Title: Aux jardins enchantés de Cornouaille
Author: François Ménez
Release date: February 14, 2026 [eBook #77936]
Language: French
Original publication: Plon
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FRANÇOIS MÉNEZ
PARIS
LIBRAIRIE PLON
LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT
IMPRIMEURS-ÉDITEURS — 8, RUE GARANCIÈRE, 6e
Tous droits réservés
DU MÊME AUTEUR
Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1927.
Copyright 1927 by Librairie Plon.
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réservés pour tous pays.
De toutes les provinces de France, il n’en est guère que l’on se représente sous des couleurs plus fantaisistes que la Bretagne. On n’en est certes plus au temps du bon Souvestre, où l’Armorique paraissait plus curieuse à étudier que la Nouvelle-Hollande et où les Bretons passaient pour manger à l’auge, comme les pourceaux de Poissy.
Mais le plus souvent, sans la connaître, on s’en crée encore une conception très fausse. Une terre âpre et farouche, couverte d’immuables brumes qui l’entourent comme d’un linceul, avec des plantes chétives, des arbres rabougris, des landes grises et monotones, une mer constamment déchaînée ou plaintive, hachée d’écume, fouettée d’embruns, telle est l’image que s’en font ceux qui ne l’ont qu’imparfaitement visitée.
La race est à l’avenant : triste, rêveuse, dépourvue de sens pratique, poursuivie par la hantise et comme par un certain goût de la mort, exhalant sa nostalgie de l’au delà dans ses chants, ses poèmes, ses légendes douloureuses. « Un peuple de crépuscule », suivant la parole de Yeats.
Les écrivains ont, dans une large mesure, contribué à répandre cette conception de la Bretagne. Et ce sont les Bretons qui ont commencé, car Madame de Sévigné, qui fut le seul grand écrivain moderne, avant les romantiques, à parler de notre pays, ne l’a point présenté sous un aussi triste aspect. Or, elle le parcourut dans tous les sens, d’Ancenis aux Rochers et de Rennes à Port-Louis ; et la marquise savait voir. Elle trouva qu’on faisait en Basse-Bretagne, « une chère admirable ». Auray lui parut être « le pays des festins ». Son voyage au pays de Vannes, en compagnie de la duchesse de Chaulnes, lui fut un enchantement, avec des compliments, des banquets, du tintamarre, des soldats faisant l’exercice avec autant de grâce que s’ils dansaient des passe-pieds.
Mais vint Chateaubriand qui peupla sa solitude d’orages et de fantômes et traduisit, en leur donnant l’ampleur et la désolation d’un Miserere, « les grandes voix de l’automne sortant des marais et des bois ». L’on ne put voir, désormais, la Bretagne qu’à travers la tristesse de René, et l’ombre des tourelles, après tout aussi normandes que bretonnes, du château de Combourg, s’allongea pour des siècles sur la péninsule.
Il advint que Renan, le plus souriant et le plus optimiste des hommes, et qui tenait la bonne humeur pour une vertu essentielle, joignit un jour sa voix à ce concert funèbre. Ce fut dans la Prière sur l’Acropole :
« Je suis né, déesse aux yeux bleus, de parents barbares, chez les Cimmériens bons et vertueux, qui habitent au bord d’une mer sombre, hérissée de rochers, toujours battue par les orages… »
Et cet amant de la pure beauté, qui avait à se faire pardonner d’anciennes tendresses, ajoutait, parlant avec injustice de son Trégor natal, pays des cerisiers roses et des bleus estuaires : « On y connaît à peine le soleil. Des nuages y paraissent sans couleur et la joie même y est un peu triste… »
Michelet, qui traversa la Bretagne en chaise de poste, y vint lui-même avec l’idée préconçue de la trouver plus que de raison « pauvre et dure », lui ayant assigné par avance sa partie en mineur dans la symphonie des provinces de France.
Il la vit avec des yeux de poète passionné bien plutôt qu’avec le froid regard du géographe soucieux de traduire des réalités. Et quoique ce fût l’été, l’admirable été breton rayonnant de couleur, tout lui parut morne et désolé. Saint-Malo, avec sa baie écaillée d’or et ses remparts illuminés par le soleil du soir, lui fit l’effet « d’un nid de hiboux ou d’orfraies, bordé de rochers sales et fétides, où le varech pourrit à plaisir ». La campagne bretonne : « des plaines de roc, de grandes landes tristement parées de plantes jaunes », des champs de sarrasin aux « couleurs sans éclat et comme flétries d’avance, affligeant l’œil plus qu’elles ne le recréent, comme cette couronne de paille et de fleur dont se pare la folle d’Hamlet. »
C’est ainsi que la plupart des grands écrivains, en parlant de notre province, ont été trop souvent les dupes de leur imagination et de leur cœur. Mais ce travers ne leur fut pas particulier. La Basse-Bretagne fut longtemps l’objet d’un injuste mépris de la part des Haut-Bretons de Nantes et de Rennes, qui s’estimaient plus raffinés. Nulle région bretonnante n’a été, plus que la Cornouaille, marquée d’un renom de pauvreté et de mélancolie. Même pour les Trégorrois qui ne la connaissent guère, parce qu’ils n’ont pas l’instinct voyageur et qu’ils en sont séparés par la barrière des monts, la Cornouaille a longtemps passé et passe peut-être encore pour être un pays rebutant et de mœurs frustes.
A la lisière des deux pays, on s’est toujours défendu, comme d’une infériorité, d’être Cornouaillais. Jean des Cognets rapporte qu’à une réunion de prêtres du canton de Belle-Isle-en-Terre, les recteurs des paroisses les plus méridionales, Plougonver ou la Chapelle-Neuve, répondaient à ce propos, aux taquineries de leurs voisins, en reculant toujours plus au sud les limites de la Cornouaille.
C’est ce même dédain pour les habitants d’un sol qu’ils croyaient déshérité qui portait, au temps de mon enfance, les paysans du Trégor et du Bas-Penthièvre à poursuivre les Kernevot de leurs quolibets : « Kerné paour, Kerné du !… Pauvre Cornouaille, Cornouaille noire. Kernevod kov ru… Cornouaillais au ventre rouge… »
Mais la Cornouaille, depuis ce temps, est sortie de sa pauvreté. Elle a fertilisé ses champs, défriché les moins abruptes de ses terres de bruyère, multiplié ses troupeaux et ses vergers. Elle a transformé ses dunes, jadis stériles, en d’immenses potagers où florissent le pois et la pomme de terre. Le seigle des sols pauvres de l’intérieur a peu à peu fait place au sarrasin et à l’avoine, et sur la « ceinture dorée » enrichie par les engrais de mer, le froment a pris la place du sarrasin. Des vallées de l’Aulne, de l’Odet, du Jet et de l’Isole, où jadis elles se resserraient, les cultures riches ont grimpé à l’assaut des monts d’Arez et de la Montagne Noire ; le blé pousse aujourd’hui, maigre encore, sur les pentes du Méné-Mikel et jusque sur les bords du marais de Botmeur.
Les étrangers des plus lointains pays, du Brésil et de l’Argentine, ont appris la route de ses foires, où ils viennent s’y disputer à un prix d’or ses chevaux sobres et durs. Et voilà que le moindre éleveur d’Elliant, de Scaër, ou qu’un fermier de Cornouaille maître de sa terre est plus riche que ne pouvait l’être un gentilhomme de jadis.
La richesse s’est accrue, même dans les plus hauts pays de granit et de bruyère. Des besoins nouveaux s’y sont fait jour, avec des rêves de vie plus douce. La race s’y est à peu près éteinte des bergers et des pillaouer.
Dans le même temps s’est transformé l’humble village de la côte. C’était jadis un groupe de maisons basses, éparpillées, où l’on se chauffait, l’hiver, de débris d’épaves glanées dans les « laisses » de mer, mêlés à du goëmon sec ou à de vieilles bouses. Des chèvres, ou des moutons noirs, broutaient autour du village l’herbe des pâtis, où séchaient les palancres. Des sentiers, plutôt que des routes, reliaient les maisons, menaient au puits, à l’école, à l’église. La vie s’y écoulait, chétive et monotone, tournée vers l’Océan, et sans relations avec l’intérieur. Tandis que les hommes faits étaient au loin, parfois pendant des mois, sur la vaste mer, les femmes, pour vivre, aidaient à la moisson ou à la récolte des pommes de terre.
Le triste village d’autrefois est devenu, le plus souvent, une blanche petite ville, dont les maisons crépies à la chaux ont escaladé le promontoire rugueux qui dominait les grèves. Les lourds bateaux non pontés de jadis ont allégé leurs formes et affiné leur voilure. Le pêcheur y a vécu dans de meilleures conditions d’hygiène et de confort. Menant toujours la vie libre et aventureuse du large, il s’est réservé des heures et des jours pour le repos et s’est mieux défendu contre les mauvais coups de la mer. Les trains de marée qui ont transporté vers les halles des lointaines villes le produit de sa pêche, lui ont apporté, en retour, les idées et les préoccupations du dehors.
Ainsi la Cornouaille, terrienne ou maritime, s’est éveillée à une vie plus large et plus moderne. Mais partout où la lande et le passé l’emportent, elle est bien plus riche encore de sa couleur et de sa joie.
Cette joie éclate de mille façons et sous mille formes ; elle est le caractère distinctif du pays et de la race ; elle établit un lien entre les cantons si divers d’aspect et d’aptitudes dont se composait jadis l’évêché de Cornouaille, qui s’étendait des rives de l’Elorn à celles de la Laïta et des baies de l’Atlantique au seuil montueux du Poher.
Rien ne surprend autant le voyageur qui, pénétrant en Cornouaille, s’attendrait assez volontiers, sur la foi des légendes tenaces, à n’y trouver que vie rude et demi-misère.
Cette surprise, il me souvient de l’avoir éprouvée, il y a quelque dix ans, en visitant les rives du Blavet, entre le gouffre de Toul-Goullic et les trois hêtres de Saint-Urban.
C’était au temps où n’existait pas encore le petit train de Plésidy qui, soufflant et ahannant en grimpant les rampes, s’enfonce par toutes petites étapes au cœur de la Bretagne bocagère.
Je voyais pour la première fois le pays de Kerné, et ce premier contact me fut une révélation. Je n’avais en effet jamais dépassé jusqu’à ce jour Bourbriac, dont le clocher est, vers les terres à froment du Nord, la borne extrême de Cornouaille, ni les bords de Coatliou, qui sont vraiment à l’automne les bois de la couleur : de l’or, de la pourpre et de l’émeraude.
Aussi, quel enchantement, passé la ligne de faîte de Kérien et de Magoar, de voir s’étendre à mes pieds, dans la conque d’or qui sépare les monts, la flambée des ajoncs en fleur, comme une offrande au soleil.
J’ai vagabondé, dix jours durant, par les chemins qui s’en vont droit comme des flèches au milieu des solitudes, poursuivi par le cri des grillons et par le cantique des alouettes.
Des croix de pierre détachaient au croissant des routes leurs fûts penchés sous le vent des crêtes et les formes tordues de leurs larrons suppliciés. Elles m’offraient pour le repos, d’étape en étape, leur socle usé où l’herbe pousse, et la mousse de leurs tertres, égayé par les fleurs mauves des chardons et par les gouttes d’azur des scabieuses.
Parfois un chemin couvert descendait vers une combe, d’où partout l’eau sourdait en ruisseaux tintants, en claires fontaines. Des bas-fonds noyés, environnés de hêtres et d’aulnes, émergeaient en bouquet les toits d’un village : Saint-Eusèbe, Lannégan, Le Pellinec, une flèche ajourée de chapelle, ou des ruines d’abbayes comme Coat-Malouën, encloses en des jardins sauvages et d’une fraîcheur d’oasis.
La Cornouaille, dans toute son étendue, se caractérise par ce ruissellement de lumière et de couleur. Elle se drape, suivant les saisons, des écharpes dorées ou violettes des genêts ou des bruyères. Ses forêts de Laz, du Cranou, de Clohars et de Coatloc’h gardent sous leurs frondaisons le secret des fées oubliées et des enchanteurs. Ses rivières, en blanches cascades, dévalent la pente des monts, mirant dans leurs cours les aubes vertes des moulins et les tourelles des manoirs. Ses chapelles, dans la paix des grands arbres, sont comme des châsses d’argent abritant le sommeil des saints.
Sa mer est belle, même où elle paraît le plus sauvage. Ses baies, en été ou par les calmes de novembre, ont un coloris de mer orientale, sous l’ocre et le safran des voiles. Ses ports remuants, pleins de soleil, sentent le goudron et la rogue ; ils s’égayent du pavois des filets qui sèchent, tendant leurs arcs de triomphe entre les maisons des Villes Closes. Ses îles — Sein, les Glénans, Raguénès et l’Ile Verte, — suspendues entre ciel et eau, sont lumineuses et fraîches comme l’aurore. L’air y est vif et léger comme aux premiers temps du monde. Les moutons y broutent sur les dunes une herbe courte et des panicauts imprégnés des parfums de la mer. Les femmes y ont une beauté rude, et leurs lèvres ont un goût de sel.
L’homme, en Cornouaille, est, à l’égal de la nature, fougueux, plein de sève, débordant d’une vie gaie et brutale. Il aime la foule, les chants, le biniou criard, les jeux bruyants de la perche et de la soule. Il se plaît aux grandes beuveries, dans les auberges et sous les tentes, aux pardons, aux foires, aux grandes noces — vraies noces de Cana, — où les festins se prolongent huit jours et où les convives se comptent par centaines. Il y a dans ses propos et ses gwerz un peu de la verve triviale des fabliaux.
De tout temps lui déplut la vie casanière. Il a du reste de qui tenir : les saints de sa Légende eurent eux-mêmes un penchant marqué pour l’existence vagabonde. Venus d’Irlande ou de Cambrie dans des barques de pierre poussées par le souffle des anges, c’est pour plaire à Dieu et faire pénitence qu’ils s’imposaient de vivre, sur le tard, dans les limites étroites de leur plou ou de leur ménec’h ty. Encore tournaient-ils, comme des lions en cage, autour de leur domaine, regardant avec nostalgie les horizons tentateurs.
Le Cornouaillais — terrien ou maritime, — a conservé cette humeur nomade. Il passe une bonne partie de l’an par monts et par vaux, courant les pèlerinages et les foires. Le pillaouer de la Montagne, marchand de tamis ou de croix de Saint-Tugen, — bat le pays bien moins par nécessité que pour l’ivresse d’aller par les chemins, à l’aventure, de voir des terroirs et des visages nouveaux.
Où apparaît mieux encore la fantaisie cornouaillaise, c’est dans les costumes éclatants et d’une diversité telle que jamais aucun pays de France n’en sut présenter de pareille. Par là se manifeste chez la paysanne le sentiment inné de la couleur et le goût naturel qui la porte à emprunter au cadre de mer, de bois ou de landes qui l’enveloppe, les principes de son élégance. Cette même harmonie de l’âme et du paysage se retrouve dans les coiffes qui, quoique dérivant toutes de la coiffe monastique, se diversifient à l’infini, suivant la façon d’épingler les ailerons, de les resserrer en mentonnières ou de les laisser tomber en volutes sur les épaules.
La Cornouaillaise, au gré de sa fantaisie, a su donner cent formes variées à la visagère, qui n’est autre que l’ancien voile dont la femme se couvrait, au Moyen Age, pour entrer à l’église, parce qu’elle n’était pas faite à l’image de Dieu et que c’est par elle, au dire des vieux liturgistes, que la prévarication a commencé sur la terre.
L’artisane, qui n’est ni campagnarde, ni tout à fait citadine, a peu à peu, supprimé les ailerons qu’elle a jugés trop lourds ; la pêcheuse de Douarnenez et de Concarneau les a ramenés de chaque côté de sa tête comme les nageoires argentées des sardines. D’autres, comme à Bannalec, Rosporden, et Pont-Aven ont échancré au cou le camail qui retombait jadis sur la nuque ; ou bien, comme au Cap-Sizun, elles en ont allégé la cape primitive.
Le capuchon a pris les mêmes formes innombrables, prolongeant jusqu’au sommet les rides du froncis, à la façon bigoudène, ou les faisant rayonner comme un soleil, dans le cac’h-pod d’Arzano. Parfois, il s’est surmonté d’un plus petit capuce, comme dans la bruguerez de Pont-Croix.
C’est un des plus grands charmes de la Cornouaille que cette variété de la coiffe et du costume, traduisant les nuances de l’âme et de la terre.
Car la Cornouaille, très loin d’être une, est divisée comme l’antique Grèce, par ses cours d’eau, ses estuaires indentés, ses chaînes de hauteurs parfois insignifiantes, et un grand nombre de « pays » dont chacun a son caractère, son génie propre, son individualité bien marquée.
Franchi l’Elorn, le pays de Daoulas et la presqu’île de Crozon s’étendent jusqu’au Faou comme une marche où Cornouaille et Léhon mêlent leurs influences. Cette dualité s’exprime en un vieux dicton :
Déjà, au creux de la rivière, les verdures opulentes de La Roche et de Pont-Christ donnent un avant-goût de la fraîcheur cornouaillaise. Le Léhon réapparaît, quelque temps encore, avec ses dos de pays, tristes et nus, de Dirinon et de La Martyre. Puis le plateau s’abaisse et le paysage s’humanise. La lande, moins rugueuse, se ponctue de toits bleus et de bouquets de pins verts. Le viaduc jette sur la Doula ses arches blanches, comme à l’entrée d’une Terre promise.
Et soudain, d’une radieuse échappée, bordant les replis de l’arrière-rade, la campagne de Daoulas découvre au regard son croissant d’une éblouissante verdure.
Cette verdure est partout, dans les prés, les landes, les jardins, les champs rares. Elle noie d’ombre les chemins, revêt de mousse et de scolopendres les vieux murs ; elle se glisse aux joints des vieilles pierres, ourle les bas-fonds d’un liseré sinueux de trembles et de saules, pousse son herbe saline et ses joncs marins jusqu’au chenal des estuaires.
L’eau jaillit, de toutes parts, en sources claires. Elle descend, en gazouillant, les pentes ajoneuses. On devine, sous le tapis des aulnes, son murmure et ses scintillements. Daoulas, seuil vert de la Cornouaille, est la ville des ombrages, des ruisseaux et des ponts. Elle annonce, par delà la ligne des rheuns, un pays de vie plus suave, où l’air est si doux, au dire du chroniqueur, « qu’on n’y saurait mourir ».
De même, le Daoulasien annonce le Xernêvot par la vivacité et le tour frondeur de son caractère.
Sa ville connut jadis une certaine splendeur. Assoupie l’hiver sous les brumes de la Doula, elle s’animait au printemps d’une vie joyeuse. Les Rohan, les Carné, les Kervern-Tréanna et d’autres familles puissantes y possédaient leurs « maisons de dimanche », reconnaissables encore aujourd’hui, dans les vieilles rues des Merciers et du Guermeur, à leurs nobles façades et à leurs écus de pierre. Ils y résidaient dans l’aimable société des moines de l’abbaye. Rosmellec et les détours de la rivière, jusqu’au Bindy, leur offraient de calmes promenades, par des chemins remplis d’une odeur de fraise et de violette.
Cette gaîté d’autrefois, le Daoulasien l’a conservée, mais elle se tempère d’une pointe du sérieux et de l’esprit réfléchi du Léonard. Sur le fond de molles collines qui masque le pays du Faou et Landévennec, l’église, vieille de douze siècles, dresse la sévérité de ses arcades romanes. On sent d’ailleurs, partout présente sur cette terre, la pensée de Dieu. Elle prête une expression pathétique aux innombrables calvaires, taillés dans la pierre de Logonna dont le ciseau des imagiers fouillait sans effort le grain tendre et bleu, et aux Saint-Sébastien lardés de flèches, liés aux fûts de granit des carrefours.
On la retrouve dans les édifices abbatiaux, dans le porche des Apôtres, mi-ogival, mi-Renaissance, orné d’une profusion de Piétas, de Nativités, de crucifixions naïves, dans les chapelles du Faou, de Sainte-Anne et du Rosaire, dont le campanile s’est tu depuis des siècles, dans le cloître en ruines où les statues éparses, autour de la vasque aux ablutions, ont l’air, sous la lèpre des lichens, de fantômes figés dans un rêve d’un autre temps.
Juridiquement même, Daoulas se rattache au Léon dont dépendait jadis sa châtellenie et dont il suit toujours en grande partie, les usances et les coutumes.
Mais, en s’acheminant au Sud vers le pays des rivières, on sent s’effacer peu à peu l’influence léonarde. Une mysticité plus douce, entre Rumengol et Ty-Bidi, plane sur le paysage. Des bourgades comme Le Faou, mirent leurs maisons vieillottes dans l’eau tranquille des estuaires. L’Arez projette vers Rosnoën le chaînon de Quimerc’h, couronné de landes et de bois. La brèche du Pont-de-Buis, par où se glisse la Doufine, ouvre au regard une échappée sur le Ménez-Hom, nimbé de brumes, et sur le bleu pays du Porzay. Puis le val de l’Aulne découvre, dans la ceinture onduleuse des monts, ses herbages et ses ardoisières.
C’est la Cornouaille normande, d’une verdure grasse et un peu sombre, telle qu’on se souvient de l’avoir vue ailleurs, aux lisières de la Vallée d’Auge ou à Saint-Sauveur le Vicomte. Les fermes y ont des dehors cossus, avec leurs portes à plein cintre encadrées de roses et leurs aires spacieuses qu’ombragent de grands arbres. Les fermiers y portent, sur leur personne épanouie, un air d’opulence et de dignité qui les apparente aux « julots » de Saint-Pol.
Cette impression se précise comme on approche de l’Arez, en traversant de vieux bourgs, comme Pleyben, aux rues silencieuses et aux églises solennelles. On y sent davantage la bourgeoisie du paysan bien nourri, fier de ses écus, de ses troupeaux et de sa terre et qui laisse percer volontiers une pointe de dédain pour ses voisins montagnards. Ses filles, elles-mêmes, hautes de taille, rondes de joues, ont sous leurs jupes à plis lourds la raideur des riches héritières.
Le dernier éperon de la Montagne Noire, entre Gouézec et Quéméneven, sépare la vallée de l’Aulne du pays glazik, qui est le pays du chupen bleu, brodé de jaune aux manches et à l’encolure. Il s’étend de Briec et de Sainte-Marie du Ménez-Hom à Elliant et à Ploven. Quimper en est la capitale, pleine de charme mélancolique, engourdie dans l’ombre de ses vieilles murailles.
La nature est gaie alentour, fleurie de vergers, de landes et de colzatières. La terre et la mer y mêlent leur douceur. L’Odet et ses affluents, le Jet et le Stéïr, tracent à travers les prés, comme sur une nappe verte, de grands méandres de lumière. L’air est vibrant de cris d’oiseaux et de fredons d’abeilles.
Affinée par un long temps de vie facile, la race cornouaillaise, au pays glazik, porte sa fleur. Sociable et pacifique, l’homme y est équilibré, plein de finesse ; la femme, blonde et d’une grâce dolente, porte un petit hennin et serre sa longue taille dans une gaine de velours.
Au contraire du glazik, le Bigouden est instable, impétueux, débordant de passions brutales. Il est, comme le pays qu’il habite, entre Plogastel, Pont-l’Abbé et Penmarc’h, et comme la mer qui le borde, un mélange de rudesse et de grâce sauvage. Il inquiète et attire tout à la fois, comme une énigme que pose, avant de finir, le vieux monde. Il aime, avec une égale frénésie, le travail et le plaisir. Il porte dans ses yeux un reste de barbarie primitive ; ses colères sont soudaines et violentes ; ses fêtes religieuses ont un relent de bacchanal.
Il forme un parfait contraste avec le Capiste de Plogoff, dont le sépare la ligne du Goyen. Le Cap est, en marge des pays glazik et bigouden, un îlot de tristesse, comme un Léhon cornouaillais en proie aux brumes et à la mer. Le vent y balaye, d’un souffle âpre, les plateaux dépouillés de Beuzec et de Goulien ; l’Océan, battant les écueils du Raz et les roches de Bestré, y épuise en vain ses fureurs impuissantes. L’été, sur cette pointe, connaît cependant des jours d’une aveuglante splendeur ; l’automne, qui n’y est point sans charme, s’y trempe dans un bain mauve de bruyères où les champs de sarrasin mûrissant sèment leurs taches sanglantes.
Mais les courants, entre le Raz et la Vieille, offrent par tous les temps les mêmes périls ; de grands vaisseaux s’y sont trouvés broyés par les plus grands calmes et sans laisser aucune trace.
Le pêcheur du Cap est moins triste que résigné ; la femme, brûlée par le hâle et ployée sur les besognes trop lourdes, n’y songe point à plaire. Ses cheveux sont strictement tirés sous la coiffe monacale. Comme au temps des sires de Lézurec, de cruelle mémoire, elle porte un corsage à taille courte, sans échancrure, et la jupe de gros drap, aux plis raides, qu’on voit aux paysannes en oraison, sur les vitraux des cathédrales.
Les Lézurec, depuis beau temps, ont disparu ; de leur château ne subsistent que quelques débris que le vent écorne. Mais le Capiste est demeuré serf de la mer. Il vit sous sa contrainte, tenant d’elle sa subsistance et sa loi.
Tout différent est le pays duik, qui va de l’estuaire de l’Odet à la Laïta et à l’Ellé, au-delà desquelles commence la mélancolie du Broéroc’h. Il s’étend, d’autre part, jusqu’à Gourin et le Faouët, sur les pentes méridionales de la Montagne Noire.
De toutes les Cornouailles, c’est la plus souriante et la plus heureuse. Dans cette Arcadie, la nature a multiplié ses enchantements. Nulle part la Bretagne n’a plus de vergers, d’eaux vives, de moulins, ni des rivières aux noms plus harmonieux, ni des sous-bois plus profonds, ni une herbe plus éclatante.
C’est le pays de la collerette, dont les femmes égayent leur costume, aussi bien à Scaër, Pont-Aven, Quimperlé qu’à Guiscriff et à Bannalec. Leur grande affaire est d’être belles, et de poursuivre le plaisir. Elles aiment les riches velours, les fonds de coiffes aux couleurs tendres, les lourdes broderies d’argent et d’or.
L’homme, par contre, au pays duik, est uniment vêtu de noir. Plantureux, jovial, le teint fleuri, il a sous le chupen sombre et le chapeau à boucle d’argent l’air placide d’un maître drapier ou d’un bourgmestre de Hollande. Un Rembrandt sans mysticité ni clair-obscur.
Il sait tout le prix de la vie et du bonheur ; il en jouit voluptueusement. La nature n’a pas exigé de lui l’effort de chaque jour ; il sait lui en rendre grâces. Peu actif, peu profond, il s’abandonne volontiers, surtout au pays heureux du « Kiz Fouën », à l’effet assoupissant du climat et du sol, profitant dans la plus large mesure des bienfaits dont la terre l’a comblé.
Sa nonchalance naturelle se retrouve jusque dans son langage, où s’affadit ce que le pays glazik peut avoir de provocant et d’un peu dur.
Il est aimable, accommodant, peu entêté dans ses principes et sa foi. Il entretint le meilleur commerce, même aux premiers temps révolutionnaires, avec les abbés de Saint-Maurice. Lancelot, chassé de Port-Royal, trouva chez les moines de Sainte-Croix, à Quimperlé, le plus accueillant des asiles, et put, au milieu d’eux, persévérer dans l’hérésie janséniste.
Toutes ces petites villes de la Cornouaille du sud semblent s’offrir d’ailleurs comme des refuges à la méditation et au rêve blessé. Quimperlé, dans une atmosphère monacale, a de vieilles maisons, de vieux cloîtres, de vieilles églises, des escaliers, des ponts, des rues étroites et grimpantes, des placettes où l’herbe pousse et un quai fleuri de quelques voiles. Pont-Aven, dans un décor de collines, passait pour posséder jadis « pour cinq maisons, quatre moulins ». Rosporden, plus austère, mire son église mélancolique dans un étang bordé de joncs.
Le massif heurté du Poher est, vers l’Est, le flanc-garde de Cornouaille. Il n’atteint jamais quatre cents mètres, mais on ne l’appelle pas moins, en Cornouaille, avec quelque emphase, la Montagne.
L’Arez et la Montagne Noire s’y opposent, dressant sur les deux rives de l’Aulne leurs ménez arrondis et leurs roc’hiou. Poullaouën, Collorec et Plouyé jettent entre les deux chaînes un isthme de grasse végétation.
Partout ailleurs, c’est un sol maigre, dur, de tourbière et de lande, parsemé de rocs erratiques et de parcelles chétives de seigle, d’orge et de pommes de terre.
La vie est précaire, sur les sommets jadis hantés par la terreur des moines rouges et des loups. L’homme les déserte, pour aller chercher ailleurs sa pitance, entre le temps de la tourbe et celui des foins. Il porte le costume le plus ingrat de Cornouaille : un habit de drap triste, sans revers ni basquines, un pantalon serré aux cuisses, à l’espagnole et un chapeau arrondi en galette, tenu au menton par une ganse.
Mais il fait ressortir, par ce qu’il a de pauvre et de rude, la délicatesse du costume féminin, rehaussé de dentelle et qui, sous le bonnet ou la cornette, a des grâces d’un autre temps.
Tout impécunieux qu’il soit, — pâtre ou pillaouër — le Montagnard lui-même n’est pas triste. Il aime les bonnes histoires, les chansons moqueuses, les passe-pieds endiablés.
Il est vif, avantageux, frondeur ; il a, de tradition, l’amour de la liberté.
Et quel sort, à tout prendre, fut jamais plus enviable que le sien ? Il habite dans la sérénité des hauts lieux. La Bretagne lui offre, baigné de brumes, brodé d’ajoncs et de bruyères, le plus somptueux de ses horizons. Son rêve s’alimente aux sources de poésie les plus anciennes de la terre. Chaque printemps lui ramène les joies de la vie errante, où il s’en va, au hasard des routes, entendant des histoires nouvelles, buvant du cidre rouge et lutinant de belles servantes aux auberges des carrefours.
A chaque printemps, au cours de son périple, il retrouve chaque coin, chaque ville de Cornouaille dans la plénitude de sa grâce et sous son aspect attendu : Daoulas sous ses trembles et ses aulnes, Le Faou miré dans l’eau calme de son estuaire, Quimper inclinant sur l’Odet l’ombre verte de ses collines, Fouesnant sous ses foins odorants et ses pommiers en fleurs.
Et il regagne à l’automne, sa Montagne, comme devant pauvre d’écus, mais la tête emplie de rêves et de visions.
Endormie, comme une princesse de légende, entre ses quatre collines, Quimper a le charme recueilli des quiètes et vétustes capitales. Ses vieilles maisons aux toits en éteignoirs, épaulées l’une à l’autre, ont l’air d’aïeules renfermées dans leurs souvenirs, et les restes de ses remparts, sous leur toison de plantes grimpantes, semblent porter le deuil d’un passé plein de gloire.
Tout prédisposait Quimper à devenir la métropole religieuse, administrative et guerrière d’un vaste pays qui s’étend des baies abritées de l’Atlantique — des « conques de Cornouaille » — aux hautes terres nues de Spézet et de Brasparts.
La douceur de son ciel, la fluidité de son atmosphère, l’agrément d’une riche nature, fertile et plaisante au regard, en firent de tout temps un centre privilégié ; mais elle dut avant tout sa fortune à sa situation au Kemper, au confluent de deux rivières : l’Odet et le Steïr, qui s’enfoncent comme deux racines vives au cœur de la Cornouaille montueuse et bocagère, ouvrant un passage, au nord, vers l’hémicycle vert de Cast et de Quéménéven ; à l’est, par les gorges de Langolen et du Stangalar, vers le Signal de Laz et la haute vallée de l’Aulne. Collectant les eaux de ce vaste bassin, l’Odet ouvre vers la mer une large voie sinueuse, striée par les voiles rouges et blanches des caboteurs.
Complétant ce réseau de routes naturelles, la dépression de Rosporden à la baie des Trépassés relie, en passant par Quimper, le sombre pays du Cap, coiffé de brumes, battu d’un vent éternel, aux bords riants de l’Aven et de l’Isole qui sont, en Bretagne, la terre de l’émeraude.
Ainsi placée au carrefour des grands chemins de Cornouaille, Quimper, depuis les temps les plus anciens, fut le centre attractif de pays et de populations très divers, depuis les Montagnards, mangeurs de pain de seigle, aux instincts aventureux et nomades, jusqu’au « glazik » des vallées opulentes, dont toute la douceur est dans les noms d’idylles de leurs fleuves.
Quimper, de tout temps, les attira et les réunit, mêlant les coiffes, les cultes, les légendes, tempérant les mœurs rudes et le sauvage goût d’indépendance des uns par la langueur et l’instinct discipliné des autres. Elle fondit ainsi, comme en un creuset, les distinctions et les particularités, corrigeant l’âpreté des gwerziou montagnardes par la suavité des sones du bas pays. Ce fut une lente métamorphose que l’Odet cacha sous la résille de ses brumes.
Le seul pays bigouden se déroba longtemps à cette emprise, parce qu’il tournait le dos à Quimper et au reste du monde, dont le sépare un bourrelet continu de terres abruptes. La route de Pont-l’Abbé, de Plogastel et de Penmarc’h est, en effet, la seule qui, sortant de Quimper, n’emprunte point aussitôt une coulée naturelle. Contournant la colline de Penhars, il lui faut escalader une pente assez rude avant d’atteindre une tourelle à meurtrières qui, comme un homme de guet, domine tout le pays.
Ainsi les deux populations, sans se pénétrer, vécurent de longs siècles côte à côte. Et la contrée bigoudène, bordée de rocs et de dunes, hérissée de villages aux noms âpres : Tréméoc, Plonéour, Léchiagat, fut longtemps pour les Quimpérois une terre méprisée, abandonnée à une race misérable et aux mœurs à demi-barbares, à laquelle on prêtait des origines et une religion étranges. Ce n’est qu’à la fin du dernier siècle que ce mépris a disparu, grâce au développement des routes et des petits chemins de fer. Depuis lors, le Bigouden actif, entreprenant, dur à la tâche, a bien pris sa revanche. Il a colonisé jusqu’aux terres des faubourgs et s’est plus d’une fois imposé comme un maître au Quimpérois plus dolent. Encore subsiste-t-il, dans les sobriquets et les jurons populaires — ludik ou Dran Doué — des traces d’une animosité héréditaire.
De cette fusion de peuples si variés, il résulta donc une race dont les caractères alliaient ce qu’il y a de meilleur et parfois de moins bon en Cornouaille : diserte, vivante, aimable, imaginative, ayant le goût de l’ordre, de la sociabilité, de la mesure, insoucieuse et volontiers nonchalante, vivant d’un acquis séculaire, aimant à la folie le plaisir, les pardons et la danse, les belles fêtes, la vie large et facile, une race peu mystique et plus pacifique que belliqueuse.
Cependant, du plus loin qu’elle émerge d’un passé plein de brumes et jusqu’à l’époque de la Ligue, sa destinée fut d’être une ville guerrière. Les Quimpérois, qui ont l’instinct épique et qui, de tout temps, se piquèrent d’humanisme, font remonter aux temps fabuleux la création de leur ville et en attribuent la fondation à un certain Coréanus, proche cousin d’Énée, et rescapé, comme celui-ci, des massacres de Troie.
Sans croire à d’aussi lointaines et flatteuses origines, on n’en doit pas moins admettre que Quimper existait à une époque reculée, vraisemblablement avant la conquête des Gaules. Ce fut d’abord une bourgade très humble, serrée entre les rocs du Frugy et les boues du fleuve, au lieu qui est aujourd’hui Locmaria et qui garde de son passé nébuleux quelques curieux vestiges. Ses habitants pêchaient dans l’Odet le merlus et la sole ou fabriquaient avec l’argile grise de Toulven une faïence grossière. Sans doute est-ce de cette bourgade des Coriosopites que parle César dans son tome second des Commentaires, comme de l’un des derniers réduits de la résistance occismienne.
Les Romains, doués d’un rude génie guerrier, comprirent tout l’avantage qu’ils pouvaient tirer de la forteresse naturelle du Frugy. Publius Crassus, qui commandait en Armorique la septième légion, y aurait établi, prétendent les archéologues, un camp retranché, relié par douze voies stratégiques aux points importants de l’intérieur et du littoral. De ces chaussées de granit, construites pour les siècles, des traces demeurent en divers lieux de Cornouaille et notamment le « Hent Is », — le chemin d’Is — qui, se détachant de la voie maîtresse d’Armorique, conduisait aux Palus en traversant les solitudes forestières du Porzay.
Plus tard, les nécessités de la défense, lors des invasions des Barbares, contraignirent les Coriosopites à transporter leur ville des pentes du Frugy au confluent des deux rivières, qui lui constituèrent un fossé naturel. Les évêques comtes de Cornouailles, qui, depuis la donation de Gradlon, furent les défenseurs de la cité, ceignirent Quimper de solides remparts.
Il n’en reste aujourd’hui que de rares débris, mais qui, sous l’envahissement des lierres, gardent assez fière allure : les murailles du Chapitre, du Pichery, les ruines du vieux couvent du Verdelet, la courtine à machicoulis de Croas-ar-Croac’h, et l’échauguette du Pont Médard, ouvrant sa lucarne de guet, comme un hublot, sur le lit caillouteux du Steir.
Ces murs, au Moyen-Age et jusqu’à la Ligue, eurent à supporter mainte attaque. Quimper, ville d’abondance au creux d’une vallée de paradis, devait susciter les convoitises des paysans révoltés et des chefs de bande comme La Magnanne ou La Fontenelle. Elle fut saccagée en 1344, durant la guerre de Succession. En 1489, elle subit l’assaut des Jacques du Poher qui, chassés par la faim de leurs montagnes, se ruèrent, tels des loups, sur la baillie de Cornouaille et les cantons fortunés du sud. Le cimetière des Mille Ventres — ar prat ar mil gov, — au débouché de Pratanras, évoque le carnage qu’en firent, à cette occasion, les gentilshommes cornouaillais.
Mais le Quimpérois n’est point d’humeur combative. Il batailla ferme et porta de rudes coups, toutes les fois qu’il s’y trouva contraint, pour défendre sa richesse et sa tranquillité. Mais n’éprouvant à se battre qu’une joie médiocre, il abandonna volontiers cette gloire hasardeuse aux populations plus frustes du Haut-Léon et du Penthièvre.
Et comment ne lui eût-il préféré les jouissances et les profits assurés des travaux pacifiques ? Tout, dans la terre qu’il habite, est douceur, abondance, harmonie ; tout y invite à goûter, sans plus attendre, les plaisirs multiples d’une bonne existence. Il n’est, pour s’en rendre compte, qu’à gravir, par un matin de temps clair, le sentier en lacets qui mène au Frugy.
De l’esplanade qui le couronne, l’on domine, comme un beau jardin enchanté, toute la Basse-Cornouaille épanouie. L’œil plane, jusqu’aux crêtes de la Montagne Noire, sur un chatoyant horizon de bois, de prairies, de collines vertes ou tachetées, au mois de mai, de l’or tendre des colzatières. De toutes parts des landes jaunes flamboyant au soleil ou de grasses cultures. Ce n’est point cette « contrée muette » dont parle Flaubert, qui dut la voir en ses mauvais jours, et qui, nous rapporte-t-il, « semble faite exprès pour recevoir les existences en ruines, les douleurs résignées et vous regarde comme un triste visage ».
S’étirant au creux de sa vallée, l’Odet étale ses eaux bleues, grossies par le flux, en des anses paisibles comme Toulven et Kerogan, ou les resserre soudain en des défilés sauvages, comme Kerambléis ou les Vire-Courts.
Il résume, en son cours rapide, tous les aspects du vrai fleuve : ceux du Rhin, — d’un Rhin en miniature, — dans sa trouée héroïque, avec ses rives fleuries de légendes, ses châteaux aux tours romantiques, ses collines couronnées de landes et de pins, ses rocs, ses éperons sauvages où le jusant découvre des franges d’algues ruisselantes. Mais à côté de ces paysages sévères, il découvre des coins d’un charme intime, de frais décors de pastorales ; il fait songer, sous les hêtres bruissants de Portz-Meillou, aux grâces et aux nonchalances de la Loire, lorsqu’elle s’attarde aux jardins de Touraine.
Les bords de la Loire, pays de doux épicurisme, c’est à quoi le plus souvent tout ramène, en cette belle terre voluptueuse qui avoisine l’estuaire. On y retrouve leur luxuriance, leur charme mol, leur abandon aimable et sensuel.
Le climat y est plus doux encore qu’en Touraine. L’été, tempéré par les brises de mer, n’y connaît point de chaleur desséchante ; l’hiver, rapide et sans neige, s’y résout le plus souvent en buées et en bruines flottantes. Les plantes méditerranéennes : camélias, myrtes et lauriers-roses y croissent dans les creux abrités et le mimosa pare les derniers mois d’hiver du sourire de ses fleurs grêles. Même, jusqu’au quinzième siècle, prétend-on, la vigne fut cultivée avec fruit sur les pentes les mieux ensoleillées.
Aussi les bords de l’Odet furent-ils, de tout temps, la terre d’élection des parcs, des jardins et des manoirs. Ils s’échelonnent sur les deux rives, de Quimper à Saint-Marine, pour la plus grande joie du regard.
A gauche, passé les dernières maisons de Loc-Maria, dans son cadre de peupliers et de rhododendrons géants, c’est Poulguinan où le roi Gradlon, après la submersion d’Ys, goûta, selon la légende, les amères délices de la solitude. Non loin, sur un fond de molles collines, se détachent les portiques et les charmilles de Lanniron, vieux manoir du XVe restauré par les évêques-comtes de Cornouaille qui, après les désastres de la Ligue, en firent leur « palais rural », l’entourant d’un jardin merveilleux. Lanniron, où plane encore le souvenir d’un prélat aimable et doux, François de Coëtlogon, prédicateur d’élite et amateur de jardins, qui se reposait de l’Imitation en cultivant des tulipes et en lisant La Fontaine.
Cette verte Thébaïde fut également le lieu d’exil du Père Caussin, confesseur de Louis XIII, coupable d’avoir mal conseillé Mlle de La Fayette, que Richelieu avait songé à rapprocher du roi. Le cardinal, pour exorciser le bon père du démon de l’intrigue, lui assigna comme résidence Quimper-en-Cornouaille, dont l’évêché lui parut, à cet effet, suffisamment lointain et crotté.
L’on conçoit le dépaysement du Père Caussin à se trouver, pour la première fois, en contact avec la nature et la société quimpéroises. Sa première impression, a-t-il rapporté, fut fort pénible. La solitude de Lanniron lui fit d’abord l’effet le plus rude et le plus fâcheux qui se puisse imaginer. Peut-être même, pour apitoyer le pape sur son sort, le dut-il dramatiser. De tous côtés, il ne voit que « déserts et roches » ; il entend « les flots de l’Océan gronder aux fenêtres de sa chambre ». La population de Quimper, écrit-il à Urbain VIII, articule « je ne sais quels grincements barbares plutôt qu’un langage humain ». Il s’assimile, pour finir, à une personne morte entre les vivants et qui survivrait à ses funérailles.
Faut-il ajouter que ce ne fut là qu’une impression passagère ? Il arriva ce qui, depuis lors, s’est bien des fois produit : le Père Caussin fut conquis par le charme de son diocèse, de la campagne et de la mer cornouaillaises. Il en parle, par la suite, avec un lyrisme attendri. « Il s’y repaît du spectacle des œuvres de Dieu ; il lit son nom sur les pages des éléments ; la plus petite fleur des champs, l’insecte qui vole, tout, dans la nature bretonne, lui rappelle le Créateur et l’invite à le louer ».
Plus au sud, au long des anses, d’autres maisons seigneuriales découvrent leurs boulingrins, leurs parcs profonds, leurs toits en poivrière ou leurs tourelles qui découpent sur le ciel d’un gris d’argent leur crénelure. Jadis aménagés pour la défense, hérissés de bretèches, d’échauguettes et de barbacanes, ils se transformèrent peu à peu, suivant le progrès des temps, égayant d’un sourire de pierre blanche leur dur visage féodal.
Quand, au tournant du XVIe siècle, les mœurs se firent plus douces et les routes plus sûres, ils rompirent leur corset de vieux murs ; leurs meurtrières s’élargirent, se parèrent de meneaux Renaissance, de pilastres et de chapiteaux ; des massifs de troènes et de mimosas fleurirent sur l’emplacement des douves. Mais certains de ces manoirs modernisés conservent encore, comme un souvenir des époques guerrières, un portail à tourelles ou un réseau d’arcades basses.
Ce n’est pas seulement aux bords immédiats de l’Odet, mais dans les bois qui l’enserrent et dans les replis adjacents que l’on découvre, presque à chaque détour, ces manoirs de légende : Kerlagatu, Lanroz, Kerdour, avec son pavillon Louis XII ; Kerbérénez et Lestrémeur, dont les restes, timbrés au blason des Sévigné, se reflètent dans le beau miroir de Penfoul ; Kerandraon et Kergoz, perdus dans l’épaisseur de grands parcs qui ne sont jamais plus beaux que lorsqu’ils revêtent les beaux tons roux de l’automne. Un peu plus avant dans les terres, c’est Pratanras, qui porte encore les armes et la devise de Madec, le Nabab, dont les merveilleuses aventures au Pendjab et au Bengale, racontées à Combourg par un ancien capitaine de la Compagnie des Indes, déterminèrent la vocation du chevalier de Châteaubriand. Et sur la rive opposée, c’est le Pérennou, dont le parc enchanté, débordant d’azalées et de camélias, donna peut-être à Zola, qui avait vainement cherché en Cornouaille le cadre et les âmes de la Terre, la première idée du Paradou. De loin en loin, pour accentuer, sous un sceau de mélancolie, la note bretonne du paysage, apparaissent, dans les créneaux du feuillage, les vestiges croulants de quelque chapelle : Sainte-Barbe, Saint-Roch ou Bodivit, où le lierre efface les armoiries, sur les dalles des tombes seigneuriales.
Ainsi égrenés au long des anses ou dans le silence des campagnes recueillies, ces châteaux ont le charme discret et un peu triste des très vieilles demeures. Leurs noms mêmes : Kergoz ou Kerdour, aux sonorités douces comme une musique de viole ou d’épinette, sont imprégnés d’un parfum de passé ; ils évoquent des drames anciens, des mystères que l’on n’a jamais percés et plutôt encore de belles histoires d’amour, en costumes Gainsborough, au bord de pièces d’eau mélancoliques, ou dans la solitude de vieux jardins oubliés.
Ils connurent, ces châteaux de l’Odet, une époque de vie élégante et même fastueuse. Ce fut vers la fin du dix-huitième siècle, où Quimper, à la faveur de la réforme de Maupeou, faillit voir s’étendre jusqu’aux confins du Penthièvre la juridiction de son présidial, et prit plus que jamais figure de petite capitale.
Sans doute la misère était-elle profonde dans les campagnes où le peuple, si l’on en juge par les relations de voyageurs comme Arthur Young, ployait sous le régime inhumain des quévaises. Mais Quimper, exempt de soucis, presque complétement affranchi des fouages jouissait en paix d’un âge d’or.
Une « société » s’y était formée, insouciante et sceptique, joyeuse et raffinée, qui en faisait comme une petite image de Versailles. Quimper était devenu, surtout depuis un siècle, le refuge d’une grande partie de la noblesse rurale, que la crainte des séditions paysannes avait portée à déserter ses terres. Elle avait élu domicile en la Terre-au-Duc ou dans les quartiers grimpants de la Ville-Close, en ces hôtels de pierre grisonne, aux pignons carapacés d’ardoises, aux étages encorbellés « ornés de quelque peinturage ».
Assez pauvre noblesse, en vérité, que cette noblesse quimpéroise. On ne la voyait point à Versailles et le roi ne s’en préoccupait guère. A l’exception de quelques familles bien assises, comme les Carré, les Ploeuc, les Saint-Luc, qui ne résidaient d’ailleurs en Cornouaille que par intermittences, elle menait une existence fort humble et parfois besogneuse.
La réformation de la noblesse avait bien réussi à démasquer quelques usurpateurs, mais en supprimant la noblesse dormante, elle avait contraint les gentilshommes à délaisser l’agriculture et le commerce de mer. Les offices parlementaires lui étant devenus, d’autre part, inaccessibles, les dignités de l’Église étant elles-mêmes l’apanage de cadets bien en cour, il ne resta désormais, à la petite noblesse de Cornouaille, d’autres débouchés que l’armée, la marine, ou les juridictions secondaires dont on faisait peu de cas et qu’accaparait la classe bourgeoise.
Encore, à cette époque, un brevet de garde-marine s’obtenait à grand peine, car il fallait, pour y accéder, l’appui d’un puissant protecteur. Aussi, bien rares furent ceux qui, comme le chevalier de Kerlérec, fournirent dans la marine de brillantes carrières.
Presque tous les gentilshommes quimpérois passaient donc leur jeunesse dans l’armée, au service du roi. D’un naturel généralement timide, ayant moins d’à propos et de faconde que les cadets du Midi, ils se haussaient rarement au-dessus des grades subalternes. Passé la quarantaine, ils s’en revenaient vivre, dans leurs hôtels ou sur leurs terres, avec une pension médiocre et la croix de Saint-Louis. Ils pendaient à un clou de leur cheminée leur sabre et leur fusil, qu’ils ne décrochaient plus que pour les revues de l’arrière ban et pour faire « la hue aux loups » dans les hivers de froidure.
Vivant « noblement », c’est-à-dire à ne rien faire, pour éviter les dérogeances, la dureté des temps les conduisait à reviser leurs terriers et à exiger plus âprement leurs redevances, ce qui leur aliénait la sympathie paysanne et préparait, pour des temps proches, l’explosion longtemps contenue des colères. Ils avaient recours aux usuriers, courtauds de boutique et pèse-épices, qui édifiaient à leurs dépens de coquettes fortunes.
Certains, tel M. de Pompery, ex-garde du corps, rétablissaient leurs affaires en épousant des bourgeoises bien rentées. Lors de son second mariage, M. de Pompery devait 5.000 livres ; sa femme dut rembourser ses dettes et payer en outre les 1.200 francs du marc d’or, le voyage de noces et les habits d’uniforme. Beaucoup de nobles quimpérois étaient logés à la même enseigne, et une légende sans indulgence prétend que la rue des Gentilshommes s’appelait de ce nom parce que, parallèle à la rue Kéréon, elle était le détour habituel des nobles criblés de dettes, qui n’osaient braver les quolibets d’une bourgeoisie médisante.
Mais toute gueuse qu’elle fût, cette petite noblesse savait vivre. Elle avait de vieilles traditions d’élégance qui, malgré sa misère, maintenaient son prestige. Elle représentait l’ancien régime à son déclin, dans ce qu’il eut de plus primesautier et de plus charmant. Avec de médiocres ressources, elle donnait le ton en cette ville perdue de Basse-Bretagne, où la vie ne coûtait guère.
Anne-Marie Audouyn, dame de Pompery, a laissé de la vie de Quimper, à cette époque, un tableau curieux et fidèle, dans les lettres enjouées, débordant de malice et de fantaisie, qu’elle écrivit à Bernardin de Saint-Pierre et à son cousin, le chevalier de Kergus.
Fille d’un notaire apostolique, amoureux de petits vers et de beau langage, elle avait reçu, chez les dames de Kerlot, à l’abbaye de la Retraite, une éducation raffinée. Au sortir du couvent, elle avait épousé le chevalier de Pompery, qui la séduisit davantage par le prestige de son nom aristocratique et de sa belle taille, que par la grâce d’un esprit bien orné. Une miniature nous la représente à cet âge, rieuse et vraiment séduisante, se présentant de trois quarts, dans une robe à paniers, son fichu de laine croisé en triangle sur sa poitrine, ses deux mains blanches et fines, appuyées suivant le goût du temps sur l’ivoire d’un clavecin.
Elle avait un cœur large et chaud, aimant à la fois, d’un amour égal, son mari, son cousin de Kergus, et semble-t-il bien, Bernardin de Saint-Pierre.
Par ses lettres écrites de Quimper, de Penhars ou de sa ferme-manoir du Sequer, Anne de Pompery nous dépeint donc, au jour le jour, la vie d’une société très gaie, où chacun l’appelait du prénom familier de Nénette. Elle tenait un salon où se rencontraient bourgeois et gentilshommes et qui comptait parmi ses familiers les plus assidus : M. de Roquefeuil, l’ingénieur Detaille, les chevaliers Dejean, de La Lance, de Clairfontaine, officiers des régiments de Rouergue et de Beauce, bons musiciens, galants cavaliers, qui étaient, durant leur séjour dans la ville, une grande ressource pour la société cultivée et pour les dames romanesques. On y rencontrait encore un médiocre poète, Olivier de Kératry, hypocondre et fatal, romantique avant la lettre, qui traînait en tous lieux, en dépit de sa bonne mine et d’un robuste appétit, un insurmontable dégoût de vivre ; une Italienne évaporée, Mme Colonna, égarée on ne sait par suite de quels avatars sous les brumes armoricaines, et qui profitait de l’éloignement de son mari, en garnison à Bastia, pour apprendre l’italien à divers officiers du régiment de Rouergue.
Y fréquentaient encore, mais avec moins d’assiduité : Mmes de Kéranguével et de Penfuntenio, MM. de Silguy et de Kériner, graves conseillers au présidial, de Fleury de Lossulien, de la Brémaudière, quelques abbesses de Kerlot, le père capucin Venance, qui excellait à proposer des bouts rimés et à trousser des petits vers ; parfois aussi Mme Renée Madec, bégum exilée, femme du Nabab des Indes, qui, peu faite aux usages raffinés de la société d’Europe, arrachait sans civilité les roses et les lys de Penhars.
Tout ce monde caquetait, dissertait, jouait au tric-trac, au whist, à la triomphe, se livrait à des assauts d’esprit, échangeait des romances et des ariettes, se divertissait merveilleusement. Mme de Pompery, qui avait le diable au corps plus que quiconque, composait de petites mélodies sur des impromptus de la Lance, improvisait des madrigaux, des accompagnements de « sabotières », raffolait de Schubert et de Clementi, jouait à ravir du piano, de la harpe et de la guitare, excellait dans l’acrostiche, les bouts rimés, l’énigme et la charade.
La lecture partageait avec la musique la faveur de ce petit monde frivole. On n’y pratiquait guère les philosophes, d’un commerce trop sévère. Anne de Pompery, tout le temps de sa jeunesse, semble-t-il, ignora Saint-Preux et Julie, dont la passion ardente l’eût secouée toute. Mais elle dévorait, avec une délectation égale, les auteurs innocents et aimables : Berquin, Parny, Mme de Genlis, Bernardin de Saint-Pierre, dont elle couvrait de larmes les pages brûlantes, le Mercure, la Minerve, l’Almanach des Muses, sans compter le cours de littérature de M. de Laharpe. Non point qu’elle fût l’ennemie des philosophes. D’instinct et sans violence, elle partageait une bonne partie de leurs sentiments. Sa piété aimable savait se faire tolérante. Elle aimait tout le genre humain et les spectacles de la nature lui occasionnaient de vraies joies. Comme Marie-Antoinette à Trianon, elle résida quelques mois en sa « chaumière » de Penhars, et nous a laissé de cette solitude au milieu des landes et des bois des notations exquises. Mais il n’y avait, pour y conduire, que d’horribles chemins, de ces chemins bourbeux dont parle La Fontaine ; il fallait s’y rendre en chariot, dès l’automne. Aussi décida-t-elle, non sans mélancolie, de réintégrer son logis de Quimper :
— J’ai donné deux ou trois larmes, nous confie-t-elle, à ce pauvre Penhars. Notre allée est encore si jolie par les couleurs variées des dernières feuilles. »
Elle aime à s’y rendre encore, aux éclaircies d’automne. Elle raffole de la couleur des bois et du chant des oiseaux. Elle adore les « parties de crêpes » que M. Bouteiller donne, au printemps, à la campagne, « dans le verger, sur un beau tapis de verdure, avec au-dessus des têtes quatre pommiers qui donnent un délicieux ombrage ».
Le dimanche, on fait des parties de bateau sur la rivière ; on se rend « aux aires neuves » ou aux pardons de Locmaria, de Kerfeunteun, de la Tréminou, où elle aime voir s’ébattre le bon populaire.
La Révolution survint dans cette bergerie comme une tornade dans un champ de roses…
Le clergé, comme la noblesse, vit, au tournant de l’ancien régime, sa richesse et son rôle social s’amoindrir.
Ç’avait été, pendant de longs siècles, un très puissant personnage que l’évêque-comte de Cornouailles. Il jouissait, sur la Ville-Close et sur de nombreuses paroisses avoisinantes, des prérogatives d’un véritable souverain temporel, qu’il défendit avec âpreté contre les empiètements des ducs de Bretagne, puis des rois de France. Il y exerçait, sauf sur la Terre au Duc, sa juridiction des Réguaires ; ses fourches patibulaires à quatre potz se dressaient face au vieux moulin de Saint-Denis, sur la colline de Kerallan.
Longtemps il avait eu comme résidence le logis somptueux élevé par les soins du vicomte Jean II pour son fils Claude et timbré aux armes à neuf macles des Rohan. Puis Charles de Liscouët l’avait abandonné pour le palais rural de Lanniron.
L’intronisation de l’évêque comptait parmi les fastes quimpérois. Le prélat était reçu en grande pompe à la porte Sainte-Catherine et conduit à la cathédrale dans une chaise que portaient le vicomte du Faou, les sires de Guengat, de Ploeuc et de Névet. Il percevait sur les bourgeois et les marchands diverses redevances : la taille de mai, le billot de Cornouaille.
Mais ces beaux temps n’avaient pas duré. Dès le règne de Louis XIII, l’évêque avait dû rendre les clés de ville au gouverneur. Puis il avait vu restreindre, de plus en plus, au bénéfice du Présidial, sa juridiction des Réguaires. Le XVIIe et le XVIIIe siècles avaient été remplis par la lutte sournoise, mais acharnée, de l’évêque et du sénéchal. Tout était prétexte, pour ces deux personnages, à chicanes et à procédures. Une nuit, le sénéchal faisait planter, devant Saint-Corentin, une potence aux armes royales, ou bien, profitant d’une tournée pastorale, il faisait enlever, de ruse, au Porchet de baptême, l’étalon de pierre communal dont il faisait piquer les armoiries.
La communauté de ville, dans cette guerre sans merci, se fit l’alliée de la monarchie, profitant elle-même des circonstances pour arracher à l’évêque de sérieux avantages : l’administration de la léproserie, la libre disposition des levées d’impôts, le droit d’user, comme église privative, de la chapelle du Guéodet.
Sans doute l’évêque jouait-il encore un rôle important dans la cité, et telles figures de prélats, comme de Coëtlogon et Saint-Luc, se détachent en assez beau relief sur cette partie agitée de l’histoire bretonne. Mais il souffrait dans son prestige, et son impécuniosité s’aggravait d’inquiétudes que lui inspirait le chapitre.
Les chanoines de Saint-Corentin se sont, de tout temps, distingués par une assez grande liberté d’allures et par une curiosité intellectuelle très vive. En dehors des offices et des prières, ils étaient mêlés à la vie du siècle, en partageant les agitations, les engouements, les révoltes, les enthousiasmes.
Au XVIe siècle, déjà, il leur arrivait, au sortir de la messe, de s’arrêter à la taverne de messire Denys Perrault, à l’angle de la Tour du Chastel et de la rue Obscure et d’y trinquer volontiers, en discutant sur un point de droit ou d’histoire. Ou bien, retirés dans la solitude de leurs maisons prébendales, ils s’adonnaient aux délices parfois dangereuses des études profanes.
Plus que quiconque, à Quimper, ils donnèrent, au dix-huitième siècle, dans les idées des philosophes et des Encyclopédistes. De même sacrifièrent-ils au culte de Mesmer, alors en honneur jusque dans cette capitale perdue de la Basse-Bretagne. Cet esprit du siècle, tout de révolte et de curiosité malsaine, n’épargna point, à Quimper, les ordres monastiques ; il souffla jusque dans les cellules des couvents et sous les arcades des cloîtres. Les Cordeliers et les Bénédictins de Loc-Maria en furent particulièrement infectés.
Les premiers, depuis longtemps déjà s’étaient écartés de la stricte observance de la règle franciscaine ; l’évêque de Saint-Luc fut un des plus ardents à tonner contre la « race cordière » tombée dans l’avilissement et à se plaindre de la « conduite désordonnée de ces religieux ». Mais les moniales de Loc-Maria lui devaient causer une peine plus amère.
Traitant leur prieure avec arrogance et dédain, ces religieuses ne fréquentaient qu’irrégulièrement les offices, n’assistaient point à la lecture de la méditation après complies, ou n’y faisaient que rire ou murmurer. Dame Sylvie de Saint-Maur passait son temps à lire des romans. Elles se plaignaient de la nourriture, exigeant que les sauces fussent confectionnées avec du beurre frais. Elles jetaient à la tête de la supérieure les mets qui ne leur plaisaient point, montaient sur les murs et aux arbres pour en dérober les fruits. Pour ne point assister à de pareils désordres, les dames de Kerbiquet et de Lansullien préférèrent se retirer dans une solitude plus parfaite, au petit Loc-Maria.
Tandis que le clergé criait misère et que les nobles, pour ne point déroger, se ruinaient le plus élégamment du monde et s’acheminaient à leur perte sur une musique allègre de rigodon, les bourgeois, avec persévérance, accaparaient les places lucratives de l’industrie et du négoce. A tout considérer, eux seuls, au XVIIIe siècle, à Quimper, comme en la plupart des villes, jouissaient de réels privilèges et voyaient se développer à la fois leur richesse et leur prestige. En cette fin d’ancien régime, où le machinisme n’avait pas encore ruiné les petites manufactures, Quimper était un centre vivant d’industries domestiques.
Comme à Locronan, on y tissait la toile : rosconnes, toile à voiles, gratiennes, noyales simples ou triples, bandes de ris et toiles à façon de Hollande. Dans un rayon de plusieurs lieues, les villages retentissaient du bourdonnement des métiers, des chansons des tisserands et du bruit des marteaux pilant la toile en cadence. Les bourgeois de Quimper contrôlaient cette industrie, dont leur revenait la meilleure part des bénéfices.
Quimper comptait bon nombre d’autres industries prospères : celles des faïenciers de Loc-Maria, des cordonniers et galochiers, qui tenaient boutique dans les vieux logis de la rue Kéréon, des lardiers de la rue du Sallé, des drapiers et des brasseurs de bière, des mégissiers ou tanneurs qui avaient leurs ateliers malodorants aux alentours de la place Toul-al-Laër.
Le commerce de mer était également la source de bons profits. Quimper était, avec Concarneau, le grand débouché des Cornouailles. La marée amenait jusqu’à la rabine du Pénity « les vaisseaux de médiocre bord » qui y chargeaient à destination des ports anglais ou espagnols, ou des pays francs de l’Adour, les produits du commerce local.
Certains bourgeois, mais assez rares, se tournaient vers les Amériques, où ils cherchaient des débouchés nouveaux pour la « marchandise » ; d’autres étaient subrécargues sur les vaisseaux des Indes ou couraient dans les pays lointains les belles aventures. Quelques-uns revinrent avec des fortunes. René Madec connut au service du Grand Mogol, une destinée extraordinaire, puis, plus heureux que Dupleix, reparut dans sa ville natale, chargé d’or et de gloire.
Pour les Quimpérois de goût sédentaire ou qui ne disposaient que d’un pécule modeste, il y avait une foule de charges roturières, médiocres sans doute, mais qui leur permettaient de faire quelque figure dans la société cornouaillaise. Autour des sièges inférieurs de judicature, du Présidial, des Réguaires, de l’Amirauté, gravitait tout un monde de robins : bailli, sénéchal, conseillers, procureurs, avocats du roi, huissiers, clercs, commis, sans compter le fretin des autres offices.
Tout ce monde, pour vivre, raffinait en chicanes, multipliait les actes, les constats, les vacations, les témoignages. Les juges des présidiaux poussèrent, un jour, si loin leurs exigences, qu’ils furent condamnés à rendre la moitié des épices, avec ordre de montrer, dans l’avenir, plus de mesure.
Détenant ainsi la meilleure part de la richesse, les bourgeois eurent pour souci d’imiter les nobles, dont ils enviaient les titres et les honneurs. Ils prêtaient, à taux d’usure, aux gentilshommes obérés, puis, pour recouvrer leur créance, les dépossédaient pièce par pièce, de leurs fermes, de leurs terres, du manoir ancestral, dont ils faisaient leur maison de plaisance.
Sous couleur d’éviter des confusions possibles en un pays où les patronymes ne variaient guère, ils accolaient à leur nom de roture le nom de la terre noble ainsi mal acquise. Même il leur arrivait de prendre, avec le titre, les armoiries et, dans la chapelle la plus voisine, à la place des anciens donateurs, les droits d’enfeu et de verrière.
Tous ces bourgeois à particule devenaient autant de monsieur Jourdain au petit pied, mais souvent rogues et durs, fiers de leur titre usurpé, capables, si le peuple se plaignait, de le menacer, comme leurs pareils de Pont-l’Abbé, de le réduire par la disette plat « comme un sou marqué de six liards ».
Ils s’exerçaient, avec une bonne volonté touchante, à prendre le ton dédaigneux et les belles façons des gentilshommes. Les hommes portaient la perruque à frimas, les femmes suivaient, comme à Paris, la mode des catogans et des cadenettes. Telle main qui, de longues années, dans quelque arrière-boutique, avait mesuré des aunes de berlinge, s’appliquait à des saluts négligents ou à secouer, d’une chiquenaude, quelques brins de tabac sur la dentelle d’un jabot.
Les bourgeois enrichis avaient maison de campagne et maison de ville, menaient grand train, faisaient chère lie. Quimper, rapporte Cambry, était à cette époque, « une ville de chanoines ». Tout ce qui pouvait garnir une bonne table s’y trouvait en abondance. La gaîté cornouaillaise, grasse et volontiers vulgaire, y débordait après boire, à la fin des repas, en des couplets de cet accent :
Le plaisir du jeu s’alliait à celui de la table. On jouait ferme à Quimper. Le prix seul des cartes, d’après des rapports d’intendant, était, pour cette ville, une imposition de dix mille livres. Ce fut une fureur qui gagna les femmes, les jeunes filles et occasionna la ruine de plusieurs familles. Ainsi les lieux les plus décents prirent des airs de tripots. L’évêque s’en inquiéta et pria l’intendant de Bretagne d’y porter remède.
La fureur du jeu n’avait d’égale que l’ardeur de la danse. Les bals sans répit, se succédaient tout l’hiver. Il fallut en écarter, de force, les trop jeunes filles et les jeunes gens du collège. Et les danseuses s’y adonnèrent avec une telle frénésie, que l’évêque de Saint-Luc les stigmatisa du haut de la chaire, les mettant au rang des filles de Saint-Honoré. Elles ne laissèrent point d’en être piquées.
Le spectacle ne fut pas un divertissement moins suivi. Une salle de théâtre, grâce à une souscription publique, fut construite à l’angle du Guéodet. On y donnait l’opéra et la comédie. Mais les acteurs en étaient le plus souvent des jeunes bourgeois amateurs, qui y trouvaient surtout l’avantage de conter fleurette, aux entr’actes, dans l’ombre des coulisses, à quelque Clorinde ou à quelque Cydalise enrubannée.
De loin en loin, venant de Lorient ou de Brest, passait une troupe régulière. L’usage, à ces représentations élégantes, était de n’entrer qu’aux trois coups, de déranger beaucoup de monde pour se faire remarquer davantage, puis de gagner son fauteuil ou sa loge en serrant force mains, en se confondant en révérences, dans une grande rumeur de chaises heurtées et de robes froissées.
Les bourgeois plus rassis disposaient de plaisirs moins tumultueux. Ils s’en allaient voir jouer à la paume près des Cordeliers, ou prendre l’air sous les ombrages du Parc Costy, qui était le rendez-vous des élégantes et qui passait alors, même aux yeux d’Arthur Young, pour l’une des plus belles promenades du royaume. Ils s’y promenaient du couvent de la Retraite au pont tremblant du Pénity, suivant le va et vient des navires à l’heure des marées.
Il était, d’ailleurs, assez rare, qu’il n’y eût à Quimper quelque solennité de nature à flatter la vanité bourgeoise et à enchanter les badauds. Tantôt c’était une revue de la milice urbaine ou de l’arrière-ban, un Te Deum d’action de grâces aux Cordeliers ou à la cathédrale ; tantôt c’était une réception en l’honneur d’un délégué aux États ou l’installation d’un sénéchal.
Le menu peuple quimpérois prenait sa part de ces plaisirs. Il semble bien qu’il jouissait, dans les dernières années de l’Ancien Régime, d’une aisance relative.
Tous les voyageurs qui visitèrent Quimper à cette époque s’accordent à reconnaître que la vie s’y écoulait, sans heurt et sans misère. Un marchand de Dijon, François Merlin, que les nécessités du négoce amenèrent en Cornouaille, raconte ainsi son entrée dans la ville, par un soir de mai de 1785 :
« J’arrive, j’entre par la rue Neuve, je traverse la place Saint-Corentin, la rue Kéréon. Tout cela me paraît fort animé. Des groupes d’enfants chantent et dansent. Les femmes, les jeunes filles causent sur les portes avec autant de volubilité que de gaîté. Mon âme se remue à ces tableaux de joie naïve… »
Ce bon populaire saisissait lui-même toutes les occasions de se réjouir. Les artisans allaient au spectacle, le dimanche ; on leur donnait de temps à autre « des rôles à tablier ». L’été, ils avaient la ressource des pardons, où ils mangeaient des « cornics » dans l’ombre des chapelles et jouaient aux noix sous les hêtres de la Mère de Dieu.
Certaines survivances du temps féodal étaient elles-mêmes prétextes à réunions et charivaris. C’est ainsi qu’à l’office des Ténèbres, chaque année, quatre vassaux de Coëtfao, exerçant un droit très ancien, pénétraient dans la cathédrale, s’asseyaient sans façon, dans le chœur, au milieu des chanoines, puis faisaient le tour de l’église, cornaillant à pleins poumons dans des instruments barbares. Puis ils régalaient du même concert les paisibles bourgeois de la Ville-Close.
Seules, les corporations maudites des barattiers, des caqueux ou tourneurs de cordes étaient tenues à l’écart de ces amusements. Ils vivaient parqués comme en un ghetto, proche la porte Sainte-Catherine, dans le quartier de l’ancienne léproserie. Étant de ceux qui lièrent Jésus, ils passaient pour souffrir le flux de sang, au Vendredi saint, et leur métier, comme ailleurs celui de bourreau, était considéré comme « fort infâme et ignominieux ».
Telle était, il y a deux siècles, la vie de Quimper, petite capitale des Cornouailles. Il ne semble guère que, depuis lors, elle ait beaucoup changé. Certains quartiers des faubourgs ont pu se parer du sourire des pierres neuves, mais les gens sont demeurés immuables, comme les lignes du paysage ou comme le rythme des marées.
Tel aujourd’hui qu’il y a deux siècles, le Quimpérois a le teint frais, le parler volubile, la démarche aisée du « noble homme » sur qui ne pèse pas l’insécurité des lendemains. Il a comme jadis, le plus grand souci des dignités, titres, honneurs et préséances. Porte-robe ou pèse-épices, il jette sur le campagnard qui, deux fois la semaine, lui vient vendre ses produits, un regard où subsiste quelque trace d’un dédain héréditaire. Le Fouesnantais demeure pour lui le « malez », le Bigouden le « drant Doué » dont, aux époques de misère, il appréhenda les révoltes. Il aime le plaisir, d’où qu’il vienne : les jeux, les cafés, la danse, les beaux cortèges et recherche d’un même cœur la joie mystique des pardons et les délices païennes du Carnaval.
Fier de sa ville, sensible au privilège d’y habiter, il n’a guère l’attention tournée vers ce qui se passe au dehors. La marée, qui lui rend visite deux fois par jour, ni les voiliers qui penchent leurs vergues sur le silence des quais, ne lui ont point donné le goût des desseins aventureux ni des lointains voyages. Les Kerlérec et les René Madec y furent, de tout temps, des exceptions très rares. Hémon eût mieux aimé, affirme-t-on, être buraliste à Bénodet que gouverneur en Algérie.
Le Quimpérois vit d’un assez mauvais œil, vers le déclin du dernier siècle, créer le chemin de fer qui devait le sortir de son isolement. Certains originaux de l’époque manifestèrent, paraît-il, leur regret, en faisant à la vieille Bretagne des funérailles symboliques, et fort heureusement prématurées.
Encore de nos jours, Quimper compte bon nombre de ces « émigrés de l’intérieur », — pareils au Piphanic de l’Ame bretonne, — obstinément fidèles aux modes et aux usages du passé. Telle respectable aïeule, à besicles et à rotonde, que vous croiserez chaque matin, entre les Halles et la Terre au Duc ; tel vieux bourgeois à sous-pieds et à feutre clairs, la moustache en bataille, raide et sec comme un demi-solde, sont, à n’en point douter, des contemporains de Balzac qui se refusent à rien apprendre et à rien oublier.
Mais si le Quimpérois s’attache à sa ville, s’il a le respect des vieilles pierres et des vieilles habitudes, peut-être est-ce par routine et indolence autant que par véritable culte des choses du passé. Accoutumé depuis des siècles à vivre sans tracas, derrière le double rempart de ses murailles et de ses collines, il s’est acquis un vieux fonds d’épicurisme et d’aimable insouciance.
Il n’est pas, plus que jadis, l’homme des emportements fougueux ni des enthousiasmes inconsidérés. Son âme est indécise et douce comme les ciels de Cornouaille ; elle a la sérénité des barques qui remontent, le soir, entre les peupliers des rives, sur le frisson vert des marées. Tout en elle continue d’être mesure, prudence, harmonie.
Même dans les luttes politiques, le Quimpérois aime le bon ton et les nobles harangues. Il fut porté de tout temps aux opinions moyennes, et toutes les fois qu’il dut prendre parti, batailla du côté des sages et des forts. Il ne bougea point durant la révolte des Bonnets Rouges, alors que les tocsins, sonnant aux églises, depuis lors découronnées, de Lambour et de Languivoa, appelaient au sac des châteaux les Bigoudens rebelles. Il fut avec Maupeou pour la réforme des Parlements. Aux jours tragiques de la Terreur, il offrit un asile aux Girondins traqués et Louvet, aussi longtemps qu’il lui plut, vécut son idylle avec Lodoïska dans son refuge de Penhars.
S’il a parfois eu le mérite de montrer le chemin, le Quimpérois ne s’y est jamais engagé bien résolument. Et c’est ainsi que Kervélégant, après s’être laissé gagner par la grande contagion révolutionnaire, s’éteignit vingt ans plus tard dans sa solitude de Toulgoët, réconcilié avec l’Église et la monarchie, tenaillé par l’angoisse et le remords.
De même la religion cornouaillaise est aimable, paisible, dénuée des grands élans mystiques et des ardeurs du prosélytisme. Elle est affaire d’intérêt et d’habitude bien plutôt qu’ardente effusion du cœur. Quimper a fourni à l’Église bon nombre d’esprits ingénieux et retors, comme Bougeant ou Hardouyn, capables de soutenir d’étincelants paradoxes, ou de batailler ferme sur des points de littérature et d’histoire, mais ce ne fut jamais la ville des missionnaires ni des prédicateurs.
Elle possède une admirable cathédrale, mais elle la dut au faste de ses princes, au zèle de ses prélats, bien plutôt qu’à l’emportement irraisonné de la foi populaire. Ce fut une construction de style français, ou normand, au fond de la Bretagne légendaire.
Elle a, dans sa sobriété sculpturale, dans ses arc-boutants à double vol, dans les lignes nettes de sa façade et le mouvement de ses hautes verrières, quelque chose de trop régulier et d’une ordonnance trop solennelle, qui ne s’accorde pas avec le caractère tourmenté de la foi bretonne. L’ombre équestre de Gradlon la couvre plus encore que le reflet mystique de la croix.
Aussi, peut-être, n’éprouve-t-on pas, à la considérer, l’angoisse religieuse qui vous saisit devant des sanctuaires, plus humbles, de Bretagne, mais où les croyants se sentent plus véritablement dans la maison de Dieu ; tels le Kreisker de Saint-Pol, qui est l’envol déchirant d’une plainte vers l’infini du ciel léonard ; la basilique de Guingamp, avec son Porche aux Ducs et sa demi-nuit émouvante que continuent de hanter les terreurs médiévales, ou même la cathédrale de Tréguier, dans laquelle le peuple trégorrois, qui n’est sceptique et léger qu’en apparence, a prodigué les trésors d’une adorable spiritualité.
Mais semblable aux grandes coquettes qui n’apparaissent qu’à leurs dévots dans la plénitude de leurs attraits, la cathédrale de Quimper ne revêt toute sa beauté qu’à différentes saisons et à différentes heures. Les lichens qui la revêtent d’une patine vivante prennent, selon le jour et l’état de l’atmosphère, des teintes rares et d’une admirable variété.
Ils lui tissent, aux soirs d’été, une robe éblouissante comme la tunique de la Vierge, parée de tous les roses et de tous les ors, et qui contraste avec la tristesse noire des vieux quartiers environnants. Aussitôt après les pluies d’orage, quand un soleil pâle l’inonde, elle a des reflets d’émeraude. Elle est belle encore, à certains tombers de jour, vue des hauteurs de Kerfeunteun ou de la Terre Noire. Les brumes de l’Odet et les fumées du soir, qui montent des vieux toits, recouvrent la ville d’un voile opaque, assez semblable à ces nuées laineuses, au milieu desquelles Dieu le père apparaît aux hommes, dans les tableaux des primitifs. A peine, de cette blancheur, émergent quelques pignons aigus et quelques crêtes de collines. Et Saint-Corentin, détachant de cette brume ses flèches jumelles, apparaît comme un édifice d’un autre temps, dans un décor fabuleux. On imagine, à sa base, toute la vie du passé : le silence des hôtels clos et des vieilles maisons prébendales, le va-et-vient des petites gens dans les ruelles du Guéodet, et, tapies entre les arc-boutants, les échoppes chétives, toutes vibrantes du fracas des orgues et du tumulte des carillons.
Pour l’intérieur, il faut le visiter, en août ou septembre, à l’une de ces heures du soir qui sont, a dit Barrès, le triomphe des cathédrales.
Le soleil, tombant derrière les collines de Penhars, éclaire la nef d’un dernier rayon qui, rasant les piliers, maintient les bas-côtés dans l’ombre. Cette lueur s’attarde, en blancs reflets, aux accoudoirs des prie-Dieu, aux faisceaux des colonnades et au larmier du triforium, flamboie en traits de feu au vermillon et au sinople des verrières. Un silence étonnant plane sous la haute voûte, infléchie vers les pays de l’ombre comme la tête affaissée du Christ à l’heure de l’agonie.
C’est par un soir pareil que Renan dut la voir et prêter l’oreille à la « double prière » des fidèles assemblés : d’un côté, les hommes debout ; de l’autre « les femmes agenouillées, formant comme une mer immobile de coiffes blanches ».
Car Renan, une seule fois dans sa vie, fit le voyage de Quimper. C’était au mois d’août 1884. Il avait parcouru les terres lointaines d’Orient — « ar broïo huel », — et, dépassant la soixantaine, ne s’était jamais aventuré, vers l’Ouest breton, plus loin que Locquémau et Saint-Michel-en-Grève. Arrivé donc au seuil de la vieillesse, le désir lui vint de réparer cette ignorance des Armoricains du Nord, pour qui l’Arez, conformément à son étymologie, est vraiment une barrière, une séparation. Et, peut-être aussi, connaissant le dicton de Cornouaille :
fut-il poussé à ce voyage au pays de Saint-Ronan par la crainte, s’il ne l’accomplissait vivant, d’avoir à le faire après sa mort, avançant chaque jour de la longueur de son cercueil.
[2] Celui qui ne fait point de son vivant sa Troménie…
Le bourdon en main, il prit donc le chemin oublié des pélerinages. Et, dans ce retour au pays, qui fut peut-être celui de ses plus lointaines origines, Hémon et Luzel, ses guides en Cornouaille, tinrent le rôle des grands bœufs blancs de la légende.
L’on imagine l’impression du magicien, toute de douceur et d’enchantement, quand, tournant le dos au Léon rugueux et triste, il vit se déployer sous son regard la Cornouaille heureuse et, par une échancrure des monts, entre la double ondulation du Ménez-Kerné et du Ménez-Hom, le Porzay verdoyant, avec ses troménies, ses chapelles, ses fontaines, terre des héros et des saints.
Elle ne dut guère différer, cette impression, de celle qu’il éprouva, vingt ans plus tôt, en quittant les champs d’Hébron, désert de pierres et de broussailles, pour le pays de Chanaan, couvert de bois d’oliviers et de champs rouges d’anémones.
Du coup tombèrent toutes les préventions qu’en Breton du Nord il pouvait nourrir contre le pays de Kerné. La Cornouaille lui apparut, sans aucun doute, comme une proche cousine du Trégor, mais plus fraîche encore et plus reposante, comme la contrée de ses aspirations et de son cœur. De même, Quimper lui dut rappeler, à plus d’un titre, le Tréguier de son enfance, avec ses rumeurs de cloches, son cloître, ses couvents, sa cathédrale, ses venelles tendues de silence, le parfum âcre de la marée, refoulant l’Odet vers ses sources, et jusqu’aux invalides de son hospice, jouant interminablement aux cartes sous les marronniers du Chapitre.
Mais ce qui, plus que toute chose, dut infiniment le séduire, ce fut le caractère même de l’âme quimpéroise, où sa propre âme se mirait.
« Le mal de notre temps, dit-il à ce propos, avec son ordinaire bonhomie, c’est l’âpreté dans les jugements, quelque chose de rogue et de dur, un ton âpre que l’on aurait tout au plus le droit de prendre si l’on était en possession de la vérité absolue. Nous autres, que beaucoup de circonstances ont tenus jusqu’ici en dehors de la grande arène du monde, nous avons des nerfs moins excités, un sens plus rassis. Nous sommes en tout des modérés. »
Et pour des raisons pareilles, la Quimpéroise dut lui plaire. Il l’aima pour la langueur tranquille de ses yeux, pour sa grâce aimable et modeste, pour son goût de mesure qui lui fait apprécier le charme d’une coiffe minuscule et d’un sobre ajustement, pour son amour de la jeunesse et de la vie qui la porte à souhaiter, comme le meilleur des biens, « des yeux gardant indéfiniment leur attrait, des lèvres fraîches pendant mille ans, des cheveux qui ne blanchiraient jamais ».
Amoureuse, elle l’est certes, mais sans fougue ni folie, tempérant par un souci d’harmonie et de bienséance les ardeurs de la passion. Elle est assez semblable à ces madones lombardes, radieuses et pacifiques, qui penchent sur leur « bambino » la tiédeur de leur chair heureuse et le doux éclat de leur sourire bleu de lin.
Depuis ce beau voyage de Renan, près d’un demi-siècle a passé ; Quimper a cessé d’être en dehors de la grande arène du monde. Elle n’a pas manqué de subir, comme les lieux les plus vénérables de la terre, l’envahissement des goûts nouveaux, sous la forme des ponts métalliques, des vastes hôtels, des banques, des garages, des bazars barbouillés de crème et de sang de bœuf, des « hostelleries » meublées de vieux neuf, où se débitent à la carte la langouste des Glénans et le gigot léonard. Elle a connu la disgrâce des publicités outrancières, des murs bariolés d’affiches, des panneaux-réclame clamant à chaque détour, sans modestie, que l’Odet est une rivière sans rivale.
Mais elle n’en a point trop souffert dans son atmosphère ni dans ses lignes essentielles. — « Ville délicieuse et parfaite, en a dit M. de Chateaubriand, si florentine sous le regard de son vieux cavalier de pierre… »
Et certes, tout y rappelle, comme à Florence, un long passé de poésie et de gloire. Quimper aussi repose, dans son cadre d’harmonieuses collines, comme un bouquet dans le creux d’un beau sein. Et la campagne qui l’avoisine, toute alanguie des parfums du renouveau, respire, comme les jardins toscans, un air d’opulence et de bonheur.
Mais nous ne lui avons point trouvé le visage sévère et dur qui frappa Maurras comme un coup au cœur, en débouchant devant Sainte Marie Nouvelle, non plus que chez ses habitants, « ces masques à figures peintes, âpres enseignes du désir ».
Les flèches de Saint-Corentin, émergeant des brumes, comme les piles d’un pont mystique, sont aussi différentes des campaniles florentins, aux arêtes nerveuses, et de la tour sombre du Bargello, que le roi Gradlon-Meur, primitif et débonnaire, des tyrans magnifiques et voluptueux qui furent les Médicis…
Quimper, ville toute de langueur et de charme, endormie, avec ses rêves, ses souvenirs, sous les fins brouillards de Cornouaille, nous te reverrons à la tombée de l’arrière-saison, quand les marronniers joncheront de pourpre le Parc et la rabine et que l’automne t’aura rendue à ton silence monacal.
Le temps ne sera pas encore venu des grands orages de novembre, où se feront entendre, montant du pays Bigouden jusqu’à la Terre Noire, la lamentation de la Torche et le tonnerre du ressac. Mais les premiers froids auront rougi les joncs du Paludec et les châtaigniers hérisseront de leurs bogues d’or roux le chemin de Kerlagatu.
Lors, au lieu des touristes bruyants, nous ne rencontrerons plus dans tes rues, frôlant les boutiques, que les paysannes venues pour s’approvisionner, au seuil de l’hiver, des villages lointains, ou, de loin en loin, aux jours du vapeur d’Audierne, quelques groupes d’Iliennes, au beau profil de Juives, promenant par les rues leur deuil éternel.
Ce sera vers la première ombre de nuit, quand les glas de Saint-Mathieu répondront aux cloches de Locmaria et de la cathédrale. Le jardin du Chapitre, dans l’ombre immense du chevet, offrira à notre rêve un refuge archaïque. Nous nous y assoierons, sous les lierres de la courtine, dans le silence du chemin de ronde. Nous monterons par la rue Obscure, entre le double rang des maisons grisonnes, dont les pignons, à cette heure d’ombre, finiront, au-dessus de nos têtes, par se rejoindre. Nous humerons l’odeur du beurre frit, autour des boutiques des crêpières, et regarderons clignoter les lumières, aux vitres des fenêtres anciennes.
Tournant par la courtine de Kerfeunteun, nous reviendrons à petits pas, longeant les hôtels muets, par le dédale des vieilles rues : des Vendanges, de Kergariou, des Gentilshommes, où, selon la belle expression de Barrès, « l’herbe verdoie sous un silence prodigieux ». Peut-être, nous penchant aux croisées, à travers les carreaux verdis, y verrons-nous Mme de Pompery dansant un menuet, face au conseiller de Silguy ou à M. de Keriner, et non loin, dans l’ombre propice d’une plante verte ou d’un paravent, la belle Mme Colonna jouant en a-parte son cœur avec un cadet du régiment de Beauce.
Ayant franchi le Steïr au pont Médard, nous poursuivrons notre promenade et regagnerons la Terre au Duc par les venelles de la Gaze et du Pain-Cuit.
Nous tendrons l’oreille aux voix du passé, montant des vieilles pierres ; longtemps encore, elles nous diront l’histoire d’un peuple aimable, fin, sympathique entre tous, en ce qu’il sut joindre la gaîté, la tolérance, l’esprit d’équilibre et de mesure à la poésie instinctive et à l’idéalisme éternel de la race.
A Loc-Maria de Quimper, un soir de mai, par un de ces crépuscules d’or comme il y en a de très beaux en Cornouaille dans les saisons intermédiaires, et qui chevauchent de leurs lueurs fauves les vieux toits. La rivière d’Odet sépare de la ville ce faubourg lépreux, dont le nom renferme tout un charme de passé mystique. Jadis, un pont tournant le reliait à la Terre au Duc, ce pont aux Anglais que les plus téméraires ne franchissaient qu’en tremblant. Moyennant péage, un passeur, aux heures de haute mer, fait aujourd’hui le service.
On entend, de Loc-Maria, les murmures de Quimper, toute la rumeur des quais autour des bateaux de sable qu’on décharge. Et cependant, il semble qu’il existe, de l’une à l’autre rive, toute l’épaisseur d’un monde. On a l’impression de vivre, en ce quartier étrange, dans un autre temps et dans un autre pays. Les siècles ont, en effet, passé sur sa face archaïque sans guère la modifier, et ce soir pénétré de langueur doit être pareil à d’autres soirs, d’une époque infiniment lointaine, qui avait même atmosphère et même visage.
Tout sent le passé, dans ce faubourg que le soir engourdit. Les rues Basse et du Stivel inclinent vers l’Odet leurs maisons à pans de bois et à étages surplombants. Les moëllons déchaussés saillent comme des vertèbres au pignon des masures, les toits écailleux portent à regret le poids des temps accumulés ; et les murs étançonnés de vieux mâts et de poutres vertes se raidissent, contre le vent d’ouest, dans un dur effort. Une odeur de moisissure et de choses mortes monte des intérieurs sombres, par les portes à plein cintre, au cadre festonné par le velours des mousses.
Vieille aussi, d’un passé sans âge, est la faïencerie où des ouvrières à hennin ornent les brocs et les écuelles des mêmes teintes vives et des mêmes dessins à ramages qu’il y a trois siècles, au temps des ducs et des rois. Et vieilles sont, sur l’autre rive, les maisons de Quimper, qui dressent leurs façades de granit austère depuis les ponts du Steïr jusqu’aux anges pleureurs colossaux, enguirlandés de vigne vierge, qui servent d’enseigne au chantier d’un tailleur de pierre.
La tristesse de l’heure enveloppe la petite église, dédiée à Notre-Dame d’Aquilonie, et qui est comme le centre, l’âme vivante du faubourg. Elle projette sur la place déserte l’ombre de ses murs nus, flanqués de rugueux contreforts, et son porche s’ouvre au visiteur comme l’antichambre d’un monde débordant de ténèbres et d’oubli.
L’âme des temps romans, chétive et opprimée est partout présente en ce sanctuaire, où tout porte la marque d’un profond autrefois, obscurci de légendes. Elle est dans la lumière chiche qui tombe des fenêtres étroites et entretient le mystère des absidioles, dans la rudesse des piliers massifs et la sécheresse des arcatures.
Jadis, l’évêque comte de Cornouaille passait ici la nuit en prières, la veille de son intronisation. Il venait pieds nus et en habit de pèlerin, frapper à la porte de l’abbaye ; la prieure lui lavait la face et les mains, lui donnait « pour loger un charlit et de la paille fraîche », du pain de seigle et de l’eau pour nourriture. Il repartait au petit jour, abandonnant au prieuré sa boubette et son manteau. Et rien mieux que cette veillée en ce sanctuaire noyé de tristesse, ne pouvait l’inciter au mépris des vaines gloires et des dignités passagères.
… La brume a touché les toits et l’Angélus égrène son chapelet de notes frêles, qui font se pencher vers l’église les maisons basses, comme des vieilles accroupies sous la bure de leurs mantes. Mais le crépuscule promène sur cette lèpre sa lumière et jette sur les pierres blessées son enchantement. Le soleil, déclinant derrière le bois de Penhars, est comme une arche de plus en plus réduite, ouverte sur la splendeur occidentale. Ses rayons, rassemblant toutes les ardeurs du jour, coulent au long des toits comme un baume d’or roux. Et l’église resplendit sous cette bénédiction du soir ; sous leur caresse, les vitres s’allument et brasillent comme des gemmes. Un dernier reflet crible de clarté les dalles et l’abside, baise la robe pourpre et les pieds nus du Christ, à la poutre triomphale.
Et tout le village, comme toute l’église, est flamboyant de soleil. On se demande en quel pays, sous quel autre ciel — est-ce à Florence, vers le Pont-aux-Grâces, ou bien à Pise, à Milan, au pied des basiliques lombardes ? — on a vu cette même pouillerie des vieux quartiers sordides transfigurée par la gloire de la lumière agonisante…
Peu à peu, le soleil a gravi le flanc vert du Frugy ; le silence avec l’ombre, s’est répandu sur le manoir prieural. Alors, le plus grand charme de Loc-Maria est dans ses jardins et dans son port.
Des ruelles sombres y mènent, bordées de murs d’où dépassent les panaches luisants des camélias et des troènes. Ce n’est, à mer basse, qu’un lit de boue, semé de menues épaves, où l’Odet se fraye un passage en sinuant, avec cette odeur fade des paluds où se mêlent des relents de vase et de saumure. Mais le flot montant, deux fois le jour, lui apporte le salut et la grande purification de la mer.
Je l’ai vue venir, du tournant de Corniguel, escortée d’un blanc tournoiement de mouettes, entre les peupliers de Poulguinan et la corniche blonde du halage. Elle montait, léchant les remblais des jardins minuscules et les pierres lisses de la cale, traînant un rude parfum d’algues et la rumeur en sourdine de l’Océan… Et maintenant l’Odet est une belle nappe gonflée, dont le clapotis doux berce les barques et anime les quais de son frisson d’eau vivante.
Une carcasse de vieux navire, qui achève de pourrir, ses couples à nu dans l’herbe et le sable des berges, son étrave tendue, dans un nostalgique élan, vers les solitudes de l’estuaire, a tressailli au baiser de l’eau. Une gabarre aux flancs larges, chargée de maërl, qui remonte de la rivière, porte dans ses voiles rouges toute la magie du soir et semble une galère déchirant de sa proue l’ocre de quelque golfe fabuleux. Elle s’avance, d’une majestueuse allure, remorquée par cinq hommes au teint cuit, qui tirent à plein collier au long du halage. D’autres barques appareillent, leur taillevent et leur misaine gonflés, pour pêcher, la nuit venue, dans les calmes fonds de Kerogan et de Kerdour. On entend la rumeur des voiles qu’on hisse et qui s’inclinent au vent comme des oiseaux du soir, le heurt des avirons contre les tolets du bordage et, vers les maisons du quai, le souffle puissant et le pas rythmé des haleurs…
… Le soir, maintenant, est tout à fait venu : une brume, montée de l’Odet, retombe en cendre grise, aux versants de la vallée. Le ciel, par dégradations insensibles, a passé du vermeil au lilas, puis au ton fané des violettes. Dans le couchant qui s’enténèbre, il ne subsiste plus qu’un lambeau de lumière mourante qui s’effrange aux lisières du ciel. Les collines se ramassent frileusement et se rejoignent comme des paupières presque closes, sur le dernier reflet de l’eau morte. La mer se retire, découvrant, au long des rives, l’étain pâli des vasières. Et la nuit qui tombe ponctue de lumières grêles le faubourg endormi. Tous les bruits s’apaisent, se fondent ; une cloche de couvent sonne vers Kernisit…
Mais voilà que, de l’une des barques rangées contre le quai et qui penchent leur mâture vers les maisons du port, une chanson monte, dans le silence, poussée par une voix qu’à ses inflexions j’ai reconnue pour être une voix de mon pays :
[3] C’est la vieille que j’aime…
C’est une chanson très vieille, de Cornouaille, mais qui se chante aussi bien en tout pays bas-breton, et auquel les marins du Goélo, qui sont d’une race placide et moqueuse, ont ajouté une variante pleine d’irrévérence :
[4] Une vieille de Paimpol…
Et l’homme qui la chante, appuyé aux cordages, en regardant danser des reflets sur l’eau, avec la douceur d’âme que donnent les jours bien remplis, s’applique à lui donner la marque de son esprit railleur. Mais, est-ce à cause de l’ombre qui gagne, et recouvre le faubourg, accentuant son aspect de misère et d’abandon — ou bien parce que ce chant m’a rappelé toute la douceur de mon pays perdu ? — je lui ai trouvé, dans ce soir grave, une indicible mélancolie, la mélancolie de cette race mineure chez qui « la joie même est un peu triste ».
Et j’ai évoqué, là-bas, de l’autre côté de la Bretagne, sous la même lumière, un estuaire à peu près pareil, hérissé d’écueils, de pontons, de balises, avec un petit port blotti dans les brumes, entre les roches : l’arche frêle d’un pont jeté de Trégor en Goélo ; et plus loin vers les terres, accroché à l’escarpement des rives, au bord d’un pays âpre, imprégné de tristesse cimmérienne, les tours pensives d’un manoir veillant sur un paysage féodal.
La baie de Douarnenez a, par les beaux jours, toute la séduction d’un golfe méditerranéen. Elle déploie, de l’anse des Plomarc’hs au cap de la Chèvre et à la pointe du Van, au nord le souple collier de ses dunes et de ses grèves : le Ris bordé de pins, Tresmalaouën, Pen-Trez, la plage blanche de Morgat ; au sud, la farouche dentelure de ses criques et de ses promontoires : le Leïdé, la Jument, Beuzec, Penhouarn et Trénaoër, jusqu’au pays du Cap qui s’enfonce comme une dague dans l’azur tragique de la mer.
Au creux le plus propice de la baie, Douarnenez étage, depuis Porz-Rhu jusqu’à la rivière de Tréboul, ses usines sardinières et les maisons blanches ou grises de ses pêcheurs.
Durant de longs siècles, ce ne fut qu’une bourgade maritime, dépendant de Ploaré, une bourgade aux maisons basses et couvertes de chaume, dont subsiste, aux Plomarc’hs, un groupe de mélancoliques masures qui presque toutes tombent en ruines. Toute la vie administrative et religieuse se concentrait à Ploaré, où se trouvaient l’église, la mairie, le cimetière. Ainsi s’étaient constituées dans la même commune deux races nettement tranchées et qui même de nos jours, sont demeurées rivales : les terriens ploaristes, séparés de l’Océan par les rideaux d’arbres touffus de Sainte-Croix et des Plomarc’hs, tournés vers les horizons boisés de Cornouaille, courbés, depuis des siècles, sur les tâches ingrates, gardiens obstinés des vieilles mœurs, des vieux costumes, du vieux langage ; les « maritimes » de Douarnenez, orientés vers les espaces infinis de l’Atlantique, épris de larges rêves et d’aventures, moins soucieux de passé que d’avenir, volontiers hâbleurs et dédaigneux de leurs voisins attachés aux traditions, rivés à leur sol dur et aux rites d’une foi trop vieille.
Et puis, vers le début du dernier siècle, grâce à la découverte de nouvelles méthodes appliquées à la conservation des sardines, Douarnenez prit un essor inattendu. Les premières usines se créèrent, le renom de leurs produits fut porté jusqu’aux confins du monde. La population et la prospérité s’accrurent. De bourgade qu’elle avait été jusqu’alors, Douarnenez, s’enflant, devint ville ; elle se sépara de Ploaré ; ses maisons grimpèrent à l’assaut des pentes, débordèrent dans le pays circonvoisin, du Porz-Rhu jusqu’à Tréboul.
Mais l’attrait pittoresque et poétique de Douarnenez continue de résider dans son vieux port. Il a gardé, en dépit des transformations récentes, sa couleur et sa vie d’autrefois. On songe, en flânant dans ses quartiers pleins d’une âpre odeur de mer, à quelque port de la côte ligure ou napolitaine. Ce sont les mêmes petites rues étroites, grimpantes et tortueuses, pavées de galets pointus et qui s’ouvrent, quand on s’y attend le moins, sur le bleu décor de l’Océan. Elles portent des noms évocateurs d’un passé lointain et charmant, où se mêlent, à doses égales, la légende et l’histoire : rue d’Is, rue Gradlon, rue des Trépassés, rue Monte-au-Ciel, rue basse de Sainte-Hélène. Les toits s’y haussent, comme à Bastia, Gênes ou Naples, dans un chevauchement pittoresque de lucarnes et de gouttières. Tout y est d’une couleur vive : les murs blanchis à la chaux, les haillons qui sèchent aux fenêtres, les « perches » tenues par des tringles et semblables à des bouts-dehors de navires, où les filets sèchent en bleus festons.
Dans le creux de deux ruelles montantes, la petite chapelle de Sainte-Hélène, qui est le sanctuaire des pêcheurs, a une humidité de grotte marine et une ombre de sépulcre où se distinguent à peine quelques vieilles femmes accroupies.
Le soir venu, c’est vers le môle que reflue, par les venelles, toute l’animation de la ville. Et c’est le grand attrait de Douarnenez que d’assister, au « grand port », au retour des barques. La baie, vue du môle, sous le soleil couchant, offre un aspect admirable. Le soleil sombre, lentement, derrière l’île de Tristan et la pointe de Rosmeur, laissant dans le ciel de grandes traînées de flammes rougeâtres. Un de ses rayons, glissant entre les troncs des pins, accroche un reflet d’or aux hautes voiles et aux enfléchures d’un thonier attardé. La mer, sous la lente procession des voiles, est une belle nappe rose et moirée qui s’étend jusqu’à la lointaine ondulation du Ménez-Hom, semblable à un fauve couché et jusqu’au cap de la Chèvre, qui dresse sa digue bleue sur les fonds nacrés du soir.
L’ensemble est plein de noblesse et de sérénité. L’on ne s’étonne point que Maupassant, qui fut un grand voyageur et un observateur généralement impartial, n’eût trouvé que deux golfes, ceux de Porto et de Naples, qui lui parussent dignes, par la beauté des lignes et la magie de leur lumière, d’être comparés à la baie de Douarnenez.
Et comment traduire l’activité grouillante des quais, un soir de bonne pêche ? C’est aux derniers jours d’août ou au début de septembre. La sardine, remontant des eaux abyssales, vient avec les courants tièdes d’envahir la baie. Les barques rentrent par centaines, les voiles en ciseaux, grand’ouvertes sous le vent d’Ouest, la cale pleine à déborder des richesses de la mer.
Au long des quais, on débarque la sardine. Et, du môle aux usines, c’est un va-et-vient de pêcheurs dont les visages ont les tons fauves des voilures ou des vareuses rougies au tan. Les mille bruits du port se mêlent et se répondent : cris, jurons, propos aigres des « commises » qui se disputent, à la criée, le poisson frais débarqué dans les mannes, claquements des sabots sur les escaliers tortueux, sur les pavés de galets des vieilles rues. Et dans les rares silences, le grand murmure accompagnateur de l’Océan.
Le soir, la part de pêche étant perçue chez les usiniers ou les mareyeurs, c’est la ruée vers les buvettes et les cabarets du port, où les belles filles versent la « goutte » ou le muscadet derrière les comptoirs poisseux. C’est tout Douarnenez enveloppé dans une inexprimable odeur de friture et d’alcool. Revanche bien juste des longues attentes, des misères et des fatigues, des mortes-saisons où l’on s’épuise en vain, à la poursuite du poisson, où il faut prendre, sur la foi des pêches futures, à crédit chez le boulanger, le boucher, le buvetier.
Car sauf aux semaines de l’été, le pêcheur de Douarnenez mène la vie la plus ingrate et la plus rude. Il faut chercher la sardine frileuse jusqu’à Saint-Jean-de-Luz et aux côtes de Galice, la suivre, dans ses capricieuses randonnées, du pays basque à Quiberon et Audierne. Ou, l’hiver, après le « Tolik an Anaon »[5], quand la sardine manque, il faut pêcher au chalut au large d’Armen, se rabattre sur le maquereau de l’Iroise et des parages d’Ouessant, demeurer des huit jours en mer, dans les courants et dans les brumes, « tenter » par temps dur, dans de frêles barques, dormir tout équipé, sous l’abri léger des voiles, se nourrir de pain dur trempé d’eau, ou de cette bouillabaisse bretonne que les marins appellent la « cotriade ».
[5] Le « coup des morts ».
Les périls de cette vie rude et constamment exposée n’ont point rebuté le pêcheur. Malgré ses violences et ses caprices, il aime réellement la mer, à laquelle il est lié par les hasards de la bonne ou de la mauvaise fortune ; elle tient constamment en haleine son amour du gain et de l’aventure. Il tient d’elle, pour une grande part, son caractère instable, insouciant, volontiers vantard ; il a comme elle des accès de sauvage brutalité succédant à des repentirs sans lendemain et à des câlineries puériles.
Les plus grandes contradictions font en son âme le plus singulier, mais le meilleur ménage. Destructeur par tempérament, porté, en politique, aux doctrines les plus audacieuses et les plus subversives, il n’en garde pas moins au cœur une foi d’enfant, que les prédications « rouges » n’ont pu entamer. Après avoir assisté, au milieu des clameurs et de la fumée des pipes, à un « meeting » révolutionnaire, il fera le plus naturellement, le plus humblement du monde ses dévotions à Sainte-Hélène, ou suivra, avec le zèle le plus édifiant, les mains jointes, en chantant des cantiques, la procession des femmes à la bénédiction de la mer. Les marques de ce curieux dualisme se retrouvent dans les noms des barques, inscrits sur la coque en lettres blanches : Marche ou crève, Lénine, Troisième Internationale, portent les unes ; mais d’autres répondent, dans leur sillage : Jésus-Marie-Joseph, Sainte Vierge protégez-nous, Sainte-Marie du Ménez-Hom ou Notre-Dame de Rocamadour.
Et l’esprit le plus aventureux en politique, n’empêche pas le Douarneniste d’être le pêcheur le plus routinier du monde. Il est ennemi du chalutage, de la senne, qui lui permettrait de lutter à armes égales contre le cédazzo portugais, de tout ce qui risquerait de bouleverser ses antiques habitudes. Il me souvient d’avoir vu, un soir d’été, la foule des pêcheurs, observant d’un œil plein de haine un chalutier amarré au quai, qui avait « touché » Douarnenez pour y renouveler sa provision de glace. A l’aube suivante, on avait rompu criminellement toutes ses amarres.
Mais ce n’est là, chez le Douarneniste, que rançon d’admirables qualités. Quel cœur franc et chaud, quel mépris du danger, quel amour du métier, des fines manœuvres, des navigations périlleuses qui le font considérer, d’Ouessant aux côtes maurétaniennes, comme le véritable maître de l’Océan.
Qualités et défauts se retrouvent, dans une confusion égale, chez les femmes de Douarnenez. Coquettes, fantasques, imprévoyantes, elles ont le goût immodéré du plaisir, de la danse, de la parure. Elles dépensent sans compter le gain des belles pêches, quitte à misérer aux mauvais jours, quand les sardiniers désarment ou que leurs maris et leurs frères sont réduits à pêcher, au filet à trois mailles, dans les fonds, les dormeurs et les araignées de mer.
Mais elles ont sous le châle, élégamment drapé, sous la coiffe que dissimule à demi la bordure ébouriffée des cheveux, une finesse, une distinction natives, quelque peu hautaines, peut-être héritées d’un lointain sang espagnol. Et leur taille haute, flexible, onduleuse, leur teint clair, leurs yeux allongés, verdis à force de scruter les profondeurs de la baie, font d’elles de véritables patriciennes de la mer.
Cette fraîcheur exquise du teint, qui ne se retrouve ni chez les Capistes, ni chez les Grésillonnes, les femmes de Douarnenez la doivent peut-être aux verdures qui foisonnent dans leur pays. Elles s’allongent, en une bordure vive, des Sables blancs de Tréboul aux calmes rivages du Ris : verdures des peupliers, des trembles et des frênes, dans les creux où l’eau suinte ; feuillages élégants des acacias, sur les pentes de Porz-Rhu ; et partout où le sol dur ne permet d’autre végétation, l’émeraude plus sombre des pins maritimes. Le pin est par excellence l’arbre des côtes bretonnes, la parure des roches déshéritées. Il pousse dans les endroits les plus déserts et les plus escarpés, sur le dos des écueils, dans la tristesse aride des dunes, comme un défi de la nature à la mer violente et oppressive. Il encercle la baie de Douarnenez, se penchant sur l’écume des Plomarc’hs, bordant d’une frise nerveuse les sommets lointains des collines crozonnaises. Son feuillage et ses branches maigres soupirent ou pleurent sous les embruns comme des harpes de l’Océan.
Mais ce qui charme surtout, en ce pays de Douarnenez, c’est la tendresse de la lumière, nacrée, subtile, infiniment changeante. A Concarneau, elle est plus éclatante, plus crue, et les peintres la fixent avec moins de peine ; mais elle n’a pas cette fluidité qui, reculant à l’infini les rivages opposés et les promontoires, donne du mystère aux paysages, de la majesté aux horizons. Jamais l’on n’éprouve cette impression avec plus de force qu’aux grands calmes d’automne, quand les brumes, dévalant en avalanche bleue, les pentes de la montagne de Locronan et du Ménez-Hom, suspendent entre ciel et eau leurs îles transparentes.
On n’imagine point sous une clarté différente le lac de Tibériade, quand, au soir d’une journée ingrate, Jésus marchant sur les flots apparut aux pêcheurs. La baie de Douarnenez est, elle aussi, un beau lac mystique qui, par son silence, sa sérénité, incite aux exaltations et aux grands rêves mélancoliques.
Le temps est encore tout proche où les Douarnenistes croyaient aux interventions miraculeuses des trépassés et des bons génies de la mer. C’est ainsi qu’aux brumes de Toussaint, ou lors du « Taolik an Anaon », ils tendaient pour la dernière fois leurs filets, ils acceptaient dans leurs barques les terriens de Ploa-ré, sûrs qu’ils étaient à l’avance d’une pêche fructueuse, grâce aux bons offices des morts.
Chaque époque a laissé, sur cette terre prédisposée à la recevoir, l’alluvion de ses légendes et de ses souvenirs. Souvenirs de la pré-histoire dont les menhirs de Tréboul ou de Rostudel, rongés de lichens roux, ou le cromlech du Leïdé, furent les témoins muets ; légendes des temps druidiques qui continuent d’environner le pays du Cap, et l’île des Sept-Sommeils, de leur prestige surnaturel. Souvenirs de l’occupation romaine, débris de villas ou de thermes, surgissant presque à chaque pas, à Tréguer, à Tréfentec, au Karigellou, dans ce fond de baie qui devait rappeler aux soldats de César le profil montueux de la Campanie et la douceur du ciel tyrrhénéen.
C’est bien aussi dans ces parages qu’aux temps gallo-romains dut exister la ville d’Is dont parle, en sa chronique, l’Anonyme de Ravenne, sur ces « palus » de Bretagne que la mer, à une époque indéterminée, a ennoyés et recouverts. Sans doute n’était-ce qu’une bourgade, guère plus riche ni plus populeuse qu’une Guérande ou qu’un Penmarc’h, mais dont l’imagination enchantée des Celtes, qui a le don de tout transfigurer, a fait une cité magnifique, une Gomorrhe bretonne, comme le seuil d’une Atlantide dont les cloches sonnent toujours et dont Dahut serait l’Antinéa.
Voici tous les lieux qui rappellent les phases de ce mystérieux drame de la mer : les Plomarc’hs ou Poul-marc’h (l’anse du cheval) où le roi Gradlon emporta sa fille en croupe, à pointe d’éperon, dans la nuit noire, sur son coursier rapide comme le feu ; le Poul-David ou Poul-Dahut, au fond du Porz-Rhu, où, la digue rompue, les flots poursuivirent le roi d’Ys. Une voix terrible lui cria par trois fois : « Repousse le démon assis derrière toi ». Gradlon jeta Dahut comme une proie à la mer. Et les flots s’arrêtèrent, et Dahut est depuis lors la sirène trompeuse, la Mary-Morgane fatale aux pêcheurs qui se laissent prendre aux accents passionnés de sa voix. Chacun d’eux l’a vue, cette « fille de la mer qui peigne ses cheveux, blonds comme les algues au soleil du Midi, et dont les chants sont plaintifs comme les flots » :
Ce sont ensuite les souvenirs, pleins d’un charme pastoral, de la première évangélisation. Doublant les falaises rouges du Cap de la Chèvre, c’est en ce pays qu’abordèrent, en bon nombre, les saints de la légende armoricaine, venus d’Islande ou de Cambrie pour prêcher en petite Bretagne le royaume de moûtiers, égrenés au long des grèves et sur les pentes, rappellent les étapes de leur apostolat.
Tutuarn jeta son dévolu sur l’îlot de Tristan, serré entre Tréboul et le Porz-Rhu, à l’embouchure du ruisseau de Poul-David, et qui semble, à marée haute, avec son phare dressé comme un mât blanc au-dessus des pins, une nef en partance, chargée de toute la mélancolie d’un monde.
Fuyant les Saxons envahisseurs, Tutuarn avait traversé la Manche dans le même équipage que ses frères en sainteté : Toua, Tugen, They, Erlé, Conogan : dans une barque de pierre sans rame ni voilure, où ils tenaient à grand’peine sur leurs genoux, poussés sur la crête des vagues par un souffle miraculeux ; tels que les figurent, en d’éblouissants poèmes d’or, d’azur et de vermillon, les vitraux des très anciennes chapelles de Cornouaille.
Tutuarn choisit, pour y mener la vie contemplative, ce rocher qu’abrite un repli de la baie, et, parmi les ruines gallo-romaines, édifia sa cellule et son oratoire. Erlé construisit, à quelques pas de là, son sanctuaire. Corentin élut pour refuge à ses méditations la solitude propice des forêts de Névet, où il vécut dans la pénitence et la pauvreté jusqu’au jour où Gradlon, ayant découvert son ermitage dans l’épaisseur des branches, vint l’y trouver, conduit par la main de Dieu. « Pour sa nourriture et sa sustentation, nous confie Albert Lepaud, son biographe, en un style naïf de légende dorée, le Seigneur faisait un miracle admirable et continuel. Il lui envoya un petit poisson dans sa fontaine, lequel, tous les matins, se présentait à l’ermite qui le pressait et en coupait une pièce pour sa pitance et le rejetait dans l’eau où, tout à l’instant, il se trouvait tout entier, sans lésion ni blessure ».
Quelque temps plus tard, le pourtour de la baie devint le rendez-vous, comme la Terre promise, des saints les plus vertueux de Cornouaille : Tudy, Milliau, et puis Tujen ; Ronan, le chasseur de loups, en proie aux jalousies de Kében ; Hervé, fils d’Houarn, le poète errant qui allait par le pays du Portzay, chantant de manoir en manoir, et dont les accents harmonieux charmèrent jusqu’au roi Childebert ; Connec ou Connogan qui, tel le Poverello, prêchait les oiseaux de Tréfentec.
Ce fut d’ailleurs une évangélisation toute de surface, car les tribus de Cornouaille eurent tôt fait de revenir à l’idolâtrie primitive, jusqu’au jour où le Père Maunoir, par ses prédications énergiques, les rendit moins rétives à l’action de la grâce. Encore est-ce difficile de déterminer jusqu’à quel point, aujourd’hui même, ces populations, au fond du cœur, ne sont demeurées païennes. La différence est-elle si grande qu’on pourrait le croire, entre Sainte-Anne de la Palud, ou Sainte-Marie du Ménez-Hom et les déesses impures adorées jadis sur l’emplacement de leurs chapelles ?
Viennent les temps médiévaux, dont toute la mélancolie chevaleresque est dans le poème de Tristan et Yseult, où les Bretons ont exprimé leur conception de l’amour irrésistible et fatal. Si le thème a été repris et enrichi par la fantaisie prodigieuse des conteurs d’Irlande et de Galles, il est permis de croire que c’est des bords brumeux de cette baie qu’il a pris son essor pour conquérir le monde barbare.
C’est entre l’île Tristan et la côte du Cap, dans les sinistres parages de la pointe du Van, qu’aborda la nef à voile noire qui ramenait d’Hibernie, vers le héros mourant, Yseult aux cheveux d’or. Et de l’autre côté de cette baie de Cornouaille, « qui porte à regret les nefs félonnes et n’aide pas aux rapts ni aux traîtrises », le tombeau géant du Ménez-Hom garde toujours, au Bern-Mein, les restes du roi Marc’h, époux d’Yseult et compagnon d’Arthur.
Au rocher de Tristan s’attache le souvenir d’une autre histoire d’amour, moins célèbre mais aussi merveilleuse et d’une tristesse tout aussi déchirante. Les héros en furent Marie Le Chevoir et la Fontenelle, ce chef de bande dont la stature se détache, avec autant de vigueur, sur le ciel rouge de la Ligue, que celles d’un Montefeltre ou d’un Bartholomeo Colléoni sur le fond tourmenté de la Renaissance Italienne. Guy Eder de la Fontenelle, tenant la Bretagne occidentale contre les troupes du roi, avait fait de l’île Tristan une forteresse inexpugnable, comme un nid d’aigle d’où il prenait son essor pour piller et rançonner le Haut-Léon et la Cornouaille.
Il s’abattait sur quelque terre, brûlant, tuant sans raison ni merci, volant le grain et les bestiaux des fermes, les hanaps, les plats d’étain des manoirs et des maisons nobles, dépouillant les églises de leurs croix précieuses, de leurs calices et de leurs patènes d’or. Et au soir de chaque expédition, il ramenait à pleines caravanes, dans l’île Tristan, le butin et les captifs. C’est ainsi qu’il mit à sac Roscoff, Laneuffret, Pont-Croix et Plounéventer et qu’il tarit à jamais la richesse de Penmarc’h. Il enfermait ses prisonniers dans les cachots de l’île et les y laissait périr, chargés de vermine et de puanteur.
Or, il advint que ce bourreau fut pris un jour par le charme mélancolique d’une enfant : Marie le Chevoir, demoiselle de Coëtlogon, qu’il avait enlevée « de dessus les genoux de sa nourrice », au manoir de Coadezlan, pour l’emmener dans son repaire. Et ce fut le rayon pur et lumineux de sa vie. Il lui prodigua une tendresse si empressée et des soins si doux qu’il réussit à s’en faire aimer ardemment, jusqu’au jour où, livré aux troupes du roi, il fut enfermé au Châtelet, en attendant d’être roué en place de Grève.
Alors, Marie intervint de toute son âme, pour que la liberté fût rendue à son beau seigneur, offrant tout ce qu’elle possédait pour payer sa rançon. Ce fut peine perdue ; jamais plus ils ne se revirent. Le folâtre Guyon paya de sa vie ses forfaits et Marie le Chevoir, rentrée à son manoir de Coadezlan, y prit les voiles de veuve.
Elle avait eu la dernière pensée du bandit. Sûr de mourir, celui-ci lui avait dépêché un messager pour lui dire ses volontés dernières :
« Page, mon petit page, va vite à Coadezlan, et dis à la pauvre héritière de ne plus porter de dentelles, car son pauvre époux est en peine, son pauvre époux est en peine… Toi, rapporte-moi une chemise de toile et un grand drap blanc, et de plus un plateau doré pour qu’on y pose ma tête aux regards. Et tiens une poignée de mes cheveux pour attacher à la porte de Coadezlan, afin que les gens, en allant à la messe, disent : Que dieu fasse grâce au marquis ! »
Aujourd’hui, l’île Tristan, toute à sa solitude, ne vit plus guère que de ses souvenirs. Mais il est des heures où les fantômes surgissent de l’ombre et se mêlent à notre vie. C’est tout particulièrement le soir, aux premiers orages de septembre, quand l’îlot, redevenu désert, prend la tristesse d’un enclos abandonné ; et que les brumes montant du large drapent les caps lointains de nuées funèbres.
Je me suis assis, à cette heure, à la pointe de l’île, d’où apparaissent les premières tombes du cimetière Saint-Jean de Tréboul, qui penche sa mélancolie vers l’Océan. Et j’ai entendu monter une grande voix, mêlée au grondement du vent d’Ouest et au murmure profond de la mer. C’était la voix des prisons de Créménec’h et du cap Caval en feu, faite d’une infinité de plaintes, de cris, auxquels se joignaient par rafales, les tocsins des églises profanées, de Sainte-Thumette, de Sainte-Nonna, de Penmarc’h et de Notre-Dame de Roscudon. Et elle lançait cette malédiction, qui exprime au pays du Cap, depuis des siècles, tout ce que le cœur d’une race peut contenir de haine et d’horreur :
[6] Que maudit soit à jamais La Fontenelle !
Mais une autre voix m’est venue du Léhon, avec le vent des matins clairs, où le Ménez-Hom dessine sur le ciel de Crozon son profil presque aérien. C’était la voix de Marie le Chevoir, des paysans de Coadezlan qui ont oublié, peut-être aussi de Dahut, la grande pécheresse, endormie sous les algues des Plomarc’hs. Il m’a paru qu’elle disait :
— Les expiations, ni les haines ne sauraient être éternelles. Trois siècles ont passé depuis que la Fontenelle a payé ses crimes et que se sont mêlés à la terre les lambeaux de son corps supplicié. Peut-être convient-il, désormais, d’invoquer sa mémoire avec un désir de paix et de pardon. Il ne fut, à tout prendre, ni meilleur ni pire que les hommes de son temps, d’un temps trouble, aux instincts rudes, aux passions forcenées, où ne se distinguait pas clairement le devoir, où l’homme sans scrupules, ni préjugés, ne visait qu’à l’assouvissement de ses désirs. Ni protestant, ni catholique, le folâtre Guyon aima païennement toutes les joies de la terre : le plaisir, le vin, les richesses, l’amour des frêles créatures. D’autres furent aussi cruels, qui, sous les enfeux des cathédrales, dorment aujourd’hui vénérés. Et s’il fut parjure et tortionnaire, il eut bien, par contre, certaines vertus aimables : brave soldat, chef audacieux, beau cavalier, de grande allure, dédaigneux du danger, de la souffrance et de la mort. Il eut la dévotion des belles formes et des beaux livres où des pensers hardis se traduisent en un parler ironique et harmonieux. Pour un exemplaire de la Satire ménippée, il traversa, d’une chevauchée, toute la Cornouaille en proie aux partisans, au risque cent fois d’y laisser la vie. Tout cela vaut peut-être qu’on en parle sans un excès de ressentiment. « Que Dieu fasse donc paix à M. le marquis. »
Quelque jour, si vous le désirez, mon cher Fanch Gourvil, nous prendrons le bourdon du pèlerin et nous accomplirons ensemble le trajet de Douarnenez à Locronan, à travers le pays de Névet. C’est l’une des choses les plus singulières de Bretagne que de passer, presque sans transition, du port sardinier grondant de rumeurs d’usines et de refrains révolutionnaires, à cette Assise bretonne où rien ne paraît changé, depuis deux siècles, à l’atmosphère du passé, ni à son ordonnance solennelle.
Ce sera, si vous le voulez bien, par quelque après-midi d’automne, quand les arbres commenceront de jaunir et que la Baie se vêtira de tendresse et de silence. Déjà, montant la côte de Ploaré, nous sentirons un souffle différent nous apporter, par bouffées, une odeur d’autrefois ; et nous ferons une première halte au cimetière, qui penche ses tombes blanches vers la mer, pour y retrouver ce goût exquis dont les Bretons ont toujours témoigné, quand ils ont choisi les lieux de leur sépulture.
Puis nous contournerons la petite crête de Sainte-Croix, derrière laquelle les sables du Ris nous apparaîtront, dominés par des falaises rouges où des grands pins penchés gardent les solitudes. Nous atteindrons le hameau de Kerlaz, dont le clocher dresse au-dessus des frondaisons son aiguille de pierre, puis le Porzay s’ouvrira à nos regards, avec ses terres vertes où le chemin grimpe, égayé de détours.
Nous irons lentement, pour n’arriver qu’à l’approche du soir, quand rien ne troublera plus le silence de la place déserte et que ses maisons paraîtront s’endormir, derrière leurs façades en grand appareil. Nous aurons l’illusion de vivre, dans la paix profonde des choses, au temps des barons de Névet, du bon duc François II ou de Louis le Quatorzième à qui les bourgeois de Saint-René-du-Bois demandaient à son avènement de confirmer leurs immunités et privilèges.
Nous nous assoierons, sur un banc de pierre, dans l’église puissante, trapue, « à proportion de cathédrale », près de l’enfeu où dorment les donateurs. Une dernière lueur, tombant de la baie flamboyante du chevet, éclairera pour nos yeux les statues de bois de saint Corentin et de saint Roch, et le retable à colonnes torses de l’autel du Rosaire.
Nous nous recueillerons de même en la chapelle du Pénity, que la reine Anne fit édifier au déclin de son règne, pour remercier saint Ronan de la naissance de Renée, et pour l’entretien de laquelle elle constitua une rente de cinq cents livres, sur les devoirs du sel au pays de Guérande. Nous y verrons un beau saint Michel, « balanceur » scrupuleux des âmes, une statue en vieux chêne attendant le supplice, et une mise au tombeau qui, en dépit de sa raideur et de sa gaucherie primitives, nous attristera jusqu’aux larmes.
Puis nous descendrons la rue des Tisserands, que bordent de très vieux logis et les ruines de l’hôpital Saint-Eutrope, jusqu’à la chapelle de Kélou-Mad, qui dresse son clocheton surmonté d’un dôme au-dessus des verdures. A nos pieds, à perte de vue, se dérouleront les lignes simples du paysage : un cirque de collines bleuissantes qui s’abaissent, en gradins insensibles, vers les Palues mélancoliques ou vers l’échine usée des promontoires. De ci, de là, dans le carrelage des champs de trèfle et de sarrasin, nous apparaîtra la pointe d’un clocher : Ploéven, Plonévez, Plomodiern ou le ruban pâle d’une route conduisant vers les dunes.
Nulle terre n’est plus douce ni plus opulente, au point de rencontre de la Cornouaille verte et d’une petite mer intérieure, pleine de séduction. Certains l’ont comparée à l’Ombrie ; et l’impression est, en effet, la même, toute d’apaisement et de voluptueuse langueur, qu’au sortir de la Toscane aux profils durs, quand se découvrent les horizons moelleux de Sienne et de Pérouse. La lumière, aux débuts d’automne, y est fluide et blonde, pleine d’un rayonnement subtil et sensuel. Le paysage, d’une poésie franciscaine, est imprégné d’une même tendresse mystique ; les crêtes de la montagne de Locronan et du Ménez-Hom, dessinées sur un ciel gris de lin, y figurent comme le Subasio d’Assise les hauts lieux de retraite et de silence qui servent généralement de fond aux tableaux des Quattrocentistes. Il n’y manque, pour parfaire l’illusion, que les cyprès aux sombres quenouilles et les oliviers gris accroupis sur les pentes.
Nous souperons et coucherons, après avoir contemplé longuement le paysage, dans une antique hôtellerie, sise dans l’ombre de l’église et où nous aurons peut-être la bonne fortune de rencontrer M. de Châteaubriant. Nous boirons du cidre du Porzay dans de vieilles chopines à fleurs, en terre de Quimper, et vous nous chanterez — comme à Penmarc’h, un soir, devant la mer — la complainte galloise, triste à crier, de Robin Gray. Puis notre hôtesse — une de ces bonnes hôtesses comme il n’en reste plus guère et qui connaissent, pierre par pierre, leur pays — nous racontera l’histoire de Locronan, depuis les temps les plus lointains, avec ses fastes et ses revers.
Elle évoquera pour nous cette époque glorieuse où le renom de M. Saint-Ronan s’étendait au loin, jusqu’à Saint-Martial de Limoges, et où saint Yves, Jean V, la reine Anne, venaient lui rendre, très humblement, leur tribut « d’honneur et révérence ».
Puis elle nous parlera du temps prospère des tisseurs, où l’on fabriquait à Locronan, bon an mal an, plus de six mille pièces, soit deux cent cinquante mille aunes de toiles : brin sur brin, bandes de ris, prélarts et ollones, noyales simples ou triples et façon de Hollande. Ce fut un temps de prospérité sans pareil, où ces toiles, qui s’exportaient jusqu’en Écosse et en Espagne, passaient pour les plus solides et les plus fines de l’évêché.
Puis vient la période du déclin, des revers, des à-coups, des tristesses qui s’accumulent : c’est la faveur de la Compagnie des Indes qui s’échappe et s’en va aux manufactures d’Angers et de Beaufort ; c’est l’hostilité de la Marine qui, par suite de prétendues malfaçons, attire dans ses ateliers de Recouvrance les meilleurs ouvriers et rafle presque tout le chanvre des Cornouailles, ne tirant plus de Locronan que les toiles à deux fils pour les voiles légères des gros vaisseaux ; c’est le transfert à Quimper du bureau de la « marque » où les petits fabricants sont tenus de porter leurs pièces à dos d’homme. C’est plus encore l’égoïsme, l’âpreté de quelques trafiquants, qui monopolisent le commerce des toiles et, tirant à eux tout le profit, réduisent le pauvre tisseur à travailler « pour le pain », le payant à peine soixante sols par semaine ; c’est tout un chapitre douloureux de l’histoire d’une corporation, en Basse-Bretagne, et de la misère des artisans, vers la fin de l’ancien régime…
Les derniers métiers, depuis quinze ans, se sont tus, et Locronan n’est plus qu’une bourgade déchue, avec ses rues et sa grand’place figées dans un silence de cloître, endormis dans le calme de leurs lointains souvenirs. Mais tout, dans son église, dans ses masures délabrées, écroulées au milieu des jardins, dans ses maisons seigneuriales, aux façades percées de rares ouvertures, continue d’y respirer un passé d’opulence, de guerre et de religion.
Une fois l’an, lors de la Troménie, la bourgade reprend son animation. Ces Troménies, que ramènent en Armorique les jours du prime été, d’une sérénité sans égale, sont l’une des façons les plus curieuses d’honorer les vieux saints nationaux.
Ces processions autour du pénity ou du monastère (tro menec’h ty : tour de l’asile) qui rappellent, par beaucoup de points, les terminalies latines, sont un acte de reconnaissance, perpétué à travers les siècles, pour les évangélisateurs qui furent, en même temps que des apôtres, de rudes défricheurs de glèbe. Tel Briac qui, sur la face septentrionale de l’Arez, ouvrit à la culture, entre Coat-liou et Bod-fô, une vaste étendue de marécages dont lui fit don le roi Déroch. Et les arpents arrachés, en un temps barbare, à la forêt, au marais ou à la lande, ont sans doute plus fait, pour la pérennité de leur culte, que le bouquet de vertus mystiques dont les saints bretons avaient l’âme embaumée.
Aussi les troménies comptent-elles parmi les fêtes auxquelles la Bretagne, en dépit de crises tragiques, est demeurée le plus obstinément fidèle. Le « Léo-dro » — la Lieue de tour, — de Saint-Briac, dans la Cornouaille des monts, se parcourt en pleine nuit, le jeudi de l’Ascension. Une seule fois, les pèlerins manquèrent à la coutume. C’était au temps de la Ligue ; les huguenots occupaient le pays. Or, le lendemain, à l’aube, les chemins n’en apparurent pas moins, sur le circuit traditionnel, battus et ravagés : les morts, à défaut des vivants, avaient suivi le Léo-dro.
Mais il n’est pas de Troménie plus fameuse que celle de Locronan ; elle se célèbre avec une solennité particulière tous les six ans, dans la troisième semaine de juillet, en l’honneur du « benoist, glorieux confesseur et ami de Dieu », qui, venu d’Irlande au sixième siècle, débarqua à Lanildut et se retira au désert de Cornouaille pour y bâtir dans le bois de Névet son ermitage.
Jadis, cette solennité s’annonçait à toute la province, par lettres circulaires adressées, avec promesse d’indulgences, aux recteurs des paroisses. Il n’était pas rare que le duc de Bretagne y assistât. Maintenant, la Troménie continue d’attirer des foules de pèlerins de toutes les parties du pays bretonnant. D’ailleurs, suivant un dicton du Porzay : « qui ne fait la Troménie de son vivant la fera après sa mort, avançant chaque jour de la longueur de son cercueil. »
C’est donc, pendant une semaine, dans les alentours de la vieille ville, une extraordinaire mêlée de types et de costumes. Quelques semaines à l’avance, sur la recommandation du recteur, les paysans ont dégagé le sentier mystique des clôtures, des ronces, des mauvaises herbes qui l’obstruaient. Ils ont construit les huttes de branchages, recouvertes de draps blancs piqués de fleurs, qui serviront d’asile aux vieux saints des chapelles voisines, venus pour saluer saint Renan et lui donner au passage le baiser de bienvenue. Ils s’amènent donc, par dizaines, de toutes les paroisses du voisinage : Saint-Tugen, Saint-Herbot, Saint-Even-de-Kerlaz, Saint-Miliau, Saint-Thurien, Saint-Guénolé et aussi Notre-Dame-de-Kergoat et Sainte-Anne-de-la-Palue.
Éparpillés au long du parcours, ils vivront une semaine sous la garde des fabriciens, dans la fraîcheur des prairies et des landes, comme jadis les Hébreux sous la tente, lors de la fête des Tabernacles.
Le cortège, vers une heure, le dimanche, quitte le Pénity, précédé des reliques, des bannières et de la cloche portative, — an Hirglas, — que saint Renan apporta d’Irlande et qui lui servait à réunir les fidèles pour la prière. Le parcours de la Troménie ne compte pas moins de huit kilomètres, sous le grand soleil, par des chemins peu praticables, et comprend douze haltes, devant les croix de granit ou les huttes des saints, autant que de stations sur le chemin du Calvaire.
La première halte a lieu devant les ruines de la chapelle Saint-Eutrope, où les pèlerins font leurs ablutions à la fontaine de Kélou-Mad. Puis le cortège s’arrête à nouveau devant l’effigie en chêne du Père Éternel et reprend sa marche jusqu’à l’oratoire de Bonne-Nouvelle, en laissant sur sa gauche le village de Rozenselin. Il salue au passage Saint-Laurent du Prat-Tréanna, Saint-Michel de la Croix-Rouge, gagne le village de Trobabu, où s’arrêtèrent, frappés de terreur, d’après la légende, les deux bœufs qui ramenaient de Haute-Bretagne la dépouille de saint Renan. Il traverse, après un long détour, le hameau de Guernévez où Kében, décoiffée, « sans égard pour le sang de Jésus, leva son bâton et en frappa un des buffles à la corne, si bien que le buffle bondit épouvanté et eut la corne arrachée »[7]. Puis il atteint le pied de la Montagne, après les dévotions ordinaires à Saint-Even, patron de Quéménéven, et à Notre-Dame de la Pitié.
[7] Pérennès et Goasdoué : La Troménie de Saint-Renan.
Alors commence la partie la plus rude du pèlerinage. Avant d’escalader la hauteur, le prêtre, face au ciel immense, chante l’Évangile sur la Montagne et l’assistance, à genoux, pour implorer un réconfort, jette vers Dieu la lamentation puissante du Parce Domine. Puis les pèlerins se ruent à l’assaut de la colline, glissant sur l’herbe sèche et sur les tiges de bruyères.
Ayant atteint la crête, ils s’y reposent un instant, devant le plus grandiose des horizons et reprennent leur marche après avoir entendu le sermon traditionnel. Laissant derrière eux la masse sombre de la forêt du Duc, ils s’arrêtent, pour prier, à la vieille croix de Saint-Theleau, puis devant la tombe de Kében, où la mégère fut engloutie, au milieu des flammes, en proférant un dernier blasphème.
Ayant suivi un instant vers Plogonnec l’ancienne voie romaine, et salué Saint-Tujen, Notre Dame de Lorette et Notre Dame de Tréguron, le cortège, par un chemin creux, gagne les landes tristes du Gorreker. Puis il s’infléchit vers le Nord et rentre en la chapelle du Pénity, pour un Te Deum d’action de grâces.
Il est une Troménie plus discrète, plus intime, que l’on peut commencer sur tout point du parcours, pourvu que l’on revienne au point de départ. Elle s’ouvre le samedi, à minuit, au milieu des carillons. De nombreux pèlerins, dès cette heure, se mettent en route, pour éviter la chaleur trop forte du jour. Ils s’en vont, seuls ou par petits groupes, sans mot dire, tête nue, recueillis. Ils attendent le lever du soleil, au sommet de la montagne, où ils assistent à la messe et baisent les saintes reliques ; rentrés à Locronan, ils font le tour de l’église, puis s’agenouillent et prient silencieusement.
De là vient que cette Troménie est souvent appelée le « pardon muet ». Et cela évoque tout un passé lointain, de foi vigoureuse et naïve, de vie large et facile, où les tisseurs de Locronan étaient fiers comme des nobles et buvaient en des hanaps d’argent les crus dorés de leurs coteaux.
Comme j’ai le mieux vu Concarneau, c’est au retour de Penfret, à la haute mer, dans la lumière d’or d’un soir de septembre.
Le soleil se couchait sur Beg-Meil, derrière les criques et les dunes. La baie, sous ses derniers feux frôlant les eaux, semblait vraiment une conque immense, captant dans sa nacre toutes les ardeurs du soir.
Le sloop Esculape, qui nous ramenait des Glénans, inclinait vers le môle, dont nous étions à moins d’un mille, ses voiles gonflées comme des ailes, et traçait dans la mer un long sillon de feu. Sous cette oblique flambée, la ville apparaissait toute rose dans son demi-cerne de bois noirs. Roses aussi les ajoncs de Roz-lan et les pins qui tordaient leurs troncs au profil assombri des collines.
La lumière allait décroissant des deux côtés de la baie, vers le Cabellou et le Cap-Coz, où la mer et le sable mêlaient leurs tons d’ambre. Et c’était, en pleine côte de Bretagne, comme un coin, quelque part entrevu, de la mer d’Italie ou de Provence. Ce qui portait davantage à s’y méprendre, c’était, sur un cotre de plaisance qui doublait devant nous le rocher de Men-Cren, un vieil air napolitain que chantait un baigneur attardé, d’une assez belle voix répercutée à l’infini sur le silence des eaux.
Il me faisait songer, par sa douceur alanguie, aux canzones des villes somptueuses, ou bien aux chansons tristes que des marins corses chantaient un soir sous un ciel plein d’étoiles, par une mer lourde de méduses, en vue des côtes de Toscane.
L’illusion subsistait, aussi vive, comme on rasait les quais de l’avant-port où des thoniers de Groix, rangés comme en une toile de Signac ou de Lhôte, avaient un vague air de tartanes au mouillage, avec leurs longues antennes, leurs voiles bigarrées et leurs coques peintes.
Dressé par-dessus des toits du quai Peneroff, un squelette d’église à l’abandon semblait un débris de cathédrale byzantine, et la Ville-Close, avec son beffroi, ses tours rondes et ses ponts-levis, rappelait quelque forteresse aux remparts dorés de la côte languedocienne.
Ce n’est point par sa seule couleur que Concarneau fait songer à quelque port du Sud, assis au creux d’une calanque, mais aussi par ses relents de mer chaude, de tan, de goudron, de saumure, de filins et de cordages poissés, par ses odeurs rudes de cabarets, de graillon, de vieux logis, de vases croupissant dans l’eau phosphorescente de l’arrière-port et qui nous poursuivent de leur pestilence dans l’ombre humide des ruelles.
Il faut fuir, pour leur échapper, jusqu’à la digue, que balaie le grand souffle de l’Océan, ou jusqu’aux jardins de la haute ville, dont les magnolias rappelaient à Flaubert les parfums des îles Borromées.
Et Concarneau est encore toute méridionale, par son animation désordonnée, exubérante, par ses cris, ses rires, ses lazzi de « friteuses » qui s’en vont par groupes, l’œil brillant, du môle à la place d’Armes, faisant sonner sous leurs sabots le pavé des cales. Elle rappelle le Midi maritime par la rumeur de son port, le va-et-vient discontinu des barques, le mouvement ailé des rames et des voiles, le tumulte joyeux de sa criée, les jurons épiques de ses pêcheurs, à faces de boucaniers, qui débarquent leur butin dans les mannes ou chargent la rogue et l’eau pour la pêche du soir.
Les Concarnois eux-mêmes s’appliquent à paraître aussi peu bretons que possible. Fiers de leur ville et de la noblesse particulière de ses origines, ils savent que, bien avant Lorient ou Douarnenez, ses rivales, Konk-Kerné figurait avantageusement sur les portulans et les cartulaires. Et ils savent que, depuis lors, elle compte dans son passé de ville royale de longs siècles de vie bourgeoise et guerrière.
Descendant pour une part des mercenaires de la Ligue et des pêcheurs saintongeais ou gascons, ils ont conservé, de nos jours encore, quelque peu de la jactance et de la hâblerie méridionales. Ils forment, en marge des populations avoisinantes, comme un îlot perdu qui se défend, avec une constance pleine d’orgueil, contre les lames qui le battent. Dédaignant la langue bretonne, ils se gardent de s’en servir, s’il leur arrive de la comprendre. Ils l’abandonnent comme un parler de rustres, sentant le goudron et la brume, aux Penmarc’hais et aux Douarnenistes, avec qui ils ne s’entendent guère.
Il est vrai que ceux-ci le leur rendent avec usure. Ils ne se font pas faute de les railler : « Les Concarnois, disent-ils, parlent français l’été, quand la pêche est bonne ; la misère des mauvais jours leur réapprend comme par miracle le breton. »
Ils les accusent également d’être d’assez piètres marins et de n’aimer guère sortir, la nuit, loin de leurs femmes, surtout quand le vent de suroît menace.
Nulle part, le particularisme concarnois n’est mieux marqué que dans la Ville-Close qui, ceinte de vieux murs, a gardé sa couleur et sa pouillerie du passé. De même que les familles patriciennes de Venise, groupées dans le Rialto, prétendaient écarter des Conseils les autres habitants de la lagune, de même, derrière leurs remparts, les Concarnois d’origine ont formé une aristocratie de la mer, jalouse à l’excès de ses privilèges. Ils n’y accordent qu’à la longue droit de cité aux paysans-pêcheurs qui, venus de Névez ou de Saint-Philibert, ont construit leurs petites maisons le long de la côte de Trégunc. De même l’artisane de la Ville-Close tient à se distinguer par la coiffe ronde, de la paysanne à collerette de Beuzec ou du Lin.
Cependant, il est tout au moins une heure où la Ville-Close revêt un charme tout breton, fait de douceur et de sourde mélancolie.
C’est le soir, quand toute la vie du port a reflué vers la digue et qu’avec le soleil s’est éteinte la grande féerie du jour. La Ville-Close, rendue à sa torpeur, mire dans les eaux à demi-lagunaires les dents d’ombre de ses machicoulis. Les fumées du soir montent, grêles, des maisons du Passage et le pont du Moros découpe ses deux arches sur la nuit qui monte vers les creux de Douric-ar-Zin. Par delà le Lin et la route de Trégunc, on sent une nature plus âpre, plus triste, où reparaît, çà et là, ponctuée par de pauvres chapelles et par des tourelles de moulins en ruine, la sauvage primitivité de la lande.
Et c’est aussi l’heure des évocations, où le passé picaresque et guerrier revit plus intensément, à la faveur de l’ombre et du silence. Dans cette Ville-Close du crépuscule, figée dans la roideur de ses courtines féodales, on voit surgir la ville forte du XVIe siècle, environnée de marécages et de mer. Ici se trouvait la Tour aux munitions, plus loin Notre-Dame du Portail, près de la Porte aux Vins où se débarquaient les produits de Gascogne. Concarneau réapparaît, telle que l’évoque, en un style naïf et gaillard, tout plein du printemps de la langue, Moreau le chanoine ligueur, qui ne l’aimait guère, pour ce qu’elle était, « une retraite à voleurs et gens de corde ».
L’on se représente, sur un fond éblouissant de ciel et de mer Kermassonnet ; « bouffonnant et goiaillant », contrefaisant le Bas-Breton qui veut parler français, et le sire de la Vigne, se promenant sur le chemin de ronde « avec sa grosse chaîne d’or qui faisait trois tours ».
Ce que l’on revoit aussi, c’est l’assaut donné aux murailles, la mêlée sur les remparts, au matin de la Saint-Vincent, et les Bas-Bretons prouvant à Kermassonnet que s’ils ne savent pas comme les Français « jouer de la langue », ils savent jouer des mains pour se rendre maîtres d’une ville.
Le crépuscule, s’épaississant, ajoute à l’évocation toute la puissance de ses sortilèges. Le phare de Penfret, qui s’allume, croise ses feux avec ceux plus grêles de Beuzec et de la Croix. Et les sardiniers qui appareillent pour les lieux de pêche, détachant sur le ciel pâli leurs misaines décroissantes, semblent une lente et mystérieuse caravane sur les chemins mouvants de la mer occidentale.
Peut-être est-ce l’Armada huguenote que les Rochelais avaient promise et qui n’atteignit jamais la ville assiégée, assaillie qu’elle fut sans doute par des vents contraires ! Ou ne seraient-ce bien plutôt les bagiou-noz dont parlent les très vieilles légendes de la mer, et qui transportent aux îles de la nuit leur cargaison d’âmes et de souvenirs ?
Derrière Concarneau, la terre se relève en lentes ondulations, jusqu’aux premières rides de la Montagne Noire, où se cachent des tourelles de vieux manoirs comme le Minuello, et des chapelles comme Coatanpoudou ou Saint-Maurice du Moustoir. Vue de Saint-Yvi-d’en-haut, la baie doit apparaître, à cette heure, sous la nacre du soir, comme une conque géante, dont la pointe pénètre fort avant dans le verger de la Forêt et dont l’ouverture, entre la Jument et Beg-Meil, pavoise l’azur marin d’un bouquet d’îles blanches : les Moutons, Guimenech, Penfret, avec l’anse de Porniguel, le Drénec, le Loc’h, Saint-Nicolas et le fort en ruine de la Cigogne.
Nulle part, on ne peut mieux saisir le contraste entre les deux types de côtes cornouaillaises qu’en opposant les deux faces de cette baie. De la pointe de Trévignon aux roches du Cabellou, la végétation est pauvre, maigre, derrière le chapelet des lagunes. Des vaches courtaudes paissent sur le sable une herbe courte, rôtie par l’air marin et qu’égayent, de place en place, les taches bleues des panicauts et des piloselles. De place en place, vers Névez et Saint-Philibert, le pays triste s’agrémente d’une touffe de pins courbés au vent, ou d’un toit bas de ferme qu’entoure un courtil de seigle ou d’avoine, arraché à la dune et clos d’un murtin de pierraille.
La pointe de Trévignon, que rien ne protège contre la fureur des courants atlantiques, est basse, dénudée, d’une sauvagerie profonde. Défendue, à son extrémité, par une traînée de rocs que recouvre une toison de varechs roux et qu’a sculptés, au long des siècles, le ciseau de la mer, elle déploie ensuite, jusqu’à la Jument, la courbe triste de ses dunes.
Mais après le Cabellou, le spectacle change et la côte s’humanise. Protégée par le môle naturel de Beg-Meil et par le brise-lames des Glénans, la baie prend l’apparence d’un beau lac à peine ridé et dont la sérénité ne se rompt que par les forts coups de vent d’Ouest.
Son pourtour s’infléchit, se découpe en criques encaissées, exquises de paix, sur lesquelles se détache le feston blanc des grèves : Saint-Laurent, le Saint-Jean Cap-Coz et la cale de Beg-Meil.
Au contact de cette mer apprivoisée, la campagne elle-même s’imprègne de douceur. De Pleuven et de Saint-Evarzec, elle se penche sur la baie comme un parc enchanté. Il n’y a rien en Bretagne de plus frais et de plus doux que ce beau pays de Fouesnant. L’air y est tiède, la lumière limpide ; les champs, sous le couvert des pommiers, y ont une ombre verte de cathédrale. L’hiver y est si peu rude qu’il fait fleurir, en pleine terre, dans les coins abrités, les roses et les camélias. Tous les arbres fruitiers de Cornouaille croissent à qui mieux mieux dans ce verger touffu, qui a des douceurs de paradis : les poiriers, les pommiers, les pruniers à perdrigons, les figuiers aux larges feuilles luisantes, les cerisiers à l’écorce grise, lisse à l’œil comme une moire.
Les villages s’y cachent dans des creux d’ombre ; du Mont du Roi ou de Locamond l’on voit monter leurs fumées dans l’air calme, sans que l’on puisse distinguer les cheminées ni les toits. Seuls émergent de la houle des feuilles la flèche aiguë d’une chapelle, comme Sainte-Anne de Fouesnant, perdue dans la solitude d’une châtaigneraie, ou Saint-Tudy et Kerbader, dédiée à Notre-Dame des Neiges.
De quelque côté qu’on se tourne, l’œil se repose sur cette verdure vive de renouveau. Tout est vert en ce pays : l’eau des sources, des fontaines, où les arbres et les herbes se mirent, les chemins bordés de hauts talus et noyés de la pénombre des frondaisons, les bois, les vergers, les prairies et la mer elle-même, dont les vagues ont des reflets glauques, sur les fonds de sable de la baie. C’est le triomphe de l’émeraude.
Cette verdure ne s’arrête qu’à la ligne du rivage, où les arbres, nouant au roc leurs racines, se penchent au-dessus des criques et trempent dans l’écume, aux heures de haute mer, les extrémités de leurs branches.
Au printemps, tous les arbres fruitiers fleurissent à quelques semaines ou à quelques jours d’intervalle. Les pruniers d’abord, en mars ou, par les années heureuses, dans les premières tiédeurs de février ; en avril, les cerisiers, d’un rose frêle d’arbres du Japon ; pour finir, en mai, dans le même temps que les prunelliers et les aubépines, les poiriers blancs et les pommiers de fero-bris, d’une floraison plus vive et plus odorante. C’est alors le chant du cygne du printemps, comme le bouquet d’un feu d’artifice, dans une fête sans pareille de la couleur et de la joie.
Trois mois durant, on marche sous une neige de pétales blancs ou roses, au long des chemins débordant de tous les parfums bocagers. La vie, la paix et le bonheur semblent, à l’envi, couler du ciel.
Le pays de Fouesnant se prolonge par Clohars et Pleuven, jusqu’à la bleue coulée de l’Odet. Le printemps breton y revêt la même grâce aimable et la même douceur. Le foin qui sèche met dans l’air un enivrement. Les maisons, avec leurs perrons gris et leurs courtillets rougis de passe-roses, y ont un air de bon ton et de vétusté coquette. On s’attend à en voir sortir des hommes d’un très vieux temps, en habit à basquines, et s’exprimant dans l’archaïque langage des conteurs. Les femmes en corselet noir et collerette, avec leur teint de pomme fraîche, jettent un éblouissement au pas des portes, où elles brodent et tricotent en bavardant, à longueur de jour.
On devine l’Odet tout proche, derrière les branches des ormes et des hêtres ; son azur s’égaye du triangle ocre ou rouge des voiles. La terre et la mer se sourient, s’embrassent, se font fête, se bercent en un perpétuel enlacement. Portz-Meillou cache sous ses feuillages des retraites charmantes. Le flot, deux fois le jour, vient réveiller, au Ménez-Bili, les joncs des marécages, et porter au cœur des bois, vers le Perguet et Clohars, la verte caresse de la mer.
De temps en temps, un souffle passe, imprégné de fraîcheur océane et qui mêle une senteur d’iode et de sel aux parfums agrestes de la terre.
De bonne heure les Bénédictins de Sainte-Croix, en Quimperlé, religieux doctes et sages, avaient apprécié le charme et l’abondance de ce coin de pays, édifiants en ce qu’ils stimulaient leur zèle par le spectacle anticipé des joies du Paradis.
Ils avaient construit leur prieuré de Locamand, à flanc de colline, en un lieu que par charte solennelle, le roi Hoël leur avait concédé, avec toutes ses appartenances, « ses forêts, ses prairies, ses étangs poissonneux », libres de toute rente et redevance. C’était dans la situation la plus avantageuse qui fût, au creux le plus abrité de la baie de Concarneau, où ils jouissaient des bienfaits combinés des champs et de la mer.
Outre le bonheur d’une retraite, propice à la méditation et à la prière, il y goûtaient les délices d’une bonne table, nourrie des poissons les plus savoureux et des meilleurs fruits prodigués par la main du Créateur. Leur cloître, même en hiver, était fleuri de roses, et leur regard, le soir venu, se reposait sur le va et vient des barques sillonnant une mer calme et pure comme le ciel. Amis de la nature, ils rendaient la justice, au village de la Forêt, à l’ombre d’un gros chêne qui passe pour y exister toujours. Juges, justiciables et plaideurs prenaient place, en ce rustique tribunal, sur des bancs de bois qu’on apportait des maisons voisines.
La Révolution survint, qui dispersa les religieux et fit tomber dans l’abandon le prieuré. Il n’en subsiste aujourd’hui que de médiocres vestiges : une porte gothique, des débris de murailles, quelques dalles funéraires et un bouquet d’arbres gigantesques sur lesquels se guident les navires qui entrent dans la baie après avoir doublé la pointe de Beg-Meil.
Mais sur la terre des moines, la gaie nature de Cornouaille a repris tous ses droits. Étalant en tous sens sa verdure envahissante, elle a recouvert les ruines de l’ombre de ses hêtres et de ses figuiers triomphants. L’herbe a poussé, tellement haute et drue sur l’emplacement du monastère qu’on ne distingue plus guère ce qui fut le cloître de ce qui fut la chapelle ou la salle capitulaire. La mousse, s’attachant comme une rouille verte aux pierres tombales, en a peu à peu rongé les inscriptions, effaçant jusqu’au souvenir des morts.
Comblé par cette nature généreuse, comment l’homme, au pays de Fouesnant, eût-il résisté à ses instincts de flânerie et de douce insouciance ? Tout conspire à lui rendre l’existence agréable et à lui épargner tout effort : le climat heureux, la terre prodigue, la mer qui lui apporte l’engrais jusqu’à la lisière de ses vergers et de ses champs.
Chaque saison lui assure sa provende : la fin du printemps les cerises, que l’on vend, par « mannes » énormes, rafraîchies de fougère, à tous les pardons de Bretagne ; l’été les foins ; l’automne les poires et les pommes qui, si la récolte est moyenne, suffisent à payer toutes les dépenses de l’année et produisent un cidre délectable, pétillant, d’une exquise amertume, le plus justement apprécié de toute la Cornouaille.
Alors, que pourrait faire le Fouesnantais, sinon regarder pousser l’herbe en fumant sa pipe et en se croisant les bras ? Et c’est à quoi, philosophiquement, il passe ses jours, profitant autant qu’il se peut des trésors que la terre lui octroie.
S’abandonnant à une vie quelque peu végétative, il ne se soucie point de tailler ses fruitiers ni d’amender son sol. Il laisse tout croître, au gré du temps et du bon Dieu. Par ailleurs, Saint-Éloi de Clohars veille sur ses chevaux et Sainte Anne de Fouesnant sur sa terre.
Comment s’étonner, dès lors, si, bien différent en cela de la plupart des Cornouaillais, il n’aspire guère à d’autres horizons que ceux de son pays ?
Il n’en est pas de même de la Fouesnantaise qui se plaît aux lointains voyages et est amoureuse du plaisir ! Rieuse, coquette, elle raffole des beaux atours : des collerettes tuyautées, des rubans aux couleurs tendres, des devantiers rose ou lilas, des théories éclatantes. On la rencontre dans tous les pays de la Bretagne, accorte et quelque peu frivole. Mais elle émigre aussi bien vers les grands centres comme Rennes, Nantes et Paris, où elle se « gage » comme servante, toujours avide de bruit, de musique, de danse, de lumière, apportant dans la brume ou la fumée des villes la note riante de son costume, de son visage, rose et clair comme, aux alentours de Pâques, les cerisiers de son pays.
De quelque côté qu’on l’aborde, par le « chemin du marquis » en Landudec, ou par la côte de Pratanras, le pays Bigouden a je ne sais quoi d’âpre et de sévère. De la dépression du Goyen, qui le sépare du Cap Sizun, aux dunes de Guilvinec et de Penmarc’h, il étend à perte de vue ses espaces à peine ondulés, noyés de brumes violettes. Et l’impression qu’il fait naître est d’autant plus triste qu’on laisse derrière soi la plus grasse et la plus voluptueuse des Cornouailles, vautrée au long du Steïr dans ses herbages et ses fleurs.
Le pays Bigouden est à l’opposé de cette luxuriance et de cette langueur. Ses chemins s’en vont, sans détour, à travers des campagnes mélancoliques qui déroulent jusqu’au bord du ciel la monotonie de leurs cultures : champs de pois et de pommes de terre, séparés par des murets de pierraille zigzaguant à l’infini. Les terres incultes y sont rares ; reculant devant l’effort patient et obstiné du laboureur, la lande n’y occupe plus que les buttes rocheuses ; encore, d’année en année, se laisse-t-elle rogner, par la houe, quelque arpent de terre neuve. Point d’arbres, sauf, de place en place, quelques pins découpant sur le ciel leurs silhouettes, alternant avec les cônes disséminés des moulins à vent.
Cette âpreté du paysage ne fait que croître, comme on descend, par lents paliers, du plateau de Plonéour à Plozévet, jusqu’à l’arc dénudé de la baie d’Audierne. Nulle côte de Cornouaille n’est plus farouche ni plus solitaire, ni ne vit davantage sous la menace constante de la mer. De la pointe de Larvily à la Torche de Saint-Guénolé, elle n’oppose, à l’assaut des grandes lames d’Atlantique, qu’un étroit cordon de galets et de dunes. Dans ses colères d’équinoxe, la mer se rue sur ce frêle barrage, avec un grondement qui se perçoit à cinq lieues dans la profondeur des terres.
Aventurées à quelques pas du rivage, les chapelles de Penhors et de Saint-Vio se dressent au milieu des étangs et des sables, sous le vol en tourbillon des oiseaux de mer, comme les gardiennes muettes des solitudes.
Mais les villages, comme Plovan et Tréguennec, ont fui cette côte lagunaire, ouverte aux courants et aux bourrasques, pour se fixer à la limite de la Palue, sur les premières pentes du granit où ils échappent au péril des raz de marée.
La côte Bigoudène n’a d’ailleurs point partout ce caractère sauvage et quasi désertique. Elle sait se faire attirante dans les rias abrités du sud. Tels coins, de la chapelle Saint-Guido à la « rivière », ont, sous le soleil d’été, une couleur provençale. Il faut avoir vu l’estuaire de cette rivière de Pont l’Abbé, vers les dernières semaines de février, pour comprendre jusqu’où peut aller, à certaines saisons, la séduction de la nature bretonne. Alors que la fin de l’hiver traîne partout ailleurs ses derniers glaçons et ses brumes, la petite mer bigoudène — la plus réduite et la plus occidentale des « mor-bihan » bretonnes — presque isolée de l’Océan par le long dos de sable de l’île Tudy, qui n’est « île » qu’aux plus basses mers, jouit d’une température idéale.
Suarès a raison de la comparer à une lagune de Polynésie, pleine de fleurs et d’aromes. Toute proche du désert des Palues, elle déconcerte comme un paradoxe. Embaumée, suivant les saisons, de glycines et de lauriers roses, l’île Garrot est comme un radeau de fête galante, ancré dans les eaux vertes de l’estuaire.
L’anse de Loc-Tudy, protégée des courants du large par son musoir de Langoz, a des tiédeurs heureuses de calanque.
Dans l’intérieur même, auprès des fauves solitudes que dessèche le vent marin, la terre Bigoudène a des jardins d’une incroyable fraîcheur. De vieilles demeures seigneuriales, comme Guilguiffin ou Lesnarvor, se cachent au fond d’avenues où l’on marche, à la fin de l’hiver, sous le couvert flamboyant des mimosas en fleur. Les villages blancs, serrés autour de leurs clochers, ont une grâce d’un autre siècle. Jusqu’aux maisons très humbles, où l’herbe croît sur le chaume, prennent un air noble d’aïeules, avec l’arc en accolade de leur linteau et leurs courtils fleuris de roses.
Peut-être est-ce dans ce contraste incessant, dans ce mélange de brutalité et de grâce sauvage que réside ce charme du pays Bigouden, que l’on subit sans en discerner très exactement les causes. Charme subtil, particulièrement sensible aux soirs de mai, quand le soleil rougit le chevet des chapelles et que flotte, par tout le pays plat, le parfum rude des pinèdes. Cette douceur crépusculaire, on l’a respirée à la belle saison, à toutes les pointes extrêmes de Bretagne, au Raz, et mieux encore à Loc-Mazé-Pen-ar-Bed et Saint-Mathieu, où le printemps, égayant les ruines, fait éclore par Myriades les pâquerettes dans l’ombre des arcades romanes.
Mais il s’y mêle, au pays de Penmarc’h et de Pont-l’Abbé, la poésie d’une très vieille terre, battue des flots, mordue des vents, qui fut habitée dès les premiers âges de l’humanité et où les civilisations les plus lointaines ont semé leurs souvenirs.
La nature trop verte des bords de l’Odet et de l’Isole est un enchantement de l’âme, mais ne porte guère à rêver. Tandis que l’esprit s’émeut devant cette terre Bigoudène où tout porte la marque d’un passé profond et mystérieux.
Nulle part, en cette Cornouaille de la mer, aussi variée de mœurs que de visages, la nature n’a plus profondément marqué l’homme de son empreinte. L’âme bigoudène est, à l’image de la nature, toute pétrie d’énigmes et de contradictions, excessive en toute chose, dans l’effort et dans le plaisir, mobile, inconstante comme un jour d’avril à Penmarc’h, empli, au matin, de tendresses printanières, débordant, le soir venu, de toutes les fureurs conjurées du vent et de la mer.
Nul peuple de Bretagne n’est plus éloigné de cette tristesse funèbre, de cette tendance au rêve, à la vie contemplative, qui ont passé si longtemps pour les traits distinctifs de notre race. La joie bigoudène est bruyante, tumultueuse ; elle se manifeste à toute occasion, aux pardons, aux fêtes, aux foires, aux « frairies », aux assemblées de famille ou de village ; elle porte en elle quelque chose de païen et de barbare.
Sous la frêle écorce chrétienne, on n’aurait point de peine, d’ailleurs, à retrouver, surtout chez les Bigoudens du sud, ce paganisme qui constitua jusqu’à ces derniers siècles, le fond de leur mysticité. Les paroisses du nord, de Plovan à Plogastel, rendues par leur isolement farouches et pauvres, avaient été sauvées par Saint-Germain de la cavalerie des Alains, à qui leur chef Etéorik les avait promises au pillage. Elles s’étaient trouvées, de bonne heure, conquises à la foi nouvelle par le puissant médiateur qui, quelques années plus tard, devait mener les Bretons au combat, contre les pirates saxons, au chant d’Alleluia.
Mais le pays du Pont et du Cap Caval, malgré les efforts de Saint Tudy, de Saint Alour et des compagnons de Saint Clair, demeura très longtemps fidèle au polythéisme ancestral. La religion druidique y laissa jusqu’au dix-septième siècle les traces de ses croyances et de ses rites ; encore les missions du Père Maunoir et de Michel Le Nobletz ne l’ont-elles anéantie qu’en apparence. Le christianisme, en bien des cas, a dû composer avec le druidisme, tout comme l’avait fait, à la fin de l’Empire, le paganisme romain, en admettant dans ses temples les dieux gaulois et en sculptant les figures d’Hercule et de Mercure sur le lec’h de Kerdavel. Encore aujourd’hui, le menhir de Lehan se dresse comme un Irminsul sur la face morne du marais. En nul pays plus qu’en cette « Négritie de l’Occident », ne sont plus sensibles « ces sédiments de religions mortes ou prétendues mortes, que dénonçait l’abbé Mugnier dans la Vie catholique, et que le catholicisme recouvre comme la couche d’huile le vin qui bout dans la jarre, sans abolir ni affaiblir ses puissances dionysiaques ».
Rêveries, sans doute, que ces suppositions d’érudits et de poètes, qui veulent retrouver, dans les dessins des plastrons ou la forme des coiffes les attributs des vieux cultes d’Asie ; rêveries, encore, que ces hypothèses qui tendent à voir, dans le prolapsus de la lèvre inférieure et dans la saillie des pommettes la preuve des origines tyriennes ou mongoliques de la race. Car ce ne sont là que déformations du visage, dues à la pression, exercée dès l’enfance, des lacets du coëf-bléo.
Mais l’esprit païen subsiste, plus qu’on ne pourrait le croire, dans ce pays si longtemps fermé à toute influence du dehors ; et c’est ce qui explique, pour une large part, son goût si marqué des couleurs, des parures d’un luxe éclatant et barbare.
Il suffit, pour s’en convaincre, d’avoir assisté, quelque année, aux solennités mi-religieuses, mi-profanes de la Tréminoue, qui ne durent guère moins d’une quinzaine et que ramènent à Pont-l’Abbé les dernières ardeurs du soleil de septembre.
La joie y coule à pleins bords : joie des couleurs, de la lumière qui ruisselle, du soleil qui rit aux toits bleus, aux maisons blanches, aux rides d’or de l’étang, qui fait resplendir les broderies des plastrons, les rubans jaunes, pourpres et orangés des coiffes, les cheveux roux sous la neige des tiares, qui allume à la pulpe des lèvres la petite flamme rouge du plaisir.
Joie des cris, du bruit, des rumeurs, des appels et des « you » lancés d’une voix aiguë, des chansons bretonnes mêlées aux derniers refrains de Montmartre, des sons criards du biniou répondant aux rugissements du jazz et aux notes aigres du piano de bastringue, pour scander le rythme des danses confondues, anciennes ou modernes : valse, shimmy, gavotte et jabadao.
Ces danses du passé, le Bigouden s’y adonne avec une ardeur sombre, contenue, presque sauvage, les yeux clos à demi, les bras au corps, les mains immobiles, martelant le sol de pas nerveux, dans une sorte d’extase, comme s’il satisfaisait aux rites d’une religion barbare.
Mais la nuit venue, cette ardeur éclate et déborde, roule en torrent par les vieilles rues, emplies d’ombre, des Douves, des Carmes, des Levées. Et Pont-l’Abbé redevient la cité païenne de Melkhart et d’Astarté, emportée en un délire d’amour et d’alcool, dans le sourd piétinement de ses cabarets en folie qui ne s’endorment, le plus souvent, qu’au petit matin, dans la joie brutale et lourde de l’ivresse.
On conçoit l’obligation qui s’imposa jadis, paraît-il, en ces soirs de fête, pour préserver les soldats de la contagion ardente du désir, de dérouter les régiments qui, venant de Quimper ou de Vannes, passaient par Pont-l’Abbé, se rendant aux Palus pour leurs tirs de guerre.
L’interdit a été levé par des chefs plus pitoyables. Mais il existe encore une chanson, exaltant les belles filles chaudes de Cornouaille, et qui dit à son refrain :
Et les soldats bretons la chantent toujours, mi-gouailleurs mi-mélancoliques, dans le grand vent, le sable et le soleil, pour tromper leur fatigue ou leur ennui, sur la grand’route de Tréguennec.
Cette même ardeur, le Bigouden l’apporte au travail. Il n’est point, en Bretagne, de population plus endurante, ni plus acharnée au labeur.
Le « glazik » des vallées opulentes ou le Fouesnantais de Gouesnach et de Clohars se reposent sur la vertu de leur sol, qui, sans qu’il en coûte de peine, fait mûrir les cerises et les pommes et remplit leurs fenils de récoltes odorantes.
Le Bigouden ne jalouse point l’heureuse fortune de ses voisins, mais il sait que par une loi de nature, aussi vieille que la terre et que les hommes, son champ de sable ou de rocaille exige, sans répit, le plein effort de ses reins et de ses bras. Sa terre, il la dispute à l’Océan, aux dunes, aux garennes ; il la laboure et la pétrit comme une maîtresse inhumaine, plongeant à vif avec une volupté sauvage dans ses entrailles de granit. Il y travaille, à la bêche ou à la houe, des premières lueurs du jour aux dernières cloches de l’Angélus. Sa femme l’y aide, acharnée elle-même, déformant son corps aux pénibles tâches, portant les lourds fardeaux, conduisant les attelages. S’il est enivré le dimanche au pardon, ou à quelque retour de foire, rien ne l’empêche d’être au champ, le lendemain, à la plus fine pointe de l’aube.
Pour fertiliser sa terre, il va récolter, à des kilomètres ou à des lieues, entre Plovan et Tronoën, le goémon d’épave arraché aux fonds marins par les tempêtes d’équinoxe. Il le cueille, dans l’eau jusqu’à mi-ventre par les plus grands froids d’hiver et le dispute à son voisin, prêt aux querelles et aux coups.
Jadis, cette moisson de la mer, sur la côte bigoudène, était l’occasion de chicanes homériques. Il n’était point rare, par les nuits de tempête, où le vent et la mer faisaient rage, de voir les habitants des fermes se défier de camp à camp, en venir aux mains, s’attaquer dans des rixes sauvages à coups de fourche ou de croc. Il n’était point trop de l’autorité du « recteur » ou du maire, qui circulait à cheval à travers la Palue, pour apaiser les dissentiments et arbitrer les contestations trop brutales.
Ces rivalités étaient aussi vives de village à village, ou de paroisse à paroisse. Telle roche, riche pourvoyeuse de goémons ou d’algues, devenait l’enjeu d’intrigues ou de procédures qui se prolongeaient parfois pendant un quart de siècle et qui, d’appel en appel, n’avaient leur conclusion qu’à la Cour de Versailles.
Si les mœurs, au pays bigouden, se sont policées, depuis ces temps de demi-barbarie, l’humeur chicanière est bien loin d’y être morte. Le paysan de Plogastel ou de Landudec garde en son âme, aussi ancrée que jadis, cette « démangeaison de plaider » qui, au dix-huitième siècle, désespérait déjà Messire de Kersalic, vicaire perpétuel de Plozévet[9]. Il demeure, comme par le passé, jaloux de sa terre et de son bien. Il les défend avec âpreté contre tout empiètement et toute injustice ; dans son verger ou son enclos, il ne tolère pas le plus léger larcin. Une borne, déplacée d’un pouce, ou une haie mitoyenne, sont prétextes à des procès sans fin.
[9] Jean Savina : Messire de Kersalic.
Zola n’eut point une si mauvaise inspiration, en choisissant ce canton de Cornouaille pour y situer son roman de La Terre. Peut-être, en les complétant de quelques touches, eût-il pu y trouver, au même titre qu’en Beauce, les types du père Fouan et de Coupeau. Son erreur fut d’élire, pour centre de son observation, ce coin plantureux de Combrit et de Sainte-Marie, où déjà la rudesse bigoudène se tempère des grâces et de l’indolence fouesnantaises.
Ce qui ne manqua pas, ensuite, de le surprendre, ce fut de rencontrer dans l’âme bigoudène, à côté de cet instinct chicanier, de cette passion sauvage de la terre, des coins d’idéalisme, d’insouciance ou de mysticité charmante. Il ne comprit rien à ce mélange déconcertant de délicatesse et de sauvagerie, qu’explique le heurt des atavismes.
Le type bigouden est bien loin, d’ailleurs, d’être rigide et uniforme. Il varie de canton à canton et de village à village, sous l’effet d’influences diverses et parfois insaisissables. C’est ainsi que le paysan de Plobannalec se distingue nettement, par ses coutumes, ses croyances, sa façon d’envisager le monde et la vie, du pêcheur de Lesconil dont ne le sépare qu’un mince cordon de dunes. Et la classique Bigoudène, de Plovan ou de Landudec, compassée, hiératique, avec ses yeux bridés et ses raides formes d’androgyne, ne rappelle que d’assez loin telle jeune femme de Pont-l’Abbé, « friteuse » ou dentelière, au sourire rouge de bacchante, entrevue, un soir de Tréminoue, dans un angle du Marc’hallach, toute chaude encore de l’ivresse du « jabadao ».
Nulle race n’a encouru, au long des siècles, un plus injuste mépris de la part de voisins privilégiés. On abandonnait aux Bigoudens, dans les villes, les plus grossières besognes, on les parquait dans les quartiers et les faubourgs les plus déshérités, comme à Quimper, dans la rue Sainte-Catherine ou dans les masures de Ty-Laou et de la Terre-Noire. Ils y vivaient, gardant leurs mœurs, leurs coutumes, leur langage ; un argot bas-breton intelligible aux seuls initiés et qui leur permettait de se comprendre, loin de leur pays. On les désignait d’un sobriquet : les « dran Doué », — les réprouvés de Dieu — fils de païens et de naufrageurs.
Et cependant, nulle population ne porta à un plus haut degré la faculté de souffrance et de sacrifice. Le moindre village bigouden a été mordu dans sa chair vive par la guerre, et la plus noble expression de la douleur et de la résignation humaines, je pense ne l’avoir nulle part mieux trouvée que chez ce vieux laboureur de Plozévet, taillé par Quillivic dans la pierre de son pays et qui, dans l’ombre du clocher, évoque ses cinq fils que la guerre lui a ravis.
Il n’est point de pays, en Bretagne, où l’homme ait mené, jusqu’à une époque toute récente, une vie plus enclose et plus chétive, derrière le talus de hautes terres qui l’isolait du reste du monde et lui gardait ses particularités.
A part quelques sillons de terre lourde, propres aux cultures plus riches et qui s’allongeaient entre Combrit et Plomelin, le sol, presque tout en friches et en dunes, ne rapportait guère, dans ses parties les meilleures, qu’une orge grise, haute à peine d’un pied, qu’on arrachait au sable, à poignées, avec les racines et qu’on battait sur l’aire, au fléau.
L’enclos, plus fertile, fournissait une petite provision de pommes de terre et de menus légumes. Le Bigouden vivait, toute l’année, de ces maigres produits, ne se permettant qu’à de rares solennités — au jour de l’an, au dimanche gras, à la fête patronale — un morceau de viande et du « pain doux » arrosés de cidre aigrelet.
Il vivait en reclus, dans sa ferme coiffée de chaume, où bêtes et gens étaient mêlés ; les soirs d’hiver, il les passait dans une morne solitude, fumant sa pipe auprès d’un feu de vieilles bouses et de mottes. Le dimanche seulement, on le voyait surgir d’une ride des dunes, se rendant au village ; ou bien il allait, une fois l’an, au pardon de Saint-Vio ou à la foire de Pont-l’Abbé, pour y vendre un mouton ou une génisse. Il s’enivrait au retour, aux auberges du chemin, et c’était presque la seule joie de son existence.
Ses mœurs étaient rudes et primitives. Les différends avec ses voisins, à propos de terres vagues, de goémons ou d’épaves, il les réglait sans le concours des juges, à la façon barbare, de quelques coups de poing ou de couteau, quelque soir, dans le silence tragique de la lande.
Son prateau et son champ de sable étaient, comme les polders hollandais, à la merci d’un raz de marée. Le flot, dans ses fureurs des mois noirs, menaçait à tout moment de rompre la frêle barrière de dunes et de noyer la Palue. Il fallait que toute la population — femmes, vieillards, enfants, — unît ses efforts, nuit et jour, pour combler les brèches et tenir en respect l’Océan.
Encore est-il assez fréquent, même aujourd’hui, que le niveau des eaux s’élève au point d’envahir les maisons, qu’on ne peut aborder qu’en barque. Les bestiaux, aux saisons pluvieuses, s’enlisent dans la terre molle, faite de roseaux et de joncs décomposés qui forment, à certains endroits, une couche tourbeuse épaisse de plusieurs mètres.
Les barons du Pont étaient, de leur côté, des maîtres âpres, exigeants, presque aussi inhumains que la mer. Ils passaient à Versailles le meilleur de leur temps et n’avaient dans le pays aucune racine profonde. Aussi les Bigoudens, qui supportaient mal leur tyrannie, eurent-ils une histoire toute tissée de frondes et de révoltes. Il n’y en eut point de plus violente, ni de plus brutalement réprimée, que celle des Bonnets Rouges, où les paysans, se jetant sur les châteaux, pendirent à une fenêtre du Cosquer le marquis de Kersalaün, et pillèrent, chez le sieur de Kerdaniel-Alline, fermier de la baronnie, tous les parchemins établissant les privilèges de leurs maîtres.
Les femmes, mêlées aux séditieux, ne furent pas les moins ardentes au pillage. Elles firent main basse sur les titres et les emportèrent dans leurs tabliers, pour en faire un feu de joie sur les pavés du Marc’hallach.
Le duc de Chaulnes, ayant étouffé la révolte, fit raser la flèche des clochers de Lambour et de Languivoa d’où le tocsin avait jailli, appelant les paysans aux armes. Pour se venger plus cruellement des femmes, il fit couper les ailes de leurs coiffes ; mais froissant entre leurs doigts l’un des pans ainsi mutilés, les femmes bigoudènes, ingénieuses, le dressèrent vers le ciel, mettant ainsi « les clochers sur leurs têtes » et transformant en un signe de bravade et d’indépendance l’ignominie dont les seigneurs du Pont avaient prétendu les couvrir.
Toutes choses, depuis ces temps lointains, ont bien changé de face. Les Bigoudens ont secoué le joug de leurs maîtres ; Pont-l’Abbé, depuis la Révolution, est devenue la forteresse jacobine des Cornouailles, agitée, aux périodes d’élections, par le tumulte des passions populaires. Les corporations de tailleurs et de brodeurs y ont gardé longtemps leur puissance, âpres à défendre leurs droits et prérogatives.
Les cultures du pois et de la pomme de terre sont venues ; elles ont gagné, de proche en proche, la Palue, refoulant vers les côtes pierreuses les terres à moutons et les dunes[10]. Tout ce pays gris d’entre Saint-Jean et Tronoën, qui semblait voué à une stérilité éternelle, a connu la faveur d’un Pactole inespéré. Le paysan a racheté sa maison et sa terre. Il a tiré parti des plus pauvres parcelles, rognant, autant qu’il l’a pu, sur les chemins, les talus, les pinèdes. Des fermes neuves ont remplacé les antiques masures. Et maintenant, l’été venu, la Palue est comme un grand jardin saoul de verdure, où les villages rajeunis sèment leurs taches blanches.
[10] Le père de M. A. Dupouy a beaucoup fait pour répandre dans cette région la culture du pois, qui est un des éléments de son actuelle prospérité.
Mais ce que j’aime en toi, vieux pays bigouden, c’est ton caractère du passé, c’est ton accent de désolation et de misère, que tu reprends à l’automne après les grandes saignées de sève, quand se dessèchent les fanes mortes. C’est la détresse de tes marais, de tes horizons nus, de tes coteaux où les pins se courbent, sous le vent du large, dans une attitude de panique, c’est la tristesse de tes maisons basses, de tes pauvres chapelles au parquet de terre battue, où les statues des saints s’effritent sous la lente corrosion des brumes.
Ce que je préfère en toi, c’est le prestige d’une terre très ancienne, qui fut habitée dès les premiers âges de l’humanité et où l’on sent, comme Edgar Quinet devant les ruines de Mycènes, « que l’on est parvenu au point extrême du monde et qu’il n’y a plus qu’à écouter autour de soi les sources des fontaines ».
Une vie mystérieuse anime tes Paluds, hérissés de calvaires et de menhirs, où nous nous sentons tout près de nos premiers ancêtres. On y reconstitue, pierre à pierre et maille à maille, la chaîne des religions du passé, depuis le paganisme sensuel des marins de Tyr qui, sur un autel de galets du rivage, célébraient le culte de Cybèle, jusqu’au christianisme farouche du Père Maunoir, en passant par les Romains et des Druides.
Tes rivages plats, où l’on foule la poussière des morts, mêlée au trez des dunes et des grèves, ont vu passer tour à tour les galères phéniciennes, la barque d’Odysseus, les trirèmes de Decimus Brutus, repoussant la flotte des Vénètes vers « le port aux Vaisseaux Broyés ».
Ces ombres d’un lointain passé se mêlent aux nuages qui voguent, à l’arome salin qui pénètre à travers la peau jusqu’au sang. Elles passent, et comme elles nous passerons. Elles nous enseignent le prix et le néant de la vie. Et je n’ai jamais vu tomber le jour sur les nécropoles de Roz-an-Trémen et de Porz-Carn, qu’environne le grand pays nu, sans évoquer la Vallée des Morts, où tant de passé gît sous la garde des sphinx et des sables, et les furieux corps à corps des tribus accourues de l’Est, aux temps brumeux de la préhistoire et qui s’arrêtèrent sur les Palues, dans la vaine poursuite du soleil.
On a trop écrit que la Bretagne est triste et la Pointe de Penmarc’h a été notamment dépeinte par les littérateurs, voire les géographes, comme un pays de deuil et de misère.
Onésime Reclus lui trouvait la même aridité « qu’aux bords désolés du Spitzberg ». Quant à Souvestre, dans ses Derniers Bretons, il la considérait comme « un de ces sites auxquels il ne manque aucun deuil, pas même celui des ruines ».
Triste, le pays de Penmarc’h ? Il faut que, pour le juger de cette façon, le bon Souvestre l’ait entrevu à travers sa mélancolie habituelle de romantique bas-breton. Triste, sans doute, à certains jours des mois noirs, où la tempête, criant de ses mille voix, ébranle la structure prodigieuse des roches.
Certes, rien ne peut montrer, comme un fort coup de vent d’Ouest à Penmarc’h, jusqu’où, à ces pointes de Bretagne, peuvent atteindre les fureurs de l’Océan. Au Raz, la mer est peut-être plus sauvage, mais on la domine de cent pieds et, du socle de granit de Beztré, on nargue en toute sécurité ses rages impuissantes. Elle ne réussit qu’à nous étourdir de ses clameurs et à nous cracher au visage quelques jets de son écume.
A Penmarc’h, que rien ne protège, on sent peser, plus lourde, la menace de la mer sur tout le pays nu. Quand la tempête surgit, les vagues se pressent en hurlant, entre les passes, comme une cavalerie d’Apocalypse. Quand une lame s’abat et se retire, une autre surgit, se rue, dans un fracas sans cesse renouvelé, roulant vers les granits de Tal-Ifern ou de l’île Conq en un tourbillon de bave et de fureur.
La grande voix de la Torche, montant par la faille de Saint-Jean Trolimon, gémit jusqu’à plusieurs lieues dans les terres, mêlée au grondement du ressac au long des galets de Tréguennec. Il semble que, dans le vent et dans les brumes qui la noient, la Palue de Penmarc’h soit comme un immense radeau en détresse, tout près de rompre les amarres qui le retiennent à l’Occident.
Mais il suffit que les éléments s’apaisent pour que Penmarc’h apparaisse comme l’un des points de Bretagne les plus séduisants et les plus baignés de lumière. Le grand mérite de Lemordant est d’avoir su le peindre dans cette tonalité ; ses fresques, dont la grande salle d’un hôtel quimpérois est toute illuminée, sont une ode triomphale à la couleur et à la vie. A vrai dire, avant qu’il l’eût ainsi picturalement révélée, André Suarès avait exprimé, dans son Livre de l’Émeraude, toute la splendeur voluptueuse et païenne de ce coin de Cornouaille.
Il faut avoir vu Penmarc’h et la Palue qui l’avoisine, sous le soleil ambré de Juin, pour s’assurer que l’un et l’autre n’ont en rien exagéré.
Cette terre est gaie par tous ses aspects, sa coloration, sa lumière, comme par la bienheureuse douceur de son climat.
La mer la contourne, l’enserre de toutes parts, depuis l’anse de la Torche jusqu’à la pointe de la Mez-Meur. Elle s’avance, aux grosses marées d’automne, jusqu’au chevet et parfois jusqu’au chœur de la chapelle de la Joie.
Elle varie, comme le front de Morgane, au gré du ciel changeant. Farouche sans mesure, en ses heures de furie, elle sait aussi bien se discipliner et s’alanguir. Ses vagues mesurent leur élan, se déploient avec harmonie, ondulent entre les écueils, attardent aux contours du roc leur écume et leurs murmures. On n’imagine point la diversité des teintes qu’elles peuvent prendre, en une heure, depuis le bleu de Brême des tranquilles mers d’été jusqu’aux tons glauques des lames, roulant sur des fonds de sable et de galets.
Que dire, alors, de l’heure apaisée où les barques rentrent au port ? La baie est sillonnée de cotres qui filent grand largue sous le vent d’Ouest. Le soleil flamboie dans la bigarrure des voiles, jetant son éblouissement sur cette fantasia de la mer. Au loin, un paquebot qui passe, avant de se perdre dans les solitudes de l’Atlantique, abandonne sur le ciel un paraphe noir. Le phare d’Eckmühl, dominant l’espace infini, se dresse comme un cierge géant sur l’autel de la mer.
La terre elle-même en ce pays de Penmarc’h, est sans mélancolie. Les villages, tapis au creux des anses, ont des maisonnettes entourées de courtils et de tertres verts, où sourient les milliers d’yeux des pâquerettes. Penchées sur leur métier, des dentellières sont assises au seuil des portes où sèchent des palancres et des filets de pêcheurs. La Palue, dépouillée d’arbres, étend à l’infini ses champs de pois qui s’entrelacent aux champs de pommes de terre, clos de murs de pierre sèche qui dessinent sur le pays de grands zig-zags blancs. Jalonnant l’étendue rase, les clochers de Plomeur, de Plobannalec et de Treffigat découpent sur le ciel immense leurs ajours et leurs dentelures. Le paysage, sous les chants d’alouettes, est d’un vert de Hollande piqué de coquelicots ; et les moulins à vent complètent l’illusion, dressant de-ci, de-là, comme des vigies, leurs tours délabrées et leurs ailes mortes.
A la gaîté du sol correspond la gaîté de la race.
Curieuse population que celle de Penmarc’h, cramponnée à cette ultime avancée du vieux monde, que les flots assiègent furieusement. Ses origines constituent la plus curieuse énigme ethnographique que l’on puisse concevoir, et les chercheurs ne sont pas près de l’avoir pénétrée.
Les uns, se fiant à de vagues similitudes, l’ont apparentée aux races thibétaines ; d’autres la rattachent aux Phéniciens dont les Bigoudens garderaient, disent-ils, les pommettes osseuses, le menton en pointe, les yeux bridés, allongés en amande.
Cette dernière hypothèse semble devoir davantage se défendre. Il n’est pas impossible que les Tyriens, grands vagabonds de la mer, au cours de leurs lointains périples, où ils allaient chercher l’ambre et l’étain dans les Thulés brumeuses, aient choisi comme point d’escale Penmarc’h, à mi-route entre le Corbilo des Vénètes et les îles Cassitérides.
Mais ce que l’on peut plus raisonnablement supposer, c’est qu’à une certaine époque — du XVe au XVIe siècle — le vieux fond celtique, qui s’était précédemment conservé pur à Penmarc’h, subit très fortement l’empreinte espagnole. Penmarc’h, à cette époque, fut une cité prospère, députant aux États, indépendante en sa Palue presque à l’égal d’une république. Le grand nombre de ses églises et les ruines de ses manoirs crénelés semblent en faire foi.
Elle s’était enrichie en commerçant avec l’Espagne et en fournissant l’arrière pays de Cornouaille de « vins nantoys » et de « viande de carême ».
Des trafiquants de Galice ou des Asturies, venus en Bretagne pour leur négoce, purent fort bien s’établir à Penmarc’h et y faire souche. Ce qui est certain aussi, c’est qu’au temps de la Ligue, où La Fontenelle tint longtemps la Cornouaille, il y compta comme alliés les auxiliaires de don Juan d’Aquila, auxquels Mercœur avait fait appel. La paix faite, au lieu de s’en retourner en Espagne, certains de ces mercenaires jugèrent plus à propos de se fixer à Penmarc’h, où les retenaient de tendres liens. Quoi d’étonnant, en ce pays aux belles filles ardentes, à ce que le sang breton se soit quelque peu teinté de sang ibère ? Pareil fait, selon le Goffic, se serait produit chez les paludières de Guérande et du bourg de Batz.
Sans aucun doute, certains traits du caractère espagnol se retrouvent, assez accusés, chez bon nombre de belles Bigoudènes, dont la carnation d’ambre, les yeux de feu, la taille élancée et nerveuse évoquent plutôt quelque Soledad ou quelque Carmen passionnée que la Quimpéroise blonde et un peu dolente. Nombreux sont aussi, dans le pays, les Signor, les Pérez, les Savina qui, par le profil, l’attitude, une pointe d’emphase dans le parler et l’allure, font songer à quelque caballero castillan. De même les fillettes endimanchées, sous leurs jupes aux plis roides et leurs bonnets rutilants, ont la grâce un peu compassée des petites infantes.
Mais le fond celtique, depuis lors, s’est enrichi de maint autre apport étranger. Comme à toutes ces pointes où la mer est mauvaise et où les sinistres sont fréquents, des navigateurs, rescapés de naufrages, irréguliers et coureurs d’aventures de tous les coins du monde, se sont fixés au pays de Penmarc’h. Certains mots du langage populaire empruntés à l’anglais, au hollandais, à l’espagnol rappellent ces lointaines origines. Ainsi la femme bigoudène continue à appeler lopez un lourdaud et love un égrillard.
Penmarc’h a fondu ces éléments si divers au creuset de sa race sauvage, mais les Penmarc’hais ont gardé jusqu’à nos jours les instincts âpres et les passions éternelles des peuples de la mer. Ils sont demeurés ardents, énergiques, prompts aux joyeux élans et aux brusques colères. Dans tout ce pays du cap Caval, on a toujours eu la tête près du bonnet.
« Les pêcheurs de Tréoultré, écrivait au XVIIIe siècle d’Arnothon au sénéchal de Lamballe, sont très mutins et fort révoltés ; ils menacent de jeter mes sergents à la mer quand j’y en enverrai. »
On leur a fait grief d’être allés, jadis, jusqu’à provoquer criminellement les naufrages, trouvant, a-t-on dit, dans les ripailles auxquelles donnait lieu le pillage, une revanche à leurs misères. Brizeux a beaucoup fait pour accréditer cette légende, en évoquant, dans ses Pilleurs de côtes, les « barbares chevelus », les « hideuses Valkyries qui, semblables à des loups qui vont manger les morts », attendent que le navire se brise sur les récifs pour se lancer à la curée.
Certes, les parages de Penmarc’h furent de tout temps redoutés des navigateurs. A l’époque où n’existaient ni phares, ni balises, rien ne défendait les marins des courants de foudre ni des traîtrises de la mer. Sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, on compta, en ce « cimetière de navires » plus de trois cents sinistres. Et les pilleurs d’épaves n’existaient pas seulement dans l’imagination des romanciers et des poètes. Colbert dut réprimer leurs méfaits avec la dernière sévérité. Son Ordonnance de 1681, qui souleva chez les Paganiz de si vives colères, porte que « ceux qui allumeraient la nuit des feux trompeurs, pour attirer et faire perdre des navires, seraient punis de mort, et leurs corps attachés à un mât planté aux lieux où ils auraient fait les feux ».
Même de nos jours, nombreuses sont, au long des côtes léonardes, les fermes où une fenêtre, étroite comme une meurtrière, permet au paysan de surveiller l’horizon, aux soirs de tempête, et de guetter, comme une proie éventuelle, les navires en péril.
Mais les mœurs furent de tout temps plus douces en Cornouaille. Certes, l’occasion de recueillir la part d’épaves, et de boire à plein baril du vin d’Espagne ou de Madère était une aubaine que les gens de la côte saisissaient sans déplaisir.
Mais jamais, semble-t-il, on ne vit, comme les Paganiz de Kerlouan, les populations de Penmarc’h, non plus que celles du cap Sizun, attirer sur leurs récifs de Tal-Ifern ou de Garrec-Hir les navires égarés dans les ténèbres et la tempête. S’il leur arriva parfois de tirer parti des « grands bris de navires », ce ne fut qu’au nom d’un droit qui leur parut longtemps incontestable et après avoir tout mis en œuvre pour arracher à la mort les équipages. C’est ainsi qu’au XVIIIe siècle, le capitaine d’une flûte hollandaise, Les Deux Demoiselles Jeanne, qui avait fait naufrage à Penmarc’h, consigne sur son registre de bord « qu’il avait été content des naturels de l’endroit ».
Vers le même temps, un capitaine de brick anglais, jeté au plein sur les écueils du Groumily, déclare en son rapport de mer « avoir reçu à Penmarc’h, ainsi que ses hommes, les meilleurs soulagements ». Et l’on voit encore, peu d’années plus tard, un pêcheur de Kérity refuser du roi une récompense pécuniaire, trouvant tout naturel d’avoir risqué sa vie « pour sauver des marins montant un vaisseau de Sa Majesté ». Une récente tragédie de la mer, où de hardis marins de Penmarc’h ont péri en portant secours à des barques en détresse, a prouvé que cette tradition d’héroïsme est loin d’être morte. Tout comme au temps du Père Maunoir, qui les évangélisa, les « diables de la côte » ont montré qu’ils savent se transformer, à l’occasion, en de véritables « saints de la mer ».
De Pleyben à Loqueffret, c’est comme si l’on pénétrait dans une autre terre.
Jusqu’alors, c’était le Val, dans toute sa grâce paisible, un peu dolente ; de vastes ondulations de terre où les chemins déroulent leur ruban flexueux, où les champs et les prairies, entrecoupés de bois, mêlent sous un ciel tranquille leur verdure uniforme.
Dans cette fraîcheur d’entre-monts, l’Aulne déploie ses longs méandres, ourlés à l’infini de peupliers, de trembles et de platanes, et laisse glisser sur son canal quasi-désert, quelque péniche débordant de pommes ou de sable. De loin en loin, dans les replis du schiste, vers Saint-Coulitz ou Saint-Ségal, un toit de ferme ou le puits bleu d’une ardoisière…
Pleyben, au cœur de ces grasses cultures, a l’ordonnance et la solennité d’une minuscule capitale, avec ses rues au cordeau bordées de maisons blanches et sa place monumentale faite pour des revues de l’arrière-ban ou pour le déroulement de savants cortèges.
Placide et froide, un peu « rogue », comme au temps de la Ligue, où ses bourgeois, conduits par leurs prêtres gentilshommes, se flattaient, à eux seuls, d’avoir raison des royaux, elle ne va point sans dégager à la longue quelque monotonie, comme la nature qui l’enveloppe. Ses habitants, fiers de leur clocher à lanternons Renaissance qui n’admet, dans toute la Bretagne, d’autre rival que le Kreisker, et de leur arc de triomphe, surmonté d’un calvaire où la vie du Christ est figurée en une imagerie naïve, dédaignent assez volontiers leurs voisins pauvres et frustes de la montagne.
Passé les dernières maisons de Pleyben, la route s’élève et le paysage, peu à peu, se transforme. On respire un air vif, chargé de senteurs plus âpres. La végétation s’amaigrit à mesure qu’on gravit les premiers étages de l’Arez. Les plantes raides et pauvres du granit : l’ajonc, la bruyère, le genêt encore défleuris remplacent, au long du chemin, les blés neufs et l’herbe drue des pâturages.
Soudain, au croissant du Ty-Guen, l’horizon se découvre, immense, de la chaîne de l’Arrée aux tristes solitudes du Mont-Noir, que sépare la vallée, noyée d’ombre, de l’Aulne. D’un coup apparaît toute l’échine de la Bretagne, d’une Bretagne tragique et fauve, à peine moins hérissée qu’aux premiers âges du monde et que protège, contre les courants modernes, la double arête de ses monts. Avec ses grands espaces et ses dents de quartzite qui, de place en place, bossellent le sol maigre de leurs rugueuses apophyses, combien elle diffère, dans la sauvagerie retrouvée des origines, de la région côtière, travestie pour les nécessités du tourisme !
On respire, sur ces sommets, une atmosphère d’épopée. Cet horizon fut celui que dominaient les légionnaires de César, des hauteurs de Kermabilou aux signaux à feu de Garrek-an-Tân. Et c’est par une route toute voisine, que se disputent aujourd’hui la lande et le marécage, que passèrent au lendemain des grandes migrations, les saints d’Hibernie et de Cornouaille, en quête d’une terre promise. C’est la même que suivaient, dans leurs « temporaux », les pèlerins du Tro-Breiz, dans leurs pieuses visites aux fontaines et aux oratoires des Sept-Saints.
On aime à se les figurer, au cours de cette étape de la Madeleine à l’Abbaye de Saint Jean de Mongau, en Commana, qui était la plus rude de leur itinéraire. Après les haltes rituelles aux chapelles de Saint-Jean Bod-lan et de Notre-Dame l’Illijour, ils montaient, d’un cœur résolu, vers Rün-ar-Voualc’h et Coatiliou, les rampes abruptes de la montagne et leurs cantiques, dans ces solitudes, devaient retentir lugubrement.
Venant de la Cornouaille pour gagner Saint-Pol, ce désert de roc et de lande, entre deux Arcadies également aimables, leur devait paraître rebutant, comme ces terres de désolation et de pénitence apparues à saint Brandan au cours de ses navigations fabuleuses.
Cette impression de tristesse se fait encore plus poignante quand, ayant franchi le pont de Keryeau, on atteint les hautes terres nues de Lannédern. L’horizon s’élargit encore ; Loqueffret, collé à la montagne, détache sur les pentes son clocher gris ; de part et d’autre, les maisons se font rares, se blottissent dans les « trâon », enracinent au roc leurs murs épais, au milieu d’arbres courbés aux vents des solitudes.
La ligne des monts se déploie, dans toute son ampleur, sur la gauche, infléchie à l’ouest vers les mamelons de Quimerc’h et de Saint-Cadou. Les roc’hs vêtus de bruyères rousses — Tréludon, Trévézel, Caranoët, Tachen Kador — découpent sur le ciel leur architecture, comme des ruines de vieux burgs. Dressant au cœur du massif sa majesté funèbre, le mont Saint-Michel apparaît, dans son nimbe fauve de légendes, avec le marais du Yeun étendant à sa base son désert de roseaux et de sphaignes, accablé de silence comme une terre des morts. L’ensemble a la sauvagerie d’un Walhalla dépouillé, sous l’intermittente chevauchée des nuages et des brumes.
Et puis, sur l’autre versant des hautes terres, émergeant d’un cirque de collines, se dresse soudain la chapelle de Saint-Herbot.
Elle érige, en une oasis de hêtres et de prés verts, sur lesquels la brume se joue, sa vaste nef ogivale et sa tour découronnée de flèche et de clochetons. A quelques pas murmure la rivière d’Elez, apaisée au sortir des gorges, mais encore blanche d’écume. Et cette chapelle perdue dans la bure des landes, en un repli de la montagne sauvage, surprend d’abord comme un paradoxe.
Par quel miracle a pu se dresser, dans cette solitude, un pareil joyau d’or roux ? N’est-ce à elle qu’il conviendrait d’appliquer ce verset du Cantique des cantiques, gravé, en lettres capitales, sur l’église de Berven :
— Quelle est celle-là qui surgit du désert, pleine de charmes ?
Ce fut une œuvre patiente et longue, à laquelle collaborèrent plusieurs siècles, chacun y laissant son empreinte, avec le meilleur de sa poésie et de sa foi.
Naïf et rude, encore obsédé des visions de pestes et de guerres, le XVe a construit la chapelle basse, le clocher carré, la lourde table de pierre où gît le crin des offrandes, le porche du Sud, profond et large, fleuri de pampres et de dais.
Du XVIe, qui fut, après le double mariage de la reine Anne, l’époque de la grande paix bretonne, datent le porche Ouest, l’ossuaire, le chancel de bois sculpté où grouille tout un peuple d’apôtres, de docteurs, de sibylles et de prophètes.
Le XVIIe, parachevant l’édifice, l’enrichit d’une abside ajourée de fenêtres flamboyantes et de contreforts surmontés de croissants et de dômes où rit l’esprit léger, païen à demi, de la Renaissance.
Mais si, après une hésitation d’un siècle, les architectes de Saint-Herbot ont sacrifié aux formes d’art nouvelles, ils n’ont pas abandonné les lignes, ni les motifs médiévaux, qui leur paraissent mieux répondre aux secrètes aspirations de leur génie.
Ils y reviennent à tout propos, avec prédilection, mariant avec grâce les deux styles, faisant alterner les fleurons et les crossettes, les pinacles et les lanternons, enjolivant de sujets gothiques les stalles du chœur et le dessous des miséricordes. Et dans un accord harmonieux des deux conceptions réside sans doute le plus grand charme de leur art…
Maîtres d’œuvre des chapelles bretonnes, je vous aime pour votre humilité charmante et pour votre respect de la tradition.
Frustes et simples, vous n’avez point appris l’art aux écoles de l’Italie. Dédaigneux des vaines renommées, vous avez travaillé pour la plus grande gloire de vos saints patrons et de votre coin de terre. Parfois illettrés, vous n’avez confié vos noms qu’au pavement des labyrinthes, où les pas des fidèles et leurs agenouillements les ont depuis beau temps effacés. Vous fûtes peu différents des apôtres barbus dont vous avez peuplé la pénombre des porches et des cloîtres et qui présentent au visiteur, d’un geste gauche, la sagesse de leurs phylactères.
Mais votre art, s’il fut naïf et ignorant des combinaisons savantes, échappa au joug des règles trop rigides. Vous sûtes ainsi donner à votre œuvre le mouvement et la spontanéité de la vie. Un sens naturel de l’harmonie et de la majesté vous fit placer vos sanctuaires sur le socle des monts, ou vous les fit suspendre aux bords escarpés de l’abîme, dans le cadre de pins grêles ou d’Océan sauvage qui s’adaptait le mieux à leur simplicité.
Et j’imagine qu’au soir d’un grand labeur, comme Jacob aux champs de Béthélie, vos rêves vous devaient représenter un clocher à jour, aux étages infinis, se perdant comme une flèche dans les nuées, d’un seul élan vertigineux.
De la chapelle à la cascade, l’on grimpe, un kilomètre durant, par un étroit sentier, au travers d’un taillis dont les pousses empourprées par la montée des sèves, vous fouettent les joues et les épaules. Rude montée, où l’on bute, presque à chaque pas, aux racines noueuses et au granit à vif de la colline, mais où, se détournant et écartant les branches, on découvre jusqu’au Mont-Noir et au signal de Laz, la Haute-Cornouaille qui déploie au regard toutes les nuances de sa lumière, toute la gamme de ses mélancolies.
Accédant aux hauteurs que gardent des pins noirs, on distingue, comme une basse profonde, le grand murmure de l’Elez. Il se traîne aux maigres eaux, triste comme un Styx breton, charriant entre ses rives toute la sauvagerie du Marais. C’est alors un cours d’eau bien humble, bordé de landes et de roncières enserrant des petites îles de cailloux blancs.
Mais c’est aux premiers jours du printemps qu’il faut le côtoyer, quand les grandes pluies de mars ont noyé le Yeun et fini de ruisseler des monts. Grossi par les orages, l’Elez s’enfle soudain et le filet d’eau qui se frayait à grand peine un passage, parmi les sables et les pierres, devient un torrent qui mugit, entraînant les arbustes et les joncs arrachés à ses rives.
C’est un spectacle prodigieux, en cette saison, que de le voir descendre en bouillonnant, la cascade de Saint-Herbot, pour poursuivre sa course, assagi, à travers les vertes terres de Collorec et de Plouyé. Ces grandes eaux de Cornouaille sont une des plus belles visions qu’offre la Bretagne intérieure.
Le torrent, avec un bruit de tonnerre, descend, d’une hauteur de cent pieds, l’escalier aux marches géantes que constituent les rocs libérés de leur gangue, en des temps indéterminés, par les grandes forces érosives, et qui ont roulé pêle-mêle jusqu’au creux du ravin.
Ayant couru longtemps au long des landes du Rusquec, les eaux grondent et se cabrent, avant d’être happées par l’abîme. Puis elles roulent, de roc en roc, en éclatante avalanche, rejaillissant à chaque gradin. Un instant, elles tournoient, avec des reflets irisés, sur quelque pierre plate ou au creux d’une vasque dont elles lèchent le rebord, caressant au passage des mousses ou des herbes d’eau flottantes comme des chevelures ; puis elles rebondissent de plus belle, sous le vol fou d’une libellule, dans un poudroiement d’écume argentée. Elles s’épanouissent en nappes brillantes, en corolles neigeuses, ou bien rampent et s’engouffrent, en aveugles, sous les roches, pour reparaître à quelques pieds en aval, plus blanches au sortir de l’abîme, se revêtant de gazes et de panaches soyeux, telles d’invisibles ballerines, et reprendre, plus promptes que des truites pourchassées, leur impétueuse farandole.
L’Arez, sur les deux rives, déroule ses solitudes revêtues de taillis et de landes, avec de loin en loin, au faîte des collines, dans une lumière dégradée, des files de pins qui détachent sur le ciel leur profil grêle, comme les chameaux des caravanes.
Dans son silence sauvage, le lieu est tel, on l’imagine, qu’aux premières époques du monde. Nulle trace d’humanité, sauf, en un retrait du paysage, au milieu des longues herbes et des ronces pendantes, le moulin de l’Elez qui suspend sa roue aux aubes vertes au-dessus de l’abîme. C’est un de ces petits moulins trompeurs de souris, — ar millour tromper logod, comme on les nomme en Cornouaille — qui, à longueur de jour, réussit bien à moudre deux sacs de sarrasin et semble faire corps avec le roc, avec son toit de schiste crevassé, mangé de lichen et ses contreforts trapus qui divisent l’écume.
Il ouvre sur la cascade et sur les lointains noyés par la brume du val une lucarne étroite comme un hublot ou un œil de guet. D’un bout à l’autre de l’an, il moud depuis des siècles le seigle et le blé noir que produisent les maigres parcelles de la montagne et le froment qui monte des fermes bénies de la vallée. Et beaucoup ne manqueront pas de se dire, songeant au sort du meunier, perdu dans la solitude des landes :
— Sa vie, entre toutes les autres, est pauvre et sans joie, en ce désert où, tout l’hiver, le cernent les pluies, les brouillards et les chemins mauvais. Et que dut-elle être jadis, quand, de janvier à décembre, la cascade ignorée n’attirait aucun voyageur ? Jamais anachorète ne vécut en une aussi discrète Thébaïde. Sans contact avec le dehors, dans ce perpétuel beuglement des eaux, qui écrasait de tristesse et d’ennui, combien cette solitude, à la longue, lui devait être pesante !…
Mais de cette uniformité des jours et de cet isolement, jamais le meunier de l’Elez ne s’est plaint. Qui pourra même dire jusqu’à quel point ils ne lui parurent pas doux et nécessaires à sa vie ? Il vécut, comme un sage, dans le cercle étroit de ses collines, indifférent au monde dont il ignorait les laideurs. Et qui sait si cet horizon exigu ne fut point assez vaste, à la mesure de ses rêves, pour enclore l’univers ? Il le peupla de ses songes, de ses fantasmagories, de ses illusions.
Toute sa littérature tint dans une vieille Vie des Saints, écrite en breton du Trégor, et dans la gazette dominicale qu’il lisait, — lorsqu’il savait lire, — sur la pierre de l’âtre, les pieds tendus vers un bon feu de mottes.
Chaque saison lui rapportait une féerie sans cesse renouvelée : l’automne le mystère des taillis roux auquel, plus qu’on ne saurait croire, les âmes simples sont sensibles, et le tumulte des grandes eaux pour lesquelles s’ouvraient, larges, toutes les vannes du ciel. L’hiver même n’était point dépourvu d’attrait, avec la paix profonde des choses qui vous enveloppait comme une douceur et la neige des pentes reflétée dans l’écume du torrent.
Quant au printemps, c’était par dessus toutes les autres, la saison des merveilles et des enchantements. Une tiédeur montait, comme une haleine de Dieu, de la vallée bienheureuse. Elle ouvrait, dans l’abri des mousses, les primevères et les hyacinthes violettes, et drapait de genêts en fleur la déclivité des monts. Tout le paysage était une symphonie blanc et or et les luces, au ras de terre, sentaient bon. Le moulin, dans les aubes d’argent neuf, verdissait et fleurissait lui-même comme un buisson pascal. Nulle part, aussi bien qu’en cette solitude, le printemps n’était un réveil de l’être, une résurrection.
En cette saison, d’ailleurs, les chemins s’égayaient, chantant sous le trot des bidets et sous les sabots ferrés des coupeurs de landes et des pillaouers. Par ceux-ci, le meunier savait les nouvelles du dehors ; le prix des bêtes dans les foires, si les filles se mariaient et s’il y avait bon présage de pommes dans les vergers du long de l’Aulne.
La vieille fée du Rusquec, toute proche, et qui rendait ses oracles à la porte du manoir, devant la vasque aux colombes, lui contait des histoires sans fin, aussi belles que celles de Schéhérazade, et lui lisait dans la main son avenir simple et uni.
Ainsi, tandis que tournait la roue du moulin, le meunier vivait dans la rêverie et la contemplation naïve des choses. Il se reposait, le soir venu, à voir se jouer, au creux du val, les gemmes et les moires du soleil. Comme celui-ci tombait, sur Roc’h an Ilis et Rosingar, derrière la longue assise des nuées, l’Elez, illuminé par ses feux, n’était qu’un flamboiement.
Mais combien plus belles devaient être, alors, vues de la lucarne de guet, les nuits d’avril trempées de clarté lunaire et bercées par les grandes orgues du torrent ! Drapé de mousses et d’herbes d’eau, le vieux moulin, couvert de blancheur, devait paraître une demeure enchantée.
Tous les génies des monts et de la lande y devaient descendre en un muet cortège ; les poulpiquets et les lavandières, pêle-mêle avec les saints chapés et mitrés des fontaines ou des chapelles, Saint-Edern chevauchant son dix-cors, Saint-Hervé tenant son loup en laisse et derrière eux les âmes du marais, descendues au fil de l’Elez, sur des blancs remous.
Le vieux géant Ghewer lui-même, pour présider ces singuliers conciles, montait des cryptes du Chaos, le corps entouré sept fois de sa barbe légendaire. Et le meunier qui les observait de loin, se figurait vivre sous la double garde des génies païens et des thaumaturges de la légende. Dans le silence des belles nuits, il entretenait avec eux de mystérieux colloques, qui charmaient sa solitude et ne lui faisaient jamais désirer de vivre parmi les hommes, dont il ne connaissait que par ouï-dire, les folles ambitions et la perversité[11].
[11] Le vieux moulin est depuis quelques mois déserté, et le meunier, comme tant d’autres, a émigré en Gascogne.
C’est en longeant, à la lisière du Yeun, par un crépuscule de fin d’hiver, le chemin qui mène de Loqueffret à Brennilis, que j’ai le mieux senti la tristesse des soirs de Bretagne, cette tristesse qui vous prend au cœur et qui, si vous êtes seul, vous étreint jusqu’à l’angoisse.
Ce chemin serpente d’abord entre des bordures de landes et des bouquets de pins chétifs qui vous dérobent en partie le paysage. Et puis, passé le hameau de Nestavel, dont le calvaire penche sa silhouette de guetteur au bord des solitudes, il court comme un trait dans la tourbière, jusqu’aux lointains villages de Brennilis et de La Feuillée, laissant à ses côtés des fermes éparses, Kerbruc, Ty Yeun, Roz-an-Eol, dont les toits bas se distinguent à peine dans la mer des roseaux et des landes.
A gauche, sans une ride, se déploie toute l’étendue du Marais, dont la cuvette d’argile blanche, arrachée au roc par les érosions primitives, s’adosse de toutes parts à un talus de hautes terres.
Au sud, les landes du Moënnec et de Yeun-ar-Poul dressent, comme un écran, devant les mazières de Loqueffret et la haute vallée de l’Aulne, leurs promontoires fauves couronnés d’ajoncs ras.
Vers Huelgoat, les hauteurs arrondies de Kerbérou et de Coat-Elez hérissent leurs pentes couvertes de taillis, où l’Elez, après s’être longtemps traîné dans la tourbière, se fraye, vers Saint-Herbot, un passage par les gorges.
Du côté du Léon, la chaîne de l’Arrée, comme un diadème de ruines, découpe en arc de cercle la crénelure de ses sommets aux noms sauvages : Roc’h Trévézel, Roc’h al-Laër, Roc’h ar Spernic, Roc’h an Ty-Ru. Et fermant, vers l’Ouest, le paysage, le Méné-Mikel se dresse, dans son isolement farouche, séparé du Tussen Kador par la dépression du Corn-Cam, d’où divergent, vers les versants cornouaillais et léonard, les ruisseaux tributaires de l’Elorn ou de l’Aulne : le Rivoal, le Bodenna, l’Elez et le Roquinarc’h. Quoique dominant le Yeun de cent cinquante mètres à peine, le Mont, dans cette solitude, a quelque chose de puissant et de sauvage, qui lui donne une apparence de haute cime.
Où il m’est apparu dans toute sa majesté, c’est par un soir de temps clair où le soleil, se couchant sur Saint-Rivoal, incendiait de ses flammes rouges les bois du Nivot et les landes de la Mort. Le mont, sur ce fond tragique, découpait à contre-jour sa masse violette, haussant vers le ciel, comme une offrande, le campanile de sa chapelle des Bergers.
Tout autre est, certes, l’impression que laissent les autres sommets de Bretagne : le Ménez-Hom, qui dresse au-dessus des sables de la Palue son ondulation sereine ; le blanc Signal de Laz, précieusement serti par l’émeraude des bois, ou le Méné-Bré qui, tant de fois, des terrasses du Goélo, apparut à mes yeux d’enfant, détachant son dôme bleu, dans la douceur des soirs de Domnonée, sur un ciel de miel et de roses.
La nature, dans l’Arez, a quelque chose de plus véhément et de plus dramatique. Cela tient à la sauvagerie des monts, mais surtout à la tristesse du Marais, qui se déroule, au pied du Méné-Mikel, comme un immense tableau d’abandon et de mélancolie. De toutes parts l’étendue muette, impassible, rase, sous l’uniformité des roseaux, comme une mer aux mortes eaux.
Le terrain, comme l’on avance, se fait plus spongieux et se dérobe sous les pas. On y enfonce bientôt jusqu’aux chevilles et si l’on s’aventure jusqu’au cœur du Marais, l’on se trouve en présence d’une vaste étendue d’un vert clair, d’un abord inquiétant : c’est le Youdic au renom sinistre, où bon nombre de voyageurs égarés ont connu les affres de l’enlisement.
Surtout en hiver, quand le gel a rougi les tiges des plantes aqueuses, le Yeun apparaît dans toute sa hideur. Le relief et la teinte en sont d’une monotonie désespérante et donnent au paysage un accent de morne désolation. D’ailleurs, pas une âme qui y vive. On s’y sent isolé et anéanti. Aux tempêtes furieuses d’équinoxe, les roseaux crient sous la ruée sauvage des vents. La pluie tombe, fine, tenace, impalpable comme une poussière d’eau, noyant d’ombre grise les monts, tandis qu’autour d’un bouquet de saules squelettiques, tourbillonnent des légions d’oiseaux migrateurs. De loin en loin, une bande de pluviers, de judelles ou de canards sauvages, disposés en triangle, s’élève dans l’air humide, en poussant des cris rauques, ajoutant encore à l’impression lugubre qui enveloppe le Marais. Parfois encore, quelque goéland ou quelque cormoran égaré survole désespérément le Yeun, y cherchant vainement un abri contre la tempête, et, déçu par la morne nudité du paysage, s’enfuit à tire d’ailes vers les crêtes boisées de Huelgoat.
Il n’est guère d’autre lieu, en Bretagne, où l’homme se sente davantage en proie aux forces aveugles de la nature ; et l’on ne sait ce qui est le plus accablant, de la sauvagerie, pleine de cris et de fureurs, du Raz ou de Penmarc’h, où les feux tournants des phares jettent un reflet d’humanité, ou de cette nature silencieuse, sournoise, inquiétante, repliée sur la désolation des origines.
Ce nom même : le Yeun, par sa sourde et mélancolique résonance, par ce qu’il y a de mystérieux et d’inarticulé, traduit à merveille la moite grisaille et la tristesse sans limites du Marais de Botmeur. Dans la langue bretonne si riche de vocables symboliques et pleins de poésie, il n’en est guère qui soient aussi puissamment évocateurs.
Une telle impression de solitude et d’accablement, je l’ai éprouvée, un soir pareil, en traversant, au nœud des montagnes de Corse, le désert de Niolo, qui ne s’anime qu’une fois l’an, quand se tiennent, à Casamaccioli, les grandes foires de septembre. C’était bien le même espace nu, bordé de cimes farouches, mais sans la magie de cette lumière bretonne qui recule les lointains et confère à toutes choses, à certaines heures, un aspect surnaturel.
Ce qui ajoute encore à la tristesse du Marais, c’est le mystère de la vie végétale, des herbes démesurées, des mousses, des joncs, des sphaignes, des cardamines, étendant en tous sens leurs rameaux en proie aux combustions séculaires ; c’est le brouillard qui s’épaissit, le soir, sur les roseaux et que troue de place en place la flamme grêle des feux follets.
Qu’on imagine, alors, ce que devait être, dans ces solitudes, la vie des pâtres de l’Arez, de Commana, de Saint-Rivoal, de Brennilis et de La Feuillée, au temps des grandes transhumances et des tenures collectives, tandis que leurs moutons noirs broutaient l’herbe des pâtis communaux. On comprendra la terreur qui devait les étreindre quand, des pentes du mont, ils regardaient la nuit rouler du Léon noir et recouvrir par bonds insensibles les gorges de Roquinarc’h et du Rheun-dû. Le Yeun devait leur apparaître comme le vestibule sinistre de l’Enfer, où les âmes des morts rôdent à la nuit tombante :
Dans le soir imprécis, toute ombre insolite se muait, en leur esprit, en fantôme, et le cri prolongé d’un courlis, dans la détresse du Marais, devenait la plainte d’un buguel noz. C’est ainsi que, pour leurs imaginations superstitieuses, le Yeun se transforma peu à peu en un royaume de l’épouvante, en un Orcus breton, où ils vivaient dans le contact incessant des morts.
Ils le peuplèrent de légendes terribles, où il était question d’outlaws et de réfractaires de tous les temps troublés, qui s’étaient dérobés, en ces Lowlands bretonnes, aux poursuites de leurs ennemis ; de paysans ou de pèlerins infortunés, saisis par les brumes dans leur traversée du Marais, « encerclés » (clerc’hed) par les forces mauvaises et happés, après une nuit de lutte, par la boue gluante du Youdic.
C’est aussi dans cette antichambre de l’Enfer que l’on précipitait les barbets noirs que l’on y amenait, tenus en laisse, des paroisses les plus lointaines et dans lesquels un prêtre audacieux, les frôlant de son étole, avait fait passer quelque âme de damné, revenue sur la terre pour tourmenter les vivants. Et c’est vers le Youdic qu’étaient emportés, à l’heure même de leurs funérailles, dans les hurlements soudains de l’orage, les félons, les faussaires, les prévaricateurs, et les méchants moines du Relecq, au galop furieux d’un cheval noir.
Combien, à l’approche du soir, quand l’Angélus tintait tristement vers Brennilis, les bergers devaient se remémorer toutes ces sombres histoires ! Leur pensée, instinctivement, se tournait vers Saint-Michel, dont l’oratoire couronnait le Mont, et qui était leur recours contre les esprits malfaisants et contre les attaques brusques des loups :
Cependant, il est une période de l’année — d’autant plus charmante qu’elle est éphémère — où ce désert s’égaie, où le Marais s’assèche et fleurit sous le chant éperdu des alouettes. C’est vers avril ou mai, quand les premières semaines clémentes jettent sur l’Arez leur enchantement. Les gorges et les bas-fonds s’ouatent de brumes diaphanes. La steppe herbeuse se constelle de jonquilles et d’anémones. La montagne elle-même se revêt du chaud velours des mousses et des bruyères. Les ajoncs, à ses pieds, débordent en cascade d’or jusqu’aux avancées du Marais.
C’est aussi la saison de la tourbe. Dans l’immense damier du Yeun, que des rigoles, coupées à angle droit, divisent à l’infini, chaque habitant a sa parcelle d’où il tire, pour l’hiver à venir, sa provision de mottes. L’exploitation se fait aux premiers temps secs du printemps. La tourbière s’anime alors des chants et des rires de centaines de travailleurs. Ils s’agitent par petits groupes. Les uns dans l’eau jusqu’à mi-jambes, munis de pelles aux bords tranchants, creusent la nappe tourbeuse, épaisse parfois de quatre mètres, et la détaillent en mottes égales. D’autres transportent, en des mannes d’osier, la tourbe mouillée et noire, jusqu’aux abords du chemin, où elle séchera sous l’ardeur du soleil d’été.
Vers la première quinzaine de septembre, on la chargera dans des tombereaux venus par centaines de toutes les communes d’alentour et jusque de Plounéour et de Commana, de l’autre côté des monts.
C’est par un de ces soirs de grand charroi que le Yeun prend une atmosphère de gaîté. Tout le paysage, immense, retentit du tintement des sonnailles et du gémissement des essieux. Le soleil, disparaissant à l’horizon, derrière les riches terres de Sizun, fait miroiter sous ses feux, comme des plats d’or, les eaux mortes des tourbières. Une allégresse plane sous le ciel d’Arez. Les pillaouer étant de retour, il flotte de ferme en ferme une odeur de boudin et de miel. Le mont lui-même, libéré des brouillards, a l’air, dans le soir, d’un géant débonnaire, haussant autant qu’il le peut son capuchon dans le ciel clair pour mieux guetter, du côté de l’Occident, l’ascension toute prochaine des nuées.
Car cette beauté n’a qu’une saison rapide. Les mottes rentrées, reparaissent, avec les premières fraîcheurs, les longues pluies de septembre. Puis c’est de nouveau, sur la lèpre du marais, la tombée sinistre des mois noirs. La tourbe fume dans les immenses cheminées de campagne, répandant cette odeur âcre de fumée qui emplit, aux soirs d’hiver, les rues de Brennilis et de Botmeur. Le Yeun s’engourdit, sous le cri triste des judelles, auquel répondent par intervalles le maillet du broyeur d’ajonc et la plainte des trépassés qui arrachent à la tourbière, en rémission de leurs fautes, une provision de mottes suffisante pour entretenir, trois années durant, les flammes du Purgatoire.
… Quant à Huelgoat, nous le verrons au déclin de septembre, ou bien aux premiers jours d’octobre, quand le deuil rouge de l’automne aura commencé de marquer les bois. Pour ce temps, chassés par les brouillards et par les premières bises montagnardes, les estiviers et les malades l’auront fui.
On n’y rencontrera plus guère que quelque artiste original, amoureux de solitude, épris des riches teintes de l’arrière-saison. La vieille bourgade reprendra son caractère du passé, avec sa placette bordée de façades grises, son église, sa fontaine, sa rue grimpante des Cieux, son vieux moulin du temps de Colbert, aux murs mangés de lèpre et où l’eau du Fao chante sous les vannes, avant d’aller se perdre sous les roches du Chaos.
Les hôtels auront fermé et nous mangerons des truites de l’Ellez, avec du cidre de Plouyé, dans quelque salle d’auberge rustique, en compagnie d’un vieux chasseur de sarcelles, venu de Morlaix ou de Brasparts et dont les guêtres sentiront le buffle, les feuilles mortes et la glèbe mouillée. Les femmes, tricotant derrière les carreaux verdis des vieilles croisées, auront l’air, en leurs jupes aux plis hiératiques, de poursuivre un rêve d’autrefois.
Nous verrons, au jour tombant, mourir dans les eaux de l’étang les dernières rougeurs du soleil de septembre, déclinant derrière les rondeurs boisées de Kerelcun ou de Kermabilou. Et toute la forêt domaniale nous appartiendra, sans ses plaies de l’été : les touristes, les mendiants et les guides.
Nous ne suivrons pas les allées, droites et bien aplanies, de la Coudraie ni des Violettes, qui rappellent par trop de points, les bois de banlieue et les alentours de Fontainebleau. Nous ne rechercherons pas davantage les bords sinueux de la Rivière d’Argent, avec leurs pierres branlantes, leurs ponts de rocaille, leurs Ménages de la Vierge, leurs éboulis de roches d’un pittoresque trop apprêté, célébrés à l’envi par les panneaux des gares et les cartes postales.
Mais nous aurons, pour nos promenades, toute la profondeur des bois, dans leur charme puissant et primitif, dressant à perte de vue leurs colonnades de bouleaux et de sapins, telles qu’au temps lointain où, sous François Ier, la coupe s’en faisait en cinquante fois différentes, et où, d’un seul de ses arbres, appelé « la Royne », « on eust pu construire trois manoirs ».
Nous en rechercherons les détours les plus ignorés, depuis le vieux moulin du Burunore, assis à croppetons sur la rivière d’Aulne, jusqu’aux arches constellées de lichens du Pont-Rouge, où passe, pour se perdre ensuite parmi les verdures, le chemin de Loc-Maria de Berrien. Nous goûterons la beauté des sous-bois que nous connûmes au printemps, noirs de luces, et qui, sous leur toison de fougères sèches, resplendiront de l’ocre et de la pourpre de l’automne.
Il existe, en outre, en marge des bois, des coins d’une solitude et d’une sauvagerie prenantes, que les guides ne signalent guère : non point certes le Gouffre, aux abords malencontreusement fleuris de lilas et de troènes, mais à quelque cinq cents pas en aval, les Salles Vertes où le Fao surgit, blanc d’écume, après un trajet souterrain, sous l’emmêlement des feuillages et des roches. Et plus haut, contournant en calmes méandres le pied des collines, le canal qui jadis desservait la Molette et qui mire, dans ses eaux immobiles, les pâturages verts et les frênes du halage.
Il y a moins d’un demi-siècle, une vie bruyante et active anima son cours sillonné de chalands qui transportaient aux laveries le plomb et l’argent de la mine. Aujourd’hui, plus rien ne subsiste de cette animation. Les mineurs allemands ont repris le chemin de leur pays. Depuis trente ans se sont tues la rumeur des cribles et des bennes et la chanson des haleurs. Le canal, de la Molette au moulin du Chaos, a la mélancolie des eaux abandonnées et l’herbe tend sa housse verte sur le puits en ruine de Poullabas.
La nature, un instant dépossédée, a repris tous ses droits ; le paysage est rendu à sa solitude et à sa majesté premières. De la Roche Cintrée qui domine en tous sens l’horizon, comme un gris belvédère, on le voit s’étendre, étirant sous les tons gris ses lignes flexueuses. C’est tout le vieux Poher des monts et des bois qui se déroule sous une transparente buée. A l’Est, vers Carhaix et Poullaouen, dont le clocher émerge d’un repli de collines, se dessinent les ondulations, couronnées de bois sombres, du Coz-Huelgoat, du Hellas et de la Lande, raccordées par les bombements âpres de Scrignac et de Plourac’h aux longs promontoires granitiques du Pontrecoët et de la Domnonée.
Au Sud, les grasses terres de Collorec et de Plouyé s’abaissent en pente douce vers la saignée lumineuse de l’Aulne, pour se redresser ensuite, par lents gradins, vers les hauts pays, estompés de brumes et tachetés de bois, où sont Gourin, Spézet et la Montagne Noire.
Vers l’est et vers le nord, le paysage s’exhausse, à travers un océan de pierres et de landes, vers les sommets presque invisibles de l’Arez, dont le croissant enserre de ses pierres blanches la tourbière de Saint-Michel, terre de l’épouvante et des apparitions…
Et s’il est vrai qu’un paysage vaut surtout par son âme propre et par ce qu’il suggère, la beauté de Huelgoat réside bien plutôt dans la magie de cet horizon que dans la splendeur de ses bois. Car ceux-ci ne se distinguent guère de tous les bois qu’on a pu voir, sous une lumière à peine différente et à une égale altitude, dans toutes les terres du granit et du grès. Ce sont les bois du Morvan ou des Vosges, avec les mêmes grottes, les mêmes frissons d’eaux vives, les mêmes rivières semées de cascatelles ; et c’est aussi bien la forêt germanique, pleine de symboles et de mystère, où Siegfried ayant vaincu le monstre tendait l’oreille au ramage des oiseaux.
Mais ce qui, dans ce paysage, est d’une tonalité purement bretonne et lui confère son émouvante poésie, c’est, sous le ciel d’une mélancolie subtile, cette fuite éperdue de collines, cette alternance, à l’infini, de croupes nues et de longues vallées solitaires. Et c’est tout un passé brumeux qu’évoque l’horizon du Poher : toute l’histoire, pleine de séditions et de guerres, d’un peuple rude, impatient de tout frein, dont la vie ne fut qu’une lutte sans trêve contre la terre et contre des maîtres inhumains, depuis le temps maudit du roi Comorre, de Jean Lancien et des sombres Jacqueries, jusqu’à la tragédie sanglante des Bonnets Rouges.
La Montagne Noire est, sur l’autre rive de l’Aulne, entre les deux Cornouailles, intérieure et maritime, une réplique de l’Arez, mais moins âpre et plus verte. Elle étire, des landes de Glomel au signal de Laz, sa double ligne de crêtes, grèseuses ou granitiques, entre lesquelles le canal se fraye un sillon au milieu des pâturages et des ardoisières. Puis les deux crêtes se rapprochent, se rejoignent en une succession confuse de cairns dénudés et de hautes landes qui s’abaissent, aux marais de Briec, pour laisser passage aux grandes routes de Brasparts et de Châteauneuf et se redresse à nouveau pour finir, à la presqu’île crozonaise, par les sommets de Locronan, de Névet et du Ménez-Hom.
Rien, certes, dans ce chaînon occidental, qui enserre le Porzay dans son vert hémicycle, n’est de nature à justifier cette appellation funèbre de Montagne Noire, évocatrice de paysages sombres et de lugubres horizons.
On éprouve une impression toute différente lorsqu’on la découvre, des hauteurs de Quéménéven ou de Landrévarzec, dans la plénitude de ses lignes et l’extrême variété de ses tons. C’est ainsi qu’elle m’est apparue, des estuaires de l’Aulne et de la rivière du Faou aux croupes bleuâtres du Poher, sous un pâle ciel de lavande, par un matin d’août que les cloches emplissaient de sonneries légères.
Châteaulin dormait au fond du val, mirant dans le canal la double ligne de ses quais blancs, nouant comme des rubans ses routes claires autour de sa colline et de sa chapelle de Notre-Dame du Mûrier. Au loin, la rade étincelait, étreignant dans les courbes de ses fiords des jardins en cascades et des ruines blanches de monastères. D’un autre côté, vers Saint-Ségal, l’Aulne s’infléchissait en longs méandres, égayée de chalands qui portaient aux champs pierreux de la Montagne le maërl du Poulmic et de l’Hôpital. Face à nous, sur les premières pentes de l’Arez, Rumengol se dérobait dans un repli bleu des collines.
Le paysage, dans l’ensemble, était plein d’harmonie et de sérénité. Cette terre du Faou et de Châteaulin avait le charme d’un très vieux pays, où le silence est doux autant que la lumière, où la nature dispense sans contrainte ses dons magnifiques, bien faite pour servir de refuge aux vieux rois errants et aux moines d’Hibernie. C’était comme un coin du Trégor, au sein de la Cornouaille plantureuse, mais avec quelque chose de plus alangui et de plus sensuel, et de plus large en ses horizons.
Cette atmosphère trégorroise, baignée de mysticité, je l’ai retrouvée le même jour, sur l’autre pente de la montagne, en visitant, en compagnie du savant M. Waquet et d’Alphonse de Châteaubriant, la chapelle de Saint-Vennec, voisine du manoir de Trémarec, où le chevalier de Kerguélen vécut sa mélancolique enfance. Elle apparaît, en son cadre d’arbres verts, comme l’un des grains de ce chapelet mystique d’oratoires : Kergoat, Ilijour, les Trois Fontaines, qui relie la douceur marine à la rudesse du vieux Poher.
Renan l’eût aimée, cette chapelle finement ouvrée par un maître d’œuvre du XVe siècle, et qui ressemble à un reliquaire d’argent gris, posé sur un socle de mousse. Elle lui eût rappelé ses promenades d’enfant, en compagnie de sa mère, et ses pieuses visites à des sanctuaires tout pareils, entre Plouguiel et le Lédano. Le saint Georges en chêne rongé qui ne fait songer, que de bien loin, au bel adolescent florentin, et la sainte Gwenn archaïque qui tend sa triple mamelle aux lèvres gloutonnes de Gildas, de Vennec et de Guénolé, lui eussent sans nul doute inspiré des propos d’une malicieuse tendresse. Et il n’eût pas manqué de gémir sur la tristesse des temps qui laissent tomber à l’abandon d’aussi charmantes vieilleries.
Plus encore que ces derniers contreforts de Landudal et de Landrévarzec, la région de Saint-Goazec et de Laz est un pays d’émeraude, débordant de pittoresque et de fraîcheur. Je n’évoquerai jamais cette partie verte de la montagne sans retrouver la saveur d’un bol de lait que j’y bus un jour d’été, sur la route de Spézet, en une salle de ferme où de sombres lits clos s’égayaient de brillants clous de cuivre.
C’était chez un vieux carrier de Guernagoc, guilleret encore, malgré ses quatre-vingts ans sonnés — l’œil plein de malice dans une figure rose et ridée comme une vieille pomme — et qui s’enorgueillissait de compter plus de quatre-vingts descendants, de l’aîné de ses fils au dernier venu de ses arrière-petits-enfants.
L’intérieur de cette maison, perdue dans le silence de la montagne, n’avait guère dû varier depuis un siècle. Un chat ronronnait sur le banc-dossier, dans l’ombre de l’âtre. Il entr’ouvrait par moments ses yeux qui luisaient avec fixité. Et l’on ne savait trop si c’étaient les yeux du chat ou deux clous de cuivre du lit-clos. Au-dessus de la cheminée immense, un vieux fusil, du temps de la Chouannerie, était accroché entre un chandelier d’étain et un paquet de chenevottes. Une vaste bassine de cuivre, qui servait, à l’automne, à fabriquer le miel, brillait, suspendue au mur, comme un soleil. Il y avait, au-dessous, des images pieuses, aux couleurs vives de miniatures, et des « portraits » de temps lointains fanés et comme usés, qui représentaient de très vieilles gens en très vieux costumes de Coray et de Châteauneuf.
Passant devant la maison, le chemin de Spézet descendait, sous un dôme d’ombre verte, jusqu’aux ardoisières de l’Aulne, de Guernagoc et de Kermorvan. L’on était tout surpris, en plein paysage d’églogue, d’entendre s’éveiller soudain toutes les rumeurs de la vie industrielle moderne, le pic des carriers et le grincement des treuils répondant au ciseau des fendeurs.
La route, d’un autre côté, remontait, avec de multiples détours, vers le village de Saint-Goazec : quelques maisons de guingois, autour d’une église trop neuve, et une maison d’école aux classes assombries par les branches débordantes des pommiers. Ce chemin, embaumé de chèvrefeuilles et de sarrazin en fleur, côtoyait, sur sa gauche, la forêt, dont les érables, les bouleaux, les hêtres et les pins grimpaient à l’assaut des cimes en un joyeux moutonnement, étreignant de leurs frondaisons les blanches aiguilles du Roc’h Yell, du Ménez an Aotrou et du signal de Laz.
A mi-pente, en plein cœur des bois, le château de Trévarez, avec ses toits aigus et ses persiennes closes, avait l’air, dans le recul des nobles avenues, d’abriter le sommeil de quelque princesse au Bois dormant. Et non loin, de l’autre côté de l’Aulne, qu’enjambait un vieux pont gothique, Châteauneuf-du-Faou, avec ses rues capricantes, ses vieilles maisons à auvents et sa chapelle de Notre-Dame des Portes, semblait un coin de Moyen Age, comme une boîte de Nuremberg oubliée par mégarde, dans le frais silence des collines.
Mais la Montagne Noire est loin de présenter, dans toute son étendue, cette éblouissante fraîcheur. Elle offre, dans son chaînon méridional, des coins qui égalent en âpreté et en sauvagerie les parties les plus déshéritées de l’Arez. Ils se rencontrent, en particulier, sur les hautes croupes grèseuses qui se dressent, comme une barrière, entre la Basse Cornouaille et la vallée supérieure de l’Aulne.
La végétation s’y fait plus pauvre, comme on tourne le dos aux rives vertes du canal et qu’on aborde les pentes que n’ont point fertilisées les engrais marins et que battent de plein fouet les vents furieux de l’Atlantique. La roche y apparaît, dans sa nudité monotone, crevant la maigre bure des landes, avec ces tons gris qui donnent au paysage, du Castel-Rufel au Ménez-dû, son aspect de morne tristesse.
C’est vraiment là le Pays Noir de la Bretagne — ar Bro dû, — qui étend à la base des monts, entre Guiscriff, Kérivoal et Trégourez, son vaste plateau de galets, d’où divergent en éventail, s’attardant en de longs détours, les rivières de la Cornouaille du sud : l’Odet, le Staër-Laër, l’Aven et l’Isole. Nulle terre de l’Argoat n’est d’une mélancolie plus saisissante, et nulle route n’est plus déserte ni plus silencieuse que celle qui court, au flanc des monts, comme un trait au milieu des landes, entre Trégourez et Plouray. Roudouallec, à mi-chemin, étire ses deux pauvres rues en croix, bordées de maisons basses et coiffées d’ardoises grossières. Le purin, en flaques gluantes, croupit au pas des portes. Un mince filet de jour, glissant par les fenêtres étroites, éclaire la misère et la malpropreté des logis. Vers le sud, le plat pays se déroule plat et nu, strié de mares et de bouquets de pins, jusqu’aux campagnes plus riantes du Faouët et jusqu’aux sources de l’Ellé. De loin en loin, quelques villages sont essaimés, dont les habitants s’unissent pour les travaux des battages et pour les grandes écobues. Tout autour s’étendent quelques champs de seigle, d’avoine ou de sarrazin, cernés par la lande dont l’ajonc mêlé à la bruyère des marais, sert de gouzil[12] aux troupeaux de vaches et de moutons noirs.
[12] Gouzil : litière.
Gourin, qui est un nœud de routes aux lisières du Poher et du Pentrecoët, jette dans cette étendue désertique un îlot de demi-fertilité et de fraîcheur. Mais aussitôt après, le sol à nouveau se relève et l’on voit apparaître, au Guernanic et à Kerrouet, la tristesse du pays nu et des grandes landes solitaires.
Même la vallée médiane a des parties sèches et pauvres, partout où l’esprit de lucre, l’intérêt mal entendu des marchands de biens et aussi le vandalisme américain auquel furent livrées pendant la guerre tant de nos forêts bretonnes, l’ont dépouillée de sa verte parure. La guerre a marqué de ses coupes sombres les bois de Coadou, de Quéinnec et de Toullaëron. Où se pressaient jadis les hêtres et les pins, la montagne apparaît maintenant à nu, découpant sur le ciel sa sauvage ossature. La grande croix de Coadou, jadis entourée par les bois, érige son Christ tordu, face aux mornes horizons du Poher, dans un paysage de désolation.
C’est dans ce canton isolé de la Montagne Noire qu’Anatole Le Bras ressentit le plus profondément la tristesse bretonne, un soir de Toussaint, à entendre chanter, dans le cimetière de Spézet, par des voix rudes de paysans, une complainte de la mort :
« Dans ce vaste pays mortuaire, nous dit-il, cette mélopée puissante, cette lamentation si large, si monotone, avait vraiment une grandeur farouche et vous communiquait un frisson tout particulier… »
Ce coin du Pays Noir, enserré par des cantons plus riches, a conservé plus fidèlement qu’un autre, ses mœurs, son âme d’autrefois : sa vie paysanne ou seigneuriale, ses chants, ses coutumes, ses foires et ses pardons qui se célèbrent, au renouveau — comme à Saint-Hervé ou à Notre-Dame du Cran — dans la limpidité des hauts lieux. L’homme, en proie à la terre ingrate, au climat rude des sommets, y est demeuré fruste, taciturne et volontiers processif, quoique pratiquant avec une ponctualité scrupuleuse les devoirs de l’hospitalité, comme les rites d’une religion presque partout abolie. Les grandes routes romaines ou royales, larges et bordées d’arbres, mais qui, trouées de flaques et d’ornières, s’en vont par rampes brusques à travers la montagne, l’isolent bien plutôt qu’elles ne le relient au monde extérieur. L’automne les emplit d’une boue rougeâtre où les chariots à bœufs enfoncent jusqu’aux moyeux.
Les bourgs : Spézet, Saint-Hernin, Cleden-Poher, écrasés sous leurs toits de schiste, ont le silence du passé et la couleur triste de la terre. On imagine bien, à les traverser, ce que devait être, au déclin de l’Ancien régime, cette Cornouaille noire, couverte plus qu’à demi de forêts, de rubans de landes et d’eaux sauvages, n’ayant de contact avec le reste du royaume que par les maltôtiers et les garnisaires. Les voleurs de grands chemins avaient beau jeu, dans ces solitudes où la maréchaussée n’apparaissait guère, où les voyageurs isolés et les fermes éparses étaient, à brun de nuit, à la merci d’un coup de main.
C’est ainsi que vers le milieu du XVIIIe siècle, Marion du Faouet, à la tête de la bande des Finefond, mit en coupe réglée, dix années durant, entre Castellaouënan et Plouray, tout le pays montagnard.
Laide ou jolie ? Les rapports de justice — on le conçoit — ne le précisent guère. Piquante, à n’en point douter, avec ses yeux gris, ses cheveux roux, ses coiffes à la mode des villes et ses beaux justins de futaine. Inconstante aussi, capricieuse, changeant d’amant et de quartier, à chaque lune, aimant les beaux hommes, la bonne chère, le plaisir, l’aventure, sachant monter à cheval et dompter une bête rétive aussi bien que cavalier d’Asfeld ou de Septimanie, volontiers vantarde, implacable en ses vengeances, à l’égard des dénonciateurs, mais bonne fille, à tout prendre, riante, espiègle, généreuse pour ses amis, tenant à la fois de Cartouche et de Manon.
Il advint d’ailleurs que cette Manon bas-bretonne rencontra son chevalier des Grieux : René Gabriel de Robien de Pontlo, fils d’un chevalier milour d’Angleterre et d’une dame de Roc’h Bihan, descendante des comtes d’Avaugour. C’était un gentilhomme de haute lignée, mais paresseux, débauché, sans scrupules, avide de toutes les jouissances, et qui traînait à Mellionnec une existence impécunieuse, dans son triste manoir du Poul.
Ils se connurent dans quelque hostellerie de campagne, au hasard d’une équipée, et il se laissa prendre au charme de ses yeux couleur du temps. Ils menèrent, dès lors, la vie inimitable, battant les grands chemins, détroussant les marchands nomades et les domaniers attardés avec leurs bêtes au retour des foires de Laz et de Gourin. Ou bien ils faisaient leurs quêtes de lard, de cidre ou de tabac dans les fermes du plat pays, distribuant à leurs amis des sauf-conduits et des intersignes, fracturant les troncs des chapelles et des églises, faisant ripaille dans les mauvais lieux ou sous les tentes des auberges, aux pardons de Saint-Caradec et de Sant-Urlou.
Cette merveilleuse existence, toute de festins, d’aventures et de belles nuits d’amour, dans le parfum des fenils ou des chambres d’hostelleries, dura jusqu’en 1753, où Marion, ayant encouru les Réaggraves après les Monitoires, dut fuir vers des pays plus sûrs. René de Pontlo fut enfermé, sur l’ordre du roi, au couvent de la Charité, en Pontorson, qui était une prison pour gens de qualité. Quant à Marion, elle gagna au plus vite Nantes, croyant se dérober aux recherches de la police dans la vie grouillante du Marchix ou de la Fosse et peut-être gagner de là quelque ville des Amériques. Elle ne tarda point à être appréhendée par les archers et enfermée dans la vieille prison du Bouffay.
Après y avoir passé quelques semaines dans le cachot des Mottes, nourrie au pain du Roy, elle fut revendiquée par le présidial de Cornouaille, et soumise à Quimper, en la prison des Cordeliers, à la question ordinaire et extraordinaire.
Et cette belle carrière d’aventurière et d’amoureuse prit fin, un soir de 1755, sur la place du Chastel, face à la rue Obscure, tandis que tintait, à la chapelle toute proche du Guéodet, le glas des agonisants, et que le soleil des soirs d’août, se haussant pour voir le gibet, incendiait de ses rayons d’or la façade de la cathédrale.
Mais le souvenir de la « catin aux cheveux roux » est loin, après deux siècles, de s’être effacé, dans la Montagne Noire. Encore aujourd’hui, entre Guiscriff et Trégourez, les mères, pour calmer leurs petits qui « grinchent », les menacent de Marion :
— Si vous ne vous taisez, la Finefond viendra vous prendre…
On ne peut évoquer cette odyssée de la belle brigande sans voir surgir, à moins d’un siècle d’intervalle, la figure tragique et saisissante de Sébastien Le Balp, notaire royal de Kergloff et chef de l’insurrection des Bonnets Rouges.
C’est un personnage bien représentatif de cette race du Poher, ardente, farouche, chicanière, race rude et forte, nourrie d’eau et de pain noir, des juristes retors et des joueurs de soule, combien éloignée de l’insouciance et de l’épicurisme aimable des Cornouaillais de la côte et des vallées fertiles.
Le duc de Chaulnes trouvait déjà ces montagnards « grands raisonneurs et prêts à prendre feu sur les moindres choses ». De Lavardin, de son côté, écrivait à leur propos à Colbert : « La Basse-Bretagne est un pays rude et farouche, et qui produit des habitants qui lui ressemblent. Ils entendent médiocrement le français et guère mieux la raison. »
Aussi la Montagne, entre Laz et Carhaix, fut-elle de tout temps, selon l’expression de Camille Vallaux, « une terre d’émeute ». La révolte des Bonnets Rouges y fut plus violente qu’ailleurs, et plus que Jean Cavelier, le chef des Camisards, Sébastien Le Balp, que les rebelles du Poher mirent à leur tête, dans leur lutte contre leur méchante noblesse et la maltôte, dut hanter les nuits de Louvois.
Cependant, il ne s’est créé, autour de ce nom, nulle légende ; aucun parti ne revendique, comme l’un de ses héros, ce chef de bande, qui fut l’âme de l’insurrection au pays de Poher. C’est une manière d’indésirable que l’on maintient relégué dans le no man’s land de l’histoire.
Fut-il vraiment faussaire et voleur ? L’enquête menée par Marillac, après la révolte, semble bien l’établir. Peut-être Le Balp, notaire royal de Kergloff, ne pouvant acquitter les neuf cents livres qu’il lui restait à payer de sa charge, eut-il recours à un faux pour se libérer de sa dette ; et comme l’insurrection éclata, il venait de sortir des prisons de Carhaix, où il avait passé plusieurs mois, en punition de plusieurs méfaits.
Ce qu’il convient de dire aussi, c’est qu’il avait hérité de son père une situation bien lourde. François Le Blap, meunier au Moulin-Meur, en Kergloff, qui était une trève de Cléden-Poher, avait eu, dans sa vie, plusieurs tristes affaires. Il avait essayé de tout, mais en vain, pour s’enrichir. Il s’était aventuré, tout d’abord, « à nourrir et trafiquer chevaux et juments, duquel trafic étant incapable et incognaissant, bien loin d’y gaigner », il n’avait fait qu’en recueillir des déboires. Il avait été obligé, par la suite, « de se jeter en un moulin pour y trouver du pain, ayant pernicieusement trouvé les voies d’obliger des pauvres paysans du canton de payer les fermes et jouissances pour luy à leur ruine totale et très notable ». Et quand son fils Sébastien, en 1662, avait épousé la fille de Mathieu Riou, du village de Magoarem, en Kergloff, il lui avait acheté la charge de notaire royal, qui, pour la plus grande part, était demeurée impayée. Tant en Bretagne que dans d’autres provinces, il avait, par dettes et maléfices, turpitudes et débauches, essuyé plusieurs emprisonnements[14].
[14] Le Moyne : Les Bonnets rouges.
Quelle que fût sa moralité, on peut dire de Sébastien Le Balp qu’il eut l’âme et les qualités d’un chef : l’autorité, l’audace, l’intelligence, une cruauté inflexible, une énergie à toute épreuve, et il ne manqua sans doute qu’un peu de chance à ce tabellion dévoyé pour tenir en échec la politique orgueilleuse du Roi-Soleil.
Avant que les paysans du Poher l’eussent élu pour capitaine, la révolte avait déjà grondé en maint endroit de la Bretagne : à Rennes, Nantes, Châteaulin et Pont-l’Abbé. Mais elle n’y avait point trouvé de chef véritable et ni le grand Moign, ni Laurent Le Quéau, qui fut plus tard soumis à la torture pour avoir pris une part prépondérante au sac du château de la Boixière, n’eurent l’ascendant voulu pour la diriger.
L’insurrection ne fut redoutable que lorsque Le Balp en devint l’âme, sortant de cette prison royale où il avait longtemps recuit ses rancœurs et ses haines. Du coup, en moins d’une semaine, tout le Poher fut debout. A la voix des tocsins battant le rappel dans les villages, de toutes les paroisses, depuis Cléden et Loqueffret jusqu’à Kergrist-Moëlou et Guiscriff, surgirent des bandes — vingt, trente mille hommes peut-être, — armées de fusils, de mousquets, de fourches de fer, de piques, de hallebardes. Et ce fut une ruée vers les châteaux.
Car c’est à leurs nobles, bien plus qu’aux commis des devoirs, qu’en voulaient les paysans. La révolte des Bonnets Rouges n’eut point pour seule cause, comme on l’a trop dit, les fameux édits de Colbert sur la vaisselle d’étain, le pétun et le papier timbré. La Bretagne des petites gens, des laboureurs de terre, souffrait d’autres maux infinis, et surtout des exactions des gentilshommes.
Le Poher était rongé par toute une noblesse besogneuse qui, s’étant soustraite à l’exil doré de Versailles, et ne pouvant sans déroger travailler ses terres, vivait dans la fainéantise et la débauche, de l’exploitation sans frein du paysan. Le mémoire de Charles Colbert, rédigé vers 1665, après une mission en Bretagne, est sur ce point édifiant. Il y représente les seigneurs bas-bretons comme des hommes violents et usurpateurs, passant leur temps à chasser et à boire, à trousser les filles, à tyranniser leurs vassaux, les écrasant sous le poids des corvées et des redevances. La haine montait sourdement, au cœur des paysans, contre cette « méchante noblesse ». Elle n’était guère moins grande contre la bourgeoisie des villes, contre les gens de loi, avocats, juges, procureurs, notaires, officiers de toute nature, qui « causaient la ruine des peuples de la Bretagne, fort portés à la chicane », en multipliant les procès. On se plaignait à Quimper, au Commissaire du roi, de ce que le Collège, fondé en 1610, n’eût produit depuis lors que « prestres, advocats, procureurs et sergens et surtout grand nombre de faussaires ».
La Bretagne était trop malheureuse ; la révolte des Bonnets Rouges fut l’explosion des haines longtemps contenues, exaspérées par la misère de plus en plus lourde au tournant du règne, et auxquelles les édits fiscaux de 1675, et la grande peur de la gabelle, fournirent l’occasion de se déchaîner.
Assez souvent le petit clergé, qui souffrait lui-même de l’oppression et du mépris des grands, prit la tête de la révolte. Les prêtres lisaient au prône de la grand’messe les avis de rassemblement, ou parfois même, comme à Plonévez du Faou, marchaient armés de fusils et de longs bâtons, enseigne déployée et tambour battant, au premier rang de leurs paroissiens. Certains d’entre eux, tels Messire Jean Dollo et Allain Maillard, prêtre de Lanvénegen, comparurent, après la révolte, devant la cour royale de Carhaix et furent condamnés aux galères.
Le Balp sut admirablement canaliser les haines paysannes. Sous son impulsion, les bandes se jetèrent à l’assaut des vieilles demeures féodales, telles que le château de Kergoët, en Saint-Hernin, l’un des plus puissants de Bretagne et qui « avoit esté basty presque tout par corvée ». Sur ses ordres, les rebelles mirent le feu aux titres et s’emparèrent des canons.
Car Le Balp n’avait pas seulement pour but de piller et brûler quelques maisons de nobles. Il eut de plus hauts desseins et, tout en défendant la liberté armorique, entreprit de faire sortir de l’insurrection une véritable révolution agraire. Il imposa aux nobles, aux bourgeois des villes et aux moines des abbayes comme Langonnet un « code paysan » dont les ordonnances contenaient en germe une législation plus douce de la terre.
Il y réclamait la limitation des charges arbitraires : champart, corvées, droits de lods et ventes, le rétablissement des anciennes censives, la suppression, pour les curés gagés, des noyales, dîmes et trop hauts salaires. Ces revendications se trouvaient exposées d’ailleurs, sur un ton mesuré, mais ferme, et qui évoque, à plus d’un siècle d’intervalle, les doléances des cahiers révolutionnaires.
C’est aux premiers jours de juillet que la révolte atteignit son point critique. Maître du Poher, menacé par l’approche des troupes royales, Le Balp, à la tête de douze mille mutins, résolut de marcher sur Morlaix, que défendait une garnison très faible, pour, de là, donner la main aux Hollandais de Ruyter, dont les vaisseaux croisaient, avec des ravitaillements tout prêts, sur les côtes léonaises.
L’intelligente audace du marquis de Montgaillard l’empêcha seule de réaliser ce dessein qui eût pu compromettre la cause française dans la guerre de Hollande. Ce Montgaillard, descendant d’une vieille famille languedocienne, ancien colonel du régiment de Champagne, avait dû quitter l’armée à la suite d’une querelle avec un favori de Turenne. Il avait épousé Mauricette de Ploeuc, marquise de Thymeur, — une de ces grandes dames à la froide énergie, aux instincts d’amazone, comme il en exista en grand nombre, à la cour comme en province, au XVIIe siècle — et s’était retiré en une châtellenie que sa femme possédait au Poullaouën. Seul de tous les gentilshommes du Poher, qui s’étaient réfugiés à Morlaix ou Quimper pendant la tourmente, il n’avait pas fui le péril de l’insurrection.
Il abusa quelques jours Le Balp qui, manquant d’officiers, avait entrepris de l’enrôler, de gré ou de force, pour commander les séditieux. Il donna de la sorte au duc de Chaulnes le temps d’approcher, à la tête d’une troupe réunie en toute hâte à Hennebont. Le Balp, se sentant joué, résolut de faire tête aux soldats royaux, de gagner Quimper et la côte de Cornouaille où la révolte venait de se rallumer : quatre mille mutins assiégeaient dans Concarneau le marquis de Vaucouleurs ; le pavillon rouge flottait sur Combrit et sur maint village du pays bigouden.
Une dernière fois, Le Balp, avant d’entreprendre cette campagne, se présenta chez Montgaillard, le menaçant de le tuer s’il ne consentait à le suivre. Décidé à vendre chèrement sa vie, le maître du Thymeur sortit brusquement son épée et en transperça le chef des rebelles.
Leur chef tué, les rebelles, pour la plupart ivres et saisis d’épouvante, se débandèrent et ne songèrent, dès lors, qu’à obtenir la grâce royale que les prédicateurs leur avaient promise.
Telle fut la destinée de Le Balp, notaire du Pays Noir et chef des Bonnets Rouges. Il y eut en cet homme, à n’en point douter, un faussaire et un bandit ; et Marillac eût été aise de le brancher au plus bel arbre de Kergloff, comme ces quatorze paysans de Combrit qui, en représailles du meurtre du marquis de Kersalaün, furent pendus à un chêne, devant le château du Cosquer. Mais Le Balp tint aussi bien du héros et du martyr, car chez lui, comme chez beaucoup de Celtes, le meilleur côtoya le pire. Son âme nourrit une rude haine, éveillée par le spectacle de l’iniquité et par la grande pitié des paysans, ses frères. Elle eut des coins baignés d’idéalisme et se complut dans d’impossibles rêves d’égalité.
Et son histoire se clôt par un tableau d’une sauvagerie pathétique. C’était en un temps, — on s’en est rendu compte — où les passions étaient ardentes et brutales, où la vengeance ne s’arrêtait point à la tombe.
Or donc, « le douzième octobre 1675, M. de Marillac, ayant ordonné de faire le procès du cadavre de Le Balp, la justice envoya demander à la dame de Montgaillard si elle agréait qu’on fît exposer le corps de cet homme devant la porte de son château, pour réparer en quelque manière les insolences qu’il avait commises ».
La dame y ayant acquiescé, le corps à demi putréfié fut traîné sur une claie, la face contre terre, rompu et puis exposé sur une roue, les jambes et les bras brisés derrière le dos, pour faire pénitence, aussi longtemps qu’il plairait au roi et à Dieu.
Les vieux bourgeois de Guingamp ont gardé souvenance d’une tradition qui avait cours encore en leur cité, il n’y a pas plus d’un demi-siècle. Chaque année, le dimanche de Carnaval, vers la tombée du soir, Dall Corlay, le mendiant aveugle, précédé de sa fille qui le guidait comme une Antigone, faisait son entrée dans la ville, sonnant à perdre haleine un air de biniou.
On le voyait apparaître de la sorte, à chaque fin d’hiver, à la même date et à la même heure, régulier comme les oiseaux voyageurs ou comme les chatons qui fleurissent en février sur les saules. Une troupe de bambins lui faisait escorte, criant et gesticulant, depuis le moulin de Kerauffret. La jeunesse l’attendait, aux avancées du faubourg, et sitôt qu’il avait atteint les premières maisons, une théorie de danseurs se formait à sa suite, s’allongeant à chaque carrefour et prenant, dans le tumulte, des allures de farandole.
Avec les notes aiguës du passe-pied de Callac, l’allégresse, de proche en proche, se répandait par la ville. Aux fenêtres se penchaient des têtes de bourgeois pacifiques, et les vieilles rues de Notre-Dame, de Saint-Yves, des Ponts-Saint-Michel, toutes feutrées de mousse, semblaient, sur son passage, désengourdies d’un long somme. Jusqu’aux plus lointains faubourgs, de Kergrist, de Gourland et de Pontézer, la bonne nouvelle avait tôt fait de courir :
— Savez-vous ? Dall Corlay est arrivé…
Dès lors, ce n’était, de toutes parts, que chansons et rires. Licence était donnée à chacun pour trois pleins jours de folie et de ripailles. Car le Carnaval, même en Bretagne où la tradition s’en est aujourd’hui perdue, était en ces temps une fête fameuse, avec ses festins de saucisses pendant aux boutiques des lardiers et ses hures de sanglier dorées au four, — un vrai temps béni pour les hostelleries et les ménétriers.
Et cette entrée à Guingamp, par un soir gris, du sonneur aveugle, prenait toute la force d’un symbole. Avec Dall Corlay, c’était toute la Cornouaille — chansons, binious, odeurs de lande — qui rendait visite à la sévère ville ducale et qui, avant qu’elle ne se plongeât dans les tristesses du Carême, lui faisait la grâce d’une sérénade. C’était sa façon de lui rendre grâces de l’avoir préservée, un hiver durant, des brutalités et roberies des gens de guerre.
Car Guingamp a beau s’en défendre et traiter de mépris les « Kernewod à ventre roux » qui hantent son pardon et ses foires, elle n’est pas très loin elle-même d’être une ville de Cornouaille. D’une Cornouaille aux passions plus âpres, marquée au rude sceau des guerres et des haines civiles.
Sise à la pointe du pays bretonnant, au débouché des grandes routes de l’est et du nord, dans le sillon d’une belle rivière qui relie les doux vallonnements du Goélo et du Trégor aux sources du Blayet et aux escarpements du Poher, Guingamp fut de tout temps une proie convoitée, « moult riche et marchande », offerte aux envahisseurs. Son histoire n’est qu’une longue succession de sièges et de combats sanglants.
Sa mission fut, à l’origine, de préserver des incursions normandes le domaine des barons d’Avaugour. Plus tard, lors de la guerre de Succession de Bretagne, elle passa, à diverses reprises, du parti de Blois au parti de Montfort. Enlevée en 1341 par le comte de Montfort, elle fut reconquise l’année suivante, après cinq jours de siège, par Louis d’Espagne, amiral de France. Retombée en 1343 au pouvoir du roi d’Angleterre, elle fut odieusement ravagée par le fer et par le feu. En 1345, ce fut au tour du comte de Northampton de mettre à sac deux de ses faubourgs.
Mettant à profit le répit des guerres, Pierre de Guingamp, vers le milieu du XVe siècle, remplaça la vieille enceinte bordée de palleix et de douves par une ceinture de solides remparts, en granit blanc de Kérampily. Ainsi la ville put offrir en 1481, aux troupes françaises, une résistance opiniâtre, et ne dut de succomber qu’à la trahison de Boisbouëssel.
Un siècle plus tard, lors des troubles de la Ligue, s’étant mise du parti de Mercœur, Guingamp subit à nouveau les assauts de l’armée royale. Le prince de Dombes y pénétra par la brèche, en 1591, après trois tentatives meurtrières. Là finit le rôle guerrier de la vieille ville. Richelieu, grand démanteleur des forteresses féodales, pour se venger de César de Vendôme qui avait conspiré en compagnie de Chalais, fit découronner les murailles et décapiter les tours.
Jusqu’aux premières années du grand siècle, Guingamp ne cessa donc d’être meurtrie par les guerres. Et ce furent de rudes soldats que ses seigneurs, barons d’Avaugour ou comtes de Penthièvre : frustes d’instinct, brutaux, sans scrupules, épris de faste et de gloire, dressés à tout propos contre le duc de Bretagne dont ils s’appliquaient à secouer la tutelle, prêts, pour réaliser leurs projets, au meurtre, aux trahisons, aux pires félonies, passant à forcer le sanglier ou le cerf, dans les bois de Kerauffret ou de Coatmeur, les rares loisirs que leur laissait la vie guerrière.
Et leurs femmes, à leur image, eurent le goût des beaux coups d’épée, des chevauchées épiques, de l’aventure. Dévorées d’ambition et de haine, elles portaient au cœur les passions ardentes et le sang chaud des amazones. Le comte captif ou défaillant, il leur arriva de prendre la tête des expéditions et de poursuivre la lutte, pour leur propre compte. Telle Jeanne la Boiteuse qui, son époux et ses deux fils prisonniers à Londres, guerroya en Basse-Bretagne jusqu’au jour où, abandonnée de ses sujets et de ses troupes, elle dut s’incliner dans l’église de M. Saint-Aubin de Guérande. Telle encore la fougueuse Margot de Clisson qui, rêvant de conquérir pour ses fils la couronne ducale, passa sa vie en révoltes et en conspirations et attira le vieux Jean V dans le piège de Champtoceaux.
Le bon peuple guingampais se signala de tout temps, lui-même, par ses vertus guerrières. Les légendes et chants populaires ont apporté jusqu’à nous, en l’amplifiant jusqu’à l’épopée, sa réputation de bravoure et de ténacité indomptables. Des soldats de Penthièvre combattirent dans l’armée du Bâtard, à Hastings, sous la bannière d’Alain Fergant, et prirent après la victoire leur juste part du butin. D’autres descendirent, à la suite du comte Henri, jusqu’au golfe de Tarente, et guerroyèrent pour le compte de Louis d’Anjou contre le roi de Naples.
Mais c’est à défendre leur ville, et les libertés bretonnes, qu’ils déployèrent l’énergie la plus farouche. Duguesclin menaçant d’abandonner la cause de Blois, en 1364, les Guigampais, malgré tous les désastres précédemment subis, le supplièrent de demeurer à leur tête, lui promettant 6.000 soldats munis de vivres, de munitions et de machines ; et les femmes, pour l’empêcher de partir, l’embrassèrent et se jetèrent, au risque de se faire piétiner, sous les pas de son cheval. Plus tard, quand le duc François II, aux abois, se trouva assiégé par les Français dans Nantes, c’est à ses « bien amez et feaux, gens de justice, bourgeois et manants » de Guingamp qu’il fit appel pour lui apporter secours.
Et sa confiance ne fut pas déçue. A la voix du tocsin de Notre-Dame, qui sonna sans arrêt trois jours et trois nuits, dix mille Bas-Bretons de Penthièvre se levèrent, en sabots, déguenillés, sans vivres, et, sous les ordres du procureur des bourgeois, Guillaume le Dieu, et de Mérien Chéro, chef de la milice, s’en allèrent, armés d’épieux et de fourches, rejoindre l’armée de Dunois et obliger Charles VIII à lever le siège de Nantes.
Ce fut une pénible équipée, mais aucun obstacle ne tint devant le courage et la foi de ces soldats en haillons. Bouchard, leur historiographe, raconte qu’un jour une rivière leur barra le passage. Point de gué. Dunois se demandait avec inquiétude comment transporter son armée sur l’autre rive.
— Qu’à cela ne tienne, lui dit Mérien Chéro ; je vais prier mes braves de boire la rivière. » Et ainsi fut fait.
Et voilà comme il advint, en l’an 1487, que Guingamp délivra Nantes.
Cette même énergie, les Guingampais l’apportèrent à défendre contre leurs seigneurs leurs droits et leurs privilèges.
Alors que d’autres villes de Bretagne, qui l’ont depuis longtemps dépassée, n’étaient que d’assez maigres bourgades, Guingamp se distinguait, au Moyen Age, par la prospérité de son industrie et de son commerce.
La révolution économique qui, dès le XIIe siècle, avait commencé d’enrichir les provinces, provoquant ainsi l’affranchissement des communes, s’était manifestée, comme ailleurs, dans la capitale des Penthièvre. Dressée aux portes de Cornouaille, entre la Bretagne romande et maritime et la Bretagne plus triste des monts, Guingamp était comme un lien entre les deux mondes, qui, depuis lors, ne se sont guère pénétrés.
Vers elle convergeaient les grandes routes de l’anticlinal du Nord, et ses foires d’automne, de Pâques et de juillet, où s’étalaient les richesses les plus variées, avaient acquis par toute la péninsule un très grand renom.
Les marchands, appliquant au négoce leur génie hasardeux, leur amour du gain et de l’aventure, avaient recherché, « en pays estranges », au long des côtes océanes, des débouchés pour leurs produits. Ils faisaient venir des ports lointains, et en particulier d’Espagne, les vins ou les minerais qu’ils débarquaient ensuite au Port-Blanc ou à Pontrieux, et qu’ils débitaient, à six, huit et dix lieues à la ronde, par tout le plat pays. Une enquête du vicomte d’Avranches, au temps de Philippe le Bel, signale déjà qu’à cette époque un trafiquant guingampais, Michel Costentin, « recongneut avoir eu d’une nef d’Espagne, en exchange de poissons secs », près de deux mille quintaux de fer importés des Galices.
Ainsi Guingamp s’étendit, déborda ses murailles en de puissants faubourgs. Elle vit se créer, dans sa ville close ou alentour, à Saint-Sauveur et à Sainte-Croix, des industries florissantes : fonderies de cloches, de canons et couleuvrines dont les plus grosses pesaient plus de sept mille livres, tanneries, teilleries de lin, fabriques d’étoffes, de berlinges ou de toiles fines : quatremarches, ballins et tirtaines, réputées hors même de Bretagne pour leur brillant et leur solidité.
Guingamp et la campagne voisine passèrent pour un « petit Pérou » qui, en temps de guerre éveillait les convoitises des capitaines. C’était une terre d’abondance et de bien vivre, si l’on en juge par le grand nombre des fêtes et réjouissances, à quoi tout donnait prétexte. Élections, plaids, transactions, comptes rendus des députés aux États, bienvenue d’un capitaine, d’un commissaire ducal, de quelque gentilhomme notable, de l’évêque ou du grand-vicaire délégué, tout devint occasion de boire ou d’offrir quelques quartes de vin d’Aunis ou d’Anjou. Aux plus solennelles occasions, coulaient à longueur de jour des fontaines d’hypocras ; l’on engouffrait à plein pot et à pleine tonne le vin sec et vif, « clair comme larme de pécheur ».
Il s’y était créé une véritable aristocratie bourgeoise qui s’imposait aux puissances du monde féodal et avec qui devaient compter les comtes de Penthièvre. Certains des anciens vilains enrichis, par le commerce, étaient devenus nobles hommes, portant écu et lance, comme les chevaliers, en dépit des moqueries des jongleurs. Leurs habitations, qui avoisinaient la Terre Sainte et la Vieille Cohue, ils les voulaient en belle pierre, sculptées et parées, timbrées de leurs armes, avec des perrons et des portes monumentales comme maisons de nobles.
Ils avaient pris une place de plus en plus importante dans le gouvernement de la cité. Dans leurs rangs étaient choisis les membres de la communauté bourgeoise, qui avaient pour rôle d’administrer la ville, d’enrôler les milices, de prélever les octrois et les tailles.
Ils se réunissaient, à son de campane, pour délibérer de leurs affaires, le mercredi des Cendres, dans la chapelle de monsieur Saint-Jacques ou dans la chambre des cloches. Et ils veillaient, avec un zèle jaloux, sur la richesse et la splendeur de la cité, défendant pied à pied leurs privilèges, tenant tête, à l’occasion, au duc et au roi lui-même, qui était débiteur de la communauté pour une somme de quatorze mille écus, qu’il se garda de rendre.
Ergoteurs subtils et maîtres en chicane, capables d’attachement profond, mais aussi de haines féroces, on se les représente volontiers, — Jean Le Faucheur, Mérien Chéro ou Guerguézanger, — raides et gourmés sous le chaperon ou la houppelande, comme ces donateurs des églises flamandes, au masque impérieux, que peignirent avec minutie Memmling et Van Eyck. D’humeur belliqueuse et processive, ils discutaient à perte de vue sur les clauses d’un avenant ou sur un texte d’ordonnance. Forts de leurs privilèges héréditaires, il leur arriva de soutenir contre l’autorité royale un procès, qui dura deux ans, à propos de droits d’amortissements qu’ils se refusaient à payer, et de le poursuivre jusqu’à ce que la Chambre des Comptes leur eût donné raison.
Ils prétendirent de même faire payer aux Carmélites une taxe annuelle de soixante livres pour l’entretien des routes qui longeaient leur couvent, et il ne fallut rien moins que l’intervention de La Vallière, devenue très humblement sœur Marie de la Miséricorde, et la menace d’un recours à Mme de Conti, pour leur faire abandonner cette peu galante prétention.
Sans égard, la vieille monarchie, dans les deux derniers siècles de son existence, tailla à grands coups dans ces privilèges. Acharnée à détruire jusqu’aux derniers vestiges des libertés locales, elle s’arrogea peu à peu le droit d’administrer la ville, de nommer aux offices communaux ; elle interdit la papegault et les représentations de mystères, réglementa jusqu’aux feux de joie autour desquels s’ébattait le bon populaire.
Les Guingampais ne se résignèrent que la mort dans l’âme à la destruction de leurs privilèges séculaires ; ils en conçurent pour la royauté, infidèle à ses engagements, une rancune qui couva longuement.
Déjà, lors de la révolte des Bonnets Rouges, l’émeute gronda aux portes de ville, et c’est par Guingamp que l’insurrection se répandit en Cornouaille. Mais, un siècle plus tard, éclatèrent, avant la Révolution, toutes les haines qui s’étaient peu à peu accumulées.
Plus tôt et plus irrésistiblement que toute autre ville bretonne, Guingamp se donna, corps et âme, aux idées nouvelles. Le maire de la ville, Le Normant de Kergré, ancien procureur fiscal du comté de Penthièvre et suspect de modérantisme, dut faire place au notaire Le Bouëtté et au procureur syndic Festou de la Villeblanche, qui avaient pris la tête du mouvement révolutionnaire. Et depuis lors, Guingamp ne cessa d’être ardemment jacobine.
Ce qui, plus encore que ce côté âpre et belliqueux de ses habitants, contribue à donner à Guingamp son véritable caractère, c’est le mysticisme dont son atmosphère demeure tout imprégnée. Non point la religiosité vague, pleine de suavité, d’un peuple artiste qui se complaît, comme en Trégor ou en Basse-Cornouaille, aux molles effusions, mais le mysticisme ardent, tourmenté, d’une race sans cesse déchirée par les guerres et qui, dans la désolation des temps, n’attend de vrai remède, — ar gwir zikour, — que d’une protection d’en haut.
Guingamp, pour quiconque y faisait son entrée, il y a à peine deux siècles, par un matin de fête carillonnée, devait apparaître comme la ville des couvents et des églises. Du portillon Saint-Jacques au lazaret de la Madeleine, il s’en rencontrait à chaque quartier et presque à tout détour de ruelle : Notre-Dame avec ses quatre porches et ses tours inégales, Saint-Michel, Saint-Sauveur, la Trinité, les chapelles de Saint-Martin, de Saint-Nicolas, de Saint-Joseph et de Saint-Sébastien, des Cordeliers, des Capucins et des Ursulines, la chapelle, édifiée par Vendôme, du Vieil-Hôpital de la Délivrande, sans compter les multiples oratoires disséminés dans les faubourgs : Sainte-Croix, Saint-Léonard, souvenir des croisés qui dresse toujours au milieu des ormes ses murs raides et nus, Notre-Dame de Bonne-Nouvelle qui était pour les suppliciés la dernière halte, en tête à tête, dans la « cour de l’Angoisse », avec la mort et avec Dieu.
Ainsi l’atmosphère de Guingamp, aux jours de solennités religieuses, était toute vibrante de la mêlée sonore des carillons.
Dévot de Notre-Dame, de Saint-Jacques et de Saint-Léonard, le bourgeois, comme l’artisan guingampais, vivait dans la crainte du dernier jugement. La religion pénétrait intimement sa vie et en réglait avec minutie les plus petits événements. Il se levait aux cloches des matines et se couchait au couvre-feu, après les oraisons du soir. C’est encore le bourdon de Notre-Dame qui le convoquait aux milices ou qui l’appelait, « pour tracter ou délibérer les affaires » aux séances de la communauté bourgeoise. Ses plus grandes fêtes étaient les pardons et les représentations de mystères : de la Passion, de Sainte-Tryphine, de Sainte-Barbe ou de la Nativité.
Il faisait partie de la Frairie Blanche, dont l’assemblée annuelle, sous l’égide de la Vierge et des saints protecteurs, se tenait en la crypte du Halgouët, au jour de la Visitation. Dans les coffres de l’église, face à la chapelle des Morts, étaient soigneusement serrées les archives, ainsi que les bannières des corporations, qui sortaient une fois l’an, pour la procession nocturne.
Il est bien rare que dans les récits assonancés des combats et des sièges, qui constituent l’apport de Penthièvre dans la littérature populaire de la Basse-Bretagne, la Vierge n’apparaisse au moment critique, en son manteau d’azur et d’or, pour secourir son peuple élu et mettre en fuite au branle des cloches affolées, les Saozons ou les reîtres du roi de France.
Les Penthièvre, malgré leur brutalité guerrière, n’en ont pas moins, eux-mêmes, recherché l’alliance de l’Église dont ils furent presque tous les zélés serviteurs. Ils donnèrent aux abbayes et aux églises le bénéfice des foires : à Notre-Dame celles de l’Assomption et de Sainte-Catherine, à Saint-Sauveur de la Foire de Mai, à la Trinité de la Foire Fleurie, qui était la plus suivie du printemps[15].
[15] J. Lemonnier : Avaugour et Penthièvre.
Étienne, époux d’Havoïse, accueillit les moines de Cîteaux et leur permit de choisir sur ses terres, dans un cadre de verdure et d’eaux chantantes, les lieux qui leur paraîtraient le mieux convenir à leurs prières et à leurs méditations.
Guy, bienfaiteur des monastères, fit de la Terre Sainte, qui avoisinait les Cordeliers, le lieu de sépulture, comme le Saint-Denis des Penthièvre.
Henri de Penthièvre, rompant avec cette tradition de piété de ses ancêtres, se laissa entraîner d’abord aux plus funestes débordements, qui lui valurent les amers reproches du chapelain de Sainte-Croix. Piqué au vif par ces critiques et poussé par quelque démon, il chassa les religieux du monastère et peupla l’abbaye de filles de joie auxquelles il donna comme abbesse sa concubine. Mais il ne tarda guère, sous la menace de l’excommunication majeure, à revenir à plus de raison et à réparer, par une vie édifiante, les désordres de sa jeunesse. Ayant licencié ses nonnes, il maria sa maîtresse à un prévôt de Tréguier et écrivit au pape une lettre débordante de contrition.
Henri IV d’Avaugour fut lui-même dévoué corps et âme à l’Église ; il tomba malade et mourut au Mans, comme il se rendait en Avignon, pour y rendre hommage au Saint-Père.
Françoise d’Amboise, épouse du comte Pierre, eut pour principale occupation de chanter, en s’accompagnant du luth, des cantiques et des airs religieux ; elle imposa à son mari, qui l’aimait passionnément, de la considérer seulement comme la chaste épouse du Seigneur. Toute à son mysticisme irraisonné, elle se parait de toilettes somptueuses, afin d’être plus digne de parler à Dieu. Pierre, furieux et jaloux, l’ayant un jour dépouillée de tous ses vêtements et fouettée jusqu’au sang, d’une verge toute neuve, elle ne proféra nulle plainte et lui dit simplement :
— Mon ami, croyez que j’aimerais mieux mourir que d’offenser mon Dieu, ni vous ; mes péchés méritent plus rude châtiment que celui-ci, mon cher ami, que Dieu nous veuille pardonner. »
Quant à Charles de Blois, il fut moins un laïc qu’un moine. Il vécut, le corps recouvert d’un cilice et ceint d’une corde à nœuds, rongé de plaies et de vermine. Il se rendit, la tête et les pieds nus, sous un ardent soleil, au tombeau de saint Yves et pensa mourir des fatigues d’un si douloureux pèlerinage. Il fit construire, en l’église Notre-Dame, la Chapelle du Trésor, lui fit don de vases et d’ornements, d’une croix processionnelle, d’un tapis d’argent et d’or aux armes d’Avaugour et de Penthièvre.
De toutes les églises qui, au moyen âge, furent la parure de la capitale des Penthièvre, Notre-Dame est la seule qui survive aussi belle, aussi rayonnante qu’aux grands siècles de foi, entourée de la vénération de tout un peuple.
Nul sanctuaire, plus que cette sombre basilique, ne résume en son architecture, l’histoire, les aspirations, l’âme même d’une ville et d’une vaste région, qui va des côtes du Goëlo aux profondeurs du Pays-Noir. Elle s’est élevée, par lentes étapes, du XIIe au XVIe siècle ; sa construction fut plusieurs fois interrompue, corrigée, reprise, suivant les fluctuations du commerce et des guerres. Ses murs patinés de mousse disent l’effort persévérant de plus de vingt générations. Ainsi chaque période de l’histoire bretonne y a gravé l’empreinte, rude ou délicate, de son génie.
De la fin de l’époque romane, pleine de terreur et de tristesse, où fut édifiée la chapelle du Halgouët, il ne subsiste, à peine reconnaissables sous les étais des colonnettes, que les quatre piliers cruciformes qui, étranglant la nef, supportent la flèche de leur masse puissante et grise.
Le Moyen Age, rude encore, mais dont les yeux éblouis commencent de s’entr’ouvrir à une éclatante aurore, se retrouve, avec son charme sombre et ses symboles émouvants, dans le côté gothique de la nef, dans les portes géminées du porche Sainte-Jeanne et du porche des Ducs, dans le sanctuaire du Nord, où les pèlerins font leur première halte, devant la Vierge Noire. Non point ce gothique, « où la légèreté devient folie » et qui, exagérant les hauteurs et les vides, se jouant de l’équilibre et de la pesanteur, dresse dans la nue son rêve extravagant ; mais l’art plein de raison d’une race solide, attentive aux leçons de la nature, à qui elle emprunte ses beautés de tous les jours pour en composer le plus bel hymne à la divinité.
Ce caractère, à la fois simple et grave, se retrouve dans les piliers en faisceaux, dans la flore bretonne des chapiteaux, dans les bas-côtés élargis en doubles collatéraux et noyés d’une ombre sépulcrale.
Mais voici le XVIe siècle, époque prospère entre toutes, avec René de Penthièvre et Jean de Brosses, où la Bretagne elle-même, secouant son fardeau de brumes et de mélancolie, revient au printemps adorable de la terre. Et c’est l’art de la Renaissance qui, avec un retard d’un demi-siècle sur le reste du royaume, éclate avec toute sa fantaisie et toute sa splendeur, dans le côté midi de la nef et dans le portail de l’Ouest, qui est bien le plus délicat joyau que l’architecture de cette période ait produit dans notre province.
On y sent un monde nouveau, une foi moins inquiète, une âme qui, oubliant ses terreurs, s’épanouit dans une placidité heureuse et s’abandonne à une joie toute païenne d’exister, avant les secousses désastreuses de la Ligue.
C’est bien cette âme, toute de grâce et d’élégance, qui s’exprime dans les lignes harmonieuses de la tour des cloches, dans les fenêtres à meneaux qui s’ouvrent sur le château de Penthièvre, dans les arceaux infléchis comme des corps voluptueux. C’est elle qui se manifeste, avec sa surabondance de sève, dans la richesse et la variété de l’ornementation : dans les fleurons, les mascarons, les pilastres, les chapiteaux ioniques, dans la confusion adorable des deux arts grec et gothique, qui mêle les apôtres aux génies nus, les bagues, les godrons, les volutes, les acanthes, aux écus, aux chimères, aux guirlandes de chardons et de houx. C’est elle qui anime les deux géants barbus, à l’expression faunesque, qui soutiennent l’écu mutilé du fondateur et semblent rêver du ciel fin de l’Attique sous les nuées occidentales. Et c’est elle qui rit aux lèvres d’Anne de Piseleu, duchesse d’Étampes, « la plus belle des savantes et la plus savante des belles », dont le buste s’épanouit, comme un beau fruit, au côté gauche du tympan, face à celui du comte de Penthièvre, Jean de Brosses, que la sollicitude de son royal amant lui donna pour époux. Rien, mieux que ce sourire capiteux au tympan d’une église féodale, ne permet de mesurer la séduction de l’art grec qui, à ce tournant de l’histoire, s’exerça jusqu’en ces marches du vieux monde.
Mais ce qui prévaut dans cet ensemble et donne à l’édifice son caractère essentiel, c’est l’influence du Moyen Age. Notre-Dame de Guingamp est une cathédrale de marchands âpres et de guerriers. Avec ses tours gothiques, percées de baies étroites, garnies aux angles de gargouilles pointées comme des couleuvrines, elle prend, sous les rougeurs du soir tombant, des allures de forteresse.
Elle refoule, comme une offense à Dieu, les splendeurs d’un art voluptueux vers la pénombre d’une place morte et d’une impasse. Et elle tourne vers la clarté, le mouvement des rues passagères la tristesse de ses porches médiévaux et de ses murs rongés d’une brume éternelle.
Il faut y pénétrer par le portail du Nord, dans le deuil d’une soirée mélancolique, quand les femmes marmonnent leur rosaire, prosternées comme des ombres aux pieds de la Vierge noire, et que le lamento de leurs oraisons poursuit le passant de sa plainte sans cesse renouvelée. Une grille de fer forgé sépare seule l’oratoire de la rue. Ainsi la Vierge participe à tout instant à la vie, aux agitations de sa cité et de son peuple. Elle écoute monter depuis des siècles, avec une tranquillité égale, le bruit des sabots sur les pavés, joint au fredon obstiné des prières. Elle apparaît, à tous ceux qui prient et à tous ceux qui passent, comme la suprême guérisseuse, la mère de miséricorde.
A ses pieds, les cierges brasillent, éclairant de leurs reflets les ex-voto des murs, les figures graves des apôtres et le vaste plat d’étain où les pèlerins laissent choir leurs offrandes. Apportée par les croisés, en des temps incertains, de Syrie ou de Palestine, elle est sœur des Notre-Dame de Liesse, de Cléry, de Rocamadour, et comme elles, se ressent de ses origines orientales. Parée avec un luxe barbare, elle a l’air d’une idole d’Asie, sous la tunique et le pallium brodé d’or et sous la couronne rehaussée de cabochons étincelants.
On passe de l’Oratoire dans la basilique par une porte basse au battant alourdi de ferrures. On croirait, en la refermant pour descendre au bas-côté, plonger en un passé sans âge. En aucune église bretonne, on n’éprouve une telle impression d’inquiétude et de mélancolie. On avance craintivement, comme dans une crypte pleine de ténèbres et de moisissure. Les piliers inégaux, qui masquent par instants la perspective, sont comme les troncs d’une forêt semée de pièges, — Saint-Gervais ou Coat an Noz, — dont les ramures s’emmêlent et se confondent dans la demi-nuit des voûtes. Un rayon de lumière, entrant par le vitrail de la Visitation, troue en biais l’ombre de l’abside, passe sous les arcs doubleaux du chœur, trace sur les dalles une voie ardente, frôle les gisants des enfeux et se traîne en mourant vers la chapelle des Morts.
Telle est la basilique du Bon Secours où Loti dut trouver un aliment à sa tristesse et à sa hantise de la mort. Il y conduisit Gaud, par un matin de décembre, « brumeux et blanchâtre, frisant encore l’obscurité », alors qu’elle débarquait de Paris pour gagner, en patache, par Saint-Clet et Plourivo, le vieux pays de son enfance.
Dans un recul profond, derrière les colonnes, « un cierge brûlait et une femme se tenait agenouillée devant, sans doute pour faire un vœu… »
« Alors elle avait été saisie par une impression inconnue… Comme elle lui avait semblé immense et ténébreuse, cette nef magnifique, et si différente des églises parisiennes, avec ses piliers rudes usés à la base, sa senteur de caveau, de vétusté, de salpêtre… »
Et Gaud avait retrouvé là, tout à coup, en elle-même, la trace d’un sentiment bien oublié : « cette sorte de tristesse et d’effroi qu’elle éprouvait jadis, étant toute petite, quand on la menait à la première messe des matins d’hiver, dans l’église de Paimpol… »
Il faut, pour bien saisir le caractère altier et taciturne de Guingamp, y pénétrer par une tombée de nuit des mois noirs, venant par les chemins de l’Est ou du Nord. Passé le croissant de Runévarec ou la lande aux ajoncs maigres de Kergré, c’est un monde différent qui se dévoile, et c’est comme un vent nouveau qui souffle, portant dans les lambeaux des brumes tout le cœur affligé de la Bretagne séculaire.
La ville se dérobe à demi, dans les plis des collines ; seule émerge, au-dessus des arbres et des toits, la haute flèche de la basilique. Des peupliers roides et nus, fichés au long des berges comme des lances, marquent entre Sainte-Croix et le Roudourou la courbe allongée du Trieux.
Les faubourgs s’étirent, en longues rues bordées de maisons basses, de hautes grilles, de murs gris, de jardins ou de monastères. De loin en loin, une branche de gui, se balançant au linteau d’une porte, annonce une auberge à paysans, flanquée de remises, d’écuries, et d’où monte, avec une odeur de foin sec, le parfum des brouets campagnards.
De quelque côté qu’on vienne, on aboutit à une « levée » en triangle, cernée de hautes maisons dont les pignons se découpent en ombres aiguës, sur le ciel de fer, et dont l’aspect n’a guère dû varier, depuis les temps de Blois ou de Vendôme. Elles ont toujours leurs mêmes façades contractées et méfiantes, leurs couloirs dallés de granit, étroits comme des boyaux. La même « plomée » à vasque florentine, au haut bout de l’ancienne Cohue, dispense par la gueule de ses tritons, par la bouche, les narines et les seins pudiquement pressés de ses nymphes, la même eau claire descendue des collines. L’on s’attend à voir surgir, de l’ombre d’une ruelle, quelque bourgeois du XVe siècle, — Boisbouëssel ou Martin Chéro, — raide sous la cotte d’armes ou le hoqueton.
Les fantômes du passé surgissent à chaque pas et vous accompagnent, comme vous suivez les rues aux pavés glissants, aux noms curieusement archaïques : du Cosquer, de Notre-Dame, du Pot d’Argent ou du four Saint-Sauveur. Voici la maison du Cens, l’ancien atelier des Monnaies, la maison des Penthièvre, avec sa tourelle encorbellée, qui abrita, une nuit, la reine Anne, lors de son triomphal voyage en Bretagne, le manoir de la venelle d’Enfer, l’auberge de « la messe de neuf heures », le couvent de Montbareil qui, derrière ses murs revêches, a gardé son allure de « maison de force » pour dames nobles repenties. Voici la chapelle du vieil Hôpital, timbrée aux merlettes de Lorraine, le Champ au Roy, où sous l’ombrage des ormes, les bourgeois s’exerçaient, le dimanche, au tir de l’arbalète, le château des Penthièvre qui dresse ses tours d’angle et ses dernières courtines devant le vieux quartier du Rustang. Par delà, c’est Sainte-Croix, les vestiges de son abbaye, que la « sauvegarde » royale n’a pu préserver de la ruine. Puis le pays, à nouveau, s’exhausse, par les terres en gradins de Moustéru, de Bourbriac et de Belle-Isle en Terre, adossées aux crêtes de Coat-Liou et du Ménez-Bré, qui se dessine sur le ciel comme une montagne sainte, environnée de légendes et de nuées.
Tout, en ce pays de marche, porte également la marque d’un passé profond de mysticisme et de terreur : c’est le Bois de la Nuit voisin du Bois du Jour, où Saint-Envel et Rivanone jetèrent entre leurs désirs le rempart du torrent ; c’est Toul-Goullic, avec ses gouffres insondables, refuges de chouans et de prêtres réfractaires, où le Blavet se perd avec fracas dans le dédale des roches ; c’est la Templerie de Pont-Melvez où ne s’est point perdu, malgré les siècles, le souvenir des moines rouges : René d’Offanges ou Pierre de Noves ; c’est Coatmalouën, près du bois saccagé de Sainte-Marie, où, de ce qui fut une abbaye prospère, il ne subsiste qu’un verger parsemé de pierres tombales, au milieu d’un désert de roc et de silence.
Les gens, en cette terre de Guingamp, ont gardé, comme les maisons et les lieux, la marque ineffaçable du passé. Il n’est point une ville de Bretagne où l’on se sente vivre en une atmosphère plus strictement bretonne. Saint-Brieuc, qui n’est qu’à sept lieues vers l’Est, ne se distingue pas sensiblement des gros marchés normands ou manceaux ; Morlaix, dans son cadre trompeur de rues grimpantes et de maisons désuètes est, au flanc du vieux Léon, une oasis de gaîté et d’insouciance ; Tréguier même, dépouillée à demi de sa couronne mystique, a ouvert toutes grandes à l’air du siècle les portes si longtemps closes de ses couvents et de ses cloîtres.
A Guingamp, il s’est maintenu, dans les âmes, quelque chose de la roideur et de la mélancolie médiévales. La ville est demeurée fidèle à ses vieux usages : elle a son crieur des morts qui, à chaque décès, entre deux coups de cloche, s’en va, répétant par les rues son homélie funèbre ; elle a ses chanteurs de complaintes celtiques, disciples attardés de Yann ar Minouz qui, aux jours du pardon et des grandes foires, débitent leurs chansons sous les porches ou aux carrefours. L’esprit des corporations y est demeuré vivace ; chacune y célèbre, au jour marqué depuis des siècles, son patron : saint Fiacre ou saint Éloi.
C’est à son de campane que les édiles se réunissent, comme jadis les échevins, pour délibérer à la maison commune ; tout comme au moyen âge, le bourdon n’annonce la mort que des clercs ou des fabriciens.
Les foires, presque aussi nombreuses que les samedis de l’année, y ont gardé leurs noms rustiques et charmants : an Bleuniou, an Avallou — des Fleurs, des Pommes — Saint-Sauveur, Saint-Michel, Sainte-Catherine.
Apre au gain, entendu dans le négoce, le Guingampais est aussi processif, aussi retors que par le passé. Nulle ville bretonne, croyons-nous, ne compte une telle proportion de notaires et de robins. Il n’y existe guère de place, dans les âmes, au scepticisme ou à l’ironie, et c’est ce qui apparente, dans quelque mesure, les Guingampais aux Léonards. La passion politique est, chez eux, demeurée aussi ardente qu’au temps de Guyomar et de Festou de la Villeblanche. Les partis, nettement tranchés, s’y affrontent et y luttent sans merci. Tel café de la vieille place, un soir d’élection, dans les clameurs et la fumée des pipes, fait songer, comme aux temps révolutionnaires, à un club de Feuillants ou de Jacobins.
Fidèle aux coutumes du passé, Guingamp est demeurée aussi bien attachée à sa langue. Le français et le breton se combattent depuis près de mille ans aux avancées de ses faubourgs, et il s’est produit ce qu’on a parfois appelé le « miracle de la langue ». Honni, persécuté par tous les régimes, le breton n’a perdu, depuis des siècles, ni un village, ni une parcelle de son domaine.
Certains ont regretté que Guingamp se soit laissée distancer par des rivales comme Saint-Brieuc ou Morlaix sans secouer sa routine ni tirer un parti meilleur de sa situation, de ses avantages. Mais peut-être était-il dans son destin de garder la vie du passé contre les courants modernes qui, venant de l’Est, battent en vain ses murailles. Son rôle, à elle aussi, fut de « maintenir ».
Où revivent avec le plus de force l’âme et la couleur d’autrefois, c’est au grand pardon de Notre Dame de Bon Secours, qui se célèbre au premier samedi de juillet.
Ce pardon fut, à l’origine, au milieu des tristesses de la guerre de Succession, une assemblée de la Frairie Blanche, dont les membres, clercs, bourgeois et nobles, se réunissaient une fois l’an, en de fraternelles agapes, où ils réglaient à l’amiable leurs litiges, après s’être mis sous la protection de la Vierge du Halgoët, dans le sanctuaire alors très humble de la ville close[16].
[16] Sigismond Ropartz : Guingamp.
Et comme cette frairie se recrutait dans toute l’étendue de l’évêché de Trégor, l’usage s’établit, vers le déclin du Moyen Age, d’un pèlerinage annuel à l’autel de la Vierge Noire, qu’encouragèrent, par des faveurs et des promesses d’indulgences, les papes et les comtes de Penthièvre. Peu à peu, la fête religieuse prit le pas, au point de la faire oublier, sur l’assemblée corporative. On la célébra tous les ans, en grande pompe, au jour de la Visitation, sauf aux temps particulièrement troublés de la Terreur, et de tous les points de la Bretagne, les pèlerins y affluèrent. On prit l’habitude d’invoquer la Vierge Noire en toutes circonstances et pour tous les maux ; elle fut, pour tout ce vaste pays bretonnant, la Dame du Bon Secours, — Itron Varia guell zikour, — la dispensatrice des remèdes divins.
De nos jours encore, entre Tréguier et Vannes, il n’est point de madone plus populaire, et il n’existe guère de maison paysanne où une image ou une médaille ne la rappelle, tenant sur son bras gauche son fils serré, cousus tous deux dans la même tunique, à la façon des Vierges du XIIIe.
Il me souvient d’avoir rencontré aux confins du pays glazik et du Porzay, une vieille paysanne qui avait passé soixante-dix années de sa vie sans connaître ni Douarnenez ni Brest, mais qui avait accompli, dans sa jeunesse, pieds nus, sous le grand soleil, le pèlerinage de Notre-Dame de Bon Secours. Elle avait traversé, dans une exaltation mystique, toute la Cornouaille, dormant, la nuit, à la belle étoile, dans l’haleine embaumée des foins, et s’arrêtant, pour prier, dans la demi-nuit des chapelles : Kergoat, Ilijour, les Sept-Fontaines, Saint-Herbot ou Saint-Caduan, le Pénity de Carnoët et Notre-Dame de Bulat, qui s’offraient comme des reposoirs de fraîcheur et de silence au long du chemin brûlant.
A vrai dire, pour bon nombre de pèlerins, la foire ajoutait à la fête religieuse son attrait ; mais cela même n’est-il pas un héritage du passé ? Il est, en Bretagne, peu de pardons, sauf autour des pauvres chapelles perdues et pour la plupart en ruines, qui soient exclusivement des « fêtes de l’âme ».
A l’exception du Léonard, dont la religion est triste et rebutante, le Breton, après s’être acquitté de ses devoirs mystiques, aime à se plonger dans l’atmosphère des assemblées profanes ; ce lui est une occasion, après un hiver de solitude, de reprendre langue avec le monde extérieur, de s’étourdir de tapage et de lumière. Il ne conçoit guère le pardon sans les auberges en plein vent, ni les grands paniers de cerises mûres, devant lesquels s’arrondissent les commères, sans les odeurs mêlées de poussière, de roulotte et de crêpes chaudes, sans les chanteurs de complaintes, ni les petits marchands ni les bateleurs. Et ce fut le plus souvent l’Église qui, pour attirer le menu peuple, créa, dans l’ombre du sanctuaire, la foire du pardon, dont elle s’attribua les revenus.
Mais il est tout au moins une heure où les rumeurs du Vally s’apaisent, où la voix du bourdon fait taire la cacophonie foraine. C’est quand va sortir la grande procession nocturne ; tout fait silence dans la ville, où flotte, dans l’ombre des pignons encorbellés et des acacias en fleur, l’atmosphère des veillées mystiques. Et si c’est un soir orageux, le vent lui-même s’arrête de souffler, ou la pluie se tait : le ciel s’ouvre et se rassérène, et les nuages se détournent pour quelques heures de leur habituel chemin. De mémoire d’homme, suivant Sigismond Ropartz, l’inclémence du temps n’a empêché la procession de sortir.
Dans les rues Notre-Dame et Saint-Nicolas, le cortège se déploie, suivant une ordonnance arrêtée depuis des siècles : les croix d’argent et d’or, les reliques, les bannières, les frégates, toutes voiles dehors, portées par des « poissonniers », serrées par le double rang interminable des fidèles, et enfin, dressée sur le pavois de quatre robustes épaules, la Madone scintillante de pierreries, abaissant son sourire de turquoise sur son peuple agenouillé.
Ensuite la procession côtoie de longs jardins, dans les vieux quartiers du Cosquer et de la Palestine, d’où débordent, avec les tiges des chèvrefeuilles, toutes les haleines de l’été ; puis elle gagne, par Saint-Sauveur et les Ponts Saint-Michel, la place de l’ancienne Cohue, où l’évêque allume le triple feu de joie.
Peu à peu la nuit s’est faite ; les bûchers crépitent et rougeoient, haussant vers le ciel plein d’étoiles leurs longues flammes d’autodafé, éclairant, en de brusques sursauts, les façades des maisons pensives.
Comme le brasier décline, la procession, au rythme plus pressé des hymnes et des carillons, reprend sa marche vers la basilique, où doit se célébrer la messe des pèlerins. Dans cette dernière étape, l’ordre se rompt, les rangs se heurtent et se mêlent dans le brasillement des cierges, des chapes et des dais. C’est comme une marée humaine débordant de la chaussée, battant les murs, roulant, tel un torrent de feu, jusqu’au porche des Apôtres dont l’arche s’ouvre toute grande sur l’éblouissement de la nef, comme une porte de paradis.
La Vierge reprend sa place à l’entrée du chœur, entre les lourds piliers romans. Droite, comme une divinité barbare, sous son manteau en abat-jour et sa couronne incrustée d’émeraudes, elle écoute monter vers elle, comme un flot continu, la rumeur haletante des oraisons. Tandis que le prêtre officie, les cantiques, lancés par des milliers de voix, alternent et se répondent, chacun traduisant quelque trait de l’âme d’un pays : ceux de la Cornouaille terrienne,
aux sonorités dures, âpres comme les monts et les landes ; ceux des villages trégorrois,
plus riches d’images et de symboles et tout pleins de l’harmonie profonde de la mer.
[17] Vierge bénie, mère de miséricorde…
[18] Nous te saluons, étoile de la Mer…
C’est comme un mugissement d’orage qu’accompagnent en sourdine, aux accalmies, la plainte des mendiants qui étalent leurs guenilles et leur lèpre sur les marches du Porche, ou le tintement des pièces de monnaie, tombant à espaces réguliers, dans le plat aux offrandes.
Ces nocturnes de l’été breton, d’une poésie sauvage, se prolongent jusqu’au petit jour, où les pèlerins, harassés par une nuit d’exaltation et de prière, se laissent enfin abattre par le sommeil. Alors, tandis que par les verrières se glissent les premières lueurs de l’aube, la basilique devient le lieu d’asile, l’hôtellerie secourable de la Vierge où dorment, pêle-mêle, allongés sur les dalles, tous ceux qui, dans les auberges pleines, n’ont pu trouver d’autre gîte.
C’est une vision fantastique des vieux âges, — comme une Cour des Miracles ou comme la nuit des gitans aux Sainte-Marie-de-la-Mer, — dans une atmosphère inexprimable où l’odeur des fleurs mourantes, de l’encens et de la cire se mêle à un relent de vieilles plaies, de sueurs et de fades haleines.
Telle je te revois surgir, comme une Mecque bretonne, du fond de mes souvenirs d’enfant, Guingamp, ô ma première fenêtre sur le monde.
C’était aux premiers temps de l’été, quand le soleil, haut et large dans le ciel, roussissait la graine d’ajonc que l’on s’en allait cueillir, pieds nus, au long des talus et par les landes.
On m’habillait, un jour, de mes hardes du dimanche, et l’on me confiait à une vieille tante, blatière. Je faisais route, en sa charrette, de Saint-Clet à Guingamp, assis sur les sacs empilés de grain et de farine, comme sur le plus moelleux des coussins.
Le voyage était un enchantement, par cette route inégale, pleine de murmures d’eaux sous les peupliers et de senteurs de foins mûrs. Le cheval était vieux, à demi-aveugle, et montait au petit pas toutes les côtes. Devant et derrière nous, les voitures, en longue file, allaient du même train : c’étaient des fermiers de nos environs que je reconnaissais au passage et que je saluais d’un bon mot ou d’un sourire, ou bien des marchands de porcelets de Plourivo, dont les chars à bancs à claire-voie, grêles comme des sauterelles, faisaient dans les cahots un grand bruit d’essieux et de ferraille. De loin en loin, dans les intervalles, un paysan apparaissait, tirant par la longe un cheval ou une génisse ; l’on croisait parfois une charretée de foin nouveau qui laissait dans son sillage la bonne odeur des herbes et de la terre. Dans la côte du Frout, où la route en long lacet étrangle la colline, le cortège se déployait comme une caravane, en route vers quelque pays prestigieux, dans une gloire de poussière et de soleil.
Passé Münehore et le petit village de la Poterie, des mendiants en guenilles demandaient l’aumône, assis sur les bornes kilométriques ou sur l’herbe des carrefours. Et comme on approchait de la ville, l’on se sentait enveloppé par cette atmosphère mystique, caractéristique des pardons. Puis c’était au long des rues, pavoisées de guirlandes et d’oriflammes, le heurt joyeux des langages, des costumes et des coiffes, depuis les Gwénédour à toque noire, aux longs yeux pensifs de Préraphaélites, des pays de Cléguérec, de Baud et de Guéméné jusqu’aux Kernévot éclatants comme des personnages d’enluminures, avec leurs galons, leurs rubans, leurs mitres et leurs plastrons d’or, leurs « chupen » enrichis de saint-ciboire, tranchant sur les costumes modernes et les châles sombres du Goélo et du Trégor. Des gens mangeaient du pain doux, avec des cerises, sous les tentes, en attendant la grande exaltation du soir. Du parvis Notre-Dame au champ au Roy et au Vieil Hôpital de la Délivrande, c’étaient dix, vingt pays, distincts d’accent et d’âme, qui se donnaient la main.
Pour mon enfance, jusqu’alors enchaînée aux bornes un peu ternes du Goélo, c’était la révélation d’une Bretagne toute différente, colorée, lumineuse, chatoyante, qui devait exister par delà les crêtes sévères de l’Arez et que je m’imaginais dans une perpétuelle féerie, sous la lumière des légendes.
Comme je te revois encore, Guingamp, c’est telle qu’à maint soir tu m’es apparue, des marches de l’escalier Saint-Jacques ou des jardins accrochés à tes remparts et qui s’ouvrent sur la mélancolie du Pestivien.
Les alizés du Sud déployaient sur la ville leur lourde tenture de nuées entre lesquelles la chiche lumière des crépuscules d’hiver tombait du ciel, comme une cendre. Le vieux quartier du Rustang serrait ses maisons, tout de guingois, entre la motte et la rivière, et la fumée du soir, en spirales, montait des toits. Le bois des Salles, de l’autre côté de l’eau, penchait sur le Trieux ses branches assombries par les boules de gui. Par delà, la Cornouaille ouvrait son étendue rêveuse où la route de Corlay plongeait comme une flamme, entre les collines.
Je revoyais vivre toutes les scènes du passé : un retour de chasse des Penthièvre, au milieu des abois de meutes et des fanfares de cors, ou bien une opération de justice des moines rouges du Palacret : un cadavre attaché sur une claie sanglante et traîné pour l’exemple, trois jours durant, par les hameaux et les villages, avant d’être jeté à la voirie. Ou bien je m’attachais au pas du dernier des Stuarts, promenait sa tristesse de roi déchu à travers les solitudes de Kérano.
Derrière moi, c’était le château, l’église, la ville, les sabots claquant dans les ruelles, un Angélus, triste à pleurer, tombant à coups espacés et vibrant comme un glas sur les maisons engourdies. Plus loin encore, c’étaient de vagues rumeurs : les étalages qu’on défaisait sans hâte, les boutiques qu’on fermait, une à une, tout l’assoupissement des fins de foire, dans les petites villes qui s’ensommeillent.
Ainsi, la vie du présent se reliait, sans effort, dans mon esprit, à la vie et à l’âme d’autrefois. Était-ce pour ce que je retrouvais en toi de mes ancêtres obscurs, dont les yeux s’arrêtèrent, des siècles durant, sur les lignes de tes collines et sur les arêtes de tes toits ? Était-ce pour ce que j’ai mêlé si profondément, moi-même, à ton atmosphère, de mon amour et de ma douleur ? Mais nulle part le passé ne m’a parlé, ô ma vieille ville, d’une voix plus émouvante que par tes pavés et par tes murs. Je te trouvais le charme mélancolique des cités qui jouèrent jadis un rôle, mais que l’on dédaigne aujourd’hui et où l’étranger ne s’arrête guère.
Et tu m’apparaissais avec tes caractères d’autrefois : rude, brutale, ardente, jalouse de tes droits et de tes traditions, mais capable aussi bien de tendresse et prompte, sous tes dehors placides, à de sauvages élans de folie mystique ou révolutionnaire.
Un point sur lequel ont été d’accord tous ceux qui ont parcouru cette Cornouaille à l’innombrable visage, c’est qu’il existe vraiment un charme, un sortilège de Bretagne auquel les âmes ne se peuvent dérober.
Loti l’a ressenti profondément, et Flaubert et Maupassant eux-mêmes, mieux peut-être que ceux qui vécurent constamment dans l’atmosphère bretonne, bercés aux mêmes chants et au même humble rêve.
Où j’ai le mieux éprouvé ce charme, c’est dans certains coins isolés de la Cornouaille intérieure, mais plus encore sur les promontoires déserts de l’Océan, à cette étrave du monde pleine de sauvagerie et de douceur où la terre expire en longues ondulations. Et la saison où l’on y est le plus sensible, c’est de février à mars, quand le printemps breton se dispose à éclore.
On l’éprouve plus particulièrement si l’on est seul, en suivant les petits chemins d’où l’on entend, comme un grondement adouci, la rumeur sans fin de la mer. L’air est d’une extraordinaire douceur, qui vous enveloppe et vous pénètre. On se sent vivre dans une absolue quiétude, détaché du monde réel, participant à l’éternité des choses. Ce charme, on ne l’a nulle part respiré avec une pareille intensité. Sans doute y entre-t-il certains éléments qu’il nous souvient d’avoir rencontrés ailleurs : telle chapelle, au grêle campanile, a pu nous faire songer à quelque chiesina florentine ou padouane, entrevue dans la tranquillité du soir, ou bien, près d’une poterne de ville close, donnant sur les thoniers d’un arrière port, avons-nous cru retrouver l’ombre rose de quelque forteresse sarrasine.
Mais il y a, dans le paysage de Cornouaille, quelque chose de particulièrement celtique et qui en fait le véritable attrait : cette nébulosité du ciel, cette douceur de l’atmosphère qu’aucun souffle n’agite, cet arôme léger d’ajoncs nains, de bruyère et de houx, mêlé au parfum de sel et de violette des marées montantes. Cela tient aussi bien à la lumière mystique et voilée qu’aucun peintre n’a bien exactement su rendre, à la brume qui drape les lointains et leur fait une tenture de mystère et de silence, donnant une magie toute bretonne au dessin d’une anse, à un dos rond de colline, au profil allongé d’un promontoire.
Mais cela provient surtout de cette odeur de passé, que Loti a su si parfaitement traduire et qui fait croire qu’on se meut dans un immense pays des morts. A notre époque où tout se transforme avec une telle promptitude, on ressent une presque divine joie à rencontrer une terre et une race figées dans leur attitude, leur rêve d’il y a mille ans et qui vous donnent plus que toute autre chose une impression d’éternité.
Or, diverses voix se sont élevées, ces derniers temps, pour dire que ce charme breton est tout près de se fondre, de disparaître à son tour, chassé par les progrès irrésistibles de l’esprit moderne. Quelques années encore et la Bretagne, même dans ses cantons les plus perdus de la Cornouaille montagneuse et forestière, ne se distinguera guère de toute autre région. Tout ce qui fut sa poésie s’effacera dans la grise uniformité des paysages, des costumes et des âmes.
A vrai dire, ces prédictions ne sont pas nouvelles. Plus d’un siècle déjà s’est écoulé depuis que l’on annonce la disparition de l’originalité bretonne. Brizeux disait déjà :
Mais l’évolution s’est faite, ces derniers temps, plus rapide, et déjà les signes de la transformation se manifestent à tous les yeux. Force est à ceux qui s’attachent à un pays pour sa poésie et sa couleur de reconnaître que la terre du Passé a perdu, depuis peu, quelque part de son caractère.
La lande, même en Cornouaille, a partout reculé devant la culture et le pâturage ; telle colline que nos yeux s’étaient accoutumés à voir, dressant sur le ciel de Pâques le dôme d’or de ses ajoncs en fleur, a vu le « coupeur de lande », puis le « faiseur de terre » grimper patiemment à l’assaut de ses pentes. Plusieurs des bois qui faisaient à l’Argoat une verte parure se sont abattus sous la hache des marchands de biens. De larges routes bien unies remplacent peu à peu les chemins d’autrefois qui, sous le couvert des chênes, s’en allaient au gré de leur fantaisie, s’attardant en de capricieux détours. Le chemin de fer a poussé ses rails jusqu’au cœur des landes d’Arez, et s’est frayé un chemin, entre Gourin et Scaër, dans les schistes de la Montagne Noire.
Les rivières qui descendaient en bondissant des solitudes ont trouvé, débouchant dans les plaines, comme à Guerlédan ou Kernansquillet, le mors de puissants barrages.
Les villes, dans certains de leurs quartiers, ont elles-mêmes perdu leur caractère vétuste et monacal. Et la côte, plus encore que tout le reste, a souffert de l’invasion du goût moderne. La voile, sur la barque de pêche, cède de plus en plus au moteur. La vieille auberge, au long des grèves, a trop souvent fait place aux hôtels prétentieux et lourds ; des villas, voisinant avec des usines de conserves, dressent au-dessus de l’Océan leur disparate architecture.
Convient-il de s’en lamenter plus que de raison ? N’est-ce la rançon obligée d’une vie plus douce et d’un plus grand confort ? Et le mal, au point de vue de l’esthétique, du culte que nous devons à la belle nature sauvage, n’est-il plus limité qu’on ne pourrait le croire ?
Quelques constructions d’un goût médiocre, que le vent et l’humidité marine auront vite fait de ronger, ne réussissent à altérer que faiblement la grandeur tragique d’un paysage comme la pointe du Raz ou la baie de Penmarc’h. Et si la côte, en quelques points, a changé, la mer a gardé son aspect de toujours, ses remous, ses reflets, la flore étrange de ses algues et ses caprices éternels.
En quelque lieu qu’on se trouve, dans cette Cornouaille maritime ou dans la Cornouaille plus primitive des monts, n’est-il aisé de découvrir des retraites où l’enchantement subsiste, où rien n’a changé, depuis des temps ?
Combien de bois demeurent, depuis ceux du Duc et de Névet, jusqu’aux bois plus touffus du Jour et de la Nuit où le rêve peut se donner libre cours, où se cachent, sous l’épaisseur des frondaisons, la harpe de Taliésin et le sommeil de Merlin ?
Combien de paysages et de villes où se retrouvent, intactes, la couleur et l’âme du passé ! Merlyn de Dijon, repassant par Quimper, après deux siècles, y reconnaîtrait sans peine, dans les vieilles rues de Kéréon et des Gentilshommes, ou sous les corbeaux de la Terre au Duc, l’atmosphère respirée jadis, Saint Renan, revoyant aux lisières de la forêt de Névet son ermitage, le trouverait sans doute moins cerné de futaies et de marécages, mais l’horizon de Porzay se déroulerait à ses yeux toujours pareil, avec ses fonds voilés, ses lignes douces et la triple cime du Ménez-Hom drapé de brumes violettes.
Les paysages, dira-t-on, n’ont pas trop perdu de leur grandeur ni de leur sauvagerie originelles ; mais il n’en est pas de même des âmes. Peut-être, en ce domaine, la transformation a-t-elle été plus profonde. De grands événements l’ont précipitée, et en particulier la guerre, d’où le Breton est assez souvent revenu avec une mentalité nouvelle.
Ayant vécu, quatre années durant, en contact avec le monde extérieur, il lui est arrivé, dans le répit des combats, de connaître des garnisons dont il a trouvé l’atmosphère plaisante. Il a connu des joies auxquelles il n’avait point goûté jusqu’alors, et il a mieux senti, au retour, la tristesse de sa vie recluse, la misère de son isolement.
Séduit par l’appât des hauts salaires et par le mirage des cités plus gaies, il a été tenté, dans bien des cas, de déserter sa terre, pour aller grossir dans les tristes banlieues, le troupeau des aigris et des déracinés. Ainsi se sont dépeuplées, d’une année à l’autre, les plus pauvres communes de l’Arez : Brennilis, Botmeur, Loqueffret ou La Feuillée, à tel point qu’un gros village : Kérelcun, tapi au flanc des monts, a vu tomber en dix ans de soixante à quarante le nombre de ses feux. D’autres Bretons, qui sont restés au pays, ont rompu avec leurs traditions et leurs habitudes. Ils ont voulu leur part de jouissance et de mieux-être ; toute la Cornouaille a été secouée, depuis le Poher jusqu’aux ports sardiniers, par un vent de révolte et de folie.
On a reproché aux Bretons d’oublier le chemin des pardons et des pèlerinages, et le dénombrement douloureux a été établi des chapelles des saints délaissées par un peuple oublieux, abandonnées à la tristesse des ruines[19].
[19] Le Guennec : Les Chapelles bretonnes.
Elles se rencontrent de toutes parts, envahies par les lierres et les orties, ouvertes, par leurs toits crevassés, à la fiente des oiseaux et à l’eau du ciel : Saint-Uzen du Drennec, où, d’après la légende, saint Hervé, tenant son cou en laisse, s’arrêta un soir pour prier Sainte-Gwen de Briec, Saint-Trémeur de Guerlesquin, pauvre oratoire transformé en loge à paille, Saint-Laurent-du-Pouldour, en Plouégat-Moysan, et jusqu’à la chapelle des Bergers, au faîte du mont Saint-Michel, qui protégea pendant tant de siècles le Yeun contre les démons et les loups.
Il arriva même, en certains cas, que ces sanctuaires furent pillés, que leurs vitraux, leurs chancels, leurs retables, leurs stalles, leurs bas-reliefs, leurs statues de bois sculpté, s’en allèrent parer les hôtels de Long-Island ou de Pennsylvanie, livrés par des brocanteurs et des trafiquants avides, tout comme les troncs de nos forêts détruites s’en allaient, par pleines cargaisons, sous forme de poteaux de mine, soutenir les galeries des houillères anglaises. Et certains ont pu croire tout proches de nous, ces temps, prédits par le poète, où
Mais d’autres siècles que le nôtre ont connu la tristesse de ces abandons et de ces ruines. Si celles-ci nous apparaissent à notre époque, plus nombreuses, c’est peut-être parce qu’elles nous émeuvent davantage. Et l’on peut aussi les attribuer, pour une part, à la rigueur des temps et à l’état de délabrement plus avancé des oratoires.
Mais il n’en faut point déduire que la dévotion aux vieux saints soit morte ou près de mourir en Cornouaille. Les plus belles, les plus précieuses de ces chapelles sont toujours debout, entourées de l’affection populaire, vénérées à l’égal des plus saintes reliques. On ne parcourra jamais une lieue, sur la côte ou dans la profondeur des terres, dans les pays opulents ou les contrées stériles, sans voir se dessiner sur le ciel nu leur clocher à crochets ou les lignes simples de leurs murs, patinés par les mousses et par les brumes. C’est Sainte-Anne-de-Fouesnant, sous de magnifiques ombrages, au cœur d’un verger de paradis ; c’est la Véronique de Bannalec, aux vitraux de sang et de ciel ; c’est l’oratoire de Saint-They, entre le Raz et les Trépassés, si dramatiquement suspendu au-dessus de l’abîme ; c’est Notre-Dame de Tronoën, perdue en pays bigouden, dans la détresse des dunes, sous le vol des oiseaux sauvages. Et combien d’autres, par centaines, éparses dans les landes ou au long des routes et qui maintiennent au paysage breton son caractère de douceur et de spiritualité.
Du printemps aux premières tempêtes d’automne, les pardons, aussi suivis, leur ramènent comme jadis leurs foules coutumières. Et l’exaltation mystique y est toujours la même, qu’il s’agisse des pardons muets ou des grandes panégyries de Cornouaille : de Guingamp, de Rumengol, de Sainte-Anne de la Palue. Il s’y mêle bien parfois quelque gaîté profane, mais les saints de Bretagne, ni sainte Anne, ni Notre-Dame elle-même, n’étaient tristes de nature et n’en sauraient prendre ombrage.
Les mœurs des Cornouaillais d’aujourd’hui, pour un observateur patient et attentif, diffèrent-elles, autant qu’on pourrait le croire, de ce qu’elles furent jadis ? Le dehors a parfois changé, le fond est demeuré le même.
J’ai trouvé, dans maint village de l’Arez et de la Montagne Noire, le même respect des traditions, la […] étroitement unies qu’autrefois sous l’autorité du pentyern. Les paysans m’y ont accueilli avec le même sens de l’hospitalité, m’offrant le pain et le feu, suivant le vieux rite prométhéen. J’ai partagé leur nourriture frugale, je leur ai parlé en leur langue, j’ai dormi dans leur voisinage, sur la couëtte de balle et dans les draps de chanvre rude des lits clos.
Et il ne m’a point paru que leur vie se soit tellement transformée. J’ai rencontré, dans cette bordure mélancolique du Pestivien, qui va des marais de Kerpert, où le Trieux s’éveille, aux grands bois d’Avaugour et de Coatmalouën, des jeunes filles ignorantes et naïves comme Marie, et de vieilles gens qui, quoique n’habitant qu’à douze lieues de la côte, n’avaient jamais dépassé Guingamp et ne se faisaient qu’une idée confuse de ce que pouvait être la mer. Ils chantaient les mêmes cantiques, au pied des vieilles croix, qu’au temps des guerres huguenotes. Tupétu, le vieux saint noir du Guéaudet, devant qui brasillent des cierges et que l’on implore pour les agonisants, continuait à tourner pour eux sa roue de fortune. Ils en étaient encore à cette période mythique de l’histoire de l’humanité, où l’on croit aux fées et aux kornandons. Ils parlaient, le plus sérieusement du monde, des « riboteuses » qui, pour faire prospérer leurs troupeaux, s’en vont, par les belles nuits de mai, dérober dans les prés de leurs voisins la rosée à la pointe des herbes.
— Mais cette naïveté d’autrefois, vous ne la rencontrerez plus, objectera-t-on, dans les cantons maritimes. »
Là même, les âmes n’ont pas autant varié qu’on s’est parfois plu à le dire.
Sauf aux alentours immédiats des stations que fréquentent les estiviers, les sentiments sont demeurés, à tout prendre, les mêmes. Peu à peu s’atténue le désarroi que la guerre avait jeté dans les habitudes ; chacun se raccroche à son vieil idéal et à ses traditions un moment oubliées. On parle assez volontiers le français ; on apprend, aux foires et aux pardons, les chansons à la mode importées de Montmartre, mais on se reprend au charme des vieilles gwerz bretonnes et ce sont peut-être celles que l’on préfère.
On se garde de même d’abandonner le vieux costume. La coquetterie cornouaillaise n’y trouverait point son compte. La paysanne accepte bien, pour les gros travaux de la semaine, de s’habiller d’une façon moderne, mais elle veut retrouver, pour le dimanche et pour les fêtes, la coiffe, la collerette, le corselet de velours qui fait mieux ressortir la plénitude et la grâce de ses formes.
On ne s’attendrait point à trouver le même respect du passé dans les ports de pêche, où se manifeste avec plus de force cet esprit d’indiscipline et de révolte, qui est un des traits de la race celtique, plus particulier au peuple de la mer.
Mais de tout temps les pêcheurs témoignèrent d’un goût inné de la critique et d’un sauvage amour de l’indépendance. Aujourd’hui encore, c’est dans les ports de Guilvinec, d’Audierne et de Douarnenez que se recrutent, pour le plus grand nombre, les partisans des idées extrêmes. La témérité de leurs conceptions sociales ou politiques n’empêche cependant pas les pêcheurs de demeurer, dans la plupart des domaines, les plus traditionalistes des hommes.
Il me souvient d’avoir pris part à une pêche à la sardine, au large de la pointe de Penhir, par une belle nuit d’Assomption, dans la barque d’un Douarneniste que l’on m’avait représenté comme le plus fougueux des révolutionnaires de l’endroit. Nous avions doublé le môle, passé minuit, pour gagner les lieux de pêche et y attendre les premières rougeurs de l’aube avant de jeter les filets.
Nous filions grand largue sous le vent de terre, entre les feux conjugués du Millier et du Kador. De toutes parts, autour de nous, des barques se pressaient, par centaines. Quelques-unes, de loin en loin, pour éviter les abordages, balançaient un fanal à leur mâture, comme une étoile mouvante. Mais la plupart glissaient, tous feux éteints, sur la mer tranquille ; nous les distinguions tout près de nous, comme des vaisseaux fantômes, au craquement de leurs cordages et au bruit doux de leur étrave fendant l’eau. Il faisait assez froid, comme nous approchions de l’Iroise, après avoir doublé le cap de la Chèvre, et nous nous étions enveloppés dans de grandes capes grises, qui nous donnaient l’aspect de rois mages, en route, par une admirable nuit, vers quelque Bethléem de la mer.
Les hommes dormaient, en attendant le jour, et je me trouvais seul avec le patron qui tenait la barre. Nous causions, pour passer les heures. Il me parlait de la guerre, qui avait été rude : trois années complètes, sur un transport, dans l’enfer des soutes, sous la menace constante des torpilles et des mines. Il le disait sans rancune, sans aigreur et sans accuser personne. Il avait fait son devoir, ni plus ni moins, comme les autres. Maintenant, il n’avait pas à se plaindre ; le poisson donnait ; il trouvait la vie bonne.
Il ne se plaignait que de l’usinier trop distant et trop étranger, selon lui, à la souffrance du pêcheur. Cette raison seule l’avait amené au parti rouge, mais il ne savait que d’une façon vague ce qu’il désirait.
Ce qu’il appréciait chez le maire communiste, c’était sa familiarité, sa faconde, sa poignée de main large et facile. Il lui plaisait qu’il parlât en sa langue rude et qu’il acceptât de trinquer, sans façon, à certains jours, sur le comptoir poisseux des buvettes du port. Mais la popularité très réelle dont il jouissait, on la sentait fragile, instable, comme toutes les choses de la mer, à la merci d’un remous, d’une lame imprévue accourue des profondeurs de l’Iroise et qui, en moins d’une heure, pouvait tout balayer.
D’être communiste n’empêchait d’ailleurs point notre homme de remplir ponctueusement tous les devoirs de sa religion. Il ne manquait pas d’accomplir, à chaque mois de septembre, le pèlerinage de Sainte-Anne de la Palue ni de suivre tous les sept ans la grande Troménie. Il croyait en la vertu des morts qui signalent les bancs de poissons et protègent de la tempête. Il croyait bien avoir aperçu quelque nuit, sans qu’il pût nettement l’affirmer, Notre-Dame de Rocamadour marchant sur la crête des flots…
Il se pouvait qu’à terre et dans la foule, le pêcheur qui me parlait ainsi fût plus enragé que tous les autres, mais à le voir en sa barque, le poing rivé à la barre et si paisible, on l’eût pris pour le plus doux et le plus résigné des hommes. Et il y avait, dans le port de Douarnenez, trois mille pêcheurs, comme lui communistes, et qui lui ressemblaient, en tout point, comme des frères.
Peut-être voudra-t-on trouver quelque trace de l’esprit moderne dans ce fond d’insouciance et de gaîté qui caractérise le mieux l’âme cornouaillaise. Mais cette gaîté, cette insouciance sont vieilles comme la race et vieilles comme la terre.
On est gai à Quimper, à Pont-l’Abbé, à Fouesnant de Cornouaille, parce que l’existence y est bonne et douce, la terre verte, la mer bleue, le ciel léger. Mais on est gai, pour des raisons assez souvent inexplicables, dans le Poher montueux et déshérité. L’on danse, le dimanche, après vespres, et assez souvent en semaine, sur les bords glacés du Marais.
A l’encontre, par l’effet d’une même loi de nature, le Léhon débordant de prospérité est, de l’autre côté de l’Arez, une terre de tristesse et de raideur. Tout y ramène l’homme à l’angoisse du péché et à la terreur de la mort.
— Je vous tue tous, prévient l’Ankou qui brandit une flèche au-dessus du bénitier de La Roche Maurice.
— Aujourd’hui mon tour, demain le vôtre, dit l’inscription laconique, mais combien lourde de menaces, du charnier de Sibiril.
Mais nulle n’est plus lugubrement évocatrice que celle de l’église de La Martyre, qui répond au Memento finis des vieux sires de Seizplouyé :
Et en nul lieu, sauf devant la fresque pisane d’Orcagna, je n’ai mieux senti qu’en cette pauvre église, rongée de vieillesse et de moisissure, la misère de la condition humaine et l’effroyable tristesse de la mort.
La Cornouaille, le Léhon : deux faces opposées, mais également éternelles, d’une âme qui, en dépit de certaines apparences, n’a presque pas varié. La terre du passé est toujours la même. Même aux points où elle paraissait devoir le plus tôt fléchir, la vieille armature bretonne garde encore sa solidité.
Jadis, une large voie romaine, la chaussée d’Ahès, montait du camp de Vorganium aux solitudes du Poher et aux grands cairns mélancoliques où dorment les chefs de clans. Ahès, pour les rudes populations de la Montagne, attachées à leur pays, symbolisait sans doute le paganisme impérial et les institutions des Césars à l’assaut du druidisme, du parler celtique et des coutumes ancestrales, tout comme, par la chaussée de Brunehaut, l’esprit de Rome s’insinuait jusqu’au cœur des forêts austrasiennes. Et c’était aussi bien toutes les séductions, auxquelles on résiste à grand’peine, des plaines fertiles et de la mer.
Les montagnards, pendant des siècles, s’en sont bien défendus. Si l’on en croit une de leurs plus belles légendes, aujourd’hui encore, en se penchant sur le tonnerre du Guibel, après les fortes pluies d’orage, on entend les clameurs mêlées des amants d’Ahès que l’impudique fille de Gradlon y fit précipiter, après avoir assouvi son désir d’une nuit. Ils étaient par là punis d’avoir rompu avec la vie rude et les vertus des ancêtres, pour écouter la voix captieuse des sirènes.
Ainsi le respect des antiques disciplines, la crainte du dépaysement et des remords tardifs empêchaient l’exode vers les villes étrangères, et la Montagne gardait ses coutumes et retenait à elle ses enfants.
Sans doute, dans l’Arez comme ailleurs, des feux s’éteignent et l’on ne prête plus aussi volontiers l’oreille à la leçon de sagesse qui monte des torrents. Mais ceux qui demeurent, rivés à leur sol, gardent intacte la flamme de l’ancien idéal et grâce à eux, longtemps encore, la vieille Cornouaille maintiendra, derrière le rempart inviolé de ses monts, sa langue, ses coutumes et ses vieilles traditions.
FIN
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| — *Belle Sylvie. Roman. | 1 vol. |
| — *Prodige du cœur. Roman. (Prix Femina 1926.) | 1 vol. |
| Chacun de ces volumes in-16 | 12 fr. |
PARIS. TYPOGRAPHE PLON, 8, RUE GARANCIÈRE. — 1927. 35074-IV-7.
On a conservé l’orthographe de l’original avec ses variantes (par exemple Léon/Léhon, Is/Ys, etc.). On a cependant corrigé des erreurs manifestement imputables au typographe, et restitué deux lignes manquantes d’après la Dépêche de Brest, où furent publiés certains des textes de ce recueil. Les recherches n’ont malheureusement pas permi de combler une lacune, notée […] dans le dernier chapitre.