Title: Contes du pays d'Armor
Author: Marie Delorme
Contributor: François-Marie Luzel
Illustrator: Firmin Bouisset
Gustave Bourgain
Henri Lanos
Charles Martin
Émile Mas
Louis Moulignié
Albert Robida
H. Vogel
Release date: July 9, 2026 [eBook #79058]
Language: French
Original publication: Paris: Armand Colin et Cie, 1890
Other information and formats: www.gutenberg.org/ebooks/79058
Credits: Claudine Corbasson and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))
COULOMMIERS.—IMP. P. BRODARD ET GALLOIS.
CONTES
DU
PAYS D’ARMOR
PAR
MARIE DELORME
ILLUSTRATIONS
PAR
MM. BOUISSET, BOURGAIN, LANOS, MARTIN, MAS,
MOULIGNIÉ, ROBIDA, VOGEL.
PARIS
ARMAND COLIN ET Cie, EDITEURS
1, 3, 5, RUE DE MÉZIÈRES
1890
Tous droits réservés.
L’enfant pleure ou s’ennuie; sa nourrice l’apaise avec une chanson, ou l’amuse avec une histoire. L’enfance de l’humanité, comme celle de l’homme, a pris plaisir aux chants et aux récits; les contes sont aussi vieux que notre race.
Qu’ils devaient être bizarres, ces premiers essais de l’imagination humaine! Ils étaient, sans doute, simples et courts; la mémoire y tenait une grande place et les souvenirs du monde primitif y ont laissé une empreinte ineffaçable.
Animaux fantastiques à combattre, mers à traverser, forêts immenses à défricher, tâches gigantesques à accomplir: tout cela ne rappelle-t-il point les premiers pas de l’homme sur la terre, alors que, tout petit, tout nu, tout misérable, il défendait, comme il pouvait, une vie sans cesse menacée. Quand ces grands exploits étaient accomplis, les mères, orgueilleuses, les racontaient à leurs fils; la tribu en gardait la tradition, sans cesse augmentée et comme rajeunie de nouveaux épisodes, en passant de bouche en bouche.
Aussi les contes ont-ils un fond commun à tous les peuples.
Les détails familiers, inventés par les conteurs, prennent tout naturellement la couleur de ce qui les entoure: paysage, demeure ou coutume, et voilà créée cette littérature populaire, où se retrouve VI l’âme de l’humanité épanchant ses joies ou ses douleurs, ses passions ou ses haines, sa sagesse ou sa folie, dans des milliers de contes, chansons, héroïdes, fabliaux, ballades, dictons, proverbes, etc.
Depuis une vingtaine d’années, l’étude de cet ensemble qu’on a appelé folklore[1] occupe et même passionne, à juste titre, beaucoup d’esprits distingués. Dans le monde entier, des savants, des chercheurs recueillent chants, contes et légendes, les traduisent, en les accompagnant de commentaires. En Angleterre, en Allemagne et en France, tout particulièrement, ce travail a déjà acquis des proportions considérables.
Sous ce titre: Les Littératures populaires de toutes les nations, il se publie, chez M. Maisonneuve, un recueil d’une haute valeur littéraire et scientifique; presque toutes les provinces de France y sont ou y seront représentées. Ce sont les trois volumes consacrés par M. Luzel à la Basse-Bretagne qui ont fourni la matière des Contes du Pays d’Armor.
J’en ai dû la communication à l’amitié de l’auteur, je les ai lus et relus, et, à chaque lecture, je sentais croître le désir de faire partager à la jeunesse et même au grand public, le vif plaisir que j’éprouvais. Or, il faut bien l’avouer, les contes populaires ne peuvent être mis dans toutes les mains. Ils ont la saveur, mais aussi la crudité des choses incultes; de plus, recueillis uniquement dans un but d’érudition, ils intéresseront les amateurs de folklore, mais les redites, les longueurs, les épisodes parasites qui forcément les encombrent, lasseraient bientôt la patience des lecteurs profanes.
Avec l’autorisation de M. Luzel, j’en ai choisi un certain nombre, de genres variés et propres à donner une idée exacte de la merveilleuse richesse d’imagination qui caractérise les contes bretons. J’ai scrupuleusement conservé le fond même du conte; je n’ai créé aucun type, ajouté aucun épisode; je me suis bornée à enlever tout VII ce qui pouvait alourdir la marche de l’action, à développer les situations et les caractères dans le sens où ils étaient esquissés, enfin à faire disparaître tout ce qui aurait écarté le livre de la bibliothèque de famille, et je l’offre aujourd’hui au public, non comme mon œuvre, mais comme celle des enfants de Breiz-Izel[2].
C’est un des meilleurs d’entre eux qui a recueilli ces contes. Pendant plus de quarante ans, avec un zèle patient que rien ne rebutait, il a écouté les conteurs et les conteuses, le crayon à la main, écrivant sous leur dictée. Mendiants et mendiantes, pèlerines, chanteurs, ouvriers, laboureurs, sont venus lui offrir leurs richesses, mine inexplorée d’où il a su tirer des trésors précieux. Plus d’une fois, c’est au bord des routes, assis sur les bruyères des talus, ou sous le manteau noirci des grandes cheminées bretonnes, ou encore sur quelque rocher, battu des vents de mer, qu’il a tracé en hâte les lignes pressées où se déroulent de si brillantes aventures...
Sur cette terre de Bretagne,
La terre de granit, recouverte de chênes[3],
le temps passe sans rien emporter. Ailleurs, les chemins de fer, les journaux, l’industrie,—ce qu’on appelle le progrès,—ont fait table rase des mœurs et des croyances. Dans les monts d’Arrez, il est bien des hameaux isolés où l’on s’habille encore de peaux de bêtes et où, pour toute nourriture, on mange, comme il y a six mille ans, la bouillie d’avoine dans de grossières écuelles de bois, et les galettes de sarrasin, cuites sur la plaque de fonte, qui a remplacé les pierres rougies au feu, du temps du roi Gradlon. Là, se sont conservées aussi les vieilles traditions; là, on se groupe autour de la pèlerine, colportant de ferme en ferme ses récits merveilleux, et jamais le conte n’est assez long au gré du naïf auditoire. VIII
Quel accueil vont rencontrer, dans les milieux étrangers, ces histoires qui semblent si bien à leur place au pays d’Armor?
Souvent l’héroïne d’un conte reçoit, en présent des fées, un coffret plein de bijoux, de perles et de diamants; elle l’emporte en hâte pour faire partager sa joie à sa famille... On ouvre le coffret,... on ne trouve au fond qu’un peu de cendres ou quelques feuilles sèches!
C’est qu’elle a oublié un mot, un signe, un geste, dont le pouvoir magique lui assurait la possession de ses richesses, et cet oubli a suffi pour tout anéantir!
Les fées du pays d’Armor m’ont donné aussi des perles et des diamants.—Je vous les apporte, mes chers lecteurs; puissé-je n’avoir rien oublié de ce qui peut charmer!
Quimper, 25 août 1889.
La soirée était belle et calme, la brise de mer, caressante et tiède, choses rares à l’île d’Ouessant. Le soleil baissait à l’horizon, les vagues s’allongeaient paresseusement sur la petite plage, ou se poursuivaient au large.
Je les regardais accourir, plus hautes, plus blanches, plus pressées, à mesure qu’elles approchaient du rivage; les écueils les brisaient; elles rejaillissaient en gerbes d’écume, ou s’étalaient en minuscules cataractes, accrochant leur frange argentée aux aspérités des rocs. A mes pieds, la sombre falaise de rochers descendait jusqu’à la mer, en écroulements formidables; au loin, les îlots dessinaient 2 leurs masses grisâtres, et le jour rose du couchant éclairait l’Océan d’une étrange lumière.
Perdu dans la contemplation, je n’avais pas vu venir la vieille Gaït, la conteuse d’Ouessant. Elle s’était assise près de moi, et s’amusait à creuser le sable devant elle, avec son bâton d’épine. Gaït est une de mes grandes amies; nous nous connaissons depuis longtemps. Elle m’a conté bien des contes, je lui ai donné bien des pièces de dix sous. Nous ne nous rencontrons guère sans qu’un sourire illumine sa vieille face parcheminée et ses yeux malins.
«Bonsoir, Gaït, lui dis-je en breton, comment va la santé?
—Pas trop mal, Dieu soit béni! ajouta-t-elle dévotement. Le temps est bon et les gars ont fait bonne pêche.
—Sont-ils encore en mer, ce soir?
—Oui, mais ils vont bientôt rentrer. Je croyais que vous cherchiez les bateaux, à vous voir ainsi, l’œil sur la mer. Mes vieux yeux ne savent plus les trouver, maintenant, mais il y a eu un temps où personne n’aurait crié avant moi: «Les gars sont là-bas!» Et encore, je savais dire le nom des barques, rien qu’à l’air de la voilure. C’est bien fini aujourd’hui!... Et elle soupira.
—Alors, vous ne voyez rien? reprit-elle après un moment.
—Non, rien; mais je ne regardais pas les bateaux; je regardais ces grands rochers si droits, et à leur pied, l’eau verte, où l’écume forme des moires blanches. On dirait qu’il y a là des grottes, des cavernes...
—Il y en avait aussi, mais depuis bien, bien longtemps, elles se sont refermées, et on ne voit plus les Morgans qui les habitent.
—Qu’est-ce que c’est que les Morgans, Gaït?
—Ah! c’étaient de beaux petits hommes, tout petits, et si jolis! si jolis! avec leurs beaux cheveux blonds, tout bouclés, leurs joues roses comme des coquillages, et leurs 3 grands yeux bleus, brillants comme des étoiles. Ils avaient de belles petites femmes, aussi gentilles qu’eux, et ne faisaient de mal à personne, au contraire, car ils aimaient à rendre service à ceux qui étaient bons pour eux. C’est grand’pitié de penser qu’ils n’ont pas eu le baptême! Il ne leur manque que cela pour être en paradis, avec les bons anges!» Et Gaït se signa.....
«Et qu’est-ce qu’ils faisaient, ces Morgans?
—Eh bien! ils dansaient au clair de lune, sur le sable fin du rivage. Ils s’amusaient à peigner leurs blonds cheveux, avec de beaux peignes d’or et d’ivoire. Quand le temps était chaud, comme aujourd’hui, par exemple, ils étendaient des draps de toile fine et blanche sur la grève et y faisaient sécher leurs trésors: de l’or, des perles, des pierres précieuses, de belles étoffes de soie, brodées de cent couleurs. On m’a dit qu’ils en donnaient quelquefois à leurs amis de la terre.
—Avez-vous vu des Morgans, Gaït?
—Oh non! on n’en voit plus maintenant, les hommes les ont trompés trop souvent, ils s’en défient. Mais je sais qu’il y a, dans l’île, des familles qui ont eu des Morgans comme arrière-grands-pères. Tout leur réussit, leurs bateaux reviennent toujours chargés de poisson, ils n’ont jamais perdu un des leurs à la mer. Voilà les Kerbili par exemple, ils sont de ceux-là.
—Et comment le savez-vous?
—Oh! c’est une longue histoire, mais si vous voulez, je vous la dirai.
—Certainement que je veux! Allez, Gaït! et si votre histoire me plaît, vous aurez un tablier neuf pour le prochain pardon[4].»
4
La vieille femme fit un signe de remerciement, puis, couvrant ses genoux de ses deux mains largement ouvertes, elle releva la tête et commença:
Il y avait autrefois..., il y a bien longtemps, bien longtemps de cela; peut-être était-ce au temps où saint Pol vint, du pays d’Hibernie, dans notre île;—il y avait donc à Ouessant, une belle jeune fille, qui se nommait Mona Kerbili. Elle était si jolie que tous les garçons en étaient amoureux, et toutes les filles jalouses. Ses parents n’étaient pas riches; ils n’avaient qu’une maison, pas bien grande ni bien belle, un petit coin de terre à côté de la maison, une barque de pêche et des filets. Le père de Mona passait sa vie en mer, sa mère cultivait leur petit champ, faisait le ménage et filait du chanvre, quand le temps était trop mauvais pour qu’elle pût travailler dehors. La jeune fille les aidait de son mieux, et, quand elle avait un moment de libre, elle allait, sur la grève, chercher des moules, des palourdes, des bigorneaux et des brinics, pour la nourriture de la famille. Mais le hâle de mer ne gâtait pas plus son joli teint, que le travail ne déformait sa fine taille, et les Morgans eux-mêmes, en la voyant marcher pieds nus sur la plage, étaient frappés de sa beauté.
Vous allez voir ce qu’il en advint! Un jour, qu’elle était, comme d’habitude, à la grève avec ses compagnes, elles se mirent toutes à causer de leurs amoureux. Chacun vantait le sien, l’un pour sa bonne mine, l’autre pour sa bonne humeur, celui-ci pour sa force et son adresse, celui-là pour son habileté à la pêche, et c’était à qui en dirait le plus long sur son plus aimé. Vous savez ce que c’est que les jeunes filles! Mona ne disait rien, et les autres, pour la taquiner, lui reprochaient d’être trop difficile.
«Tu as tort, Mona, dit Markarit, de rebuter Erwan 5 Kerdudal. C’est un beau gars; il ne boit pas, il n’est pas querelleur, et il n’a pas son pareil, pour conduire une barque dans les passes difficiles.
—Moi! répondit Mona, avec dédain, je ne prendrai jamais un pêcheur pour mari!»
A force de s’entendre appeler: «la belle Mona» elle était devenue vaniteuse et fière, voyez-vous!
Ses compagnes se fâchèrent.
«Qu’est-ce qu’il te faut donc? dirent-elles, attends-tu que le fils du roi vienne te demander en mariage?»
Mais Mona ne se déconcerta pas...
«Je suis aussi jolie qu’une Morgane, dit-elle; je n’épouserai qu’un seigneur riche et puissant, ou bien encore... un Morgan!»
Ah! monsieur! elle n’avait pas fermé la bouche, qu’elle était déjà sous l’eau! Un vieux Morgan, qui se tenait près de là, caché sous les goémons ou derrière un rocher, l’avait saisie et emportée dans ses bras! Vous pensez si ses compagnes furent effrayées! Elles se sauvèrent, et vinrent vite, vite, raconter à sa mère tout ce qui venait de se passer. Jeanne Kerbili jeta sa quenouille et son fuseau et se mit à courir vers le rivage, appelant sa fille à grands cris: Mona!... Mona!!... mais personne ne lui répondait. Alors, elle entra dans l’eau, toute habillée, comme elle était, et s’avança jusqu’à l’endroit où Mona avait disparu. Elle avait déjà de l’eau jusqu’au cou, qu’elle n’y prenait pas garde, tant elle était désolée. Enfin, elle pensa à ses autres enfants, elle craignit de se noyer, sortit de l’eau et retourna chez elle, le cœur brisé de désespoir. Le bruit de la disparition de Mona se répandit promptement dans toute l’île. On plaignait ses parents, mais on se disait à l’oreille: «C’était sûrement la fille d’un Morgan. Son père l’aura enlevée pour la reprendre chez lui.»
Le ravisseur de Mona Kerbili était le roi des Morgans de l’île d’Ouessant. Il avait, sous la mer, un palais magnifique. On y entrait par une ouverture cachée dans ces rochers que vous voyez là-bas à droite. C’est là qu’il conduisit sa prisonnière. Il lui fit d’abord admirer toutes les richesses et toutes les beautés de sa demeure qui dépassait de bien loin tout ce qu’on peut voir de plus beau sur la terre, en fait de palais et de châteaux, et puis il lui dit qu’il voulait l’épouser.
Mais Mona, tout effrayée, lui demanda du temps pour réfléchir.
Cependant, le roi des Morgans avait un fils, et ce jeune prince était le plus beau des enfants des Morgans. A peine 7 eût-il vu Mona, qu’il en devint éperdument amoureux, et il déclara à son père qu’il voulait la prendre pour femme. Le vieux roi fut très mécontent, car il voulait se réserver la fille de la terre pour lui-même. Il fit donc de grandes menaces à son fils et lui défendit de penser à Mona.
«Jamais, lui dit-il, je ne vous permettrai de vous marier avec une fille des hommes. Il ne manque pas de jolies Morganes dans mon royaume. Choisissez celle qui vous plaira et vous aurez mon consentement et mes trésors.
—Je ne veux d’aucune d’elles, répondit le jeune prince, c’est Mona Kerbili qu’il me faut.
—Vous ne l’aurez pas, lui dit son père.
—Eh bien! je ne me marierai jamais», reprit le prince.
Le vieux roi tint bon, mais son fils tomba malade de chagrin. Il était dans un état de tristesse et de langueur qui faisait peine à voir. Rien ne pouvait l’en tirer. Alors, le vieux Morgan chercha à le marier et, usant de tout son pouvoir, il le força à demander la main d’une Morgane renommée pour sa beauté. Elle était fille d’un des plus nobles et des plus puissants seigneurs d’entre les Morgans, et les noces devaient être superbes. On en fixa le jour; on invita beaucoup de monde; on fit de grands préparatifs et le prince ne savait plus qu’imaginer pour rompre un mariage qui lui semblait odieux. Le jour fatal arriva enfin. Un cortège nombreux et brillant accompagnait les fiancés à l’église; car il faut dire que ces petits hommes de la mer ont leur religion et leurs églises, sous l’eau, comme nous autres, sur la terre. Ils ont même des évêques, assure-t-on, et Goulven Penduff, un vieux marin de notre île, qui a navigué sur toutes les mers du monde, m’a dit qu’il en avait vu plus d’un.
Mona n’était point du cortège. Le matin même, il s’était passé une scène terrible, entre elle et le vieux roi.
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«Mon fils se marie, lui avait-il dit, je veux me marier aussi. Avant que le jour soit fini, il faut que tu sois ma femme.»
La jeune fille poussa un cri d’horreur, et dit que jamais elle n’y consentirait. C’est en vain qu’il essaya de la faire changer de résolution, en lui promettant des trésors, de beaux habits, la couronne même; elle refusait tout. Il entra dans une grande colère, car son pouvoir ne lui permettait pas d’aller jusqu’à épouser Mona malgré elle.
«Puisque tu n’as pas voulu être une reine, tu seras une servante! lui cria-t-il, furieux. Je t’ai enlevée, tu es mon esclave, je puis faire de toi ce que je veux. Il n’y a que la mort pour toi, si tu n’exécutes pas mes ordres. Je te charge de préparer le repas des noces. Je veux qu’il soit prêt pour notre retour de l’église, et si tu ne nous sers pas un festin abondant et délicieux, tu seras décapitée.
—Mais je n’ai rien de ce qu’il faut pour un repas», dit la pauvre Mona.
Le roi lui montra de grandes coquilles marines, qui étaient rangées tout autour de la cuisine.
«Voilà, dit-il, des pots et des marmites. C’est à toi à les remplir. Tire-toi d’affaire comme tu pourras, sinon... tu sais ce qui t’attend!» Et il partit.
Son fils avait écouté toute cette scène, avec horreur et désespoir. Cependant, il n’osa rien dire devant le vieux roi, pour ne pas l’exciter encore contre la malheureuse Mona, dont les sanglots lui déchiraient le cœur.
Le cortège se mit en marche: c’était un beau spectacle, je vous assure! Les Morgans et les Morganes avaient mis leurs plus beaux habits, ornés d’or, d’argent et de pierres précieuses. La fiancée brillait comme un soleil, mais le prince avait l’air sombre et distrait. Comme on approchait de l’église, il s’écria tout à coup:
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«J’ai oublié l’anneau du mariage!
—Dites-moi où il est, j’enverrai quelqu’un le chercher, dit son père.
—Non, non, il faut que j’y aille moi-même, car personne ne saurait le trouver, là où je l’ai mis. J’y cours;—attendez-moi ici, je serai de retour dans un instant.
—Au moins, prenez un de vos serviteurs avec vous.
—Je n’ai besoin de personne, je ne ferai qu’aller et venir.»
Et il partit, en courant de toutes ses forces.
Il arriva tout droit à la cuisine. Mona en pleurs, toute échevelée, les bras et les yeux levés au ciel, lui sembla plus belle qu’il ne l’avait jamais vue. Il lui prit doucement la main et, la regardant avec tendresse, il lui dit:
«Consolez-vous, ne craignez rien, ayez seulement confiance en moi. Le repas sera prêt à temps, et cuit à point. Alors, s’approchant du foyer, il étendit la main vers le bois qui y était empilé et dit:
«Beau feu! allume-toi!»
Aussitôt une grande flambée remplit la cheminée.
Il étendit encore la main vers les casseroles, les marmites, les poêles, les broches, et tout cela vint se ranger autour du foyer. Alors, en les touchant du doigt, chacun à son tour, il dit:
«Ici, de la chair de saumon!
Ici, de la sole aux huîtres!
Ici, des maquereaux frits!
Ici, du canard rôti!
Ici, du far[5]! »
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Et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il y ait eu de quoi donner à manger à cinq cents personnes.
Ensuite, il appela les pots et les bouteilles et, de la même façon, les remplit des vins et des liqueurs les plus choisis. En un clin d’œil, et sans que Mona eût seulement bougé de la place où elle se tenait, saisie d’admiration, le repas fut prêt, et une table magnifique, dressée pour le servir. Le jeune Morgan rejoignit alors en toute hâte le cortège nuptial.
«Vous nous avez bien fait attendre, mon fils, dit le roi.
—C’est que je ne pouvais pas parvenir à ouvrir mon tiroir», lui répondit le prince, d’un air indifférent.
Chacun reprit sa place, et l’on arriva à l’église. Elle était toute ornée de nacre, de perles, de coquillages, de fleurs de mer de toute espèce; c’était un spectacle superbe. Un évêque de mer célébra le mariage; les jeunes époux reçurent les compliments de toute l’assemblée, et l’on revint au palais.
Le vieux roi courut tout de suite à la cuisine; il fut bien étonné de voir Mona tranquille et fraîche, et de sentir la bonne odeur qui s’exhalait des marmites et des casseroles:
«La noce est là. Le repas est-il prêt? dit-il brusquement.
—Oui, tout est à point», répondit Mona avec douceur.
Le roi, furieux, ôta le couvercle des casseroles. En voyant toutes les bonnes choses qui étaient dedans, il s’écria:
«Quelqu’un vous a aidée? Je devine qui c’est, mais je le retrouverai bien!»
Et, tout en grondant, il se rendit dans la salle du festin.
On se mit à table. Les plats étaient si fins et si copieux, les vins si parfaits, que tout le monde mangea son content, et même plus. Les chants commencèrent, les plus beaux soniou[6] de l’île furent dits par un Morgan qui avait une voix admirable, on l’aurait entendu d’ici à la côte.
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On dansa la gavotte et le jabadao de Cornouailles jusqu’au jour, et quand les danseurs étaient las, ils se rafraîchissaient avec les vins les plus exquis. Vers minuit, les nouveaux mariés quittèrent le bal et se retirèrent dans la chambre nuptiale, magnifiquement ornée de drap d’or et de courtines de soie.
Le vieux Morgan les accompagna, mais il s’arrêta dans une petite salle, qui n’était séparée de la chambre que par une mince cloison. Il avait pris Mona avec lui, et lui donna une torche de cire allumée.
«Allez, lui dit-il, éclairez la chambre pour les jeunes époux, et tenez la torche bien droite, car sitôt qu’elle sera consumée jusqu’à votre main, vous serez mise à mort.»
Mona, tremblante, prit la torche, et, le cœur défaillant, fit ce qu’on lui commandait.
Le vieux roi, de temps en temps, demandait:
«La torche est-elle consumée?
—Pas encore», disait Mona.
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Cependant la cire fondait, et l’instant fatal approchait. Le prince nouveau marié dit alors à la Morgane, son épouse:
«Prenez la torche des mains de Mona et tenez-la un moment, pour que cette fille puisse nous faire du feu.»
La Morgane, sans défiance, prit la torche qui n’avait plus qu’un tout petit bout de cire. Au même moment, le vieux roi répétait sa question.
«La torche est-elle consumée?
—Oui», dit la Morgane.
Transporté d’une fureur aveugle, le vieux Morgan entra dans la chambre, sabre au poing, et, sans regarder celle qui tenait la torche, il lui abattit la tête d’un seul coup, et disparut...
Le lendemain matin, au lever du soleil, le jeune prince entra chez son père et lui dit:
«Je viens vous demander la permission de me marier, mon père.
—Comment? te marier! N’es-tu pas marié d’hier?.....
—Si, mon père, mais aujourd’hui, je suis veuf: ma femme est morte.
—Ta femme est morte!... Tu l’as tuée, malheureux!!...
—Non, mon père, c’est vous-même qui l’avez tuée.
—Moi!... Moi!!... j’ai tué ta femme!!!
—Oui, mon père. Hier soir, vous avez abattu, d’un coup de sabre, la tête de la femme qui tenait une torche allumée.
—Mais c’était Mona, la fille de la terre?
—Non, mon père; c’était la jeune Morgane que j’avais épousée, malgré moi, pour vous obéir. Du reste, si vous ne me croyez pas, vous n’avez qu’à venir dans ma chambre, vous en assurer par vous-même. Le corps est là, à l’endroit où il est tombé, en recevant le coup mortel.»
Le roi courut à la chambre du prince, aussi vite que ses vieilles jambes le lui permirent. Il entra dans une colère 13 terrible, en voyant l’erreur qu’il avait commise. Il se démenait comme un fou furieux.
Au bout de quelques jours, quand il fut un peu apaisé, il fit venir son fils.
«Je vois bien, lui dit-il, que je ne gagnerai rien à te faire marier contre ton gré. Il faut pourtant bien que tu te maries, pour que ma couronne ait des héritiers: qui veux-tu épouser? Dis-le franchement.
—Mona, la fille de la terre, mon père.»
Le vieux roi ne répondit pas et s’en alla... Il réfléchit, pendant huit jours, à toute cette affaire. Il se rappela l’histoire du repas de noces, il chercha à s’expliquer la fin tragique de la jeune Morgane. Il comprit que le prince était 14 un grand magicien, que lutter contre son pouvoir serait inutile et que, d’ailleurs, Mona et lui seraient toujours d’accord pour avoir raison d’un vieux rival aussi odieux à l’un qu’à l’autre. Après bien des soupirs, bien des grognements, bien des rebuffades, il se résigna enfin à ce qu’il ne pouvait empêcher. Il accorda son consentement, et Mona, la fille de la terre, devint la femme du plus beau des Morgans.
Le jeune ménage vivait heureux dans son palais au fond de la mer. Le prince aimait tendrement sa belle épousée et ne se lassait pas de lui prouver son affection par toutes sortes d’attentions délicates. Il choisissait les poissons les plus fins pour la nourrir, les perles les plus belles pour la parer, les plantes et les fleurs marines les plus rares, pour orner sa chambre. Il lui faisait faire des colliers et des bracelets de pierres précieuses, il lui rapportait de grands coquillages étincelants de nacre, et des curiosités des pays lointains.
Mais, Mona finit par se lasser de toutes ces choses étranges et magnifiques. Elle soupirait, en pensant à sa pauvre chaumière, à son petit champ d’orge, à ses humbles travaux de ménagère. Et puis, l’ennui de ne plus voir ses parents, ses frères et ses sœurs, la gagnait de plus en plus. Elle devenait chaque jour plus triste et plus songeuse, ses belles joues pâlissaient et se creusaient et ses beaux yeux étaient souvent remplis de larmes. Elle avait plus d’une fois demandé au prince, son époux, de la laisser retourner chez elle, pour quelques jours au moins, mais il ne voulait pas lui en accorder la permission, car il craignait de ne pas la revoir. Elle 15 s’en affligea excessivement, et enfin tomba malade de chagrin.
Un matin, qu’après avoir passé la nuit à pleurer, elle s’était un peu assoupie, elle vit, à son réveil, le jeune prince debout auprès d’elle, qui la regardait, d’un air tendre et peiné.
«Souris-moi un peu, ma douce, lui dit-il, et je tâcherai de te faire un grand plaisir.»
Mona sourit, car, malgré tout, elle aimait beaucoup son mari.
«Lève-toi, reprit-il, mets tes beaux habits et suis-moi.»
Elle lui obéit et il la conduisit sur une terrasse, devant le palais: alors, faisant un grand geste de la main, il dit d’une voix forte:
«Pontrail, élève-toi!»
Aussitôt un beau pont de cristal s’éleva, du fond de la mer, arche par arche, jusqu’à ce qu’il arrivât au niveau de la grève.—Mais, au moment où Mona et le prince allaient s’y engager, le vieux roi accourut, criant, grondant, soufflant, espérant causer aux époux quelque maléfice. Ils pressèrent le pas, laissant un peu derrière eux le méchant vieillard. Dès qu’ils eurent posé le pied sur la terre, le jeune Morgan étendit la main vers la mer et dit:
«Pontrail, abaisse-toi!»
Aussitôt, le pont s’abîma dans les profondeurs, entraînant avec lui le vieux Morgan.
Mona, tout éblouie de revoir la terre et le soleil, se tenait silencieuse à côté de son mari, mais celui-ci avait peine à 16 lui cacher la douleur dont il avait l’âme remplie. Enfin, il poussa un grand soupir et dit à sa femme:
«Je ne puis aller jusque chez tes parents. Je dois te laisser ici. Je viendrai t’y reprendre, au coucher du soleil, et je t’y attendrai. Ne tarde pas trop!... Tu sais quelle sera mon impatience de te revoir et combien, sans toi, la vie me serait cruelle. Je ne te demande qu’une seule chose: c’est de me jurer qu’aucun homme sur la terre ne t’embrassera, ni même ne te touchera la main.
—Je te le jure! dit Mona.
—C’est bien! A ce soir!» et le jeune Morgan disparut sous les vagues.
Mona aussitôt courut vers sa chaumière et, dans sa hâte de revoir les siens, elle ouvrit brusquement la porte, sans frapper. C’était l’heure du dîner; ils étaient tous réunis autour d’une marmite pleine de pommes de terre, et d’une grande terrine remplie de lait caillé jusqu’au bord. Toute joyeuse de revoir ce festin frugal, dont, tant de fois, elle avait pris sa part, Mona s’écria: «Bonjour, père et mère; bonjour, frères et sœurs!» et elle entra dans la chaumière. Mais les braves gens, tout ébahis, la regardaient, sans la reconnaître. Cette belle dame, si bien parée, si richement vêtue, ils la prenaient pour une fille de roi, et ne pouvaient imaginer que c’était là Mona, Mona qui, jadis, courait sur la plage, en petit corset, jambes et bras nus.
«Ne me reconnaissez-vous donc pas? dit-elle, d’une voix tremblante d’émotion. Je suis Mona, votre fille, ma mère! Voilà le coin où je m’asseyais au foyer, sur cette grosse pierre ronde. Voilà l’écuelle de bois qui me servait pour la soupe. Voilà le pichet avec lequel j’allais puiser de l’eau à la fontaine. Voilà, derrière la porte, le balai de genêt avec lequel j’ai tant de fois balayé la maison!...»
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En entendant ces mots, la mère se sentit tout émue. Elle regarda Mona de plus près, et alors, la reconnaissant tout à coup, elle se jeta dans ses bras, en pleurant de joie. Le père appuya sur les joues de sa fille deux gros baisers retentissants; les petits frères, les petites sœurs se pendaient après les jupes de la belle dame, que, tout à l’heure, ils osaient à peine contempler, et lui tendaient leurs bonnes petites figures hâlées, pour recevoir ses baisers.
Toute au bonheur de retrouver sa famille, Mona n’avait plus pensé à son serment. A peine son père l’eut-il embrassée, que le souvenir du passé s’effaça complètement dans son esprit. A partir de cet instant, elle oublia tout ce qui lui était arrivé chez les Morgans. Elle ne sut comment expliquer d’où elle venait, ni qui lui avait donné les bijoux et les somptueux habits dont elle était couverte. Elle les fit vendre, et leur prix amena un peu d’aisance chez ses parents. Elle reprit sa vie d’autrefois et, de nouveau, les amoureux s’empressèrent autour d’elle, mais elle ne s’attachait à aucun et répondait toujours qu’elle ne voulait pas se marier.
Cependant, la nuit, quand les rafales secouaient la toiture et semblaient ébranler la maisonnette, quand les lames s’écrasaient sur la grève avec un bruit de tonnerre, à travers les mugissements du vent et le fracas des vagues furieuses, il lui semblait entendre des gémissements, des supplications, des plaintes entrecoupées. Elle pensait alors que les âmes des marins morts en mer demandaient des prières, et, assise sur son séant, le cœur serré d’une invincible angoisse, elle récitait dévotement un De Profundis ou dix Ave Maria.—Alors tout s’apaisait, et elle s’endormait jusqu’au jour.
Une nuit de grande marée, le vent soufflait du large, et la mer vint si près, si près de la chaumière, que Mona distingua, 20 plus clairement que de coutume, des paroles prononcées d’un accent plaintif à fendre l’âme.
«Ah! Mona!... Mona!... disait la voix, comme vous avez vite oublié votre jeune époux! Ne vous souvient-il plus comme il vous aimait, et comme il vous avait sauvée de la mort? Vous m’aviez juré de revenir sans faute et sans tarder. Je vous ai attendue bien longtemps, je vous attends encore,... et je suis si malheureux!... Ah! Mona, ma douce!—Mona, ma bien-aimée! ayez pitié de moi,... revenez!... revenez vite!!.....»
Alors un trait de lumière passa dans l’esprit de Mona. Elle se rappela tout. Elle comprit que c’était son époux, le jeune Morgan qui se lamentait ainsi. Elle courut à la porte, l’ouvrit..... Sous les rayons argentés de la lune, elle le vit debout sur les flots... Il lui tendait les bras,... elle s’y jeta avec un grand cri... et on ne la revit plus sur terre!
Imité de F. M. Luzel, tome XXV (p. 257) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)
Robardic était un garçon de bonne mine et d’une jolie figure, mais sans un sou vaillant. Il était resté, tout jeune, orphelin de père et de mère; personne n’avait pris de lui le moindre souci et il ne vivait guère que de la charité publique. Cependant, à mesure qu’il grandissait, cette dernière ressource diminuait, car, ce qu’on avait donné de bon cœur à la gentillesse de l’enfant, on le refusait, avec raison, à un jeune homme capable de gagner sa vie.
«Pourquoi ne travailles-tu pas? lui disait-on maintenant à la porte des fermes, où jusqu’alors il s’était bien souvent régalé de bouillie d’avoine et de crêpes de blé noir.
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—Je ne sais aucun métier, répondait-il d’un air timide.
—Eh bien! vas en apprendre un! ou loue-toi comme domestique. N’as-tu pas honte de mendier à ton âge? Allons! passe ton chemin!»
A force de s’entendre répéter ces choses et d’autres bien plus dures, Robardic comprit qu’il ne pouvait continuer à mener une vie paresseuse et il se décida à quitter le pays pour aller chercher fortune ailleurs.
Il partit donc par un beau matin du mois de mai, à l’aube du jour, et prit la première route qui s’offrit à lui, ne sachant pas où elle le conduirait, et ne s’en inquiétant guère. Comme il suivait, sur le bord de la route, un petit sentier tracé dans le gazon par les pas des promeneurs, et marchait, la tête baissée, regardant machinalement où il posait le pied, il aperçut une énorme fourmi. Il allait l’écraser, quand d’une petite voix flûtée, elle lui dit:
«Je vais te manger!
—Jésus! s’écria Robardic, stupéfait d’entendre une fourmi parlante, vous ne ferez pas cela, madame! Je n’ai jamais vu de fourmi aussi grande et aussi belle que vous! et sûrement vous n’êtes pas aussi méchante que vous voudriez me le faire croire. Vous êtes, je le suppose, la reine des fourmis?
—Tu l’as deviné et je t’en sais bon gré. Quand tu auras besoin de secours, appelle-moi à ton aide, et j’arriverai aussitôt.
—Merci, grande reine, dit Robardic, je n’oublierai pas votre bonté.»
Et il se remit en marche.....
Quelques pas plus loin, il entra dans un charmant bosquet. Les oiseaux y faisaient mille délicieux concerts pour saluer le lever du soleil et notre jeune voyageur les écoutait avec ravissement.
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Près de lui, tout à coup, il entendit: Rou-cou-lou-coû! Rou-cou-lou-coû! et vit, sur un buisson, au bord du chemin, une admirable colombe blanche. Il s’arrêta à la contempler, mais la colombe se rengorgeant et renversant sa jolie tête en arrière, d’un air hautain, lui dit:
«Je vais te manger!
—Oh! ma jolie colombe, est-il possible qu’une si charmante créature que vous, dise une chose si cruelle? Vous! me manger! vous n’en êtes pas capable, quand même vous 24 seriez, comme vous méritez de l’être, la reine des colombes!
—Je la suis en vérité, et je ne te veux point de mal, petit Robardic, je voulais seulement t’effrayer un peu pour t’empêcher de troubler la paix de mon bosquet. Mais au lieu de t’emporter et de me menacer, tu m’as répondu très gentiment, tu en seras récompensé. Poursuis ton chemin et, si tu te trouves dans la peine, appelle à ton secours la reine des colombes.»
Elle s’envola à tire-d’aile, et Robardic reprit sa route. Il allait sortir du bois, quand, au bord du sentier, se dressa devant lui un énorme lion qui semblait l’attendre et le regardait fixement.
A cette vue, il sentit son courage prêt à l’abandonner; mais en pensant à ce qui lui était arrivé avec la colombe et la fourmi, il se rassura un peu et avança de quelques pas.
Le lion bâilla d’un air majestueux, puis, allongeant une de ses lourdes pattes, barra le passage à Robardic.
«Je vais te manger!!! dit-il.
—Non! seigneur! non, Votre Majesté ne voudra pas faire mal à un pauvre garçon qui a confiance en elle. Je n’ai jamais vu de lion, mais je pense que vous êtes un lion, car j’ai entendu dire que le lion est le roi des animaux, et bien sûr, il n’existe pas d’animal plus grand, plus noble, plus beau que vous.
—Tu ne te trompes pas, dit le lion d’une voix radoucie; je suis en effet le roi des animaux, et tu n’as pas eu tort de me montrer de la confiance. Passe librement, continue ta route, et, si quelque malheur t’arrive, appelle-moi.
—Oui, monseigneur! grand merci», dit Robardic; et il sortit du bois pour entrer en rase campagne. Il se sentait plus gai, moins inquiet qu’en partant.
«Si les hommes sont contre moi, les chers animaux du bon Dieu sont pour moi, se disait-il, et c’est bon signe.»
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Il arriva bientôt au bord d’une large rivière qui coulait à flots impétueux.
Sur l’autre rive, s’élevait un château magnifique, entouré de terrasses à balustres de pierre, avec de larges escaliers qui descendaient jusqu’au bord de l’eau.
Devant l’une des fenêtres du château, à un balcon sculpté, se tenait accoudée une demoiselle d’une beauté éblouissante.
Robardic s’imagina qu’elle lui souriait et se sentit tout à coup un grand désir d’arriver jusqu’à elle. Mais comment faire? Il ne savait pas nager, il n’y avait sur la rivière, ni pont, ni bateau, et le courant était trop violent pour qu’on pût essayer d’y trouver un gué.
«Ah! si j’avais les ailes d’une colombe! s’écria Robardic, et tout de suite, il ajouta: Reine des colombes! viens à mon secours!»
A peine avait-il prononcé le dernier mot, qu’il fut changé en un ramier blanc et, s’envolant, il alla se poser sur l’épaule de la châtelaine. Le seigneur du château entra au même moment dans la chambre de sa fille.
«Voyez, mon père, lui dit celle-ci, le bel oiseau qui est venu se percher sur mon épaule! Il me semble tout apprivoisé, on dirait qu’il me connaît. Quelles jolies petites mines il me fait!
—Oui vraiment, répondit le seigneur, c’est un superbe ramier blanc. Je n’en ai jamais vu de si beau. Il faut tâcher de l’attraper et le mettre dans notre cage d’argent qui est vide.»
Robardic n’était pas encore habitué à son métier d’oiseau; il se laissa prendre et enfermer dans la cage. On lui donna du grain, de l’eau, du biscuit, mais toutes ces friandises le laissaient fort insensible, et quand il fut seul sur le balcon de pierre, où l’on avait posé la cage, il commença à s’inquiéter de son sort.
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«J’ai été bien maladroit, pensait-il de me laisser attraper d’abord, et puis encager ensuite. J’aurais dû m’envoler, me débattre, résister... Qu’est-ce que je vais faire maintenant pour sortir de là?»
Tout en réfléchissant, il vit une petite fourmi qui grimpait le long des barreaux de la cage pour arriver au biscuit. Une idée lumineuse lui vint!
«Reine des fourmis, ma petite amie, tire-moi d’ici!» s’écria-t-il.
Aussitôt, il se sentit devenir fourmi. Il passa alors sans difficulté, de la cage sur le balcon, il descendit le long du grand rosier qui tapissait le mur de ses branches fleuries, arriva à terre sans encombre, si ce n’est sans fatigue, et reprit la forme humaine dès qu’il en eut formé le désir.
Il se rendit dans la cour du château et, s’adressant à l’homme qui gardait la porte, il lui dit:
«Savez-vous si on a besoin d’un domestique dans ce château? Je suis jeune et fort, comme vous voyez, et plein de bonne volonté. Je voudrais gagner ma vie en travaillant.
—Le pâtre est parti hier, répondit le portier, si vous voulez prendre sa place?.....
—Très volontiers; pourvu que j’aie quelque chose à faire, peu m’importe le reste.
—C’est bon, je vais vous conduire à maître Corentin, le chef des bergeries.»
Corentin reçut bien le jeune garçon, dont la belle tournure lui plut tout de suite.
«C’est presque dommage de faire un simple pâtre d’un beau garçon comme toi, dit-il; mais je n’ai pas d’autre place à t’offrir, et il faut bien commencer par le commencement. Écoute-moi: Demain au matin, tu mèneras les bêtes dans la prairie que tu vois là-bas, sur la lisière de la forêt, et tu auras bien soin de n’en laisser entrer aucune sous bois.
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—Pourquoi? demanda Robardic.
—Parce qu’il y a là un vieux sanglier féroce et rusé comme pas un. Tous les jours, il trouve moyen de nous enlever bœuf, vache ou mouton. Prends bien garde à toi, car si tu perds seulement une tête de bétail, notre maître te fera jeter dans une sombre prison.
—C’est bien, dit Robardic, sans s’émouvoir. Vous pouvez me confier le troupeau.»
Le lendemain, de grand matin, il partit avec ses bêtes. Il y en avait beaucoup, mais elles étaient très maigres, ce qui n’avait rien d’étonnant, car le pré où on les menait paître était tondu au ras du sol. On les y conduisait si souvent que l’herbe n’avait pas le temps de repousser.
Au contraire, dans le bois à côté, on voyait des clairières couvertes d’une herbe haute, épaisse et d’une fraîcheur délicieuse.
«Ces pauvres créatures me font pitié, pensa Robardic. Elles meurent de faim. Il n’y a vraiment rien à paître pour elles ici. Je vais les laisser entrer dans le bois. Si le vieux sanglier vient, j’appellerai le roi des lions à mon secours.»
Et il poussa son troupeau dans la forêt.
Le soir, il le ramena gaiement du pâturage. Le sanglier n’était pas venu et il ne manquait pas une tête.
Le seigneur qui se trouvait là pour surveiller la rentrée de tout son monde, fut surpris de voir l’air de bonne santé, de vigueur qu’avait le bétail.
«Les bêtes reviennent ce soir le ventre plein, ce qui ne leur était pas arrivé depuis longtemps, dit-il. Où donc ont-elles trouvé tant à paître?
—Dans le bois, monseigneur, répondit Robardic; il y a de l’herbe en abondance.
—Dans le bois! Tu les a laissées entrer dans le bois, malheureux!
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—Sûrement, il le fallait bien, puisqu’il n’y a plus d’herbe dans la prairie.
—Et le sanglier?
—Je n’ai point vu de sanglier.....
—Tu as eu une chance singulière, mais prends bien garde, car tu pourrais ne pas être aussi heureux tous les jours, et s’il te manque du bétail..... tu sais ce qui t’attend?
—Oui, monseigneur, je le sais.»
Pendant huit jours, le pâtre mena son troupeau dans le bois, sans que rien d’extraordinaire lui advînt. Les bêtes engraissaient à vue d’œil, leur poil luisant, leur croupe rebondie, faisaient plaisir à voir et le seigneur était enchanté de son nouveau serviteur.
«Comment peut-il bien s’y prendre pour éloigner le sanglier, disait-il? Il y a là-dessous quelque mystère. Il faut que je voie par moi-même ce qui se passe.»
Le neuvième jour donc, il se leva de bon matin et alla trouver Robardic qui se disposait à partir:
«Je veux aller au bois avec toi, lui dit-il. Il se pourrait bien que toutes les histoires du sanglier ne soient que des contes, forgés par des serviteurs infidèles pour expliquer leurs méfaits. Tu es sans doute plus honnête que les autres, c’est pourquoi tu n’as rien à raconter.
—Comme il vous plaira, monseigneur», dit Robardic.
Mais à peine étaient-ils entrés dans le fourré qu’ils entendirent le bruit d’une course furieuse, et un énorme sanglier se précipita sur eux. En un clin d’œil, Robardic grimpa sur un arbre, et, d’une main vigoureuse, il aida à y monter le seigneur, beaucoup moins leste que son pâtre.
Il était temps! Le sanglier tournait autour de l’arbre en poussant des grognements formidables, menaçant ses ennemis de ses crocs aigus et les regardant d’un air terrible, avec ses yeux rouges et sanglants. Le seigneur mourait de 31 peur, mais Robardic, assis sur une branche, les pieds ballants, mangeait tranquillement le gros morceau de pain qu’il avait emporté pour son déjeuner.
«Si tu laisses seulement tomber une miette de ce que tu manges là, je déracinerai l’arbre, et je te dévorerai, dit le sanglier. (Dans ce temps-là, les bêtes parlaient.)
—Nous allons bien voir!» dit Robardic; et il jeta un morceau de pain. Le sanglier s’en saisit, l’avala et se mit à fouir au pied de l’arbre. Il allait si vite, et creusait si fort à chaque coup, qu’en trois minutes il eut achevé sa besogne. Le chêne tomba, entraînant dans ses branchages le seigneur et Robardic.
Celui-ci ne perdit point son sang-froid:
«Roi des animaux! viens à mon secours, tu l’as promis!» cria-t-il.
Le lion apparut aussitôt, se précipita sur le vieux sanglier, le mit en pièces et disparut.
Quand le seigneur fut bien assuré que l’ennemi était mort, tout à fait mort, il se décida à se dégager des branches, et à reprendre pied à terre. Il fit de grandes amitiés à Robardic, revint au château avec lui, voulut qu’il dinât à sa table, qu’il goûtât de son meilleur vin et, dès lors, lui témoigna une vive affection.
Robardic, quoiqu’il fût devenu le favori du seigneur, continuait à mener paître son troupeau. Mais, maintenant que le vieux sanglier n’était plus à craindre, les bêtes allaient où elles voulaient, cherchaient librement les bons endroits, se régalaient d’herbe savoureuse et engraissaient à plaisir. Leur jeune gardien, de son côté, quand il les 32 voyait bien installées dans quelque gras pâturage, profitait de sa liberté pour se promener aux alentours et jouir des beautés de la forêt. Il en découvrait chaque jour de nouvelles. Tantôt c’était quelque chêne gigantesque, au tronc colossal, à l’immense ramure, tantôt c’étaient des rochers bizarres, couverts de mousse et de fleurs sauvages, tantôt une claire fontaine, jaillissant d’un roc tout enguirlandé de verdure et courant, avec un murmure agréable, sur les cailloux de son lit.
Un jour, il arriva près d’un vieux château entouré de ronces et d’épines, et à demi enfoui sous le lierre. On l’aurait dit abandonné depuis plus de cent ans.
Écartant avec son bâton les grandes traînes de ronces qui s’attachaient à ses vêtements, coupant avec son couteau les herbes folles qui enchaînaient ses pas, il parvint, non sans peine, jusqu’à une petite porte dans l’épaisseur du mur. Elle s’ouvrit à la première pression, et il pénétra dans une cour absolument déserte.
Il voulut alors visiter l’intérieur du château, mais il ne put y réussir, les serrures, solidement fermées, défièrent tous ses efforts. Il allait s’en retourner, quand il remarqua, à l’angle de la cour, un bâtiment, dont la porte, très basse et très étroite, était restée ouverte. Il y entra, et, à sa grande surprise, se trouva dans une vaste et belle écurie. Un beau cheval noir y dormait sur la paille fraîche, en compagnie d’un joli chien, noir aussi.
Sur une table massive, étaient posés une armure, un casque et une épée, couleur de la lune. Robardic, saisi d’admiration, ne se lassait pas de manier et de contempler ces belles armes. Mais apercevant une porte qui conduisait dans une autre salle, il y courut et vit un cheval encore plus beau que le premier. C’était un coursier de bataille d’un gris d’acier, un lévrier gris se tenait gravement assis auprès de lui.
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Au mur, étaient pendus une armure, un casque et une épée, couleur des étoiles.
Robardic, toujours plus ébloui d’admiration, ne s’arrêta pourtant que peu d’instants à regarder ces merveilles, car dans une troisième salle, à la suite de la seconde, rayonnaient, comme des soleils, une cuirasse d’or ciselé, un heaume, une épée et un bouclier en or aussi. Un magnifique cheval blanc, dont la longue queue touchait le sol, portait fièrement une housse dorée, et un beau chien blanc, avec un collier d’or, lui tenait compagnie.
«A qui donc peut appartenir tout ceci? se dit Robardic; je le verrai sans doute sur le collier du chien.»
L’animal le laissa approcher et il lut:
J’appartiens au sanglier, le roi de la forêt.
«Bon! s’écria notre jeune gars tout joyeux, j’ai tué le sanglier: son château et ses biens sont ma conquête. Je suis le maître de ces beaux chevaux, c’est à moi que seront ces brillantes armures! Je veux les essayer!»
Tour à tour, il se revêtit des armes couleur de la lune, couleur des étoiles et couleur du soleil. Par un prodige qui le ravit, ces armes, dons de féerie, s’ajustèrent à sa taille comme si elles avaient été faites pour lui.
Il s’en dépouilla, bien à contre-cœur; mais le soleil se couchait tout rouge derrière la tour carrée du château: il était temps de songer au retour.
«Je ne suis qu’un pâtre, se dit Robardic, mais j’ai du cœur, je suis vigoureux et adroit; voici des armes et des chevaux, je veux devenir un chevalier!»
Il sortit du château et retrouva son chemin sans peine. Ses bêtes étaient encore où il les avait laissées, il les ramena 34 au logis et s’alla coucher tout rêveur, après avoir soupé du bout des dents, car il ne pensait qu’aux choses merveilleuses vues ce jour-là.
Le lendemain au matin, il fut très étonné de voir toute la maison plongée dans la tristesse: depuis les maîtres jusqu’aux serviteurs, tout le monde pleurait et se lamentait.
«Qu’y a-t-il donc? dit-il à la vieille cuisinière qui l’avait pris en grande amitié.
—Hélas! mon fils, répondit-elle, nous avons assez sujet d’être dans l’affliction! Tous les sept ans, une jeune fille de la famille de notre maître doit être livrée à un monstre épouvantable, un serpent à sept têtes qui habite dans une forêt sauvage à trois lieues d’ici. Le tour de notre maison est venu et, demain, notre pauvre petite demoiselle Aliette sera conduite à la mort. Et si vous saviez comme elle est bonne, et sage, et jolie! nous la chérissons tous! Et notre vieux maître qui n’a pas d’autre enfant qu’elle!... cela brise le cœur rien que d’y songer!»
Et la vieille se mit à sangloter.
«Personne n’a essayé de tuer ce monstre? dit Robardic.
—Oh! mon Dieu si! on a fait tout ce qu’on a pu. On a envoyé contre lui des troupes nombreuses et vaillantes, il a tout anéanti, jusqu’au dernier homme. Pensez qu’il a sept têtes! et qu’il vomit du feu par sept gueules! comment vaincre un animal si redoutable?»
Robardic baissa la tête et resta silencieux, puis, en soupirant profondément, il quitta la vieille, alla chercher son troupeau et le conduisit au bois. Tout le jour, étendu sur l’herbe, sous l’ombre d’un grand chêne, la tête dans ses 35 mains, il ne cessa de se creuser la cervelle pour trouver un moyen de sauver la pauvre demoiselle.....
Tout était dans la désolation au château, quand il y rentra. La nuit entière se passa dans les cris, les gémissements, personne ne songeait à chercher le repos. Le jour—jour fatal qu’on aurait voulu ne voir luire jamais!—commença à blanchir l’horizon, puis le soleil se leva tout rose et ses premiers rayons qui doraient la lande, vinrent éclairer un triste cortège. Accompagnée de ses parents et de ses amis, la jeune fille vouée au sacrifice se dirigeait vers la forêt. Sur la lisière du taillis, elle descendit de cheval et serra une dernière fois son père dans ses bras, puis elle entra sous bois, seule, tandis que le pauvre vieillard, abîmé dans sa douleur, tombait inanimé sur le sol.
La forêt était sombre et sauvage, Aliette y cheminait à pas lents, le cœur plein d’une horrible angoisse, mais appelant à elle tout son courage:
«C’est mon devoir de sacrifier ma vie pour ma famille et mon pays, pensait-elle. Si je ne me livre pas au dragon, il dévastera toute la contrée; d’affreux malheurs peuvent être évités par ma mort. Le sang dont je suis doit une victime. Avant moi, que de filles de ma race ont payé le fatal tribut! Que d’autres le payeront encore! O Dieu! ayez pitié de moi!—Allons!»
Et elle allait, frissonnant de terreur au moindre bruit dans le fourré; parfois se mettant à courir d’une course folle pour retourner sur ses pas, tombant à genoux, épuisée, anéantie, pleurant et sanglotant,—puis se relevant, elle reprenait son douloureux voyage.....
Tout à coup, à un détour du chemin, lui apparaît un brillant chevalier monté sur un beau coursier noir. Il est couvert d’une armure couleur de la lune. Sa visière est baissée, une épée nue rayonne dans sa main.....
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Aliette le regardait avec une surprise mêlée d’effroi. Un chien noir vint japper doucement près d’elle et lui lécher les mains.
Elle se rassura un peu et leva sur le chevalier ses beaux yeux baignés de larmes.
«Où allez-vous ainsi, damoiselle? lui dit-il.
—Hélas! à la mort! répondit-elle.
—A la mort! si jeune et si belle! je ne le permettrai pas! Je mourrais plutôt moi-même.
—Grand merci, preux chevalier, mais nul homme au monde ne peut détourner le sort qui m’attend. Tous les sept ans, une fille de ma maison doit être jetée en proie à un dragon à sept têtes qui habite cette forêt. C’est mon tour maintenant, je n’ai plus qu’à me résigner.....
—Prenez courage, noble damoiselle, et ne vous laissez pas ainsi aller au désespoir sans essayer de lutter un peu contre la destinée. Vous êtes obligée de vous présenter devant le monstre, dites-vous! c’est moi qui vous y conduirai! Montez derrière moi.
—Hélas! noble sire, je n’y arriverai que trop tôt; pourquoi me faire devancer l’heure?
—Ne craignez rien, vous dis-je. Songez que vous êtes plus en sûreté à cheval, protégée par moi, qu’à pied, seule dans cette forêt.
—C’est vrai», dit Aliette; et posant le bout de son pied délicat sur l’étrier du chevalier, elle lui tendit les deux mains; il l’enleva de terre en un clin d’œil et la fit asseoir sur la croupe du cheval, puis tous deux partirent au galop.
Ils ne furent pas longtemps sans s’apercevoir qu’ils approchaient de la demeure du monstre.
Son haleine brûlante avait desséché les arbres, calciné les pierres, consumé les plantes, les fleurs, les mousses même. On ne voyait plus rien de vivant dans ce lieu de désolation, 37 mais, au sein d’un immense rocher, s’ouvrait une caverne où l’on entendait d’horribles sifflements. Le serpent à sept têtes en sortit. Quand il vit Robardic s’approcher, toutes ses têtes crièrent ensemble:
«Jette-moi cette jeune fille et va-t’en!
—Non certes, dit Robardic, si tu veux l’avoir, viens la prendre! et tu n’y réussiras pas sans combat, je t’en préviens!
—Jeune imprudent! tu ne songes donc pas que j’ai sept têtes!
—Quand tu en aurais quatorze, tu ne me ferais pas plus peur!
—J’ai exterminé des troupes entières d’hommes vaillants et déterminés.
—Tu as devant toi un cœur ferme et un bras que rien ne fera reculer!
—Allons! j’ai pitié de toi, jette cette fille à bas de ton cheval et pars d’ici le plus vite que tu pourras.
—Je te l’ai déjà dit, viens la prendre si tu veux l’avoir!»
Le dragon courroucé s’avança sur le chevalier en lançant des jets de feu par la gueule et par les naseaux. Mais l’armure de Robardic écartait les flammes, elles n’approchaient ni de lui ni d’Aliette. A grands coups d’épée, il frappait sur le monstre, lui faisant des blessures terribles par tout le corps, car l’arme, trempée dans du sang d’aspic, avait un pouvoir magique.
Le serpent se tordait, râlait, écumait, poussait des clameurs effroyables, rien n’arrêtait son robuste adversaire.
Six des sept têtes étaient déjà tombées, quand il s’écria:
«Quartier! quartier! jusqu’à demain!
—J’y consens», dit Robardic qui sentait ses forces s’épuiser.
Le dragon rentra dans son antre. Aliette et son défenseur 38 revinrent jusqu’à la lisière de la forêt. Mais le soir était venu, la famille désolée avait regagné le château et il ne restait plus sur la lande que le cheval d’Aliette paissant tranquillement l’herbe de la douve.
La jeune fille mit pied à terre et, les yeux pleins de larmes de reconnaissance, remercia son chevalier.
«Venez avec moi, je vous en prie! dit-elle, je veux vous présenter à mon père; il faut qu’il connaisse le sauveur de son unique enfant.
—Non, damoiselle, je ne puis pas. Pas à présent, du moins.»
Et comme Aliette le pressait.....
«Vous n’êtes point encore délivrée, dit-il, le monstre n’est pas mort! Mais ne craignez rien. Si l’on vous ramène ici demain, vous m’y trouverez encore tout prêt à combattre pour vous. Adieu! montez sur votre cheval et retournez sans moi dans votre demeure.»
En achevant ces mots, le cavalier piqua des deux, et se perdit dans l’épaisseur de la forêt.
La jeune fille reprit, d’un cœur presque gai, cette route, que le matin elle avait suivie, plongée dans un si violent désespoir, et arriva dans sa famille.
On l’y reçut avec les transports de joie qu’on peut imaginer. Son père ne se lassait point de la couvrir de caresses et l’accablait de questions sur son aventure et la rencontre extraordinaire d’un si vaillant chevalier. Même la pensée d’avoir à recommencer l’épreuve le lendemain ne troublait pas trop leur bonheur, car Aliette avait toute confiance en son défenseur et ne doutait point qu’il parvînt à tuer le monstre et à délivrer sa maison de l’horrible servitude qui pesait sur elle.
Quant au héros de la journée,—tandis que, dans la grande salle, chacun répétait ses louanges,—vêtu comme 39 un simple pâtre, il faisait rentrer son troupeau à l’étable, puis venait s’asseoir au coin du foyer de la cuisine, attendant paisiblement son souper.
«N’entends-tu pas le bruit qu’on fait là-bas?» lui dit la vieille cuisinière.
Folle de joie, elle riait et pleurait en même temps.
«Si, j’entends bien; mais pourquoi tout ce tapage?
—Pourquoi? petit! Pourquoi?... tu ne sais donc pas que notre jeune damoiselle est revenue saine et sauve?... Un chevalier, Dieu le garde! l’a défendue contre le serpent à qui il a coupé six têtes, six! entends-tu?... Tu as l’air tout drôle! Cela ne te remue pas le cœur. Voyons, dis?
—Si; mais comment s’appelle-t-il, le chevalier?
—On ne sait pas son nom. Il n’a pas voulu le dire à notre damoiselle Aliette, et il a refusé de venir avec elle au château. Ah! je crois que je l’embrasserais de bon cœur, tout chevalier qu’il est, si je le voyais là devant moi!»
Et la bonne femme servit double portion à Robardic, pour lui faire partager sa joie.
Le lendemain, au lever du soleil, Aliette fut encore conduite à la forêt par tous ses parents. Bien qu’on fût moins triste que la veille, une grande inquiétude étreignait tous les cœurs, car les premiers mouvements de joie passés, chacun s’était dit, qu’après tout, l’épreuve n’était pas finie. Le chevalier serait-il fidèle au rendez-vous? Et puis, serait-il vainqueur cette fois?
Ce fut donc encore au milieu des larmes et du plus violent chagrin que la jeune fille se sépara de son père et de ses amis, et entra dans le bois. Elle n’y avançait pas vite, s’arrêtait souvent et regardait de tous côtés, cherchant son défenseur. Arrivée au pied du grand chêne, elle s’assit,—résolue à l’attendre jusqu’au coucher du soleil, mais son attente ne fut pas longue.—Un beau lévrier gris vint bondir 40 tout près d’elle, et Robardic, visière baissée, épée au poing, apparut monté sur un magnifique cheval gris. Il portait une armure d’argent poli comme un miroir; sa tunique était en drap d’argent semé d’étoiles de saphir; le harnachement de son cheval y était assorti.
«Ah! mon chevalier! vous voici donc! s’écria la jeune fille, j’étais bien sûre que vous viendriez!»
Comme la veille, elle monta en croupe, et le cheval partit, les emportant tous deux dans un galop rapide.
Le monstre les attendait devant sa caverne:
«Jette-moi la jeune fille! hurlèrent quatorze têtes.
—Pas plus aujourd’hui qu’hier! répondit intrépidement Robardic.
—Jette-la! te dis-je.
—Viens me l’enlever!»
Le combat commença, plus terrible, plus acharné que la veille. Robardic frappait d’estoc et de taille, sans trêve, sans relâche, couvrant de son corps Aliette qui se blottissait derrière lui, et infligeant au monstre de cruelles blessures. Presque à chaque coup, il abattait une tête, mais il y mettait tant de force qu’il fut bientôt harassé. Heureusement pour lui, le dragon, après avoir perdu treize têtes sur quatorze, demanda encore une fois quartier jusqu’au lendemain.
«Je te l’accorde, dit Robardic. Abandonnes-tu tes droits sur cette damoiselle?
—Jamais, tant qu’il me restera un souffle de vie! et malheur à son père, malheur à sa famille! malheur à son pays! si elle ne revient pas ici, demain, au lever du soleil.
—Elle y reviendra, puisqu’il le faut, dit Robardic, mais tu me trouveras encore entre elle et toi!»
Le monstre fit entendre un sifflement de rage et le jeune cavalier partit avec sa compagne, tremblante d’émotion. Il 41 la ramena où il l’avait trouvée, et, cette fois encore, refusa obstinément de dire son nom ni de la suivre.
Aliette, sur la lisière du bois se vit bientôt entourée de tous ses parents qui l’avaient attendue, fort inquiets, mais non désespérés. Ils la ramenèrent au château tout joyeux et remplis de confiance dans la valeur du chevalier inconnu.
Robardic, après avoir reconduit son cheval et reporté ses armes au château abandonné, vint comme de coutume, sous ses vêtements de pâtre, faire rentrer son troupeau et reprendre sa place au foyer avec les serviteurs.....
L’aube blanchissait à peine la cime de la forêt, quand, pour la troisième fois, la damoiselle du château reprit, seule, et à pied, le chemin de la caverne. A l’entrée du bois elle aperçut un cavalier éblouissant d’or et de pierreries. Sur son casque, sur sa poitrine, sur son bouclier, des soleils de diamants étincelaient de mille feux et son épée semblait un trait de flamme. Il maintenait à grand peine un superbe coursier blanc qui rongeait son frein, frappait la terre du pied, se cabrait, balayait le sol de sa longue queue flottante. Aliette resta stupéfaite, elle ne reconnaissait plus son chevalier et n’osait avancer.—Mais il l’appela d’une voix douce et forte à la fois, et elle courut vers lui; un admirable épagneul tout blanc dont le collier d’or avait des clous à tête de diamant bondissait autour d’elle.
Le cheval était si bien dressé, malgré son ardeur, qu’il se baissa doucement sur ses pieds de derrière, et Aliette put monter sur sa croupe sans aucune peine. Alors, se tenant des deux mains à la ceinture d’or du chevalier, elle se laissa emporter. Ils allaient comme la tempête. Ils arrivèrent si vite devant la caverne que le dragon n’en était pas sorti.
«Viens ici, monstre horrible! cria Robardic, en brandissant 42 son épée flamboyante. Viens perdre la dernière tête qui te reste!
—Tu te trompes! mugit une clameur effroyable; tu m’avais laissé une tête hier, mais j’en ai trente aujourd’hui, abats-les si tu peux!
—Si tu en as trente, je ne m’en soucie guère! sors-les, qu’on les voie, et que la bataille commence!»
Le dragon apparut alors dans toute son horreur et Aliette pensa mourir de frayeur. Il vomissait du feu, de la fumée, des flammes, il poussait des cris qui faisaient trembler les hommes et les animaux à dix lieues à la ronde. Mais chaque fois que l’épée de Robardic retombait, une des trente têtes roulait à terre; son bras semblait infatigable, son cheval faisait des prodiges de force et d’adresse, et le chien veillait sur Aliette, aboyant bien haut quand une des têtes du monstre la menaçait de plus près.
Quel combat! quelle fureur de part et d’autre! que de ruses! que d’audace! que d’attaques sans cesse renaissantes! Aliette, demi-morte, tenait bon pourtant de ses mains crispées, et Robardic ne faiblissait pas. Un dernier coup le rendit vainqueur. La trentième tête tomba, les anneaux du monstre se déroulèrent et sa masse hideuse s’écroula lourdement sur le sol où elle resta gisante.
Robardic mit pied à terre, et fit descendre Aliette. Elle poussa un profond soupir, se jeta dans les bras de son sauveur et y resta pâmée.....
Les soins du chevalier la firent bientôt revenir à elle, heureusement, et elle lui exprima alors sa reconnaissance dans les termes les plus touchants:
«Maintenant que tout est fini, apprenez-moi votre nom, je vous en supplie! lui dit-elle. Ne doit-il pas être béni de toute ma famille? Venez chez mon père! Je sais qu’il n’y a pas de récompense à la hauteur de vos bienfaits, mais consentez 45 au moins à recevoir quelque témoignage de gratitude, si faible qu’il soit, comparé à ce que nous vous devons.
—Non, damoiselle, répondit Robardic d’un ton ferme; le bonheur de vous avoir sauvée suffit amplement à me récompenser de ce que j’ai pu faire. Le temps de me faire connaître n’est pas encore venu.
—Alors quelque jour, nous saurons qui vous êtes? Nous vous reverrons?
—Oui, je vous le jure!
—Sera-ce bientôt?
—Dans peu de temps, sans doute.»
Mais Aliette insistait.....
«Laissez-moi, lui dit-il doucement. J’ai encore lourde besogne ici; allez retrouver votre père. Songez qu’il ne saura jamais trop tôt la bonne nouvelle que vous avez à lui porter. Je vais vous conduire jusqu’à l’entrée du bois.»
Sur la lande, Aliette vit accourir au-devant d’elle une grande multitude de gens. Ses parents, ses amis, ses vassaux, poussèrent des cris de joie en l’apercevant. On la ramena au château par des chemins couverts de fleurs; dans tous les clochers, les cloches tintaient; hommes et femmes chantaient des chœurs joyeux, et son vieux père, se soutenant à peine, tant son émotion était forte, la menait par la main en versant des larmes de bonheur.
Robardic, pendant ce temps, avait mis en pièces le corps du serpent et en avait disséminé les morceaux de toutes parts pour les empêcher de se rejoindre, puis il était allé reconduire son cheval et son chien au château de la forêt. Il déposa aussi sa brillante armure, reprit ses vêtements de laine brune, et revint en chassant son troupeau devant lui.
«Comme tu rentres tard, mon petit Robardic! dit la 46 bonne vieille cuisinière. Est-ce qu’il t’est arrivé quelque chose en chemin? as-tu perdu quelqu’une de tes bêtes?
—Non, aucune, heureusement. Mais pourquoi donc les cloches ont-elles sonné si fort et si longtemps?
—Quoi, tu ne sais pas que notre damoiselle est sauvée? que le dragon est mort, que la famille et le pays sont délivrés pour toujours de cet horrible fléau? D’où sors-tu donc, mon pauvre garçon?
—Je suis bien content que le dragon soit tué et la damoiselle délivrée, dit Robardic d’un ton tranquille; mais qui donc a fait ce beau coup?
—C’est ce cavalier inconnu, un chevalier beau comme le soleil et si brave! penses-tu? tuer un dragon qui avait trente têtes! Ce n’est pas toi qui en ferais autant! Et dire qu’il ne veut ni venir ici ni révéler son nom! Voilà qui est fâcheux! Ah! si je le voyais là devant moi, il me semble que je me jetterais à son cou! Allons, tire-toi un peu de côté, tu me gênes pour passer et on attend le rôti là-bas! on y fait bombance, je t’assure, et j’ai bien du plaisir à leur cuisiner de friands morceaux; mais n’aie pas peur! je penserai à toi et je te garderai quelque chose de bon. Va t’asseoir dans ton coin.»
Robardic lui obéit sans mot dire.....
Les jeux, les danses, les concerts, les festins ne cessèrent pas durant huit jours entiers. Il y avait des plaisirs et des régals pour tous, petits et grands, car le seigneur voulait que tout le pays prît part à sa joie et fêtât le bonheur de sa fille.
Mais le chevalier inconnu ne se présentait toujours pas, ce qui affligeait beaucoup Aliette.
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Un jour, elle dit à son père:
«Ne regrettez-vous pas de ne pas connaître le vaillant chevalier à qui nous devons notre bonheur?
—Si, mon enfant, je le regrette vivement, mais comment faire pour le retrouver? J’y ai pensé bien des fois, et toujours en vain.
—Eh bien! moi, je crois que l’idée qui m’est venue n’est pas mauvaise.
—Dis-la-moi bien vite,... parle...
—Dans toutes les fêtes que vous avez données pour célébrer notre délivrance, vous n’avez pas encore fait faire de courses.
—Non, c’est vrai.
—Faites publier, dans tout le pays et aux alentours, que vous donnerez la main de votre fille à celui qui sera vainqueur à la course. Mon chevalier viendra sûrement et il arrivera le premier au but, car il a des chevaux qui ne seront jamais devancés par aucun coursier au monde. D’ailleurs, je me tiendrai à la grande fenêtre au-dessus du portail d’entrée, tous ceux qui voudront courir devront passer devant moi pour me saluer et je reconnaîtrai bien celui que nous cherchons.
—Tu as là une excellente idée, ma chère fille, dit le vieux seigneur», et il s’empressa de donner des ordres pour que tout se fît comme le commanderait Aliette.
Au jour dit, une foule nombreuse s’assembla pour voir courir les prétendants. Il en était venu de tous les côtés, de tout près et de fort loin, et de toutes les sortes aussi, car au milieu des comtes, des barons, des princes même, montés sur de superbes coursiers, harnachés richement, on voyait de simples paysans avec leurs longs cheveux, leurs grands chapeaux à boucle d’argent, leurs gilets brodés et leurs braies de toile plissée. Il leur était permis de concourir 48 comme aux gens de noblesse, Aliette l’avait voulu ainsi, et il s’en était présenté quelques-uns qui comptaient sur la vitesse de leurs petits chevaux à longues crinières.
La course fut fort brillante. Le défilé eut lieu en bon ordre. L’un après l’autre, chaque coureur passa sous le balcon, s’inclina avec grâce, ou ôta son chapeau gauchement; mais c’est en vain qu’Aliette chercha à reconnaître son chevalier. Il n’était pas là! Elle allait quitter la place, quand, rapide comme l’éclair, un cavalier inconnu monté sur un superbe cheval noir et revêtu d’une armure couleur de la lune, traversa la cour et disparut...
«C’est lui!... c’est lui! arrêtez-le!» cria la jeune fille. On ne put lui obéir; l’apparition du chevalier avait été si imprévue, sa fuite si soudaine, qu’il était déjà loin avant qu’on songeât à le poursuivre.
Le prix de la course avait été gagné par un paysan de Cornouailles dont le petit cheval avait fait des prodiges de vitesse. Il vint réclamer la récompense promise, mais Aliette jeta les hauts cris:
«Une épreuve ne suffit point, dit-elle, je ne donne pas ma main si aisément. Les courses recommenceront demain.»
Une fois encore, le brillant cortège des coureurs défila sous le balcon de damoiselle Aliette; une fois encore, ses regards avides ne purent y discerner son chevalier; une fois encore, quand le défilé fut terminé, un cavalier, que nul ne connaissait, passa comme la foudre sous le balcon et s’enfuit sans que personne pût l’arrêter.
«C’est encore lui! mon père, s’écria Aliette au désespoir. J’ai reconnu son cheval gris et sa tunique de drap d’argent semée d’étoiles! Oh! mon Dieu! comment le retenir?
—Calme-toi, mon enfant! dit le vieux seigneur, calme-toi, je t’en prie!
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—Il faut recommencer la course, mon père; c’est encore ce paysan cornouaillais qui l’a gagnée. Je ne veux pas être sa femme. J’aimerais mieux mourir!»
Le lendemain donc, on publia que, sans remise, la main de damoiselle Aliette, son château et ses richesses, appartiendraient au cavalier qui arriverait le premier au but indiqué.
Frémissante d’espoir, la jeune fille se tenait sur son balcon.
«Il viendra certainement et, cette fois, il ne m’échappera pas, pensait-elle. Mon père a fait garder les entrées et entourer le château par une troupe d’hommes résolus.»
Elle ne prêta qu’une attention distraite au défilé; elle était bien sûre que son chevalier n’en faisait pas partie. Elle avait deviné juste..... A peine le dernier coureur avait-il passé sous le balcon, qu’un rayon éblouissant sillonna l’air; et un cavalier dont l’armure scintillait des feux de mille diamants, monté sur un magnifique cheval blanc, bondit dans la cour. La fuite semblait impossible; des soldats armés de piques défendaient toutes les issues. Le cavalier piqua des deux, enleva son cheval, et, d’un saut prodigieux, passa par-dessus le mur d’enceinte, bravant tous les efforts faits pour l’atteindre. Cependant, au moment où il avait franchi la muraille, un soldat l’avait touché au pied droit avec sa pique.
«Je l’ai blessé, le sang a coulé, je l’ai bien vu, dit cet homme, il est atteint à la cheville, je crois, mais son cheval allait plus vite que l’éclair, personne n’aurait pu l’arrêter.»
Le paysan de Cornouailles, vainqueur à la course pour la troisième fois, vint réclamer le prix qu’il avait gagné:
«C’est chose jurée, disait-il; il n’est pas permis de manquer à sa parole!»
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On s’efforça de l’apaiser et, à force d’argent, on tâcha de le faire renoncer à ses droits. Il ne consentit à les abandonner qu’en faveur du chevalier qui avait sauvé Aliette: «Si on le retrouve», ajouta-t-il.
Le vieux seigneur désolé ne savait plus quel parti prendre. Sa fille, malgré tant d’insuccès, ne désespérait pas encore.
«Tous ceux qui ont pris part à la course sont encore ici, dit-elle. Faites-leur annoncer que vous reconnaîtrez le sauveur de votre fille à une marque qu’il a au pied, et que vous les priez de se laisser examiner par votre chirurgien.
—C’est une idée bizarre que tu as là, ma fille, comment veux-tu que?.....
—Mon père chéri! mon père bien-aimé, laissez-moi essayer encore cette fois, je vous en conjure! Voulez-vous me voir devenir la femme de cette brute? Jamais je n’y consentirai. J’irai plutôt m’enfermer dans un couvent pour le reste de mes jours.»
Le vieux seigneur secoua la tête, mais il ne savait rien refuser à une enfant qu’il adorait; il fit faire la proclamation désirée.
Quelques-uns des prétendants s’en moquèrent, d’autres n’en dirent rien, mais s’en allèrent; certains, plus rusés, essayèrent de se faire au pied droit des marques plus ou moins vraisemblables. Un homme de Kemper, même, ayant entendu ce qu’avait dit le soldat, poussa l’astuce jusqu’à se faire une blessure à la cheville.
«Ce n’est pas lui, mon père, je vous assure, ce n’est pas lui, s’écria Aliette, au milieu des sanglots. Regardez-le! il est petit, et brun, et mal tourné, et mon chevalier était grand et mince,... comme Robardic que voilà», ajouta-t-elle en souriant à travers ses larmes, car le pâtre, debout près d’elle, regardait d’un air froidement indifférent tout ce qui venait de se passer.
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«C’est peut-être Robardic», dit le vieux seigneur, croyant plaisanter.
Le jeune homme, pour le coup, devint très rouge, si rouge que sa confusion frappa Aliette.
«Mon père, dit-elle, obligez-le à vous montrer son pied droit.....
—Mais, ma fille, où veux-tu qu’un simple pâtre comme ce brave Robardic, tout gentil qu’il est, ait appris à manier des armes et à devenir un chevalier si courageux et si brillant?
—Robardic n’est pas un homme ordinaire, mon père. Rappelez-vous l’aventure du sanglier.....
—C’est, ma foi, vrai!... Et puis du moment que tu le désires..... Va, Robardic, montrer ton pied droit au chirurgien.»
Le pâtre obéit et..... tout fut découvert.
«Ainsi, c’est toi qui as tué le dragon et sauvé ma fille! s’écria le vieux seigneur en apprenant cette nouvelle extraordinaire. Viens m’embrasser, mon enfant! C’est un beau jour pour moi et les miens que celui-ci! Mais avant de te donner Aliette, quoique tu aies bien mérité sa main, je voudrais que tu répondisses à deux questions: D’abord, dis-moi d’où te viennent les armes magnifiques et les chevaux sans pareils que tu as en ta possession?»
Robardic raconta comment il les avait découverts dans le château abandonné, et comment le grand désir qu’il avait de délivrer Aliette lui avait donné l’idée d’employer ces armes magiques pour combattre le monstre.
«J’admire ta hardiesse et ton courage. Maintenant, passons à ma seconde question: Pourquoi, après que tu as eu remporté la victoire, ne t’es-tu pas fait connaître tout de suite et nous as-tu fait perdre tant de peine et de temps?»
Robardic resta un moment silencieux.
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«Eh bien! tu ne réponds pas?
—C’est que..... je n’ai pas voulu.
—Tu n’as pas voulu.....
—Que..... votre fille se crût obligée de m’épouser, uniquement par reconnaissance.
—Et alors?
—Et alors, j’ai voulu lui donner le temps de réfléchir, et le moyen d’éviter, sans paraître une ingrate, un mariage qui pourrait lui déplaire.
—Il ne lui déplaît pas, sois-en sûr! s’écria le vieux seigneur les yeux pleins de larmes. Tu es un brave garçon! Tes sentiments sont d’une rare délicatesse. Je suis heureux de te donner ma fille. Tu seras un bon mari pour elle, et un bon fils pour moi!»
Les noces de Robardic se firent dans la huitaine, avec tout l’éclat qu’on peut imaginer. On y convia tout le pays, et l’on dit même que la reine des fourmis, la reine des colombes et le roi des animaux les honorèrent de leur présence.
Imité de F. M. Luzel, tome XXV (p. 273) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)
Il y avait une fois trois frères, qui se nommaient: Yvon, Goulven et Guyon. Leur mère étant morte, ils demandèrent à leur père de donner à chacun d’eux la part qui lui revenait dans la succession, car ils voulaient aller chercher fortune par le monde.
«Hélas! mes enfants, dit le vieillard, vous savez que nous ne sommes pas riches. Je n’ai à vous donner qu’un chat, un coq et une échelle. Ce n’est pas grand’chose, comme vous voyez, mais partagez-les entre vous, car c’est là tout votre héritage.
—Eh bien! dirent les trois frères, nous nous en contentons! Tirons les lots à la courte paille.»
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Le père prit trois brins de paille d’une longueur inégale: l’un représentait le chat, l’autre le coq, le troisième l’échelle, et les présentant à Yvon, l’aîné, il lui dit de tirer le premier. Goulven vint ensuite et Guyon eut le dernier brin restant. Alors on vit que le sort avait donné le chat à Yvon, le coq à Goulven, l’échelle à Guyon. Ils prirent leur part d’héritage, tel qu’il leur était échu, et se disposèrent à partir. Leur père accompagna ses trois fils jusqu’à un carrefour voisin où se croisaient quatre chemins. Là, ils se firent leurs adieux, s’embrassèrent en pleurant, prirent l’engagement de se retrouver au même endroit, au bout d’un an et un jour, et s’éloignèrent par trois routes différentes; le père, avant de prendre la quatrième pour retourner chez lui, s’assit sur une pierre et, tristement, les regarda s’éloigner.
La route qu’avait prise Yvon le conduisit au bord de la mer. Il suivit longtemps le rivage, sans rencontrer d’habitation, et, pendant plusieurs jours, lui et son chat n’eurent d’autre nourriture que des moules, des palourdes et des patelles. Enfin, il aperçut à l’horizon, sur la falaise, les murs et les tours d’un château. Il se dirigea de ce côté et trouva d’abord un moulin, qui dépendait du château. Il s’arrêta sur le seuil, portant son chat sur le bras gauche, et ouvrit de grands yeux à la vue de ce qu’on faisait à l’intérieur du moulin. Quatre hommes, en bras de chemise, armés de gros bâtons, couraient deçà delà, après des souris, qui trottaient partout. Ils se démenaient tant qu’ils pouvaient, et n’arrivaient à rien, car leurs coups de bâton tombaient toujours à côté des malignes bêtes, qui filaient entre leurs jambes pour aller se cacher dans les trous.
Yvon riait silencieusement, en voyant tout ce manège.
«Qu’avez-vous à rire ainsi? dit un des hommes, en épongeant sur sa manche la sueur qui dégouttait de son front.
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—C’est que vous vous donnez une bien grosse peine pour bien peu de chose, répondit Yvon.
—Comment? pour peu de chose!—Vous ne savez pas que si nous laissions faire ces maudites souris, elles troueraient nos sacs, mangeraient la farine et le blé et nous réduiraient à mourir de faim?
—Vous n’avez donc pas de chat? dit Yvon.
—De chat? Qu’est-ce que vous voulez dire avec vos chats? On ne connaît pas cela dans ce pays-ci.»
Yvon montra Minet, qu’il caressait de la main.
«Voilà Monseigneur le chat, dit-il, en riant. A lui seul, en moins d’une heure, il fera plus de besogne que vous quatre en toute une année. Il vous aura bien vite délivrés de vos souris.
—Allons donc! vous plaisantez! Ce petit animal-là! Il n’a pas l’air méchant du tout; il est là, tout pelotonné sur votre bras.
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—Voulez-vous le voir travailler?
—Oui, voyons un peu ce qu’il sait faire?»
Yvon lâcha Minet, qui, ayant grand faim, ne se fit pas prier pour entrer en chasse. Les souris n’avaient jamais vu de chat, elles ne s’en défiaient pas; en moins de cinq minutes, il en fit un massacre effrayant. Les quatre hommes, étonnés, le regardaient faire.—Une heure après, tout le sol du moulin était jonché de souris mortes; on les ramassait au râteau, pour en faire des tas. Un des meuniers courut au château et dit au seigneur:
«Hâtez-vous de venir au moulin, monseigneur; vous y verrez la chose la plus étonnante que vous ayez jamais vue de votre vie.
—Et quoi donc? dit le seigneur.
—Il est arrivé, nous ne savons pas de quel pays, un homme avec un petit animal, qui a l’air bien doux et qui, en un clin d’œil, a tué toutes les souris contre lesquelles nous avions tant de peine à défendre votre blé et votre farine.
—Est-il possible! Je voudrais bien que cela fût vrai!» s’écria le seigneur, et il vint en hâte au moulin.
En voyant la besogne du chat, il resta saisi d’admiration, la bouche ouverte et les yeux écarquillés; puis, apercevant l’auteur de tout ce carnage, qui, repu, tranquille, clignotant, assoupi sur le bras d’Yvon, faisait ronron, comme le rouet que tourne une filandière, il demanda:
«C’est cet animal, si paisible et si doux, qui a travaillé si vaillamment?
—Oui, monseigneur; lui tout seul, dirent les garçons meuniers.
—Quel trésor qu’un pareil chasseur! Ah! si je pouvais l’avoir! Voulez-vous me le vendre, l’ami?
—Je ne dis pas non, dit Yvon en caressant son chat.
—Combien en voulez-vous?
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—Six cents écus, le logement et une bonne pension pour moi-même, dans votre château, car Minet ne travaillerait pas bien si je ne restais pas avec lui.
—C’est entendu. Topez là!»
Et ils se frappèrent dans la main.
Le seigneur emmena avec lui Yvon dans le château, l’installa au mieux et le traita de même. Notre gars n’avait rien à faire que manger, boire, se promener, chasser et pêcher. Il n’oubliait pas son ami Minet, et allait tous les jours lui faire une petite visite au moulin. Au bout de quelque temps Yvon, qui était aimable et gai et de plus fort joli garçon, conquit si bien l’amitié du seigneur et les bonnes grâces de sa fille, qu’il devint l’heureux époux de celle-ci.....
Goulven, comme son aîné, avait marché longtemps, longtemps, portant son coq, cherchant fortune et ne trouvant même pas un gîte pour la nuit. Il couchait à la belle étoile, se nourrissait de fruits sauvages, buvait l’eau des fontaines, et, quand il était trop las, se reposait sur la bruyère. Un soir, exténué de fatigue, il arriva devant la porte d’un beau manoir, et y frappa pour demander l’hospitalité.
Le portier ouvrit. «Que voulez-vous? dit-il.
—Être logés, mon petit camarade et moi, jusqu’à demain, s’il vous plaît. Ce sera une grande charité, car nous sommes bien las.»
Goulven avait une honnête figure et une voix agréable. Le portier vit tout de suite qu’il n’avait pas affaire à un malfaiteur.
«Entrez, dit-il, mon pauvre garçon, et reposez-vous. 60 Mon maître est un homme charitable; il vous logera bien pour cette nuit.»
Goulven entra dans la grande cuisine, où tous les domestiques étaient réunis. Ils lui firent bon accueil; mais la vue du coq les étonna grandement.
«Quel bel oiseau! disaient-ils; comme il a l’air hardi et éveillé! et quelle singulière coiffure il porte! Nous n’avons jamais vu son pareil!»
Goulven soupa avec eux, puis alla, comme eux, coucher à l’écurie, emmenant son coq. Du grenier, où il était étendu sur des bottes de paille, il entendait la conversation des charretiers et des valets de ferme.
«Allons! disaient-ils entre eux, qui est-ce qui va veiller, cette nuit, pour voir venir le jour. Est-ce toi, Léonic?
—Oh! moi, je suis fatigué, j’ai labouré tout le jour, je n’en puis plus.
—Alors, toi, Yves?
—Ce n’est pas mon tour, j’ai veillé avant-hier.
—Et Yvon!
—Je suis tout malade; j’ai la tête à l’envers.
—Alors, ce sera Fanche?
—Certes non; j’ai gardé, toute la nuit dernière, ma femme, qui est au plus mal; veille toi-même!»
Ils se rejetaient ainsi l’un à l’autre la peine de veiller, et finirent par se quereller bruyamment. Goulven, étonné de ce qu’il entendait, leur cria:
«Pourquoi donc avez-vous besoin de voir venir le jour?
—C’est le seigneur qui le commande ainsi, lui dirent-ils, et il faut que, chaque nuit, trois d’entre nous restent éveillés, pour prévenir les autres, quand le jour arrive. S’il n’y en avait qu’un seul, il pourrait s’endormir, et le jour serait déjà venu depuis longtemps, que personne ne s’en douterait.
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—N’est-ce que cela? dit Goulven; ne vous inquiétez de rien; dormez tout votre soûl, mes amis, je me charge de votre besogne.
—Vous vous chargez, tout seul, de voir venir le jour et de nous l’annoncer?
—Oui, moi et mon compagnon.
—Mais, malheureux, si vous vous endormez et que vous ne vous réveilliez pas à temps, le maître s’en apercevra, et vous fera pendre sans miséricorde.
—Laissez-moi faire, vous dis-je; je réponds de tout.» Là-dessus, les garçons d’écurie et les charretiers se couchèrent tous et s’endormirent.
Vers trois heures du matin, le coq chanta...
Les hommes se réveillèrent en sursaut.
«Qu’est-ce qu’il y a? Qu’est ceci?» s’écrièrent-ils.
Ce n’est rien, dit Goulven; ne vous dérangez pas. Mon petit camarade dit qu’il va bientôt voir le jour.
Et ils se rendormirent.
Vers les quatre heures, le coq chanta encore.
Ils se réveillèrent de nouveau et crièrent:
«Qu’est-ce que c’est? Qu’est-ce que c’est?
—C’est mon camarade qui annonce le jour, dit Goulven. Levez-vous et voyez!»
Une bande rose vif s’étendait à l’horizon, au bord du ciel, sur la bruyère, et les rayons du jour naissant entraient par les petites fenêtres de l’écurie. Les hommes se levèrent en criant: «Le jour arrive! Le jour est venu!»
Et ils coururent avertir leur maître.
«Si vous saviez, maître!!!
—Quoi donc? Qu’est-il arrivé? Pourquoi venez-vous me réveiller, si tôt?
—Vous savez l’étranger que vous avez logé cette nuit, avec son petit animal, qu’il nomme coq?
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—Oui. Eh bien! qu’a-t-il fait?
—Ce qu’il a fait?—Ce petit animal, qui a l’air d’un oiseau comme un autre, ou à peu près, en sait plus long que nous tous, et que vous-même, maître, sauf respect. Ce matin, pendant que nous dormions tranquillement, il a vu venir le jour et nous l’a annoncé, et quand le moment de se lever est venu, il a chanté, si haut, si clair pour nous le dire, que pas un œil n’est resté fermé.
—Ce n’est pas possible! Vous vous moquez de moi!
—Rien n’est plus vrai, maître, et si vous aviez ce petit animal-là chez vous, vous n’auriez plus besoin de faire veiller personne pour voir venir le jour, et nous resterions chez vous très volontiers, car, à part cette histoire de nuits à passer, vous êtes un bon maître.
—Eh bien! qu’on dise à l’homme de ne pas quitter le manoir aujourd’hui. La nuit prochaine, j’irai veiller avec vous, et nous verrons ce que sait faire son fameux animal.»
Le soir venu, après souper, les valets de ferme, les charretiers, les garçons d’écurie, allèrent tous se coucher, et Goulven grimpa dans son grenier avec le coq, non sans leur avoir répété qu’ils n’eussent à s’inquiéter de rien, que tout se passerait à merveille.
Le maître ne se coucha point. Vers trois heures du matin, il vint à l’écurie.
Quelques instants après, le coq chanta: Coquerico!
Le maître fut bien étonné.
«D’où vient cette musique? dit-il.
—C’est mon coq qui annonce que le jour va venir, répondit Goulven. Attendez un peu et vous l’entendrez encore.»
A quatre heures, le coq fit de nouveau: Coquerico! Coquerico!!
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—Pourquoi le coq a-t-il chanté? dit le maître.
—Parce que le jour est arrivé», dit Goulven.
Il ouvrit la porte; une clarté gaie emplit l’écurie, et le seigneur vit que le jour était en effet venu, tout rose et tout joyeux (on était au mois de mai). Il était émerveillé et n’en revenait pas de son étonnement.
«Si tu voulais me vendre ton petit animal, dit-il à Goulven, tu me rendrais un fameux service! Aucun domestique ne veut rester ici plus de trois mois. La besogne est toujours en souffrance; les labours n’en finissent pas, les semailles ne sont jamais faites à temps; les récoltes pourrissent sur pied: c’est une ruine pour ma maison. Vends-moi ton coq. Combien en veux-tu?
—Mille écus, et une bonne pension au manoir pour moi.
—C’est entendu», dit le seigneur.
Goulven était un beau garçon, bon travailleur, toujours 64 prêt à chanter gwerz ou zône[7], à répondre à une plaisanterie. Le seigneur le prit en grande amitié, sa fille fit de même..... Trois mois n’étaient pas écoulés que l’ami Goulven, entré au manoir par charité, était devenu le gendre du maître, et, bien nourri, bien vêtu, bien logé, se promenait comme un propriétaire.
Guyon, le plus jeune des trois frères, avait dû aux caprices du sort de porter le plus lourd fardeau. Sans se plaindre pourtant, et son échelle sur l’épaule, il s’était mis en route. Après bien des jours, et bien des lieues de chemin, il s’arrêta un beau matin devant un grand château, entouré de tous côtés de hautes murailles et, par surcroît de précautions, d’épais fourrés de ronces et d’épines. Une haute tour dominait le chemin. A la fenêtre de cette tour, était une jeune dame, belle comme un ange. Sa figure était douce et gracieuse, mais ses joues étaient un peu pâles, et, dans ses beaux yeux bleus, se lisait une grande tristesse. Guyon, étonné et ravi, la regardait sans rien dire. Elle, en voyant ce jeune garçon, à la mine hardie, à la tournure svelte et dégagée, appuyé sur son échelle, et perdu dans la contemplation, se prit à sourire. Cela enhardit Guyon, qui s’approcha et osa même entrer en conversation avec elle. Elle lui apprit qu’elle était la fille d’un riche seigneur du pays voisin, mort depuis peu, et qu’elle était retenue en captivité dans ce sombre donjon par un baron, vieux, méchant 65 et vindicatif. Il l’avait enlevée pour se venger d’une injure prétendue, et voulait absolument l’épouser.
«Hélas! dit-elle à Guyon, ce mariage me fait horreur. Je suis la plus malheureuse créature du monde. Ma mère, veuve, ne peut me secourir, je n’ai d’autre compagnie que celle d’une fidèle servante, et nous sommes tellement surveillées que nous ne pouvons attendre d’aide de personne. C’est miracle que j’aie pu vous parler aujourd’hui. Mon tyran est parti, ce matin, pour la ville. Il ne va pas tarder à revenir; s’il vous trouve ici, malheur à vous, car aucun homme n’approche de ce château sans crainte et sans péril.»
Guyon fut extrêmement ému par ce récit, et les pleurs de la belle prisonnière le touchèrent jusqu’au fond du cœur.
«Ne vous désolez pas, noble damoiselle, lui dit-il, je serai votre serviteur et je vous ramènerai chez votre mère. Je le jure! Voici ma bonne échelle, elle vous aidera à sortir de prison.»
La dame le remercia avec grande effusion.
«Que Dieu vous conduise! dit-elle. Surtout, n’oubliez pas votre serment, et la pauvre prisonnière qui n’a d’espoir qu’en vous, sur cette terre!» Elle lui jeta une bague qu’elle portait au doigt. Yvon la reçut adroitement, la baisa et la cacha dans la poche de son gilet brodé; puis il chargea l’échelle sur son épaule, et prit le chemin de la ville, que la dame lui indiqua.
Après avoir fait au moins une lieue, il vit venir de loin le baron, monté sur un solide cheval. Il se trouvait justement auprès d’une maison abandonnée, couverte en ardoises. Il appliqua son échelle contre le mur, y grimpa prestement, et, arrivé sur le toit, il se mit à jeter à bas des ardoises, comme fait un couvreur qui répare une vieille toiture.
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Arrivé devant la maison, le baron arrêta son cheval et cria à Guyon:
«Eh! là-haut! couvreur! n’avez-vous pas vu passer deux hommes, traînant par le licou une vache rousse et une génisse noire?
—Peut-être bien, dit Guyon. Il est passé bien du monde par ici, mais qu’est-ce que vous voulez à ceux-là?
—Ce sont deux coquins à qui j’ai vendu ce matin une vache et sa génisse. Ils sont partis sans me payer, ils ne sont pas du pays et je crois bien que j’en suis pour mon argent. Mais mon cheval est bon, et si je savais la route qu’ils ont prise, je les rattraperais bien vite.
—Ah! dit Guyon, je me rappelle maintenant qu’il y a un petit quart d’heure, tout au plus, deux hommes comme vous dites sont passés. Ils tiraient fort sur le licou, pour faire marcher les pauvres bêtes qui n’en pouvaient plus, et ils riaient du bon tour qu’ils avaient joué.
—Ah! les brigands! dit le baron. Si je pouvais deviner quel chemin ils ont pris au carrefour là-bas!»
Guyon, sur le faîte du toit, faisait semblant de regarder au loin, en tenant la main sur ses yeux, comme un homme qui cherche à distinguer quelque chose à l’horizon.
«Tenez! tenez!! monseigneur, les voilà sûrement... Ce sont eux,... là-bas... près de la forêt,... ils vont y entrer. Vous ne pouvez pas les voir d’où vous êtes, parce que la route monte et puis descend, ce qui les cache; mais si vous montiez sur le toit, vous sauriez tout de suite où ils sont et par où il faut passer pour les rattraper.»
Le baron quitta son cheval et se hissa sur le toit avec bien de la peine, car il était lourd et goutteux.
«Par où sont-ils? s’écria-t-il, quand il fut établi sur le faîte et cramponné solidement à une cheminée.
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—Par là!... Voyez-vous? dit Guyon,... à droite,... le long du champ de sarrasin...»
Le baron regardait, à demi aveuglé par le soleil.
Guyon, leste comme un écureuil, descendit quatre à quatre, enleva l’échelle, sauta sur le cheval, piqua des deux et partit ventre à terre, laissant le gros baron crier, tempêter et jurer comme un païen, sur le toit, où il n’osait faire un mouvement, de peur de dégringoler.
En peu d’instants, le jeune garçon arriva au pied de la tour.
«Venez vite! Vite! madame! cria-t-il de toutes ses forces; il n’y a pas un moment à perdre, je vais vous emmener sur mon cheval.»
La prisonnière se pencha à la fenêtre avec un grand cri de joie. Guyon posa son échelle contre le mur, mais... ô terreur!... elle était trop courte! La dame et sa suivante arrachèrent les rideaux en un clin d’œil, et, les attachant au balcon, s’en servirent comme d’une corde pour descendre. Alors Guyon approcha son cheval, la dame monta derrière lui et le tint fortement embrassé par la taille. Comme ni lui, ni elle, n’étaient bien lourds, le cheval ne sentit pas qu’il portait double charge, et, talonné par Guyon, il s’éloigna au grand galop, tandis que la servante courait, de son côté, se réfugier dans une ferme voisine.
Les deux fugitifs arrivèrent sains et saufs chez la mère de la jeune dame. Elle fut si heureuse de revoir sa fille, qu’elle permit à celle-ci d’épouser son sauveur.
Quant au vieux baron, il est peut-être encore sur son toit à l’heure qu’il est, si personne n’est passé par là pour le tirer d’embarras.
Au jour pris pour le rendez-vous, les trois frères se retrouvèrent au carrefour, où leur père les attendait.
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Ils y arrivèrent montés sur de superbes coursiers richement harnachés. Leurs belles épousées, chevauchant des haquenées blanches, étaient à leurs côtés.
Le vieillard fut bien heureux de les revoir si bien pourvus, et leur fit de grandes caresses. Ils se montrèrent bons fils et lui firent construire un fort beau château, où il finit paisiblement ses jours.
Imité de F. M. Luzel, tome XXV (p. 195) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)
Écoutez et vous entendrez,
Et croyez... si vous voulez...
Ou bien, allez-y voir!
Près du bourg de Plouaret, au bord de la route qui conduit à Lannion, à un endroit nommé Goaz ann Illis (le ruisseau de l’église), demeurait une pauvre veuve qui n’avait pour tout bien que sa hutte et une petite vache noire et blanche.—Elle filait, assise au seuil de sa porte, tout le long du jour, et, chaque mercredi, elle allait vendre son fil au Vieux-Marché, d’où elle rapportait quelques sous qui suffisaient à faire vivre, toute la semaine, de bouillie d’avoine et de galettes de blé noir, elle et son enfant.
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Celui-ci était un beau petit gars aux joues roses, aux yeux brillants, à la mine éveillée, grand et fort, pour son âge, malgré sa chétive nourriture.—Sa principale occupation était de mener paître la vache de sa mère dans les terrains vagues et les douves qui bordaient la route.
Un jour de printemps, qu’il la surveillait comme d’habitude, chantonnant d’un cœur gai et s’amusant à écorcher avec son couteau une baguette de coudrier, il vit tout à coup le ciel s’obscurcir. Étonné, et même un peu effrayé, il leva la tête et regarda de tous côtés pour voir d’où venait l’orage. Le nuage s’entr’ouvrit et un superbe char doré, attelé de deux chevaux blancs, conduits par une belle princesse, apparut et descendit doucement à terre, tout près de Péronic. La dame sourit gracieusement et dit:
«Veux-tu venir avec moi, mon petit ami?»
Sans se laisser intimider, l’enfant répondit:
«Non, madame, je ne peux pas laisser ma vache seule et je ne veux pas quitter ma mère.
—Ne crains rien pour ta vache, j’en prendrai soin. Va seulement dire à ta mère de venir me parler.»
Péronic courut à la maison, de toute la vitesse de ses jambes.
«Oh! mère! mère! cria-t-il, du plus loin qu’il aperçut la vieille, il y a là-bas une belle princesse qui veut m’emmener avec elle. Venez vite lui parler, elle vous attend.»
La bonne femme jeta sa quenouille et suivit le petit garçon; elle trouva, en effet, la princesse qui lui fit signe d’approcher.
«Voulez-vous, demanda celle-ci, permettre à votre fils de venir avec moi, comme valet? J’aurai bien soin de lui et vous pouvez être sans inquiétude à son égard.»
La mère hésitait et ne savait que dire.
73
«Voici deux cents écus d’or, dit la princesse en lui tendant une bourse pleine, et je donnerai à votre fils, pour ses gages, cent écus d’or par an.»
La pauvre femme n’avait jamais possédé, jamais vu même, une si grosse somme. Elle en fut éblouie et tendit la main pour la recevoir.
«Votre consentement est donné? dit la princesse.
—Oui, répondit-elle, tout bas.
—C’est bien! Péronic, fais tes adieux à ta mère et monte dans le char, auprès de moi.»
L’enfant obéit; le char s’éleva dans les airs et disparut bientôt.....
Vers le coucher du soleil, les voyageurs descendirent à terre, et s’engagèrent dans une majestueuse avenue de vieux chênes, qui conduisait à un grand château. La princesse y entra, par une sombre porte de fer, fit entrer Péronic avec elle et l’envoya se coucher.
Le lendemain, de grand matin, elle le fit venir et lui parla de la sorte:
«Je vais faire un voyage, et tu resteras seul ici pendant mon absence; mais sois tranquille, tu ne manqueras de rien, dans ce château. Viens que je t’indique, avant de partir, ce que tu auras à faire tous les jours.»
Elle le conduisit d’abord à l’écurie, et, lui montrant une belle jument grasse et luisante:
«Voici, dit-elle, mon cheval favori; tu en auras le plus grand soin. Tu lui feras une litière épaisse et fraîche, tous les jours, tu lui donneras du foin et de l’avoine à discrétion et tu la promèneras, deux fois par jour.»
Puis, lui présentant un trousseau de clefs:
«Voici les clefs de tout le château. Tu peux aller partout, entrer dans toutes les salles, dans toutes les chambres, excepté une seule: celle qu’ouvre cette clef-ci. Regarde-la 74 bien, pour la reconnaître, et malheur à toi, si tu désobéis ou si tu te trompes!»
Péronic n’était ni sot, ni timide; il écouta, sans se troubler, ce que disait sa maîtresse et répondit:
«C’est bien, madame, vous pouvez être tranquille, je vous obéirai; mais vraiment, vous ne m’avez pas donné grand’chose à faire; que voulez-vous que je devienne, tout seul dans ce château? Je m’y ennuierai à mourir. Si, au moins, j’avais des joujoux pour me divertir et m’aider à passer le temps!»
La dame sourit:
«Eh bien! dit-elle, que veux-tu que je te donne?
—Des quilles et une boule, par exemple; tout en argent, ce sera si beau! et vous êtes si riche! vous pouvez bien me faire ce petit présent.
—Soit! voilà des quilles et une boule d’argent.
—Merci! oh! qu’elles sont jolies! Mais une boule et des quilles d’or seraient encore bien plus belles... Voulez-vous m’en donner aussi?
—Voilà des quilles et une boule d’or. Es-tu content, à présent?
—Oui, madame, et je vous remercie bien, mais...
—Qu’est-ce que tu veux encore? Tu me parais un petit garçon bien difficile à satisfaire.
—Oh! non, madame; mais toujours jouer aux quilles, ce sera un peu ennuyeux.
—Eh bien! que te faut-il de plus?
—Ah! si j’avais un merle! un beau petit merle d’or, qui saurait chanter des airs de danse, comme un biniou, cela m’égayerait, et quand je serais un peu triste, je me mettrais à siffler avec lui, ou encore à danser, et la gaieté me reviendrait.»
La franchise et la naïveté du petit gars amusaient la 75 magicienne; elle ouvrit un coffre et en tira un merle d’or:
«Tiens, voilà ton merle; il chantera tant que tu voudras et tout ce que tu voudras. Maintenant, adieu, je m’en vais. Je ne sais pas combien de temps je serai absente; sois bien sage et n’oublie rien de ce que je t’ai recommandé.»
Et, montant sur son char, elle s’éleva dans les airs et disparut.
Péronic alla donner à manger à la jument, la caressa, et la promena dans la grande avenue; il grimpa sur son dos; elle partit au galop et il prenait un plaisir infini à se sentir emporté, d’un mouvement rapide comme le vent.
Quand il fut las, il ramena la bête à l’écurie.
«Que vais-je faire maintenant?» se dit-il.
Le gros trousseau de clefs laissé par la magicienne lui tomba sous les yeux.
«Quelle bonne idée! s’écria-t-il, je vais visiter tout le château.»
A la première porte qu’il ouvrit, il s’arrêta sur le seuil, immobile et ébloui, à la vue des tas d’argent, d’or, de pierres précieuses dont elle était remplie.
«Chez qui suis-je donc ici? pensa-t-il, la maîtresse de ce château n’est pas la première venue!»
Il entra dans une autre chambre, et la trouva encombrée de vêtements de toutes sortes, riches et pauvres; habits et robes de rois, de reines, de princes, de princesses, de ducs et de marquis; habits de velours et de soie ornés de riches passementeries et de galons d’or et d’argent; robes de brocart, garnies de dentelles et de rubans, et puis aussi des vestes d’artisans, des braies de paysans, des cottes, des jupes, des coiffes de paysannes.
«Hein! se dit notre gars, un peu troublé, qu’est-ce que tout ceci? il faut que je me tienne sur mes gardes.»
Une troisième chambre était pleine, jusqu’aux solives, 76 de toile fine: toiles de Quintin, dont on ne voit pas la fin, toiles de Cholet, souples comme une mousseline, toiles de Guingamp, serrées et résistantes, toiles de batiste, qu’on aurait fait passer dans l’anneau d’une nouvelle mariée.
«Cette femme est bien riche!» pensa Péronic, qui n’avait jamais vu que la grossière toile bise dont sa mère lui faisait des chemises et des braies.
Il ouvrit encore une porte. Cette fois, la pièce contenait des instruments de musique de toutes sortes, dont les formes bizarres l’étonnèrent grandement. Il y avait là des luths, des violes, des rebecs, des mandolines, des mandores, des tympanons, des flûtes, des hautbois, des cors de chasse, des trompes, des trompettes, des binious, des bombardes, une grande harpe avec un couronnement doré, et, chose plus merveilleuse encore, un clavecin en bois des îles, sur lequel on voyait, peints au naturel, des milliers d’oiseaux de toute couleur. Aussitôt que la porte fut ouverte, un frémissement sonore courut sur toutes ces étranges machines; il en sortait comme de longs gémissements.
Péronic, effrayé, s’enfuit au plus vite.
Cette expérience l’avait un peu dégoûté des explorations dans le château. Il se contenta de se promener dans les grandes salles, pleines d’objets précieux, dans les longues galeries, tapissées de tentures à personnages, qui semblaient vivants. Il soignait sa jument, la montait tous les jours, jouait aux quilles, faisait chanter son merle d’or, puis recommençait ses promenades et, chaque fois qu’il passait devant la porte défendue, il se disait:
«Que peut-il bien y avoir là-dedans?...»
Il tint bon toute une semaine; mais la tentation devint si forte, qu’elle l’emporta sur la prudence, et Péronic, en tremblant un peu, mit la clef dans la serrure et ouvrit.
Il fut bien étonné de ne voir qu’une vilaine petite écurie 77 et un cheval, si maigre, si maigre, qu’à peine pouvait-il se tenir sur ses jambes. Dans le râtelier, devant lui, il n’y avait qu’un fagot d’épines, et, comme pour augmenter son supplice, une botte de trèfle était placée derrière lui, de façon qu’il ne pût l’atteindre.
«Oh! ma pauvre bête! tu me fais pitié! s’écria le bon petit Péronic. Tant pis pour moi s’il m’arrive malheur, mais je veux qu’aujourd’hui, au moins, tu manges ton content.»
Et il mit le trèfle à la place du fagot d’épines.
Le cheval, alors, prenant la parole comme un homme, lui dit:
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«Merci, Péronic! Je n’ai pas toujours mangé cette nourriture-là, mais bien celle que tu manges toi-même. Tu ne sais pas où tu es, pauvre enfant, ni qui tu sers! La princesse qui t’a amené ici est la reine des magiciennes. Elle me tient enchanté sous cette forme, et ce château est rempli d’une foule de malheureux de toute condition qu’elle a métamorphosés sous les formes les plus diverses. Tu as dû voir une grande chambre pleine de leurs vêtements. Toi-même, si tu n’y prends garde, tu ne seras pas traité autrement que moi, et le service que tu viens de me rendre te coûtera la liberté ou la vie. Tout espoir n’est pas perdu cependant, et si tu fais bien exactement tout ce que je te dirai, nous pourrons sortir d’ici, sous notre forme naturelle, toi, moi et les autres.
—Je ne demande pas mieux, s’écria Péronic, dites-moi vite ce qu’il faut faire.
—Eh bien! hâtons-nous, car la magicienne sait déjà que tu as ouvert la chambre défendue, et elle ne tardera pas à arriver. Va vite à la chambre aux toiles, et prends-y un linceul de trois aunes de long; puis tu passeras par la chambre où tu as vu des tas d’or, d’argent et de pierres précieuses; tu en prendras le plus que tu pourras, tu les mettras dans le linceul, et tu chargeras le tout sur mon dos. N’oublie pas d’emporter aussi tes quilles, tes boules d’or et d’argent et ton merle. Mais la première chose à faire, c’est d’attacher solidement et de museler la grande doguesse qui est dans sa niche, près de la porte. Elle dort en ce moment; si tu agis vite et adroitement, elle ne se réveillera pas. Va, dépêche-toi, et viens me rejoindre, quand tout sera prêt.»
Péronic était leste, adroit et courageux; en quelques minutes, il eut fait tout ce qui lui était commandé.
«A présent, dit le cheval maigre, monte sur mon dos, et partons!»
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Au bout d’une semaine, ils arrivèrent devant la porte d’une grande ville; le cheval dit alors à Péronic:
«Descends, tue-moi, et écorche moi.
—Vous tuer! jamais je n’aurai ce courage! non, jamais, jamais!
—Il le faut pourtant, pour mener ton entreprise à bonne fin. Aie confiance en moi, ne crains rien.»
Mais, Péronic ne pouvait se décider à porter la main sur son ami. A force d’insister, le cheval finit par se faire obéir.
A peine fut-il tué, que, de sa peau fendue, s’élança un prince jeune et beau, qui s’écria:
«Ma bénédiction sur toi, Péronic! car tu m’as délivré de l’enchantement de la magicienne, et, avec moi, une foule de malheureux ont recouvré, aujourd’hui, leur liberté et leur forme première. Je suis le fils de l’empereur de Turquie; viens avec moi, à la cour de mon père; tu épouseras plus tard ma sœur, la plus belle princesse qui soit au monde, et tu deviendras un puissant monarque.
—Je vous remercie, dit Péronic, mais je suis trop jeune encore pour penser à me marier. Je veux voyager et voir du pays. Mais je garderai toujours beaucoup d’amitié pour vous. Plus tard, nous pourrons nous retrouver et alors, peut-être.....»
Le prince ne le pressa pas davantage; ils se firent des adieux très affectueux et allèrent chacun de son côté.
Péronic entra à la ville et alla loger dans une hôtellerie, près du palais du roi. Le prince lui avait laissé tous les trésors emportés de chez la magicienne; il était donc très 80 riche, mais il comprit bien vite, qu’ignorant comme il était, il ne ferait jamais figure dans le monde, malgré son argent. Il prit des maîtres de toute sorte, qui lui enseignèrent l’écriture, la danse, l’escrime et tout ce que doit savoir un gentilhomme. Il était si intelligent, qu’il fit des progrès rapides, et, en moins de trois ans, il était devenu un jeune homme accompli. Comme, avec cela, il avait une jolie figure, une jolie tournure, de l’esprit, de beaux habits et une bourse bien garnie, il ne tarda pas à être bienvenu partout où il se présentait.
Un jour qu’il se promenait dans les jardins du château royal, il vit, sur une terrasse, une charmante princesse, toute jeune et mignonne à ravir. Il en devint tout de suite éperdument amoureux, mais quand il eut appris que c’était la fille du roi, il pensa avec désespoir que jamais il ne viendrait à bout d’obtenir sa main.
Pendant bien des jours, il retourna sous la terrasse, à l’heure où elle s’y montrait, et, plus il la voyait, plus il en était épris.
A force d’y songer jour et nuit, il résolut de tenter l’aventure, et, comme il était fort prompt dans ses décisions, dès le lendemain il se pourvut de vêtements de travail, les endossa et alla s’offrir comme aide au jardinier du palais. Celui-ci, frappé de la bonne mine et de l’air avenant du jeune garçon, l’engagea tout de suite et le mit à l’ouvrage. Péronic faisait vite et bien tout ce dont il se mêlait; il avait un caractère gai et agréable, aussi tous ses camarades le prirent en amitié, et il devint bientôt le préféré du maître jardinier. Il n’avait à faire que de jolies besognes, comme de ranger les serres, de faire les bouquets pour la table du roi ou pour les chambres de la princesse; il y mettait beaucoup de goût et d’habileté et l’on n’entendait que: Péronic! par-ci, Péronic! par-là.
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Au bout de quelque temps, il demanda:
«Quand donc est la fête des jardiniers?
—Dans trois semaines, répondit son maître.
—Trois semaines!..... c’est bien long! Si nous n’attendions pas jusque-là? qu’en dites-vous, maître? J’ai hâte de connaître tous les jardiniers du pays. Et puis, je n’ai pas encore payé ma bienvenue; ce sera l’occasion de le faire.
—Mais qui payera les frais?
—Moi, donc! J’ai de l’argent, tout autant qu’il en faut. Nous ferons bien les choses, soyez-en sûr. Chargez-vous seulement des invitations, le reste me regarde.
—Du moment que vous vous chargez de la dépense, je consens à tout», dit le maître jardinier.
On s’occupa donc des préparatifs; on dressa des tentes dans la plus grande allée du jardin, on y plaça des tables couvertes d’une foule de bonnes choses, on mit en perce des tonneaux de bon vin, on offrit aux convives des liqueurs fines de plus de cent sortes, enfin, la fête fut magnifique et la gaîté intarissable.
Après le repas, on joua à divers jeux: aux boules, à la galoche, aux quilles. Péronic alla chercher ses quilles et sa boule d’argent, qui excitèrent l’admiration de tout le monde, car elles étaient d’un travail à jour très curieux, légères comme de la dentelle et aussi solides que si elles eussent été en métal plein.
Le roi, ayant sa fille au bras, vint se promener dans le jardin et regarder la fête, qui l’amusait fort. La jeune princesse se fit apporter les quilles et la boule d’argent et les admira beaucoup. Rentrée au palais, elle ne fit qu’en parler, si bien que sa demoiselle de compagnie lui dit:
«Madame, il est bien aisé de vous contenter. Si vous voulez, j’irai demander à ce garçon s’il veut bien vous vendre ses jouets.
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—Oh! oui! oui! s’écria la princesse; allez tout de suite, ma bonne, et revenez sans tarder, car je meurs d’envie de les avoir.»
La demoiselle alla donc trouver Péronic et lui demanda s’il voulait vendre ses quilles et sa boule.
«Volontiers, répondit-il; je n’ai rien à refuser à la princesse.
—Combien en demandez-vous?
—Oh! je ne veux ni argent ni or!
—Mais quoi donc, alors?
—Je veux tout simplement que la princesse me laisse voir son joli petit pied, et le pose un moment sur la paume de ma main.
—Vous êtes fou, mon pauvre garçon, de demander une chose pareille! Comment voulez-vous que la princesse vous l’accorde? Allons! demandez quelque chose de raisonnable et qu’on puisse vous donner.
—Je ne veux rien autre chose que ce que j’ai dit.
—Et vous croyez que je vais aller raconter une semblable folie à ma maîtresse?
—Comme il vous plaira! mais je suis prêt à aller moi-même conclure le marché, si elle y consent.»
La princesse courut au-devant de sa servante.
«Eh bien! dit-elle en hâte. Apportez-vous les quilles?
—Non, madame.
—Pourquoi cela? Il n’a pas voulu les vendre?
—Si... mais, à de telles conditions... que je n’ose pas les répéter à Votre Altesse.
—Si, si... osez, parlez sans crainte...
—Eh bien! il a dit qu’il ne donnerait ses quilles ni pour de l’argent ni pour de l’or...
—Pourquoi les donnera-t-il donc?
—Il voudrait..., excusez-moi de le dire.»
83
La princesse fit un geste d’impatience.
«Il voudrait quoi? en finirez-vous?
—Il voudrait que Votre Altesse lui montrât,—non,—lui laissât voir ce pied mignon, et le posât un instant dans la paume de sa main de manant.»
La princesse se mit à rire,—d’un rire un peu forcé.
«Est-ce là tout? dit-elle. Va le chercher, je saurai peut-être m’arranger avec lui, mieux que toi.»
La demoiselle partit, et revint un moment après avec Péronic, qui portait ses quilles et sa boule d’argent.
Il fit, de fort bonne grâce, un profond salut à la princesse, puis attendit qu’elle lui adressât la parole.
«Comment, jeune jardinier, vous ne voulez pas me vendre vos quilles et votre boule d’argent, dont j’ai tant d’envie?
—Si, princesse, je ne demande pas mieux.
—Mais vous ne consentez à recevoir ni or, ni argent, m’a dit ma chambrière. Est-ce vrai?
—Oui, princesse, c’est vrai.
—Pourquoi donc les céderiez-vous bien?
—Pour ce que j’ai dit à cette demoiselle, et pas pour autre chose.
—Mais c’est déraisonnable! c’est ridicule! ce n’est pas possible!
—Alors, princesse, je garde mes quilles d’argent!
—Oh! qu’elles sont jolies! montrez-les-moi d’un peu plus près... Je n’ai jamais vu rien d’aussi beau... C’est vraiment votre dernier mot?
—C’est mon dernier mot.
—Vous êtes un garçon bien exigeant, en vérité. Allons, approchez-vous.»
Et la princesse souleva sa robe à deux pouces du sol et la laissa retomber aussitôt.
«Vous avez vu? demanda-t-elle en rougissant.
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—Oui, mais pas assez, vous avez laissé retomber votre robe trop vite.
—Il n’entrait pas dans nos conventions que je devais la tenir relevée plus longtemps.
—C’est vrai, mais ce n’est pas tout.»
Péronic mit un genou en terre et tendit la main ouverte. La princesse, moitié honteuse, moitié amusée, avança le pied et le posa légèrement sur la paume de la main du jeune homme. Celui-ci, alors, s’inclina, effleura de ses lèvres la pointe d’une petite mule de velours cramoisi, et, avec un salut respectueux, prit congé de la princesse, lui laissant quilles et boule.
Trois semaines plus tard arriva la vraie fête des jardiniers. Cette fois encore, ce fut Péronic qui régala, et d’une manière encore plus magnifique que la première.—Il y eut des joutes sur l’eau, un splendide festin et un feu d’artifice. On joua encore à différents jeux, et, comme on regrettait les quilles et la boule d’argent...
«J’en ai de bien plus belles», dit Péronic, et il alla chercher ses quilles d’or.
Elles parurent si merveilleuses, que le bruit en vint encore jusqu’à la princesse. Elle envoya de nouveau sa demoiselle d’honneur les demander et, quand elle les vit, elle en fut dans une telle admiration, qu’elle ne voulait plus les rendre.
«Combien voulez-vous me vendre vos quilles et votre boule d’or? alla demander la demoiselle à Péronic.
—Pour qui?
—Que vous importe?
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—Cela m’importe beaucoup. Est-ce pour vous?
—Non.
—Est-ce pour votre maîtresse?
—Oui!
—Eh bien! cette fois encore, je ne les donnerai ni pour or ni pour argent.
—Pour quoi donc alors?
—Pour un baiser que je déposerai sur la main de la princesse.
—Insolent! osez-vous bien parler ainsi? Jamais ma maîtresse ne consentira à une telle condition, vous pouvez en être sûr.
—Peut-être! demandez-lui toujours.»
La demoiselle revint au château royal, l’air assez déconfit.
«Qu’y a-t-il? dit la princesse.
—Madame, les exigences de ce garçon n’ont plus de bornes; il veut encore être admis en votre présence et baiser votre main.
—Il est vraiment bien hardi, et je ne sais trop si je dois l’encourager... Mais, après tout... les seigneurs de la cour du roi mon père me baisent la main, pourquoi celui-là n’en ferait-il pas autant? Il n’est pas laid, ni mal élevé,—j’ai pu le voir l’autre jour. D’ailleurs, je veux avoir sa boule d’or, ajouta-t-elle, en faisant sauter dans sa main le globe doré, qui étincelait de mille feux.—Va le chercher...
—Oh! madame! madame!» murmura la pauvre suivante consternée.
Péronic s’était préparé pour cette royale entrevue; il avait mis ses plus beaux habits, que rehaussaient encore sa taille élégante et sa démarche gracieuse.
Il fit trois profonds saluts à la princesse, qui se tenait debout près d’une fenêtre, jouant toujours avec la boule d’or.
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«Vous avez dit à ma suivante que vous vouliez bien me vendre vos quilles et votre boule d’or? dit-elle.
—Oui, princesse.
—Mais, à quel prix vous les mettez!—Vous n’y pensez pas, jeune homme!
—Oh! si, madame! dit Péronic avec une telle ardeur, que la princesse rougit jusqu’aux yeux.
—Vous me demandez là une faveur que je n’accorde qu’aux ducs et aux comtes de la cour du roi mon père.
—Madame, vous êtes libre de me la refuser, mais daignez me rendre mes quilles et ma boule d’or, alors.
—Oh! pour cela non! dit la princesse. Allons, venez, puisque vous êtes si intraitable.» Et elle lui tendit la main.
Péronic la prit délicatement et la porta à ses lèvres.
«Vous l’avez gardée un peu trop longtemps, dit la princesse, mais comme c’est la première fois, et la dernière aussi, que vous la baisez, je vous pardonne.» Et elle lui fit un sourire gracieux et le congédia.
Huit jours plus tard, Péronic dit encore au maître jardinier:
«J’ai régalé deux fois les jardiniers de la ville, mais leurs femmes, leurs mères, leurs sœurs, leurs enfants, n’ont pas pris part à nos fêtes, et je veux qu’il y ait du plaisir pour tout le monde.
—Vous avez bien raison, dit le vieux jardinier; vous êtes vraiment un aimable garçon; faites comme vous voudrez.»
On donna donc une troisième fête, encore plus belle que les deux autres. Les jardiniers y amenèrent leurs familles, et chacun s’amusa à cœur joie.
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Après le repas, Péronic proposa de danser.
«Oui! oui! dansons! s’écrièrent toutes les femmes, d’une seule voix. Mais qui nous fera de la musique? Il n’y a ici ni binious, ni bombardes, ni tambourins, ni violons.
—Soyez sans inquiétude, dit Péronic, vous ne manquerez pas de musique; je me charge de vous en fournir.»
Et il alla chercher son merle d’or.
Alors, le posant sur la plus haute branche d’un oranger, il lui dit:
«Fais ton devoir, beau merle d’or!»
Aussitôt, le merle se mit à chanter, d’une voix si mélodieuse, qu’au paradis même on n’entend rien de plus beau. Tous les cœurs étaient ravis, en extase, et, quand il se mit à siffler des airs de danse, il fallait voir comme tout le monde se trémoussait, tournait, sautait, virait, depuis les petits poupons sachant à peine marcher, jusqu’aux bons hommes et aux bonnes femmes, qui retrouvaient les jambes de leur jeune temps, et faisaient des pas de gavotte à la mode d’autrefois. Et c’étaient des rires, des plaisanteries, un tapage joyeux qui aurait déridé les gens les plus moroses.
De son balcon, la princesse entendit le merle de Péronic.
«Dieu! la belle musique! s’écria-t-elle. Mais qui donc la fait? je ne vois pas le musicien. Ah! c’est sans doute ce beau merle d’or, sur la plus haute branche du grand oranger. Il doit appartenir encore au jeune jardinier. Quelles merveilles surprenantes il possède, ce jeune homme! C’est sûrement un prince déguisé!»
Et, s’adressant à sa demoiselle d’honneur:
«Allez, dit-elle, parler à Péronic, et dites-lui que je veux son merle d’or, à quelque prix que ce soit.»
La princesse, fille unique du vieux roi, qui la chérissait, était impérieuse et enfant gâtée. Ses fantaisies avaient toujours 90 été la loi suprême pour toute la cour: aussi, la demoiselle partit-elle, sans hésitation, pour aller proposer un nouveau marché à Péronic. Elle l’aperçut, paré de ses beaux habits, se promenant comme un seigneur, au milieu de ses invités.
«Son Altesse Royale demande si vous voulez lui vendre votre merle d’or.
—Très volontiers, mais je vous préviens qu’il lui coûtera cher...
—Que demandez-vous donc encore?
—Je ne veux ni or ni argent, j’en ai à discrétion.
—Eh bien! quoi? Dites!
—Je veux épouser la princesse.»
La demoiselle pensa tomber à la renverse, devant une pareille réponse. Quand elle fut un peu revenue de son saisissement, elle s’écria:
«Insolent! il faut que vous ayez perdu la raison pour parler de la sorte; si le roi le savait, il vous ferait pendre! au moins!! Je ne puis rapporter une telle proposition à ma maîtresse; demandez autre chose.
—Non, rien autre chose; ce sera comme je vous ai dit, ou je garderai mon merle d’or.»
La demoiselle revint vers la princesse.
«Eh bien! demanda celle-ci, qu’a-t-il dit?
—Je ne puis vous le répéter, madame, c’est trop, c’est vraiment trop... Les libertés que vous avez laissé prendre à ce garçon...»
La princesse frappa du pied.
«Je ne vous demande pas de sermons! Qu’a dit Péronic?
—Non, madame, dit la pauvre demoiselle, en portant son mouchoir à ses yeux. Je ne suis pas capable de vous rapporter une pareille insolence. Je ne m’en sens pas la force. Pardonnez-moi de vous désobéir.»
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La princesse rougit un peu.
«N’importe! Je veux le merle d’or.—Ce garçon n’osera pas me manquer de respect, je pense. Allez lui dire qu’il vienne, vite, et qu’il apporte son merle.»
Un instant après, la demoiselle amenait Péronic. Il était vêtu de velours et de soie, comme un prince, ses beaux cheveux bouclés et parfumés tombaient gracieusement sur ses épaules; d’une main, il tenait sa toque ornée d’une aigrette précieuse, de l’autre, il portait le merle d’or, perché sur son doigt.
«De quelle condition avez-vous donc parlé à ma suivante? il faut que ce soit quelque chose de bien osé, puisqu’elle n’a pas voulu me le rapporter», dit la princesse, en prenant un petit air courroucé.
Péronic s’inclina, puis il répondit sans se troubler:
«Madame, vous avez envie de mon merle d’or; vous le voulez, n’importe à quel prix, eh bien! j’ai demandé la chose que je désire le plus au monde...
—C’est-à-dire?
—Votre main.»
La princesse resta un moment muette de surprise;... puis elle eut une crise de nerfs,... puis elle fondit en larmes,... puis elle reprit ses sens et éclata en paroles indignées:
«Vous êtes fou! vous ne savez ce que vous dites! Comment osez-vous me faire une pareille proposition! à moi! fille de roi! Je devrais vous faire jeter à la porte!...»
Puis, d’une voix plus douce:
«Voyons, Péronic, soyez raisonnable! Vous savez que je meurs d’envie d’avoir ce merle d’or; faites-moi des conditions acceptables; demandez-moi ce que vous voudrez.
—Je l’ai demandé, princesse.
—Mais c’est insensé!... ce n’est pas possible!!... comment voulez-vous que mon père consente jamais à une 92 pareille union? Il a beau faire tout ce que je veux, encore faut-il que je n’aille pas trop loin. Me voyez-vous lui demandant la permission d’épouser Péronic le jardinier? C’est vrai que vous êtes un singulier jardinier, et il y a en vous quelque mystère que je voudrais bien deviner, mais si vous êtes ce que je crois, vous devez avoir des sentiments nobles; donnez-moi votre merle d’or.
—Oui, en échange de votre main, princesse; mais pas autrement.»
Là-dessus, la princesse retomba dans ses crises, et Péronic partit, emportant son merle...
Pendant un an entier, il voyagea au loin. Quand il revint, il se rendit au palais du roi, et demanda à son vieil ami, le jardinier, de le mettre au courant des nouvelles.
«Elles sont bien tristes, répondit le bonhomme; vous avez emporté toute la joie du château, car depuis votre départ les choses vont de mal en pis. La princesse est atteinte d’une maladie de langueur; elle va mourir, dit-on, et le vieux roi est fou de douleur. On a essayé de tous les moyens possibles; on a consulté les plus fameux médecins; il en vient de tous les coins du monde, et tous disent la même chose. Elle meurt d’un chagrin secret. Il faudrait la distraire, lui faire oublier son idée fixe. On essaye l’impossible, rien ne l’amuse, rien ne lui fait plaisir; elle est lasse et dégoûtée de tout, et ne veut même pas dire ce qu’elle a dans l’esprit. Elle fait vraiment pitié à voir, toute pâle, et maigre, et alanguie, les joues creuses et les yeux cernés. Elle qui était fraîche comme une rose, et gaie comme un oiseau. Vous en souvenez-vous, Péronic?»
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Il ne s’en souvenait que trop, et, le cœur serré, il quitta brusquement le château et courut chez un vieux savetier qu’il connaissait en ville. Ce dernier était malin comme un singe, et ne manquait pas d’une certaine instruction, ayant été clerc dans sa jeunesse.
«Écoutez-moi bien, lui dit Péronic: voulez-vous gagner beaucoup d’argent, sans aucune peine? tant d’argent que vous n’aurez plus besoin de rapiécer les vieilles savates pour vivre?
—Si je le veux!!! dit le savetier, en écarquillant les yeux... Mais que faut-il faire pour cela?
—Vous allez venir avec moi; je vous ferai habiller comme 94 un monsieur, avec une grande lévite de drap fin et un grand chapeau; sur le chapeau, un ruban portera écrit en lettres d’or:
«Maitre chirurgien»
Vous vous présenterez ainsi au palais, vous barbouillerez quelques mots de latin (si vous n’avez pas tout oublié) et vous demanderez à parler au roi. Vous lui direz, qu’ayant appris la maladie de sa fille, vous venez de fort loin pour la guérir, et que vous êtes presque sûr d’y arriver. Vous demanderez une barrique d’argent pour vos honoraires, si vous réussissez. On vous l’accordera facilement. Alors, vous prierez le roi de vous faire conduire auprès de la princesse et de vous laisser seul avec elle; et lorsqu’il n’y aura plus personne dans la chambre, vous direz à la princesse: «Péronic est revenu avec son merle d’or; voulez-vous l’épouser?» Si elle vous dit: «Oui», vous irez tout de suite trouver le roi et vous lui ferez signer la promesse qu’il ne vous sera point fait de mal, quoi que vous puissiez dire. Alors vous lui révélerez que le seul moyen de guérir sa fille, c’est de me la donner en mariage.»
Le savetier fit de point en point tout ce que lui avait recommandé Péronic et tout se passa selon les prévisions de celui-ci. Le roi, cependant, entra dans une grande colère, quand le prétendu médecin lui parla de la condition qui, seule, pouvait guérir la princesse. Il courut à la chambre de sa fille, qu’il trouva un peu ranimée déjà. Cette vue fit tomber son courroux, car il aimait passionnément son enfant.
«Est-il vrai, dit-il, que vous reviendrez à la santé, si je vous permets ce ridicule mariage?
—Oui, mon père, et je sens que je mourrai si vous n’y 95 consentez pas, car je ne puis vivre sans Péronic et son merle d’or.
—Eh bien! mon enfant, qu’il en soit fait ainsi que vous le désirez!»
Et voilà comment le gentil Péronic, le fils de la bonne femme de Goaz ann Illis, en Plouaret, épousa la fille du roi et devint roi lui-même quand son beau-père mourut, ce qui, du reste, ne tarda pas à arriver.
Imité de F. M. Luzel, tome XXV (p. 57) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)
Il y avait une fois un vieux boulanger qui était veuf et père de trois filles.
Toutes trois étaient jolies et bien faites, mais la plus jeune était vraiment une merveille de beauté!
Un soir d’été, après souper, assises auprès de la fenêtre ouverte, elles causaient mariages et maris, comme font volontiers les fillettes entre elles.
«Qui veux-tu épouser, sœur Annaïk? dit la cadette à l’aînée.
—Le jardinier du roi! répondit celle-ci sans hésiter.
—Et toi, sœur Marianik? demanda-t-elle encore à la seconde.
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—Le valet de chambre du roi!
—Eh bien! moi, c’est le fils du roi que j’aime et que j’épouserai!
—Tu es folle, petite Lizik! s’écrièrent les deux autres, as-tu perdu la tête pour dire une chose si hardie?
—Non certainement, je ne l’ai pas perdue. Écoutez bien ce que je vais vous dire, pour vous en souvenir quand les choses arriveront, telles que je vous les prédis: «J’aurai trois enfants du fils du roi: deux garçons ayant chacun une étoile d’or au front, et une fille qui aura, au front aussi, une étoile d’argent!»
Le vieux père était déjà couché. De son lit, au fond de la chambre, il entendait ses filles jaser.
«Quelle conversation avez-vous là? leur cria-t-il. Vous feriez bien mieux d’aller dormir, que de bavarder et dire des paroles insensées. Si quelqu’un vous écoutait, il vous croirait folles.»
Un peu honteuses de leur enfantillage, les trois sœurs montèrent dans leur chambre; mais le bonhomme avait deviné juste: trois hommes les avaient entendues et c’était justement ceux dont elles avaient parlé si légèrement.
Surpris par une forte averse, le fils du roi, qui se promenait incognito, s’était réfugié sous le large auvent de la boulangerie, où son valet de chambre et son jardinier, qui l’avaient suivi de loin, vinrent bientôt le rejoindre. Tous trois ne perdirent pas un mot de ce qu’avaient dit les jeunes filles. Le prince regarda le nom du boulanger qui était écrit sur son enseigne, et le lendemain au matin il envoya un de ses officiers dire à Annaïk de venir immédiatement au palais.
Elle fut bien surprise et surtout effrayée, mais le bon accueil du prince la rassura un peu. Il la fit asseoir et lui dit en souriant:
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«Vous rappelez-vous votre conversation d’hier soir, avec vos sœurs, auprès de la fenêtre, dans la maison de votre père?»
Elle devint toute rouge de confusion, puis toute pâle de peur.
«Ne craignez rien, lui dit le prince avec bonté, parlez hardiment, que risquez-vous, puisque j’ai tout entendu?»
Mais la pauvre fille restait muette.
«Vous ne voulez pas me répondre? Voyons, je vais vous aider... Vous avez parlé de mariage?
—Oui, dit-elle, timidement.
—Et vous avez dit que vous épouseriez volontiers mon jardinier?
—Oui, répondit-elle encore, mais ce oui fut dit si bas, qu’à peine pouvait-on l’entendre.
—Allons, c’est bien, rassurez-vous; je ne vous veux point de mal; retournez chez vous et envoyez-moi votre sœur puînée.»
Marianik vint aussitôt. Quand elle parut devant le prince, elle avait envie de se jeter à ses genoux pour implorer son pardon; mais il lui montra autant de bienveillance qu’à l’aînée, lui fit les mêmes questions, l’amena à confesser qu’elle avait indiqué le valet de chambre pour son épouseur préféré, et la renvoya chez elle, en lui ordonnant de dire à sa plus jeune sœur que le fils du roi voulait lui parler.
Lizik arriva, modeste et charmante, sans timidité et sans hardiesse, parée de ses vêtements tout simples, mais si bien ajustés, si bien choisis, pour rehausser sa fraîche beauté, que le prince en fut ébloui. Elle s’avança, les yeux baissés, et fit une révérence aussi gracieuse que l’aurait pu faire la dame de la cour la mieux stylée par le maître de ballet du roi.
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Le prince lui demanda ce qu’elle avait dit la veille au soir. Sans se troubler, elle le répéta; il semblait que la conscience de ses hautes destinées lui donnât une force d’âme qu’on n’aurait pas attendue d’une personne de son âge et de sa condition. Le fils du roi en fut étonné.
«Ainsi, vous voulez m’épouser? dit-il.
—Oui, monseigneur.
—Et vous êtes sûre de me donner trois beaux enfants portant tous trois une étoile au front: d’or, pour les deux garçons, d’argent, pour la fille?
—Oui, monseigneur, j’en suis tout à fait sûre.
—Eh bien! vous serez ma femme, je le jure! Allez dire à votre père qu’il vienne me parler.»
Le vieux boulanger fut très effrayé quand sa fille lui transmit l’ordre du prince.
«Je vous l’avais bien dit, s’écriait-il tout tremblant, que vos conversations indiscrètes amèneraient quelque malheur. Ah! vous avez fait là un beau coup! C’est votre pauvre vieux bonhomme de père qui va porter la peine de vos sottises! Je serai pendu, décapité, brûlé vif; que sais-je, moi? Les princes n’aiment pas qu’on se moque d’eux.»
Ses filles cherchèrent à le rassurer.
«N’ayez pas peur, mon père, dit Lizik, il ne vous arrivera rien de fâcheux, au contraire; le prince me parlait d’un air plein de bonté.
—Et puis, dit Marianik, il vous commande d’aller le trouver, vous ne pouvez pas désobéir à ses ordres.
—Ce ne serait pas un bon moyen pour apaiser sa colère, en supposant qu’il soit irrité», ajouta Annaïk.
Ceci décida le vieillard; il se laissa cajoler, dérider, enguirlander par ses filles. Elles peignèrent ses longs cheveux blancs, brossèrent bien son grand chapeau et sa veste des dimanches, jusqu’à ce que la moindre trace de farine en fût 101 partie. Lizik lui mit dans la main son pen-baz[8] de houx luisant, et toutes trois le conduisirent au bout de la rue, où elles se séparèrent de lui après l’avoir embrassé à plusieurs reprises.
Le pauvre bonhomme s’en allait la tête basse, le cœur gros, la mort dans l’âme, car ses craintes n’étaient pas dissipées. Il pensa mourir de frayeur quand deux officiers, tout chamarrés de broderies, vinrent le prendre pour le conduire au prince. Mais quand il entendit celui-ci lui demander ses deux filles en mariage, une pour le jardinier, l’autre pour le valet de chambre, il commença à se remettre un peu de son émoi.
«Maintenant, dit le prince, à qui pensez-vous marier Lizik, votre cadette?
—A qui vous voudrez, monseigneur, à qui vous voudrez,... balbutia le vieillard.
—Et si c’était à moi-même, qu’en diriez-vous?»
La demande resta sans réponse, car le bon vieux se précipita aux pieds du prince pour lui témoigner sa reconnaissance. Son consentement fut ainsi donné.
Les trois noces furent faites le soir même et, pendant un mois entier, les danses, les fêtes, les festins se succédèrent sans interruption.
Le jardinier et le valet de chambre du roi avaient emmené leurs femmes, chacun dans sa maison; mais Lizik demeurait au palais, avec le prince son époux. Elle avait pris en peu de temps les manières qui convenaient à son nouvel 102 état; sa beauté, maintenant relevée par de riches atours, n’avait fait que s’accroître, et comme elle était restée bonne et gracieuse, chacun chantait ses louanges.
«C’est vraiment, disait-on, une princesse accomplie.»
Ses deux sœurs, pourtant, ne se joignaient point à ce concert élogieux, elles étaient dévorées de jalousie; la pensée que leur cadette était placée infiniment au-dessus d’elles leur était insupportable, et leur haine ne connut plus de bornes quand le bruit se répandit que Lizik allait bientôt être mère.
«Il faut lui enlever son enfant», se dirent-elles, et elles s’en furent trouver une vieille fée qui, par pure méchanceté, consentit à les aider dans leur infernal projet.
«Allez, leur dit-elle, chez votre voisine, Katel Binic. Dites-lui que vous la ferez entrer au palais comme nourrice de l’enfant royal et promettez-lui cent écus d’or, si elle est docile. Vous me l’enverrez après et je lui dirai ce qu’elle aura à faire; mais rappelez-vous qu’il ne lui est pas permis de tuer le nouveau-né.»
Les deux méchantes femmes suivirent de point en point ces conseils et décidèrent facilement leur sœur à prendre leur protégée comme nourrice, celle-ci étant une belle femme, jeune, fraîche, vigoureuse.
Katel reçut les instructions de la vieille fée et jura de lui obéir.
Quand le temps fut venu, la reine eut un enfant magnifique, un beau garçon qui avait une étoile d’or au milieu du front. Mais la nourrice livra aussitôt la pauvre petite créature à un homme qui l’attendait, caché près de là.
«Mettez-le dans un panier, lui dit-elle, et exposez-le sur la rivière, en le laissant aller au fil de l’eau.»
Puis elle coucha, dans le berceau de l’enfant, un petit chien qu’elle avait amené.
103
Le prince accourut, plein de joie à l’idée qu’un fils lui était né.
«Montrez-le-moi tout de suite! dit-il à la nourrice.
—Hélas! monseigneur, dit-elle hypocritement, il faut se résigner à la volonté de Dieu, quoi qu’il arrive.
—Que voulez-vous dire?
—C’est un grand malheur, sûrement, mais enfin l’on voit quelquefois des monstres...
—Expliquez-vous, au nom du ciel! Où est l’enfant? Je veux le voir.»
La vilaine femme se jeta à ses pieds en feignant de sangloter.
«Monseigneur! ayez pitié de nous!... cet enfant... ce n’est pas une créature humaine, c’est un être qui ressemble à un chien.—Il est mort, du reste, voyez plutôt...»
Et elle ouvrit les rideaux du berceau.
Le prince n’en pouvait croire ses yeux! Il fut très longtemps à se consoler, mais enfin l’affection qu’il avait pour sa femme l’emporta sur son chagrin.
L’année suivante, la même scène se renouvela et Katel Binic persuada encore une fois au prince qu’il lui était né un petit chien, tandis qu’en réalité, c’était un garçon, aussi beau que le premier, et portant, comme lui, une étoile d’or au front.
La troisième fois, c’est une petite fille qui naquit. Elle était extrêmement jolie et une étoile d’argent brillait sur son front. Elle fut, elle aussi, confiée à la cruelle nourrice et exposée sur la rivière. Mais cette fois, le prince (qui était maintenant roi, ayant succédé à son père) entra dans une grande fureur:
«Qu’est ceci? s’écria-t-il, serai-je appelé le père des chiens? Il y a un mystère dans tout cela! J’ai sûrement épousé une sorcière qui m’a séduit par ses enchantements, 104 et Dieu me punit d’avoir cédé à mon caprice, sans prendre le temps de réfléchir et de consulter des hommes sages. Je ne serai pas plus longtemps le mari d’une réprouvée! Qu’on saisisse la reine!—dit-il à ses officiers;—qu’on l’enferme dans la plus haute chambre de la grande tour! Elle n’y aura, pour toute nourriture, que du pain et de l’eau, et pour toute distraction, que la lecture d’un petit livre à son choix,—un seul!»
On suivit ses ordres de point en point, et Lizik, après avoir été une brillante reine, aimée, fêtée, adulée, ne fut plus qu’une triste prisonnière, réduite à regretter le temps où, libre et gaie, elle se livrait aux humbles travaux du ménage, chez son père, le vieux boulanger.
Le jardinier du roi, le mari d’Annaïk, était un excellent homme. Il faisait bon ménage avec sa femme et eût été parfaitement heureux, s’il n’avait désiré en vain d’avoir des enfants. On ne lui avait point fait part du détestable complot ourdi contre la princesse, car Annaïk avait craint qu’une action si noire ne le séparât d’elle à tout jamais.
Il avait un très beau jardin, tout au bord de la rivière, il s’y plaisait beaucoup et se promenait souvent dans une jolie allée qui suivait le cours de l’eau en mille détours, sous de verdoyants ombrages. Un jour, qu’il y marchait tout pensif, songeant en lui-même combien il aurait été heureux de voir là un joli petit marmot trottiner près de lui, il aperçut, flottant sur la rivière, un objet un peu volumineux, ressemblant à une corbeille de fruits. 105 Curieux de savoir ce qu’elle contenait, il sauta dans son bateau, le poussa au large et arriva, juste à temps, pour saisir le panier, au moment où, emporté par le courant, il passait devant lui.
Quelle fut sa surprise, lorsqu’en écartant les branches de fougère qui se croisaient par-dessus, il aperçut un petit enfant, beau comme le jour, portant au front une rayonnante étoile d’or!
«Dieu soit loué! s’écria-t-il, il a entendu ma prière! Je n’avais point d’enfant à aimer, et voici qu’il m’en envoie un d’une beauté sans pareille!»
Et, tout joyeux, il emporta sa précieuse trouvaille au logis.
Il fut bien accueilli par sa femme. Moitié remords, moitié affection naturelle pour le petit garçon, elle le prit à gré, le 106 combla de soins et l’éleva avec autant de tendresse que s’il eût été son propre enfant.
Un an plus tard, le jardinier, assis tranquillement dans son bateau, s’amusait à pêcher à la ligne.
«Je ne prends rien, pensait-il, c’est singulier! Vais-je donc rentrer les mains vides à la maison? Que dira la bonne femme?»
Tout à coup, comme il relevait sa ligne, un panier, poussé par le courant, vint heurter la barque et s’arrêter contre le bord. Il le tira de l’eau et, cette fois encore, fut stupéfait d’y voir un joli enfant, ayant, comme le premier, une étoile au front. Il le recueillit et le porta à sa femme, qui s’écria avec joie: «Dieu! le bel enfant! Celui-ci sera pour moi! Nous aurons à présent chacun le nôtre, vous et moi.»
L’année d’ensuite, la petite fille vint aussi, dans sa frêle nacelle d’osier, s’arrêter le long de la rive, au milieu des joncs, où le jardinier la trouva, souriante et mignonne.
Il la prit dans ses bras et revint chez lui, un peu soucieux de la façon dont sa femme prendrait cette troisième trouvaille.
En effet, la dame le reçut assez mal.
«Quand aurez-vous fini de trouver des enfants? lui dit-elle. Est-ce que tous les ans, vous allez m’en apporter un, venant on ne sait d’où? Voulez-vous faire de votre maison un hôpital d’enfants? J’en ai assez; je n’en veux plus.
—C’est bon,... c’est bien,... ma femme, calmez-vous,... je vais reporter l’enfant où je l’ai trouvé,—sur l’eau—et il poussa un gros soupir. Ah! c’est grand’pitié! reprit-il, c’est une si jolie petite fille!.....
—Que dis-tu? Une petite fille!... Moi qui désirais tant une petite fille! Montre-la un peu. Oh! le joli petit ange! Et vois-tu cette brillante étoile d’argent au milieu du front? 107 Nous la garderons, mon homme; nous avons assez de bien pour l’élever, et puisque Dieu ne nous a pas donné d’enfants ceux-ci nous en tiendront lieu.»
Le jardinier et sa femme vécurent encore plusieurs années, très heureux et très fiers de leurs beaux enfants d’adoption qui les aimaient tendrement. On n’avait rien négligé pour leur éducation et ils avaient répondu en tout aux soins qu’on avait pris d’eux.
Le roi les trouvait charmants; il les faisait souvent venir auprès de lui et se plaisait en leur compagnie. Chaque dimanche, on les voyait assis à côté de lui, dans son banc, à la grand’messe.
Tout le monde admirait leur belle taille et leur jolie figure, mais on s’étonnait de voir leur front couvert d’un bandeau de ruban d’or, qui d’ailleurs leur seyait fort bien. Leur mère adoptive, en effet, avait voulu que tous les trois portassent constamment ce bandeau pour cacher l’étoile dont ils étaient marqués.
A la mort du jardinier et de sa femme (qui ne lui survécut guère), le roi fit venir les trois enfants au palais pour y demeurer, et il s’attachait à eux chaque jour davantage.
Un jour d’hiver, il était parti à la chasse avec les deux jeunes garçons, et leur sœur, un peu désœuvrée, descendit dans la grande cuisine du palais. Elle s’amusait à voir les serviteurs affairés, les pourvoyeurs apportant les viandes, les volailles, les légumes, les fruits; les pâtissiers enfarinés, les marmitons, courant de-ci, de-là, comme des souris. Un arbre entier flambait dans la grande cheminée, et la lueur 108 joyeuse de la flamme mettait des rayons d’or sur les fonds polis des bassins de cuivre jaune.
Une vieille femme, toute courbée sur son bâton d’épine, entra dans la cuisine. Elle tremblait de froid, et ses dents claquaient.
«Hou! hou! hou! je suis glacée!» disait-elle en geignant.
La belle Hénora (c’est ainsi que s’appelait la jeune fille) fut touchée de compassion.
«Approchez-vous du feu, grand’mère, dit-elle, chauffez-vous à l’aise, je vais vous faire donner une écuelle de soupe, cela vous fera du bien.
—Ma bénédiction sur vous, mon enfant! Vous êtes aussi bonne que belle. Ah! si vous aviez l’eau qui danse, la pomme qui chante, l’oiseau de vérité, vous sauriez le secret de votre naissance et vous n’auriez point votre pareille sur la terre.
—Oh! grand’mère, que dites-vous là? Est-il possible? Mais comment avoir toutes ces merveilles?
—Vous avez ici deux frères, ce sont eux qui peuvent vous les procurer.»
Et la vieille s’en alla, sans dire un mot de plus.
A partir de ce moment, Hénora devint songeuse, inquiète, difficile à contenter. Les paroles de la vieille femme lui revenaient sans cesse à l’esprit, et elle ne s’intéressait plus à rien de ce qui l’entourait.
Ses frères, qui l’aimaient tendrement, s’affligeaient de la voir ainsi changée et plus triste de jour en jour, elle, autrefois, si gaie et si charmante.
«Qu’as-tu donc, lui disaient-ils, es-tu malade?
—Non.
—Es-tu fâchée après nous?
—Non, oh! non!
—Tu te déplais ici?
109
—Non.
—Que désires-tu? dis-le-nous.
—Rien.
—Veux-tu une belle robe, plus belle que toutes celles que tu as déjà? Le roi est si bon qu’il te la donnera sûrement.
—Non, je n’ai pas besoin de robes, j’en ai assez.
—Veux-tu un collier d’or et d’argent, avec des perles tout autour, et, au milieu, une belle croix d’opale et de diamants?
—J’ai des bijoux plein mon coffret, et vous voyez bien que je ne les porte même pas.
—Veux-tu une promenade sur l’eau, dans une barque toute remplie de fleurs, avec des voiles de soie blanche, des cordages de soie rouge, et vingt matelots, vêtus de velours bleu, qui feront la manœuvre en chantant?»
Hénora secoua la tête.
«La mer est perfide, dit-elle, et qui sait ce qui peut arriver!...
—Veux-tu un beau cheval blanc, avec une queue tombant jusqu’à terre? Nous le dresserons si bien, qu’il se mettra à genoux devant toi, pour que tu montes sur son dos sans aucune peine.»
Hénora sourit en voyant ses frères si bons, mais deux larmes coulèrent sur ses joues, comme deux gouttes de rosée sur une fleur.
«Ne vous tourmentez pas davantage, dit-elle, car tout ce que vous me proposez n’est rien auprès de ce que je voudrais vous demander.
—Qu’est-ce donc? dis vite.
—Vous voulez le savoir?
—Oui, oui, dis-nous-le tout de suite.
—Je voudrais avoir l’eau qui danse, la pomme qui chante, l’oiseau de vérité.»
110
Les jeunes gens se regardèrent avec stupéfaction, puis, après un moment de silence:
«Qui t’a mis en tête de pareilles idées? dit Hervé, l’aîné des deux frères.
—Un jour, il est venu à la cuisine, pendant que j’y étais, une vieille femme qui m’a dit: «Mon enfant, si vous aviez l’eau qui danse, la pomme qui chante, l’oiseau de vérité, vous connaîtriez le secret de votre naissance et vous n’auriez pas votre pareille au monde.» Depuis, je ne cesse d’y penser nuit et jour et je mourrai de chagrin si je ne les ai pas.
—Console-toi, petite sœur, tu les auras! s’écria le bon Hervé. Si ces merveilles existent sur la terre, je saurai les trouver et je te les apporterai. J’ai plus d’une fois entendu dire à ma nourrice que nous n’étions pas les enfants du jardinier du roi et de sa femme. Comme toi, je veux savoir qui étaient nos parents, s’ils vivent encore, et dans quel pays ils demeurent. Dès demain, je partirai.
—Oh! mon frère chéri, reste avec moi! Ne t’éloigne pas! je serais au désespoir qu’il t’arrivât malheur! Je me reprocherais toute ma vie de t’avoir mis en péril pour satisfaire une fantaisie!»
Et se pendant à son cou, elle l’accablait de caresses.
«Non, non, dit-il, en se dégageant des bras d’Hénora, ne me retiens pas, petite sœur, laisse-moi faire et sois sans inquiétude.
—Sans inquiétude! ô mon Dieu! je ne cesserai d’être inquiète! Sans nouvelles de toi,... sans savoir même où tu te trouves!»
Il détacha de sa ceinture un petit poignard, dont le manche, richement ciselé, sortait d’un fourreau de maroquin fauve, rehaussé d’or, et le tendit à sa sœur.
«Tiens, dit-il, je te donne ce poignard. Tire-le du fourreau, 111 plusieurs fois par jour, pendant un an et un jour. Aussi longtemps que la lame sortira de son étui, nette et brillante, c’est qu’il ne me sera arrivé aucun mal;—mais si elle te résiste et reste au fourreau, malgré tous tes efforts... ce sera signe que j’aurai cessé de vivre.»
Hénora prit le poignard et, après de tendres adieux, Hervé quitta son frère et sa sœur.
Bien des mois s’écoulèrent sans nouvelles de lui, mais le poignard quittait aisément son fourreau, et cela calmait les terreurs d’Hénora. Un jour, pourtant, quoiqu’elle tirât de toutes ses forces, jusqu’à meurtrir ses blanches mains, le poignard resta dans l’étui. Elle appela Guy, son second frère, à son secours, mais leurs efforts réunis ne parvinrent pas à dégager la lame d’un demi-pouce; ne doutant plus alors de la fin tragique d’Hervé, la jeune fille éclata en sanglots.
«C’est moi, s’écria-t-elle, qui ai envoyé mon pauvre frère à la mort. Sans ma fatale curiosité, il serait encore là près de nous! Jamais, non, jamais, je ne m’en consolerai!
—Ah! chère petite sœur, mon chagrin est aussi grand que le tien, mais je ne puis le supporter dans l’oisiveté. Je vais aller à la recherche de notre frère aîné», dit Guy.
Les sanglots d’Hénora redoublèrent.
«Non, mon Guy! mon frère chéri! ne me quitte pas! Je serais trop malheureuse, s’il fallait vous perdre tous deux!
—J’irai, ma sœur, je le veux! et je ne cesserai pas de marcher que je n’aie retrouvé mon frère. Tiens, voilà un chapelet que je te donne. Les grains sont enfilés dans un ruban, comme tu vois. Fais-les couler entre tes doigts, l’un après l’autre, le plus souvent que tu pourras. Tant qu’ils glisseront sans difficulté, ce sera bon signe. Mais quand l’un d’eux s’arrêtera, alors, moi aussi, j’aurai cessé de vivre!»
Hénora, restée seule, abîmée dans la tristesse, ne songeait qu’à ses deux frères et passait et repassait les grains de son 112 chapelet entre ses longs doigts blancs, dans ses mains amaigries. Au moindre petit arrêt, son cœur battait avec violence et sa tête s’exaltait. Hélas! le moment vint aussi où, pour la seconde fois, elle eut à pleurer le sort d’un frère. Un grain, obstinément fixé au ruban, refusa d’avancer en dépit des plus grands efforts.
Elle jeta son chapelet de côté...
«C’est assez pleurer! s’écria-t-elle, je veux revoir mes frères, morts ou vifs! Je ne m’arrêterai pas jusqu’à ce que j’aie accompli ma mission!»
Avec une énergie et une activité que rien ne rebutait, elle pressa les préparatifs de sa périlleuse entreprise. Elle se procura des habits de cavalier, un bon cheval, mit dans sa ceinture une bourse pleine d’or, des armes; derrière elle, un petit portemanteau contenant quelques hardes et les objets nécessaires en voyage. Puis, sans rien dire à personne, un beau matin, elle partit, bien avant l’aube naissante.
Pendant tout le jour, elle chevaucha sans s’arrêter et, vers le soir, s’engagea dans une plaine immense qui s’étendait jusqu’aux limites de l’horizon.
Interdite, à la vue de ce désert, elle se demandait de quel côté il fallait se diriger, quand elle aperçut, dans un vieil arbre creux, un tout petit bonhomme, très vieux. Il sortit de l’arbre et vint au-devant d’elle, traînant une barbe blanche, si longue, qu’il s’y embarrassait les jambes à chaque pas.
«Bonjour! bonjour! la fille du roi! lui cria-t-il.
—Bonjour, grand-père! mais vous me prenez pour une autre, car je ne suis pas fille de roi.
—Non, non, fillette, je ne me trompe pas, je vous connais bien.»
Hénora le regarda d’un air émerveillé.
«Comment me connaissez-vous? dit-elle, moi, je ne vous 115 ai jamais vu. Mais dites-moi, grand-père, est-ce que cette longue barbe blanche ne vous gêne pas? Elle vous fait trébucher à chaque instant.
—Si fait, ma pauvre enfant, j’en suis bien incommodé. Et pourtant, je devrais y être accoutumé, voilà cinq cents ans que je la porte; mais plus je vieillis, plus elle me gêne.
—Voulez-vous que je la coupe?
—Oui, oui, bien volontiers.»
Elle tira de son portemanteau une paire de ciseaux d’or, et s’agenouillant auprès du petit vieillard se mit à couper la barbe.
La besogne n’allait pas vite, car les ciseaux n’étaient pas grands et la barbe était dure et touffue; mais à force de patience et de bonne volonté, Hénora en vint à bout et ne se releva que lorsque la dernière mèche eut rejoint les autres sur le sol, où elles gisaient amoncelées comme une lourde toison.
Le petit vieillard sauta d’allégresse.
«Ma bénédiction sur vous, fille du roi! s’écria-t-il, car vous m’avez délivré de mon enchantement. Depuis cinq cents ans que je suis ici, il a passé bien des gens devant moi, personne, avant vous, n’a eu pitié du pauvre vieux. Mais vous en serez récompensée, ma chère enfant. Je sais où vous allez; vous cherchez vos frères, vous les retrouverez et vous les sauverez, si vous avez du courage, de la patience et du sang-froid. Écoutez-moi bien, retenez toutes mes paroles et suivez fidèlement toutes mes instructions.
«A soixante lieues d’ici, vous verrez une auberge, à droite, au bord du chemin. Descendez là, mangez, buvez, puis laissez-y votre cheval, et dites que vous payerez à votre retour. Bientôt après avoir quitté cette maison, vous vous trouverez au pied d’une haute montagne. Il vous faudra la gravir, ce que vous ne ferez qu’avec bien de la peine, car 116 elle est hérissée de rochers ardus. Vous aurez aussi à souffrir du froid et de la tempête, mais ne perdez point courage et continuez à monter, quand même. Un peu avant d’arriver au sommet, vous vous engagerez sur une route bordée d’un grand nombre de piliers de pierre noire; ces piliers sont les personnes qui, ayant essayé comme vous de gravir la montagne, ont perdu courage. Vos frères sont parmi elles. Tout en haut, vous trouverez une plaine, une belle prairie émaillée de fleurs et, au milieu, un pommier abritant un siège d’or. Asseyez-vous et feignez de vous endormir. L’oiseau de vérité qui est sur les branches du pommier en descendra et viendra de lui-même dans une cage qui est sous l’arbre; fermez vite la porte alors, et enlevez la cage; puis coupez un rameau du pommier, avec le fruit qu’il supporte, car c’est là la pomme qui chante. Enfin, du pied de l’arbre jaillit une source limpide: c’est la fontaine de l’eau qui danse. Puisez-en une pleine fiole et retournez sur vos pas sans vous arrêter. Seulement, en descendant la route, jetez une goutte d’eau sur chaque pilier de pierre pour faire cesser la métamorphose de tous les malheureux qu’ils renferment.
—Merci bien, bon petit homme, dit Hénora, je n’oublierai jamais le service que vous me rendez.
—Bon courage, la belle fille, dit le vieillard, et n’oubliez rien de ce que je vous ai dit.»
Elle remonta à cheval et arriva sans encombre à l’auberge du chemin. Elle y coucha, but et mangea, reprit des forces et, laissant derrière elle son cheval et son portemanteau, se remit en route. Après avoir fait une lieue environ, elle s’arrêta au pied d’une haute montagne qui s’élevait jusqu’au ciel et la considéra avec angoisse. C’était un immense rocher ardu, desséché, couvert de ronces et d’épines, sans la moindre trace de chemin frayé. La jeune fille commença à le gravir; les cailloux déchiraient ses pieds mignons, de gros 117 blocs, se détachant du sol sous ses pas, menaçaient de l’emporter dans des abîmes; d’autres, suspendus au-dessus de sa tête, tombaient tout à coup avec un fracas effroyable, rebondissaient autour d’elle et semblaient près de l’écraser. Parfois, la pente était si rude qu’il lui fallait s’aider des mains, pour se hisser péniblement de rocher en rocher. Les broussailles accrochaient ses vêtements en lambeaux, les épines rayaient de sillons sanglants sa chair délicate. Pourtant elle ne perdait pas courage et continuait à monter lentement. A mi-chemin de la montagne, de nouveaux tourments vinrent l’assaillir. Une bise furieuse lui soufflait au visage; des rafales de neige l’aveuglaient; la grêle, le tonnerre faisaient rage et un froid glacial engourdissait ses membres.
«Jamais je n’arriverai jusqu’en haut, pensa-t-elle, je 118 n’en puis plus... Mes forces m’abandonnent, je vais mourir ici!...»
Elle allait s’arrêter, quand la lueur fugitive d’un éclair lui montra deux piliers de pierre noire, au bord d’une route. Cette vue ranima son courage et les paroles du vieillard lui revinrent à l’esprit.
«Ce sont mes frères, pensa-t-elle, il faut que je les sauve, coûte que coûte.»
Et elle reprit sa marche. La route s’allongeait devant elle, sinistre et sombre, et bordée de noirs piliers. La tempête pourtant s’apaisait; le froid devenait moins intense. Épuisée de fatigue, Hénora avançait toujours...
Tout à coup, comme si des voiles se fussent écartés subitement devant elle, lui apparut, sous un ciel bleu sans nuages, une admirable prairie, éclairée des rayons du soleil; en même temps, un tiède zéphyr, tout embaumé de parfums légers, caressait le gazon émaillé de fleurs, le courbant en grandes ondes, semblables aux vagues de la mer.
Sans se laisser aller au désir de se reposer dans ce lieu de délices, Hénora courut tout droit au grand pommier dont le vieillard lui avait parlé et se laissa tomber sur le siège d’or.
Elle feignit de s’endormir, mais, à travers ses yeux à demi fermés, elle voyait un beau merle descendre vers elle en sautillant de branche en branche. Il s’approcha tout doucement, picota du bec l’épaule, les bras, les cheveux de la dormeuse, puis vint se percher sur le dossier du siège et chanter à pleine voix. Hénora ne faisait pas un mouvement. A ses pieds, une cage dorée, dont la porte était ouverte, reposait sur le gazon. L’oiseau y entra doucement... Crac!... d’un coup sec, la jeune fille fit tomber la porte, l’oiseau se débattit en vain, il était pris! Alors prenant la voix humaine:
«Tu m’as attrapé, fille du roi! Bien d’autres ont essayé 119 de me prendre, nul avant toi n’a pu y réussir! Mais tu as été conseillée par quelqu’un de savant!»
Hénora, en toute hâte, cassa une branche qui pendait au-dessus de sa tête; à son extrémité se balançait une belle pomme rouge: la pomme qui chante, puis, sans perdre de temps, elle plongea dans la source cristalline qui sortait de terre, au pied de l’arbre, une fiole qu’elle avait apportée, la remplit de l’eau qui danse et partit en toute hâte, emportant son triple butin. Aussitôt arrivée sur la route, elle commença à jeter une goutte d’eau sur chaque pilier et il en sortait des princes, des ducs, des barons, des chevaliers qui l’entouraient de toutes parts, la suppliaient de leur donner l’eau qui danse ou la pomme qui chante ou l’oiseau de vérité, mais elle pressait le pas, délivrant toujours, sur son passage, les victimes des enchantements, jusqu’à ce qu’enfin elle arriva à ses deux frères, les deux derniers piliers. Ils ne la reconnurent pas, elle en profita pour fuir rapidement sans eux. Elle retrouva à l’auberge ses effets et son cheval, changea de vêtements, paya sa dépense, et partit au grand galop pour le château royal, où elle arriva saine et sauve.
Guy et Hervé revinrent plusieurs jours après leur sœur, sans se douter aucunement que celle-ci eût quitté le palais. Elle les accueillit avec de tendres embrassements.
«Ah! mes frères chéris, s’écria-t-elle, que d’inquiétudes vous m’avez causées! Que j’ai versé de larmes en vous attendant! Comme votre voyage a duré longtemps! Je n’espérais plus vous revoir; mais Dieu soit loué, puisque vous voici de retour!
120
—Hélas! oui, ma pauvre sœur, nous avons fait une bien longue absence, nous avons eu bien des peines, éprouvé bien des fatigues, et tout cela inutilement, dit Hervé.
—Et, ajouta Guy, nous devons encore nous estimer heureux d’avoir pu revenir.
—Comment donc! vous ne rapportez pas l’eau qui danse, la pomme qui chante et l’oiseau de vérité?
—Non, avouèrent les deux jeunes gens tout honteux; nous revenons les mains vides, et, ce qu’il y a de plus contrariant encore, c’est qu’un autre a eu la chance de réussir là où nous avions si piteusement échoué.
—Un autre! qui donc, mes frères chéris?
—Un jeune chevalier que nous ne connaissons pas. Dieu, qu’il était beau! Ah! si tu avais pu le voir, petite sœur! tu serais tombée en adoration devant lui.
—Qui sait?...» dit Hénora, et elle sourit d’un air mystérieux.
Le roi avait été ravi de retrouver ses trois jeunes amis. Il voulut que leur retour fût fêté par de grandes réjouissances, et tout d’abord par un somptueux repas. On y invita une foule de grands personnages et le public fut même admis à contempler le banquet. La méchante nourrice et Marianik en profitèrent pour se glisser dans la salle et prendre place au festin.
Hénora était assise à la droite du roi, belle et gracieuse comme une vraie souveraine. Au dessert, on apporta devant elle une coupe du plus pur cristal, enchâssée dans l’or ciselé. Elle tira alors de son sein une petite fiole, en versa le contenu dans la coupe, et dit à haute voix: Eau qui danse, fais ton devoir!
Et voilà l’eau qui bouillonne, se soulève, s’élance en un jet irisé de mille couleurs, s’inclinant, se relevant, se penchant 121 de côté et d’autre, se divisant en bulles légères qui semblaient danser, en effet.
Bouche béante, les convives admiraient ce prodige, mais quel fut leur étonnement, lorsqu’une belle pomme rouge, posée sur une assiette d’argent à côté de la coupe, sur l’ordre de la princesse, se mit à chanter, d’une voix claire et mélodieuse, les plus belles chansons du monde, en faisant des roulades mieux qu’aucun des chanteurs fameux de ce temps-là.
Tout le monde l’écoutait avec ravissement, quand, tout à coup, un charmant oiseau de la grosseur d’un merle, s’échappant d’une cage dorée, voltigea tout autour de la table.
C’était un spectacle curieux que de voir les invités, la bouche ouverte, les yeux écarquillés, comme ravis en extase.
«A qui appartiennent ces merveilles? dit le roi, quand sa stupéfaction lui permit de parler.
—A moi, sire! répondit Hénora.
—Mais d’où viennent-elles? comment les avez-vous acquises? de qui les tenez-vous? Et avant tout, qu’est-ce que c’est?
—L’eau qui danse, la pomme qui chante et l’oiseau de vérité.
—Je vous offre de partager ma couronne si vous me les donnez! Épousez-moi, vous serez reine, mon royaume vous appartiendra.
—Attendez un peu, sire, je vous en prie, vous n’avez pas encore appris tout ce que vous devez savoir. Mon oiseau parle, et il a bien des choses à vous révéler...»
Le roi regarda la jeune fille avec un étonnement mêlé d’une sorte d’effroi, et l’attention des assistants redoubla.
«Parlez, mon gentil oiseau», dit Hénora, et elle lui tendit son doigt, sur lequel il vint se poser gracieusement.
122
«Que personne ne sorte de la salle!»
Telles furent les premières paroles de l’oiseau et chacun se sentit terrifié, surtout la vieille sorcière de nourrice et sa méchante complice. On ferma toutes les issues et des gardes furent placés auprès.
«A présent, mon oiseau, dites la vérité», reprit la princesse d’un ton grave.
L’oiseau battit trois fois des ailes, puis, se tournant vers le roi, commença à parler ainsi, d’une petite voix perçante qu’on entendait jusqu’aux extrémités de la pièce:
«Il y a vingt ans, sire, que votre femme, la belle Lizik, est enfermée dans une tour, abandonnée de tout le monde. Vous la croyez morte depuis longtemps, mais elle vit; elle n’a même souffert aucun mal des rudes traitements qu’elle a endurés, car c’est injustement qu’elle a été accusée et jetée dans une sombre prison...»
Ici l’oiseau s’arrêta,... un bruit de paroles venait de s’élever au bas bout de la table.
«Je me sens mal, disait une femme, laissez-moi sortir avec ma compagne, il me faut de l’air, vite, vite,... je me meurs.
—Silence!!... cria le roi d’une voix terrible. Continuez, oiseau de vérité.
—Vous avez eu deux fils et une fille, sire, nés tous trois de Lizik, votre femme. Les voici!... Enlevez les bandeaux qui entourent leur tête et vous verrez briller une étoile à leur front...»
Le roi se leva précipitamment, descendit de son siège, arracha lui-même les bandeaux des trois jeunes gens et reconnut ses enfants!!!... Il faillit s’évanouir de bonheur et les pressa dans ses bras, les yeux baignés de larmes. Puis, dominant son émotion:
«Tu as encore des révélations à me faire, oiseau de vérité, dit-il, va jusqu’au bout, je veux tout savoir!...
123
—Les auteurs de tout ce mal, sire, c’est votre belle-sœur et Katel Binic; elles vous ont fait croire que vous n’aviez pour fils que de petits monstres affreux, ressemblant à des chiens, tandis que vos pauvres enfants, des créatures belles comme le jour, étaient, aussitôt après leur naissance, exposés sur la rivière, dans une corbeille d’osier. Votre jardinier les recueillit, les éleva. Vous même, inspiré, sans le savoir, par l’amour paternel, vous vous êtes attaché à eux et l’avenir leur souriait... La cruelle sorcière, leur ennemie, a tenté de nouveau leur perte. Déguisée en mendiante, elle sut pénétrer dans votre palais et toucher de compassion le cœur généreux de votre fille. C’est alors qu’elle en profita pour pousser la jeune princesse à envoyer ses frères chercher l’eau qui danse, la pomme qui chante et l’oiseau de vérité; entreprise périlleuse, où la méchante femme pensait que les deux frères périraient. Ils n’en seraient certes pas revenus sans le courage et la persévérance de leur sœur, qui, après de grandes peines et malgré de terribles épreuves, a réussi à les délivrer et à rapporter l’eau, la pomme, l’oiseau.»
L’émotion du roi fut telle à ces dernières paroles, qu’il tomba comme foudroyé. On lui prodigua les soins les plus empressés; mais aussitôt qu’il revint à lui, il sortit en hâte et se rendit au donjon où la pauvre Lizik, depuis si longtemps, languissait prisonnière. Les deux époux se jetèrent dans les bras l’un de l’autre et ce ne fut tout d’abord qu’au milieu des sanglots qu’ils échangèrent quelques paroles entrecoupées.
Puis le roi prit la reine par la main et la conduisit dans la salle du banquet.
Elle y fut reçue avec de grandes acclamations et tout le monde s’étonnait de voir que ses longues souffrances n’avaient altéré en rien sa grâce et sa beauté. Le roi la fit 124 asseoir à sa droite et boire dans sa coupe; mais à peine eut-elle pris quelques gouttes, que, toute pâle, elle se renversa sur le dossier de son siège, ferma les yeux, et poussa un long soupir... Elle était morte!...
Le roi, fou de douleur et de colère, se jeta sur son corps, la tenant embrassée si étroitement qu’on eut toutes les peines du monde à la lui enlever.
Il lui fit faire de somptueuses funérailles et obligea toute la cour à porter le deuil pendant longtemps; enfin, pour la venger, il fit mettre à mort sa belle-sœur et Katel Binic ce tison d’enfer.
Je n’en sais pas plus long sur la princesse et ses deux frères. Je pense qu’ils firent de bons mariages tous les trois. Et pour ce qui est de l’oiseau de vérité, l’histoire ne dit pas s’il continua de dire la vérité, mais je présume que oui,—puisque ce n’était pas un homme.
Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 277) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)
Il y avait une fois une riche veuve, qui se remaria et épousa un veuf aussi riche qu’elle.
Ils habitaient un beau manoir, à Guernaour, aux environs de Coathüel, avec les enfants qu’ils avaient eus chacun de leur premier mariage. C’étaient deux filles: celle de la veuve, appelée Catho, était une créature laide, rechignée, disgracieuse et méchante; mais l’autre, la douce Bellah, était jolie, sage, bonne, aimable à ravir. Sa marâtre la détestait, l’accablait de travaux rudes, l’habillait comme une servante; même, elle aurait bien voulu s’en débarrasser pour assurer à Catho l’héritage tout entier, et cherchait 126 le moyen d’y parvenir sans commettre ouvertement un crime. A force de chercher, elle crut avoir trouvé et voici ce qu’elle imagina:
Il y avait dans le bois qui entourait le château, une vieille chapelle, où, disait-on, chaque nuit, un prêtre, mort depuis longtemps, revenait pour essayer de dire une messe, sans pouvoir y arriver, faute de répondant. Bien des gens prétendaient aussi avoir vu des lumières dans la chapelle, à l’heure de minuit, entendu des bruits de chaînes et aperçu des fantômes effrayants. De plus, pour parvenir dans cet endroit, il fallait passer au carrefour de Croaz-ann-neud, qui est sur la route de Guernaour au bourg de Plouaret, et on y voyait souvent, dans ce temps-là, les danseurs de nuit. Or, quiconque venait à les rencontrer, pendant qu’ils dansaient leurs rondes au clair de lune, et refusait de danser avec eux, était victime de quelque mauvais tour de leur part; aussi personne ne se souciait de voir ces êtres-là, une fois le soleil couché.
Un dimanche soir du mois de décembre, tout le monde était resté tard auprès du feu, pour écouter les serviteurs qui chantaient des gwerziou et contaient des contes merveilleux. Au moment de réciter les prières en commun, avant le coucher, la marâtre s’écria:
«Eh! mon Dieu! j’ai oublié mon livre d’heures à la chapelle. Courez tout de suite le chercher, Bellah!
—Oui, mère», répondit la pauvre enfant.
Mais elle avait peur et dit à une servante:
«Venez avez moi, Markarit.
—Comment! dit la marâtre, vous avez peur?... à votre âge! Que vous êtes sotte! Allez seule!... je le veux!»
Bellah trempa son doigt dans le bénitier, fit le signe de la croix et partit. Son petit chien, Fidèle, qui l’accompagnait partout, avait quitté le coin où il sommeillait, pelotonné 129 en rond, et s’apprêtait à la suivre. Mais la méchante Catho courut après lui, le rejeta en arrière d’un coup de pied, et ferma la porte pour l’empêcher de sortir. Le petit chien sauta par la fenêtre, en brisant un carreau, et rejoignit sa maîtresse. Elle se sentit un peu rassurée par sa présence.
«Ne me quitte pas, Fidèle, mon bon chien!» lui disait-elle tout en le flattant de la main.
La nuit était belle et claire, la lune brillait au plus haut du ciel et sa blanche lueur éclairait le chemin. Fidèle courait devant sa maîtresse, puis revenait en jappant; mais en approchant du carrefour, il devint tout à coup silencieux, se blottit contre la jeune fille et refusa d’avancer. Bellah le prit dans ses bras et continua sa route. Arrivée à la croix de pierre, elle s’arrêta, saisie de terreur... Sur un tertre de gazon, sous les rayons argentés qui faisaient ressortir leurs figures étranges, sept petits hommes avec de grands chapeaux, sept nains dansaient une ronde en chantant. Bellah laissa tomber Fidèle, fit un signe de croix et voulut passer outre... Mais tous les danseurs, sauf un seul, s’approchant d’elle, l’enveloppèrent dans leur ronde en criant comme des mouettes:
«Dansez avec nous, belle fille!... Dansez avec nous!... Dansez avec nous!...»
Bellah tremblait d’effroi, mais son naturel gracieux l’emporta sur sa terreur et elle répondit doucement:
«Volontiers, mes bons messieurs, si cela peut vous faire plaisir.»
Et à l’instant même, deux nains, l’un à droite, l’autre à gauche, lui saisirent les mains et elle se sentit entraînée dans une danse rapide, mêlée de chants bizarres.
Au bout de quelques minutes, tout s’arrêta, et le nain qui tenait sa main droite dit:
«Oh! l’aimable et gracieuse jeune fille!
130
—Qu’elle soit la moitié plus aimable et plus gracieuse encore! répondit celui qui tenait la main gauche.
—Oh! la sage jeune fille! dit un troisième.
—Qu’elle soit la moitié plus sage encore! dit le quatrième.
—Oh! la belle jeune fille! dit le cinquième.
—Qu’elle soit la moitié plus belle encore! dit le sixième.
—Belle comme les étoiles!» ajouta le septième nain, celui qui n’avait pas dansé avec les autres.
Puis, chacun à son tour, ils embrassèrent Bellah et disparurent soudainement.
Elle se retrouva seule, au milieu du carrefour, et resta un moment comme étourdie de cette singulière aventure. Le bruit des chants tintait à ses oreilles, le mouvement de la danse lui tournait la tête...
La fraîcheur de la nuit lui rendit le calme, et, courageusement, elle se dirigea vers la vieille chapelle dont on apercevait les murs grisâtres, derrière les troncs des grands hêtres sombres. La porte n’était fermée qu’au loquet, la jeune fille le souleva et pénétra dans le sanctuaire. Le clair de lune, passant à travers les vitraux y jetait de larges ombres et des lueurs fantastiques; mais elle s’avança sans rien voir, ni rien entendre d’extraordinaire, trouva le livre d’heures sur le banc où sa marâtre l’avait laissé, et l’emporta. Elle revint au manoir, sans autre incident, avec Fidèle qui avait repris toute sa bonne humeur.
«Voici votre livre d’heures, mère», dit-elle en le lui tendant.
Mais la méchante femme, au lieu de le prendre, restait la bouche béante, les yeux grands ouverts, muette d’étonnement, tant elle était éblouie par la beauté de la jeune fille. Quand elle retrouva la parole, elle s’écria:
«Que vous est-il donc arrivé, pour être ainsi?
131
—Il ne m’est rien arrivé, mère», répondit Bellah.
Elle ne savait pas qu’elle fût si belle.
«N’avez-vous donc pas rencontré les danseurs de nuit?
—Si fait, je les ai rencontrés au carrefour de Croaz-ann-neud, et même j’ai dansé un moment avec eux pour leur faire plaisir.
—Et ils ne vous ont pas fait de mal?
—Aucun mal! au contraire; ils m’ont dit des paroles très aimables.
—Vraiment? Et dans la chapelle? vous n’y avez vu personne?...
—Personne.
—C’est étrange!... Enfin!... Allez vous coucher.»
Toute la nuit, la marâtre fut tenue en éveil par l’aventure de Bellah.
«Sans doute, ce sont les danseurs de nuit qui l’ont ainsi changée, se disait-elle. C’était déjà une jolie fille, je ne puis dire le contraire, mais à présent sa beauté brille comme le soleil de mai. Il faut que j’envoie là ma Catho, pour qu’il lui en arrive autant. Demain, j’irai, comme en me promenant, du côté de la chapelle, j’y entrerai pour dire ma prière, je laisserai encore mon livre d’heures, et, le soir, Catho ira me le chercher.»
Le lendemain, au grand jour, l’extraordinaire beauté de Bellah frappa tout le monde. Catho elle-même en fut stupéfaite et vint, hargneuse et rechignée comme toujours, se plaindre à sa mère.
«Je n’y puis rien, dit celle-ci, c’est un don qu’elle a reçu la nuit dernière. Si vous voulez devenir aussi belle qu’elle, et peut-être davantage, faites ce qu’elle a fait; allez chercher mon livre d’heures à la vieille chapelle du bois, je l’y ai laissé ce matin.»
Catho ne répondit rien;... elle était extrêmement poltronne 132 et, gâtée dès son enfance, elle n’avait jamais pris sur elle de faire quelque chose qui lui fût désagréable. D’un autre côté, l’espoir de devenir aussi jolie que Bellah lui souriait fort, car, malgré ses prétentions, elle savait bien au fond qu’elle était fort laide, les gars du pays ne se gênant pas pour le lui dire de cent façons. Elle s’en alla donc, tout en grommelant, et tout le jour bêtes et gens se ressentirent de sa mauvaise humeur.
Quand onze heures du soir sonnèrent, sa mère l’appela:
«Il est temps de partir, ma fille.
—Pas encore! dit Catho.
—Si, si, dépêchez-vous, n’ayez donc pas peur; il ne vous arrivera rien du tout de fâcheux. Est-ce que Bellah a eu seulement une égratignure? Et vous avez vu ce que sa course lui a valu!...»
Cet argument décida Catho. Elle se dirigea vers la porte:
«Fidèle! viens avec moi!» dit-elle.
Mais le petit chien de Bellah se sauva bien vite et courut se cacher sous les jupons de sa maîtresse.
Catho lui lança un coup de pied en disant:
«Eh bien! vilaine bête, tu peux bien rester; je n’ai pas besoin de toi...» Et elle partit.
Elle allait lentement, mourant de peur, faisant des oh! et des ah!! et des cris d’effroi, chaque fois qu’un bruit léger rompait le silence de la campagne, croyant toujours voir autour d’elle des essaims de fantômes.
Enfin, elle arriva au carrefour; les danseurs de nuit y étaient comme la veille, chantant et dansant en rond. Elle s’arrêta pour les regarder.
«Voulez-vous danser avec nous, jeune fille? lui crièrent-ils.
—Moi! danser avec d’affreux crapauds comme vous? Jamais de la vie! Fi donc!
133
—Oh! la sotte fille! dit un des nains.
—Qu’elle soit plus sotte de moitié! répondit son compagnon.
—Oh! la laide fille! ricana un troisième.
—Qu’elle soit plus laide de moitié! reprit un quatrième.
—Oh! la mauvaise fille! cria le cinquième.
—Qu’elle soit plus mauvaise de moitié! dit le sixième.
—Et qu’il lui tombe de la bouche des crapauds chaque fois qu’elle parlera», dit le septième.
Alors les nains, tous à la fois, poussèrent de grands éclats de rire en agitant leurs longs bras, et disparurent comme si la terre s’entr’ouvrait pour les recevoir.
Catho resta un peu saisie, mais elle prit le parti de retourner à la maison beaucoup plus vite qu’elle n’était venue, et sans passer par la chapelle.
Sa mère, anxieuse, l’attendait sur le seuil du manoir. Mais dès qu’elle l’eut aperçue, elle s’écria:
134
«Dieu! qu’est-ce qui a bien pu t’arriver, ma pauvre fille? Et tu ne rapportes pas mon livre d’heures?
—Non certainement! Allez le chercher vous-même, si vous y tenez tant que cela.» Et elle rejeta deux ou trois petits crapauds.
«Tu n’as donc pas rencontré les danseurs de nuit?
—Si, je les ai rencontrés, les vilains monstres!»
A ces mots, une foule de petits crapauds vinrent rejoindre les premiers.
«Ciel! quel événement! Tais-toi! tais toi! ne te montre à personne!» dit sa mère.
Et elle la poussa dans une chambre retirée, où elle l’enferma à double tour, la laissant exhaler sa rage impuissante en torrents d’injures et s’enlaidir de plus en plus à mesure que sa figure gonflait et que ses yeux rougissaient.
«La malheureuse est ensorcelée, pour sûr! c’est quelque tour de la façon de Bellah! Elle me le payera cher! murmurait entre ses dents la marâtre au désespoir. Je jure que je me vengerai, et le plus tôt possible!»
Cependant, il n’était bruit aux alentours que de la sagesse et de la beauté de Bellah, et, de tous côtés, des gens riches et puissants venaient pour la demander en mariage. Mais la marâtre les éconduisait tous.
Un jour, un jeune prince se présenta et fut si ébloui en voyant la jeune fille, si charmé de sa grâce, si enchanté de son esprit, qu’il voulut l’épouser sur-le-champ. Par extraordinaire, la méchante belle-mère, changeant tout à coup de tactique, accueillit immédiatement sa demande.
«C’est un grand honneur que vous me faites, et à ma fille 135 aussi, répondit-elle, avec force révérences; et je pense que plus tôt vous serez marié, mieux cela vaudra. Nous allons donc célébrer les fiançailles dès ce soir.»
Le prince, ravi de voir que les choses s’arrangeaient si vite et si bien, s’empressa de faire venir des joyaux, des diamants, de riches vêtements, toutes sortes de cadeaux pour sa belle fiancée et le jour du mariage fut fixé.
Le matin des noces, un brillant cortège de seigneurs et de nobles dames, magnifiquement parés et montés sur de superbes coursiers, vint chercher l’épousée.
Le prince devait la conduire à l’église dans un grand carrosse tout doré.
La marâtre attendait ce moment pour mettre à exécution son infernal projet. Elle fit revêtir à sa fille la robe de noce et les parures de Bellah, puis, après avoir enfermé celle-ci dans un grand coffre, dont elle emporta la clef, elle alla trouver le prince et fit monter dans la voiture Catho, toute enveloppée d’un épais voile de dentelle. A peine assise, elle prétendit que le soleil la gênait, que les courants d’air lui faisaient mal et, à force de grimaces, obtint du prince que les portières seraient fermées et les rideaux tirés, si bien 136 qu’ils se trouvèrent tous trois dans une profonde obscurité. Elle avait bien recommandé à Catho de ne pas ouvrir la bouche, et, pour que son silence ne fût pas trop remarqué, elle pria le prince de ne pas parler à sa fiancée jusqu’au retour de la cérémonie, parce que celle-ci était très timide.
Le carrosse partit enfin. Le petit chien, Fidèle, courait après en jappant de toutes ses forces... Ouéa! ouéa! ouéa!
«Ce petit chien a une singulière façon d’aboyer, dit le prince, écoutez-le; ne dirait-on pas qu’il dit: Où est Bellah? où est Bellah?
—Quelle idée vous avez là, mon gendre! répondit la marâtre. Ne faites donc pas attention aux jappements de ce petit roquet! Ne voyez-vous pas qu’il veut monter dans le carrosse avec nous? Mais je n’en veux pas, il abîmerait nos toilettes.»
Le prince ne répliqua pas, mais les cris du chien, le mutisme de sa fiancée, la singulière tournure qu’elle avait, lui donnaient beaucoup à penser, et il restait songeur et silencieux.
Comme le cortège traversait un bois touffu, un petit oiseau vint se percher sur le haut du carrosse; il sifflait, roucoulait, chantait, et les paroles de sa chanson se faisaient entendre si clairement, que le prince n’en perdit pas un mot. Voici ce qu’il disait dans son langage:
Hélas! hélas! ma douce amie,
Bellah, l’aimable et la jolie,
Seule est restée à la maison
Au fond d’un coffre, sa prison;
Et la méchante et laideronne,
Prenant sa place et sa couronne,
Déjà se croit reine des cieux...
Oh! prince, oh! prince, ouvrez les yeux!
«Qu’est-ce que chante cet oiseau?» dit le prince quand la chanson fut finie.
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«Mais rien, mon gendre! Rien du tout, n’y faites pas attention!»
Pour le coup, le prince était fâché:
«Il se passe ici quelque chose de tout à fait extraordinaire! je veux savoir ce que c’est!» dit-il d’une voix impérieuse.
L’oiseau reprit de plus belle sa chanson.
«Arrêtez le carrosse!» cria le prince. Il descendit, fit ouvrir les portières, tira les voiles de sa fiancée et poussa un cri d’horreur à la vue du monstre qu’il allait épouser.
«Hors d’ici! affreuses créatures! quittez mon carrosse, et que je ne vous revoie plus! s’écria-t-il. Malheur à vous, si je vous retrouve jamais sur mon chemin!!»
Effrayées de son air terrible, Catho et sa mère descendirent sans protester, et le prince et sa suite partirent au galop pour retourner au manoir.
De chambre en chambre, par les escaliers, par les corridors, le prince allait criant à voix haute:
«Bellah! Bellah! ma chérie, Bellah! mon amour, où êtes-vous?»
Il arriva enfin dans la salle où était la pauvre fille, et, du fond du coffre, une douce voix répondit:
«Ici!»
Le prince regarda autour de lui, vit une cognée, s’en saisit et en donna de si grands coups sur le coffre qu’il fut brisé en peu d’instants. Bellah en sortit plus morte que vive, mais sitôt que le grand air l’eut un peu ranimée, son fiancé la fit monter dans le beau carrosse doré, sans toilette et sans atours, telle qu’elle était, et la conduisit à l’église où le mariage fut célébré immédiatement.
Le petit chien, Fidèle, qui n’avait jamais quitté sa maîtresse, la suivit jusqu’au pied de l’autel, au grand étonnement de toute l’assistance qui ne pouvait s’expliquer pourquoi 138 on tolérait la présence de ce petit animal en si brillante compagnie.
Quand le cortège repassa sur la route, Catho et sa mère y étaient encore, assises dans la douve[9], pleurant de rage et d’humiliation, au milieu d’une légion de crapauds.
Il y eut ensuite de grandes fêtes et de grands festins, et tout le monde se réjouit du bonheur des deux époux, qui vécurent longtemps et eurent beaucoup d’enfants.
Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 115) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)
Dans le pays de Gourin, au milieu d’un bois de chênes, s’élevait un beau château où vivaient heureux les dix enfants du seigneur de Ker-Armel. L’aînée de la famille s’appelait Lévénès; elle était sage, belle, douce et gracieuse. Ses frères la chérissaient et, restés orphelins, lui obéissaient comme à leur mère.
C’étaient de jolis gars, les neuf frères de Ker-Armel; ils avaient de grands yeux bleus, des joues roses comme l’aurore et de belles chevelures blondes et bouclées qui couvraient leurs épaules. Ils aimaient la chasse, en bons gentilshommes, et passaient presque toutes leurs journées dans la forêt, où le gibier abondait, ne se lassant pas de poursuivre 140 les bêtes du bon Dieu, et rapportant chaque soir, au château, force venaison.
Un matin, entraînés bien loin à la poursuite d’une biche, ils arrivèrent devant une hutte couverte de chaume, dont les murs étaient bâtis avec des mottes de terre gazonnée. Des pierres plates, grossièrement superposées, formaient la cheminée d’où s’échappait un léger nuage blanchâtre, indiquant que ce triste réduit abritait une créature humaine.
«Je n’avais jamais vu cette hutte, s’écria Even, l’aîné des frères.
—A qui peut-elle bien appartenir? reprit son cadet.
—Nous allons le savoir en y entrant, la porte est par ici, ajouta un troisième.
—Mais que dirons-nous pour excuser notre entrée?
—Que nous avons soif, tout simplement, et que nous désirons un peu d’eau.
—Ce qui ne sera d’ailleurs que la vérité», reprit Even.
Il frappa,... toc toc....
«Qui est là? dit une petite voix aigrelette.
—Nous sommes des chasseurs égarés, ouvrez-nous, nous ne vous voulons pas de mal.»
La porte s’ouvrit aussitôt et, sur le seuil, apparut une hideuse vieille qui avait des dents longues comme le bras, et une langue faisant neuf fois le tour de son corps. A cette vue, les jeunes gens voulurent s’enfuir, mais la vieille leur dit d’une voix douce:
«Que désirez-vous, mes enfants? Avancez et n’ayez pas peur. Pourquoi prenez-vous un air si effrayé? Je ne suis pas méchante, au contraire, j’aime beaucoup les jeunes gars, surtout quand ils sont gentils comme vous.»
Les pauvres enfants restaient là, fascinés par ses étranges yeux verts qui s’augmentaient et se rapetissaient comme ceux d’un chat.
141
Even, l’aîné, plus hardi que ses frères, lui répondit:
«Nous voudrions un peu d’eau, s’il vous plaît, grand’mère, car nous chassons depuis bien des heures dans la forêt et nous mourons de soif.
—Certainement, mon joli garçon; vous allez avoir de l’eau, de l’eau toute fraîche et bien claire, que j’ai été puiser à ma fontaine. La voilà dans cette buire neuve. Mais avancez donc et ne craignez rien, mes pauvres chéris!»
La vieille leur versa de l’eau dans une écuelle de bois; ils burent tous, chacun à son tour, et pendant qu’ils buvaient, elle les caressait, roulant les boucles dorées de leurs beaux cheveux autour de ses longs doigts maigres et jaunes.
«A présent, mes enfants, dit-elle, quand ils eurent fini, il faut me payer le petit service que je vous ai rendu.
—Bien volontiers, grand’mère, mais nous n’avons pas d’argent sur nous. Nous en demanderons à notre sœur et, demain, nous vous l’apporterons.
—Je n’ai pas besoin d’argent, mes petits amis. Ce que je veux... c’est un mari. Il faut que l’un de vous me prenne pour femme. L’aîné, par exemple, car les autres sont trop jeunes,—et, se tournant vers Even: «Veux-tu m’épouser?», dit-elle.
Le pauvre garçon, prêt à défaillir d’horreur à la vue de l’épouvantable sorcière qui lui adressait une si bizarre demande, sentait ses jambes fléchir, sa langue se coller à son palais et restait muet, comme pétrifié.
«Réponds donc, dit l’horrible vieille d’un ton câlin, veux-tu que je sois ta petite femme, mon joli Even?
—Je ne sais pas,... balbutia Even,... je demanderai à ma sœur.... Elle est notre mère à tous,... je ne veux rien faire sans sa permission.
—Eh bien! dit la vieille d’un air mécontent, j’irai demain, 142 moi-même, à Ker-Armel, chercher la réponse, et gare à vous si elle n’est pas telle que je la souhaite!»
Les enfants, transis de frayeur, prirent congé de la vieille et rentrèrent au château la tête basse. Ils racontèrent leur triste aventure à Lévénès, qui fit de son mieux pour les consoler, sans pouvoir y parvenir.
«Hélas! disait Even en pleurant et en se tordant les mains de désespoir, faudra-t-il que j’épouse ce monstre effroyable, sous peine d’attirer sur vous les coups de sa vengeance?
—Non, mon frère, tu ne l’épouseras pas, dit Lévénès. Je ne puis te cacher que nous aurons à endurer beaucoup de maux à cause de ton refus; mais, refuse sans crainte, nous souffrirons tout plutôt que de t’abandonner à un si triste sort.»
Et ses frères l’entouraient, l’embrassaient, lui répétant:
«Nous sommes prêts à tout souffrir pour toi.»
Le lendemain, la sorcière arriva au château, ainsi qu’elle l’avait dit. Elle trouva les dix enfants du seigneur de Ker-Armel réunis sous un grand arbre, à l’entrée du jardin. Lévénès frémit intérieurement en l’apercevant, mais, appelant à elle tout son courage, elle garda un maintien digne et fier.
«Vous savez sans doute pourquoi je viens, damoiselle de Ker-Armel? dit la vieille.
—Oui, mon frère m’a tout raconté.
—Ah! ah! fit la vieille avec un petit ricanement, et vous voulez bien, noble dame, que je devienne votre belle-sœur?
—Non, madame.
—Comment, non? Et pourquoi?
—Parce que ce mariage est impossible.
—Impossible, quand je le veux! quand je l’exige!!
—Vous savez bien que vous n’avez pas le droit de l’exiger. Mon frère ne peut se marier sans mon consentement.
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—Eh bien! ce consentement?
—Je le refuse, dit Lévénès, droite et blanche comme un lis.
—Vous le refusez! vous le refusez! rugit la vieille. Vous payerez cher votre refus! Vous ne savez donc pas qui je suis, et de quoi je suis capable?
—Je sais que vous pouvez nous faire beaucoup de mal à tous. Mais cela ne changera rien à ma détermination. Mes frères et moi, nous sommes résolus à tout braver plutôt que d’accepter une telle alliance.
—Songez-y bien, et revenez sur cette détermination pendant qu’il en est encore temps, cria la sorcière, dont les yeux, brillant d’une lueur rouge, semblaient des charbons ardents.
—Je n’ai pas besoin d’y songer davantage, je n’ai rien à changer à ce que j’ai dit, ni pour aujourd’hui, ni pour demain.»
L’horrible vieille se redressa de toute sa hauteur, étendit vers le château une baguette qu’elle tenait à la main, prononça une formule magique, et aussitôt, tourelles, pignons, galeries à jour, murailles épaisses, tout s’écroula, avec un bruit terrible, anéanti, réduit en poussière et à la place des beaux jardins, remplis de fleurs, du bois plein de fraîcheur et d’ombre, où les oiseaux chantaient de mélodieux concerts, s’étendit une vaste lande, aride et désolée. Les enfants, tremblant de peur, se groupaient derrière leur sœur. Celle-ci, calme et fière, n’avait pas fait un mouvement.
La vieille la regarda d’un air triomphant.
«Tu vois ce que j’ai fait de ton beau château et de tes jardins, damoiselle de Ker-Armel? dit-elle. Va maintenant! va garder tes moutons sur la lande!»
Elle frappa de sa baguette les neuf frères, qui, à l’instant, devinrent neuf moutons blancs.
144
«Il t’en arrivera comme à eux si tu dis jamais à personne que ces moutons sont tes frères», ajouta la sorcière. Puis, en riant d’un rire féroce, elle reprit:
«Va! bergère de Ker-Armel, va paître tes moutons sur la lande!...» Et elle disparut.
La pauvre Lévénès, restée seule avec son petit troupeau, ne perdit pas courage. De ses mains délicates, fouillant le sol, elle en tira des pierres, des mottes de terre, de la mousse, des herbes sèches, et, du mieux qu’elle put, elle construisit une sorte de hutte pour elle et pour ses moutons. Elle ne les quittait pas un seul instant, leur cherchait des touffes d’herbe fraîche et parfumée, qu’ils mangeaient dans le creux de sa main, les menait boire au bassin d’une source limpide, lavait leur blanche toison, la peignait, la débarrassait de tout ce qui s’y attachait, herbes folles et brindilles arrachées aux buissons.
La nuit, elle se retirait dans sa hutte; par les temps de pluie aussi, elle y trouvait un abri, mais les jours de beau temps, elle courait et jouait sur la lande, folâtrant avec ses moutons; puis, quand ils étaient las, elle s’asseyait sur une grosse pierre, ils se rangeaient en cercle autour d’elle: alors elle les baisait, les caressait, leur parlait et ils semblaient la comprendre, la regardant avec leurs bons petits yeux attendris. Souvent aussi, elle récitait à haute voix ses prières qu’ils écoutaient fort attentivement, ou encore chantait, de sa belle voix harmonieuse et claire, les chansons de Bretagne, cantiques pieux sur saint Armel, saint Guénolé, l’ermite saint Ronan ou le grand saint Corentin, notre mère sainte Anne, la patronne des Bretons, et sainte Barbe, qui 147 sauva de la foudre le seigneur du Faouët. Et puis, les soniou qui racontent les tragiques histoires du temps jadis, et les gwerziou qui font rire les jeunes filles à la veillée, quand leur plus aimé les entonne à pleine voix.
Un jour de printemps, un jeune seigneur qui chassait dans ces parages, étonné d’entendre une si belle voix dans un pays si désert, s’avança sur la lande et s’arrêta stupéfait en voyant que la chanteuse était une charmante fille à l’air noble, à la taille gracieuse, entourée de neuf moutons blancs qui semblaient l’écouter avec ravissement. Assise sur un bloc de rocher, elle avait auprès d’elle un mouton plus gros et plus beau que les autres qui lui léchait doucement les mains.
Le jeune seigneur contemplait avec ravissement ce touchant spectacle, il s’approcha de la bergère et l’interrogea avec courtoisie.
Lévénès, sans raconter entièrement son histoire, ne laissa point ignorer son nom.
«Je suis, lui dit-elle, la fille du seigneur de Ker-Armel. Par suite de grandes infortunes, il ne me reste plus, de tout ce que je possédais, que cette lande inculte, où je vis à la grâce de Dieu, avec mes chers petits moutons.
—Venez avec moi dans mon château, s’écria le seigneur, et amenez-y vos moutons, puisque vous semblez tant les aimer. Je ne puis supporter la pensée de vous voir ainsi abandonnée dans cette solitude, exposée à toutes les injures du temps. Quand viendra l’hiver, vous y mourrez de froid et de faim. Venez, je vous en prie, dans ma demeure, vous y serez traitée avec tous les égards qui vous sont dus.»
Mais Lévénès refusa; elle était trop fière et trop sage pour accepter les bienfaits d’un étranger. En vain le seigneur insista, il ne put vaincre sa résistance.
Tous les jours, il revenait sur la lande, et plus il voyait la damoiselle de Ker-Armel, plus il était charmé de sa beauté, 148 de son esprit, de sa grâce. Elle-même finit par s’attacher à lui, ils devinrent mari et femme.
Il y eut pour les noces de grandes réjouissances dans le pays, des danses, des festins, et Lévénès n’eut plus d’autre souci que de plaire à son époux, ce qui n’était pas difficile puisqu’il l’adorait, et de soigner ses moutons qu’on avait installés dans les jardins du château. On leur avait construit de charmantes cabanes, spacieuses et bien fournies de litière fraîche; ils se promenaient, tout le jour, dans de gras pâturages; leur sœur ne les quittait guère, jouait avec eux, ornait de guirlandes de fleurs leurs blanches toisons, les caressait, leur parlait comme à des personnes, au grand étonnement de son mari qui, en les voyant si intelligents, si affectueux, ne pouvait s’empêcher de penser que ce n’étaient pas là des moutons comme d’autres.
Une année se passa ainsi. La tendresse mutuelle des deux époux ne faisait que s’accroître et l’espoir qu’ils avaient de posséder un petit enfant ajoutait à leur bonheur. Cependant la méchante sorcière n’avait point oublié sa rancune et elle méditait une nouvelle vengeance.
Elle avait marié sa fille au jardinier du château et avait réussi à la faire placer comme suivante auprès de Lévénès.
Un jour que le seigneur était absent, la châtelaine se trouvait dans la grande cour auprès d’un large puits dont l’ouverture béante laissait voir la profondeur.
«Regardez donc, madame, dit sa suivante, comme l’eau de notre puits est basse, il tarira bientôt si la sécheresse continue, et ce sera bien gênant pour la maison.»
Lévénès, sans défiance, s’inclina sur la margelle en se 149 penchant pour mieux voir le fond du puits, mais la traîtresse, qui épiait le moment favorable, la saisit par les deux jambes et la précipita dans le gouffre. Puis elle courut à la chambre de sa maîtresse, tira les rideaux des fenêtres, ferma ceux du lit et, s’y glissant à la dérobée, se cacha sous les couvertures.
Le seigneur, en rentrant, ne trouvant pas sa femme au jardin, avec ses moutons, comme de coutume, monta précipitamment dans sa chambre. Il fut tout étonné de la voir plongée dans l’obscurité et tout affligé d’entendre des plaintes étouffées sortir de dessous les courtines du lit.
«Qu’avez-vous, mon petit cœur? s’écria-t-il, êtes-vous malade?
—Oui, je suis bien malade! répondit une voix entrecoupée, je crois que je vais mourir...»
Et comme il voulait ouvrir les rideaux du lit:
«Je vous en prie, ne touchez pas aux rideaux! J’ai un affreux mal de tête,... je ne puis supporter la lumière...
—Pourquoi restez-vous seule, sans secours, dans l’état où vous êtes? Où est votre suivante?
—Je ne sais,... je ne l’ai pas vue de la journée.
—Je vais aller la chercher; mais avez-vous besoin de quelque chose avant? Vous avez peut-être faim?
—Oui, j’ai grand’faim, mais rien ne me fait plaisir, je suis dégoûtée de tout.
—Il faut pourtant manger, vous vous ferez grand mal si vous ne vous nourrissez pas solidement.
—Oui, je le sais et je crois bien que c’est de faim que je suis malade.
—Est-il possible! Mais demandez-moi ce que vous voudrez, je veux vous satisfaire à tout prix.
—Eh bien! je veux manger un morceau du grand mouton blanc à cornes dorées qui est dans le jardin.»
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Le seigneur resta stupéfait à cette demande inattendue.
«Quel étrange caprice! s’écria-t-il. Vous qui aimiez tant vos moutons et celui-là plus que tous les autres!!
—N’importe! j’ai changé d’avis. Caprice ou non, je veux un morceau du gros mouton blanc; de celui-là et non d’un autre. Le mal dont je souffre provient d’un sortilège; le charme ne sera rompu que par la mort de cet animal. Vous savez bien que ces moutons-là sont des bêtes extraordinaires, vous-même me l’avez dit plus de cent fois. Allez et qu’on ne tarde pas, car je sens que ma maladie augmente.»
Là-dessus, elle se mit à pousser des gémissements et des cris, comme si elle souffrait d’un mal aigu, et le seigneur se décida à descendre pour commander de tuer le beau mouton.
Le jardinier était de connivence avec sa femme; il n’eut pas plus tôt entendu l’ordre donné par le seigneur, qu’il se mit à courir après le gros mouton qui s’enfuyait de toute la vitesse de ses quatre pattes. Mais il avait beau s’essouffler, crier, jurer, la pauvre bête lui échappait toujours, et tournait autour du puits, en poussant des bêlements plaintifs.
Le seigneur, fort à contre-cœur, vint en aide au jardinier, car il n’osait pas contrarier sa femme. Il aimait tendrement l’infortunée Lévénès, et les cris de la servante, qu’on entendait du jardin, déchiraient cruellement son cœur et lui donnaient seuls le courage de porter la main sur le grand mouton blanc aux cornes dorées.
Il s’approcha donc du puits pour couper la retraite à l’animal bêlant, mais quelle fut sa surprise, quand il entendit des plaintes lamentables sortant de dessous terre!
Il croit reconnaître la voix de Lévénès, se penche éperdu sur la margelle du puits et crie:
«Qui est là? Y a-t-il quelqu’un dans le puits?
—Oui, cher seigneur, c’est moi, votre femme, Lévénès.
—O ciel! courage! je suis à vous!»
151
Saisissant la chaîne d’une main, il sauta dans le seau et en une minute fut au fond du puits, où il trouva sa femme, plongée dans l’eau jusqu’aux épaules, mais respirant encore; il la prit dans ses bras, et ses domestiques, que le bruit de sa descente rapide avait attirés dans la cour, le remontèrent avec son cher fardeau.
Peu de temps après cette terrible aventure, Lévénès et son mari le jeune seigneur eurent un enfant, un petit garçon beau comme le jour.
Son mari s’empressait autour du berceau, tout entier à la joie d’avoir un fils.
152
Aussitôt qu’elle eut la force de parler:
«Je veux qu’on baptise mon enfant sur-le-champ, dit-elle, donnez-lui la marraine que vous voudrez, mais quant au parrain, je l’ai choisi depuis longtemps. Ce sera mon gros mouton blanc.»
Le seigneur se récria.
«Quoi! donner un mouton comme parrain à mon fils!
—Je vous en supplie! dit Lévénès avec une insistance désespérée. Obéissez-moi pour cette fois! ne vous inquiétez de rien;... il ne peut en résulter de mal ni pour l’enfant, ni pour nous,... au contraire! Je ne puis vous en dire davantage, mais, par tout l’amour que vous avez pour moi, je vous conjure de consentir à ce que je vous demande!»
En la voyant si agitée, le seigneur eut peur d’aggraver son mal. Il se rappelait d’ailleurs les circonstances étranges de leur première rencontre et l’affection singulière qu’elle avait pour ses moutons.
Une jeune et charmante princesse consentit à être marraine, et l’on se rendit à l’église.
Le grand mouton blanc, tout couvert de guirlandes de roses, marchait en tête du cortège d’un air fier et joyeux avec le père et la jolie marraine; ses huit frères le suivaient, et, de toutes parts, les paysans accouraient pour voir ce baptême extraordinaire.
Quand on fut entré dans l’église, le père présenta l’enfant au prêtre.
Celui-ci regardait autour de lui d’un air étonné.
«Je vois bien la marraine, dit-il, mais où est donc le parrain?
—Le voici, répondit le seigneur, en montrant le grand mouton blanc dont les yeux intelligents semblaient parler.
—Un mouton! ce n’est pas possible!
—Ne vous arrêtez pas à l’apparence, ce mouton n’est 155 sans doute pas ce que nous croyons. Procédez sans crainte à la cérémonie, il ne peut en arriver que du bien pour tous.»
Le prêtre ne fit point d’objections, car dans ce temps-là les métamorphoses de ce genre étaient nombreuses. Pensant qu’il y avait là un charme à rompre, il se mit en devoir de baptiser l’enfant.
Le mouton, alors, se leva sur ses pieds de derrière, puis, aidé par la marraine, il soutint son filleul sur les pieds de devant et tout se passa le mieux du monde.
Mais aussitôt le dernier signe de croix fait, le parrain mouton devint un beau jeune homme.
«Je suis Even, le frère de Lévénès, le fils aîné de la maison de Ker-Armel», dit-il aux assistants émerveillés. Et alors il leur raconta comment ses frères et lui avaient été 156 changés en moutons par une méchante sorcière parce qu’il avait refusé de l’épouser. Sa sœur, quoique témoin de la métamorphose, n’en pouvait rien dire sous peine d’éprouver le même sort, mais maintenant l’enchantement était détruit et leur ennemie n’avait plus aucun pouvoir sur eux[10].
«Ces huit moutons sont donc vos frères? dit le prêtre.
—Oui, ce sont les gars de Ker-Armel, et je vous prie de les délivrer, eux aussi, de leur forme animale.
—Très volontiers, mais que faut-il faire pour cela?
—Posez sur eux votre étole et récitez une oraison, vous les verrez redevenir hommes comme moi.»
Il en fut ainsi fait et le cortège revint joyeusement au château.
Even marchait le premier, menant la marraine par la main, puis derrière lui, le père et le nouveau-né, et enfin les huit frères, qui, en reprenant leur forme humaine, avaient retrouvé leur bonne mine et leurs beaux cheveux bouclés.
On peut juger de la joie de Lévénès! Des réjouissances et des fêtes magnifiques célébrèrent ces heureux événements.
La perfide suivante et le jardinier avaient fui, mais Even avait raconté leur trahison au seigneur. Il les fit chercher partout. On les trouva dans la hutte de la sorcière, au milieu de la forêt; on les amena au château ainsi qu’elle, et tous trois furent réduits en cendres, sur un grand bûcher.
Even épousa la princesse; il fut, comme Lévénès, très heureux en ménage, et eut, dit-on, de nombreux enfants.
Imité de F. M. Luzel, sous le titre: Les neuf frères métamorphosés en moutons, tome XXVI (p. 167) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)
Il y avait une fois un vieux seigneur qui avait six enfants, six garçons.
On les avait nommés: Ronan, Alain, Laouïc, Hélo, Stevan, Armel.
Ils étaient tous les six grands et bien faits, mais si paresseux, si paresseux, qu’ils se seraient plutôt laissés mourir de faim que de prendre la peine d’apprêter à manger! Leur père s’en désolait, mais ni ses fâcheries, ni ses remontrances n’avaient sur eux le moindre effet.
«Notre père commence à radoter, se disaient-ils entre eux, à quoi bon l’écouter?»
Et pourtant, de jour en jour, le vieux seigneur devenait 158 plus inquiet. Il avait eu autrefois une grande fortune. La guerre lui en avait fait perdre la moitié, la négligence et le gaspillage de ses fils l’acheminaient grand train vers une ruine complète.
Un matin, il les réunit tous autour de lui et leur parla ainsi:
«Mes enfants, vous n’avez pas voulu m’écouter jusqu’à présent, mais vous allez être forcés de le faire. Nos revenus ont tellement diminué que je suis obligé de vivre avec la plus sévère économie, pour garder mon rang. Je ne puis pas vous entretenir plus longtemps dans l’oisiveté: il faut nous séparer. Malgré tout ce que je vous ai dit, vous n’avez pas voulu apprendre un métier qui puisse vous faire vivre. Allez courir le monde et chercher fortune! Tout ce que je puis faire pour chacun de vous, et à grand’peine, c’est de lui donner deux cents écus d’argent. Les voici,... mais ne comptez sur rien de plus à l’avenir!»
A ce discours, nos six frères ne répondirent rien, tout d’abord, se sentant tout troublés, car ils trouvaient fort à leur goût la vie de douce fainéantise qu’ils avaient menée jusqu’alors. Mais comme, après tout, ils avaient bon cœur malgré leur paresse, ils embrassèrent leur père en pleurant, le remercièrent de ses bontés, et, le soir même, firent leurs préparatifs de départ.
Le lendemain, à l’aube, ils partirent tous ensemble, un peu chagrins de quitter le manoir paternel, mais très contents d’avoir dans leur poche une somme d’argent qui leur semblait énorme, et de se sentir libres de courir le monde.
Au premier carrefour, où aboutissaient six chemins, ils se séparèrent en se jurant amitié et fidélité, dans la bonne comme dans la mauvaise fortune.
L’aîné des frères, Ronan, arriva vers le soir dans une ville où il vit beaucoup de peuple rassemblé sur une place. Tout ce monde regardait en l’air dans la même direction.
159
«Que se passe-t-il donc? et que regarde-t-on? demanda-t-il.
—A quoi vous servent vos yeux? répondit celui qu’il avait interpellé. Ne voyez-vous pas cet individu qui grimpe avec tant d’audace jusqu’au haut du clocher de l’église?»
Ronan vit, en effet, un homme escaladant avec une agilité prodigieuse les arêtes aiguës du haut clocher à jour, l’orgueil du pays. Rien n’arrêtait ce hardi grimpeur, il se jouait des passages les plus difficiles et arriva, en quelques minutes, jusqu’à l’extrémité de la flèche. Là, il se mit à cheval sur le dos du coq, déroula une flamme rouge qu’il avait apportée, et la fit flotter dans l’air, aux grands applaudissements de la foule. Puis il la replia, la remit tranquillement dans son gilet et descendit encore plus vite et plus aisément qu’il était monté.
A peine avait-il posé pied à terre, que le jeune voyageur alla droit à lui, et, tout émerveillé, lui dit:
«Je donnerais tout ce que j’ai pour savoir grimper comme toi! Veux-tu m’apprendre?
—Oui, si tu me payes bien.
—Oh! tu seras bien payé! tu auras ma bourse et ce qu’elle contient.
—Combien donc?
—Deux cents écus!
—C’est bien, puisque tu n’as pas davantage. Donne-moi tes deux cents écus, je t’apprendrai mon métier.»
Le marché fut conclu. Le grimpeur emmena son nouvel élève partout avec lui et, en peu de temps, arriva à le rendre aussi agile que lui-même.
Le second des six frères, Alain, ne marcha pas longtemps sans trouver son affaire. Comme il approchait d’un gros village, il vit, assis bien tranquillement sur un petit talus au bord de la route, un vieux bonhomme qui semblait fort 160 affairé à faire tenir ensemble les morceaux d’une grande jatte de porcelaine à fleurs peintes. Il les rajustait si bien que, lorsqu’il eut fini, on aurait pu croire qu’elle n’avait jamais subi le moindre dommage.
Autour de lui, une quantité d’objets de toute nature attendaient leur tour pour être réparés. Il y avait des pots de faïence aux brillantes couleurs, des coffrets de bois des îles, des boîtes de laque dorée, des horloges de cuivre poli, des coupes de cristal, des chandeliers d’argent, et jusqu’à des miroirs encadrés et des chaises de bois sculpté, à personnages.
Le jeune homme s’était arrêté, ébahi à la vue de ces merveilles, et il restait là, debout, sans faire un mouvement, comme un pieu fiché en terre, regardant travailler le petit vieillard qui n’avait pas même levé les yeux de la pièce qu’il réparait. C’était une horloge où l’on voyait un coq qui battait de l’aile et criait trois fois «cocorico!» quand l’heure sonnait. Le raccommodeur l’essaya plusieurs fois pour s’assurer que la réparation était bonne. Alain, en extase, n’osait pas respirer, de peur de déranger un si habile artiste. Enfin, il poussa un grand soupir:
«Ah! que vous savez bien vous servir de vos doigts! dit-il. Je donnerais tout ce que j’ai pour savoir travailler comme vous!»
Le petit vieillard le regarda d’un air malicieux:
«Vraiment, tu as tant de goût que cela pour le métier? Au fait, pourquoi ne te prendrais-je pas comme apprenti? Tu es jeune et vigoureux, tu as une bonne poitrine, tu pourras m’être utile en portant mes outils et en criant: «Voilà le raccommodeur!» ce que ma voix cassée m’empêche souvent de faire.
—Mais vous me montrerez à bien raccommoder?
—Hem! je ne dis pas non, mais je veux être payé.
161
—Je vous donnerai tout ce qu’il y a dans ma bourse.
—C’est à dire...?
—Deux cents écus; est-ce assez?
—Il faut bien que je m’en contente, puisque tu n’as que cela. D’ailleurs, comme je le disais, tu peux me rendre quelques petits services. Allons, marché conclu! assieds-toi là et souffle mon feu.»
Alain était, par nature, patient et tranquille; les occupations sédentaires ne lui déplaisaient pas, au contraire. Il fit donc très bon ménage avec son vieux maître et profita si bien de ses leçons, qu’au bout de six mois il était devenu un très habile raccommodeur.
Laouïc, le troisième des frères, était d’un tempérament tout différent. Il n’aimait que les bois, la chasse, et tous les exercices d’adresse. Son chemin le conduisit à travers une 162 forêt. Il y marcha longtemps et arriva à un grand rond-point, où il aperçut un homme jeune et bien découplé, vêtu de drap vert, coiffé d’un bonnet de fourrure, orné de deux plumes précieuses. Pour le moment, il semblait s’amuser à tirer en l’air, car aucun oiseau ne se montrait.
Laouïc s’approcha de lui et le saluant d’un air gai:
«Bonjour, l’ami! dit-il. Quel gibier tirez-vous donc?—Je suis chasseur, moi aussi, comme vous voyez,—il montra son arc qu’il portait en bandoulière,—mais je ne comprends pas pourquoi vous perdez ainsi vos flèches.
—Je ne les perds pas, répondit le jeune tireur en riant, ne vois-tu pas que chacune a porté juste? Regarde de plus près.»
Laouïc se baissa et ramassa une des flèches tombées sur le gazon. Alors, en examinant la pointe, il vit une mouche, percée de part en part, qui s’y agitait encore.
«Peste! s’écria-t-il avec admiration, quel tireur vous faites! Je me croyais très adroit, mais, auprès de vous, je ne suis qu’un novice.
—Mais oui, dit le chasseur en riant, je ne tire pas trop mal. Cependant quand on ne veut pas se rouiller, il faut exercer un peu son talent. Je m’amusais là à tirer les mouches au vol; je n’en ai manqué qu’une depuis le matin: c’est, je crois, que je suis un peu nerveux aujourd’hui.
—Que je voudrais donc tirer aussi bien que vous! s’écria Laouïc; mais c’est impossible, ajouta-t-il avec découragement.
—Impossible? non, si tu veux t’y appliquer.
—Et vous consentirez à me montrer vos secrets?
—Ceci dépend du prix que tu m’en donnerais, car tu comprends que tu useras et me feras user bien des flèches et bien des cordes d’arc, avant de savoir tuer seulement une 163 mouche. Et puis, il est juste que tu me dédommages de la peine que je prendrai pour t’instruire.
—Certainement, dit Laouïc. Il tira sa bourse et la montra au chasseur.
—Qu’y a-t-il là-dedans? demanda celui-ci.
—Deux cents écus d’argent, que mon père m’a donnés ce matin.
—C’est bien, je m’en contente. Je commençais à m’ennuyer de parcourir, toujours seul, cette vaste forêt. Tu as l’air d’un gentil garçon, tu dois être bon compagnon. Nous chasserons ensemble toute la journée, et le soir, en faisant la pointe de nos flèches, nous chanterons des chansons de 164 chasse; j’en sais de très jolies et tu m’en apprendras de nouvelles; ainsi tope là, c’est affaire faite!»
Laouïc frappa de bon cœur dans la main que lui tendait son maître et ami et ne le quitta plus, à partir de ce jour, quoiqu’en peu de mois il put rivaliser avec lui d’adresse et de justesse de tir.
En quittant ses trois frères aînés, Hélo, le quatrième, s’en allait le cœur un peu gros; il était doux et affectueux, et regrettait d’avoir laissé son vieux père seul au foyer de famille.
«Quand et comment y reviendrai-je? pensait-il en lui-même, et qui sait ce qui se sera passé en mon absence?» Tout à coup, les sons d’un violon se firent entendre à quelque distance. Hélo releva la tête et courut dans la direction d’où ils venaient, car il aimait passionnément la musique. Il se trouva bientôt en face d’un homme entre deux âges, grand, sec, maigre, avec une figure bizarre, entourée de longs cheveux gris qui flottaient au vent. Il jouait, d’un air inspiré, toutes sortes d’airs, sans faire attention à la foule qui s’amassait autour de lui. Quand sa musique était triste, tout le monde se mettait à pleurer, car il tirait de son violon des sons à fendre l’âme, et il n’y avait cœur si dur qui ne pensât alors à ses malheurs passés et à tous ceux qui pourraient lui arriver encore; mais quand il jouait des airs gais, chacun riait, se frottait les mains d’aise ou échangeait des sourires de bonne humeur avec son voisin. Et, quand il entama un air de danse, dès les premières mesures, enlevées d’un coup d’archet endiablé, toutes les jambes se mirent à frétiller, les pieds, bon gré, mal gré, se détachaient du sol; en quelques minutes, jeunes et vieux, grands et petits, malades ou bien portants, tous furent emportés dans un branle général. Le musicien jouait toujours, tapant du pied pour marquer la mesure, et l’on 165 sautait, on tournait, on virait. S’il eût joué dans un cimetière, les morts eux-mêmes auraient levé la pierre de leur tombe et dansé comme les vivants.
Hélo s’était joint à la danse. A peine eut-elle cessé, que, tout essoufflé encore, il arriva près du joueur de violon.
«Quel talent extraordinaire vous avez! lui dit-il. Ah! comme je vous admire! Si vous vouliez me donner des leçons, je serais le plus heureux des hommes.»
Le musicien sourit de l’ardeur naïve du jeune homme.
«Vous le croyez du moins, répondit-il. Je n’aime pas à donner des leçons.
—Et si je vous payais bien?
—Je ne dis pas que je refuserais, car je suis très pauvre; 166 seulement, je ne veux point apprendre mon art à ceux qui ne sont pas capables de l’exercer. Est-ce que vous n’avez jamais joué du violon?
—Si, bien souvent, quand j’étais chez mon père; je m’imaginais même être d’une certaine force, mais depuis que je vous ai entendu, je vois bien que je ne suis qu’un ignorant.
—Prenez mon violon, et jouez-moi un air.»
Hélo obéit. Quoiqu’il ne fût pas bien savant, on sentait en l’écoutant qu’il était musicien dans l’âme.
«C’est bien, dit le violoniste, quand il eut fini;—je ferai quelque chose de vous.
—Mais je n’ai que deux cents écus à vous donner...
—Ils me suffisent.
—Et vous m’enseignerez à tirer de mon violon des sons qui ressusciteraient les morts, comme je vous l’ai entendu faire tout à l’heure?
—J’essayerai du moins.
—Je vous promets d’être un bon élève, maître», dit Hélo d’une voix grave.
Et il suivit dès lors le joueur de violon.
Stevan, le cinquième fils de la famille, était grand, fort, robuste comme un chêne, et très adroit, quand, par hasard, il consentait à secouer sa paresse. Il se mit donc en route assez gaiement, car il aimait à voir du pays. Vers le soir, après avoir longtemps cheminé dans la grande forêt, comme Laouïc, il commençait à se demander s’il ne serait pas forcé de s’y établir pour la nuit, sans autre abri que le vert feuillage, quand il vit l’horizon s’éclaircir sous bois, et il entendit le bruit régulier des coups de marteau et le grincement de la scie.
«Il y a une coupe par ici, pensa-t-il, et sûrement quelques 167 huttes de forestiers ou de charbonniers; je vais leur demander l’hospitalité.»
Mais, en approchant, il vit que ce qu’il avait pris pour une simple clairière était en réalité un chantier de construction. Un homme, dans la force de l’âge, montrant ses bras nerveux, nus jusqu’au coude maniait tour à tour, avec une force et une habileté prodigieuses la cognée, la hache, la scie et le marteau, donnant en même temps ses ordres à une centaine d’ouvriers qu’il surveillait d’un coup d’œil. Comme par enchantement les pièces se rejoignaient, s’ajustaient, s’emboîtaient si parfaitement qu’il n’y avait pas un coup de rabot à donner.
Stevan le regardait avec admiration; puis, comme frappé d’une idée, il s’avança vers lui d’un air résolu.
168
«Que faites-vous donc ici, maître? demanda-t-il.
—Des bâtiments qui vont sur la terre et sur l’eau.
—Voulez-vous m’apprendre votre métier? Je vous donnerai ce que je possède.»
Le charpentier toisa d’un coup d’œil le robuste et beau garçon qui s’offrait à lui comme ouvrier.
«Est-ce que tu n’as jamais manié la scie, la hache et le marteau? dit-il.
—Si fait, et même je ne suis pas trop maladroit; et puis, surtout, j’ai du goût pour cette besogne-là, je voudrais devenir aussi habile que vous.
—Peste! tu n’es pas dégoûté! mais tu m’as l’air d’un gars solide et bien bâti, tu me plais, je veux bien te prendre à l’essai pendant trois mois. Seulement tu payeras ton apprentissage. Combien me donneras-tu?
—Deux cents écus, c’est tout ce que mon père m’a donné et me donnera jamais.
—Euh! ce n’est pas beaucoup! Mais tu travailleras pour moi, pendant six mois, sans recevoir de paye. Cela fera compensation, si tu me fais de bon ouvrage. Et maintenant, assez causé, je n’aime pas qu’on perde son temps; voilà une hache, va équarrir ces troncs de sapins là-bas.»
Stevan obéit sans hésitation ni embarras. Il se mit au courant de son nouveau métier avec une facilité extraordinaire, et, au bout de six mois, son maître convint lui-même qu’il n’avait plus rien à apprendre.
Le dernier des six frères, le joli Armel, avait à lui seul plus d’esprit que tous les autres ensemble.
Bien qu’il aimât tendrement son vieux père, il avait quitté le manoir sans regret, car il comprenait que la paresse et l’ignorance où ses frères et lui végétaient étaient pour beaucoup dans la ruine de la famille. Mais, moitié apathie, moitié 169 résignation à ce qu’il ne pouvait empêcher, il n’avait fait jusqu’à présent aucun effort pour remédier au triste état des choses. Le parti énergique qu’avait enfin pris le vieux seigneur le tira de son indifférence, et il résolut de s’instruire et de faire son chemin dans le monde par ses talents. Il ne fut pas longtemps à en trouver l’occasion.
Dans la première ville qu’il traversa, il vit, sur la place du marché, beaucoup de gens réunis autour d’une sorte d’estrade, sur laquelle un petit vieillard, vêtu d’une longue robe de drap fourré, était assis auprès d’une table chargée de livres.
«Qu’est-ce que fait donc là ce bonhomme? demanda Armel à un bourgeois près duquel il se tenait. Est-ce que c’est un sorcier?»
Le bourgeois regarda le jeune gentilhomme d’un air scandalisé.
«Un sorcier! Est-ce que vous croyez, jeune homme, que, dans notre bonne ville, on laisse les sorciers exercer en place publique? pour qui nous prenez-vous?
—Je n’ai pas eu intention de vous offenser, dit Armel. Je viens de la campagne, je n’ai jamais quitté le manoir paternel et il n’est pas étonnant que ce spectacle pique ma curiosité. Je ne demande qu’à m’instruire.
—Eh bien! dit le bourgeois, radouci par cette explication, je vais vous dire ce qu’il en est: Ce vieillard est un devin, un grand savant, il répond sans se tromper à toutes les questions qu’on lui pose, il résout tous les problèmes, il sait faire retrouver les objets perdus et découvrir les voleurs. Quand il vient ici, tout le monde s’empresse d’avoir recours à sa science. Il rend de grands services, on le paye bien; aussi voyez que d’or et d’argent il amasse! Ce grand plat d’étain sur la table en est rempli!»
Armel ne répondit pas, il était absorbé dans son admiration 170 pour la science du devin, qu’aucune question, si compliquée qu’elle fût, ne parvenait à mettre en défaut. Il se poussa si bien dans la foule qu’il finit par arriver tout contre le premier degré de l’estrade. Il s’embarrassa même les pieds dans les plis du tapis qui la couvrait et faillit trébucher. Il se retint d’une main aux draperies de la table; ce geste attira l’attention du vieillard, qui sourit en voyant cette jeune figure si attentive et ces beaux grands yeux fixés sur lui avec une curiosité avide.
Il fit signe à Armel de venir plus près:
«Vous voudriez bien être aussi savant que moi? dit-il d’un air bienveillant.
—Oh! oui, s’écria Armel, mais je ne pourrai jamais y parvenir; je suis trop ignorant!»
Il n’osa pas dire: «trop paresseux», car maintenant sa paresse lui faisait honte.
«Avec de la bonne volonté, de la patience et du travail, on peut aller très loin, dit le vieillard.
—Ah! si vous vouliez me prendre comme serviteur! Jamais vous n’en auriez eu un plus docile!
—C’est possible, mais je ne veux point payer les gages d’un serviteur.
—Je n’en demanderai point.
—Et sa nourriture?
—Voici de quoi vous dédommager des frais qu’elle vous occasionnera», dit Armel, en montrant sa bourse.
Le devin la soupesa...
«Elle n’est pas bien lourde, dit-il. Il y a là deux cents écus, tout au plus;—ce n’est guère...
—Je n’ai pas plus à vous offrir.
—Non, je le sais, ton père n’est pas riche; il a fait, pour tes cinq frères et toi, tout ce qu’il pouvait, et au delà.
—On ne peut rien vous cacher, dit Armel; mais, puisque 171 vous me connaissez, vous savez aussi que j’ai un vif désir de m’instruire. Laissez-moi aller avec vous. Si peu que j’apprenne, rien qu’en vous voyant et en vous écoutant, ce sera toujours cela de gagné pour moi.
—Ta réflexion est judicieuse, dit le vieillard, et peut-être ferais-je bien de te prendre avec moi, car je deviens vieux, je n’ai plus bien longtemps à vivre et ce serait dommage que tous les beaux secrets que j’ai appris fussent ensevelis avec moi. Donne tes deux cents écus, monte sur l’estrade et tiens-toi bien tranquille; j’ai encore plus d’une consultation à donner.»
A partir de ce moment, Armel ne quitta plus le devin. Il 172 avait un charmant caractère et beaucoup d’intelligence; le vieil homme s’attacha à lui comme s’il eût été son fils; il lui montra tous ses secrets, lui apprit à résoudre les questions les plus délicates, lui fit lire, en les lui expliquant, tous ses livres de science, et, quand il mourut,—ce qui arriva l’année d’après,—il lui laissa tout ce qu’il possédait.
Au bout d’un an et un jour, les frères se retrouvèrent sur la grande lande où ils s’étaient donné rendez-vous, pour s’y réunir avant de se présenter devant leur père. Le premier arrivé fut Ronan; puis Alain, Laouïc, Hélo et Armel vinrent, l’un après l’autre, le rejoindre. Ils s’embrassèrent cordialement, tout heureux de se revoir.
«Où est notre frère Stevan? dit Ronan. Il manque seul au rendez-vous; lui serait-il arrivé quelque malheur? Ce retard m’inquiète...»
On entendit alors un grand bruit dans les bois; les oiseaux s’enfuirent affolés; on vit les buissons s’écarter et livrer passage à un beau navire qui marchait sur terre comme sur mer.
Stevan se tenait sur l’arrière, fier comme un roi.
Ses frères poussèrent de grands cris de joie et d’enthousiasme en le reconnaissant; ils ne pouvaient en croire leurs yeux. Aussitôt que son bâtiment fut arrêté, ils coururent au-devant de lui. C’était à qui l’embrasserait le premier.
«Quelle machine extraordinaire as-tu là, frère Stevan? lui dirent-ils. Où as-tu pu la trouver?
—C’est moi qui l’ai construite, répondit-il tout glorieux, et je vous en ferai une pareille, quand vous voudrez. Ce 173 navire va aussi bien sur l’eau que sur terre, et il suffit d’un seul homme pour le faire marcher. Vous voyez que je n’ai pas perdu mon temps depuis que nous nous sommes quittés.
—Moi non plus, dit Ronan: j’ai appris à grimper comme un chat, sur les arbres, les maisons, les clochers; aucune ascension n’est trop difficile pour moi.
—Quant à moi, dit Alain, je possède à fond le métier de raccommodeur; en un tour de main, je répare tout ce qui est rompu, détraqué, abîmé en quelque façon que ce soit, et je sais si bien remettre les objets dans leur premier état, ils reprennent si bien leur lustre et leur solidité qu’on les croirait neufs.»
Laouïc, cependant, sifflotait entre ses dents un air de chasse.
«Et toi, frère Laouïc, que sais-tu faire de beau?» lui demanda Ronan. Pour toute réponse, le jeune homme banda son arc, ajusta une hirondelle qui fendait l’air au-dessus de lui... Elle tomba morte,—la flèche lui avait percé le cœur.
«C’est merveilleux! s’écrièrent ses frères tout d’une voix. Qui t’a rendu si habile tireur?
—Un chasseur que j’ai rencontré dans la forêt; il m’a appris même à tuer les mouches au vol.
—Tu n’as pas perdu ton temps. Et toi, Hélo?
—Moi non plus; je veux que vous en jugiez!»
Et il commença à jouer sur son violon des airs de toute sorte, et selon qu’ils étaient tristes ou gais, ses frères, entraînés par la mélodie, pleuraient ou riaient, ou dansaient.
«Ton violon ressusciterait les morts! dit Armel, et tu en joues d’une façon surprenante. Tu fais honneur à ton maître. Qui est-il?
—Un musicien ambulant que j’ai rencontré le jour même 174 où nous nous sommes séparés et à qui je me suis attaché fidèlement.
—Comme moi à mon vieux maître», dit Armel.
Et il raconta à ses frères tout ce qu’il avait appris avec le vieux savant; combien il avait été heureux avec lui, le legs généreux qu’il en avait reçu, et comment il savait maintenant prédire l’avenir, dévoiler le passé, résoudre les problèmes, deviner les énigmes, faire retrouver les choses perdues, et découvrir les voleurs.
A mesure qu’il parlait, ses frères le regardaient avec une admiration mêlée d’un certain respect. Quand il eut fini, ils restèrent muets un instant, ne sachant que répondre.
Hélo rompit le silence:
«Te voilà devenu un grand savant, un vrai devin, frère Armel, dit-il en plaisantant. Puisque tu en sais si long, dis-nous donc un peu ce qu’il nous faut faire pour tirer le meilleur parti possible de nos petits talents, car il ne suffit pas de dire à notre père que nous ne sommes plus des ignorants et des paresseux, il faut le lui prouver; sans quoi, il ne nous croira pas.
—Oui! oui! Hélo a raison! s’écrièrent en chœur Ronan, Laouïc, Alain et Stevan; dis-nous ce qu’il faut faire, Armel, puisque tu connais tant de choses.»
Armel réfléchit un moment.
«Eh bien! dit-il, il faut nous associer tous les six, pour mener à bonne fin quelque entreprise difficile, dont le succès nous comblera d’honneurs. Je ne doute pas que nous ne réussissions, car il est peu d’aventures dont on ne puisse se tirer à sa gloire avec toutes les ressources que nous possédons.
—Très bien! tu as raison; mais en sais-tu une?
—Oui, je vous propose d’essayer la délivrance de la princesse 175 aux cheveux d’or, qui est retenue captive par un serpent, un monstre hideux, dans son château d’or.
—Où est ce château?
—Dans les airs, au-dessus d’une île qui est au milieu de la mer; mais, pour que le vent ne l’enlève pas, il est amarré par quatre chaînes d’or, attachées aux quatre coins de l’île.
—Allons délivrer la princesse aux cheveux d’or! s’écrièrent, tout d’une voix, les cinq frères enthousiasmés. Mais comment nous y prendre?
176
—Je vous l’enseignerai. Pendant mon séjour chez le devin, mon maître, j’ai vu dans ses livres tout ce qu’il faut faire pour réussir dans une entreprise si difficile. Vous n’avez qu’à vous fier à moi, je dirai à chacun de vous quel sera son rôle. Et pour commencer, nous allons tous monter sur le beau navire de notre frère Stevan.»
On obéit au jeune devin: les six frères s’embarquèrent sur le bâtiment qui était bien approvisionné de vivres. Il partit aussitôt, traversant, avec une rapidité étonnante, les landes, les prés, les bois même. Aucun obstacle ne l’arrêtait, il écrasait tout sur son passage et arriva rapidement au bord de la mer, où il entra sans peine, laissant derrière lui un sillage d’écume et filant droit, comme un brick sous voiles, poussé par un bon vent. Avant la fin du jour, les voyageurs aperçurent l’île et, très haut, au milieu des nuages, le château d’or qui brillait sous les rayons du soleil couchant.
«Nous allons débarquer, dit Armel; la première chose à faire c’est de remplir d’étoupe la grande cloche que vous voyez entre les quatre chaînes d’or. Elle sonne d’elle-même, dès qu’on touche aux chaînes. Le serpent l’entend, il quitte le château, vient planer au-dessus de l’île, car il a des ailes qui le soutiennent, et s’il aperçoit un être animé, homme ou bête, peu importe, il vomit des torrents de feu et le réduit en cendres.»
Alain sauta à terre le premier, et courut à la cloche, emportant avec lui une masse d’étoupe. Il avait une telle dextérité, qu’en moins d’une minute le battant fut emmailloté et réduit au silence.
Ronan l’avait suivi de près, il saisit l’une des chaînes d’or et s’aida si bien des pieds et des mains qu’il arriva promptement au pied du château.
La nuit était venue, sombre et sans lune; à la faible 177 clarté des étoiles, le hardi grimpeur poursuivit sa périlleuse entreprise, s’accrochant aux gargouilles, aux clochetons, aux saillies des balcons, à tout ce qui lui offrait un point d’appui. Il parvint sans encombre jusqu’à la fenêtre de la princesse.
«On ne la ferme jamais, lui avait dit Armel, et c’est par là que tu pourras entrer.»
En effet, il enjamba lestement la balustrade de pierre, 178 sauta sur le balcon, et, poussant les battants de la fenêtre qui étaient restés entr’ouverts, il pénétra sur la pointe des pieds dans la chambre.
La lueur discrète d’une lampe d’albâtre lui permit de se guider à travers la pièce, et il approcha du lit, où, sous la soie et les dentelles, reposait une princesse d’une merveilleuse beauté. Sa longue chevelure était éparse autour d’elle, l’enveloppant de ses ondes dorées.
Ronan la contempla un instant avec ravissement, mais il se souvint qu’il n’y avait pas de temps à perdre. Il la prit dans ses bras robustes, si doucement qu’il ne l’éveilla pas, et commença à descendre, s’aidant d’une seule main et, de l’autre, soutenant la princesse, toujours endormie.
Elle ne se réveilla qu’à bord du navire, et vit tout d’abord les six frères en extase autour d’elle, immobiles comme des statues, tant ils la trouvaient belle. Elle comprit tout de suite qu’elle était délivrée de son horrible prison et remercia ses sauveurs avec la plus vive reconnaissance.
«Tout n’est pas fini, madame, dit Armel, mais j’espère que nous réussirons à vous emmener loin de cette île funeste. Allons, frères, mettons à la voile le plus tôt possible. Frère Stevan, presse la marche de ton navire, car le serpent va se réveiller aussitôt qu’il fera jour. Il se rendra, comme de coutume, chez la princesse et, quand il s’apercevra que sa prisonnière lui a échappé, il se mettra à notre poursuite. Nous n’avons que trop tardé déjà!»
Et ils partirent... Le vent et la marée étaient favorables, ils s’éloignaient rapidement de l’île; le ciel était clair et le soleil montait radieux à l’horizon, se jouant sur les vagues en mille rayons dorés, mêlés des lueurs roses du matin.
La princesse admirait ce beau spectacle et se plaisait au mouvement rapide du navire qui l’emportait sans secousse et sans arrêt, comme dans un rêve.
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Tout à coup, elle poussa un cri d’effroi! Une grande ombre se projetait au-dessus des flots; on eût dit tout d’abord celle d’un nuage poussé par un vent violent, mais bientôt elle prit des formes plus accusées...
«C’est le serpent! il va nous atteindre! cria Armel. A toi, frère Laouïc, de nous montrer ton adresse. Attends que le monstre soit au-dessus du bâtiment; alors tu apercevras sur son corps, à l’endroit du cœur, un petit point blanc. C’est là,—juste là,—qu’il faut l’atteindre pour le tuer. Vise bien, ou nous sommes tous perdus!
—Sois tranquille, mon frère», dit Laouïc, d’un ton calme; et, sans se presser, il ajusta une flèche sur son arc.
Le serpent ailé arrivait sur eux... Aussitôt qu’il fut droit au-dessus du navire, Laouïc tira...
Un rugissement épouvantable déchira les airs; on l’entendit à plus de cent lieues à la ronde; puis, en quelques secondes, le monstre battit des ailes, déroula ses anneaux, et vint tomber tout d’une masse sur le bâtiment, qui, sous le choc, fut rompu en deux moitiés, et coula à pic. Mais il était si bien construit qu’il remonta immédiatement et se remit à flot.
«Allons, c’est à ton tour de travailler, frère Alain, dit Armel. Fais vite,—vite et bien. Je vais plonger pour ramener la princesse, qui est restée au fond de l’eau.»
Et il se jeta à la mer.
Alain fit son devoir avec tant d’activité et d’une façon si habile que, lorsqu’Armel revint sur l’eau, avec le corps de la jeune fille dans les bras, le navire était complètement réparé et voguait à pleines voiles.
Mais la pauvre princesse aux cheveux d’or n’était plus qu’un cadavre; on l’aurait cru, du moins. Ses membres inertes, son corps affaissé, ses beaux yeux fermés, ses longs cils reposant sur ses joues pâlies, sa chevelure toute 182 humide et mêlée d’algues et de goémons, sa robe blanche, d’où l’eau dégouttait en longs ruisseaux sur le pont du navire, faisaient peine à voir.
Les six frères la regardaient d’un air navré.
«Eh quoi! pensaient-ils, s’être donné tant de peine! avoir couru de si grands périls! s’être vus à la veille de réussir dans son entreprise! et la voir échouer ainsi!!!...»
Ils en pleuraient de rage et de chagrin. Armel se remit le premier.
«Elle n’est pas morte, dit-il, prenez courage. Hélo, as-tu ton violon?
—Le voilà, dit le jeune musicien, il n’a pas disparu quand le navire a été rompu, heureusement!
—Eh bien! joue-nous un de tes plus beaux airs; tu commenceras doucement, et puis tu iras plus vite, toujours plus vite; tu joueras... comme pour ressusciter les morts!»
Aux premiers sons du violon d’Hélo, une teinte rosée parut sur le visage décoloré de la princesse,... puis ses lèvres s’entr’ouvrirent,... un souffle léger y passa... Hélo jouait toujours, en y mettant toute son âme; il pressait le mouvement,... elle ouvrit les yeux!... il pressait encore,... elle fit signe de la main qu’on l’aidât à se relever sur son séant... Il jouait maintenant avec une ardeur passionnée, et elle se leva toute droite, et elle saisit les mains d’Armel et de Ronan, et, tous ensemble, entraînés dans une ronde frénétique, dansèrent jusqu’à tomber de fatigue, tandis qu’Hélo, d’un air inspiré, semblait célébrer, par cette musique aux accents triomphants, la délivrance de la princesse aux cheveux d’or!
Le lendemain soir, ils se présentèrent chez leur père, qui fut bien joyeux de les revoir et bien fier aussi de leurs talents et de leurs exploits.
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«Je ne vous appellerai plus jamais paresseux, leur dit-il, c’est un nom que vous ne méritez plus, et je voudrais pouvoir vous accorder à tous une récompense, pour vous témoigner combien je suis heureux que vous ayez si bien répondu à mes désirs. Voyons, Ronan, parle, tu es l’aîné. Que désires-tu?
—Mon père, avec votre permission, je désire épouser la princesse aux cheveux d’or.
—C’est trop juste; puisque tu l’as sauvée, tu l’auras. Et toi, Alain, que veux-tu?
—Mon père, avec votre permission, je désire épouser la princesse aux cheveux d’or.
—Mais, mon pauvre garçon, c’est impossible, je l’ai promise à ton frère qui l’a sauvée.
—Il ne l’a pas plus sauvée que moi!
—Comment? s’écria Ronan, moi qui l’ai tirée de son château 184 et descendue, avec tant de peine, le long des chaînes d’or, tu oses dire que ce n’est pas moi qui l’ai sauvée!
—Si je n’avais pas refait le navire en un clin d’œil, vous seriez tous au fond de la mer, et la princesse aussi.»
Stevan s’approcha:
«C’est bien moi, par exemple, qui dois épouser la princesse! sans mon bâtiment, comment auriez-vous fait pour l’aller chercher et la ramener ici? Je l’aime, et j’ai tout autant de droits que vous à sa main.
—Et moi, donc! interrompit Laouïc, lequel de vous lui a donné une preuve plus éclatante de son amour? N’ai-je pas tué le monstre horrible qui la retenait captive? Sans ma flèche, serions-nous ici sains et saufs? Avez-vous oublié que le serpent ailé devait nous réduire en cendres en vomissant sur nous feu et flammes?»
Hélo s’avança...
«Je vous ai laissés tous parler à votre tour, dit-il; mais auriez-vous à vous disputer la princesse, si elle était morte? Je la vois encore pâle et inanimée sur le pont du navire. Qui l’a ressuscitée? dites-moi; peut-il y avoir plus grand amour que celui qui sait rappeler l’être aimé de la mort à la vie?»
Les frères restèrent silencieux, mais Armel, qui, depuis le commencement de la scène, causait et riait tout bas avec la princesse, dans l’embrasure d’une fenêtre, vint se joindre à leur groupe.
«Vous avez tous, dit-il, concouru à la délivrance de la princesse, et elle vous en est profondément reconnaissante; mais, vous ne pensez pas à un petit détail, c’est que vous ignoriez même son existence, il y a trois jours. Qui vous l’a révélée? Qui vous a engagés à tenter l’entreprise? Qui vous a appris ce qu’il fallait faire pour y réussir? Qui vous a guidés, soutenus, conseillés, encouragés? Et enfin, qui est allé chercher 185 la princesse au fond de l’eau, où il était si difficile de la retrouver, à cause de la grande profondeur?»
Les cinq frères, ne sachant que répondre, se regardaient en silence, et le vieux seigneur était encore le plus embarrassé de tous. Enfin, une idée lumineuse lui vint. Il alla prendre la princesse par la main, l’amena devant ses fils et lui dit:
«Mon enfant, les six frères que voilà demandent à vous épouser... Comment faire pour les mettre d’accord? Je ne puis me prononcer en faveur d’aucun d’eux, car je les aime tous également, et je conviens qu’ils ont tous les six une part égale à votre délivrance. Choisissez donc pour vous-même.»
La princesse rougit très fort, puis elle tendit timidement sa main à Armel, ce qui ne doit étonner personne, car il était le plus instruit, le plus jeune et le plus joli garçon!
Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 312) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)
On dit qu’autrefois, dans les temps anciens, quand les bêtes parlaient, et quand les poules avaient des dents, il y avait un beau château, là où se voit à présent la ferme de Kérodern, dans la paroisse de Louargat, près de la montagne de Bré.
Ce château appartenait à un seigneur riche et puissant, qui avait quatre enfants: un fils et trois filles d’une beauté remarquable.
A quelque distance de Kérodern, au milieu d’une vaste forêt, habitaient des géants laids et méchants. Chaque jour, ils causaient de grands dommages au vieux seigneur, lui prenant tantôt un bœuf, tantôt une vache, tantôt un cheval, et les moutons par douzaines.
Le pauvre homme ne savait comment se défendre contre 188 de si redoutables voisins. Il avait grand’peur de voir enlever ses filles, aussi les surveillait-il de près. Il ne les laissait même sortir que très rarement hors du jardin, qui était entouré de hautes murailles. Son fils Malo, plus libre, allait presque tous les jours chasser dans la forêt.
Un soir, comme il s’en revenait, chargé de gibier, se réjouissant d’avance du plaisir qu’auraient ses sœurs à voir sa chasse, il fut surpris, en approchant du château, d’entendre des cris, des rumeurs, des lamentations. Inquiet, il pressa le pas... Hélas! quel spectacle de désolation l’attendait! Le vieux seigneur, ses parents, ses serviteurs, toute la famille au désespoir, lui apprit que la fille aînée avait été enlevée par les géants...
Malo fut d’abord atterré comme les autres, mais, résolu de retrouver les traces de sa sœur, il partit pour la forêt, dès l’aube du jour. Vain espoir! il chercha, il fouilla les buissons, il battit le bois, depuis l’aurore jusqu’à la nuit, et revint au château, harassé de fatigue, sans avoir même vu les traces de ceux qu’il cherchait.
Un nouveau malheur l’attendait,... sa seconde sœur avait disparu!... A peine un jour grisâtre éclairait l’horizon que déjà le jeune seigneur se préparait, le lendemain, à recommencer ses pénibles recherches. Avant de quitter son vieux père et sa plus jeune sœur il les embrassa.
«Veillez bien, mon cher père, dit-il, songez qu’il ne nous reste plus qu’elle, ne la perdez pas de vue un seul instant!
—Partez sans crainte, mon fils, dit le vieillard. Celle-là, on ne me l’enlèvera qu’avec la vie!!»
Il avait dit vrai, le pauvre seigneur de Kérodern! Quand Malo revint, le soir, épuisé de fatigue et découragé de ses inutiles efforts pour retrouver ses deux sœurs aînées, la troisième 189 aussi avait été enlevée, et le corps inanimé de son père gisait étendu en travers du seuil...
La douleur du jeune homme fut immense. Pendant bien des jours, il resta enfermé dans sa chambre, ne voulant voir personne et pleurant toutes ses larmes.
Cependant, le temps, sans diminuer son chagrin, en adoucit l’amertume. Il était jeune, brave, actif, audacieux; l’oisiveté et la solitude ne pouvaient le retenir longtemps captif. Il reprit son fusil, et retourna dans cette forêt fatale, cause de tous ses malheurs.
Mais, la chasse, qu’il avait si passionnément aimée, n’avait plus guère d’attraits pour lui maintenant. A qui raconter les beaux coups qu’il avait faits?... Le vieux seigneur dormait du lourd sommeil des morts, sous la dalle grise, sculptée aux armes des Kérodern. A qui montrer les 190 belles pièces qu’il rapportait?... Les trois jolies sœurs dont les lèvres roses savaient si bien sourire à l’heureux chasseur étaient, Dieu sait où? mortes aussi peut-être! ou, sort encore plus affreux, prisonnières des géants.
Un jour que, livré à ses tristes pensées, il suivait un sentier sous bois, il aperçut, à l’entrée d’une clairière, sous un gai rayon de soleil, le plus beau lièvre qu’il eût jamais vu de sa vie. Son poil, doux et fin, semblait d’argent, et ses grands yeux, d’un brun velouté, brillaient d’un éclat extraordinaire. Assis sur son derrière, les oreilles dressées, tantôt il s’amusait à frotter son museau avec ses pattes de devant, tantôt il regardait fixement Malo, d’un air malin et provoquant.
«Je ne veux pas tuer une si jolie bête, pensa Malo. Je vais essayer de l’attraper. Puisqu’il ne bouge pas, il a peut-être une patte cassée; je le soignerai, je le guérirai et je tenterai de l’apprivoiser. Ce sera un petit ami qui égayera mon isolement.» Et il s’approcha bien doucement, bien doucement, la main tendue vers le lièvre, qui semblait l’attendre. Mais, au moment où il allait le saisir, l’animal s’enfuit, s’arrêta un peu plus loin et recommença à regarder Malo, comme pour le narguer. Ce manège dura longtemps; l’animal paraissait toujours disposé à se laisser attraper et s’échappait juste au moment où le chasseur se croyait sûr de le tenir, si bien que le soir arriva, et Malo s’en retourna chez lui, dépité d’avoir manqué le lièvre, et pourtant n’ayant pu se résoudre à tirer sur lui. Le lendemain matin, il courut à la forêt et prit, impatient, le chemin de la clairière. Le lièvre argenté y était à la même place que la veille, toujours charmant, toujours moqueur et plus séduisant que jamais.
La poursuite recommença... Le jour baissait, Malo était exaspéré de dépit et de fatigue.
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«Ah! baste, s’écria-t-il, je suis bien bon de me donner tant de mal pour un lièvre!»
Il coucha l’animal en joue et fit feu.—Le lièvre ne bougea pas.
«Je l’ai manqué!» pensa-t-il.
Il tira une seconde fois.—Le lièvre ne bougea toujours pas.
«Il faut que je l’aie tué raide du premier coup, se dit Malo; comment se fait-il qu’il reste assis?» Et il s’avança pour le prendre. Mais, au moment où il allait mettre la main dessus, le lièvre s’enfuit à cinquante pas plus loin.
Vexé de sa maladresse, Malo fit alors pleuvoir une grêle de plomb sur le petit animal, qui, bien tranquillement, continuait à regarder le chasseur furieux. Celui-ci s’aperçut alors que les grains de plomb s’aplatissaient en touchant le pelage argenté du lièvre, et tombaient à terre autour de lui, sans lui faire de mal.
«Tu es un lièvre enchanté! s’écria-t-il. Je perds là mon temps et mes peines à essayer de te prendre; je n’y réussirai jamais. Je n’ai plus qu’à retourner chez moi, et tu m’as conduit si loin que je n’y arriverai jamais. Je crains fort qu’il ne me faille aujourd’hui coucher sous les linceuls[11] de l’alouette.
—Non, si vous voulez, dit le lièvre, dans le langage des hommes.
—Comment cela? demanda Malo, stupéfait.
—Descendez, tout le long, cette avenue de vieux chênes, vous trouverez à l’extrémité un château où vous pourrez passer la nuit et voir votre sœur aînée.»
Le jeune homme réfléchit un moment.
«Où peut bien être ma sœur? pensa-t-il. Chez les géants, 192 probablement. N’importe! je veux la revoir et tenter de la ramener; je vais suivre le conseil du Lièvre argenté.»
Et il s’engagea dans l’avenue de vieux chênes. Elle le conduisit jusqu’à la porte extérieure d’un sombre château, entouré de hautes murailles. Il s’arrêta un moment à le considérer, puis, voyant qu’aucune entrée, grande ou petite, n’y donnait librement accès, il frappa avec la crosse de son fusil à la porte principale. Elle était en fer, et résonnait sous les coups de Malo, vigoureusement appliqués. Le bruit attira, à la fenêtre d’une tour, sa sœur aînée.
«Qui est là? demanda-t-elle.
—C’est moi, Malo, le seigneur de Kérodern, qui viens te voir; ouvre vite, ma sœur!
—Ah! mon frère chéri! que je suis heureuse! je croyais ne jamais te revoir!»
Elle descendit en toute hâte, ouvrit la porte, et le frère et la sœur se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, s’embrassant avec tendresse.
Malo pénétra alors dans le château, conduit par sa sœur, qui le mena dans une grande salle voûtée, d’un aspect sombre et inquiétant; elle le fit asseoir devant une longue table, couverte de lourdes pièces d’argenterie, d’une forme barbare, et lui servit elle-même un repas frugal, mais suffisant.
Tandis qu’il mangeait, elle le regardait avec des yeux baignés de larmes, et ne se lassait pas de l’interroger sur tout ce qui s’était passé au château de Kérodern, depuis son départ. La mort de son vieux père, la disparition de ses sœurs l’affligèrent fort.
«Hélas! je ne les reverrai plus! dit-elle. Et toi-même, mon frère chéri, je n’ose pas te prier de passer quelque temps ici avec moi; cela m’eût pourtant rendue bien heureuse, mais ta vie serait en trop grand péril. Le géant, mon 193 mari, est parti, depuis le matin, comme tous les jours, pour aller faire la chasse aux hommes...»
Malo fit un soubresaut et laissa tomber le morceau de viande qu’il portait à sa bouche.
«Rassure-toi, dit sa sœur; c’est la seule nourriture dont il mange, mais pour moi, on prépare celle des chrétiens; je t’ai servi des reliefs de ma table.
—Est-ce qu’il rentrera ce soir?...
—Oui, et, si sa chasse n’a pas été bonne, j’ai grand’peur qu’il ne veuille s’en dédommager à tes dépens.»
Malo était intrépide et ne craignait pas les aventures.
«Ah! ton mari mange les hommes?... Je suis curieux de savoir comment il est fait. Cache-moi quelque part où je puisse le voir, sans être vu. Derrière ces tonneaux, par exemple...»
Il y avait, au bas de la salle, une rangée de grands tonneaux; le jeune homme se glissa en rampant dans l’espace vide qu’ils laissaient entre eux;... il était temps! Les pas lourds et réguliers d’un homme pesamment chargé retentirent sur les dalles du vestibule; la porte s’ouvrit, et le géant entra.
Il posa quatre ou cinq hommes morts sur la table, en disant:
«Voilà pour mon souper!»
Puis, ôtant de dessus ses épaules son manteau, qui pesait cinq cents livres, il le jeta sur les tonneaux, qui rendirent un son sourd et plaintif, une sorte de gémissement étouffé.
Le géant tomba assis sur un grand fauteuil de bois de chêne, que son poids fit craquer, puis, s’épongeant le front sur sa manche, il dit:
«Je suis bien fatigué!
—Pourquoi, aussi, tant courir et vous donner tant de mal, tous les jours? dit sa femme.
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—Il le faut bien!... répondit-il. Donnez-moi à boire, j’ai soif.»
La sœur de Malo prit un hanap d’argent; à peine pouvait-elle le porter, tant il était grand et lourd. Elle l’approcha d’un tonneau en perce, le remplit de vin et le posa sur la table, devant le géant.
Celui-ci le porta à ses lèvres, mais, au lieu de boire, il fit une grimace et, flairant le vin:
«Que signifie ceci? s’écria-t-il. Ce vin sent le chrétien! Il y a un chrétien ici!! Où est-il? Je veux le voir! à l’instant!»
Il s’était levé, et sa voix roulait comme le tonnerre, sous les voûtes de granit.
«Je vous en prie, ne vous mettez pas en colère, dit sa femme; je vais vous dire toute la vérité. C’est mon frère Malo, le seigneur de Kérodern, qui, je ne sais comment, a découvert que j’étais dans ce château. Il est venu me voir; ne lui faites pas de mal, si vous m’aimez, car j’en mourrais de chagrin!»
Le géant se calma tout de suite, se rassit et, prenant un ton plus doux:
«Si c’est votre frère, je ne lui ferai pas de mal. Vous voyez bien d’ailleurs que j’ai de quoi manger, ainsi ne craignez rien, mais allez le chercher et présentez-le-moi; je veux faire sa connaissance.»
La jeune femme, encore un peu tremblante, fit sortir Malo de sa cachette, et, le prenant par la main, elle l’amena devant le géant. Celui-ci le considéra un instant, en clignant les yeux d’un air de bonne humeur, puis, se tournant vers sa femme:
«Il est fort gentil, votre frère, dit-il, c’est un joli garçon, et il a un air résolu qui me va tout à fait! Assieds-toi là, beau-frère, bois un coup de bon vin, et causons ensemble, pendant que ta sœur s’occupera de préparer notre souper. 195 As-tu fait bonne chasse, toi aussi? Pas trop, il me semble; tous ces jours-ci, tu as perdu ton temps à courir dans la forêt, après le Lièvre argenté.
—C’est vrai, dit Malo; il m’a fait faire terriblement de chemin; je voudrais pourtant bien le prendre!»
Le géant partit d’un grand éclat de rire, que les voûtes de la salle répercutèrent, en cent échos fantastiques.
«Ah! ah! ah! ah! Mon pauvre ami! tu me fais rire!! ah! ah! ah!»
Et il donna, sur la table, un grand coup de poing qui fit trembler les hanaps et les écuelles d’argent.
«Ah! ah! ah! un petit bout d’homme comme toi, attraper le Lièvre argenté, quand moi, avec mes longues jambes,—il les étendit devant lui,—je cours depuis cinq cents ans après cette bête ensorcelée, et je n’ai pas même pu savoir encore où il se retire, quand je perds sa trace.
—N’importe, dit Malo, je veux le poursuivre encore, pour voir.
—Tu n’es qu’un enfant obstiné! Est-ce que tu ne ferais pas mieux de rester ici, avec ta sœur? Tu lui tiendrais compagnie, pendant que je m’absente; tu chasserais un peu dans la forêt pour lui rapporter des petites douceurs: un sanglier ou un cerf, par exemple; il y en a tant qu’on veut. Et puis, le soir, après souper, j’ai du fameux vin! nous boirions un bon coup, et nous ferions une petite partie de dés. Hein! qu’en dis-tu? Est-ce que cela ne vaudrait pas mieux que de t’essouffler à courir après le Lièvre argenté?
—Je vous remercie bien de votre bonne hospitalité, dit Malo, mais vous savez ce que c’est qu’un chasseur qui tient à son gibier; je veux essayer encore d’attraper le Lièvre argenté. Qui sait si, à force de patience, je ne finirai pas par réussir?»
Le géant le regarda, d’un air demi-content, demi-fâché.
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«Eh bien! quoique tu refuses mes politesses, je ne peux pas t’en vouloir, reprit-il. Après tout, tu as raison, un bon chasseur ne se décourage pas si aisément. J’avais bien vu tout de suite que tu étais un gentil garçon; je me connais en hommes, moi!...»
Et il rit, d’un rire féroce, qui laissait voir ses grandes dents blanches et aiguës.
«C’est de bon cœur que je t’ai offert la niche et la pâtée, tu n’en veux pas, n’en parlons plus; mais tu me plais, je veux faire quelque chose pour toi.»
Il décrocha de la muraille un cor d’ivoire...
«Prends ce petit joujou, emporte-le à la chasse, et, quand tu auras besoin de secours, souffle dedans: je t’entendrai et je te viendrai en aide. Maintenant, soupons.»
Malo remercia son terrible beau-frère, trouva moyen de le divertir et de le maintenir de bonne humeur, pendant le souper, en contant des histoires de chasse, que l’autre écoutait, sans perdre un coup de dent, ne s’arrêtant que pour boire de copieuses rasades ou pour pousser de bruyants éclats de rire.
La soirée s’acheva ainsi; Malo fut conduit dans une grande pièce, tendue de tapisseries grossières, où, pour tout lit, il trouva un monceau de fourrures, sur lesquelles il dormit, tout d’un somme, jusqu’au lendemain matin.
De bonne heure, le géant le réveilla:
«Embrasse ta sœur, et partons pour la chasse, lui dit-il. Moi, je vais chercher mon gibier ordinaire. Ah! ah! ah! Toi, tâche d’attraper le Lièvre argenté, si tu peux; ah! ah! ah! Adieu, beau-frère!»
Malo, resté seul, dans la forêt, ne pensa d’abord qu’à l’étrange aventure dont il venait de sortir d’une façon si inespérée, puis ses pensées reprirent leur pente accoutumée.
«Ah! ce lièvre argenté, se disait-il, comment faire pour 199 le prendre? Mon fusil m’est inutile. Un arc, une arbalète ne vaudront pas mieux; flèches ou viretons s’émousseront sur son pelage. Des lacets?... oui, des lacets, peut-être,... avec de la glu?... Mais, il est si malin!»
Comme il levait les yeux, en cet instant, il aperçut, à deux pas de lui, l’objet de ses préoccupations, assis au bord du chemin, et broutant tranquillement une touffe de serpolet. Malo, saisi d’une inspiration soudaine, défit en un clin d’œil le manteau qu’il portait agrafé au cou, suivant la mode du temps, et le jeta sur le lièvre...
Rien ne remua...
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«Cette fois, je le tiens!» pensa-t-il. Et il se baissa, pour tâter le manteau... Il était tout plat sur l’herbe, et, à dix pas, le Lièvre argenté broutait une autre touffe de serpolet...
Et tout le jour se passa de même, en ruses, en efforts, en essais de toutes sortes, tous plus inutiles les uns que les autres.
Le soleil disparut derrière les collines, et Malo se laissa tomber sur l’herbe, n’en pouvant plus de fatigue.
«Je n’ai pas couché, hier, sous les linceuls de l’alouette, mais j’y coucherai aujourd’hui, dit-il tout haut.
—Non, pas plus qu’hier, si vous m’obéissez, dit la petite voix moqueuse du Lièvre.
—Vas-tu encore me jouer quelque tour de ta façon, maudit animal? s’écria Malo.
—Essayez, et vous verrez, reprit le Lièvre. Au bout de cette avenue de hêtres, se trouve un beau château, où réside votre seconde sœur. Vous y recevrez encore l’hospitalité pour cette nuit, si vous savez vous y prendre.»
Instruit par l’expérience de la veille, et poussé par le désir de revoir sa sœur, Malo suivit de nouveau le conseil du Lièvre, il alla frapper à la porte du château. Il y entra sans aucune difficulté, et, à son grand étonnement, tout se passa chez la sœur cadette comme chez l’aînée.
Elle aussi était la femme d’un géant, mais celui-ci était plus grand et plus gros que le premier. Son manteau pesait sept cents livres! Il était plus âgé aussi, car il y avait sept cents ans qu’il poursuivait le Lièvre argenté.
Du reste, il fit aussi bon accueil à son jeune beau-frère, l’invita à passer la nuit au château, et, le lendemain matin, en se séparant de lui, lui fit présent d’un bec d’oiseau arrangé en sifflet.
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«Souffle dedans, si tu as besoin d’aide, lui dit-il, et tu peux être sûr que j’accourrai à ton secours.»
Et Malo, dès l’aurore, recommença à poursuivre le Lièvre argenté, qu’il avait retrouvé au même endroit que la veille. La journée tout entière s’écoula encore dans cette chasse opiniâtre. Le soleil se coucha, la nuit vint, les premières étoiles s’allumèrent dans le ciel. Le jeune chasseur, à bout de forces et de courage, se coucha au pied d’un vieux chêne.
«Ce n’est pas le sommeil, c’est la mort que je vais attendre sous les linceuls de l’alouette, dit-il, car je n’en puis plus.
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—Non, vous ne mourrez pas, si vous voulez», dit encore la petite voix du Lièvre argenté.
Malo le regarda, et crut voir un peu de sympathie dans ses jolis yeux bruns.
«Que puis-je faire? je suis brisé de fatigue...
—Prenez courage: tout près d’ici, habite votre troisième sœur, là, au bout de cette petite avenue de sapins. N’essayerez-vous pas de la revoir?»
Malo, à l’idée de retrouver sa plus jeune sœur, qu’il aimait tendrement, sentit ses forces renaître; il se leva et, clopin-clopant, il arriva devant le château. Il le trouva plus grand, plus haut, plus sombre que les deux autres, mais il commençait à n’être plus un novice, en fait d’aventures. Il frappa donc, de toutes ses forces, et put encore une fois jouir du bonheur d’embrasser une sœur. Celle-ci avait été enlevée par l’aîné des trois géants. Comme ses deux frères, il faisait la chasse aux hommes, mais, comme eux aussi, il était, ce soir-là, mis en bonne humeur par son butin de la journée. Quand il se fut débarrassé de son manteau, qui pesait mille livres, et qu’il eut bu la moitié d’un tonneau de vin, il déclara qu’il se sentait tout réconforté, et s’amusa à faire causer Malo, qu’il trouva un joli gars. Il le plaisanta sur son peu de chance avec le Lièvre argenté.
«Sais-tu, beau-frère, que voilà mille ans que je le poursuis? dit-il. Et toi, parce que tu as couru trois jours, tu n’en peux plus? Ah! les jeunes gens d’à présent sont de pauvres sires! Reste donc bien tranquillement dans mon château, avec ma petite femme, qui s’ennuie ici; tu la distrairas, tu lui chanteras des chansons; moi, je n’en sais pas, et puis, tu chasseras un peu, par-ci, par-là. Mais, crois-moi, laisse là ton Lièvre argenté...
—Non, dit Malo, j’aime mieux mourir à la peine que d’y renoncer!
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—Ah! la jeunesse! dit le géant en haussant les épaules, toujours la même! présomptueuse et indocile. Mais, après tout, tu n’es pas pire qu’un autre; au contraire. J’aime à voir qu’un jeune homme s’attache avec suite à quelque chose. Tiens, je veux t’aider, voilà une boucle des cheveux blonds de ta sœur; emporte-la, et si tu es un jour dans l’embarras, tu n’auras qu’à la tenir ainsi, entre deux doigts, et à dire: Par la vertu de ces cheveux dorés, je demande secours! Je viendrai aussitôt à ton aide. Bonsoir, beau-frère, je vais me coucher, car je suis bien las; toi aussi, je crois?... fais-en autant.»
Le jour suivant, Malo partit de grand matin. Il rencontra le Lièvre argenté, presque à la porte du château. Mais le capricieux animal lui fit suivre une route bien différente de celle des jours précédents. Toujours sous bois, au travers des taillis, au milieu des fougères, des genêts aux 204 fleurs d’or, des menthes sauvages, des rochers moussus, il entraîna à sa suite l’obstiné chasseur qui, remis des fatigues de la veille, poursuivait son gibier, sans trêve ni relâche.
Une bande claire s’étendit à l’horizon, du côté où le Lièvre dirigeait sa course folle; les arbres devenaient moins pressés, la végétation moins touffue. Vers midi, Malo s’arrêta au bord d’un bras de mer, qui pénétrait en forêt. Le Lièvre, assis sur un petit talus, les oreilles dressées, le nez au vent, semblait aspirer joyeusement la bonne odeur des vagues; il laissa même Malo approcher tout près de lui... Celui-ci posa la main sur la fourrure argentée, mais il n’eut pas le temps de la saisir: le Lièvre, d’un élan prodigieux, sauta par-dessus le bras de mer et s’enfonça dans le bois.
Malo était resté bien penaud, car il ne pouvait suivre le même chemin que le Lièvre. Il regarda autour de lui... point de barque, point de pont, aussi loin que la vue pût s’étendre; mais, adossée à un grand rocher, une pauvre hutte se trouvait près de là.
La porte était ouverte, il entra...
Tout d’abord, ses yeux, éblouis de l’éclat du grand jour et de ses reflets sur les flots, ne purent rien distinguer. Peu à peu, ils se firent à l’obscurité, et alors il aperçut, assis à côté d’une fenêtre basse, où la lumière ne pénétrait qu’avec peine, à travers les carreaux verdâtres, un vieux petit homme, penché sur son ouvrage.
«Dites-moi, mon brave homme, demanda Malo, n’avez-vous pas vu un Lièvre au poil d’argent passer par ici, il n’y a qu’un moment?»
Le bonhomme leva la tête, pour voir qui lui parlait, et regarda Malo par-dessus ses lunettes à branches...
La figure du jeune seigneur lui plut sans doute, car, au lieu de le prier de passer son chemin, il lui fit signe d’approcher, puis avec un signe mystérieux de la main:
205
«Chut! chut!! parlez plus bas, je vous prie, ou vous allez me faire perdre une bonne pratique. Écoutez un peu: Ce que vous prenez pour un Lièvre, c’est—(il baissa encore la voix),—c’est... une jeune et belle princesse, la fille du roi! Vous voyez ces jolis petits souliers de maroquin vert? Eh bien! c’est pour elle que je les fais. Tous les jours, je lui en fournis une paire pareille, et, tout vieux que je suis, je vais moi-même les porter au palais.
206
—Je voudrais y aller avec vous, dit Malo. Si vous vouliez m’y conduire, je vous donnerais plein un boisseau d’argent.
—Je veux bien, mon jeune ami, je veux bien, mais à condition que vous ne direz à personne que c’est moi qui vous aurai fait entrer là. Asseyez-vous un moment, en attendant que j’aie fini mes souliers. Tout à l’heure, nous partirons.» Et le vieux cordonnier, rajustant ses lunettes sur son grand nez, recommença à piquer l’alêne et à tirer le ligneul.
Au bout d’une heure environ, tout fut terminé. Alors, il prit dans une vieille armoire un manteau gris, d’une singulière apparence, et, le jetant sur les épaules de Malo:
«Je vous le prête, pour une quinzaine de jours, dit-il; tâchez d’en tirer bon parti, et puis vous me le rendrez, avec un boisseau d’argent, comme nous en sommes convenus. Il n’est pas beau, mon vieux manteau, mais il rend invisible et impalpable; c’est un bon serviteur! Allons! montez sur mon dos; vous ne pèserez pas plus qu’une mouche, et je vous ferai traverser le bras de mer, car j’ai le pouvoir de voyager par les airs, comme il me plaît.»
Malo obéit, et tous deux, s’envolant, légers comme des oiseaux, traversèrent le bras de mer en un clin d’oeil.
Ils descendirent dans la cour du château.
«Suivez-moi, dit le vieux cordonnier à Malo, et ne craignez rien, car personne ne peut vous voir, tant que vous aurez le manteau sur vos épaules; aussi, ayez bien soin de ne pas l’ôter.»
Ils entrèrent, par une porte de côté, dans le palais, traversèrent un grand vestibule, de longs couloirs, et arrivèrent à la chambre de la princesse...
Elle était absente.
207
Le vieillard déposa les souliers sur un guéridon d’argent et s’en alla. Malo, debout dans une embrasure de fenêtre, attendit.
Vers l’heure du souper, la princesse arriva sous sa forme naturelle. Elle était grande, mince, svelte, élégante, avec de jolis cheveux blond cendré, et de beaux yeux brun clair, pareils à ceux du Lièvre argenté. Son teint était rose, et sa respiration un peu pressée, comme il arrive aux personnes qui viennent de faire une longue course.
«J’ai bien couru par la forêt de Kérodern, dit-elle à sa suivante; j’ai bien fait courir mon ami Malo aussi, mais, au bord de l’eau, je l’ai dépisté et j’en suis bien fâchée maintenant, car je ne sais vraiment ce qu’il est devenu. Je suis en peine de lui, et bien fatiguée, dit-elle, en se laissant tomber sur une couche ornée de draperies. Déchaussez-moi», ajouta-t-elle, en tendant son pied mignon à sa suivante.
Celle-ci s’empressa de délacer les fins souliers verts, tout usés par la marche.
«Consolez-vous, madame, dit-elle; demain, vous le reverrez, sans doute. Mangez et buvez pour réparer vos forces, vous en avez grand besoin.
—Et pourtant je n’en ai guère envie», dit la princesse.
Elle ne toucha que du bout des dents aux friandises qu’on lui apporta, sur un grand plateau de vermeil, et trempa à peine ses lèvres dans un verre de vin d’Espagne; puis, se renversant sur son siège, elle se mit à rêver un moment.
Malo la contemplait avec ravissement; mais, comme depuis le matin il n’avait rien pris, la faim et la soif le tourmentaient. Il se hasarda donc à dire, d’une voix enjouée:
«Vous ne mangez ni ne buvez guère, princesse! On voit 208 bien que vous n’avez pas, comme moi, subi un jeûne de vingt-quatre heures. Ah! si j’étais à votre place, je ferais plus d’honneur que vous à ces mets délicieux!»
La princesse se releva en sursaut, effrayée d’entendre une voix étrangère et de ne voir personne.
«Qui est là? Qui a parlé? s’écria-t-elle.
—Malo, le jeune seigneur de Kérodern; mais, ne craignez rien, rassurez-vous, je vous en supplie!
—Le seigneur de Kérodern! Est-ce possible?... Où êtes-vous?... Montrez-vous à moi...»
Malo s’avança de quelques pas, jeta à bas le manteau qui le rendait invisible et apparut à la princesse, dans tout l’éclat de sa jeunesse, de sa bonne mine et de sa belle figure. Elle lui fit de grandes amitiés, lui témoigna toute sa joie de le revoir, et, tandis qu’il soupait, elle le servit gaîment, s’excusant un peu de toutes les fatigues, qu’elle lui avait causées en fuyant sa poursuite, sous la forme du Lièvre argenté.
«Je voulais éprouver votre constance, dit-elle, et m’assurer que vous étiez digne de devenir mon époux. Je voulais aussi vous donner le plaisir de revoir vos trois sœurs. Maintenant, je vois que vous avez une patience et un courage peu ordinaires. Comme ce sont deux qualités que je tenais par-dessus tout à rencontrer dans celui à qui j’accorderai ma main, je deviendrais volontiers votre femme, si toutefois cette union vous agrée.»
On devine la réponse de Malo; elle fut telle que la souhaitait la princesse. Ils passèrent une soirée charmante, à causer et à se répéter mille protestations de leur attachement réciproque, puis Malo remit le manteau qui le rendait invisible, et alla, sans que personne s’en doutât, habiter pour la nuit une chambre située au haut d’une tourelle, dont la princesse lui donna la clef.
209
211
Le lendemain au matin, elle alla trouver le roi.
«Ne pensez-vous pas qu’il est temps de me marier, mon père? dit-elle.
—Oui, vraiment, ma fille, mais à qui puis-je te marier? aucun prince ne m’a encore demandé ta main.
—C’est que j’ai moi-même choisi mon mari, mon père.
—Tu as choisi ton mari! C’est un peu hardi de ta part. Qui est-ce donc?
—C’est le beau Malo, le fils du seigneur de Kérodern, qui mourut l’an passé.
—Je ne le connais pas. Où est-il? je veux le voir.
—Il n’est pas bien loin; il sera ici dans un moment; attendez-moi là, je reviens bientôt.»
Elle courut en hâte à sa tourelle, appela Malo et le prit par la main pour le présenter à son père.
«Voici celui que je désire pour époux; voulez-vous me donner à lui?» demanda-t-elle.
Le vieux roi y consentit sans aucune peine la fière tournure, l’air intelligent et gracieux de son futur gendre lui ayant plu tout d’abord; les noces furent célébrées peu de jours après, en grande pompe.
Un jour que Malo parcourait avec sa femme le château royal et en admirait les merveilles, son attention fut attirée par une grande clef rouillée, qui était restée dans la serrure d’une petite porte, à peine visible, dans les boiseries d’une des salles. La princesse enleva promptement la clef, la rapporta dans sa chambre et la rangea avec grand soin: son mari l’avait regardée faire, fort étonné.
«Qu’y a-t-il donc derrière cette porte, que vous semblez si désireuse d’en cacher la clef? lui demanda-t-il.
—Un cabinet qui doit toujours rester fermé, répondit-elle. 212 Ne m’en demandez pas davantage, je ne puis vous en apprendre plus long.
—Une femme ne doit point avoir de secrets pour son mari, reprit Malo.
—Aussi, n’en ai-je point, puisque j’ai mis cette clef à un endroit où vous pourrez toujours la prendre, si vous voulez. Mais, sachez-le bien, le jour où la porte du cabinet sera ouverte, de grands malheurs tomberont sur nous.»
Le seigneur de Kérodern ne répliqua point, mais, au fond du cœur, se glissa une certaine défiance des agissements de sa femme.
«Qui sait, pensa-t-il, si ce n’est pas là qu’elle pratique ses enchantements, pour aller ensuite courir les bois, sous la fourrure d’un lièvre argenté?»
Et il se mit à la surveiller de près. Un jour qu’il l’avait cherchée en vain, dans les jardins du château, dans les chambres, sur les tours:
«Il faut qu’elle soit enfermée dans ce maudit cabinet, où l’on peut sans doute pénétrer par quelque entrée intérieure, se dit-il. Mais, j’ai la clef, elle ne me l’a laissée que pour mieux tromper ma surveillance, j’imagine; je veux savoir ce qu’il en est.»
Et il se dirigea vers la porte boisée. Il introduisit la clef dans la serrure; l’une et l’autre étaient rouillées et se prêtaient mal à son désir. Il donna un tour de clef sec et violent, le pêne grinça, la porte s’ouvrit...
Un diable rouge s’élança hors du cabinet! Il fit trois ou quatre bonds prodigieux, accompagnés de formidables grimaces, pour exprimer sa satisfaction d’une délivrance si imprévue; puis, se tournant vers Malo terrifié:
«Voilà qui est bien! mon joli seigneur de Kérodern! très bien en vérité! ta femme est à moi, à présent, et je vais l’emporter!»
213
Malo avait déjà repris son audace.
«Vous ne ferez pas cela, dit-il au diable, vous me devez quelque chose, pour vous avoir tiré de prison.
—Je ne le nie pas, mais je veux ta femme!
—Vous serez un monstre d’ingratitude.
—Cela m’est bien égal! ne suis-je pas un diable? Mais, même parmi nous, il est d’usage qu’on accorde un don à celui qui vous délivre: demande-moi quelque chose.
—Laissez-moi ma femme!
214
—Non! si tu voulais la garder, il ne fallait pas lui désobéir.
—Laissez-la-moi, au moins un jour encore!
—Passe pour un jour. Mais, écoute-moi bien! Demain matin, à dix heures précises, je viendrai prendre ta femme!» Et il s’enfuit, par la fenêtre ouverte.
Quand la princesse rentra, elle trouva Malo accablé de tristesse.
«Je n’ai pas besoin de vous demander la cause de votre chagrin, dit-elle, sans colère. Je sais ce que vous avez fait; vous n’avez pas voulu me croire, vous avez ouvert cette porte fatale, et maintenant j’appartiens au diable.»
Le jeune seigneur se jeta aux pieds de sa femme.
«Pardonnez-moi, ma chère princesse, j’ai commis une grande faute, je le reconnais, et j’en suis au désespoir, mais quant à ses suites, ne craignez rien! je saurai vous disputer au diable et l’emporter sur lui, je vous le jure!»
La princesse secoua la tête, d’un air qui disait qu’elle avait peu de confiance dans le secours promis, mais elle accorda à Malo un généreux pardon, et les deux époux, réconciliés, attendirent ensemble, le cœur plein d’angoisses, le matin du jour suivant.
Il arriva, tout rose et tout radieux, car on était au mois de juin. Les heures succédèrent aux heures, avec une effrayante rapidité, et dix heures sonnèrent à la grosse cloche du château...
Le dernier coup avait à peine fini de tinter, que le diable arriva et, se présentant devant Malo:
«Où est ta femme? dit-il, je viens la chercher. Tu sais que je ne plaisante pas!
—Ni moi non plus; je vais vous la livrer, puisqu’il le faut, mais pas ici. Allez au milieu de la plaine de gazon,—devant le château,—à l’endroit où il y a trois grosses pierres:—c’est là que je vous l’amènerai, sans faute.
215
—Gare à toi, si tu y manques!» gronda le diable entre ses dents.
Et il alla se percher au sommet de la plus haute pierre.
Bientôt, il vit apparaître Malo et la princesse, sa femme, plus pâle que la neige fraîchement tombée.
Il grinça des dents de joie, sauta à terre et courut au-devant de sa proie.
Le seigneur de Kérodern porta le cor d’ivoire à ses lèvres; 216 il en tira des sons d’une étrange puissance. A cet appel, toutes les bêtes à cornes du pays, de dix lieues à la ronde, arrivèrent, rapides comme le vent, pour courir sus au diable. Il aurait bien voulu s’échapper; mais, de toutes parts, il se heurtait à des pointes aiguës, qui le harcelaient sans cesse. Tout diable qu’il était, il n’était pas sorcier, et ne savait comment se tirer de là. Harassé, déchiré, éborgné de l’œil gauche, n’en pouvant plus, il demanda quartier.
«Abandonnes-tu la partie? cria Malo.
—Non, mais je demande trêve jusqu’à demain matin, à dix heures.
—Soit, je te l’accorde.»
Le lendemain, à l’heure dite, le diable apparaissait, plus menaçant que jamais.
«Je veux la princesse! vociférait-il; je la veux! elle m’appartient, tu n’as pas le droit de la retenir!
—Soit, dit Malo, mais viens la prendre.»
Et il souffla dans le bec d’oiseau que lui avait donné son beau-frère le géant. Aussitôt, comme une nuée gigantesque, un vol d’oiseaux, venus de tous les côtés, vinrent s’abattre sur le diable, lui enlever l’œil qui lui restait et le déchiqueter en lambeaux.
«Quartier! quartier! hurlait-il.
—Renonces-tu à la princesse?
—Non, mais tu dois m’accorder quartier, tu ne peux le refuser.
—Soit.—A demain, à pareille heure.»
A dix heures juste, le lendemain, le diable apparut encore et, pour la dernière fois, réclama impérieusement sa captive.
Alors Malo, tirant de son sein la mèche de cheveux d’or, l’éleva en l’air:
«Fais ton devoir!» lui dit-il.
217
On entendit immédiatement un grand bruit, où se mêlaient des rugissements, des miaulements, des aboiements. C’étaient tous les animaux à poil du pays qui accouraient sur le diable. Les chiens le mordaient, les chats le griffaient, renards et loups aidaient à la besogne. Le combat fut terrible, car le diable se défendait énergiquement en poussant des cris effroyables.
218
Enfin, cédant au nombre et à la férocité des assaillants, aveuglé, abattu, foulé aux pieds, il s’avoua vaincu et fut enchaîné.
On dressa à la hâte un grand bûcher, au milieu de la plaine, on y mit le feu, et le diable y fut jeté: mais il était habitué au feu de l’enfer et il n’y mourait pas. Il essayait même, à tous moments, de s’échapper. Il y eût réussi, sans les animaux qui faisaient cercle autour du bûcher et l’y repoussaient.
Il prit alors son parti et cria que si on le laissait partir, il renoncerait à tous ses droits sur la princesse.
«Signeras-tu ta renonciation avec ton sang? lui répondit Malo.
—Oui, je signerai tout ce que tu voudras.»
Alors, on lui tendit, au bout d’une fourche, un parchemin où on avait écrit l’acte qu’il fallait. Il le signa de sa griffe teintée de sang et les animaux, sur l’ordre du seigneur de Kérodern, le laissèrent partir.
Et voilà pourquoi il vit encore, et fait tant de mal sur la terre. Si on avait pu en venir à bout, pendant qu’on le tenait, on serait sans doute plus heureux en ce monde.
Quant à Malo et à la princesse, ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, en se voyant tirés d’une si terrible aventure, et célébrèrent leur délivrance par des fêtes magnifiques, des jeux et des festins pendant quinze jours, sans arrêter.
Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 181) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)
Autrefois, il y a bien longtemps, on voyait, près de la Roche Derrien, un vieux manoir où habitaient une veuve et ses trois fils. Or, depuis la mort du père, on entendait toutes les nuits un grand bruit, dans la chambre où il avait trépassé. Le sommeil de tous les gens de la maison était troublé, et cela rendait leur vie si pénible que la veuve se décida à abandonner le manoir. Mais avant de s’y résoudre tout à fait, elle fit venir près d’elle ses fils et leur parla ainsi:
«Nous ne sommes pas riches, mes enfants, nos revenus suffisent à grand’peine pour nous faire vivre et ce serait 220 un grand dommage pour nous, s’il nous fallait quitter cette maison pour aller habiter ailleurs. Je voudrais, auparavant, qu’un de vous allât passer une nuit dans la chambre où on entend du bruit, afin de savoir ce qui le cause.»
Les trois frères restèrent un moment silencieux, puis Fanch[12] prit la parole:
«Je suis l’aîné, ma mère, c’est à moi qu’il appartient de tenter l’épreuve le premier.
—C’est bien, mon fils», dit sa mère. Après souper, on dit, comme de coutume, les prières en commun, puis Fanch se rendit à la chambre de son père. C’était au mois de décembre, il faisait froid; il alluma un bon feu dans la vaste cheminée, roula auprès un grand fauteuil, s’y installa confortablement, fumant sa pipe et buvant de temps en temps un verre de cidre.
Dix heures sonnèrent... Il n’avait encore rien entendu, si ce n’est quelques rats trottant dans le grenier.
Onze heures sonnèrent,... toujours rien...
Las d’écouter, Fanch s’endormit lourdement, et ne se réveilla que le matin, au lever du soleil. Mais, vers minuit, sa mère et ses frères avaient entendu, d’en bas, le vacarme ordinaire.
Tous trois accoururent au-devant de lui, quand son pas résonna dans l’escalier.
«Dieu soit loué! tu es encore en vie, mon cher enfant! s’écria la veuve en l’embrassant.
—Mais oui, ma mère, comme vous voyez. Pourquoi me demandez-vous cela?
—Parce que, vers minuit, il y a eu tant de bruit là-haut, que nous avions grand’peur pour toi, tes frères et moi.
—Je n’ai rien vu, ni rien entendu...
221
—Est-ce possible! Nous n’avons pas fermé l’œil de la nuit.
—Ah! si, moi! par exemple! et j’ai même bien dormi!»
La nuit suivante, Pierre, le second fils, voulut, à son tour, tenter l’aventure. Il emporta aussi pipe et tabac, et une grande cruche de cidre. Il fuma ou but jusqu’à près de minuit, ne vit et n’entendit rien d’extraordinaire, et dormit à poings fermés jusqu’au chant du coq, tandis que sa mère et ses frères étaient tenus en éveil par un tapage infernal...
«Mère, c’est moi qui passerai la nuit là-haut, dit Alanik, le soir du troisième jour.
—Ah! mon enfant chéri, que Dieu te garde! et notre mère sainte Anne! et tous les saints du paradis! On va monter de quoi faire un grand feu et je vais te donner deux bouteilles de cidre bouché.
—Non, ma mère, point de cidre, je n’en veux pas; pour du feu, je ne dis pas non, car il gèlera dur cette nuit.
—Prends donc une pipe et un sac de tabac, ça tient compagnie, dit Fanch.
—Merci bien, mais je n’aime pas à fumer. Et puis, je n’ai pas peur de m’ennuyer là-haut. Voici qui m’en empêchera», dit-il en montrant un gros livre.
Sa mère insista inutilement pour lui faire emporter quelques provisions; il l’embrassa, ainsi que ses frères, monta d’un pas leste le grand escalier de pierre grise, ouvrit d’une main ferme la porte massive et la referma derrière lui, tandis que la veuve, tout en pleurs, regagnait la salle basse, où elle passa la nuit en prières, à genoux sur la pierre du foyer, égrenant son chapelet de bois noir et récitant ses patenôtres, car son dernier fils était son préféré et son cœur saignait de le laisser seul en si grand péril.
Alanik avait approché le fauteuil d’une table sur laquelle 222 son livre était ouvert tout grand, et, à la lueur d’une petite lampe, il lisait de belles histoires sur les temps anciens. On y racontait les malheurs d’Azénor la pâle, et la fuite du roi Gradlon, quand la ville d’Is fut submergée pour punir les crimes de la belle Dahut; et aussi, comment saint Derrien sauva Elorn de la rivière et emmena le dragon captif, en lui jetant sa ceinture autour du cou.
Il était si absorbé par sa lecture qu’il n’entendait pas les heures sonner et la soirée s’écoulait paisiblement.
Minuit commença à tinter lentement au clocher de la paroisse; Alanik ferma son livre et se rapprocha du feu qui s’éteignait, faute d’aliments. Il y remit du bois, une grande flamme s’en échappa tout à coup, éclairant d’une lueur rougeâtre tous les coins de la vaste chambre, puis elle baissa peu à peu et tout retomba dans l’obscurité. Le douzième coup sonna...
Un léger frisson courut dans les veines d’Alanik, sans qu’il sût bien pourquoi.
Il regarda autour de lui...
Tout son sang fut glacé... Son père, tel qu’il était durant sa vie, mais le visage empreint d’une profonde tristesse, se tenait à deux pas de lui...
Il fit le signe de la croix, et se sentit le cœur plus ferme. S’adressant alors au fantôme, il dit:
«C’est vous, mon cher père, qui êtes là?
—Oui, mon enfant, c’est moi.
—Puis-je vous servir en quelque chose, mon père? Parlez, je suis prêt, quoi que vous puissiez me demander.
—Hélas! mon enfant, quand j’étais encore sur la terre, pendant une grande maladie que je fis, je promis d’aller en pèlerinage à Saint-Jacques de Galice[13], si je guérissais. 223 Je recouvrai la santé promptement et n’accomplis pas mon vœu. Maintenant, je suis dans le purgatoire et je n’en puis sortir que lorsqu’un de mes enfants aura fait pour moi le pèlerinage promis.
—Je le ferai, mon père, et je partirai dès demain matin, dit Alanik.
—La bénédiction de Dieu soit sur toi, mon fils», répondit le fantôme, et il s’évanouit aussitôt.
Le lendemain, quand le jeune homme descendit, sa mère, toute pâle encore des angoisses de la nuit, courut à lui, le pressa sur son cœur, et lui dit:
«Dieu t’a préservé de tout mal, mon cher fils, que son nom soit béni! Est-ce que, comme tes frères, tu n’as rien vu, ni rien entendu?
—Si, ma mère, répondit-il d’un ton grave, j’ai vu et j’ai entendu...
—Quoi donc? dis vite!
—J’ai vu mon père, comme lorsqu’il était encore en vie... et il m’a parlé.
—Grand Dieu!... Et que t’a-t-il dit, mon enfant?
—Il m’a dit qu’il est dans le purgatoire, et n’en sortira que lorsqu’un de ses enfants aura fait pour lui le pèlerinage de Saint-Jacques en Galice, qu’il avait promis de faire, étant en danger de mort, dans une maladie, et qu’il ne fit point après sa guérison. C’est lui qui fait chaque nuit le bruit que nous entendons.
—Jésus, mon Dieu!... Et que lui as-tu répondu, mon fils?
—Je lui ai répondu, ma mère, que je ferai ce pèlerinage et qu’aujourd’hui même je partirai pour Saint-Jacques en Galice.
—Fais ton devoir, mon cher enfant, et que la bénédiction de tes parents soit sur toi, pour t’aider dans ton entreprise! dit la veuve en pleurant.
224
—Nous irons avec toi! s’écrièrent ses frères.
—Non, restez avec ma mère, elle a besoin de vous; d’ailleurs, je veux être seul. Adieu!... ne m’oubliez pas dans vos prières...»
Il partit, son arc sur l’épaule, sans bagages et sans argent, car il avait fait le vœu de ne s’arrêter dans aucune hôtellerie pour manger, ni pour dormir, avant d’être arrivé à Saint-Jacques en Galice. Il vivait du gibier qu’il abattait, et couchait, la nuit, sur la mousse des bois ou sur l’herbe des prés, sans autre abri que le feuillage des arbres. Comme il était bon tireur, la nourriture ne lui faisait pas défaut; mais la route était longue, et les nuits sur la dure ne le reposaient pas des fatigues du jour. Il poursuivait courageusement son voyage cependant, et arriva au pied des hautes montagnes qu’il fallait traverser pour aller en Espagne. Une vaste forêt s’étendait devant lui, il y pénétra, non sans crainte, y marcha trois jours et trois nuits sans en sortir. Il commençait à se croire égaré, quand il aperçut entre les arbres les hautes murailles d’un château. Il se dirigea de ce côté. Un lièvre passa en courant devant lui et un ramier en volant, au-dessus de sa tête. Il banda son arc; en un clin d’œil, deux flèches partirent, l’une après l’autre, et abattirent, l’une, le lièvre, l’autre, le ramier.
«Voilà de quoi dîner, Dieu merci!» dit-il, en ramassant son gibier.
Tout à coup, il vit apparaître deux énormes géants; il en fut un peu effrayé;... mais les géants n’avaient pas l’air trop féroce et il se rassura.
«Tu es un bon tireur! dit le plus grand des deux.
225
—On peut en trouver de plus mauvais, répondit Alanik.
—Ferais-tu d’un chat ce que tu as fait de ce lièvre et de ce pigeon?
—Je pense que oui.
—Ah! mais il faut tout te dire. Ce chat n’a qu’un œil, juste au milieu du front. C’est là qu’il faut l’atteindre, autrement il te mettra en pièces.
—Hem! ce gibier-là ne me va pas; j’aime mieux ne pas essayer.
—Comme tu voudras;—mais si tu n’essayes pas, mon frère et moi, nous t’étranglerons.
—S’il en est ainsi je vais essayer de tirer le chat. Où est-il?
—Dans le château. A midi juste, il paraîtra sur le mur et s’y promènera au soleil, pendant que les douze coups sonneront. Il faut que tu l’aies tué avant le douzième, sinon il te fera périr.
—C’est bien. Je ferai de mon mieux.»
Alanik examina avec soin la corde de son arc, la frotta, la tendit, la détendit, l’essaya, choisit minutieusement ses trois meilleures flèches, et leur refit la pointe, au grand étonnement des géants qui, ne sachant pas se servir d’un arc, admiraient tout ce que faisait le jeune tireur.
Au premier coup de midi, un grand chat blanc parut sur le mur et se mit à s’y promener gravement, regardant autour de lui, avec son œil vert où flamboyait un regard féroce.
Alanik tendit son arc et visa... On entendit le sifflement de la flèche et puis, tout à coup, un effroyable hurlement: Maou!... Maou!... et le corps du chat vint tomber aux pieds des géants.
Ceux-ci poussèrent de grands cris de joie en frappant leurs larges mains l’une contre l’autre.
226
«C’est à merveille! dit l’aîné; la princesse nous appartient maintenant! Seulement, comment allons-nous faire pour pénétrer dans son château? Nous n’avons pas la clef de la porte et elle est tellement solide qu’elle résistera à tous les efforts que nous ferons pour l’enfoncer.»
Il réfléchit un instant...
«J’ai trouvé un moyen: Écoute, jeune homme, je vais m’adosser au mur; mon frère montera sur mes épaules et toi, sur les épaules de mon frère. Tu atteindras alors assez facilement le sommet du mur. Quand tu y seras parvenu, tu saisiras une branche de ce grand chêne dont tu aperçois les rameaux au-dessus de l’entrée; tu te laisseras glisser dans la cour, et, une fois à terre, tu nous ouvriras la porte. As-tu compris?
—Parfaitement, dit Alanik sans bouger.
—Eh bien! pourquoi restes-tu là comme une pierre?
—Parce que je ne vois pas trop ce que je gagnerai à cette périlleuse aventure. Tout le profit sera pour vous et tout le danger pour moi. Qui sait ce que je trouverai de l’autre côté de ce grand mur gris? Des bêtes féroces, des tigres, des serpents, ou peut-être un dragon comme celui de saint Derrien.»
Le géant se mit à rire, d’un rire qui ébranlait les chênes.
«Tu ne trouveras rien du tout, dit-il, et je ne sais pas qui est ton saint Derrien, mais ce que je sais bien, c’est qu’il n’y a que la mort pour toi, si tu ne descends pas dans la cour pour nous ouvrir la porte du château. Ainsi, choisis.
—Mon choix ne peut pas être long, dit Alanik. Il faut bien que je vous obéisse, encore cette fois.»
Il suivit le géant et son frère qui lui firent la courte échelle, comme il avait été convenu. Il arriva sans trop de peine au haut du mur et jeta un regard anxieux sur la 227 cour. Elle était complètement déserte... Il y descendit, en s’aidant des branches du chêne, et se dirigea vers la porte; mais comme il allait l’ouvrir, ses regards furent attirés par un sabre accroché au mur. La poignée était enrichie de diamants, la lame, large et forte, étincelait sous les rayons du soleil de midi, et cette inscription y était gravée:
Mortel, qui pénètres ici,
Décroche-moi et sans merci,
Des deux géants coupe la tête.
Qu’en ce château rien ne t’arrête.
Des trésors dont il est rempli
Tu seras le maître aujourd’hui.
«Tout cela est fort beau, se dit Alanik après avoir lu, mais je ne suis pas assez grand pour atteindre les deux géants à la tête. Comment pourrais-je bien m’y prendre pour la leur couper?»
Il décrocha pourtant le sabre.
Les deux géants lui criaient déjà:
«Ouvre-nous la porte! ouvre donc!!
—Je ne puis pas, dit Alanik pour gagner du temps. Je ne sais pas où est la clef!»
Il aperçut alors, au bas de la porte, un trou rond comme une chatière.
«Je les tiens! pensa-t-il.
—Ouvre, ou je t’étrangle! vociféra l’aîné des géants.
—Attendez donc un peu! Comme vous êtes impatients! Puisque je vous dis que je n’ai pas la clef! Mais je vais agrandir la chatière avec un sabre que j’ai trouvé ici. Vous passerez par là.
—C’est bon, dépêche-toi.»
Alanik se mit à l’ouvrage; le bois était dur et la porte 228 épaisse, mais le sabre y enlevait de grands copeaux aussi aisément que s’il eût taillé du sapin.
Aussitôt que le trou fut assez grand, l’aîné des géants y passa la tête pour regarder dans la cour. Alanik se recula d’un pas et, levant son sabre, en déchargea un coup, si bien appliqué, sur la nuque du géant, que la tête roula sur le pavé de la cour.
«En voilà toujours un qui ne fera plus de mal», se dit Alanik, et il se rangea tout contre le mur, à côté de la porte, sans faire le moindre bruit.
L’autre géant ignorait ce qui venait de se passer, car le coup avait été si prompt que son frère n’avait pas eu le temps de jeter un seul cri.
«Passe donc vite! lui disait-il. En finiras-tu? Laisse-moi passer à ta place, si tu ne peux pas, je suis moins gros que toi, j’y réussirai mieux.»
Et comme le grand corps ne bougeait pas, il le tira à lui...
Il vit alors que la tête était détachée du tronc. Il poussa un hurlement épouvantable qui fit résonner les échos des murailles, puis tomba sur la porte à coups de pieds, à coups de poings, ébranlant la maçonnerie sous cet assaut furieux, sans parvenir à disjoindre les ais, tant ils étaient habilement ajustés et bien garnis de solides ferrures.
Alanik ne soufflait mot, si bien que le géant, après s’être épuisé en efforts inutiles, passa la tête à la chatière pour regarder si le jeune homme était dans la cour.
Rapide comme l’éclair, le sabre s’abattit encore une fois sur la tête qui s’offrait à lui et l’envoya rouler à côté de la première.
Alors, Alanik traversa la cour et entra dans le château: le silence et la solitude y régnaient. Dans la première salle se trouvait une table toute servie et chargée de mets délicieux. 231 Il but et mangea, se reposa un moment et regarda autour de lui...
Il était le seul être vivant dans cette vaste pièce, toute tendue de tapisseries magnifiques. Une haute porte sculptée s’ouvrait à une des extrémités. Un large écusson de marbre noir qui la surmontait, portait ces vers tracés en lettres d’argent:
Dans la salle quatrième,
Est le trésor le plus beau,
Et la princesse, elle-même,
Te donnera son château
Si tu peux, sans lui déplaire,
Sur son beau front, déposer
L’hommage un peu téméraire
D’un respectueux baiser.
«Je ne suis pas venu ici pour m’arrêter en si brillante aventure!» se dit Alanik.
Il ouvrit la porte et s’arrêta ébloui:
Devant lui, s’étendait une nouvelle salle où tout était d’argent. Des piliers d’argent massif soutenaient des voûtes d’argent aussi: sur des tables d’argent étaient rangées des piles d’écus tout neufs.
«Puisque l’inscription qu’il y avait sur le sabre disait que le château et ses trésors appartiendraient à celui qui tuerait les deux géants, tout cela est à moi, se dit Alanik, et je puis, sans péché, en emporter une partie.» Quand il eut rempli ses poches, il fit le tour de la salle et arriva devant une petite porte surmontée d’un écusson où se lisait cette devise:
Encore plus beau!
Il la poussa et entra.
Là, tout était d’or: murs, planchers, plafonds, sièges et tables. Des coffres d’or, tout béants, laissaient voir des 232 quantités innombrables d’écus d’or. Alanik jeta l’argent qu’il avait pris dans la précédente salle et le remplaça par de l’or; puis, il s’avança jusqu’au bout de la pièce. Entre quatre hautes colonnes, merveilleusement sculptées, sous un fronton où couraient de grands feuillages d’or, une porte à deux battants offrait cette inscription:
Tu trouveras ici ce qu’on voit de plus beau
Dans le monde et dans ce château.
«C’est sûrement là qu’est la princesse, pensa Alanik.
Dans la salle quatrième
Est le trésor le plus beau,
ai-je lu là-bas. La salle où j’ai dîné est la première; la salle d’argent, la deuxième; la salle d’or, la troisième,... oui, c’est ici,... allons! courage! entrons...»
Mais son cœur battait, et il se sentait plus ému qu’il ne l’avait été, même en voyant le fantôme de son père.
Il appuya légèrement sur la porte...
Elle céda à la première pression, et le jeune homme resta comme pétrifié à la vue du spectacle qui s’offrait à ses regards.
Au fond d’une vaste chambre, sur une estrade recouverte de tapis magnifiques, s’élevait un lit d’or où des diamants et des perles artistement enchâssés formaient d’admirables dessins. Aux colonnes d’or massif étaient suspendues des draperies de velours rose, doublées de drap d’argent, et garnies de dentelles d’argent. Sur ce lit, reposait endormie une belle princesse, oh! belle!... belle, comme le soleil béni du bon Dieu, quand il se lève un beau jour de printemps.
233
Alanik, marchant sur la pointe du pied, osant à peine respirer, s’approcha de l’estrade.
Deux petites pantoufles d’or étaient posées sur la première marche. Il en prit une et la mit dans son gilet, sur sa poitrine; puis il monta les trois marches...
Les épais tapis, dont le plancher était couvert, amortissaient le bruit de ses pas et la princesse ne se réveilla pas. Il mit un genou en terre, prit délicatement sa belle main qui pendait hors du lit, et la toucha doucement de ses lèvres.
La princesse ne fit aucun mouvement. Alors, Alanik s’enhardit; retenant son souffle, il s’inclina sur le lit, et 234 la baisa aussi légèrement qu’un papillon qui se pose sur une fleur...
Elle ouvrit de grands yeux bleus, sourit un peu, et dit:
«Mon doux ami!»
Mais Alanik, en la voyant s’éveiller, avait été pris d’une peur folle, irrésistible, et s’était enfui sans regarder derrière lui.
La princesse sauta à bas du lit, et le poursuivit à travers les salles, la cour, la forêt même, mais bientôt elle le perdit de vue dans le taillis épais où il s’était lancé, et elle revint au château, tout affligée de n’avoir pu remercier son libérateur.
Elle songeait à lui, jour et nuit, et se demandait comment elle pourrait le revoir.
«Il allait en Espagne, se dit-elle, car il s’est dirigé du côté de la route qui mène dans ce pays. Il y passera sûrement au retour; il n’y en a pas d’autre;—c’est là que je vais l’attendre...»
Elle fit alors élever, sur le bord de la route, une jolie hôtellerie d’un aspect attrayant, fait pour attirer les voyageurs qui venaient de traverser les montagnes.
Au-dessus de la porte, une enseigne portait ces mots, qu’on avait peints en lettres rouges sur un fond blanc, afin qu’on pût les voir d’un peu loin:
Entrez ici, mes bonnes gens!
Point n’est besoin d’écus sonnants,
On loge gratis les passants,
Pourvu que, sans perdre de temps,
A la maîtresse de céans
Ils racontent leur parentage,
Leurs aventures, leur voyage,
Le but de leur pèlerinage,
Et lui laissent voir leur bagage.
La princesse vint s’y installer, sans beaucoup de succès, tout d’abord; les clients n’étaient pas nombreux, car la saison était rude, et les pauvres gens qu’elle questionnait, aventuriers, colporteurs, routiers, mendiants ou pèlerins, lui étaient reconnaissants de son hospitalité, mais ne pouvaient rien lui apprendre de ce qu’elle voulait savoir.
Trois mois s’étaient écoulés. Le printemps approchait et les voyageurs devenaient moins rares... Un soir, vers le coucher du soleil, elle vit venir un jeune homme qui semblait 236 exténué de fatigue. Ses vêtements poudreux, sa marche pesante, ses traits altérés, tout indiquait qu’il venait de faire un long et pénible trajet.
Elle le reconnut tout de suite, mais lui, ne devina point, sous le costume de petite bourgeoise qu’elle portait, la brillante princesse qu’il avait vue endormie sur un lit d’or et de diamants.
Il s’arrêta un instant devant la porte, et lut l’inscription placée sur l’enseigne.
«Dieu soit béni! s’écria-t-il, car je meurs de faim et de soif et je n’ai pas un denier dans ma poche. Je pourrai me reposer un peu dans cette maison hospitalière et reprendre des forces pour continuer mon voyage.»
Il entra alors, son bonnet à la main, et demanda asile pour la nuit.
«Je vous recevrai volontiers ici, lui dit la princesse, car vous semblez bien las. Asseyez-vous, reposez-vous, je vais vous faire apporter un bon repas; vous devez en avoir grand besoin.»
Alanik la remercia. On plaça devant lui une petite table; on la couvrit d’une nappe blanche, sur laquelle vinrent se ranger les mets les mieux faits pour satisfaire l’appétit d’un voyageur affamé: pâté de venaison, gibier en salmis, volaille rôtie et truites rosées, pêchées le matin même dans le torrent voisin.
La princesse prenait plaisir à servir son hôte et à lui verser dans une coupe d’or les vins les plus exquis.
«Quelle singulière hôtellerie est donc celle-ci? pensait Alanik. Je crois que, dans le monde entier, on ne trouverait pas sa pareille. Et cette hôtesse,—qu’elle est belle! Il me semble que j’ai déjà vu quelque part ces grands yeux bleus,... oui, ils me rappellent ceux de la princesse enchantée...»
237
Et il poussa un profond soupir.
«Qu’avez-vous, jeune voyageur? demanda la princesse; vous semblez triste. Est-ce que vous ne vous sentez pas un peu délassé? ou désirez-vous qu’on vous serve quelque liqueur réconfortante?
—Non, madame, je vous remercie, vous avez eu la bonté de me faire préparer un repas mille fois au-dessus de ce que je pouvais espérer. Vous avez même pris la peine de me servir vous-même et je ne sais comment vous témoigner ma reconnaissance.»
La princesse sourit.
«N’avez-vous point lu ce qui est au-dessus de la porte d’entrée? dit-elle.
—Oui, madame, j’ai lu cette inscription, c’est elle qui m’a encouragé à vous demander l’hospitalité.
—Alors, vous n’ignorez pas à quelles conditions je vous l’ai donnée?
—Non, et je suis prêt à vous satisfaire.»
Il y avait, d’un côté du foyer, un grand fauteuil de chêne avec un dessus en tapisserie. La princesse s’y installa, fit signe à Alanik de s’asseoir sur un tabouret en face d’elle, devant un bon feu, qui éclairait toute la salle de sa joyeuse lueur, et dit:
«Racontez-moi vos aventures et, premièrement, dites-moi qui vous êtes.»
Alanik, alors, lui conta pourquoi il avait quitté la maison paternelle et le pieux pèlerinage qu’il avait entrepris, et comment, ayant fait le vœu de n’entrer dans aucune maison pour y prendre repos et nourriture avant d’avoir visité Saint-Jacques de Galice, il couchait dans les bois et ne vivait que de sa chasse. Il lui dépeignit la mort du chat blanc. Elle frissonna d’horreur au récit de la fin des deux géants et du danger qu’elle avait couru de tomber entre leurs mains.
238
«Vous ne m’avez pas tout raconté, dit-elle quand Alanik eut terminé son histoire, qu’il arrêta à la visite des trois salles.
—Mais... à peu près tout,... balbutia-t-il, embarrassé.
—Oui, à peu près,... reprit-elle, d’un air malin. Est-ce que vous avez oublié votre entrée dans la chambre d’une jeune princesse qui reposait, endormie sur un lit d’or?
—Non, madame, je n’ai rien oublié de tout cela, mais devais-je vous le dire aussi?
—Certainement, je veux tout savoir.
—Je crois que vous savez déjà tout, madame, même ce que je n’ose pas vous répéter...
—Quoi donc?...
—Qu’obéissant à une inscription que j’avais lue au-dessus de la porte du château, j’ai...
—Vous avez embrassé la princesse endormie, n’est-ce pas?
—Oui, madame», répondit-il tout bas.
La princesse se mit à rire.
«Que j’ai eu de peine à vous le faire avouer! dit-elle. Mais, vos aveux ne sont pas complets... N’avez-vous pas emporté une petite pantoufle d’or?
—Si, madame.
—Où est-elle?
—La voici.»
Il la tira de sa poitrine et la posa sur la table.
«Je crois que voici sa pareille», dit la princesse en mettant la seconde pantoufle à côté de la première.
Un trait de lumière traversa l’esprit d’Alanik. Se levant impétueusement, il se jeta aux genoux de la princesse:
«Vous êtes la dame du château de la forêt! s’écria-t-il. Comment ne vous ai-je pas reconnue plus tôt? Me le pardonnerez-vous jamais?
239
—Relevez-vous! je n’ai rien à vous pardonner, mon bel Alanik, car vous êtes mon sauveur. Vous m’avez délivrée de ma prison en tuant le chat blanc qui me gardait captive; vous m’avez épargné le sort affreux qui m’attendait si j’étais tombée dans les mains des géants; enfin vous avez rompu, par votre baiser, l’enchantement qui me retenait endormie depuis si longtemps. Vous serez désormais mon époux. Mon château, mes trésors, tout ce que je possède vous appartiendra. Le voulez-vous?...
—Si je le veux!!!...», s’écria Alanik avec transport...
Le mariage eut lieu peu de temps après avec de grandes fêtes et festins, et réjouissances de toutes sortes. Alanik fit venir sa vieille mère et ses deux frères et ne les laissa retourner dans leur pays breton, qu’après leur avoir donné assez d’or et d’argent pour qu’ils fussent riches le reste de leur vie.
Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 203) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)
Il y avait une fois un petit tailleur appelé Iann-troad-Scarbet[14]. Sa femme se nommait Godic[15].
Les femmes des tailleurs sont toutes des paresseuses, dit-on; celle-là l’était comme toutes les autres; un peu plus encore peut-être. Sitôt que Iann était parti, le matin, pour son ouvrage (car c’était un bon travailleur), Godic rentrait dans son lit. Elle n’en sortait guère que vers onze heures ou midi; mais n’allez pas croire que c’était pour travailler! Oh! dame, non! par exemple! C’était tout simplement pour aller de porte en porte, dans le village, colporter les histoires des uns et des autres, et jaser comme une pie borgne. Elle était d’ailleurs aussi rusée que fainéante, et vous l’allez bien voir:
Lorsque le pauvre Iann rentrait le soir, bien fatigué d’avoir tiré l’aiguille et manié les lourds ciseaux toute une 242 journée, il ne marchait pas vite... Godic le voyait venir de loin et courait s’asseoir à son rouet; si bien que son mari, croyant qu’elle était depuis le matin au travail, se réjouissait d’avoir une femme si laborieuse.
Un jour, il lui dit:
«Aujourd’hui, femme, je n’irai pas en journée, et savez-vous ce que nous ferons? Vous mettrez votre jupe des dimanches, le beau corsage brodé que je vous ai fait, l’an dernier[16], et votre coiffe à dentelles, et nous irons à la ville.
—Pour quoi faire? dit Godic, qui se réjouissait déjà à la pensée d’une journée de promenade.
—Pour vendre votre fil au marché; vous devez en avoir amassé une bonne provision, depuis le temps que vous filez?»
La femme ne répondit rien, car elle n’osait avouer qu’elle n’avait pas trois bobines de fil.
«Eh bien! reprit Iann, très étonné, vous n’êtes pas contente, dirait-on?
—Si, si, mon mari, très contente, en vérité! Comme nous allons nous amuser à la ville, quand j’aurai vendu tout mon fil! C’est que j’en ai beaucoup! haut comme ça! (Elle était menteuse aussi.)
—Ah! tant mieux! dit le bonhomme. Mais où allez-vous donc maintenant?
—Chez la voisine Katelic pour lui demander ses commissions. Elle m’a priée de la prévenir, quand j’irais à la ville.
—Bon, bon! allez, il faut toujours rendre service à ses voisins, quand on peut. Seulement, ne restez pas à bavarder, car nous avons pas mal de chemin devant nous, et nous ferons bien de partir de bonne heure, si nous voulons arriver avant la fin du marché.»
243
En toute autre occasion, Godic en aurait eu pour une bonne demi-heure à quereller son mari sur ce mot de bavardage, mais la situation était trop grave pour s’amuser à des bagatelles.
Iann n’avait pas fini sa phrase, qu’elle était déjà chez sa voisine et lui expliquait avec volubilité l’embarras où elle se trouvait.
La commère Katelic était une forte tête; elle réfléchit un petit moment, et dit:
«Savez-vous ce que vous avez de mieux à faire? C’est d’inventer un conte, pour expliquer à Iann comment vous avez si peu de fil, car lui avouer que vous n’avez pas filé, il n’y faut pas penser. Vous y gagneriez une bonne volée de coups de bâton, et pas autre chose. Dites-lui qu’après avoir lavé votre fil, voyant qu’il n’en finissait pas de sécher et que le temps était à la pluie, vous l’avez porté dans le four du fournier, encore chaud de la dernière fournée; si bien que tout a flambé en un instant.»
Godic revint, la tête basse, en faisant semblant de pleurer 244 bien fort, se mouchant à chaque instant, et frottant ses yeux, pour les faire devenir rouges.
«Qu’avez-vous, ma femme? demanda Iann, inquiet.
—Ah! mon pauvre homme! nous ne serons jamais riches, je le crois. Si vous saviez ce qui m’arrive!
—Quoi donc?
—Ce n’est pas la peine d’aller à la ville, nous n’avons plus de fil à y porter...» Et elle lui raconta l’histoire forgée par Katelic.
Iann se mit en colère.
«Grande sotte! s’écria-t-il. Aviez-vous perdu le peu de raison que vous possédiez? Est-ce qu’on met du fil dans un four? Vous nous ruinerez, avec vos sottises! Mais vous les réparerez, ou gare à vos épaules! Vous m’avez perdu toute ma récolte de lin; il faut me la rendre. J’ai là un demi-boisseau de graine de lin: vous irez le semer, dans le courtil, et ce soir, quand je rentrerai, je veux que le lin soit mûr, tiré, roui, séché et monté en bottes dans le grenier!»
Godic se mit à pleurer et à crier, pour de bon cette fois:
«Comment voulez-vous que je fasse ce que vous me commandez là? personne au monde n’est capable de le faire. C’est impossible cela! vous parlez comme un fou!
—Impossible ou non, je veux que ce soit fait, quand j’arriverai, ce soir, ou vous aurez du bâton!»
Et il partit, en boitillant.
Godic courut chez sa commère:
«Mon mari a perdu la tête! dit-elle, c’est bien triste pour moi... Savez-vous ce qu’il me commande?
—Non, qu’est-ce que c’est?
—Il veut, qu’avant ce soir, j’aie semé, récolté, roui, séché, mis en bottes et rangé au grenier le lin dont nous avons la graine! Plus d’un demi-boisseau! Il me promet des 245 coups de bâton, si je n’ai pas fait cette besogne impossible. Il est fou! fou à lier!! Hi! hi! hi! hi! que je suis donc malheureuse d’avoir un pareil mari!»
Et elle pleurait à sanglots.
«Bah! dit Katelic, en haussant les épaules, il n’est pas des plus fins, le bonhomme Iann pied tordu! et je lui en ferais bien voir de toutes les couleurs. Ne pleurez pas tant, voisine, les larmes n’avancent à rien. Montez dans mon grenier, vous y trouverez quelques bottes de lin, qui me restent de l’an dernier. Prenez-en deux ou trois, répandez-les dans les prés, dans les champs, sur les haies et les buissons, aux environs de votre courtil, et, quand Iann rentrera, ce soir, vous lui direz que vous aviez trouvé moyen de faire tout ce qu’il vous avait commandé, mais que, pendant que le lin séchait sur le pré, est venu un ouragan, qui a tout emporté, et, pour lui prouver la vérité de ce que vous lui direz, vous lui ferez voir ce qui est accroché aux haies et aux buissons.»
Godic fut dans l’admiration d’un stratagème si ingénieux et s’en alla, chargée de trois bottes de lin sec, qu’elle éparpilla de tous côtés, comme l’avait conseillé sa commère.
Iann rentra, à l’heure ordinaire; il n’avait pas l’air de bonne humeur, et ses petits yeux gris étincelaient, sous ses gros sourcils.
«Avez-vous fait ce que je vous ai commandé?» cria-t-il à sa femme, avant même d’entrer dans la maison.
Godic prit un air de douceur et de tristesse hypocrites.
«Oui, mon mari, je vous ai obéi de point en point, mais nous n’avons vraiment pas de chance, mon pauvre homme.
—Qu’y a-t-il encore? demanda Iann, défiant. Qu’est-il arrivé d’extraordinaire?
—Ce qui est arrivé?... ce qu’on voit tous les jours, 246 dans cette saison. Vous savez bien quelles grandes tempêtes il y a au mois de septembre.
—Oui, qu’est-ce que les tempêtes viennent faire ici? Parlez-moi de mon lin, je vous prie.
—Votre lin! Eh bien! est-ce qu’il ne fallait pas le faire sécher, quand je l’ai sorti de l’étang, où il avait roui? je l’ai mis sur le pré, par un beau soleil. Ah! si vous l’aviez vu! il était si beau, qu’on n’a jamais récolté le pareil dans le pays.
—Après? dit Iann, impatienté.
—Après? l’Ouragan est venu; il a tout emporté, oui, tout; pas un brin n’est resté en place, et quand je suis venue pour mettre le lin en bottes, afin de le monter au grenier, il n’y avait plus rien sur le pré.
—Ta ta ta, voilà encore de vos menteries. Je ne crois pas de pareils contes, dit Iann.
—Voilà comme vous êtes toujours, me traitant de menteuse, pour un oui, pour un non!... Si vous ne me croyez pas, venez avec moi, vous verrez, de vos propres yeux, où est votre lin.»
Iann, tout maugréant, se laissa conduire au pré, et quand il vit le lin, accroché aux buissons, éparpillé sur les haies, sur les arbres, comme si un vent violent l’avait poussé de-ci, de-là, il fut complètement la dupe des mensonges de Godic.
«C’est vrai que nous n’avons pas de chance! dit-il. Mais puisque c’est l’Ouragan qui a causé le dommage, il faut qu’il me le paye. J’ai appris autrefois de ma grand’mère où demeurait le Maître des Vents. Je vais me plaindre à lui des méfaits de son fils. Allons, rentrons au logis; nous n’avons plus rien à faire ici. Demain, au petit jour, je partirai.»
Le jour suivant, de grand matin, Iann se leva, mit son 247 habit des dimanches, prit son penn-baz[17], une tourte de pain d’orge et quelques galettes de blé noir, dans son bissac, et partit, aussi bon train que s’il n’avait pas été Iann-troad-Scarbet[18].
Il marcha longtemps, longtemps, toujours dans la même direction. A force d’aller plus loin, toujours plus loin, il arriva au pied d’une colline rocheuse sur laquelle était assise, comme sur un trône, une vieille femme d’une taille colossale. Ses cheveux blancs flottaient au vent, et une longue dent noire, la seule qui lui restât, branlait dans sa bouche.
248
Le petit tailleur n’était point poltron. Sans s’émouvoir, il dit à la géante:
«Bonjour, grand’mère.»
La vieille sourit, en voyant l’air résolu de l’homme chétif qui lui parlait:
«Bonjour, bonjour! petit, répondit-elle. Que cherchez-vous?
—Je cherche la demeure des vents.
—Alors, vous êtes au terme de votre voyage, car la demeure des vents, c’est ici, et je suis leur mère. Que leur voulez-vous?
—Me plaindre du dommage qu’ils m’ont causé.
—Ah! mon pauvre petit homme, vous n’êtes pas le seul qui se plaigne des maux que mes fils déchaînent sur le monde. Mais, nul, avant vous, n’avait été assez hardi pour venir apporter ses réclamations jusqu’ici. Puisque vous avez eu confiance en moi, je vous en récompenserai. Dites-moi votre affaire.»
Iann raconta toute l’histoire de son lin perdu.
«Bon! dit la vieille, si c’est mon fils l’Ouragan qui a causé le dommage, je le forcerai à vous donner une indemnité.»
Elle descendit de la colline, fit quelques pas et, montrant à Iann une grande hutte délabrée:
«Entrez dans ma maison, je vais vous donner à boire et à manger pour soutenir vos forces. N’ayez pas peur de mon fils; quand il rentrera, je l’empêcherai de vous faire du mal.»
Iann, à demi rassuré par ces paroles, suivit son étrange hôtesse. Ce qu’elle appelait sa maison n’était qu’une cabane de terre et de branchages. Le vent y entrait de tous les côtés, avec de longs sifflements; on y gelait, comme dans le mois noir[19].
249
Bientôt, on entendit un bruit épouvantable: les loups hurlaient, les arbres craquaient et les petites pierres volaient en l’air.
«Voici mon fils l’Ouragan qui arrive», dit la vieille.
En un clin d’œil, Iann fut sous la table, la porte s’ouvrit avec fracas, l’Ouragan entra en mugissant, huma l’air avec bruit, et s’écria:
«Je sens la chair humaine! Il y a un chrétien ici, je vais le manger!
250
—Non, mon fils, vous ne mangerez pas ce joli petit chrétien.
—Et qui m’en empêchera?
—Moi.»
L’Ouragan gronda sourdement.
«Non seulement vous ne le mangerez pas, mais vous le dédommagerez du mal que vous lui avez causé.»
Et, prenant Iann par la main, elle le fit sortir de dessous la table. L’Ouragan, en le voyant, ouvrit une bouche énorme, et voulut se précipiter sur lui pour l’avaler; mais sa mère le retint, et lui montrant du doigt un grand sac pendu à une poutre du toit:
«Voulez-vous être mis en prison?» dit-elle.
Il se calma aussitôt. Alors, le tailleur s’enhardit et dit sans trop balbutier:
«Bonjour, monseigneur l’Ouragan.
—Bonjour, bonjour, qu’est-ce que tu me veux?
—Vous m’avez ruiné, monseigneur l’Ouragan.
—Comment cela, mon brave homme?
—Vous avez enlevé tout mon lin de la prairie où ma femme l’avait étendu pour sécher.
—Ce n’est pas vrai, mon ami. Ta femme est une paresseuse et une menteuse. Elle t’a fait contes sur contes, au sujet de ce fil. Au lieu de rester tranquillement à travailler chez elle, elle va bavarder dans tout le pays; elle n’a pas seulement filé trois bobines, et toutes ces histoires de four et de fournier, de prés et de séchage, sont autant de mensonges. Je ne t’ai causé aucun dommage, donc je ne te dois rien, mais je te connais, toi, tu es un brave homme, un bon travailleur, fort à plaindre d’avoir une pareille femme. Je veux venir à ton secours pour te récompenser du courage que tu as montré en venant ici, et de ta confiance en ma justice. Viens avec moi.»
251
Iann suivit l’Ouragan, dont il n’avait plus peur maintenant, car celui-ci parlait d’une voix douce et bonne. Ils allèrent droit à l’écurie: un mulet d’assez pauvre mine tirait, d’un air de bon appétit, après le foin de son râtelier. L’Ouragan le détacha et mettant le licou dans la main du petit tailleur:
«Tiens, lui dit-il, voilà une bête qui te fournira de l’or et de l’argent à discrétion. Quand tu en auras besoin, tu n’auras qu’à étendre par terre une serviette blanche, sous sa queue, en disant: «Mulet, fais ton devoir!...» En peu d’instants, ta serviette sera pleine de bons écus sonnants. Emmène-le, et surtout prends bien garde qu’on ne te le vole, si tu ne veux pas retomber dans ta pauvreté.
—Grand merci, monseigneur l’Ouragan, dit Iann, en ôtant son chapeau. Grand merci de votre bonté! et merci aussi à la bonne femme, votre mère, qui m’a donné à souper. Merci à tous et bonne santé aussi!»
Le petit tailleur ne tarissait pas en expressions de reconnaissance. L’Ouragan y mit fin en lui montrant le chemin par où il devait s’en aller et en lui disant de partir.
Voilà donc notre ami Iann en route pour retourner chez lui. Il tirait par le licou son mulet, n’osant pas monter sur un animal si précieux, de peur de le fatiguer.
Cependant, il avait hâte de s’assurer si l’Ouragan avait dit vrai.
Il s’arrêta dans une lande déserte, regarda à droite, à gauche, de tous côtés, pour voir si personne ne se montrait, puis il étendit son mouchoir par terre, sous la queue du mulet, et dit d’une voix mal assurée: «Mulet, fais ton devoir!»
Aussitôt, les pièces d’or et d’argent tombèrent dru comme grêle, et couvrirent entièrement le mouchoir. Iann 252 les ramassa, en remplit ses poches, et se remit en chemin, riant, chantant, sautant, gambadant comme un fou, car il ne se possédait plus de joie. Vers le coucher du soleil, il arriva devant une belle auberge, et résolut d’y passer la nuit. Il était fier comme un seigneur, et ses poches gonflées d’argent lui donnaient un aplomb qu’il n’avait jamais eu.
«Holà! l’hôte!... cria-t-il, dès l’entrée, as-tu de la place pour mon mulet et moi? Je veux une belle chambre! la plus belle de la maison! et tu me serviras ce que tu as de meilleur à boire et à manger!»
Le garçon d’écurie s’était approché et regardait, d’un air étonné, ce petit homme mal tourné, qui parlait avec tant d’assurance.
«Toi, l’ami! dit Iann, je te confie mon mulet. Prends-en autant de soin que si c’était moi-même. Bouchonne-le, étrille-le, donne-lui du foin, du son, de l’avoine, à discrétion. Ne le laisse manquer de rien, et surtout... écoute-moi bien! ceci est très important!... ne lui dis pas: «Mulet, fais ton devoir!»
—Pourquoi? demanda le garçon d’un air niais.
—Parce que... non! tu n’as pas besoin de savoir le pourquoi; c’est mon secret... Va, emmène le mulet, et gare à tes oreilles s’il lui arrive malheur.»
Le garçon conduisit l’animal à l’écurie, l’installa devant une mangeoire bien garnie et commença à le bouchonner.
«Cet homme est fou, pensait-il, tout en maniant le bouchon de paille; cette bête-ci n’a pas seulement fait trois lieues, et elle ne portait rien, pas même son maître; elle n’est ni sellée ni bâtée, elle n’a pas l’air malade, elle mange de bon appétit, et ce n’est toujours pas pour sa beauté qu’elle est si précieuse; elle ressemble à notre Grison. Hé! Grison! voilà un camarade! range-toi un peu pour lui faire place. On les prendrait l’un pour l’autre, ma foi! Ah! voilà 253 qu’on entend rire le petit homme, en bas. Quelle tournure il a! C’est sûrement un tailleur de campagne. Et quels airs il se donne! Tu feras ceci! tu feras cela! Tu diras ci, tu ne diras pas ça!... Qu’est-ce que ça peut bien lui faire qu’on ne dise pas à son mulet: «Mulet, fais ton devoir!» Il y a de la sorcellerie là-dedans. Ce n’est pas naturel qu’un individu de si chétive mine fasse le seigneur comme celui-là... Il faut que j’en parle à mon maître!»
Quand tout le monde fut couché dans la maison, sauf l’hôtelier et sa femme, qui étaient restés pour fermer les portes, le valet d’écurie vint leur faire part de ses soupçons.
«Nous allons bien voir ce qui en est, répondit l’hôtelier; cet imbécile a bu et mangé comme quatre, il avait des écus plein ses poches et il s’est vanté qu’il en aurait tous les jours autant. Ce mulet doit être un animal enchanté. Prends une lanterne et suis-moi.»
La femme de l’hôte voulut l’accompagner, car sa curiosité était aussi éveillée par les singulières façons du pauvre Iann-troad-Scarbet. Ils arrivèrent donc tous trois à l’écurie 254 et l’hôtelier dit à voix haute et sans hésiter: «Mulet, fais ton devoir!»
Les pièces d’or et d’argent tombèrent immédiatement; la femme défit son tablier, l’étendit, pour les recevoir, et le retira tout plein.
Alors, on emmena le mulet dans un cellier bien clos, au bout du jardin, et on mit à sa place le vieux Grison.
Le lendemain matin, Iann, qui avait dormi comme un bienheureux, déjeuna bien, paya de même, et se disposa à partir.
«Amène-moi mon mulet, cria-t-il au garçon d’écurie... C’est bon! Tiens, voilà un petit écu pour la peine que tu as eue de le soigner. L’as-tu bien fait manger ce matin, au moins?
—Oui, oui, soyez sans inquiétude, il n’a manqué de rien.»
Et Iann partit, sans se douter du tour qu’on lui avait joué. Comme il lui restait encore beaucoup d’argent de la veille, il n’eut pas besoin de faire appel à son mulet, et voulut en réserver la surprise à sa famille. Il chemina sans se presser, et arriva, vers le soir, dans son village.
Godic était sur le pas de la porte.
Au lieu de courir embrasser son mari, et d’être joyeuse de le revoir, elle éclata en cris et en injures, aussitôt qu’elle l’aperçut:
«Te voilà enfin, sans-cœur! vaurien! monstre d’homme! Où es-tu allé courir, laissant là femme et enfants qui meurent de faim? Ah! pendard! si je te tenais!»
Et elle lui montrait le poing...
«Taisez-vous, ma femme, répondit Iann, d’un ton tranquille, en homme qui a la conscience nette et l’esprit satisfait. Vous ne serez plus sans pain, à présent. Vous ne manquerez plus de rien, ni vous ni les enfants. Nous sommes devenus riches!»
255
Godic le regarda ébahie...
«C’est vous qui êtes devenu fou, Iann, mon mari, dit-elle. Il ne nous manquait plus que ce malheur-là!
—Vous allez voir! dit Iann, d’un air triomphant. Otez votre tablier, mettez-le par terre, sous la queue de ce mulet.»
Godic obéit, tout en rechignant.
Alors Iann se redressa de toute la hauteur de sa petite taille, et, d’un ton impérieux, il dit: «Mulet, fais ton devoir!»
Mais rien ne tomba sur le tablier: «Mulet, fais ton devoir!!» cria plus fort le petit tailleur.
Rien encore: «Mulet, fais ton devoir!!!» hurla Iann d’une voix de tonnerre.
Grison secoua les oreilles, et, cette fois, il tomba quelque chose sur le tablier, mais ce n’était ni de l’or ni de l’argent...
Pour le coup, Godic ne contint plus sa colère; elle courut chercher un bâton, et revint, furieuse, pour assommer son 256 mari. Le pauvre petit homme se mit à courir de toute la force de ses jambes, pour l’éviter, car elle était bien plus forte que lui, et il avait peur des coups.
Il marcha jour et nuit, sans s’arrêter, jusqu’à ce qu’il eût retrouvé l’Ouragan.
Celui-ci, en le voyant revenir, tout triste et épuisé de fatigue, fut pris de compassion.
«Je sais pourquoi tu reviens, mon pauvre homme, dit-il. Tu n’es guère malin, conviens-en. Tu t’es laissé prendre le mulet que je t’avais donné, là-bas, dans la première auberge où tu as logé en retournant chez toi.
—C’est pourtant vrai! monseigneur l’Ouragan, répondit Iann, d’un air piteux. Mais, voyez-vous, c’était la première fois que j’avais quelque chose de précieux à garder. Je ne savais pas bien m’y prendre... et puis, la joie m’avait tourné la tête.
—Eh bien! tâche d’être plus habile, cette fois-ci. Je veux bien venir encore à ton secours, seulement, sois moins confiant dans les autres, à l’avenir.
—Oh! oui! monseigneur l’Ouragan, ne craignez rien pour moi, je ne serai plus si sot que je l’ai été.
—Eh bien! voilà une serviette enchantée. Quand tu l’étendras sur une table en disant: «Serviette, fais ton devoir!» elle se couvrira aussitôt de mets et de boissons. Emporte-la chez toi, et surtout ne va pas te la laisser voler!
—On m’enlèverait plutôt la vie!» s’écria Iann, dans sa reconnaissance.
Et il partit, avec son nouveau trésor. Il n’avait pas perdu l’espoir de retrouver son mulet. Il s’arrêta donc à la même auberge que la première fois; il y trouva tout en rumeur. Elle était pleine de gens qui riaient, qui dansaient, qui chantaient. Un grand feu flambait dans la cuisine; on y rôtissait force poulets, gibier, quartiers de viande; on avait 257 mis en perce un grand tonneau de cidre et un baril de vin. C’était un repas de noces comme on n’en voit pas souvent. Le marié et la mariée firent bon accueil au petit tailleur, et l’invitèrent à prendre part au festin, ce qu’il accepta très volontiers. Il s’assit modestement au bas bout de la table et commença à manger d’assez bon appétit; mais, au bout d’un moment, quand sa faim fut apaisée, il lui sembla que les ragoûts sentaient la fumée, que les rôtis étaient brûlés, les poulets desséchés, le cidre aigre et le vin plat.
«Vous ne mangez, ni ne buvez, voisin, lui dit un gros homme, assis à côté de lui, et qui, depuis le commencement du repas, ne faisait que tordre et avaler.
—Je n’ai plus faim, dit Iann, d’un air un peu dédaigneux.
—Il n’est pas nécessaire d’avoir faim pour se régaler, quand on a tant de bonnes choses devant soi, reprit l’autre, avec un gros rire. Quel festin! En avez-vous jamais vu un pareil?
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—Peuh! fit Iann, du bout des lèvres.» On aurait dit qu’il avait mangé à la table du roi, toute sa vie.
«Comment? peuh! je vous trouve bien difficile, mon gaillard! Vous n’avez pas déjà si brillante mine! A qui ferez-vous croire que vous avez été nourri d’ortolans rôtis?»
Iann sentit la colère lui monter à la tête, et, regardant son grand voisin avec un air de défi:
«Vous allez bien voir, dit-il, si je sais ce que c’est qu’un beau repas! Et je vais vous montrer, à vous et à tous les convives, ce qu’on entend par là!
—Vous, petit bonhomme?
—Oui, moi! Oui, moi!! et tout de suite encore!!»
Le bruit de leur dispute attira l’attention du marié.
«Hé? là-bas, qu’avez-vous à vous quereller ainsi? dit-il.
—C’est ce bonhomme, mon voisin de table, qui prétend pouvoir vous servir tout de suite un repas beaucoup plus beau que celui-ci.
—Ah! ah! ah! quelle plaisanterie!
—Ce n’est pas une plaisanterie, dit très haut notre ami Iann, c’est une vérité! vous allez bien voir!»
Tous les yeux se tournèrent vers lui et chacun cessa immédiatement de boire et de manger.
Iann se leva, tira sa serviette de sa poche, la déplia, et l’étendit devant lui: «Serviette! fais ton devoir!» s’écria-t-il fièrement.
Aussitôt, la table se couvrit, par enchantement, des mets les plus délicieux, de friandises de toutes sortes, de vins exquis, de liqueurs fines.
Les convives, d’abord stupéfaits d’étonnement, n’osaient pas faire honneur à ce nouveau festin, digne de la table d’un prince, mais, peu à peu, ils s’enhardirent, et l’on n’entendait plus que des cris d’admiration et de satisfaction gourmande.
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Iann fut appelé à la place d’honneur; il embrassa la mariée, la trouva jolie, et but si souvent à sa santé, que le soir, grisé d’orgueil et un peu aussi de bon vin, il regagna sa chambre en marchant encore un peu plus de travers que de coutume, et sans penser à sa serviette restée sur la table.
L’hôtelier n’eut garde de laisser perdre une si bonne occasion: il ramassa le talisman, et le rangea soigneusement au fond de son armoire.
Le lendemain matin, Iann, dégrisé, se rappela tout ce qui s’était passé la veille au soir. Il réclama sa serviette, mais ce fut en vain; personne ne l’avait vue. Il ne reçut que des injures pour son insistance.
Furieux, désespéré, s’arrachant les cheveux, à moitié fou de rage et de chagrin, il courut, tout d’une haleine, chez la Mère des Vents...
L’Ouragan le vit venir.
«Tu t’es encore laissé dérober ta serviette, malheureux! lui dit-il.
—Ah! monseigneur l’Ouragan, ayez pitié de moi! répondit le petit tailleur en sanglotant. C’est bien vrai que je suis un âne, un imbécile, tout ce qu’on peut trouver de plus niais au monde. Accablez-moi de reproches, je les mérite. Mais ce qui est sûr aussi, c’est que ma femme et mes enfants meurent de faim, et que je ne me sens pas le courage de revenir à la maison sans leur rapporter quelque chose...
—Tu fais vraiment peine à voir, mon pauvre homme, dit l’Ouragan. Je veux bien venir à ton aide, encore une fois, mais c’est la dernière, entends-tu bien? Prends ce bâton de houx; quand on lui dit: «Bâton, fais ton devoir!» il se met à battre les ennemis de son maître, sans que rien ni personne puisse l’arrêter. Il ne cessera, que quand tu 262 lui diras: Assez battu! Si tu sais t’y prendre, ce bâton te fera rattraper ton mulet et ta serviette.»
Iann, après de grands remerciements, quitta l’Ouragan et revint à l’auberge. On lui fit beaucoup d’amitiés, car on pensait que, cette fois encore, il rapportait de sa course quelque talisman merveilleux. Il fit voir, sans tarder, qu’on ne se trompait pas. La noce était partie, il ne restait plus dans la maison que l’hôtelier, sa femme et leur valet. Il soupa avec eux, tenant toujours dans sa main gauche, son gourdin, dont il n’avait pas voulu se séparer. Le repas fini, il le posa sur la table, puis dit très haut: «Bâton, fais ton devoir!» Et voilà que le bâton se mit à sauter, à voltiger, à taper dru et ferme, de droite, de gauche, par-ci par-là, sur les trois compagnons de Iann. Ils avaient beau se cacher, sous la table, derrière les portes, dans tous les petits coins, le bâton les y poursuivait, les atteignant partout, et frappant sans relâche.
«Grâce! grâce! miséricorde! criaient les patients.
—Non! non! disait Iann, cela vous apprendra à voler les voyageurs qui descendent chez vous!
—Grâce! grâce! nous ne le ferons plus.
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—Cela m’est bien égal!
—Nous vous rendrons tout! vous voulez donc notre mort?
—Allez chercher la serviette et le mulet, et le bâton cessera de frapper.
—Nous n’osons pas, nous serions assommés en route.
—Assez battu!» dit Iann, et le bâton s’arrêta immédiatement.
Cinq minutes après, il partait, pour s’en retourner chez lui avec ses trois talismans.
S’il a su les conserver, il n’est pas à plaindre, car il ne manque de rien et Godic, de peur du bâton, n’est sans doute plus ni méchante, ni paresseuse, ni menteuse. Mais je n’en sais pas plus long, car depuis le jour où Iann-troad-Scarbet est revenu au village, je n’ai pas eu de ses nouvelles.
Imité de F. M. Luzel, tome XXVI (p. 63) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)
Il y avait une fois deux pauvres gens, mari et femme, qui avaient sept enfants: six garçons et une fille. Le plus jeune des fils, Yvon, et sa sœur Yvonne, étaient d’un caractère aimable et doux; ils semblaient un peu simples d’esprit, et leurs frères les taquinaient, les tourmentaient en cent façons, abusant de leur simplesse pour ne leur laisser que les tâches les plus pénibles et la plus chétive nourriture. Yvon ne se révoltait jamais, et Yvonne non plus, mais elle était toujours triste et on la voyait bien rarement sourire. C’était pourtant une jolie fille, et si elle avait été heureuse et bien parée, personne dans le pays 266 n’aurait pu lutter de beauté avec elle. Mais, moitié à cause de sa pauvreté, moitié à cause du peu de soin que sa mère avait d’elle, la malheureuse petite ne portait jamais que les plus humbles vêtements.
Tous les matins, quelque temps qu’il fît, on l’envoyait sur la lande garder les vaches et les moutons, avec un morceau de pain d’orge ou une galette de blé noir pour toute pitance, et elle ne revenait que le soir, au coucher du soleil.
Un jour que, selon son habitude, elle était partie de bonne heure avec son chétif troupeau, elle rencontra, sur son chemin, un jeune homme beau comme le jour, et vêtu de soie et d’or, comme un prince. Elle le regardait, éblouie; quelle fut sa surprise lorsqu’il s’approcha d’elle et lui dit:
«Voudriez-vous vous marier avec moi, jeune fille?»
Elle se troubla, baissa les yeux, et répondit d’un air modeste:
«Je ne sais pas, monseigneur. Il faut que je demande à mes parents la permission de me marier.
—Vous la donneront-ils?
—Qui sait? mon Dieu! je n’ai guère de contentement par eux!»
Et deux larmes coulèrent sur ses joues.
Le jeune homme en eut pitié.
«Demain à la même heure, vous me retrouverez ici, dit-il. Rapportez-moi une réponse, ma douce Yvonne,—et ne pleurez plus», ajouta-t-il, en essuyant les pleurs de la pauvre fille.
Il disparut alors; Yvonne, toute la journée, ne fit que rêver à lui. Le soir, elle revint à la maison, chantant d’un cœur gai, tout en chassant ses moutons devant elle.
«Qu’a donc Yvonne, pour chanter ainsi? dit Hervoan, le 267 frère aîné, tout surpris; jamais nous ne l’avons vue si contente.
—Je vais le savoir», dit sa mère, et elle courut à l’étable, où la jeune fille faisait rentrer son troupeau.
Celle-ci répondit sans embarras à toutes les questions, raconta son aventure, et demanda la permission d’épouser le bel inconnu.
«Pauvre sotte! s’écria sa mère, quel conte me faites-vous là? vit-on jamais un seigneur tel que celui dont vous parlez, épouser une petite bergère? Il a voulu se moquer de vous.
—Non, ma mère, répondit Yvonne avec plus d’assurance qu’elle n’en montrait d’ordinaire; il a vraiment l’intention de m’épouser, puisqu’il n’attend que votre consentement.
—Pourquoi voulez-vous vous marier, je vous le demande? Pour être malheureuse?...
—Je ne le serai jamais plus que je ne le suis», dit Yvonne d’une voix grave et triste.
Sa mère ne sut que répondre. Elle haussa les épaules, lui tourna le dos et s’en alla.
Le lendemain matin, au lever du soleil, la bergère fit sortir son troupeau et le conduisit à la lande. Au même endroit que la veille, elle rencontra le beau jeune homme qui lui dit de nouveau:
«Voulez-vous être ma femme?
—Je veux bien, répondit-elle en rougissant. Mais venez faire votre demande chez mes parents.
—Très volontiers, partons tout de suite.»
La famille d’Yvonne fut dans une telle stupéfaction en voyant ce beau prince, si richement paré, vouloir épouser la petite bergère, que père, mère et frères dirent oui sans hésiter.
On fixa le jour de la cérémonie et le prince partit, après 268 avoir promis de se charger de tous les frais des noces. Elles furent célébrées avec beaucoup de pompe et de solennité. Le marié vint chercher l’épousée dans un superbe char tout doré, attelé de quatre chevaux blancs, qui avaient des harnais d’or et des housses de drap d’argent, toutes garnies de pierreries. Sur leur tête, se balançait un haut panache de plumes roses. Le garçon d’honneur était presque aussi beau et bien paré que le marié et tous deux brillaient comme le soleil.
Aussitôt après le repas, le prince se leva de table, et dit à Yvonne de monter dans le char.
«Ne puis-je aller chercher mes vêtements? demanda-t-elle.
—C’est inutile, vous en trouverez tant que vous voudrez et de bien plus beaux dans mon palais. N’emportez rien d’ici, et venez, belle Yvonne.»
Elle lui obéit, et se plaça sur le char à côté de lui.
Au moment où ils allaient partir, ses frères s’écrièrent:
«Ne pourrons-nous savoir où vous allez? Quand nous voudrons revoir notre sœur, où la trouverons-nous?
—Au Château de Cristal, de l’autre côté de la mer Noire», dit le prince.
Il fit un signe, les quatre chevaux s’enlevèrent, prirent le galop et tout disparut en quelques minutes.
Il y avait environ un an qu’Yvonne était mariée. Ses parents, grâce aux libéralités du prince, vivaient dans une grande aisance, mais ils n’avaient eu aucune nouvelle de leur fille. Les cinq fils aînés, désireux de voir du pays et aussi de savoir si leur sœur était heureuse avec son mari, 269 résolurent de partir à sa recherche. Ils se fournirent de tout ce qui leur était utile en habillements, armes et provisions, ils montèrent les meilleurs chevaux qu’ils purent se procurer et firent leurs adieux à la famille.
Yvon les avait en vain suppliés de l’emmener. La prospérité ne les avait pas rendus meilleurs, et le pauvre enfant fut repoussé brutalement. Il s’en alla pleurant, car il chérissait sa sœur Yvonne, et ne pouvait se consoler d’en être séparé.
Les cinq cavaliers partirent un beau matin. Leur bourse était bien garnie, leurs montures excellentes. On peut voyager longtemps dans de telles conditions, sans se lasser. Ils allaient donc toujours devant eux, du côté du soleil levant, demandant partout où se trouvait le Château de Cristal et recevant partout la même réponse: Plus loin! encore plus loin! Après avoir traversé bien des pays divers, ils arrivèrent sur la lisière d’une grande forêt qui avait au moins cinquante lieues de tour. Ils se consultèrent avant de s’y engager, car ils craignaient de s’y égarer ou même de s’y perdre sans retour, tant elle leur paraissait sombre et touffue. Un vieux bûcheron à barbe blanche vint à passer près d’eux.
«Bonjour, grand-père, dit Hervoan, savez-vous le chemin du Château de Cristal?
—Bonjour, mes fils, bonjour; je ne suis jamais allé dans l’endroit que vous dites, mais je sais que, dans la forêt, il y a une longue avenue qu’on appelle l’allée du Château de Cristal. Sans doute, c’est parce qu’elle y conduit.»
Les jeunes gens furent bien joyeux d’apprendre qu’ils approchaient enfin du but de leur voyage.
«Où trouverons-nous cette avenue? demandèrent-ils.
—Pas bien loin d’ici. Marchez encore pendant une 270 demi-heure environ et, sur votre droite, vous en verrez l’entrée.»
Ils donnèrent un écu au vieux bûcheron et suivirent ses instructions. Ils trouvèrent en effet l’avenue; son nom était inscrit sur un poteau; ils ne pouvaient se tromper et s’y engagèrent sans hésitation. Ils n’avaient pas fait cent mètres qu’ils entendirent un grand bruit au-dessus de leurs têtes. On aurait dit d’un orage passant sur les cimes des arbres; le tonnerre roulait en grondements sourds et les éclairs se succédaient avec rapidité. Les chevaux, effrayés, refusaient d’avancer, ou menaçaient de s’emporter, et leurs cavaliers avaient toutes les peines du monde à les maintenir. Au bout d’une heure, l’orage se calma, mais la nuit était venue et l’inquiétude commença à saisir les cinq frères.
«Je ne sais trop où et comment nous allons passer la nuit, dit l’aîné en regardant autour de lui. Cette forêt doit être remplie de bêtes fauves. Nos chevaux seront dévorés et peut-être nous-mêmes aussi. Si nous n’étions pas trop loin du Château de Cristal, ce que nous aurions de mieux à faire serait de continuer notre route, en nous pressant un peu. Mais comment savoir où nous en sommes? le bois semble de plus en plus épais, à mesure que nous avançons.
—Je crois que j’ai trouvé un moyen de nous renseigner», dit le cadet qui était svelte et adroit.
Et il se mit à grimper avec agilité sur un grand chêne, près duquel ils s’étaient arrêtés.
«Que vois-tu? lui crièrent d’en bas ses frères.
—Je ne vois que des arbres, des arbres, à droite et à gauche, de tous les côtés, au loin,... au loin!»
Il descendit du chêne et tous se remirent en marche, mais la nuit devint si noire, qu’ils ne parvenaient plus à se diriger dans la forêt.
Une seconde fois le jeune homme grimpa sur un chêne.
271
«Vois-tu quelque chose cette fois? lui crièrent ses frères avec anxiété.
—Oui, je vois un grand feu! là-bas.
—De quel côté?
—Je ne puis pas vous le dire d’en haut, vous ne me comprendriez pas.
—Laisse tomber ton chapeau par terre dans la direction du feu et descends...»
Il obéit, retrouva son chapeau, et les voyageurs reprirent leur pénible course, dans l’espoir de trouver quelque habitation.
Au bout d’un quart d’heure environ, ils virent la lueur rougeâtre éclairer la forêt; cela leur donna du courage. Ils en avaient besoin, car de nouveau un formidable orage passa sur leur tête. Les arbres s’entre-choquaient et craquaient; des branches cassées et des éclats de bois tombaient de tous côtés;... vent, grêle, tonnerre, éclairs, tout faisait rage. Les malheureux voyageurs, éperdus, aveuglés, ne savaient plus où ils en étaient.
Tout à coup, la tempête cessa subitement, le silence se rétablit, les étoiles reparurent sur un ciel clair et la nuit redevint belle et sereine. Les chevaux qui, pendant l’orage, n’avaient cessé de trembler et avaient résisté à tous les efforts faits pour les entraîner, se mirent en marche d’un bon pas, et les cinq frères arrivèrent près du feu.
Une grande vieille, toute barbue, avec des dents longues et branlantes, y jetait force bois pour l’entretenir.
Hervoan s’avança vers elle et lui dit d’un air qu’il s’efforça de rendre aimable:
«Bonsoir, grand’mère! pouvez-vous nous enseigner le moyen d’arriver au Château de Cristal?
—Oui, vraiment, mes enfants, je puis vous montrer le chemin; mais faites mieux; attendez ici que mon fils aîné 272 soit rentré; il vous donnera des nouvelles toutes fraîches du Château de Cristal, car il y va tous les jours. Il ne va pas tarder, peut-être même l’avez-vous vu dans la forêt.
—Nous n’avons vu personne, grand’mère.
—Si vous ne l’avez pas vu, vous l’avez entendu probablement, car il fait du bruit, là où il passe, celui-là. Écoutez! justement le voilà qui arrive.»
En effet, un vacarme pareil à celui qui les avait déjà épouvantés se faisait entendre. Il leur parut même encore plus terrible.
«Cachez-vous vite, là, sous les branches d’arbres, dit la vieille, et ne vous montrez pas, car mon fils, quand il rentre, a toujours grand faim; s’il vous voit, il voudra vous manger.»
Les cinq frères se blottirent sous un vaste amas de fagots, et, à la lueur du feu, ils virent descendre du ciel un géant d’une figure farouche. Il était vêtu de peaux de bêtes et couronné d’une branche de chêne ployée.
Aussitôt qu’il eut touché terre, il tourna la tête de droite et de gauche...
«Il y a de la viande fraîche ici! s’écria-t-il. Il faut que j’en mange tout de suite, car je meurs de faim!
—Vous voulez toujours tout manger, dit la vieille. Ne pourriez-vous attendre un peu que votre souper soit prêt?
—Il n’y a pas besoin de tant faire de cuisine; voilà cinq petits chrétiens dont je ferai mon affaire.»
La vieille le regarda avec des yeux menaçants et lui montrant un gros bâton qu’elle tenait:
«Gare à vous, dit-elle, si vous les touchez seulement du bout du doigt. Grand brutal que vous êtes! croyez-vous que je vais vous laisser faire du mal à vos propres cousins? les fils de ma sœur, des enfants si gentils, si sages, qui sont venus ici exprès pour me voir!»
273
Le géant se calma; il semblait d’ailleurs avoir grand’peur du bâton maternel.
«Si ce sont mes cousins, je ne leur ferai rien, dit-il. Du moment que j’ai à souper, je ne tiens pas à les manger. Faites-les sortir de là-bas, qu’on les voie.»
La vieille amena les cinq frères; le géant les regarda curieusement.
«C’est vrai qu’ils sont très gentils, s’écria-t-il, on dirait des joujoux. Mais comme ils sont petits, mes cousins, ma mère!
—C’est que ma sœur, qui était bien moins grande que moi, a épousé un homme ordinaire, et mon mari, votre père, était un géant comme vous.
—Ah! ah! ah! Ils sont vraiment drôles, ces petits bonshommes! je ne les mangerai pas, je vous le promets.
—C’est bon! je crois à votre promesse; mais ce n’est pas tout ce que vous pouvez faire pour des parents, que de ne pas les manger. Il faut aussi leur rendre service.
—Et quel service puis-je bien leur rendre?
—Les conduire au Château de Cristal, où ils veulent aller.
—Hem! vous m’en demandez beaucoup. Écoutez: je ne peux pas les conduire jusqu’au Château de Cristal, mais je puis les mettre sur la voie, et faire avec eux un bon bout de chemin.
—Merci, cousin, nous n’en demandons pas davantage, dirent les cinq frères.
—Bon! je suis bien aise que vous vous contentiez si facilement. Couchez-vous là près du feu, car il faut que nous partions demain matin de bonne heure. Je vous éveillerai quand le moment du départ sera venu.»
Les jeunes gens s’enveloppèrent de leurs manteaux, s’étendirent près du feu, la tête appuyée sur des fascines, 274 et firent semblant de dormir, mais ils ne dormaient pas, car ils n’osaient pas trop se fier à leur cousin, le géant.
Celui-ci s’était mis à souper. A chaque bouchée, il avalait un mouton, et, de temps à autre, s’arrêtait pour boire un coup, d’une grande cruche de cidre, puis il poussait un grognement de satisfaction et recommençait. Son souper fini, il allongea son grand corps sur la mousse et ronfla bientôt comme un orgue.
A minuit juste, il se leva.
«Allons, debout! cousins! cria-t-il, il est temps de partir!»
Les cinq frères se levèrent. Il leur commanda de monter sur leurs chevaux et de venir ainsi se placer sur un grand drap noir qu’il avait étendu sur la terre près du foyer.
Ils obéirent sans mot dire, et virent avec étonnement le géant entrer dans le feu, que sa mère alimentait en y jetant de grandes brassées de bois sec. A mesure que la flamme augmentait, on entendait un bruit semblable à celui qui s’était fait dans la forêt; et peu à peu, le drap se soulevait de terre, enlevant avec lui hommes et chevaux.
Quand les habits du géant furent consumés, il prit la forme d’une énorme boule de feu et monta très haut. Le drap noir le suivit et les cinq frères voyagèrent ainsi pendant quelque temps. A l’aube du jour, ils se trouvaient au dessus d’une grande plaine. Le géant y fit descendre le drap et dit à ses cousins:
«Vous voilà sur le chemin du Château de Cristal. Tirez-vous d’affaire comme vous pourrez maintenant, car je ne puis vous conduire plus loin.»
Les voyageurs le remercièrent, et il continua sa route.
Ils regardèrent autour d’eux et furent très étonnés de l’étrange pays où ils se trouvaient. A perte de vue, s’étendait une plaine, partagée en deux moitiés bien différentes 277 l’une de l’autre. D’un côté, elle était aride et brûlée par le soleil; on n’y voyait que des pierres, des bruyères à demi desséchées et des ajoncs grisâtres; de l’autre, elle était couverte d’une herbe haute et grasse, et touffue et fraîche à plaisir. Mais,—chose encore plus étonnante,—sur la plaine aride, bondissaient des chevaux pleins d’ardeur; leur poil luisant, leur croupe rebondie, leurs yeux vifs et brillants: tout en eux annonçait le bien-être et la bonne santé; sur l’herbe fraîche, au contraire, des chevaux maigres, presque décharnés, se soutenant à peine sur leurs jambes, ne cessaient de se battre, et de chercher à se manger réciproquement, comme s’ils mouraient de faim.
Les cinq frères, cependant, étaient fort en peine, car leurs montures, en touchant le sol, étaient tombées sans vie: les cinq cadavres gisaient sur le drap noir.
«Il ne manque pas de chevaux ici, dit Hervoan, nous avons de quoi les harnacher, tâchons d’en attraper chacun un bon.»
Tous les efforts furent vains; les beaux chevaux ne voulaient pas se laisser prendre, pas même approcher. Harassés de fatigue et désespérant de réussir à s’en emparer, les jeunes gens se résignèrent à monter les chevaux maigres qui ne firent point de résistance. Mais à peine les cavaliers furent-ils en selle, que leurs horribles coursiers les emportèrent d’une course folle à travers les buissons, les broussailles, les épines et finirent par les jeter sur les pierres, parmi les ajoncs, meurtris, sanglants, à demi morts. Ils furent quelque temps avant de reprendre l’usage de leurs sens. L’aîné se remit le premier et, quand les autres furent aussi revenus à la vie, il tint conseil avec eux.
«Qu’allons-nous faire? dit-il, nous voilà sans chevaux, sans ressources; jamais nous ne viendrons à bout de trouver ce Château de Cristal. Peut-être en sommes-nous 278 très loin encore, et, dans tous les cas, nous pouvons être sûrs que des obstacles imprévus se dresseront devant nous, à mesure que nous approcherons. Songez à tout ce qui vous est arrivé depuis deux jours! Il me paraît prouvé que notre beau-frère ne veut pas de notre visite. Qui sait à quoi nous nous exposons en nous obstinant à aller chez lui? Nous courons peut-être au-devant de dangers plus grands encore que ceux qui nous ont assaillis déjà. Pour moi, je suis d’avis que nous renoncions à cette folle entreprise et que nous retournions chez nous. En marchant toujours du côté où le soleil se couche, nous y arriverons sûrement, puisque, pour nous en éloigner, nous avons toujours été vers le point du ciel où le soleil se lève. Qu’en dites-vous, mes frères?
—Tu as raison, répondirent-ils tous en chœur. Nous avons eu assez de peines et de fatigues. Retournons chez nous.»
Après un long et pénible voyage, accompli au milieu de mille difficultés, Hervoan et ses quatre frères virent enfin le toit de la maison paternelle. Ils y furent reçus, avec des transports de joie, par leurs parents qui les croyaient perdus, et les soins qu’on leur prodigua, le repos, la bonne chère, les délassèrent promptement.
Le soir, à la veillée, ils racontaient leurs aventures; le père et la mère étaient tout oreilles et Yvon, assis sur son petit banc de pierre, au coin du foyer, écoutait silencieusement, mais sans en perdre un mot, ces récits émouvants.
Un soir, d’un ton tranquille, il dit:
«Moi, je veux aussi tenter l’aventure; je vais partir et je 279 ne reviendrai pas à la maison sans avoir vu ma sœur Yvonne.
—Toi, petit imbécile! dit Hervoan.
—Oui, moi.
—Allons donc! et il haussa les épaules.
—Pourquoi pas? J’aime mieux ma sœur qu’aucun de vous ne l’a jamais aimée et, en quelque endroit qu’elle soit, je réussirai à la trouver.»
Ses frères se moquèrent de lui, sa mère le gronda, mais son père, qui était un vieux bonhomme sans malice, lui fit signe de ne pas insister et, le lendemain matin, il lui 280 donna un vieux cheval à demi fourbu, quelques écus et sa bénédiction.
Yvon partit, le cœur content; il suivit la même route que ses frères, arriva comme eux à la forêt, mais au moment où il allait s’engager dans l’avenue du Château de Cristal, il rencontra une vieille femme qui lui dit:
«Où allez-vous ainsi, mon enfant?
—Au Château de Cristal, pour voir ma sœur, grand’mère.
—Ce n’est pas là le bon chemin, mon petit ami; n’entrez pas dans la forêt; prenez ce sentier que voilà, jusqu’à ce que vous arriviez à une grande plaine; alors, vous suivrez la lisière de cette plaine et quand vous verrez une route dont la terre est noire, vous la prendrez. Quoi qu’il arrive, quoi que vous puissiez voir et entendre, ne vous effrayez de rien, marchez toujours droit devant vous; que rien ne vous arrête. Ne perdez pas courage, vous parviendrez au Château de Cristal et vous verrez votre sœur.
—Merci bien, grand’mère», dit Yvon.
Et il prit le petit sentier.
Il ne tarda pas à arriver à la plaine, puis à la route noire. Il allait y entrer, quand il vit qu’elle était remplie de serpents entrelacés. Son cœur fut glacé d’horreur en un moment. Mais se rappelant les paroles de la vieille: «Quoi que vous voyiez, ne vous effrayez pas», il poussa son cheval. L’animal tremblait de tous ses membres et refusait d’avancer. Yvon lui enfonça les éperons dans les flancs. Le cheval s’enleva des quatre pieds et vint retomber au milieu de la route. Les serpents se dressèrent de toutes parts en sifflant, s’enroulèrent autour de ses jambes; l’un d’eux le piqua au cou, et le pauvre animal s’abattit aussitôt,... il était mort!
Yvon se trouva donc seul, à pied, au milieu des hideux 281 reptiles. Il ne perdit pas courage cependant, et continua d’avancer intrépidement. Il parvint sans blessure jusqu’au bout de la route noire.
«J’en suis quitte pour la peur, se dit-il, mais quelle aventure! que pourrait-il m’arriver qui fût pire que cela?»
Il regarda autour de lui: un grand étang lui barrait le passage. Point de barque pour le traverser.
«Va toujours droit devant toi», m’a dit la vieille, «quoi qu’il arrive!» Je ne veux pas retourner sur mes pas. Comment faire pourtant?... Si encore je savais nager!... Arrive que pourra! je vais essayer de passer.»
Il entra résolument dans l’eau; le terrain était en pente douce...
«Bon! se dit Yvon, ce n’est pas bien méchant.»
L’eau lui monta aux genoux,... à l’estomac,... aux aisselles,... au cou. Il avançait toujours!... Il sentit que le sol s’enfonçait,... il ferma les yeux... et continua de marcher, bien qu’il eût de l’eau par-dessus la tête.
Il ne pouvait plus respirer, un bourdonnement sinistre bruissait dans ses oreilles.
«Vais-je mourir noyé?» pensait-il... Et il marchait toujours!... Il suffoquait, ses idées se troublèrent... Il fit encore quelques pas;... le sol se relevait... Par un effort désespéré, Yvon avança encore,... sa tête sortit de l’eau,... il rouvrit les yeux,... l’air, la lumière l’entouraient! Il respira longuement et tomba évanoui sur le gazon au bord de l’étang.
Quand il revint à lui, il vit qu’à l’endroit où il était tombé, s’ouvrait un chemin étroit, profond et sombre, rempli d’épines et de ronces qui se croisaient dans tous les sens, et avaient pris racine en terre des deux bouts.
Il essaya de se frayer un passage avec son couteau, mais la lame s’ébrécha et il s’épuisa en efforts inutiles...
282
«Que rien ne vous arrête», a dit la bonne femme, pensa-t-il, je ne demande pas mieux que de lui obéir, mais, pour cette fois, c’est presque impossible!»
En examinant de plus près les ronces, il vit qu’au ras de terre, elles laissaient un petit espace libre. Il s’y glissa à quatre pattes, rampa comme une couleuvre et finit par passer, mais dans quel état, hélas! Il avait laissé des lambeaux de vêtements à toutes les épines, son corps était déchiré, sanglant, balafré de cent façons, et ses mains, qu’il avait presque toujours tenues devant son visage pour défendre ses yeux, n’étaient qu’une plaie.
Malgré tout, il avait passé!!
Il se trouvait maintenant dans un endroit désert et rocheux. Aucun chemin n’y était tracé.
«Que vais-je faire?» se dit-il. Un hennissement joyeux lui fit prêter l’oreille, et il vit accourir au galop un cheval maigre, au poil bourru, qui s’approcha de lui et sembla l’inviter à monter sur son dos. Il reconnut alors son pauvre vieux coursier qu’il croyait mort dans la route aux serpents. Cette vue lui causa une telle joie qu’il se mit à pleurer et à caresser la bonne bête, qui lui répondit à sa façon, par des petits cris d’amitié.
Il le monta alors et se remit en route. Vers le soir, ils arrivèrent à un rocher, placé en travers sur deux autres rochers[20]. Le cheval frappa du pied celui de dessus: il bascula aussitôt et laissa voir l’entrée d’un souterrain. Une voix qui en sortait dit:
«Descends de cheval et entre!»
Yvon obéit à cet ordre et fit quelques pas dans un couloir obscur, étroit, infect, où il ne pouvait avancer qu’à tâtons. Les murs suintaient une humidité visqueuse, l’air était 283 empesté, le jeune garçon étouffait... Derrière lui, il entendit bientôt un bruit infernal, des cris, des rires, des injures; il semblait qu’une légion de démons vînt fondre sur lui.
«Je ne veux pas mourir ici! se dit-il, avec un peu de courage j’en sortirai, comme je suis sorti de l’étang et du chemin des ronces; à quoi me servirait de m’arrêter ou de reculer? en avant!»
Il vit bientôt un petit point jaunâtre loin devant lui, et qui allait toujours grandissant. Cette vue renouvela ses forces. Il pressa le pas sans faire attention au vacarme toujours plus fort et plus assourdissant. Une bouffée d’air frais vint rafraîchir son front brûlant... et il arriva enfin sain et sauf au bout du souterrain, en rase campagne.
Il était dans un carrefour où six routes aboutissaient. Laquelle prendre?
«La vieille femme m’a dit: «Marche tout droit devant toi», pensa-t-il; je n’ai donc qu’à suivre le chemin qui s’ouvre devant l’entrée du souterrain. Il y a beaucoup de barrières, il est vrai, mais c’est peu de chose auprès de tout ce que j’ai eu à vaincre pour arriver jusqu’ici, et puis, peut-être pourrai-je les ouvrir.» Mais les barrières étaient hautes, lourdes, bien fermées, infranchissables, Yvon dut passer par-dessus en grimpant après les poteaux et en se laissant glisser de l’autre côté. Cet exercice violent ne s’exécutait pas sans lui causer une grande fatigue. A la dernière barrière, il était trempé de sueur, moulu, courbaturé, incapable de faire un mouvement de plus, lui semblait-il.
Il était alors arrivé au haut d’une longue pente, car la route, jusque-là, avait toujours été en montant. Mais, à partir de l’endroit où il se trouvait, elle commençait à descendre, et, tout au bout, sous un ciel de cristal, il vit un château de cristal immense, éblouissant, étincelant de mille feux...
284
«Dieu soit loué! me voilà au bout de mes peines!» s’écria-t-il, et, oubliant sa fatigue, il courut jusqu’à la grande entrée...
Une haute porte de cristal la fermait, sans qu’on vît ni gonds ni serrures. Yvon la poussa, elle résista.
«Peut-être, se dit-il, a-t-on fermé cette entrée-ci, et laissé une petite porte ouverte.»
Il fit vainement le tour des murs. Ils étaient de cristal, d’une seule pièce, et si hauts, si hauts qu’on ne pouvait songer à les escalader. On ne voyait personne sur les tours, il n’y avait ni cloche, ni marteau à la grande porte devant laquelle il était revenu. Aucun moyen d’entrer dans le château, ni d’appeler ceux qui l’habitaient. Le pauvre garçon se sentait prêt à désespérer. Être venu de si loin! avoir pris tant de peines! bravé tant de dangers! toucher au but et voir toutes ses espérances échouer devant porte close!
Son énergie et sa persévérance ne l’abandonnèrent pourtant pas cette fois encore. A force de chercher, il découvrit un soupirail juste assez grand pour qu’il pût y passer. Il s’y laissa glisser, retomba sur ses pieds et vit avec bonheur qu’il n’était pas dans une cave, mais dans une sorte de cellier, assez éclairé pour qu’on pût s’y diriger et s’ouvrant sur l’intérieur par une porte fermée au loquet. Il pénétra alors sans obstacle dans une grande cour pavée de cristal; il n’y vit personne, n’y entendit aucun bruit et, étonné de ce silence, il monta les marches d’un large perron de cristal taillé et entra dans le vestibule du château. C’était une vaste salle, somptueusement décorée de cristaux de toutes les couleurs; leurs facettes étincelaient sous une lumière éblouissante dont on ne pouvait deviner la source, car la nuit était venue et on ne voyait nulle part ni lampes, ni flambeaux, ni lustres, ni girandoles.
285
Six portes donnaient sur cette belle salle.
Yvon s’approcha de l’une d’elles, qui s’ouvrit d’elle-même sans qu’il la touchât seulement du bout du doigt.
Elle donnait sur une seconde salle qui semblait d’émeraude. Yvon la traversa et entra dans une troisième dont les murs, le pavé, les voûtes étaient de saphir. Après celle-ci, s’en trouvait une d’opale. Dans la dernière, toute en diamant, Yvon vit enfin sa sœur.
Elle était si belle, et si richement parée, qu’il eut peine à la reconnaître.
Mais elle courut au-devant de lui en s’écriant:
«Comment! mon frère chéri! c’est toi, oh! que je suis donc heureuse de te revoir!»
Et ils s’embrassèrent tendrement.
Alors Yvon demanda à sa sœur:
«Et ton mari, sœur chérie, où est-il?
—Il est parti en voyage, mon frère.
—Il y a longtemps?
—Non, oh! non. Il vient de me quitter il n’y a qu’un moment.
—Es-tu heureuse avec lui, ma petite sœur?
—Très heureuse, frère chéri.
—Vraiment? je suis bien content de l’apprendre. Et tu ne t’ennuies pas dans ce château?
—Pas le moins du monde!
—Est-ce qu’il n’y a que toi et ton mari qui l’habitent?
—Si, il y a beaucoup de gens, mais je ne les vois jamais.
—Pourquoi donc?
—Parce que, quand je suis arrivée ici, j’ai oublié la défense que m’avait faite mon mari de parler à qui que ce soit. J’ai dit quelques mots à la première personne que j’ai vue, et, depuis ce temps, je n’ai plus aperçu âme qui vive.
—Et cela ne te rend pas triste?
286
—Pas du tout, comme tu vois.
—En effet, tu sembles gaie et bien portante et tu es jolie à ravir.»
Yvonne sourit.
«Cela me fait plaisir que tu me trouves si bien, petit frère. Maintenant, parle-moi de mes parents et du pays, puis je te ferai voir mon château et les jardins qui l’entourent.»
La journée se passa ainsi en causeries, en promenades, en amusements paisibles; Yvon était tout étonné de ne sentir aucune fatigue, aucun malaise, après les terribles épreuves des jours précédents. Sa sœur lui avait fait revêtir de riches habits pour remplacer les lambeaux de vêtements qui le couvraient, et il avait tout à fait bon air.
Vers le soir, il dit à sa sœur:
«Est-ce qu’on ne sert pas le repas?
—Est-ce que ton appétit s’éveille? lui répondit-elle en riant.
—Non, pas du tout, et j’en suis très étonné car, avant d’arriver ici, j’étais prêt à tomber de faim.
—Depuis que je suis dans le Château de Cristal, mon frère chéri, je n’ai jamais éprouvé ni la faim, ni la soif, ni le froid, ni le chaud, ni aucun malaise, ni aucune contrariété.
—Comme c’est singulier! mais voilà ton mari qui rentre, comment va-t-il me recevoir?
—Très bien, tu peux en être sûr; il est très aimable, je t’assure, mon mari.»
En effet, le prince accueillit avec beaucoup de bonté son jeune beau-frère, et l’invita à rester quelques jours avec sa sœur. Il lui fit raconter son périlleux voyage, loua son courage et sa persévérance, et lui promit de le conduire par un meilleur chemin pour le retour.
287
Yvon passa une semaine fort agréable au Château de Cristal. Seulement il ne pouvait s’expliquer l’existence bizarre de son beau-frère qui, tous les matins, partait au lever du soleil, et ne revenait qu’à la nuit tombante. Il se décida à questionner sa sœur à ce sujet.
«Est-ce que ton mari, depuis que tu es ici, sort ainsi tous les jours pour ne rentrer que le soir?
—Oui, mon frère chéri, tous les jours.
—Et où va-t-il?
—Je n’en sais rien.
—Tu ne lui as pas demandé?
—Non, je n’ai pas osé.
—Tu n’es guère curieuse! Moi, je veux en savoir plus long, et demain je lui demanderai de m’emmener avec lui.
—Fais comme tu voudras, frère chéri, mais prends bien garde de ne pas le fâcher.
—Oui, oui, sois tranquille, je lui parlerai de façon à ne le contrarier en rien.»
Le lendemain matin, au moment où le prince allait partir, Yvon s’approcha de lui.
«Me permettez-vous, beau-frère, de vous faire une petite demande? dit-il d’un air timide.
—Que désires-tu, beau-frère Yvon? parle sans crainte.
—Eh bien! si ce n’était pas trop exiger de vous, je vous prierais de vouloir bien m’accepter comme compagnon de route aujourd’hui. Je suis très bien et très content dans votre château, mais je voudrais voir un peu les environs et puis, ce serait un grand plaisir pour moi que de me promener avec vous.
—Je ne vois pas d’inconvénient à t’accorder ta demande, 288 mon petit Yvon, mais je ne le fais qu’à une condition, c’est que tu m’obéiras en tout et partout.
—Oui, beau-frère, je vous obéirai en tout et partout, je le jure!
—C’est bien, viens avec moi alors, mais écoute-moi bien!... Quoi que tu voies, ou que tu entendes, tu ne toucheras à rien, et tu ne parleras qu’à moi seul!
—Je le promets», dit Yvon.
Ils partirent du Château de Cristal; le prince marchait devant, et Yvon le suivait de près, car ils étaient dans un sentier si étroit qu’on n’y pouvait marcher deux de front. D’un côté, s’élevait le roc abrupt; de l’autre, se creusait un profond abîme. Au bout d’une heure environ, ils arrivèrent à cette grande plaine que les frères d’Yvon avaient traversée. Il n’y avait plus de chevaux, mais, sur le sol aride et sablonneux, des bœufs et des vaches, gras, luisants, rebondis, ruminaient tranquillement et paraissaient très heureux de leur sort.
Yvon en fut fort étonné, il ne dit mot pourtant, car il avait un peu peur de son beau-frère.
Il fut encore bien plus surpris, quand, dans l’herbe fraîche et drue, il vit des vaches et des bœufs d’une maigreur de squelettes qui beuglaient d’une manière lamentable et se battaient à coups de cornes;—pour le coup, sa curiosité l’emporta sur sa crainte, et il dit:
«Pourriez-vous, beau-frère, m’expliquer une chose si extraordinaire? Comment! dans cette belle prairie, où ils sont dans l’herbe jusqu’au ventre, les bestiaux sont maigres à faire pitié; ils gémissent, ils se battent comme s’ils étaient les plus malheureux du monde, et là-bas, au milieu des pierres et du sable, j’en ai vu d’autres qui semblaient repus, satisfaits et dans un bien-être complet!
—Voici l’explication de ce mystère, dit le prince: ceux-là 289 sont les pauvres qui, contents de leur sort et de la condition que Dieu leur a faite, ne convoitent pas le bien d’autrui, et vivent heureux avec peu de chose; mais ceux-ci, au contraire, ce sont les riches qui n’ont jamais assez, cherchent toujours à amasser du bien aux dépens du prochain, ont des procès, des querelles et pas un moment de repos.»
Yvon ne répondit rien, il cherchait à comprendre ce que venait de lui dire son beau-frère et marchait la tête basse. Un grand bruit la lui fit relever, et il vit alors, au bord d’une rivière, deux arbres qui s’entre-choquaient et se battaient, avec tant de force et de fureur, que des morceaux de branches, des éclats de bois abattus jonchaient le sol autour d’eux.—C’était un spectacle effrayant.
Yvon s’avança intrépidement entre eux et, les touchant de son bâton, il s’écria:
«Cessez de vous faire du mal, et vivez en paix!» A peine eut-il prononcé ces paroles, que les deux arbres reprirent la forme humaine et lui parlèrent ainsi:
«Que notre bénédiction soit sur vous! Voici trois cents ans passés que nous nous battions, personne encore n’avait eu pitié de nous et n’avait daigné nous dire un seul mot. Nous sommes deux époux qui nous disputions sans cesse quand nous étions sur la terre, et, pour nous punir, Dieu nous avait condamnés à continuer de nous battre encore ici, jusqu’à ce qu’une âme charitable eût compassion de notre misérable sort et nous adressât une bonne parole. Vous avez mis fin à notre supplice et nous allons au Paradis, où nous espérons vous revoir un jour...»
Et le mari et la femme disparurent.
Yvon rejoignit son beau-frère qui avait pris les devants, et il le retrouva près d’une caverne, d’où sortait un effroyable vacarme.—C’étaient des cris, des hurlements, 290 des imprécations, des blasphèmes, des bruits de chaînes, des coups de fouet, des grincements de dents. Le sang se glaçait dans les veines, rien qu’à entendre tout cela.
Yvon s’arrêta effrayé.
«Que se passe-t-il là-dedans, beau-frère? dit-il.
—Des choses épouvantables, lui répondit le prince, car c’est l’entrée de l’enfer. Je vous l’aurais fait visiter avec moi, si vous ne m’aviez désobéi, mais je ne puis vous conduire plus loin maintenant.
—Comment donc vous ai-je désobéi? dit Yvon, qui avait déjà oublié les deux arbres.
—N’avez-vous pas touché et parlé à ces deux arbres qui se battaient au bord de la rivière?
—C’est vrai, balbutia Yvon tout confus, je vous en demande pardon.
—Je vous pardonne, car votre faute est légère, mais vous n’irez pas plus loin aujourd’hui. Retournez au château, auprès de votre sœur; moi je continue ma route. Demain matin, nous partirons encore ensemble, et je vous mettrai sur le chemin qui doit vous conduire chez vos parents.»
Yvon ne répliqua pas, il revint au château, seul et l’air un peu honteux.
Sa sœur en fut toute surprise.
«Te voilà déjà de retour, mon frère chéri? dit-elle.
—Oui, ma petite sœur, répondit-il d’un ton triste.
—Et tu reviens seul?
—Tout seul...
—Et mon mari? Qu’en as-tu fait?
—Il a continué sa route.
—Mais pourquoi n’as-tu pas continué avec lui?
—Parce que...
—Tu lui as désobéi?
—Oui, dit Yvon en baissant la tête; et il lui raconta 291 l’étrange histoire des deux arbres qui se battaient avec un si cruel acharnement.
—Je ne puis dire que tu aies mal fait, mais nous ne sommes pas plus avancés qu’hier et tu ne peux toujours pas me dire où va mon mari.
—Non, il ne m’en a pas parlé, et je n’ai rien deviné.»
Le soir, le prince rentra à l’heure ordinaire. Il ne fit point de reproches à Yvon, mais le jour suivant, tout au matin, il l’éveilla.
«Vous savez ce que je vous ai dit hier, beau-frère, je regrette de vous séparer de votre sœur, mais par votre 292 désobéissance, vous avez perdu le bonheur de rester auprès d’elle. Cependant, consolez-vous, vous reviendrez sans tarder et ce sera alors pour toujours. Seulement il faut que vous passiez encore un peu de temps dans votre pays.»
Yvon fit ses adieux à sa sœur, et son beau-frère le conduisit jusqu’à un chemin large et facile.
«Allez toujours droit devant vous, lui dit-il, ne craignez rien, vous ferez un bon voyage, et, répéta-t-il d’un air affable, vous reviendrez sans tarder.»
Yvon se remit en marche, un peu triste, mais résigné et résolu. Il ne s’arrêtait ni jour ni nuit, car il n’avait ni faim, ni soif, ni besoin de dormir et de se reposer. Il ne pensait même plus à toutes ces misères de la vie humaine. Il allait, poussé par une force intérieure qui semblait le faire agir par une autre volonté que la sienne. Il arriva enfin dans son pays et fut stupéfait de n’y plus rien reconnaître...
A la place où s’élevait la maison de ses parents, il n’y avait plus qu’une ruine, couverte d’un épais manteau de lierre; leurs champs et leurs jardins étaient remplacés par une prairie avec des chênes et des hêtres très vieux.
«C’est pourtant bien ici qu’était notre maison, se dit-il; voilà la petite rivière et, là-bas, la forêt; et même le pont que j’ai vu construire et où j’ai passé tant de fois avec mon troupeau; mais comme il a pris un air de vétusté! Les pierres sont toutes rongées par la mousse et on le dirait prêt à crouler! Mais voici une chaumière que je ne connaissais pas; elle n’a pas l’air jeune non plus; peut-être y aurai-je l’explication de tout ce que je vois ici d’incompréhensible.
Il entra.
«Bonjour, bonjour, dit-il; pouvez-vous m’apprendre ce qui est arrivé à la famille et à la maison de mon père, Iouenn Dagorn?»
293
La femme à qui il parlait, le regarda tout ébahie.
«Iouenn Dagorn?... répéta-t-elle. Je ne connais pas cet homme-là.
—Moi non plus, dit son mari. Il n’y a pas de Iouenn Dagorn par ici.»
Un vieillard tout courbé, assis au foyer, dit d’une voix cassée, que l’âge faisait trembler:
«Quand j’étais tout jeune, j’ai entendu mon grand-père parler d’un Iouenn Dagorn que son grand-père avait connu dans son enfance. Mais il y a bien longtemps que ce Dagorn est mort et les enfants de ses enfants aussi; et il n’y a plus de Dagorn dans le pays...»
Le pauvre Yvon resta un moment atterré; puis il prit congé des bonnes gens et se rendit au cimetière.
Sur des pierres usées par le temps, se lisaient les noms de tous ses parents...
«Qu’ai-je à faire en ce monde? s’écria-t-il en levant les bras au ciel! Mon Dieu! retirez-moi d’ici!»
Il entra dans l’église, s’agenouilla dévotement sur les dalles... Du fond du cœur il adressa au ciel une fervente prière... et tomba raide mort!
Il est allé sans doute rejoindre sa sœur au Château de Cristal. Je voudrais bien être avec lui.
Imité de F. M. Luzel, tome XXIV (p. 40) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)
Il y avait une fois un roi nommé Conan, déjà âgé. Il n’avait pas d’enfants, ce qui lui faisait beaucoup de chagrin. Il commençait à désespérer d’avoir jamais un héritier direct de sa couronne, quand, à sa grande joie, il apprit que la reine le rendrait bientôt père.
Ce fut, non pas un fils comme il l’aurait désiré, mais la plus charmante petite fille que l’on pût voir, et le couple royal était si heureux de posséder enfin un enfant, qu’on célébra sa naissance par tout le royaume avec des fêtes magnifiques pendant quinze jours entiers.
Dans une forêt voisine du château royal habitait une 296 sorcière laide, vieille et méchante. Elle n’avait pas été invitée aux festins de gala et résolut de s’en venger.
Un jour la nourrice, qui venait de donner à téter à l’enfant, se mit tout à coup à pousser de grandes clameurs.
«Ah! mon Dieu! prenez garde d’écraser la petite souris! attrapez-la!... attrapez-la vite! C’est la princesse! elle vient de m’échapper! elle a été changée en souris dans mes bras!»
Tout le palais fut en rumeur en un instant. Chacun courait, criait, se démenait, depuis le premier chambellan jusqu’au dernier marmiton. Ceux mêmes qui, toute leur vie, avaient tressailli de peur à l’aspect d’une souris, se mettaient à quatre pattes pour essayer de saisir au passage la princesse royale. La pauvre petite bestiole, effarée de tout ce bruit et de tout ce mouvement, allait de-ci de-là, trottait vite et menu, et finit par se réfugier sous la jupe de la reine, qui n’osait bouger de peur de lui faire mal. La nourrice la prit doucement; elle tremblait de peur, on la réchauffa et on l’emporta dans une chambre bien close. Ce fut une grande affaire que de bien loger une si mignonne créature et de la défendre contre les périls qui pouvaient la menacer. Le roi fit appeler les plus habiles architectes de son royaume; après de longues conférences, ils s’entendirent pour créer à la pauvre princesse une demeure en harmonie avec son rang et sa bizarre destinée. De plus, on choisit tout un personnel de jeunes filles qui ne devaient jamais la perdre de vue, et on chercha à lui rendre la vie agréable par tous les moyens qu’on peut employer pour plaire à une souris.
Cependant, le roi et la reine ne se contentaient pas de ces efforts pour assurer le bien-être de leur enfant; ils ne négligeaient rien pour la faire revenir à sa forme première. Ils avaient consulté les plus fameux devins, les plus grands 297 magiciens connus; aucun d’eux n’avait pu les contenter, malgré tous les charmes et conjurations imaginables.
Un jour que le roi, désolé et découragé, se promenait, la tête basse, dans une des avenues de la forêt, il vit à quelques pas de lui, appuyée sur un grand bâton de houx, une petite vieille, laide et mal tournée, qui le regardait de ses petits yeux clignotants, avec un air malicieux, et, de temps à autre, lui tirait la langue pour se moquer de lui.
Le pauvre roi était trop triste pour ressentir cette injure 298 comme il l’eût fait autrefois. Il s’approcha de la vieille et lui dit sans courroux:
«Pourquoi me faites-vous de si laides grimaces, bonne femme?
—Je ne suis pas bonne, dit la vieille; je suis une méchante sorcière; vous l’avez dit vous-même, il n’y a pas bien longtemps. Vous n’avez pas voulu que je m’asseye à votre table, et je me suis vengée; eh! eh! eh! bien vengée, oui-da! et votre belle princesse royale est une misérable petite souris, dont le premier chat venu ne ferait qu’une bouchée.»
Le roi frissonna d’horreur...
«Je vois bien que vous êtes une puissante magicienne, dit-il. Je vous en prie, indiquez-moi le moyen de rompre l’enchantement de ma fille; et je vous donnerai tout mon or, tous mes bijoux, tous mes trésors...
—Je n’ai que faire de ton or et de tes trésors; quand j’en veux, je sais m’en procurer.
—Voulez-vous ma vie? prenez-la et sauvez mon enfant! Sa mère lui reste, elle saura l’élever et lui transmettre ma couronne. Je suis prêt à mourir.»
La vieille prit un air un peu moins féroce.
«Tu es un bon père, après tout! et puis, tout à l’heure, tu m’as appelée bonne femme; c’est un nom qu’on ne me donne pas souvent. Je veux bien faire quelque chose pour toi; mais à charge de revanche. Écoute, j’ai une sœur, mon aînée, qui est bien tout ce qu’il y a de plus maussade au monde. Elle est toujours assise dans un coin de fenêtre, d’où elle ne veut pas bouger, faisant peur aux gens, avec sa figure renfrognée. Jamais être vivant ne l’a vue même sourire, jamais, entends-tu bien? Si ta fille vient à bout de la faire rire aux éclats... elle redeviendra la jolie princesse qu’elle était.»
299
Le roi se confondit en remerciements et donna à la vieille une superbe chaîne d’or qu’il portait au cou. Il était si heureux de penser à une délivrance possible pour sa fille, qu’il ne s’arrêtait même pas à se demander comment la singulière condition qu’y avait mise la sorcière serait jamais remplie.
La reine partagea sa joie et tous deux attendirent avec confiance que les événements vinssent favoriser leurs espérances.
La petite souris, heureusement, avait gardé le don de la parole et une vive intelligence. Son père et sa mère l’aimaient autant que si elle eût été une créature humaine.
300
Elle avait quinze ans sonnés, lorsqu’une terrible épreuve vint menacer son pays. Un roi voisin, nommé Rivoal, déclara la guerre au bon roi Conan. Celui-ci aimait la paix par-dessus tout, mais son devoir l’appelait aux combats et, malgré son âge un peu avancé, il voulut commander lui-même son armée.
Il fit donc ses adieux à la reine, sa femme, baisa mille fois sa chère petite souris de fille, et, les larmes aux yeux, il allait la replacer dans la riche corbeille qui lui servait de lit, quand elle lui dit:
«Emmenez-moi avec vous, mon père.
—Comment, ma pauvre enfant, puis-je t’emmener telle que tu es?
—Je vous en prie! mon père, emmenez-moi avec vous; je ne veux pas vous quitter, et puis je veux aller à la guerre.
—Mais, ma pauvre petite fille, qu’y feras-tu?
—Vous verrez que je me rendrai utile.
—Tu mourras de peur.
—Non, non, je suis très brave.
—Mais tu te perdras; où veux-tu que je te mette?
—Dans l’oreille de votre cheval Kalounek[21], il me connaît bien, et j’ai plus d’une fois dormi, sur sa crinière, entre ses deux yeux.»
Le vieux roi, ne pouvant se décider à se séparer de sa fille, fit comme elle disait. Elle était si menue, si menue, que c’est à peine si le cheval la sentait dans son oreille. Ils partirent donc, laissant la reine toute en larmes, car elle tremblait pour son mari et pour son enfant.
Arrivés sur le champ de bataille, les deux rois vinrent l’un au-devant de l’autre, pour échanger quelques paroles encore, avant d’entamer les hostilités, car le roi Conan ne 301 voulait s’y résoudre qu’à la dernière extrémité, et s’il voyait qu’il lui fût impossible de céder aux exigences de son adversaire sans faillir à l’honneur.
Au moment où les deux princes se saluaient, on entendit tout à coup une musique ravissante. Elle était tellement au-dessus de l’ordinaire que, des deux côtés, on fit silence pour l’écouter.
Alors une voix céleste s’éleva, et, de tout le camp, on pouvait suivre le sens des paroles qu’elle chantait. Elle invitait les hommes à s’aimer en frères, à cesser de s’égorger pour leurs projets ambitieux; elle célébrait les charmes de la paix, de la vie heureuse au foyer domestique, elle chantait les moissons, les vendanges, les fleurs et les fruits, et tout ce que Dieu donne aux cœurs de bonne volonté!
Les deux armées ravies, dans une sorte d’extase, l’écoutaient muettes d’admiration et, quand la voix se tut, tout le monde était plus désireux de s’embrasser que de se battre.
Mylio, fils du roi Rivoal, jeune prince plein d’ardeur et de vivacité, courut au roi Conan.
«D’où vient, sire, la délicieuse musique que nous venons d’entendre?
—C’est ma fille qui chante, répondit le roi avec orgueil.
—Votre fille? est-il possible? mais où donc est-elle? je ne la vois pas.
—Elle est là, tout près de moi, dans l’oreille de mon cheval.
—Est-ce que vous êtes devenu fou, sire, ou bien vous moquez-vous de moi?
—Nullement; la princesse, ma fille, a été soumise dans sa première enfance à un enchantement. Il ne durera pas toujours, mais, pour le moment... (le bon Conan fit un gros soupir), elle est sous la forme d’une souris;... et comme elle 302 aime beaucoup son vieux père, et qu’elle est très brave,—se pressa-t-il d’ajouter,—elle a voulu venir à la guerre avec moi.
—Quelle étrange histoire! dit le prince. Et son enchantement ne durera pas toujours, dites-vous?... Voulez-vous me la donner en mariage? la guerre sera finie avant d’être commencée!
—Comment? dit le roi, tout joyeux, vous épouseriez une souris?
—Pourquoi pas? Elle ne sera pas toujours souris, et ses chants ont ravi mon cœur. Demandez-lui si elle veut de moi.
—Voulez-vous épouser ce jeune prince, ma fille? dit le roi Conan, en se penchant vers la tête de son cheval.
—Je le veux bien, mon père», répondit la princesse, d’une petite voix claire et harmonieuse.
Les noces furent célébrées immédiatement, et les deux armées, au lieu de s’entre-tuer, fraternisèrent le verre en main.
Le prince Mylio alla vivre avec sa femme auprès de son beau-père. Il s’attachait à elle chaque jour davantage et la comblait de petits soins et d’attentions.
Il y avait à peine trois mois qu’il était marié quand il reçut une lettre de son père, lui ordonnant de partir tout de suite.
Elle était ainsi conçue:
«Mon cher fils,
«Je me fais vieux, je me sens malade et fatigué, je veux finir mes jours en paix, et j’ai résolu d’abdiquer. Seulement 303 je n’ai pas encore décidé auquel de mes trois fils je laisserai ma couronne. J’ai appelé aussi vos frères auprès de moi. Ils ont, comme vous, épousé des filles de roi et leurs droits sont égaux aux vôtres. Venez donc, avec eux, traiter cette grave question.»
Mylio fit ses adieux à ses beaux-parents et à sa femme et arriva, le soir même, au château royal. Il fut bien reçu par son père, mais ses frères, qui avaient pour femmes des princesses d’une très grande beauté, le regardèrent avec un peu de dédain, car ils avaient appris l’histoire de son bizarre mariage.
Quand les trois princes furent réunis, leur père les fit venir en sa présence et leur parla ainsi:
«Vous savez, mes fils, pourquoi j’ai voulu vous voir ici. Je vous ai déjà appris, dans la lettre que chacun de vous a reçue, que j’ai le dessein d’abdiquer. Je suis las des soucis du gouvernement, je suis trop vieux pour faire la guerre. Mon peuple désire un souverain jeune et actif. Un de mes fils doit donc me succéder. Vos droits sont égaux, car, dans ce royaume, on n’admet pas le droit d’aînesse. Mon affection ne met pas non plus de différence entre vous; je vous laisse donc le soin de décider, à l’amiable, lequel de vous sera roi à ma place. Pour mes trésors, vous les partagerez entre vous quand j’aurai quitté ce monde. Apportez-moi votre réponse demain matin, à pareille heure.»
Les trois princes remercièrent leur père de la confiance qu’il avait en eux et se retirèrent. Tout le jour, ils eurent de longues discussions au sujet de la succession au trône, sans parvenir à se mettre d’accord. Les conseillers, les hommes de lois qu’ils consultaient, ne faisaient qu’embrouiller les choses. Ils passèrent toute la nuit à feuilleter des chartes, des recueils de lois, des paperasses et des grimoires de toutes sortes, sans en être beaucoup plus avancés.
304
«Eh bien! demanda le roi, quand ses fils se trouvèrent de nouveau devant lui, qu’avez-vous décidé?
—Mon père, dit l’aîné, avec votre permission, nous avons pensé que votre couronne devait appartenir à celui qui aurait accompli les plus brillants exploits.
—Non, non, dit le roi. Rien de ce genre ne me convient. Point de guerres. J’en ai fait assez quand j’étais jeune.
—Cependant, mon père,... dit Mylio.
—Il est inutile d’insister, c’est un point résolu. Ma couronne ne sera point au plus batailleur de mes trois fils.
—Pourquoi ne la donneriez-vous pas alors à celui qui a le plus d’héritiers mâles?» dit le second fils, qui était père de deux jumeaux.
Mais l’aîné se récria.
Il n’avait qu’une fille et ne voulait pas voir la couronne lui échapper.
«Cela n’a pas le sens commun, dit-il, notre cadet vient seulement de se marier, il y a trois mois; les chances de combat sont par trop inégales. On pourrait, au besoin, attendre quelque temps, mais vous savez que notre père est pressé d’abdiquer.»
Mylio avait rougi de colère, car cette allusion maligne à son mariage l’avait blessé profondément.
Il allait répliquer avec aigreur, mais le roi l’interrompit.
«Je vois que vous n’êtes pas près de vous entendre, dit-il; ce sera donc moi qui vous mettrai d’accord. Écoutez: la reine, votre mère, était la plus belle princesse qu’on pût voir au monde, et quand elle se présentait en public, parée des ornements royaux, le peuple l’acclamait avec transport, tant il était fier et heureux d’avoir une si belle souveraine. Vous m’avez répété bien des fois que vous aviez épousé des princesses incomparables, c’est le cas de me le prouver. Amenez-les ici, et, je le jure, celui de 305 vous qui aura la plus belle femme sera mon successeur.
—Mais moi, mon père,... dit Mylio, à demi-voix.
—Toi, mon fils Mylio, tu t’es marié comme tu as voulu. Tu m’as dit que ta petite épouse souriquoise était une charmante princesse, enchantée par une sorcière. Tâche de faire cesser l’enchantement, tu en as le temps, puisque tu es le seul qui demeure près d’ici. Tes frères ont tout un voyage à faire pour aller chercher leurs familles. Cela te donne un délai suffisant pour agir. Et maintenant, adieu, partez tous les trois et, dans un mois d’ici, soyez à cette même place avec les trois princesses, mes belles-filles.»
Les deux princes aînés partirent de très bonne humeur, car chacun d’eux était persuadé qu’aucune femme ne pouvait lutter de beauté avec la sienne. Mylio, au contraire, revint chez lui fort triste.
«Qu’avez-vous qui vous peine? demanda la petite souris. Est-ce que votre père ne vous a pas bien reçu?
—Si, très bien.
—Ou vos frères vous ont-ils causé quelque désagrément?
—Non,... c’est-à-dire si..., en quelque sorte. Ils ont poussé mon père à imposer de telles conditions pour obtenir la couronne que je suis obligé d’y renoncer.
—Et c’est là ce qui vous inquiète? Mais le royaume de mon père vaut cent fois celui du vôtre, et vous savez bien qu’il vous appartiendra quelque jour; tout de suite, même, si je le lui demande. Laissez donc vos frères se disputer la couronne paternelle, et vivez en paix auprès de moi.
—Non, je ne puis y consentir. J’ai autant de droits qu’eux à l’héritage de mon père. Je ne veux pas qu’on puisse dire que je suis un fils déshérité et que j’ai accepté ma disgrâce sans essayer de l’éviter.
—Vous avez peut-être raison, mais que voulez-vous faire?
306
—Je ne sais vraiment pas.
—Qu’est-ce donc que votre père demande?
—A quoi bon vous le dire? cela ne ferait que vous affliger.
—Dites toujours, je veux le savoir.
—Vous m’en voudrez, si je vous obéis.
—Mais non, je ne vous en voudrai pas. Si ce que j’apprends me contrarie, je n’aurai à m’en prendre qu’à moi-même, puisque c’est moi qui aurai insisté pour que vous me le disiez.
—Eh bien! le roi Rivoal, mon père, laissera sa couronne à celui de ses trois fils qui lui amènera...» Il s’arrêta.
«Qui lui amènera?... Pourquoi ne continuez-vous pas?
—Une bru à son goût.
—Ah! ah! Et comment faut-il qu’elle soit, cette bru, pour être à son goût?
—Fille de roi!...
—Je le suis.
—Aimable et spirituelle.
—Ne le suis-je pas?
—Si, vous l’êtes; mais, ce n’est pas tout...
—Quoi donc encore?
—Grande, bien faite, gracieuse, pleine de majesté et d’une beauté éblouissante, telle qu’était la feue reine, ma mère.»
La souris se mit à rire...
«Pour le coup, je ne suis rien de tout cela, dit-elle. Mais ne perdez pas courage, je pourrai le devenir.»
Mylio ne lui répondit rien, pour ne pas la peiner inutilement, et ne parla plus sur ce sujet.
Le jour fixé pour l’épreuve, par le roi Rivoal, était arrivé.
De grand matin, la souris dit à son mari:
«Ne vous préparez-vous pas à partir pour aller chez votre père?
307
—Certes non, dit Mylio. Qu’irais-je y faire?
—Lui présenter votre femme, comme vos aînés.»
Mylio rit d’un rire amer.
«Vous oubliez, ma chère, que mon père a ordonné qu’on lui amenât une femme,—une belle femme,—et non pas une souris.
—Je vous en prie! Mylio, emmenez-moi, vous n’aurez pas à vous en repentir.
—Non, ma chère; j’irai, car je crains que mon père ne prenne mon absence pour un manque de respect, mais quant à vous emmener!... non! je n’en ferai rien!...»
Et il la quitta brusquement.
Elle l’entendit descendre les escaliers quatre à quatre, et, bientôt après, le bruit des roues du carrosse qui s’éloignait, lui apprit qu’il était parti sans la revoir.
Elle resta un moment triste et songeuse, puis grimpa sur un balcon d’où l’on voyait les jardins et la basse-cour. On le lui avait fait arranger de façon qu’elle pût voir les ébats des animaux domestiques, ce qui l’amusait beaucoup.
«Pâtre! viens près de la fenêtre», cria-t-elle de sa petite voix claire à un jeune garçon qui s’occupait de faire sortir ses moutons.
Il laissa là ses bêtes et accourut à l’appel de la princesse.
«Tu vois ce grand coq rouge qui se promène là-bas au milieu de ses poules?
—Oui, je le vois.
—Attrape-le, apporte-le ici. Tu diras que je le demande, et on te laissera passer.»
Le jeune garçon obéit et parvint, sans difficulté, jusqu’à l’appartement de la princesse.
«Maintenant, lui dit-elle, tu vas me brider ce coq avec une bride d’écorce de saule, que tu lui mettras dans le bec; 308 et puis je me cacherai dans ton bonnet et tu nous emporteras, le coq et moi.»
Tout se passa comme elle l’avait voulu, et une heure environ après que Mylio avait quitté le château, la souris passait par la même route, montée sur le dos du grand coq rouge qu’elle conduisait allègrement, tenant la bride de saule entre ses petites pattes de devant. Elle alla passer, dans cet équipage, devant la tour où demeuraient les deux sorcières. Il y avait au pied une flaque bourbeuse où le coq refusa d’entrer. La souris lui criait: «Hop!... hop!» et secouait la bride pour le faire avancer; mais, quand il avait fait un pas en avant, il en faisait deux en arrière.
A cette vue, la vieille renfrognée, que rien n’avait jamais déridée, partit d’un si grand éclat de rire que les échos de la tour en retentirent.
Sa sœur accourut.
«Qu’est-ce qui te fait rire ainsi?»
La vieille lui montra l’équipage comique de la petite souris, sur son coq bridé. La sorcière ne put s’empêcher de rire aussi et alla tout de suite trouver la princesse.
«J’ai promis à ton père, dit-elle, que tu serais délivrée le jour où tu aurais fait rire ma sœur. Tu y as réussi,... le charme est rompu. Deviens une belle princesse, la plus belle qui soit sous les regards du soleil!»
La métamorphose s’accomplit à l’instant même.
«A présent, il te faut de riches parures pour te présenter à la cour du roi Rivoal et ton coursier ne peut plus te porter. Je vais pourvoir à tout cela.»
D’un coup de baguette en effet, la peau de souris fut changée en vêtements magnifiques, la bride de saule, en carrosse doré, et le coq rouge, en un cheval superbe harnaché de velours et d’or.
«Pars sans crainte, dit la magicienne. Quand je me mêle 311 de faire les choses, elles sont bien faites, je m’en vante! tu peux lutter de beauté et d’élégance avec n’importe qui.»
La princesse remercia la vieille femme et se remit en route dans son brillant équipage. Elle rencontra son mari, à peu de distance, et le dépassa bientôt. Alors, elle fit arrêter son carrosse. Quand Mylio passa près d’elle, elle lui fit signe de s’arrêter aussi. Il descendit de sa voiture et s’approcha d’un air respectueux de la belle princesse qu’il ne reconnaissait pas.
«Vous n’avez pas fait beaucoup de chemin depuis ce matin, prince Mylio», lui dit-elle.
Le prince, tout étonné, la regarda sans lui répondre.
«Vous êtes pourtant pressé d’arriver à la cour du roi Rivoal, votre père. J’y vais aussi. Venez dans mon carrosse, je vous y offre une place, nous irons comme le vent.
—Je conviens, princesse, que ma voiture et mon petit cheval gris font triste mine à côté de votre brillant attelage. Mais, est-ce généreux de votre part de me le reprocher?»
La princesse fit un sourire.
«Ce sont petites taquineries innocentes qu’on peut se permettre entre mari et femme. Ne me reconnaissez-vous pas, Mylio?
—Comment vous reconnaîtrais-je, madame? je ne vous ai jamais vue.
—Oh! que si!
—Non, madame, jamais, je vous jure!
—Vous n’avez jamais regardé votre femme?
—Vous n’êtes pas ma femme, malheureusement. Ma femme est la fille du roi Conan. Elle a été métamorphosée en souris par une méchante sorcière. Mais, malgré cela, je l’aime telle qu’elle est, et je lui suis attaché fidèlement.»
La princesse se jeta au cou de son mari et l’embrassa en versant des larmes de joie.
312
«Mon cher mari! mon cher Mylio! s’écria-t-elle, que je suis heureuse de voir comme vous aimez votre pauvre petite souris! Mais notre épreuve est finie. C’est moi qui suis la fille du roi Conan, et votre vraie épouse.»
Elle lui raconta alors tout ce qui venait de se passer, et tous deux montèrent dans le beau carrosse et arrivèrent ensemble à la cour du roi Rivoal.
Les deux autres frères étaient déjà là. On avait beaucoup admiré le luxe de leurs équipages et la beauté de leurs femmes, mais quand Mylio et la princesse entrèrent dans la cour, il n’y eut qu’un cri d’admiration générale.
Le vieux roi accourut, attiré par la curiosité. Il fut si ébloui des charmes de sa nouvelle belle-fille qu’il se sentit tout rajeuni. Il descendit, d’un pas ferme, les degrés du perron, et, avec un air de courtoisie vraiment royale, offrit la main à la princesse pour l’aider à mettre pied à terre. Elle le remercia avec un sourire qui acheva sa conquête, et il s’écria:
«Vous êtes la plus belle princesse que mes yeux aient jamais contemplée! Ma couronne est à mon fils Mylio; je suis trop heureux qu’il la partage avec vous!»
En vain les deux aînés protestèrent; ils furent obligés, eux et leurs femmes, étouffant de jalousie, d’assister au triomphe de leur frère cadet. Le roi Rivoal fit partir en hâte un envoyé pour inviter le roi Conan aux fêtes du couronnement. Le bon roi accepta cette invitation avec empressement. Il arriva à la cour, avec la reine son épouse, dès le soir même, et tous deux furent au comble du bonheur de pouvoir, de leur vivant, voir le diadème royal sur la tête de leur fille, la chère petite souris.
Imité de F. M. Luzel, sous le titre: La princesse métamorphosée en souris, tome XXV (p. 134) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)
Il y avait une fois un magicien et une magicienne, riches et puissants.
La magicienne était savante et très habile dans son art de magie, mais dure et impérieuse; quant au magicien, son mari, c’était un pauvre bonhomme qui, n’ayant jamais eu beaucoup d’esprit, en avait maintenant un peu moins tous les jours. Ils vivaient assez heureux cependant et leur plus grande peine était de ne point avoir d’enfants.
Un matin, que le magicien chassait en forêt, il aperçut, au fond d’un fourré, une belle biche étendue sur la mousse 314 et deux petits enfants attachés à ses mamelles. Il n’osa pas tirer sur elle, de peur de blesser ses nourrissons; il s’approcha tout doucement; mais aussitôt que la biche le vit, elle s’enfuit. Alors il prit les deux petits êtres et, les enveloppant dans son manteau, les emporta du mieux qu’il put à son château.
La magicienne, étonnée de le voir revenir de si bonne heure, alla au-devant de lui pour s’enquérir du motif de son retour.
Il lui montra les deux enfants, qui dormaient d’un paisible sommeil, et souriaient en dormant.
«Voyez, femme, dit-il, ce que je viens de trouver dans le bois!
—Oh! les charmants poupons! s’écria-t-elle, ils sont beaux comme les amours... Garçon et fille! La fille sera pour moi, le garçon pour vous. Chacun élèvera son enfant à sa guise.»
Et, prenant la petite fille dans ses bras, elle ajouta:
«Voilà ma mignonne! je l’appellerai Azénor et je lui montrerai tous les secrets de la magie.
—Eh bien! dit le bonhomme, mon gars se nommera Arzur, et je tâcherai d’en faire aussi quelque chose de bien.»
Les années passèrent. Les enfants étaient bien traités au château, mais, à mesure qu’ils grandissaient, la magicienne s’attachait davantage à Azénor, qui était belle et spirituelle et apprenait facilement tout ce qu’on lui montrait. En revanche, la dame ne pouvait souffrir Arzur, quoiqu’il fût bon et gentil garçon; mais, d’une intelligence moins vive que sa sœur, il impatientait, par ses lenteurs, la redoutable sorcière.
Le bon naturel d’Azénor l’avait défendue contre les mauvais exemples et les mauvais conseils de la magicienne; 315 elle n’avait pris de ses leçons que la science qu’elle en pouvait tirer et avait gardé un cœur aimant, tout plein d’affection pour son jeune frère.
Un beau soir, qu’elle et lui étaient allés se promener un peu loin du château, ils s’assirent sur les rochers, au bord de la mer, et se mirent à causer. Pour la centième fois, le pauvre Arzur se plaignit des rigueurs de sa marâtre. Azénor ne lui répondait pas, et regardait, d’un air pensif, les flots, que la lune argentait de mille paillettes mouvantes.
«Enfin, soupira Arzur, n’est-il pas bien triste qu’une mère soit si dure pour son enfant! Comment veux-tu que je l’aime, ainsi qu’un bon fils doit aimer sa mère? C’est au-dessus de mes forces; je ne puis pas aimer une femme qui ne cherche qu’à me rendre malheureux, de toutes les façons. Tu ne dis rien, Azénor?»
La jeune fille tourna vers son frère son beau visage et ses yeux inspirés. Le clair de lune, dans ses cheveux légers, faisait comme une sorte d’auréole et le cercle d’or qui retenait son voile brillait d’une lueur étrange.
«Mon cher Arzur, dit-elle, tu n’es pas obligé d’aimer cette femme cruelle, elle n’est pas ta mère ni la mienne. Nous sommes bien frère et sœur, mais le magicien n’est pas notre père. J’ai appris ce secret ce matin, et c’est pour te le révéler, sans crainte d’être entendue, que je t’ai amené dans cet endroit désert. Tu as raison de dire que la magicienne te déteste; elle te prépare de rudes épreuves, je n’en puis douter, mais ne t’effraye pas, ne crains rien. Tu sais combien je t’aime; je te protégerai, j’en ai la ferme volonté, et, je crois, le pouvoir. Depuis longtemps, j’ai étudié ses livres de magie; j’en sais aujourd’hui plus qu’elle. Ne t’inquiète donc de rien, je parviendrai toujours à te tirer d’embarras, mais à condition que tu feras tout ce que je te dirai de faire. As-tu confiance en moi?
316
—Oh! oui! ma sœur, ma belle petite sœur! ma chère Azénor! tu as bien plus d’esprit que moi, je le sais, et puis tu es bien plus instruite; je t’obéirai aveuglément.
—Allons, c’est bien, dit Azénor, calme-toi, nous viendrons bien à bout de sortir de peine. Rentrons, la lune touche au bord de l’horizon, c’est l’heure de regagner le logis.»
Le lendemain, à peine Arzur était-il levé, que la magicienne le fit appeler. Il arriva, un peu tremblant, sur la terrasse du château, où elle se tenait debout, l’air menaçant, une cognée de bois à la main.
«Te voilà, paresseux! dit-elle en l’apercevant; tu te lèves bien tard, pour un homme qui a tant de besogne à faire!
—Madame, dit Arzur, d’un air timide, en roulant son bonnet de velours dans ses petites mains blanches, je ne savais pas que vous aviez de l’ouvrage à me donner.
—Tu ne savais pas! belle excuse! tu devais savoir. Laisse là ton bonnet, idiot! tu m’agaces à le tourner ainsi! prends cette cognée de bois et... tu vois bien cette forêt de chênes?...»
Elle lui indiqua de la main un bois superbe, qui descendait du haut de la colline jusqu’au fond de la vallée.
«Oui, madame.
—Eh bien! va m’abattre tout ce bois-là; tout, entends-tu bien? Il ne faut pas qu’il y ait un arbre sur pied ce soir, et je veux, en outre, que tout le bois abattu soit employé à faire des cuillers, sans qu’il en reste ni billot, ni billette. Tout cela devra être terminé avant le coucher du soleil, 317 ou il n’y a que la mort pour toi. Qu’as-tu encore à me regarder avec cet air ahuri? Allons, décampe!!!...»
Arzur ne se le fit pas dire deux fois; il courut, de toute la vitesse de ses jambes, voir sa sœur, dans la tourelle, où il savait la trouver à coup sûr, penchée sur quelque grimoire.
«Ouvre, Azénor! ouvre vite, ma sœur, à ton pauvre Arzur! je suis perdu!»
Azénor ouvrit.
«Qu’y a-t-il?» s’écria-t-elle, en voyant son frère rouge, haletant, effaré, ses belles boucles blondes tout échevelées.
318
Arzur, d’une voix entrecoupée, lui raconta la scène qui venait de se passer.
«N’est-ce que cela? dit-elle avec son doux sourire. Nous en verrons bien d’autres! Allons, calme-toi, voici qui va travailler pour toi.»
Et elle tira de son corsage une petite baguette de coudrier, pas plus grosse qu’un tuyau de plume.
«J’avais prévu ce qui t’arrive, et j’ai trouvé, dans mes livres, le moyen de faire ce que commande la vilaine sorcière; elle ne sera que trop bien obéie!! Prends cette baguette, que j’ai cueillie et enchantée, et cache-la bien sur toi, pour que nul ne la voie; puis, va tout au bout de la grande avenue; il y a là un gros chêne, qui a plus de mille ans, tu en frapperas le tronc de ta baguette, en disant:
«Par la vertu de ma baguette, vieux chêne, abats-toi!»
—Est-ce là tout? dit Arzur.
—Tout, pour l’instant.»
Le jeune homme partit, assez peu rassuré, malgré la confiance qu’il avait dans le savoir de sa sœur. Il enfila l’avenue; elle était longue et superbe, et, à mesure qu’il voyait ces arbres majestueux se dresser comme d’immenses colonnes, il se disait:
«Non, jamais, jamais, il n’y aura de sortilège assez puissant pour renverser ces fiers géants. Ma sœur se flatte, et moi, je suis condamné à mourir!»
Il s’assit au pied du vieux chêne et, la tête dans les mains, se prit à sangloter.
Les oiseaux se poursuivaient en criant, les insectes bourdonnaient dans l’herbe haute, les fleurs des bois répandaient leurs parfums sauvages, les branches feuillues s’agitaient avec un doux murmure, et le ruisseau jaseur courait en chantant sur les cailloux de son lit. Arzur releva 319 la tête, et ses yeux bleus, tout baignés de larmes, promenèrent un long regard autour de lui.
«Il fait bon vivre, pourtant! dit-il, et je suis trop jeune pour mourir. Essayons!»
Il tira la petite baguette de son sein.
«Qu’elle est menue! pensait-il; c’est un fétu, comparé à ce chêne immense. O Azénor! ta science est-elle donc si puissante?»
Il frappa le tronc du chêne d’un coup léger.
«Par la vertu de ma baguette, vieux chêne, abats-toi!» dit-il.
Un formidable craquement se fit entendre, l’arbre s’inclina; Arzur fit un saut de côté et courut, bien vite, en haut de l’éminence voisine. Quel spectacle grandiose de désolation s’étendait sous ses yeux! Le vieux chêne, en tombant, avait renversé les arbres voisins; ceux-ci avaient fait de même pour ceux qui les entouraient, de proche en proche; en moins de cinq minutes, tout le bois était à terre. Arzur, le cœur mis au large, reprit le chemin du château, les deux mains dans ses poches, en sifflotant une chanson de mer. Il rencontra la magicienne, qui fut fort étonnée de lui voir un air si dégagé.
«Que viens-tu faire ici? lui dit-elle. Et ta besogne, est-ce qu’elle se fera toute seule?
—Elle est faite, dit Arzur, tranquillement.
—Faite! ce n’est pas possible, tu mens!
—Ah! si vous ne me croyez pas, venez-y voir par vous-même.»
Elle le suivit, car, au fond, elle était un peu inquiète du sort de ses beaux arbres.
Quand elle les vit par terre, elle entra dans une violente colère.
«Quel malheur! s’écria-t-elle. De si beaux chênes! Il 320 n’y avait pas leurs pareils dans toute la contrée! Ils étaient pour sûr du temps de Merlin l’enchanteur, et les voilà tous couchés sur le sol! Ah! je ne m’en consolerai pas!»
Puis, se tournant vers Arzur, qui riait sous cape:
«Dire que c’est toi, vaurien, qui me causes un pareil dommage! Mais tout n’est pas fini; tu sais que je t’avais commandé de mettre tout ce bois en cuillers; gare à toi si tu y manques!
—Vous m’avez donné jusqu’au coucher du soleil, dit Arzur; soyez tranquille, vous aurez vos cuillers pour manger la bouillie d’avoine à souper.»
La magicienne s’en alla en maugréant. Dès qu’elle fut partie, le jeune garçon toucha de sa baguette le tronc du vieux chêne, et dit:
«Par la vertu de ma petite baguette, que tout le bois qui est par terre se convertisse en cuillers.»
Aussitôt, tout se mit en mouvement; les troncs se fendaient d’eux-mêmes, les morceaux de bois se taillaient, se rabotaient, avec une prodigieuse activité; une montagne de cuillers s’éleva bientôt jusqu’au ciel.
La magicienne l’aperçut de loin. Elle pensa étouffer de fureur, en voyant tant de beau bois de chêne ainsi gaspillé. Elle accourut vers Arzur, l’écume à la bouche.
«Ah! pendard! ah! brigand! ah! mauvais gars! qu’as-tu fait là? Que veux-tu que je fasse de cette montagne de cuillers?
—Je vous ai obéi, dit Arzur, d’un air un peu goguenard; vous m’aviez demandé des cuillers, en voilà pour toute votre vie.
—Méchant drôle, je crois que tu te mêles de railler encore! Tu te sens soutenu, je ne sais par qui, mais je suis en grande méfiance. Ce n’est pas un âne comme toi qui a trouvé, tout seul, le moyen de me jouer un tel tour! 321 Tu as été aidé; et comment?—voilà ce que je ne puis deviner,—pour le moment, du moins. Mais, ne fais pas tant le fier; demain, je te donnerai une autre tâche, et nous verrons si tu la rempliras aussi facilement qu’aujourd’hui.»
Et elle s’éloigna, geignant et grondant:
«Ah! mon bois! mon bois! et mon vieux chêne de l’enchanteur Merlin!! Ah! si ce gars de malheur n’était pas protégé par mon imbécile de mari, je n’aurais pas tant de peine à m’en débarrasser!»
Le lendemain matin, la vieille fit encore venir Arzur.
«Nous allons nous absenter pendant quelques jours, mon mari et moi, dit-elle, et j’emmènerai Azénor. Nous irons chez un de nos amis, qui demeure un peu loin d’ici; nous voyagerons en voiture, mais, il y a un bras de mer à traverser, et nous n’avons pas d’embarcation. Je te commande de construire un pont de plumes assez solide pour porter notre voiture et nous. Si le pont n’est pas fait à temps pour qu’en arrivant au bord de l’eau, nous puissions y passer, il n’y a que la mort pour toi.
—C’est bien; ce sera fait, dit Arzur, d’un ton qu’il s’efforça de rendre tranquille, bien qu’au fond il ne fût pas très rassuré. Il alla trouver sa sœur et lui fit connaître la nouvelle épreuve qui lui était imposée.
—Écoute bien, dit Azénor; voici ce que nous allons faire: je me dirai malade pour ne pas les accompagner; mais toi tu iras avec eux pour construire le pont. Quand le moment sera venu, tu frapperas l’eau de ta baguette en disant:
322
«Par la vertu de ma petite baguette, qu’il s’élève ici un pont de plumes, pour passer la mer en voiture!»
«Aussitôt le pont paraîtra. La magicienne, alors, t’invitera à monter dans sa voiture, pour le traverser avec elle; garde-toi bien de lui obéir, romps le pont derrière eux, par la vertu de ta baguette, et reviens au château, le plus vite que tu pourras; nous aviserons alors au moyen de nous enfuir.»
Quand l’heure du départ fut arrivée, la magicienne, étonnée de ne pas voir Azénor sur la terrasse, comme cela avait été convenu, la veille, monta jusqu’à sa chambre, et trouva la jeune fille étendue sur son lit, toute pâle et toute défaite.
«Qu’avez-vous, Azénor, lui dit-elle; est-ce que vous êtes malade?
—Oui, je suis très souffrante; j’ai un si violent mal de tête que je ne puis faire un mouvement sans jeter des cris, tant cela me fait souffrir.
—Mais, vous étiez si bien hier! ce malaise est venu tout à fait subitement...
—Je crois que je me suis fatiguée en travaillant, une partie de la nuit, pour répondre aux questions que vous m’aviez posées dans ma leçon d’hier. Il ne me faut qu’un peu de repos; ainsi, ne vous inquiétez pas, et, surtout, ne dérangez en rien vos projets de voyage. Vos amis vous attendent, partez sans moi, je vous en prie.»
La magicienne, qui n’avait pas le cœur tendre, se contenta de grommeler entre ses dents, car elle aimait la compagnie d’Azénor et regrettait d’en être privée; elle n’insista pourtant pas. Elle sortit, en tirant la porte avec fracas, et rejoignit Arzur et son mari, sur lesquels éclata la bourrasque de sa mauvaise humeur.
Ils partirent...
323
La voiture avançait lentement dans le sable, et finit par s’arrêter au bord d’un large bras de mer. La marée était haute, les vagues vertes se poussaient en courant vers le rivage, où leur écume s’écrasait en longues franges neigeuses.
Les voyageurs mirent pied à terre.
«Allons! dit la magicienne, fais ton pont, maître Arzur, et un peu vite! je n’ai pas envie de coucher ici!»
Arzur entra dans l’eau et s’éloigna de quelques pas, car il ne voulait pas faire voir son talisman.
«Par la vertu de ma petite baguette, qu’il s’élève ici un pont de plumes pour passer la mer en voiture!» dit-il.
Une nuée immense obscurcit le ciel et vint s’abattre sur le bras de mer; on vit alors que c’étaient des plumes, des millions de milliards de plumes, de toutes tailles, de toutes nuances, de tous pays.
En moins d’un quart d’heure, ces plumes, comme dirigées par une main savante, se trièrent, s’entrelacèrent, se disposèrent d’elles-mêmes pour former le plus admirable des ponts. Il était si léger qu’il reposait sur l’eau sans y enfoncer, et si solide, qu’un char attelé de six chevaux pouvait le traverser, sans le faire fléchir. Les arches étaient formées par de belles plumes d’autruche, le pavé par de larges plumes d’oie, les balustrades par des plumes de pigeon, et, sur toute la construction, des plumes de colibri de toutes couleurs formaient des mosaïques d’un dessin merveilleux.
La magicienne ne put retenir un cri de surprise et d’admiration, tandis que son vieux mari se réjouissait silencieusement du triomphe d’Arzur.
«Il est aussi magicien! se disait la dame, frappée de stupeur. Il a sûrement trouvé et étudié mon petit livre 324 rouge, il en sait maintenant aussi long que moi; il va devenir tout à fait dangereux; il est grand temps de s’en défaire. Il faut qu’il vienne avec nous sur le pont et nous le jetterons à la mer.»
Alors, dissimulant ses projets haineux sous un air aimable, elle dit à Arzur, d’une voix insinuante:
«C’est vraiment très beau! vous venez de nous construire là un pont superbe; je ne vous savais pas si habile. Nous aurons encore besoin de vos services, mon mari et moi, aussi nous vous emmènerons avec nous chez nos amis. Montez sur le pont, et montrez-nous le chemin, nous vous suivrons.
—Comment donc! répondit Arzur, je n’en ferai rien! je sais trop bien ce que je vous dois! A vous l’honneur de monter les premiers sur mon pont.»
Après quelques façons et compliments de cette sorte, le magicien et la magicienne s’engagèrent sur le pont. Aussitôt Arzur, d’un coup de sa baguette magique, le coupa entre eux et la terre, et courut rejoindre sa sœur.
Elle était déjà prête à partir, toute costumée pour le voyage, et munie de sacs, où elle avait mis tous ses bijoux, ses diamants, de l’or et de l’argent, et, trésor plus précieux encore, les livres de magie des deux époux. Elle avait aussi fait seller les deux meilleurs chevaux de l’écurie.
«Partons vite, dit-elle à Arzur, car le magicien et la magicienne ne tarderont pas à revenir, et ils nous poursuivront avec fureur. Mais, d’abord, il faut empêcher de sonner la grosse cloche qui est sur la plus haute tour. Elle donne l’alarme, aussitôt que quelque chose d’extraordinaire arrive au château, et elle se fait entendre à sept cents lieues à la ronde. La corde de cette cloche est attachée au pied du dromadaire favori du magicien, et l’animal tire la corde pour prévenir son maître qu’il se passe ici un événement grave.»
325
Tous deux, alors, coururent à la cloche et remplirent tout l’intérieur de tapis et d’étoupes bien tassés, puis, ils redescendirent en hâte, sautèrent sur leurs montures et se préparaient à partir, quand Azénor dit:
«J’allais oublier quelque chose de bien important. Descends de cheval, cours à l’écurie et rapporte-moi l’étrille, la brosse et le bouchon de paille qui servent à panser nos chevaux; ils peuvent servir à protéger notre fuite.»
Arzur obéit à sa sœur, revint promptement avec les objets demandés, et, sur un signe d’Azénor, leurs coursiers s’enlevèrent dans les airs, comme des oiseaux légers, et se mirent à galoper dans les nuages.
«Maintenant, dit Azénor, nous avons sept cents lieues à faire pour sortir des domaines du magicien et échapper à sa puissance. Nous allons bon train et j’ai grand espoir.»
Ils firent ainsi cent lieues, deux cents, trois cents et plus. La vitesse de leurs coursiers ne se ralentissait pas. Ils les pressaient, pourtant, et leur chevauchée passait comme une nuée que pousse une violente tempête.
«Écoute! dit Azénor, tout à coup, j’entends un son lointain!...
—C’est la cloche! s’écria Arzur. A force de tirer sur la corde, le dromadaire aura détaché les tapis et fait tomber l’étoupe.
—Heureusement que nous avons une avance de près de cinq cents lieues, reprit Azénor. Mais n’importe! Ceux qui nous poursuivent vont vite! plus vite que nous-mêmes! Hâtons-nous! hâtons-nous!...»
Au son de la cloche, en effet, le magicien et sa femme étaient rentrés chez eux. Ils allèrent tout de suite pour consulter leurs livres de magie, mais Azénor les avait emportés tous, sauf un, et celui-là n’était pas le meilleur. Le magicien, consterné, ne savait que faire. Privé de ses 326 livres, il n’était plus bon à rien. Sa femme, au contraire, s’empressa de pratiquer des charmes et des conjurations pour trouver la trace des deux fugitifs.
«Je les vois, dit-elle à son mari, et je les tiens, j’espère. Ils voyagent en l’air, sur nos chevaux enchantés, mais ils vont bientôt descendre à terre. Montez sur le dromadaire, et emmenez avec vous le lévrier. Vous verrez, à cinq cents lieues d’ici, environ, une belle fontaine pavée d’or et d’argent, et, au fond, deux petites grenouilles d’or. Ces grenouilles, c’est Arzur et Azénor, qui vont prendre cette forme pour nous échapper; mais tâchez de vous en emparer. Moi, je reste ici, pour mes opérations magiques; vous, partez vite, et ne revenez pas sans eux.»
Le vieux magicien monta alors sur son dromadaire, qui, suivi du grand lévrier, passait comme l’éclair.
Au même moment, Azénor disait à Arzur:
«Le magicien et la magicienne sont rentrés; ils sont furieux de notre départ, mais encore bien plus d’avoir perdu leurs livres de magie. J’entends la magicienne qui commande à son mari de nous rattraper, et lui apprend ce qu’il doit faire. Mais, par un charme, je vais brouiller la vieille tête du magicien, et lui faire oublier tout ce que sa femme lui a dit. Il va plus vite que nous, et nous atteindra bientôt; regarde derrière toi; ne vois-tu rien venir?
—Je vois, au loin, arrivant comme la foudre, un grand lévrier noir, et, derrière lui, le magicien sur son dromadaire.
—Descendons à terre, alors.»
Azénor prononça quelques paroles magiques, et, soudain, leurs chevaux furent métamorphosés en fontaine, leurs trésors en pierres d’or et d’argent, et eux-mêmes, en deux petites grenouilles d’or, au fond de l’eau.
Le magicien arriva, un moment après, et voyant cette 327 belle fontaine, qu’il ne connaissait pas, il voulut l’admirer de plus près et descendit de sa monture.
«Oh! la belle fontaine! s’écria-t-il, je ne croyais pas posséder sur mes terres une semblable merveille! La voûte et la margelle sont d’argent, par ma foi! Le pavé est en or, l’eau est limpide et fraîche, et voici, au fond, deux petites grenouilles extrêmement jolies. On les croirait en or, elles aussi... Il faut que je les rapporte à ma femme, cela lui fera peut-être plaisir, et la rendra un peu plus aimable envers moi.»
Il entra alors dans le bassin de la fontaine, et essaya 328 d’attraper les deux grenouilles, mais elles lui échappaient toujours, au moment où il croyait mettre la main dessus. Enfin, fatigué et impatienté de ses vains efforts, il se décida à regrimper sur son dromadaire et à retourner chez lui, ayant, d’ailleurs, complètement oublié le but de son voyage, grâce aux conjurations d’Azénor.
«Eh bien! lui cria sa femme, vous ne les avez donc pas trouvés, que vous revenez seul?»
Le pauvre bonhomme ne se rappelait plus du tout ce dont il s’agissait; il répondit au hasard:
«Non, je ne les ai pas vus.
—Vous ne voyez jamais rien de ce qu’il faut voir! Où aviez-vous donc la tête?
—Ah! si vous saviez quelle fontaine extraordinaire j’ai rencontrée sur ma route! je n’ai jamais rien vu de si beau! De l’or, de l’argent partout, et, au fond de l’eau, deux petites grenouilles d’or, si jolies, si mignonnes! J’ai bien essayé de les prendre, pour vous les rapporter, mais je n’ai pas pu y réussir, malgré tous mes efforts.
—Vieil imbécile! s’écria la dame en colère, ces deux grenouilles d’or étaient ceux que vous poursuiviez; il ne fallait pas revenir sans les avoir prises! Est-ce que je ne vous avais pas prévenu d’avance de tout ce que vous aviez à faire? Est-ce que je ne vous avais pas dépeint la fontaine, et les grenouilles, et tout?... Mais, tout vieux que vous êtes, vous n’avez pas plus de cervelle qu’un jeune poulet!
—J’avoue que j’avais complètement oublié vos recommandations, répondit le bonhomme, d’un air piteux. Il faut qu’il y ait du sortilège là-dedans, car je vous avais bien écoutée, je vous assure, ma mie!»
La magicienne haussa les épaules.
«Tout est à recommencer, dit-elle; heureusement ils ne sont pas encore à six cents lieues, et votre maladresse peut 329 se réparer. Reprenez vite la poursuite, et tâchez, cette fois, d’être plus habile. Écoutez-moi bien: Quand ils vous verront arriver, ils changeront leurs chevaux en arbres, leurs trésors en feuilles d’or et d’argent, et eux-mêmes, en deux petits oiseaux, qui chanteront sur les branches des arbres. Partez sous la forme d’un nuage, pour aller plus vite, et ramenez-moi mes gens.»
Arzur et Azénor avaient repris leur forme première, et, tout en chevauchant sur les nuées, tenaient conseil sur ce qu’il y avait de mieux à faire pour dérouter leurs persécuteurs.
«La magicienne est dans une grande colère, dit Azénor; je l’entends qui gronde son époux et le renvoie à notre poursuite. Mais le pauvre homme n’a pas la mémoire bien sûre, et, pour cette fois encore, je pense lui faire oublier les leçons de sa femme. Regarde si tu ne le vois pas venir, car il va avec la rapidité de l’éclair.
—Je ne vois qu’un gros nuage noir, qui s’avance sur nous, comme poussé par un vent violent.
—C’est lui!... descendons à terre.»
Aussitôt qu’ils eurent touché le sol, leurs chevaux se changèrent en deux beaux arbres, dont les feuilles d’or et d’argent étincelaient au soleil, et Arzur et Azénor devinrent deux charmants oiseaux, qui chantaient d’une voix mélodieuse.
Le nuage arriva sur eux...
«Voilà, pensa le magicien, les arbres dont ma femme m’a parlé. J’entends bien les oiseaux aussi, mais comment les prendre? Il reprit sa forme naturelle, en touchant terre, et, tout en admirant les arbres, tout en écoutant les oiseaux, il resta là, bouche béante, immobile comme une statue, captivé par la mélodie et totalement oublieux de sa mission. Le soleil se couchait, tout rouge, à l’horizon, que le magicien n’avait pas bougé.
330
L’approche de la nuit le tira de son extase.
«Holà, pensa-t-il, voici le soleil couché, il est temps de rentrer.»
Et il s’en retourna.
En le voyant revenir, encore tout seul, la magicienne s’écria:
«Eh bien! et ces oiseaux?...
—Quels oiseaux?
—Comment, quels oiseaux? Arzur et Azénor, que vous êtes allé chercher.
—Je n’ai pas vu d’Arzur et d’Azénor; j’ai vu deux arbres magnifiques, au feuillage d’or et d’argent, et, tenez, maintenant, je me rappelle qu’il y avait sur les branches de ces arbres deux petits oiseaux, qui chantaient si mélodieusement que jamais de ma vie je n’ai rien entendu de si beau.
—Et vous êtes resté là, comme un nigaud, à les écouter, perdant votre temps et ayant oublié sans doute tout ce que je vous avais dit?
—Ma foi, oui! je ne m’en suis plus souvenu.»
La magicienne tapa du pied.
«Mais, homme stupide! ces deux oiseaux c’étaient eux! c’était Arzur et Azénor! Ah! vous êtes un fameux magicien!—Décidément, il n’y a plus rien à attendre de vous. Je vais aller moi-même à leur poursuite. Je saurai bien les atteindre et les ramener, moi! bien qu’ils soient près de sortir de nos terres.»
Elle partit aussitôt, sous la forme d’un nuage noir, chargé de grêle, flamboyant d’éclairs, et avec un vacarme épouvantable: grondements de tonnerre et mugissements de tempête.
«Cette fois, dit Azénor, c’est la magicienne elle-même qui viendra, et elle est bien en colère. Regarde derrière toi; que vois-tu?
331
—Je vois un gros nuage noir qui s’avance sur nous, au bruit du tonnerre, à la lueur des éclairs.
—C’est elle!... Jette tout de suite le bouchon de paille, que tu as apporté de l’écurie.»
Arzur fit comme sa sœur lui disait; et voilà qu’une multitude de meules de paille, très grandes et très hautes, s’élevèrent derrière eux et arrêtèrent le nuage.
Mais la magicienne se changea en épervier et, d’un vol rapide, elle eut bientôt franchi les meules; puis, reprenant sa forme de nuage, elle continua la poursuite.
«O ma sœur! ma sœur! cria Arzur épouvanté, voilà encore le nuage, le nuage noir! il va nous atteindre!
—Jette vite la brosse à terre, il n’est que temps!»
A peine la brosse eut-elle touché le sol, qu’un grand étang se forma à la place où elle était tombée.
Le nuage, ardent de mille feux, pompa l’eau en un instant, mais il s’en trouva alourdi, et les fugitifs en profitèrent pour gagner du terrain; vain espoir! le nuage allait toujours plus vite. Une fois encore, il était près de fondre sur eux.
«Jette l’étrille», cria Azénor.
Alors, s’éleva subitement une grande ville, avec de hautes tours, des maisons à toits pointus, des clochers à jour.
C’était autant d’obstacles, qui contrariaient la marche du nuage.
Cependant, il continuait d’avancer, sifflant, hurlant, brisant tout sur son passage.
Il traversa ainsi la ville, et, une fois en rase campagne, la course devint si furieuse, qu’Arzur se crut perdu pour de bon. Mais Azénor, penchée sur le cou de son cheval, qui dévorait l’espace, montra à son frère une large bande verte à l’horizon.
«C’est la mer! cria-t-elle, c’est le salut! là expire la 332 puissance de notre ennemie; courage, Arzur! nous sommes sauvés!»
Une minute plus tard, le bras de mer était franchi et les séparait de la magicienne.
Celle-ci, qui avait repris sa forme ordinaire, écumait de rage, grinçait des dents, et, du rivage, leur montrait le poing en vociférant mille injures.
«Ma malédiction sur vous, criait-elle, et que la foudre vous écrase! Vous avez sûrement enlevé mon petit livre rouge, qui contient toute ma science.
—Oui, dit Azénor, en lui montrant le livre. Le voici! et je me moque de vous, à présent!»
Et tous deux riaient de sa fureur impuissante.
Elle s’en retourna, comme elle était venue, sous la forme d’une tempête, et elle dévasta tout le pays, pour se venger de sa déconvenue.
Les deux jeunes gens s’éloignèrent alors, joyeux de leur délivrance.
Ils entrèrent dans un grand bois, où la nuit les surprit. Avec de la mousse et des feuilles sèches, ils se firent un bon lit, au pied d’un vieux chêne, et ne tardèrent pas à s’endormir d’un profond sommeil.
Au point du jour, Azénor se leva, fraîche et reposée; elle regarda autour d’elle.
Le bois était illuminé par les rayons roses de l’aurore, un parfum léger s’exhalait de la verdure et du feuillage et mille oiseaux saluaient le lever du soleil par de ravissants concerts.
«Ce lieu est charmant, dit-elle; je veux y demeurer. 333 Elle consulta le petit livre rouge, y trouva ce qu’elle cherchait, et, sûre d’elle-même, elle frappa la terre de sa baguette et dit:
«Par ta vertu, baguette, je veux qu’ici s’élève un beau château, orné et meublé comme le palais d’un roi, et que mon frère et moi, nous nous trouvions couchés, chacun sur son lit, dans une belle chambre toute resplendissante d’or et de pierres précieuses.»
A l’instant même, tout fut fait ainsi qu’elle l’avait commandé, et Arzur, qui s’était endormi sur un lit de feuilles sèches, se réveilla sur une couche de duvet, sous des courtines de soie. Il se frotta les yeux, pour s’assurer qu’il était bien éveillé, il sauta hors du lit, admira et toucha toutes les belles choses dont la chambre était pleine, afin d’être bien sûr qu’il ne rêvait pas, puis il appela sa sœur à grands cris.
Elle apparut aussitôt.
«Que signifie tout cela, Azénor; où sommes-nous? Est-ce que c’est un songe?
—Non, mon cher Arzur, ce n’est pas un songe, et tout ce que tu vois est la réalité même. Nous sommes ici dans notre château; tout ce qui nous entoure nous appartient.
—Est-il possible? D’où vient un tel prodige?
—J’ai emporté le petit livre rouge et la baguette magique de la magicienne. Elle-même m’avait appris l’art de s’en servir, et, tant que nous les aurons, nous pourrons satisfaire tous nos désirs et nos caprices. Mais, lève-toi, le repas nous attend.»
Dans la salle à manger, en effet, une table magnifique, chargée d’argenterie et de vases précieux, était dressée. Des mets de toute sorte, des fruits exquis, des vins délicieux étaient présentés par des mains invisibles, et une douce musique se faisait entendre.
334
Après le repas, ils visitèrent les chambres du château, toutes plus belles les unes que les autres. Les jardins aussi étaient d’une rare et merveilleuse beauté; des arbres gigantesques, des massifs de fleurs parfumées en faisaient un vrai paradis terrestre.
Arzur ne se lassait pas de les admirer, et sa joie ne connut plus de bornes quand sa sœur lui apprit qu’il pouvait y chasser à loisir, car ils étaient immenses et le gibier y abondait.
«Seulement, ajouta-t-elle, ne cherche pas à en sortir! car il t’arriverait malheur, si tu franchissais leur enceinte.»
Pendant quelque temps, le frère et la sœur vécurent heureux, dans ces beaux lieux où tout souriait à leurs désirs. Mais Arzur se lassa d’un bonheur si parfait; il finit par le trouver monotone, et puis, cette défense de s’éloigner piquait sa curiosité et irritait sa fierté.
«C’est un véritable esclavage, se disait-il parfois, avec humeur. Je suis tenu en lisières, comme un enfant. Azénor abuse de son pouvoir; elle m’a rendu de grands services, c’est vrai, mais elle me les fait payer trop chèrement, par le sacrifice de ma liberté! Prétend-elle me garder ici jusqu’à ce que je sois un vieillard à cheveux blancs? Je suis jeune, bien portant, bien fait et bien équipé, j’ai de l’or dans ma bourse et des chevaux dans mon écurie. Je veux courir le monde, et voir un peu comment les choses s’y passent.»
Un jour, il était sorti pour se promener et suivait, tout songeur, une belle allée ombreuse et verte, tapissée d’une fine mousse où les pieds de son cheval s’enfonçaient, sans bruit. L’allée était si longue, si longue, qu’elle semblait devoir faire le tour du monde.
«J’en verrai bien la fin pourtant», dit Arzur, impatienté, et il pressa le pas. Au bout d’une heure, il aperçut, 335 bien loin devant lui, un petit point blanc, qui grandissait peu à peu, et il finit par voir la mer, à l’horizon, et, à quelques pas, la rase campagne, dont il n’était séparé que par un petit mur à hauteur d’appui. Il descendit de cheval et, grimpant sur le mur, se laissa tomber de l’autre côté... dans une fondrière, où il enfonça jusqu’aux aisselles. Il poussa de grands cris et se retourna vers le château, qu’on voyait sur une hauteur, l’instant d’avant.
Hélas! plus de château! plus de parc, rien qu’un marais noir et infect, où son poids le faisait descendre de plus en plus.
«Azénor! ma sœur! ma bienfaitrice, viens à mon secours!» criait-il de toutes ses forces.
Azénor apparut, rasant de son pied léger les roseaux du marais, dont elle courbait à peine les têtes. Elle se baissa vers son frère, lui tendit la main; il la prit, et elle l’attira vers elle, sans effort. Le château reparut, Arzur y rentra avec Azénor et y reprit sa vie habituelle. Seulement, il n’était plus le même. A partir de sa chute dans la fondrière, il perdit complètement la mémoire en punition de sa désobéissance et ne reconnut même plus Azénor, qu’il prenait pour une étrangère. Celle-ci, profondément affligée, étudiait ses livres de magie, avec plus d’ardeur que jamais, cherchant un moyen de guérir l’esprit de son frère et ne se lassant pas d’inventer des charmes et des sortilèges pour y parvenir. Mais le temps de l’épreuve avait sa durée fixée et il fallait qu’elle s’accomplît.
Un jour, les deux fils du roi, s’étant égarés à la chasse, arrivèrent devant le château d’Azénor et s’arrêtèrent, stupéfaits d’admiration et d’étonnement.
«Quel superbe palais! s’écria l’aîné, à qui donc appartient-il?
—Il doit avoir été construit récemment, dit le plus 336 jeune, car mon père ne nous en a jamais parlé. Essayons d’y entrer et d’apprendre qui en est le maître.»
Ils s’avancèrent dans la cour d’honneur, et aperçurent Azénor sur le grand perron, belle, parée et majestueuse comme une reine. Ils ôtèrent leurs toques et s’inclinèrent si bas que leurs longs panaches balayaient le sol.
«Daignez excuser notre curiosité, madame, dit l’aîné, et nous dire à qui appartient ce magnifique château.
—A moi, messeigneurs.
—Il est d’une architecture si savante et si belle, qu’il a dû demander beaucoup de temps et de dépenses à celui qui l’a fait élever. Pouvez-vous nous dire le nom de cet heureux mortel?
—C’est moi-même qui l’ai fait construire.
—Vous-même! est-il possible?
—Mais, reprit le cadet, dont l’esprit était un peu chicanier, comment avez-vous osé faire bâtir sans en demander la permission au roi notre père? car vous êtes ici sur ses terres, sachez-le.
—Je le sais, et je n’ai pas demandé la permission au roi votre père, parce que je puis m’en passer.
—Vous le prenez d’un peu haut, madame. Le roi ne se contentera pas d’une telle réponse. Prenez garde qu’il ne fasse raser votre château.»
Azénor sourit dédaigneusement.
«Je ne crains pas le roi, dit-elle. Il peut venir quand bon lui semblera, je l’attends.»
Les deux princes ne surent que répondre; ils quittèrent la brillante châtelaine, peu satisfaits de sa réception. Mais, à peine avaient-ils franchi le pont, qu’ils disparurent, eux aussi, dans une fondrière, tandis que le château s’évanouissait à leurs yeux comme un vain mirage. Ils firent retentir l’air de cris perçants.
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Azénor accourut.
«De grâce, madame, secourez-nous, nous allons périr! tirez-nous de là!
—Pour que vous alliez dire à votre père de faire raser mon château?
—Nous ne sommes pas capables d’une si noire ingratitude.
—Si je le croyais!...» dit Azénor.
Et elle attacha ses regards sur l’aîné des deux jeunes princes. C’était un beau garçon, avec des cheveux bruns frisés, de grands yeux noirs, pleins d’expression; il se cramponnait d’une main nerveuse à une motte de gazon, qui, à chaque instant, semblait prête à se détacher sous son poids. C’était pitié de le voir se débattre contre cette vase mouvante.
«Vous êtes si belle! s’écria le pauvre prince, soyez bonne aussi! Secourez-nous!
—Que voulez-vous pour nous tirer de là?» cria le cadet, qui se démenait sans cesse et avait saisi une branche de saule, si frêle, qu’elle menaçait de se rompre, à chacun de ses mouvements.
Azénor ne lui répondit pas, mais, se penchant vers l’aîné, elle lui dit à mi-voix:
«Voulez-vous m’épouser?...
—De tout mon cœur! s’écria-t-il.
—Ce n’est pas tout, j’ai un jeune frère; lui ferez-vous épouser votre sœur?
—Oui! oui!! et oui!!! vociféra le cadet, j’en jure par ma foi de prince! mais dépêchez-vous, la branche va me rester dans la main!»
Azénor les tira de la fondrière, comme elle en avait tiré Arzur, les fit rentrer avec elle au château, et leur donna de beaux habits et des bijoux précieux; puis, elle, son 340 frère et les deux princes, montèrent dans un superbe carrosse doré et allèrent raconter au roi tout ce qui était arrivé.
Le monarque fut ébloui de la beauté, de l’esprit et de la science d’Azénor, mais, avant de rien promettre, il voulut voir le château merveilleux dont ses fils lui faisaient tant de récits extraordinaires. Il s’y rendit, un beau jour, y fut reçu avec de grands honneurs, trouva qu’il dépassait encore tout ce qu’on lui en avait dit et approuva les deux mariages.
Néanmoins, il retarda de quelques semaines celui de sa fille—la plus charmante princesse qui fût au monde—avec Arzur.
«Ce garçon, pensait-il, a l’air triste et préoccupé, et l’on dirait qu’il n’est pas bien avec sa sœur; c’est pourtant elle qui l’a marié; je ne m’explique pas sa froideur. Il y a là quelque chose qui me contrarie, car je n’aime pas les brouilles en famille. Pour en faire mon gendre, je veux attendre de le mieux connaître.»
Les jours d’attente se passèrent en fêtes splendides et en festins somptueux, où furent conviés tous les grands du royaume.
Le jour des noces d’Azénor arriva enfin.
La mariée attirait tous les regards par sa parure et plus encore par sa beauté.
Vers la fin du repas, elle posa sur l’assiette d’argent, placée devant elle, deux petites grenouilles d’or avec des yeux d’émeraude.
Les convives, un peu surpris, se demandaient ce que cela pouvait bien être, quand, tout à coup, une douce petite voix s’éleva, disant:
«Mon frère chéri!»
Un grand silence se fit aussitôt, et chacun, émerveillé, 341 regardait et écoutait les petites grenouilles, qui parlaient ainsi:
«Ne te rappelles-tu pas, mon frère chéri, demanda la première, que, quand nous étions au château des magiciens, la magicienne, qui ne t’aimait pas, t’envoya, un matin, abattre un grand bois de chêne avec une cognée de bois, et que je vins à ton secours et te tirai d’embarras?
—Je me le rappelle fort bien, ma petite sœur chérie», répondit la seconde grenouille.
«Ne te rappelles-tu pas, petit frère chéri, que la magicienne t’ordonna ensuite de construire un pont de plumes, sur un bras de mer, pour qu’elle pût y passer en voiture, et que je vins encore à ton aide?
—Je me rappelle bien, petite sœur chérie.
—Te rappelles-tu aussi, petit frère chéri, que quand nous prîmes la fuite du château du magicien, celui-ci nous poursuivit sur son dromadaire; et que, pour lui échapper, je changeai nos deux chevaux en fontaine, et nous-mêmes en deux grenouilles d’or, au fond de l’eau?
—Je me le rappelle aussi, petite sœur chérie.»
Tout le monde était attentif et silencieux, mais Arzur plus que tout autre. La mémoire du passé lui revenait, peu à peu, et il commençait à comprendre que le dialogue entre les deux grenouilles d’or retraçait sa propre histoire.
«Te rappelles-tu encore, petit frère chéri, reprit la première grenouille, comment nous fûmes poursuivis, une seconde fois, par le vieux magicien et comment nous lui avons échappé, sous la forme de deux petits oiseaux; et enfin cette poursuite furieuse de la magicienne, sous la forme d’un nuage de tempête, et notre salut, et le beau château où nous avons vécu ensemble, si heureux, jusqu’au jour où tu m’as désobéi? Tu as perdu la mémoire, comme punition de cette faute;—retrouve-la maintenant!»
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A ces mots, Arzur se leva avec impétuosité, alla vers sa sœur, et l’embrassa tendrement en disant:
«Pardonne-moi, ma petite sœur chérie, je te dois la vie, je t’aime et t’aimerai toujours, jusqu’à la mort!»
Tout le monde fut touché de cette scène. Les femmes pleuraient, les hommes avaient peine à cacher leur émotion. Le roi lui-même prenait part à l’attendrissement général. Il ouvrit ses bras à Arzur, en l’appelant son «gendre». Les noces de la princesse royale se firent le lendemain; les fêtes, les jeux, les danses, les festins, les réjouissances publiques recommencèrent de plus belle et durèrent pendant un mois entier.
La trisaïeule de la bisaïeule de ma grand’mère était alors cuisinière à la cour, et c’est ainsi que s’est conservé dans ma famille le souvenir de tout ce que je viens de vous conter. Il n’y a pas dans tout cela un seul mensonge... si ce n’est peut-être un mot ou deux.
Imité de F. M. Luzel, sous le titre: Les deux grenouilles d’or, tome XXV (p. 33) des Littératures populaires de toutes les nations. Contes populaires de la Basse-Bretagne. (Maisonneuve, éditeur.)
[1] Mot anglais formé de: folk, les gens, les personnes, et lore, science, tradition, savoir transmis.
[2] La Petite-Bretagne, par opposition à la Grande-Bretagne (Breiz-Veur, l’Angleterre).
[3] Brizeux.
[4] Les pardons sont les fêtes patronales.
[5] Le far est une sorte de pudding grossier très apprécié dans les noces bretonnes.
[6] Sône (au pluriel soniou), chant breton d’un genre poétique.
[7] Les gwerziou (au singulier, gwerz) sont des chansons gaies ou tendres; les soniou (zône) sont des chants tristes ou même tragiques racontant des épisodes historiques ou des légendes.
[8] Bâton terminé par une boule.
[9] Le fond du fossé.
[10] Cet épisode se retrouve fréquemment dans les contes bretons. Le fait de présenter, comme parrain, un enfant au baptême, rompt les enchantements, détruit les maléfices et délivre des châtiments en ce monde ou dans l’autre.
[11] Les feuilles des arbres.
[12] François.
[13] Saint-Jacques de Compostelle, pèlerinage célèbre au moyen âge.
[14] Jean pied tordu.
[15] Margot.
[16] Les tailleurs bretons travaillent aussi pour les femmes.
[17] Bâton dont l’extrémité inférieure se termine en boule.
[18] Jean pied tordu.
[19] Miz dû (novembre).
[20] Un dolmen.
[21] Le courageux.
TABLE DES MATIÈRES |
|
| Préface | V |
| Mona ou les Morgans de l’île d’Ouessant | 1 |
| Robardic le Patre | 21 |
| Les trois Frères | 53 |
| Péronic | 71 |
| Les trois Filles du boulanger | 97 |
| Les Danseurs de nuit | 125 |
| Le gros Mouton blanc | 139 |
| Les six Frères paresseux | 157 |
| Le Lièvre argenté | 187 |
| La Princesse enchantée | 219 |
| Le Tailleur et l’Ouragan | 241 |
| Le Chateau de Cristal | 265 |
| La Souris | 295 |
| Les Aventures d’Arzur et d’Azénor | 313 |
Coulommiers.—Imp. P. BRODARD et GALLOIS.
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La ponctuation a pu faire l’objet de quelques corrections mineures.