The Project Gutenberg eBook of Le trois-mâts fantôme

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: Le trois-mâts fantôme

Author: Frédéric Causse

Release date: February 16, 2026 [eBook #77967]

Language: French

Original publication: Paris: Éditions cosmopolites, 1929

Credits: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TROIS-MÂTS FANTÔME ***

COLLECTION DU LECTEUR

LE TROIS-MATS
FANTOME

PAR
JEAN D’AGRAIVES

ÉDITIONS COSMOPOLITES
151BIS Rue ST. Jacques — PARIS — V. arr.

COLLECTION DU LECTEUR

Tenter d’arracher le lecteur aux petits soucis quotidiens, aux préoccupations constantes qu’entraîne toujours la vie moderne…, lui ouvrir toutes grandes des fenêtres sur la magie de l’aventure, les champs immenses du romanesque…, l’entraîner loin de son train-train, de son labeur de tous les jours, pour lui faire vivre en des décors divers, nouveaux, curieux, bizarres, des péripéties captivantes…, le promener en guide disert par des pays et des époques où son esprit souhaita parfois de vagabonder à sa guise…, l’initier aux mœurs pittoresques de milieux étranges, imprévus…, le faire vibrer à l’unisson de scènes poignantes ou passionnées,

TEL EST LE ROLE QUE SE PROPOSE DE POURSUIVRE NOTRE COLLECTION POUR RÉPONDRE AU VŒU GÉNÉRAL ET SI FRÉQUEMMENT EXPRIMÉ DE L’IMMENSE PUBLIC QUI LA SUIT

Chacun de ses livres, qu’un auteur célèbre aura choisi pour vous, vous procurera de longues heures d’un plaisir exaltant et sain…, d’une saveur inégalée.

DANS LA MÊME COLLECTION

Parus :
1. MINUIT… PLACE PIGALLE
M. DEKOBRA
2. BEN-HUR
LEW WALLACE
3. LA FEMME DISPARUE
J.-H. ROSNY aîné,
de l’Ac. Goncourt
4. LES TROIS JUSTICIERS
Edgar WALLACE
5. LES AILES
Monk SAUNDERS
6. POUTNICK LE PROSCRIT
Émile ZAVIE
7. LE DON JUAN DE VENISE
B. de NORVINS
8. LA MOUCHE
Edgar WALLACE
9. LE MUSICIEN DE MINUIT
Th. VALENSI
10. LES ESPIONS
Th. v. HARBOU
11. LA VIPÈRE DORÉE
Albert ERLANDE
12. LA 61e SECONDE
Owen JOHNSON
13. LA FILLE DU CHEIK
Amédée BOUSSARD
14. LES VOLEURS D’AMES
George DELAMARE
15. LE CAPITAINE FRACASSE
Théophile GAUTIER
16. L’AVENTURE THERMALE
Pierre LA MAZIÈRE
17. LA PISTE DE 98
Robert W. SERVICE
18. LE TROIS-MATS FANTOME
Jean d’AGRAIVES
A paraître :
19. OMBRES BLANCHES
d’après Frédéric O’BRIEN

Copyright 1929 by Éditions Cosmopolites

LE TROIS-MATS FANTOME

CHAPITRE PREMIER
UN CROCHET MANQUAIT

Seul dans son canot à misaine, avec le cadavre qu’il venait de repêcher fortuitement au fond de l’anse de la Fresnaye, le patron Jagu Rebecquy doublait le Bec de la Vallée, sans se douter, un seul instant, qu’il voguait dans l’une des baies les plus belles qui soient au monde.

C’était un petit homme solide à peu près aussi large que haut. Ses yeux en trous de vrille et son nez large, cassé par un coup de sabot, semblaient les uniques obstacles qui eussent pu arrêter la marche envahissante de sa barbe, espèce de forêt vierge roussâtre, et l’eussent empêchée de rejoindre les cheveux à travers le front.

Et le voisinage de « son » mort ne le remuait guère plus que la beauté incomparable de la rade de Saint-Malo, où, sous la lune, les Trois-Villes se miraient dans une mer calme.

Quand il aperçut le beau yacht de plaisance à guibre La Circé qui se balançait, blanc et or, à la longue houle de l’estuaire, vers les grèves de Bric-à-Brac, tout obombré de masses noires géométriques par les villas perchées sur la pointe de roc, il dit seulement :

— Le v’là, l’batiao !

Sur quoi, il « amena » sa misaine, puis laissa son embarcation courir doucement sur son erre.

A deux mètres de la coupée du bâtiment clair, il héla :

— Oh du yak ! Y a-t-il du monde ?

— Qué que tu veux, toué ? fit un matelot surgissant de derrière la lisse.

— J’crois ben qu’ j’vous rapporte vot’ neyé !

Déjà des pas escaladaient les marches du rouf, et, effarés, yachtmen et hommes d’équipage penchaient vingt têtes apitoyées, hagardes ou simplement curieuses sur le petit canot mastoc, au fond duquel le corps gisait, moitié dans l’ombre, moitié — le bas — dans la lumière lunaire blafarde.

Une voix mâle, assez sèche, s’éleva :

— Vous avez retrouvé le corps de M. Labru, dites-vous ?

— Ej’ sais pas s’il s’appelle de même, répondit le pêcheur touchant son bonnet… mais y a pas une heure, comme ej’ donnais un coup de senne avec les gars dans la Fresnaye, le filet s’est mis à peser qu’on en avait tout plein les bras et qu’on s’demandait si c’était pas quèque béluga qu’y avait d’dans. En fin du compte, ça c’est trouvé ce mort ici, sauf vot’ respect… Vu qu’il était frusqué en riche avec une bague en diamants et une belle montre, on a pensé à votre mossieu’ le banquier. Et voilà, Ar’gardez vouèr.

Des matelots s’étaient munis de falots dont ils concentrèrent les faisceaux blancs sur le fond sombre du canot du père Rebecquy.

Et, les yeux fermés, apparut le visage pâli du noyé, à peine gonflé par l’immersion et dans un état stupéfiant de conservation qui frappa.

Aucune bête marine n’avait, au surplus, attaqué ces restes.

Pourtant, dans le décor nocturne, tandis que des nuages couraient devant la lune presque en son plein, le spectacle faisait frissonner.

Une voix de femme s’éleva, à son tour, avec des sanglots :

— Oh ! mon pauvre oncle, mon bon oncle. C’est donc vrai, vrai, que tu es mort ?

Robuste, bien pris, de belle taille, l’homme à la voix sèche s’avança jusqu’à l’entrée de la coupée et, tourné vers les matelots, il commanda :

— Allons, garçons, un coup de main pour l’embarquer.

Les hommes remontèrent l’escalier de la coupée avec le corps de leur employeur défunt et, comme le banquier Labru s’était toujours montré des plus généreux envers un chacun, on ne voyait guère de visage hâlé où ne coulât une larme.

Pour quelques instants les porteurs déposèrent leur triste fardeau sur un des bancs du pont de teck.

La nièce du mort, Georgette Kerbrat, le contemplait dans une pose qui disait son accablement.

Sans être ce qu’on nomme une beauté, elle dégageait un charme puissant, avec ses cheveux blond doré et son teint d’aurore naissante, malgré sa face un peu carrée, ses pommettes un peu trop saillantes, sa bouche grande, mais bien dessinée et qu’éclairaient des dents de nacre.

En dépit même de son chagrin, ses vingt ans rayonnaient, superbes.


Aux couleurs, au désordre près de ses cheveux, le banquier semblait tel que ce lundi soir de la semaine précédente où — pour la dernière fois — on l’avait vu se retirer dans sa cabine après un gai et cordial bonsoir à ses hôtes, dont trois étaient ses parents proches et le quatrième un ami…

Celui-ci, Annibal Diény, un ancien camarade de cercle à peu près ruiné par le jeu, avait — en revenant de Guyane, où il s’était fait prospecteur — offert à Labru d’exploiter, de compte et demi avec lui, des filons de quartz aurifère situés près des Tumuc-Humac et qui, éloignés de la côte, ne pouvaient être mis en valeur sans un capital important.

Élégant, fort beau de visage, agréable, disert, ce Diény était une sorte de séducteur. Avec de gaies prunelles vertes où brillait une flamme spirituelle, il savait plaire infiniment, disait aux gens les choses mêmes qu’ils souhaitaient le plus entendre et, sitôt qu’il n’était plus là, tout le monde le réclamait.

Très volontiers, le banquier avait lié partie avec lui…

… Tandis que Georgette sanglotait, les épaules secouées par des spasmes, Annibal avait très grand’peine à contenir son émotion.

A ses côtés, Georges Kerbrat, administrateur colonial, le frère aîné de Georgette, ne paraissait pas moins ému.

Seul, le jeune homme à la voix sèche, médecin de marine actuellement en congé de convalescence, neveu de Labru, lui aussi, et co-héritier du banquier avec Georges et Georgette Kerbrat, semblait rester fort maître de soi et, en fait, presque indifférent.

Le visage aux traits réguliers, aux cheveux noirs, aux yeux foncés conservait son expression habituelle, presque impassible, trop sévère pour ses vingt-sept ans et que venait durcir encore une balafre au sommet du front, vestige d’une blessure reçue, il y avait à peine trois mois, lors des événements de Shang-Haï, où l’équipage de son croiseur avait dû débarquer en hâte pour protéger les concessions.

D’un air qu’on eût dit agacé, il arrêta la jeune fille qui, dans l’excès de sa douleur, faisait mine de se jeter sur le corps de son oncle chéri sans cesser ses gémissements.

Sur le même ton monotone où vibrait comme de l’ironie, tout en maintenant sa cousine, il l’admonesta :

— Allons, Gette, il faut être raisonnable, voyons !

Celle-ci ne s’étonnait pas trop de ces manières flegmatiques.

Pour elle, cette sorte de « carapace » dissimulait un cœur très tendre, altruiste, qui avait pudeur à se manifester aux autres…

De grandes qualités affectives, perceptibles pour elle seule, l’avaient attirée de tout temps vers ce cousin proche que beaucoup, — et Georges Kerbrat tout le premier — trouvaient assez antipathique.

Elle disait bien souvent :

— René. Il faut le connaître pour l’aimer et l’aimer pour le bien connaître.


En retrouvant son défunt oncle dans ce cadavre lamentable, Duroc s’était uniquement borné à secouer la tête. A présent, calme et méthodique, il veillait à ce que Labru fût transporté et décemment installé dans la belle cabine qu’il avait habitée vivant.

Diény, d’un coup léger de coude, le désigna à Georges Kerbrat.

— Regardez-le, murmura-t-il… est-il étonnant de sang-froid ? Ce ne sont pas les sentiments qui l’étoufferont ! Ah ! que les hommes peuvent donc être différents !

Le yacht se trouvait commandé par un capitaine au long cours, assez vieux jeu, M. Kerhir, un personnage plutôt sauvage qui n’aimait pas, à l’ordinaire, frayer avec les passagers.

Entendant ce qui se passait, il était sorti de chez lui, en reboutonnant sa vareuse.

René Duroc l’interpella.

— Vous êtes au fait, capitaine… Oui ? Veuillez donc avoir l’obligeance d’expédier un homme à terre prévenir les autorités… Nous avons tous hâte que l’enquête soit terminée, tant pour nous-mêmes que pour Mlle Georgette dont ces formalités pénibles vont mettre les nerfs à rude épreuve.

C’était un bonhomme au teint gris, aux favoris coupés très ras, et qui promenait dans la vie une bouche amère, mécontente, un air constamment vexé.

Il fit trois pas pour s’éloigner, puis se raidissant tout à coup, revint vers le jeune médecin.

— Faites excuse, monsieur, j’ai grand’peine de la perte de M. Labru qui fut toujours « très bien » pour moi. Mais les morts ne nous font point vivre, pas plus qu’on ne vit avec eux et chacun a l’obligation de songer au pain de ses mioches. Puis-je savoir si vous comptez conserver le yacht ou le vendre ?

— Comment ? fit Duroc interdit.

— Oui, personne n’ignore que vous êtes un des héritiers du défunt, avec Mlle Georgette et M. Georges, au même titre. C’est pourquoi je me suis permis de demander vos intentions pour pouvoir me chercher un poste dans le cas où vous vendriez.

Duroc eut un mouvement de bouche qui marquait son étonnement de la hâte du capitaine et il répondit, un peu raide :

— Je ne sais ce que voudront faire mes cousins ; je m’y conformerai. Mais, au surplus, le testament de mon oncle est loin d’être ouvert…, et il serait malséant à moi de marquer la moindre intention, quant à présent, à mon avis.

C’était là la convenance même, mais le capitaine, un bilieux, interpréta cette réponse comme une fin de non-recevoir. Il se sentit donc menacé dans ses intérêts pécuniaires qui lui étaient très près du cœur.

Et il s’éloigna en pestant contre ces « faillis chiens d’avares » qui héritent de tant de millions, sans seulement savoir s’en servir.

René Duroc se doutait peu que son attitude tranchante lui faisait un ennemi de plus.


Il y avait juste six jours que le banquier Georges Labru avait disparu, après s’être retiré vers onze heures du soir dans sa cabine, ainsi qu’il en avait coutume.

On ne l’avait plus revu depuis.

Prévenues, les autorités avaient entrepris aussitôt des investigations actives, mais celles-ci étaient restées vaines.

Duroc semblait l’avoir prévu.

Alors que les Kerbrat, Diény et les hommes mêmes de l’équipage persistaient dans une confiance, plus instinctive que raisonnée, il avait, trente-six heures après la disparition de son oncle, déclaré de son ton uni :

— J’estime, pour ma part, inutile de poursuivre toutes ces recherches. Nous ne le retrouverons plus, ou, en tous les cas, point vivant.

Paroles qui avaient eu le don de glacer Georgette et de mettre Diény et Kerbrat en colère…


Les deux neveux et l’associé du défunt s’étaient relayés jusqu’au matin pour la veillée funèbre.

Ce fut seulement vers dix heures que se présenta le médecin de l’état civil, accompagné du commissaire central de Saint-Malo, lui-même, qui avait cru devoir se déranger, en raison de la notoriété du mort et du bruit fait par la nouvelle de son étrange disparition.

Duroc, assez naturellement, voulut accueillir le docteur en sa qualité de confrère.

— Votre besogne sera vite faite, mon cher collègue, lui dit-il, quand on eut éloigné Georgette pour lui épargner le spectacle des constatations nécessaires. Étant donné les circonstances, ce ne saurait être autre chose qu’une simple formalité.

Si courtoise qu’elle fût d’intention, cette désinvolture tombait mal. Ce médecin-là, fort jaloux de ses prérogatives, le chef couvert d’un haut de forme, la nuque bordée d’un bourrelet de graisse jaunâtre, s’avançait, pompeux, derrière un ventre en tonne… et prétendait n’être point traité comme quantité négligeable.

De plus sans trop savoir pourquoi il était, par surcroît, hostile à la médecine navigante.

Aussi, tout de suite cabré, répondit-il de sa voix la plus solennellement tranchante :

— La constatation d’un décès, surtout lorsqu’il est survenu dans des circonstances aussi graves, ne saurait jamais être, monsieur, une « simple formalité » aux yeux d’un praticien, conscient de sa haute mission sociale. Soyez assuré que je ferai fort soigneusement mon devoir, et dans toute son étendue.

— A votre aise, repartit René, très amusé par cette morgue et le laissant un peu trop voir.

Quant au pointilleux médicastre, enchanté de faire enrager des héritiers, il entreprit son examen post mortem avec une minutie extrême, sans se priver de questionner, d’un ton de juge d’instruction, les personnes qui l’entouraient sur les circonstances supposées de la mort du pauvre Labru.

A son grand dam, il ne trouva d’ailleurs rien qui fût anormal.

— Ma foi, conclut-il, l’air pincé, il est probable que le défunt est tombé à l’eau, fortuitement… A moins qu’il ne s’y soit jeté… ou qu’on ne l’y ait précipité. Vous m’affirmez qu’il n’avait pas d’idées noires et que ses affaires ne périclitaient aucunement ?

— Nous vous répétons qu’il était la gaîté même et que jamais ses entreprises n’avaient marché d’une manière plus brillante… fit Kerbrat un peu agacé par les manières du docteur.

— Nul à bord ne lui en voulait, n’avait de rancune contre lui ?

— Faut-il encore vous confirmer que chacun ici l’adorait ? Car il était la bonté même, quoiqu’un tantinet coléreux…

— A mon avis on ne peut pas motiver cette mort autrement que par un accident fatal, ajouta Duroc, n’est-ce pas, Georges ?

— Pleinement de ton avis, René.

Déférent, Diény, dès l’abord, s’était rapproché du médecin et suivait d’un air captivé ses investigations rituelles…

On le vit soudain se pencher et examiner le visage du cadavre avec attention. Il se releva peu après, les sourcils froncés, en disant :

— Regardez donc cette écorchure à la base de l’oreille droite. Il me semble, docteur, qu’elle présente quelque chose de singulier. Si je possédais votre science, je saurais mieux m’exprimer.

Flatté, l’Esculape malouin scruta la blessure minuscule signalée par le prospecteur.

L’effleurant doucement de la main, il fut étonné de sentir sous ses doigts un petit corps dur.

Il tira alors de sa trousse un bistouri, avec lequel il incisa la peau grenue, puis, à l’aide d’une pince, il saisit ce qu’il prenait pour une esquille, un fragment d’os, et le posa sur un carré de papier blanc.

— Qu’est-ce donc que cette esquille-là ? fit-il de son ton doctoral. Je ne vois pas trop à quel os je pourrais bien la rattacher… et je puis dire que je connais à fond mon ostéologie. Je ne comprends pas, au surplus, de quelle façon cela a pu s’introduire ainsi dans les chairs. Cela me paraît bien étrange !

Tous ceux qui étaient dans la pièce approchèrent pour considérer la trouvaille incompréhensible.

Diény, Kerhir et son « second », le petit lieutenant Mustelet, se détournèrent successivement, avec des visages qui avouaient perplexité ou ignorance.

Georges Kerbrat qui, lui aussi, avait examiné l’esquille avec un soin particulier, s’éloignait en monologuant : « Sais pas ce que ça peut bien être » quand il s’écria :

— Ah ! mais, tiens !…

Revenu vivement sur ses pas il reprit très attentivement l’examen du bizarre objet.

C’était un fragment d’os menu, mais recouvert d’une couche d’émail, qui avait la forme d’une dent canine fortement recourbée et quasiment microscopique. On eût dit d’une dent de souris.

Kerbrat paraissait fort troublé. Le commissaire s’en aperçut.

C’était un homme correct, civil, sans aucune rudesse policière, à l’air d’un bon bourgeois cossu.

— Il semble, insinua-t-il doucement, que cette trouvaille vous rappelle ou vous suggère quelque chose.

Mais l’ancien administrateur colonial s’était ressaisi. Il secoua sa forte tête, projeta ses grosses moustaches blondes dans une sorte de moue bonasse :

— Non, dit-il nettement, je croyais, mais je me suis sans doute trompé et je n’en sais pas plus que vous.

— Pourtant ! reprit le commissaire, qui déjà dressait l’oreille.

Le magistrat n’était nullement disposé à lâcher prise.

Il passa en revue rapide les personnes qui l’entouraient.

Diény semblait fort attentif et considérait, lui aussi, non sans quelque curiosité, les autres acteurs de la scène.

Kerbrat, dans ses petits souliers, on le sentait, eût donné gros pour se trouver très loin de là. Il tâchait de faire bonne contenance, mais parvenait malaisément à dissimuler une vraie gêne.

Quant à Duroc, indifférent en apparence à tout cela, il regardait, par un hublot, la ville de Saint-Malo mirer au loin ses remparts dans la mer.

Le commissaire s’obstina :

— Monsieur, je ne sais quelles convenances vous empêchent ici de parler. Mais, si vous savez quelque chose au sujet de cette… esquille-là, votre devoir impérieux est de le dire, quelles qu’en puissent être les conséquences par ailleurs !

Kerbrat était franc comme l’or. Il lui était fort impossible de dissimuler longtemps.

Sa face débonnaire et sans ruse révélait un trouble violent.

Plus le commissaire, dont le flair professionnel se réveillait, le pressait de questions rapides, plus il paraissait au supplice.

A la fin, il se décida.

— Voilà, je suis un colonial et ce morceau d’os me paraît ressembler beaucoup, oui beaucoup, à un des crochets venimeux du serpent-corail, vous savez : ce minuscule ophidien dont les morsures sont mortelles.

— Vous êtes naturaliste, peut-être ?

— Non, j’étais administrateur. Un chef indien, un Roucouyenne, m’avait donné une petite boîte assez curieusement travaillée, en bois de rose, et qui contenait une douzaine de ces crochets de « corail » enduits de venin. En me les offrant, le sachem m’assura, en parfait sauvage, qu’ils pourraient m’aider, quelque jour, à me défaire de mes ennemis.

— Et où se trouve cette boîte ?

— Elle doit être à bord, j’imagine ! J’en ai fait cadeau ces temps-ci au docteur Duroc, mon cousin, qui achève, précisément, une étude sur les venins.

— Vous avez cette boîte ? demanda le commissaire en se tournant vers le fiancé de Georgette.

— Mais oui, répondit le médecin de marine devenu très pâle sous l’effet de l’accusation implicite qui pesait sur lui après cette révélation. Je vais la prendre dans ma cabine.

— Souffrez que je vous accompagne.

Et le magistrat se lança à la suite de René Duroc avec une hâte qui disait fort clairement :

« Toi, mon bonhomme, si tu crois que je vais bonnement te laisser le temps de « truquer » cette affaire-là, tu te trompes ! »

Se sentant sur la bonne piste dans une affaire d’envergure, il entendait mener les choses avec adresse et en tirer le maximum d’avancement.

Aussi suivait-il, pas à pas, le jeune médecin de marine, en le guettant du coin d’un œil redevenu professionnel. Pour le coup, il n’avait plus l’air du bon bourgeois de tout à l’heure.


— Qu’est-ce que tout cela signifie ? demanda assez naïvement Diény, qui semblait étonné du tour pris par les événements.

— Que j’ai bien involontairement mis en cause le pauvre René, répondit Kerbrat, mécontent. J’ai beau ne pas l’aimer beaucoup, je n’eusse voulu, pour rien au monde, lui causer un pareil ennui. En tout cas, il n’aura sûrement aucune peine à se justifier.

— Soupçonner Duroc d’un tel crime est ridicule ! reprit Diény en haussant ses larges épaules. D’ailleurs — is fecit cui prodest ! — l’auteur du crime, selon l’adage, est celui auquel il profite. Quel intérêt pour Duroc de supprimer ce bon Labru dont il savait pertinemment être l’un des co-héritiers ?

Le capitaine Kerhir cracha et intervint d’un ton bourru :

— Loin de moi, bien sûr, de charger M. Duroc, qui est sûrement incapable d’une pareille action, mais selon moi, votre raisonnement, monsieur, n’est pas des plus solides…

« Le « patron » se portait drûment. Il avait une santé de fer et conservait encore au moins, malgré la cinquantaine passée, une trentaine d’années dans la peau ! Il y a, des fois, des héritiers plus pressés qu’il ne le faudrait.

— Certes ! répondit l’ancien clubman, mais, dans l’espèce, je mettrais bien ma main au feu que le docteur est complètement incapable…

— Bien sûr ! bien sûr ! je ne dis pas ! riposta le têtu Kerhir d’un ton assez mal convaincu.


Le commissaire et le médecin de marine rentrèrent à l’instant, l’un serrant toujours l’autre de près.

— Messieurs, fit alors gravement le policier, je n’ai voulu ouvrir cette boîte qu’en votre présence. Monsieur Kerbrat, je vous prie, combien contenait-elle de crochets ?

— Douze, monsieur le commissaire.

— Vous en êtes certain, n’est-ce pas ? Vous comprenez toute l’importance que peut avoir votre réponse ?

— Je l’affirme, et je jurerais, d’ailleurs, s’il en était besoin.

Sur une feuille de papier blanc, assis à la table de Labru, le commissaire fit glisser tout le contenu de la boîte aux bizarres sculptures primitives.

Et du bout d’une plume, il compta très soigneusement les crochets semblables en tous points à celui que le médecin malouin avait retiré de l’oreille du mort.

Il les compta deux fois, trois fois et, à chaque fois, en trouva onze. Il conclut :

— Il manque un crochet. Vous l’admettez, monsieur Duroc ?

— Je l’admets, dit l’interpellé, toujours aussi calme, quoique très pâle, mais je ne me l’explique point. Le hasard a fait que, trois jours avant la disparition de mon oncle, je les ai comptés. Il y en avait alors bien douze !

Le commissaire le leva :

— René Duroc, je vous invite dès à présent à vous tenir à la disposition du juge d’instruction qui sera désigné, à mon retour, par le Parquet. Je ne vous cache point, au surplus, que je vous mets en surveillance.

— J’affirme que je suis innocent du crime que vous semblez vouloir m’imputer, monsieur, répondit le jeune médecin d’une voix ferme. Je n’en suis pas moins à vos ordres…

— Les apparences sont contre vous. Mon rapport ne peut que conclure à votre inculpation formelle. Le Procureur appréciera. Je vous souhaite, pourtant, pour l’honneur de l’uniforme que vous portez, de parvenir à dissiper les lourdes charges qui pèsent sur vous.

Puis, se tournant vers le médecin de l’état civil presque hilare, tant il détestait cordialement ses collègues de la marine, le policier ajouta :

— Naturellement, vous refusez, docteur, le permis d’inhumer ; j’enverrai chercher le cadavre, tout à l’heure, aux fins d’autopsie.

Et, suivi de son très replet et pompeux petit acolyte, le magistrat se rembarqua, laissant les habitants du yacht dans un état de trouble extrême.


Trois heures plus tard, deux inspecteurs venaient pour arrêter Duroc, qui s’était enfermé, morose et silencieux, dans sa cabine.

Pas un seul instant le médecin de marine ne parut vraiment atterré, comme le sont souvent les innocents en pareil cas. Il ne protesta pas, non plus, avec l’indignation que montrent certaines natures plus expansives.

Il semblait accepter ce coup du sort avec un fatalisme… qu’un brin de malveillance eût pu faire admettre comme un aveu.

Avant qu’il partît, encadré par les deux inspecteurs locaux, ses deux cousins lui prodiguèrent au moins des marques de sympathie.

— René, dit Kerbrat désolé, tu me pardonneras, mon vieux. Je ne pouvais faire autrement.

— Il faut toujours faire son devoir, quoi qu’il en coûte, mon cher ami, répondit le jeune médecin dont la voix ne s’altérait point.

Quant à Georgette, les yeux embués, elle s’écria passionnément :

— René, je te sais innocent. Embrassons-nous et sois bien sûr que nous ferons tout notre possible pour te tirer bientôt de là.

« Cet atroce mystère finira par s’éclaircir un jour ou l’autre.

— Espérons-le, fit le marin avec un haussement d’épaules.

Il embrassa sa fiancée et c’est le seul moment où l’on vit une émotion fugitive passer sur son visage rigide.

Diény lui serra également les deux mains avec élan.

— Mon cher, je ne croirai jamais à votre culpabilité, quand bien même on me la prouverait d’une manière irréfutable.

Têtu, dans sa rancune, Kerhir, le vieux capitaine au long cours s’affairait à donner des ordres.

Une fois Duroc descendu dans le canot avec ses gardes, il dit au lieutenant Mustelet :

— Mal hypothéqué le Monsieur. Tiendrais-pas à être dans sa peau. J’y aurais trop peur pour ma tête !

CHAPITRE II
L’AFFAIRE DUROC

L’instruction et le procès furent rapides et sans intérêt. Kerhir avait été prophète.

Tout se dressa contre Duroc, jusqu’à ses manières à la fois taciturnes et agressives… ce que certains chroniqueurs même appelèrent son « caractère sournois ».

Au surplus, deux dépositions lui firent grand tort et l’accablèrent.

… D’abord celle de Georges Kerbrat qui dut reconnaître — malgré son désir de le disculper — le peu d’émotion marquée par son cousin devant le corps de leur oncle et son impatience précédente, à peine déguisée, de voir terminer les recherches.

Puis celle du capitaine Kerhir.

Après de longues réticences, le vieux loup de mer avoua que, passant devant la cabine du banquier vers onze heures et demie, la nuit de sa disparition, il avait entendu un bruit de discussion assez violente.

L’une des voix qui se disputaient était celle de M. Labru, l’autre celle de son neveu Duroc.

Ce dernier disait son désir d’épouser, sans retard, Georgette et le banquier s’y opposait pour la raison qu’il estimait la jeune fille encore bien trop jeune. Il parlait de déshériter à la fois neveu et nièce s’ils ne voulaient pas tenir compte de son opposition formelle.

Sur quoi la voix tremblante de rage, Duroc avait lancé :

— Mon oncle, de l’argent on en a toujours assez, quand on le veut, et j’en aurai, je vous le jure, mais je ne vous pardonnerai jamais de vouer Georgette, par entêtement, à la pauvreté provisoire. En ce qui me touche, je m’en moque. Quoi qu’il en soit, soyez-en sûr, nous nous marierons prochainement. Nous y sommes résolus tous deux.

Sur quoi, le médecin de marine était sorti hâtivement et Kerhir avait eu à peine le temps de se jeter derrière l’abri de barre sur le pont, afin de n’être pas surpris en trop indiscrète posture.

Duroc, une fois rentré chez lui, M. Labru, probablement désireux de prendre un peu l’air après pareilles émotions quittait à son tour sa cabine et s’en allait vers l’arrière.

Alors la porte de Duroc se rouvrait sans bruit, et glissant comme un fantôme dans la nuit, le neveu du banquier suivait la silhouette confuse de son oncle.

Toutes les deux s’étaient perdues dans l’obscurité, car le yacht sur l’ordre, maintes fois renouvelé du défunt, n’était éclairé, une fois tous les hôtes couchés, que par les feux de position.

— Comment n’avez-vous point dit cela dès le début de l’instruction ? s’étonna l’un des assesseurs du Président de Cour d’assises.

— Dame, il m’était un peu pénible de faire connaître que j’avais quasiment écouté aux portes.

La déposition de Diény fut, elle, assez insignifiante. Il ne savait rien de précis. Il n’avait lui rien entendu, quoiqu’il habitât la cabine contiguë à celle de Duroc. A onze heures et demie, d’ailleurs, il dormait déjà, ce soir-là.

Certes, il avait été surpris de la très mince émotion manifestée par le neveu devant le cadavre de l’oncle, mais il le jugeait incapable d’un forfait tellement affreux.


Sur quoi Duroc fut condamné aux travaux forcés à perpétuité. La conviction du jury n’était pas absolument faite et ce furent ces hésitations qui lui épargnèrent la mort.

Il refusa d’ailleurs nettement de se pourvoir en cassation et ne voulut point voir Georgette qui, conservant sa foi en lui, avait obtenu par faveur de pénétrer dans sa prison.


On sut qu’il était transféré au dépôt de l’île de Ré et puis embarqué pour Cayenne sur le fameux transport La Loire, en cage, comme une bête féroce, dans la pire promiscuité avec la basse pègre du crime.

Jamais d’ailleurs il n’écrivit ni ne donna de ses nouvelles après sa condamnation.

Georgette en souffrit cruellement.

Elle avait adoré son oncle, beaucoup aimé son fiancé. Elle avait perdu l’un et l’autre et bien que son frère lui restât, elle se sentait atrocement seule.

Au surplus, Kerbrat ne devait-il pas partir prochainement avec Diény pour la Guyane pour se rendre compte, par ses yeux, de la valeur du placer d’or dont sa sœur et lui se trouvaient à présent co-propriétaires avec l’associé de Labru ?

CHAPITRE III
LES « HOMMES D’ÉVASION »

Depuis plusieurs jours déjà, les voyageurs s’ouvraient péniblement un chemin à travers la forêt vierge, brousse inextricable sous les arbres puissants et serrés.

Aussitôt débarqués à Cayenne, Annibal Diény et Georges Kerbrat, qu’accompagnait son boy chinois Chang, s’étaient mis en route vers les monts Tumuc-Humac, non loin desquels gisaient les filons naguère découverts par le clubman ruiné, et qui avaient motivé son association avec le banquier défunt.

De Cayenne, ils gagnaient le Maroni et remontaient le fleuve sur un de ces petits bateaux qu’on appelle tapouille.

A Saint-Laurent, ils avaient engagé des piroguiers nègres et des porteurs de même race, — gens tout disposés à participer aux chances de l’expédition, moyennant un faible salaire, à condition que, l’or trouvé, ils pussent travailler au placer et s’enrichir d’un tant pour cent sur les bénéfices.

Noir comme eux, un chef d’équipe les commandait directement, sous la surveillance d’un contremaître portugais, nommé Diégo, petit homme à la peau et au poil très noirs, au visage sympathique et qui était costumé comme un flibustier d’opéra-comique.

A quelques quatre-vingt kilomètres de l’embouchure, on avait dû quitter la tapouille pour les pirogues instables… et commençait alors la remontée hasardeuse du cours d’eau constamment coupé de rapides vertigineux et de récifs redoutables.

Puis on avait abandonné le Maroni pour s’engager dans la rivière Marouini. Enfin était venu le moment que la rivière cessant d’être navigable, on avait dit adieu aux pirogues.


C’était à présent la partie la plus dure du dur voyage.

… La file des quinze porteurs nègres, — dont les premiers se relayaient constamment pour tailler la route à grands coups de sabres d’abatis à même l’enchevêtrement désordonné des buissons et des lianes — s’avançait dans une atmosphère qui semblait consistante.

La chaleur effroyable, humide et lourde faisait rouler de vrais ruisseaux de sueur sur les torses luisants.

Mais les noirs marchaient avec aisance.

Le boy Chang « tenait le coup » presque aussi bien qu’eux. Quant aux deux Blancs, il leur semblait fondre, s’évaporer jusqu’au sang. La vie intense de la forêt les absorbait, positivement. Ils n’en étaient plus que des éléments, croyaient perdre leur personnalité…

… Le chef d’équipe des piroguiers et porteurs, un nommé Carila, sorte d’hercule noir au corps admirable, s’approcha de Diény, à qui son expérience de la Guyane conférait le commandement de l’expédition et lui dit avec importance :

— Missié, vous entendez : singes ’ouges commencent à hu’ler. Soleil va se mett’e dans le lit. L’est temps de t’ouver un emplacement pou’ camp.

— Il a raison, fit Diény, en s’adressant à Georges Kerbrat, qui marchait assez péniblement. N’oublions pas qu’il n’y a pas de crépuscule, ici, et que la nuit tombe d’un bloc.

— Je m’en remets à vous, mon cher, répondit l’administrateur d’un ton las.

Il avait les joues creuses, le teint pâle et souffrait de la fièvre.

— Tenez pou’ dit à vous, reprit Carila, d’un ton solennel d’orateur s’adressant à dix mille personnes, et en continuant à manger les r, tenez pou’ dit à vous, vous mounes-là, que mauvais ma’cher dans la nuit, mauvais et même, ça, pas possible. Sentier ou pas sentier, se’pents do’ment en t’ave’s la ’oute. Si vous piler dessus, i piquer et vous c’ever toute suite !

Diégo appuya cette opinion d’un coup de tête affirmatif. Au surplus, personne n’y contredisait.

En effet, autour d’eux, herbes et fourrés bruissaient de frôlements inquiétants et multiples. Des panaches de graminées ondulaient soudain sans nulle brise. Sur les troncs centenaires couraient agilement d’énormes et hideuses araignées-crabes…

Or, sur un assez large espace, la terre, touffue d’herbes et de buissons, se trouvait libre d’arbres. L’œil exercé de Carila avait tout de suite reconnu la position. Expert en choses guyanaises et homme d’initiative, il s’écria :

— Nous fai’ place là, mou ché. Halte ici, vous mounes-là !

Ce ne fut pas long. Dix sabres d’abatis entrèrent en danse. En un clin d’œil, herbes et buissons furent rasés sur un cercle de dix mètres de diamètre et toute une provision de bois mort se trouva amassée auprès d’un foyer composé de quatre pierres. Cependant, Choquant Naso, Charmant Beauvisage et Publius Porphyre, aux faces et aux torses d’ébène, qui étaient de cuisine pour ce jour-là, s’occupaient de dresser un trépied où suspendre la marmite et de creuser un trou dans lequel tout à l’heure, le rôti cuirait à l’étouffée.

Diény frappa sur l’épaule de Kerbrat.

— Ah ! ça va être bon, ce soir, de faire trêve à la saucisse-purée de pois en conserve !… Cheer up, old chap !… il y a de l’agouti.

Néron Moulinet et Caïus Chosette achevaient de dépouiller le rongeur tué au passage par l’ancien clubman et qui allait si heureusement améliorer l’ordinaire monotone et peu appétissant des voyageurs.

Comme, sur le lieu du campement, chose rare à la Guyane, le sol était quelque peu sablonneux et formait un très faible tumulus qui éliminait l’humidité partout ailleurs répandue, il avait été décidé que, pour plus de régal, le rôti cuirait à l’océanienne, enveloppé de feuilles, et inhumé avec des pierres rougies à blanc.

Pour une fois, il n’était pas à craindre que cette fade odeur de décomposition qui caractérise le terreau guyanais, fait d’accumulations de feuilles pourries, se mêlât à l’arome de la bonne venaison.

Les préparatifs achevés et le rôti cuit à point, toute la troupe s’asseyait autour de la table, mise à même le sol, quand on vit Carila froncer les sourcils, tourner la tête, faire palpiter ses narines à l’évent…

Tout à coup, il s’écria :

— Aux armes, citoyens !

En même temps, il se levait d’un bond et sautait sur son fusil.

Tous ceux des hommes qui étaient armés l’imitèrent sans lui poser de questions et se formèrent en ligne, tournés vers la direction d’où les sens affinés du noir chef d’équipe avaient senti venir le danger.

— Mounes, là ! murmura encore le nègre herculéen.

Des hommes ?

A la Guyane, cela est souvent plus à redouter que les fauves et les serpents.

A présent, les Blancs eux-mêmes entendaient venir à eux un froissement continu de broussailles, un craquettement de branchettes cassées.

Soudain, tous les fusils se levèrent. Entre les troncs, à travers l’enchevêtrement des lianes fleuries d’orchidées étranges, on commençait à distinguer trois formes humaines qui s’avançaient dans la nuit vers le rougeoiement du feu, phare de la civilisation perdu dans cet enfer de végétation furieuse.

Mais les nouveaux venus levèrent les bras pour bien montrer qu’ils n’étaient point armés ou, tout au moins qu’ils ne voulaient point faire usage de leurs armes, et toutes les crosses retombèrent à terre.

— Z’hommes d’évasion, annonça Carila.

Diégo expliqua qu’il s’agissait de forçats évadés du bagne.

Ces trois individus aux yeux hagards, aux faces hâves, brûlées par le soleil effroyable, griffées par les ronces, aux membres décharnés envahis par les chiques et couverts de plaies, semblaient morts de fatigue. Ils faisaient peine à voir.

L’un d’eux, sorte de gnome aux cheveux blancs, au visage ridé, à l’expression triste et débonnaire, était particulièrement pitoyable.

Faible et agité d’un tremblement continuel, il regardait les voyageurs d’un air humble, honteux et, à la vue du feu, du campement relativement confortable… du repas en train, ses yeux éraillés s’étaient remplis de larmes. Ils avaient dû pleurer souvent, ces yeux-là !

Après un instant d’arrêt, les trois misérables avaient recommencé d’avancer.

— Halte ! cria Carila, ou nous ti’er !

Ils s’arrêtèrent brusquement, de nouveau, et le gnome, à peine plus grand et plus fort qu’un enfant de dix ans, prononça d’une voix cassée :

— Y a pas de danger. On n’est pas armés. Vous nous fouillerez et on vous remettra nos couteaux. On se rend. On en a assez ! Vous pourrez bien nous « donner » si ça vous plaît. On s’en moque.

— Ne soyons pas durs à ces malheureux ! s’écria Kerbrat, remué. Quel mal voulez-vous qu’ils nous fassent, dans un état pareil d’affaissement ?

Le fait est que ces infortunés, eussent-ils été naguère les plus terribles des bandits, n’avaient rien d’effrayant. En eux, tout était lamentable.

En dépit de l’opposition de Diény, qui estimait imprudent de se fier à de pareilles gens, on les laissa approcher, mais non sans les avoir de nouveau couchés en joue, tandis que, sur injonction, ils remettaient les bras en l’air. On les fouilla ; on leur prit leurs couteaux et ils purent s’asseoir dans le campement non loin du feu tutélaire qui les défendrait des fauves, des reptiles et des vampires, par la lumière… des moustiques insupportables, par la fumée.

On leur donna alors à manger et à boire. Puis, le café pris et appuyé d’un bon coup de tafia, ils parurent un peu moins écrasés et racontèrent leur histoire.

Il y avait là un caissier voleur — le gnome, — un assassin — par colère d’ivrogne, prétendait-il, — un faussaire — pour s’amuser ! — Envoyés sur un chantier de l’intérieur, ils avaient réussi à s’enfuir avec un quatrième qui, depuis, avait été tué par un serpent. Mais après avoir erré des jours et des jours — et des nuits, quelles nuits ! — dans ce labyrinthe de verdure, ils n’avaient jamais pu réussir à passer en « hollandaise ».

A chaque fois qu’ils avaient approché du Maroni, ils s’étaient heurtés à des embuscades d’Indiens Roucouyennes, avides de toucher les primes assurées pour l’arrestation des forçats évadés, et n’avaient échappé qu’à grand’peine, soit à la capture, soit aux flèches empoisonnées. Ç’avait même été là une grande chance pour eux, car les terribles Peaux-Rouges restent le plus souvent invisibles jusqu’au moment où il est trop tard pour les fuir.

Depuis longtemps, les malheureux ne vivaient plus que de racines semblables à celles qu’ils voyaient manger par les singes, car ils tremblaient sans cesse d’absorber quelque plante vénéneuse, et leur épuisement était extrême.

Mais, depuis qu’ils s’étaient un peu refaits de larges portions d’agouti et de tafia, ils se reprenaient à espérer, et l’assassin demanda :

— Alors, maintenant, vous allez nous « donner », pour toucher la prime ?

Les nègres ne répondaient rien encore, la prime n’étant pas à dédaigner pour eux, mais Diény prit la parole :

— A quoi bon ? Nous avons d’autres chiens à fouetter. Nous ne sommes pas des policiers, mais des prospecteurs.

Ce n’était pas difficile à voir d’après l’équipement des membres de l’expédition dont plusieurs portaient la batée[1] au côté et les fuyards s’en étaient bien doutés. Le faussaire eut un grand soupir et murmura :

[1] Plat de feu ou de bois d’environ 50 centimètres de diamètre, qui sert au lavage grossier de la terre aurifère.

— Vous en avez de la chance, de pouvoir chercher tranquillement de l’or, tandis que nous ne songeons, nous autres, qu’à sauver notre peau. Bien probablement les bêtes nous auront mangés avant que nous soyons enfin en hollandaise !

— Malheureux, dit Kerbrat, si de telles souffrances pouvaient seulement vous empêcher de retomber dans les « erreurs » qui vous ont envoyés ici, vous n’auriez pas payé trop cher votre rédemption. Restez pour cette nuit avec nous, bien que nous ne nous souciions guère d’être vus en votre compagnie. Quand vous aurez repris vos forces, comme vous n’êtes pas très loin de la frontière, une nouvelle tentative vous réussira peut-être ?

Il vit bien que sa bonté touchait ces hors-la-loi qui le remercièrent avec une émotion véritable, eux qui n’avaient quitté les horreurs du bagne que pour retomber à celles de la forêt dévorante.

Pour la première fois depuis bien longtemps, on les traitait en hommes et non comme des bêtes féroces ou comme du gibier.

— Vous, dit le gnome, avec un nouveau larmoiement dans les yeux, vous êtes un bon type. On n’en voit pas beaucoup comme vous.

Les colis une fois rangés, il fallut allonger les cordes des hamacs pour pouvoir les suspendre d’un arbre à l’autre, les troncs se trouvant éloignés. Puis les tours de veille établis par les règlements de l’expédition furent rappelés aux hommes qui les acceptaient de bon gré.

Ne fallait-il pas que, toujours, quelqu’un s’appliquât à entretenir le feu, car les nègres superstitieux craignent fort les méfaits de Jonao, de l’Homme-Grands-Bois, des Maskilis et de Maman-di-l’eau, survivances nègres de l’Ankou breton, des ogres et des sirènes sur lesquels ils racontaient intarissablement des histoires effrayantes et puériles, quand ils causaient autour du foyer en fumant et en jouant du banjo, avant que d’aller au hamac :

— Moi l’ai vu, Jonao, une nuit que do’mais pas. L’est venu jusqu’au bo’d de l’omb’e ! L’avait ine gand ba’be, la tête et les pieds ’etou’nés dans le dos et ma’chait le de’iè’e le pouemier. L’a voulu me fai’ signe, mais l’ai pu fe’mer les yeux. Aut’ement, c’était fini de Polyphème Numé’o, fils de mon pè’e.

— Maman-di-l’eau, a’angée comme qu’anguille, lever son tête pa’ dessus la su’face, missié, et vous ’ega’de avec son z’yé et li dois suiv’e jusque dans sa cave’ne où te manger !

Seul le feu protège contre ces monstres et leurs charmes, comme il protège contre les bêtes et, même endormis, les gardiens du foyer l’entretiennent machinalement.

Mais peut-être la présence peu souhaitée des hommes d’évasion fut-elle, aussi, pour quelque chose dans le surcroît de précautions qui furent prises ce soir-là.

D’eux-mêmes, les hors-la-loi s’étaient installés un peu à l’écart du feu et, comme Dizenier le gnome était le moins fort des trois évadés, ce fut lui qui s’en trouva le plus loin.

La nuit se passait, à peine troublée par les claques retentissantes des nègres écrasant sur leurs torses des maringouins égarés et par trop audacieux. Vers deux heures du matin, les singes rouges commencèrent à hurler et des rauquements proches annoncèrent le passage de quelque cougouar en chasse.

Bien que l’animal soit fort redoutable par sa force et son extraordinaire agilité, alors surtout qu’il a faim, personne ne s’en inquiétait autrement, tant on était fait à dormir sur ces musiques-là, tant on avait de confiance dans la protection du feu flambant… quand le rauquement se répéta tout près du camp.

Tous les dormeurs eurent l’impression d’un bond souple. Un faible cri s’éleva et chacun fut debout, sentant qu’un malheur venait d’arriver, sans pourtant qu’on sût au juste lequel.

Ce fut encore Carila qui trouva l’explication.

— ’tit homme d’évasion, couguar enlevé, mou ché ! Bête-là pas p’is meilleu’ mo’ceau !

— C’est Dizenier qu’il a emporté, le cougouar ! cria la voix épouvantée de l’un des deux forçats restant.

Ces hommes étaient braves. Cependant, ils restaient à se regarder, sincèrement désireux de secourir le pauvre Dizenier, mais n’osant se risquer à la suite du fauve, tant le lion-puma est dangereux dans sa colère.

Bien que fatigué par la fièvre, Kerbrat, lui, n’hésita que deux secondes.

A la troisième, il se jeta à corps perdu dans la forêt, une machète au poing, malgré les avertissements pressants des noirs qui cherchaient à le retenir :

— Ça servi’ d’rin, missié, et cougouar manger vous !

Le cougouar, lion d’Amérique dépourvu de crinière, est de taille fort inférieure à son homonyme d’Afrique. Chargé du poids du pauvre Dizenier, qu’il s’était jeté sur l’épaule, l’animal ne pouvait aller vite.

Guidé par les gémissements de la victime, Kerbrat fut bientôt sur ses traces.

Se sentant poursuivie et gagnée de vitesse, la bête féroce, qui cherchait le lieu de se repaître tranquillement, posa sa proie à terre, la maintint sous une de ses pattes griffues et attendit l’audacieux qui prétendait la lui arracher.

Ramassée et frémissante, le ventre au ras de terre, elle montrait ses terribles crocs, babines et moustaches retroussées.

A la vue de Kerbrat qui s’avançait sans peur, elle se détendit avec une promptitude extraordinaire, sembla voler en l’air et fut près de s’abattre sur l’ancien administrateur qui, heureusement, la guettait.

Il fit un léger bond de côté, calcula bien sa distance et, à l’instant même où le cougouar touchait le sol, d’un revers de sa lame, il lui trancha la gorge net !

Mais la vitalité des félins est telle que l’animal trouva encore la force d’atteindre son ennemi, et de le frapper à la hanche d’un formidable coup de griffe. Puis il se laissa tomber, mort.

Aux appels de Kerbrat, à terre, les nègres accoururent, ramassèrent et rapportèrent les deux hommes, tous deux grièvement blessés.

Si le frère aîné de Georgette se trouvait assez mal en point, Dizenier ne donnait qu’à peine signe de vie et les noirs reconnurent qu’il n’avait plus pour longtemps à vivre.

Pourtant, quand on l’eut pansé tant bien que mal et qu’on lui eut versé quelques gouttes d’alcool entre les lèvres, il revint à lui, ouvrit des yeux languissants et ses premières paroles prononcées d’une voix faible furent pour s’informer de Kerbrat.

On le lui montra, couché lui aussi et en train d’être pansé. Le gnome eut alors la force de se tourner vers son sauveur :

— Vous, vous êtes un rude homme ! murmura-t-il… Votre vie pour celle d’un forçat !… Je vous dois de ne pas avoir été dévoré, mais mon compte est réglé quand même.

Il fouilla dans une poche intérieure du haillon qui lui servait de blouse, en tira un papier plié et à moitié trempé par l’eau des rivières passées, ainsi que par la sueur.

— Tenez, dit-il encore, je vois qu’on peut se fier à vous. Voici le plan d’un endroit où je ne retournerai plus. Votre dévouement, il plaît à Dizenier de vous le payer des millions. C’est vous qui serez mon héritier. Grand bien vous fasse !

— Vous n’en avez donc point d’autres plus proches ?

— Si ! J’ai une fille adorée. C’est pour elle que j’ai été au grand collège[2]. Mon seul espoir était de la revoir, mais je mourrai sans avoir eu cette consolation… Elle est si jolie ! J’aimais à la voir bien habillée, plus fine et plus élégante que les plus élégantes ! Elle me semblait trop belle pour travailler, pour être la femme d’un homme vulgaire et grossier… Je lui ai donné une fameuse éducation. J’ai voulu la faire vivre dans le luxe… et c’est ainsi que, caissier dans une banque, j’ai volé mes patrons… Arrêté, j’ai réussi à ce qu’elle ne fût en rien mêlée au procès.

[2] Le bagne.

« Elle a été bonne. Pensez donc : elle a pleuré sur moi, sur un voleur ! J’ai fait pleurer ma chérie, ma Linette ! Ces beaux yeux se sont rougis pour un misérable qui n’en valait guère la peine !… L’avocat nous a gardé le secret. Nul ne sait qu’elle est ma fille… Elle est à Paris… une grande actrice, vous savez ! Linette Magloire…

« Quand vous aurez retrouvé le placer indiqué sur cette carte, un placer comme on n’en voit guère, riche, riche !… vous l’exploiterez : vous ferez fortune. Je ne vous demande que de rechercher ma fille, ce qui n’est pas difficile, et de lui donner un tiers de tous les bénéfices que vous tirerez de mon gisement.

Il parlait avec une difficulté croissante et ses yeux perdaient à chaque instant de leur éclat…

En terminant son récit pénible, il eut une faiblesse.

Kerbrat put lire au mouvement de ses lèvres ces mots qui ne furent point prononcés :

— Merci, monsieur Kerbrat, et bonsoir !…

— Bonsoir, Dizenier !…

Peu après, il avait rendu sa pauvre âme torturée, tandis qu’à Paris, peut-être, celle qui l’avait damné, chantait quelques couplets légers devant une salle pleine de gens hilares !

Les yeux du petit homme d’évasion étaient clos au fond de ses orbites creuses. Ils ne se rouvriraient plus que pour montrer leurs os !

Kerbrat ordonnait déjà aux noirs de creuser une fosse à ce misérable, quand les deux autres forçats, l’assassin et le faussaire, réclamèrent pour eux la peine de ce devoir.

Quand ils eurent fini, le jour était venu. Les deux évadés remercièrent de l’hospitalité généreusement accordée.

Ils comprenaient, sans qu’on le leur dît, que leur présence n’était point désirable. L’humanité avait ses limites…

Au moment de partir, une grande mélancolie s’empara d’eux. Le faussaire prit la parole :

— Nous ne sortirons plus de cette forêt maudite. Nous y crèverons comme des bêtes malades. Il paraît que nous ne l’avons pas volé, puisque nous sommes des canailles… Adieu, et merci encore… Lui, c’est Maurion, et moi, Sublériaux.

Ils n’essayèrent même pas de tendre la main et partirent, la tête basse, en arrondissant les épaules sans se retourner. Peu après, ils disparaissaient dans l’enchevêtrement des troncs, des buissons et des lianes :

— Pauvres gens ! fit Georges Kerbrat en oubliant pour un instant ses propres souffrances.

— Mon cher, dit Diény, j’admire votre humanité, mais j’avoue mon soulagement à me voir débarrassé de ces fripouilles.

— Ils nous étaient sincèrement reconnaissants. Je m’en porte garant.

— Peut-être, mais, en peu de temps, le naturel eût repris le dessus et savons-nous quel complot ils eussent fomenté contre nous avec nos nègres ?

— Ces nègres sont de braves gens, Diény, et dévoués !

— Hum ! hum ! J’aime mieux le croire que d’y aller voir. Je préfère les forçats à l’autre bout de la forêt qu’auprès de nous. Un coup de couteau dans le dos est vite attrapé, une tasse de tisane vénéneuse bien vite bue !

Quant aux filons découverts par Dizenier, il n’y croyait point.

— Et pourquoi donc ? s’écriait avec une sorte d’indignation, Georges Kerbrat. J’y crois, moi, parce que je crois à la reconnaissance de ce malheureux, parce que, dans le dernier des hommes, il y a toujours au moins un grain de bonté, comme il y a un grain d’or dans chaque pelletée de terre guyanaise.

Cela fit beaucoup rire Diény, plus sceptique :

— Je crois, moi, que l’homme qui sait où gît un trésor aimerait mieux en emporter l’inutile secret dans la tombe que de le donner bénévolement à un autre. Pour qu’il le divulgue, il faut que, comme moi avec Labru, il se trouve dans l’impossibilité de l’exploiter tout seul. Chacun pour soi, voyez-vous ; c’est la grande loi de l’humanité !


Le camp levé, on se remit en marche aussi péniblement qu’auparavant, au sabre d’abatis.

De-ci, de-là, au passage d’un petit cours d’eau, Diény détachait le plat de fer qui pendait à sa ceinture et « faisait la batée ». C’est-à-dire qu’il lavait quelques livres de terre rouge ou du noir humus aux senteurs écœurantes, pour retrouver, l’opération achevée, une pincée de poudre jaune au fond du plat :

Et c’étaient des parcelles d’or !

— On marche sur l’or, dans ce pays ! s’écria-t-il une fois. A cent reprises, j’ai trouvé des coins qui donnent plus de deux sous à la batée et qui, par conséquent, vaudraient la peine d’être exploités, si les frais de voyage et de transport ne devaient manger tous les bénéfices de l’affaire… Mais vous verrez, aux Tumuc-Humac, nos filons de quartz ! Cela, alors, vaut la peine d’être travaillé !

— … D’être travaillé, faute de mieux, Diény, répliqua Kerbrat. Mais vous reconnaissez vous-même que vos placers ne sont que d’une richesse assez moyenne. Or, le point où notre évadé situait son filon n’est pas fort éloigné de celui où vous avez trouvé les vôtres, et il assurait que le sien représentait une fortune incalculable. Bien que je n’aie qu’une foi modérée dans ces affirmations, je suis d’avis de faire le petit crochet nécessaire — deux jours au plus — pour savoir à quoi nous en tenir.

Il y eut discussion. Cependant, Georges Kerbrat se montra si convaincu et usa d’arguments tellement irrésistibles qu’il l’emporta. Il fut décidé qu’on irait sur place vérifier les dires de l’homme d’évasion, tandis que, du haut des arbres, une voix singulière criait ironiquement :

— Voyons ! Voyons !

Carila leva la tête et, comme il avait remarqué la controverse entre les deux Blancs sans en connaître le sujet, mais qu’il avait constaté le succès de Kerbrat, il lui dit :

— Tu entends : z’oiseau-voyons, il dit toi raison !


La marche reprit, sur le sol mou qui s’effondrait sous les pas et, toujours, il semblait que la chaleur fût plus accablante.

Les serpents fuyaient devant les intrus ou, suspendus à quelque branche, se balançaient en sifflant, la gueule ouverte.

Parfois un agouti, un pécari, un tatou, un tamanoir, se faufilait prestement ou, surpris à la bauge, un tapir brisait tout devant lui en prenant sa course brutale. Mais il était rare qu’un coup de fusil se présentât « à belle ».

Seuls se laissaient approcher les énormes et dégoûtants crapauds-bœufs, gros comme des chiens, et qui sautelaient lourdement aux côtés de la colonne.

Les singes noirs ou gris, les ouistitis, les singes beuglants cavalcadaient sur les branches des fromagers, des gaïacs, des ouacapous ou des angéliques-rouges au tronc presque impossible à scier. Ils sautelaient agilement d’un arbre à l’autre et grimaçaient en craquetant, puis, furieux, jetaient à la tête des nègres les projectiles qui leur tombaient sous la main.

Par les éclaircies, on voyait les urubus tracer leurs larges cercles dans le ciel, et s’abattre tout à coup pour saisir et combattre la grande couleuvre devin.

Des serpentaires, des aras, de toutes couleurs, des marayes[3] filaient sous les ramures où se jouaient les mouches-chapeau et les mouches-tigres à la piqûre venimeuse.

[3] Sorte de perdrix.

Les nègres répondaient en sifflant à la vocalise de l’oiseau-chanteur qui accourait et, de très près, fixait son regard sur les inhabituels passants, tandis que, du fond des frondaisons, descendait la grave note d’orgue de l’oiseau-mon-père…

Il arrivait que les noirs fissent un grand détour pour éviter les fourmis rouges que leurs yeux perçants apercevaient, alors que les féroces insectes dévoraient quelque reptile qu’ils avaient attaqué…

Jour après jour, la forêt restait la même. Elle ne s’ouvrait qu’à force devant la caravane pour se refermer sur elle.

Peu à peu, les hommes se sentaient rongés par cette chaleur pesante, incessante, qui les attaquait sans répit, comme la mer le rivage, et ne pardonnait pas de toute la journée.

A peine si les nuits apportaient un peu de fraîcheur aux organismes épuisés et l’on était dévoré de moustiques, envahi par les chiques…

Enfin, le sol s’éleva, devint moins friable sous les pieds et bientôt plus rocheux. La forêt s’éclaircit et Georges Kerbrat éprouva quelque soulagement relatif à la fièvre qui le minait, au point qu’à plusieurs reprises il avait dû se faire porter par les nègres.

Ingénieux, ces braves garçons avaient fabriqué une sorte de filanzane et, malgré le surcroît de travail que cela donnait, ils se relayaient de bon cœur pour prêter leurs épaules, car Georges était celui des deux Blancs qu’ils aimaient le mieux.

De son côté, très résistant sous sa frêle enveloppe, Chang l’entourait de soins attentifs, empressés.

Quant à Diény, il était étonnant. Il supportait aussi victorieusement que les nègres cette température d’étuve, ces marches brisantes, ce régime lassant de conserves et de venaison, de couac[4], de viande séchée, de poisson salé, de tafia, ces eaux de rencontre et parfois fort impures.

[4] Farine de manioc torréfié.

On le voyait avancer d’un pas ferme, les épaules effacées, la tête haute, les yeux fixés au loin, sur on ne savait quel rêve qui semblait l’accompagner partout. Fumant son éternelle pipe, il battait les buissons de sa canne, atteignait parfois son fusil pour descendre une perdrix-maraye ou un pécari, se montrait d’une indéfectible bonne humeur, sauf quand il gourmandait les porteurs, car il avait l’autorité assez dure et hautaine…

Malgré son accoutumance déjà longue à ce pays inclément, Diégo l’admirait.

— C’est un homme ! disait-il.


Un matin, vers dix heures, une ligne courbe et bleuâtre apparut au loin entre les arbres plus clairsemés.

— Tumuc-Humac, ça, annonça Carila ; et là, Timotakem.

Il montrait du doigt une montagne qui paraissait assez haute, bien qu’en réalité le Timotakem n’ait que huit cents mètres d’altitude.

C’est à ce moment qu’on commença de se diriger suivant les indications du croquis remis à Kerbrat par le petit homme d’évasion. Assez maladroitement tracé, à moitié mouillé par l’humidité, il devenait pourtant compréhensible avec un peu d’attention, bien qu’orienté au petit bonheur.

CHAPITRE IV
LE SORCIER BLANC

Au pied du Timotakem, c’était toujours la forêt, mais éclaircie et presque praticable, sur un terrain étrangement inégal, raviné et souvent pierreux.

Pendant deux jours, les voyageurs cherchèrent en vain un gros rocher « en forme de chien couché » qui était le point de départ des mesures données par le schéma du forçat.

Bien que toujours aussi brûlante, la température s’était faite plus sèche et conséquemment plus supportable. Cependant, horriblement fatigué, Georges Kerbrat allait crier grâce, quand Chang, désignant une masse de rocs ensevelis dans les frondaisons et les broussailles, s’écria :

— Ça est peut-être le locher en chien couché, une fois débloussé.

Il voulait dire « débroussé ».

Diény, qui refusait de croire aux dires des évadés, haussa les épaules :

— Nous ferions mieux de gagner mes filons. Ils ne donnent pas des kilos d’or au mètre cube, mais, au moins, ils sont là, eux !

— Un peu de patience, Diény, pria Kerbrat. Vous voyez s’il m’en faut, dans l’état où je suis !

Et, d’une voix faible, se retournant vers les noirs, il commanda doucement :

— Allons ! du courage… Débroussez-moi ça, garçons !

Ces hommes lui étaient dévoués, puis ils souhaitaient une belle trouvaille, dont ils auraient leur part.

Une fois de plus, ils empoignèrent leurs sabres d’abatis et attaquèrent la brousse enragée qui semblait pousser à vue d’œil pour les ensevelir.

Après deux heures de travail, aux approches du soir, le rocher fut suffisamment dégagé pour qu’on pût en vérifier les formes générales. Il donnait assez bien l’impression d’un chien couché.

Or, le papier portait ces mots :

« De la patte gauche avant du chien, par les gros ouacapous, quatre cents pas, jusqu’à la petite source. C’est là ! »

Les quatre cents pas furent assez difficiles à faire en prolongeant la ligne droite qui passait par les ouacapous presque aussitôt reconnus…, à cause des inégalités du sol. La direction traversait un véritable chaos de rochers moussus, si bien qu’on parvint en un fourré épais où il n’était point trace de source.

— Eh bien ? fit Diény en ricanant.

Kerbrat restait assez piteux quand un des nègres, Caïus Bâton, qui tendait l’oreille, frappa des mains en s’écriant avec un accent de joie enfantine :

— Moué z’entend’e b’uit, mou ché !

On le suivit et l’on arriva à un creux dans le rocher, au flanc de la montagne, d’où l’on entendait l’eau sourdre avec son murmure charmant de cascade minuscule.

Un commencement de cours d’eau s’en allait, roulant sous les mousses et les lianes fleuries d’orchidées, dans une petite tranchée qui s’approfondissait et s’élargissait constamment.

Déjà, sans avoir reçu d’ordre, tout émoustillés, les noirs étaient descendus dans la tranchée, le pic et la pelle en main. Avec une merveilleuse ardeur, ils se mettaient à creuser un premier trou d’un peu plus d’un mètre de profondeur.

Pour ne plus perdre de temps, Diény ordonna qu’on ne fît point d’essais tant qu’on n’aurait pas senti au bout de la pioche la glaise consistante ou la roche aux approches desquelles se trouve la poudre d’or que son poids entraîne toujours aussi bas que possible.

Un bruit sec éclata parmi les travailleurs :

— Bedrock ![5] cria celui des hommes qui avait porté le coup de pioche.

[5] Le lit de rocher.

Déjà l’eau de la source envahissait par infiltration la cavité.

Diény décrocha sa batée, y entassa quelque sept livres de terre mélangée de gravier, qu’il se mit à laver activement, tournant, agitant et inclinant son plat, aidant à la dissolution des mottes qu’il écrasait entre ses doigts.

Les noirs suivaient passionnément l’opération, et, dans leur excitation puérile, ils dansaient d’un pied sur l’autre, s’exclamaient à chaque instant :

— ’Ou’ vé’ez, ché, li qu’a payer… li qu’a payer !

Si cette terre « paierait » ou non, personne n’en savait rien, tant que l’opération d’essai n’était pas conduite à sa fin.

Enfin, toute la terre fut dissoute.

Or, dans le creux de la batée dormaient deux grosses pincées de la poudre jaune qui rend les hommes fous et meurtriers !

Kerbrat et Diény se regardaient, pâles d’émotion.

Le placer de l’homme d’évasion donnait un rendement phénoménal et qu’aucun autre placer n’avait encore jamais atteint !

Les nègres bondissaient comme des cabris et criaient leur joie. Un pareil instant valait toutes les fatigues et les souffrances endurées pour atteindre cet Eldorado.

Ils échangeaient de joyeuses bourrades, cabriolaient en criant :

— Une tasse… dix tasses… cent tasses au mèt’e cube, missié ! ’Ou’ voi’ ça, mou ché ?

— Une pareille teneur est formidable, incroyable, murmura Diény. Si elle s’étend à quelque distance, ce placer est le plus riche de la terre et nous en sommes les gens les plus opulents…

Georges Kerbrat qui, tout heureux pour soi et pour sa sœur, examinait inconsciemment son compagnon, vit d’étranges lueurs s’allumer dans ses yeux, tandis que le beau visage revêtait une expression nouvelle et dure, où il y avait comme de la colère…


Le lendemain matin, après une nuit fiévreuse et agitée où tout le campement eut grand mal à trouver le sommeil, de nouveaux trous furent creusés à plus grande distance de la source. Et toujours, c’était de l’or, et la teneur ne cessait de se maintenir aussi riche, ne diminuant ou n’augmentant, même, qu’à peine.

Diény, — sur qui la fièvre paludéenne n’avait pu mordre, — tremblait maintenant de tous ses membres quand il ne se sentait pas regardé. La fièvre de l’or s’était emparée de lui.

De ce jour et du matin au soir, on ne cessa plus de travailler, au point que, parfois, la brusque tombée de la nuit surprenait les placériens en pleine besogne.

Ce furent, d’abord, — les carbets — abris qu’on construisit pour ne plus coucher en plein air, car, dans la forêt débroussaillée, déboisée sur des larges espaces, les « coups de lune » étaient à redouter, à tort ou à raison. Mais personne ne doute à la Guyane que les coups de lune donnent la « fièvre qui tord la bouche ».

Bientôt, un petit hameau fut constitué de cases faites de poteaux coupés dans la forêt, murées de claies, couvertes de feuilles sèches. Les hommes y couchaient sur des lits d’herbes que supportaient des planchers surélevés, par crainte des reptiles, des insectes venimeux, de l’humidité du sol. Et les noirs ravis de chanter en gambadant :

— Nous planter bananiers, cannes à sucre, toutes so’tes légumes ! Nous descend’e riviè’e pou’ pêcher poisson frais avec feuilles nikou !

Les feuilles de cet arbre ont la propriété d’enivrer le poisson comme la coque du Levant.

Puis on décapela, on découvrit une partie du champ aurifère pour rendre largement accessibles les couches exploitables, et à quelque distance de la source, on établit un barrage de retenue pour les eaux. Enfin on creusa un canal d’amenée qui fit passer celles-ci par un sluice fabriqué avec les planches toutes façonnées et la toile métallique qu’on avait apportées.

C’est un canal de bois en pente douce, large d’environ trente centimètres sur autant de profondeur, formé d’une dizaine de cheneaux longs de quatre mètres, emboîtés à la file. Au fond, des tasseaux en bois et des rifles — espèces de grilles en fonte — créent des ressauts qui secouent le courant d’eau. Ainsi les terres se dissocient, coulent, tandis que, derrière ces abris, elles abandonnent l’or charrié.

Armés de pelles, des hommes jetaient la terre rouge dans la partie supérieure du sluice, pendant que d’autres, le long du canal de bois, broyaient et dispersaient les mottes au moyen de râteaux, ou bien les écrasaient avec les doigts.

En bas du sluice, la pelle en main, les débourbeurs chassaient les alluvions entraînées par les eaux de façon qu’elles n’obstruassent point le déversoir et ne ralentissent pas le courant.

Chaque matin, on versait tout le long des boîtes, au moyen d’une passoire, quelque deux kilogrammes de mercure destiné à s’emparer de l’or au passage et à l’amalgamer.

En effet, dégagé des terres qui le portent par le lavage et le triturage, l’or, plus lourd que sa gangue, descend au fond du canal. Les grosses pépites s’arrêtent dès le haut et c’est la poudre qui, recueillie par voie d’amalgame, le long du reste du canal, s’arrête derrière les tasseaux et les rifles.

L’infatigable Carila, pendant tout le temps du travail, ne cessait de courir d’un bout à l’autre du sluice, pour prévenir tout vol de pépites de la part des débourbeurs.

De temps en temps, Diégo essayait à la batée les terres de rebut, pour s’assurer qu’elles avaient bien donné tout leur or et qu’il n’y avait pas de perte.

Le soir, à cinq heures, on recueillait l’or accumulé, soit pur, soit amalgamé, derrière les rifles. On filtrait le mélange en le tordant dans des torchons de peau de daim.

Le mercure resté pur se trouvait ainsi éliminé et l’on demeurait en présence d’un bloc informe d’amalgame qu’on chauffait à haute température. Le mercure une fois volatilisé, l’or pur obtenu constituait le gain de la journée qu’on pesait, ou qu’on mesurait à la tasse d’un kilo.


Après trois mois de ce travail acharné, l’expédition était déjà en possession d’une très considérable provision du métal précieux, une fortune.

Un soir, Diény dit à Kerbrat :

— Mon cher ami, il serait temps de retourner à Saint-Laurent pour y obtenir le permis d’exploiter et y faire enregistrer notre concession. A vrai dire, nous sommes même un peu en retard.

— Je le sais… Bien que vous alliez mieux, votre fièvre vous travaille encore. Pourtant, il faudrait vous charger de ce voyage. On a besoin de mon expérience ici, et mon absence pourrait faire tort à une affaire si bien « partie ».

Sans s’effrayer du trajet à pied, ni de la descente périlleuse des cours d’eau, Georges Kerbrat se déclara prêt à partir. Il tenait à se rendre utile dans toute la mesure de ses forces.

Il fut donc décidé qu’il se mettrait en route dès le lendemain, avec quelques-uns des nègres, et qu’à Saint-Laurent du Maroni, comme à Cayenne, il embaucherait de nouveaux travailleurs pour l’extension du claim.

Le soir même, il y eut un dîner de fête, tant en l’honneur du partant que pour célébrer la réussite de l’entreprise, un dîner sans conserves, tout de viandes fraîches — agouti et marayes — de légumes et de fruits.

Les nègres chantèrent leurs chansons amusantes, dansèrent leurs danses farceuses ou furibondes jusqu’à près de minuit.

A les voir s’agiter en hurlant et en grattant leurs banjos à la lueur des grands feux allumés, on eût dit autant de joyeux diables sortis d’un enfer anodin.

Malheureusement, les convives oublièrent les conseils de la sagesse ; le whisky coula trop abondamment et ces copieuses libations devaient coûter cher à Kerbrat qui, le lendemain matin, au moment de partir, se trouva positivement hors d’état de se lever.

Un accès de paludisme d’une extrême violence le faisait grelotter par trente-cinq degrés de chaleur et, malgré ses efforts, il retomba sur son lit, anéanti.

Trop faible pour entreprendre le rude voyage projeté, il devait se résigner à attendre, en se soignant sur place, au petit village qu’en souvenir de son oncle et bienfaiteur il avait baptisé du nom de Labru.

Atteint de béribéri, dans sa forme paralytique et non dans l’œdémateuse, qui est la plus redoutable, il s’administra à lui-même des toniques et, au bout de quelques jours, un léger mieux se manifesta. Il put alors se lever un peu et traîner d’un carbet à l’autre en s’appuyant sur une canne.


Certain jour, comme il fumait une cigarette devant l’entrée de son abri, il vit venir à lui deux Indiens Oyampis à peu près nus.

Peu à peu, les indigènes des alentours s’étaient familiarisés avec les habitants de « Labru », qui les accueillaient volontiers, tout en prenant les précautions nécessaires contre toute traîtrise possible, et auxquels ils apportaient souvent le produit de leur chasse, de leur pêche et de leurs rudimentaires cultures.

Cette fois, ils avaient du gibier à vendre. Kerbrat le leur acheta avec empressement. Et l’un des deux Peaux-rouges, dont le Français commençait à comprendre le dialecte, se mit à examiner curieusement son interlocuteur civilisé :

— Malade, toi ?

— Oui.

— Pas vu sorcier blanc, de ta race, alors ?

— Sorcier blanc ? fit avec surprise le malade. Quel sorcier blanc ?

— Là, dans montagne, dans Tumuc-Humac…

Et, tant par gestes que par un flux de paroles enthousiastes, l’Oyampi se mit à chanter les louanges de certain sorcier blanc — quelque forçat évadé, sans doute, pensa Kerbrat — qui vivait en solitaire sous une ajoupa de la forêt, dans la montagne, à peu de distance de « Labru », mais en Guyane brésilienne, de l’autre côté de la frontière.

Toutes les tribus indigènes l’appelaient « le Grand Sorcier ».

On venait le consulter de cent kilomètres à la ronde et il avait opéré des guérisons miraculeuses.

Les Indiens s’en retournèrent vers leur village, laissant Kerbrat fort intrigué.

Au fond, le malade s’inquiétait de son état. Il redoutait qu’une seconde crise de béribéri ne lui fût fatale et ne se souciait point de mourir au fond de cette brousse, loin de sa sœur qu’il aimait et sans avoir joui de l’immense fortune que le hasard lui avait apportée.

Diény s’en revenait justement du travail, à ce moment-là.

Il vit son camarade qui, déjà las, s’asseyait sur un banc rustique, à l’ombre des fromagers. Affectueusement, il vint à lui :

— Eh bien, mon vieux, ça va-t-il un peu mieux aujourd’hui ?

Chose singulière, depuis le soir du dîner trop « arrosé » qui l’avait rendu plus malade, Kerbrat témoignait une certaine froideur, un certain éloignement à son associé, envers lequel, cependant, il s’était toujours montré fort amical jusque-là.

C’est assez sèchement que l’ancien administrateur répondit :

— Non, ma foi, je ne vais guère mieux, et j’aimerais fort à savoir ce qui me travaille ainsi !

A ce ton presque brutal, Diény avait jeté à son interlocuteur un de ces regards pénétrants, animés d’une lueur étrange, qui lui étaient fréquents depuis peu. Mais la flamme s’éteignit aussitôt et, haussant les épaules :

— Ce qui vous travaille, mon cher, c’est ce climat infernal dont certains tempéraments ont la plus grande peine à s’accommoder.

Mis au courant de la visite des deux Oyampis et de la présence proche de ce sorcier blanc, fameux comme guérisseur parmi les indigènes, Diény se mit à rire bonnement :

— Vous croyez à ces histoires de bonnes femmes rouges ?

— Eh bien, oui ! répliqua Kerbrat dont la mauvaise humeur fondait, tant les malades sont portés à s’entretenir de leur état. J’ai plus de foi en ces remèdes populaires, dont on a usé pendant des siècles, ce qui atteste leur vertu, qu’en toutes ces nouvelles drogues de médecins diplômés, drogues qui durent six mois et puis disparaissent comme elles sont venues, après qu’on en a reconnu la parfaite inefficacité.

L’ex-clubman continua de rire :

— Je vous vois venir : vous voudriez consulter le « sorcier blanc », quelque bagnard en rupture de ban, qui s’est improvisé rebouteux pour Oyampis et Roucouyennes ?

— Et pourquoi pas ? fit Kerbrat, de nouveau presque agressif.

— Oui, pourquoi pas, après tout ! Il est probable que, s’il ne vous fait pas de bien, il ne vous fera pas de mal. Mais ce serait une rude fatigue pour vous que de gagner, dans la montagne, le refuge de ce gaillard-là… Voulez-vous que j’aille vous le chercher ?

La proposition amicale fut faite d’un ton presque tendre, comme si Diény se fût dit qu’aucun effort ne serait inutile qui flatterait la lubie de son compagnon.

Kerbrat l’examinait avec attention et l’autre ne chercha nullement à éviter ces regards investigateurs.

Après un instant de réflexion, le malade se décida :

— Eh bien, oui, que voulez-vous ? C’est peut-être une faiblesse, mais je désirerais beaucoup consulter cet homme. Un vrai service que vous me rendriez là.

L’expression du frère de Georgette s’était beaucoup adoucie.

— C’est dit, déclara aussitôt Diény avec bonne humeur. Je vais partir dès aujourd’hui avec Diégo, pour ne pas vous faire languir. Et je vous ramènerai votre bonhomme, trop content si, par hasard, ses conjurations et ses singeries amenaient quelque mieux dans votre état…

« Carila suffira pour vous aider à surveiller l’exploitation.

Et, bravement, il fit comme il avait dit. Il quitta « Labru » aussitôt après le déjeuner, en pleine chaleur.


Quatre jours se passèrent, au bout desquels un hèlement s’éleva dans la forêt, annonçant le retour de l’ex-clubman.

Mais ils n’amenaient pas le guérisseur, à la grande déception de Kerbrat qui l’avait attendu avec impatience.

Diény fit le bref récit de son voyage, qui s’était accompli sans incidents.

A quelque distance de la frontière brésilienne, frontière assez vague, d’ailleurs, lui et Diégo, conduits par deux Oyampis, avaient aisément retrouvé l’ermite guyanais.

— Il s’est déclaré tout prêt à vous soigner, mon bon, mais ce doit être, comme nous nous en doutions, un forçat évadé qui tient à laisser la frontière entre lui et les autorités françaises. Il refuse absolument de venir jusqu’à « Labru ».

« Il faudra donc que vous alliez à l’ermite, puisqu’il ne veut pas venir à vous, aussitôt que vous en aurez la force. Je dois dire que j’ai beaucoup meilleure opinion de son savoir, depuis que je l’ai vu. J’ai longuement causé avec lui et, à n’en pas douter, non seulement il a fait des études médicales, mais il est encore fort au courant des maladies du pays.

« Il a soigné devant nous un Indien mordu par un serpent et il a sauvé cet homme. Quant à moi, qui avais été pris d’une rage de dents, il m’a administré une potion d’herbes et posé des emplâtres de feuillages qui m’ont soulagé en un rien de temps.

« J’estime décidément que vous avez eu raison de croire en lui et que votre intérêt serait de l’aller voir.

Quoique toujours très faible, Kerbrat résolut aussitôt de partir le lendemain, accompagné de Chang et des deux Indiens qui avaient déjà guidé Diény, jusqu’au carbet du sorcier.

— Bravo ! voilà une affaire réglée, s’écriait son camarade, avec tous les signes de la plus vive satisfaction. Pour mon compte, avant de reprendre le travail du placer, je vais faire une grande tournée de chasse, car nous avons besoin de viande fraîche.

Sur quoi, tandis que Chang commençait ses préparatifs de départ, Diény se mit à démonter son fusil et à le nettoyer avec le soin d’un homme las du corned-beef, et du couac de manioc.

CHAPITRE V
LE MYSTÈRE DE L’AJOUPA

Plusieurs jours se passèrent. Tout en surveillant les travailleurs, Diégo commençait à s’étonner.

— C’est long ! murmurait-il en secouant la tête. Que diable fabriquent donc les patrons ?

Et prenant une pose sculpturale, Carila lui répondait :

— L’ont bien tort de cou’i’ pa’eil la fo’êt. L’ont peut-êt’e ’encont’é les maskilis !…

Diégo haussait l’épaule, mais, plusieurs fois par jour, il quittait le sluice pour retourner voir au hameau si les maîtres n’étaient pas arrivés.

Enfin, un après midi, il vit revenir Diény, qui semblait à bout de forces et boitait très bas. Il s’appuyait sur son fusil, pâle et hâve, et ne portait nul gibier.

Fallait-il donc croire que cet excellent tireur avait perdu son adresse, ou qu’en plusieurs jours il n’avait pas trouvé à placer un coup de fusil dans cette forêt pleine de vie ?

Le Portugais courut au-devant de son chef :

— Qu’avez-vous donc, monsieur Diény ? Vous êtes blessé ?

Avec un sourire douloureux, Diény répondit qu’il n’avait pas eu de chance dans son expédition cynégétique :

— Je me suis perdu dans la forêt. Pendant plusieurs jours, j’ai erré au hasard et j’ai bien cru n’en plus sortir, mon pauvre Diégo. Pour comble de déveine, je me suis foulé un pied en glissant sur une racine. Me voilà dans un bel état !

— Quelle idée, aussi, de vous aventurer tout seul !… fit Diégo, mais puisque vous voilà, patron, il n’y a que demi-mal. Déchaussez-vous. Vous savez que je suis bon masseur. Laissez-moi vous soigner à ma manière ; vous serez vite soulagé et, dans trois ou quatre jours, il n’y paraîtra plus.

Diény ne voulut rien entendre :

— Oh ! mais non, s’écria-t-il précipitamment. C’est atrocement douloureux et je le connais, ton fameux massage. Tu vas me torturer. Laisse-moi tranquille, mon cher. Je me ferai des compresses ; c’est tout ce qu’il me faut.

— Ma foi ! reprit le Portugais, étonné, je ne vous aurais jamais cru si douillet. Enfin, à votre disposition, si vous changez d’idée…

— Merci… merci !

Diény semblait avoir hâte d’en finir avec cette conversation. Il détourna les yeux et, le regard au loin, atteignit une cigarette, qu’il alluma lentement, à mouvements comptés. Puis il s’informa légèrement :

— M. Kerbrat est sans doute de retour ?… Que lui a dit le sorcier ?…

Diégo apprit à l’ancien clubman que son associé n’avait pas reparu au camp !

— Je me demande même ce que cela signifie, vous savez…

— Oh ! fit Diény avec un petit mouvement d’insouciance, je crois qu’on peut encore lui faire crédit. Le sorcier a peut-être voulu le garder auprès de lui pour quelques jours, afin de le mieux soigner ?…

Puis, changeant de conversation :

— L’exploitation continue d’être bonne ?

— Ça marche toujours admirablement.

Malgré les souffrances qu’il éprouvait à chaque pas et qui lui crispaient les traits, s’étant débarrassé de son fusil et de son équipement de chasseur, Diény voulut aller tout de suite au sluice.

Le contremaître se disait vaguement, en le suivant de l’œil — car le blessé refusait d’être soutenu — que cet homme-là n’avait pas la marche de quelqu’un qui s’est foulé un pied…

… Or, ce même soir, quand chacun se fut retiré dans son carbet, le Portugais, employé fort ponctuel et méticuleux, se souvint de n’avoir pas communiqué au maître les résultats de l’exploitation en son absence.

Atteignant la main-courante, il se rendit chez Diény où il entra sans façon, ainsi qu’il en était coutume entre tous les habitants du camp Labru.

Surpris par cette arrivée, car le sol un peu mou avait amorti les pas de t’arrivant, Diény eut un mouvement précipité pour dissimuler sa jambe ainsi que les linges ensanglantés dont il venait de la démaillotter. Le contremaître avait cependant eu le temps de voir une blessure ressemblant beaucoup à celle d’une balle.

— Mais qu’avez-vous, patron ? Vous ne m’aviez pas dit…

— Ce n’est rien… ce n’est rien… balbutia Diény. En tombant, lors de ma foulure, je me suis fortement écorché sur une souche…

Il paraissait bien au Portugais que la cheville ne portait pas l’enflure caractéristique de la foulure, mais, devant la hâte de son chef à lui demander le motif de sa visite, il comprit qu’il eût été malséant d’insister.

Les explications données et les comptes rendus, Diény ajoutait :

— Je ne te dissimulerai pas, Diégo, que l’absence prolongée de mon ami Kerbrat commence à m’inquiéter… à m’inquiéter beaucoup… Si ma jambe ne me retenait ici, je m’en irais dès demain à sa recherche. J’ai bien envie de te charger d’une petite expédition. Il faut en avoir le cœur net. Pourvu qu’il ne lui soit pas arrivé malheur !…

Diégo se déclara tout prêt à partir.

Diény conclut :

— En ce cas, mon cher, c’est entendu. Tu prendras deux noirs avec toi. Je te donnerai toutes les indications nécessaires pour gagner directement l’ajoupa du Sorcier blanc sans t’égarer…


… Rempli de sombres pressentiments, le Portugais quitta le camp Labru dès l’aurore qui suivit.

Chemin faisant, il se demandait pourquoi le patron lui avait menti :

— Ce n’est pas une écorchure ; c’est un trou fait par une balle qu’il a à la jambe ! Il est impossible de s’y méprendre !

....... .......... ...

… En Guyane brésilienne, Diégo et ses compagnons approchaient du lieu de résidence du « Sorcier blanc », quand un des noirs poussa un cri. A peu de distance, au milieu d’une clairière, un cadavre d’Indien gisait, la face contre terre, déjà à moitié dévoré par les fourmis rouges.

Ne pouvant s’approcher, par crainte de s’exposer aux attaques des maudites bestioles, le contremaître examina le cadavre à la lorgnette. Le malheureux Peau-Rouge, un des Oyampis partis avec Kerbrat, avait eu la tête fracassée d’une balle… et, à quelques pas plus loin, sous un épais bouquet de feuillage, son congénère gisait, également tué !

Affolés, les trois hommes se hâtèrent jusqu’à la cabane du « Sorcier blanc ».

Personne n’en sortit à leur approche et un triste spectacle les y attendait.

Étendu sur une couchette, Georges Kerbrat était mort, lui aussi.

Chose étrange, des bandages recouvraient sa poitrine : il avait été pansé !

— C’est tou’ à Jonao ! murmuraient les nègres, tremblant d’une terreur superstitieuse.

— Imbéciles ! fit Diégo en levant les épaules, Jonao n’aurait pas besoin de fusil, et notre pauvre patron a reçu deux balles dans la poitrine. C’est un homme qui l’a tué… Quelque bandit… ce sorcier blanc, peut-être… Mais, alors, qui donc aurait pansé M. Kerbrat ?… L’assassin aurait eu des remords ?… Et le Chinois, qu’est-ce qu’il est devenu ?

En tous les cas, l’auteur du mauvais coup, quel qu’il fût, avait enlevé toutes les armes et les provisions.

— Ce ne peut être que ce Sorcier blanc, s’affirmait Diégo, quel vilain chenapan ! Mais va-t-en donc le chercher, maintenant ! Il doit être en relations d’amitié avec toutes les tribus indiennes des environs ! Est-il en Guyane brésilienne ? Est-il en hollandaise ?… Une aiguille dans une botte de foin ! Ce qui est clair, c’est que le pauvre monsieur est mort et bien mort…

Il ne restait plus qu’à donner une sépulture aux cadavres et à retourner au camp Labru.

Gagné par les appréhensions mystérieuses des noirs, Diégo, à présent, avait hâte de s’en aller. Par crainte des fourmis rouges, il versa sur les corps des Indiens le pétrole contenu dans un bidon, resta dans un coin de la case et il y mit le feu, ce qui éloigna les insectes.

Des fosses furent creusées hâtivement et l’inhumation terminée, les hommes retournèrent sur leurs pas…

C’est avec une grande douleur que Diény apprit la mort misérable de son ami et associé :

— Pauvre vieux ! gémissait-il tristement. Lui, si heureux de cette fortune qui nous arrivait !… Ah ! c’est à tout abandonner là ! Que me fait tout cet or, à présent que mon cher ami n’en profitera plus ?… Dire que c’est moi qui lui ai donné le mauvais conseil d’aller vers ce « Sorcier blanc ! »… J’ai sa mort sur la conscience… Que pensera sa petite Georgette, qui me l’avait confié !… Ce sorcier-là, qu’il ne me tombe jamais sous la main !… Son compte serait vite réglé ; j’en réponds !… Canaille, va !… Canaille et lâche qui a dû attendre ces pauvres gens comme à l’affût !… Et ce Chang, ce Chinois à la figure de fouine, qu’est-il devenu ?… Je parierais qu’il a trouvé moyen de vendre son maître au bandit…

Il réfléchissait un instant, puis questionnait encore Diégo :

— Et tu dis que les blessures de Kerbrat étaient pansées ?…

— Indiscutablement !

— Voilà vraiment qui est extraordinaire !

Cette particularité semblait l’intriguer plus que toute autre et le plonger dans un grand étonnement.

CHAPITRE VI
GEORGETTE AU PLACER

A Paris, dans une pieuse pensée, Georgette avait résolu de ne pas quitter l’hôtel où, de son vivant, l’oncle Labru s’était plu à accumuler et à classer sa merveilleuse collection de tableaux, de meubles et d’objets d’art qui faisait l’admiration des connaisseurs.

Ayant toujours vécu en famille, principalement, elle n’avait guère d’amis à voir et, fidèle à son deuil, s’ennuyait, seule au fond de la maison devenue bien trop grande pour elle.

A présent qu’elle n’avait plus un oncle bien-aimé à choyer, l’orpheline semblait consacrer toute sa pensée à son frère aîné, auquel elle avait toujours voué une tendre affection que l’absence n’avait fait qu’accentuer encore.

Songeait-elle toujours à René Duroc, à son ancien fiancé ? Personne n’eût pu discerner la nature de ses sentiments à cet égard. S’il arrivait qu’on parlât devant elle du médecin de marine devenu forçat, l’expression que revêtait aussitôt son visage avertissait l’indiscret qu’il se fourvoyait, et l’on changeait bien vite de conversation.

Les dernières nouvelles de Georges Kerbrat, toutes débordantes d’amour fraternel, inquiétaient la jeune fille par leur ton mélancolique. L’ex-administrateur colonial n’y faisait qu’à peine allusion aux accès de fièvre qui l’avaient saisi dès Cayenne sans plus cesser de le poursuivre tout du long de la montée par la rivière et à travers la forêt. Mais il ne parlait de cet humide chaos de verdure surchauffée qu’avec une sorte d’horreur superstitieuse… et, lisant entre les lignes avec l’étonnante pénétration des femmes, Georgette sentait bien que Georges était plus préoccupé de l’état de sa santé qu’il ne voulait le laisser entendre.

Elle se demandait si elle n’avait pas eu tort de pousser son frère à partir, bien que, jusqu’à l’époque de son embarquement pour le pays de l’or, il se fût toujours montré robuste. On sait la terrible influence de ces climats sur certaines natures. N’eût-elle pas mieux fait de se remettre à Diény du soin de leurs intérêts ? De mauvais pressentiments l’habitaient à demeure, à présent. Des avertissements, venus elle ne savait d’où, lui disaient qu’elle ne reverrait plus son cher Georges…

Aussi, le jour qu’elle reçut de Cayenne un câblogramme à son adresse, la femme de chambre qui le lui avait apporté la vit pâlir, chanceler et chercher d’instinct le soutien de la cheminée, avant même qu’elle ne l’eût ouvert. La sinistre nouvelle, Georgette la lisait à travers le papier. Dès cet instant, elle sut que, désormais, elle restait seule au monde.

Ce qu’elle lut lui fit l’effet d’une répétition :

Mademoiselle, j’ai le chagrin de vous apprendre la mort de votre cher frère et de mon grand ami Georges Kerbrat, tué par un soi-disant Sorcier Blanc, forçat évadé qu’il avait été consulter au fond de la forêt, dans le pays des Oyampis, sur le versant sud des monts Tumuc-Humac. De tout mon cœur avec vous dans votre grande peine. Lettre suit.

Annibal Diény.


Après quelques jours de prostration, le tempérament énergique de Georgette reprit le dessus. En attendant la lettre de l’ami qui lui devait donner des détails sur la fin de son frère, elle prit courageusement toutes ses dispositions pour se rendre en Guyane au plus vite.

Libre de tout lien, elle entendait ne rien négliger pour retrouver, atteindre et punir l’assassin de Georges Kerbrat…

Un peu plus de trois semaines après le câblogramme, elle recevait une lettre où Diény lui contait les abominables circonstances dans lesquelles l’ancien administrateur avait trouvé la mort. Moins affirmatif que dans sa dépêche, il se demandait s’il fallait attribuer cet assassinat au fameux sorcier blanc ou au boy chinois Chang, disparu lui aussi, ou encore à une collusion criminelle entre l’infidèle serviteur et l’ancien forçat ?

Elle sut bientôt cette lettre par cœur et, à longueur de jour, elle en étudiait les appréciations, qu’elle discutait en soi-même, pour tâcher d’arriver à une opinion raisonnée et probable.


Pour elle, toute la traversée entre Saint-Nazaire et la Guyane se passa en conjectures.

En débarquant à Cayenne, elle ne s’étonna nullement de n’y point trouver Diény… qu’elle n’avait pas prévenu de son arrivée et qui, d’ailleurs, privé de son collaborateur, ne pouvait sans doute plus guère quitter la surveillance du « placer », désormais en pleine activité.

A peine reposée, elle s’occupa activement, avec l’aide des autorités locales, d’organiser une expédition qui la conduisit aux Tumuc-Humac, nullement effrayée de se trouver seule avec des hommes qu’elle s’entendrait à commander, elle n’en doutait point.

Le personnel de pagayeurs et de porteurs fut d’autant plus aisément recruté qu’elle se montrait large sur la question des salaires.

Puis il fallut fréter une tapouille pour gagner Saint-Laurent du Maroni où l’on se procurerait les pirogues nécessaires.

La perspective de ce voyage de plus de quatre cent cinquante kilomètres sur un fleuve encombré de récifs et bouleversé de rapides, puis à travers la forêt vierge ne l’arrêta point, car elle était vigoureuse, énergique et rompue aux sports utiles :

— Femme béqué-là, disaient les nègres avec admiration, l’a peu’ de ’ien, missié. Pas peu’ l’eau, pas peu’ fièv’, pas peu’ caïmans, ni se’pents, ni ma’inguouins… Peu’ de ’ien, moi vous dis, missié, pas même peu’ z’hommes !… Ça joliment bouave, pou’ tit’ moune tcha-tcha !

Et elle fit comme elle avait dit.

Le voyage en tapouille jusqu’à quatre-vingts kilomètres de l’embouchure du fleuve, s’il manque beaucoup de confortable, ne présente point de difficultés. L’épreuve véritable commence avec la pirogue instable, creusée à coups de hache dans le tronc d’un banda.

Au lever, — avec le soleil, à cinq heures — la température, grâce à l’abondante rosée, restait assez fraîche pendant environ une heure. Mais à partir de ce moment jusqu’à six heures, où le soleil se couchait, dans quelle effroyable touffeur il fallait se frayer un chemin !

Georgette ne se plaignait pas ; relativement à l’abri sous le toit de feuillage qui, au maître bau, forme comme le felze de cette gondole équatoriale, elle voyait la sueur fumer en s’évaporant sur le torse des nègres athlétiques, bien qu’autant que possible, leur chef et timonier cherchât l’ombre des rives.

A peine pouvait-on s’allonger un peu dans le canot tout encombré de colis…

Soudain, les chants puérils s’éteignaient et les bonnes faces noires se faisaient attentives. Georgette savait alors qu’un danger approchait. Mais les coups de pagaies continuaient, merveilleusement réguliers jusqu’au moment où les soubresauts de l’esquif annonçaient un banc de rochers et des rapides.

Alors, elle s’extasiait sur la décision, l’agilité, la force, la résistance et la merveilleuse adresse de ces hommes qui, sans guère secouer l’embarcation, bondissaient tout à coup sur un rocher, paraient le « battage », faisaient évoluer la pirogue et, tout aussi prestement, y reprenaient leur place et leur infatigable pagaie.

Parfois, pour l’alléger sur un bas-fond, ils laissaient filer la pirogue et, plongeant comme des cormorans dont ils avaient la couleur et la ligne fuyante, ils la regagnaient à la nage.

Un puissant rétablissement et, de nouveau, ils pelletaient à leurs places l’onde bouillonnante.

Pour la nuit, on débarquait au dégrad[6] de quelque village indien et, le feu allumé, le repas rapidement avalé, c’était la nuit émouvante et trouble… et le sommeil entrecoupé de sursauts fatigants, le sommeil qui repose mal.

[6] Appontement.

Des chiens rusés aboyaient au bord de l’eau avec obstination pour attirer les caïmans et puis, filant ventre à terre, s’en allaient passer la rivière un peu plus haut, en quelque coin ainsi purgé de leurs ennemis voraces.

Toute la journée du lendemain on revoyait défiler pandanus, banyans, palétuviers, gaïacs, ouacapous, angéliques, toutes les essences innombrables de la forêt, illustrée du vol polychrome des aras, jaunes, verts, rouges et bleus, tous pareillement criards…, aux chants tour à tour joyeux, grotesques ou mélancoliques des pagayeurs noirs…

… Ce jour-là, Diény allait et venait tout le long des sluices, surveillant la marche du travail. Il ne cherchait pas à dissimuler sa satisfaction. Ce placer était une fortune extraordinaire. Plus on en extrayait d’or et plus il en venait. Mais aussi, plus cet homme en gagnait et plus s’exacerbait son avarice.

Depuis la mort du malheureux Kerbrat, la condition des travailleurs, à « Labru », ne s’était pas améliorée, loin de là !

La surveillance, nécessaire certes, et admise par tous, y devenait vexatoire. Au moindre geste suspect, les hommes se voyaient fouillés, injuriés, parfois même maltraités et un vif mécontentement se manifestait parmi eux, presque ouvertement. Diégo ne se résolvait que malaisément à exécuter des consignes rigoureuses jusqu’à l’inhumanité et Carila avait perdu son humeur joyeuse, en dépit des beaux bénéfices réalisés à tant pour cent.

Vingt fois par jour, le contremaître noir, superbe statue d’ébène, considérait celui qui était resté seul maître du riche placer et qu’il voyait courir à quelque travailleur pour l’accabler de menaces ; il secouait d’un air pensif sa grosse tête laineuse en murmurant :

— Moune-là, missié, pas bon di toute ! I’ pas connaît’e droits de l’homme et di citoyen !

Ces droits, en effet, semblaient bien être devenus le cadet des soucis du nouveau satrape des Tumuc-Humac.

Ses propres droits, il les improvisait à sa fantaisie et quant à ceux des autres, c’était pour lui lettre morte. Déjà à plusieurs reprises, en réponse à qui lui présentait une observation à propos d’un déni de justice, il avait porté la main, d’un air qui ne disait rien de bon, au pistolet suspendu en permanence à sa ceinture.

A présent qu’il se sentait en possession d’un pouvoir absolu de fait, il s’abandonnait à la griserie de la richesse et de la puissance. Comme il arrive à beaucoup d’hommes, il ne s’était pas plutôt senti en possession d’une réelle autorité qu’il s’était mis à en abuser.

Tous ceux qui l’avaient connu auparavant l’eussent trouvé bien changé ; mais où donc étaient-ils, désormais, ceux-là ? Labru ? Mort ! Georges Kerbrat ? Mort ! René Duroc ? Bagnard !…

… Or, depuis un instant, les noirs au travail semblaient dresser l’oreille. Leurs sens affinés par l’habitude de la forêt leur apportaient des perceptions inexistantes pour les blancs… Et, cette fois encore, ce fut la voix imposante de Carila qui annonça :

— Beaucoup mounes, là, missié, qui z’approchent !

Comme on n’avait qu’une confiance réduite dans la bienveillance de certaines tribus indiennes, qui commençaient à trop bien connaître la valeur de l’or et les avantages qu’on en pouvait tirer dans le trafic avec les blancs, ce fut une alerte.

Sur l’ordre de Diény, répété par Diégo et Carila, les noirs coururent au village tout proche pour s’y armer de fusils et revenir défendre leurs sluices ainsi que la respectable « récolte » du jour.

Des formes s’agitèrent derrière les broussailles et les lianes pendantes, en même temps que des craquements multiples s’approchaient et, au moment que les chefs allaient lancer une sommation d’arrêt, on distingua plus nettement les arrivants.

C’était une troupe de noirs qui s’avançaient en file indienne, en se frayant un chemin à coups de coupe-coupe, car les chercheurs d’or avaient beau tracer des sentiers autour de leur village, ils se refermaient toujours par la poussée de la végétation exubérante.

Au centre de la petite colonne, un jeune homme était porté dans une sorte de palanquin grossièrement fait de branches. Et ce n’est que lorsqu’il fut ainsi parvenu à quelques pas, que Diény reconnut Georgette Kerbrat en costume masculin.

Et cette apparition était tellement inattendue en pareil lieu que l’ex-clubman, devenu aventurier, en eut un violent tressaillement.

Ce sursaut n’échappa pas à Georgette.

Elle sauta à bas de sa litière de fortune, tandis que les deux troupes de noirs fraternisaient et échangeaient déjà des questions précipitées et des réponses qu’on n’écoutait point.

Elle marcha à l’ami retrouvé, la main tendue :

— Eh bien, monsieur Diény, s’écria-t-elle, de sa voix franche et sonore, on dirait que vous n’êtes pas enchanté de me revoir ?

Revenu de sa surprise, il protesta avec chaleur :

— Comment pouvez-vous croire, mademoiselle ?… Bien au contraire, c’est l’inattendu, l’émotion d’une joie pareille. Je m’attendais si peu… Pourquoi ne pas m’avoir prévenu ? Je vous aurais envoyé chercher à Saint-Laurent… Comment avez-vous eu l’imprudence d’entreprendre toute seule un pareil voyage ?

— Je savais, hélas ! que vous étiez seul à surveiller le travail et je n’eusse voulu à aucun prix aggraver vos tracas… Et puis, une femme vaut un homme chaque fois qu’elle le veut. Je n’ai plus à compter au monde que sur moi-même !

Il protesta affectueusement, d’un air peiné :

— Et moi, votre ami, ne suis-je donc rien à vos yeux ? Ne suis-je donc pas prêt à remplacer auprès de vous, dans toute la mesure du possible, celui dont nous pleurerons toujours la perte, celui que je considérais un peu, moi aussi, comme un frère ?…

Très ému, il essuya une larme, et tout en lui disait quel effort il devait faire pour ne pas s’abandonner aux sentiments qui l’agitaient.

L’impression de malaise éprouvée par Georgette se dissipa aussitôt. Avec un sincère élan vers cet unique témoin d’une vie bercée d’affections et à jamais révolue, elle répondit :

— Pardonnez-moi, Diény. Tant d’épreuves accumulées m’ont rendue un peu méfiante et dure. Mais, tenez, je suis bien heureuse d’avoir retrouvé un cœur fraternel en qui me confier. L’existence me sera plus douce, au fond de cette forêt terrible, qu’en ce Paris où je me sentais tellement solitaire.

Au camp, amusée de rencontrer là un véritable petit hameau, Georgette retrouva, pour un instant, son gai babillage d’autrefois.

Diény lui fit les honneurs du carbet qu’il avait habité en compagnie de Georges.

— Tant que vous serez ici, lui dit-il, cette petite demeure sera la vôtre. Je vais me faire construire un abri provisoire à quelques pas.

Elle protesta. Elle n’entendait pas le priver de la maison à laquelle il était accoutumé, mais il fut irréductible et elle dut bien accepter pour ne pas le désobliger, toute ravie au fond du confort relatif de l’habitation forestière.

Le soir, à la nuit tombée, sous la lampe un peu fumeuse, elle éprouva une impression de chaude intimité qu’elle n’avait plus connue depuis de longs jours.

En examinant son compagnon à la dérobée, elle en vint à se dire que cet homme, qui ne lui avait jamais été fort sympathique, était décidément fort supérieur à une opinion trop vite conçue.

Il l’entourait d’attentions, de mille soins gentils et qui allaient droit au cœur solitaire, si privé, si avide d’affection !

Tandis qu’il parlait de sa voix chaude, presque caressante, elle se prenait à le trouver « beaucoup mieux » qu’à Paris et même vraiment « très bien » dans le veston de toile blanche qui l’habillait avec une simple élégance.

L’heure du repos venue, elle se coucha tout attendrie et dormit la meilleure nuit qu’elle eût encore passée depuis la disparition de son oncle.

Le lendemain, Annibal faisait visiter le placer à Georgette.

Il lui expliquait l’œuvre pénible, mais heureuse, accomplie par Kerbrat et lui-même. En termes émouvants, il lui contait toute l’histoire de cette féerie d’or. A quel prix douloureux avait été conquis le succès ! Quel labeur exténuant, sous ce climat hostile ! Mais tous les alentours avaient été soigneusement « prospectés » ; chaque filon qui en valait la peine avait été découvert et mis en exploitation intensive.

— Voyez : à présent, nous employons trente-cinq noirs, sous la direction de notre dévoué Diégo et de ce bon Carila…

Il se retrouvait amène, bienveillant pour tous, reconnaissant des services rendus ; il paraissait au moins momentanément, guéri de sa crise d’« impérialisme ».

Il s’intéressait à la situation et à l’avenir de Georgette :

— Vous voilà très riche, mademoiselle. Non seulement vous avez l’héritage entier de votre oncle, mais, de par le rendement extraordinaire de cette mine, votre fortune ne fera que croître constamment. Hélas ! pourquoi le pauvre Kerbrat ne jouit-il pas avec nous de toute cette richesse ?

« Pensez donc que, dans les trois derniers mois, nous avons transporté à la côte plus de cinq cents kilogrammes d’or, soit une production presque égale à celle de tout le reste de la Guyane !…

— En tout autre cas, interrompit Georgette d’une voix sombre et tandis que son regard semblait fouiller dans l’avenir, je me serais moquée d’une pareille opulence. Qu’ai-je donc besoin de tant d’argent, sinon pour de bonnes œuvres ? Mais, désormais, sans négliger le bien des pauvres, je veux consacrer une bonne part de cette fortune à la découverte, à la recherche et à la punition du lâche assassin de mon pauvre frère…

Grave, l’ex-clubman répondait :

— Je vous comprends et je vous approuve, mademoiselle. Je vous aiderai même, et n’aurai pas de repos que mon pauvre Kerbrat ne soit vengé.

Et quand Georgette demanda à être conduite sur la tombe de son frère, Diény s’écria avec ferveur :

— J’allais justement vous le proposer.

A quelque cinquante pas du village, une clairière artificielle avait été débroussaillée. Au milieu d’un petit cirque, soigneusement entretenu, entouré d’arbres géants dont les moindres balançaient leurs panaches à plus de cent pieds en l’air, Georges Kerbrat reposait sous un tumulus de vastes dimensions, dans une sorte de jardinet funéraire.

Cette tombe était profondément émouvante, comme toutes celles des Européens qui tombèrent loin de leur terre natale et se dissolvent et s’incorporent lentement à une terre étrangère, pour y donner naissance à des fleurs, à des végétations qui semblent n’avoir plus rien de commun avec celles de la patrie.

Longtemps, Georgette resta agenouillée devant cet amas de pierres brutes, s’abandonnant à ses pensées d’abord tumultueuses, puis à une méditation profonde.

Quand elle se releva, elle étendit la main sur la tombe qu’elle était venue chercher de si loin et, simplement, elle dit, d’un ton pénétré, sous lequel vibraient des accents presque sauvages :

— Compte sur moi, Georges !…

La sœur de la victime et son associé revinrent à petits pas, l’un près de l’autre, tandis que Diény faisait à Georgette une relation détaillée du crime, entièrement fondée sur le récit de Diégo et sur les suppositions de l’honnête Portugais, dont on n’avait aucune raison de douter. Au surplus, on n’en avait point d’autres.

Réflexions faites, ce ne pouvait être que le Sorcier blanc qui avait commis le forfait. Peut-être, probablement même, avec la complicité du boy Chang, désormais disparu.

Le forçat évadé avait dû s’emparer des papiers du défunt, dont on avait retrouvé les poches vides. Puis, bien armé, chargé des provisions enlevées aux malheureux Indiens, il avait dû regagner les bords de la rivière ou se creuser un canot dans un tronc de banda, selon les procédés indigènes, pour redescendre jusqu’à la côte. Alors, rien n’avait dû lui être plus facile que de s’embarquer sous le nom de Kerbrat et de gagner un autre pays.

Quand ils rentrèrent à « Labru », Georgette s’était laissée convaincre : c’était à la côte qu’il fallait aller pour avoir chance de retrouver les traces de l’assassin.

— Puisque vous avez vu cet homme, Diény, disait-elle, vous pourrez donner partout son signalement, ce qui facilitera grandement les recherches de la police.

« D’autre part, il y aura lieu de voir, à la succursale de la Banque Sud-Américaine, où mon frère déposait ses fonds, si l’assassin ne les a pas retirés, ce qui lui aurait singulièrement facilité la fuite…

Quoi qu’il en fût, Georgette ne pouvait songer à reprendre tout de suite le chemin de la côte. La saison des pluies était proche. Les pistes de la forêt, aussi bien que le fleuve lui-même, allaient devenir impraticables.

Diény lui faisait prendre patience : et elle ne restait pas insensible aux accents pénétrants de cette voix chaude, affectueuse :

— Il vous faudra donc attendre en ma compagnie. Votre pénitence durera quelques semaines seulement et je ferai de mon mieux pour que vous ne vous ennuyiez que le moins possible.


… La pénitence ne parut point trop dure à Georgette. Diény était un compagnon agréable et prévenant.

Tout en continuant à surveiller de près son exploitation, il trouvait moyen de faire à la jeune fille les honneurs de la forêt, de la mener voir les Indiens des environs, auxquels elle s’intéressa tout de suite… soignant ceux de ces indigènes qui étaient malades, leur apprenant à mieux élever leurs enfants, et s’en faisant adorer dès l’abord…

Le soir, après dîner, c’étaient de longues conversations ; Georgette ne se lassait pas d’interroger Diény sur les dernières semaines de la vie de son frère.

Peu à peu s’établissait entre eux deux une intimité toute naturelle, au demeurant. N’étaient-il pas, avec Diégo — homme assez taciturne — les seuls Européens, au milieu des noirs qui travaillaient à la mine au fond de cette étouffante forêt de mystère ?…


… Les beau jours revinrent. Diény commença de préparer avec soin le voyage à la côte.

Un soir, il se décida :

— Si vous voulez bien me le permettre, ma chère amie je vous accompagnerai moi-même. Je ne me résoudrais pas à vous savoir seule au milieu de tous ces dangers…

— Je suis bien venue seule, Diény !

— Il n’y a pas lieu de vous en vanter. Ce n’était guère prudent et, s’il vous arrivait malheur, ma conscience me le reprocherait durement.

Il prit un temps, le regard lointain, et dans les profondeurs de la forêt, où les oiseaux s’étaient tus, on entendit japper les coyotes…

— Au surplus, je ne saurais rester isolé ici désormais. Ces pénibles souvenirs me font mal. Je pense sans cesse à l’ami qui n’est plus et que j’aurais tant voulu voir heureux de sa fortune… J’ai bien réfléchi : Diégo est un homme très sûr, un homme de confiance. Je vais l’intéresser plus largement à l’entreprise et, riche désormais, puisque la moitié de ce placer m’appartient, j’aurai tout loisir de me consacrer à la mémoire de votre frère.

La jeune fille ne pouvait résister plus longtemps. D’ailleurs, elle n’y inclinait guère. Désespérément seule avec des pensées terribles, moroses, elle n’envisageait pas sans une secrète terreur le retour solitaire à la côte. Non qu’elle craignît les dangers, mais c’était l’isolement qui l’épouvantait.

Avant le départ, cependant, elle souhaitait impérieusement de voir le théâtre du crime. Elle s’en ouvrit à son compagnon.

Un pareil projet ne trouva pas celui-ci fort enthousiaste :

— Je sais bien quel sentiment vous fait agir, mademoiselle ; je le comprends et je le respecte profondément, mais j’hésite à vous conduire à une pareille épreuve… A quoi bon ? Le souvenir de votre cher frère ne restera-t-il pas éternellement vivant dans votre cœur ? Alors, qu’apprendrez-vous de plus ? Cela ne servira qu’à renouveler votre chagrin… Et n’oubliez pas à quel point ce climat est traître. La moindre dépression d’esprit ouvre une porte à la maladie… Vraiment, c’est une grave responsabilité que vous me demandez d’assumer là !

En dépit de toute la répugnance de Diény, Georgette s’excusa de le contrarier et tint obstinément à son projet.

— Vous savez bien, mon ami, que je ne suis pas une femmelette. J’ai du courage et de l’énergie. Dites-moi quel jour nous nous mettons en route… Que si vous ne pouvez m’accompagner à cause de vos occupations, j’irai seule, avec deux ou trois hommes…


Cette fois, Georgette n’avait pas voulu de chaise à porteurs. En costume masculin, bottée, casquée de liège, elle allait crânement, la carabine en bandoulière et le sabre d’abatis à la main, sans plaindre sa peine.

Déjà aguerrie, elle ne frémissait point à la proximité des reptiles qui se levaient sous ses pas, non plus qu’à la fuite des hideuses araignées-crabes.

Elle ne marquait même pas un mouvement de dégoût à la vue des énormes et flasques crapauds-bœufs qui sautelaient à ses côtés, en mugissant parfois comme des taureaux, ou qui, le soir, attirés par la lumière du feu, s’approchaient jusqu’au bord du cercle débroussaillé et fixaient sur les voyageurs leurs regards horribles de Gorgone.

En dépit de l’accablante chaleur humide, malgré la menace diurne des pumas, des serpents et des mouches-tigres, malgré la menace nocturne des vampires effrayants, qui endorment du battement de leurs ailes les victimes qu’ils saignent à loisir, malgré les moustiques dévorants, les scorpions, elle marchait aussi vite qu’un coureur des bois.

Vers le soir du troisième jour, la petite troupe parvint à l’ancienne clairière du sorcier blanc, maintenant envahie par la végétation luxuriante de la forêt, qui avait déjà à moitié ruiné la cabane.

— Voici le carbet ! fit Diény d’une voix émue.

Elle s’arrêta, le cœur battant, et essuya une larme, mais, ferme, elle sut se dompter et demanda seulement à son compagnon de lui raconter de nouveau la scène du meurtre — telle que l’avait rapportée Diégo.

En dépit d’une répugnance évidente à renouveler la douleur de sa compagne, il fallut bien que Diény s’exécutât.


Sans un mot, observant de toute son attention, Georgette s’emplissait les yeux de ce paysage pour elle sinistre.

Les lianes qui pendaient aux grands arbres sombres lui apparaissaient comme les tentacules d’elle ne savait quels monstres. Les formes étranges des délicates orchidées elles-mêmes en faisaient pour elle comme des fleurs funèbres de l’Adès. Les singes rouges et jusqu’aux petits quadrumanes gris qui se poursuivaient d’une branche à l’autre, braillant ou craquetant, lui semblaient, eux aussi, diaboliques, mortuaires, infernaux.

Pourtant, quand elle eut bien tout regardé, elle pénétra carrément dans la hutte, décidée à la fouiller dans ses moindres recoins, avec cette pensée que, peut-être, l’assassin y avait laissé quelque indice qui pourrait mettre sur sa trace.

Elle avait à peine commencé à débarrasser la place à coups de sabre d’abatis que les deux Indiens accouraient pour l’aider en assumant le plus gros de la besogne. Quant à Diény, qui se plaignait d’un violent mal de tête, l’air souffreteux, il s’employait à préparer le campement pour le soir.

Une fois enlevées toutes les végétations parasites Georgette renvoya les Indiens. Puis elle se mit à fouiller la case avec une extraordinaire minutie, ne laissant pas inexploré seulement un centimètre carré du sol, grattant la terre, examinant chaque caillou…

Il y avait bien plus d’une heure qu’elle cherchait sans résultat et une grande fatigue commençait à la pénétrer, quand elle crut voir briller une paillette d’or dans un coin sombre, presque sous la paroi de la cabane.

Des yeux moins perçants que les siens n’eussent certainement rien aperçu.

Elle se demandait si l’ironie du sort ne lui faisait pas découvrir là quelque nouveau placer, chose fort possible en ce terrible Eldorado de Guyane.

Du bout de son sabre d’abatis, elle cueillit le point brillant et l’amena à sa portée.

Or, ce qu’elle avait pris pour une pépite était tout simplement un petit médaillon grand comme une pièce de dix francs.

Ce médaillon lui rappelait quelque chose ; elle ne savait trop quoi.

En le tournant et le retournant dans ses doigts, elle vit que cela s’ouvrait. Glissant l’ongle du pouce dans une rainure à cette fin, elle ouvrit l’une des faces et faillit pousser un cri.

Le médaillon renfermait une photographie minuscule… et cette photographie, c’était la sienne !

— Mais, alors, ce médaillon serait… fit-elle parlant à haute voix.

Sans achever, elle retourna le bijou et en ouvrit l’autre face, qui cachait un second portrait, celui de la mère de Duroc !

Elle en resta stupide, comme éblouie !

Ainsi le Sorcier Blanc, celui qui avait construit et habité cette case, c’était son ancien fiancé, évadé, par conséquent.

Lui seul avait pu perdre ce bijou qu’à présent, elle se rappelait avoir vu maintes fois à la chaîne de sa montre. Malgré les fouilles odieuses du bagne, il avait pu le conserver, tant il tenait aux deux images.

Tout autre qu’elle eût pu conclure que Duroc était l’assassin, l’infâme assassin de Kerbrat !

Elle le sentit, mais s’insurgea contre cette hypothèse odieuse. Non ! le René de son enfance, le René dont elle connaissait le grand cœur n’avait pas tué, pas plus en Guyane qu’à Dinard. Les apparences l’accablaient simplement, une fois de plus. La malchance s’acharnait sur lui, s’obstinait à le compromettre…

Mais il reparaîtrait un jour, elle en avait la certitude, il reparaîtrait le front haut, lavé de toute flétrissure et c’est lui qui vengerait leur oncle, c’est lui qui vengerait son frère !

Peut-être se trouvait-il déjà, à présent, sur la route d’Europe.

Aussi fut-ce calme, presque joyeuse qu’elle revint à son compagnon.

D’un ton froid qui surprit Diény et qui lui fit lever la tête, elle dit, tendant le médaillon :

— Tenez, regardez un peu la trouvaille que je viens de faire à l’instant même dans le carbet.

A la vue des petits portraits, l’ex-clubman fut comme médusé. En proie à une stupéfaction extraordinaire, il balbutia :

— Mais je ne comprends pas. Voyons. Le Sorcier eût été Duroc !

Et puis, il se reprit :

— Mais non, ce n’est pas possible… Allons donc !… Je suis demeuré près d’une heure avec ce prétendu sorcier… Rien dans ses gestes, dans ses allures, ne m’a rappelé votre cousin ! J’aurais bien su voir sa balafre !

— Qui donc eût apporté, alors, ici ce petit médaillon ?

— On a pu le lui dérober, au bagne, c’est assez vraisemblable. Mais ce n’est sûrement pas Duroc que j’ai vu ici, j’en suis sûr.

La conviction de Georgette se trouvait faite quoi qu’il pût dire. Les objections de Diény pouvaient se soutenir, peut-être, mais chez une femme l’intuition passe toujours avant la logique.

— Je vous dis que c’était Duroc, que ce ne pouvait être que lui…

Annibal réfléchit un temps.

Des visions de son entrevue avec le curieux personnage lui revenaient maintenant à l’esprit, certains détails auxquels, peut-être, il n’avait pas prêté alors une suffisante attention.

Il eut une sorte de frisson, puis il reprit soudain, très grave :

— Mais alors, si c’était Duroc, comme l’assassin de votre frère est certainement le Sorcier Blanc, c’est lui qui a tué Kerbrat et, dans ce cas, probablement, votre oncle aussi ! Quelle chose affreuse !

La jeune fille eut un haut-le-corps.

— Non, René ne peut pas avoir et n’a pas de sang sur les mains. Il est incapable d’un forfait.

Diény expliqua sur un ton de grande tendresse apitoyée :

— Celui que vous avez connu avant vos fiançailles, peut-être. Mais celui qui fut homicide, c’est un autre René, voyez-vous. Les blessures reçues à la tête ont souvent, hélas, pour effet de modifier profondément le caractère de certains hommes. Or, celle de Duroc fut très grave et c’est là qu’est l’explication, la seule plausible, de ses deux crimes !

Le prospecteur ne voulut pas pousser plus loin la discussion… Il sentait qu’il venait, ainsi, d’ébranler la foi de Georgette. A quoi bon la pousser encore dans ses derniers retranchements par de brutales évidences. Bien mieux valait l’amener plus tard peu à peu, doucement, très doucement à la conviction nécessaire…, nécessaire aux projets très nets qu’il formait depuis plus d’un mois.

Elle était libre, elle était riche. Une fois qu’il aurait réussi à tuer en elle jusqu’au souvenir de son affection pour Duroc, rien n’empêchait qu’elle écoutât ses plans d’avenir, de vie nouvelle !

Et il comptait bien mettre en œuvre toutes les séductions qu’il avait, — il se savait fort éloquent, beau, intelligent, spirituel, doué d’un charme qui « prenait », — pour faire d’elle, prochainement, sa femme.

— Enfin, nous verrons, conclut-il, et nous saurons bien, à Cayenne, recueillir de nouveaux indices !

CHAPITRE VII
RENCONTRE EN MER

Le retour à la côte est à la fois plus aisé et plus rapide que la montée vers les Tumuc-Humac. La route achevée à pied sans trop de peine, les voyageurs trouvèrent au dégrad du haut fleuve les pirogues que Diény y avait fait préparer.

Et la descente commença, toujours précipitée, et parfois, vertigineuse. Les rapides succédaient aux rapides et dans l’intimité de l’étroite chambre de chaume qui les abritait chaque jour, du petit matin jusqu’au soir, bientôt blasés sur les prodiges exécutés par les piroguiers noirs, Georgette et Diény se rapprochaient insensiblement. La jeune fille sentait s’accroître son amitié fraternelle pour ce compagnon qui semblait la comprendre si bien et qui la comblait d’attentions.

Annibal, quand il voulait plaire, était extrêmement habile à entrer dans les manières de voir de ses interlocuteurs ; cela constituait une de ses principales armes de séduction. Aussi, la nièce du défunt Labru se découvrait-elle constamment de nouveaux points communs avec lui, de nouvelles affinités de caractère…

Et puis, n’étaient-ils point tous deux engagés dans une vengeance commune ?

Quelle que fût l’ardeur de la jeune fille à cette œuvre de justice, elle ne s’y montrait pas plus enflammée que Diény lui-même.

Il jurait à sa compagne que le but visé par elle était le sien propre ; il n’aurait point de repos qu’elle n’eût obtenu satisfaction.

Il était doux et encourageant à Georgette de se sentir chaudement et tendrement soutenue dans les missions de vengeance et de réhabilitation qu’elle s’était imposées.

Aussi s’abandonnait-elle sans contrainte à l’affection fraternelle qui naissait en elle.

Il lui semblait, parfois, qu’elle n’avait pas perdu son cher Georges…


Aussitôt à Saint-Laurent du Maroni, Diény mit en œuvre toutes ses relations pour obtenir de l’administration pénitentiaire des renseignements dont, à l’ordinaire, celle-ci n’est pas prodigue.

Il put ainsi apprendre que le forçat Duroc s’était bien évadé, dans la huitaine qui avait suivi son arrivée au bagne :

— Nous avions tout de suite senti chez cet homme une énergie indomptable, avoua le fonctionnaire interrogé. Nous ne doutions pas qu’il nous donnerait du fil à retordre. Mais nous ne croyions rien avoir à redouter de sa part, avant qu’il fût bien accoutumé aux choses du bagne. Il ne lui a pas fallu huit jours !… C’est peut-être une triste nature, mais c’est certainement un rude homme, capable de grandes choses s’il se fût tourné vers le bien au lieu de sombrer dans le crime…

Ainsi donc, Duroc était libre.

Il avait osé affronter les horreurs de la forêt vierge. Il courait maintenant la Guyane, à moins qu’il ne courût le monde…

Ce que Georgette devait apprendre à la banque Sud-Américaine, une fois parvenue à Cayenne, la surprenait bien davantage.

Il y avait environ deux mois, un homme, en effet, s’était présenté, muni d’un chèque au porteur signé de Georges Kerbrat.

Cet homme étant convenablement vêtu et la signature du « donneur » ayant été reconnue authentique, rien n’avait empêché que la très forte somme tirée fût payée sans difficultés…

— Authentique, la signature de mon frère ! s’écriait Mlle Kerbrat en bondissant. Voilà un chèque que je voudrais bien voir, par exemple !… Authentique ?… Mais c’est impossible !

Le directeur de la succursale, à qui la jeune fille était hautement recommandée, ne faisait aucune difficulté pour rechercher le papier et le lui mettre sous les yeux. Elle examina la signature avec le plus grand soin, la compara à celle des dernières lettres de son frère et ne put que confesser avec stupeur :

— C’est extraordinaire, invraisemblable… mais, en fait, la signature est véritable. Je la reconnais formellement. Ce chèque n’est pas un faux, comme je le croyais. Je ne puis en douter…

Comment cela s’expliquait-il ? Était-ce à dire que l’assassin de l’ancien administrateur avait contraint sa victime à lui signer ce chèque avant le crime ?

Kerbrat n’avait pourtant pas été de ces hommes qui se laissent intimider.

Pendant quelques jours, Georgette et son compagnon s’évertuèrent à faire la lumière sur ce mystère troublant, mais ils en furent pour leur temps et leurs peines. La police de la colonie ne put découvrir aucune piste à suivre. La trace de l’homme se perdait au sortir de la banque.

On fit des recherches rapides en Guyane hollandaise, comme en anglaise. Personne ne put donner aucune indication utile…

Il parut bientôt évident que, sauf intervention du hasard, il fallait renoncer, pour le moment, à percer cette nouvelle énigme.


Georgette prit une décision :

— Je ne vois qu’une seule chose à faire, dit-elle un matin à Diény. Nous allons regagner l’Europe. J’y chargerai les meilleurs limiers des meilleures agences de police de retrouver le Sorcier Blanc… quel qu’il puisse être, ajouta-t-elle après un instant de silence… Oui, quel qu’il puisse être, je saurai.

« Dussé-je dépenser pour ce faire le dernier sou de ma fortune et tout le rendement du placer, et dût-il m’en coûter mon cœur, il faudra que justice se fasse

Diény eut un sourire en coin qui échappa à la jeune fille. Les insinuations habiles qu’il ne cessait de « distiller », et que semblaient d’ailleurs venir corroborer les faits eux-mêmes, opéraient progressivement. Georgette était déjà moins sûre de l’innocence de Duroc. Sans qu’elle se l’avouât ouvertement, la pensée que cette blessure à la tête avait pu changer du tout au tout son fiancé, le transformer en criminel, commençait à la travailler.

— Quand voulez-vous partir, alors ? questionna l’ancien clubman.

— Mais tout de suite, s’il se peut.

Aux agences de navigation, ils apprirent que les paquebots les plus confortables ne passeraient pas avant une quinzaine, à tout le moins.

Il y avait bien un bateau hollandais, le Texel, qui partirait le lendemain, mais c’était un vieux navire mixte, transportant plus de fret que de passagers…

— Bon, conclut Mlle Kerbrat. Y a-t-il deux cabines libres à bord du Texel ?

— Parbleu ! il y en a toujours, répondit en riant l’employé.

— Eh bien, veuillez nous les retenir.

Le préposé regarda avec étonnement cette jeune femme élégante qui faisait si bon marché du confort. Mais comme Georgette tirait de son sac son portefeuille et, une poignée de billets de banque dans la main, demandait le prix des places, il dut bien s’exécuter.

Diény avait fait un peu la grimace, mais il savait déjà par expérience que, lorsque Georgette avait une idée en tête, il n’était pas facile de l’en faire changer immédiatement.

Le jour même, les malles étaient faites et, dès le lendemain, un portefaix noir allait les embarquer sur le Texel.


L’après-midi, le capitaine Van Noppen, de Haarlem, surveillait l’embarquement de quelques ballots de marchandises quand il vit descendre de voiture, devant la planche, un couple fort élégant, dont il eut d’abord peine à croire que ce fussent là ses passagers de la dernière heure.

— Il faut être joliment pressé, monsieur et mademoiselle, dit-il avec son accent hollandais, pour venir bourlinguer avec moi sur ma vieille casserole. Elle n’est guère faite pour transporter des fleurs aussi délicates que la joufrow et c’est un fameux honneur que vous lui faites !

Il s’inclinait tous les deux mots, dans un petit salut sec, à la façon de son pays.

A chaque fois, il pliait son ventre rondelet et sa large face rasée devenait un peu plus rouge, tandis que ses yeux bleus de brave homme brillaient dans le plus aimable des sourires.

— Allons, je vais vous montrer vos cabines. Ne vous en prenez qu’à vous si elles laissent quelque peu à désirer. En tout cas, je suis sûr que je ne regretterai pas mon dernier voyage, car je vais bientôt prendre ma retraite. Je jouirai là d’une agréable compagnie… Bien que je ne sois pas fort accoutumé aux conversations mondaines, j’espère ne pas trop vous ennuyer. Pendant la guerre, j’ai travaillé pour les Alliés, et j’ai eu la chance d’échapper aux sous-marins qui nous faisaient pourtant la vie dure !… Je vous raconterai cela.

Et, roulant sur ses courtes jambes, l’accueillant maître du navire fit signe à ses passagers de le suivre.

Tout en marchant, il se remit à discourir, infatigablement :

— Ce qui m’ennuie, c’est d’être obligé de prendre la mer un vendredi treize. Jusqu’en Europe, je vais toujours avoir peur de rencontrer le Grand-Chasse-Diable

— Qu’est-ce que le Grand-Chasse-Diable ? demanda Georgette, comprenant que le brave homme souhaitait cette question pour pouvoir y satisfaire.

— C’est une espèce de trois-mâts qui navigue au hasard de la nuit et dont la rencontre ne présage rien de bon pour ceux qui le voient… Je crois bien l’avoir aperçu déjà, mais je vous dirai cela pendant notre voyage. Nous aurons le temps !

— Vous êtes donc superstitieux, capitaine ? Vous devriez avoir honte, fit Georgette en riant.

— S’il me fallait être honteux, mademoiselle, répondit-il, tous les marins devraient l’être, car ils sont tous plus ou moins superstitieux, qu’ils l’avouent ou non. Paraît que c’est la vie sur la mer qui nous fait cet effet-là. Nous autres, nous avons vu tant de mauvais ou de bons présages réalisés que nous ne pouvons faire autrement que d’y croire, mademoiselle… Alors, je n’aime pas beaucoup ce vendredi treize. Moi, je suis bien obligé d’accompagner le Texel. Il ne peut pas se passer de moi, mais si j’étais à votre place, jolie comme vous l’êtes et bonne — j’en suis sûr, je m’y connais — j’attendrais le prochain transatlantique. Si vous le voulez, il est encore temps et je vous ferai rembourser le prix de vos places par l’agence.

Diény intervint en riant :

— Malheureusement, capitaine, nous sommes pressés et nous ne sommes pas superstitieux. Nous partirons donc avec vous, quoi que vous en ayez.

— Eh bien, tant pis…

Les deux cabines, assez proches l’une de l’autre, étaient tout au plus ce dont peuvent se contenter des voyageurs fort accommodants, et l’ex-viveur ne put retenir un petit mouvement de mauvaise humeur, à la vue de la sienne :

— C’est bien la peine d’être riche ! murmura-t-il amèrement.

Mais personne ne l’entendit… car le capitaine Van Noppen était en train d’expliquer à sa passagère, avec force détails, qu’il venait du Venezuéla avec une cargaison de café et de bois d’ébénisterie, plus des futailles vides ayant contenu de l’alcool destiné à l’Amérique sèche…


… Deux heures plus tard, tandis que Georgette enfermée chez elle s’installait et prenait ses dispositions pour le voyage, des commandements retentissaient, un grand bruit de pas se faisait entendre sur le pont. Le timbre du transmetteur d’ordres lançait ses commandements brefs et péremptoires et la machine se mettait en mouvement.

Le Texel quittait le port de Cayenne pour se rendre à Georgetown, capitale de la Guyane anglaise.

La « chafuste »[7] cognait désespérément et si le vapeur filait huit nœuds, c’était bien le bout du monde…

[7] Machine en argot maritime.

Il fallut donc plus de deux jours pour atteindre Georgetown où le Texel embarqua quelques passagers de classe, plus une centaine d’Italiens, ouvriers d’une exploitation coloniale en faillite et qui avaient obtenu leur rapatriement.


Depuis tantôt quarante-huit heures, le Texel se dirigeait vers Port of Spain, la capitale de cette étrange Trinité. Une fraîche brise tempérait l’ardeur d’un soleil magnifique.

Georgette, qui avait les bonnes grâces du capitaine Van Noppen, était montée sur la passerelle pour écouter une des légendes maritimes que le loup de mer se complaisait à lui conter…

Groupés à l’avant, les Italiens chantaient à trois voix un chœur mélodieux et passionné qui, de s’élever sur la mer bleue, sous le ciel éblouissant, prenait un caractère plus pénétrant encore.

Au loin, des côtes bleuissaient et les blancs goélands ramaient dans l’azur à grands coups d’ailes paresseux.

Le vieux marin néerlandais était lancé en pleine légende :

— Le chevalier, à l’avant de sa nef, voyait approcher l’île sombre que couronnait un grand château noir… Et, soudain, se tournant vers son fidèle écuyer, il lui dit… Je ne sais pas à quelle manœuvre d’idiot se livre ce paroissien-là, mais il ne s’y prendrait pas autrement s’il voulait boire la rinçure de ses bottes !…

Stupéfaite, Georgette regardait le maître du bord et se demandait s’il devenait soudainement fou, ou bien s’il se permettait de se moquer de sa passagère.

— Que dites-vous donc, capitaine ? questionna-t-elle d’un ton un peu scandalisé.

Van Noppen ne répondit rien.

Penché en avant, il suivait, de ses yeux à demi fermés, la marche d’un côtre qui, portant bon plein, s’en venait, à contrebord, comme pour couper la route du paquebot. Et il exprima sur le conducteur de cette bizarre embarcation une opinion assez semblable à celle qu’en esprit la voyageuse venait de formuler sur lui-même :

— Ce client-là, il est fou ou saoul, peut-être même les deux !

Le côtre approchait. Un homme y était seul, au gouvernail, profondément endormi, à ce qu’il semblait.

Assis sur le banc d’arrière, il avait la barre sous le bras et, grand largue, accourait vers le point où, mathématiquement, il devait se rencontrer avec le Texel et se faire ainsi couper en deux.

— Il choisit bien son moment pour dormir ! murmura encore le capitaine qui, en dépit de tout son flegme hollandais, fermait les poings, s’impatientait, frappait du pied et commençait même de jurer comme un véritable païen. Se retournant brusquement vers le timonier, il le regarda et celui-ci tourna sa roue de manière à venir sur tribord.

En réponse, au lieu de « lofer » un peu, ce qui lui eût permis de passer au ras du paquebot, mais sans le toucher, le voilier « arriva » comme s’il eût rectifié sa direction pour rendre la rencontre inévitable. Et, cependant, l’homme à la barre, qu’on voyait à présent très distinctement, continuait à dormir comme dans son lit.

Exaspéré, Van Noppen saisit la manette de la sirène et déchaîna une tempête de beuglements.

Le navigateur solitaire, qu’on apercevait à la lorgnette, ne sembla faire aucun cas de ce réveille-matin… Et il n’y eut plus rien à tenter. L’abordage devint fatal. Les deux proues ne furent plus qu’à deux mètres l’une de l’autre… à un mètre…

La grande atteignit la petite un peu par le travers. Il y eut un craquement et, du coup, le côtre se trouva tordu et chiffonné comme un mouchoir qu’on met en poche, comme une poule qu’écrase une auto… Il s’enfonça au milieu d’une dispersion de petits bois et le Texel passa dessus.

Georgette avait poussé un cri d’horreur en voyant l’homme disparaître sous les eaux en même temps que son bateau. Elle avait couru à l’aile tribord de la passerelle. Sous la transparence de la mer, elle distingua l’imprudent navigateur qui filait dans un crawl puissant, perpendiculairement à la marche du navire, pour fuir l’entraînement le long du bord et échapper à la guillotine de l’hélice.

Il n’y parvenait qu’avec peine, mais, enfin, on le vit nageant en eau libre, à quelque distance en arrière du Texel dont la machine avait stoppé sur l’ordre du capitaine et battait à présent en arrière, afin de casser l’erre.

Déjà les matelots détachaient les garants des bossoirs et s’apprêtaient à mettre un canot à la mer, quand, d’une voix forte, le naufragé s’écria :

— Pas besoin de canot ! Envoyez-moi un bout de filin.

En même temps, il poussait vigoureusement vers le navire dont l’élan s’arrêtait de plus en plus et qu’il eut bientôt rattrapé. Saisissant le cordage qu’on avait laissé pendre à son intention, il escalada le bordage en un clin d’œil, avec une agilité simiesque, enjamba la lisse et se trouva sur le pont, à deux pas du capitaine Van Noppen qui l’attendait la casquette sur l’oreille, signe d’orage.

C’était un homme de bonne taille, maigre, mais l’aspect très vigoureux, au poil fort noir. Des cheveux très épais et déjà longs lui couvraient la tête et le front, tandis qu’une barbe touffue lui mangeait la figure jusqu’aux yeux cachés derrière des lunettes fumées, à garde-vue, qui lui communiquaient un aspect assez équivoque.

Le capitaine ne prit pas de gants pour lui dire ce qu’il pensait de sa façon de manœuvrer :

— Vous avez une fameuse chance de n’avoir été ni noyé, ni blessé. Je n’ai jamais vu semblable « malagauche ». Vous auriez voulu vous faire couler que vous ne vous y seriez pas pris autrement ! C’est malheureux de laisser des bateaux entre les mains de calfats pareils !… Qu’est-ce que vous faisiez, là-dedans ? Vous dormiez ?… En voilà des manières de faire perdre leur temps aux gens ! Le Texel ne marche déjà pas si bien !…

Impassible, l’homme repêché attendait la fin de ce déluge de paroles. Et, quand le brave Néerlandais se fut forcément tu, pour reprendre haleine, il dit simplement :

— Je dormais, c’est vrai. Cela arrive à tout le monde. Je n’ai fait de tort qu’à moi-même, puisque j’y ai laissé mon bateau. Mais…

Il eut un geste pour dire que cette perte-là lui importait assez peu, ce qui, sans doute, heurta les sentiments d’ordre de Van Noppen, car c’est plus hargneusement que le loup de mer reprit :

— Vous n’avez fait de tort à personne ?… Que vous dites ! Et mon temps perdu, ce n’est rien ? Et celui de mes passagers ?… Me voilà, moi, avec un passager gratuit, dont je n’avais nul besoin. Savez-vous ce que dira mon armateur ?… Une pareille désinvolture !… Vous mériteriez que je vous fasse flanquer aux fers, mon garçon, pour vous apprendre !… Qu’est-ce que vous diriez, si je vous faisais flanquer aux fers ? Non, mais, qu’est-ce que vous diriez ?…

L’autre souriait, toujours très calme, en face de cette colère assez comique :

— Je dirais que j’en ai vu bien d’autres, mon cher monsieur. Je comprends fort bien votre mécontentement et je vous fais toutes mes excuses. Au surplus, personne ne vous a demandé de gratuité… Quelle est votre destination, si je ne suis pas trop indiscret ?

— Je vais à Port of Spain, monsieur, à Port of Spain, entendez-vous ? Et, de là, je retourne à Haarlem, par les Açores… J’espère que vous n’y voyez pas d’inconvénient ?… Vous ne désirez pas que j’aille au Pôle Sud, à Honolulu, ou à Tristan d’Acunha ?…

Le calme Hollandais était positivement démonté. On sentait que les poings lui démangeaient… Toujours souriant, l’homme qui ruisselait lui répondit :

— Port of Spain ?… Haarlem ?… Mais cela m’arrange tout à fait. Mon intention était justement de me rendre à la Trinité, d’y vendre mon bateau et de m’y embarquer pour l’Europe. Ici ou là !…

Après un nouveau geste évasif, il ajouta :

— L’accident a servi mes projets. Si vous voulez me prendre comme passager de première et m’indiquer un petit bout de cabine, je m’en contenterai. Je ne suis pas exigeant. J’ai perdu mon bateau, mais j’ai sauvé mon argent. C’est tout ce qu’il faut. Combien, le passage pour l’Europe ?

Il avait tiré son portefeuille, fort serré par un bracelet élastique et dans lequel ses billets de banque n’avaient été qu’à peine mouillés.

Son flegme désarmait complètement le bon capitaine dont la colère s’apaisa et qui se contenta de dire son prix.

Le passager supplémentaire versa une somme ronde :

— Le surplus représentera l’indemnité de retard, dit-il… Évidemment, j’ai eu tort de dormir à la barre, mais il n’y a pas grand mal et j’étais fatigué…

Le Hollandais haussa les épaules :

— D’où donc veniez-vous comme ça ?

— Des Iles-sous-Vent, repartit l’autre sans hésiter… Par exemple, je serais content qu’on me fît un peu, sécher mes vêtements, puisque je n’ai que ceux-là. Pendant ce temps, je me retirerai dans ma cabine où achever la somme que vous avez si brusquement interrompu.

La bonne recette avait complètement retourné l’humeur de Van Noppen.

— Allons, dit-il gaiement, je vois ; vous êtes un original. Venez ; je vais vous installer. Ne vous attendez pas à une cabine de luxe, vous savez, monsieur ?…

— Versy, répliqua l’homme aux lunettes noires… Tiens, je crois que le temps va changer…

Cette remarque fort juste fit plaisir à Van Noppen :

— On dirait que vous vous connaissez aux choses de la mer ? Seriez-vous marin de profession ?

L’inconnu expliqua qu’il n’était qu’amateur. Mais cette quasi-confraternité lui conciliait déjà les bonnes grâces du Hollandais.

Or, pour la première fois, le nouveau venu jeta un regard autour de soi. Tranquillement, il examina Georgette autant que le lui permettait la civilité, puis il vit, parmi les autres passagers, Diény, et tous deux au même moment eurent un léger tressaillement, plus accentué, même beaucoup plus, chez le prospecteur enrichi.

CHAPITRE VIII
L’OUVERTURE DU VAISSEAU-FANTOME

La cabine de Versy était contiguë à celle de Georgette, en sorte qu’elle se rencontrait très fréquemment avec le nouveau passager. Il leur arrivait assez souvent d’échanger quelques mots de politesse, mais elle n’attachait pas autrement d’importance à ce personnage qui l’eût sans doute fort intriguée si elle n’eût été tout entière prise par des préoccupations, pour elle, d’un ordre bien plus grave.

Il était pourtant singulier. On ne voyait jamais ses yeux qu’il cachait par des lunettes noires, et la mèche qui lui descendait assez bas, lui cachant le front, avait des airs de faux toupet.

Dans ses manières, ses attitudes, dans le son même de sa voix, il y avait quelque chose d’indéfinissablement artificiel qui causait une sorte de gêne. Une fois pour toutes, il avait dit venir des Iles-sous-le-Vent et, bien qu’on eût, de tous côtés, essayé de l’amener aux confidences, personne n’avait plus obtenu d’autres explications.

Il résistait avec une merveilleuse aisance à la curiosité, pourtant infatigable, des quelques passagers de première et, au surplus, savait se rendre agréable à la plupart de leurs compagnons de bord par son instruction, sa conversation intéressante et son obligeance toujours prête.

Van Noppen, qui avait trouvé en lui un interlocuteur fort compétent en fait de choses maritimes, éprouvait désormais pour lui autant de sympathie qu’il avait ressenti d’hostilité lors de l’abordage singulier.


Après la Trinité et la Guayra, le Texel voguait à présent en direction d’Europe.

Comme toujours, au retour des régions tropicales, des passagers avaient été pris de crises de paludisme et le capitaine Van Noppen se sentait fort humilié de n’avoir point de médecin à bord.

Il s’en était ouvert à Versy qui, aussitôt, s’était offert :

— Menez-moi auprès d’eux, mon cher capitaine. Les hasards de ma vie aventureuse m’ont fait un peu médicastre. Je peux leur rendre service sans commettre aucune imprudence.

Et les passagers malades s’en étaient fort bien trouvés. Tous chantaient les louanges de ce curieux Versy.


Georgette devait être amenée à lui accorder, malgré elle, l’attention qu’elle lui refusait.

Une circonstance assez étrange se produisit, certain matin, qui l’intrigua au plus haut point. Elle descendait dans le couloir des cabines, peu après Diény sans qu’il soupçonnât sa présence. Ce couloir faisait un coude brusque, à quelques mètres de la « descente ».

Or, au moment que l’ex-clubman allait franchir ce coude-là, elle le vit s’arrêter soudain et se rejeter en arrière avec précipitation. Il ouvrit la première porte de cabine qu’il rencontra et y pénétra vivement, le temps de laisser le passage à un homme qui survenait.

Or, cet homme-là était Versy.

Aussitôt que le personnage au toupet et aux lunettes noires, après un « pardon ! » à Georgette, se fut engagé rapidement dans l’escalier menant au pont, Diény sortit de sa cachette. En regardant autour de lui, il aperçut la jeune fille et il eut un sursaut violent.

— Tiens ! fit-il, vous étiez donc là ?

Mal à l’aise, elle mentit, tout net, sans trop savoir pourquoi d’ailleurs :

— Cela n’a rien de surprenant, je descendais à la seconde.

— Ah ! bien… fit-il, avec une sorte de soulagement mal déguisé.

C’était un fait indéniable : Diény s’efforçait d’éviter cet inconnu. Bizarre conduite !


La vie, sur ce cargo « mixte » était bien plus monotone encore que sur les paquebots ordinaires. Au lieu de rapprocher les passagers, l’inconfort dont ils souffraient tous les inclinait à la sauvagerie. Ils n’avaient guère de place pour organiser des jeux, en sorte que peu à peu chacun s’était fait sur le pont ou sur la dunette un petit coin à soi et l’on respectait cette « fiction diplomatique ».

Des groupes s’étaient formés cependant, très fermés, entre les gens de même sorte : les commerçants ensemble, les colons, les touristes, les magistrats, les officiers et les fonctionnaires pareillement. On ne cherchait pas à s’éblouir et personne ne faisait toilette pour les repas, même pour le dîner, à la grande satisfaction, d’ailleurs, du capitaine Van Noppen, qu’une telle pratique eût intimidé et mis au supplice.

Dans chaque groupe, on déchirait férocement les membres des autres « coins ». Quant à Georgette, elle ne frayait guère qu’avec Diény, mais y prenait moins de plaisir depuis qu’elle avait découvert en lui un mystère.

Un seul personnage sur le bateau était l’ami de tous, causait avec tout le monde, passait avec aisance du coin des magistrats à celui des fonctionnaires ou des officiers et jouissait de la sympathie générale. Et cet homme-là c’était précisément celui qui ne montrait jamais ses yeux, dont on ne connaissait ni les tenants ni les aboutissants, qui donnait cette singulière impression du déguisement. Versy était le bienvenu partout.

Cela tenait sans doute beaucoup à son savoir médical, aux bons conseils pratiques qu’il savait donner pour l’amélioration d’un confort de fortune, à l’universalité de ses connaissances qui lui permettait de répondre à toutes les questions des femmes, fussent-elles parfois assez saugrenues, de satisfaire toutes les curiosités et de donner la solution de tous les petits problèmes du bord.

Pendant les longues journées d’inaction, Georgette le voyait causer un instant avec Van Noppen ou le lieutenant de quart, discuter parfois, sans animation. Mais il semblait y apporter une singulière ténacité, une force d’obstination qui lui rappelait, elle ne savait trop qui ni quoi. Puis il redescendait, allait de l’un à l’autre et continuait de donner ses consultations à droite et à gauche, avec une bonne volonté infatigable.

L’Atlantique paraissait interminable, qui étendait constamment sa cuvette toujours pareille jusqu’aux bords de l’horizon. Les beaux jours se déroulaient, identiques, au point qu’on se prenait à souhaiter du mauvais temps, pour voir l’Océan s’agiter, la nappe bleue devenir verte et se moucheter de blanc, des nuages enfin au ciel.

Un matin, quelques passagers poussèrent des cris de joie. L’eau se tachait d’étranges arabesques d’un brun jaunâtre qui se poursuivaient à perte de vue : la Mer des Sargasses !

C’était comme un immense tapis illustré par les algues, les varechs et les fucus que leurs vésicules aérocystes maintenaient à la surface, caprice de quelque fantaisiste décorateur persan.

Quel singulier spectacle ! La mer Atlantique semblait un vivier d’étranges poissons aux peaux huileuses qui se tordaient, s’allongeaient, se couchaient le long des bordages sous l’effort du navire dont leur sournoise résistance ralentissait beaucoup la course. L’effet de cette distraction fut immédiat. Les groupes de passagers se fondaient momentanément. Des femmes d’officiers parlèrent à des femmes de commerçants !

Une dame revenant d’une promenade à l’avant souleva un vaste éclat de rire en racontant les impressions d’un ouvrier italien qui avait naïvement déclaré que c’était comme si l’on eût navigué « sur de la soupe ». Il ne voyait là qu’un gigantesque minestrone !…

Et, le soir, à table, le commandant Van Noppen obtint un grand succès de narrateur. De tous côtés, on l’avait sollicité :

— Capitaine, vous qui contez si bien et d’une façon si pittoresque, il doit y avoir des « histoires » sur la mer des Sargasses. Et, s’il y en a, vous les connaissez. Ne gardez pas vos trésors pour vous !

— Mesdames, vous tombez bien, cette fois, avait répondu le bon Van Noppen, dont l’accent hollandais ajoutait à ses récits, on ne savait quel charme bonhomme. La Mer des Sargasses, par exemple, c’est le domaine préféré du Hollandais Volant. Ha ! là ! je vous vois déjà toutes palpiter. Vous voulez des « histoires », curieuses filles d’Ève ? Écoutez et frémissez…

Et, en effet, un petit frisson parcourait les échines. On regardait derrière soi, dans les coins sombres, craignant de voir apparaître quelque pâle figure suppliante, à demi translucide, aux longs cheveux flottants et tout mêlés par les vents éternels qui tordent les vagues sur l’Océan infini.

Van Noppen, qui aimait la mise en scène, ne commença point tout de suite. Il envoya chercher un phonographe, y plaça, en fait de disque, l’ouverture si mystérieusement émouvante du Vaisseau fantôme.

Tandis que la magnifique tempête commençait à se déchaîner en sourdine, il se mit à parler d’une voix volontairement sombrée.

Sa bonne figure ronde s’était faite solennelle et ses yeux bleus semblaient plonger dans ce domaine fantastique où il prétendait entraîner à sa suite les passagers du Texel.

A mesure qu’il poursuivait un de ces récits qui, aux soirs du Banc et de l’Islande, font dresser les cheveux sur les têtes des pêcheurs, pendant que le navire craque, inquiet, que les poulies chantent leurs airs discordants et criards et que le vent siffle l’effroi dans les agrès, les terriens sceptiques devenaient graves.

— C’était pendant la grande guerre. Je commandais alors le Zuyderzee, un cargo de Haarlem, qui n’était pas pressé et faisait tout au plus ses dix nœuds en soufflant comme un phoque. Nous portions aux Antilles, pour le compte du gouvernement français, un chargement de pianos, mais de pianos qui devaient faire une assez drôle de musique, vu que, bien entendu, c’était de la contrebande de guerre.

« Tout avait à peu près bien marché à bord depuis le départ. Point de ces maudits sous-marins qu’on s’attendait sans cesse à voir émerger et semoncer.

« Nous étions arrivés à peu près dans les mêmes parages qu’aujourd’hui, dans les Sargasses, quand le vent commença de fraîchir. Je fis vérifier mes arrimages, « saisir » tout ce qui pouvait bouger et prendre toutes les précautions usitées en cas de grain. Nous eûmes, en effet, un gentil petit coup de tabac.

« Le lendemain matin nous réservait une drôle de surprise. Sous un ciel bas, et noir, et grimaçant, ce ne fut qu’un demi-jour qui se leva, un jour d’un gris jaune et sale, qui n’éclairait qu’à peine assez pour qu’on pût voir l’heure à sa montre. Il semblait que, pendant la nuit, on était passé dans un autre monde, sur une autre planète d’aspect lugubre, sinistre, quelque chose comme l’approche des portes de l’Enfer.

« Je ne peux pas dire le contraire : ça me faisait de l’effet. Mes hommes, impressionnés, parlaient bas et n’osaient qu’à peine lever la tête. Rien n’est revêche comme ces temps bouchés sans brume. On croit sentir le malheur rôder autour de soi… On a chaud et l’on frissonne sans savoir pourquoi.

« Soudain, la voix de la vigie annonça un navire par tribord avant. Nous reconnûmes un trois-mâts barque qui s’en venait à notre rencontre, sans une voile dessus et, par conséquent, à très petite allure. Tout de même, ce n’est pas une façon de s’habiller pour un honnête bateau qui veut faire du sillage par un temps redevenu maniable.

« Il gouvernait assez droit, pourtant, mais, dès ce moment, j’eus l’impression que le vent s’était mis d’accord avec le courant pour le maintenir dans cette route.

« A mesure qu’il s’approchait, on découvrait mieux ce qui se passait à bord, ou, plutôt, qu’il ne s’y passait rien, pour la bonne raison que le pont était désert. On n’y voyait remuer âme qui vécût et je vous jure que c’était un spectacle qui glaçait les moelles que celui de ce bateau aux vergues et aux mâts nus, une espèce de squelette de navire, si vous voulez, qui s’en allait comme ça tout seul sur l’Océan sans bornes… »

Le capitaine parlait d’un ton profond, contenu, pénétré et, autour de lui les échines frissonnaient. Diény seul souriait d’un sourire légèrement narquois.

Le Hollandais le remarqua et l’interpella sans rudesse :

— Vous riez, monsieur ? Et pourtant, je ne crois pas que vous ririez si, dans votre chambre, vous voyiez une chaise se déplacer d’elle-même, sans rien qui la tire, ni la pousse…

Mais le reste des auditeurs réclama la suite de l’histoire, et Van Noppen poursuivit :

— Donc, pas de voiles aux mâts. Pas un chat sur le pont… Un de mes matelots, un Irlandais catholique, faisait de grands signes de croix. Les autres n’étaient pas mieux rassurés et je les entendais haleter…

« Quand ce bateau de malheur fut encore plus près de nous — il en passerait à une demi-encâblure tout au plus — je vis qu’il avait eu des voiles, mais qu’il n’en restait que des loques le long de certaines ralingues. Au surplus, les bouts des cordages, de ceux, du moins, qui n’étaient point en fil de fer, s’effilochaient et ils pendaient au long des mâts…

« A cent mètres, cependant, la coque semblait en assez bon état. Je manœuvrai le Zuyderzee de manière à longer l’épave en la dépassant par l’arrière, pour l’accoster, s’il y avait lieu, et l’amariner au besoin.

« Mes hommes n’étaient guère rassurés. Et il y avait d’ailleurs de quoi. A présent, nous nous rendions compte de la nature d’objets étranges qu’à distance nous avions pu voir sur le pont et sur les gaillards, bâtons, boules et anneaux blanchâtres. Autant de squelettes, quinze ou seize, nous regardant de leurs yeux creux, en riant de leur rire atroce !

« Vous dire l’horreur qui nous saisit !

« Les matelots me suppliaient : « N’y touchons pas, capitaine ! C’est un bateau de l’enfer, sûr. Il nous enverrait des malheurs !… »

« Je n’étais nullement impassible et, pour moi comme pour tous les autres, ce navire avait quelque chose d’effroyable, de surnaturel. Mais mon devoir et le souci de mon prestige d’officier m’ordonnaient de faire bonne contenance. Aussi, j’achevai ma manœuvre.

« En peu d’instants, nous atteignîmes cette espèce d’ossuaire errant. Or, sur le tableau d’arrière, il n’y avait plus d’inscription, ni nom, ma foi, ni port d’attache, et, comme nous élongions la coque, nous nous aperçûmes d’une chose extraordinaire, inexplicable : la totalité du bateau, du pont jusqu’à la pomme des mâts, semblait avoir été flambée par quelque souffle soudain vomi de l’enfer, comme disaient mes hommes, et qui avait dû dévorer aussitôt voiles et cordages. Tout était noirci, calciné, mais de façon superficielle, sans qu’il y ait eu incendie, du moins à proprement parler, car rien n’était vraiment détruit, si la surface de tous les bois était nettement carbonisée.

« La position même des squelettes me fit penser que les matelots dont ils étaient les tristes restes avaient été mystérieusement foudroyés tous ensemble, d’un coup ! L’aspect de ce pont-cimetière était tellement hallucinant que l’espèce de terreur ambiante dont étaient animés mes hommes finit par réagir sur moi et je renonçai sans regret à prendre cette « noyade » en remorque et à savoir quelle catastrophe s’était bien passée à son bord !

« Vous me direz que j’aurais dû immerger ces pauvres ossements. Mais il faut savoir respecter les superstitions maritimes et l’état d’esprit de mes gens m’en eût empêché certainement. Aucun, pour or, ni pour argent, n’eût consenti à embarquer sur le trois-mâts ni à porter la main sur ces restes lugubres.

« Au grand soulagement de chacun, j’ordonnai de virer de bord et nous vîmes cette ruine de voilier s’éloigner sous le ciel très bas, portant avec lui son secret. Il commençait de s’effacer peu à peu dans l’air embrumé, quand j’entendis mes matelots commenter cette étrange rencontre. On discutait. Les voix s’enflaient !

«  — Et moi, s’écriait l’Irlandais, je te dis que c’est lui, oui, donc, lui le Voltigeur-Hollandais… Regardez les ombres sur son pont ! »

« Puissance des hallucinations collectives. Mes hommes, sur ce pont, distinguaient des matelots fantômes, formes transparentes, qui manœuvraient, et ils les décrivirent si bien, dans leurs exclamations craintives, qu’au bout d’un instant, moi aussi, je les vis, je vis s’appuyer à un mât un être colossal, capitaine aux cheveux épars, à l’air éploré et maudit…

«  — On peut se dire bonsoir, les gars, » dit le matelot irlandais. « Après une rencontre pareille, notre soupe est cuite pour de bon et notre décompte est payé !… Nous sommes marqués, que je vous dis ! »

« … Vous me croirez si vous voulez, pas plus d’une demi-heure après, nous étions torpillés, messieurs et mesdames, par un sous-marin, et, en neuf minutes, neuf minutes, il n’y avait plus de Zuyderzee. Naturellement, je laissai les canots à mon équipage et je me jetai à la mer. Mais le Boche coula les chaloupes froidement à coups de canon et il ne recueillit que moi, reconnu pour le capitaine.

« Ramené prisonnier à Brême, après une odyssée fort longue, je me suis sauvé, Dieu sait comme. Mais si je rencontre, désormais, ce trois-mâts fantôme roussi, j’avoue sans l’ombre de fausse honte que j’aurai la petite mort !

Le sombre récit avait porté. Les visages étaient un peu pâles, les poitrines toutes haletantes ; les bouches béaient ; on se taisait.

Rompant ce silence pénible, Diény qui « crânait » s’écria :

— Vous vous entendez certainement à conter cela, capitaine ; mais vous ne nous ferez pas peur. Il n’y a plus de revenants.

Une voix mordante s’éleva :

— Erreur, monsieur. On en rencontre plus souvent que vous ne pensez et ils sont parfois fort à craindre !

C’était l’énigmatique Versy ; il eut un rire, un rire pénible qui à l’assistance énervée parut d’inflexion satanique. Puis, sans ajouter une parole, il se leva, pirouetta, sortit de la salle à manger, laissant l’auditoire ahuri par l’âpreté de sa riposte.

Quelqu’un ramassa sur la table une cuiller à entremets que l’homme du côtre avait jetée sur la nappe avant de partir, une cuiller en métal épais, aplatie comme par un étau.


Deux jours encore s’écoulèrent. La Mer des Sargasses était passée et l’on ne songeait plus guère au récit fantastique du capitaine Van Noppen.

Le Texel maintenait tant bien que mal son allure peu précipitée et quasiment cahotante de canard consciencieux.

Versy était en train de faire essayer à quelques-unes des passagères un shuffle board que le charpentier et le maître timonier du navire avaient fabriqué sous sa direction lorsque, tout à coup, un grand changement se fit dans l’ambiance. La machine venait de s’arrêter, tandis qu’une sorte d’immense sifflement assez pareil à celui d’une cascade se faisait entendre, montant d’en bas.

Sur la passerelle, on vit le capitaine lever les bras au ciel et, par tube acoustique, se mettre à causer précipitamment avec le personnel de la machine, d’un air de grande émotion.

Tout le monde courut à lui. Les questions se pressaient :

— Qu’est-ce donc, commandant ?… Un accident ?… Oui ?… Ah ! mon Dieu !…

Et Van Noppen expliquait :

— N’ayez pas peur. Il n’y a aucun danger pour les passagers. Ce sont des tuyaux de vapeur qui ont crevé dans la chaufferie. Mais j’ai bien peur d’avoir des blessés…

Au même moment, on vit apparaître sur le pont, au sortir des machines, un certain nombre de chauffeurs effarés. Et le bruit de cascade, d’échappement, continuait en bas.

— Eh bien, garçons, quoi donc ? criait le maître du bord.

Plusieurs des hommes étaient brûlés et paraissaient souffrir, entourés par une foule en effervescence qui les questionnait au lieu de les soigner. D’ailleurs, le fait que nul danger immédiat ne menaçât le navire calmait un peu cette gent passagère facile à émouvoir, vu son ignorance des choses de la mer.

Déjà, le chef mécanicien et le capitaine s’étaient précipités vers l’entrée des machines ; le nuage de vapeur détendue, mais encore brûlante qui montait des fonds leur fit faire un pas en arrière.

Versy accourait à son tour. Sans questionner personne, il s’était aussitôt rendu compte des circonstances.

— Vous avez laissé des blessés, en bas ? demanda-t-il brusquement à l’un des chauffeurs qui regardait ses bras couverts de brûlures et tâtait doucement son visage endommagé :

— Oui, monsieur, répondit l’homme en cotte bleue d’un air assez piteux.

Moins rudement, mais avec précipitation, le passager aux lunettes noires s’écria :

— Alors, donne-moi ta veste, garçon. J’en ai besoin… Vite !… Vite !

Effaré, le chauffeur ôta de dessus son torse son surcot de toile. Prompt, Versy s’en empara, le déchira en lanières qu’il trempa dans une seille d’eau. Puis, de ces linges tout mouillés, il s’enveloppa la tête, les bras, et, sans s’inquiéter du nuage brûlant de vapeur qui montait, il s’engagea sous le capot de descente de la machine.

Des minutes s’écoulèrent, longues, longues… On se demandait anxieusement ce qu’il avait pu devenir, quand on le vit surgir portant dans ses bras un chauffeur brûlé et qui geignait à fendre l’âme.

Les assistants, cette fois se précipitèrent vers le sauveteur, lui arrachèrent son fardeau. Le blessé fut étendu sur un matelas apporté des cabines et tous ceux qui croyaient avoir quelque compétence s’ingénièrent à lui donner des soins.

Des femmes se pressaient autour de Versy.

— N’êtes-vous pas brûlé, monsieur ?… Permettez que nous vous soignions ?

Mais, écartant doucement les bras qui désiraient le retenir l’homme du côtre regagna la descente fumante des machines.

Une seconde fois, ayant pris soin de mouiller de nouveau les linges qui lui préservaient la figure, il disparut dans le nuage de vapeur, cependant qu’en bas l’affreux sifflement s’accentuait. Les minutes parurent plus longues, beaucoup plus longues que les premières.

On désespérait pour de bon de voir reparaître Versy.

— Il est tombé, le malheureux !… Personne n’ira-t-il le chercher ?

Van Noppen hésitait :

— C’est grave ! Envoyer d’autres hommes en bas, pour accroître le nombre des victimes !…

Un cri s’éleva :

— Le voici !

Derechef, Versy surgissait de l’enfer de la machine ; et, comme tout à l’heure, il portait dans ses bras un chauffeur brûlé, mais inanimé, celui-là, qu’il confia aux bras tendus. Sur quoi, il manquait défaillir, tandis qu’un murmure d’horreur courait parmi les passagers.

Ce n’était plus le même homme, certes !

Sa barbe avait été grillée. Des ampoules le défiguraient, ballonnaient son front, sa figure, de monstrueuses grappes de raisin. Il était hideux à voir. Ses yeux noirs, veufs de leurs lunettes, brillaient dans cette face difforme. Il se raidit, se ressaisit, voulut encore mouiller ses linges et redescendre dans la machine. Mais l’assistance protesta :

— Non ! Assez… Non, monsieur Versy ! Non, cette fois vous y resteriez !

— Laissez donc. — Il se dégageait. — Il y a encore deux hommes en bas. Il faut que j’aille les chercher.

Cependant, Van Noppen faisait mettre en batterie une pompe à air, qui nettoyait rapidement l’atmosphère de la chaufferie. La vapeur s’épuisait enfin, perdait de sa nocivité et l’on pouvait organiser le sauvetage des dernières victimes.

Lorsqu’elles parurent sur le pont, Versy, qu’on n’avait pu convaincre de se faire soigner, s’empressa et prit la direction des soins, toujours oublieux de lui-même.

— Là… Couchez-les là… Cherchez-moi la pharmacie, les pansements… de l’acide picrique… Là, ça va ! Que n’avons-nous un peu d’ambrine !…

Bientôt, de ses mains déformées par des plaies vives et par des cloques, il préparait la solution du liquide jaune safrané. Puis avec une dextérité professionnelle, il commençait de poser tampons de coton et bandes de gaz sur les brûlures.

Et, les hommes revenant à eux, gémissant, on fut étonné d’entendre avec quelle douceur ce Versy, pourtant assez rude, savait parler à qui souffrait, dire les paroles qui soutiennent…

Georgette qui s’était proposée comme infirmière bénévole ne pouvait détacher maintenant son regard des traits de Versy.

Dans le visage boursouflé, à peu près dépouillé de barbe, sous la formation des cloques, elle retrouverait confusément une ressemblance, une ressemblance…

Non, elle se trompait certainement, dupe de son imagination. Il n’y avait là qu’analogie fugitive et momentanée.

Cependant, les blessés pansés et transportés à l’infirmerie, Versy, qui paraissait très las, consentit à songer à soi et accepta qu’on le soignât ; mais il entendit se borner aux bons offices de l’équipage et il refusa doucement, quoique avec une parfaite fermeté, le concours des belles passagères.


Demeurée sur le pont, Georgette n’osa pas faire part à Diény de ses impressions, de ses doutes.

L’attitude assez singulière du prospecteur vis-à-vis de l’énigmatique homme du côtre était peut-être pour quelque chose dans la réserve qu’elle s’imposait.

CHAPITRE IX
LE TROIS-MATS

Pour le moment, donc, le Texel se trouvait immobilisé. Il y avait un sérieux travail à effectuer dans les chaufferies. Il s’agissait de « tamponner » les tubes de vapeur crevés pour leur rendre l’étanchéité.

Avec un parfait dévouement, tous ceux des hommes de la machine que l’accident laissait indemnes se consacrèrent à cette tâche.

Le soleil se coucha brusquement, comme toujours sous ces latitudes, et ce fut aussitôt la nuit. Le temps était superbe, la mer calme ou presque et, tout de suite, le ciel assombri s’illumina d’étoiles.

Le premier moment d’émoi passé, le capitaine Van Noppen prenait son mal en patience.

Après tout, il n’avait point de sujets d’inquiétude et il pouvait attendre. Une brise légère soufflait du nord-est. Les vivres étaient à bord en abondance. Quelques heures de plus ou de moins !…

Mais les passagers se résignaient plus malaisément à ce retard. Tous étaient remontés sur le pont et protestaient à haute voix :

— C’est malheureux de naviguer sur un pareil baquet ! Et, justement parce qu’on n’a aucun confortable, il faut que ce voyage se prolonge à perte de vue. Nous voilà jolis !

Les commerçants se plaignaient avec une particulière âpreté : leur temps, c’était de l’argent ; ils avaient des affaires, que diable ! Quand on n’était pas sûr de transporter les gens en temps et lieu, on ne les prenait pas à son bord ; voilà tout !

A l’avant, on voyait les passagers d’entrepont discuter par groupes animés. Ces gens impressionnables s’inquiétaient. Qu’avait donc ce bateau qu’il ne marchait plus ? Allait-on à présent au gré des flots ?

Van Noppen dut mettre en jeu toutes ses qualités de chef et de diplomate. Aux passagers, il disait :

— Un peu de patience, je vous prie. Personne ne vous a obligés de prendre ce bateau. Quelques jours plus tard, vous auriez eu le transatlantique. Mon bâtiment est moins commode, mais il est aussi beaucoup moins cher. Et puis, des accidents de machine, il en est à tous les bords. Ce sont des cas de force majeure que nul ne peut prévoir. Si vous perdez quatre ou cinq heures sur une traversée de vingt-quatre à vingt-cinq jours, cela changera-t-il quelque chose à vos affaires ? Non ! car on ne prend pas le Texel quand on est pressé… Alors ?… Laissez-moi donc tranquillement assurer la sécurité de mon navire et la vôtre. C’est de votre intérêt comme du mien…

Cela était si raisonnable et dit sur un ton de bonhomie tellement communicatif que les passagers en furent aussitôt convaincus. Ils s’ennuieraient un peu plus longtemps, et c’était tout.

Les uns se disposaient à prendre des livres, les autres à jouer ou à dormir, ou même à monter des lignes et à pêcher, quand on s’aperçut que les gens de l’avant, pendant le colloque, avaient peu à peu franchi les limites assignées aux passagers de pont. A présent, ils entouraient en partie la passerelle.

Fort peu versés dans les finesses de la langue française dont Van Noppen s’était servi — le nombre de ses compatriotes à bord était des plus réduits, bien que le navire eût fait escale en Guyane néerlandaise — on ne sait trop ce qu’ils comprirent aux explications données par le capitaine. Toujours est-il qu’ils se mirent à pester, à vitupérer avec des voix rageuses, des gestes violents, des yeux enflammés.

Avec ceux-ci, le Hollandais prit un ton non moins ferme, mais plus autoritaire.

— Le navire ne court pour le moment aucun danger, dit-il. Tous les gens de bon sens doivent s’incliner devant les cas de force majeure. Ce n’est pas mon avantage de vous nourrir, vous et les passagers de classe pendant une demi-journée de plus. Cependant, j’en prends mon parti et j’en serai responsable envers ma compagnie.

« Faites comme moi. J’ajoute que j’ai, primo : la prétention d’être maître à mon bord, selon la loi maritime du monde entier, et secundo : les moyens d’y maintenir l’ordre contre quiconque prétendrait le troubler. Allez-vous-en tranquillement. Ce n’est qu’un petit moment à passer et la réparation sera bientôt achevée. Nous reprendrons alors la route et, si je puis rattraper mon retard, soyez sûrs que je n’y manquerai pas !

Impressionnés et matés — tout au moins pour l’instant — les passagers d’entrepont regagnèrent l’avant. La plupart d’entre eux descendirent se reposer et quelques-uns se remirent à contempler sous la lune les flots indolents, en chantant des chœurs magnifiques et de tendres cantilènes qui contrastaient singulièrement avec leurs violences et leurs manières farouches de tout à l’heure.


La nuit était si belle que Georgette ne voulut pas regagner sa cabine tout de suite. Elle s’assit sous la passerelle dans un coin qui lui plaisait et, tout en dénombrant machinalement les étoiles, se reprit à méditer sur la ressemblance qu’elle avait cru découvrir.

Elle paraissait fort calme, mais subissait une grande crise intérieure.

Diény, tout en fumant une cigarette, était venu s’installer auprès de la jeune fille.

Et c’est avec une grimace d’impatience qu’il vit soudain Versy, tout emmailloté de pansements, s’approcher d’eux, porteur d’un pliant qu’il disposa, sans façon, à leurs côtés.

— Vous permettez ? fit-il d’un ton qui, selon son ordinaire, avait quelque chose d’agressif.

Georgette n’en fut point agacée comme elle l’eût été certainement sans l’épisode de la chaufferie.

— Monsieur Versy, fit-elle doucement, je n’ai pas pu vous dire encore toute ma réelle admiration. Je ne crois pas que l’on ait vu souvent courage pareil au vôtre.

— Mademoiselle, répondit le brûlé toujours sec, je ne suis pas venu chercher auprès de vous des compliments. Je n’en ai pas besoin et n’en ai point mérité, d’ailleurs. Je n’ai fait que mon simple devoir. Si j’avais agi autrement, je me serais méprisé.

Georgette eut un léger rire qui signifiait beaucoup de choses et reprit :

— Vous êtes pourtant le seul qui ayez agi de la sorte. Vos paroles sont donc un blâme indirect à l’adresse, tant du personnel navigant que de vos co-passagers ?

— Loin de moi cette présomption. Je suis sûr que tous, à ce moment-là, eussent voulu faire ce que je faisais. Mais, le commandant et ses officiers étaient retenus par leurs obligations envers leur navire cependant que les passagers devaient penser à leurs familles.

Georgette contint, avec un petit mouvement d’exaltation, quelque chose comme un sanglot qui lui montait à la gorge :

— Alors, vous ?… fit-elle.

— Moi ? Ah ! c’est une autre paire de manches !…

Chose curieuse, la phrase avait commencé sur l’ironie un peu attendrie et se terminait plus acérée que jamais. Il réfléchit une seconde et poursuivit :

— Moi ? Sachez, mademoiselle, que je suis un homme absolument seul, un homme dont personne — je dis : personne ! — ne se soucie sur la terre, sauf, peut-être, un tout petit groupe de spécialistes — et, ceux-là, pour des raisons qui n’ont rien de bienveillant à mon égard. Ma vie n’a donc aucune valeur en elle-même. Je ne puis lui en donner un peu qu’en l’utilisant au profit de ceux que je me permets d’appeler mes semblables.

— Vous parlez comme un apôtre, ou comme un desperado !

Le regard brillant, elle cherchait à percer la cuirasse de ces bandelettes.

Versy répondit tristement :

— Je crois bien qu’il y a beaucoup plus du desperado que de l’apôtre. Au surplus, tout cela est si peu intéressant !…

Georgette allait parler encore, quand Van Noppen passa tout près sans même voir le petit groupe et comme fortement absorbé. On l’entendit bougonner :

— Nous pouvons dire que nous avons toutes les chances ! Voilà la brume, maintenant !… Il ne nous manquerait plus que la rencontre du Hollandais Volant !…

Et l’on vit sa large et lourde silhouette qui s’éloignait en « bourlinguant » sur des jambes courtes, dans une atmosphère tout à coup épaissie où la lune mettait comme un poudroiement lumineux, la tête courbée et rentrée entre les épaules massives, qui semblaient lasses.

Saisie par cette réflexion singulière, Georgette eut un frisson et, instinctivement, elle se rapprocha de Diény, comme pour chercher une protection :

— En effet, murmura-t-elle, impressionnée, voici la brume… Que veut-il dire ?

Diény était resté silencieux pendant tout le temps de la conversation entre Georgette et Versy. Il éclata de rire :

— Ha ! ha ! ma chère amie, moi qui vous avais tenue jusqu’ici pour un esprit fort — et même pour un fort esprit ! — je vous prends donc en flagrant délit de superstition !

— Pardon ! s’écria-t-elle, un peu vexée de sa faiblesse, le capitaine est certainement un homme énergique, et vous voyez bien que…

— Le capitaine est aussi un vieux marin chimérique ! Si vous vous laissez influencer par ses histoires de bonnes femmes, vous avez du temps à perdre. Du moment que nous n’avons à craindre que du Hollandais Volant, nous pouvons dormir sur nos deux oreilles ; je vous le garantis.


La brume s’épaississait et commençait de ressembler au nuage de vapeur que, tantôt, on avait vu s’élever du panneau des machines. Auprès de Georgette, la silhouette de Versy s’estompait.

On entendit tinter la cloche de brume, le Texel, pour l’instant, ne pouvant user de la sirène. La tête enveloppée de linges se renversa en arrière, rejeta une bouffée de fumée qu’on ne distingua plus qu’à peine, et la voix mordante rétorqua :

— Vous avez tort de sourire des pressentiments d’un vieux marin, monsieur Diény, grand tort ! Moi, j’en tiens toujours compte. Je crois qu’ils ont une réalité objective. Est-ce être superstitieux ? Non. C’est seulement admettre que la portée de nos sens est plus étendue qu’on ne le croit généralement… Sait-on jamais ce qui peut se passer, sur mer ?

— Vous aussi, fit Diény, qui ne pouvait se dispenser de répondre, mais qui s’éloigna aussitôt, en levant imperceptiblement les épaules.

Les passagers avaient regagné leurs cabines. Le pont était désert et, sauf l’officier de quart qui faisait les cent pas au-dessus de la tête de Versy et de Georgette, restés seuls, sauf les hommes de veille, tout dormait déjà à bord. C’était le silence presque complet, un silence rendu plus inquiétant par l’absence du ronflement de la machine auquel on était accoutumé depuis quelques jours.

Les moindres bruits prenaient une importance inhabituelle, le léger clapotement des vagues sur les flancs du navire immobile, le grincement d’une poulie balancée… Puis, toutes les minutes, la cloche de brume se réveillait pour tinter sa chanson lugubre.

Van Noppen avait pris toutes les précautions nécessaires en pareil cas.

Outre ses feux réglementaires, il avait établi ses feux d’impossibilité de manœuvre qui devaient prévenir tout navire rencontré qu’il n’avait à compter sur aucun mouvement voulu de la part du Texel.


Cette veillée dans la brume était réellement pleine d’angoisse. Georgette se sentait entourée de dangers multiples et inconnus. Ses pensées prenaient à chaque instant un tour plus sinistre.

Elle pensait à sa vie… aux drames qui l’avaient brisée… à l’inutilité de sa grande fortune… Ah ! savoir !…

Instinctivement, les deux passagers s’étaient peu à peu rapprochés de la lisse. Puis ils s’étaient levés et, à présent, s’y appuyaient. A quelque distance, on entendait Diény, sans le voir. Il sifflotait des airs d’opérettes qu’il enfilait les uns au bout des autres, mais, eût-on dit, sans abandon, de parti-pris…

La cloche du bord sonna minuit… Il y eut quelques bruits de pas des hommes de relève… Puis, de nouveau, ce fut un silence lourd, épais comme la brume qui enveloppait le navire…

Les yeux s’usaient à vouloir percer l’enveloppe nuageuse. L’ombre se peuplait de formes fantomales…

Soudain, Versy se pencha et à la lumière d’une lampe proche, Georgette vit qu’il semblait fouiller la brume du regard… puis son bras se leva et désigna, sans qu’il dit mot, quelque chose dans la trouble ambiance…

Au même moment, l’homme de veille jeta un cri :

— Voilier, par tribord !

On entendit les pas pressés de l’officier de quart qui traversait la passerelle pour venir à la droite du navire. Sa forme vague se courba comme il s’efforçait de voir plus loin…

Un beaupré en arrêt, comme une lance, perça la nuée, surmonté d’une énorme croix qui, sinistre, se précisait peu à peu, devenait un mât de misaine, barré de vergues…

— La cloche !… la cloche !… cria précipitamment l’officier de quart.

Et la cloche se mit à tinter sans répit, prolongeant dans la nuit compacte son triste appel d’avertissement…

Gigantesque à travers le voile de la brume qui s’écartait, la silhouette confuse se précisa.

Peu à peu apparut un grand trois-mâts navigant sous ses basses voiles, ses huniers et ses focs. Il était tout près du Texel et, poussé par une brise très faible, avançait lentement, droit sur le vapeur.

La cloche devint frénétique, bien en vain !

A présent, l’abordage était inévitable.

Immobilisé, dans l’impossibilité absolue de manœuvrer pour y échapper, le cargo offrait son flanc !

Était-ce un effet de la brume ? Le pont du trois-mâts paraissait désert. On n’y voyait pas signe de vie…

Très calme, Versy commentait :

— Un voilier sans feux, dans cette poix ! Il ne manœuvre pas, ne semble pas nous voir… Pourtant, nous avons nos feux, nous, et nous signalons l’impossibilité où nous sommes de faire aucun mouvement volontaire… Cela est étrange… Et cette voilure réduite est absurde, par ce temps de calme…

Georgette, prise d’un grand tremblement, sentait ses jambes se dérober sous elle. Chevrotante, la voix de Diény, qui s’était rapproché, balbutia :

— Alors… alors… il va nous aborder… Croyez-vous ?

— Si, dans dix secondes, il n’a pas manœuvré, c’est certain, répondit l’autre, toujours aussi ferme et tranquille. Mais n’ayez nulle crainte ; ce voilier ne peut nous faire grand mal. Il n’a presque pas d’erre. Le choc sera insignifiant.

Le trois-mâts ne manœuvrait toujours pas, et les secondes passaient. L’officier de quart s’était muni d’un porte-voix.

Bien distinctement, il cria :

— Ho, du voilier ! Veillez devant. Nous sommes stoppés.

Le voilier semblait ne rien entendre. Pas un mouvement ne se produisit sur son pont, dont, maintenant, on commençait à distinguer tous les détails. Point de commandement, non plus que de manœuvre… Il continuait sa route, imperturbable.

Il fut à vingt mètres… à dix mètres… Le Texel semblait l’attirer comme l’aimant la limaille…

Un craquement : le beaupré avait touché et se brisait comme une allumette…

Un autre choc : l’étrave du trois-mâts entrait en contact avec la muraille du Texel.

Acéré, il enfonçait les tôles, les arrachait…

De nouveaux craquements… un fracas lamentable…

Les deux navires restaient emmêlés, frères siamois monstrueux et blessés…

Alors ce fut un grand désordre à bord du paquebot réveillé dans la nuit. Des cris, des piétinements : passagers et équipage montaient en hâte sur le pont en achevant de s’habiller n’importe comment. Accourus de l’avant, les passagers de pont poussaient des hurlements douloureux, se tordaient les bras avec des gestes dramatiques, invoquaient la divinité ou blasphémaient avec rage.

Déjà, le capitaine Van Noppen occupait la passerelle et, très calme, lançait des ordres, des objurgations, des encouragements.

Il y eut encore des fracas brutaux d’arrachement.

Entraîné par sa voilure, l’abordeur se détacha, partit vers l’arrière, reprit sa marche, s’éloigna et, comme il était apparu, grand oiseau de malheur, disparut dans la brume.

Et, pendant toute la suite de ces événements, personne n’y avait découvert âme qui vécut !

Maintenant, armés de falots, les hommes essayaient de mesurer l’importance des avaries survenues au paquebot. Elles ne paraissaient pas fort importantes. Quelques têtes enfoncées ou arrachées tout au plus. Cela ne compromettait point la sécurité du navire.

Or, le second du Texel sortit du capot des deuxièmes. Blanc comme un suaire, l’officier faisait de grands efforts pour dissimuler son agitation. Sans hâte apparente, il se fraya un chemin à travers les groupes qui commentaient encore l’étrange collision de tout à l’heure, parvint enfin à la passerelle et, près de Van Noppen, lui dit à mi-voix, en affectant un air d’indifférence, car il se sentait observé d’en bas :

— Capitaine, l’abordage a provoqué un court-circuit dans l’entrepont.

Il reprit haleine et, un peu fébrile, son chef le pressa :

— Et ?… Eh bien, allez donc !

Le second, très doucement, prononça alors l’une des paroles les plus effrayantes qu’on puisse émettre à bord d’un navire, et surtout d’un navire privé de ses moyens de marche et d’évolution :

— Et le feu est à bord !… On travaille à l’éteindre. J’ai donné tous les ordres nécessaires, mais les pompes donnent mal et le feu gagne.

Van Noppen se contraignit pour ne pas changer de visage :

— Nous jouons de malheur, mon pauvre ami ! Mais faisons notre devoir jusqu’au bout, et comme il le faut. Occupez-vous de cet incendie. Moi, je reste ici, où ma présence est indispensable.

Et, d’un mouvement d’yeux, il désignait la foule, de nouveau inquiète, qui s’agitait au-dessous de la passerelle avec des figures de catastrophe. Il imaginait déjà ce qu’allait être le pont quand ces gens-là sauraient de quel danger ils étaient menacés.

Quelque chose lui dit que c’en était fait du Texel, de lui-même et de toute cette humanité.

L’heure suprême allait sonner.

Mais, capitaine avant tout et conscient de sa responsabilité, il sut s’imposer un visage bonhomme et presque réjoui, pour dire :

— Allons, allons, ce n’est rien.

Il avait la mort dans le cœur.

CHAPITRE X
LE FEU A BORD

Le second repartait du même pas tranquille et, peu à peu, sans cris, sans gestes alarmants, mettait en alerte l’équipage qui prenait aussitôt ses postes d’incendie et commençait à combattre méthodiquement le fléau.

Quelques minutes plus tard, Van Noppen voyait revenir le calme Van Gogh. Celui-ci montra des tourbillons de fumée qui s’échappaient de la « descente » des secondes :

— C’est grave, capitaine, très grave ! Le feu s’est communiqué aux fûts vides et encore imbibés d’alcool qui remplissent la cale-milieu. A présent, les pompes sont en batterie, mais l’eau de mer n’éteint pas le feu comme l’eau douce. Or, de l’eau douce, nous n’en avons pas assez pour obtenir seulement un effet appréciable. Ce serait un gaspillage bien inutile !

On ne garde pas longtemps un pareil secret. Déjà prévenus, les passagers perdaient la tête, couraient çà et là sur le pont, sans savoir ce qu’ils faisaient. Un homme cherchait sa femme ; une mère son enfant :

— Ma petite fille ! oh ! ma petite fille !…

Les cris recommençaient et l’énervement s’accentuait, après deux alertes successives. La situation empirait d’instant en instant.

Dans la cale et dans les entreponts, les matelots ne reculaient que pied à pied devant le feu envahisseur… Mais, incapables de tenir contre la suffocation qui les menaçait et la chaleur insupportable, ils refluèrent, enfin, par les écoutilles en secouant la tête d’un air découragé :

— C’est le feu qui est le plus fort ! avouèrent-ils.

Il y eut un grand cri. Tout le monde avait compris.

Alors, ce fut la panique éperdue, hideuse.

Avec des clameurs folles, bramant, beuglant, les passagers d’entrepont se ruèrent à travers le navire, se jetèrent sur les embarcations qu’ils voulurent mettre à la mer. Oublieux de tout, ils refoulaient brutalement les femmes et les enfants, les piétinaient, se menaçaient entre eux…

Quelques-uns avaient tiré des couteaux qu’ils brandissaient, les yeux fous, pour s’ouvrir un passage jusqu’aux bateaux sauveurs. Devant le danger, les hommes en foule redeviennent animaux. On se battait cruellement. Femmes et enfants criaient, leurs cris étaient aigus. La colonne de fumée s’épaississait d’instant en instant au-dessus du capot des secondes.

L’instinct déchaîné, le tohu-bohu, la bagarre abominable ! Un terrible danger ajouté à tous ceux qui menaçaient les infortunés passagers du Texel, et contre lequel il fallait lutter avant tout !

Van Gogh et les officiers subalternes l’avaient aussitôt compris et le pistolet au poing, ils s’étaient jetés dans la foule en furie, pour s’opposer au sabotage des chaloupes par ces gens épouvantés, ignorants des choses maritimes et qui empêchaient tout travail sensé et méthodique.

Sans arme aucune et en n’usant que le plus doucement possible d’une force peu commune, Versy s’était joint à eux et, agissant comme un coin, dissociait les groupes. Puis, s’adossant à une chaloupe, il repoussait les assaillants en les adjurant de laisser faire les matelots pour leur salut !

Son ton froid, son attitude calme et résolue imposaient à tous ces affolés qui, pour un moment au moins, retrouvaient quelque maîtrise d’eux-mêmes. Malheureusement, le délire gagnait à leur tour les gens d’équipage, dont une moitié, au moins, n’obéissait déjà plus au capitaine.

Tous les efforts avaient été vains. L’incendie était le maître, et à présent, le Texel flambait comme une torche. Les flammes avaient crevé le pont et montaient dans la nuit en effrayantes langues de feu.

Pour un instant, Versy rejoignit le capitaine sur la passerelle, hors de la foule tourbillonnante :

— Eh bien, capitaine, fit-il. Est-ce qu’on vient à notre cours ? Nos S.O.S. ont-ils été reçus à temps par d’autres navires ? Il est évident, maintenant, que nous n’en sortirons pas seuls !

Navré, laissant tomber ses bras, le pauvre Van Noppen répondit :

— Vous ne saviez donc pas encore que, par l’abordage du voilier, l’antenne est venue sur le pont ? Nous ne pouvons communiquer par T.S.F. avec personne !


A cette heure, toute la partie centrale du navire brûlait, en sorte que l’avant se trouvait maintenant complètement séparé de l’arrière et que les passagers de pont, accumulés, grouillant comme une fourmilière en émoi, gesticulant et se bousculant, y faisaient tout ce qu’ils voulaient. Déjà, entourées par le feu, plusieurs embarcations se trouvaient perdues, isolées, hors de portée, vouées au brasier.

Mises à la mer sans ordre ni méthode par des maladroits qui laissent filer avec trop de précipitation les garants des bossoirs ; d’autres, chaviraient et se fracassaient au milieu des cris de désespoir. Des gens étaient tombés à la mer et nageaient en appelant à l’aide, sans que personne prît garde à eux.

Hommes et femmes luttaient sauvagement pour prendre place dans les canots qui flottaient… et les femmes n’étaient pas les plus fortes.

Certains, comptant sur une connaissance rudimentaire de natation, se jetaient à l’eau, dans l’espoir d’envahir les embarcations en les prenant à revers. Mais, entassés, les premiers occupants se défendaient, une fois la barque chargée bien au delà de sa contenance réglementaire. Ils les rejetaient impitoyablement, sourds à des supplications qui eussent dû fendre le cœur. Par bonheur, l’incendie, de sa lueur et de sa chaleur, éloignait les requins, sans quoi !…

Mais, bientôt las, les malheureux nageurs barbotaient, se débattaient et, tout à coup, disparaissaient dans le gouffre, la bouche ouverte pour un dernier cri d’horreur qui ne sortait pas, les bras en l’air pour un appel désespéré.

Pleines à couler de passagers de pont et de cabines, d’hommes d’équipage, quatre embarcations poussèrent et s’éloignèrent.

Bientôt, il ne resta plus sur le Texel, flamboyant dans les ténèbres grisâtres, que le capitaine Van Noppen et deux officiers subalternes, plus une dizaine de matelots et de passagers, parmi lesquels, Georgette et Versy.

Van Noppen appela tout à coup :

— Van Gogh !… Van Gogh !…

Aucune voix ne répondit.

Le second avait-il trouvé la mort dans le feu ? Ou dans la mer ?…

Douloureusement, le brave Hollandais, qu’on avait toujours vu si gai, essuya une grosse larme qui lui coulait sur la joue et fit à mi-voix :

— Je vous demande pardon, mais c’était mon ami, un bon, un vrai marin, un frère !…

Le brave homme jeta un regard aux canots qui s’éloignaient dans le brouillard à la lueur gigantesque de l’incendie et s’y perdaient et, avec un sourire navré :

— J’avais bien dit que ce serait mon dernier voyage, mais je ne l’entendais pas tout à fait comme cela. Bah ! c’est la fin naturelle d’un marin. Quand la mer nous a assez nourris, elle nous mange à son tour. Fameuse ogresse !

Versy poussa du coude le Hollandais, en lui montrant Georgette, qui les écoutait :

— Ce n’en est encore fini pour personne d’entre nous. Nous avons toujours le souffle et l’énergie.

Quel que fût son péril à elle, Georgette s’inquiétait de Diény. Dès le début même du sinistre, il était parti vers l’avant. Et sans doute s’était-il trouvé vite empêché de la rejoindre par l’infranchissable barrière qu’avait mis entre eux l’incendie.

Pourvu qu’il eût pu réussir à s’embarquer sur un canot !

Le souci qu’elle avait du sort de son compagnon de voyage l’empêchait de songer à elle.

Elle se rendait compte cependant de la situation très grave, désespérée du bâtiment.

Impossible d’appeler au secours, impossible aussi de combattre efficacement le feu vainqueur.

Or, ils étaient, elle le savait, à des centaines de milles d’une côte sur une route peu fréquentée.


Le Texel n’était plus maintenant qu’un magnifique et effroyable chrysanthème de flammes au milieu de l’océan désert.

De l’avant à l’arrière, à l’exception de la dunette, le navire brûlait à grand feu avec un immense grésillement.

Le pont achevait de se consumer et le centre du bâtiment apparaissait comme un immense foyer. Dès qu’une brise légère rabattait les flammes vers l’intérieur, on pouvait apercevoir les tôles des flancs au-dessus du niveau de l’eau ; elles se montraient rouges ou même chauffées à blanc ! Le long du Texel, la mer fumait !

On entendit tout à coup un formidable craquement.

C’était le mât d’artimon qui, rongé à sa base, cédait sous son propre poids.

La haute sapine et les agrès goudronnés qu’elle portait flambaient du haut en bas.

Tout le système, décrivant un grand demi-cercle, commença lentement de s’abattre vers l’arrière sur le groupe même des derniers survivants du navire.

Georgette avait vu. Elle poussa un grand cri :

— Le mât !… Le mât… Capitaine ! Monsieur Versy, prenez garde !

Elle fit un bond de côté, essayant d’entraîner les deux hommes qui se trouvaient auprès d’elle.

Versy avait les réflexes prompts, il obéit aussitôt.

Mais il n’en fut pas de même du capitaine Van Noppen.

Le mât s’abattait sur la dunette, précédé d’une pluie de tisons.

Le Hollandais avait-il vu trop tard le coup qui le menaçait ? S’était-il dit qu’à présent, il avait fait tout son devoir et ne servirait plus à grand’chose ? Avait-il jugé que l’heure était venue de s’épargner bien des cruelles souffrances ?

Toujours est-il que, frémissants d’horreur, Georgette et Versy le virent qui croisait tranquillement les bras, attendant stoïquement sa fin.

Jusqu’à la dernière seconde, Von Noppen regarda tomber la masse du mât incandescent qui l’atteignit juste à la tête, le broyant et l’ensevelissant sous l’avalanche de bois flambant.

Brisé comme un fétu, le capitaine resta pris sous l’énorme bûche, elle-même.

Échappés au danger mortel, la jeune fille et son compagnon comprirent aussitôt qu’il n’y avait plus rien du tout à faire pour lui.

Il avait achevé sa vaillante vie de marin et fait, comme le vieux navire, son dernier voyage !

Quand Georgette et Versy jetèrent un coup d’œil autour d’eux, ils s’aperçurent que cette catastrophe au milieu d’une catastrophe avait fait sur la dunette le vide complet.

De la demi-douzaine d’hommes qui les avaient entourés un moment plus tôt, aucun ne subsistait ! Deux d’entre eux gisaient sans mouvement, tués net. Un autre tombé en avant, dans le brasier, s’y volatilisait déjà. Le reste avait été jeté ou s’était jeté à la mer !

L’instant d’après, Versy se précipitait traînant avec lui une petite aussière pour la lancer vers ceux de leurs derniers compagnons qu’il verrait surnager. Mais il eut beau fouiller les régions qu’éclairait l’incendie ! S’il restait d’autres survivants à bord du Texel, ils étaient bloqués à l’avant de l’autre côté de la mer de feu.

Versy, tout seul avec Georgette, n’eut pas de mal à reconnaître qu’en dépit de son énergie, elle se trouvait à bout de nerfs.

Elle ne cessait de murmurer :

— Mais où est donc M. Diény ?

Il lui prit doucement les mains pour la rassurer par l’influx magnétique de son énergie :

— Courage, mademoiselle, fit-il. Rien n’est perdu. Ne bougez pas ! Attendez-moi un peu ici. Dans dix minutes, je suis à vous. Nous allons quitter le navire.

Il s’élançait, s’armait d’une hache découverte dans la timonerie, y prenait une boîte à clous.

En dépit de ses mains blessées, il amassait quelques espars, des dromes, des barils vides, des portes, des caillebotis, sur l’espace respecté par la chute du mât et qu’il avait débarrassé des tisons rouges qui l’attaquaient.

Prompt, précis, adroit, il eut vite fait de confectionner une sorte de radeau assemblé de pointes et de surliures de filin.

Mais ce n’était rien d’avoir fait ce robuste engin de sauvetage.

Il fallait le mettre à la mer, difficulté beaucoup plus grave !

La masse était lourde, en effet. Et en s’aidant comme d’un levier de la lourde barre de fer qui, sur ce bateau démodé, se trouvait rangée à portée du gouvernail pour remplacer la roue, dans le cas d’avarie, c’est à peine si l’homme du côtre, au prix d’un effort épuisant, pouvait déplacer l’appareil !

Il eût fallu un mât de charge ou au moins deux palans solides pour faire passer tout le système d’abord par-dessus la rambarde, puis pour le descendre jusqu’à l’eau !

Pratiquer une brèche dans la « lisse » il ne fallait pas y songer ! Même avec une scie à métaux, le travail eût été trop long. Femme, homme, radeau, eussent été dévorés par le feu tout proche, bien avant que cette besogne fût à demi menée à bien !

Et Versy presque sur le point de désespérer s’exclama tout à coup dans un cri de joie !

— Des palans, mais bougre d’idiot. Il y en a deux, là, sous tes yeux !

De fait, deux robustes palans se trouvaient disposés à droite et à gauche du gouvernail, mais dessous les caillebotis afin d’aider le timonier au cas où, la roue défaillant, il lui eût fallu recourir à la barre à l’ancienne mode.

S’emparer des palans, fixer l’une des poulies de chacun d’eux à l’extérieur de la rambarde, l’autre à l’arrière du radeau ne prit à Versy qu’un instant.

Alors, pesant sur les garants, utilisant son levier et se démenant comme un diable, il finit par faire basculer l’appareil par-dessus la lisse et à le descendre à la mer sous la poupe même du Texel.

Ce qu’il venait d’accomplir là, c’était positivement, en fait, un treizième travail d’Hercule ! La sueur ruisselait sur son corps et sur ce que l’on pouvait voir de son visage emmailloté.

Sur quoi, sourd à toute fatigue, il descendit sur le radeau des avirons, une gaffe, du bois, un paquet de cordages, sa hache, quelques outils, des couvertures et quelques coussins de kapock.

Il songea aux vivres également. Une sorte d’office se trouvait auprès de la salle à manger sur l’arrière encore presque intact. Tout y craquait pourtant déjà, la peinture s’y boursouflait. Il s’y munit à la volée d’une petite caisse de biscuits, de quelques boîtes de corned-beef, d’un jambon demi-entamé, de quelques conserves de légumes, de bouteilles d’eau minérale et d’une dame-jeanne de rhum. A tout cela, il ajouta une boussole, une montre et des cartes prises dans la chambre de Van Noppen !

Une fois tout cela embarqué, il revint alors à Georgette qui l’attendait patiente et ferme, en dépit des progrès du feu et de la chaleur étouffante !

Pour lui parler, il employa ses inflexions les plus douces, comme il l’avait fait, le matin, pour les blessés de la chaufferie.

Mais, malgré le changement de ton, elle continua d’éprouver que, même dans cet instant terrible, l’homme du côtre dissimulait, cherchait à modifier sa voix !

Quels que pussent être les motifs de ce « déguisement » obstiné, cela aussi était une preuve extraordinaire de sang-froid, d’impassibilité peu commune.

— Mademoiselle, dit-il, le Texel coulera sans nul doute avant qu’il se passe beaucoup de temps. Il va falloir vous embarquer sur ce radeau, que j’ai construit. Si périlleux que ce puisse être, c’est notre unique chance de salut.

Devant l’imminence du danger, la jeune fille n’hésita pas. Elle éprouvait instinctivement que personne au monde n’eût mieux su la protéger contre les risques de l’océan que ce Versy, cela en dépit du mystère qui émanait de sa personne.

Et puis, elle n’avait point le choix, puisque Diény n’était plus là ; qu’il avait sans doute disparu !

— C’est bien, monsieur, je vais descendre, ainsi que vous le conseillez… Je me confie pleinement à vous… dès maintenant… qui que vous soyez

Elle crut voir les yeux de Versy s’embrumer et devenir vagues, comme s’il eût été sur le point de chanceler ou de défaillir.

Mais ce fut l’espace d’une seconde et c’est de sa voix la plus sèche qu’il répondit :

— Merci beaucoup de votre confiance, mademoiselle.

Le mur de flammes gagnait toujours. La chaleur devenait effroyable, à vous faire éclater la peau. Versy ordonna rapidement :

— Je m’en vais descendre le premier, afin de vous raidir la corde. Mais, avant, je vais vous aider à franchir la lisse. Vous resterez à m’attendre sur le couronnement.

La rambarde enjambée, tandis que l’immense brasier faisait rage, que s’y reproduisaient — analogues à ceux qu’on voit dans un foyer — de gigantesques écroulements…, que des colonnes d’étincelles s’élançaient soudain vers le ciel, Georgette demeura la dernière, cramponnée au vaste brûlot.

Versy avait déjà pris pied sur le radeau et l’« apiquait » sous la voussure de l’étambot, au moyen de l’amarre raidie. Il paraissait si sûr de soi que la jeune fille conserva son calme jusqu’au dernier moment.

Ce fut froidement qu’elle saisit le filin passé en double et qu’elle s’« affala », vigoureuse et adroite comme un vrai marin.

Il était temps qu’elle embarquât ! Mains et visage lui faisaient mal, grillés par le rayonnement du foyer auquel, si longtemps, ils étaient restés exposés !

Il continuait à flamber, mais les râles et les crépitements étaient dominés maintenant par un sifflement de vapeur.

Et ses vêtements étaient si secs, si brûlants que peu s’en fallait qu’ils ne s’enflammassent à distance, à la manière de l’amadou !


Sitôt Georgette auprès de lui, Versy l’invita à s’asseoir sur une caisse de biscuits, ramena à lui le cordage et le radeau se trouva libre.

Industrieux et prévoyant, il avait gréé une « estrope » qui permettait de godiller et de diriger son esquif…

Il importait de s’éloigner à la hâte du navire en flammes, car la chaleur ayant disjoint les têtes de la coque çà et là, l’eau commençait de pénétrer à l’intérieur du bâtiment.

Au début, volatilisée avec un bruissement énervant… elle aurait certes le dernier mot et le Texel sombrerait !


A cent mètres du grand paquebot en perdition, les naufragés attendaient qu’il agonisât.

Peu à peu, les flammes baissaient, tandis que l’eau gagnait toujours, que la coque s’enfonçait. Les cloisons étanches ayant été détruites par la violence de l’incendie, la mer se répandait partout uniformément, en sorte que le Texel descendait d’aplomb.

Seules, les parties supérieures brûlaient encore : puis le mouvement d’enfoncement s’accentua soudain et, avec une sorte de bramement, un violent sursaut douloureux, le paquebot disparut, d’un bloc, dans un formidable remous.

Une vague énorme fit ballotter le radeau ainsi qu’un bouchon… Dans le silence qui succédait au ronflement de l’incendie, Versy distingua des appels.

D’autres gens avaient pu survivre à la mort du pauvre Texel. Il fallait leur porter secours !

Des voix lugubres, suppliantes, éplorées, montaient des ténèbres, difficiles à localiser dans cette brume encore épaisse qui déformait beaucoup les sons et trompait sur leur origine.

Comment faire dans ce champ d’épaves où flottaient des débris sans nombre, calcinés et méconnaissables, par cette faible clarté lunaire filtrant à travers les nuages, pour distinguer sur les flots noirs les têtes de ceux-là qui usaient leurs dernières forces à se soutenir ?…

L’homme du côtre, de toute sa vitesse, godillait dans la direction d’où semblaient partir les appels. Il criait parfois en réponse :

— Courage, garçons. Nous arrivons.

Mais soudain, comme une note d’espoir se distinguait dans les clameurs qui s’étaient faites plus vigoureuses, émanant de trois voix distinctes, d’atroces hurlements annoncèrent à Versy un drame effroyable qu’il ne comprenait que trop bien.

Les requins étaient revenus et avaient happé les nageurs…

Tout s’était tu ! Les vaguelettes clapotaient seules de leur rire froid… Hors des passagers du radeau et les gens chargeant les chaloupes qui avaient fait force de rames au début de la catastrophe, tout le monde devait être mort !…

… Dans le brouillard froid, à présent Georgette grelottait en dépit des couvertures dont Versy l’avait soigneusement enveloppée. Il l’entendit claquer des dents et il l’invita aussitôt à prendre, à sa place, l’aviron, qu’il n’avait cessé de manier pour éviter de se transir !

Ainsi, godillant tour à tour, mettant une sorte de point d’honneur à ne point montrer le malaise que l’atroce nuit mettait entre eux, ils attendirent que parût l’aube.

Or, le jour fut soudain sans qu’ils eussent eu l’impression d’une aurore !

Le soleil bondit hors des flots que recouvrit, depuis son orbe, une traînée d’or éclatant.

Les bancs de brume s’effilochèrent.

— On renaît ! s’écria Versy, lâchant un instant sa godille, qu’il maniait énergiquement malgré les blessures de ses mains, sans que Georgette eût entendu seulement un soupir s’exhaler de ses lèvres talées par le feu.

— Allons, mademoiselle Kerbrat, remplacez-moi, reprenait-il, afin que j’améliore un peu le confort de notre radeau.

Georgette n’était point maladroite et elle avait vite « attrapé » le fonctionnement de l’aviron.

Cependant qu’ayant arrimé convenablement le chargement de son esquif de fortune, l’homme du côtre gréait un mât à l’aide de la gaffe et taillait une voile dans une couverture, il expliquait en travaillant :

— Au dernier point qu’avait pu faire ce pauvre Van Noppen, nous étions à 600 milles de toute côte. Si le temps se maintient au beau et si aucun courant ne nous gêne, en admettant que ma voilure me permette de parcourir un bon mille à l’heure environ, c’est une affaire de vingt-cinq jours ! Nous avons des vivres suffisants, mais notre provision liquide est malheureusement assez courte et il faudra nous rationner. Bien sûr, il nous reste la chance d’être aperçus par un navire, mais il ne faut pas y compter…

La « voile » hissée, Versy reprit la godille des mains de Georgette et ne s’en servit plus, dès lors, qu’à la manière d’un gouvernail, le cap mis dans la direction qu’il estimait être la bonne.

Étendue sur quelques coussins au pied du « mât », face à l’« avant » Georgette regardait l’étendue immense de flots qui l’entourait de toutes parts jusqu’à d’horizon. Un frisson lui courut le long des épaules et ses yeux s’embuèrent. N’eût-il pas mieux valu périr ? Et puis, brave, elle se secoua.

Elle vivait. Ce petit radeau constituait un asile robuste.

Son compagnon était un « homme » !… Et insensiblement l’appel de l’aventure la conquérait ! Quel exploit sportif ce serait que de réussir l’entreprise ! Et des souvenirs d’Alain Gerbault, de Marthe Oulié lui revenaient !… Elle aussi elle vaincrait la mer !


La bordée, courue à présent par le radeau, la ramenait à la lisière du champ d’épaves.

Versy observait les objets qui surnageaient à la surface et manœuvrait pour recueillir ce qui lui paraissait utile.

Or, tout à coup, son attention fut attirée par une espèce de bouillonnement assez intense qui se produisait à l’entour d’une embarcation renversée.

En approchant, il reconnut que ce grouillement était le fait d’une vingtaine de requins, bondissant sans cesse hors de l’eau, en quête d’un sinistre repas !

Et Georgette se mit à gémir !

— Oh ! quelle horreur ! Il y a un homme sur la quille de l’embarcation, et c’est lui que guettent les monstres.

L’épave dérivait lentement et, par instant, les bonds d’un squale, plus audacieux ou plus puissant, lui imprimaient des balancements périlleux pour l’homme allongé inerte sur le bois goudronné, la face à plat contre la quille.

Museaux pointus et ailerons en faucille s’enhardissaient devant cette immobilité.

Versy se hâtait, ajoutant l’impulsion de sa godille à l’erre que fournissait la voile.

A la vue de la chevelure blonde en désordre qu’agitait la brise, une sorte d’angoisse plus positive s’était emparée de Georgette.

— Qu’allez-vous faire, monsieur Versy ? questionna-t-elle, la voix brisée.

— Si le malheureux vit, ma foi, l’impossible pour le sauver. Autrement, c’est fort inutile… Mais, l’armement de la chaloupe comporte certainement un baril de cette eau douce qui nous manque et j’ai besoin de ce baril.

Ils allaient atteindre la chaloupe. Sans doute, au moment du naufrage, trop chargée, elle avait chaviré et celui qui se trouvait là, étendu, s’y était hissé quand elle avait refait surface, vide de passagers, quille en l’air !

Bonne idée, certes, qu’il avait eu de s’amarrer solidement au moyen d’une ceinture de cuir passée dans un trou de cette quille !…

A grands coups furieux d’aviron, Versy dispersa les requins, puis sauta fort habilement sur le fond glissant du canot où il entreprit, à la hâte, de détacher le rescapé.

Un faux mouvement, une maladresse et il dégringolait à l’eau où les squales, déjà revenus, eussent vite fait de le happer.

C’est alors qu’ayant retourné l’homme évanoui pour le soulever et le porter sur le radeau — que la jeune fille maintenait énergiquement bord à bord — il poussa un cri de surprise et faillit lâcher son fardeau.

C’était Diény qu’il tenait là, livide sous ses cheveux épars.

Georgette aussi avait crié !

Mais déjà, méthodique, adroit, Versy, toute émotion passée, (Ah ! si Georgette avait surpris l’éclair de haine dans ses prunelles !) déshabillait partiellement l’ancien clubman, le frictionnait d’un lambeau d’étoffe bien sèche et lui glissait entre les dents, desserrées à l’aide d’une pointe de couteau, une gorgée de rhum empruntée à la dame-jeanne.

Les lèvres décolorées rosirent, les yeux verts s’ouvrirent légèrement et Diény reprit ses sens.

Apercevant d’abord Georgette qui se penchait, anxieuse, sur lui, il eut un pénible sourire qui se changea en une grimace de terreur, quand il eut reconnu Versy.

Surprise, intriguée, inquiète même de cette sorte de répulsion que manifestait son ami à l’égard de l’homme du côtre, de cette crainte plutôt, dont à bord du Texel elle avait déjà vu certaines manifestations, la jeune fille remit à plus tard de s’en faire donner les raisons.

Elle aida Versy, demeuré impassible devant la grimace que lui avait vouée Diény, à envelopper le naufragé d’une couverture chaude et sèche.

L’ex-clubman reprenait des forces. Ayant bu avidement le rhum, coupé d’eau cette fois, que Georgette venait de porter à ses lèvres, il regarda autour de lui, comprit où il était couché et prononça d’une voix faible :

— Ça fait quand même plaisir de vivre ! C’eût été dommage de mourir avec une fortune comme la mienne, sans avoir pu en profiter.

Sans répondre, Versy se borna à le considérer d’un œil où dansait une flamme d’ironie.

Cependant, sous la bonne chaleur pénétrant ses membres transis, l’ancien prospecteur s’endormait, oublieux des squales qui se jouaient, vigilants, autour du radeau, car ils n’avaient pas renoncé encore à manger de l’homme riche !

Assise sur une caisse, Georgette le contemplait d’un air pensif, rêvant à leur commun destin !

Qu’allait-il advenir d’eux deux ? Où eussent-ils été sans Versy ?

L’homme du côtre, accroupi auprès de sa godille délaissée, jetait des regards impatients au dormeur, puis les reportait sur la chaloupe renversée à quoi ils étaient amarrés.

— Qu’avez-vous donc, monsieur Versy ? fit Georgette, remarquant enfin cette espèce de nervosité. L’on dirait que ça vous agace de le voir reposer ainsi !

— C’est que je vois, mademoiselle, des choses très importantes à faire pour notre salut à tous trois, que je ne puis mener à bien sans l’aide efficace d’un autre homme !

— Je pourrais peut-être vous aider.

— Votre aide ne sera point négligeable lorsque nous serons déjà deux. Jusque-là, je ne puis qu’attendre. Or, chaque heure qui passe est précieuse !

Vers midi, Diény s’éveilla ! Il semblait tout à fait remis. D’un bond très souple, il se leva, vint à Versy, la main tendue, en le remerciant chaudement.

Or, l’homme du côtre, très affairé par un cordage qu’il détachait de l’embarcation retournée, ne parut point voir cette main et ce fut de son même ton sec qu’il répondit en travaillant :

— J’ai fait ce que je devais faire, ce que vous eussiez fait sans doute pour moi en pareille circonstance. Tout au moins, je veux l’espérer.

… Quoi qu’il en soit, n’en parlons plus ! poursuivit-il, autoritaire. Je préfère des actes aux paroles. Aidez-moi à mettre d’aplomb cette chaloupe chavirée. Si nous pouvions la redresser, nous nous y trouverions bien plus en sûreté que sur le radeau, au cas où la mer grossirait, et nous ferons plus de sillage !

Diény faillit regimber sous ces paroles presque agressives, mais il se borna à répondre avec une moue assez maussade.

— Je doute que nous y parvenions.

— Moi, je sais qu’il faut réussir !

Sans riposter, le prospecteur enrichi se mit donc à l’œuvre, selon les conseils de Versy et il s’employa de son mieux, quelque peu de confiance qu’il eût dans le résultat des travaux !

Ingénieux, expérimenté, le « capitaine », selon le titre que lui avait donné Georgette, faisait établir deux aussières aux endroits où elles donneraient le maximum d’effet possible et, quoiqu’ils n’eussent pour point d’appui que le radeau plutôt instable, il sut tellement bien employer les trois forces dont il disposait qu’il parvint à ses fins au bout d’une grande heure d’effort continu.

La chaloupe finit, ainsi, par se retrouver sur sa quille et ce ne fut plus alors qu’une simple question de patience d’en épuiser l’eau, au moyen d’une écope sauvée du naufrage.

Avant le coucher du soleil, ils étaient tous trois installés dans une solide embarcation, beaucoup plus facile à mener que le radeau improvisé dont ils avaient déménagé, puis réparti le chargement.

Dès lors, en ce qui concernait la navigation, à vrai dire la situation se trouvait sensiblement améliorée. Pourtant, si l’on considérait que l’on n’avait trouvé à bord de la chaloupe ni eau ni vivres, cette situation s’aggravait désormais, car au lieu de deux, ils étaient trois à compter sur un approvisionnement qui ne s’était point accru.

Quoi qu’il en fût, Versy ne se laissait point aller au découragement. Il contemplait froidement cette mer infinie au milieu de laquelle la chaloupe n’était qu’un point.

— Voyez, dit-il, la brise soufflait de l’est au moment de l’incendie et du naufrage. La voici qui tourne progressivement à l’ouest.

« Elle ne saurait nous être plus favorable. Qu’elle se maintienne et dans huit jours nous aurons retrouvé la route fréquentée par les paquebots. Ayons confiance, la fortune sourit à ceux qui l’aident.

Diény refit une petite moue dégoûtée.

— Elle n’éteindrait pas une chandelle, votre brise !

— Si faible qu’elle soit, c’est encore mieux que rien. Souhaitons, si vous voulez, qu’elle prenne un peu plus de force, mais disons-nous que, pour notre pauvre coque de noix, une mer trop agitée ne vaudrait rien.


La vie devint vite monotone dans ce canot. Cependant, dispensée de tout travail, Georgette observait, conformément aux instincts de son sexe.

A n’en pas douter, une réelle antipathie régnait entre ses compagnons, antipathie qui se manifestait chez Versy par une sorte de raideur dans les paroles, chez Diény, par un besoin continuel de contrarier le « capitaine ».

Au surplus, la conversation ne tardait guère à chômer, l’homme du côtre étant devenu moins communicatif que jamais et l’ex-clubman s’étant absorbé en de profondes réflexions, on ne savait à quel sujet.

De son côté, la jeune fille éprouvait quelque gêne à rompre le silence qu’elle sentait chargé d’arrière-pensées.

La journée se passa et la nuit vint. Il fut entendu que les deux hommes veilleraient à tour de rôle, mais que Georgette, mieux entendue aux choses de la navigation, partagerait les quarts de Diény, enroulée dans ses couvertures et couchée sur son matelas.

Or, au cours de cette même nuit, Mlle Kerbrat, somnolente, sentit une légère embardée et jeta un regard rapide sur le timonier d’occasion.

Elle s’aperçut qu’il contemplait Versy endormi, d’un air sombre, avec une fixité farouche qu’elle ne lui avait jamais vue. Il faisait alors pleine lune.

S’apercevant qu’elle l’observait, il sourit, sembla s’excuser, d’un geste, de sa distraction et se reprit à gouverner, l’œil fixé ainsi qu’il convient sur la « corne » de sa voilure…

… De tout le jour qui se passa, coupé de repas sans saveur et de rares paroles, presque hargneuses, Georgette ne cessa de songer à l’expression de Diény !

Qu’y avait-il ? Qu’y avait-il eu entre ses compagnons d’aventure ? Que s’était-il passé entre eux ?…


Il était environ cinq heures, le soir de la deuxième journée, lorsque Versy qui, méthodique, faisait, de quart d’heure en quart d’heure, un rapide tour d’horizon, s’écria tout à coup :

— Navire tout là-bas, par tribord devant !

Ses co-passagers tressaillirent et fixèrent des regards avides dans la direction indiquée.

Des voiles et presque toute une coque s’élevaient sur l’horizon laiteux.

L’homme aux bandages « laissa porter », pour couper la route prévue du bâtiment providentiel, qu’on put bientôt mieux distinguer.

Gréé en trois-mâts, peint en noir, avec une ceinture blanche trouée de faux sabords en damier, il naviguait sous ses basses voiles, ses focs et ses huniers seulement, toute la toile supérieure restant bizarrement carguée.

— Drôle de rafiau ! grogna Versy. C’est une voilure bien illogique par aussi faible brise surtout. Il devrait avoir tout dehors ! M’est avis qu’il ne doit pas être plus pressé que ne l’était l’autre… auquel il ressemble d’ailleurs.

Dans le crépuscule commençant, le trois-mâts approchant avait, en effet, un aspect étrange, singulier, vraiment anormal.

— Comment ? fit Georgette frissonnante. Vous croyez que ce serait le même qui causa la perte du Texel ?

— Je ne voudrais pas l’affirmer, répondit Versy, la voix grave, mais autant que j’ai pu le voir dans la nuit brumeuse, près de vous, l’autre portait cette même voilure !

« Au surplus, reprit-il, qu’importe que ce soit celui-là ou non ; il représente dans nos épreuves une chance de salut unique, et il faut que nous l’abordions.

Sur quoi, la brise ayant faibli, et rendu la misaine inerte, il borda les deux avirons et pria Diény de l’aider…

Tandis qu’ils souquaient à pleins bras, à la rencontre du voilier, celui-ci continuait sa course tout droit, à vitesse très réduite.

Autant qu’on pouvait s’en rendre compte, dans la demi-obscurité, il ne semblait pas manœuvrer !

Personne ne se montrait à bord.

— Il marche tout seul, ce bateau-là ! murmura Diény mal à l’aise.

Sans répondre, mais persuadé qu’il faudrait accoster, sans aide, puisque nul ne semblait, à bord, s’apercevoir de leur présence, l’homme du côtre agissait en sorte d’atteindre le trois-mâts par l’étrave, sous la sous-barbe du beaupré.

La coque noire grandit à leurs yeux dans le mystère du soir tombé, muette, impassible, sans vie !

Elle les dominait, maintenant. Ils n’en étaient plus qu’à dix mètres.

— Crions ! fit Georgette.

Et tous trois, ils hurlèrent de toute leur force. Mais pas une tête ne se montra curieusement penchée sur la lisse.

D’un sursaut farouche, les deux hommes pesèrent davantage sur leurs rames, désespérément convaincus que, s’ils manquaient leur accostage, ce serait pour eux la fin de tout.

Or, malgré leurs efforts immenses, une risée brusque ayant donné, soudain, un surcroît momentané de vitesse au bâtiment, ils ne purent saisir la sous-barbe et n’atteignirent la coque sombre qu’à mi-chemin de l’arrière.

A présent, le bordage filait devant leurs yeux, haute muraille lisse, sans une saillie où s’accrocher. Allait-elle donc passer ainsi, narguant la chaloupe qu’elle frôlait ? Allaient-ils devoir retomber dans leur solitude marine pour périr dans le désert d’eau ?

D’un bond, Versy s’était rué à l’avant de l’embarcation. Il sentait son espoir s’enfuir sous ses mains blessées, douloureuses. C’était en lui un désarroi qu’il n’avait jamais ressenti.

— Oh ! du trois-mâts ! Oh ! du trois-mâts ! A nous ! Au secours, bande de lâches !

Toujours pas la moindre réponse.

L’arrière approchait. Il comprit que tout à l’heure il n’y aurait plus rien, là, plus rien… que la coque allait s’évanouir dans la nuit et que, cette fois, c’en serait fait d’eux !…

Une espèce de frénésie délirante s’empara de lui.

Il vociférait il ne savait quoi, des supplications, des injures, lorsque son poignet rencontra un bout de cordage qui pendait.

Il saisit ce bout de filin qui était peut-être le salut, s’y cramponna à pleines mains malgré la cuisson des brûlures. Et, tous muscles bandés, il parvint enfin à l’amarrer au pied de la misaine dans le canot.

— On l’a ! On le tient ! s’écriaient Diény et Georgette. On le tient !

Versy se laissa choir près d’eux et ils demeurèrent accablés en quelque sorte par la joie.


A présent, le canot suivait en remorque l’étrange voilier sur lequel aucune existence ne s’était encore révélée.

Et chose plus singulière encore, le gouvernail ne bougeait pas, comme s’il eût été amarré…

Angoissés, dans la nuit complète, les naufragés prêtaient l’oreille, sans pouvoir surprendre aucun bruit autre que ceux de l’eau clapotant, des poulies chantant, de la membrure craquante… Rien qui annonçât un souffle de vie à bord de l’incompréhensible nef.

Avec un frisson secret, chacun des trois compagnons se demandait s’il n’était pas la proie d’un cauchemar, si c’était bien là un navire et non pas un fantôme de navire !

Mais non, ils étaient éveillés. C’était bien du bois qu’ils tâtaient quand, se halant au moyen du cordage, ils se rapprochaient de la poupe pour s’assurer de sa réalité !

Le plus impressionné des trois était sans conteste Diény. Georgette l’entendit murmurer d’une voix mal affermie dans les ténèbres :

— Mon Dieu, où nous entraîne-t-il ?…

Et, tout à coup, un faible cri s’étrangla dans la gorge de la jeune fille.

Dans un faisceau de lumière lunaire filtrant entre deux nuages et qu’on eût dit émané de quelque céleste projecteur, un nom venait d’apparaître sur le tableau d’arrière : Fliegende Holländer.

— Oh ! fit-elle, le Hollandais Volant !

Et sa voix s’éteignit dans un soupir de crainte. Debout dans l’embarcation, elle considérait l’inscription, les yeux agrandis.

Le récit du pauvre Van Noppen lui revenait à la mémoire.

Elle se demanda un instant si le Vaisseau Fantôme n’avait pas puni le bon capitaine de l’avoir évoqué devant des profanes… Et elle se laissa retomber sur le banc de nage, frémissante, regardant à la lueur pâle de Séléné le visage effaré de Diény et ses mains qui tremblotaient…

Plus ému aussi qu’il n’eût voulu l’avouer, Versy se décida cependant à agir.

Une fois de plus, il ramena le canot en contact avec la poupe du trois-mâts, puis, se hissant à bord par la force des poignets au moyen de la remorque, il escalada la lisse et disparut.

L’instant d’après, il reparaissait, penché sur le couronnement.

— Venez, disait-il. Je vais vous aider. Vous n’aurez aucune peine !

Il leur jetait en même temps un autre cordage, passant par un triple palan et qui était l’écoute du gui.

Diény et Georgette hésitaient à quitter l’asile du canot mais la jeune fille se domina, domina sa peur la première et s’assit dans le nœud de chaise que l’homme du côtre, toujours habile, malgré les brûlures de ses mains, avait fait au bout du filin.

En un clin d’œil, il eut halé sa compagne jusqu’au couronnement.

Elle fit effort pour être ferme, et malgré son appréhension, prit pied sur le pont mystérieux.

A cette vue, Diény comprit qu’il commençait d’être ridicule et il embarqua par la voie que lui avait tracée Versy.

Alors, du gaillard d’arrière vide, rassemblés autour de la barre, où ne veillait nul timonier, ils inspectèrent le pont désert.

Sous la lueur de la lune, un peu moins parcimonieuse, il leur parut que tout semblait relativement en ordre à bord, quoique, en fait assez mal tenu…, à l’exception du beaupré fracassé et tout en « pagaille ».

Ce dernier point corroborait la supposition de Versy que le Fliegende Holländer était l’abordeur du Texel.

Fait manifeste, ce beaupré était resté exactement tel qu’après la collision. Nul n’y avait certainement tenté la moindre réparation.

C’était donc que le bâtiment était veuf de tout son équipage, qu’il se trouvait abandonné. Cependant, la barre en était attachée et soigneusement !

Nerveux, se retournant souvent, comme au sentiment d’une présence mauvaise, invisible derrière eux, ils descendirent sur le pont.

Mais ils ne voyaient en tous sens qu’un espace de planches mal « briquées », des agrès lovés en dépit de tous les usages maritimes, des voiles qui faseyaient parfois, comme il arrive fatalement lorsque la barre n’est point tenue.

Un capot s’offrait découvert. Ils se penchèrent sur la descente. On n’y entendait aucun bruit, mais ils ne se hasardèrent pas à s’enfoncer dans cette gueule noire, cette obscurité inconnue.

La solitude leur pesait. Mal à l’aise, ils finissaient par se croire entourés, cernés des spectres d’un équipage défunt.

Ils allèrent ainsi vers l’avant, virent un second capot fermé, ne se risquèrent pas à l’ouvrir et revinrent à la dunette les nerfs littéralement malades.

Alors, épuisés de fatigue, ils s’assirent sur une écoutille aux panneaux pleins surélevés.

Un temps, ils restèrent silencieux et puis Versy prit la parole à mi-voix, en chuchotant presque :

— Il fera jour demain, dit-il, et le mystère s’éclaircira. Les ombres ne sont pas à craindre. Seuls les hommes sont redoutables. Il nous faut réagir tous trois contre notre commune tendance à trouver ce trois-mâts bizarre.

« Quelle que soit son étrangeté, c’est un solide bâtiment que nous avons sous nos semelles.

« Nous n’allons pas stupidement renoncer à pareil abri pour regagner notre chaloupe et nous livrer, de cœur léger, à tous les hasards de la mer !

« Demain, notre situation nous paraîtra sûrement plus claire et nous pourrons l’envisager de sang-froid afin d’en tirer autant d’avantages que possible. Comptez sur moi. De mon côté, je voudrais bien pouvoir faire fonds en tout cas sur M. Diény. Il me paraît trop facile à abattre ou à effrayer !

Le prospecteur se redressa, apparemment piqué au vif et c’est d’un ton presque agressif qu’il répondit :

— Sachez, monsieur, que si j’ai pu être affecté par nos diverses vicissitudes, plus peut-être que vous, il est vrai, — parce que j’en ai plus souffert — je n’ai, du moins, peur d’aucun homme ! Tous ceux qui eurent affaire à moi ont pu s’en convaincre aisément.

— Tant mieux alors, reprit Versy non sans une ironie légère.

Et Georgette sentit s’attiser l’animosité qui couvait entre ses compagnons d’aventure.

La nuit se prolongea longue, longue…

Sans redouter rien de précis, l’homme du côtre ne voulait pas se laisser aller au sommeil. Diény, lui, demeurait nerveux et la jeune fille, quoique accablée, ne parvenait pas à dormir sur le mince matelas retiré de la chaloupe à son usage, en même temps que les provisions et les instruments, par Versy.

Vers l’aube, pourtant, leur lassitude était telle, qu’insensiblement ils furent saisis d’une somnolence qui finit par les terrasser.

CHAPITRE XI
LE TOUBIB

Le soleil était déjà haut quand ils s’éveillèrent en sursaut.

D’un même mouvement, ils se dressèrent sur leur séant, effarés, ne comprenant pas tout d’abord.

Le navire s’était empli d’un tumulte étouffé de bataille. C’étaient des cris, des injures grossières, des chocs retentissants, des coups plus sourds.

Le tapage monta. Les vociférations, les gros mots, les coups parurent se rapprocher. Et soudain du capot d’avant deux hommes jaillirent, deux hommes aux faces patibulaires qui se battaient farouchement, tels des molosses enragés.

L’un d’eux reculait, sans cesser de cogner vigoureusement ; l’autre poussait en attaquant. Tous deux frappaient de toutes leurs forces, vomissant des imprécations et des malédictions ignobles. Une fois sur le pont, l’assaillant, qui paraissait très supérieur en puissance à son adversaire, se rua d’un élan brutal et l’empoigna à bras-le-corps.

Alors ils se mirent à lutter, essayant de se renverser, de se jeter bas mutuellement, en continuant de s’injurier.

L’un était de taille moyenne, trapu et très noir de cheveu. Il avait le teint basané. L’autre, espèce de colosse roux, velu, au mufle de gorille, était hideusement bestial avec son coffre formidable et ses épaules de Titan.

Sa supériorité physique ne tarda pas à s’affirmer. L’antagoniste se trouva vite réduit à une défensive de plus en plus désordonnée.

Et tandis que se déroulait ce duel sauvage, d’autres figures grimaçantes et forcenées parurent en haut de l’escalier. D’autres êtres d’aspect maléfique se répandirent sur le pont, faisant cercle autour des champions.

Cependant, on n’aurait pu dire à qui allaient leurs préférences. Ils n’en encourageaient aucun.

Muets, les yeux écarquillés, ils suivaient avec passion les péripéties de la lutte, si captivés qu’ils ne voyaient apparemment pas les nouveaux venus debout sur la dunette.

Trébuchant sur un bout d’amarre, le noiraud s’abattit soudain assez durement en arrière.

Alors écrasant du genou la poitrine de son adversaire sans doute étourdi par la chute, le gorille humain atteignit un couteau ouvert dans sa poche et le plongea à deux reprises dans la gorge offerte à ses coups.

Puis, relevé, d’un tour de rein, jetant un regard de mépris à sa victime qui râlait, le colosse haussa les épaules, essuya à son pantalon la lame aiguë ensanglantée et dit d’une voix éraillée :

— Là ! Voilà de l’ouvrage faite. Regardez un peu voir vous autres. C’est ce qui attend le premier d’entre vous qui voudrait broncher. Ici, il y a qu’un seul patron et c’est moi. Vous entendez-t-il ? Quelqu’un a-t-il à réclamer ?

Les spectateurs, pourtant nombreux, mais certainement peu soucieux de s’attirer des représailles, ne prononcèrent pas une parole.

Or, malgré sa grande énergie, Georgette n’avait pu supporter la bestialité du spectacle. Au moment des coups de couteau, poussant une faible exclamation, elle s’était soudain trouvée mal.

Diény, tout aux suites du combat, ne s’en était pas aperçu, mais Versy, lui, s’était porté au secours de la jeune fille.

Voulant lui bassiner les tempes, il chercha des yeux la bouteille emplie d’eau par lui dans la nuit au tonnelet tiré du canot et déposée sur la dunette tout près d’où ils avaient dormi.

Or, il demeura stupéfait… La bouteille avait disparu ! et il savait pertinemment qu’aucun de ses deux compagnons n’avait eu le temps d’y toucher !

Singulier problème que Versy n’eut pas le temps d’élucider. Une autre affaire plus immédiate sollicitait son attention.

En se dirigeant vers l’arrière, le colosse roux venait de voir le petit groupe des naufragés.

Sa stupeur parut être telle, à cette vue, qu’il s’arrêta net.

Il mit en auvent sur ses yeux une de ses mains poissées de sang et, du fond de ses orbites creuses, darda un regard questionneur.

Puis un ricanement hideux découvrit ses dents carnassières. Son front bas, obtus, se plissa sous les cheveux envahisseurs. Les sourcils velus remontèrent et s’abaissèrent plusieurs fois comme ceux des grands singes en colère.

— D’où sortent-ils ceux-là ? gronda-t-il. On avait pourtant balancé tout l’équipage dans le jus !

« Paraît que ces vermines-là, c’est comme les tifs d’Éléonore, quand y en a pus, y en a encore ! Va falloir terminer l’ouvrage.

Et il marcha vers la dunette en balançant ses bras trop longs.

Derrière lui, la bande aux visages épouvantables, aux yeux mauvais, s’avança, grondante, ricaneuse.

Versy, ayant couché Georgette, toujours évanouie, sur le mince matelas où elle avait dormi, les regardait venir avec une tranquillité parfaite. Quant à Diény, il avait eu un geste instinctif de défense et il s’était précipité sur l’un des cabillauds de fer plantés dans le râtelier à la base du mât d’artimon.

Alors qu’il allait le brandir, l’homme du côtre le lui arracha des mains aussi facilement qu’il eût pu le faire d’un enfant.

— Pas de bêtises ! ordonna-t-il.

Et seul, les deux poings dans les poches, il s’avança à la rencontre du gorille roux et de sa horde.

Pour la seconde fois, celui-ci parut nettement stupéfait.

— Eh ben, fit-il, pour du toupet, il en a du toupet le frère !…

Versy se rapprochait toujours, de la même allure indolente.

— Dis donc, toi, la poupée de linge, gronda l’autre, tu ne trouves donc pas pas ta bobine assez démolie. Va-t-il falloir la transformer en bouillie pour les p’tits requins ?

— T’as pas fini de faire ta vie, Poil de Brique ? riposta alors le brûlé d’une voix traînarde. Assez maronné, mon gros père ! Tu reconnais plus les amis !

Le gorille, cette fois médusé, laissa retomber ses bras nus.

— Ça, alors, fit-il, par exemple. Tu sais qui je suis, toi, l’Enflé ?

Versy eut un grand rire canaille :

— Tu peux dire qu’ t’as la mémoire courte. C’est-y que tu te rappelles plus ton vieux camarade de cabine sur la Loire, de Ré à Cayenne ?

— Elle est bonne ! Le Toubib que t’es ! Tu comprends, avec tout ce linge sur ta fiole t’as tellement changé que je pouvais plus te remettre… Alors, tu leur z’y a aussi tiré ta casquette poliment à ces messieurs du Maroni ?

Sur quoi, retourné vers ses hommes, avec une civilité solennelle, très particulière, il présenta :

— Duroc, les gars, condamné à perpète comme moi, venu au bagne avec bibi. Y a pas moisi, vous voyez. Un pur des purs ! Un bon des bons !

— Tu n’es pas trop mauvais non plus, d’après la façon dont tu as trempé la soupe au frère là-bas !…

Et Duroc, puisque c’était lui, montrait l’homme qui râlait toujours sur le pont dans une mare de sang.

— Dis donc, t’as pas traîné non plus au Grand Collège ! poursuivait-il.

Poil de Brique se rengorgea :

— Oui, j’suis parti en promenade, pas même au bout d’un quart de pige ! Ç’a été dur dans les débuts. Mais j’ai rencontré, dans les bois, une petite bande d’hommes d’évasion, ces gentils garçons qu’ont maintenant l’avantage de nous entourer. On s’est débrouillé pour gagner Paramaribo à la fin et c’est là qu’on a réussi à enlever, par une belle nuit, c’te bateau d’Hollande tout paré pour la contrebande de l’alcool avec ces braves zigs d’Amérique. En trois coups de cuiller à pot l’équipage a été fadé, envoyé au fond de la « tasse ». On n’en entendra plus parler.

« Jusque-là, je peux me vanter que tout avait marché sans « pet ».

« Seulement voilà, je vas te dire. C’est pas l’tout d’avoir un bateau, faut encore savoir le manier. On n’aurait pas trop su qu’en faire si y avait pas eu avec nous un mec appelé Carrucho qu’avait navigué dans le temps et qui nous expliquait comment manœuvrer ce sacré baquet.

« A fallu que cet imbécile se mette à vouloir faire le zouave. Et j’ai été bien obligé de lui z’y régler sa quinzaine qu’est une chose où je n’ai besoin de personne comme tu as pu voir de tes yeux… Y a pas à dire, quand on commande, il faut bien qu’on soit obéi, autrement plus rien ne va plus ! Le Carrucho avait besoin d’une leçon. J’la lui ai donnée. Mais le v’là mal hypothéqué, et nous nous trouvons sans marin.

Il se rapprocha de Duroc et lui dit d’une voix plus basse :

— A toi qu’as de la connaissance, j’peux t’l’confier, je suis embêté, vu que je m’entends à mener un trois-mâts comme feu mon grand-père à conduire un aéroplane. C’est un sale coup pour la fanfare. Plus mèche de faire aller la caisse à savon. Qué sacrée mélasse !

Si les autres évadés n’avaient pu entendre ces dernières paroles, ils en avaient saisi le sens.

Ils interrompirent l’entretien :

— C’est pas ce que t’as fait de mieux d’arranger comme ça Carrucho, Poil de Brique, de sûr et certain.

— Qu’est-ce qu’on va devenir maintenant ?

— On est comme qui dirait des poules qu’auraient trouvé une godasse. On n’y connaît que pouic, tertous, à cette manigance de bateau !

— T’es bon pour cogner, on peut l’dire, mais c’est t’y avec des marrons que tu nous conduiras au port ?

— On est dans de sales draps, de fait, et pour revoir l’ plancher des vaches, faudra qu’on se mette la ceinture !

L’expression de basse vanité qui parut alors sur les traits de l’ancien médecin de marine eût confirmé les pires soupçons que son attitude cynique eût pu faire renaître chez Georgette, si le sort miséricordieux n’avait prolongé sa syncope.

— Ne vous en faites pas, les aminches, je sais naviguer, moi, à fond, trancha-t-il, relevant la tête d’un air de supériorité désobligeante. Soyez tranquilles. Pour peu que le temps se maintienne, nous aurons vite fait de gagner le large des côtes de Floride où vous pourrez à bon profit disposer de votre cargaison.

Ce fut une explosion de joie parmi les groupes des évadés.

— Une basane pour le Toubib ! C’est un fameux, à lui la palme !

Quant à Poil de Brique, il semblait fort hésitant et paraissait se consulter sans parvenir à prendre un parti défini.

Puis, d’un coup, il se décida :

— Je vois bien qu’il n’y a pas le choix. Y a qu’une chose à faire, allons-y.

« C’est toi qui seras le capitaine, désormais, pour ce qui concerne le truc de la navigation. Tu commanderas toutes les manœuvres qui te paraîtront nécessaires et je veillerai personnellement à ce qu’on t’obéisse au poil. Si ces messieurs voulaient des fois échapper à ta discipline, je leur z’y apprendrais à vivre.

« Méfie-toi seulement de ne pas envoyer ces matelots-là un peu trop haut dans la mâture, parce qu’ils n’en ont pas l’habitude et que la tête leur z’y tournerait. Mais pour tirer sur les ficelles, je te garantis qu’ils sont là !

« Quant à tout le reste, t’entends bien, je veux rester le chef tout seul, et je te le dis en ami, n’essaie pas de m’déboulonner parce que j’aurais vite fait de t’mettre à la même sauce que Carrucho.

— Pas besoin de te démancher, répondit Duroc placidement. Ça va, j’accepte tes conditions, seulement à ton tour tu laisseras ceux qui sont avec moi tranquilles et je garderai la liberté d’en faire tout ce qui me plaira…

— Tope là, mais dis-moi un peu voir comment vous êtes venus ici et qui c’est que ces cocos-là.

En quelques mots l’ex-médecin raconta son embarquement à bord du Texel, l’incendie qui avait suivi l’abordage par le Fliegende Holländer

— Probable qu’on était brindezingue, fit Poil de Brique en ricanant. On s’en est même pas aperçus… sauf qu’on a trouvé le lendemain le bout-dehors tout fracassé…

« Tu m’excuseras d’t’avoir causé des tas d’embêtements malgré moi. Enfin puisque t’as pu sauver ta couenne et celle de tes copains !…

— Mes copains ! répliqua Duroc à voix basse avec un accent qui eût fait frémir Diény s’il avait pu en entendre les intonations. Le type, mon vieux, est le sagouin à qui je dois d’avoir été expédié au grand collège. Il croit que je ne le sais pas, mais j’attendais le bon moment pour le pincer au demi-cercle ! Tu commenceras tout à l’heure par me le faire coller à l’ombre et puis je verrai avec toi un peu plus tard de quelle façon lui rédiger son ordonnance.

« Quant à la femme, tu peux bénir l’heure où elle a foulé ton pont. C’est, écoute — il parla plus haut, — la plus riche héritière de France ! On en tirera une rançon, de quoi nous faire tous pleins aux as ! Aussi, tâchez d’être gentils avec elle et de la soigner. Je me charge de la faire cracher en temps voulu au bassinet !

Poil de Brique considéra avec une admiration vraie son camarade de chiourme et il finit par s’écrier en lui déchargeant sur l’épaule une tape à assommer un bœuf :

— T’es tout de même un type épatant et tu sais, toi, je te retiens ! Tu te sauves de la noyade en emportant comme qui dirait dessous ton bras une héritière et le « frère » qui t’a vendu. On n’avait pas encore vu ça depuis Robert Houdin ! Parole !

« T’as bien gagné de boire un coup, et un fameux. Viens t’en siffler quelques verres du vieux schiedam de ces bons ballots d’Hollandais qui ne pompent plus que de la flotte…

Et passant un bras sous celui de son ex-compagnon de bagne, il l’emmena vers l’arrière, tandis que sur ses instructions, ses séïdes entraînaient Diény, trop étonné pour résister, vers les fonds où le mettre aux fers, puis venaient soulever Georgette, avec toutes sortes de précautions, pour la transporter dans la « chambre » du défunt second du navire, où ils la laissaient, sur le cadre, reprendre conscience comme elle pourrait…

CHAPITRE XII
LA HORDE

La cabine du capitaine, naguère sans doute étincelante de belle propreté hollandaise n’offrait plus aux yeux de Duroc qu’un désordre vraiment repoussant et une saleté toute bagnarde. Des livres de navigation jonchaient le plancher grands ouverts, pliés, chiffonnés, quoiqu’ils n’eussent assurément servi de rien aux présents maîtres du navire, d’abord parce qu’en langue batave, ensuite parce que même en français leur contenu serait resté lettre morte pour ces brutes ignares.

Les linoléums de la table et du sol répugnaient, poissés d’alcool et de taches innommables.

On marchait là sur des tessons de bouteille et des débris pourrissants d’ancienne nourriture. Une infecte odeur de graillon et de punch vous y suffoquait, mêlée à des relents humains.

L’instant d’après, l’ex-médecin de marine se trouvait assis à la place d’honneur aux côtés du gigantesque Poil de Brique.

Une douzaine d’êtres aux faces abjectes, aux yeux bizarrement dilatés, les entouraient, affreux convives.

Déjà, des rictus découvraient des chicots ou des dents verdies, plissaient des paupières chassieuses masquant des lueurs inquiétantes, tandis que de gros poings velus faisaient trembler la verrerie et que se formait un nuage d’épaisse, de puante fumée piquant le larynx et les yeux.

Dix pipes fumaient et l’on crachait assurément à proportion.

Un homme entra bientôt, pliant sous une charge de bouteilles, dont un certain nombre, clissées, contenaient du genièvre de Hollande.

Duroc reconnut aussitôt cette espèce d’affreux Asmodée, ou de Vulcain de bas étage, un bancroche qui clopinait en roulant des épaules difformes avec une poitrine de bossu et l’un des visages les plus laids qui se pussent, certes, rencontrer.

Ancien aide-cuisinier au bagne, ce Jarbé avait continué son office sur le trois-mâts.

— Ces messieurs sont servis, fit-il en déposant son chargement.

Sur quoi, il s’assit à son tour, se versa une première rasade et la but avec des grimaces de volupté si effroyables, qu’elles eussent soulevé un cœur solide.

Et la beuverie commença…

Les faces bestiales se relevèrent, les yeux s’allumèrent davantage, les voix s’élevèrent, éraillées, les poings cognèrent toujours plus fort, menant un vrai branle de bouteilles.

Par moments dominait le rire de Jarbé, le maître-coq bancroche, une sorte de gloussement infernal qui vous martyrisait les nerfs à l’égal d’une râpe de maçon raclant sur de la pierre très dure.

Ce rire-là ne devait d’ailleurs pas être extrêmement sincère. C’était un rire de complaisance, propitiatoire, courtisanesque, qui implorait la bienveillance des brutes auxquelles l’infirme servait — c’était clair — de souffre-douleur.

La lampe de roulis suspendue au-dessus de ces têtes hideuses y versait une lueur fumeuse, inégale, qu’affaiblissait encore le nuage de tabac, tandis que son balancement déplaçait des ombres qui parfois donnaient à ces traits convulsés des expressions encore plus laides.

Les gros rires se muaient ainsi en hargneuses grimaces démoniaques, les figures devenaient soudain des mufles d’incubes ou de succubes.

Il y avait là d’abord Gourioux, court, large et dépourvu de cou, à la tête ronde, monstrueuse, un peu déprimée du sommet à la façon d’une citrouille, aux mains épaisses et poilues…, Trucy, mince, au profil coupant, au nez pointu, aux yeux gris sale, effrontés, d’un cruel intense, l’un des êtres les plus méchants qui se pussent imaginer… Bougras, albinos chlorotique dont la face pâle, les yeux rougis, donnaient l’impression d’une fadeur, d’une insignifiance absolue, mais dont la voix de basse tonnait et qui à tout ce qu’on disait, répondait :

— Il faut le crever !

Il y avait ensuite Mirlitaux, petit homme brun à fine moustache, aux cheveux de jais bien plaqués, le seul qui fît preuve d’une sorte de coquetterie assez spéciale. La dureté de ses prunelles révélait une âme de panthère.

Gaconnet, haut, large d’épaules presque à l’égal de Poil de Brique, louchon, promenait sur les choses et les gens des regards éteints qui filtraient paresseusement entre ses paupières mi-closes. Par moments, il riait d’un rire silencieux qui laissait voir des dents limées de cannibale.

Leleux, frisé, le front bosselé, le nez à l’évent et l’œil bleu, un œil qui semblait étonné, renaclait presque constamment à la manière d’un bouledogue. Il eût tué un homme sans scrupule pour lui voler un cure-dents, totalement insensible à tout, ne comprenant rien que l’appel de ses instincts de brute pillarde.

Épaulard, un ancien boucher, avait une bouche lippue, tordue, qui communiquait à sa face une expression amère, moqueuse. Le visage ridé, raviné, creusé, couvert de petits kystes, les oreilles énormes, rouges, saignantes, pareilles à des bifteacks mal cuits, il fourrageait continuellement dans sa chevelure blonde, hérissée comme une brosse de chiendent.

Lui aussi ricanait souvent avec des petits yeux plissés d’une épouvantable bonhomie.

Blond comme Épaulard et frisé comme Leleux, mais très gras et rose malgré ce qu’il avait souffert sous le climat de la Guyane, Surain exhibait, grands ouverts, des yeux d’or, ronds, fixes, sphyngiques, tels ceux des grands oiseaux nocturnes.

Buteau, un fermier solognot qui avait étranglé sa mère pour n’avoir plus à la nourrir ; Chacolot, le cambrioleur-assassin des chambres de bonne ; Léparve, l’ancien chauffeur de nuit parisien qui dévalisait ses clients après les avoir anesthésiés dans son taxi, montraient des figures avenantes d’ouvriers rangés et honnêtes ou de bons petits employés et semblaient détonner d’abord dans ce milieu de basse pègre. Mais à qui les considérait attentivement, ils ne pouvaient manquer de paraître assez vite pour ce qu’ils étaient : des bandits dénués du moindre scrupule…

Maintenant, tous plus ou moins ivres, les forçats contaient en parlant sans aucun ordre, tous à la fois, comment ils s’étaient évadés.

— Tu comprends, une fois d’accord, on a filé au crépuscule.

— On construisait une petite route et l’on allait rentrer au camp.

— Les « vaches »[8] n’avaient pas eu le temps de s’apercevoir de la chose qu’on était déjà dans la brousse.

[8] Gardiens.

— Rien à bouffer, comme bien tu penses, et nous à bouffer aux cougouars.

— On chiquait des racines de plantes qui nous fichaient des coliques à se rouler le ventre par terre.

— Et l’eau sentait la pourriture.

— Au passage d’un bras de rivière, Morgoud, tu sais bien, la Terreur de la Troisième, tu l’as connu, tu n’as même connu que ça, ben un caïman l’a choppé.

— Mon vieux, même qu’on a entendu ses os craquer comme des noisettes !

— C’était à se laisser couler, tant ça faisait fade sur le cœur.

— Et dévorés de maringouins et de mouches-tigres qu’on était et de chiques et de saletés.

— On a cru en crever, sans blague, de fatigue et d’éreintements dans cette sacrée forêt du diable !

Épaulard venait de parler. La voix de Trucy s’éleva :

— Ah ! oui, fallait te voir, l’enflé, l’louchébem, le bourreau des mouches. Tu peux dire que t’en avais une de venette. Oh ! là là, c’te frousse !

La face piquetée et lippue du boucher devint pâle de rage.

— Peur ? Pas de toi toujours, morveux. Viens-y donc, mauvais goussepin. Viens me l’dire à deux pouces du naze. Tu le verras si j’ai la frousse ; je te boulotterai d’une bouchée, vilaine figure de navet !

Trucy s’épluchait constamment les ongles qu’il avait longs et sales au moyen d’un couteau énorme qui lui servait à tous usages, probablement même pour manger.

Les lèvres serrées, la face haineuse, il se leva, se mit en marche dans la direction d’Épaulard qui se trouvait en diagonale, à l’angle opposé de la « chambre ». Mais comme il passait à hauteur de Poil de Brique, le grand rouquin le balaya d’une poussée, sans daigner même le regarder, et le renvoya s’effondrer à la place qu’il avait quittée.

L’autre, maté, contint le mouvement de fureur qui, instinctivement, l’eût lancé contre l’homme gorille. A celui-là, il ne faisait pas bon se frotter, et l’exemple de Carrucho était là pour faire réfléchir les pires têtes, les plus coléreuses.

Pourtant, il ne put retenir une menace :

— Ça va, t’es le chef ! Mais toi, le charognand, l’andouille, le démolisseur de cloportes, tu ne perdras rien pour attendre.

Poil de Brique releva sur lui son regard méchant de grand singe.

— Assez, hein ! fit-il. T’as compris ! Va-t-il falloir que je te fasse connaître ma voulance à coups d’botte ? J’vous ai défendu de vous battre, entendez-vous, tas d’ratapias.

« A la première nouvelle histoire, j’amarrerai les deux attrapeurs face à face et je les flanquerai ainsi ligotés dans la tasse.

« Ils pourront se bouffer le nez à leur aise pendant qu’les requins s’en donneront à bouffer le reste. Y a-t-il quelqu’un qui rouscaille ?

A cette voix brutale, Trucy se tut définitivement, les regards baissés pour ne pas rencontrer ceux du chef terrible.

Poil de Brique revint à Duroc :

— Tu comprends, si on les laissait tant soit peu monter sur ses pieds, tout serait bien vite en salade !

« Pour te reprendre d’où qu’on était, après des tas d’autres anicroches, des arias à n’en plus finir, on a eu celle d’gagner la côte et d’étouffer deux grandes pirogues à des indigènes qu’on a « faits ». Après ça, ç’a été un jeu d’arriver jusqu’en Hollandaise.

Une fois à Paramaribo, on s’a transporté en détail, pour ne pas se faire remarquer, chez un pote, ancien relégué, appelé Gabory, qui procure du « boulot » aux hommes d’évasion.

« Mais nous on voulait pas en suer pour les exploiteurs du pauvre peuple. Turbiner, ça nous connaissait, vu qu’on n’a pas les côtes en long, mais fallait qu’ça soye à notre compte.

« Tout en logeant chez Gabory, nous cherchions le filon soigné.

« C’est alors qu’arriva sur rade ce trois-mâts, l’Fliegend, à tes souhaits. L’avait l’air cossu, à son aise…

— Eh bien, les petits, que je dis donc ce jour-là à mes lascars, si on achetait ce bateau-là pour s’en aller faire, tant qu’on eut, un petit tour dessus la flotte ?

— Acheter ? qu’ils disaient, étonnés. Et où c’est qu’tu prendras le fric ?

— Vous savez bien, que je réponds, que quand j’achète, moi, je n’paie pas, que c’est toujours l’autre qui casque !

« Ils avaient compris, et, mon vieux, quand ils surent qu’il y avait à bord du bel alcool de contrebande à destination d’la Floride, ils en devinrent pâles comme du linge, tant ils avaient envie d’l’avoir déjà barbotté ce rafiau ! Une fameuse cargaison facile à bazarder à ces messieurs les Américains, tu saisis…, de quoi s’emplir les poches assez pour aller vivre tranquillement pendant quelque temps par la suite.

« Justement, y avait Carrucho qui nous apprendrait le métier. A voir comme ça filait sur l’eau, ces bacs à voile, on se disait que la manœuvre ça pouvait pas être tellement sorcier que ça !

« Donc, on a trouvé un canot avec quoi qu’on s’est mis à bord une nuit sans lune, vers les minuit.

« Tu penses si on a pu frapper avant d’entrer !

« Tout l’équipage, surpris au milieu d’son sommeil, a fait « couic » en pas dix minutes… Et même point un quart d’heure après on l’avait envoyé au fond à dessaler, par-dessus bord, lesté comme il faut, comme de juste, pour ne point des fois qu’il remonte…

« Là-dessus, le mec Carrucho nous a dit ce qu’il fallait faire. On a hissé ce qu’on a pu et on est parti pour la gloire !

Le monstre but une large lampée de schiedam, les autres l’imitèrent et l’atmosphère surchargée de vapeurs aromatiques sembla s’épaissir davantage, devint, eût-on dit sirupeuse.

Entre temps, les traits simiesques de Poil de Brique s’étaient couverts comme d’un voile de méditation.

Il hocha sa face grimaçante et reprit avec moins d’allant :

— Tout marcha bien d’abord, « sans char ».

« Carrucho nous disait comment exécuter chaque manœuvre. Beaucanson, qu’avait fait deux piges comme marinier dessus la Loire, le relayait au gouvernail, et comme le temps demeurait calme, y avait pas d’aria conséquent.

Le conteur frissonna soudain d’un long frisson irrésistible, et ce fut d’une voix troublée qu’il poursuivit :

— Seulement du jour où qu’est apparu le chat noir, tout a été changé à bord, tout s’est gâté, y a pas-t-à dire ! Saleté d’chat !…

L’inquiétude du chef avait gagné son auditoire. Instinctivement, ces brutes capables des forfaits les plus effroyables se pelotonnaient et se serraient fiévreusement les uns contre les autres.

— Quel chat ? fit Duroc étonné.

Ils se remirent tous à parler à la fois, sûrement mal à l’aise… malaise touchant à la terreur :

— Oui, tu parles d’un sale bestiau…

— Le cinquième jour qu’on naviguait, comme on était en train d’briffer…

— Du bœuf en daube qu’on tortillait sur le pont à la nuit tombée…

— A la lueur de deux « fanals »…

— On a entendu comme un cri de chouette qui nous a fait quéque chose !…

— … Et puis, dame, on a vu sortir de la cambuse un grand chat noir…

— … Long comme ça et vilain, vilain…

— Et si maigre qu’on aurait pu lui compter les côtes, ma parole.

— On se demandait comme de juste d’où qu’il sortait bien, celui-là…

— Depuis cinq jours, personne n’avait vu de chat à bord, et pourtant…

— Tu penses qu’on avait visité le rafiau du haut jusqu’en bas, dans tous les sens, dans tous les coins.

— Des fois, n’est-ce pas, qu’il y aurait eu quelque bonhomme de l’équipage qu’aurait pu se cacher quéque part pour nous jouer un mauvais tour quand on s’y serait pas attendu.

Poil de Brique garda la parole :

— Beaucanson, il s’était levé en criant que ces bêtes-là, c’était à vous porter malheur, et qu’il fallait flanquer celle-là dans le jus, et il s’était mis, sitôt dit, à te le courser.

« Mais, tout à coup, c’t’animau-là s’est comme qui dirait sylphidé. Disparu qu’il a fait dans l’ombre !…

« Beaucanson s’est ramené vers nous en disant d’un air mal luné que ça n’était pas naturel.

— Vous verrez, qu’il a ajouté, les chats noirs c’est mauvais en diable. La malchance serait venue sur nous que j’en serais pas étonné.

« Faut croire qu’il sentait le malheur.

« Dans la nuit suivante, il paraît que comme ils veillaient à la barre tous les deux avec Carrucho, ils le revirent, ce sacré chat. Avec l’air de se foutre du monde, l’était v’nu s’installer peinard pour faire sa toilette autant dire, se passer la patte sur l’oreille, se lécher, se chercher les puces… sur la boîte où qu’est la boussole.

« Et sais-tu c’que Beaucanson vit, de ses propres yeux, au clair de lune ? Il vit que c’te sale bête portait en plein crâne une vilaine balafre, à la place juste où que lui-même Beaucanson il avait frappé le vieux capitaine hollandais, d’un coup de hache, en l’escoffiant.

Un intense frisson collectif parcourut les hommes d’évasion. Ils poussèrent un grand soupir et burent pour se donner du « cran ».

Le rouquin simiesque reprenait :

— Je m’étais levé justement, cette nuit-là, pour faire mon tour, voir si tout marchait comme il faut, et j’entends encore Beaucanson quand il m’a murmuré comme ça, après m’avoir conté la chose, tout en tremblant de tout son corps :

«  — C’est l’esprit du vieux que j’ai tué qu’est revenu dans ce sale chat. C’est moi qu’il vient chercher, pour sûr ! Pourquoi que je me suis fourré, aussi, dans cette affaire-là ? Je ne donnerais pas deux sous de la peau du fils à ma mère.

«  — Laisse donc ça, que je lui ai dit. Tu nous racontes des bêtises. Nous ne sommes plus des mômes, quand même, pour avoir peur des loups-garous !

« Et puis je suis redescendu dans la chambre reprendre mon somme…

« Eh bien, Duroc… le Beaucanson, il n’avait pas cru si bien dire…

« Un peu plus tard, dans la même nuit, voilà-t-y pas qu’il eut besoin d’faire une grimpette dans la mâture pour torcher quèque chose dans les voiles.

« Tout à coup, Carrucho, qu’était resté à la barre entre temps, l’entendit pousser un grand cri et le vit tournoyer en l’air, les bras ballants, comme une feuille sèche.

« Ça a fait « plouf » dedans la mer, et puis il n’en a plus rien vu. Probable qu’un requin l’a croché. »

Une fois de plus, rhum et genièvre furent absorbés à pleines rasades.

Poil de Brique continuait toujours :

— De cette nuit-là, ce chat maudit n’a plus arrêté de nous faire une mistoufle sur une autre mistoufle…

« … La nuit suivante, Jarbé qu’est là entend du bruit dans la cambuse, tout près du coin où il roupille. Il se dit qu’il y a quéque bonhomme qui s’en vient barboter des vivres. Comme c’est lui qui en a la garde et qu’il sait que je ne rigole pas sur le compte de la ration, il prend une lanterne et va voir.

« Dans la cambuse, les coffres à vivres étaient ouverts tous deux, mon gars. L’bancroche s’approche pour regarder. Il entend un grand miaulement. Quèque chose d’énorme se jette sur lui, te le renverse et disparaît. Nature, il se met à brailler, et bien qu’empoigné par la frousse, il es relève et veut poursuivre ça qui te l’avait renversé.

« Mais il n’est pas beaucoup bâti pour la course, mal fichu qu’il est ! Faisait noir. Il n’a plus rien vu !

« Tu penses qu’à ses cris les copains n’ont pas tardé à s’amener. A bien fallu se rendre compte qu’une bonne partie des provisions avait joué la fille de l’air. On a cherché partout, partout, dans les moindres recoins de la cale. Et c’est quand même plus fort que tout !

Décidément, ce fameux chat semblait jouer un rôle important dans l’existence de l’équipage, qui en paraissait envoûté.

— … C’te mauvaise bête ensorcelée, achevait le rouquin, je t’assure qu’on n’a pas pu la retrouver. Y en a parmi nous, tu entends, qui sont restés des nuits entières à l’affût afin d’la chopper et de lui faire l’sort qu’elle méritait. Mais pas pus d’chat que d’beurre en broche ! Seulement, en attendant, Toubib, rien ne va plus sur ce baquet. C’est un sorcier, ce « greffier »-là, et il nous a jeté un sort.

« Sûr que si on ne le poisse pas, afin de lui régler son compte, il nous arrivera malheur. C’est sûr comme deux et deux font quatre.

Duroc lança une bouffée de fumée vers la lampe huileuse.

— Vous me faites tordre de rigolade, avec votre chat ensorcelé, déclara-t-il tranquillement. Voyez-vous ça, qu’un chat aurait la puissance de jeter des sorts. Des sorts, il n’y en a pas ou bien c’est vous-mêmes qui vous les jetez par votre venette, tas de calfats.

— Cause toujours, c’est comme je te dis, reprit Poil de Brique entêté. Demande à Jarbé si c’est vrai c’que je t’ai jacté tout à l’heure.

— C’est tellement vrai, fit le bancroche, solennel, qu’il n’y a rien d’pus vrai ! Et le chat et le miaulement et de truc qui m’a renversé et la disparition des vivres. Je donnerais cher, je t’assure bien, pour que ça n’soye que des histoires !

— T’as l’air d’vouloir être plus malin que les autres, toi, le Toubib ! lança Mirlitaux sardonique. Ben alors, comment qu’tu l’expliques, toi, la disparition du chat ?

— Je pense que c’est une bête rusée qui se méfie à juste titre et qui se cache dans quelque coin. Il n’en manque pas d’inaccessibles, dans un trois-mâts comme celui-ci.

« Et vous n’aurez pas su trouver, parce que vous n’êtes que des terriens !… Je parie qu’un de ces quatre matins vous allez le voir reparaître.

— Tout de même, hein, dit Gaconnet, Beaucanson, c’était un rude homme qu’avait pied et pattes bien solides. Autant dire comme un vrai matelot qu’il avait attrapé le truc. L’en a pas moins dégringolé dans la tasse par un beau temps calme.

« Ah ! qu’est-ce que tu réponds à ça ?

— Je réponds que vous buvez trop, expliqua Duroc, toujours calme, et que ça vous gâte la jugeotte. Je paierais douze que Beaucanson était saoul à ce moment-là. Il a mis la patte dans le vide au lieu de la poser d’aplomb sur le marche-pied d’enfléchure, ou bien il a lâché la vergue et la tête lui a tourné.

« Point besoin de chat pour cela, le genièvre suffisait bien.

« Quant aux provisions disparues, vous pouvez être bien tranquilles, elles n’sont pas perdues pour tout l’monde. Il doit y avoir quelqu’un à bord qui a un fameux appétit. Les rations ne lui suffisent pas.

« Surpris par Jarbé au moment où il barbottait des victuailles, il aura trouvé très malin de faire le chat pour l’épater et de le bousculer après…

« Ce n’était pas si bête au fond puisque ça lui a réussi !

« Allez, le chat est innocent de vos petites mésaventures… Et foi de Duroc, c’est pas lui, croyez-le, qui m’empêchera de vous mener en père peinard jusque sur les côtes de Floride, ou de nous faire toucher le fric que mon héritière crachera…

L’assurance de l’ex-médecin balaya les impondérables de la terreur superstitieuse appesantie sur les forçats.

Il leur sembla qu’ils respiraient plus aisément, que le malheur qui planait sur eux s’écartait…

Sentant d’ailleurs confusément qu’il fallait achever de changer les pensées de son équipage, Poil de Brique enchaîna :

— Alors, si tu nous contais à présent comment que tu t’es ensauvé du collège, mon vieux Toubib ?

— Oh ! répondit l’ex-médecin avec une fausse modestie, ça n’a rien eu d’extraordinaire. Il y avait une épidémie de dysenterie assez violente parmi messieurs les chercheurs d’or, du côté du Haut-Itani. L’administration décida de leur envoyer du secours, et comme elle manquait de purgons, le directeur me demanda si je voulais aller soigner tous ces coliqueux qui claquaient. J’ai dit oui, naturellement… Je suis parti avec le groupe qui constituait l’expédition, mais à la première occasion, j’ai planté là le campement. Tant pis pour ceux qui clamseraient. Ma peau d’abord avant les autres, et j’avais pas du tout envie de retrouver l’Institution[9].

[9] Autre façon de désigner le bagne.

Un rire général souligna cette déclaration de principes.

— Sacré Toubib ! fit Poil de Brique.

Et le narrateur continua :

— Je n’eus pas tellement de mal à me débrouiller en forêt et m’installai en « brésilienne » chez une tribu d’Oyampis. Ces figures de casseroles m’eurent assez vite considéré comme un sorcier extraordinaire, et comme j’étais tranquille chez eux, j’y serais peut-être resté si un richard, le propre frangin de la demoiselle héritière que je vous ai amenée à bord, n’était venu me consulter…

« Il cherchait « du jaune », lui aussi, par là, c’t’homme, et avait la fièvre… Moi qui avait besoin d’fusil, de cartouches et d’papiers en règle, vous parlez si je l’ai guéri !

« Après quoi, je me suis armé, et, muni d’une identité nouvelle, ainsi, à très bon compte, j’ai gagné la côte tranquillement en profitant d’une pirogue qui descendait sans passager…

« Je vous ai déjà dit comment j’ai réussi à me faire prendre sur le paquebot qui ramenait en Europe la poule aux millions et le client qui m’avait fait embaucher à la Grande Usine !…

Il leva son verre de schiedam :

— C’est une joie de se retrouver avec de bons garçons comme vous, des gars qui savent comprendre la vie. Vous pouvez vous fier à moi. Je vous conduirai à bon port. On est tous frères et vous verrez que je ne suis pas égoïste. La rançon de la poule de luxe, je vous en laisserai les trois quarts…

Ce fut un tonnerre de bravos et d’acclamations enthousiastes.

— Ça c’est un homme ! Ça c’est un frère !

— Vive le Toubib ! A sa santé !

Du coup, l’ex-médecin Duroc, le forçat en rupture de ban, était devenu le personnage le plus populaire de la bande !

CHAPITRE XIII
LE TESTAMENT DE KERBRAT

Derrière la porte de la cabine où elle se trouvait enfermée, Georgette, revenue à elle-même, écoutait, frémissante d’horreur.

Elle avait entendu tout, tout, le récit ignoble des forçats, celui si infâme de Duroc et ses atroces vantardises… Son cousin, quelle âme de boue !… Et elle avait aimé cela !

Hélas ! qu’allait-elle devenir au milieu de cette horde de fauves ? Sans défenseur — puisque Diény devait être captif, et cela plus étroitement qu’elle-même — sans aucun espoir de secours, littéralement à leur merci !

Un instant, elle jugea que mieux valait, peut-être, qu’elle en finît, qu’elle échappât par le suicide à cette position effroyable, et, fiévreuse, elle chercha une arme.

Éparpillant le contenu des tiroirs et des coffres de mer, elle finit par mettre la main sur un nécessaire à écrire contenant une lettre commencée qui ne serait jamais achevée et qu’une femme attendrait longtemps, angoissée, au pays batave — des crayons, des plumes et, oh ! joie ! un coupe-papier des plus robustes, véritable lame de poignard, emmanché d’une poignée d’ébène.

— Voilà mon affaire ! pensa-t-elle.

Et, maîtresse de son destin, capable aussi de se défendre, Georgette se contraignit au calme.

Son énergie exceptionnelle put, ainsi, reprendre le dessus. Elle envisagea plus froidement les circonstances éventuelles.

Dans la chambre du capitaine, le tapage s’était fait orgiaque.

Elle se rapprocha de la porte afin d’écouter à nouveau.

Et soudain une clef grinça, tandis que sèche, méchante, gouailleuse, la voix de Duroc sonnait proche :

— Ne vous en faites pas, les copains. Je sais comment il faut s’y prendre avec ce genre de mijaurée. Je vais lui faire signer un chèque, quelque chose de bien tapé, comme les bonnes sœurs font écrire des lettres aux gosses, le jour de l’an.

La porte commença de s’ouvrir et, l’air menaçant et moqueur, le « Toubib » parut sur le seuil.

Ah ! il ne dissimulait plus maintenant ! Une lueur cynique faisait brasiller ses yeux verts et quelle canaillerie dans son ton :

— N’est-ce pas, ma cousine, railla-t-il, que cela va aller tout seul ?

Une bordée de grands rires grossiers et de réflexions ordurières salua cette exhortation.

La jeune fille battit en retraite vers le fond de la petite pièce…

Titubant, le médecin-forçat ferma la porte derrière lui en ricanant comme un homme ivre.

Aussitôt ce que l’on voyait de son visage sous les bandelettes se fit grave, ses yeux s’adoucirent ; tout rictus s’effaça des lèvres et ce fut rigide et bien droit qu’il se campa les bras croisés, sans avancer, dans la cabine.

Indignée, furieuse, vengeresse, Georgette, aveuglée de colère ne vit pas cette transformation.

Il n’y avait plus là pour elle qu’un vil assassin hypocrite.

Ah ! Seigneur ! qu’elle eût pu aimer ce monstre… croire à son innocence !

Elle avait cessé son recul ; elle revenait maintenant sur lui.

— Que faites-vous ici ? clama-t-elle d’une voix cinglante et passionnée. Vous êtes tout ce que l’on peut imaginer de plus ignoble : un bandit deux fois meurtrier de son oncle et de son ami. Comment osez-vous vous montrer devant moi ? Vous ne sentez donc pas le dégoût, tout le dégoût que vous m’inspirez, misérable…

Et elle l’insulta, véhémente :

— Allons, faites-vous un peu la main ! Vous avez dû vous la rouiller depuis la mort de mon pauvre Georges. J’espère que vous allez me tuer à mon tour, n’est-ce pas ? je l’espère. Et ce me sera un soulagement de ne plus voir vivre devant moi une bête pareillement venimeuse. Ah ! tuez-moi donc ! Tuez-moi ! « Guérissez-moi » comme vous dites…

Une intense émotion parut dans les prunelles de Duroc.

— Écoutez-moi, Georgette, dit-il d’une voix extrêmement basse.

Une fois de plus, elle recula jusqu’au « cadre » au fond de la pièce et elle s’écria convulsive :

— Je ne veux pas… je ne veux pas que vous me parliez. Laissez-moi ; rien que le son de votre voix me salit… Et n’avancez pas. N’avancez pas ou je me tue…

Et sortant le stylet aigu de son corsage, elle le défia, haletante mais ferme, du regard.

L’attitude de son cousin était tellement inattendue — si différente de la vision qu’elle conservait de son entrée — qu’elle en fut vraiment toute saisie…

Un doigt sur les lèvres, douloureux, mais plein de cette dignité grave qu’elle aimait autrefois chez lui, il chuchotait rapide, ardent :

— Criez, insultez-moi, Georgette. Ce ne peut être qu’excellent pour endormir la défiance de ces fauves-là derrière la porte.

« Mais écoutez-moi, cependant, écoutez-moi quelques secondes. Il y va de votre salut… Je puis vous donner sur-le-champ la preuve formelle, irréfutable, que je suis innocent de tout.

— Innocent, quand de votre bouche j’ai pu entendre, tout à l’heure, l’affreux récit de vos forfaits, fait avec quelle sale complaisance !

— Innocent, vous dis-je. Tenez, lisez cela ; vous verrez si je mens !

Il prit dans une poche intérieure une petite liasse de papiers qu’il jeta sur l’étroite couchette à quoi s’appuyait la jeune fille, puis il s’assit tranquillement sur un des fauteuils à pivots qui se trouvaient près de l’entrée.

Hésitante tout d’abord, Georgette se décida à ramasser les papiers, mais du bout des doigts, avec une répugnance visible.

Quel ne fut pas son étonnement à reconnaître, sur les feuillets, la propre écriture de son frère, une écriture tourmentée, certes, qui zigzaguait et s’affaissait, devenait par moments illisible, mais qui provenait, à coup sûr, de la main de Georges Kerbrat.

Elle ne pouvait pas s’y tromper. Les phrases étaient hachées parfois, des mots manquaient, mais dans l’ensemble cela était parfaitement net.

Et si le tremblement marquait l’épuisement ou la souffrance, du moins la volonté d’aller jusqu’au bout apparaissait-elle :

Sœurette chérie,

Je vais mourir, et mes minutes sont comptées. C’est Diény qui a tué notre oncle, qui devait le faire arrêter pour certaines manœuvres malhonnêtes…

Un soir qu’il était ivre mort, il s’en est vanté devant moi… Le lendemain, à mon attitude — j’ai trop mal dissimulé — il a vu qu’il s’était trahi et dès lors j’étais condamné.

Comme un violent accès de fièvre m’empêchait de gagner la côte, sous prétexte de m’envoyer consulter certain Sorcier blanc de la tribu des Oyampis, il m’a froidement attiré dans un guet-apens préparé.

Embusqué dans le carbet même du Sorcier blanc, que des Indiens soudoyés par lui avaient dû appeler auprès d’un malade, il a tué à coups de fusil, tout d’abord mes porteurs « marrons », puis m’a blessé grièvement de deux balles en pleine poitrine. Après quoi, sans se dissimuler, il est sorti de l’ajoupa pour poursuivre Chang qui fuyait et m’a enfoncé au passage une épine derrière l’oreille…

— Son compte est bon, l’ai-je entendu s’écrier en m’évanouissant.

Quand je suis revenu à moi, j’étais couché dans le carbet et René Duroc me soignait. Le Sorcier blanc, c’était René, rentré en avance, heureusement, sur les prévisions de Diény… René, innocent, évadé quatre mois et demi plus tôt du bagne.

J’aurais survécu certainement grâce aux soins dévoués de Duroc, car mes blessures à la poitrine ne sont mortelles ni l’une ni l’autre, sans cette piqûre derrière l’oreille, faite avec une dent de corail…

Diény m’aura tué de la même manière qu’il a tué notre oncle… Sans doute, espérait-il encore pouvoir égarer les soupçons.

Adieu, sœurette, le froid me gagne.

Je t’embrasse de toute ma tendresse…

Aide René à me venger…

Ton frère qui t’aimait.

Georges Kerbrat.

Sa lecture achevée, la jeune fille laissa retomber les feuillets sur lesquels elle venait de mettre un baiser pieux et releva ses yeux humides sur son cousin. Une émotion indicible faisait trembler ses belles lèvres.

— Mon pauvre ami, murmura-t-elle. Comme je vous demande pardon ! Ai-je été injuste et cruelle !

Elle vint à lui, les mains tendues.

Il les saisit avec ferveur.

— Vous ne pouviez savoir, Georgette. Les apparences, une fois de plus, étaient entièrement contre moi et le rôle que j’ai dû jouer devait vous inciter encore davantage à me croire coupable… Mais maintenant que vous savez, j’oublie tout, toutes mes souffrances… Je consacre mes forces décuplées à nous ôter du mauvais pas où les circonstances nous ont mis… Vous m’aiderez, n’est-ce pas à poursuivre la comédie inaugurée, hors de laquelle il n’y a pas de salut pour vous ni pour moi.

— Je me conformerai en tous points à vos instructions, René. J’ai retrouvé ma foi en vous, cette foi qui subsistait encore, malgré tout, au fond de moi-même… quelles que fussent contre vous les preuves qui paraissaient s’accumuler… et qui ne s’éclipsa qu’après que j’eusse entendu de votre bouche l’aveu même du double forfait… Pardonnez-moi cette défaillance, mais j’étais tellement bouleversée.

L’ancien médecin de marine prêta l’oreille du côté de la chambre du capitaine. Les voix brutales s’étaient tues. Sans nul doute, les hommes d’évasion écoutaient, cherchant à savoir ce qui pouvait bien se passer.

— Ne perdons pas de temps, fit-il, et ne laissons pas leur méfiance s’éveiller. Écoutez, Georgette, je vais feindre de vous contraindre par la force à signer un chèque.

— Entendu, je tiendrai mon rôle, mais un mot encore. Est-ce exprès que vous êtes venu faire couler votre bateau par le Texel ?

— Oui, j’étais en Guyane anglaise quand des racontars m’ont appris votre présence et celle de Diény à la côte. Je vous ai fait suivre et j’ai connu en temps voulu votre embarquement à tous deux. C’est alors que j’ai décidé de me faire prendre coûte que coûte comme passager par Van Noppen afin d’être toujours en état de veiller sur vous… J’ai bien fait…


Les bruits de meubles bousculés, de heurts, de plaintes, de gémissements qui parvinrent un instant après aux mauvais drôles assemblés derrière la porte de la chambre eut le don de les égayer :

— Ha, ha ! qu’est-ce qu’il lui passe, le frère !

— Je crois pas qu’elle tiendra longtemps contre c’te truc-là, la fille au sac !

— Ça te la rendra partageuse !

— Faut pas que les uns ils ayent tout et puis que les autres ils ayent rien !

— Toc ! vlan ! pan ! entends-tu la danse !

— Ha, ha ! J’aurai jamais tant ri.

— C’est un bon, le Toubib, pour sûr.

La voix de Georgette s’élevait.

— Vous pouvez me tuer, bandit, jamais je ne signerai ce chèque.

— Et moi j’te dis que tu signeras ! grasseyait l’organe de Duroc. On te tient. On n’te lâchera pas. Veux-tu signer ou je recogne. Oh ! tu te fatigueras plus tôt de piailler et de rouspéter que moi d’te travailler les côtes.

Et de nouveau les coups tombaient et retentissaient sourdement. Les gémissements s’affaiblissaient. Un temps de silence succéda et Poil de Brique, qui écoutait l’oreille droite collée au chambranle, se releva :

— Elle marche. Elle marche ! Elle voit bien qu’il y a rien à faire et qu’on l’écorcherait plutôt vive que d’se laisser refaire par elle. Elle a dit qu’elle allait écrire, mais qu’un papelard qu’on a comme ça, par force, ça n’a pas de valeur.

— Penses-tu ! ricana Chacotot. Le chèque sera touché par l’Toubib et nous serons tous loin, tant qu’on est, avant qu’elle puisse s’plaindre à la rousse !… Nous v’là pour le coup pleins aux as. A nous la noce, les petits gars, dès qu’on sera sur l’plancher des vaches !


De la cabine, les jeunes gens entendirent les hommes d’évasion trépigner, danser et chanter, exprimer ainsi, brutalement leur joie de canailles triomphantes.

Bien qu’ayant foi dans le courage, la débrouillardise de Duroc, Georgette n’en écoutait pas moins avec une certaine inquiétude cette bacchanale formidable…

Cependant une pensée tenace, qu’elle avait depuis un instant, se fit jour et prit expression.

— Et Chang, René, le boy chinois, de mon frère… Savez-vous ce qu’il ?… L’autre l’a-t-il rejoint et tué ?

— Non, je l’ai trouvé, mon amie, épuisé et mourant de faim à cinq jours de marche du carbet, lorsque je descendais le fleuve. Il m’a affirmé qu’il avait blessé Diény à la jambe, en échappant à sa poursuite, et m’a confirmé en détail les circonstances du guet-apens. Je l’ai emmené jusqu’à la côte, mais il n’a point voulu me suivre quand il a su mon intention de gagner la Guyane anglaise et nous nous sommes séparés.

« Je regrette de l’avoir laissé. S’il était ici, il pourrait, lui, le seul témoin oculaire, vous conter ce qu’il sait du drame.

Georgette le regarda encore dans les yeux et lentement, elle dit :

— Je n’ai besoin d’autre témoignage que celui que m’a apporté le manuscrit de mon frère. Une fois encore, René, pardon…

Il voulut couper court à ces effusions ; l’heure s’y prêtait mal.

— Ne revenons pas sur cela. Il n’était point besoin d’excuse à votre attitude, mon amie.

« A présent, laissez-vous tomber à terre, feignez l’évanouissement. Et puis ayez confiance en moi. Je ferai tout pour vous sauver, tout aussi pour venger Kerbrat.

Et sitôt qu’elle eut obéi, il sortit, brandissant le chèque en criant :

— Ça colle, les frangins. Je vous avais bien dit, n’est-ce pas, que j’en aurais fait mon affaire. La poule est tombée dans les pommes à c’qu’y paraît, mais du moment qu’elle a signé y a pas de mal. Une fois qu’elle en aura assez de faire ses yeux de carpe frite, elle se ramassera toute seule.

— Fais voir un peu ? dit Poil de Brique, cependant qu’une lueur cupide s’allumait dans ses prunelles.

Duroc lui remit le papier d’un air de confiance absolue :

— Mâtin ! Quinze cent mille ! c’est une somme ! s’enthousiasma l’homme-gorille, après avoir examiné l’écriture d’un air connaisseur.

« Faut avouer qu’on peut te laisser la cuiller à pot, le Toubib. T’as la manière de t’en servir.

Puis, repris d’une certaine méfiance :

— C’est bien en règle que tu crois ?

— Tu vois bien que c’est établi sur la succursale à Miami de la banque Sud-Américaine. Autant dire que ça vaut de l’or. D’ailleurs on ne lâchera la gosse qu’après qu’on te l’aura palpé ! Et rien ne dit qu’on ne pourra pas lui retirer d’autres plumes, si on sait y faire d’ici là.

« Écoute bien, j’ai trouvé un plan, les petits. On va tout d’abord croiser sur la côte de Floride jusqu’à ce qu’on ait pu dégoter des types pour nous acheter notre rhum.

« Le prix que nous aurons touché ça sera pour nous tout bénéfice et tu sais y aura déjà gros ! Une fois ça fait, on s’arrangera pour donner à notre Fliegende l’air d’un honnête bateau d’commerce et tout en l’ laissant bien au large, toi et moi, on ira à terre pour toucher l’quibus à la banque. Le chèque est à mon ordre, t’as vu, mais comme je te l’ai déjà dit, je vous en laisserai les trois quarts.

« Revenus à bord, on lèvera l’ancre. On déposera notre héritière sur un îlot des Everglades où elle aura le temps de jouer les Robinsons, quelques semaines avant que des gens la découvrent.

« Et puis, on fera le partage.

« Avec nos parts de cargaison et celles du chèque nous sommes tous riches…

« Nous poursuivrons un peu plus loin et nous attendrons qu’un vapeur, de préférence, soit en vue. Alors nous ferons des signaux et nous saborderons le trois-mâts pour qu’il coule, sans faire de façons, pendant qu’on viendra nous chercher.

« Nous raconterons une belle histoire que j’aurai eu l’temps d’arranger et que vous saurez tous par cœur et puis… huïtt ! ni vu, ni connu… Une fois qu’on aura débarqué, chacun s’en ira d’son côté… Celui-là qui aime la grande vie pourra manger son bel argent. Ceux-là qui ont des goûts rangés pourront s’en faire un capital ou le fourrer dans le commerce.

« Mais jamais on n’aura pu voir de si honnêtes gens, ha, ha !

Tous se mirent à rire avec lui à cette délicieuse perspective.

Ils riaient, mais ils en auraient pleuré de tendresse, à coup sûr, comme le loup du bon La Fontaine…


Le repas de midi achevé, tandis que les hommes de service s’acquittaient plutôt mollement de leurs simples devoirs maritimes et que les autres, dont Poil de Brique, continuaient de boire en la chambre et de s’enivrer davantage, Duroc, entraîné par Jarbé, le petit cuisinier bancroche, descendait au poste d’équipage où certains de ses compagnons plus accessibles à la pitié avaient transporté Carrucho sommairement pansé par eux.

Dans ce réduit mal odorant, encombré de coffres, de vêtements malpropres pendus à quelques clous : chandails, bottes de mer, cirés, il trouvait l’égorgé couché, affalé sur l’une des couchettes, sans souffle et pâle comme un mort, de sa terrible perte de sang.

Il lui mit la main sur l’épaule :

— Eh bien, comment vas-tu, mon vieux ?

Quoique incapable de parler et plus qu’à moitié inconscient, au contact du médecin, à l’audition de cette voix qui lui paraissait pitoyable, le malheureux se retourna, sourit tristement et ses lèvres, sans qu’il en sortît aucun son, dessinèrent les syllabes suivantes :

— Tu vois, il m’a bien arrangé !

— Allons ! reprit René, courage ! Nous allons te tirer de là ! Tu es moins touché que tu ne crois.

Carrucho essaya de hausser les épaules, mais ce mouvement lui arracha une plainte rauque suivie d’un affreux gargouillement.

Duroc s’était fait apporter de l’eau bouillie chaude par Jarbé.

Avec des précautions inouïes, il réussit à décoller les bandages durcis par le sang coagulé en masse solide. Il lava soigneusement les plaies profondes, mais nettes, et déclara :

— Eh bien ! ce n’est pas si vilain. Tu es gravement atteint, c’est sûr, mais pas mortellement, je t’affirme. Il dépend de toi de guérir. D’ailleurs, ajouta-t-il, après avoir tâté le pouls de l’homme, tu as tout juste un peu de fièvre et elle tombe. Tu t’en tireras. Je parie pour toi si tu veux.

Le blessé sourit à nouveau, l’air un peu moins désabusé. Déjà son visage s’éclairait. Il vivrait ! La seule vie précieuse, qu’il connut, c’est-à-dire la sienne, allait donc être préservée.

René fit six points de suture, acheva de refaire le pansement, rassura encore son patient et, leste, remonta sur le pont.

La mer, le ciel se confondaient dans un azur triomphal. Le soleil inondait les voiles et la coque noire de sa clarté véritablement magnifique, tandis que le trois-mâts bercé par une houle, à peine sensible, poursuivait sa route nonchalante.

L’homme qui se trouvait à la barre n’emplissait la toile qu’à demi, multipliant les embardées dans sa flagrante inexpérience.

Quant aux matelots d’occasion, qui la bouche sèche et l’œil éteint, étaient, soit affalés à l’ombre, soit accoudés le long des lisses, ils paraissaient parfaitement indifférents à la manœuvre.

A plusieurs reprises, en levant les yeux, tant sur les cacatois que sur les perroquets cargués, qui pendaient en poches à leurs vergues et qui demeuraient inutiles, alors qu’ils auraient pu aider à la vitesse du bâtiment, René eut des gestes d’impatience.

Mais lorsqu’il voulut obtenir de l’équipage improvisé qu’il montât dans les enfléchures pour déployer cette « toile » inerte, il se heurta à des refus catégoriques et grossiers.

Poil de Brique qu’il crut alors devoir appeler à la rescousse hocha sa tête bestiale :

— Rien à faire, mon vieux. Je t’ai dit. Ils ont peur là-haut… Le vertige ! Et puis ils pensent à Beaucanson.

« Ils aimeraient cinquante fois mieux te faire passer par-dessus bord que se risquer sur tes vergues.

« Ne demander aux hommes, vois-tu, que ce dont ils se croient capables, c’est le secret du commandement. L’extraordinaire, faut seulement l’réclamer une fois, par hasard.

Et l’ex-médecin de marine dut s’avouer que le monstre roux parlait vraiment là comme un chef.

CHAPITRE XIV
OMBRES CHINOISES

Obligé de se satisfaire de la faible vitesse donnée dans ces conditions défectueuses par le Fliegende Holländer, Duroc passa ce qui restait de la journée à enseigner à Poil de Brique et à Surain, qu’il estimait les seuls capables de comprendre ses instructions, les rudiments indispensables de la conduite d’un navire. Ainsi put-il être relayé alternativement à la barre.

La nuit s’écoula sans alerte, de même que la journée suivante.

Le trois-mâts continuait sa route sur une mer superbe, sous un ciel littéralement sans un nuage, tandis qu’une douce brise le poussait. La membrure ne craquait qu’à peine ; l’eau, filant le long du bordage, faisait un murmure de ruisselet. Des vaguelettes anodines clapotaient doucement sous l’étrave et l’aigre chanson des poulies était tout juste perceptible.

En faisant le point à midi, Duroc avait pu s’assurer que, si le vent tenait ainsi, trois jours au plus lui suffiraient pour atteindre le golfe de Floride.

Là croisaient continuellement des destroyers américains, dont, quand il serait seul sur le pont, au cours d’un de ses quarts nocturnes, il pourrait solliciter l’aide par quelque signal lumineux.

Le soir revint, puis le « dîner » servi par un Jarbé graisseux, enfin l’inévitable beuverie.

Poil de Brique, cette fois, refusa d’y participer.

— Non, les gars ! Je vous « quitte » à votre tord-boyaux. Faut que j’aille travailler la route, dans la chambre avec le Toubib

Et quittant le poste méphitique, il entraîna l’ex-médecin de marine vers l’arrière.

— Laisse-les boire leur pétrole, fit-il confidentiellement à l’oreille de René. Pour nous j’ai bien mieux, du nanan, tu verras, mon pote. Et il ajouta, ricaneur :

— J’ai découvert la provision du capitaine, mon vieux Toubib. C’était un type qu’avait du goût.

La brise avait un peu fraîchi, juste assez pour que le trois-mâts filât d’une allure accentuée, mais bien appuyée, sans tanguer, en s’inclinant légèrement.

La lune, dans son plein, se levait lentement sur l’immense étendue et, à mesure qu’elle s’élevait, sa lumière s’épandait plus claire sur les flots comme parsemés de copeaux de cuivre éclatant.

Ainsi donc rien ne s’opposait à laisser la barre amarrée et à se plier à l’humeur partageuse de l’homme-gorille.

Au surplus, celui-ci eût pu concevoir une certaine méfiance à l’égard d’un « camaro » capable de faire fi du « nanan » du défunt capitaine batave.

Il fallut un peu plus d’une heure et une bonne vingtaine de rasades pour mettre Poil de Brique en gaîté.

Il prenait son verre à pleine main, levait le coude, se renversait en arrière et le récipient se trouvait aussitôt vidé.

— A la santé de ces messieurs du Saint-Laurent ! gouaillait-il, la face hilare. C’est la bonne vie. Quand j’pense qu’il y a seulement deux mois, on bouffait encore des fayots sans la courbache des gardes-chiourmes !

« Maintenant, nous voilà rentiers et quasi touristes, oh là là !

… Or, un bruit singulier s’éleva tout à coup dans la nuit lunaire, une sorte de miaulement qui sembla tout proche du capot de la chambre.

Et stupéfait, Duroc put voir une transformation immédiate, extraordinaire, s’opérer sur les traits ingrats du bandit.

Le rouquin était devenu plus pâle qu’un mort en une seconde. Son visage s’était pincé. Il roulait des yeux effarés, en proie à une immense terreur.

Le miaulement se reproduisit.

L’homme-gorille frissonna et se souleva à moitié en murmurant d’une voix blanche :

— Bon, voilà que ça recommence encore avec c’te saleté d’chat.

Livide, les deux poings sur la table, il considérait fixement le carré de lumière tracé au bas de l’échelle du capot par la lueur de la lune.

Duroc suivit la direction de ce regard hypnotisé.

Juste au-dessus de la masse noire projetée par la bande surélevée du bord le plus proche du capot, une forme ronde se détachait nettement sur le fond éclairé, silhouette pareille à celle d’un chat pelotonné et vu de dos.

… Un chat, oui un chat certainement, car, par moments, on distinguait l’ombre de sa queue étrangement longue qui se balançait nerveusement.

Soudain, le corps de l’animal parut s’ovaliser, s’élever.

Cette ombre chinoise semblait assise sur une sorte de socle qui montait, ombre aussi, au-dessus de celle du bord extrême de l’écoutille.

Hagard, tremblant de tous ses membres, Poil de Brique considérait ce spectacle, à vrai dire bizarre.

Enfin, se reprenant un peu, il sortit d’une poche de sa veste un revolver à barillet, celui, assez probablement du feu capitaine du trois-mâts, et lentement, lentement se glissa jusqu’au pied de l’échelle trapue.

A présent l’ombre ne bougeait plus. Mais à peine le rouquin, luttant contre la terreur qui l’étreignait, eut-il mis le pied sur une marche qu’il se produisit dans la forme de cette ombre une transformation instantanée et surprenante.

Sur le carré de lumière vive, Duroc vit paraître le profil très nettement découpé d’un homme, d’un homme qui eût prêté l’oreille !

Poil de Brique avait vu aussi.

En deux bonds, il avait grimpé, et il se trouvait maintenant à moitié sorti du capot, une main cramponnée au rebord, le revolver braqué de l’autre.

Quatre à quatre, l’ancien médecin s’en fut rejoindre le bagnard, dont l’ombre projetée à la place de celle de l’apparition tremblotait comme une feuille sèche.

Le pont lui apparut désert, inondé de lumière céleste, marqué de taches d’un noir très vif, ombres grêles, portées par la mâture.

On n’entendait pas un seul bruit.

Dans le poste avant, les forçats ivres morts, à leur habitude, devaient déjà cuver leur rhum.

La brise était tombée un peu, l’eau calme filait contre la coque, sans même clapoter, et là-haut les trois mâts chargés de leurs voiles s’élevaient vers le ciel apâli, pareils à de grands spectres blancs.

Le clair de lune revêtait tout de son aspect fantômatique.

Où donc étaient passés le chat et l’être qui semblait tout à l’heure espionner penché au-dessus de la « descente » du capot ?

Le « Toubib » fouillait du regard les lointains du pont, les retraits qui eussent pu servir de cachette quand la voix rauque de Poil de Brique s’éleva :

— Cette fois je te tiens et pour de bon, enfant de porc !

De fait, tout proche, à pas dix mètres, le long des pavois de babord, un grand chat noir, sorti sans doute à cet instant de la « cambuse », s’éloignait onduleux et souple dans la direction du gaillard.

Le rouquin, pour mieux s’assurer qu’il ne raterait pas l’animal, avait mis un genou à terre et couchait soigneusement en joue.

René eut pitié de la bête, certainement inoffensive.

— Laisse-le donc aller, Poil de Brique, crois-tu qu’il peut te faire du mal ? Laisse-le, il fait la chasse aux rats.

— Penses-tu, que je vais le laisser ? répondit l’autre sauvagement, levant des épaules indignées. J’aimerais mieux te crever avant ! Le laisser, une vermine pareille !

Il visa, pressa la gâchette.

La détonation retentit.

La fumée de la poudre noire s’épanouit en un nuage rond qui parut énorme sous la lune. On ne vit plus le chat sinueux.

Mais, par contre, quelque chose bondit à travers ce nuage opaque, quelque chose qui parut immense et qui, sans faire le moindre bruit, fila d’abord de gauche à droite et s’évanouit littéralement, comme soudain volatilisé, dans l’ombre même du mât d’artimon.

Tout surexcité par la poudre, Poil de Brique quitta l’écoutille et entreprit immédiatement d’explorer le pont, en détail, en gardant l’œil sur les deux bords.

Force lui fut de se rendre compte qu’il n’y avait rien à l’arrière. Alors il marcha vers l’avant dans la direction où le chat s’éloignait lors du coup de feu.

Toute ombre qui lui parut suspecte fut saluée aussitôt d’une balle.

Il jurait, il sacrait de rage, de colère et d’émotion…

Et puis, en même temps que Duroc, il revit le chat nonchalant qui, de nouveau en pleine lumière, à pas lents, désintéressés, semblait-il, de cette fusillade, continuait sa promenade nocturne.

— Ah ! cria-t-il, le v’là encore ! Ya pas, tu sais, il disparaît quand ça lui chante, et puis, y r’vient exprès, pour nous narguer après ! Charogne de bête, on va bien voir qui c’est qu’aura le dernier mot !

Et il se hâta vers le chat, qui, à mesure qu’il s’approchait, faisait retraite tranquillement, sans précipitation aucune, dans la direction du beaupré.

Installé sur le mât oblique le félin qui n’avait pas peur du tout des hommes apparemment, s’était mis d’un air naturel à se lécher son pelage ras.

Quand Poil de Brique fut à deux pas, il leva sa tête que marquait nettement, à la lumière céleste, une prodigieuse cicatrice, puis considérant le forçat, il parut le compter pour rien et se remit à sa toilette.

Assuré cette fois qu’il allait régler définitivement l’affaire de la bête abhorrée, le gorille allongea doucement sa main armée presque à toucher la cicatrice, derrière l’oreille, puis il pressa sur la détente…

Il n’y eut point de détonation.

Le chien avait claqué pourtant, mais seulement avec un bruit sec !

Alors saisi d’une panique indescriptible, la brute humaine lâcha un juron effroyable, laissa tomber son revolver et détala à toutes jambes.

René le vit, en quatre bonds, franchir l’étendue du gaillard, s’engouffrer en trombe dans le poste dont il l’entendit refermer la porte épaisse avec violence.

Le médecin ramassa l’arme. Toutes les cartouches étaient brûlées ! Mais la terreur superstitieuse du forçat l’avait empêché de trouver cette explication…

Duroc se mit doucement à rire :

— Combien tu as raison, mon chat, dit-il au félin qui maintenant se passait la patte sur l’oreille, de n’avoir point eu peur de ça ! Au fond, ces gens-là sont des lâches !

Et il reprit sans se presser le chemin du gaillard d’arrière.

Le chat le suivit aussitôt, peut-être séduit par les paroles… et l’accompagna sans cesser de se frotter contre ses jambes.

— Je vois ce que c’est, fit René, en se penchant pour caresser la bête maigre qui ronronna, on est chatte, on a des petits, cachés dans un coin du bateau. Il faut du lait pour les nourrir et l’on a faim. Attends, attends !

Très pitoyable aux animaux, l’ancien médecin pénétra, au passage, dans la cambuse, y prit une tranche de corned-beef restée dans le garde-manger et la tendit au chat noir.

La maigre panthère domestique se jeta sur cette nourriture, traversa le pont en courant et disparut presque aussitôt dans l’ombre du mât d’artimon.

Duroc s’attarda un instant à contempler le calme spectacle des flots maintenant lamés d’argent, fit un rapide tour d’horizon pour vérifier l’état du ciel et tranquille regagna la chambre où il pensait tout retrouver dans l’état où l’avait laissée la sortie de l’homme-gorille.

Il ne lui était certainement pas désagréable d’être ainsi seul, rendu un instant à lui-même, d’être débarrassé pour un temps de toute désastreuse compagnie !

Voluptueux, il s’allongeait dans le grand fauteuil à pivot abandonné par Poil de Brique, quand une constatation, au moins surprenante, le fit sursauter.

La bouteille dont le rouquin, tout à l’heure encore se versait de si copieuses rasades, avait disparu de la table, ainsi que la blague à tabac et la pipe de l’homme d’évasion.

Quelqu’un était donc venu là, à la faveur de leur absence !

Quelqu’un ? Certainement pas Georgette enfermée dans la cabine ! Un homme de l’équipage non plus, nul n’ayant pu sortir du poste sans qu’il s’en fût, certes, aperçu.

Alors ? Le mystère se corsait.

Il se passait d’étranges choses à bord du Hollandais Volant.

Étranges, mais point surnaturelles !

Duroc reprit par la pensée la série de ces faits bizarres.

Ce n’était pas la chatte, bien sûr, qui avait pu, dans la mâture, effrayer Beaucanson au point de lui faire soudain lâcher prise.

Ce n’était pas elle qui, de nuit, était venue dans la cambuse fouiller les coffres à provisions… pas elle qui avait renversé Jarbé le cuisinier bancroche.

… Toujours pas elle qui, la nuit même de l’arrivée des naufragés, avait enlevé sur la dunette la bouteille emplie d’eau potable. Pas elle, enfin, qui, tout à l’heure, s’était introduite dans la chambre pour y subtiliser l’alcool, la pipe et la blague à tabac !

Non… et malgré les apparences, ce n’était pas l’ombre de la chatte qui s’était profilée tantôt sur le plancher au clair de lune.

Ce n’était pas la mince bête qui avait bondi à travers la fumée de la poudre noire et qui s’était évanouie dans l’ombre du mât d’artimon.

Tout cela était l’œuvre d’un homme et non pas d’aucun des forçats ; nul d’entre eux n’ayant eu besoin de se procurer nourriture ou boisson par de tels moyens.

Ainsi donc quelqu’un se cachait dans quelque recoin du trois-mâts, quelqu’un qui devait être un membre de l’équipage massacré, échappé à la destruction, et qui connaissant bien les aîtres, habile, avait su échapper aux recherches des hommes d’évasion.

De ce quelqu’un, évidemment hostile à la horde bagnard, René songea incontinent à se faire un allié possible.

Tout appui, dans sa position, ne pouvait être à dédaigner, surtout celui d’un personnage qui se révélait par ses actes comme hardi, audacieux, rusé.

N’avait-il pas donné des preuves d’une intelligence subtile en frappant l’imagination superstitieuse des mauvais drôles ?

Oui, mais comment donc arriver à entrer en négociations ? Comment donner confiance à qui l’avait vu très probablement, de sa cachette, traiter de pair avec les échappés du bagne ?

A force de chercher, le médecin trouva un stratagème pratique qu’il pouvait appliquer sur l’heure, sans trop de crainte d’être surpris.

Depuis l’affaire de la cambuse, les forçats gardaient, par prudence, tous les vivres dans le poste avant, et, de ce fait, ne pouvant plus se procurer de nourriture, l’inconnu devait avoir faim, réduit à la portion congrue.

Duroc gagna le poste avant. Sans bruit, il en ouvrit la porte. L’antre était plein de ronflements.

Sous la lampe à roulis fumeuse et qui ne balançait qu’à peine, il put voir couchés dans leurs cadres ou par terre tous les gredins, y compris d’ailleurs Poil de Brique. Chacun dormait à poings fermés.

Avec des précautions inouïes, il descendit l’échelle abrupte et s’aventura prudemment dans le repaire nauséabond, veillant à ne point mettre le pied sur quelque membre abandonné, ce qui eût très probablement réveillé toute la ménagerie.

Furtif, il éprouvait l’horreur d’une sorte de descente aux Enfers.

Dans leur sommeil lourd, les forçats gémissaient, d’autres renâclaient, d’autres rêvaient tout haut, — de quoi ?… Il y en avait qui, en parlant, en grognant, mâchaient des menaces ou de sinistres imprécations.

Tout à coup, dans l’ombre de la table, il marcha en plein sur la main de Bougras étalé par terre, bras en croix, jambes écartées.

Sans se réveiller tout à fait, sans, heureusement, ouvrir les yeux, l’affreuse brute se mit à vomir des injures d’un ton de haine et il y mit comme point final, pâteux, sa phrase favorite.

— Faut le crever, faut le crever !

Duroc attendait sans savoir ce qui allait en advenir, mais le bagnard se rendormit sans avoir alerté personne.

Alors, rapide, le médecin rafla sur la table des biscuits, des conserves, du lard salé qui traînaient pêle-mêle sur la table, les mit dans un bonnet de laine décroché au hasard, d’un clou, et s’en fut de l’infecte sentine, doucement comme il était venu.

Puis, au pied du mât d’artimon, à l’endroit où l’hôte mystérieux du trois-mâts avait disparu, René disposa son butin bien en vue sur le râtelier de cabillots habituel.

Après quoi, ayant regardé dans la mâture sans rien y voir qui bougeât, il redescendit dans la chambre, un espoir au cœur.

La lune éclairait à tel point qu’il était sûr que l’inconnu avait dû remarquer ses actes et son offrande propitiatoire, s’il avait vue sur le navire.

Il attendit une heure au moins, heure qu’il passa à écouter tantôt le souffle de Georgette dormant paisible en sa cabine, — n’avait-elle pas foi entièrement en sa protection tutélaire… (il avait pu à deux reprises la rassurer dans la journée sous prétexte de la surveiller) — tantôt les moindres bruits du pont…

Enfin, non sans quelque émotion, il remonta sur la dunette et courut jusqu’au pied du mât.

Or, les vivres avaient disparu !

A leur place, dans le vieux bonnet, il y avait un pistolet automatique en bon état et des cartouches en abondance !

Il étouffa un cri de joie.

Une arme, une arme, ce dont peut-être il avait le plus grand besoin ! Une arme ! Avec cette arme-là, il n’avait plus à craindre personne. Il était certain, à présent, de pouvoir défendre Georgette efficacement, quoi qu’il advînt. Il n’était plus à la merci de la perfidie de ces monstres, ni de leur fureur homicide.

L’inconnu avait donc compris. Il l’avait vu poser ses vivres. Il le remerciait par le don de ce bienheureux pistolet.

N’était-ce pas la plus belle façon de signer le pacte proposé ?

Joyeux de savoir qu’il avait, quelque part, un allié capable, susceptible de le seconder dans le cas d’un conflit possible avec les hommes d’évasion, Duroc résolut de rester à la barre toute cette nuit-là.

Le vent était très favorable. En profitant de chaque risée et en gouvernant habilement il rapprocherait le trois-mâts bien davantage de la Floride… Georgette et lui-même du salut.

L’œil à ses voiles, il s’appliqua, sans répit, à porter bon plein et certain d’une heureuse issue il se surprit à fredonner.

Seul sur le pont du trois-mâts qui de nouveau paraissait mort sous la lueur pâle de la lune, il jouissait d’être sans contrainte. Il se jouait de ce navire docile entre ses mains habiles.

… Enfin une lueur parut à l’horizon, s’intensifia et tout à coup l’ex-forçat vit apparaître le rayon vert qui selon la tradition de toutes les marines du monde port bonheur à qui l’aperçoit.

Quoiqu’il fût peu superstitieux, Duroc en accueillit l’augure.

Et soudain, brusque, glorieux, le soleil jaillit de la mer.

Les étoiles s’éteignirent d’un coup, comme soufflées par quelque géant et il fit impérieusement jour.

La vie du trois-mâts, peu après, reprit dans sa monotonie.

Peu à peu, les hommes d’évasion sortirent du poste, la tête lourde et la langue pâteuse, mal remis de leur ivresse de la nuit.

CHAPITRE XV
CE QUI TOMBE QUELQUEFOIS D’UN MAT

Plus des trois quarts de la journée s’étaient passés en vaines recherches entreprises par tous les forçats, sur les ordres de Poil de Brique, afin de découvrir le chat, recherches manquant d’enthousiasme, effectuées peureusement.

A mesure que le soir venait, une terreur réelle s’insinuait dans l’âme trouble de l’homme-gorille.

Ivre à moitié — ayant trop bu pour se redonner du courage — il s’en était venu trouver Duroc qui, le vent fraîchissant, avait dû reprendre la barre des mains inhabiles de Surain.

— C’te chat, j’te dis que je l’ai vu, mon vieux, vu se changer en diable.

— En diable ? fit René complaisant, enchanté au fond qu’il était des ravages produits par les actes de son mystérieux allié dans l’esprit obtus du forçat.

— En diable, tu sais comment qu’ c’est fait. J’ai pas dit en locomotive. Faut-il que tu sois bête, cousin, si t’as pas compris, en diable quoi !… Un chat qui devient diable, tu piges… Tout le monde voit ce que ça fait. Et puis oui… oui… ce client-là je l’ai vu… vu… que je te dis… et j’ai pas les yeux dans ma poche… je l’ai vu redevenir un chat. Un chat-diable, je crois que c’est clair. Faut bien qu’il ait été un diable puisqu’il a empêché mon coup de… de revolver de partir.

Ayant terminé cette histoire qui l’épouvantait, il s’en fut la ressasser avec les autres qui, la nuit à peine tombée, s’étaient enfermés craintivement, claquemurés dans le poste avant…

… Tandis que le trois-mâts penché, donnant parfois une bande sérieuse, fendait les flots plus agités, que les craquements s’accentuaient, que les vagues claquaient plus sec, Duroc entendait les voix fausses, discordantes des hommes d’évasion monter en une chanson brutale.

Sans doute chantaient-ils pour tâcher de se donner du cœur au ventre et pour essayer d’oublier la menace qu’ils sentaient planer superstitieusement sur eux…

Ils cognaient du poing et du pied quelquefois pour marquer le rythme, recommençaient certain couplet qui leur plaisait, plus que tel autre, acclamaient la fin d’un ensemble par des vociférations…

Puis pour un temps, les chants cessèrent. Rien ne parvenait à Duroc depuis un quart d’heure environ, quand il entendit, de nouveau, s’élever des voix tumultueuses. Une discussion avait dû naître, passionnante, certes, car toutes ces voix montaient violentes et coléreuses.

Et ce furent les accents plus hauts d’une dispute furieuse, acharnée.

Trois voix dominaient le débat : le rugissement de Poil de Brique, le fausset aigu de Bougras qui répétait à l’ordinaire « faut le crever, faut le crever ! » et un autre organe, sombre basse que René crut bien reconnaître, mais qu’il ne put identifier.

Sur quoi tous les membres de la horde se mirent à attraper Jarbé en l’accablant d’injures boueuses.

Au clair de lune, Duroc le vit sortir du poste clopin clopant, aller en hâte à la cambuse et en ressortir, trébuchant, sous le poids d’une tourie de rhum avec laquelle il disparut à nouveau dans l’antre fétide.

Des hourras saluèrent son entrée et des rires et des railleries.

René eut l’intuition nette que quelque chose avait changé l’humeur versatile des forçats. Quelque chose s’était produit sûrement à son désavantage.

Il eut le pressentiment ferme d’un nouveau danger immédiat.

Le temps passait.

Fort inquiet de ne rien savoir de précis, l’ancien médecin de marine se rassurait en caressant dans sa poche la crosse quadrillée du pistolet automatique !

N’importe quelle réalité lui eût parut bien préférable à cette attente d’événements pour ainsi dire imprévisibles.

Puis, il y eut encore dans le poste un cri, un tumulte de bataille, des injures, des malédictions…

Peu après, la porte s’ouvrait, donnant passage à un cortège de bandits ivres qui marchaient, faisant des gestes mal assurés et braillant on ne savait trop quelle atroce Marseillaise de bagne.

Derrière les quatre ou cinq premiers, Gourioux et Gaconnet portaient un corps inerte que Duroc reconnut, malgré la distance, pour celui de Carrucho.

Puis vinrent Épaulard et Buteau portant un autre corps et cette fois il parut à l’ex-médecin qu’il voyait ballotter la tête monstrueuse de Poil de Brique.

Les forçats étaient parvenus à la muraille du navire.

Leleux et Trucy se joignirent à ceux qui portaient l’égorgé, Surain et Mirlitaux à ceux qui portaient le grand homme-gorille. Les deux groupes sinistres de quatre hommes balancèrent chacun son cadavre, tandis que Leparvein chantait, imitant les sauteuses de corde.

— A une… A la deu…sse. A la troi…sse !

Simultanément, les deux corps franchirent le rebord de la lisse, parurent, pendant quelques instants, s’immobiliser dans l’espace, puis retombèrent du même coup dans l’eau noire qui les engloutit…

Là-dessus l’affreux Mirlitaux dessina une caricature de bénédiction solennelle, puis tous s’en retournèrent au poste, du même pas mal assuré, en bramant une parodie — odieuse — du de profundis !

Duroc sentit s’accroître en lui son inquiétude de tout à l’heure…

La présence de Poil de Brique, chef redoutable et obéi — bien qu’il fût une canaille finie, — présentait une garantie de discipline, d’ordre relatif…

On pouvait se fier à lui, du moins dans une certaine mesure.

Tandis que sa mort annonçait l’avènement de l’anarchie, d’une ère de folie déchaînée !

Une bordée de hurlements suivis d’injures et de railleries fit à nouveau jaillir Jarbé de l’antre de la horde forcenée. Il recommença sa navette, entre le poste et la cambuse.

Ainsi cette bande d’anthropoïdes n’avait pas encore assez bu ?

Et qu’attendre d’êtres pareils à ce point saturés d’alcool, de cet alcool qui fait voir rouge, qui réveille dans l’âme des brutes les plus effroyables instincts ?

Dès cet instant, l’âme en alerte, Duroc se tint sur le qui-vive, attendant les événements, pleinement décidé à tirer à la moindre esquisse de menace…

Mais le vacarme s’apaisa, peu à peu, dans le poste avant. Sans doute les ivrognes meurtriers, abrutis par leur beuverie, s’étaient-ils enfin endormis.

Une heure passa, une autre encore, sans apporter le moindre bruit.

Et puis soudain, au clair de lune, Duroc vit une forme sortir prompte et furtive du poste avant, se couler vers l’ombre des pavois.

Des mouvements vaguement aperçus lui permirent de suivre, à l’estime, la progression de l’être qui devait ramper vers la dunette avec de grandes précautions.

Il fit craquer son pistolet et se tint tout prêt à tirer.

Mais pourtant, avant de faire feu, il jugea utile d’adresser une sommation sans équivoque :

— N’avance pas, ou je te brûle.

La forme eut un brusque mouvement de retraite, puis une voix rauque et qui sifflait d’être contenue, lui lança :

— Tire pas, N… de D… C’est en ami que je m’amène.

— Qui es-tu ?

— Jarbé. En ami que je viens comme je te l’ai dit. J’ai du pas banal à t’apprendre !

— Avance, mais je t’avertis qu’au premier soupçon de traîtrise, ton compte serait bon, mon bonhomme.

L’estropié escalada l’échelle qui menait au gaillard.

— Crains rien, fit-il, je suis venu parc’ que les choses vont mal pour toi… L’ frère que t’avais fait mettre aux fers est dans le poste avec les autres depuis que la nuit est tombée. C’est Mirlitaux, qui lui portait à bouffer, qui l’a fait monter et sais-tu ce qu’il leur a dit ?

— Non, fit Duroc qui s’en doutait.

— Eh bien, Toubib… que t’as jamais buté personne, comme tu prétends, pas plus Landru, c’est t’y comme ça ? que le frère de la demoiselle, puisque c’est lui qui les a tués. Et il en racontait, mon vieux, que les autres en étaient babas.

«  — Si vous croyez, qu’il dégoisait, qu’il vous conduira à bon port, c’est qu’ vous êtes joliment gourdes ! Il ne cherche qu’à vous endormir, pour vous coller entre les pattes de la police américaine. Faut lui faire son affaire sur l’heure. »

« Alors Poil de Brique lui a dit : « On voit bien que tu lui en veux, mais qu’est-ce qui prouve que tu jactes vrai. Et puis même si t’avais raison, une fois qu’il ne sera plus là, qui qui conduira le baquet ? »

« Ça a fait réfléchir les ceusses qui voulaient t’suriner tout d’suite.

« Ils ont convenu qu’il serait bien temps de t’expédier ad patres quand on n’aurait plus besoin d’toi.

« Seulement on te tiendrait à l’œil, on t’aurait toujours en méfiance, sans te laisser voir cependant qu’on avait d’la doutance sur toi.

— Et puis ensuite ? pressa Duroc, dont l’inquiétude s’augmentait, car Diény menant les forçats serait un adversaire redoutable…

— Ensuite, pt’ête qu’il n’y aurait rien eu, si Poil de Brique préoccupé n’avait pas passé par mégarde le dos tourné à la couchette où qu’était pieuté Carrucho.

« Avant qu’on ait même pu crier, le Corse lui plantait son couteau jusqu’au manche entre les deux épaules.

« Le rouquin a juste eu la force de jeter l’autre sur le plancher et de lui défoncer la tête d’un grand coup de talon ferré et puis il est tombé dessus…

« … T’as dû voir comment qu’ils ont fait pour les balancer dans la flotte, poursuivit Jarbé reniflant, et entendre leur raffût après…

« … Ils étaient toujours pas d’accord à ton sujet, mais à présent, ils sont toute la bande ivres morts, y compris ton fameux Diény.

« Tu peux compter qu’ils en ont tous pour le moins jusqu’à d’main matin à cuver leur schnick et leur rhum. Ce qui fait qu’ j’en ai profité pour m’amener avec toutes les armes que j’ai pu mettre la main dessus.

— Mais, fit l’ex-médecin de marine, je comprends mal quel intérêt tu as à te mettre de mon bord et à trahir tes camarades.

Le bancroche renifla encore.

— Mes camarades ? D’abord et d’une, depuis que je suis avec eux, ces sagouins-là n’ont pas cessé de me traiter pire que la crotte… Je ne suis qu’un faux-monnayeur et j’ai jamais tué personne. Alors tu penses qu’ils me méprisent et comme j’ai pas beaucoup de force, ils me martyrisent tout le temps. Les coups que j’ai pu recevoir sans oser jamais me défendre !…

« Et de deux, tu me bottes « Toubib » ; je sais pas si t’es innocent, mais t’es un gars à la redresse. Je suis sûr que tu es capable de tenir tête victorieusement à cette bande de malvats… surtout toi armé et eux point.

« Et puis de trois… Il y a la môme… J’ai eu une sœur que j’ai aimée. J’aurais préféré la tuer que de la voir tomber aux griffes d’une bande de fauves comme ces gars-là. Qu’est-ce qui lui arriverait, Toubib, à la petite demoiselle si des fois t’étais descendu ?

« Tu les aurais entendu dire et dire ton Diény, tiens, sur elle, ce qu’ils en feraient quand ils t’auraient expédié chez les requins, que t’en aurais le poil debout…

— C’est bien ça, Jarbé, fit Duroc, en tendant sa main à l’infirme. Écoute, si nous en réchappons, tu n’auras plus à te soucier des moyens de gagner ta vie. Va vite chercher les armes, maintenant, que nous nous mettions en défense.

L’instant d’après, le cuisiner revenait porteur d’un fusil, d’une excellente carabine à répétition, toute chargée ainsi que d’un autre pistolet.

Posséder un tel arsenal rassurait sérieusement Duroc.

De l’espèce de forteresse que constituerait la dunette, les échelles une fois enlevées, lui, Jarbé, au besoin Georgette, sans compter l’allié mystérieux, pourraient certainement « tenir » et repousser bien des assauts.

Sans surseoir, l’ancien médecin sautait au bas de la dunette, courait à la porte du poste qu’il condamnait solidement au moyen de la barre de fer servant à la clore par gros temps et qu’on maniait de l’extérieur.

Puis, ayant hissé les échelles à l’aide d’un palan frappé sur le collier d’artimon, il installait avec Jarbé des espèces de « mantelets » constitués de portes, de matelas, de caisses vides enchevêtrées tout le long de la balustrade… mantelets à peu près à l’épreuve de projectiles venus du pont et derrière lesquels, à genoux, on pourrait tirer à coup sûr !

… La nuit se passa sans alerte et le petit jour se leva sans qu’ils eussent été attaqués.

Par malheur, la brise faiblissait, les voiles faseyaient ou pendaient, lamentables, le long des vergues ; le trois-mâts n’avançait qu’à peine.

Enfin, le soleil poudroya dans la légère brume matinale et la mer s’aplatit encore sous l’influence du calme mouche. Duroc alla prévenir Georgette qui, vaillante à son habitude se comporta presque gaiement dans cette atmosphère de bataille. Et ce fut d’un air assuré qu’elle prit le fusil à deux coups, plus léger que la carabine, et dont son cousin savait bien qu’elle ferait excellent usage.

Du temps passa, mis à profit par le trio des « défenseurs » de la dunette pour s’abriter de plus en plus efficacement contre le feu d’agresseurs possibles…

La situation était bonne, stratégiquement parlant du moins, mais elle présentait, d’autre part, un inconvénient capital : les assiégés étaient sans vivres…

Et si le calme persistait, ne devraient-ils pas succomber à la famine avant d’avoir gagné les parages où croisaient les destroyers américains qui surveillaient la contrebande !

Duroc gouvernait de son mieux, en profitant des rares risées intermittentes qui ridaient légèrement la surface de l’eau, quand, très tard dans la matinée, des cris de colère éclatèrent subitement dans le poste avant.

Il y eut un remue-ménage confus, suivi d’un grand tapage. Les hommes d’évasion attaquaient la porte fermée à coups de hache.

Amarrant hâtivement sa barre, René fut à la barricade improvisée au moment même où, les vanteaux tombant en pièce, une dizaine de forçats se ruaient en vociférant au dehors !

— Feu ! tous ensemble ! commanda-t-il en épaulant la carabine.

Et la salve surprit à tel point les assaillants, qu’éblouissait d’autre part le soleil très vif, qu’ils se rengouffrèrent aussitôt en désordre dans leur abri.

Deux d’entre eux devaient être touchés car, pendant les heures qui suivirent, on entendit monter les plaintes alternées de deux voix geignardes.

Ce fut d’ailleurs la seule alerte à se produire dans la journée.

A midi, Duroc avait fait — des plus minutieusement — le point, par manière de déjeuner, et constaté, non sans ennui, que le bâtiment se trouvait à cent vingt milles de Charleston…

L’après-midi parut maussade, toute chargée d’appréhension. La faim et la soif éprouvaient sérieusement les assiégés.

Vers les quatre heures, le temps changea. Bien que la brise fut restée faible, très faible au niveau de la mer, le ciel se couvrait de nuages. Et cependant le baromètre n’avait baissé que légèrement.

A moins d’une chute brusque, il semblait que l’on n’eût rien à redouter pour le moment des éléments. On n’en eût pu dire autant des hommes.

Malgré la sévère leçon que leur avait value, d’emblée, leur tentative du matin, les bagnards, menés par Diény, n’étaient pas gens à digérer aussi facilement leur échec. Et l’esprit de l’ex-clubman contenait assez de ressources pour qu’on fût contraint de rester perpétuellement sur le qui-vive.

Sous quelle forme, dans quel instant reprendraient les hostilités ?

Quelle traîtrise méditaient les fauves, écumant là-bas dans leur fosse !

Pour comble, à un bref crépuscule succéda soudain une nuit noire. Les nuages amoncelés au ciel masquaient la lune et les étoiles. Le navire semblait avancer à travers de grands voiles funèbres. Et l’obscurité trop opaque se faisait méchamment complice des bagnards en rupture de ban.

Les trois compagnons réfugiés sur le rouff du gaillard d’arrière veillaient attentifs, sans parler, afin d’écouter mieux la nuit, les yeux déjà las de vouloir en percer les ténèbres denses.

Et cette soif qui lancinait… Et cette faim qui commençait à les faire presque défaillir ?

Au moindre craquement, au cri aigre d’une poulie, leur corps se bandait et ils serraient fébrilement la crosse ou le fût de leurs armes, cherchant quelque but à leurs coups.

Mais tout retombait aussitôt dans un silence plus épais.

— Écoutez ! fit soudain Georgette.

Tous trois crurent alors percevoir comme un lent frôlement de pieds nus, mais qui s’effaça aussitôt et plus rien ne fut perceptible.

— Georgette, fit doucement Duroc, vous êtes bien nerveuse, mon amie ; mieux vaudrait, si vous m’en croyez, que vous alliez vous reposer quelques instants sur des coussins que nous vous aménagerons. Nous n’en veillerons, tous deux, que mieux, sans risque de nous gagner cette nervosité contagieuse… Je vous promets qu’en cas d’alerte, je vous appellerai aussitôt.

La jeune fille s’était levée et, sans répondre, elle avait fait irrésolument quelques pas dans la direction de l’arrière quand, tout à coup, elle tressaillit.

Quelque chose l’avertissait qu’il y avait quelqu’un derrière elle.

Oui, quelqu’un !

Elle se retournait hâtivement quand elle se sentit étreindre par deux bras vigoureux.

Au même instant, deux bruits de chutes retentissaient à côté d’elle, bruits de corps tombant sur le pont.

Sa surprise fut telle que son doigt pressa, de façon instinctive, la gâchette de son pistolet, arme qu’elle avait, de préférence au fusil, adopté cette nuit.

A la lueur qui raya l’ombre, elle eut le temps de voir Duroc et Jarbé tombés sur les planches où se dressaient deux autres silhouettes.

— René ! appela-t-elle éperdue, dans une indicible épouvante.

— Oui, tu peux l’appeler, ton Duroc, gouailla la voix grasse de Diény. Il a son compte, ton terre-neuve ! A présent, je te tiens, ma fille ! Si tu crois que l’on m’a comme ça !

Horreur, c’était Diény, Diény qui la maîtrisait de la sorte, paralysant sa résistance, ce Diény qui l’épouvantait désormais plus, à lui tout seul, que la horde des hommes d’évasion !

Elle se jugea vraiment perdue, mais se débattit, néanmoins de toutes ses forces appréciables.

— Diablesse ! s’écria l’assassin. Je n’en viendrai jamais à bout. Un coup de main ici, Bougras.

Celui des forçats qui avait abattu Duroc et Jarbé accourut à la rescousse.

Et vers l’avant on entendait les cris des autres hommes d’évasion qui se ruaient pour la seconde fois à l’attaque de la dunette.

René, blessé ou mort peut-être, les bandits ne rencontreraient aucun obstacle désormais au déchaînement de leurs instincts.

Qu’adviendrait-il de la jeune fille entre les griffes de ces monstres ?

Plutôt la mort immédiate.

Et, farouche, elle mordit au cou le bagnard qui la ceinturait, comptant qu’aveugle de colère il la frapperait du couteau qui avait dépêché Duroc.

Et, de fait, rugissant de rage, l’homme d’évasion levait sa lame, mais avant qu’il eût pu l’abattre, une masse noire dégringolait d’une basse vergue sur ses épaules.

Deux coups de feu claquaient tout proches.

Et les oreilles assourdies, légèrement brûlées par la flamme, à la faible lueur qui filtrait à présent d’entre les nuages, Georgette voyait ses assaillants s’écrouler l’un par-dessus l’autre.

Une sorte de démon bondissant avait saisi la carabine à répétition tout armée, tombée à côté du médecin, et déclanchait un tir fauchant sur la horde qui accourait.

La lumière s’accentuant toujours, la jeune fille put voir trois hommes pirouetter et choir sur le pont, tandis que les autres faisaient une volte-face instantanée et fuyaient vers le poste avant.

— Cette fois, ils ne leviendlont plus, mamoizelle ! faisait une voix un peu nasillarde que Georgette, stupéfaite, reconnaissait immédiatement pour celle de Chang, le boy chinois de son pauvre frère.

— Chang ! fit-elle. Tu tombes du ciel ?

— Pas tout à fait. Du mât seulement, répondait le Céleste, d’en haut, du grand cacatois, mamoizelle.

Et comme sanglotant maintenant sous l’effroyable secousse nerveuse, elle se lamentait :

— Mon bon Chang, ils ont tué M. René.

Il la rassurait rapidement après s’être penché sur Duroc qui gisait toujours sans mouvement :

— Non, le cœur bat bien, mamoizelle.

Et puis, découvrant la blessure, il ajoutait :

— Pas glave du tout, monsieur Lené avoil eu chance…

Le couteau s’était arrêté, hasard heureux, sur l’omoplate et l’ex-médecin n’était qu’évanoui sous la force du choc, le lancinement de la douleur…


Une heure plus tard, convenablement pansé par les soins du Chinois qui décidément paraissait fort habile à cette besogne, Duroc, étendu sur le flanc au creux d’une couche improvisée, écoutait l’ancien boy conter ses aventures les plus récentes…

Tout nouvellement embauché en qualité de cuisinier à bord du trois-mâts hollandais, il avait pu échapper, seul, au massacre de l’équipage en se réfugiant dans les mâts.

Caché au creux d’une voile ferlée à demi du grand cacatois, hauteur où les hommes d’évasion ne s’étaient point aventurés, à l’exception d’un seul pourtant, il avait pu s’en faire une sorte d’habitacle assez confortable.

Il avait bien été contraint de tuer celui — Beaucanson — qui l’avait découvert là-haut.

— Fallait qu’un de nous deux soit molt, alols Chang amait mieux c’êtle lui…

Il n’en avait point de remords.

— Tous méchants ces vilains hommes-là. L’en voulaient tous à la pauvle chatte qui m’avait suivi dans les velgues palce que j’avais plis l’habitude de la noullil à ma cuisine… Mais bêtes aussi, supelstitieux. Avoil jamais pu me pincer quand la nuit je plenais leul vivles et avoil plis Chang poul un diable !…

Il avait reconnu Duroc et Georgette et aussi Diény, au matin qui avait suivi la nuit de leur embarquement, mais il avait vainement cherché à entrer en relations avec l’ex-médecin de marine.

Chaque fois qu’il l’avait essayé, quelque incident s’était produit qui l’avait empêché de mettre son projet à exécution.

Mais il n’avait jamais cessé de veiller sur les deux cousins et notamment cette nuit même, comprenant que les circonstances étaient graves, il s’était tenu, préparé à intervenir immédiatement, dans les basses vergues, jugeant que son intervention pourrait être bien plus efficace d’être complètement imprévue.

Jarbé et Bougras étaient morts et Diény sérieusement blessé.

Chang l’eût envoyé froidement rejoindre à la mer les cadavres des deux forçats dont il s’était débarrassé sitôt après avoir achevé son récit, si Georgette n’avait insisté — oh nature pitoyable des femmes ! — pour qu’il transportât l’assassin, par l’échelle du rouff, dans la « chambre » et l’y couchât sur l’un des cadres.

Aux vêtements trempés de l’ancien prospecteur, à ceux de Bougras, Duroc et Chang avaient compris que ceux-ci avaient dû se mettre à la nage, sous le gaillard, afin de gagner la dunette et y pouvoir prendre à revers les défenseurs insoupçonneux d’une « ruse de guerre » aussi hardie.


Entre temps, l’aube était venue.

Sans chef, découragés sans doute par leurs deux échecs successifs et les pertes qu’ils avaient subies, les forçats, dans le poste avant, se tenaient littéralement cois. D’ailleurs, Chang leur avait crié de sa bizarre voix nasillarde que quiconque d’entre eux montrerait seulement le nez à l’ouverture serait salué d’une balle.

Et cette voix qu’ils n’avaient jamais entendue avait dû, sûrement, les frapper d’une nouvelle terreur !

Vers cinq heures, la brise se levait, la mer devenait clapotante, le trois-mâts, barré par Georgette, qui avait fréquemment, jadis, gouverné le yacht de son oncle, labourait à bonne vitesse la houle courte que frangeaient parfois de légers moutonnements d’écume.

Et quand le soleil apparut, on vit monter une fumée, puis une longue traînée s’étaler dans la direction du nord-est.

Bientôt, un contre-torpilleur laissait voir sa coque élancée, sous le noir tourbillon sorti de ses quatre cheminées obliques.

L’instant d’après, Chang hissait à bloc de la vergue d’artimon, sur les instructions de Duroc, les deux pavillons N. et C. pris dans le coffre de timonerie et qui constituent le signal de détresse international…

ÉPILOGUE

Six mois plus tard, René Duroc, réhabilité, épousait Georgette Kerbrat à Saint-Malo.

Leur vie s’écoule principalement dans un vieux manoir de Bretagne. Chang y fait figure d’intendant. La chatte noire paisible y engraisse sous le sobriquet de « Fantôme » élevant des portées de chatons.

Quant à Diény il peut, au bagne, cultiver — autant qu’il lui plaît — les connaissances commencées sur le Fliegende Holländer.

FIN

IMPRIMERIE FRANÇAISE DE L’ÉDITION, 12, RUE DE L’ABBÉ-DE-L’ÉPÉE — PARIS Ve.
RELIURE : MODÈLE DÉPOSÉ.