The Project Gutenberg eBook of La Perse, la Chaldée et la Susiane

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Title: La Perse, la Chaldée et la Susiane

Author: Jane Dieulafoy

Release date: May 12, 2020 [eBook #62108]
Most recently updated: November 19, 2020

Language: French

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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PERSE, LA CHALDÉE ET LA SUSIANE ***

La Perse,
la Chaldée & la Susiane

PAR
Madme Jane Dieulafoy

Librairie Hachette & Cie

LA PERSE
LA CHALDÉE ET LA SUSIANE

Les gravures contenues dans ce volume ont été dessinées sur bois
d'après les photographies de l'auteur par MM.
A. de Bar,—Barclay,—É. Bayard,—Eug. Burnand,—H. Catenacci,—H. Chapuis,—A. Clément,—Hubert Clerget,—Th. Deyrolle,—M. Dieulafoy,—Dosso,—Ferdinandus,—P. Fritel,—J. Jacquemart,—D. Lancelot,—J. Laurens,—A. Marie,—Pranishnikoff,—P. Renouard,—E. Ronjat,—Saint-Elme Gautier,—P. Sellier,—A. Sirouy,—A. Slom,—F. Sorrieu,—Taylor,—É. Thérond,—L. Thuillier,—Tofani,—Thiriat,—H. Toussaint,—G. Vuillier,—Th. Weber,—E. Zier,
et Mlle M. Lancelot.

[Illustration]
MADAME DIEULAFOY.

LA PERSE
LA CHALDÉE ET LA SUSIANE

PAR
MME JANE DIEULAFOY
CHEVALIER DE LA LÉGION D'HONNEUR, OFFICIER D'ACADÉMIE

RELATION DE VOYAGE
CONTENANT
336 GRAVURES SUR BOIS D'APRÈS LES PHOTOGRAPHIES DE L'AUTEUR
ET DEUX CARTES

[Illustration]

PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET CIE
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

1887
Droits de propriété et de traduction réservés

A MA MÈRE
BIEN-AIMÉE

A M. LOUIS DE RONCHAUD
DIRECTEUR DES MUSÉES NATIONAUX

Hommage d'une amie profondément reconnaissante.

[Illustration]
VUE DE MARSEILLE. (Voyez p. 5.)

LA PERSE
LA CHALDÉE ET LA SUSIANE

La vieille thèse si souvent reprise et cependant peu éclairée des influences de l'art oriental sur l'architecture gothique, l'apport artistique et industriel des Croisades dans les créations du Moyen Age avaient toujours excité la curiosité de mon mari.

Le Maroc, l'Algérie, l'Espagne, encore riches en souvenirs de la domination mauresque; Venise, ses coupoles et ses arcs en accolade; le Caire, avec ses admirables tombeaux de la plaine de Mokattam et sa triomphante mosquée d'Hassan interrogés tour à tour, avaient donné leur contingent de renseignements et d'informations, mais la filiation orientale de l'art du Moyen Age restait encore à démontrer. Marcel était intimement persuadé que la Perse Sassanide avait eu une influence prépondérante sur la genèse de l'architecture musulmane, et que c'était par l'étude des monuments des Kosroès et des Chapour qu'il faudrait débuter le jour où l'on voudrait substituer à des théories ingénieuses des raisonnements appuyés sur des bases solides.

Néanmoins les causeries banales d'érudits de province ou la fréquentation d'une bibliothèque de cent mille volumes dans laquelle on ne trouve même pas une bonne édition -2-d'Hérodote ne l'eussent pas déterminé à persévérer dans la voie qui, peu à peu, s'était ouverte devant lui et à abandonner momentanément des occupations fort attrayantes pour courir en Orient. Par bonheur, il était entré depuis quelques années en relation de service avec Viollet-le-Duc et n'avait pas manqué d'entretenir le savant archéologue du résultat de ses études.

Les encouragements du maître mirent un terme à toute hésitation. Mon mari demanda à quitter un important service de construction de chemin de fer dont il était chargé à titre d'ingénieur des ponts et chaussées. Cette autorisation obtenue, nous nous mîmes en mesure de prendre au plus vite la route de l'empire des grands rois.

Tout chemin ne conduit pas en Perse. Les augures consultés furent d'avis différents. Deux voies étaient ouvertes ou, pour mieux dire, fermées. L'une traversait le Caucase, passait au pied de l'Ararat et desservait la grande ville de Tauris; nos agents diplomatiques la parcouraient assez souvent pour qu'elle fût bien connue au ministère des Affaires étrangères. Mais le pays était en pleine insurrection, les Kurdes sauvages mettaient tout à feu et à sang et dépouillaient ou massacraient impitoyablement les voyageurs.

Le second itinéraire, par Port-Saïd, la mer Rouge, l'océan Indien, conduisait, après une traversée de plus de quarante jours, à Bender-Bouchyr, petit port du golfe Persique. Là, paraît-il, on tombait aux mains d'un valy sauvage, à peu près indépendant de l'autorité du chah de Perse. Dans le sud comme dans le nord nous courions au-devant d'un désastre; le moins qu'il pût nous arriver était d'être hachés en menus morceaux.

L'exagération évidente de ces prédictions fut cause que nous leur accordâmes médiocre créance.

Mon mari ne s'occupait point d'anthropologie; il ne se sentait même pas appelé à aller dénicher dans des cimetières quelconques des crânes ou des ossements tout aussi quelconques dont les légitimes propriétaires n'avaient jamais sollicité la faveur de venir figurer dans nos muséums sous de pompeuses étiquettes. Dans ces conditions il n'avait point droit à émarger au budget des Missions et devait se contenter, pour tout viatique, d'une belle feuille de papier blanc sur laquelle un calligraphe de troisième ordre le recommandait aux bons soins de nos agents diplomatiques en Orient et priait les représentants du ministère des Affaires étrangères de lui faciliter une mission aussi intéressante que gratuite.

Encore eut-il l'heureuse fortune d'inspirer confiance à M. de Ronchaud, alors secrétaire général au ministère des Beaux-Arts. Grâce à l'intervention et aux démarches bienveillantes de ce haut fonctionnaire, le fil à la patte qui retenait mon mari en France fut dénoué, et nous nous trouvâmes enfin libres, libres comme l'air, avec toute une année de liberté devant nous.

Ces premières difficultés vaincues, quelques amis bien intentionnés tentèrent de me détourner d'une expédition, au demeurant fort hasardeuse, et m'engagèrent vivement à rester au logis. On fit miroiter à mes yeux les plaisirs les plus attrayants. Un jour je rangerais dans des armoires des lessives embaumées, j'inventerais des marmelades et des coulis nouveaux; le lendemain je dirigerais en souveraine la bataille contre les mouches, la chasse aux mites, le raccommodage des chaussettes. Deux fois par semaine j'irais me pavaner à la musique municipale. L'après-midi serait consacré aux sermons du prédicateur à la mode, aux offices de la cathédrale et à ces délicates conversations entre femmes où, après avoir égorgeaillé son prochain, on se délasse en causant toilettes, grossesses et nourrissages. Je sus résister à toutes ces tentations. A cette nouvelle on me traita d'originale, accusation bien grave en province; mes amis les meilleurs et les plus indulgents se contentèrent de douter du parfait équilibre de mon esprit.

[Illustration]
LE PARTHÉNON. (Voyez p. 5.)

L'heure approchait. De pieuses mains suspendirent à notre cou des scapulaires, des -5-médailles les mieux bénies, des prières contre la mort; je fermai les malles et nous partîmes.

Nous nous embarquâmes à Marseille et montâmes sur l'Ava, grand navire des Messageries maritimes habituellement affecté au service de Chine, mais envoyé par exception à Constantinople. Cinq passagers de première classe composaient tout l'ornement du bord, mais le bâtiment coulait en revanche sous le poids des marchandises dont ses cales étaient bondées.

On était en février. Un vent glacial soufflait à travers les ouvertures mal closes; cependant le capitaine se refusait, sous prétexte de dégradations imaginaires, à faire allumer le poêle de l'immense salon au fond duquel nous nous égarions comme des âmes en peine. A dîner nos cinq voix grelottantes s'unirent dans un unisson lamentable. L'excellent homme répondit à nos gémissements par la menace de faire mettre en mouvement le panka, cet immense éventail si précieux pendant les brûlantes traversées de la mer Rouge et de l'océan Indien. Nous nous le tînmes pour dit: chacun releva le col de son pardessus, et le repas s'acheva sans qu'on eût aperçu d'ours blanc. Le soir, autre vexation. A huit heures tous les feux (j'entends les lumières) furent éteints; il ne fut même pas laissé aux prisonniers le droit de disposer d'une bougie et de posséder des allumettes.

Que signifiaient ces mesures rigoureuses?

Les énormes cales du navire, les chambres des passagers, les magasins ménagés sous le grand salon étaient bondés jusqu'à la gueule de poudre, de munitions, d'armes que le gouvernement français envoyait fraternellement à la Grèce afin de l'aider à affranchir la Macédoine de la domination turque.

L'immixtion de la France dans cette tentative d'indépendance et le concours qu'elle prêtait aux Hellènes n'avaient rien de surprenant. Le ministère, interpellé à ce sujet par un membre de l'extrême gauche, ne venait-il pas de le prendre de très haut avec la Chambre: tous les bruits qui couraient étaient mensongers; jamais on n'avait expédié ou l'on n'expédierait d'armes en Grèce; la France garderait, en cas de conflit, la plus stricte neutralité?

En vertu de cette déclaration de principes, l'Ava, chance inespérée, stationna deux jours au Pirée, afin de décharger toute sa cargaison de poudres neutres et d'obus conciliateurs.

Je ne connaissais les monuments grecs que par des gravures ou des photographies. Je laisse à penser quelle fut mon émotion en apercevant les colonnes dorées du Parthénon dominant du haut de l'Acropole la mer bleue de Salamine et se détachant sur le fond de montagnes dont les teintes irisées vont se perdre dans l'azur d'un ciel radieux.

Mon enthousiasme fut mis à une dure épreuve en débarquant au Pirée, vilain bourg bâti à l'italienne et peuplé de marins cosmopolites; il s'évanouit quand je me trouvai en présence d'un train de chemin de fer. Je refusai tout d'abord de monter dans ces affreux wagons si déplacés en semblable pays, je m'entêtai à faire le trajet à cheval ou en litière. Il me semblait criminel d'arriver à Athènes à la remorque d'une locomotive, j'avais scrupule de ternir par la fumée du charbon les maigres oliviers que produit encore la plaine étendue au pied de la ville de Périclès. Bon gré mal gré, je dus commettre ce sacrilège.

Les temples de Thésée, de Jupiter, le théâtre de Bacchus, l'ascension de l'Acropole eurent vite raison de ce premier désenchantement.

Je gravis les Propylées, laissant sur ma gauche le joyau précieux connu sous le nom de Temple de la Victoire Aptère, je parcourus le Parthénon, l'Érechthéion, je maudis lord Elgin, je cherchai la place de l'olivier sacré, je suivis le trajet de ce misérable chien qui, sans respect pour le dieu des mers, pénétra dans la demeure de Poseidon et d'Athéna. Placée sur les escarpements qui dominent le théâtre, je crus revoir Xerxès assis sur son trône d'or, s'enthousiasmant aux exploits d'Arthémise qui coulait un vaisseau perse afin de -6-donner le change aux Grecs et de se dégager des étreintes ennemies; je vis les deux flottes aux prises, les efforts des combattants, le désespoir, l'étonnement des vaincus, la mer teinte de sang, couverte d'agrès et de cadavres; je m'enorgueillis de la valeur des Hellènes, je me lamentai avec le grand roi. Comment n'eus-je pas oublié mes premiers griefs?

L'Ava entrait dans le détroit des Dardanelles que j'étais encore bouleversée par la splendeur d'un art et d'une nature dont jusque-là il ne m'avait pas été possible de soupçonner la magnificence.

[Illustration]
TEMPLE DE LA VICTOIRE APTÈRE. (Voyez p. 5.)

Dès le début de mon voyage j'étais gâtée. Constantinople acheva de me tourner la tête. Ici point de chemins de fer apparents, pas de fumée, pas de charbon, mais de minces caïques filant comme des flèches sur les eaux tranquilles. A droite, à gauche de la Corne d'Or, des collines blanches de neige, tachées d'innombrables maisons rouges, bleues, jaunes; la tour génoise de Galata, la flèche aiguë du Séraskiéra, les dômes élancés ou aplatis, de nombreuses mosquées, les aiguilles des minarets; au fond, derrière des ponts de bateaux ployant sous une avalanche de passants, les sombres cyprès des nécropoles d'Eyoub. Partout une population pleine de vie, grouillant au milieu de ce désordre particulier aux ports de mer; dans toutes les rues, des cavaliers chargés d'armes apparentes, des femmes peu voilées courant joyeusement vers les cimetières.

[Illustration]
CONSTANTINOPLE.—LA FONTAINE DU SÉRAIL. (Voyez p. 9.)

Quinze jours ne furent pas trop longs pour bien voir les monuments de la vieille Byzance, les édifices de la moderne Constantinople, assister à la prière que le sultan dit tous les vendredis à la mosquée construite auprès de son palais, hurler avec les derviches hurleurs, tourner avec les tourneurs, parcourir les bazars et les caravansérails malgré la neige et la boue, goûter aux kebabs de toutes les rôtisseries en plein vent, me régaler de ces pâtisseries au fromage confectionnées par les Turcs avec un art sans pareil, -9-me désaltérer à l'eau pure de la fontaine du sérail et, enfin, apprendre des nombreux négociants persans installés au bazar de Stamboul que le chemin le plus court et le plus sûr pour entrer en Perse était encore celui de Tiflis.

Nouvel embarquement sur un bateau russe. Les matelots étaient en général aussi gris la nuit que le jour, les officiers ne se tenaient guère mieux, et les tempêtes ou les brouillards de la mer Noire eussent eu vite raison d'un bateau aussi bien commandé, si la Providence, au courant de notre situation, ne nous eût octroyé un ciel limpide et une mer superbe. Peu ou point d'incident, n'était l'entrée en scène du gouverneur de Trébizonde. Il venait lui-même réclamer une jeune femme envolée, paraît-il, d'un harem de Stamboul et réfugiée à bord en compagnie d'un Arménien. La dépêche de l'époux outragé était une vraie merveille de concision: «Prenez femme; tuez-la».

[Illustration]
CONSTANTINOPLE.—LA CORNE D'OR, VUE PRISE DES HAUTEURS D'EYOUB.

On retrouva sans peine les fugitifs dans la cabine où ils s'étaient blottis depuis le départ. Pâris et Hélène se valaient bien. Dieu, les vilains moineaux! La coupable n'avait pas la moindre envie de se laisser coudre dans un sac et jeter au fond de la mer. Le séducteur se plaça avec sa belle sous la protection du pavillon russe, et force fut au capitaine d'invoquer le même motif pour garder ses passagers. On donna l'ordre de lever l'ancre: Vénus avait vaincu Thémis.

Le lendemain nous eûmes la chance de passer la barre de Poti. Le ciel nous continuait ses faveurs: pendant les trois quarts de l'année l'accès du port est si difficile que les bateaux de la compagnie russe débarquent habituellement leurs passagers à Batoum, rade conquise sur les Turcs au cours de la dernière guerre. Libre alors aux nouveaux arrivés de gagner Poti à la nage, ou tout au moins par leurs propres moyens.

Poti est une petite ville composée de quelques maisons en bois et de nombreuses cabanes de roseaux, habitées par une population pauvre et souffreteuse. Le pays est bas, -10-noyé tout l'hiver par des eaux stagnantes, au total malsain et fiévreux. La France entretient à Poti un vice-consul. Miracle renversant, cet agent était à son poste. Il nous rendit le très grand service de faire passer, sans les soumettre à l'inspection des douanes russes, les glaces de photographie préparées au gélatino-bromure. Cette délicate affaire terminée, nous nous installâmes dans les wagons confortables du chemin de fer de Tiflis.

La voie s'allonge d'abord dans la plaine entrecoupée de forêts et de marécages qui s'étend en arrière de Poti. A part les gares et quelques villages de misérable apparence, la contrée est à peu près déserte; seuls d'innombrables troupeaux de porcs encore à demi sangliers pataugent dans les roseaux et obéissent à grand'peine aux cris de pâtres tout à fait sauvages. Les marais traversés, on pénètre dans une montagne abrupte coupée de vallées étroites et torrentueuses. Les rampes sont raides, les tunnels nombreux; aussi bien la marche du train est-elle par moments assez lente pour nous permettre d'admirer les cavaliers géorgiens qui voyagent bardés de poignards, de fusils et de sabres sur une route côtoyant fréquemment la voie.

[Illustration]
POTI ET L'EMBOUCHURE DU PHASE.

«Les Géorgiens sont tous princes, mais tous princes pauvres, me dit un négociant grec, notre compagnon de voyage; ils se mettent à dix quand il leur échoit un poulet maigre, et dévorent avec le même entrain les os et la chair.»

Au sortir de la montagne la machine s'égosille en conscience: elle entre à Tiflis.

La vieille capitale de la Géorgie persane a perdu, au moins en apparence, son caractère original.

-11-Devenue la résidence officielle du gouverneur général des provinces méridionales de l'empire, occupée par une nombreuse garnison, elle s'est russifiée de force si ce n'est de gré. Des rues larges et bien percées, des maisons bâties avec luxe, des jardins à peu près bien tenus, les palais du grand-duc Constantin et de ses généraux, un musée d'aspect monumental, de nombreuses casernes, lui donnent l'aspect officiel d'une capitale.

Seuls les bazars et les quartiers populaires renferment encore des échantillons de la race autochtone, dont la finesse et l'élégance n'infirment pas la juste réputation de beauté des femmes géorgiennes.

[Illustration]
TUNNEL SUR LE CHEMIN DE FER DE POTI A TIFLIS.

Le lendemain de notre arrivée, une dépêche de Pétersbourg jetait le trouble et la confusion dans la ville: le tsar Alexandre venait d'être assassiné. Des groupes d'officiers, des fonctionnaires bouleversés stationnaient dans les rues, dans les cafés, narraient de vingt manières les détails du crime, tandis que le peuple, indifférent, vaquait à ses affaires quotidiennes.

Le premier émoi passé, on songea à découvrir les coupables; l'ordre de surveiller tous les voyageurs étrangers fut télégraphié d'un bout à l'autre de l'empire; défense fut faite de sortir de la ville à tout inconnu considéré de prime abord comme un assassin ou, au moins, comme un conspirateur. Arrivés à Tiflis la veille du crime, nous dûmes exhiber nos passeports et nous réclamer du consul de France. Nous n'en reçûmes pas moins l'ordre de rester à la disposition des autorités pendant huit jours.

Je fus dédommagée de ce contretemps par le spectacle des cérémonies funèbres célébrées en mémoire du tsar défunt et des fêtes données en l'honneur de la proclamation solennelle du nouveau souverain.

Comme elle était imposante cette interminable procession de popes, aux longs cheveux tombant sur les épaules, aux tiares et aux chapes d'or, s'avançant la croix en main au milieu des troupes massées sur la place d'armes! Les généraux baisèrent les premiers l'Évangile après avoir prêté serment; puis les rangs s'ouvrirent, et les membres du clergé reçurent des soldats la promesse de fidélité, pendant que des chœurs faisaient entendre ces chants harmonieux dont l'Église russe a seule le secret.

Le tsar est mort, vive le tsar!

Huit jours après la cérémonie, les portes de la ville furent ouvertes aux voyageurs; trains et diligences reprirent leur marche habituelle.

Nous avions de nouveau le choix entre deux routes. L'une se dirigeait vers la Caspienne; elle était facile à parcourir, pourvue de relais de poste munis de nombreux chevaux, mais elle n'offrait aucun intérêt à l'archéologue. La seconde s'engageait dans le Caucase, passait -12-au pied de l'Ararat et conduisait jusqu'à Tauris, la capitale de l'Azerbéidjan (l'Atropatène des Grecs). Elle traversait d'anciennes cités persanes annexées depuis peu à la Russie et était encore semée de vieux monuments en assez bon état de conservation. Il n'y avait pas à hésiter: bien que la fonte des neiges fermât à peu près l'accès de la montagne et que l'abandon de cette voie par les étrangers rendît les maisons de poste inhospitalières, nous choisîmes la route du Caucase.

[Illustration]
PRINCE GÉORGIEN. (Voyez p. 10.)

J'avais conservé de mes stations prolongées dans les boues neigeuses de Stamboul un rhume suffocant; pour le couver tout à l'aise, nous louâmes avec enthousiasme une berline à huit chevaux, au lieu de nous contenter des télégas vulgaires. On empila six jours de vivres au fond des caissons, et nous nous mîmes en route munis d'un padarojna impérial, sorte de passeport qui donne le droit de requérir les chevaux de chaque station après que les courriers et les fonctionnaires munis du padarojna général ont été pourvus. A en croire le maître de poste, nous devions atteindre en quatre jours la frontière persane.

Au début, tout alla à souhait. La lourde berline roulait comme un ouragan de coteaux en vallées. Au son de la trompe retentissante du courrier tous les convois se garaient et laissaient la voie libre; nous dépassâmes notamment, en les regardant d'un œil et d'un cœur dédaigneux, des charrettes légères portées sur quatre roues solides, surmontées d'un capotage de toile posant sur des arcs de bois. Dans le fond de ces véhicules rustiques s'empilaient des officiers allongés sur des piles de coussins et de matelas. Combien je regrettai plus tard mon orgueil déplacé!

Le lendemain du départ le décor changea: au lieu de nous donner des chevaux, les valets d'écurie remisèrent la voiture dans la cour de la maison. Le courrier nous avait été fortement recommandé, sous prétexte qu'il parlait l'italien et le persan. Je lui adressai tour à tour la parole dans la langue de Fénelon, de Dante et de Saadi; il me répondit un invariable sitchas (tout de suite) et un non moins invariable niet (il n'y a rien). A ces gestes je finis néanmoins par comprendre que la poste avait à notre disposition trois chevaux fourbus. Il fallait attendre le retour de plusieurs convois et laisser aux animaux fatigués le temps de se reposer. Engourdis par une immobilité de plus de vingt-quatre heures passées au fond d'une berline fort mal suspendue et plus mal rembourrée s'il est possible, nous ne nous fîmes pas demander à deux genoux de mettre pied à terre.

[Illustration]
VUE DE TIFLIS.

On déchargea les menus bagages, les provisions de ménage, et l'on porta le tout dans une grande pièce badigeonnée à la chaux aux temps fabuleux d'Ivan le Terrible. Le mobilier se -15-composait d'un poêle chauffé à blanc, d'une table sur laquelle flambait une lampe au pétrole et de deux lits de camp. A part l'écurie et un réduit enfumé où dormaient les postillons, c'était l'unique salle de la maison de poste. Je m'évertuai à faire entendre au sieur Niet que je désirais des matelas et des draps. Il partit vivement, revint bientôt chargé des coussins de la voiture, les posa sur les lits de camp et me regarda de l'air victorieux d'un homme qui a reçu le souffle d'en haut.

Je songeai alors au dîner. Le panier aux vivres fut ouvert; un poulet et des œufs crus en furent extraits et, après avoir attiré l'attention de Niet, je fis gentiment tourner ces vivres devant la flamme rouge du poêle. Niet avait le génie des langues: il me répondit sur un mode aussi silencieux qu'il n'avait ni broche ni marmite. Je restai stupéfiée: qui m'eût dit, en quittant la France, que je devais emporter mon lit et ma batterie de cuisine! Dès les premières étapes s'ouvrait tout un horizon de difficultés et de privations. Par bonheur il se trouva dans nos bagages un nécessaire de chasse, contenant des boîtes de fer-blanc capables de supporter le feu, une gamelle, des couverts et des assiettes.

Vers le soir nous vîmes arriver l'une des télégas que nous avions devancées le matin; elle avait besoin de deux chevaux et les trouva sur-le-champ. La comparaison entre notre sort et celui de ces heureux propriétaires n'était pas de nature à me réjouir. L'écurie s'étant enfin regarnie, on attela à notre guimbarde douze bêtes vigoureuses, car, à partir de ce point, la route, couverte de neige, devenait mauvaise, et Niet reprit triomphalement sa trompe retentissante.

Le chemin, tracé en pleine montagne, s'allongeait sur des croupes escarpées couvertes de sapins gigantesques. On montait; la température devenait de plus en plus fraîche, et le vent glacé s'engouffrait dans la voiture au point de couper la respiration. Avant d'arriver au col, nous atteignîmes la région des neiges, et dès lors les chevaux, essoufflés, fatigués par des efforts incessants, eurent grand'peine à déraciner le lourd véhicule et à le traîner à la prochaine station. Les bêtes furent changées, et à trois heures du soir la trompe donna le signal du départ. Le ciel était gris plombé; la neige couvrait d'un manteau sans tache montagnes et vallées. La symphonie du blanc majeur nous envahissait. Seules les eaux sombres du Sewanga se détachaient sur le fond de montagnes neigeuses qui formaient autour du lac une ceinture virginale.

Comme Niet s'évertuait à me conter en pure perte une légende où revenaient sans cesse les noms de Noé et de ses fils, la neige se mit à tomber. Les postillons, aveuglés par ses tourbillons, ne tardèrent pas à perdre la piste et à lancer chevaux et voiture au fond d'un cloaque. Je me sentis osciller à droite et à gauche, puis je me trouvai sur le sol ou plutôt sur mon mari: la voiture venait de chavirer. Aucun de nos os ne craqua. Les postillons déchargèrent d'abord le véhicule, et tentèrent de le remettre sur ses quatre roues, en invoquant et en insultant tour à tour les saints les plus puissants du paradis. Prières perdues. Alors, sous prétexte d'aller chercher du renfort, ils sautèrent sur les chevaux et disparurent au galop.

Niet ne nous avait pas faussé compagnie; il empila piteusement les bagages les uns sur les autres et se mit, j'imagine, à composer une élégie sur la triste aventure de gens perdus au mois de mars au milieu d'une tourmente de neige.

De fait, nous eussions attendu le jour, morfondus au fond de notre carrosse, si des ouvriers employés au déblayement de la route n'étaient venus à passer. Leur village était voisin, mais nous l'avions traversé sans l'apercevoir. Des cavernes creusées sous terre jusques à quatre mètres de profondeur et auxquelles conduisaient des rampes rapides, perdues derrière des buissons chargés de givre, s'étendaient, paraît-il, sur un vaste espace. Il eût été aussi difficile d'apprécier l'importance de cette fourmilière humaine qu'il était malaisé de la découvrir pendant la nuit.

-16-Nos sauveteurs nous guidèrent vers la maison la mieux tenue.

Une jeune femme couronnée d'un diadème de pièces d'argent prépara du thé brûlant; les enfants, empilés sous le tandour, nous firent place à leurs côtés, et, quand enfin nos membres furent un peu dégelés, on mit à notre disposition un feutre épais, tandis que deux paysans allaient au plus vite monter la garde auprès de la berline naufragée.

Je fus réveillée par un cri strident et un jet de lumière qui éclaira subitement le centre de la toiture. Le cri avait été poussé par un veilleur de nuit chargé de déboucher au matin l'ouverture circulaire ménagée au faîte de chaque maison et d'annoncer aux villageois le retour de l'aurore. La journée s'annonçait radieuse. Nous courûmes vers la berline. Bagages et provisions étaient intacts. Bientôt arrivèrent des postillons et des chevaux; mais, comme la veille, leurs efforts pour relever le carrosse demeurèrent infructueux. Ce fut à un attelage de bœufs que revint l'honneur d'avoir raison de la neige et des ornières. Dès lors il fallut renoncer à traîner la voiture pleine et nous empiler avec nos bagages sur un de ces traîneaux considérés naguère avec tant de mépris, tandis que Niet s'acharnait à faire marcher derrière nous la pompeuse guimbarde.

Jusqu'à Érivan le voyage fut une longue suite de stations douloureuses. Étapes faites en traîneaux, étapes exécutées dans une berline toujours prête à verser, interminables arrêts dans des maisons de poste aussi dépourvues de chevaux que de vivres, se succédèrent dix jours durant.

Il serait monotone de narrer en détail nos déceptions et nos souffrances. J'ouvrirai donc mes notes en face du premier monument iranien. Je n'ai pas encore franchi la frontière politique de l'empire du Chah in Chah, puisque le Dieu des combats a fait russe la Transcaucasie, mais je suis certainement en Perse, si j'en juge au costume, au langage des habitants, au bazar et aux édifices qui m'entourent.

[Illustration]
JEUNE FILLE GÉORGIENNE. (Voyez p. 11.)
[Illustration]
PAYSANS RUSSES ET TARTARES.

CHAPITRE PREMIER

Érivan.—Groupe de paysans.—Enfant arménien.—Ancienne mosquée d'Érivan.—Menu d'un dîner au Caucase.—Palais des Serdars.—Vue de l'Ararat.—Cultures aux environs d'Érivan.—Narchivan.—Masdjed Djouma.—Atabeg Koumbaz.

29 mars 1881.—La ville d'Érivan est gaie d'aspect: ses maisons, recouvertes en terrasses, sont entourées de jardins. Les coupoles des mosquées chiites, les murs blanchis à la chaux de quelques habitations à demi européennes, les fleurs épanouies des arbres fruitiers, tranchent joyeusement sur la masse grisâtre des constructions. Sans le dôme de tôle peinte en vert de l'église russe, on se croirait déjà en Perse.

Notre calèche traverse la ville au grand galop des chevaux de poste, et nous faisons une entrée triomphale dans l'hôtellerie, suivis des habitants accourus en foule derrière la voiture pour assister à l'arrivée des étrangers.

Jeunes ou vieux, ces curieux sont également laids. Les uns portent la casquette plate des «Petits-Russiens» et cette longue lévite boutonnée connue en Europe sous le nom de polonaise; les autres sont coiffés du papach cylindrique en peau de mouton et affublés du vêtement fourré des anciens habitants du pays. Tous ont les cheveux collés en longues mèches plates, le teint blafard. Leur figure, fortement déprimée, ne respire ni intelligence ni vivacité, et rien dans leurs allures ne vient démentir l'expression de leur physionomie.

Dans un coin de la cour j'aperçois un jeune garçon dont la mine éveillée contraste avec l'air pesant des gens qui nous entourent. Ses traits réguliers rappellent les beaux types de la Grèce; des cheveux noirs et bouclés encadrent gracieusement une figure éclairée par deux beaux yeux pleins de malice; un vieux fez rouge, à moitié noyé dans les broussailles de la -18-chevelure, se détache sur le fond des murs de terre et attire tout d'abord mon attention. C'est un Arménien de Trébizonde, abandonné par une caravane de marchands persans. Le gamin, dès qu'il nous voit, se précipite vers la voiture, s'empare des bagages et nous guide vers la porte, encombrée d'officiers russes venus à leur pension, prendre, après la manœuvre, le zakouski national.

L'installation de l'hôtellerie est supérieure à celle des maisons de poste; néanmoins elle laisse fort à désirer. L'éternel samovar et une table chargée des éponges et des peignes communs à tous les voyageurs constituent le mobilier d'une chambre, dont les croisées, vissées, ont leurs plus petits joints recouverts de papier. Le lit se compose d'un mince matelas posé sur des sangles et d'une couverture; les draps font défaut. Ils seraient superflus, les Russes, au moins dans le Caucase, n'enlevant jamais leurs vêtements avant de se coucher.

[Illustration]
ENFANT ARMÉNIEN.

Mon cœur se soulève en entrant dans cette chambre où l'air n'est jamais renouvelé. Mais à quoi servirait de se montrer délicate? Il s'agit d'abord de conquérir le déjeuner. Selon mon habitude, je remplace le discours éloquent que je ne manquerais pas de placer à cette occasion, si je savais la langue russe, par des gestes expressifs et animés. Je rapproche à plusieurs reprises les doigts de ma bouche ouverte, pendant que de l'autre main je serre ma poitrine afin d'exprimer les angoisses d'un estomac délabré. Cette demande muette, comprise du Spitzberg à l'Équateur, reste ici sans réponse. Décidément le moscovite est une langue bien difficile.

Seul mon petit Arménien paraît frappé d'une idée lumineuse; supposant que le conducteur de la calèche doit nous comprendre après nous avoir accompagnés pendant dix jours, il part et me le ramène aussitôt.

Cet honnête Moscovite prend ma montre et, posant son doigt sur la douzième heure, hurle son niet habituel tout en heurtant ses mâchoires l'une contre l'autre; puis, faisant parcourir à l'aiguille le quart du cadran, il se place à table d'un air réjoui. Tout cela veut dire, si je ne me trompe, que pour le moment on ne trouve rien à manger à l'hôtellerie, mais qu'à trois heures nous dînerons chez Lucullus.

Alors, également ravis du restaurant et du logis, mais l'estomac creusé par dix jours de jeûne ou d'oie fumée, nous sortons, espérant trouver, comme dans les bazars de Stamboul, des cuisines en plein vent toujours ouvertes aux affamés.

Les bazars d'Érivan sont bruyants et animés; d'étroites boutiques, placées de chaque côté d'un passage couvert, sont encombrées d'objets hétéroclites; les négociants, assis sur leurs talons, causent avec leurs clients, ou roulent mélancoliquement entre leurs doigts les grains d'un chapelet d'ambre, destiné plutôt à faire des calculs commerciaux qu'à compter des prières. Changeurs et marchands ambulants parcourent les rues en poussant des cris stridents; le peuple circule, se pousse, s'injurie et se faufile au milieu des caravanes de chameaux, de mulets et d'ânes, animaux trop honnêtes pour écraser quelqu'un dans cette bagarre.

[Illustration]
ANCIENNE MOSQUÉE A ÉRIVAN. (Voyez p. 21.)

-21-La foule eût-elle été plus compacte, qu'elle ne nous aurait point empêchés de distinguer une boutique dont l'aspect est des plus réjouissants: on y confectionne le loulé kébab (rôti en tuyaux), dont nous avons pu apprécier les mérites sérieux dans les bazars de Constantinople.

Sur l'étal apparaît un grand bassin rempli de viande de mouton hachée menu; un fourneau garni d'une braise ardente est disposé à côté, prêt à cuire rapidement les brochettes. Nous passons derrière l'achpaz (cuisinier), qui nous invite à nous asseoir sur une banquette de bois, et nous assistons à la confection du kébab. Le Vatel a saisi une poignée de hachis, qu'il presse en l'allongeant tout autour d'une plate brochette de fer, puis il humecte sa main avec de l'eau et la promène lentement sur la viande: à un moment donné, je crois m'apercevoir que l'artiste s'aide du bout de sa langue afin de fixer quelque morceau rebelle. Il est inutile de chercher à approfondir une question aussi dépourvue d'intérêt. En tout cas, cette manœuvre culinaire ne nuit en rien à la perfection des brochettes qu'on nous sert au bout de quelques minutes, emmaillotées dans une mince couche de pain. Nous nous empressons de les dévorer et, ce devoir accompli, poussons une première reconnaissance dans la ville.

On nous conduit d'abord à une ancienne mosquée en partie détruite: la coupole, dégradée extérieurement, est revêtue de briques émaillées de couleur bleue, tandis que les murs de l'édifice sont habillés de plaques de faïence sur lesquelles le décorateur a peint des fleurs et des oiseaux; une grande partie des frises, ornées d'écritures jaunes sur fond bleu, gisent à terre, détachées par la pluie et l'humidité. Perpendiculairement à la façade principale s'étendent, de chaque côté, des arcatures disposées autour d'une cour au milieu de laquelle on voit encore les ruines d'un bassin à ablutions. Ces galeries, sur lesquelles s'ouvrent les entrées d'un nombre de chambres égal à celui des arceaux extérieurs, forment le portique de la médressè, où l'on apprend aux enfants à lire le Koran et aux étudiants les principes de la loi musulmane. Tous les édifices religieux sont élevés aux frais des particuliers, et la générosité des fondateurs va quelquefois jusqu'à joindre à ces monuments non seulement des écoles, mais encore un bain et un caravansérail destinés aux voyageurs. La mosquée a subi plusieurs restaurations; les faïences ne remontent pas à une époque éloignée; la coupole, au contraire, paraît avoir été construite à la fin du dix-septième siècle. Elle est soigneusement décorée à l'intérieur d'une jolie mosaïque de briques, entremêlée de petits carreaux émaillés disposés en spirale.

Trois heures sonnent à l'église russe voisine de la mosquée: on dîne sans doute, hâtons-nous de rentrer au logis. Enfin nous voici à table; on apporte à chaque convive un grand saladier dans lequel sont réunis les éléments les plus divers. J'attaque avec hésitation ce mélange de choux fermentés, de mouton et de lait aigre; le palais, d'abord surpris de ce bizarre amalgame, s'y habitue cependant, et le chit (je ne garantis pas l'orthographe) est encore le meilleur de tous les plats russes servis au Caucase. Le mets national persan, du riz mêlé de raisins secs, fait ensuite son apparition, et le menu se termine par des pieds de porc sucrés et cuits dans la confiture de prunes.

Le vin est bien fabriqué; sa couleur dorée, son bouquet agréable rappellent les vins légers du sud de l'Espagne: on est très porté, après l'avoir goûté, à rendre grâce au patriarche Noé, qui planta, dit-on, dans les environs d'Érivan les premiers ceps de vigne. Comme aux temps bibliques, le raisin provient d'immenses champs s'étendant des portes de la ville jusqu'au pied de l'Ararat.

Dès que la nuit est tombée, des fusées partent des terrasses ou des cours de toutes les maisons; les gens les plus graves prennent un plaisir extrême à courir au milieu des pièces d'artifice qu'ils enflamment eux-mêmes, sans s'inquiéter des robes brûlées, des barbes et des -22-cheveux roussis; la joie la plus bruyante éclate de tous côtés. C'est aujourd'hui le Norouz, ou nouvel an persan. L'origine de cette fête remonterait à une haute antiquité si quelques-uns des bas-reliefs de Persépolis représentent, comme on le croit, l'arrivée des offrandes envoyées par les satrapes aux rois achéménides à l'occasion de cette solennité. A l'exemple de ses aïeux, le chah de Perse accepte les présents de tous les grands personnages de la cour et des gouverneurs de province qui ont soin de se rappeler à la bienveillance royale par la richesse de leurs cadeaux. Les fonds, j'allais dire les impôts, perçus de ce chef sont très considérables et constituent une importante partie du budget; aussi, bien que les Sunnites reprochent aux Chiites d'avoir conservé ce dernier souvenir d'un passé idolâtre, j'imagine que cette fête ne sera pas de longtemps abolie. Sa Majesté, à son tour, fait frapper à son effigie une menue monnaie d'or et d'argent, qu'elle distribue à ses ministres, à ses femmes et aux ambassadeurs.

30 mars.—Le jour est déjà levé quand nous arrivons au palais des Serdars. Ce charmant édifice, situé, comme la mosquée, à l'intérieur de la citadelle, était affecté jadis à la résidence des gouverneurs persans de la province.

La pièce principale, dont la vue se présente dès qu'on entre dans la cour, est un talar, salon ouvert au grand air sur un de ses côtés et orné de légères colonnes en bois recouvertes de petits miroirs triangulaires qui se reflètent les uns dans les autres. Le plafond de cette salle est traité dans le même goût. Du centre partent des rameaux verts chargés de fleurs et d'oiseaux aux couleurs vives se détachant sur un fond de glaces. L'ancienne décoration de la salle est aujourd'hui détruite; les murs pourtant ont conservé les encadrements de vieilles peintures; quelques lambeaux de toile accrochés à des clous me permettent de constater que ces tableaux représentaient des chasses royales. Les kolahs (bonnets) des princes et des officiers appartiennent par leur forme à la fin du siècle dernier.

Quelques salles bien conservées entourent le talar, elles sont fermées au moyen de grands et beaux vitraux: les verres rouges, bleus, jaunes et verts, enchâssés dans de minces plaquettes de bois dur, se mélangent et forment des combinaisons géométriques qui ont généralement pour base l'étoile à douze pointes.

Des larges baies du salon intérieur, les regards embrassent un magnifique panorama. Au pied du palais, bâti sur un rocher escarpé, coule, en décrivant de nombreux circuits, un cours d'eau torrentueux; un vieux pont de pierre, encombré de caravanes se dirigeant vers la Perse ou se rendant en Russie, réunit ses deux berges.

Au delà de la rivière s'étend une vallée verdoyante coupée de canaux et de bouquets d'arbres; au dernier plan, le grand Ararat[1] élève majestueusement sa tête couverte de neiges éternelles.

[1] Le sommet de l'Ararat est à 5650 mètres environ au-dessus du niveau de la mer.

Le sommet de la montagne, formé de deux pics de hauteurs inégales séparés par un col, domine la ligne de faîte. L'arche de Noé, suivant les traditions, s'arrêta après le déluge sur la cime de droite.

Il doit être pénible de gravir les flancs glacés de l'Ararat, mais les membres du club Alpin qui tenteraient cette ascension seraient bien dédommagés de leurs fatigues s'ils trouvaient dans les anfractuosités des rochers la quille de l'arche biblique, que montrent très sérieusement au bout d'une lunette les bons moines du monastère du lac Sewanga.

31 mars.—Deux journées de repos passées à Érivan m'ont rendu courage, et je me décide à reprendre notre vie de misère, c'est-à-dire la diligence chargée de nous conduire, aux termes du traité, jusqu'à Djoulfa, village situé à la frontière de la Russie et de la Perse.

-23-A sept ou huit kilomètres d'Érivan, le postillon trouve encore le moyen d'engager sa voiture dans une profonde ornière. Mais, comme le soleil est beau et que nous n'avons plus de neige sous les pieds, notre philosophie se trouve à la hauteur des circonstances; assis sur un tertre, nous attendons pendant deux grandes heures qu'Allah donne aux chevaux de poste et à deux paires de vaches réquisitionnées dans un champ voisin la force et la bonne volonté nécessaires pour dégager le carrosse du cloaque dans lequel il est embourbé.

Tout autour de moi le pays est riche et bien cultivé; on voyage au milieu de plaines irriguées plantées en vigne ou semées en blé, riz ou coton. Les villages, très voisins les uns des autres, sont entourés de bouquets de verdure et d'arbres fruitiers en pleine floraison. Le printemps sonne le branle-bas aux champs; les paysans profitent d'une belle journée de soleil pour donner les dernières façons aux terres; les femmes, uniformément revêtues de chemises courtes et de pantalons en cotonnade rouge, réparent les conduits d'arrosage, sarclent et binent les récoltes déjà nées ou déchaussent la vigne enterrée pendant l'hiver.

[Illustration]
PONT D'ÉRIVAN.

1er avril.—Le paysage change; toute trace de végétation disparaît, et la route naguère si riante s'élève dans une vallée caillouteuse conduisant à un col déchiré; les secousses données par les rochers en saillie sur le chemin sont des plus violentes. Allons-nous encore voyager sur la tête? Vers trois heures, douze fortes bêtes montées par six postillons remplacent l'attelage de quatre chevaux. Je demande des renseignements: nous allons, m'apprend le conducteur, traverser une rivière; on n'ignore pas ici l'art de naviguer, mais c'est toujours en voiture ou à cheval qu'on met à la voile.

-24-Entraînée avec la vitesse du vent par son superbe équipage, la voiture bondit en tous sens à la rencontre des pierres et des affleurements de rochers, et nous porte, déjà tout étourdis, sur les bords de la rivière, grossie par la fonte des neiges. Les postillons, debout sur leurs étriers, fouettent à tour de bras les chevaux et les lancent sans hésitation dans le fleuve; le conducteur jure avec furie; l'eau, blanche d'écume, jaillit de toutes parts et pénètre dans la voiture jusqu'à la hauteur des coussins; enfin, la lourde calèche gagne l'autre rive et se dirige vers un relais situé à quelques minutes du gué.

Chevaux et postillons se sont bien conduits; ces derniers, fiers d'avoir franchi un obstacle bien fait dans cette saison pour arrêter les voyageurs pendant plusieurs jours, reçoivent néanmoins, avec la modestie seyant au vrai mérite, les félicitations de leurs camarades. Nous-mêmes sommes très heureux de trouver ici un bon feu, car un bain de rivière, au mois de mars, est dépourvu de charme.

Il est nuit close quand nous arrivons au relais de poste de Narchivan; les chevaux sont dételés, les bagages déchargés, puis on nous conduit dans une petite salle basse où sept ou huit palefreniers enveloppés dans des peaux de bique dorment sur des lits de camp. Le maître de poste leur ordonne de se lever et d'aller se loger ailleurs; mais tous ronflent à qui mieux mieux, et nul ne paraît avoir entendu cette injonction désagréable. Un grand fouet ceint les reins de notre introducteur; il en défait doucement les nœuds et n'a pas encore le manche à la main, que déjà tous les dormeurs réveillés courent à droite et à gauche, saisissent armes et bagages et disparaissent.

3 avril.—Narchivan, comme Érivan, conserve de superbes souvenirs de son passé.

Sur la principale place se trouve un des plus beaux spécimens de l'architecture mogole au quatorzième siècle. C'est une grande tour octogonale haute de vingt et un mètres; elle faisait autrefois partie de la masdjed Djouma, aujourd'hui détruite; chacune de ses faces est ornée d'une ravissante mosaïque de briques et de bandes d'émail bleu turquoise s'enchevêtrant les unes dans les autres pour composer des dessins variés d'une extrême élégance.

Cette construction est précédée de deux minarets flanquant une porte ogivale d'un bon style; les frises qui entourent la baie sont décorées d'une large inscription coufique dont les lettres en émail bleu se détachent sur le fond rosé de la maçonnerie.

Sur le seuil de la porte j'entends pour la première fois parler persan. J'ai douté jusqu'ici de moi-même et du dictionnaire de Bergé; aussi j'éprouve un vrai bonheur à reconnaître plusieurs mots péniblement gravés dans ma mémoire et à pouvoir enfin échanger quelques paroles. Depuis Tiflis je me suis toujours exprimée par signes ou par dessins, et il m'est permis de trouver ce langage muet de jour en jour plus monotone.

Mon premier Persan est le propriétaire de la tour. En apprenant l'arrivée de deux étrangers, il est sorti de sa maison, bâtie tout au bout de la mosquée. Surprise de le voir revêtu de l'uniforme des généraux russes, je m'informe du motif qui l'a engagé à adopter le costume des conquérants de son pays.

«Mes ancêtres, me répond-il, étaient de père en fils gouverneurs de cette province, où ma famille possédait d'immenses terres; aujourd'hui il me reste comme patrimoine la tour objet de votre admiration, les minarets de l'antique mosquée et le titre de général russe, que le tsar distribue généreusement à ses victimes infortunées.»

Narchivan fut une ville prospère au Moyen Age. Hors des murs nous visitons une vaste mosquée couverte d'une coupole en partie ruinée et, à quelque distance de là, l'Atabeg Koumbaz, charmant petit édifice, où dort de son dernier sommeil un grand personnage musulman.

La construction repose sur une crypte voûtée; le toit, de forme pyramidale, est couvert en briques; les frises et les faces du monument sont, comme celles de la masdjed Djouma, -27-ornées d'inscriptions coufiques; mais les dessins sont exécutés plus simplement en mosaïque de briques de couleur uniforme, posées sur fond de mortier.

[Illustration]
RUINES DE LA MASDJED DJOUMA ET MINARET A NARCHIVAN.

Au sommet du toit est un nid de cigognes, où tous les ans, paraît-il, ces beaux oiseaux viennent pondre et couver leurs œufs. Les petits mettent quatre à cinq mois à naître ou à grandir et abandonnent ensuite le nid paternel, tandis que les parents, constants comme les hirondelles, reviennent chaque année renouveler leur bail avec le faîte du même monument.

[Illustration]
ATABEG KOUMBAZ A NARCHIVAN.

Hadji laïlag (le pèlerin aux longues jambes) est très aimé par les habitants des villages; sa présence porte bonheur. Cet oiseau respecté est domestiqué comme les poules de basse-cour; il se promène dans les rues sans être inquiété par les gamins, sort paisiblement de la ville pour faire la chasse aux serpents, divise ces reptiles en menus fragments, mange la tête et la queue, et réserve les parties les plus tendres à sa couvée, qu'il soigne avec amour et défend avec courage contre les attaques des aigles et des vautours.

-28-A l'approche de l'ennemi, hadji laïlag se dresse sur ses longues jambes, agite avec fureur ses ailes et fait entendre, en frappant l'une contre l'autre les deux parties de son bec, un bruit de battoir si discordant qu'il suffit à mettre en fuite les assaillants.

Le propriétaire de l'Atabeg Koumbaz, après m'avoir donné ces détails sur les mœurs des cigognes, m'invite à entrer dans sa maison et à prendre le thé; j'accepte avec reconnaissance, heureuse d'entendre parler une langue que j'ai le plus vif désir d'apprendre. Comme je me dispose à me retirer, mon hôte me fait plusieurs fois une proposition, que je crois mal comprendre, tant elle me paraît extravagante: il veut me céder l'Atabeg Koumbaz et compte bâtir avec le produit de la vente une maison à la russe en harmonie avec son bel uniforme. Je le remercie, tout en lui laissant entendre qu'au début d'un long voyage il serait imprudent de me charger d'un colis aussi volumineux et aussi pesant que son immeuble.

[Illustration]
MOSQUÉE RUINÉE A NARCHIVAN. (Voyez p. 24.)
[Illustration]
CAVALIERS KURDES. (Voyez p. 31.)

CHAPITRE II

L'Azerbeïdjan.—La douane de Djoulfa.—Le télégraphe anglais.—Les Kurdes.—Les bagages d'un voyageur persan.—Marande.—Un vieux mendiant kurde.—Intérieur persan.—Un des neuf cent quatre-vingt-dix-neuf caravansérails de chah Abbas.—Le préfet de police de Tauris.—Les souhaits d'un derviche.—Arrivée à Sofia.

4 avril.—La réparation de la voiture brisée au passage de la rivière a nécessité deux jours. Grâce à l'habileté combinée des forgerons russes et persans, nous avons enfin gagné Djoulfa, pauvre village bâti sur les bords de l'Araxe, qui forme la frontière de la Russie et de la Perse.

L'Araxe, le fleuve le plus renommé de l'ancienne Médie, prend sa source dans les montagnes situées entre Kars et Erzéroum; il traverse l'Arménie à la latitude de l'Ararat et tombe dans la mer Caspienne après s'être réuni au Kour. Je parcours ses rives et l'ancien cimetière de Djoulfa, puis je rentre à la maison de poste, où m'attend un délicieux pilau accompagné d'une volaille et arrosé de lait aigre. Après le repas, nous traversons le fleuve sur un bac et nous nous dirigeons vers la demeure du percepteur de la douane, afin de remettre à ce fonctionnaire une lettre de recommandation donnée par le consul de Perse à Tiflis. De nombreux serviteurs fument ou dorment devant la porte; l'un d'eux prend le pli et nous invite à nous asseoir sur un banc de terre adossé au mur extérieur. Il revient au bout d'un quart d'heure: «L'aga repose, dit-il, et vous recevra à son réveil.»

L'habitation de l'agent persan est construite sur une place sablonneuse autour de laquelle s'entassent en grand nombre les ballots apportés par les caravanes; les marchandises séjournent dans la cour jusqu'à ce que les droits de douane aient été acquittés. Derrière cet amoncellement de colis j'aperçois une maison entourée d'une enceinte de terre et surmontée de fils télégraphiques. C'est la station de la ligne anglaise qui relie les Indes à la métropole, passe à travers la Prusse, la Russie, la Perse, et se termine par le câble sous-marin dont la tête est à Bender-Bouchyr, dans le golfe Persique. Les fils, fixés sur des poteaux -30-de fonte semblables à ceux que nous avons déjà rencontrés dans le Caucase, paraissent soigneusement établis.

Le directeur du bureau anglais de Djoulfa, un Russe, M. Ovnatamof, est la providence qui va nous permettre d'entrer en Perse. Il parle bien le français et se met à notre disposition avec la plus extrême complaisance. Après avoir changé nos pauls russes en monnaie d'argent, il loue les chevaux de transport, engage des serviteurs, fait accepter aux muletiers, en payement du premier acompte, les pièces qu'on vient de nous remettre, et, comme recommandation dernière, engage Marcel à résister aux instances dont les tcharvadars ne manqueront pas de l'assaillir afin d'obtenir en route quelques tomans: la moindre complaisance à ce sujet pourrait nous exposer à être abandonnés avant d'arriver à Tauris.

M. Ovnatamof me donne aussi des renseignements sur la vie que je vais mener désormais. J'ai eu tort de me plaindre des maisons de poste russes et de leurs lits de bois; je dois renoncer à ce dernier confortable. «Vous trouverez comme abri, me dit-il, des caravansérails ouverts à tous les vents; le sol nu vous servira de matelas, la selle de votre monture d'oreiller; vous n'aurez même pas la ressource de coucher sur la paille: il n'en reste plus pour les chevaux, obligés de se nourrir depuis un mois des herbes vertes qui commencent à couvrir la terre.»

Au moment où tous les préparatifs sont terminés et le départ fixé au lendemain, la porte s'ouvre; l'agent persan, accompagné de tous ses serviteurs, entre avec gravité et, la main placée sur le cœur, nous fait ses offres de service. Je suis polie, et, prenant aussitôt la même pose: «Votre Excellence a-t-elle bien dormi?» Il hésite un instant, interrogeant mon regard afin de savoir si je me moque de lui; puis, reprenant son aplomb, il se met de nouveau à notre disposition. Voilà mon début avec les fonctionnaires de l'Iran. Ce lourd personnage n'a pas d'ailleurs la portée que je lui ai généreusement prêtée tout d'abord: il perçoit à la fois les revenus de la douane et achète au gouverneur de l'Azerbeïdjan la faveur d'exploiter le bac de Djoulfa.

A tous les degrés de la hiérarchie, les emplois se donnent au plus offrant dans le royaume du roi des rois. Le bac est affermé quarante mille francs, mais le concessionnaire est libre de percevoir les droits de péage à son gré et sans aucun contrôle. Comme de son côté le gouverneur de l'Azerbeïdjan reçoit à titre de traitement les revenus de la douane, il laisse pressurer les contribuables, afin d'élever au maximum le rendement du fermage. Aussi, avant d'obtenir de lui le poste de Djoulfa, faut-il avancer une somme plus forte qu'aucun autre prétendant, et présenter en garantie une solide réputation de friponnerie, nécessaire pour exercer convenablement ces délicates fonctions.

7 avril.—Me voici au terme de la première étape de caravane. Elle a duré huit heures. Le plaisir de me retrouver à cheval et le bonheur d'être débarrassée de cette affreuse diligence russe, toujours prête à verser, me font oublier toute fatigue.

En quittant les bords de l'Araxe, les guides ont fait un long détour, dans l'unique dessein d'aller dans un village changer les vigoureuses bêtes de charge louées par M. Ovnatamof contre de mauvaises rosses incapables de mettre un pied devant l'autre; la substitution a été habilement faite, et les bons chevaux sont retournés à Djoulfa.

Nous avons marché cinq heures dans un sauvage défilé de montagne, auquel a succédé une plaine coupée de hautes collines dont les teintes varient depuis le vert céladon, bien qu'aucune végétation ne se développe sur ces mamelons pierreux, jusqu'au rouge le plus intense. A la tombée de la nuit, nos guides se sont demandé s'ils attendraient le jour dans un campement kurde établi sur la droite, ou s'il valait mieux se diriger vers un village situé au pied de la montagne.

Pendant ces pourparlers, les nomades, accourus sur la route, nous ont regardés avec un -31-air trop peu engageant pour nous encourager à leur demander l'hospitalité; la caravane a continué sa marche, et, quittant bientôt le sentier battu, s'est lancée à travers champs dans la direction du village.

Comment l'avons-nous atteint avec une nuit sans lune et sans étoiles? Je ne saurais le dire.

Le caravansérail est composé d'une cour assez spacieuse, clôturée par un mur de pisé autour duquel sont construites une série de loges voûtées recouvertes en terrasses. Chacun de ces arceaux est attribué à un voyageur: dès son arrivée il y dépose ses bagages et ses approvisionnements; seulement, comme le mois de mars est froid dans ce pays montagneux, les muletiers abandonnent des campements trop aérés et se retirent dans les écuries, où les chevaux entretiennent une douce chaleur.

Le gardien nous offre comme domicile une petite pièce humide, sans fenêtre, dont la porte est fermée par une ficelle en guise de serrure; cet honneur ne me touche guère et je réclame au contraire la faveur de partager l'écurie avec les rares voyageurs arrivés avant nous. La place ne manque pas, car les Persans, redoutant par-dessus tout les morsures de l'hiver, ne se mettent pas volontiers en route par cette saison rigoureuse. Le froid n'est pas le seul motif qui ralentisse le mouvement des caravanes: l'année dernière, l'invasion des Kurdes a été désastreuse; des hordes sauvages ont pillé les villages frontières, massacré leurs habitants et répandu la terreur dans toute la province. Il n'a pas été possible aux paysans échappés à ce désastre de cultiver la terre; poussés par la famine, ils infestent les chemins et dépouillent les caravanes trop faibles pour se défendre.

En traversant un défilé sauvage, nous avons été rejoints par cinq ou six Persans bien montés; au lieu de prendre les devants, ces cavaliers ont suivi nos pas, nous laissant toujours l'honneur de marcher en tête du convoi: ce soir je les entends se féliciter d'avoir fait l'étape avec de braves Faranguis, rarement attaqués par les voleurs, qui connaissent la portée des armes européennes et savent que les Occidentaux ne se laissent jamais dévaliser sans se défendre.

Je me considère avec orgueil. Se peut-il qu'un gamin de ma taille et de ma tournure épouvante les Kurdes, ces farouches nomades? Cette pensée m'égaye et me tranquillise tout à la fois.

Après avoir rassuré nos compagnons de route et leur avoir promis notre vaillante protection, chacun de nous se met à déballer ses bagages. En admirant le matériel de nos compagnons si confortable et si bien approprié au voyage en caravane, je puis apprécier tout ce qui va nous manquer jusqu'à notre arrivée à Tauris, la première ville où nous trouverons à monter notre ménage.

Dans de grandes mafrechs, sacoches confectionnées avec des tapis et fermées par des courroies de cuir, se trouvent les lahafs, épais couvre-pieds de cotonnade fortement ouatés. Quand on veut s'en servir, il suffit de les plier en quatre doubles, de rouler une des extrémités en forme de traversin et de les étendre à terre pour pouvoir se reposer immédiatement; ce lit pratique est adopté dans la Perse tout entière. L'hiver, un pan du lahaf est ramené sur le corps; mais il devient inutile de se couvrir durant la belle saison, car ici comme au Caucase il est dans les habitudes du pays de ne point enlever ses vêtements pendant la nuit. Les mafrechs contiennent encore les habits de rechange et les tapis destinés à être jetés sur le sol quand le voyageur arrive à l'étape.

D'autres poches plus petites, les khourdjines, renferment les ustensiles de ménage, marmites à pilau, plat à cuire les œufs nimrou (au plat), aiguières à ablutions, samovar, et enfin toutes les provisions de pain, riz, viande, légumes, sucre et bougies nécessaires à emporter avec soi dans un voyage où il est impossible de s'approvisionner à chaque étape, -32-et où l'on ne trouve, en arrivant au gîte, que la paille nécessaire aux chevaux et l'abri si utile aux cavaliers. Les khourdjines sont connues en France et utilisées à recouvrir des meubles depuis que les tapis persans ont envahi nos mobiliers.

Ma première soirée sur la terre de l'Iran se passe à regarder du coin d'un œil jaloux les préparatifs de nos voisins; un mince plaid nous servira de matelas, les sacs de nuit d'oreiller, une couverture de fourrure recouvrira le tout. Le nécessaire de chasse est tout à fait insuffisant, et nos nouveaux serviteurs, un cuisinier et un maître d'hôtel déguenillés, gémissent d'être privés de récipients dont ils ont l'habitude de se servir et réduits à présenter les mets l'un après l'autre: c'est, paraît-il, une infraction grave aux règles les plus vulgaires du service de table, l'étiquette persane exigeant que les divers plats d'un repas soient tous apportés en même temps. Je calme de mon mieux le souci de ces braves gens en leur assurant qu'à Tauris j'acquerrai une batterie de cuisine modèle. Cette déférence respectueuse pour les coutumes du pays fait renaître le calme au fond de ces âmes troublées. Vers dix heures tout s'endort dans le caravansérail, les lumières s'éteignent, et dans les profondeurs obscures de l'écurie vibre seule la braise du foyer, auprès duquel apparaît de temps à autre la silhouette d'un homme à demi endormi, venant prendre du bout des doigts les charbons ardents destinés à allumer le kalyan, cette longue pipe qui ne reste jamais inactive, même pendant le repos de la nuit.

8 avril.—A l'aurore, le tcharvadar bachy (muletier en chef) réveille ses voyageurs par un vigoureux «Ya Allah!» La terre est bien dure et je suis ravie de voir le jour, car j'espère secouer en chemin la courbature que je ressens depuis les pieds jusqu'à la tête. Nous sommes bientôt debout et prêts à partir; les mafrechs de nos compagnons de route sont bouclées; chaque muletier reprend la charge de ses chevaux, fixée sur les bâts avec des cordes de poil de chèvre, et nous sortons du caravansérail, laissant quelques pièces de monnaie au gardien, dont les remerciements et les vœux nous accompagnent au loin. Le témoignage de sa reconnaissance me surprend, les Persans m'ayant paru estimer à un très haut prix les services rendus. Un des voyageurs que je me suis chargée de défendre contre les Kurdes… s'ils nous attaquent, m'explique alors que le plus grand nombre des caravansérails sont, comme les mosquées, des fondations pieuses entretenues par la libéralité des descendants du donateur. Un homme de confiance payé sur des fonds affectés à cet usage reçoit les caravanes, ouvre et ferme les portes matin et soir; les étrangers, s'ils ne lui demandent aucun service personnel, ne lui doivent aucune rémunération, quelle que soit la durée de leur séjour. Le gardien se contente d'un modique bénéfice sur les maigres approvisionnements de paille, de bois et de lait aigre vendus aux muletiers.

La plupart des travaux d'utilité publique sont édifiés en Perse dans les mêmes conditions, et c'est le plus souvent à la générosité ou aux remords de quelques particuliers que piétons et cavaliers sont redevables des ponts sur lesquels ils traversent les rivières.

Les caravansérails, nombreux autrefois sur les voies importantes, rendaient les plus grands services au commerce. Construits avec soin, entourés de murailles flanquées de tours, ils étaient assez bien fortifiés pour être à l'abri d'un coup de main. Les souverains, jaloux de la prospérité de la Perse, les avaient multipliés dans toute l'étendue de leur royaume. Chah Abbas en fit construire neuf cent quatre-vingt-dix-neuf, disent les chroniques, et assura ainsi des communications faciles et rapides entre les différentes parties de son vaste empire. La plupart de ces caravansérails royaux, aujourd'hui ruinés, ne peuvent plus offrir d'abri aux honnêtes gens et servent exclusivement aux voleurs de grands chemins, dont ils sont devenus les quartiers généraux. Le temps n'est pas la seule cause qui ait amené la destruction de ces édifices: les successeurs de chah Abbas, n'ayant point hérité avec le trône de ses idées -35-généreuses, eurent le tort de les louer à des prix trop onéreux et réduisirent ainsi les fermiers à exploiter les caravanes. Les conséquences de cette détestable administration ne se firent pas attendre: le trafic se ralentit de jour en jour, les bâtiments royaux demeurèrent déserts et furent en définitive abandonnés, au profit des caravansérails particuliers, où les voyageurs trouvèrent un accueil bienveillant et une hospitalité économique.

[Illustration]
DERVICHE ET VIEUX MENDIANT A MARANDE. (Voyez p. 35.)

Nous traversons des vallées fertiles et bien cultivées; les cheptels sont nombreux; on voit à la suite de tous les troupeaux des juments suivies de leurs poulains. D'ailleurs l'élevage est de tradition dans le pays. Déjà, au temps de Darius et de ses successeurs, l'Azerbeïdjan devait fournir aux écuries royales un tribut de vingt mille étalons et les chevaux niséens attelés au char du grand roi.

Les arbres font seuls défaut dans ces paysages un peu monotones, se déroulant uniformément de colline en colline: pas une tige élancée, pas même un buisson touffu où l'on puisse espérer s'abriter des rayons du soleil. Tout aussi rares que les arbres sont les hameaux et les maisons isolées. Depuis mon entrée sur le territoire persan j'ai vu les habitants groupés dans des bourgs plus ou moins importants, les nomades campés sous la tente, mais nulle part le paysan vivant dans sa ferme au milieu des champs et des cultures. Aussi le nord de l'Azerbeïdjan a-t-il, malgré la fertilité bien connue du sol, un aspect triste et vide, dont les plus pauvres campagnes de France ne sauraient donner une idée. Les villages eux-mêmes sont très clairsemés, et le voyageur doit se déclarer fort heureux d'en rencontrer un à chaque étape.

9 avril.—Marande est une petite ville de trois ou quatre mille habitants. C'est l'ancienne Mandagarana de Ptolémée. D'après les traditions arméniennes, les plaines environnantes partagent avec celles d'Érivan l'honneur d'avoir été repeuplées les premières après le déluge. C'est même à Marande que Noé aurait été enterré après la longue existence que lui assigne la Bible.

Il est à peine midi quand nous franchissons, grâce à un temps de galop qui nous vaut les malédictions des tcharvadars, les murs d'enceinte de la ville. «Yavach, madian por ast!» crient derrière moi les muletiers en levant avec désespoir les bras au ciel. Je ne comprends pas et cours de plus belle afin de me reposer de l'allure monotone à laquelle me condamne la marche si lente de la caravane. Mais, quand nos hommes nous ont rejoints, je suis bien obligée de reconnaître mes torts: Madian por ast veut dire «la jument est pleine». Si l'«enfant» meurt, ma coupable folie aura causé cet irréparable malheur. J'interroge ma conscience; elle me paraît d'autant plus calme que j'ignorais le sexe et l'état physiologique de ma monture. Je n'ai pas compris non plus la signification de yavach (doucement). Dans mon dictionnaire, cet adverbe se traduit par aesta. J'apprends alors que cette dernière expression, usitée dans un sens poétique, ne sert jamais dans le langage vulgaire. Turcs, Arabes et Persans emploient tous le mot de yavach.

La ville s'étend sur les bords d'une jolie rivière au milieu de laquelle croissent des peupliers argentés et des saules d'un vert sombre; les eaux, divisées en une multitude de petits ruisseaux, coulent en suivant une rigole rapide ménagée au milieu de la grand'rue. Les maisons, à un seul étage, sont bâties en briques séchées au soleil et recouvertes de terrasses entourées d'un crénelage formant garde-fou. Une porte masquée ferme l'entrée des habitations, dépourvues de fenêtres extérieures, les appartements s'éclairant toujours sur des cours centrales. Cependant quelques maisons luxueuses prennent vue sur la rivière. Une grande baie carrée, clôturée par un grillage en bois, permet aux femmes de voir sans être vues; de là elles peuvent suivre des yeux les caravanes piétinant dans les ruisseaux, et apercevoir au loin, quand le temps est clair, la pointe aiguë de l'Ararat.

En entrant dans le caravansérail, je me suis presque heurtée contre un vieux mendiant à -36-barbe blanche: sans avoir l'âge du patriarche Noé, il doit être depuis bien des années sur la terre. Son costume est des plus pittoresques; sa coiffure se compose d'un papach conique, supporté par une légère carcasse d'osier; dans des temps meilleurs le vieillard était revêtu de deux koledjas (redingotes persanes), l'une bleue, l'autre rouge. Mais aujourd'hui le vêtement supérieur est tellement déchiré et l'autre si effiloché, que les lambeaux rouges passent à travers les trous de la robe bleue, se confondant en un tout si intime, qu'il est difficile de distinguer à première vue la composition de cette bizarre étoffe.

[Illustration]
FEMMES PERSANES A MARANDE. (Voyez p. 37.)

Quel ravissant sujet d'aquarelle, et comme ces haillons s'harmonisent avec la tête de ce vieux bandit, rendue vénérable par les ans!

Notre gîte est bien supérieur à celui du village dans lequel nous avons passé la nuit dernière; et, si la langue persane était aussi riche dans ses expressions que la langue espagnole, elle aurait classé notre campement de la veille au rang des plus modestes ventanas, et réservé le titre pompeux de posada au nouveau caravansérail. La cour est spacieuse; on nous a -37-logés dans une chambre blanchie à la chaux, munie de châssis garnis de papier huilé en guise de carreaux; une petite cheminée dans laquelle pétille un bon feu de broussailles achève de rendre cette demeure des plus confortables; au coin de la pièce s'ouvre la porte d'un étroit escalier; je le gravis et parviens à la terrasse, d'où l'œil plonge tout à l'aise dans les maisons voisines.

[Illustration]
CARAVANSÉRAIL RUINÉ SUR LA ROUTE DE MARANDE A TAURIS. (Voyez p. 38.)

Au milieu d'une cour, deux jeunes femmes causent avec le maître du logis; ce sont sans doute des parentes, qui, ne se sachant pas observées, laissent leur visage à découvert. Une servante agenouillée sur le sol prépare, avec de la bouse de vache, de la paille hachée et de la terre, l'enduit destiné à réparer les murailles. Un gros chat noir s'avance prudemment et seul paraît flairer la présence d'un étranger: je me dissimule derrière un pan de mur, demande à mon mari les appareils photographiques et les dispose au plus vite, ravie de dérober à la jalousie persane une aussi jolie scène d'intérieur.

-38-Le larcin commis et les châssis enveloppés, nous allons courir la ville. Le bazar, fort bien approvisionné, est tout auprès de notre campement. Les vivres y sont à si bon marché, que les tcharvadars ne résistent pas à la tentation de faire un festin. L'un d'eux, le beau parleur de la troupe, demande à nous présenter une requête, et, tout en dérangeant avec le bout de ses doigts quelques petites bêtes occupées à se promener entre sa chevelure et son bonnet d'astrakan, il réclame, au nom de tous, deux tomans destinés à acheter un mouton et du riz pour se nourrir jusqu'à Tauris. Les bons conseils de M. Ovnatamof reviennent à ma mémoire: je refuse d'abord, puis je demande à mon interlocuteur ce qu'est devenue la somme donnée en acompte à Djoulfa.

«Ne fallait-il pas la laisser à nos femmes et à nos enfants?» répond le bon apôtre.

Cette réponse me touche et j'engage mon mari à avancer les tomans nécessaires à l'acquisition de l'animal.

10 avril.—Je n'ai pas tardé à me repentir de ma condescendance. Ce matin, nos tcharvadars, enhardis par leur succès, réclament une nouvelle avance. Deux heures se perdent en discussions. De guerre lasse, Marcel lève son fouet. Les tcharvadars, se sentant en nombre, font blanc de leurs poignards. Affolée, j'accours, le revolver au poing, et passe à Marcel un second pistolet. Nos ennemis reculent; nous sommes vainqueurs!

A moitié de l'étape, la caravane fait une halte de plusieurs heures devant les ruines de l'un des neuf cent quatre-vingt-dix-neuf caravansérails construits sous chah Abbas. L'édifice est de forme quadrangulaire; ses murs, bâtis en belle pierre rouge et flanqués de tours défensives, permettaient de l'utiliser comme forteresse en temps d'invasion. La porte, en partie écroulée, est ornée d'une charmante mosaïque de faïence bleue et de briques rosées. Ce caravansérail, comme ses pareils, a servi longtemps de repaire à des bandits, et nos valeureux tcharvadars hésitent et tremblent comme la feuille quand Marcel donne l'ordre d'arrêter les chevaux et de décharger l'appareil photographique.

Dès que, reprenant notre marche, nous nous sommes éloignés de ce lieu redouté, l'un des guides s'approche de moi et me dit en confidence:

«Il y a un mois, nous aurions été dévalisés à cette place maudite. Depuis que le prince gouverneur de la province a fait donner quarante coups de gaule sur la plante des pieds du chef de la police de Tauris, les brigands sont moins entreprenants.

—Quel rapport peut-il exister entre ce personnage et des coupe-jarrets? Je ne suppose pas qu'un si haut dignitaire soit tour à tour directeur de la sûreté et capitaine de voleurs?

—Vous vous trompez. Bandits et magistrats vivent dans une bonne intelligence entretenue à nos dépens; cependant, depuis sa dernière bastonnade, le directeur de la sûreté pourchasse ses meilleurs amis.

—Comment pourrait-il s'y prendre, après avoir été dépouillé de son autorité?

—Mais son autorité est toujours la même, réplique mon initiateur aux rouages administratifs de la Perse: quelques jours après lui avoir infligé la juste punition de ses fautes, le prince, n'ayant plus sujet de lui garder rancune, lui a envoyé un khalat ou robe d'honneur pour le consoler de l'endolorissement de ses pieds, et, la semaine dernière, il l'a rétabli dans l'exercice de ses fonctions.

—Cela n'est pas possible; le gouverneur ne peut rendre sa confiance à un homme avili.

—La bastonnade n'a rien de déshonorant. En outre, quel homme serait mieux à même de réprimer le brigandage que le préfet? Il a été en relation avec tous les malandrins de la province et connaît le châtiment auquel il s'expose s'il s'intéresse trop vivement à leurs affaires. Aussi, inchâ Allah (s'il plaît à Dieu), arriverons-nous à Tauris sans encombre, grâce à la sensibilité des pieds de Son Excellence.»

-39-Quel danger d'ailleurs aurions-nous à redouter? Un saint derviche assis sur le chemin de Marande à Sofia, qui appelait à haute voix la bénédiction des saints imams de Mechhed et de Kerbéla sur les passants, ne s'est-il point souvenu fort à propos que le Koran place au rang des plus vénérés prophètes le fondateur de notre religion, et ne nous a-t-il pas souhaité un heureux voyage au nom du Seigneur Jésus et de Madame Marie?

[Illustration]
DERVICHE.
[Illustration]
DERVICHE RÉCITANT DES POÉSIES HÉROÏQUES. (Voyez p. 43.)

CHAPITRE III

Les premières étapes.—Abaissement de la température.—Les kanots.—Constitution géologique de la Perse.—Un derviche récitant des poésies héroïques.—Le pont de Tauris.—Misère dans les faubourgs.—Arrivée au consulat de France.—Visite au gouverneur.—Le biroun persan.

12 avril.—Hier, en arrivant à l'étape, je suis tombée comme une masse inerte sur un tapis étendu à la hâte dans une chambre de caravansérail. Depuis longtemps je n'étais montée à cheval, et ces dix heures de marche au pas m'avaient fatiguée au point de m'enlever presque conscience de moi-même. L'odeur du pilau, le kébab lui-même m'ont laissée insensible. Marcel ne s'est guère mieux comporté que moi.

Ce matin notre état est moins pitoyable, l'appétit a repris ses droits, et, tous deux, nous dévorons, en essayant de nous réchauffer au coin d'un maigre feu, les reliefs échappés à la voracité des serviteurs. Nous nous sommes élevés de plus de cinq cents mètres depuis notre départ de Djoulfa; le printemps n'a pas atteint ces hauts plateaux. Le ciel, en harmonie avec le paysage, roule des nuages plombés de couleur bien inquiétante pour des cavaliers. Il faut partir quand même; nous en avons vu bien d'autres au Caucase!

La neige, poussée par un violent vent d'est, fouette notre visage et nous couvre de ses flocons serrés. A la première éclaircie j'aperçois dans la vallée une gigantesque taupinière partant de la base de la montagne que nous venons de gravir et descendant dans la plaine. J'avais été déjà fort intriguée en quittant Djoulfa par de profondes excavations circulaires rencontrées deçà et delà le long du chemin. J'aurais bien demandé des explications aux tcharvadars, -42-mais depuis Marande nous étions en délicatesse. En approchant de Tauris, l'espoir du prochain bakchich engage les muletiers à nous faire des avances, et l'un d'eux, désireux de rentrer en grâce, vient m'offrir son manteau de peau de mouton, excellent, assure-t-il, contre le froid et la neige. Je refuse les fourrures, mais je profite de la démarche pour satisfaire ma curiosité.

Les hauts plateaux de la Perse, naturellement secs et arides, ne seraient propres à aucune culture si les habitants n'allaient chercher dans le voisinage des chaînes de montagnes des eaux souterraines, et ne les amenaient au niveau du sol au moyen de longues galeries creusées en tunnel. Ces conduits, nommés kanots, ne sont ni maçonnés ni blindés; leur pente est ménagée avec le plus grand soin, et cependant leur longueur atteint souvent de trente à quarante kilomètres, et leur profondeur à l'origine plus de cent mètres.

La prospérité, la vie même de la Perse dépend du nombre et du bon entretien des galeries souterraines. La construction d'un nouveau kanot assure la fertilité des terres irrigables, au centre desquelles s'élève aussitôt un village. L'oblitération d'un conduit entraîne au contraire l'abandon immédiat des plaines desséchées. Aussi les Persans, quoique nonchalants et portés à laisser périr faute d'entretien les travaux d'utilité publique, apportent-ils un soin extrême à conserver leurs kanots en bon état.

Pour faciliter la construction et le curage des aqueducs, on les met en communication avec le sol au moyen de puits verticaux distants les uns des autres de vingt à trente mètres. Les terres d'extraction accumulées autour de l'orifice forment ces longues files de tumulus coniques dont je n'avais pu comprendre la destination.

On s'explique, en étudiant la constitution géologique du sol, la nécessité de ces immenses travaux.

La Perse est comprise entre les deux hautes chaînes de montagnes l'Indo-Kouch et les monts Zagros; un déluge venu du nord a comblé l'immense bassin limité par les deux soulèvements et formé une vallée étagée en gradins depuis le golfe Persique jusqu'aux plaines centrales. Les terres entraînées avec les eaux ont seulement laissé à découvert des sommets ou des lignes de crêtes se dégageant des alluvions tout comme un rocher émerge au-dessus de la mer: de sorte que l'on passe sans transition de plaines s'étendant jusqu'au désert au cœur des montagnes. Les flancs inclinés et les cimes déchirées, incapables de retenir des terres végétales et par conséquent aussi de porter des arbres ou même des mousses, laissent écouler les eaux pluviales qui filtrent en totalité entre le rocher et le sol pour aller s'emmagasiner dans de profondes vallées souterraines, immenses réservoirs étendus au-dessous de la Perse. Le grand massif de l'Ararat lui-même, malgré ses immenses glaciers, ne donne naissance à aucune rivière.

Ce sont ces nappes d'eaux sous-jacentes que les premiers habitants du pays furent forcés de capter quand ils voulurent fertiliser leur nouvelle patrie. Strabon fait remonter la date de la construction des premiers kanots au règne fabuleux de Sémiramis. D'après Polybe, Ecbatane était alimentée par des galeries souterraines si longues et si antiques, que les Perses eux-mêmes en avaient oublié l'origine. Ces conduits, d'après les auteurs anciens, avaient été exécutés sur l'ordre des fondateurs de la dynastie médique, qui donnèrent pendant cinq générations les produits des terres irriguées aux ouvriers employés à creuser les galeries. Leur tracé était naturellement inconnu des étrangers, et cette ignorance faillit être fatale à l'armée d'Antiochus lancée à la poursuite d'Arsace.

Aujourd'hui les kanots sont généralement des propriétés particulières affermées à des prix très élevés; certains d'entre eux, dans le voisinage de Téhéran, valent de deux à trois millions et rapportent jusqu'à quatre cent mille francs de revenu brut. On estime l'eau fournie d'après une mesure appelée «pierre», équivalant au volume de liquide suffisant pour faire tourner -43-la meule d'un moulin. La pierre d'eau donne un débit de quinze à vingt litres par seconde.

Le vent, qui n'a cessé de souffler en tempête depuis notre départ de Sofia, dissipe enfin les nuages; l'horizon s'éclaircit peu à peu, et les rayons d'un pâle soleil promènent sur la plaine des taches brillantes.

Tout à coup des minarets percent la brume, les faïences bleues des coupoles s'illuminent, et Tauris apparaît à nos yeux surpris, se déroulant magnifique le long d'une rivière qui lui sert sur plus de trois lieues de défense naturelle. Poussée par le froid, la caravane a marché bien meilleur pas que je ne l'avais espéré. Déjà nous apercevons le pont jeté sur l'Adjisou et les premières maisons du faubourg, quand nos gens s'arrêtent, déchargent un mulet, jettent de petits tapis à terre, et, après s'être orientés vers la Mecque, commencent leur prière. Cet accès de religiosité est d'autant moins compréhensible que ces honnêtes musulmans ont apporté jusqu'à présent une médiocre régularité dans leurs exercices de piété.

Je descends de cheval et regarde patiemment voler les corneilles et les geais bleus. Bientôt je comprends la véritable cause de l'arrêt de la caravane. A l'entrée du pont, au milieu de quelques rares auditeurs, un derviche, brandissant une hache, raconte les exploits de Roustem.

Le drôle a grand air et belle tournure; ses gestes sont majestueux, et sa pantomime est si expressive qu'on peut suivre le développement de l'épopée sans comprendre le patois turc dans lequel il s'exprime.

Les citadins ne prêtent guère l'oreille à ces spectacles vulgaires, mais les paysans se délectent au récit des combats du héros contre les dives et les enchanteurs. Les tcharvadars se lèvent enfin et nous invitent à remonter au plus vite à cheval.

Nous franchissons la rivière sur un pont de briques d'une longueur de cent soixante mètres environ, formant en plan une ligne brisée. La largeur du tablier entre les parapets est de cinq mètres. De grosses pierres usées par les pieds des chevaux forment une chaussée à peu près impraticable; aussi bien, quand les eaux sont basses, les voyageurs aiment-ils mieux traverser à gué que de s'aventurer sur le pont. On peut constater alors la singulière construction des avant-becs, tous bâtis fort économiquement avec des pierres tombales chargées d'inscriptions.

Au delà du fleuve commence une longue avenue bordée de jardins fruitiers, dont les singulières portes méritent d'être décrites; elles sont faites d'une épaisse dalle de pierre qui tourne sans effort dans deux crapaudines creusées sur les faces horizontales du seuil et des linteaux; les serrures, tout aussi bizarres, se composent d'un mécanisme auquel on atteint à travers un large trou pratiqué dans la pierre: on manœuvre le pêne avec une clef de bois longue au moins de quarante centimètres. Ces fermetures primitives, d'une solidité à toute épreuve, seraient parfaites s'il ne fallait s'armer, avant de les ouvrir, d'une patience tout orientale. Le propriétaire d'un jardin passe toujours un gros quart d'heure à tourner sa clef dans tous les sens avant de faire mouvoir le pêne, et, quand il a hâte de pénétrer chez lui, il en est réduit le plus souvent à escalader les murs de clôture.

De nombreuses caravanes se croisent à l'entrée de Tauris, dont les faubourgs semblent être le lieu d'élection des mendiants de toute la ville. Routes et carrefours soutiendraient une honorable comparaison avec la cour des Miracles. Des malheureux hâves et décharnés, des vieillards décrépits, gisent le long du chemin. L'instinct de la conservation ne persiste que chez de pauvres enfants, ils implorent à grands cris notre pitié, et, saisissant avec désespoir la bride de nos chevaux, espèrent ralentir notre marche et obtenir une aumône. Le spectacle est navrant, et, quand j'ai épuisé ma monnaie, je suis obligée de presser le pas afin d'échapper à la vue et au contact de ces cadavres vivants.

Cette désolante impression m'aurait longtemps poursuivie si mon regard n'eût été attiré par -44-le drapeau de la France flottant au sommet du mât consulaire. En revoyant ces trois couleurs, emblème de la patrie, j'oublie un instant les misères qui m'environnent, pour reporter mon esprit vers le pays perdu. Absorbée dans mes pensées, je parcours sans le voir un dédale inextricable de rues étroites et tortueuses, et j'atteins enfin, après une heure de voyage dans ce labyrinthe, l'Arménistan ou quartier chrétien de la ville, au centre duquel se trouve le consulat, gardé par une troupe nombreuse de soldats déguenillés.

Les intérêts de nos nationaux sont confiés à M. Bernay, consul d'une remarquable intelligence. Il habite la Perse depuis plusieurs années, parle avec facilité la langue du pays et connaît les replis les plus intimes du caractère persan. Ses instances pressantes nous décident à accepter un petit appartement situé à l'entrée de l'hôtel.

[Illustration]
M. BERNAY.

De vrais lits sont dressés, les bagages mis en ordre, les muletiers réglés; des chaises, des tables, des cuvettes garnissent nos chambres; nous allons pendant quelques jours encore vivre à l'européenne.

14 avril.—Tauris est, après Téhéran, la ville la plus peuplée de Perse. Son diamètre ne mesure pas moins de douze kilomètres, et comme étendue elle ne le cède qu'à Ispahan. Elle fut fondée, d'après Hamdoulla Kaswini, en 791, par la sultane Zobeïde, femme du khalife Haroun al-Raschid, en souvenir d'un médecin qui l'avait guérie d'une maladie grave.

Au dixième siècle, Soliman en fit le siège, et, la trouvant belle, racheta à ses soldats le droit aux trois jours de pillage auxquels étaient condamnées toutes les villes prises d'assaut.

Depuis cette époque, la capitale de l'Azerbeïdjan appartint tour à tour aux Abbassides, aux Bouïdes, aux Seljoucides, aux Turcs et aux Russes. Elle fut enfin restituée à la Perse en 1828 à la conclusion du traité de Turkmenchaï. Les tremblements de terre, très fréquents dans le voisinage du massif de l'Ararat, l'ont durement éprouvée. En 1721 elle perdit soixante-dix mille habitants, et en 1780 environ quarante mille. En 1831 elle fut décimée par le choléra; enfin, l'invasion kurde a amené au cours de ces dernières années une famine telle, qu'au printemps la population pauvre de la ville sortait par bandes et se répandait dans la campagne, où elle mangeait le blé encore vert et disputait aux troupeaux les premières luzernes.

Le gouvernement de l'Azerbeïdjan, dont Tauris est la capitale, appartient de droit au prince héritier. Le dauphin de Perse n'est pas toujours le fils aîné du chah, les droits au trône étant exclusivement réservés aux garçons issus de princesses choisies dans la tribu Kadjar, afin que, suivant les traditions tartares, les enfants de grande famille ne soient pas supérieurs en naissance à leurs oncles maternels. Le cas se présente actuellement à la cour de Téhéran. L'aîné des fils de Nasr ed-din ayant pour mère une femme de basse condition, il ne peut, à moins que la nation n'abroge en sa faveur les lois de l'hérédité, aspirer à la couronne, bien que son intelligence et son habileté administrative le rendent plus apte que son frère cadet à gouverner un État agrandi et pacifié par ses soins et ses talents.

Le valyat (héritier du trône) est le second fils du roi. Son précepteur, Mirza Nizam, -45-brillant élève de l'école Polytechnique, a dirigé avec intelligence les études et l'éducation de son pupille. A la suite de plaintes adressées au chah par le clergé de Tauris au sujet de vêtements de coupe européenne portés par le prince, contrairement à certaines prescriptions du Koran, Mirza Nizam a été mis en disgrâce.

Le précepteur, qui apprenait à son élève l'histoire de Louis XIV, du Grand Frédéric et de Napoléon Ier, a été tout d'abord condamné à périr, en punition de sa soi-disant impiété. Gracié sur la prière du valyat, il a été envoyé en exil aux environs de Kachan. Après le départ de Mirza Nizam, l'héritier du trône, bon, mais faible de caractère, est tombé entre les mains du parti religieux, fanatique et arriéré, et a été abandonné sans défense à l'influence des mollahs et de sa mère, véritable sectaire musulmane. Cette fâcheuse révolution de palais a porté des fruits hâtifs: le prince a perdu toute autorité, et ses serviteurs en sont venus à lui voler même ses repas. C'est, prétend-on, à la suite de larcins de ce genre qu'il s'est permis, sans prendre conseil de son entourage, de faire bâtonner le préfet de police. «L'estomac est la source de la joie; si son état est satisfaisant, il n'existe point d'affliction», dit un célèbre poète persan. Le chef de la sûreté avait oublié ses classiques.

Prévenu de la situation faite à son fils et du désordre qui régnait dans la province, le chah a rappelé le valyat à Téhéran, où il vit très retiré, entouré de prêtres et de religieux. Puis, afin de purger la province de l'Azerbeïdjan des brigands et des voleurs, le roi a chargé son oncle de rétablir l'ordre dans l'administration et sur les grands chemins. Ce fonctionnaire, à peine arrivé depuis trois semaines, a fait administrer la bastonnade sans relâche; des mains et des têtes ont été coupées; grâce à l'énergie du prince, le calme, comme l'assuraient nos tcharvadars, renaît dans le pays, naguère encore dangereux à parcourir, et dans la ville elle-même, où de multiples assassinats étaient commis toutes les nuits.

Nous allons faire bientôt la connaissance de ce sévère justicier, car, avant de visiter la ville, il est de bon goût de nous présenter chez le gouverneur de la province, spécialement chargé de protéger les étrangers.

Le consul, fort au courant des règles du cérémonial, a fait prévenir Son Excellence de notre présence à Tauris, et a demandé, selon l'usage persan, le jour et l'heure auxquels il pourra se rendre au palais avec mon mari. L'habitude d'offrir une collation en rapport avec la qualité des visiteurs entraîne chez les musulmans cette complication des relations sociales adoptée aussi par les Européens, tenus de rendre strictement les politesses reçues.

Le gouverneur ayant consulté son devin ordinaire, le calendrier officiel des jours fastes et néfastes, a fait répondre avec une extrême politesse à la demande du consul.

En conséquence, après le déjeuner, M. Bernay et Marcel, personnages trop importants pour sortir à pied, se sont dirigés à cheval vers le palais, précédés d'une nombreuse escorte de soldats armés de fusils et de domestiques chargés de préparer à coups de bâton le passage du cortège à travers les rues étroites du bazar.

Le hakem (gouverneur) a été fort aimable; une collation, composée de pâtisseries douceâtres, a précédé le café et le thé, servis par de nombreux serviteurs; puis les kalyans ont circulé de main en main, offerts d'abord au gouverneur et à son entourage, et livrés ensuite à la foule qui grouillait aux portes et aux fenêtres du talar (salon) afin de jouir du spectacle gratuit de la réception.

Chez les grands fonctionnaires, le biroun ou appartement des hommes étant tout à fait distinct de l'andéroun, réservé aux femmes, cette partie extérieure de l'habitation peut être sans inconvénient ouverte à tout venant. Le plus pauvre hère entre dans le palais d'un gouverneur de province sans timidité ni fausse honte, pénètre dans le vestibule, salue l'assistance, s'accroupit sur les talons après avoir ramené les pans de sa robe sur ses genoux, joint les -46-mains, se tait ou cause s'il en trouve l'occasion, accepte le thé si on le lui offre, et, quand il se retire, nul ne pense à l'interroger. En raison de cet usage, la foule afflue toujours dans les cours, certaine de prendre sa part des distractions gratuites et variées que lui procure la vie du palais. Tantôt ce sont les dernières bouffées d'un kalyan que le plus pauvre gamin est admis au bonheur d'aspirer, ou bien c'est une tasse de café volée au détour d'une porte. C'est encore la bastonnade qu'on voit administrer au voleur maladroit pris la veille au bazar, ou au général chargé de passer la prochaine revue. Les jours de grandes fonctions, comme disent les Espagnols, on distribue les présents du Norouz (nouvel an), on reçoit un noble Farangui, on prive d'un nez ou d'une oreille quelque bandit pris les armes à la main. La vue d'un supplice est une fête pour un Oriental. Ne crions pas à la barbarie: la Perse est aujourd'hui plus civilisée que l'Espagne du dix-huitième siècle offrant en spectacle à la foule, aux jours de réjouissance, un bel autodafé où brûlaient par douzaines juifs et mécréants.

La coutume commune à tous les grands personnages de s'entourer d'une foule nombreuse comparable à la clientèle romaine les rend d'un abord facile. Il n'est besoin d'aucune formalité pour s'approcher des gouverneurs, des ministres. Le roi lui-même est aisément accessible, et on peut lui demander justice ou protection, lui faire sa cour en toute occasion, admirer la sagesse de ses paroles, l'élégance de ses discours, suivant en cela le précepte de Saadi, qui pourrait servir de préface au manuel du parfait courtisan: Chercher un avis contraire à celui du sultan, c'est se laver les mains avec son propre sang. S'il dit en plein jour: «Ceci est la nuit», il faut répondre: «Voici la lune et les Pléiades».

Cette facilité de voir de près et de causer sans crainte avec des hommes élevés par leur intelligence ou la faveur royale au-dessus du vulgaire contribue à donner aux gens du peuple une aisance de manières et une forme polie dans le langage, qui les rend, à ce point de vue, très supérieurs aux hommes des classes inférieures de nos pays. Grâce à cette bonne éducation, les Persans sont de relations agréables et d'un commerce facile jusqu'à ce qu'une occasion se présente de traiter avec eux quelque affaire d'intérêt. Alors se révèlent subitement leur instinct d'intrigue, leur âpreté au gain, et se refroidissent en même temps les bons sentiments que leur esprit et leur amabilité inspirent tout d'abord.

Ce raffinement de politesse rend les formes de la langue persane «élégante» très difficiles à apprendre. Marcel commence à se faire comprendre, mais il s'exprime comme un grossier personnage; en outre, son accent est détestable. Il va prendre quelques leçons avec le mirza du consulat, un vrai lettré, afin de corriger ou tout au moins d'améliorer la prononciation des mots les plus usuels.

[Illustration]
TASSE A CAFÉ PERSANE.
[Illustration]
LES JARDINS PRÈS DE TAURIS. (Voyez p. 55.)

CHAPITRE IV

Visite aux consuls.—Histoire d'un consul turc.—La mosquée Bleue.—La citadelle.—Déplacement constant des villes d'Orient.—Les glacières.—La mort du mouchteïd de Tauris.—Les mollahs.—Excursion à la mosquée de Gazan Khan.—Visite du gouverneur de Tauris.—Visite à l'archevêque arménien.—Couvent d'Echmyazin.—Orfèvreries précieuses et manuscrits.—Notions de dessin d'une femme chaldéenne.—Le calendrier persan.—Départ de Tauris.—Une caravane de pèlerins se rendant à Mechhed, dans le Khorassan.—Un page féminin.—Mianeh.—Légende du château de la Pucelle.—Dokhtarè-pol.

15 avril.—Nous nous sommes rendus aujourd'hui chez les rares Européens forcés par leur triste destinée d'habiter Tauris.

S'il y avait en Perse, comme en Amérique, des expositions de gens gras, le consul de Turquie remporterait à l'unanimité des suffrages la médaille d'honneur; quel que soit son module, elle serait encore au-dessous du mérite de ce fin diplomate, plus apte à lutter de prestance avec les animaux des races les plus perfectionnées du comté d'York qu'à se comparer aux représentants de la race humaine.

L'effendi, trop rond pour pouvoir prendre ses repas à terre, est obligé de faire transporter à l'avance, dans les maisons où il est invité à dîner, une table largement entaillée, dans laquelle il incruste son majestueux abdomen, après s'être excusé auprès des convives de cette infraction aux usages. L'Excellence, disent les uns, n'a jamais trouvé un coursier de force à la charrier en une seule fois; elle a perdu de vue ses pieds depuis de si longues années, prétendent les autres, qu'elle est heureuse de s'assurer, en se regardant de temps en temps devant un grand miroir, qu'un chameau ne les lui a pas volés.

-48-Ce même consul fut, l'année dernière, le héros d'une glorieuse aventure, dont on rit encore dans les bazars de Tauris.

Il avait voulu se rendre à Constantinople par la voie de Trébizonde, plus facile à parcourir en hiver que celle du Caucase.

Ses collègues avaient tenté de l'en dissuader, lui représentant combien il était dangereux de traverser le Kurdistan.

«Les Kurdes, avait-il répondu, sont sujets turcs et trembleront devant le représentant du commandeur des croyants.»

Aucune crainte n'ayant pu pénétrer dans ce cœur valeureux, le consul partit avec une quarantaine de serviteurs montés sur de magnifiques chevaux destinés au service du sérail.

A peine la petite troupe eut-elle franchi la frontière persane, qu'elle fut assaillie par une douzaine de brigands; toute résistance fut inutile, et les Kurdes s'approprièrent chevaux, bagages, armes et vêtements. Au moment où ils arrachaient la chemise de l'Excellence, ils furent pris d'un tel effroi à la vue des charmes surabondants du diplomate, qu'ils se sauvèrent à toutes jambes, lui abandonnant ce dernier voile: faiblesse impardonnable chez des hommes de tribu, certains de tailler dans ce large vêtement une tente capable d'abriter une nombreuse famille.

Quant à l'effendi, il prit la chose par le bon côté:

«J'avais bien dit à mes collègues que la majesté du représentant de Sa Hautesse frapperait d'une respectueuse terreur les cœurs les plus endurcis.»

Nous avons été présentés également aux consuls de Russie et d'Angleterre. Mrs. Abbott me vante avec enthousiasme les charmes de la vie à Tauris. Enfermée dans l'étroit quartier arménien, elle ne peut franchir les portes de la ville à visage découvert sans provoquer l'attroupement d'une foule avide de regarder une femme non voilée. Le seul moyen, paraît-il, de passer inaperçue et de circuler librement est d'adopter le costume musulman, sacrifice des plus répugnants à une chrétienne.

16 avril.—La ville renferme peu de monuments anciens, mais ceux qu'elle possède sont très remarquables. Le plus intéressant est sans contredit la mosquée Bleue, construite au quinzième siècle, sous Djehan Chah, sultan mogol de la dynastie des Moutons-Noirs.

Ce bel édifice mérite d'être étudié au point de vue de ses dispositions générales, de la grandeur imposante de sa façade principale, de l'élégance de ses formes, du fini et de la coloration des magnifiques mosaïques de faïence dont il est revêtu. Combien il est regrettable que les coupoles, ébranlées par un tremblement de terre, se soient écroulées, entraînant dans leur chute les murs lézardés, et couvrant d'un amoncellement de matériaux le sol des cours intérieures! Les habitants ont puisé sans scrupule dans ces ruines pour construire leurs maisons; personne n'a songé à arrêter cet acte de vandalisme, car, la mosquée ayant été élevée par la secte sunnite, les Persans chiites voyaient avec bonheur disparaître les derniers débris d'un monument qui leur rappelait une hérésie odieuse. L'exécration des deux sectes musulmanes est d'ailleurs bien réciproque. «Il y a plus de mérite à tuer un Persan chiite qu'à détruire soixante-dix chrétiens», assurent les oulémas ottomans.

La mosquée était précédée d'une grande cour entourée d'arcades et ornée au centre d'un vaste bassin à ablutions. Aujourd'hui tout cela est détruit, des maisons se sont élevées sur l'ancien emplacement des cours, et une route de caravanes passe au pied des gradins conduisant à la porte principale. Cette baie se dresse sur une plate-forme et se résume dans un grand arc de forme ogivale, entouré d'un tore de faïence bleu turquoise s'allongeant en spirale jusqu'au sommet de l'ogive.

[Illustration]
VUE INTÉRIEURE DE LA MOSQUÉE BLEUE DE TAURIS.

Les faces intérieures du portique sont ornées de ravissantes mosaïques de faïence taillées au -51-ciseau et juxtaposées avec une telle précision qu'elles paraissent former un seul et même corps. Leurs dessins, d'un goût délicat, représentant des enroulements et des guirlandes de fleurs, ne rappellent en rien les combinaisons géométriques caractéristiques des arts seljoucides mogols. Enfin une harmonie parfaite s'établit entre les tons bleu clair, vert foncé, blanc, jaune feuille morte et noir des sujets et la couleur bleu foncé des fonds, dont ils rompent la monotonie sans enlever à l'ensemble l'éclat particulier qui a valu à ce monument le nom de mosquée Bleue.

[Illustration]
PORTE EXTÉRIEURE DE LA MOSQUÉE BLEUE DE TAURIS.

Une porte de peu d'élévation, percée dans la façade intérieure du portique, donne accès dans le temple. Il est composé de deux vastes salles bien distinctes, autrefois recouvertes de coupoles et entourées par des galeries de communication. La première est ornée de mosaïques de couleurs variées, rappelant comme style celles de l'entrée; leurs dessins acquièrent, grâce à un sertissage de briques gris rosé, une valeur et un relief qui manquent aux panneaux -52-recouverts en entier de faïence émaillée. La seconde, où se trouve le mihrab, est revêtue de plaques bleues taillées en petits hexagones. Leur émail ladjverdi (bleu foncé), réchauffé par des arabesques d'or, fait valoir la blancheur éburnéenne des lambris d'agate rubanée que termine à leur partie supérieure une large inscription en caractères arabes entrelacés de légères guirlandes de fleurs et de feuillages. Ces magnifiques dalles, extraites des carrières voisines du lac Ourmiah, sont encore intactes aujourd'hui: leur poids et leur dureté les ont préservées de toute détérioration. La partie sacrée de l'édifice respire dans sa magnificence un calme et une sévérité imposants, qui contrastent avec l'ornementation plus claire et plus brillante du vaisseau précédent.

Tout autour de la mosquée s'étend jusqu'au mur d'enceinte un vaste cimetière sunnite, aujourd'hui abandonné.

17 avril.—M. Audibert, chancelier du consulat, est venu se mettre à notre disposition de la manière la plus obligeante et nous a offert de nous piloter à travers le dédale des bazars et des faubourgs. En chemin s'est présentée la citadelle.

Cette imposante masse de maçonnerie, haute de vingt-cinq mètres, qu'on aperçoit longtemps avant d'arriver à Tauris, occupe le centre d'une vaste esplanade défendue par une enceinte polygonale flanquée de tours et entourée de fossés larges et profonds, aujourd'hui en partie comblés. Les parements des murs sont dressés avec une telle habileté que les joints verticaux des briques se projettent, quand on les regarde obliquement, suivant des lignes parallèles toutes équidistantes entre elles. Autour de cette grande ruine se groupent des bâtiments militaires de construction récente, occupés par le casernement de la garnison de Tauris, et une fonderie de canons aujourd'hui inactive. Un escalier délabré conduit à la plate-forme, recouverte de deux loggias servant d'abri aux vigies chargées de signaler les incendies.

De ce poste d'observation la vue est très belle. Au loin, les plaines déjà vertes s'étendent jusqu'aux premiers contreforts des montagnes neigeuses; à nos pieds, les maisons de terre de la ville se cachent sous les fleurs blanches et roses des arbres fruitiers; seules les coupoles des bazars, des caravansérails et des mosquées émergent d'un fouillis de feuilles naissantes.

Dans le lointain j'aperçois un tumulus étendu entouré de quelques villages. Les ruines de la mosquée de Gazan khan, élevée au centre de l'ancienne Tauris, se cachent sous cet amoncellement de terre. Depuis six cents ans la cité s'est avancée de plus de douze kilomètres et tend tous les jours à se rapprocher de la rivière. Les faubourgs abandonnés, les tumulus, les anciens cimetières, sont autant de témoins qui jalonnent le déplacement progressif de Tauris.

Ces mouvements particuliers à toutes les villes d'Orient sont la conséquence forcée des mœurs du pays: l'usage de voiler les femmes quand elles sortent et de les cacher à tous les yeux, même chez elles, oblige les musulmans à construire des habitations doubles, s'éclairant sur de vastes cours et comprenant dans leur enceinte des jardins destinés à laisser respirer à l'aise les compagnes ou les filles du maître du logis. Dans ces conditions, les dépendances absorbant toute la place disponible, les pièces dont se compose l'habitation sont peu nombreuses et à peine suffisantes pour une seule famille et ses serviteurs. Au moment de leur mariage, les fils quittent la maison paternelle et font construire dans le quartier à la mode une demeure nouvelle; à la mort de leurs parents ils louent, s'ils le peuvent, l'ancienne habitation de famille; dans le cas contraire, ils se contentent d'enlever les boiseries. Les terrasses et les murs de terre, abandonnés, ne tardent pas à subir les influences climatologiques; peu à peu les quartiers écroulés sont nivelés par la charrue, tandis que -55-des faubourgs nouveaux s'élèvent sur l'emplacement des jardins naguère en culture.

[Illustration]
FORTERESSE DE TAURIS.

Avant de retourner au consulat, nous passons auprès d'un grand nombre de glacières dans lesquelles se congèle pendant la saison froide la glace vendue l'été au bazar.

La fabrication est simple et peu coûteuse. Dans un bassin exposé au nord et abrité des vents du sud par un mur de terre, on amène le soir l'eau d'un ruisseau voisin. Elle se congèle pendant la nuit, et, le matin venu, la couche de glace, brisée, est emmagasinée dans des caves ou yakhtchal, recouvertes de coupoles de briques crues, dans lesquelles elle se conserve jusqu'à la fin de l'été. Bien que le prix de cette glace soit très modique, chaque yakhtchal rapporte à son propriétaire de cent à cent vingt tomans[2].

[2] Le toman vaut en ce moment 9 fr. 60 de notre monnaie; son cours est variable.

En quittant les glacières, nous entrons de nouveau dans le bazar; il est presque désert, les marchands plient en toute hâte leur étalage et ferment leur boutique. Cependant ce n'est aujourd'hui ni le vendredi des musulmans, le dimanche des Arméniens, le samedi des juifs ou l'une des nombreuses fêtes du calendrier persan. Quelle est donc la cause de ce brusque arrêt dans la vie commerciale d'un bazar aussi important et animé que celui de Tauris? Un pasteur révéré, le mouchteïd, vient, dit-on, de rendre son âme à Dieu.

C'était un beau vieillard, d'une figure intelligente et distinguée. Comme tous les grands prêtres, il portait la double robe et le manteau de laine blanche, et se coiffait de l'immense turban gros bleu réservé en Perse aux descendants du Prophète. Ce costume d'une majestueuse simplicité s'harmonisait avec la noblesse de sa démarche et mettait en relief une physionomie d'ascète bien faite pour inspirer le respect.

Marcel avait voulu, il y a quelques jours, reproduire les traits intéressants de ce religieux, et lui avait offert de faire sa photographie, mais le mouchteïd avait exprimé sans fausse honte la crainte de poser devant l'objectif. «Je suis avancé en âge, avait-il répondu, et, sans être superstitieux comme les infidèles sunnites, je redoute, en laissant trop fidèlement reproduire mes traits, de signer le dernier paragraphe de mon testament; d'ailleurs j'ignore par quel procédé Dieu ou le diable vous permet de fixer les images, et, dans le doute, je ne veux pas m'exposer à donner un mauvais exemple aux musulmans. Cependant, puisque vous désirez conserver un souvenir de moi, je prierai mes vicaires de se grouper à mes côtés, et vous dessinerez nos portraits, à condition que nous puissions suivre tous vos mouvements.» Aujourd'hui la résistance du vieillard à laisser faire sa photographie assure notre sécurité; car sa personne est si vénérée et le fanatisme des habitants de l'Azerbeïdjan si ardent, qu'on aurait sans doute attribué sa mort subite à quelque maléfice.

Les chefs religieux désignés sous le nom de mouchteïds (ce nom dérive d'un mot arabe et désigne l'ensemble des connaissances nécessaires pour obtenir le plus haut grade dans la hiérarchie ecclésiastique des Chiites) ont toujours eu en Perse une situation prépondérante. Ils ne remplissent aucune fonction officielle, ne reçoivent pas de traitement et sont élevés à cette haute dignité par le suffrage muet, mais unanime, des habitants d'un pays qu'ils sont chargés d'instruire dans leur religion et de défendre contre l'oppression ou l'injustice des grands. Le gouvernement persan ne saurait conférer ce titre, toujours décerné à la vertu, au mérite et à l'érudition.

Il y a rarement en Perse plus de trois ou quatre mouchteïds reconnus par le peuple, l'opinion publique exigeant tout d'abord, avant d'élever un mollah à cette haute dignité, qu'il ait acquis pendant un stage de vingt ans, fait à Kerbéla ou à Nedjef, plus de soixante-dix sciences et enrichi le pays d'une nombreuse postérité. Ces saints personnages, afin de capter la confiance du peuple, affectent une grande pureté de mœurs, la plus extrême sobriété, vivent -56-en général fort retirés, fuient les honneurs et préfèrent aux faveurs royales la confiance populaire. Leurs discours édifiants sont pleins d'onction; leurs prières, plus longues que celles des fidèles, se terminent par des exhortations à la vertu adressées à la foule avide de les écouter; leurs interprétations de la loi du Chariat sont recherchées; les juges ont recours à leur haute science dans les questions les plus graves, et acceptent sans discussion des arrêts considérés comme irrévocables, à moins qu'un mouchteïd plus en renom de sainteté n'en décide autrement.

Du reste, ces chefs religieux ne s'écartent guère de la ligne de conduite sévère qui leur vaut leur élévation. S'ils faillaient à leurs devoirs, le charme serait vite rompu: ils perdraient le fruit des longues années de travail passées à conquérir le pontificat suprême et à s'assurer, de la part de tous les musulmans, une obéissance passive à laquelle les souverains de l'Iran sont obligés de se soumettre.

Depuis quelques années cependant, le pouvoir civil tend à s'affranchir de la tutelle religieuse, et le temps est passé où l'illustre mouchteïd d'Ispahan, Hadji Seïd Mohammet Boguir, exerçait dans la province de l'Irak un pouvoir illimité. Les criminels condamnés par lui à la mort subissaient en sa présence le dernier supplice, et plusieurs même sollicitaient la faveur suprême d'être exécutés de sa main. Leur corps était, en ce cas, enterré dans la cour du palais, et les coupables mouraient persuadés qu'ils obtenaient ainsi la rémission de leurs fautes et l'entrée en paradis.

Si l'on peut vanter en général la sagesse et la modération du haut clergé persan, on n'en saurait dire autant de l'ordre subalterne des mollahs. Leur rapacité, leur fourberie, leur bêtise font le sujet de mille contes.

Voici le dernier:

Tandis que le mollah Nasr ed-din prêchait vendredi à la mosquée du Chah, Houssein, le savetier de la dernière boutique du bazar au cuir, agenouillé dans le sanctuaire, pleurait à chaudes larmes; ses voisins, édifiés et le croyant ému par les exhortations touchantes du prédicateur, s'informèrent avec intérêt du motif de sa douleur. «Hélas! hélas! Mon bouc est mort, répondit-il entre deux sanglots, et le mollah en prêchant a fait mouvoir sa barbe comme mon pauvre ami! C'est l'évocation de cette chère image qui m'a fait pleurer.»

Le fanatisme des mollahs égale leur ignorance et leur avarice; ils abhorrent les chrétiens; et, si les Kurdes étaient entrés l'année dernière à Tauris, comme on l'a redouté un instant, les Persans, à l'instigation du clergé musulman subalterne, se seraient unis aux envahisseurs et auraient pillé le quartier arménien, quitte à se partager ensuite les dépouilles à coups de sabre.

La majeure partie des prêtres, avide d'acquérir les biens de la terre et peu soucieuse de partager ses richesses avec les déshérités de la fortune, néglige même l'accomplissement du devoir de la charité, si rigoureusement recommandé par le Koran. Quant à moi, je n'ai jamais vu un mollah faire l'aumône, bien que la pitié s'exalte au spectacle affreux de la misère actuelle; mais, en revanche, j'ai été témoin des reproches amers adressés par l'un d'eux à un aveugle au moment où il implorait la compassion d'un infidèle. «Faites donc la charité vous-mêmes, hypocrites et faux musulmans, au lieu de nous laisser mourir de faim!» répondit l'infirme exaspéré.

[Illustration]
LE MOUCHTEÏD DE TAURIS ET SES VICAIRES. (Voyez p. 55.)

D'après la coutume, l'enterrement du mouchteïd doit avoir lieu deux heures après sa mort. La foule se précipite en masse vers la maison mortuaire afin de se joindre au cortège; je veux, moi aussi, prendre part à la cérémonie. J'emboîte le pas derrière les retardataires, mais je suis bientôt arrêtée par le guide: il a compris mon intention, tente d'abord de me détourner de mon chemin sous de mauvais prétextes, et m'avoue enfin qu'il ne peut laisser stationner -59-des chrétiens sur la voie suivie par le cortège. Afin de ne point désoler ce brave serviteur et ne pas créer de difficultés au consul, j'accepte l'offre d'un soldat d'escorte et je monte sur la terrasse d'une maison, d'où je pourrai voir sans être vue le défilé de la procession funèbre. A peine y suis-je arrivée, qu'un bruit confus et des lamentations se font entendre au loin, annonçant l'approche du convoi.

En tête marche une troupe innombrable de gamins criant, hurlant et sautant comme tous les petits drôles de leur âge; derrière eux, le corps, placé sur un brancard, est porté par quatre hommes s'avançant d'un pas rapide. Le cadavre est recouvert d'un beau cachemire; à la tête on a posé le large turban bleu; une foule énorme, composée d'hommes de tout âge et de toute condition, marche ensuite dans un désordre confus, se foulant, se pressant autour du mort, afin de baiser ou de toucher au moins de la main le cachemire étendu sur la dépouille du saint prêtre.

En arrière du cortège arrivent des femmes voilées, faisant retentir l'air de leurs glapissements aigus et de leurs you, you, you funèbres. Je cherche en vain le gouverneur, les gros fonctionnaires, les soldats chargés de donner à la cérémonie un caractère officiel: aucun uniforme ne se montre; c'est une démonstration spontanée de la foule, qui suit les derniers restes d'un homme dont elle respectait et vénérait les vertus.

Ce système d'enterrement rapide n'est pas seulement réservé aux grands dignitaires du clergé persan, il est d'un usage général, et son principal inconvénient est de favoriser le crime.

Dès qu'une famille a perdu un de ses membres, elle le fait enterrer, mort ou vif, dans les deux heures, sans qu'aucun médecin contrôleur soit appelé à vérifier le décès ou à constater le genre de mort. La crainte d'inhumer des gens vivants préoccupe, il faut l'avouer, assez médiocrement les Persans: les pauvres considèrent ceux qui les quittent comme délivrés d'une lourde chaîne inutile à renouer; les riches expédient leurs morts à Kerbéla ou Nedjef, et le dernier voyage en caravane est d'assez longue durée pour donner aux cataleptiques le temps de se réveiller en chemin.

Les précautions hygiéniques sont en harmonie avec la rapidité des funérailles; le corps, sans bière, est déposé dans une fosse peu profonde, creusée dans un champ servant de cimetière, sur une place ou dans un carrefour, et les parents considèrent qu'ils se sont acquittés de tous leurs devoirs envers le défunt quand ils ont tourné sa tête dans la direction de la Mecque, et placé sous ses aisselles deux petites béquilles de bois, sur lesquelles il se lèvera à la voix de l'ange Azraël.

S'il s'agit d'une femme, l'instinct jaloux des maris complique la cérémonie. Dans ce cas les plus proches parents étendent tout autour de la fosse, au moment de déposer le cadavre, un voile épais destiné à dissimuler les formes féminines.

18 avril.—La mort du mouchteïd est considérée dans la ville comme un grand malheur; la vie publique est suspendue. En signe de deuil, toutes les boutiques du bazar restent closes, les bouchers ne tuent pas, les boulangers ne cuisent pas, et la population est condamnée à se nourrir de larmes, aliment des moins substantiels. Le meilleur moyen de nous distraire de la tristesse générale est d'aller avec quelques Européens faire un tour hors de la ville.

Une nombreuse cavalcade est bientôt organisée, et nous franchissons la porte de la cité après avoir traversé les bazars et un long faubourg peuplé de gamins occupés à jouer à la marelle, pendant que d'autres chantent à tue-tête les exploits de Moukhtar pacha au cours de la guerre turco-russe.

Les guides nous conduisent aux ruines de la mosquée de Gazan khan, ce roi mogol si célèbre dans l'histoire de la Perse par ses exploits et ses conquêtes.

-60-Ce prince, tout à la fois forgeron, menuisier, tourneur, fondeur, astronome, médecin, alchimiste, «connaissait même l'histoire de son peuple», ajoute naïvement son historien. Dans sa guerre contre l'Égypte il rechercha l'appui du Saint-Siège. Le pape Boniface VIII fit connaître l'alliance qu'il avait contractée avec le souverain persan et détermina ainsi les princes chrétiens à embrasser une nouvelle croisade en leur laissant entrevoir la position critique des Sarrasins, attaqués à la fois par les soldats du Christ et les musulmans. Les relations de Gazan khan avec le chef de l'Église permettent de supposer que ce roi, converti en apparence à la religion musulmane avant son avènement au trône, n'avait jamais abandonné les croyances de ses pères; il protégea toute sa vie ses sujets chrétiens au détriment des musulmans et vécut en compagnie d'un moine installé à sa cour. Malgré cela, les historiens persans le considèrent comme un des plus grands rois qui aient régné sur l'Iran.

Gazan khan n'était pas un Apollon. «On s'étonne de voir tant de vertus habiter dans un si laid et si petit personnage», nous dit son conseiller intime. En revanche, son intelligence était extraordinaire; il se plaisait à lire la vie des grands hommes dans les écrits fabuleux et dramatiques de Firdouzi et de Nizamé, et s'était donné comme modèles Cyrus et Alexandre le Grand.

L'édifice construit sous son règne n'est plus aujourd'hui qu'un vaste tumulus fouillé et exploité en tous sens; les débris gisant sur le sol indiquent seuls les plus frappantes analogies entre cette ruine et la mosquée de Narchivan. Cependant le procédé des mosaïstes diffère: les faïences bleu turquoise sont disposées en grandes plaques; le dessin est tracé au burin de façon à enlever par parties l'émail bleu et à laisser apparaître la brique même. C'est un véritable travail de gravure fini avec un art et une patience admirables.

Un paysan, qui cherche dans les ruines des matériaux destinés à réparer sa maison, m'apporte une étoile à huit pointes ornée d'un dessin en creux. Les briques estampées se mêlaient donc à l'émail dans la décoration de cet édifice d'un goût exquis, si l'on en juge d'après les fragments épars sur le sol.

Après avoir parcouru tous les tumulus de l'ancienne Tauris, la cavalcade s'engage au milieu de jardins embaumés séparés les uns des autres par des rigoles où circule une eau courante d'une admirable limpidité; les pêchers, les pommiers, les amandiers et les cognassiers à fruits doux ombragent de leurs branches couvertes de fleurs des plantations de melons, de concombres, de pastèques et d'aubergines, semées sans art ni symétrie, mais rachetant par une vigueur extraordinaire cet apparent désordre. Quelques échappées à travers la verdure naissante découvrent de charmants paysages. Là c'est une caravane de petits ânes chargés de bois, passant à la file sur un pont des plus rustiques; ici, des femmes enveloppées de leurs voiles bleus se sauvant à l'approche des Faranguis. Il n'a pas été possible de faire la photographie de la mosquée de Gazan khan, l'édifice ne conservant même plus de forme; c'est le cas de prendre ma revanche; je descends de cheval, et, malgré un vent violent et des nuages noirs amoncelés du côté de la montagne, j'obtiens une bonne épreuve du jardin et du convoi de baudets. «En selle, en selle!» s'écrie mon mari. Il est déjà trop tard: le tonnerre gronde, les éclairs éblouissants déchirent la nue, et la pluie devient bientôt diluvienne. Nous cherchons en vain un abri sous les arbres, leur feuillage ne peut plus nous garantir. Sauve qui peut! Chacun prend son parti en brave et se dirige vers la ville de toute la vitesse de sa monture.

A notre arrivée dans la cour du consulat, nous sommes mouillés jusqu'aux os; nos chevaux ruissellent de sueur. Le mal n'est pas grave: Dieu merci, le logis est hospitalier; des habits secs et un bon feu auront vite raison de notre mésaventure.

Il m'a semblé, en passant auprès du corps de garde, voir les soldats occupés à décrasser leurs armes: un bruit insolite remplit l'hôtel; du salon à la cuisine tout est mouvement. Je -61-m'informe. Pendant notre absence le gouverneur a fait annoncer sa visite pour demain. Ce n'est pas une petite affaire que la réception d'un si grand personnage; le Vatel du consulat n'a pas seul la tête à l'envers, son trouble respectueux n'est rien auprès de l'émoi du mirza (secrétaire indigène), notre professeur de persan, auquel incombe la tâche glorieuse de fabriquer d'ici demain une superbe poésie célébrant l'heureuse conjonction des astres qui a amené le gouverneur à Tauris d'abord, et puis au consulat de France. Nous serions mal venus de réclamer aujourd'hui notre leçon quotidienne.

19 avril.—Il est sept heures du matin. Je monte sur la terrasse afin d'assister à l'arrivée du hakem et de son cortège. Des soldats armés de bâtons font évacuer la rue et distribuent sans modération des coups proportionnés en nombre à la haute dignité du personnage attendu. J'aperçois enfin l'oncle du roi; il est vêtu d'une ample redingote noire plissée à la taille et coiffé d'un kolah (bonnet) de drap noir adopté à la cour depuis quelques années, tandis que le kolah d'astrakan est réservé aujourd'hui aux provinciaux peu au courant de la mode ou aux gens âgés. L'origine et la puissance du gouverneur de Tauris sont indiquées par la dignité d'une démarche lente seyant à un homme de kheïle ostoran, «de gros os». Ses traits durs et accentués, sa peau brune rappellent, paraît-il, le type de la tribu Kadjar, dont il descend.

Mes regards se portent ensuite sur un magnifique cheval turcoman mené en main par l'écuyer chargé de jeter sur l'animal un superbe tapis de Recht dès que l'Excellence aura pénétré dans le consulat. Cette monture pleine de vigueur et d'élégance est couverte d'un magnifique harnachement d'or ciselé, dont je ne puis m'empêcher d'admirer la beauté, tout en regrettant de perdre ainsi de vue les formes de la belle bête qui en est parée. Les jambes sont fines, la tête bien proportionnée, et la robe alezan brûlé brille comme de la soie.

Immédiatement après le cheval du gouverneur marche le bourreau, tout de rouge habillé. Ce personnage, traité avec égard, vu la gravité de ses importantes fonctions, n'est jamais invité à entrer à la suite de son maître dans l'intérieur d'une maison amie et doit se contenter de rester assis à la porte, où lui sont offerts avec empressement le thé, le café et le kalyan. Derrière l'exécuteur des hautes œuvres s'avancent les officiers subalternes, les ferachs et une foule de cavaliers d'escorte vêtus d'habits en lambeaux et coiffés du large papach du Caucase, gris, marron ou noir, suivant la fantaisie du propriétaire. Ce sont les cosaques de la garde royale. De quelles guenilles peut-on bien couvrir les soldats de la ligne?

A peine entré dans le salon, le gouverneur s'est assis et a paru écouter avec une satisfaction évidente la composition du mirza vantant les vertus civiles et militaires du noble visiteur dans des termes poétiques empruntés aux plus beaux passages de Saadi et de Firdouzi. Cette poésie, débitée sur un ton chantant, paraît très goûtée par l'assistance, qui, en signe d'approbation, incline la tête aux bons endroits. Quant à moi, je ne comprends pas un traître mot de ce langage fleuri, mais je juge opportun d'opiner du bonnet et de faire ainsi preuve d'un esprit délicat. Les rafraîchissements sont ensuite apportés, et la conversation traîne pendant plus de deux heures, entrecoupée, suivant la mode persane, de bâillements et de temps de silence pendant lesquels chacun paraît se recueillir.

Après un long échange de compliments et de politesses, on se sépare enfin fort contents les uns des autres. Le cortège se remet en ordre, le bourreau reprend sa place de bataille, et la rue, tout à l'heure si animée, redevient silencieuse.

Il était temps. L'archevêque arménien de Tauris a témoigné le désir de faire faire sa photographie: je craignais d'arriver trop tard au rendez-vous. Notre appareil nous ouvre toutes les portes. L'archevêché, bien modeste résidence de Sa Grandeur, est bâti en briques crues, mais éclairé de tous côtés sur de beaux jardins, au fond desquels s'élèvent les bâtiments -62-d'une école pour les enfants arméniens. Nous sommes attendus avec impatience et reçus avec une amabilité parfaite. La physionomie du prélat respire la bonté; ses traits, largement modelés, sont éclairés par des yeux intelligents et vifs; sa barbe et ses cheveux grisonnants indiquent un âge en désaccord avec sa taille droite et fière. Cette belle tête est mise en relief par un capuchon de moire antique noire s'appuyant tout droit sur la calotte dure et retombant presque sur les yeux. Une ample robe de satin noir descend jusqu'aux pieds; autour du cou s'enroule une longue chaîne d'or soutenant un christ peint sur émail et encadré de perles et de rubis.

[Illustration]
ARCHEVÊQUE ARMÉNIEN.

Les Arméniens qui entourent Sa Grandeur ont tout l'aspect de sacristains français, mais savent offrir à l'étranger le café et la pipe avec une bonne grâce qui ne manquerait pas de scandaliser les serviteurs de notre clergé national.

«Je suis heureux de vous voir, nous dit le prélat; j'aime les Français. Puisque vous êtes venus à Tauris par la route du Caucase, vous m'apportez sans doute des nouvelles du Catholicos.

—Je suis désolé, Monseigneur, répond Marcel, de ne pouvoir satisfaire votre désir; j'ai honte de l'avouer, mais j'étais déjà à quatre étapes d'Érivan quand j'ai entendu parler du couvent d'Echmyazin; j'ai donc été privé de l'honneur de saluer l'archevêque.

—Je le regrette vivement, réplique le prélat. Le Catholicos, chef suprême de la religion -63-grégorienne, qui s'étend non seulement en Perse, mais dans la Turquie d'Asie et aux Indes, aurait été heureux de vous recevoir. C'est un homme de grand talent, il connaît la valeur intellectuelle des Européens et vous aurait montré avec bonheur les reliques précieuses du monastère, telles que la lance qui a percé le côté du Christ, le bras droit de saint Grégoire l'Illuminateur, enfermées dans des reliquaires véritables chefs-d'œuvre d'orfèvrerie, et les inappréciables richesses de la bibliothèque, où depuis quinze siècles se sont entassés les manuscrits les plus précieux. Le couvent d'Echmyazin, dont le nom signifie «les trois églises», vous aurait lui-même fort intéressé; il fut bâti en 360 de notre ère, et nos moines vous auraient fait voir des constructions encore en bon état remontant à cette date éloignée. A la suite d'invasions successives, les chapelles de sainte Cayanne et de sainte Cisiphe ont été détruites, il est vrai, mais le trésor et la bibliothèque ont été sauvegardés et renfermés, depuis quelques années, dans un bâtiment en pierre de taille, où ils sont désormais à l'abri de toute détérioration.»

[Illustration]
COUVENT D'ECHMYAZIN.

Nous remercions l'archevêque et nous retirons après avoir fait son portrait dans plusieurs poses différentes. Quant à revenir en arrière, il n'y faut pas songer: où trouver le courage nécessaire pour affronter de nouveau la sainte Russie, ses relais de poste et les pieds de porc à la confiture de prunes?

20 avril.—C'était grande fête aujourd'hui chez tous les consuls. Après les réceptions je suis montée sur la terrasse parée du drapeau français. Le soleil éclairait de ses derniers rayons la cité de Zobeïde; la ville tout entière semblait embrasée. J'étais absorbée par la -64-contemplation de ce spectacle, lorsque je m'entendis appeler doucement. «Khanoum (Madame), me dit timidement de la maison voisine une Chaldéenne dont j'ai entendu vanter la beauté et la pureté de type, montrez-moi donc les images que vous faites tous les matins sur la terrasse.» J'étais loin de me douter de cet innocent espionnage quand je venais tirer quelques épreuves des clichés révélés pendant la nuit. Je salue mon interlocutrice et lui offre de poser devant mon objectif: elle consent; l'appareil est bientôt préparé, mais le jour baisse et il devient impossible de faire une photographie. Je cours chercher mon mari et ses crayons, car demain peut-être la belle Rakhy ne sera pas maîtresse de témoigner autant de bonne volonté. Après avoir fait quelques façons pour abaisser le voile de mousseline qui enveloppe son menton et s'arrête sous les narines, elle prend son parti en brave, rejette les draperies sur ses épaules et garde pendant quelques instants une immobilité de statue. Ses yeux noirs sont pleins de malice; le nez carré donne à la physionomie une fermeté qu'accentuent la forme et la couleur rouge foncé de lèvres un peu minces; le trait caractéristique de la figure est la grande distance qui sépare la base du nez de la bouche. La Chaldéenne est coiffée d'un foulard de crêpe de Chine vermillon, serré autour du crâne par un gros nœud formant boule au-dessus du front; les cheveux, nattés en une multitude de petites tresses, tombent sur le dos, cachés sous un voile de laine blanche qui entoure plusieurs fois la tête, la bouche et couvre les épaules.

Une robe de kalemkar (perse peinte à la main) apparaît au-dessous d'une ample koledja (redingote) de drap bleu ornée d'une fine passementerie de soie noire. Ce vêtement dissimule entièrement les formes féminines.

Le portrait achevé à la lumière, Rakhy s'empresse de le regarder en mettant tout d'abord la tête en bas, indice de notions de dessin assez élémentaires, et, après nous avoir remerciés avec effusion, elle s'éloigne tout heureuse en voilant son visage.

21 avril.—Un hadji[3], chef d'une caravane qui doit prochainement se mettre en route pour Mechhed, est venu hier contempler nos bagages et apprécier d'un coup d'œil d'aigle le nombre de mulets nécessaire au transport des colis.

[3] On donne le nom de hadji aux musulmans qui ont accompli le pèlerinage de la Mecque.

Avant de fixer le moment du départ, il faut faire concorder les prescriptions du calendrier avec les convenances des voyageurs. L'almanach est un oracle toujours consulté, dans les affaires les plus graves comme les plus futiles, et jamais on n'accomplit une action sans s'informer auparavant si les constellations sont favorables. Tel jour est propice au début d'une entreprise, tel autre est néfaste, souvent l'heure même est indiquée; jamais un tailleur n'oserait prendre mesure d'un habit en dehors du temps prescrit: sûrement la coupe serait manquée.

Les conjonctions sont sans doute heureuses aujourd'hui, car dès la pointe du jour les tcharvadars viennent demander si nous sommes prêts à partir. Sur notre affirmation, ils annoncent que les chevaux vont arriver sans retard, hala. Pleine de crédulité, je descends dans la cour du consulat, mon fusil sur l'épaule, ma cravache à la main, croyant me mettre en selle dans quelques instants. Il est six heures du matin; j'attends patiemment jusqu'à sept; puis, ne voyant rien venir, j'entre dans le salon.

«Que faites-vous casque en tête et fusil sur l'épaule de si grand matin? me dit le consul.

—Les chevaux devaient venir tout de suite. «Hala», ont dit les tcharvadars, et je pensais partir de bonne heure.

—Ne vous pressez pas tant, reprend M. Bernay. Hala peut s'étendre d'ici à ce soir; préparez-vous au moins à déjeuner avec nous. Quand on veut voyager agréablement en caravane, il faut s'armer de patience jusqu'au jour où l'on a pris l'habitude de se faire attendre. Afin d'acquérir ici le respect et la considération générale, il est sage de ne point se montrer avare de son temps. -65-Les gens dépourvus de mérite ont seuls leurs heures comptées, tandis que les puissants et les savants traitent leurs affaires avec une intelligence si sûre qu'ils ont toujours mille loisirs.»

Vers une heure de l'après-midi, la rue, si calme, retentit d'un bruit inaccoutumé. Alhamdouallah! (grâces soient rendues à Dieu!) ce sont les dix chevaux de charge nécessaires au transport de nos bagages et de nos serviteurs. La race turcomane, si vantée dans le pays, est piteusement représentée par ces pauvres bêtes efflanquées. Dix-huit étapes nous séparent de Téhéran. Arriverons-nous avec de pareilles montures? Enfin nous voilà partis.

[Illustration]
FEMME CHALDÉENNE.

Surprise à la porte de la ville de me trouver seule avec les serviteurs et nos bagages, je cherche des yeux nos compagnons de route, les pèlerins se rendant au tombeau de l'imam Rezza de Mechhed.

«Je compte passer la nuit à un village situé à deux farsakhs de la ville, me dit le hadji qui nous a fait l'honneur de nous accompagner: c'est le rendez-vous général de la caravane, elle doit s'y trouver réunie ce soir, et demain, dès l'aurore, j'entreprendrai le voyage de vingt-deux jours au bout duquel nous apercevrons, s'il plaît à Dieu, la coupole d'or de chah Abdoul-Azim.

—Combien d'heures durent vos étapes?

-66-—Une caravane bien organisée et bien conduite comme la mienne parcourt trois quarts de farsakh à l'heure et fait dans la journée de six à huit farsakhs.»

Le farsakh, désigné par les auteurs grecs sous le nom de parasange (pierre de Perse), équivaut à près de six kilomètres. D'après la traduction de ce mot, il semblerait qu'en Orient comme à Rome les routes étaient, dans l'antiquité, pourvues de pierres indiquant au voyageur la distance parcourue. Ces bornes n'existent plus aujourd'hui; néanmoins, les caravanes suivant toujours le même itinéraire à la même allure, les tcharvadars connaissent exactement la distance d'une station à la suivante et la divisent en prenant comme repères les accidents de terrain. Sur les voies de grande communication les erreurs sont insensibles, et, si l'étape s'allonge quelquefois hors de proportion avec le chemin parcouru, il faut s'en prendre aux difficultés des sentiers rendus impraticables par les intempéries de l'hiver. Le moindre ruisseau torrentueux descendant des montagnes oblige parfois à faire de longs détours avant de rencontrer un passage guéable.

Arrivés au village de Basmidj, nos guides nous conduisent au tchaparkhanè (maison de poste), où se trouvent les chevaux destinés au service des courriers établis sur la route de Tauris à Téhéran. Cette construction carrée se compose d'une enceinte contre laquelle s'appuient à l'intérieur les écuries, recouvertes de terrasses. En été les bêtes sont attachées autour de la cour, devant des mangeoires creusées dans l'épaisseur des murs. Au-dessus de la porte d'entrée s'élève une petite chambre, éclairée par des fenêtres ou par des portes ouvertes dans la direction des quatre points cardinaux. Les carreaux sont absents; à leur place on a disposé des grillages de bois assez larges pour permettre à l'air de circuler, de quelque côté que souffle la bise, mais assez serrés néanmoins pour arrêter les regards indiscrets. Cette pièce ventilée, dont nous prenons possession faute de mieux, porte le nom de balakhanè (maison haute).

Pendant le déballage des mafrechs je vais faire une promenade dans le bazar du village; il est assez bien approvisionné. Il y a là de belles bougies russes enveloppées de papier doré, du sucre de Marseille, des dattes et du lait aigre à profusion. La fille du gardien du tchaparkhanè me sert de guide; elle a six à sept ans et prend déjà des airs de petite femme; l'année prochaine on la voilera; on la mariera peu après, et à douze ans elle se promènera avec un bébé dans les bras.

Au retour de la promenade, la nuit est tombée; mais peu importe désormais! Depuis notre séjour à Tauris notre mobilier n'est-il pas complet? Au milieu de la pièce se dresse une table de bois blanc; des sacs remplis de paille servent de fauteuils, en attendant qu'ils deviennent des lits; sur les takhtchès (niches creusées dans le mur) s'étalent une théière, un samovar, un chandelier; et enfin devant un bon feu chantent des marmites fumantes. Ma fierté est sans égale; mais rien n'est durable en ce monde, et mon légitime orgueil est bientôt mis à une rude épreuve. Le vent fraîchit vers le soir, la cheminée rejette des torrents de fumée, la lumière s'éteint. Borée est maître céans. A tâtons je finis cependant par étendre devant les grillages de bois des manteaux, des caoutchoucs et des châles, que l'on fixe avec un marteau et des clous, achetés sur les conseils du consul de Tauris. Béni soit-il pour cette bonne pensée.

L'ordre est enfin rétabli dans le balakhanè quand le pilau fait son apparition. Les cuisiniers préparent très bien cet aliment national. Ils ont pour le faire cuire, disent les gourmets, autant de recettes que de jours dans l'année. Le riz, rendu très craquant après avoir été additionné d'un mélange de beurre et de graisse de mouton appelé roougan, est servi à part. On l'accompagne en général d'un plat de viande de mouton coupée en menus morceaux, ou d'une volaille baignant dans une sauce relevée. Certains pilaus sont cuits en une heure, et c'est là un de leurs principaux mérites.

22 avril.—Je dormais cette nuit du sommeil du juste quand la voix du hadji retentit.

-67-«Levez-vous, dit-il, nous sommes tous prêts; l'étape est très longue, et, en quittant de grand matin le tchaparkhanè, c'est tout juste si nous arriverons au manzel (logis) avant la nuit.»

Il est une heure du matin, et me voilà procédant à une toilette des plus sommaires. Campés à peu près en plein air, nous avons jugé prudent de reprendre nos habitudes du Caucase et de coucher tout vêtus, le corps, la tête et surtout les yeux recouverts de l'immense couvre-pied à la mode persane fabriqué à Tauris.

Étonnée de la sage lenteur avec laquelle nos domestiques préparent les charges, je les gourmande de leur paresse.

«Que voulez-vous donc faire pendant les trois ou quatre heures qui nous restent à passer ici?» répondent-ils.

[Illustration]
LA FILLE DU GARDIEN DU TCHAPARKHANÈ.

Les conseils de M. Bernay et la signification de hala reviennent alors à ma mémoire. J'achève néanmoins de me convaincre de ma sottise, en sortant du tchaparkhanè et en me rendant dans le caravansérail, où presque tous les voyageurs sont réunis. A la lueur de chandelles fumeuses, disposées sous les arcades établies autour de la cour, j'aperçois des femmes voilées, habillant des enfants en pleurs, tandis que les serviteurs allument du feu afin de préparer le thé et les aliments nécessaires pour la journée. Tout ce monde est parti tard de Tauris, a voyagé une partie de la nuit et ne paraît nullement pressé de se remettre en route. Les chevaux mangent paisiblement leur orge, et les muletiers, roulés dans leurs manteaux de peau de mouton, font autant de bruit en ronflant que les enfants effrayés par ce réveil matinal. Je regagne mon logis, où il m'est loisible de méditer tout à mon aise sur les avantages de l'inexactitude.

A la pointe du jour, des appels nombreux se font entendre, et les tcharvadars viennent enfin prendre nos mafrechs.

Nous sommes environ quatre-vingts voyageurs, hommes, femmes, enfants, mollahs et serviteurs, suivis de plus de cent cinquante bêtes de somme.

En tête marchent les chevaux les plus vigoureux, pomponnés comme les mulets d'Andalousie et porteurs de cloches de cuivre de toutes grosseurs; les unes, accrochées au collier, sont petites comme des grelots et rendent un son argentin; les autres, longues de cinquante centimètres, pendent sur les flancs des animaux et donnent des notes graves comme celles des bourdons de cathédrale; souvent encore elles sont enfilées par rang de taille, chaque cloche formant le battant de celle qui l'enveloppe. D'une extrémité à l'autre de la caravane on entend leurs tintements, destinés à régler la vitesse de la marche. Ce bruyant orchestre devient harmonieux lorsqu'on s'en éloigne, et sa musique, d'une douceur extrême, rappelle alors le son des orgues ou le bruit plaintif des vents d'automne dans les bois. Vient ensuite le conducteur spirituel du pèlerinage. C'est un grand mollah au visage bronzé, coiffé du turban bleu foncé -68-des seïds et vêtu d'une robe de kalemkar; sur les flancs de sa monture, jadis blanche, aujourd'hui badigeonnée en bleu de la tête aux pieds (descend-elle aussi du Prophète?), s'étalent tous les ustensiles de ménage du saint homme: aiguières à ablutions, poches à kalyan, samovar, marmites; quant à lui, juché sur une énorme pile de couvertures et de tapis, il paraît, du haut de sa bête azurée, traiter avec le même dédain les gens et les animaux. Je m'attendais à le voir, au départ, déployer l'étendard du pèlerinage et chanter les miracles de l'imam Rezza de Mechhed, au tombeau duquel il conduit ses ouailles, mais la présence de deux infidèles a troublé sa ferveur et lui a fait absolument négliger cette action dévote. Il se venge en me regardant d'un air faux et sournois, et détourne la tête toutes les fois que les hasards du chemin me rapprochent de lui.

Nous marchons sur ses pas, suivis d'une troupe d'enfants de quinze à seize ans, tout heureux de faire leur premier grand voyage. Ils dégringolent à chaque instant des montagnes de bagages au sommet desquelles ils sont perchés, mais nul ne s'en inquiète: en pèlerinage peut-on jamais se faire mal?

Voici enfin la partie la plus calme de la caravane, jamais en tête, jamais en queue.

Sur les mulets destinés à porter les femmes sont assujetties, de chaque côté du bât, deux caisses longues de quatre-vingts centimètres, sur une largeur de cinquante-cinq, désignées en persan sous le nom de kadjavehs.

Ces boîtes sont surmontées de cerceaux de bois supportant une couverture de lustrine verte et fermées par des portières destinées à mettre les voyageuses à l'abri de la pluie, du soleil et surtout des regards indiscrets. L'ascension de ces singuliers véhicules n'est pas aisée; elle se pratique au moyen d'une échelle étroite appuyée contre la caisse. Quand les femmes sont montées, l'échelle est attachée au-dessous du kadjaveh jusqu'au manzel suivant, car il n'est pas dans les usages que les Persanes mettent pied à terre pendant une étape, quelle que soit sa durée. Assises ou plutôt accroupies sur une pile de couvertures, elles amoncellent autour d'elles le kalyan, les provisions de bouche, les enfants trop petits pour monter à cheval et les bébés à la mamelle.

Les kadjavehs des khanoums (dames) sont entourés des plus vieux serviteurs et des maris jaloux. L'un de ces derniers s'est offert au moins huit femmes à surveiller, et il paraît s'acquitter de ces délicates fonctions avec une conscience sans égale. Si j'en juge d'après le nombre de ses domestiques et le luxe de ses équipages, ce doit être un grand personnage. Le cheval portant la favorite et sa progéniture est conduit par un jeune garçon dont le teint rose et les yeux intelligents attirent mon regard; sa tête rasée est recouverte d'un bonnet rond, doublé d'une fourrure de peau de mouton noir; il est vêtu d'une koledja rembourrée de coton, soigneusement piquée et serrée à la taille par une ceinture accentuant des lignes arrondies. Ce bel enfant paraît dans la plus grande intimité avec les femmes, auxquelles personne n'adresse la parole; il va et vient, toujours gai et souriant, fait des commissions d'un kadjaveh à l'autre, excite de la voix les chevaux retardataires, allume les kalyans… et les fume, prend les enfants en pleurs, à moitié étouffés au milieu des voiles maternels, porte ces pauvres petits sur son épaule pour les consoler, et fait presque toute la route à pied comme les tcharvadars les plus vigoureux.

Je laisse défiler la caravane et retrouve nos serviteurs à l'arrière-garde.

«Quel est donc le jeune garçon qui conduit le premier kadjaveh? dis-je à l'un d'eux.

—C'est un pichkhedmet (valet de chambre), me répond-il; l'aga (le maître), jugeant, dans sa sagesse, que les servantes de ses femmes ne peuvent, sans inconvénient, faire à chaque étape le service extérieur, a choisi une vigoureuse et vaillante paysanne kurde, lui a fait raser la tête et revêtir un costume masculin afin de lui permettre de sortir sans scandale à visage découvert. Ali—c'est le nom qu'on lui a donné—fait tout le service des khanoums, dont aucun homme n'oserait approcher.»

-69-J'ai tenté d'apercevoir au passage les traits de ces beautés si bien gardées. Peine perdue: au-dessus de grandes draperies bleues, des têtes couvertes d'un voile de calicot blanc agrafé derrière le crâne se balançaient désagréablement, secouées à chaque mouvement du cheval; devant les yeux, l'étoffe, bien qu'amincie par un jour à l'aiguille, dissimulait encore la forme des paupières et de l'arcade sourcilière.

[Illustration]
LE PICHKHEDMET DE L'AGA.

23 avril.—Avant d'atteindre le village de Turkmenchaï, nous avons traversé des plaines irriguées et bien cultivées; partout nous avons vu les paysans occupés à faire leurs semences de printemps. La terre, labourée déjà deux fois, est retournée maintenant sur la graine, lancée à pleine main par un semeur marchant à pas cadencés. La charrue persane est des plus primitives: elle se compose d'un simple soc de bois dur emmanché sur un timon, que tient à sa partie supérieure la main du bouvier. La traction se fait au moyen d'un collier formé de deux pièces de bois réunies à leur extrémité, et passé autour du cou des bœufs; les animaux, au lieu de tirer la charrue par le joug lié à leurs cornes, ont la tête libre et -70-reconnaissent cette faveur en se montrant très indociles. Quand ils reculent, le laboureur serait impuissant à les diriger si un enfant, assis sur le milieu du collier, le dos tourné au chemin à parcourir, ne les guidait en les piquant avec un aiguillon, ou ne les excitait en leur jetant de droite et de gauche une grêle de petits cailloux rassemblés dans un coin de sa blouse. Dans la campagne les femmes aident leur mari et prennent part aux travaux agricoles. Par conséquent elles ne sont pas voilées, mais à l'approche d'un étranger elles s'éloignent au plus vite si elles sont jeunes; les plus vieilles se contentent de tourner le dos en maugréant lorsque le sentier de caravane se rapproche des champs où elles travaillent.

La richesse, ou du moins l'aisance des villageois de Turkmenchaï se trahit par le soin apporté à la construction des maisons, dont les murs sont bien dressés et les portes ornées d'élégantes décorations de plâtre.

Turkmenchaï a joué un rôle important dans l'histoire de la diplomatie iranienne. En 1828 y fut signé le traité qui termina la guerre entre la Russie et la Perse. La première de ces puissances s'attribua la Géorgie, l'Arménie persane et la ville d'Érivan, place frontière importante, dont le siège avait illustré le général Paskéwitch, surnommé depuis l'Érivansky.

Des clauses secondaires relatives aux réceptions des ambassadeurs ou aux questions de préséance, difficiles à régler dans un pays où le peuple est si chatouilleux sur l'étiquette, trouvèrent place dans ce traité. Désormais les plénipotentiaires furent autorisés à se présenter devant le souverain sans avoir revêtu au préalable les grands bas de drap rouge montant jusqu'à mi-cuisse, que chaussèrent encore au commencement du siècle les ambassadeurs extraordinaires envoyés à Fattaly chah par la France et l'Angleterre. Cette singulière prétention de régenter le costume des ministres des puissances étrangères n'était pas seulement dans les traditions persanes: on peut voir encore à Constantinople, au musée des Janissaires, où sont réunis en grande quantité des mannequins revêtus des anciens costumes du pays, l'étonnant Mamamouchi inscrit dans le catalogue sous le nom de premier drogman de l'ambassade de France, et le non moins grotesque interprète de la fière Albion. Les Turcs du Bourgeois Gentilhomme sont insipides à leurs côtés.

25 avril.—Hier, à quatre heures du soir, après avoir parcouru un pays désert, nous avons fait notre entrée solennelle à Mianeh, petite ville d'origine fort ancienne.

Mianeh est le pays originaire d'énormes punaises, dont la piqûre donne la fièvre pendant deux ou trois jours, et tue quelquefois des enfants en bas âge: les plaies consécutives à la morsure de ces insectes, très facilement envenimées par la fatigue de longues étapes, ont souvent amené des maladies très graves chez les étrangers descendus, sans se douter du péril, dans les caravansérails.

L'hospitalité des habitants ne nous a pas paru rassurante, aussi avons-nous préféré aller demander asile, pour cause de punaises, à la station du télégraphe anglais, placée sous la direction de deux jeunes gens arméniens.

A peine les bagages sont-ils déballés, qu'on nous annonce la visite du ketkhoda (image de Dieu), fonctionnaire à tout faire, chargé de rendre la justice, de percevoir les impôts et d'envoyer aux gouverneurs de province le contingent annuel de l'armée royale. Il entre dans la cour, entouré, selon l'habitude, d'un nombreux personnel de serviteurs porteurs de kalyans tout allumés.

Nous l'invitons à s'asseoir sur un tapis étendu à son intention, et toute l'assistance s'accroupit à ses côtés, chacun d'après le rang qu'il occupe dans la hiérarchie sociale.

«Le salut soit sur vous! La santé de Votre Honneur est-elle bonne? dit le ketkhoda en posant la main sur son cœur.

-71-—Grâces soient rendues à Dieu, elle est bonne, répond mon mari.

—La santé de Votre Honneur est-elle très bonne?

—Par votre puissance, elle est très bonne. Et la santé de Votre Honneur est-elle bonne?

—Depuis la venue de Votre Honneur dans ce pays, elle est excellente. Il y a longtemps que votre esclave aspirait à présenter ses hommages à Votre Honneur.

—Dieu soit loué, c'est votre serviteur qui aurait dû se rendre chez vous.

—Je remercie infiniment Votre Honneur: votre esclave est toujours prêt à le devancer.»

[Illustration]
LE KETKHODA DE MIANEH ET SES SERVITEURS.

Ces salutations, interrompues par de légères pauses, étant terminées, le ketkhoda s'informe de notre nationalité, du but de notre voyage, et se retire en priant Dieu de veiller sur nos précieuses existences.

Le vêtement du magistrat municipal se compose d'un pantalon de coton blanc, d'une redingote de même étoffe, plissée tout autour de la taille et garnie de boutons dorés, sur lesquels se détache le lion surmonté du soleil des armes royales. La petitesse du kolah indique chez ce personnage une tendance à suivre les modes de la cour, tandis que les habitants du village sont encore coiffés du papach arrondi des Turcomans.

A la nuit, le hadji, après avoir tant bien que mal logé ses pèlerins, est venu nous prévenir que la lassitude des femmes, et surtout la fatigue des chevaux, occasionnée par la boue du chemin, l'obligeaient à demeurer un jour à Mianeh.

«Tant mieux, je prendrai les devants afin de m'arrêter plus longtemps au Dokhtarè-pol, a répondu mon mari.

-72-—C'est impossible, Çaheb (maître), le pays n'est pas sûr: on vous volerait mes chevaux.

—Hadji, dis-je à mon tour, je remarque avec chagrin que dans tous tes discours tes bêtes prennent toujours le pas sur tes voyageurs: cependant les uns et les autres devraient avoir une égale part à ta sollicitude. Envoie-nous demain, à l'aube, trois chevaux; si on les vole, nous te les payerons.

—Dieu est grand!» murmure en s'en allant le brave homme.

26 avril.—A la pointe du jour nous quittons Mianeh, suivis d'un seul serviteur arménien, dont la mine s'est singulièrement allongée depuis la veille; les couvertures sont en paquetage, les sacoches contiennent les appareils photographiques et deux jours de vivres; nos fusils, posés en travers sur l'arçon de la selle, sont chargés à balles, ainsi que deux paires de revolvers attachés à notre ceinture. Ce déploiement d'artillerie effrayera, je l'espère, les voleurs assez téméraires pour convoiter les chevaux du hadji.

Sur la gauche du sentier s'élèvent les murs ruinés d'une antique kalè (forteresse); des vautours au col déplumé sont campés immobiles sur les pans délabrés de la maçonnerie de terre. A droite s'étendent des jardins plantés d'arbres fruitiers en pleine floraison. Dans de grands peupliers s'ébattent avec mille cris des oiseaux au plumage coloré; les uns ont la tête, la queue et l'extrémité des ailes d'un noir de jais, le dos et le ventre jaune d'or; les autres, connus dans le pays sous le nom de geais bleus, ont les ailes azurées, le corps et les pattes rose de Chine.

Un marécage dans lequel les chevaux enfoncent jusqu'aux genoux s'étend jusqu'au pont de Mianeh. Après avoir remercié de leur bonne volonté cinq ou six hommes à mauvaise mine qui s'offrent à nous escorter, nous commençons à gravir le Kaflankou (montagne du Tigre), accompagnés d'un honnête derviche, dont il est impossible de se débarrasser. Le chemin, assez soigneusement tracé, paraît avoir été ouvert de main d'homme; il s'élève par des pentes très raides côtoyant des gorges escarpées au fond desquelles coulent de petits torrents; la montagne devient de plus en plus sauvage; enfin, après quatre heures d'ascension, on atteint un col si difficile à franchir en hiver, que, pour faciliter le passage de leurs troupes, les Turcs, pendant le temps où ils furent maîtres du pays, firent paver sur une longueur d'un kilomètre une chaussée de dix mètres de large. Nos bêtes s'arrêtent, soufflent, et je puis pendant ce temps-là jouir d'un point de vue magnifique.

Au-dessous du Kaflankou, limite de l'Azerbeïdjan et de l'Irak, s'étend la plaine verdoyante de Mianeh, dominée par les cimes neigeuses de l'Elbrouz.

Un beau soleil de printemps, remplaçant les frimas laissés de l'autre côté du col, projette ses rayons sur les blancheurs éblouissantes des sommets et sur les roches calcinées des derniers contreforts de la montagne. A moitié chemin de la descente apparaît, dans la vallée de Kisilousou, un pic isolé, couronné par une plate-forme étroite servant de base à un édifice connu dans le pays sous le nom de château de la Pucelle (Dokhtarè-kalè).

La construction de cette sauvage demeure remonte à une antiquité très reculée; elle fut, dit-on, élevée sous le règne d'Artakhchathra Ier, l'Ardechir Derazdast des auteurs pehlvis, l'Artaxerxès Longue-Main des Grecs, et servit de prison à une princesse rebelle.

[Illustration]
LE PONT DE LA PUCELLE (Dokhtarè-pol). (Voyez p. 75.)

Le derviche, notre nouveau compagnon de route, homme à la face épanouie, mais au caractère sentimental, me conte une autre légende:

«Un roi avait une fille de belle figure, d'un caractère aimable; elle avait une taille de cyprès, des joues de lune, des lèvres de rubis, un cou d'argent, la démarche d'un faisan, la voix d'un rossignol. Sa beauté exhalait une odeur de musc, ravissait les yeux, augmentait la vie et séduisait le cœur. L'horreur de l'humanité détermina la princesse à fuir le monde et à venir cacher ses charmes dans cette profonde solitude. Nul chemin, nul sentier ne permettait de -75-s'élever jusqu'au nid d'aigle où elle avait fait construire son château. Quel mortel eût été assez audacieux pour tenter de gravir ces roches inaccessibles? Un jour cependant, un jeune pâtre, beau comme Joseph, ayant aperçu la vierge, osa s'aventurer à la suite de ses chèvres sur les flancs escarpés de la montagne, et il chanta:

«Un ange du ciel s'est présenté à mes regards; sur la terre ne saurait être splendeur comparable à la sienne; sa figure est devenue la Kèbla (direction de la Mecque) de mes yeux. Je n'exhalerai pas mes plaintes devant les heureux de ce monde, mais je dirai ma peine à ceux qui partagent mes tourments; si les fauves colombes entendaient mes soupirs, elles pleureraient avec moi; toi seule es insensible. N'auras-tu pas pitié de ma douleur?»

«Le pâtre revint souvent au pied de la forteresse; la princesse, d'abord cruelle, sentit son cœur s'attendrir en écoutant la voix du chanteur, suave comme celle de David.

«Le raisin nouvellement produit est acerbe de goût.

«Prends patience deux ou trois jours, il deviendra agréable.

«Veux-tu ne donner ton cœur à personne? ferme les yeux.»

«Quand les eaux du torrent grossirent et empêchèrent le pâtre de venir chanter aux pieds de sa belle, la jeune fille fit construire le pont que l'on voit au milieu de la vallée et qui porte encore le nom de Dokhtarè-pol (pont de la Pucelle).

«Quelle séparation peut-il exister entre l'amoureux et l'amante? La muraille même élevée par Alexandre ne saurait leur opposer ni obstacles ni entraves.

—Dans quel monde enchanteur, derviche, as-tu envoyé le «plongeur de ton imagination»? dis-je au conteur. Le parfum des roses du Gulistan s'exhale de tes lèvres, tu parles comme tes patrons Saadi et Hafiz.»

Le château de la Pucelle ne jouit pas dans le pays d'une bonne réputation; il fut longtemps un des repaires de la célèbre tribu des Assassins. Pour expulser définitivement ces brigands, Abbas le Grand fut forcé de démanteler ses hautes murailles; au temps du voyage de Chardin, en 1672, il était déjà fort délabré. Les descendants des anciens propriétaires du castel vivent aujourd'hui en bons paysans dans l'Irak Adjémi et paraissent avoir renoncé à la noble profession de leurs ancêtres. Tout irait donc au mieux dans la meilleure des Perse si les Assassins n'avaient eu de successeurs. Ce n'est pas sans raison que M. Bernay nous a recommandé de redoubler de prudence en traversant le Kaflankou; un officier anglais, trois courriers du roi, quelques négociants persans ont été assassinés dans ces deux dernières années entre les ponts du Mianeh et de la Pucelle.

Afin d'éviter un sort aussi misérable, nous déballons les appareils de photographie et examinons l'ouvrage nos armes à la main.

Une grande arche ogivale de vingt-quatre mètres de portée, flanquée symétriquement de deux arches latérales de dix-sept mètres, livre passage aux eaux de la rivière, fort profonde et infranchissable à gué pendant six mois de l'année. L'arche centrale est ornée sur la tête amont d'une inscription tracée en lettres d'or, se détachant en relief sur un fond d'émail bleu foncé. Cette brillante décoration s'harmonise merveilleusement avec les teintes des vieilles briques du pont et donne à tout l'ensemble un caractère de grandeur encore rehaussé par le cadre de montagnes sauvages sur lesquelles il se détache.

Le plan de l'ouvrage est des plus réguliers et les abords sont heureusement raccordés avec la route. Mais, de toutes les dispositions adoptées dans le Dokhtarè-pol, la plus ingénieuse et la plus pratique est celle qui a été imaginée pour supporter les voûtes d'évidement: elles sont appuyées sur une nervure formant une sorte d'arc-doubleau supérieur, dont la fonction est de proportionner en chaque point de la voûte la résistance aux efforts supportés, et de soumettre par conséquent tous les matériaux à des pressions à peu près uniformes.

-76-Les inscriptions ornant ce pont pourraient fournir des renseignements précis sur la date de sa construction; mais, la rivière étant grosse, il est impossible de se rapprocher de l'ouvrage et de lire le texte persan, même à l'aide d'une bonne lorgnette. A défaut de ce document, on peut, en comparant le Dokhtarè-pol à des monuments similaires, faire remonter son origine à la moitié du douzième siècle.

La nuit nous chasse et nous oblige à gagner un misérable bourg situé à un farsakh du pont. Les caravanes ne s'arrêtent jamais dans ce village; aussi ne possède-t-il aucun caravansérail habitable, et avons-nous beaucoup de peine à trouver un asile chez de pauvres paysans, les gens aisés ne se souciant pas de loger des «impurs». La famille vit pêle-mêle avec ses poules et ses pigeons. Il serait outrecuidant de réclamer une autre place que celle occupée par ces intéressants volatiles; nous avons à choisir entre ce taudis et l'auberge de la belle étoile; le froid est trop vif en cette saison, après le coucher du soleil surtout, pour qu'il soit permis d'hésiter.

28 avril.—Les deux dernières étapes ont été très rudes; aujourd'hui la caravane est restée treize heures en marche, mais elle sera demain à Zendjan. Malgré la fatigue, l'idée d'arriver bientôt dans une grande ville répand un air de béatitude sur les visages les plus moroses. Les tcharvadars se réjouissent de toucher la seconde partie du prix de la location de leurs chevaux; les voyageurs, de leur côté, vont pouvoir se reposer une journée entière et s'approvisionner dans de beaux bazars.

[Illustration]
TRONE DU CATHOLICOS D'ECHMYAZIN. (Voyez p. 63.)
[Illustration]
PANORAMA DE SULTANIEH. (Voyez p. 81.)

CHAPITRE V

Arrivée à Zendjan.—Les Babys.—Le camp de Tébersy.—Révolte religieuse.—Siège de Zendjan.—Supplice des révoltés.—Une famille baby.—L'armée persane.—Sultanieh.—Tombeau de chah Khoda Bendeh.—Les tcharvadars.—Exercice illégal de la médecine.

29 avril.—Zendjan, capitale de la province de Khamseh, est situé sur un plateau dominant une belle plaine qu'arrose un affluent du Kisilousou, et doit à son altitude élevée une température très agréable en été, mais par cela même rigoureuse en hiver. Cette ville, qui se glorifie, peut-être à tort, d'avoir donné naissance à Ardechir-Babegan, le premier prince de la dynastie sassanide, fut en partie détruite par Tamerlan, peu après la ruine de Sultanieh, et perdit pendant cette période un de ses monuments les plus remarquables, le tombeau du cheikh Abou Féridje. Des désastres plus récents, conséquence de la révolte des Babys, ont fait oublier l'invasion tartare, mais ont illustré à jamais la vaillante population de la cité.

En 1843 arrivait à Chiraz un homme d'une grande valeur intellectuelle, Mirza Ali Mohammed; le nouveau venu prétendait descendre du Prophète par Houssein, fils d'Ali, bien qu'il n'appartînt pas aux quatre grandes familles qui, seules, peuvent se targuer, sur des preuves même discutables, d'une si sainte origine. Il revenait dans sa ville natale, après avoir accompli le pèlerinage de la Mecque et visité la mosquée de Koufa, «où le diable l'avait tenté et où il s'était détaché de la loi orthodoxe». Il se mit immédiatement à parler en public; comme tous les réformateurs, il s'éleva avec violence contre la dépravation générale, le relâchement des mœurs, la rapacité des fonctionnaires, l'ignorance des mollahs, et montra dans ses premiers discours une tendance à ramener la Perse à une morale empruntée aux religions guèbre, juive et chrétienne. Dès le début de son apostolat, Mirza Ali Mohammed abandonna son nom pour adopter le titre de Bab («porte» par laquelle on arrive à la connaissance de Dieu) et fut bientôt entouré de prosélytes nombreux, les Babys, qu'enthousiasmait sa chaude éloquence. Le nouveau prophète accordait à ses disciples une liberté d'action et une indépendance inconnues aux musulmans: «Il n'avait pas reçu mission, disait-il, de modifier la science de la nature divine, mais il était envoyé afin de -78-donner à la loi de Mahomet un développement semblable à celui que ce dernier avait déjà apporté à la loi du Christ.»

Il n'engageait point les fidèles à se lancer dans la recherche stérile de la vérité, et leur conseillait d'aimer Dieu, de lui obéir, sans s'inquiéter de rien autre au monde. Afin de compléter l'effet de ses premières prédications, le Bab publia bientôt deux livres célèbres écrits en langue arabe: le Journal du pèlerinage à la Mecque, et un Commentaire de la sourat du Koran intitulée: Joseph. Ces ouvrages se faisaient remarquer par la hardiesse de l'interprétation des textes sacrés et la beauté du style.

Cependant les attaques violentes dirigées par le Bab contre les vices du clergé ne tardèrent pas à ameuter contre lui tous les prêtres du Fars. Ceux-ci se plaignirent amèrement au roi et, entre-temps, engagèrent une discussion avec un adversaire qui les eut bientôt réduits au silence.

Mohammed chah montra peu d'émotion en apprenant les événements survenus dans le Fars. Doué d'un caractère mou et d'un esprit sceptique, il vivait en outre sous la tutelle d'un premier ministre plus porté à approuver en secret les attaques dirigées contre le clergé qu'à augmenter l'autorité des prêtres en prenant chaudement leur défense. Le roi se contenta d'interdire aux deux parties de disputer en public sur les nouvelles doctrines, et ordonna au Bab de s'enfermer dans sa demeure et de n'en jamais sortir.

Cette tolérance inattendue enhardit les Babys: ils s'assemblèrent dans la maison de leur chef et assistèrent en nombre toujours croissant à ses prédications. Celui-ci leur déclara alors qu'il n'était point le Bab, c'est-à-dire la «porte de la connaissance de Dieu», comme on l'avait cru jusqu'alors, comme il l'avait supposé lui-même, mais une sorte de précurseur, un envoyé d'Allah. En conséquence, il prit le titre d'«Altesse Sublime» et transmit celui de «Bab» à un de ses disciples les plus fervents, Mollah Houssein, qui devint, à partir de ce moment, le grand missionnaire de la foi nouvelle.

Muni des œuvres de son maître, le Journal du pèlerinage à la Mecque et le Commentaire sur la sourat du Koran, ouvrages qui résumaient alors les théories religieuses du réformateur, le nouveau Bab partit pour Ispahan et annonça au peuple enthousiasmé que l'Altesse Sublime était le douzième imam, l'imam Meddy. Après avoir réussi, au delà de toute espérance, à convertir non seulement les gens du peuple, mais même un grand nombre de mollahs et d'étudiants des médressès célèbres de la capitale de l'Irak, il se dirigea sur Téhéran, demanda une audience à Mohammed chah, et fut autorisé à lui soumettre ses doctrines et à lui présenter les livres babys. C'était un triomphe moral d'une portée considérable.

Pendant que le Bab prêchait dans la capitale et déterminait de très nombreux adeptes à s'enrôler sous sa bannière, l'agitation gagnait les andérouns. Dès son apparition, la nouvelle religion avait su intéresser à son succès les femmes, si annihilées par le Koran, en leur promettant l'abolition de la polygamie, considérée à juste titre par l'Altesse Sublime comme une source de vice et d'immoralité, en les engageant à rejeter le voile, et en leur attribuant auprès de leur mari la place honorée et respectée que l'épouse et la mère doivent occuper dans la famille. Toutes les Persanes intelligentes apprécièrent les incontestables avantages de cette révolution sociale, embrassèrent avec ardeur les croyances du réformateur et se chargèrent de propager le babysme dans les andérouns, inaccessibles aux hommes.

L'une d'elles, douée d'une éloquence entraînante et d'une surprenante beauté, devait soulever la Perse entière. Elle se nommait Zerrin Tadj (Couronne d'or), mais dès le commencement de son apostolat elle adopta le nom de Gourret el-Ayn (Consolation des yeux).

-79-Gourret el-Ayn était née à Kazbin et appartenait à une famille sacerdotale. Son père, jurisconsulte célèbre, l'avait mariée, fort jeune encore, à son cousin, Mollah Mohammed. Admise chaque jour à entendre discuter des questions religieuses et morales, elle s'intéressa aux entretiens en honneur dans sa famille, apprit l'arabe pour les suivre plus aisément et s'appliqua même à interpréter le Koran. Les prédications du Bab furent trop retentissantes pour que Gourret el-Ayn pût en ignorer l'esprit; elle fut frappée des grands côtés de la nouvelle doctrine, se mit en correspondance suivie avec l'Altesse Sublime, qu'elle ne connut jamais, paraît-il, et embrassa bientôt toutes ses idées réformatrices. Peu après, elle reçut du chef de la religion la mission de propager le babysme, rejeta fièrement le voile, se mit à prêcher à visage découvert sur les places publiques de Kazbin, au grand scandale de sa famille, et conquit à la nouvelle foi d'innombrables adeptes; mais, bientôt fatiguée de lutter sans succès contre tous ses parents, elle les quitta sans esprit de retour, sortit de Kazbin, et à partir de cette époque se consacra à l'apostolat dont l'Altesse Sublime l'avait chargée.

Mollah Houssein et Gourret el-Ayn, tels furent en réalité les grands propagateurs du babysme, car Mirza Ali Mohammed, toujours enfermé à Chiraz, s'employait tout entier à coordonner les préceptes de la religion.

En quittant Téhéran, Mollah Houssein, suivi d'une nombreuse troupe de fidèles, s'était dirigé vers le Khorassan et n'avait pas tardé à arriver à Mechhed, où il espérait établir un centre important de prédications. Contre son attente, il y fut mal accueilli, maltraité même par le mouchteïd, qui osa lever son bâton sur lui; une sorte d'émeute s'ensuivit, et Mollah Houssein allait être chassé de la ville quand on apprit tout à coup la mort de Mohammed chah. A cette nouvelle, les Babys sortirent de la ville sainte et se dirigèrent vers le Mazendéran, dans l'espoir de faire leur jonction avec des enthousiastes conduits par Gourret el-Ayn. Le clergé du Khorassan, plus épouvanté des succès des Babys que ne l'avaient été les prêtres du Fars, ne s'en rapporta pas, pour détruire l'hérésie naissante, au zèle religieux du nouveau chah, Nasr ed-din, qui n'avait point encore eu le temps de procéder aux fêtes de son couronnement; il prit sur lui de diriger des émissaires sur les traces du Bab. Ceux-ci surexcitèrent violemment les populations des campagnes contre les réformés; des insultes on en vint aux coups, enfin on prit les armes. Mollah Houssein, inquiet du sort des convertis attachés à ses pas, songea à s'abriter derrière une place forte. Le tombeau de cheikh Tébersy lui parut favorablement situé; il le fit entourer de fossés et de murailles, y enferma des approvisionnements considérables, achetés ou réquisitionnés dans les campagnes, et donna dès ce moment à ses prédications un caractère plus politique que religieux: avant un an, à l'entendre, l'Altesse Sublime aurait conquis les «sept climats de la terre», les Babys posséderaient le monde et se feraient servir par les gens encore attachés aux vieilles doctrines; on ne parlait de rien moins, à Tébersy, que de se partager le butin de l'Inde et du Roum (Turquie).

Les fêtes du couronnement étaient enfin terminées; le nouveau ministre, l'émir Nizam, sentant que les querelles religieuses ne tarderaient pas à dégénérer en agitations politiques, envoya des troupes pour disperser les insurgés du camp de Tébersy. Elles furent d'abord battues à plusieurs reprises. Cependant de nouveaux renforts arrivèrent, et la place fut investie. Durant plus de quatre mois, les assiégés supportèrent de terribles combats et ne se déterminèrent à demander la capitulation qu'après avoir été réduits à la plus épouvantable famine. Maigres, hâves, décharnés comme des gens nourris depuis plusieurs jours de farine d'ossements et du cuir bouilli des ceinturons et des harnais, les Babys défilèrent semblables à des spectres devant leurs vainqueurs étonnés que, sur un millier d'hommes réfugiés dans -80-Tébersy, il en restât à peine deux cents. On profita de l'état de faiblesse des vaincus pour les griser et, au milieu de la nuit, on les égorgea. Bien peu échappèrent au massacre, ordonné au mépris des articles de la capitulation.

A la nouvelle de cette terrible exécution, les Babys jurèrent de venger leurs martyrs. Mollah Houssein avait été tué pendant le siège; on lui donna comme successeur Mohammed Ali le Zendjani (natif de Zendjan). Le nouveau chef prit à son tour le titre de Bab, convertit par ses éloquentes prédications la population presque tout entière de sa ville natale, où il jouissait d'une grande influence, et groupa autour de lui les rares fugitifs du camp de Tébersy.

Une émeute, fomentée directement cette fois contre l'autorité royale et les prêtres, ne tarda pas à éclater. A la suite d'un différend survenu entre un Baby et les collecteurs d'impôts, les réformés parcoururent les bazars de Zendjan, appelant leurs coreligionnaires à la révolte; plus de la moitié de la population se souleva, prit les armes, pénétra dans les maisons des mollahs, incendiant et pillant des quartiers entiers, tandis que Mohammed Ali, chef reconnu de l'insurrection, s'emparait de la forteresse Ali Merdan khan, dans laquelle se trouvaient des fusils et des munitions. Telle fut l'origine d'une lutte qui dura plus d'une année et à la fin de laquelle devaient sombrer les espérances les plus chères des réformateurs.

Le gouverneur, effrayé de l'enthousiasme et du courage des Babys, demanda des troupes à Téhéran. Plusieurs mois se passèrent sans que l'armée royale, forte de dix-huit mille hommes et presque égale en nombre aux insurgés, osât les attaquer de front. Pendant ce temps ceux-ci s'étaient barricadés dans les quartiers voisins de la citadelle, avaient construit des ouvrages de défense appuyés sur les coupoles des mosquées et des caravansérails, et s'étaient exercés à manier les armes trouvées dans la forteresse. L'artillerie leur faisait à peu près défaut: ils ne pouvaient opposer aux huit canons et aux quatre mortiers de l'armée royale que deux pièces sans portée, qu'ils avaient fondues à grand'peine.

Le siège des retranchements babys fut enfin commencé; pendant plus de vingt jours les assiégés soutinrent avec succès les assauts des troupes royales, mais, obligés bientôt de ménager leurs munitions, ils ne tardèrent pas à perdre du terrain. Le cinquième jour du Ramazan, malgré d'incroyables efforts, les insurgés durent abandonner une partie de leurs positions, et, quelques jours après cet engagement, comme Mohammed Ali donnait l'ordre d'incendier le grand bazar, dans l'espoir de produire une diversion, il tomba mortellement frappé. On l'emporta afin de cacher sa blessure aux combattants, et à partir de ce moment la maison où il avait été déposé devint le centre d'une résistance si opiniâtre que les chefs de l'armée royale donnèrent l'ordre de la canonner. Une construction de terre ne devait pas résister longtemps aux boulets; elle s'écroula, ensevelissant sous les décombres tous ses défenseurs. Cependant on retira des ruines Mohammed Ali, mais il ne survécut pas à ses blessures: huit jours après il expirait, encourageant les siens à combattre jusqu'au dernier soupir et leur promettant la vie éternelle en récompense de leur dévouement et de leur courage.

La mort du Bab mit un terme à la lutte; la démoralisation ne tarda pas à pénétrer dans le cœur des assiégés, et ces hommes, si courageux tant qu'ils avaient considéré leurs chefs comme des saints les menant à la victoire, se déterminèrent à se rendre, à condition qu'ils auraient la vie sauve.

Malgré cette promesse, ils ne furent pas mieux traités que les insurgés du camp de Tébersy: les plus connus furent massacrés immédiatement; les autres, amenés à Téhéran à coups de fouet, témoignèrent par leurs supplices du triomphe de l'armée royale. La prise de Zendjan avait été aussi meurtrière pour les assiégeants que pour les assiégés. Les troupes régulières, exaspérées de la résistance des révoltés, rasèrent les quelques quartiers encore debout -81-et assouvirent leur rage sur tous ceux qui furent accusés d'avoir favorisé la réforme. Les morts eux-mêmes n'eurent point la paix. Comme on interrogeait les vaincus sur le sort de Mohammed Ali, ils assurèrent qu'il avait été tué. On refusa de les croire; ils désignèrent l'emplacement où le corps était déposé; le cadavre fut déterré, attaché à la queue d'un cheval et traîné durant trois jours à travers la ville; les derniers lambeaux du Bab furent finalement jetés aux chiens. Seules les femmes, qui avaient en grand nombre pris part à la lutte, obtinrent grâce.

[Illustration]
JEUNE FILLE BABY.

La passion que subit à Tauris l'Altesse Sublime, les tortures infligées aux captifs conduits à Téhéran, leur courage inébranlable, la persévérance avec laquelle ils protestèrent de la sainteté de leur mission, produisirent sur l'esprit public une impression bien différente de celle qu'on avait attendue de leur supplice. Un grand nombre de musulmans, attribuant l'étonnante force d'âme des Babys à un pouvoir surnaturel, se convertirent en secret à la nouvelle religion.

Les principaux d'entre les réformés, profitant de ce retour de fortune, proclamèrent la déchéance des Kadjars, rompirent tous les liens qui les rattachaient encore à la dynastie et -82-se donnèrent pour chef un enfant à peine âgé de seize ans, nommé Mirza Yaya, qui, à l'exemple du fondateur de la nouvelle religion, prit le titre d'Altesse Sublime. Le premier soin de Mirza Yaya fut de quitter Téhéran et de parcourir toutes les villes de la Perse. Il sentait combien il était nécessaire de raffermir le courage des Babys, de soutenir leur constance et de défendre en même temps toute tentative de soulèvement à main armée. Puis il quitta la Perse, où sa vie était en péril, et se retira à Bagdad, de manière à se mettre en relations faciles avec les Chiites qui venaient à Nedjef et à Kerbéla visiter les tombeaux des imams.

Malgré la tranquillité apparente du pays, l'insurrection n'avait point désarmé et projetait, faute impardonnable, de s'attaquer à la personne même du roi.

Au retour de la chasse, Nasr ed-din chah regagnait un jour son palais de Niavarand, et, afin d'éviter la poussière soulevée par les chevaux de l'escorte, il marchait seul en avant de ses officiers, quand trois hommes, sortant inopinément d'une touffe de buissons, se précipitèrent vers lui. Pendant que l'un d'eux tendait une pétition, que l'autre se jetait à la tête du cheval et déchargeait un pistolet sur le monarque, le troisième cherchait à le désarçonner en le tirant violemment par la jambe. Quelques chevrotines emportèrent le gland de perles attaché au cou du cheval, les autres criblèrent le bras du roi et effleurèrent ses reins. Nasr ed-din chah, qui ne le cède en sang-froid et en courage à aucun de ses légendaires devanciers, ne fut pas troublé de cette agression: il prit le temps d'assener plusieurs coups de poing sur la figure de ses adversaires, puis enleva au galop sa monture déjà épouvantée et put échapper aux mains de ses agresseurs.

Saisis et interrogés sur l'heure, les assassins affirmèrent qu'ils n'avaient point de complices en Perse et qu'ils étaient innocents, car ils avaient simplement accompli les ordres émanant d'une autorité sacrée.

A la suite de cet attentat, plusieurs arrestations eurent lieu à Téhéran, entre autres celle de la célèbre Gourret el-Ayn, dont on avait perdu les traces depuis quelque temps. Les captifs, au nombre de quarante, furent jugés d'une manière sommaire et livrés aux grands officiers, au corps des mirzas et aux divers fonctionnaires ou employés des services publics. Avec une cruauté dont on retrouverait difficilement un second exemple, le premier ministre avait décidé que les supplices inventés jusqu'à ce jour étaient insuffisants pour punir les prisonniers: «Le roi, avait-il dit, jugera de l'attachement de ses serviteurs à la qualité des tortures qu'ils infligeront aux plus détestables des criminels.»

Les bourreaux se piquèrent d'ingéniosité.

Les uns firent taillader les patients à coups de canif et aidèrent eux-mêmes à prolonger leurs souffrances; les autres leur firent attacher les pieds et les mains à des arbres dont on avait rapproché les cimes et qui, en reprenant leur position naturelle, arrachaient les membres du condamné. Bon nombre de Babys furent déchirés à coups de fouet; enfin on vit traîner à travers les bazars de Téhéran des hommes transformés en torchère ambulante. Sur leur poitrine, couverte de profondes incisions, on avait planté des bougies allumées, qu'éteignaient, lorsqu'elles arrivaient au niveau des chairs, les caillots de sang accumulés autour des plaies. Presque tous ces malheureux montrèrent au milieu des tortures un courage d'illuminés: les pères marchaient sur le corps de leurs enfants; les enfants demandaient avec rage à avoir la tête coupée sur le cadavre de leur père.

Les supplices finirent faute de gens à supplicier.

Restait Gourret el-Ayn. Dès son arrestation elle avait été confiée au premier ministre, Mahmoud khan, qui l'avait enfermée dans son andéroun et avait chargé sa femme du soin de la garder. Celle-ci désirait sauver la vie de la prisonnière et fit dans ce but les plus grands efforts. Elle lui représenta qu'elle n'avait plus rien à espérer des siens, qu'en reniant ses -83-doctrines ou en promettant tout au moins de ne plus prêcher et de vivre retirée, elle obtiendrait certainement sa grâce. Mahmoud khan lui-même, touché de la beauté de Gourret el-Ayn et émerveillé de son intelligence, tenta de la convaincre.

«Gourret el-Ayn, lui dit-il un jour, je vous apporte une bonne nouvelle: demain vous comparaîtrez devant vos juges; ils vous demanderont si vous êtes Baby, répondez: «non», et vous serez immédiatement mise en liberté.

—Mahmoud khan, demain vous donnerez l'ordre de me brûler vive.»

Gourret el-Ayn comparut en effet devant le conseil; on lui demanda simplement si elle était Baby, elle répondit avec fermeté, confessant sa foi comme l'avaient fait ses coreligionnaires: ce fut son arrêt de mort. Ses juges, après l'avoir obligée à reprendre le voile, lui commandèrent de s'asseoir sur un monceau de ces nattes de paille que les Persans posent au-dessous des tapis, et ordonnèrent de mettre le feu à ce bûcher improvisé. On eut cependant pitié de la martyre et on l'étouffa en lui enfonçant un paquet de chiffons dans la bouche avant qu'elle eût été atteinte par les flammes. Les cendres de la grande apôtre furent jetées au vent.

Depuis la mort de Gourret el-Ayn, le babysme n'est plus ouvertement pratiqué en Perse. Les réformés renient leur religion et ne se font aucun scrupule de convenir en public que les Babs étaient de misérables imposteurs; néanmoins ils écrivent beaucoup, font circuler leurs ouvrages en secret et constituent une armée puissante, avec laquelle les Kadjars auront un jour à compter s'ils n'abaissent point l'autorité du clergé et n'établissent pas dans l'administration du pays une probité au moins relative. Depuis ces derniers événements l'Altesse Sublime s'est réfugiée à Akka (Saint-Jean-d'Acre), afin d'échapper aux persécutions et peut-être à la mort. Les fidèles désireux d'entendre sa parole sont tous les jours de plus en plus nombreux, et l'on assure que le pèlerinage de Saint-Jean-d'Acre a fait abandonner celui de la Mecque par un grand nombre de Chiites.

L'année dernière, Nasr ed-din chah, épouvanté de l'influence toujours croissante du chef des Babys, voulut tenter de se rapprocher de Mirza Yaya et lui envoya secrètement un de ses imams djoumas les plus renommés pour la force de ses arguments théologiques et la fermeté de ses croyances, avec mission de ramener au bercail la brebis égarée. Je laisse à penser quelles furent la surprise et l'indignation du souverain quand, au retour, le vénérable imam djouma avoua à son maître que les arguments de Mirza Yaya l'avaient convaincu et entraîné dans la voie de la vérité. A la suite d'un pareil succès, le roi, on le comprend sans peine, n'a pas été tenté d'expédier à Saint-Jean-d'Acre une seconde ambassade. Il ne faut pas souhaiter à la Perse le retour d'une ère sanglante, mais il est à désirer cependant que le sage triomphe des doctrines nouvelles permette aux musulmans d'abandonner sans secousse les principes d'une religion néfaste dans ses conséquences, et de se débarrasser des entraves apportées par le Koran et le clergé à la réalisation de réformes politiques et sociales des plus urgentes.

Les livres de l'Altesse Sublime renferment un singulier amalgame de préceptes libéraux et d'idées les plus rétrogrades. Contrairement aux prescriptions du Koran, Mirza Ali Mohammed abolit la peine de mort en matière religieuse, recommande le mariage comme le meilleur des états, condamne la polygamie et le concubinat, et n'autorise le fidèle à prendre une seconde femme que dans quelques cas très exceptionnels. Il réprouve le divorce, abroge l'usage du voile, ordonne aux hommes de vivre dans une douce sociabilité, de se recevoir les uns les autres en présence des femmes; il n'exige pas les cinq prières réglementaires, déclare que Dieu se contente d'une seule invocation matinale, s'autorise d'un passage du Koran dans lequel Mahomet annonce la venue d'un dernier prophète pour -84-changer à volonté le temps et la durée des jeûnes, permettre le commerce et même les relations d'amitié avec les infidèles, et renverser l'impureté légale, cette éternelle barrière jetée entre l'Islam et l'univers non musulman. Le réformateur, ne jugeant pas que les ablutions soient particulièrement agréables à Dieu, n'en fait pas une obligation religieuse. Il interdit la mendicité et la flétrit, bien qu'à l'exemple de Mahomet il ordonne de répandre autour de soi de nombreuses aumônes; enfin il défend aux chefs civils d'exiger les impôts par la force, de donner la mort, d'infliger la torture ou la bastonnade.

En opposition avec ces idées grandes et généreuses, les ouvrages babys contiennent des prescriptions futiles et un singulier mélange de superstitions ridicules et d'idées incohérentes. Le Bab, par exemple, ordonne de croire à la vertu des talismans, de porter des amulettes dont les formes, minutieusement décrites, sont appropriées au sexe du fidèle, de se munir de cachets de cornaline, d'orner les temples, d'avoir des oratoires privés dans les maisons particulières, de célébrer pompeusement les offices par des chants et de la musique, de faire asseoir les prêtres sur des trônes; il conseille à ses disciples de se parer de beaux habits, de raser leur barbe, mais leur défend de fumer le kalyan, de quitter leur pays, de voyager, et enfin, question bien autrement grave, de s'adonner à l'étude des sciences humaines qui n'ont point trait aux affaires de la foi, ou à la lecture de tout livre qui ne concerne pas la religion.

En résumé, quoique les origines du babysme aient été sanglantes, Mirza Ali Mohammed ne surexcita jamais l'humeur batailleuse des réformés. Son caractère paraît d'ailleurs avoir toujours été doux et paisible: s'il accepta la responsabilité des actes et des violences de ses partisans et en subit toutes les conséquences, il ne prit jamais une part active et directe dans la lutte contre le pouvoir royal et consacra sa très courte existence à l'exposition de la foi.

30 avril.—Nous sommes descendus à la maison de poste. Le gardien du tchaparkhanè, m'ayant proposé de sortir de la ville, me guide vers de superbes jardins situés sur les rives d'un cours d'eau légèrement encaissé. Des arbres fruitiers en plein vent mélangent leurs fleurs de couleurs différentes et forment des tonnelles sous lesquelles le jour peut à peine pénétrer. Aucun obstacle ne vient entraver le développement naturel des branches, que n'ont jamais torturées des piquets ou des fils de fer. «C'est le paradis terrestre sans la pomme», me dit, en me montrant ses vergers, Mohammed Aga khan, un des Babys les plus puissants de Zendjan.

Au retour, cet excellent homme m'engage à entrer dans sa maison et à venir saluer sa femme. J'accepte avec plaisir, heureuse de pénétrer dans une famille de réformés. Tout d'abord je suis surprise de l'ordre qui paraît régner dans cette demeure; je n'aperçois pas ces innombrables servantes accroupies, inactives, leur kalyan à la main.

L'unique femme et la fille du khan viennent me souhaiter la bienvenue; aidées de leurs servantes, elles sont occupées à préparer le repas du soir.

La mère abandonne ce soin à sa fille et m'introduit dans une chambre élevée de quelques marches au-dessus du sol, où elle m'invite à m'asseoir sur un superbe tapis kurde ras et fin comme du velours. On apporte le thé, le café; mais, tout en appréciant la perfection avec laquelle les femmes persanes préparent ces deux boissons, je ne perds pas de vue la jolie fille chargée de présider à la confection du pilau de famille. Des traits largement modelés, des yeux noirs agrandis par une teinte bistre qui entoure les paupières et accentue les sourcils donnent à la physionomie une animation toute particulière. La tête est enveloppée d'un léger voile de laine rouge dont la couleur intense fait ressortir les tons bronzés de la peau du visage. Deux grosses mèches brunes se jouent sur les tempes, tandis que la masse des cheveux est -87-rejetée sur le dos; autour du cou s'enroule un collier formé de plaques de cornaline mêlées à des morceaux d'ambre jaune d'une beauté parfaite. La déesse du pilau porte une chemisette de gaze rose dont les minces plis dessinent avec fidélité un buste développé qui ne connut jamais la tutelle du corset; sa petite jupe de cachemire de l'Inde, à palmes, est attachée très bas au-dessous de la chemisette et laisse au moindre mouvement le ventre nu. C'est la toilette d'hiver. J'aurais bien voulu prolonger ma visite et faire connaissance avec les ajustements d'été, mais les heures des voyageurs sont fugitives.

[Illustration]
JEUNE FILLE BABY DE ZENDJAN.

A part ses jardins et les ruines de ses anciens remparts, Zendjan n'a rien de particulièrement intéressant; aussi Marcel accepte-t-il volontiers la proposition du hadji de prendre les devants, afin de s'arrêter à Sultanieh un jour de plus qu'il n'a été convenu avant le départ de Tauris. Grâce au passage des troupes dirigées sur les frontières du Kurdistan afin de s'opposer à une nouvelle invasion des hordes sauvages qui, au printemps dernier, ont dévasté l'Azerbeïdjan, l'étape entre Zendjan et Sultanieh est d'une sécurité absolue.

1er mai.—En sortant de la ville, j'aperçois sur la droite un campement composé de tentes de forme européenne, disposées le long d'un front de bandière. Tout auprès, dans un parc, sont rassemblés en grand nombre des chevaux appartenant à un corps d'armée arrivé pendant la nuit.

Un officier autrichien commande les troupes, mais il est assisté d'un général persan chargé de transmettre ses ordres, car tout bon Chiite refuserait d'obéir à un «chien de chrétien». L'organisation des régiments paraît assez régulière; les soldats marchent en bataille et en colonne, font l'exercice avec précision, et sont armés d'excellents chassepots achetés après nos désastres dans les arsenaux prussiens.

Une courte jaquette gros bleu, un étroit pantalon de même couleur, orné d'une bande écarlate, ont fait donner à cette collection de héros, d'ailleurs très fière de ce titre, le nom d'armée farangui (européenne). La coiffure est toute persane: c'est le kolah d'astrakan. Un pompon et une plaque de cuivre ornée du lion et du soleil maintiennent une petite queue de crins rouges qui vient passer derrière l'oreille du soldat et se mêler avec les trois ou quatre mèches de cheveux réservées de chaque côté du crâne. En dehors des exercices, la mauvaise tenue des troupes d'élite dépasse tout ce qu'on peut imaginer. Les officiers indigènes ne portent pas même de chaussettes, et leur uniforme est d'un débraillé et d'une saleté à défier toute comparaison.

Le système de ravitaillement est un grand élément de désordre dans l'armée persane; le service de l'intendance étant inconnu, la solde, très minime, est payée de la manière la plus irrégulière, bien que les fonds sortent exactement de la caisse royale. Le militaire, habitué à vivre sans argent, ne s'en rapporte qu'à lui-même du soin de son entretien et se nourrit à son gré aux dépens du pays où il passe. La charge d'approvisionner les troupes, mal répartie sur les provinces, devient ainsi très onéreuse et fait considérer comme un malheur public le passage d'un corps d'armée. Réglée avec aussi peu de justice que le service des subsistances, la conscription pèse sur les paysans, à l'exception des citadins, exemptés de plein droit. Cet immense avantage fait aux grandes cités contribue au dépeuplement des campagnes, les prive de l'élément le plus vivant de la nation, et amène dans les villes des gens sans état, sans moyen régulier d'existence, qui végètent misérablement jusqu'au jour où leur âge les met à l'abri d'un appel sous les drapeaux.

Chaque village doit fournir un contingent proportionnel à sa population, mais le ketkhoda chargé du recrutement exempte du service tout paysan assez riche pour lui faire un beau présent.

Les hommes sont placés sous les ordres d'un sultan (capitaine), chef de la compagnie et de l'unité militaire persane. Tous les ordres sont donnés à ce dernier, exclusivement responsable -88-de sa troupe; il la dirige comme bon lui semble, sans qu'on puisse, à moins de motifs très graves, le changer ou le renvoyer. Entre le capitaine et le général il y a bien les commandants, les lieutenants-colonels et les colonels, mais leur autorité est nominale.

Les punitions infligées au soldat ne s'appliquent pas à sa personne seule; en cas de désertion, par exemple, elles atteignent ses parents eux-mêmes. Sur des ordres envoyés au ketkhoda, le magistrat municipal fait mettre en prison, après un délai fixé, la femme et les enfants du fugitif, vendre son bétail, incendier sa maison. Il est bien rare que le coupable, instruit de la situation faite à sa famille, ne rentre pas au plus vite au régiment, où, en fait de punition, on lui administre la bastonnade.

Les troupes campées à Zendjan sont dirigées sur les frontières du Kurdistan, où se prépare, à l'instigation des Turcs, le soulèvement de plusieurs tribus.

C'est au moins le but avoué de l'expédition; mais, comme le sultan envoie à son bon frère de Perse un ambassadeur extraordinaire porteur de ses sentiments affectueux, le chah, j'imagine, a donné l'ordre de masser l'armée sur la route du pacha afin de l'intimider par ce déploiement de forces. En fait de diplomatie il est malaisé de savoir à qui l'on doit, des Arméniens, des Turcs et des Persans, décerner la palme de l'habileté, bien que ces derniers proclament leur supériorité avec un orgueil et une naïveté dépourvus d'artifice. Dans tous les cas, les communications entre les chancelleries de Téhéran et de Stamboul doivent être de curieux modèles de duplicité. Mais, j'y pense, diplomatie et duplicité ne sont-ils pas des variations linguistiques exécutées sur le mot: «double»?

Je suis le front de bandière; chaque soldat prépare sa soupe dans les récipients les plus hétérogènes. Nous demandons à visiter le parc d'artillerie; l'entrée en est interdite: il est défendu de montrer les pièces à qui que ce soit; pour plus de sûreté, on les a emmaillotées dans des housses de coutil, destinées à les cacher à tous les yeux comme de jolies femmes persanes. Le cuisinier de Sa Majesté a probablement inventé un nouveau modèle de canon: l'usine Krupp n'a qu'à se bien tenir.

Après avoir parcouru le camp, nous reprenons notre route et voyageons pendant plusieurs heures dans une plaine sauvage qui s'élève progressivement jusqu'au plateau connu sous le nom de Kongoroland (Pâturage des aigles). En continuant à avancer vers l'est, j'aperçois à l'horizon une tache lumineuse, puis, au-dessous de ce point brillant, une bande longue et étroite. Quand les formes de cet ensemble de constructions, que leur éloignement rend confuses, acquièrent de la netteté, je distingue une coupole aux contours majestueux, écrasant de toute sa masse et de tout l'éclat de son revêtement de faïence bleu turquoise le pauvre village étendu à ses pieds. Ce sont les derniers vestiges de la ville de Sultanieh, fondée vers la fin du treizième siècle par Arghoun khan, le troisième souverain de la dynastie des Djenjiskhanides, et agrandie sous le règne d'Oljaïtou Khoda Bendeh, qui transféra en ce lieu le siège de son gouvernement et fit élever pour lui servir de mausolée le seul édifice attestant encore aujourd'hui la grandeur de la ville impériale. Après la mort de chah Khoda Bendeh, Sultanieh, malgré son titre pompeux, ne tarda pas à perdre sa prospérité factice. Prise d'assaut par Timourlang en 1381, elle fut saccagée et abandonnée; le caractère sacré du monument d'Oljaïtou lui a permis de survivre seul à ce désastre.

La nuit tombe quand, transis et grelottants, nous entrons dans le tchaparkhanè. Le climat du plateau de Kongoroland passe à bon droit pour un des plus froids de la Perse. Le tchaparchy—Dieu ait un jour son âme!—nous introduit heureusement dans une chambre bien close, garnie d'épais tapis de feutre posés sur des nattes; un bon feu vient réchauffer nos pieds gelés; enfin, surcroît de bonheur, je vois bientôt tourner sur de longues baguettes un magnifique rôti de perdreaux.

[Illustration]
TOMBEAU DE CHAH KHODA BENDEH A SULTANIEH.

-91-2 mai.—Notre première visite est due au tombeau royal. La porte est close et la clef déposée chez le mollah. Celui-ci a été soi-disant faire un tour dans ses champs, espérant par ce subterfuge adroit empêcher notre «impureté» de pénétrer dans le sanctuaire.

Entourés de paysans très malveillants, nous nous rendons chez le ketkhoda, munis d'une lettre du gouverneur de Tauris. L'«image de Dieu» regarde nos papiers en tous sens, feint d'abord de ne point reconnaître le cachet apposé en guise de signature au bas de la pièce, mais ordonne cependant de fort mauvaise grâce de nous introduire dans l'intérieur du tombeau. Cette autorisation soulève de bruyantes protestations contre la violation des prétendus droits des vrais musulmans.

«Les ordres du gouverneur sont formels, dit en s'excusant le ketkhoda. Il m'est prescrit de donner aide et protection à ces étrangers, et de m'efforcer de leur être agréable.

—Le gouverneur est donc un infidèle?» murmure la foule mécontente.

On retrouve le mollah, et la porte s'ouvre enfin, malgré les gestes désespérés de tous les dévots.

L'édifice est encore bien conservé. S'il n'avait été restauré par un des premiers princes Séfévis, qui fit, au commencement du seizième siècle, cacher la décoration intérieure sous une épaisse couche de stuc et ajouter au monument primitif une annexe inutile, il aurait traversé victorieusement les siècles écoulés depuis la mort de son fondateur. Les modifications apportées au mausolée royal ont eu pour résultat d'accumuler autour de lui des ruines nombreuses et de dénaturer l'aspect extérieur. Aussi bien est-il nécessaire, quand on désire embrasser d'un seul regard l'ordonnance simple et majestueuse du tombeau, de franchir la porte d'entrée et de pénétrer sous la coupole. L'effet est alors saisissant. On est en présence d'une grande œuvre harmonieuse dans son ensemble et ses détails. Cette première impression ne s'analyse pas, elle se décrit plus difficilement encore.

Cependant, en étudiant avec soin le mausolée d'Oljaïtou, on reconnaît qu'il faut attribuer sa beauté et son élégance robuste au talent d'un constructeur très versé dans la connaissance de son art et fidèle observateur de formules rythmiques connues en Perse dès la plus haute antiquité.

Nous mesurons à plusieurs reprises la hauteur et la largeur de l'édifice; la coupole s'élève à cinquante et un mètres au-dessus du dallage du parvis; son ouverture atteint vingt-cinq mètres cinquante.

Je cite ces deux chiffres, car ils permettent d'apprécier l'importance du monument.

Une heure s'est à peine écoulée que la mosquée, où nous avions été à peu près seuls jusque-là, se remplit d'une foule nombreuse. Un parlementaire s'avance.

«Nous avons déféré à l'ordre du gouverneur, dit-il; vous êtes entrés, au mépris de nos prescriptions religieuses, dans un tombeau vénéré, vous y êtes restés déjà trop longtemps: sortez, ou donnez dix tomans (cent francs) pour chacune des heures que vous y passerez.»

Mon mari, pâle de colère, répond qu'il ne sortira pas, et que, n'ayant point d'argent sur lui, il ne donnera pas un chaï (sou).

«C'est votre dernier mot? répond le parlementaire.

—Absolument.»

Alors la foule se resserre sur nous, tout en faisant entendre des éclats de rire endiablés; cinq ou six gaillards nous saisissent aux bras et aux épaules et nous entraînent de force hors du monument, dont ils referment la porte avec soin. Par bonheur j'ai eu le temps, avant la bagarre, d'expédier l'appareil photographique au tchaparkhanè, où il est à l'abri de tout accident.

Le ketkhoda est encore notre seul appui. Escortés des femmes qui se sont jointes à -92-leurs maris et débitent avec volubilité un vocabulaire d'injures dont je démêle mal la signification, mais dont je devine sans peine le sens, suivis d'une nuée de gamins qui lancent de petites pierres dans nos jambes, nous arrivons enfin chez le chef du village.

Attiré par un bruit inusité dans sa commune, il sort de sa maison, et devant la foule assemblée Marcel lui pose, avec l'assurance qui peut seule nous tirer d'affaire, l'ultimatum suivant: «Si la porte du tombeau de chah Khoda Bendeh n'est pas ouverte sans délai, je retourne à Zendjan, où le gouverneur, sur ma demande, me donnera des porte-respect armés de sabres et de fusils. Toi, ketkhoda, qui laisses maltraiter des Faranguis, tu perdras ta place; quant à tes administrés, ils devront nourrir et loger les soldats d'escorte, dont ils connaissent les exigences, ayant eu, ces derniers jours, le plaisir de recevoir l'armée.»

Cette argumentation ad hominem fait réfléchir les plus intéressés; les protestations et les cris se calment subitement. Le ketkhoda, prenant alors son courage à deux mains, fait mettre l'instigateur de notre expulsion en prison, et donne l'ordre de nous laisser agir comme nous l'entendrons, sous peine de bastonnade.

Tout est bien qui finit bien, puisque Marcel a conquis le droit d'étudier à loisir les détails du monument. L'édifice est construit en briques carrées; celles de l'intérieur sont couleur crème. Les habitants du pays, frappés eux-mêmes de leur beauté, prétendent, pour expliquer la blancheur et la finesse de la pâte, que la terre a été pétrie avec du lait de gazelle. Les lambris des chapelles et les faces des piliers sont recouverts de panneaux de mosaïques, dont les dessins, composés d'étoiles gravées serties d'émaux bleu de ciel, se détachent sur un fond de briques blanches. A l'extérieur, la coupole est revêtue de faïence bleu turquoise. Ce sont également des faïences de même couleur, mélangées avec des émaux blancs et gros bleu, qui composent les parements des minarets, des piliers et de la corniche extérieure.

Mais, de toutes les parties du monument, les plus soignées et les plus artistiques à mon goût sont les voûtes des galeries supérieures. Les dessins exécutés en relief sont recouverts de peintures à la détrempe dont les tons varient du gris au rouge vineux. Rien ne saurait donner une idée de la richesse de cette simple polychromie rappelant dans son ensemble les harmonieuses couleurs des vieux châles des Indes, et de la valeur que prennent, par leur juxtaposition, les faïences ensoleillées de la corniche à alvéoles et les broderies mates et sombres des voûtes extérieures.

A quelque distance du village s'élève un autre mausolée, bâti dans des proportions plus modestes que celui d'Oljaïtou, mais orné cependant avec goût. Il est de forme octogonale et recouvert d'une coupole; chacune de ses faces est décorée d'une jolie mosaïque monochrome; de superbes briques en forme d'étoile à douze pointes, fouillées comme une dentelle, indiquent le centre des tympans. A côté de ce tombeau s'étendent les derniers vestiges d'une mosquée, et tout autour de ces édifices les lourdes solitudes des nécropoles abandonnées.

4 mai.—La caravane est arrivée. Le hadji, fort contrarié du mauvais accueil fait par les habitants du village à ses voyageurs, veut encore une fois les faire entrer dans le tombeau en sa compagnie et prouver à ses coreligionnaires tout le respect qu'on doit leur porter. En récompense de cette bonne pensée, et en souvenir de son passage à Sultanieh avec des Faranguis, nous lui offrons son portrait. Enchantée de faire d'une pierre deux coups, je le prie de laver à grande eau un élégant panneau de mosaïque entièrement caché sous une épaisse couche de poussière; bientôt les tons bleu turquoise et ladjverdi apparaissent, et je découvre mon objectif.

[Illustration]
LES TCHARVADARS LAVANT LES MOSAÏQUES.

Le hadji et ses serviteurs portent le costume des tcharvadars dans l'exercice de leur profession. Ils sont vêtus d'un large pantalon taillé comme un jupon de femme, d'une koledja d'indienne, serrée à la taille par une ceinture à laquelle vient s'accrocher la trousse des instruments -93-nécessaires à la réparation des bâts et des licous. Pendant la saison froide, une jaquette de peau de mouton dont la laine est tournée à l'intérieur tandis que le cuir paraît au dehors, remplace la koledja. Une calotte de feutre marron, semblable à un chapeau boule sans ailes, couvre leur tête. Le chef de la caravane entoure cette calotte d'un ample foulard rouge. Cette sorte de turban est le seul indice de son autorité. L'usage de ces coiffures doit être bien ancien en Perse, car Hérodote en parle dans un chapitre où il met en parallèle la dureté du crâne des Égyptiens, habitués à vivre nu-tête, et la mollesse de celui des Perses, toujours couvert d'un épais bonnet de feutre. Les trois tcharvadars ont mis aujourd'hui des guivehs (chaussures de guenilles), destinées à laisser reposer leurs pieds fatigués; mais, lorsqu'ils sont en marche, ils chaussent des espadrilles faites d'un seul morceau de cuir, et entourent leurs jambes avec des guêtres attachées par de minces lanières tournant en spirale jusqu'aux -94-genoux. Leurs rotules restent à découvert quand ils relèvent un pan de leurs larges pantalons dans la ceinture afin de marcher plus librement.

Khoremdereh, 6 mai.—A deux étapes de Sultanieh se trouve le plus joli village que nous ayons encore rencontré sur notre route depuis Tauris. De nombreux kanots arrosent la plaine au milieu de laquelle il s'élève. Dans les champs, le blé alterne avec de grandes plantations de peupliers et de coton. La végétation luxuriante des jardins et les murs de clôture recouverts de chèvrefeuille sauvage dissimulent les maisons basses du village; la seule habitation qu'on aperçoive au bout du chemin est celle du barbier de l'endroit.

[Illustration]
PAYSAGE A KHOREMDEREH.

Le métier de dallak (barbier) n'est pas une sinécure; non seulement cet artiste rase la barbe des jeunes gens, mais encore la tête de tous les hommes, à l'exception de deux mèches de cheveux réservées comme ornement derrière les oreilles. Là ne s'arrête pas toute sa science: un bon barbier arrache les dents, pratique la circoncision et sait enfin purger et saigner selon la formule.

Le Figaro de Khoremdereh est en grande réputation dans le pays; le hadji, qui a eu recours à nos talents médicaux pendant le voyage et s'est bien trouvé d'avoir suivi nos ordonnances, est allé lui annoncer l'arrivée de deux célèbres confrères. La nouvelle s'est rapidement propagée dans le village, et, quand nous rentrons au logis après avoir abattu dans les jardins un nombre respectable de geais bleus et de tourterelles, nous trouvons notre chambre transformée en cabinet de consultation.

Les uns ont apporté leurs enfants ou amené leurs vieux parents; d'autres, les plus égoïstes, nous conduisent leur propre personne. La phtisie, les rhumatismes et l'ophtalmie sont -95-les maladies dominantes. Joignons-y la saleté repoussante des femmes et des enfants, et j'aurai terminé cette triste énumération. Nos conseils sont aussi sages que prudents: vêtements de laine aux phtisiques, frictions aux rhumatisants, l'eau pure et le savon pour tout le monde.

Nous voici en plein délit d'exercice illégal de la médecine, mais notre conscience est en repos, car, si nous ne faisons pas de mal à l'exemple de nos confrères diplômés (ceux de France exceptés), nous n'acceptons aucune rémunération de nos peines, pas même les douze œufs ou la poule offerts d'habitude comme honoraires aux plus célèbres praticiens.

Remèdes et conseils, tout est gratuit; notre succès est étourdissant. Après avoir donné en public une vingtaine de consultations peu variées, nous sommes forcés de fermer notre… cabinet: nous avons besoin de repos avant de prendre le chemin de Kazbin.

7 mai.—Au sortir du charmant village de Khoremdereh, le sentier de caravane côtoie de longs marais vaseux formés par des accumulations d'eaux fluviales. Un chemin établi en remblai au-dessus du sol traverse ces bas-fonds, toujours noyés pendant l'hiver; la terre s'étant écroulée en certains points, la voie se trouve réduite à un passage étroit, dangereux à traverser à cheval. Le mollah et l'aga, absorbés par une intéressante dissertation sur les miracles de l'imam Rezza de Mechhed,—la bénédiction d'Allah soit sur lui!—au point d'oublier le mauvais état de la route, se sont lancés ensemble sur la chaussée; les charges se sont accrochées, la monture de l'aga a glissé, et ce digne personnage est allé se piquer dans les vases du marécage, à la satisfaction de la caravane tout entière.

Ali lui-même, en voyant son maître sain et sauf, mais en tout semblable à une grosse grenouille verte, n'a pu retenir un éclat de rire bruyant et argentin; l'aga s'est retourné et, heureux d'avoir un motif plausible de se fâcher, a appliqué sur la joue de son pichkhedmet la gifle la plus sonore que j'aie jamais entendue.

L'enfant n'est pas habituée à de semblables traitements et, bien qu'elle se reconnaisse coupable et ne dénie pas à l'aga le droit de la châtier, elle pousse des cris déchirants et vient en courant s'accrocher à l'arçon de ma selle, où elle se croit à l'abri de nouvelles représailles.

Elle est bien changée, la pauvre petite, depuis notre départ de Tauris. Ses belles joues roses ont pris une teinte grise, ses formes arrondies ont disparu, les lèvres ne sourient plus, excepté cependant quand son maître tombe de cheval; ces seize jours de marche l'ont fatiguée au point que, renonçant à conduire le kadjaveh de ses maîtresses, elle a dû monter sur un de ces petits ânes hauts comme de gros chiens, qu'enjambent les muletiers quand ils sont las et sur lesquels ils s'endorment en étreignant de leurs bras le cou de l'animal.

«Peder Soukhta! (Fils de père qui brûle aux enfers), tu m'as frappée! murmure Ali; eh bien, je vais raconter aux Faranguis de quelle manière l'imam Rezza—que la bénédiction de Dieu soit sur lui!—a exaucé tes prières.

«L'aga vient d'être bien injuste à mon égard; je lui ai cependant rendu de grands services au cours de son premier pèlerinage à Mechhed. Il ne m'a point récompensée de mes peines, cela va de soi, mais il ne se souvient même plus de mon dévouement. Ah! le vilain avaricieux. Si le soleil était sur la nappe à la place de son pain, personne dans le monde n'y verrait clair jusqu'au jour de la résurrection.

—Comment oses-tu parler avec aussi peu de respect de cet homme pieux qui entreprend avec sa nombreuse smala le long pèlerinage de Mechhed?

—Il ferait beau voir qu'il se dispensât d'aller remercier l'imam auquel il doit les nombreux petits batchas (enfants) que vous voyez dans les kadjavehs des khanoums!

«Mon maître possède un gros village dans les environs d'Ourmiah, c'est là que nous habitons. De nombreux kanots fertilisaient une terre produisant en abondance du blé et du -96-coton, les troupeaux se multipliaient, les vœux de cet homme étaient comblés, et l'ingrat, qui eût dû consacrer sa vie à chanter un éternel cantique de remerciements, n'était point heureux. Marié depuis l'âge de seize ans, il avait vu passer de nombreuses épouses dans son andéroun sans que les maigres pas plus que les grasses, les grandes pas plus que les petites, aient pu parvenir à le rendre père.

«Arrivé à l'âge de quarante-six ans, il commençait à désespérer de la bonté divine, quand une ancienne esclave, aujourd'hui sa favorite, lui persuada de se rendre en pèlerinage au tombeau de l'imam Rezza, où s'accomplissaient, disait-elle, les plus étonnants miracles. Nous partîmes en caravane et, après un voyage de plus de cinquante jours, nous arrivâmes enfin dans la capitale du Khorassan. L'aga loua une belle maison, et bientôt ses femmes nouèrent des relations très intimes avec de charmantes amies d'un commerce fort agréable, il faut le croire, car elles passaient ensemble des journées entières.

«Pendant les nombreuses visites que faisaient à l'andéroun les nouvelles connaissances des khanoums, et que des babouches déposées à la porte interdisaient à mon maître lui-même l'entrée de sa maison, le digne homme trouvait parfois les heures bien longues; mais il redoublait de ferveur et ne s'éloignait du tombeau de l'imam que pour aller fumer le kalyan ou boire du thé avec de vieux mollahs qui, d'un accord unanime, lui promettaient une nombreuse postérité en récompense de sa dévotion. En revanche, les jeunes prêtres goûtaient peu sa compagnie et s'éclipsaient à son approche, après l'avoir assuré néanmoins de la ferveur des prières que du matin au soir ils adressaient aux cieux à son intention.

«Bientôt l'aga n'eut plus à douter de son bonheur, et les grâces de l'imam furent tellement surabondantes que, non seulement mes maîtresses, mais encore toutes les servantes, lui annoncèrent bientôt l'heureux succès du pèlerinage.

«Aussi, après avoir remercié Allah, offert des présents considérables au tombeau de l'imam, et récompensé les pieux services de ses amis les mollahs, mon maître se décida, au grand désespoir de ses femmes, à reprendre le chemin de l'Azerbeïdjan. Sept mois après notre départ de Mechhed, il eut enfin le bonheur de devenir huit fois père.

«Son orgueil et sa joie étaient sans pareils lorsque les khanoums, et en particulier la favorite, lui représentèrent qu'il devait, en témoignage du miracle, conduire à Mechhed sa nombreuse progéniture. Ce désir et ce conseil partaient d'un sentiment trop pieux pour n'être pas écoutés; aussi sommes-nous repartis après avoir pendant plusieurs mois fait nos préparatifs. Cette fois, je l'espère, nous compterons les naissances par couples de jumeaux.

—Douterais-tu de la puissance de l'imam Rezza? dis-je à Ali: ce serait mal à toi, le témoin de ses bienfaits.

—J'aurais garde de douter de sa bonté, réplique le pichkhedmet en souriant; mais, ajoute-t-il après avoir jeté de tous côtés un regard prudent, ma foi serait bien plus grande si je n'avais vu trop souvent de jeunes mollahs, cachés sous des voiles épais, pénétrer auprès de mes maîtresses pendant que ce pedersag (père de chien) se noyait dans les questions les plus ardues de la théologie musulmane.

—Supposez-vous que ces bons prêtres aient revêtu des costumes féminins pour exhorter les khanoums à la vertu et à la prière?

—Qu'elles soient Turques ou Persanes, les belles dames, croyez-moi, emploient toutes les mêmes stratagèmes quand elles sont décidées à rendre leur époux… heureux

Pendant qu'Ali me raconte cette histoire miraculeuse, nous descendons dans une belle vallée que fertilisent les eaux de nombreux kanots; la végétation est plantureuse, les blés et les orges, d'un vert noir, ont déjà formé de lourds épis; combien cette superbe campagne contraste dans mon souvenir avec les rives de l'Araxe et les plateaux désolés que nous -97-avons rencontrés sur la route de Tauris à Sultanieh. Vers midi les rayons du soleil deviennent brûlants; l'aga, à peu près sec, attache une visière de cuir à son kolah et ouvre son parapluie de soie rouge. Mes regards, sollicités par la vive couleur de l'étoffe, se portent malgré moi des huit petits bébés sur leur heureux père. S'il est une excuse aux fautes maternelles, elle s'abrite sous ce parasol.

[Illustration]
TOMBEAU PRÈS DE SULTANIEH. (Voyez p. 92.)
[Illustration]
MAISON PERSANE A AZIMABAD.

CHAPITRE VI

Une maison à Azimabad.—Effets de mirage.—Arrivée à Kazbin.—Abambar (réservoir).—Le chahzaddè de Kazbin.—Superstitions.—Masdjed djouma de Kazbin.—Mystères de Houssein.—Imamzaddè Houssein.—Départ de Kazbin.—Arrivée à Téhéran.

8 mai.—L'étape de Khoremdereh à Azimabad est courte. Après sept heures de marche j'aperçois un beau village bâti sur les bords du lit aplati d'une rivière; la caravane traverse le cours d'eau à gué, au grand émoi d'une multitude de poissons bondissant sous les pieds des chevaux, et pénètre dans les rues d'Azimabad, à la suite de paysans accourus au-devant des voyageurs. Ils sont venus nous engager à descendre dans leurs maisons.

«Cette demeure vous appartient et je suis votre domestique», me dit notre hôte en s'arrêtant devant une muraille de terre et en ouvrant en même temps une porte basse et étroite.

Le nouveau gîte a bonne apparence. Au centre de l'habitation est un porche couvert. Un escalier formé de ces hautes marches auxquelles les jambes européennes ont tant de peine à s'habituer conduit à la première pièce. Puis un vestibule sépare deux grandes salles; l'une nous servira de chambre et de salon; l'autre, où l'on fait la cuisine, sera affectée à notre maison civile et militaire. Quant aux propriétaires de l'immeuble, ils se réfugieront dans les étables, ou, s'ils promettent de ne pas faire trop de bruit, dans le balakhanè élevé au-dessus du vestibule. Chaque pièce est éclairée par de vastes baies garnies d'un grillage en bois recouvert de papier huilé, remplaçant les vitres, qu'il serait sans doute difficile de se procurer dans les villages. Les plafonds sont formés de rondins de bois juxtaposés; une cheminée minuscule et deux étages de larges takhtchès décorent les murs blanchis à la chaux. Passons à l'inventaire du mobilier; -100-sa rédaction ne demandera pas de nombreuses vacations: des coffres garnis d'ornements de cuivre ou de fer étamé, des nattes de paille recouvertes çà et là de tapis usés qui seraient fort appréciés en France, s'ils étaient, en raison de leur vétusté, qualifiés d'anciens, deux ou trois kalyans, un Koran et quelques ouvrages de poésies persanes ornés de grossières enluminures. Sur le devant de la maison, des arbres fruitiers, une ébauche de jardin clôturé par de hautes murailles de terre complètent l'installation. C'est le type uniforme des habitations des riches paysans de la contrée.

9 mai.—Vers trois heures du matin la caravane s'est remise en marche. Elle arrivera aujourd'hui à Kazbin, où elle doit stationner deux jours: repos bien gagné après un trajet de six cent quarante-trois kilomètres parcouru avec le mauvais temps et sur de pitoyables sentiers.

A partir d'Azimabad la vallée s'abaisse rapidement. Entre huit et neuf heures, l'air, réchauffé par les rayons d'un beau soleil, devient étouffant. Derrière le rideau des légères brumes qui s'élèvent dans le lointain, apparaissent des coupoles bleues et des minarets élancés dominant une grande ville étendue au pied des derniers contreforts des montagnes du Ghilan. Au-dessous de ces dômes élégants j'en vois d'autres, lourds et aplatis, dépourvus des revêtements de faïence qui ornent les mosquées. Ces constructions paraissent répandues en grand nombre dans tous les quartiers et donnent au panorama de la ville un aspect monumental. Une large ceinture de jardins entoure les murs de Kazbin, dont nous serions assez rapprochés si un lac immense ne semblait devoir nous obliger à faire un long détour avant de gagner les faubourgs.

«Singulière surprise! dis-je à mon mari; je n'avais jamais entendu parler en Perse que des lacs salés d'Ourmiah et de Chiraz! Quel est donc celui-ci?»

La carte est déployée; elle ne porte aucune indication de nature à nous éclairer. Cependant, plus on avance et plus les eaux paraissent s'étendre sur la droite. Une forêt d'abord inaperçue s'élève derrière ce rempart aquatique; je pousse mon cheval, mais le lac semble fuir devant moi; les arbres revêtent des formes qui paraissent se modifier suivant le caprice d'une imagination en délire; pendant plus d'un quart d'heure cette illusion de mes sens persiste, et les miroitements des rayons brûlants du soleil sur les ondes tranquilles éblouissent mes yeux; puis, tout à coup, lac et forêt disparaissent comme sous l'influence d'une baguette magique.

C'était un mirage.

A la place d'une nappe liquide et de frais ombrages, un chemin poudreux compris entre les clôtures de jardins plantés en vignes et en pistachiers s'ouvre devant nous.

L'eau des nombreux kanots de Kazbin est utilisée à l'arrosage de ces précieux vergers. Comme elle devient insuffisante l'été à l'alimentation de la ville, les habitants ont construit de nombreux réservoirs voûtés nommés abambar, dans lesquels l'hiver ils emmagasinent les eaux surabondantes.

Plusieurs de ces ouvrages se présentent sur notre route, et devant chacun d'eux la caravane fait une courte halte afin de permettre aux pialehs (coupes) des tcharvadars de circuler de main en main, à la grande satisfaction des voyageurs, fort altérés par les rayons de ce premier soleil de printemps.

Quelques réservoirs peuvent contenir plus de six mille mètres cubes. Ils sont établis sur un plan carré et couverts de coupoles hémisphériques posées sur pendentifs; cette partie de la construction émerge seule au-dessus du sol et donne à la ville l'aspect étrange qui nous a frappés quand elle nous est apparue. Ainsi conservée, l'eau garde, même au cœur de l'été, une fraîcheur délicieuse. Un large escalier précédé d'une porte ornée de mosaïques de faïence d'un goût charmant conduit jusqu'aux robinets placés au bas du réservoir, à quinze ou vingt mètres de profondeur. Des bancs de pierre établis sous l'ogive principale, et des niches prises dans la largeur des pilastres permettent aux passants de s'asseoir, aux -101-porteurs d'eau de se reposer et de décharger les lourdes cruches de terre qui viennent d'être péniblement montées. Souvent, au-dessus de l'ouverture de l'escalier, une inscription en mosaïque donne la date de l'érection de l'abambar et le nom du généreux fondateur de l'édifice.

La ville est bâtie sur un emplacement très plat; aussi bien est-il difficile d'apprécier tout d'abord son importance, les maisons, d'égale hauteur, se projetant les unes sur les autres. A en juger d'après le grand nombre de cavaliers qui circulent sur la route, Kazbin doit être une grande cité. Au milieu des caravanes d'ânes, de chevaux, de mulets et de chameaux se mêlent des chasseurs élégamment vêtus, montés sur de beaux chevaux turcomans harnachés avec des brides et des colliers recouverts de plaques d'argent ou d'or ciselées et entremêlées de turquoises et de rubis. Ils portent martialement sur l'épaule de belles carabines anglaises: de leur ceinture sortent les crosses d'énormes pistolets, tandis que sur la jambe gauche s'appuient des camas (poignards de soixante centimètres de longueur) enfermés dans des gaines de métal ou de velours.

[Illustration]
ABAMBAR (RÉSERVOIR) DE KAZBIN.

On retrouve en eux les descendants de cette fière population, composée d'Illiats, de Turcs et de Kurdes, qui en 1723 repoussa l'armée afghane maîtresse de la Perse depuis sept ans, et détermina par ce fait d'armes le réveil de l'esprit national et l'expulsion des envahisseurs. Les Kazbiniens sont considérés à juste titre comme les soldats les plus braves de l'armée persane. Ils ont conscience de leur valeur et accablent de quolibets leurs compatriotes au «cœur étroit».

«Sous le règne de Mohammed chah, me dit le hadji, mon cicérone officieux, une révolte -102-mit en feu le Khorassan; le souverain manda aussitôt aux régiments d'Ispahan de se rendre sans délai dans la capitale afin de renforcer la garde royale. Le délai de route étant expiré et aucune nouvelle de l'arrivée de ces régiments n'étant parvenue à la cour, le chah, fort inquiet, envoya un nouvel exprès dans la capitale de l'Irak, avec mandat de rechercher la cause de cet étrange retard. «Les troupes ne se sont pas mises en route, répondirent sans embarras les officiers, parce que le désert de Koum est en ce moment infesté de pillards et qu'il serait dangereux de le traverser sans une escorte de Kazbiniens.» Le roi, suffisamment édifié sur la valeur des soldats, se hâta de licencier les contingents d'Ispahan, et pendant longtemps l'armée ne compta plus dans ses rangs un seul habitant de l'Irak.»

Derrière les chasseurs viennent des fauconniers tenant sur le poing, couvert d'un gant épais, l'oiseau de proie encapuchonné. Enfin de beaux slouguis menés en laisse par des serviteurs bondissent au son des cornes de chasse.

Mêlées à la foule circulent des femmes chevauchant à califourchon sur des ânes blancs recouverts de larges selles de peluche blanche ou verte brodées d'argent. Elles lancent leurs montures au galop et, malgré les voiles qui leur laissent à peine la possibilité de se conduire, se jettent avec intrépidité à travers les caravanes, criant, criant et frappant de leurs longues gaules les bêtes ou les gens trop lents à se garer. Ces écuyères en babouches défieraient au milieu de pareils casse-cou nos plus habiles amazones. Iraient-elles en pèlerinage? On le croirait à voir leur entrain et leur joie.

«Chiennes, filles de chiennes! Que vont penser les Faranguis des femmes de Perse? dit à l'aga le mollah courroucé.

—N'ayez crainte, reprend l'homme au parapluie rouge, les miennes sont là; leur bonne tenue et leur décence corrigeront dans le souvenir des chrétiens la détestable impression laissée par ces démons enragés.» Beati possidentes.

Nous voici enfin dans les faubourgs de Kazbin. La ville doit en partie sa prospérité à sa position géographique; elle est placée à la jonction des routes qui, de Tauris à l'ouest et de la mer Caspienne au nord, se dirigent sur Téhéran. C'est ce dernier itinéraire, plus court et plus facile à parcourir en toute saison que la route d'Arménie, que suivent tous les ministres plénipotentiaires ou les fonctionnaires diplomatiques se rendant à leur poste. Il y a quelques années, on a espéré posséder un chemin de fer raccourcissant encore la durée de ce voyage, qui ne peut s'effectuer en moins de huit étapes.

Une maison anglaise commanditée par des banquiers allemands avait proposé au chah de construire cette ligne moyennant la concession gratuite des forêts et des mines de la Perse, y compris celles des particuliers, à l'exception cependant des filons d'or, d'argent et gisements de pierres précieuses. En revanche le Trésor avait la perspective de percevoir un droit de vingt pour cent sur les bénéfices de la ligne exploitée, qui devait elle-même faire retour à l'État au bout de soixante-dix ans. Grâce à une somme de deux millions adroitement distribuée aux ministres et aux femmes de l'andéroun royal, la concession avait été accordée et les travaux entrepris. La plate-forme était déjà établie sur plus de vingt-cinq kilomètres quand la lumière se fit tout à coup dans l'esprit de Nasr ed-din. Il comprit qu'il avait misérablement vendu les magnifiques forêts du Mazendéran, dont on retire les plus grosses et les plus belles loupes de noyer qui existent au monde, les bois d'orangers et de citronniers du Ghilan et que, par son imprévoyance, la Compagnie était devenue propriétaire des mines de cuivre, de manganèse et des riches houillères placées à fleur de sol dans les environs de Téhéran. Il chercha dès lors un moyen de reprendre sa parole et, sous prétexte d'un léger retard dans l'exécution des travaux, la concession fut retirée et l'ordre donné de fermer les chantiers.

Le directeur de la Compagnie, le baron Reuter, éleva des plaintes amères et voulut faire -103-agir diplomatiquement auprès du chah. En sa qualité d'Anglais il ne pouvait se réclamer du gouvernement allemand. De son côté le ministre de la Reine ne jugea pas à propos de s'occuper d'une affaire entreprise avec des capitaux germaniques: la ligne fut donc abandonnée, et ce désastre se solda par une perte sèche de plusieurs millions. A quelque chose malheur est bon: car, s'il n'y a pas de ligne ferrée en Perse, il y a au moins depuis cette aventure un ministre des chemins de fer.

Toutes ces circonstances ont amené à Kazbin un assez grand nombre d'Européens; les habitants, désormais apprivoisés, ne leur témoignent aucune malveillance.

Afin de permettre aux ambassadeurs de se reposer quelques jours avant d'arriver à Téhéran, le chah a fait bâtir une grande maison portant le nom de Mehman khanè (maison d'hôtes), que deux anciens serviteurs de Sa Majesté mettent poliment à la disposition des voyageurs de distinction.

Le Mehman khanè est une grande construction à deux étages, entourée d'un portique aux lourdes colonnes de maçonnerie.

[Illustration]
PLACE DU MARCHÉ A KAZBIN.

Devant la façade s'étend un petit jardin orné d'un bassin et dans lequel barbotent des canards et où de nombreux porteurs d'eau viennent remplir leurs outres de cuir. Une porte percée au centre d'une clôture en bois donne accès sur une place entourée de quelques boutiques en plein vent, abritées des rayons du soleil par le feuillage d'un platane centenaire.

Ils sont d'un art bien primitif, ces étalages disposés en cercle autour d'un fort piquet, à l'extrémité duquel sont fixées des barres soutenant des nattes plus ou moins déchirées ou des étoffes rapiécées formant toiture. Les marchands, accroupis auprès de leurs denrées, débitent aux passants des fruits secs, des oignons, des salades, des oranges, des grenades, ou présentent aux acheteurs, dans de grands vases bleu turquoise, des pistaches et du maçt (lait fermenté) accompagné d'un sirop de sucre de raisin destiné à être mangé avec ce laitage.

10 mai.—Nous avons essayé, mais en vain, de pénétrer dans la masdjed Chah. Les mollahs en refusant l'entrée à des chrétiens, Marcel a fait demander audience au gouverneur par l'intermédiaire du directeur du télégraphe. Quelques instants après, de -104-nombreux serviteurs se présentent dans le bureau et annoncent que nous sommes attendus au palais; puis, comme le chahzaddè (prince royal), avec une prévoyance pleine de politesse, envoie chercher des chaises destinées à faire asseoir ses visiteurs, nous laissons à ces meubles le temps de prendre les devants.

On entre dans la demeure du prince en suivant une longue galerie voûtée donnant accès sur une immense cour plantée de platanes émondés. Une multitude de golams (gardes) et de soldats encombrent les allées ou dorment sur le sol. Il fait chaud, efforçons-nous de ne pas troubler le repos de ces vaillants serviteurs. Une seconde galerie, plus sombre que la première, conduit à une deuxième cour entourée de portiques, et par un étroit passage à la salle d'audience. La pièce de réception, assez vaste, est de forme rectangulaire. Une verrière dont la partie inférieure est ouverte au moment de notre entrée laisse passer l'air et la lumière. A travers cette baie on peut apercevoir un beau jardin au centre duquel se trouve un bassin pavé de briques recouvertes d'une couche d'émail bleu turquoise donnant une teinte charmante à la mince couche d'eau courante qui s'écoule de la vasque dans les aqueducs. Le jardin, planté sans beaucoup d'ordre, est dans toute sa splendeur printanière: les iris, les tulipes, les lilas et surtout d'énormes buissons de roses embaument l'air et envoient leurs douces émanations jusque dans le talar (salon). Une grande tente de coutil rouge et blanc étendue au-dessus de la verrière atténue l'ardeur des rayons du soleil. La teinte foncée de l'ombre qu'elle projette fait ressortir la vigueur des tons du jardin comme un cadre sévère met en valeur un riant tableau. La décoration du talar est fort simple; les murs sont recouverts de stuc blanc, ornés de dessins en léger relief et coupés de plusieurs étages de takhtchès chargés de vieilles porcelaines de Chine et du Japon; au bout de la pièce se trouve une cheminée toute plate dont l'ouverture ogivale est surmontée d'une gracieuse archivolte composée de fleurs et d'oiseaux. De beaux tapis de Farahan recouvrent d'épaisses nattes de paille posées directement sur le sol, et tout autour de la salle s'étendent de longues pièces de soie jaune paille et bleu de ciel maintenues de distance en distance par des blocs d'albâtre.

En haut du talar est accroupi le frère du roi. C'est un homme d'un certain âge; les yeux sont noirs; le nez crochu; les coins de la bouche s'abaissent dédaigneusement, mais, en somme, la physionomie paraît plus douce et plus avenante que ne le comporte d'ordinaire le type kadjar.

Ce prince a été longtemps l'objet de la colère de son frère Nasr ed-din, et c'est depuis six mois seulement qu'il est rentré en grâce et a été nommé gouverneur de Kazbin. A son premier voyage en Europe, le souverain passa à Sultanieh et visita le splendide tombeau de chah Khoda Bendeh. Frappé de sa beauté et de l'état de délabrement dans lequel on l'avait laissé tomber, il écrivit une longue lettre à son frère et, tout en lui donnant ordre de faire réparer les parties ébranlées, lui fit remettre à cette intention une somme importante.

Le chahzaddè n'eut garde de refuser l'argent, mais pas un ouvrier ne fut occupé à la restauration de l'édifice. Longtemps après son retour en Perse, le roi apprit ce qui s'était passé et, fort mécontent de monsieur son frère, lui prescrivit de venir à Téhéran rendre compte de sa conduite. Le coupable, épouvanté et redoutant les effets de la juste colère du monarque, partit à franc étrier pour Recht au lieu de prendre la route de la capitale, et s'embarqua sur un navire russe avant d'avoir été rejoint par les soldats mis à sa poursuite.

A cette nouvelle le chah entra dans une violente fureur et, considérant cette fuite comme un acte de rébellion, demanda aux autorités moscovites d'arrêter le voyageur à son arrivée à Bakou. Le gouvernement russe retint le prince prisonnier, mais en même temps il négocia une réconciliation entre les deux frères et rendit le fugitif sous la condition expresse que tous ses torts seraient pardonnés.

-105-Le chahzaddè revint donc piteusement à Téhéran et obtint la permission de se fixer à Constantinople. Plus tard il se rendit à Bagdad.

[Illustration]
LE CHAHZADDÈ, GOUVERNEUR DE KAZBIN.

Le gouverneur se lève en nous apercevant, tend la main à Marcel et nous invite à nous asseoir sur les fauteuils du télégraphe installés au milieu de la pièce. On apporte le café dans des tasses minuscules soutenues par des supports de filigrane d'argent merveilleusement travaillés; le prince, prenant ensuite la parole en français, s'excuse d'abord de l'imperfection avec laquelle il parle une langue qu'il a oubliée (simple formule de politesse, car le frère du roi s'exprime très purement), s'informe du motif de notre visite et nous demande s'il peut nous être utile pendant notre séjour à Kazbin.

«Les mollahs, dit Marcel, font quelques difficultés à laisser visiter aux chrétiens les mosquées de la ville, et dans l'intérêt de mes études je viens prier Votre Altesse de me faciliter l'accès de ces monuments aux heures où ils sont déserts.

—Il n'est pas en mon pouvoir de vous donner une réponse favorable; je suis, quant à moi, un homme civilisé, je ne fais même pas ma prière, et, depuis trois mois que je suis arrivé à Kazbin, je n'ai pas encore mis le pied dans une mosquée. Il me serait donc parfaitement indifférent de vous autoriser à entrer dans la masdjed Chah, mais l'imam djouma[4] est très rigide; en définitive je crois que vous feriez bien de renoncer à votre projet.»

[4] Chef religieux de la masdjed Chah ou mosquée Royale.

Après un assez long entretien sur le nihilisme, les épreuves des francs-maçons, les tables tournantes, nous prenons congé de Son Altesse, qui vient de bâiller deux ou trois fois (ceci, en Perse, n'est point une impolitesse) d'une façon des plus contagieuses, et nous sortons du palais, très ennuyés de l'insuccès de notre demande.

Le prince se vante de son irréligion, mais, comme tous les Iraniens, il est néanmoins très enclin à admettre la puissance des sortilèges, des devins et du mauvais œil, et à attribuer à la magie tous les faits qu'il ne s'explique pas.

La science illusoire de l'astrologie, aujourd'hui bannie du monde occidental, s'est réfugiée en Asie. Pour calculer une nativité ou tirer un horoscope, on regarde comme essentiel de faire de longues observations astronomiques, et les devins—c'est leur seule excuse—emploient à cet usage des instruments ayant quelquefois la plus grande valeur artistique. Le chah lui-même a ses sorciers officiels; ils assisteraient certainement à la naissance des enfants royaux, comme l'astrologue caché dans la chambre de la reine Anne à la naissance de Louis XIV, si l'andéroun royal était accessible aux simples mortels.

D'ailleurs la superstition n'est pas l'apanage des classes riches, elle règne en souveraine -106-maîtresse sur l'esprit populaire, et il est même curieux de retrouver ici certaines croyances de nos campagnes. Nul n'entreprend un voyage un vendredi ni un treize; ce jour-là toutes les boutiques sont closes, et chacun, pour éviter de traiter une affaire, quitte sa maison et va se promener. Dans certaines provinces on s'efforce même de ne pas prononcer ce chiffre fatidique et, en comptant, au lieu de treize on dit «douze plus un».

L'année dernière, le bruit a couru dans la Perse entière qu'une poule blanche pondrait un œuf contenant la peste; dans l'espace de huit jours toutes les poules blanches ont été détruites, et les poussins nés de leurs œufs étouffés au sortir de la coquille.

L'œil européen est doué de forces particulièrement malfaisantes. Comme dans les villages le passage d'un Farangui est fort rare et laisse par conséquent un souvenir assez durable, on se raconte volontiers que Rezza a vu périr sa vache le lendemain du passage de l'étranger; que, peu après, la femme d'Ali mit au monde un enfant mort. Les djins et les démons sont aussi très redoutés; pendant qu'une femme accouche, on tire des coups de fusil afin d'écarter le diable, tandis que, pour préserver l'enfant et la mère des atteintes du mauvais esprit, de sages matrones mettent auprès d'eux un sabre nu et placent sur la terrasse de la maison une rangée de pantins habillés en soldats, qu'elles agitent en tirant des ficelles. Enfin, si l'accouchement est laborieux, on a recours aux grands moyens: le mari amène un cheval blanc et lui fait manger de l'orge sur le sein nu de sa femme. Certains quadrupèdes ont acquis de véritables renommées à la suite du succès de cette singulière médicamentation. Il est même des villages où, quand deux paysannes enfantent en même temps, leurs époux et leurs plus proches parents se disputent à coups de poing le précieux animal. Si le diable a ici une détestable réputation, il ne la doit pas à sa vive intelligence.

11 mai.—«Le gouverneur ne vous a certainement pas autorisés à entrer dans la mosquée du roi?» nous dit hier soir d'un air victorieux le gardien du Mehman khanè. «C'est un homme pusillanime: il n'oserait affronter le mécontentement des mollahs de la ville. Si vous voulez vous en rapporter à moi, je vous montrerai qu'un nooukar (domestique) de Sa Majesté est quelquefois plus adroit et plus désireux d'obliger les Faranguis que ne le sont les gouverneurs et les chahzaddès. Entre la prière du point du jour et celle de midi il n'y a personne à la mosquée; les mollahs prennent leur repas, les marchands sont occupés au bazar: si vous me promettez de sortir à mon premier signal, je me fais fort de vous introduire sans danger dans notre plus ancien sanctuaire.»

Ce matin notre protecteur s'est assuré que la masdjed Chah était à peu près déserte, et, sur un signe, nous l'avons suivi de loin, accompagnés de trois ou quatre de ses amis.

On pénètre d'abord sous une voûte sombre, puis dans une galerie découverte bordée de portiques, où gisent quelques mendiants fort occupés à examiner en silence les allants et venants. Un vestibule formant angle droit avec ce premier passage conduit à une salle voûtée. Nous sortons de cette pièce après avoir fait un dernier crochet, et atteignons enfin la cour centrale. En prenant ces dispositions compliquées, les musulmans ont eu l'intention de cacher aux regards des infidèles l'intérieur de la mosquée. La cour est immense, elle est pavée de briques mal entretenues, couvertes de mousse et d'herbes. Au centre se trouve un bassin à ablutions qu'ombragent quelques arbres irrégulièrement plantés. Sur les quatre faces de la construction règne un portique dont le milieu est signalé par une grande ouverture constituant l'entrée d'une salle couverte d'une demi-coupole analogue à celles que les Espagnols désignent sous le nom de media naranja. Ces ouvertures sont dissemblables, mais symétriques par rapport aux grands axes du bâtiment: les deux plus petites se trouvent sur les deux faces latérales; la plus grande donne accès dans l'intérieur de la mosquée; quant à la quatrième, elle est surmontée de deux minarets signalant au loin l'édifice -109-religieux; c'était autrefois la porte principale du sanctuaire; elle a été fermée, et on lui a substitué l'entrée latérale que nous avons suivie, depuis que Kazbin est devenu le point de passage forcé des chrétiens se rendant à Téhéran.

[Illustration]
MASDJED CHAH DE KAZBIN.

Les fortunes diverses de Kazbin sont écrites sur les murs de briques de la masdjed Chah. La salle à plan carré du mihrab et sa lourde coupole rappellent les constructions de Haroun al-Raschid. Les frises et les rinceaux stuqués, précieuses reliques de l'art persan au douzième siècle, sont formés de fleurs traitées dans un sentiment très réaliste, entourant de leurs délicats entrelacs des caractères compliqués. Cette décoration, exécutée sous la domination des princes Seljoucides, est contemporaine de la restauration de l'édifice devenue nécessaire après les tremblements de terre qui, aux onzième et douzième siècles, dévastèrent et ruinèrent la ville.

Pendant plus d'une heure et demie nous parcourons la mosquée en tous sens jusqu'à ce que le soleil, d'aplomb sur nos têtes, vienne rappeler à notre guide que les mollahs vont bientôt annoncer du haut des minarets l'heure de la prière de midi. Le moment est venu de regagner l'hôtel. A peine sommes-nous sortis et arrivés sur la place du Marché, que la voix sonore du prêtre retentit; les fidèles accourent de tous côtés et se précipitent dans le sanctuaire, sans se douter de la profanation qui vient de s'accomplir.

12 mai.—Je me promenais ce matin vendredi dans les faubourgs, quand le son d'un instrument de cuivre a frappé mon oreille; au milieu d'une place éloignée des routes de caravanes, une foule nombreuse était rassemblée. Elle assistait à une tragédie religieuse ayant pour sujet la mort des descendants d'Ali, Hassan et Houssein, tués sur les ordres des khalifes. Les drames sacrés sont spéciaux à la secte chiite, et, dans ces jours de douleurs où ils entendent raconter l'histoire des martyrs de leur foi, les Iraniens s'excitent à la haine la plus violente contre les Sunnites, auteurs du massacre des descendants légitimes de Mahomet.

Il n'y a point à Kazbin, comme à Téhéran, de salle où l'on puisse déployer une brillante figuration; les spectateurs, assis sur leurs talons, sont groupés autour d'un espace libre réservé aux acteurs: d'un côté, les femmes voilées; de l'autre, les hommes coiffés du bonnet rond des paysans. Pour tout accessoire, un tapis jeté à terre, sur lequel reposent un sabre et une aiguière; le bleu intense du ciel remplace la toile de fond, et un brillant soleil le pâle et fumeux éclairage de nos théâtres. Deux enfants coiffés d'immenses turbans verts jouent dans ces mystères le rôle des chœurs antiques dans les tragédies grecques et disent sur un rythme musical des lamentations qui arrachent des larmes à tous les spectateurs. Dans les moments pathétiques les acteurs joignent leurs sanglots à ceux de la foule, et le traître lui-même, dont la figure est couverte d'un capuchon, pleure et gémit sur sa scélératesse et sur ses iniquités. Les femmes laissent échapper des hoquets de douleur ou des paroles de commisération à l'adresse des victimes, frappent leur poitrine et leurs épaules; puis, quand ces témoignages d'émotion ou de piété paraissent suffisamment prolongés, elles se calment et reprennent la conversation enjouée interrompue quelques instants auparavant. L'orchestre, composé d'un tambour et d'une trompette, se tient debout au coin du tapis et renforce par des accents discordants les hurlements pieux de l'assistance. Non loin de là, un gros homme assis sur un siège de bois trône avec la satisfaction d'un impresario présentant au public une troupe de choix.

En abandonnant ce spectacle, nous nous dirigeons vers une coupole émaillée qui recouvre, dit-on, le tombeau d'un enfant de deux ans, fils de l'imam Houssein. Un vaste cimetière précède la porte d'entrée du monument. Des femmes assises au pied des tombes causent avec leurs amies tout en mangeant des chirinis (bonbons). Sur des dalles funéraires récemment placées, des veuves ou des mères gémissent en mesure et entrecoupent leurs sanglots de psalmodies du caractère le plus lugubre sans que leurs voisines paraissent compatir à leur douleur. Elles -110-portent toutes un costume uniforme. Riches et pauvres passent, avant de sortir, de vastes chalvars (pantalons à pieds) et s'enveloppent dans les immenses plis d'un tchader (tente) gros bleu. Ce manteau est jeté sur la tête et retenu par un roubandi (lien de figure blanc) fait d'étoffe épaisse et descendant jusqu'aux genoux. Un grillage à mailles serrées ferme en partie une fente fort étroite ouverte à la hauteur des yeux. Quand une femme est ainsi empaquetée, fût-elle jeune ou vieille, grasse ou maigre, imberbe comme l'enfant qui vient de naître ou barbue comme un sapeur, bien jaloux serait celui qui la reconnaîtrait.

Auprès de la porte de l'imamzaddè j'ai aperçu un escalier conduisant à une terrasse. Il faut gagner ce point culminant si je veux assister à la sortie de l'office du vendredi. D'abord nul ne fait attention à nous, mais bientôt la prière se termine, un vieux mollah aux traits durs et sévères paraît dans la cour et, sur les indications d'autres prêtres, tourne les yeux vers l'étroite retraite où nous avons casé notre «impureté». Le vieillard grimpe le rapide escalier; quelle n'est pas ma surprise quand, au lieu d'être invités à déguerpir au plus vite, il nous offre de visiter le tombeau récemment restauré!

L'édifice est carré; au-devant de sa façade principale, décorée de mosaïques, un porche hypostyle dont les colonnes sont revêtues de losanges de glace donne accès dans le sanctuaire. Au milieu d'une salle tapissée d'ornements de glaces biseautées se détachant sur un fond de stuc blanc, se trouve un grand sarcophage doré; il repose directement sur le sol et est entouré d'une grille d'argent portant aux quatre angles de grosses boules de même métal. Cette décoration simple et brillante tout à la fois est du plus heureux effet. Des tapis étendus sur le dallage, des lampes de cuivre suspendues à la coupole, quelques versets du Koran écrits en beaux caractères et attachés à la grille du tombeau, des lambeaux de vêtements déposés sur le sarcophage comme ex-voto parent le sanctuaire, dans lequel se presse une foule recueillie. Les fidèles entrent après avoir déposé leurs babouches à la porte, s'agenouillent, inclinent la tête jusqu'à terre, se relèvent, posent les mains sur la grille d'argent et font trois fois le tour du sarcophage dans la même position. Aux angles ils baisent pieusement la boule après l'avoir touchée de leur front, tout en marmottant entre leurs dents des prières arabes dont la plupart d'entre eux ne comprennent pas le sens; puis ils se retirent à reculons, en faisant à chaque pas une profonde inclination. Près du tombeau, deux petites salles sont réservées aux desservants de l'imamzaddè. Les murailles sont dorées; sur le fond métallique se détachent de charmantes arabesques rouges, bleues, vertes, harmonisées par le jour discret que laisse pénétrer une verrière colorée. Dans la direction de la Mecque se trouve le mihrab, couvert d'une longue draperie dissimulant un portrait dont on ne voit que le cadre.

Sur ma demande on lève le voile, et j'aperçois une peinture d'une exécution des plus médiocres. Elle représente un homme aux traits accentués, coiffé d'un haïk retenu autour du crâne par une corde de poil de chameau et vêtu d'une robe de laine brune. L'image reproduit très exactement le type des chefs de caravanes arabes. C'est, paraît-il, un portrait de Mahomet: il est très singulier de le retrouver dans une mosquée, la religion musulmane interdisant la reproduction de la figure humaine.

On nous fait asseoir, et le bon mollah notre introducteur nous prie d'attendre quelques instants le café préparé à notre intention.

[Illustration]
MYSTÈRES D'HOUSSEIN (Voyez p. 109.)

«Puisque ma bonne étoile m'a conduit chez un savant mouchteïd, je ne me déciderai pas à vous quitter sans vous demander quelques renseignements sur la doctrine que vous enseignez, a dit mon mari.

—Je serai heureux de répondre à vos demandes, répond le chef du collège de prêtres: les questions religieuses sont l'objet de nos constantes études, et les discussions théologiques forment le sujet de nos entretiens journaliers. En développant devant vous les beautés de la -113-loi de Mahomet, je n'ai pas la prétention, quel qu'en soit mon désir, de convertir des chrétiens obstinés dans la fausse voie, mais j'accomplis un devoir en répandant autour de moi la vérité. Le poète a dit: «Si je trouve un aveugle dans le puits de l'erreur et si je reste silencieux, je commets un crime».

«La doctrine de Mahomet peut se diviser en deux parties: la foi et le culte. Le fondement de la religion musulmane est un déisme pur, excluant l'idée même de la représentation divine, qui conduit par une pente si rapide au paganisme. Il n'y a qu'un Dieu, et Mahomet est son dernier prophète. L'admission de ce principe implique la croyance aux anges, aux écritures, à la prophétie, à la résurrection, au jugement dernier et à la prédestination.

[Illustration]
IMAMZADDÈ HOUSSEIN.

«Les anges sont créés de feu, ne mangent pas, ne se reproduisent pas et sont toujours occupés à chanter les louanges de Dieu, à lui rapporter les actions des hommes et à implorer la clémence du Tout-Puissant. Azrael est l'ange de la mort; Israfil sonnera la trompette du jugement dernier; enfin Gabriel, qui apporta le Koran à Mahomet, est un esprit saint entre tous les saints.

«Nous croyons aussi à l'existence d'un certain nombre de bons et de mauvais génies qui mangent, se reproduisent, meurent comme l'homme et, comme lui, sont récompensés ou punis suivant leurs actions.

«Depuis la création du monde cent quatre livres sacrés ont été remis aux hommes par Dieu; dix furent donnés à Adam, cinquante à Seth, trente à Énoch, dix à Abraham; les Psaumes, le Pentateuque, l'Évangile et le Koran furent successivement inspirés à David, à Moïse, à Jésus-Christ et à Mahomet, «le Sceau de tous les prophètes», après la venue duquel -114-nous ne devons plus attendre de révélation divine. Tous ces livres sont perdus aujourd'hui, à l'exception des quatre derniers, mais le Pentateuque, les Psaumes et l'Évangile sont dénaturés, et nous ne saurions avoir confiance dans les livres restés entre les mains des juifs ou des chrétiens.

«Nous croyons au jugement et à la résurrection. Après la mort deux anges noirs, Monkir et Nakir, interrogent les humains sur l'unité de Dieu et la mission de Mahomet; s'ils répondent bien, leurs corps sont rafraîchis par l'air du paradis et laissés en repos; dans le cas contraire les anges frappent les damnés avec de lourdes massues, et quatre-vingt-dix-neuf dragons armés de sept têtes chacun se précipitent sur eux pour les déchirer. L'époque de la résurrection est connue de Dieu seul. Après le jugement dernier les fidèles seront récompensés suivant leurs œuvres: les bons iront en paradis, les autres en enfer. Cependant Mahomet intercédera auprès de Dieu et sauvera un grand nombre de réprouvés. Ce droit de demander grâce sera réservé à Mahomet, le dernier des prophètes, et refusé à Adam, à Abraham, à Noé et à Jésus.

«Ceux qui approcheront de Dieu, nous dit le Koran, habiteront des jardins délicieux ombragés de beaux arbres et parcourus par des eaux toujours fraîches; ils se reposeront sur des couches ornées d'or et de pierreries; de jeunes esclaves, dont la beauté ne sera jamais altérée, verseront dans leur coupe un vin délicieux qui ne leur portera point à la tête et n'égarera pas leur raison. Ils trouveront sous leurs mains tous les fruits mûrs et les oiseaux rôtis qu'ils voudront manger, et n'entendront ni accusation ni vains discours: le mot de paix retentira partout.

—Et les femmes, ai-je demandé au mouchteïd, Mahomet les admet-il aussi parmi les élus du paradis?

—Hélas! il faut bien en rendre le séjour agréable aux hommes. De belles jeunes filles aux grands yeux noirs semblables à des perles cachées dans des coquilles vivront avec les élus, et leur présence sera la récompense du bien qu'ils auront fait.

—Les femmes seront-elles soumises à la polygamie?

—Oui, et chaque fidèle croyant possédera au moins soixante-deux houris, outre les femmes qu'il aura eues sur la terre.

—Le paradis comportera-t-il des andérouns où les femmes seront sévèrement gardées? Quand elles se promèneront dans les jardins miraculeux, seront-elles voilées?

—Cette précaution sera inutile, me répond le bon prêtre en souriant légèrement: les bienheureux n'auront qu'un seul œil au-dessus de la tête et ne verront ainsi que leurs seules épouses.

«Nous admettons aussi la prédestination, car le Koran apprend que Dieu a dit: «Nous avons attaché le sort de chaque homme autour de son cou».

—Quel mérite en ce cas voyez-vous à bien vivre, et pourquoi seriez-vous responsable de vos mauvaises actions?

—Et vous, chrétiens, comment admettez-vous en même temps la prescience divine et le libre arbitre? Mais je ne veux pas en ce moment dénigrer le christianisme, bien que certains points me paraissent très faciles à attaquer; je veux achever de vous instruire des formes du culte que nous rendons à Dieu. La principale de nos obligations est la prière. Cinq fois par jour, après les ablutions et avant de parler à Dieu, l'homme doit se dépouiller de tous ses vêtements de prix ou de ses bijoux, afin que sa parure ne puisse lui inspirer de sentiments d'orgueil, si contraires à l'humilité nécessaire à celui qui s'adresse à Allah. En pays sunnite les femmes ne sont pas volontiers admises dans les mosquées aux heures des cérémonies, de peur que leur présence ne détourne de Dieu la pensée des hommes. Les prêtres chiites, au contraire, leur conseillent d'assister aux prières publiques.

-115-«Le Koran ordonne de jeûner pendant le mois de Ramazan, où l'ange Gabriel remit à Mahomet le livre sacré. En ce saint temps nous devons nous abstenir de manger, de boire, de fumer et même, suivant quelques casuistes, de respirer des odeurs agréables, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher. Les femmes enceintes ou nourrices, les enfants qui n'ont pas encore atteint quatorze ans et enfin les gens qui voyagent pour leur agrément sont seuls exempts de cette obligation, mais ils doivent y suppléer par une aumône ou une œuvre pie.

«La charité est encore plus rigoureusement ordonnée aux musulmans que l'observation du jeûne: rien ne saurait dispenser de la pratique d'une vertu que Mahomet a déclarée obligatoire. Néanmoins les aumônes sont divisées en deux classes: les unes sont volontaires; les autres peuvent être perçues de force et pèsent sur les individus avec la plus grande équité; cette imposition, calculée à raison de deux et demi pour cent du revenu, frappe les biens des musulmans payant une taxe depuis plus de onze mois. Aux premiers temps de l'Islam elle était remise au Prophète et affectée à l'entretien de sa maison et de ses armées. Encore aujourd'hui en Perse, les seïds ses descendants, dont le nombre est très considérable, ont le droit de toucher la dîme, d'ailleurs presque toujours remise de gré à gré. Quant à l'aumône volontaire, elle est considérée comme un des plus sûrs moyens de gagner le ciel.

«Enfin le pèlerinage de la Mecque est ordonné à tout fidèle qui a un cheval et les moyens de faire le voyage. Ceux que leur santé empêche d'entreprendre une aussi longue pérégrination doivent y envoyer à leurs frais un représentant. Je dois ajouter que mes coreligionnaires ont été forcés d'abandonner le pèlerinage de la Mecque, les Sunnites gardiens de la Kaaba les obligeant, avant d'y entrer, à aller prier sur les tombeaux des trois premiers khalifes et à reconnaître comme héritiers légitimes de Mahomet les assassins des descendants d'Ali. Voilà l'exposé sommaire de notre doctrine. La loi religieuse et administrative est renfermée, vous le savez déjà, dans le Koran, livre composé dans un dialecte arabe si pur qu'il eût été impossible à un homme de l'écrire sans avoir reçu l'inspiration divine. Nous trouvons dans ses versets les préceptes nécessaires non seulement pour nous diriger dans la voie du bien, mais encore pour juger toutes nos contestations judiciaires, et n'avons jamais recours à l'autorité des premiers interprétateurs de la loi musulmane, Hannifa, Malek, Chaffi et Hambal, les quatre piliers de la foi sunnite, piliers de boue et de paille que renverserait un chien galeux du simple frôlement de son épaule.

—Le Koran est en effet un recueil de conseils sages et prudents, répond mon mari, et j'admire beaucoup les pages où le Prophète parle de la Divinité avec une éloquence et une ferveur poussées jusqu'à l'exaltation: mais d'un autre côté il est regrettable que certains versets puissent donner sujet à des interprétations opposées et qu'on retrouve dans le Koran la trace des préoccupations matérielles de Mahomet. Votre Prophète songe trop, semble-t-il, à satisfaire ses passions, ses intérêts et à assurer l'avenir de ses descendants.

—Vous êtes un égaré, et ne pouvez pénétrer les mystérieuses pensées de Dieu. D'ailleurs le Koran n'est pas l'œuvre de Mahomet, mais celle d'Allah. Comment voulez-vous donc admettre que Dieu, infaillible en son essence, se soit trompé? Toutes vos prétendues sciences européennes vous font perdre de vue le but de notre vie et obscurcissent vos idées. Les versets que les infidèles ne peuvent entendre, dont nous entrevoyons à peine le sens après avoir passé notre vie à prier et à méditer: Mahomet, éclairé de l'esprit saint, les comprit sans peine. Instruisez-vous, passez vingt ans à Kerbéla, approfondissez les livres sacrés, et vous serez alors persuadés du néant de votre savoir et de la sublimité de notre religion.»

Marcel n'a pas le temps, avant son retour en France, de mettre à profit les sages conseils du mouchteïd, aussi abandonne-t-il la controverse.

-116-«Quelles différences existent donc entre la secte des Sunnites et celle des Chiites? ai-je demandé à mon tour.

—Elles sont immenses, comme celles qui séparent l'erreur de la vérité. Les Sunnites ont été admis à voir la lumière, mais ils ont transgressé les volontés divines et, au lieu de suivre l'ordre de succession indiqué par le Prophète, ont élevé au khalifat des usurpateurs—que la colère de Dieu pèse sur leurs aïeux et leur postérité!—et massacré les légitimes descendants de Mahomet. Les pratiques des religions chiite et sunnite diffèrent peu en apparence, et c'est à peine si dans la prosternation et la prière les sectateurs d'Omar se sont écartés de la droite voie: mais tout en eux est imposture et fourberie. Nous, au contraire, pleins d'un saint respect pour nos martyrs, nous les prions d'intercéder auprès de Dieu, persuadés qu'ils participent, quoique à un degré inférieur, à la nature sacrée du Prophète.

—Vous professez, m'avez-vous dit, un véritable culte pour la famille de Mahomet?

—Les Chiites aiment à se désigner sous le nom d'«amis de la famille», et chacun d'eux vénère même les descendants du Prophète sous le nom d'imam ou d'imamzaddè (descendant d'imam).

«Depuis la fondation de notre religion, douze pontifes se sont succédé; le dernier, l'imam Meddy, n'est pas mort, il a disparu, et l'on évitera de lui nommer un successeur jusqu'à ce que sa destinée et sa retraite soient enfin connues.

«De superbes tombeaux, désignés sous le nom d'imamzaddè comme les personnages dont ils recouvrent le corps, ont été consacrés à nos saints; les plus beaux sont ceux d'Ali à Nedjef, d'Houssein à Kerbéla, de Jaffary à Kasemin et de Rezza à Mechhed. En outre nous élevons des monuments aux fils de ces imams, et la piété des fidèles se plaît à enrichir des sanctuaires semblables à celui que je viens de vous faire visiter.

—Le sarcophage qui se trouve dans cet imamzaddè renferme-t-il réellement les restes du fils d'Houssein?

—J'en ai la certitude, mais il n'est pas besoin de posséder les cendres d'un saint pour lui dédier un tombeau. En parcourant la Perse, vous trouverez plus de vingt imamzaddès consacrés au même imam, aussi bien dans le pays qui l'a vu naître et mourir que dans ceux où il n'a jamais vécu; et partout vous verrez les fidèles prier autour du sarcophage avec une égale ferveur.»

Pendant la durée de cet entretien, les mollahs, ayant achevé leurs prières, rentrent peu à peu dans la salle et s'accroupissent silencieusement les uns auprès des autres tout le long de la muraille; on apporte le kalyan au plus respectable d'entre eux, qui l'offre avec dignité à tous les autres prêtres, en suivant, dans l'accomplissement de cette politesse, leur rang hiérarchique. Il le garde enfin quand l'assistance tout entière a refusé de fumer avant lui. Après avoir aspiré quelques bouffées de tabac, il passe la pipe au prêtre auquel il l'avait offerte en premier lieu; celui-ci la saisit, la présente à son tour à la ronde, et cette formalité se renouvelle jusqu'à ce que le kalyan, éteint, revienne entre les mains du serviteur chargé de le regarnir et de le rapporter aussitôt. La cérémonie terminée, quelques mollahs prennent des livres de théologie posés sur les takhtchès; d'autres sortent des plis de leur ceinture leur long galamdan (encrier) de laque, déploient des rouleaux de cuir contenant du papier et se mettent à écrire. Il est temps de nous retirer.

Avant notre départ les mollahs nous ont engagés à visiter les ruines de l'élégante médressè Bolakhi, qui, dans ses dimensions restreintes, reproduit les délicates décorations de la masdjed Chah.

[Illustration]
RUINES DE LA MÉDRESSÈ BOLAKHI.

13 mai.—Nous devions partir de Kazbin hier matin, mais Marcel a été pris, pendant la nuit précédente, d'une fièvre violente, d'intolérables douleurs de tête et de vomissements. J'ai demandé au chef du télégraphe s'il y avait en ville un docteur européen; il m'a répondu que -117-les Persans s'occupaient de thérapeutique, et qu'ils s'en tenaient encore aux enseignements d'Avicenne, célèbre médecin arabe qui vivait au dixième siècle. Craignant l'aggravation d'une maladie dont le début revêt une forme inquiétante, privée de ma pharmacie, que la caravane a emportée avec les gros bagages, je me suis déterminée à faire transporter sans délai mon mari à Téhéran. Une route carrossable conduit à cette ville, où l'on peut arriver dans les voitures destinées au service des ministres se rendant de Recht à la capitale de la Perse. Quelques-uns de ces véhicules sont même suspendus, mais on les enferme dans les remises royales, où ils restent à la disposition de Sa Majesté. J'ai fini par me procurer une espèce de charrette fixée sur quatre roues et recouverte d'un mauvais capotage; mon malade s'est étendu sur des couvertures, et enfin, vers trois heures du matin, j'ai obtenu des chevaux, après avoir perdu toute une journée à préparer le départ. A cinq kilomètres de la ville, le chemin, détrempé par les pluies d'un violent orage, devient impraticable, et les bêtes refusent d'avancer. Le conducteur, -118-descendant de son siège, les excite à sortir de l'ornière; je prends les rênes et fouette à tour de bras: tous nos efforts sont inutiles. Il faut attendre le jour. Quelques paysans, passant avec leurs vaches, nous tirent de ce mauvais pas. La chaussée est détestable jusqu'à Téhéran, assurent-ils. Et nous avons cent vingt kilomètres à faire avant de toucher au port!

Pourquoi reprocherait-on son ignorance à l'ingénieur chargé de la construction de la chaussée, vaste fossé boueux, que les Persans qualifient orgueilleusement du nom de route royale? Emin sultan, l'auteur du projet, est un ancien rôtisseur des cuisines du chah, arrivé à tous les honneurs par la volonté de son maître. Il est aujourd'hui ministre d'État, ingénieur, chef de la douane, grand trésorier, mais ne dédaigne pas, dans les grandes occasions, de relever ses manches, de ceindre le tablier et de flatter la gourmandise du souverain en préparant un rôti cuit à point. Un kébab bien réussi a valu au Vatel persan l'entreprise de la route de Téhéran à Kazbin, dont le prix de revient s'est élevé à plus de dix mille francs le kilomètre, bien que les propriétaires des terrains n'aient pas été indemnisés, que la chaussée ne porte pas trace d'empierrement, que tous les fossés enfin aient été creusés par corvées et payés à coups de bâton.

[Illustration]
LE DÉMAVEND.

Arrivés à la quatrième station, le maître de poste refuse de me laisser continuer le voyage, sous prétexte que la nuit tombe; mon désappointement est cruel: j'aperçois depuis longtemps le pic neigeux du Démavend et la chaîne de l'Elbrouz, au pied de laquelle est bâti Téhéran. Je ne suis plus qu'à vingt kilomètres de la ville, et la route, qui conduit à un château royal, est, paraît-il, assez bonne. A force d'instances on me donne des chevaux; vers dix heures du soir je franchis enfin les larges fossés et l'enceinte fortifiée de la capitale de la Perse. Le postillon -119-qui nous a menés n'appartient pas à l'administration, c'est un paysan tenté par l'appât de la récompense promise; il parle un patois kurde auquel je ne comprends pas un mot, n'est jamais sorti de son village et ne connaît pas Téhéran. Quand je m'en aperçois, le véhicule est déjà engagé dans un labyrinthe de ruelles désertes plongées dans une obscurité profonde. Toutes les maisons sont closes, et il y a trop de boue dans la ville pour qu'on puisse y circuler à pied.

Après avoir traversé des bazars couverts, encore plus sombres que les rues, j'entrevois cependant un filet de lumière à travers la porte entr'ouverte d'une maison de misérable apparence. J'entre et trouve des soldats persans fumant le kalyan et buvant du thé; je demande le quartier chrétien; l'un des militaires se lève, vient questionner le cocher, s'assure que ce dernier est incapable de se retrouver, et consent à lui servir de guide. Nous retournons sur nos pas, et débouchons enfin sur une vaste place dont le piètre éclairage éblouit mes yeux habitués à la nuit noire. Quatre portes monumentales se présentent à chacune des extrémités de la place; l'une d'elles donne accès dans le quartier européen; mais là mon soldat m'abandonne: il ne connaît pas de mehman khanè farangui. J'ai de nouveau recours à un marchand de thé: à force de prières j'obtiens un nouveau guide.

Dix minutes plus tard la voiture s'arrête devant une maison blanchie à la chaux et d'assez propre apparence.

L'hôtel français n'est autre chose qu'un café tenu par un de nos compatriotes, ancien confiseur chassé du palais sur la demande du clergé, qui voyait à regret le chah manger des pâtisseries préparées par un «impur». Au café sont jointes deux pièces que M. Prévôt loue aux voyageurs de passage à Téhéran; elles vont sans délai être mises à notre disposition. Nous sommes arrivés; mais dans quel état est Marcel! il délire et n'a même pas la force de gagner la chambre où l'attend un bon lit.

[Illustration]
FEMME PERSANE EN COSTUME DE PROMENADE.
[Illustration]
FATTALY CHAH ET SES FILS. (Voyez p. 129.)

CHAPITRE VII

Le docteur Tholozan.—Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul.—Palais du Négaristan.—Andéroun royal.—Portraits de Fattaly chah et de ses fils.—Audience royale.—Nasr ed-din chah.

1er juin.—Je suis à Téhéran depuis trois semaines et n'ai pas encore franchi la porte du jardin placé sous les fenêtres de la chambre où mon malade commence une pénible convalescence.

Le docteur Tholozan a été notre providence; sans lui que serions-nous devenus? Ce savant praticien, médecin principal de l'armée française, est auprès du roi depuis plus de vingt-deux ans. Au lieu de se laisser aller à cette vie oisive et paresseuse à laquelle les Européens s'abandonnent si facilement en Orient, il a étudié avec une rare sagacité les maladies locales: ses travaux sur la genèse du choléra aux Indes, son histoire de la peste bubonique en Mésopotamie, en Perse, au Caucase, en Arménie et en Anatolie, enfin de sérieuses recherches sur la diphtérie, maladie si fréquente dans ces pays, méritent d'être consultés par tous ceux qui s'intéressent à ces graves questions.

Le docteur Tholozan est le médecin, l'ami et le conseiller du roi. Nasr ed-din a eu l'esprit de le prendre en grande estime et d'apprécier son désintéressement et sa science; néanmoins il a été obligé, afin de satisfaire la cour, de se laisser entourer de médecins indigènes possédant la confiance de la famille royale, du clergé et surtout des femmes de l'andéroun. De cette espèce d'antagonisme médical naissent quelquefois des difficultés, toujours apaisées grâce au caractère conciliant du docteur, mais dont la santé du roi pourrait avoir gravement à souffrir.

La thérapeutique persane prescrit la phlébotomie avec une fréquence des plus imprudentes, non seulement pour guérir les maladies dites autrefois inflammatoires, mais encore en vue de les prévenir. Ainsi on saigne les enfants de trois jours de façon à leur enlever le sang impur de la mère, et tout bon Persan considérerait sa santé comme fort compromise s'il n'avait recours à son barbier deux fois par mois. Depuis de longues années le roi n'avait pas été saigné. Dans ces derniers temps cependant, l'avis de ses femmes ayant prévalu, le monarque se décida -122-à se faire ouvrir la veine en cachette, puis il se mit au bain et s'évanouit. Je laisse à penser quels furent l'épouvante des haakims bachys (médecins en chef) en voyant le roi des rois dans cette piteuse situation, et l'empressement avec lequel ils envoyèrent demander les secours de leur confrère français. Le docteur Tholozan eut beaucoup de peine à faire revenir à lui Nasr ed-din. A la suite de ce bel exploit les médecins persans furent tout d'abord condamnés à recevoir la bastonnade, mais ils ne tardèrent pas à être graciés, sur la prière du docteur. Depuis cette époque Sa Majesté n'a plus aucune velléité de se remettre entre leurs mains, et a même interdit d'opérer dorénavant le prince héritier, que l'on rendait à peu près exsangue tous les quinze jours.

2 juin.—Pendant la durée de la maladie de Marcel j'ai été bien soutenue par mes voisines les Sœurs de Saint-Vincent de Paul. A la nouvelle de mon arrivée la supérieure, sœur Caroline, est venue m'offrir de faire transporter mon mari dans un pavillon situé à l'entrée du couvent, où les chrétiens isolés et souffrants trouvent des soins dévoués, qui leur seraient refusés partout ailleurs; mais, le docteur Tholozan ayant jugé ce déplacement imprudent, nous sommes restés dans la maison où nous étions descendus tout d'abord.

Dès que l'état de mon malade m'a permis de le quitter, je suis allée remercier les Sœurs de la sympathie qu'elles m'ont témoignée. Un aveugle est venu m'ouvrir la porte; il n'a pas reconnu ma voix et m'a demandé si j'étais la dame française arrivée récemment de Tauris; sur ma réponse affirmative, il m'a servi de guide et m'a conduite, en côtoyant des bassins pleins d'eau, jusqu'à la pharmacie, où la sœur Caroline faisait préparer les médicaments destinés aux pauvres de son dispensaire. C'était le jour des femmes, elles étaient nombreuses. Parmi elles j'ai remarqué une jeune musulmane dont la physionomie expressive témoignait d'une vraie douleur. Cette pauvre mendiante venait d'abandonner aux soins des Sœurs son fils à moitié étouffé par la diphtérie. Accroupie dans un coin de la cour, elle restait immobile, comme pétrifiée; se sentant impuissante à sauver la vie de son enfant, elle l'avait sans espoir remis à des mains plus expérimentées que les siennes. Ses yeux gonflés étaient sans larmes, sa bouche demeurait muette, et son chagrin la rendait insensible à tout ce qui se passait autour d'elle.

Il y a à peine quelques années que les Sœurs de charité ont fondé à Téhéran le couvent où elles élèvent les enfants des rares familles européennes en résidence en Perse. Un grand nombre d'Arméniennes fréquentent leur école; des musulmanes ont aussi été confiées à leurs soins, sous promesse formelle de ne pas chercher à les faire changer de religion. Ces jeunes filles apprennent à lire, écrire, coudre, repasser, entretenir un ménage, toutes choses ignorées par les Persanes, et joignent à cette première éducation l'étude du français, des notions d'histoire et de géographie.

Les femmes de l'andéroun royal accueillent bien les Sœurs et se montrent souvent très généreuses. Le chah, en témoignage de satisfaction, fait au couvent une rente annuelle de deux mille cinq cents francs. Au point de vue matériel, la situation de la mission est donc à peu près supportable.

Malheureusement un voyage pénible et une acclimatation difficile épuisent les forces de ces courageuses femmes; des fièvres et des maladies de langueur s'emparent d'elles, et la plupart s'éteignent sur la terre d'exil au bout de très peu d'années. A Ourmiah surtout, où elles sont privées des secours de la médecine européenne, et où l'on ne peut accéder que par la voie d'Erzeroum ou de Tauris, la mortalité est effrayante.

Sur neuf Sœurs arrivées l'année dernière, trois ont succombé à la suite de refroidissements contractés en traversant des rivières à cheval; trois autres ont péri de fièvres typhoïdes ou d'accès pernicieux.

Deux Pères lazaristes complètent à Téhéran une mission précieuse, non seulement en -123-raison des services qu'elle rend à tous les malheureux, sans distinction de religion ou de nationalité, mais encore au point de vue de l'accroissement de l'influence française en Orient.

3 juin.—Mon mari reprend rapidement des forces. Demain nous irons à pied chez le docteur et, si cette promenade n'est pas trop fatigante, nous serons reçus après-demain par le chah, auquel notre protecteur a demandé la permission de nous présenter.

[Illustration]
LE DOCTEUR THOLOZAN.

La tribu Kadjar, à laquelle appartient Nasr ed-din, est originaire de la Syrie. Elle avait déjà une réputation de bravoure incontestée quand Tamerlan l'amena en Perse. Au dix-septième siècle, chah Abbas la divisa en trois tronçons et lui confia la protection des frontières les plus difficiles à garder de son vaste empire. L'une se fixa en Géorgie pour arrêter les incursions des Lesghées; la seconde s'établit à Merv dans le Khorassan, afin de défendre le pays contre les Usbegs; la troisième enfin, d'où descend la dynastie actuelle, planta ses tentes au bord de la mer Caspienne, dans le voisinage des tribus turcomanes. La tribu Kadjar d'Astérabad s'était divisée en deux parties quand elle habitait encore l'Arménie. La première, la branche haute, avait des pâturages dans les montagnes, et fut considérée comme la plus importante jusqu'au jour où Fattaly khan, de la branche basse, devint généralissime des armées de Tamasp II. Depuis cette époque les membres de la tribu basse des Kadjars occupèrent des postes militaires de la plus grande importance et, à la fin du siècle dernier, parvinrent même à élever au trône un de leurs chefs, Aga Mohammed khan, fondateur de la dynastie régnante.

La destinée de ce prince fut des plus étranges. Il était encore à la nourrice quand son père fut mis à mort par les ordres de Nadir chah; lui-même resta comme otage à la cour -124-d'Adil chah, neveu et successeur de Nadir, qui donna l'ordre barbare d'en faire un eunuque. Le but que le roi s'était proposé en tentant de l'efféminer ne fut pas atteint; Aga Mohammed, doué d'une vive intelligence, chercha une distraction à ses soucis dans un travail opiniâtre et plus tard, quand il fut parvenu au trône, dans l'organisation de son armée. A cette dure gymnastique son âme s'endurcit comme son corps. Malgré sa jeunesse, sa dissimulation était si profonde et son esprit si sérieux, que Kérim khan, qui avait renversé le dernier Sofi et usurpé le trône, le consultait sur les plus graves affaires, tout en le gardant prisonnier.

A la mort du roi il s'échappa, gagna le Mazendéran avec une rapidité prodigieuse et se déclara indépendant. Il pardonna au moins en apparence à ceux qui l'avaient rendu un objet de pitié pour le dernier de ses sujets, groupa autour de lui plusieurs chefs puissants du Kurdistan, de l'Azerbeïdjan et de l'Irak au moment où le pays était déchiré par les factions, et donna ainsi le trône de Perse à sa tribu.

Bien des raisons engageaient Aga Mohammed à établir le siège du gouvernement dans le voisinage des possessions héréditaires de sa famille et à rapprocher sa capitale des gras pâturages où paissaient les troupeaux des Kadjars.

Au lieu de s'installer, à l'exemple de ses prédécesseurs, dans les grandes villes de l'Irak Adjémi ou du Fars, il se décida donc à fortifier Téhéran, représenté par les voyageurs anciens comme une bourgade où les habitants, vrais troglodytes, vivaient dans des tanières creusées sous terre, et utilisa comme ligne de défense les montagnes élevées qui séparent l'Irak du Mazendéran. La réorganisation de l'armée fut le premier objet de sa sollicitude: il enrôla de nombreux cavaliers, et avec leur aide ramena à l'obéissance les provinces rebelles, conquit le Kirman, la Géorgie, entra dans Tiflis et livra la ville à un horrible carnage. Les femmes jeunes et belles furent seules épargnées et emmenées en esclavage; plus de seize mille captives suivirent à pied les hordes victorieuses. Après cette conquête, Aga Mohammed consentit avec une feinte répugnance à se laisser couronner (1796). «Rappelez-vous, dit-il à ses soldats en ceignant la couronne, que, si vous me faites roi, vous vous condamnez aux plus durs labeurs: je ne consentirais jamais à porter cette tiare si mon pouvoir ne devait égaler celui de mes prédécesseurs les plus puissants.»

Selon ses promesses il entreprit bientôt la conquête du Khorassan et se préparait à entrer dans Bokhara, quand les armées de la grande Catherine furent dirigées vers la Géorgie. Aga Mohammed accourut aussitôt sur ses frontières, résolu à en faire un désert. La mort de l'impératrice et, à la suite de cet événement, le rappel des troupes russes interrompirent les hostilités dès le début de la campagne.

Le chah de Perse ne survécut pas longtemps à son ennemie: trois jours après son entrée dans Chechah une dispute bruyante s'éleva entre un de ses serviteurs favoris et un esclave géorgien. Aga Mohammed, impatienté par leurs cris, ordonna qu'on les fît taire en leur coupant la tête à tous deux. Plusieurs chefs puissants demandèrent en vain la grâce des domestiques: l'exécution fut seulement remise au lendemain matin parce qu'on était au soir d'un vendredi et au moment de faire la prière. A quel sentiment de témérité ou à quelle folie passagère obéit le roi en conservant à son service pendant toute la nuit ces deux hommes qui connaissaient assez le caractère impitoyable de leur maître pour ne pas douter de leur sort? N'ayant plus rien à craindre, les condamnés s'adjoignirent un autre serviteur mécontent, pénétrèrent sans bruit dans la tente du monarque, où les appelait leur tour de service, et le tuèrent à coups de poignard. Aga Mohammed avait soixante-trois ans. Le but de la vie de ce prince avait été d'arriver au pouvoir; quand il fut parvenu à la souveraine puissance, son unique désir fut de l'assurer à sa famille. Il avait désigné comme son héritier Fattaly khan, son neveu, auquel il avait voué une affection paternelle, et fit détruire, en vue de lui assurer la couronne, tous les -125-princes ou tous les membres de la famille royale assez puissants pour devenir à sa mort des compétiteurs au pouvoir. Trois de ses frères s'enfuirent, un autre eut les yeux arrachés, et enfin le dernier, le brave Djaffer Kaoli khan, qui l'avait aidé à conquérir le trône et à agrandir l'empire, fut aussi sacrifié et assassiné.

Quand on lui apporta le corps de son frère, Aga Mohammed témoigna un violent désespoir: il fit approcher son neveu, l'accabla d'injures et, lui montrant le cadavre sanglant: «Baba khan, s'écria-t-il, l'âme généreuse qui animait ce corps ne vous aurait jamais laissé jouir en paix de la couronne. La Perse eût été déchirée par les guerres civiles. Afin de vous assurer le trône et d'éviter de pareils malheurs, j'ai détruit le meilleur et le plus dévoué des frères, j'ai commis un meurtre abominable et me suis montré d'une ingratitude criminelle.»

[Illustration]
MENDIANTE PERSANE. (Voyez p. 122.)

«Voilà mon successeur, disait souvent le roi en désignant le jeune prince; que de sang j'ai répandu dans l'espoir de lui assurer un règne paisible!»

Aga Mohammed joignait à une ambition immense une avarice sordide. Il avait accumulé des trésors considérables et réuni d'admirables joyaux, arrachés aux descendants de Nadir.

Un jour, un paysan condamné à avoir les oreilles coupées proposait de l'argent au bourreau s'il voulait n'en trancher qu'une seule; le roi l'ayant entendu le fit approcher et lui -126-offrit de lui laisser les deux oreilles intactes s'il consentait à lui donner le double de la somme promise à l'exécuteur. Le paysan, plein de reconnaissance, se jeta aux genoux du roi et le remercia, croyant que grâce lui était faite et que la demande d'argent était une simple plaisanterie, mais il fut bientôt détrompé et obligé de se plier aux exigences cupides du monarque.

Peu de temps après, Aga Mohammed s'entendit avec un derviche pour exploiter les hauts fonctionnaires de sa cour.

Comme le roi était au milieu d'eux, un mendiant s'avança et implora la charité avec la plus grande humilité. Le souverain l'interroge, s'apitoie sur ses malheurs, ordonne qu'on lui remette en son nom une somme importante et le recommande chaleureusement à la générosité de ses courtisans. Chacun s'empresse de vider sa bourse dans un pan de la robe du bonhomme, qui sort en témoignant sa reconnaissance.

Le roi se montra inquiet tout le reste de la journée; enfin, le soir venu, il demanda avec irritation à son intendant si le derviche s'était présenté et, en ce cas, pourquoi on ne l'avait pas introduit: personne ne l'avait vu. «J'ai été indignement trompé: non seulement ce misérable m'avait promis de me rendre mon aumône, mais nous devions partager celles des courtisans.» On fit vainement chercher le derviche; redoutant la colère de son puissant compère, ce hardi fripon avait pris la fuite.

Malgré sa cruauté et son avarice, Aga Mohammed fut un grand roi: il accrut la puissance de la Perse, l'administra avec sagesse, se montra aussi juste que peut l'être un conquérant oriental fondateur de dynastie, et sut être généreux toutes les fois qu'il s'agit du bien, de la prospérité du pays ou de l'entretien d'une armée qu'il adorait.

A sa mort, Baba khan monta sur le trône sous le nom de Fattaly chah. C'était un prince intelligent et initié dès son jeune âge à la pratique des affaires. Ses armées, d'abord victorieuses dans le Khorassan, prirent Hérat, mais éprouvèrent de grands revers en Géorgie et en Arménie, annexées sous son règne à la Russie.

Fattaly chah a été au commencement de ce siècle indirectement mêlé à notre histoire nationale.

Napoléon, toujours préoccupé de créer des difficultés à l'Angleterre, tenta de déterminer le roi de Perse à lever des armées et à les jeter sur les possessions anglaises des Indes. Dans ce but il envoya à Téhéran une ambassade, conduite par le général Gardanne. Le gouvernement britannique, instruit de cette manœuvre, chargea de son côté le général Malcolm d'acheter la neutralité persane moyennant une rente quotidienne de vingt-cinq mille francs. Le chah traîna en longueur les négociations avec la France, et notre ambassade se décida à quitter l'Iran au bout de plusieurs mois, sans avoir conclu de traité.

A la chute de Napoléon, les Anglais, n'ayant plus rien à redouter de la Perse, cessèrent de payer la pension promise. Fattaly chah, qui avait pris la douce habitude de recevoir ce présent, se plaignit. Les engagements furent niés d'abord, puis le cabinet de Saint-James prétendit que la rente était provisoire; comme le souverain faisait apporter le traité et en lisait les termes à l'ambassadeur d'Angleterre, celui-ci, disent les Persans, déchira les signatures et les avala.

Le roi passa dans son harem toute la fin de son existence. Il avait sept cents femmes et six cents enfants. On prétend que le nombre de ses descendants s'élève aujourd'hui à plus de cinq mille; l'état des finances ne permettant pas d'entretenir une famille royale aussi nombreuse, la pauvreté de la plupart des princes du sang est extrême. Quelques-uns même ont été obligés d'entrer comme domestiques dans les grandes familles de Téhéran.

Fattaly chah, successeur d'un souverain chétif et d'aspect féminin, tirait grande fierté de sa large carrure et d'une superbe barbe noire qui s'étalait sur sa poitrine et descendait jusqu'à sa taille; aussi fit-il reproduire ses traits en bas-reliefs sculptés sur les rochers voisins de -129-Téhéran et peindre son portrait dans chacun de ses palais. Sa résidence, le Négaristan, est à ce sujet des plus curieuses à visiter.

[Illustration]
ANDÉROUN DE FATTALY CHAH. (Voyez p. 129.)

Derrière une porte monumentale flanquée de bâtiments réservés aux soldats de garde s'étend un parc superbe, planté de ces platanes émondés particuliers aux jardins persans; la taille élevée de ces arbres permet à l'air de circuler pendant la nuit et de rafraîchir la température, toujours étouffante sous les ombrages bas et épais. On suit d'abord une avenue composée de cinq allées bordées de canaux remplis d'une belle eau courante; au bout de cette avenue s'élève un vaste pavillon en forme de croix grecque, éclairé à l'extrémité de chacun de ses bras par une verrière colorée. Entre les bras de la croix sont ménagés des vestibules et deux chambres de repos. La pièce centrale est recouverte d'une coupole et de quatre berceaux symétriquement disposés, revêtus d'épaisses et lourdes décorations de plâtre peintes en vives couleurs et rehaussées d'or. Au delà de cette première construction s'étendent les jardins de l'andéroun; un grand rideau les sépare du biroun et met les promeneuses à l'abri des regards indiscrets.

Le palais réservé à la vie intime du souverain se trouve dans cette deuxième enceinte. Il est de forme rectangulaire; les murs extérieurs sont dépourvus d'ouvertures, toutes les pièces prenant jour sur une cour à laquelle on accède par une porte basse et étroite suivie d'un corridor coudé. Un vaste bassin de marbre blanc occupe le centre de l'habitation des femmes; il est entouré d'un passage dallé servant de dégagement aux chambres des favorites, toutes logées dans cette partie du palais. Leurs petits appartements se composent de deux pièces étroites éclairées par la porte, qui devait rester ouverte pour laisser entrer l'air et la lumière.

A-t-elle dû être témoin de poignantes scènes de jalousie et de désespoir! a-t-elle vu naître et grandir d'ardentes rivalités, cette retraite où l'on parquait pêle-mêle les infortunées destinées à satisfaire les passions d'un souverain dont l'indifférence paraissait encore plus redoutable que la brutalité!

Au centre de l'une des façades s'élève le pavillon royal, orné à l'intérieur d'une grande peinture murale représentant Fattaly chah entouré de ses douze fils aînés. Il est assis sur un trône d'or enrichi de pierreries et surmonté d'un baldaquin reposant sur des colonnes torses; dans l'entre-colonnement sont disposés des vases étroits contenant des fleurs d'émeraudes et de turquoises. Le roi, vêtu d'une koledja dont les pans recouvrent les jambes repliées en arrière, est coiffé d'une tiare ornée de rubis et de diamants, et s'appuie sur un coussin brodé de perles fines; il tient à la main un sabre et un chapelet. Ses douze fils, placés sur deux étages, portent des robes s'élargissant en forme d'entonnoir; toutes les coutures et les bords de ces vêtements sont garnis d'un rang de grosses perles. Les princes ne sont pas couronnés de la tiare des souverains, mais de diadèmes de pierreries, et rappellent dans leur attitude et leur costume les rois de nos plus vieux jeux de cartes.

En tête des longs panneaux peints sur les faces latérales de la pièce, l'artiste a représenté les ambassadeurs de France et d'Angleterre, le général Gardanne et sir John Malcolm, chaussés des longs bas rouges mis autrefois, suivant les lois de l'étiquette persane, avant de paraître devant le souverain. Une double procession de personnages superposés s'étend à leur suite jusqu'au fond de la pièce: ce sont les portraits de ministres ou de grands dignitaires. Tous sont habillés d'amples robes de cachemire ou de brocart d'or bordées de fourrures, et coiffés de larges turbans ou de bonnets surmontés d'agrafes de pierres précieuses.

Si l'on veut se faire une idée bien exacte de certains côtés de la vie des souverains orientaux, il est intéressant de visiter dans le même palais la salle souterraine, résidence d'été de Fattaly chah. On y descend en suivant une étroite galerie qui conduit d'abord dans un vestibule, puis dans une salle octogone recouverte d'une coupole et éclairée à sa partie supérieure par -130-des verres de couleur opaline laissant arriver dans l'intérieur un jour très discret. La pièce est revêtue de marbre; sur une de ses faces aboutit l'extrémité d'une glissière en pente très rapide formée de plaques d'agate rubanée. Les femmes nues de l'andéroun se plaçaient tour à tour au sommet de ce plan incliné et venaient tomber avec une extrême vitesse dans un bassin rempli d'eau situé au milieu de la salle octogone. Le roi, dans ses vieux jours, passait les meilleures heures de sa vie au fond de ce souterrain, où régnait une fraîcheur délicieuse, et cherchait à se distraire en faisant exécuter à ses femmes d'extravagants tours d'acrobatie.

Le fils aîné de Fattaly chah étant mort avant son père, le vieux monarque eut pour successeur son petit-fils Mohammed, prince faible et indolent.

[Illustration]
PALAIS DU CHAH.

En 1848 le fils de ce dernier, Nasr ed-din, souverain actuel de la Perse, monta sur le trône. Malgré les secousses politiques qui au début de son règne ont agité le pays, le chah occupera dans l'histoire une place des plus honorables.

Sous son administration intelligente l'empire Iranien entre dans une ère de progrès et distance à bien des points de vue toutes les nations musulmanes. L'influence fanatique du clergé est modérée par une main pieuse mais juste; des écoles s'ouvrent dans les grandes villes, et leur succès fait présager un brillant avenir. Enfin la Perse ne dépense pas plus qu'elle ne peut payer, ne contracte point de dettes et se garde prudemment des tripotages financiers qui déshonorent les pays turcs.

5 juin.—Marcel a reçu ce matin une lettre du docteur Tholozan. Le chah nous recevra à deux heures avant le coucher du soleil. Amenés par la voiture du premier ministre, nous pénétrons dans l'intérieur du palais après avoir franchi plusieurs corps -131-de garde. La demeure royale, située au centre de la ville, est composée de bâtiments peu somptueux, enfermés dans une vaste enceinte, revêtue à l'intérieur de plaques de faïence peinte où sont représentés des soldats au port d'armes. Leurs figures bouffies sont d'un rose tendre, leurs yeux entourés d'un cercle noir et leurs sourcils joints l'un à l'autre par un trait vigoureux. Une koledja rose et un pantalon ajusté jaune serin achèvent de donner à ces guerriers un aspect des plus réjouissants.

[Illustration]
NASR ED-DIN CHAH.

De grands talars bien aérés, de beaux jardins coupés de bassins dallés de faïence bleu turquoise, des arbres d'une superbe venue font l'unique charme du palais. On nous introduit d'abord dans un pavillon construit sous le fils de Fattaly chah. Les tapisseries, vertes, jaunes, bleues, se marient de la façon la plus désagréable et recouvrent les parties supérieures des murailles, tandis que les lambris, en papier blanc et or, sont entrecoupés de ces horribles paysages dont on enlaidissait autrefois les paravents de cheminée. Plusieurs portraits de souverains européens trônent dans cette pièce en compagnie d'une peinture persane -132-représentant Nasr ed-din chah à cheval; au-dessous de ces souvenirs diplomatiques, un nombre égal de pianos permet aux visiteurs d'inonder la salle de flots d'harmonie, s'accordant fort mal avec les sentiments que ces «frères» ont éprouvés les uns pour les autres.

Plusieurs serviteurs entrent en courant dans le salon et annoncent que le chah descend dans le jardin, où il va nous recevoir afin d'ôter à la présentation tout caractère officiel. Après avoir enfoncé solidement nos chapeaux sur nos têtes, dans la crainte de les enlever devant le souverain, ce qui serait de la dernière grossièreté, nous sortons. A l'extrémité d'une allée apparaît Sa Majesté, accompagnée de son premier interprète, qui lit à haute voix un journal français. Ce premier groupe est suivi de quelques serviteurs sans livrée. Le roi a cinquante-trois ans, mais il paraît moins âgé; ses cheveux, qu'on aperçoit de chaque côté des oreilles, sont noirs et plats, les yeux grands et beaux, le nez crochu, les joues creuses, le teint foncé, la moustache encore bien noire, mais la barbe, très mal faite, est grise; l'étiquette défendant de raser un chah de Perse avec un rasoir, son barbier se voit obligé de couper tous les poils aux ciseaux, opération longue, ennuyeuse et toujours mal réussie. Le costume de Nasr ed-din est des plus simples. Une redingote de cachemire de Kirman fermée par des brandebourgs dorés descend jusqu'aux genoux; les pantalons, de coutil blanc, s'arrêtent à la cheville; une capote militaire en drap bleu foncé avec passepoil rouge est jetée sur les épaules et maintenue autour du cou sans que les manches soient passées; le roi porte un simple kolah de drap noir; une mince cravate de satin bleu de ciel maintient le col de la chemise, de forme européenne; des escarpins découverts laissent apparaître des chaussettes blanches; les mains, très petites, sont gantées de coton blanc.

Suivant l'exemple du docteur Tholozan, nous nous sommes rangés sur le bord de l'allée. Quand le roi a été à quelques mètres de distance, chacun de nous s'est incliné et a renouvelé ce salut à deux reprises; Nasr ed-din s'est alors approché.

[Illustration]
[Illustration]
TOUR DE REÏ SUR L'EMPLACEMENT DE L'ANCIENNE RAGÈS. (Voyez p. 136.)

CHAPITRE VIII

Audience royale.—Les neveux du chah.—Départ pour Véramine.—Campagne de Véramine.—La masdjed djouma de Véramine.—Une kalè (forteresse) sassanide.—Citadelle de Véramine.—Le ketkhoda rendant la justice.—Imamzaddè Yaya.—Les reflets métalliques.—La décoration en faïence.—Facéties royales.—Tour et mihrab mogols.—Imamzaddè Jaffary.—Retour à Téhéran.—Le platane de Tadjrich.—Mirza Nizam de Gaffary.

7 juin.—«Votre Majesté me permet-elle de lui présenter Madame et Monsieur Dieulafoy, deux de mes compatriotes arrivés récemment à Téhéran et auxquels elle a bien voulu accorder une audience? a dit le docteur Tholozan.

—Comment! ce jeune garçon est une femme? a répondu le roi en persan.

—Oui, Majesté; Monsieur et Madame Dieulafoy sont porteurs d'une lettre du ministre des Affaires étrangères adressée à la légation de France, et me sont vivement recommandés par des amis communs.

—Pourquoi, Madame, me dit le roi en français, n'avez-vous pas conservé les longues robes et les vêtements des dames européennes?

—Parce que je voyage ainsi plus facilement et que je passe toujours inaperçue. Votre Majesté n'ignore pas combien, dans les pays musulmans, il est difficile aux femmes de paraître en public à visage découvert: à cet égard il me semble que les coutumes et les lois religieuses sont encore plus scrupuleusement suivies en Perse que partout ailleurs.

—C'est exact. Quel chemin avez-vous pris pour venir à Téhéran?

-134-—Celui de Tauris.

—Vous n'avez pas fait ce long trajet à cheval?

—Pardon, Sire, je ne saurais me tenir accroupie dans un kadjaveh et souffrirais beaucoup de la longue immobilité conséquence de ce genre de locomotion.

—Où allez-vous maintenant?

—A Ispahan, Chiraz, Firouzabad, et de là à Bagdad, Babylone et Suse.

—Vous mettrez des années à suivre un pareil itinéraire. Aurez-vous la force d'effectuer ce voyage? cela me paraît bien douteux. Avant de venir en Perse, avez-vous déjà parcouru l'Orient?

—J'ai visité l'Algérie, l'Égypte et le Maroc.

—Et partout vous avez voyagé sous ce costume?

—Le plus souvent, mais je l'ai adopté d'une manière définitive depuis mon départ pour la Perse.

—Vous avez très bien fait. Dans nos pays une femme ne peut sortir à visage découvert sans ameuter la population. Cela paraît vous surprendre? Croiriez-vous par hasard que, si une Persane voilée et revêtue de son costume national se rendait en Europe et se promenait sur les boulevards de Paris, la foule ne se précipiterait pas sur son passage? Les Français n'auraient cependant pas les mêmes excuses que mes sujets, car bon nombre de ceux-ci passent souvent leur existence entière sans voir d'autres femmes que leurs parentes les plus rapprochées.

«Savez-vous peindre? me demande le roi à brûle-pourpoint.

—Non, Sire.

—C'est dommage, j'aurais bien voulu me faire représenter à cheval. Tous mes portraits sont détestables; j'ai fait faire mon buste à Paris, mais les princes n'en sont pas contents.»

«Quelles sont vos occupations en France? reprend alors Nasr ed-din en s'adressant à mon mari; étiez-vous dans l'armée pendant la guerre de 1870?

—Oui, Sire, dans l'armée de la Loire.

—Vous étiez commandé par le général d'Aurelle de Paladines, continue le roi, qui paraît avoir très présents à la mémoire les détails de la campagne de France. Que venez-vous faire en Perse?

—J'ai mission d'étudier les ruines des monuments élevés par Kaï Kosro, Darab et Chapour.

—Lisez Firdouzi: vous trouverez dans le Chah Nameh de précieux renseignements. En quoi ces constructions peuvent-elles intéresser la France?»

Puis, changeant tout à coup d'idées:

«Connaissez-vous M. Grévy? Connaissez-vous Gambetta? Comment va M. Grévy? Je l'ai en grande amitié et désire lui faire savoir que j'ai demandé de ses nouvelles. Quel âge avez-vous?

—Trente-sept ans.

—Vous paraissez bien plus âgé», reprend le roi avec une franchise dépouillée d'artifice.

Le docteur Tholozan représente alors au chah que mon mari vient d'être malade et qu'il sort pour la seconde fois.

«En ce cas, haakim (médecin), il te faut guérir ton ami: tu t'en acquitteras à merveille.» Puis, se tournant vers nous: «Je vous reverrai avec plaisir. N'oubliez pas de faire savoir à M. Grévy que je suis son ami.»

Le roi indique alors d'un signe de main que l'audience est terminée. Nous nous reculons, faisons nos trois saluts, Nasr ed-din se dirige vers une allée transversale et continue sa promenade.

Au dire de son entourage, le chah s'est montré très affable. Les yeux du monarque -135-regardent franchement, et ses lèvres en souriant découvrent de belles dents blanches. Il parle assez bien le français et n'a eu recours, en causant avec nous, ni à son premier interprète, Saniet Dooulet, ni au docteur Tholozan. Seulement, quand nous ne saisissions pas très vite ses demandes et la signification de ses phrases, d'une construction quelque peu bizarre, ses narines se relevaient avec vivacité et produisaient une contraction des muscles de la face qui lui donnait un aspect félin.

8 juin.—Le roi m'a fait demander de faire la photographie des enfants de sa sœur, ses neveux les plus chéris. Je me suis empressée de me rendre à ses désirs. Ils sont gentils tous deux et représentent bien le type des petits princes persans: à cinq et sept ans, déjà pleins d'orgueil et se mouvant avec cet air solennel qu'affectent les personnages puissants ou les grands seigneurs. La fillette s'appelle Massouine (Sainte); elle est vêtue d'une redingote de velours grenat brodé d'or, sa tête est couverte d'un chargat (foulard) de soie verte, une rivière de gros diamants accrochée sur les tempes encadre l'ovale de la figure, trois grosses broches en brillants forment diadème. Les yeux sont entourés d'un large cercle noir, et les sourcils, accentués par un trait vigoureux, se réunissent au-dessus du nez et se prolongent jusque sous le chargat. Autour des poignets, la petite princesse porte des perles d'un superbe orient, enfilées sur des cordes de chanvre; une multitude de bagues parent ses petits doigts effilés. Son frère Houssein est vêtu, comme le chah, d'une koledja de cachemire et d'un pantalon de coutil blanc.

[Illustration]
NEVEU ET NIÈCE DU CHAH.

Les enfants ne portent pas ici, de même qu'en Europe, des costumes de forme spéciale: garçons et fillettes sont habillés comme des hommes ou des femmes; la mode établit seulement quelque distinction entre la coiffure des vieillards et celle des jeunes gens. Dans certaines provinces les gens âgés mettent le turban de préférence au kolah, et en tout lieu se peignent la barbe avec du henné. Cette teinture donne aux poils blancs une couleur rouge du plus singulier effet.

Véramine, 14 juin.—Nous avons renoncé à aller à Damghan, où se trouvent, paraît-il, d'intéressants monuments guiznévides. Les caravanes ont apporté de graves nouvelles: la peste bubonique s'est déclarée du côté de Mechhed et a causé d'épouvantables ravages dans les villages. Forcés d'abandonner notre projet, nous nous sommes dirigés vers le pays de -136-Véramine, situé à douze farsakhs environ de Téhéran, avant de prendre d'une façon définitive la route du sud.

[Illustration]
UNE CASE DU CIMETIÈRE GUÈBRE.

Au sortir de la capitale on traverse d'abord les murs de l'ancienne Reï, située au pied de la chaîne de l'Elbrouz, et, après avoir laissé sur la droite une tour seljoucide que nous avons étudiée avec intérêt, et sur la gauche un dakhma (cimetière guèbre), où les cadavres des sectateurs de la religion de Zoroastre sont donnés en pâture aux oiseaux de proie, afin que, selon les rites sacrés, la pourriture humaine ne souille ni la terre ni les eaux, nous atteignons une seconde tour, que couronnent les débris d'une inscription coufique. Au delà des vieilles fortifications de la ville s'étendent des jardins entourés de murailles en pisé, où se réfugient aux approches de l'été les andérouns des grands personnages de Téhéran. Ces installations sont très recherchées à cause du voisinage du tombeau de chah Abdoul-Azim, signalé au loin par sa coupole dorée, ses bois de platanes et d'ormeaux. En apercevant ce sanctuaire vénéré, les tcharvadars se mettent à causer et déplorent l'amoindrissement des privilèges -139-de la religion depuis l'arrivée des Faranguis en Perse. «Autrefois, disent-ils, le criminel avait à Chah-Abdoul-Azim un refuge inviolable, il pouvait y passer sa vie entière entretenu aux frais de la mosquée; aujourd'hui, quand le roi l'ordonne, les mollahs ne donnent aucune nourriture au coupable réfugié dans le sanctuaire, et le réduisent à mourir de faim ou à quitter de lui-même cet asile protecteur.» Pendant que nos gens se lamentent du tort fait aux assassins, nous nous rapprochons de la montagne et suivons les premiers contreforts du Démavend, dont la cime neigeuse, empourprée par les rayons du soleil couchant, se détache sur un ciel de couleur orange et sur les masses gris ardoisé de la montagne.

[Illustration]
CIMETIÈRE GUÈBRE PRÈS DE TÉHÉRAN.

A trois farsakhs de Téhéran le paysage change brusquement d'aspect; de nombreux kanots, reconnaissables aux longues files de remblais coniques, descendent dans la plaine jaunie par les blés déjà mûrs.

Malgré la nuit on aperçoit de tous côtés, aux rayons brillants de la pleine lune, des villages perdus dans la verdure et des bandes d'ouvriers occupés aux travaux de la moisson. Les hommes, armés de faucilles, abattent de larges sillons, tandis que les femmes et les enfants, s'avançant en foule derrière eux, forment les javelles. La chaleur est si intense pendant le jour qu'il serait impossible aux ouvriers de faire tomber l'épi sans l'égrener; aussi les nomades, qui à la fin du printemps viennent offrir leurs services aux propriétaires, passent-ils toute la journée endormis sous de larges auvents formés de nattes de paille fixées à des perches, et commencent-ils leurs travaux lorsque le ciel s'illumine de cette profusion d'étoiles dont les profanes ne soupçonnent même pas l'existence dans nos contrées brumeuses.

Sous l'influence de la fraîcheur la campagne semble rendue à la vie, mille bruits se font entendre. Les chants des moissonneurs, les aboiements des chiens au passage des caravanes, les hennissements des chevaux, les monotones romances des cigales donnent à la plaine une animation qui contraste avec le silence des villes à cette heure avancée.

Nos muletiers, blasés sur la beauté des nuits de Perse, se sont endormis en marchant; surprise vers une heure du matin de ne pas être encore arrivée, je les interroge, et ils répondent à mes questions en m'assurant qu'ils ont pris un raccourci. En langage de tcharvadar, prendre un raccourci équivaut à perdre sa route; peu après cet entretien nous sommes effectivement arrêtés par de petits canaux à ciel ouvert s'entre-croisant comme les fils d'un écheveau; las de les côtoyer sans arriver à trouver un passage guéable, et comprenant à leurs nombreux faux pas que nos chevaux se plaignent à leur manière de cette longue marche dans des terrains détrempés, nous prenons le parti d'atteindre un hameau voisin signalé par les aboiements des chiens de garde.

Au bruit de notre caravane s'engageant dans la rue, les hommes montrent prudemment au-dessus des murs l'extrémité du bonnet d'indienne rembourré de coton dont se parent pendant la nuit les villageois, et interpellent avec inquiétude nos domestiques.

«Que vient faire à pareille heure dans le village cette petite troupe à la tête de laquelle nous apercevons des cavaliers armés?

—Nous avons perdu notre chemin, répliquent les muletiers, et nous voudrions bien, de peur des voleurs, mettre nos bêtes en sûreté, au lieu de camper dans les champs.»

Sur cette belle et tranquillisante réponse, dans laquelle il n'est même pas question des voyageurs, on nous signale la maison du ketkhoda, la plus vaste du village, où les mulets trouveront, paraît-il, une hospitalité digne d'eux. Le tcharvadar frappe à la porte indiquée; elle s'ouvre, et nous pénétrons, après avoir longtemps parlementé, dans une galerie sombre conduisant au jardin. Sous les arbres s'étend, carrelé, en briques cuites, un large parvis servant en été de chambre à coucher. Prudents ou frileux, les habitants de cette demeure -140-ne se sont pas encore aventurés sur leurs terrasses. La nuit est si claire qu'on distingue nettement les traits de tous les dormeurs allongés les uns auprès des autres sur leurs couvre-pieds pliés en quatre doubles.

La meilleure place sur le dallage est mise à notre disposition; le ketkhoda, surpris tout d'abord de nous entendre exprimer des doutes sur la salubrité d'un aussi bel emplacement, fait ouvrir les portes du talar. Le campement est bientôt organisé, et tout rentre dans le silence et le calme, interrompus par notre arrivée.

15 juin.—A l'aurore Marcel donne l'ordre de se remettre en route, afin de profiter des heures les plus fraîches de la matinée. La caravane traverse d'abord les nombreux canaux qui, la veille, ont arrêté sa marche et se dirige vers une bande rougeâtre signalant à l'horizon le commencement du désert. La campagne présente en cette saison un aspect d'une surprenante fertilité; les champs, soigneusement cultivés, sont coupés par de grands bouquets de verdure disséminés sur tous les points de la plaine; à perte de vue s'étendent des moissons dorées et des plantations de pavots blancs tout en fleur. C'est le moment de la première récolte de l'opium. Les têtes déjà mûres sont légèrement incisées sur le côté avec un instrument tranchant, et la liqueur qui s'en écoule est recueillie dans une tasse attachée au doigt du paysan chargé de ce travail. Ces incisions, renouvelées trois fois de quinzaine en quinzaine, laisseront écouler tout le suc de la plante.

[Illustration]
PANORAMA DE VÉRAMINE.

Au bout de quatre heures d'une marche difficile à travers des récoltes que nous sommes obligés de fouler aux pieds, à la grande colère des villageois, je distingue dans le lointain une haute tour couronnée d'un toit conique et la coupole émaillée d'une mosquée s'élevant au-dessus d'un fouillis de verdure sombre étendu sur plusieurs kilomètres de longueur. C'est le village de Véramine. Bientôt après l'avoir aperçu, nous nous engageons dans un chemin compris entre des jardins enclos de murs de terre.

Les cerisiers, les abricotiers, les pruniers et les pêchers, serrés en taillis impénétrables, mêlent leurs fruits si abondants, qu'ils dissimulent en partie le feuillage sous leurs grappes colorées. Des mûriers gigantesques sont habités par une multitude de gamins occupés à picorer les mûres blanches et rouges, grosses comme des œufs de pigeon, ou à les gauler -141-légèrement et à les recueillir sur des nattes de paille étendues tout autour des arbres; à l'abri de haute futaie s'étalent des touffes de grenadiers aux fruits verts et aux fleurs rouge sang.

Véramine, pays essentiellement agricole, n'a pas de caravansérail convenable; mais le docteur Tholozan n'a rien oublié et nous a pourvus de si pressantes recommandations, que le ketkhoda s'est empressé de mettre à notre disposition une partie de sa maison. La chaleur est extrême au moment de notre arrivée; néanmoins, les visites de politesse échangées, nous poussons une reconnaissance du côté de la masdjed djouma, superbe édifice aujourd'hui ruiné et dans lequel on ne fait plus la prière faute de trouver un emplacement où l'on puisse invoquer Allah sans risquer de recevoir un pan de mur sur la tête. Grâce à cet état de délabrement, il est permis aux infidèles d'entrer dans la mosquée et de se faire écraser tout à l'aise, si cela leur est agréable.

[Illustration]
LA MASDJED DJOUMA DE VÉRAMINE (VUE EXTÉRIEURE).

Le monument est situé à quelque distance du village, au milieu de champs aujourd'hui couverts d'une épaisse végétation de broussailles et d'herbes piquantes.

Une façade ornée de ravissantes mosaïques de faïence de deux bleus précède la grande cour placée au-devant de l'entrée du sanctuaire; l'éboulement de l'une des parties latérales de la construction permet d'embrasser d'un seul coup d'œil un édifice rappelant de très près dans ses grandes lignes la masdjed Chah de Kazbin. La salle du mihrab, enrichie d'admirables panneaux de fleurs en relief traités avec une hardiesse et une sûreté de main surprenantes, attire surtout notre attention. Comme à Kazbin, on retrouve dans l'intérieur de cette salle les mêmes pendentifs permettant de passer sans transition brusque du plan carré au plan octogonal et, de ce dernier, à la forme circulaire de la coupole. Les parements de maçonnerie de briques sont rejointoyés en blanc et ornés de joints verticaux larges de quatre centimètres, au milieu desquels sont sculptées en creux, avec la pointe de la truelle, des arabesques dessinant un semis à motifs multiples régulièrement disposés et du plus heureux effet. Tout cet ensemble est imposant et d'un goût très pur.

En montant sur les maçonneries éboulées, on atteint une galerie sans parapet qui fait le tour de la coupole.

[Illustration]
LA MASDJED DJOUMA DE VÉRAMINE (VUE INTÉRIEURE). (Voyez p. 141.)

-142-De ce point le regard embrasse toute la plaine. Au sud, du côté du désert, se présente la lande sans bornes, rouge comme le soleil couchant; au nord, entre la mosquée et la montagne, on aperçoit les murs de terre d'une immense kalè (forteresse); autour de cette enceinte, sur un rayon de sept à huit kilomètres, s'étend une ceinture de forts détachés, comparables aux ouvrages disposés en avant de nos places de guerre. Le village lui-même est dominé par une citadelle en assez bon état de conservation et sans doute utilisée dans l'ancien système de défense. Il serait intéressant de pousser plus loin notre promenade, mais la nuit tombe et nous devons mettre notre vie en harmonie avec celle des villageois. En été chacun ici se couche et se lève avec le soleil; le soir on sort des maisons les couvre-pieds, les oreillers et les couvertures, on les étend sur les terrasses ou dans les jardins et l'on s'endort dès que la nuit est close. A l'aube, les rayons du soleil et les mouches réveillent les plus paresseux; à quatre heures toute la population du village est sur pied et vaque à ses occupations jusqu'à huit heures du matin. La chaleur devient alors si intense qu'on se retire dans les maisons, où l'on s'abandonne aux douceurs du sommeil. Ce repos est sacré, et l'après-midi on doit même s'interdire de donner des ordres aux domestiques, toujours plus mécontents d'être dérangés pendant leur sieste que durant le repos de la nuit. Vers le soir l'air se rafraîchit et la vie reprend son cours normal.

16 juin.—A l'aurore, les chevaux sont sellés; nous allons visiter la kalè centrale. C'est une vaste enceinte rectangulaire bâtie en matériaux de terre crue et flanquée de tours défensives, distantes de trente mètres les unes des autres. La forme des matériaux n'est plus apparente, et les murs de terre paraissent construits, comme ceux de Kouyoundjik ou de Khorsabad, avec des briques posées encore humides les unes au-dessus des autres et agglomérées au point de composer une masse compacte. Ce procédé de construction n'ayant jamais à ma connaissance été employé par les musulmans, nous nous trouvons sans doute en présence d'un ouvrage sassanide plus ancien que les remparts de Reï. D'après les traditions locales, l'origine de cette fortification remonterait au temps de Féridoun, héros favori des anciens poètes persans dont le nom légendaire a été chanté par Firdouzi. Ces renseignements sont peu concluants; je dois cependant m'en contenter, car on ne découvre à l'intérieur de l'enceinte ni mur ni tumulus dont l'examen ou les fouilles puissent fournir des données certaines sur l'âge et l'histoire de la fortification. Marcel incline à croire que cette kalè, pourvue de kanots qui amenaient en tous points une eau fraîche et limpide, est un ancien camp retranché. Tout autour de l'enceinte nous visitons les forts isolés que nous avons aperçus hier du haut de la masdjed djouma. Situés sur des tumulus très élevés et composés -145-de quatre tours massives flanquant des courtines fort épaisses à leur base, ces ouvrages étaient destinés à compléter un système de défense formidable dirigé contre les invasions venues du Khorassan. Le plus grand d'entre eux et le mieux conservé se trouve dans le village; il est de forme carrée et construit en matériaux de terre; l'inclinaison considérable donnée aux parements extérieurs des tours et des courtines rappelle le front des pylônes primitivement élevés en briques crues et auxquels les Égyptiens conservèrent des formes devenues hiératiques quand ils construisirent en pierre les temples de leurs dieux.

[Illustration]
LA CITADELLE DE VÉRAMINE.

La citadelle de Véramine était entourée d'un large fossé et d'un chemin couvert dont on ne retrouve pas de traces dans les autres ouvrages. Les murs, d'origine très ancienne, ont été revêtus d'un parement de briques crues à une époque postérieure à la construction des forts isolés. Il est donc à supposer que la citadelle ne différait en rien des autres kalès, et que les défenses accessoires furent élevées par les Seljoucides ou leurs premiers successeurs afin de rendre imprenable la résidence du gouverneur de la contrée. Le nom de kasr (château) donné au fort semble confirmer cette hypothèse.

17 juin.—La température est très élevée. Bien que le soleil fût près de l'horizon quand nous sommes allés tirer aux cailles et aux alouettes, si nombreuses dans les champs de blé, le vieux Phébus nous a mis en un tel état, que nous avons fait serment de ne plus affronter à l'avenir la chaleur du jour.

A peine de retour au logis, un bruit confus se fait entendre; des cris, des imprécations retentissent au dehors, et notre habitation, en général si tranquille, est envahie. C'est aujourd'hui que le ketkhoda rend la justice.

L'ourf ou loi coutumière est appliquée par le roi, mais le monarque délègue son autorité à ses lieutenants, aux gouverneurs de province, aux percepteurs d'impôts et aux chefs de village chargés de juger les cas de simple police. Les ketkhodas ont le droit d'infliger de légères punitions, telles que la bastonnade, ou d'imposer des amendes. Si la faute est grave, le coupable doit être conduit devant le gouverneur de la province, dont les pouvoirs sont plus étendus; toutefois ces hauts personnages ne peuvent condamner à la peine de mort, ce droit étant réservé au chah et, sous la réserve d'une délégation spéciale, aux princes de sang royal. La procédure dans les affaires sans gravité est très simple; les jugements sont rapidement rendus, mais les frais, nuls en apparence, deviennent souvent très onéreux à cause des pichkiach (présents) que les parties envoient aux juges dans l'espoir de les corrompre.

La cour de la maison du ketkhoda sert de prétoire; au milieu se trouve une plate-forme carrelée, flanquée à droite et à gauche de deux petits jardins, dont l'un ne forme qu'un énorme bouquet de passe-roses et l'autre une touffe de grenadiers chargés de fleurs. A cinq heures du soir on ouvre un kanot, l'eau inonde le parterre; un serviteur saisit alors une sébile de bois, arrose la plate-forme, où l'on ne pourrait s'asseoir, tant elle est brûlante, si l'on n'avait soin de prendre cette précaution préliminaire, et, dès que le carrelage est sec et bien balayé, il apporte un tapis de feutre brun et un ballot de couvertures enveloppées dans une toile de coutil. Le ketkhoda descend du talar, s'accroupit sur le feutre, appuie son dos contre les literies et invite le mirza (secrétaire) à s'asseoir à ses côtés. Vis-à-vis du principal juge prennent place deux conseillers, installés comme lui. Des domestiques allument les lalès (candélabres surmontés d'une tulipe de verre destinée à empêcher le vent d'éteindre les bougies), luxe superflu, car la lune ne va pas tarder à paraître et donnera une telle clarté, qu'il ne sera pas besoin de lumière artificielle pour lire et écrire tout à l'aise. Ces préparatifs terminés, les plaignants sont amenés à la barre. Le demandeur parle le premier, développe son affaire dans un discours modéré, entremêlé toutefois de quelques perfides insinuations à l'adresse de son adversaire; celui-ci garde tout en écoutant une parfaite indifférence -146-et, quand son tour est venu, plaide avec un calme parfait. La cause est entendue. Le ketkhoda, après avoir consulté ses conseillers, applique la loi et rend un jugement généralement sans appel; les deux adversaires, se départant alors de leur bonne tenue, se retirent en s'injuriant, et terminent la querelle à coups de poing dès qu'ils ont franchi la porte du jardin.

Les petits procès auxquels nous assistons sont peu variés: ils roulent à peu près tous sur des vols de volailles, ou bien sur l'inexécution de contrats passés entre des propriétaires et des ouvriers engagés à l'année. Ces misérables valets, après s'être fait entretenir tout l'hiver, ont abandonné leur maître au moment de la moisson afin de gagner double paye ailleurs. Les sentences me semblent équitables. Celui qui a volé une poule est condamné à en rendre deux en échange; s'il n'a pas de poules, il remettra à la partie lésée quatorze chaïs (quatorze sous), valeur de ces intéressants volatiles. J'étais loin de me douter de ce prix modeste lorsque je réglais les comptes de notre achpaz bachy (cuisinier en chef).

Quant à l'ouvrier qui a manqué à ses engagements, il rentrera chez le maître qui l'a nourri toute l'année ou recevra des coups de bâton: il a le choix.

La séance devient maintenant tout à fait attachante. A l'audience précédente, une cause des plus graves a été appelée: un jardinier du village, nommé Kaoly, est allé, la semaine dernière, porter à Téhéran plusieurs charges de fruits et de concombres. Puis, ayant repris le chemin de Véramine avec plusieurs collègues, il a eu la maladresse de se laisser voler son vêtement pendant le voyage. Dès son retour au village, Kaoly s'est rendu chez le magistrat pour lui faire part de ses soupçons: «J'ai fait route avec Rezza, Ali, Houssein, Ismaïl et Yaya; je me suis endormi pendant que les ânes se reposaient, et au réveil j'ai cherché en vain ma belle koledja; seuls mes compagnons peuvent avoir dérobé cet habit.»

Immédiatement appelés, les paysans sont arrivés fort émus et ont cherché à prouver leur innocence.

Le ketkhoda a ordonné à son mirza de couper cinq jeunes pousses de même longueur à un grenadier, arbre magique comme chacun sait, et a prescrit aux accusés de les rapporter à la prochaine audience. «La branche, a-t-il ajouté, s'allongera entre les mains du coupable.»

Ce soir, tous les assistants attendent avec un vif intérêt la solution de cette affaire. Les cinq prévenus sont introduits, remettent leur pousse de grenadier au juge; celui-ci les soumet à un examen attentif, puis, prenant la parole:

«Yaya, tu es un coquin, tu as volé la koledja.

—Grâces soient rendues à Dieu, ce n'est pas vrai!

—Tu mens, puisque tu as coupé un morceau de ta branche, espérant éviter ainsi qu'elle ne devînt plus longue que celles de tes compagnons. Kaoly, rends-toi avec un golam (soldat) au domicile de Yaya; le voleur te rendra ton vêtement et reviendra ensuite recevoir vingt coups de bâton.»

Sur cette juste sentence, la séance est levée, on ferme les portes, et le ketkhoda, afin de réparer ses forces, fait apporter le dîner. Après avoir vu Thémis dans tout l'appareil de sa gloire, nous allons l'admirer dépouillée de prestige et mangeant avec ses doigts.

Les serviteurs placent sur le sol un madjmoua (plateau circulaire de la grandeur d'une table); les plats posés au milieu sont peu nombreux, mais d'aspect réjouissant.

Au centre s'élève une volumineuse montagne de pilau mêlé d'herbes fines, de courges coupées en morceaux, et accompagné de lait aigre; des croquettes de mouton font pendant à des volailles nageant dans une sauce destinée à humecter le riz; entre ces deux plats on a disposé, d'un côté, une pile de concombres, et, de l'autre, des couches de pain minces comme des crêpes, superposées sur vingt ou trente épaisseurs. Les verres, les assiettes, les couteaux, -147-les carafes, les fourchettes sont choses inconnues: à peine y a-t-il à Téhéran cinq ou six grands personnages sachant se servir de ces instruments civilisés.

On raconte même à ce sujet que, trois mois avant son premier voyage en Europe, le chah se fit donner des leçons de fourchette; son éducation ayant été des plus laborieuses, il eut la fantaisie d'amuser l'andéroun aux dépens de ses ministres, et les invita, dans ce but, à venir dîner au palais. L'étiquette persane exigeant que le roi mange seul, il ne pouvait présider au festin et s'était caché avec ses favorites derrière un paravent, à travers les joints duquel on pouvait suivre des yeux les péripéties du banquet.

[Illustration]
IMAMZADDÈ YAYA. (Voyez p. 148.)

Les convives arrivèrent à l'heure dite, tout heureux de goûter aux merveilles de la cuisine royale; mais la cigogne invitée chez le loup ne fit pas plus triste figure que les Excellences en constatant que le dîner, préparé à l'européenne, devait être mangé avec des fourchettes. Les ministres firent d'abord bonne contenance, s'assirent et mirent la meilleure volonté du monde à couper avec les couteaux et à maintenir au moyen de fourchettes les viandes placées sur leurs assiettes; ils s'encourageaient les uns les autres et enviaient le sort de leurs collègues assez habiles pour se régaler sans se piquer la langue ou les lèvres. Le roi et ses femmes se réjouissaient à la vue de l'embarras général, quand l'une d'elles, voulant prendre la place de sa compagne, heurta le paravent. Un bruit épouvantable fit retourner tous les assistants: l'écran s'était abattu. Sauve-qui-peut général: les femmes non voilées ramènent par un mouvement instinctif leurs jupes sur leur figure sans songer aux suites de cette imprudente manœuvre, tandis que les convives, désireux de prouver à leur souverain la pureté de leurs intentions, -148-mettent d'abord leur main devant leurs yeux, puis se jettent la face contre terre et se glissent sous la table.

A Véramine on mange avec les doigts, préalablement lavés au-dessous d'une aiguière. Tous les convives, maîtres et serviteurs, s'agenouillent en rond autour du plateau, relèvent leur manche droite jusqu'au coude, appuient le bras gauche sur leur poitrine de manière à retenir les vêtements et portent la main au plat avec une égale précipitation. Chacun prend autant de pilau que la paume de sa main peut en contenir, serre le riz en le pétrissant, saisit ensuite dans tous les plats les morceaux de viande qu'il préfère, les fait glisser avec le pilau, forme de ce mélange une boule, qu'il trempe parfois dans du lait aigre, et, quand elle est à point, ouvre une large bouche et engloutit cet étrange amalgame, presque sans le diviser avec les dents. Si la boule est trop volumineuse, on voit les dîneurs allonger le cou à la manière des chiens qui s'étranglent, afin de comprimer l'œsophage et de faire glisser la pâtée au fond de l'estomac.

[Illustration]
TOUR DÉCAPITÉE A VÉRAMINE. (Voyez p. 149.)

Il n'est pas dans les habitudes de causer ou de boire pendant les repas. Que deviendrait la part du bavard ou du paresseux?

Quand le dîner, dont la durée n'a pas dépassé dix minutes, est fini, les bassins et le plateau sont emportés, et l'on fait passer un saladier rempli de serkadjebin (vinaigre aromatisé avec de l'eau de roses), que l'on prend dans de profondes cuillers de bois délicatement travaillées, puis chacun lave ses mains, fume un kalyan, fait la prière, étend ses couvertures à terre, s'allonge et s'endort. Qu'un doux sommeil et des songes heureux soient le partage des juges de Véramine!

18 juin.—Ce matin nous avons visité l'imamzaddè Yaya, un des monuments les plus intéressants de la contrée, mais aussi le seul qui soit fermé et gardé.

Il est lambrissé à l'intérieur de belles faïences à reflets métalliques. Quelques parties de ce revêtement ont été dérobées et vendues à Téhéran à des prix très élevés; à la suite de ces vols, l'entrée du petit sanctuaire a été interdite aux chrétiens, et cette défense est d'autant mieux observée que les chapelles sanctifiées par les tombeaux des imams sont, aux yeux des Persans, revêtues d'un caractère plus sacré que les mosquées elles-mêmes. Nous faisons exception à la loi commune, le chah ayant bien voulu, dans l'intérêt des études de Marcel, nous autoriser à franchir le seuil du sanctuaire. A la vue de l'ordre royal, le ketkhoda a chargé son frère de nous accompagner; sa présence n'a pas été inutile. Au moment où nous sommes arrivés, la garde de la porte était confiée à des paysans armés de bâtons, entourant un mollah coiffé du turban blanc réservé aux prêtres.

L'imamzaddè Yaya a été construit à trois époques différentes; la mosquée est seljoucide et date du douzième siècle, mais elle comprend dans son ensemble un petit pavillon très ancien -149-à toit pointu dont les formes rappellent l'Atabeg Koumbaz de Narchivan. Cette enclave remonte sans doute au temps des Guiznévides, ainsi que l'indique le travail fait pour raccorder les diverses parties du monument et souder entre elles les maçonneries anciennes et nouvelles. Toutes les faïences à reflets métalliques du mihrab, du lambris et du tombeau ont été posées bien après la construction du deuxième imamzaddè, et l'on a dû, afin de les placer, détruire une partie de la décoration primitive. Cette constatation est du plus haut intérêt, car elle détermine d'une manière positive l'époque exacte à laquelle furent produits en Perse les plus beaux reflets métalliques. Si je m'en rapporte aux renseignements pris à Téhéran et à notre impression personnelle, il n'est pas possible d'obtenir des émaux plus purs et plus brillants que ceux de l'imamzaddè Yaya.

Les faïences à reflets métalliques peuvent se diviser en trois classes: les premières sont à peine jaunes; celles de la seconde catégorie ont la teinte du laiton; les dernières, plus foncées, ont la couleur du cuivre rouge. Pour qu'une plaque soit vraiment belle, il faut que le reflet soit de couleur uniforme et franchement métallisé; lorsque la cuisson n'est pas complète, les oxydes ne se réduisent pas et la brique reste pâle; quand, au contraire, l'intensité du feu a été trop vive, l'émail est brûlé, la brique devient brune et terne. Aussi de tous les reflets ceux qui se rapprochent des deux extrêmes, tout en restant métalliques, sont les plus estimés. La teinte la plus claire paraît même la plus prisée des Persans.

[Illustration]
MIHRAB A VÉRAMINE.

La réunion de toutes ces qualités dans les étoiles, les croix ou les membres d'architecture composant le lambris, le sarcophage et le mihrab, donne une inappréciable valeur artistique aux carreaux et aux frises de Véramine, qui l'emportent comme coloris et comme émail sur les faïences hispano-mauresques et sur les faïences italiennes ainsi qu'un original sur une copie. Les revêtements de la salle du tombeau ont été posés après la chute de la dynastie des Seljoucides et sont, par conséquent, contemporains de la domination des Atabegs de l'Azerbeïdjan, ou des premiers Mogols, maîtres de la Perse dès le milieu du treizième siècle.

19 juin.—L'intérêt spécial qui s'attache aux monuments de la contrée est dû aux remarquables spécimens de l'architecture persane groupés autour du village. On peut étudier ici, dans toutes ses manifestations, l'histoire de l'art monumental au Moyen Age, c'est-à-dire depuis l'avènement de la dynastie des Seljoucides jusqu'à la chute des Mogols.

Il n'est pas jusqu'à la petite tour décapitée, à laquelle est joint un délicieux modèle de mihrab encadré d'une inscription en faïence bleu turquoise gravée sur un fond de terre cuite, qui ne serve de transition toute naturelle entre les monuments mogols et ceux qui -150-furent construits plus tard sous les dynasties des Moutons Blancs et des Moutons Noirs, spécialement représentés par la mosquée Bleue de Tauris.

Depuis longtemps Marcel est revenu de cette idée préconçue, emportée pour ainsi dire avec ses bagages, que la décoration de faïence d'un bon style était exécutée au moyen de carreaux appliqués en revêtement. Le carreau est une œuvre de décadence.

Le plus ancien monument que nous ayons visité, c'est-à-dire le petit pavillon guiznévide joint à l'imamzaddè Yaya, ne présente dans sa décoration aucune trace d'émail. Tous les ornements superficiels sont exécutés en briques entières, posées de champ.

Sous les Seljoucides, le caractère de la construction change peu; on commence néanmoins à voir apparaître dans les parements quelques rehauts de faïence bleu turquoise appliqués directement sur la tranche des briques; mais ces rehauts sont encore très rares et distribués avec parcimonie.

Vers 1350 les dessins se compliquent et les couleurs se multiplient; enfin, à l'époque où nous reporte la tour de Véramine, on intercale dans les frises des briques carrées, sur lesquelles sont tracées en relief des lettres émaillées, afin de simuler, sans grande dépense, le travail très délicat exécuté jusqu'alors en mosaïque.

La construction de la mosquée Bleue de Tauris ouvre une ère nouvelle à la décoration; les combinaisons géométriques ont perdu toute valeur artistique par la complication même de leur tracé; les architectes, en quête de nouveauté, substituent aux lignes droites qui servaient à composer les mosaïques une ornementation plus libre, puisant surtout dans le règne végétal ses formes élémentaires; mais, s'ils modifient les tracés, ils ne touchent point au système, c'est-à-dire que chaque pétale, chaque fleur sont découpés dans des briques épaisses juxtaposées les unes à côté des autres de manière à former une véritable marqueterie. La décadence commence sous les Séféviehs.

Pendant le règne de chah Tamasp, le restaurateur malheureux du tombeau de chah Khoda Bendeh et de la masdjed Chah à Kazbin, les briques sans émail, jugées indignes de figurer dans les édifices royaux, ne sont plus utilisées qu'à titre de matériaux ou dans les encadrements. La conséquence de cet emploi abusif des surfaces émaillées se fait bientôt sentir. A la mosaïque, trop coûteuse pour être exécutée sur de grandes superficies, on substitue des carreaux plats sur lesquels on reproduit au pinceau les dessins formés autrefois par la juxtaposition des fragments colorés; déjà à Tauris les maîtres mosaïstes ont ajouté au bleu clair, au bleu foncé et au blanc le noir, le jaune feuille morte et le vert; sous le règne de chah Abbas, en même temps que l'usage des carreaux de faïence se généralise, la palette du décorateur se complète; les panneaux perdent peu à peu la sobriété de tons et de lignes qui les a distingués jusque-là, les bonnes traditions tombent en oubli, le goût s'abâtardit. De transition en transition les peintres arrivent à composer soit de grands panneaux à fond blanc avec fleurs roses et rouges, soit des tableaux de bataille où le valeureux Roustem perce de ses flèches acérées les diables et les dives, soit enfin, dans les palais du roi et de ses fils, ces abominables soldats plus grands que nature, dont le dessin et la coloration barbares attestent la chute absolue d'un art autrefois si brillant et si décoratif.

Ainsi, il faut bien en prendre son parti, ces carreaux de faïence, que beaucoup d'artistes considèrent à l'heure actuelle comme le dernier mot de la décoration persane, sont des productions de la décadence. Il suffit d'ailleurs d'examiner les merveilleux chefs-d'œuvre de l'art du Moyen Age pour n'avoir plus de doute à ce sujet.

En revenant à Véramine, nous passons sur la principale place du village; l'animation est grande: c'est jour de marché; les paysans des environs sont venus vendre leur blé, -153-apporté à dos de mulet dans de grandes sacoches de poil de chèvre; d'autres villageois ont amené des ânes chargés de poules attachées au bât par les deux pattes; les femmes de tribu, à peu près dévoilées, mais fort sauvages, offrent aux passants des œufs ou des cucurbitacées; enfin, un peu plus loin, se trouve l'important marché aux bestiaux, où l'on vend des moutons de tout âge, des chèvres et de ravissants petits ânes gris zébrés de noir. Quelques bergers descendus des montagnes qui forment le bassin de la mer Caspienne se sont étendus à l'ombre d'un mur de terre. Leurs traits durs et leur peau noire rappellent ceux des tribus turcomanes originaires d'Astérabad; ils sont vêtus d'une koledja de coton vert pomme, coiffés d'un kolah de drap brun et tiennent à la main le bâton des pasteurs.

[Illustration]
BERGERS D'ASTÉRABAD. (Voyez p. 153.)

Chaque jour nous constatons avec surprise des analogies d'habitudes et des similitudes de caractère entre les paysans persans et les habitants de nos villages méridionaux. Ce sont, avant de traiter une affaire, les mêmes cris, le même marchandage, la même manière chez l'acheteur de relever ses manches et de soulever l'un après l'autre chaque mouton afin de connaître son poids, le même système de déprécier la valeur des animaux qui lui plaisent le plus, la même habitude du vendeur de demander le triple de la valeur de sa bête alors que l'acheteur en offre le quart, et que tous deux savent à cinq centimes près à quel prix ils s'accorderont. Enfin, toujours comme dans nos campagnes, quand l'achat est conclu, les deux parties se donnent la main et ratifient ainsi leurs conventions verbales.

L'existence est fort douce à Véramine. L'achpaz Bachy (cuisinier en chef) tire un parti sortable de nos approvisionnements, et tous les matins, au retour de nos longues excursions, nous trouvons le logis frais et la table chargée d'abricots, de prunes et de magnifiques cerises. Le soir, quand, après le coucher du soleil nous rentrons les poches pleines de cailles et de geais bleus tués dans les champs et les vergers, il prépare de délicieux kébabs assaisonnés de verjus. Sur ses conseils nous nous sommes décidés à boire du maçt (lait fermenté), auquel nous avions préféré jusqu'ici l'eau, certainement malsaine par les fortes chaleurs. Depuis cette innovation très goûtée de Marcel, le maçt entre sous toutes les formes dans nos aliments: maçt à la soupe, maçt dans les verres, maçt partout, et malgré cet abus nous apprécions tous les jours davantage ce délicieux laitage.

A l'heure où le soleil s'abaisse sur l'horizon, j'ai détaché le rideau noir placé devant la porte et je suis allée me promener au jardin. Ma surprise a été extrême en me sentant brûlée par une brise de feu. Le ciel est pourpre, et sur le désert le vent va se lever. Je monte sur la terrasse; le spectacle est étrange et terrible tout à la fois: on sent qu'un trouble grave va se produire dans les éléments.

Le village, que domine la haute tour seljoucide surmontée d'un toit pointu semblable à ceux qui devaient recouvrir autrefois la tour de Narchivan, est encore dans le calme, mais la teinte sombre des feuilles paraît se décomposer; les terrasses plates ou les coupoles de terre revêtent une couleur cuivrée, l'air est lourd, étouffant; de tous côtés les troupeaux de vaches et de moutons, poussés par l'instinct de la conservation, accourent s'abriter dans le village; les bergers excitent les animaux retardataires, les chassent devant eux à grands coups de fouet, tandis que les chiens, abandonnant leurs maîtres, se précipitent vers le chenil de toute la vitesse de leurs jambes.

Bientôt la couleur du ciel se modifie; de rouge sang elle devient violette; enfin de grands nuages noirs pareils aux tourbillons de fumée d'un incendie gigantesque s'élèvent dans les airs. Véramine est à plus de quinze kilomètres de la steppe, et cependant quelques minutes suffisent pour apporter jusqu'ici un violent courant d'air. Je descends au plus vite de la terrasse afin de ne pas être renversée par le tourbillon; les serviteurs crient à tue-tête de fermer les portes; je suis leur conseil, et à peine ai-je eu le temps de barricader les -154-ouvertures, qu'un ouragan terrible semble vouloir écraser la terrasse. Quelques instants se passent; j'entr'ouvre la porte: il fait presque nuit, et du ciel tombe une pluie de sable fin. Peu à peu le jour revient, l'ouragan est passé; mais quel désastre a subi le pauvre jardin! Les grenadiers, qui ont le plus vigoureusement supporté la tourmente, sont tout gris; leurs fleurs fanées et leurs fruits gisent à terre mêlés au sable; on n'aperçoit même plus les passe-rose, renversées dès le premier coup de vent. De tous côtés les branches d'arbres cassées, les feuilles arrachées, les ustensiles de ménage oubliés sur les terrasses, jonchent le sol. Quelques paysans sortent de leurs maisons, constatent les dégâts et se lamentent en voyant les abricotiers dépouillés de leurs fruits; d'autres se félicitent d'avoir terminé la moisson: si l'ouragan avait surpris le blé encore debout, les épis, chauffés par le soleil, se seraient égrenés en se heurtant les uns contre les autres, et la récolte eût été perdue.

Les suites de la tourmente auraient pu être désastreuses. La plaine de Véramine alimentant presque exclusivement la capitale, Téhéran sera réduit à la famine quand, après un cataclysme atmosphérique, l'eau viendra à manquer, ou lorsque les sables du désert recouvriront les champs de leur couche stérile. Dans ce pays privé de canaux, de routes et de chemins de fer, une grande ville est à la merci de la fertilité des contrées voisines.

Le ketkhoda est allé hier à la ville; son premier domestique s'appuie ce soir sur la pile de couvertures et s'apprête à rendre la justice avec le sérieux et la dignité de Sancho Pança. Un boulanger est introduit. Il vient se plaindre de n'avoir pas été payé depuis longtemps par un de ses clients.

«Aga, ajoute-t-il en terminant, cet homme prend tous les jours sa provision de pain chez moi; vous comprenez quelle serait ma perte si vous ne l'obligiez pas à acquitter sa dette. Sa conduite est d'autant plus scandaleuse et d'un mauvais exemple dans le village, qu'il se vante de jeter une partie de ma marchandise.

—Combien de pains achètes-tu chaque jour? a demandé le juge au paysan.

—Six.

—Qu'en fais-tu?

—J'en garde un, j'en rends deux, je prête les deux autres et je jette véritablement le dernier.

—Explique-toi et ne te joue pas de mon autorité.

—C'est bien simple; j'ai dit: «je garde un pain», je le mange; «j'en rends deux», je les donne à mon père et à ma mère; «j'en prête deux autres», ceux-ci sont destinés à mes enfants; «celui que je jette» est la part de ma belle-mère.»

Le juge a souri d'un air protecteur et a promis au paysan de songer à lui.

Mais voici bien une autre affaire. Quel motif amène notre tcharvadar devant le tribunal? C'est bien le garçon le plus bête qu'ait vu naître la Perse. Les serviteurs du ketkhoda lui jouent toute espèce de mauvais tours, l'envoient chercher de l'eau à l'heure de la sieste, l'expédient au bazar demander de la graisse de genou de cigogne pour frictionner un de ses mulets boiteux, et rient ensuite de sa complaisance et de sa sottise.

Hier je l'ai entendu se quereller avec des paysans; ce soir on profite de l'absence du ketkhoda et on l'engage à se plaindre à son suppléant.

«J'ai prêté à Houssein la corde toute neuve qui me sert à attacher la paille de mes chevaux, raconte-t-il en larmoyant, et aujourd'hui, quand j'ai voulu la réclamer, il m'a répondu:

—Mon bon ami, je suis désolé de ne pouvoir te la rendre: je l'ai étendue dans mon grenier et j'ai mis de l'orge à sécher dessus.»

Là-dessus l'audience a été levée au milieu des explosions d'une folle gaieté.

Il est intéressant de constater la différence de caractère qui existe entre les Arabes, généralement -155-sérieux et calmes, et les Persans, pleins d'humour et d'entrain. La gravité des grands personnages est plus étudiée que réelle, et les facéties les plus excentriques ont toujours du succès quand elles sont spirituelles; le roi et ses femmes n'échappent pas plus que les gens du peuple à la contagion générale et se laissent aller de temps en temps à satisfaire leurs plus drolatiques fantaisies.

Nasr ed-din n'a-t-il pas exigé cet hiver qu'un de ses ministres, obèse comme un Turc, patinât sur un des bassins glacés du palais, afin de se réjouir au spectacle de ses chutes et de ses cabrioles?

Dernièrement, une des femmes les plus puissantes de l'andéroun royal, peu enthousiaste de l'intrusion d'officiers européens dans l'armée persane, a fait peindre sur sa robe une multitude de soldats vêtus à la dernière mode. A la première visite du chah, elle s'est allongée et s'est roulée sur les tapis.

«Quelle mouche te pique? a demandé le roi surpris.

—Boussole de l'univers, successeur d'Alexandre, roi des rois, vois donc le cas que je fais de ton armée farangui», a répondu la princesse en riant aux éclats.

«Quel est le plus grand monarque, de chah Abbas ou de moi? demandait l'autre jour Nasr ed-din à son entourage.

—Chah Abbas fut un glorieux conquérant, mais Votre Majesté l'emporte en puissance et en générosité sur Darius et Alexandre lui-même.

—Vous vous trompez: chah Abbas fut plus habile que moi, car il sut se garder des imbéciles et des fripons faits à votre image.»

20 juin.—Depuis une semaine nous avons parcouru le territoire de Véramine, remettant à la fin de notre séjour une excursion au célèbre imamzaddè Jaffary, dont parlent avec respect tous les paysans. Il est situé à trois farsakhs (dix-huit kilomètres) du village.

Nous sommes partis ce matin à deux heures. Au jour, grâce à la limpidité de l'air, j'aperçois un point bleu sur une colline très éloignée: c'est la coupole de l'imamzaddè; dès lors, sûrs de la direction à suivre, nous abandonnons notre intelligent tcharvadar, enlevons au galop des chevaux bien reposés, et entrons bientôt dans un joli hameau groupé autour d'une mosquée entourée de cyprès qui rappellent les arbres magnifiques des cimetières d'Eyoub ou de Scutari.

Le sanctuaire date de chah Abbas, le site est ravissant, mais, au point de vue architectural, l'édifice n'a rien de bien remarquable.

En route nous nous sommes décidés à partir ce soir même pour Téhéran. Tous les préparatifs achevés, les khourdjines et les mafrechs chargés sur les mulets, nous avons quitté à regret l'hospitalière maison du ketkhoda.

21 juin.—Vers deux heures du matin, notre petite caravane arrive sans encombre aux ruines de Reï. Comme les portes de Téhéran sont fermées la nuit, les domestiques nous engagent à attendre le jour dans de jolis jardins, où l'on donne à toute heure le thé, le kalyan et un gîte au voyageur.

On frappe, la porte s'ouvre, les chevaux sont enfermés, et l'hôte s'empresse de nous choisir un logis. Après avoir allumé sa lampe, il me prie de le suivre et se dirige vers l'intérieur du jardin. Arrivé sur une petite esplanade soigneusement battue, il pose sa lumière et s'apprête à se retirer.

«Avant d'aller chercher le thé, lui dis-je, donnez-moi une chambre où je puisse déposer mes armes et dormir en toute tranquillité.»

L'hôte reprend sa lampe et me conduit alors tout au bout du jardin, sur une nouvelle terrasse, entourée d'arbres au pied desquels coule en murmurant une eau fraîche et -156-limpide. Comment ne pas me déclarer satisfaite? je suis dans l'appartement le plus somptueux, le mieux ombragé et le moins aéré de tout l'établissement. Il faut s'accoutumer à coucher à la belle étoile; les mafrechs sont apportés, les lahafs (couvre-pieds) jetés à terre, et je m'endors bientôt du sommeil du juste.

L'étape a duré dix heures; à son lever, le soleil ne saurait interrompre mon repos. Ses rayons, tamisés par la verdure placée au-dessus de ma tête, parviennent d'abord fort adoucis, puis ils se font jour à travers les interstices du feuillage et me brûlent le visage; le charme est rompu: il est impossible de dormir plus longtemps. Cela serait d'autant moins facile qu'il vient d'arriver quelques demoiselles de Téhéran dont les rires et les cris aigus retentissent sous les bosquets. Je ne suis pas fâchée d'apprendre que:

Les rendez-vous de bonne compagnie
Se donnent tous dans ce charmant séjour,

et que l'Étoile du berger se lève en Perse avec le soleil.

A sept heures nous quittons ce jardin hospitalier aux amours, où le mobilier des chambres et l'entretien des constructions sont si peu coûteux, et laissons aux groupes joyeux le loisir de se divertir tout à leur aise, loin des regards indiscrets.

Nous voici à la porte de Téhéran. Elle est surmontée d'un grand panneau de faïence sur lequel on a retracé en couleurs criardes les exploits de Roustem. Nous passons devant les douaniers et prenons la direction du quartier européen. Cette entrée est vraiment indigne d'une capitale dont l'accroissement a été si considérable depuis quelques années. Il faut traverser de longs bazars larges de quatre mètres à peine, dont le sol est semé de puits communiquant avec les kanots d'arrosage. Les mendiants et les enfants qui grouillent sur les tas d'ordures; les convois de fourrage vert arrêtés par toutes les bêtes qui les croisent, au grand mécontentement des propriétaires du foin, les chiens écrasés, les gens que frôlent les roues des voitures, se mêlent dans un chaos indescriptible, accompagné des injures et des imprécations échangées entre les écraseurs et les écrasés.

Le bazar devient même dangereux pour les cavaliers et les piétons quand les voitures des fonctionnaires persans ou des représentants diplomatiques s'engagent dans ses voies étroites, où les cochers, déjà empêchés de guider leurs attelages, sont forcés d'éviter avec le même soin les puits et les montagnes de décombres. Malgré toutes ces difficultés, une voiture, c'est la règle, doit toujours marcher au grand trot, et tout bon Téhéranien serait très humilié si son automédon ralentissait la vitesse quand il se présente des obstacles. Le maladroit qui se sera fait écraser s'en prendra à lui seul ou à Allah de sa mauvaise chance. Ce ne sont point en tout cas les sergents de ville qui viendraient mettre un peu d'ordre dans la bagarre: ils ont bien d'autres intérêts à sauvegarder.

Un vol de soixante tomans (six cents francs) a été commis il y a quelques jours dans une légation: un domestique nègre sur lequel pesaient de graves soupçons a été livré à la justice. Celle-ci, après avoir interrogé l'accusé, a déclaré les charges insuffisantes et l'a fait relâcher. A peine libre, le nègre a avoué le larcin au chancelier et lui a appris en même temps que les soixante tomans lui avaient été confisqués en échange de sa liberté. Dévaliser les voleurs est, on le conçoit, une occupation trop lucrative et trop absorbante pour laisser à la police le loisir de songer à la sécurité publique. Aussi bien, quand un Persan est volé, a-t-il deux préoccupations: éviter d'abord que les agents ne soient instruits de sa mésaventure et obtenir, si l'affaire s'ébruite, qu'ils ne prennent pas sa cause en main. Il a ainsi quelque chance de retrouver les objets perdus; tandis qu'il est sans recours quand le produit du vol -157-a eu le temps de passer des mains des larrons dans celles des policiers. Lorsque le service de la sûreté consent à rester neutre, la personne lésée engage un certain nombre d'espions; ils parcourent les bazars, les bains et surtout les petits établissements où les gens du peuple vont boire du thé, de l'arak, fumer le kalyan, et finissent par surprendre, au milieu des confidences de gens abrutis par l'ivresse, des renseignements qui les mettent sur la trace des voleurs. Chacun étant autorisé à se faire justice, il suffit alors de quelques coups de bâton pour obtenir la restitution des objets dérobés.

[Illustration]
IMAMZADDÈ JAFFARY. (Voyez p. 155.)

23 juin.—Nous avons traversé Téhéran, où la chaleur est accablante (45 degrés à l'ombre dans le jardin des Sœurs). Les légations ont abandonné la ville et se sont réfugiées au fond de jolis villages placés dans les gorges boisées des contreforts de l'Elbrouz: les Anglais à Zergendeh, qui leur appartient en toute propriété, les Français et les Turcs à Tadjrich, les Russes à Goulhec. Tous ne forment qu'une seule famille: on le voit bien à la manière dont ils s'entre-déchirent.

Le chargé d'affaires de France, le comte de Vieil-Castel, qui représente notre pays avec une incontestable dignité, nous ayant engagés, avant notre départ, à aller passer quelques jours à sa campagne, nous nous sommes fait un plaisir d'accepter cette invitation. Le campement de la légation est situé à la tête d'un vallon où règne une fraîcheur délicieuse. Les soirées sont presque froides, et dans le talar, ouvert à tous les courants d'air et traversé par un ruisseau descendant de la montagne, la température ne s'élève guère au delà de 25 degrés centigrades aux heures les plus chaudes de la journée.

-158-De charmantes propriétés entourent le village de Tadjrich. C'est d'abord le Bag Firdouz, appartenant au gendre du roi. Au milieu d'un grand jardin planté de platanes magnifiques s'élève un palais inachevé mais déjà délabré. Les murs du talar sont divisés en panneaux sur lesquels un barbouilleur italien a reproduit des scènes de danse empruntées à la chorégraphie européenne, tandis que, dans un petit salon très retiré, l'artiste, soucieux de donner aux Persans une juste idée des mœurs occidentales, a représenté un monsieur vêtu d'un pantalon nankin et d'un veston gris, coiffé d'un chapeau rond posé sur l'oreille, exécutant un cavalier seul devant une demoiselle dont la tenue est des moins correctes. Le palais peut donner une juste idée de la vie persane, splendeur et misère combinées. Ainsi les lambris du salon sont en superbe agate rubanée, les portes en mosaïques de cèdre et d'ivoire; en revanche, le sol des pièces, formé de terre battue, est démuni du plus vulgaire carrelage. Cette résidence n'est pas entretenue et menace ruine; dans dix ans les toitures seront éboulées, et dans vingt ans le palais sera détruit.

[Illustration]
MIRZA NIZAM DE GAFFARY.

Les platanes de Bag Firdouz ne sont pas les plus renommés du pays. Un de ces arbres, compris dans l'enceinte de la mosquée de Tadjrich, est connu dans la Perse entière sous le nom de tchanarè Tadjrich (platane de Tadjrich). Les chiffres ne sauraient donner une idée de sa taille extraordinaire et surtout du développement du tronc qui mesure quinze mètres de circonférence. On ne peut malheureusement apprécier sa hauteur: les branches, grosses comme d'énormes arbres, s'étendant au-dessus de bâtiments assez élevés pour les cacher. L'arbre de Tadjrich est en réalité la véritable mosquée; les fidèles font la prière sous son ombrage, les mollahs y rassemblent les enfants à instruire, et des marchands de thé ou d'eau fraîche trouvent encore la place d'installer entre les plus grosses racines leurs tasses, leur samovar et leurs cruches.

Notre compagnon habituel dans nos promenades est un descendant de l'une des plus anciennes familles religieuses de l'Iran, Mirza Nizam de Gaffary, ancien élève de l'école Polytechnique et de l'école des Mines, où il a laissé les plus brillants souvenirs. Tout travail devenant impossible pendant les grandes chaleurs de l'été, il a abandonné la route du Mazendéran, dont le roi vient de lui confier la construction après l'avoir rappelé de son exil, et s'est installé dans une charmante maison de campagne située à quatre ou cinq kilomètres de la légation.

Mirza Nizam représente le véritable type de la jeune Perse. Doué de cette brillante intelligence particulière à un grand nombre d'Iraniens, il a sur ses compatriotes l'avantage d'avoir fait de fortes études. Une vivacité et une rapidité de conception, contraires au caractère oriental, doivent le conduire à une haute situation. Elle ne sera jamais au-dessus de son mérite; si le valyat règne un jour, il le devra certainement à la fermeté de son ancien précepteur, que l'influence désastreuse du clergé n'a pu parvenir à lui faire oublier.

[Illustration]
LE PLATANE DE TADJRICH.

13 juillet.—Ce matin nous avons reçu une lettre ornée de tous les sceaux du naïeb saltanè -161-(lieutenant du royaume), le dernier fils du roi. Après l'avoir retournée dans tous les sens, Marcel s'est décidé à l'envoyer au mirza de la légation, afin de lui laisser le temps de l'étudier tout à l'aise, avant de nous en faire connaître le contenu. Cette dépêche, parfait modèle d'écriture élégante, est, comme tous les chefs-d'œuvre de la calligraphie persane, parfaitement indéchiffrable. Elle est écrite en chékiastè (écriture brisée). En bon français ce mot signifie qu'il entre à peine un élément de chaque lettre dans la composition des mots. Les Persans supprimant déjà les voyelles, je laisse à penser combien leur correspondance est difficile à lire.

«Moi, disait à un de ses collègues un écrivain public établi dans une des boutiques les mieux achalandées du bazar, je gagne beaucoup d'argent; d'abord on me paye fort cher mes chefs-d'œuvre épistolaires, car j'ai une très belle main, et je suffis à peine aux exigences de ma nombreuse clientèle; puis les personnes auxquelles mes œuvres sont adressées, ne trouvant personne capable de les déchiffrer, viennent me chercher et me payent à leur tour afin d'en connaître le contenu.

—Tu es bien heureux! lui répondit avec envie son collègue; malgré ma bonne volonté, je n'ai pu jusqu'ici arriver à un aussi beau résultat: mon chékiastè est admirable et on me prie aussi de le lire; mais, comme je n'ai jamais pu en venir à bout, il ne m'a pas été possible de faire double bénéfice.»

Le mirza de la légation est un digne émule de Champollion: au bout d'une heure d'étude, il a pu, sans le secours de ses confrères de Téhéran, nous lire la prose du naïeb saltanè.

Les fleurs les plus délicates de la rhétorique arabe, les formules les plus raffinées de la politesse orientale se combinent dans de vaines phrases. Un post-scriptum fort court, placé au coin de la page, explique seul le motif de ce modèle de style. Le lieutenant du royaume, voulant doter la province de Saveh de travaux importants, désire avoir l'avis de Marcel.

Le docteur Tholozan, avant d'accompagner le roi aux grandes chasses d'été, s'est chargé de nous conduire au palais du naïeb saltanè.

15 juillet.—L'audience ayant été fixée à ce jour, nous avons quitté Tadjrich à six heures et nous nous sommes rendus à Téhéran. La route était encombrée d'une foule de personnages allant à Sultanabad faire leurs adieux au roi au moment de son départ annuel pour la montagne. Quelques-uns d'entre eux, empilés dans des voitures d'ailleurs fort mal tenues, sont accompagnés de cavaliers vêtus avec un luxe douteux. Puis viennent d'innombrables mulets de charge, destinés aux transports des bagages de la cour, des approvisionnements du personnel admis à l'ennuyeux et fatigant honneur d'accompagner Sa Majesté dans ses déplacements, et enfin les nombreuses tentes des ministres, des officiers et des courtisans. Chacun doit se faire suivre des objets nécessaires à son installation, se préoccuper de ses vivres, de ses serviteurs et se tenir toujours prêt à régler sa marche sur les mouvements du camp royal. C'est quelquefois fort difficile, le bon plaisir de Sa Majesté modifiant d'un moment à l'autre toutes les prévisions. Le roi donne souvent le soir des ordres qu'il contredit à son réveil, et les voyageurs séparés des convois ne trouvent pas même à se ravitailler dans les villages.

Pendant le Ramazan, la difficulté et la fatigue que l'on éprouve à suivre les chasses s'accroissent encore. La loi religieuse exemptant le chah du jeûne diurne, à condition qu'il délègue à sa place un de ses officiers, Sa Majesté, bien repue, traîne à sa suite une troupe famélique et semble se plaire à lui faire effectuer, l'estomac creux, des courses d'une longueur démesurée. S'il fixe son départ à deux heures de l'après-midi, et que l'étape soit en outre d'une certaine durée, le soleil est déjà couché depuis longtemps quand les gens de l'escorte parviennent à organiser leur campement et à retrouver leurs cuisiniers et leurs vivres.

-162-Il arrive aussi que Nasr ed-din, ayant mal passé la nuit, prolonge son repos jusqu'au soir, tandis que depuis cinq heures du matin les officiers et les courtisans sont en selle et les femmes accroupies dans leurs kadjavehs. Malgré les ennuis et les fatigues inhérents à ce voyage, les grands personnages sont tout heureux d'obtenir l'autorisation d'accompagner Sa Majesté: ils peuvent ainsi lui présenter des requêtes auxquelles ses ministres l'empêcheraient de faire droit si elles lui étaient adressées à Téhéran, et ramassent toujours quelques miettes tombées de la table royale.

[Illustration]
PALAIS DU PRINCE ROYAL.

Avant de franchir les portes de la ville, notre voiture croise l'équipage de l'imam djouma de Téhéran. Ce prêtre puissant a épousé, il y a quelques années, une fille du chah. Quatre mouchteïds en réputation sont entassés avec lui dans une vaste calèche à six chevaux menée à la Daumont par trois mollahs d'importance secondaire, revêtus néanmoins de la longue -163-robe et coiffés du turban blanc des membres du clergé national. Chacun de ces singuliers automédons, armé d'une longue lanière de cuir tressé, mène au galop la paire de chevaux confiée à ses soins.

Se représente-t-on sérieusement l'archevêque de Paris se servant, en guise de postillons, des respectables chanoines de Notre-Dame?

Après nous être rendus à la jolie maison moitié persane moitié européenne du docteur Tholozan, où nous attendent un carrosse et une nombreuse troupe de cavaliers chargés de nous escorter, nous prenons la direction du palais du prince royal, situé, comme celui du chah, dans l'enceinte de l'Arc.

[Illustration]
MAISON DU DOCTEUR THOLOZAN A TÉHÉRAN.

Je traverse d'abord plusieurs salles encombrées de domestiques paresseusement accroupis sur leurs talons, et je pénètre enfin dans un grand salon meublé à l'européenne. Des serviteurs apportent, selon l'usage, des rafraîchissements et, après quelques minutes d'attente, j'aperçois une troupe de trente ou quarante personnes à la tenue obséquieuse, marchant sur les pas du naïeb saltanè. Le dernier fils du roi, son enfant préféré, était, il y a quelques années, un assez joli garçon, mais aujourd'hui il est envahi par un embonpoint précoce et paraît âgé de quarante ans, bien qu'en réalité il en ait vingt-six. «Les années et la laideur de sa femme, racontent les médisants, l'ont vieilli de bonne heure.»

L'ordre persan enrichi de magnifiques brillants orne le cou du prince; en guise d'épaulettes il porte des pattes dorées recouvertes de légères guirlandes de feuillage exécutées en diamants.

Arrivons au fait. Le naïeb saltanè, informé de notre prochain départ pour Ispahan, a prié -164-mon mari de se détourner de sa route et d'aller visiter un barrage construit sous chah Abbas aux environs de Saveh. Cet ouvrage, percé à sa base, n'est d'aucune utilité; le prince désirerait le faire réparer afin d'augmenter les revenus de la province dont il est gouverneur.

Marcel, peu soucieux de se charger d'une pareille corvée, n'a pas osé répondre par un refus à la demande du fils du roi et a accepté sans empressement de dresser le projet de restauration.

[Illustration]
MOLLAHS ET PAYSANS DE VÉRAMINE. (Voyez p. 153.)
[Illustration]
BARRAGE DE SAVEH. (Voyez p. 175.)

CHAPITRE IX

Départ de Téhéran.—Écarts de température entre le jour et la nuit.—Mamounieh.—La maison civile d'un gouverneur de province.—Arrivée à Saveh.—La mosquée.—Le minaret guiznévide.—Les biens vakfs.

20 juillet.—Guidés par l'aide de camp du prince, le général Abbas Kouly khan, nous avons quitté hier au soir Téhéran. Dans la journée il avait fait 40 degrés à l'ombre; pendant la nuit le thermomètre s'est abaissé à 12. On ne saurait croire combien ces rapides changements de température sont pénibles à supporter.

Nous sommes accompagnés d'un vieux major autrichien et de son fils. Le major a été envoyé en Perse en qualité d'instructeur militaire et, à ce titre, fait en français un cours d'entomologie au collège impérial. Il parle très mal notre langue, mais, comme ses élèves ne la comprennent pas, professeur et disciples ont toute chance de s'entendre. Nos deux compagnons de route vont rendre visite à un baron de leurs amis, envoyé à Saveh comme gouverneur, afin d'expérimenter in anima vili un nouveau système financier d'importation autrichienne.

A midi la caravane, se traînant avec peine sous un soleil de feu, franchit les murs d'enceinte, flanqués de tours qui entourent le gros village de Pick. Le général donne l'ordre de nous conduire chez un capitaine possesseur de la maison la mieux aménagée du bourg.

Aux extrémités de la salle dans laquelle on nous introduit s'ouvrent, au niveau du sol, deux grandes cheminées carrées d'un mètre cinquante de hauteur, dont les canons dominent les terrasses. Ce sont les portes de deux badguirds (prend le vent) traversés par un fort courant d'air. Il ne faut rien moins que l'action simultanée de ces bienheureux badguirds, de l'eau fraîche jetée sur nos cervelles à moitié fondues, et du thé brûlant que nous apportent les domestiques, pour nous permettre de reprendre nos esprits.

21 juillet.—Après une journée de repos, la caravane s'engage à la nuit dans une plaine sèche et aride. Quel triste tableau s'offre à mes yeux quand le jour se lève! je n'aperçois sur le sol aucune trace de végétation. Cependant nous sommes près d'arriver à l'étape, assurent nos guides en me montrant dans la plaine une tache grise qui tranche à peine sur -166-l'ensemble du paysage. C'est le village de Mamounieh. Son aspect est des plus étranges. Les maisons, à peine élevées de trois mètres au-dessus du sol, sont construites en briques crues et recouvertes de petites coupoles accolées. L'excessive cherté du bois dans ce pays privé d'arbres oblige les habitants à bâtir en terre les toitures comme les murailles. Les ouvertures béantes sont elles-mêmes dépourvues de menuiseries; en hiver, une portière en tapis empêche l'air de pénétrer à l'intérieur; en été, les villageois n'ont point de secrets les uns pour les autres.

Il n'y a même pas un arbuste à Mamounieh; les paysans qui ne sont jamais sortis de leur village verront donc après leur mort, pour la première fois, des fleurs et des forêts; mais ils seront bien dédommagés de leur attente, car les jardins d'Éden seront coupés des ruisseaux limpides et glacés que Mahomet promet aux croyants en récompense de leurs bonnes actions. Je souhaite aux musulmans que l'eau du paradis soit moins amère que celle des kanots: nos chevaux ont été malades après en avoir bu. Les indigènes, habitués à la consommer, la trouvent cependant agréable et ne ressentent pas l'effet des sels de magnésie dont elle est saturée.

22 juillet.—Avant d'atteindre Saveh, on traverse des steppes tout aussi désolés que le désert de Mamounieh. L'aspect du pays change cependant. De tous côtés s'ouvrent des fondrières profondes et des crevasses difficiles à traverser. Vers minuit nous passons auprès d'un caravansérail ruiné, fréquenté par des voleurs qui dépouillent les caravanes et empêchent toutes les communications entre Saveh et la capitale. Dernièrement quinze brigands cernés dans cette enceinte se sont défendus avec un courage digne d'une meilleure cause et ont tué plusieurs soldats de l'armée régulière. Le général Abbas Kouly khan est brave, mais, en homme prudent, il lui est permis de ne pas être rassuré. Je dois avouer d'ailleurs que le pays est admirablement propre à dresser des embuscades.

Tout à coup je vois le héros iranien s'élancer le revolver au poing; je le suis et l'aperçois chargeant à fond de train deux pauvres diables de paysans occupés à sangler leurs mulets au milieu d'une fondrière. Je laisse à penser quel est l'effroi de ces malheureux; ils décampent à toutes jambes; nos appels réitérés n'arrivent pas à les rassurer, et nous sommes à une grande distance, qu'ils hésitent encore à revenir sur leurs pas reprendre leurs bêtes occupées à brouter quelques herbes sèches. Quant à Abbas Kouly khan, il prétend, touchante modestie, avoir sauvé nos précieuses existences.

L'aurore, cette belle ennemie des cauchemars et des terreurs nocturnes, apparaît comme nous sortons du lit desséché d'une rivière. Un djélooudar (courrier) prend alors les devants afin d'aller annoncer notre arrivée au gouverneur de Saveh.

Trois heures après le départ du messager, j'aperçois à l'horizon un nuage de poussière; il s'étend, se rapproche; nos chevaux, excités par le bruit de l'escadron qui s'avance, hennissent fortement, et nous nous trouvons enfin devant le puissant administrateur de la province.

Depuis six mois, le naïeb saltanè a eu la singulière idée d'élever aux importantes fonctions de gouverneur un Autrichien, baron de son métier, mais financier à l'occasion. Ce personnage, vêtu du costume européen, n'a rien, on le conçoit, de très intéressant; il en est tout autrement de son cortège, formé d'après les règles de la stricte étiquette persane. La maison de tout haut dignitaire est composée, à part les ferachs chargés spécialement de planter et de garder les tentes, de plusieurs services bien distincts, qui n'empiètent jamais les uns sur les autres.

Cedant arma togæ! que les samovars et les broches à rôtir le cèdent aux galamdans (écritoires de vingt-cinq centimètres de longueur)!

Au premier rang en effet je placerai les mirzas ou secrétaires chargés de lire et d'écrire la correspondance officielle. La profession de ces gens, d'un naturel pacifique, leur interdit de porter les armes, et ils remplacent le cama (poignard) enfoncé dans la ceinture par -169-un galamdan. Le second rang est acquis au nazer (majordome). Il gourmande les serviteurs paresseux ou maladroits et transmet les ordres au nombreux personnel de domestiques qui vivent auprès d'un grand personnage. Le nazer doit toujours avoir à sa disposition, quelle que soit la durée de la promenade de son maître: un abdar préposé au soin de préparer les boissons telles que le thé, les sorbets et le café; un kaliadji qui bourre et allume la pipe, véritable vestale à moustaches, également chargé d'entretenir dans un fourneau accroché à l'arçon de la selle le brasier sacré où il puise suivant les besoins des charbons incandescents; et enfin le kebabchi auquel est réservé l'honneur de faire rôtir des brochettes de mouton, toujours préparées.

[Illustration]
ABDAR. (Voyez p. 169.)

Il ne faudrait pas faire à ce dernier personnage l'injure de le confondre avec les cuisiniers, vile engeance dont la personnalité occupe dans la hiérarchie des domestiques un rang tout à fait inférieur. Tout kebabchi peut aspirer au ministère, tandis qu'un gâte-sauce ne s'élèvera jamais au-dessus de ses marmites à pilau.

Chacun de ces serviteurs emporte à cheval une trousse renfermant les ustensiles qui lui sont utiles pour remplir convenablement les devoirs de sa charge, et rien n'est organisé d'une manière plus pratique que les poches à samovar de l'abdar, les fontes remplies d'eau fraîche du kaliadji, et les havresacs ou valises de cuir fixés sur le troussequin de la selle du kebabchi.

Les présentations faites, les deux troupes se massent derrière nous. Bientôt j'aperçois l'enceinte fortifiée de Saveh.

La ville est bâtie dans une plaine très basse, sur l'emplacement d'un lac qui se dessécha à la naissance de Mahomet, assurent les légendes. A quel travail destructeur s'est donc livré le ciel pour célébrer la naissance de son prophète bien-aimé! Si l'on passe devant une antique coupole ruinée, au bord d'une rivière tarie ou d'un lac comblé, c'est toujours à cette époque bénie qu'il faut faire remonter la date de tous ces accidents! Il n'est pas jusqu'à l'arc de Ctésiphon lui-même qui n'ait tremblé jusqu'à la base à ce joyeux avènement!

Une multitude de ferachs adossés aux premières maisons de la ville se lèvent à notre approche; ils se rangent sur deux files et prennent les devants en faisant le moulinet avec leurs gourdins afin d'éloigner la foule avide de voir de près les Européens placés en tête du cortège. «Borou (va-t'en), bepa (prends garde), khabarda (attention)», hurlent à tue-tête les hommes d'escorte. A mesure que nous avançons, la population s'écarte devant les bâtons, mais ne semble pas nous témoigner des sentiments bien sympathiques. Cet accueil ne doit pas nous surprendre: le général ne vient-il pas réclamer les impôts perçus plus ou moins légalement par le gouverneur?

Les extorsions financières sont d'autant plus fréquentes en Perse qu'il n'y a ni cadastre ni répartition officielle des taxes. Le gouverneur est libre de fixer les redevances, de les percevoir à son gré, et ne trouve à son arrivée dans une province ni registres ni indications qui puissent le guider. C'est à lui de faire espionner ses administrés et de proportionner ses exigences à leur fortune. Aussi les Persans crient-ils toujours misère et, par prudence, préfèrent-ils souvent enterrer leur argent que de l'employer à améliorer leurs terres ou à favoriser des entreprises commerciales, bien que le taux de l'intérêt soit considéré comme honnête et légal jusqu'à vingt-cinq pour cent.

A l'instant où le cortège arrive devant le palais, les ferachs s'écartent; un homme se précipite sous les naseaux de nos chevaux et décapite d'un seul coup de hache un énorme mouton noir. La tête de la victime roule d'un côté, le corps tombe de l'autre; la section a été faite avec une sûreté de main surprenante. L'usage de souhaiter la bienvenue en offrant un holocauste remonte en Perse à l'antiquité la plus reculée. Le général applaudit d'un signe de tête à l'adresse du sacrificateur, descend de cheval et gravit les marches d'une estrade bâtie -170-à la porte du palais. Nous montons à notre tour les degrés, sur l'invitation du gouverneur et prenons place sur des chaises alignées les unes auprès des autres, faisant face à la foule accourue de tous côtés. Après nous avoir fait remplir consciencieusement pendant plus d'une heure les devoirs des plus remarquables phénomènes de la foire, Abbas Kouly khan se décide à lever la séance et demande son cheval. «Nous ne pouvons, dit-il, loger au palais, où l'espace est fort restreint.» En réalité il veut être libre de recevoir tout à son aise le sous-gouverneur indigène, les mécontents et les espions chargés de surveiller les faits et gestes du baron. Conduits par les ferachs, nous traversons un cimetière et prenons possession d'une maison très délabrée dont on vient de chasser les habitants à coups de bâton.

[Illustration]
DÔME DE LA MASDJED DJOUMA DE SAVEH. (Voyez p. 171.)

L'embarras du choix à faire entre les pièces est grave: les unes, exposées au soleil, ont des semblants de portes qui permettent d'obtenir une obscurité relative pendant le milieu du jour; les autres, ouvertes dans la direction du nord, sont privées de toute fermeture: la lumière y est éblouissante et les mouches aussi nombreuses que les grains de sable de la cour. Je jette enfin mon dévolu sur une chambre munie d'une porte, je donne l'ordre d'étendre à terre les lahafs, et, après avoir cloué devant les ais disjoints des portières de laine noire pour la confection desquelles j'ai pris à Téhéran un brevet d'invention, je m'allonge, croyant me livrer à un bienfaisant repos.

Ma quiétude est de courte durée. Tout à coup je crois être le jouet d'un cauchemar. Quels sont les animaux que j'aperçois sur le sol et ceux qui se promènent sur ma figure? Je suis couverte de punaises laissées par les précédents propriétaires; d'énormes araignées -171-dont le corps est presque de la grosseur d'une fève sont descendues le long des murs de terre et courent sur le sol.

Je me précipite vers la porte, j'arrache le rideau sur lequel j'avais fondé de si grandes espérances. La lumière du soleil envahit la chambre, les vilaines bêtes prennent la fuite et se cachent dans les trous des murailles. Nous n'avons pourtant pas conquis le repos: les guêpes et les mouches remplacent nos anciens adversaires et nous les font peut-être regretter. La température s'élève rapidement: à deux heures le thermomètre marque quarante-quatre degrés centigrades.

[Illustration]
DERVICHE DU KHORASSAN.

23 juillet.—Le général nous a fait les honneurs de la ville. Saveh est la capitale d'un district divisé autrefois en quatre cantons, qui renfermaient cent vingt-huit bourgades, la plupart ruinées aujourd'hui. Dans les parties irriguées soit par les kanots, soit par les eaux de la rivière Mezdégan, le sol, très fertile, produit en abondance du coton, du riz et des froments de bonne qualité, qu'on expédie à Téhéran après la récolte. Malgré l'excessive chaleur il ne règne dans le pays ni fièvre ni maladie contagieuse.

Un seul monument, encore en assez bon état de conservation, la masdjed Djouma, témoigne de l'ancienne richesse de la ville.

Cette mosquée est abandonnée à cause de sa position excentrique: on n'y fait même plus la prière le vendredi, et elle sert d'asile à des mendiants et à des derviches de tous pays qui viennent se reposer à l'ombre de ses épaisses murailles. L'un de ces derniers présente un type des plus étranges. Il a la peau jaune des Indiens, les cheveux blonds et crêpés; son torse, largement modelé, se dégage des lambeaux d'un burnous de laine brune qui traîne à terre et drape le bas du corps de ce pieux personnage. Pour toute arme le derviche porte un bâton noueux, pour tout bagage un cachcoul (coque d'un fruit indien) sculpté avec art.

En dehors du mur d'enceinte j'aperçois, sur ma droite, les ruines d'un vieux minaret bâti en briques cuites et revêtu d'une très belle mosaïque monochrome dont les éléments sont juxtaposés avec une précision merveilleuse. Sous la chaude lumière d'un soleil radieux, les ombres projetées par les briques en relief prennent une coloration azurée qui s'harmonise d'une façon charmante avec la teinte vieux cuivre de la construction. La présence de ce minaret indique que la mosquée seljoucide, restaurée par chah Tamasp, fut elle-même élevée sur les ruines d'un monument dont il faut faire remonter l'origine aux Guiznévides.

-172-24 juillet.—Abbas Kouly khan est fort occupé depuis notre entrée à Saveh; je me demande parfois si je ne fais pas une incursion vers le passé et ne suis pas revenue aux temps des satrapes et des princes achéménides. En tout cas, si les siècles se sont écoulés et si la grandeur de l'Iran est passée à l'état de légende, rien ne paraît s'être modifié dans l'ordre administratif. Le général peut être comparé aux «yeux» et aux «oreilles du roi» qui venaient tous les ans visiter les provinces, recevoir les plaintes portées contre les satrapes, s'enquérir de l'état du pays, interroger le secrétaire royal, premier espion, surveillé lui-même par des espions secondaires.

En ce moment la position du satrape ne me semble pas enviable. Le baron me paraît s'être jeté, soit par nécessité, soit par ambition, dans d'inextricables difficultés. Projeter des réformes financières dans un pays comme la Perse, où l'intrigue règne en souveraine maîtresse, quand on ne connaît ni les mœurs ni surtout la langue des habitants, et qu'on suit en outre les pratiques d'une religion détestée, indique chez celui qui entreprend une pareille tâche une suffisance presque voisine de la folie.

L'ingérence du clergé dans certaines affaires financières complique encore la position déjà très difficile d'un gouverneur chrétien. Dès l'arrivée du baron, les mollahs ont refusé de se mettre en rapport avec un impur; mais, afin d'enlever à leur conduite tout semblant d'offense au pouvoir royal, ils viennent chaque jour en troupe nombreuse faire de longues visites au général. Le sujet traité dans ces entretiens est d'une gravité réelle au point de vue administratif.

La plupart des musulmans laissent, à leur mort, un tiers de leur fortune immobilière aux mosquées ou autres fondations pieuses. Ces propriétés prennent le nom de biens vakfs. Le donateur a le droit d'en léguer la gestion à ses enfants ou à ses proches parents et d'établir à son gré l'ordre de succession d'après lequel ils doivent hériter à perpétuité de cette fonction. Une partie des revenus est réservée à l'administrateur et laissée à sa libre disposition, bien qu'il soit censé les utiliser en œuvres pies. Ces libéralités ont pour but d'assurer à tout jamais une partie de la fortune du donateur à ses héritiers: placée sous la protection intéressée du clergé, elle échappe aux confiscations ordonnées par le roi à la mort des grands personnages ou des officiers publics.

La loi musulmane exige la plus parfaite régularité dans l'administration des biens vakfs; elle oblige les détenteurs à se conformer à la volonté du donateur, leur défend de reverser les revenus d'un bien sur un autre, d'appliquer à leur usage ou à ceux de leur famille un immeuble vakf, même en payant loyer, rend les bénéficiaires responsables de toute dépense ou de tout emploi d'argent qui pourrait contrarier les volontés du fondateur, et enfin, en cas de malversations, les destitue ou les remplace.

Les biens vakfs sont inaliénables, car, au terme de la loi, ils appartiennent à Dieu, tandis que les hommes en ont seulement l'usufruit. On ne peut les échanger contre des terres d'égale valeur qu'avec l'assentiment royal. Deux tiers environ du revenu des biens vakfs sont employés en œuvres charitables, le dernier tiers sert à l'entretien du clergé. S'il y a des revenus superflus, les administrateurs sont autorisés à les placer, sous le titre de vakfs secondaires. En cas de nécessité, ceux-ci peuvent être aliénés comme des biens libres.

On comprend quelles ardentes compétitions s'élèvent entre les membres du clergé quand un riche personnage meurt sans avoir désigné les administrateurs de ses vakfs. La décision royale et l'intervention des mouchteïds parviennent seules à trancher ces importantes questions de propriété. C'est l'unique cas où les mollahs, toujours en opposition sourde avec le pouvoir civil, oublient leurs griefs et viennent implorer l'appui du gouverneur ou des personnages assez influents pour présenter leur requête au chah. Actuellement le clergé de Saveh et -173-celui d'Ispahan se disputent l'administration d'un riche bénéfice; et, si nous n'assistons pas aux audiences données par le général, nous pouvons au moins apprécier la rapacité des prêtres. Une séance de quatre heures tous les matins ne leur suffit pas pour faire valoir les arguments qui militent en leur faveur; ils reviennent encore en cachette les uns des autres et, mesurant notre influence au respect qu'on nous témoigne, n'hésitent pas à nous faire leur cour.

[Illustration]
MINARET GUIZNÉVIDE DE SAVEH. (Voyez p. 171.)
[Illustration]
TOMBEAUX DES CHEIKHS A KOUM. (Voyez p. 182.)

CHAPITRE X

La digue de Saveh.—Les tarentules.—Les fonctionnaires persans.—Entrée à Avah.—Visite à une dame persane.—Voyage dans le désert.—Arrivée à Koum.—Panorama de la ville.—Plan d'un andéroun.—Le gouverneur de la ville.—Tombeau de Fatma.—Tombeaux des cheikhs.—Concert de rossignols.

26 juillet.—Me voici depuis deux jours à la digue. Afin d'éviter les pertes de temps, Marcel a renoncé à aller loger au village de Sabsabad, situé à un farsakh de l'ouvrage, et a ordonné d'installer notre campement dans des huttes de terre servant d'habitation à quelques paysans chargés de cultiver un bosquet de grenadiers plantés auprès d'une dérivation de la rivière: ces arbres ne donnent encore aucun ombrage et nous laissent exposés tout le jour aux rayons brûlants du soleil.

Aux premières lueurs de l'aube nous prenons la direction du barrage. La vallée s'élève entre deux montagnes à pic et se resserre à tel point que les parois des rochers semblent se confondre à leur base. Cette brisure naturelle est fermée par une digue bâtie en moellons de pierre et mortier de chaux. Malheureusement la construction n'a pas été fondée sur le roc en place, mais sur d'énormes graviers amoncelés au fond de la rivière. Aussi, dès que les eaux, en s'élevant dans le bassin, eurent exercé une pression suffisante, elles filtrèrent à travers le sous-sol, entraînant les sables, les graviers et les blocs, et en fin de compte creusèrent un large pertuis à la base de l'édifice.

Depuis de longues années les gouverneurs se sont préoccupés de la réparation de cette digue, et à plusieurs reprises ils ont fait couler, à l'entrée de l'ouverture, des blocs de pierre -176-et du mortier: la rivière impétueuse a balayé comme paille d'aussi insignifiants obstacles.

En descendant du barrage on laisse sur la gauche une petite construction en briques cuites surmontée d'une coupole en partie ruinée. C'est le tombeau de l'architecte qui conçut le projet grandiose de cet ouvrage, mais ne sut pas en diriger l'exécution. Il habitait, dit la tradition, le village où nous avons été tentés nous-mêmes de nous installer; quand on vint lui apprendre que les eaux s'étaient frayé un passage au-dessous de la digue qu'il avait édifiée avec tant de peine, il monta à cheval et partit au galop, mais, au moment où ses yeux purent distinguer la rivière s'écoulant torrentueuse dans son ancien lit, il tomba frappé d'une congestion cérébrale. On l'enterra sur la place même où son corps fut trouvé.

27 juillet.—Notre existence est encore plus dure ici qu'à Saveh. La chaleur est intolérable, les tarentules pullulent, les approvisionnements touchent à leur fin, et tout l'arak destiné à couper l'eau a été absorbé par l'ousta (maître maçon), sous prétexte qu'il n'y a pas plus de péché dans une bouteille que dans un verre.

28 juillet.—J'ai trop bien dormi cette nuit; si j'avais un peu mieux fait ma cour aux étoiles, je ne souffrirais pas aujourd'hui d'une blessure qui commence déjà à suppurer.

Le soir nous montons sur la terrasse avec une échelle; l'emplacement où doivent être étendues les paillasses est soigneusement balayé afin d'en chasser les scorpions ou les tarentules, puis les serviteurs apportent le ballot contenant les lahafs et visitent à leur tour ces couvertures. Que s'est-il passé hier? Nos lits ont-ils été posés un instant à terre? C'est probable, car j'ai été mordue au pied cette nuit. La douleur n'a pas été vive, je me suis à peine réveillée et n'ai même pas pensé à me cautériser. Au jour la blessure est déjà enflammée, c'est à peine si je puis marcher. Je ne saurais cependant, à l'exemple de saint Siméon Stylite, qui passa, je crois, vingt-deux ans sur un pilier, finir mes jours sur cette terrasse; il faut d'ailleurs que j'arrive à la tente du général, où, si j'en crois mes pressentiments, j'assisterai à une bonne comédie.

Marcel a relevé le plan de la digue, qui, à part ses fondations vicieuses, est d'une solidité à toute épreuve; il a grossièrement nivelé la vallée en amont de manière à connaître la quantité d'eau emmagasinable, et va interroger aujourd'hui le maître maçon chargé de lui faire connaître le prix des bois, de la main-d'œuvre et des matériaux, documents nécessaires à l'établissement du devis estimatif. Le général et l'ousta attendent avec une impatience non dissimulée le résultat de cette conférence.

Ce dernier prend la parole et fait ses comptes de telle sorte que le prix de revient de tous les travaux est ici deux fois plus cher qu'en France ou en Angleterre, bien que le salaire journalier d'un bon ouvrier persan atteigne à peine un franc cinquante et que les matériaux soient en partie à pied d'œuvre.

Marcel, pris de dégoût, coupe court à l'entretien et déclare aux deux hommes de confiance du prince que, ne pouvant se baser sur des renseignements erronés, il enverra le projet d'Ispahan et se fixera pour faire ses calculs sur la moyenne des prix de France: le naïeb saltanè se débrouillera comme il lui plaira. Cette réponse n'est pas du goût du général. Le guerrier se retire sans mot dire, mais, sous prétexte d'intolérables douleurs d'entrailles, il refuse de se mettre à table et finit même par déclarer que le mauvais état de sa santé le met, à son grand regret, dans l'impossibilité de nous accompagner plus longtemps et le force à regagner au plus vite Téhéran. En conséquence, notre départ est fixé à ce soir.

Je donne l'ordre de charger nos mulets, quand on vient m'apprendre que le général, afin de réaliser une petite économie, a renvoyé depuis quatre jours ces animaux à Téhéran. On pourrait bien aller chercher des bêtes à Saveh, mais le Ramazan commence après-demain: les khaters arriveraient au début de la fête, et les muletiers se refuseraient certainement à entreprendre un voyage pendant les trois premiers jours de ce mois béni. Pour conclure, -177-Abbas Kouly khan nous engage à faire charger les mafrechs et les appareils sur un vieux chameau incapable de faire plus de dix-huit kilomètres par jour, ou de diviser les colis en paquets de quarante kilogrammes, que l'on disposera sur de petits ânes gros comme des chiens. Ce dernier parti est encore le plus sage. Montés sur des chevaux de selle que nous avons eu le bon esprit de toujours conserver auprès de notre cabane, nous disons adieu sans regret à la triste plantation de grenadiers, et prenons la direction de Koum, accompagnés d'un soldat d'escorte, et suivis de la minuscule caravane de bourricots.

31 juillet.—Quelle terrible nuit nous avons passée! Je ne me souviens pas d'avoir éprouvé de ma vie semblable fatigue. Les ânes, malgré toute leur bonne volonté, ne pouvaient suivre le pas rapide des chevaux et nous condamnaient à de perpétuels arrêts. Nos efforts étaient impuissants à retenir de vigoureuses bêtes au repos depuis quatre jours. Vers minuit, vaincus par la fatigue accumulée à Saveh, tombant de sommeil, nous nous sommes endormis tous deux, la poitrine appuyée sur l'arçon des selles et les mains accrochées aux crinières des chevaux. Au réveil nous étions seuls avec Houssein, le soldat d'escorte. J'ai secoué ce brave homme et lui ai demandé s'il se sentait capable de nous conduire à l'étape. «C'est la première fois que je viens dans ce pays, m'a-t-il répondu, je ne puis connaître le chemin; mais soyez sans inquiétude: nous ne pouvons être perdus, car les chevaux se sont dirigés seuls; nous avons pris les devants, la caravane ne nous rejoindra pas avant une heure.» Alors nous avons mis pied à terre, et, la tête posée sur nos casques en guise d'oreiller, nous avons repris le somme interrompu. Au petit jour quelle a été ma surprise, en ouvrant les yeux, de constater que j'étais étendue sur un sol couvert de cailloux! Marcel ne s'est pas montré plus douillet, et tous deux avons éprouvé la même sensation de bien-être quand nous nous sommes allongés il y a deux heures sur ce lit offert gratis à tous les voyageurs.

Tout à coup j'entends un bruit de grelots: ce sont les âniers; ils nous engagent à remonter au plus vite à cheval. Le manzel (logement rencontré à la fin d'une étape) ne doit pas être loin: Avah, nous a-t-on assuré hier, est à huit heures de marche de la digue. J'interroge les guides; ces braves gens m'avouent qu'ayant passé une partie de la nuit à nous chercher, ils se sont perdus à leur tour; peut-être en marchant rencontreront-ils quelque indice de nature à les remettre dans la bonne direction. Marcel consulte la boussole et donne l'ordre aux tcharvadars de se diriger vers le sud-est. Une heure après avoir pris cette orientation, nos hommes aperçoivent à l'horizon des pans de murs de villages ruinés. Leurs visages se rassérènent, ils sont sûrs maintenant d'arriver ce matin à l'étape.

J'éprouve à cette nouvelle une véritable satisfaction; la lutte avec ma monture et le repos sur un lit de cailloux m'ont brisé l'épine dorsale et moulu les jambes, la plaie de mon pied s'est largement ouverte: je suis à bout de forces et de courage.

Enfin, treize heures après notre départ de Saveh, les guides me montrent l'enceinte d'Avah. C'est le repos! c'est la fraîcheur! Par un dernier effort je pousse mon cheval et j'arrive enfin devant la porte du bourg. Des vieillards, à la barbe teinte en rouge, sont assis sur des bancs de terre et nous indiquent, en fait de logis, une petite place, située hors du village et plantée d'arbres trop jeunes encore pour donner de l'ombrage. La perspective de passer toute la journée en plein soleil est peu séduisante. Nous aurions bien été forcés de nous contenter de ce pitoyable manzel si les paysans, en s'informant auprès d'Houssein du but de notre voyage, n'avaient appris de sa bouche que les Français étaient de savants ingénieurs et venaient de visiter la digue de Saveh afin d'indiquer au chah le moyen de la réparer. A cette nouvelle, les vieillards se lèvent, nous interrogent avec anxiété; et, quand Marcel leur affirme qu'il suffit de la bonne volonté royale pour donner de l'eau -178-à toute la plaine, ces hommes à la mine tout à l'heure si revêche se précipitent et baisent nos vêtements. «C'est Allah qui vous envoie! Cinq fois par jour nous prierons Dieu de vous préserver de tout malheur. Vous êtes les bienvenus, veuillez honorer de votre présence nos pauvres demeures.» Les uns saisissent les brides et les étriers de nos chevaux, nous aident à mettre pied à terre; les autres ouvrent la porte du village et nous conduisent vers un beau balakhanè. En entrant dans cette pièce, il me semble que j'aurais été dans l'impossibilité de faire un pas de plus; sans attendre même un tapis, je me laisse tomber sur le sol à côté d'un morceau de bois que j'ai aperçu dans un coin et dont il me reste encore l'instinct de faire un oreiller.

Vers trois heures la faim me réveille.

[Illustration]
FATMA.

Le cuisinier ne tarde pas à faire son apparition; ses sacoches sont bourrées d'approvisionnements offerts par les villageois. Le propriétaire du balakhanè se présente à son tour, et, après s'être informé de l'état de notre santé, il nous prie de consentir à dîner dans la cour de son habitation, afin que tous les paysans, groupés sur les maisons voisines, puissent nous apercevoir. La curiosité des femmes est violemment surexcitée; les siennes surtout, ayant appris par notre indiscret soldat que l'un des Faranguis est une véritable khanoum, désireraient vivement me recevoir.

Je me lève à regret et, précédée d'une vieille servante, je pénètre dans la partie la plus retirée de l'habitation. Les femmes, en me voyant, s'avancent vivement, me tendent le bout de leurs doigts, les portent ensuite à leurs lèvres, me souhaitent le khoch amadid (la bienvenue), et m'invitent enfin à m'asseoir. Tous les regards se braquent sur moi; de mon côté je passe une revue générale de ce bataillon de curieuses.

Fatma, la maîtresse de céans, doit avoir vingt-cinq ans. Sa tête est couverte d'un chargat de soie blanche attaché sous le menton par une turquoise; les cheveux, taillés en franges sur le front, sont rejetés sur le dos et divisés en une multitude de petites tresses; une très légère chemise de gaze fendue sur la poitrine laisse les seins à peu près à découvert; la robe, coupée aux genoux, est en soie de Bénarès. Les autres femmes sont vêtues de la même manière; les plus âgées portent pudiquement des maillots de coton blanc taillés pour des mollets de suisse.

Deux enfants de huit et neuf ans aident les servantes à offrir le thé et les chirinis (bonbons) qu'on vient d'apporter.

«Mériem (Marie) est ma plus jeune enfant. Ali est le fils d'un ami de l'aga et le fiancé de cette fillette, me dit Fatma en me les présentant.

—Comment, vous pensez déjà à marier ces bébés?

—Pas encore; l'année prochaine on les séparera, pendant quelque temps ils vivront éloignés l'un de l'autre, et pourront ensuite se marier si leurs familles n'y voient pas d'empêchement.

-179-—Le plaisir qu'ils ont aujourd'hui à jouer ensemble est-il un sûr garant qu'ils s'aimeront un jour?

—Les femmes les plus sages de la famille ne sont-elles point là et n'arrangeront-elles pas tout pour le mieux?

—Mais si ces enfants s'aperçoivent après leur mariage qu'ils ne se plaisent pas?

—Ils divorceront et se remarieront chacun de leur côté. Approche-toi, Ali; la khanoum, j'en suis persuadée, croit que tu ne sais pas lire; prends l'almanach qui est posé sur le takhtchè, et fais-nous connaître les prescriptions du jour.

—Aujourd'hui il est bon et agréable de recevoir des amis; leur présence portera bonheur.»

Cette gracieuse attention de Fatma est d'un caractère bien persan.

«Apprend-on à lire aux enfants dans l'almanach?

—Non, dans le Koran; mais il est aussi très utile de leur apprendre à se servir du calendrier.

—Quelques parties de cet ouvrage m'ont paru traitées avec une extrême licence de langage et donnent, en outre, des conseils peu appropriés à l'âge de vos enfants.»

Toutes les femmes me regardent avec étonnement, puis éclatent de rire.

«Que voulez-vous dire? me répond l'une d'elles. Les garçons se marieront, les filles seront enfermées: quelle nécessité voyez-vous à les priver les uns et les autres d'une lecture si nécessaire pour agir en toute circonstance dans des conditions de chance indiscutables?

—Vous venez de la cour, khanoum, reprend Fatma préoccupée. Parlez-nous des modes. Il paraît que, depuis son dernier voyage en Europe, le chah a fait raccourcir les jupes des femmes de l'andéroun, et qu'en ce moment elles les portent à peine longues d'un tiers de zar (le zar équivaut à peu de chose près au mètre). J'ai également entendu dire que les princesses entouraient leur visage de merveilleuses fleurs fabriquées dans le Faranguistan. Je serais bien heureuse si vous vouliez me donner des guirlandes ou des bouquets: je vous offrirais en échange un de mes beaux bracelets d'argent, orné de corail, de perles et de turquoises.

—Je suis désolée de ne pouvoir satisfaire votre désir; vous le voyez, je voyage comme un derviche et, à part les instruments nécessaires aux travaux de mon mari, quelques vêtements de rechange composent tout mon bagage.

—Pourquoi travaillez-vous? Vous êtes donc pauvre?

—Non.

—Mais alors pourquoi voyagez-vous? Qu'êtes-vous venue faire en Perse? Pour toute femme, le bonheur consiste à se reposer et à se parer.

—Vous employez donc toutes vos journées à vous embellir?

—Certainement non, bien que le soin de ma personne absorbe beaucoup de temps. Voyez comme le henné qui colore l'extrémité de mes doigts est bien disposé! Combien mes sourcils et mes yeux sont peints avec art! mes cheveux parfumés! Croyez-vous que tout cela se fasse aisément et soit l'affaire d'un instant?

—Quand vous avez terminé votre toilette, quelles sont vos occupations?

—Je fume, je prends du thé, je me rends chez des amies, qui sont heureuses à leur tour de me tenir compagnie. Voici auprès de moi des khanoums venues dans l'intention de vous voir.»

La conversation s'est longtemps prolongée; j'ai eu beaucoup de peine à obtenir que ces dames se décidassent à parler l'une après l'autre, et j'ai dû souvent leur faire répéter leurs questions, afin de les bien comprendre. Elles ont mis d'ailleurs la meilleure volonté du monde -180-à saisir le sens de mes paroles, puis elles m'ont fait redire mes phrases en plaçant les verbes à leur temps, et en intercalant au moment opportun les formules de politesse usitées dans une semblable conversation. Les substantifs au nominatif et les verbes à l'infinitif se présentent assez vite à ma mémoire, mais je confonds le génitif et l'accusatif, le passé, le présent et le futur, et je manque surtout dans mon langage de ces élégances qui font, assurent mes professeurs en courts jupons, le grand charme et le mérite de la langue persane.

Il est cinq heures, le soleil commence à descendre; il est temps de me retirer et de remercier Fatma de son aimable accueil. Elle me répond en m'assurant qu'elle est mon esclave et que sa maison m'appartient. A la nuit, Marcel donne l'ordre de seller les chevaux; mais nos âniers, ayant appris que la tribu des Chanzaddès, qui mène paître ses troupeaux depuis les bords de l'Euphrate jusqu'à la mer Caspienne, traverse en ce moment le pays et dépouille sur son passage les petites caravanes, s'obstinent à ne pas quitter le village avant le jour. Marcel insiste, car c'est exposer notre vie que de voyager en plein soleil dans le désert de Koum, et nous nous mettons enfin en route, réunis en une seule troupe. L'expérience de la veille ne m'encourage pas à prendre les devants; d'ailleurs les hommes sont tellement épouvantés, qu'ils se jetteraient à la tête de mon cheval s'ils me voyaient témoigner l'intention de les abandonner.

«J'ai perdu la route, dit à l'improviste le tcharvadar bachy, qui ment comme un candidat à la députation en quête d'électeurs, et je vais vous conduire à un village signalé par les aboiements des chiens; là on m'indiquera le chemin.» Comme il nous serait impossible de remettre nos guides sur la bonne voie, nous sommes forcés d'accepter la solution proposée. Bientôt les masses noires d'une vaste kalè se dessinent à travers la nuit. Le tcharvadar bachy, arrivé sous la porte massive, parle d'abord en maître. «Ouvrez!» s'écrie-t-il impérieusement en s'adressant aux gens couchés sur les terrasses. Pas de réponse.

Le bonhomme adoucit alors sa voix: «Mes amis chéris, ouvrez la porte à de pauvres voyageurs bien altérés».

Les Persans ne s'apitoient guère sur le sort des gens souffrants ou fatigués, mais la soif est un mal si sérieux que tout le monde y compatit. A cet appel désespéré, une bonne âme a pitié des angoisses du tcharvadar, une tête apparaît entre les merlons qui couronnent le mur: «Derrière vous est un canal, buvez.—Mon ami, mon cher ami, reprend l'orateur en larmoyant, cette eau n'est pas chirine (douce). Je t'en prie, ouvre-nous la porte, nous sommes tous de pieux musulmans.» Voilà qui me flatte! Cet argument n'a pas d'ailleurs plus de succès que les autres. Les Orientaux sont méfiants, c'est là leur moindre défaut. Finalement, après lui avoir laissé chanter sur tous les tons la romance Au clair de la lune, les paysans engagent le tcharvadar à ne pas troubler plus longtemps leur sommeil et à camper avec sa caravane devant la porte du village.

Nos guides à cette réponse prennent une figure si déconfite, que je ne peux leur garder rancune. Afin de punir ces maîtres menteurs, je leur ordonne néanmoins de décharger les ânes et d'ouvrir les mafrechs; les lahafs sont étendus, et nous prenons possession des bancs de terre élevés auprès de la porte du village avec une satisfaction égale à celle que nous eussions éprouvée en entrant dans une belle chambre d'hôtel. Combien je me félicite en ce moment d'avoir adopté le mobilier iranien, si bien approprié aux vicissitudes de la vie nomade!

Vers trois heures du matin, nos gens, effrayés non sans raison par la perspective de la chaleur à supporter, demandent à partir. Les plus lâches, devenus avec le jour les plus braves, accusent de poltronnerie le chef des âniers:

«Il aurait bien mieux valu voyager à la clarté des étoiles, conclut le cuisinier.

—Tu ne tiendrais pas de si beaux discours si à cette heure tu avais la tête séparée du corps», répond l'autre avec humeur.

-181-Traverser en plein jour, au mois de juillet, au train d'une caravane d'ânes le désert de Koum serait folie. Nous abandonnons à la probité des guides les bagages, nos fusils, trois mille francs en pièces d'argent dont le poids pourrait être gênant, et, accompagnés d'Houssein, le soldat d'escorte monté lui aussi sur un vigoureux coursier, nous nous décidons à tuer, s'il le faut, les chevaux du naïeb saltané, mais à gagner Koum avant huit heures du matin.

1er août.—En quittant le village, Marcel a réglé ainsi notre allure: un quart d'heure au galop, cinq minutes au pas.

[Illustration]
DOUBLE MINARET. (Voyez p. 182.)

Nous avons d'abord suivi une vallée pierreuse comprise entre deux collines d'une aridité absolue. A part les scorpions cachés sous les cailloux, qui fuyaient portant en l'air leur queue jaune, je n'ai aperçu aucun être vivant. «A cinq heures nous avons laissé sur la droite les ruines d'un caravansérail sans eau situé, assure Houssein, à moitié chemin de Koum.» Les chevaux sont encore en bon état et n'ont pas une goutte de sueur, mais supporteront-ils jusqu'au bout une pareille allure? Combien est merveilleuse la race de ces animaux auxquels on peut demander des efforts violents après leur avoir fait suivre depuis huit jours le régime purgatif que procurent les eaux amères du pays!

A six heures la chaleur devient insoutenable. Une heure encore, et le côté de nos selles exposé au soleil se tortille comme du papier devant le feu, une étrivière se rompt, les autres sont à demi tranchées sur toute leur longueur. Nous sommes inondés d'une telle sueur que les brides, mouillées, glissent de nos doigts, les yeux éblouis et les paupières irritées par la réverbération du soleil sur le sable refusent de s'ouvrir, et les tempes battent à croire que notre tête va éclater. Les chevaux eux-mêmes, malgré leur vigueur, buttent sur les pierres et s'abattraient si nous ne prolongions les temps de pas. A sept heures apparaît enfin, scintillant au soleil, la coupole d'or du tombeau de Fatma, la sainte protectrice de Koum.

Nous entrons dans un beau caravansérail encombré d'une nombreuse caravane de négociants israélites. Le gardien, reconnaissant à la teinte amarante de la queue de nos montures les chevaux des écuries royales, ne doute pas que nous ne soyons de très grands personnages, et son respect s'accroît encore quand Houssein lui raconte avec fierté que nous sommes venus d'Avah en moins de trois heures. Le brave homme se précipite vers ses nouveaux hôtes, nous aide à descendre de cheval, et, nous voyant tout étourdis, commande à ses serviteurs d'aller remplir les cruches à l'abambar, afin de verser pendant quelques minutes de l'eau glacée sur nos têtes -182-congestionnées. J'éprouve d'abord un saisissement extrême, suivi d'un étrange bien-être.

En reprenant possession de moi-même, je crois entendre le bruit d'une querelle dans le balakhanè. Le gardien, accompagné de deux serviteurs, a voulu obliger les israélites à céder cette pièce aux usufruitiers des montures royales; ceux-là, déclarant qu'ils sont arrivés les premiers, refusent de sortir. Je ne me suis pas encore rendu bien compte du motif de la querelle, que les couvertures, les mafrechs, les marmites, les aiguières, les provisions de ménage, enfin tout le mobilier de ces pauvres diables dégringole par la fenêtre. Les victimes ne paraissent guère surprises de cette incroyable façon de les traiter; les juifs sont si méprisés et si humiliés dans ce pays, où la plupart d'entre eux exercent des professions peu avouables, qu'ils ne songent pas même à se plaindre des injustices et des brutalités dont on les accable.

Le balakhanè, vaste et bien aéré, est mis à notre disposition; à travers les baies qui l'éclairent dans la direction des quatre points cardinaux, je puis admirer à l'aise le panorama de Koum.

[Illustration]
LE GOUVERNEUR DE KOUM.

Comme à Mamounieh, les maisons sont surmontées de petites coupoles dont la forme reste apparente à l'extérieur.

Cette multitude de dômes rougis par les rayons du soleil s'éclaire par taches éclatantes et va en s'estompant se perdre dans une légère brume bleuâtre qui s'élève au pied des montagnes. Au loin apparaissent les toits pointus des tombeaux des Cheiks. Sur la gauche s'étendent les beaux jardins qui entourent le célèbre tombeau de Fatma.

2 août.—Nous dormions encore quand nos serviteurs sont entrés fort émus dans le balakhanè: «Çahebs, le gouverneur de Koum, Mirza Mehti khan, ayant appris votre arrivée, envoie trente ferachs. Ils sont chargés de vous souhaiter la bienvenue et de vous prier de venir loger au palais, ce caravansérail étant indigne de personnages de votre condition.»

Les domestiques se mettent en procession, nous guident vers un pont jeté sur une rivière sans eau, longent les ruines d'une mosquée dont les deux minarets sont encore debout, traversent des bazars, un cimetière, des ruelles tortueuses, et s'arrêtent enfin devant un portail couvert d'ornements stuqués. Cette entrée donne accès dans la première cour du palais, encombrée d'un nombreux personnel de soldats et de prêtres assis sous des arcades voûtées. Des voleurs attachés les uns aux autres par des colliers de fer sont exposés nu-tête au grand soleil.

Le gouverneur de Koum est l'époux d'une fille du chah. Pendant l'été la princesse quitte la ville, une des plus chaudes de la Perse, et se retire dans la montagne avec ses femmes et ses enfants. L'andéroun étant vide, le prince a donné l'ordre de nous loger dans cette partie retirée du palais.

L'imagination des Européens se surexcite vivement au seul mot d'andéroun ou de harem -185-et se plaît à évoquer, pour se représenter ces demeures fermées, toutes les splendeurs des récits des Mille et une Nuits.

[Illustration]
PANORAMA DE KOUM.

Nous sommes ici dans le palais d'une fille favorite du chah de Perse. Combien de femmes de notre bourgeoisie provinciale se plaindraient de la pauvreté de cette installation! Marcel veut bien convenir que je sais lever un plan, tout en assurant que de sérieuses études me sont encore nécessaires avant de dessiner d'une manière convenable une élévation et surtout une coupe. Prenons mon plan et décrivons un andéroun princier.

La communication entre le biroun et le harem s'établit au moyen d'un corridor, intercepté par plusieurs portes; la dernière s'ouvre sur un jardin, aux extrémités duquel s'élèvent deux bâtiments à peu près semblables.

L'un est exposé au nord et habité l'été, l'autre est orienté au sud et utilisé l'hiver. Les caves voûtées qui portent le nom de zirzamin (sous terre) sont occupées pendant les plus fortes chaleurs. Le pavillon d'été est divisé en trois salons, éclairés par de nombreuses fenêtres. Derrière cette première rangée de pièces s'étend une nouvelle série de chambres; enfin des baies placées au fond de ces dernières et fermées au moyen de volets de bois donnent accès dans des boudoirs obscurs et toujours frais, au fond desquels on fait la sieste pendant les heures les plus chaudes de la journée.

[Illustration]
PLAN DE L'ANDÉROUN DU GOUVERNEUR DE KOUM.

Les femmes dorment la nuit sur les terrasses entourées de hautes murailles, habitent dès la venue du jour les premières chambres, qui sont demeurées ouvertes, et, à mesure que la température s'élève, elles se réfugient dans les parties les plus sombres de la maison, après avoir soigneusement fermé les volets. Toutes ces pièces sont blanchies à la chaux; les cheminées seules sont ornées de quelques légères décorations de plâtre.

Les portes, fort basses, ne sont ni peintes ni cirées; une chaîne de fer fixée à l'extrémité du vantail s'accroche à un fort piton enfoncé dans la traverse supérieure du cadre; un clou ou un morceau de bois passé au travers du piton constitue une serrure aussi économique que gênante.

Le mobilier est des plus élémentaires. Quelques coussins jetés sur des tapis de Farahan, des rideaux en soie de Yezd attachés à de lourds crochets de fer, donnent une médiocre idée de la richesse d'imagination des tapissiers persans.

-186-Le pavillon d'hiver est semblable à celui que je viens de décrire, sauf les chambres obscures, inutiles pendant la mauvaise saison.

Telle est, en peu de mots, la description fidèle de l'andéroun d'une puissante princesse. C'est une pauvre demeure pour la femme de l'un des plus riches seigneurs de Perse, mais c'est un paradis pour de malheureux voyageurs.

4 août.—La ville, ornée autrefois de plus de deux cents tombeaux, mais aujourd'hui aux trois quarts ruinée, est d'une telle étendue, que nous avons dû la visiter à cheval. Elle est d'origine fort ancienne, disent les historiens, qui font remonter sa fondation à l'année 203 de notre ère. Les habitants, très fanatiques, ont été de tout temps attachés aux croyances chiites, apportées par le fils d'Abd Allah ben Sad, ancien élève du séminaire de Koufa. Le tombeau de Fatma, fille de l'imam Rezza, contribue à augmenter encore la dévotion des habitants et le zèle des prêtres.

Ce célèbre imamzaddè est précédé d'une immense nécropole aux pierres tombales si rapprochées qu'elles recouvrent la terre comme le ferait un dallage. Outre les reliques plus ou moins authentiques de la petite-fille de Mahomet, placées sous le dôme, on conserve dans les bâtiments isolés les restes mortels de Fattaly chah et du père et de la mère de Nasr ed-din. En raison de ce dépôt sacré Sa Majesté tient en grand respect le sanctuaire, et en a fait redorer la coupole à ses frais.

Après le coucher du soleil, le gouverneur nous fait demander de le recevoir. Marcel s'étant empressé de répondre que nous désirions le devancer, dix porteurs de fanous (lanternes vénitiennes) se présentent et nous conduisent au biroun. Mirza Mehti khan est assis sous un porche en compagnie d'un grand nombre de mollahs et d'officiers. A notre approche les prêtres se retirent, et le prince nous accueille avec la plus parfaite affabilité. Il s'informe du but de notre voyage, me demande si je me trouve bien dans l'andéroun, et finit par m'offrir, avec une certaine contrainte, de m'envoyer du vin.

Il serait bien tentant d'accepter sa proposition et d'abandonner pendant quelques jours l'usage du lait aigre.

«Nous ne buvons jamais de boissons alcooliques, au moins en été», répond cependant Marcel avec sagesse. A ces mots, la figure du gouverneur se rassérène. Notre discrétion vient de le tirer d'un bien mauvais pas. Voit-on dans quel embarras il se fût trouvé, lui qui défend l'usage des liqueurs fermentées à cause du voisinage du tombeau de Fatma et fait bâtonner tout individu surpris en tête-à-tête avec une bouteille de vin, s'il eût dû faire sortir de ses caves le liquide prohibé?

5 août.—Malgré la chaleur nous sommes ici dans un véritable pays de cocagne. Comme les fortunes sont diverses! Étions-nous en assez piteux état il y a huit jours à peine! Mon pied, cautérisé deux fois, est à peu près dégonflé; j'ai pu aujourd'hui passer plusieurs heures aux tombeaux des Cheikhs.

Ces trois grandes tours de l'époque mogole sont placées au milieu de jardins plantés de grands arbres: les dallages et les boiseries ont disparu, mais les charmantes ornementations stuquées qui décorent les tympans des portes ogivales sont en bon état de conservation.

Le pèlerinage aux tombeaux des Cheikhs clôturera nos excursions suburbaines; rien ne nous retenant plus à Koum, nous avons pris le parti de continuer notre voyage et de nous joindre à la première caravane qui se dirigera vers Kachan.

[Illustration]
TOMBEAU DE FATMA A KOUM.

En l'honneur de notre dernière visite, le prince a organisé une ravissante fête de nuit. Au milieu d'un jardin brillamment éclairé s'ébat un troupeau de gazelles apprivoisées, tandis qu'une cage enveloppée d'un voile noir est suspendue aux branches d'un arbre. Un serviteur la découvre, le rossignol qu'elle renferme se réveille: ébloui par la vive clarté des lumières, et croyant -189-retrouver dans l'éclat des lumières la pâle image du soleil, il lance son trille le plus joyeux. L'oiseau chante ainsi jusqu'à ce qu'il ait compris son erreur, puis s'arrête brusquement et reste muet; dès qu'il manifeste de l'hésitation, on apporte une autre cage et on la démasque au moment où le premier artiste donne ses dernières notes.

A minuit, la caravane est prête à partir; nous faisons nos adieux au gouverneur et quittons à regret le palais hospitalier où nous avons passé des jours si calmes et si heureux.

[Illustration]
PAS PLUS DE PÉCHÉ DANS UNE BOUTEILLE QUE DANS UN VERRE.
[Illustration]
CARAVANSÉRAIL DE PASSANGAN. (Voyez p. 192.)

CHAPITRE XI

Phénomène électrique dans le désert de Koum.—Arrivée à Nasrabad.—Les caravansérails.—Kachan.—Le caravansérail Neuf.—Le bazar.—Minaret penché.—Aspect de la ville.—L'entrée de la masdjed djouma.—Visite du gouverneur.—Les mariages temporaires.—La mosquée Meïdan.—Le mihrab à reflets.—Les dames persanes.—Le palais de Bag-i-Fin.—Mirza Taghuy khan.—Sa mort.—Départ de Kachan.—La montagne de Korout.

6 août.—Au sortir de Koum la route suit le versant oriental de la chaîne de montagnes qui traverse la Perse du nord au sud; les vents brûlants du grand désert viennent mourir au pied de ces hauteurs et préservent les voyageurs du froid rigoureux dont nous avons souffert à notre départ de Téhéran. La lune de Ramazan ne se montrant plus au-dessus de l'horizon, la nuit est noire malgré la pureté de l'atmosphère et les myriades d'étoiles qui scintillent au firmament. Vers minuit j'arrête mon cheval en arrière de la caravane et je prends quelques notes à la lumière de ma lanterne de poche. Mes cahiers mis en ordre, je me hâte de regagner ma place habituelle en tête du convoi, quand, en me rapprochant des dernières bêtes de somme, il me semble les voir marcher au milieu d'une nuée d'étincelles. Suis-je le jouet d'un rêve? C'est peu probable, car mes idées me paraissent parfaitement lucides.

Je cours faire part à Marcel de ma perplexité, et, afin de m'assurer que je n'ai pas encore laissé sur les chemins de Perse le peu de cervelle que le ciel m'a octroyée, je le prie de venir constater le fait bizarre dont je viens d'être témoin. Nous mettons pied à terre et nous rapprochons tous deux des animaux.

Le mystère est bientôt éclairci. Pour chasser les mouches qui les dévorent même la nuit, les chevaux battent leurs flancs de leur longue queue. Au contact du corps des animaux et des poils séchés à outrance par l'atmosphère spéciale aux plateaux de l'Iran, se dégagent de nombreuses phosphorescences dont la brillante clarté se détache sur les masses sombres du sol.

Le tcharvadar bachy, étonné de la persistance que je mets à suivre ses chevaux, vient s'informer du motif qui m'engage à faire depuis quelques instants la route à pied. «Vous êtes surprise, me dit-il, de voir la queue de mes animaux produire des étincelles; que diriez-vous si du papier de vos cahiers je faisais jaillir de la lumière?»

-192-Là-dessus le bonhomme prend dans sa poche quelques-unes de ces graines de melon que croquent les muletiers pendant la route, les laisse tomber au milieu du sable et des cailloux, et m'engage à les retrouver. Peines perdues, toutes mes recherches sont vaines. Mon singulier professeur de physique s'accroupit alors sur le sol, saisit une feuille de papier par les deux extrémités et la déchire lentement dans toute sa longueur; à mesure qu'elle se brise avec un bruit métallique, il se produit une traînée lumineuse assez éclatante pour permettre à notre guide de retrouver les graines éparses sur le chemin.

Fortuné pays! une peau de matou remplacerait en Perse les bougies Jablochkoff ou les lampes Edison.

Ces phénomènes sont évidemment dus à l'extrême siccité de l'air. Le pays situé entre Koum et Kachan est brûlé par les vents du désert, et, bien que la température y soit moins élevée que dans le Fars, l'atmosphère y est cependant privée de cette légère humidité particulière aux terres voisines de la mer. En somme, ce climat brûlant est très sain; les viandes sèchent sans se corrompre, les blessures se cicatrisent rapidement, l'acier exposé à l'air de la nuit reste brillant et ne se rouille jamais, les habitants ne sont point sujets à la fièvre, comme ceux des provinces du Mazendéran, du Ghilan ou du Fars.

Au jour, certains de ne pas abandonner la route que jalonnent les poteaux de la ligne du télégraphe anglais, je propose à Marcel de prendre les devants afin d'arriver de bonne heure à Passangan.

Habitués aux longues étapes de la province de Saveh et aux interminables farsakhs des routes peu fréquentées, nous passons devant un beau caravansérail, malgré les énergiques protestations de nos chevaux, et, après deux heures de course dans une plaine stérile et déserte, nous atteignons un nouveau manzel, d'aspect misérable, entouré d'habitations abandonnées.

«Sommes-nous ici à Passangan? dis-je au gardien, occupé à fumer son kalyan sur le seuil de la porte.

—Vous avez fait trois farsakhs et demi depuis ce lieu d'étape, me répond-il. Quel esprit malfaisant vous amène dans ces parages où le souffle enflammé d'Azraël a tout détruit? Les kanots sont obstrués, les habitants ont émigré, et le caravansérail, n'ayant à offrir aux voyageurs que de l'eau amère et bourbeuse, n'est plus fréquenté par les caravanes. Je n'ai à vous vendre ni pain, ni thé, ni lait aigre; ma nourriture se compose de pastèques achetées aux tcharvadars.

—Les cucurbitacées constituent la base d'un régime rafraîchissant, mais peu substantiel, si j'en juge à votre mine efflanquée et à votre humeur chagrine», lui répond Marcel en riant.

Quant à moi, dévorant sans mot dire des regrets d'autant plus amers que j'ai laissé dans les khourdjines du cuisinier une belle volaille cuite à point et deux bouteilles de jus de cerises dues à la prévoyance du gouverneur de Koum, je vais mélancolique à la recherche d'un logis.

La visite des lieux est bientôt terminée. Le caravansérail tombe en ruine; la grande porte, construite en pierre, est seule en bon état. Dans la longueur du vestibule sont pratiquées des niches surélevées au-dessus de terre.

«Voilà un excellent lit», me dit notre hôte en recouvrant le sol de l'une d'elles avec un vieux tapis.

Qui dort dîne, assure un proverbe, et nous nous étendons sur les dalles, pareils à ces statues funéraires placées au-dessus des sarcophages gothiques. Le gardien n'a pas exagéré les mérites de ce manzel: il est placé dans un parfait courant d'air. O Mahomet, détache de ton paradis la plus infime de tes houris, ordonne-lui de chasser les insectes variés auxquels je sers de pâture, et je te remercierai de m'avoir procuré un abri si calme et si frais.

-193-Vers midi j'entends tout à coup un bruit de grelots. Les odalisques célestes se pareraient-elles de clochettes comme le serpent tentateur? Saints imams de Kerbéla, soyez bénis tout de même! à défaut d'esclaves éthérées, c'est la caravane.

Les tcharvadars, inquiets, en arrivant à Passangan, de ne point nous trouver au caravansérail, préoccupés surtout de la manière dont seront soignés leurs chevaux, ont pris le parti de nous rejoindre. Si les Persans ont des défauts insupportables, s'ils mentent et volent sans trêve ni merci, ils possèdent en revanche un fond de résignation et de patience inépuisable. Ainsi ces muletiers, contraints par suite de notre étourderie à changer la marche de la caravane et à la mener dans un lieu dépourvu d'eau et de vivres, ne profèrent même pas une plainte.

Les voyageurs sont tout aussi calmes: pourquoi récrimineraient-ils contre nous: leur colère modifierait-elle les conséquences de notre erreur? «Dieu est grand, et les Faranguis sont des peder soukhta (fils de pères rôtis aux enfers), se contentent-ils de penser à part eux. Quand on fait route avec des chiens pourris, il ne faut pas s'attendre à flairer l'odeur de la rose.»

7 août.—A minuit la caravane arrive à Simsin; le village est très éloigné de la voie; le caravansérail, abandonné, n'a ni porte ni gardien; le tchaparkhanè se trouve heureusement sur notre chemin; on frappe, le tchaparchy se fait longtemps héler avant de donner signe de vie et répond, après avoir parlementé, qu'il n'a à vendre aucun approvisionnement. Il consent cependant à nous céder deux œufs durs et un paquet de pains.

Depuis hier toute la caravane ne s'est délectée que de pastèques avariées et de fruits véreux; nous seuls cependant, malgré le secours d'une volaille, crions famine de caravansérail en tchaparkhanè et faisons des bassesses pour deux œufs. C'est humiliant.

Me serais-je trop pressée d'admirer la patience des Persans? Il en est un qui proteste, ce me semble, de la belle façon contre les fantaisies des Faranguis: mon mulet, furieux de passer sans s'y arrêter devant tous les caravansérails classiques, se plaint de cette infraction aux usages et témoigne son mécontentement en se couchant. Dès que j'ai mis pied à terre, la bête se relève, fait des façons avant de m'autoriser à remonter sur son dos et se décide enfin à repartir; nous voyageons quelques instants comme de bons amis, puis elle s'agenouille de nouveau. Sept fois de suite, depuis minuit jusqu'à l'aurore, elle me dépose sur le sol, et, comme ces déplacements pourraient à la longue être fort nuisibles à un voyageur porteur d'armes chargées, mon bonheur est égal à celui de ma fantasque monture quand j'aperçois les grands jardins plantés tout auprès du village de Nasrabad. La caravane est en route depuis trente heures et en a passé vingt et une en marche: mea culpa, mea maxima culpa; mais trois farsakhs seulement la séparent de Kachan. A tout péché miséricorde.

La route de Téhéran à Kachan, une des voies les plus fréquentées de la Perse, traverse sur tout son parcours des villages très pauvres. Les voyageurs, ne pouvant, comme dans l'Azerbeïdjan, loger chez l'habitant, vont chercher un abri dans des caravansérails approvisionnés d'eau, de paille, de pastèques et de lait aigre.

La création de ces vastes édifices remonte à une antique origine. Hérodote ne parle que des gîtes d'étapes placés sur la route de Suse à Sardes, mais il est probable que, de son temps, on trouvait déjà dans tout l'Iran des constructions destinées à recevoir les caravanes ou les troupes en marche. La distribution des étapes, commandée par la position géographique des cols et des kanots, ne doit guère avoir été modifiée, et les dispositions des bâtiments appropriés au climat du pays ont persisté en dépit des siècles et des architectes.

Le caravansérail de Nasrabad est une immense construction quadrangulaire dont une cour entourée d'arcades occupe le centre. Derrière ces arcades se trouvent les écuries, disposées dans des galeries voûtées, semblables aux nefs des églises gothiques, et divisées en -194-compartiments par des contreforts intérieurs sur lesquels viennent buter les arcs-doubleaux et les formerets. Un passage ménagé au centre des galeries dessert tout à la fois les estrades réservées aux muletiers et les boxes dans lesquels on enferme les chevaux.

En été les voyageurs de distinction occupent pendant la journée les zirzamins, creusés à cinq mètres au-dessous du sol, au fond desquels aboutissent des escaliers servant en même temps de cheminée d'aération. La fraîcheur est délicieuse dans ces caves, qu'éclaire un demi-jour qui invite au repos. A la nuit les heureux possesseurs de zirzamin quittent leurs logements souterrains, où les bêtes venimeuses seraient attirées par la lumière, et vont sur le takht, large estrade découverte, élevée de deux mètres au-dessus du sol et entourée de fossés pleins d'eau. Les voyageurs montent à cette place stratégique en se servant d'une échelle, qu'ils s'empressent de retirer dès que l'ascension est terminée. Ces minutieuses précautions permettent de se préserver des scorpions, fort nombreux dans le pays et dont la piqûre est souvent mortelle.

8 août.—Au delà de Nasrabad la contrée est aride et poussiéreuse; mais bientôt apparaissent les tumulus coniques indiquant la présence de kanots d'irrigation; la plaine devient fertile, et au pied de la montagne j'aperçois de nombreux villages cachés sous la verdure. Partout où se portent mes regards s'étendent des champs de melons, de pastèques, de concombres et d'immenses plantations de coton et de tabac.

Un vaste caravansérail précède Kachan; nos montures ont déjà franchi la porte d'entrée quand deux serviteurs se présentent. Ils viennent de la part de leur maître, le directeur du télégraphe, nous prier de descendre à la station, où un appartement nous est préparé, sur la recommandation gracieuse du colonel Smith, superintendent de la ligne télégraphique anglaise qui relie les Indes à la métropole.

Kachan, d'après plusieurs écrivains orientaux, fut fondé par la célèbre sultane Zobeïde, femme du calife Haroun el-Rachid. Ces auteurs font allusion, j'imagine, à l'origine de la ville musulmane, car un célèbre historien, Ibn el-Acim, assure que Kachan et Koum fournissaient vingt mille soldats aux armées du dernier monarque sassanide.

L'histoire de Kachan est intimement liée à celle d'Ispahan, sa célèbre voisine. Les Afghans la dévastèrent au dix-huitième siècle; Hadji Houssein khan la rebâtit et reconstruisit les palais et les édifices religieux de la capitale des rois sofis.

Aujourd'hui encore cette cité, plus riche et plus industrieuse que ne le sont les villes persanes, paraît en pleine prospérité. Les maisons, bâties en matériaux de terre, sont entretenues avec soin; les murs, bien dressés, n'encombrent pas les rues de leurs débris poussiéreux; presque toutes les voies sont pavées et munies d'un ruisseau central qui écoule les eaux pluviales ou ménagères; des dalles de pierre placées au-dessus des puits des kanots permettent aux piétons et aux cavaliers de circuler sur les chaussées sans risque d'accident; enfin—ce détail paraîtra très extraordinaire aux voyageurs habitués à la saleté proverbiale des villes d'Orient—les rues sont balayées.

Le bazar, largement percé et recouvert de petites coupoles accolées, est coupé de distance en distance par les portes de vastes caravansérails à marchandises, qu'il faut se garder de confondre avec les abris de caravane désignés sous le même nom. Ceux-ci s'ouvrent à la première réquisition des voyageurs, tandis que ceux-là sont des entrepôts, de véritables docks, où l'on ne donne asile ni aux gens ni aux animaux. Autant la construction des hôtelleries est simple et peu coûteuse, autant les docks sont bâtis et décorés avec luxe.

Un des plus beaux types de ce genre d'édifice est le caravansérail Tasa (Neuf), élevé aux frais d'une corporation de marchands.

[Illustration]
LE CARAVANSÉRAIL TASA DE KACHAN.

Il se présente sous la forme d'un prisme carré dont on aurait abattu les angles. Deux des -197-grandes faces parallèles sont occupées par les portes d'entrée; des nefs rectangulaires, terminées à leur extrémité par des demi-octogones réguliers, sont greffées sur les deux autres. Les dômes et tout l'ensemble du monument sont construits en briques. Quelques-uns de ces matériaux, recouverts sur leurs tranches d'émail bleu clair, mettent en relief les nerfs de la voûte et les ornements disposés au milieu de chaque voûtin.

Trois ouvertures circulaires ménagées au sommet du dôme central et des deux demi-coupoles éclairent le caravansérail.

Une construction aussi importante donne mieux que des statistiques une haute idée de la prospérité commerciale de la ville.

Dans le caravansérail Neuf on vend des étoffes de soie et des brocarts tissés par les ouvriers de Kachan, dont l'habileté et la propreté sont renommées à juste titre.

Les fabriques méritent d'être visitées. A cause de l'extrême siccité de l'air, et afin de ne point briser les fils de soie, les tisserands sont obligés de se retirer dans des chambres souterraines où ne pénètre qu'une lumière diffuse. L'eau contenue dans plusieurs bassins posés sur le sol entretient, en s'évaporant, de l'humidité dans l'atmosphère. Chaque homme, placé devant un métier des plus élémentaires, travaille nu jusqu'à la ceinture et fait à lui seul sa pièce.

Les étoffes sont de deux qualités: les unes, minces et légères, servent à doubler des vêtements; les autres, lourdes et épaisses, sont employées à recouvrir les petits matelas capitonnés que les Persans placent debout le long des murs et contre lesquels ils appuient leur dos. Les dessins blancs, verts et jaunes de toutes ces soieries se détachent généralement sur un fond d'un beau rouge; d'ailleurs les Iraniens, en vrais Orientaux, ne fabriquent jamais deux pièces pareilles; s'ils arrivent à copier les dessins, ils échouent dans l'assortiment des couleurs, car ils n'ont jamais senti la nécessité de doser les teintures.

Si le caravansérail Neuf est le centre le plus riche du commerce de Kachan, le bazar aux cuivres est certainement le plus fréquenté. Quatre cents chaudronniers travaillent dans de longues galeries, animées par le passage continuel des caravanes de chameaux qui apportent de Russie le cuivre roulé en paquets ou viennent prendre des chargements de marmites, qu'on expédie de Kachan dans toutes les villes de Perse.

Le bruit insupportable des marteaux retombant régulièrement sur le métal sonore ne blesse pas seulement les oreilles des Européens: les Persans eux-mêmes, ne pouvant traiter leurs affaires au milieu d'un pareil vacarme, se contentent en général de désigner au marchand les pièces qui leur conviennent et les font apporter chez eux, afin de discuter à l'aise les conditions du marché.

Une vieille chronique, malgré son exagération, donne une juste idée de ce tapage étourdissant. Avicenne, alors qu'il habitait Ispahan, vint un jour se plaindre au roi.

«Les chaudronniers de Kachan font tant de bruit depuis quelques jours, dit-il, que j'ai été obligé d'interrompre mes études.

—C'est grand dommage, répondit le chah en souriant; je vais ordonner de suspendre momentanément la fabrication des objets de cuivre: tu pourras ainsi reprendre le cours de tes travaux.»

Le lendemain, Avicenne fit remercier le roi: aucun bruit n'était parvenu jusqu'à lui, et il avait, dans le calme et le silence, écrit un chapitre presque entier de son grand ouvrage médical.

Cependant, au bout de quatre jours de repos forcé, les chaudronniers de Kachan se plaignirent avec amertume du préjudice que leur occasionnait la fantaisie ou la folie d'un homme logé à trois étapes de leur bazar.

[Illustration]
MINARET PENCHÉ A KACHAN.

-198-«Le roi a promis une semaine de silence à son médecin, dit le gouverneur: quatre jours se sont déjà écoulés; saisissez sans crainte vos outils: ce n'est pas d'Ispahan que l'on peut entendre la chanson du marteau. En tout cas je vais prévenir Sa Majesté: elle pourra ainsi se convaincre de la mauvaise foi d'Avicenne.»

Les travaux furent donc repris, et de plus belle le cuivre résonna sur l'enclume.

Le soir même, Avicenne se présentait au palais.

«Votre Majesté est mal obéie: dès ce matin les chaudronniers de Kachan ont ouvert leur bazar.»

9 août.—Pour se rendre bien compte de la topographie du pays et du bon entretien de la ville, il faut monter au sommet d'un superbe minaret penché, bâti au treizième siècle. Cette élégante construction, édifiée avec des briques de trois centimètres d'épaisseur, s'élève à quarante-sept mètres au-dessus du sol de la rue. Un escalier tournant, en parfait état de conservation, permet d'arriver jusqu'à la corniche, démunie de parapet.

Vues du haut de la tour, les fortifications paraissent dessiner un cercle parfait, au milieu duquel se pressent, dans un ensemble confus, des arbres, des terrasses et des coupoles émaillées, pareilles à de grosses turquoises. La cité est vivante sur toute son étendue; on n'aperçoit pas, comme à Tauris ou à Koum, d'immenses quartiers abandonnés.

J'ai beaucoup de peine à dominer le vertige dont je suis saisie quand j'aperçois au-dessous de moi la ville sur laquelle le minaret semble s'abattre: mes mains cherchent un appui et s'accrochent instinctivement aux dernières marches de l'escalier. Je ne suis point d'ailleurs la première personne qui ait éprouvé des sensations désagréables sur cette plate-forme: c'est du haut de la tour penchée que l'on précipitait, il y a encore peu d'années, les femmes convaincues d'adultère.

Le mari, aidé de ses parents et souvent de la famille même de la coupable, obligeait sa chère moitié à gravir les marches de ce terrible escalier, et il lui suffisait -199-de la pousser quand elle avait atteint les derniers degrés, pour la lancer dans l'éternité.

[Illustration]
UNE RUE DE KACHAN.—MASDJED DJOUMA.

La victime n'avait pas grand'chance d'effectuer sans dommage ce voyage aérien. On raconte cependant que l'esclave d'un riche négociant, accusée d'avoir empoisonné son maître, et condamnée à subir le sort réservé aux adultères, tomba si heureusement sur le sol, qu'elle se releva sur-le-champ en prenant Allah à témoin de son innocence. La foule, émerveillée, crut à un miracle, arracha les voiles de cette femme, en fit des reliques et la ramena en triomphe au palais du gouverneur. Par respect pour la volonté divine, les habitants de Kachan ne se contentèrent pas de la vénérer à l'égal d'une sainte, ils lui assurèrent pendant toute sa vie une existence indépendante.

En rentrant au télégraphe, nous passons auprès de la masdjed djouma. Sur la rue même s'élève un antique minaret, dont les parties inférieures sont encore revêtues d'élégantes mosaïques de briques monochromes; je demande à mon guide s'il nous est permis de visiter cet édifice, son état de ruine me semblant autoriser cette infraction aux usages.

-200-«Le clergé de Kachan et les habitants eux-mêmes sont très tolérants, me répond-il: un chrétien n'a jamais été maltraité dans nos murs. Vous feriez bien cependant de vous abstenir d'entrer dans les mosquées tant que l'imam djouma ne vous en aura pas donné l'autorisation: cet excellent homme vous accordera cette faveur sans aucune difficulté, et vous serez ainsi à l'abri des insultes des fanatiques.»

Il serait imprudent de ne point tenir compte des sages conseils de notre cicérone; l'ardeur du soleil nous engage d'ailleurs à rentrer au plus vite.

10 août.—Le gouverneur, en réponse au message qui lui annonce notre arrivée, vient d'envoyer, pendant notre absence, un superbe pichkiach (cadeau), composé de quatre charges de pastèques, de melons, de pêches et d'abricots, et de deux ravissants petits agneaux: l'un blanc avec les pattes, le museau et les cornes noirs, l'autre immaculé comme la neige de l'Ararat; en échange il nous fait demander de faire sa photographie équestre. Cette manie, particulière à tous les grands personnages persans, nous inquiète. Cependant comment refuser de satisfaire le caprice de ces grands enfants qui nous accueillent avec tant de courtoisie et peuvent nous faciliter l'entrée des monuments religieux et des sanctuaires les plus vénérés? Le rendez-vous est fixé à deux heures avant le coucher du soleil. Vers le soir j'aperçois le cortège qui débouche sur la route, par la porte du bazar aux cuivres.

Le gouverneur, entouré de ses familiers, arrive à la station; auprès de son beau cheval noir marchent à pied un mirza et des officiers d'ordonnance précédés d'une nombreuse troupe de domestiques armés de bâtons; enfin un écuyer porte respectueusement sur l'épaule la superbe housse en mosaïque de drap que les grands dignitaires ont seuls le droit de faire jeter sur leurs chevaux dès qu'ils mettent pied à terre.

Le hakem est âgé d'environ quarante ans. Sa large carrure, son teint brun et ses traits vulgaires indiquent à première vue son origine. Il est fils d'un savetier de Téhéran et doit son élévation à la protection de sa sœur Anizeh Dooulet, la favorite de Nasr ed-din chah.

La grande fortune de cette femme est due à un singulier hasard.

Partant un jour pour la chasse, le roi rencontra au bazar une jeune paysanne portant une cruche d'eau sur la tête. L'éclat des yeux et la vivacité de la physionomie de cette enfant firent une si profonde impression sur l'esprit de Nasr ed-din, qu'il ordonna de la conduire au palais et ne tarda pas à contracter avec elle une union emphytéotique de quatre-vingt-dix-neuf ans.

A ce propos il est intéressant de rappeler que les Chiites sont, comme les Sunnites, autorisés à divorcer dans divers cas, réglés par une loi fort accommodante, et qu'ils peuvent même s'unir en justes noces à l'année, au mois ou même à l'heure.

Les femmes épousées dans les formes ordinaires ne doivent se donner un nouveau maître que trois mois après la rupture de leur premier mariage, tandis que les beautés faciles liées par une union temporaire ont le droit de convoler tous les vingt-cinq jours. Il ne faudrait pas croire que ces accouplements n'aient aucune sanction légale: les mollahs les encouragent et leur donnent même, à raison de vingt-cinq à trente sous pièce, une consécration pieuse. Le clergé persan n'est pas exigeant: «Gagner peu, mais marier beaucoup», telle est sa devise. Tous les enfants nés de ces unions sont légitimes et ont droit à l'héritage paternel.

Les mariages à l'heure sont fréquents dans les villages. Les paysans, à l'arrivée d'un grand personnage ou des princes, se prêtent sans aucun scrupule à des combinaisons qui leur valent toujours un beau présent et peuvent quelquefois, si leur fille ou leur sœur est intelligente et adroite, les amener à de hautes situations. Tel est le cas du gouverneur de Kachan.

[Illustration]
LE GOUVERNEUR DE KACHAN ET SA SUITE.

Sa sœur Anizeh Dooulet, douée d'une gaieté, d'un entrain extraordinaires, d'un esprit brillant et caustique, quoique vulgaire, prit bientôt le pas sur les femmes légitimes et ne tarda pas à occuper la première situation de l'andéroun royal. Avec la facilité d'assimilation que possèdent -203-toutes les femmes, elle sut se plier aux manières raffinées de la cour, tout en conservant les allures délibérées d'une fille du peuple. Comprenant en même temps combien il déplairait au roi de trouver auprès d'elle des parents grossiers et sans instruction, elle les éloigna en leur faisant attribuer de si hautes et si lucratives fonctions, que la plupart d'entre eux, notamment notre ami le hakem, perdirent le souvenir de leur modeste origine.

Un cordonnier de Téhéran, passant un jour à Kachan, eut la pensée de venir visiter son compère devenu gouverneur, et se présenta dans ce but au palais.

La condition du bonhomme était humble et ses vêtements fort simples; mais, au souvenir de l'amitié qui l'avait autrefois uni au beau-frère de Nasr ed-din, il s'avança, la main tendue vers son ancien compagnon.

«Qui es-tu?» demanda, avec une arrogance très rare chez les plus hauts personnages, le gouverneur de Kachan.

L'artisan, tout ému de cet accueil inattendu, hésite d'abord, puis, reprenant son sang-froid:

«Je suis Ali Mohammed, votre ancien voisin du bazar aux chaussures. J'ai entendu dire à Téhéran que, succombant sous le poids des labeurs administratifs, vous étiez tombé malade; à cette fâcheuse nouvelle je suis accouru pour vous consoler et vous aider à supporter vos infirmités. Mais, hélas! vous êtes encore plus affaibli que je ne le craignais. Vous avez déjà perdu la vue, mon pauvre camarade, puisque vous ne reconnaissez pas vos plus vieux amis.»

Dès son arrivée, le beau-frère du roi se perche sur un fauteuil, et, tout en prenant le thé, regarde avec un vif intérêt le petit orgue placé dans un coin du salon.

«Je voudrais bien, dit-il, entendre jouer de cet instrument.»

Le directeur du télégraphe s'excuse en assurant qu'il connaît à peine les notes; le gouverneur insiste; bref, à la prière de mon hôte je m'assieds devant l'harmonium. Mes auditeurs sont peu faits pour m'intimider, mais le choix du morceau me rend fort perplexe. Les hauts faits de Cyrus, de Darius ou de Xerxès lui-même n'ont jamais, que je sache, été mis en musique. Tranchons la difficulté et attaquons… la Fille de madame Angot. Afin d'apprécier plus à l'aise les charmes de l'opérette, le gouverneur se laisse glisser au bas de son fauteuil et s'accroupit sur les talons. Tout à coup il m'interrompt:

«Cet air est charmant, dit-il, mais vous le jouez beaucoup trop vite, c'est à en perdre la tête. Frappez encore cette mélodie très lentement et bien fort.»

Je recommence sur un rythme à porter en terre mademoiselle Angot elle-même: alors l'enthousiasme éclate de tous côtés; le gouverneur dodeline sa tête de droite à gauche comme les enfants musulmans auxquels on enseigne le Koran; le mirza et les serviteurs, suivant l'exemple de leur maître, font entendre des cris d'admiration: tous ces gens-là ont l'air parfaitement idiots.

J'abandonne la place et j'invite le hakem à venir, à son tour, essayer l'instrument.

«Je veux bien, dit-il, j'adore la musique; mais je m'aperçois que vous agitez simultanément les pieds et les mains, et que tout votre corps est en mouvement: cela doit être bien pénible: mes doigts ne suffiraient-ils pas à faire le bruit

De mes explications sommaires l'Excellence conclut qu'un artiste de mérite doit se borner à taper sur le clavier, et que la mise en mouvement des soufflets est un travail de vil manœuvre tout au plus digne d'un Farangui. Rassuré par cette pensée, il s'assied devant l'orgue, fait signe à deux ferachs de s'allonger à ses pieds et de lever et baisser les pédales, tandis qu'il frappe sur les touches à tort et à travers; la joie de mon élève est sans égale: il crie, rit aux éclats, s'agite sur sa chaise et distribue, en témoignage de satisfaction, une grêle de coups aux serviteurs étendus à terre, tout en se plaignant que ces paresseux ne donnent pas assez -204-de vent. Blessés de ces reproches immérités, les domestiques redoublent d'ardeur; le petit orgue, plein d'air, souffle poussivement et ne tarderait pas à se briser si le directeur du télégraphe ne se rappelait à propos que le soleil baisse et que l'heure est venue de faire la photographie du gouverneur.

Toute la troupe défile devant ma lentille. Le mirza et les officiers d'ordonnance veulent être séparés des serviteurs subalternes, et l'un d'eux a même fait apporter sa petite fille, une gamine de quatre à cinq ans; elle est arrivée sur les bras d'un jeune nègre, qui, au moment où je vais découvrir l'appareil, se précipite au milieu du groupe, dans l'espoir d'avoir, lui aussi, sa noire frimousse dans le nakhche (dessin).

En rémunération de mes peines et en souvenir des flots d'harmonie dont nous nous sommes mutuellement régalés, je demande au gouverneur l'autorisation de visiter les mosquées de Kachan. Il me promet de transmettre ma requête le soir même à l'imam djouma; si cette faveur est accordée, il m'en avisera sans délai.

[Illustration]
MIRZA ET OFFICIERS.

11 août.—Le hakem est homme de parole. Son nazer nous a apporté ce matin la permission d'entrer dans la masdjed Meïdan. La construction de cet édifice, situé au centre de la ville dans le quartier le plus populeux du bazar, remonte au quatorzième siècle. L'orientation de toutes les mosquées étant commandée par la position de la Kaaba, vers laquelle le fidèle musulman doit toujours se tourner en faisant sa prière, l'architecte a été obligé de disposer l'entrée principale en biais sur l'axe de la rue. Afin de dissimuler ce défaut, il a ouvert, dans une façade symétrique à celle de la masdjed Meïdan, l'entrée d'une médressè (école) et jeté sur l'angle que forment les deux murs une trompe dont la tête se trouve parallèle à la façade des autres bâtiments.

La mosquée est vaste, traitée dans un bon style, mais le principal intérêt artistique de cet édifice réside dans son admirable mihrab, revêtu de faïences à reflets métalliques; ces émaux égalent en beauté ceux du célèbre imamzaddè Yaya de Véramine. Il n'est pas étonnant de retrouver ici un aussi splendide monument: Kachan est en effet la patrie originelle des faïences à reflets métalliques baptisées du nom de kachys, en souvenir de la ville où elles ont été le mieux fabriquées.

-205-Laissant Marcel admirer à son aise cette merveille céramique, je vais établir mon appareil dans le bazar. Le va-et-vient est continuel: ce sont des serviteurs se rendant aux approvisionnements, des marchands de pêches ou de concombres offrant aux passants leur magnifique marchandise, puis de longues files de mulets et de chameaux chargés de ballots qu'ils transportent dans les caravansérails; la voie est déjà trop étroite pour tout ce monde, et je ne pourrais jamais opérer si quelques dilettanti ne se chargeaient bénévolement de contenir la foule, dans l'espoir de figurer dans l'ax (photographie) en récompense de leur obligeance.

[Illustration]
ENTRÉE DE LA MOSQUÉE MEÏDAN DE KACHAN.

Il ne me reste plus qu'à découvrir la lentille, quand tout à coup mes aides, qui avaient jusqu'ici imposé de leur propre autorité un arrêt à la circulation, se replient vivement devant quelques domestiques précédant une caravane de femmes montées à califourchon sur des ânes couverts de housses brodées d'argent.

Les nouveaux venus se précipitent sur moi et m'ordonnent de m'écarter au plus vite -206-afin de laisser passer le cortège. L'injonction est faite sur un ton si violent, j'ai placé l'appareil avec tant de peine, et si peu d'instants me sont nécessaires pour terminer mon épreuve, que je refuse obstinément de me retirer.

«Les khanoums peuvent s'aventurer devant l'objectif sans crainte d'être dévorées», dis-je aux serviteurs.

[Illustration]
MOSQUÉE MEÏDAN DE KACHAN.—MIHRAB A REFLETS MÉTALLIQUES. (Voyez p. 204.)

L'observation reste sans effet; mes agresseurs, pleins d'arrogance, portent sur les châssis une main sacrilège et me refoulent, ainsi que Marcel accouru au bruit de la dispute, dans une boutique du bazar.

En Perse même, où les mœurs sont beaucoup plus douces et plus paisibles que dans la Turquie d'Asie, un Européen ne peut supporter une humiliation sans perdre tous les privilèges dus à son origine. La foule ne voit plus en lui qu'un chrétien, c'est-à-dire un paria auquel on peut sans crainte faire subir de mauvais traitements. Il est nécessaire de protester avec énergie contre la vexation dont nous venons d'être l'objet, sous peine de supporter les conséquences de -209-notre patience pendant tout notre séjour à Kachan. Marcel, d'une voix impérieuse, ordonne à nos serviteurs de se rendre immédiatement au palais et de porter plainte au gouverneur; puis, avec l'air digne et fier des gens certains de se faire rendre justice, nous sortons du bazar, suivis d'une nuée de gamins. Ces mauvais drôles, interprètes fidèles des sentiments de la population, font des cabrioles autour de nous, sans oublier de nous traiter de «chiens», de «fils de chiens», de «fils de père qui brûle aux enfers», dès qu'ils ont repris la position verticale et l'usage de jambes habiles à les mettre à l'abri de justes représailles.

[Illustration]
MARCHAND DE PÊCHES A KACHAN. (Voyez p. 205.)

A peine sommes-nous de retour au télégraphe, que le principal mirza du palais se présente tout effaré. Le hakem a appris avant l'arrivée de nos serviteurs l'incident du bazar: la caravane cause première de toute cette désagréable affaire escortait sa propre femme, qui rentrait à Kachan après une absence de quelques jours; comme son escorte, elle ignorait par conséquent l'arrivée de deux savants faranguis.

L'Excellence nous prie d'excuser la brutalité des ferachs; elle nous informe en même temps que, désireux de réparer la juste humiliation ressentie par des personnes de notre qualité, elle a donné l'ordre de bâtonner les domestiques, et nous invite même à venir assister à l'exécution, espérant en cela nous être agréable. On n'est vraiment pas plus gentleman. Satisfaits de ces explications, nous déclarons l'intervention du bâton superflue et faisons demander la grâce des coupables.

L'aventure ne s'arrête pas là: à la tombée de la nuit, une servante musulmane se présente et demande à me parler.

«En arrivant au palais, me dit-elle, ma maîtresse a demandé le nom des deux Faranguis dont la présence avait arrêté un moment sa marche devant la mosquée Meïdan. Apprenant que l'un de ces photographes était une dame, elle a témoigné l'intention de faire faire son portrait. Le hakem a refusé, sous de mauvais prétextes, de se plier à ce caprice: alors ma maîtresse s'est décidée à avoir recours en cachette à vos talents: elle se rendra demain, sans suite et sous les voiles fanés d'une servante, chez la femme de l'imam djouma, après lui avoir envoyé à l'avance le costume dont elle veut se parer dans cette grande circonstance.»

Rendez-vous est donc pris pour demain trois heures après le lever du soleil. Marcel doit aller remercier le chef officiel de la religion; je l'accompagnerai et, dans un passage obscur placé à l'entrée de la maison, je trouverai mon interlocutrice, chargée de m'introduire dans l'andéroun tandis que mon mari se dirigera vers le talar.

12 août.—Le programme arrêté a été scrupuleusement exécuté. Au moment où je franchis le seuil de la maison de l'imam djouma, deux femmes me prennent les mains et me conduisent, à travers un dédale de corridors sombres, dans l'andéroun de ce haut dignitaire.

Je traverse une cour semblable à celle que j'ai déjà vue à Avah et j'entre dans un jardin, où les deux khanoums m'attendent avec anxiété.

La femme du hakem s'excuse d'abord de la brutalité de ses gens et me remercie de ne lui avoir pas gardé rancune. Elle est très jolie… pour une Persane. Les poètes admirateurs des belles à figure de lune chanteraient sa face ronde et plate, et n'oublieraient pas de louer son teint blanc et rose, les taches sombres de ses grands yeux brillants, les lèvres carminées de sa bouche un peu épaisse. En ce moment la physionomie de cette femme, animée par la joie qu'elle éprouve à désobéir à son mari, est tout à fait charmante.

En revanche, l'épouse de l'imam djouma est consciencieusement laide et paraît avoir renoncé à toute prétention.

«Vous savez faire l'ax? m'a dit à mon arrivée la femme du gouverneur (ax est le nom persan donné à la photographie, il signifie «opposé, à l'envers»). Vous êtes ackaz bachy dooulet farança (littéralement: «retourneur en chef du gouvernement français»)?

-210-—Certainement, ai-je répondu sans hésitation, car il ne s'agit pas ici d'avoir l'air d'un photographe sans clientèle.

—Dans cette haute position, combien faites-vous de madakhel annuels?» (Madakhel est la désignation euphémique et aimable que donnent les Persans aux malversations, virements et vols de toute sorte commis régulièrement par les fonctionnaires au préjudice de la caisse du chah.)

A cette question ma bonne foi reprend mal à propos le dessus.

«Aucun, dis-je avec embarras.

—Mais alors votre mari s'enrichit pour deux.»

Franchise aimable d'un esprit sans préjugés!

L'attrait de l'étude, l'honneur scientifique, le désintéressement sont inconnus ici; le Persan aime l'argent et mesure le mérite de chaque fonctionnaire à son indélicatesse. La femme du gouverneur se fera une idée du degré d'estime qu'elle doit m'accorder quand elle connaîtra la somme que je suis susceptible de dérober.

Désirant faire cesser ce gênant interrogatoire sans achever de me déconsidérer en avouant que Marcel et moi ne sommes pas venus en Perse dans l'espoir de nous enrichir, je me dispose à monter mes appareils. Pendant ces préparatifs, les deux amies causent à voix basse, et moi, la tête cachée sous les voiles noirs, je ne perds pas un mot de leur entretien.

«Dans le Faranguistan, dit la femme du gouverneur à l'épouse de l'imam djouma, qu'elle paraît traiter en naïve provinciale, les femmes sont bien moins heureuses qu'en Perse: les hommes les obligent à travailler. Celle-ci est ackaz bachy (photographe en chef), d'autres sont mirzas (écrivains) ou moallem (savants); quelques-unes même, comme la fille du chah des Orous (le roi des Russes), ont obtenu le grade de général et font manœuvrer des armées.

—Tu te ris de mon ignorance? répond l'autre avec un air de doute.

Allamdoullah! (grâces soient rendues à Dieu) je t'ai dit la vérité, amie chérie. Non seulement dans le Faranguistan il y a des femmes qui commandent des régiments, mais il y en a une qui est chah. Interroge khanoum ackaz bachy: elle te dira que cette princesse a un ambassadeur à Téhéran. Enfin, ajoute-t-elle comme information supplémentaire, si la fille du roi des Orous porte un casque et des épaulettes, la khanoum chah possède en outre de longues moustaches.»

Dans la pensée des Persanes, la supériorité de l'homme sur la femme est attestée par la barbe et par la forme des vêtements. Cette idée expliquerait pourquoi des princesses indiennes investies de la puissance souveraine ont fièrement rejeté le voile pour revêtir le costume des rajahs, et dans quel but la grande reine Hatasou portait en campagne les attributs des rois de la haute et de la basse Égypte et suspendait à son menton la barbe osiriaque.

La femme de l'imam djouma est tenace et désire s'instruire.

«La khanoum chah a-t-elle plusieurs maris dans son andéroun?» demande-t-elle après quelques minutes de profonde réflexion.

Ici je juge opportun de dégager ma tête des voiles sous lesquels j'étouffe. Il est temps d'intervenir et d'assurer que la reine d'Angleterre est imberbe d'abord, n'a eu qu'un seul époux, et que dans sa vie privée elle a toujours donné l'exemple de toutes les vertus domestiques.

La photographie est terminée et j'en suis bien aise, car le latin paraîtrait chaste à côté du persan de mes aimables modèles. Au moment où je couvre mes clichés d'un linge noir, une vieille postée en grand'garde dans le corridor accourt annoncer le départ de Marcel; il est temps d'aller le rejoindre dans le passage où nous nous sommes séparés. Les khanoums m'adressent à la hâte les protestations d'usage, et je prends la fuite.

-211-13 août.—Pendant l'été les habitants de Kachan vont s'installer ou du moins faire de fréquentes stations au village de Fin, situé à un farsakh à peine de la ville. Le site est enchanteur; une source abondante alimente de ses eaux une quarantaine de moulins et entretient une belle verdure autour d'un palais construit sous les successeurs d'Abbas le Grand. C'est dans cette paisible retraite que le chah a fait exécuter son beau-frère, l'émir nizam Mirza Taghuy khan.

Dans son enfance, Nasr ed-din avait pris en grande amitié un de ses compagnons de jeu, fils d'un serviteur du palais. Devenu roi, il combla de titres et d'honneurs son favori, l'éleva à la dignité de premier ministre et mit le comble à ses bontés en le mariant à sa propre sœur.

Ces faveurs étaient justifiées: l'émir nizam était un grand esprit politique et possédait une vertu bien rare en Orient: la probité.

Il s'efforça d'imposer le respect de l'autorité royale à de nombreux feudataires à peu près indépendants, diminua la prépondérance du clergé dans les affaires juridiques et essaya de réprimer les abus administratifs.

Ces tentatives de réforme lui valurent la haine des grands et des prêtres; mais il aurait cependant surmonté tous les obstacles, s'il n'avait commis l'imprudence d'adresser à sa belle-mère de sévères remontrances sur les débordements de sa conduite privée. A partir de ce moment sa mort fut résolue, et l'on ne chercha plus qu'à le perdre dans l'esprit du roi. Instruit des complots tramés contre lui, et comprenant à la froideur toujours croissante de son souverain que sa vie était en péril, le premier ministre commit une faute impardonnable en demandant à l'ambassadeur de Russie, auquel il avait rendu de grands services, des gardes pour le protéger.

C'était méconnaître les droits de la royauté et essayer même de les violer.

A cette nouvelle, Nasr ed-din crut que son beau-frère poussait l'ambition jusqu'à vouloir le détrôner; il fut saisi d'un accès de fureur sauvage, fit prévenir l'ambassadeur de Russie que, si ses gardes ne quittaient pas sur-le-champ le palais du premier ministre, il irait lui-même les en chasser, et ordonna au soi-disant rebelle de se rendre en exil à Kachan.

L'émir nizam ne se fit aucune illusion sur le sort qui l'attendait. «Je suis le serviteur de Nasr ed-din chah et je pars à l'instant même, dit-il: ma perte est certaine, mais je mourrai avec la consolante pensée que je serai regretté.» Ses pressentiments ne le trompaient pas: profitant d'un instant de faiblesse du roi, les ennemis de l'émir nizam obtinrent la permission de le tuer. Le messager envoyé à Kachan était parti depuis deux heures quand Nasr ed-din, revenu à lui, fut saisi de terribles remords et expédia en toute hâte un second courrier, chargé de contremander les premiers ordres.

Quelle fut la personne assez influente et assez audacieuse pour retarder le départ de cet émissaire de miséricorde? C'est un point qui n'a jamais été éclairci. Quoi qu'il en soit, quand la grâce du premier ministre arriva à Bag-i-Fin, l'émir nizam nageait dans son sang; on lui avait ouvert les quatre veines, et depuis quelques minutes il avait rendu le dernier soupir.

Le repentir et la douleur de Nasr ed-din apprirent aux ennemis du premier ministre combien était redoutable l'adversaire dont ils s'étaient si cruellement défaits. Pendant longtemps le chah ne put se consoler de la mort de son ancien favori, et depuis cet événement sa physionomie prit le caractère morose qu'elle a toujours conservé.

14 août.—Il faut tout quitter quand on voyage, même les villes bien balayées.

Deux voies de caravane mettent en communication Kachan et la capitale de l'Irak. La route d'hiver longe le désert et passe à Nateins, où s'élèvent les ruines d'une mosquée revêtue -212-autrefois d'admirables faïences à reflets métalliques; la route d'été, impraticable pendant la mauvaise saison, serpente sur les flancs de hautes montagnes; c'est celle que nous avons suivie.

Les sauvages beautés du paysage font oublier les difficultés du chemin. Sous les rayons d'une lune étincelante, l'un des flancs de la montagne semble éclairé par la lumière électrique, tandis que la gorge, plongée dans une obscurité complète, est couronnée de clartés brillantes, accrochées sur les crêtes les plus hautes. La violente opposition de l'ombre et de la lumière accentue les lignes grandioses de ces rochers escarpés.

A mi-chemin du col, la caravane passe devant un grand caravansérail. «C'est un repaire de bandits», assurent les tcharvadars. Je suis en Perse depuis quatre mois et n'ai pas voyagé une seule nuit sans entendre parler de brigands et de voleurs: cependant en fait de fripons je n'ai jamais vu que des domestiques ou des administrateurs. En considération de la frayeur des femmes, je passe devant les portes du caravansérail, sans défier, à l'exemple de don Quichotte mon patron, les habitants de cette paisible auberge, et j'arrive bientôt sur les bords d'un grand lac artificiel formé par un barrage placé entre deux montagnes. Cette digue, construite sous chah Abbas, probablement à la même époque que celle de Saveh, retient toutes les eaux hivernales qui arrosent et fertilisent pendant l'été la plaine de Kachan.

A partir du lac, le sentier devient à peu près impraticable, l'air fraîchit et nous apercevons bientôt le pic le plus élevé de cette partie de la chaîne; il atteint, si je m'en rapporte aux levés des employés de la ligne télégraphique anglaise, trois mille cinq cent quatre-vingt-quinze mètres.

Après huit heures d'ascension, la caravane franchit un premier col. Des troupeaux de moutons placés sous la garde de molosses farouches sont parqués dans un repli de ce passage: les bergers nous offrent du fromage et du lait aigre, les chevaux soufflent un moment, puis nous nous remettons en route. Une heure plus tard apparaît Korout.

Le bourg, perdu au milieu des rochers et de la verdure, se présente à mes yeux surpris comme une évocation d'un site des Alpes ou des Pyrénées; n'étaient les minarets et les terrasses, je me croirais volontiers dans les environs d'Interlaken ou de Luchon.

Les paysans de Korout, préservés du contact des hordes arabes et mogoles par la hauteur de leurs montagnes, ensevelis tout l'hiver sous la neige et privés pendant la moitié de l'année de communications avec les gens de la plaine, ont conservé pures de tout mélange leur race et leur langue. Aussi le dialecte iranien parlé sur ces hauteurs contient-il peu de racines étrangères et paraît-il avoir les plus grandes analogies avec le pehlvi.

Comme dans tous les pays de montagnes, les troupeaux constituent la richesse des villageois: les moutons ne sont pas seulement remarquables par leur taille élevée, la saveur de leur chair et la finesse de leur laine utilisée dans la fabrication des tapis, mais encore par la queue volumineuse qui couvre entièrement le train postérieur et retombe sur les cuisses; cet énorme appendice graisseux est quelquefois si développé après l'engraissement, que les bergers sont obligés de le faire reposer sur de petites charrettes. Les Persans ne mangent pas d'ailleurs la queue de mouton; ils la jettent dans des marmites, en extraient une graisse très fine, la mêlent au beurre, et fabriquent ainsi le roougan, avec lequel on prépare tous les aliments.

15 août.—Le thermomètre centigrade marque six degrés et demi quand nous sortons de Korout vers onze heures du soir. Hier, à Kachan, il indiquait quarante-six degrés à l'ombre; cette différence de température provient du rayonnement nocturne et de la différence d'altitude des deux stations. Pendant la durée de la dernière étape nous nous sommes en effet élevés de près de dix-sept cents mètres. Nos domestiques, vêtus de légères robes de coton, -213-claquent des dents et feraient des emprunts à notre garde-robe si, en bons musulmans, ils ne craignaient de s'impurifier en touchant à des vêtements de chrétiens.

Tout notre monde met pied à terre, et la caravane atteint vivement la ligne de faîte. Au delà du col (deux mille neuf cents mètres au-dessus du niveau de la mer), le sentier s'élargit, descend dans des vallonnements dénués de culture, traverse des plateaux hérissés de rochers et conduit enfin au village de Saux, bâti à l'entrée de la plaine qui s'étend au sud jusqu'à Ispahan.

Une petite coupole de maçonnerie construite au pied d'une roche escarpée attire tout d'abord mon regard. Ici repose Hadji Yaya, général persan, traîtreusement assassiné par un de ses soldats, qui fut pelé vivant en punition de son crime.

L'édifice, inachevé, est fort simple, et je me repentirais d'avoir perdu mon temps à venir le visiter, si une fondation pieuse du caractère le plus singulier n'était attribuée à ce tombeau.

[Illustration]
MONTAGNARDS DE KOROUT ET MOUTONS A GROSSE QUEUE.

Au milieu de la cour s'étend un vaste bassin rempli d'eau courante. En m'approchant, j'aperçois sur le sol maçonné une tache noire à peu près immobile. Je jette un morceau de pain à la surface de l'eau; immédiatement la tache se divise en une infinité de parties, et des poissons au dos noir et au ventre argenté se précipitent en foule sur l'appât offert à leur voracité: il ne faut pas assister à leurs combats homériques et à leurs manœuvres gloutonnes, quand le morceau de pain est trop dur ou trop volumineux pour être avalé avant d'avoir été détrempé, si l'on veut conserver quelque estime pour la gent aquatique. «Personne n'est autorisé à manger ces animaux: ils sont sacrés, et ceux qui ont osé les tuer sont morts sur-le-champ en punition de leur sacrilège», assure d'un ton doctoral une vieille sorcière chargée de surveiller cette sainte école de pisciculture.

Le but de cette fondation m'échappe et je cherche en vain le lien mystérieux qui peut unir des carpes à la peau tannée d'un vieux général persan.

Seul le prince Zellè sultan, en véritable sceptique, s'est hasardé à faire frire les poissons sacrés; par privilège spécial il a échappé à la mort, mais le sort de l'un de ses serviteurs coupable d'avoir goûté, lui aussi, aux débris de ce régal, a été moins heureux. Ce pauvre garçon fut trouvé mort, la tête trouée d'une balle, une heure après son repas. Désarmés en -214-face du chahzaddè, les mollahs avaient fait assassiner son domestique, car les musulmans fanatiques n'hésitent jamais à commettre un crime quand il s'agit de réveiller la foi endormie des fidèles. «Les poissons se sont vengés eux-mêmes», répéta-t-on dans le pays. (Autant valait dire qu'un de ces animaux avait maintenu le fusil avec ses nageoires et avait tiré le coup.) Quoi qu'il en soit, nul ne trouva surnaturelle cette histoire à dormir debout, et l'affaire n'eut pas de suite.

Nous quittons Saux et ses estimables poissons à la nuit tombante. La plaine succède brusquement aux montagnes, et le convoi s'avance à travers les sables arides, si j'en puis juger par la pâle clarté de la lune. Nuit monotone s'il en fut jamais. Je m'endors, je me réveille, ma tête chute à droite, tombe à gauche; au demeurant, j'arrive, rendue de fatigue, au tchaparkhanè de Guez, au moment où l'aube matinale éteint la lueur des étoiles voisines de l'horizon. Avant de se jeter sur le sol, Marcel a commandé des chevaux de poste au tchaparchy bachy. Sept farsakhs nous séparent d'Ispahan: nous pouvons nous permettre d'abandonner nos bagages et de parcourir en grands seigneurs cette dernière étape.

[Illustration]
DAME PERSANE. (Voyez p. 210.)
[Illustration]
SŒURS DE SAINTE-CATHERINE A DJOULFA. (Voyez p. 226.)

CHAPITRE XII

Arrivée à Ispahan.—Tchaar-Bag.—Djoulfa.—Le couvent des Mékitaristes.—Le P. Pascal Arakélian.—Origine de la colonie arménienne.—Destruction de Djoulfa sur l'Araxe.—Établissement des Arméniens dans l'Irak.—Un dimanche à Djoulfa.—L'évêque schismatique et son clergé.—Les Sœurs de Sainte-Catherine.—La préparation de l'opium.—Une noce arménienne.

16 août.—Au delà de Guez, huit ou dix sentiers, coupés en tous sens par une multitude de kanots et de ruisseaux, se dirigent vers Ispahan. La vallée, que nous parcourons au galop précipité de nos montures, est comprise entre deux collines et barrée à son extrémité par de belles montagnes, dont les lignes majestueuses et la chaude coloration semblent empruntées aux chaînes du Pentélique ou de l'Hymette.

La capitale de l'Irak, noyée dans une vapeur azurée, s'étend au pied de ces rochers abrupts, créés sans doute pour faire ressortir l'admirable végétation jetée comme un manteau de verdure autour d'Ispahan. Aux rayons du soleil couchant scintillent les émaux bleu turquoise de la masdjed Chah, tandis que sur le fond du ciel se découpent les fines silhouettes de minarets élancés, semblables aux flèches les plus aiguës de nos cathédrales gothiques. De tous côtés sont dispersées des tours massives décorées de mosaïques de briques, vers lesquelles se dirigent à tire-d'aile des pigeons si nombreux, qu'en passant bruyamment au-dessus de nos têtes ils obscurcissent, nuage vivant, la lumière du jour.

La voilà donc «cette moitié du monde, cette belle Ispahan, cette merveille des merveilles, cette rose fleurie du paradis, l'idole des poètes persans. Ses routes et ses sentiers sont -216-verdoyants; un printemps éternel revêt la vallée d'une parure qui rend la terre jalouse; les fleurs parfument l'air comme le musc; les ruisseaux répandent une eau limpide comme la fontaine de vie. Le vent, en soufflant au milieu des riants bosquets et des arbres aux épais feuillages, imite la voix plaintive de la colombe ou les gémissements du rossignol. Que la pluie t'arrose, ô Ispahan, entre toutes les villes, que la rosée du ciel te rafraîchisse parmi toutes les cités, lorsque le tonnerre mugit au loin et que l'éclair, semblable à l'œil des vipères, traverse les nuées. Hamadan est un lieu de délices que chacun désire habiter, mais Ispahan est l'image du paradis.»

Nous laissons en arrière quelques petits villages ruinés et nous nous jetons à travers des vergers couverts de pastèques et de melons déjà mûrs. La terre, noire et humide, est encore imprégnée des eaux d'irrigation; les ruisseaux qui bruissent au milieu des plantations de maïs et de sorgho rappellent à mon souvenir les rives du Nil au lendemain de l'inondation et les merveilleux jardins de Syout, la reine de la haute Égypte.

Je me rapproche des murailles, je franchis les fortifications, mes yeux se portent autour de moi, et subitement je m'arrête. Quelle amère déception est la mienne! Suis-je dans une ville saccagée prise d'assaut? En arrière de l'enceinte se présentent des ruelles couvertes d'un épais matelas d'immondices; à droite et à gauche s'ouvrent des bazars abandonnés, des rues désertes que jalonnent des pans de murs prêts à s'écrouler sur les passants. On n'aperçoit âme qui vive dans ces faubourgs devenus l'asile des scorpions et des serpents; la dévastation est complète et semble avoir été systématiquement opérée: les baies sont dépourvues de boiseries; on a renversé les terrasses pour arracher les poutres qui les soutenaient; les revêtements de faïence ont été brutalement brisés ou volés; les murs de terre, lavés par les pluies, restent seuls debout.

En passant dans un autre quartier, encore plus ruiné s'il est possible que les précédents, j'aperçois de bons paysans chargeant les débris des maisons dans des couffes de paille suspendues aux flancs de petits ânes. Ces briques de terre crue, imbibées de salpêtre, sont appréciées à l'égal des meilleurs amendements.

La «moitié du monde», la «rose fleurie du paradis», la cité royale sert aujourd'hui à faire pousser des pastèques et de savoureux concombres.

Je continue ma route en philosophant sur les étranges destinées des villes et des empires, et j'arrive enfin à l'entrée du Tchaar-Bag (Quatre-Jardins). Cette magnifique promenade, plantée sous chah Abbas, est ainsi nommée parce qu'elle fut créée sur l'emplacement de quatre biens vakfs, appartenant à une mosquée et pour la location desquels le roi s'engagea, en bonne et due forme, à payer éternellement un fermage annuel. Elle est formée de cinq larges allées ombragées par des platanes près de trois fois centenaires. Les siècles n'ont pas été cléments à ces vieillards: un grand nombre d'arbres sont morts et ont laissé en périssant d'attristantes trouées dans cette superbe plantation.

Le Tchaar-Bag s'étend sur une longueur de plus de trois kilomètres. L'avenue centrale, réservée aux piétons, est pavée et encadre un canal destiné à amener les eaux dans une série de bassins de formes et de grandeurs différentes; les contre-allées servent aux cavaliers. A droite et à gauche je laisse les ruines d'une dizaine de palais où vivaient autrefois les plus puissants personnages de la cour, j'admire au passage la façade extérieure de la médressè de la Mère du roi, et j'atteins le célèbre pont dû à la munificence d'Allah Verdi khan, l'ami et le généralissime d'Abbas le Grand. L'ouvrage, jeté sur le Zendèroud, repose ses deux cent quatre-vingt-quinze mètres de longueur sur trente-quatre piles également espacées. La chaussée centrale, large et bien entretenue, est destinée aux caravanes; de chaque côté de la voie s'élèvent, en guise de parapet, de hautes galeries couvertes, réservées aux piétons. Les -217-arches et les tympans sont construits en briques cuites; seuls les soubassements des piles sont en pierre.

Après avoir traversé la rivière, je descends une rampe assez douce et je m'arrête un instant sur les bords du Zendèroud, ce cours d'eau généreux qui sacrifie son titre de fleuve à la richesse de l'Irak, et, loin de chercher une vaine illustration en allant se jeter dans la mer, donne toutes ses eaux pour arroser les plaines qu'il traverse.

[Illustration]
LE TCHAAR-BAG.

La route tourne à droite et pénètre bientôt dans Djoulfa, où sont réunis tous les chrétiens, une ancienne loi encore en vigueur leur défendant d'habiter Ispahan.

Je suis frappée tout d'abord du contraste que présentent la ville musulmane et la cité chrétienne. On retrouve bien à Djoulfa des maisons en terre cachées derrière des murailles grises; mais l'ordre et la propreté règnent dans les rues, divisées en deux parties par un canal coulant sous de beaux arbres. Ces ombrages garantissent les promeneurs et les passants des rayons ardents du soleil et abritent également les boutiques des marchands de fruits et les -218-étaux des bouchers. Les rues ne sont guère animées; quelques notes gaies tranchent pourtant sur le fond sombre de la verdure. Ce sont des enfants arméniens coiffés de calottes de laine vermillon qui reviennent de l'école et nous saluent gentiment au passage d'un bonjour, mossioû, ou d'un good morning, des femmes voilées de blanc qui circulent à pas comptés le long des murailles.

Chaque quartier est séparé de ses voisins par des portes massives fermées dès la tombée de la nuit; tout auprès de l'une d'elles, une ruelle détournée conduit au monastère des Mékitaristes, où depuis vingt-deux ans vit en véritable anachorète le R. P. Pascal Arakélian, l'unique pasteur du petit troupeau d'Arméniens unis de Djoulfa. Tous les Européens de passage à Ispahan sont désireux de se mettre sous la protection de cet homme respectable et, certains d'être bien accueillis, viennent demander l'hospitalité au couvent.

Nous sommes attendus; au premier coup de marteau la porte s'ouvre toute grande, sous l'effort d'un gamin qui sert de portier, d'écuyer, de valet de chambre et de sacristain au bon Père. Celui-ci accourt au-devant de nous, embrasse Marcel comme au vieux temps du christianisme, et nous conduit, après avoir traversé un cloître pavé de dalles tombales, dans une vaste pièce où deux appartements parisiens danseraient tout à l'aise.

«N'attendez pas, nous dit le Père d'une voix profonde comme un bourdon de cathédrale, que les moines dont j'étais le supérieur viennent vous souhaiter la bienvenue et vous présenter leurs respects: quelques années de séjour dans ce pays, l'ennui, le découragement peut-être m'ont enlevé tous mes frères, couchés aujourd'hui sous les dalles du cloître. Quant à moi, j'ai résisté jusqu'ici aux influences pernicieuses du climat, grâce à mon origine orientale et à mon vigoureux tempérament. Je suis décidé à rester à Djoulfa jusqu'à ce que Dieu m'appelle à lui, mais, en attendant cette fatale échéance, je remercie le Seigneur de vous avoir envoyés à Ispahan: vous ne sauriez comprendre le plaisir que vous me faites en venant changer le cours de mes tristes pensées. Soyez donc les bienvenus: le couvent tout entier vous appartient, et son supérieur sera toujours heureux d'être à votre disposition, de vous accompagner quand cela vous sera agréable, ou de vous procurer tous les renseignements qui pourront vous être nécessaires. Votre chambre est très fraîche le jour, et vous y serez bien, je l'espère; mais la nuit elle manquerait d'air: aussi ai-je fait préparer à votre intention la partie haute du clocher, où j'ai l'habitude de dormir tout l'été.»

La nuit étant venue, le Père nous invite à nous mettre à table devant un dîner des plus appétissants; puis, en attendant que notre caravane soit arrivée, il nous conduit dans le jardin, planté de peupliers et de vignes, au milieu desquels une gazelle fort sauvage bondit en causant mille dégâts.

«Quelle est l'origine de cette colonie arménienne perdue au cœur d'un pays musulman, et à quelle époque remonte sa fondation? ai-je demandé au Père.

—Les Arméniens, dans des temps très reculés, se fixèrent au pied du mont Ararat. D'après d'anciennes traditions, leur nom serait dérivé de celui d'Aram, qui fonda en 1800 avant Jésus-Christ le royaume d'Arménie.

«Au quatrième siècle de notre ère, mes compatriotes embrassèrent la religion chrétienne. A dater de leur conversion s'ouvrit pour eux une ère de prospérité et de progrès intellectuel; des auteurs célèbres traduisirent des ouvrages hébreux, syriaques et chaldéens, mirent même en hexamètres les œuvres d'Homère, et portèrent notre littérature à son apogée vers l'époque du concile de Chalcédoine, après la scission religieuse qui divisa les Arméniens et les Grecs. Les recueils liturgiques remontant à cette date contiennent des prières sublimes écrites dans la vieille langue, qui diffère sensiblement de l'arménien moderne, abâtardi et mélangé de mots étrangers.

[Illustration]
RUE DE DJOULFA.

-221-«Le royaume d'Arménie fut puissant jusqu'au règne de Livon VI; ce prince, chassé par l'invasion de hordes barbares, laissa son pays aux mains des envahisseurs et alla mourir à Paris en 1393.

«Le caractère des Arméniens était doux et pacifique, leurs mœurs patriarcales; privés de leurs biens fonciers à la suite de la conquête, ils durent chercher dans la banque et le commerce des moyens d'existence et firent dans tout l'Orient une concurrence redoutable aux Israélites.

«Quand chah Abbas se décida, en 1585, à transporter la capitale de Kazbin à Ispahan, il ne se préoccupa pas seulement d'embellir sa nouvelle résidence, il voulut encore la rendre riche et industrielle. Dans ce but, le roi sofi accorda de nombreux privilèges aux Arméniens qui voulurent s'y établir, leur promit le libre exercice de leur culte et mit des capitaux à leur disposition; mais, voyant les chrétiens rester sourds à son appel, il ordonna à toute la population de la ville de Djoulfa, bâtie sur la frontière actuelle de la Russie et de la Perse, de se transporter sans délai à Ispahan. Cet exode forcé n'étant pas du goût des Arméniens, ils tentèrent de faire la sourde oreille; mais mal leur en prit.

«Pour les obliger à quitter leur patrie, le roi fit dessécher toutes les fontaines, combler les kanots, couper les ponts et réduisit la ville à la famine. Les Djoulfaiens, contraints d'abandonner un pays devenu stérile, emmenèrent familles et troupeaux et se dirigèrent vers Ispahan. Un grand nombre d'entre eux moururent en chemin, les autres se fixèrent dans les villages où ils purent se réfugier; cent soixante mille arrivèrent cependant dans la capitale de l'Irak. Fidèle à sa promesse, chah Abbas leur concéda des terrains sur la rive droite du Zendèroud, les autorisa à donner à la nouvelle patrie le nom de leur cité détruite, fit élever des églises consacrées au culte chrétien, construisit des ponts afin de permettre aux Arméniens de venir en tout temps dans les bazars et les caravansérails de la ville musulmane, et favorisa avec tant d'intelligence les intérêts de la nouvelle colonie, qu'elle ne tarda pas à accaparer le commerce de la Perse tout entière, et sut attirer dans ses riches comptoirs les marchandises de la Chine et des Indes.

«La prospérité de Djoulfa n'eut pas une durée plus longue que la vie de son fondateur. Avares et cupides, les successeurs de chah Abbas se laissèrent tenter par les richesses des Arméniens; ils ne comprirent point qu'en s'emparant des capitaux de la colonie ils détruisaient toute sa puissance commerciale et tuaient la poule aux œufs d'or.

«D'énormes impôts furent d'abord exigés des Djoulfaiens; plus tard, chah Soliman et chah Houssein eurent recours aux plus détestables exactions et aux supplices pour les dépouiller, et traitèrent avec une cruauté sauvage les chrétiens de toute secte. L'évêque protesta contre cet intolérable abus de pouvoir; sur l'ordre du roi il fut saisi, bâtonné jusqu'au sang et jeté encore vivant dans une cuve d'eau bouillante. Plusieurs négociants demandèrent à leur tour l'autorisation de venir présenter leurs doléances au souverain et n'eurent pas un sort plus heureux que le prélat: sept d'entre eux furent saisis dès leur entrée dans le palais et attachés au sommet de bûchers préparés à leur intention.

«Enfin, sous le règne de Nadir chah, la colonie, déjà ruinée, perdit ses dernières espérances. Pendant une année entière le roi la condamna à payer un tribut journalier de trente mille francs, et, quand elle se trouva dans l'impossibilité absolue de réunir cette somme, il fit exécuter vingt des principaux habitants. Le lendemain de ce jour néfaste, les chrétiens reçurent l'ordre de fermer leurs églises et d'embrasser la religion musulmane.

«En proie à une invincible terreur, les gens aisés s'expatrièrent en masse, tandis -222-que les pauvres, attachés par la misère aux rives du Zendèroud, furent obligés de se soumettre aux vexations exercées chaque jour contre eux.

«Une loi, par exemple, interdit aux Arméniens d'entrer à Ispahan à cheval; ils devaient marcher à pied, traînant leur monture par la bride; les jours de pluie, leur présence dans les quartiers commerçants n'était pas même tolérée, car l'eau tombée de leurs vêtements pouvait souiller les robes des pieux musulmans. Le droit de représailles leur fut enlevé, et, il y a trente ans, les chrétiens n'osaient pas franchir seuls la distance de six kilomètres qui sépare Djoulfa d'Ispahan, les loutis (pillards) placés à l'entrée des ponts les dépouillant et les tuant sans merci.

«Aujourd'hui, grâce à l'esprit libéral de notre gouverneur, le prince Zellè sultan, toutes ces mesures vexatoires sont suspendues, les Arméniens ont été autorisés à ouvrir les églises et à reprendre publiquement l'exercice de leur culte; néanmoins les chrétiens, à peine au nombre de trois mille dans cette ville autrefois si populeuse, tiennent à longue distance leurs anciens oppresseurs, pour lesquels ils ont conservé une profonde aversion. Les hommes parlent seuls le persan, les femmes se font un point d'honneur d'ignorer la langue iranienne, et il n'en est peut-être pas dix dans toute la ville qui aient traversé les ponts et parcouru Ispahan, où on ne les laisserait d'ailleurs pénétrer que voilées et revêtues du costume musulman.

«La colonie, restée très pauvre après tant d'épreuves, aurait complètement disparu si depuis deux siècles les chefs de famille n'avaient pris l'habitude d'aller chercher fortune aux Indes. Chacun d'eux quitte à regret cette terre de l'Irak où le souvenir de l'antique prospérité de sa nation lui fait oublier sa misère actuelle, emporte les ressources financières dont tous les siens peuvent disposer et fait parvenir à Djoulfa les premiers bénéfices qu'il a pu réaliser. Si Plutus lui sourit, il appelle sa femme et ses enfants: plusieurs puissantes maisons arméniennes de Bénarès et de Bombay n'ont pas d'autre origine; quand la fortune montre mauvais visage à l'émigrant, il travaille avec opiniâtreté jusqu'à ce qu'il ait réuni un pécule suffisant pour le mettre à même de vivre sans travailler à son retour dans sa chère Djoulfa.

«En somme, mes coreligionnaires seraient heureux dans leur paisible médiocrité, si les avantages accordés aux renégats ne venaient apporter dans les familles le trouble et la perturbation. Les nouveaux convertis sont fêtés, promenés en triomphe au bazar, habillés de neuf, comblés de cadeaux, et acquièrent, par le seul fait de leur coupable conduite, des droits exclusifs à la succession de leurs parents les plus éloignés, au détriment des frères, des sœurs et des enfants. Les musulmans eux-mêmes prétextent fréquemment des liens de parenté afin de nous dépouiller plus à l'aise; comme il est très difficile, faute d'état civil, de repousser leurs prétentions et que les contestations de ce genre sont soumises au jugement de mollahs fanatiques, on voit souvent des familles chrétiennes possédant une honnête aisance tomber, à la mort de leur chef, dans la plus extrême misère. Je dois ajouter, à la louange des Djoulfaiens, que, malgré tous les avantages faits aux renégats, ils restent presque tous fidèles aux croyances de leurs pères.

«Il est bientôt minuit, me dit le P. Pascal en se levant; votre appartement du clocher est certainement préparé, allez vous reposer et dormez bien. C'est demain dimanche, vous verrez à la messe presque tous les catholiques de Djoulfa. Ne vous préoccupez point d'être exacts à l'office, ajoute-t-il en souriant: la cloche placée au-dessus de vos têtes vous servira de réveille-matin, et, quand elle se mettra en branle, vous ne serez pas tentés de prolonger vos rêves.»

17 août.—Notre installation est des plus confortables. Quatre contreforts massifs supportent le sommet du clocher ajouré sur trois côtés et surmonté d'un pavillon pointu. De -223-minces matelas placés au-dessous du carillon viennent augmenter l'épaisseur de nos lahafs, tandis que de belles bûches empruntées au traversin du Père élèvent nos oreillers. Le jour et le chant des rossignols, perchés sur de hauts peupliers dont les cimes atteignent jusqu'aux baies de notre logis, me réveillent de bonne heure; je pourrais presque saisir les chanteurs avec la main si je ne craignais d'interrompre leur concert matinal. Au lever du soleil, le paysage s'éclaire de lueurs rosées, et une harmonie radieuse s'établit entre les arbres des jardins verdoyants, le lit bleuté du Zendèroud, les coupoles émaillées et les noirs platanes d'Ispahan. Je regarde et je m'extasie devant cette splendide nature, quand un vacarme infernal me rappelle brusquement à la vie réelle. La cloche du couvent tient les promesses du Père et sonne à toute volée. Il est temps de se précipiter du haut en bas de l'escalier et de pénétrer dans l'église, où depuis deux heures déjà les offices préparatoires sont commencés.

[Illustration]
LE P. PASCAL ARAKÉLIAN.

La chapelle est grande; les murs, enduits au plâtre, supportent une voûte décorée dans le goût italien du dix-huitième siècle.

Quelques tableaux de sainteté, peints par les Dominicains anciens possesseurs du couvent, donnent à ce sanctuaire l'aspect d'une église de la Toscane, tandis que de beaux tapis étendus sur le sol rappellent les mosquées musulmanes et amortissent le bruit des pas des arrivants, qui déposent d'ailleurs leurs chaussures à la porte.

Les Arméniens unis sont au nombre de trois cents environ; tout le reste de la population de Djoulfa est schismatique et vit sous la direction d'un évêque nommé par le catholicos d'Echmyazin et de trois prêtres subalternes.

Agenouillés sur de minces coussins, les hommes occupent le haut de la nef. Ils sont vêtus de redingotes croisées sur la poitrine, laissant apparaître une chemise sans col, bordée d'une passementerie blanche; le kolah noir et l'ample pantalon indigo complètent un ajustement qui n'a rien d'élégant. Les femmes sont assises les unes auprès des autres au fond de l'église. De grands foulards drapés avec art sur leurs têtes, des robes de soie taillées en forme de redingote et serrées sur les hanches par une ceinture de filigrane d'argent composeraient un charmant costume, si un épais voile blanc ne venait cacher la partie inférieure du visage et la déformer sous sa pression constante; les Arméniennes portent ce bandeau quand elles sortent, et le conservent même dans leurs maisons dès qu'elles sont mariées. A l'église comme dans la rue, les chrétiennes sont couvertes des pieds à la tête d'un grand manteau de calicot blanc qu'elles savent draper avec une habileté consommée et dont elles ne cessent de manœuvrer les larges plis si elles ont à faire valoir l'élégance de leur toilette ou la forme de leur taille élancée.

La messe commence, chantée sur un ton nasillard par les clercs placés sous la haute direction de Kadchik, qui joint à son emploi de portier, d'écuyer et de valet de chambre celui de maître de chapelle, et n'a pas son pareil pour crier comme quatre au moment où s'égare la voix de ses acolytes.

-224-L'office est écrit en vieil arménien. Les fidèles, cela va sans dire, ne comprennent pas mieux cette langue que nos dévotes n'entendent le latin.

Dans les moments solennels, deux enfants de chœur s'avancent vers l'autel; ils portent à la main de longues hampes de bois entourées de voiles de pourpre et surmontées d'une plaque de cuivre, qu'ils agitent de manière à faire résonner des anneaux de métal enfilés tout autour du disque.

Après la messe, les femmes et les artisans sortent du monastère; les gens de distinction viennent saluer le Père dans un vaste parloir, où les sacristains servent le thé. La réunion est nombreuse aujourd'hui. A l'arrivée d'un chrétien dans une ville persane, il est d'usage que tous ses coreligionnaires lui fassent la première visite et lui souhaitent la bienvenue. Aussi voyons-nous défiler ce matin des représentants de nationalités différentes. Tous n'ont pas assisté à l'office, parce que la plupart pratiquent la religion anglicane ou luthérienne, mais ils se sont néanmoins empressés de venir rendre leurs devoirs aux hôtes du couvent.

L'évêque schismatique, suivi de ses vicaires, fait d'abord son entrée. Nous recevons ensuite MM. Collignon et Muller, gérants d'une importante maison de commerce hollandaise, ils parlent très bien le français et nous invitent à venir visiter leur fabrique d'opium; puis arrive un négociant bagdadien, Kodja Yousouf, accompagné de sa charmante femme; le directeur du télégraphe indo-européen se présente à son tour et après lui un riche Djoulfaien qui marie son fils dans deux jours et vient nous prier d'assister aux fêtes données à cette occasion.

La bonne grâce avec laquelle chacun nous accueille est vraiment touchante.

18 août.—A tout seigneur tout honneur: l'évêque arménien a reçu ce matin notre première visite.

Sa vaste demeure, qualifiée du titre pompeux de palais, longe une rue ombragée par des arbres au feuillage assez épais pour abriter les passants des rayons du soleil et plonger dans une demi-obscurité les porches construits devant les maisons. On pénètre d'abord dans une vaste cour et l'on trouve en face de soi l'entrée de l'église épiscopale; elle est close pendant la semaine; à gauche de la grande porte s'ouvre une longue galerie où reposent couchés dans leurs sarcophages de pierre les corps des évêques arméniens morts en défendant les droits de cette poignée de chrétiens égarée au milieu du monde musulman. A l'extrémité de la salle funéraire se présente une cour, sur laquelle s'éclairent des appartements très modestes.

Le prélat, quoique jeune, remplit avec beaucoup de tact les devoirs difficiles de son ministère. Ses manières sont empreintes d'une parfaite distinction. Une grande robe de cachemire grenat drape sa taille élancée, et un capuchon de soie noire met en relief une physionomie pleine de douceur. Comme tous les hauts dignitaires du clergé arménien, il fait partie de l'ordre des moines: seuls, en effet, les religieux qui ont prononcé des vœux de chasteté et vécu dans les couvents, où ils font de fortes études théologiques, peuvent aspirer à l'épiscopat, tandis que les membres du clergé séculier, autorisés à se marier une seule fois dans leur vie, renoncent à tout avancement dans la hiérarchie ecclésiastique et remplissent les fonctions dévolues à nos desservants.

L'évêque officie toutes les semaines, mais les fidèles ne sont conviés aux cérémonies qu'aux jours de grandes fêtes, car les Arméniens croiraient manquer de respect envers le saint sacrifice de la messe s'ils assistaient à sa célébration quotidienne. Les prélats arméniens relèvent du patriarche d'Echmyazin, le catholicos, qui les nomme et les consacre. Le pape, à leur avis, serait le premier des évêques de la chrétienté et aurait même le droit de présider les conciles: toutefois ils ne sauraient le considérer comme le chef suprême de l'Église.

En somme, les différences qui séparent les schismatiques des catholiques sont si peu -225-importantes, qu'en cas de conversion le baptême arménien est considéré comme valable. Pour les mêmes raisons, les ecclésiastiques disposés à rentrer dans le giron de l'Église romaine n'ont pas à recevoir de nouveau les ordres et sont considérés comme des prêtres suspendus auxquels leur évêque rend les droits sacerdotaux.

Après avoir fait honneur à une collation préparée à notre intention, nous accompagnons le prélat à la chapelle de l'évêché; il veut lui-même nous en faire admirer la splendeur.

Elle est construite en forme de croix grecque et surmontée d'une haute coupole éclairée à sa base par huit fenêtres. Les trumeaux placés entre ces ouvertures sont peints à fresque et ornés de médaillons qui se détachent sur un fond bleu rehaussé d'arabesques d'or du plus brillant effet. Les murailles sont couvertes de tableaux bibliques, œuvres de moines italiens; bien que toutes ces compositions soient traitées avec un mérite inégal, on est frappé, en entrant dans le sanctuaire, de leur chaude coloration, en parfaite harmonie avec les bleus des voûtes, les ors de la coupole et les beaux émaux à fond jaune qui lambrissent la nef. Trois tableaux remarquables sont placés derrière le maître autel: ils reposent sur un revêtement de faïence blanc laiteux, décoré d'anges aux ailes violacées; ces séraphins tiennent des palmes vertes qui forment autour d'eux d'élégantes volutes.

Pas une éraflure, pas une brisure ne dépare l'intérieur de cet édifice: le temps, ce redoutable ennemi de tous les monuments orientaux, n'a laissé dans celui-ci d'autre trace de son passage que cette patine harmonieuse dont il dore toutes les œuvres d'art.

[Illustration]
ÉVÊQUE ARMÉNIEN DE DJOULFA.

«Mon peuple est fier de la splendeur de son église, me dit l'évêque, et j'attribue en partie à la conservation de ce sanctuaire les pieux sentiments qui rattachent les Arméniens à cette terre de Perse où ils ont tant souffert. Je suis heureux d'être commis à la garde de ce temple, qui atteste le zèle pieux d'une colonie autrefois si puissante.»

Après nous avoir fait visiter le trésor, riche surtout en inventaires des objets dont on a dépouillé l'évêché, l'épiscopos nous remet aux mains du sacristain et nous engage à monter sur la terrasse placée autour de la coupole. De ce point élevé nous pourrons apprécier l'importance de la cité et compter plus de vingt monastères, en partie détruits.

A part les chapelles de l'évêché et du couvent catholique, deux églises seulement sont rendues au culte; on aperçoit sur la gauche la coupole de la cathédrale et, plus loin, un second édifice, auquel est annexée une maison de retraite pour les vieilles femmes.

«Quel est donc le bruit de crécelle qui depuis quelques instants s'élève jusqu'à nous?

—On sonne l'office des Sœurs de Sainte-Catherine, répond mon guide.

—Le singulier carillon!

-226-—Le couvent est tout près d'ici, voulez-vous le visiter?» ajoute le sacristain.

J'accepte. Arrivés à l'extrémité de la rue, nous suivons quelques femmes se rendant à la chapelle, et nous pénétrons bientôt dans une vaste cour entourée de cellules. Au milieu de l'emplacement laissé libre par des constructions à un seul étage, s'élève un échafaudage de bois, supportant au moyen de cordes un épais madrier percé de trous. Deux sœurs armées de marteaux de fer frappent à tour de rôle, avec une violence qui témoigne de leur ferveur, sur cette singulière boîte d'harmonie, et, à défaut de cloches, appellent ainsi les fidèles à la prière. Elles battent d'abord des rondes, puis des blanches, des noires, des croches et enfin des doubles et des triples croches; leur habileté rendrait jaloux le plus chevronné de nos tambours.

La porte entr'ouverte du sanctuaire permet d'apercevoir les religieuses. Les unes sont assises dans des stalles, les autres se relayent devant un pupitre pour chanter avec des voix de stentor les louanges du Seigneur; toutes portent des robes en coton gros bleu, taillées selon l'ancienne forme des vêtements arméniens; le voile enroulé autour de leur tête et le bandeau placé devant la bouche sont de la couleur générale de l'accoutrement. Avant d'aller au chœur, elles jettent sur leurs épaules un long burnous de laine noire, muni d'un capuchon pointu, qui retombe sur leurs yeux: le diable ne s'attiferait pas autrement s'il devait un jour chanter nones et matines. Aux fêtes carillonnées, elles sont autorisées à servir la messe et remplissent alors les fonctions de diacres.

La discipline du couvent me semble des plus douces: les sœurs schismatiques sortent à leur gré et reçoivent parents et amis dans leurs cellules; aussi leur sainte maison a-t-elle plutôt l'aspect d'un caravansérail que celui d'un monastère.

Le partage équitable de la nourriture et l'observance du vœu de virginité sont les seuls points sur lesquels les nonnes se montrent intraitables.

Chaque sœur est autorisée à manger seule dans sa cellule; mais, afin d'éviter les contestations qui ne manqueraient pas de s'élever au sujet du choix des morceaux, elle est forcée d'assister tous les jours à la distribution des viandes crues, de prendre la portion désignée par le sort et de la marquer avec un vieux clou, une plume de poulet, une chaussette hors d'usage, ou tout autre objet ne pouvant pas nuire à la santé de la communauté, afin de la reconnaître quand on la sortira de la marmite, où tous les morceaux doivent confraternellement bouillir.

Sauver l'honneur du couvent étant la seconde préoccupation des Filles de Sainte-Catherine, l'ensemble de la communauté condamne aux châtiments les plus barbares les nonnes dont la culpabilité a des suites fâcheuses, car, il faut bien le dire, à la honte des habitants de Djoulfa, il s'est trouvé des hommes assez courageux pour aider Satan à tendre des embûches à ces vénérables dames.

Il y a quelques années, les parents d'une religieuse vinrent se plaindre à l'évêque. Depuis plusieurs semaines ils n'avaient pu voir leur fille; on avait d'abord prétexté une maladie, puis un départ, et finalement on leur avait refusé l'entrée du couvent. La supérieure fut interrogée; ses réponses parurent si étranges qu'une perquisition fut jugée nécessaire.

On avait vainement bouleversé toutes les cellules sans trouver trace de la sœur disparue, quand l'un des assistants s'arrêta devant la porte d'une chambre fraîchement close; la maçonnerie fut démolie, et l'on se trouva en présence d'un horrible spectacle: un cadavre de femme gisait sur le sol, auprès du corps à moitié dévoré d'un enfant à la mamelle. De leurs blanches mains les nonnes avaient emmuré leur compagne vivante, étaient restées sourdes à ses déchirantes supplications et l'avaient misérablement laissée mourir de faim.

L'évêque, indigné d'une pareille cruauté, voulut ab irato fermer le couvent; puis il préféra étouffer cette malheureuse affaire et parut, au bout de quelques jours, céder aux prières des coupables. Depuis cette époque l'influence et la considération dont jouissaient -229-les religieuses se sont fort amoindries, et celles-ci n'ont en fait de revenu que les maigres rémunérations versées par les parents des rares jeunes filles envoyées à leur école. Telle est la trop véridique histoire des vestales de Djoulfa.

[Illustration]
ÉGLISE ARMÉNIENNE DE DJOULFA. (Voyez p. 225.)

Pour être juste, il faut avouer que les Sœurs nous offrent après la cérémonie un vin délicieux fabriqué au couvent, et qu'en somme, dépouillées de leur cagoule de pénitentes, elles ont l'air assez bonnes filles.

Les deux vénérables supérieures, ridées comme des Parques et appuyées sur des cannes, emblèmes de leur autorité, nous servent d'échanson; la plus jeune de ces Hébé, maîtresse incontestable de deux dents, met le comble à ses faveurs en nous octroyant une tartine couverte de caviar.

Après avoir retrouvé le Père, que nous avions laissé causant théologie avec l'évêque, nous retournons à notre couvent en suivant les rives du Zendèroud.

Au temps de chah Abbas la ville actuelle était habitée par les artisans et les pauvres hères. Tous les riches négociants avaient construit leurs maisons au bord du fleuve; quand s'ouvrit l'ère des persécutions et que les gens fortunés durent s'expatrier, ils abandonnèrent leurs demeures, de telle sorte que les maisons les plus vastes et les plus riches quartiers sont aujourd'hui les plus ruinés.

Trop pauvres pour quitter la Perse, les habitants des faubourgs situés du côté de la montagne ont labouré l'emplacement des cours, des maisons et des jardins abandonnés, et les ont mis en culture, tout en conservant ou en réparant même les murs d'enceinte, qui protègent leurs nouveaux champs contre les maraudeurs et les bestiaux. Ces murs de terre semblent cacher encore des habitations, et il est aussi difficile, en circulant dans la ville, de distinguer les quartiers vivants de ceux qui sont déserts que de se retrouver à travers le dédale confus de ces ruelles sans nom. L'une d'elles, percée dans la direction du fleuve, est pourtant désignée sous le nom de rue des Quarante mille tomans.

Sous le règne d'Abbas le Grand, les riches Djoulfaiens payaient seuls l'impôt; les artisans ou les gens peu aisés en étaient exempts, et le roi avançait même des capitaux aux petits négociants assez hardis pour tenter de grandes entreprises commerciales. Un Arménien enrichi depuis peu, mais fort consciencieux de son naturel, vint trouver un jour le répartiteur. «Vous avez sans doute oublié d'inscrire mon nom parmi ceux des négociants obligés d'acquitter les taxes foncières, lui dit-il; on ne m'a demandé aucune contribution.

—Quelle fortune avez-vous?

—Quarante mille tomans (quatre cent mille francs).

—Rentrez chez vous, reprend le percepteur, vous êtes un pauvre homme; le roi ne demande rien aux malheureux.» Le héros de cette honnête aventure habitait, il est inutile de l'ajouter, la rue aux Tomans.

«Aujourd'hui, ajoute le père Pascal avec tristesse, on aurait bien de la peine à réunir dans Djoulfa tout entier une somme de quarante mille krans (trente-six mille francs environ).»

19 août.—Nous avons visité hier la fabrique d'opium de M. Collignon.

Les sucs recueillis autour des incisions faites aux capsules du pavot sont apportés dans des bassins de cuivre et traités de deux manières différentes, suivant qu'ils doivent être employés à des préparations pharmaceutiques ou fumés.

Dans le premier cas, on se contente, après avoir fait évaporer l'eau contenue dans le sirop, d'étendre l'opium sur des planches avec des lames de fer très plates; puis, quand il est réduit en pâte et débarrassé des matières étrangères, on le divise en boules d'égal volume, qu'on laisse sécher sur de la paille avant de les envoyer en Angleterre ou en Hollande.

Quand, au contraire, l'opium est destiné aux fumeurs, les ouvriers le nettoient, le -230-pétrissent comme l'opium pharmaceutique et le mélangent ensuite avec une certaine quantité d'huile destinée à faciliter sa combustion. Après avoir amalgamé soigneusement ces deux matières en les foulant aux pieds comme de la vendange, on les repasse de nouveau sous le couteau, de manière à éliminer le liquide excédant et à donner, par une dernière manipulation, une plus grande finesse à la pâte. Les boules sont ensuite expédiées en Chine, aux Indes, ou vendues en cachette à quelques Persans.

La culture du pavot est une grande source de revenus pour la campagne d'Ispahan, qui produit des sirops de première qualité. Pris sur le lieu de production, l'opium se vend déjà à un prix très élevé; une boule coûte une livre anglaise, et une charge de mulet vaut de cinq à six mille francs.

[Illustration]
PRÉPARATION DE L'OPIUM A FUMER.

20 août.—«N'oubliez pas de faire une longue sieste, nous a dit aujourd'hui le Père après déjeuner; les fêtes du mariage auquel on vous a conviés commencent ce soir, et, comme les cérémonies les plus essentielles dureront deux jours, il est prudent de prendre des forces à l'avance.»

Les cérémonies des épousailles se célèbrent à la fois dans les familles des deux fiancés. Nous sommes invités chez les parents du marié.

Au coucher du soleil, le futur époux se présente au couvent afin de nous guider jusqu'à la maison paternelle. En gens dont l'éducation se perfectionne tous les jours, nous causons avec lui de choses banales, n'ayant nul rapport avec son mariage, et, après l'avoir fait longtemps attendre avec une politesse des plus raffinées, car il serait de mauvais goût de témoigner de l'empressement à nous rendre au banquet, nous nous décidons enfin à prendre la route de la maison nuptiale.

[Illustration]
PRÉPARATION DE L'OPIUM PHARMACEUTIQUE.

A l'extérieur, aucun signe spécial ne distinguerait l'habitation du futur époux si la porte d'entrée n'était grande ouverte, contrairement aux habitudes orientales. Notre hôte, prévenu -233-de notre arrivée par des serviteurs postés sur les terrasses, vient au-devant de nous afin de nous introduire lui-même dans sa demeure.

Au delà de l'inévitable vestibule contourné en zigzag se présente une vaste cour plantée d'arbres fruitiers et égayée par des plates-bandes fleuries. Les talars s'ouvrent sur un perron précédé d'un large escalier; les hommes groupés sur cette espèce de terrasse sont séparés des femmes, réunies à l'intérieur des salons.

[Illustration]
ARMÉNIENNES DE DJOULFA.

On me conduit d'abord à la mère du fiancé. La bonne dame est vêtue du vieux costume arménien: robe de brocart, ceinture de filigrane d'argent, grand voile de gaze blanche entourant toute la tête et retombant sur le dos. La présentation est solennelle et dure longtemps, car les compliments gracieux, mais amphigouriques, dont nous nous régalons mutuellement, traversent la bouche d'un interprète chargé de traduire mon persan en pur arménien, et l'arménien de mon hôtesse en persan élégant. Toutes ces cérémonies terminées, mon hôtesse -234-me prend la main et m'introduit dans une vaste pièce. Émerveillée du charmant spectacle qui s'offre à mes yeux, je m'arrête éblouie sur le seuil de la porte.

Quel peintre rendrait le fouillis des habits de soie ou de velours aux chatoyantes couleurs, portés par une trentaine de femmes dont les traits assez accentués et la peau brune prennent la plus étrange tonalité sous la lumière des lanternes vénitiennes et des verres colorés suspendus au plafond du talar? La plupart des invitées, coiffées de foulards de Bénarès bordés de franges soyeuses, sont vêtues de robes de damas s'ouvrant sur une longue chemise de crêpe de Chine vermillon délicatement brodé d'or.

Les lignes du corps, que ne détériorent pas les prétendus artifices du corset, se dessinent dans toute leur grâce naturelle; les tiraillements infligés à l'étoffe voisine des nœuds de rubans accentuent les formes de gorges peu développées, mais d'une parfaite pureté de contours. Une large ceinture de filigrane d'argent posée très bas sur les hanches rappelle celles que portaient au Moyen Age les reines dont les vieilles sculptures nous ont conservé les traits et le costume.

Il semble qu'un génie bienfaisant ait pris la peine d'animer les figures placées autour du chevet de la cathédrale d'Albi et les ait transportées sous mes yeux.

Ce sont bien les mêmes vêtements de damas rouge et vert réchauffés par le ton des vieux ors, les mêmes robes ajustées, les mêmes manches collantes descendant jusque sur les doigts. Je reconnais, pour les avoir si souvent admirées à Sainte-Cécile, ces formes si féminines et cependant si chastes, ces mêmes grâces naïves et nonchalantes.

Une jeune femme, le dos paresseusement appuyé contre le chambranle d'une porte, berce du bout du pied son enfant endormi dans un berceau de bois placé sur des patins. C'est une parente venue du biaban (campagne) pour prendre part aux fêtes du mariage et qui a conservé le costume de son village. Comme toutes les Arméniennes mariées, elle a le bas du visage soigneusement caché; mais le voile ne l'empêche pas d'être charmante avec son diadème de médailles et de plaques d'argent soutenant un fichu de pourpre, sa robe de brocart vert vénitien et le triple collier d'ambre et de pièces d'or à l'effigie de Marie-Thérèse qui couvre la poitrine.

Si je voulais bien chercher dans les fonds sombres du tableau, je découvrirais de çà, de là, quelques vieilles aussi laides et décrépites que savent le devenir avec l'âge les femmes d'Orient, ou de puissantes matrones laissant s'étager jusqu'au-dessous de leur ceinture ce qu'en terme poli nous nommerons une poitrine opulente; grâce à Dieu, la fatigue de leurs vieilles jambes ou peut-être même un sentiment de pudeur bien comprise les a engagées à s'effondrer le long des murailles et à se dissimuler derrière ce qui est jeune et beau.

Je sais gré à ces fleurs fanées de s'isoler du bouquet cueilli à la fraîche rosée du matin. Trouverait-on une pareille abnégation en pays civilisé?

S'il m'est loisible de m'extasier tout à l'aise sur la beauté et les magnifiques ajustements des invitées, je ne puis, à mon grand regret, me faire la plus vague idée de l'intelligence ou des vertus domestiques des chrétiennes de Djoulfa. Ce n'est pas que la conversation manque d'entrain ou d'animation, les Arméniennes, comme les filles d'Ève de tout pays, sont fières et heureuses d'être admirées; la surprise que j'ai éprouvée à leur aspect ne leur a pas échappé, et depuis mon arrivée c'est à qui prendra les poses les plus charmantes, fera chatoyer les plis de sa robe, mettra en évidence les saillies les mieux modelées, se montrera de profil, si le profil vaut mieux que la face, rira si les dents sont belles, portera les mains à ses bijoux si les doigts sont effilés, ou dira mille choses spirituelles tout à fait perdues pour moi, infortunée, qui ne puis applaudir ce joli manège qu'à l'aide d'un vocabulaire arménien bien restreint: «Bonjour,—bonsoir,—que Dieu soit avec vous!»

-235-Mais voici la fête religieuse qui commence; tous les invités se rassemblent, et l'on me ramène sur le perron, où le prêtre va bénir les vêtements du marié. Ils sont étendus dans un large plateau posé sur le sol, recouverts d'une gaze dorée et entourés de bouquets et de lumières. Le P. Pascal, revêtu de sa grande dalmatique et précédé d'enfants de chœur portant des cierges allumés, arrive de la maison de la fiancée, où vient d'être célébrée une cérémonie analogue à celle dont nous allons être témoins; il s'avance sur le perron et entonne de sa plus belle voix une longue prière, à laquelle assistants et clercs répondent sur un ton nasillard. Les chants religieux durent trois quarts d'heure. La mère du marié, s'approchant alors de l'officiant, lui présente, avec une émotion très réelle, un large ruban rouge, brodé d'or, que le nouvel époux, à l'exemple de tous ses aïeux, portera demain sur la poitrine durant la messe du mariage. La mère de famille est dépositaire de ce ruban consacré par de si touchants souvenirs et le remet en ce moment solennel à son fils aîné, chargé de le transmettre à son tour à la génération issue de lui.

[Illustration]
ARMÉNIENNE DES ENVIRONS D'ISPAHAN.

La première partie de la fête est terminée; place au festin! Des tapis longs et étroits sont étendus sur le perron et recouverts de kalemkar (litt.: travail à la plume). Les convives sont invités à s'accroupir tout le long de la nappe. A la place d'honneur, c'est-à-dire au bout de la table, s'installe le P. Pascal, flanqué à droite et à gauche de nos estimables personnes; vis-à-vis du prêtre s'assied le fiancé, entouré des seigneurs sans importance; le père et la mère ne prennent pas part au banquet: debout tous deux, ils dirigent le service et veillent à ce que les mâchoires des invités ne demeurent jamais inactives.

Chacun des assistants reçoit sa ration d'eau, de pain, de vin et de lait aigre, accompagnée d'un bouquet d'herbes aromatiques, que les Arméniens, comme les Géorgiens, broutent tout en mangeant les viandes. Nous sommes gratifiés, à titre d'étrangers, d'assiettes de rechange, de fourchettes, de cuillères et de couteaux, tous instruments de torture inutiles aux Orientaux.

L'ordonnance d'une fête gastronomique est de nature à bouleverser toutes les idées d'un maître d'hôtel érudit; mais, en y réfléchissant, on s'aperçoit que dans les pays chauds elle n'a rien de contraire aux règles du bon sens.

Les serviteurs s'avancent d'abord chargés de plateaux couverts de liqueurs, d'eau-de-vie parfumée à l'anis, et d'une profusion de gâteaux et de sucreries classés sous le nom générique de chirinis. Toutes ces boissons ou pâtisseries altérantes seraient mal venues à la fin du repas et sont avantageusement remplacées à ce moment par des melons et des fruits très -236-aqueux. Les Boissier ou les Siraudin d'Ispahan ne sauraient rivaliser d'habileté avec ceux de Stamboul; je dois avouer néanmoins que leurs chefs-d'œuvre ont une apparence bien faite pour tenter la gourmandise.

Le plus estimé de tous les bonbons arméniens est une bien vieille connaissance. C'est le geizengebin ou la manne que les Juifs trouvèrent fade après s'en être nourris pendant quarante ans dans le désert.

Un ver engendre cette substance sucrée comme miel. L'animal vit aux dépens d'un arbrisseau spécial aux montagnes de l'Arménie et aux campagnes d'Ispahan, et dépose sur les feuilles une sécrétion que les paysans recueillent au matin en agitant les branches au-dessus de nattes de paille étendues sur le sol. Parfois aussi les vents régnants entraînent la neige animale et la transportent jusqu'à cent ou cent cinquante lieues de distance dans des contrées désertes où l'on vient la chercher. A l'état brut, la manne chargée de poussière et de détritus serait désagréable à manger; les confiseurs la posent sur un feu doux, de façon à laisser déposer ou à enlever avec l'écume toutes les matières étrangères, et la mélangent ensuite, afin de la rendre moins sucrée, avec une certaine quantité de farine de blé. En ajoutant à la pâte des amandes sèches ou des pistaches de Kazbin, on forme un bonbon naturel qui rappelle comme goût le nougat de Montélimar. La manne est un aliment très azoté, et, à l'exemple des Juifs, on pourrait se nourrir de ce chirini, si son prix élevé ne le mettait hors de portée pour les petites bourses.

Ces préliminaires terminés, on présente un bouillon de volaille au riz, des poules rôties, blanches et dodues, des gigots de moutons de Korout engraissés pour la circonstance, et enfin, avant de clore le premier service, un énorme pilau mêlé de légumes et assaisonné au karik. Le deuxième et le troisième service diffèrent du premier en ce que les pilaus sont mélangés soit à des viandes hachées, soit à des lentilles, et surtout en ce que le mouton précède ou accompagne la volaille. Les domestiques chargés de faire circuler ces plats substantiels vont et viennent au milieu de la nappe après avoir—suprême délicatesse—enlevé leurs souliers. Les bassins à ablutions sont présentés, tous les convives se lèvent d'un air satisfait, on emporte la vaisselle et les verres, puis chacun s'assied de nouveau autour de plateaux couverts d'énormes pêches, de raisins, de brugnons, de melons et de pastèques coupés en menus morceaux.

Il n'y a pas de belle fête sans feu d'artifice. A peine les femmes, qui ont dîné à part, sont-elles de retour, que les fusées et les chandelles romaines s'élèvent de la cour et retombent en pluie rose ou bleue sur les terrasses des Djoulfaiens émerveillés. Les pièces sont nombreuses et les artificiers plus habiles que je ne l'aurais cru; aussi tout irait à merveille si l'assistance, dès l'explosion des premières gerbes d'étincelles, ne paraissait en proie à un délire dangereux. C'est à qui se précipitera du haut en bas du perron et enflammera fusées ou pétards; des gamins ont découvert des torches mises en dépôt: ils s'en sont saisis, les ont allumées et gambadent comme de vrais démons, prêts à terminer les réjouissances en brûlant la maison et la ville elle-même, si ses murailles de terre et ses toitures en terrasse ne s'opposaient à la propagation de l'incendie.

Tout à coup de grands cris retentissent dans le talar. Une fusée mal dirigée a passé au-dessus de nos têtes et s'est abattue, après avoir touché le mur, sur les femmes placées au fond de la pièce. Avec le contenu de quelques gargoulettes on éteint les robes brûlées et les cheveux roussis; néanmoins l'accident a refroidi le zèle des plus enthousiastes, et l'on abandonne le feu d'artifice, qui d'ailleurs touchait à sa fin, en faveur de la musique.

Un bonhomme assis sur ses talons place alors devant lui une sorte de boîte harmonique munie de cordes de métal, qu'il met en vibration au moyen de petits marteaux.

Le jeu de l'artiste est vif et rapide, mais il est impossible de distinguer un piano ou un -237-forte dans ses phrases vides de mélodie. Une oreille exercée et savante peut seule apprécier à sa juste valeur cette musique enchanteresse, à laquelle, j'en conviens avec la plus profonde humilité, je ne comprends absolument rien. A une heure du matin, le virtuose en est encore, assure-t-il, au prélude de ses plus belles compositions: le concert menace de devenir long; nous seuls, il est vrai, y voyons un inconvénient, car les assistants, en vrais mélomanes et en amis fidèles, ont l'intention de rester avec le marié jusqu'à ce que le lever du jour l'autorise à aller chercher sa fiancée pour la conduire au couvent.

21 août.—Dès six heures les cloches sonnent à perdre haleine, la messe de mariage va commencer, mais depuis l'aurore la noce est réunie dans l'église, où elle a déjà assisté à un long office préliminaire.

La fiancée, assise au milieu des autres femmes, ne se distingue de ses compagnes que par le voile écarlate jeté sur sa tête.

A part cette coiffure de circonstance, la jeune fille s'est revêtue d'atours des plus répréhensibles et a maladroitement abandonné le joli costume national pour tailler, dans une pièce de brocart vert lamé d'or, une robe «à la mode farangui».

Debout dans le chœur, flanqué de ses amis, l'époux est également vêtu d'un habit de forme européenne venu en droite ligne de Bagdad, et paré du ruban béni placé en travers sur la poitrine.

L'office et la messe ayant pris fin, le P. Pascal descend de l'autel, prononce un long discours et fait signe à la mariée de s'avancer.

La mère joue alors un rôle très actif dans la cérémonie: elle aide son enfant à se lever, lui donne la main et dirige vers l'autel, où l'attend son futur maître, une épousée trop émue pour y voir et se conduire.

L'officiant place les fiancés en face l'un de l'autre, front contre front, pose sur leurs deux têtes mises ainsi en contact une croix dont la branche transversale est placée du côté de la jeune fille, et entonne, soutenu par la voix des clercs unie à celles des assistants, un hymne nuptial. On apporte ensuite un plateau sur lequel sont placés un verre de vin et deux nouvelles croix. L'époux, après avoir bu le premier, donne la coupe à sa belle-mère, qui la fait parvenir, non sans peine, jusqu'aux lèvres de sa fille, serrées sous les plis du voile écarlate, et remet le reste du vin béni aux mains du premier clerc. Notre ami Kadchic l'achève d'un air très satisfait. Nouvelle reprise du chœur: «Hyménée! hyménée! la sainte journée!» Les fidèles remplissent la nef de leurs chants joyeux: la cérémonie touche évidemment à sa fin. Le prêtre prend les deux croix enfilées sur des rubans, les attache au cou des nouveaux mariés, donne à l'époux, qui les place triomphalement dans l'ouverture de sa redingote, la croix et le mouchoir de gaze tenus à la main par tout officiant arménien, et sort de l'église vêtu de ses ornements sacerdotaux afin d'assister au défilé du cortège et de saluer l'heureux couple. C'est de tout cœur, j'imagine: la cérémonie a duré près de quatre heures.

La jeune femme est alors conduite dans la maison qu'elle doit habiter désormais, et toute la journée se passe en galas et en divertissements. Au coucher du soleil, le P. Pascal ira de nouveau célébrer un long office, après lequel il reprendra les croix confiées aux mariés. A partir de ce moment, le nouveau ménage sera autorisé à ne plus voir ni amis ni parents pendant trois ou quatre jours et à se reposer des interminables fêtes durant lesquelles il n'aura pu un instant s'isoler des invités. Ce délai passé, il réunira de nouveau les gens de la noce et les conviera à une dernière cérémonie, très goûtée des assistants. Le célébrant est convoqué et bénit dès son arrivée une grande caisse placée au milieu de la pièce. On ouvre la boîte à surprises où sont renfermés, outre le trousseau matrimonial, des cadeaux destinés à tous les parents. Ces objets ont généralement une valeur minime, mais leur caractère utilitaire empêche néanmoins de les considérer comme de purs souvenirs.

-238-Le plus beau présent est réservé au P. Pascal. Il recevra comme juste rémunération de ses peines et soins un pain de sucre et quatre livres de bougie. A ceux qui seraient choqués de la magnificence de ce cadeau, je ferai observer que le prêtre a fourni sur ses deniers personnels l'éclairage, les fleurs, payé les chantres et donné gratuitement ses prières.

[Illustration]
FAMILLE ARMÉNIENNE.
[Illustration]
PANNEAU DE FAÏENCE PERSANE. (Voyez p. 254.)

CHAPITRE XIII

La fondation d'Ispahan.—L'histoire de la ville.—Ses monuments.—Le palais des Tcheel-Soutoun (Quarante-Colonnes).—Le général-docteur Mirza Taghuy khan.—Le pavillon des Hacht-Bechet (Huit-Paradis).—Audience du sous-gouverneur.—La vieillesse de chah Abbas.—Salle du Çar-Pouchideh.—Le prince Zellè sultan.—Les faïences persanes.—La médressè de la Mère du Roi.—Un caravansérail.

25 août.—Les fêtes du Ramazan se terminent dans trois jours. Le moment est venu de demander l'autorisation de visiter les mosquées et les édifices religieux de la ville musulmane. Malheureusement les difficultés que soulèvent toujours les prêtres quand ils sont saisis de pareilles requêtes vont encore s'accroître en l'absence de Zellè sultan (l'ombre du roi), car seul le fils aîné du chah a assez d'autorité et de puissance pour oser marcher à l'encontre du fanatisme du clergé.

Avant de quitter Ispahan, le prince a nommé un sous-gouverneur, mais il a laissé à son médecin et confident, le général Mirza Taghuy khan, la haute direction des affaires.

Mirza Taghuy khan est venu nous voir dès notre arrivée. Sur la recommandation de son ancien maître le docteur Tholozan, il nous a fait ses offres de service; toutefois il ne nous a pas laissé ignorer que la capitale de l'Irak est peuplée de dévots et d'hypocrites réputés pour leur caractère querelleur et acariâtre.

«Ispahan est un jardin de délices; mais pourquoi faut-il qu'il soit habité? Tout serait bien dans cette ville s'il n'y avait point d'Ispahaniens.»

Les seïds (descendants du Prophète) sont aussi fort nombreux et s'efforceront de profiter de l'éloignement de Zellè sultan pour se venger sur nous de la sévérité que ce prince déploie à l'égard du clergé, et de la considération qu'il témoigne généralement aux chrétiens. En forme de conclusion, Mirza Taghuy khan nous a engagés à nous montrer très circonspects et à ne pas chercher à entrer dans les mosquées jusqu'à ce que, sur un firman de Zellè sultan, l'imam djouma et le mouchteïd nous aient autorisés à y pénétrer.

En attendant le retour d'un courrier envoyé en toute hâte à Bouroudjerd, où stationne -240-le fils aîné du roi, nous visiterons les monuments qui n'ont point une affectation purement religieuse.

Bien qu'il n'existe dans Ispahan aucun vestige d'édifice antique, on ne saurait contester à la ville une ancienne origine. Placée sur le Zendèroud, l'unique fleuve de l'Irak, elle doit, au contraire, avoir été bâtie à une époque très reculée. Malheureusement il n'y a pas de fil conducteur qui permette de découvrir la vérité à travers des faits participant tour à tour de la fable et de la légende.

Les Persans font remonter la fondation d'Ispahan à l'époque de Djemchid, l'un des Peychdadiens. Dans le Chah Nameh (Livre des Rois) Firdouzi, le célèbre poète du onzième siècle, attribue à un forgeron d'Ispahan, nommé Kaveh, la gloire d'avoir renversé Zoak, cet abominable tyran qui faisait panser deux ulcères développés sur ses épaules avec des emplâtres de cervelles humaines. Kaveh, ayant appris que sa fille allait être livrée aux pharmaciens royaux, attacha son tablier de cuir à l'extrémité d'une hampe, rallia les mécontents autour de cet étendard de révolte, chassa l'usurpateur et rétablit Féridoun sur le trône de ses ancêtres. En souvenir de cet exploit, le drapeau du célèbre forgeron fut précieusement conservé et confié à la garde du contingent d'Ispahan, plus brave dans l'antiquité, paraît-il, que dans les temps modernes. Enrichi de pierres précieuses par tous les successeurs de Féridoun, l'étendard devint si lourd et si grand que, au moment de la conquête arabe, six hommes suffisaient à peine à le porter, et que les soldats musulmans s'enrichirent en se partageant le précieux trophée, bien que ces «mangeurs de lézards» eussent égaré une grande partie des pierreries, dont ils ignoraient la valeur.

D'après l'auteur arabe Yakout, Ispahan était connue jadis sous le nom de Djeï et s'élevait sur l'emplacement du Chéristan actuel. Après la prise de Jérusalem, Bakht en-Nasr (Nabuchodonosor) exila les Juifs dans l'Iran. Ils errèrent longtemps avant de se déterminer à choisir une nouvelle patrie et s'arrêtèrent en un lieu nommé Djira, où la terre et l'eau leur parurent avoir le même poids que celles de leur patrie. Une cité qui prit le nom de Yaoudiè (Juiverie) fut fondée; la race d'Israël y prospéra; Yaoudiè s'agrandit aux dépens de Djeï et devint la ville moderne d'Ispahan.

M. Silvestre de Sacy considère cette tradition comme erronée. Il s'appuie, pour la ranger dans le domaine des légendes, sur l'histoire arménienne, qui fait remonter l'établissement des Juifs à Ispahan à une époque postérieure à la conquête de l'Arménie sous le roi sassanide Chapour. Tout ce que l'on peut affirmer, c'est qu'aucune des capitales des rois mèdes ou des rois perses, des dynasties achéménides, parthes et sassanides, ne saurait être identifiée avec la capitale de l'Irak Adjemi.

Sous le khalifat d'Omar, Ispahan devint la proie des hordes islamites. Traitée avec modération, la cité consentit à payer un tribut et à se faire musulmane; les habitants qui refusèrent d'embrasser la religion du Prophète furent autorisés à s'expatrier. La province de l'Irak resta sous la domination arabe jusqu'au dixième siècle, puis elle appartint successivement aux Guiznévides, aux Seljoucides, aux dynasties éphémères des Moutons Blancs, des Moutons Noirs, aux Atabegs du Fars, et tomba aux mains de Timour Lang (Timour le Boiteux), le Tamerlan des historiens occidentaux.

Ispahan n'opposa pas une vigoureuse résistance au vainqueur de la Perse et n'aurait pas eu à se repentir de sa capitulation si, à la suite de troubles fomentés par les vaincus, Timour Lang n'avait ordonné le massacre de la population et n'avait fait périr en un seul jour plus de cent mille habitants (1385).

Pendant que le conquérant campait autour de la ville, il se plaisait à réunir sous sa tente des poètes et des derviches.

«Quel est ton nom? demanda-t-il un jour à un moine poète qui venait de déclamer avec talent un fragment du Chah Nameh.

-241-—Je m'appelle Dooulet (Fortune).

—La fortune est aveugle.

—Certainement: si elle ne l'était point, accompagnerait-elle un boiteux comme vous?»

Timour Lang fut ravi de la hardiesse de cette réponse et fit faire de beaux présents au derviche.

A partir de l'invasion mogole, la Perse entre dans une période de guerres et de troubles pendant laquelle Ispahan occupe dans l'histoire un rang des plus modestes. Mais en 1585 chah Abbas, ayant transporté la capitale sur les bords du Zendèroud, enrichit sa résidence favorite de palais, de mosquées et de bazars et augmenta l'importance de la cité souveraine en obligeant les Arméniens de Djoulfa à venir s'établir dans l'Irak. La cruauté de ses successeurs Séfi Ier et Abbas II s'exerça sur les courtisans, compagnons des débauches royales, ou sur les chrétiens, sans nuire au prodigieux accroissement de la capitale, dont la population s'éleva bientôt à six cent mille âmes, nombre égal à celui des habitants de Paris sous Louis XIV. Les excès, le luxe raffiné des rois sofis, la richesse de leur cour et la splendeur de leurs palais étonnèrent à cette époque l'Asie et l'Europe.

Pendant la durée des règnes suivants, Ispahan s'embellit encore. Chah Soliman fait élever, dans une gorge d'où l'on embrasse tout le panorama de la ville, un pavillon connu sous le nom de takhtè Soleïman, tandis que chah Houssein bâtit au-dessus de Djoulfa l'immense palais de Farah-Abad (Séjour-de-la-Joie). Sous le règne de ce prince, livré aux mains des mollahs et des eunuques, un fléau encore plus terrible que l'invasion mogole s'abat sur la capitale des sofis.

Depuis de longues années la Perse possédait dans l'Afghanistan la province de Kandahar. Des gouverneurs inhabiles administraient cette contrée lointaine et persécutaient la population, composée de musulmans sunnites. Poussés à bout, les Afghans se révoltèrent; ils furent vaincus à grand'peine.

Leur chef, Mir Weis, fait prisonnier, fut amené à Ispahan. Pendant sa captivité il vécut assez près du souverain pour constater la faiblesse du pouvoir royal, devenu le jouet des intrigants et des eunuques; l'Iran était une proie offerte à tout homme audacieux. Mir Weis comprit la gravité de cette situation; à peine rendu à la liberté et de retour à Kandahar, il prépara un nouveau soulèvement. Ses troupes étaient rassemblées, les ordres de marche transmis, quand la mort vint le frapper: Allah réservait au fils du révolté l'honneur de conquérir la Perse. Mahmoud, décidé à porter la guerre au cœur même de l'Iran, l'envahit par le désert de Seistan et vint mettre le siège devant Yezd et Kirman (1721).

Abandonnant ces deux places fortes après plusieurs assauts infructueux, le général afghan se dirigea vers la capitale de la Perse et n'hésita pas à planter ses tentes à Golnabad. De longues marches et divers combats avaient décimé son armée. Au moment où elle arriva en vue d'Ispahan, elle ne comptait guère plus de vingt mille hommes. Une centaine de petits canons portés à dos de chameaux et propres à lancer des boulets d'une à deux livres composaient une artillerie insuffisante pour faire brèche dans les murailles d'une ville munie de plus de quatre cents pièces de gros calibre. La cité, mise en communication avec ses deux faubourgs de la rive droite, Djoulfa et Abbas-Abad, au moyen de deux ponts bien défendus, était garantie contre les surprises par la rivière qui coulait au pied de ses murailles. Il semblait donc que les efforts d'ennemis peu nombreux, coupés de leurs communications par les troupes de Yezd et de Kirman, dussent misérablement échouer.

Chah Houssein avait abandonné la direction des affaires à deux hommes de caractères bien différents. Le premier ministre, Mohammed Kouly khan, alléguant avec raison les -242-insuccès des Afghans devant Yezd et Kirman, prétendait que les ennemis ne réussiraient jamais à s'emparer de la capitale, puisqu'ils avaient échoué sous les murs de villes mal défendues, et donnait le sage conseil de ne point mettre l'armée persane, levée à la hâte et composée d'une population peu belliqueuse, en présence de soldats aguerris, audacieux et rompus aux dangers et aux fatigues. Le chef des tribus arabes au service de la Perse, le valy d'Arabie, proposait un plan de campagne fort différent. Plein de violence, il s'emportait avec fureur contre la lâcheté du premier ministre. «Si un brigand comme Mahmoud, disait-il, peut, à la tête de quelques misérables soldats, insulter à la majesté du trône de Perse et assiéger la capitale de l'empire, si nous devons nous morfondre derrière nos remparts, au lieu de porter le fer et le feu dans le camp ennemi, nous ferons bien d'abandonner la tête et le cœur d'un pays dont nous n'avons pas le courage de prendre la défense. Condamnons-nous à cette terrible extrémité, ou marchons sur-le-champ contre les Afghans et vengeons notre honneur en détruisant de vils ennemis. Ils ne doivent leur vie qu'à notre honteuse prudence.» Cette explosion de vanité, si bien en harmonie avec l'orgueil des Persans, devait fatalement entraîner le faible chah Houssein. Après avoir goûté d'abord les sages conseils de son premier ministre, il se rangea, en définitive, à l'avis présomptueux du valy, et donna l'ordre de livrer bataille; mais il compromit le succès militaire de ses troupes en les mettant sous les ordres de deux hommes hostiles l'un à l'autre et dont les avis au conseil avaient été diamétralement opposés. L'armée persane, forte de soixante mille hommes magnifiquement équipés, quitta Ispahan dans ces conditions défavorables.

Les troupes royales étaient fraîches et montées sur des chevaux somptueusement harnachés, tandis que les Afghans, vêtus de haillons et hâlés par le soleil, observaient avec emphase que les sabres et les lances brillaient seuls dans leur camp.

La droite, commandée par Roustem khan, général des gardes royaux, s'appuyait sur le village d'Ispahanec, situé dans la plaine, vis-à-vis du takhtè Soleïman; le valy d'Arabie à la tête de ses troupes la secondait. Le premier ministre dirigeait l'aile gauche, renforcée par le valy du Loristan, sous les ordres duquel marchait un corps de cinq mille cavaliers. Au centre se massaient l'infanterie et l'artillerie.

Le chef afghan avait partagé sa petite armée en quatre divisions: entouré de guerriers éprouvés, il commandait le centre, avait placé la droite sous les ordres d'Aman Ullah khan, l'un de ses généraux, et mis à la gauche, qui était composée exclusivement de Guèbres révoltés, un de leurs chefs religieux; au quatrième corps était confié l'honneur de soutenir l'artillerie, cachée à dessein derrière l'aile droite. Avant le combat, Mahmoud monta sur un éléphant et parcourut les rangs de son armée, encourageant ses soldats, leur rappelant leurs exploits, leur représentant que le pillage d'Ispahan serait le prix de la victoire, tandis que la honte et la mort ignominieuse deviendraient leur partage s'ils étaient vaincus et réduits à battre en retraite dans un pays ennemi. Il fit comprendre aux Guèbres révoltés que les Persans vainqueurs exerceraient sur eux les plus terribles représailles; puis il attendit le choc des Ispahanais. L'action fut engagée par l'aile droite persane; l'ardeur avec laquelle l'attaque fut conduite jeta d'abord la confusion dans les rangs des ennemis. Le valy d'Arabie, tournant brusquement une division désorganisée, tomba sur le camp des envahisseurs, mais ses Arabes restèrent si longtemps occupés à le piller qu'on ne put les réunir de la journée et les ramener au combat.

Pendant ce temps le premier ministre, à la tête de l'aile gauche, chargeait la droite des Afghans. Aman Ullah khan donna l'ordre à ses troupes de prendre la fuite; les Persans, tout joyeux, les poursuivirent avec ardeur, mais se trouvèrent bientôt devant les cent canons portés sur les chameaux agenouillés. Un feu nourri, dirigé avec justesse, vint abattre les -243-premiers rangs de la colonne ispahanienne et jeta une telle panique parmi cette troupe inexpérimentée que, brusquement attaquée par les fugitifs reportés en avant à la voix de leur général, elle fut taillée en pièces et entraîna dans sa déroute l'armée tout entière. Aman Ullah khan poursuivit le mouvement offensif, chargea l'artillerie persane, restée sans défense, sabra les canonniers et, dirigeant les bouches à feu sur l'infanterie placée au premier rang, en fit un carnage épouvantable. A la vue de leur propre artillerie couvrant de mitraille leur arrière-garde, les Persans perdirent tout courage, abandonnèrent le champ de bataille et cherchèrent leur salut derrière les murs d'Ispahan, munis de plus de quatre cents canons. Bon nombre d'entre eux désertèrent et reprirent directement, en petits corps isolés, le chemin de leur village.

Mahmoud ne songea même pas à profiter du désordre des vaincus et à entrer avec eux dans Ispahan; stupéfié par son bonheur, il regagna ses retranchements et laissa les Persans ramener tranquillement quelques-uns des canons abandonnés sur le champ de bataille. Il ne se décida à reprendre les hostilités qu'après avoir entendu de la bouche d'un espion le récit des scènes de désordre et de confusion qu'avait provoquées en ville le désastre des troupes royales. La cour avait quitté Farah-Abad; les Afghans y entrèrent, puis Mahmoud s'avança sur Djoulfa, qui soutint un assaut de plus de deux jours, réduisit la ville chrétienne à demander la capitulation, exigea pour la préserver du pillage une contribution de soixante-dix mille tomans et un tribut de cinquante belles jeunes filles, choisies dans les premières familles de la cité, et établit enfin le centre de ses opérations sur la rive droite du Zendèroud, à l'extrémité du Tchaar-Bag. Le vainqueur, malgré son audace justifiée par des succès inespérés, aima mieux investir la ville que de tenter un assaut avec des forces insuffisantes.

Le blocus commença dès le mois de mars; en août la population mangea les mulets, les chevaux et les chameaux; en septembre elle eut recours à la viande de chien et de chat, puis elle se nourrit de pain d'écorce d'arbres et enfin de chair humaine.

Pendant toute la durée du siège, chah Houssein, livré aux factions, se contentait de répéter aux chefs de chacune d'elles:

«Prenez des troupes, défendez-vous; je serai content s'il me reste le palais de Farah-Abad.»

Le P. Krusinski, moine polonais qui habitait Ispahan à cette époque, nous a laissé l'effroyable peinture des horreurs de ce siège. Les souffrances de la population étaient devenues insoutenables; l'eau du Zendèroud était corrompue par les cadavres qu'elle charriait, la famine décimait le peuple. Quand la cour en fut réduite aux aliments qui soutenaient encore les hommes les plus vigoureux, sa constance ne dura pas longtemps. Des négociations furent ouvertes, et chah Houssein se décida à abdiquer en faveur de Mahmoud, afin d'éviter à sa capitale les horreurs d'une prise d'assaut.

Le 23 octobre il monta à cheval, vêtu de deuil, et s'achemina tristement vers Farah-Abad, ce «séjour de la joie» auquel il avait tout sacrifié. On fit attendre longtemps l'infortuné monarque à l'entrée de son propre palais, sous prétexte que le vainqueur dormait; et, quand on l'eut introduit enfin dans le grand talar, il trouva le chef afghan assis sur le trône royal.

«Mon fils, dit-il noblement à Mahmoud qui n'avait pas daigné recevoir debout le prince vaincu, puisque le souverain maître de l'univers ne permet pas que je règne plus longtemps et qu'a sonné l'heure de ton élévation au trône de Perse, je te cède l'empire. Puisse ton règne être heureux!

—Telle est, lui répond le vainqueur, l'instabilité des grandeurs humaines. Dieu dispose à son gré des couronnes; il les ôte à l'un pour les donner à l'autre.»

-244-Après avoir rendu hommage au conquérant et attaché à son bonnet l'aigrette de diamants, emblème du pouvoir suprême, Houssein reçut l'ordre de se retirer au fond d'un petit palais, où il vécut sept années dans une captivité relativement douce. Plus tard les envahisseurs, ayant éprouvé quelques revers et redoutant un changement de fortune, mirent fin à sa triste existence.

Ispahan avait cruellement souffert pendant le siège. Non seulement la majeure partie de la population avait péri, mais les campagnes et les villages étaient saccagés, les kanots obstrués. Kérim khan en transférant la capitale à Chiraz, sa patrie, et la dynastie kadjar en ramenant le siège du gouvernement dans le nord, consommèrent sa ruine. La majeure partie de la population s'exila, les palais les plus vastes et les édifices les plus beaux furent abandonnés.

Et pourtant ce sont les monuments élevés sous les règnes des princes sofis qui embellissent encore la ville, et c'est dans l'enceinte des palais de chah Abbas et de ses successeurs que se trouvent les constructions civiles les plus intéressantes à étudier.

Le pavillon des Tcheel-Soutoun (Quarante-Colonnes), vers lequel nous conduit d'abord Mirza Taghuy khan, est situé au milieu d'une immense cour entourée de murailles peu élevées et plantée de vieux arbres et de rosiers arborescents. Au nord, un long bassin rempli d'eau conduit le regard jusqu'à des degrés de marbre blanc, servant de soubassement à une terrasse couverte, placée au-devant du palais.

Le pavillon des Tcheel-Soutoun, bâti par chah Houssein, paraît avoir été élevé sur les fondations d'un palais de chah Abbas, qui succédait lui-même à un édifice sassanide, ainsi que semblent l'attester quelques fragments de sculpture incrustés dans les murailles de l'enceinte.

L'ancien monument fut incendié pendant une fête sous le règne de chah Houssein. Il eut été facile d'arrêter les progrès du feu, disent les chroniques, mais le souverain craignit de pécher en cherchant à s'opposer aux manifestations de la volonté divine et donna l'ordre de laisser brûler l'édifice, tout en promettant de le faire reconstruire superbement.

Dix-huit colonnes de bois, revêtues de miroirs taillés en forme de losange, supportent la toiture jetée au-devant du palais; celles qui sont au centre du porche reposent sur des lions qui lancent des jets d'eau dans un bassin de marbre placé en face de la salle du trône. Une corniche en mosaïque de bois entremêlée d'étoiles scintillantes soutient le plafond, divisé en compartiments carrés, garnis de glaces biseautées et de prismes de cristal.

Le porche précède un talar recouvert d'une demi-coupole aux alvéoles de cristal sertis dans une monture métallique. De chaque côté de cette salle, où était placé le trône royal, emporté ou détruit à l'époque de l'invasion afghane, se présentent deux appartements, destinés l'un au souverain, l'autre à ses ministres. Toute l'ornementation extérieure de ces pièces et de la salle du trône est formée par la juxtaposition de miroirs de toutes tailles entourés de cadres dorés.

En l'état actuel il est difficile d'apprécier le mérite de cette décoration brillante, toute particulière à la Perse; les glaces, dont le tain est terni, sont couvertes d'une épaisse couche de poussière et ont aujourd'hui toute l'apparence de vieilles plaques d'argent bruni et oxydé. La variété des miroirs et des cadres nuit d'ailleurs bien moins qu'on ne pourrait le croire à l'ensemble général. Les légers ornements vénitiens ne jurent pas dans le voisinage des lourdes dorures Louis XIV rougies par le grand air, et de ce rapprochement d'objets de styles si disparates naît un tout parfaitement harmonieux. Explique qui pourra ce singulier phénomène. Quant à moi, je l'attribuerai volontiers à l'atmosphère lumineuse de ces pays ensoleillés qui enveloppe d'un jour harmonieux les ors répandus à profusion sur les parois.

-245-Trois portes en mosaïque de bois sont placées au fond du talar et donnent accès dans une nef voûtée, qui tient en travers toute la largeur de la salle du trône et des deux corps avancés. Cette longue pièce est dominée par trois coupoles sur pendentifs. Le dôme central est peint en rouge; les deux extrêmes en bleu; les pendentifs sont divisés en losanges brodés de légères arabesques d'or.

[Illustration]
SALLE DU TRÔNE DU PALAIS DES TCHEEL-SOUTOUN.

Des peintures à fresque représentant des réceptions royales ou des batailles tapissent les panneaux placés au-dessous des coupoles. Elles ont tous les mérites mais aussi tous les défauts des œuvres persanes: étude minutieuse des accessoires et des détails aux dépens des figures principales, richesse de coloris, raideur des attitudes et dédain absolu des lois de la perspective. L'un de ces tableaux reproduit les épisodes d'un combat où figurent des nègres d'un noir d'ébène montés sur des éléphants blancs. Près de la porte de l'est, chah Abbas, ayant à ses côtés Allah Verdy khan, généralissime des armées et fondateur du pont qui porte son nom, reçoit des ambassadeurs indiens. Les types et les costumes sont -246-fidèlement étudiés; il est regrettable que l'artiste, préoccupé de rendre le chatoiement des magnifiques étoffes d'or et les feux des pierres précieuses, ait traité sous jambe les danseuses placées au premier plan.

Entre ces grandes compositions et le lambris s'étend une frise de petits tableaux représentant des scènes de la vie domestique. Ces compositions sont peintes avec une certaine grâce et fournissent d'intéressants documents pour l'histoire du costume persan sous les sofis.

Les Tcheel-Soutoun ne sont plus habités; aujourd'hui pourtant la grande nef abrite de nombreux ouvriers occupés à coudre de superbes tentes de soie rouge, jaune et verte, destinées au prince Zellè sultan. Chacun travaille en silence et n'interrompt son ouvrage que pour faire sa prière à l'appel des mollahs ou prendre de temps à autre le thé, qu'un gamin fait circuler à la ronde.

Mirza Taghuy khan nous sert de cicérone pendant toute la durée de notre visite aux Tcheel-Soutoun. Dans l'espoir de faire faire son portrait équestre, il a revêtu un brillant uniforme et se trouve un peu gêné par une longue épée qui s'insinue au moindre mouvement dans les jambes de ses voisins; mais il reprend courage sur son cheval de bataille.

Son costume tout doré est celui des sartips ou généraux de première classe. Il ne faudrait pas supposer, en voyant notre ami porter le harnais des chefs de guerre, qu'il soit amoureux de Bellone: non, son humeur est pacifique; et s'il est général, c'est que ce titre purement honorifique est donné en Perse, comme en Russie, à tous les hauts fonctionnaires civils et… même aux militaires.

Outre ses nombreuses fonctions, le général-docteur est chargé de rédiger le journal d'Ispahan, moniteur du gouverneur de l'Irak. Il doit être d'autant plus honoré de cette haute preuve de la confiance du prince Zellè sultan, que le chah lui-même n'a jamais osé livrer à un de ses serviteurs la direction de l'esprit public, et qu'il s'astreint à écrire le journal officiel de sa propre main, quitte à abandonner la rédaction de la gazette littéraire à son premier ministre.

Mirza Taghuy khan aspire, je crois, à joindre à tous ces titres celui de recteur des Facultés d'Ispahan.

Comment ne pas dire un mot de cette Université, bien qu'il ne nous ait pas été donné d'apprécier le savoir des étudiants, envoyés en vacances durant tout l'été?

A l'exemple du roi son auguste père, le chahzaddè fait de louables efforts en vue d'organiser des écoles et de réagir contre les traditions cléricales qui donnent à la science théologique la première place dans l'enseignement. Tout serait au mieux si les élèves de la médressè n'étaient aussi rares que les maîtres. Les cours de physique, de mathématiques, d'histoire et de langues étrangères sont professés avec un égal mérite par un jeune savant livré tout le jour aux rêves enivrants que procure l'opium. Cet émule de Pic de la Mirandole, j'ai le regret d'en convenir, a fait son éducation à Paris et à Londres; mais, au lieu de s'instruire et de chercher à développer son intelligence au contact des Occidentaux, il s'est empressé, comme bon nombre de Persans venus en Europe, de greffer sur les vices communs aux Asiatiques nos plus détestables défauts.

Maître et élèves de l'Université d'Ispahan sont logés dans un ravissant pavillon situé au milieu de vastes jardins confinant à ceux des Tcheel-Soutoun. Ce palais d'été, élevé jadis par Fattaly chah, porte le nom de Hacht-Bechet (Huit-Paradis), parce qu'il contient, outre les appartements royaux, quatre corps de logis à deux étages, destinés aux huit favorites du roi.

[Illustration]
PAVILLON DES TCHEEL-SOUTOUN.

Quand on se rend des Tcheel-Soutoun aux Hacht-Bechet, on longe d'abord un bassin qui -249-s'étend entre deux jardins d'un caractère bien persan. Les parcs anglais, avec leurs pelouses de gazon égayées par des corbeilles fleuries ou des bouquets d'arbres; les jardins français du dix-huitième siècle, avec leurs formes raides et sévères, ne sauraient en donner une idée; les bags (jardins), semés sous de hauts platanes émondés jusqu'à la cime, sont de véritables champs couverts de fleurs serrées les unes auprès des autres, sans aucun souci des couleurs ni des espèces. L'aspect de ces longs parterres est étrange, et si, en s'en approchant, on peut leur reprocher un certain désordre, il faut avouer que, vus à distance et au grand soleil, ils produisent un effet charmant, chaque fleur paraissant alors plus éclatante que les brillants papillons qui les caressent de leurs ailes. Au delà du bassin s'élève le pavillon octogonal des Hacht-Bechet, composé d'une grande salle placée au centre de l'édifice, de quatre porches et de quatre corps de bâtiments. Il comprend sur deux hauteurs d'étages les «Huit-Paradis», desservis par des escaliers spéciaux mis en communication au moyen de galeries jetées au-dessus des porches.

[Illustration]
PAVILLON DES HACHT-BECHET.

Sur les murs des appartements placés auprès du portique s'étendent deux grandes compositions, représentant, l'une Fattaly chah entouré de ses fils, l'autre le même souverain chassant les fauves. Le roi, penché sur le cou de sa monture, traverse de sa lance la gueule d'une bête féroce, un lion ou une panthère, je ne saurais le dire. L'artiste, justement préoccupé de la figure royale, a négligé de préciser les formes de l'animal.

Les Hacht-Bechet sont démeublés aujourd'hui, les huit favorites ont disparu, pas un nom n'est resté attaché aux appartements embellis jadis de leur présence, et l'on chercherait vainement les traces des déesses qui régnèrent il y a quelque soixante ans dans cette ruche royale. Étaient-elles majestueuses ou mignonnes, brunes ou blondes, gaies ou sérieuses? Aucun indice n'est venu me révéler ces secrets; il est à supposer néanmoins que le père de plus de six cents enfants devait avoir au nombre de ses épouses des types de beauté très variés.

Je suis fort reconnaissante au général Mirza Taghuy khan de m'avoir prévenue que je me trouvais dans un collège, car sans cet avertissement je ne me serais jamais douté de l'affectation actuelle de l'édifice. Bancs, pupitres, ardoises traditionnelles, chaire de professeur, bibliothèque, constituent ici un mobilier inutile. Les Iraniens, grands et petits, calligraphes de profession ou écoliers maladroits, écrivent en tenant le papier appuyé sur la paume de la main, de telle sorte qu'en étendant un tapis sur le sol et en mettant dans un coin la perche et les verges nécessaires pour donner la bastonnade, un local quelconque peut servir de collège ou de ministère.

Les élèves auraient vraiment bien tort de se plaindre des coups de gaule dont on les -250-gratifie: ces soins prévoyants endurcissent dès l'enfance la plante de leurs pieds et les mettent en état de supporter bravement les infortunes à venir; la première école n'est-elle pas celle de l'adversité? D'ailleurs, si les professeurs distribuent plus de coups de bâton que de sages conseils, les collégiens reçoivent en dédommagement, comme leurs collègues de la capitale, un traitement fort honorable et un habit neuf tous les ans. Les Persans sont en avance, on le voit, sur les peuples qui s'enorgueillissent de donner l'instruction gratuite et obligatoire.

1er septembre.—Hier, à notre retour au couvent, nous avons été prévenus que le sous-gouverneur nous recevrait le lendemain, deux heures après le lever du soleil. A peine l'aurore au voile de safran se dispersait-elle sur la terre, que la voix tonitruante du bon Père a retenti sur la terrasse, où il dort d'habitude auprès de son écuyer Kadchic. Il s'agissait d'étriller nos montures avec le plus grand soin, afin d'entrer dignes et solennels au palais du gouverneur et de racheter par la bonne tenue des cavaliers et de leurs chevaux le misérable état du harnachement.

Tous ces préparatifs nous ayant mis en retard, nous traversons Djoulfa au galop et nous nous décidons à passer à gué le Zendèroud, afin de raccourcir la distance qui nous sépare du palais.

Il y a environ un mètre d'eau dans le fleuve; cependant le courant nous entraîne à la dérive et me donne un vertige qu'il me serait difficile de dominer, si je ne tenais les yeux obstinément fixés sur la rive vers laquelle nos chevaux se dirigent. La berge atteinte, le Père gagne une allée bordée de palais en ruine, traverse les jardins des Tcheel-Soutoun et s'arrête enfin devant une porte basse. Après avoir franchi un vestibule tortueux, nous pénétrons dans une cour plantée d'arbres fruitiers mêlés à des rosiers et à des vignes disposées en tonnelles.

Le représentant du prince nous reçoit sous un talar fort simple; la réception sera néanmoins cérémonieuse, si je m'en rapporte à l'élégance du costume de ce haut dignitaire: koledja de satin violet, abba de poil de chameau mêlé de fil d'or, kolah de fin astrakan taillé à l'ancienne mode.

Le sous-gouverneur passe à juste titre pour un des plus charmants causeurs de la Perse; il parle en savant grammairien le persan de Chiraz sa patrie, et s'exprime néanmoins avec une simplicité dont je lui sais le meilleur gré. C'est à la fois un lettré et un érudit.

Nous avons sérieusement étudié l'histoire de la Perse. Notre interlocuteur ne tarde pas à s'en apercevoir, et l'entretien, prenant dès lors une allure fort attachante, roule sur les hauts faits de chah Abbas. Tout le monde connaît les exploits du grand sofi, la manière dont il échappa au massacre de toute sa famille ordonné par son oncle, chah Ismaïl; les scrupules de son bourreau, homme pieux qui voulut attendre la fin du Ramazan avant de le tuer; sa jeunesse passée dans le Khorassan, son avènement au trône (1585), ses guerres victorieuses contre les Usbegs et les Turcs, l'extension donnée à l'empire à la suite de conquêtes qui portèrent les frontières de la Perse jusqu'à l'Euphrate, ses relations d'amitié avec les Européens installés à sa cour, l'embellissement d'Ispahan devenue sa capitale et l'une des plus belles villes du monde, enfin la richesse et la prospérité auxquelles atteignit sous son règne un royaume qu'il avait disputé à l'étranger et arraché à la guerre civile. Mais les dernières années de sa vie, passées au fond de son andéroun, sont restées couvertes d'un voile si épais, que peu de personnes ont pu le déchirer. L'esprit du roi, hanté par les folles terreurs qui saisissent dans leur vieillesse les souverains orientaux quand, arrivés au terme de l'existence, ils se prennent à redouter l'impatience de leurs héritiers, s'aigrit au point de le rendre injuste envers ses plus fidèles serviteurs.

Chah Abbas ne se contentait pas de se montrer d'une sévérité sans exemple pour les grands -251-de la cour; sa famille elle-même n'échappait pas à sa méfiance et à sa jalousie. Il avait tendrement aimé ses quatre fils pendant leur jeunesse; mais, le jour où il ne vit plus en eux que des successeurs, son esprit ombrageux s'émut et il se prit à considérer les personnes dévouées à ses enfants comme des ennemis personnels pressés de le voir mourir ou de lui ravir la couronne. Il se détermina à ordonner la mort de son fils aîné, Suffi Mirza, en voyant les regards des courtisans se porter avec respect sur l'héritier du trône au moment où il sortait du palais royal.

Les remords qu'il éprouva après l'exécution de cet ordre barbare semblèrent, au lieu de le calmer, exciter encore sa fureur. Le second de ses fils, Khoda Bendeh, était aussi bien doué que Suffi Mirza; ses vertus ne le préservèrent pas des soupçons paternels. Le prince, informé inopinément que son terrible père avait fait prendre et tuer sous prétexte de conspiration un des officiers auxquels il était le plus affectionné, ne sut maîtriser sa colère et son désespoir, accabla le chah des plus amers reproches, et, oubliant toute prudence, tira son épée du fourreau.

Il fut immédiatement désarmé et allait être décapité, quand chah Abbas, sur la prière de ses petits-enfants, consentit à lui laisser la vie, et se contenta de lui faire arracher les yeux.

Un profond désespoir s'empara du malheureux Khoda Bendeh; dans l'état misérable où il était réduit, sa colère et sa haine contre son père s'accrurent de jour en jour, et toutes ses pensées se concentrèrent sur un seul projet: tirer vengeance de son bourreau.

Il avait deux enfants: un fils et une fille. La petite Fatime était adorée de son grand-père, qui ne pouvait se passer d'elle. Seule, comme David auprès de Saül, elle parvenait à apaiser les fureurs du vieillard par ses caresses et sa gentillesse.

Khoda Bendeh écoutait avec une joie farouche tout ce qu'on lui disait de l'affection du roi pour la petite princesse, de l'influence qu'elle avait su prendre sur lui, et de la tristesse où le plongeait son éloignement momentané. La vengeance était prête. Un matin, au moment où l'enfant venait baiser ses paupières d'aveugle, il la saisit et l'égorgea sous les yeux de sa femme affolée, puis il se précipita sur son fils accouru au bruit de la lutte et tenta, mais en vain, de lui faire subir le sort de sa sœur; on parvint à arracher l'enfant, encore vivant, des mains de son père, et l'on avertit chah Abbas. Les exclamations de rage et de désespoir du vieux monarque devant le cadavre de sa petite-fille firent goûter au meurtrier un suprême et sauvage bonheur; pendant quelques instants il savoura avec avidité son horrible vengeance et mit fin à son existence en avalant un poison foudroyant. Oserais-je comparer les fureurs des héros d'Eschyle ou d'Euripide à celles de Khoda Bendeh? Cependant nous ne sommes point en présence d'une fable plus ou moins ingénieuse ou d'une histoire légendaire comparable à celle de la terrible Médée égorgeant ses enfants pour se venger de l'abandon de Jason; cette tragédie, à laquelle il serait bien difficile de trouver un plus épouvantable dénouement, n'est pas un récit composé par des aèdes et transfiguré par des poètes, mais un fait historique, qui s'est passé il n'y a pas trois siècles dans les appartements voisins de ceux où nous nous trouvons.

Le sous-gouverneur s'étonne de notre émotion; à son avis, le souverain est le maître absolu du bien et de la vie de ses sujets; il serait même prêt à excuser et à approuver, dans une certaine mesure, l'action du vieux roi qui, maître d'enlever la vie à son fils, se contenta de le priver de la vue. Il s'arrête néanmoins au milieu de ses souvenirs historiques et nous propose d'aller visiter le pavillon du Çar-Pouchidèh (Tête-Couverte), résidence favorite du prince Zellè sultan lorsqu'il vient dans son gouvernement d'Ispahan.

Cette petite salle, gaie et claire, est bien de nature à faire diversion aux récits tragiques de notre guide. Toute la décoration repose sur un ingénieux emploi de miroirs à facettes -252-et présente beaucoup d'analogie avec celle des Tcheel-Soutoun. Chacun des quatre supports octogones de la toiture s'appuie sur un groupe de quatre demoiselles court vêtues; elles-mêmes soutiennent des têtes de lion qui vomissent des jets d'eau dans une vasque placée au centre de la pièce. Au seul examen de ces sculptures, on reconnaît que les artistes persans n'ont pas l'habitude de modeler des figures humaines; ces statues, les seules que j'aie vues en Perse, ne sont pas dépourvues néanmoins d'une certaine grâce naïve.

Un passage ménagé tout autour du bassin permet d'accéder aux appartements disposés sur chaque côté de la salle. La pièce la plus vaste est meublée à l'européenne et munie d'une psyché que le prince fait habituellement placer devant lui quand il désire suivre des yeux ses mouvements et juger s'ils sont empreints de la grâce, jointe à la majesté, qui siéent à un descendant des Kadjars.

[Illustration]
PALAIS DU ÇAR-POUCHIDÈH.

Si Allah s'est montré généreux envers Zellè sultan en lui accordant une brillante intelligence, il l'a peut-être moins gâté au point de vue des avantages physiques. A en juger d'après ses nombreux portraits, le fils du roi est petit et un peu gros; à la suite d'un coup reçu sur l'œil pendant son enfance, une de ses paupières est restée abaissée, et il aurait peu sujet, il me semble, de se montrer coquet. Mais un prince, et surtout un prince oriental, ne court jamais le risque de s'apprécier à sa juste valeur; d'ailleurs, s'il avait quelque velléité de voir la vérité toute nue, ses flatteurs aux aguets ne laisseraient point pénétrer cette impudique personne sans l'avoir auparavant soigneusement voilée.

Le prince Zellè sultan se croit donc proche parent d'Apollon: aussi bien le soin de sa personne et de ses costumes est-il une de ses préoccupations favorites. Il a dans sa garde-robe les uniformes de tous les souverains de l'Europe, les met à tour de rôle, et disait dernièrement au représentant de la maison Holtz, en voyant une charmante photographie du duc de Connaught en uniforme de général anglais:

«Je désire avoir un costume pareil à celui-là.

—Altesse, la couleur rouge signale tous les défauts d'une coupe défectueuse, et, si vous désirez que cet habit aille tout à fait bien, il serait utile que je prisse quelques mesures.

Lazem nist (cela n'est pas nécessaire)», reprend le prince avec horreur, car, à l'exemple de son auguste père, il n'a jamais toléré qu'un de ses inférieurs osât lui manquer de respect jusqu'à le toucher; «prévenez seulement le tailleur que cet uniforme est destiné à un jeune homme bien fait, dont les formes sont plus majestueuses que celles du duc de Connaught.»

Le commissionnaire, ayant recommandé à ses correspondants de rêver d'un tonneau de bière en promenant les ciseaux dans l'étoffe, a eu néanmoins le regret de voir arriver un habit trop étroit pour son client.

-253-On est heureux de n'avoir à signaler que de si réjouissants travers chez un prince auquel sa naissance, sa puissance et les traditions locales auraient pu donner de redoutables défauts.

Derrière le Çar-Pouchidèh s'étend l'andéroun réservé aux concubines de Zellè sultan, qui ne s'est pas remarié légitimement depuis la mort de sa première femme, la fille de l'émir nizam. Je n'ai point visité cette partie du palais, le prince n'étant pas là pour m'y introduire; mais, au dire des serviteurs, j'ai vu, en compensation, des gens autrement intéressants que des femmes, cette vulgaire marchandise humaine, en la personne de quatre porcs, gras, luisants et en parfait état de santé.

[Illustration]
SULTAN MAÇOUD MIRZA, ZELLÈ SULTAN (L'OMBRE DU ROI), FILS AÎNÉ DE NASR ED-DIN CHAH, GOUVERNEUR GÉNÉRAL DE L'IRAK, DU FARSISTAN, DU LORISTAN, DU KHOUSISTAN, ETC.

Les élèves du chahzaddè sont les seuls spécimens de leur espèce qui aient jamais franchi les frontières de la Perse, l'entrée du porc, vivant ou mort, étant sévèrement interdite et jamais la chair de cet animal n'ayant osé s'étaler ici comme à Constantinople sous forme de jambon et de saucisse. L'intention du prince, en construisant une porcherie dans son palais, n'a pas été de faire un essai d'acclimatation: il a voulu, en se montrant si peu respectueux des prescriptions du Koran, protester contre des préjugés religieux, et l'on raconte même que, le jour de la réception du Norouz (nouvel an), alors que tous les fonctionnaires et le clergé sont forcés de venir présenter leurs vœux de bonne année au fils du roi, celui-ci a donné l'ordre de faire passer le cortège dans la cour souillée par les animaux les plus impurs de la création.

Les prêtres voient avec horreur les tendances de Zellè sultan, mais ils sont bien obligés de se dire les très humbles serviteurs d'un prince qui gouverne tout le midi de la Perse et tentera, à la mort de son père, de former un royaume indépendant dans le sud en laissant provisoirement le nord à son frère le valyat, quitte à l'en déposséder plus tard, si les Russes ne se sont pas chargés de ce soin. Zellè sultan est trop ambitieux et trop courageux pour renoncer à la haute situation qu'il occupe. De son côté, le valyat, s'il monte sur le trône, cherchera à se défaire d'un si redoutable vassal. Aussi pense-t-on, sans oser le dire tout haut, que l'Iran appartiendra à celui des deux frères qui pourra faire tuer l'autre.

Le chah connaît la haine qui divise les princes depuis leur plus tendre enfance.

Dès l'âge de douze ans, Zellè sultan gravait, sur une lame de sabre faite à son intention, cette phrase significative: «C'est avec cette arme que je tuerai mon frère le valyat». A cette époque le roi n'accordait pas à son fils aîné la considération due à un prince intelligent, bon administrateur, et qui seul de tous ses enfants lui fournit de l'argent, au lieu de lui en demander; il n'admettait pas surtout que les lois d'hérédité faites en faveur -254-du premier-né d'une princesse kadjar pussent être violées. En voyant s'élever dans une si jeune tête de pareilles idées de révolte et d'usurpation, il entra en fureur et donna l'ordre de crever les yeux du coupable. On obtint la grâce de Zellè sultan en considération de son jeune âge, et désormais le prince apprit à cacher soigneusement sa pensée et à ne plus se livrer à des accès de franchise qui pouvaient lui coûter la vie.

Depuis quelques années, le chah, bien revenu de ses préventions, dépouille successivement tous ses frères de leurs gouvernements et les remet entre les mains de son fils aîné. Est-ce la tendresse ou l'intérêt qui le guide? Allah seul connaît le cœur de Nasr ed-din son serviteur.

En rentrant à Djoulfa, nous avons suivi la grande voie de Tchaar-Bag. Généralement triste et abandonnée, elle reprend quelque animation vers le soir, au moment où les caravanes se mettent en marche. Mais que sont les allées et venues de muletiers et de pauvres diables auprès de la foule animée et luxueuse qui embellissait cette promenade il y a deux cents ans! A en juger d'après les détails donnés sur les costumes du dix-septième siècle par les peintures des Tcheel-Soutoun, on devait voir se promener, sur les dalles de marbre de l'allée centrale, des seigneurs vêtus de cachemire, d'étoffes d'or ou de pourpre, et, sur les voies latérales, courir d'élégants cavaliers luttant de vitesse et de vigueur, ou faisant exécuter à des étalons somptueusement harnachés des passes brillantes, sous les yeux des belles khanoums assises dans le balakhanè construit en tête de la promenade. Je suis entrée, en escaladant les terrasses de maisons voisines, dans ce célèbre pavillon et j'ai regardé. Plus de cavaliers, hélas! plus de gentilshommes aux glorieux ajustements. Quelques piétons s'avancent lentement, affaissés sous le poids de lourds fardeaux; les platanes gigantesques, mais à la cime chenue, sont dépouillés de cette verdure qui promet aux arbres une longue existence; les dalles des trottoirs sont ébranlées, les canaux desséchés; les bassins, remplis d'une eau croupissante, supportent des fleurs de marécage; les parterres, sans arbustes ni verdure, ne se parent même pas de ces grands rosiers sauvages, ornement naturel des jardins les moins soignés.

Malgré la sauvagerie du tableau je n'ai pas eu à regretter mon ascension jusqu'aux étages supérieurs du balakhanè. Autour des pièces règnent de magnifiques lambris de faïence.

Ces peintures, divisées en tableaux distincts, représentent des scènes d'andéroun traitées avec un incontestable mérite. Vêtues de robes de brocart, coiffées de turbans ou de diadèmes de pierreries, de jeunes femmes sont assises dans des jardins et mangent des chirinis (bonbons) et des fruits. Leurs vêtements sont peints en couleurs vives et franches, tandis que les figures ne sont guère plus colorées que les fonds blancs laiteux sur lesquels elles se dessinent. Si l'on considère la finesse et la forme des traits, qui ne rappellent en rien le type des belles Iraniennes, il est permis de supposer que les faïenciers se sont inspirés de modèles chinois. Cette hypothèse est admissible, car à l'époque du grand sofi la Perse a fabriqué des plats et des vases peints en bleu sur fond blanc, imitant à s'y tromper les porcelaines du Céleste-Empire.

Hélas! presque toutes les figures des panneaux du Tchaar-Bag ont été brisées à coups de marteau. Cette mutilation barbare a sans doute été faite sous chah Abbas II, prince si dévot qu'au début de son règne on n'osait écouter que des exhortations pieuses. Sur la fin de son existence il racheta, j'en conviens, cet excès de zèle par les plus affreux désordres. Ayant fait tuer sa favorite durant une nuit d'ivresse, il ordonna, en reprenant possession de lui-même, qu'on immolât aux mânes de la défunte toutes les bouteilles vides ou pleines de l'empire: repentir bien méritoire, mais dont ses sujets firent tous les frais, car, si Abbas II renonça désormais à conserver son vin dans des récipients de verre, il remplit de ce précieux -255-liquide des amphores de faïence dont la contenance était double ou triple de celle des bouteilles brisées.

En descendant du pavillon par des marches de trente-cinq centimètres de hauteur, le Père, auquel notre séjour au couvent paraît avoir rendu quelque gaieté, s'arrête tout à coup.

[Illustration]
PORTE DE LA MÉDRESSÈ DE LA MÈRE DU ROI. (Voyez p. 256.)

«Le sous-gouverneur, dit-il, n'est pas le seul à connaître la vie intime de chah Abbas le Grand. Ce souverain, m'a-t-on conté, se plaisait à adresser à son bouffon des questions bizarres. «Un homme a commis une faute très grave: comment peut-il, en voulant se la faire pardonner, présenter une excuse qui soit pire que la faute commise?» lui demanda-t-il un jour. Le lendemain, comme le roi montait les degrés conduisant à l'appartement de ses femmes, le fou s'approcha et le pinça fortement au mollet.

«—Qu'est-ce à dire? s'écria le roi en courroux.

«—Excusez-moi, Majesté, gémit le coupable, je croyais tenir la jambe de la favorite.»

On connaît une autre solution du même problème donnée naïvement par le grand maître -256-des cérémonies de Charles X. Après l'enterrement de son frère Louis XVIII, le roi se plaignit amèrement du désordre du cortège funèbre. «Sire, nous ferons mieux la prochaine fois», répondit en tremblant l'officier incriminé.

3 septembre.—Souvent déjà, tout en longeant le Tchaar-Bag, je suis passée devant la façade de la médressè de la Mère du Roi, et toujours j'ai été tentée de visiter cet édifice, merveilleux à en juger d'après les proportions monumentales de sa porte d'entrée et l'éclat des émaux à fond bleu turquoise de la coupole et des minarets cachés en partie derrière un rideau de verdure. Tout ce que j'avais rêvé n'est rien auprès de la réalité.

La baie ogivale qui constitue l'entrée de la médressè s'élève au centre d'une façade à deux étages longue de près de cent mètres. Une large torsade de faïence bleu turquoise, reposant à ses extrémités sur des bases d'albâtre, dessine tout autour de l'ouverture une brillante archivolte. La porte en bois de cyprès est couverte de plaques d'argent ciselées avec art.

Je franchis le seuil et pénètre dans un large vestibule octogone recouvert d'une coupole; à droite et à gauche sont placés des gradins de bois, sur lesquels des marchands de comestibles étalent des pêches magnifiques, des raisins dont les ancêtres sont nés au pays de Chanaan, du lait aigre, des concombres, des kébabs prêts à rôtir, en un mot les approvisionnements d'un restaurant bien achalandé.

Ce vestibule, où viennent se pourvoir aux heures des repas maîtres et élèves, est percé de larges baies: l'une communique avec la porte extérieure; celles de droite et de gauche s'ouvrent sur deux vestibules secondaires; la quatrième donne accès dans la cour de la médressè, ombragée de platanes vigoureux. Il n'est point étonnant que ces arbres soient, malgré le développement de leurs branches inférieures, plus fournis à la cime que les platanes du Tchaar-Bag, car la médressè de la Mère du Roi a été bâtie en 1710 sous le règne de chah sultan Houssein, près de cent ans après la plantation de la fameuse promenade de chah Abbas.

Les yeux, éblouis par les reflets des briques émaillées qui scintillent aux rayons du soleil, ne distinguent à première vue que les grandes masses du tableau. Au premier plan, les arbres du jardin se réfléchissent sur les eaux cristallines de longs bassins d'albâtre et forment de leurs rameaux épais un cadre sombre au milieu duquel se détachent comme noyés dans une buée lumineuse le dôme et les minarets revêtus d'une mosaïque de briques émaillées. Le fond bleu turquoise de la coupole sert de fond à de gracieuses volutes blanches et à des arabesques jaune clair, serties, suivant le cas, d'un mince filet gros bleu ou noir. Le revêtement de toutes les parties inférieures du monument est formé de carreaux de faïence d'un blanc laiteux recouverts d'entrelacs bleu foncé, donnant aux parties les plus résistantes de la construction un aspect de solidité en harmonie avec leur rôle dans l'ensemble du monument.

Les artistes qui ont produit une œuvre aussi admirable ont droit à tout notre respect; on ne saurait élever à un plus haut degré la décoration architecturale et profiter plus judicieusement des ressources que la nature a réparties à l'Orient. Quant à moi, je ne connais pas en Europe de monument susceptible de produire une impression analogue à celle que l'on éprouve en présence de la médressè de la Mère du Roi.

Les élèves ne sont pas nombreux en cette saison. N'étaient les marchands installés sous le vestibule et quelques prêtres occupés à fumer le kalyan avec une gravité toute sacerdotale, on pourrait croire la médressè presque aussi déserte que le caravansérail de la Mère du Roi et le bazar contigus. Nous ne serons guère gênés aujourd'hui pour faire tout à notre aise nos relevés et nos photographies.

[Illustration]
LA MÉDRESSÈ DE LA MÈRE DU ROI.

Pendant que nous opérons, le P. Pascal va rendre visite aux professeurs de l'école; entre gens instruits la théologie étant un perpétuel sujet d'entretien, il ne tarde pas à trouver au nombre des mollahs quelques adversaires tout prêts à soutenir une controverse religieuse. -259-La dispute devient bientôt si intéressante, que les marchands de fruits abandonnent leurs étalages et se groupent autour du moine chrétien et des prêtres musulmans. Les Persans, il est intéressant de le constater, traitent en général sans aucune acrimonie des sujets dont la discussion soulève au milieu de nos sociétés civilisées d'inévitables conflits; plusieurs fois déjà j'ai eu l'occasion de constater cette modération des chiites dans des circonstances où leur fanatisme excessif pouvait faire redouter de bruyants éclats: chacun ici parle à son tour, attaque la thèse de son interlocuteur, parfois avec une grande justesse d'arguments, et toujours avec une parfaite tranquillité d'esprit et de gestes.

[Illustration]
DERVICHE ET ÉTUDIANTS.

Au moment où nous venons reprendre le Père, la parole appartient à un honnête derviche aux cheveux incultes, que j'ai aperçu tantôt assis sur une de ces grandes jarres à blé qui furent jadis si fatales aux quarante voleurs des Mille et une nuits. Le disciple d'Hafiz est descendu de son trône de terre cuite pour venir, lui aussi, causer dogme et morale. «Il est un peu fou, comme tous ses pareils, m'assure un jeune théologien, qui le considère pourtant avec le respect voué par les Orientaux à ceux qui ont perdu la raison. Il n'était ni gras ni fortuné -260-quand il arriva à la médressè, mais il abritait au moins sa tête des rayons du soleil et des neiges hivernales sous un excellent bonnet de feutre; des loutis (pillards) passant auprès de lui et le voyant endormi lui volèrent sa coiffure. A son réveil l'infortuné chercha vainement son bien, puis, en désespoir de cause, il se rendit au cimetière, s'assit sur une tombe et pendant plusieurs mois y demeura depuis l'aurore jusqu'au coucher du soleil.

«—Pourquoi vous éternisez-vous dans ce lieu funèbre? lui dit un de ses camarades.

—J'attends mon voleur; il viendra ici, puisque tout le monde y vient, et ce jour-là je reprendrai mon bien.»

Le P. Pascal aurait alimenté longtemps la discussion si l'heure n'était venue de déjeuner.

Nos longues courses, les chaleurs du mois de septembre, la nécessité de faire honneur à la cuisine persane sous peine d'humilier nos hôtes, nous fatiguent à tel point, que notre excellent guide nous a engagés à ne point rentrer à Djoulfa au milieu du jour, et à venir déjeuner au caravansérail, où Kodja Youssouf a établi ses dépôts de marchandises. Le comptoir de ce négociant est situé dans la partie la plus animée du quartier commerçant. Je n'ai vu nulle part, pas même à Constantinople, à Téhéran ou à Kachan, une foule comparable à celle qui grouille dans ces merveilleux bazars, les plus beaux et les plus fréquentés de tout l'Orient. Des potiches de vieux chine ou de vieux japon, des vases en cuivre ciselé remontant au siècle de chah Abbas, des suspensions en argent massif, incrustées de turquoises et de perles, parent les éventaires et font des galeries du quartier commerçant de véritables musées; musée, c'est le mot, car il faut se contenter d'admirer et ne pas songer à acheter ces œuvres d'art, les marchands, jaloux et orgueilleux de posséder des trésors dont ils connaissent toute la valeur, ne consentant à les céder ni pour or ni pour argent.

Le rôle de ces objets n'est pas d'ailleurs purement décoratif: ils sont tous garnis d'énormes bouquets de roses blanches ou jaunes, de jacinthes et de jasmins, dont le parfum pénétrant vient heureusement corriger les odeurs qui se dégagent de la foule.

Dans cette saison, l'aspect du bazar aux comestibles est particulièrement ravissant. De tous côtés s'empilent des montagnes de pêches vermeilles, des pyramides de limons doux, de melons et de concombres; des pastèques pourfendues par la moitié montrent aux passants altérés leur chair rouge gonflée d'une eau délicieuse, tandis que roulent pêle-mêle sur le sol des raisins et des aubergines monstres; en concurrence avec ces boutiques se présentent les étalages des épiciers, pharmaciens, droguistes, où miroitent, sous les rayons lumineux tombés du haut des toitures en forme de coupoles, des bocaux de cristal contenant toute une collection de sel de fer, de cuivre, de manganèse, et de longs vases de verre remplis de piment, de safran ou d'autres épices, condiments obligés de certains mets persans.

Le caravansérail arménien, dans lequel se trouvent les bureaux de Kodja Youssouf, est entouré d'une série de chambres profondes, fermées par des volets en mosaïque de bois. Au milieu du jour toutes ces portes sont soigneusement cadenassées, car les riches négociants se contentent de passer quelques heures à leur comptoir, à l'inverse des petits marchands du bazar, dont la boutique reste toujours ouverte.

Le Père frappe; des serviteurs se présentent et nous introduisent dans une salle voûtée; l'air de la pièce a conservé une bienfaisante fraîcheur. Nos domestiques apportent d'une rôtisserie voisine de délicieux kébabs emmaillotés dans une couche de pain, et des fruits confits dans du sirop aigre. Ces hors-d'œuvre, désignés sous le nom de torchis (aigreur), sont des aubergines de la grosseur d'une figue de vigne, des prunes de la taille d'une olive, ou des noix à peine formées. Les Persans mangent à tous les repas ces mets excitants, très agréables pendant les fortes chaleurs.

Après le déjeuner, Kodja Youssouf profite de notre présence à Ispahan pour faire défiler -261-devant nous les plus habiles forgerons ispahaniens; ils portent avec eux des canards, des chameaux, des ânes, des boucliers et des aiguières en acier, façonnés au marteau et rehaussés de minces filets d'or ou de platine incrustés dans le dur métal.

Nous recevons également la visite de plusieurs grands marchands de tapis. L'un d'eux nous invite à venir prendre le thé dans sa maison, ses marchandises étant trop lourdes pour être facilement transportées. J'accepte son offre avec d'autant plus d'empressement qu'il est marié, prétendent les matrones d'Ispahan, à l'une des plus jolies femmes de la ville.

L'entrée de l'andéroun sera difficile à forcer, et j'aurai bien du mal à me faire présenter à la belle, car le bonhomme, trompé comme le commun des mortels par mes habits et la peau tannée de mon visage, a cru être agréable à Marcel en lui faisant sur moi les compliments les plus aimables.

«Votre esclave a vu du premier coup d'œil que ce jeune homme est le fils de Votre Honneur. Dieu a donné à cet enfant des traits qui reproduisent trop fidèlement votre bienfaisante image pour que l'on n'en soit point frappé.»

Les Persans, sans oser se l'avouer, ont si peu de confiance dans la vertu de leurs femmes, que la constatation de la ressemblance entre père et fils est un compliment délicat toujours reçu avec le plus grand plaisir.

Marcel, très touché des bonnes paroles du marchand de tapis, s'est confondu en remerciements.

[Illustration]
CARAVANSÉRAIL ARMÉNIEN.
[Illustration]
PANORAMA DE DJOULFA. (Voyez p. 264.)

CHAPITRE XIV

Les jardins de l'évêché.—Le clergé grégorien.—L'andéroun de hadji Houssein.—Souvenirs de voyage d'une Persane à Moscou.—La tour à signaux.—Lettre du chahzaddè Zellè sultan.

2 septembre.—«Aïe! aïe! la! la! la! Assez! pardon! père, je ne recommencerai plus. Aïe! aïe!» hurle notre ami Kadchic en recevant sur la plante des pieds quelques légers coups de gaule.

Le mauvais drôle s'est permis de goûter à un pichkiach que l'évêque arménien nous a envoyé par l'entremise d'un vicaire, chargé de nous rappeler également que Sa Grandeur nous attendait ce soir à dîner dans son jardin des bords du Zendèroud. Le cadeau épiscopal ne se composait que de six pêches, mais elles étaient assez grosses pour remplir à elles seules une grande corbeille d'osier. Les fruits les plus parfumés des jardins d'Europe ne sauraient rappeler, même de loin, la chair à la fois ferme et fondante, la peau fine et la saveur musquée des pêches d'Ispahan. J'excuse, en les admirant, la gourmandise de Kadchic; sa grâce obtenue, le gamin se relève et se sauve en courant.

«La plante de tes pieds n'est-elle pas endolorie?

—Pas le moins du monde; elle est dure comme une semelle de cuir, mais je crie de toutes mes forces afin d'apitoyer bien vite le Père.»

Exacts au rendez-vous, nous franchissions, trois heures avant le coucher du soleil, l'enceinte de terre bâtie autour des jardins de l'évêché. Sa Grandeur ne tarde pas à arriver, montée sur un superbe cheval noir et suivie de ses vicaires, qui caracolent derrière elle. C'est évidemment ainsi que voyageaient autrefois en France les plus grands dignitaires de l'Église.

Non loin de la porte d'entrée s'étend une esplanade couverte d'un dôme de verdure. Sous cet épais ombrage s'abrite une citerne alimentée par les eaux du Zendèroud. La roue d'une grossière machine élévatoire tourne en gémissant sur son arbre de couche et vient déverser, à -264-la tête des rigoles d'irrigation, l'eau contenue dans les godets de bois dont elle est entourée. Quatre bœufs superbes attelés à un manège mettent en mouvement cet appareil aussi bruyant que primitif. Les élèves de l'évêché, grâce à leur grande taille et à leur belle conformation, dues probablement à l'abondance et à la qualité de la nourriture qui leur est donnée, diffèrent des bêtes de labour, petites, maigres, mal faites, et dont la chair coriace est si mauvaise au goût que les plus pauvres gens seuls peuvent se décider à la consommer.

Le bouvier, en me vantant la vaillance et la douceur des animaux confiés à ses soins, et en me faisant admirer leur poil brillant, ne se doute point, le malheureux, des instincts carnassiers et des idées criminelles qui, je l'avoue à ma honte, se réveillent en moi. Depuis plus de six mois nous n'avons pas été régalés du moindre bifteck! En revenant en France, j'en fais le serment, je ne mangerai de six mois ni pré-salé, ni côtelette nature. Pour donner un autre cours à des pensées d'autant plus malséantes qu'elles se présentent à mon esprit au moment où le mouton va essayer de tenter mon appétit en se déguisant sous huit ou dix formes différentes, je m'enfonce au plus épais du verger. Le sol, merveilleusement fécond, est couvert de trois étages de verdure; des platanes et des peupliers dominent de leurs cimes élancées figuiers, pêchers, grenadiers et cognassiers, chargés eux-mêmes de fruits si doux qu'on les mange comme des pommes; les branches de ces arbres s'affaissent sous le poids de la récolte et touchent presque la terre, couverte de légumes auxquels l'ombre est nécessaire.

Mahomet a dû rêver de Djoulfa en décrivant les jardins d'Éden.

Nous sortons du verger à la voix de l'évêque et montons sur la terrasse d'un pavillon placé à l'entrée de la grande allée. De ce point culminant le regard s'étend dans toutes les directions; il suffit d'évoluer lentement sur soi-même pour voir se développer, comme dans un gigantesque panorama: au nord-est, la ville musulmane aux coupoles d'émail bleu; à l'est, le fleuve s'écoulant sous les nombreuses arches des ponts Allah Verdy khan et Mamnoun; plus bas, les toits coniques du couvent des derviches et le minaret de Chéristan élevé dans le plus vieux quartier de la ville, l'antique Djeï; au sud, Djoulfa dont les terrasses entrecoupées de coupoles et de jardins se détachent sur un fond de montagnes violacées; enfin, à l'ouest et au nord-ouest, la fertile plaine de Coladoun formant au loin une immense tache verte.

A la nuit les invités arrivent en troupes. Ce sont les plus dévots personnages de Djoulfa, les conseils et les appuis de l'évêque, tous gens savants, mais timides et réservés en présence de leur pasteur.

On prélude au repas en buvant du thé, boisson considérée comme un apéritif; puis, à neuf heures du soir, chacun prend place à table. Les convives, gratifiés de fourchettes, de cuillères et de couteaux, regardent avec une méfiance non dissimulée ces instruments de torture, et prennent, à leur aspect, une figure si déconcertée que je regrette de n'avoir pas le courage, m'affranchissant d'absurdes préjugés, de plonger mes doigts dans les plats, tant je rends malheureux les pauvres gens invités, ou plutôt condamnés à dîner en ma compagnie.

Le menu ressemble beaucoup à celui du festin servi à la noce arménienne; les convives étant moins nombreux, les plats sont plus soignés et les mets plus variés. Le vin noir de Kichmich surtout est exquis. Il provient d'un vignoble planté à l'extrémité du jardin.

Les Arméniens entendent aussi bien la culture de la vigne que la fabrication du vin. Ils font monter les ceps le long de treillages formant des tonnelles plates, étendent les sarments sur des claies assez larges pour laisser passer la grappe au moment de sa formation, et lui permettent ainsi de se développer tout à l'aise à l'intérieur de la tonnelle. Le raisin, abrité des rayons du soleil par les feuilles demeurées au-dessus du clayonnage, et maintenu à -265-une assez grande distance du sol pour n'être point brûlé par la chaleur rayonnante, atteint parfois jusqu'à quarante centimètres de longueur; son grain est gros, couvert d'une peau fine, et clairsemé sur la grappe. Quand j'ai goûté à ce fruit exquis, j'ai cru me retrouver encore dans les huertas de Murcie ou de Malaga. Les Arméniens ne coupent le raisin que lorsqu'il est arrivé à complète maturité; les vendanges faites, il est égrappé, foulé et mis à fermenter; après la décuvaison on fait cuire le vin afin qu'il puisse traverser sans danger les fortes chaleurs de l'été, puis on le mélange à des matières destinées à le rendre plus excitant, la meilleure de toutes les boissons, au goût des Persans, étant celle qui amène le plus tôt le buveur à un état d'ivresse agréable.

Au dessert l'évêque prend la parole en arménien et prie l'un des convives de nous traduire ses paroles en langue persane.

[Illustration]
UN BŒUF DE L'ÉVÊCHÉ.

«Je suis heureux, dit-il, de réunir autour de moi les chefs des principales familles de Djoulfa et de les mettre à même de témoigner leur sympathie aux hôtes que le ciel m'a envoyés, aux enfants de cette fière nation qui depuis tant de siècles est la protectrice et l'ange tutélaire des chrétiens d'Orient. La France se souviendra des saintes traditions de son passé, ajoute-t-il, et toujours les opprimés tourneront vers elle leurs regards suppliants.»

Perdus en pleine Asie, comment ne serions-nous pas émus en entendant parler avec respect et confiance de la patrie lointaine?

Ces quelques mots ont d'ailleurs une portée réelle; quoique forcé de résider à Djoulfa, le prélat qui nous reçoit à sa table n'en occupe pas moins une très haute situation. Son titre de primat des Indes en fait le chef hiérarchique et le représentant de tous les chrétiens schismatiques établis en Hindoustan. Les revenus du siège épiscopal sont même dus en partie à la générosité des Arméniens installés à Bombay ou à Bénarès, car, à part le produit de ses jardins et de quelques terres disséminées autour de Djoulfa, l'évêché ne peut guère compter sur les secours des Iraniens, trop pauvres pour offrir à leur pasteur autre chose que les prémices de leurs récoltes.

Les fonds provenant des Indes sont considérables, mais la manière dont ils sont recueillis est tout au moins singulière. L'évêque de Djoulfa dispose à son gré des cures de -266-ces pays, et donne les mieux rétribuées aux prêtres capables de lui offrir en échange de leur nomination un cautionnement destiné à garantir la redevance qu'ils s'engagent à lui payer annuellement. Réunir à l'avance les fonds nécessaires à l'obtention d'une cure à gros bénéfices est la grande préoccupation des membres du clergé subalterne: il n'y a pas de trafic ou de commerce clandestin auxquels les prêtres ne se livrent en vue de satisfaire les exigences pécuniaires de leur chef hiérarchique. Les abus les plus criants résultent de ces détestables agissements, mais on ne saurait juger avec trop d'indulgence le pasteur quand on connaît le troupeau. Si les prélats ne prenaient la précaution d'exiger un cautionnement avant de nommer les curés, les membres du bas clergé, sortis généralement des classes les plus infimes de la société, privés d'une instruction assez solide pour suppléer à l'éducation première, dépourvus d'idées très nettes sur la valeur d'une parole donnée et ne voyant guère dans le sacerdoce qu'un état lucratif, s'empresseraient, une fois nommés, de manquer à leurs promesses.

Ces conventions sont entachées de simonie; néanmoins les grégoriens ne paraissent pas les considérer comme illicites et les concluent du haut en bas de la hiérarchie ecclésiastique. Le patriarche d'Echmyazin, chef reconnu de l'Église schismatique, exige tout le premier, des évêques consacrés par lui, des cadeaux proportionnels à la dotation de leurs sièges épiscopaux, et ne saurait trouver mauvais que ceux-ci, à leur tour, aient recours à des procédés analogues envers les simples prêtres; d'autant plus que les prélats, se trouvant dans l'impossibilité de se livrer aux entreprises commerciales qui enrichissent les fidèles, sont obligés de pressurer le bas clergé afin de réunir les fonds promis à Echmyazin, de subvenir aux frais du culte, et de pourvoir à leur entretien personnel, à celui des bâtiments de l'évêché, des écoles et des établissements de bienfaisance.

Le marchandage des offices religieux n'empêche pas d'ailleurs les prêtres de témoigner le plus profond respect à leur pasteur; et ils songent même si peu à murmurer contre des demandes d'argent publiquement avouées, que le curé de la cathédrale de Djoulfa, désireux d'être promu à une cure des Indes, est venu prier le P. Pascal de lui servir de caution auprès de l'évêque. L'idée était au moins originale. Le Père a refusé d'intervenir dans une affaire où son immixtion aurait pu être considérée comme un empiètement indiscret dans les affaires des grégoriens. Il doit se montrer d'autant plus prudent que, jusqu'à ces dernières années, l'Église romaine et l'Église schismatique de Djoulfa ont été des rivales acharnées.

Peu d'années avant la venue à Djoulfa du P. Pascal et de l'évêque, la majorité grégorienne persécuta de la manière la plus cruelle la minorité romaine; les prêtres catholiques, menacés dans leur existence, furent même obligés de se réfugier chez des musulmans. Le souvenir de ces excès n'était pas encore effacé à l'arrivée des deux nouveaux chefs, et leurs relations se ressentirent tout d'abord de l'état d'hostilité de leurs ouailles; aujourd'hui elles sont devenues des plus amicales, grâce aux sentiments généreux du P. Pascal.

Il y a six ans, l'évêque, montrant, au dire des fidèles, trop de modération envers les catholiques, fut gravement attaqué; on lui reprocha avec amertume ses tendances à se rapprocher des romains au détriment des grégoriens.

Les mauvais sentiments de la population de Djoulfa éclatèrent avec une telle violence, que le prélat, désolé, se résigna à abandonner son siège de Perse et à aller vivre aux Indes au milieu de fidèles respectueux et soumis. Il quitta son palais, franchit à peu près seul les murs de la cité, dure humiliation quand on a la coutume de vivre entouré de nombreux amis, et s'engageait en pleurant sur la route de Chiraz, quand il fut rejoint par le Père Pascal. Le moine, ému de pitié, avait sellé son cheval et était venu consoler le voyageur. Celui-ci fut profondément touché de cet acte de charité. Les deux prêtres cheminèrent -267-ensemble une journée, et en se séparant, l'un pour s'éloigner de son ingrate ville épiscopale, l'autre pour revenir au milieu de ses quelques catholiques fidèles, ils se promirent de resserrer les liens de leur amitié si des circonstances favorables les réunissaient un jour à Djoulfa.

Le repentir des schismatiques ne se fit pas longtemps attendre. Les nombreuses charités de l'évêque manquèrent aux pauvres dès le premier hiver; la population aisée, livrée sans défense aux fantaisies autoritaires du pouvoir civil, ne tarda pas à comprendre de son côté que non seulement elle avait commis une injustice, mais s'était privée d'un chef éminent, capable de grouper autour de lui la colonie et de la défendre contre les vexations des musulmans. Au bout d'une année les Djoulfaiens se décidèrent à envoyer à l'évêque des Indes des émissaires chargés de lui porter leurs excuses et de le prier de revenir reprendre sa place au milieu d'eux. Le prélat se montra généreux et promit de revenir en Perse si les sentiments de la population ne variaient pas au cours d'une nouvelle année. Ce délai passé, il quitta courageusement sa nouvelle résidence, où il vivait entouré de respect et jouissait de tous les avantages de la civilisation, et revint dans la sauvage Djoulfa qui avait si durement méconnu ses bonnes intentions; son retour fut un véritable triomphe. Depuis cette époque pas un nuage ne s'est élevé entre la colonie schismatique et son pasteur, bien que l'évêque soit devenu l'ami intime du P. Pascal. Les deux moines s'ingénient à ne point blesser les susceptibilités de leurs fidèles respectifs, et grâce à leur bonne entente une harmonie remarquable règne entre les sectateurs de religions naguère encore si acharnées l'une contre l'autre.

[Illustration]
SACRISTAIN ARMÉNIEN.

A onze heures le P. Pascal se lève, transmet nos remerciements à l'évêque et le prie de venir à son tour dîner au couvent, où il veut réunir en notre honneur les Européens et les catholiques les plus fervents de Djoulfa. L'invitation est acceptée avec bonté, et l'on donne l'ordre d'allumer les fanous destinés à éclairer la route.

Guidés par le sacristain, huit ou dix domestiques s'emparent de ces immenses lanternes et forment, en s'avançant sous les tonnelles de verdure et les branches des cognassiers chargés de fruits dorés, un cortège des plus pittoresques. Sur un signe de l'évêque, nous nous plaçons auprès de lui, comme étant les gens les plus respectables de la bande, tandis que les autres invités traînent leurs babouches au-devant de nous et soulèvent un nuage de poussière que nous sommes obligés de dévorer consciencieusement, afin de garder le rang auquel nous avons droit.

De retour au couvent, j'adresse au P. Pascal d'amers reproches au sujet de la prodigalité dont il veut se rendre coupable en essayant de lutter d'amabilité avec l'évêque, lui qui n'a pas à sa disposition les revenus des cures des Indes.

«Ne vous mettez point en peine, me répond-il. D'abord nous tuerons la gazelle: elle -268-brise mes fleurs, broute mes treilles et ne se montre nullement touchée de mes soins; elle a été jugée et condamnée à mort. Les fruits, les melons, les légumes, proviendront de l'ancien enclos des jésuites, attribué à mon couvent à défaut d'autre possesseur; mes paroissiens m'enverront aussi quelques pichkiach de volailles ou de moutons; enfin on m'a écrit d'aller toucher une partie de la pension annuelle de deux mille cinq cents francs que le prince Zellè sultan m'alloue généreusement. Je suis, vous le voyez, dans une situation prospère et puis me permettre de vous fêter et de témoigner devant tous mes fidèles paroissiens du plaisir que j'ai à vous recevoir. Vous irez seuls demain à Ispahan; en votre absence je ferai toutes mes invitations.»

5 septembre.—Marcel est resté au couvent afin de remettre au courrier de Téhéran le projet de restauration du barrage de Saveh, que le docteur Tholozan veut bien se charger de présenter au roi. L'accomplissement de la mission confiée à mon mari a été pour lui l'occasion de grandes fatigues; non seulement il a été obligé de se détourner de sa route et de faire un voyage très pénible, mais il a dû calculer et exécuter lui-même dessins et devis.

Ma présence étant inutile à Djoulfa, je me suis rendue chez Mme Youssouf et l'ai priée de tenir la promesse qu'elle m'avait faite de me présenter à sa belle amie, la femme de hadji Houssein.

J'aurais été très fière de servir de cavalier à mon aimable guide; mais, comme il est interdit à une femme de pénétrer dans Ispahan sans avoir couvert son visage du voile épais porté par toutes les Persanes, et qu'il serait extrêmement dangereux pour Mme Youssouf de cheminer en costume musulman à côté d'un Farangui, je me suis bornée à assister au départ de la charmante khanoum. Elle est montée à califourchon sur un superbe cheval noir, présent vraiment royal du chahzaddè; puis, suivie de deux servantes, elle a enlevé sa monture au galop de chasse, sans se préoccuper du labyrinthe tortueux des rues étroites de Djoulfa, et s'est bientôt perdue dans un nuage de poussière. Je ne puis m'empêcher de remarquer, à son sujet, combien le costume persan, si disgracieux au premier abord, sied bien à une jolie femme, et combien le large pantalon porté hors des maisons doit être pratique pour monter à cheval et marcher dans la poussière ou dans la boue.

Une demi-heure après le départ de Mme Youssouf, j'ai quitté Djoulfa à mon tour, accompagnée des plus fidèles serviteurs du couvent.

Hadji Houssein m'attendait dans le talar de son biroun et avait éloigné par discrétion ses clients habituels; deux ou trois personnes à peine se trouvaient dans la cour de sa maison quand il m'a conduite à l'andéroun sans me demander compte de ma ressemblance avec Marcel.

Sa femme mérite la réputation de beauté dont elle jouit unanimement à Ispahan. On voit à sa toilette sommaire qu'elle a vécu à la cour. Est-ce à la chaleur ou à la coquetterie qu'il faut attribuer la suppression d'une chemisette de gaze destinée à voiler légèrement le buste des femmes persanes? je ne saurais le décider; mais j'envierais la bonne fortune d'un peintre ou d'un sculpteur qui serait assez heureux pour faire poser devant lui un pareil modèle. A mon point de vue particulier, j'ai été surtout frappée de la vivacité d'esprit de Ziba khanoum, de la gaieté de son caractère, des expressions choisies dont elle se sert en causant, et de l'aisance de ses gestes, empreints d'une certaine noblesse. Elle se plaît à nous parler du temps heureux où elle vivait auprès du roi. Les voyages du chah en Europe lui ont laissé une impression d'autant plus vive qu'elle accompagna les deux favorites que Nasr ed-din emmena avec lui jusqu'en Russie, mais qu'il fut obligé de renvoyer à son départ de Moscou.

«Le chah eut un vif chagrin, me dit-elle, quand il monta sur le navire qui devait le transporter à Bakou. Tout l'andéroun l'avait accompagné jusqu'au port d'embarquement; au moment où l'on donna l'ordre de lever l'ancre, les abandonnées poussèrent de tels -269-gémissements et se livrèrent à un tel désespoir, que le souverain, ému de leurs démonstrations de douleur, eut un instant la pensée de renoncer à son voyage et donna l'ordre de le ramener à terre. Il n'aurait jamais quitté ses États si le docteur Tholozan et plusieurs personnes de sa suite ne lui avaient représenté combien l'Europe et la Perse même seraient défavorablement impressionnées en apprenant que le roi des rois s'était laissé attendrir par les pleurs de quelques femmes et avait contremandé un voyage déjà commencé et annoncé solennellement à toutes les puissances.

—Comment avez-vous trouvé la Russie? dis-je à la belle khanoum.

[Illustration]
MADAME YOUSSOUF.

—Je ne connais pas ce pays. A partir du moment où le bateau s'éloigna du rivage, nous demeurâmes, mes compagnes et moi, enfermées au fond de cabines sans air; plus tard on nous fit entrer dans des voitures de chemin de fer dont les stores étaient soigneusement baissés. Enfin, à notre arrivée à Moscou, on nous assigna des chambres closes, d'où les eunuques de Sa Majesté ne nous laissèrent jamais sortir. Le chah, très occupé des splendides réceptions données en son honneur, ne pouvait, comme à Téhéran, passer ses soirées auprès de ses femmes. Elles étaient très attristées de leur solitude et de leur réclusion, quand le roi, frappé des difficultés qu'on avait déjà dû vaincre pour nous amener jusqu'à Moscou sous notre costume persan, et comprenant combien il serait malaisé désormais de faire voyager des femmes en les préservant de toute souillure, se décida à nous renvoyer -270-sur la terre bénie de l'Iran. Malgré les regrets qu'éprouvèrent les khanoums au moment de le quitter, elles obéirent à ses ordres avec plaisir, car depuis deux mois elles n'avaient guère vu ni la lumière du soleil ni un coin du ciel bleu. Nasr ed-din chah était d'ailleurs ravi de son voyage: il recevait partout l'accueil le plus respectueux; des fêtes superbes lui étaient offertes, et dans les grandes villes on rassemblait en son honneur des troupes magnifiquement habillées.

«La première fois qu'il assista à une de ces grandes manœuvres militaires, il ne put, à la vue des beaux uniformes des soldats russes, réprimer son émotion et sa jalousie. De retour au palais il se montra fort courroucé contre le spaçalar (généralissime des armées persanes).

«Que fais-tu, lui dit-il, de tout l'argent que je consacre à l'habillement de mes troupes? Le tsar aurait-il des serviteurs intègres, et moi des esclaves dignes de mourir sous le bâton?»

«En entendant de la pièce voisine la voix vibrante de Sa Majesté, nous nous prîmes à trembler pour la vie du spaçalar; mais ce grand ministre, dont personne ne soupçonnait alors les détournements, répondit avec une telle présence d'esprit, que la fureur de son maître disparut comme les gelées d'hiver aux premiers rayons du soleil.

«Votre Majesté ne sait-elle donc pas qu'en l'honneur du passage du successeur de Djemchid et de Kosroès, le tsar a fait habiller à neuf son armée tout entière?»

«Quelle impression Sa Majesté a-t-elle rapportée des différents pays d'Europe? ai-je repris.

—Nasr ed-din chah aime beaucoup le Faranguistan (nom persan de l'Europe). Il a vu à ses pieds les plus grands rois et les plus puissantes princesses du monde chrétien; il a admiré des danseuses étonnamment agiles et des femmes belles et élégantes: mais rien ne lui a paru comparable à son pays natal.

«A son retour d'Europe il vint, après avoir débarqué, se reposer le soir dans un talar bâti sur les rivages désolés de la mer Caspienne, et, saisi d'une émotion subite, il s'écria, en prenant à témoin ses compagnons de voyage:

«Regardez ce paysage, cette eau, ce soleil: en est-il un parmi vous qui ait vu un pays plus beau que la Perse?»

«Le chah parle cependant avec plaisir de son passage dans les grandes villes du Faranguistan; afin de conserver un souvenir durable de ses voyages, il a fait exécuter une grande boule d'or sur laquelle on a tracé, en rubis, émeraudes et saphirs enlevés aux couronnes de ses ancêtres ou de ses prédécesseurs, les mers, les montagnes, les vallées et les villes des pays qu'il a parcourus. Les plus beaux diamants du trésor signalent l'emplacement des capitales.

—Avez-vous vu ce globe terrestre, khanoum?

—Certainement; il a été déposé quelques jours chez Anizeh Dooulet, qui a vertement reproché au roi d'avoir fait un aussi mauvais usage de bijoux d'aussi grande valeur.

—Il est regrettable en effet que Sa Majesté ait détruit des joyaux historiques.

—C'était bien là le dernier souci d'Anizeh Dooulet! Elle aurait mieux aimé que le roi les lui eût donnés!

—Vous a-t-elle parlé de l'origine de ces trésors?

—La plupart, prétend-elle, ont été rapportés des Indes après les conquêtes de Nadir chah. A la mort de ce prince ils furent remis à Mohammed-Aga, le fondateur de la dynastie kadjar. Seul chah Rokhch, le souverain dépossédé, refusa de livrer les richesses qu'il réservait à ses enfants à défaut de la couronne. Bien que privé de la vue, il cacha ses pierres précieuses, dérouta les espions du nouveau roi et affirma sous les serments les plus solennels qu'il n'avait en sa possession aucun joyau de valeur.

[Illustration]
ZIBA KHANOUM.

«Chercher à soustraire des trésors au terrible Mohammed-Aga, c'était s'exposer aux plus grands dangers. L'infortuné chah Rokhch supporta d'abord avec un courage surprenant chez -273-un homme âgé les plus douloureuses tortures; vaincu par la souffrance, il se décida à indiquer la position de quelques brillants dissimulés soit dans des puits, soit dans les fondations des murs du palais, mais l'obstiné vieillard ne fit connaître la cachette du rubis extraordinaire placé autrefois sur la couronne du dernier prince de la race de Timour (Aurengzeb), qu'au moment où il sentit couler sur sa tête, entourée d'un bourrelet de plâtre, du plomb en fusion versé goutte à goutte.

[Illustration]
TOUR A SIGNAUX A ISPAHAN. (Voyez p. 274.)

«Mohammed-Aga témoigna la joie la plus vive en retrouvant le précieux rubis et sans tarder donna l'ordre de mettre fin au supplice du vieillard, mais il était trop tard: chah Rokhch, victime de son avarice, mourut au bout de peu de jours.

«L'inestimable joyau qui lui coûta la vie est placé sur la sphère terrestre de Nasr ed-din chah, non loin d'un diamant magnifique pris sur Achraf, le dernier roi afghan de la Perse, et envoyé avec la tête de ce prince à chah Tamasp par un chef de tribu du Béloutchistan. Le rubis de chah Rokhch rappelle au roi que le Démavend est la plus haute montagne du monde, et le brillant d'Achraf que Téhéran l'emporte en beauté sur toutes les capitales.»

Essayer de réformer l'instruction géographique d'une femme persane serait plus difficile que d'expliquer la géométrie à un khater (mulet).

«Pourquoi, belle comme vous l'êtes, avez-vous quitté la cour de Téhéran?

—Nasr ed-din chah, désireux de témoigner à hadji Houssein une estime méritée par de nombreux et signalés services, m'a donnée à lui en mariage. Je ne saurais me plaindre de mon sort, car l'aga est bon, m'aime tendrement et n'a pas d'autre épouse légitime que moi; mais je ne puis m'empêcher parfois de regretter avec amertume de ne plus prendre part aux grands voyages entrepris par l'andéroun pour suivre pendant l'été les déplacements du camp royal, et de ne plus assister aux fêtes du Norouz ou aux belles représentations religieuses données au palais pendant le mois de Moharrem en souvenir des martyrs de notre foi.»

Sur ces paroles, Ziba khanoum se lève et m'invite à visiter sa maison. La cour, plantée -274-de beaux arbres, est rafraîchie par de nombreux jets d'eau qui envoient une poussière humide jusque dans le talar; des rosiers couverts de fleurs, des jasmins blancs et jaunes embaument l'air et mêlent leurs parfums pénétrants à celui des essences répandues sur le tapis. L'habitation est couverte d'une terrasse entourée de murs construits en briques; les joints verticaux sont assez larges pour permettre de regarder au dehors sans risquer d'être aperçu des voisins indiscrets. A travers les jours réguliers ménagés dans la maçonnerie de cette singulière cage apparaît une belle tour à signaux élevée sous la domination mogole. Elle est revêtue d'une mosaïque de briques et de larges inscriptions. Un escalier tournant, encore en parfait état de conservation, permet, paraît-il, d'accéder jusqu'au sommet de l'édifice, élevé de cinquante-deux mètres au-dessus du sol; mais une porte placée devant le premier palier empêche les curieux d'atteindre la plate-forme et de regarder de ce point culminant dans les cours intérieures des maisons où les femmes vont et viennent dévoilées.

Avant de rentrer à Djoulfa, Mme Youssouf m'engage à visiter l'entrepôt des tapis situé dans le biroun.

Ces farchs (tapis), spécialement fabriqués à Farahan en vue de l'exportation, sont couverts de dessins jaunes, bleus et rouges aux tons heurtés et criards. En examinant les nouveaux produits de l'industrie persane, on ne peut que regretter les anciens tapis tissés chez les nomades avec des laines dont les teintes harmonieuses ne se fanent jamais. Aujourd'hui les Persans, après avoir reconnu les inconvénients des couleurs à base d'aniline employées dans les fabriques de Farahan, ont à peu près renoncé à acheter les tapis de cette région, et envoient leurs commandes dans le Fars, où la civilisation n'a pas encore fait abandonner les teintures naturelles, si belles et si durables.

A mon retour au couvent je trouve Marcel, le P. Pascal et Mirza Taghuy khan réunis au parloir. Le docteur vient nous communiquer la réponse de Zellè sultan à notre lettre; elle est arrivée sous l'escorte de deux courriers, l'un chargé de la porter, l'autre de s'assurer qu'elle sera exactement remise à nos excellences. Le prince nous assure de ses bons sentiments et témoigne aux «gentilshommes français», dont le renom est parvenu jusqu'à lui depuis leur entrée en Perse, le plaisir qu'il aurait à les recevoir à Boroudjerd, où il campera quelques jours encore. La missive, fort gracieusement tournée, invite le sous-gouverneur d'Ispahan à nous traiter avec les plus grands égards, et à s'entendre avec le mouchteïd et l'imam djouma afin que nous puissions visiter sans péril tous les édifices affectés d'une manière plus ou moins directe au culte musulman.

Le prince ordonne encore d'expédier aux hakems des provinces du Sud les instructions les plus sévères et de leur enjoindre de faire tous leurs efforts pour faciliter notre voyage, soit que nous désirions suivre, en quittant Chiraz, la voie directe de Bouchyr, ou celle de Firouzabad. Zellè sultan pousse même la prévoyance jusqu'à prévenir les gouverneurs qu'ils auront à lui rendre compte de leur conduite s'il nous arrive malheur. Quant aux simples mortels assez audacieux pour nous offenser, ils devront, sur la seule vue du firman, recevoir double ration de coups de bâton. Si j'en juge par ces précautions, le sud de la Perse doit être difficile et dangereux à parcourir.

Une expédition de la dépêche de Zellè sultan est déjà parvenue au sous-gouverneur, à l'imam djouma et au mouchteïd. Ce dernier a paru blessé des termes du firman, mais il n'a pas osé soulever d'objection. Néanmoins, comme le clergé ispahanien se pique de suivre à la lettre les prescriptions religieuses et que la loi musulmane interdit aux chrétiens l'entrée des mosquées, il est nécessaire que les casuistes mettent à contribution toute leur science et découvrent un texte de nature à tirer les prêtres d'embarras. Le livre révélé et ses commentaires sont d'une interprétation trop facile pour que, sur l'ordre du -275-prince, d'adroites recherches restent infructueuses. En attendant la décision des théologiens, Mirza Taghuy khan nous offre de nous conduire à Coladoun, un des sites les plus charmants des environs d'Ispahan.

Un chemin très plat menant au village, le docteur veut faire sortir en notre honneur les voitures de son maître, et nous donner le plaisir de voyager en carrosse au cœur de la Perse. Ces équipages, solides comme des prolonges d'artillerie, sont habitués à des exercices variés, mais on ne saurait cependant les faire passer dans quelques rues étroites ou trop ruinées de la ville, ni leur faire escalader avec la seule aide des chevaux l'entrée des ponts jetés sur le Zendèroud. Il est donc convenu que nous nous rendrons à cheval jusqu'à Coladoun et qu'au retour les voitures ramèneront les excursionnistes sur les bords du fleuve.

[Illustration]
UNE RUE D'ISPAHAN.
[Illustration]
UN COLOMBIER DANS LES ENVIRONS D'ISPAHAN. (Voyez p. 285.)

CHAPITRE XV

Partie de campagne à Coladoun.—Les minarets tremblants.—Puits d'arrosage.—Culture autour d'Ispahan: tabac, coton.—Amendements donnés aux terres.—Les voitures en Perse.

6 septembre.—En sortant de Djoulfa on traverse un bazar animé et largement approvisionné, bien que ses étalages ne puissent être comparés à ceux de la ville musulmane. Les denrées alimentaires y sont en majorité; melons, pastèques, fruits secs, bois à brûler et bougies encombrent tous les auvents. Le quartier commerçant est fermé à son extrémité par de lourdes huisseries de bois bardées de fer et munies de verrous gigantesques.

Cette porte vit passer les Afghans quand ils envahirent Djoulfa. Deux inscriptions commémoratives incrustées dans le mur témoignent de ce fait. L'une est écrite en langue arménienne, l'autre en latin; celle-ci est due aux compagnons du P. Krusinski, qui furent autorisés à la sceller dans la muraille en souvenir des services rendus par les moines chrétiens à la population de Djoulfa pendant la période néfaste du siège d'Ispahan.

Au delà de l'enceinte s'étend une campagne ravissante. Sous un épais fouillis d'arbres se perdent une multitude de jolis villages et de jardins entourés de clôtures de terre dissimulées sous le chèvrefeuille en fleur et les rosiers sauvages. De distance en distance la verdure s'éclaircit et laisse apparaître les ruines de petites mosquées encore recouvertes de charmantes mosaïques de faïence. Les voûtes sont écroulées depuis le passage des Afghans; les paysans, très pauvres, ne les ont pas relevées et s'en repentent amèrement aujourd'hui en voyant les -278-regards impurs de deux infidèles souiller des sanctuaires où l'on fait encore la prière. En continuant notre route à travers cet Éden enchanté, nous atteignons le village de Coladoun. Sur la place s'élève un imamzaddè surmonté de deux minarets célèbres malgré la simplicité de leur architecture.

Qui ne connaît en Perse, au moins de réputation, les minars djonbouns (minarets tremblants)?

Nous pénétrons sans difficulté dans la cour, grâce à la fierté qu'éprouvent les villageois à faire assister des Européens à un véritable miracle.

Une baie ogivale éclaire la chapelle; au centre se trouve un tombeau recouvert de haillons sordides déposés là en guise d'ex-voto.

De chaque côté de la baie s'élèvent les minarets; un gardien monte au sommet de l'un d'eux et imprime de ses mains de violentes secousses à la muraille. Sous ses efforts réitérés la tour oscille sur elle-même et transmet son mouvement à sa voisine.

Quand l'action extérieure cesse, la construction reprend peu à peu son équilibre.

En présence de ce phénomène vraiment étrange, les musulmans ont crié au miracle et prétendu que le saint personnage enseveli dans le tombeau s'agitait et mettait l'édifice en mouvement; les philosophes persans ont fait ouvrir le sarcophage et se sont assurés de visu de l'immobilité du mort. Le cas devenant très grave, les savants européens s'en sont mêlés et ont déclaré que les tours étaient construites à l'extrémité d'une pièce de bois horizontale posée en équilibre sur l'extrados de la voûte. L'explication n'est guère plausible, car en ce cas le mouvement d'oscillation se compliquerait d'un mouvement de translation de haut en bas. Il n'est pas d'ailleurs de pièce de bois assez solide pour supporter sans se rompre un poids aussi considérable que celui des minarets.

[Illustration]
MINARETS TREMBLANTS.

En reconnaissant au premier coup d'œil l'âge d'une mosquée ou d'un monument, Marcel s'est fait depuis notre entrée en Perse une réputation d'oracle: nous ne sommes pas passés dans une grande ville, nous n'avons pas assisté à une seule réception, sans qu'on lui ait demandé d'expliquer les mouvements des minars djonbouns. Il a refusé de se prononcer avant d'avoir vu ces édifices, mais aujourd'hui il peut faire connaître librement sa pensée, car, si la classe pauvre et surtout les femmes persanes croient aux miracles, les gens instruits, à part leur confiance dans l'astrologie judiciaire, se montrent fort incrédules.

Après avoir examiné avec soin le monument, Marcel constate que les deux tours, d'ailleurs fort légères, sont raidies par une pièce de bois noyée dans le giron de l'escalier. Chaque minaret, étant planté sur une sorte de crapaudine, peut décrire des oscillations de très faible amplitude autour de son axe vertical. Ces oscillations, perceptibles seulement au sommet, déterminent une série de chocs sur le tympan MN de la voussure, chocs qui se répercutent sur la tour B. Sous cette influence, le minaret B entre lui-même en mouvement, tandis que les maçonneries du tympan restent immobiles; c'est, on le voit, l'application fortuite d'un théorème de mécanique élémentaire. L'amplitude des oscillations répercutées est d'ailleurs beaucoup plus faible que celles décrites par la tour A, sur laquelle on agit directement.

Un fait nouveau tendrait à prouver l'exactitude de ce raisonnement: une personne placée en D, à la base de l'arcature, reçoit dans le dos, pendant toute la durée de l'expérience, des chocs semblables à ceux qu'elle percevrait si l'on ébranlait à coups de bélier la paroi extérieure de la muraille.

[Illustration]
PUITS D'ARROSAGE A LA MONTÉE.

-281-Ce phénomène ne se produirait pas si, au lieu d'osciller autour de leur axe, les tours étaient soumises à un mouvement de translation verticale.

Dans ce dernier cas il n'y aurait pas seulement des fissures en M et en N, mais des lézardes horizontales, divisant en deux tronçons le fût cylindrique des minarets. Or il est facile de vérifier que leur maçonnerie n'est interrompue en aucun point.

Nous nous remettons en selle et, sous la conduite du P. Pascal, nous arrivons en moins d'un quart d'heure au palais de Coladoun, bâti au milieu de la plaine d'Ispahan, dans une situation ravissante.

Des arbres touffus, des eaux vives, un beau tapis de verdure, n'est-ce pas la réalisation des rêves d'un Oriental? C'est ce que pensait sans doute, en édifiant sa demeure, le dernier propriétaire du palais, obligé de quitter le pays, il y a deux ans à peine, pour se rendre en pèlerinage à la Mecque, sur un ordre du prince Zellè sultan.

Le roi et son fils imposent à leurs sujets l'accomplissement de ce pieux devoir toutes les fois qu'ils veulent se débarrasser d'un personnage gênant par son influence, ou d'un fonctionnaire dont la fortune est hors de proportion avec les bénéfices licites ou illicites que tolèrent les habitudes très larges du pays.

Il est de tradition que les pèlerins partis sur l'ordre du souverain ne reviennent guère des lieux saints: les fatigues d'un long voyage expliquent le trépas inopiné de ces dévots malgré eux.

Le propriétaire de Coladoun n'a pas eu un sort exceptionnel: six mois après son départ, la nouvelle de son décès est arrivée à Ispahan. Allah ait pitié de son âme! il est mort sur le chemin du salut. Mais que sont devenus ses héritiers naturels, ses femmes et ses enfants?

Il ne serait pas délicat d'interroger à ce sujet Mirza Taghuy khan: en fidèle serviteur le docteur doit approuver toutes les actions de son maître. Quoi qu'il en soit, la belle propriété du hadji appartient aujourd'hui au prince Zellè sultan.

Des fenêtres du talar la vue s'étend au loin sur une campagne fertile limitée à l'horizon par la chaîne de montagnes des Bakhtiaris. A nos pieds coulent, à travers des plantations de tabac et de sorgho, des ruisseaux peuplés de tortues de grande taille.

Un profond réservoir placé au centre du jardin fournit l'eau nécessaire à l'arrosage des parterres et des vergers qui entourent Coladoun, tandis que les plantations de tabac et de coton sont irriguées avec des eaux sous-jacentes, au moyen d'engins analogues au chalouf dont se servent les Égyptiens quand ils amènent l'eau du Nil au-dessus des berges du fleuve. Seulement, les Persans intelligents et pratiques attellent des animaux à leurs machines élévatoires au lieu de les manœuvrer à bras d'hommes.

Si les puits, percés au-dessus des kanots et généralement cachés sous les branches touffues des arbres, n'attirent pas le regard, le grincement des poulies décèle bruyamment leur présence.

Deux murailles de terre élevées de chaque côté de l'orifice supportent une barre de fer sur laquelle s'enfile un large cylindre de bois; la corde qui s'enroule tout autour de cette espèce de treuil soutient à l'une de ses extrémités une large poche de cuir, et par l'autre s'attache au collier d'un bœuf ou d'un cheval. Au-devant des puits, un chemin en pente très rapide, creusé entre deux murs de soutènement, sert de passage aux animaux attelés à la machine élévatoire. Quand le cheval ou le bœuf remonte la pente en se dirigeant vers l'orifice du puits, la poche de cuir descend dans l'eau et se remplit. Le conducteur fait alors retourner la bête, dont l'effort, ajouté à son propre poids, suffit à élever le récipient; un homme saisit la poche de cuir, l'attire à lui et déverse son contenu dans les rigoles d'irrigation. -282-Les bœufs et les chevaux, habitués à descendre et à monter tous les jours ces chemins en pente, obéissent machinalement à leur conducteur et amènent en peu de temps une grande quantité d'eau à la surface du sol.

A Coladoun la couche liquide est très rapprochée de terre; les paysans en profitent pour faire produire à leurs champs jusqu'à trois récoltes chaque année.

Les cultures du coton et du tabac forment avec celle du pavot la grande richesse agricole de la plaine du Zendèroud.

A part une irrigation soignée, à défaut de laquelle la graine ne germerait même pas, le tabac, dont la tige s'élève à quatre-vingts centimètres de hauteur, vient à peu près sans travail et sans soin. Quand la plante a produit toutes ses feuilles, on les laisse sécher sur pied avant de les cueillir, puis on les divise en dix ou douze classes, s'étageant depuis la feuille fine et tendre d'un prix élevé jusqu'au bois concassé mis à la portée des petites bourses.

Le tabac d'Ispahan est renommé et l'emporte comme parfum sur celui de Chiraz, particulièrement réservé aux Constantinopolitains ou aux Syriens, qui le fument comme les Persans dans des kalyans ou des narguilés.

La culture du coton demande moins de chaleur que celle du tabac, et couvre par conséquent une grande étendue de terre dans les provinces du nord comme dans celles du centre de la Perse.

Au moment de la floraison, l'arbrisseau se couvre de fleurs jaunes, puis les pétales tombent et sont remplacés par une capsule rouge de la grosseur d'une petite noix. Cette enveloppe se décolore et se sèche tout à la fois; devenue boisée, elle éclate et laisse apparaître le coton blanc comme de la neige. Le vent ne tarderait pas à emporter ce fin duvet si, au moment opportun, une nuée de paysans ne cueillaient rapidement les capsules.

Après avoir emmagasiné le coton, il reste à le débarrasser des matières étrangères, à l'emballer ensuite dans de vastes sacs de toile, puis à l'expédier vers les ports d'embarquement, à destination de la France ou de l'Angleterre.

La culture de cette plante textile serait aussi rémunératrice que celle de l'opium ou du tabac, si cette matière était mise en œuvre sur les lieux mêmes de production. Malheureusement les négociants indigènes ne profitent même pas, en qualité d'intermédiaires, des bénéfices laissés par les diverses transactions auxquelles le coton donne lieu, et se trouvent, envers deux maisons européennes établies sur la voie de Téhéran à Bouchyr, dans un état de dépendance très nuisible au développement de l'industrie locale. Un exemple entre mille. Les marchandises importées ou exportées de Perse doivent être soumises à un seul droit de douane évalué à cinq pour cent de la valeur vénale: telle est la fiction. En réalité, les convois sont arrêtés et visités non seulement à l'entrée et à la sortie du royaume, mais encore aux portes de chaque ville. Il faut alors donner, pour dégager les marchandises, des pichkiach aux gouverneurs, aux officiers de douane et aux nombreux serviteurs du palais, toujours plus âpres et plus difficiles à tromper que leurs maîtres, et dépenser en gratifications trois et quatre fois le montant de la taxe réglementaire, suivant le bon plaisir et les exigences des autorités répandues le long de la route que suivent les caravanes.

Tout autre est la situation des Européens. Protégés par leurs consuls, ils payent à la douane la redevance légale et, cet unique impôt acquitté, n'ont à surmonter aucun obstacle pour faire conduire les convois jusqu'à leurs caravansérails.

Dans cette situation privilégiée, il leur est possible, tout en prélevant un bénéfice considérable, de donner leurs marchandises à un prix très inférieur à celui que demandent les négociants indigènes.

Cet état de choses est fort regrettable, car, s'il est à désirer de voir l'influence européenne -285-s'établir en Orient à un point de vue moralisateur, scientifique ou même industriel, il est fâcheux que les avantages faits aux comptoirs étrangers soient pour l'Iran une source d'appauvrissement et de ruine.

[Illustration]
BAZAR A DJOULFA. (Voyez p. 277.)

A dire vrai, je ne puis comprendre vers quel but tend le gouvernement persan en opprimant ses sujets au profit des étrangers. J'aime à croire que la manière dont les droits de douanes sont perçus est soigneusement cachée au roi, et j'aime mieux attribuer des mesures injustes à la rapacité des gouverneurs qu'à l'indifférence du souverain. Quoi qu'il en soit, le commerce ispahanien lui-même, si prospère et si puissant sous chah Abbas et ses successeurs, est à peu près mort aujourd'hui; les négociants indigènes ont tout avantage à acheter et à vendre leurs marchandises aux courtiers étrangers taxés avec équité et ne traitent plus directement aucune affaire. Les Persans souffrent d'autant plus de l'infériorité industrielle à laquelle ils se trouvent condamnés envers les maisons européennes qu'ils ne sont point, comme les Arabes, des poètes et des rêveurs et aiment par tempérament les entreprises commerciales et les spéculations aventureuses.

«L'âpreté au gain, sentiment si développé chez les Ispahaniens, est dû à l'air du pays», assure un vieil auteur.

Je ne sais trop quel rapport on peut avoir la prétention d'établir entre l'atmosphère d'une contrée et la rapacité de ses habitants, mais il est certain que l'Européen lui-même est saisi, dans cette ville, d'un insatiable désir de richesse. A part quelques très rares exceptions, chacun ici trafique et brocante, ouvertement quand il l'ose, ou en cachette si sa situation lui interdit d'avoir un magasin et de traiter des affaires au grand jour. Le mal est inévitable: c'est dans l'air.

Sans irrigation les terres les plus fertiles resteraient improductives. Le fait est constant. Néanmoins l'eau ne suffirait pas seule à assurer de belles récoltes de coton et d'opium: les amendements, appropriés à chaque culture, ont aussi une importance capitale. Les Ispahaniens s'ingénient de toute manière à augmenter la quantité des fumiers, conservent, sans se préoccuper de leur origine, les matières fertilisantes, et recueillent même dans des watercloset primitifs, creusés à ciel ouvert au pied des murs extérieurs des maisons, celles qui sont élaborées par les habitants de chaque demeure. En été ces inodores dégagent des parfums peu agréables; mais l'inconvénient est minime auprès de celui qu'offrent les fosses pendant la saison pluvieuse: bientôt remplies d'eau, elles débordent et entraînent dans les rues des courants fertilisateurs que les habitants cherchent à arrêter en élevant en tout sens de petites digues.

«O terre, mère nourricière, assise sur de solides fondements très antiques; toi qui nourris sur ton sol tout ce qui existe», fais-moi pardonner ces détails trop réalistes.

L'habitude de jeter sur les champs des engrais humains n'est pas nouvelle à Ispahan. Un géographe persan raconte avec bonhomie qu'un de ses riches compatriotes, très entendu en agriculture, traitait souvent chez lui de nombreux amis et ne leur demandait en échange de son hospitalité que de s'égarer, avant de quitter sa demeure, dans les parties les plus retirées de son jardin. Le savant ajoute qu'un des convives, ayant un jour franchi la limite de la maison de son hôte sans avoir tenu ses engagements, reçut de ce dernier les reproches les plus amers au sujet de sa coupable ingratitude. Cette singulière manière de favoriser l'agriculture n'étant pas à la portée de tous les cultivateurs, les propriétaires ruraux ont bâti tout autour de la ville ou des villages une multitude de superbes colombiers.

En arrivant à Ispahan, on serait très porté à croire que les habitants font des pigeons leur nourriture exclusive; il n'en est rien pourtant: cet oiseau est aussi un invité auquel on demande de pulluler et de rester le plus possible dans son nid, car la colombine, mêlée avec les débris des maisons ruinées, est l'amendement le mieux approprié à la culture du melon et de ces -286-magnifiques indevanehs (pastèques) qui composent pendant l'été la nourriture des habitants de l'Irak.

«Les gens d'Ispahan ne mangent que des ordures», dit avec mépris un vieil auteur, sujet sans doute à des douleurs d'entrailles.

Les meilleurs melons ne viennent pourtant pas à force d'engrais. Les plus estimés poussent sur la limite du désert, dans des terres légèrement salées, et doivent leur délicieux parfum au terroir. Au dire des fins connaisseurs, on peut à peine une fois chaque trente ans cultiver le précieux cucurbitacé sur le même emplacement. C'est au moins dans ces conditions que sont récoltés les melons servis au chah.

La grande chaleur commence à tomber; en sortant des jardins, Mirza Taghuy khan nous propose d'aller visiter une ancienne construction élevée au sommet d'un affleurement rocheux situé au centre de la vallée du Zendèroud.

Un belvédère cylindrique, recouvert autrefois d'une coupole et percé à sa base de huit ouvertures symétriquement disposées sur sa circonférence, couronne le point culminant. On reconnaît à la forme des arcatures que cette construction a été restaurée à une époque relativement récente, mais on ne trouve à l'intérieur du pavillon ni une moulure ni un profil permettant de lui assigner un âge certain. Au-dessous de l'édifice central s'étendent les ruines de maisons écroulées, et autour de ces habitations un mur bâti en briques carrées ayant quarante centimètres de côté sur douze centimètres d'épaisseur. Les lits de matériaux sont séparés par des couches de roseaux semblables à celles que l'on trouve dans les vieux monuments de la Babylonie.

L'origine et la destination de ces ruines sont mal connues des Ispahaniens, qui les désignent cependant sous le nom d'Atechaga (autel du feu).

Il est possible que, dans des temps très reculés, des pyrées guèbres aient été élevés sur la montagne, mais leur présence en ce lieu n'expliquerait pas celle des épaisses murailles de terre bâties sur la cime du pic, les adorateurs du soleil n'ayant jamais construit de temple et ayant toujours, au dire d'Hérodote, entretenu le feu sacré en plein air. Il semble plutôt résulter de l'étude attentive des ruines de l'Atechaga que les plus anciennes constructions sont les débris d'une forteresse sassanide destinée à défendre le cours du Zendèroud ou à permettre au gouverneur du Djeï de se retirer en temps de guerre derrière les murailles d'une place à peu près inexpugnable.

A la nuit, Marcel se décide enfin à rejoindre les voitures du prince, arrêtées auprès d'un village voisin. Je monte avec Mirza Taghuy khan dans un coupé attelé de six chevaux. Le P. Pascal, mon mari et plusieurs autres personnes s'emparent d'une calèche. Fouette cocher! nous voilà partis accompagnés des salams (saluts) et des témoignages de respect des villageois, ébahis à l'aspect des équipages princiers.

Bientôt nous gagnons la campagne et nous roulons sur des chaussées étroites comprises entre des murs de clôture et des canaux à ciel ouvert, peu profonds il est vrai, mais assez creux pour me faire craindre que voiture, chevaux et voyageurs ne fassent une vilaine salade s'ils ont la malchance d'y tomber. Pour comble de bonheur, trente cavaliers galopent en tête du cortège et soulèvent de tels nuages de poussière, que nous ne pouvons, mon compagnon de route et moi, ouvrir la bouche et les yeux, de peur d'être asphyxiés ou aveuglés; mais tout cela n'est rien auprès de la gymnastique à laquelle nous condamnent les bosselures de la route.

Le carrosse, lancé au galop, bondit comme une balle, accrochant les murailles de terre, qui s'écorchent non sans dommage pour les roues, franchit les fossés et les canaux dépourvus de ponts, tandis que, les doigts crispés sur les portières, nous nous efforçons de ne pas défoncer aux dépens de nos crânes le capotage de la voiture.

-287-Mirza Taghuy khan fait contre mauvaise fortune bon cœur. Quoi qu'il arrive, le général veut me prouver que le mot impossible n'est pas persan; mais, à part lui, il n'est pas moins fort inquiet. Le prince Zellè sultan a écrit hier à son médecin une lettre confidentielle dans laquelle il se plaint de la laideur des femmes de Bouroudjerd et demande qu'on lui expédie immédiatement quelques belles de l'andéroun. Afin que les khanoums n'arrivent pas trop défraîchies à la suite d'un long voyage à cheval, on doit les emballer soigneusement dans les deux carrosses qui franchissent aujourd'hui canaux et fossés en notre compagnie. Quand les sentiers seront trop étroits ou les montagnes trop raides pour laisser passer les véhicules, quatre compagnies d'infanterie, désignées à cet effet, les traîneront à bras.

[Illustration]
UN PIGEONNIER DU HÉZAR DJÉRIB. (Voyez p. 285.)

Je laisse à penser quelles émotions agitent ce brave Mirza Taghuy khan. Si les voitures se brisent dans leurs bonds désordonnés, la fleur des princes iraniens sera réduit à s'accommoder des paysannes de Bouroudjerd!

Allamdoualah! nous voici enfin arrivés. Les roues sont au complet: ressorts et essieux ont résisté à tous les contre-coups.

Avec quel soupir d'intime satisfaction chacun met pied à terre! Nous hésitons à nous reconnaître les uns les autres; cheveux, barbes et vêtements sont blancs à rendre jaloux les plus poudreux derviches de l'Asie entière.

Pendant les longues étapes de caravane, endormie la nuit sur l'arçon de ma selle et réveillée à tout instant par la crainte de me laisser choir en bas de ma monture, j'ai souvent regretté avec amertume de n'avoir pas à ma disposition une mauvaise charrette de Gascogne. -288-Aujourd'hui j'ai goûté, une heure durant, le plaisir de parcourir la Perse en coupé à huit ressorts; cette expérience me suffit. Dans un pays où il n'y a pas de route entretenue, les systèmes de locomotion les plus primitifs sont encore les meilleurs; le voyageur n'a jamais à craindre de rester en chemin; et, s'il est condamné à demeurer de longues journées sur son séant, en revanche il respire un air pur et n'est pas secoué au point d'en perdre la tête.

A minuit je retrouve enfin mon clocher. Je ne m'occuperai pas d'astronomie ce soir, je préfère m'abandonner au dieu des rêves. Il me montrera de riches pèlerins en route pour la Mecque et l'armée persane traînant à travers les défilés des montagnes les favorites du chahzaddè.

[Illustration]
PUITS D'ARROSAGE A LA DESCENTE. (Voyez p. 281-282.)
[Illustration]
MUSICIENS SALUANT LE LEVER DU SOLEIL. (Voyez p. 290.)

CHAPITRE XVI

Interprétation des livres sacrés.—Le Meïdan Chah.—Comparaison entre le Meïdan Chah et la place Saint-Marc à Venise.—Le pavillon Ali Kapou.—La masdjed Chah.—Les divers types de mosquées.—Les ablutions.—La prière.—Nécessité d'orienter les mosquées dans la kébla (direction de la maison d'Abraham).—La masdjed djouma.—Le mihrab de la mosquée d'Almansour.—Visite chez un seïd.—Histoire d'un missionnaire laïque à Djoulfa.—Les descendants de Mahomet.—Les impôts exigés en vertu des sourates du Koran.

Ispahan, 8 septembre.—Les théologiens d'Ispahan chargés par le mouchteïd de torturer en notre faveur les livres sacrés ont été récompensés de leurs patientes recherches et ont exhumé de leur bibliothèque un texte élastique qui leur permet d'introduire un chrétien dans la masdjed Chah.

La mosquée, paraît-il, se compose de quatre grands corps de bâtiments, réunis les uns aux autres par des portiques à deux étages; la cour centrale autour de laquelle s'élève l'édifice est un passage destiné à mettre en communication les principales entrées et doit, affirment les casuistes, être considérée comme un espace libre que des infidèles peuvent traverser sans enfreindre la loi musulmane. Le mouchteïd met également à notre disposition une série de chambres ménagées sous les arceaux des galeries supérieures, et nous autorise en outre à circuler sur les pochtèbouns (terrasses), comme sur le sol même de la cour. Enfin toute liberté nous sera laissée pourvu que nous ne cherchions pas à pénétrer dans la salle du mihrab.

Rendons grâces à Dieu! A vrai dire, je n'avais jamais compté sur une aussi large autorisation. Les plus belles et les plus solides coupoles de l'Islam, celle d'Aya Sophia elle-même -290-ne doivent-elles pas s'effondrer et entraîner dans leur ruine le premier Farangui qui les foulera sous son pied profanateur?

Je vais faire consigner soigneusement la décision des mollahs ispahaniens; cette habile interprétation des textes nous sera peut-être fort utile dans les provinces du sud.

9 septembre.—Le soleil n'a pas encore fait son apparition au-dessus de l'horizon quand notre petite troupe débouche sur le Meïdan. Cette vaste esplanade, tracée par Abbas le Grand vers 1580, s'étend en forme de parallélogramme et couvre près de dix hectares. La place est entourée de superbes bazars. Celui des tailleurs, notamment, est un des plus beaux et des plus élégants de la Perse entière. Une porte, désignée sous le nom de Négarè Khanè, le met en communication avec le Meïdan. Elle est flanquée à droite et à gauche de loggias, aujourd'hui insolides, dans lesquelles se plaçaient les deux musiques turque et persane du grand sofi.

Du haut des balcons réservés aux orchestres royaux, l'esplanade, avec sa ceinture de canaux revêtus de marbre blanc, se présente sous un aspect vraiment grandiose. Son étendue et la parfaite symétrie des constructions sont d'autant plus dignes de remarque, que ces qualités sont en désaccord avec les habitudes et les idées non seulement de l'Orient, mais même de l'Occident à l'époque où le Meïdan fut tracé.

La conception des grandes lignes de ce plan dénote chez chah Abbas une puissance d'imagination et une rectitude d'esprit dont nous avons déjà eu la mesure en parcourant les quadruples allées du Tchaar-Bag et les ruines des vingt palais disposés comme de somptueux jalons en bordure de cette avenue.

N'est-il pas singulier de rencontrer dès la fin du seizième siècle, dans un pays où l'art a toujours conservé un caractère essentiellement libre, une de ces grandes ordonnances caractéristiques de l'architecture française du dix-septième siècle et des ruineuses fantaisies du roi-soleil? C'est à se demander si l'âme de l'un des grands constructeurs de la Rome impériale, avant de transmigrer dans le corps du Bernin ou de Le Nôtre, ne se serait pas incarnée dans l'architecte du Tchaar-Bag et du Meïdan Chah.

Sans essayer d'élucider après Pythagore une aussi grave question, je constate simplement qu'il n'existe pas dans le monde civilisé une place fermée digne de rivaliser en étendue, en symétrie et même en beauté avec l'esplanade de la masdjed Chah. Cette opinion ne m'est pas exclusivement personnelle: les rares voyageurs venus en Perse au dix-huitième siècle s'accordent à dire qu'aucune ville d'Europe ne présente un ensemble de constructions comparable au Meïdan Chah d'Ispahan.

La première fois que j'ai traversé l'esplanade, je me suis pourtant souvenu de la place Saint-Marc. Toutes deux sont entourées de bâtiments à arcades réunis à l'une des extrémités par un temple magnifique; la mosquée Cheikh Lotf Oullah, placée sur la gauche de la masdjed Chah, rappelle par sa position la grande horloge vénitienne, tandis que, sur la droite, à la place du campanile, s'élève le pavillon connu sous le nom d'Ali Kapou.

Ne prolongeons pas ce parallèle: il ne serait pas à l'avantage de l'Italie. Je chercherais en vain à Venise: un ciel admirablement pur faisant vibrer sur un fond d'un bleu presque noir les émaux turquoise mêlés aux volutes blanches ou jaunes des coupoles et des minarets; le soleil radieux qui semble étendre sur tous les édifices un mince glacis d'or; les nombreux chameaux dont la grande taille se perd dans l'immensité du cadre qui les entoure; et enfin, ces musiciens venant, en souvenir du culte de leurs ancêtres, saluer le soleil, symbole des forces vivantes de la nature, à l'instant où il s'éteint dans les ombres du crépuscule et où il renaît chaque matin au lever de l'aurore. De longues trompettes de cuivre n'ayant rien à envier comme sonorité à celles des guerriers placés en tête du -293-cortège d'Aïda, des tambours en forme d'obus cylindro-coniques, constituent les éléments bruyants de l'orchestre pittoresque qui s'installe soir et matin sur l'une des terrasses placées au-devant du Négarè Khanè ou du palais Ali Kapou, le plus élevé de tous les monuments d'Ispahan.

[Illustration]
MEÏDAN CHAH D'ISPAHAN.

Sous ce même talar, dont le plafond peint et doré est soutenu par douze colonnes de cèdre, se groupait aussi, à l'époque de la splendeur d'Ispahan, la cour des rois sofis lorsque le monarque rendait la justice à son peuple ou venait assister aux fêtes toujours données au Meïdan depuis la construction de la masdjed Chah. Vue de ce point, la mosquée se développait aux yeux du roi dans toute sa splendeur, l'angle sous lequel il l'apercevait atténuant jusqu'à un certain point la position irrégulière de l'édifice, dont la porte extérieure se trouve seule dans l'axe de l'esplanade, tandis que l'axe de la nef proprement dite est déjeté sur la droite et orienté dans la direction de la Mecque. Cette position biaise du sanctuaire par rapport au Meïdan prouve qu'il existait avant le règne de chah Abbas, au cœur du quartier commerçant, un vaste emplacement libre de constructions, dans lequel le roi dut se contenter de tracer une place rectangulaire sans toucher à des bazars trop importants pour être déplacés. Quant à l'édifice religieux, il fut bâti sur une melonnière appartenant à une vieille femme. La rivale du meunier de Sans-Souci se refusa obstinément à vendre son jardin au souverain, jusqu'au jour où les prêtres lui firent un cas de conscience de sa résistance.

Cette difficulté vaincue, chah Abbas voulut mettre la main à l'œuvre; et, comme les marbres tardaient à arriver, il ordonna de démolir la masdjed djouma, de s'emparer de ses matériaux et de commencer sans délai la construction du nouveau temple. Les prêtres, prévenus de cette décision, eurent le courage de venir se jeter aux genoux du roi, et le supplièrent de respecter un sanctuaire aussi remarquable par son architecture que par son antique origine.

La nouvelle de l'arrivée prochaine des marbres attendus, plus encore que l'éloquence des mollahs, sauva la vieille mosquée d'une destruction certaine.

La première pierre de la masdjed Chah fut posée en 1580. A dater de ce jour, les travaux marchèrent avec une fiévreuse activité.

La grande porte élevée en façade sur le Meïdan est encadrée d'une triple torsade d'émail bleu turquoise dont les extrémités reposent sur des culs-de-lampe d'albâtre en forme de vases.

Le porche, placé en arrière de la baie, couvert d'une voussure composée de petits alvéoles accolés les uns au-dessus des autres, est entièrement tapissé, comme les murailles, les tympans et les minarets, de plaques émaillées sur lesquelles sont peints en vives couleurs des entrelacs d'arabesques et de fleurs entourées d'inscriptions pieuses.

Si les revêtements en carreaux de faïence employés dans les constructions des rois sofis sont peu coûteux et d'une exécution facile, en revanche ils sont bien moins durables que les parements exécutés sous les Seljoucides, et bien moins artistiques que les mosaïques mogoles, composées d'émaux découpés et reliés en grands panneaux.

On doit attribuer en partie l'harmonieuse coloration et l'éclat des véritables mosaïques de faïence au procédé de fabrication et au triage des matériaux. Tous les fragments de même couleur, étant pris dans une plaque de teinte uniforme, pouvaient être cuits séparément et amenés à la température la mieux appropriée à chaque émail, tandis que les carreaux peints en couleurs différentes, vitrifiables à des températures inégales, ont souffert, dans l'ensemble de leur tonalité, de la chaleur moyenne du four, trop élevée pour les plus fusibles et trop basse pour les autres.

Quant à l'insolidité des revêtements en carreaux de faïence, je n'en veux pour preuve que -294-le vénérable squelette de bois qui étale avec ostentation, devant la porte principale, ses grands bras décharnés.

[Illustration]
VESTIBULE DE LA MASDJED CHAH D'ISPAHAN.

Officiellement il sert, paraît-il, à remplacer les carreaux qui se détachent des murs sous l'influence de l'humidité des hivers; cependant, si j'en crois la rumeur populaire, sa destination serait tout autre, car, de mémoire de Persan, on n'a jamais effectué de réparations à la mosquée du Roi: sa présence en avant de la grande entrée démontre aux rares étrangers de passage à Ispahan les mérites d'un gouvernement soucieux d'entretenir en bon état les édifices historiques, et assure aux architectes et aux mollahs chargés de la surveillance des prétendus travaux une rente perpétuelle que le roi est bien obligé de payer. Cette explication exhale un parfum de madakhel (malversation) assez prononcé pour ne pas être mensongère; en tout cas, le jour où l'on voudra réparer la porte de la mosquée, on devra tout d'abord reconstruire l'échafaudage, sur lequel on n'oserait même pas aventurer l'ombre d'un chrétien.

Derrière le porche s'étend un spacieux vestibule d'où l'on aperçoit la grande cour de la -295-mosquée avec ses deux étages de galeries. Dans l'axe de la place se trouve une vasque de porphyre semblable à un baptistère; l'eau, toujours fraîche, qu'elle contient sert à désaltérer les fidèles croyants.

[Illustration]
NOTRE ESCORTE A LA MASDJED CHAH D'ISPAHAN.

Une vingtaine de mollahs envoyés par le mouchteïd à titre d'escorte nous attendent patiemment assis sur les bancs d'albâtre disposés sous la grande porte. Les uns sont coiffés du volumineux turban de mousseline blanche qui ajoute à leur gravité naturelle la gravité physique nécessaire au maintien en équilibre de ce couvre-chef monumental; les autres sont affublés de turbans gros bleu, réservés en Perse aux descendants du Prophète, tout comme la coiffure et la ceinture verte sont arborées dans les pays sunnites par les mortels assez hardis pour revendiquer cette sainte origine.

La scission entre Chiites et Sunnites est tellement profonde qu'elle affecte même la pupille des deux sectes ennemies: l'une a vu gros bleu ce même turban de Mahomet que l'autre affirme avoir été vert de pré.

Non loin de ce premier groupe se tient un individu vêtu d'une koledja (redingote) de drap gris et coiffé d'un bonnet d'astrakan. Il se présente à nous avec un air fort satisfait et nous annonce pompeusement que nous sommes en présence du «protecteur des étrangers», spécialement chargé par le chahzaddè d'Ispahan de veiller à la sécurité des voyageurs et de les protéger en cas de mouvement populaire. «Je suis prêt, dit-il, avec mon cœur et ma vie à monter la garde autour de la tête de Vos Excellences pendant toute la durée de leur bienfaisant séjour à Ispahan.»

-296-Marcel remercie ce mielleux personnage de ses bonnes paroles, s'excuse de n'avoir pas été lui rendre ses devoirs et de ne s'être pas entendu avec lui au sujet de la visite des édifices religieux.

«A quelle époque voulez-vous voir les mosquées, Çaheb? répond-il avec un air hypocrite; tous mes efforts tendront à satisfaire Vos Excellences. Elles auront, je l'espère, à se louer de mon dévouement et pourront témoigner de mon zèle auprès de Sa Majesté et de Son Altesse le prince Zellè sultan.

—A l'instant même: les envoyés du mouchteïd sont prêts à nous conduire.

—On m'aurait dit vrai! vous voulez donc pénétrer dans la masdjed! Allah soit loué qui permet à votre esclave de se trouver ici et de vous détourner de ce dessein!

—Quel danger courons-nous? Ne devez-vous pas, selon votre mandat, nous accompagner et veiller à notre sécurité?

—Entrer avec vous dans la masdjed! Dieu puissant! et si l'on vous molestait? Je puis vous protéger contre vos erreurs, car mon esprit est fort; mais mon bras est faible, et au moment d'une bagarre je n'aurais aucune influence sur la population surexcitée. C'est en évitant de s'exposer au danger que les hommes en qui Allah a mis sa sagesse savent se préserver de tout accident.

—N'avez-vous rien de mieux à me dire? Je vous suis reconnaissant de vos conseils, mais je vous serais très obligé de ne pas me faire perdre mon temps. Dieu l'a déclaré par la bouche de votre Prophète: «Chaque homme a sa destinée attachée à son cou». Retournez dans votre andéroun et demandez à vos femmes des leçons d'orthodoxie et de courage.»

Là-dessus nous abandonnons le «protecteur des étrangers» et allons saluer les mollahs.

Pour apprivoiser Cerbère il fallait lui jeter un gâteau de miel. N'ayant dans mes poches ni gâteau ni miel, j'offre gracieusement aux assistants de faire leur photographie. Les prêtres se récrient d'abord: la loi religieuse ne défend-elle pas la reproduction des images? Mais leur vertu n'est pas à la hauteur de la tentation: ils s'examinent sournoisement les uns les autres et finissent bientôt par se grouper tout souriants devant mon appareil.

Après avoir, avec une patience dont je ne me serais jamais crue capable, enveloppé tour à tour la tête de plus de vingt curieux pour leur montrer, sous les voiles sombres, l'image de leurs compagnons reflétée sur la glace dépolie, avoir répondu avec sang-froid aux questions les plus bizarres et provoqué les exclamations et les interjections les plus pittoresques, je crois être en droit de pénétrer dans les galeries et de grimper sur les pochtèbouns. Un mollah et un seïd prennent la tête du cortège et nous guident à travers la mosquée, suivant les conditions arrêtées la veille; puis ils nous font monter sur les toitures des bazars et des maisons et nous conduisent par cette voie aérienne jusqu'aux terrasses de l'édifice religieux. De ce point on peut se rendre compte de la superficie du monument et apprécier l'importance de l'œuvre gigantesque que chah Abbas sut mener à bonne fin.

Devant nous s'élève un porche flanqué de deux minarets revêtus de carreaux de faïence. Ce porche sert de vestibule au sanctuaire, que signalent au loin la grande coupole bleue et le croissant d'or de l'Islam, placés à cinquante-cinq mètres au-dessus du parvis.

Le centre des deux ailes perpendiculaires à la salle du mihrab est occupé par un porche d'une importance secondaire, placé au-devant d'une salle recouverte d'un dôme. De chaque côté de ces grands motifs d'architecture se présentent deux étages de galeries voûtées couvertes d'un épais matelas de terre.

Aucune moulure, aucun ornement ne couronne ces divers bâtiments, dont les parties supérieures sont limitées par une large frise ornée d'inscriptions peintes en blanc sur des carreaux de faïence bleue.

[Illustration]
LA MASDJED CHAH D'ISPAHAN.

-299-A la suite des galeries, et de chaque côté de la colonnade ménagée à droite et à gauche de la salle du mihrab, se trouvent deux longues cours entourées de portiques et ornées de pièces d'eau. Le vendredi et les jours de fête, ces officines supplémentaires de propreté sont ouvertes au peuple, tandis que le bassin à ablutions de la cour centrale est réservé aux gens pieux qui viennent journellement faire à la mosquée les prières réglementaires.

Le plan de la masdjed Chah est on ne peut mieux approprié au culte musulman.

La mosquée, cela devait être, diffère du temple païen. Ici point de cella où la divinité soigneusement cachée communique avec le fidèle par l'intermédiaire du prêtre; point d'images ou de représentations humaines conduisant aisément à l'idolâtrie des esprits ignorants, doués d'une imagination trop impressionnable. Mahomet voulut au contraire faire de l'édifice religieux un lieu de réunion (djouma) accessible dans toutes ses parties. Malgré sa simplicité, ce programme de construction était d'une exécution difficile, car les Arabes, avant la venue de leur Prophète, savaient à peine bâtir; la Kaaba, cette relique de l'antiquité ismaélite que Mahomet fut obligé d'adopter comme le sanctuaire de la nouvelle foi, suffisait à des idolâtres habitués à vivre sous la tente. Quand la prière fut imposée aux musulmans comme le plus grand des devoirs envers Dieu, ils sentirent la nécessité de construire des enceintes où leur piété trouverait à se recueillir: sous la direction de quelques architectes étrangers, probablement originaires de Byzance, ils rassemblèrent toutes les colonnes des temples païens qu'ils avaient détruits, appuyèrent sur les supports disposés autour d'une cour rectangulaire des bois de toute provenance, et parvinrent ainsi à former des galeries couvertes. Le sanctuaire proprement dit occupait une salle divisée en plusieurs travées parallèles par des rangées de colonnes. Une niche dépourvue d'autel, mais ornée de revêtements de faïence ou de marbres précieux, placée au fond de la nef centrale, sollicitait le regard et le conduisait dans la direction de la maison d'Abraham.

Près du mihrab se trouvait le menber, espèce de chaire en forme d'escalier, recouverte d'un clocheton pyramidal servant d'abat-voix.

Des portiques latéraux, réservés aux fidèles désireux de se reposer avant de se recueillir, s'étendaient sur les deux façades adjacentes à celle du sanctuaire; de hautes plates-formes voisines de la porte d'entrée permettaient aux prêtres d'appeler cinq fois par jour les fidèles à la prière.

Voilà bien l'édifice religieux d'un peuple nomade, maison hospitalière ouverte à tous les fidèles, dans laquelle le passant trouve de l'ombre, et le voyageur de l'eau pour se rafraîchir et se purifier avant de se prosterner devant Dieu. Telle se présente la mosquée d'Amrou, bâtie au Caire l'an 21 de l'hégire. Les mêmes divisions et les mêmes caractères se retrouvent dans les mosquées d'el-Hakem et de Touloun. Mais bientôt ce type primitif, dont les Maures d'Espagne ont laissé à Cordoue un magnifique spécimen, ne paraît plus aux conquérants arabes en harmonie avec la puissance de l'Islam. Les grêles colonnes qui soutiennent la toiture ne permettent pas d'élever à une grande hauteur l'ensemble de la construction; elles sont incapables de supporter un poids considérable et encombrent par leur multiplicité l'intérieur des salles; la mosquée doit donc se modifier.

Il existait sur les rives du Tigre un monument célèbre dans tous les pays musulmans, bâti, suivant les traditions locales, par le grand Kosroès. C'était le superbe palais de Ctésiphon, dont la voûte se fendit (d'après la légende) le jour même de la naissance de Mahomet.

Consacrer au culte d'Allah un temple semblable au palais du grand monarque sassanide fut, au quatorzième siècle, le rêve du sultan Hassan. Dans ce but il envoya un de ses architectes en Mésopotamie avec mission d'étudier l'antique édifice; celui-ci voyagea en Perse, fut frappé de la majesté des coupoles élevées au-dessus des monuments civils ou religieux, et, l'esprit -300-imbu de tous ces souvenirs, il revint au Caire jeter les fondements de la mosquée de Hassan, prototype d'un second genre de mosquées, dans lequel le grand berceau, imité du talar de Kosroès, remplace la couverture en charpente des salles hypostyles primitives.

Au lieu de frêles abris, soutenus par de grêles colonnes, s'élevèrent des monuments, entourés de murailles épaisses et couverts de voûtes lancées avec la hardiesse que donnait aux architectes une connaissance approfondie de leur art.

Cent ans se sont écoulés. Mahomet II entre à Sainte-Sophie et traverse la nef en foulant sous les pieds de son cheval plusieurs couches de cadavres. L'impression du conquérant et de ses soldats, à la vue de la vieille église byzantine, est si vive, leur admiration si enthousiaste, qu'ils ne se contentent pas de transformer la basilique en mosquée: quand ils veulent, à leur tour, élever de nouveaux édifices religieux, ils abandonnent le type primitif du temple musulman et copient, sans modification, le plan de Sainte-Sophie, oubliant de reconnaître dans ses grandes lignes la croix abhorrée, cette rivale et cette ennemie du croissant. Aussi voit-on avec étonnement les piliers intérieurs des plus belles mosquées de Constantinople et du Caire, la Mohammédiè et l'Almédiè, dessiner sur le sol les branches de la croix grecque.

[Illustration]
PLAN DE LA MOSQUÉE D'AMROU, AU CAIRE.

La cour placée devant le monument est la reproduction de l'atrium des vieilles basiliques. Seuls les bassins à ablutions et les minarets élancés signalent le sanctuaire musulman.

Il résulte de ce fait bizarre que le dernier type de la mosquée sunnite, devenu canonique dans tous les pays turcs ou arabes, reproduit les dispositions des églises antérieures à l'Islam. La copie est tellement nette que, si les chrétiens parvenaient un jour à débarrasser l'Europe des Ottomans, ils n'auraient pas plus de difficulté à célébrer les offices dans les mosquées construites après la prise de Constantinople que dans Sainte-Sophie elle-même.

Il est intéressant d'examiner le parti que les Iraniens, ces artistes si éminemment personnels, ont tiré d'un édifice dont les dispositions leur étaient imposées dès leur conversion à la religion des conquérants.

Les Perses, avant l'ère musulmane, n'avaient jamais eu de temple. Le culte mazdéique—les témoignages d'Hérodote et des auteurs anciens en font foi—s'exerçait en plein air.

Les nouveaux convertis n'eurent pas à se préoccuper de modifier des constructions déjà existantes pour les approprier aux exigences du culte; ils adoptèrent sans y rien changer les plans des sanctuaires édifiés par leurs vainqueurs, c'est-à-dire le type de la mosquée d'Amrou, mais signalèrent à l'extérieur la salle du mihrab en élevant au-dessus d'elle ces grandes coupoles posées sur pendentifs qu'ils savaient construire depuis des siècles et, -301-faute de bois, remplacèrent les toitures en charpente par de petites voûtes accolées.

La comparaison des plans des mosquées d'Amrou et de Hassan avec ceux des nouvelles mosquées de Stamboul permet de suivre sans effort l'enchaînement d'idées ou plutôt le changement d'état social qui entraîna les musulmans sunnites à modifier les dispositions de leurs monuments religieux: en introduisant la coupole dans la composition de leurs temples, les Arabes et les Turcs eurent en vue de leur donner un caractère imposant: mais la forme détruisit l'esprit, accident fort naturel chez deux peuples qui ne se piquèrent jamais d'être rationnels dans leur art.

[Illustration]
PLAN DE LA MASDJED CHAH D'ISPAHAN.

Si l'on met en parallèle la mosquée d'Amrou et les vieilles mosquées de Kazbin, de Véramine ou d'Ispahan, on s'aperçoit au contraire que les architectes iraniens se sont montrés persévérants dans leurs œuvres, ont pieusement conservé le plan des premiers édifices religieux de l'Islam et, enfin, que les mosquées persanes, les plus anciennes comme les plus modernes, reproduisent d'une manière logique les formes hiératiques des temples primitifs.

La lecture d'un plan est souvent bien aride; il me semble pourtant, et c'est peut-être là une nouvelle forme de l'amour-propre d'auteur, que, après avoir décrit les dispositions d'ensemble des vieilles mosquées chiites, il est intéressant de mettre en parallèle le plan du sanctuaire d'Amrou et celui de la moderne masdjed Chah.

Sous la coupole je retrouve l'ancienne salle du mihrab; dans les galeries latérales, les travées secondaires qui l'accompagnaient; dans les arcatures disposées autour de la cour, les portiques à l'usage des élèves, des fidèles et des voyageurs; jusqu'aux bassins à ablutions, aux -302-communs, aux logements des gardiens, qui occupent dans les deux édifices la même position.

Il n'y avait pas grand monde dans la masdjed Chah quand nous y sommes entrés ce matin: aussi avons-nous pu en étudier tout à l'aise les dispositions; mais, au moment où nous dressons nos appareils, les fidèles occupés à noyer fraternellement leur vermine dans le bassin à ablutions se montrent fort émus. Du haut des terrasses nous les voyons lever les bras au ciel avec stupéfaction, et nous les entendons même lancer à notre adresse des imprécations que le vent, fort poli, empêche d'arriver distinctement à nos oreilles.

Je remarque surtout, à l'animation de ses gestes, un véritable Quasimodo coiffé du turban bleu des seïds. Ce piètre échantillon de la race du Prophète, moins haut que n'est large son volumineux couvre-chef, vocifère de toute la force de ses rachitiques poumons et excite sans doute les sentiments hostiles de la foule à notre égard, car bientôt le peuple se précipite comme un flot humain à l'assaut des terrasses.

Le P. Pascal n'a pas voulu nous laisser seuls courir le danger de visiter les mosquées, danger peut-être moins imaginaire qu'on ne pourrait le supposer; il exhorte les serviteurs du mouchteïd à montrer de la fermeté et à s'opposer au brusque envahissement des pochtèbouns en se plaçant à la tête de l'étroit escalier reliant les toitures du bazar à celles de la mosquée. «Il faut éviter, ajoute-t-il, que vos coreligionnaires ne nous fassent un mauvais parti avant qu'on ait eu le temps de leur faire connaître les ordres des chefs civils et religieux en vertu desquels nous sommes ici.» A peine ces premières dispositions sont-elles prises que nos ennemis débouchent subitement sur les toitures inférieures. La troupe, dans sa pieuse ardeur, a précipité sa course et son ascension, elle arrive fort essoufflée; d'autre part, bon nombre des auditeurs du petit seïd ont réfléchi en route à la gravité de l'acte qu'ils commettaient en cherchant querelle à des Faranguis, ces suppôts de l'enfer, et se sont sagement dispersés en chemin; c'est à peine si une vingtaine d'assaillants suivent le promoteur de l'attaque.

Le voilà, ce brave des braves! ce rempart de la foi! ce fils du Prophète! Il prend son élan, il monte à l'assaut; soudain son gros turban bleu semble osciller; le gnome, troublé par la sainte colère qui enflamme son cœur, a embarrassé ses jambes torses dans les longs plis de sa robe; il chancelle et va tomber à la renverse sur la tête de ses acolytes, en montrant jusqu'au-dessus des genoux ses maigres jambes de chien basset. Notre ennemi n'est pas lourd malheureusement, et dans sa chute il n'assomme personne; nous avons néanmoins bataille gagnée: le seïd est si ridicule quand on le redresse et qu'il apparaît avec son horrible tête rasée, veuve du magnifique turban qui roule de toiture en toiture entraînant sur le sol le prestige de son propriétaire, qu'un éclat de rire général retentit au même instant dans le camp des assiégeants et sur les terrasses des assiégés. En habile stratégiste, le P. Pascal profite de cet instant de détente; il engage le chef de notre escorte à menacer de la vindicte du chahzaddè les audacieux assez imprudents pour chercher à nous faire un mauvais parti, et demande insidieusement au petit seïd à quel motif a obéi l'heureux possesseur du plus beau turban bleu d'Ispahan, en ne venant pas se ranger parmi les mollahs que le çaheb ackaz bachy a photographiés il y a quelques heures.

Notre ennemi découronné, dont le pouvoir subit en ce moment une éclipse partielle, se montre moins féroce que je ne l'avais redouté et désarme définitivement à ces paroles:

«Est-il encore temps d'avoir mon image isolée? demanda-t-il avec anxiété.

—Cela dépend de votre conduite à venir», répond le Père.

Le fils du Prophète, ramené à de meilleurs sentiments, tourne sa figure de singe vers ses amis. «Retirez-vous, leur dit-il; ces chrétiens sont ici sous la protection du mouchteïd: les maltraiter serait manquer de respect à ce saint personnage.»

Après avoir constaté de ses propres yeux la pleine déroute de nos ennemis, le Père -303-vient nous retrouver sur la terrasse, où nous nous sommes efforcés de travailler avec calme et de faire la meilleure des contenances. «Vous voilà débarrassés de tous ces importuns, dit-il en français; toutefois vous agiriez en gens sages et prudents si vous abandonniez les terrasses au moment où les musulmans vont arriver en grand nombre à la prière de midi; aurions-nous raison deux fois de la malveillance et du fanatisme de ces pieux disciples de Mahomet? En tout cas il est prudent de ne pas s'exposer à être bousculés ou précipités par inadvertance du haut en bas de la mosquée.»

Le conseil du Père est d'autant plus sage que les pochtèbouns sont dépourvus de tout parapet. Marcel déclare donc ses études terminées et demande à descendre dans les galeries du premier étage, à la grande satisfaction de l'escorte, obligée, à regret, de protéger des infidèles contre des coreligionnaires dont elle approuve en secret la pieuse indignation.

Les galeries inférieures sont réservées au logement des prêtres; nous entrons chez le plus vénérable d'entre eux. Le visage bronzé de ce beau vieillard est mis en relief par une robe et un turban blancs. Il nous fait poliment asseoir sur son tapis, ordonne d'apporter les pipes et le thé en attendant que la prière soit terminée et qu'il puisse mettre à notre disposition la loggia placée au-devant de sa cellule. De l'intérieur de la pièce je puis suivre des yeux la cérémonie religieuse.

Le croyant entre dans la mosquée ses babouches à la main, se dirige vers le bassin à ablutions, enlève sa coiffure et laisse sa tête à nu. Elle est accommodée de deux manières différentes. Les porte-turbans abandonnent tout leur crâne au barbier; ceux qui adoptent le bonnet d'astrakan ou de feutre se font raser depuis le front jusqu'à la nuque, en réservant de chaque côté des oreilles une grosse mèche bouclée, destinée, j'imagine, à soutenir la coiffure. Ces graves études capillaires ne peuvent être faites qu'à la mosquée ou chez les barbiers, les musulmans considérant comme la dernière des impolitesses de se montrer en public la tête découverte. Après avoir posé à terre coiffure et sandales, le fidèle tousse, crache, se mouche, le tout à grand renfort d'eau fraîche, et satisfait à toutes les exigences de la loi religieuse, minutieusement indiquée dans plusieurs versets du Koran. «Ne priez pas quand vous êtes souillés, attendez que vous ayez fait vos ablutions, à moins que vous ne soyez en route… Si vous êtes malade ou en voyage, frottez-vous le visage et les mains avec de la poussière, à défaut d'eau. Dieu est puissant et miséricordieux.»

Les ablutions terminées, le chiite se coiffe, reprend sa chaussure, pénètre dans la salle du mihrab, se place dans la direction de la Kaaba, s'accroupit sur les tapis qui recouvrent le sol de cette partie de l'édifice, se prosterne le front contre terre, puis il se relève et, les bras tombant le long du corps, commence la prière dans l'apparence du plus profond recueillement. «Observez avec soin les heures réservées à la prière, et pénétrez-vous de la Majesté divine.»

Si la position des bras et des mains est différente chez les Sunnites et les Chiites, les prosternations qui viennent interrompre à plusieurs reprises les oraisons sont exécutées de la même manière «Tu les verras, agenouillés et prosternés, rechercher la faveur de Dieu et sa satisfaction. Sur leur front tu verras une marque, trace de leur piété.» Ces prosternations multipliées, jointes à la nécessité de frapper la terre avec le front, obligent les musulmans à porter des coiffures sans visières. Comme il serait néanmoins très difficile à des gens habitués à prier sur des nattes ou des tapis de garder des marques visibles de leur ferveur, tout vrai croyant est muni d'un tesson de poterie de forme ronde ou carrée sur lequel il frappe son front en se prosternant. Dans tous les caravansérails on trouve un assortiment complet de ces briques de prière destinées aux voyageurs et aux tcharvadars. L'oraison terminée, chacun saisit les babouches déposées à la porte de la salle du mihrab et se dirige vers la sortie.

«Êtes-vous satisfait de votre visite à la masdjed Chah? demande le mollah à mon mari, -304-dès notre entrée dans la loggia. Aya Sophia de Stamboul (Sainte-Sophie) égale-t-elle en splendeur le plus beau joyau d'Ispahan, comme l'assurent certains de nos compatriotes?

—Il est très difficile de comparer ces deux édifices, répond Marcel poliment: la masdjed Chah est superbe, mais il est très fâcheux qu'elle ne soit point construite dans l'axe du Meïdan: l'ensemble des bâtiments et leur aspect général y gagneraient. L'orientation d'un temple dans la direction de la Mecque est-elle donc si nécessaire qu'on ne puisse apporter aucun tempérament à cette règle rigoureuse?

[Illustration]
MOLLAH HOUSSEIN.

—Le livre révélé ne dit-il pas: «Quand même tu ferais, en présence de ceux qui ont reçu les écritures, toutes sortes de miracles, ils n'adopteraient pas ta kébla. Toi, tu n'adopteras pas non plus la leur. Parmi eux-mêmes, les uns ne suivent point la kébla des autres. Si, après la science que tu as reçue, tu suivais leur désir, tu serais du nombre des impies»… «Tourne ton front vers le temple d'Haram: en quelque lieu que tu sois, porte tes regards vers ce sanctuaire auguste»… «Nous t'avons vu tourner ton visage de tous les côtés du ciel, nous voulons que tu le diriges dorénavant vers une région dans laquelle tu te complairas»… «Oriente-toi vers la plage de l'oratoire sacré. En quelque lieu que tu sois, tourne ton front vers cette plage.» Comment, si nous négligions de suivre ces ordres divins, nous distinguerait-on des chrétiens, qui dirigent leurs yeux vers le tombeau de Sidna Aïssa (Jésus), la bénédiction d'Allah soit sur lui?

—Les Sunnites font cependant la prière à Sainte-Sophie, bien qu'elle soit orientée dans la direction du Saint-Sépulcre, dis-je à mon tour; ils se contentent d'étendre leurs tapis dans le sens de la kébla.

—Comment osez-vous comparer des chiens maudits destructeurs de la race d'Ali à de pieux Chiites? Si Aya Sophia était tombée entre nos mains, nous l'aurions détruite; ainsi avons-nous fait de plusieurs édifices religieux mal orientés. Quant à moi, mollah Houssein, le jour où il me serait prouvé que la masdjed Chah, dans laquelle j'ai passé une partie de ma longue existence, n'est point bâtie en conformité des saints préceptes de notre loi, que Dieu me protège, je serais le premier à y porter la pioche et à la démolir.»

10 septembre.—«Posez solidement l'échelle; est-elle suffisamment inclinée? Non, elle est trop droite. Les montants sont-ils solides? Les barreaux ne sont-ils pas pourris? La terrasse ne menace-t-elle pas de s'effondrer? demande le P. Pascal aux serviteurs de l'imam djouma chargés de nous guider sur les pochtèbouns de cette célèbre mosquée du -305-Vendredi que chah Abbas voulut un moment détruire afin d'en employer les matériaux à l'édification de la masdjed Chah.

—Ne craignez rien et donnez-moi la main, khalifè (nom donné aux moines chrétiens par les Persans). En montant les uns après les autres, vous ferez l'ascension sans accident, Inchallah (s'il plaît à Dieu)!»

[Illustration]
LE MIHRAB RESTAURÉ DE L'ANCIENNE MOSQUÉE D'ALMANSOUR A ISPAHAN. (Voyez p. 306.)

Fidèle à son rôle d'observateur, le protecteur des étrangers a trouvé moyen de venir encore ce matin nous ennuyer de ses protestations et de ses conseils, et s'est assis au pied du mur avec l'intention bien formelle d'attendre là notre retour. Le P. Pascal, Marcel et moi gravissons péniblement les barreaux, séparés les uns des autres par un espace de plus de cinquante centimètres, tandis que les gens de notre escorte sautent comme des chats de terrasse en terrasse. A peine avons-nous atteint l'extrémité de l'échelle, qu'il faut s'aventurer sur des madriers très étroits placés au-dessus de petites coupoles effondrées. Après avoir aperçu à travers ces brèches la plus antique partie de la mosquée, élevée, nous dit-on, en 755 par le -306-khalife abbasside Almansour, et admiré les belles inscriptions koufiques placées autour d'un vieux mihrab restauré au XVe siècle, nous pénétrons enfin dans les galeries latérales, d'où la vue embrasse la cour entière.

Les différentes adjonctions ou restaurations exécutées à l'époque de Malek chah, prince seljoucide, de chah Tamasp, dont le zèle pieux a amené la détérioration de tous les temples de l'empire, et enfin sous le règne d'Abbas II le Séféviè, enlèvent toute valeur artistique à cet antique sanctuaire, relégué d'ailleurs au second rang depuis la construction de la masdjed Chah. Néanmoins la mosquée cathédrale est en grand renom dans Ispahan et a conservé son titre et ses prérogatives. C'est dans l'enceinte de la masdjed djouma que se célèbre tous les vendredis l'office royal en souvenir du départ de Mahomet pour Médine. D'après la loi religieuse, le chah devrait en cette circonstance faire à haute voix la prière solennelle. Comme à ses nombreux privilèges il ne joint pas le don de l'ubiquité, il délègue à un de ses représentants, désigné sous le nom d'«imam djouma», l'honneur de remplir en son nom ce pieux devoir dans les principales villes de l'empire. Après la prière, les mollahs lisent ou expliquent le Koran, et la journée tout entière est consacrée à de saints exercices, bien qu'il ne soit imposé aux fidèles aucune obligation particulière.

C'est une fatalité! Nous ne serons pas entrés dans une mosquée d'Ispahan sans y avoir éprouvé quelque désagrément! Grâce à l'état d'éticité auquel nous ont réduits les fatigues et la chaleur, grâce à la précaution que nous prenons de tenir nos mains accrochées aux montants de l'échelle, de manière à peser le moins possible sur les barreaux, nous arrivons à terre sans accident: il n'en est pas de même de notre excellent ami le P. Pascal. Plus habile à caracoler sur un beau cheval qu'à faire de la gymnastique, il pose, malgré nos avis, ses pieds au milieu des barreaux. Pleins d'anxiété, nous suivons des yeux les péripéties de sa descente; un craquement se fait entendre,… un des échelons vient de se briser à l'une de ses extrémités. Le Père se trouve un instant suspendu dans le vide; d'une main vigoureuse il s'accroche aux montants et prend pied sur le sol sans mal apparent.

Les mollahs, dissimulant à grand'peine leur joie sous des témoignages d'intérêt, entourent le khalifè, qui, malgré sa pâleur, fait bonne contenance, et donnent l'ordre de chercher le propriétaire de l'échelle, afin de lui payer à coups de bâton la location de son engin; on ne le trouve pas, bien entendu, et nous nous mettons en selle avec l'intention de regagner Djoulfa.

«J'ai une écorchure à la jambe; elle me fait souffrir plus que je n'ai voulu l'avouer devant ces mécréants, me dit le Père au bout de quelques instants; entrons chez l'un de mes meilleurs amis, il me donnera de l'eau fraîche pour laver ma blessure.»

La maison dans laquelle nous pénétrons s'étend sur les quatre côtés d'une cour spacieuse. Le talar élevé au centre de chaque façade est flanqué à droite et à gauche de vestibules blanchis à la chaux. La pièce de réception est couverte d'une coupole ornée de fins alvéoles exécutés en plâtre comme la décoration des takhtchès disposés tout autour de la salle. Une verrière colorée ferme la baie du talar et laisse pénétrer à l'intérieur de l'appartement un demi-jour discret.

Un homme à la physionomie fort douce est assis sur des coussins au milieu de livres épars. A ma grande surprise, il est coiffé de ce sinistre turban bleu dont l'apparition est toujours de si mauvais augure. Le maître de la maison se lève d'un air empressé, écoute avec intérêt le récit de l'accident arrivé au Père et donne l'ordre d'apporter un bassin à laver, une aiguière et quelques plantes médicinales destinées à faire rapidement sécher les blessures. Pendant qu'il s'apprête à panser lui-même la plaie, il invite ses petits enfants à me conduire auprès de leur mère.

[Illustration]
LA MASDJED DJOUMA D'ISPAHAN.

-309-L'intérieur de l'andéroun, éclairé sur la cour, est caché aux regards par des rideaux de soie tendus à plat devant toutes les ouvertures.

Chirin khanoum (traduction: Mme Sucrée), la première femme du seïd, fume son kalyan. A mon arrivée elle me fait asseoir, et, enlevant la pipe de ses lèvres, elle me l'offre poliment.

Tout aussi poliment je refuse: les musulmans, je ne l'ignore pas, sont aussi dégoûtés de se servir d'un objet touché par un chrétien, qu'il nous est désagréable d'user d'un kalyan promené de bouche en bouche entre gens de même religion, depuis le chah jusqu'au mendiant édenté et repoussant qui va quêtant une bouffée de tabac tout comme un morceau de pain.

[Illustration]
CHIRIN KHANOUM.

Chirin khanoum semble comprendre la signification de mon refus. «Vous êtes ici dans une maison amie», me dit-elle sans insister davantage. Nous causons pendant quelques instants des mosquées de la ville, et je profite de l'arrivée d'une visiteuse pour rejoindre mes compagnons au moment où tous deux se remettent en selle.

«Vous choisissez donc vos amis intimes parmi les seïds, ces incorrigibles fanatiques? dis-je au Père en reprenant le chemin de Djoulfa.

—J'aime de tout mon cœur seïd Mohammed Houssein, parce que cet homme de bien a sauvé un chrétien d'une mort certaine. Il y a quelques années, nous vîmes arriver un Français à Djoulfa: votre compatriote n'avait point reçu les ordres, mais, soutenu par une foi ardente, il venait néanmoins évangéliser la Perse. Il ne tarda pas à s'apercevoir que ses tentatives de conversion seraient toujours infructueuses s'il s'adressait aux musulmans, et chercha -310-alors à ramener à la religion catholique, apostolique et romaine les âmes des Arméniens schismatiques de Djoulfa.

«Ses efforts ne furent pas longtemps ignorés du prédécesseur de l'évêque actuel. Indigné d'apprendre que les prédications d'Eugène Bourrée faisaient une vive impression sur l'esprit de ses ouailles, il surexcita contre le missionnaire la communauté schismatique. D'après les ordres du prélat, plusieurs fanatiques tentèrent de s'emparer de votre compatriote pour le lapider et postèrent devant la maison catholique où il s'était réfugié de mauvais garnements chargés de le saisir à sa première sortie. La situation devint même si critique que les personnes charitables au foyer desquelles il avait trouvé asile craignirent de voir leur habitation envahie et pillée.

«Mohammed Houssein apprit le danger que courait mon ami et n'hésita pas à lui sauver la vie. Accompagné de nombreux serviteurs, il vint à Djoulfa, passa devant la maison où l'attendait Eugène Bourrée vêtu en musulman, lui fit une place dans son escorte et gagna Ispahan; les Arméniens se doutèrent bien que leur proie leur échappait, mais ils n'osèrent pas s'attaquer à une nombreuse troupe conduite par un des plus respectables turbans bleus du pays. Ils se contentèrent d'envoyer des hommes armés dans les plus mauvais passages des chemins de caravane conduisant soit à Chiraz, soit à Kachan, et ordonnèrent à leurs estafiers de prendre le missionnaire mort ou vif.

«Le seïd cacha le chrétien dans sa maison pendant plus d'un mois, et, quand il apprit que les Arméniens s'étaient relâchés de leur surveillance, il le conduisit lui-même jusqu'à Kachan. De là le fugitif put gagner sans encombre un des ports de la mer Caspienne.

—Tous les Ispahaniens descendent-ils donc du Prophète? ai-je encore demandé. Je n'ai vu aujourd'hui que des turbans bleus.

—Ils sont en effet nombreux et puissants dans la province de l'Irak. Bien que Mahomet n'ait laissé en mourant qu'une fille, Fatma, mariée à son neveu Ali, sa race, par une bénédiction spéciale du ciel, s'est multipliée avec une étonnante rapidité, au moins si l'on en juge d'après le nombre incalculable de turbans bleus ou verts portés en Orient.

«D'ailleurs la satisfaction de s'attribuer une antique origine et d'arborer sur la tête et autour du ventre une étoffe verte ou bleue n'est pas l'unique motif qui engage beaucoup de musulmans à revendiquer la seule noblesse dont s'enorgueillissent les sectateurs de l'Islam; les seïds ont un but bien autrement pratique. En prophète prudent, Mahomet se fit attribuer par Allah des biens et des richesses périssables.

«S'ils t'interrogent au sujet du butin, réponds-leur: «Le butin appartient à Dieu et à son envoyé»… «Sachez, dit le Koran, que lorsque vous aurez fait un butin, la cinquième partie en revient à Dieu ou au Prophète, aux parents, aux orphelins, aux pauvres et aux voyageurs.» Et plus loin: «Ce que Dieu a envoyé au Prophète des biens des habitants des différents bourgs appartient à Dieu, au Prophète et à ses proches»… «Prenez ce que le Prophète vous donne, et abstenez-vous de ce qu'il vous refuse; craignez Dieu, il est terrible dans ses châtiments.»

«Après la mort de Mahomet, ses descendants, forts de l'autorité des textes sacrés, exigèrent le cinquième de tous les revenus des musulmans, firent peser pendant plusieurs siècles de lourdes charges sur leurs coreligionnaires et se multiplièrent en raison du temps, et surtout des avantages matériels attachés à leur sainte origine.

«L'habitude de payer un impôt régulier aux seïds est maintenant à peu près tombée en désuétude; mais dans les grandes villes, comme Ispahan par exemple, où les soi-disant descendants de Mahomet se sont constitués en corps nombreux, ils ont conservé une influence prépondérante et dépouillent impunément les petits négociants trop faibles pour oser leur refuser leurs marchandises ou leurs services.

-311-«Gratifiés en outre, même avant les mollahs, de l'administration de tout bien vakf tombé en déshérence, les descendants vrais ou faux du Prophète tirent de ces bénéfices ecclésiastiques des profits qui permettent à la plupart d'entre eux de vivre sans travailler. A moins d'être bien exigeante, vous ne pouvez demander à de pareils hommes d'aimer les Européens. Nous devons cependant être reconnaissants à l'imam djouma et au mouchteïd de vous avoir fait escorter par quelques turbans bleus, car leur présence à vos côtés était la meilleure des sauvegardes; sans leur intervention, la foule ne nous aurait jamais laissés appuyer une échelle sur les murs de la masdjed djouma.

«Nous voici revenus sains et saufs à Djoulfa; dorénavant nous ferons bien de rester au rez-de-chaussée des mosquées et de ne plus nous aventurer sur les terrasses, dont le sol, vous l'avez expérimenté, n'offre aucune sécurité.»

[Illustration]
SEÏD MOHAMMED HOUSSEIN.
[Illustration]
UNE RUE D'ABBAS-ABAD. (Voyez p. 329.)

CHAPITRE XVII

Imamzaddè Jaffary.—Minaret mogol.—Le protecteur des étrangers.—Le palais de Farah-Abad.—Le takhtè Soleïman.—Le champ de bataille de Golnabad.—Le cimetière arménien.—Circoncision des tombes chrétiennes.—Accueil fait à une robe de Paris par l'aristocratie de Djoulfa.—Jardin du Hezar Djerib.—Palais du Ainè Khanè.—Pont Hassan Beg.—Minaret et imamzaddè du Chéristan.—Pont du Chéristan.—Contrat passé avec les tcharvadars.—Le dîner au couvent.—Départ pour Chiraz.

Ispahan, 13 septembre.—Merci, mon Dieu! nos pèlerinages aux mosquées, koumbaz et autres édifices religieux touchent à leur fin; il ne nous reste plus à visiter désormais que l'imamzaddè Jaffary. Pas plus que les autres tombeaux du saint imam élevés dans les grandes villes de la Perse, cette chapelle ne contient la dépouille mortelle du compagnon du Prophète. Les fidèles ispahanais l'ont cependant en grande vénération; aussi le P. Pascal nous a-t-il engagés à partir de Djoulfa en pleine nuit, afin d'arriver à l'imamzaddè avant que les vrais croyants aient quitté leurs maisons pour se rendre à la mosquée ou au bazar.

Le monument est situé au milieu d'une cour irrégulière bordée de bâtiments en terre crue, complètement ruinés. C'est un charmant petit édifice mogol, construit sur plan octogonal et recouvert d'une coupole que devait autrefois surmonter une toiture pyramidale analogue à celle des tombeaux des cheikhs. La corniche et la frise, ornées de caractères arabes et de guirlandes de fleurs entrelacés, brillent de tout l'éclat de leurs émaux bleu turquoise. Les parties inférieures de la construction sont bâties en belles briques blanches, entre -314-lesquelles on a ménagé des joints creux pareils à ceux que l'on retrouve dans les édifices français du Moyen Age. A part quelques dégradations dans la partie supérieure de la corniche et la disparition de la toiture en éteignoir, l'imamzaddè est en parfait état de conservation et charme les yeux par l'élégance de ses proportions et la délicatesse de ses ornements.

[Illustration]
REVÊTEMENT EXTÉRIEUR D'UNE MOSQUÉE MOGOLE.

En arrivant, mon premier soin est d'installer mon appareil, car je tremble toujours quand je vois la foule hostile ou simplement curieuse se presser autour de nous. L'épreuve terminée aux premiers rayons du soleil, les châssis et les lentilles rentrent dans les valises de cuir et reprennent sans délai le chemin de Djoulfa. Désormais tranquilles sur le sort du précieux instrument, nous procédons à un examen attentif de l'édifice. Tout à coup la roulette qui me servait à mesurer les dimensions du tombeau m'échappe des mains, car je viens d'apercevoir au bout de la rue un énorme turban bleu. L'ennemi (ce ne peut être qu'un ennemi) s'avance avec un empressement de mauvais augure, fait irruption dans la cour et, levant vers le ciel ses bras indignés, n'a pas assez de souffle pour débiter une longue kyrielle d'invectives, au milieu desquelles nous distinguons facilement le fameux peder soukhta (fils de père qui brûle aux enfers), haram zaddè (fils d'impur), et le peder cag (fils de chien) dont nos oreilles ont déjà été régalées au bazar de Kachan. Finalement le seïd nous enjoint en termes grossiers de ne pas souiller plus longtemps le sol du sanctuaire. Nous nous empressons de lui rire au nez; sa colère ne connaît plus de bornes, et, après avoir attiré sur nos têtes toutes les malédictions du ciel, il sort et se dirige à toutes jambes vers le bazar. Dix minutes ne se sont pas écoulées qu'une troupe de marchands ameutés à sa voix envahit la cour; les uns nous saisissent les bras, les autres nous poussent par les épaules, et malgré nos protestations nous mettent brutalement dehors.

Dans cette circonstance délicate—je me plais à le constater—Marcel et moi avons -315-gardé un calme parfait. Le temps est passé où nous nous laissions aller aux premières inspirations d'un amour-propre hors de saison. Sachant à quelles gens nous avons affaire, et ayant appris par expérience que ces orages populaires se résolvent en une bousculade au demeurant peu dangereuse, nous avons tous deux pelotonné notre tête entre les épaules et mis en saillie, dès le commencement de l'action, des coudes assez maigres pour devenir offensants.

[Illustration]
IMAMZADDÈ JAFFARY.

A peine dégagés de la foule, nous rejoignons le Père, demeuré à quelque distance de l'enceinte, et Marcel, s'élevant sur-le-champ aux sublimes hauteurs du mode cicéronien, harangue nos ennemis dans le langage qu'ils entendent le mieux.

«Jusques à quand, graine d'ânes, abuserez-vous de notre patience et vous permettrez-vous d'empiéter sur le chemin de notre volonté? Vous montrez de la fierté parce que, au nombre de cent ou cent cinquante braves, vous avez l'audace d'attaquer deux Faranguis. Vermine, fils de vermine, vous nous respecteriez si nous traînions à notre suite une escorte de pouilleux faits à votre image; vous redouteriez de voir le bâton réprimer vos moindres incartades; mais n'ayez nulle crainte, chiens sans religion, la gaule qui doit vous frapper n'est pas loin de ma main. Vous apprendrez bientôt à redouter ma juste colère, et, quand vous regagnerez vos demeures, traînant dans la poussière la plante de vos pieds offensés, vous saurez qu'un -316-Farangui ne remet pas à des ferachs le soin de sa vengeance. Laissez-moi le temps de me rendre chez le mouchteïd, et vous assisterez, je vous en donne ma parole, à un spectacle instructif. Les plus terribles turbans bleus qui vous ont menés au combat viendront baiser le pan de la robe de ma condescendance

Après avoir terminé cette brève catilinaire, à laquelle ne font même pas défaut les très bien et les bravo réglementaires accentués par la voix de basse du P. Pascal, Marcel toise une dernière fois ses auditeurs, fait faire une volte à la bête sur laquelle il est monté, afin de lancer avec plus d'éclat ses dernières imprécations, et vient se ranger à mes côtés. La foule, inquiète, s'écarte à notre approche, et nous nous éloignons lentement, non sans constater avec quelque surprise que les Ispahaniens, prenant nos menaces pour argent comptant, se reprochent les uns aux autres la manière brutale dont ils ont traité les Faranguis et cherchent déjà à désigner celui d'entre eux qui portera avec le plus d'aisance les cornes du bouc émissaire.

Sans perdre un instant, nous nous dirigeons vers la maison du mouchteïd, afin de porter plainte contre le seïd et de réclamer une escorte. La requête, présentée par le P. Pascal, est accueillie avec bienveillance; une trentaine de serviteurs et de respectables mollahs prennent la tête du cortège et nous ramènent processionnellement à l'imamzaddè. La porte est close, le fils de Mahomet ayant emporté en guise de trophée la clef de bois, longue de cinquante centimètres, qui sert à manœuvrer cette serrure primitive. Aucun de nous maintenant n'est d'humeur à se laisser arrêter par de pareils obstacles; les serviteurs soulèvent les battants, le pêne se dégage, et la troupe pénètre de nouveau dans cette cour d'où la foule nous a expulsés il y a une heure à peine.

Les marchands ont posté un espion près du tombeau; ils accourent, bien décidés à faire payer cher à ces démons de Faranguis l'effraction de la porte. Mais à la vue des gens du mouchteïd ils deviennent subitement souples et plats comme des chiens couchants. Seul le seïd, que préserve de toute punition la noblesse de sa race et qui attribue à son turban bleu les vertus du palladium, se laisse emporter par sa fureur.

«J'ai trop vécu, puisque j'ai vu des chrétiens se vautrer dans le tombeau de l'imam Jaffary,—la bénédiction d'Allah soit sur lui! Les infidèles peuvent désormais se baigner dans les piscines des mosquées et, ruisselants de l'eau souillée à leur odieux contact, inonder nos tapis de prière et les parvis sacrés. Si les musulmans continuent à se montrer les humbles serviteurs des chrétiens, ces chiens auront bientôt l'audace de pénétrer sous la coupole du tombeau d'Ali et fouleront de leurs pieds immondes le parvis de la Kaaba. Pour moi, je me retire, mes yeux ne pouvant supporter plus longtemps le douloureux spectacle qui s'offre ici à tous les regards.

—En attendant que le mouchteïd vous inflige la juste punition de votre insolence, allez donc baigner vos paupières dans une infusion de thé et d'essence de rose; à ma connaissance il n'est pas de meilleur collyre», dis-je triomphalement au seïd en forme de conclusion.

Nous n'abusons pas de notre victoire: après avoir laissé à la foule le temps de constater sa défaite, Marcel donne l'ordre de refermer la porte du tombeau, et nous reprenons sans nouvel incident le chemin de Djoulfa.

Il serait encore nécessaire de visiter les ruines d'une mosquée mogole, mais nous sommes tellement rassasiés de mollahs, de seïds, de pochtèbouns, d'échelles, de protecteurs des étrangers et des tombes saintes de l'Islam, que nous nous contenterons de prendre la vue extérieure d'un minaret élégant, décoré de faïences en relief et de charmantes combinaisons de mosaïques bleues et noires traitées dans le style des ornements de l'imamzaddè Jaffary,—la bénédiction d'Allah soit sur lui!

[Illustration]
MINARET MOGOL A ISPAHAN.

-319-Les mosquées d'Ispahan sont, on ne saurait le contester, fort belles et fort intéressantes, mais elles sont aussi d'un accès bien difficile. Il a fallu le caractère péremptoire des ordres du chahzaddè, l'énergie du P. Pascal et aussi, je dois en convenir, notre ténacité, pour arriver à vaincre toutes les résistances.

14 septembre.—«Père», s'écrie Kadchic en entrant dans la salle à manger, la bouche pleine et les mains embarrassées d'un melon dans lequel il mord à belles dents, «ce chien maudit, ce suppôt de l'enfer, cette bête malfaisante a osé poser son pied exécré sur le seuil de votre porte et a l'audace de demander à vous saluer.

—De qui donc parles-tu avec pareille hardiesse? Ne t'ai-je pas recommandé cent fois de qualifier en termes polis les étrangers qui se présentent au couvent?

—De qui pourrais-je parler, si ce n'est de ce protecteur des étrangers, de cet homme qui riait bêtement quand vous avez failli tomber de l'échelle, de cet être sournois qui est allé hier prévenir les seïds de la présence des Faranguis à l'imamzaddè Jaffary? Khalifè, j'ai été ce matin au bazar d'Ispahan, j'ai écouté les conversations des barbiers et des marchands de thé: je sais à quoi m'en tenir à son sujet.

—Garde ta langue, Kadchic; si la parole vaut un kran (un franc), le silence vaut un toman (dix francs). Introduis ici le protecteur des étrangers.»

«Allah soit loué, Père! Puissé-je monter la garde autour de votre tête! Votre santé est-elle bonne, la santé de vos hôtes est-elle bonne? Puissé-je être sacrifié pour vous! Votre santé est-elle très bonne? La santé de Leurs Excellences est-elle très bonne? demande en entrant le nouvel arrivant.

—Quel motif vous amène à Djoulfa? répond sèchement le Père à ces doucereuses salutations.

—L'honneur immense pour votre esclave d'être admis à vous présenter ses devoirs. Nul autre motif, Allah soit loué! n'a conduit mes pas jusqu'à votre demeure bénie. Je désirais aussi adresser mes protestations de dévouement aux hôtes que le ciel vous a envoyés. Puissé-je monter la garde autour de leur tête et leur dire combien j'ai été favorisé par la fortune en ayant eu le bonheur de leur être utile.

—Si c'est là l'unique but de votre promenade à Djoulfa, répond le Père, vous auriez pu sans inconvénient éviter à votre cheval la peine de faire deux farsakhs. Mes hôtes apprécient votre dévouement à leurs personnes et sont convaincus que vous auriez protégé leurs vies avec courage si elles eussent été en danger.

—J'ai rempli sans effort un devoir léger à mon cœur. Il me semble cependant qu'en récompense de mes services les Excellences, si leurs âmes sont reconnaissantes, devraient au moins me faire obtenir la décoration française; mon ambition est modeste, je me contenterai du second degré.

—Croyez-vous donc que la croix de la Légion d'honneur ait été créée pour des poltrons et des hypocrites? s'écrie Marcel, subitement exaspéré.

—Calmez-vous, dit le Père en s'apercevant que la figure du solliciteur blêmit sous cette brusque apostrophe. Je suis surpris de vos prétentions, Khan. Demandez à Sa Majesté le Chah l'ordre iranien en récompense de la manière dont vous remplissez les honorables fonctions qui vous sont confiées. Quand vous aurez obtenu le Lion et le Soleil de Perse, nous verrons s'il y a lieu de solliciter en votre faveur le gouvernement français.»

Au premier abord l'audace du protecteur des étrangers nous a paru folle: elle est rationnelle cependant et prouve que l'on distribue trop facilement à l'étranger les grades les plus élevés de notre ordre national. Un personnage de l'importance du khan ne conçoit pas qu'on puisse lui refuser la rosette d'officier quand il voit accorder, faute d'informations -320-suffisantes, des plaques et des grands cordons à des rôtisseurs du roi ou à des gens occupant à la cour les positions les moins considérées, je pourrais même dire les moins honorables. On n'agirait pas avec plus de désinvolture s'il s'agissait d'octroyer la croix de Saint-Potin.

15 septembre.—S'il faut aller chercher les mosquées dans la ville musulmane et sur la rive gauche du Zendèroud, les palais d'été élevés par les successeurs de chah Abbas se trouvent, en revanche, sur la rive droite du fleuve. Les souverains persans désirèrent-ils, en établissant leurs résidences auprès de la ville chrétienne, lui témoigner leur confiance, ou plutôt voulurent-ils, dans un ordre d'idées tout différent, se rapprocher de la nouvelle colonie afin de la mieux surveiller et de la dépouiller sans peine? Je n'en serais point surprise. La plus vaste et la plus importante de ces demeures royales, Farah-Abad (Séjour-de-la-Joie), fut construite au pied du Kou Sofi (Montagne des Sofi) par ce même chah Houssein qui persécuta durement les Arméniens et tarit ainsi les sources de la prospérité de Djoulfa.

On arrivait à Farah-Abad en suivant une avenue longue de plusieurs kilomètres, comprise entre deux galeries interrompues de distance en distance par des pavillons réservés aux gardes du roi. Cette voie grandiose aboutissait à une vaste esplanade autour de laquelle se développait l'habitation particulière du souverain. Des canaux revêtus de marbre blanc amenaient des eaux courantes dans un bassin de porphyre placé au centre de l'édifice, ou la distribuaient aux merveilleux jardins dont les voyageurs du dix-septième siècle nous ont laissé une si enthousiaste description.

Des esprits chagrins pourront reprocher à chah Houssein d'avoir construit un palais comparable en étendue aux légendaires demeures de Sémiramis, mais ils ne l'accuseront jamais d'avoir ruiné son peuple en acquisitions de pierres de taille et de bois de charpente. Tous les murs et toutes les voûtes sont bâtis en briques séchées au soleil; les parements sont enduits de plâtre et ne conservent aucune trace de sculptures ou de peintures décoratives: les parquets, les planchers même n'ont jamais été un luxe de l'Orient, de tout temps le sol battu a été recouvert de nattes sur lesquelles on étendait des tapis; enfin, s'il existe dans quelques embrasures des traces de ces verrières encore en usage dans les constructions actuelles, la majeure partie des baies, il est aisé de le constater, n'avaient pas de fermeture et devaient être abritées des rayons du soleil par de grandes tentes placées au devant des ouvertures. Plus encore que le temps, les envahisseurs ont eu raison du palais de chah Houssein. Lorsque les Afghans, vaincus par Nadir, général en chef des armées de chah Tamasp, quittèrent Ispahan après la bataille du 15 novembre 1729, ils ordonnèrent d'incendier le palais des rois sofis et de démolir les vastes talars sous lesquels ils avaient eux-mêmes trôné pendant plusieurs années.

Chah Tamasp arriva trop tard pour s'opposer au sac de la demeure favorite de sa famille. En voyant autour de lui le spectacle d'une pareille dévastation, il ne put contenir ses larmes. Il pleurait son palais écroulé et réduit en poussière, son père et ses frères égorgés, l'enlèvement des princesses de sa maison, emmenées prisonnières par Achraf, quand une femme misérablement vêtue se précipita vers lui et le serra dans ses bras. C'était sa mère. Cachée sous les humbles vêtements d'une esclave, elle avait mieux aimé remplir pendant quatorze ans les offices les plus infimes que de se faire connaître et de se soumettre au vainqueur. Aujourd'hui tous les aqueducs sont détruits, les marbres précieux ont disparu, les voûtes de terre se sont effondrées et couvrent de leurs débris poudreux l'emplacement des jardins, où ne verdissent plus les parterres de fleurs et les platanes ombreux. Dans cet état de ruine il est difficile de porter un jugement sur le palais de Farah-Abad, un des plus vastes que j'aie jamais vus. Je croirais volontiers que son aspect ne devait être ni grandiose ni imposant; les coupoles encore debout -321-paraissent trop lourdes, et les murailles des galeries disposées autour des cours sont trop basses. Le charme de la résidence royale était dû à l'abondance des eaux, à la fraîcheur des bosquets, à la beauté du paysage et surtout au luxe effréné d'une cour d'adulateurs, de courtisans et d'eunuques.

«Où allez-vous? me demande le Père au moment où je me remets en selle. J'ai chanté de grand matin l'office et la messe, rien ne me rappelle au couvent avant trois heures.

—Il existe, m'avez-vous dit, dans le voisinage de Farah-Abad, au milieu d'une anfractuosité du Kou Sofi, un second palais digne d'être visité?

—Le takhtè Soleïman? Nous avons bien le temps de l'aller voir demain!

—Père, reprend alors Marcel, vous nous faites passer à Djoulfa une existence bien douce, néanmoins il faut songer à nous remettre en route: depuis bientôt un mois nous sommes à Ispahan.

—Déjà! Mais je ne consentirai pas de longtemps à vous laisser quitter Djoulfa. Vous emploierez quinze grands jours à visiter la rive droite du fleuve si vous mettez dans ces tournées la modération que je me suis promis de vous faire apporter désormais dans vos courses; vous avez beaucoup travaillé depuis votre arrivée, reposez-vous avant de reprendre le cours de vos pérégrinations. Quatorze pénibles étapes séparent Ispahan de Chiraz. Croyez-en mon expérience, des semaines et même des mois comptent pour peu dans un voyage long et difficile. Demeurez cet hiver à Djoulfa, nous nous efforcerons tous de vous rendre la vie agréable.

—Notre temps est limité, vous connaissez du reste notre projet de visiter la Susiane et la Babylonie; si nous passions l'hiver ici, nous traverserions au cœur de l'été des contrées dont la température est redoutable. D'après les nouvelles apportées par les dernières caravanes, la fièvre annuelle de Chiraz est en décroissance; il est temps, vous le voyez, de songer au départ. Nous n'abandonnerons pas le couvent sans regrets, soyez-en persuadé, et nous remercierons tous les jours le ciel de vous avoir mis sur notre chemin.

—Je me soumets aux décrets de la Providence, reprend le Père. J'avais soigneusement prié tous nos amis de ne point vous parler du départ, très prochain, d'une nombreuse caravane d'Arméniens, de crainte que vous n'eussiez l'idée de vous joindre à elle; mais, puisque vous êtes décidés à continuer votre voyage, je prierai les tcharvadars chargés de la conduire de ne point activer leurs préparatifs: avant de vous remettre en route, vous pourrez ainsi terminer vos travaux en toute tranquillité d'esprit. Remontons à cheval et allons, suivant votre désir, visiter le takhtè Soleïman.»

Après avoir descendu au petit galop la longue avenue qui sert d'entrée au palais, nous gravissons les flancs abrupts de la montagne et, prenant un chemin tracé en lacet, nous atteignons bientôt une étroite plate-forme creusée de main d'homme dans une anfractuosité du rocher. Un palais ruiné la couronne.

L'histoire de cet édifice donne une idée fort exacte des procédés administratifs des rois de Perse.

Chah Soleïman étant à la chasse vint se reposer un jour à l'ombre d'un bouquet d'arbres arrosé par une source.

«Quel admirable paysage! dit-il à son grand vizir en contemplant la vaste plaine étendue à ses pieds; j'aimerais à conduire ma mère en ce lieu et à lui faire admirer d'ici le panorama d'Ispahan; de nulle part il ne se présente sous un aspect aussi enchanteur.»

Le vizir ne souffla mot, mais dès le lendemain il engagea quatre mille ouvriers et les fit conduire dans la montagne avec ordre de creuser le rocher et de déblayer un emplacement suffisant pour y bâtir un palais. En même temps il faisait tracer un chemin en lacet, -322-afin de permettre aux gens de corvée de monter les briques et la chaux nécessaires à l'édification du monument projeté.

Les habitants d'Ispahan ne tardèrent pas à connaître les intentions du ministre et à encombrer le chantier; ils venaient juger par eux-mêmes du mérite de la position choisie et de la vigoureuse impulsion donnée aux travaux. Cette affluence de curieux donna au vizir la singulière pensée de mettre les visiteurs à contribution en les obligeant à monter au takht une charge de matériaux.

«Par la tête du roi, s'écriait-il quand il rencontrait quelque rebelle, vous travaillerez comme je le fais moi-même, car c'est le bon plaisir de Sa Majesté. Qui de vous serait assez audacieux et assez perfide pour oser refuser son concours au roi?»

Ces paroles glaçaient de terreur les Ispahaniens. Hommes, femmes, enfants chargeaient de briques leurs épaules et leurs bras et, baudets volontaires, s'élevaient jusqu'à la plate-forme, persuadés que le chah, instruit de leur dévouement, les en récompenserait. Quelques légères faveurs distribuées à propos firent naître chez les manœuvres dilettanti une telle émulation, que le transport des matériaux à pied d'œuvre fut payé tour à tour avec des menaces et des paroles encourageantes, monnaie facile à se procurer en tous pays.

«Notre promenade, nous dit le Père, me remet en mémoire un trait bien singulier de la vie du fondateur de ce palais. Chah Soleïman avait autant de superstition que de caprices. Sur l'avis de ses devins, il attribua une maladie grave dont il fut atteint dès le début de son règne à la fâcheuse conjonction des astres sous lesquels avait eu lieu son couronnement. Comme il n'était pas homme à se laisser dominer par de vulgaires étoiles, il échangea simplement son nom de Suffi contre celui de Soleïman et se fit couronner une seconde fois afin de conjurer le mauvais sort.» Il est vraiment fâcheux que ce remède souverain ne soit pas à la portée des simples mortels.

Le palais de chah Soleïman fut bâti en briques cuites. Malgré la nature de ses matériaux il est presque en aussi mauvais état que celui de Farah-Abad.

Il n'a pas été au pouvoir des Afghans—nous devons nous en féliciter aujourd'hui—de détruire en même temps que les demeures des rois sofis le superbe panorama dont on jouit de ce point élevé. En se plaçant à l'extrémité d'une sorte de promontoire dominé par une tour, dernier vestige du palais, on découvre toute la plaine d'Ispahan, la route de Chiraz et, confondue dans les brumes bleues de l'horizon, la vallée de Golnabad, tristement célèbre dans l'histoire ispahanienne depuis l'invasion afghane. Les envahisseurs, pendant leur courte domination, se montrèrent tellement cruels pour les vaincus, et après plus d'un siècle le souvenir de leurs excès est resté si vivace dans la mémoire des habitants d'Ispahan, que les enfants eux-mêmes sont capables de raconter en détail les diverses péripéties du combat de Golnabad et du siège de la ville.

En redescendant du takhtè Soleïman, mes yeux sont attirés par une tache s'enlevant en brun sur le fond des rochers rougeâtres éboulés du Kou Sofi. C'est le cimetière arménien, couvert de noirs monolithes taillés en forme de cercueils. Ce champ de repos, sans arbre ni végétation d'aucune sorte, est d'un aspect particulièrement sinistre et laisse, quand on le traverse, une impression de tristesse bien en harmonie avec sa lugubre destination. Les pierres placées sur les tombes fraîchement ouvertes sont aussi sombres que les dalles funéraires les plus anciennes, mais elles se distinguent de ces dernières en ce qu'elles sont intactes. Au temps des malheurs de Djoulfa et des persécutions exercées contre les chrétiens, les musulmans, sous le singulier prétexte de circoncire les infidèles après leur mort, ébréchaient d'un coup de marteau les angles des pierres tombales. Pendant de longues années, les Arméniens n'osèrent pas s'opposer à cette profanation et supportèrent humblement un -323-outrage considéré comme des plus sanglants; mais aujourd'hui ils ont recouvré une sécurité relative et en profitent pour faire respecter leurs dernières demeures: aucun musulman n'oserait franchir les limites du cimetière chrétien et s'approcher d'une tombe, de crainte d'être massacré.

16 septembre.—«Nous sommes dans une bien singulière ville! Je ne crois pas qu'elle ait sa pareille au monde, nous a dit hier soir le P. Pascal. Je tiens absolument à donner un dîner aux notables djoulfaiens en l'honneur de votre présence dans notre ville, mais je me demande encore si je mènerai à bien cette délicate entreprise. L'aristocratie de Djoulfa, vous avez pu le constater, se compose, non compris l'évêque, de six familles, chez lesquelles il serait fort agréable de se réunir de temps à autre. Or ces six maisons forment six groupes distincts qui passent le plus clair de leurs jours à médire les uns des autres. Tous mes paroissiens ne sont pas constamment brouillés, mais il n'existera jamais entre eux de lien de sympathie. Pierre a volé un bon domestique à son voisin; Marie dénigre le pilau et les confitures de Catherine; enfin le cheval, le chat, le chien, tout est matière à querelle et à dispute. Mettre en présence, à ma table, des gens qui s'abhorrent me paraît fort délicat: ceux-ci prétexteront de l'invitation adressée à ceux-là pour ne point se rendre à mon dîner, et cependant je ne puis faire un choix, sous peine d'indiquer une préférence; vous me voyez dans un cruel embarras. Les brouilles cependant seraient passagères et n'auraient pas de gravité si, depuis l'arrivée de Mme Youssouf, les rivalités féminines n'avaient été surexcitées au plus haut degré par l'élégance de la nouvelle venue. Les dames d'Ispahan n'ont pas voulu convenir de leurs sentiments jaloux, et, non contentes de donner libre cours à leur bile, ont failli par leurs manœuvres souterraines amener une véritable catastrophe dans cette ville généralement si calme.

—Vous ne nous aviez jamais entretenus de cette terrible histoire, Père.

—L'hiver dernier, Mme Youssouf a fait venir de Paris une superbe robe à la mode farangui et elle a profité du mariage de l'une de mes paroissiennes pour abandonner les vêtements larges des femmes arméniennes et se montrer dans tous ses atours.» A ce moment, le Père, baissant la voix, regarde de tous côtés afin de s'assurer que les portes sont bien closes, puis il reprend: «J'ai peut-être tort de vous mettre au courant d'un pareil secret; promettez-moi au moins que vous ne le révélerez à personne?

—Vous n'avez rien à craindre, Père: mon départ prochain est un gage certain de ma discrétion.

—Vous avez raison; néanmoins je désire que nul en Perse ne connaisse les détails de ce triste incident.»

Fort intrigués par ce long préambule, nous nous rapprochons du Père, qui nous souffle à l'oreille la fin de cette grave affaire.

«L'émotion causée par la toilette de Mme Youssouf fut d'autant plus grande que, sous un corsage de satin noir collant comme un bas de soie, elle laissait admirer une taille d'une extrême finesse et une poitrine dont l'opulence et les contours eussent excité la jalousie des houris promises aux fidèles musulmans. Personne ne connaissait le secret de cette transformation; mais, avant d'éclaircir le mystère, les six familles, mortellement brouillées depuis plus d'un an, se réconcilièrent, mirent en commun leurs médisances et attaquèrent à belles dents les nouveaux avantages de Mme Youssouf. Sa toilette, vint-on me dire, était inconvenante, outrageante pour les bonnes mœurs; je ne devais pas tolérer qu'une femme se montrât dans une cérémonie religieuse vêtue d'un accoutrement aussi démoniaque. Je me laissai influencer, et j'eus le tort d'aller parler de tout cela à Kodja Youssouf. Mon paroissien, il m'en souvient, reçut assez froidement mes observations.

-324-«Sur ces entrefaites, le prince Zellè sultan, ayant eu à se louer d'une fourniture militaire faite avec beaucoup d'intelligence par Kodja Youssouf, le nomma son tadjer bachy (marchand en chef), fit cadeau à sa femme d'un superbe cheval et l'autorisa en même temps à employer pendant quelques jours, chez elle, un charpentier arménien, nommé Kadchic, dont l'habileté est proverbiale et que le prince seul occupe depuis quelques années.

«Ce fut une proie nouvelle offerte à la médisance; on ne pouvait s'en prendre ni au prince ni aux Youssouf: on décréta que Kadchic, quand il aurait terminé les travaux du palais, ne mettrait plus les pieds dans aucune des grandes maisons de Djoulfa.

«Celui-ci, fort troublé à l'annonce de ce brutal décret d'expulsion, commit alors l'incroyable faute de raconter, en payement de son pardon…, je vous en prie, jurez-moi de garder le secret, il y va du repos de toute la paroisse», reprend tout à coup le Père de plus en plus ému, mais trop avancé dans ses confidences pour pouvoir s'arrêter en chemin. «Il raconta donc que Mme Youssouf, avant de revêtir sa fameuse robe de Paris, emprisonnait sa taille dans une mécanique faite en barres de fer recouvertes de satin rose; sa servante favorite tirait alors pendant deux ou trois heures sur des cordes fixées à la machine, et transformait ainsi le buste de sa maîtresse.

«Un vent violent n'aurait pas, au moment de la récolte, répandu plus facilement sur Ispahan le fin duvet du coton que nos matrones cette prodigieuse nouvelle: elle franchit même le Zendèroud, devint le sujet des conversations de tous les andérouns, et de vingt côtés à la fois fut rapportée à Djoulfa. Mme Youssouf, très fière de ses avantages, conçut une colère des plus violentes contre Kadchic, car, si les femmes chrétiennes se montrent à peu près à visage découvert, elles jettent, en revanche, un voile d'autant plus épais sur leur vie privée. Elle parla même de faire tuer le charpentier: la faute de Kadchic était grave, très grave, j'en conviens, mais que seraient devenus les cinq jeunes enfants et la femme de ce malheureux, s'il eût péri?

«Cette raison me détermina, non pas à demander la grâce du coupable, je ne l'aurais pas obtenue après l'insuccès de ma première ambassade, mais à lui trouver une cachette.

«La première colère passée, Mme Youssouf s'est fort bien conduite; quand Kadchic est sorti de sa prison volontaire, elle lui a fait donner cent coups de bâton, et depuis cette époque elle ne lui a plus témoigné le moindre ressentiment.

«Grâce à moi, vous le voyez, cette affaire s'est arrangée au mieux de tous les intérêts; mais c'est précisément à cause de la condescendance montrée à cette occasion par les Youssouf, que je suis obligé de les inviter à dîner et de donner à ma belle paroissienne la première place auprès de l'évêque; en votre honneur, elle ne manquera pas de mettre sa robe et sa mécanique de Paris, et vous pourrez juger par vous-même de l'effet produit sur l'assistance. Quant à moi, je suis désespéré de ces dissensions. Il faut vivre en un pays sauvage pour se trouver en face d'une situation aussi délicate.

—Ne dites pas de mal d'Ispahan, Père, et ne conservez pas d'illusions sur l'Europe: il vous suffirait d'habiter quelque temps en France une ville de province pour vous apercevoir qu'en fait de sottise et de jalousie les dames de Djoulfa n'ont rien inventé. Si j'étais à votre place, je me garderais bien de faire des invitations, et j'abandonnerais simplement le projet de donner un dîner en somme fort inutile.

—C'est impossible: à plusieurs reprises vous m'avez empêché d'offrir ce repas, je ne saurais plus longtemps tarder à rendre à l'évêque schismatique la politesse qu'il vous a faite. Peut-être même cette réunion, durant laquelle mes invités seront forcés en votre honneur de garder une certaine réserve, deviendra-t-elle le point de départ d'une réconciliation générale. -325-Advienne que pourra: je vais engager les six familles. Demain je vous abandonnerai à votre bonne étoile et me mettrai de mon côté en tournée de visites.»

17 septembre.—Laissant le Père à ses préparatifs, nous nous sommes dirigés ce matin vers les bords du Zendèroud.

En redescendant le cours du fleuve, nous n'avons pas tardé à atteindre la partie du Tchaar-Bag située sur la rive droite à la suite du pont Allah Verdi Khan. Elle aboutissait autrefois à un immense parc, connu sous le nom de Hezar Djerib (les Mille Arpents). Des tumulus de terre délayée par les pluies et un beau pigeonnier témoignent seuls de la splendeur des constructions élevées dans ce jardin. Après avoir dépassé ces tristes ruines, nous apercevons un bouquet de platanes ombrageant un charmant pavillon, le Ainè Khanè (Maison des Miroirs).

[Illustration]
AINÈ KHANÈ (MAISON DES MIROIRS).

La façade, ouverte dans la direction du Zendèroud, est ornée d'un portique hypostyle. Ses colonnes, au nombre de douze, étaient revêtues autrefois de miroirs taillés à facettes. Les plafonds, en mosaïques de bois de cyprès et de platanes, rehaussés de filets d'or, les lambris de faïence colorée, les portes et les croisées fermées par des vantaux travaillés à jour comme les moucharabies du Caire, composent un ensemble des plus séduisants.

Quand ils viennent à Ispahan tenir les audiences solennelles, les rois de la dynastie Kadjar se placent généralement sous ce portique, d'où l'on aperçoit le cours du fleuve et les deux ponts Allah Verdi Khan et Hassan Beg. En 1840 notamment, Mohammed chah y présida une cour de justice et s'y montra si sévère qu'il rétablit l'ordre dans la province de l'Irak, infestée par des hordes de brigands.

[Illustration]
PONT HASSAN BEG.

-326-Tout à côté du Ainè Khanè débouche le pont Hassan Beg. Il est moins long que le pont Allah Verdi Khan, mais digne cependant d'une étude attentive. Cette construction, traitée avec un soin et un luxe particuliers, sert tout à la fois de pont et de barrage. Les piles sont établies sur un radier de vingt-six mètres de largeur, destiné à élever les eaux de deux mètres au-dessus de l'étiage; chacune des arches se compose d'une voûte d'arête surhaussée, soutenue par quatre massifs de maçonnerie. Il résulte de cette singulière disposition que le spectateur placé sous le pont dans l'axe de la chaussée voit se développer l'ouvrage dans toute sa longueur, semblable à une succession de salles couvertes de coupoles. Toutes les parties inférieures de la construction, telles que le radier, les culées et les piles, ont été exécutées en pierres dures assisées, tandis que les arches et les tympans sont en belle maçonnerie de briques revêtue de mosaïques de faïences polychromes.

La chaussée du pont Hassan Beg est comprise entre deux galeries réservées aux piétons. Au centre de ces galeries s'élèvent des pavillons octogonaux en saillie sur le nu de l'ouvrage. Ils comprennent plusieurs étages, divisés en chambres mises gratuitement à la disposition des voyageurs. Des inscriptions sans intérêt couvrent la majeure partie des murs, blanchis à la chaux. Parmi elles s'est pourtant égarée une pensée pleine de philosophie et d'à-propos.

«Le monde est un vrai pont, achève de le passer, mesure, pèse tout ce qui se trouve sur ta route: le mal partout environne le bien et le surpasse.»

Si le point de vue dont on jouit du pavillon greffé sur le pont Hassan Beg n'est pas de nature à ravir les yeux, il est susceptible de les intéresser. Au-dessous du barrage, le lit desséché du -329-fleuve est couvert, en cette saison, par les produits des fabriques de kalamkars. Le kalamkar (litt. «travail à la plume») est le modèle original des cotonnades désignées en France sous le nom de «perse». Les Ispahaniens peignent ces tissus avec un art consommé et sont redevables du mérite et de la solidité des couleurs appliquées sur l'étoffe aux eaux du Zendèroud, dont ils les arrosent pendant plusieurs jours.

[Illustration]
DESSOUS DU PONT HASSAN BEG.

Toutes les perses de l'Irak sont charmantes, surtout quand, rehaussées de quelques arabesques d'or, elles sont employées comme portières ou jetées en guise de nappes sur les tapis. Leur fabrication a pris depuis quelques années une telle importance, qu'on est même arrivé à imprimer les couleurs avec des moules à main, afin de livrer l'étoffe courante à bon marché; quant aux beaux kalamkars, ils sont toujours dessinés à la plume et peints avec une grande netteté de contours.

[Illustration]
MOSQUÉE A ABBAS-ABAD. (Voyez p. 330.)

18 septembre.—Nous avons réservé pour la dernière de nos courses autour d'Ispahan la visite du Chéristan, le plus vieux quartier de la ville, bâti sur l'emplacement de l'antique Djeï, et éloigné aujourd'hui de près de deux farsakhs de la cité moderne.

Quand on se rend au Chéristan, on suit d'abord la rive droite du fleuve; on longe ensuite le joli faubourg d'Abbas-Abad, bâti, comme Djoulfa, le long de canaux ombragés; puis le chemin disparaît et l'on ne reconnaît plus la route qu'aux empreintes laissées par les pieds des chevaux sur la terre sablonneuse; après une heure de marche je traverse la rivière et me trouve en présence d'un splendide minaret élevé de plus de trente-neuf mètres au-dessus du sol et décoré d'une inscription en mosaïque monochrome. Cette belle construction est due à un roi mogol, Roustem chah, qui régna sur la Perse au quinzième siècle.

Les murailles et la couverture de l'imamzaddè ont résisté victorieusement au temps et aux hommes; les voûtes surtout sont intéressantes à examiner: dépouillées de toute ornementation extérieure, elles expliquent avec une parfaite netteté la raison constructive de ces voussures compliquées dont les Persans, comme les Arabes, se sont montrés si prodigues dans leur architecture.

Non loin de l'imamzaddè, les arches d'un quatrième pont jeté devant Ispahan réunissent les deux rives du fleuve. Les piles de cet ouvrage sont en grossière maçonnerie de pierre, et les parties supérieures des arches ont été bâties en briques à une époque de beaucoup postérieure à la fondation primitive des piles.

La circulation, se portant tous les jours davantage vers les ponts Allah Verdi Khan et Hassan Beg, est fort peu active sur celui du Chéristan. D'ailleurs le bourg lui-même paraît si désert que notre arrivée ne réussit pas à attirer sur la place plus d'une vingtaine de curieux.

-330-Quelques maisons, le minaret, l'imamzaddè, une mosquée délabrée et le pont sont les seules constructions signalant aujourd'hui l'emplacement de Djeï.

18 septembre.—Je suis encore tout émue de ma première entrevue avec le tcharvadar bachy (muletier en chef), grand organisateur de la caravane arménienne à laquelle nous devons nous joindre. Par un acte fait en double et de bonne foi, en présence du P. Pascal… sans collègue, nous sommes bel et bien locataires, pendant la durée du voyage, de quinze mulets destinés au transport de nos gens et de nos bagages, et de deux chevaux intelligents, capables de conduire leurs cavaliers dans les meilleures conditions de sécurité au milieu d'un convoi composé de plus de trois cents bêtes. A Abadeh la caravane fera une halte de vingt-quatre heures afin de laisser reposer les animaux et les gens, et stationnera un jour à Mechhed Mourgab. A partir de Maderè Soleïman nous serons libres de nous arrêter en route, tandis que le gros de la gaféla (caravane) continuera sa route vers Chiraz, éloigné de trois étapes des célèbres ruines achéménides.

[Illustration]
PONT DU CHÉRISTAN.

Pendant cette dernière période du voyage, le tcharvadar bachy emportera nos bagages en garantie des quatre chevaux que nous devons conserver avec nous, de façon à se récupérer de sa perte si, par un malheureux hasard, nous étions dévalisés dans les défilés de montagnes situés entre Maderè Soleïman et Persépolis.

[Illustration]
PESÉE DES BAGAGES. (Voyez p. 333.)

Toutes ces conventions acceptées de part et d'autre, le tcharvadar bachy, assisté de son lieutenant, a reçu en bonne monnaie d'argent la moitié du prix de la location de ses animaux, a examiné chaque kran (quatre-vingt-dix centimes), fait un triage des pièces frappées à des -333-époques différentes, afin de choisir les meilleures, et finalement en a refusé plus de cent, sous les prétextes les plus divers. Cette fastidieuse cérémonie terminée, notre homme a annoncé qu'il reviendrait demain peser les charges avec une romaine, et s'assurer que chacune d'elles n'excédait pas le poids réglementaire de treize batmans tabrisi (soixante-quinze kilos), soit pour un mulet cent cinquante kilos. Cette limite ne saurait être dépassée sans danger pour les bêtes de somme, tant sont mauvaises et accidentées les routes d'Ispahan à Chiraz.

«Quand partons-nous? ai-je demandé.

—Dieu est grand! m'a répondu le lieutenant du tcharvadar: un de nos voyageurs est malade; s'il n'expire pas d'ici à trois ou quatre jours, sa maladie sera de longue durée, et en ce cas nous le forcerons bien à se mettre en route; si Allah, au contraire, met un terme à sa vie, nous attendrons sa mort, pareil incident n'étant pas de bon augure dès les premiers jours d'un long voyage.»

Nous avons, je le vois, tout le temps de terminer nos courses autour d'Ispahan et de faire en conscience nos préparatifs de départ.

19 septembre.—Victoire! le dîner d'hier soir s'est terminé sans accident! Tous les invités du Père ont gardé une tenue digne d'éloges; la gazelle était délicieuse, les pilaus cuits à point, et rien ne manquait au festin, pas même la présence de la «mécanique» célèbre de cette charmante Mme Youssouf. L'«accoutrement diabolique» se composait d'une jupe de satin noir drapée avec un certain art, d'un corsage de même étoffe, montant jusqu'au cou, ajusté comme un vêtement confectionné à quatre mille lieues de la personne à laquelle il est destiné, et posé sur un corset exécuté dans les mêmes conditions que le corsage. Je dois avouer cependant que, mise en comparaison avec les sacs portés en guise de robes par l'aristocratie d'Ispahan, la toilette à la mode farangui était de nature à troubler la paix des familles.

Au dessert, l'évêque a bu à notre heureux voyage, à l'espoir de nous revoir à Ispahan; puis on a quitté le réfectoire, et les convives sont rentrés au parloir. La trêve accordée par des estomacs affamés n'avait plus dès lors sa raison d'être, la jalousie a repris ses droits, et les ennemis de la «mécanique» se sont enfuis de bonne heure.

Nous travaillons depuis trois jours à faire et défaire nos caisses, sans pouvoir atteindre exactement le poids réglementaire; quand les boîtes de clichés, les objets achetés au bazar d'Ispahan et notre collection de carreaux de faïence ont été soigneusement emballés dans du coton et rangés au fond des coffres, les tcharvadars ont apporté un instrument à peser, fixé à trois barres posées en faisceau; les charges étaient trop lourdes, je les ai rendues plus légères; alors tous les objets se sont mis à danser. Bref, il a fallu rapetisser les caisses et les régler à nouveau. Nous avons repris quelques krans que les tcharvadars ont trouvés trop légers après une seconde vérification, et nos hommes se sont enfin décidés à lier les bagages.

Je croyais être au bout de mes peines; quelle erreur! Les muletiers, en appareillant les colis deux à deux, et en les reliant l'un à l'autre avec des câbles légers, mais très résistants, fabriqués en poil de chèvre, ont laissé échapper une extrémité de la corde et ont lancé en l'air un nuage de poussière; Marcel, qui, contrairement à ses habitudes, surveillait les travailleurs, a fortement éternué. Frappés de stupeur, les muletiers se sont regardés d'un air anxieux: «Éternuez, au nom du ciel, éternuez encore deux fois, si vous le pouvez», a soufflé Mirza Taghuy khan.

Mon mari a suivi ce conseil, et les tcharvadars ont repris sur-le-champ l'opération interrompue. Éternuer une fois est un présage de malheur, devant lequel personne n'hésite à cesser tout travail; éternuer trois fois est, en revanche, d'un heureux augure. Sans l'avis -334-charitable de Mirza Taghuy khan, les bagages n'étaient pas liés aujourd'hui et, comme demain n'est pas un jour propice, nous risquions fort de rester à Ispahan encore une demi-semaine.

Dieu veuille que nous n'ayons pas, au nombre de nos compagnons de route, des gens enrhumés du cerveau!

20 septembre.—Grâce à Dieu, l'habillage des colis est terminé, les bagages sont ficelés et les charges également réparties sur les chevaux.

Dans la matinée nous avons fait nos adieux à nos amis de Djoulfa et d'Ispahan. Tous ont été parfaits à notre égard: nous aurions chargé une caravane avec les cadeaux de fruits, de cherbets et de confitures qu'ils voulaient nous forcer à emporter. J'ai accepté cependant, sous la forme d'un melon et d'une pastèque, le témoignage de la reconnaissance de deux jeunes filles arméniennes. Ces gentilles enfants m'ont demandé de faire leur portrait et m'ont priée de l'expédier à leur père, qui habite Bombay, dès mon arrivée à Bouchyr. J'entends dans la rue le bruit de plusieurs cavaliers: ils veulent se joindre au Père et nous accompagner jusqu'à moitié chemin de la première étape. Quant à moi, j'écris toujours et ne puis me résoudre à fermer mon cahier, car je ne quitte pas sans regrets et sans appréhensions cette bonne ville de Djoulfa.

Mais fi de la tristesse, et en selle pour Chiraz, le pays du vin, des roses et des poètes.

[Illustration]
JEUNES ARMÉNIENNES.
[Illustration]
ARMÉNIENS SE RENDANT A BOMBAY. (Voyez p. 341.)

CHAPITRE XVIII

Départ d'Ispahan.—Grande caravane d'octobre.—Le caravansérail de Kalè Chour.—Village de Mayan.—Koumicheh.—Arrivée à Yezd-Khast.

Ispahanec, 21 septembre.—Au coucher du soleil, nous avons remercié nos amis de Djoulfa d'avoir songé à nous escorter pendant quelques heures, et, après leur avoir dit adieu, nous les avons engagés à retourner sur leurs pas afin de regagner la ville avant la fermeture des portes; puis nous avons tristement continué notre route, suivis du tcharvadar qui conduit les mulets de charge et d'un domestique arménien nommé Arabet. Ce pauvre garçon vient de quitter femme et enfants, non sans verser d'abondantes larmes, et s'est engagé à notre service en qualité d'intendant; l'espoir de faire fortune aux Indes l'a poussé, lui aussi, à abandonner sa patrie. A son arrivée à Bouchyr il nous quittera et payera avec ses gages son passage sur un bateau à destination de Bombay.

A peine les derniers rayons du soleil ont-ils disparu que les ombres de la nuit s'étendent autour de nous avec une étonnante rapidité. Le crépuscule n'existe pas en Orient; le ciel de ces heureux pays n'admet pas un état transitoire entre la grande lumière qui active la vie végétale et l'obscurité si favorable au repos de la nature tout entière. Nous marchons silencieux; seuls les cris monotones des oiseaux, les chants plus monotones encore du muletier et les tintements produits par les fers des chevaux sur les cailloux du chemin troublent la quiétude de la nuit.

-336-Laissant bientôt sur la droite une large voie due au passage de nombreux convois, les mulets de tête s'engagent dans de petits sentiers, puis ils suivent des frayés à peine indiqués et ne tardent pas à gagner une lande déserte.

«Pourquoi donc as-tu quitté la grand'route? ai-je demandé au tcharvadar avec méfiance.

—Afin de prendre un raccourci.

—Si tu prends des chemins de traverse, nous n'arriverons pas avant minuit au caravansérail d'Ali Khan.

—Je ne vous conduis pas au caravansérail d'Ali Khan; la caravane est campée non loin d'ici. Peut-être ferions-nous bien de nous arrêter, nous l'apercevrions sûrement au petit jour.

—En ce cas, nous aurions quitté Djoulfa dans l'unique but de venir nous perdre à trois heures de marche de la ville? Tâche de te retrouver, car je ne te laisserai pas arrêter que nous n'ayons rencontré la caravane et le manzel

Le tcharvadar ne dit mot et pousse mélancoliquement ses bêtes en avant, tandis que nous nous plaçons à l'arrière-garde afin de mieux surveiller le convoi. Tout à coup le guide pousse un cri de joie, il vient de rencontrer un petit canal: le campement ne doit pas être éloigné de l'eau. Nous contournons, ne pouvant les franchir, une multitude de conduits d'arrosage, le muletier hèle à pleins poumons ses camarades: aucun bruit ne se fait entendre; serions-nous véritablement égarés? Après une nouvelle tentative, de lointains hennissements de chevaux, auxquels répondent poliment nos deux bucéphales, nous apprennent que nous suivons la bonne direction. Bientôt, en effet, je distingue, malgré l'obscurité de la nuit, des taches noires et blanches se mouvant auprès d'un énorme amoncellement de colis; ce sont les chevaux et les mulets de transport, attachés à un câble passé dans des crampons fichés en terre. Sur les caisses et les ballots dorment des tcharvadars. Il serait fort difficile de deviner des êtres humains sous les épais manteaux de feutre qui les recouvrent, si de sonores ronflements ne décelaient leur présence. Huit ou dix gardiens armés de fusils veillent sur la caravane.

«Je m'empresse de vous apporter vos mafrechs, nous dit le guide en se hâtant d'enlever les selles et les brides de nos chevaux.

—Je n'ai point l'intention de coucher en plein air, je croyais te l'avoir déjà fait comprendre, répond Marcel; conduis-moi au plus vite dans un caravansérail où nous puissions trouver un abri et du bois.

—Çaheb, il n'y a ni caravansérail ni maison à deux heures à la ronde. Depuis près d'une semaine on transporte ici des marchandises; en semblable occurrence il eût été imprudent d'établir notre campement auprès des voies fréquentées. C'eût été s'exposer à tenter les passants.

—Où sont donc nos compagnons de route?

—Les uns dorment sur les bagages, vous seriez très bien à leur côté, je vous assure; les femmes arméniennes se sont arrêtées au village de Takhtè-Poulad; enfin quelques retardataires sont encore à Ispahan.»

La perspective de prendre place à notre tour sur la pyramide de colis où l'on ronfle de si bon cœur nous sourit d'autant moins que, depuis le commencement du mois de septembre, la fraîcheur des nuits nous a forcés d'abandonner le clocher du couvent et de nous retirer dans les chambres closes; ce soir, nous sommes déjà tout transis et nous nous arrêterions sans enthousiasme à l'idée de jeûner et de dormir au grand air.

«Vous n'avez point, j'imagine, campé votre caravane au milieu d'une plaine sans eau? reprend Marcel avec assurance. Quand il y a des kanots, il y a des terres fertiles, des paysans et -337-des villages; si vous ne me conduisez pas immédiatement dans une habitation quelconque, je reprends le chemin de Djoulfa, et, à votre tour, vous attendrez mon bon plaisir.»

Il nous serait bien impossible de mettre à exécution les menaces de mon mari: on voit à peine à deux pas devant soi, et nous avons contourné tant de fossés, que nous avons perdu jusqu'à l'idée de la direction d'Ispahan.

Cependant les Orientaux, très portés à attribuer aux Faranguis tous les talents, même celui de se conduire la nuit en pays inconnu, rechargent les mulets et nous engagent à les suivre. Nous marchons pendant un quart d'heure et atteignons un grand village tout voisin du campement, ainsi que nous l'avait fait présumer la position des kanots. Le tcharvadar frappe à la première porte, mais, comme nous sommes en plein biyaban (campagne), où les paysans, fort pusillanimes, rêvent voleurs nuit et jour, on ne répond même pas à son appel; une seconde, une troisième tentative ont un égal insuccès; enfin nous arrivons à la maison du ketkhoda.

«Ouvrez, au nom du chahzaddè!» s'écrie impérativement Marcel avec son plus détestable accent ispahanien.

Si le ciel nous favorise, nous ne passerons pas la nuit dehors! Plafond doré ou toiture de terre, peu importe, pourvu que nous dénichions un abri. Un paysan d'assez honnête figure se présente dès que deux ou trois valets d'écurie ont entr'ouvert la porte, et prend, à l'aspect de nos casques blancs, une figure toute décontenancée.

Le cuisinier, fort à propos, se porte garant de notre honnêteté.

«Ces Faranguis, dit-il, sont des gens calmes et tranquilles, vous pouvez sans inquiétude leur donner asile dans votre maison; le bois et le logis vous seront généreusement payés.

—Je n'ai jamais refusé l'hospitalité gratuite à de fidèles croyants, mais je n'oserais introduire chez moi des infidèles sans l'assentiment de mes femmes; attendez un instant, je vais les consulter.»

Et le ketkhoda, laissant à ses serviteurs le soin de garder la porte, disparaît. Bientôt un concert discordant parvient à nos oreilles. La proposition du maître de céans a soulevé une telle indignation dans l'andéroun, que cet heureux époux, presque honteux de son audace, revient, tout penaud, nous faire part de l'impossibilité où il se trouve de nous recevoir.

«Il y a, dit-il, à l'extrémité du village une ancienne mosquée où vont parfois camper les tcharvadars; vous n'y seriez vraiment pas mal, et, si vous consentiez à vous y rendre, je vous ferais porter, sans en rien dire à mes femmes, du bois et du charbon.»

En route pour l'auberge du bon Dieu.

La mosquée occupe les quatre côtés d'une cour carrée; à droite et à gauche du sanctuaire s'élevaient autrefois des galeries voûtées dont les débris gisent sur le sol; en face de la porte d'entrée s'étend le corps principal, presque aussi ruiné que les ailes latérales; mais, dans un angle, trois petites coupoles encore debout promettent un abri ventilé aux voyageurs malheureux. On décharge les vivres et les mafrechs; le ketkhoda, fidèle à ses promesses, envoie une charge de fagots; vers onze heures du soir, le feu est allumé, le kébab de mouton grésille sur les charbons ardents, la bouilloire chante et, bien qu'aveuglés par une épaisse fumée, nous nous laissons aller à l'impression d'un bien-être d'autant plus vif que depuis deux heures il était plus inattendu.

21 septembre.—«Comme on fait son lit, on se couche», dit un proverbe véridique. Après dîner j'ai jeté de grandes brassées de bois au feu, puis, roulée dans mon lahaf, je me suis allongée sur le sol.

A mon réveil, le soleil est dans toute sa splendeur; il est sept heures du matin, les mouches -338-et les abeilles bourdonnent, et cette mosquée en ruine, d'un aspect si lugubre cette nuit, se pare en ce moment de la beauté d'une merveilleuse campagne, que l'on aperçoit à travers les brèches des murailles éboulées. Marcel est debout depuis longtemps; à mon tour je me lève et je me trouve bientôt sur les limites d'un beau village: là où je n'ai vu avec les ténèbres que lande sauvage, je n'aperçois aux rayons du soleil que terres riches et fertiles.

La caravane, campée à trois cents mètres de notre gîte, s'étend au loin dans la plaine. Nulle part je n'ai vu, depuis mon entrée en Perse, une aussi nombreuse agglomération de chevaux et de marchandises: le convoi de pèlerins en compagnie duquel nous avons voyagé entre Tauris et Téhéran ne saurait en donner une idée. Sur une longueur de près d'un kilomètre s'entassent, à partir du village, des caisses d'opium et de tabac, d'énormes ballots enveloppés de kilims (étoffes de poil de chèvre), des rouleaux de tapis, des bois et des toiles de tente, en un mot toutes les marchandises destinées à l'exportation et amoncelées pendant quatre mois dans les caravansérails d'Ispahan. Des femmes, assises au pied de ces montagnes de colis, cherchent à s'abriter des regards indiscrets sous d'épaisses couvertures, tandis que les hommes attisent des feux tout autour du campement et préparent le pilau journalier; une soixantaine de tcharvadars dispersés au milieu des mulets étrillent les uns avec des instruments dont le moindre inconvénient est de faire un bruit de crécelle fort désagréable, et conduisent les autres vers les kanots, où ils pourront se désaltérer. L'importance exceptionnelle de ce convoi s'explique aisément: depuis le commencement de l'été, les chevaux et les mulets ayant été réquisitionnés pour le transport du campement du chahzaddè, la marche de toutes les caravanes a été interrompue entre Ispahan et Chiraz.

Je suis tout occupée à considérer cette scène pleine d'animation, quand Marcel me rejoint accompagné du tcharvadar bachy.

«Sais-tu où nous sommes? me dit-il en riant. A Ispahanec, à ce village qu'on nous a montré du haut du takhtè Soleïman! Nous avons marché près de cinq heures pour faire quelques kilomètres et atteindre, au bout de l'étape, cette délicieuse auberge! Si nous continuons à aller de ce train, nous mettrons autant de temps à gagner Chiraz que les Hébreux à conquérir la Terre Promise.»

Rien ne me fait enrager comme l'humeur guillerette de mon mari quand il nous arrive une fâcheuse aventure.

«Si votre intention est de nous garder en dépôt pendant quelques jours, je vous avertis que je m'en retourne à Djoulfa, dis-je, rouge de colère, au chef de la caravane.

—Pourquoi vous fâchez-vous, Excellence? Vous êtes injuste. La plupart de vos compagnons de route attendent ici depuis trois jours le moment du départ, et pourtant ils ne se plaignent pas. Je ne puis réunir en vingt-quatre heures une caravane de plus de deux cents personnes et de quatre cents mulets. Nous sommes obligés d'assigner un rendez-vous général, où l'on apporte toutes les marchandises et où se réunissent les voyageurs à mesure qu'ils sont prêts. Dans ces conditions il est impossible de camper auprès d'un caravansérail. Je n'ai pu, la nuit dernière, faire encore arriver toutes les charges, mais ce soir, sans faute, la gaféla (nom donné à une caravane par les muletiers) se mettra en marche. D'ailleurs je suis décidé à ne pas attendre plus longtemps les retardataires; tous les voyageurs s'éparpillent sur la route d'Ispahan: celui-ci va chercher son kalyan oublié, l'autre embrasser une dernière fois sa femme et ses enfants, un troisième voit grande nécessité à acheter un chaï (sou) de sel ou de poivre; quoi qu'il arrive, je partirai cette nuit. Cependant, si vous ne vous plaisez pas dans la masdjed, gagnez le caravansérail d'Ali Khan, bâti sur la route de Chiraz, je vous ferai prévenir une heure avant le passage de la caravane, et vous vous joindrez à nous.»

[Illustration]
LA CARAVANE A ISPAHANEC.

Enchantée des promesses du tcharvadar bachy, satisfaite de nous assurer pour cette nuit -341-une résidence honnête dans le cas où les circonstances empêcheraient notre homme de mettre ses projets à exécution, je donne sans tarder l'ordre de seller les chevaux; nous longeons le campement, qui me paraît de plus en plus étendu à mesure qu'il se déploie sous mes yeux, et, après deux heures de marche, nous atteignons le magnifique caravansérail de Kalè Chour, élevé par le scrupuleux fonctionnaire qui possédait jadis le palais de Coladoun et que le chahzaddè envoya naguère à la Mecque afin de lui ouvrir plus tôt la porte du paradis.

Mayan, 22 septembre.—Au milieu de la nuit, un djelooudar dépêché par le tcharvadar bachy est venu nous réveiller. Nous nous sommes levés aussitôt et avons été nous asseoir, en attendant le passage de la caravane, sur les bancs de terre placés le long du chemin. Bientôt parviennent à mon oreille les grandes ondes sonores que je n'avais pas entendues depuis l'époque où je voyageais sur la route de Tauris; les cloches, dont les tintements deviennent distincts, lancent dans les airs des modulations tour à tour graves et aiguës. Le bruit augmente, ce n'est plus le murmure du vent d'automne dans les bois, ou le chant des orgues plaintives des chapelles; c'est un orage musical comparable au vacarme produit par la chute d'une cataracte, ou au roulement d'une avalanche balayant sans merci tous les obstacles qui s'opposent à son passage: les chaudières de cuivre chargées sur les mulets se heurtent, les bois des tentes s'accrochent et se rompent, les enfants pleurent, les tcharvadars excitent les mulets et pressent le pas des retardataires, en invoquant tour à tour Dieu, le diable ou les saints imams. L'avertissement qu'on vient de nous donner tout à l'heure était bien superflu: le passage de la gaféla suffirait à réveiller les sept dormants.

Dès l'apparition des premiers mulets, nous avons pris tous deux la tête du convoi, tandis que nos serviteurs se rangeaient à l'arrière-garde. Quand on n'est point perché au sommet des charges volumineuses attachées sur le dos des animaux, et que l'on a, comme tout bon Farangui, les jambes pendantes de chaque côté de la selle, il est impossible de se mêler aux bêtes de somme, sous peine d'avoir les os rompus et les membres pilés comme chair à pâté. Les mulets, pleins d'une émulation louable, cherchent à se devancer les uns les autres, marchent en zigzag, mordant à droite, poussant à gauche, et se servent avec une intelligence si déplorable de leur charge en guise de coin, qu'il est très difficile d'éviter le contact des caisses attachées sur leurs flancs. L'expérience rend sage. Sois fière, ô gaféla! te voilà précédée par deux valeureux champions, le fusil au poing! Réjouissez-vous, bêtes et gens, la fine fleur des pontifex et des akkas bachys de France vous devance!

Ainsi conduit, le convoi ne pouvait manquer d'arriver en bon état au village de Mayan.

Nous prenons gîte dans un beau caravansérail bâti sous chah Abbas. L'édifice est dégradé aujourd'hui, mais des réparations peu importantes suffiraient à le remettre en bon état.

Je vois ce soir, pour la première fois, les dames arméniennes de notre caravane. Ce sont les parentes de deux Djoulfaiens qui ont établi il y a quelques années un comptoir à Bombay. Ces négociants ont vu prospérer leur maison de commerce et ils appellent leur famille auprès d'eux. L'un des associés est venu à Djoulfa, a vendu les immeubles patrimoniaux et emmène aux Indes mère, femmes, enfants et serviteurs. Ce brave homme est tout au moins colonel honoraire, mais en tout cas son fils, seul héritier mâle de cette nombreuse famille, porte le titre de caporal, en harmonie avec la valeur guerrière de ce militaire âgé de trois ans, dont la solde a servi jusqu'ici à payer la nourrice.

Koumicheh.—Nos tcharvadars suivent les errements de ceux qui nous ont conduits à Téhéran: ils réveillent régulièrement leurs voyageurs à dix heures afin d'être prêts à se mettre en marche vers minuit, et, à partir du moment où le soleil se couche, nous -342-laissent à peine quelques instants de repos. Les étapes ont une durée de huit à neuf heures; la température, glaciale pendant la nuit, s'élève à tel point au milieu du jour, que nous passons le temps réservé au sommeil à nous éventer et à chasser les mouches, très piquantes et assez agiles pour échapper à toute vengeance. Quelle plaisante invention que la statistique! Toutes les vingt-quatre heures nous passons sans transition de la température du Pôle à celle de l'Équateur, et, grâce à la science des moyennes, nous sommes censés vivre sous un climat tempéré!

[Illustration]
VUE DE KOUMICHEH.

La plaine de Koumicheh se présente au voyageur qui vient par la route d'Ispahan sous un aspect des plus pittoresques. Une large vallée toute verdoyante, semée de villages, de jardins et d'une multitude de pigeonniers encore plus élevés que ceux d'Ispahan, mais construits cependant avec moins d'élégance, s'étend sur la gauche; à droite j'aperçois le dôme émaillé d'un édifice religieux, bien proche parent des mosquées construites sous chah Abbas.

Quant à la ville, elle est sans intérêt. L'arrivée de la caravane donne pourtant aux bazars, d'ailleurs bien fournis, un surcroît d'activité.

23 septembre.—Dès notre sortie de Koumicheh j'ai été saisie d'un malaise indéfinissable: je frissonnais et j'éprouvais en même temps une lassitude extrême. Après avoir mis pied à terre et tenté de me réchauffer en marchant, j'ai dû remonter à cheval, mes jambes se refusant absolument à porter leur propriétaire. Cet étrange état, que j'attribue au froid de la nuit, s'est dissipé au jour, mais a laissé mon pauvre corps si courbatu, qu'en arrivant au caravansérail de Maksoudbey je n'ai pas eu le courage de faire un mouvement.

[Illustration]
MOSQUÉE DE KOUMICHEH.

-345-24 septembre.—Grâce à d'ingénieuses précautions, nous n'avons eu cette nuit que les pieds, le nez et les oreilles gelés: c'est une faible souffrance en comparaison de la courbature d'hier. Notre installation pendant la dernière étape était, à vrai dire, des plus confortables; les oreillers, ficelés dans les sacs à paille fixés à l'arçon des selles, nous servaient d'appui; les lahafs, attachés autour du cou par de solides ficelles, pendaient sur le dos et les jambes et nous préservaient de tout refroidissement.

Nous devions avoir fière tournure, tous deux, emmaillotés dans les ramages rouges et bleus de nos grands couvre-pieds ouatés, au-dessus desquels se montraient seuls les casques de feutre blanc et les canons des fusils! Il y a beau jour, heureusement, que nous ne sommes plus tourmentés par des soucis de toilette; une suprême élégance n'est point ici de rigueur.

[Illustration]
VUE DE YEZD-KHAST.

Dès le lever du soleil, la plaine, déserte depuis Koumicheh, m'est apparue cultivée avec grand soin et semée de villages entre lesquels circulent de petites caravanes de paysans; la voie de Chiraz est encombrée de cavaliers, de piétons, de bêtes de somme et semble aussi fréquentée qu'une grande route de France. A midi nous arrivons en vue de Yezd-Khast.

O mon lahaf, que je vous remercie! Vous me valez aujourd'hui le bonheur d'avoir les membres souples comme ceux d'un acrobate et de pouvoir monter jusqu'au village, dès que j'ai pris possession du balakhanè d'un beau caravansérail bâti dans la plaine.

Au milieu d'une vallée fertile divisée en une multitude de jardins et de champs, émerge brusquement un rocher, de forme oblongue, mesurant environ cinq cents mètres de longueur sur cent soixante-dix de largeur. Il est couvert de maisons, dont les murailles semblent -346-prolonger les parois verticales de l'escarpement. Cette forteresse naturelle, mise en communication avec la partie la plus élevée de la plaine au moyen d'un pont-levis, est traversée à l'intérieur par des rues parallèles à l'axe longitudinal du rocher. Les maisons s'éclairent toutes sur la campagne; l'élévation des fenêtres au-dessus de la plaine, l'éloignement des crêtes environnantes, la nécessité d'aérer les habitations, trop serrées les unes auprès des autres, expliquent cette infraction aux usages du pays.

La population de Yezd-Khast, très dense relativement à la superficie du village, jouit néanmoins de cette médiocrité dorée chantée par le poète. Elle doit cette aisance à la fertilité des terres, aux eaux très abondantes d'un torrent qui s'écoule pendant l'hiver de chaque côté du rocher, et surtout aux soins intelligents que les paysans donnent à la culture des céréales. On ne saurait, en revanche, vanter sans être taxé de partialité la voirie du bourg. Ne sachant ou ne pouvant creuser des fosses et des égouts dans le rocher qui sert de base à leurs maisons, les habitants déversent à l'extérieur les immondices de toute nature; les liquides se mêlent aux eaux du torrent, les solides s'amoncellent et forment autour du village une couronne de stalagmites brunes, aiguës à leur extrémité comme des aiguilles. Quand la stalagmite menace d'atteindre les balcons, ses légitimes propriétaires l'attaquent à coups de pioche, la coupent en tranches et la portent sur les champs, où, bientôt délitée par les eaux d'irrigation, elle communique à la terre une fertilité proverbiale.

Est-ce à l'eau du torrent, puisée, bien entendu, en amont des stalagmites brunes, ou à la qualité des blés récoltés dans cette plaine couverte d'humus, que l'on doit l'excellente qualité du pain fabriqué à Yezd-Khast? Je ne saurais le dire; mais dès Tauris j'ai entendu vanter la légèreté incomparable et le goût agréable du nânè-Yezd-Khast (galette de Yezd-Khast). «Rien n'est comparable en ce monde au vin de Chiraz, au pain de Yezd-Khast et aux femmes de Kirman», dit un proverbe iranien, emprunté, dirait-on, aux Quatrains de Khèyam. En vrais Persans, les habitants du bourg exploitent la réputation de leur pain et sont tous boulangers dilettanti ou de profession. Ils offrent leur marchandise comme on propose du nougat à la station de Montélimart; les voyageurs s'en approvisionnent consciencieusement; au bout d'une semaine le pain sera dur au point de ne pouvoir être mangé sans avoir été cassé avec un caillou et détrempé dans l'eau; mais qu'importe? Ne sera-t-il pas toujours de Yezd-Khast?

Malgré la réputation de ses galettes, le commerce du bourg est resté honnête… au moins en apparence.

Le Persan est dupeur et dupé, mais ne veut paraître ni trompeur ni trompé. Les denrées comestibles du prix le plus modique s'achètent au poids, tout comme des objets de grande valeur; pourvu que les balances y passent, acheteurs et vendeurs sont contents. Deux corbeilles fixées avec des cordes en sparterie à un bâton que l'on tient par le milieu, des cailloux de grosseurs différentes, auxquels il ne manque que le poinçonnage pour devenir des poids parfaits, constituent l'instrument emblématique de la justice. S'il faut peser des fractions plus légères que les cailloux, le marchand rétablit avec un objet quelconque l'horizontalité du fléau, et Thémis serait bien exigeante si elle ne se déclarait pas satisfaite.

Avant l'arrivée de nos serviteurs j'ai voulu, ce matin, acheter un melon, qui pesait un peu plus d'un batman; le jardinier, ne parvenant pas à équilibrer les plateaux, a jeté sa pantoufle dans la balance avec un geste que Brennus lui-même aurait revendiqué.

«Combien pèse ton guiveh? a demandé un assistant méticuleux.

—Un dixième de batman.

—Avec poussière ou sans poussière?

—Sans poussière.

-347-—Alors pourquoi négliges-tu de secouer ta pantoufle?

—C'est juste», répond le marchand, et, prenant la chaussure, il la frappe avec conscience contre sa cuisse et la replace ensuite dans le plateau.

J'aurais mauvaise grâce à regretter mes trois chaïs.

A son tour, le maraîcher examine minutieusement ma monnaie, la fait résonner sur une pierre, exige que je lui échange deux pièces sur trois et se déclare enfin satisfait.

Trois sous un melon du poids de six kilos et d'une pantoufle sans poussière! La vie est vraiment facile à Yezd-Khast, et feu Gargantua lui-même n'y aurait pas épuisé sa bourse, quel qu'eût été son appétit.

Le cuisinier me fait payer un mouton quatre francs, une volaille soixante centimes, une douzaine d'œufs vingt centimes, et cependant il prélève sur nous un scandaleux madakhel, si j'en crois les exclamations indignées du ketkhoda du bourg, auquel j'ai communiqué mon cahier de dépenses.

Cet estimable fonctionnaire ne serait pas Persan s'il ne faisait remonter l'origine de sa ville natale aux temps héroïques du célèbre Roustem, mieux vaut dire au déluge dans un pays dépourvu de traditions plus certaines que le Chah Nameh de Firdouzi.

«Sous le règne de Roustem, me dit le ketkhoda plus préoccupé de faire briller le courage de ses héros favoris que la vive intelligence de ses aïeux, une forteresse inexpugnable couronnait déjà la plate-forme sur laquelle s'élève la ville. Roustem en fit le siège, et malgré sa valeur il ne put s'en emparer de vive force. Le héros simula une retraite précipitée et s'éloigna avec toutes ses troupes; puis, ayant appris que les assiégés manquaient de sel, il se déguisa en marchand, mit sur des chameaux des sacs remplis en apparence de cette précieuse denrée, et se présenta ainsi devant la ville.

«Les défenseurs de la place, naïfs comme des Troyens, laissèrent pénétrer le convoi. A la nuit, des soldats cachés dans les sacs sortirent de leur prison, ouvrirent les portes aux assiégeants revenus sur leurs pas et donnèrent Yezd-Khast à Roustem.

«Si vous permettez au plus indigne de vos esclaves de vous accompagner jusqu'à l'entrée de la ville, ajoute le narrateur avec un geste théâtral, je vous montrerai le lieu où s'est passé un drame plus récent qui souilla notre chère cité peu de mois avant l'accession au trône du premier Kadjar.

«A la mort de Kérim khan, qui avait régné à Chiraz sous le titre de vakil (régent), Aga Mohammed khan, l'arrière-grand-oncle de Nasr ed-din, s'enfuit de la cour, où on le retenait prisonnier depuis son enfance, parcourut avec une étonnante rapidité la distance qui le séparait du Mazandéran, souleva les tribus tartares et se dirigea à leur tête vers Ispahan.

«Les frères et les enfants de Kérim khan, au lieu de s'emparer du trône, s'étaient laissé supplanter par le premier ministre, Zucché khan. Celui-ci, en apprenant la marche audacieuse d'Aga Mohammed, leva à la hâte quelques bataillons et se porta à la rencontre des révoltés. En arrivant à Yezd-Khast, il réclama avec une extrême violence la somme de sept mille francs que lui devaient, assurait-il, les habitants. Ceux-ci avaient acquitté leurs impôts et représentèrent l'impossibilité où ils étaient de verser dans les caisses royales une contribution aussi forte. Zucché khan était assis sur ce balcon très élevé qu'on aperçoit à l'extrême pointe du rocher quand les notables habitants lui apportèrent cette réponse. Exaspéré de leur résistance, il donna l'ordre de les précipiter les uns après les autres dans le vide: il en mourut ainsi dix-huit. Ce premier massacre étant resté sans résultat, le prince envoya saisir dans sa maison un seïd en grande odeur de sainteté et l'accusa d'avoir détourné l'argent dont il poursuivait infructueusement la rentrée. Le malheureux nia, fut poignardé et précipité à la suite des autres victimes au bas du rocher. Zucché khan n'était pas au terme -348-de ses crimes, il fit amener en sa présence les femmes et les filles du seïd et les livra à son escorte. Tout sauvages qu'ils étaient, les soldats frémirent à la pensée de souiller l'andéroun d'un descendant du Prophète. Ils entrèrent dans une conspiration fomentée par les parents des victimes et égorgèrent le tyran pendant que, penché à sa fenêtre, il considérait les corps des malheureux suppliciés.»

[Illustration]
SABRE ET POIGNARD PERSANS.
[Illustration]
LES CHATS ANGORAS.

CHAPITRE XIX

Un convoi de chats angoras.—Les promesses d'un tcharvadar.—La célèbre mosquée d'Éclid.—Les sources.—Chasses de Baharam.—Femmes de la tribu des Bakhtyaris.—Sourmek.—Village de Dehbid.—Un enterrement en caravane.

25 septembre.—Nous serons désormais suivis de notre musique particulière, tout comme les souverains en activité de service.

Les professions les plus diverses sont représentées dans la caravane. Entre autres voyageurs il y a un marchand de chats et un matelassier mélomane qui exécute des variations musicales sur son appareil à carder le coton. Autrefois bons amis, ils ont loué un mulet de compte à demi, à condition d'y monter chacun à leur tour; mais, contre leur attente, ils n'ont pas tardé à se quereller et à se brouiller à la suite d'un échange de paroles désobligeantes. L'un prétendait que les miaulements des chats mettaient en fuite toutes ses inspirations musicales; l'autre, que ses pauvres matous s'énervaient et maigrissaient à entendre les insupportables mélodies exécutées soir et matin par le matelassier.

A la suite de ces démêlés le protégé de Mercure, plus favorisé de la fortune que le fils d'Apollon, a traîtreusement soudoyé le tcharvadar bachy et s'est fait attribuer la propriété exclusive du mulet. Le malheureux musicien, privé de moyens de transport et craignant d'être abandonné dans le caravansérail, est venu humblement nous prier de le prendre à notre service. Il assaisonnera de ses mélodies chacun de nos repas, et en retour il sera autorisé à placer son instrument et sa personne sur l'un de nos mulets de charge.

L'outil à deux fins de notre barde est taillé en forme d'arc et muni d'une unique corde, sur laquelle il frappe de la main droite avec un maillet de bois, tandis que de la main gauche, cachée sous une épaisse frange de laine, il soutient l'instrument. Ce bracelet n'est pas une -350-vaine parure, car l'artiste briserait ses os sans ce matelas protecteur quand, animé du souffle divin, il tape à tort et à travers sur la corde tendue et fait rendre à l'instrument à carder des sons aussi mélodieux que ceux d'un tambour de basque.

L'ennemi de notre musicien, le propriétaire des chats, est un habitant de Yezd en Kirmanie, qui transporte de Tauris à Bombay une vingtaine de beaux angoras. Depuis plusieurs années il voyage sans trêve ni répit entre la Perse et les Indes et tire profit, paraît-il, de son étrange marchandise.

Si les chats orientaux n'apprécient pas mieux la musique classique que leurs frères européens, on ne saurait leur en vouloir; ils me paraissent même dans leur droit en se montrant nerveux et irritables pendant la durée du pénible voyage auquel on les condamne. Quelle dure épreuve à imposer à un matou d'humeur peu vagabonde que soixante jours de gaféla et treize jours de mer! Dans le fait, on ne réussirait pas à transporter à dos de mulet des animaux d'un caractère aussi indépendant et aussi difficile à discipliner que celui des chats, si leur maître ne les soumettait à un règlement sévère et ne leur en faisait exécuter tous les articles avec autant de rigueur que le permet la marche de la caravane.

A l'arrivée au caravansérail, le Yezdien choisit une pièce isolée, ou tout au moins fort éloignée du campement du musicien; il plante deux crampons de fer dans le sol, attache une longe à l'extrémité de chacun d'eux et fixe à cette corde une ficelle cousue au collier des chats. Chaque animal, placé par rang de taille, le plus gros en tête, assis ou couché sur le sac de toile dans lequel il voyage la nuit, est séparé de son voisin par un intervalle de cinquante centimètres. Les enfants à la mamelle sont enfermés avec leur mère dans des boîtes à claire-voie assez large pour leur permettre de passer à travers.

La troupe féline demeure tout le jour dans une sorte de léthargie et se réveille, en menant grand vacarme, aux heures des repas, exclusivement composés de viande de mouton. Alors ce sont des bonds désordonnés, des cabrioles, des cris, des miaulements désespérés, semblables aux hurlements des bêtes fauves. Cette animation extraordinaire se calme dès que la nourriture est distribuée: chaque animal dévore gloutonnement sa ration et retombe dans sa torpeur résignée. Les tout petits chats paraissent mieux supporter la fatigue que les gros; ils jouent entre eux sans songer à s'échapper, tandis que leurs camarades plus âgés s'efforcent sans jamais se rebuter de déchirer avec leurs griffes et leurs dents les solides cordelles de poil de chèvre qui les retiennent prisonniers. Au départ, chacun des matous est enfermé dans sa maison de toile; les sacs sont attachés deux par deux et placés sur un cheval, bien surpris de porter une marchandise très disposée à témoigner toutes les nuits son mécontentement par un concert de miaulements discordants.

Les chats expédiés aux Indes dans ces conditions sont des angoras blancs; arrivés à destination, ils vaudront de cinquante à soixante francs chacun.

26 septembre.—Pendant la durée des deux dernières étapes il nous a semblé, réduits, faute de lune, aux pâles clartés des planètes, que le pays était désert, et la montagne dépourvue de toute végétation. Nous voici à Abadeh. La ville paraît importante et, bonheur suprême, est dotée d'une station télégraphique et d'un gouverneur.

L'intervention de ce dernier nous est fort utile: le tcharvadar bachy se refuse à tenir la promesse qu'il nous a faite de s'arrêter un jour à Abadeh pendant que, doublant les étapes, nous irons à l'oasis d'Éclid visiter une mosquée des plus remarquables dont on nous a parlé à Téhéran, et nous informer ensuite si la tribu des Bakhtyaris, cette souveraine maîtresse des défilés du Loristan, laisse circuler les étrangers entre le Fars et la Susiane.

[Illustration]
LE MUSICIEN DE LA CARAVANE.

Marcel regretterait beaucoup de renoncer à cette partie de notre voyage: nous saisissons donc avec empressement l'occasion de faire comparaître le tcharvadar bachy devant le -353-gouverneur. Le hakem, après nous avoir donné un témoignage public de sa haute considération en nous envoyant un pichkiach dès notre arrivée, ne peut admettre que l'on ose nous résister. «Comment, misérable ver de terre, dit-il au tcharvadar tout tremblant, tu as promis, par acte écrit, de stationner à Abadeh, de laisser aux çahebs le temps d'aller visiter Éclid, et tu refuses de tenir ta promesse! Sache que, s'il plaisait à Leurs Excellences de faire arrêter ta caravane pendant dix jours, avec ou sans contrat, je saurais bien te contraindre à obéir.

—Hakem, je ne puis demeurer plus longtemps. Mes bêtes sont vigoureuses et peuvent sans dommage continuer leur route; quatre cents mulets mangent de la paille et de l'orge pendant une journée; si j'ai promis de m'arrêter, j'ai eu tort, mais je suis obligé de partir demain.

—Sais-tu nager?» s'écrie le gouverneur en faisant signe aux ferachs de son escorte.

A peine a-t-il dit ces paroles que, sans laisser au tcharvadar bachy le temps de répondre, quatre hommes le saisissent par les bras et les jambes et le balancent dans la direction d'une pièce d'eau creusée au centre de la cour. Je trouve heureusement l'occasion d'arrêter le mouvement et de demander la grâce du malheureux, à la grande déconvenue de l'assistance, déjà toute réjouie à l'idée de voir le patient barboter au milieu du bassin et sortir de l'eau avec des vêtements mouillés et déchirés.

«Ah! Khanoum, me dit le muletier en se remettant sur ses jambes, vous me sauvez la vie: j'ai soixante ans d'âge, je suis tout en sueur tant j'ai été ému par les paroles du hakem: que serais-je devenu sans votre intervention? Ma caravane marchera comme vous l'ordonnerez, mais séjournez le moins possible aux environs d'Éclid; si j'ai eu le tort de vouloir manquer à ma parole, je ne vous ai pas trompé en vous disant que le pays était dangereux à parcourir.

—Te tairas-tu, fils de chien! s'écrie le gouverneur. Veux-tu que je te fasse appliquer deux cents coups de bâton? Qui ose parler de brigands dans une province soumise à ma juridiction? Allah soit loué! mon fils lui-même accompagnera ces illustres étrangers jusqu'à Éclid et veillera à leur sécurité. Va-t'en. Demain les chevaux des çahebs et ceux de leurs serviteurs devront être ici à l'aurore: je l'ordonne.»

Cette affaire réglée, nous allons nous promener au bazar, seul endroit où les voyageurs en Orient puissent se faire une idée du commerce et des industries locales. La caractéristique de celui d'Abadeh est la sculpture sur bois de poirier: les ouvriers travaillent avec beaucoup de goût de charmantes cuillers utilisées comme verre dans le service de table, des cadres de miroir, des encriers et enfin des boîtes à bijoux sur lesquelles sont enlevés en creux ou en relief le soleil et le lion des armes persanes.

Éclid, 27 septembre.—Malgré les ordres du hakem, nous sommes partis assez tard d'Abadeh. A l'aurore, nos mafrechs allaient être chargées, quand plusieurs paysans ont demandé à nous entretenir. Privés d'armes, et surtout de poudre, ils ne peuvent parvenir à détruire le gibier qui pullule, et venaient nous supplier de tirer sur les perdreaux, fléaux de leurs jardins. Nous avons suivi leurs pas et, au bout de deux heures, Marcel et moi avions abattu tant d'oiseaux, qu'on s'est lassé de les compter et surtout de les ramasser, les paysans ne goûtant pas volontiers au gibier tué par des chrétiens.

A sept heures nous avons pris la direction d'Éclid, accompagnés du fils du gouverneur, jeune homme de seize ans environ, fort ennuyé sans doute de quitter l'andéroun dont son père l'a gratifié depuis trois mois, pour aller courir la montagne en notre compagnie. Il fait néanmoins contre mauvaise fortune bon cœur et se montre très désireux de nous complaire. Après six heures de marche dans des vallonnements incultes et desséchés, nous apercevons une brèche naturelle au milieu de laquelle se perd le prolongement du chemin.

«Le pays d'Éclid commence derrière cette porte, me dit notre guide; mais à quels ennemis en veulent donc les gens que j'aperçois sur les sommets voisins du col?»

-354-A peine a-t-il achevé ces mots, que de multiples détonations se font entendre et que des balles tombent dans notre direction.

«Allons-nous être attaqués et devons-nous répondre à ces coups de fusil? ai-je demandé.

—Tirez en l'air pour montrer à ces fils de chiens que vous êtes armés; je vais m'informer de la cause de cette agression. Allah nous protège! Ne vous exposez pas à blesser aucun de ces bandits; le premier sang versé serait le signal de votre massacre et je périrais à vos côtés sans réussir à vous sauver. Nous serons peut-être dévalisés, mais, si vous êtes prudents, il ne nous sera fait aucun mal.»

Puis il enlève son cheval au galop de charge, agite les bras en l'air et nous laisse arrêtés sur le chemin, tandis que le cuisinier fait faire une volte à son mulet et prend à bride abattue la direction d'Abadeh.

Les gens postés en haut de la colline aperçoivent bientôt les signaux du fils du gouverneur; ils descendent dans la vallée et viennent, au nombre de huit ou dix, entourer le cheval du jeune homme; lui-même nous invite du geste à venir le rejoindre, et nous ne tardons pas à nous trouver au milieu de quelques habitants d'Éclid munis de fusils à pierre et coupables d'avoir dirigé sur des inconnus le canon de leurs armes, afin de les inviter à venir montrer patte blanche.

Éclid n'est point un village, comme je l'avais supposé, mais une vaste oasis qui s'étend sur une longueur de près de trente kilomètres au pied des contreforts inférieurs des montagnes du Loristan. Des sources abondantes jaillissent de la montagne et communiquent à tout le plateau une merveilleuse fertilité.

L'altitude élevée de l'oasis favorise la culture des arbres fruitiers des pays froids, tels que les noyers et les pommiers, mais la principale récolte est celle des céréales. Cette graminée pousse avec une telle vigueur que jamais les habitants de ces plateaux fortunés n'ont connu les horreurs de la famine, rendue si fréquente en Perse par la difficulté d'établir des communications entre les pays riches ou pauvres. Aussi bien, en temps de disette, Éclid ne peut-il faire profiter les contrées environnantes de ses excédents de récolte: la crainte des voleurs arrête les transports, et le fléau s'aggrave de ses propres conséquences.

Pendant la durée de la dernière famine, survenue il y a trois ans, les paysans d'Éclid tentèrent de porter du blé à Abadeh, mais ils durent y renoncer, bien que les deux villages ne fussent guère distants de plus de quarante kilomètres et que le khalvar (trois cents kilos) de blé valût quinze francs à Éclid et soixante à Abadeh. Les villageois venaient attendre les convois à leur sortie de l'oasis, les pillaient et tuaient les marchands qui essayaient de les défendre. Au retour des temps plus prospères, les voleurs conservèrent l'habitude d'exploiter la route d'Éclid, continuèrent à dérober des moutons aux bergers et à dévaliser les petites caravanes. Les habitants portèrent aux pieds du roi leurs doléances; peine perdue: Nasr ed-din n'avait pas plus souffert de la famine que du brigandage. Alors les paysans de l'oasis résolurent de former et d'entretenir une milice locale chargée de surveiller du haut des pics la plaine d'Abadeh et d'arrêter à coups de fusil tout cavalier inconnu qui paraîtrait se diriger vers Éclid.

«Est-ce que votre milice garde l'oasis de tous côtés? ai-je demandé au toufangtchi (garde armé de fusil) qui a pris la parole.

—Non, les postes sont établis sur les sommets qui commandent les routes d'Ispahan et de Chiraz; les Bakhtyaris occupent la montagne située de l'autre côté d'Éclid et ne laissent pénétrer chez eux aucun étranger. En hiver ils descendent dans les vallées basses, mais en cette saison ils sont campés sur les hauteurs.

—Qu'est-ce donc que ces Bakhtyaris?

-355-—Les Bakhtyaris appartiennent à une tribu très puissante qui habite les montagnes du Loristan. Leur chef, l'Il Khany, est digne de rivaliser en force et en courage avec le chah lui-même.

—N'y a-t-il aucun moyen d'entrer en communication avec lui, de traverser le Loristan et de gagner la Susiane?

[Illustration]
LE FILS DU GOUVERNEUR D'ABADEH.

—Pas en ce moment. L'Il Khany est dans le nord, et sans une autorisation signée de sa main il est inutile de songer à s'engager dans le pays; le moindre ennui qui pourrait arriver aux voyageurs assez audacieux pour tenter pareille aventure serait d'être invités à rebrousser chemin au plus vite, si l'on ne commençait d'abord par tirer sur eux.

—Vous avez pris des leçons de politesse chez les Bakhtyaris?

—Oh! Çaheb, nos fusils n'atteignent pas aux deux tiers de la distance à laquelle nous avons fait feu sur Vos Excellences.

—Qu'auriez-vous dit si j'avais répondu à votre salut malveillant par une réplique de ma -356-façon, moi qui possède un fusil portant à un farsakh? ai-je repris avec une exagération tout orientale, mais bien de circonstance.

—Nous obéissons à une consigne rigoureuse; d'ailleurs, puisque le fils du hakem d'Abadeh répond de vous, soyez les bienvenus.

—Tout cela est bel et bon, mais vos coups de fusil ont effarouché notre cuisinier, et le prudent Yousef s'enfuit comme un chacal; nous nous passerions bien de ses services, s'il n'emportait avec lui provisions, lits et marmites; prenez nos chevaux, lancez-vous à sa poursuite et ramenez-le. Vous êtes autorisés à lui faire grand'peur, mais pas le moindre mal. Je donnerai deux krans de bakchich au vainqueur de la course», dis-je à deux jeunes gens doués de toutes les qualités désirables pour mener à bien cette chasse à l'homme.

Voilà nos cavaliers partis; ils descendent à fond de train dans la vallée, poussent avec une énergie incroyable nos yabous fatigués et se rapprochent bientôt du cuisinier. Celui-ci ne tarde pas à entendre le bruit d'un galop rapide, il se retourne et aperçoit les nouveaux venus montés sur nos chevaux.

Ne doutant plus que ses maîtres ne soient morts ou prisonniers, il fouette son mulet à tour de bras, et précipite l'allure de la pauvre bête, peu faite cependant à courir en steeple-chase. Nos émissaires tirent deux coups de fusil en l'air; Yousef, au comble de l'effroi, juge prudent de simplifier les formalités, en se laissant choir sur le sol comme un homme mort, tandis que le mulet, éreinté par ce train de pur sang, s'arrête à quelques pas de son cavalier. Les gardiens d'Éclid descendent de cheval, saisissent notre féal serviteur, l'attachent sur la charge après l'avoir réconforté d'une bourrade de coups de poing, et nous le ramènent en triomphe. Si le pilau est brûlé ce soir, Yousef, sans mentir, pourra prétexter de sa vive émotion.

Nous nous remettons en selle et entrons enfin dans Éclid.

L'oasis, très étendue, me paraît cependant moins belle et surtout moins pittoresque que celle de Korout. Elle est coupée de sentiers ménagés entre des jardins magnifiques, traversée de multitudes de ruisseaux, mais le sol est si plat qu'il est difficile de se faire une idée de l'étendue des terres cultivées, tandis que Korout, s'étalant en amphithéâtre, se montre au premier coup d'œil dans toute sa splendeur. A peine avons-nous mis nos armes et nos bagages en sûreté chez un riche propriétaire, absent d'Éclid en ce moment, que nous demandons à visiter la mosquée. Les toufangtchis nous guident à travers un grand village en partie ruiné, se dirigent vers un énorme bouquet de noyers encore plus beaux que ceux des jardins, et nous introduisent, sans objecter ni notre impureté ni les défenses des prêtres, dans une petite mosquée bâtie en terre; la salle du mihrab, recouverte d'une horrible coupole construite avec les mêmes matériaux que les murs, est bossuée comme une vieille marmite. En revanche, l'édifice est proprement tenu, les murailles sont blanchies à la chaux et ornées de versets du Koran peints en vert pomme.

Ma stupéfaction n'a d'égale que ma colère. Comment! nous avons failli noyer notre tcharvadar, tuer de frayeur le cuisinier, et ajouté un trajet de soixante-dix kilomètres au chemin déjà si long d'Ispahan à Chiraz, dans le seul but de rendre visite à cette mosquée villageoise!

Encore si, en pieux musulmans, nous avions à faire ici quelques utiles dévotions? Allah, s'il était consciencieux, nous tiendrait compte en paradis de notre pénible pèlerinage; mais nous n'avons pas même cette consolation à nous offrir. Jurant, trop tard hélas! d'être à l'avenir plus circonspects, nous sortons au plus vite de la mosquée et nous dirigeons vers les célèbres sources d'Éclid. Elles sourdent du rocher par plusieurs bouches et alimentent des bassins profonds dans lesquels se sont noyées, paraît-il, toutes les personnes qui ont tenté de s'y baigner. En explorateurs scrupuleux, nous visitons encore les ruines de terre -357-d'un petit palais sofi et rentrons enfin au logis, très fatigués et plus désappointés que nous ne sommes las.

La maison mise à notre disposition est charmante. On reconnaît du premier coup d'œil que le bois est abondant dans le pays: les salles sont couvertes de chevronnages relevés de minces filets de couleur; toutes les ouvertures sont fermées par des huisseries massives décorées de peintures à l'huile dont les sujets sont empruntés au célèbre Livre des Rois; l'une d'elles reproduit les exploits cynégétiques de Baharam.

La vie du roi chasseur est d'autant plus connue dans l'oasis, que c'est à Éclid, à en croire les paysans, que se déroula l'aventure extraordinaire retracée sur les panneaux des portes de notre chambre.

«Baharam, le Nemrod de la Perse, tirait de l'arc avec une merveilleuse habileté et se plaisait à donner à ses sujets des preuves de son adresse. Un jour qu'il se trouvait à la chasse avec une de ses femmes, il aperçut une gazelle endormie. Il l'ajuste et décoche le trait avec tant de précision que la flèche effleure l'oreille de l'animal. Subitement réveillée, la bête essaye avec son pied de derrière de chasser la guêpe qui la tourmente. A ce même moment, une seconde flèche lancée par le roi fixe cette patte dans le cou de la gazelle. Le prince, plein de fierté, se retourne alors du côté de sa favorite, espérant recueillir sur ses lèvres la juste récompense de son adresse; mais la belle, médiocrement enthousiasmée, se contente de jeter au chah ces paroles peu encourageantes: «L'habitude rend tout facile».

[Illustration]
RENCONTRE DE BAHARAM
ET DE SON ANCIENNE FAVORITE.

«J'ai vécu trop longtemps avec cette hargneuse personne, s'écria le roi au comble de la colère. Conduisez-la dans la montagne et faites-la mourir.»

«En homme prudent, le ministre d'État s'empressa de désobéir à son maître et permit à la belle dédaigneuse de se retirer au fond d'un petit village situé sur une déclivité de la vallée d'Éclid. Du prix de ses bijoux elle fit construire une maison adossée au rocher et acheta une vache afin de se nourrir de son lait. Au bout de quelques mois la vache vêla, et tous les soirs la jeune femme, qui, faute de mieux, s'était attachée au petit veau, laissait la mère paître dans la montagne, prenait l'animal sur ses épaules et le portait chez elle.

«Pendant quatre années elle continua cette gymnastique salutaire, et vit croître ses forces en raison du poids de la bête.

«Baharam avait oublié depuis longtemps son ancienne favorite, quand, au cours d'une chasse à l'âne sauvage, il aperçut une femme portant un taureau sur ses épaules et gravissant malgré le poids de ce fardeau l'escalier d'une maison. Fort surpris, il envoya un de ses courtisans demander à la dame comment, sous une apparence aussi délicate, pouvait se cacher une si grande vigueur.

«C'est mon secret, répondit-elle, je le confierai à votre maître.» Le monarque, très intrigué, se rendit aussitôt à cette invitation, et, comme il prodiguait mille compliments à la jeune femme: «Ne louez pas ce qui ne mérite pas de l'être, lui dit-elle en levant son voile: «l'habitude rend tout facile.»

-358-«Le monarque, touché du sentiment qui avait engagé sa maîtresse à consacrer plus de quatre années à l'espoir de reconquérir ses bonnes grâces, l'emmena avec lui après avoir donné l'ordre de construire un palais sur l'emplacement de la petite maison.»

La légende ne dit pas si le bœuf fut du voyage ou si, pour obtenir un pardon définitif, la dame dut pousser l'imitation de Milon de Crotone jusqu'à tuer d'un coup de poing le robuste animal et à dévorer sa chair en une seule journée; nous savons seulement que Baharam épousa son ancienne maîtresse, que les noces furent merveilleuses et que le roi et la reine eurent beaucoup d'enfants. Quant au bon vizir, il reçut comme prix de sa désobéissance un superbe khalat (robe d'honneur).

28 septembre.—Le climat d'Éclid doit être fort sain; un air pur, des eaux limpides et courantes, des arbres superbes font de ce pays un coin de terre privilégié. Aussi bien la santé des habitants serait-elle excellente, s'ils n'avaient pris la détestable habitude de se vêtir de cotonnades anglaises expédiées à Abadeh par les négociants d'Ispahan; cette imprudence, jointe à la nécessité de travailler les pieds dans l'eau au curage des ruisseaux d'irrigation, rend endémiques la phtisie pulmonaire et les rhumatismes.

Le jour ne s'était pas encore levé, quand nous avons entendu frapper à la porte de la cour. Bientôt le vestibule a été encombré de malades que leurs parents ont amenés des environs.

Au nombre de nos clientes se trouvent deux belles femmes bakhtyaris. L'une d'elles a appris notre arrivée par un de ses serviteurs, venu hier à Éclid. Elle est immédiatement partie, accompagnée de sa sœur, et a voyagé à cheval toute la nuit, transportant un pauvre enfant de cinq ans dont les os n'ont encore pris aucune consistance. Elles ont vraiment l'air fier ces deux femmes au visage dévoilé, drapées avec un art qui s'ignore dans de légères étoffes de laine gros bleu étroitement serrées autour de leur tête et retombant en larges plis sur la pyrahan (sorte de chemise courte) et sur de larges pantalons froncés autour de la cheville. Ce sont bien les descendantes de ces farouches montagnards du Loristan célèbres par leur valeur et leur indomptable énergie: Darius payait un tribut aux Bakhtyaris toutes les fois qu'il traversait leur pays pour se rendre de Suse à Persépolis; Alexandre lui-même ne put les soumettre; et, de nos jours encore, ils sont restés à peu près indépendants de l'autorité du chah de Perse.

La consultation touche à sa fin quand le fils du gouverneur d'Abadeh entre dans le talar.

«Les chevaux sont prêts, nous dit-il, et je viens de faire mettre des gardiens à la porte extérieure afin de contenir vos clients; si vous prêtez l'oreille à toutes les misères de ces gens-là, vous n'en finirez jamais. Venez donc, l'étape est longue, nous avons à peine le temps d'arriver à Sourmek avant la nuit et de rejoindre la caravane.»

Le conseil est bon, mais difficile à suivre: avant tout il s'agit d'enfourcher nos montures. Sur le pas de la porte nous sommes assaillis par une nuée de malades; tous ces malheureux parlent à la fois, nous montrent leurs yeux, leurs poitrines, leurs bras, se querellent et essayent de conquérir à la force du poignet le privilège de nous toucher et de se faire entendre; les gardiens les menacent du bâton, et enfin nous partons.

Tout à coup nos guides eux-mêmes prient instamment Marcel de s'arrêter et lui désignent un homme qui accourt au galop portant sur ses épaules un vieillard aveugle. Énée éloignant son père Anchise des ruines fumantes de Troie ne devait pas avoir un air plus noble que ce brave garçon.

Marcel examine le vieillard. Il est atteint de la cataracte. «Conduis ton père à Chiraz: le médecin de la station anglaise lui rendra peut-être la vue et enlèvera le voile qui arrête les rayons lumineux.

—Pourquoi ne veux-tu pas le guérir toi-même, puisque tu connais la nature du mal?

-359-—Parce que je n'ai pas sur moi des instruments assez tranchants.»

A ces mots, le vieillard tire vivement de sa manche un couteau dont la gaine est fixée autour de son bras par un bracelet de cuir, le présente à Marcel et lui dit avec un calme stoïque: «Tiens, voilà une lame effilée: coupe et fabrique-moi des yeux nouveaux.

—C'est impossible, s'écrie Marcel: l'opération dont je t'ai parlé nécessite des précautions minutieuses. Viens à Chiraz, je m'engage à te faire soigner.

[Illustration]
FEMMES BAKHTYARIS.

—Je t'en prie, répond l'aveugle si impassible tout à l'heure et dont les yeux éteints roulent de grosses larmes, aie pitié de mon malheur, au nom d'Allah! au nom de ton père et de ta mère!»

Le désespoir de ce vieillard est navrant; son fils est pâle d'une colère qu'il contient avec peine, et attribue l'attitude de mon mari à une mauvaise volonté, bien éloignée de sa pensée. Fuyons au plus vite cette vallée si belle, si séduisante, mais dont les ombrages cachent tant de misères.

Nous voici hors du village; la plaine est bien cultivée dans toute la partie irrigable; au delà -360-de la zone fertilisée par les eaux on ne trouve plus qu'une lande où poussent de rares bruyères. Elles suffisent cependant à nourrir des troupeaux de moutons à grosse queue, que les bergers gardent du haut de petites éminences de terre élevées de main d'homme. Tous les pâtres filent de la laine, qu'ils tiennent pressée dans le creux de la main pendant que le fil s'enroule sur une baguette de bois en guise de fuseau.

Sourmek, que nous atteignons après six heures de marche, est une petite cité entourée de murs de terre; jadis elle dut avoir une certaine importance, car au milieu des jardins se voient encore les soubassements d'une forteresse sassanide dont les habitants attribuent la fondation à Baharam. Cette immense construction de terre crue est flanquée de douze tours de défense et atteint encore vingt mètres au-dessus du sol, bien que ses matériaux, utilisés comme ceux des maisons abandonnées d'Ispahan, fertilisent depuis de bien longues années les melonnières fort renommées de Sourmek. A quelque distance du village il existe d'autres forteresses, remontant aux premiers siècles de notre ère; mais celle-ci est la mieux conservée.

Dehbid, 29 septembre, à 2 400 mètres au-dessus du niveau de la mer.—Nous avons atteint le point le plus élevé de la route de Chiraz à Ispahan. Le village, très petit et très pauvre, se compose: d'une forteresse sassanide beaucoup plus ruinée que celle de Sourmek, dont elle reproduit au reste les dispositions essentielles, de quelques maisons de terre et d'une station du télégraphe anglais; tout cela est très misérable.

Il y a, paraît-il, dans les environs de Dehbid un plateau d'une grande fertilité; mais le village ne se ressent guère de la richesse des terres qui l'avoisinent.

Les deux dernières étapes ont été longues et pénibles: les chemins, couverts de cailloux roulés, étaient escarpés et, partant, difficiles à parcourir; les chevaux tombaient sous le faix, il fallait les décharger sans cesse pour leur permettre de se relever. De leur côté, les femmes arméniennes sont rendues de fatigue, les enfants pleurent tout le jour; le voyageur parti d'Ispahan malgré son état de maladie paraît à la veille de rendre son âme à Dieu. Nous-mêmes faisons assez triste figure. Ces étapes de nuit se succédant sans interruption sont tuantes; je n'ai jamais connu lassitude semblable à celle que j'éprouve depuis deux jours, et aspire au moment où, arrivée enfin à Persépolis, je ne serai plus condamnée à enfourcher mon yabou tous les soirs.

Le tcharvadar bachy aurait bien accordé une journée de repos à sa caravane avant d'entreprendre la traversée des montagnes et la terrible étape de dix farsakhs qui nous sépare de Maderè Soleïman, mais il n'a plus de paille à donner à ses chevaux: on ne peut éviter, par conséquent, de se remettre en route. Le départ est fixé à huit heures du soir; nous aurons bien de la chance si, dans l'état où sont les bêtes de somme, nous arrivons au gîte avant dix heures du matin.

[Illustration]
PORTE DE SOURMEK.

Le même jour, minuit.—Toute la caravane vient de s'arrêter à la voix des tcharvadars; le malade que nous traînions à notre suite a expiré peu de temps après avoir quitté Dehbid. On s'est aperçu de sa mort en voyant la tête du cadavre heurter régulièrement le bois du kadjaveh. Il s'agit d'enterrer le corps avant le lever du soleil, et chacun témoigne de son mécontentement; ce n'est pas qu'un accident de ce genre soit de nature à émotionner les muletiers ou les voyageurs, mais, comme l'étape est très longue, il est désagréable de perdre une demi-heure à creuser une fosse. On allume des torches; les tcharvadars, armés de couteaux et de bâtons, commencent à faire un trou au milieu du chemin, puis ils apportent le cadavre, dépouillé de ses meilleurs habits, et, suivant les habitudes du pays, ils l'étendent encore chaud dans sa dernière demeure. La seule différence à signaler entre cet enfouissement et celui d'un chien, c'est qu'on a été chercher sur le mulet où il dormait à poings fermés un -363-superbe derviche toujours couvert d'une peau de tigre en guise de manteau, pour le prier d'orienter le mort dans la direction de la Mecque, et de placer sous ses aisselles les béquilles sur lesquelles il se soulèvera à la voix de l'ange Azraël. On rejette ensuite la terre dans le trou en s'aidant des pieds et des mains, puis on recouvre la tombe de quelques cailloux: les funérailles sont terminées. Les rares curieux qui avaient mis pied à terre remontent sur les chevaux ou sur leurs ânes, et la gaféla reprend sa marche.

Je m'explique maintenant la présence de ces tas de pierres si nombreux sur la route des caravanes: ils signalent des sépultures.

[Illustration]
LE DERVICHE A LA PEAU DE TIGRE.
[Illustration]
GABRE MADERÈ SOLEÏMAN. (Voyez p. 376.)

CHAPITRE XX[5]

Les défilés de Maderè Soleïman.—Le village de Deh Nô.—Takhtè Maderè Soleïman.—Tombeau de Cambyse 1er.—Palais de Cyrus.—Portrait de Cyrus.—Itinéraire d'Alexandre.—Topographie de la plaine du Polvar.—Gabre Maderè Soleïman.—Description du tombeau de Cyrus laissée par Aristobule.—Les défilés du Polvar.—Les hypogées et le tombeau provisoire de Nakhchè Roustem.—Les sculptures sassanides.—Les atechgas de Nakhchè Roustem.

[5] Les gravures de ce chapitre sont dessinées d'après des héliogravures de l'Art antique de la Perse, publié par M. Dieulafoy (5 volumes petit in-folio, Librairie centrale d'Architecture, 1884).

30 septembre.—Au jour la caravane a atteint les bords d'une rivière connue sous le nom de Polvar Roud; elle l'a traversée, et, au lieu de suivre les sinuosités de son cours, elle s'est dirigée vers une montagne abrupte; sur ses flancs serpente un chemin tracé par les pieds des chevaux.

Le soleil était déjà haut lorsque nous avons terminé l'ascension du col; nous nous apprêtions à descendre vers Maderè Soleïman en suivant une gorge égayée par quelques buissons rabougris, quand les cris des tcharvadars ont retenti d'un bout à l'autre du convoi; les muletiers viennent de constater la disparition de deux bêtes de somme. Pendant qu'ils faisaient péniblement franchir le Polvar à la caravane, deux mulets se sont égarés, à moins qu'ils ne soient devenus la proie des brigands, très nombreux dans ces défilés. Montés sur des chevaux déchargés au plus vite, cinq ou six tcharvadars redescendent vers la plaine, tandis que hommes et bêtes restent stationnaires en attendant leur retour.

Pourquoi ne pas prendre les devants et, au lieu de dresser notre table sur l'arçon de nos selles, ne pas aller étendre notre couvert à l'abri d'un buisson? Je me mets en quête du cuisinier et nous descendons vers la vallée, arrêtés à chaque pas par des amoncellements de rochers glissants placés en travers du sentier. Après une heure de marche, notre petite troupe atteint un arbuste épineux qui nous garantira tant bien que mal des rayons du soleil.

-366-«Prends ton fusil, nous allons être attaqués», me dit tout à coup mon mari.

Je me retourne vivement et j'aperçois, derrière une crête de rocher placé en contre-bas du chemin, de hautes coiffures de feutre, puis des canons de fusil et enfin quatre hommes à la mine patibulaire.

Allons-nous servir de cible comme à Éclid?

«Au large! s'écrie Marcel en saisissant ses armes et en dirigeant le canon de son fusil dans la direction des nouveaux venus, pendant que de mon côté j'exécute le même mouvement.

—Arrêtez! Machallah! (grand Dieu!) Vous risqueriez de tuer les toufangtchis (fusiliers) préposés à la garde du chemin. Ne seriez-vous pas ces gentilshommes faranguis si impatiemment attendus par le gouverneur de Chiraz? ajoute l'orateur de la troupe. Nous vous surveillons depuis quelques instants, mais à votre mine pitoyable nous vous aurions pris plutôt pour de pauvres derviches que pour de grands personnages.

—Nous sommes en effet recommandés à votre maître.

—En ce cas, nous avons ordre de vous escorter.

—C'est inutile: en plein jour je ne m'égarerai pas.

—Notre consigne est formelle. Depuis quelques années, de nombreux crimes ont été commis dans ces montagnes, des caravanes ont été dévalisées et vous-mêmes auriez couru le risque d'être maltraités si, à la nouvelle de votre prochaine venue, le hakem n'avait fait garder les défilés.»

Là-dessus ces singuliers gendarmes s'assoient à quelque distance de nous et considèrent avec la plus grande attention les préparatifs de notre repas; décidément cette escorte ne me dit rien qui vaille. Le repas terminé, j'engage Marcel à ne pas se commettre avec les soi-disant toufangtchis; je suis d'autant moins rassurée que nos gardes, après nous avoir pressés de partir, nous prient de leur prêter nos armes et de leur permettre de les examiner.

Voilà une demande bien grave: assurément nous avons affaire à de rusés bandits. Pour toute réponse nous serrons de plus près fusils et revolvers.

L'un des soldats se lève alors, se rapproche de moi et me tend son bras:

«Si vous ne voulez pas me laisser toucher à vos armes, guérissez-moi, au moins, d'un mal qui me tue. Je suis bien portant aujourd'hui, mais hier j'avais la fièvre, demain elle reviendra et me laissera plus faible qu'un chien.

—Ce mal est-il fréquent dans le pays?

—Tout le monde y est plus ou moins sujet.

—Quels remèdes vous ordonnent les médecins indigènes?

—Ils recommandent de couvrir le crâne des fiévreux d'une couche de feuilles de saule; mais un Farangui de passage dans le pays a donné, il y a quelques années, à plusieurs d'entre nous une poudre blanche qui rend la vie. En auriez-vous? Une caravane tout entière chargée de ce précieux médicament ne suffirait pas à guérir les malades de la province.

—Non, je n'en ai plus.»

Et la conversation s'interrompt de nouveau, car mes soupçons ne se sont pas encore dissipés et je suis plus occupée de suivre des yeux le moindre mouvement des toufangtchis que de répondre à leurs questions.

Allah soit loué! Jamais le bruit d'une caravane en marche ne m'a paru si mélodieux. Les tcharvadars, tous réjouis d'avoir retrouvé leurs deux mulets occupés à paître sur les bords du Polvar, nous rejoignent en chantant et font mille protestations d'amitié à nos compagnons, de très braves gens de Chiraz, affirment-ils.

«Vos amis les gendarmes ont la tournure de brigands fieffés, dis-je au tcharvadar bachy.

—La vue de leur uniforme ne vous a donc pas rassurée?

-367-—Quel uniforme? bonnets de feutre, robes, koledjas sont de couleurs et de grandeurs différentes. Je n'aperçois rien dans leur costume rappelant une tenue militaire.

—N'avez-vous donc pas remarqué la plaque de métal du ceinturon, la poire à poudre et la trousse d'outils nécessaires à l'entretien du fusil?»

C'est juste, je passe condamnation. La description de cet uniforme constitué par une plaque de ceinturon et une poire à poudre mériterait tout un poème.

A midi passé, nous arrivons en vue du bourg de Mechhed Mourgab, où se fabriquent des tapis fond bleu à palmes cachemyres. Nous continuons notre route, et vers une heure nous atteignons un misérable village composé de maisons en terre groupées autour d'un large tas de fumier et d'ordures. Depuis dix-sept heures nous sommes en chemin.

Je cherche des yeux un caravansérail: il n'y en a point; mais les villageois de Deh Nô (Village Neuf), fort pauvres, et par conséquent obligés de s'imposer les plus désagréables sacrifices dans l'espoir de gagner quelques pièces de monnaie, veulent bien consentir à donner asile à des chrétiens. Pendant que je procède au choix d'un logis et que je songe avec volupté à étendre sur le sol mes membres endoloris, Marcel s'est réveillé de l'espèce de torpeur où la lassitude l'avait plongé et examine attentivement du haut de son bucéphale les collines dominant Deh Nô. En punition de mes péchés il aperçoit, sur la gauche du village, une construction blanche placée au sommet d'un coteau. Oubliant alors la fatigue, la longueur de l'étape, le soleil qui darde ses rayons de feu sur nos têtes, il ne descend même pas de cheval, saisit l'appareil photographique et part, malgré les protestations des tcharvadars, désolés de voir les yabous s'éloigner encore de la caravane.

Si l'amour-propre et la curiosité ne me rendaient quelque force, je renoncerais à suivre mon mari. Mes plus grands défauts viennent heureusement soutenir mon courage défaillant, et me voilà suivant Marcel, tout en maugréant et en regrettant au fond du cœur que les myopes armés d'un lorgnon aient souvent trop bonne vue.

Après une demi-heure de marche au pas—nos malheureuses montures seraient bien empêchées de prendre une allure plus vive—nous atteignons une colline surmontée d'un long soubassement construit en pierres calcaires. Nous mettons pied à terre ou, pour être plus véridiques, nous nous laissons rouler sur le sol, car, au premier moment, nos jambes, raidies par la fatigue, se refusent absolument à nous porter. Marcel finit enfin par se remettre d'aplomb; quant à moi, tous mes efforts sont vains, et je vais définitivement échouer sur une touffe d'herbes sèches. Cependant, après une grande heure de repos, je parviens à me lever et à monter sur la plate-forme. De ce point culminant j'embrasse des yeux toute la construction.

Le soubassement désigné par les habitants de Deh Nô sous le nom de Takhtè Maderè Soleïman (Trône de la Mère de Salomon) est une réminiscence des grandes terrasses sur lesquelles les souverains de la Babylonie construisaient leurs palais. Il est certain néanmoins que jamais édifice ne s'éleva sur ce sol artificiel, puisque le soubassement est lui-même inachevé. Cette observation ne résulte pas seulement de l'imperfection des parements extérieurs du takht,—les plus beaux monuments de la Grèce, les Propylées, le temple d'Éleusis, offrent de semblables anomalies,—mais de l'état des assises supérieures. A côté des pierres travaillées sur toutes leurs faces, on en rencontre d'autres dont les lits et les joints sont à peine ébauchés.

Mais quels sont donc ces signes gravés en creux sur les pierres inférieures du takht? Je ne reconnais ni les hiéroglyphes d'Égypte, ni les écritures cunéiformes des Babyloniens ou des Perses. Serais-je en présence de caractères jusqu'ici inconnus?

«Non, me dit Marcel, dont la belle ardeur s'est enfin calmée, ces figures n'appartiennent à aucun alphabet: ce sont des marques d'ouvriers, laissées sans doute à titre de témoins pour servir de base au règlement des travaux.

-368-«Contemple, ajoute mon mari, le beau point de vue qui se présente du haut de cette terrasse et, si tu ne me gardes pas rancune de t'avoir entraînée hors du village après une si longue étape, tu conviendras que jamais emplacement mieux choisi ne domina un plus magnifique panorama.»

Je suis peu disposée à m'enthousiasmer en ce moment. A ces paroles je jette cependant les yeux dans la direction de la plaine du Polvar, et je ne puis m'empêcher d'admirer, sans en rien avouer, le grand cirque violacé qui nous entoure. A l'ouest la vallée est limitée par un massif de hautes montagnes se rattachant à la chaîne des Bakhtyaris; au sud une ramification de ce soulèvement ferme l'entrée du Fars; à l'est apparaît la partie la plus sauvage et la plus déserte de la Kirmanie; au nord, des plateaux conduisent à Sourmek et à Dehbid. Un cours d'eau serpente dans la plaine; sur ses rives j'aperçois des constructions blanches, derniers vestiges de monuments anciens, car les villages modernes sont tous bâtis en terre grise. A cette vue, une vengeance diabolique se présente à mon esprit: Marcel est presque aussi fourbu que moi; si je l'engageais très sérieusement à aller visiter une muraille située à trois cents mètres environ en contre-bas du takht?

«C'est impossible, me répond-il; je ne me tiens plus debout.»

Ouf! Avec quelle impatience j'attendais cet aveu. Il faut faire lever les chevaux à coups de gaule; nous choisissons les grosses pierres éboulées de façon à nous élever jusqu'à la hauteur des étriers, nous nous hissons péniblement sur nos montures et rentrons à Deh Nô. Pendant notre absence les serviteurs ont préparé une bonne chambre; le kébab et le pilau sont à point! hélas, ni l'un ni l'autre n'avons la force d'y toucher.

30 septembre.—Il serait peut-être vaniteux de comparer ma petite personne à celle d'Antée; néanmoins, tout comme le géant libyen, j'ai repris des forces en touchant la terre, notre mère commune. Après avoir voyagé à cheval pendant quatorze nuits, comme il est doux de passer la quinzième allongée sur un sol bien battu, dans une chambre bien close! Ce matin, découragement, fatigue, mauvaise humeur, se sont évanouis; je puis me remettre au travail avec ardeur et retourner aux ruines. Nous passons au bas du takht et arrivons bientôt devant la façade du petit édifice aux environs duquel je voulais méchamment, hier au soir, envoyer promener mon mari.

Ce monument affectait la forme d'une tour carrée. Les murailles étaient construites en pierres calcaires assemblées sans mortier, mais réunies par des goujons, comme celles du takht. Un escalier dont les arrachements sont encore visibles permettait de s'élever jusqu'à la porte percée au milieu de la façade. Des piliers saillants renforçaient les angles de la construction; un ornement denticulé formant corniche constituait le couronnement. Bien que la tour paraisse avoir été appareillée par des Grecs, elle ne présente, sauf l'ornement denticulé, aucune des formes architecturales de la Hellade, mais offre au contraire de surprenantes analogies avec certains tombeaux de la Lycie, copiés eux-mêmes sur d'antiques sépultures construites en bois.

A n'en pas douter, ce sont des ruines d'un monument funéraire destiné à renfermer la dépouille d'un roi ou d'un puissant personnage. Descendons dans la plaine: l'examen de pierres amoncelées que domine une colonne encore debout nous fournira peut-être des renseignements sur l'âge de ces constructions. Nous nous approchons; la colonne est en pierre calcaire, sa hauteur totale dépasse onze mètres, et son diamètre est d'un mètre cinq. Le fût, entièrement lisse, repose sur un mince tambour cylindrique de basalte noir; le chapiteau a disparu ou gît brisé en mille morceaux au pied de la colonne. Sur le même emplacement on rencontre encore quelques autres bases de basalte symétriquement placées; elles servent d'appui à des supports semblables à celui qui est encore debout.

[Illustration]
TAKHTÈ MADERÈ SOLEÏMAN. (Voyez p. 367.)

-371-Non loin des colonnes s'élèvent trois piliers bâtis également en pierre calcaire. Ils ont huit mètres de hauteur, se composent de trois pierres superposées évidées sur une de leurs faces en forme de niche, et portent à leur partie supérieure une inscription en caractères cunéiformes. Évidemment nous sommes en présence de ce fameux texte perse, médique et assyrien que les savants se sont accordés à traduire par ces mots: «Moi, Cyrus, roi achéménide».

[Illustration]
FAÇADE DU TOMBEAU DE CAMBYSE Ier. (Voyez p. 368.)

Marcel retrouve le nom du fondateur de la monarchie perse et le titre de Khchâyathiya, équivalant au sar des nations sémitiques et au βασιλεύς des Grecs. C'est de ce premier titre que provient, par une abréviation propre à un grand nombre de langues, le nom de «chah» que porte encore de nos jours Sa Majesté Iranienne.

En continuant à parcourir les ruines, nous apercevons, brisées presque à fleur de terre, quatre plaques de basalte noir, ornées sur leurs faces intérieures de belles sculptures représentant les pieds d'un homme faisant vis-à-vis aux serres d'un oiseau gigantesque. Ces bas-reliefs devaient représenter la lutte victorieuse du fondateur du palais contre un animal -372-fabuleux: sujet gravé fréquemment sur des cylindres babyloniens. A part ces débris et les massifs de fondations en partie cachés sous les décombres, il ne reste plus aucun vestige du monument. La colonne, les bases de basalte, les trois piliers et les crémaillères pratiquées au sommet de chacun d'eux suffisent cependant pour reconstituer une grande salle hypostyle couverte d'une toiture en bois, précédée d'un porche et flanquée à droite et à gauche de petites pièces symétriquement disposées, communiquant par de larges baies avec le portique.

[Illustration]
PILIER DU PALAIS DE CYRUS.

«Sommes-nous sur les ruines d'un temple ou d'un tombeau? dis-je à Marcel après avoir passé une bonne partie de la journée à relever de mon mieux le plan de la construction.

—A quoi te sert d'encombrer tes poches des histoires d'Hérodote? me répond-il. Ne te souviens-tu pas que les Perses sacrifiaient au soleil, à la lune, au feu, à l'eau et aux vents sur la cime des monts et qu'ils n'avaient point de temples? Ces débris ne peuvent pas être non plus les derniers vestiges d'un tombeau, puisque nous ne retrouvons pas trace de la chambre sépulcrale caractéristique de ce genre de monuments. J'y verrais les ruines d'un palais de Cyrus.»

Non loin de ce premier édifice j'aperçois, vers l'est, une grande pierre blanche posée sur champ; je m'en rapproche. Elle faisait également partie d'une habitation royale. Sur l'une de ses faces, au-dessous d'une inscription trilingue identique à celle que nous avons déjà relevée, je remarque une belle figure rongée par des mousses. Le personnage qu'elle représente accuse un type aryen: il a le sommet de la tête rasé; les cheveux qui couvrent les tempes et le derrière du crâne sont rassemblés en nattes, arrivant à peine au-dessus de la nuque; la barbe est courte et frisée. Il est vêtu de cette longue pelisse, fourrée à l'intérieur et boutonnée sur le côté, que les Persans portent encore en hiver et que les Grecs adoptèrent après les guerres médiques, si l'on en croit Aristophane. La coiffure se compose d'une couronne ornée d'uræus, semblable aux tiares de certaines divinités égyptiennes; sur les épaules sont fixées les grandes ailes éployées des génies assyriens et des khéroubins bibliques.

De l'avis de Marcel cette figure portant les attributs des divinités adorées par les peuples voisins de l'Iran ne représente pas le génie tutélaire de Cyrus, mais le portrait du roi lui-même.

Cyrus, devenu maître d'un vaste empire s'étendant de l'Égypte aux rives de la Caspienne, aurait senti la nécessité de perpétuer à son profit la fiction grecque ou égyptienne qui -373-faisait remonter jusqu'aux dieux l'origine des races royales, et se serait paré, dans l'espoir d'augmenter son autorité, d'attributs empruntés au panthéon de toutes les nations soumises aux Perses.

Ce bas-relief est un des documents les plus intéressants de la Perse antique, car il fournit des renseignements précieux sur l'origine de la sculpture dans l'Iran, et donne en outre une idée des vues politiques et religieuses de Cyrus, en prouvant l'éclectisme de ce souverain qui ne faisait aucune distinction entre les dieux nationaux et ceux des nations annexées à la Perse.

[Illustration]
PORTRAIT DE CYRUS.

Il répugnait à Xénophon de faire du héros de son roman politique un prince et un parent rebelle, aussi imagina-t-il, le premier, de le représenter comme l'héritier d'Astyage. Cette version doit être écartée: Cyrus, on ne saurait en douter, conquit la Médie les armes à la main.

D'après Hérodote, ce fut même à la cruauté d'Astyage que le jeune prince fut redevable -374-de ses premiers succès. Le roi, apprenant que son petit-fils Cyrus vivait encore, malgré les ordres qu'il avait donnés autrefois à Harpages de le faire mourir, fit venir ce dernier, et, dissimulant son ressentiment, il lui ordonna d'envoyer son propre fils au palais pour en faire le compagnon de Cyrus et l'invita en même temps à venir souper avec lui. «A ces paroles, Harpages se prosterna et retourna en sa demeure, se glorifiant au fond de l'âme de ce que sa faute avait tourné à bien et de ce que, par un bonheur inappréciable, le roi l'invitait à souper. Il rentra chez lui bien empressé. Il avait un fils unique âgé de treize ans au plus. Il le fait appeler et lui prescrit d'aller au palais d'Astyage et de se conformer en tout aux ordres du roi.

«Cependant il raconte tout joyeux à sa femme les événements de la journée. De son côté l'enfant arrive chez Astyage, mais soudain le roi l'égorge, le dépèce membre à membre, rôtit une part de ses chairs, met bouillir le reste et tient prêt le tout, bien dressé. A l'heure du souper les autres convives et Harpages se réunissent. Devant les premiers et devant Astyage étaient placées des tables couvertes de chair de mouton; sur celle d'Harpages on avait servi le corps entier de son enfant, hormis la tête et les doigts des pieds et des mains, que contenait à part une corbeille couverte. Dès qu'il parut à Astyage qu'Harpages devait être rassasié: «Ne trouves-tu pas à ce mets, lui dit-il, une saveur particulière?» Harpages assura qu'il l'avait trouvé excellent. Alors des serviteurs, selon leurs instructions, lui présentèrent la tête et les doigts de son fils, que cachait un linge, et l'invitèrent à les découvrir pour prendre ce qui lui conviendrait. Il obéit et leva le voile de la corbeille. Il vit les membres de son enfant. Mais à cet aspect ses sens ne furent point troublés; il sut se contenir, et, quand Astyage lui demanda s'il reconnaissait de quelle bête il avait mangé, il répondit qu'il le reconnaissait et que tout ce que faisait le roi lui était agréable. Après cette réponse il recueillit le reste des chairs et s'en alla à sa maison, où il avait le dessein d'ensevelir les lambeaux qu'il avait rapportés. Telle fut la punition qu'Astyage infligea à Harpages.»

Sur le conseil des mages, le roi renvoya Cyrus en Perse auprès de son père Cambyse, tandis qu'Harpages, brûlant de se venger, s'attacha le jeune prince par des présents et persuada aux Mèdes de déposer leur roi. «Quand Cyrus fut en âge de régner, Harpages l'engagea à se révolter. «O fils de Cambyse, lui écrivit-il, venge-toi d'Astyage ton meurtrier, car selon sa volonté tu as péri; grâce aux dieux et à moi, tu as survécu. Entraîne les Perses à la révolte, conduis-les contre les Mèdes. Si Astyage choisit pour commander moi ou l'un des premiers du peuple, c'est tout ce que tu peux désirer. Nous sommes tous conjurés contre Astyage. Nous l'abandonnerons pour embrasser ton parti et nous tenterons de le déposer. Tout est prêt ici, agis donc et agis promptement.»

Cyrus profite des conseils d'Harpages, rassemble les tribus perses soumises à ses ordres; Astyage, apprenant ces menées, lui envoie l'ordre de revenir à Ecbatane. Cyrus refuse d'obéir aux injonctions de son grand-père et lui fait même répondre qu'il arrivera dans la capitale de la Médie plus tôt que le roi ne le désire. Alors Astyage, frappé d'aveuglement, confie le commandement de ses troupes à Harpages: Quos vult perdere Jupiter, dementat prius.

Au premier engagement quelques Mèdes qui ne sont pas du complot combattent, d'autres passent à l'ennemi, le plus grand nombre manque de cœur et prend la fuite. «A la nouvelle de la honteuse dispersion de son armée, Astyage, menaçant son petit-fils, s'écrie: «Cyrus n'aura pas longtemps sujet de se réjouir». Il dit; puis d'abord il fait empaler les mages interprètes des songes qui lui ont conseillé de congédier Cyrus; et en second lieu il arme les Mèdes jeunes et vieux et se dirige vers la Perse.

Quand on a vécu en Asie et que l'on est familiarisé avec les mœurs et l'histoire des despotes turcs ou persans, on est vivement frappé par la narration d'Hérodote. La vengeance -375-cruelle que le roi tire d'Harpages, la composition du repas où il n'entre que du mouton, alors que les Grecs dans leurs grands festins servaient généralement de la viande de bœuf, la précaution de faire empaler les mages dont Astyage avait eu à se plaindre, la nature de leur supplice, si ordinairement appliqué en Assyrie, donnent à l'histoire de la révolte de Cyrus un caractère de vérité surprenante. La version d'Hérodote doit nous inspirer d'autant plus de confiance que cet historien est le seul qui nous ait laissé une généalogie de Cyrus confirmée par la lecture du grand texte de Bisoutoun.

A peine peut-on lui reprocher de faire de Cyrus le fils d'un Perse de condition inférieure à celle des grandes familles mèdes. Eût-il pu dans ce cas, lorsqu'il échappe à la surveillance de son grand-père, convoquer les tribus nobles de la Perse avant de leur avoir fait connaître le motif de leur réunion, et Hérodote ne dit-il pas lui-même que son jeune héros descendait d'Achémènes, l'illustre aïeul des rois du Fars, et qu'il faisait partie de la tribu des Pasargade, «la plus noble entre les tribus nobles de la Perse»? Il est probable seulement que la condition de Cambyse, roi à demi barbare d'un petit État fort éloigné de la Médie, parut des plus humbles aux courtisans efféminés d'Astyage.

Que l'on compare la situation du roi de Navarre quand il arriva à Paris à celle du petit prince du Fars, et l'on aura, il me semble, une faible idée de la position effacée de Cambyse à la cour de son suzerain.

Enfin l'image de Cyrus, si je l'interroge et lui demande de trancher le différend de Xénophon et d'Hérodote, ne me répond-elle pas par l'inscription gravée au-dessus de sa tête: «Moi, Cyrus, roi achéménide»?

Cyrus était donc Perse de sang royal et descendait d'Achémènes au même titre que Darius.

Dès notre retour au village le tcharvadar bachy demande à nous parler. «Je pars ce soir avec la caravane, nous dit-il; je vous laisse deux hommes pour soigner les chevaux de selle et les mulets chargés de votre bagage journalier. Bien qu'il me soit très pénible de me séparer de mes animaux, je suis sans inquiétude sur leur sort, grâce à la présence des toufangtchis préposés à votre garde par le gouverneur de Chiraz. Je vous recommande néanmoins de ne pas abandonner les soldats pendant la traversée des défilés du Polvar, de mettre pied à terre dans les détestables chemins que vous suivrez, de veiller à ne point fatiguer les bêtes, et enfin, à l'arrivée de l'étape, de les faire couvrir de leur bât après leur avoir enlevé vos selles à la farangui.

—Vos animaux seront soignés comme nous-mêmes, je vous le promets solennellement, ai-je répondu. Pouvez-vous en demander davantage?

—N'y a-t-il point de passage permettant de franchir la montagne sans traverser les défilés de Maderè Soleïman? demande Marcel à son tour.

—Non, Çaheb; croyez-vous donc que, si les tcharvadars pouvaient éviter ce chemin, même en faisant un long détour, ils iraient de gaieté de cœur perdre tous les ans des charges et des mulets en parcourant ces passages maudits? Quand les eaux sont basses, les caravanes suivent les rives du Polvar et franchissent le défilé sans accident; mais l'hiver il faut se lancer sur un chemin à pic, taillé dans le roc à une époque si reculée que personne ne connaît le nom des dives qui l'ont tracé.

—Si vous vouliez vous diriger vers l'est et marcher vers Kirman, seriez-vous encore dans la nécessité de traverser les passes? Ne pourriez-vous brusquement vous jeter sur la gauche?

—Non, certes. Le désert à l'est de Mechhed Mourgab est le plus sec et le plus désolé de l'Iran tout entier, bien riche cependant en mauvaises terres. Aucune caravane n'oserait s'y aventurer.

—Ainsi vous en êtes bien sûr: on ne peut aller de Kirman à Maderè Soleïman sans passer par Darab et le Takhtè Djemchid?

-376-—J'en suis certain, Çaheb. D'ailleurs interrogez les tcharvadars. Il n'est pas nécessaire d'avoir traîné ses guivehs durant soixante années sur les routes de caravane pour être renseigné à ce sujet.

—Dans quel but t'informes-tu avec cette insistance des chemins qui conduisent à l'est? dis-je à Marcel. Nous n'avons jamais eu l'intention de visiter la Kirmanie.

—Parce que nous sommes dans le voisinage de l'itinéraire suivi par Alexandre à son retour des Indes, et qu'il est du plus haut intérêt de constater que le roi macédonien n'a pu venir à Persépolis en traversant le désert de Kirman, Maderè Soleïman et les gorges du Polvar, mais qu'il a été forcé de suivre les routes de caravane et de rentrer en Perse par Darab et les passes de Sarvistan.»

1er octobre.—Au milieu de la nuit j'ai été réveillée par un bruit infernal: après deux jours de repos la caravane reprend sa marche. Tandis que je me prélasse mollement allongée sur une paillasse fraîchement garnie, je me prends à répéter avec un bonheur égoïste les vers du poète:

Suave, mari magno, turbantibus æquora ventis,
E terra magnum alterius spectare laborem;
Non quia vexari quemquam est jucunda voluptas,
Sed, quibus ipse malis careas, quia cernere suave est[6].

[6] «Il est doux, quand la vaste mer est bouleversée par les vents, d'assister du rivage aux dures épreuves subies par un autre que nous; non pas qu'on trouve une jouissance dans les souffrances d'autrui, mais c'est une douceur de voir les maux dont on est exempt.» (Lucrèce, trad. de Crousté.)

(Note de l'éditeur.)

Je me repose et mes compagnons de route grimpent mélancoliquement sur leurs montures ou s'effondrent dans les kadjavehs en se rappelant peut-être, de leur côté, le célèbre passage d'Hafiz: «Lorsque nous fendons dans une nuit obscure des vagues terribles et des gouffres effrayants, combien de ceux qui habitent en sûreté le rivage peuvent comprendre notre situation?»

A l'aurore nous nous mettons en selle, et, laissant sur notre gauche les ruines du takht et des palais, nous nous dirigeons vers un village d'aspect misérable, placé non loin de la brèche au fond de laquelle s'écoule le Polvar. Les maisons bâties en terre s'appuient sur d'antiques soubassements de pierres blanches. Marcel voudrait les examiner, mais ce serait s'exposer à troubler la paix des ménages: il faut y renoncer. Au delà de ces constructions s'élève un petit monument dont la couleur dorée me rappelle la teinte si chaude des beaux marbres pentéliques. Il est isolé du village et d'un accès facile. Les chevaux traversent un cimetière et s'arrêtent au pied même de l'édicule désigné par les Anglais sous le nom de Tombeau de Cyrus, et par les Persans sous celui de Gabre Maderè Soleïman (Tombeau de la Mère de Salomon).

De toutes les constructions de la plaine du Polvar c'est incontestablement la plus intéressante et la mieux conservée. Le caractère archaïque de l'architecture grecque du naos et le fronton qui le couronne, le seul que l'on puisse signaler dans toute la Perse, attirent tout d'abord notre attention. Le tombeau est porté sur six gradins de dimensions décroissantes, reposant eux-mêmes sur un socle débordant largement au-dessous de la dernière marche; un escalier, en partie détruit, servait à gravir les degrés. Tout cet ensemble est bâti en pierres calcaires colossales, assemblées avec la plus grande précision; la couverture est massive et exécutée en pierre, comme tout le reste du monument. Le gabre était entouré d'un portique: je retrouve des bases et même des fûts de colonnes sur trois côtés, mais sur le quatrième je recherche en vain des traces de construction. On pénétrait dans la cour centrale par trois portes basses et étroites, dont les montants sont encore debout; mais je suis surprise de constater -379-que les deux baies se faisant vis-à-vis ne sont point placées dans le prolongement de l'axe du naos et que l'édicule n'occupe pas le centre de l'espace limité par la colonnade.

[Illustration]
GABRE MADERÈ SOLEÏMAN. (RESTITUTION DE M. DIEULAFOY.)

Je gravis les degrés du gabre, je pousse une porte de bois et j'entre dans une pièce fort petite. Une des faces est ornée d'un mihrab sculpté à une époque relativement récente; les autres parois sont unies et laissent apprécier la grosseur des matériaux. Des cordes accrochées à des chevilles de bois enfoncées dans les joints des blocs soutiennent des lampes de métal et des chiffons de toutes les couleurs déposés là en guise d'ex-voto.

2 octobre.—Me suffirait-il d'atteindre ces monuments, vers lesquels nous nous dirigeons avec tant de peine depuis neuf mois, pour tomber malade? Hier j'ai d'abord aidé Marcel à prendre toutes les dimensions du gabre, puis j'ai écrit quelques notes et monté mon appareil photographique; mais à ce moment j'ai été saisie par des frissons si violents, malgré les rayons brûlants du soleil, que j'ai dû recommencer quatre épreuves avant de parvenir à découvrir l'objectif sans le déplacer. Marcel est venu à mon secours, et, tant bien que mal, l'opération s'est terminée. Alors je me suis étendue sur les dalles fraîches de la chambre sépulcrale et j'ai été prise d'un violent accès de fièvre. Des femmes, il m'en souvient cependant, ont essayé de m'expulser, sous prétexte que les hommes ne doivent pas entrer dans le Tombeau de la Mère de Salomon. Elles auraient bien pu me prendre par la tête et les pieds et me jeter dehors, j'aurais été dans l'impossibilité d'opposer la moindre résistance; tout à coup, mais sans qu'il m'eût été possible de saisir le motif de leur retraite, elles se sont éloignées en criant comme des oies effarouchées. Vers la nuit, quand je me suis trouvée mieux, on m'a remise à cheval et nous sommes rentrés à Deh Nô.

L'accès d'hier a été long et douloureux, mais il me laisse au moins l'esprit tranquille. L'extrême fatigue qui m'accable depuis quelques jours, les hallucinations nocturnes auxquelles je suis sujette m'inquiétaient au point de me faire craindre de rester en chemin. Maintenant je suis rassurée: j'ai la fièvre intermittente avec son cortège de douleurs articulaires, de frissons, de délire; je connais l'ennemi, il n'y a plus qu'à tâcher de se défendre.

Il me faudra prendre part au festin de quinine que Marcel s'offre toutes les semaines depuis sa maladie de Téhéran, régal auquel il est sans doute redevable de traverser impunément la plaine du Polvar.

Aujourd'hui je n'aurai pas d'accès: il s'agit de profiter de ce répit pour terminer le lever du gabre et nous lancer dans les fameux défilés que nous devions visiter hier.

«Que penses-tu de ce tombeau? dis-je à Marcel quand nous repassons devant le gabre et que je puis suivre avec intérêt toutes ses démonstrations.

—Ce petit édicule n'a jamais abrité la dépouille mortelle de Cyrus, j'en ai la conviction.

«Il n'y a aucune analogie entre ce monument et le tombeau de Cyrus, dont Arrien et Strabon ont emprunté la description à Aristobule, qui le visita et le fit réparer sur l'ordre d'Alexandre.

«Le tombeau du fondateur de la monarchie perse s'élevait au milieu des jardins du roi; il était entouré d'arbres, d'eaux vives et d'épais gazons. C'était une tour carrée, assez peu haute pour rester cachée sous les ombrages qui l'environnaient. A la partie supérieure se trouvait la chambre sépulcrale, couverte d'une toiture en pierre. On y pénétrait par une porte fort étroite. Aristobule y vit un lit d'or, une table avec des coupes à libations, une auge dorée propre à se laver ou à se baigner, et une quantité de vêtements et de bijoux. Au moyen d'un escalier intérieur on communiquait avec la chambre où se tenaient les prêtres préposés à la garde du monument funéraire.

«Sur la façade du tombeau était gravé en langue et caractères perses: «O homme, je suis Cyrus, fils de Cambyse. J'ai fondé l'empire des Perses et commandé à l'Asie. Ne m'envie pas cette sépulture.»

-380-«Un Grec, ajoute mon mari, n'eût jamais comparé le Gabre Maderè Soleïman à une tour carrée, pas plus qu'il ne se fût contenté, pour décrire le soubassement de six gradins, d'énoncer simplement que le bas de la tour était solide. D'ailleurs il eût été matériellement impossible d'enfermer dans une chambre mesurant à peine six mètres carrés les sarcophages, le lit d'or, la table avec coupe à libations, l'auge dorée propre à se baigner et la grande quantité de vêtements et de bijoux qu'Aristobule vit dans le tombeau. Où serait enfin l'inscription que les Grecs firent traduire dans leur langue?

«Selon moi, le Gabre Maderè Soleïman était un tombeau de femme. Cette hypothèse étant admise, la distribution de tout l'édifice devient claire et logique: la porte extérieure faisait partie d'une haute enceinte enveloppant tout l'ensemble des constructions; l'espace laissé libre entre la première clôture et le mur du portique était réservé aux serviteurs chargés de la garde du monument, serviteurs qui ne devaient pas pénétrer dans la cour intérieure et ne pouvaient pas même apercevoir l'édifice quand s'entr'ouvraient les portes de communication. Si on voulait entrer dans le naos, les difficultés redoublaient. La baie, tu l'as vu, était fermée par une double huisserie: il fallait donc tout d'abord rabattre à l'intérieur la porte extérieure, puis entrer dans la chambre laissée entre les deux vantaux, fermer le premier, qui aurait fait obstacle à la manœuvre du second, et tirer alors à soi la deuxième porte.

«J'ai beaucoup pensé à la disposition topographique de la plaine de Mechhed Mourgab, aux montagnes placées autour d'elle comme une barrière infranchissable, à l'impossibilité d'entrer dans le Fars en d'autres points que celui-ci, et je suis arrivé à cette conclusion, que les ruines de Maderè Soleïman sont les débris de la ville construite par Cyrus sur les confins de la Perse et de la Médie, quand, à la suite de sa victoire sur son grand-père Astyage, ce prince devint roi des Perses et des Mèdes.

«La plaine de Mechhed Mourgab, située en avant des gorges étroites et tortueuses qui commandent l'entrée du Fars et que l'on est obligé de franchir avant de pénétrer dans cette région en venant d'Ecbatane, était pour les Perses un champ de bataille très favorable et un point stratégique d'une telle importance, que les troupes de Cyrus durent, au prix des plus grands efforts, en disputer la possession aux armées mèdes envoyées à leur rencontre.»

Arrivés à l'entrée des gorges, nous prenons le chemin d'hiver taillé à pic dans le rocher et nous atteignons avec beaucoup de mal un premier plateau dominé par un sommet élevé. Marcel prend quelques mesures avec son théodolite afin de vérifier la carte anglaise; levés modernes et auteurs anciens en main, il est impossible de ne pas reconnaître, en jetant les yeux sur la plaine de Mechhed Mourgab et les gorges du Polvar, les champs de bataille où les Perses enlevèrent aux Mèdes l'hégémonie de l'Iran. Hérodote nous a laissé un long récit des faits qui précèdent la révolte de Cyrus; je décris d'après Nicolas de Damas les péripéties du combat.

«Cyrus, ayant levé l'étendard de la révolte, fut mandé à la cour d'Ecbatane. Il battit le parti de cavaliers chargés de le capturer et, à la nouvelle de l'arrivée des Mèdes, organisa son armée avec l'aide de son père et d'un certain Ebare, «homme sage et prudent, dans lequel il avait mis toute sa confiance». Après avoir incendié et détruit toutes les villes placées sur le trajet que devaient parcourir les envahisseurs, il ramena en arrière la population, s'enferma dans le camp retranché et fit également fortifier et occuper les défilés des montagnes par lesquelles les Mèdes pouvaient pénétrer en Perse et les sommets qui commandaient l'entrée des passes. Au premier choc les Mèdes sont repoussés. Astyage assis sur un trône élevé domine le champ de bataille. «Se peut-il, s'écrie-t-il, que ces mangeurs de pistaches se conduisent avec tant de courage! Malheur à mes généraux s'ils ne triomphent pas des révoltés.»

Cependant, accablés par le nombre, les Perses sont obligés de battre en retraite et de s'enfermer dans le camp retranché devant lequel ils combattent. Cyrus pénètre avec les -381-derniers de ses compagnons d'armes dans l'enceinte fortifiée, rassemble aussitôt ses soldats et leur adresse la parole:

«O Perses! voici votre sort: si vous êtes vaincus, vous serez tous massacrés; si vous êtes victorieux, vous cesserez d'être les esclaves des Mèdes et vous conquerrez le bonheur et la liberté.»

Il leur représente également, afin de raffermir leur courage, qu'ils ont fait un grand carnage des Mèdes et leur recommande d'envoyer pendant la nuit les femmes et les enfants sur la plus haute montagne du pays, nommée Pasargade.

Au lendemain, le jeune général sort des retranchements, dont il confie la garde à son père et aux soldats les moins jeunes et, suivi d'Ebare, se précipite au combat. Le sort de cette deuxième journée devait être funeste aux Perses. Un parti mède qui a abordé l'aile droite des révoltés marche sur le camp retranché, l'enlève de haute lutte, fait prisonnier le père de Cyrus et l'amène percé de coups au roi d'Ecbatane.

«Ne me tourmente pas, lui dit le captif, mon âme va s'échapper de mon corps.»

«C'est contre ton avis, je le sais, répond Astyage, que Cyrus s'est révolté; je ne saurais te reprocher les crimes de ton fils. Meurs en paix, je te ferai faire des funérailles dignes de ton rang.»

Pendant ce temps les envahisseurs, maîtres de la plaine, cherchent à gravir les sentiers qui conduisent au sommet du mont Pasargade.

Ebare a compris le danger que courent ses compatriotes. Traversant des gorges à lui seul connues, il se porte avec mille hommes au-devant des ennemis, tandis qu'Astyage, informé de la manœuvre exécutée par le général perse, donne l'ordre à vingt mille combattants de tourner la montagne; mais à peine essayent-ils de s'engager dans les défilés, qu'ils sont accueillis par une avalanche de pierres que les troupes préposées à la garde du plateau situé au-dessous du mont Pasargade font rouler sur les flancs escarpés des rochers. Après deux jours de repos les Mèdes, qui s'étaient précédemment emparés des points les plus bas de la montagne, tentent un suprême effort et s'élancent à l'assaut des positions ennemies. Les Perses, surpris, déploient une extrême bravoure, mais fléchissent sur tous les points. Refoulés lentement par les envahisseurs, ils remontent en combattant les pentes qui conduisent au sommet, quand accourent au-devant d'eux leurs femmes et leurs mères. Celles-ci, après les avoir apostrophés avec une crudité de langage que le latin lui-même se refuserait à rendre, les renvoient à l'ennemi.

Saisis de honte, enflammés d'un terrible courroux, les Perses reviennent au combat et font de leurs ennemis un terrible carnage. Après des revers suivis de retours de fortune, la lutte, longtemps indécise, se termine enfin par la déroute des armées d'Ecbatane.

Cyrus victorieux entre dans la tente du roi mède et s'assied sur le trône de son ancien suzerain. Les Mèdes étaient vaincus, mais quatre hommes surtout avaient rendu leur défaite irrémédiable. C'était d'abord Artasyras, satrape d'Hyrcanie, qui fit défection avec cinquante mille hommes et rendit hommage à Cyrus. A la suite du général hyrcanien se présentèrent les chefs des Parthes, des Socares et des Bactres.

Quant à Astyage, se voyant abandonné de tous les siens, il vint à son tour trouver Cyrus, qui l'accueillit avec honneur, tout en le retenant prisonnier.

«La ville dont les ruines sont à nos pieds serait donc la Pasagarde (la Place Forte) construite par Cyrus sur l'emplacement où il avait vaincu ses ennemis, ville qu'il faut se garder de confondre avec la vieille capitale des Achéménides nommée Pasargade et visitée par Alexandre à son retour des Indes avant d'atteindre Persépolis. Cette dernière cité, signalée par le tombeau de Cyrus, était voisine de Darab ou de Fæsa. Ce sont des similitudes de noms qui expliqueraient la confusion dans laquelle sont tombés à leur sujet les auteurs anciens en -382-attribuant à Pasargade des faits relatifs à Pasagarde. En ce cas, la tour funéraire placée auprès du takht recouvrirait les cendres de Cambyse Ier, inhumées sur le lieu même où il trouva une mort glorieuse. Le Gabre Maderè Soleïman devrait être identifié avec la sépulture de la mère ou de la femme de Cyrus, mortes toutes deux sous le règne de ce prince. Toutefois j'inclinerais à penser que Cyrus, à la mort de sa mère, Mandane, lui fit élever un tombeau dans le voisinage de celui de son mari et fit, au contraire, transporter le corps de sa femme, Cassandane, «à la mort de laquelle il mena grand deuil», au dire d'Hérodote, dans l'antique Pasargade, où il devait lui-même être enseveli auprès de ses aïeux. Ainsi se vérifierait la désignation de Maderè Soleïman, donnée par les Persans à la plaine du Polvar. Le nom de Salomon, qui revient sans cesse dans le Koran, aurait été substitué à celui de Cyrus, aujourd'hui tout à fait inconnu du peuple.

«La tradition qui fait du gabre un tombeau de reine est si généralement adoptée dans le village, qu'hier, croyant avoir affaire à un jeune garçon, les paysannes t'auraient impitoyablement précipitée du haut en bas de l'édicule, sous le fallacieux prétexte que les hommes ne doivent pas entrer dans un tombeau de femme, si je ne les avais assaillies à coups de pierres et ne leur avais jeté, comme dernier argument, mes deux guivehs (chaussures de guenilles) à la tête.

—Quelle imprudence! Tu t'exposais à ameuter contre toi le clan des maris!

—Les maris! mais ils m'auraient aidé à rosser ces mégères si je les en avais priés. Pas un d'entre eux ne tolérerait qu'on regardât ces guenons ou qu'on fût simplement poli avec elles; mais tous vous sont reconnaissants de les assommer à coups de savate. C'est une fatigue journalière qu'on leur évite.»

En résumé, les ruines que nous avons trouvées dans la plaine du Polvar, le takht, la façade de la tour carrée, les palais et le gabre, sont les derniers vestiges des monuments élevés par le grand Cyrus au sixième siècle avant notre ère. Cet âge se lit sur leurs pierres, sur leurs ornements, sur les membres les plus essentiels comme sur les détails les plus intimes de leur architecture. On ne saurait hésiter non plus à reconnaître en eux des monuments apparentés de très près aux édifices ioniens ou gréco-lyciens. Sont-ils les prototypes des monuments élevés dans les colonies grecques de l'Asie Mineure? Je ne le pense pas. Antérieurement à la conquête de la Lydie, les habitants du Fars n'avaient jamais eu de relation directe avec les Grecs et menaient encore une existence sauvage au moment où Cyrus substituait chez les Aryens la suprématie des Perses à celle des Mèdes.

Peut-être même l'architecte qui les construisit fut-il choisi dans l'entourage de Crésus, devenu, après la prise de Sardes, l'ami et le conseiller de son vainqueur.

5 octobre.—Après deux étapes, me voici installée dans le tchaparkhanè de Kenarè, à quelques kilomètres de la célèbre Persépolis.

En quittant Maderè Soleïman, nous nous sommes engagés dans les défilés étroits du Polvar. Nous avons tout d'abord côtoyé les rives du fleuve, encombrées d'une superbe végétation de roseaux et de ginériums. Le tcharvadar bachy avait raison de vouer ce chemin aux dieux infernaux; mais, uniquement préoccupé de questions techniques, il avait oublié de nous parler de l'aspect pittoresque des gorges. Au sortir de la partie la plus sauvage de la montagne, nous avons passé au pied d'un bas-relief sassanide grossièrement sculpté sur les parois du rocher; puis, en arrivant sur les plateaux inférieurs, j'ai aperçu d'innombrables familles de sangliers qui venaient se désaltérer au bord du cours d'eau; plus bas, les toufangtchis m'ont montré les tentes en poil de chèvre sous lesquelles ont élu domicile leurs confrères chargés de la garde du défilé.

Quelles fières tournures de bandits ont ces braves gens! Comme les hommes de notre -383-escorte, ils portent une tiare de feutre brun, le long fusil jeté en travers des épaules, et un pantalon si large qu'ils sont obligés de ramener un pan de chaque jambe dans leur ceinture pour pouvoir marcher. Leur brillant uniforme (la plaque de ceinturon) et le droit de répondre à coups de bâton à toute question indiscrète les autoriseraient à se montrer arrogants; il n'en est rien: les gendarmes bavardent tout le long du chemin et ne dédaignent pas de nous mettre au courant de leurs affaires privées.

«Alors tu es enchanté de ton sort? ai-je demandé à l'un d'eux qui soutient la tête de mon cheval quand il passe sur une roche glissante.

—Que pourrais-je demander à Allah? Je jouis d'une bonne santé et, grâce au ciel, mes pieds n'ont pas encore fait connaissance avec le bâton.

—Quelle est ta solde?

—Je gagne soixante-dix krans (soixante-dix francs) par an, me répond-il avec orgueil.

—Tu dois nager dans l'or?

—J'étais en effet bien à l'aise il y a quelques années, mais je me suis marié: mes femmes m'ont donné huit enfants, et depuis lors j'ai quelque peine à finir l'année. Si le gouverneur, sur votre demande, augmentait seulement mes appointements de dix krans, je serais le plus heureux des toufangtchis de Sa Majesté.

—Je m'occuperai de toi si tu me conduis à un manzel convenable.»

Les monuments de Persépolis sont divisés en deux groupes, désignés sous les noms de Nakhchè Roustem (Dessins de Roustem) et de Takhtè Djemchid (Trône de Djemchid). Ces deux groupes sont distants l'un de l'autre de huit à dix kilomètres. Une masure décorée du nom de tchaparkhanè est placée entre les deux: c'est l'horrible gîte choisi par notre escorte. Les voyageurs ne s'arrêtent pas à Persépolis, à cause de l'air malsain qu'on y respire; le service de la poste est peu actif dans le Fars: aussi les terrasses et le balakhanè de notre auberge sont-ils écroulés. L'unique pièce dans laquelle on peut s'abriter est embarrassée de vieux licous, de guivehs hors d'usage et des maigres provisions du tchapartchi (gardien du tchaparkhanè), dont la mine pitoyable ne fait pas honneur à la salubrité du pays. Sur nos instances, la chambre est nettoyée et mise à notre disposition.

Après le dîner, prenant pitié de nos serviteurs, je les engage à venir s'étendre dans la seule pièce habitable.

«Nous nous garderions bien de dormir sous un toit, me dit le cuisinier; dès que vous aurez éteint la lumière, vous serez dévorés par les moustiques; le seul moyen de ne pas être mangé tout vif est de passer la nuit au grand air.»

[Illustration]
TOMBEAU PROVISOIRE DE NAKHCHÈ ROUSTEM.

Hélas! le cuisinier avait dit vrai: à peine avions-nous cessé de remuer, que nous nous sommes sentis transpercés par mille aiguillons. Les moustiques de Persépolis sont silencieux, mais ils rachètent leur mutisme par une voracité sans exemple. La nature, trop bienveillante à leur égard, les a fait minces et petits, et leur a permis ainsi de s'introduire à travers les plus étroites ouvertures des vêtements. Marcel crut déjouer les attaques de ces impitoyables ennemis en ficelant son pantalon autour des jambes, en couvrant ses pieds d'une épaisse chaussure de cuir, et en emmaillottant ses mains dans des serviettes. Vaines espérances! les bourreaux se sont dédommagés aux dépens de la figure, et des lèvres surtout, qu'il fallait bien laisser à découvert pour respirer. La crainte de la fièvre nous a néanmoins retenus dans la chambre; le soleil, trop long à venir, nous y a trouvés debout! L'astre du jour eût mieux fait de se cacher à jamais que d'éclairer nos masques grotesques aux yeux boursouflés, aux lèvres tuméfiées. Il ne s'agit pas de pleurer sur cette pitoyable transformation, mais de se diriger vers un grand rocher taillé à pic, que la caravane a laissé cette nuit sur sa droite, en entrant dans la plaine de la Merdach. En me rapprochant de cette montagne abrupte, mes yeux se portent d'abord sur la -384-façade de quatre hypogées, puis sur un petit monument quadrangulaire placé vis-à-vis des parois du rocher; il nous est déjà connu: chaque face reproduit, à s'y tromper, l'élévation de l'édifice ruiné que nous avons rencontré dans la plaine du Polvar, et que Marcel suppose avoir été le tombeau de Cambyse Ier, père de Cyrus. A Maderè Soleïman une seule façade est encore debout; ici le tombeau est complet, il n'y manque pas une pierre. La forme générale de l'édifice est celle d'une tour carrée pleine à la base. Sa partie supérieure est occupée par une salle très simple d'aspect; le plafond est formé de belles dalles juxtaposées; les murs sont nus, les coins arrondis. Une porte, de dimensions restreintes, met cette pièce en communication avec l'extérieur; un escalier, dont les fondations et les arrachements sont encore visibles, permettait de s'élever jusqu'à la chambre; deux glissières parallèles, creusées dans l'axe de la porte, servaient à faciliter l'entrée ou la sortie du sarcophage. La construction est couronnée, comme celle de Mechhed Mourgab, par un ornement denticulé; enfin, de grandes plaques de basalte noir, placées sur les trois faces opposées à la porte, simulent des fenêtres, bien qu'en réalité l'édicule n'ait -387-qu'une seule ouverture. La présence exceptionnelle d'une glissière dans ce monument fait supposer à mon mari que cet édifice doit être assimilé aux dakhmas ou tours funéraires des Guèbres, et que ce tombeau est en réalité le pourrissoir où les cadavres des rois subissaient, avant d'être transportés dans les hypogées, la décomposition exigée par le culte mazdéïque. Quoi qu'il en soit, les deux tours carrées des plaines du Polvar et de la Merdach offrent, à n'en pas douter, les modèles des sépultures princières importées par Cyrus à son retour de l'Ionie; tandis que les hypogées, creusés à la mode d'Égypte dans la montagne de Nakhchè Roustem, furent les tombes des premiers princes de la deuxième dynastie achéménide.

[Illustration]
LES HYPOGÉES DE NAKHCHÈ ROUSTEM.

La façade des monuments funèbres de Darius et de ses successeurs reproduit en relief, sur la paroi verticale du rocher, un édifice à colonnes. L'entablement, en tous points analogue à l'entablement ionien primitif, ressemble à celui que supportent les arrhéphores du portique de l'Érechthéion. Les colonnes, lisses, sont surmontées à leur sommet d'un chapiteau formé de deux taureaux soudés entre eux par la moitié du corps. Un couronnement égyptien termine les portes, à multiples linteaux.

Au-dessus d'un trône apparaît le roi, adressant des prières au dieu Aouramazda, qui plane dans les airs.

Les plates-formes ménagées au devant des tombeaux sont trop élevées et la paroi du rocher trop raide pour qu'on puisse y accéder de la plaine. Quand on désire visiter les hypogées, on est réduit à se laisser passer autour du corps une longue corde et à se faire hisser par des hommes placés sur la crête du rocher. Marcel exécute le premier cette ascension, et ce n'est pas sans inquiétude que je le vois suspendu à un câble paraissant à peine gros comme un fil. La descente s'effectue sans accident, et je m'apprête à mon tour à effectuer ce voyage aérien.

«Que veux-tu aller faire là-haut? me dit mon mari; les parois des chambres sont grossièrement taillées dans le roc et ne portent trace ni de sculptures ni de peintures; les plafonds sont façonnés en forme de voûte, et les sarcophages creusés dans la pierre ressemblent en tout point à ceux des sépultures égyptiennes.

—Je veux voir de près la physionomie de Darius. J'imagine aussi que du haut des tombeaux je jouirai d'une magnifique vue sur toute la plaine de la Merdach.

—N'insiste pas, je ne te laisserai jamais faire cette folie. Tu n'as pas l'idée de l'impression désagréable que l'on éprouve à quinze mètres au-dessus du sol, quand on est suspendu à l'extrémité d'une corde. Rien ne me prouve d'ailleurs que tu prendrais pied sur la plate-forme. T'attacherais-tu solidement avant de redescendre? Tu n'iras pas au tombeau», ajoute-t-il en hélant les hommes placés au sommet de la montagne et en leur ordonnant de redescendre.

Ce veto me paraît très déplacé, mais j'ai beau supplier et me mettre fort en colère, je suis réduite, pour la première fois depuis que j'ai fait serment d'obéissance, à me plier aux volontés de mon seigneur et maître. Ce n'était pas la peine de venir chercher si loin une pareille humiliation.

En supposant que je fusse montée aux hypogées et qu'il me fût arrivé quelque accident, le monde en eût été moins ému que ne le fut la Perse, il y a quelque deux mille quatre cents ans, à la suite de l'ascension de la même plate-forme, tentée par les parents de Darius. Le roi, charmé d'offrir une agréable distraction à son père et à sa mère, les invita à visiter son tombeau, les fit asseoir dans une benne et confia aux mages le soin de hisser ses vieux parents jusqu'à la plate-forme placée au devant de la porte d'entrée. Quarante prêtres montèrent sur la crête du rocher, saisirent les cordes et élevèrent à eux le père et la mère de leur souverain. Mais, au moment où ces estimables vieillards se balançaient au gré des vents, un énorme serpent sortit des rochers et vint jeter la terreur et la déroute dans les rangs des mages. Les prêtres, éperdus, n'eurent rien de plus pressé que de lâcher les câbles et de laisser choir sur les rochers -388-la benne et son précieux fardeau. Le désespoir de Darius fut profond, il ordonna de saisir les coupables et les fit tous empaler sous ses yeux.

Au-dessous des tombes achéménides se trouvent les célèbres sculptures sassanides auxquelles l'ensemble des monuments placés à l'entrée de la plaine de la Merdach doit le nom de Nakhchè Roustem (Dessins de Roustem).

L'un de ces bas-reliefs, long de onze mètres environ, représente le triomphe de Chapour sur Valérien. Le roi perse est à cheval; l'empereur romain, lauré, vêtu d'une tunique et du paludamentum, implore à genoux la pitié du vainqueur. L'humble attitude prise par le prisonnier ne l'empêcha pas de servir pendant six ans de marchepied au souverain sassanide, et d'être finalement empalé et promené en guise de trophée à la tête des armées victorieuses. Sur les fonds du bas-relief est gravée une inscription en langue pehlvi qui rappelle la victoire d'Édesse remportée par Chapour sur les Romains.

[Illustration]
CHAPOUR TRIOMPHANT.

Le sujet traité sur le deuxième tableau est difficile à comprendre. Deux rois à cheval tiennent un symbole d'alliance, et contrastent par leur impassibilité avec la fougue de deux guerriers que l'on voit, dans une troisième composition, se précipiter l'un sur l'autre, la lance en arrêt, semblables aux preux du Moyen Age.

Le dernier de ces bas-reliefs, placé presque au niveau du sol, est malheureusement fort dégradé.

La sculpture monumentale des Sassanides semble plutôt procéder de l'art romain que de l'art grec. Les figures, soigneusement martelées depuis l'ère musulmane, sont dans un état qui ne permet pas d'apprécier le modelé et le fini des nus; mais les mains, souvent intactes, -389-pèchent par la lourdeur de l'exécution; les draperies, tourmentées, manquent de vérité. En revanche, l'attitude des rois est simple et noble; les animaux sont traités avec une grande habileté de main par des artistes de talent, comprenant bien mieux la sculpture décorative que les auteurs des bas-reliefs officiels sculptés à la partie supérieure des quatre tombes achéménides.

Le dernier de tous les monuments du groupe de Nakhchè Roustem, et peut-être le plus intéressant d'entre eux, se trouve au sud des hypogées.

[Illustration]
LES ATECHGAS (AUTELS DU FEU) DE NAKHCHÈ ROUSTEM.

Ce sont deux atechgas (autels du feu) jumeaux, taillés dans le roc en place. Ils se composent d'une table carrée supportée par quatre arceaux en plein cintre, reposant sur des colonnes engagées dans les angles des pyrées. Une ligne de merlons triangulaires couronne la partie supérieure de l'autel. Tous ces ornements sont barbares, grossièrement exécutés et procèdent d'un art beaucoup moins avancé que celui des monuments élevés sous le règne de Cyrus. Si l'on rapproche cette donnée du caractère franchement assyrien des merlons, des colonnes engagées et des arcs en plein cintre, on se convainc aisément que les atechgas de Nakhchè Roustem sont les plus anciens monuments des plaines du Polvar et de la Merdach, et remontent au delà du règne de Cyrus.

Les pieux souvenirs et les traditions qui se rapportaient à ces antiques autels du feu engagèrent probablement Darius à choisir comme nécropole royale les rochers avoisinant les pyrées. Les mêmes motifs sans doute amenèrent à leur tour les Sassanides à faire graver leurs exploits sur les parois de cette montagne célèbre. De tous temps les sectateurs de Zoroastre -390-affluèrent auprès des atechgas de Nakhchè Roustem, et, de nos jours encore, bien que les Parsis aient à peu près perdu le souvenir de leur passé glorieux, ils viennent des Indes visiter en nombreux pèlerinages les autels du feu et le tombeau provisoire désigné dans le pays sous le nom de Kaaba des Guèbres.

[Illustration]
ROIS SASSANIDES.
[Illustration]
PERSÉPOLIS.—PALAIS DE DARIUS. (Voyez p. 399.)

CHAPITRE XXI[7]

Le village de Kenaré.—Les emplâtrés.—Takhtè Djemchid.—Les taureaux androcéphales.—L'apadâna de Xerxès.—Palais de Darius.—La sculpture persépolitaine.—Costumes des Mèdes et des Perses.—Ruines de l'apadâna à cent colonnes.—La rentrée des impôts.—Les tombes achéménides.—L'incendie de Persépolis.—La ruine d'Istakhar.—Une famille guèbre en pèlerinage à Nakhchè Roustem.—La religion des Perses au temps de Zoroastre.—Le Zend-Avesta.—Départ de Kenaré pour Chiraz.

[7] Les gravures de ce chapitre sont dessinées d'après des héliogravures de l'Art antique de la Perse, publié par M. Dieulafoy (Librairie centrale d'Architecture, 1884).

6 octobre.—La nécessité de renouveler nos approvisionnements épuisés, l'impossibilité de supporter pendant plusieurs nuits de suite les piqûres des moustiques, nous ont obligés à fuir pendant deux jours l'abominable tchaparkhanè voisin du Takhtè Djemchid et à venir chercher un refuge dans le petit village de Kenarè, situé à deux farsakhs des palais persépolitains. L'éloignement des ruines nous condamne matin et soir à une longue course à cheval; mais que ne ferait-on pas pour échapper aux moustiques et à l'insomnie, leur inséparable compagne?

Nous avons trouvé un gîte honnête dans un balakhanè élevé au-dessus de la maison d'un riche paysan. Murs et plafonds sont crépis en mortier de terre; une natte de paille étendue sur le sol et une amphore de cuivre constituent le mobilier de la pièce. Cette installation n'a rien de sardanapalesque, mais nous paraît cependant des plus confortables, car la hauteur de la pièce au-dessus du sol nous protège contre les émanations fétides des rues et nous permet de respirer à pleins poumons l'air pur des montagnes que nous apporte la brise de l'est. Les avantages de la position du balakhanè se payent au prix de quelques sacrifices: forcés de dîner sur la terrasse, de développer les clichés et de préparer les châssis au clair de lune, nous sommes ici, comme à Saveh, le point de mire des femmes de tout âge, qui se pressent en foule sur les toits du voisinage.

Depuis Maderè Soleïman la race paraît se modifier: en promenant les regards autour de moi, j'aperçois des jeunes filles à la taille élancée, aux yeux bleus, aux cheveux blonds et souples, les premiers que j'aie vus en Perse; notre tcharvadar lui-même, un -392-enfant du pays, est possesseur d'une perruque rousse et de pupilles d'un vert glauque à faire envie aux bébés de porcelaine. Ce changement m'a surprise, et je suis allée aux informations. «Les cheveux jaunes et les yeux verts, m'a-t-on répondu, sont d'autant moins rares qu'on descend davantage vers le sud.» Somme toute, le type de la population s'embellit. En voyageur véridique, je dois ajouter cependant que les femmes âgées, à Kenaré comme dans tout l'Orient, sont décrépites, repoussantes, et joignent aux infirmités, fruits amers de la vieillesse, la malpropreté particulière aux habitants des villages du Fars. Les paysannes ne peignent presque jamais leurs cheveux, se lavent rarement, portent des vêtements sans les nettoyer ni les blanchir jusqu'à ce qu'ils soient en lambeaux.

Une jupe d'indienne attachée au-dessous du ventre et tombant à peine aux genoux, une chemise flottante, largement fendue sur la poitrine, mais s'arrêtant à la ceinture, suffisent à les voiler sans les couvrir.

Si le corps est soumis à toutes les variations de la température et des saisons, la tête est, au contraire, soigneusement garantie du soleil ou de la gelée, grâce à l'épaisse couche de voiles sales et de torchons graisseux entortillés autour du crâne. Les villageoises sont bonnes mères et n'accaparent pas tous les oripeaux de la famille: les pauvres bébés, qu'il serait malsain, paraît-il, de laver avant l'âge de trois ans, sont absolument nus, été comme hiver, mais ont, eux aussi, la figure engloutie sous une telle cargaison de haillons, de perles de verre et d'amulettes, que les plus vigoureux paraissent chétifs et grotesques sous ce couvre-chef disproportionné avec leur corps. Cette interversion dans le rôle des habits, jointe à l'habitude de saigner les nouveau-nés à trois jours pour leur enlever le sang impur de leur mère, et de les nourrir dès la mamelle avec des fruits aqueux, la coutume d'attendre que la saleté se détache de la peau en longues écailles et que les mouches serrées tout le long des paupières débarrassent ces petits malheureux des matières purulentes accumulées autour de leurs yeux, expliquent l'effrayante mortalité des enfants; aussi bien les femmes persanes, après avoir donné le jour à une douzaine de mioches, se considèrent comme très favorisées du ciel quand elles parviennent à en conserver trois ou quatre.

O Mahomet! tu avais donc visité les villages du Fars avant d'ordonner aux sectateurs de ta religion les cinq ablutions journalières!

Les habitants de la province ne peuvent arguer pour leur défense du manque d'eau et de leur pauvreté: les environs de Persépolis, que traversent de nombreux kanots, sont d'une surprenante richesse. Des gerbes d'orge cultivées en seconde récolte et encore empilées sur les champs témoignent par leur volume et leur belle apparence de la fertilité exceptionnelle des terres irriguées. En revanche, la zone privée d'eau est inculte et abandonnée; j'ai donc été fort surprise, en me rendant ce matin aux ruines en compagnie de nos braves toufangtchis, d'apercevoir auprès du takht six monticules de terre fraîchement remuée.

«Pourquoi creuse-t-on des silos dans ce désert? ai-je demandé à nos guides.

—Ces tumulus recouvrent des emplâtrés, m'a répondu l'un d'eux. Ce sont les tombeaux de six brigands pris le mois dernier et suppliciés il y a peu de jours. Depuis quelques années la province était gouvernée par un frère du roi, homme pieux mais trop débonnaire. Sûrs de l'impunité, les brigands et les assassins infestaient les chemins et dévalisaient les caravanes, quand Sa Majesté s'est enfin décidée à rappeler son frère à Téhéran et à nommer à sa place son petit-fils, un enfant de douze ans. En même temps il donnait comme tuteur au jeune prince un sous-gouverneur connu dans l'Iran pour sa sévérité.

—Mais qu'est-ce donc que l'emplâtrage?

-393-—A en juger d'après les soubresauts du patient, ce doit être un supplice affreux! Les valets du bourreau creusent d'abord un puits dans la terre et posent en travers de l'excavation une barre au milieu de laquelle ils attachent les pieds du condamné, de façon que sa tête touche à peu près le fond de la fosse; puis le bourreau gâche du plâtre et le coule lentement autour du corps. Quand l'opération est terminée, et lorsque le plâtre atteint le niveau du sol, on rejette sur la tombe la terre extraite du puits et l'on forme les monticules que vous venez d'apercevoir.»

Bien que la sensibilité s'émousse vite en voyage, je ne puis cependant, en écoutant ce simple récit, réprimer un geste d'horreur.

«Vous désapprouvez peut-être la manière d'agir du gouverneur? reprend le toufangtchi.

—Oui, certes.

—Vous avez raison. Il est fort dommage de perdre dans ces exécutions une grande quantité de plâtre, quand il serait si peu coûteux de faire périr les assassins sous le bâton; mais vous ne regretteriez pas cette dépense si vous saviez combien est salutaire l'impression produite par un pareil supplice.»

Tout en écoutant les sages réflexions de mon guide, j'arrive au pied d'une terrasse de dix mètres de hauteur, construite en blocs de pierre soigneusement dressés. Cet immense soubassement, connu en Perse sous le nom de Takhtè Djemchid, s'appuie sur une chaîne de montagnes sauvages et rappelle comme ensemble la plate-forme de Maderè Soleïman, dont il est certainement une copie. La hauteur de la terrasse n'est pas uniforme; les constructions qu'elle supporte sont élevées sur trois étages différents. Un magnifique escalier à double volée, formé de cent six marches et coupé par deux larges paliers symétriques, conduit de la plaine à l'étage intermédiaire. Les volées sont parallèles au mur et prises dans l'épaisseur de la maçonnerie. Quant aux degrés, ils sont si doux qu'il est aisé de les monter ou de les descendre à cheval, et si larges que dix hommes placés sur la même ligne peuvent les gravir en même temps. Je m'élève par cette rampe et j'entre dans Persépolis.

Nous avons visité les vieilles forteresses de Ragès, de Véramine et de Sourmek; nous avons parcouru le champ de bataille où les Perses inaugurèrent, en écrasant les armées d'Astyage, le règne glorieux de Cyrus; naguère encore nous pénétrions dans les tombeaux des rois achéménides: mais de tous les souvenirs de la grandeur passée de l'Iran il n'en est pas un qui nous ait plus vivement impressionnés que les squelettes décharnés des palais persépolitains.

L'histoire traditionnelle de la Perse, telle qu'elle nous est rapportée par les poètes épiques, n'est pas d'un grand secours quand on veut étudier les origines de Persépolis. Mieux vaudrait encore consulter les auteurs grecs, si la lecture presque récente des textes cunéiformes gravés sur les pierres des palais ne venait substituer la certitude scientifique aux douteuses légendes et nous apprendre que le Takhtè Djemchid (Trône de Djemchid) est l'œuvre de Darius fils d'Hystaspe et de ses premiers successeurs.

Comment, dans les traditions persanes, Djemchid a-t-il usurpé la gloire des Darius et des Xerxès? C'est un problème difficile à résoudre. D'après les légendes anciennes recueillies par Firdouzi, Djemchid aurait été le premier et le plus grand des législateurs de l'Iran. L'auteur de l'épopée persane lui attribue la division du peuple en quatre classes: celles des prêtres, des écrivains, des guerriers et des artisans. C'est également à Djemchid qu'il faut faire remonter l'usage de compter le temps par années solaires. Le souverain fixa le commencement de l'année au jour précis où le soleil entrait dans la constellation du Bélier et ordonna de célébrer cet anniversaire par la grande fête du Norouz, ou nouvel an, dont la tradition s'est perpétuée jusqu'à nos jours. Pas plus que les simples mortels, les princes légendaires ne sont -394-parfaits. Après avoir rendu son peuple heureux, Djemchid inventa le vin et, dès lors, se laissa aller à la débauche. Je laisse à Mollah Ackber le soin de conter cet épisode de la vie du roi.

Djemchid eût donné tous les fruits de ses vergers pour une grappe de raisins. Désirant en conserver une provision d'hiver, il en enferma dans une grande jarre et fit déposer le vase au fond d'une cave profonde. Lorsque plus tard on ouvrit la jarre, les raisins avaient fermenté et s'étaient transformés en un jus rouge d'une odeur et d'un goût pénétrants. Le roi se méprit sur les qualités de cette liqueur et en fit remplir quelques amphores de terre, sur chacune desquelles on écrivit le mot «poison». Les propriétés du vin fussent demeurées longtemps ignorées si l'une des femmes de l'andéroun, sujette à d'intolérables douleurs de tête, n'eût cherché dans la mort la fin de tous ses maux. Elle prit le vase sur lequel était écrit «poison» et en avala le contenu. La belle khanoum, peu faite aux liqueurs alcooliques, tomba en léthargie et se trouva fort calmée à son réveil. Enchantée d'avoir découvert un remède à ses maux, elle revint souvent à la cruche, et bientôt le vin du monarque fut bu tout entier. Le prince s'aperçut du larcin: la dame avoua sa faute, mais dépeignit en termes si engageants les divins effets de l'ivresse, que le roi voulut à son tour goûter au jus de raisin. A la récolte suivante on fit une plus grande quantité de vin; Djemchid d'abord, puis toute sa cour firent leurs délices de ce nouveau breuvage, qui, en raison de la manière dont il avait été connu, fut longtemps nommé le «délicieux poison».

Djemchid, il faut le croire, ne tarda pas à abuser du «délicieux poison», car il se proclama dieu, ordonna à ses sujets de lui élever des statues, et les dégoûta à tel point de lui, qu'ils le trahirent et se soumirent à Zohak, prince syrien.

Le malheureux souverain prit la fuite; poursuivi dans le Seistan, l'Inde et la Chine, il fut enfin conduit devant son ennemi, qui le fit placer entre deux planches et scier en plusieurs morceaux avec une arête de poisson. Au dire de Firdouzi, Djemchid régna sept cents ans et fut l'ancêtre du fameux Roustem.

C'est probablement à l'ensemble de ces traditions que ce personnage héroïque doit le renom dont il n'a cessé de jouir chez les Persans et l'honneur de signer toutes les œuvres des Achéménides.

«Djemchid, disent en effet les auteurs du Moyen Age, bâtit un palais fortifié au pied d'une montagne qui borde au nord-ouest la plaine de la Merdach. Le plateau sur lequel il était élevé a trois faces vers la plaine et une vers la montagne. Les pierres avec lesquelles il est construit sont en granit noir et dur; l'élévation à partir de la plaine est de quatre-vingt-dix pieds, et chaque pierre employée dans cette construction a de neuf à douze pieds de long sur une largeur proportionnelle. Il y a, pour arriver au palais, deux grandes volées de marches, si faciles à monter qu'on peut le faire à cheval. Sur cette plate-forme était bâti l'édifice, dont une partie subsiste encore dans son premier état; le reste est en ruine. Le palais de Djemchid est celui qu'on appelle maintenant Tcheel-Minar ou les Quarante-Colonnes. Chacune de ces colonnes est faite d'une pierre sculptée et a soixante pieds de haut; elles sont travaillées avec tant d'art qu'il semblerait difficile d'exécuter sur bois ces beaux ornements, sculptés cependant sur un dur granit. On ne trouverait pas en Perse une pierre pareille à celle de ces colonnes, et l'on ne sait d'où celle-ci a été apportée. Quelques figures très belles et très extraordinaires ornent aussi ce palais. Toutes les colonnes qui jadis soutenaient la voûte (car aujourd'hui elle est tombée) sont composées de trois tronçons si bien assemblés que le spectateur ne peut éviter de croire que le fût ne soit d'une seule pièce. On trouve sur les bas-reliefs plusieurs figures de Djemchid: ici il tient une urne dans laquelle il brûle du benjoin tout en adorant le soleil; là il est représenté poignardant un lion.»

A part quelques inexactitudes de peu d'importance et des exagérations propres au caractère -395-oriental, l'ancienne description de l'auteur arabe s'applique encore à ce qui reste du Takhtè Djemchid.

[Illustration]
TAUREAUX ANDROCÉPHALES.

Dès que l'on a gravi les dernières marches de l'escalier, on se trouve en face d'un portique orné de quatre taureaux, dont deux androcéphales, sculptés sur les montants de l'édifice. Ces bêtes fantastiques, taillées dans un massif composé de pierres volumineuses, reproduisent les formes des taureaux ninivites, mais l'emportent en beauté et en grandeur sur les gardiens des palais de Sargon et de Sennachérib. Le modelé est gras, les jambes bien étudiées; les extrémités des ailes décrivent une courbe gracieuse qui contraste avec la raideur des monstres assyriens; enfin les animaux perses ne sont point munis de cette cinquième patte qu'octroyèrent généreusement les sculpteurs de Dour Saryoukin aux taureaux ou aux lions chargés de la garde des demeures royales.

Comme leurs modèles assyriens, dont ils ont conservé l'attitude et les poils frisés, les monstres assyriens portent la tiare royale des vieux princes de la Chaldée. Cette coiffure, -396-formée d'une toque couronnée d'un rang de plumes, est ornée de fleurons semblables aux antémions si souvent employés dans les bijoux des Atrides à l'époque de la guerre de Troie. Le caractère divin de l'animal se reconnaît aux cornes placées autour de la tiare.

Les monstres de pierre, faits à l'image d'une bête fabuleuse que le légendaire Isdoubar, aidé de son serviteur Noubaïn, captura à la chasse, devinrent dès les temps les plus reculés les gardiens attitrés, les génies tutélaires de tous les palais d'Orient; aussi voit-on des conquérants, tels qu'Assour-ban-Habal, se vanter, dès le neuvième siècle avant Jésus-Christ, d'avoir renversé les taureaux ailés fixés aux portes des palais de l'Élam, «qui jusqu'alors n'avaient pas été touchés».

Au-dessus des ailes de l'animal s'étendent trois tablettes d'inscriptions trilingues, écrites en caractères cunéiformes; elles nous disent que cette entrée grandiose est l'œuvre de Xerxès:

«C'est un grand dieu qu'Aouramazda (Ormuzd): il a créé la terre, il a créé le ciel, il a créé l'homme, il a donné à l'homme le bonheur, il a fait Khchayârchâ (Xerxès) seul roi sur des milliers d'hommes, seul maître sur des milliers d'hommes.»

«Je suis Khchayârchâ le grand roi, le roi des rois, le roi des pays bien peuplés, le roi de cette vaste terre, qui commande au loin et auprès. Je suis fils de Dârayaou (Darius), roi achéménide.»

«Khchayârchâ le grand roi déclare: «Ce portique, nommé Viçadahyu («d'où l'on découvre tous les pays»), je l'ai bâti ainsi que beaucoup d'autres monuments dont j'ai doté cette Parça, je les ai construits comme mon père les a construits, et cette œuvre magnifique et tous ces édifices splendides nous les avons élevés par la grâce d'Aouramazda.» Khchayârchâ le roi déclare: «Qu'Aouramazda me protège, moi et mon empire et mon œuvre et les œuvres de mon père! Qu'Aouramazda les protège!»

Au delà des piliers se trouvent les restes de cinq colonnes qui soutenaient le plafond du portique; disposés en arrière de ces supports, deux taureaux, semblables aux premiers, dirigent leurs regards vers la montagne. Quand on a franchi le vestibule défendu par ces génies, témoins impassibles de la splendeur et de la ruine de la cité royale, on gravit quelques degrés et l'on pénètre dans l'apadâna de Xerxès.

L'apadâna, ou salle du trône, doit être assimilé au talar dans lequel les souverains persans donnent encore aujourd'hui leurs audiences solennelles, reçoivent les ambassadeurs ou daignent accueillir les hommages et les présents de leurs sujets à l'occasion des fêtes du Norouz (nouvel an).

Le palais de Xerxès se composait d'une salle hypostyle à trente-six colonnes, entourée de portiques sur trois de ses faces. Les plafonds de ces portiques étaient soutenus par deux rangs de supports, que couronnaient des chapiteaux formés par la réunion des parties antérieures du corps de deux taureaux accroupis sur leurs pattes.

Sur ces colonnes reposait une charpente horizontale en bois. Les Perses, ayant adopté depuis le règne de Cyrus un ordre grêle des plus élégants, ne pouvaient, comme les Égyptiens, le charger de lourdes architraves de pierre: l'écartement des colonnes, leur faible diamètre, leur grande hauteur, les encastrements ménagés dans la pierre et destinés à loger les poutres, suffiraient à prouver ce fait, si des fragments de bois carbonisés, retrouvés il y a quelques années en fouillant le sol, ne venaient confirmer à leur tour les témoignages fournis par l'ensemble de la construction.

Toutes les pièces de la charpente étaient en cèdre du Liban, et l'on avait dû, pour les transporter dans le Fars, leur faire franchir à bras d'hommes les défilés les plus abrupts de la Perse et les cols des monts Zagros, dont l'altitude dépasse deux mille huit cents mètres.

[Illustration]
PORTIQUE SUD DE L'APADÂNA DE XERXÈS.

-399-Au-dessus du plafond on étendait un matelas de terre, destiné à garantir les hôtes du palais des chaleurs estivales.

Marcel, après avoir calculé la résistance des bois d'après les dimensions des encastrements préparés dans la pierre, a trouvé que la hauteur et la largeur des pièces étaient plus que suffisantes pour résister victorieusement à l'effort qu'elles étaient destinées à supporter. La couche de pisé comprise entre trois cours de poutres revêtues à l'extérieur de plaques de faïence bleue était recouverte d'un carrèlement en briques, faisant saillie au-dessus de la frise émaillée. La dernière brique, disposée en encorbellement, était même enveloppée d'une gaine métallique.

On a comparé le Tcheel-Soutoun au grand palais de Xerxès, et conclu, des légères toitures jetées sur le talar ispahanien, que les constructions persépolitaines n'étaient point couvertes de terre. C'est une erreur: le climat d'Ispahan est relativement très frais, si on le compare à celui de Persépolis, et telle couverture convenable sur les bords du Zendèroud ne suffirait pas, dans la plaine de la Merdach, à rendre une demeure habitable pendant les chaudes journées d'été. Du reste, quelle qu'ait été la forme des toitures, l'aspect de l'apadâna n'en était pas moins grandiose. Lorsque je fais revivre dans ma pensée les portiques à colonnes de marbre ou de porphyre, les chapiteaux formés avec des taureaux dont on avait peut-être doré les cornes, les yeux et les colliers, les plafonds et les charpentes de cèdre, les mosaïques de briques mêlées aux faïences colorées qui devaient revêtir les parements des murs comme d'une lourde dentelle; les corniches couvertes d'émaux bleu turquoise et terminées par un trait de lumière accroché à l'arête saillante des stillicides d'or ou d'argent; lorsque je considère les draperies accrochées au-devant des portes, les fins tapis étendus sur le sol, je me demande si les monuments religieux de l'Égypte ou de la Grèce devaient produire sur l'imagination du visiteur une impression aussi vive que la vue des palais du grand roi.

Après avoir examiné ce premier édifice, je contourne le bas d'un deuxième monument pour aller chercher à l'est les degrés qui y mènent. Deux escaliers placés parallèlement à la façade conduisent à un porche supporté par huit colonnes. Ce porche précède un palais, affecté, ce me semble, à la demeure privée du souverain. Une large baie comprise entre quatre fenêtres s'ouvre sur le portique et donne accès dans une salle hypostyle à seize colonnes. Autour de cette pièce se présentent cinq ouvertures, semblables à la porte d'entrée; elles mettent en communication le hall central avec des pièces ménagées tout autour. Entre ces baies, placées dissymétriquement les unes par rapport aux autres, se trouvent quatre fenêtres prenant jour sur le portique, et de grandes niches rectangulaires semblables aux takhtchés creusés encore aujourd'hui dans les murs des maisons persanes. Les pieds-droits, les linteaux et les couronnements des portes et des fenêtres, les bases des colonnes, sont en porphyre gris foncé, mis en œuvre avec une merveilleuse précision.

Autour des takhtchés et des fenêtres, à l'intérieur des portes, sur les murs de soutènement des escaliers, sont gravées, en guise d'ornement, des inscriptions cunéiformes d'une parfaite netteté; elles abondent en détails intéressants et nous apprennent que ce palais fut construit sous Darius et terminé par son fils Xerxès.

De toutes les richesses répandues dans cette antique demeure, les plus attrayantes à mon avis sont les sculptures en bas-relief dont elle est ornée. Placées, comme les inscriptions, dans l'épaisseur des portes et sur les parements des murs qui supportent les degrés, elles sont tout à la fois remarquables par leur valeur artistique et par les renseignements qu'elles nous fournissent sur le costume et le mobilier des Perses, détails en parfaite concordance d'ailleurs avec les récits des auteurs anciens.

-400-Jusqu'au temps de Cyrus, les Perses avaient porté le vêtement fourré de peau de bête désigné par les Grecs, et en particulier par Aristophane, sous le nom de «perside». C'est la tunique dont Cyrus est revêtu dans le bas-relief de Maderè Soleïman. Plus tard, après la conquête de la Médie, dit Hérodote, les vainqueurs prirent les costumes efféminés des Aryens du Nord et les longues robes brodées des seigneurs d'Ecbatane. Les rois achéménides adoptèrent même les jupes, les trois pantalons, les doubles vestes et le manteau des femmes mèdes.

[Illustration]
PORTE DU PALAIS DE DARIUS. (Voyez p. 399.)

La première tunique était blanche; la seconde était brodée de fleurs et tombait sur les pieds; le manteau était pourpre en hiver, brodé de fleurs en été; enfin les princes et les grands dignitaires portaient une tiare semblable aux bonnets de laine foulée des paysans du Fars, tandis que les gens du peuple s'enveloppaient la tête dans une mitre de feutre mou fermée sous le menton. C'est à l'action de cette coiffure malfaisante qu'Hérodote, observateur sagace, mais anthropologiste médiocre, attribue la fragilité et le peu d'épaisseur du crâne des Perses. La mitre me paraît avoir la plus grande analogie avec le bachlik du Caucase.

-401-Le changement de mode signalé par Hérodote et Strabon est confirmé par les bas-reliefs de Maderè Soleïman et de Persépolis: les vêtements de Darius et de ses successeurs diffèrent en tout point de ceux de Cyrus, mais concordent au contraire avec les descriptions qui en sont parvenues jusqu'à nous. L'observation de ce fait est des plus intéressantes: il ne s'agit pas seulement de suivre sur les dalles de porphyre comme sur un journal de mode les modifications apportées à la coupe des vêtements, mais de constater une fois de plus que les palais de Persépolis sont postérieurs aux édifices élevés dans la plaine du Polvar, et que le bas-relief de Maderè Soleïman représente bien le grand Cyrus, et non Cyrus le jeune, comme on l'avait supposé il y a quelques années.

[Illustration]
DARIUS COMBATTANT UN MONSTRE.

Le premier bas-relief qui frappe mes regards représente un exploit cynégétique du souverain. A la chasse, et probablement dans toutes les occasions où il avait besoin de sa liberté d'action, le roi relevait la seconde robe dans sa ceinture. Tel il est représenté à Persépolis et sur les dariques. Un lion, parfois aussi un animal fabuleux, se dresse sur les pattes de derrière et se précipite sur le souverain. Le monarque reçoit le choc de la bête sauvage avec le calme dont ne doit jamais se départir un Oriental, et de la main droite il lui plante tranquillement une dague en pleine poitrine. Le dessin et le modelé de cette sculpture, dont le sujet est souvent reproduit sur les cylindres chaldéens, sont d'un bon style; l'exécution est parfaite: l'animal bien étudié, les vêtements du roi sont traités avec une certaine science. Tout le sujet est en saillie sur le nu de la pierre; les plans ne sont pas indiqués, comme dans le bas-relief de Maderè Soleïman ou les bas-reliefs égyptiens et assyriens, par la disposition des contours, mais par la dégradation des reliefs.

Dans un autre tableau, le roi se promène, appuyé sur un bâton de commandement identique à la haute canne que tiennent à la main les dignitaires du clergé chiite; il est suivi de deux officiers portant le flabellum et l'ombrelle, objets bien précieux quand on doit affronter le soleil brûlant du pays. En ce cas, Darius laisse traîner sur le sol les plis de la longue jupe, qui signale également les gardes royaux, tandis que les soldats ou les serviteurs d'un ordre subalterne, appelés par leur service au dehors du palais, sont vêtus d'une tunique serrée à la taille et de l'anaxyris ou pantalon qui caractérise les guerriers parthes dans les bas-reliefs romains.

Une inscription placée au-dessus de la tête du principal personnage est ainsi conçue: «Darius grand roi, rois des rois, roi des provinces, fils d'Hystaspe Achéménide, a construit ce palais.»

-402-Si les bas-reliefs sculptés sur les chambranles des portes reproduisent tous des épisodes particuliers de la vie du souverain, les tableaux qui recouvrent les rampes de l'escalier ont, en revanche, un caractère beaucoup plus intime. Des serviteurs s'élèvent jusqu'au palais en tenant dans leurs bras de jeunes chevreaux, des plats de fruits, des outres pleines de vin ou des sacs de grain.

[Illustration]
ESCALIER DU PALAIS DE DARIUS.

Je me souviens avoir vu, dans les escaliers conduisant des cours aux terrasses du temple d'Edfou, de longues théories de prêtres sculptées en bas-relief tout le long des degrés et transportant processionnellement, à l'occasion de certaines fêtes, des barques ou des emblèmes sacrés. L'idée de cette singulière décoration serait donc égyptienne. Mais il ne saurait en être de même de la scène représentée: les personnages qui gravissent les rampes viennent, à l'occasion du nouvel an, offrir un présent à leur souverain. Vingt-cinq siècles se sont écoulés depuis que ces bas-reliefs ont été taillés, et la très antique fête dont ils reproduisent l'épisode essentiel se célèbre tous les ans à Téhéran, pour la plus grande satisfaction du roi des rois. Au-dessous de ces personnages, et pour remplir l'angle formé par les dernières marches de l'escalier au-dessus du sol, les décorateurs ont placé une des plus intéressantes sculptures de Persépolis: le combat du taureau et du lion. La bête sauvage mord à la cuisse son ennemi, et d'un coup de sa puissante patte lui brise les reins. Les attitudes sont vraies, l'épaule et la patte du lion supérieurement rendues; le dessin est pur et élégant; le porphyre, très dur, est mis en œuvre avec une habileté et un fini remarquables.

D'après certains auteurs les deux animaux personnifieraient Ormuzd et Ahriman, ou la lutte des principes du bien et du mal. La licorne serait l'image du Dieu bienfaisant et créateur; le lion représenterait une puissance exterminatrice et destructive. Il m'est difficile de partager cette manière de voir; le même sujet a souvent été traité dans l'antiquité, et depuis les Babyloniens jusqu'aux Grecs il n'est pas de peuple, quelle que soit d'ailleurs sa religion, qui n'ait gravé sur la pierre un combat où la victoire reste au roi des animaux.

A soixante-quinze mètres environ du palais de Darius s'étendent les débris de deux autres palais bâtis par Xerxès et ses successeurs; ils reproduisent le modèle des monuments construits par le fondateur de Persépolis.

-403-Enfin, en revenant vers le nord-ouest et en longeant la montagne, on arrive à l'édifice le plus vaste et le plus grandiose du Trône de Djemchid: l'apadâna à cent colonnes qui recouvrait sous son immense toiture près de cinq mille mètres carrés de terrain. Le chambranle et le linteau des portes et des croisées placées sur ses quatre faces sont encore debout, mais à part ces lourdes pierres on ne voit au-dessus du sol que les bases des colonnes.

[Illustration]
SERVITEUR, SOLDAT DE LA GARDE ROYALE ET CAVALIER PERSE. (RESTITUTION DE M. DIEULAFOY.)

Quelques bas-reliefs taillés dans l'épaisseur des portes reproduisent des tableaux semblables à ceux du palais de Darius; d'autres offrent un caractère tout particulier. L'un d'eux représente sans doute la rentrée des impôts. Sur le premier registre on voit le roi assis sur un trône en forme de chaise. La tête du monarque est protégée par un dais; ses pieds s'appuient sur un tabouret carré; un flabellifère l'évente, des gardes l'entourent de tous côtés; un officier, que désigne le sabre suspendu à sa ceinture, apporte un sac pesant et présente probablement au souverain le tribut monnayé de certaines satrapies. Dans les registres inférieurs je reconnais à leur longue robe et à leur coiffure les gardes particuliers -404-du roi: les terribles immortels. Quelques-uns, comme les soldats représentés sur les bas-reliefs placés au bas de l'escalier du palais de Darius, portent la lance, le carquois; d'autres sont armés de l'arc et des flèches dont les Parthes firent contre les Romains un si terrible usage.

La forme du trône est assyrienne, avec cette différence que les pieds du siège sont tournés au lieu d'être simplement équarris; les pentes du dais, fort probablement en étoffe d'or, sont d'un dessin très curieux; elles se composent de deux litres lourdement brodées. A une double rangée d'antémions succède une bande ornée de taureaux; au centre apparaît l'emblème ailé d'Aouramazda; enfin la litre inférieure se termine par un galon et une lourde frange. La superposition des emblèmes ailés donne à cette draperie l'aspect d'une tente égyptienne. C'est une nouvelle manifestation de cette tendance particulière aux Perses d'aller chercher à l'étranger des modèles qu'ils faisaient ensuite reproduire par leurs propres ouvriers.

Ne semble-t-il pas que Darius ait voulu rassembler dans sa demeure souveraine toutes les merveilles de l'Asie et de l'Afrique, et qu'il ait fait contribuer à l'ornementation de ses palais les arts et les richesses des nations tributaires de la Perse?

A l'Ionie il emprunta l'ordonnance de l'édifice, la forme des ouvertures et la sculpture ornementale; à la Lycie, les charpentes et les terrasses; à l'Égypte, les colonnes, leur base, leur chapiteau et le couronnement des portes; à l'Assyrie, la statuaire; mais il s'en rapporta aux Perses pour harmoniser des types de provenances si diverses avec le goût et la mesure toujours observés par les Iraniens dans l'ornementation de leurs édifices.

L'étude des bas-reliefs de Persépolis me permet de constater la supériorité des sculptures du Takhtè Djemchid sur celles de Maderè Soleïman. Les œuvres des artistes contemporains de Darius et de ses successeurs ont grande allure et cadrent, malgré leurs défauts, avec les édifices qu'elles sont destinées à orner. Le dessin est correct, le modelé ne trahit aucune des exagérations caractéristiques des sculptures chaldéennes ou ninivites, et l'exécution est parfaite. Ce n'est pas l'habileté de main qu'il faut seulement louer chez les Iraniens: les Perses sont surtout redevables de leur supériorité artistique à leur intelligence, qui leur a fait comprendre les véritables conditions du bas-relief et les a amenés les premiers à renoncer aux paysages et à grouper sur le même plan tous les personnages d'une même scène.

De pareils efforts devaient malheureusement être perdus pour les siècles futurs; l'art persépolitain, imposé à la Perse par Cyrus et ses successeurs, n'a pas survécu au dernier représentant de la dynastie achéménide. Il ne pouvait en être autrement dans une contrée privée de bois et dans un pays où les matériaux de terre sont seuls d'un usage pratique: c'est ainsi que les palais du Takhtè Djemchid n'ont jamais été imités ou copiés après la chute de Darius Codoman, et que les rois parthes et sassanides ont de nouveau construit des monuments en briques recouverts des hautes coupoles, caractéristiques de l'architecture nationale de l'Iran.

Deux hypogées creusés dans la montagne au pied de laquelle les Achéménides ont assis le soubassement du Takhtè Djemchid ont fait supposer à tort que les édifices construits au-dessous d'eux étaient des temples funéraires semblables à ceux que les souverains de l'Égypte élevaient à leur propre mémoire dans la nécropole de Thèbes. Cette hypothèse me paraît hasardée: les tombes de Darius et celles de ses premiers successeurs sont creusées dans les rochers de Nakhchè Roustem, à plus de dix kilomètres des palais élevés par ces rois à Persépolis; le voisinage des deux derniers hypogées achéménides, préparés longtemps après l'édification du takht, ne peut communiquer aux palais une destination funéraire, d'ailleurs contredite par les inscriptions cunéiformes.

[Illustration]
LA RENTRÉE DES IMPÔTS SOUS LES ROIS ACHÉMÉNIDES. (RESTITUTION DE M. DIEULAFOY.)

-407-Toutes les questions relatives à l'origine de Persépolis semblent ainsi résolues. A quelle époque doit-on faire remonter la destruction des palais?

Persépolis, assurent presque tous les historiens anciens, fut incendiée par Alexandre le Grand pendant une nuit d'orgie. D'après les récits de Plutarque, les délices de la ville royale furent funestes au roi de Macédoine: il céda à une impérieuse passion pour le vin et adopta l'usage de ces interminables festins qui se prolongeaient, chez les Perses, une semaine entière. Il passait les nuits revêtu de la robe blanche et du diadème des princes achéménides, parlait le langage des vaincus, vivait sous la garde de jeunes gens choisis dans les premières familles du pays, et s'entourait du cortège de courtisanes que traînèrent après eux tous les conquérants de l'antiquité.

Assise à l'ombre d'une porte de l'apadâna de Xerxès, je relis, dans la Vie d'Alexandre traduite par le vieil Amyot, le récit de l'incendie de Persépolis, et, bien qu'il m'en coûte de charger d'un pareil crime la mémoire du roi de Macédoine, je suis forcée, en présence de ces pierres calcinées, de ces colonnes rongées par les flammes, de ces débris de poutres carbonisées, de me ranger à l'avis de l'historien grec.

«Et depuis, comme Alexandre se préparait pour aller encore après Darius, il se mit un jour à faire bonne chère et à se récréer en un festin où on le convia avec ses mignons, si privément, que les concubines même de ses familiers furent au banquet avec leurs amis, entre lesquelles la plus renommée était Thaïs, native du pays de l'Attique, étant l'amie de Ptolémée, qui, après le trépas d'Alexandre, fut roi d'Égypte. Cette Thaïs, partie louant Alexandre dextrement, et partie se jouant avec lui à table, s'avança de lui entamer un propos bien convenable au naturel affété de son pays, mais bien de plus grande conséquence qu'il ne lui appartenait, disant que ce jour-là elle se sentait bien largement à son gré récompensée des travaux qu'elle avait soufferts à aller errant çà et là dans tous les pays d'Asie en suivant son armée, quand elle avait eu cette grâce et cet heur de jouer à son plaisir dans le superbe palais royal des grands rois de Perse; mais que, encore, prendrait-elle bien plus grand plaisir à brûler, par manière de passe-temps et de feu de joie, la maison de Xerxès, qui avait brûlé la ville d'Athènes, en y mettant elle-même le feu en la présence et devant les yeux d'un tel prince comme Alexandre, à cette fin que l'on pût dire, aux temps à venir, que les femmes suivant son camp avaient plus magnifiquement vengé la Grèce des maux que les Perses lui avaient faits par le passé, que n'avaient jamais fait tous les capitaines grecs qui furent oncques, ni par terre, ni par mer. Elle n'eut pas sitôt achevé ce propos, que les mignons d'Alexandre y assistant se prirent incontinent à battre des mains et à mener grand bruit de joie, disant que c'était le mieux dit du monde et incitant le roi à le faire.

«Alexandre se laissa aller à ces instigations, se jeta en pieds, et, prenant un chapeau de fleurs sur sa tête et une torche ardente en sa main, marcha lui-même le premier; ses mignons allèrent après tout de même, criant et dansant tout à l'entour du château.

«Les autres Macédoniens qui en sentirent le vent y accoururent aussi incontinent avec torches et flambeaux tout ardents, en rang de réjouissance, parce qu'ils faisaient leur compte que cela était signe qu'Alexandre pensait de s'en retourner dans son pays, non pas faire sa demeurance entre les Barbares, puisqu'il brûlait et gâtait ainsi le château royal. Voilà comme l'on tient qu'il fut ars et brûlé: toutefois il y en a qui disent que ce ne fut pas de cette sorte en manière de jeu, mais par délibération du conseil: comment que ce soit, c'est bien chose confessée de tous, qu'il s'en repentit sur l'heure même, et qu'il commanda que l'on éteignît le feu.»

«Ainsi périt, dit à son tour Quinte-Curce, la reine de l'Orient, la capitale qui dicta des -408-lois à tant de nations, le berceau des puissants monarques, l'unique objet de la terreur de la Grèce, la ville dont les armées portées par mille vaisseaux avaient autrefois inondé l'Europe.»

Quels beaux sujets à développer en hexamètres ronflants si l'Université n'avait proscrit de ses programmes classiques les dactyles et les spondées! Quelles heureuses réminiscences fournirait aux jeunes élèves l'incendie de Troie! quelles belles périodes! quels superbes parallèles! quelles vives antithèses! Les Perses qualifiés de barbares, pour avoir détruit le Parthénon, par ces mêmes Grecs qui se montrent à Persépolis plus sauvages que leurs anciens adversaires! L'incendie de Sardes occasionne la destruction d'Athènes; la ruine du Parthénon est vengée deux siècles plus tard par le sac de Persépolis!

La ville proprement dite, désignée par les auteurs arabes sous le nom d'Istakhar, ne subit pas tout d'abord le triste sort des palais royaux; elle resta longtemps debout, au dire de quelques auteurs persans. Après la ruine du Takhtè Djemchid et la mort du conquérant macédonien, le satrape Penceste y sacrifia aux mânes de Philippe et d'Alexandre; Ardéchir Babégan y demeurait quand il se révolta contre les Parthes; Chapour II enleva à cette cité six mille habitants pour repeupler Nisibin, qu'il avait détruite. En 632 Istakhar était encore la résidence du dernier roi sassanide; mais Omar vint mettre le siège devant cette malheureuse ville dès les premiers siècles de l'hégire, la détruisit de fond en comble et fit transporter à Chiraz presque tous les habitants. A dater de cette époque, la vieille capitale fut définitivement abandonnée. Un hakem de Chiraz lui réservait un dernier outrage: las de faire rendre justice aux familles des gens assassinés dans le voisinage des ruines, devenues un repaire de brigands, ce parfait fonctionnaire voulut détruire l'effet en renversant la cause et donna l'ordre d'anéantir tout ce qui restait de Persépolis. Les énormes pierres des palais de Darius et de Xerxès, qui avaient bravé pendant plus de vingt-deux siècles les forces destructives de la nature, tinrent longtemps en haleine les ouvriers du hakem. Grâce à Dieu, le gouvernement de Téhéran fut informé à temps de cet acte de vandalisme; il ordonna de suspendre les travaux et d'arrêter la démolition. Depuis cette époque on a respecté ces reliques de la Perse ancienne, et c'est à peine si, à deux reprises différentes, on a égratigné le sol des palais.

Il y aurait probablement encore des découvertes du plus haut intérêt à faire à Persépolis, mais l'air y est si insalubre, les chaleurs si fortes, les moustiques si piquants, que les voyageurs n'ont qu'une idée, quand ils ont passé quelques journées à visiter le Takhtè Djemchid, c'est de fuir au plus vite ce pays empesté.

7 octobre.—En entrant hier soir à Kenarè, j'ai aperçu en dehors du village un campement de Guèbres venus en pèlerinage à Nakhchè Roustem. On désigne en Perse sous le nom de Guèbres, et sous celui de Parsis aux Indes, les derniers sectateurs de l'antique religion professée avant la venue de Mahomet par les habitants de l'Iran. Ce matin j'ai fait demander aux nouveaux arrivés de me recevoir. Le chef de la famille est vêtu comme les Persans de la classe pauvre, avec cette différence que ses habits, faits en bon drap, sont d'une extrême propreté. Bien qu'ils paraissent neufs, ils sont ostensiblement rapiécés sur l'épaule d'une étoffe de couleur différente de celle de la tunique. Les musulmans distinguent à cette marque humiliante les Guèbres des sectateurs de l'Islam. La femme, encore jeune, est grande, mince, d'aspect élégant, mais, pas plus que son mari, elle ne diffère par son type des musulmans du Fars. Elle porte un costume pareil à celui de Chapour dans le bas-relief de Nakhchè Roustem; je retrouve dans son ajustement les trois pantalons, la tunique à manches des anciens Mèdes de la classe moyenne et la mitre avec le léger turban que dès la plus haute antiquité les habitants de l'Iran enroulaient autour de leur tête.

[Illustration]
VUE D'ENSEMBLE DES RUINES DE PERSÉPOLIS.

-411-Ces braves gens nous proposent de visiter les ruines en notre compagnie; j'accepte avec plaisir, et nous nous dirigeons ensemble vers le takht. Je regrette bien vivement de ne pas connaître le patois persan parlé par mes compagnons de route, car il m'est impossible de causer avec eux sans l'intermédiaire de mes toufangtchis, dont ils paraissent se méfier à bon droit.

[Illustration]
FAMILLE GUÈBRE.

Je puis comprendre néanmoins que près de huit mille Guèbres, presque tous réfugiés à Yezd, ville désignée sous le nom de «Cité de la lumière», pratiquent la vieille religion de Zoroastre. Aidés par leurs nombreux coreligionnaires de l'Inde, ils entretiennent des écoles et ont échappé jusqu'ici à la haine des musulmans grâce à une lettre d'Ali dans laquelle le gendre de Mahomet leur promet sa protection. Ils sont autorisés à livrer leurs morts aux oiseaux de proie, mais ne peuvent exercer leur culte en plein air, monter à cheval dans les villes et porter des habits intacts.

Laborieux et intelligents, les Guèbres ont des mœurs pures, ils sont monogames; leurs -412-filles et leurs femmes vivraient à visage découvert si les lois religieuses de la Perse toléraient cette infraction aux usages musulmans. Leur respect pour la vérité et leur probité commerciale les distinguent de leurs compatriotes. Ces vertus, bien rares en Orient, leur ont permis d'accaparer tout le commerce des provinces du sud-est.

Beaucoup plus sobres de renseignements quand je me veux faire instruire de leurs pratiques religieuses, les Yezdiens se contentent de m'apprendre qu'ils considèrent certains monuments de Persépolis comme sanctifiés par des souvenirs religieux, et que de tous les pays du monde ils viennent en pèlerinage visiter les atechgas, les tombes achéménides et la tour carrée de Nakhchè Roustem.

La religion professée encore de nos jours par les Guèbres est une forme abâtardie d'un culte fort ancien qui dérivait des anciennes croyances aryennes telles que les ont fait connaître les livres sacrés des Indes. Les Mèdes furent plus spécialement dualistes; les Perses, au moins sous leurs premiers rois, restèrent monothéistes, en ce sens que le principe mauvais fut toujours sacrifié à l'esprit du bien; ils reconnaissaient un Dieu suprême, immuable, universel, entouré d'une pluralité d'attributs susceptibles de prendre une vie propre et indépendante. Les légendes rapportent au prophète Zoroastre l'honneur d'avoir établi la religion mazdéique chez les Mèdes. A quelle époque vécut ce grand législateur? Je l'ignore, et j'ai la consolation de ne pas être la seule à laisser la question sans réponse. Les auteurs classiques s'accordent tous à lui attribuer une très antique origine. Hermipe et Eudoxe le font vivre six ou sept mille ans avant la mort d'Alexandre; Pline, mille ans avant Moïse; Xanthe de Lydie, plus de six cents ans avant le règne de Darius; quelques auteurs modernes l'ont considéré comme le contemporain du roi achéménide, ce qui ne paraît point exact, car Darius, en se vantant d'avoir relevé les autels renversés par les mages, nous apprend que le magisme était antérieur à son avènement au trône. En réalité, on ne sait même pas si Zoroastre a jamais existé.

D'après les traditions iraniennes, Zoroastre naquit à Ourmiah, en Médie, dans la province actuelle de l'Azerbeïdjan. Son enfance et sa jeunesse se passèrent à lutter victorieusement contre les démons; à l'âge de trente ans, un génie supérieur nommé Vohou-Mano lui apparut et le conduisit en présence d'Aouramazda. En prophète qui connaît son métier, il demanda au Dieu suprême des renseignements sur la morale, la hiérarchie céleste, les cérémonies religieuses, la fin de l'homme, les révolutions et l'influence des astres, et termina par cette question: «Quelle est la créature la meilleure qui soit sur la terre?—L'homme qui a le cœur le plus pur», lui fut-il répondu.

«Quare opium facit dormire?

Quia…» etc.

Zoroastre, alléché sans doute par la netteté de cette première réponse, voulut ensuite connaître les fonctions des anges, distinguer les bons et les mauvais esprits. Avant de satisfaire sa curiosité, Aouramazda lui ordonna de traverser une montagne enflammée, le condamna à se laisser ouvrir les entrailles, et fit verser du métal en fusion dans la plaie béante. Le prophète supporta sans douleur cette terrible opération et reçut de Dieu, après avoir subi toutes ces épreuves, l'Avesta ou livre de la loi; puis il fut renvoyé sur la terre. Il se rendit à la cour de Guchtasp, roi de Bactriane, défia les sages de la cour qui voulaient le faire mourir, les vainquit à coups de miracles (toujours d'après les légendes) et obtint enfin l'adhésion du roi et de sa famille à la nouvelle religion.

Le Zend-Avesta était une encyclopédie canonique, un rituel et un bréviaire. Longtemps inconnu des Occidentaux, qui en défiguraient le nom de mille manières, il a été apporté en France, il y a un peu plus d'un siècle, par Anquetil-Duperron.

-413-L'ensemble des livres attribués à Zoroastre formait vingt et un ouvrages, qui existaient encore, nous dit la tradition, au temps d'Alexandre. Aujourd'hui on possède seulement deux recueils de fragments: le Vendîdâd Sâdeh et le Yecht Sâdeh. Le premier de ces recueils se compose du Vendîdâd ou livre contre les démons, du Yaçna, livre du sacrifice, et du Vispered, livre liturgique; tous ces ouvrages sont écrits en langue zend ou mède.

Avant toute chose, la religion mazdéique recommande à ses adeptes d'adorer Aouramazda, l'esprit sage, le lumineux, le resplendissant, le très grand, le très bon, le très parfait, le très actif, le très intelligent et le très beau. C'est la divinité ailée devant laquelle se tient Darius sur les bas-reliefs des tombes achéménides. Aouramazda avait pour coadjuteurs dans son œuvre créatrice et bienfaisante six Amecha-Çpentas et une multitude de génies, les Yazatas chargés de la conservation de l'univers; enfin, sous les ordres des Yazatas, se trouvaient des esprits destinés à veiller sur chaque créature en particulier. Ces êtres immatériels, nommés safravashi ou férouer, devenaient d'autant plus heureux dans le ciel, qu'ils avaient mieux rempli leur tâche sur la terre, et semblent être la première forme des anges gardiens de la religion chrétienne.

En même temps qu'Aouramazda, dont le nom signifie «Seigneur omniscient» et qui est appelé aussi Çpenta-Mainyou (l'Esprit qui dilate), créait le monde et suscitait les forces qui le régissent, le principe destructeur apparaissait sous la forme d'Angro-Mainyou (Esprit d'angoisse) ou d'Ahriman. Angro-Mainyou tirait du néant toutes les choses nuisibles, comme Aouramazda avait donné naissance au bien, à la beauté et à la lumière. La nécessité de se faire aider dans sa tâche dévastatrice engageait l'esprit du mal à s'entourer de daeves (dives) destinés à semer dans le monde le chagrin ou le péché. Les six plus puissants d'entre eux étaient opposés aux Amecha-Çpentas.

Les prescriptions liturgiques de l'Avesta sont admirables de sagesse. Le législateur s'est donné pour but de créer une société calme, riche et heureuse. L'agriculture est la base d'un système économique développé avec une admirable prévoyance; les formules de la religion sont simples; Zoroastre demande seulement à l'homme d'adresser des prières et des sacrifices à son dieu, d'être simple de cœur, sincère de paroles et loyal dans ses actions.

Aouramazda n'avait ni statue ni temple mystérieux, mais au faîte des montagnes s'élevaient des pyrées sur lesquels des prêtres entretenaient le feu sacré. Les Perses lui offraient en sacrifice le bœuf, le cheval, la chèvre et la brebis; la chair de ces animaux était placée devant le brasier et non sur la flamme, qu'elle aurait pu souiller. La crainte de détruire la pureté de la terre, du feu et de l'eau empêchait également les sectateurs de la religion de Zoroastre de brûler, d'enterrer et de jeter dans les rivières les corps morts. Ils les déposaient à l'intérieur de grandes tours sans toiture, connues sous le nom de dakhmas (tours du silence), et les abandonnaient aux oiseaux de proie. Après la mort, l'âme restait trois ou quatre jours auprès de sa dépouille terrestre, puis elle se présentait devant un tribunal. Le génie Rachnou pesait ses bonnes et ses mauvaises actions, et la conduisait ensuite sur un pont jeté au-dessus de l'enfer. Si les mauvaises actions l'emportaient sur les bonnes, elle tombait au fond du gouffre et devenait la proie d'Ahriman; dans le cas contraire, elle traversait le pont, arrivait devant Vohou-Mano, qui la présentait à Aouramazda.

Les ministres du culte, généralement connus sous le nom de «mages», portaient en réalité le titre d'atravan. Mage chez les Mèdes, comme Lévi chez les Juifs, désignait peut-être la tribu au sein de laquelle se recrutaient les prêtres, qui héritaient leur charge sacerdotale de leurs ascendants directs. Cette tradition s'est perpétuée chez les Guèbres des Indes. Le mot «mage», que les auteurs anciens empruntèrent aux Perses, était sans doute une désignation qu'employaient en mauvaise part les adversaires religieux des prêtres mèdes. -414-Telles sont de nos jours les qualifications d'ultramontains et de huguenots appliquées aux ultracatholiques et aux calvinistes.

Quoi qu'il en soit à ce sujet, les mages avaient conquis la Médie et s'apprêtaient à envahir la Perse, quand ils furent arrêtés dans leur essor par l'insuccès de l'entreprise de Gaumata sur le trône de Cambyse.

Darius, forcé de sévir contre les ministres de la religion, paraît, pendant toute la durée de son règne, avoir tenu les prêtres en légitime suspicion. Le clergé ne conserva pas longtemps cette situation humiliante: sous Artaxerxès Ochus, le culte d'Anahita et de Mithra s'introduisit en Perse; plus tard les Arsacides, à la suite de la conquête d'Alexandre, abaissèrent plus encore que leurs prédécesseurs les dieux nationaux devant le polythéisme étranger.

Les Sassanides avaient restauré dans toute sa pureté le culte mazdéique et rendu aux mages toute leur autorité, quand les Arabes, devenus maîtres de la Perse, substituèrent l'islamisme à la vieille religion des Aryens.

8 octobre.—Depuis une semaine nous rendons des hommages journaliers à Aouramazda et nous vivons en commerce intime avec les Achéménides de pierre. Marcel a rempli de notes et de dessins un cahier de plus de deux cents pages; mes clichés, pris avec soin et lavés avec une eau très pure, sont irréprochables. Il est temps de dire adieu aux débris des palais des grands rois et d'abandonner les champs où fut Persépolis.

Nos mafrechs sont bouclées, les chevaux sellés: en route pour Chiraz, la moderne capitale de la province du Fars!

La trouverai-je digne de la réputation que lui a faite Hafiz, le plus illustre de ses enfants?

«Qu'est-ce donc, dit-il, que le Caire et Damas, et la terre et la mer? Ce sont des villages. Chiraz seule est une ville.»

[Illustration]
COMBAT D'UN LION ET D'UN TAUREAU. (Voyez p. 402.)
[Illustration]
ENTRÉE DU BAZAR DE CHIRAZ. (Voyez p. 419.)

CHAPITRE XXII

Départ de Kenarè.—Le Tang Allah Akbar.—Entrée du bazar.—Arrivée à la station du télégraphe anglais.—La vie des femmes européennes à Chiraz.—La capitale de Kérim khan.—Le protecteur des étrangers.

Chiraz, 9 octobre.—Les domestiques et les tcharvadars, toujours pressés d'abandonner le gîte, ont quitté Kenarè à la tombée de la nuit.

«Nous prenons les devants, m'ont-ils dit; en sortant du village, suivez les poteaux télégraphiques, vous êtes certains de ne pas vous perdre.

Kheilè khoub (très bien)», ai-je répondu.

Vers dix heures nous avons chargé fusils et pistolets et, enchantés d'avoir échappé au voisinage souvent gênant des toufangtchis, nous nous sommes mis en route. Un quart d'heure après, nous étions égarés. Pas plus de route royale que de poteaux; il a bien fallu se décider à revenir en arrière. Le paysan chez lequel nous avions logé a consenti à se déranger et à nous remettre dans la bonne voie.

«Maintenant, guidez-vous sur les frayés tracés par les caravanes et vous rejoindrez bientôt vos serviteurs, si telle est la volonté d'Allah.»

Nous n'avons pas perdu la piste tant que les chevaux ont foulé un sol caillouteux, mais bientôt ils ont atteint des roches plates sur lesquelles il était impossible de découvrir aucune empreinte. Après avoir erré à droite et à gauche, maîtres et bêtes se sont trouvés tellement désorientés qu'ils n'ont osé ni avancer ni reculer. Un seul espoir nous restait, celui de -416-découvrir les poteaux du télégraphe anglais; mais la nuit était noire et, à moins de se heurter contre eux, il eût été difficile de les apercevoir. Dans cette délicate occurrence nous avons mis pied à terre, afin de tenir conseil. «De la discussion naît la lumière», dit un proverbe consolant. L'un restera immobile, l'autre décrira des cercles concentriques de plus en plus grands jusqu'à ce qu'il ait trouvé un indice sauveur. Ce rôle actif est échu à Marcel, en sa qualité de myope.

Depuis une grosse demi-heure mon mari battait la plaine, me hélant sans cesse pour s'assurer que nous étions en communication, et, tout penaud de sa déconvenue, revenait m'engager à m'étendre sur les pierres en attendant le jour, quand il pousse tout à coup un formidable eurêka! Le vent, qui venait de s'élever avec une certaine violence, avait fait résonner au-dessus de sa tête les fils du télégraphe sous lesquels il était probablement passé plusieurs fois sans les distinguer. Retrouver un poteau n'était plus dès lors une grande affaire. Guidés par les sons éoliens de la harpe d'Albion, nous avons marché toute la nuit de crêtes en ravins, franchissant des amoncellements de rochers que nous n'aurions jamais osé affronter en plein jour, et nous avons enfin reconquis la piste. A l'aube j'ai aperçu dans le lointain la caravane et les toufangtchis.

Je m'apprêtais, en rejoignant nos serviteurs, à les rassurer sur notre sort, mais ils paraissaient s'inquiéter si peu de notre incroyable retard, que je les ai gratifiés au contraire d'une semonce épouvantable pour avoir marché toute la nuit sans songer autrement à leurs bons maîtres.

«Excellence, vous avez bien tort de nous réprimander durement; le soin de vos précieuses existences est l'unique souci de vos esclaves. Depuis l'aurore nous interrogeons tous les passants et nous enquérons de l'état sanitaire du pays. Les nouvelles sont mauvaises: la fièvre cet automne a été si meurtrière à Zargoun, que tous les enfants en bas âge sont morts et que les grandes personnes, après avoir été décimées, se sont décidées à abandonner le village et à aller camper dans la montagne.

—Faudra-t-il donc parcourir d'une traite les douze farsakhs qui séparent Persépolis de Chiraz?

—Certainement, Machallah! (par Dieu!) Il y a trois mois encore, quand les muletiers sont venus de Chiraz à Ispahan, quelques habitants du village s'obstinaient à rester auprès de leurs récoltes; mais aujourd'hui il n'y aurait à l'étape ni paille pour les chevaux, ni provision à notre usage.»

La nécessité où il se trouve de faire doubler l'étape à ses chers khaters (mulets) contrarie vivement notre tcharvadar Mirim (Partons-Nous), ainsi baptisé depuis notre séjour à Persépolis. Comme ces amours d'enfants que leur mère amène faire des visites et qui ne manquent jamais de s'écrier au bout de cinq minutes: «Maman, allons-nous-en», de même notre estimable muletier ne pouvait demeurer en paix dans une ruine sans venir tous les quarts d'heure nous engager à prendre le chemin de Chiraz. Le nom de Mirim lui en est resté. Quant à nos montures, elles ont les jambes trop bien placées pour ne pas être reconnaissantes aux admirateurs des Achéménides d'une longue semaine de repos; aussi bien ont-elles continué bravement leur marche au delà de Zargoun.

L'extrême monotonie du pays, les chauds rayons du soleil de midi, la marche lente des chevaux, m'avaient presque endormie sur le dos de mon bucéphale, quand tout à coup, à travers une étroite échancrure de la montagne, j'ai aperçu, encadrée dans les rochers rougeâtres, une large plaine au milieu de laquelle se détache une ville de forme oblongue, entourée de fortifications et dominée par des coupoles bulbeuses revêtues de faïence colorée. Autour des murs d'enceinte s'étendent des jardins plantés de cyprès aussi noirs et aussi -419-beaux que ceux des cimetières d'Eyoub ou de Scutari. Çà et là, tranchant sur les lignes sévères de ces arbres, s'élancent gracieusement quelques bouquets de palmiers. Les Persans, fort sensibles aux beautés de la nature, citent le panorama de Chiraz comme un des plus beaux points de vue de leur pays. Ils désignent même le défilé à travers lequel on aperçoit la ville pour la première fois sous le nom caractéristique de Tang Allah Akbar (Défilé de Dieu est grand!), en raison de l'exclamation admirative arrachée à tout étranger qui débouche brusquement en vue de la moderne capitale du Fars, après une longue marche au milieu de vallonnements arides.

[Illustration]
PANORAMA DE CHIRAZ.

Cette passe étroite, la seule par laquelle on puisse gagner la plaine, est fermée à environ un kilomètre de la ville par un corps de garde fortifié. Dans le balakhanè élevé au-dessus de la porte on conserve précieusement une belle copie du Koran, écrite tout entière de la main de sultan Ibrahim, fils de chah Rokhch. Le pieux derviche préposé à la garde de ce trésor calligraphique met la plus insigne mauvaise grâce à comprendre que nous avons hâte d'arriver au gîte, et qu'une étape de soixante-douze kilomètres, parcourue sous un soleil de plomb, ne prédispose ni à la curiosité ni à l'admiration. Laissant à droite un bas-relief taillé sur les parois du rocher à l'imitation des sculptures sassanides et représentant Fattaly chah entouré de plusieurs de ses fils, nous descendons dans la vallée et atteignons enfin la Cœlé-Persi ou Perse Creuse des auteurs grecs, désignée à juste titre par les Iraniens sous le nom de «Terre-Chaude», bien que l'altitude de Chiraz atteigne encore quinze cent cinquante mètres.

Une allée large et régulière, digne de donner accès dans une capitale, traverse de beaux jardins et aboutit à des prétendues fortifications, composées de fossés remplis d'immondices, de tours en ruine et de courtines démantelées. Au delà de la poterne s'ouvre un bazar ombragé par un plafond de verdure. Le quartier commerçant est presque mort. Bon nombre de gens étendus le long des murs et enveloppés de manteaux fourrés grelottent malgré l'ardeur du soleil; en pénétrant plus avant dans la ville, je constate que deux boutiques sur trois sont fermées; parfois je distingue, à travers les volets entre-bâillés, les négociants allongés au milieu de leurs marchandises. La caravane se traîne péniblement au milieu de ruelles infectes et atteint une grande place, dont l'une des faces est occupée par les bureaux du télégraphe. Plusieurs serviteurs assis sous la porte se lèvent et nous prient, de la part du directeur de la station, d'arriver jusqu'à la campagne, située à trois kilomètres de la ville et où nous serons moins exposés à prendre la fièvre qu'à Chiraz. Il est dur, après avoir passé treize heures à cheval, de se remettre en route, mais il est pire encore d'être en proie aux frissons et au délire.

Nous franchissons de nouveau l'enceinte, cheminons dans la plaine poussiéreuse et, par une large avenue, parvenons à un jardin au centre duquel s'élève une maison bâtie moitié à la persane, moitié à l'européenne. Elle est entourée de parterres de fleurs occidentales; sur la droite s'étendent des carrés de choux, d'artichauts, d'aubergines, qu'ombragent des poiriers et des pommiers d'assez belle venue.

Me voici revenue en pays civilisé!

M. Blackmore, sous-directeur de la station, nous reçoit, met à notre disposition deux pièces meublées de tables et de sièges, et nous demande ensuite la permission d'aller se recoucher, car il est en plein accès de malaria et peut à grand'peine se tenir debout.

«Il y a un autre Farangui à Chiraz, me dit le ferach qui nous a introduits: le docteur Odling, médecin spécial des employés de la ligne télégraphique anglaise. Il viendra certainement vous voir cet après-midi, s'il n'a pas la fièvre comme ces jours derniers.»

En quel pays sommes-nous, grands dieux! Depuis mon arrivée je n'entends parler que de fièvre et de fiévreux.

-420-10 octobre.—J'étais tout occupée à déballer les appareils de photographie et à m'assurer qu'ils étaient arrivés à bon port, quand des cris aigus se font entendre; un instant après, le cuisinier, dépouillé de son kolah, les habits déchirés, se précipite en courant vers la maison.

«Justice! justice! Khanoum; le tcharvadar—que son père brûle aux enfers!—a osé porter la main sur l'esclave de Votre Excellence. Ce chien sans religion m'a volé mon bakchich: il avait pourtant juré de me remettre une étrenne quand il toucherait le prix du louage de vos montures. Châtiez-le; en me trompant, il vous insulte!»

Il s'agit d'une éternelle question de madakhel (bénéfice). Après avoir pris livraison de tous les gros bagages que nous avions confiés au tcharvadar bachy quand nous nous sommes séparés de sa caravane à Maderè Soleïman, nous avons réglé le compte de ce brave homme. Mais à peine nous avait-il quittés, que Yousef, le cuisinier, est venu lui réclamer, à titre de commission, une partie de l'argent qu'il venait de prendre. Le muletier a déclaré qu'il avait été suffisamment rançonné à Ispahan et qu'il était décidé à ne pas donner un chaï (sou) de plus.

Grande fureur de notre féal serviteur! Il a traité le tcharvadar de voleur, de chien, de vermine, de fripon, etc. A ces insultes le muletier a répondu par une volée de coups de poing et a administré à son interlocuteur une maîtresse leçon de politesse. C'est à la suite de cet incident que notre cuisinier, se sentant incapable de répondre à de pareils arguments, a mieux aimé prendre la fuite et se jeter en suppliant à nos genoux.

Je trouve plaisant de connaître le taux du madakhel, et je me mets en quête du tcharvadar bachy. En vain je le cherche à la cuisine, à l'écurie, quand, par hasard, je l'aperçois derrière un massif, fort occupé à gratifier son nez d'une grêle de coups de poing. Inquiet des suites de sa colère, il redoute d'être puni et n'a rien trouvé de mieux que de provoquer une hémorragie nasale et de se présenter à nous comme une victime ensanglantée de la brutalité de Yousef.

«Khanoum, s'écrie-t-il triomphalement, voyez dans quel pitoyable état m'a mis votre méchant serviteur! Je lui avais déjà donné six tomans à Ispahan: aujourd'hui il exige encore de moi pareille somme. Que deviendrai-je si je dois laisser entre ses mains tout mon bénéfice?»

Je ne puis maîtriser un franc éclat de rire. Le tcharvadar bachy, interdit de l'accueil fait à sa miraculeuse invention, reste bouche béante, tout prêt à frapper de nouveau sur son pauvre nez qui tarit: je mets fin à des tentatives en somme fort désagréables pour cet innocent appendice, en laissant entendre au muletier que je ne nourris aucune rancune contre lui, mais que je punirai, au contraire, le cuisinier infidèle; puis je l'engage à aller se débarbouiller au plus vite. A mon retour j'adresse de violents reproches à Yousef et le menace de me plaindre de lui au gouverneur.

«Je me moque pas mal de vous et du gouverneur, me répond-il avec désinvolture: Chiraz est ville sainte; je vais m'enfermer dans la masdjed: bien malin sera celui qui m'en fera sortir.»

Portée sur un pareil terrain, la discussion ne pouvait tourner à mon avantage; je me hâte donc de régler avec une probité des plus regrettables le compte de ce maître fripon.

«Je te chasse, va loger à l'hôtellerie de tes rêves.

—Et mes vêtements déchirés, vous oubliez de me les payer, riposte le drôle.

—Adresse-toi au mouchteïd. S'il héberge des coquins de ta sorte, il doit aussi les habiller.»

11 octobre.—J'ai fait hier plus ample connaissance avec M. Blackmore et le docteur Odling.

-421-Tous deux sont veufs. La fièvre, les chaleurs, l'ennui et le découragement ont enlevé, après un séjour de quelques années, les deux jeunes femmes qui avaient généreusement consenti à venir vivre en Perse. En arrivant à Chiraz, l'une et l'autre avaient essayé de se promener à cheval et de lutter à force d'énergie contre le climat si débilitant du pays; mais l'apparition de femmes non voilées dans la ville avait soulevé une telle réprobation, que leurs maris, accompagnés de nombreux serviteurs, n'avaient pas suffi à préserver ces pauvres exilées des plus grossières insultes: le gouverneur, auquel les deux Anglais s'étaient plaints, avait été lui-même dans l'impossibilité de maîtriser l'émotion de la foule. Mme Blackmore et son amie se seraient peut-être décidées à adopter le costume des musulmanes afin de pouvoir paisiblement sortir de chez elles, mais dans ce cas il leur eût été défendu de paraître en public avec des Européens. De guerre lasse, elles se sont emprisonnées au fond de leur jardin, préférant la réclusion aux injures de la plèbe. Mme Blackmore a succombé l'été dernier; Mme Odling a été emportée par la fièvre il y a trois semaines à peine: je laisse à penser au milieu de quelle tristesse nous arrivons.

Cette année les Européens n'ont pas été seuls à payer leur tribut: la fièvre a tout aussi durement éprouvé la population indigène. Comme à Zargoun, presque tous les enfants sont morts.

Il n'y a pas un Chirazi qui puisse se vanter d'avoir échappé aux accès palustres; les uns sont atteints violemment, les autres ont une fièvre bénigne, mais tout le monde est frappé. Chacun d'ailleurs prend son mal en patience, et personne ne se prive de se gorger soir et matin de melons, de pastèques et de concombres.

La quinine approvisionnée chez les pharmaciens a été rapidement épuisée, et il n'y a plus moyen de s'en procurer aujourd'hui à n'importe quel prix.

Les habitants attribuent la violence de la malaria aux orages exceptionnellement fréquents du printemps. La pente insignifiante de la vallée ne permettant pas aux eaux pluviales de s'écouler, le soleil est devenu brûlant avant que la terre se soit asséchée; aussi les premières chaleurs ont-elles engendré les miasmes pestilentiels qui ont empoisonné la population.

12 octobre.—J'ai consacré toute la matinée à recevoir des visites: d'abord celle d'un jeune médecin indigène, que le docteur Tholozan, son maître, nous a présenté à Téhéran il y a quelques mois; il est bientôt suivi d'un homme aux yeux un peu hagards. Ce dernier personnage, nommé Mirza Salih khan, remplit à Chiraz les fonctions de protecteur des étrangers; il a été longtemps secrétaire à la légation de Londres, mais, avec cette originalité si caractéristique du caractère persan, il s'est empressé d'y apprendre notre langue, tandis qu'il n'entend pas un traître mot d'anglais. Je le soupçonne d'avoir passé maintes fois le détroit pour venir perdre sur les boulevards de Paris le souvenir des rives brumeuses de la Tamise. N'a-t-il pas eu la patience, pendant son séjour en Europe, de faire venir un achpaz (cuisinier) de Chiraz et de le mettre pendant une année entière en apprentissage chez Bignon? Si le protecteur des étrangers ne nous est pas d'un plus grand secours que celui d'Ispahan, l'émule de Carême nous offrira du moins quelque spécimen de son savoir-faire: Mirza Salih khan, en se retirant, nous a invités à aller déjeuner chez lui après-demain et s'est chargé d'annoncer notre visite à Çahabi divan, sous-gouverneur du Fars et tuteur du jeune fils de Zellè sultan.

Le protecteur parti, nous avons été faire un tour dans la ville. O Chiraz, patrie des poètes, pays des roses, des bosquets ombreux sous lesquels chante perpétuellement le rossignol, qu'es-tu devenu aujourd'hui! En parcourant ton enceinte, je n'ai vu que rues sales et mal tenues, monuments chancelants et crevassés sous les secousses des tremblements de terre! Elle ne remonte cependant pas à une époque lointaine, cette ville qui succéda à Istakhar dans l'hégémonie du Fars. Fondée en 695, assurent les auteurs arabes, -422-elle passa tour à tour au pouvoir des différentes dynasties persanes, et atteignit l'apogée de sa prospérité sous le règne de Kérim khan, le célèbre Vakil (régent) qui gouverna l'Iran au milieu du siècle dernier.

Kérim khan avait fait de Chiraz sa capitale afin de se rapprocher des tribus qui l'avaient élevé au trône. Il entoura de remparts sa résidence de prédilection, construisit de beaux édifices, planta en dehors de l'enceinte de magnifiques jardins de cyprès et d'orangers, bâtit, dans le quartier qui a conservé son nom, le palais, le bazar voûté le plus beau de toute la ville, et joignit à ces premières constructions une mosquée, un bain et une médressè.

[Illustration]
ENTRÉE DE LA MOSQUÉE DU VAKIL.

Kérim khan est célèbre à Chiraz comme chah Abbas à Ispahan; en passant devant les grands édifices, je ne demande même plus le nom du fondateur, mes guides répondraient invariablement: «c'est le Vakil, toujours le Vakil».

Bien qu'élevés sur le plan des mosquées d'Ispahan, les monuments religieux de Chiraz forment, au point de vue décoratif, une catégorie bien spéciale: les artistes chiraziens semblent avoir abandonné la palette de leurs prédécesseurs pour demander aux jardins de la ville un nouvel élément d'ornementation. De grands buissons de roses sont peints sur les revêtements de faïence blanche des murailles et donnent à l'ensemble des panneaux une coloration très claire, dans laquelle dominent les laques carminées.

[Illustration]
MOSQUÉE DU VAKIL.

De toutes les œuvres du Vakil, la plus intéressante au point de vue de l'ornementation polychromée est l'école construite auprès de la mosquée. Les carreaux émaillés dont elle est revêtue formeraient, s'ils étaient détachés, de ravissants tableaux de fleurs, dignes de figurer -425-auprès des œuvres les plus remarquables des peintres occidentaux. Malheureusement tous ces édifices se sont lézardés à la suite des tremblements de terre dont les mânes d'Hafiz et de Saadi n'ont pas réussi à les préserver.

Kérim khan ne s'appliqua pas seulement à embellir sa capitale, il songea encore, œuvre méritoire s'il en fut jamais, à faire le bonheur du peuple; sa bonté n'est pas moins célèbre à Chiraz que sa magnificence.

Il encouragea le commerce et l'industrie, donna aux Arméniens une liberté dont ils étaient privés depuis le règne de chah Abbas, et mérita, assurent les Persans, le surnom de «Père du peuple».

[Illustration]
MÉDRESSÈ DU VAKIL. (Voyez p. 422.)

«Les rayons de ce soleil majestueux, s'écrie son historien Ali Reza, s'étendaient sur tout l'empire, mais l'influence de sa douce chaleur se faisait particulièrement sentir à Chiraz: les habitants de cette ville favorisée jouissaient du bonheur le plus tranquille près de jeunes filles à la face de lune; les jours s'écoulaient dans une douce oisiveté; le vin coulait à flots dans les festins et animait les fêtes; l'amour remplissait tous les cœurs de ses plus douces jouissances.»

D'autres auteurs, moins hyperboliques qu'Ali Reza, racontent des traits touchants de la bonté de Kérim khan.

Il venait un jour de rendre la justice et se retirait très fatigué, quand un homme se présenta et demanda à être entendu sans délai.

«Qui es-tu? demande Kérim khan.

-426-—Un marchand auquel des voleurs viennent de dérober tout ce qu'il possédait.

—Et que faisais-tu pendant qu'on te volait?

—Je dormais.

—Pourquoi t'étais-tu endormi? reprend le prince avec colère.

—Parce que je croyais que vous veilliez sur moi.

—C'est juste, reprit Kérim khan, subitement calmé par cette réponse hardie; que l'on conduise cet homme chez mon trésorier, on lui remboursera la valeur des objets qu'il a perdus: c'est à moi de retrouver le voleur.»

Depuis Kérim khan, les temps ont bien changé: les gouverneurs laissent les voleurs pratiquer leur industrie en toute tranquillité et se croient quittes envers Dieu et ses créatures en affectant une profonde horreur pour le vin. D'ailleurs, s'ils s'abreuvent publiquement de cherbets (sorbets) ou d'autres boissons débilitantes, ils prennent, paraît-il, une fière revanche en particulier et rendraient, entre quatre murs, des bouteilles aux Polonais.

«Quand vous irez demain déjeuner chez Mirza Salih khan, vous ferez bien de lui demander s'il a annoncé votre visite au gouverneur, nous a dit ce matin M. Blackmore.

—Pourquoi donc? Ne nous a-t-il pas proposé avec beaucoup de bonne grâce de préparer cette entrevue?

—Parce que d'habitude il est gris huit jours sur sept, s'il est possible. Après être venu vous voir dans un état à peu près normal, il a dû se dédommager des privations qu'il s'était imposées en votre honneur, et peut-être même serait-il dans l'impossibilité de vous recevoir demain, s'il n'avait eu la prudence de vous inviter à déjeuner de très bonne heure: dans la matinée il conserve parfois un reste de bon sens.

—Les Chiraziens fréquenteraient-ils les vignes du Seigneur?

—Ils s'en défendent beaucoup devant les Européens, mais bien peu suivent à cet égard les préceptes du Koran.

—Votre vin de Chiraz a un goût et un parfum si agréables, qu'il porte en lui-même l'excuse de ses appréciateurs trop enthousiastes.

—C'est vrai; son bouquet n'est pourtant point un mérite aux yeux de ses adorateurs. Les Iraniens aiment leur vin parce qu'il les amène rapidement à un état d'ivresse béate. Un Persan ne se grise jamais par hasard ou par entraînement, mais de propos délibéré et afin de se plonger dans ce qu'il appelle lui-même les «charmes des rêves couleur de rose».

«En voulez-vous un exemple? Il y a quelques mois, le superintendent est venu à Chiraz en tournée d'inspection; le prédécesseur de Çahabi divan s'est empressé de lui rendre ses devoirs et, dans la conversation, lui a demandé des renseignements sur les boissons alcooliques fabriquées en Europe, en particulier sur la bière. Après le départ de l'Excellence, le superintendent a ordonné de porter au palais, la nuit s'entend, un panier de dix bouteilles de pale ale. Le lendemain, un agent du télégraphe rencontre au bazar le valet de chambre du hakem et essaye de lier conversation avec lui. L'autre répond d'abord froidement à ces avances, puis tout à coup: «Quelle est donc cette drogue que ton maître a envoyée hier soir au palais? Le hakem en a bu cinq bouteilles de suite et il a été obligé de recourir à de l'arak (eau-de-vie de dattes) pour se griser.»

13 octobre.—On nous l'avait bien dit! Dès notre arrivée dans le talar, où nous attendait Mirza Salih khan, nous nous sommes aperçus que notre hôte ne pouvait même pas se tenir debout. C'est en bredouillant qu'il nous a priés de nous asseoir sur un tapis de Bokhara étendu auprès d'une fenêtre.

«Une fièvre ardente me dévore, mais je suis néanmoins heureux de vous revoir, bien que vous arriviez fort en retard», nous dit-il poliment entre deux hoquets.

-427-Cette formule de bienvenue, employée par tous les Persans quand ils reçoivent des invités, a eu le don de m'irriter tant que je n'en ai pas connu la véritable signification. J'ai même le remords d'avoir répondu assez vertement à un brave homme, fort désireux de m'être agréable, qui me reprochait avec une insistance des plus déplaisantes de l'avoir fait attendre pendant plus de deux heures. Une bonne âme me fit comprendre que mon hôte, en me reprochant mon inexactitude, avait voulu me donner la mesure de tout le plaisir qu'il aurait ressenti à me voir devancer de deux heures le moment du rendez-vous, et à jouir plus longtemps de «ma bienfaisante présence».

«Avant de nous mettre à table, je veux vous présenter mon prédécesseur, reprend Mirza Salih khan en nous désignant un vieillard coiffé du turban bleu des seïds. La vue de ce vénérable hadji s'affaiblit beaucoup depuis quelque temps; je lui ai annoncé hier qu'il était arrivé à Chiraz un des plus illustres médecins du Faranguistan, et il est venu vous consulter.

—Je ne suis pas médecin, répond Marcel; vous avez ici un habile praticien, le docteur Odling: c'est à lui et non à moi que le seïd doit s'adresser.

—Un sentiment dont j'apprécie toute la délicatesse vous dicte cette réponse, mais je sais à quoi m'en tenir à votre égard; je vous en prie, examinez mon ami, vous me ferez plaisir. Seulement, comme il est très tourmenté de son état, gardez-vous bien de trahir votre pensée: s'il croyait perdre la vue, il mourrait de chagrin. Vous me ferez connaître votre opinion en français.»

Marcel examine le vieux seïd; il a la cataracte.

«Est-il un moyen de lui conserver la vue? demande Mirza Salih khan.

—Peut-être, mais le moment de faire l'opération n'est pas encore venu. D'ici à quelque temps votre ami perdra l'usage de l'œil gauche; envoyez-le alors chez M. Odling. Le docteur lui abaissera ou lui extirpera le cristallin opacifié. En tout cas, je suis de votre avis: il est inutile d'avertir le seïd du sort qui l'attend.

—Certainement, certainement», reprend en persan notre hôte, dont l'intelligence paraît s'obscurcir de minute en minute et qui n'est même plus en état de s'exprimer en français; puis tout à coup: «Ami chéri, s'écrie-t-il joyeusement en frappant ses mains l'une contre l'autre et en accentuant ses paroles d'une pantomime des plus expressives, baricallah! baricallah! (bravo! bravo!). Je vais te répéter textuellement les paroles du Farangui: «Dans un an tu perdras entièrement la vue,… la vue;… alors viendra un autre Farangui,… il prendra un grand couteau, détachera ton œil, l'extirpera de ta tête, le posera sur cette table et fera passer sur lui… la force du télégraphe; puis il le fourrera de nouveau dans son orbite et… à partir de ce moment tu y verras plus clair que jamais, et cela jusqu'à la fin de…, de tes jours. Du reste, n'aie pas peur: cette opération n'est pas douloureuse.»

Le vieux seïd entrevoit bien que son «ami chéri» n'a pas conscience de ses paroles, mais il devient néanmoins vert comme un concombre. Marcel essaye de le rassurer et de lui faire entendre que les discours de Mirza Salih khan sont les enfants d'un cerveau en délire; celui-ci se récrie avec colère et proteste de sa véracité en entremêlant ses antiennes de hoquets et de baricallah! de plus en plus bruyants.

On apporte enfin le déjeuner. Le protecteur se met d'abord à table, mais à peine a-t-il commencé à manger que, ne pouvant plus tenir sur son séant, il se laisse glisser su