The Project Gutenberg eBook of Les Robinsons de terre ferme

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Title: Les Robinsons de terre ferme

Author: Mayne Reid


Release date: July 20, 2026 [eBook #79144]

Language: French

Original publication: Paris: Hachette, 1923

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Credits: Laurent Vogel (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES ROBINSONS DE TERRE FERME ***

NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE
D’ÉDUCATION ET DE RÉCRÉATION

LES ROBINSONS
DE TERRE FERME

PAR MAYNE-REID

LIBRAIRIE HACHETTE

DANS LA MÊME COLLECTION
VOLUMES PARUS :

Copyright par Librairie HACHETTE, Paris, 1923. Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

LES ROBINSONS DE TERRE FERME

CHAPITRE PREMIER
UNE FAMILLE D’ÉMIGRANTS

Parmi les nombreux passagers du paquebot anglais faisant le service habituel de Liverpool à New-York, et que le beau temps engageait à demeurer sur le pont tant que les côtes de l’Angleterre restaient en vue, se trouvait un groupe de personnes pour lesquelles cet adieu aux rivages de la patrie était solennel, parce que, selon toute vraisemblance, il devait être définitif.

Aussi était-ce avec une amère tristesse que l’homme qui paraissait être le chef de cette famille regardait les falaises crayeuses dont les contours commençaient à se noyer, à se perdre dans la brume légère de l’horizon.

« Adieu ! adieu ! et c’est pour jamais ! » murmura-t-il lorsque la ligne moutonneuse des flots se maria dans le lointain aux nuages pommelés du ciel ; sous cette impression douloureuse il décroisa ses bras, qu’il avait tenus jusque-là serrés sur sa poitrine oppressée, et tandis que sa main droite se portait à ses yeux pour dérober une larme furtive, sa main gauche retombait le long de son corps par un mouvement de découragement suprême.

Mais elle fut saisie au passage par sa femme, qui était assise sur un banc à ses côtés. Par une inspiration vraiment féminine, après avoir serré la main de son mari, elle la mit sur la tête blonde de la petite fille qu’elle tenait sur ses genoux ; soit que l’enfant comprît ou non le sens de cette caresse, elle éleva ses petits bras et couvrit de baisers la main paternelle.

« Robert, murmura la jeune mère, voici notre patrie, et nous l’emportons avec nous. »

Elle lui montrait la petite fille et deux jeunes garçons de onze et de treize ans, inattentifs à cette scène, car ils s’amusaient à regarder le sillage que creusait le passage du bateau. Ce spectacle était si nouveau pour eux, ainsi que l’installation du paquebot, qu’ils vinrent à ce moment demander la permission de promener leur sœur Mary.

« Le pont est aussi peu mouvant qu’un plancher, dit Franck, qui était l’aîné. D’ailleurs, nous la tiendrons.

— Tu crois donc qu’à sept ans je ne saurai pas marcher sans aide sur un bateau ? » dit Mary, qui se laissa glisser des genoux de sa mère et qui s’avança seule entre les groupes des passagers se promenant sur le pont, jusqu’au moment où un mouvement de tangage lui eut prouvé que l’image dont Franck s’était servi n’était pas rigoureusement exacte et que l’appui d’un bras n’était pas à dédaigner.

Ces trois enfants étaient de physionomies si heureuses que chacun leur faisait fête, et même, au moment où Mary faillit tomber contre un banc pour avoir voulu opérer seule sa tournée d’exploration, une vieille dame la retint, et, après avoir flatté de la main les grosses boucles blondes de la petite fille, elle lui dit :

« Puisque je vous ai empêchée de vous étaler par terre et de salir votre jolie robe bleue sur ce pont mouillé de vapeur, voulez-vous, ma chère enfant, me donner un baiser qui me paiera bien de ce petit service ? »

Le baiser pris, la dame continua :

« Nous allons nous voir tous les jours, pendant cette longue traversée. Dites-moi donc votre nom, mon petit cœur, pour que je puisse vous appeler.

— Je me nomme Mary Rolfe, répondit l’enfant. Voici mes deux frères, Franck et Henri, qui me cherchent à travers tout ce monde, et là-bas, voilà papa et maman. Nous allons tous en Amérique pour faire fortune.

— Que Dieu vous aide ! dit la vieille dame avec la mélancolie que donne l’expérience, et en souhaitant du fond de son cœur un heureux succès à toute cette famille d’émigrants. Mais, chère enfant, c’était seulement votre petit nom que je vous demandais et non pas les affaires de votre papa, car je ne suis pas une personne indiscrète. »

Mary réfléchit un instant :

« Oui, dit-elle, c’est moi qui l’ai été ; on me dit toujours que je parle trop. »

La réputation de Mary devait être faite à cet égard, car au même moment Franck, qui venait enfin de l’apercevoir, vint l’enlever à sa nouvelle amie ; tout en promenant sa sœur, il exerça le devoir d’un frère aîné en lui rappelant que maman désirait qu’on ne se liât pas trop vite avec des étrangers

Pendant que les trois enfants s’amusaient du spectacle de la pleine mer, si nouveau pour eux, M. et Mme Rolfe étaient retombés dans un silence pénible ; la jeune femme observait les traits contractés de son mari, et elle oubliait ses propres peines pour chercher quelle bonne parole serait capable de le consoler. Mais elle ne savait pas encore comment toucher assez délicatement aux points douloureux de leur commune destinée, lorsque Robert Rolfe lui dit :

« Avez-vous remarqué, ma chère Ellen, à quelle date nous nous sommes embarqués, et quel souvenir elle nous rappelle ?

— Oui, Robert, c’est à pareil jour que je vous revis, il y a quatorze ans, à votre retour de vos voyages sur le continent, et ce fut un jour béni, puisque l’un et l’autre nous sentîmes se réveiller en nous notre mutuelle affection d’enfance et que, peu de temps après, vous demandâtes ma main.

— Ce fut un jour funeste pour vous, ma pauvre Ellen, repartit Robert Rolfe avec un accent plein d’amertume ; je n’étais pas le mari que vous méritiez. Qu’ai-je su faire pour votre bonheur et pour celui de ces trois chères créatures que vous m’avez données ? Rien, sinon dissiper leur patrimoine, et, pour conclusion logique, vous entraîner tous les quatre dans les aventures.

— Vous êtes trop sévère pour vous-même, mon ami ; ce n’est pas dans la dissipation, où tant d’autres gaspillent leur vie et leur argent, que vous avez perdu votre temps et votre bien ; de fausses combinaisons d’intérêt sont un malheur et non une faute, quand l’honneur reste sauf.

— Si tu es trop bonne pour m’adresser un reproche, ma chère Ellen, ne sais-je pas bien que mes torts, à moi, sont très grands, et que je n’ai pas trop de toute ma vie pour les réparer ? Si j’avais possédé un peu de bon sens, n’aurais-je pas continué à vivre sur mes terres, à les cultiver comme le faisait mon père ?

— Non, je le répète, reprit Mme Rolfe de sa douce voix, on n’est exilé que lorsqu’on vit loin de ceux qu’on aime ; puisque ma mère est morte, rien ne m’attache à l’Angleterre que le souvenir de notre heureuse enfance ; mais partout où vous serez avec nous, partout où nos fils pourront nous sourire, dès notre réveil, il me sera impossible de me considérer comme une exilée. Et puis, Robert, n’y a-t-il pas injustice à vous donner ce triste nom d’émigrant, qui n’est attribué généralement qu’à ceux que la faim chasse de leur pays ? Il nous reste une petite fortune qui vous permettra d’acheter en Amérique une propriété que nous ferons valoir, puisque vous voulez en revenir avec raison à l’agriculture. Je vous l’avoue, j’ai des goûts de fermière, et je me plairai mieux dans notre plantation que dans ces salons de Londres où vous me meniez, lorsque vous étiez dans ces affaires de chemin de fer et de haute spéculation auxquelles je n’entendais rien. »

Robert Rolfe ne put s’empêcher de sourire.

« Excellente femme ! dit-il ; à t’en croire, tout serait pour le mieux ! Et qui sait ce qui nous attend là-bas, vers cette rive où nous courons à travers cet immense Océan ?… »

....... .......... ...

Mme Rolfe n’était pas aussi optimiste qu’elle voulait le paraître à son mari ; elle ressentait aussi vivement que lui les angoisses de l’incertitude de leur avenir et la douleur des adieux à la patrie, dans lesquels se résume l’abandon de toutes les chères habitudes du cœur et de l’esprit ; mais c’était une vaillante créature qui sentait la nécessité de relever le moral abattu de son mari. Elle en trouvait d’ailleurs le courage dans le sens exquis qui l’avait empêchée de participer aux illusions dans lesquelles s’étaient consumés le temps et la petite fortune de Robert Rolfe.

C’était d’elle qu’était partie l’énergique résolution qui allait transplanter par delà les mers le nid de la famille, secoué, ruiné à demi par de nombreux orages.

Robert Rolfe avait gardé la plus entière déférence pour l’avis de sa femme, ce grand parti avait été adopté.

Peu de traversées sont aussi heureuses que le fut la leur ; les enfants, auxquels le beau temps laissait leur liberté de mouvements, l’égayèrent de leur babil joyeux, et la famille Rolfe, grâce à ces trois lutins, gagna si bien les sympathies de tous les passagers que, lors de l’arrivée à New-York, elle fut accompagnée de mille vœux de favorable augure. Toutes les passagères embrassèrent la blonde Mary ; tous les passagers serrèrent les mains de Franck et d’Henri, qui acceptaient ces témoignages avec le sérieux d’hommes qui vont travailler de tout leur courage.

C’est que, bien que fort jeunes, ces deux adolescents sentaient que leur destinée différait de celle des enfants de leur âge ; mais ils ne s’en effrayaient pas ; tout au contraire, ils se félicitaient, ils étaient même fiers de penser qu’ils pourraient se rendre utiles à leurs parents, et la perspective de ce nouveau mode d’existence les transportait : aussi voulurent-ils accompagner leur père lorsque, dès le lendemain de l’arrivée à New-York, celui-ci se rendit au cabinet d’un homme d’affaires qui lui avait été recommandé à Londres comme s’occupant de la vente de propriétés.

Les lettres de références que Robert Rolfe portait à M. Crawford étant conçues dans les termes les plus chaleureux, l’émigrant crut pouvoir dire, sans réticence adroite, en quoi consistaient ses ressources pécuniaires. Telle était sa bonne foi qu’il ne crut pas être exploité par cet agent d’affaires lorsque celui-ci vanta une plantation dans l’État de Virginie, dont le prix était, à peu de chose près, équivalent à l’argent dont Robert Rolfe pouvait disposer.

Les enfants furent ravis de prendre un aperçu de ce domaine sur une aquarelle qui faisait l’ornement, avec beaucoup d’autres, du cabinet de M. Crawford ; elle représentait une vaste maison, construite en bois, devant laquelle s’étalait une verte prairie arrosée d’un ruisseau et dans laquelle un lot de superbes bestiaux paissait ; le fond du tableau était un coteau boisé, et le tout se montrait fort engageant… si engageant que, séance tenante, Robert Rolfe conclut le marché.

Mme Rolfe eût préféré moins de précipitation, plus de prudence ; mais, comme il était inutile de récriminer contre un fait accompli, elle garda ses craintes pour elle, et l’on partit sans plus tarder pour l’État de Virginie.

La ferme était bien telle que M. Crawford l’avait décrite ; mais une déception cruelle à bien des titres y attendait les nouveaux planteurs. Lorsque la voiture qu’ils avaient louée à la ville la plus voisine déposa la famille entière aux barrières qui fermaient l’enclos de la plantation, elle fut reçue par un nègre de physionomie intelligente auquel M. Robert Rolfe se fit connaître comme le nouveau propriétaire.

Aussitôt le nègre prit la manche de l’habit de M. Rolfe et la baisa humblement, non sans jeter un regard inquiet sur tous ces visages inconnus, avec la crainte d’y trouver quelque chose de cette dureté dont ses pareils ont si souvent à souffrir.

« Quelle est cette cérémonie ? dit M. Rolfe en souriant Etes-vous au service de la ferme et désirez-vous que je vous garde ? Comment vous appelez-vous, mon ami ? »

Le nègre écoutait le nouveau propriétaire avec stupéfaction ; mais à ce dernier mot, articulé avec bonté, il fut pris d’un singulier accès, car il se mit à rire, à battre des mains, à baiser de nouveau le pan de l’habit de M. Rolfe, à essuyer des larmes qui coulaient le long de ses joues noires, et après s’être livré à cette pantomime incompréhensible, qui effraya Mary au point de lui faire cacher sa figure dans la robe de sa mère, il dit dans son langage primitif :

« Cudjo trop heureux ! il va avoir bon maître, pauvre Cudjo ! Il ne sera battu que lorsqu’il l’aura mérité, le pauvre esclave !

— Comment, battu ! s’écria Mme Rolfe. Est-ce ainsi qu’on respecte la dignité humaine dans ce pays ? »

Cudjo ne se méprit pas au sens de cette exclamation indignée, car il écarta la veste de cotonnade blanche qui couvrait son buste, et il montra ses épaules et sa poitrine zébrées de cicatrices encore fraîches qui marbraient de rouge sa teinte de bronze.

« Oui, dit-il en hochant la tête, l’agent de massa Crawford a battu Cudjo l’autre jour, et ce n’est pas la faute de Cudjo s’il ne peut pas faire tout l’ouvrage. Il faut vingt esclaves à la plantation. On en avait davantage du temps où elle rapportait beaucoup d’argent… Il est fini, ce temps-là. Bonne terre a été épuisée ; elle a trop produit ; elle a donné maïs, coton, tabac, et jamais on ne l’a soignée, fumée. Elle a servi jusqu’au moment où la voilà bonne à rien pour longtemps, comme pauvre nègre trop harassé. »

Tout en donnant ces détails inquiétants sur l’avenir de la plantation, Cudjo s’occupait d’en faire les honneurs de son mieux, et bientôt toute la famille fut habituée à cette noire figure souriante qui allait et venait dans la maison, déballant les malles, ouvrant les fenêtres, courant à la basse-cour, assez pauvre d’ailleurs, pour y chercher les éléments d’un premier repas.

Les enfants suivaient Cudjo, même Mary, qui n’en avait plus peur, car, pour parler à cette petite fille, le nègre adoucissait le timbre de sa voix de basse et prenait un ton de fausset très réjouissant, pendant que son large rire montrait deux rangées de dents d’un blanc de perle.

Pendant ce temps, M. et Mme Rolfe visitaient les dépendances du domaine, et ils trouvaient à quelque distance de l’habitation, parquées d’une barrière comme un corral à bestiaux, de pauvres huttes désertes dont le nombre justifiait l’assertion de Cudjo.

« C’est ici, dit le père de famille, qu’on reléguait sans doute la troupe des noirs nécessaires à la culture. De vrais terriers de fauves ! Des êtres humains peuvent-ils être ainsi traités ! Et qu’attendre de leur conscience au travail quand on a ravalé leur dignité jusqu’à faire d’eux une marchandise ?… Non, je n’aurai point passé l’Océan pour venir en Amérique faire travailler à coups de fouet nos pauvres frères noirs ! Non, dût-il m’en coûter le peu qui nous reste.

— Merci ! mon ami, dit Mme Rolfe, je n’attendais pas moins de ton cœur ; mais il nous faut des bras pour cultiver cette vaste propriété ; toi, nos fils et Cudjo, vous n’y suffiriez pas.

— J’irai demain prendre langue à la ville voisine », répondit M. Rolfe soucieux.

Mais il n’eut pas cette peine ; dès le lendemain, deux planteurs du voisinage, qui passaient sur la route commune, eurent la curiosité de venir saluer le nouveau propriétaire, et il obtint d’eux les renseignements dont il avait besoin. Il ne fallait pas s’attendre à trouver des blancs disposés à se soumettre, en service gagé, au travail agricole dans tout l’État de Virginie. Ces services, réputés serviles, y étaient exclusivement attribués à la race noire, achetée ou louée, et dans les deux cas laissée à la merci de ceux qui l’employaient.

Les deux planteurs ne cachèrent pas à Robert Rolfe qu’il avait conclu un mauvais marché en achetant une propriété que M. Crawford avait fait produire à outrance, afin de ne la revendre qu’après complet épuisement du sol. Pourtant, dirent-ils, en y dépensant un gros capital, en sacrifiant les revenus de plusieurs années, on pouvait améliorer la terre et lui redonner sa première valeur.

C’est ce qui n’était pas au pouvoir de Robert Rolfe ; il le leur déclara naïvement, en leur demandant les moyens de se défaire d’une propriété dont l’achat équivalait presque pour lui à un désastre ; les planteurs lui donnèrent l’adresse d’un homme d’affaires à la ville, non sans avoir trouvé bizarres les scrupules qu’éprouvait le nouveau venu à se soumettre au mode en usage dans tout le pays, c’est-à-dire à l’achat, au commerce, par conséquent, de la race noire.

Ce ne fut qu’au bout de huit jours, nécessaires au repos des enfants après un long voyage, ainsi qu’à la maturité de cette décision, que Robert Rolfe se résolut à quitter pour toujours sa plantation. Pendant ce temps, il avait pesé avec sa femme toutes les raisons pour et contre, et ni l’un ni l’autre n’avait trouvé honnête de tenter l’entreprise dans les conditions en usage ; quant aux enfants, ils étaient chagrins de ce départ ; cette vaste maison, cet enclos ouvert à leurs jeux, leur plaisaient, et encore plus la familiarité qu’ils avaient prise avec Cudjo, toujours prêt à leur être agréable, à chanter des chansons nègres pour Mary et à la balancer sur une escarpolette de son invention.

Quand M. Rolfe donna au nègre l’ordre d’atteler à la carriole les deux seuls chevaux qui fussent dans l’écurie de la plantation, Cudjo obéit avec empressement ; il rangea les malles dans le fond, fit tous les préparatifs avec cette gaieté insouciante qui compose le fond du caractère de sa race ; c’est qu’il n’avait pas compris qu’il s’agissait d’un adieu définitif. Pourtant Franck et Henri lui avaient déjà serré la main avec regret, en lui disant qu’ils ne l’oublieraient pas ; M. Rolfe l’avait remercié de ses bons soins en lui mettant quelque argent dans la main ; Mme Rolfe regardait avec des yeux humides ce pauvre noir, en se félicitant de n’avoir à se reprocher la servitude d’aucun malheureux de sa race, lorsque Mary se jeta au cou de Cudjo et l’embrassa en lui disant :

« Tu ne veux donc pas venir avec nous ? Est-ce que tu ne sais pas que nous nous en allons pour toujours ?

— Pour toujours ! s’écria le nègre, qui porta ses deux mains crispées à sa chevelure crêpue. Mon temps de paradis est donc fini ! Ah ! faites passer la carriole sur mon corps, massa Rolfe. Qu’est-ce que je deviendrai tout seul ici en revoyant tous ces endroits où ces beaux enfants ont aimé pauvre nègre ? Un autre maître viendra peut-être, et il n’y a pas d’autre maître comme vous, massa. Oui, j’aime mieux mourir que vivre pour redevenir malheureux. »

Et le pauvre Cudjo se jeta par terre avec de vrais signes de désespoir.

Les deux jeunes garçons restaient muets, presque effrayés de cette démonstration violente ; mais la petite Mary, qui serrait de toutes ses forces les mains de sa mère, s’écria :

« Maman, ne laissons pas Cudjo. Emmenons-le avec nous. »

Mme Rolfe fut touchée de ce vœu naïf, mais elle n’osa pas y donner son acquiescement la première. Il n’était pas bien raisonnable, en effet, de se charger d’une personne de plus tant qu’on n’avait pas une existence assurée.

Mais cet encouragement avait suffi pour faire comprendre au nègre que tous les cœurs sympathisaient avec sa douleur, et il vint se jeter aux genoux de Mme Rolfe en lui disant :

« Maîtresse, je travaillerai pour vous tous de si bon cœur ! Cudjo gagnera son pain, Cudjo donnerait sa vie pour ceux qui sont bons à son égard. Il sera votre fidèle esclave.

— Esclave, non, jamais ! dit Robert Rolfe en posant sa main sur la toison laineuse de Cudjo. Tu m’appartenais, puisque je t’avais acheté sans le savoir. Je te fais libre. Si tu veux venir avec nous, tu peux nous suivre ; tu seras notre serviteur, et, si tu le mérites, tu deviendras notre ami.

— Toujours votre esclave ! » s’écria Cudjo, qui pleurait en baisant alternativement la main de Mme Rolfe et de Mary.

Le lendemain, la plantation était revendue avec grande perte, et, après avoir accompli ce sacrifice, Robert Rolfe dit à sa femme :

« Nous avons perdu les deux tiers de ce qui nous restait à cette mauvaise spéculation.

— Oui, répondit-elle en regardant Cudjo, qui remplissait avec ravissement son nouvel emploi, mais tout n’a pas été perte pour nous, car je crois que nous y avons gagné un dévouement. »

CHAPITRE II
VILLE SUPERBE… SUR LE PAPIER

Il fallait pourtant se hâter de trouver l’emploi de tant d’activités impatientes de s’exercer, et du peu de ressources qui restaient à la famille, désormais accrue. La première épreuve avait été trop funeste pour que Robert Rolfe se confiât de nouveau à des hommes d’affaires. N’ayant point d’autres connaissances dans un pays absolument neuf pour lui, dont il ne savait que par ouï dire les mœurs et les coutumes, il ne lui restait d’autre moyen de renseignement au sujet de ce qu’il cherchait que la voie des journaux qui vulgarisent toutes les affaires.

Parmi les annonces qu’il y lut, une surtout lui sembla réaliser son vœu. Il s’agissait d’une cité nouvelle qui s’édifiait au confluent du Mississipi et de l’Ohio. Le Caire, c’est ainsi qu’on la nommait, ne pouvait manquer de devenir rapidement une des plus florissantes villes des États-Unis, à cause de sa situation sur les deux plus grandes rivières navigables de l’Amérique. Les annonces faisaient valoir pompeusement ces avantages, et elles donnaient même des plans de la nouvelle cité qui désignaient les églises, les édifices publics, les théâtres, les quais, en un mot, qui représentaient une ville toute pourvue de ce qui constitue un grand centre de population.

On offrait des lots de terrain à vendre près de la ville, donnant ainsi aux habitants la possibilité d’allier les occupations agricoles aux manipulations commerciales. Cette combinaison plut à Robert Rolfe, qui n’eut pas à se reprocher cette fois de ne pas s’être bien informé, car un mois durant il resta en pourparlers avec l’agence où se vendaient ces lots.

Une foule si compacte se pressait dans ces bureaux, tant de convoitises alléchées par les superbes promesses des prospectus se disputaient la priorité des achats, que l’émigrant pensa faire une affaire excellente en concluant l’achat d’une ferme et d’un terrain annexe dont on lui remit le plan en poche en échange de ses dollars ; mais, comme il avait appris la prudence à ses dépens, il ne voulut pas exposer sa jeune famille à manquer des aises habituelles dans un pays encore si neuf, et il laissa Mme Rolfe et les enfants à Saint-Louis, pour aller visiter son nouveau bien avec Cudjo.

Le voyage fut long et pénible, mais moins rude que l’épreuve qui attendait Robert Rolfe. La superbe ville du Caire n’existait que sur les feuilles d’annonces. Ses bâtiments, son théâtre, ses églises, ses quais, se réduisaient à une mauvaise auberge plantée sur l’unique endroit de la plaine qui ne fût pas un marécage. Tout l’emplacement destiné à la cité gisait sous plusieurs pieds d’eau croupie, et les parties un peu plus élevées étaient couvertes de roseaux et d’arbres.

L’auberge elle-même n’était préservée de l’envahissement des eaux que par une digue, et sa création dans cette triste solitude n’était explicable que parce qu’elle servait de gîte aux mariniers des deux fleuves.

Robert Rolfe se félicita de n’avoir pas mené sa femme et ses enfants dans ce lieu de désolation ; mais, comme il perdait là son dernier argent, sa suprême espérance, il voulut se rendre compte de la situation de son lot de terrain, afin de savoir s’il pourrait le revendre sans trop engager son honnêteté personnelle. Il partit donc de l’auberge avec Cudjo, et tous deux constatèrent que ce lot de ville était dans un marais où l’on enfonçait jusqu’à mi-jambes dans la boue. Quant à la ferme, les bâtiments avaient existé, en effet, mais il fallut prendre un bateau pour la visiter, et l’acquéreur put naviguer tout à son aise à trois pieds au-dessus du toit de son habitation.

Le désastre était complet.

Il ne restait plus qu’à retourner à Saint-Louis pour y annoncer cette mauvaise nouvelle, car Robert Rolfe dédaigna de suivre l’avis que lui donnait l’aubergiste de revendre son lot par la même agence dont il le tenait. En sondant l’amertume de sa déception, il ne voulut pas l’infliger à d’autres qui auraient pu, comme lui, y engloutir leur dernière espérance, et il se plut à croire qu’il rentrait près de sa famille plus digne d’elle en lui revenant ruiné, mais irréprochable, qu’en lui rapportant un argent par lequel il aurait sanctionné la tromperie dont il était victime.

Ce fut cependant en désespérant de l’avenir que Robert Rolfe arriva à Saint-Louis, car ses seules ressources consistaient désormais dans une somme de 2.500 francs qu’il avait laissée à sa femme. Son entrée soudaine dans l’hôtel où sa famille était logée fut accidentée par une scène enfantine qui lui valut une aide inattendue.

Comme lui et Cudjo pénétraient, la tête basse, dans le vestibule, un cri partant du salon se fit entendre, et Mary, qui jouait avec une petite fille de son âge, se leva avec tant de précipitation pour venir embrasser son père qu’elle renversa la chaise basse dans laquelle celle-ci était assise.

Ce fut un désordre pendant lequel Robert Rolfe ne sut ce qu’il devait faire, soit embrasser sa Mary qui se pendait à lui, soit venir au secours de l’enfant étranger qui avait roulé sur le tapis comme une petite boule, sans se faire mal, mais qui criait de surprise, ses cheveux noirs rabattus sur sa figure et sa chaise de bambou renversée sur son corps.

Mary, d’ailleurs, quitta vite son père en s’apercevant du mal qu’elle avait causé ; elle releva sa petite amie en lui demandant pardon, et, comme Robert Rolfe prenait dans ses bras cette petite fille de six ans qui le regardait de ses grands yeux noirs encore un peu effarés, un homme de haute taille entra précipitamment dans le salon en disant :

« Louisa, ma mignonne, que t’est-il arrivé ?

— Rien, papa, répondit l’enfant qui souriait déjà à travers ses larmes, au père de sa petite amie.

— Oh ! si, monsieur Mac Knight, dit naïvement Mary, c’est moi qui ai fait tomber Louisa en courant au-devant de mon papa, mais j’espère qu’elle ne s’est pas fait beaucoup de mal, car elle m’a dit que ce n’était rien quand je lui ai demandé pardon.

— Un compatriote, je pense », dit Robert Rolfe en tendant au jeune père l’enfant qui avait causé une entrée en connaissance un peu brusque.

L’étranger n’avait, en effet, ni l’accent ni la tournure des Américains, et bien que ses traits accentués, sa barbe fauve et sa stature dégagée annonçassent plutôt un Écossais qu’un Anglais pur sang, à tant de distance de la mère patrie, Robert Rolfe avait à le rencontrer le même plaisir qu’il eût ressenti en voyant un Anglais de son comté natal.

« Oui, monsieur Rolfe, dit Mac Knight avec une vive cordialité ; et même quelque chose de plus, car nos femmes et nos enfants se sont déjà liés ; j’ai beaucoup causé avec Mme Rolfe, que j’ai trouvée une personne pleine de sens et de cœur ; à force de remuer les souvenirs de la vieille Angleterre, nous avons découvert qu’une Rolfe a épousé un Mac Knight de Glasgow ; cela ne nous fait pas du tout parents dans le sens de la loi. Nous ne pourrions hériter l’un de l’autre, ajouta-t-il avec un gros rire ; mais qu’importe, il y a eu alliance entre nos deux familles, et si jamais vous aviez besoin de moi dans ce pays-ci, vous connaissez le proverbe : Écossais, épaule contre épaule. »

Cette ouverture amicale fut corroborée d’une énergique poignée de main.

La liaison entre les deux familles était en effet complètement établie, car, lorsque Robert Rolfe se présenta chez sa femme, il trouva auprès d’elle Mme Mac Knight, jeune Mexicaine d’aimable physionomie ; toutes deux travaillaient à des ouvrages d’aiguille ; mais l’étrangère se retira discrètement, non sans demander à sa nouvelle amie si l’arrivée de M. Rolfe mettrait obstacle au dîner en commun.

« Bien au contraire, madame, car M. Mac Knight et moi nous sommes déjà de connaissance », répondit Robert Rolfe.

Restés seuls, le mari et la femme eurent le loisir de déplorer le mauvais sort qui s’attachait à leurs entreprises depuis qu’ils étaient en Amérique, et, dans l’embarras où ils étaient, ils crurent ne pouvoir mieux faire que d’expliquer leur situation à M. Mac Knight, afin d’obtenir de lui un bon conseil.

Sa qualité d’Écossais devait donner un grand poids à son avis, car c’est une vérité d’observation en Angleterre qu’à mauvaise chances égales un Écossais trouve moyen de se tirer d’affaire là où un Anglais succombe. C’est une singulière race que celle des montagnards. Sobre, patiente, tenace, aidée d’un tact presque divinatoire, voyant courir les pensées des gens autour de leur tête, elle s’implante partout, arrive au succès malgré vent et marée, et cela sans perdre aucune de ses qualités natives, ni même le souvenir et le profond amour de ses Highlands.

Lorsqu’au dessert Robert Rolfe eut raconté son voyage à cette cité du Caire… superbe sur le papier, et dont le moindre défaut était de ne pas exister, M. Mac Knight hocha la tête et dit que cela ne l’étonnait pas… qu’il n’avait pas osé inquiéter Mme Rolfe de ses pressentiments ; mais ces grands coups de réclames dans les journaux cachaient toujours quelques gigantesques hum-bug, et, sans s’étendre davantage sur ce sujet mortifiant pour la simplicité de Rolfe, sans attendre même que celui-ci demandât un avis, il mit en pratique ses proverbes écossais :

« Je suis, dit-il, directeur d’une mine de cuivre qui est située à l’ouest de la rivière del Norte, dans les montagnes qu’on appelle Los Mimbres, au centre à peu près du grand désert américain. J’y fais assez bien mes affaires et tout y dépend de moi, j’entends que je l’administre sans contrôle aucun. Notre sous-directeur, qui tient la comptabilité, s’ennuie à périr dans notre désert ; il est célibataire, il n’a pas pour s’occuper après ses travaux les joies de la famille, et il m’a demandé bien des fois de l’envoyer aux États-Unis à titre de représentant de nos mines ; j’ai refusé jusqu’ici. Je ne trouvais pour le remplacer personne qui me plût. Songez-y, monsieur Rolfe. — On est là-bas comme perdu au fond du désert américain, loin de toute communication, puisqu’on n’y arrive qu’en caravanes, par crainte des tribus indiennes ; on doit donc se faire une petite société entre soi, se voir fréquemment pour échapper à l’ennui de la solitude. Or, vos enfants sont aimables et bien élevés, et eux-mêmes pourraient se faire plus tard une situation dans les mines ; ma femme me dit qu’elle aura du chagrin à quitter Mme Rolfe, tant elle la trouve à son gré, et votre mauvais succès m’intéresse autant que votre physionomie, et tout ce que je sais de vous m’agrée. J’ai connu comme vous la mauvaise chance, et si je n’avais pas trouvé des mains tendues vers moi pour m’aider à me relever quand j’étais tombé bas, qui sait ce que je serais devenu ? J’ai passé, cher monsieur Rolfe, par des épreuves que vous n’avez certes pas connues, et vous voyez qu’il ne faut jamais désespérer du sort, puisque me voilà satisfait du mien. Donc, pour me résumer, voulez-vous venir dans ma mine à titre de sous-directeur ? »

Et il énuméra les avantages de ce poste, qui dépassaient tout ce que Robert Rolfe aurait osé espérer.

« Ne me remerciez pas, ajouta-t-il bientôt pour couper court aux actions de grâces qui accompagnaient l’acceptation des offres cordiales. C’est moi qui reste votre obligé, car je crains que le séjour de nos montagnes ne soit bien triste pour une famille habituée à la vie citadine. C’est ma femme et moi qui gagnons à ce marché, sans parler de ma petite Louisa, qui sera heureuse d’avoir une compagne. »

Il fallut donc que Robert Rolfe acceptât ce bienfait sans trop insister sur sa réelle reconnaissance, puisque la délicatesse de M. Mac Knight lui interdisait cette expansion, mais il n’en apprécia que plus vivement la bonté de son compatriote. Celui-ci lui conseilla de commencer dès le lendemain les préparatifs nécessaires. Il attendait pour partir une petite caravane d’Espagnols qui se formait pour aller au nouveau Mexique, car il n’y aurait aucune sécurité à voyager par bandes restreintes dans ces vastes solitudes où errent des tribus d’indiens nomades.

L’argent qui restait aux émigrants suffisait à les équiper convenablement. Robert Rolfe acheta un chariot et deux paires de bœufs vigoureux pour traîner sa famille et ses bagages, ainsi que les approvisionnements nécessaires à une aussi longue route. L’utilité de Cudjo s’affirmait immédiatement, le nègre s’entendant à diriger un attelage mieux que personne. De plus, Rolfe se munit d’un cheval pour lui, d’une carabine, et, se trouvant encore un peu de fonds après tous ces achats, il fit don à Franck et à Henri de deux petites carabines, ce qui les rendit tous les deux très fiers de leur importance, car ils promirent de s’en servir, si par hasard l’on faisait en route des rencontres fâcheuses.

Ce n’était pas là une de ces prévisions enfantines dont les grandes personnes sourient ; la petite caravane était armée jusqu’aux dents en cas d’attaque ; outre les Mac Knight et les Rolfe, elle se composait pour la plupart de Mexicains qui revenaient des États-Unis, où ils étaient allés chercher quelques pièces d’artillerie pour le compte du gouverneur de Santa-Fé. Ils ramenaient avec eux un canon et deux mortiers avec leurs caissons et leurs affûts.

C’était donc vers de nouvelles aventures que Robert Rolfe allait avec sa famille ; mais, cette fois, il se sentait plus fort, tant est puissante l’action d’une espérance et d’une aide amicale, et ce fut sans terreur qu’il quitta les villes civilisées et qu’il se lança pour la seconde fois vers l’inconnu en partant pour les vastes solitudes des prairies américaines.

CHAPITRE III
LE GRAND DÉSERT AMÉRICAIN

Mac Knight n’avait pas exagéré lorsqu’il avait dit à Robert Rolfe qu’il fallait traverser un désert pour arriver à sa mine de cuivre de Los Mimbres, et celui-ci, malgré la connaissance géographique qu’il avait de l’Amérique, n’avait aucune idée de l’étrange pays dans lequel ils allaient voyager.

Il existe en effet, dans l’intérieur de l’Amérique du Nord, un grand désert presque aussi vaste que le Sahara africain ; ses confins ne sont pas parfaitement déterminés, mais on lui attribue environ deux millions de kilomètres carrés, c’est-à-dire quatre fois la surface de la France.

Cette étendue justifie pleinement sa dénomination de grand désert.

Le grand désert d’Amérique offre un aspect à peu près analogue à celui du Sahara, bien que plus varié en accidents géographiques. On y traverse des plaines dont quelques-unes ont près de cent milles d’étendue, où l’on n’aperçoit que des vagues de sable blanc étalées en vastes sillons comme un tapis de neige secoué par une rafale ; plus loin, d’autres plaines aussi larges au-dessus desquelles le vent ne soulève aucun tourbillon de sable, mais dont le sol est nu, stérile, âpre comme un sol de granit. Plus loin s’élèvent de maigres arbrisseaux aux feuilles blanchâtres et rabougries ; en certains endroits, ils forment des fourrés dans lesquels un homme à cheval a peine à pénétrer, tant leur fouillis est inextricable.

Cet arbrisseau est l’Artemisia, espèce de sauge sauvage : aussi les chasseurs appellent-ils prairies de sauge les plaines que couvre cette plante.

Dans d’autres parties de cette vaste solitude, le sol est semé de débris de cailloux émiettés comme l’empierrement d’une route neuve : ce sont des laves vomies par des monts autrefois volcaniques. En contraste avec la sombre couleur de ces débris, d’autres plaines sont aussi blanches que s’il venait d’y neiger ; mais c’est du sel qui couvre le sol à six pouces d’épaisseur sur une étendue de cinquante milles carrés. Ailleurs, ce n’est plus du sel, mais de la soude dont les efflorescences presque analogues, jonchent la terre à perte de vue.

La région montagneuse du grand désert en est la plus pittoresque naturellement. La chaîne des Montagnes Rocheuses le traverse du nord au sud et le divise en deux parties à peu près égales. Mais on y rencontre aussi d’autres montagnes d’une très grande élévation et d’aspects singuliers. Parfois, durant plusieurs milles, leur sommet horizontal ressemble au toit d’une maison et paraît si étroit qu’on croirait pouvoir se mettre à califourchon sur ce faîte cyclopéen. Souvent elles sortent immédiatement de la plaine en forme de cônes, isolés les uns des autres, assez semblables à des tasses à thé renversées sur une table. Certains pics pointus sont élancés comme des obélisques. D’autres sont en forme de dôme, comme le Panthéon. A distance, ces montagnes prennent des colorations diverses ; les unes sont bleues, d’autres noires ou vert foncé. Celles qui sont bleues doivent cette teinte aux pins et aux cèdres qui croissent sur leurs flancs ; mais la plupart n’offrent pas trace de végétation.

Cependant elles n’en présentent pas moins un coup d’œil varié, car de grandes raies rouges, jaunes et blanches, dues aux différentes natures de roches qui les composent, les traversent en sens opposés ; on en trouve même qui brillent de l’éclat du mica et de la sélénite. Quand le soleil les frappe de ses rayons, elles ressemblent aux monts d’or et d’argent dont on n’entend parler que dans les contes de fées.

Enfin, les plus élevées de ces montagnes, celles qu’on aperçoit de plus loin et qui guident dans ce désert comme en pays civilisés les clochers de villages, sont couvertes en toute saison d’un manteau de neige immaculée, car leur élévation au-dessus du niveau de la mer est considérable.

Des rivières aussi étranges que ces contrées encore peu connues les traversent en tous sens. Les unes roulent leurs eaux calmes et peu profondes sur un fond de mica ; quand on les suit dans leur cours, sur le bord de leur lit qui est parfois large de vingt-quatre mètres, on observe qu’au lieu de croître dans leurs parcours, comme les rivières des autres pays, elles s’épuisent peu à peu jusqu’à ce que leurs eaux, perdues dans les sables, ne présentent plus qu’un lit desséché pendant plusieurs journées de marche. Plus loin cependant, la rivière apparaît de nouveau, son volume s’accroît et parfois si abondamment que quelques-unes peuvent porter de grands vaisseaux à des centaines de kilomètres de la mer. Telles sont l’Arkansas et la Platte.

D’autres cours d’eau moins bienfaisants roulent leurs ondes impétueuses, entre des rochers élevés de plus de mille pieds, qui forment un précipice au fond duquel rugit la rivière emprisonnée, changée en torrent par le lit accidenté sur lequel elle bondit et tombe tour à tour. Ces rives inhospitalières sont si escarpées qu’on n’en peut gravir les flancs, et les roches qui les enserrent sont si dénudées de végétation qu’aucun oiseau du ciel n’a sans doute jamais bu à ces coupes silencieuses. On trouve aussi des lacs au milieu de plaines stériles. Que le voyageur qui s’est arrêté sur leurs bords y revienne quelques années après, il les y cherchera en vain ; les lacs se sont desséchés, il n’en reste plus que quelques traces marécageuses dans les bas-fonds. Enfin, parmi les lacs d’existence plus stable, les uns offrent des eaux fraîches et salubres, d’autres repoussent par leur goût saumâtre, enfin quelques autres encore sont plus salées que l’Océan lui-même.

Les sources abondent dans ce désert ; on en trouve de sulfureuses et de salines ; certaines sont si chaudes qu’on n’y peut plonger le doigt sans se brûler.

De loin en loin, l’on aperçoit de vastes cavités dans les montagnes et des trous profonds au milieu des plaines ; c’est ce qu’on nomme des barrancas. Au travers des montagnes elles-mêmes, les rivières ont taillé des fentes immenses dont le faîte semble s’être écroulé et qu’on appelle cañons. Toutes ces bizarres formations caractérisent la région du grand désert américain.

Mais il a ses oasis, ce qui revient à dire ses habitants. L’une d’elles est le nouveau Mexique ; il renferme un grand nombre de villes et plus de cent mille habitants de race espagnole mêlée au sang indien ; outre cette grande oasis, il en offre des milliers d’autres de toutes les étendues, depuis cinquante milles de largeur jusqu’au petit terrain de quelques acres, fertilisé par quelque source bienfaisante. Dans plusieurs d’entre elles résident des tribus indiennes qui possèdent des chevaux et du bétail, ou d’autres tribus moins fortunées qui subsistent misérablement de racines, de graines, de reptiles, d’insectes.

En dehors de ces centres plus ou moins civilisés et errants sur la vaste étendue du Sahara américain, l’on trouve cette classe d’hommes blancs qui vit de hasards heureux et de fatigues héroïques, auxquels on donne le nom de trappeurs. Ils subsistent de la chasse du buffle et d’autres animaux. Leur existence, en question chaque jour, n’est qu’une succession de périls ; ils ont à combattre les bêtes sauvages et les Indiens non moins féroces, et leur unique ressource pour vivre est de chercher les fourrures de castor, de loutre, de rat musqué, de martre, d’hermine, de lynx et de renard. Des forts ou entrepôts de commerce, établis par des marchands aventureux, se trouvent à de grandes distances les uns des autres. Les trappeurs viennent y échanger leurs fourrures contre des vivres, des vêtements et les munitions indispensables à leur périlleux métier.

Enfin une dernière classe d’hommes traverse le grand désert. Depuis plusieurs années, un commerce considérable s’est établi entre l’oasis du nouveau Mexique et les États-Unis. Il emploie un capital important et un grand nombre d’hommes. Les marchandises sont transportées sur de grands chariots appelés wagons, traînés par des bœufs ou des mules, et les négociants ne s’aventurent que par troupes auxquelles on donne, comme dans le Sahara, le nom de caravanes.

Elles ont coutume de suivre une direction connue où l’on peut trouver de l’herbe et de l’eau à certaines époques de l’année. Il y a plusieurs de ces chemins ou pistes qui vont des établissements placés à la frontière des États-Unis à ceux du nouveau Mexique ; néanmoins, les voyageurs qui suivent ces pistes voient se dérouler sous leurs yeux l’étrange spectacle du désert américain, et s’ils l’ont traversé sans risque, ils peuvent se féliciter de leur heureuse chance et bénir leur destinée.

Pendant la plus grande partie du voyage qu’accomplissait de Saint-Louis à Santa-Fé la caravane dont la famille Rolfe faisait partie, rien ne vint troubler la sécurité du trajet. Mac Knight se montrait plein d’égards pour ses compatriotes et la jeune Mexicaine, habituée aux accidents de ces expéditions, animait de sa gaieté les haltes du soir, tandis que Mme Rolfe les charmait par sa conversation. Quant aux enfants, ils n’éprouvaient ni crainte ni fatigue. La nouveauté des lieux les amusait ; leur seule préoccupation était de savoir quand ils arriveraient à la mine de Los Mimbres, où ils prétendaient être employés, Franck comme apprenti mineur, et Henri, qui n’aimait pas à perdre de vue le soleil, comme aide de son père à son bureau.

Au bout de deux mois de cette vie nomade, la caravane quitta la piste habituelle des commerçants, afin d’éviter les Arapahoes, tribu indienne de mauvais renom. Elle se dirigea vers la rivière canadienne, qu’elle franchit et longea ensuite sur sa rive droite.

Le pays était accidenté et la nouvelle route difficile. On n’avançait plus que lentement ; la piste était coupée, à de fréquents intervalles, par des ruisseaux qui se dirigeaient du sud vers le fleuve. La plupart, bien qu’à sec, formaient des fossés profonds ; à chaque instant l’on était forcé d’arrêter tout le convoi pour aplanir un peu ces ornières et frayer un passage aux chariots.

En traversant un de ces fossés, le timon du chariot qui contenait la famille de Robert Rolfe se rompit ; pendant qu’il descendait de cheval et aidait Cudjo à détacher l’attelage, afin de réparer l’accident, le reste du convoi dépassa le wagon arrêté et poursuivit sa route en avant. Le nègre se mit en mesure d’assujettir le timon à grand renfort de clous et de cordes. Rolfe l’aidait de son mieux, tout en écoutant le bruit des roues du convoi qui s’éloignait, lorsqu’un galop de cheval se rapprocha d’eux. C’était Mac Knight qui revenait sur ses pas en s’apercevant que ses amis étaient distancés, et qui venait apprendre la cause de leur retard.

Il voulait rester avec eux pour les aider, mais Robert Rolfe n’y consentit pas ; il démontra à l’Écossais qu’il lui serait facile de rejoindre la caravane à la halte de la nuit. Il n’est pas rare, en effet, qu’un chariot soit obligé de rester en arrière avec tout son monde pour des réparations ; quand il n’arrive pas au campement de nuit, on envoie le lendemain matin un détachement à sa rencontre, afin de l’aider en cas de besoin. Mac Knight se laissa vaincre par l’assurance de la facilité avec laquelle l’accident serait réparé et aussi par l’inquiétude que son absence causerait à sa femme ; après avoir serré la main de Robert Rolfe, il piqua des deux et repartit au galop.

Au bout d’une heure de travail, le timon était raccommodé, et le chariot, traîné par son attelage reposé, reprenait allègrement sa route ; mais à peine avait-on fait un mille que le sabot d’une des roues, rétrécie par l’extrême sécheresse de l’atmosphère, se détacha, et les jantes parurent prêtes à se disjoindre. Ce second accident était beaucoup plus grave que la rupture du timon. Rolfe et Cudjo prévinrent les suites immédiates de ce nouveau malheur en arrêtant tout d’un coup le chariot et en mettant un appui pour soutenir la charge de la voiture.

« Ah, maître, dit Cudjo, c’est maintenant que nous aurions besoin d’un coup de main. »

Et il se haussa sur la pointe de ses pieds pour apercevoir le dernier wagon qui apparaissait à l’extrême horizon.

La première idée de Rolfe fut en effet de mettre son cheval au galop pour aller solliciter l’assistance de la caravane ; mais il se souvint de la mauvaise grâce avec laquelle plusieurs Mexicains l’avaient raillé de son inexpérience des voyages dans les prairies et avaient même refusé de lui être utiles en diverses circonstances ; le brave Écossais, seul peut-être, aurait couru à son secours.

Mme Rolfe aperçut dans la physionomie de son mari les causes de son indécision.

« Robert, dit-elle, il faut essayer de nous tirer d’affaire tout seuls. N’avons-nous point à apprendre à nous passer de tout le monde ? Et ce n’est pas si difficile de faire le métier de charron. Tous les outils sont là dans la boîte sous le chariot ; Frank et Henri vont couper des branches d’arbre et vous tailler des coins ; moi je serai la mouche du coche, car je ne pourrai que vous encourager à l’ouvrage, mais je serai bonne au moins à vous rappeler que nous nous sommes trouvés dans des situations plus fâcheuses. Voyons ! n’ayez pas une mine si attristée. Ne vous trouvez-vous pas mieux ici que dans votre ferme sous l’eau ? Vite, à l’ouvrage, et nous pourrons peut-être rejoindre nos compagnons avant la nuit. »

Cudjo s’était mis à rire à cette allusion à la ferme du Caire, où ses jeunes maîtres auraient été parfaitement heureux, selon lui, à la condition d’être de petits canards ; cette hilarité, autant que l’enjouement de Mme Rolfe, rendit de l’énergie au chef de la famille. Il mit habit bas, saisit le marteau, et, à force d’essais plus ou moins habiles, la roue fut resserrée et devint plus solide que jamais.

Malheureusement, lorsque le chariot fut rétabli sur son essieu et prêt à rouler de nouveau, le soleil était sur le point de se coucher. Ne connaissant pas la piste, on risquait de s’égarer en marchant dans l’obscurité : force fut donc d’allumer du feu là où l’on était et d’y passer la nuit. Sauf sa solitude, ce campement sur les bords de la rivière réunissait les commodités désirables.

Le jour trouva la famille Rolfe debout et prête à partir. Après avoir pris le premier repas, on se remit sur les traces visibles de la caravane, en s’attendant à voir venir du monde au-devant du wagon attardé. Malgré cette espérance, à midi, aucun voyageur de la caravane n’avait encore paru, et le chariot avançait toujours dans un pays âpre, couvert de collines rocheuses et dont les vallées ne contenaient que quelques rares arbustes.

Comme on poussait en avant vers les montagnes, un bruit, semblable à la détonation d’une bombe, se fit entendre tout à coup. Qu’est-ce que cela voulait dire ? La caravane avait des bombes et des obusiers qu’elle rapportait au gouverneur de Santa-Fé : s’était-elle servi de ce signal pour faire connaître sa direction au wagon retardé ? Ce n’était pas probable. Avait-elle été attaquée par un parti d’indiens, et cette attaque avait-elle été repoussée par le canon ? Telles furent les questions que se posèrent les voyageurs.

« Non, dit Mme Rolfe la première, la détonation ne se renouvelle pas, il ne s’agit pas d’un combat.

— Ce doit être plutôt un accident, dit à son tour Robert Rolfe après réflexion, car le tir d’un obusier produit deux détonations, celle qui suit la décharge et puis l’explosion de la bombe. Or, nous en avons entendu une seule. Quelque projectile aurait-il éclaté par accident ?… Pourvu qu’il n’y ait pas de blessés ! »

On fit une halte d’une demi-heure, afin d’épier les moindres bruits ; mais au bout de ce temps, comme rien ne se faisait plus entendre, l’inquiétude gagna tout le monde, et le wagon reprit sa marche en avant. Les voyageurs constatèrent que la caravane avait fourni une longue traite le jour précédent, car le soleil était près de se coucher lorsque le chariot atteignit les hauteurs, et l’on était encore loin du lieu où la caravane avait dû faire son campement la nuit précédente.

« Allons en avant ! allons ! » dit courageusement Mme Rolfe, à laquelle son mari demandait s’il fallait renoncer pour cette nuit encore à rejoindre leurs compagnons.

Enfin, aux premières clartés de la lune, le chariot atteignit ce campement qui lui présenta un horrible spectacle. Les wagons étaient tous là avec leurs bannes déchirées et leur cargaison dispersée à terre ; l’artillerie y était aussi, et des feux à demi éteints fumaient auprès des pièces. Des êtres humains gisaient sur le sol privés de vie, et des loups hurlant, se querellant, se disputaient cet horrible festin.

Un cri d’effroi et de douleur partit du chariot. Les enfants se rejetèrent en arrière, ne pouvant soutenir la vue de cet affreux spectacle, et Mme Rolfe éleva sa pensée vers Dieu pour lui recommander l’âme des malheureux voyageurs.

CHAPITRE IV
PERDUS DANS LE DÉSERT

La caravane avait été évidemment massacrée et dépouillée par une bande d’indiens sauvages ; c’est ce que comprit Robert Rolfe après le premier moment de douloureuse stupeur où l’avait plongé ce spectacle. Ne pouvant plus rien pour ses malheureux compagnons, il aurait voulu retourner en arrière pour sauver sa famille, mais cette retraite ne lui donnait pas plus de sécurité que la marche en avant. D’ailleurs, avant de pourvoir à sa sûreté, il avait à visiter le camp, afin de s’assurer si quelqu’un de ses camarades n’avait pas échappé à la mort et ne pouvait pas encore être secouru.

Dans cette intention, il commanda à Henri et à Franck, qui voulaient le suivre, de prendre leurs carabines et de rester auprès du chariot à faire bonne garde. Le rôle actif de ces jeunes garçons commençait ; ils ne se montrèrent pas au-dessous de leur mission, car, après avoir embrassé avec effusion leur mère et Mary, ils restèrent en sentinelle de chaque côté du chariot, prêts à faire feu.

Pendant ce temps, Robert Rolfe et Cudjo s’avancèrent jusqu’au camp abandonné et chassèrent les loups de leur horrible curée ; en se baissant, ils reconnurent les cadavres de leurs malheureux compagnons ; mais ils étaient méconnaissables, tant leurs traits avaient été mutilés par les bêtes de proie. Tous avaient aussi été scalpés par les Indiens. Au milieu du camp se voyaient les fragments de la bombe qui avait éclaté et mis en pièces plusieurs chariots.

La caravane, n’étant pas un convoi de commerce, était chargée de peu de marchandises ; néanmoins les Indiens avaient enlevé tous les objets qui leur avaient paru de quelque valeur. Tout ce qui était lourd, embarrassant ou sans usage précis pour des sauvages, gisait épars sur le sol. Il parut même, à un désordre étrange, à des paquets faits pour être emportés et cependant abandonnés là, que les Indiens s’étaient enfuis précipitamment ; peut-être la bombe avait-elle éclaté sous l’action d’un feu allumé auprès, et s’étaient-ils sauvés tout à coup en croyant à une manifestation vengeresse du Grand-Esprit.

Robert Rolfe allait d’un cadavre à l’autre, appelant à haute voix Mac Knight, celui de ses compagnons qu’il avait le plus de sujet de regretter ; mais nulle voix ne répondit à la sienne, et il n’était pas sûr que Mac Knight ne fût pas là, couché à ses pieds, mais impossible à reconnaître parmi tant de victimes, dont quelques-unes appartenaient à la nationalité anglaise et portaient le même costume de voyage que l’Écossais. Si Mac Knight avait échappé à ce massacre, à coup sûr il n’était plus dans le camp, car ce fut en vain que M. Rolfe l’appela à plusieurs reprises.

« Mais sa femme ! dit-il tout à coup, et, grand Dieu ! sa pauvre petite Louisa, que sont-elles devenues ? »

Cudjo hocha la tête :

« Je n’en parlais pas, maître, répondit-il, mais je les cherchais. Ces maudits Indiens les auront emmenées vivantes. »

Au même instant, ils entendirent des chiens aboyer avec fureur ; des loups hurlaient comme si un combat se fût engagé entre eux. Le bruit venait d’un fourré voisin.

« Maître, dit Cudjo, c’est la voix des grands chiens de Terre-Neuve que M. Mac Knight emmenait de Saint-Louis avec lui. »

Tous les deux s’élancèrent à travers les broussailles, et ils aperçurent enfin les chiens blessés, couverts de sang, qui luttaient avec rage contre plusieurs loups pour les empêcher d’approcher de quelque chose de noir qui gisait à terre. C’était le corps de Mme Mac Knight que Louisa, vivante et intacte, tenait embrassée en criant d’une voix affaiblie.

A l’approche des deux hommes les loups prirent la fuite, et les chiens, reconnaissant M. Rolfe pour un ami de leur maître, s’empressèrent autour de lui : ces braves bêtes étaient épuisées après cette lutte, qui avait commencé seulement lorsque les loups avaient été chassés du campement.

La petite Louisa ne remarquait pas l’arrivée de ses deux sauveurs ; elle tenait sa mère embrassée et lui criait :

« Maman, réveille-toi ! »

Mais la pauvre femme dormait son dernier sommeil, et il devint évident pour Rolfe qu’elle avait dû, après avoir reçu le coup mortel, essayer de s’enfuir dans les bois, suivie de ses chiens fidèles, et tenant serrée sur son cœur sa petite fille.

Saisi de pitié, Rolfe laissa Cudjo pour garder le corps, et prit dans ses bras la petite Louisa pour la ramener vers le chariot. L’enfant se débattait, voulait retourner près de sa mère ; enfin, ses forces l’abandonnèrent, et elle avait perdu connaissance quand Rolfe la posa sur les genoux de sa femme.

La nuit entière se passa à creuser une fosse pour mettre tous ces tristes restes à l’abri de nouvelles mutilations, puis, quand le jour fut revenu, il fallut bien tenir conseil sur la décision à prendre. Louisa dormait d’un sommeil fiévreux, entrecoupé de sanglots, au fond du wagon, où Mary lui tenait compagnie.

L’avis commun fut qu’il fallait s’assurer de la route que les Indiens avaient prise, avant d’en choisir une ; à cet effet, le chariot fut conduit derrière un fourré, où il était fort bien caché, et laissé à la garde de Cudjo, d’Henri et de Franck.

Robert Rolfe marcha pendant deux ou trois kilomètres à travers les buissons pour éviter d’être aperçu, ou en se glissant le long des rochers. Ce fut ainsi qu’il put reconnaître la piste des Indiens, qui s’étendait au loin sur une plaine ouverte dans la direction de l’ouest. Les traces indiquaient que leur troupe était nombreuse et bien montée. Se voyant sûr de l’orientation qu’avaient suivie de si dangereux ennemis, Robert Rolfe résolut de faire deux ou trois journées de marche vers le sud avant de reprendre la route de l’ouest. Cet écart devait d’autant mieux suffire qu’il espérait s’éloigner encore des Indiens en gagnant le versant oriental des Montagnes Rocheuses. Il avait entendu ses anciens compagnons parler d’un passage qui se trouve encore plus au sud de ces montagnes que celui de Santa-Fé, et il comptait pouvoir l’atteindre, bien que cette piste fût distante de trois cents kilomètres environ. Certes, le péril restait grand à s’aventurer ainsi en plein désert, mais le courage augmente dans les cœurs bien placés à mesure que la nécessité croît d’exigences, et, eût-il ressenti un moment de découragement, Robert Rolfe aurait été ranimé par cette vaillante parole que lui dit sa femme, lorsqu’à son retour dans le hallier il lui exposa son plan :

« Allons, Robert, à la garde de Dieu ! Ayons confiance en Lui, il ne nous abandonnera pas. »

Il était nuit lorsque cette résolution fut adoptée, et tout d’abord on ne pensa à partir qu’au retour du soleil ; mais chacun avait hâte de quitter ce lugubre campement ; personne n’aurait pu y goûter un paisible sommeil ; d’ailleurs il était plus prudent de mettre vite une vingtaine de milles entre soi et ce lieu, de crainte d’un retour des Indiens. On n’attendit donc pour le départ que le lever de la lune, qui devait permettre d’avancer dans la plaine ouverte vers le sud.

En attendant, Robert Rolfe et Cudjo s’employèrent à renouveler leur provision d’eau pour le cas où la plaine ne leur offrirait pas de sources. Cette précaution est de toute nécessité dans le désert, où l’eau est le premier besoin des voyageurs et des animaux qui les conduisent. Tous les barillets furent remplis. Hélas ! cela ne devait pas suffire.

Enfin, la lune se leva, radieuse, dans le ciel largement étoilé. Le wagon se remit à rouler vers le sud, guidé par les indications de Robert Rolfe, qui se tournait de temps en temps sur sa selle pour chercher, dans la direction du nord, l’étoile qui se trouve à la queue de la petite Ourse. Il est facile de la reconnaître en tirant une ligne qui passe par les deux dernières étoiles de la grande Ourse. Toutes les fois qu’une inégalité du chemin pouvait faire dévier de la bonne voie, Rolfe consultait l’indice infaillible de cette petite étoile ; elle étincelait dans le sombre azur comme un regard ami.

Le wagon avançait, glissant ici sur quelques fissures ouvertes, là montant sur des renflements sablonneux, et bientôt roulant dans la plaine aride, car le pays à traverser était un sec désert.

Poussés par le désir d’échapper aux sauvages, les voyageurs fournirent une bonne étape pendant la nuit ; Robert Rolfe jugea, au lever du soleil, qu’on se trouvait à vingt milles du campement. Les âpres collines qui l’environnaient se perdaient déjà à l’horizon. Bien que cet éloignement permît d’espérer que les sauvages, même revenus sur leurs pas pour emporter le butin abandonné, n’auraient pas vu le chariot roulant au loin, le chef de famille pensa qu’il ne fallait pas se permettre encore une halte, et quand l’attelage eut un peu soufflé, Cudjo l’excita à repartir.

Mais, vers le milieu du jour, force fut de s’arrêter ; les bœufs, et même le cheval que montait Robert Rolfe, étaient excédés de fatigue ; malheureusement, là où on se trouvait, il n’y avait ni herbe, ni eau courante pour les refaire ; pas d’autre verdure dans la plaine que l’absinthe sauvage. Cette plante, à laquelle ni le cheval ni les bœufs ne voulaient toucher, croissait autour du campement en petits bouquets ; loin de réjouir la vue, ces buissons enchevêtrés, avec leurs feuilles d’un blanc d’argent, attristaient les voyageurs, car ils ne croissent que dans les lieux arides.

C’était donc une triste halte pour l’attelage. L’ardeur du soleil, autant que la fatigue altérait les animaux, auxquels on ne pouvait sacrifier qu’une très petite portion d’eau ; la provision diminuait avec une vitesse inquiétante, les enfants étant tourmentés de la soif, et la petite Louisa, que la fièvre dévorait encore, demandant constamment à boire.

Longtemps avant la nuit, on se remit en marche, afin d’aller au plus vite à la recherche d’une source bienfaisante ; au coucher du soleil, les voyageurs avaient fait dix milles de plus vers le sud ; mais aucun signe n’indiquait la proximité d’un cours d’eau. De tous côtés une plaine stérile étendue aussi loin que l’horizon. Pas un arbre, pas une roche, pas même un buisson pour couper la monotonie de cette immense nappe sablonneuse. Le chariot y était aussi isolé qu’un navire abandonné au milieu de l’Océan.

C’était en vain que Mme Rolfe cherchait à soutenir la force d’âme de ses compagnons en causant avec eux de leurs communes espérances ; sa propre anxiété démentait son courage personnel. Si elle était résignée à souffrir, elle avait peine à supporter les tortures physiques infligées par la soif à ses enfants.

Cependant, tous les trois avaient la générosité de se priver pour la pauvre orpheline, que leur mère gardait sur ses genoux, et qui ne cessait de crier comme en sursaut : « Maman ! Maman ! » que pour demander à boire. On était obligé de lui mesurer les gouttes d’eau qui rafraîchissaient ses lèvres brûlantes, et en voyant Franck, Henri et même Mary laisser pour Louisa un peu de la ration qui leur était donnée après une attente de deux heures, Mme Rolfe fut émue au fond du cœur et pria Dieu de lui conserver des enfants d’une si excellente nature.

Toute la nuit, le chariot avança lentement ; quand le jour se leva de nouveau, et que Robert Rolfe, en consultant l’horizon, retrouva devant lui le même désert sablonneux, il sentait déjà les premières atteintes d’un morne désespoir ; Franck, debout sur l’avant du wagon, s’écria soudain :

« Papa, voyez, voyez donc ce petit nuage blanc ! »

Robert Rolfe se tourna vers le jeune garçon, ne sachant ce qu’il voulait dire. Franck regardait dans la direction du sud-est et désignait un point éloigné.

« Une montagne ! s’écria Cudjo en faisant sauter de joie en l’air son chapeau de paille. Une montagne qui a un bonnet de neige. Là où il y a de la neige, on trouve de l’eau, maître Rolfe, n’est-il pas vrai ?

— Oui, répondit Rolfe, bien joyeux, lui aussi, car il ne s’était pas avisé jusque-là de regarder vers le sud-est, ayant toujours tenu son attention fixée vers sa direction sud-ouest. Oui, nous trouverons de l’eau là-bas, mais c’est bien loin et hors de notre voie : N’importe ! tourne les bœufs, Cudjo, il s’agit de notre vie avant tout. »

Cudjo vint à la tête de la première paire de bœufs qui formaient l’attelage, et, ne pouvant être entendu de ceux que contenait le wagon, et qu’il ne fallait effrayer à aucun prix, il dit à son maître :

« Mais les bœufs nous mèneront-ils jusque-là ? Voyez, ils chancellent à chaque pas. S’ils s’abattent, on restera en route, mais je courrai jusqu’à la montagne, moi. Le nègre supporte mieux la soif que les hommes blancs. Le nègre est fait aux privations, par bonheur. Il trouvera sans doute une rivière au pied de la montagne, et il rapportera de l’eau plein les petits barils à miss Mary et à tous vous autres.

— Je crains, lui dit Robert Rolfe, que les cours d’eau n’aient leur écoulement de l’autre côté de la montagne, car la plaine décline dans cette direction ; nous aurons donc à la gravir tout entière, et il y a encore environ 30 kilomètres d’ici là. N’importe ! Allons en avant ! »

Vers midi, les bœufs donnèrent des signes d’extrême lassitude ; l’un d’eux tomba mort bientôt, et l’on dut l’abandonner. Les trois autres ne pouvaient aller bien loin, car ils avançaient à pas comptés, se traînant plutôt qu’ils ne marchaient.

Peut-être un repos de quelques heures eût-il suffi pour les refaire ; mais chaque moment perdu était un péril de mort pour la petite Louisa, qui délirait depuis qu’on n’avait plus une goutte d’eau à lui donner ; Mary, gagnée par la frayeur et par des souffrances trop cruelles pour son âge, criait de temps en temps. Quant aux jeunes garçons, s’ils enduraient en silence les tourments de la soif pour ne pas accroître la douleur de leur mère, leurs physionomies contractées témoignaient de l’effort qu’ils se faisaient pour souffrir dignement.

Robert Rolfe n’avait plus la force de leur adresser un mot d’encouragement ; il savait que l’on se trouvait à 15 kilomètres environ de la montagne. Il avait songé un moment à pousser son cheval en avant et à rapporter de l’eau dans des vases ; mais le cheval était si fourbu qu’il avait dû mettre pied à terre et le conduire par la bride : Cudjo marchait à côté des bœufs. Un autre de ceux-ci tomba, et il n’en resta plus que deux pour traîner la voiture.

A cet instant suprême, Robert Rolfe aperçut, non loin de la route, quelques massifs de verdure dont le plus grand avait les dimensions d’une ruche d’abeilles ; ils ressemblaient à une troupe rassemblée de gros hérissons qui auraient présenté leurs piquants sur toutes leurs faces visibles. En les apercevant, Rolfe lâcha la bride de son cheval, poussa un cri de joie, et, tirant son couteau, il se mit à courir de toutes ses forces dans cette direction.

Cudjo recula de frayeur, il crut que son maître devenait fou. Il retrouva cette crainte sur la physionomie contractée de Mme Rolfe, qui, pour la première fois, ne sut pas dominer ses impressions.

Mais Robert Rolfe savait bien qu’il avait sujet de se féliciter, et il n’avait pas voulu retarder par une explication le soulagement qu’il pouvait apporter aux souffrances de la caravane : il revint bientôt, rapportant des cactus à boule dont il avait enlevé les épines.

La famille entière fut étonnée, en voyant ces végétaux succulents, d’un vert foncé, dont tous les pores laissaient suinter une eau limpide. Chacun se mit à en mâcher de grosses tranches ; on en donna aussi aux bœufs et au cheval, qui les dévorèrent sève et fibres, tandis que les chiens lapaient le frais liquide partout où l’on avait coupé les plantes.

L’attelage ranimé reprit sa marche ; mais ce soulagement était arrivé trop tard pour l’un des deux bœufs qui restaient ; il avait fait son dernier effort ; quand on donna le signal du départ, il resta étendu à terre, incapable de se relever. Cudjo attela le cheval à sa place, et l’on avança, espérant retrouver plus loin un autre petit groupe de cactus semblable à celui qu’on avait épuisé ; mais il ne s’en présenta plus, et les souffrances recommencèrent.

A cinq kilomètres environ du terme de la course, le dernier bœuf s’abattit ; le cheval étant incapable de traîner une aussi lourde charge, il ne restait plus d’autre alternative que d’abandonner le chariot et de faire la route à pied ou de périr en ces lieux.

« Robert, nous marcherons, nous pourrons marcher, assura Mme Rolfe avec une fermeté qui se communiqua aux deux jeunes garçons.

— Oui certes, et moi qui suis le plus grand, je porterai Louisa, dit Franck ; je ne veux pas que ma mère se fatigue.

— Oh ! dit Cudjo, maîtresse ne restera pas chargée ainsi ; je prendrai les deux petites filles sur mes épaules dans une corbeille. »

Robert Rolfe en décida autrement. Il se chargea de l’orpheline, et, outre sa carabine, passée en bandoulière, il emporta une hache et quelques provisions de bouche. Cudjo prit Mary et plusieurs ustensiles indispensables ; Mme Rolfe et les jeunes garçons ne partirent pas non plus les mains vides. Savait-on en effet quand on pourrait revenir chercher tout ce que contenait le chariot ?

Ainsi chargés, les voyageurs s’acheminèrent péniblement vers la montagne ; les chiens les suivaient, haletants ; le pauvre cheval lui-même se traîna derrière eux comme il put, sans que personne le conduisît, mû par cet instinct des animaux domestiques qui répugnent à abandonner de bons maîtres.

Ce fut une marche douloureuse pendant laquelle on n’échangea pas une seule parole, de peur de se décourager mutuellement ; mais tant d’efforts eurent leur récompense. Au pied de la montagne, les voyageurs distinguèrent, dans les gorges qui sillonnaient ses flancs, un filet argenté qui tombait du haut d’un rocher et se déroulait en nappe limpide. Une heure après, tous s’étaient désaltérés à cette fraîche source, et ils remerciaient le Ciel de leur délivrance.

CHAPITRE V
UNE HEUREUSE SURPRISE

Dès que leur soif fut apaisée, les voyageurs sentirent se réveiller en eux les aiguillons de la faim. Ils n’avaient pas mangé de toute la journée, et comme ils ne possédaient qu’une provision de viande salée, M. Rolfe proposa de faire un feu auprès du ruisseau et d’y mettre cuire cette viande, afin d’en faire une sorte de pot-au-feu qui donnerait du bouillon à Louisa.

Pendant que les enfants applaudissaient à ce projet, leur père observait le paysage dans lequel on se trouvait, afin de juger quelles ressources il pouvait offrir au point de vue de la vie matérielle, et il se disait avec inquiétude que, si sa famille n’était plus exposée à mourir de soif, elle serait destinée assurément à mourir de faim, quand ses maigres ressources seraient épuisées.

En effet, les flancs de la montagne étaient arides, escarpés ; quelques cèdres rabougris s’élevaient seuls çà et là. Quoique agréables à voir après l’affreuse stérilité du désert, la verdure et les saules qui bordaient le ruisseau n’offraient aucune plante comestible ; mais le père de famille garda pour lui ces réflexions décourageantes, et, voyant que sa femme envoyait Frank et Henri recueillir des brindilles de saule pour allumer le feu, il dit :

« Il faut du bois plus sérieux pour faire bouillir une marmite ; j’aperçois à mi-côte quelques pins qui nous procureront un meilleur combustible. Cudjo, prends ta hache et viens avec moi. »

Ils marchèrent environ trois cents pas jusqu’à un petit terre-plein serré par les roches d’où tombait le ruisseau. Lorsqu’ils furent arrivés près de ces arbres, ils s’aperçurent que ce qu’ils avaient pris pour des pins était d’une autre essence. Le tronc et les branches étaient armés de longues épines assez semblables à celles du porc-épic ; les feuilles, d’un ton clair, étaient lustrées ; mais ce que ces arbres offraient de plus singulier, c’étaient de longues cosses, d’un rouge foncé, qui pendaient en grand nombre à toutes les branches. A la couleur près, elles ressemblaient exactement à de grandes cosses de fèves toutes pleines ; quelques-unes ne mesuraient pas moins de douze pouces de long.

M. Rolfe se réjouit en constatant qu’il avait trouvé mieux qu’il n’espérait, car il reconnut cet arbre pour en avoir appris les bienfaits dans des traités de botanique et dans des relations de voyages. C’était le honey-locust (miel de sauterelle), l’acacia épineux, le carob de l’est, le fameux algarobo des Espagnols, le caroubier d’Algérie. L’Écriture Sainte fait mention de cet arbre à l’endroit où il est dit que saint Jean-Baptiste, dans le désert, se soutenait en « mangeant des sauterelles et du miel sauvage ». Aussi le nomme-t-on pain de saint Jean. Cudjo en connaissait également la valeur ; au moment où ses yeux se fixèrent sur ces longues cosses pendantes, il s’écria d’un air ravi :

« Maître, maître Rolfe, quel bonheur ! les enfants auront des fèves et du miel pour souper.

— Et nous aussi, dit son maître gaiement, puisqu’il y a là une vraie récolte à faire ; mais je ne veux pas imiter les sauvages en coupant au pied ces arbres qui nous donnent déjà leurs fruits. Pendant que je vais faire une ample cueillette, monte plus haut dans les rochers et coupe les jeunes pins que tu vois d’ici. »

Cudjo avait obéi à son maître et déjà sa hache avait fonctionné, lorsque Robert Rolfe entendit le nègre l’appeler à grands cris joyeux.

« Maître, un gibier… je ne sais pas quoi, venez vite. »

Rolfe s’élança, sauta de rocher en rocher, et, parvenu sur la plate-forme où travaillait Cudjo, il l’aperçut penché sur une crevasse d’où sortait un objet assez semblable à la queue d’un cochon.

« Quel est donc cet animal ? demanda-t-il au nègre.

— Jamais vu cette vermine en Virginie.

— Tâche de le tirer par la queue et de l’arracher de son trou.

— Ah ! bon, il ne veut pas, lui. Cudjo a déjà essayé. Vous allez voir, maître. »

Et comme preuve, le nègre se mit à tirer de toutes ses forces sans aucun résultat.

L’as-tu vu quand il s’est fourré dans cette cachette ? lui demanda Robert Rolfe.

— Oh ! bien sûr, puisque c’est moi qui lui ai fait peur ; il a sauté, il a couru ; il s’est terré. Oh ! ce doit être bon gibier. Il ressemble à un petit cochon de lait. C’est comme une tortue de Virginie.

— C’est sans doute un armadillo », répondit M. Rolfe, qui fit à Cudjo la description de cet animal, accompagnée à chaque détail d’un oui enthousiaste du nègre.

La bête que Cudjo avait effrayée était un de ces curieux animaux qui sont connus au Mexique et dans l’Amérique du Sud sous le nom d’armadillos. Cette qualification procède du mot espagnol armado qui veut dire armé, et elle est justifiée, car leur corps est couvert d’une écaille très dure, divisée en six bandes régulières et semblable aux cottes de mailles portées par les guerriers du moyen âge. Ils ont même sur la tête une sorte de casque attaché par une jointure aux autres pièces de l’armure, ce qui rend cette analogie plus frappante.

Ce sont des bêtes inoffensives qui se nourrissent d’herbe et de gazon ; bien qu’ils manquent un peu d’agilité, ils sont beaucoup plus lestes dans leur marche que les tortues, et ils courent plus vite qu’on ne le supposerait, à voir leur lourde carapace ; c’est qu’elle n’est pas d’une seule pièce, mais composée d’une foule de segments qui se prêtent aux moindres mouvements de leur corps et qui sont rattachés entre eux par une peau flexible, quoique forte.

Lorsqu’on les surprend, ils se replient quelquefois sur eux-mêmes en forme de boule ; alors, s’ils se trouvent au bord d’un précipice, ils se laissent rouler du haut en bas pour échapper à leur ennemi. Le plus souvent, ils gagnent quelque trou dans les rochers voisins, et tel était l’expédient auquel avait eu recours celui qu’avait trouvé Cudjo. Quand ils ont réussi à dissimuler leur tête, ils ont la persuasion naïve qu’ils sont sauvés et qu’on ne peut les prendre ; néanmoins, l’armadillo que le nègre tirait toujours se serait sans doute enfoncé avant dans le trou qui l’abritait, si cette crevasse avait été plus profonde, car les pesées que Cudjo pratiquait sur son appendice caudal devaient lui être fort désagréables.

« Il faudrait, dit Cudjo après bien des efforts, il faudrait un attelage de bœufs pour le tirer de là, et encore !… »

C’est que l’armadillo avait hérissé en dessus et en dessous son armure écailleuse, de sorte qu’elle s’emboîtait solidement de chaque côté du roc ; de plus, ses pinces, longues et fortes, étaient enfoncées comme un point d’appui au fond de la crevasse.

« Et pourtant, répondit Robert Rolfe, il ne faut pas nous tenir pour battus, car ce gibier passe chez les Indiens pour être délicat, et je me souviens fort à propos d’un moyen qu’ils emploient pour le saisir. A l’expérience. Cudjo, lâche l’animal et tiens-toi seulement près du trou pour le prendre, s’il en sort naturellement. »

Robert Rolfe alla cueillir une branche de cèdre, et, se baissant vers le terrier, il chatouilla le corps de l’animal avec une pointe aiguë. Bientôt, il vit les muscles de l’armadillo se détendre, les écailles se séparer du roc et se resserrer ; au bout de quelque temps de ce manège, il devint visible que l’animal était revenu à son état naturel et que ses griffes n’adhéraient plus au fond de la crevasse. Alors M. Rolfe le saisit par la queue, et, donnant une secousse brusque, il fit sauter hors de son trou l’armadillo, qui alla tomber entre les jambes de Cudjo. Le nègre lui abattit la tête d’un coup de hache. Il se trouva que l’armadillo était de l’espèce dite à huit bandes ; elle a la grosseur d’un lapin et passe pour un manger des plus délicats.

Ce fut chargés du bois à brûler, des fèves de locuste et de leur gibier, que Rolfe et le nègre redescendirent au camp du ruisseau. Le rôti ne fut pas bien accueilli par Mme Rolfe, qui ne pouvait encore se faire à l’idée de consommer des mets si étranges ; mais elle fêta la trouvaille des fèves de caroubier, qu’elle se proposait de faire bouillir avec la viande séchée. Les enfants se mirent à les écosser, et rien n’en fut perdu, car ils savourèrent, en attendant, la pulpe, délicieuse comme le miel. Louisa, en particulier, ne pouvait s’en rassasier.

A la fièvre qui avait agité cette pauvre enfant avait succédé un mutisme qui effrayait ses petits amis ; il était la dernière conséquence de la catastrophe à laquelle elle avait assisté, et Mme Rolfe avait recommandé à ses fils et surtout à Mary de respecter cette torpeur ; elle sentait que c’était la fin de la crise, et que, lorsque le souvenir se serait peu à peu éteint chez cette enfant de six ans, la surabondance de vie qui était en elle lui rendrait l’insouciance de son âge.

Louisa ne réclamait plus sa mère, mais elle ne pouvait perdre de vue Mme Rolfe, et restait cousue à ses jupes, sans mot dire, regardant sa protectrice de ses grands yeux cernés de fièvre, sans qu’aucun autre symptôme que quelques tressaillements subits trahît, de moment en moment, ses émotions ; alors Mme Rolfe la prenait dans ses bras, l’appelant sa fille chérie, et, bercée sur ce cœur généreux, Louisa finissait par s’endormir d’un paisible sommeil.

Cependant tout le monde fut bientôt à l’ouvrage ; Cudjo allumait le feu, qui laissait échapper déjà un nuage de fumée bleuâtre. Son maître dépouillait l’armadillo, pendant que Franck taillait une broche ; le pot d’étain contenant la viande et les fèves de caroubier fut bientôt fixé sur le foyer, et tout respirait dans le campement la joie d’un bien-être recouvré nouvellement, jusqu’à l’avidité de Pompo, le cheval, qui broutait l’herbe fraîche, jusqu’aux aboiements des chiens qui happaient les dépouilles du gibier.

Quand le bouillon fut à point, Mme Rolfe s’avisa la première d’un oubli qui n’avait rien d’extraordinaire, étant donné les circonstances dans lesquelles on avait abandonné le chariot, mais qui ne laissait pas d’être gênant. La petite troupe n’avait ni assiettes, ni verres, ni cuillers, ni fourchettes ; en un mot, le repas était prêt, mais on ne possédait pas un seul moyen civilisé de le manger. Seuls, Robert Rolfe et le nègre avaient leurs couteaux de chasse.

Ce n’était pas le moment de faire les délicats, et la nécessité rend ingénieux. Le père de famille se servit des deux couteaux pour tirer de la marmite le bœuf bouilli et quelques fèves, qu’il posa sur une large pierre préalablement nettoyée. Ensuite il posa dans l’eau fraîche du ruisseau la marmite, dont le bouillon était destiné aux enfants et à Mme Rolfe ; quand l’action du courant eut attiédi le liquide, Louisa la première, puis ses petits amis, purent approcher tour à tour leurs lèvres du vase et boire le bouillon substantiel qu’il contenait.

M. Rolfe avait pu croire un instant qu’il serait seul à faire honneur au rôti ; mais Cudjo y prit goût, en déclarant qu’il croyait manger du porc rôti, et il rogna singulièrement la ration de son maître, qui ne put toutefois décider sa femme et ses enfants à tâter de son gibier.

Cependant le soleil commençait à décliner ; il fallait songer aux moyens de passer la nuit. Toutes les couvertures étaient restées dans le wagon, et l’air devenait frais, comme il arrive toujours dans le voisinage des montagnes neigeuses. Essayer de dormir dans cette atmosphère, même en conservant du feu allumé toute la nuit, aurait été une imprudence, et nul rocher voisin n’offrait un abri contre les injures de l’air.

« Il faut absolument que je retourne au chariot, dit Robert Rolfe à sa femme. Le cheval s’est repu d’herbe, il a bu à sa volonté ; le voilà capable de refaire cette traite avant la nuit noire. Je reviendrai chargé de toutes nos couvertures. Je vous laisse Cudjo pour veiller sur vous en mon absence.

— Emmenez-le avec vous, il peut vous être utile, répondit Mme Rolfe. Je n’aurai pas peur avec Franck et Henri ; d’ailleurs nous garderons les chiens, qui nous ont prouvé, ces vaillantes bêtes ! qu’ils savent se dévouer pour leurs maîtres. »

Après avoir recommandé à ses fils de faire feu de leurs carabines en cas d’alarme, M. Rolfe partit avec le nègre. Ils aperçurent de très loin la toile blanche du wagon et n’eurent aucune peine à se diriger en droite ligne vers le but de leur course.

« Je me demande, dit en cheminant M. Rolfe à Cudjo, si les loups ne se sont pas déjà jetés sur notre malheureux bœuf. S’ils l’ont épargné, nous ferons bien de l’écorcher et d’en rapporter le plus de viande possible pour nos repas de demain. La bête est maigre, bien coriace, mais trouverons-nous quelque chose à manger qui la vaille dans ce désert où nous sommes enfoncés ?

— Oh ! maître, répondit Cudjo avec l’insouciance de sa race, nous avons eu l’armadillo ce soir, demain nous trouverons autre chose. Vous avez vu, nous ne sommes pas morts de soif aujourd’hui. Bah ! bah ! nous ne mourrons pas de faim un autre jour. »

M. Rolfe allait répliquer, lorsque le nègre poussa une sourde exclamation, en désignant un objet qui se trouvait droit devant eux à quelques mètres. Autant qu’on pouvait le distinguer dans le clair obscur, c’était la forme d’un grand quadrupède.

« Un buffle ! » dit Cudjo à voix basse.

M. Rolfe mit pied à terre sur cette espérance.

« Tiens le cheval, dit-il au nègre, je vais essayer d’approcher d’assez près pour le tuer avec mes pistolets. »

Il se traîna sur les genoux et sur les mains aussi bas que possible pour éviter de donner l’alarme à l’animal ; enfin, craignant de voir le buffle prendre le large, s’il s’approchait trop près de lui et croyant le tenir à portée, M. Rolfe allait faire feu, lorsque Pompo, le cheval, fit entendre un hennissement auquel l’autre animal répondit en beuglant. C’était le dernier bœuf, que la fraîcheur du soir avait ranimé et que son instinct conduisait du côté de la montagne, par où ses maîtres s’en étaient allés.

M. Rolfe et Cudjo firent autant de fête au pauvre animal que Pompo lui en faisait dans son langage. Les deux bêtes se flairaient des naseaux, et Pompo dit tout bas peut-être quelque chose du frais herbage qu’il venait de quitter, car le bœuf se mit à battre ses flancs de sa longue queue et à piétiner d’impatience.

« Il pourra faire le chemin, dit joyeusement Cudjo à son maître. Oh ! comme maîtresse sera contente, si elle nous voit revenir avec le chariot, rapportant les ustensiles, et tout enfin !

— Oui, mais il faut faire boire ce pauvre animal, nos gourdes sont bien pleines, quel dommage que leur embouchure soit trop étroite !

— Il y a le grand baquet dans le wagon, reprit Cudjo en flattant le bœuf de la main. Attends, attends, pauvre bête, toi aussi tu boiras tout à l’heure. »

Au lieu de laisser le bœuf attaché au saule où l’on avait d’abord assujetti ses rênes, afin de le reprendre au retour, on le conduisit en effet auprès du chariot, d’où l’arrivée des deux hommes éloigna quelques loups qui rôdaient à l’entour.

C’était sans doute leur vue et leur odeur caractéristique qui avaient donné à l’animal assez d’énergie pour pousser en avant.

Cudjo versa dans le baquet le contenu des deux gourdes qu’il présenta au bœuf ; celui-ci but jusqu’à la dernière goutte, léchant les parois du vase jusqu’à le dessécher complètement ; ensuite les deux bêtes furent attelées et s’acheminèrent, d’un pas ragaillardi, vers la montagne.

Le feu du campement brillait comme un phare au pied des hauteurs, et l’on n’était guère qu’à un kilomètre du but de retour, quand un coup de feu vint jeter l’alarme dans le cœur du père de famille. Qu’était-il survenu ? Mme Rolfe et ses enfants avaient-ils été attaqués par les Indiens ou par quelque bête féroce de ces solitudes ?

Robert Rolfe se précipita en avant, laissant derrière lui à Cudjo la charge de garder le wagon. Il prit ses pistolets en main et les arma tout en courant ; son émotion était telle que la respiration lui manqua plusieurs fois, et qu’il fut obligé de s’arrêter à deux ou trois pauses, pendant lesquelles il n’entendit pas un seul bruit venant du campement. Quelle pouvait être la cause de ce lugubre silence ? Les flèches des Indiens, silencieuses dans leurs mortels effets, avaient-elles pu frapper en même temps tous les membres de la famille ? Comment se faisait-il que les chiens n’aboyassent pas ?

Enfin Robert Rolfe arriva haletant près du feu ! Quelle fut sa surprise ? Sa femme était assise paisiblement, tenant sur ses genoux la petite Louisa endormie ; Mary jouait par terre à ses pieds. Seuls, Franck et Henri manquaient à ce tableau sylvestre.

« Les enfants ! s’écria Robert Rolfe. Pourquoi ce coup de carabine ? Où sont-ils ?

— Vous voilà effrayé, mon cher Robert, répondit-elle ; c’est ce que je craignais ; mais je n’ai pas eu le temps de prévenir cet accident. Henri a tiré sur un animal qui est venu rôder près de nous et dont je ne connais pas l’espèce. Mais je crois qu’il l’a blessé ; les chiens se sont élancés, et je n’ai pu refuser à ces chers garçons le plaisir de suivre leur chasse. Ils ne peuvent être loin. C’est de ce côté qu’ils se sont enfoncés dans le taillis. »

Robert Rolfe y courut ; à une centaine de pas environ, il atteignit ses deux fils agenouillés auprès d’une bête morte à laquelle les chiens aboyaient, car ils venaient seulement de la découvrir.

Henri n’était pas peu fier du premier gibier qu’il avait tué, et, certes, sa fierté n’était pas sans cause ; en effet, lorsque l’animal eût été traîné à la flamme du foyer, M. Rolfe reconnut immédiatement l’antilope aux cornes fourchues, la seule espèce qui se rencontre dans l’Amérique du Nord.

C’était une bête de la taille d’un veau, mais d’une forme plus élégante ; son corps était rouge pâle, le poitrail et le ventre blanchâtres.

Après s’être enquis, avec moins d’émotion qu’auparavant, des détails de cette prise, provoquée par l’apparition de deux yeux luisant à quelques pas du feu, et entre lesquels Henri avait tiré croyant tuer quelque loup, M. Rolfe songea avec satisfaction que la sécurité de plusieurs jours allait être assurée par cette chasse fortuite, et qu’à cette bonne chance allait s’ajouter la surprise de voir arriver le chariot chargé de tous ses ustensiles.

« Où est donc Cudjo ? demanda juste à ce moment Mme Rolfe. Il n’a pu courir aussi vite que vous parce qu’il était chargé de toutes les couvertures. Écoutez-moi, mes fils, vous devriez faire quelques pas en avant pour aider le pauvre garçon et le rassurer sur votre compte. »

Mais tout à coup l’on entendit le grincement des roues, et la grande banne de toile fut éclairée au loin par la réflexion du feu.

« Quoi ! le chariot ! s’écria Mme Rolfe. Comment est-ce possible ? »

Alors la voix de Cudjo fit entendre un joyeux « holà ! » et, un moment après, le cheval et le bœuf, fraternellement attelés, arrivaient aussi légèrement que si leur charge eût été une simple bagatelle.

Mme Rolfe prépara des lits dans le wagon, et, lorsque M. Rolfe et Cudjo eurent écorché l’antilope toute chaude et suspendu la viande à des branches de saule, il ne fut plus question que de prendre un repos bien gagné après cette journée de fatigues et d’émotions.

« Avant de nous endormir, dit Mme Rolfe, remercions tous Dieu qui nous a tirés de tant de dangers. »

Et chacun s’associa de bon cœur à la prière que la bonne mère prononça à haute voix.

CHAPITRE VI
PREMIER EXPLOIT CYNÉGÉTIQUE

La première heure du jour trouva tout le monde debout. M. et Mme Rolfe gagnèrent à ce lever matinal de constater un phénomène particulier à ces contrées. Des premières assises de la montagne où ils étaient placés, toute la contrée à l’est, aussi loin que la vue pouvait s’étendre, était une plaine unie qui ressemblait à l’Océan dans ses accalmies. Quand le globe ardent du soleil surgit du fond de l’horizon, on aurait pu s’imaginer qu’il sortait de la terre même. Il montait avec lenteur dans un ciel d’un bleu pâle dont aucun nuage n’altérait la pureté. On marche en effet pendant plusieurs jours, dans ces hautes plaines de l’intérieur de l’Amérique, sans apercevoir dans le ciel un nuage gros comme un cerf-volant.

M. et Mme Rolfe étaient dans une disposition d’esprit assez libre de soucis pressants pour être sensibles à ce beau spectacle. Ils n’avaient plus rien à craindre des Indiens, du moins de ceux qui avaient détruit leur caravane, puisqu’ils avaient mis entre eux et cette troupe féroce une telle distance difficile à traverser, ils le savaient par expérience ; or, les Indiens aiment le profit immédiat, obtenu sans trop de peine, et le butin d’un seul wagon, s’ils en découvraient la piste, n’était pas assez alléchant pour valoir la traversée du désert.

Les enfants s’éveillèrent enfin et se mirent tout de suite à dire que leur appétit était ouvert. Cette annonce fut reçue gaiement ; on possédait les éléments d’un bon déjeuner. La vue de l’antilope, dont la fraîcheur de la nuit avait figé la graisse jaune, avait quelque chose d’engageant. Cudjo, étant plus apte que personne à dépecer cette viande, fut commis à ce soin. M. Rolfe s’en alla chercher du bois pour rallumer le feu. Pendant ce temps, les enfants et leur mère nettoyaient toute la batterie de cuisine et la vaisselle dans l’eau claire du ruisseau. La poussière de ces plaines desséchées, soulevée pendant la marche du chariot, avait souillé et couvert tous ces ustensiles, dont la famille était heureusement bien approvisionnée, car les voyages à travers le désert exigent un attirail complet.

Des fèves de caroubier rôties sous la cendre servirent de pain, vu que l’on manquait de farine pour en faire depuis quelques jours. La grande caisse aux provisions avait été enlevée du chariot et posée à terre ; couverte d’une nappe, elle servit de table à ce festin, auquel rien ne manqua, pas même le café dont il restait environ une livre.

Après le repas, M. Rolfe, donnant aux enfants la permission de promener la petite Louisa sous les saules du rivage, se prit à délibérer avec sa femme sur ce qu’il restait à faire. Cudjo fut admis à ce conseil.

« Nous avons de la nourriture pour une semaine environ, dit Robert Rolfe, mais, quand elle sera finie, je doute que nous ayons la même facilité à nous procurer d’autre gibier. Lorsque notre provision sera achevée, comment ferons-nous pour y suppléer ?… Dans une semaine, le bœuf sera un peu engraissé ; ensuite, ajouta-t-il avec tristesse, le pauvre Pompo pourra soutenir pendant quelque temps la vie de nos enfants. Mais, quand nous aurons enfin sacrifié les chiens, quelle autre ressource nous restera-t-il contre la faim ? »

— Nous étions plus désespérés hier, répliqua Mme Rolfe ; notre situation est de beaucoup meilleure aujourd’hui, puisque nous possédons la sécurité du lendemain qui nous manquait. Pour rien au monde il ne faut sacrifier le pauvre Pompo, ni même le bœuf ; eux seuls peuvent nous permettre de voyager avec le chariot. Or, il n’y a pas d’exemple que personne ait pu traverser le désert à pied, pas même les trappeurs, et notre but est bien toujours d’atteindre, si nous le pouvons, la mine de Los Mimbres, où nous aurons à annoncer la mort du pauvre Mac Knight et à voir si celui qui le remplacera ratifie l’engagement qu’il vous a signé, mon cher Robert. D’ailleurs, c’est là seulement que nous apprendrons où réside la famille maternelle de la petite Louisa, que nous devrons informer de la catastrophe survenue. Je ne souhaite pas qu’elle me prenne cette pauvre enfant, à laquelle je me suis attachée pour sa douceur et par reconnaissance pour ses parents ; mais enfin, pour conclure, notre objectif doit être de sortir de cette solitude, d’arriver à Los Mimbres. Par conséquent, il nous faut quitter ce lieu sans plus tarder, après nous être approvisionnés d’eau fraîche, autant qu’il nous sera possible.

— Oui, oui, dit Cudjo, qui avait également approuvé de ses gestes affirmatifs la triste perspective déroulée par son maître.

— Il reste un problème à résoudre, dit Robert Rolfe déjà rasséréné par les encouragements que sa femme lui avait prodigués. Il me faut voir si le désert présente au nord la même étendue que nous lui connaissons au sud. Pour m’en assurer, je vais faire le tour de la montagne. Pompo est reposé, l’heure est favorable. Que Cudjo reste au camp pendant cette exploration nécessaire. »

M. Rolfe commença sa tournée en suivant le pied de la montagne dans la direction de l’est. Il n’aperçut que quelques arbres rabougris et, çà et là, un soupçon de verdure sur la surface de la plaine, et il distingua dans un fourré une antilope et un autre animal ressemblant à un daim, mais différant par la longueur de sa queue de tous ceux qu’il connaissait.

Après avoir franchi huit kilomètres, Rolfe se trouva sur la côte occidentale de la montagne, et il découvrit le pays qui s’étendait vers le sud. Aussi loin que sa vue put atteindre, il n’aperçut qu’une plaine ouverte d’un aspect encore plus stérile que celle du nord ; vers l’est, quelques traces de végétation apparaissaient, encore étaient-elles rares et par îlots très clairsemés.

C’était une perspective peu rassurante. Les voyageurs avaient donc tout le désert à traverser avant d’arriver dans un pays habité ! Chercher à regagner la frontière américaine du côté de l’est, dans l’état de dénuement où ils se trouvaient, avec un attelage épuisé, c’eût été de la démence. Robert Rolfe n’ignorait pas que plusieurs tribus indiennes, très hostiles aux blancs, résident dans ces parages. Aussi, quoique le pays fût assez fertile à l’est, il n’espérait pas pouvoir le traverser. Il était également impossible d’aller au nord ou au sud, puisqu’il n’existe pas un seul établissement civilisé considérable dans l’une ou l’autre direction. L’unique espoir que Rolfe conserva, après cet examen, fut de pouvoir traverser le désert à l’ouest, du côté des établissements mexicains de la rivière del Norte : une distance de trois cents kilomètres ! Mais, pour essayer seulement de la franchir, il fallait laisser se reposer l’attelage pendant un temps suffisant et réunir un grand nombre de provisions pour la route. Ce dernier point, essentiel, était celui qui offrait le plus de difficultés.

Robert Rolfe observa que, dans son versant sud, la montagne présentait vers la plaine une inclinaison plus molle que du côté nord, où elle est hérissée de précipices ; il en conclut qu’une plus grande quantité de neige devait y fondre et s’écouler par ces pentes faciles. Par conséquent, le bienfait de l’eau courante y devait fertiliser davantage le terroir. Il poursuivit sa course de ce côté, jusqu’au moment où il aperçut des bouquets de saules et de cotonniers, près desquels il découvrit un ruisseau bordé de pâturages plus verts, plus étendus que ceux du campement. Il attacha son cheval à un arbre et gravit la montagne à une certaine hauteur, afin de jeter un coup d’œil dans la direction du sud et de l’ouest.

L’explorateur n’était pas arrivé à une grande élévation, lorsqu’il fut frappé du singulier aspect que donnait à la plaine un vide qui semblait ouvert non loin de là et dont l’étendue était très vaste. Curieux d’observer de près ce phénomène, il redescendit en hâte, retourna vers le cotonnier près duquel il avait laissé son cheval, et, le prenant par la bride, il s’achemina vers cette direction.

En peu de temps il arriva sur le bord d’un terre-plein d’où il aperçut, situé comme au fond d’un précipice, le plus riant vallon qui pût reposer ses yeux brûlés par la sèche blancheur du désert de sable.

C’était un délicieux paysage d’automne que Robert Rolfe avait à ses pieds ; des bois, au feuillage de couleurs variées, retentissaient du chant de mille oiseaux ; un ruisseau serpentait entre deux rives fleuries ; nulle trace d’habitation humaine dans cette verte oasis, dont les aromes montaient jusqu’à l’observateur.

Ce paysage était si bien à souhait pour le plaisir des yeux que Robert Rolfe se crut d’abord le jouet d’une hallucination ; mais les joyeux hennissements de Pompo, qui humait l’air chargé de senteurs végétales, lui prouvèrent que ce n’était pas son imagination qui avait créé ce mirage. Il avait sous les yeux une véritable oasis dans laquelle sa famille pourrait prendre quelques jours de repos, et il était si impatient de chercher le chemin de cette délicieuse retraite qu’il aurait continué son exploration, si le coucher du soleil ne lui eût rappelé qu’il avait trente kilomètres à faire avant d’être de retour au camp.

Il était près de minuit lorsqu’il y arriva. Mme Rolfe était inquiète, au point que Cudjo s’était plusieurs fois offert d’aller à la recherche de son maître. Après le bonheur de le retrouver sain et sauf, elle eut celui d’apprendre la découverte qu’il avait faite, et il fut entendu que, dès le lendemain, on abandonnerait le campement du ruisseau, qu’on baptisa en le quittant du nom de camp de l’Antilope, en l’honneur du premier exploit cynégétique d’Henri.

CHAPITRE VII
LE PARADIS FERMÉ

Le chariot arriva auprès des cotonniers à une heure après midi. Il ne fut pas question de s’avancer plus loin ce jour-là, la traite ayant été longue et pénible. Mme Rolfe et les enfants furent amenés sur la plateforme, coupée en précipice, d’où la vue plongeait sur le vallon boisé, et un même cri sortit de toutes les poitrines :

« C’est un Paradis !

— Oui, mais comment y pénétrer ? demanda la mère de famille, toujours prudente ; le roc me semble coupé à pic aussi loin que ma vue puisse s’étendre, et entre ces éboulements de rochers que je vois là-bas, peut-être sera-t-il impossible de pratiquer un passage.

— Oh ! maîtresse, dit Cudjo, fiez-vous aux bêtes qu’auront attirées ces pâturages ; elles se seront frayé quelque chemin, et, à force de chercher, nous le trouverons bien. »

Le jour suivant, en effet, Robert Rolfe et le nègre se mirent en quête d’un passage ; ils firent plusieurs milles sur le bord de l’escarpement ; à leur grande surprise, ils ne trouvèrent partout que l’obstacle invincible d’une roche coupée à pic, et ils commençaient à craindre que ce paradis tentateur ne fût inaccessible et que son aspect fleuri ne fût bon qu’à les désespérer.

Enfin, à l’extrémité de la pente et creusée en circuit dans le précipice même, Cudjo découvrit un défilé dont le sentier battu portait la trace du passage de divers animaux. Après s’être assurés qu’il descendait en tournant jusqu’au niveau de la vallée, le maître et le serviteur retournèrent au camp de saules et des cotonniers, à l’ombre desquels la jeune famille attendait le résultat de ce voyage de découvertes. La joie fut grande ce soir-là, et le lendemain, au point du jour, tout le monde était prêt à se mettre en route. Lorsque le wagon fut arrivé à l’entrée du défilé, on l’arrêta ; malgré les instances de Franck et d’Henri, qui désiraient descendre tout de suite dans la vallée, leur père leur représenta qu’ils devaient rester les gardiens de leur mère et de leurs deux petites sœurs pendant que lui et Cudjo iraient visiter l’oasis. Il ne fallut rien de moins aux jeunes garçons que cette mission filiale pour leur faire sacrifier sans regret le plaisir d’être des premiers à fouler les frais gazons de la vallée.

Robert Rolfe et Cudjo descendirent donc, la carabine à l’épaule, la hache à la main ; cette dernière précaution fut justifiée par la peine qu’ils eurent à pénétrer dans les bois du vallon ; tous les arbres étaient liés entre eux par un inextricable fouillis de lianes et de buissons luxuriants ; néanmoins quelques passages, frayés par les animaux sylvestres, témoignaient que ces bois étaient fréquemment visités par eux.

En suivant la piste qu’ils avaient tracée, Rolfe et Cudjo arrivèrent sur les bords du ruisseau. L’eau étant très basse, une partie de son lit se trouvait à sec. C’était une excellente route pour le chariot, car ils avaient vérifié jusque-là qu’en usant de quelques précautions il était possible de lui faire descendre le défilé. A environ trois milles de la partie basse de la vallée, ils trouvèrent un endroit où la forêt s’éclaircissait et s’obstruait moins de broussailles.

Sur la rive droite du ruisseau, le terrain s’élevait doucement ; il était couvert d’un frais herbage, de gazon, de fleurs. Quelques arbres plantés çà et là donnaient l’illusion d’un jardin anglais savamment distribué. A l’approche des deux explorateurs, plusieurs animaux épouvantés s’enfuirent dans les fourrés d’alentour.

Le chef de famille décida que ce serait là qu’on établirait le camp, c’est-à-dire qu’on s’y installerait tout le temps nécessaire aux préparatifs d’une longue route.

Moins de trois heures après, le chariot s’arrêtait au milieu de la clairière. Laissés en liberté, le cheval et le bœuf s’enfonçaient à plein ventre dans le pacage épais. Les enfants jouaient sur la pelouse, à l’ombre d’un magnolier touffu, admirant la familiarité avec laquelle les perruches curieuses et les perroquets babillards s’approchaient d’eux. Ces oiseaux étaient si émerveillés de voir d’étranges créatures dont la forme leur était inconnue qu’ils oubliaient d’en avoir peur, et se perchaient sur les branches les plus rapprochées pour les regarder et se communiquer leurs impressions par un jacassement des plus drôles.

Tout est symptôme à qui sait observer. Mme Rolfe induisit de cette absence de crainte chez des animaux aussi farouches que cette retraite ombreuse devait être ignorée des tribus indiennes qui parcourent le désert, et elle fit partager à son mari sa sécurité à cet égard.

La fin du jour approchait. On résolut de se livrer au repos, la journée ayant été assez pénible. Il avait fallu remuer des pierres, établir de petites digues pour permettre au wagon de traverser le ruisseau, et, pour lui faire passer la forêt, on avait dû se livrer à un large abattis de branches et de broussailles. On avait donc gagné de prendre un souper réparateur avant de dormir. Bientôt Cudjo fit un feu sur lequel il établit une crémaillère de coureur de bois ; elle consiste en deux bâtons fourchus fichés en terre, de chaque côté du foyer, avec une longue perche placée horizontalement sur les deux fourches.

En peu de temps, la chaudière fut pleine d’une eau limpide qui ne tarda pas à bouillir pour recevoir la poudre de café ; la table, c’est-à-dire la grande caisse, était dressée et couverte des assiettes, des tasses et des couverts d’étain. Assis autour du feu, chacun attendait que la venaison fût cuite à point ; suspendue au-dessus du brasier ardent au moyen d’une corde, elle tournoyait sur elle-même par un simple mouvement et rôtissait aussi bien que si elle eût été attachée au tournebroche du meilleur modèle.

Tout à coup l’attention des voyageurs fut éveillée par un bruit sortant des bois qui longeaient la clairière. C’était un bruit de feuilles mortes craquant sous le sabot de quelque animal. Bientôt trois grosses bêtes sortirent du fourré, avec l’intention évidente de traverser l’espace découvert.

Au premier coup d’œil. Robert Rolfe les prit pour des daims. Chacun de ces animaux portait une paire d’andouillers branchus ; mais leur grande taille les distinguait de toutes les espèces qu’il connaissait Un d’eux était presque aussi grand qu’un cheval. Quelle différence avec ces daims roux ou fauves que l’on rencontre dans les parcs et les bois de l’ancien continent ! C’étaient des élans… le grand élan des Montagnes-Rocheuses.

En sortant du taillis, ils marchaient de front, de cette allure fière qui témoigne de la confiance que leur inspirent leur haute taille et l’armure redoutable qu’ils portent sur la tête et dont l’effet est si terrible sur leurs ennemis. Enfin ils aperçurent le chariot et le feu du campement, objets inconnus jusqu’alors. Ils s’arrêtèrent soudain, secouant la tête, aspirant l’air, et continuèrent de tout examiner avec une visible expression de surprise.

« Maintenant ils vont s’enfuir, dit Robert Rolfe à l’oreille de Cudjo ; dans un moment ils courront à toutes jambes, et ils seront hors de portée de ma carabine. Ne ferais-je pas bien de me glisser le long de ce buisson, afin d’être plus près d’eux pour tirer ?

— Oh ! oui, maître, répondit le nègre. Quelle pitié, s’ils échappaient ! Ils sont gras comme lard. »

A la grande surprise de tous, au lieu de retourner du côté des bois, les élans firent encore plusieurs pas en avant, et s’arrêtèrent de nouveau, humant l’air et secouant la tête ; c’est que la plupart des bêtes de l’espèce des antilopes et des daims ne manquent jamais de s’approcher d’un objet nouveau pour eux. Le chariot, avec sa toile blanche, semblait être le principal attrait pour la curiosité des élans. Comme Robert Rolfe espérait qu’ils finiraient par s’approcher tout près, il voulut en tenter l’expérience et recommanda le silence à tout le monde. Cudjo prit dans chacune de ses mains le museau d’un des chiens, afin de les empêcher de donner de la voix.

Les élans, rassurés par l’immobilité générale, s’avancèrent de nouveau et se prirent à regarder autour d’eux de leurs grands yeux étonnés ; alors le chef de la bande se trouva à portée de carabine. Robert Rolfe n’en attendit pas davantage : il visa à l’endroit qu’il supposa le plus près du cœur et lâcha la détente.

« Manqué ! » s’écria-t-il le premier avec dépit en voyant les trois bêtes sauter sur place et s’enfuir au plus vite, non pas en galopant à la manière des daims, mais d’un trot allongé dont l’allure était aussi accélérée que le galop d’un bon cheval.

Cudjo lança les chiens, qui coururent sus à ce noble gibier en aboyant de tout leur gosier ; bientôt les uns et les autres furent hors de vue ; mais on entendit le bruit des feuilles foulées et le tapage de la poursuite à travers le fourré épais.

« Maître, les suivons-nous, demanda Cudjo en serrant les dernières boucles de ses guêtres.

— Ce serait sans doute prendre une peine inutile ; Castor et Pollux en seront pour leur chasse ; les élans leur feront voir du pays. Il vaut mieux siffler nos pauvres chiens, qui se surmèneraient inutilement. »

Mais à ce moment même, la voix de Castor et de Pollux passa de l’aboiement à des hurlements de fureur, comme s’ils eussent été engagés dans un combat acharné.

« Maître, s’écria Cudjo, la bête en tient ; votre balle est logée ; braves chiens se battent en nous attendant.

— Allons, Cudjo ! et vous, enfants, restez auprès de votre mère et veillez sur elle. »

Robert Rolfe et Cudjo traversèrent la clairière au pas de course, non sans pouvoir observer, à leur entrée dans le fourré, que les feuilles étaient tachées de sang. Ils foncèrent, à la façon des sangliers, à travers d’épaisses broussailles dont les épines enchevêtrées s’accrochèrent à la veste de Cudjo et l’arrêtèrent un moment. Dépité de se voir devancé par son maître, le nègre se débattit ; mais ses mouvements ne servirent qu’à emmêler dans sa chevelure crêpue les liens épineux qui l’enlaçaient, et, pendant qu’il se débattait contre ce misérable obstacle, son maître prenait de l’avance et arrivait sur le terrain de la lutte.

L’élan était agenouillé et se défendait avec ses cornes, tandis que l’un des chiens, Castor, hurlait de douleur, étendu par terre.

Encore propre au combat, Pollux s’efforçait de prendre l’animal par derrière ; mais l’élan tournait en cercle sur ses genoux comme sur un pivot, présentant toujours ses cornes du côté de l’attaque.

Robert Rolfe craignit que son dernier chien ne fût sacrifié comme Castor ; sans trop viser, il s’empressa de tirer et courut sus à l’animal pour l’achever à coups de crosse. Il frappa de toutes ses forces en visant la tête, mais il manqua de justesse, et, emporté par cet effort, il tomba juste entre les deux cornes de l’élan. Dans cette périlleuse situation, il lâcha sa carabine, saisit les cornes par leur extrémité et tenta de se dégager.

Il n’en eut pas le temps. L’animal se dressa en pieds, et d’un vigoureux coup de tête lança son assaillant en l’air. Par bonheur, Robert Rolfe ne retomba pas sur le sol, où il eût été infailliblement piétiné, mais sur un épais réseau de branches basses et de buissons, auquel il se retint sans lâcher prise. Ce fut ce qui le sauva. L’élan bondissait au-dessous de lui, étonné de ne pas écraser sous ses pieds son nouvel ennemi. Celui-ci ne faisait aucun mouvement, attentif qu’il était à cette scène de fureur. Pollux continuait son attaque, mais intimidé sans doute par la défaite de Castor qui gémissait tout bas sur son lit de broussailles, il se bornait à mordre l’élan lorsqu’il pouvait le prendre en flanc.

Enfin Cudjo apparut et se mit à rouler des yeux blancs lorsqu’il aperçut la carabine de son maître. Celui-ci n’eut pas le temps de crier à son serviteur qu’il était en lieu de sûreté ; l’élan venait d’apercevoir le nouveau venu et se ruait sur lui avec un mugissement de sombre fureur.

M. Rolfe trembla pour son fidèle serviteur ; le nègre n’avait en mains, pour toute arme, qu’une lance indienne qu’il avait ramassée dans le désordre du camp abandonné, et son maître ne pensait pas que cette lance fût capable de repousser une attaque aussi impétueuse. D’ailleurs, voyant Cudjo arrêté, M. Rolfe pensa qu’il était paralysé par la terreur ; il s’empressa donc de descendre de son arbre pour venir opérer une diversion, fût-ce au risque de sa vie ; mais il n’eut pas le temps de venir au secours du nègre, tant l’action fut prompte.

Quand les cornes de l’élan, lancé à toute vitesse, furent à deux pieds de la poitrine de Cudjo, celui-ci sauta lestement derrière un arbre que l’animal dépassa dans sa furie. Ce mouvement avait été si brusque que M. Rolfe crut Cudjo renversé ; mais, au même instant, il l’aperçut enfonçant sa lance dans les flancs de l’élan. Jamais matador, dans toute l’Espagne, n’aurait fait un pareil coup avec plus d’adresse.

Quand M. Rolfe arriva au lieu de cette scène, il trouva l’élan en proie aux dernières convulsions de l’agonie, et Cudjo considérant sa victime d’un air triomphant.

« Maître, dit-il, ces maudites cornes ne fendront pas la poitrine de Pollux comme elles ont éventré notre pauvre Castor. »

Malgré la défense de son père, Henri arriva dans ce moment, attiré par le bruit de la lutte. Il avait obtenu de sa mère la permission de pousser en avant pour en suivre les péripéties ; Mme Rolfe, inquiète de savoir son mari aux prises avec un gibier si bien armé, n’avait pas su résister aux instantes prières d’Henri, qui lui avait juré d’être prudent et de n’apporter qu’à distance l’aide de sa carabine.

Ce secours n’étant plus nécessaire, le jeune garçon s’extasia sur la belle prise qui gisait à terre et regretta tout haut de n’avoir pas assisté aux divers incidents de la chasse. L’œil d’Henri étincelait et ses mains se crispaient involontairement autour du canon de sa carabine.

Robert Rolfe regardait son fils avec émotion, et pendant que Cudjo retournait au camp pour y chercher les instruments nécessaires à dépecer l’élan, trop lourd pour pouvoir être transporté à bras, il saisit ce moment de solitude pour dire à Henri :

« Mon cher enfant, nous éprouvons, toi et moi, une impression bien différente. Tu aurais voulu participer à la mort de cette pauvre bête, et moi je déplore que notre premier acte dans cette solitude bénie ait été un acte de sang. La nécessité de soutenir vos existences m’y a forcé, mais je ne veux pas que tu croies que cela ait été de gaieté de cœur. Dans notre vie d’aventures, qui est, à proprement parler, le combat pour l’existence, nous sommes obligés de faire la guerre à une foule d’êtres innocents, mais je souhaiterais que vous fussiez bouchers malgré vous, et que vous ne prissiez jamais plaisir à détruire.

— Oui, père, répondit Henri en tendant la main à M. Rolfe, et je vous remercie de la leçon, elle me servira. Je serais honteux de devenir cruel, et je crois que la passion de la chasse, qui m’est venue après mon succès avec le bigorne, aurait pu me pousser dans cette voie. Je ferai comme vous, je chasserai pour trouver notre vie, et ainsi je resterai digne d’être le fils d’un si bon père et d’une mère si tendre, car maman m’a déjà fait ses observations à ce sujet, mais si doucement !… Vous savez comment elle gronde. »

CHAPITRE VIII
UNE ÉTRANGE PROPOSITION

Dès le lendemain matin, la grosse affaire fut de préparer les mille livres de viande qu’avait fournies l’élan, et qui pouvaient suffire à un assez long voyage. La petite colonie n’avait pas une assez grande provision de sel pour conserver tant de viande ; ce fut Cudjo qui proposa d’obvier à cet inconvénient par le procédé qu’emploient les Espagnols dans le pays du Nouveau-Monde, où le sel est une denrée coûteuse. Cette méthode, qui consiste à faire sécher la viande, est employée aussi par les trappeurs et les chasseurs pour conserver les buffles ou les animaux qu’ils ont tués. La viande ainsi préparée prend le nom espagnol de tasajo.

Robert Rolfe et ses fils se mirent à l’œuvre sous la direction de Cudjo, qui alluma d’abord un grand feu dans lequel il jeta beaucoup de branches de bois vert fraîchement coupées. La flamme s’éleva lentement enveloppée d’un lourd nuage de fumée. On planta plusieurs pieux autour du feu, et on établit un système de cordes de l’un à l’autre ; les quartiers de l’élan, coupés en bandes de chair, furent exposés sur ces cordes à la fumée, de manière à en subir l’action et celle du feu, sans cuire cependant. Au bout de trois jours, cette énorme provision de viande fraîche fut convertie en tasajo capable d’être transporté au loin sans danger de se gâter.

Pendant ces trois jours, personne ne s’éloigna du camp, bien qu’il eût été facile de se procurer beaucoup d’autre gibier en allant à la chasse ; mais, comme celui qu’on préparait devait suffire à tous les besoins du voyage, Robert Rolfe tenait à ce qu’on ne fît pas de massacre inutile. Ensuite, il ne fallait pas diminuer la précieuse provision de poudre ; enfin, Cudjo avait découvert dans le bois des traces d’ours et de panthères.

Afin d’empêcher ces dangereux importuns de voisiner près du camp, on l’entourait chaque soir d’un cercle de feux ; mais, pendant le jour, la sécurité était complète dans le jardin anglais de la vallée ; Louisa, qui renaissait peu à peu au bonheur, se roulait avec Mary sur le gazon semé de fleurs, et l’on ne parlait plus que de la proximité du départ, tout en regrettant un peu de quitter l’asile fleuri de l’oasis pour se lancer de nouveau dans le désert. Du moins, on le quittait dans les meilleures conditions possibles ; le cheval et le bœuf avaient déjà repris de l’embonpoint dans ces gras pâturages, et leur vigueur était revenue.

Vers la fin du troisième jour, la chair de l’élan était aussi sèche que des copeaux. On la paqueta, et elle fut logée dans les coffres du chariot. Pour fêter l’heureuse fin de ces préparatifs, l’on devait manger au souper un superbe dindon sauvage, pesant bien vingt livres, et que Cudjo avait abattu à l’entrée de la clairière, où cet animal était venu se pavaner à la tête d’une troupe de ses congénères.

Très fier de sa prise, Cudjo la regardait rôtir au bout d’une corde et prendre des teintes blondes qui affriolaient déjà la convoitise des enfants, lorsqu’un étrange cri retentit dans la forêt. D’abord il partit d’assez loin, mais il se rapprocha peu à peu. C’était comme le en d’un animal fuyant sous l’empire de la crainte et de la douleur.

M. et Mme Rolfe, qui causaient entre eux de leur prochain départ, abandonnèrent leur conversation pour regarder autour d’eux et questionner Cudjo sur la nature de ce bruit.

« On dirait, dit le nègre, inquiet lui aussi, que c’est le beuglement d’un bœuf. Voilà Pompo là-bas. Où est son camarade ?… Ah ! voyez, maître, Pompo est agité, il se dresse. Quelque malheur est arrivé à notre bœuf. »

Robert Rolfe, Franck et Henri saisirent leurs carabines ; Cudjo s’arma de sa lance indienne, Pollux vint se placer à côté de son maître, tandis que Castor, qui gisait sur un coussin à terre, le corps entouré de bandages, gémissait douloureusement de ne pouvoir être d’aucun secours.

Une fois encore le cri de détresse se fit entendre accompagné du bruissement des feuilles mortes piétinées dans le fourré par quelque gros animal ; les oiseaux s’envolèrent effrayés ; Pompo hennissait et tremblait de tous ses membres ; Mary et Louisa, que Mme Rolfe cachait dans son sein, jetaient des cris d’effroi.

Enfin le bœuf apparut à l’entrée de la clairière. Il n’était pas poursuivi comme tous l’avaient supposé, mais atteint déjà par une bête féroce dont les griffes serraient son cou. D’abord on aurait dit que cette masse de poils bruns et épais faisait partie du bœuf lui-même, tant elle était étroitement attachée à son corps ; cependant on put bientôt distinguer les griffes allongées, les membres courts et musculeux d’une terrible créature. Sa tête était penchée sur la gorge du bœuf, dont la peau, déchirée en plusieurs endroits, était toute tachée de sang. La bouche du fauve était fixée sur la veine jugulaire et en suçait largement le sang.

En sortant du fourré, le bœuf ne galopait plus que lentement et il beuglait avec moins de force que dans la forêt ; la pauvre bête essayait de gagner le camp, mais elle était à bout de forces et elle tomba comme une masse, au milieu de la clairière, en poussant un râle d’agonie.

La bête fauve, surprise, fit un bond, et M. Rolfe reconnut en elle le terrible carcajou. Apercevant de nouvelles proies, le carcajou se ramassa sur lui-même pour s’élancer au milieu du groupe que formaient Mme Rolfe et les deux petites filles. La détonation de trois carabines se fit entendre en même temps ; mais le père et ses fils avaient été trop émus pour bien viser, et quand la fumée se fut dissipée, le carcajou apparut de nouveau, arrêté par ce bruit inattendu, mais prêt à s’élancer, car ses yeux étincelaient et son muffle rouge était tiré par une convulsion qui montrait deux rangées de dents affilées.

Robert Rolfe se précipita en avant, le couteau à la main. Cudjo, cependant, fut plus prompt ; le fer de sa lance brilla en l’air comme un jet de lumière et s’enfonça dans la crinière épaisse du monstre. Le carcajou poussa un rugissement, mais sa gorge était traversée. Néanmoins il put encore se dresser, saisir le dard qui le pénétrait et forcer Cudjo à lâcher sa lance en le menaçant de ses griffes. Avant que le nègre fût renversé, M. Rolfe avait saisi un pistolet à sa ceinture et visé la bête à la poitrine. Le coup était mortel. La bête velue roula à terre en se tordant dans les angoisses de l’agonie.

La petite colonie était sauvée, mais l’espoir de sortir de l’oasis était à jamais perdu !

Le cheval, en effet, était incapable à lui tout seul de traîner le chariot, et quand même la famille Rolfe se fût résolue à traverser le désert à pied, Pompo n’aurait pas suffi à porter les provisions et l’eau nécessaires. D’ailleurs, comment réussir à faire ce terrible voyage avec une femme et deux petites filles qu’il fallait porter dans toute promenade un peu longue ? Plus Robert Rolfe agitait devant Mme Rolfe les alternatives difficiles où la perte de la moitié de leur attelage les jetait, plus il trouvait la situation désespérée.

« Aucun être humain ne viendra à notre secours, disait-il. Peut-être le pied de l’homme n’avait-il jamais foulé l’herbe de ce vallon avant que nous y eussions pénétré.

— Le moindre parti des chasseurs que le hasard amènera près de la montagne découvrira notre vallée, répondit sa femme.

— Elle est si étrangement creusée dans la plaine, et si cachée, sauf du point de vue des cotonniers, qu’ils peuvent explorer la montagne sans soupçonner une oasis si près… Comme seconde chance de hasard, nous ne devons pas compter sur le passage de quelque caravane de commerçants. Le désert environnant est gardé par la soif, et la montagne est trop au sud pour que les trafiquants des prairies en suivent les sentiers.

— Mais ne sauriez-vous, avec l’aide de Cudjo, démolir le chariot trop lourd et construire avec les matériaux une voiture plus légère que Pompo pourrait traîner ?

— Oui, s’écria M. Rolfe, c’est là notre seul moyen de salut, mais avant de l’embrasser, j’irai demain reconnaître la route dans les deux directions. »

Le lendemain matin, le père de famille partit à cheval, chargé d’autant de vivres et d’eau qu’il en pouvait porter. Après un tendre adieu aux siens, il se dirigea vers l’ouest et suivit cette route pendant un jour et demi sans avoir jamais devant lui, à l’extrême horizon, qu’une plaine de sable. Cependant il n’avait pas fait beaucoup de chemin, ne s’étant avancé qu’à travers des sillons et des monticules de sables mouvants où Pompo enfonçait à chaque pas jusqu’aux genoux. Dans l’après-midi du second jour, il renonça à son entreprise, craignant déjà de ne plus retrouver la piste de la vallée. Il parvint pourtant à regagner l’oasis ; mais au retour, lui et Pompo étaient excédés de fatigue et morts de soif.

La petite colonie accueillit M. Rolfe avec des transports de joie qu’il reçut d’un air sombre. Les nouvelles qu’il apportait étaient désespérantes ; le bonheur qu’avait sa famille à le retrouver lui perçait le cœur.

Un jour se passa pendant lequel Robert Rolfe ne put que se remettre de sa lassitude et apprendre en peu de mots à sa femme le résultat de son expédition. Assis sur un tronc d’arbre auprès du feu, il gardait le silence en pesant, amèrement, à part lui, le sombre avenir auquel étaient voués tous les êtres qu’il aimait, lorsqu’il sentit une main légère qui touchait son front appesanti, et il vit sa femme assise auprès de lui sur le tronc d’arbre, et qui le regardait en souriant avec une sorte de tendre gaieté.

Il secoua la tête comme pour faire entendre que les efforts de sa douce consolatrice seraient vains cette fois ; mais Mme Rolfe ne perdit pas courage, car elle répondit à la muette interrogation des yeux de son mari :

« Ne trouvez-vous pas, mon cher Robert, que nous sommes ici au milieu d’un site ravissant ? »

Et son bras s’étendit comme pour embrasser tout le paysage environnant. Les yeux de Robert Rolfe se reposèrent sur ce riant tableau.

C’était, en effet, un lieu de délices. La clairière ouverte avec son gazon fleuri où se jouaient les derniers rayons du soleil ; le feuillage de la forêt, revêtu des teintes rousses de l’automne ; les collines lointaines, formant contraste par la couleur sombre des cèdres et des pins ; plus haut, les sommets blancs de neige perçant l’azur du ciel et prêtant une délicieuse fraîcheur à l’atmosphère, tous ces plans formaient un paysage enchanteur.

« Oui, ma chère Ellen, dit Robert Rolfe, cette oasis est un séjour délicieux.

— Alors, reprit-elle, pourquoi serions-nous si inquiets de ne pouvoir le quitter ?

— Pourquoi ? répéta machinalement Robert Rolfe, étonné de cette ouverture.

— Oui, pourquoi ? Nous sommes à la recherche d’une habitation, d’un mode de vie qui nous permette d’élever notre jeune famille. Nous pensions l’avoir trouvé avec l’aide du bon Mac Knight ; la destinée en a décidé autrement. La petite orpheline qui nous est restée de ce désastre ne saurait être plus chérie, mieux soignée par ses parents de Los Mimbres qu’elle ne le sera par nous, et vous savez que je ne la leur aurais pas abandonnée volontiers. Partir avec des moyens de transport insuffisants serait exposer tous nos chers enfants à subir de nouveau les angoisses dont ils ont souffert, et même à ce prix, êtes-vous sûr que nous atteindrions enfin le but de notre voyage ?… Je le répète, que demandions-nous ? Une habitation et les moyens d’exister ; cette oasis nous offre un domaine splendide qui nous appartient à titre gratuit. Pourquoi ne nous établirions-nous pas ici ?

— Mais, ma chère Ellen, comment vivrez-vous dans cette solitude, vous qui avez été élevée avec tant de délicatesse et qui possédez toutes les qualités que le monde apprécie ?

— Le monde ! quel souci a-t-il de nous, et quel besoin avons-nous de lui ? Nos enfants restent avec nous. Voilà notre monde, la société qui nous convient le mieux et qui doit nous suffire. Avons-nous été heureux dans le monde ? Rappelez vos souvenirs, Robert. N’y avons-nous pas eu à supporter des attaques aussi cruelles et moins excusables que celles dont nous aurons à nous garder de la part des bêtes fauves de ces forêts ? Quant à moi, j’ai goûté plus de bonheur depuis que nous en sommes réduits à vivre en famille qu’au milieu de la société où vous voudriez nous rejeter.

— Mais vous n’avez pas songé aux difficultés de l’existence au fond de ce désert !

— Pardonnez-moi ; pendant votre absence, je n’ai pensé qu’à notre mode de vie dans cette oasis. Je suis persuadée qu’elle nous procurera toutes les choses nécessaires à la vie ; quant au superflu, j’en ai peu de souci. »

Cette assurance réduisit les dernières résistances du père de famille. Jusque-là, l’idée de s’établir dans l’oasis ne s’était pas présentée à son esprit, puisqu’il ne s’était occupé que des moyens de s’en éloigner. Devant l’exposé que sa femme venait de faire, un changement soudain s’opérait dans les vœux de Robert Rolfe. Les durs traitements que les hommes civilisés lui avaient infligés, les revers de fortune, les déceptions accumulées, l’incertitude de l’avenir qui l’attendait à Los Mimbres après la mort de Mac Knight, tout contribuait à diminuer son désir de retourner dans le monde.

Il demeura quelque temps silencieux, calculant la possibilité de mener à bonne fin ce projet, et les chances que l’oasis présentait de nourrir convenablement sa petite colonie. La vallée était abondamment pourvue de gibier ; on possédait trois carabines et, par bonheur, une grande quantité de munitions. Avant qu’elles eussent pu s’épuiser, on pouvait s’ingénier à trouver d’autre moyen de prendre le gibier. D’ailleurs, la vallée offrait des racines et des fruits propres à varier l’ordinaire. Mme Rolfe, qui avait des connaissances botaniques, chercherait quelles plantes potagères il serait bon de cultiver afin d’en améliorer la qualité ; on avait donc tous les moyens d’existence désirables.

Plus Robert Rolfe roulait ces pensées dans son esprit, plus il devenait enthousiaste du projet de sa femme, qu’il communiqua à Cudjo avant d’en parler aux enfants. Ne fallait-il pas que le nègre pût improuver un avis qui le confinait dans une solitude et entravait ainsi l’entière liberté que son maître lui avait donnée ?

« Moi libre ! s’écria Cudjo lorsque M. Rolfe eut accompagné de cette objection l’annonce qu’il lui fit de son projet, moi libre d’empêcher installation ici, si je regrette le monde ! Pas du tout. Cudjo esclave de votre bonheur, Cudjo content de ne pas voir d’autres blancs ; content de rester ici. Cudjo chantera du matin au soir avec les perruches du bois. Il leur apprendra à parler, ce sera très drôle. »

Franck et Henri furent dans le ravissement d’avoir à embrasser une vie libre et solitaire.

Cependant, aucune résolution définitive ne fut prise ce jour-là ; mais un événement imprévu qui survint dans la nuit vint déterminer la petite colonie à s’établir dans l’oasis, du moins jusqu’à ce qu’une chance favorable lui permît d’en sortir avec sécurité.

CHAPITRE IX
L’INONDATION MYSTÉRIEUSE

Ce soir-là, Robert Rolfe réservait encore la question d’avenir ; il ne pouvait se résoudre à s’établir dans l’oasis pour le reste de ses jours sans aucun espoir d’améliorer le sort de sa jeune famille. Quelle que fût l’industrie dont on se promettait d’user, il n’était pas possible d’en attendre autre chose que les moyens de satisfaire aux nécessités de l’existence. On n’avait nul débouché pour écouler le superflu des récoltes probables, lors même que toute la vallée serait mise en état de rapport. Il était donc impossible d’acquérir des réserves qui permettraient plus tard de revenir avec des ressources monnayables dans la société civilisée, et, malgré tout, ce dernier vœu demeurait dans l’esprit du père de famille.

Plus facile à contenter, Mme Rolfe partait de ce principe que le bonheur ne dépend pas de la possession des richesses ; elle en arguait qu’il était inutile de songer à quitter ces lieux de longtemps et par conséquent d’amasser des moyens de pécule.

C’était peut-être là de la philosophie naturelle ; mais les exigences de la vie civilisée imposent la prévoyance à tout être raisonnable, et Robert Rolfe persistait à dire :

« Si nous trouvions ici un seul objet qui nous permît d’exercer quelque industrie, de sorte que notre temps ne fût pas perdu et que notre retour dans le monde se trouvât pour ainsi dire préparé, nous serions parfaitement heureux dans cette oasis.

— Qui sait ? répliqua la confiante Ellen. Nous trouverons peut-être mieux ici à créer cette réserve qui vous tient tant au cœur que dans ces mines de Los Mimbres. Quelles chances désormais aurions-nous là plutôt qu’ici ? Nous ne possédons rien au monde ; il nous faut commencer la vie avec rien, à la lettre. Ici, nous avons la nourriture assurée et la terre, une terre que nous pouvons dire notre propriété. Un vrai domaine de lord anglais, mon cher Robert. A Los Mimbres, nous ne trouverions pas tout d’abord ces deux avantages. Et qui sait si nous ne ferons pas fortune dans ce désert ? »

Cette dernière assertion fit rire Robert Rolfe, et ce mouvement de gaieté termina le petit conseil de famille qui s’était tenu très tard, car il était alors près de minuit. La lune se levait au-dessus des collines de l’est ; on allait monter dans le chariot pour dormir, lorsque Mme Rolfe se prit à regarder le paysage, qui était enchanteur à cette heure de repos universel.

Tout à coup elle dit à son mari :

« Mes yeux me trompent, ou le ruisseau a singulièrement grossi depuis ce matin : il ne formait qu’un petit filet tout au bas de la clairière, et je crois voir une petite nappe d’eau devant moi. Ce ne peut être un effet de brouillard nocturne par ce temps clair. »

Ce n’était pas une illusion ; l’eau s’étalait sur un espace de trois ou quatre cents pas, envahissant le bas de la clairière ; la lune, élevée au-dessus de la colline, se réfléchissait sur sa surface calme transparente.

Craignant de se fier au seul témoignage de leurs yeux, M. et Mme Rolfe, suivis de Cudjo, descendirent vers l’ancien lit du ruisseau, et en quelques minutes ils avaient atteint le bord d’un grand lac dont ils ne purent s’expliquer la formation subite.

Leur étonnement de ce phénomène se changea en consternation lorsqu’ils s’aperçurent que l’eau continuait à monter ; elle s’élevait avec lenteur le long de la pente douce de la clairière comme le flux d’une marée.

« C’est sans doute la crue de la rivière, dit Mme Rolfe, qui a déversé son trop-plein dans le lit de notre petit cours d’eau ; mais il n’y a pas eu de pluie depuis quelques jours ni d’assez fortes chaleurs pour causer la fonte des neiges de la montagne. Cette crue est bien incompréhensible.

— Nous n’avons entendu aucun bruit insolite dans la journée, répondit son mari ; sans cela je croirais qu’une convulsion terrible, la chute du précipice peut-être, a obstrué la partie basse de notre vallée et fermé la grande fissure par laquelle s’écoulait notre ruisseau. Mais la cause de ce phénomène, que je ne puis comprendre, est peut-être cachée dans les profondeurs de la montagne. Quoi qu’il en soit, notre terrain est tellement en contrebas, même des plaines environnantes, que, si la crue continue, l’oasis sera engloutie sous les eaux jusqu’au sommet des arbres avant qu’il soit vingt-quatre heures. Ce n’est plus qu’une question de temps ! »

Sous l’impression de cette terreur, M. et Mme Rolfe remontèrent vers le camp, résolus à quitter au plus vite la vallée, si faire se pouvait. Cudjo alla chercher le cheval, Mme Rolfe réveilla les enfants et les fit descendre du chariot, pendant que son mari, Franck et Henri, réunissaient quelques objets indispensables pour les emporter.

Tout à coup Cudjo s’approcha en tremblant de son maître, et, le prenant à part pour n’être entendu que par lui, il lui dit cette simple phrase, dont le sens était désespérant :

« Maître, souvenez-vous que pour arriver jusqu’ici nous avons dû traverser le ruisseau. »

Le chemin qui descendait dans l’oasis était donc coupé par l’inondation ; il n’existait point d’autre issue. S’en frayer une nouvelle à travers l’épaisseur des bois eût exigé un travail de plusieurs jours ; d’ailleurs, la partie basse de la vallée devait être pleine d’eau, et nulle retraite n’était possible de ce côté.

On était prêt à se mettre en route lorsque Cudjo avait rappelé à son maître ces nouvelles difficultés de la situation ; chacun tenait un paquet à la main ; cette tentative ayant été démontrée inutile, tous jetèrent à terre les fardeaux dont ils étaient chargés, M. Rolfe ayant dû communiquer à toute la famille l’objection malheureusement irréfutable de Cudjo.

Ce phénomène subit inquiétait cependant jusqu’aux hôtes sylvestres de la vallée ; les loups hurlaient, chassés de leur repaire par l’envahissement des eaux ; les oiseaux, troublés dans leur sommeil, s’agitaient bruyamment sur les arbres ; au clair de la lune, on pouvait voir les daims et d’autres animaux sauvages traverser la clairière d’un pas effaré.

« Pauvres bêtes ! dit Cudjo, elles vont se laisser périr ; elles n’ont pas l’esprit des hommes. Nous monterons aux arbres, nous autres.

— Ah ! cet expédient nous sauvera jusqu’au moment où l’eau… »

M. Rolfe s’arrêta après avoir murmuré cette réponse d’un ton découragé.

« Mais, papa, dit la voix claire de Mary, on va très bien sur l’eau dans un petit bateau, et le bateau nous mènerait jusqu’au chemin tournant. »

M. Rolfe saisit la petite fille dans ses bras et l’embrassa sur les deux joues.

« La sagesse parle par la bouche des petits enfants, dit-il ; Cudjo, Franck, Henri, vite à l’œuvre ! Il s’agit de construire un radeau. Du courage, et nous sommes sauvés. »

Cudjo saisit la hache, pendant que Mme Rolfe courait au wagon y rassembler toutes les cordes disponibles et y adjoindre la peau de l’élan, qu’elle se mit à couper en longues lanières.

Justement un grand nombre de troncs d’arbres longs et minces se trouvaient au bord de la clairière ; c’était le bois du beau liriodendron ou tulipier, dont les Indiens font leurs canots. Ce bois est tendre et très léger, car il ne pèse guère plus de vingt-six livres le pied cube. M. Rolfe se mit à couper des madriers pendant que Cudjo assemblait les troncs d’arbres ; puis, au moyen des cordes et des pièces transversales, ils les attachèrent solidement. Le radeau achevé, l’on y plaça la grande caisse contenant la viande séchée, ainsi que les couvertures et les objets indispensables à ce nouveau voyage. L’entrain que nécessitait ce travail avait si bien ramené la gaieté, que Franck amusa tout le monde par cette saillie :

« Parmi toutes nos provisions, nous pouvons négliger les barillets à eau ; cette fois, nous n’avons pas peur de mourir de soif. »

La construction du radeau prit environ deux heures ; pendant tout ce temps, l’on fut si affairé que personne ne songea à surveiller les progrès de l’inondation. Toutes les dispositions prises, M. Rolfe retourna au bord de l’eau, où il avait planté une perche pour juger de la crue ; le flot battait encore cet étiage sans l’avoir dépassé ; il cria cette bonne nouvelle à ses compagnons, qui s’empressèrent de le rejoindre pour s’assurer eux-mêmes de ce fait inespéré. Pendant une demi-heure, tous se tinrent debout sur la rive du nouveau lac, et ils furent enfin convaincus que ses eaux restaient stationnaires.

« Elles ont, dit M. Rolfe, sans doute atteint le sommet de la digue, et elles coulent par-dessus.

— Oh ! maître, s’écria Cudjo, quel malheur d’avoir fait pour rien un si beau radeau ! »

Il était fort tard, ou pour mieux dire bien matin ; Mme Rolfe alla reprendre avec les enfants, dans le chariot, sa place accoutumée. N’osant pas se fier aux caprices de l’eau, M. Rolfe voulut veiller jusqu’au jour avec le nègre, dans la crainte d’une nouvelle crue qui aurait pu survenir dans leur sommeil.

Quand le soleil se leva, l’inondation mystérieuse était encore dans toute sa hauteur ; M. Rolfe résolut de se frayer un chemin dans les bois, afin de se rendre compte des causes de ce phénomène.

Il partit seul, laissant la garde du camp à Cudjo ; il prit son fusil et une hache pour s’ouvrir un chemin à travers les broussailles.

Il se dirigea dans les bois du côté du sud-est. Son intention était de gagner le bord de l’eau un peu au-dessous de cet endroit, puis de suivre son cours. Après s’être frayé un chemin dans les fourrés et avoir marché environ deux kilomètres, il arriva tout d’un coup sur les bords du ruisseau.

Quel fut son étonnement ! Non seulement son volume n’avait pas augmenté, mais encore le filet liquide était plus grêle dans son large lit. Seulement l’eau était trouble, et son courant entraînait des feuilles vertes et des tiges fraîchement cassées.

Il retourna en amont, pensant que la digue devait se trouver de ce côté, mais il ne pouvait plus s’imaginer qu’un accident naturel eût arrêté le cours du ruisseau. La chute de quelques arbres n’aurait pu produire un semblable effet ; nulle élévation de terrain aboutissant au ruisseau n’avait pu s’écrouler dans son lit.

Ces considérations portèrent M. Rolfe à supposer que la main de l’homme n’était pas étrangère à ce phénomène ; cette idée, qui le décourageait déjà de résider dans l’oasis, le porta à chercher des empreintes de pas humains sur le gazon qui bordait le petit cours d’eau, mais en vain ; il ne put y distinguer nettement que de nombreuses traces d’animaux.

Enfin, tout en avançant avec précaution, de peur de rencontrer des Indiens, c’est-à-dire des ennemis, il atteignit un coude du ruisseau où il se souvint que le canal allait en se rétrécissant et coulait entre deux rives d’une hauteur assez considérable. M. Rolfe se rappelait ce détail topographique, parce qu’en pénétrant dans la vallée on avait été obligé, à cet endroit, de traîner le chariot hors du lit de la rivière et de lui frayer un passage à travers les bois adjacents. Là, évidemment, devait se trouver l’obstacle qui avait si mystérieusement intercepté le courant.

Pour gagner ce coude, M. Rolfe grimpa sur le bord escarpé, et se glissant en silence sous les broussailles, il regarda à travers les branches. Un spectacle singulier frappa ses yeux.

Comme il l’avait justement supposé, le courant était barré à l’endroit où le canal se rétrécissait. Cette construction n’était pas l’œuvre du hasard. Un grand arbre avait été abattu en travers du ruisseau ; sa partie coupée n’était pas entièrement détachée du tronc, elle y tenait encore par des fibres nombreuses. Sur l’autre rive, les branches étaient enterrées sous un tas de pierres emmortaisées de vase qui les fixait au sol. De longs pieux étaient appuyés contre cet arbre et formaient une espèce de claie retenue à sa base par une rangée de pierres.

Derrière cette claie s’élevait une autre rangée de pieux, et des branches, mises en travers étaient empilées et reliées ensemble par des couches de pierres et de vase, de sorte que cette construction formait un mur de six pieds environ d’épaisseur, large au sommet et descendant obliquement vers le niveau de l’eau.

D’un côté le mur se dressait en ligne perpendiculaire ; le sommet en était couvert de vase, et deux écluses étroites, pratiquées dans son épaisseur, donnaient passage à l’eau, qui ne pouvait ainsi jamais atteindre le parapet.

Ce barrage était aussi ingénieusement conçu que s’il eût été fait de main d’homme. Il n’en était rien cependant ; les constructeurs étaient sous les yeux de M. Rolfe et semblaient se reposer de leurs travaux. Il voyait, en effet, une centaine de castors tapis sur la terre et le long du parapet de la nouvelle digue.

De couleur brune ou marron foncé, ils eussent ressemblé à des rats gigantesques, n’eût été leur queue en raquette, recouverte comme en peau de chagrin, et qui leur sert de truelle à maçonner ; ils avaient le dos voûté, le corps arrondi comme tous les rongeurs, et leurs incisives en saillie se croisaient en dehors de leurs bouches fermées. Une touffe de poils hérissés croissait de chaque côté de leur nez, comme une moustache de chat, sur leur pelage long et lisse.

Plus grands que les loutres, mais moins allongés, ces animaux étaient en même temps plus gros et plus lourds.

Bien que M. Rolfe n’eût jamais vu de castors, il connaissait trop bien les caractères généraux de leur forme et leur industrie tant vantée, pour hésiter à reconnaître dans ceux-ci les ingénieurs qui avaient construit le nouveau barrage.

Le mystère de l’inquiétante inondation était désormais expliqué.

Ces animaux avaient dû émigrer nouvellement dans la vallée, et ils avaient établi pour leur utilité particulière cette digue qui avait jeté dans un si grand émoi les hôtes anciens et nouveaux de l’oasis.

Après avoir fait cette découverte rassurante, M. Rolfe se prit à observer les mouvements de cette colonie de castors. Le parapet semblait terminé, mais ce n’était pas pour cette raison que ces pionniers habiles n’y travaillaient plus.

Les castors n’exécutent guère leurs travaux que de nuit ; il est rare qu’on les aperçoive au soleil levé dans les contrées où les chasseurs les poursuivent.

La sécurité avec laquelle ceux-ci se montraient prouvait jusqu’à l’évidence qu’ils n’avaient jamais été attaqués par l’homme.

Sans doute ils n’avaient pas construit en une seule nuit la digue tout entière, mais la partie la plus élevée qui avait produit la soudaine inondation. Comme la clairière où était campée la famille Rolfe était presque de niveau avec le cours d’eau, et que le barrage se trouvait en amont, un petit obstacle au courant, on le comprenait maintenant, avait suffi pour inonder un vaste espace de terrain.

Les castors semblaient se reposer des fatigues de la nuit précédente ; quelques-uns étaient couchés sur le barrage, rongeant les feuilles et les tiges qui sortaient du mortier, battu ; d’autres se baignaient en se jouant dans l’eau ; quelques autres enfin, accroupis sur des troncs d’arbres au bord de la digue, battaient l’eau de temps en temps avec leurs lourdes queues, comme des blanchisseuses lavant leur linge.

C’était un spectacle curieux que celui de cette tribu de castors, et M. Rolfe eut grand plaisir à le contempler pendant un assez long temps. Enfin, il se décida à reprendre d’un cœur allégé et d’un pas alerte la route du camp de la clairière.

CHAPITRE X
LA RÉSERVE POUR L’AVENIR

La joie fut grande au camp de la clairière d’y voir revenir le père de famille porteur de si bonnes nouvelles.

« J’espère, dit Mme Rolfe, que la question de notre résidence dans cette vallée est tout à fait résolue, maintenant que nous savons à quoi nous en tenir sur la cause de l’inondation. Est-il possible qu’une écluse de castors nous ait fait rêver des catastrophes !

— Malins petits animaux ! dit Cudjo. S’ils savaient l’histoire du radeau, ah ! qu’ils riraient !

— Oui certes, dit M. Rolfe à sa femme, notre projet de vivre ici est assuré désormais, et la perspective de faire fortune dans cette solitude n’est plus un rêve.

— Et comment ? demandèrent Franck et Henri, beaucoup moins alléchés par cette perspective de richesse que curieux de savoir en quoi elle consistait.

— Le voisinage des castors, leur dit le père de famille, sera plus productif pour nous que la meilleure situation dans la mine de Los Mimbres. La fourrure du castor vaut environ quarante francs ; or, j’en ai compté plus de cent autour du barrage, et comme chaque couple élève quatre ou cinq petits par année, notre troupeau d’amphibies s’augmentera rapidement. Au lieu de les détruire, nous les respecterons, nous pourvoirons à leur nourriture, nous ferons la chasse aux wolverenes ainsi qu’à ceux de leurs ennemis qui pourraient se trouver dans la vallée ; puis, peu à peu, nous allégerons leur colonie, qui pourrait multiplier à l’excès, des individus les plus vieux, dont nous conserverons les peaux. Au bout de quelques années ainsi employées, nous pourrons rentrer dans la vie civilisée et emporter avec nous une quantité suffisante de ces précieuses fourrures pour valoir une très grosse somme.

— Mais, dit Franck, pourquoi retournerions-nous dans les villes, puisque nous n’y avons pas été heureux ? C’est bien plus amusant d’être ici en pleine liberté.

— Et de n’avoir pas à apprendre de leçons dans un collège n’est-ce pas ? » ajouta Henri d’un ton un tant soit peu railleur.

Mme Rolfe ne releva pas ce point de préférence, mais elle sourit discrètement, car elle avait son projet. Seulement elle fit observer à ses fils que plus tard, quand ils seraient des hommes, leur amour de la vie sauvage pouvait faire place au désir de retourner au pays civilisé, et qu’il était par conséquent du devoir de leurs parents de préparer les voies à cet avenir possible.

« Nous voilà donc tous d’accord, reprit le père de famille ; en vérité, je suis si enchanté de notre oasis que, si je possédais une paire de bœufs, je ne laisserais pas de m’établir ici. Loin de les atteler au wagon pour continuer notre voyage, je les emploierais à labourer une partie de la clairière pour en faire un jardin.

— Je crois, Robert, dit Ellen en riant, que ce n’est point par là que vous commenceriez, car un jardin suppose une maison plus commode, mieux établie que notre chariot. Vous ne voulez pas, je pense, que nous passions toutes nos nuits sous ce toit de toile et dans une habitation roulante ?

— Il est vrai, répondit M. Rolfe, que notre wagon ressemble bien plus aux pénates errants d’une famille bohémienne qu’à la villa que doivent habiter les seigneurs et maîtres de cette vallée ; mais je suis fort novice dans l’emploi d’architecte et de maçon, et, à moins que Cudjo ne s’en mêle, lui qui m’a fait voir une hutte de son ouvrage dans la plantation de Virginie… »

Cudjo faisait déjà de grands gestes enthousiastes.

« Oh ! maître, laissez-moi faire, s’écria-t-il. Cudjo sait équarrir les souches et les façonner. Il n’a pas son pareil pour fendre les douves, les assujettir aux solives sans employer un seul clou. Bon nègre sait poser un toit, maçonner de terre une cheminée, fixer une porte. Bon nègre fera un palais à ses maîtres, un vrai palais de bois, avec des chambres séparées et jolis petits lits rembourrés de feuilles et de gazon pour les petites misses. »

Cudjo était capable, en effet, de tenir toutes ces promesses. Sa hache retentit pendant deux jours dans la forêt, où croissaient en abondance les meilleurs bois de charpente, surtout les tulipiers, avec leurs grands troncs sveltes qui s’élèvent à plus de cinquante pieds avant d’ouvrir leur corbeille de branchages. A chaque instant, le fracas des arbres abattus éveillait l’écho si longtemps assoupi de la vallée. Avec l’aide du cheval Pompo, M. Rolfe et ses fils transportaient les troncs d’arbres à la clairière, près de l’endroit qui avait été choisi pour l’emplacement de la future maison.

Le sixième jour, les murs étaient dressés en carré ; les poutres et les solives, bien charpentées, se trouvaient à leurs places respectives. Cudjo se mit alors à travailler sur un grand tronc de chêne qu’il avait abattu et coupé en morceaux de quatre pieds de long, dès le commencement de toutes les opérations ; étant maintenant tout à fait sec, ce bois pouvait se fendre entièrement, et Cudjo en vint à bout avec sa hache et ses coins.

Au coucher du soleil, il avait dans son atelier en plein vent une pile de planches égale en volume à celui du wagon et assez considérable pour former le toit de la maison. M. Rolfe employa cette journée à chercher et à pétrir l’argile qui devait servir à enduire les murs et à former les cheminées.

Le septième jour se trouvait un dimanche. La famille, fidèle à ses traditions pieuses, avait résolu de continuer à honorer ce saint jour dans sa solitude. Les yeux des hommes ne la voyaient pas, mais elle se savait dans la main de Dieu au fond de ce désert, et elle voulait envoyer vers lui, dans le jour qui lui est consacré, le tribut de ses prières reconnaissantes.

Après ce devoir, qui fut rempli avec recueillement, Mme Rolfe proposa de faire une promenade sur le bord du lac. Ses fils avaient bien mérité ce divertissement pour leur semaine passée à faire les apprentis charpentiers et maçons. Les petites filles elles-mêmes se montraient fort curieuses de voir les castors dont on avait tant parlé et sur lesquels elles faisaient cent questions.

Tout le monde s’achemina vers le barrage par le chemin que M. Rolfe avait frayé à travers bois ; lorsqu’on fut en vue de la digue, le père de famille dit en riant à ses enfants :

« Nous n’avons pas été les seuls cette semaine à construire une habitation ; les castors ont été aussi occupés que nous, voyez plutôt ! »

En effet, les huttes des castors, maçonnées en forme de cône, paraissaient au-dessus de l’eau, les unes près des bords, les autres sur les petits îlots émergeant du lac çà et là. Il était possible d’approcher d’une de ces demeures ; aussi les promeneurs l’examinèrent-ils avec une vive curiosité. Elle était à quelques pas seulement du bord, mais dans un endroit où l’eau était profonde sur sa façade.

Cette hutte était presque conique, en forme de ruche d’abeilles, construite en pierres, en bois et en mortier mêlé avec de l’herbe. Une partie était baignée dans l’eau ; mais, bien qu’il ne fût pas possible à la vue de pénétrer dans l’intérieur, il était facile de distinguer qu’un étage souterrain était pratiqué au-dessous de la surface du lac, les extrémités des solives qui soutenaient le second plancher étant visibles à travers l’eau claire. L’entrée se trouvait immergée, de sorte que, pour sortir de sa maison, le castor est obligé de faire un plongeon ; mais c’est là le moindre des soucis de l’animal, qui aime l’élément liquide.

Ainsi que M. Rolfe l’avait lu dans les traités d’histoire naturelle, cette hutte n’avait pas d’entrée du côté de la terre ; ce dégagement donné à son habitation serait en effet une grave imprudence de la part du castor, qui s’exposerait ainsi à voir pénétrer chez lui le wolverene et ses autres ennemis.

Toutes ces huttes étaient couvertes d’une couche de mortier que la queue en truelle du castor et le piétinement de ses larges pieds avaient égalisé, uni. M. Rolfe apprit à ses enfants que le même enduit garnissait tout l’intérieur, ce qui le rendait chaud pour l’hiver et pour ainsi dire imperméable au froid extérieur.

Quelques-unes de ces huttes affectaient plutôt la forme ovoïde que la forme conique. Parfois deux d’entre elles étaient comme réunies sous le même toit, afin de présenter plus de résistance à l’eau et d’épargner du travail dans la construction. Un grand nombre s’élevaient à hauteur d’homme au-dessus de la surface du lac, avec de larges toits sur lesquels les castors aiment à se reposer et à se chauffer au soleil.

« Chaque demeure, dit Robert Rolfe à ses enfants, qui lui demandaient des explications, a été construite par ses habitants et contient un couple de castors, mâle et femelle. Ces masses de feuilles qui flottent autour des huttes vous intriguent ? Ce sont les débris des provisions d’hiver que ces prudents animaux se mettent à emmagasiner dès que leurs habitations sont élevées ; elles consistent en feuilles et en tiges minces de diverses variétés d’arbustes tels que le saule, le bouleau, le mûrier.

— Je croyais, objecta Mme Rolfe, que les castors n’établissaient de nouvelles digues qu’au printemps. La saison est bien avancée pour qu’ils se soient mis à construire cette œuvre d’art. Cette dérogation à leurs habitudes ne viendrait-elle pas de ce que cette colonie a été chassée par les trappeurs ou les Indiens de son ancien établissement ?

— Sans nul doute, répondit M. Rolfe, et peut-être ces pauvres castors se sont-ils réfugiés ici après avoir fait des centaines de kilomètres avant de trouver un endroit convenable à établir leur petite colonie. Eux et nous sommes des transfuges de la vie civilisée ; ils se seront acheminés vers l’oasis en remontant le courant de la rivière qui se dirige vers l’est.

— En ce cas, ils n’auront pas eu soif comme nous, s’écria Franck. C’est ennuyeux qu’ils ne puissent pas nous raconter s’ils sont arrivés le même jour que nous dans la vallée.

— Ils nous y ont évidemment précédés, répliqua M. Rolfe, il leur a bien fallu plusieurs jours pour abattre des arbres et accumuler les matériaux nécessaires à établir la digue.

— Ah ! Cudjo, fit Henri, ces architectes-là sont encore plus malins que toi, car ils ne possèdent ni hache ni scie.

— Ils sont beaucoup, dit le nègre, et pauvre Cudjo était seul à crier : han ! dans la forêt à chaque coup de hache. Les scies… oui, ils ont des scies, les dents de Cudjo ne sont pas longues comme dents à castor.

— Et voyez, enfants, poursuivit le père de famille, quelques-unes des pierres qui ont été roulées par eux sur le barrage pèsent une vingtaine de livres ; les castors les transportent entre leurs pattes de devant.

— Oh ! reprit le nègre, Cudjo veut bien que castors aient plus d’esprit que lui ! Castors ont esprit et prudence d’hommes blancs. »

Tandis que l’on devisait ainsi des habitudes de ces créatures intéressantes, un incident assez drôle vint prouver que les castors ne sont pas les seuls animaux doués d’une sagacité extraordinaire.

Presque au milieu du lac s’élevait un bouquet de grands arbres dont les troncs plongeaient dans l’eau à une profondeur de deux ou trois pieds. Avant la formation de ce large bassin, ils se trouvaient au bord du ruisseau ; entourés maintenant d’eau vive, ils formaient une sorte d’îlot verdoyant ; mais comme ils appartenaient au genre des peupliers, qui ne peuvent vivre lorsque leurs racines sont immergées, ils étaient destinés à périr bientôt.

Mary fut la première à remarquer, sur le sommet de ces arbres, plusieurs petits animaux qui sautaient de branche en branche. C’étaient des écureuils, en proie à une vive agitation. On les eût crus effarouchés par l’approche d’un ennemi ; rien cependant ne les menaçait. Ils passaient d’un arbre à l’autre et descendaient le long du tronc aussi bas que le niveau de l’eau le leur permettait ; puis, après s’être avancés, comme s’ils eussent eu l’intention de sauter dans le lac, ils remontaient tout à coup jusque dans les plus hautes branches. Ces écureuils étaient une douzaine environ, mais la rapidité de leurs voltes pouvait les faire croire dix fois plus nombreux. Les branches et le feuillage étaient continuellement agités, comme si une myriade d’oiseaux eût niché dans ce bouquet d’arbres.

« Pourquoi courent-ils tant ? demanda Mary, et pourquoi ont-ils l’air d’être en colère ?

— C’est qu’ils sont prisonniers, lui répondit son père. Ces écureuils ont été surpris par l’inondation, et ils répugnent à se jeter à la nage, car ils sont assez impropres à cet exercice. Comme les feuilles commencent à manquer sur ces arbres et qu’ils sont loin peut-être des provisions qu’ils ont faites dans quelque tronc de la forêt, ils s’inquiètent de se voir retenus par l’eau, et ils cherchent le moyen de quitter leur île… Ah ! ah ! je crois voir ce qui les agite. Regardez ce tronc déraciné qui flotte sur le lac ; il approche de l’îlot, et les écureuils, qui ne savent pas construire de radeau, comme nous, veulent se servir de celui qui vogue à l’aventure. Puisse-t-il s’approcher assez près d’eux ! »

Tout le monde s’assit sur l’herbe pour assister commodément à cette opération de sauvetage. Le tronc s’avançait doucement, le courant étant à peine sensible au milieu du lac.

Les écureuils s’assemblèrent du côté où il arrivait, mais au lieu de monter et de descendre, comme ils faisaient auparavant, ils se tinrent en observation à l’extrémité de la branche la plus basse, tous en file, l’un derrière l’autre.

Le bois en dérive allait passer à vingt pas de cette branche, c’est-à-dire au plus près possible des arbres étant donné la direction qu’il suivait, et le premier écureuil semblait déjà prendre son élan, lorsque Mme Rolfe s’écria :

« Ils ne peuvent pas sauter aussi loin ! ces pauvres bêtes vont se noyer. »

Et chacun était anxieux, dans l’attente d’une catastrophe.

« Eux sauter là tout de même, dit Cudjo. Nègre à vous a vu écureuils sauter plus loin en Virginie. Voyez, maîtresse… le premier, le second… hop ! hop ! encore hop ! braves clowns ! va ! »

En effet, à mesure que Cudjo parlait, chaque écureuil faisait le saut périlleux et tombait juste sur le tronc flottant.

Bientôt l’épave fut couverte de ces gentilles petites bêtes et continua de flotter plus vite, sous l’impulsion de son chargement.

« Quel bonheur ! Ils sont tous sauvés ! » s’écria joyeusement Louisa.

Mais, tout aussitôt, un grand mouvement dans l’îlot d’arbres prouva qu’un pauvre écureuil n’avait pu profiter du radeau. Le poids de chaque animal sautant de si haut avait peu à peu imprimé une impulsion au tronc flottant, qui avait fini par se trouver trop loin pour qu’un pareil saut fût sans danger. La pauvre bête allait et venait dans un état d’agitation folle, regardant s’éloigner ses compagnons d’infortune et criant de toutes ses forces.

« Pauvre petit, il est seul, il va mourir, dit Louisa. Je ne veux pas qu’il meure. Maman, il faut aller le chercher. Il crie comme je criais quand j’étais toute seule avec ma pauvre maman Mac Knight, qui ne me parlait plus. Ah ! je ne veux pas qu’il reste là ! »

Et l’enfant, auquel ce spectacle de l’abandon d’un pauvre petit être rappelait les cruelles scènes d’un terrible passé qu’on voulait affectueusement lui faire oublier, se mit à sangloter.

« Pas pleurer, miss Louisa, dit Cudjo, qui aimait les deux petites filles au point de ne pouvoir résister à leur moindre chagrin, Cudjo se mettra à la nage, il prendra pauvre écureuil et le rapportera dans les bois. Voulez-vous, petite maîtresse ?

— Attends ! dit M. Rolfe au nègre, qui se disposait à jeter bas sa veste de toile, si je ne me trompe l’écureuil travaille à un moyen de sauvetage ; et vous allez voir, mes enfants, que les castors ne sont pas les seuls animaux doués d’ingéniosité et de calcul. »

En effet, l’écureuil était descendu d’un arbre dont l’écorce épaisse était fendue en écailles de plus d’un pied de long sur plusieurs pouces de large qui paraissaient sur le point de se détacher du tronc : aussi les coureurs des bois américains ont-ils désigné cet arbre par le nom caractéristique d’écaille d’écorce. L’écureuil était enfoncé derrière un des plus grands morceaux, et bientôt l’écorce se souleva peu à peu. Le petit animal rongeait avec ses dents, travaillait de ses griffes pour le détacher du tronc.

Enfin le morceau d’écorce demeura suspendu en l’air par quelques fibres qui furent bientôt coupées, et il tomba dans l’eau ; à peine était-il remonté à la surface, comme un bouchon, que l’écureuil sautait dessus légèrement.

A cet endroit, le courant ne se faisait pas sentir, et il était douteux que ce canot improvisé pût emporter son passager loin de l’îlot ; mais l’écureuil n’était pas embarrassé pour si peu ; après s’être balancé gentiment sur sa petite nacelle, il leva en l’air sa queue touffue en guise de voilure, et la bise qui soufflait poussa doucement l’embarcation improvisée jusqu’au courant, où elle suivit d’elle-même la direction qu’avait prise le tronc d’arbre monté par les autres écureuils.

Louisa battait des mains.

Henri, voyant que les naufragés allaient aborder près du parapet de l’écluse, était disposé à leur barrer le passage, afin, disait-il, de faire don à ses sœurs de deux écureuils qu’on élèverait en cage ; sa bonne mère s’y opposa avec autorité.

« Non, dit-elle, nous ne serons dignes d’être les maîtres de ce domaine que vous avez appelé tout d’abord un petit Paradis que si nous respectons les êtres innocents qui l’habitent. L’homme est le chef et ne doit jamais se montrer le tyran de ces êtres que saint François d’Assise, dans son poétique langage, appelait nos frères. Mes chers enfants, rappelez-vous que c’est toujours par la bonté du cœur que la supériorité doit se manifester, et l’empire de l’amour est plus assuré que celui de la crainte. »

CHAPITRE XI
LE NÈGRE ARCHITECTE ET MAÇON

Le lendemain matin, on se remit avec ardeur à la construction de la maison, et ce jour-là fut employé à la couvrir. Les planches sciées par Cudjo furent placées d’abord de façon à dépasser de beaucoup les murs, afin de rejeter l’eau très loin ; elles furent assujetties à leur extrémité inférieure par une longue perche qui traversait horizontalement le toit d’un bout à l’autre ; cette perche fut attachée au moyen de courroies en peau d’élan humectées : précaution qui devait donner ce résultat qu’en se séchant, les peaux, par leur rétrécissement, fixeraient la perche plus solidement aux parois.

Une seconde rangée de planches fut ensuite disposée de façon à recouvrir les premières par leur extrémité inférieure ; elle fut attachée à une seconde perche horizontale ; puis l’on passa à une troisième rangée, et ainsi de suite jusqu’au faîte, qui, en guise de bouquet traditionnel, reçut un petit drapeau américain qui flottait au milieu d’une touffe de magnolias et donnait vraiment bon air à la construction. Elle était cependant loin d’être achevée, puisque les espaces compris entre les troncs d’arbres qui en faisaient les murs restaient encore à claire-voie. La villa de la clairière ressemblait donc encore plutôt à une immense cage qu’à une maison.

Le jour suivant fut employé à ménager des ouvertures, portes et fenêtres. Pour la porte, Cudjo procéda d’une manière bien simple ; il disposa d’abord les poteaux qui devaient la soutenir de chaque côté, et il scia la base des troncs qui se trouvaient entre eux ; cette opération fut complétée par la pose de linteaux et de piliers. Les baies des fenêtres furent établies d’une façon analogue. Le nègre scia ensuite dans un grand tulipier la quantité de planches nécessaires à faire une porte et des volets ; ces planches, une fois réduites à la longueur convenable, furent assujetties au moyen de chevilles taillées dans le bois si dur de l’acacia épineux. La porte et les fenêtres reçurent ensuite pour serrures peu compliquées, mais suffisantes, des courroies de peau d’élan, et, ce soir-là, tous les ustensiles et la literie que contenait le chariot furent transportés sous l’abri du toit de la maison.

Elle était loin cependant d’être terminée. Le jour suivant fut consacré à construire un foyer et une cheminée. Celle-ci devant se trouver naturellement sur un des bords du toit, M. Rolfe choisit la direction du nord. Le devant de la case regardait l’est. Après avoir enclavé un tronc d’arbre, on y ménagea un espace vide avec la scie jusqu’à la hauteur habituelle d’une tablette de cheminée ; par derrière et tout à fait en dehors de la maison, Cudjo construisit un foyer de pierres et de mortier avec un revêtement de même matière. Puis, pour élever la cheminée, il plaça, les uns en travers des autres, des morceaux de bois dur courts et droits. Ces pièces étaient de plus en plus courtes à mesure que l’on approchait du toit ; les vides en furent remplis par du mortier, de sorte que l’opération une fois terminée, la cheminée s’éleva au faîte de la maison comme le tuyau d’une petite fabrique, et l’on y alluma un grand feu de souches qui flamba gaiement.

Le lendemain, les interstices de tous les murs furent bouchés avec un enduit fait de copeaux, de pierres et de mortier ; il n’y resta pas un trou par lequel une souris pût passer. Quant au sol, qui avait été battu naturellement pendant tous ces travaux, on le joncha de feuilles vertes de palmier, ce qui lui donna un aspect confortable. Ce fut vraiment alors que la famille prit possession de cette maison, qui avait été construite du haut en bas sans employer un seul clou… et pour cause.

« Nous voici tous à l’abri, dit alors M. Rolfe ; il faut maintenant construire une écurie à Pompo. Les nuits ne sont pas encore assez froides pour qu’il sente le besoin de reposer à couvert, mais si une bête de proie se glissait, après le soleil couché, dans la clairière, notre pauvre cheval subirait le sort que l’attaque du carcajou a infligé à notre dernier bœuf. »

L’écurie fut l’affaire de deux journées, vu qu’on y employa des troncs déjà coupés et le rebut des planches. Les plus longs ouvrages, c’est-à-dire cheminée et fenêtre, n’y étaient pas nécessaires ; sous cette latitude, les écuries n’ont pas besoin d’être calfeutrées avec beaucoup de soin. Cudjo creusa un tronc de tulipier pour faire une auge, et Pompo fut installé dans sa maisonnette, où les deux chiens devaient également coucher pendant l’hiver.

La petite colonie possédait une maison, mais l’intérieur en était nu, sauf les couchettes installées sur des supports de planches ; et l’on n’y jouissait pas des aises les plus communes, puisque l’on en était réduit à s’asseoir sur des malles tirées du wagon et à manger, comme autrefois, sur la grande caisse aux provisions. De charpentier à menuisier il y a peu de différence, pensa M. Rolfe, qui entreprit de façonner une table et sept ou huit chaises.

La petite colonie manquait de clous ; en revanche, M. Rolfe avait retrouvé dans le coin d’une malle un ciseau, une tarière et quelques autres outils qu’il avait apportés de Virginie, et dont il avait pensé faire usage à la ferme du Caire. Au moyen de ces instruments, Cudjo, qui, selon l’expression de Franck, était sorcier de ses mains, fit des mortaises et des queues d’arondes le plus aisément du monde. Les cornes et les sabots de l’élan servirent à composer de la colle forte excellente. Bientôt le mobilier s’accrut, non seulement du nécessaire, mais de l’agréable, car, outre deux grandes tables, dont l’une avait été expressément commandée par Mme Rolfe, il y eut dans la maison un buffet de planches garni de tablettes, huit chaises et deux petits fauteuils en bambou pour Mary et Louisa.

Pendant cette installation, les castors n’avaient pas été oubliés. De jour en jour ils étaient plus occupés à jeter de grandes branches à l’eau et à les pousser vers leurs huttes pour les provisions d’hiver. La mine bienveillante des colons, qui se promenaient souvent dans leur voisinage, le calme où on les laissait, les avait rassurés peu à peu sur la sécurité de leur refuge, et ils commençaient déjà à s’apprivoiser. Ils ne fuyaient plus à l’approche des visiteurs ; les plus hardis s’avançaient même à la rencontre des enfants. Cette confiance détermina M. Rolfe à leur donner un régal qu’ils ne s’attendaient pas à recevoir de ses mains, eux que l’homme n’approche pas sans les détruire.

Cudjo avait montré à son maître de beaux arbres qui croissaient sur le bord de la clairière, assez près de l’habitation. Ils étaient minces, courbés, ne s’élevaient pas à plus de trente pieds, et leurs feuilles ovales étaient d’un beau vert bleuâtre ; leurs fleurs avaient la forme d’une rose, bien qu’elles fussent blanches comme neige et que leurs pétales embaumés eussent le satiné mat du camélia. C’était une sorte de magnolier, non pas celui qui est renommé pour ses grandes fleurs, mais une espèce différente appelée magnolia glauca. On le nomme quelquefois sassafras des marais, mais il est plus généralement connu des trappeurs, comme il l’était de Cudjo, sous le nom d’arbre des castors, parce que ces animaux sont si friands de ses tiges et de ses racines qu’on emploie celles-ci dans les pièges que l’on tend à ces animaux.

Dès que le nègre eut fait connaître cette particularité à son maître, tous les deux s’armèrent d’une pique et d’une hache, et, en quelques heures, ils eurent arraché plusieurs souches de magnolias, garnies de fortes racines ; puis ils les transportèrent sur les bords du lac. Là, Franck et Henri réclamèrent le plaisir de jeter ces racines dans l’eau du côté des huttes. Aussitôt les castors arrivèrent en foule, et chacun d’eux s’empressa de regagner sa tanière avec une racine ou une touffe entière entre les dents ; puis, quand l’emmagasinement fut opéré, tous revinrent joyeusement s’ébattre sur le toit de leurs huttes, en fixant des yeux reconnaissants sur les colons, ravis de cette bonne entente.

Mme Rolfe et les deux petites filles n’avaient pas assisté à cette expédition. Il y avait eu dans son refus un certain air de mystère qui revint au souvenir de Franck et d’Henri pendant qu’on s’acheminait vers la clairière après avoir régalé les castors. Ils se demandaient quelle surprise leur mère, qu’ils avaient vue les jours précédents en conciliabule avec Cudjo, occupés tous les deux à prendre des mesures sur les murs de la maison, préparait. Il y avait eu aussi une certaine insistance qu’ils ne s’étaient pas expliquée, pour leur faire polir une des deux tables avec des morceaux de pierre ponce trouvés dans la vallée. Après avoir été polie comme une glace par ce moyen, cette table avait été couverte en grand honneur d’un châle de Mme Rolfe en guise de tapis. Il avait été convenu que tant de soins n’avaient pas été pris pour les nécessités domestiques, car on mangeait sur l’autre table. Celle-ci était restée solitaire dans un coin qu’on avait surnommé le salon, parce qu’il était loin des lits et qu’un vase garni de magnolias parfumés avait été appelé à orner le milieu de ce guéridon rustique.

Cette apparence de luxe donnait vraiment bon air à la case, mais Franck et Henri ne se trompaient pas lorsqu’ils pensaient que leur mère avait, ce soir-là, quelque chose à leur communiquer. Tout d’abord ils ne songèrent plus, en arrivant à l’habitation, à la surprise supposée qui avait fait le sujet de leur causerie pendant la route ; ils avaient gagné de l’appétit, et ils trouvaient le repas dressé sur la pelouse devant la case. Mary et Louisa y avaient traîné les chaises ; malgré leur jeune âge, elles se piquaient d’être utiles à leur mère.

On dîna donc fort bien ; le menu se composait d’un quartier d’élan et d’un dindon sauvage, accompagnés, en guise de pain, de cosses d’acacia. L’entretien roula, pendant le repas, sur la nécessité d’une nouvelle expédition de chasse, car, pendant qu’on s’était occupé de construire la case, les provisions de tasajo d’élan s’étaient à peu près épuisées ; mais lorsque Cudjo eut enlevé les plats, Mme Rolfe invita tout le monde à rentrer dans la maison. Franck et Henri, ramenés à leur soupçon d’agréable surprise, y pénétrèrent les premiers et virent, au-dessus de la table du salon, une étagère de bambou qui supportait une cinquantaine de livres ; elle était flanquée de deux cartes pendues au mur par des chevilles de bois : l’une était un planisphère, l’autre une grande carte de l’Amérique du Nord. Un encrier et deux buvards accotaient le vase de magnolias. C’était toute une installation de cabinet d’étude, sommaire assurément, mais à laquelle rien d’essentiel ne manquait.

« Mes chers enfants, dit Mme Rolfe, vous n’avez pas encore eu le temps de vous ennuyer de la vie libre que nous menons ici ; mais ce temps-là viendra assurément, si vous n’exercez pas votre esprit. Vous aurez à vous occuper, plus que dans la vie civilisée, des soins de trouver la nourriture de vos corps ; mais, sachez-le bien, l’intelligence peut, elle aussi, périr d’inanition. Il y a des besoins de nourriture intellectuelle, comme il y a des besoins de nourriture physique. Si l’on ne pense qu’à cette dernière, on risque de s’alourdir, je dirai même un gros mot parce qu’il est juste : on risque de s’abrutir. C’est là l’écueil de la vie solitaire. Si votre père et moi ne nous étions pas sentis capables de vous instruire à l’aide de quelques livres que nous emportions à Los Mimbres et qui nous sont restés, sachez bien que nous serions partis d’ici, au risque de notre vie à tous, plutôt que de vous exposer à devenir de rudes coureurs de bois, sans culture intellectuelle. Lorsque, par hasard, vous viendrez de mauvaise grâce à l’étude, je vous prie de lever les yeux vers les deux cartes qui sont là ; elles vous rappelleront que, si le monde est grand, il n’est après tout que la maison de l’homme, et que celui-ci doit connaître son habitation et s’inquiéter de tout ce qui s’est fait et se fait encore chez lui. Nous voici confinés dans un petit coin de terre. Pour combien de temps ? nous l’ignorons ; mais si nous devons en sortir jamais, je ne veux pas que mes deux fils soient inférieurs en connaissances aux jeunes gens de leur âge. Quant à mes filles, je réponds d’elles et du plaisir qu’elles ont de m’obéir.

— Depuis que la maison est faite, j’ai déjà appris deux fables, dit Mary, et voilà Louisa qui commence à lire couramment. Si les garçons ne travaillent pas, nous les rattraperons, n’est-ce pas, Louisa ?

— Oh ! ils sont trop savants ! » répondit la petite Louisa en secouant sa tête brune.

Pendant ce temps, Franck et Henri réfléchissaient. Ce n’est pas que l’étude leur déplût, mais, déshabitués, depuis leur départ de Saint-Louis, de toute obligation à cet égard, il leur en coûtait un peu de reprendre la plume en main et de rouvrir leurs cahiers. A force de porter la carabine sur l’épaule, ils s’étaient pris pour de petits hommes, et n’avaient pas prévu le danger, qu’ils sentaient maintenant, de négliger leur instruction. Néanmoins, le regret de renoncer à suivre leur père et Cudjo dans leurs expéditions se fit jour dans leurs premières réponses.

« Maman, dit Franck, nous ferons ce que vous désirez, parce que vous ne pouvez vouloir que notre bien ; il me semble cependant que nos courses dans la forêt ne sont pas sans profit pour nous. Avec les explications que père nous donne, est-ce que nous n’apprenons pas l’histoire naturelle sans nous en douter ? »

Henri fut encore plus explicite, bien que sans aucune mauvaise humeur. Il alla vers sa carabine, qui était accrochée à la muraille, et, tapant de la main sur la crosse, il lui dit :

« Adieu, toi ! Tu es plus lourde qu’un porte-plume, tu pesais davantage à ma main. Nous voici à la maison pour longtemps ; pauvre petite, tu t’ennuieras. Ce n’est pas ta faute, si, croyant appartenir à un tireur de profession, tu étais l’arme d’un écolier en vacances.

— Si tu avais le génie poétique, dit Mme Rolfe en riant, tu pourrais rimer ces adieux à ta carabine ; ils n’auraient qu’un tort, c’est de tomber à faux. Pensez-vous donc, chers enfants, que je puis vous garder toute la journée ici à pâlir sur des livres, tandis que votre père et Cudjo se fatigueraient au dehors à chercher seuls de quoi nous faire vivre tous ? Non, ce que je vous demande, c’est de consacrer deux ou trois heures par jour, matin ou soir, à vos études. Si vous y travaillez de bonne grâce, avec intérêt, cela, joint à nos conversations, que nous tâcherons de rendre aussi instructives que possible, vous amènera à posséder la somme de connaissances indispensables. Vous serez donc de vrais hommes au dehors pour aider votre père, et des écoliers ici quand vous viendrez vous reposer de vos fatigues. Vous verrez que rien ne délasse le corps comme l’exercice de l’intelligence. »

Les deux jeunes garçons se jetèrent dans les bras de leur mère.

« Oh ! de cette façon, dirent-ils, tout sera plaisir pour nous.

— D’ailleurs l’hiver approche, poursuivit M. Rolfe, et, bien qu’il ne soit ni long ni rigoureux dans cette région, vous verrez combien les livres sont d’agréables compagnons lorsqu’on ne peut pas sortir. Ils nous feront passer d’heureux moments ; grâce à eux, le monde entier défilera dans notre solitude, et nous y vivrons en bonne et nombreuse compagnie, y recevant les grands hommes du temps passé.

— Et même, reprit la mère de famille, lorsque nous serons las d’apprendre et que nous nous sentirons le goût de divertissements, nous pourrons sans difficulté aller au spectacle…

— Oh ! cela, dit Henri en éclatant de rire, c’est bien difficile.

— Pas du tout ; j’ai retrouvé quelques tragédies de Shakespeare et d’Otway, puis des pièces de Corneille et de Racine ; vous savez assez bien le français ; vous continuerez à l’apprendre, et nous jouerons la tragédie entre nous.

— Oh ! moi aussi, maman, dit Mary.

— Toi, dit Franck, auquel ce projet souriait, tu feras le petit Joas dans Athalie, et Cudjo… oui, Cudjo fera Mathan ; il aura le visage aussi noir que l’âme ; maman sera Josabeth, et papa Joad. Mais qui fera Athalie ?

— Le public ne se montrera pas difficile, répondit Mme Rolfe ; je me chargerai, au besoin, des deux personnages, et me donnerai la réplique à moi-même. »

Franck et Henri s’emparèrent si vite de ce projet, que, séance tenante ils allèrent à l’étagère, qu’ils auraient cru ne pouvoir approcher sans bâiller un quart d’heure auparavant, pour y chercher le volume de Racine, afin d’expérimenter la diction de Cudjo. Le nègre, par hasard, savait le français, ayant servi chez un planteur de cette nation, mais il le parlait à la créole, c’est-à-dire fort mal.

Ce fut une scène de fou rire que cette répétition. Cudjo se prêtait de bonne grâce à la fantaisie de ses deux jeunes maîtres ; mais il ne pouvait lui-même tenir son sérieux en estropiant les hémistiches, qu’il ne comprenait pas du tout : aussi Franck dit-il gravement, quand l’hilarité générale se fut apaisée :

« Nous sommes trop peu dans notre troupe de tragédie pour nous passer d’un acteur. Il faut que Cudjo apprenne à parler comme tout le monde, et qu’il sache un peu de quoi il s’agit dans cette tragédie. Je me charge de cela.

— C’est une éducation à prendre par le pied, dit M. Rolfe. Je trouve l’idée excellente, car, en instruisant Cudjo, tu aideras à ta propre instruction. Cudjo est jeune, il peut apprendre, s’il le veut.

— Cudjo bête comme sa lance indienne, dit modestement le pauvre nègre. Cudjo ne sait rien…

— Que bâtir des maisons, faire des chaises, chanter de très jolies chansons, dit sa petite amie Mary.

— Eh bien ! je lui apprendrai à lire, à écrire, dit Franck ; je me charge de lui, ce sera mon élève, et je veux qu’il me fasse honneur.

— Ce sera pour moi l’honneur, dit Cudjo, mais bon nègre aura tête trop dure, peut-être.

— Bah ! bah ! nous verrons bien ; je gage que, quand nous reviendrons dans le monde civilisé, il en saura autant que nous ; alors Cudjo, tu vaudras un homme blanc, car, vois-tu, c’est l’instruction, le savoir, qui établissent la supériorité entre les hommes, et non pas la couleur de leur peau. Maman, vous aviez bien raison de vouloir nous faire étudier. Notre vie va être complète, grâce à cette idée, n’est-ce pas, Henri ? »

Henri approuva son frère. A partir de ce jour-là, l’étude alterna avec les excursions, et Cudjo se montra d’une intelligence si souple, que les deux jeunes gens lui donnèrent un petit nom d’amitié et s’amusèrent à l’appeler le docteur. Cudjo riait de ce gros rire qui montrait ses dents éblouissantes. De leur côté, les parents se réjouissaient de cette émulation au travail, qui se communiquait jusqu’aux petites filles et entretenait en belle humeur toute la colonie de l’oasis.

CHAPITRE XII
UNE BATTUE DE QUEUES-NOIRES

L’expédition de chasse qu’on avait projetée devait être en même temps une excursion de découvertes. Les habitants de l’oasis n’avaient encore visité que la partie de la vallée avoisinant la clairière ; le reste de leur domaine leur était inconnu ; or, comme la longueur du vallon était de seize kilomètres environ, et sa plus grande largeur de huit, ce n’était pas en une seule expédition qu’ils pouvaient l’explorer et prendre possession de toutes les richesses mises par la nature à leur disposition.

La troupe des chasseurs se réduisit à M. Rolfe et à ses deux fils ; Cudjo resta près de la case, afin de veiller, avec sa grande lance indienne, à la sécurité de Mme Rolfe et des deux petites filles, pour lesquelles il était la bonne d’enfants la plus complaisante.

Les chasseurs s’acheminèrent vers le haut de la vallée et coupèrent à travers bois, obligés de s’y faire un passage ou de rechercher ceux que s’était pratiqués le gros gibier de ces régions. A peine furent-ils sous le couvert des arbres centenaires qu’ils aperçurent sur leurs branches une foule d’écureuils : les uns assis sur leur train de derrière comme de petits singes, et cassant des amandes entre leurs dents, les autres glapissant comme des chiens de manchon, beaucoup d’entre eux faisant des exercices de clowns de branche en branche. Leur agilité tenait plus du vol de l’oiseau que de la course du quadrupède. Quand ils atteignaient l’arbre qu’ils avaient choisi pour refuge, ils prenaient généralement le côté opposé aux promeneurs, dont la vue leur causait quelque crainte : quelquefois, au contraire, la curiosité l’emportait sur la prudence, et, lorsqu’ils étaient posés à la hauteur de la première ou de la seconde branche, ils s’arrêtaient pour regarder ces êtres de taille gigantesque pour eux et de formes inconnues. Ils témoignaient leur étonnement en poussant de petits cris, tout en s’ombrageant du panache de leur queue touffue.

Rien n’eût été plus facile que de faire un massacre de ces jolies petites bêtes.

Le doigt d’Henri se posa involontairement sur le ressort de sa carabine ; mais il se souvint des instructions de son père et se défendit de tuer ces petits et innocents animaux.

A plus d’un kilomètre au-dessus du ruisseau, les arbres commencèrent à s’éclaircir ; leurs bouquets, disséminés, s’étalaient dans de petites clairières verdoyantes que les trappeurs appellent des coulées. Ce sont des lieux propices à la rencontre du daim, qui s’y trouve moins exposé que dans l’épaisseur des bois aux attaques du couguar et du carcajou.

Aussi les chasseurs ne furent-ils pas longtemps sans y voir des traces fraîches ; elles ressemblaient plutôt à celles du porc sauvage qu’à celles du daim, si ce n’est qu’elles étaient aussi larges que celles de l’élan. Ils avançaient avec précaution, se tenant autant que possible sous l’abri des arbres. Enfin, une clairière plus étendue que les premières se présenta, et, en l’approchant, M. Rolfe eut la satisfaction d’y voir un troupeau occupé à paître tranquillement.

Ces animaux appartenaient à la famille des daims, comme l’attestaient leurs longues jambes en fuseau et leurs andouillers branchus ; mais ils différaient autant que l’élan du type de l’espèce. Quoique semblables de forme et de couleur au daim roux ou jaune, leur taille était plus élevée. La plus grande étrangeté de leur forme consistait dans le développement de leurs oreilles, qui étaient plus longues que celles d’une mule et qui atteignaient plus de la moitié de la hauteur de leurs andouillers. Leur queue courte et touffue, blanche en dessous, était aussi noire par-dessus et à son extrémité qu’une aile de corbeau ; la même couleur, inusitée chez les daims de Virginie ou de l’ancien continent, se reproduisait dans une raie le long du cou et des épaules et dans quelques poils sur la croupe. Leur nez était cendré des deux côtés.

M. Rolfe se souvint d’avoir lu une description de ces animaux, encore peu connus des naturalistes, et qu’on appelle daims à queue noire des Montagnes-Rocheuses (cervus macrotis) ; mais il ne s’arrêta pas bien longtemps à les considérer ; il était trop désireux de profiter de cette bonne rencontre pour remplir le garde-manger épuisé de la case. Restait à combiner les moyens d’approcher sans faire fuir ces animaux, car le troupeau, composé de sept têtes, paissait au milieu de la clairière et se trouvait par conséquent hors de portée de fusil.

Après avoir réfléchi quelques instants, M. Rolfe dit à ses fils :

« Vous voyez ce passage ouvert qui conduit hors de la clairière à travers les arbres ?… C’est une avenue qui mène probablement à une autre coulée, et si nous donnions l’éveil aux daims, je crois qu’ils s’enfuiraient de ce côté et que nous n’aurions pas beau jeu à les suivre ; ils nous feraient voir trop de chemin. Je vais donc m’acheminer de ce côté en tenant par leur laisse Castor et Pollux, auxquels nous avons recommandé le silence et qui nous ont compris, en braves chiens qu’ils sont. A nous trois nous tâcherons de couper la retraite aux fuyards, si une alarme se produit. Toi, Franck, demeure ici ; Henri s’en ira à moitié chemin de l’avenue et se cachera derrière ce tulipier que nous voyons d’ici. Les daims se trouveront pris dans un triangle, et nous serons bien maladroits, si nos trois coups de carabine ne portent pas. »

Ce plan fut suivi à la lettre. M. Rolfe, qui avait le plus de chemin à faire, arrivait à peine à son poste de l’avenue, lorsque le troupeau s’en alla brouter plus loin de l’embuscade où était resté Franck. Tout à coup un nuage de fumée bleue s’éleva dans le feuillage, la détonation retentit et, malgré leur sagesse, Castor et Pollux donnèrent de la voix. Un des daims bondit sur lui-même et tomba mort sous le coup. Franck avait inauguré la chasse par un succès.

Les autres daims, effarés, tournaient en courant dans des directions confuses, comprenant le danger sans savoir de quel côté il les menaçait. Enfin, après plusieurs tours, ils se précipitèrent tous du côté de l’avenue à l’entrée de laquelle M. Rolfe était posté. Comme dans cette fuite ils s’étaient rapprochés d’Henri, le sifflement aigu de sa carabine se fit entendre : une autre queue-noire roula sanglante sur le gazon fleuri de la clairière.

M. Rolfe se prépara à faire de son mieux pour n’être pas surpassé en habileté par ses fils ; il tira sur la troupe des daims qui bondissaient. Il crut avoir manqué celui qu’il avait visé ; mais Castor et Pollux, auxquels il avait rendu leur liberté, s’élancèrent sur les traces du dernier daim et l’abattirent à terre. Leur maître accourut à leur aide, et, saisissant l’animal blessé par un de ses andouillers, il l’acheva d’un coup de couteau ; sa blessure était au flanc et ne lui aurait pas d’ailleurs permis d’aller plus loin.

Les trois chasseurs se réunirent pour aller de l’une à l’autre de ces trois prises, exaltant leur bonne fortune qui leur avait procuré une battue dans les règles. Ils étaient heureux de n’avoir pas brûlé pour rien de la poudre, et de s’être procuré à si peu de frais une telle quantité d’excellente viande, car M. Rolfe ne contrevenait pas à la nécessité qui obligeait la colonie à lever un tribut sanglant sur les paisibles hôtes de ces bois.

Chacun félicitait les autres de leur beau coup de fusil et gardait modestement le silence sur son propre exploit ; néanmoins, pour faire justice, M. Rolfe déclara qu’Henri avait donné la plus louable de ces preuves d’adresse ; il avait tué net l’animal en le tirant à la course, qui n’est point facile, parce que les queues-noires ne galopent pas régulièrement comme les autres daims, mais bondissent en avant en enlevant leurs quatre pieds à la fois, ainsi que le font les moutons.

Séance tenante, les chasseurs se mirent à dépouiller le gibier. Au cours de cette opération, Henri se plaignit de la soif. A vrai dire, ses compagnons n’étaient pas moins altérés ; le soleil brûlait, et ils avaient fourni une bonne course. Comme ils pensaient ne pas se trouver loin du ruisseau, Henri prit la tasse d’étain qu’il portait toujours sur lui et partit en avant à la découverte de l’eau. Au bout d’un instant, M. Rolfe et Franck furent très troublés de s’entendre appeler de la profondeur du bois. Ils saisirent leurs carabines et coururent vers Henri qu’ils trouvèrent tranquillement assis au bord d’un ruisseau, tenant à la main sa tasse pleine d’eau et faisant une fort laide grimace.

« Tu nous as effrayés, lui dit Franck. Pourquoi t’amuses-tu à nous faire courir ?

— Pardon ! répondit Henri, je n’ai pas réfléchi que vous pouviez craindre pour moi. Mais il m’est arrivé une si drôle de chose !

— C’était bien la peine de crier la soif pour garder ta tasse pleine à la main, reprit son frère. Est-ce que tu voulais nous garder l’étrenne de cette eau ? Elle fait vraiment envie à boire, tant elle est claire.

— Ah ! je te la passe de grand cœur, dit Henri, qui se mit à rire, et si elle te désaltère… »

Franck ne remarqua point l’air railleur de son frère ; il lui prit la tasse des mains, mais à peine en avait-il avalé une gorgée qu’il se prit à faire une moue dégoûtée.

« C’est plus salé que de l’eau de mer, c’est de la véritable saumure ! s’écria-t-il.

— Une source salée, ce n’est pas notre ruisseau », dit à son tour M. Rolfe, qui accueillit cette nouvelle avec une joie que ses fils avaient peine à comprendre.

Ils auraient à ce moment donné l’Océan entier pour un verre d’eau fraîche. Mais leur père leur démontra facilement l’importance de cette découverte. Avant l’arrivée de la colonie dans l’oasis, la provision de sel qu’elle possédait s’était épuisée, et, depuis quelques jours, ce qui restait de viande d’élan était insipide au goût, faute de ce condiment nécessaire. On ne pouvait pas non plus faire de bouillon potable, et ceux qui n’ont jamais manqué de ce simple mais indispensable assaisonnement du sel, ne peuvent comprendre combien la privation en est pénible.

« Votre maman va être bien contente à notre retour, dit M. Rolfe. Voilà une très bonne nouvelle pour une ménagère. Avoir du sel à volonté !

— C’est moi qui réclame l’honneur d’être porteur d’eau, dit Henri, car enfin je pense qu’il suffira, pour saler nos aliments, de mettre une cuillerée de cette saumure dans la marmite et d’en arroser nos rôtis. Une carafe sera notre salière ; ce sera un singulier changement d’emploi.

— Fi ! ce procédé serait digne de l’ignorance indienne, dit M. Rolfe ; nous extrairons le sel de cette source.

— Et comment ? demandèrent en même temps ses deux fils.

— Vous aurez l’explication de la théorie en même temps que je vous initierai à la pratique, leur répondit leur père ; ce sera votre première leçon de chimie, et vous ne vous plaindrez pas de la tristesse du laboratoire, car c’est sur les bords de cette jolie source que vous la prendrez. Hâtons-nous de faire notre besogne et de retourner à la maison. »

Les trois daims ne tardèrent pas à être dépouillés, dépecés et suspendus aux arbres, afin de les mettre hors de la portée des loups, puis les chasseurs s’acheminèrent à pas joyeux vers la clairière.

Un joli tableau d’intérieur les y attendait. Mme Rolfe donnait une leçon d’écriture à la petite Louisa, dont elle dirigeait les petits doigts, encore raides, autour d’un porte-plume. Cudjo, accroupi aux pieds de Mary, qui était perchée sur une chaise haute, s’initiait aux premiers mystères de l’alphabet, non sans une grande tension d’esprit ; il se prit à dire, en voyant entrer M. Rolfe :

« Difficile pour pauvre nègre, comprendre ces petits bâtons tortillés ! plus commode de bâtir maison ; mais petite maîtresse est si patiente ! »

Et il se mit à baiser la menotte de Mary, dont les doigts étaient encore en arrêt devant les grosses lettres de l’alphabet.

« Bah ! Cudjo, tous les commencements sont malaisés, dit Franck ; mais après le premier apprentissage, cela ira tout seul. »

Mme Rolfe fut enchantée des succès variés de l’expédition ; elle décida que, dès le lendemain, toute la famille irait fabriquer le sel sur le bord de la source. En attendant, comme la mine était encore éloignée, M. Rolfe prit Pompo, afin de rapporter en plusieurs voyages les quartiers des daims, pendant que ses fils inauguraient de bonne grâce leurs études par une dictée et une leçon d’histoire. Il réussit à transporter toute la viande à la case avant le coucher du soleil, à l’exception des peaux, qu’il laissa accrochées aux arbres pour qu’elles y séchassent.

Pendant ce temps, Cudjo ne restait pas inactif ; il abattait un des plus grands tulipiers et le creusait en auge. Ce récipient devait être assez grand pour contenir les trois queues-noires baignées dans la saumure que l’on devait se procurer le lendemain. Cette opération fit songer Mme Rolfe aux ustensiles de cette sorte, baquets, plats et cuillères en usage chez les Indiens, et elle pria le nègre d’employer ses moments perdus à lui en façonner de semblables.

La journée du lendemain, impatiemment attendue par tous les enfants, fut commencée par une séance d’étude. On ne devait partir qu’après le déjeuner, parce qu’il était probable qu’on ne serait pas de retour avant le coucher du soleil. Franck et Henri tinrent à honneur de contenter leur père par une application soutenue. Mary, qui prenait son rôle d’institutrice au sérieux, ne tint pas le nègre quitte de sa leçon de lecture qu’il ne sût distinguer les sept premières lettres de l’alphabet. Ce succès n’alla pas sans mille interjections naïves lancées par Cudjo qui, dit-il à la fin de sa leçon, ne se croyait pas si sorcier que d’apprendre si vite.

Après le déjeuner, on partit joyeusement, Mme Rolfe montée sur Pompo, les deux petites filles dans les bras de M. Rolfe et de Cudjo, Franck et Henri tenant d’une main leur carabine et de l’autre un bout d’une perche qui maintenait entre eux la plus grande chaudière que possédât la colonie. Castor et Pollux poussaient des pointes en avant, et l’habitation de la clairière resta à la garde de Dieu.

Mme Rolfe était charmée de la diversité des paysages qui se déroulaient sous ses yeux ; à mesure qu’on avançait, elle observait les différentes essences d’arbres, et elle poussa une exclamation joyeuse à un moment où le reste de la famille n’apercevait rien qui valût une attention aussi favorable. Mais elle ne voulut pas satisfaire la curiosité générale.

« Vous avez tous l’esprit occupé, leur dit-elle, vous ne sentiriez pas aussi bien l’importance de ma découverte que vous l’apprécierez ce soir lorsque vous serez fatigués de votre journée de travail. Sachez seulement qu’elle est aussi agréable pour nous que celle de la source salée. »

Les enfants tourmentaient en riant leur mère pour lui arracher son secret, et l’on traversait une petite clairière ; lorsqu’un animal sauta hors des buissons et se mit à marcher sans timidité auprès de la petite troupe. C’était une jolie petite bête de la taille d’un chat, couverte d’une fourrure sombre et lustrée qui s’arrêtait à la tête et au cou ; quelques raies blanches la tigraient sur le reste de son pelage. Au bout de quelques minutes elle s’arrêta, et, remuant sa langue, elle regarda les promeneurs de l’air folâtre d’un matou apprivoisé. Le pétulant Henri ne put pas tenir à ces avances, il laissa perche et carabine pour tenter de saisir l’animal.

Un bond en arrière, et la bête s’arrêta de nouveau. Excités par le mouvement de leur jeune maître, Castor et Pollux s’élancèrent à la poursuite de l’animal, mais la chasse ne fut pas longue.

La petite bête s’arrêta sur le bord de la clairière comme pour attendre ses persécuteurs. Henri, tout en courant, s’efforçait de retenir de la voix les chiens, qui avaient fini par le devancer ; il craignait que Castor et Pollux n’étranglassent son gibier, qu’il tenait à prendre vivant. Mais les chiens allaient de l’avant, et comme ils étaient tout près de l’animal, celui-ci se dressa sur ses pattes de derrière, agita sa queue au-dessus de son dos et se retourna d’un bond, comme pour insulter ceux qui le poursuivaient. Aussitôt les chiens reculèrent hurlant de terreur, et se prirent à courir vers leurs maîtres en frottant leur nez sur l’herbe et en caracolant sur le sol dans d’étranges convulsions.

Henri accourut, et tout à coup, lui aussi, porta les mains à sa figure en jetant un cri, et revint sur ses pas plus vite qu’il n’était allé.

Le putois (car c’était un putois, le mephitis-chinga ou moufette d’Amérique), après avoir lancé sa fétide liqueur, s’arrêta un instant pour regarder la piteuse retraite de ses adversaires ; on eût dit qu’il leur riait au nez. Puis, agitant sa queue de côté et d’autre d’une façon gaillarde, il fit un saut dans les ronces et disparut.

Il fallait au plus vite s’éloigner de la clairière, qui s’emplissait d’une odeur suffocante. M. Rolfe invita Henri à reprendre son chargement et lui dit qu’il s’était tiré de l’aventure mieux qu’il ne méritait pour avoir tourmenté gratuitement une bête innocente ; en effet, les chiens seuls avaient reçu le jet empesté, et ils répandaient de telles exhalaisons que, pendant une bonne partie de la journée. Leurs maîtres furent obligés de leur jeter des pierres pour les tenir à distance assez respectueuse.

« Oui, je suis puni justement, dit Henri, et c’est vraiment moi qui mériterais d’être renvoyé à la place de Castor et Pollux ; mais puisque j’ai été épargné, voulez-vous, mon cher père, nous dire ce que vous savez de cet animal qui sait si bien tenir à distance les voisins importuns ?

— Très volontiers, dit M. Rolfe ; ce sera une petite leçon d’histoire naturelle. La moufette ou putois est un animal carnivore qui détruit et mange une foule de créatures vivantes ; aussi est-il muni d’ongles aigus et de trois espèces de dents dont l’une (les canines ou dents propres à déchirer la chair) est le signe caractéristique de ses mœurs carnassières. Vous savez que les naturalistes peuvent dire à tous les animaux : « Montre-moi quelles dents tu as dans ta bouche, et je saurai ce que tu manges. »

« Ainsi les animaux qui se nourrissent de végétaux, les ruminants, les chevaux, les moutons, les daims, les lapins, n’ont jamais de dents canines. La moufette en possède quatre qui sont des plus aiguës.

« Cet animal est très friand d’œufs, il en dérobe dans les basses-cours des fermes, dans les nids des faisans, des dindes sauvages, et il tue ces volatiles eux-mêmes quand il peut les surprendre. A son tour il est attaqué par le loup, le wolverene, le grand-duc, et par le fermier, qui lui tient rancune de ses méfaits. Ce n’est pas un coureur rapide ; son salut ne réside point dans la vitesse de ses pieds, mais dans cette liqueur fétide qu’un jeu de ses muscles envoie jusqu’à ses adversaires. Il la porte dans deux petits sacs qui se trouvent sous sa queue et qui se déversent par deux conduits presque aussi gros que le tube d’une plume d’oie. Cette liqueur est un liquide clair, peu visible le jour, mais il apparaît la nuit, dit-on, comme un double courant de lumière phosphorescente. La moufette l’envoie à cinq pas environ, et le jet de ce fluide met en fuite ses ennemis, y compris l’homme… Henri en sait quelque chose. Quelquefois il occasionne des maladies, des vomissements. On prétend que des Indiens ont perdu la vue par suite de l’inflammation qui en est résultée. Les chiens éprouvent parfois de l’enflure plusieurs semaines après avoir reçu le jet de la moufette.

— Pauvre Castor ! pauvre Pollux ! » murmura Henri en regardant les deux chiens qui les suivaient de loin, l’oreille basse.

« Là où une moufette a été tuée, poursuivit M. Rolfe l’odeur se conserve pendant plusieurs mois, lors même que la neige a séjourné sur le sol. Cependant, si on la tue avant qu’elle ait eu le temps de faire feu, cet inconvénient n’existe pas. La moufette est un animal terrier ; dans les pays froids, elle passe l’hiver dans un trou, à la façon des marmottes ; mais, dans les régions chaudes, elle rôde toute l’année, principalement pendant la nuit, en vraie bête de proie. Elle vit le reste du temps dans sa tanière, qui est creusée à plusieurs pieds sous terre, et en compagnie de dix ou douze individus de son espèce.

« La femelle a une retraite particulière, garnie de feuillages et de gazon, où elle élève ses petits, qui sont de cinq à neuf. On assure que la chair de cette bête est savoureuse à l’égal du meilleur cochon de lait rôti. Si tu es désireux de faire cette expérience culinaire, mon cher Henri…

— Pas du tout, dit le jeune garçon en portant la main à son nez par un mouvement de dégoût, et l’on ne me reprendra point à faire la chasse aux individus à mine de chat. »

Pendant cette conversation, l’on était arrivé en vue de la source salée, et bientôt l’incident de la moufette fut oublié pour un sujet plus intéressant.

CHAPITRE XIII
UNE LEÇON DE CHIMIE

On allait s’installer sur les bords du ruisseau salé, lorsque M. Rolfe remarqua que le terrain s’élevait à quelques pas jusqu’à une hauteur voisine, et comme la source pouvait en descendre, on résolut d’aller jusque-là.

Au pied de la pente, le sol était jonché de singuliers objets arrondis, semblables à des demi-sphères de couleur blanchâtre, et en apparence de morceaux de quartz. On en voyait de toutes les dimensions, depuis la grandeur d’un four à cuire le pain jusqu’à celle d’un plat. Au sommet de chacun d’eux, se trouvait une cavité pareille au cratère d’un petit volcan, dans laquelle une eau bleuâtre bouillonnait, comme si un feu ardent eût été allumé dessous. Il existait une vingtaine de ces réservoirs dans le voisinage, mais plusieurs d’entre eux n’avaient pas de cavité à leur sommet, et par conséquent ne laissaient pas couler de l’eau vers le ruisseau. Ce devaient être les plus anciens, puisqu’ils étaient taris.

De belles plantes et des arbrisseaux fleuris croissaient autour de ces réservoirs. La colline elle-même était couverte de tiges rampantes et de fleurs du plus beau rouge, et des groseilliers sauvages embaumaient l’air du parfum de leurs feuilles.

La curiosité générale une fois satisfaite, Franck et Henri se mirent à ramasser du bois sec, selon l’ordre de leur père, pendant que Cudjo établissait une crémaillère selon la façon accoutumée. Il y suspendit la chaudière, qu’il remplit d’eau puisée à la source, et, quand le feu pétilla dessous, il n’y eut plus qu’à attendre l’évaporation que l’ébullition du liquide allait produire.

M. et Mme Rolfe attendaient avec une certaine anxiété le résultat de cette expérience. Était-ce vraiment du sel, en définitive ? L’eau avait un goût salé, il est vrai, mais cette saveur pouvait être due à la présence de sulfate de magnésie ou de sulfate de soude. A la fin de l’opération, l’on pouvait trouver une de ces substances au fond du vase à la place de sel.

« Qu’est-ce que le sulfate de magnésie, papa ? demanda Franck.

— Peut-être le connais-tu mieux sous le nom vulgaire de sel d’Epsom, lui répondit sa mère en souriant.

— Du sel à purgation, pouah ! Qu’en ferions-nous ici ?… Et le sulfate de soude ?

— C’est le nom scientifique du sel de Glauber.

— Encore ! fit Franck avec une nouvelle grimace. Mais ce serait alors une surprise aussi désagréable pour nous que le jet de la moufette l’a été pour Henri. N’est-ce pas, Henri, que tu ne te soucies ni de sel d’Epsom ni de sel de Glauber ?

— Je préférerais, dit Henri, si nous ne devons pas trouver au fond de la chaudière de quoi assaisonner nos rôtis, y recueillir du salpêtre et du soufre, dont nous pourrions faire de la poudre pour le temps où notre provision sera épuisée.

— Malgré mes craintes, reprit M. Rolfe, j’ai confiance dans le résultat de notre expérience, car le sel, si essentiel à la vie animale, se trouve dans toutes les parties du globe, soit en roches, en sources, ou en lacs, sans parler du grand réservoir qui est l’Océan. Pas de grande étendue qui en soit privée. Ainsi, mes enfants, dans les territoires intérieurs du continent américain, où la mer est trop éloignée pour être fréquentée par les animaux, la Providence a placé le bienfait de nombreuses sources salines. Ces sources ont toujours été le lieu de réunion des animaux sauvages de la forêt et de la prairie ; ils viennent s’y désaltérer ou, pour mieux dire, laper les parties salines qu’elles roulent dans leurs eaux. De là le nom vulgaire qu’on leur donne : licks (lapeurs). Eh bien ! notre vallée nourrit des quadrupèdes qui, vraisemblablement, n’ont jamais quitté ses ombrages, étant donné la stérilité du désert qui l’environne : donc, ils possèdent dans cette oasis tous les aliments nécessaires à leur subsistance, au nombre desquels est le sel. En d’autres termes, si cette source n’était pas purement saline, je pense que nous n’aurions pas trouvé d’animaux vivants dans cette solitude. Nous pouvons donc avoir toute confiance.

— Mais, papa, dit la petite Mary, qui retenait de cette explication tout ce qu’elle en pouvait comprendre, je voudrais bien savoir comment il se fait que ce ruisseau roule de l’eau salée. Est-ce qu’il vient tout droit de l’Océan ? Je croyais que les rivières y allaient toutes et n’en revenaient jamais. »

Après avoir confirmé ce principe élémentaire dont Mary se prenait à douter pour avoir goûté à l’eau du ruisseau, M. Rolfe lui expliqua que cette eau avait dû s’imprégner de sel en passant dans la colline sur un lit de roches de cette substance.

« Comment, papa, le sel qu’on emploie se trouve donc en rochers ? Sont-ils bien grands ? »

M. Rolfe répondit : « Tout le sel ne se trouve pas en roches, mais une grande quantité ; on en a même découvert d’immenses couches dans les déserts que nous avons traversés. Ces couches, lorsqu’elles sont profondes et qu’on doit travailler à leur extraction, se nomment mines de sel. Les plus célèbres sont en Pologne, près de la ville de Cracovie. Elles offrent un spectacle féerique. Éclairées comme elles le sont par une multitude de lampes, leurs murs de sel gemme étincellent de mille clartés, comme s’ils étaient faits des pierres précieuses du palais d’Aladin.

— Ce doit être superbe à voir, dit Henri. Mais, papa, comment se fait-il qu’on n’achète pas le sel par gros morceaux dans les villes, et qu’on ne l’y trouve qu’en miettes ou en poussière ? Il serait si simple de le transporter en quartiers comme la houille.

— C’est, dit M. Rolfe, que le sel ne se présente pas toujours à l’état pur et qu’il est souvent mélangé de substances étrangères, telles que l’argile ou l’oxyde de fer. Dans ce cas, il faut dissoudre les fragments de roche pour en extraire les impuretés, puis faire évaporer l’eau salée, comme nous le faisons en ce moment.

— Et de quelle couleur est ce sel de roche ? demanda Henri.

— Pur, il est parfaitement blanc, mais il prend les couleurs les plus variées, selon les divers mélanges qu’il offre. Quelquefois il est jaune, bleu, couleur de chair.

— Alors ses petits cristaux doivent ressembler à des pierres précieuses ? dit Franck.

— Eh bien ? c’est une pierre précieuse, en effet, répliqua son frère, car nous serions tous bien attrapés, si nous trouvions des diamants ou des émeraudes au fond de notre chaudière ; une poignée de sel ferait beaucoup mieux notre affaire. Mais, papa, ajouta le jeune garçon déterminé à apprendre le plus possible sur cette question intéressante, je croyais que le sel était extrait de l’eau de la mer ?

— On en tire de grandes quantités qu’on obtient de trois manières : d’abord, dans les climats chauds, où le soleil a de la force, l’eau marine est recueillie dans des étangs peu profonds, où on la laisse s’évaporer sous l’action des rayons solaires. Des écluses sont adaptées à ces étangs, et on en lève les vannes pour laisser échapper l’eau qui ne s’évapore pas. Les résidus sont recueillis et amoncelés en grands tas, jusqu’à ce qu’on les enlève pour les épurer et les livrer à la consommation. C’est ainsi que l’on fabrique le sel dans les contrées méridionales, par exemple, en Espagne, en Portugal, en France et dans les autres pays baignés par la Méditerranée.

« La seconde manière d’extraire le sel de l’eau marine est identique, à l’exception du système d’étangs artificiels ; l’évaporation se fait sur de vastes étendues de terrain couvertes par l’Océan lors des grandes marées. Quand la mer reprend son niveau habituel, elle laisse derrière elle, assez loin, une certaine quantité d’eau que le soleil fait évaporer, et au bout de cette opération de chimie naturelle, il ne reste plus que des champs de sel pur. Ce sel est supérieur en qualité à celui des étangs artificiels, mais aucun des deux ne vaut le sel des mines. On les nomme sels gris, pour les distinguer du sel blanc, qui vient de la roche. On trouve de grandes plages de sel gris dans les îles du Cap-Vert, dans l’île de Saint-Martin, aux Indes occidentales et en beaucoup d’autres parages.

« Il existe un troisième moyen d’extraire le sel de l’eau de mer, c’est celui que nous employons ; mais c’est le plus dispendieux de tous, puisque l’évaporation ne s’opère qu’à grand renfort de feu.

« Et maintenant, allons inspecter notre chaudière, car la théorie nous a fait oublier la pratique. »

Tous se levèrent du tertre de gazon sur lequel ils étaient assis, et M. Rolfe leva le couvercle de la chaudière. Une écume épaisse flottait à la surface, semblable aux cristaux que forme la neige à demi fondue. Cudjo en recueillit quelques parcelles au bout d’une branche de groseillier, et tous se hâtèrent d’en porter un débris à leur bouche. O bonheur ! c’était du sel !

Les enfants poussèrent des exclamations de joie.

« Voyez, mes amis, leur dit M. Rolfe quand ces premiers transports se furent apaisés, notre sel se cristallise en petits tubes d’un blanc pur, ce qui dénote sa pureté. Nous avons mis dans la chaudière dix-huit litres d’eau environ, et, d’après ce que je vois déjà de la quantité de sel obtenu, je puis vous assurer que notre source recèle plus de parties salines que l’Océan. »

En effet, quand l’évaporation fut complète, on ne recueillit pas moins de deux livres de sel sur les parois du chaudron ; aussitôt on recommença l’opération, afin de pouvoir emporter en une seule fois la provision de sel nécessaire pour passer tout l’hiver. Comme l’appétit était venu à mesure que l’heure du dîner approchait, Cudjo posa sur un coin du brasier un ustensile qui servait habituellement de poêle à frire, dans laquelle il fit sauter plusieurs tranches de venaison fraîche assaisonnées de sel nouveau. Pour être mangé sur le pouce, le dîner n’en parut pas moins excellent. On le terminait avec gaieté, lorsque les cris d’un oiseau retentirent à peu de distance Mme Rolfe reconnut la voix du geai bleu, un des hôtes les plus babillards des forêts américaines ; mais son cri, cette fois, avait un accent particulier ; c’était la clameur que ce joli volatile pousse lorsqu’il est menacé par quelque danger : deux ou trois notes aiguës, discordantes, répétées à intervalles précipités.

La petite colonie, intéressée par ce cri d’alarme, voulut se rendre compte de la cause de tant d’émoi. Tout le monde se prit à regarder l’arbre, assez voisin, où l’on distinguait, à travers le rare feuillage, le battement des ailes azurées de l’oiseau, qui cherchait à s’envoler. Nul être menaçant pour sa sécurité ne planait au-dessus de cet arbre, ni n’était posté en embuscade dans les arbres voisins. Mais, en abaissant ses regards vers le sol, M. Rolfe y aperçut, rampant à travers le gazon et les feuilles sèches, sans faire le moindre bruit, un énorme serpent.

Son corps jaune, pommelé de pustules noires, luisait comme un rayon de soleil par l’éclat de ses écailles ; il se levait et s’abaissait suivant les ondulations de ses mouvements, avançant lentement, par sinuosités verticales, la tête un peu élevée au-dessus de l’herbe. Le hideux reptile s’arrêtait de temps en temps, abaissait sa tête plate comme un cygne apprivoisé, effleurait les feuilles de sa langue couleur de feu, puis paraissait chercher son chemin avant de se remettre de nouveau en mouvement. Sa queue se terminait par un appendice calleux, d’environ un pied de long, qui ressemblait à un chapelet de grains jaunes, ou à une partie de ses vertèbres dépouillées de chair.

« C’est le serpent à sonnettes, dit tout bas M. Rolfe à ses compagnons, le crotalus horridus des naturalistes. Cudjo, retiens les chiens, qui ne consulteraient que leur courage et qui succomberaient dans une attaque contre ce reptile.

— Mais, papa, vous allez donc laisser périr ce pauvre geai bleu ? dit Mary.

— Notre présence ici est un cas fortuit dont nous allons profiter pour voir si la puissance de fascination qu’on attribue aux serpents est justifiée. Je plains le pauvre geai, mais vous m’êtes plus chers, mes enfants, que tous les hôtes emplumés de ces bois, et je ne veux pas attirer de notre côté l’attention du crotale tant qu’il passera aussi près de nous. Je me réserve d’ailleurs d’intervenir, s’il est possible, avant le dénoûment. »

Pendant que ces paroles étaient échangées à voix basse, le serpent rampait toujours ; le geai continuait à crier, en sautillant de branche en branche, mais sans réussir à s’envoler ; enfin le crotale atteignit le tronc d’un grand magnolia, voisin de l’arbre sur lequel le geai bleu se démenait. Après en avoir flairé l’écorce, le serpent à sonnettes se roula lentement en spirale conique tout près du tronc ; son corps ressemblait ainsi à un câble luisant, pareil à ceux qui gisent en paquets arrondis sur le pont des bateaux. La tête plate reposait par-dessus les derniers anneaux du corps. Ses yeux étaient couverts de la membrane de leurs paupières, comme s’il eût dormi.

M. Rolfe pensa que le drame était fini avant d’avoir commencé, et il prenait sa carabine pour tuer cette affreuse bête, quand il s’aperçut que le serpent ne dormait pas, mais épiait. Quoi ? M. Rolfe regarda attentivement le magnolia et aperçut dans son tronc un trou pareil à ceux où les écureuils font leurs nichées ; l’écorce était légèrement décolorée autour de son orifice par les pattes des écureuils qui passaient par cette ouverture. Une protubérance semblable à un toit se projetait au pied de l’arbre, marquant la direction d’une des grosses racines. Il était évident que les écureuils montaient et descendaient de ce côté. Le serpent à sonnettes s’était enroulé dans l’herbe si près de ce chemin qu’aucun animal ne pouvait y passer sans être à sa portée.

« Le geai bleu crie pour rien, dit Mary, ou peut-être pour avertir ses voisins, bonne petite bête !

— Oui, lui dit sa mère, et vois cette tête, à peine plus grosse que celle d’un rat, qui se montre à l’orifice du trou. C’est un écureuil que les cris du geai ont averti, car il ne paraît pas disposé à descendre.

— Chut ! fit M. Rolfe, la proie vient d’un autre côté. Regardez vers ce bouquet de bois. »

On aperçut un autre écureuil qui sortait du fourré et courait à toutes jambes en se dirigeant vers le magnolia ; il allait de toute sa vitesse comme pour fuir un danger.

En effet, il était poursuivi par un animal long, mince, deux fois de sa taille, d’un beau jaune luisant, et dans lequel M. Rolfe reconnut la belette.

Le serpent à sonnettes tenait ses mâchoires ouvertes ; ses crocs empoisonnés étaient à découvert. Sa langue s’agitait en avant, ses yeux étincelaient, et, sous l’effet de son aspiration haletante, son corps se gonflait tout entier.

L’écureuil courait vers l’arbre en regardant en arrière la distance qui le séparait de la belette ; il passait comme un trait de lumière, quand la tête du serpent le frappa avec vigueur dans sa course ; l’action avait été si rapide, que l’écureuil ne sembla pas avoir été touché.

Mais, après avoir atteint la première branche du magnolia, il grimpa plus lentement, puis s’arrêta. Ses pieds de derrière glissèrent sur l’écorce, son corps oscilla, suspendu par les griffes de devant, puis il tomba dans les mâchoires du serpent, ouvertes au-dessous de lui pour le recevoir !

En apercevant le reptile, la belette s’était arrêtée à quelques pieds de distance ; puis elle se prit à courir en tournant sur elle-même, repliant son corps comme un ver, s’arrêtant parfois pour se dresser debout, cracher et gronder à la façon d’un chat furieux. Les observateurs crurent un instant qu’elle allait livrer bataille au crotale, qui s’était de nouveau roulé sur lui-même en voyant survenir cet autre adversaire, et attendait l’attaque ses mâchoires ouvertes. Le cadavre de l’écureuil gisait à ses côtés, de sorte que la belette ne pouvait saisir la proie qu’elle avait poursuivie sans se mettre à portée des crocs du reptile.

Elle sentit le danger, car, après mille malédictions proférées dans l’idiome des belettes, elle s’enfuit en bondissant dans le fourré.

Le serpent à sonnettes put alors dérouler la partie supérieure de son corps, et, raidissant son cou vers l’écureuil, il se disposa à l’avaler.

Il étendit l’animal tout de son long sur la terre, et commença à en lisser le poil avec la salive que sécrète sa langue fourchue.

« Mes amis, dit tout bas M. Rolfe à ses enfants, les méchants ont à redouter de leurs semblables. Regardez cette liane qui court d’un arbre à l’autre, à vingt pieds au-dessus du serpent à sonnettes. »

Cette liane, aussi grosse que le bras d’un homme, était couverte de feuilles vertes et de fleurs cunéiformes d’un rouge éclatant qui semblaient lui appartenir et qui étaient mélangées d’autres fleurs poussées sur cette tige et appartenant à des plantes parasites ; dans ce feuillage quelque chose de vivant remuait : c’était sans doute le corps d’un reptile presque aussi gros que la liane elle-même.

Un autre serpent à sonnettes ? Non, car celui-ci ne grimpe pas sur les arbres. De plus, la couleur du nouveau venu était différente, d’un noir uniforme, poli et luisant.

C’était donc le serpent noir, ou boa constrictor du Nord.

Il était enroulé en spirale autour de la liane ; quand les observateurs se mirent à suivre ses mouvements, il commençait à se dérouler la tête la première ; après un nombre suffisant d’évolutions, les anneaux disparurent, sauf un ou deux près de la queue, et le reptile s’étendit en double le long de la liane.

Alors il se mit à observer ce qui se passait au-dessous de lui.

Le serpent à sonnettes était trop occupé de son repas pour songer à autre chose ; en quelques secondes la tête et les épaules de l’écureuil avaient disparu ; mais tout à coup le glouton vit sa réfection interrompue : le boa constrictor descendait petit à petit de la liane, n’y tenant plus que par la dernière maille de son corps. Un instant après il sautait à terre et enveloppait de ses noirs replis les anneaux tachetés du crotale.

C’était un spectacle étrange que celui de ces deux reptiles entourés, se tordant sur l’herbe. Le combat fut quelque temps indécis. Le serpent noir était plus long d’un pied, mais plus mince que son adversaire ; toutefois il possédait un avantage qui se manifesta bientôt : son agilité était supérieure.

Il se roulait et se détordait à volonté, comprimant son ennemi de toute la redoutable contraction de ses muscles.

A chaque nouvel embrassement, le corps du crotale semblait brisé par l’étreinte toujours plus écrasante du boa constrictor.

Le crotale n’avait qu’une seule arme dont il dût faire usage avec succès : ses crocs empoisonnés. Il ne pouvait s’en servir, vu qu’ils étaient encore enfoncés dans le corps de l’écureuil, toujours à moitié englouti dans son gosier. Pendant que les deux reptiles luttaient sur le gazon, la queue touffue du pauvre écureuil tournoyait au milieu de leurs replis tortueux.

Les mouvements des deux combattants devinrent de plus en plus lents ; les crocs du constrictor s’enfoncèrent dans les pièces cornées de la queue du crotale, tandis qu’il frappait violemment celui-ci à la tête des coups de plus en plus précipités que lui portaient ses anneaux tendus en levier.

Le serpent à sonnettes retomba expirant, et le boa constrictor commençait à s’approprier la proie à demi dévorée, lorsque Cudjo, qui avait horreur de tous les reptiles, lui perça la tête de la pointe de sa lance indienne.

« Double leçon pour les méchants ! » dit le nègre avec une expression irritée qui contrastait avec l’expression habituellement placide de sa physionomie.

CHAPITRE XIV
LE SECRET DE MADAME ROLFE

Le soleil se couchait lorsque la petite colonie retourna à l’habitation de la clairière, emportant, sur le dos de Pompo, un sac de sel d’un volume respectable.

On n’était pas inquiet de voir s’épuiser cette provision, maintenant qu’on savait pouvoir la renouveler.

Après le souper, Henri, qui avait été intrigué toute la journée par le mystère qu’avait fait sa mère de sa découverte dans les bois, lui rappela la promesse qu’elle avait exprimée.

« Allons, maman, lui dit-il d’un petit air provocateur, qu’avez-vous trouvé dans les bois qui puisse être comparé à ce beau sac de sel ? Voyons si votre découverte est aussi belle que la mienne.

— Ai-je promis de parler ce soir ? répondit Mme Rolfe. Je croyais avoir dit : quand vous aurez l’esprit abattu. Or, je vous vois en ce moment tous radieux de votre expédition.

— Oh ! ne nous faites pas attendre davantage, insista Henri. D’ailleurs j’ai l’esprit abattu. Ce n’est pas de tout à l’heure. J’ai été ainsi tout le jour, depuis que… depuis que…

— Depuis que tu m’as jeté la chaudière dans les jambes pour aller à la chasse de la moufette », interrompit en riant son frère, à l’hilarité duquel Cudjo s’associa de tout son cœur.

Cette allusion à la mésaventure du matin n’était pas tout à fait du goût d’Henri ; sa mère, le trouvant assez puni par la leçon qu’il avait reçue, changea le cours de ces plaisanteries en consentant à dévoiler son secret.

« Eh bien ! dit-elle, voici ma découverte : Pendant que nous traversions la vallée ce matin, j’ai vu, près de la lisière du bois, un des arbres les plus beaux et les plus précieux. Il appartient à la zone tempérée et parvient à ses plus grandes dimensions dans les parties les plus chaudes de cette région. Voyons, vous tous qui marchiez près de moi, n’avez-vous pas remarqué de grands arbres au tronc droit avec un feuillage d’une belle couleur rouge très lustrée ?

— Oui, maman, répondit Franck ; je connais une partie de la vallée où il y en a bien plus qu’à la lisière du bois que nous avons côtoyé ce matin. Quelques-uns ont un feuillage cramoisi, et d’autres un feuillage orangé.

— C’est de ces arbres qu’il s’agit, reprit madame Rolfe. C’est l’automne qui a coloré ainsi leurs feuilles. Si la saison était moins avancée, elles seraient d’un vert brillant par-dessus et glauque en dessous.

— Oh ! dit Henri d’un air désappointé, je les ai remarqués aussi, moi ! Ce sont de très beaux arbres, mais n’importe…

— Comment, n’importe ?

— Ils n’ont pas d’utilité pour nous, puisqu’ils ne portent pas de fruits, et, s’ils en portaient, on ne pourrait pas les atteindre, tant le tronc est gros et élevé. Qu’en faire alors ?

— Doucement, maître Henri, que notre rivalité de découvertes ne vous rende pas si dédaigneux de la mienne, répliqua Mme Rolfe en souriant. Outre ses fruits et son bois, un arbre peut offrir dans les autres parties qui le constituent de grandes utilités.

— Quoi ? les feuilles ? demanda l’impatient Henri, mais à quoi peuvent servir les feuilles ?

— A sustenter les daims de la forêt, quand elles leur tombent du ciel sur le nez, dit Mme Rolfe ; quant à nous, nous n’en avons que faire ; n’y a-t-il pas d’autres parties dans un arbre dont nous n’avons pas encore parlé ?

— Quoi, maman ? Il n’y a pas de fleurs en ce moment ; pas de fruits, si ce n’est de petites graines avec des membranes saillantes comme une mouche prise dans une toile d’araignée. Et que pouvons-nous faire de ces fruits-là ? J’en ai vu de semblables sur le sycomore commun que vous n’avez jamais pensé à nous faire manger.

— Tu as bien observé, mon cher Henri, puisque tu as constaté cette analogie ; le sycomore est en effet un arbre de la même famille. Mais as-tu vraiment passé en revue toutes les parties constitutives d’un arbre ? Récapitulons : le bois, les feuilles, la fleur, le fruit…

— Ah ! maman, la sève, j’oubliais la sève.

— Ah ! la sève ! répéta Mme Rolfe avec une emphase joyeuse.

— Quoi ! maman, un érable ? demanda Franck.

— Oui, l’érable à sucre… Qu’en dis-tu, mon cher Henri ? »

Cette révélation produisit un effet extraordinaire sur tout le monde. Franck et son frère avaient entendu parler du fameux érable à sucre sans en avoir jamais vu ; les plus jeunes enfants, Mary et Louisa, ne savaient rien de l’érable, mais le seul mot de sucre leur faisait venir l’eau à la bouche. Ce seul mot et les exclamations joyeuses qui l’accueillirent produisirent dans leur imagination des visions fantastiques de friandises et de sucre candi. Cudjo, qui, malgré son habileté de bûcheron, n’avait pas reconnu l’érable, car cet arbre ne pousse pas dans les pays qu’il avait habités, n’en était pas moins sensible aux douceurs que tout le reste de la colonie, et il salua cette bonne nouvelle avec transport.

Lorsque les cris de joie se furent calmés, Mme Rolfe dit à ses enfants :

« Puisqu’un nouvel élément de bien-être est ajouté à notre vie solitaire, il me semble que vous ne sauriez mieux employer le reste de votre soirée qu’à l’étudier. Priez votre père de vous apprendre ce qu’il sait sur l’érable à sucre. »

Sollicité par la curiosité impatiente de tous les enfants, M. Rolfe prit la parole :

« L’érable à sucre, dit-il, que votre chère maman a su reconnaître et qui n’avait pas fixé mon attention, se distingue des autres arbres par la couleur brillante de son écorce et par ses feuilles palmées à cinq lobes dont la variation de couleur vous est connue. Il y a quelque analogie avec le grand chêne d’Angleterre par le tronc, les branches et la masse énorme de feuillage qu’il supporte. Son bois est si dur qu’on l’emploie dans la construction des vaisseaux, des moulins et de certaines machines, et si admirablement veiné, qu’on le réserve à la fabrication des plus beaux meubles. Mais la plus grande valeur de cet arbre réside dans sa sève. Par une bienfaisante distribution de la nature, il semble avoir été donné aux peuples des latitudes froides et tempérées afin de remplacer la canne à sucre. Celle-ci ne croît, comme vous le savez, que dans les pays chauds, sous les tropiques.

« Chaque érable produit annuellement de trois à quatre livres d’excellent sucre. Pour cela il doit être percé à l’approche du printemps, lorsqu’une impulsion forte est donnée à la sève par le retour de la belle saison ; la sève coule aussi en automne, mais pas aussi abondamment qu’au printemps. En été et en hiver, l’écoulement serait nul, si on perçait l’érable ; mais, comme la saison est favorable, nous pouvons espérer faire une petite récolte de sucre suffisante pour attendre celle du printemps, qui sera beaucoup plus importante.

— Mais, papa, demanda le curieux Henri, quand et comment recueillerons-nous cette sève ?

— La manière d’extraire la sève et le procédé de fabrication du sucre sont fort simples, répondit M. Rolfe ; en premier lieu, il s’agit de faire une grande quantité de petits baquets, un pour chaque arbre que l’on veut percer. Cudjo que voici se chargera d’en creuser dans le tronc d’un tulipier.

— Bien facile, dit le nègre, dès demain matin je m’y mettrai vite, pour que miss Mary et miss Louisa aient bientôt du sucre à croquer.

— Après les baquets, poursuivit M. Rolfe, on n’a plus besoin que de petits bouts de canne, et il croît des roseaux par ici, tout autour de nous.

— Cela est l’affaire de Franck, dit Henri ; il passe ses moments de repos à se faire des pipeaux pour nous égayer d’une musique champêtre. Rien qu’avec les morceaux de roseaux qu’il a gâchés, on trouvera autant de tuyaux de canne qu’il en faut pour servir de gouttière aux érables.

— C’est très mal de trahir mon secret, dit Franck contrarié ; je me cachais si bien pour fabriquer mes petites flûtes ! Est-ce que ce n’aurait pas été joli de vous surprendre tout à coup, maman, en vous jouant un petit air ? J’aurais été l’orchestre de nos spectacles cet hiver, puis j’aurais fait danser mes petites sœurs. Enfin, un peu de musique égaie, et je l’aime tant !

— J’engage Henri à être plus discret une autre fois, dit la bonne Ellen ; mais ne sois pas trop fâché contre lui, mon cher Franck. Si tu as tant cassé de roseaux sans parvenir à construire ta petite flûte, quelques avis de ton père t’aideront à trouver les proportions de sa longueur et celles qui doivent séparer les trous. A quelque chose malheur aura été bon. En attendant, je te remercie de ton idée, que je trouve excellente.

— Eh bien ! papa, dit Henri d’un air un peu embarrassé, voulez-vous nous faire le reste de la démonstration ?

— Comme vous l’avez deviné, reprit M. Rolfe, les bouts de canne servent de gouttière aux érables ; on les introduit dans un trou creusé à la tarière à travers le bois, et les baquets sont placés au-dessous des tuyaux, afin de recevoir la sève qui y coule goutte à goutte. Quand elle sera toute recueillie, nous la verserons dans la chaudière, et nous la ferons bouillir sur un grand feu, comme nous avons fait pour l’eau de la source salée. Maintenant, pour commencer l’opération, nous n’avons plus qu’à attendre la première gelée blanche, et je pense que l’attente ne sera pas longue ; les nuits commencent déjà à être froides. »

Les trois jours suivants furent consacrés à l’étude, dont les cours étaient faits aux jeunes élèves alternativement par M. et Mme Rolfe, chacun des deux professeurs gardant sa spécialité d’enseignement. Le père avait pour sa part le latin, le grec, les mathématiques et l’histoire ; la mère, les sciences naturelles, y compris la géographie, le dessin, le français, la littérature, qu’elle enseignait grâce aux souvenirs de ses abondantes lectures plutôt qu’à l’aide de la bibliothèque assez restreinte qui leur était restée. Les deux petites filles assistaient à toutes ces leçons, en vertu de ce principe qu’il leur demeurait toujours quelque chose dans l’esprit, même des sujets au-dessus de leur portée. Cudjo était appelé de temps en temps à venir écouter, lui aussi, dès que l’on sentait que le sujet de la leçon pouvait le frapper.

D’ailleurs, l’intelligence vive du nègre était un fait dont on ne pouvait pas douter. Après les premiers moments de trouble cérébral causé par des occupations intellectuelles si étrangères à tout ce qu’il avait fait jusque-là, il donna les preuves d’une compréhension facile, et c’était un plaisir que de le voir accentuer par sa mimique naïve le résumé des leçons qu’on le priait de donner de vive voix, pour s’assurer qu’il les avait comprises.

Cette adjonction de Cudjo à leurs études stimulait Franck et Henri, car ils étaient appelés à compléter, à élucider les idées du nègre quand celles-ci étaient imparfaites. Souvent l’effort nécessaire à cet effet servait à rendre plus claires pour eux-mêmes les idées dont ils n’avaient perçu que les à peu près. Enfin Mary et Louisa étaient piquées au jeu ; c’était enfin une émulation générale dont M. et Mme Rolfe se félicitaient dans leurs rares tête-à-tête.

Au matin du quatrième jour, Cudjo, qui ouvrait le premier la porte de la case, trouva la clairière couverte d’une belle gelée blanche qui poudrait à frimas l’herbe encore fleurie. C’était le temps le plus propice pour percer les érables : aussi ferma-t-on livres et cahiers.

Par les soins du nègre pendant ces trois jours, on avait une vingtaine de baquets creusés dans des troncs de tulipiers, et les jeunes garçons avaient préparé une quantité de tuyaux de cannes. On partit en troupe pour aller dans le bois où croissaient les érables ; des trous furent percés à la tarière dans leur écorce et leur aubier, les tuyaux adaptés et les baquets placés au-dessous.

En très peu de temps le liquide cristallin se mit à dégoutter le long des tuyaux, puis il coula de plus en plus fort, jusqu’à ce qu’un petit courant limpide s’échappât de l’arbre pour tomber dans les baquets ; mais les enfants expérimentèrent tout d’abord la nature du liquide qu’on recueillait ainsi. Franck et Henri mirent leurs lèvres à l’orifice des tuyaux des premiers érables, et quand leur bouche eut été poissée par la douce liqueur, ils crièrent :

« C’est du sucre, d’excellent sucre ! »

Ce qu’entendant, Mary et Louisa voulurent imiter leurs frères, et si Mme Rolfe ne leur eût dit à plusieurs reprises : « C’est assez ! » les deux petites gourmandes auraient bu à s’en faire mal le suc délicieux dont elles avaient presque oublié la saveur, depuis le temps qu’elles n’en avaient pas goûté.

On avait apporté la grande chaudière, comme on avait déjà fait pour le sel. Le feu fut allumé et la crémaillère dressée ; au bout de quelques heures, ce récipient était plein et bouillait à gros bouillons sur un joyeux brasier.

Chacun avait sa tâche. Le nègre, un seau à la main, allait d’un érable à l’autre, recueillant la sève qui s’accumulait dans les baquets, tandis que M. et Mme Rolfe entretenaient le feu et écumaient la liqueur. Ils avaient d’ailleurs d’autres occupations. Quand le contenu de la chaudière avait suffisamment bouilli, il fallait le verser dans de petits vases où le sucre se cristallisait en se refroidissant. Il devenait alors dur comme de la brique et d’une couleur très foncée. Puis Mme Rolfe vidait les petits vases sur une nappe bien blanche étalée sur l’herbe ; Mary et Louisa comptaient les pains de sucre en s’embrouillant toujours dans leurs calculs, les huit ans de l’une et les six ans de l’autre ne brillant point par des aptitudes arithmétiques très fortes.

La portion de sucre qui ne se cristallisait pas était soigneusement égouttée dans un baquet spécial et formait de la mélasse plus belle, plus riche en couleur et plus agréable au goût que celle qu’on fabrique avec du sucre de canne.

Franck et Henri, la carabine à la main, faisaient des rondes autour des baquets où coulait le sucre, afin d’en éloigner tous les animaux sylvestres, qui en sont friands au point de risquer leur vie afin de s’en procurer. Leur présence suffit pour tenir en respect tous les hôtes du bois d’érables, et, s’ils virent plus d’un museau épais ou effilé les guetter à travers la ramée, ils ne tirèrent pas un seul coup de fusil contre ce gibier gourmand, mais épeuré, suivant en cela les principes de leur père, qui leur défendait toute cruauté inutile.

La sève coula pendant plusieurs jours. La petite colonie fut occupée pendant tout ce temps-là. On n’allait à l’habitation de la clairière que pour y chercher les objets nécessaires qu’on pouvait avoir oubliés. Cudjo avait dressé dans le bois des érables une petite tente, faite avec la bande de toile du wagon et dans laquelle on dormait la nuit. Cette vie en plein air amusait tout le monde ; la colonie était ravie de camper dans l’épaisseur des bois, sous le couvert d’arbres majestueux qui formaient un dôme au-dessus de la tente, et de s’y endormir au bruit des chansons de mille oiseaux divers.

Une nuit, cependant, cette musique ne fut pas aussi douce aux oreilles des colons ; ils entendirent le hurlement des loups, le cri lugubre du grand-duc, et même le cri sauvage du couguar ; mais le cercle de feux qui flambait autour de la tente parvint à tenir ces terribles voisins à distance respectueuse du campement.

Enfin la récolte de sucre se termina ; le suc d’érable coulait de plus en plus lentement, et son jet finissait par tarir. M. Rolfe boucha de mousse les trous qu’il avait faits aux arbres afin d’aider au travail reconstitutif de l’aubier, et, ayant recueilli plus de cent livres de sucre, on quitta le campement auquel on laissa le nom de camp du sucre, à l’imitation des fermiers habitant au bord des bois, qui baptisent ainsi l’endroit où ils recueillent le suc des érables de leur domaine.

CHAPITRE XV
DÉCOUVERTE PRÉCIEUSE

On revint souper à l’habitation, et, pour fêter la récolte qu’on venait de faire, Mme Rolfe sacrifia la dernière poignée de grains de café qui restait à la petite colonie. Elle annonça qu’on prenait pour la dernière fois ce breuvage cordial qui avait tant soutenu les forces des voyageurs, et qui certes, de toutes les provisions emportées par eux de Saint-Louis, était celle qui avait fait le meilleur usage.

« Maintenant que nous avons de quoi le sucrer, le café nous manquera, dit Henri ; c’est très contrariant. On dirait que c’est un fait exprès.

— Il ne faut pas être si exigeant, répondit son père. Nous avons de quoi saler notre soupe, de quoi sucrer l’eau limpide de notre ruisseau. Qu’importe si le café nous manque ? Bien des pauvres gens, dans les grandes villes, envieraient l’abondance dont nous jouissons.

— Mais, papa, dit Henri, quand nous étions dans la Virginie, j’ai vu Cudjo fabriquer et boire dans sa case du café de maïs ; il m’en a fait goûter, et je l’ai trouvé excellent : n’est-il pas vrai, Cudjo ?

— Oui, petit maître Henri, vrai bon café celui-là !

— Vous voyez, papa !

— Quoi donc, Henri ?

— Qu’on pourrait faire du café avec du maïs.

— Enfant ! tu ne réfléchis pas avant de parler. Songe que nous avons des besoins plus impérieux que ceux d’une boisson excitante. Si nous avions du maïs, avant de le torréfier pour en faire une sorte de café, nous le broierions pour en faire du pain. Malheureusement, il n’existe pas un grain de blé à plus de deux cents kilomètres de notre oasis.

— Mais si, mon cher papa, je saurais vous en trouver à moins de cent pas d’ici.

— Allons ! tu auras pris quelque graminée pour du blé ; j’ai herborisé dans tous ces entours sans trouver une seule tige de cette céréale qui serait si précieuse pour nous.

— C’est du maïs, dit Henri, et il n’est pas loin d’ici, car nous l’avons emporté de Saint-Louis dans notre chariot. Il y est encore. Je l’y ai vu ce matin dans le fond d’un vieux sac.

— Vite ! s’écria M. Rolfe transporté de joie par cette assertion, prends une torche, Cudjo, et voyons si cet enfant ne s’est pas trompé en croyant que la provision faite pour nourrir notre attelage n’est pas entièrement épuisée. »

Le chariot n’était pas loin de l’écurie de Pompo, adossé à la barrière à claire-voie qui protégeait l’habitation contre les rôdeurs de nuit. M. Rolfe grimpa dedans et n’y trouva d’abord qu’une vieille peau de buffle tout usée, avec le harnais du bœuf dessous ; mais, en promenant la torche à droite et à gauche, il aperçut dans un coin un sac grossier, tel que ceux dont on se sert dans les États de l’Ouest pour conserver le maïs. Il avait pourtant la conviction que ce sac-là était vide depuis longtemps comme tous ceux qui avaient enfermé la provende de l’ancien attelage. Il souleva le sac et constata avec bonheur qu’il renfermait encore une petite quantité de maïs.

« Maître, dit Cudjo, qui était également monté sur le chariot, voici encore tout plein de grains dans les fentes du plancher. Ils valent la peine d’être ramassés, pas vrai ?

— Oui, Cudjo, ils sont plus appréciables pour nous que ne le serait la même quantité de perles ou de diamants. »

Après une recherche des plus minutieuse, ils se convainquirent qu’il ne restait plus un seul grain dans le wagon. Le sac fut emporté dans l’habitation et son contenu vidé sur une table. Après l’avoir mesuré approximativement, M. Rolfe se convainquit que l’on avait quatre-vingts litres d’excellent maïs.

« Mes enfants, dit-il avec joie, l’année prochaine nous aurons du pain à discrétion. Que dis-je ? dans quelques mois, car l’hiver est court sous notre latitude. Nous avons là assez de maïs pour ensemencer quarante ares ; il viendra à maturité en six ou huit semaines, de sorte qu’avant le retour de l’hiver nous en aurons assez pour en mettre en réserve sans privation. »

Cette perspective ravit la petite colonie. Jusque-là on avait varié la nourriture en mangeant les fèves et les cosses de l’acacia épineux, ou des glands de chêne rôtis ; mais ni ces fruits, ni la pulpe de quelques autres dont on avait fait usage, n’avaient pu remplacer le vrai pain.

Tout à coup Franck, qui faisait gaiement sauter dans ses deux mains une poignée de maïs, s’écria :

« Du froment ! du froment ! »

M. et Mme Rolfe coururent à lui et aperçurent, en effet, au milieu des grains dorés du maïs, quelques grains de la meilleure espèce de blé. Aussitôt, on disposa tout ce qu’on possédait de céréales en petits tas sur la table, et chacun s’établit autour pour opérer le triage. Le départ du maïs et du blé fait avec soin, on se trouva posséder cent grains de froment.

« Ce serait peu pour prendre une métairie, dit Mme Rolfe, mais n’oublions pas le dicton : les grands chênes viennent des petits glands. Nos cent grains se multiplieront, et déjà l’année prochaine ce nous serait un long travail de les compter.

— Vous voyez, mes chers enfants, dit M. Rolfe, que la Providence veille sur nous ; au milieu d’un désert, Dieu nous a donné tout ce qui est nécessaire à la vie. Maintenant, avec un peu de patience, nous arriverons même à posséder le superflu.

— Oh ! oui, dit Louisa en battant des mains. Quand nous aurons de la farine, maman nous fera des tartes aux fruits. Mon frère Henri m’a rapporté souvent de la forêt des prunes sauvages, des cerises et des mûres plus grosses que mon pouce.

— Et nous ne penserons plus au café, dit Henri.

— Vous en aurez cependant, répliqua Mme Rolfe en souriant d’un air de mystère. Je vous ai laissés vous désoler de cette privation toute une soirée, pour vous faire mieux apprécier les bienfaits que la nature a accumulés pour nous dans cette oasis.

— Quoi ! maman, papa aurait retrouvé aussi un sac de café dans le chariot ? demanda Franck.

— Étourdi ! Je parle d’une plante qui croît dans l’oasis.

— Un caféier ? Je croyais que cet arbuste ne poussait que dans les régions les plus chaudes des tropiques.

— Oui, cela est vrai pour le caféier, dont vous appréciez si bien les fruits ; mais, sous cette latitude, on trouve un grand arbre dont les graines remplacent ceux-ci. En voici un échantillon que j’ai trouvé près du camp de sucre et que j’ai mis en réserve pour vous le montrer en temps et lieu. »

Mme Rolfe alla prendre dans sa boîte à ouvrage où elle l’avait serrée, une grande cosse brune de près de douze pouces de long sur deux de large, et en forme de croissant.

Elle rappelait la cosse de l’acacia, sauf sa taille différente ; comme cette dernière, elle renfermait une pulpe qui recouvrait plusieurs grosses graines de couleur grise.

« Ces graines, dit Mme Rolfe, lorsqu’elles sont séchées, torréfiées, broyées et bouillies dans l’eau comme le vrai café, donnent un breuvage presque aussi bon et tout aussi salutaire. L’arbre sur lequel j’ai recueilli ces cosses croît dans la plupart des régions américaines, et il est en grand nombre ici. Aucun de vous ne l’a-t-il remarqué ?

— Oui, moi, dit Franck, je reconnais l’arbre d’après ses fruits. Son écorce est rugueuse et s’enlève par places en écailles ; le bout de ses branches est recroquevillé en chicots, ce qui est loin d’être gracieux. Est-ce cela, maman ?

— Cela même. Cette disposition des branches a fait donner à l’arbre le nom de chicot par les Français du Canada et celui de stumptree dans les États-Unis. Son nom botanique est gymnocladus, ce qui veut dire rameau dépouillé, parce que, durant l’hiver, comme vous le verrez, il est dépouillé de son feuillage. Mais on le nomme communément arbre à café, parce que les premiers pionniers qui se sont établis dans ces contrées ont employé ses graines, comme nous le ferons nous-mêmes, faute d’avoir du café véritable.

— Ah ! dit Henri, nous ne sommes encore riches que d’espoir. Nous aurons du café quand les graines auront été recueillies et séchées ; notre pain ne sera prêt à cuire que dans six mois. Cudjo aura bien le temps de bâtir son four.

— Henri, mon pauvre Henri, lui dit gravement sa mère, j’ai bien peur que tu ne sois de ces gens que rien ne contente et qui ne méritent pas les bénédictions du Ciel. Souviens-toi combien il y a de malheureux qui manquent de pain dans des endroits où cependant l’on trouve tout en abondance. En ce moment peut-être quelque misérable enfant affamé erre dans les rues d’une grande ville, s’arrête devant la boutique d’un boulanger et dévore, des yeux seulement, hélas ! les pains étalés derrière le vitrage. Ici vous manquez de pain, mais vous avez d’autre nourriture ; lui n’a rien, peut-être pas même un toit pour abriter sa tête, et sa faim est d’autant plus cruelle qu’il voit devant lui le pain tentateur séparé de sa main par le mince obstacle d’une vitre. Si nous étions restés dans le monde civilisé, mes enfants, ayant perdu tout ce que nous possédions, qui sait si une maladie de votre père ne vous aurait pas réduits à cette triste destinée ? Celle que nous vous avons faite n’est-elle pas préférable ? Réfléchis sur tout cela, mon cher Henri, et tu apprendras à te contenter de ce que tu as.

— Oh ! dit Henri, je vous promets, maman, que je ne me plaindrai plus ; je sens bien que j’avais tort.

— Eh bien ! mon cher Henri, puisque te voilà revenu à de bons sentiments, dit M. Rolfe, je veux vous faire part à tous d’un expédient que nous avions trouvé, votre mère et moi, pour obvier à notre privation de pain. En attendant que nos céréales nous en donnent, nous pourrons nous servir des ressources que nous offre un arbre de ces contrées.

— Quoi ! un arbre à pain ? dit Henri ; j’en ai entendu parler, mais je n’en ai jamais vu.

— On pourrait le nommer ainsi, reprit son père, car, durant les longs mois d’hiver, il fournit une substance analogue à plusieurs tribus indiennes. Cet arbre, qui doit croître non loin de notre vallée, sur les hauteurs des montagnes environnantes, c’est un pin.

— Un pin portant des fruits ! s’écria Franck étonné.

— Est-ce que tu as jamais vu un pin sans fruit, du moins dans la saison ?

— Vous appelez donc des fruits ces objets en forme de cône ; je croyais que c’était de la graine.

— Ce que tu appelles le fruit de certains arbres en est aussi la graine. Dans toutes les espèces de noix, par exemple, le fruit et la graine ne sont qu’une même chose, c’est-à-dire que le noyau de la noix est la graine et le fruit. Telles sont aussi les plantes légumineuses, comme les fèves et les pois. Dans les autres arbres, au contraire, le fruit est une substance qui couvre et enferme la graine, comme la pulpe de la poire, de la pomme et de l’orange.

— Mais, papa, vous ne voulez pas dire que l’on puisse manger ces choses rugueuses qui croissent sur les pins ?

— Ces choses rugueuses dont tu parles sont les cônes, enveloppes qui protègent les graines pendant une certaine période de l’année ; elles s’ouvrent comme des noix, ou on les fait ouvrir artificiellement en les exposant près du feu, et l’on trouve dedans des amandes qui sont les véritables fruits du pin.

— Mais je me souviens d’en avoir goûté en Virginie, dit Henri. J’ai trouvé ces amandes très amères.

— Tu as goûté du pin commun. Certaines autres espèces sont comestibles, et même fort agréables de saveur.

— Quels sont donc ces pins ?

— On en connaît plusieurs espèces. Dans aucune partie du monde on n’en compte plus de variétés que dans la partie montagneuse du grand Désert américain. On en trouve en Californie une espèce que les Espagnols appellent colorado, c’est-à-dire vermeil, à cause de la couleur rouge de son bois quand il est scié. Ce sont les plus grands arbres du monde, puisqu’ils ont jusqu’à trois cents pieds de haut. Leurs forêts couvrent les montagnes de la sierra Nevada. Il existe dans ces parages-là une variété de pins encore plus haute (pinus Lambertiana). Elle est surtout remarquable par la dimension de ses cônes, qui ont l’énorme longueur d’un pied et demi. Imaginez quel aspect doit avoir un de ces arbres gigantesques, avec des cônes plus grands que des pains de sucre pendant à toutes ses branches !

— Cela doit être magnifique ! dit Franck.

— A condition de ne pas choir sur la tête de l’admirateur, ajouta Henri, auquel cas celui-ci préférerait que ce fruit fût aussi bas placé que la citrouille dont parle La Fontaine.

— J’allais le dire, tu me l’as volé ! s’écria Mary. J’apprenais justement cette fable hier, et Cudjo la sait aussi tout entière.

— Le bon Dieu est partout le même, dit Cudjo en montrant les blanches palettes de ses dents ; il a fait pousser en l’air de gros pains de sucre, là où peu de gens lèvent le nez en haut pour les voir.

— Enfin, reprit M. Rolfe après que cet incident fut clos, il existe une variété de pins tout à fait distincte. C’est un petit arbre qui atteint rarement plus de trente ou quarante pieds de haut, et dont les feuilles sont d’un vert plus tendre que celles des autres pins. Ses cônes sont plus grands que ceux de l’espèce commune ; la graine en est huileuse comme celle de la noix d’Amérique et d’une saveur presque aussi agréable. Elle forme la subsistance de beaucoup d’indiens durant une bonne partie de l’année. On peut la manger crue. Quand elle est desséchée ou rôtie, on la broie dans un moulin ou on l’écrase dans un mortier, et l’on obtient ainsi une farine grossière en apparence, mais qui donne un pain délicat, ayant un peu le goût de noisette. Les Mexicains appellent cet arbre pignon et les savants le nomment pinus monophyllus.

— Bien sûr cet arbre-là n’existe pas dans notre vallée, dit Henri.

— Non, mais il croît dans les montagnes. Le jour de notre premier campement dans ces parages, je crois avoir vu, près de l’endroit que nous avons appelé le camp de l’Antilope, le pin dont il s’agit. Dès que nous aurons fabriqué une charrette que Pompo puisse traîner, nous irons faire une excursion de ce côté. »

Ce projet fut accueilli avec joie, car toute la famille désirait visiter la belle montagne qui élevait si majestueusement son front neigeux au-dessus de l’oasis.

La charrette fut faite en trois jours, car ses parties essentielles subsistaient déjà ; les deux plus grandes roues du chariot furent adaptées à un fond de planches, relié à des brancards à travers lesquels on ajusta les harnais de Pompo.

On partit dès le lever du soleil, Mme Rolfe et les deux petites filles assises sur une molle litière de mousse et de feuilles de palmier jetée sur le fond de la charrette. Pompo, ragaillardi par la bonne nourriture, trottait sans se faire prier. Cudjo faisait claquer son grand fouet par habitude, mais il était obligé de retenir à chaque instant la bête, pour que l’équipage ne distançât pas trop M. Rolfe et ses deux fils, qui marchaient à pied. Castor et Pollux gambadaient à droite et à gauche, fourrant leur nez dans tous les buissons.

Bientôt l’on eut traversé le vallon, monté le défilé, et l’on s’achemina le long des hauteurs. Le pic principal brillait devant les promeneurs ; les rayons du soleil, qui le frappaient, le faisaient apparaître d’une belle teinte de pourpre ; on eût dit qu’une pluie de roses était tombée sur la neige. La neige était alors plus abondante qu’au temps où les voyageurs avaient vu la montagne pour la première fois.

Franck demanda à son père l’explication de ce phénomène.

« A mesure qu’on s’élève dans l’atmosphère, dit M. Rolfe, l’air devient plus rare et plus froid. Au delà d’une certaine hauteur, ni l’homme ni les animaux ne peuvent vivre. C’est un fait confirmé par l’expérience de tous ceux qui ont gravi des montagnes, ne fût-ce qu’à trois milles d’élévation. Quelques-uns de ces hommes ont failli être gelés et ont vu la mort de près. Il en est ainsi sur toutes les parties du globe ; mais, sous l’équateur, on peut, sans éprouver un froid extrême, monter plus haut que dans les contrées qui avoisinent les pôles. Par une raison analogue, on peut grimper l’été plus haut que l’hiver avant d’atteindre la région glaciale. Or, s’il fait froid à une certaine hauteur au point que les hommes y soient gelés, n’est-il pas naturel que la neige n’y fonde jamais ? Aussi les sommets les plus élevés sont-ils couverts d’une neige éternelle. Lorsqu’il pleut dans les plaines, il neige tout là-haut. Il est probable que la plus grande quantité de pluie qui tombe sur la terre forme des cristaux de neige en commençant à descendre. Cette neige fond dans les régions inférieures de l’atmosphère et tombe sur le sol en forme de globules d’eau : donc, toutes les fois qu’il a plu dans la vallée, il a dû tomber de la neige sur la montagne.

— Alors, papa, interrompit Franck, cette montagne doit être très haute, puisque la neige y séjourne toute l’année.

— Est-ce bien juste cela ?

— Je le crois. Vous dites que la neige ne fond pas, parce qu’il fait froid en haut.

— Mais je suppose que nous habitons une contrée voisine du pôle Nord, où la neige reste presque toute l’année sur les côtes et par conséquent au niveau de la mer. Est-ce que cette circonstance dénoterait une grande élévation de terrain ?

— Ah ! bien… je comprends. L’existence de la neige sur une montagne prouve son élévation, seulement dans le cas où cette montagne est située sous une chaude latitude. Alors cette montagne-ci, notre montagne doit être très élevée.

— Assurément, mais je ne pense pas qu’elle soit au premier rang d’élévation parmi celles de ce continent. Quand nous l’avons vue, son sommet n’avait que peu de neige ; il est possible que dans les grandes chaleurs elle n’en ait plus du tout. Je ne la crois guère élevée que de quatorze mille pieds au-dessus du niveau de la mer.

— N’est-il pas étrange, dit Henri à son tour, que la neige s’entasse avec autant de régularité, et qu’elle descende de chaque côté à la même hauteur ? On dirait que la montagne a enfoncé très droit sur sa tête un vaste bonnet de nuit en coton très blanc.

— Cette ligne, répondit son père, est ce qu’on a nommé la ligne de neige ; sa régularité provient des lois inflexibles de la chaleur et du froid. Sous les tropiques, la ligne de neige se trouve à une très grande hauteur au-dessus du niveau de la mer. A mesure que l’on avance au nord ou au sud vers les pôles, elle s’abaisse graduellement et finit par disparaître dans les zones glaciales où, comme je vous l’ai dit, la neige couvre la terre entièrement. En outre, l’éloignement ou la proximité de la mer produit des températures différentes. La même montagne peut offrir un climat plus chaud sur un versant que sur un autre ; la ligne de neige varie selon l’été ou l’hiver. Tous ces faits, bien que capricieux en apparence, ont leur logique expliquée par les lois naturelles. »

A ce moment les piétons rejoignirent la charrette, qui s’était arrêtée pour les attendre au pied même de la montagne.

« Ah ! Cudjo, tu as perdu de n’être pas avec nous, dit Henri au nègre. Tu saurais comment il se fait que la montagne soit coiffée de blanc, et cent choses intéressantes sur les divers climats. »

Le bon nègre se mit à rire aux éclats en regardant Mme Rolfe.

« De quoi donc ces garçons pensent-ils que nous avons parlé ? dit Mary. Maman nous a fort bien expliqué la ligne de neige, la hauteur des montagnes, et la différence des latitudes, qui peut tromper sur leur élévation, si on la juge par les neiges.

— Je vois, dit M. Rolfe, que personne n’a perdu son temps. Cherchons maintenant les arbres à pignons. »

Au bout d’un quart d’heure de marche dans le défilé de la montagne, les promeneurs trouvèrent des pins d’un parfum délicieux. La terre était couverte de cônes d’environ un pouce et demi de long ; mais ils étaient tous ouverts, l’amande y manquait. Des animaux avaient passé par là qui s’étaient repus de ce fruit, preuve qu’il était comestible. Une grande quantité de ces cônes pendaient encore aux branches des pins ; Cudjo en abattit quelques-uns qu’il ouvrit à grand’peine à l’aide de son couteau.

« C’est bien cela, dit Mme Rolfe après avoir goûté les amandes fendues. C’est le pin à pignons. Il ne nous reste plus qu’à secouer ces arbres et à faire une ample récolte de ces cônes. »

Le soir, on était de retour dans l’habitation de la clairière, et, pour la première fois depuis bien des semaines, on mangeait du pain. La boutade chagrine d’Henri avait tort décidément ; Cudjo n’avait pas de temps à perdre pour construire four et moulin à vent ou à eau, la proximité du ruisseau permettant de se donner ce dernier luxe.

CHAPITRE XVI
LE PLAN DU CHEF DE LA COLONIE

Chaque jour amenait de nouveaux projets d’amélioration, de nouvelles conquêtes sur la nature sauvage qui entourait la petite colonie. Le temps où l’on en était réduit à se féliciter quand on ne manquait pas du strict nécessaire était passé ; on commençait désormais à penser à l’avenir, et à se procurer des raffinements de luxe intérieur. Ainsi, Cudjo fit un plancher pour l’habitation et la distribua en plusieurs pièces, dont la salle d’étude demeura l’appartement d’honneur. Aidé par les deux jeunes garçons, il fit deux enclos pour deux champs, dont les limites avaient été tracées dans la clairière. L’un était destiné à recevoir les semailles ; Cudjo comptait le labourer avec une charrue de bois, instrument suffisant à remuer ce sol léger, couvert seulement de tournesols, de pavots orangés et d’asclépias. L’autre enclos était réservé à Pompo et devait le mettre à couvert des attaques possibles des bêtes fauves.

Pendant ce temps, M. Rolfe, préoccupé de voir diminuer les provisions de chasse, songeait à réserver les carabines pour les grandes occasions et à les remplacer par les moyens primitifs qu’emploient les Indiens pour se procurer du gibier. Il avait trouvé dans la forêt du bois d’arc ou oranger des Osages, et il en avait fabriqué trois arcs, qui furent garnis de nerfs de daim. Pour flèches, Henri et Franck avaient coupé des roseaux très droits, auxquels Cudjo assujettit des clous de fer provenant de la démolition du chariot. Puis, les trois chasseurs s’exercèrent chaque jour et devinrent assez habiles avant même l’entrée de l’hiver. Henri, dont le coup d’œil était le plus juste, approvisionnait journellement la table de perdrix, de lièvres, d’écureuils de diverses espèces et de dindons sauvages.

De son côté, Mme Rolfe ajouta à la recherche des menus ; elle employa les derniers jours de l’automne à des excursions botaniques, d’où elle rapportait toujours quelque conquête nouvelle. Elle découvrit ainsi plusieurs espèces de fruits, tels que groseilles, cerises et cormes, dont elle fit d’amples cueillettes pour les confitures. Parmi les racines, elle trouva la pomme blanche ou navet indien et, ce qui était encore préférable, la patate sauvage. Cette plante, en effet, est indigène des hauts plateaux de l’Amérique. Sans les connaissances botaniques de Mme Rolfe, la colonie n’aurait pas joui de cet aliment sain et nourrissant ; ses tubercules n’étaient pas plus gros que des œufs de roitelet, et il y en avait si peu que, sans l’amélioration d’une bonne culture, ils ne pouvaient être utiles à l’alimentation.

Les cosses de l’acacia servirent à brasser une sorte de bière très agréable ; mais le triomphe de Mme Rolfe comme ménagère, ce fut le vin pétillant qu’elle tira des vignes sauvages qui croissaient en abondance autour de la clairière et sur les parties hautes de la vallée. On se promit de cultiver ces vignes, de les améliorer ; enfin, on finit par se trouver si bien dans l’oasis que personne ne fut surpris du large programme que M. Rolfe déroula devant la famille entière par une belle soirée d’automne.

« Mes chers amis, leur dit-il, maintenant que nous sommes établis ici et que nous avons pris la résolution d’y demeurer quelques années, je trouve bon de résumer notre situation et de vous exposer un plan de vie que je veux soumettre à vos critiques. Il n’y a plus en ce moment ni père ni maître. Ne voyez en moi que le chef d’une colonie qui demande à chacun de ses colons son avis pour tirer du choc de toutes les idées la meilleure résolution possible.

« Et, d’abord, examinons notre situation : nous avons ici le vivre et le couvert ; notre maison nous abrite, les récoltes futures nous assurent une abondance supérieure à celle dont nous jouissons ; mais il ne faut pas se dissimuler que notre vallée recèle dans ses jolis bois des bêtes féroces contre lesquelles il nous sera peut-être un jour difficile de nous défendre. A la longue, notre provision de poudre s’épuisera, et nos flèches sont des armes peu redoutables pour les couguars et les loups. De plus, ces fauves détruisent notre gibier, et nous avons assez parcouru l’oasis pour savoir que les daims ne s’y trouvent pas en très grand nombre. Décimée en coupe réglée par ces bêtes, leur race ne peut pas se multiplier assez rapidement. De plus, notre présence ici leur donne de nouveaux ennemis. Il est donc évident que notre gros gibier tendra à devenir rare et sera de plus en plus difficile à approcher. Deux questions se présentent là : comment diminuer le nombre des animaux féroces ? Comment augmenter celui des animaux dont la chair doit nous nourrir ? J’ai ma réponse à la seconde ; quant à la première, je demande l’avis de Cudjo, plus expert que moi dans la chasse aux bêtes féroces.

— Oh ! bien simple, dit Cudjo. Il faut les prendre dans des pièges. On les y tuera sans brûler la poudre comme on voudra. Cudjo sait faire les trappes à loups et à couguars. Le maître verra. On mettra des pièges de tous côtés ; long ouvrage, mais bien utile, et, après, point de dangers dans les bois. Petites misses se promèneront comme dans les rues de Saint-Louis, bien tranquilles.

— Avant que les fauves soient tous détruits !… reprit M. Rolfe ; mais, enfin, je m’estimerais heureux, si nous obtenions une sécurité relative. Cudjo, il faudra terrasser pour creuser tes trappes ; mes fils t’aideront… Pour en revenir à ma seconde question, mon opinion est qu’il faut tâcher d’enfermer dans un enclos un petit nombre de daims et des autres animaux qui peuvent nous être utiles, afin de les domestiquer et de leur permettre d’élever leurs familles à l’abri des dents meurtrières de tous les fauves. Je n’entends pas seulement nous procurer ainsi un troupeau de bétail. J’ai des vues plus hautes. Nous sommes ici ce que l’homme devrait partout se montrer, un agent supérieur de civilisation. Je veux donc essayer de réaliser votre cri à tous lors de votre premier coup d’œil jeté sur l’oasis, tenter d’en faire un petit paradis, amener à nous tous les animaux capables d’être élevés. Même les plus sauvages, si nous parvenons à prendre de très jeunes individus dans nos trappes, ne seront pas condamnés par moi à la mort tant qu’ils ne nous auront pas donné la preuve d’une férocité incorrigible. Cette lutte contre la sauvagerie des instincts aura son intérêt et sa moralité. Voulez-vous la tenter avec moi ?

— Oui, oui, répondit en chœur toute la colonie.

— Alors, il faudra aménager un grand enclos derrière nos champs, dit Henri ; heureusement que la clairière est vaste. Papa, ce serait bien amusant de faire l’éducation de quelques fauves. Je demande à vous aider à cela.

— Eh bien ! dit Mme Rolfe, ton père et toi, mon cher Henri, vous serez les dompteurs de bêtes, car encore faut-il que nous nous partagions les fonctions, afin que rien ne périclite dans notre petit gouvernement. Que fera Franck ?

— Il soignera le gîte des castors, dit M. Rolfe, et il préparera les peaux des plus vieux à mesure qu’elles entreront dans notre magasin ; c’est là notre réserve pour l’avenir, notre richesse future : Franck aura donc le titre honorable de trésorier.

— Comme ces fonctions m’occuperont peu de temps, dit Franck, j’en réclame d’autres ; vous parlez d’établir une ménagerie, et il n’a pas été question d’y mettre des volatiles et des oiseaux. Or, si Henri aime les daims, les loups et même… les moufettes, j’ai une prédilection pour la gent emplumée. Tous ces jolis chanteurs qui nichent dans les arbres me plaisent plus que les bêtes à poil. Je ne trouve rien de si drôle que le dindon sauvage avec son jargon bredouillant et sa démarche pataude, rien de si mignon que ces perruches à collier qui jacassent jusque sur le toit de notre case. Je voudrais, en un mot, être à la tête d’une basse-cour et d’une volière.

— Ce serait unir l’agréable à l’utile, dit Mme Rolfe, et je ne pense pas que le projet de Franck souffre d’objection, car il ne s’agira point, j’espère, de rendre prisonniers tous ces jolis hôtes de l’air, mais de les familiariser peu à peu avec nous, à la seconde génération, si la première ne se prête pas aux rapports de bon voisinage, et à les voir venir d’eux-mêmes quand on leur tendra le doigt.

— Oh ! que ce sera gentil ! Quel plaisir ! dirent Louisa et Mary en battant des mains.

— C’est bien ainsi que je l’entends, répondit Franck, qui fut, séance tenante, promu à l’office de grand oiselier.

— Et moi aussi, dit Mme Rolfe, j’ai mon projet : je veux rassembler dans une sorte de jardin botanique toutes les plantes, et même tous les arbres qui offrent une particularité curieuse pour expérimenter ce que pourra, en faveur de leurs qualités, une culture raisonnée… et enfin pour servir aux besoins de notre colonie. Je me nomme donc de ma propre autorité jardinière en chef, en déclarant humblement que je ne refuse les services de personne. »

Chacun s’offrit du meilleur cœur, et la soirée finit trop tôt au gré de tous les colons, ravis de tant de sujets offerts à leur activité.

Henri réussit le premier à faire une capture : ce fut un couple d’écureuils gris qu’il prit au fond de leur trou sur un arbre. On les mit dans une grande cage, et ils devinrent bientôt si familiers qu’ils prenaient des noix et des fruits dans les mains de Mary et de Louisa. Ces petites bêtes n’étaient d’aucune utilité, il est vrai, mais elles égayaient l’intérieur de la case et semblaient promettre un heureux succès aux autres tentatives de domestication. C’était un plaisir de les voir aller et venir sur le petit tronc d’arbre qui garnissait leur cage de roseaux, et même trotter sans crainte sur la table pendant qu’on dînait, dérobant avec mille singeries un morceau dans chaque assiette, et s’asseyant gravement sur l’épaule de Franck pour grignoter leur prise.

Peu de temps après, ce fut le tour de Franck. Depuis quelque temps, il guettait une bande de dindons sauvages qui se risquaient parfois jusqu’au bord de la clairière. Dans l’espoir d’en prendre quelques-uns vivants, il avait construit, d’après les conseils de Cudjo, une sorte de piège connu en Amérique sous le nom de trappe de bois. L’invention est des plus simple. Le piège se compose de barreaux fendus, semblables à ceux que Cudjo employait pour ses clôtures ; on les place l’un sur l’autre, de manière à former un trou carré, comme on ferait avec un grillage. A la hauteur d’une clôture ordinaire, d’autres bâtons plus gros sont disposés de façon à empêcher les dindons de sortir une fois entrés. Mais ces barreaux ne sont pas assez rapprochés pour obscurcir l’intérieur de la trappe, et rendre ainsi son abord inquiétant. La disposition de l’entrée rappelle celles des pièges à rats. On sait que ces bestioles y peuvent pénétrer facilement, mais qu’il leur devient impossible d’en sortir.

A force d’essais répétés, Franck était parvenu à imiter le gloussement des vieux dindons d’une façon si naturelle, qu’à distance on pouvait s’y méprendre. Il réussissait, par ce moyen, à faire arriver les dindons sauvages tout près de son piège, mais les graines et les racines que celui-ci contenait n’étaient pas assez tentantes pour les résoudre à y entrer. Alors, le chasseur de volatiles eut recours à un expédient qui devait réussir, ou sinon, montrer que toute cette peine était inutile. Il avait tué un dindon avec son arc ; il le mit dans la trappe et l’y posa de façon qu’il parût encore vivant et occupé à manger des graines ; puis il se retira à quelque distance dans les broussailles et se mit à glousser de son mieux.

Trois gros volatiles parurent bientôt, sortant avec précaution de la feuillée. Comme tous les dindons sauvages, ils s’avançaient le cou tendu, à la manière de l’autruche. Enfin, ils s’approchèrent du piège, et, y voyant un être de leur famille occupé à s’y sustenter, ils tournèrent autour de la clôture pour en trouver l’entrée. Franck épiait tous leurs mouvements, le cœur battant d’émotion. Son anxiété ne dura pas longtemps ; les trois dindons se précipitèrent sans hésiter dans cette sorte d’entonnoir et pénétrèrent ainsi dans la trappe. Franck s’élança de sa cachette et ferma l’entrée du piège. Il saisit les volatiles à travers les barreaux, les attacha par les pattes, puis il les tira du piège, rajusta le tout, rétablit sur ses pieds le dindon qui lui servait d’amorce et revint en triomphateur. Il n’eut qu’un regret, c’est que ces trois volatiles, les premiers qui entrèrent dans la basse-cour, déjà aménagée par Cudjo, se trouvèrent être de vieux coqs.

Le jour suivant, Franck répara ce désagrément par une capture magnifique. Comme il allait visiter sa trappe avant le lever du soleil, il aperçut de loin un dindon vivant, entouré de petits, qui, dans le demi-jour, lui apparaissaient comme autant de perdrix. Bientôt il reconnut, avec une joyeuse surprise, que c’était une nombreuse couvée de dindonneaux qui avaient suivi leur mère dans la trappe. Les petits étaient, les uns dedans, les autres dehors, car ils passaient aisément à travers les barreaux, tandis que leur mère s’efforçait en vain de sortir du piège. La couvée était en émoi de voir la captivité de la mère et s’agitait en criant autour d’elle.

Craignant de voir fuir la plupart des petits, s’il s’approchait seul, Franck revint à la case pour demander de l’aide. M. Rolfe, Henri et Cudjo le suivirent emportant plusieurs couvertures et la banne du chariot. Ils s’avancèrent avec précaution, car cette capture était importante, suffisante qu’elle était à peupler la basse-cour. Lorsqu’ils furent près du piège, ils se séparèrent, chacun tirant de son côté. Puis ils entourèrent la trappe complètement, et tandis que les oiseaux cherchaient à s’éparpiller en divers sens, ils les enveloppèrent dans la banne et les couvertures, sans en laisser échapper un seul. En un tour de main ils eurent la dinde et dix-huit petits. Quel beau coup !

Alléché par ce succès, Franck tendit encore son piège, y plaça un des trois premiers dindons qu’il avait pris, et l’attacha par la patte à l’un des barreaux. Il en prit plusieurs autres de cette façon ; mais les oiseaux finirent par dévoiler la malice et par rester au fond des bois. N’importe ! la basse-cour était bien peuplée : les petits s’y acclimataient, et les vieux eux-mêmes savaient bien réclamer leur part des graines que Mary et Louisa venaient leur distribuer deux fois par jour en puisant dans leurs tabliers retroussés.

La volière se peupla également. Franck avait découvert que l’écorce de l’ilex opaca, houx américain, macérée dans l’eau et bien préparée, donnait de la glu excellente ; il s’en servit comme le plus habile oiselier, et il fut si confiant dans son succès qu’il se mit tout de suite à employer ses moments de loisir à construire une grande cage, divisée en compartiments, afin que chaque sorte d’oiseau eût son chez soi bien distinct. Il fut si empressé de bâtir cette maison, encore sans habitants, qu’il en négligea son pipeau, sur lequel cependant il commençait à dire tous les airs qui chantaient dans son souvenir, et même à en inventer quelques autres que lui suggéraient les roulades harmonieuses partant de tous les arbres de l’oasis.

Cette confiance fut récompensée peu de temps après ; la volière reçut des hôtes nombreux : des oiseaux rouges ou rossignols de Virginie, des geais bleus, des orioles et deux sortes de colombes. Il y avait aussi plusieurs perroquets de la Caroline auxquels Franck apprenait en grand secret à prononcer le nom de ses deux sœurs, puis un oiseau très rare, connu des Indiens sous le nom de wakon. C’était l’oiseau de Paradis d’Amérique.

La cage renfermait aussi un grand nombre de petits oiseaux au brillant plumage : l’oiseau vert, le rouge-gorge, le coq des bois, le petit oiseau bleu, couleur du temps comme celui des contes de fées, le bouvreuil aux ailes rouges, le troupiale à la tête orangée. Cette dernière espèce émigrait dans la vallée en compagnies nombreuses.

Enfin une cage à part était habitée par un locataire qui certes, à en juger par l’apparence, n’était pas digne d’avoir le privilège d’une demeure séparée. Il était de couleur grisâtre, assez semblable à un hochequeue, avec de longues pattes noires sans grâce, sans beauté, aussi vulgaire qu’un moineau franc. Mais dès qu’il ouvrait son bec noir et que son gosier couleur de plomb laissait échapper quelques notes, on oubliait la triste apparence de son plumage. Les ailes brillantes du perroquet, la forme gracieuse de l’oriole, du geai bleu et même du wakon, n’attiraient plus l’attention. On oubliait tout pour jeter sur le musicien un coup d’œil d’admiration. En continuant à l’écouter, on s’apercevait qu’il imitait tous les sons qui se faisaient entendre autour de lui. Quand un autre oiseau commençait à chanter, l’artiste emplumé saisissait pour ainsi dire le filet de notes qui s’échappait de son gosier, et reprenant l’air sur un ton plus élevé, le variant par des modulations exquises, il réduisait au silence son émule vaincu. C’était l’oiseau moqueur, le rossignol américain. Franck ne pouvait l’entendre sans avoir envie de casser le pipeau sur lequel il s’efforçait en vain de l’imiter. C’eût été d’ailleurs grand dommage, car Franck devenait habile à manier cette flûte rustique et il charmait la colonie des accents qu’il en savait tirer.

Tandis que Franck augmentait sa collection d’oiseaux, Henri ne demeurait pas en arrière pour les quadrupèdes ; il n’avait pas moins de cinq espèces d’écureuils en cage : le gris, le noir et le rouge, qui perchent sur des arbres, et deux variétés de terriers dont l’une avait été prise à l’entrée du désert, parmi les racines de l’artemisia. C’était une jolie petite bête rayée comme un zèbre et guère plus grosse qu’une souris. Cet animal était le favori des deux petites filles ; il dormait sur leurs genoux, se fourrait dans leurs poches, et leur donnait tant de distractions qu’on était obligé de le leur enlever pendant les heures d’études. Il était alors confié à Cudjo, qui le mettait dans sa veste en disant dans son naïf langage :

« Ni petite ni grosse bête n’empêcherait Cudjo d’être attentif lorsqu’on lui apprend de si belles choses. »

Et Cudjo ruminait si bien ses leçons en travaillant de ses mains, qu’il commençait à mériter vraiment ce surnom de docteur, qu’Henri et Franck lui donnaient en se jouant.

CHAPITRE XVII
LES PELOTES SANGLANTES

La dernière grande excursion d’automne à laquelle toute la famille prit part fut une partie de pêche. Cudjo avait avisé, en descendant le ruisseau, une sorte de réservoir naturel, où le poisson était très abondant, et il avait employé ses moments perdus à fabriquer des lignes avec le lin sauvage qui croissait dans la vallée. Le bois de ces instruments était de canne ; des épines recourbées servaient d’hameçons ; quant aux appâts, rien n’était plus commun à trouver.

Franck et Henri portaient tout cet attirail ; M. Rolfe et Cudjo tenaient les petites filles dans leurs bras pour aller vers le réservoir du ruisseau, et Mme Rolfe herborisait tout le long de la route, escortée de Castor et de Pollux qui folâtraient joyeusement autour d’elle.

On marchait depuis un quart d’heure sous la direction de Cudjo qui servait de guide, lorsque Mme Rolfe poussa une exclamation.

« Qu’y a-t-il, maman ? lui demanda Henri.

— Je vois ici, répondit-elle, les indices de la présence d’un animal qui se plaît à détruire. Regardez plutôt. »

Elle désignait un bouquet de jeunes cotonniers dont l’écorce et les feuilles étaient dépouillées comme si elles eussent été rongées par une chèvre ou ratissées avec un couteau. Quelques-uns de ces arbrisseaux étaient morts à la suite de ce mauvais traitement ; les autres, fraîchement pelés, n’avaient pas longtemps à attendre pour subir le même sort.

« C’est l’ouvrage de quelque animal rongeur, dit Henri, mais de quelle sorte peut-il être ? Les castors ne grimpent pas, et je suis sûr que les écureuils ni les racouns, ni les opossums, ne sont capables de déchiqueter en si fine dentelle l’écorce d’un arbre.

— Ce n’est en effet aucun de ces animaux, reprit Mme Rolfe ; j’ai voulu vous faire remarquer ce dégât, qui est très curieux et dont je connais bien l’auteur. Cherchez-le aux alentours de ces cotonniers, mes chers enfants. Je veux vous laisser le plaisir de le nommer vous-mêmes. »

Les promeneurs firent tous halte. Franck et Henri tournèrent autour du buisson dépouillé. Au bout de quelques instants, l’animal qu’ils cherchaient parut sur le sol à peu de distance. Son corps de trois pieds de long, voûté du nez à la queue, était tacheté de gris, avec la plus rude garniture de poils que l’on puisse imaginer. Ses jambes courtes, années de longues griffes, ressortaient visiblement sous son épaisse fourrure. Les oreilles se cachaient sous les poils ; le nez et la tête étaient fort démesurés en comparaison de la masse touffue du corps. L’animal rampait à terre dans l’intention évidente de fuir les promeneurs ; mais en dépit de sa frayeur il n’avançait guère.

M. Rolfe, qui jusque-là avait cherché cette bête plutôt dans les branches qu’à terre, se tourna en arrière pour retenir les chiens par leurs colliers. Il était trop tard, Castor et Pollux s’avançaient vers le gibier avec des aboiements menaçants.

Tout à coup, l’animal s’arrêta, cacha sa tête dans sa poitrine, et parut deux fois plus gros que dans son état naturel. Alors ce qui avait paru de la fourrure grossière devint une véritable armure de longues épines, et Henri s’écria le premier :

« Un porc-épic ! un porc-épic ! »

Malheureusement les chiens ne comprenaient pas ce que ce nom leur promettait. Tous les deux d’un entrain admirable, ils se jetèrent sur l’animal et revinrent aussitôt vers leurs maîtres en hurlant de douleur ; leurs narines, leurs lèvres et leurs mâchoires étaient pleines de piquerons aigus.

Cependant le porc-épic battait en retraite, et, s’étant traîné jusqu’au pied d’un arbre, il commençait à y grimper ; mais Cudjo, furieux du traitement qu’avaient subi ses favoris, courut au porc-épic et le traversa du fer de sa lance indienne.

Henri, qui était devenu fort prudent depuis son aventure avec la moufette, ne se montrait pas empressé de s’approcher du porc-épic. Il avait entendu dire que cette bête pouvait lancer ses piquerons à distance et atteindre ses ennemis comme avec des flèches. Franck soutenait que ce devait être là une fable ; tous deux en appelèrent alors à leur père.

« Les anciens naturalistes, leur dit M. Rolfe, ont trop facilement accueilli ce préjugé populaire qui, à l’exemple de tant d’autres, tombera de lui-même le jour où l’on ne mettra plus de l’imagination dans la science, et où tout y sera œuvre d’observation, dogme d’expérience. Les pointes du porc-épic ne peuvent être arrachées que par un corps qui s’y frotte rudement, comme ont fait nos chiens. Cependant ces défenses sont parfois redoutables aux adversaires du porc-épic. On trouve, dans les bois, des couguars et des loups morts par suite des piqûres de cet animal, qui ne vit que d’écorces et de feuilles, et dont la force musculaire est si inférieure à la leur. »

Pendant cette explication, Cudjo s’empressait de débarrasser Castor et Pollux des épines barbelées qui faisaient de leurs naseaux des pelotes ensanglantées, et il excitait les pauvres bêtes à courir, afin de leur faire plonger la tête dans les eaux fraîches du ruisseau. Malgré ces bons soins, les parties touchées par les dards du porc-épic enflèrent beaucoup, et pendant plusieurs jours les deux chiens souffrirent cruellement.

Cependant le nègre n’avait pas oublié de suspendre à un arbre le corps du porc-épic, afin de le reprendre au retour de la pêche. Son intention était de l’écorcher et de le manger, car il assurait que c’était là un mets aussi délicat que le cochon de lait.

L’installation au bord du petit étang que formait le ruisseau entre deux rives basses et herbues se fit gaiement. On jeta les lignes ; chacun tenait la sienne, et on se mit à faire des moues plaisantes aux babillards qui voulaient conter trop haut leurs impressions. C’était un coin charmant de la vallée que celui dans lequel on se trouvait ; des arbres touffus ombrageaient les pêcheurs, devant lesquels un pâle soleil d’automne miroitait dans la surface bleue de l’étang ; pour perspective ils avaient l’autre rive gazonnée, en pente, terminée par de vieux troncs d’arbres qui baignaient leur pied dans l’eau et y miraient leur branchage jaune.

Au bout de quelques minutes d’attente, de petits cercles se dessinèrent sur la surface unie du bassin, et dans leur point central de petites têtes noires assez semblables à des têtes de serpents apparurent. M. Rolfe s’y trompa d’abord ; mais Cudjo avait trop longtemps pêché dans les étangs de la Virginie pour se méprendre à cette ressemblance.

« Bon Dieu ! maître, dit-il, le ruisseau est plein de tortues ! Ces écailles molles, ça vaut mieux à manger que poisson, volaille, gibier. »

Comme Cudjo parlait, une des tortues sauta près de l’endroit où les pêcheurs étaient établis. A la forme allongée de sa tête qui ressemblait à un groin, à la flexibilité de l’écaille qui la recouvrait, M. Rolfe reconnut qu’elle appartenait à l’espèce trionyx ou tortue à écailles molles. On l’appelle trionyx ferox, et c’est de toutes les tortues comestibles celle que les gourmets apprécient le plus.

M. Rolfe allait demander à Cudjo comment il fallait s’y prendre pour pêcher une tortue, lorsqu’il vit le bois flottant de sa ligne s’enfoncer et sentit quelque chose au bout. Quelle fut sa surprise en amenant avec un peu de peine à terre une tortue ! peut-être celle-là même qui avait fait un saut de carpe un moment auparavant. Cudjo s’empara de cette bonne prise, qui ne put plus bouger dès qu’elle eut été simplement mise sur le dos par terre.

Les autres pêcheurs avaient déjà pris plusieurs beaux poissons. On continuait en silence la surveillance des lignes, lorsque Henri remarqua les mouvements singuliers d’un animal qui était posté à cent pas de là sur l’autre rive de l’étang.

« Voyez, papa, dit-il, c’est un racoun ! c’est vraiment un racoun ! »

Il n’y avait pas à s’y tromper : son large dos brun, son museau de renard, sa longue queue velue, les rayures alternativement blanches et noires de son pelage tigré de jaune, le faisaient reconnaître. On distinguait nettement ses oreilles droites et les taches noires et blanches de sa face effilée.

A la vue du racoun, les yeux de Cudjo brillèrent ; il n’y a pas de chasse qui divertisse plus que celle-là les nègres des États-Unis. C’est le principal amusement des pauvres esclaves, durant les nuits éclairées par la lune. Ils mangent la chair du racoun, bien qu’elle ne soit pas aussi estimée que celle du daim. Les yeux de Cudjo s’animèrent donc en se fixant sur cette proie qui lui rappelait tant de souvenirs.

Le racoun n’avait pas remarqué les pêcheurs, autrement il aurait mis une plus grande distance entre eux et lui. Il rampait avec précaution le long de la rive, tantôt sautant sur un tronc d’arbre, tantôt se posant pour regarder la surface de l’eau.

« Il va pêcher, le vieux racoun, murmura Cudjo, voilà ce qu’il vient faire ici.

— Il ne me paraît pas possible, dit M. Rolfe, qu’il attrape une tortue dans l’eau, car le racoun ne nage pas bien.

— Oh ! c’est une maligne bête, il ne se mouillera pas le poil… Vous allez voir, maître. Il veut sa tortue pour dîner. Gage qu’il l’aura. »

En effet ; le racoun aperçut, en même temps que les pêcheurs, quelques têtes de tortues qui émergeaient de l’eau près du tronc d’arbre sur lequel il était posté ; aussitôt il se cacha la tête entre ses pattes de devant, tourna sa queue du côté de l’eau et se mit à descendre ainsi en marchant en arrière. Il procédait avec lenteur, pas à pas, jusqu’à ce que sa longue queue touchât la surface de l’étang. Alors il l’agita d’un côté et d’autre, en roulant son corps sur lui-même, de sorte qu’on ne pouvait plus discerner quelle sorte d’animal était ainsi en pelote sur le tronc d’arbre.

Il n’y avait pas longtemps qu’il gardait cette posture, lorsqu’une tortue, nageant de ce côté, découvrit cet objet en mouvement. Attirée par la curiosité ou par l’espoir de trouver quelque chose de bon à manger, elle saisit dans ses mâchoires le bout de ces longs poils. A peine le racoun eut-il senti mordre l’appât que, par un mouvement soudain de cette singulière ligne, il lança la tortue sur le rivage. En trois sauts il était lui-même à côté de sa proie, qu’il s’apprêtait à dépecer.

Mais il avait compté sans Cudjo, qui, pendant le temps qu’avait duré cette manœuvre, avait traversé l’étang sur un petit gué naturel où l’on n’avait de l’eau qu’à mi-jambes et qu’il connaissait en amont. Les chiens avaient suivi le nègre, et tous trois s’emparèrent à la fois de la proie et de l’ingénieux pêcheur.

Cette heureuse expédition fut la dernière de l’automne. Bientôt les grandes pluies, puis le froid et la neige, réduisirent la petite colonie à ne plus quitter la clairière. L’ennui ne visita pas un seul instant l’habitation. La journée passait comme une heure, tant on variait les exercices qui profitaient à tous, même aux petites filles, car, pour économiser la provision de papier, Franck et Henri n’écrivaient aucune narration ; ils les faisaient à haute voix, écoutés par Mary et Louisa. Celles-ci auraient trouvé ces aperçus historiques un peu trop sérieux pour elles, si elles avaient dû les lire dans un livre ou les apprendre par cœur ; mais racontés ainsi par leurs frères, ils leur paraissaient intéressants, et plus d’une fois elles demandèrent à les résumer de vive voix après eux.

Quant à Cudjo, son langage, son esprit s’élevaient de jour en jour. Son cœur seul n’avait pas à changer, étant essentiellement bon ; mais pour perdre de leur naïveté ses expansions n’en recélaient pas moins une plus vive reconnaissance qu’autrefois pour ses maîtres qui, non contents de le traiter en ami, l’élevaient jusqu’à eux en l’instruisant.

On ne put cependant parvenir à lui faire jouer le rôle de Mathan, qui devait être le sien dans le spectacle annoncé. Le nègre ne se faisait pas à la récitation des vers ; puis il outrait son rôle au point d’ôter leur sérieux à ses partners, qui ne pouvaient l’entendre déclamer en roulant des yeux blancs sans éclater de rire. Ce n’est pas que le nègre manquât de talent de diction. Personne, pas même Louisa, ne disait comme lui une fable de La Fontaine ou une poésie de Burns. Sa mimique naïve, son léger zézaiement, ajoutaient un charme à ces petits vers, mais l’alexandrin était trop long pour son souffle et comme le disait Henri, Cudjo n’avait pas la bosse tragique.

En revanche, le nègre était un public merveilleux, facile à émouvoir, vibrant, pathétique. Les scènes touchantes lui arrachaient des sanglots ; il riait aux éclats lorsqu’on jouait la comédie, car les enfants avaient organisé des charades pour lesquelles on mettait à contribution tout ce que la petite colonie possédait de vêtements.

Ces présentations du soir étaient toujours inaugurées par un air de flûte joué par Franck, et qui servait d’ouverture ; puis, à tant de millions de lieues des théâtres, français et anglais, au fond de ce désert américain, Shakespeare, Ottway, Racine ou Corneille venaient élever les âmes par leurs sublimes accents et faire vibrer chez ces solitaires le sens du beau et du bien.

Cependant, M. Rolfe tenait à ne pas laisser l’activité de ses fils toujours confinée dans les bornes étroites de la maison. Le spectacle de l’hiver a ses grandeurs dont il ne voulait pas les priver, et ses plaisirs qu’il tenait à procurer à Franck et à Henri. Le premier restait plus volontiers à la case, où le retenaient ses goûts plus sédentaires et le voisinage de sa volière. Mais Henri répondait avec joie au premier appel de son père, et c’est ainsi qu’ils furent témoins d’un petit drame forestier à la tombée des premières neiges.

La terre avait reçu seulement une couche neigeuse assez forte pour permettre d’y suivre les traces des animaux. M. Rolfe trouva ce temps favorable à la chasse et partit avec son fils. De prime abord, ils aperçurent la piste de deux élans qui avaient dû traverser la clairière pendant la nuit, et ils la suivirent.

A un kilomètre à peine de l’habitation, les élans avaient traversé le ruisseau ; les chasseurs allaient en faire autant, lorsque leurs yeux furent frappés par une singulière trace imprimée sur la neige. On eût dit des pieds d’enfants ! Leur surprise fut si grande qu’ils renoncèrent à poursuivre leur gibier pour reconnaître ces vestiges, qui étaient ceux de pieds nus ; ils se suivaient par paires, comme si deux individus eussent marché dans le même chemin. Existait-il donc dans la vallée d’autres êtres humains que la petite colonie ? Telles furent les questions que se posa M. Rolfe non sans quelque émoi.

Lorsqu’ils arrivèrent à une clairière où la neige était un peu plus épaisse, M. Rolfe se baissa vers le sol pour examiner les empreintes qui étaient là bien plus distinctes ; il se convainquit alors que c’étaient les traces de quelque animal. Les unes gardaient la marque de cinq orteils, et les autres de quatre seulement ; de plus, chaque doigt était armé de griffes qui avaient marqué légèrement sur la neige, sans doute parce qu’elles étaient garnies de poils.

Il n’en était pas moins curieux de savoir quelle bête forestière lui avait causé cette alarme. On poussa en avant pour s’en assurer. Bientôt on fut en vue d’un bouquet de jeunes cotonniers, tous pelés par un porc-épic. Ce fut pour M. Rolfe l’explication du mystère, car il se souvint que le porc-épic est un animal plantigrade, avec cinq orteils à ses pattes de derrière, et quatre seulement à celles de devant.

« C’est bien dommage, dit Henri, d’avoir abandonné la piste de nos élans pour si peu de chose ; mais puisque nous avons tant fait, nous devrions, papa, rapporter ce rôti-là qui ferait plaisir à Cudjo, puisqu’il l’aime. Castor et Pollux connaissent trop la bête pour se jeter dessus en étourdis. D’ailleurs, je tiens solidement leur laisse. »

M. Rolfe acquiesça à ce projet, et bientôt ils aperçurent le porc-épic se glissant parmi les branches d’un arbre. Au même instant apparut près du tronc un autre animal, bien différent du premier.

Il avait bien trois pieds de long de la tête à la queue ; mais son corps était très effilé, son museau pointu, sa tête un peu aplatie. Bien qu’il eût des moustaches de chat, il y avait de l’expression du chien dans sa physionomie. Son pelage, d’un roux un peu sombre, était tacheté de blanc sur la poitrine. On eût dit une belette énorme. M. Rolfe reconnut la grande martre d’Amérique.

Le porc-épic, occupé à peler l’écorce du cotonnier, n’avait pas encore aperçu son ennemie. Après l’avoir observé un instant, la martre s’avança en courant vers l’arbre. Le porc-épic jeta une sorte de cri plaintif dans lequel s’exhala sa frayeur ; cependant, au lieu de demeurer cantonné où il était, il tomba à terre presque sous le nez de son adversaire. C’est qu’en restant sur les branches il aurait eu la poitrine et le dessous de son corps, qui ne sont pas couverts de piquants, exposés aux morsures. A peine eut-il touché le sol qu’il présenta de tous côtés ce qu’Henri appelait sa pelote de lardoires.

La martre se mit à courir autour de cette fortification, repliant avec agilité son corps souple comme un ver, montrant ses dents, levant sa croupe et crachant de fureur comme un chat. Le porc-épic restait immobile, la tête garantie par ses défenses ; seulement sa queue battait le sol de coups précipités.

Qu’allait donc faire la martre ?… Après avoir couru quelques instants, elle se posta derrière le porc-épic, son nez à quelques pouces de la queue qui remuait toujours, avec des mouvements d’éventail, et elle se tint immobile.

Le porc-épic, qui ne pouvait voir derrière lui, finit par croire son adversaire disparu dans les profondeurs du bois, et il se tint tranquille un moment. Aussitôt la martre saisit sa queue par le bout qui n’était pas garni de piquants, et, désormais victorieuse, elle se prit à traîner sa victime vers un arbre voisin.

Le porc-épic ne pouvait plus opposer de résistance ; ses pieds glissaient sur la neige et il jetait d’inutiles cris de douleur. La martre se mit à grimper à l’arbre, sans lâcher sa proie, qui se trouvait suspendue de façon que ses pieds de devant touchassent seuls le sol. Après avoir balancé quelques instants le porc-épic, la martre lâcha prise tout à coup et le fit retomber à terre tout de son long sur le dos. Avant que la bête, étourdie par le choc, eût pu se retourner, la martre se précipitait sur son ventre et enfonçait ses griffes dans la poitrine palpitante du porc-épic.

« Adieu le rôti de ce soir ! dit Henri ; mais la fourrure de la martre ne vaudrait-elle pas une balle ? Louisa, qui s’enrhume facilement, pourrait la porter à son cou.

— Ne tire que si les chiens ne viennent pas à bout de la martre », répondit M. Rolfe en lâchant Castor et Pollux.

Les chiens délogèrent la bête, mais sans la décider à fuir. Elle courait autour d’eux comme un chat en fureur, et M. Rolfe se prit à craindre pour Castor et Pollux au point de commander le feu à Henri, qui tenait la martre en joue. L’animal tomba raide, exhalant une odeur de musc assez désagréable, et, contents de leurs deux prises, les chasseurs renoncèrent à poursuivre les élans.

Pendant l’hiver, les colons virent assez rarement les castors, qui passent cette saison dans leurs tanières à l’abri du froid, sans nulle torpeur somnolente cependant ; car ils en sortent par intervalles pour se laver et se nettoyer.

Durant plusieurs semaines, le lac fut gelé et la glace assez forte pour porter. Les colons profitèrent de cette facilité, afin de visiter les huttes des castors qui se dressaient à la surface comme autant de meules de foin ; elles étaient si solidement construites qu’Henri put grimper et sauter dessus sans les défoncer. La plupart des portes étaient bien au-dessous de la glace, de sorte que l’entrée en restait toujours ouverte aux castors. Lorsque Henri piétinait sur le toit, on pouvait apercevoir à travers le miroir limpide de la glace, les castors effrayés qui s’enfuyaient sous l’eau. Aucun d’eux ne revenait de longtemps, ce qui surprit M. Rolfe, qui savait que ces bêtes ne pouvaient rester si longtemps privées d’air ; mais en scrutant les environs, le père de famille s’aperçut que ces intelligents animaux avaient pris leurs précautions pour échapper au danger d’être noyés.

Ils avaient creusé dans leur digue de grands trous dont l’entrée était pratiquée de façon que l’eau ne pouvait pas y geler, et c’était là qu’ils se réfugiaient chaque fois qu’un bruit les chassait de leurs demeures. Ils flottaient près de ces trous, à la surface desquels il leur était loisible de monter de temps à autre remplir leurs poumons d’air extérieur.

La glace du lac était si unie qu’Henri et Franck eurent l’idée d’y patiner. Cudjo leur fabriqua des patins en bois d’arc auxquels il ajusta un sabot de fer très mince, et qui devaient être fixés aux pieds par des courroies de peau de daim ; puis ce fut un plaisir de voir les jeunes garçons glisser et volter sur la glace, aussi rapides que l’hirondelle quand elle rase la surface des eaux.

Tous ces plaisirs extérieurs et intérieurs firent de l’hiver une saison très agréable. D’ailleurs, sous cette latitude, le temps des pluies et des neiges est assez court.

CHAPITRE XVIII
LA CHASSE AUX ABEILLES

Ce fut une grande fête au printemps que le jour des semailles ; le champ qui devait les recevoir avait été labouré par Cudjo au moyen de sa charrue de bois. Le maïs ensemença un acre de terre, et les colons avaient l’agréable perspective d’en récolter au bout de six semaines environ quinze boisseaux. Les cent grains de froment furent semés avec soin dans un coin à part.

La jardinière en chef s’occupait avec ardeur dans son domaine. Elle y avait mis des patates sauvages et d’autres tubercules trouvés dans la vallée, parmi lesquels les oignons étaient les plus utiles. Plusieurs plants de vigne sauvage, destinés à former des berceaux, avaient été transplantés dans ce jardin qu’embellissaient les plus belles fleurs de la clairière : les cléomes, les mauves, les asclépias et les hélianthes.

La petite colonie se mit à faire des excursions vers les points de vue les plus remarquables de son domaine. La cataracte par laquelle le ruisseau se précipitait du flanc de la montagne dans la vallée, la source salée, le lac des castors et quelques hautes clairières dans les bois étaient pour eux pleins d’intérêt. Il était rare que dans ces promenades un objet ou l’autre ne donnât pas matière à de précieux enseignements.

Un jour, la petite troupe s’était égarée dans les détours de la forêt. Comme on était un peu las, il fut résolu qu’on prendrait quelque repos avant de s’orienter pour le retour. Tout le monde s’assit sur le gazon dans une petite clairière qu’environnaient de superbes magnolias. Tout auprès s’étalaient en grosses touffes de grandes fleurs bleues. Franck, tenant Mary par la main, voulait aller en cueillir un bouquet pour sa mère. Tout à coup Mary, qui avait voulu aider à la cueillette, se mit à crier de toutes ses forces ; elle avait mis la main sur une fleur qui recélait une abeille, et l’insecte s’était vengé en la piquant de son aiguillon.

Quand on eut consolé l’enfant et trempé son doigt dans un peu de l’eau que contenaient les gourdes, il n’y eut plus qu’un sujet de conversation parmi les promeneurs. Là où se trouvent des abeilles le rayon de miel n’est pas loin, et Mary oublia elle-même l’enflure de sa main pour sourire à la perspective délicatement friande que sa mésaventure ouvrait à la colonie.

Les promeneurs se dispersèrent dans la clairière, afin de s’assurer si c’était vraiment une abeille ou seulement une guêpe qui avait lancé son dard à la cueilleuse de fleurs.

Bientôt Henri cria : « Une abeille ! une abeille ! » Presque en même temps Franck, qui explorait l’autre côté de la clairière, disait : « Une, deux, trois autres par ici.

— Oh ! oh ! fit Cudjo à son tour, en voici une… une grosse ! chargée comme un bœuf ! »

Assurément il devait y avoir une ruche dans un endroit rapproché de la clairière où l’on se trouvait. Il s’agissait de la trouver, mais d’après quels indices ? Elle devait être placée dans le creux de quelque arbre ; mais ils étaient si serrés dans le taillis ! Comment découvrir celui qui contenait la ruche ?

« Maître, ne vous tracassez pas l’esprit, dit Cudjo. Je m’entends à la chasse aux abeilles, car je suis aussi friand de leur miel que les ours. Je sais comment trouver leur cachette. Si vous voulez que nous revenions demain, il y aura sur la table du souper un fin dessert pour miss Mary et miss Louisa. »

Le lendemain, après le déjeuner, on partit pour la petite clairière dont on avait marqué le chemin en cassant des branches d’arbre de loin en loin. Cudjo n’avait pas voulu raconter d’avance ses procédés : aussi Franck et Henri, réduits aux conjectures, avaient-ils demandé à leur père à quels signes il pensait que l’on pût reconnaître les arbres servant de ruches.

« Je manque un peu d’expérience à cet égard, répondit M. Rolfe. Je sais seulement que le trou du tronc qui sert d’entrée aux abeilles est généralement placé trop haut pour qu’on puisse l’apercevoir d’en bas, mais le véritable indice pour découvrir ces ruches, c’est la décoloration de l’écorce à l’entrée du creux de l’arbre. Ce sont les pattes humides des abeilles, quand elles rentrent chargées du suc des fleurs, qui causent cette décoloration. On peut courir longtemps cependant avant de rencontrer un de ces arbres. Je suppose que le chasseur d’abeilles doit procéder par de savantes inductions ; il est une observation générale qui peut le guider jusqu’à un certain point : c’est que les abeilles doivent établir leurs ruches plutôt dans le voisinage des clairières couvertes de fleurs que dans les fourrés épais où la lumière ne pénétrant pas, toute végétation délicate est étouffée. »

Ces indications, fort, justes d’ailleurs, n’expliquaient point à Henri et à Franck les singuliers préparatifs que le nègre avait faits. Cudjo emportait à la clairière des abeilles le seul verre de cristal qui fût resté intact dans les bagages tant cahotés de la colonie, un gobelet plein de mélasse d’érable et une petite touffe de poils blancs prise sur le dos d’un lapin, apprivoisé pendant l’hiver Tout le monde se demandait comment il prétendait user de ces engins. Cudjo se bornait à montrer ses deux rangées de dents éblouissantes, et le sourire qui se jouait sur les lèvres de Mme Rolfe prouvait que la mère de famille était seule au fait de son secret.

Enfin, on fit halte dans la petite clairière où l’on s’était rendu paresseusement en charrette, sous le prétexte de la prise probable de nombreux rayons de miel à rapporter.

Pompo ayant été dételé et attaché à un arbre, les deux jeunes garçons s’attachèrent aux pas de Cudjo, aussi curieux que s’ils eussent assisté à une scène de prestidigitation.

Cudjo se préparait à l’œuvre en silence, un peu fier de l’importance que lui donnait ce mystère. Il avisa d’abord sur un des côtés de la clairière une pièce de bois mort ; il enleva avec son couteau une petite portion de l’écorce, afin d’en rendre la surface unie. Un carré de quelques pouces dûment raboté suffisait à son dessein.

Cudjo versa sur le bois ainsi préparé une petite quantité de mélasse formant un rond du diamètre d’une pièce de deux sous, et, après avoir essuyé le verre de cristal avec un coin de sa casaque, il se mit en quête d’une abeille butinant parmi les fleurs.

Le nègre en découvrit bientôt une dans la corolle d’une fleur d’hélianthe ; il s’en approcha doucement, et renversant le verre avec prestesse de façon à y renfermer abeille et fleur, il glissa dessous sa main gauche, préalablement garantie par un gant de peau de daim. Coupant ensuite la tige de la fleur, il emporta celle-ci avec l’insecte près de la pièce de bois.

Là, il retira adroitement la fleur du verre, et l’abeille resta captive dans sa prison de cristal, qui fut placée de manière à couvrir la mélasse. Effrayé de sa captivité, l’insecte voltigea quelque temps vers le haut du verre, cherchant une issue. Dans son tourbillonnement, ses ailes frappèrent la paroi supérieure, et il retomba sur la mélasse ; cette glu sucrée n’était pas assez épaisse pour l’arrêter court, mais dès que la prisonnière y eut goûté, elle sembla oublier sa captivité et plongea sa trompe dans le liquide qu’elle aspira avec un plaisir visible.

Cudjo laissa se régaler la prisonnière ; puis, après avoir ôté ses gants, il souleva un coin du verre et prit bien délicatement l’abeille entre le pouce et l’index. L’insecte était étourdi, autant par l’effet de sa gourmandise que par les diverses péripéties qu’il subissait, et on pouvait le manier sans danger. Cudjo renversa donc l’abeille sur le dos, glissant entre ses pattes quelques poils blancs de lapin qui s’attachèrent à ses membranes chargées de mélasse. Le poil, qui était fort léger, adhérait au corps de l’insecte qu’il devait rendre visible sans gêner les mouvements de ses ailes. Cudjo faisait preuve d’une grande finesse de tact en touchant ainsi ce frêle insecte de ses gros doigts dont on n’aurait pas attendu tant de dextérité.

Tous ces préparatifs faits, Cudjo posa l’abeille sur le tronc d’arbre. L’insecte parut un moment abasourdi Il ne comprenait évidemment rien à ce qui lui était arrivé. Enfin un chaud rayon de soleil réveilla ses sens engourdis. L’abeille s’aperçut qu’elle était libre, agita ses ailes transparentes et s’envola dans les airs. Elle monta d’abord assez haut, puis redescendit en décrivant un cercle, comme il était facile de le voir en observant la petite touffe de poils collée entre ses pattes.

Enfin, elle fila vers le bois en suivant une ligne droite qui marquait la direction de sa ruche, car c’est de cette orientation que vient aux Américains le terme à vol d’abeille, synonyme de notre expression occidentale à vol d’oiseau.

Cudjo savait maintenant que l’abeille n’avait plus qu’à suivre cette direction dans le taillis pour retrouver sa ruche ; il possédait donc un des jalons nécessaires à sa découverte. Afin de ne pas le perdre, il traça de son couteau, sur la pièce de bois d’où était parti l’insecte, une entaille dans le sens de son vol.

Puis il renouvela son expérience sur une nouvelle abeille qui, après les mêmes cérémonies, s’envola dans une direction différente de la première.

« Il n’y a pas de mal à cela, dit Cudjo, nous aurons deux rayons de miel au lieu d’un. »

Il saisit encore une troisième abeille qui, une fois lestée du paquet de poils révélateur, prit une nouvelle route différente des deux autres.

« Es-tu sûr de la valeur de ton expérience, mon cher Cudjo ? lui demanda son maître. Voici qui est fait pour te dérouter.

— Point, point du tout, répondit le nègre en riant Cela prouve que cette clairière regorge de miel, et qu’il y a trois ruches, plus peut-être. Nous allons bien voir ! »

Il prit une quatrième abeille qui appartenait sans doute à la même ruche que la première prisonnière, car elle s’envola dans la première direction notée sur la pièce de bois mort, et l’on résolut de partir à la découverte de cette ruche-là.

Le point exact où se trouvait l’arbre à miel était déterminé par la jonction des deux lignes tracées par les deux abeilles no 1 et no 4. C’était le sommet de l’angle qu’il s’agissait de trouver. Sur un terrain découvert rien n’eût été plus aisé. Deux des colons se fussent placés chacun à l’un des points de départ des deux abeilles, tandis qu’un troisième aurait suivi l’une des directions indiquées. Dès que ce dernier se serait trouvé à la fois sur les deux lignes tracées, les deux autres lui eussent crié de s’arrêter ; le point cherché eût été trouvé.

Mais l’affaire était plus difficile en plein bois. Néanmoins Cudjo sortit de cet embarras. Il plaça Henri à la première station des abeilles, de manière à le bien voir, puis il prit sa hache sur l’épaule et marcha dans la direction de la ligne tracée sur le tronc d’arbre jusqu’à l’entrée du bois. Là, il entailla un arbre, puis un autre plus loin, puis un autre, et lorsqu’il eut établi ces indices, il revint dans la clairière poster Franck à son tour au point de départ de la quatrième abeille. Partant de là, il rentra dans le bois en suivant une ligne droite à travers les fourrés qu’il s’ouvrait à coups de hache marquant çà et là les arbres.

Personne n’étant plus utile dans la clairière, tout le monde suivit Cudjo. On le trouva à deux cents pas de là près d’un bouquet d’arbres, où les points de repère placés à droite et à gauche se rapprochaient. Le nègre se promenait de long en large, la tête levée vers les cimes de ces arbres, observant les moindres indices. Tout à coup, il poussa un cri de joie ; la ruche était découverte.

Le nid, ou plutôt l’entrée qui conduisait au nid, était gîté dans le haut d’un vieux sycomore. C’était un arbre de hautes proportions ; sa cavité paraissait assez large pour recéler un homme dans son sein. La ruche était évidemment construite à l’intérieur.

La journée était trop avancée pour qu’on tentât de conquérir la ruche séance tenante. Cette œuvre fut renvoyée au lendemain.

Il n’est pas bien difficile d’abattre un gros arbre et de le fendre ; une bonne hache et des bras vigoureux suffisent à cela. Mais disputer leur miel, leur unique trésor, à sept ou huit mille abeilles armées d’un aiguillon, présente une bien autre difficulté. Les colons n’avaient pas de soufre pour étourdir les abeilles, et jeter le sycomore à bas aurait été s’exposer à la fureur de tout un peuple dépossédé… et bien armé pour la vengeance.

Heureusement Cudjo connaissait la manière de dévaliser les ruches sans péril. Suivant ses prescriptions, Mme Rolfe tailla et cousit deux paires de gants de daim n’ayant que le pouce ; les autres doigts devaient être réunis dans la même enveloppe de peau. Ces gants étaient destinés à M. Rolfe et au nègre, qui devaient travailler seuls à l’extraction du miel. Outre leurs gants, ils prirent des masques de peau d’élan, qui s’attachaient avec des courroies, et des casaques de même nature. Ainsi cuirassés, ils pouvaient défier l’aiguillon des abeilles.

On partit dans la charrette comme la veille, mais on eut soin de laisser Pompo attaché dans la clairière, de peur que les insectes chassés de leur nid ne se jetassent sur le pauvre animal. Il fut décidé que Mme Rolfe et tous les enfants resteraient aussi assis sur le gazon assez loin du sycomore, afin de n’être pas exposés aux piqûres des bêtes affolées ; mais Henri et Franck voulurent porter jusqu’à l’arbre tout l’attirail dont on s’était muni, c’est-à-dire les haches et les vases propres à recueillir le miel. On alla donc en famille jusqu’au sycomore, et l’étonnement fut grand parmi les membres de la petite colonie, lorsque l’on entendit un grand tourbillon d’ailes au-dessus de la ruche. Les abeilles sortaient par nuages noirs de leur nid en bourdonnant avec fureur.

« Elles ne peuvent avoir deviné d’avance notre projet, dit Henri. Qu’est-ce que cela veut donc dire ?

— On croirait, répondit Cudjo, qu’elles sont tourmentées par quelque ennemi. Cependant, je ne vois aucun animal auprès de leur trou. Ni l’écureuil, ni le putois, ni la martre n’oseraient en approcher ; l’ouverture est d’ailleurs trop petite. »

N’ayant pas d’explication meilleure, M. Rolfe supposa que la chaleur, qui était plus forte ce jour-là que les jours précédents, avait seule excité les abeilles à sortir de leur ruche, et Cudjo se mit en devoir d’abattre le sycomore avant même que M. Rolfe et les enfants eussent songé à se retirer. L’essaim d’abeilles, suspendu en grappes noires au haut de l’arbre voisin, paraissait ne pas vouloir s’opposer à cette opération.

Déjà les copeaux blancs du sycomore volaient en éclats sous l’effort répété de la hache, Cudjo ayant déjà frappé une douzaine de coups, lorsqu’un bruit se fit entendre qui saisit tout le monde de frayeur. C’était une sorte de grognement sourd.

Cudjo s’arrêta soudain, aucun pas de fauve ne troublait les fourrés. Ce grondement se répéta… il sortait du creux même de l’arbre.

Un ours ! c’est un ours, un voleur de miel ! dit Cudjo en roulant ses gros yeux. Voilà pourquoi les abeilles se sont sauvées.

— Un ours !… Ellen, partez avec les enfants ! » dit M. Rolfe à sa femme.

Henri et Franck voulaient rester pour faire usage de leurs carabines ; mais leur père les décida à aller protéger leur mère et leurs sœurs dans la clairière, au cas où la fuite de l’ours le dirigerait de ce côté.

M. Rolfe saisit sa carabine, et Cudjo sa hache. Il était évident que l’ours s’était introduit dans la cavité de l’arbre, et que, dérangé par le bruit, il allait en descendre. Mais, au lieu de la tête de l’animal, quelle fut la surprise des deux hommes d’apercevoir au bout d’un instant une masse informe de poils noirs et épais ! C’était la croupe de la bête, qui descendait à reculons.

Sans attendre davantage, M. Rolfe tira son coup de fusil presque à bout portant. Cudjo se dressa sur la pointe de ses pieds pour asséner à l’ours un coup de hache. Ils pensaient l’avoir tué, mais la bête, au lieu de tomber à terre, remonta dans l’arbre. Qu’allait-elle faire ? pourrait-elle redescendre par le trou la tête la première ?

Pour obvier à cet inconvénient, M. Rolfe roula les deux casaques de peau de daim qui étaient encore étalées à terre, et il ferma ainsi cet orifice afin de couper la retraite à l’ours.

Du sang s’infiltra bientôt dans les vêtements ; la bête était blessée évidemment. Pendant que Cudjo veillait aux casaques amoncelées, M. Rolfe apportait de grosses pierres qu’il empilait de façon à consolider cette fermeture.

Ensuite tous les deux firent le tour du sycomore, afin de s’assurer que son tronc n’offrait pas d’autre fente par laquelle l’ours pût descendre jusqu’à eux. Quand il en fut certain, M. Rolfe courut à la clairière, afin d’annoncer à sa femme et à ses enfants que le plus grand danger était esquivé, et toute la famille revint au pied de l’arbre.

Néanmoins, l’embarras était grand. Fallait-il laisser l’ours mourir de faim ?

Mais le rayon de miel l’aurait soutenu quelque temps, et il n’y aurait eu aucune prudence à laisser s’échapper un animal aussi dangereux que celui-là et capable de se venger.

Il était assez probable que l’ours descendrait dans la cavité et qu’il essayerait de repousser les habits avec ses griffes et son museau. N’entendant aucun grognement significatif, M. Rolfe perça à hauteur d’homme un trou dans l’écorce du sycomore. Il n’aperçut rien ; l’animal se tenait encore dans le haut, peu désireux de renouveler connaissance avec ceux qui l’avaient si mal accueilli.

« Enfumons l’animal ! dit Cudjo. Il sera bien forcé de descendre. »

Le nègre remplit de feuilles mortes et d’herbes sèches le trou qu’il avait creusé ; on ôta les habits, à la place desquels on posa de grosses pierres, et bientôt un filet de fumée bleuâtre s’échappa de l’étroit orifice des abeilles qui servait comme de cheminée à ce foyer improvisé.

L’ours ne tarda pas à donner du gosier. Il se mit d’abord à grogner, à hurler dans la partie supérieure de l’arbre, puis il poussa une sorte de râle d’asthmatique ; enfin le silence se fit, et M. Rolfe perçut une forte secousse.

C’était l’ours asphyxié qui dégringolait du haut de la cavité.

Cudjo retira les pierres qui bouchaient le trou. Un épais nuage de fumée s’en exhala d’abord. L’ours était bien mort ; aucune créature n’aurait pu respirer dans cette atmosphère suffocante. A force de bras, on ôta l’animal de son repaire. Sa longue fourrure était pleine d’abeilles mortes, qui avaient été, elles aussi, asphyxiées par la fumée.

« Père, cria tout à coup Henri, voyez donc, le sycomore brûle ! »

En effet, l’écorce desséchée s’était enflammée et l’incendie se propageait avec fureur.

« Ni nous, ni l’ours, nous n’aurons eu de miel, disait Louisa.

— Il n’y a qu’un moyen de sauver le rayon, s’écria M. Rolfe, c’est d’abattre l’arbre le plus vite possible et de le couper entre le feu et la ruche. Allons, à l’œuvre ! »

Mais les bûcherons auraient-ils le temps nécessaire ? Le feu montait vite ; il était activé par le courant d’air de l’intérieur, qui agissait à la façon d’un soufflet. On reboucha le trou, et la hache de Cudjo se prit à faire voler au loin des éclats de bois. Tous les colons s’étaient retirés à l’écart, ignorant de quel côté le sycomore tomberait.

Crac… crac… fit enfin le grand arbre, et il s’abattit avec fracas, couvrant le sol de ses branches. Aussitôt Cudjo, qui bondissait comme un fantôme dans cette atmosphère enfumée, attaqua l’arbre par le haut, comme s’il eût voulu trancher la tête de quelque géant vomissant la flamme.

Il eut bientôt dégagé la partie qui contenait la ruche Si le miel était un peu enfumé, presque tous ses rayons étaient intacts ; l’ours n’avait pas eu le temps de lui faire grand mal.

On emporta dans l’habitation l’animal tué, dont on devait manger les jambons succulents ; mais, pendant le trajet, M. Rolfe dit à plusieurs fois :

« Je donnerais volontiers cette bête morte pour deux petits oursons vivants que nous apprivoiserions.

— Apprivoiser des ours ! dit Mary en faisant la grimace.

— Eh ! oui, je crois toute férocité remédiable, éducable. Est-ce que tu n’as jamais entendu grogner une petite bête féroce au fond de ton cœur ? est-ce que tu n’as jamais été obligée de la rappeler à la raison ? »

Mary devint toute rouge et se jeta dans les bras de Louisa.

« Quelquefois, dit-elle ; j’ai été un vrai petit ours pour Louisa, hier, mais je lui promets de rogner les ongles à cet ours-là. »

CHAPITRE XIX
UN NOUVEAU NŒUD GORDIEN

Le principal but que s’était proposé le chef de la colonie n’avait pas en effet été atteint jusque-là. Sauf des animaux facilement domesticables, il n’avait pas apprivoisé les bêtes qui vivaient dans son domaine.

Un jour qu’il était parti pour la chasse avec son fils Henri, il résolut de mettre les chiens à la poursuite du premier faon qu’on rencontrerait, et de tâcher de le prendre vivant. A cet effet, Castor et Pollux furent muselés, afin de les empêcher de mordre la bête. Les chasseurs s’acheminèrent vers une partie de la vallée qu’ils supposaient être fréquentée par les daims. Ils marchaient en silence le long des fourrés, sondant les bois du regard.

Enfin ils atteignirent une petite éclaircie. Comme c’est le gîte habituel de ces animaux, M. Rolfe tint ses chiens en laisse et redoubla de précautions. Tout à coup, un bruit singulier se fit entendre. On eût dit que plusieurs animaux frappaient le sol avec fureur, et, au milieu de ces piétinements, on distinguait le choc de plusieurs corps durs, comme si une demi-douzaine d’hommes eussent joué du bâton. Puis un son étrange, court et fier comme le hennissement du cheval, retentissait par moments.

« Qu’est-ce donc que ce tapage ? demanda Henri. Des daims seraient-ils attaqués par une bête féroce ?

— Ils chercheraient à fuir et non à lutter, répondit M. Rolfe ; l’élan et le daim se fient plutôt à leurs jambes qu’à leurs cornes pour échapper aux fauves. Je ne comprends pas plus que toi la cause de ce tumulte. Approchons. »

Les deux chasseurs avancèrent, en ayant soin de ne pas casser de branches en marchant et de ne pas fouler les feuilles sèches. Bientôt ils furent blottis derrière un épais fourré et en position de voir l’étrange spectacle qu’offrait la clairière.

Au milieu de l’éclaircie, six grands daims rouges étaient engagés dans un combat acharné. C’étaient des mâles, comme il était facile de le reconnaître à leurs andouillers branchus. Parfois ils formaient une mêlée générale, parfois ils combattaient deux à deux. Ils se séparaient, couraient à une certaine distance, et revenaient soudain à la charge, en poussant des hennissements furieux. Ils se frappaient des pieds de devant, lançant à leurs adversaires des coups de cornes si violents, que le poil flottait en flocons épais loin de la peau déchirée.

L’attention des chasseurs se fixa particulièrement sur deux des combattants, plus vieux et plus grands que les autres. Ils avaient fini par s’isoler de la mêlée, et leur mode de lutter était tout à fait spécial.

Après quelques ruades, ils s’éloignèrent l’un de l’autre comme d’un commun accord, et se placèrent à une distance de vingt pas environ. Alors ils tendirent le cou en avant, et se précipitèrent tête contre tête, à la façon des béliers. Le choc de leurs andouillers fit un tel bruit qu’Henri les crut brisés. Mais il n’en était rien. Après avoir lutté ainsi quelque temps, ils s’arrêtèrent tête contre tête pour souffler, d’une convention tacite. Puis ils recommencèrent et s’arrêtèrent encore, sans cesser de se toucher du front, leurs naseaux enflammés collés l’un contre l’autre.

Les autres daims cependant s’étaient rapprochés, dans leurs évolutions, à portée de carabine de l’embuscade. Chaque chasseur choisit le sien et fit feu. A cette double détonation un des jeunes daims tomba ; les trois autres, apercevant l’ennemi commun, prirent la fuite dans une parfaite harmonie de sentiments.

M. Rolfe et Henri coururent à la bête, et, pensant qu’elle était seulement blessée, démuselèrent les chiens. Quelle fut leur surprise, pendant qu’ils délivraient Castor et Pollux de leurs entraves, quand ils aperçurent les deux vieux daims restés sur la clairière et combattant toujours dans la même posture !

Le premier mouvement des deux chasseurs fut de recharger leurs armes ; mais les chiens étaient lâchés, et au lieu de poursuivre le daim blessé, qui retombait à chaque essai de fuite, ils couraient sus aux deux autres, qu’ils mordirent aux flancs. Les daims leur envoyaient des coups de sabot sans quitter leur étrange posture.

Ce fut de ce côté que coururent M. Rolfe et Henri. Quand ils furent arrivés tout près de ce singulier groupe, ils s’aperçurent que les daims ne combattaient plus depuis longtemps, parce que leurs andouillers s’étaient enchevêtrés les uns dans les autres. Tous les mouvements que les spectateurs avaient pris pour une fureur obstinée n’avaient été que des efforts anxieux et inutiles pour se délivrer mutuellement. Les deux adversaires restaient ainsi nez à nez, le mufle bas, honteux, effrayés de leur situation.

On sait que les bois des daims sont élastiques. Les andouillers de ceux-ci s’étaient repliés dans un de leurs terribles chocs, et en se redressant ils avaient formé une adhérence complète.

M. Rolfe musela de nouveau les chiens, qui voulaient harceler ce noble gibier, et il se félicita de cette heureuse chance qui lui fournissait de si beaux individus à mettre dans le parc de la clairière. Par ses ordres, Henri rebroussa chemin jusqu’à l’habitation pour ramener Cudjo avec la charrette. Pendant son absence, le daim mort fut dépouillé. Ses deux compagnons vivants restèrent face à face, épouvantés de leur sort qui cependant aurait été pire, si les colons les avaient laissés là sans se préoccuper d’eux. Ils seraient alors devenus la proie des animaux carnassiers, ou bien ils n’auraient pas manqué de mourir de faim et de soif.

Cudjo arriva, portant tout l’attirail nécessaire. Quand les deux daims vivants eurent été solidement liés, le nègre scia un de leurs andouillers pour les séparer, puis tous les deux furent hissés à grand renfort de bras dans la charrette, à côté de leur compagnon mort. Une heure après les anciens adversaires paissaient en bonne intelligence dans le parc de la clairière.

Ce parc était enclos d’une palissade trop haute pour qu’il fût possible à aucun animal de sauter par-dessus. Un des côtés bordait le lac. Les daims devaient donc se trouver à merveille sur cette pelouse, ornée de bouquets d’arbres, où des abris avaient été disposés çà et là. Dès qu’ils s’y furent acclimatés, le souci de M. Rolfe fut de leur donner des femelles, afin d’avoir plus tard tout un petit troupeau de daims domestiqués. Le soir, au coin du feu, l’on faisait mille projets à ce sujet. Henri proposait de tuer une femelle suivie de ses petits. Les faons ne quittent pas leur mère, alors même qu’elle est tombée sous le coup d’une carabine, et l’on peut s’emparer d’eux facilement ; mais c’était là un expédient cruel contre lequel protestaient également M. et Mme Rolfe.

« Papa, dit Franck, qui était pour les moyens ingénieux, ne pourrions-nous pas faire un enclos dans le genre de notre parc, avec une seule ouverture ? Deux palissades s’étendant au loin dans les bois iraient se joindre comme les branches d’un compas. Une fois entrés dans cet enclos, les daims s’y trouveraient pris.

— Oh ! dit M. Rolfe, ce moyen n’est pas très praticable. D’abord il nous faudrait plusieurs semaines rien que pour fendre, tailler et poser les piquets nécessaires Ensuite nous n’avons pas assez d’hommes, de chevaux, de chiens, pour courir les bois et rabattre le gros gibier dans une direction donnée. Mais te souvient-il de l’endroit où je t’ai montré l’autre jour tant de traces de daims passant entre deux arbres ?

— Oui, c’est tout près de l’étang salé.

— C’est cela même… Eh bien ! creusons une grande fosse entre ces deux arbres, couvrons-la de feuilles, de menus branchages, de gazon, et puis… nous verrons. Qu’en dites-vous tous ?

— Un piège à loups. Essayons », dirent Franck et Henri.

Le lendemain matin, M. Rolfe prit la bêche et la hache et partit avec Cudjo sur la charrette, pendant que ses deux fils faisaient une bonne matinée d’études à la case. Arrivés à l’endroit désigné, ils y creusèrent une fosse de huit pieds de long à laquelle ils donnèrent la largeur du terrain entre les deux arbres. La terre qu’on enlevait fut mise dans la charrette et transportée à une certaine distance, en prenant garde d’en répandre le moins possible autour de la trappe. Comme le terrain était très léger, en cinq heures les deux colons eurent creusé un trou carré d’au moins sept pieds de profondeur. C’était plus qu’il n’en fallait pour qu’un daim n’en pût sortir.

Après avoir dissimulé cette fosse béante sous des branchages entrelacés et couverts de mousse et de feuilles, ils firent disparaître toute trace de leurs travaux et retournèrent à l’habitation.

Au lever du soleil, le lendemain, Franck et Henri obtinrent la permission d’aller visiter le piège avec leur père.

« Oh ! papa, nous avons pris quelque chose. Les branchages sont tombés au fond, » dit Henri qui courait en avant, dans son impatience.

M. Rolfe s’empressa. Quel fut son étonnement et le désespoir de ses enfants, lorsqu’on aperçut au fond de la trappe le squelette d’un animal qu’à ses cornes et aux restes sanglants de sa peau il était facile de reconnaître pour un daim !

« La fosse n’était pas assez profonde, dit Cudjo ; ce sont les loups qui sont venus cette nuit manger notre prise. Voyez par où ils se sont sauvés. Nous n’avions pas creusé notre fosse assez droit. Il y avait trop de pente. »

Les quatre colons se mirent à creuser de nouveau la fosse, jusqu’à lui donner douze pieds de profondeur ; puis ils en égalisèrent les parois bien perpendiculairement, en tâchant, autant qu’il était possible, de laisser plus de largeur à la base qu’au sommet.

Le lendemain, la famille entière vint vérifier de bonne heure le résultat de cette entreprise. Cudjo avait pris sa longue lance, M. Rolfe et ses fils leurs carabines ; car tout le monde s’attendait à trouver des loups dans la fosse.

Le trou qu’on y trouva pratiqué dans les branchages qui la recouvraient n’était pas très large, ce qui assombrissait le fond du piège. Au milieu de l’obscurité, les colons virent cependant briller des yeux ardents. Il y en avait plusieurs paires, mais il était difficile de reconnaître à quels animaux elles appartenaient.

M. Rolfe fit mettre ses enfants à l’écart, et se couchant à plat ventre sur le bord de la trappe, il regarda au fond avec attention. Il ne tarda pas à compter six paires d’yeux qui, toutes, paraissaient de forme et de couleur différentes ; on eût dit que la trappe était remplie d’animaux de toute espèce.

Il vint à l’idée du père de famille qu’il avait pris dans ce piège une panthère et ses petits. Pensant qu’elle pourrait s’élancer d’un bond, il fit monter sa femme et ses enfants dans le chariot en leur commandant de s’éloigner un peu et de ne retourner en arrière qu’à son appel ; puis retournant à la trappe avec Cudjo, il enleva une quantité de branchages suffisante pour sonder de l’œil les profondeurs de la fosse. A sa grande joie, le premier animal qu’il découvrit était celui à l’intention duquel le piège avait été creusé : une femelle de daim, qui tenait entre ses pattes deux petits faons couleur de cannelle. Quant aux yeux flamboyants, ils appartenaient à trois loups, de la race des aboyeurs des prairies, que Cudjo perça de sa lance.

Le chariot étant revenu aux appels de M. Rolfe, la mère de famille assista à la prise de la daine et de ses petits, que Cudjo hissa, non sans peine, sur le sol.

Les loups furent tirés ensuite de la fosse et enterrés sommairement dans le bois. Les colons n’étaient guère moins contents d’avoir détruit trois loups que d’avoir enrichi leur parc ; ces animaux étaient assez nombreux dans la vallée et ne laissaient pas de troubler la sécurité de la famille.

Ce qu’il y avait de plus curieux dans cette affaire c’est que les loups avaient laissé la daine et ses petits tranquilles dans la fosse. Il leur était loisible de les tuer, et ils n’avaient pas touché un seul poil de leur peau. C’est que les loups des prairies sont les plus intelligents des fauves. Évidemment, ceux-là étaient les mêmes qui s’étaient si bien régalés la nuit précédente du daim tombé dans le piège ; le lendemain au soir, encouragés par le succès, ils étaient revenus à la même place et avaient sauté dans la fosse. Mais en la trouvant si profonde, ils avaient flairé le piège, et, effrayés des conséquences possibles de leur internement, ils s’étaient blottis dans un coin sans oser toucher à la daine et à ses petits.

Cette preuve d’intelligence du loup fut confirmée aux colons par sa méfiance des pièges. M. Rolfe, désirant détruire cette race qui s’enhardissait jusqu’à venir rôder et hurler chaque nuit devant l’habitation de la clairière, chargea Franck de construire une cage semblable à celle dans laquelle il prenait les dindons sauvages. Ce piège assorti à la taille des loups, reçut pour appât un superbe morceau de venaison ; mais, quoiqu’on trouvât le matin nombre de traces de pas autour du piège, aucun loup ne fut assez sot que de s’y laisser prendre. Franck imagina de se servir d’un appât entouré de lacets faits avec des boyaux de daim ; il retrouva les lacets rongés, l’appât grignoté, déchiré comme par des souris.

Alors M. Rolfe essaya d’un piège en quatre de chiffre ; il consiste en une planche soulevée d’un côté et soutenue par de petites traverses ; l’appât y est placé par terre sous l’étai. Quand il revint inspecter son piège, la trappe était tombée et il crut à un succès. Mais point. L’appât avait été mangé, et le loup, qui évidemment était tombé dans la trappe, avait creusé la terre pour s’échapper ; il avait fait une galerie de mineur, du dedans au dehors pour recouvrer sa liberté !

Après plusieurs autres essais, Cudjo s’avisa d’un moyen qu’il avait vu employer avec succès dans la Virginie. Ce piège était construit sur le modèle des souricières ; il consistait en un jeune arbrisseau courbé en arc-boutant qui se relevait au moment où l’appât était touché, et faisait tomber sur la tête de l’animal une pièce de bois qui le tuait instantanément. Cette invention de Cudjo débarrassa la vallée d’une douzaine de loups. Ceux qui restèrent furent si bien édifiés par toutes ces catastrophes qu’ils ne s’approchèrent plus de ce qui ressemblait à quelque chose de façonné. Les colons y gagnèrent du moins de ne plus les entendre hurler près de la case.

Une autre aventure qui survint quelque temps après faillit se terminer d’une façon moins heureuse que toutes celles dont on était, venu à si bonne fin jusque-là. Cette fois M. Rolfe s’était aventuré assez loin avec Franck, Henri étant demeuré près de sa mère. Le but de cette excursion était de se procurer de la mousse d’Espagne qui croissait sur les chênes nains dans les bas-fonds de la vallée. Cette mousse, desséchée au feu et nettoyée des feuilles et de l’écorce qui y adhèrent, est excellente pour garnir les matelas et remplace le crin. Les colons n’avaient pas amené le char avec eux, parce que Cudjo avait besoin du cheval pour labourer. C’était l’époque de la seconde récolte du blé. M. Rolfe et Franck emportaient seulement deux longues courroies, afin d’attacher les bottes de mousse sur leurs épaules.

Ils parcouraient la vallée, cherchant des arbres propres à leur offrir une belle provision de ce crin végétal. Enfin ils trouvèrent un grand chêne aux branches pendantes, toutes barbues de mousse. Après avoir recueilli les touffes qui croissaient dans les branches inférieures, ils montèrent tous les deux sur le tronc pour atteindre toutes les excroissances de la plante parasite dont ils avaient besoin.

Pendant qu’ils étaient ainsi dissimulés dans le feuillage, leur attention fut attirée par le caquetage de petits oiseaux qui voltigeaient dans un fourré de pawpaws voisins. C’étaient des orioles ou oiseaux de Baltimore. M. Rolfe pensa qu’il y en avait un nid dans les pawpaws et qu’ils criaient à l’approche de quelque danger ; mais lequel ?…

Un motif de curiosité poussa le père et le fils à descendre jusqu’aux branches les plus basses du chêne pour s’en rendre compte.

Ils aperçurent alors un objet étrange en mouvement sur le sol, tout près du fourré de pawpaws. Était-ce un animal ? Ils n’en avaient jamais vu de semblable, car cette petite masse blanchâtre était couverte d’oreilles, de têtes, d’yeux. Franck en compta plus d’une demi-douzaine. Il avançait lentement, lorsque tout à coup toutes ces têtes semblèrent se séparer du corps, et le jeune garçon vit sauter à terre une multitude de petites bêtes grosses comme des rats. L’animal auquel les petits étaient accrochés se trouvant alors dégagé, M. Rolfe reconnut une femelle d’opossum. Elle était de la grosseur d’un chat, pointait en avant un groin de cochon garni de moustaches ; ses pattes, avec leurs griffes acérées, paraissaient s’appuyer sur le sol plutôt comme des mains que comme des pieds. Cet animal portait une queue bizarre, aussi longue que son corps, effilée et sans poil ; mais son trait le plus singulier était une sorte de poche ouverte qu’il avait sur le ventre, et qui le rangeait dans la famille des marsupiaux. Les jeunes opossums étaient un gentil diminutif de leur mère. Franck en compta treize, jouant et gambadant sur le gazon.

Aussitôt que la mère se fut débarrassée de ses petits, elle se mit à courir vers le fourré de pawpaws. Les orioles continuaient à voltiger avec animation ; parfois elles descendaient jusqu’à terre et leurs ailes frôlaient presque le groin pointu de l’opossum. Celle-ci n’avait nul souci de ces efforts tentés pour l’effrayer, et elle se dirigeait toujours vers son but qui n’était autre, à n’en plus douter, que le nid des orioles. Ce nid était suspendu comme une longue bourse, ou plutôt comme un bas plein, aux branches supérieures d’un pawpaw.

Après un arrêt de quelques minutes, l’opossum parut avoir pris son parti. Elle poussa un cri aigu qui rassembla toute sa couvée autour d’elle. Plusieurs petits s’engouffrèrent dans la poche ouverte pour les recevoir ; quelques autres grimpèrent le long de son dos en se cachant dans ses longs poils, deux ou trois se glissèrent sur son cou et sur ses épaules. C’était un singulier tableau que celui de ces petites bêtes frétillant sur le corps de leur mère, tandis que les autres sortaient, d’un air comique, leur museau de la poche entr’ouverte.

M. Rolfe s’imagina que l’opossum allait s’en retourner avec toute sa cargaison ; mais point. Elle se dirigea vers le pawpaw et se mit à grimper. Quand elle eut atteint les premières branches, elle s’arrêta ; alors, prenant ses petits un à un, elle leur fit faire un tour ou deux de leurs queues, de manière à se suspendre aux branches la tête en bas. Cinq ou six petits étaient restés sur le sol.

La mère alla les chercher, les mit en ligne près des autres, de sorte qu’il y eut treize petits opossums pendus aux branches la tête en bas, comme une rangée de chandelles.

C’était un spectacle si comique, que M. Rolfe et Franck éclatèrent de rire, mais pas bien haut, car ils tenaient à voir ce qui adviendrait après cette bizarre cérémonie.

Dès que les petits furent bien alignés, la mère se mit à grimper plus haut dans l’arbre qu’elle prenait avec ses griffes, comme un homme aurait pu le saisir avec ses mains.

Enfin elle atteignit la branche où était suspendu le nid d’orioles, et la tâta de sa patte, comme pour s’assurer de sa solidité. Il y avait à craindre en effet qu’elle ne cassât sous le poids de l’opossum, tant elle était mince, et nulle autre branche n’existait au-dessous où l’animal aurait pu se raccrocher en cas de chute.

Cependant le nid plein d’œufs tentait si fort la gourmande, qu’elle finit par se hasarder. Un pas, deux pas… et le bois craque et fléchit. Cette circonstance, jointe aux cris des orioles qui volaient sous le nez de l’opossum, l’engagea à la retraite ou plutôt à l’emploi d’un nouveau moyen pour satisfaire son appétit. Un chêne voisin étendait ses branches au-dessus du nid d’orioles. Descendre du pawpaw, grimper sur le chêne, courir à l’extrémité de cette branche si bien avoisinée, ce fut pour l’opossum l’affaire d’un instant.

La branche était plus haute que l’animal ne l’avait jugé : aussi dut-il se laisser pendre par la queue à l’extrémité du dernier rameau, et se donner un mouvement oscillatoire pour s’approcher de sa proie. Il ouvrait la gueule, étendait ses griffes. Vains efforts : le nid d’orioles était encore deux pieds plus bas. Enfin, renonçant à son dessein, l’opossum se rejeta dans le feuillage du chêne et descendit sur le sol en poussant des cris de colère.

Son désappointement allait jusqu’à la furie, car elle grimpa sur le pawpaw et jeta rudement à terre les petits, toujours pendus ; en un clin d’œil, elle les eut chargés sur son dos et battit en retraite, pendant que les orioles chantaient victoire. M. Rolfe trouva le moment bon pour intervenir. A son approche, l’opossum se roula en pelote de façon à ne laisser voir ni sa tête ni ses pattes et à simuler la mort. Quelques-uns de ses petits l’imitèrent. On eût dit une grosse balle de laine blanchâtre flanquée de cinq ou six petites pelotes.

Cette ruse était trop naïve pour qu’on en fût dupe. M. Rolfe piqua la bête avec la pointe d’une flèche pour la forcer à remuer. Elle ouvrit aussitôt les mâchoires et tenta de mordre ; mais sa résistance ne lui servit pas mieux que son inertie.

En un tour de main l’opossum fut muselée et attachée à un arbuste. M. Rolfe se proposait d’emporter dans la basse-cour de la case toute cette famille de marsupiaux, lorsque la provision de mousse d’Espagne serait achevée.

CHAPITRE XX
UN VOISINAGE DANGEREUX

Tout en reprenant leur cueillette, M. Rolfe et Franck devisaient gaiement de la scène curieuse qui venait de se terminer par une nouvelle acquisition pour le domaine. Franck se félicitait d’avoir trouvé un nid d’orioles, et se proposait de revenir quand les petits seraient éclos. Tout à coup, les oiseaux, qui s’étaient tenus paisibles depuis la déconvenue de l’opossum, recommencèrent à s’agiter, à crier de plus belle.

« C’est peut-être le père opossum qui vient chercher sa petite famille », dit Franck.

Ils suspendirent leur travail pour regarder du côté des pawpaws, et aperçurent un reptile hideux glissant sur l’herbe ; c’était le redoutable mocasson. A mesure qu’il avançait, il dardait sa langue fourchue, imprégnée de salive venimeuse, qui étincelait au soleil comme un double jet de flamme. Arrivé au pied de l’arbre qui supportait le nid, il s’arrêta un moment.

« Va-t-il grimper ? demanda Franck.

— Non, répondit son père. Le mocasson n’est pas un grimpeur. Regarde, il n’a pas d’autre dessein que d’effrayer ces pauvres bêtes. »

En effet, le serpent dressait son corps contre l’arbre, et tirait sa langue comme pour lécher l’écorce.

Les orioles, croyant qu’il allait grimper, se mirent au-devant de leur chère couvée, et descendirent sur les branches les plus basses, sautant de l’une à l’autre en criant à la fois de rage et de terreur.

Les voyant approcher de sa hideuse mâchoire, le mocasson attachait sur eux ses yeux fascinateurs. Au lieu de se retirer, les orioles s’avançaient de plus en plus ; leurs mouvements devenaient de moins en moins rapides, leurs cris plus étouffés. L’un d’eux, épuisé, subjugué, tomba enfin tout près du reptile. M. Rolfe et Franck s’attendaient à voir le mocasson se précipiter sur sa victime, quand tout à coup le serpent se replia sur lui-même et commença à s’éloigner de l’arbre. Revenus de leurs terreurs, les orioles remontèrent en tremblant encore près de leur nid si souvent menacé.

« Qui a donc pu le chasser ? » demanda Franck.

M. Rolfe n’eut pas le temps de répondre. Un animal qui sortait du fourré attirait son attention. Il était de la grosseur d’un loup et d’un gris noirâtre. Son corps était couvert de soies rudes qui avaient, sur le dos, six pouces de long, ce qui leur donnait l’apparence d’une crinière. Des pieds garnis de corne et non de griffes, deux défenses surtout, sortant du groin, caractérisaient cette bête, dans laquelle M. Rolfe reconnut le pécari ou porc sauvage du Mexique. Deux jeunes bêtes de son espèce le suivaient.

Les trois nouveaux venus firent halte auprès des pawpaws. Pour la troisième fois, les orioles recommencèrent leur vacarme ; mais le pécari ne daigna pas lever la tête pour savoir qui piaillait si fort à son approche. Il allait flairant le sol, et s’arrêtant pour y croquer graines et amandes.

Tout à coup, au sortir du fourré, le pécari trouva la trace du mocasson ; il leva le nez, flairant le vent avec la subtilité d’odorat qui caractérise sa race. L’odeur fétide du serpent le frappa de nouveau, et l’excita au plus haut degré. Il allait et venait, égaré d’abord par la première piste qui avait mené le mocasson à l’arbre ; mais, s’apercevant de son erreur, il s’élança sur la seconde trace.

Pendant cette inspection, le serpent s’enfuyait au plus vite ; mais il n’avançait guère, car cet animal rampe difficilement.

M. Rolfe et Franck l’apercevaient au milieu des arbres, regardant derrière lui d’un air inquiet. Il descendait la côte et se dirigeait vers un rocher où quelque trou lui servait sans doute de repaire.

Il n’en était encore qu’à moitié chemin quand le pécari fut sur la bonne piste et bondit vers le fuyard. Dès qu’il fut en vue du reptile, il s’arrêta pour mesurer l’espace, et, les soies hérissées comme les piquerons du porc-épic, il se ramassa sur lui-même avant de bondir vers son ennemi. Le serpent parut terrifié ; son corps se décolora visiblement.

Tout à coup le pécari prit son élan et tomba de tout son poids sur les replis du mocasson, qui s’allongèrent sur le sol. A coups de sabot, le pécari ayant brisé le cou du serpent, le combat finit en peu de minutes. Le vainqueur, après avoir longtemps piétiné le corps inanimé de son adversaire, appela d’un cri ses deux petits qui étaient restés blottis dans les hautes herbes.

M. Rolfe et Franck étaient ravis du succès de cette bataille. Ils avaient pris parti pour le pécari, par pure haine pour les bêtes rampantes ; mais leur admiration pour cet exploit n’était pas désintéressée, M. Rolfe n’ayant pu voir les deux petits que la bête conduisait avec elle, sans souhaiter les prendre pour augmenter d’une nouvelle espèce son parc d’animaux apprivoisés ou du moins à apprivoiser.

« Comment faire, dit-il à son fils, pour avoir ces jolis petits ? Nous aurions tout intérêt à élever des pécaris. Je les crois aussi susceptibles de domestication que tous leurs congénères, et leur chair est excellente, bien qu’elle se rapproche pour le goût de celle du lièvre plutôt que de celle du porc.

— Je croyais qu’elle n’était pas mangeable, répondit Franck.

— Si, lorsqu’on a soin d’enlever une petite glande que l’animal porte près de la croupe, et qui lui donne une forte odeur de musc lorsqu’on néglige de l’ôter dans la première heure qui suit sa mort. D’ailleurs, je ne voudrais pas tuer ces deux petits. Ce seraient eux qui perpétueraient la race des pécaris dans notre basse-cour : mais comment les prendre sans danger à cette terrible mère ? Je n’y vois qu’un moyen, c’est de lui envoyer une balle dans la tête.

— Ce serait mal la punir de sa vaillance, dit Franck, bien qu’il sût que le pécari est un animal féroce, sans pitié pour les daims et autres bêtes sans défense. Essayons de lui dérober les petits sans qu’elle nous voie.

— Impossible ; il y a cent exemples de chasseurs mis en pièces par les défenses des pécaris, et je ne veux pas négliger cette occasion de posséder deux individus de cette espèce. Je regrette autant que toi d’acheter aussi cher l’accroissement de notre parc, et ce n’est pas sans scrupule que je vais envoyer du plomb au pécari. »

Pendant ce temps, le pécari dépouillait le serpent de sa peau comme le pêcheur le fait d’une anguille ; puis il se mit à en dévorer la chair blanche, sans oublier d’en jeter des morceaux à ses deux petits qui témoignaient leur satisfaction en poussant des grognements de joie.

M. Rolfe prenait son temps pour bien viser et ne pas manquer son coup, lorsque la vue d’un nouvel objet le frappa de terreur et glaça ses doigts groupés autour de sa carabine. Le pécari était à cinquante pas environ de l’arbre dans lequel lui et son fils étaient juchés ; à environ trente pas au delà M. Rolfe vit venir un animal d’une espèce toute différente et d’un aspect plus redoutable. Grand comme un jeune veau, mais plus court de jambes, d’un rouge foncé, sauf la poitrine et le ventre blancs, il tendait en avant son mufle de chat et ses fortes épaules ; au delà desquelles son dos se creusait. C’était le terrible couguar, que M. Rolfe reconnut non sans une juste frayeur : tout redoutable qu’il est, en effet, le pécari ne grimpe pas aux arbres, tandis que le couguar, aussi leste que l’écureuil, est plus à son aise dans les branches que sur le sol.

« Ne bouge pas, dit M. Rolfe à son fils, ne fais plus un seul mouvement. »

Cependant le pécari dévorait son repas fortuit sans se douter du péril qui le menaçait. A quelque distance autour de lui, le terrain était dépourvu de broussailles et d’arbustes ; un seul arbre croissait près de là et étendait ses branches horizontales au-dessus de la place du festin.

Le couguar venait à la dérobée, se traînant dans les hautes herbes ; son ventre rasait le sol, sa longue queue s’agitait comme celle d’un chat qui guette dans le chaume une perdrix se chauffant au soleil. Après s’être avancé assez près, il s’arrêta comme pour méditer son plan d’attaque. Il savait qu’à moins de surprendre le pécari et de sauter sur son dos d’un seul bond, il aurait à redouter ses terribles défenses, dont le squelette à demi dépouillé du mocasson pouvait lui faire apprécier la puissance. Aussi, après avoir observé le terrain, se mit-il à ramper vers l’arbre, qu’il gagna du côté opposé au pécari. M. Rolfe et Franck entendirent le bruit que firent ses griffes en s’accrochant à l’écorce. Le pécari, ayant perçu ce bruit, leva la tête en grognant, mais il s’imagina sans doute que c’étaient des écureuils qui remuaient, car il se remit à manger.

Cette sécurité ne fut pas de longue durée. Parvenu à l’extrémité de la plus basse branche, le couguar s’élança ; ses griffes pénétrèrent du premier coup dans la nuque du pécari et tous deux roulèrent à terre. Le pécari poussait des gémissements qui faisaient retentir tous les échos des bois ; ses petits effarés criaient aussi en tentant de mordre le couguar. Celui-ci restait seul silencieux, ses griffes et ses dents enfoncées dans les flancs de sa victime.

Le combat fut d’ailleurs très court. Le pécari jeta un dernier cri d’agonie et tomba sur le côté, sans avoir pu se débarrasser un instant de l’horrible étreinte qui l’enserrait. Le couguar, après avoir déchiré les veines de son cou, se mit à boire le sang chaud qui coulait à grands flots.

M. Rolfe ne jugea pas à propos d’intervenir ; c’eût été s’exposer inutilement au sort que subissait la victime du féroce couguar. Comme celui-ci, au fort de la lutte, avait traîné le pécari, le groupe qu’ils formaient tous les deux n’était qu’à trente pas du chêne sur lequel M. Rolfe et Franck étaient perchés ; le premier aurait envoyé une balle au fauve, s’il n’eût craint de ne pas le tuer sur le coup. Blesser seulement le couguar, c’était l’exciter à attaquer jusque dans leur retraite aérienne ses nouveaux adversaires. M. Rolfe se détermina donc à le laisser finir son festin en paix.

Mais une nouvelle péripétie survint, sans se faire longtemps attendre. Les bois environnants retentirent bientôt de grands cris. Le couguar se dressa sur ses jambes, écoutant avec inquiétude. Puis, prenant une détermination subite, il enfonça ses dents dans le corps du pécari et, jetant sa proie sur son épaule, il se mit en devoir d’abandonner la place.

Il avait fait à peine quelques pas, lorsque vingt ou trente pécaris s’élancèrent en bondissant sur le terrain nu, tous accourus aux cris d’agonie qu’avait poussés la victime du couguar. Ils arrivaient de tous côtés, fonçant à travers les fourrés, et faisant entendre des grognements furieux. En un clin d’œil, ils coupèrent la retraite au fauve et formèrent autour de lui un cercle menaçant.

Il n’y avait pas d’autre parti que celui d’une lutte à outrance ; le couguar se débarrassa de son fardeau et s’élança sur le plus proche de ses adversaires, qu’il terrassa d’un bond. Mais il n’avait pas eu le temps de se retourner qu’il était lui-même saisi par trois ou quatre pécaris dont les défenses ouvraient des sillons rouges sur son pelage pantelant. Il en mit plusieurs hors de combat à coups de griffes, à coups de dents, mais le cercle se resserrait autour de lui. Enfin le couguar fit un suprême effort, bondit d’un élan prodigieux hors de la barrière vivante qui l’enserrait… et s’élança au haut du chêne où M. Rolfe et son fils étaient abrités.

M. Rolfe, le voyant approcher, armait sa carabine, mais, avant qu’il eût pu viser, la bête avait passé comme une flèche, soufflant sa fauve haleine à la figure des deux hommes, frôlant de ses jambes le canon de la carabine. Les pécaris le suivirent jusqu’au pied de l’arbre et s’arrêtèrent devant cet obstacle qu’ils ne pouvaient franchir. Les uns tournaient autour du chêne en regardant en haut ; les autres mordaient l’écorce, et tous poussaient des cris de fureur et de désappointement.

La terreur rendit muets M. Rolfe et son fils. Ils ne savaient quel parti prendre. Leur redoutable voisin, qui d’un bond pouvait les atteindre, les regardait de son œil rouge en soufflant de colère.

L’alternative était terrible. Descendre du chêne, c’était s’exposer à être mis en pièces par les pécaris ; il ne fallait pas compter d’ailleurs sur l’effroi que leur troupe causait au couguar, effroi qui l’avait seul empêché de se jeter sur les deux hommes, et qui le retenait sur cette branche haute d’où son regard couvait déjà ces nouvelles proies. Le péril le plus pressant était donc la présence du couguar dans l’arbre, puisqu’il suffisait de ne pas mettre pied à terre pour ne pas être déchiré par les pécaris.

M. Rolfe fit mettre derrière lui Franck, qui avait laissé au pied du chêne son arc et ses flèches, afin qu’il ne se trouvât pas exposé le premier à l’attaque du couguar, puis il s’appuya solidement à une branche, visa la bête fauve à la tête et lâcha la détente de sa carabine. La fumée remplit tout le feuillage de l’arbre. Pendant quelques secondes le tireur, dont le cœur battait à outrance, ne put juger des effets de son coup ; mais bientôt les branches craquèrent, un corps pesant tomba sur le sol. Aussitôt un grand tumulte se fit parmi les pécaris ; tous se jetèrent sur le couguar agonisant et le déchirèrent en mille pièces.

« Sauvés ! nous sommes sauvés ! s’écria Franck en embrassant son père. Les pécaris vont se retirer dans les bois, maintenant qu’ils se sont vengés. »

Mais quelle fut leur consternation lorsque les pécaris entourèrent l’arbre de nouveau en poussant des cris sauvages.

« Voilà, dit M. Rolfe, une étrange manière de nous remercier de leur avoir livré l’ennemi commun.

— Si nous montions plus haut dans le chêne ? dit le jeune garçon, abasourdi par les hurlements des pécaris.

— C’est inutile, ils ne peuvent pas nous atteindre. Mais s’ils continuent à nous bloquer ainsi, quand pourrons-nous retourner à la maison ?… Je ne veux pas tirer sur eux, ce ne serait qu’accroître leur obstination et leur rage… Réflexion faite, ton avis est bon, mon cher Franck. Cachons-nous au plus épais du feuillage. Ils finiront par oublier notre présence et par retourner dans les bois. »

Au bout de deux heures, M. Rolfe comprit que cette feinte était inutile ; les pécaris faisaient le siège en règle de leur asile. Quelques-uns s’étaient même couchés à terre pour passer le temps plus à leur aise, mais aucun d’eux n’avait abandonné la partie.

« Comme maman va être inquiète de notre longue absence ! dit Franck. Pourvu qu’elle n’envoie pas Henri et Cudjo à notre recherche ! Ils viendraient à pied, sans soupçonner à quels dangers ils s’exposeraient. Auraient-ils seulement le temps de grimper dans des arbres pour se mettre à l’abri de ces bêtes ?

— Tu as raison, dit son père, il faut tenter l’effet de quelques coups de fusil. »

M. Rolfe descendit sur la plus basse branche et commença à faire feu. Il tira cinq fois, et chaque coup abattit un pécari ; mais, au lieu d’être épouvantés du ravage fait dans leurs rangs, les animaux valides se ruèrent en masse sur le tronc du chêne, le frappant de leurs pieds cornés et tentant l’escalade.

En prenant sa carabine pour la sixième fois, M. Rolfe s’aperçut avec consternation qu’il ne lui restait plus qu’une seule balle. Il la coula dans le canon et abattit un dernier pécari… Mais de quoi servait cette justesse de tir, puisque les assiégeants perdaient leur monde sans en être découragés ?

Ayant épuisé ses derniers arguments, M. Rolfe remonta près de son fils, n’espérant plus que dans l’approche de la nuit pour voir lever le siège ou plutôt le blocus. Tout à coup un nuage de fumée remplit le chêne. Il crut d’abord que c’était celle que répand la poudre brûlée ; mais elle devenait de plus en plus épaisse, et n’avait pas la couleur du nuage léger qui suit les coups de fusil. Elle prenait à la gorge, aveuglait, et s’étendait comme un brouillard entre les hautes branches et le sol. Les pécaris criaient toujours, mais avec une nouvelle expression.

M. Rolfe comprit enfin que la bourre de sa carabine avait mis le feu à la mousse accumulée en tas près de l’arbre, et, en effet, une belle flamme claire ne tarda pas à s’élever ; il s’aperçut aussi que le foyer improvisé était trop loin du tronc pour l’enflammer. Il restait à craindre que quelques branches basses ne prissent feu. Heureusement celles-ci avaient été dépouillées de leur barbe moussue, et celles qui en étaient encore chargées s’élevaient trop au-dessus de la flamme pour être atteintes.

Quand le tourbillon de fumée n’entoura plus l’arbre, les assiégés virent les pécaris rassemblés en masse compacte à quelque distance du chêne, visiblement effrayés par le feu.

« Maintenant, dit M. Rolfe à son fils, ils sont assez loin pour ne pas nous distinguer à travers la fumée, si nous descendons de l’arbre de ce côté-ci.

— Oh ! papa, s’écria Franck, écoutez ! Castor et Pollux aboient. On nous cherche. Comment faire pour les mettre sur leurs gardes ? »

C’étaient bien les chiens que l’on entendait. A l’affreuse pensée qu’Henri et Cudjo allaient arriver sans défiance au milieu de la troupe furieuse des pécaris, M. Rolfe n’hésita pas un instant.

« Reste ici, dit-il à Franck. Descends même un peu plus bas pour que les pécaris te voient bien et ne se doutent pas que je leur échappe. On vient de ce côté de la forêt qui justement est le point le plus éloigné de nos assiégeants. Je passerai sans qu’ils me voient.

— Père ! dit Franck, épouvanté du danger auquel M. Rolfe allait s’exposer.

— A la garde de Dieu ! » dit celui-ci avec courage.

Puis, prenant son grand couteau entre ses dents, il s’élança à terre à travers la fumée et la mousse qui brûlait encore.

Ses pieds volaient sur le sol ; à une distance de cent pas, il rejoignit Henri et Cudjo ; pensant seulement alors à se retourner, il aperçut la bande des pécaris lancée à fond de train sur ses traces.

« Grimpez vite en haut ! » eut-il à peine le temps de dire à ses compagnons, tout en prêchant d’exemple.

Aussi alertes que M. Rolfe, Henri et Cudjo étaient déjà montés sur un chêne avant de s’être rendu compte de la situation ; mais la bande hurlante des pécaris leur fit comprendre bientôt le danger auquel l’intervention courageuse du chef de la colonie les avait fait échapper.

Castor et Pollux, n’écoutant que leur ardeur, voulurent livrer bataille ; mais cette fantaisie leur passa aux premiers coups de crocs, et ils s’enfuirent du côté de Cudjo. Heureusement le nègre était sur une branche assez basse, et, au péril de sa vie, il fit deux plongeons pour saisir ces bonnes bêtes par la peau du cou et les hisser sur une grosse fourche de chêne où les chiens se pelotonnèrent en tremblant.

Les cris d’Henri et de Cudjo, la plainte des chiens, les grondements sourds des pécaris, faisaient un concert étrange. Franck, de l’arbre sur lequel il était resté, demandait si tout le monde était sain et sauf ; son père lui répondait d’une voix haletante qui trouvait cependant moyen de dominer cet affreux vacarme.

Mais bientôt il n’y eut plus moyen de s’entendre d’un arbre à l’autre. La carabine d’Henri faisait un feu de file aussi précipité que possible, la lance indienne s’abaissait de moment en moment sur la bande enragée à laquelle le nègre envoyait mille malédictions. Au bout d’un quart d’heure, l’issue de ce combat acharné ne fut plus incertaine. La terre était jonchée de cadavres ; il ne restait plus que dix ou douze pécaris qui commencèrent à redouter le sort de leurs compagnons, car, après avoir eu l’air de se consulter, ils partirent d’un trot allongé du côté des bois, l’oreille basse, en vaincus.

Avec quelle joie les assiégés se revirent-ils tous, et quelle fête ce fut le soir à l’habitation de la clairière !

Depuis cette aventure, les colons rencontrèrent souvent des pécaris dans leurs excursions ; ils eurent même la chance de prendre vivants plusieurs petits, et de les élever, mais jamais le reste de cette bande ne chercha à les attaquer.

C’est qu’il est dans l’habitude des clans de pécaris de combattre vaillamment jusqu’à ce qu’ils soient vaincus, et de fuir devant les ennemis dont ils ont éprouvé la supériorité.

Le jour suivant, M. Rolfe et ses fils revinrent bien armés sur le lieu du combat, afin d’y chercher l’opossum et ses petits qui avaient été oubliés dans la bagarre ; mais, à leur grand étonnement, ils ne retrouvèrent rien. La bête avait rongé ses liens et s’était enfuie, emportant avec elle sa chère et nombreuse marmaille.

CHAPITRE XXI
LES PATINEURS POURSUIVIS

Dans le courant de l’été, les colons firent deux récoltes de maïs, car il ne fallait pas plus de deux mois à cette céréale pour venir à maturité ; ils en recueillirent à peu près vingt fois la charge de leur voiture. C’était suffisant pour fournir à leurs provisions et à la nourriture de leurs bêtes pendant l’hiver. La colonie eut donc d’excellent pain ; le grain était moulu dans un moulin établi sur le ruisseau. S’il ne fut pas question encore d’employer aux usages domestiques la petite récolte de froment, toute réservée aux semences prochaines, le pain frais et doré du maïs pouvait faire prendre patience jusqu’à l’été suivant.

Pendant la belle saison, le parc s’augmenta de quelques individus nouveaux : daims, antilopes, pécaris, qui, malgré leur naturel farouche, ne tardèrent pas à subir l’influence des bons traitements humains et à goûter la douceur d’une existence facile. Leur enclos était assez vaste pour qu’ils y prissent leurs débats et ne le considérassent pas comme une prison. Mais le triomphe de M. Rolfe fut l’éducation de deux jeunes loups qu’il trouva pris un beau matin avec leur mère dans le piège de la forêt. On fut obligé de tuer la louve à cause de ses instincts féroces ; quant aux deux petits, ils devinrent aussi doux, aussi familiers que Castor et Pollux, avec lesquels ils s’accommodaient fraternellement, comme s’ils eussent appartenu à la même espèce.

L’hiver fut, comme la mauvaise saison de l’année précédente, le temps des études. Les enfants avaient gagné à la vie accidentée qu’ils menaient de comprendre le sérieux de l’instruction, et par tout le bien-être dont les connaissances acquises de M. et Mme Rolfe les avaient entourés ils en appréciaient la nécessité : aussi nulle paresse chez eux pour se mettre au travail, nul découragement lorsque les notions à acquérir étaient difficiles à comprendre. Ils avaient même fini par partager le point d’honneur qui poussait leur père à faire d’eux, au fond de ce désert, des esprits tout à fait distingués, et ils voulaient n’être les inférieurs de personne en rentrant dans le monde. Au reste, ce projet de retourner à la vie civilisée était toujours à l’état de rêve, puisqu’on ne pouvait le réaliser. Il était aussi impossible aux colons de quitter leur oasis qu’à des naufragés de partir de leur île déserte pour aller retrouver leur pays à travers les périls de l’Océan. Parmi tous les animaux qu’ils avaient apprivoisés, ils n’avaient aucune bête de somme ou d’attelage ; Pompo était seul de son espèce et se faisait vieux.

Les colons n’éprouvaient d’ailleurs aucune impatience de quitter leur beau domaine. Le seul scrupule de Mme Rolfe était au sujet de Louisa, qu’elle privait de l’amour de ses parents maternels ; mais l’enfant, à laquelle on avait dû raconter son histoire pour satisfaire aux questions que lui suggéraient ses cruels souvenirs, se déclarait parfaitement heureuse. Elle pleurait même lorsqu’on lui faisait envisager l’alternative possible de quitter sa nouvelle famille.

« Si Louisa doit nous quitter, disait Mary avec véhémence, ne partons jamais d’ici. Que nous manque-t-il ? Qu’avons-nous besoin d’aller voir dans les villes des tas de gens que nous ne connaissons pas et qui ne nous aiment pas ? Nous sommes heureux tous ensemble… Là-bas, dans le monde, il faudrait peut-être nous séparer. N’est-ce pas, Franck, n’est-ce pas, Henri, que vous ne voulez point que Louisa nous quitte ?

— Non, dit Franck en serrant sur son cœur la jeune enfant qu’il aimait d’une vive tendresse.

— Non certes, dit Henri. D’ailleurs, j’ai beau apprendre le latin, le grec, le français, les mathématiques et tout ce qui s’ensuit, je resterai toujours un homme des bois. Je sens que j’étoufferais dans une ville. J’y aurais la nostalgie de notre chère oasis. »

L’hiver fut plus froid que le précédent ; une neige épaisse couvrit la terre, et le lac resta gelé pendant plusieurs semaines. Le grand plaisir, outre les rares expéditions de chasse nécessaires à l’approvisionnement, fut de patiner. Cudjo lui-même s’était épris de cet amusement et ne manquait pas une partie, lorsque sa besogne n’en devait pas souffrir ; mais de tous les patineurs, Franck était de beaucoup le plus habile et le plus intrépide.

Un jour cependant, M. Rolfe et Cudjo n’accompagnèrent pas Franck et Henri sur le lac, parce qu’ils avaient à préparer quelques vieux castors dans le magasin de planches où ils rassemblaient les peaux de ces animaux, ainsi que le précieux castoreum. De l’endroit où ils étaient, ils entendaient les éclats de rire des jeunes gens et le grincement de leurs patins sur la glace. Tout à coup, un cri retentit comme un signal de danger, et Mme Rolfe, accourant de l’habitation, vint dire à son mari :

« Oh ! Robert, allons vite, ils ont peut-être rompu la glace. »

Tous les trois se précipitèrent le long de la pente de la clairière pour atteindre la rive du lac. M. Rolfe avait cependant pensé à se munir d’une longue corde, et Cudjo s’était emparé de sa lance indienne, à tout hasard. Quel ne fut pas leur étonnement en voyant les deux patineurs rendus presque à l’autre extrémité, et glissant d’un élan précipité vers la rive de l’habitation. La glace ne s’était donc pas rompue ; mais l’instinct maternel avait justement deviné qu’un péril menaçait Franck et Henri.

Tout près d’eux, et pour ainsi dire sur leurs talons, courait une bande de loups. Ce n’étaient pas de ces petits loups de la prairie qu’un bâton dans la main d’un enfant peut effrayer ; ils appartenaient à l’espèce connue sous le nom de grand loup noir des Montagnes-Rocheuses.

Il y en avait six en tout. Leurs corps noirs, décharnés par la faim, hérissés de la tête à la queue, les rendaient effrayants. Ils couraient les oreilles baissées, la gueule ouverte, montrant leur langue rouge et leurs dents pointues.

M. Rolfe ne perdit pas sa présence d’esprit. Il jeta sur le sol le paquet de cordes, saisit un piquet de la palissade voisine et s’élança sur le lac en même temps que Cudjo qui brandissait sa lance indienne. Au lieu de se désoler inutilement, Mme Rolfe, qui était une femme de tête en même temps qu’une femme de grand cœur, courut à l’habitation pour y chercher une carabine.

Henri glissait en avant sur le miroir glacé du lac ; Franck, resté en arrière, était sur le point d’être atteint par les loups ; ce qui étonna M. Rolfe, car c’était le meilleur patineur de la colonie.

« Grand Dieu ! ils vont le dévorer ! » s’écria le pauvre père qui s’efforçait d’encourager son fils par ses cris. Quelle fut sa joie lorsqu’il vit Franck tourner court dans une autre direction en poussant une exclamation de triomphe ! Ce qu’il avait pris pour un ralentissement causé par la frayeur n’était qu’une manœuvre. Les loups ainsi évités se jetèrent sur la trace d’Henri, et ce fut pour son second fils que M. Rolfe eut alors à trembler Déjà ces terribles animaux le pressaient de près lorsque, exécutant le demi-tour opéré déjà par son frère, il laissa passer devant lui les loups emportés par la rapidité de leur course.

Ceux-ci se retournèrent bientôt, et comme Henri restait le plus rapproché d’eux, ils galopèrent après lui. Alors Franck, retournant sur ses pas, courut derrière la bande, l’excitant par des cris, pour rompre la poursuite. Henri, profitant de cette diversion, tourna sur ses patins en décrivant un angle aigu.

Franck cria à son frère de gagner tout droit le bord, et tandis qu’Henri s’éloignait, il attira tous les loups sur ses pas. Serré de près, il renouvela son habile manœuvre et s’approcha enfin du bord.

Il y avait près de l’endroit vers lequel glissait le patineur un grand trou dans la glace. M. Rolfe crut que, dans la précipitation de la fuite, son fils oubliait ce nouveau danger, et il lui cria de l’éviter ; mais Franck avait son plan. Comme il allait toucher le bord du trou, il coupa à angle droit et vint aborder à la rive d’un seul élan.

Les loups étaient trop lancés à fond de train pour voir ce précipice béant : aussi culbutèrent-ils tous les six l’un après l’autre dans ce gouffre ouvert sous leurs pas.

Leurs têtes pointues apparurent sur le bord après un premier plongeon ; mais Cudjo avec sa lance, M. Rolfe avec le pieu de la palissade leur livrèrent un rude combat. Cinq d’entre eux furent assommés en un clin d’œil ; le sixième réussit à sortir du trou, mais il était transi de froid et de frayeur. Cependant il allait réussir à s’échapper, car il avait momentanément aveuglé M. Rolfe et Cudjo en secouant son pelage humide de gouttelettes glacées, lorsqu’il tomba sur la glace en poussant un dernier hurlement, et tout aussitôt la détonation d’une carabine se fit entendre. C’était Henri qui avait fait usage de l’arme que sa mère était allée chercher ; mais il avait tiré de trop loin, avec trop d’émotion peut-être pour tuer la bête sur le coup ; le loup se traînait sur la glace, tournant vers M. Rolfe ses dents encore menaçantes. Cudjo dut l’achever d’un coup de lance.

Ce fut une journée de grand émoi pour la colonie de l’oasis. Franck, qui avait été le héros de cette aventure, gardait un silence modeste ; il n’en était pas moins heureux d’avoir sauvé son frère, et Henri dit plusieurs fois avec reconnaissance que sans la présence d’esprit, le courage de Franck, il aurait été inévitablement la proie de ces animaux féroces.

Depuis ce temps, Mme Rolfe ne permit plus à ses fils d’évoluer sur leurs patins que dans le voisinage de la clairière et sous la garde vigilante de Cudjo.

Ce fut là la seule aventure qui marqua le second hiver. Au printemps suivant, on fit une abondante récolte de sucre, et dans le courant de l’été on put manger du pain de froment. A partir de ce moment, la petite colonie jouit de l’aisance la plus large et commença à préparer ses éléments de richesse pour l’avenir.

Les castors s’étaient tellement multipliés que M. Rolfe pouvait désormais s’emparer des plus vieux individus sans effrayer le reste du clan. Il construisit à cet effet un réservoir communiquant avec le lac par une sorte d’écluse. C’était là qu’on donnait habituellement aux castors leur nourriture. Chaque fois qu’on jetait dans ce bassin des branches de sassafras, ces animaux accouraient par centaines, de sorte qu’il n’y avait rien autre chose à faire qu’à fermer l’écluse pour garder ceux qu’on voulait sacrifier. Cela se faisait sans bruit, peu à peu, et non point par coupes réglées de destruction : aussi jamais les castors ne soupçonnèrent-ils le piège, malgré leur sagacité. Ils ne voyaient disparaître que les plus vieux de leur tribu ; encore ceux-ci n’auraient-ils pu atteindre à cet âge avancé, s’ils avaient été soumis aux hasards de la vie abandonnée, et non pas préservés, comme ils l’étaient, des attaques des fauves, et nourris avec soin.

Leurs fourrures et le castoreum s’accumulaient dans le magasin construit près de l’habitation, et si la présence de tant de richesses rassurait M. Rolfe sur l’avenir qu’il préparait à sa famille, elle l’excitait aussi à s’ingénier de façon à réaliser le prix de ces marchandises précieuses. Aussi proposa-t-il un soir à sa femme de partir seul dans la charrette conduite par Pompo, et de s’en aller porter au Nouveau-Mexique une charge de castoreum et de fourrures. Là, il pourrait trouver des bœufs, des mulets, des chevaux, qu’il ramènerait à la vallée pour avoir ainsi les moyens de transporter sa famille hors du désert.

Mme Rolfe ne voulut pas même discuter les chances possibles de cette expédition.

« Il ne faut pas nous séparer, dit-elle. Qui sait si nous nous reverrions ? Que vous manque-t-il ici ? N’êtes-vous pas heureux ? Nos enfants n’ont pas encore éprouvé un moment d’ennui ; Cudjo me disait hier qu’il se trouvait l’être le plus favorisé de la création. Croyez que, lorsque le moment sera venu, la main de la Providence, qui nous a conduits ici, saura bien nous en faire sortir. »

Le temps se passa. M. Rolfe avait presque oublié ces paroles prophétiques, lorsqu’un jour de la quatrième année, Henri, qui était devenu un bel adolescent de quinze ans et qu’on laissait chasser tout seul, accourut à l’habitation en disant d’un air de triomphe :

« Père ! maman ! bonne proie ! Deux jeunes élans pris dans le piège. J’ai prévenu Cudjo, qui est allé les chercher avec la charrette ; ils sont gros comme des veaux. »

Tout le monde alla au-devant des deux captifs, et tandis que Cudjo les lâchait dans le parc, M. Rolfe se souvint d’avoir lu que le grand élan d’Amérique pouvait être dompté comme une bête de trait ou de somme ; il voulut en faire l’expérience, pensant que lorsque ces animaux, dressés, en seraient multipliés, il serait possible de trouver en eux et dans leur famille un attelage propre à traverser le désert.

Lorsque les deux élans furent un peu plus grands, Cudjo les mit à la charrue pour remplacer Pompo ; puis, l’hiver, il leur fit traîner de grandes charges de bois mort pour les provisions de combustibles, de sorte qu’ils travaillaient à la fois au labourage et au traînage, comme la meilleure paire de bœufs.

Ces élèves firent grand honneur à la patience éducatrice du nègre, qui eut d’ailleurs à exercer ses talents de dressage sur des animaux plus rebelles.

Un matin, un peu après le lever du soleil, et juste au moment où la petite colonie s’éveillait, un grand tumulte se fit sur la clairière. C’était comme un piétinement de chevaux, et les hennissements qui accompagnaient ce bruit ne laissaient aucun doute à ce sujet.

« Ce sont des Indiens ! » s’écria M. Rolfe.

Chacun courut s’armer ; puis le chef de la colonie ouvrit avec précaution une fenêtre de la case. Il y avait en effet des chevaux sur le terre-plein qui s’étendait devant l’habitation, mais pas un seul cavalier. Ils étaient une douzaine qui couraient et voltaient en tous sens, agitant leurs longues crinières. Sans bride, sans selle ; aucun signe ne dénotait que la main humaine les eût jamais touchés.

« Ce sont des mustangs ! s’écria Cudjo, des chevaux sauvages du désert… Maître, voici notre futur attelage ; mais il sera difficile de le mener à l’écurie. Pourtant fiez-vous à Cudjo ; mais il faut réfléchir à la manière de les prendre avant d’ouvrir notre porte ; sinon, bonsoir ; les mustangs ont des ailes aux pieds. »

Il était évident que ces chevaux étaient venus des plaines de l’Est en remontant le courant de la rivière. La verdure de la vallée les avait attirés, et ils y étaient entrés. L’important était de les empêcher d’en sortir.

« Il n’y a, dit Franck, qu’à fermer le passage du défilé qui conduit sur les hauteurs.

— Oui, dit Cudjo, ils seront alors prisonniers dans la vallée, et tôt ou tard nous nous emparerons d’eux ; mais il faut se donner garde qu’ils nous voient, car les mustangs ont l’air de deviner que l’homme en veut à leur liberté. Du temps que j’étais un pauvre nègre ignorant, je me figurais qu’ils étaient instruits par quelque cheval fugitif, par un marron de l’écurie, de la servitude où on voulait les réduire… et je ne sais pas si ce n’est pas encore ma conviction ; les bêtes ont entre elles un moyen de se comprendre que nous ne connaissons pas. »

Le plan indiqué fut bientôt suivi. M. Rolfe dit à Cudjo de prendre sa hache ; puis tous deux sautèrent par la fenêtre de derrière la maison et se glissèrent entre le magasin et l’écurie pour gagner le bois sans être vus. Ils en suivirent la lisière jusqu’au défilé. Là, Cudjo se mit à l’œuvre ; en moins d’une heure il eut abattu deux arbres en travers du passage, de manière à le barrer complètement. M. Rolfe y ajouta d’autres branchages, si bien qu’il eût fallu des ailes à un cheval pour franchir cet obstacle. Cela fait, tous les deux retournèrent vers l’habitation sans s’inquiéter d’être vus des mustangs.

Dès qu’ils aperçurent la première figure humaine, ceux-ci se réfugièrent dans les bois ; mais, sûrs qu’ils ne pourraient leur échapper, les colons ne les poursuivirent pas. En effet, Cudjo fit un lacet en corde de boyau, de manière à en fabriquer un lazzo mexicain, et, montant sur Pompo, il ramena en trois jours toute la caballada, c’est-à-dire toute la chevauchée.

A partir du moment où les mustangs eurent été dressés, les colons eurent toutes facilités pour quitter l’oasis. Le chariot fut remis sur ses roues, mais le premier voyage qu’il fit fut vers le camp de la Désolation, comme M. Rolfe avait nommé l’endroit du désert où leurs compagnons de caravane avaient été massacrés quelques années auparavant. Le père de famille fit seul cette excursion avec le fidèle Cudjo ; il voulait éprouver ainsi la force et la docilité des mustangs avant de risquer sa famille à travers le périlleux trajet qui restait à faire pour la conduire au Nouveau-Mexique.

Ce voyage s’accomplit heureusement ; M. Rolfe ramena avec lui deux chariots, dont les dommages pouvaient être réparés, toute la poudre des bombes, d’autres munitions et beaucoup d’objets de première nécessité qui étaient restés là, au milieu du désert, sans que personne s’en emparât.

Mme Rolfe apprécia surtout plusieurs ballots d’étoffes, qui servirent à renouveler la provision de vêtements, à peu près usée. Quant au linge, elle suppléait à celui qui s’effrangeait en filant du coton que Cudjo tissait dans les longs jours d’hiver. D’ailleurs depuis longtemps toute étoffe était consacrée aux vêtements des trois femmes, les hommes se contentaient de tuniques et de chausses de peau d’élan.

Ni caravane, ni parti d’indiens n’avaient donc passé depuis des années dans ce petit vallon creux, qui était un véritable ossuaire. M. Rolfe donna un regret au souvenir du digne Écossais Mac Knight et de sa femme, et à deux genoux sur le tertre de gazon sous lequel lui et Cudjo avait enseveli leurs compagnons dans une nuit d’horreur, il jura de continuer à être le père de la pauvre orpheline.

Après avoir versé des larmes d’émotion, M. Rolfe reprit le chemin de la vallée. Comme il ne pouvait pas se tromper sur le but de son voyage, parce que le mont couvert de neige lui servait de boussole, il répugna à revoir pour la seconde fois le désert, où ses enfants avaient tellement souffert de la soif.

On prit une route plus à gauche, et les chariots furent arrêtés un beau soir dans une oasis étroite, entre deux des avancées de la montagne, où l’on trouva de l’herbe pour les attelages et un frais ruisseau. M. Rolfe et Cudjo s’entretenaient avant de s’endormir du plaisir avec lequel ils seraient reçus dans la vallée deux jours après, lorsque le nègre aperçut deux gros objets noirs qui tendaient leurs têtes encornées par-dessus les broussailles, afin de considérer le campement tout nouveau pour eux.

« Maître, deux buffles, deux jeunes buffles ! s’écria Cudjo. Ce sera ma part dans les cadeaux que nous rapportons à l’oasis. »

En prenant le lazzo mexicain, le nègre rampa dans les hautes herbes.

Trois jours après, c’était grande fête dans l’habitation de la vallée ; on rangeait la poudre et les outils du ménage, on traînait deux jeunes buffles dans le parc, et après l’examen de toutes ces richesses, M. Rolfe dit à sa femme :

« Maintenant, nous pouvons partir quand nous voudrons. »

Franck et Henri ne purent retenir un cri de désappointement ; Mary et Louisa se mirent à pleurer. Invitée à s’expliquer, cette dernière dit à son père adoptif :

« Partir d’ici, c’est nous séparer du seul petit univers que nous connaissions. J’aime cette maison, moi, et ces jolies bêtes qui me fêtent et me caressent. J’aime jusqu’aux perruches qui crient : Louisa ! dans tous les arbres de la vallée. Je ne connais pas du tout ce monde que vous voulez revoir. Il me semble que je ne serai pas heureuse là-bas comme ici.

— Et toi, Mary ? demanda M. Rolfe.

— Oh ! répondit celle-ci d’un air un peu boudeur, c’était bien la peine de nous ramener un couple de buffles, si nous devons partir bientôt. J’avais déjà commandé une baratte à Cudjo. Je voulais vous faire du beurre et du fromage quand la femelle aurait du lait. C’est nous donner plus de regret que d’accroître notre ménagerie.

— Voyons ! as-tu la même répugnance que Louisa à revoir les villes ?

— Eh bien ! oui, dit-elle vivement ; les gens n’y ont pas été bons pour vous. Je suis comme Louisa : mon univers est ici.

— Vous deux, s’écria Franck, vous parlez comme de bons livres. »

Et il embrassa ses deux sœurs, auxquelles Henri s’empressa de donner la même preuve de satisfaction.

Mme Rolfe souriait et caressait tour à tour la tête blonde de Mary et les cheveux noirs de Louisa. Cudjo riait tout à fait et murmurait entre ses dents :

« Bravo, miss Louisa ! bravo, miss Mary !

— De sorte, dit M. Rolfe, que je suis seul décidé à quitter notre refuge. Mon désir n’était pas personnel, mes chers enfants. C’était à vous seuls que je pensais en croyant qu’il était de mon devoir de vous rendre à la vie civilisée. L’ennui de la solitude ne vous a pas gagnés ? Ni moi non plus. Restons donc jusqu’à ce que la majorité en forme le vœu.

— Pas de sitôt », lui dit la bande joyeuse qu’il entourait de ses bras paternels.

CHAPITRE XXII
LES VISITEURS INATTENDUS

Il y avait dix ans que la famille Rolfe avait pris possession de son oasis, lorsqu’une caravane venant du Nouveau-Mexique et retournant aux États-Unis suivit dans le désert le cours du Pecos, grande rivière qui va du Nord au Sud. Cette caravane était composée de marchands des Prairies qui se connaissaient tous entre eux et menaient joyeuse vie dans leurs campements. Un seul voyageur faisait exception à cette belle humeur ; c’était un homme de quarante-cinq ans environ, de haute stature, dont les cheveux blonds grisonnaient déjà et qui amenait trois chariots pleins de marchandises sous la conduite d’arrieros (muletiers) aussi sombres que lui. Comme il ne se familiarisait avec aucun de ses compagnons de voyage, ceux-ci le laissaient à part, se bornant aux échanges de politesse nécessaires. Nul ne savait le nom de ce voyageur silencieux, que les jeunes gens de la bande avaient surnommé El Mudo (en espagnol : le Muet), parce que dans les haltes du soir nulle saillie ne lui arrachait un sourire, et que le son de sa voix était à peu près inconnu.

En dépit de cette sombre humeur, El Mudo inspirait à ses jeunes compagnons cette déférence que s’attirent toujours la bonté, la gravité et la science que donne l’expérience. Lorsque la caravane eut quitté le Pecos et eut marché plusieurs jours dans une plaine aride où le manque d’eau devint pénible, les voyageurs ne voulurent pas tenir conseil sur la direction à prendre sans appeler El Mudo, dont ils attendaient un conseil éclairé.

Les avis furent partagés dans cette délibération : les uns proposaient de retourner en arrière jusque sur les rives du Pecos ; les autres, de pousser toujours en avant sur cette plaine semée de buissons d’artemisia rabougris, dans l’espérance d’en sortir plus tôt qu’en refaisant le chemin déjà parcouru. La discussion s’accentuait sans rien conclure, lorsque El Mudo, tirant de sa poche une longue-vue, la braqua sur un point éloigné du ciel qui semblait un nuage aux formes flottantes, et fit signe à ses compagnons de regarder après lui dans cette direction de l’Ouest.

« Une montagne, un piton neigeux ! s’écria José Valdès, un des marchands les plus déterminés à retourner en arrière pour retrouver les eaux salubres du Pecos.

— La montagne est loin, dit un autre, mais c’est de ce côté qu’il faut pousser, n’est-ce pas, señor ? »

Cette demande s’adressait au Mudo, qui desserra ses lèvres, toujours si bien fermées, pour répondre :

« Oui, messieurs. Il faut surtout garder votre gaieté, fût-ce en apparence seulement, pour ne pas décourager les hommes d’équipage, et pour avoir la force de supporter les privations.

— Mais ne sauriez-vous nous encourager d’exemple sur ce point, vous qui nous donnez un si salutaire conseil ? » demanda José Valdès, qui se sentait plein de sympathie pour El Mudo.

Celui-ci sourit amèrement.

« Oh ! moi… », dit-il en saluant de la main pour reconnaître cette amabilité. Et il courut se renfermer dans un de ses chariots.

La caravane marcha plusieurs jours sous un soleil torride qui rendait plus cruelle la soif, dont gens et bêtes souffraient ; enfin l’on approcha de la montagne neigeuse, et dans la hâte de l’atteindre, on marcha toute la nuit, à la pâle clarté de la lune. D’ailleurs, on ne pouvait plus faire halte. S’arrêter eût été vouloir mourir.

Enfin, vers l’aube, après avoir tourné le pied rocheux de la montagne, on aperçut une ligne d’un beau vert qui tranchait sur le brun foncé du désert. On eût dit une haie avec de grands arbres croissant çà et là par-dessus. C’étaient des bouquets de saules et de cotonniers. Il n’y avait plus à douter de la présence de l’eau dans ces parages, et la caravane salua de ses acclamations ces indices de salut. Bientôt, en effet, hommes, mulets et chevaux s’agenouillaient sur les bords d’un ruisseau limpide pour se désaltérer dans ces eaux fraîches.

Après une course pénible, aggravée par de cruelles péripéties, la caravane éprouvait le besoin de se refaire ; il fut donc résolu qu’on passerait plusieurs jours sur les bords du ruisseau. La frange de saules s’étendait sur ses rives à une distance de quatre-vingts kilomètres dans la plaine. Sous leur ombrage croissaient des touffes d’herbes d’une espèce particulière au Mexique et connue sous le nom de grammites. C’est un herbage riche et nourrissant que les chevaux et les mulets attaquèrent à belles dents après s’être désaltérés.

« Nos bêtes sont plus heureuses que nous, dit José Valdès, puisqu’elles ont de la nourriture fraîche. Voici plus d’une semaine que nous vivons de tasajo cru ou rôti, puisque, depuis notre départ d’El Paso, nous n’avons tué qu’une antilope maigre. Si vous m’en croyez, messieurs, nous irons chasser dans les gorges de cette montagne. Là où se trouvent de si beaux pâturages, on doit rencontrer du gibier. Qui veut tenter l’aventure ? »

Aucun marchand des Prairies ne se montra disposé à courir le bois. Tous étaient fatigués et préféraient un souper médiocre au bord de ce clair ruisseau à la perspective d’un bon repas acheté au prix d’une marche peut-être longue.

« Eh bien ! je pars tout seul », dit José Valdès en prenant sa carabine.

Quand il eut tourné l’angle du rocher qui lui cachait la place du campement, il entendit un pas derrière lui et se retourna en riant pour voir lequel de ses compagnons avait eu scrupule de le laisser s’engager seul dans les gorges de cette montagne inconnue ; mais sa figure devint sérieuse quand il eut reconnu El Mudo dans celui qui s’était dévoué pour l’accompagner.

Ils marchèrent longtemps en silence dans les anfractuosités des rochers, lorsque tout à coup José Valdès s’écria :

« De la fumée ! une colonne de fumée qui s’élève de ce ravin creusé en précipice. Il y a des Indiens de ce côté.

— Voyons ! » dit El Mudo en faisant signe à son compagnon de gravir la montagne, afin de dominer toute la plaine du côté où paraissait la colonne de fumée.

Ils parvinrent à une hauteur considérable, d’où ils aperçurent la plaine au loin, desséchée, sablonneuse ; d’un seul côté, vers l’est, une ceinture de verdure avec quelques arbres solitaires, et, enserré dans cette ceinture, un creux énorme d’où s’élevait en mince filet la fumée qui dénotait la présence d’êtres humains.

« Ce creux-là est-il le lit du ruisseau qui s’élance de là-bas, et dont on ne voit pas le cours ? se demanda tout haut José Valdès. Est-ce un ravin étroit ou un vallon spacieux ? Impossible d’en déterminer les proportions. Señor, voulez-vous que nous tâchions d’atteindre ce pic escarpé d’où le ruisseau se précipite en cataracte dans ce ravin ? »

El Mudo ne répondit que par un geste d’assentiment, et les deux hommes se remirent à marcher. Après avoir franchi deux kilomètres, ils arrivèrent près de la limite du barranca, et montèrent sur le pic d’où l’eau du ruisseau tombait d’une hauteur de deux cents pieds.

C’était un magnifique spectacle à contempler que celui de ce jet immense, recourbé comme la queue d’un cheval, plongeant au-dessous dans un lac d’écume, et brillant au passage de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. C’était un beau spectacle qu’admirèrent les deux hommes ; mais leur attention fut autrement surexcitée par d’autres objets dont la vue les remplit d’étonnement.

Au-dessous d’eux s’épanouissait un délicieux vallon de forme ovale, borné de tous côtés par un précipice qui l’entourait comme un mur. Ils se trouvaient à son extrémité supérieure et pouvaient le voir par conséquent dans toute sa longueur. Sur les côtés du précipice des arbres étaient plantés horizontalement, et quelques-uns touchaient la terre de leurs cimes ; c’étaient des cèdres et des pins. Plus loin s’élevait le mezcal ou plante de maguey sauvage, dont les feuilles écarlates contrastaient avec le sombre feuillage des cèdres et des cactus. Sur les flancs de cette montée, tout était âpre et sombre.

Combien la scène changeait d’aspect lorsqu’on regardait dans les profondeurs du vallon ! Là, tout paraissait doux et souriant. C’étaient de larges espaces de terrain boisé, où l’épais feuillage des arbres formait, en s’entrelaçant, comme un tapis qui dérobait le sol ; çà et là, par de rares échappées, luisait le gazon lustré des clairières. Les feuilles des arbres présentaient des couleurs variées, car l’automne s’avançait déjà. Le jaune, l’orangé, le pourpre et le marron, toutes les nuances de vert et de blanc se mêlaient comme les couleurs artistement fondues d’une tapisserie.

Au centre du vallon, un lac ouvrait son clair miroir dans lequel les rayons du soleil se reflétaient. De la place élevée d’où les deux chasseurs dominaient ce paysage, ils n’en pouvaient pas distinguer les détails.

« Señor, dit José Valdès à son compagnon, on peut marcher le long de cette avancée de rochers qui fait un mur circulaire à ce grand ravin. Si nous descendions pour cheminer sur cette avancée, afin de découvrir le passage qui nous mènerait dans cette oasis ? Ce serait un lieu de campement plus agréable que celui du ruisseau des Cotonniers où nous nous sommes établis sur l’autre versant de la montagne.

— Et les Indiens ? fit le Mudo en désignant le panache de fumée qui montait toujours dans le ciel bleu.

— Eh bien ! en les guettant du haut de ce mur de rochers, nous verrions combien ils sont et si nous avons à les redouter. »

Les deux chasseurs descendirent du pic, mus d’une curiosité presque égale. Après avoir marché assez longtemps pour atteindre le bord du précipice au bas duquel s’enfonçait le vallon, ils se jetèrent à plat ventre sur le sol afin de distinguer les détails du paysage. Ils étaient loin de s’attendre au tableau régulier qui se déroula devant eux.

Non loin des rives du lac s’élevait une maison de belle apparence, flanquée de plusieurs autres constructions. Un grand espace défriché était divisé en champs, et, dans les prairies environnantes, du bétail de plusieurs espèces paissait paisiblement.

On apercevait des êtres humains, hommes et femmes, allant et venant autour de cette sorte de ferme.

« Ce sont des blancs ! ce sont des blancs ! » s’écria joyeusement José Valdès, bien qu’à cette distance on ne pût juger par les yeux de la race à laquelle appartenaient ces individus ; mais leurs travaux et le bien-être dont ils avaient su s’entourer témoignaient d’une industrie dont la race blanche est seule capable.

« Il faut leur rendre visite, dit le jeune homme transporté de plaisir. Voyez, señor, j’aperçois tout là-bas une dépression dans le mur de rochers ; c’est de ce côté qu’on doit pouvoir pénétrer dans le vallon. Ah ! voilà une aventure qui vaut mieux que la rencontre d’une antilope ou d’un bigorne. »

En effet, après une marche de plusieurs milles, les deux hommes atteignirent le défilé qui les conduisit, par un chemin battu, au bord du lac et par conséquent au centre du vallon. Ils s’avancèrent, suivant la clairière du bois, poursuivis par le caquetage des perruches qui sautillaient sur les arbres.

« Señor, elles parlent, bien qu’en liberté, disait José Valdès à son compagnon. Je vous jure que celle-ci vient de dire bien distinctement par deux fois : « Mary, Mary ! »

El Mudo haussa les épaules amicalement, et le premier sourire que le Mexicain eut vu poindre sur ses lèvres épanouit sa sombre physionomie. Tout à coup, comme pour donner raison à José Valdès, la perruche se mit à crier :

« Louisa ! »

Et tout aussitôt les autres perruches reprirent en chœur :

« Louisa ! Mary ! Louisa ! Louisa !

— C’est singulier ! » dit El Mudo en passant sa main sur son front qui se rida péniblement.

Ils furent bientôt en vue de l’habitation et aperçurent dans le champ voisin deux grands buffles attachés à une charrue et labourant avec la docilité d’une paire de bœufs ; un nègre les conduisait en chantant.

Sur la porte de la maison étaient assises deux jeunes filles, l’une blonde, l’autre brune, qui travaillaient à l’aiguille ; autour d’elles se jouaient sans nulle entrave deux grands ours noirs. La fillette brune avait sous ses pieds, en guise de tabouret, un animal roulé en rond comme un énorme chat, et dans lequel les survenants reconnurent, à leur grande surprise, la panthère d’Amérique, le féroce couguar.

« Je rêve, dit José Valdès à son compagnon, ou ceci est une scène de l’Éden primitif. Est-ce qu’on ne se croirait pas aux temps annoncés par l’Écriture, où toute la terre doit être en paix et où « le lion se reposera à côté de l’agneau » ?

Il n’en put dire davantage. Les animaux venaient de sentir la présence d’hommes étrangers ; deux gros chiens aboyaient ; une dizaine de loups qui paraissaient vivre en bonne intelligence avec eux donnèrent aussi de la voix ; les deux ours grognèrent, et le couguar lui-même flaira l’air de ses narines froncées.

Mais une voix mâle qui sortit de l’habitation imposa le silence à ces gardiens en émoi, et un homme de haute taille parut sur le seuil en disant aux deux étrangers :

« N’ayez aucune crainte, et soyez les bienvenus, vous qui êtes les premiers visiteurs depuis dix ans qu’aient reçus les habitants de l’oasis. »

Au même instant, une femme de trente-cinq à trente-six ans, d’une figure agréable et douce, vint saluer les voyageurs, pendant que les jeunes filles, sur son ordre, rentraient pour s’occuper de leur repas.

José Valdès et El Mudo étaient émerveillés ; mais, leurs hôtes les accueillant avec des manières courtoises qui annonçaient une éducation distinguée, ils n’osèrent pas les accabler de questions. Pourtant El Mudo paraissait profondément troublé ; il regardait les deux jeunes filles allant et venant dans l’habitation, particulièrement la brune, dont la physionomie était tout espagnole. Il semblait à la fois désirer parler et n’osait pas ; mais lorsque son hôte lui eut présenté ses deux fils, deux beaux jeunes gens de vingt-deux et de dix-neuf ans, il lui dit en tremblant :

« N’êtes-vous pas Robert Rolfe ? »

Le chef de la colonie regarda attentivement son visiteur.

« Mac Knight ! s’écria-t-il. Est-ce vous, grand Dieu ! Par quel miracle vivant ? »

Les deux hommes s’embrassèrent avec effusion. Bientôt Louisa fut entre les bras de son père qui, à partir de ce moment, ne mérita plus le surnom de Muet, car il entremêla de cent questions les baisers dont il couvrait sa fille, si inopinément retrouvée.

« J’ai autant de questions à vous adresser moi-même, lui répondit Robert Rolfe, puisque tous nous vous avons cru mort ; mais l’heure du souper est arrivée, votre compagnon et vous paraissez très las. Entrez chez nous partager notre repas ; puis nous nous conterons mutuellement tout ce qui nous est arrivé depuis notre séparation. »

Mac Knight et José Valdès entrèrent dans la case, où ils furent surpris de trouver un confortable qu’ils n’auraient pas attendu dans cette solitude. Le couvert était proprement dressé sur une grande table ; des plats fumants contenaient des volailles rôties, une langue de buffle, des œufs de dinde, tandis que de petites ravières placées aux angles offraient un assortiment de beurre exquis et de racines comestibles propres à être mangées crues. Un liquide pourpré étincelait à travers le cristal de l’unique carafe, accotée de brocs pleins d’eau pure. José Valdès ne crut pas que ce fût du vin avant d’avoir répondu au toast par lequel Robert Rolfe voulut fêter la bienvenue de ses visiteurs au moment de commencer le repas.

D’ailleurs, il n’était pas assez libéré de certaine préoccupation pour apprécier comme il le méritait ce liquide pétillant qui remplissait sa tasse d’étain. Un des jeunes ours et le couguar se tenaient près de sa chaise, et le formidable ronron que laissait échapper ce dernier fauve lui était particulièrement suspect. Néanmoins, le jeune chasseur s’efforçait de faire bonne contenance, lorsque Mary dit en souriant :

« Ces bonnes bêtes sont vraiment importunes. Ici, Martin. Venez, César. Il faut être polis, mes chers amis, et ne pas ennuyer de soi les étrangers. »

Obéissants à cette douce voix, l’ours et le couguar suivirent la jeune fille, qui, tout en caressant leur rude pelage, les conduisit jusqu’à la porte de l’habitation. Le tableau que présentaient ces deux fauves domptés par cette blonde fille était si étrange que José Valdès ne songea plus qu’il mourait de faim en le considérant, et il ne put se résoudre à commencer son repas que lorsque Mary fut revenue s’asseoir non loin de lui ; encore s’oublia-t-il souvent à contempler avec admiration cette charmante jeune fille, qui dirigeait de sa douce parole les carnassiers les plus terribles des forêts américaines.

Après le thé de sassafras, sucré avec du sucre d’érable, Mac Knight fit le récit de son aventure.

« Quand je vous eus laissé, dit-il à Robert Rolfe, à l’endroit où vous raccommodiez votre chariot brisé, je pris le galop et rejoignis la caravane, qui marcha jusqu’à la nuit et s’arrêta dans ce camp de lugubre mémoire. On alluma des feux ; la nuit vint, et votre wagon ne paraissait pas. Je devins inquiet de vous. Je laissai ma femme et ma fille aussitôt après le souper, et je gravis une hauteur voisine qui se trouvait dominer la route que vous deviez suivre ; mais l’obscurité m’empêcha de rien distinguer. J’étais là depuis quelque temps, lorsque des clameurs prolongées retentirent à mes oreilles. Reconnaissant le cri de guerre des farouches Arapahoes, je retournai en courant vers le campement, où je tombai dans une scène de carnage. Je n’avais pour arme qu’un grand couteau dont je me servis en me jetant dans la mêlée ; mais mes compagnons étaient déjà presque tous morts quand j’arrivai. Moi-même je fus bientôt blessé à la cuisse par la lance d’un Indien que j’étendis mort à mes pieds.

« Pendant le pillage qui suivit, je me traînai autour des chariots, appelant ma femme et Louisa ; comme je ne les aperçus nulle part, je pensai qu’elles étaient mortes ou qu’elles avaient fui. M’attachant à cette dernière espérance, je m’enfonçai dans les buissons et m’éloignai du théâtre de la lutte, afin de n’y pas recevoir le coup de grâce. Je n’avais pas fait trois cents pas que je tombai épuisé par la perte de mon sang et la douleur de ma blessure. Je me trouvais près d’un amas de rochers au fond desquels s’ouvrait une sorte de grotte. J’eus bien juste le temps d’atteindre ce refuge ; à peine étendu sur le sable qui le jonchait, je perdis connaissance.

« Quand je repris mes sens, le jour éclairait ma retraite. J’étais faible, incapable de remuer ; mais le sang ne coulait plus de ma blessure, et je la bandai avec mon mouchoir et un lambeau de ma chemise. Je me traînai ensuite comme je pus à l’ouverture de la grotte, et je crus entendre les voix des Indiens venant de la direction du camp. Tout à coup une explosion formidable ébranla les rochers ; c’était évidemment une des bombes qui éclatait.

« J’entendis des cris d’effroi, puis le galop précipité de plusieurs chevaux ; après quoi tout devint silencieux. Je pensai que les Indiens quittaient la place, et je ne me trompais pas.

« Quand il fit tout à fait nuit, j’essayai de me traîner dehors ; mais je ne pus y réussir ; je souffrais beaucoup, et j’entendis hurler les loups jusqu’au lever du soleil. Ce furent de terribles heures !

« Enfin, à la pointe du jour, altéré par la fièvre, l’insomnie et le besoin de prendre quelque nourriture, j’aperçus à l’entrée de mon repaire une espèce de pin que l’on appelle pignon, et dont les fruits sont comestibles ; puis les fleurs blanches de l’arbre à oseille, le beau Lyonia, dont les feuilles aqueuses pouvaient me désaltérer. Je me traînai avec peine sous le pin à pignon, je mâchai quelques feuilles de lyonia ; puis, épuisé par cet effort, je m’endormis.

« Quand je me réveillai, ma fièvre s’était dissipée ; le lyonia est un puissant fébrifuge. Je fis un paquet de feuilles, je me chargeai de pignons et retournai dans ma grotte, afin de n’être pas obligé de sortir avant d’être plus dispos ; le moindre mouvement me faisait souffrir le martyre.

« Je vécus ainsi quatre jours et quatre nuits, visité par les loups, qui semblaient compter les heures de mon agonie, mais que mon grand couteau tenait en respect. Au bout de ce temps, je fus assez fort pour marcher, soutenu par une forte branche en guise de canne. Je m’acheminai vers le campement, au milieu duquel je trouvai la butte de gazon sous laquelle vous aviez enseveli nos malheureux camarades. Je doutai d’autant moins que ma pauvre femme ne fût du nombre, que je retrouvai intacte sous la croix que vous aviez plantée au faîte de ce mausolée l’inscription tracée sur le bois :

« Que Dieu reçoive dans sa miséricorde tous nos malheureux compagnons de voyage massacrés en ce lieu par les Indiens ! »

« Je pleurai bien longtemps près de cette butte de terre qui contenait tout ce que j’aimais au monde, et peu s’en fallut que mon désespoir me conduisît moi-même à la mort ; mais Dieu ayant voulu que je survécusse, je n’avais pas le droit de m’abandonner. Après plusieurs jours passés à pleurer ma femme et ma fille, je raisonnai ma situation. Je compris que vous étiez arrivés après la catastrophe au campement, puisque vous aviez rendu les honneurs funèbres aux morts et que vous aviez ensuite poursuivi votre route. Je tentai de vous rejoindre, mais à l’entrée de la plaine de sable vos traces étaient effacées ; puis, faible, boiteux comme je l’étais encore, je n’aurais pu y parvenir.

« Je passai donc près d’un mois dans le campement, dormant dans un des chariots à demi brisés, vivant des provisions abandonnées par les Indiens au moment de l’explosion. J’allais me décider à faire à pied les cent soixante kilomètres qui me séparaient de la frontière du Nouveau-Mexique, lorsque j’aperçus une mule errant aux environs du camp. C’était évidemment une des bêtes de somme de la caravane qui, emmenée par les Indiens, avait réussi à s’évader et revenait sur sa première piste après avoir erré plusieurs semaines. Craignant qu’elle ne s’effarouchât, si je l’appelais, je me plaçai en embuscade et la pris à l’aide d’un lazzo mexicain que j’avais trouvé dans un des chariots. En peu de jours je l’eus dressée de nouveau ; puis, n’emportant pour toute provision qu’un peu de tasajo et un sac de pignons rôtis, je me lançai avec ma monture dans le grand désert. Au bout d’une semaine j’arrivais à Santa-Fé, où je pus parfaire ma convalescence. De là, je retournai sans encombre à ma mine de Los Mimbres. Je ne vous ferai pas le détail du reste de mon histoire. C’est celle d’un homme désespéré d’avoir perdu tout ce qui l’attachait à la vie… Et maintenant je suis récompensé d’en avoir porté le fardeau, puisque Dieu me réservait un bonheur inattendu, ajouta Mac Knight en pressant Louisa dans ses bras. Me direz-vous, mon cher Robert, comment vous avez sauvé mon enfant ?

— Et comment vous avez créé cet Éden ? » dit José Valdès en s’inclinant devant leur hôte.

Quand le long récit de Robert Rolfe eut déroulé devant ses auditeurs l’histoire de ces dix ans passés dans la solitude de l’oasis, Mme Rolfe conclut ainsi :

« C’est Dieu qui vous a conduits vers nous, monsieur Mac Knight ; l’année prochaine vous ne nous y auriez plus trouvés. Nous comptons partir au printemps pour ramener nos enfants dans le monde civilisé.

— Quoi ! madame, quitterez-vous sans regrets ce beau domaine ? dit José Valdès avec chaleur. Il me semble que, si je l’habitais huit jours, je n’en voudrais jamais sortir.

— Eh bien ! monsieur, reprit Robert Rolfe, si M. Mac Knight et vous consentez à rester nos hôtes tout cet hiver, nous pourrions partir ensemble au printemps. Vous jouirez ainsi pendant toute une saison des plaisirs de la vie champêtre. »

Cette proposition fut agréée dans une si large mesure que Mac Knight, José Valdès et leur hôte allèrent le lendemain jusqu’au campement des Cocotiers inviter toute la caravane à venir visiter l’oasis ; mais les marchands des Prairies se bornèrent à accepter du gibier, des provisions fraîches ; ils tenaient à poursuivre leur voyage. Seul José Valdès fut retenu à l’oasis par un attrait qu’il ne s’expliquait qu’à demi. Pour tous ces gens heureux l’hiver passa très vite. Quand le printemps fut venu, le chef de la colonie ensemença ses champs, qui ne devaient être récoltés que par les oiseaux du ciel, ouvrit à ses troupeaux les portes des parcs, et dit un adieu mêlé de larmes à l’habitation du désert.

CONCLUSION

Mais cet adieu à la douce vie, si poétiquement arrangée, qu’on avait menée au désert, ne fut pas définitif, comme M. Rolfe se le figurait. Franck et Henri eurent certainement du plaisir à connaître les grandes villes des États-Unis, dans lesquelles la grosse somme d’argent recueillie par leur père de la vente de ses fourrures leur permit de faire bonne figure ; malgré cela, sous l’habit de gentleman qu’ils portaient avec élégance, tous deux regrettaient la veste d’élan du chasseur. Mary et Louisa s’ennuyaient de n’être plus entourées de cette petite cour de bêtes familières qu’il y avait eu cruauté, d’après elles, de rendre à la sauvagerie : aussi tous quatre firent-ils un complot auquel s’associa José Valdès, qui n’avait pas quitté les familles Rolfe et Mac Knight, parce qu’il avait reçu l’autorisation de faire agréer ses soins à la blonde Mary.

La grande raison pour laquelle M. Rolfe avait quitté l’oasis était la nécessité d’établir ses enfants par de bons mariages ; or, celui de Franck avec Louisa avait reçu l’assentiment de M. Mac Knight ; José Valdès était le fiancé de Mary, et il avait fait venir du Mexique sa sœur Dolorès dont Henri s’était épris ; les quatre mariages allaient se faire le même jour, en comptant celui de Cudjo, qui devait épouser une jeune et bonne mulâtresse que Mme Rolfe avait prise à son service. Tous ces jeunes couples avaient donc le droit de dire à l’ancien chef de la colonie qu’il n’existait plus de raison pour se plier aux habitudes si longtemps perdues de la vie civilisée, et le soir des noces les mariés, en chœur, implorèrent le retour dans l’oasis.

M. et Mme Rolfe ne demandaient qu’à être persuadés ; quant à M. Mac Knight, il ne réclamait pas autre chose que le droit de vivre près de sa chère Louisa et des amis qui la lui avaient conservée. Pour tous, le bonheur consistait dans la bonne harmonie de la vie intime, s’épanouissant au sein d’une belle nature. Ils dirent donc de nouveau adieu aux grandes villes, à leurs beautés, à leurs laideurs, à leurs splendeurs et à leurs misères, et coururent cacher leur félicité comme un trésor dans l’habitation du désert.

TABLE DES MATIÈRES

 
PAGES
CHAPITRE I. — UNE FAMILLE D’ÉMIGRANTS
CHAPITRE II. — VILLE SUPERBE… SUR LE PAPIER
CHAPITRE III. — LE GRAND DÉSERT AMÉRICAIN
CHAPITRE IV. — PERDUS DANS LE DÉSERT
CHAPITRE V. — UNE HEUREUSE SURPRISE
CHAPITRE VI. — PREMIER EXPLOIT CYNÉGÉTIQUE
CHAPITRE VII. — LE PARADIS FERMÉ
CHAPITRE VIII. — UNE ÉTRANGE PROPOSITION
CHAPITRE IX. — L’INONDATION MYSTÉRIEUSE
CHAPITRE X. — LA RÉSERVE POUR L’AVENIR
CHAPITRE XI. — LE NÈGRE ARCHITECTE ET MAÇON
CHAPITRE XII. — UNE BATTUE DE QUEUES-NOIRES
CHAPITRE XIII. — UNE LEÇON DE CHIMIE
CHAPITRE XIV. — LE SECRET DE MADAME ROLFE
CHAPITRE XV. — DÉCOUVERTE PRÉCIEUSE
CHAPITRE XVI. — LE PLAN DU CHEF DE LA COLONIE
CHAPITRE XVII. — LES PELOTES SANGLANTES
CHAPITRE XVIII. — LA CHASSE AUX ABEILLES
CHAPITRE XIX. — UN NOUVEAU NŒUD GORDIEN
CHAPITRE XX. — UN VOISINAGE DANGEREUX
CHAPITRE XXI. — LES PATINEURS POURSUIVIS
CHAPITRE XXII. — LES VISITEURS INATTENDUS
CONCLUSION

Coulommiers. Imp. Paul BRODARD. — 3721-3-24.