The Project Gutenberg eBook of Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante

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Title: Le rêve et la vie - Les filles du feu - La bohème galante

Author: Gérard de Nerval

Release date: September 15, 2017 [eBook #55554]

Language: French

Credits: Produced by Laura Natal Rodriguez and Marc D'Hooghe at
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LE RÊVE ET LA VIE - LES FILLES DU FEU - LA BOHÈME GALANTE ***

LE RÊVE

ET LA VIE

LES FILLES DU FEU

LA BOHÈME GALANTE

PAR

GÉRARD DE NERVAL

PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 BIS, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
A LA LIBRAIRIE NOUVELLE
1868

[p. 1]

LES FILLES DU FEU


AURÉLIA

PREMIÈRE PARTIE

I

Le rêve est une seconde vie. Je n'ai pu percer sans frémir ces portes d'ivoire ou de corne qui nous séparent du monde invisible. Les premiers instants du sommeil sont l'image de la mort; un engourdissement nébuleux saisit notre pensée, et nous ne pouvons déterminer l'instant précis où le moi, sous une autre forme, continue l'œuvre de l'existence. C'est un souterrain vague qui s'éclaire peu à peu, et où se dégagent de l'ombre et de la nuit les pâles figures gravement immobiles qui habitent le séjour des limbes. Puis le tableau se forme, une clarté nouvelle illumine et fait jouer ces apparitions bizarres; le monde des Esprits s'ouvre pour nous.

Swedenborg appelait ces visions Memorabilia; il les devait à la rêverie plus souvent qu'au sommeil; l'Ane d'or, d'Apulée, la Divine Comédie, du Dante, sont les modèles poétiques de ces études de l'âme humaine. Je vais essayer, à leur exemple, de transcrire les impressions d'une longue maladie qui s'est[p. 2] passée tout entière dans les mystères de mon esprit;—et je ne sais pourquoi je me sers de ce terme maladie, car jamais, quant à ce qui est de moi-même, je ne me suis senti mieux portant. Parfois, je croyais ma force et mon activité doublées; il me semblait tout savoir, tout comprendre; l'imagination m'apportait des délices infinies. En recouvrant ce que les hommes appellent la raison, faudra-t-il regretter de les avoir perdues?...

Cette vita nuova a eu pour moi deux phases. Voici les notes qui se rapportent à la première.—Une dame que j'avais aimée longtemps et que j'appellerai du nom d'Aurélia, était perdue pour moi. Peu importent les circonstances de cet événement, qui devait avoir une si grande influence sur ma vie. Chacun peut chercher dans ses souvenirs l'émotion la plus navrante, le coup le plus terrible frappé sur l'âme par le destin; il faut alors se résoudre à mourir ou à vivre:—je dirai plus tard pourquoi je n'ai pas choisi la mort. Condamné par celle que j'aimais, coupable d'une faute dont je n'espérais plus le pardon, il ne me restait qu'à me jeter dans les enivrements vulgaires; j'affectai la joie et l'insouciance, je courus le monde, follement épris de la variété et du caprice; j'aimais surtout les costumes et les mœurs bizarres des populations lointaines, il me semblait que je déplaçais ainsi les conditions du bien et du mal; les termes, pour ainsi dire, de ce qui est sentiment pour nous autres Français. «Quelle folie, me disais-je, d'aimer ainsi d'un amour platonique une femme qui ne vous aime plus! Ceci est la faute de mes lectures; j'ai pris au sérieux les inventions des poëtes, et je me suis fait une Laure ou une Béatrix d'une personne ordinaire de notre siècle... Passons à d'autres intrigues, et celle-là sera vite oubliée.» L'étourdissement d'un joyeux carnaval dans une ville d'Italie chassa toutes mes idées mélancoliques. J'étais si heureux du soulagement que j'éprouvais, que je faisais part de ma joie à tous mes amis, et, dans mes lettres, je leur donnais pour l'état constant de mon esprit ce qui n'était que surexcitation fiévreuse.

[p. 3]

Un jour, arriva dans la ville une femme d'une grande renommée qui me prit en amitié et qui, habituée à plaire et à éblouir, m'entraîna sans peine dans le cercle de ses admirateurs. Après une soirée où elle avait été à la fois naturelle et pleine d'un charme dont tous éprouvaient l'atteinte, je me sentis épris d'elle à ce point que je ne voulus pas tarder un instant à lui écrire. J'étais si heureux de sentir mon cœur capable d'un amour nouveau!... J'empruntais, dans cet enthousiasme factice, les formules mêmes qui, si peu de temps auparavant, m'avaient servi pour peindre un amour véritable, et longtemps éprouvé. La lettre partie, j'aurais voulu la retenir, et j'allai rêver dans la solitude à ce qui me semblait une profanation de mes souvenirs.

Le soir rendit à mon nouvel amour tout le prestige de la veille. La dame se montra sensible à ce que je lui avais écrit, tout en manifestant quelque étonnement de ma ferveur soudaine. J'avais franchi, en un jour, plusieurs degrés des sentiments que l'on peut concevoir pour une femme avec apparence de sincérité. Elle m'avoua que ma lettre l'étonnait tout en la rendant fière. J'essayai de la convaincre; mais, quoi que je voulusse lui dire, je ne pus ensuite retrouver dans nos entretiens le diapason de mon style, de sorte que je fus réduit à lui avouer, avec larmes, que je m'étais trompé moi-même en l'abusant. Mes confidences attendries eurent pourtant quelque charme, et une amitié plus forte dans sa douceur succéda à de vaines protestations de tendresse.


II

Plus tard, je la rencontrai dans une autre ville où se trouvait la dame que j'aimais toujours sans espoir. Un hasard les fit connaître l'une à l'autre, et la première eut occasion, sans doute, d'attendrir à mon égard celle qui m'avait exilé de son cœur. De sorte qu'un jour, me trouvant dans une société dont[p. 4] elle faisait partie, je la vis venir à moi et me tendre la main. Comment interpréter cette démarche et le regard profond et triste dont elle accompagna son salut? J'y crus voir le pardon du passé; l'accent divin de la pitié donnait aux simples paroles qu'elle m'adressa une valeur inexprimable, comme si quelque chose de la religion se mêlait aux douceurs d'un amour jusque-là profane, et lui imprimait le caractère de l'éternité.

Un devoir impérieux me forçait de retourner à Paris, mais je pris aussitôt la résolution de n'y rester que peu de jours et de revenir près de mes deux amies. La joie et l'impatience me donnèrent alors une sorte d'étourdissement qui se compliquait du soin des affaires que j'avais à terminer. Un soir, vers minuit, je remontais un faubourg où se trouvait ma demeure, lorsque, levant les yeux par hasard, je remarquai le numéro d'une maison éclairé par un réverbère. Ce nombre était celui de mon âge. Aussitôt, en baissant les yeux, je vis devant moi une femme au teint blême, aux yeux caves, qui me semblait avoir les traits d'Aurélia. Je me dis:

—C'est sa mort ou la mienne qui m'est annoncée!

Mais je ne sais pourquoi j'en restai à la dernière supposition, et je me frappai de cette idée, que ce devait être le lendemain à la même heure.

Cette nuit-là, je fis un rêve qui me confirma dans ma pensée.

J'errais dans un vaste édifice composé de plusieurs salles, dont les unes étaient consacrées à l'étude, d'autres à la conversation ou aux discussions philosophiques. Je m'arrêtai avec intérêt dans une des premières, où je crus reconnaître mes anciens maîtres et mes anciens condisciples. Les leçons continuaient sur les auteurs grecs et latins, avec ce bourdonnement monotone qui semble une prière à la déesse Mnémosine.—Je passai dans une autre salle, où avaient lieu des conférences philosophiques. J'y pris part quelque temps, puis j'en sortis pour chercher ma chambre dans une sorte d'hôtellerie aux escaliers immenses, pleine de voyageurs affairés.

Je me perdis plusieurs fois dans les longs corridors, et, en[p. 5] traversant une des galeries centrales, je fus frappé d'un spectacle étrange. Un être d'une grandeur démesurée—homme ou femme, je ne sais,—voltigeait péniblement au-dessus de l'espace et semblait se débattre parmi des nuages épais. Manquant d'haleine et de force, il tomba enfin au milieu de la cour obscure, accrochant et froissant ses ailes le long des toits et des balustres. Je pus le contempler un instant. Il était coloré de teintes vermeilles, et ses ailes brillaient de mille reflets changeants. Vêtu d'une robe longue à plis antiques, il ressemblait à l'ange de la Mélancolie, d'Albrecht Durer.—Je ne pus m'empêcher de pousser des cris d'effroi, qui me réveillèrent en sursaut.

Le jour suivant, je me hâtai d'aller voir tous mes amis. Je leur faisais mentalement mes adieux, et, sans leur rien dire de ce qui m'occupait l'esprit, je dissertais chaleureusement sur des sujets mystiques; je les étonnais par une éloquence particulière, il me semblait que je savais tout, et que les mystères du monde se révélaient à moi dans ces heures suprêmes.

Le soir, lorsque l'heure fatale semblait s'approcher, je dissertais avec deux amis, à la table d'un cercle, sur la peinture et sur la musique, définissant à mon point de vue la génération des couleurs et le sens des nombres. L'un d'eux, nommé Paul ***, voulut me reconduire chez moi, mais, je lui dis que je ne rentrais pas.

—Où vas-tu? me dit-il.

Vers l'Orient.

Et, pendant qu'il' m'accompagnait, je me mis à chercher dans le ciel une étoile, que je croyais connaître, comme si elle avait quelque influence sur ma destinée. L'ayant trouvée, je continuai ma marche en suivant les rues dans la direction desquelles elle était visible, marchant pour ainsi dire au-devant de mon destin, et voulant apercevoir l'étoile jusqu'au moment où la mort devait me frapper. Arrivé cependant au confluent de trois rues, je ne voulus pas aller plus loin. Il me semblait que mon ami déployait une force surhumaine pour me faire[p. 6] changer de place; il grandissait à mes yeux et prenait les traits d'un apôtre. Je croyais voir le lieu où nous étions s'élever et perdre les formes que lui donnait sa configuration urbaine;—sur une colline, entourée de vastes solitudes, cette scène devenait le combat de deux Esprits et comme une tentation biblique.

—Non! disais-je, je n'appartiens pas à ton ciel. Dans cette étoile sont ceux qui m'attendent. Ils sont antérieurs à la révélation que tu as annoncée. Laisse-moi les rejoindre, car celle que j'aime leur appartient, et c'est là que nous devons nous retrouver!


III

Ici a commencé pour moi ce que j'appellerai l'épanchement du songe dans la vie réelle. A dater de ce moment, tout prenait parfois un aspect double,—et cela, sans que le raisonnement manquât jamais de logique, sans que la mémoire perdit les plus légers détails de ce qui m'arrivait. Seulement, mes actions, insensées en apparence, étaient soumises à ce que l'on appelle illusion, selon la raison humaine ...

Cette idée m'est revenue bien des fois, que, dans certains moments graves de la vie, tel Esprit du monde extérieur s'incarnait tout à coup en la forme d'une personne ordinaire, et agissait ou tentait d'agir sur nous, sans que cette personne en eût la connaissance ou en gardât le souvenir.

Mon ami m'avait quitté, voyant ses efforts inutiles, et me croyant sans doute en proie à quelque idée fixe que la marche calmerait. Me trouvant seul, je me levai avec effort et me remis en route dans la direction de l'étoile sur laquelle je ne cessais de fixer les yeux. Je chantais en marchant un hymne mystérieux dont je croyais me souvenir comme l'ayant entendu dans quelque autre existence, et qui me remplissait d'une joie ineffable. En même temps, je quittais mes habits terrestres et je les dispersais autour de moi. La route semblait s'élever[p. 7] toujours et l'étoile s'agrandir. Puis je restai les bras étendus, attendant le moment où l'âme allait se séparer du corps, attirée magnétiquement dans le rayon de l'étoile. Alors, je sentis un frisson; le regret de la terre et de ceux que j'y aimais me saisit au cœur, et je suppliai si ardemment en moi-même l'Esprit qui m'attirait à lui, qu'il me sembla que je redescendais parmi les hommes. Une ronde de nuit m'entourait;—j'avais alors l'idée que j'étais devenu très-grand,—et que, tout inondé de forces électriques, j'allais renverser tout ce qui m'approchait. Il y avait quelque chose de comique dans le soin que je prenais de ménager les forces et la vie des soldats qui m'avaient recueilli.

Si je ne pensais que la mission d'un écrivain est d'analyser sincèrement ce qu'il éprouve dans les graves circonstances de la vie, et si je ne me proposais un but que je crois utile, je m'arrêterais ici, et je n'essayerais pas de décrire ce que j'éprouvai ensuite dans une série de visions insensées peut-être, ou vulgairement maladives... Étendu sur un lit de camp, je crus voir le ciel se dévoiler et s'ouvrir en mille aspects de magnificences inouïes. Le destin de l'âme délivrée semblait se révéler à moi comme pour me donner le regret d'avoir voulu reprendre pied de toutes les forces de mon esprit sur la terre que j'allais quitter... D'immenses cercles se traçaient dans l'infini, comme les orbes que forme l'eau troublée par la chute d'un corps; chaque région, peuplée de figures radieuses, se colorait, se mouvait et se fondait tour à tour, et une divinité, toujours la même, rejetait en souriant les masques furtifs de ses diverses incarnations, et se réfugiait enfin, insaisissable, dans les mystiques splendeurs du ciel d'Asie.

Cette vision céleste, par un de ces phénomènes que tout le monde a pu éprouver dans certains rêves, ne me laissait pas étranger à ce qui se passait autour de moi. Couché sur un lit de camp, j'entendais que les soldats s'entretenaient d'un inconnu arrêté comme moi et dont la voix avait retenti dans la même salle. Par un singulier effet de vibration, il me[p. 8] semblait que cette voix résonnait dans ma poitrine et que mon urne se dédoublait pour ainsi dire,—distinctement partagée entre la vision et la réalité. Un instant, j'eus l'idée de me retourner avec effort vers celui dont il était question, puis je frémis en me rappelant une tradition bien connue en Allemagne, qui dit que chaque homme a un double, et que, lorsqu'il le voit, la mort est proche.—Je fermai les yeux et j'entrai dans un état d'esprit confus où les figures fantasques ou réelles qui m'entouraient se brisaient en mille apparences fugitives. Un instant, je vis près de** moi deux de mes amis qui me réclamaient, les soldats me désignèrent; puis la porte s'ouvrit, et quelqu'un de ma taille, dont je ne voyais pas la figure, sortit avec mes amis que je rappelais en vain.

—Mais on se trompe! m'écriais-je, c'est moi qu'ils sont venus chercher et c'est un autre qui sort! Je fis tant de bruit, que l'on me mit au cachot.

J'y restai plusieurs heures dans une sorte d'abrutissement; enfin, les deux amis que j'avais cru voir déjà vinrent me chercher avec une voiture. Je leur racontai tout ce qui s'était passé, mais ils nièrent être venus dans la nuit. Je dînai avec eux assez tranquillement; mais, à mesure que la nuit approchait, il me sembla que j'avais à redouter l'heure même qui, la veille, avait risqué de m'être fatale. Je demandai à l'un d'eux une bague orientale qu'il avait au doigt et que je regardais comme un ancien talisman, et, prenant un foulard, je la nouai autour de mon cou, en ayant soin de tourner le chaton, composé d'une turquoise, sur un point de la nuque où je sentais une douleur. Selon moi, ce point était celui par où l'âme risquerait de sortir au moment où un certain rayon, parti de l'étoile que j'avais vue la veille, coïnciderait relativement à moi avec le zénith. Soit par hasard, soit par l'effet de ma forte préoccupation, je tombai comme foudroyé, à la même heure que la veille. On me mit sur un lit, et pendant longtemps je perdis le sens et la liaison des images qui s'offrirent à moi. Cet état dura plusieurs jours. Je fus transporté dans une[p. 9] maison de santé. Beaucoup de parents et d'amis me visitèrent sans que j'en eusse, la connaissance. La seule différence pour moi de la veille au sommeil était que, dans la première, tout se transfigurait à mes yeux; chaque personne qui m'approchait semblait changée, les objets matériels avaient comme une pénombre qui en modifiait la forme, et les jeux de la lumière, les combinaisons des couleurs se décomposaient, de manière à m'entretenir dans une série constante d'impressions qui se liaient entre elles, et dont le rêve, plus dégagé des éléments extérieurs, continuait la probabilité.


IV

Un soir, je crus avec certitude être transporté sur les bords du Rhin. En face de moi se trouvaient des rocs sinistres dont la perspective s'ébauchait dans l'ombre. J'entrai dans une maison riante, dont un rayon du soleil couchant traversait gaiement les contrevents verts que festonnait la vigne. Il me semblait que je rentrais dans une demeure connue, celle d'un oncle maternel, peintre flamand, mort depuis plus d'un siècle. Les tableaux ébauchés étaient suspendus çà et là; l'un d'eux représentait la fée célèbre de ce rivage. Une vieille servante, que j'appelai Marguerite et qu'il me semblait connaître depuis l'enfance, me dit:

—N'allez-vous pas vous mettre sur le lit? car vous venez de loin, et votre oncle rentrera tard; on vous réveillera pour souper.

Je m'étendis sur un lit à colonnes drapé de perse à grandes fleurs rouges. Il y avait en face de moi une horloge rustique accrochée au mur, et sur cette horloge un piseau qui se mit à parler comme une personne. Et j'avais l'idée que l'âme de mon aïeul était dans cet oiseau; mais je ne m'étonnais pas plus de son langage et de sa forme que de me voir comme transporté d'un siècle en arrière. L'oiseau me parlait de personnes[p. 10] de ma famille vivantes ou mortes en divers temps, comme si elles existaient simultanément, et me dit:

—Vous voyez que votre oncle avait eu soin de faire son portrait d'avance... Maintenant, elle est avec nous.

Je portai les yeux sur une toile qui représentait une femme en costume ancien à l'allemande, penchée sur le bord du fleuve, et les yeux attirés vers une touffe de myosotis.—Cependant, la nuit s'épaississait peu à peu, et les aspects, les sons et le sentiment des lieux se confondaient dans mon esprit somnolent; je crus tomber dans un abîme qui traversait le globe. Je me sentais emporté sans souffrance par un courant de métal fondu, et mille fleuves pareils, dont les teintes indiquaient les différences chimiques, sillonnaient le sein de la terre comme les vaisseaux et les veines qui serpentent parmi les lobes du cerveau. Tous coulaient, circulaient et vibraient ainsi, et j'eus le sentiment que ces courants étaient composés d'âmes vivantes, à l'état moléculaire, que la rapidité de ce voyage m'empêchait seule de distinguer. Une clarté blanchâtre s'infiltrait peu à peu dans ces conduits, et je vis enfin s'élargir, ainsi qu'une vaste coupole, un horizon nouveau où se traçaient des lies entourées de flots lumineux. Je me trouvai sur une côte éclairée de ce jour sans soleil, et je vis un vieillard qui cultivait la terre. Je le reconnus pour le même qui m'avait parlé par la voix de l'oiseau, et, soit qu'il me parlât, soit que je le comprisse en moi-même, il devenait clair pour moi que les aïeux prenaient la forme de certains animaux pour nous visiter sur la terre, et qu'ils assistaient ainsi, muets observateurs, aux phases de notre existence.

Le vieillard quitta son travail et m'accompagna jusqu'à une maison qui s'élevait près de là. Le paysage qui nous entourait me rappelait celui d'un pays de la Flandre française où mes parents avaient vécu et où se trouvent leurs tombes: le champ entouré de bosquets à la lisière du bois, le lac voisin, la rivière et le lavoir, le village et sa rue qui monte, les collines de grès sombre et leurs touffes de genêts et de bruyères,—[p. 11] image rajeunie des lieux que j'avais aimés. Seulement, la maison où j'entrai ne m'était point connue. Je compris qu'elle avait existé dans je ne sais quel temps, et qu'en ce monde que je visitais alors, le fantôme des choses accompagnait celui du corps.

J'entrai dans une vaste salle où beaucoup de personnes étaient réunies. Partout je retrouvais des figures connues. Les traits des parents morts que j'avais pleures se trouvaient reproduits dans d'autres qui, vêtus de costumes plus anciens, me faisaient le même accueil paternel. Ils paraissaient s'être assemblés pour un banquet de famille. Un de ces parents vint à moi et m'embrassa tendrement. Il portait un costume ancien dont les couleurs semblaient pâlies, et sa figure souriante, sous ses cheveux poudrés, avait quelque ressemblance avec la mienne. Il me semblait plus précisément vivant que les autres, et pour ainsi dire en rapport plus volontaire avec mon esprit.—C'était mon oncle. Il me fit placer près de lui, et une sorte de communication s'établit entre nous; car je ne puis dire que j'entendisse sa voix; seulement, à mesure que ma pensée se portait sur un point, l'explication m'en devenait claire aussitôt, et les images se précisaient devant mes yeux comme des peintures animées.

—Cela est donc vrai! disais-je avec ravissement, nous sommes immortels et nous conservons ici les images, du monde que nous avons habité. Quel bonheur de songer que tout ce que nous avons aimé existera toujours autour de nous!... J'étais bien fatigué de la vie!

—Ne te hâte pas, dit-il, de te réjouir, car tu appartiens encore au monde d'en haut et tu as à supporter de rudes années d'épreuves. Le séjour qui t'enchante a lui-même ses douleurs, ses luttes et ses dangers. La terre où nous avons vécu est toujours le théâtre où se nouent et se dénouent nos destinées; nous sommes les rayons du feu central qui l'anime et qui déjà s'est affaibli ...

—Eh quoi! dis-je, la terre pourrait mourir, et nous serions envahis par le néant?

[p. 12]

—Le néant, dit-il, n'existe pas dans le sens qu'on l'entend; mais la terre est elle-même un corps matériel dont la somme des esprits est l'âme. La matière ne peut pas plus périr que l'esprit, mais elle peut se modifier selon le bien et selon le mal. Notre passé et notre avenir sont solidaires. Nous vivons dans notre race, et notre race vit en nous.

Cette idée me devint aussitôt sensible, et, comme si les murs de la salle se fussent ouverts sur des perspectives infinies, il me semblait voir une chaîne non interrompue d'hommes et de femmes en qui j'étais et qui étaient moi-même; les costumes de tous les peuples, les images de tous les pays apparaissaient distinctement à la fois, comme si mes facultés d'attention s'étaient multipliées sans se confondre, par un phénomène d'espace analogue à celui du temps qui concentre un siècle d'action dans une minute de rêve. Mon étonnement s'accrut en voyant que cette immense énumération se composait seulement des personnes qui se trouvaient dans la salle et dont j'avais vu les images se diviser et se combiner en mille aspects fugitifs.

—Nous sommes sept, dis-je à mon oncle.

—C'est en effet, dit-il, le nombre typique de chaque famille humaine, et, par extension, sept fois sept, et davantage[1].

Je ne puis espérer de faire comprendre cette réponse, qui pour moi-même est restée très-obscure. La métaphysique ne me fournit pas de termes pour la perception qui me vint alors du rapport de ce nombre de personnes avec l'harmonie générale. On conçoit bien dans le père et la mère l'analogie des forées électriques de la nature; mais comment établir les centres individuels émanés d'eux,—dont ils émanent, comme[p. 13] une figure animique collective, dont la combinaison serait à la fois multiple et bornée? Autant vaudrait demander compte à la fleur du nombre de ses pétales ou des divisions de sa corolle ..., au sol des figures qu'il trace, au soleil des couleurs qu'il produit.

[1] Sept était le nombre de la famille de Noé; mais l'un des sept se rattachait mystérieusement aux générations antérieures des Éloïm!...

... L'imagination, comme un éclair, me représenta les dieux multiples de l'Inde comme de» images de la famille pour ainsi dire primitivement concentrée. Je frémis d'aller plus loin, car dans la Trinité réside encore on mystère redoutable... Nous sommes nés sous la loi biblique ...


V

Tout changeait de forme autour de moi. L'esprit avec qui je m'entretenais n'avait plus le même aspect. C'était un jeune homme qui désormais recevait plutôt de moi les idées qu'il ne me les communiquait... Étais-je allé trop loin dans ces hauteurs qui donnent le vertige? Il me sembla comprendre que ces questions étaient obscures ou dangereuses, même pour les esprits du monde que je percevais alors... Peut-être aussi un pouvoir supérieur m'interdisait-il ces recherches. Je me vis errant dans les rues d'une cité très-populeuse et inconnue. Je remarquai qu'elle était bossuée de collines et dominée par un mont tout couvert d'habitations. A travers le peuple de cette capitale, je distinguais certains hommes qui paraissaient appartenir à une nation particulière; leur air vif, résolu, l'accent énergique de leurs traits, me faisaient songer aux races indépendantes et guerrières des pays de montagnes ou de certaines îles peu fréquentées par les étrangers; toutefois, c'est au milieu d'une grande ville et d'une population mélangée et banale qu'ils savaient maintenir ainsi leur individualité farouche. Qu'étaient donc ces hommes? Mon guide me fit gravir des rues escarpées et bruyantes où retentissaient les bruits divers de l'industrie. Nous montâmes encore par de longues séries d'escaliers, au delà desquels la vue se découvrit. Çà et là, des terrasses revêtues de treillages, des jardinets ménagés sur quelques espaces aplatis, des toits, des pavillons légèrement construits, peints et sculptés avec une capricieuse patience: des perspectives reliées par de longues traînées de verdures grimpantes séduisaient l'œil et plaisaient[p. 14] à l'esprit comme l'aspect d'une oasis délicieuse, d'une solitude ignorée au-dessus du tumulte et de ces bruits d'en bas, qui là n'étaient plus qu'un murmure. On a souvent parlé de nations proscrites, vivant dans l'ombre des nécropoles et des catacombes; c'était ici le contraire sans doute. Une race heureuse s'était créé cette retraite aimée des oiseaux, des fleurs, de l'air pur et de la clarté.

—Ce sont, me dit mon guide, les anciens habitants de cette montagne qui domine la ville où nous sommes en ce moment. Longtemps ils y ont vécu simples de mœurs, aimants et justes, conservant les vertus naturelles des premiers jours du monde. Le peuple environnant les honorait et se modelait sur eux.

Du point où j'étais alors, je descendis, suivant mon guide, dans une de ces hautes habitations dont les toits réunis présentaient cet aspect étrange. Il me semblait que mes pieds s'enfonçaient dans les couches successives des édifices de différents âges. Ces fantômes de constructions en découvraient toujours d'autres où se distinguait le goût particulier de chaque siècle, et cela me représentait l'aspect des fouilles que l'on fait dans les cités antiques, si ce n'est que c'était aéré, vivant, traversé des mille jeux de la lumière. Je me trouvai enfin dans une vaste chambre où je vis un vieillard travaillant devant une table à je ne sais quel ouvrage d'industrie. Au moment où je franchissais la porte, un homme vêtu de blanc, dont je distinguais mal la figure, me menaça d'une arme qu'il tenait à la main; mais celui qui m'accompagnait lui fit signe de s'éloigner. Il semblait qu'on eût voulu m'empêcher de pénétrer le mystère de ces retraites. Sans rien demander à mon guide, je compris par intuition que ces hauteurs et en même temps ces profondeurs étaient la retraite des habitants primitifs de la montagne. Bravant toujours le flot envahissant des accumulations de races nouvelles, ils vivaient là, simples de mœurs, aimants et justes, adroits, fermes et ingénieux,—et pacifiquement vainqueurs des masses[p. 15] aveugles qui avaient tant de fois envahi leur héritage. Eh quoi! ni corrompus, ni détruits, ni esclaves! purs, quoique ayant vaincu l'ignorance! conservant dans l'aisance les vertus de la pauvreté!—Un enfant s'amusait à terre avec des cristaux, des coquillages et des pierres gravées, faisant sans doute un jeu d'une étude. Une femme âgée, mais belle encore, s'occupait des soins du ménage. En ce moment, plusieurs jeunes gens entrèrent avec bruit, comme revenant de leurs travaux. Je m'étonnais de les voir tous vêtus de blanc; mais il paraît que c'était une illusion de ma vue; pour la rendre sensible, mon guide se mit à dessiner leur costume qu'il teignit de couleurs vives, me faisant comprendre qu'ils étaient ainsi en réalité. La blancheur qui m'étonnait provenait peut-être d'un éclat particulier, d'un jeu de lumière où se confondaient les teintes ordinaires du prisme. Je sortis de la chambre et je me vis sur une terrasse disposée en parterre. Là se promenaient et jouaient des jeunes filles et des enfants. Leurs vêtements me paraissaient blancs comme les autres, mais ils étaient agrémentés par des broderies de couleur rose. Ces personnes étaient si belles, leurs traits si gracieux, et l'éclat de leur âme transparaissait si vivement à travers leurs formes délicates, qu'elles inspiraient toutes une sorte d'amour sans préférence et sans désir, résumant tous les enivrements des passions vagues de la jeunesse.

Je ne puis rendre le sentiment que j'éprouvai au milieu de ces êtres charmants qui m'étaient chers sans que je les connusse. C'était comme une famille primitive et céleste, dont les yeux souriants cherchaient les miens avec une douce compassion. Je me mis à pleurer à chaudes larmes, comme au souvenir d'un paradis perdu. Là, je sentis amèrement que j'étais un passant dans ce monde à la fois étranger et chéri et je frémis à la pensée que je devais retourner dans la vie. En vain, femmes et enfants se pressaient autour de moi comme pour me retenir. Déjà leurs formes ravissantes se fondaient en vapeurs confuses; ces beaux visages pâlissaient, et[p. 16] ces traits accentués, ces yeux étincelants se perdaient dans une ombre où luisait encore le dernier éclair du sourire ...

Telle fut cette vision, ou tels furent du moins les détails principaux dont j'ai gardé le souvenir. L'état cataleptique où je m'étais trouvé pendant plusieurs jours me fut expliqué scientifiquement, et les récits de ceux qui m'avaient vu ainsi me causaient une sorte d'irritation quand je voyais qu'on attribuait à l'aberration d'esprit les mouvements ou les paroles coïncidant avec les diverses phases de ce qui constituait pour moi une série d'événements logiques. J'aimais davantage ceux de mes amis qui par une patiente complaisance ou par suite d'idées analogues aux miennes, me faisaient faire de longs récits des choses que j'avais vues en esprit. L'un d'eux me dit en pleurant:

—N'est-ce pas que c'est vrai qu'il y a un Dieu?

—Oui! lui dis-je avec enthousiasme.

Et nous nous embrassâmes comme deux frères de cette patrie mystique que j'avais entrevue.—Quel bonheur je trouvai d'abord dans cette conviction! Ainsi ce doute éternel de l'immortalité de l'âme qui affecte les meilleurs esprits se trouvait résolu pour moi. Plus de mort, plus de tristesse, plus d'inquiétude. Ceux que j'aimais, parents, amis, me donnaient des signes certains de leur existence éternelle, et je n'étais plus séparé d'eux que par les heures du jour. J'attendais celles de la nuit dans une douce mélancolie.


VI

Un rêve que je fis encore me confirma dans cette pensée. Je me trouvai tout à coup dans une salle qui faisait partie de la demeure de mon aïeul. Elle semblait s'être agrandie seulement. Les vieux meubles luisaient d'un poli merveilleux, les tapis et les rideaux étaient comme remis à neuf, un jour trois fois plus brillant que le jour naturel arrivait par la[p. 17] croisée et par la porte, et il y avait dans l'air une fraîcheur et un parfum des premières matinées tièdes du printemps. Trois femmes travaillaient dans cette pièce, et représentaient, sans leur ressembler absolument, des parentes et des amies de ma jeunesse. Il semblait que chacune eût les traits de plusieurs de ces personnes. Les contours de leurs figures variaient comme la flamme d'une lampe, et à tout moment quelque chose de l'une passait dans l'autre; le sourire, la voix, la teinte des yeux, de la chevelure, la taille, les gestes familiers, s'échangeaient comme si elles eussent vécu de la même vie, et chacune était ainsi un composé de toutes, pareille à ces types que les peintres imitent de plusieurs modèles pour réaliser une beauté complète.

La plus âgée me parlait avec une voix vibrante et mélodieuse que je reconnaissais pour l'avoir entendue dans l'enfance, et je ne sais ce qu'elle me disait qui me frappait par sa profonde justesse. Mais elle attira ma pensée sur moi-même, et je me vis vêtu d'un petit habit brun de forme ancienne, entièrement tissu à l'aiguille de fils ténus comme ceux des toiles d'araignée. Il était coquet, gracieux et imprégné de douces odeurs. Je me sentais tout rajeuni et tout pimpant dans ce vêtement qui sortait de leurs doigts de fée, et je les remerciais en rougissant, comme si je n'eusse été qu'un petit enfant devant de grandes belles dames. Alors, l'une d'elles se leva et se dirigea vers le jardin.

Chacun sait que, dans les rêves, on ne voit jamais le soleil, bien qu'on ait souvent la perception d'une clarté beaucoup plus vive. Les objets et les corps sont lumineux par eux-mêmes. Je me vis dans un petit parc où se prolongeaient des treilles en berceaux chargés de lourdes grappes de raisins blancs et noirs; à mesure que la dame qui me guidait s'avançait sous ces berceaux, l'ombre des treillis croisés variait pour mes yeux ses formes et ses vêtements. Elle en sortit enfin, et nous nous trouvâmes dans un espace découvert. On y apercevait à peine la trace d'anciennes allées qui l'avaient[p. 18] jadis coupé en croix. La culture était négligée depuis longues années, et des plants épars de clématites, de houblon, de chèvrefeuille, de jasmin, de lierre, d'aristoloche, étendaient entre des arbres d'une croissance vigoureuse leurs longues traînées de lianes. Des branches pliaient jusqu'à terre chargées de fruits, et parmi des touffes d'herbes parasites s'épanouissaient quelques fleurs de jardin revenues à l'état sauvage.

De loin en loin s'élevaient des massifs de peupliers, d'acacias et de pins, au sein desquels on entrevoyait des statues noircies par le temps. J'aperçus devant moi un entassement de rochers couverts de lierre d'où jaillissait une source d'eau vive, dont le clapotement harmonieux résonnait sur un bassin d'eau dormante à demi voilée des larges feuilles du nénufar.

La dame que je suivais, développant sa taille élancée dans un mouvement qui faisait miroiter les plis de sa robe en taffetas changeant, entoura gracieusement de son bras nu une longue tige de rose trémière, puis elle se mit à grandir sous un clair rayon de lumière, de telle sorte que peu à peu le jardin prenait sa forme, et les parterres et les arbres devenaient les rosaces et les festons de ses vêtements; tandis que sa figure et ses bras imprimaient leurs contours aux nuages pourprés du ciel. Je la perdais ainsi de vue à mesure qu'elle se transfigurait, car elle semblait s'évanouir dans sa propre grandeur.

—Oh! ne fuis pas! m'écriai-je; car la nature meurt avec toi!

Disant ces mots, je marchais péniblement à travers les ronces, comme pour saisir l'ombre agrandie qui m'échappait; mais je me heurtai à un pan de mur dégradé, au pied duquel gisait un buste de femme. En le relevant, j'eus la persuasion que c'était le sien ... Je reconnus des traits chéris, et, portant les yeux autour de moi, je vis que le jardin avait pris l'aspect d'un cimetière. Des voix disaient:

—L'univers est dans la nuit!

[p. 19]


VII

Ce rêve si heureux à son début me jeta dans une grande perplexité. Que signifiait-il? Je ne le sus que plus tard. Aurélia était morte.

Je n'eus d'abord que la nouvelle de sa maladie. Par suite de l'état de mon esprit, je ne ressentis qu'un vague chagrin mêlé d'espoir. Je croyais moi-même n'avoir que peu de temps à vivre, et j'étais désormais assuré de l'existence d'un monde où les cœurs aimants se retrouvent. D'ailleurs, elle m'appartenait bien plus dans sa mort que dans sa vie.... Égoïste pensée que ma raison devait payer plus tard par d'amers regrets.

Je ne voudrais pas abuser des pressentiments; le hasard fait d'étranges choses; mais je fus alors préoccupé d'un souvenir de notre union trop rapide. Je lui avais donné une bague d'un travail ancien dont le chaton était formé d'une opale taillée en cœur. Comme cette bague était trop grande pour son doigt, j'avais en l'idée fatale de la faire couper pour en diminuer l'anneau, je ne compris ma faute qu'en entendant le bruit de la scie. Il me sembla voir couler du sang ...

Les soins de l'art m'avaient rendu à la santé sans avoir encore ramené dans mon esprit le cours régulier de la raison humaine. La maison où je me trouvais, située sur une hauteur, avait un vaste jardin planté d'arbres précieux. L'air pur de la colline où elle était située, les premières haleines du printemps, les douceurs d'une société toute sympathique, m'apportaient de longs jours de calme.

Les premières feuilles des sycomores me ravissaient par la vivacité de leurs couleurs, semblables aux panaches des coqs de Pharaon. La vue, qui s'étendait au-dessus de la plaine, présentait du matin au soir des horizons charmants, dont les teintes graduées plaisaient à mon imagination. Je peuplais[p. 20] les coteaux et les nuages de figures divines dont il me semblait voir distinctement les formes. Je voulus fixer davantage mes pensées favorites, et, à l'aide de charbons et de morceaux de brique que je ramassais, je couvris bientôt les murs d'une série de fresques où se réalisaient mes impressions. Une figure dominait toujours les autres: c'était celle d'Aurélia, peinte sous les traits d'une divinité, telle qu'elle m'était apparue dans mon rêve. Sous ses pieds tournait une roue, et les dieux lui faisaient cortège. Je parvins à colorier ce groupe en exprimant le suc des herbes et des fleurs.—Que de fois j'ai rêvé devant cette chère idole! Je fis plus, je tentai de figurer avec de la terre le corps de celle que j'aimais; tous les matins, mon travail était à refaire, car les fous, jaloux de mon bonheur, se plaisaient à en détruire l'image.

On me donna du papier, et pendant longtemps je m'appliquai à représenter, par mille figures accompagnées de récits, de vers et d'inscriptions en toutes langues connues, une sorte d'histoire du monde mêlée de souvenirs d'étude et de fragments de songes que ma préoccupation rendait plus sensible ou qui en prolongeaient la durée. Je ne m'arrêtais pas aux traditions modernes de la création. Ma pensée remontait au delà: j'entrevoyais, comme en un souvenir, le premier pacte formé par les génies au moyen de talismans. J'avais essayé de réunir les pierres de la Table sacrée, et de représenter à l'entour les sept premiers Éloïms qui s'étaient partagé le monde.

Ce système d'histoire, emprunté aux traditions orientales, commençait par l'heureux accord des Puissances de la nature, qui formulaient et organisaient l'univers.—Pendant la nuit qui précéda mon travail, je m'étais cru transporté dans une planète obscure où se débattaient les premiers germes de la création. Du sein de l'argile encore molle s'élevaient des palmiers gigantesques, des euphorbes vénéneux et des acanthes tortillées autour des cactus;—les figures arides[p. 21] des rochers s'élançaient comme des squelettes de cette ébauche de création, et de hideux reptiles serpentaient, s'élargissaient ou s'arrondissaient au milieu de l'inextricable réseau d'une végétation sauvage. La pâle lumière des astres éclairait seule les perspectives bleuâtres de cet étrange horizon; cependant, à mesure que ces créations se formaient, une étoile plus lumineuse y puisait les germes de la clarté.


VIII

Puis les monstres changeaient de forme, et, dépouillant leur première peau, se dressaient plus puissants sous des pattes gigantesques; l'énorme masse de leurs corps brisait les branches et les herbages, et, dans le désordre de la nature, ils se livraient des combats auxquels «je prenais part moi-même, car j'avais un corps aussi étrange que les leurs. Tout à coup une singulière harmonie résonna dans nos solitudes, et il semblait que les cris, les rugissements et les sifflements confus des êtres primitifs se modulassent désormais sur cet air divin. Les variations se succédaient à l'infini, la planète s'éclairait peu à peu, des formes divines se dessinaient sur la verdure et sur les profondeurs des bocages, et, désormais domptés, tous les monstres que j'avais vus dépouillaient leurs formes bizarres et devenaient hommes et femmes; d'autres revêtaient, dans leurs transformations, la figure des bêtes sauvages des poissons et des oiseaux.

Qui donc avait fait ce miracle? Une déesse rayonnante guidait dans ces nouveaux avatars l'évolution rapide des humains. Il s'établit alors une distinction de races qui, partant de l'ordre des oiseaux, comprenait aussi les bêtes, les poissons et les reptiles: c'étaient les dives, les péris, les ondins elles salamandres; chaque fois qu'un de ces êtres mourait, il renaissait aussitôt sous une forme plus belle et chantait la gloire des dieux.—Cependant, l'un des Éloïms eut la pensée de créer une cinquième race, composée des éléments[p. 22] de la terre, et qu'on appela les Afrites.—Ce fut le signal d'une révolution complète parmi les Esprits qui ne voulurent pas reconnaître les nouveaux possesseurs du monde. Je ne sais combien de mille ans durèrent ces combats qui ensanglantèrent le globe. Trois des Éloïms avec les Esprits de leurs races furent enfin relégués au midi de la terre, où ils fondèrent de vastes royaumes. Ils avaient emporté les secrets de la divine cabale qui lie les mondes, et prenaient leur force dans l'adoration de certains astres auxquels ils correspondent toujours. Ces nécromants, bannis aux confins de la terre, s'étaient entendus pour se transmettre la puissance. Entouré de femmes et d'esclaves, chacun de leurs souverains s'était assuré de pouvoir renaître sous la forme d'un de ses enfants. Leur vie était de mille ans. De puissants cabalistes les enfermaient, à l'approche de leur mort, dans des sépulcres bien gardes où ils les nourrissaient d'élixirs et de substances conservatrices. Longtemps encore ils gardaient les apparences de la vie; puis, semblables à la chrysalide qui file son cocon, ils s'endormaient quarante jours pour renaître sous la forme d'un jeune enfant qu'on appelait plus tard à l'empire.

Cependant, les forces vivifiantes de la terre s'épuisaient à nourrir ces familles, dont le sang toujours le même inondait des rejetons nouveaux. Dans de vastes souterrains, creusés sous les hypogées et sous les pyramides, ils avaient accumulé tous les trésors des races passées et certains talismans qui les protégeaient contre la colère des dieux.

C'est dans le centre de l'Afrique, au delà des montagnes de la Lune et de l'antique Éthiopie, qu'avaient lieu ces étranges mystères: longtemps j'y avais gémi dans la captivité, ainsi qu'une partie de la race humaine. Les bocages que j'avais vus si verts ne portaient plus que de pâles fleurs et des feuillages flétris; un soleil implacable dévorait ces contrées, et les faibles enfants de ces éternelles dynasties semblaient accablés du poids de la vie. Cette grandeur imposante et[p. 23] monotone, réglée par l'étiquette et les cérémonies hiératiques, pesait à tous sans que personne osât s'y soustraire. Les vieillards languissaient sous le poids de leurs couronnes et de leurs ornements impériaux, entre des médecins et des prêtres, dont le savoir leur garantissait l'immortalité. Quant au peuple, à tout jamais engrené dans les divisions des castes, il ne pouvait compter ni sur la vie, ni sur la liberté. Au pied des arbres frappés de mort et de stérilité, aux bouches des sources taries, on voyait sur l'herbe brûlée se flétrir des enfants et des jeunes femmes énervés et sans couleur. La splendeur des chambres royales, la majesté des portiques, l'éclat des vêtements et des parures, n'étaient qu'une faible consolation aux ennuis éternels de ces solitudes.

Bientôt les peuples furent décimés par des maladies, les bêtes et les plantes moururent, et les immortels eux-mêmes dépérissaient sous leurs habits pompeux.—Un fléau plus grand que les autres vint tout à coup rajeunir et sauver le monde. La constellation d'Orion ouvrit au ciel les cataractes des eaux; la terre, trop chargée par les glaces du pôle opposé, fit un demi-tour sur elle-même, et les mers, surmontant leurs rivages, refluèrent sur les plateaux de l'Afrique et de l'Asie; l'inondation pénétra les sables, remplit les tombeaux et les pyramides, et, pendant quarante jours, une arche mystérieuse se promena sur les mers portant l'espoir d'une création nouvelle.

Trois des Éloïms s'étaient réfugiés sur la cime la plus haute des montagnes d'Afrique. Un combat se livra entre eux. Ici, ma mémoire se trouble, et je ne sais quel fut le résultat de cette lutte suprême. Seulement, je vois encore debout, sur un pic baigné des eaux, une femme abandonnée par eux, qui crie les cheveux épars, se débattant contre la mort. Ses accents plaintifs dominaient le bruit des eaux... Fut-elle sauvée? Je l'ignore. Les dieux, ses frères, l'avaient condamnée; mais au-dessus de sa tète brillait l'Étoile du soir qui versait sur son front des rayons enflammés.

[p. 24]

L'hymne interrompu de la terre et des cieux retentit harmonieusement pour consacrer l'accord des races nouvelles. Et, pendant que les fils de Noé travaillaient péniblement aux rayons d'un soleil nouveau, les nécromants, blottis dans leurs demeures souterraines, y gardaient toujours leurs trésors et se complaisaient dans le silence et dans la nuit. Parfois ils sortaient timidement de leurs asiles et venaient effrayer les vivants ou répandre parmi les méchants les leçons funestes de leurs sciences.

Tels sont les souvenirs que je retraçais par une sorte de vague intuition du passé: je frémissais en reproduisant les traits hideux de ces races maudites. Partout mourait, pleurait ou languissait l'image souffrante de la Mère éternelle. A travers les vagues civilisations de l'Asie et de l'Afrique, on voyait se renouveler toujours une scène sanglante d'orgie et de carnage que les mêmes esprits reproduisaient sous des formes nouvelles.

La dernière se passait à Grenade, où le talisman sacré s'écroulait sous les coups ennemis des chrétiens et des Maures. Combien d'années encore le monde aura-t-il à souffrir, car il faut que la vengeance de ces éternels ennemis se renouvelle sous d'autres cieux! Ce sont les tronçons divisés du serpent qui entoure la terre... Séparés par le fer, ils se rejoignent dans un hideux baiser cimenté par le sang des hommes.


IX

Telles furent les images qui se montrèrent tour à tour devant mes yeux. Peu à peu le calme était rentré dans mon esprit, et je quittai cette demeure qui était pour moi un paradis. Des circonstances fatales préparèrent, longtemps après, une rechute qui renoua la série interrompue de ces étranges rêveries.—Je me promenais dans la campagne, préoccupé d'un travail qui se rattachait aux idées religieuses. En passant devant une maison, j'entendis un oiseau qui parlait selon[p. 25] quelques mots qu'on lui avait appris, mais dont le bavardage confus me parut avoir un sens; il me rappela celui de la vision que j'ai racontée plus haut, et je sentis un frémissement de mauvais augure. Quelques pas plus loin, je rencontrai un ami que je n'avais pas vu depuis longtemps et qui demeurait dans une maison voisine. Il voulut me faire voir sa propriété, et, dans cette visite, il me fit monter sur une terrasse élevée d'où l'on découvrait un vaste horizon. C'était au coucher du soleil. En descendant les marches d'un escalier rustique, je fis un faux pas, et ma poitrine alla porter sur l'angle d'un meuble. J'eus assez de force pour me relever et m'élançai jusqu'au milieu du jardin, me croyant frappé à mort, mais voulant, avant de mourir, jeter un dernier regard au soleil couchant. Au milieu des regrets qu'entraîne un tel moment, je me sentais heureux de mourir ainsi, à cette heure, et au milieu des arbres, des treilles et des fleurs d'automne. Ce ne fut cependant qu'un évanouissement, après lequel j'eus encore la force de regagner ma demeure pour me mettre au lit. La fièvre s'empara de moi; en me rappelant de quel point j'étais tombé, je me souvins que la vue que j'avais admirée donnait sur un cimetière, celui même où se trouvait le tombeau d'Aurélia. Je n'y pensai véritablement qu'alors; sans quoi, je pourrais attribuer ma chute à l'impression que cet aspect m'aurait fait éprouver.—Cela même me donna l'idée d'une fatalité plus précise. Je regrettai d'autant plus que la mort ne m'eût par réuni à elle. Puis, en y songeant, je me dis que je n'en étais pas digne. Je me représentai amèrement la vie que j'avais menée depuis sa mort, me reprochant, non de l'avoir oubliée, ce qui n'était point arrivé, mais d'avoir, en de faciles amours, fait outrage à sa mémoire. L'idée me vint d'interroger le sommeil; mais son image, qui m'était apparue souvent, ne revenait plus dans mes songes. Je n'eus d'abord que des rêves confus, mêlés de scènes sanglantes. Il semblait que toute une race fatale se fût déchaînée au milieu du monde idéal que j'avais vu autrefois[p. 26] et dont elle était la reine. Le même Esprit qui m'avait menacé,—lorsque j'entrai dans la demeure de ces familles pures qui habitaient les hauteurs de la Ville mystérieuse,—passa devant moi, non plus dans ce costume blanc qu'il portait jadis, ainsi que ceux de sa race, mais vêtu en prince d'Orient. Je m'élançai vers lui, le menaçant, mais il se tourna tranquillement vers moi. O terreur! ô colère! c'était mon visage, c'était toute ma forme idéalisée et grandie... Alors, je me souvins de celui qui avait été arrêté la même nuit que moi et que, selon ma pensée, on avait fait sortir sous mon nom du corps de garde, lorsque deux amis étaient venus pour me chercher. Il portait à la main une arme dont je distinguais mal la forme, et l'un de ceux qui l'accompagnaient dit:

—C'est avec cela qu'il l'a frappé.

Je ne sais comment expliquer que, dans mes idées, les événements terrestres pouvaient coïncider avec ceux du monde surnaturel, cela est plus facile à sentir qu'à, énoncer clairement[1]. Mais quel était donc cet Esprit qui était moi et en dehors de moi. Était-ce le double des légendes, ou ce frère mystique que les Orientaux appellent ferouër?—N'avais-je pas été frappé de l'histoire de ce chevalier qui combattit toute une nuit dans une forêt contre un inconnu qui était lui-même? Quoi qu'il en soit, je crois que l'imagination humaine n'a rien inventé qui ne soit vrai, dans ce monde ou dans les autres, et je ne pouvais douter de ce que j'avais-vu si distinctement.

Une idée terrible me vint:

—L'homme est double, me dis-je.

«Je sens deux hommes en moi,» a écrit un Père de l'Église. Le concours de deux âmes a déposé ce germe mixte dans un corps qui lui-même offre à la vue deux portions similaires reproduites dans tous les organes de sa structure. Il y a en tout homme un spectateur et un acteur, celui qui parle et celui qui[p. 27] répond. Les Orientaux ont vu là deux ennemis: le bon et le mauvais génie.

—Suis-je le bon? suis-je le mauvais? me disais-je. En tout cas, l'autre m'est hostile... Qui sait s'il n'y a pas telle circonstance ou tel âge où ces deux esprits se séparent? Attachés au même corps tous deux par une affinité matérielle, peut-être l'un est-il promis à la gloire et au bonheur, l'autre à l'anéantissement ou à la souffrance éternelle?

Un éclair fatal traversa tout à coup cette obscurité... Aurélia n'était plus à moi!... Je croyais entendre parler d'une cérémonie qui se passait ailleurs, et des apprêts d'un mariage mystique qui était le mien, et où l'autre allait profiter de l'erreur de mes amis et d'Aurélia elle-même. Les personnes les plus chères qui venaient me voir et me consoler me paraissaient en proie à l'incertitude, c'est-à-dire que les deux parties de leurs âmes se séparaient aussi à mon égard, l'une affectionnée et confiante, l'autre comme frappée de mort à mon égard. Dans ce que ces personnes me disaient, il y avait un sens double, bien que toutefois elles ne s'en rendissent pas compte, puisqu'elles n'étaient pas en esprit comme moi. Un instant même, cette pensée me sembla comique en songeant à Amphitryon et à Sosie. Mais, si ce symbole grotesque était autre chose, si, comme dans d'autres fables de l'antiquité, c'était la vérité fatale sous un masque de folie?

—Eh bien, me dis-je, luttons contre l'esprit fatal, luttons contre le dieu lui-même avec les armes de la tradition et de la science. Quoi qu'il fasse dans l'ombre et la nuit, j'existe,—et j'ai pour le vaincre tout le temps qu'il m'est donné encore de vivre sur la terre.

[1] Cela faisait illusion, pour moi, an coup que j'avait reçu dans ma chute.


X

Comment peindre l'étrange désespoir où ces idées me réduisirent peu à peu? Un mauvais génie avait pris ma place dans le monde des âmes; pour Aurélia, c'était moi-même, et l'esprit[p. 28] désolé qui vivifiait mon corps, affaibli, dédaigné, méconnu d'elle, se voyait à jamais destiné au désespoir ou au néant. J'employai toutes les forces de ma volonté pour pénétrer encore le mystère dont j'avais levé quelques voiles. Le rêve se jouait parfois de mes efforts et n'amenait que des figures grimaçantes et fugitives. Je ne puis donner ici qu'une idée assez bizarre de ce qui résulta de cette contention d'esprit. Je me sentais glisser comme sur un fil tendu dont la longueur était infinie. La terre, traversée de veines colorées de métaux en fusion, comme je l'avais vue déjà, s'éclaircissait peu à peu par l'épanouissement du feu central, dont la blancheur se fondait avec les teintes cerise qui coloraient les flancs de l'orbe intérieur. Je m'étonnais de temps en temps de rencontrer de vastes flaques d'eau, suspendues comme le sont les nuages dans l'air, et toutefois offrant une telle densité, qu'on pouvait en détacher des flocons; mais il est clair qu'il s'agissait là d'un liquide différent de l'eau terrestre, et qui était sans doute l'évaporation de celui qui figurait la nier et les fleuves pour le monde des esprits.

J'arrivai en vue d'une vaste plage montueuse et toute couverte d'une espèce de roseaux de teinte verdâtre, jaunis aux extrémités comme si les feux du soleil les eussent en partie desséchés,—mais je n'ai pas vu de soleil plus que les autres fois.—Un château dominait la côte que je me mis à gravir. Sur l'autre versant, je vis s'étendre une ville immense. Pendant que j'avais traversé la montagne, la nuit était venue, et j'apercevais les lumières des habitations et des rues. En descendant, je me trouvai dans un marché où l'on vendait des fruits et des légumes pareils à ceux du Midi.

Je descendis par un escalier obscur et me trouvai dans les rues. On affichait l'ouverture d'un casino, et les détails de sa distribution se trouvaient énoncés par articles. L'encadrement typographique était fait de guirlandes de fleurs si bien représentées et coloriées, qu'elles semblaient naturelles.—Une partie du bâtiment était encore en construction. J'entrai dans[p. 29] un atelier où je vis des ouvriers qui modelaient en glaise un animal énorme de la forme d'un lama, mais qui paraissait devoir être muni de grandes ailes. Ce monstre était comme traversé d'un jet de feu qui l'animait peu à peu, de sorte qu'il se tordait, pénétré par mille filets pourprés, formant les veines et les artères et fécondant pour ainsi dire l'inerte matière, qui se revêtait d'une végétation instantanée d'appendices fibreux d'ailerons et de touffes laineuses. Je m'arrêtai à contempler ce chef-d'œuvre, où l'on semblait avoir surpris les secrets de la création divine.

—C'est que nous avons ici, me dît-on, le feu primitif qui animales premiers êtres... Jadis, il s'élançait jusqu'à la surface de la terre, mais les sources se sont taries.

Je vis aussi des travaux d'orfèvrerie où l'on employait deux métaux inconnus sur la terre: l'un rouge, qui semblait correspondre au cinabre, et l'autre bleu d'azur. Les ornements n'étaient ni martelés ni ciselés, mais se formaient, se coloraient et s'épanouissaient comme les plantes métalliques qu'on fait naître de certaines mixtions chimiques.

—Ne créerait on pas aussi des hommes? dis-je à l'un des travailleurs.

Mais il me répliqua:

—Les hommes viennent d'en haut et non d'en bas: pouvons-nous nous créer nous-mêmes? Ici, l'on ne fait que formuler par les progrès successifs de nos industries une matière plus subtile que celle qui compose la croûte terrestre. Ces fleurs qui vous paraissent naturelles, cet animal qui semblera vivre, ne seront que des produits de l'art élevé au plus haut point de nos connaissances, et chacun les jugera ainsi.

Telles sont à peu près les paroles, ou qui me furent dites, ou dont je crus percevoir la signification. Je me mis à parcourir les salles du casino et j'y vis une grande foule, dans laquelle je distinguai quelques personnes qui m'étaient connues, les unes vivantes, d'autres mortes en divers temps. Les premières semblaient ne pas me voir, tandis que les autres me[p. 30] répondaient sans avoir l'air de me connaître. J'étais arrivé à la plus grande salle, qui était toute tendue de velours ponceau à bandes d'or tramé, formant de riches dessins. Au milieu se trouvait un sofa en forme de trône. Quelques passants s'y asseyaient pour en éprouver l'élasticité; mais, les préparatifs n'étant pas terminés, ils se dirigeaient vers d'autres salles. On parlait d'un mariage et de l'époux qui, disait-on, devait arriver pour annoncer le moment de la fête. Aussitôt un transport insensé s'empara de moi. J'imaginai que celui qu'on attendait était mon double, qui devait épouser Aurélia, et je fis un scandale qui sembla consterner l'assemblée, Je me mis à parler avec violence, expliquant mes griefs et invoquant le secours de ceux qui me connaissaient. Un vieillard me dit:

—Mais on ne se conduit pas ainsi, vous effrayez tout le monde.

Alors, je m'écriai:

—Je sais bien qu'il m'a frappé déjà de ses armes, mais je l'attends sans crainte et je connais le signe qui doit le vaincre.

En ce moment, un des ouvriers de l'atelier que j'avais visité en entrant parut tenant une longue barre, dont l'extrémité se composait d'une boule rougie au feu. Je voulus m'élancer sur lui, mais la boule qu'il tenait en arrêt menaçait toujours ma tète. On semblait autour de moi me railler de mon impuissance... Alors, je me reculai jusqu'au trône, l'âme pleine d'un indicible orgueil, et je levai le bras pour faire un signe qui nie semblait avoir une puissance magique. Le cri d'une femme, distinct et vibrant, empreint d'une douleur déchirante, me réveilla en sursaut! Les syllabes d'un mot inconnu que j'allais prononcer expiraient sur mes lèvres... Je me précipitai à terre et je me mis à prier avec ferveur en pleurant à chaudes larmes.—Mais quelle était donc cette voix qui venait de résonner si douloureusement dans la nuit?

Elle n'appartenait pas au rêve; c'était la voix d'une personne vivante, et pourtant c'était pour moi la voix et l'accent d'Aurélia ...

[p. 31]

J'ouvris ma fenêtre; tout était tranquille, et le cri ne se répéta plus.—Je m'informai au dehors, personne n'avait rien entendu.—Et cependant, je suis encore certain que le cri était réel et que l'air des vivants en avait retenti... Sans doute on me dira que le hasard a pu faire qu'à ce moment-là même une femme souffrante ait crié dans les environs de ma demeure.—Mais, selon ma pensée, les événements terrestres étaient liés à ceux du monde invisible. C'est un de ces rapports étranges dont je ne me rends pas compte moi-même et qu'il est plus aisé d'indiquer que de définir ...

Qu'avais-je fait? J'avais troublé l'harmonie de l'univers magique où mon Ame puisait la certitude d'une existence immortelle. J'étais maudit peut-être pour avoir voulu percer un mystère redoutable en offensant la loi divine; je ne devais plus attendre que la colère et le mépris! Les ombres irritées fuyaient en jetant des cris et traçant dans l'air des cercles fatals, comme les oiseaux à l'approche d'un orage.

[p. 32]


DEUXIÈME PARTIE

Eurydice! Eurydice!

I

Une seconde fois perdue!

Tout est fini, tout est passé! C'est moi maintenant qui dois mourir et mourir sans espoir!—Qu'est-ce donc que la mort? Si c'était le néant?... Plût à Dieu! Mais Dieu lui-même ne peut faire que la mort soit le néant.

Pourquoi donc est-ce la première fois depuis si longtemps que je songe à lui? Le système fatal qui s'était créé dans mon esprit n'admettait pas cette royauté solitaire ...; ou plutôt elle s'absorbait dans la somme des êtres: c'était le dieu de Lucrétius, impuissant et perdu dans son immensité.

Elle, pourtant, croyait à Dieu, et j'ai surpris un jour le nom de Jésus sur ses lèvres. Il en coulait si doucement, que j'en ai pleuré. O mon Dieu! cette larme,—cette larme... Elle est séchée depuis si longtemps! Cette larme, mon Dieu! rendez-la-moi!

Lorsque l'âme flotte incertaine entre la vie et le rêve, entre le désordre de l'esprit et le retour de la froide réflexion, c'est dans la pensée religieuse que l'on doit chercher des secours; je n'en ai jamais pu trouver dans cette philosophie, qui ne nous présente que des maximes d'égoïsme ou tout au plus de réciprocité, une expérience vaine, des doutes amers;—elle lutte contre les douleurs morales en anéantissant la sensibilité; pareille à la chirurgie, elle ne sait que retrancher l'organe qui[p. 33] fait souffrir.—Mais, pour nous, nés dans des jours de révolutions et d'orages, où toutes les croyances ont été brisées,—élevés tout au plus dans cette loi vague qui se contente de quelques pratiques extérieures, et dont l'adhésion indifférente est plus coupable peut-être que l'impiété et l'hérésie,—il est bien difficile, dès que nous en sentons le besoin, de reconstruire l'édifice mystique dont les innocents et les simples admettent dans leurs cœurs la figure toute tracée. «L'arbre de science n'est pas l'arbre de vie!» Cependant, pouvons-nous rejeter de notre esprit ce que tant de générations intelligentes y ont versé de bon ou de funeste? L'ignorance ne s'apprend pas.

J'ai meilleur espoir de la bonté de Dieu: peut-être touchons-nous à l'époque prédite où la science, ayant accompli son cercle entier de synthèse et d'analyse, de croyance et de négation, pourra s'épurer elle-même et faire jaillir du désordre et des ruines la cité merveilleuse de l'avenir... Il ne faut pas faire si bon marché de la raison humaine, que de croire qu'elle gagne quelque chose à s'humilier tout entière, car ce serait accuser sa céleste origine.... Dieu appréciera la pureté des intentions sans doute; et quel est le père qui se complairait à voir son fils abdiquer devant lui tout raisonnement et toute fierté! L'apotre qui voulait toucher pour croire n'a pas été inaudit pour cela!


Qu'ai-je écrit là? Ce sont des blasphèmes. L'humilité chrétienne ne peut parler ainsi. De telles pensées sont loin d'attendrir l'âme. Elles ont sur le front les éclairs d'orgueil de la couronne de Satan... Un pacte avec Dieu lui-même?... O science! ô vanité!


J'avais réuni quelques livres de cabale. Je me plongeai dans cette étude, et j'arrivai à me persuader que tout était vrai[p. 34] dans ce qu'avait accumulé là-dessus l'esprit humain pendant des siècles. La conviction que je m'étais formée de l'existence du monde extérieur coïncidait trop bien avec mes lectures pour que je doutasse désormais des révélations du passé. Les dogmes et les rites des diverses religions me paraissaient s'y rapporter de telle sorte, que chacune possédait une certaine portion de ces arcanes qui constituaient ses moyens d'expansion et de défense. Ces forces pouvaient s'affaiblir, s'amoindrir et disparaître, ce qui amenait l'envahissement de certaines races par d'autres, nulles ne pouvant être victorieuses ou vaincues que par l'Esprit.

—Toutefois, me disais-je, il est sûr que ces sciences sont mélangées d'erreurs humaines. L'alphabet magique, l'hiéroglyphe mystérieux ne nous arrivent qu'incomplets et faussés soit par le temps, soit par ceux-là mêmes qui ont intérêt à notre ignorance; retrouvons la lettre perdue ou le signe effacé, recomposons la gamme dissonante, et nous prendrons force dans le monde des esprits.

C'est ainsi que je croyais percevoir les rapports du monde réel avec le monde des esprits. La terre, ses habitants et leur histoire étaient le théâtre où venaient s'accomplir les actions physiques qui préparaient l'existence et la situation des êtres immortels attachés à sa destinée. Sans agiter le mystère impénétrable de l'éternité des mondes, ma pensée remonta à l'époque où le soleil, pareil à la plante qui le représente, qui de sa tête inclinée suit la révolution de sa marche céleste, semait sur la terre les germes féconds des plantes et des animaux. Ce n'était autre chose que le fait même, qui, étant un composé d'âmes, formulait instinctivement la demeure commune. L'Esprit de l'Être-Dieu, reproduit et pour ainsi dire reflété sur la terre, devenait le type commun des âmes humaines, dont chacune, par suite, était à la fois homme et dieu. Tels furent les Éloïms.

[p. 35]


Quand on se sent malheureux, on songe au malheur des autres. J'avais mis quelque négligence à visiter un de mes amis les plus chers, qu'on m'avait dit malade. En me rendant à la maison où il était traité, je me reprochais vivement cette faute. Je fus encore plus désolé lorsque mon ami me raconta qu'il avait été la veille au plus mal. J'entrai dans une chambre d'hospice, blanchie à la chaux. Le soleil découpait des angles joyeux sur les murs et se jouait sur un vase de fleurs qu'une religieuse venait de poser sur la table du malade. C'était presque la cellule d'un anachorète italien.—Sa ligure amaigrie, son teint semblable à l'ivoire jauni, relevé par la couleur noire de sa barbe et de ses cheveux, ses yeux illuminés d'un reste de fièvre, peut-être aussi l'arrangement d'un manteau à capuchon, jeté sur ses épaules, en faisaient pour moi un être à moitié différent de celui que j'avais connu. Ce n'était plus le joyeux compagnon de mes travaux et de mes plaisirs; il y avait en lui un apôtre. Il me raconta comment il s'était vu, au plus fort des souffrances de son mal, saisi d'un dernier transport qui lui parut être le moment suprême. Aussitôt la douleur avait cessé comme par prodige.—Ce qu'il me raconta ensuite est impossible à rendre: un rêve sublime dans les espaces les plus vagues de l'infini, une conversation avec un être à la fois différent et participant de lui-même, et à qui, se croyant mort, il demandait où était Dieu. «Mais Dieu est partout, lui répondait son esprit; il est en toi-même et en tous. Il te juge, il t'écoule, il te conseille; c'est toi et moi qui pensons et rêvons ensemble,—et nous ne nous sommes jamais quittés, et nous sommes éternels!»

Je ne puis citer autre chose de cette conversation, que j'ai peut-être mal entendue ou mal comprise. Je sais seulement que l'impression en fut très-vive. Je n'ose attribuer à mon ami les conclusions que j'ai peut-être faussement tirées de ses paroles. J'ignore même si le sentiment qui en résulte n'est pas conforme à l'idée chrétienne.

—Dieu est avec lui! m'écriai-je; mais il n'est plus avec[p. 36] moi! O malheur! je l'ai chassé de moi-même, je l'ai menacé, je l'ai maudit! C'était bien lui, ce frère mystique, qui s'éloignait de plus en plus de mon âme, et qui m'avertissait en vain! Cet époux préféré, ce roi de gloire, c'est lui qui me juge et me condamne, et qui emporte à jamais dans son ciel celle qu'il m'eût donnée et dont je suis indigne désormais!


II

Je ne puis dépeindre l'abattement où me jetèrent ces idées.

—Je comprends, me dis-je, j'ai préféré la créature au Créateur; j'ai déifié mon amour et j'ai adoré, selon les rites païens, celle dont le dernier soupir a été consacré au Christ. Mais, si cette religion dit vrai, Dieu peut me pardonner encore. Il peut me la rendre si je m'humilie devant lui; peut-être son esprit reviendra-t-il en moi!

J'errais dans les rues, au hasard, plein de cette pensée. Un convoi croisa ma marche; il se dirigeait vers le cimetière où elle avait été ensevelie. J'eus l'idée de m'y rendre en me joignant au cortège.

—J'ignore, me disais-je, quel est ce mort que l'on conduit à la fosse; mais je sais maintenant que les morts nous voient et nous entendent; peut-être celui-ci sera-t-il content de se voir suivi d'un frère de douleurs, plus triste qu'aucun de ceux qui l'accompagnent. Cette idée me fit verser des larmes, et sans doute on crut que j'étais un des meilleurs amis du défunt. O larmes bénies! depuis longtemps votre douceur m'était refusée!...

Ma tête se dégageait, et un rayon d'espoir me guidait encore. Je me sentais la force de prier, et j'en jouissais avec transport.

Je ne m'informai pas même du nom de celui dont j'avais suivi le cercueil. Le cimetière où j'étais entré m'était sacré[p. 37] plusieurs titres. Trois parents de ma famille maternelle y avaient été ensevelis; mais je ne pouvais aller prier sur leurs tombes, car elles avaient été transportées depuis plusieurs années dans une terre éloignée, lieu de leur origine.—Je cherchai longtemps la tombe d'Aurélia, et je ne pus la retrouver. Les dispositions du cimetière avaient été changées,—peut-être aussi ma mémoire était-elle égarée... Il me semblait que ce hasard, cet oubli, ajoutaient encore à ma condamnation. —Je n'osai pas dire aux gardiens le nom d'une morte sur laquelle je n'avais religieusement aucun droit... Mais je me souvins que j'avais chez moi l'indication précise de la tombe, et j'y courus, le cœur palpitant, la tête perdue. Je l'ai dit déjà: j'avais entouré mon amour de superstitions bizarres.—Dans un petit coffret qui lui avait appartenu, je conservais sa dernière lettre. Oserai-je avouer encore que j'avais fait de ce coffret une sorte de reliquaire qui me rappelait de longs voyages où sa pensée m'avait suivi: une rose cueillie dans les jardins de Schoubrah, un morceau de bandelette rapportée d'Égypte, des feuilles de laurier cueillies dans la rivière de Beyrouth, deux petits cristaux dorés, des mosaïques de Sainte-Sophie, un grain de chapelet, que sais-je encore?... enfin le papier qui m'avait été donné le jour où la tombe fut creusée, afin que je pusse la retrouver... Je rougis, je frémis en dispersant ce fol assemblage. Je pris sur moi les deux papiers, et, au moment de me diriger de nouveau vers le cimetière, je changeai de résolution. «Non, me dis-je, je ne suis pas digne de m'agenouiller sur la tombe d'une chrétienne; n'ajoutons pas une profanation à tant d'autres!...» Et, pour apaiser l'orage qui grondait dans ma tète, je me rendis à quelques lieues de Paris, dans une petite ville où j'avais passé quelques jours heureux au temps de ma jeunesse, chez de vieux parents, morts depuis. J'avais aimé souvent à y venir voir coucher le soleil près, de leur maison. Il y avait là une terrasse ombragée de tilleuls qui me rappelait aussi le souvenir de jeunes filles, de parentes, parmi lesquelles j'avais grandi. Une d'elles ...

[p. 38]

Mais opposer ce vague amour d'enfance à celui qui a dévoré ma jeunesse, y avais-je songé seulement? Je vis le soleil décliner sur la vallée qui s'emplissait de vapeurs et d'ombre; il disparut, baignant de feux rougeâtres la cime des bois qui bordaient de hautes collines. La plus morne tristesse entra dans mon cœur.—J'allai coucher dans une auberge où j'étais connu. L'hôtelier me parla d'un de mes anciens amis, habitant de la ville, qui, à la suite de spéculations malheureuses, s'était tué d'un coup de pistolet... Le sommeil m'apporta des rêves terribles. Je n'en ai conservé qu'un souvenir confus.—Je me trouvais dans une salle inconnue et je causais avec quelqu'un du monde extérieur,—l'ami dont je viens de parler, peut-être. Une glace très-haute se trouvait derrière nous. En y jetant par hasard un coup d'œil, il me sembla reconnaître Aurélia. Elle semblait triste et pensive, et tout à coup, soit qu'elle sortît de la glace, soit que, passant dans la salle, elle se fût reflétée un instant auparavant, cette ligure douce et chérie se trouva près de moi. Elle me tendit la main, laissa tomber sur moi un regard douloureux et me dit:

—Nous nous reverrons plus tard ... à la maison de ton ami.

En un instant, je me représentai son mariage, la malédiction qui nous séparait ... et je me dis:

—Est-ce possible? reviendrait-elle à moi?—M'avez-vous pardonné? demandais-je avec larmes.

Mais tout avait disparu. Je me trouvais dans un lieu désert, une âpre montée semée de roches, au milieu des forêts. Une maison, qu'il me semblait reconnaître, dominait ce pays désolé. J'allais et je revenais par des détours inextricables. Fatigué de marcher entre les pierres et les ronces, je cherchais parfois une route plus douce par les sentes du bois.

—On m'attend là-bas! pensais-je. Une certaine heure sonna... Je me dis:

—Il est trop tard!

Des voix me répondirent:

[p. 39]

—Elle est perdue!

Une nuit profonde m'entourait, la maison lointaine brillait comme éclairée pour une fête et pleine d'hôtes arrivés à temps.

—Elle est perdue! m'écriai-je, et pourquoi?... Je comprends: elle a fait un dernier effort pour me sauver; j'ai manqué le moment suprême où le pardon était possible encore. Du haut du ciel, elle pouvait prier pour moi l'Époux divin... Et qu'importe mon salut même? L'abîme a reçu sa proie! Elle est perdue pour moi et pour tous!»

Il me semblait la voir comme à la lueur d'un éclair, pâle et mourante, entraînée par de sombres cavaliers ...

Le cri de douleur et de rage que je poussai en ce moment me réveilla tout haletant.

—Mon Dieu! mon Dieu! pour elle et pour elle seule! mon Dieu! pardonnez! m'écriai-je en me jetant à genoux.

Il faisait jour. Par un mouvement dont il m'est difficile de rendre compte, je résolus aussitôt de détruire les deux papiers que j'avais tirés la veille du coffret: la lettre, hélas! que je relus en la mouillant de larmes, et le papier funèbre qui portait le cachet du cimetière.

—Retrouver sa tombe maintenant! me disais-je, mais c'est hier qu'il allait y retourner,—et mon rêve fatal n'est que le reflet de ma fatale journée!


III

La flamme a dévoré ces reliques d'amour et de mort, qui se renouaient aux fibres les plus douloureuses de mon cœur. Je suis allé promener mes peines et mes remords tardifs dans la campagne, cherchant dans la marche et dans la fatigue l'engourdissement de la pensée, la certitude peut-être pour la nuit suivante d'un sommeil moins funeste. Avec cette idée que je m'étais faite du rêve comme ouvrant à l'homme une communication[p. 40] avec le monde des esprits, j'espérais, j'espérais encore! Peut-être Dieu se contenterait-il de ce sacrifice.—Ici, je m'arrête; il y a trop d'orgueil à prétendre que l'état d'esprit où j'étais fût causé seulement par un souvenir d'amour. Disons plutôt qu'involontairement j'en parais les remords plus graves d'une vie follement dissipée où le mal avait triomphé bien souvent, et dont je ne reconnaissais les fautes qu'en sentant les coups du malheur. Je ne me trouvais plus digne même de penser à celle que je tourmentais dans sa mort après l'avoir affligée dans sa vie, n'ayant dû un dernier regard de pardon qu'à sa douce et sainte pitié.

La nuit suivante, je ne pus dormir que peu d'instants. Une femme qui avait pris soin de ma jeunesse m'apparut dans le rêve et me fit reproche d'une faute très-grave que j'avais commise autrefois. Je la reconnaissais, quoiqu'elle parût beaucoup plus vieille que dans les derniers temps où je l'avais vue. Cela même me faisait songer amèrement que j'avais négligé d'aller la visiter à ses derniers instants. Il me sembla qu'elle me disait:

-Tu n'as pas pleuré tes vieux parents aussi vivement que tu as pleuré cette femme. Comment peux-tu donc espérer le pardon?

Le rêve devint confus. Des figures de personnes que j'avais connues en divers temps passèrent rapidement devant mes jeux. Elles défilaient, s'éclairant, pâlissant et retombant dans la nuit comme les grains d'un chapelet dont le lien s'est brisé. Je vis ensuite se former vaguement des images plastiques de l'antiquité qui s'ébauchaient, se fixaient et semblaient représenter des symboles dont je ne saisissais que difficilement l'idée. Seulement, je crus que cela voulait dire: «Tout cela était fait pour t'enseigner le secret de la vie, et tu n'as pas compris. Les religions et les fables, les saints et les poëtes s'accordaient à expliquer l'énigme fatale, et tu as mal interprété... Maintenant, il est trop tard!»

Je me levai plein de terreur, médisant:

[p. 41]

—C'est mon dernier jour!

A dix ans d'intervalle, la même idée que j'ai tracée dans la première partie de ce récit me revenait plus positive encore et plus menaçante. Dieu m'avait laissé ce temps pour me repentir, et je n'en avais point profité.—Après la visite du convive de pierre, je m'étais rassis an festin!


IV

Le sentiment qui résulta pour moi de ces visions et des réflexions qu'elles amenaient pendant mes heures de solitude était si triste, que je me sentais comme perdu. Toutes les actions de ma vie m'apparaissaient sous leur côté le plus défavorable, et dans l'espèce d'examen de conscience auquel je me livrais, la mémoire me représentait les faits les plus anciens avec une netteté singulière. Je ne sais quelle fausse honte m'empêcha de me présenter au confessionnal; la crainte peut-être de m'engager dans les dogmes et dans les pratiques d'une religion redoutable, contre certains points de laquelle j'avais conservé des préjugés philosophiques. Mes premières années ont été trop imprégnées des idées issues de la Révolution, mon éducation a été trop libre, ma vie trop errante, pour que j'accepte facilement un joug qui, sur bien des points, offenserait encore ma raison. Je frémis en songeant quel chrétien je ferais si certains principes empruntés au libre examen des deux derniers siècles, si l'étude encore des diverses religions ne m'arrêtaient sur cette pente.—Je n'ai jamais connu ma mère, qui avait voulu suivre mon père aux armées, comme les femmes des anciens Germains; elle mourut de fièvre et de fatigue dans une froide contrée de l'Allemagne, et mon père lui-même ne put diriger là-dessus mes premières idées. Le pays où je fus élevé était plein de légendes étranges et de superstitions bizarres. Un de mes oncles qui eut la plus grande influence sur ma première éducation s'occupait, pour se distraire, d'antiquités[p. 42] romaines et celtiques. Il trouvait parfois, dans son champ ou aux environs, des images de dieux et d'empereurs que son admiration de savant me faisait vénérer, et dont ses livres m'apprenaient l'histoire. Un certain Mars en bronze doré, une Pallas ou Vénus armée, un Neptune et une Amphitrite sculptés au-dessus de la fontaine du hameau, et surtout la bonne grosse figure barbue d'un dieu Pan souriant à l'entrée d'une grotte, parmi les festons de l'aristoloche et du lierre, étaient les dieux domestiques et protecteurs de cette retraite. J'avoue qu'ils m'inspiraient alors plus de vénération que les pauvres images chrétiennes de l'église et les deux saints informes du portail, que certains savants prétendaient être l'Ésus et le Cernunnos des Gaulois. Embarrassé au milieu de ces divers symboles, je demandai un jour à mon oncle ce que c'était que Dieu.—Dieu, c'est le soleil, me dit-il.

C'était la pensée intime d'un honnête homme qui avait vécu en chrétien toute sa vie, mais qui avait traversé la Révolution, et qui était d'une contrée où plusieurs avaient la même idée de la Divinité. Cela n'empêchait pas que les femmes et les enfants n'allassent à l'église, et je dus à une de mes tantes quelques instructions qui me firent comprendre les beautés et les grandeurs du christianisme. Après 1815, un Anglais qui se trouvait dans notre pays me fit apprendre le Sermon sur la montagne et me donna un Nouveau Testament... Je ne cite ces détails que pour indiquer les causes d'une certaine irrésolution qui s'est souvent unie chez moi à l'esprit religieux le plus prononcé.

Je veux expliquer comment, éloigné longtemps de la vraie route, je m'y suis senti ramené par le souvenir chéri d'une personne morte, et comment le besoin de croire qu'elle existait toujours a fait rentrer dans mon esprit le sentiment précis des diverses vérités que je n'avais pas assez fermement recueillies en mon âme. Le désespoir et le suicide sont le résultat de certaines situations fatales pour qui n'a pas foi dans l'immortalité, dans ses peines et dans ses joies;—je croirai[p. 43] avoir fait quelque chose de bon et d'utile en énonçant naïvement la succession des idées par lesquelles j'ai retrouvé le repos et une force nouvelle à opposer aux malheurs futurs de la vie.

Les visions qui s'étaient succédé pendant mon sommeil m'avaient réduit à un tel désespoir, que je pouvais à peine parler; la société de mes amis ne m'inspirait qu'une distraction vague; mon esprit, entièrement occupé de ces illusions, se refusait à la moindre conception différente; je ne pouvais lire et comprendre dix lignes de suite. Je me disais des plus belles choses:

—Qu'importe! cela n'existe pas pour moi.

Un de mes amis, nommé Georges, entreprit de vaincre ce découragement. Il m'emmenait dans diverses contrées des environs de Paris, et consentait à parler seul, tandis que je ne répondais qu'avec quelques phrases décousues. Sa figure expressive, et presque cénobitique, donna un jour un grand effet à des choses fort éloquentes qu'il trouva contre ces années de scepticisme et de découragement politique et social qui succédèrent à la révolution de Juillet. J'avais été l'un des jeunes de cette époque, et j'en avais goûté les ardeurs et les amertumes. Un mouvement se fit en moi; je me dis que de telles leçons ne pouvaient être données sans une intention de la Providence, et qu'un esprit parlait sans doute en lui... Un jour, nous dînions sous une treille, dans un petit village des environs de Paris; une femme vint chanter près de notre table, et je ne sais quoi, dans sa voix usée, mais sympathique, me rappela celle d'Aurélia. Je la regardai: ses traits mêmes n'étaient pas sans ressemblance avec ceux que j'avais aimés. On la renvoya, et je n'osai la retenir, mais je me disais:

—Qui sait si son esprit n'est pas dans cette femme! Et je me sentis heureux de l'aumône que j'avais faite. Je me dis:

—J'ai bien mal usé de la vie; mais, si les morts pardonnent,[p. 44] c'est sans doute à condition que l'on s'abstiendra à jamais du mal, et qu'on réparera tout celui qu'on a fait. Cela se peut-il?... Dès ce moment, essayons de ne plus mal faire, et rendons l'équivalent de tout ce que nous pouvons devoir.

J'avais un tort récent envers une personne; ce n'était qu'une négligence, mais je commençai par m'en aller excuser. La joie que je reçus de cette réparation me fit un bien extrême; j'avais un motif de vivre et d'agir désormais, je reprenais intérêt au monde.

Des difficultés surgirent: des événements inexplicables pour moi semblèrent se réunir pour contrarier ma bonne résolution. La situation de mon esprit me rendait impossible l'exécution de travaux convenus. Me croyant bien portant désormais, on devenait plus exigeant, et, comme j'avais renoncé au mensonge, je me trouvais pris en défaut par des gens qui ne craignaient pas d'en user. La masse des réparations à faire m'écrasait en raison de mon impuissance. Des événements politiques agissaient indirectement, tant pour m'affliger que pour m'ôter le moyen de mettre ordre à mes affaires. La mort d'un de mes amis vint compléter ces motifs de découragement. Je revis avec douleur son logis, ses tableaux, qu'il m'avait montrés avec joie un mois auparavant; je passai près de son cercueil au moment où on l'y clouait. Comme il était de mon âge et de mon temps, je me dis:

—Qu'arriverait-il, si je mourais ainsi tout à coup?

Le dimanche suivant, je me levai en proie à une douleur morne. J'allai visiter mon père, dont la servante était malade, et qui paraissait avoir de l'humeur. Il voulut aller seul chercher du bois à son grenier, et je ne pus lui rendre que le service de lui tendre une bûche dont il avait besoin. Je sortis consterné. Je rencontrai dans les rues un ami qui voulait m'emmener dîner chez lui pour me distraire un peu. Je refusai, et, sans avoir mangé, je me dirigeai vers Montmartre. Le cimetière était fermé, ce que je regardai comme un mauvais présage. Un poëte allemand m'avait donné quelques[p. 45] pages à traduire et m'avait avancé une somme sur ce travail. Je pris le chemin de sa maison pour lui rendre l'argent.

En tournant la barrière de Clichy, je fus témoin d'une dispute. J'essayai de séparer les combattants, mais je n'y pu? réussir. En ce moment, un ouvrier de grande taille passa sur la place même où le combat venait d'avoir lieu, portant sur l'épaule gauche un enfant vêtu d'une robe couleur d'hyacinthe. Je m'imaginai que c'était saint Christophe portant le Christ, et que j'étais condamné pour avoir manqué de force dans la scène qui venait de se passer. A dater de ce moment, j'errai en proie au désespoir dans les terrains vagues qui séparent le faubourg de la barrière. Il était trop tard pour faire la visite que j'avais projetée. Je revins donc à travers les rues vers le centre de Paris. An coin de la rue de la Victoire, je rencontrai un prêtre, et, dans le désordre où j'étais, je voulus me confesser à lui. Il me dit qu'il n'était pas de la paroisse et qu'il allait en soirée chez quelqu'un; que, si je voulais le consulter le lendemain à Notre-Dame, je n'avais qu'à demander l'abbé Dubois.

Désespéré, je me dirigeai en pleurant vers Notre-Dame de Lorette, où j'allai me jeter au pied de l'autel de la Vierge, demandant pardon pour mes fautes. Quelque chose en moi me disait: «La Vierge est morte et tes prières sont inutiles.

»J'allai me mettre à genoux aux dernières places du chœur, et je fis glisser de mon doigt une bague d'argent dont le chaton portait gravés ces trois mots arabes: Allah! Mohamed! Ali! Aussitôt plusieurs bougies s'allumèrent dans le chœur, et l'on commença un office auquel je tentai de m'unir en esprit. Quand on en fut à l'Ave Maria, le prêtre s'interrompit au milieu de l'oraison et recommença sept fois sans que je pusse retrouver dans ma mémoire les paroles suivantes. On termina ensuite la prière, et le prêtre fit un discours qui me semblait faire allusion à moi seul. Quand tout fut éteint, je me levai et je sortis, me dirigeant vers les Champs-Élysées.

[p. 46]

Arrivé sur la place de la Concorde, ma pensée était de me détruire. A plusieurs reprises, je me dirigeai vers la Seine, mais quelque chose m'empêchait d'accomplir mon dessein. Les étoiles brillaient dans le firmament. Tout à coup il me sembla qu'elles venaient de s'éteindre à la fois comme les bougies que j'avais vues à l'église. Je crus que les temps étaient accomplis, et que nous touchions à la fin du monde annoncée dans l'Apocalypse de saint Jean. Je croyais voir un soleil noir dans le ciel désert et un globe rouge de sang au-dessus des Tuileries. Je me dis:

-La nuit éternelle commence, et elle va être terrible. Que va-t-il arriver quand les hommes s'apercevront qu'il n'y a plus de soleil?

Je revins par la rue Saint-Honoré, et je plaignais les paysans attardés que je rencontrais. Arrivé vers le Louvre, je marchai jusqu'à la place, et, là, un spectacle étrange m'attendait. A travers des nuages rapidement chassés par le vent, je vis plusieurs lunes qui passaient avec une grande rapidité. Je pensai que la terre était sortie de son orbite et qu'elle errait dans le firmament comme un vaisseau démâté, se rapprochant ou s'éloignant des étoiles qui grandissaient ou diminuaient tour à tour. Pendant deux ou trois heures, je contemplai ce désordre et je finis par me diriger du côté des halles. Les paysans apportaient leurs denrées, et je me disais: «Quel sera leur étonnement en voyant que la nuit se prolonge ...» Cependant, les chiens aboyaient çà et là et les coqs chantaient.

Brisé de fatigue, je rentrai chez moi et je me jetai sur mon lit. En m'éveillant, je fus étonné de revoir la lumière. Une sorte de chœur mystérieux arriva à mon oreille; des voix enfantines répétaient en chœur:

—Christel Christel Christel ...

Je pensai que l'on avait réuni dans l'église voisine (Notre-Dame des Victoires) un grand nombre d'enfants pour invoquer le Christ.

[p. 47]

—Mais le Christ n'est plus! me disais-je; ils ne le savent pas encore!

L'invocation dura environ une heure. Je me levai enfin et j'allai sous les galeries du Palais-Royal. Je me dis que probablement le soleil avait encore conservé assez de lumière pour éclairer la terre pendant trois jours, mais qu'il usait de sa propre substance, et, en effet, je le trouvais froid et décoloré. J'apaisai ma faim avec un petit gâteau pour me donner la force d'aller jusqu'à la maison du poëte allemand. En entrant, je lui dis que tout était fini et qu'il fallait nous préparer à mourir. Il appela sa femme qui me dit:

—Qu'avez-vous?

—Je ne sais, lui dis-je, je suis perdu.

Elle envoya chercher un fiacre, et une jeune fille me conduisit à la maison Dubois.


V

Là, mon mal reprit avec diverses alternatives. Au bout d'un mois, j'étais rétabli. Pendant les deux mois qui suivirent, je repris mes pérégrinations autour de Paris. Le plus long voyage que j'aie fait a été pour visiter la cathédrale de Reims. Peu à peu, je me remis à écrire et je composai une de mes meilleures nouvelles. Toutefois, je l'écrivis péniblement, presque toujours au crayon, sur des feuilles détachées, suivant le hasard de ma rêverie ou de ma promenade. Les corrections m'agitèrent beaucoup. Peu de jours après l'avoir publiée, je me sentis pris d'une insomnie persistante. J'allais me promener toute la nuit sur la colline de Montmartre et y voir le lever du soleil. Je causais longuement avec les paysans et les ouvriers. Dans d'autres moments, je me dirigeais vers les halles. Une nuit, j'allai souper dans un café du boulevard et je m'amusai à jeter en l'air des pièces d'or et d'argent. J'allai ensuite à la halle et je me disputai avec un inconnu, à qui je donnai un rude soufflet; je ne sais comment cela[p. 48] n'eut aucune suite. A une certaine heure, entendant sonner l'horloge de Saint-Eustache, je me pris à penser aux luttes des Bourguignons et des Armagnacs, et je croyais voir s'élever autour de moi les fantômes des combattants de cette époque. Je me pris de querelle avec un facteur qui portait sur sa poitrine une plaque d'argent, et que je disais être le duc Jean de Bourgogne. Je voulais l'empêcher d'entrer dans un cabaret. Par une singularité que je ne m'explique pas, voyant que je le menaçais de mort, son visage se couvrit de larmes. Je me sentis attendri, et je le laissai passer.

Je me dirigeai vers les Tuileries, qui étaient fermées, et suivis la ligne des quais; je montai ensuite au Luxembourg, puis je revins déjeuner avec un de mes amis. Ensuite j'allai vers Saint-Eustache, où je m'agenouillai pieusement à l'autel de la Vierge en pensant à ma mère. Les pleurs que je versai détendirent mon âme, et, en sortant de l'église, j'achetai un anneau d'argent. De là, j'allai rendre visite à mon père, chez lequel je laissai un bouquet de marguerites, car il était absent. J'allai de là an Jardin des Plantes. Il y avait beaucoup de monde, et je restai quelque temps à regarder l'hippopotame qui se baignait dans un bassin.—J'allai ensuite visiter les galeries d'ostéologie. La vue des monstres qu'elles renferment me fit penser au déluge, et, lorsque je sortis, une averse épouvantable tombait dans le jardin.

Je me dis:

—Quel malheur! Toutes ces femmes, tous ces enfants, vont se trouver mouillés!...

Puis, je me dis:

—Mais c'est plus encore! c'est le véritable déluge qui commence.

L'eau s'élevait dans les rues voisines; je descendis en courant la rue Saint-Victor, et, dans l'idée d'arrêter ce que je croyais l'inondation universelle, je jetai à l'endroit le plus profond l'anneau que j'avais acheté à Saint-Eustache. Vers la[p. 49] même moment, l'orage s'apaisa, et un rayon de soleil commença à briller.

L'espoir rentra dans mon âme. J'avais rendez-vous à quatre heures chez mon ami Georges; je me dirigeai vers sa demeure. En passant devant un marchand de curiosités, j'achetai deux écrans de velours couverts de figures hiéroglyphiques. Il me sembla que c'était la consécration du pardon des cieux. J'arrivai chez Georges à l'heure précise et je lui confiai mon espoir. J'étais mouillé et fatigué. Je changeai de vêtements et me couchai sur son lit. Pendant mon sommeil, j'eus une vision merveilleuse. Il me semblait que la déesse m'apparaissait, me disant. «Je suis la même que Marie, la même que ta mère, la même aussi que sous toutes les formes tu as toujours aimée. A chacune de tes épreuves, j'ai quitte l'un des masques dont je voile mes traits, et bientôt tu me verras telle que je suis ...» Un verger délicieux sortait des nuages derrière elle, une lumière douce et pénétrante éclairait ce paradis, et cependant je n'entendais que sa voix, mais je me sentais plongé dans une ivresse charmante.—Je m'éveillai peu de temps après et je dis à Georges:

—Sortons.

Pendant que nous traversions le pont des Arts, je lui expliquais les migrations des âmes, et je lui disais:

—Il me semble que, ce soir, j'ai en moi l'âme de Napoléon qui m'inspire et me commande de grandes choses.

Dans la rue du Coq, j'achetai un chapeau, et, pendant que Georges recevait la monnaie de la pièce d'or que j'avais jetée sur le comptoir, je continuai ma route et j'arrivai aux galeries du Palais-Royal.

Là, il me sembla que tout le monde me regardait. Une idée persistante s'était logée dans mon esprit, c'est qu'il n'y avait plus de morts; je parcourais la galerie de Foy en disant: «J'ai fait une faute,» et je ne pouvais découvrir laquelle en consultant ma mémoire que je croyais être celle de Napoléon... «Il y a quelque chose que je n'ai point payé par ici!»[p. 50] J'entrai au café de Foy dans cette idée, et je crus reconnaître dans un des habitués le père Bertin des Débats. Ensuite, je traversai le jardin et je pris quelque intérêt à voir les rondes des petites filles. De là, je sortis des galeries et je me dirigeai vers la rue Saint-Honoré. J'entrai dans une boutique pour acheter un cigare, et, quand je sortis, la foule était si compacte, que je faillis être étouffé. Trois de mes amis me dégagèrent en répondant de moi et me firent entrer dans un café pendant que l'un d'eux allait chercher un fiacre. On me conduisit à l'hospice de la Charité.

Pendant la nuit, le délire augmenta, surtout le matin, lorsque je m'aperçus que j'étais attaché. Je parvins à me débarrasser de la camisole de force, et, vers le matin, je me promenai dans les salles. L'idée que j'étais devenu semblable à un dieu et que j'avais le pouvoir de guérir me fit imposer les mains à quelques malades, et, m'approchant d'une statue de la Vierge, j'enlevai la couronne de fleurs artificielles pour appuyer le pouvoir que je me croyais. Je marchai à grands pas, parlant avec animation de l'ignorance des hommes qui croyaient pouvoir guérir avec la science seule, et, voyant sur a table un flacon d'éther, je l'avalai d'une gorgée. Un interne d'une figure que je comparais à celle des anges, voulut m'arrêter, mais la force nerveuse me soutenait, et, prêt à le renverser, je m'arrêtai, lui disant qu'il ne comprenait pas quelle était ma mission. Des médecins vinrent alors, et je continuai mes discours sur l'impuissance de leur art. Puis je descendis l'escalier, bien que n'ayant point de chaussure. Arrivé devant un parterre, j'y entrai et je cueillis des fleurs en me promenant sur le gazon.

Un de mes amis était revenu pour me chercher. Je sortis alors du parterre, et, pendant que je lui parlais, on me jeta sur les épaules une camisole de force, puis on me fit monter dans un fiacre et je fus conduit à une maison de santé située hors de Paris. Je compris, en me voyant parmi les aliénés, que tout n'avait été pour moi qu'illusions jusque-là. Toutefois,[p. 51] les promesses que j'attribuais à la déesse Isis me semblaient se réaliser par une série d'épreuves que j'étais destiné à subir. Je les acceptai donc avec résignation.

La partie de la maison où je me trouvais donnait sur un vaste promenoir ombragé de noyers. Dans un angle se trouvait une petite butte où l'un des prisonniers se promenait en cercle tout le jour. D'autres se bornaient, comme moi, à parcourir le terre-plein ou la terrasse, bordée d'un talus de gazon. Sur un mur, situé au couchant, étaient tracées des figures dont l'une représentait la forme de la lune avec des yeux et une bouche tracés géométriquement; sur cette figure on avait peint une sorte de masque; le mur de gauche présentait divers dessins de profil dont l'un figurait une sorte d'idole japonaise. Plus loin, une tête de mort était creusée dans le plâtre; sur la face opposée, deux pierres de taille avaient été sculptées par quelqu'un des hôtes du jardin et représentaient de petits mascarons assez bien rendus. Deux portes donnaient sur des caves, et je m'imaginai que c'étaient des voies souterraines pareilles à celles que j'avais vues à l'entrée des Pyramides.


VI

Je m'imaginai d'abord que les personnes réunies dans ce jardin avaient toutes quelque influence sur les astres, et que celui qui tournait sans cesse dans le même cercle y réglait la marche du soleil. Un vieillard, que l'on amenait à certaines heures du jour et qui faisait des nœuds en consultant sa montre, m'apparaissait comme chargé de constater la marche des heures. Je m'attribuai à moi-même une influence sur la marche de la lune, et je crus que cet astre avait reçu un coup de foudre du Tout-Puissant qui avait tracé sur sa face l'empreinte du masque que j'avais remarquée.

J'attribuais un sens mystique aux conversations des gardiens et à celles de mes compagnons. Il me semblait qu'ils[p. 52] étaient les représentants de toutes les races de la terre et qu'il s'agissait entre nous de fixer à nouveau la marche des astres et de donner un développement plus grand au système. Une erreur s'était glissée, selon moi, dans la combinaison générale des nombres, et de là venaient tous les maux de l'humanité. Je croyais encore que les esprits célestes avaient pris des formes humaines et assistaient à ce congrès général, tout en paraissant occupés de soins vulgaires. Mon rôle me semblait être de rétablir l'harmonie universelle par art cabalistique et de chercher une solution en évoquant les forées occultes des diverses religions.

Outre le promenoir, nous avions encore une salle dont les vitres rayées perpendiculairement donnaient sur un horizon de verdure. En regardant derrière ces vitres la ligne des bâtiments extérieurs, je voyais se découper la façade et les fenêtres en mille pavillons ornés d'arabesques, et surmontés de découpures et d'aiguilles, qui me rappelaient les kiosques impériaux bordant le Bosphore. Cela conduisit naturellement ma pensée aux préoccupations orientales. Vers deux heures, on me mit au bain, et je me crus servi par les Walkyries, filles d'Odin, qui voulaient m'élever à l'immortalité en dépouillant peu à peu mon corps de ce qu'il avait «l'impur.

Je me promenai le soir plein de sérénité aux rayons de la lune, et, en levant les yeux vers les arbres, il me semblait que les feuilles se roulaient capricieusement de manière à former des images de cavaliers et de dames portés par des chevaux caparaçonnés. C'étaient pour moi les figures triomphantes des aïeux. Cette pensée me conduisit à celle qu'il y avait une vaste conspiration de tous les êtres animés pour rétablir le monde dans son harmonie première, et que les communications avaient lieu par le magnétisme des astres, qu'une chaîne non interrompue liait autour de la terre les intelligences dévoués à cette communication générale, et que les chants, les danses, les regards, aimantés de proche en proche, traduisaient la même aspiration. La lune était pour moi le refuge[p. 53] des âmes fraternelles qui, délivrées de leurs corps mortels, travaillaient plus librement à la régénération de l'univers.

Pour moi déjà, le temps de chaque journée semblait augmenté de deux heures; de sorte qu'en me levant aux heures fixées par les horloges de la maison, je ne faisais que me promener dans l'empire des ombres. Les compagnons qui m'entouraient me semblaient endormis et pareils aux spectres du Tartare jusqu'à l'heure où pour moi se levait le soleil. Alors, je saluais cet astre par une prière, et ma vie réelle commençait.

Du moment que je me fus assuré de ce point que j'étais soumis aux épreuves de l'initiation sacrée, une force invincible entra dans mon esprit. Je me jugeais un héros vivant sous le regard des dieux; tout dans la nature prenait des aspects nouveaux, et des voix secrètes sortaient de la plante, de l'arbre, des animaux, des plus humbles insectes, pour m'avertir et m'encourager. Le langage de mes compagnons avait des tours mystérieux dont je comprenais le sens, les objets sans forme et sans vie se prêtaient eux-mêmes aux calculs de mon esprit;—des combinaisons de cailloux, des figures d'angles, de fentes ou d'ouvertures, des découpures de feuilles, des couleurs, des odeurs et des sons, je voyais ressortir des harmonies jusqu'alors inconnues.

—Comment, me disais-je, ai-je pu exister si longtemps hors de la nature et sans m'identifier à elle? Tout vit, tout agit, tout se correspond; les rayons magnétiques émanés de moi-même ou des autres traversent sans obstacle la chaîne infinie des choses créées; c'est un réseau transparent qui couvre le monde, et dont les fils déliés se communiquent de proche en proche aux planètes et aux étoiles. Captif en ce moment sur la terre, je m'entretiens avec le chœur des astres, qui prend part à mes joies et à mes douleurs!

Aussitôt je frémis en songeant que ce mystère même pouvait être surpris.

—Si l'électricité, me dis-je, qui est le magnétisme des[p. 54] corps physiques, peut subir une direction qui lui impose des lois, à plus forte raison les esprits hostiles et tyranniques peuvent asservir les intelligences et se servir de leurs forces divisées dans un but de domination. C'est ainsi que les dieux antiques ont été vaincus et asservis par des dieux nouveaux; c'est ainsi, me dis-je encore, en consultant mes souvenirs du monde ancien, que les nécromants dominaient des peuples entiers, dont les générations se succédaient captives sous leur sceptre éternel. O malheur! la mort elle-même ne peut les affranchir! car nous revivons dans nos fils comme nous avons vécu dans nos pères,—et la science impitoyable de nos ennemis sait nous reconnaître partout. L'heure de notre naissance, le point de la terre où nous paraissons, le premier geste, le nom, la chambre,—et toutes ces consécrations, et tous ces rites qu'on nous impose, tout cela établit une série heureuse ou fatale d'où l'avenir dépend tout entier. Mais, si déjà cela est terrible selon les seuls calculs humains, comprenez ce que cela doit être en se rattachant aux formules mystérieuses qui établissent l'ordre des mondes. On l'a dit justement: rien n'est indifférent, rien n'est impuissant dans l'univers; un atome peut tout dissoudre, un atome peut tout sauver!

O terreur! voilà l'éternelle distinction du bon et du mauvais. Mon âme est-elle la molécule indestructible, le globule qu'un peu d'air gonfle, mais qui retrouve sa place dans la nature, ou ce vide même, image du néant qui disparaît dans l'immensité? Serait-elle encore la parcelle fatale destinée à subir, sous toutes ses transformations, les vengeances des êtres puissants? Je me vis amené ainsi à me demander compte de ma vie, et même de mes existences antérieures. En me prouvant que j'étais bon, je me prouvai que j'avais dû toujours l'être. «Et si j'ai été mauvais, me dis-je, ma vie actuelle ne sera-t-elle pas une suffisante expiation?» Cette pensée me rassura, mais ne m'ôta pas la crainte d'être à jamais classé parmi les malheureux. Je me sentais plongé dans une eau froide, et une eau plus[p. 55] froide encore ruisselait sur mon front. Je reportai ma pensée à l'éternelle Isis, la mère et l'épouse sacrée; toutes mes aspirations, toutes mes prières se confondaient dans ce nom magique, je me sentais revivre en elle, et parfois elle m'apparaissait sous la figure de la Vénus antique, parfois aussi sous les traits de la Vierge des chrétiens. La nuit me ramena plus distinctement cette apparition chérie, et pourtant je me disais:

—Que peut-elle, vaincue, opprimée peut-être, pour ses pauvres enfants?

Pâle et déchiré, le croissant de la lune s'amincissait tous les soirs et allait bientôt disparaître; peut-être ne devions-nous plus le revoir au ciel! Cependant, il me semblait que cet astre était le refuge de toutes les âmes sœurs de la mienne, et je le voyais peuplé d'ombres plaintives destinées à renaître un jour sur la terre ...

Ma chambre est à l'extrémité d'un corridor habité d'an côté par les fous, et de l'autre par les domestiques de la maison. Elle a seule le privilège d'une fenêtre, percée du côté de la cour, plantée d'arbres, qui sert de promenoir pendant la journée. Mes regards s'arrêtent avec plaisir sur un noyer touffu et sur deux mûriers de la Chine. Au-dessus, l'on aperçoit vaguement une rue assez fréquentée, à travers des treillages peints en vert. Au couchant, l'horizon s'élargit; c'est comme un hameau aux fenêtres revêtues de verdure ou embarrassées de cages, de loques qui sèchent, et d'où l'on voit sortir par instant quelque profil de jeune ou vieille ménagère, quelque tète rose d'enfant. On crie, on chante, on rit aux éclats; c'est gai ou triste à entendre, selon les heures et selon les impressions.

J'ai trouvé là tous les débris de mes diverses fortunes, les restes confus de plusieurs mobiliers dispersés ou revendus depuis vingt ans. C'est un capharnaùm comme celui du docteur Faust. Une table antique à trépied aux tètes d'aigle, une console soutenue par un sphinx ailé, une commode du XVIIe siècle, une bibliothèque du XVIIIe un lit du même temps, dont le baldaquin, à ciel ovale, est revêtu de lampas rouge (mais[p. 56] on n'a pu dresser ce dernier); une étagère rustique chargée de faïences et de porcelaines de Sèvres, assez endommagées la plupart; un narguilé rapporté de Constantinople, une grande coupe d'albâtre, un vase de cristal; des panneaux de boiseries provenant de la démolition d'une vieille maison que j'avais habitée sur l'emplacement du Louvre, et couverts de peintures mythologiques exécutées par des amis aujourd'hui célèbres; deux grandes toiles dans le goût de Prudhon, représentant la Muse de l'histoire et celle de la comédie. Je me suis plu pendant quelques jours à ranger tout cela, à créer dans la mansarde étroite un ensemble bizarre qui tient du palais et de la chaumière, et qui résume assez bien mon existence errante. J'ai suspendu au-dessus de mon lit mes vêtements arabes, mes deux cachemires industrieusement reprisés, une gourde de pèlerin, un carnier de chasse. Au-dessus de la bibliothèque s'étale un vaste plan du Caire; une console de bambou, dressée à mon chevet, supporte un plateau de l'Inde vernissé où je puis disposer mes ustensiles de toilette. J'ai retrouvé avec joie ces humbles restes de mes années alternatives de fortune et de misère, où se rattachaient tous les souvenirs de ma vie. On avait seulement mis à part un petit tableau sur cuivre, dans le goût du Corrége, représentant Vénus et l'Amour, des trumeaux de chasseresses et de satyres, et une flèche que j'avais conservée en mémoire des compagnies de l'arc du Valais, dont j'avais fait partie dans ma jeunesse; les armes étaient vendues depuis les lois nouvelles. En somme, je retrouvais là à peu près tout ce que j'avais possédé en dernier lieu. Mes livres, amas bizarre de la science de tous les temps, histoire, voyages, religions, cabale, astrologie, à réjouir les ombres de Pie de la Mirandole, du sage Meursius et de Nicolas de Cusa,—la tour de Babel en deux cents volumes,—on m'avait laissé tout cela! Il y avait de quoi rendre fou un sage; tâchons qu'il y ait aussi de quoi rendre sage un fou.

Avec quelles délices j'ai pu classer dans mes tiroirs l'amas de mes notes et de nies correspondances intimes ou publiques,[p. 57] obscures ou illustres, comme les a faites le hasard des rencontres ou des pays lointains que j'ai parcourus. Dans des rouleaux mieux enveloppés que les autres, je retrouve des lettres arabes, des reliques du Caire et de Stamboul. O bonheur! ô tristesse mortelle! ces caractères jaunis, ces brouillons effacés, ces lettres à demi froissées, c'est le trésor de mon seul amour... Relisons... Bien des lettres manquent, bien d'autres sont déchirées ou raturées.

(Les amis de Gérard de Nerval ont été assez heureux pour retrouver dans ses papiers des fragments de ces lettres. Les éditeurs les publient tels qu'ils leurs ont été remis, sans prétendre les coordonner, les lier entre eux, leur donner la suite et l'enchaînement dont le pauvre rêveur a emporté le secret avec lui.)

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LETTRE III

Me voilà encore à vous écrire, puisque je ne puis faire autre chose que de penser à vous et de m'occuper de vous; de vous, si occupée, si distraite, si affairée; non pas tout à fait indifférente peut-être, mais bien cruellement raisonnable, et raisonnant si bien! O femme! femme! L'artiste sera toujours en vous plus forte que l'amante. Mais je vous aime aussi comme artiste. Il y a dans votre talent une partie de la magie qui m'a charmé. Marchez donc d'un pas ferme vers cette gloire que j'oublie; et, s'il faut une voix pour vous crier courage, s'il faut un bras pour vous soutenir, s'il faut un corps où votre pied s'appuie pour monter plus haut, vous savez...

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LETTRE IV

J'ai lu votre lettre, cruelle que vous êtes. Elle est si douce et si bonne, que je ne puis que plaindre mon sort; mais, si je[p. 58] vous croyais ainsi qu'autrefois coquette et perfide, oh! je dirais comme Figaro: «Votre esprit se joue du mien.» Cette pensée que l'on peut trouver du ridicule dans les sentiments les plus nobles, dans les émotions les plus sincères, me glace le sang et me rend injuste malgré moi. Oh! non, vous n'êtes pas comme tant d'autres femmes, vous avez du cœur, et vous savez bien qu'il ne faut pas se jouer d'une véritable passion.

Oh! méfiez-vous, non pas de votre cœur qui est bon, mais de votre humeur qui est légère et changeuse; songez que vous m'avez mis dans une position telle vis-à-vis de vous, que l'abandon me serait beaucoup plus affreux que ne le serait une infidélité quand je vous aurais obtenue. En effet, dans ce dernier cas, qu'aurais-je à dire? Le ressentiment serait ridicule à mes propres yeux. J'aurais cessé de plaire, voilà tout, et ce serait à moi de chercher des moyens plus efficaces de rentrer dans vos bonnes grâces. Je vous devrais toujours de la reconnaissance et ne pourrais, dans tous les cas, douter de votre loyauté. Mais songez au désespoir où me livrerait votre changement dans nos relations actuelles, ô mon Dieu!

Pour la jalousie, c'est un côté bien mort chez moi. Quand j'ai pris une résolution, elle est ferme; quand je me suis résigne, c'est pour tout de bon. Je pense à d'autres choses et j'arrange mes idées d'après les circonstances. Mon esprit sait toujours plier devant les faits irrévocables. Ainsi, ma belle amie, vous me connaissez bien maintenant. Je livre tout ceci à vos réflexions, je ne veux rien tenir que de leur effet. Ne craignez donc pas de me voir. Votre présence me calme, me fait du bien; votre entretien m'est nécessaire et m'empêche de me livrer à...

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(La suite manque.)

[p. 59]

LETTRE V

Vous vous trompez, madame, si vous pensez que je vous oublie ou que je me résigne à être oublié de vous. Je le voudrais, et ce serait un bonheur pour vous et pour moi sans doute; mais ma volonté n'y peut rien. La mort d'un parent, des intérêts de ma famille ont exigé mon temps et mes soins, et j'ai essayé de me livrer à cette diversion inattendue, espérant retrouver quelque calme et pouvoir juger enfin plus froidement ma position à votre égard. Elle est inexplicable; elle est triste et fatale de tout point; elle est ridicule peut-être; mais je me rassure en pensant que vous êtes la seule personne au monde qui n'ait pas le droit de la trouver telle. Vous auriez bien peu d'orgueil, si vous vous étonniez d'être aimée à ce point et si follement.

Oh! si j'ai réussi à mêler quelque chose de mon existence dans la vôtre; si toute une année je vous ai occupée de mes lettres et de ma présence; s'il y a à moi, tout à moi, quelques journées de votre vie, et, malgré vous, quelques heures de vos pensées, n'était-ce pas une peine qui portait sa récompense avec elle? Dans cette soirée où je compris toutes les chances de vous plaire et de vous obtenir, où ma seule fantaisie avait mis en jeu votre valeur et la livrait à des hasards, je tremblais plus que vous-même. Eh bien, alors même, tout le prix de mes efforts était dans votre sourire. Vos craintes m'arrachaient le cœur. Mais avec quel transport j'ai baisé vos mains glorieuses! Ah! ce n'était pas alors la femme, c'était l'artiste à qui je rendais hommage. Peut-être aurais-je dû toujours me contenter de ce rôle, et ne pas chercher à faire descendre de son piédestal cette belle idole que jusque-là j'avais adorée de si loin.

Vous dirai-je pourtant que j'ai perdu quelques illusions en vous voyant de plus près? Mais, en se prenant à la réalité, mon amour a changé de caractère. Ma volonté, jusque-là si nette et[p. 60] si précise, a éprouvé un mouvement de vertige. Je ne sentais pas tout mon bonheur d'être ainsi près de vous, ni tout le danger que je courais à risquer de ne pas vous plaire. Mes projets se sont contrariés. J'ai voulu me montrer à la fois un homme timide, un homme utile et égayant, et je n'ai pas compris que les deux sentiments que je voulais exciter ensemble se froisseraient dans votre cœur. Plus jeune, je vous eusse touchée par une passion plus naïve et plus chaleureuse; plus vieux, j'aurais mieux calculé ma marche, étudié votre caractère et trouvé à la longue le chemin de votre cœur.

Si je vous fais un aveu si complet, c'est que je vous sais digne de comprendre un esprit ...

(La suite manque.)

LETTRE VII

Ah! ma pauvre amie, je ne sais quels rêves vous avez faits; mais non, je sors d'une nuit terrible; je suis malheureux par ma faute peut-être et non par la vôtre, mais je le suis. Grand Dieu! excusez mon désordre, pardonnez les combats de mon âme. Oui, c'est vrai, j'ai voulu vous le cacher en vain, je vous désire autant que je vous aime, mais je mourrais plutôt que d'exciter encore une fois votre mécontentement. Oh! pardonnez, je ne suis pas volage, moi; depuis trois mois, je vous suis fidèle, je le jure devant Dieu. Si vous tenez un peu à moi, voulez-vous m'abandonner encore à ces vaines ardeurs qui me tuent? Je vous avoue tout cela pour que vous y songiez plus tard; car, je vous l'ai dit, quelque espoir que vous ayez bien voulu me donner, ce n'est pas à. un jour fixe que je voudrais vous obtenir, mais arrangez les choses pour le mieux. Ah! je le sais, les femmes aiment qu'on les force un peu; elles ne veulent point paraître céder sans contrainte. Mais, songez-y, vous n'êtes pas pour moi comme les autres femmes; je suis plus peut-être pour vous que les autres hommes; sortons donc des usages de la galanterie ordinaire. Que m'importe que vous[p. 61] ayez été à d'autres, que vous soyez à d'autres peut-être. Vous êtes la première femme que j'aime, et je suis peut-être le premier homme qui vous aime à ce point. Si ce n'est pas là une sorte d'hymen que le ciel bénisse, le mot amour n'est qu'un vain mot. Que ce soit donc un hymen véritable où l'épouse s'abandonne en disant: «C'est l'heure.» Il y a de certaines formes de forcer une femme qui me répugnent. Vous le savez, mes idées sont singulières, ma passion s'entoure de beaucoup de poésie et d'originalité, j'arrange volontiers ma vie comme un roman; les moindres désaccords me choquent, et les modernes manières que prennent les hommes avec les femmes qu'ils ont possédées ne seront jamais les miennes. Laissez-vous aimer ainsi; cela aura peut-être quelques douceurs charmantes que vous ignorez. Ah! ne redoutez rien d'ailleurs de la vivacité de mes transports. Vos craintes seront toujours les miennes, et, de même que je sacrifierais toute ma jeunesse et ma force au bonheur de vous posséder, de même aussi mon désir s'arrêterait devant votre réserve, comme il s'est arrêté si longtemps devant votre rigueur. Ah! ma chère et véritable amie, j'ai peut-être tort de vous écrire ces choses qui ne se disent d'ordinaire qu'aux heures d'enivrement. Mais je vous sais si bonne et si sensible, que vous ne vous offenserez pas d'aveux qui ne tendent qu'à vous faire lire plus complètement dans mon cœur. Je vous ai fait bien des concessions, faites-m'en quelques-unes aussi. La seule chose qui m'effraye serait de n'obtenir de vous qu'une complaisance froide qui ne partirait pas de l'attachement, mais peut-être de la pitié. Vous avez reproché à mon amour d'être matériel, il ne l'est pas du moins dans ce sens; que je ne vous possède jamais, si je dois avoir dans les bras une femme résignée plutôt que vaincue. Je renonce à la jalousie, je sacrifie mon amour-propre, mais je ne puis faire abstraction des droits secrets de mon cœur sur un autre. Vous m'aimez, oui, beaucoup moins que je ne vous aime, sans doute, mais vous m'aimez, et sans cela je n'aurais pas pénétré aussi avant dans votre intimité. Eh bien, vous[p. 62] comprendrez tout ce que je cherche à vous exprimer. Autant cela serait choquant pour une tète froide, autant cela doit toucher un cœur indulgent et tendre.

Un mouvement de vous m'a fait plaisir, c'est que vous avez paru craindre un instant que, depuis quelques jours, ma constance ne se fût démentie. Ah! rassurez-vous. J'ai peu de mérite à la conserver; il n'existe pour moi qu'une seule femme au monde.

LETTRE VIII

Souvenez-vous, oublieuse personne, que vous m'avez accordé la permission de vous voir une heure aujourd'hui. Je vous envoie mon médaillon en bronze pour fixer encore mieux votre souvenir. Il date déjà, comme vous pouvez voir, de l'an 1831, où il eut les honneurs du Salon. Ah! j'ai été l'une des célébrités ..., et je renoncerais encore aujourd'hui à cette partie que j'ai négligée pour vous, si vous me donnez lieu de chercher à vous rendre fière de moi. Vous vous plaignez de quelques heures que je vous ai fait perdre; moi, mon amour m'a fait perdre des années, et pourtant je les ressaisirais bien vite si vous vouliez. Que m'importe la renommée, tant qu'elle ne prendra pas vos traits pour nie couronner? Jusque-là, il y aura une gloire dans laquelle la mienne s'absorbera toujours: c'est la vôtre; et jamais mes assiduités les plus grandes ne tendront à vous la faire oublier. Étudiez donc fortement, mais accordez-moi quelques uns de vos instants de repos. Je vous avouerai que je suis aujourd'hui d'une humeur fort peu tragique, et que je risque dès lors beaucoup moins de vous déranger.

LETTRE X

(Le commencement manque.)

Je me heurte à chaque pas. M'avez-vous cru injuste, intolérant, capable de troubler votre repos par des folies? Hélas! vous le voyez, je raisonne trop juste, je juge trop froidement[p. 63] les choses, et vous avez eu bien des preuves de mon empire sur moi-même. Suis-je un enfant, quoique je vous aime avec toute l'imprudence d'un enfant? Non; je suis capable de vous faire respecter aux yeux de tous; je suis digne de votre confiance, et désormais toute mon intelligence à vous servir, et tout mon sang pour vous défendre au besoin. Jamais une femme n'a rencontré tant d'attachement joint à quelque importance réelle, et toutes en seraient flattées. Maintenant, je n'ai plus qu'un mot à vous dire. Admettez une preuve. Il faut un homme bien épris pour qu'il ne recule pas devant une question de vie et de mort. Si vous voulez savoir jusqu'à quel point vous êtes aimée ou estimée, le résultat d'une démarche que je puis faire vous apprendra sur quel bras il faut compter. Si je me suis trompé dans tous mes soupçons, rassurez-moi, je vous en prie; épargnez-moi quelques ridicules, et surtout celui de me commettre avec la parodie de mes émotions les plus chères.

Je vous jure que vous ne risquez rien à m'entendre; je vous crains autant que je vous aime; votre regard est pour moi ce qu'il y a de plus doux et de plus terrible. Ce n'est que loin de vous que je m'abandonne aux idées les plus extrêmes, les plus fatales. Madame, vous m'avez dit qu'il fallait savoir trouver le chemin de votre cœur: eh bien, je suis trop agité pour chercher, pour trouver; ayez pitié de moi, guidez-moi! Je ne sais, il y a des obstacles que je touche sans les voir, des ennemis que j'aurais besoin de connaître! Il y a eu quelque chose ces jours-ci qui vous a changée à mon égard, car vous êtes trop indulgente et trop sensée pour vous offenser vraiment de quelques inégalités, de quelques folies, si excusables dans ma situation. Cela vient-il d'ailleurs? dites-le moi; ma pensée vous préoccupe, et je ne puis la pénétrer; à qui en voulez-vous? qui vous a offensée? qui vous a trahie? Donnez-moi quelque chose où me prendre, quelqu'un à insulter, à combattre! j'en ai besoin 1 que je vous serve sans espoir et sans récompense, et que je vous délivre de moi, s'il plaît à Dieu! mais que je sorte au mois de l'état de doute où je vis.

[p. 64]

Une occasion se présenterait dans tous les cas d'anéantir bien des fausses suppositions. Il y a quelqu'un, madame, dont l'assiduité vous a fait du tort dans l'opinion, et qui s'est plu même à vous compromettre, si l'on dit vrai. Ce n'est pas là pour moi une rivalité. Je ne me préoccupe pas le moins du monde de ce détail, et ne voudrais rien faire de trop important pour trop peu. Je vous le dis, vous ne savez même peut-être pas ce que c'est, un homme sans valeur et sans mérite, quelque chose d'insignifiant et de frivole, qu'il suffirait peut-être d'effrayer ou de punir, s'il vous a offensée en effet. Nous en dirons deux mots, si vous voulez, et nous laisserons au besoin la chose pour ce qu'elle vaut. Mais, de grâce, un peu de confiance, un peu de clarté dans ces détours où je me heurte à chaque pas.

LETTRE XI

Mon Dieu! mon Dieu! j'ai pu vous voir un instant. Quoi! vous n'êtes donc pas si irritée que je le croyais? quoi! vous avez encore un sourire pour ma personne, un doux rayon de soleil pour mes tristesses! J'emporte ce bonheur, de peur d'être détrompé par un mot que je fuis toujours, moi qui me croyais déjà puissant. Un regard m'abat, un mot me relève, je ne me sens fort que loin de vos yeux.

Oui, j'ai mérité d'être humilié par vous; oui, je dois payer encore de beaucoup de souffrances l'instant d'orgueil auquel j'ai cédé. Ah! c'était une risible ambition que celle-là. Me croire chéri d'une femme de votre talent, de votre beauté.

Je dois borner mes prétentions à vous servir. J'accepte vos dédains comme une justice. Ne craignez rien, j'attends, ne craignez rien.

LETTRE XII

Deux jours sans vous voir, sans te voir, cruelle! Oh! si tu m'aimes, nous sommes encore bien malheureux. Toi, tes leçons, ton théâtre, tes occupations; moi-même, un théâtre, un[p. 65] journal et une foule encore de tracas et d'ennuis. Hier, je ne sais à quoi j'ai passé ma journée. Je suis allé et venu.

...Il connaît tout le monde, en dit du mal. Je n'ai pas osé le juger si mal sans l'avoir vu. Ce n'est pas la faute de ce pauvre Jean Leroy. Je l'aurais peut-être jugé avec plus d'indulgence,... et je viens de dire pourquoi.

Il ne faut pas rire de cela.

LETTRE XIII

Vous êtes bien la plus étrange personne du monde, et je serais indigne de vous admirer, si je me lassais de vos inégalités et de vos caprices.

Oui, je vous aime ainsi bien plus que je ne vous admire, et je serais fâché que vous fussiez autrement. A un amour tel que le mien, il fallait une lutte pénible et compliquée. A cette passion infatigable, il fallait une résistance inouïe; à ces ruses, à ces travaux, à cette sourde et constante activité qui ne néglige aucun moyen, qui ne repousse aucune concession, ardente comme une passion espagnole, souple comme un amour italien, il fallait toutes les ressources, toutes les finesses de la femme, tout ce qu'une tète intelligente peut rassembler de force contre un cœur bien résolu. Il fallait tout cela, sans doute, et je vous aurais peu estimée d'avoir cru la résistance plus facile et l'épreuve moins dangereuse.

Toutefois, ne craignez rien; je suis encore mal remis du coup qu'il m'a frappé, et il me faut du temps pour ...

LETTRE XV

Nous avons maintenant à nous garder d'une chose, c'est de cet abattement qui succède à toute tension violente, à tout effort surhumain. Pour qui n'a qu'un désir modéré, la réussite est une suprême joie qui fait éclater toutes les facultés humaines. C'est un point lumineux dans l'existence, qui ne[p. 66] tarde pas à pâlir et à s'éteindre. Mais, pour le cœur profondément épris, l'excès d'émotion contracte pour un instant tous les ressorts de la vie; le trouble est grand, la convulsion est profonde, et la tète se courbe en frémissant comme sons le souffle d'un Dieu. Hélas! que sommes-nous, pauvres créatures! et comment répondre dignement à la puissance de sentir que le ciel a mise en notre âme? Je ne suis qu'un homme et vous une femme, et l'amour qui est entre nous a quelque chose d'impérissable et de divin.

*

Une nuit, je parlais et chantais dans une sorte d'extase. Un des servants de la maison vint me chercher dans ma cellule et me fit descendre à une chambre du rez-de-chaussée, où il m'enferma. Je continuais mon rêve, et, quoique debout, je me croyais enfermé dans une sorte de kiosque oriental. J'en sondai tous les angles et je vis qu'il était octogone. Un divan régnait autour des murs, et il me semblait que ces derniers étaient formés d'une glace épaisse, au delà de laquelle je voyais briller des trésors, des châles et des tapisseries. Un paysage éclairé par la rue m'apparaissait au travers des treillages de la porte, et il me semblait reconnaître la figure des troncs d'arbres et des rochers. J'avais déjà séjourné là dans quelque autre existence, et je croyais reconnaître les profondes grottes d'Ellorah. Peu à peu un jour bleuâtre pénétra dans le kiosque et y fit apparaître dès images bizarres. Je crus alors me trouver au milieu d'un vaste charnier où l'histoire universelle était écrite en traits de sang. Le corps d'une femme gigantesque était peint en face de moi; seulement, ses diverses parties étaient tranchées comme par le sabre; d'autres femmes de races diverses et dont les corps dominaient de plus en plus, présentaient sur les autres murs un fouillis sanglant de membres et de têtes, depuis les impératrices et les reines jusqu'aux plus humbles paysannes. C'était l'histoire de tous les crimes, et il suffisait de fixer les yeux sur tel ou tel point pour voir s'y dessiner une représentation tragique.

[p. 67]

—Voilà, me disais-je, ce qu'a produit la puissance déférée aux hommes. Ils ont peu à peu détruit et tranché en mille morceaux le type éternel de la beauté, si bien que les races perdent de plus en plus en force et perfection ...

Et je voyais, en effet, sur une ligne d'ombre qui se faufilait par un des jours de la porte, la génération descendante des races de l'avenir.

Je fus enfin arraché à cette sombre contemplation. La figure bonne et compatissante de mon excellent médecin me rendit au monde des vivants. Il me fit assister à un spectacle qui m'intéressa vivement. Parmi les malades se, trouvait un jeune homme, ancien soldat d'Afrique, qui depuis six semaines se refusait à prendre de la nourriture. Au moyen d'un long tuyau de caoutchouc introduit dans une narine, on lui faisait couler dans l'estomac une assez grande quantité de semoule ou de chocolat.

Ce spectacle m'impressionna vivement. Abandonné jusque-là au cercle monotone de mes sensations ou de mes souffrances morales, je rencontrais un être indéfinissable, taciturne et patient, assis comme un sphinx aux portes suprêmes de l'existence. Je me pris à l'aimer à cause de son malheur et de son abandon, et je me sentis relevé par cette sympathie et par cette pitié. Il me semblait, placé ainsi entre la mort et la vie, comme un interprète sublime, comme un confesseur prédestiné à entendre ces secrets de l'âme que la parole n'oserait transmettre ou ne réussirait pas à rendre. C'était l'oreille de Dieu sans le mélange de la pensée d'un autre. Je passais des heures entières à m'examiner mentalement, la tête penchée sur la sienne et lui tenant les mains. Il me semblait qu'un certain magnétisme réunissait nos deux esprits, et je me sentis ravi quand la première fois une parole sortit de sa bouche. On n'en voulait rien croire, et j'attribuais à mon ardente volonté ce commencement de guérison. Cette nuit-là, j'eus un rêve délicieux, le premier depuis bien longtemps. J'étais dans une tour, si profonde du côté de la terre et si haute du côté[p. 68] du ciel, que toute mon existence semblait devoir se consumer à monter et à descendre. Déjà mes forces s'étaient épuisées, et j'allais manquer de courage, quand une porte latérale vint à s'ouvrir; un esprit se présente et me dit:

—Viens, mon frère!...

Je ne sais pourquoi il me vint à l'idée qu'il s'appelait Saturnin. Il avait les traits du pauvre malade, mais transfigurés et intelligents. Nous étions dans une campagne éclairée des feux des étoiles, nous nous arrêtâmes à contempler ce spectacle, et l'esprit étendit sa main sur mon front comme je l'avais fait la veille en cherchant à magnétiser mon compagnon; aussitôt une des étoiles que je voyais an ciel se mit à grandir, et la divinité de mes rêves m'apparut souriante, dans un costume presque indien, telle que je l'avais vue autrefois. Elle marcha entre nous deux, et les prés verdissaient, les fleurs et les feuillages s'élevaient de terre sur la trace de ses pas... Elle me dit:

—L'épreuve à laquelle tu étais soumis est venue à son terme; ces escaliers sans nombre que tu te fatiguais à descendre ou à gravir, étaient les liens mêmes des anciennes illusions qui embarrassaient ta pensée, et maintenant rappelle-toi le jour où tu as imploré la Vierge sainte et où, la croyant morte, le délire s'est emparé de ton esprit. Il fallait que ton vœu lui fût porté par une âme simple et dégagée des liens de la terre. Celle-là s'est rencontrée près de toi, et c'est pourquoi il m'est permis à moi-même de venir et de t'encourager.

La joie que ce rêve répandit dans mon esprit me procura un réveil délicieux. Le jour commençait à poindre. Je voulus avoir un signe matériel de l'apparition qui m'avait consolé, et j'écrivis sur le mur ces mots: «Tu m'as visité cette nuit.

J'inscris ici, sous le titre de Mémorables, les impressions de plusieurs rêves qui suivirent celui que je viens de rapporter.

..............................................................


Sur un pic élancé de l'Auvergne a retenti la chanson des[p. 69] pâtres. Pauvre Marie! reine des cieux! c'est à toi qu'ils s'adressent pieusement. Cette mélodie rustique a frappé l'oreille des corybantes. Ils sortent, en chantant à leur tour, des grottes secrètes où l'amour leur fit des abris.—Hosannah! paix à la terre et gloire aux cieux!

Sur les montagnes de l'Himalaya une petite fleur est née.—Ne m'oubliez pas.—Le regard chatoyant d'une étoile s'est fixé un instant sur elle, et une réponse s'est fait entendre dans un doux langage étranger.—Myosotis!

Une perle d'argent brillait dans le sable; une perle d'or étincelait au ciel... Le monde était créé. Chastes amours, divins soupirs! enflammez la sainte montagne ... car vous avez des frères dans les vallées et des sœurs timides qui se dérobent au sein des bois!

Bosquets embaumés de Paphos, vous ne valez pas ces retraites où l'on respire à pleins poumons l'air vivifiant de la patrie.—Là-haut, sur les montagnes, le monde vit content; le rossignol sauvage fait contentement!

Oh! que ma grande amie est belle! Elle est si grande, qu'elle pardonne au monde, et si bonne, qu'elle m'a pardonné. L'autre nuit, elle était couchée je ne sais dans quel palais, et je ne pouvais la rejoindre. Mon cheval alezan brûlé se dérobait sous moi. Les rênes brisées flottaient sur sa croupe en sueur, et il me fallut de grands efforts pour l'empêcher de se coucher à terre.

Cette nuit, le bon Saturnin m'est venu en aide, et ma grande amie a pris place à mes côtés sur sa cavale blanche caparaçonnée d'argent. Elle m'a dit:

—Courage, frère! car c'est la dernière étape.

Et ses grands yeux dévoraient l'espace, et elle faisait voler dans l'air sa longue chevelure imprégnée des parfums de l'Yémen.

Je reconnus les traits divins de ***. Nous volions au triomphe, et nos ennemis étaient à nos pieds. La huppe messagère nous guidait au plus haut des cieux, et l'arc de lumière[p. 70] éclatait dans les mains divines d'Apollon. Le cor enchanté d'Adonis résonnait à travers les bois.

O Mort! où est ta victoire, puisque le Messie vainqueur chevauchait entre nous deux? Sa robe était d'hyacinthe soufrée, et ses poignets, ainsi que les chevilles de ses pieds, étincelaient de diamants et de rubis. Quand sa houssine légère toucha la porte de nacre de la Jérusalem nouvelle, nous fûmes tous les trois inondés de lumière. C'est alors que je suis descendu parmi les hommes pour leur annoncer l'heureuse nouvelle.

Je sors d'un rêve bien doux: j'ai revu celle que j'avais aimée transfigurée et radieuse. Le ciel s'est ouvert dans toute sa gloire, et j'y ai lu le mot pardon signé du sang de Jésus-Christ.

Une étoile a brillé tout à coup et m'a révélé le secret du monde des mondes. Hosannah! paix à la terre et gloire aux cieux!

Du sein des ténèbres muettes, deux notes ont résonné, l'une grave, l'autre aiguë,—et l'orbe éternel s'est mis à tourner aussitôt. Sois bénie, ô première octave qui commenças l'hymne divin! Du dimanche au dimanche, enlace tous les jours dans ton réseau magique. Les monts te chantent aux vallées, les sources aux rivières, les rivières aux fleuves, et les fleuves à l'Océan; l'air vibre, et la lumière brise harmonieusement les fleurs naissantes. Un soupir, un frisson d'amour sort du sein gonflé de la terre, et le chœur des astres se déroule dans l'infini; il s'écarte et revient sur lui-même, se resserre et s'épanouit, et sème au loin les germes des créations nouvelles.

Sur la cime d'un mont bleuâtre une petite fleur est née.—Ne m'oubliez pas!—Le regard chatoyant d'une étoile s'est fixé un instant sur elle, et une réponse s'est fait entendre dans un doux langage étranger.—Myosotis!

Malheur à toi, dieu du Nord,—qui brisas d'un coup de marteau la sainte table composée de sept métaux les plus précieux! car tu n'as pu briser la Perle rose qui reposait au centre. Elle a rebondi sous le fer, et voici que nous sommes aimés pour elle... Hosannah!

[p. 71]

Le macrocosme, ou grand monde, a été construit par art cabalistique; le microcosme, ou petit monde, est son image réfléchie dans tous les cœurs. La Perle rose a été teinte du sang royal des Walkyries. Malheur à toi, dieu-forgeron, qui as voulu briser un monde!

Cependant, le pardon du Christ a été aussi prononcé pour toi!

Sois donc béni toi-même, ô Thor, le géant,—le plus puissant des fils d'Odin! Sois béni dans Héla, ta mère, car souvent le trépas est doux,—et dans ton frère Loki, et dans ton chien Garnur.

Le serpent qui entoure le monde est béni lui-même, car il relâche ses anneaux, et sa gueule béante aspire la fleur d'anxoka, la fleur soufrée,—la fleur éclatante du soleil!

Que Dieu préserve le divin Balder, le fils d'Odin, et Freya la belle!


.............................................. Je me trouvais en esprit à Saardam, que j'ai visitée l'année dernière. La neige couvrait la terre. Une toute petite fille marchait en glissant sur la terre durcie et se dirigeait, je crois, vers la maison de Pierre le Grand. Son profil majestueux avait quelque chose de bourbonien. Son cou, d'une éclatante blancheur, sortait à demi d'une palatine de plumes de cygne. De sa petite main rose, elle préservait du vent une lampe allumée et allait frapper à la porte verte de la maison, lorsqu'une chatte maigre qui en sortait s'embarrassa dans ses jambes et la fit tomber.

—Tiens! ce n'est qu'un chat! dit la petite fille en se relevant.

—Un chat, c'est quelque chose! répondit une voix douce.

J'étais présent à cette scène, et je portais sur mon bras un petit chat gris qui se mit à miauler.

—C'est l'enfant de cette vieille fée! dit la petite fille.

[p. 72]

Et elle entra dans la maison.

Cette huit, mon rêve s'est transporté d'abord à Vienne.—On sait que sur chacune des places de cette ville sont élevées de grandes colonnes qu'on appelle pardons. Des nuages de marbre s'accumulent en figurant l'ordre salomonique et supportent des globes où président assises des divinités. Tout à coup, ô merveille! je me mis à songer à cette auguste sœur de l'empereur de Russie, dont j'ai vu le palais impérial à Weimar.—Une mélancolie pleine de douceur me fit voir les brumes colorées d'un paysage de Norvège éclairé d'un jour gris et doux. Les nuages devinrent transparents, et je vis se creuser devant moi un abîme profond où, s'engouffraient tumultueusement les flots de la Baltique glacée» Il semblait que le fleuve entier de la Neva, aux eaux bleues, dût s'engloutir dans cette fissure du globe. Les vaisseaux de Cronstadt et de Saint-Pétersbourg s'agitaient sur leurs ancres, prêts à se détacher et à disparaître dans le gouffre, quand une lumière divine éclaira d'en haut cette scène de désolation.

Sous le vif rayon qui perçait la brume, je vis apparaître aussitôt le rocher qui supporte la statue de Pierre le Grand. Au-dessus de ce solide piédestal vinrent se grouper des nuages qui s'élevaient jusqu'au zénith. Ils étaient chargés de figures radieuses et divines, parmi lesquelles on distinguait les deux Catherine et l'impératrice sainte Hélène, accompagnées des plus belles princesses de Moscovie et de Pologne. Leurs doux regards, dirigés vers la France, rapprochaient l'espace au moyen de longs télescopes de cristal. Je vis par là que notre patrie devenait l'arbitre de la querelle orientale, et qu'elles en attendaient la solution. Mon rêve se termina par le doux espoir que la paix nous serait enfin donnée.

C'est ainsi que je m'encourageais à une audacieuse tentative. Je résolus de fixer le rêve et d'en connaître le secret.

—Pourquoi, me dis-je, ne point enfin forcer ces portes mystiques, armé de toute ma volonté, et dominer mes sensations au lieu de les subir? N'est-il pas possible de dompter cette[p. 73] chimère attrayante et redoutable, d'imposer une règle à ces esprits des nuits qui se jouent de notre raison? Le sommeil occupe le tiers de notre vie. Il est la consolation des peines de nos journées ou la peine de leurs plaisirs; mais je n'ai jamais éprouvé que le sommeil fût un repos. Après un engourdissement de quelques minutes, une vie nouvelle commence, affranchie des conditions du temps et de l'espace, et pareille sans doute à celle qui nous attend après la mort. Qui sait s'il n'existe pas un lien entre ces deux existences et s'il n'est pas possible à l'âme de le nouer dès à présent?

De ce moment, je m'appliquai à chercher le sens de mes rêves, et cette inquiétude influa sur mes réflexions de l'état de veille. Je crus comprendre qu'il existait entre le monde externe et le monde interne un lien; que l'inattention ou le désordre d'esprit en faussaient seuls les rapports apparents,—et qu'ainsi s'expliquait la bizarrerie de certains tableaux, semblables à ces reflets grimaçants d'objets réels qui s'agitent sur l'eau troublée.

Telles étaient les inspirations de mes nuits; mes journées se passaient doucement dans la compagnie des pauvres malades, dont je m'étais fait des amis. La conscience que désormais j'étais purifié des fautes de ma vie passée me donnait des jouissances morales infinies; la certitude de l'immortalité et de la cœxistence de toutes les personnes que j'avais aimées m'était arrivée matériellement, pour ainsi dire, et je bénissais l'âme fraternelle qui, du sein du désespoir, m'avait fait rentrer dans les voies lumineuses de la religion.

Le pauvre garçon de qui la vie intelligente s'était si singulièrement retirée recevait des soins qui triomphaient peu à peu de sa torpeur. Ayant appris qu'il était né à la campagne, je passais des heures entières à lui chanter d'anciennes chansons de village, auxquelles je cherchais à donner l'expression la plus touchante. J'eus le bonheur de voir qu'il les entendait et qu'il répétait certaines parties de ces chants. Un jour, enfin, il ouvrit les yeux un seul instant, et je vis qu'ils étaient bleus comme[p. 74] ceux de l'Esprit qui m'était apparu en rêve. Un matin, à quelques jours de là, il tint ses yeux grands ouverts et ne les ferma plus. Il se mit aussitôt à parler, mais seulement par intervalle, et me reconnut, me tutoyant et m'appelant frère. Cependant, il ne voulait pas davantage se résoudre à manger. Un jour, revenant du jardin, il me dit:

—J'ai soif.

J'allai lui chercher à boire; le verre toucha ses lèvres sans qu'il pût avaler.

—Pourquoi, lui dis-je, ne veux-tu pas manger et boire comme les autres?

—C'est que je suis mort, dit-il; j'ai été enterré dans tel cimetière, à telle place....

—Et maintenant, où crois-tu être?

—En purgatoire, j'accomplis mon expiation.

Telles sont les idées bizarres que donnent ces sortes de maladies; je reconnus en moi-même que je n'avais pas été loin d'une si étrange persuasion. Les soins que j'avais reçus m'avaient déjà rendu à l'affection de ma famille et de mes amis, et je pouvais juger plus sainement le monde d'illusions où j'avais quelque temps vécu. Toutefois, je me sens heureux des convictions que j'ai acquises, et je compare cette série d'épreuves que j'ai traversées à ce qui, pour les anciens, représentait l'idée d'une descente aux enfers.

[p. 75]


LES FILLES DU FEU


A ALEXANDRE DUMAS

Je vous dédie ce livre, mon cher maître, comme j'ai dédié Lorely à Jules Janin. J'avais à le remercier au même titre que vous. Il y a quelques années, on m'avait cru mort et il avait écrit ma biographie. Il y a quelques jours, on m'a cru fou, et vous avez consacré quelques-unes de vos lignes des plus charmantes à l'épitaphe de mon esprit. Voilà bien de la gloire qui m'est échue en avancement d'hoirie. Comment oser, de mon vivant, porter au front ces brillantes couronnes? Je dois afficher un air modeste et prier le public de rabattre beaucoup de tant d'éloges accordés à mes cendres, ou au vague contenu de cette bouteille que je suis allé chercher dans la lune à l'imitation d'Astolfe, et que j'ai fait rentrer, j'espère, au siège habituel de la pensée.

Or, maintenant que je ne suis plus sur l'hippogriffe et qu'aux yeux des mortels, j'ai recouvré ce qu'on appelle vulgairement la raison,—raisonnons.

Voici un fragment de ce que vous écriviez sur moi le 10 décembre dernier:

«C'est un esprit charmant et distingué, comme vous avez pu en juger,—chez lequel, de temps en temps, un certain phénomène se produit, qui, par bonheur, nous l'espérons,[p. 76] n'est sérieusement inquiétant ni pour lui, ni pour ses amis;—de temps en temps, lorsqu'un travail quelconque l'a fort préoccupé, l'imagination, cette folle du logis, en chasse momentanément la raison, qui n'en est que la maîtresse; alors, la première reste seule, tout-puissante, dans ce cerveau nourri de rêves et d'hallucinations, ni plus ni moins qu'un fumeur d'opium du Caire, ou qu'un mangeur de haschich d'Alger, et alors, la vagabonde qu'elle est le jette dans les théories impossibles, dans les livres infaisables. Tantôt il est le roi d'Orient Salomon, il a retrouvé le sceau qui évoque les esprits, il attend la reine de Saba; et alors, croyez-le bien, il n'est conte de fée, ou des Mille et une Nuits, qui vaille ce qu'il raconte à ses amis, qui ne savent s'ils doivent le plaindre ou l'envier, de l'agilité et de la puissance de ces esprits, de la beauté et de la richesse de cette reine; tantôt il est sultan de Crimée, comte d'Abyssinie, duc d'Égypte, baron de Smyrne. Un autre jour,—il se croit fou, et il raconte comment il l'est devenu, et avec un si joyeux entrain, en passant par des péripéties si amusantes, que chacun désire le devenir pour suivre ce guide entraînant dans le pays des chimères et des hallucinations, plein d'oasis plus fraîches et plus ombreuses que celles qui s'élèvent sur la route brûlée d'Alexandrie à Ammon; tantôt, enfin, c'est la mélancolie qui devient sa muse, et alors retenez vos larmes si vous pouvez, car jamais Werther, jamais René, jamais Antony, n'ont eu plaintes plus poignantes, sanglots plus douloureux, paroles plus tendres, cris plus poétiques!...»


Je vais essayer de vous expliquer, mon cher Dumas, le phénomène dont vous avez parlé plus haut. Il est, vous le savez, certains conteurs qui ne peuvent inventer sans s'identifier aux personnages de leur imagination. Vous savez avec quelle conviction notre vieil ami Nodier racontait comment il avait eu le malheur d'être guillotiné à l'époque de la Révolution; on en devenait tellement persuadé, que l'on se[p. 77] demandait comment il était parvenu à se faire recoller la tête ...

Eh bien, comprenez-vous que l'entraînement d'un récit puisse produire un effet semblable; que l'on arrive pour ainsi dire à s'incarner dans le héros de son imagination, si bien que sa vie devienne la vôtre et qu'on brûle des flammes factices de ses ambitions et de ses amours! C'est pourtant ce qui m'est arrivé en entreprenant l'histoire d'un personnage qui a figuré, je crois bien, vers l'époque de Louis XV, sous le pseudonyme de Brisacier. Où ai-je lu la biographie fatale de cet aventurier? J'ai retrouvé celle de l'abbé de Bucquoy; mais je me sens bien incapable de renouer la moindre preuve historique à l'existence de cet illustre inconnu! Ce qui n'eût été qu'un jeu pour vous, maître,—qui avez su si bien vous jouer avec nos chroniques et nos mémoires, que la postérité ne saura plus démêler le vrai du faux, et chargera de vos inventions tous les personnages historiques que vous avez appelés à figurer dans vos romans,—était devenu pour moi une obsession, un vertige. Inventer, au fond, c'est se ressouvenir, a dit un moraliste; ne pouvant trouver les preuves de l'existence matérielle de mon héros, j'ai cru tout à coup à la transmigration des âmes non moins fermement que Pythagore ou Pierre Leroux. Le XVIIIe siècle même, où je m'imaginais avoir vécu, était plein de ces illusions. Voisenon, Mancriff et Crébillon fils en ont écrit mille aventures. Rappelez-vous ce courtisan qui se souvenait d'avoir été sofa; sur quoi, Schahabaham s'écrie avec enthousiasme: «Quoi! vous avez été sofa! mais c'est fort galant... Et, dites-moi, étiez-vous brodé?»

Moi, je m'étais brodé sur toutes les coutures. Du moment que j'avais cru saisir la série de toutes mes existences antérieures, il ne m'en coûtait pas plus d'avoir été prince, roi, mage, génie et même dieu; la chaîne était brisée et marquait les heures pour des minutes. Ce serait le Songe de Scipion, la Vision du Tasse ou la Divine Comédie du Dante, si j'étais[p. 78] parvenu à concentrer mes souvenirs en un chef-d'œuvre. Renonçant désormais à la renommée d'inspiré, d'illuminé ou de prophète, je n'ai à vous offrir que ce que vous appelez si justement des théories impossibles, un livre infaisable, dont voici le premier chapitre, qui semble faire suite au Roman comique de Scarron.... Jugez-en:

Le Roman tragique.

Me voici encore dans ma prison, madame; toujours imprudent, toujours coupable à ce qu'il semble, et toujours confiant, hélas! dans cette belle étoile de comédie, qui a bien voulu m'appeler un instant son destin. L'Étoile et le Destin: quel couple aimable dans le roman du poëte Scarron! mais qu'il est difficile de jouer convenablement ces deux rôles aujourd'hui. La lourde charrette qui nous cahotait jadis sur l'inégal pavé du Mans, a été remplacée par des carrosses, par des chaises de poste et autres inventions nouvelles. Où sont les aventures, désormais? où est la charmante misère qui nous faisait vos égaux et vos camarades, mesdames les comédiennes, nous les pauvres poëtes toujours et les poëtes pauvres bien souvent? Vous nous avez trahis, reniés! et vous vous plaigniez de notre orgueil! Vous avez commencé par suivre de riches seigneurs, chamarrés, galants et hardis, et vous nous avez abandonnés dans quelque misérable auberge pour payer la dépense de vos folles orgies. Ainsi, moi, le brillant comédien naguère, le prince ignoré, l'amant mystérieux, le déshérité, le banni de liesse, le beau ténébreux, adoré des marquises comme des présidentes, moi, le favori bien indigne de madame Bouvillon, je n'ai pas été mieux traité que ce pauvre Ragotin, un poétereau de province, un robin!... Ma bonne mine, défigurée d'un vaste emplâtre, n'a servi même qu'à me perdre plus sûrement. L'hôte, séduit par les discours de La rancune, a bien voulu se contenter de tenir en gage le propre fils du grand khan de Crimée envoyé ici pour faire[p. 79] ses études, et avantageusement connu dans toute l'Europe chrétienne sous le pseudonyme de Brisacier. Encore, si ce misérable, si cet intrigant suranné m'eût laissé quelques carolus, ou même une pauvre montre entourée de faux brillants, j'eusse pu sans doute imposer le respect à mes accusateurs et éviter la triste péripétie d'une aussi sotte combinaison. Bien mieux, vous ne m'aviez laissé pour tout costume qu'une méchante souquenille puce, un justaucorps rayé de noir et de bleu, et des chausses d'une conservation équivoque. Si bien, qu'en soulevant ma valise après votre départ, l'aubergiste, inquiet, a soupçonné une partie de la triste vérité, et m'est venu dire tout net que j'étais un prince de contrebande. A ces mots, j'ai voulu sauter sur mon épée; mais La Rancune l'avait enlevée, prétextant-qu'il fallait m'empêcher de m'en percer le cœur sous les yeux de l'ingrate qui m'avait trahi! Cette dernière supposition était inutile, ô La Rancune! on ne se perce pas le cœur avec une épée de comédie, on n'imite pas le cuisinier Vatel, on n'essaye pas de parodier les héros de roman, quand on est un héros de tragédie: et je prends tous nos camarades à témoin qu'un tel trépas est impossible à mettre en scène un peu noblement. Je sais bien qu'on peut piquer l'épée en terre et se jeter dessus les bras ouverts; mais nous sommes ici dans une chambre parquetée, où le tapis manque, nonobstant la froide saison. La fenêtre est, d'ailleurs, assez ouverte et assez haute sur la rue pour qu'il soit loisible à tout désespoir tragique de terminer par là son cours. Mais ... mais, je vous l'ai dit mille fois, je suis un comédien qui a de la religion.

Vous souvenez-vous de la façon dont je jouais Achille, quand par hasard, passant dans une ville de troisième ou de quatrième ordre, il nous prenait la fantaisie d'étendre le culte négligé des anciens tragiques français? J'étais noble et puissant, n'est-ce pas, sous le casque doré aux crins de pourpre, sous la cuirasse étincelante, et drapé d'un manteau d'azur? Et quelle pitié c'était alors de voir un père aussi lâche[p. 80] qu'Agamemnon disputer au prêtre Calchas l'honneur de livrer plus vite au couteau la pauvre Iphigénie en larmes! J'entrais comme la foudre au milieu de cette action forcée et cruelle; je rendais l'espérance aux mères et le courage aux pauvres filles, sacrifiées toujours à un devoir, à un dieu, à la vengeance d'un peuple, à l'honneur ou au profit d'une famille!... Car on comprenait bien partout que c'était là l'histoire éternelle des mariages humains. Toujours le père livrera sa fille par ambition, et toujours la mère la vendra avec avidité; mais l'amant ne sera pas toujours cet honnête Achille, si beau, si bien armé, si galant et si terrible, quoiqu'un peu rhéteur pour un homme d'épée! Moi, je m'indignais parfois d'avoir à débiter de si longues tirades dans une cause aussi limpide et devant un auditoire aisément convaincu de mon droit. J'étais tenté de sabrer, pour en finir, toute la cour imbécile du roi des rois, avec son espalier de figurants endormis! Le public en eût été charmé; mais il aurait fini par trouver la pièce trop courte, et par réfléchir qu'il lui faut le temps de voir souffrir une princesse, un amant et une reine; de les voir pleurer, s'emporter et répandre un torrent d'injures harmonieuses contre la vieille autorité du prêtre et du souverain. Tout cela vaut bien cinq actes et deux heures d'attente, et le public ne se contenterait pas à moins. Il lui faut sa revanche de cet éclat d'une famille unique, pompeusement assise sur le trône de la Grèce, et devant laquelle Achille lui-même ne peut s'emporter qu'en paroles; il faut qu'il sache tout ce qu'il y a de misères sous cette pourpre, et pourtant d'irrésistible majesté! Ces pleurs tombés des plus beaux yeux du monde sur le sein rayonnant d'Iphigénie n'enivrent pas moins la foule que sa beauté, ses grâces et l'éclat de son costume royal! Cette voix si douce, qui demande la vie en rappelant qu'elle n'a pas encore vécu; le doux sourire de cet œil, qui fait trêve aux larmes pour caresser les faiblesses d'un père, première agacerie, hélas! qui ne sera pas pour l'amant!... Oh! comme chacun est attentif pour en recueillir quelque chose! La tuer, elle! Qui donc y songe?

[p. 81]

Grands dieux! Personne peut-être?... Au contraire: chacun s'est dit déjà qu'il fallait qu'elle mourût pour tous plutôt que de vivre pour un seul. Chacun a trouvé Achille trop beau, trop grand, trop superbe! Iphigénie sera-t-elle emportée encore par ce vautour thessalien, comme l'autre, la fille de Léda, l'a été naguère par un prince berger de la voluptueuse côte d'Asie? Là est la question pour tous les Grecs, et là est aussi la question pour le public qui nous juge dans ces rôles de héros! Et moi, je me sentais haï des hommes autant qu'admiré des femmes quand je jouais un de ces rôles d'amant superbe et victorieux. C'est qu'à la place d'une froide princesse de coulisse élevée à psalmodier tristement ces vers immortels, j'avais à défendre, à éblouir, à conserver une véritable fille de la Grèce, une perle de grâce, d'amour et de pureté, digne en effet d'être disputée par les hommes aux dieux jaloux! Était-ce Iphigénie seulement? Non, c'était Monime, c'était Junie, c'était Bérénice, c'étaient toutes les héroïnes inspirées par les beaux yeux d'azur de mademoiselle de Champmeslé ou par les grâces adorables des vierges nobles de Saint-Cyr! Pauvre Aurélie! notre compagne, notre sœur, n'auras-tu point regret toi-même à ces temps d'ivresse et d'orgueil? Ne m'as-tu pas aimé un instant, froide Étoile! à force de me voir souffrir, combattre ou pleurer pour toi? L'éclat nouveau dont le monde l'environne aujourd'hui prévaudra-t-il sur l'image rayonnante de nos triomphes communs? On se disait chaque soir: «Quelle est donc cette comédienne si au-dessus de tout ce que nous avons applaudi? Ne nous trompons-nous pas? Est-elle bien aussi jeune, aussi fraîche, aussi honnête qu'elle le paraît? Sont-ce de vraies perles et de fines opales qui ruissellent parmi ses blonds cheveux cendrés, et ce voile de dentelle appartient-il bien légitimement à cette malheureuse enfant? N'a-t-elle pas honte de ces satins brochés, de ces velours à gros plis, de ces peluches et de ces hermines? Tout cela est d'un goût suranné qui accuse des fantaisies au-dessus de son Age.» Ainsi parlaient les mères, en admirant toutefois un choix constant d'atours et[p. 82] d'ornements d'un autre siècle qui leur rappelaient de beaux souvenirs. Les jeunes femmes enviaient, critiquaient ou admiraient tristement. Mais, moi, j'avais besoin de la voir à toute heure pour ne pas me sentir ébloui près d'elle, et pour pouvoir fixer mes yeux sur les siens autant que le voulaient nos rôles. C'est pourquoi celui d'Achille était mon triomphe. Mais que le choix des autres m'avait embarrassé souvent! Quel malheur de n'oser changer les situations à mon gré et sacrifier même les pensées du génie à mon respect et à mon amour! Les Britannicus et les Bajazet, ces amants captifs et timides, n'étaient pas pour me convenir. La pourpre du jeune César me séduisait bien davantage! Mais quel malheur ensuite de ne rencontrer à dire que de froides perfidies! Eh quoi! ce fut là ce Néron tant célébré de Rome, ce beau lutteur, ce danseur, ce poëte ardent, dont la seule envie était de plaire à tous? Voilà donc ce que l'histoire en a fait, et ce que les poëtes en ont rêvé d'après l'histoire! Oh! donnez-moi ses fureurs à rendre, mais son pouvoir, je craindrais de l'accepter. Néron! je t'ai compris, hélas! non pas d'après Racine, mais d'après mon cœur déchiré quand j'osais emprunter ton nom! Oui, tu fus un dieu, toi qui voulais brûler Rome, et qui en avais le droit peut-être, puisque Rome t'avait insulté!...

Un sifflet, un sifflet indigne, sous ses jeux, près d'elle, à cause d'elle! Un sifflet qu'elle s'attribue—par ma faute (comprenez bien!) et vous demanderez ce qu'on fait quand on tient la foudre!... Oh! tenez, mes amis! j'ai eu un moment l'idée d'être vrai, d'être grand, de me faire immortel enfin, sur votre théâtre de planches et de toiles, et dans votre comédie d'oripeaux! Au lieu de répondre à l'insulte par une insulte, qui m'a valu le châtiment dont je souffre encore, au lieu de provoquer tout un public vulgaire à se ruer sur les planches et à m'assommer lâchement ..., j'ai eu un moment l'idée, l'idée sublime et digne de César lui-même, l'idée que, cette fois, nul n'aurait osé mettre au-dessous de celle du grand Racine, l'idée auguste enfin de brûler le théâtre et le public, et vous[p. 83] tous! et de l'emporter seule, à travers les flammes, échevelée, à demi-nue, selon son rôle, ou du moins selon le récit classique de Burrhus. Et soyez sûrs alors que rien n'aurait pu me la ravir, depuis cet instant jusqu'à l'échafaud, et de là dans l'éternité!

O remords de mes nuits fiévreuses et de mes jours mouillés de larmes! Quoi! j'ai pu le faire et je ne l'ai pas voulu? Quoi! vous m'insultez encore, vous qui devez la vie à ma pitié plus qu'à ma crainte? Les brûler tous, je l'aurais fait! Jugez-en: Le théâtre de P*** n'a qu'une seule sortie; la nôtre donnait bien sur une petite rue de derrière, mais le foyer où vous vous teniez tous est de l'autre côté de la scène. Moi, je n'avais qu'à détacher un quinquet pour incendier les toiles, et cela sans danger d'être surpris, car le surveillant ne pouvait me voir, et j'étais seul à écouter le fade dialogue de Britannicus et de Junie pour reparaître ensuite et faire tableau. Je luttai avec moi-même pendant tout cet intervalle; en rentrant, je roulais dans mes doigts un gant que j'avais ramassé; j'attendais à me venger plus noblement que César lui-même d'une injure que j'avais sentie avec tout le cœur d'un César... Eh bien, ces lâches n'osaient recommencer! mon œil les foudroyait sans crainte, et j'allais pardonner au public, sinon à Junie, quand elle a osé... Dieux immortels!... Tenez, laissez-moi parler comme je veux!... Oui, depuis cette soirée, ma folie est de me croire un Romain, un empereur; mon rôle s'est identifié à moi-même, et la tunique de Néron s'est collée à mes membres qu'elle brûle, comme celle du centaure dévorait Hercule expirant. Ne jouons plus avec les choses saintes, même d'un peuple et d'un âge éteints depuis si longtemps, car il y a peut-être quelque flamme encore sous les cendres des dieux de Rome!... Mes amis, comprenez surtout qu'il ne s'agissait pas pour moi d'une froide traduction de paroles compassées, mais d'une scène où tout vivait, où trois cœurs luttaient à chances égales, où, comme aux jeux du cirque, c'était peut-être du vrai sang qui allait couler! Et le public le savait bien, lui, ce public de[p. 84] petite ville si bien au courant de toutes nos affaires; ces femmes dont plusieurs m'auraient aimé si j'avais voulu trahir mon seul amour! ces hommes tous jaloux de moi à cause d'elle; et l'autre, le Britannicus bien choisi, le pauvre soupirant confus, qui tremblait devant moi et devant elle, mais qui devait me vaincre à ce jeu terrible, où le dernier venu a tout l'avantage et toute la gloire!... Ah! le débutant d'amour savait son métier... Mais il n'avait rien à craindre, car je suis trop juste pour faire un crime à quelqu'un d'aimer comme moi, et c'est en quoi je m'éloigne du monstre idéal rêvé par le poëte Racine: je ferais brûler Rome sans hésiter; mais, en sauvant Junie, je sauverais aussi mon frère Britannicus.

Oui, mon frère, oui, pauvre enfant comme moi de l'art et de la fantaisie, tu l'as conquise, tu l'as méritée en me la disputant seulement. Le ciel me garde d'abuser de mon âge, de ma force et de cette humeur altière que la santé m'a rendue, pour attaquer son choix ou son caprice à elle, la toute-puissante, l'équitable, la divinité de mes rêves comme de ma vie!... Seulement, j'avais craint longtemps que mon malheur ne te profitât en rien, et que les beaux galants de la ville ne nous enlevassent à tous ce qui n'est perdu que pour moi.

La lettre que je viens de recevoir de La Caverne me rassure pleinement sur ce point. Elle me conseille de renoncer à «un art qui n'est pas fait pour moi et dont je n'ai nul besoin ...» Hélas! cette plaisanterie est amère; car jamais je n'eus davantage besoin, sinon de l'art, du moins de ses produits brillants. Voilà ce que vous n'avez pas compris. Vous croyez avoir assez fait en me recommandant aux autorités de Soissons comme un personnage illustre que sa famille ne pouvait abandonner, mais que la violence de son mal vous obligeait à laisser en route. Votre La Rancune s'est présenté à la maison de ville et chez mon hôte, avec des airs de grand d'Espagne de première classe forcé par un contre-temps de s'arrêter deux nuits dans un si triste endroit; vous[p. 85] autres, forcés de partir précipitamment de P*** le lendemain de ma déconvenue, vous n'aviez, je le conçois, nulle raison de vous faire passer ici pour d'infâmes histrions: c'est bien assez de se laisser clouer ce masque au visage dans les endroits où l'on ne peut faire autrement. Mais, moi, que vais-je dire, et comment me dépêtrer de l'infernal réseau d'intrigues où les récits de La Rancune viennent de m'engager? Le grand couplet du Menteur de Corneille lui a servi assurément à composer son histoire, car la conception d'un faquin tel que lui ne pouvait s'élever si haut. Imaginez... Mais que vais-je vous dire que vous ne sachiez de reste et que vous n'ayez comploté ensemble pour me perdre? L'ingrate qui est cause de mes malheurs n'y aura-t-elle pas mélangé tous les fils de satin les plus inextricables que ses doigts d'Arachné auront pu tendre autour d'une pauvre victime?... Le beau chef-d'œuvre! Eh bien, je suis pris, je l'avoue; je cède, je demande grâce. Vous pouvez me reprendre avec vous sans crainte, et, si les rapides chaises de poste qui vous emportèrent sur la route de Flandre, il y a près de trois mois, ont déjà fait place à l'humble charrette de nos premières équipées, daignez me recevoir au moins en qualité de monstre, de phénomène, de calot propre à faire amasser la foule, et je réponds de m'acquitter de ces divers emplois de manière à contenter les amateurs les plus sévères des provinces... Répondez-moi maintenant au bureau de poste, car je crains la curiosité de mon hôte: j'enverrai prendre votre épître par un homme de la maison, qui m'est dévoué ...

L'illustre BRISACIER.

Que faire maintenant de ce héros abandonné de sa maîtresse et de ses compagnons? N'est-ce en vérité qu'un comédien de hasard, justement puni de son irrévérence envers le public, de sa sotte jalousie, de ses folles prétentions? Comment arrivera-t-il à prouver qu'il est le propre fils du khan[p. 86] de Crimée, ainsi que l'a proclamé l'astucieux récit de La Rancune? Comment de cet abaissement inouï s'élancera-t-il aux plus hautes destinées?... Voilà des points qui ne vous embarrasseraient nullement sans doute, mais qui m'ont jeté dans le plus étrange désordre d'esprit. Une fois persuadé que j'écrivais ma propre histoire, je me suis mis à traduire tous mes rêves, toutes mes émotions, je me suis attendri à cet amour pour une étoile fugitive qui m'abandonnait seul dans la nuit de ma destinée, j'ai pleuré, j'ai frémi des vaines apparitions de mon sommeil. Puis un rayon divin a lui dans mon enfer; entouré de monstres contre lesquels je luttais obscurément, j'ai saisi le fil d'Ariane, et dès lors toutes mes visions sont devenues célestes. Quelque jour, j'écrirai l'histoire de cette «descente aux enfers,» et vous verrez qu'elle n'a pas été entièrement dépourvue de raisonnement si elle a toujours manqué de raison.

Et, puisque vous avez eu l'imprudence de citer un des sonnets composés dans cet état de rêverie super-naturaliste, comme diraient les Allemands, il faudra que vous les entendiez tous.—Vous les trouverez dans mes poésies. Ils ne sont guère plus obscurs que la métaphysique d'Hegel ou les mémorables de Swedenborg, et perdraient de leur charme à être expliqués, si la chose était possible, concédez-moi du moins le mérite de l'expression;—la dernière folie qui me restera probablement, ce sera de me croire poëte: c'est à la critique de m'en guérir.

1854.


[p. 87]

SYLVIE

SOUVENIRS DU VALOIS


I

NUIT PERDUE

Je sortais d'un théâtre où, tous les soirs, je paraissais aux avant-scènes en grande tenue de soupirant. Quelquefois, tout était plein; quelquefois, tout était vide. Peu m'importait d'arrêter mes regards sur un parterre peuplé seulement d'une trentaine d'amateurs forcés, sur des loges garnies de bonnets ou de toilettes surannées,—ou bien de faire partie d'une salle animée et frémissante, couronnée à tous ses étages de toilettes fleuries, de bijoux étincelants et de visages radieux. Indifférent au spectacle de la salle, celui du théâtre ne m'arrêtait guère,—excepté lorsqu'à la seconde ou à la troisième scène d'un maussade chef-d'œuvre d'alors, une apparition bien connue illuminait l'espace vide, rendant la vie d'un souffle et d'un mot à ces vaines figures qui m'entouraient.

Je me sentais vivre en elle, et elle vivait pour moi seul. Son sourire me remplissait d'une béatitude infinie; la vibration de sa voix si douce et cependant fortement timbrée me faisait tressaillir de joie et d'amour. Elle avait pour moi toutes les perfections, elle répondait à tous mes enthousiasmes, à tous mes caprices,—belle comme le jour aux feux de la rampe qui l'éclairait d'en bas, pâle comme la nuit; quand la[p. 88] rampe baissée la laissait éclairée d'en haut sous les rayons du lustre et la montrait plus naturelle, brillant dans l'ombre de sa seule beauté, comme les Heures divines qui se découpent, avec une étoile au front, sur les fonds bruns des fresques d'Herculanum!

Depuis un an, je n'avais pas encore songé à m'informer de ce qu'elle pouvait être d'ailleurs; je craignais de troubler le miroir magique qui me renvoyait son image,—et tout au plus avais-je prêté l'oreille à quelques propos concernant non pins l'actrice, mais la femme. Je m'en informais aussi peu que des bruits qui ont pu courir sur la princesse d'Élide ou sur la reine de Trébizonde,—un de mes oncles, qui avait vécu dans les avant-dernières années du XVIIIe** siècle comme il fallait y vivre pour le bien connaître, m'ayant prévenu de bonne heure que les actrices n'étaient pas des femmes, et que la nature avait oublié de leur faire un cœur. Il parlait de celles de ce temps-là sans doute; mais il m'avait raconté tant d'histoires de ses illusions, de ses déceptions, et montré tant de portraits sur ivoire, médaillons charmants qu'il utilisait depuis à parer des tabatières, tant de billets jaunis, tant de faveurs fanées, en m'en faisant l'histoire et le compte définitif, que je m'étais habitué à penser mal de toutes sans tenir compte de l'ordre des temps.

Nous vivions alors dans une époque étrange, comme celles qui d'ordinaire succèdent aux révolutions ou aux abaissements des grands règnes. Ce n'était plus la galanterie héroïque comme sous la Fronde, le vice élégant et paré comme sous la Régence, le scepticisme et les folles orgies du Directoire; c'était un mélange d'activité, d'hésitation et de paresse, d'utopies brillantes, d'aspirations philosophiques ou religieuses, d'enthousiasmes vagues, mêlés de certains instincts de renaissance; d'ennuis des discordes passées, d'espoirs incertains,—quelque chose comme l'époque de Pérégrinus et d'Apulée. L'homme matériel aspirait au bouquet de roses qui devait le régénérer par les mains de la belle Isis; la déesse éternellement jeune et pure[p. 89] nous apparaissait dans les nuits, et nous faisait honte de nos heures de jour perdues. L'ambition n'était cependant pas de notre âge, et l'avide curée qui se faisait alors des positions et des honneurs nous éloignait des sphères d'activité possibles. Il ne nous restait pour asile que cette tour d'ivoire des poëtes, où nous montions toujours plus haut pour nous isoler de la foule. A ces points élevés où nous guidaient nos maîtres, nous respirions enfin l'air pur des solitudes, nous buvions l'oubli dans la coupe d'or des légendes, nous étions ivres de poésie et d'amour. Amour, hélas! des formes vagues, des teintes roses et bleues, des fantômes métaphysiques! Vue de près, la femme réelle révoltait notre ingénuité; il fallait qu'elle apparût reine ou déesse, et surtout n'en pas approcher.

Quelques-uns d'entre nous néanmoins prisaient peu ces paradoxes platoniques, et à travers nos rêves renouvelés d'Alexandrie agitaient parfois la torche des dieux souterrains, qui éclaire l'ombre un instant de ses traînées d'étincelles.—C'est ainsi que, sortant du théâtre avec l'amère tristesse que laisse un songe évanoui, j'allais volontiers me joindre à la société d'un cercle où l'on soupait en grand nombre, et où toute mélancolie cédait devant la verve intarissable de quelques esprits éclatants, vifs, orageux, sublimes parfois,—tels qu'il s'en est trouvé toujours dans les époques de rénovation ou de décadence, et dont les discussions se haussaient à ce point, que les plus timides d'entre nous allaient voir parfois aux fenêtres si les Huns, les Turcomans ou les Cosaques n'arrivaient pas enfui pour couper court à ces arguments de rhéteurs et de sophistes. «Buvons, aimons, c'est la sagesse!» Telle était la seule opinion des plus jeunes. Un de ceux-là me dit:

—Voici bien longtemps que je te rencontre dans le même théâtre, et chaque fois que j'y vais. Pour laquelle y viens-tu?

Pour laquelle?... Il ne me semblait pas que l'on pût aller là pour une autre. Cependant, j'avouai un nom.

—Eh bien, dit mon ami avec indulgence, tu vois là-bas l'homme heureux qui vient de la reconduire, et qui, fidèle aux[p. 90] lois de notre cercle, n'ira la retrouver peut-être qu'après la nuit.

Sans trop d'émotion, je tournai les yeux vers le personnage indiqué. C'était un jeune homme correctement vêtu, d'une figure pâle et nerveuse, ayant des manières convenables et des yeux empreints de mélancolie et de douceur. Il jetait de l'or sur une table de whist et le perdait avec indifférence.

—Que m'importe, dis-je, lui ou tout autre? Il fallait qu'il y en eût un, et celui-là me paraît digue d'avoir été choisi.

—Et toi?

—Moi? C'est une image que je poursuis, rien de plus.

En sortant, je passai par la salle de lecture, et machinalement je regardai un journal. C'était, je crois, pour y voir le cours de la Bourse. Dans les débris de mon opulence se trouvait une somme assez forte en titres étrangers. Le bruit avait couru que, négligés longtemps, ils allaient être reconnus;—ce qui venait d'avoir lieu à la suite d'un changement de ministère. Les fonds se trouvaient déjà cotés très-haut; je redevenais riche.

Une seule pensée résulta de ce changement de situation, celle que la femme aimée si longtemps était à moi si je voulais. Je touchais du doigt mon idéal. N'était-ce pas une illusion encore, une faute d'impression railleuse? Mais les autres feuilles parlaient de même.—La somme gagnée se dressa devant moi comme la statue d'or de Moloch.

—Que dirait maintenant, pensais-je, le jeune homme de tout à l'heure, si j'allais prendre sa place près de la femme qu'il a laissée seule?...

Je frémis de cette pensée, et mon orgueil se révolta.

—Non! ce n'est pas ainsi, ce n'est pas à mon âge que l'on tue l'amour avec de l'or: je ne serai pas un corrupteur. D'ailleurs, ceci est une idée d'un autre temps. Qui me dit aussi que cette femme soit vénale?

Mon regard parcourait vaguement le journal que je tenais encore, et j'y lus ces deux lignes: «Fête du Bouquet provincial. [p. 91] Demain, les archers de Senlis doivent rendre le bouquet à ceux de Loisy.» Ces mots, fort simples, réveillèrent en moi toute une nouvelle série d'impressions: c'était un souvenir de la province depuis longtemps oubliée, un écho lointain des fêtes naïves de la jeunesse.—Le cor et le tambour résonnaient au loin dans les hameaux et dans les bois; les jeunes filles tressaient des guirlandes et assortissaient, en chantant, des bouquets ornés de rubans. Un lourd chariot, traîné par des bœufs, recevait ces présents sur son passage, et nous, enfants de ces contrées, nous formions le cortège avec nos arcs et nos flèches, nous décorant du titre de chevaliers,—sans savoir alors que nous ne faisions que répéter d'âge en âge une fête druidique, survivant aux monarchies et aux religions nouvelles.


II

ADRIENNE

Je regagnai mon lit et je ne pus y trouver le repos. Plongé dans une demi-somnolence, toute ma jeunesse repassait en mes souvenirs. Cet état, où l'esprit résiste encore aux bizarres combinaisons du songe, permet souvent de voir se presser en quelques minutes les tableaux les plus saillants d'une longue période de la vie.

Je me représentais un château du temps de Henri IV avec ses toits pointus couverts d'ardoises et à sa face rougeâtre aux encoignures dentelées de pierres jaunies, une grande place verte encadrée d'ormes et de tilleuls, dont le soleil couchant perçait le feuillage de ses traits enflammés. Des jeunes filles dansaient en rond sur la pelouse en chantant de vieux airs transmis par leurs mères, et d'un français si naturellement pur, que l'on se sentait bien exister dans ce vieux pays du Valois, on, pendant plus de mille ans, a battu le cœur de la France.

[p. 92]

J'étais le seul garçon dans cette ronde, où j'avais amené ma compagne toute jeune encore, Sylvie, une petite fille du hameau voisin, si vive et si fraîche, avec ses yeux noirs, son profil régulier et sa peau légèrement hâlée!... Je n'aimais qu'elle, je ne voyais qu'elle,—jusque-là! A peine avais-je remarqué, dans la ronde où nous dansions, une blonde, grande et belle, qu'on appelait Adrienne. Tout d'un coup, suivant les règles de la danse, Adrienne se trouva placée seule avec moi au milieu du cercle. Nos tailles étaient pareilles. On nous dit de nous embrasser, et la danse et le chœur tournaient plus vivement que jamais. En lui donnant ce baiser, je ne pus m'empêcher de lui presser la main. Les longs anneaux roulés de ses cheveux d'or effleuraient mes joues. De ce moment, un trouble inconnu s'empara de moi.—La belle devait chanter pour avoir le droit de rentrer dans la danse. On s'assit autour d'elle, et aussitôt, d'une voix fraîche et pénétrante, légèrement voilée, comme celle des filles de ce pays brumeux, elle chanta une de ces anciennes romances pleines de mélancolie et d'amour, qui racontent toujours les malheurs d'une princesse enfermée dans sa tour par la volonté d'un père qui la punit d'avoir aimé. La mélodie se terminait à chaque stance par ces trilles chevrotants que font valoir si bien les voix jeunes, quand elles imitent par un frisson modulé la voix tremblante des aïeules.

A mesure qu'elle chantait, l'ombre descendait des grands arbres, et le clair de lune naissant tombait sur elle seule, isolée de notre cercle attentif.—Elle se tut, et personne n'osa rompre le silence. La pelouse était couverte de faibles vapeurs condensées, qui déroulaient leurs blancs flocons sur les pointes des herbes. Nous pensions être en paradis.—Je me levai enfin, courant au parterre du château, où se trouvaient des lauriers, plantés dans de grands vases de faïence peints en camaïeu. Je rapportai deux branches, qui furent tressées en couronne et nouées d'un ruban. Je posai sur la tête d'Adrienne cet ornement, dont les feuilles lustrées éclataient sur ses[p. 93] cheveux blonds aux rayons pâles de la lune. Elle ressemblait à la Béatrice de Dante qui sourit au poëte errant sur la lisière des saintes demeures.

Adrienne se leva. Développant sa taille élancée, elle nous fit un salut gracieux, et rentra en courant dans le château.—C'était, nous dit-on, la petite-fille de l'un des descendants d'une famille alliée aux anciens rois de France; le sang des Valois coulait dans ses veines. Pour ce jour de fête, on lui avait permis de se mêler â nos jeux; nous ne devions plus la revoir, car, le lendemain, elle repartit pour un couvent où elle était pensionnaire.

Quand je revins près de Sylvie, je m'aperçus qu'elle pleurait. La couronne donnée par mes mains à la belle chanteuse était le sujet de ses larmes. Je lui offris d'en aller cueillir une autre; niais elle dit qu'elle n'y tenait nullement, ne la méritant pas. Je voulus en vain me défendre, elle ne me dit plus un seul mot pendant que je la reconduisais chez ses parents.

Rappelé moi-même à Paris pour y reprendre mes études, j'emportai cette double image d'une amitié tendre tristement rompue,—puis d'un amour impossible et vague, source de pensées douloureuses que la philosophie de collège était, impuissante à calmer.

La figure d'Adrienne resta seule triomphante,—mirage de la gloire et de la beauté, adoucissant ou partageant les heures des sévères études. Aux vacances de l'année suivante, j'appris que cette belle à peine entrevue était consacrée par sa famille à la vie religieuse.


III

RÉSOLUTION

Tout m'était expliqué par ce souvenir à demi rêvé. Cet amour vague et sans espoir, conçu pour une femme de théâtre, qui tous les soirs me prenait à l'heure du spectacle, pour ne[p. 94] me quitter qu'à l'heure du sommeil, avait son germe dans le souvenir d'Adrienne, fleur de la nuit éclose à la pâle clarté de la lune, fantôme rose et blond glissant sur l'herbe verte à demi baignée de blanches vapeurs.—La ressemblance d'une figure oubliée depuis des années se dessinait désormais avec une netteté singulière; c'était un crayon estompé par le temps qui se faisait peinture, comme ces vieux croquis de maîtres admirés dans un musée, dont on retrouve ailleurs l'original éblouissant.

Aimer une religieuse sous la forme d'une actrice!... et si c'était la même! Il y a de quoi devenir fou! c'est un entraînement fatal où l'inconnu vous attire comme le feu follet fuyant sur les joncs d'une eau morte... Reprenons pied sur le réel.

Et Sylvie que j'aimais tant, pourquoi l'ai-je oubliée depuis trois ans?... C'était une bien jolie fille, et la plus belle de Loisy.

Elle existe, elle, bonne et pure de cœur sans doute. Je revois sa fenêtre où le pampre s'enlace au rosier, la cage de fauvettes suspendue à gauche; j'entends le bruit de ses fuseaux sonores et sa chanson favorite:

La belle était assise
Près du ruisseau coulant ...

Elle m'attend encore... Qui l'aurait épousée? Elle est si pauvre!

Dans son village et dans ceux qui l'entourent, de bons paysans en blouse, aux mains rudes, à la face amaigrie, au teint hâlé! Elle m'aimait seul, moi, le petit Parisien, quand j'allais voir près de Loisy mon pauvre oncle, mort aujourd'hui. Depuis trois ans, je dissipe en seigneur le bien modeste qu'il m'a laissé et qui pouvait suffire à ma vie. Avec Sylvie, je l'aurais conservé. Le hasard m'en rend une partie. Il est temps encore.

A cette heure, que fait-elle? Elle dort... Non, elle ne dort[p. 95] pas; c'est aujourd'hui la fête de l'arc, la seule de l'année où l'on danse toute la nuit.—Elle est à la fête ...

Quelle heure est-il?

Je n'avais pas de montre.

Au milieu de toutes les splendeurs de bric-à-brac qu'il était d'usage de réunir à cette époque pour restaurer dans sa couleur locale un appartement d'autrefois, brillait d'un éclat rafraîchi une de ces pendules d'écaillé de la renaissance, dont le dôme doré, surmonté de la figure du Temps, est supporté par des cariatides du style de Médicis, reposant à leur tour sur des chevaux à demi cabrés. La Diane historique, accoudée sur son cerf, est en bas-relief sous le cadran, où s'étalent, sur un fond niellé, les chiffres émaillés des heures. Le mouvement, excellent sans doute, n'avait pas été remonté depuis deux siècles.—Ce n'était pas pour savoir l'heure que j'avais acheté cette pendule en Touraine.

Je descendis chez le concierge. Son coucou marquait une heure du matin.

—En quatre heures, me dis-je, je puis arriver au bal de Loisy.

Il y avait encore sur la place du Palais-Royal cinq on six fiacres stationnant pour les habitués des cercles et des maisons de jeu.

—A Loisy! dis-je au plus apparent.

—Où cela est-il?

—Près de Senlis, à huit lieues.

—Je vais vous conduire à la poste, dit le cocher moins préoccupé que moi.

Quelle triste route, la nuit, que cette roule de Flandre, qui ne devient belle qu'en atteignant la zone des forêts! Toujours ces deux files d'arbres monotones qui grimacent des formes vagues; au delà, des carrés de verdure et de terres remuées, bornés à gauche par les collines bleuâtres de Montmorency, d'Écouen, de Luzarches. Voici Gonesse, le bourg vulgaire plein des souvenirs de la Ligue et de la Fronde ...

[p. 96]

Plus loin que Louvres est un chemin bordé de pommiers dont j'ai vu bien des fois les fleurs éclater dans la nuit comme des étoiles de la terre: c'était, le plus court pour gagner les hameaux.—Pendant que la voiture monte les côtes, recomposons les souvenirs du temps où j'y venais si souvent.


IV

UN VOYAGE A CYTHÈRE.

Quelques années s'étaient écoulées: l'époque où j'avais rencontré Adrienne devant le château n'était déjà plus qu'un souvenir d'enfance. Je me retrouvai à Loisy au moment de la fête patronale. J'allai de nouveau me joindre aux chevaliers de l'arc, prenant place dans la compagnie dont j'avais fait partie déjà. Des jeunes gens appartenant aux vieilles familles qui possèdent encore là plusieurs de ces châteaux perdus dans les forêts, qui ont plus souffert du temps que des révolutions, avaient organisé la fête. De Chantilly, de Compiègne et de Senlis accouraient de joyeuses cavalcades qui prenaient place dans le cortège rustique des compagnies de l'arc. Après la longue promenade à travers les villages et les bourgs, après la messe à l'église, les luttes d'adresse et la distribution des prix, les vainqueurs avaient été conviés à un repas qui se donnait dans une île ombragée de peupliers et de tilleuls, au milieu de l'un des étangs alimentés par la Nonette et la Thève. Des barques pavoisées nous conduisirent à l'île,—dont le choix avait été déterminé par l'existence d'un temple ovale à colonnes qui devait servir de salle pour le festin. Là, comme à Ermenonville, le pays est semé de ces édifices légers de la fin du XVIIIe siècle, où des millionnaires philosophes se sont inspirés dans leurs plans du goût dominant d'alors. Je crois bien que ce temple avait dû être primitivement dédié à Uranie. Trois colonnes avaient, succombé, emportant dans leur chute une partie de l'architrave; mais on[p. 97] avait déblayé l'intérieur de la salle, suspendu des guirlandes enlie les colonnes, on avait rajeuni cette ruine moderne,—qui appartenait au paganisme de Boufflers ou de Chaulieu plutôt qu'à celui d'Horace.

La traversée du lac avait été imaginée peut-être pour rappeler le Voyage à Cythère de Watteau. Nos costumes modernes dérangeaient seuls l'illusion. L'immense bouquet de la fête, enlevé du char qui le portait, avait été placé sur une grande barque; le cortège des jeunes filles vêtues de blanc qui l'accompagnaient selon l'usage avait pris place sur les bancs, et cette gracieuse théorie renouvelée des jours antiques se reflétait dans les eaux calmes de l'étang qui la séparait du bord de l'Ile si vermeil aux rayons du soir avec ses halliers d'épine, sa colonnade et ses clairs feuillages. Toutes les barques abordèrent en peu de temps. La corbeille portée en cérémonie occupa le centre de la table, et chacun prit place, les plus favorisés auprès des jeunes filles: il suffisait pour cela d'être connu des parents. Ce fut la cause qui fit que je me retrouvai près de Sylvie. Son frère m'avait déjà rejoint dans la fête, il me fit la guerre de n'avoir pas depuis longtemps rendu visite à sa famille. Je m'excusai sur mes études, qui me retenaient à Paris, et l'assurai que j'étais venu dans cette intention.

—Non, c'est moi qu'il a oubliée, dit Sylvie. Nous sommes des gens de village, et Paris est si au-dessus!

Je voulus l'embrasser pour lui fermer la bouche; mais elle me boudait encore, et il fallut que son frère intervint pour qu'elle m'offrit sa joue d'un air indifférent. Je n'eus aucune joie de ce baiser dont bien d'autres obtenaient la faveur, car, dans ce pays patriarcal où l'on salue tout homme qui passe, un baiser n'est autre chose qu'une politesse entre bonnes gens.

Une surprise avait été arrangée par les ordonnateurs de la fête. A la fin du repas, on vit s'envoler du fond de la vaste corbeille un cygne sauvage, jusque-là captif sous les fleurs, qui, de ses fortes ailes, soulevant des lacis de guirlandes et de couronnes, finit par les disperser de tous côtés, Pendant qu'il[p. 98] s'élançait joyeux vers les dernières lueurs du soleil, nous rattrapions au hasard les couronnes dont chacun paraît aussitôt le front de sa voisine. J'eus le bonheur de saisir une des plus belles, et Sylvie, souriante, se laissa embrasser cette fois plus tendrement que l'autre. Je compris que j'effaçais ainsi le souvenir d'un autre temps. Je l'admirai alors sans partage, elle était devenue si belle! Ce n'était plus cette petite fille de village que j'avais dédaignée pour une plus grande et plus faite aux grâces du monde. Tout en elle avait gagné; le charme de ses yeux noirs, si séduisants dès son enfance, était devenu irrésistible; sous l'orbite arquée de ses sourcils, son sourire, éclairant tout à coup des traits réguliers et placides, avait quelque chose d'athénien. J'admirais cette physionomie digne de l'art antique au milieu des minois chiffonnés de ses compagnes. Ses mains délicatement allongées, ses bras qui avaient blanchi en s'arrondissant, sa taille dégagée, la faisaient tout autre que je ne l'avais vue. Je ne pus m'empêcher de lui dire combien je la trouvais différente d'elle-même, espérant couvrir ainsi mon ancienne et rapide infidélité.

Tout me favorisait d'ailleurs, l'amitié de son frère, l'impression charmante de cette fête, l'heure du soir et le lieu même où, par une fantaisie pleine de goût, on avait reproduit une image des galantes solennités d'autrefois. Tant que nous pouvions, nous échappions à la danse pour causer de nos souvenirs d'enfance et pour admirer en rêvant à deux les reflets du ciel sur les ombrages et sur les eaux. Il fallut que le frère de Sylvie nous arrachât à cette contemplation en disant qu'il était temps de retourner au village assez éloigné qu'habitaient ses parents.


V

LE VILLAGE

C'était à Loisy, dans l'ancienne maison du garde. Je les conduisis jusque-là, puis je retournai à Montagny, où je[p. 99] demeurais chez mon oncle. En quittant le chemin pour traverser un petit bois qui sépare Loisy de Saint-S...,** je ne tardai pas à m'engager dans une sente profonde qui longe la forêt d'Ermenonville; je m'attendais ensuite à rencontrer les murs d'un couvent qu'il fallait longer pendant un quart de lieue. La lune se cachait de temps à autre sous les nuages, éclairant à peine les roches de grès sombre et les bruyères qui se multipliaient sous mes pas. A droite et à gauche, des lisières de forêt sans routes tracées, et toujours, devant moi, ces roches druidiques de la contrée qui gardent le souvenir des fils d'Armen exterminés par les Romains! Du haut de ces entassements sublimes, je voyais les étangs lointains se découper comme des miroirs sur la plaine brumeuse, sans pouvoir distinguer celui même où s'était passée la fête.

L'air était tiède et embaumé; je résolus de ne pas aller plus loin et d'attendre le matin, en me couchant sur des touffes de bruyères.—En me réveillant, je reconnus peu à peu les points voisins du lieu où je m'étais égaré dans la nuit. A ma gauche, je vis se dessiner la longue ligne des murs du couvent de Saint-S...,** puis, de l'autre côté de la vallée, la butte aux Gens-d'Armes, avec les ruines ébréchées de l'antique résidence carlovingienne. Près de là, au-dessus des touffes de bois, les hautes masures de l'abbaye de Thiers découpaient sur l'horizon leurs pans de muraille percés de trèfles et d'ogives. Au delà, le manoir de Pontarmé, entouré d'eau comme autrefois, refléta bientôt les premiers feux du jour, tandis qu'on voyait se dresser au midi le haut donjon de la Tournelle et les quatre tours de Bertrand-Fosse sur les premiers coteaux de Montméliant.

Cette nuit m'avait été douce, je ne songeais qu'à Sylvie; cependant, l'aspect du couvent me donna un instant l'idée que c'était celui peut-être qu'habitait Adrienne. Le tintement de la cloche du matin était encore dans mon oreille et m'avait sans doute réveillé. J'eus un instant l'idée de jeter un coup d'œil par-dessus les murs en gravissant la plus haute pointe[p. 100] des rochers; mais, en y réfléchissant, je m'en gardai comme d'une profanation. Le jour en grandissant chassa de ma pensée ce vain souvenir et n'y laissa plus que les traits rosés de Sylvie.

—Allons la réveiller, me dis-je.

Et je repris le chemin de Loisy.

Voici le village au bout de la sente qui côtoie la forêt: vingt chaumières dont la vigne et les roses grimpantes festonnent les murs. Des fileuses matinales, coiffées, de mouchoirs rouges, travaillent, réunies devant une ferme. Sylvie n'est point avec elles. C'est presque une demoiselle depuis qu'elle exécute de fines dentelles, tandis que ses parents sont restés de bons villageois.—Je suis monté à sa chambre, sans étonner personne; déjà levée depuis longtemps, elle agitait les fuseaux de sa dentelle, qui claquaient avec un doux bruit sur le carreau vert que soutenaient ses genoux.

—Vous voilà, paresseux! dit-elle avec son sourire divin; je suis sûre que vous sortez seulement de votre lit!

Je lui racontai ma nuit passée sans sommeil, mes courses égarées à travers les bois et les roches. Elle voulut bien me plaindre un instant.

—Si vous n'êtes pas fatigué, je vais vous faire courir encore. Nous irons voir ma grand'tante à Olhys.

J'avais à peine répondu, qu'elle se leva joyeusement, arrangea ses cheveux devant un miroir et se coiffa d'un chapeau de paille rustique. L'innocence et la joie éclataient dans ses yeux. Nous partîmes en suivant les bords de la Thève, à travers les prés semés de marguerites et de boutons d'or, puis le long des bois de Saint-Laurent, franchissant parfois les ruisseaux et les halliers pour abréger la route. Les merles sifflaient dans les arbres, et les mésanges s'échappaient joyeusement des buissons frôlés par notre marche.

Parfois nous rencontrions sous nos pas les pervenches si chères à Rousseau, ouvrant leurs corolles bleues parmi ces longs rameaux de feuilles accouplées, lianes modestes qui[p. 101] arrêtaient les pieds furtifs de ma compagne. Indifférente aux souvenirs du philosophe genevois, elle cherchait çà et là les fraises parfumées, et, moi, je lui parlai de la Nouvelle Héloïse, dont je récitais par cœur quelques passages.

—Est-ce que c'est joli? dit-elle.

—C'est sublime.

—Est-ce mieux qu'Auguste Lafontaine?

—C'est plus tendre.

—Oh! bien, dit-elle, il faut que je lise cela. Je dirai à mon frère de me l'apporter, la première fois qu'il ira à Senlis.

Et je continuais à réciter des fragments de l'Héloïse pendant que Sylvie cueillait des fraises.


VI

OTHYS

Au sortir du bois, nous rencontrâmes de grandes touffes de digitale pourprée; elle en fit un énorme bouquet en me disant:

—C'est pour ma tante; elle est si heureuse d'avoir ces belles fleurs dans sa chambre!

Nous n'avions plus qu'un bout de plaine à traverser pour gagner Othys. Le clocher du village pointait sur les coteaux bleuâtres qui vont de Montméliant à Dammartin. La Thève bruissait de nouveau parmi les grès et les cailloux, s'amincissant au voisinage de sa source, où elle se repose dans les prés, formant un petit lac au milieu des glaïeuls et des iris. Bientôt nous gagnâmes les premières maisons. La tante de Sylvie habitait une petite chaumière bâtie en pierres de grès inégales que revêtaient des treillages de houblon et de vigne vierge: elle vivait seule de quelques carrés de terre que les gens du village cultivaient pour elle depuis la mort de son mari. Sa nièce arrivant, c'était le feu dans la maison.

[p. 102]

—Bonjour, la tante! Voici vos enfants! dit Sylvie, nous avons bien faim!

Elle l'embrassa tendrement, lui mit dans les bras la botte de fleurs, puis songea enfin à me présenter, en disant:

—C'est mon amoureux! J'embrassai à mon tour la tante qui dit:

—Il est gentil... C'est donc un blond?

—Il a de jolis cheveux fins, dit Sylvie.

—Cela ne dure pas, dit la tante; mais vous avez du temps devant vous, et, toi qui es brune, cela t'assortit bien.

—Il faut le faire déjeuner, la tante, dit Sylvie.

Et elle alla cherchant dans les armoires, dans la huche, trouvant du lait, du pain bis, du sucre, étalant sans trop de soin sur la table les assiettes et les plats de faïence émaillés de larges fleurs et de coqs au vif plumage. Une jatte en porcelaine de Creil, pleine de lait où nageaient des fraises, devint le centre du service, et, après avoir dépouillé le jardin de quelques poignées de cerises et de groseilles, elle disposa deux vases de fleurs aux deux bouts de la nappe. Mais la tante avait dit ces belles paroles:

—Tout cela, ce n'est que du dessert. Il faut me laisser faire à présent.

Et elle avait décroché la poêle et jeté un fagot dans la haute cheminée.

—Je ne veux pas que tu touches à cela! dit-elle à Sylvie, qui voulait l'aider; abîmer tes jolis doigts qui font de la dentelle plus' belle qu'à Chantilly! tu m'en as donné, et je m'y connais.

—Ah! oui, la tante!... Dites donc, si vous en avez des morceaux de l'ancienne, cela me fera des modèles.

—Eh bien, va voir là-haut, dit la tante; il y en a peut-être dans ma commode.

—Donnez-moi les clefs, reprit Sylvie.

—Bah! dit la tante, les tiroirs sont ouverts.

—Ce n'est pas vrai, il y en a un qui est toujours fermé.

[p. 103]

Et, pendant que la bonne femme nettoyait la poêle après l'avoir passée au feu, Sylvie dénouait des pendants de sa ceinture une petite clef d'un acier ouvragé qu'elle me fit voir avec triomphe.

Je la suivis, montant rapidement l'escalier de bois qui conduisait à la chambre.—Ô** jeunesse, ô vieillesse saintes!—qui donc eût songé, à ternir la pureté d'un premier amour dans ce sanctuaire des souvenirs fidèles? Le portrait d'un jeune homme du bon vieux temps souriait avec ses yeux noirs et sa bouche rose, dans un ovale au cadre doré, suspendu à la tête du lit rustique. Il portait l'uniforme des gardes-chasse de la maison de Condé; son attitude à demi martiale, sa figure rose et bienveillante, son front pur sous ses cheveux poudrés, relevaient ce pastel, médiocre peut-être, des grâces de la jeunesse et de la simplicité. Quelque artiste modeste invité aux chasses princières s'était appliqué à le pourtraire de son mieux, ainsi que sa jeune épouse, qu'on voyait dans un autre médaillon, attrayante, maligne, élancée dans son corsage ouvert à échelle de rubans, agaçant de sa mine retroussée un oiseau posé sur son doigt. C'était pourtant la même bonne vieille qui cuisinait en ce moment, courbée sur le feu de l'âtre. Cela me fit penser aux fées des Funambules qui cachent, sous leur masque ridé, un visage attrayant, qu'elles révèlent au dénoûment, lorsque apparaît le temple de l'Amour et son soleil tournant qui rayonne de feux magiques.

—Ô bonne tante, m'écriai-je, que vous étiez jolie!

—Et moi donc? dit Sylvie, qui était parvenue à ouvrir le fameux tiroir.

Elle y avait trouvé une grande robe en taffetas flambé, qui criait du froissement de ses plis.

—Je veux essayer si cela m'ira, dit-elle. Ah! je vais avoir l'air d'une vieille fée!

—La fée des légendes éternellement jeune!... dis-je en moi-même.

[p. 104]

Et déjà Sylvie avait dégrafé sa robe d'indienne et la laissait tomber à ses pieds. La robe étoffée de la vieille tante s'ajusta parfaitement sur la taille mince de Sylvie, qui me dit de l'agrafer.

—Oh! les manches plates, que c'est ridicule! dit-elle.

Et; cependant, les sabots garnis de dentelles découvraient admirablement ses bras nus, la gorge s'encadrait dans le pur corsage aux tulles jaunis, aux rubans passés, qui n'avait serré que bien peu les charmes évanouis de la tante.

—Mais finissez-en! Vous ne savez donc pas agrafer une robe? me disait Sylvie.

Elle avait l'air de l'accordée de village de Greuze.

—Il faudrait de la poudre, dis-je.

—Nous allons en trouver.

Elle fureta de nouveau dans les tiroirs. Oh! que de richesses! que cela sentait bon, comme cela brillait, comme cela chatoyait de vives couleurs et de modeste clinquant! deux éventails de nacre un peu cassés, des boites de pâte à sujets chinois, un collier d'ambre et mille fanfreluches, parmi lesquelles éclataient deux petits souliers de droguet blanc avec des boucles incrustées de diamants d'Irlande!

—Oh! je veux les mettre, dit Sylvie, si je trouve les bas brodés!

Un instant après, nous déroulions des bas de soie rose tendre à coins verts; mais la voix de la tante, accompagnée du frémissement de la poêle, nous rappela soudain à la réalité.

—Descendez vite! dit Sylvie.

Et, quoi que je pusse dire, elle ne me permit pas de l'aider à se chausser. Cependant, la tante venait de verser dans un plat le contenu de la poêle, une tranche de lard frite avec des œufs. La voix de Sylvie me rappela bientôt.

—Habillez-vous vite! dit-elle.

Et, entièrement vêtue elle-même, elle me montra les habits de noces du garde-chasse réunis sur la commode. En un[p. 105] instant, je me transformai en marié de l'autre siècle. Sylvie m'attendait sur l'escalier, et nous descendîmes tous deux en nous tenant par la main. La tante poussa un cri en se retournant:

—Ô mes enfants! dit-elle.

Et elle se mit à pleurer, puis sourit à travers ses larmes. C'était l'image de sa jeunesse, cruelle et charmante apparition! Nous nous assîmes auprès d'elle, attendris et presque graves; puis la gaieté nous revint bientôt, car, le premier moment passé, la bonne vieille ne songea plus qu'à se rappeler les fêtes pompeuses de sa noce. Elle retrouva même dans sa mémoire les chants alternés, d'usage alors, qui se répondaient d'un bout à l'autre de la table nuptiale, et le naïf épithalame qui accompagnait les mariés rentrant après la danse. Nous répétions ces strophes si simplement rhythmées, avec les hiatus et les assonances du temps; amoureuses et fleuries comme le cantique de l'Ecclésiaste;—nous étions l'époux et l'épouse pour tout un beau matin d'été.


VII

CHAALIS

Il est quatre heures du matin; la route plonge dans un pli de terrain; elle remonte. La voiture va passer à Orry, puis à la Chapelle. À** gauche, il y a une route qui longe le bois d'Hallate. C'est par là qu'un soir le frère de Sylvie m'a conduit dans sa carriole à une solennité du pays. C'était, je crois, le soir de la Saint-Barthélemy. A travers les bois, par des routes peu frayées, son petit cheval volait comme au sabbat. Nous rattrapâmes le pavé à Mont-l'Évêque, et, quelques minutes plus tard, nous nous arrêtions à la maison du garde, à l'ancienne abbaye de Châalis.—Châalis, encore un souvenir!

Cette vieille retraite des empereurs n'offre plus à l'admiration[p. 106] que les ruines de son cloître aux arcades byzantines, dont la dernière rangée se découpe encore sur les étangs,—reste oublié des fondations pieuses comprises parmi ces domaines qu'on appelait autrefois les métairies de Charlemagne. La religion, dans ce pays isolé du mouvement des routes et des villes, a conservé des traces particulières du long séjour qu'y ont fait les cardinaux de la maison d'Este à l'époque des Médicis: ses attributs et ses usages ont encore quelque chose de galant et de poétique, et l'on respire un parfum de la renaissance sous les arcs des chapelles à fines nervures, décorées par les artistes de l'Italie. Les figures des saints et des anges se profilent en rose sur les voûtes peintes d'un bleu tendre, avec des airs d'allégorie païenne qui font songer aux sentimentalités de Pétrarque et au mysticisme fabuleux de Francesco Colonna.

Nous étions des intrus, le frère de Sylvie et moi, dans la fête particulière qui avait lieu cette nuit-là. Une personne de très-illustre naissance, qui possédait alors ce domaine, avait eu l'idée d'inviter quelques familles du pays à une sorte de représentation allégorique où devaient figurer quelques pensionnaires d'un couvent voisin. Ce n'était pas une réminiscence des tragédies de Saint-Cyr, cela remontait aux premiers essais lyriques importés en France du temps des Valois. Ce que je vis jouer était comme un mystère des anciens temps. Les costumes, composés de longues robes, n'étaient variés que par les couleurs de l'azur, de l'hyacinthe ou de l'aurore. La scène se passait entre les anges, sur les débris du monde détruit. Chaque voix chantait une des splendeurs de ce globe éteint, et l'ange de la mort définissait les causes de sa destruction. Un esprit montait de l'abîme, tenant en main l'épée flamboyante, et convoquait les autres à venir admirer la gloire du Christ vainqueur des enfers. Cet esprit, c'était Adrienne transfigurée par son costume, comme elle l'était déjà par sa vocation. Le nimbe de carton doré qui ceignait sa tête angélique nous paraissait bien naturellement un cercle[p. 107] de lumière; sa voix avait gagné en force et en étendue, et les fioritures infinies du chant italien brodaient de leurs gazouillements d'oiseau les phrases sévères d'un récitatif pompeux.

En me retraçant ces détails, j'en suis à me demander s'ils sont réels, ou bien si je les ai rêvés. Le frère de Sylvie était un peu gris, ce soir-là. Nous nous étions arrêtés quelques instants dans la maison du garde,—où, ce qui m'a frappé beaucoup, il y avait un cygne éployé sur la porte, puis, au dedans, de hautes armoires en noyer sculpté, une grande horloge dans sa gaine, et des trophées d'arcs et de flèches d'honneur au-dessus d'une carte de tir rouge et verte. Un nain bizarre, coiffé d'un bonnet chinois, tenant d'une main une bouteille et de l'autre une bague, semblait inviter les tireurs à viser juste. Ce nain, je le crois bien, était en tôle découpée. Mais l'apparition d'Adrienne est-elle aussi vraie que ces détails et que l'existence incontestable de l'abbaye de Châalis? Pourtant c'est bien le fils du garde qui nous avait introduits dans la salle où avait lieu la représentation; nous étions près de la porte, derrière une nombreuse compagnie assise et gravement émue. C'était le jour de la Saint-Barthélemy,—singulièrement lié au souvenir des Médicis, dont les armes accolées à celles de la maison d'Este décoraient ces vieilles murailles... Ce souvenir est une obsession peut-être!—Heureusement, voici la voiture qui s'arrête sur la route du Plessis; j'échappe au monde des rêveries, et je n'ai plus qu'un quart d'heure de marche pour gagner Loisy par des routes bien peu frayées.


VIII

LE BAL DE LOISY

Je suis entré au bal de Loisy à cette heure mélancolique et douce encore où les lumières pâlissent et tremblent aux approches du jour. Les tilleuls, assombris par en bas, prenaient à leurs cimes une teinte bleuâtre. La flûte champêtre ne[p. 108] luttait plus si vivement avec les trilles du rossignol. Tout le monde était pâle, et dans les groupes dégarnis j'eus peine à rencontrer des figures connues. Enfin j'aperçus la grande Lise, une amie de Sylvie. Elle m'embrassa.

—Il y a longtemps qu'on ne t'a vu, Parisien! dit-elle.

—Oh! oui, longtemps.

—Et tu arrives à cette heure-ci?

—Par la poste.

—Et pas trop vite!

—Je voulais voir Sylvie; est-elle encore au bal?

—Elle ne sort qu'au matin; elle aime tant à danser.

En un instant, j'étais à ses côtés. Sa figure était fatiguée; cependant, son œil noir brillait toujours du sourire athénien d'autrefois. Un jeune homme se tenait près d'elle. Elle lui fit signe qu'elle renonçait à la contredanse suivante. Il se retira en saluant.

Le jour commençait à se faire. Nous sortîmes du bal, nous tenant par la main. Les fleurs de la chevelure de Sylvie se penchaient dans ses cheveux dénoués; le bouquet de son corsage s'effeuillait aussi sur les dentelles fripées, savant ouvrage de sa main. Je lui offris de l'accompagner chez elle. Il faisait grand jour, mais le temps était sombre. La Thève bruissait à notre gauche, laissant à ses coudes des remous d'eau stagnante où s'épanouissaient les nénufars jaunes et blancs, où éclatait comme des pâquerettes la frêle broderie des étoiles d'eau. Les plaines étaient couvertes de javelles et de meules de foin, dont l'odeur me portait à la tête sans m'enivrer, comme faisait autrefois la fraîche senteur des bois et des halliers d'épines fleuries.

Nous n'eûmes pas l'idée de les traverser de nouveau.

—Sylvie, lui dis-je, vous ne m'aimez plus! Elle soupira.

—Mon ami, me dit-elle, il faut se faire une raison; les choses ne vont pas comme nous voulons dans la vie. Vous m'avez parlé autrefois de la Nouvelle Héloïse, je l'ai lue, et j'ai[p. 109] frémi en tombant d'abord sur cette phrase: «Toute jeune fille qui lira ce livre est perdue.» Cependant, j'ai passé outre, me fiant sur ma raison. Vous souvenez-vous du jour où nous avons revêtu les habits de noces de la tante?... Les gravures du livre présentaient aussi les amoureux sous de vieux costumes du temps passé, de sorte que pour moi vous étiez Saint-Preux, et je me retrouvais dans Julie. Ah! que n'êtes-vous revenu alors! Mais vous étiez, disait-on, en Italie. Vous en avez vu là de bien plus jolies que moi!

—Aucune, Sylvie, qui ait votre regard et les traits purs de votre visage. Vous êtes une nymphe antique qui s'ignore... D'ailleurs, les bois de cette contrée sont aussi beaux que ceux de la campagne romaine. Il y a là-bas des masses de granit non moins sublimes, et une cascade qui tombe du haut des rochers comme celle de Terni. Je n'ai rien vu là-bas que je puisse regretter ici.

—Et à Paris? dit-elle.

—A Paris?...

Je secouai la tète sans répondre.

Tout à coup je pensai à l'image vaine qui m'avait égaré si longtemps.

—Sylvie, dis-je, arrêtons-nous ici, le voulez-vous?

Je me jetai à ses pieds; je confessai en pleurant à chaudes larmes mes irrésolutions, mes caprices; j'évoquai le spectre funeste qui traversait ma vie.

—Sauvez-moi! ajoutai-je, je reviens à vous pour toujours.

Elle tourna vers moi ses regards attendris ...

En ce moment, notre entretien fut interrompu par de violents éclats de rire. C'était le frère de Sylvie qui nous rejoignait avec cette bonne gaieté rustique, suite obligée d'une nuit de fête, que des rafraîchissement nombreux avaient développée outre mesure. Il appelait le galant du bal, perdu au loin dans les buissons d'épines et qui ne tarda pas à nous rejoindre. Ce garçon n'était guère plus solide sur ses pieds que son[p. 110] compagnon, il paraissait plus embarrassé encore de la présence d'un Parisien que de celle de Sylvie. Sa figure candide, sa déférence mêlée d'embarras, m'empêchaient de lui en vouloir d'avoir été le danseur pour lequel on était resté si tard à la fête. Je le jugeais peu dangereux.

—Il faut rentrer à la maison, dit Sylvie à son frère.—A tantôt! me dit-elle en me tendant la joue.

L'amoureux ne s'offensa pas.


IX

ERMENONVILLE

Je n'avais nulle envie de dormir. J'allai à Montagny pour revoir la maison de mon oncle. Une grande tristesse me gagna dès que j'en entrevis la façade jaune et les contrevents verts. Tout semblait dans le même état qu'autrefois; seulement, il fallut aller chez le fermier pour avoir la clef de la porte. Une fois les volets ouverts, je revis avec attendrissement les vieux meubles conservés dans le même état et qu'on frottait de temps en temps, la haute armoire de noyer, deux tableaux flamands qu'on disait l'ouvrage d'un ancien peintre, notre aïeul; de grandes estampes d'après Boucher, et toute une série encadrée de gravures de l'Émile et de la Nouvelle Héloïse, par Moreau; sur la table, un chien empaillé que j'avais connu vivant, ancien compagnon de mes courses dans les bois, le dernier carlin peut-être, car il appartenait à cette race perdue.**

—Quant au perroquet, me dit le fermier, il vit toujours; je l'ai retiré chez moi.

Le jardin présentait un magnifique tableau de végétation sauvage. J'y reconnus, dans un angle, un jardin d'enfant que j'avais tracé jadis. J'entrai tout frémissant dans le cabinet, où se voyait encore la petite bibliothèque pleine de livres choisis, Vieux amis de celui qui n'était plus, et sur le bureau quelques[p. 111] débris antiques trouvés dans son jardin, des vases, des médailles romaines, collection locale qui le rendait heureux.

—Allons voir le perroquet, dis-je au fermier.

Le perroquet demandait à déjeuner comme en ses plus beaux jours, et me regarda de cet œil rond, bordé d'une peau chargée de rides, qui fait penser au regard expérimenté des vieillards.

Plein des idées tristes qu'amenait ce retour tardif en des lieux si aimés, je sentis le besoin de revoir Sylvie, seule figure vivante et jeune encore qui me rattachât à ce pays. Je repris la route de Loisy. C'était au milieu du jour; tout le monde dormait, fatigué de la fête. Il me vint l'idée de me distraire par une promenade à Ermenonville, distant d'une lieue par le chemin de la forêt. C'était par un beau temps d'été. Je pris plaisir d'abord à la fraîcheur de cette route qui semble l'allée d'un parc. Les grands chênes d'un vert uniforme n'étaient variés que par les troncs blancs des bouleaux au feuillage frissonnant. Les oiseaux se taisaient, et j'entendais seulement le bruit que fait le pivert en frappant les arbres pour y creuser son nid. Un instant, je risquai de me perdre, car les poteaux dont les palettes annoncent diverses routes n'offrent plus, par endroits, que des caractères effacés. Enfin, laissant le Désert à gauche, j'arrivai au rond-point de la danse, où subsiste encore le banc des vieillards. Tous les souvenirs de l'antiquité philosophique, ressuscites par l'ancien possesseur du domaine, me revenaient en foule devant cette réalisation pittoresque de l'Anacharsis et de l'Émile.

Lorsque je vis briller les eaux du lac à travers les branches des saules et des coudriers, je reconnus tout à fait un lieu où mon oncle, dans ses promenades, m'avait conduit bien des fois: c'est le Temple de la philosophie, que son fondateur n'a pas eu le bonheur de terminer. Il a la forme du temple de la sibylle Tiburtine, et, debout encore, sous l'abri d'un bouquet de pins, il étale tous ces grands noms de la pensée qui commencent par Montaigne et Descartes, et qui s'arrêtent à Rousseau. Cet édifice[p. 112] inachevé n'est déjà plus qu'une ruine, le lierre le festonne avec grâce, la ronce envahit les marches disjointes. Là, tout enfant, j'ai vu des fêtes où les jeunes filles vêtues de blanc venaient recevoir des prix d'étude et de sagesse. Où sont les buissons de roses qui entouraient la colline? L'églantier et le framboisier en cachent les derniers plants, qui retournent à l'état sauvage.—Quant aux lauriers, les a-t-on coupés, comme le dit la chanson des jeunes filles qui ne veulent plus aller au bois? Non, ces arbustes de la douce Italie ont péri sous notre ciel brumeux. Heureusement, le troëne de Virgile fleurit encore, comme pour appuyer la parole du maître inscrite au-dessus de la porte: Rerum cognoscere causas!—Oui, ce temple tombe comme tant d'autres, les hommes oublieux ou fatigués se détourneront de ses abords, la nature indifférente reprendra le terrain que l'art lui disputait; mais la soif de connaître restera éternelle, mobile de tout force et de toute activité!

Voici les peupliers de l'Ile, et la tombe de Rousseau, vide de ses cendres. Ô** sage! tu nous avais donné le lait des forts, et nous étions trop faibles pour qu'il pût nous profiter. Nous avons oublié tes leçons que savaient nos pères, et nous avons perdu le sens de ta parole, dernier écho des sagesses antiques. Pourtant ne désespérons pas, et, comme tu fis à ton suprême instant, tournons nos yeux vers le soleil!

J'ai revu le château, les eaux paisibles qui le bordent, la cascade qui gémit dans les roches, et cette chaussée réunissant les deux parties du village, dont quatre colombiers marquent les angles, la pelouse qui s'étend au delà comme une savane, dominée par des coteaux ombreux; la tour de Gabrielle se reflète de loin sur les eaux d'un lactactice étoile de fleurs éphémères; l'écume bouillonne, l'insecte bruit... Il faut échapper à l'air perfide qui s'exhale, en gagnant les grès poudreux du désert et les landes où la bruyère rose relève le vert des fougères. Que tout cela est solitaire et triste! Le regard enchanté de Sylvie, ses courses folles, ses cris joyeux, donnaient autrefois tant de charme aux lieux que je viens de[p. 113] parcourir! C'était encore une enfant sauvage, ses pieds étaient nus, sa peau hâlée, malgré son chapeau de paille, dont le large ruban flottait pêle-mêle avec ses tresses de cheveux noirs. Nous allions boire du lait à la ferme suisse, et l'on me disait:

—Qu'elle est jolie, ton amoureuse, petit Parisien!

Oh! ce n'est pas alors qu'an paysan aurait dansé avec elle! Elle ne dansait qu'avec moi, une fois par an, à la fête de l'arc.


X

LE GRAND FRISÉ

J'ai repris le chemin de Loisy; tout le monde était réveillé. Sylvie avait une toilette de demoiselle, presque dans le goût de la ville. Elle me fit monter à sa chambre avec toute l'ingénuité d'autrefois. Son œil étincelait toujours dans un sourire plein de charme, mais l'arc prononcé de ses sourcils lui donnait par instants un air sérieux. La chambre était décorée avec simplicité, pourtant les meubles étaient modernes, une glace à bordure dorée avait remplacé l'antique trumeau, où se voyait un berger d'idylle offrant un nid à une bergère bleue et rose. Le lit à colonnes, chastement drapé de vieille perse à ramage, était remplacé par une couchette de noyer garnie du rideau à flèche; à la fenêtre, dans la cage où jadis étaient les fauvettes, il y avait des canaris. J'étais pressé de sortir de cette chambre où je ne trouvais rien du passé.

—Vous ne travaillerez point à votre dentelle aujourd'hui? dis-je à Sylvie.

—Oh! je ne fais plus de dentelle, on n'en demande plus dans le pays; même à Chantilly, la fabrique est fermée.

—Que faites-vous donc?

Elle alla chercher dans un coin de la chambre un instrument en fer qui ressemblait à une longue pince.

—Qu'est-ce que c'est que cela?

[p. 114]

—C'est ce qu'on appelle la mécanique; c'est pour maintenir la peau des gants afin de les coudre.

—Ah! vous êtes gantière, Sylvie?

—Oui, nous travaillons ici pour Dammartin, cela donne beaucoup dans ce moment; mais je ne fais rien aujourd'hui; allons où vous voudrez.

Je tournais les yeux vers la route d'Othys: elle secoua la tête; je compris que la vieille tante n'existait plus. Sylvie appela un petit garçon et lui fit seller un âne.

—Je suis encore fatiguée d'hier, dit-elle, mais la promenade me fera du bien; allons à Châalis.

Et nous voilà traversant la forêt, suivis du petit garçon armé d'une branche. Bientôt Sylvie voulut s'arrêter, et je l'embrassai en l'engageant à s'asseoir. La conversation entre nous ne pouvait plus être bien intime. Il fallut lui raconter ma vie à Paris, mes voyages ...

—Comment peut-on aller si loin! dit-elle.

—Je m'en étonne en vous revoyant.

—Oh! cela se dit!

—Et convenez que vous étiez moins jolie autrefois.

—Je n'en sais rien.

—Vous souvenez-vous du temps où nous étions enfants et vous la plus grande?

—Et vous le plus sage!

—Oh! Sylvie!

—On nous mettait sur l'âne chacun dans un panier.

—Et nous ne nous disions pas vous ... Te rappelles-tu que tu m'apprenais à pécher des écrevisses sous les ponts de la Thève et de la Nonette?

—Et toi, te souviens-tu de ton frère de lait qui t'a un jour retiré ... de l'iau.

—Le grand frisé c'est lui qui m'avait dit qu'on pouvait la passer, l'iau!

Je me hâtai de changer la conversation. Ce souvenir m'avait vivement rappelé l'époque où je venais dans le pays, vêtu[p. 115] d'un petit habit à l'anglaise qui faisait rire les paysans. Sylvie seule me trouvait bien mis; mais je n'osais lui rappeler cette opinion d'un temps si ancien. Je ne sais pourquoi ma pensée se porta sur les habits de noces que nous avions revêtus chez la vieille tante à Othys. Je demandai ce qu'ils étaient devenus.

—Ah! la bonne tante, dit Sylvie, elle m'avait prêté sa robe pour aller danser au carnaval à Dammartin, il y a de cela deux ans. L'année d'après, elle est morte, la pauvre tante!

Elle soupirait et pleurait, si bien que je ne pus lui demander par quelle circonstance elle était allée à un bal masqué; mais, grâce à ses talents d'ouvrière, je comprenais assez que Sylvie n'était plus une paysanne. Ses parents seuls étaient restés dans leur condition, et elle vivait au milieu d'eux comme une fée industrieuse, répandant l'abondance autour d'elle.


XI

RETOUR

La vue se découvrait au sortir du bois. Nous étions arrivées au bord des étangs de Châalis. Les galeries du cloître, la chapelle aux ogives élancées, la tour féodale et le petit château qui abrita les amours de Henri IV et de Gabrielle se teignaient des rougeurs du soir sur le vert sombre de la forêt.

—C'est un paysage de Walter Scott, n'est-ce pas? disait Sylvie.

—Et qui vous a parlé de Walter Scott? lui dis-je. Vous avez donc bien lu depuis trois ans!... Moi, je tâche d'oublier les livres, et ce qui me charme, c'est de revoir avec vous cette vieille abbaye, où, tout petits enfants, nous nous cachions dans les ruines. Vous souvenez-vous. Sylvie, de la peur que vous aviez quand le gardien nous racontait l'histoire des moines rouges?

[p. 116]

—Oh! ne m'en parlez pas.

—Alors, chantez-moi la chanson de la belle fille enlevée au jardin de son père, sous le rosier blanc.

—On ne chante plus cela.

—Seriez-vous devenue musicienne?

—Un peu.

—Sylvie, Sylvie, je suis sûr que vous chantez des airs d'opéra!

—Pourquoi vous plaindre?

—Parce que j'aimais les vieux airs, et que vous ne saurez plus les chanter.

Sylvie modula quelques sons d'un grand air d'opéra moderne... Elle phrasait!

Nous avions tourné les étangs voisins. Voici la verte pelouse entourée de tilleuls et d'ormeaux, où nous avons dansé souvent! J'eus l'amour-propre de définir les vieux murs carlovingiens et de déchiffrer les armoiries de la maison d'Este.

—Et vous! comme vous avez lu plus que moi! dit Sylvie. Vous êtes donc un savant?

J'étais piqué de son ton de reproche. J'avais jusque-là cherché l'endroit convenable pour renouveler le moment d'expansion du matin; mais que lui dire avec l'accompagnement d'un âne et d'un petit garçon très-éveillé, qui prenait plaisir à se rapprocher toujours pour entendre parler un Parisien? Alors, j'eus le malheur de raconter l'apparition de Châalis, restée dans mes souvenirs. Je menai Sylvie dans la salle même du château où j'avais entendu chanter Adrienne.

—Oh! que je vous entende! lui dis je; que votre voix chérie résonne sous ces voûtes et en chasse l'esprit qui me tourmente, fût-il divin ou bien fatal!

Elle répéta les paroles et le chant après moi:

Anges, descendez promptement
Au fond du purgatoire! ...

—C'est bien triste! me dit-elle.

[p. 117]

—C'est sublime... Je crois que c'est du Porpora, avec des vers traduits au XVIe siècle.

—Je ne sais pas, répondit Sylvie.

Nous sommes revenus par la vallée, en suivant le chemin de Charlepont, que les paysans peu étymologistes de leur nature, s'obstinent à appeler Châllepont. Sylvie, fatiguée de l'âne, s'appuyait sur mon bras. La route était déserte; j'essayai de parler des choses que j'avais dans le cœur; mais, je ne sais pourquoi, je ne trouvais que des expressions vulgaires, ou bien tout à coup quelque phrase pompeuse de roman, —que Sylvie pouvait avoir lue. Je m'arrêtais alors avec un goût tout classique, et elle s'étonnait parfois de ces effusions interrompues. Arrivés aux murs de Saint-S ..., il fallait prendre garde à notre marche. On traverse des prairies humides où serpentent les ruisseaux.

—Qu'est devenue la religieuse? dis-je tout à coup.

—Ah! vous êtes terrible avec votre religieuse... Eh bien!... eh bien! cela a mal tourné.

Sylvie ne voulut pas m'en dire un mot de plus.

Les femmes sentent-elles vraiment que telle ou telle parole passe sur les lèvres sans sortir du cœur? On ne le croirait pas, à les voir si facilement abusées, à se rendre compte des choix qu'elles font le plus souvent: il y a des hommes qui jouent si bien la comédie de l'amour! Je n'ai jamais pu m'y faire, quoique sachant-que certaines acceptent sciemment d'être trompées. D'ailleurs, un amour qui remonte à l'enfance est quelque chose de sacré... Sylvie, que j'avais vue grandir, était pour moi comme une sœur. Je ne pouvais tenter une séduction... Une toute autre idée vint traverser mon esprit.

—A cette heure-ci, me dis-je, je serais au théâtre... Qu'est-ce qu'Aurélie (c'était le nom de l'actrice) doit donc jouer ce soir? Évidemment, le rôle de la princesse dans le drame nouveau. Oh! le troisième acte, qu'elle y est touchante!... Et dans la scène d'amour du second! avec ce jeune premier tout ridé ...

[p. 118]

—Vous êtes dans vos réflexions? dit Sylvie. Et elle se mit à chanter:

A Dammartin, l'y a trois belles filles:
L'y en a z'une plus belle que le jour ...

—Ah! méchante! m'écriai-je, vous voyez bien que vous en savez encore, des vieilles chansons.

—Si vous veniez plus souvent ici, j'en retrouverais, dit-elle, mais il faut songer au solide. Vous avez vos affaires de Paris, j'ai mon travail; ne rentrons pas trop tard: il faut que, demain, je sois levée avec le soleil.


XII

LE PÈRE DODU

J'allais répondre, j'allais tomber à ses pieds, j'allais offrir la maison de mon oncle, qu'il m'était possible encore de racheter, car nous étions plusieurs héritiers, et cette petite propriété était restée indivise; mais en ce moment nous arrivions à Loisy. On nous attendait pour souper. La soupe à l'oignon répandait au loin son parfum patriarcal. Il y avait des voisins invités pour ce lendemain de fête. Je reconnus tout de suite un vieux bûcheron, le père Dodu, qui racontait jadis aux veillées des histoires si comiques ou si terribles. Tour à tour berger, messager, garde-chasse, pêcheur, braconnier même, le père Dodu fabriquait à ses moments perdus des coucous et des tournebroches. Pendant longtemps, il s'était consacré à promener les Anglais dans Ermenonville, en les conduisant aux lieux de méditation de Rousseau et en leur racontant ses derniers moments. C'était lui qui avait été le petit garçon que le philosophe employait à classer ses herbes, et à qui il donna l'ordre de cueillir les ciguës dont il exprima le suc dans sa tasse de café au lait. L'aubergiste de la Croix d'or lui contestait ce détail; de là des haines prolongées. On[p. 119] avait longtemps reproché au père Dodu la possession de quelques secrets bien innocents, comme de guérir les vaches avec un verset dit à rebours et le signe de croix figuré du pied gauche; mais il avait de bonne heure renoncé à ces superstitions,—grâce au souvenir, disait-il, des conversations de Jean-Jacques.

—Te voilà, petit Parisien! me dit le père Dodu. Tu viens pour débaucher nos filles?

—Moi, père Dodu?

—Tu les emmènes dans les bois pendant que le loup n'y est pas!

—Père Dodu, c'est vous qui êtes le loup.

—Je l'ai été tant que j'ai trouvé des brebis; à présent, je ne rencontre plus que des chèvres, et qu'elles savent bien se défendre! Mais, vous autres, vous êtes des malins à Paris. Jean-Jacques avait bien raison de dire: «L'homme se corrompt dans l'air empoisonné des villes.»

—Père Dodu, vous savez trop bien que l'homme se corrompt partout.

Le père Dodu se mit à entonner un air à boire; on voulut en vain l'arrêter à un certain couplet scabreux que tout le monde savait par cœur. Sylvie ne voulut pas chanter, malgré nos prières, disant qu'on ne chantait plus à table. J'avais remarqué déjà que l'amoureux de la veille était assis à sa gauche. Il y avait je ne sais quoi dans sa figure ronde, dans ses cheveux ébouriffés, qui ne m'était pas inconnu. Il se leva et vint derrière ma chaise en disant:

—Tu ne me reconnais donc pas, Parisien?

Une bonne femme, qui venait de rentrer au dessert après nous avoir servis, me dit à l'oreille:

—Vous ne reconnaissez pas votre frère de lait? Sans cet avertissement, j'allais être ridicule.

—Ah! c'est toi, grand frisé! dis-je, c'est toi, le même qui m'a retiré de l'iau!

Sylvie riait aux éclats de cette reconnaissance.

[p. 120]

—Sans compter, disait ce garçon en m'embrassant, que tu avais une belle montre en argent, et qu'en revenant tu étais bien plus inquiet de ta montre que de toi-même, parce qu'elle ne marchait plus; tu disais: «La bête est nayée, ça ne fait plus tic tac; qu'est-ce que mon oncle va dire?...»

—Une bête dans une montre! dit le père Dodu, voilà ce qu'on leur fait croire à Paris, aux enfants!

Sylvie avait sommeil, je jugeai que j'étais perdu dans son esprit. Elle remonta à sa chambre, et, pendant que je l'embrassais, elle dit:

—A demain, venez nous voir!

Le père Dodu était resté à table avec Sylvain et mon frère de lait; nous causâmes longtemps autour d'un flacon de ratafiat de Louvres.

—Les hommes sont égaux, dit le père Dodu entre deux couplets; je bois avec un pâtissier comme je ferais avec un prince.

—Où est le pâtissier? dis-je.

—Regarde à côté de toi! un jeune homme qui a l'ambition de s'établir.

Mon frère de lait parut embarrassé. J'avais tout compris. C'est une fatalité qui m'était réservée d'avoir un frère de lait dans un pays illustré par Rousseau,—qui voulait supprimer les nourrices!—Le père Dodu m'apprit qu'il était fort question du mariage de Sylvie avec le grand frisé, qui voulait aller former un établissement de pâtisserie à Dammartin. Je n'en demandai pas davantage. La voiture de Nanteuil-le-Haudoin me ramena le lendemain à Paris.


XIII

AURÉLIE

A Paris!—La voiture met cinq heures. Je n'étais pressé d'arriver que pour le soir. Vers huit heures, j'étais assis dans[p. 121] ma stalle accoutumée; Aurélie répandit son inspiration et son, charme sur des vers faiblement inspirés de Schiller que l'on devait à un talent de l'époque. Dans la scène du jardin, elle devint sublime. Pendant le quatrième acte, où elle ne paraissait pas, j'allai acheter un bouquet chez madame Prévost. J'y insérai une lettre fort tendre signée un Inconnu. Je me dis:

—Voilà quelque chose de fixé pour l'avenir.

Et, le lendemain, j'étais sur la route d'Allemagne.

Qu'allais-je y faire? Essayer de remettre de l'ordre dans mes sentiments.—Si j'écrivais un roman, jamais je ne pourrais faire accepter l'histoire d'un cœur épris de deux amours simultanés. Sylvie m'échappait par ma faute; mais la revoir un jour avait suffi pour relever mon âme: je la plaçais désormais comme une statue souriante dans le temple de la Sagesse Son regard m'avait arrêté au bord de l'abîme. Je repoussait avec plus de force encore l'idée d'aller me présenter à Aurélie pour lutter avec tant d'amoureux vulgaires qui brillaient un instant près d'elle et retombaient brisés.

—Nous verrons quelque jour, me dis-je, si cette femme a un cœur.

Un matin, je lus dans un journal qu'Amélie était malade. Je lui écrivis des montagnes de Salzbourg. La lettre était si empreinte de mysticisme germanique, que je n'en devais pas attendre un grand succès, mais aussi je ne demandais pas de réponse. Je comptais un peu sur le hasard et sur—l'inconnu. Des mois se passèrent. A travers mes courses et mes loisirs, j'avais entrepris de fixer dans une action poétique les amour, du peintre Colonna pour la belle Laura, que ses parents firent religieuse, et qu'il aima jusqu'à la mort. Quelque chose dans ce sujet se rapportait à mes préoccupations constantes. Le dernier vers du drame écrit, je ne songeai plus qu'à revenir en France.

Que dire maintenant qui ne soit l'histoire de tant d'autres? J'ai passé par tous les cercles de ces lieux d'épreuves qu'on[p. 122] appelle théâtres. «J'ai mangé du tambour et bu de la cymbale,» comme dit la phrase dénuée de sens apparent des initiés d'Éleusis. Elle signifie sans doute qu'il faut au besoin passer les bornes du non-sens et de l'absurdité: la raison pour moi, c'était de conquérir et de fixer mon idéal.

Aurélie avait accepté le rôle principal dans le drame que je rapportais d'Allemagne. Je n'oublierai jamais le jour où elle me permit de lui lire la pièce. Les scènes d'amour étaient préparées à son intention. Je crois bien que je les dis avec âme, niais surtout avec enthousiasme. Dans la conversation qui suivit, je me révélai comme l'inconnu des deux lettres. Elle me dit:

—Vous êtes bien fou; mais revenez me voir... Je n'ai jamais pu trouver quelqu'un qui sût m'aimer.

Ô femme! tu cherches l'amour... Et moi, donc?

Les jours suivants, j'écrivis les lettres les plus tendres, les plus belles que sans doute elle eût jamais reçues. J'en recevais d'elle qui étaient pleines de raison. Un instant, elle fut touchée, m'appela près d'elle, et m'avoua qu'il lui était difficile de rompre un attachement plus ancien.

—Si c'est bien pour moi que vous m'aimez, dit-elle, vous comprendrez que je ne puis être qu'à un seul.

Deux mois plus tard, je reçus une lettre pleine d'effusion. Je courus chez elle.—Quelqu'un me donna dans l'intervalle un détail précieux. Le beau jeune homme que j'avais rencontré une nuit au cercle venait de prendre un engagement dans les spahis.

L'été suivant, il y avait des courses à Chantilly. La troupe du théâtre où jouait Aurélie donnait là une représentation. Une fois dans le pays, la troupe était pour trois jours aux ordres du régisseur. Je m'étais fait l'ami de ce brave homme, ancien Dorante des comédies de Marivaux, longtemps jeune premier de drame, et dont le dernier succès avait été le rôle d'amoureux dans la pièce imitée de Schiller, où mon binocle me l'avait montré si ridé. De près, il paraissait plus jeune, et,[p. 123] resté maigre, il produisait encore de l'effet dans les provinces. Il avait du feu. J'accompagnais la troupe en qualité de seigneur poëte; je persuadai au régisseur d'aller donner des représentations à Senlis et à Dammartin. Il penchait d'abord pour Compiègne; mais Aurélie fut de mon avis. Le lendemain, pendant que l'on allait traiter avec les propriétaires des salles et les autorités, je louai des chevaux, et nous primes la route des étangs de Commelle pour aller déjeuner au château de la reine Blanche. Aurélie, en amazone, avec ses cheveux blonds flottants, traversait la forêt comme une reine d'autrefois, et les paysans s'arrêtaient éblouis.—Madame de F... était la seule qu'ils eussent vue si imposante et si gracieuse dans ses saluts.—Après le déjeuner, nous descendîmes dans des villages rappelant ceux de la Suisse, où l'eau de la Nonette fait mouvoir des scieries. Ces aspects chers à mes souvenirs l'intéressaient sans l'arrêter. J'avais projeté de conduire Aurélie au château, près d'Orry, sur la même place verte où pour la première fois j'avais vu Adrienne.—Nulle émotion ne parut en elle. Alors, je lui racontai tout; je lui dis la source de cet amour entrevu dans les nuits, rêvé plus tard, réalisé en elle. Elle m'écoutait sérieusement et me dit:

—Vous ne m'aimez pas! Vous attendez que je vous dise: «La comédienne est la même que la religieuse;» vous cherchez un drame, voilà tout, et le dénoûment vous échappe. Allez, je ne vous crois plus!

Cette parole fut un éclair. Ces enthousiasmes bizarres que j'avais ressentis si longtemps, ces rêves, ces pleurs, ces désespoirs et ces tendresses ... ce n'était donc pas l'amour? Mais où donc est-il?

Aurélie joua le soir à Senlis. Je crus m'apercevoir qu'elle avait un faible» pour le régisseur, le jeune premier ride. Cet homme était d'un caractère excellent et lui avait rendu des services.

Aurélie m'a dit un jour:

—Celui qui m'aime, le voilà!

[p. 124]


XIV

DERNIER FEUILLET

Telles sont les chimères qui charment et égarent au matin de la vie. J'ai essayé de les fixer sans beaucoup d'ordre, mais bien des cœurs me comprendront. Les illusions tombent les unes après les autres, comme les écorces d'un fruit, et le fruit, c'est l'expérience. Sa saveur est amère; elle a pourtant quelque chose d'âcre qui fortifie,—qu'on me pardonne ce style vieilli. Rousseau dit que le spectacle de la nature console de tout. Je cherche parfois à retrouver mes bosquets de Clarens perdus au nord de Paris, dans les brumes. Tout cela est bien changé!

Ermenonville! pays où fleurissait encore l'idylle antique,—traduite une seconde fois d'après Gessner! tu as perdu ta seule étoile, qui chatoyait pour moi d'un double éclat. Tour à tour bleue et rose comme l'astre trompeur d'Aldebaran, c'était Adrienne ou Sylvie,—c'étaient les deux moitiés d'un seul amour. L'une était l'idéal sublime, l'autre la douce réalité. Que me font maintenant tes ombrages et tes lacs, et même ton désert? Othys, Montagny, Loisy, pauvres hameaux voisins, Châalis,—que l'on restaure,—vous n'avez rien gardé de tout ce passé! Quelquefois, j'ai besoin de revoir ces lieux de solitude et de rêverie. J'y relève tristement en moi-même les traces fugitives d'une époque où le naturel était affecté; je souris parfois en lisant sur le flanc des granits certains vers de Roucher, qui m'avaient paru sublimes,—ou des maximes de bienfaisance au-dessus d'une fontaine ou d'une grotte consacrée à Pan. Les étangs, creusés à si grands frais, étalent en vain leur eau morte que le cygne dédaigne. Il n'est plus, le temps où les chasses de Condé passaient avec leurs amazones fières, où les cors se répondaient de loin, multipliés par les échos!... Pour se rendre à Ermenonville, on ne trouve plus aujourd'hui[p. 125] de route directe. Quelquefois, j'y vais par Creil et Senlis; d'autres fois, par Dammartin.

A Dammartin, l'on n'arrive jamais que le soir. Je vais coucher alors à l'Image saint Jean. On me donne d'ordinaire une chambre assez propre tendue en vieille tapisserie avec un trumeau au-dessus de la glace. Cette chambre est un dernier retour vers le bric-à-brac, auquel j'ai depuis longtemps renoncé. On y dort chaudement sous l'édredon, qui est d'usage dans ce pays. Le matin, quand j'ouvre la fenêtre, encadrée de vigne et de roses, je découvre avec ravissement un horizon vert de dix lieues, où les peupliers s'alignent comme des armées. Quelques villages s'abritent çà et là sous leurs clochers aigus, construits, comme on dit là, en pointes d'ossements. On distingue d'abord Othys,—puis Ève, puis Ver; on distinguerait Ermenonville à travers le bois, s'il avait un clocher; mais, dans ce lieu philosophique, on a bien négligé l'église. Après avoir rempli mes poumons de l'air si pur qu'on respire sur ces plateaux, je descends gaiement et je vais faire un tour chez le pâtissier. «Te voilà, grand frisé!—Te voilà, petit Parisien!» Nous nous donnons les coups de poing amicaux de l'enfance, puis je gravis un certain escalier où les joyeux cris de deux enfants accueillent ma venue. Le sourire athénien de Sylvie illumine ses traits charmés. Je me dis:

—Là était le bonheur peut-être; cependant ...

Je l'appelle quelquefois Lolotte, et elle me trouve un peu de ressemblance avec Werther, moins les pistolets, qui ne sont plus de mode. Pendant que le grand frisé s'occupe du déjeuner, nous allons promener les enfants dans les allées de tilleuls qui ceignent les débris des vieilles tours de brique du château. Tandis que ces petits s'exercent, au tir des compagnons de l'arc, à ficher dans la paille les flèches paternelles, nous lisons quelques poésies ou quelques pages de ces livres si courts qu'on ne fait plus guère.

J'oubliais de dire que, le jour où la troupe dont faisait partie Aurélie a donné une représentation à Dammartin, j'ai conduit[p. 126] Sylvie au spectacle, et je lui ai demandé si elle ne trouvait pas que l'actrice ressemblait à une personne qu'elle avait connue déjà.

—A qui donc?

—Vous souvenez-vous d'Adrienne?

Elle partit d'un grand éclat de rire en disant:

—Quelle idée!

Puis, comme se le reprochant, elle reprit en soupirant:

—Pauvre Adrienne! elle est morte au couvent de Saint-S..., vers 1832.


CHANSONS ET LÉGENDES DU VALOIS

VIEILLES BALLADES FRANÇAISES

Chaque fois que ma pensée se reporte aux souvenirs de cette province du Valois, je me rappelle avec ravissement les chants et les récits qui ont bercé mon enfance. La maison de mon oncle était toute pleine de voix mélodieuses, et celles des servantes qui nous avaient suivis à Paris chantaient tout le jour les ballades joyeuses de leur jeunesse, dont malheureusement je ne puis citer les airs. J'en ai donné ailleurs quelques fragments. Aujourd'hui, je ne puis arriver à les compléter, car tout cela est profondément oublié; le secret en est demeuré dans la tombe des aïeules. Avant d'écrire, chaque peuple a chanté; toute peine s'inspire à ces sources naïves, et l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre, citent chacune avec orgueil leur romancero national. Pourquoi la France n'a-t-elle pas le sien? On publie aujourd'hui les chansons patoises de Bretagne et d'Aquitaine, mais aucun chant des vieilles provinces où s'est toujours parlée la vraie langue française ne nous sera conservé. Je crains encore que le travail qui se prépare ne soit fait purement au point de vue historique et scientifique. Nous aurons des ballades franques,[p. 127] normandes, des chants de guerre, des lais et des virelais, des guerz bretons, des noëls bourguignons et picards... Mais songera-t-on à recueillir ces chants de la vieille France, dont je cite ici des fragments épars et qui n'ont jamais été complétés ni réunis? C'est qu'on n'a jamais voulu admettre dans les livres des vers composés sans souci de la rime, de la prosodie et de la syntaxe; la langue du berger, du marinier, du charretier qui passe, est bien la nôtre, à quelques élisions près, avec des tournures douteuses, des mots hasardés, des terminaisons et des liaisons de fantaisie; mais elle porte un cachet d'ignorance qui révolte l'homme du monde, bien plus que ne fait le patois. Pourtant, ce langage a ses règles, ou du moins ses habitudes régulières, et il est fâcheux que des couplets tels que ceux de la célèbre romance: Si fêtais hirondelle, soient abandonnés, pour deux ou trois consonnes singulièrement placées, au répertoire chantant des concierges et des cuisinières. Quoi de plus gracieux et de plus poétique pourtant!

Si j'étais hirondelle!—Que je puisse voler,—Sur votre sein, la belle,—J'irais me reposer!

Il faut continuer, il est vrai, par: J'ai z'un coquin de frère ..., ou risquer un hiatus terrible; mais pourquoi aussi la langue a-t-elle repoussé ce z si commode, si liant, si séduisant qui faisait tout le charme du langage de l'ancien Arlequin, et que la jeunesse dorée du Directoire a tenté en vain de faire passer dans le langage des salons?

Ce ne serait rien encore, et de légères corrections rendraient à notre poésie légère, si pauvre, si peu inspirée, ces charmantes et naïves productions de poëtes modestes; mais la rime, cette sévère rime française, comment s'arrangerait-elle du couplet suivant:

La fleur de l'olivier—Que vous avez aimé,—Charmante beauté!—Et vos beaux yeux charmants,—Que mon cœur aime tant,—Les faudra-t-il quitter?

Observez que la musique se prête admirablement à ces[p. 128] hardiesses ingénues, et trouve dans les assonances, ménagées suffisamment d'ailleurs, toutes les ressources que la poésie doit lui offrir. Voilà deux charmantes chansons, qui ont comme un parfum de la Bible, dont la plupart des couplets sont perdus, parce que personne n'a jamais osé les écrire ou les imprimer. Nous en dirons autant de celle où se trouve la strophe suivante:

Enfin vous voilà donc,—Ma belle mariée,—Enfin vous voilà donc—A votre époux liée,—Avec un long fil d'or—Qui ne rompt qu'à la mort!

Quoi de plus pur, d'ailleurs, comme langue et comme pensée? Mais l'auteur de cet épithalame ne savait pas écrire, et l'imprimerie nous conserve les gravelures de Collé, de Piis et de Panard! Les étrangers reprochent à notre peuple de n'avoir aucun sentiment de la poésie et de la couleur; mais où trouver une composition et une imagination plus orientales que dans cette chanson de nos mariniers:

Ce sont les filles de la Rochelle—Qui ont armé un bâtiment—Pour aller faire la course—Dedans les mers du Levant.

La coque en est en bois rouge,—Travaillé fort proprement—La mâture est en ivoire,—Les poulies en diamant.

La grand'voile est en dentelle,—La misaine en satin blanc;—Les cordages du navire—Sont de fils d'or et d'argent.

L'équipage du navire,—C'est tout filles de quinze ans;—Les gabiers de la grande hune—N'ont pas plus de dix-huit ans! etc.

Les richesses poétiques n'ont jamais manqué au marin, ni au soldat français, qui ne rêvent dans leurs chants que filles du roi, sultanes, et même présidentes, comme dans la ballade trop connue:

C'est dans la ville de Bordeaux—Qu'il est arrivé trois vaisseaux, etc.

[p. 129]

Mais le tambour des gardes françaises, où s'arrêtera-t-il, celui-là?

Un joli tambour s'en allait à la guerre, etc.

La fille du roi est à sa fenêtre, le tambour la demande en mariage: «Joli tambour, dit le roi, tu n'es pas assez riche!—Moi? dit le tambour sans se déconcerter.

J'ai trois vaisseaux sur la mer gentille,—L'un chargé d'or, l'autre de perles fines,—Et le troisième pour promener ma mie!

—Touche là, tambour, lui dit le roi, tu n'auras pas ma fille!—Tant pis! dit le tambour, j'en trouverai de plus gentilles!...» Étonnez-vous, après ce tambour-là, de nos soldats devenus rois! Voyons maintenant ce que va faire un capitaine:

A Tours en Touraine,—Cherchant ses amours;—Il les a cherchées,—Il les a trouvées—Eu haut d'une tour.

Le père n'est pas un roi, c'est un simple chapelain qui répond à la demande en mariage:

Mon beau capitaine,—Ne te mets en peine,—Tu ne l'auras pas.

La réplique du capitaine est superbe:

Je l'aurai par terre,—Je l'aurai par mer—Ou par trahison.

Il fait si bien, en effet, qu'il enlève la jeune fille sur son cheval; et l'on va voir comme elle est bien traitée une fois en sa possession:

A la première ville,—Son amant rhabille—Tout en satin blanc!—A la seconde ville,—Son amant l'habille—Tout d'or et d'argent.

A la troisième ville,—Sou amant l'habille—Tout en diamants!—Elle était si belle,—Qu'elle passait pour reine—Dans le régiment!

[p. 130]

Après tant de richesses dévolues à la verve un peu gasconne du militaire et du marin, envierons-nous le sort du simple berger? Le voilà qui chante et qui rêve:

Au jardin de mon père,—Vole, mon cœur, vole!—Il y a z'un pommier doux,—Tout doux!

Trois belles princesses,—Vole, mon cœur, vole!—Trois belles princesses—Sont couchées dessous, etc.

Est-ce donc la vraie poésie, est-ce la soif mélancolique de l'idéal qui manque à ce peuple pour comprendre et produire des chants dignes d'être comparés à ceux de l'Allemagne et de l'Angleterre? Non, certes; mais il est arrivé qu'en France la littérature n'est jamais descendue au niveau de la grande foule; les poëtes académiques du XVIIe et du XVIIIe siècle n'auraient pas plus compris de telles inspirations, que les paysans n'eussent admiré leurs odes, leur épîtres et leurs poésies fugitives, si incolores, si gourmées. Pourtant, comparons encore la chanson que je vais citer à tous ces bouquets à Chloris qui faisaient, vers ce temps, l'admiration des belles compagnies:

Quand Jean Renaud de la guerre revint,—Il en revint triste et chagrin.—«Bonjour, ma mère!—Bonjour, mon fils!—Ta femme est accouchée d'un petit.»

«Allez, ma mère, allez devant,—Faites-moi dresser un beau lit blanc;—Mais faites-le dresser si bas,—Que ma femme ne l'entende pas!»

Et, quand ce fut vers le minuit,—Jean Renaud a rendu l'esprit.

Ici, la scène de la ballade change et se transporte dans la chambre de l'accouchée:

«Ah! dites, ma mère, ma mie,—Ce que j'entends pleurer ici?—Ma fille, ce sont les enfants—Qui se plaignent du mal de dents.»

«Ah! dites, ma mère, ma mie,—Ce que j'entends clouer ici?—Ma fille, c'est le charpentier,—Qui raccommode le plancher!»

[p. 131]

«Ah! dites, ma mère, ma mie,—Ce que j'entends chanter ici?—Ma fille, c'est la procession—Qui fait le tour de la maison!»

«Mais dites, ma mère, ma mie,—Pourquoi donc pleurez-vous ainsi?—Hélas! je ne puis le cacher:—C'est Jean Renaud qui est décédé.»

«Ma mère! dites au fossoyeux—Qu'il fasse la fosse pour deux,—Et que l'espace y soit si grand,—Qu'on y renferme aussi l'enfant!»

Ceci ne le cède en rien aux plus touchantes ballades allemandes; il n'y manque qu'une certaine exécution de détail qui manquait aussi à la légende primitive de Lénore et à celle du roi des Aulnes, avant Gœthe et Burger. Mais quel parti encore un poëte eût tiré de la complainte de Saint-Nicolas, que nous allons citer en partie.

Il était trois petits enfants—Qui s'en allaient glaner aux champs.

S'en vont au soir chez un boucher.—**«Boucher, voudrais-tu nous loger?—Entrez, entrez, petits enfants,—Il y a de la place assurément.»

Ils n'étaient pas sitôt entrés,—Que le boucher les a tués,—Les a coupés en petits morceaux,—Mis au saloir comme pourceaux.

Saint Nicolas au bout d'sept ans,—Saint Nicolas vint dans ce champ.—Il s'en alla chez le boncher:—«Boucher, voudrais-tu me loger?»

«Entrez, entrez, saint Nicolas,—Il y a d'la place, il n'en manque pas.»—Il n'était pas sitôt entré,—Qu'il a demandé à souper.

«Voulez-vous un morceau d'jambon?—Je n'en veux pas, il n'est pas bon.—Voulez-vous un morceau de veau?—Je n'en veux pas, il n'est pas beau!»

«Du p'tit salé je veux avoir,—Qu'il y a sept ans qu'est dans l'saloir!»—Quand le boucher entendit cela,—Hors de sa porte il s'enfuya.

«Boucher, boucher, ne t'enfuis pas,—Repens-toi, Dieu te pardonn'ra.»—Saint Nicolas posa trois doigts—Dessus le bord de ce saloir.

Le premier dit: «J'ai bien dormi!»—Le second dit:

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«Et moi aussi!»—Et le troisième répondit:—«Je croyais être en paradis!»

N'est-ce pas là une ballade d'Uhland, moins les beaux vers? Mais il ne faut pas croire que l'exécution manque toujours à ces naïves inspirations populaires.

A part les rimes incorrectes, la chanson que nous avons citée dans les Faux-Saulniers: Le roi Loys est sur son pont, composée sur un des plus beaux airs qui existent, est déjà de la vraie poésie romantique et chevaleresque; c'est comme un chant d'église croisé par un chant de guerre; on n'a pas conservé la seconde partie de la ballade, dont pourtant nous connaissons vaguement le sujet. Le beau Lautrec, l'amant de cette noble fille, revient de la Palestine au moment où on la portait en terre. Il rencontre l'escorte sur le chemin de Saint-Denis. Sa colère met en fuite prêtres et archers, et le cercueil reste en son pouvoir. «Donnez-moi, dit-il à sa suite, donnez-moi mon couteau d'or fin, que je découse ce drap de lin!» Aussitôt délivrée de son linceul, la belle revient à la vie. Son amant l'enlève et l'emmène dans son château au fond des forêts. Vous croyez qu'ils vécurent heureux et que tout se termina là; mais, une fois plongé dans les douceurs de la vie conjugale, le beau Lautrec n'est plus qu'un mari vulgaire, il passe tout son temps à pêcher au bord de son lac, si bien qu'un jour sa fière épouse vient doucement derrière lui et le pousse résolument dans l'eau noire, en lui criant:

Va-t'en, vilain pêche-poissons!—Quand ils seront bons,—Nous en mangerons.

Propos mystérieux, digne d'Arcabonne ou de Mélusine.—En expirant, le pauvre châtelain a la force de détacher ses clefs de sa ceinture et de les jeter à la fille du roi, en lui disant qu'elle est désormais maîtresse et souveraine, et qu'il se trouve heureux de mourir par sa volonté!... Il y a dans cette conclusion bizarre quelque chose qui frappe involontairement l'esprit, et qui laisse douter si le poëte a voulu finir par un trait de[p. 133] satire, ou si cette belle morte que Lautrec a tirée du linceul n'était pas une sorte de femme vampire, comme les légendes nous en présentent souvent.

Du reste, les variantes et les interpolations sont fréquentes dans ces chansons; chaque province possédait une version différente. On a recueilli comme une légende du Bourbonnais, la Jeune Fille de la Garde, qui commence ainsi:

Au château de la Garde,—Il y a trois belles filles;—Il y eu a une plus belle que le jour.—Hâte-toi, capitaine,—Le duc va l'épouser.

C'est celle que nous avons également citée dans les Faux-Saulniers, qui commence ainsi dans le Beauvoisis, où nous l'avons entendu chanter, dépouillée de tonte couleur chevaleresque et locale:

Dessous le rosier blanc—La belle se promène.

Voilà le début, simple et charmant; où cela se passe-t-il? Peu importe! Ce serait si l'on voulait la fille d'un sultan rêvant sous les bosquets de Schiraz, Trois cavaliers passent au clair de la lune: «Montez, dit le plus jeune, sur mon beau cheval gris.» N'est-ce pas là la course de Lénore, et n'y a-t-il pas une attraction fatale dans ces cavaliers inconnus!

Ils arrivent à la ville, s'arrêtent à une hôtellerie éclairée et bruyante. La pauvre fille tremble de tout son corps:

Aussitôt arrivée,—L'hôtesse la regarde.—«Êtes-vous ici par force—Ou pour votre plaisir?—Au jardin de mon père—Trois cavaliers m'ont pris.»

Sur ce propos, le souper se prépare: «Soupez, la belle, et soyez heureuse;

Avec trois capitaines,—Vous passerez la nuit.» Mais le souper fini,—La belle tomba morte.—Elle tomba morte—Pour ne plus revenir!

«Hélas! ma mie est mortel s'écrie le plus jeune cavalier;[p. 134] qu'en allons-nous faire?...» Et ils conviennent de la reporter au château de son père, sous le rosier blanc.

Et, au bout de trois jours,—La belle ressuscite.

—«Ouvrez, ouvrez, mon père,—Ouvrez sans plus tarder!—Trois jours j'ai fait la morte,—Pour mon honneur garder.»

La vertu des filles du peuple attaquée par des seigneurs félons a fourni encore de nombreux sujets de romances. Il y a, par exemple, la fille d'un pâtissier, que son père envoie porter des gâteaux chez un galant châtelain. Celui-ci la retient jusqu'à la nuit close, et ne veut plus la laisser partir. Pressée de son déshonneur, elle feint de céder, et demande au comte son poignard pour couper une agrafe de son corset. Elle se perce le cœur, et les pâtissiers instituent une fête pour cette martyre boutiquière.

Il y a des chansons de causes célèbres qui offrent un intérêt moins romanesque, mais souvent plein de terreur et d'énergie. Imaginez un homme qui revient de la chasse et qui répond à un autre qui l'interroge:

«J'ai tant tué de petits lapins blancs,—Que mes souliers sont pleins de sang.—T'en as menti, faux traître!—Je te ferai connaître.—Je vois, je vois à tes pâles couleurs—Que tu viens de tuer ma sœur!»

Quelle poésie sombre en ces lignes qui sont à peine des vers! Dans une autre, un déserteur rencontre la maréchaussée, cette terrible Némésis au chapeau bordé d'argent.

On lui a demandé:—«Où est votre congé?—Le congé que j'ai pris, il est sous mes souliers.»

Il y a toujours une amante éplorée mêlée à ces tristes récits.

La belle s'en va trouver son capitaine,—Son colonel et aussi son sergent...

Le refrain est une mauvaise phrase latine, sur un ton de[p. 135] plain-chant, qui prédit suffisamment le sort du malheureux soldat.

Quoi de plus charmant que la chanson de Biron, si regretté dans ces contrées:

Quand Biron voulut danser,—Quand Biron voulut danser,—Ses souliers fit apporter,—Ses souliers fit apporter;—Sa chemise—De Venise,—Son pourpoint—Fait au point,—Son chapeau tout rond.—Vous danserez, Biron!

Nous avons cité deux vers de la suivante:

La belle était assise—Près du ruisseau coulant,—Et dans l'eau qui frétille,—Baignait ses beaux pieds blancs.

—Allons, ma mie, légèrement!—Légèrement!

C'est une jeune fille des champs qu'un seigneur surprend au bain comme Percival surprit Griselidis. Un enfant sera le résultat de leur rencontre. Le seigneur dit:

«En ferons-nous un prêtre,—Ou bien un président?

—Non, répond la belle, ce ne sera qu'un paysan:

—On lui mettra la botte—Et trois oignons dedans ... —Il s'en ira criant:—«Qui veut mes oignons blancs? —Allons, ma mie, légèrement, etc.

Nous nous arrêtons dans ces citations si incomplètes, si difficiles à faire comprendre sans la musique et sans la poésie des lieux et des hasards, qui font que tel ou tel de ces chants populaires se grave ineffaçablement dans l'esprit. Ici, ce sont des compagnons qui passent avec leurs longs bâtons ornés de rubans; là, des mariniers qui descendent un fleuve; des buveurs d'autrefois (ceux d'aujourd'hui ne chantent plus guère), des lavandières, des faneuses, qui jettent au vent quelques lambeaux des chants de leurs aïeules. Malheureusement, on les entend répéter plus souvent aujourd'hui les romances à la mode, platement spirituelles, ou même franchement incolores, variées sur trois à quatre thèmes éternels. Il serait à désirer[p. 136] que de bons poëtes modernes missent à profit l'inspiration naïve de nos pères, et nous rendissent, comme l'ont fait les poëtes d'autres pays, une foule de petits chefs-d'œuvre qui se perdent de jour en jour avec la mémoire et la vie des bonnes gens du temps passé.


[p. 137]

JEMMY

I

COMMENT JACQUES TOFFEL ET JEMMY O'DOUGHERTY TIRÈRENT A LA FOIS DEUX ÉPIS ROUGES DE MAÏS

A moins de cent milles de distance du confluent de l'Alléghany et du Monogehala, est situé un vallon délicieux, ou ce qu'on appelle dans la langue du pays un bottom, véritable paradis borné de tous côtés par des montagnes et par le cours de l'Ohio, que les Français ont surnommé Belle Rivière. Le versant et la cime des hauteurs qui s'étagent doucement vers l'horizon sont revêtus d'une riche végétation de sycomores centenaires, d'aunes et d'acacias, tous unis par le tissu de la vigne sauvage, et sous lesquels on respire une douce fraîcheur. Sur le premier plan, les deux rivières réunies dans l'Ohio roulent paisiblement leurs eaux jumelles, offrant çà et là une barque qui glisse sur les eaux tranquilles, ou parfois quelque bateau à vapeur, volant comme une flèche, qui fait surgir des bandes effarouchées de canards et d'oies sauvages établis sous l'ombre des sycomores et des saules pleureurs. Un seul sentier conduit à la partie supérieure du canton, à ce qu'on appelle le haut pays, où, depuis soixante ans, des Anglais, des Irlandais, des Allemands, et autres races européennes, se sont établis, alliés et fondus ensemble complètement. Ce n'est pas à dire pourtant que cette grande famille républicaine[p. 138] ne manifeste plus par aucun signe sa diversité d'origine. Le descendant allemand, par exemple, tient encore fortement à sa sauerkraut;[1] il préfère encore son blockhaus, simple et rustique comme lui, à l'élégante franchouse de ses voisins; la couleur favorite de son habit à larges pans est toujours bleue; ses bas sont de cette couleur; ses gros souliers ronds portent le dimanche d'épaisses boucles d'argent, et, comme ses aïeux encore, il affectionne les inexpressibles en peau nouées au-dessous du genou avec des courroies.

La mode tyrannique, ou, comme on l'appelle là-bas, la fashion, n'a encore trouvé que peu d'occasions d'étendre son empire, et un chapeau très-simple en paille et en soie, une robe encore plus simple d'une étoffe fabriquée dans le pays, forment toute la parure dont les familles permettent aux jeunes demoiselles d'augmenter le pouvoir de leurs charmes.

Malgré cette résistance obstinée des tètes allemandes, les différents partis vivent dans la plus parfaite union; peut-être même ces nuances contribuent-elles à l'agrément de leurs réunions et fêtes assez fréquentes, connues en général sous le nom de frœhlichs. On appelle ainsi, en effet, les assemblées qui ont lieu chez l'un ou chez l'autre pour écosser en commun les épis de maïs. Il faut voir les couples joyeux accourant par une belle soirée d'automne des quatre points cardinaux, franchissant les haies, se frayant une route à travers les broussailles, sortant enfin des bois avec des joues rouges comme l'écarlate, et se secouant les mains en arrivant à faire craquer leurs os. Puis ils s'asseyent en demi-cercle devant la maison du rendez-vous, ayant en face une montagne de tiges de maïs, et derrière eux le vieux Bambo, destiné à couronner la fête par son talent musical, mais qui, couché en attendant sur le banc du poêle, s'abandonne provisoirement à un sommeil tant soit peu bruyant.

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Il y a environ quarante ans qu'il y eut une de ces réunions dans la colonie, chez Jacques Blocksberger. Parmi les jeunes gens qui y accoururent de plus de cinq milles à la ronde, il s'en trouva surtout deux qu'on salua avec un empressement particulier. C'était d'abord une fraîche miss irlandaise, portant le nom sonore de Jemmy O'Dougherty, ronde et fraîche jeune fille, ayant une gracieuse figure de lutin, des joues bien roses, un cou de cygne, des yeux d'un bleu grisâtre, dont certains regards faisaient mal, enfin un petit nez tant soit peu aquilin, qui faisait supposer à celle à qui il appartenait une certaine dose de sagacité et aussi d'assurance et d'inflexibilité irlandaises, dont son futur époux devait attendre quelque signification en bien ou en mal. Mais, si elle ne semblait pas aussi patiente que Job, elle était du moins aussi pauvre, ce qui ne l'empêchait pas de savoir arranger les choses de manière à paraître partout avec avantage, et dans une toilette irréprochable pour le pays.

Le second personnage dont nous avons à parler était mister Christophorus, ou, comme on l'appelait ordinairement, le riche Toffel (abréviation allemande de Christophe), garçon de six pieds six pouces américains, en apparence un peu lâche, mais nerveux et solidement constitué. Indépendamment de ces avantages, et ils n'étaient pas à dédaigner, Christophorus possédait encore une métairie de trois cents acres, tout le vallon de l'Ohio dont nous avons fait une description, une grange bâtie en pierre, une maison ornée de jalousies peintes en vert, et pourvue d'un toit en bardeaux également peints en ronge, et, à ce qu'on disait encore, deux bas de laine bleue que lui avait laissés son père, et qui étaient entièrement remplis de bons dollars espagnols. Aussi, lorsque Toffel passait devant quelque ferme sur son cheval gris, en sifflant un air allemand, le cœur de plus d'une blondine se mettait à battre plus vite.

Il arriva donc que Jemmy se trouva placée à côte de Toffel. Comment cela se fit, c'est ce que la chronique ne dit pas bien clairement; mais ce qui paraît certain, c'est que la volonté de[p. 140] ce dernier ne tut pour rien dans ce hasard. Toffel, comme nous l'avons dit, était un grand garçon à larges épaules, et, comme les bancs du local n'étaient rien moins que commodes, il s'assit sur le tronc d'un hickory; Jemmy choisit sa place tout à côté de lui, comme pour se séparer d'un certain groupe de jeunes gens plus bruyants et plus entreprenants que notre héros. En effet, celui-ci siégeait sans mauvaise pensée, paisible comme un citoyen sensé des États-Unis, écossant des épis de maïs, et pensant à son énorme cheval, à son bétail et à ses bas bleus, ainsi qu'à mille autres choses, excepté à sa gentille voisine. Nous ne voulons pas dire que sa voisine pensât à lui; seulement, avec toute la complaisance d'une âme chrétienne, elle entassait d'une main leste un grand nombre de tiges devant son voisin, qui, long et maladroit qu'il était, n'avait plus qu'à étendre le bras pour les écosser commodément. Mais Toffel ne faisait nulle attention à cette main amicale, et continuait d'écosser jusqu'à ce que, le tas diminuant, il lui fallait se courber et s'étendre à sa grande gêne; mais alors ce fut encore elle qui se courba gracieusement, et rassembla quelques douzaines d'épis dans son tablier pour les poser en petit tas devant lui, le tout avec une grâce si enchanteresse, qu'il était presque impossible de lui résister. Mais soyez assuré que toute cette attention eût encore échappé aux regards de notre tète carrée d'Allemand, si, précisément dans l'instant où elle tournait d'une manière si attrayante devant lui, son œil n'eût rencontré par hasard celui de Toffel, et cet œil, dirent quelques mauvaises langues, avait alors une expression si irrésistible, que Toffel, pour la première fois, ouvrit grandement les siens.

Sur quoi, il se remit à écosser son maïs, et à prendre de temps en temps une gorgée de whiskey, sans un mot de remercîment à sa gentille et complaisante voisine. Faut-il s'étonner si elle se lassa d'aider à la paresse d'une bûche si insensible? Donc, quand le troisième tas fut écossé, Jemmy ne s'occupa pas davantage de Toffel. Quoi qu'il en soit, celui-ci commençait[p. 141] à se trouver assez bien, et à prendre plus souvent sa gorgée de whiskey, quand le sort jaloux le menaça de le priver de cette consolation.

Plusieurs heures s'étaient déjà envolées depuis que la société s'était livrée au travail, quand le hasard voulut que les deux voisins tirassent à la fois chacun deux épis de grain rouge. Mais il faut savoir que, suivant un usage respectable établi aux États-Unis, deux épis rouges qui sont tirés et écosses en même temps par deux individus qualifiés, comme Jemmy O'Dougherty et Jacques Toffel, confèrent au plus fort des deux le droit de donner et même au besoin de prendre un baiser à l'autre.

Toffel était donc en possession d'un titre aussi valable qu'aucun autre au monde; mais peu s'en fallut qu'il ne le perdit, en négligeant d'en user. En effet, déjà il avait laissé tomber sa tige, quand Jemmy, brave fille! s'avisa d'avoir des yeux pour lui.

—Deux épis rouges! s'écria-t-elle dans une naïve ignorance de ce qu'elle faisait.

—Deux épis rouges! s'écrièrent aussitôt cinquante gosiers. Et toute la société se mit debout comme si la foudre était tombée au milieu d'elle. Ici, il fut impossible à notre Toffel de ne pas comprendre la cause de cette émotion générale. Aussi parut-il enfin jaloux du droit que le hasard lui avait conféré; mais il fallait encore vaincre la résistance de tout le corps féminin, qui forma autour de Jemmy un carré qui aurait défié tout un bataillon de freluquets de la ville. Cependant, Toffel n'était pas homme à se laisser arrêter par de vaines démonstrations; il s'avança vers les conjurées, saisit commodément chacune de ses adversaires après l'autre, eu jeta une demi-douzaine sur un tas d'épis à sa droite, une demi douzaine sur un autre tas à sa gauche, et se fraya ainsi la route jusqu'à Jemmy, qui, il faut le dire, lui résista bravement; mais la citadelle la plus forte finit par se rendre, et ainsi céda enfin notre Irlandaise, qui laissa Toffel imprimer paisiblement ses lèvres larges d'un[p. 142] pouce sur les siennes, bien qu'elle eût pu, à ce que prétendirent quelques compagnes jalouses, éviter en partie ce terrible contact.

Ici s'arrêtent nos renseignements sur cette agréable soirée, et nous pouvons croire seulement que la tranquillité d'esprit de Toffel y reçut une forte secousse, et qu'après le frœhlich, qui comprenait aussi la danse, il fut longtemps à s'endormir, et fit un rêve pour la première fois de sa vie.

Il arriva que, peu de temps après, par un beau soir de décembre, Toffel sella son étalon gris pommelé, et monta au petit trot les sinuosités qui conduisent encore aujourd'hui de Toffelsville au pays haut, à travers les montagnes de l'Ohio.

C'était une chose réjouissante que de voir les belles fermes au milieu desquelles il eut à passer dans sa course. Plus d'une fille fraîche et gentille, et, ce qui veut dire plus, mainte jeune fille ayant une bonne dot, vivait dans ces habitations d'un extérieur grossier; plus d'une jolie bouche cria à Toffel:

—Eh! Toffel! encore en route si tard? Ne voulez-vous pas entrer?

Mais Toffel n'avait ni yeux ni oreilles, et continuait son chemin; et les fermes prirent un aspect toujours plus chétif, jusqu'à ce qu'enfin il arrivât à une pièce de terre, couverte de châtaigniers, où sa patience semblait sur le point de l'abandonner. C'est qu'il ne pouvait jamais voir sans humeur cette espèce d'arbres, qu'il regardait avec raison comme le signe le plus certain de l'infécondité du sol.—Et pourtant, Toffel, tu continues encore à trotter; es-tu donc tellement indifférent à ton repos que tu te laisses ensorceler par les yeux de ce gentil lutin aux cheveux dorés, que le malin esprit lui même ne parviendrait pas à maîtriser, qui, semblable au chat, sait à la fois égratigner et caresser, rire et pleurer, le tout dans un seul et même instant? Réfléchis, cher Toffel, suspends ton pèlerinage! L'eau et le feu, le whiskey et le thé, des gâteaux de mais, tout cela irait-il ensemble?... Mais le voici à l'extrémité du plant de châtaigniers, et même devant un ... comment le[p. 143] nommerons-nous? devant une espèce d'édifice qui semble dater des guerres des Indiens. Toffel secoua la tète d'un air pensif; c'est la maison du vieux Davy O'Dougherty, et c'est une maison d'un misérable aspect. Et sa grange? il n'en a pas; ses haies? on a honte de les regarder. Oui, sa ferme offre un triste tableau de l'industrie irlandaise; point de cheval, point de charrue; toute la fortune agricole de Davy se réduit à quelques étroites pièces de terre, semées de maïs et de pommes de terre.

Toffel fit une longue pause, indécis, pensif; mais justement le vieux Davy était assis près de la porte, avec sa vénérable moitié aux cheveux roux, et une demi-douzaine de petits monstres de la même couleur. Jemmy seule ... il serait peu galant de ne pas la dire franchement blonde, était la grâce et l'ornement de la triste cabane. Elle préparait le thé, et mettait sur la table des gâteaux de maïs. Toffel alla s'asseoir devant la cheminée sans avoir à peine desserré les lèvres, et n'eût point bougé de cette place, si, en sa qualité d'Allemand, l'odeur de la fumée du charbon de terre ne l'eût désagréablement affecté; il se leva brusquement pour chercher une atmosphère plus pure, pendant que Jemmy, le voyant à moitié aveuglé, s'enfuyait dans la cuisine avec un rire moqueur. Toffel hésita un instant entre les deux portes, mais involontairement il se trouva transporté devant le feu de la cuisine, qui, étant de bois, lui plut bien mieux que l'autre, et auquel Jemmy daigna bientôt prendre place à ses côtés.

Un quart d'heure s'était écoulé, et pas une pensée immodeste ou quelconque n'avait traversé le cerveau de notre cavalier. La seule licence qu'il se permit de prendre consistait de transporter son chapeau d'un genou sur l'autre.

Enfin, cependant, il prit courage, et, regardant fixement sa voisine, il lui demanda en anglais si elle ne voulait pas le prendre pour mari.

Que voulez-vous que je fasse d'un Allemand?

Telle fut la réponse un peu dure de la malicieuse[p. 144] Irlandaise, qui, en rabaissant la marchandise qu'elle convoitait, n'avait d'autre but que de se l'assurer à meilleur marché.

Mais songez bien à ee qu'était une telle réponse adressée par une petite créature comme Jemmy à un homme comme Toffel, garçon de six pieds, possesseur de trois cents acres de terre et de deux bas bleus garnis.

Toffel n'était rien moins que fier, cependant il se leva fort déconcerté, tira son chapeau, et s'apprêtait à sortir en soupirant de la cuisine, lorsque la rusée jeune fille, se glissant entre lui et la porte, lui dit en lui prenant la main:

—Et, si je vous prends, me promettez-vous d'être bon enfant?

Le dialogue dès lors prit des formes plus précises, et Toffel ne tarda pas à aller rejoindre son gris pommelé, après avoir rudement serré la main de sa future.

Quelques jours après, le ministre protestant Gaspard Ledermaul, ancien tailleur, bénissait le mariage de Jacques Toffel et de Jemmy O'Dougherty; ce qui semblerait, devoir mettre fin à notre histoire, si nous en voulions abandonner légèrement les héros, et si l'on ne savait, d'ailleurs, que les mariages n'offrent pas moins de péripéties que les amours les plus traversées.

[1] Choucroute. Blockhaus, maison construite en troncs d'arbres équarris. Franchouse, maison de charpente revêtue de pierres et de plâtre.


II

COMMENT JEMMY O'DOUGHERTY EUT TOUT D'ALLER A UN MEETING SUR UN TROP GRAND CHEVAL

Jacques Toffel n'avait pas encore accompli sa vingt et unième année, quand il entra dans la lune de miel, et ici nous devons dire à sa louange qu'il sut jouir du bonheur avec sa modération accoutumée. Nous n'avons pas laissé voir qu'il fût dissipé; et, assurément, nulle tentation ne lui vint d'introduire sa femme dans la haute société du Saragota, et de vider ainsi les deux bas bleus. Quant à mistress Toffel, ce n'était pas, certes, une méchante fille; il y avait en elle[p. 145] toujours cette sorte de diablerie irlandaise qui ne lui permettait pas d'être en repos, tant que son mari n'avait pas fait sa volonté. Pour tout dire, en un mot, c'était elle qui portait les culottes ou les inexpressibles, selon la chaste locution anglaise. D'ailleurs, notre couple vivait heureux; un jeune Toffel ne tarda pas à faire son apparition dans le monde, et surtout alors l'heureux fermier ne regretta pas d'avoir tiré son épi rouge.

Or, il advint qu'un missionnaire se présenta vers ce temps dans la colonie, avec la prétention d'enseigner à nos bonnes gens un chemin plus court que par le passé pour gagner la porte du Ciel. Afin de donner à son projet l'impulsion nécessaire, il avait annoncé un meeting, après s'être assuré préalablement de l'assentiment des dames. Mistress Toffel, dont le respectable pasteur avait recherché surtout le patronage, avait décidé, pour répondre à cet égard flatteur, que son jeune fils serait baptisé en cette occasion, et que le père le transporterait dans ses bras au meeting.

Jusqu'ici, tout était bien, et Toffel n'y trouvait guère à redire; toutefois, en sellant ses deux chevaux, il éprouva une sorte de malaise, et comme un pressentiment fâcheux lorsqu'il s'occupa de son grand cheval gris. Mistress Toffel avait connu pour cet animal une telle prédilection, qu'elle avait déclaré n'en pas vouloir monter d'autre. A la vérité, comparés au grand cheval entier de Toffel, les autres n'étaient que des chats; mais Jemmy n'était pas une géante, et les petits chevaux lui eussent toujours mieux convenu qu'à son mari. Celui-ci était, depuis peu, devenu ambitieux, et aspirait aux emplois publics; et il fallait qu'il arrivât disgracieusement sur une de ces rosses, en s'exposant aux railleries et aux suppositions de la foule! En tirant les chevaux de l'écurie, il vit précisément sa femme sur le seuil de la maison; mais sur son front était écrite cette inflexible résolution à laquelle le pauvre homme n'avait guère l'usage de résister. Il la laissa donc monter sur un tronc d'arbre, d'où elle s'élança sur le[p. 146] gris pommelé, dont elle saisit la bride avec grâce et autorité.

La voilà sur cet animal immense, semblable à un malicieux baboin qui s'apprête à mettre à l'épreuve la mansuétude d'un patient dromadaire. Toffel la regardait la bouche ouverte et les yeux fixes.

—Ma chère! dit-il après un long combat intérieur, je vous en prie, prenez le petit cheval, et me laissez le plus grand.

—Toffel, s'écria sa moitié, sûrement vous n'êtes pas assez fou pour songer à cela précisément en ce moment.

—Si, je suis assez fou pour cela; et, si je prends ce veau irlandais, je serai à la fois à pied et à cheval.

Ses paroles, ses regards étonnèrent la dame; ils indiquaient une sorte de révolte contre son pouvoir, et elle sentit que tout son règne dépendait de la résolution qu'elle prendrait en ce moment décisif, et c'est dans cette idée qu'elle donna un grand coup de fouet à son cheval, qui, en deux élans, l'emporta hors de la cour.

Toffel n'eut donc rien de mieux à faire que de monter sur la rosse, en soupirant et en murmurant quelques phrases de sa langue incomprise, comme sapperment! verflucht! et autres aménités germaniques dont il pouvait, au besoin, dissimuler le sens. Tout à coup il fut interrompu dans son monologue par un cri parti du haut de la montagne. Toffel jeta les yeux autour de lui, puis il regarda la hauteur, mais il n'aperçut rien; rien ne se faisait plus entendre, et pourtant la voix qui avait percé ses oreilles était la voix aiguë et sonore de sa femme, il en était certain. Elle l'avait devancé au galop de quelques centaines de pas, et bientôt les sinuosités de la route, à travers les montagnes, l'avaient dérobée à ses regards.

—Le cheval gris l'a certainement jetée à bas, se dit le loyal garçon.

Et à peine cette idée s'était-elle présentée à son esprit, qu'il vit, en effet, son coursier favori descendre à grands bonds la montagne. Toffel fut saisi de frayeur; il se jeta,[p. 147] des deux jambes à la fois, à bas de sa rosse, et courut au-devant du cheval fougueux, qui, reconnaissant son maître, s'arrêta tranquillement jusqu'à ce qu'il l'eût débarrassé de la selle de Jemmy, et qu'il eût monté dessus avec son rejeton. Alors, Toffel se dirigea au grandissime trot vers le haut de la montagne, et courut au secours de sa moitié, de laquelle bien d'autres ne se seraient guère plus inquiétés après la manière dont elle s'était comportée; mais Toffel était d'une bonne pâte d'Allemand, et il se hâta de tout son pouvoir d'arriver à l'endroit fatal où elle devait avoir établi sa couche. Une seconde fois il entendit crier, mais ce n'était pas sa voix ordinaire, c'était plutôt un cri de détresse. Ce cri se renouvela, et, trempé d'une sueur froide, Toffel alors lança son cheval ventre à terre du côté d'où semblait venir la voix de sa femme; mais point de traces. Il regarda à droite, à gauche, puis à terre, et enfin il remarqua avec un horrible serrement de cœur des traces de pas d'hommes, et à côté les empreintes des pieds de sa femme. Des hommes étaient venus là, c'était évident; mais dire ce qu'était devenue sa femme, c'était une chose bien difficile, les traces se perdaient dans la forêt. Il examina de nouveau ces traces, et il reconnut avec consternation la large empreinte des mocassins des Indiens. Un regard vers la forêt lui fit apercevoir quelque chose d'un gris noir, c'était une plume d'aigle: plus de doute, sa malheureuse Jemmy venait d'être surprise et enlevée par les Indiens.

Toffel aimait sincèrement sa femme; cependant, il n'eut point d'évanouissement, et toute la force de son amour ne put lui arracher une larme; et, au lieu de perdre du temps en vaines lamentations, il courut au grand galop rejoindre le meeting, apprit à ses voisins que les Indiens avaient surpris et enlevé sa femme tandis qu'elle se rendait à l'assemblée, ajoutant qu'il fallait qu'il la recouvrât à tout prix, et que, s'ils étaient bons voisins, et s'ils voulaient être des hommes libres, il fallait qu'ils vinssent courir en toute hâte avec lui sur les traces de ces Peaux-Rouges pour leur reprendre sa Jemmy. Comme[p. 148] ceux à qui il s'adressait étaient, en effet, des hommes de cœur, Toffel, en peu d'heures, se vit à la tête de cinquante jeunes gens, qui, tenant d'une main leurs carabines et de l'autre la bride de leurs chevaux, juraient de venger dignement l'enlèvement de la nouvelle Hélène.

Il n'était pas rare, en ce temps, que les colons des États-Unis eussent à poursuivre des Indiens pour un semblable motif; mais, pendant que Toffel et ses vaillants compagnons sont occupés à retrouver les traces des Peaux-Rouges qui avaient enlevé Jemmy O'Dougherty, nous allons, nous conformant encore plus directement aux usages chevaleresques, rejoindre notre dame, pour lui prêter au besoin aide et secours.

Donc, Jemmy, l'entêtée Jemmy, avait été seule en avant de quelques centaines de pas, ainsi que nous l'avons déjà dit. C'était d'abord une chose qu'une femme raisonnable n'aurait jamais faite: elle se serait tenue à côté de son mari, d'un aussi bon mari surtout que l'était incontestablement Toffel, notamment dans des temps si critiques, où les sauvages parcouraient encore en partisans tout l'État d'Ohio, et s'avançaient même jusqu'au fort Pitt, attendu que, précisément à celte époque, les États-Unis étaient engagés avec eux dans une guerre sanglante. Sans doute, elle cria vaillamment, mais il était trop tard; probablement les Indiens en avaient déjà trop vu pour renoncer, en faveur de ses cris, à une si belle proie. L'un monta sur le cheval gris et la prit en croupe, pendant qu'un second obligeait la belle à enlacer ses bras autour de son cavalier; un troisième, lui voyant des dispositions à résister, établit entre son cou de cygne et un coutelas qu'il tira de sa ceinture un voisinage dangereux, si bien que la pauvre créature se résigna à son sort, et ne songea plus qu'à ne pas se laisser tomber de cheval pendant la longue course qui s'ensuivit.

Toutefois, elle ne pouvait s'empêcher de s'écrier par instants:

—Le grand cheval! le grand cheval!

Mais sa tenue modeste et résolue à la fois inspirait quelque[p. 149] respect à ses ravisseurs, et surtout à Tomahawk leur chef, qui, en arrivant à Miamy, quartier général des Peaux-Rouges, la plaça sous la protection de sa mère, avec le titre de dame d'honneur. Sans doute, ce poste n'eût pas été à dédaigner, si le fils de la princesse mère avait eu à gouverner quelque chose qui en valût la peine; mais le roi des Shawneeses, frère aîné de Tomahawk, n'étendait guère son empire que sur un territoire de quelques centaines de milles carrés. Ses sujets étaient des sauvages non encore civilisés, qui, dans leur intelligence bornée, n'avaient aucune idée du droit divin de leur souverain, c'est-à-dire qu'ils ne voulaient pas travailler pour lui, disant qu'il avait, comme eux, reçu du grand Esprit deux bras propres au travail.

Nous bienveillants lecteurs comprendront qu'au milieu d'une réunion d'hommes si déraisonnables, mistress Toffel ne pouvait compter sur de grands avantages, maigre la place honorable qu'elle occupait. Du reste, elle vit bien que des pleurs et des jérémiades ne pouvaient qu'empirer sa position, et qu'il valait mieux l'accepter bravement et chercher à se rendre utile. Aussi, avec une mine on l'on ne pouvait méconnaître un trait d'ironie, elle saisit, le lendemain matin, la marmite remplie de gibier, et se mit à préparer elle-même le repas des Indiens. Ceux-ci s'assirent bientôt à l'entour en croisant les jambes:

—Whoo! s'écria le souverain, qu'avons-nous là?

De sa vie, il n'avait fait un aussi délicieux déjeuner à la fourchette, dirions-nous, si les sauvages avaient des fourchettes. La princesse mère indiqua de sa main, et en souriant gracieusement, sa dame d'honneur, qui, pour sa récompense, reçut une côtelette. Jemmy avait une contenance fière, comme si elle se fût trouvée assise sur le grand cheval. Peu de temps après, les sauvages entreprirent une nouvelle excursion, de laquelle ils rentrèrent au bout de quinze jours chargés de butin de toute espèce: des robes de femme, des spencers, des chapeaux, des corsets, etc. Une garde-robe complète était échue[p. 150] en partage à Tomahawk. Le lendemain, il parut vêtu d'une robe de linsey-woosey couleur rouge, et la tète ornée d'un chapeau en soie verte, par-dessus lequel il lui avait paru de bon goût de mettre le bonnet d'une femme en couches: le chef lui-même se montra dans une petite robe à l'enfant, avec un spencer coquelicot par-dessus, et un capuchon du temps de Louis XV. A peine Jemmy avait-elle jeté les yeux sur ses maîtres métamorphosés, qu'elle fit signe aux squaws de la suivie dans la forêt, où se trouvaient beaucoup de plantes de lin sauvage. Elle en fit cueillir une certaine quantité, qu'elle fit rapporter au camp par ses compagnes. Elle obligea ensuite celles-ci à préparer le lin pour le filage, qu'elle leur enseigna, et, en peu de semaines, des habits de chasse, ornés de rubans de soie et de calicot, remplacèrent les robes de femmes sur les corps de ses ravisseurs. Une quinzaine de jours après, les hommes firent une nouvelle expédition, dans laquelle le souverain fut tué et son frère Tomahawk blessé. Jemmy, à l'instar d'autres sujets loyaux, prit le deuil, pansa les plaies du survivant, et, quand le jeune chef fut rétabli, elle lui présenta un costume neuf qu'elle avait confectionné pour lui pendant sa maladie. Elle y mit tant de grâce, selon l'avis de l'Indien, que, dès ce moment, il devint son admirateur et son fidèle paladin. Quand, le lendemain, il se fut vêtu de son costume neuf, il se trouva si agréablement surpris et tourné, qu'il mit pour la première fois de côté ces habitudes de respect qu'il avait contractées vis-à-vis de mistress Toffel, et qui l'avaient empêché jusque-là de déclarer un peu plus ouvertement l'affection qu'il ressentait pour elle. Il alla lui rendre une visite. Toute la résidence fut en révolution; les dames rouges étaient au désespoir. Elles comprirent que ce n'était pas en leur honneur que le nouveau souverain s'était revêtu d'une si brillante toilette, et que ses attentions s'adressaient à la fière Américaine, qui, dans leur opinion, ne pouvait naturellement résister à ce somptueux accoutrement. Et vraiment ni Londres, ni Paris, ni New-York n'auraient pu se vanter d'avoir vu, sur une seule[p. 151] et même personne, une prodigalité d'objets de luxe comme il plut ce jour-là à Tomahawk d'en étaler aux yeux de sa fidèle sujette. Mais aussi il était lui-même resté trois heures, jambes croisées et miroir en main, à admirer avec des yeux brillants de joie ses charmes irrésistibles. Trois larges paillettes d'argent entouraient artistement son nez, auquel était encore suspendu un dollar espagnol; deux autres dollars pendaient à ses oreilles, et, par une spirituelle inspiration, l'Indien avait orné sa lèvre inférieure d'une sixième pièce de monnaie. Ses cheveux étaient richement entremêlés d'aiguilles de porc-épic, et du sommet de sa tête descendaient majestueusement trois queues de buffles. Un collier de pas moins de cinquante dents d'alligators ornait son cou, autour duquel serpentait encore un petit collier de grandes perles de cristal, trophée qu'il avait conquis dans un combat avec les Chikasaws. Il n'avait pas moins soigné l'habillement des parties inférieures de son corps: ses jambes étaient jusqu'à la cheville entourées de petits cercles de cuivre et de fer-blanc qui résonnaient prodigieusement à chacun de ses pas; le reste de sa toilette consistait en un chapeau anglais à trois cornes. Lorsque, avec la conscience de ses perfections, il approcha de la résidence de madame mère, il leva haut les jambes et en fit deux fois le tour en dansant, pour se régaler de la musique dont il était le créateur; arrivé à la porte, il jeta un dernier coup d'œil sur son miroir de poche en se regardant de la tête aux pieds; puis il entra.

Nous sommes malheureusement sans information aucune sur le succès de tant d'efforts et de combinaisons de bon goût; tout ce qui est devenu notoire, c'est que le haut prétendant fut bien moins satisfait de lui-même, quand il quitta la résidence de sa mère, qu'il ne l'avait été en y entrant. La chronique ajoute que, dès ce moment, Jemmy eut sur le souverain indien un empire pour le moins aussi illimité que celui qu'elle avait déjà exercé sur Toffel; et il paraît qu'elle ne tarda pas à en faire usage, sans doute par de bonnes raisons, attendu qu'elle[p. 152] eut à repousser des tentations assez vives. Mais, dit encore notre document, elle résista héroïquement. Comment, en effet, pouvait-elle agir autrement, elle dont la pensée tendait à un autre but? Oui, son regard était sans cesse fixé sur le soleil couchant, sur cette partie du monde où vivait son cher Toffel. Depuis cinq années entières, elle avait supporté sa captivité avec un courage, avec une fermeté héroïques et vraiment irlandais; mais présentement elle sentait chaque jour davantage l'amertume de sa position. Pendant la première année, elle avait été tenue en mouvement par la nouveauté de sa destinée; elle avait, en outre, été stimulée par le sentiment de la conservation. Durant les années suivantes, elle s'était peut-être sentie flattée des attentions de son adorateur indien;—mais faire la coquette avec un sauvage, ce n'était, après tout, qu'un pauvre passe-temps, et cela ne pouvait durer à la longue. Ainsi, le vif désir de revoir les lieux sur lesquels se concentraient ses souvenirs prenait chaque jour en elle plus de force. Songer à fuir, c'eût été de sa part une folie pendant la première année; on l'avait surveillée, durant l'été, avec des yeux d'Argus, car son adresse en toute chose la rendait indispensable aux sauvages, et une fuite dans le cours de l'hiver n'était pas plus exécutable. Où aurait-elle trouvé des vivres, un lieu de repos? Son voyage jusqu'au camp des sauvages avait duré vingt jours; elle devait donc être à une énorme distance de chez elle, et si, par malheur, on avait connu son projet, son sort eût été horrible.


III

COMMENT JEMMY REVIENT CHEZ JAQUES TOFFEL

Enfin, l'occasion favorable que Jemmy désirait si vivement vint se présenter à l'expiration du cinquième été après son enlèvement. Les hommes étaient partis pour la chasse d'automne; leurs femmes les avaient accompagnés; il n'était resté au camp que les plus faibles et les plus âgés. Par le[p. 153] contentement apparent qu'elle avait montré pendant cinq ans, Jemmy était parvenue à calmer les méfiances des Indiens, dont la vigilance s'était affaiblie. Elle avait appris que, par suite de l'accroissement de la population, la colonie avait étendu ses limites, et qu'elle se trouvait dès lors à une moindre distance de celle des sauvages; elle espérait donc rencontrer de ses compatriotes, sinon au bout de la première semaine, du moins au bout de la seconde. Elle résolut sa fuite, et réalisa sur-le-champ son projet. Un petit sac rempli de vivres fut tout ce qu'elle emporta avec elle; elle avait quatre cents longs milles à faire depuis le grand Miami jusqu'à l'Ohio supérieur; mais son courage était à la hauteur de sa grande entreprise. Elle aimait son Toffel; elle l'aimait maintenant plus que jamais, ce garçon si bon, si patient, et pourtant si sensé. Son courage fut rudement mis à l'épreuve dans les marais de Franklin, elle courut un grand danger de se noyer dans le Sciota, et, en errant pendant plusieurs jours dans les solitudes qui séparent Colombus, capitale de l'État de l'Ohio, de New-Lancaster, d'être dévorée par les ours et les panthères; mais elle se tira heureusement des marais, des rivières et des lieux déserts. Pendant les cinq premiers jours, clic vécut de sa provision de gibier fumé; puis elle se regala de papaws, de châtaignes et de raisins sauvages, et, au bout de dix jours de peines et de fatigues inexprimables, elle trouva, pour la première fois, un abri sûr dans un blockhaus. Même ici, son esprit irlandais indomptable ne l'abandonna pas, et elle aborda les Hinterwaeldler[1] d'un air aussi assuré et aussi ouvert que si elle se fût présentée à la tête des Shawneeses, et leur demanda des vivres. Ceux-ci ouvrirent d'assez grands yeux, comme on peut le présumer, mais ils donnèrent ce qu'ils avaient. Des lors, notre bonne Jemmy n'eut plus qu'à suivre les bords de l'Ohio, et ne tarda pas à voir les charmantes hauteurs qui cachaient son heureux chez elle sortir du[p. 154] bleu vaporeux qui les enveloppait. Elle double le pas; la voilà sur les premiers coteaux. Pour la première fois, son cœur battit plus fort; un instant arrêtée an souvenir du grand cheval, elle reprit sa course et s'élança dans les sinuosités boisées du coteau. Voilà bien devant elle le magnifique Ohio, poursuivant son cours en deux larges bras; puis les eaux de l'Alléghany, limpides comme la source qui jaillit d'un roc; puis enfin, tout à côté, celles du Monogehala, troubles et bourbeuses, et offrant assez bien l'image d'un mari grognon auquel est enchaînée une vive et douce compagne. La voilà arrivée à la dernière éminence, d'où l'on peut contempler toutes ses possessions: voici le magnifique vallon, le plus fertile des bottants, enclavé parmi les promontoires de montagnes; voilà la grange bâtie en pierre, le toit et les persiennes reluisant de l'éclat d'une fraîche peinture. Là, à main gauche, le vieux verger; puis, à droite, le nouveau, à la plantation duquel elle avait aidé, et dont les arbres pliaient déjà sous le poids des fruits. Elle regardait, elle n'osait s'en fier à ses yeux, et elle voyait plus encore... Non, ce n'était pas une illusion, c'était son cher Toffel qui sortait justement de la maison, et, derrière lui, un petit bambin aux cheveux blonds, qui le tenait ferme aux basques de son habit. Oui, c'était bien Toffel dans sa culotte de peau, avec ses bas bleus à coins rouges et ses souliers ornés de boucles énormes. Elle n'y tint pas plus longtemps, descendit d'un pas ferme du coteau, et, ayant traversé rapidement le potager, elle se trouva tout à coup devant Toffel.

—Tous les bons esprits louent le Seigneur! s'écria celui-ci, usant, dans son anxiété, de la formule légale par laquelle, de temps immémorial, les honnêtes Allemands ont l'habitude de conjurer les spectres, les sorcières et les esprits malins.

Et, dans le fait, nous n'aurions pas trop le droit de blâmer Toffel, si le Blocksberg[2]se présentait en ce moment à sa[p. 155] pensée. Cinq années d'absence et de séjour parmi les sauvages habitants des bords du grand Miami, jointes au voyage abominable que Jemmy venait de faire, n'avaient pas précisément beaucoup contribué à relever ses charmes, ni à rendre sa toilette assez élégante pour lui prêter quelque attrait de plus. Même Toffel, de tous les hommes le moins fashionable, put à peine comprendre que ce pouvait être là sa Jemmy, l'oracle du bon goût en toute chose. L'imprévu de son apparition répandait sur sa personne, un peu décharnée, quelque chose de surnaturel; de sorte que, nous le répétons, nous ne sommes nullement surpris de ce que le cerveau de Toffel se troubla subitement et de ce qu'il se souvint du Blocksberg, dont feu son père lui avait raconté tant de choses. Jemmy, à ce qu'il paraissait, ne fut pas très-flattée de sa surprise, de ses exclamations et de son effroi, et elle lui dit, du ton le plus doux qu'il lui fut possible de prendre:

—Eh bien, quoi, Toffel, as-tu perdu la raison? ne me connais-tu plus, moi, ta Jemmy?

Toffel ouvrit les yeux le plus qu'il pouvait, et, peu à peu, reconnaissant le nez contourné, l'œil brillant qui lançait, comme de coutume, des regards hardis et étincelants, ne put, à ces signes, douter de la réalité:

Mein Gott! mein schatz! s'écria-t-il dans son plus doux allemand.

Puis deux larmes coulèrent le long de ses joues, et il embrassa Jemmy avec effusion.

Jemmy était réellement bien charmée de voir son Toffel de si bonne humeur. Cependant, dit le proverbe, trop ne vaut rien, et, suivant toutes les apparences, il semblait à Jemmy que Toffel était inépuisable dans ses manifestations de tendresse, et, en effet, elle commençait déjà à perdre patience et à souhaiter de voir son fils, comme aussi de savoir où en étaient les affaires du ménage; de sorte que, tout en exprimant ce double désir, elle se dégagea des bras de son mari pour se diriger vers la porte.

[p. 156]

Toffel la saisit par sa robe, et, se plaçant devant elle, l'empécha de sortir.

—Ma bien-aimée, lui dit-il, arrête-toi encore quelques moments, jusqu'à ce que je t'aie appris ...

—Appris quoi? reprit-elle avec impatience; que peux-tu avoir à me dire? Je désire voir mon garçon et comment tu as conduit les affaires de la maison; j'espère que tout est en ordre ...

Son œil jeta un regard scrutateur sur le pauvre Toffel, qui ne semblait nullement être à son aise.

—Mon cœur, ma femme, continua-t-il, aie seulement un peu de patience!**

—Je ne veux pas avoir de patience, répliqua-t-elle; pourquoi ne veux-tu pas entrer dans la maison?

Et, en disant ces mots, elle s'approcha de la porte. Toffel, au dernier point embarrassé, lui barra de nouveau le chemin, en lui prenant les deux mains.

—Eh! by Jasus[3], et de par toutes les autorités! s'écria-t-elle étonnée d'une conduite si singulière, je serais tentée de croire que tout n'est point ici en règle et que tu n'es pas bien aise de nie voir!

—Moi, ne pas être bien aise de te voir! mon cœur, ma bien-aimée! Oui, oui, tu seras de nouveau ma femme! répondit le brave garçon.

—Je serai de nouveau, de nouveau ta femme! répéta-t-elle. Et ses yeux étaient étincelants, et son petit nez se tordait.

—Être de nouveau sa femme, se dit-elle encore à voix basse, en s'arrachant avec force de ses mains.

Puis, montant l'escalier avec la rapidité de l'éclair, elle se précipita sur la porte, pressa le loquet, ouvrit et vit, se berçant doucement dans un fauteuil, Marie Lindthal, la plus jolie blondine de toute la colonie, jadis sa rivale, et maintenant l'heureuse usurpatrice de ses droits matrimoniaux.

[1] Mot allemand composé, qui veut dire habitants des bords des forêts.

[2] Montagne du sabbat.

[3] Exclamation irlandaise.

[p. 157]


IV

CE QU'IL ARRIVA DE JACQUES TOFFEL ET DE SES DEUX FEMMES

Il faudrait une plume très-familiarisée avec les peintures psychologiques pour décrire les symptômes des diverses passions qui se dessinaient d'une manière énergique sur le visage de notre héroïne. Le mépris, la fureur, la vengeance en étaient encore les plus faibles; il sortait de ses yeux des étincelles si vives, que, pour nous servir d'une phrase à l'usage des Yankees, la chambre commençait à en être embrasée; ses poings se fermèrent convulsivement, ses dents grincèrent, et, semblable au chat qui voit son territoire occupé par l'ennemi mortel de sa race, elle s'apprêta à fondre sur le sien, ce qui aurait pu devenir d'autant plus fatal pour les jolis traits de Marie Lindhal, que, depuis un mois entier, mistress Toffel n'avait pas rogné ses ongles.

Toffel, qui avait suivi Jemmy, vit avec un juste effroi ces terribles préparatifs, et se jeta de toute sa longueur entre les deux puissances belligérantes. Mais il n'était pas sûr encore que sa médiation fût très-efficace, lorsque tout à coup la porte s'ouvrit pour donner entrée au jeune Toffel, suivi de toute une bande d'héritiers d'un autre lit. Cinq années s'étaient écoulées depuis que Jemmy n'avait tenu son jeune fils dans ses bras; oubliant son ennemie, elle sauta sur lui pour l'embrasser. Le jeune garçon s'effraya, cria très-haut, et courut à sa belle-mère. La pauvre Jemmy resta immobile à sa place, la fureur et le désir de la vengeance l'avaient abandonnée; une douleur indicible pénétra son cœur; elle se dirigea en tremblant vers la porte, saisit le loquet et fut sur le point de tomber à terre. La pauvre femme souffrait horriblement en cet instant; elle était devenue une étrangère pour son fils, une étrangère dans le[p. 158] monde entier! Elle se remit cependant. Des âmes comme la sienne ne sont pas facilement abattues.

—Comment va mon père? demanda-t-elle brièvement.

—Mort, répondit Toffel.

—Et ma mère?

—Morte, fut encore la réponse.

—Et mes frères, mes sœurs?

—Dispersés dans le monde.

—Ainsi, je les ai tous perdus! dit-elle de manière à pouvoir à peine être comprise.

—J'ai, reprit Toffel d'un son de voix plus doux, j'ai attendu toute une année ton retour, en demandant de tes nouvelles dans tous les journaux allemands et anglais, et, comme tu ne vins pas, ajouta-t-il en hésitant, te croyant morte, je pris Marie.

—Alors, garde-la, répliqua Jemmy d'un ton ferme, en accompagnant ces paroles d'un regard où se peignait le mépris le plus profond.

Puis elle s'élança encore une fois sur son enfant, le saisit et l'embrassa avec exaltation, puis elle ouvrit la porte ...

—Arrête! arrête! pour l'amour de Dieu! s'écria Toffel d'une voix qui faisait deviner ce qu'il avait souffert.

Il est vrai de dire qu'il l'aimait sincèrement, et n'avait rien négligé pour la retrouver. On avait battu le pays à vingt lieues à la ronde, les annonces des journaux lui avaient aussi coûté maints dollars; malheureusement, ils circulaient plus particulièrement dans la partie orientale du pays, tandis que Jemmy figurait comme dame d'honneur dans la partie occidentale. Et, malheureusement encore, au bout d'une année, le révérend pasteur Gaspard fit un sermon sur ce beau texte: Melius est nubere quam uri, qu'il rendit très-disertement en langue allemande à Toffel. Celui-ci crut agir en bon protestant, prit une femme bonne et jolie, mais à laquelle manquait cet esprit de contradiction, d'agacerie, ces boutades, ces propos piquants qui réveillaient jadis si à propos son caractère nonchalant.

[p. 159]

Telle était la position de notre Toffel, le mari à deux femmes, entre lesquelles il semblait fortement balancer. Les garder toutes deux, comme le patriarche Lamech, quelle apparence? Enfin, il s'écria:

—Allons chez les squire et chez le docteur Gaspard; allons entendre ce que disent la loi humaine et la loi de Dieu.

En disant cela, Toffel agit en bon et loyal Allemand qui pensait qu'il valait mieux ne pas prendre un parti de son propre chef, et mettre toute la responsabilité de sa position sur l'autorité divine et humaine.

Jemmy tressaillit; le mot de loi, ou, ce qui en est la conséquence, un procès, résonnait désagréablement à ses oreilles, et elle hésitait, quand sa rivale, qui s'était retirée dans la chambre voisine, reparut tenant dans ses bras les deux lourds bas remplis de dollars de la communauté.

—Prends-les, dit-elle d'une voix douce à Jemmy, prends-les, et Jeremias Hawthorn est encore garçon; sois heureuse, bonne Jemmy!

Il y avait quelque chose de touchant dans sa voix et dans sa proposition sincère. Tout autre cœur que celui de la femme irlandaise se serait ému; mais la vue de la femme heureuse sembla ranimer les transports de Jemmy. Jetant sur Marie un regard du plus profond mépris, elle s'approcha de Toffel, lui serra la main en lui disant adieu, et sortit précipitamment de la chambre.

—Cours, cours, cher Toffel, de toutes tes forces, s'écria Marie; cours, pour l'amour de Dieu! elle pourrait attenter à elle-même.

Toffel était resté immobile, privé, pour ainsi dire, de sentiment; on aurait pu croire que tout lui paraissait un songe: la voix de sa femme le rappela à la réalité. Il se mit à courir de toutes ses forces après la pauvre fugitive; mais celle-ci avait déjà gagné beaucoup d'espace sur lui. Redoublant ses longs pas, il était sur le point de l'atteindre, lorsqu'elle se retourna et lui ordonna de regagner sa maison. Elle proféra cet ordre[p. 160] d'un ton si ferme, que Toffel, encore habitué à obéir à ses volontés, s'y conforma en reprenant lentement le chemin de chez lui. Après avoir fait quelques pas, il s'arrêta néanmoins, suivit d'un œil fixe la marche rapide de Jemmy jusqu'à ce qu'elle eût disparu dans les profondeurs du coteau; alors, il secoua la tète, et pensa ... quoi? C'est ce que nous ne saurions dire.

Jemmy poursuivait maintenant, comme un chevreuil qu'on a effrayé, sa course vers le haut de la montagne; la voilà arrivée encore à cette fatale saillie où son bonheur d'ici-bas avait, il faut bien le dire, par sa propre faute, reçu une si terrible atteinte. Là était la maison qui renfermait les deux Toffel; là paissaient ses vaches et ses génisses et une demi-douzaine des plus grands chevaux qu'elle eût jamais vus. Maintenant, elle en eût eu à choisir! Et il fallait renoncer à tout cela! Cette pensée lui fit verser des larmes amères. Et, à cette heure, plus de famille, plus d'amis peut-être; que dirait-on de cette Jemmy si longtemps perdue, Jemmy la Squaw indienne?... Insensiblement, ses sens se calmèrent; une nouvelle pensée sembla germer en elle, et, à chaque seconde, cette résolution semblait se raffermir. Enfin, comme pour échapper à la possibilité d'un changement d'idées, elle se redressa tout à coup avec force, courut à toutes jambes vers la forêt, et pénétra toujours plus avant dans ses profondeurs.


V

OÙ L'ON DÉMONTRE COMMENT LES DEUX ÉPIS BOUGES ÉTAIENT POURTANT UN PRÉSAGE

Ce fut vers l'année 1826 que Jemmy recommença son long voyage pour retourner vers ceux qu'elle avait fuis naguère. Elle retrouva le même courage inflexible pour aborder les colons avancés, établis dans la partie nord-ouest des États-Unis (État actuel d'Ohio). Elle leur demanda l'hospitalité sans solliciter une compassion superflue; lorsqu'elle eut dépassé les dernières habitations, elle eut de nouveau recours aux papaws,[p. 161] au raisin et aux châtaignes sauvages, et acheva ainsi sa course de quatre cents milles jusqu'aux sources du grand Miami, où, deux mois après sa fuite, elle se présenta avec aussi peu de trouble et de crainte que si elle rentrait d'une visite du matin.

Jamais le quartier général des Squaws n'avait retenti de si grands cris d'allégresse que lorsque Jemmy entra dans la cabane de la mère de Tomahawk. Toute la population des Wigwams était en mouvement; Tomahawk ne se possédait plus de joie. Il avait été son admirateur fidèle pendant cinq années entières, et, ce qui n'est pas peu de chose de la part d'un sauvage, durant tout ce temps, il n'avait pas osé prendre la moindre liberté avec elle. Elle ne s'était pas acquis une légère influence sur ce petit peuple; elle était l'institutrice des femmes, le tailleur et la cuisinière des hommes, le factotum de tous, et, si les derniers (les hommes) ne ressemblaient plus à des orangs-outangs, c'était son ouvrage à elle. Tomahawk sautait et dansait de bonheur.

—Hommes blancs, pas bons! disait-il; hommes rouges, bons! s'écriait-il.

Et sa mère et tous les hommes s'unissaient à ces transports de joie.

Cependant, malgré la résolution ferme que Jemmy avait prise, sa prudence ne lui permettait pas de donner trop beau jeu au sauvage amoureux: non, elle réfléchit longtemps avant de lui permettre seulement l'espoir le plus éloigné. Depuis vingt jours déjà, elle le tenait renfermé auprès de la mère de Tomahawk, et, pendant ce temps, il n'avait pu la voir que deux fois. Enfin, le matin du vingt et unième jour, il fut mandé auprès de la souveraine de son cœur. Il s'y rendit peut-être plus bizarrement accoutré encore que lors de sa première demande, et, en balbutiant, il lui exprima de nouveau ses vœux. Jemmy l'écouta avec le sérieux d'un juge d'appel; quand il eut terminé, elle lui montra silencieusement la table sur laquelle était étalé un habillement américain complet. Tomahawk retourna à sa cabane en poussant des cris de[p. 162] joie, et, une demi-heure après, il parut un autre homme devant sa maîtresse. Il n'avait vraiment pas si mauvaise mine; c'était un garçon bien fait, d'une taille élancée;—Toffel n'était rien en comparaison;—de plus, c'était le chef de plusieurs centaines de familles, et l'on ne pouvait voir en lui un mari si fort à dédaigner. Elle voulut bien alors tendre la main; il s'agissait encore d'une autre épreuve. Deux chevaux amenés par ordre de madame mère se trouvaient à la porte: Jemmy ordonna à Tomahawk de les seller. Il obéit tout de suite en silence. Elle monta sur l'un, en lui faisant signe d'en faire autant et de la suivre. Le chef sauvage était surpris; il la regarda fixement, mais suivit néanmoins sa maîtresse, qui, quittant le canton des Wigwam, dirigea leur course vers le sud; plusieurs fois, il se hasarda à lui demander où ils allaient, mais elle lui répondit par un geste, montrant d'un air significatif le lointain, et il se taisait et suivait. La paix s'était rétablie entre les Indiens et les colons pendant la captivité de Jemmy, et le dernier voyage de celle-ci lui avait été utile à quelque chose. Elle avait appris qu'une colonie américaine s'était formée, dans la direction du sud, à environ quarante milles de distance des sources du Miami, et c'est sur cette nouvelle colonie qu'elle se dirigeait en ce moment.

Dès qu'elle y fut arrivée, elle s'informa du juge de paix. Le squire ne fut pas peu surpris quand il vit tout à coup entrer chez lui une jeune et jolie femme (Jemmy avait repris sa bonne mine pendant sa retraite de vingt jours) et un jeune et beau sauvage, habillé comme un gentleman. Du reste, Jemmy ne lui laissa guère le temps de se livrer à son étonnement; mais, se tournant sans longs détours vers son compagnon, elle lui dit:

—Tomahawk! pendant les cinq années de notre connaissance, je t'ai vu donner tant de preuves de bon sens, que j'ai tout lieu d'espérer de faire de toi un mari, et j'ai donc résolu de te prendre pour tel.

Tomahawk ne savait s'il veillait ou non, et il en était de[p. 163] même du squire; mais la demande formelle que lui adressa Jemmy, de la marier, elle, Jemmy O'Dougherty, avec Tomahawk, le chef de la peuplade des Squaws, et dix dollars reluisants qu'elle joignit à cette demande, firent cesser tous le» doutes du juge de paix, et, prononçant sur eux la formule matrimoniale, il unit leurs mains. La chose était finie, le pauvre sauvage ne comprenait point encore ce que signifiait cette cérémonie; mais, quand Jemmy lui prit la main, et lui fit connaître qu'elle était maintenant sa femme et lui son mari, il était comme tombé des nues.

Le lendemain, Tomahawk et sa femme s'en retournèrent chez eux, et, à partir de leur retour, commencèrent aussi les mois de miel du nouvel époux. Or, mistress Tomahawk fut à peine installée dans sa nouvelle habitation, qu'elle vint à reconnaître que cette misérable cabane était beaucoup trop étroite pour eux deux, et, de plus, trop malpropre; et, dans le fait, cette cabane était plutôt à comparer à l'antre d'un ours qu'à une habitation humaine. Tomahawk et ceux dont il disposait avaient donc maintenant des arbres à abattre, travail auquel les gens de Tomahawk ne se soumirent que contre de certains honoraires en bouteilles de wiskey, dont Jemmy avait fait provision au chef-lieu de la colonie. Elle avait, en outre, attiré quelques-uns de ses compatriotes, qui aidèrent à la construction de la maison neuve. Tomahawk, à la vérité, sauta encore quand il lui fallut pendant quinze jours manier la hache: seulement, ce n'était plus de joie; il fit même la grimace; mais ni sauts ni grimaces n'y purent: il fallut s'exécuter. Au bout de quatre semaines, il se vit couché dans une habitation commode, aussi commode que celle de Toffel. Tomahawk eut alors du repos pendant quatre semaines entières; mais le printemps s'annonçait: le champ consacré à la culture du blé était évidemment trop petit; il était même dépourvu de haie, et les chevaux, ainsi que les porcs, y venaient dévorer les jeunes tiges longtemps avant qu'elles eussent seulement formé leurs épis. Les choses ne pouvaient pas rester en cet[p. 164] état, et il fallait donc que la sauvage moitié de mistress Tomahawk abattit encore quelques milliers d'arbres et qu'il fit des haies autour d'une demi-douzaine de champs.—Cette besogne faite, Tomahawk eut encore quelques semaines de repos. Cependant, de temps immémorial, on avait bien mal mené les choses quant aux peaux de renard, de cerf, de castor et d'ours. Tomahawk avait une grande réputation comme chasseur: mais le fruit de plusieurs semaines de chasse, il n'était pas rare qu'il le donnât pour quelques gallons de wiskey. A l'instar de beaucoup de ses frères rouges, son côté faible était le plaisir qu'il trouvait à prendre une et même un grand nombre de gorgées de wiskey, quand l'occasion s'en présentait. Toutefois, il éprouvait à cet égard une telle crainte de sa compagne, qu'adroitement il cachait les bouteilles d'eau-de-vie dans des creux d'arbre. Mais mistress Tomahawk eut bientôt découvert la fraude, et, afin de mettre dorénavant Tomahawk à l'abri de toute tentation, elle décida qu'à l'avenir toutes les peaux seraient apportées au camp et mises à sa disposition. Elle se chargea alors du commerce de pelleterie. Bien peu de temps après, plusieurs vaches paissaient sur les bords du Miami, et Tomahawk goûta pour la première fois du café et des gâteaux de farine de maïs; mais les choses allèrent de pis en pis. Un jeune Tomahawk vit la lumière du monde, et les vieux Squaws ne tardèrent pas à se présenter chez sa mère, les mains remplies de fumier et de graisse d'ours, pour admettre solennellememt le nouveau chef de la peuplade dans la communauté religieuse et politique. Mais Jemmy leur montra un visage refrogné, et, quand elle vit que cela ne suffisait pas, elle se saisit si résolument de son sceptre, c'est-à-dire d'un grand balai, que jeunes et vieux se sauvèrent à toutes jambes, se croyant poursuivis du malin esprit. Lorsqu'elle fut rétablie de ses couches, elle ordonna de nouveau à Tomahawk d'apprêter deux chevaux.

Cette fois-ci encore, leur course se dirigea vers la colonie; seulement, ils abordèrent non à la maison du juge de paix, mais[p. 165] à celle du curé. Tomahawk accédait à tout tranquillement; mais, lorsqu'il vit le curé répandre de l'eau sur son fils, la patience lui échappa, il entra dans une sorte de fureur, et appela mistress Tomahawk sorcière, mauvais génie, médecin (terme très-fort chez les Peaux-Rouges). Jemmy, sans perdre une parole, fronça les sourcils, releva son nez, et le jeune Tomahawk fut baptisé comme d'autres enfants chrétiens.

Le voyageur que son chemin conduira dans la direction du nord, à travers la bruyère située entre Columbus et Dayton, remarquera, au-dessous et tout près des sources du Miami, une grande habitation, construite en madriers, flanquée de granges et d'écuries, environnée de superbes champs de maïs et de prairies, sur lesquelles paissent de magnifiques vaches, des chevaux et des poulains, sans compter les vergers remplis d'arbres fruitiers. Autour de la maison, on voit, folâtrer une demi-douzaine de jeunes garçons et de jeunes filles d'un teint rouge clair, et vêtus comme s'ils sortaient du magasin de Stubls, à Philadelphie. Le dimanche, ils lisent la Bible ou sellent leurs chevaux pour aller accompagner mistress Tomahawk à l'église; ils lisent et expliquent les gazettes au chef de la tribu, qui s'accommode parfaitement de sa nouvelle existence, et se demande avec orgueil s'il fera de ses fils aînés des docteurs ou des avocats. Deux fois l'année, mistress Tomahawk se rend à Cincinnati sur une voiture à six chevaux, qui, chargée de beurre, de sucre d'érable, de farine et de fruits, forme un cortège aussi pompeux que celui d'un gouverneur. Deux de ses fils à cheval lui servent toujours d'avant-coureurs, et elle est autant devenue l'effroi de tous les inspecteurs des marchés, qu'elle s'est rendue l'oracle et la favorite de toutes les femmes ... et de tous les hommes.


[p. 166]

OCTAVIE,

OU

L'ILLUSION

Ce fut au printemps de l'année 1835 qu'un vif désir me prit de voir l'Italie. Tous les jours, en m'éveillant, j'aspirais d'avance l'âpre senteur des marronniers alpins; le soir, la cascade de Terni, la source écumante du Téverone jaillissaient pour moi seul entre les portants éraillés des coulisses d'un petit théâtre... Une voix délicieuse, comme celle des sirènes, bruissait à mes oreilles, comme si les roseaux de Trasimène eussent tout à coup pris une voix... Il fallut partir, laissant à Paris un amour contrarié, auquel je voulais échapper par la distraction.

C'est à Marseille que je m'arrêtai d'abord. Tous les matins, j'allais prendre les bains de mer au château Vert, et j'apercevais de loin en nageant les îles riantes du golfe. Tous les jours aussi, je me rencontrais dans la baie azurée avec une jeune fille anglaise, dont le corps délié fendait l'eau verte auprès de moi. Cette fille des eaux, qui se nommait Octavie, vint un jour â moi, toute glorieuse d'une pêche étrange qu'elle avait faite. Elle tenait dans ses blanches mains un poisson qu'elle me donna.

Je ne pus m'empêcher de sourire d'un tel présent. Cependant, le choléra régnait alors dans la ville, et, pour éviter les quarantaines, je me résolus à prendre la route de terre. Je vis Nice, Gênes et Florence; j'admirai le Dôme et le Baptistère,[p. 167] les chefs-d'œuvre de Michel-Ange, la tour penchée et le Campo-Santo de Pise. Puis, prenant la route de Spolette, je m'arrêtai dix jours à Rome. Le dôme de Saint-Pierre, le Vatican, le Colisée m'apparurent ainsi qu'un rêve. Je me hâtai de prendre la poste pour Civita-Vecchia, où je devais m'embarquer. —Pendant trois jours, la mer furieuse retarda l'arrivée du bateau à vapeur. Sur cette plage désolée où je me promenais pensif, je faillis un jour être dévoré par les chiens.—La veille du jour où je partis, on donnait au théâtre un vaudeville français. Une tête blonde et sémillante attira mes regards. C'était la jeune Anglaise, qui avait pris place dans une loge d'avant-scène. Elle accompagnait son père, qui paraissait infirme, et à qui les médecins avaient recommandé le climat de Naples.

Le lendemain matin, je prenais tout joyeux mon billet de passage. La jeune Anglaise était sur le pont, qu'elle parcourait à grands pas, et, impatiente de la lenteur du navire, elle imprimait ses dents d'ivoire dans l'écorce d'un citron.

—Pauvre fille, lui dis-je, vous souffrez de la poitrine, j'en suis sûr, et ce n'est pas ce qu'il faudrait.

Elle me regarda fixement et me dit:

—Qui l'a appris à vous?

—La sibylle de Tibur, lui dis-je sans me déconcerter.

—Allez! me dit-elle, je ne crois pas un mot de vous.

Ce disant, elle me regardait tendrement et je ne pus m'empêcher de lui baiser la main.

—Si j'étais plus forte, dit-elle, je vous apprendrais à mentir!...

Et elle me menaçait, en riant, d'une badine à tête d'or qu'elle tenait à la main.

Notre vaisseau touchait au port de Naples et nous traversions le golfe, entre Ischia et Nisida, inondées des feux de l'Orient.

—Si vous m'aimez, reprit-elle, vous irez m'attendre demain à Portici. Je ne donne pas à tout le monde de tels rendez-vous.[p. 168] Elle descendit sur la place du Môle et accompagna son père à l'hôtel de Rome, nouvellement construit sur la jetée. Pour moi, j'allai prendre mon logement derrière le théâtre des Florentins. Ma journée se passa à parcourir la rue de Tolède, la place du Môle, à visiter le Musée des études; puis j'allai le soir voir le ballet à San-Carlo. J'y fis rencontre du marquis Gargallo, que j'avais connu à Paris et qni me mena, après le spectacle, prendre le thé chez ses sœurs.

Jamais je n'oublierai la délicieuse soirée qui suivit. La marquise faisait les honneurs d'un vaste salon rempli d'étrangers. La conversation était un peu celle des Précieuses; je me croyais dans la chambre bleue de l'hôtel de Rambouillet. Les sœurs de la marquise, belles comme les Grâces, renouvelaient pour moi les prestiges de l'ancienne Grèce. On discuta longtemps sur la forme de la pierre d'Eleusis, se demandant si sa forme était triangulaire ou carrée. La marquise aurait pu prononcer en toute assurance, car elle était belle et fière comme Vesta. Je sortis du palais la tète étourdie de cette discussion philosophique, et je ne pus parvenir à retrouver mon domicile. A force d'errer dans la ville, je devais y être enfin le héros de quelque aventure. La rencontre que je fis cette nuit-là est le sujet de la lettre suivante, que j'adressai plus tard à celle dont j'avais cru fuir l'amour fatal eu m'éloignant de Paris:

«Je suis dans une inquiétude extrême. Depuis quatre jours, je ne vous vois pas ou je ne vous vois qu'avec tout le monde; j'ai comme un fatal pressentiment. Que vous ayez été sincère avec moi, je le crois; que vous soyez changée depuis quelques jours, je l'ignore, mais je le crains. Mon Dieu! prenez pitié de mes incertitudes, ou vous attirerez sur nous quelque malheur. Voyez, ce serait moi-même que j'accuserais pourtant. J'ai été timide et dévoué plus qu'un homme ne le devrait montrer. J'ai entouré mon amour de tant de réserve, j'ai craint si fort de vous offenser, vous qui m'en aviez tant puni[p. 169] une fois déjà, que j'ai peut-être été trop loin dans ma délicatesse, et que vous avez pu me croire refroidi. Eh bien, j'ai respecté un jour important pour vous, j'ai contenu des émotions à briser l'âme, et je me suis couvert d'un masque souriant, moi dont le cœur haletait et brûlait. D'autres n'auront pas eu tant de ménagement, mais aussi nul ne vous a peut-être prouvé tant d'affection vraie, et n'a si bien senti tout ce que vous valez.

»Parlons franchement: je sais qu'il est des liens qu'une femme ne peut briser qu'avec peine, des relations incommodes qu'on ne peut rompre que lentement. Vous ai-je demandé de trop pénibles sacrifices? Dites-moi vos chagrins, je les comprendrai. Vos craintes, votre fantaisie, les nécessités de votre position, rien de tout cela ne peut ébranler l'immense affection que je vous porte, ni troubler même la pureté de mon amour. Mais nous verrons ensemble ce qu'on peut admettre ou combattre, et, s'il était des nœuds qu'il fallût trancher et non dénouer, reposez-vous sur moi de ce soin. Manquer de franchise en ce moment serait de l'inhumanité peut-être; car, je vous l'ai dit, ma vie ne tient à rien qu'à votre volonté, et vous savez bien que ma plus grande envie ne peut être que de mourir pour vous!

»Mourir, grand Dieu! pourquoi cette idée me revient-elle à tout propos, comme s'il n'y avait que ma mort qui fût l'équivalent du bonheur que vous promettez? La mort! ce mot ne répand cependant rien de sombre dans ma pensée. Elle m'apparaît couronnée de roses pâles, comme à la fin d'un festin; j'ai rêvé quelquefois qu'elle m'attendait en souriant au chevet d'une femme adorée, après le bonheur, après l'ivresse, et qu'elle me disait:

—Allons, jeune homme! tu as eu toute ta part de joie en ce monde. A présent, viens dormir, viens te reposer dans mes bras. Je ne suis pas belle, moi, mais je suis bonne et secourable, et je ne donne pas le plaisir, mais le calme éternel.

»Mais où donc cette image s'est-elle déjà offerte à moi? Ah![p. 170] je vous l'ai dit, c'était à Naples, il y a trois ans. J'avais fait rencontre dans la nuit, près de la Villa-Reale, d'une jeune femme qui vous ressemblait, une très-bonne créature dont l'état était de faire des broderies d'or pour les ornements d'église; elle semblait égarée d'esprit; je la reconduisis chez elle, bien qu'elle me parlât d'un amant qu'elle avait dans les gardes suisses, et qu'elle tremblait de voir arriver. Pourtant, elle ne fit pas de difficulté de m'avouer que je lui plaisais davantage... Que vous dirai-je? Il me prit fantaisie de m'étourdir pour tout un soir, et de m'imaginer que cette femme, dont je comprenais à peine le langage, était vous-même, descendue à moi par enchantement. Pourquoi vous tairais-je toute cette aventure et la bizarre illusion que mon âme accepta sans peine, surtout après quelques verres de lacrima-cristi mousseux qni me furent versés au souper? La chambre où j'étais entré avait quelque chose de mystique par le hasard ou par le choix singulier des objets qu'elle renfermait. Une madone noire couverte d'oripeaux, et dont mon hôtesse était chargée de rajeunir l'antique parure, figurait sur une commode près d'un lit aux rideaux de serge verte; une figure de sainte Rosalie, couronnée de roses violettes, semblait plus loin protéger le berceau d'un enfant endormi: les murs, blanchis à la chaux, étaient décorés de vieux tableaux des quatre éléments représentant des divinités mythologiques. Ajoutez à cela un beau désordre d'étoffes brillantes, de fleurs artificielles, de vases étrusques; des miroirs entourés de clinquant qui reflétaient vivement la lueur de l'unique lampe de cuivre, et, sur une table, un Traité de la divination et des songes qui me fit penser que ma compagne était un peu sorcière ou bohémienne pour le moins.

»Une bonne vieille aux grands traits solennels allait, venait, nous servant; je crois que ce devait être sa mère! Et moi, tout pensif, je ne cessais de regarder sans dire un mot celle qui me rappelait si exactement votre souvenir.

»Cette femme me répétait à tout moment:

—Vous êtes triste?

[p. 171]

»Et je lui dis:

—Ne parlez pas, je puis à peine vous comprendre; l'italien me fatigue à écouter et à prononcer.

—Oh! dit-elle, je sais encore parler autrement.

»Et elle parla tout à coup dans une langue que je n'avais pas encore entendue. C'étaient des syllabes sonores, gutturales, des gazouillements pleins de charme, une langue primitive sans doute; de l'hébreu, du syriaque, je rie sais. Elle sourit de mon étonnement, et s'en alla à sa commode, d'où elle tira des ornements de fausses pierres, colliers, bracelets, couronne; s'étant parée ainsi, elle revint à table, puis resta sérieuse fort longtemps. La vieille, en rentrant, poussa de grands éclats de rire et me dit, je crois, que c'était ainsi qu'on la voyait aux fêtes. En ce moment, l'enfant se réveilla et se prit à crier. Les deux femmes coururent à son berceau, et bientôt la jeune revint près de moi tenant fièrement dans ses bras le bambino soudainement apaisé.

»Elle lui parlait dans cette langue que j'avais admirée, elle l'occupait avec des agaceries pleines de grâce; et moi, peu accoutumé à l'effet des vins brûlés du Vésuve, je sentais tourner les objets devant mes yeux; cette femme, aux manières étranges, royalement parée, fière et capricieuse, m'apparaissait comme une de ces magiciennes de Thessalie à qui l'on donnait son âme pour un rêve. Oh! pourquoi n'ai-je pas craint de vous faire ce récit? C'est que vous savez bien que ce n'était aussi qu'un rêve, où seule vous avez régné!

»Je m'arrachai à ce fantôme qui me séduisait et m'effrayait à la fois; j'errai dans la ville déserte jusqu'au son des premières cloches; puis, sentant le matin, je pris par les petites rues derrière Chiaïa, et je me mis à gravir le Pausilippe au-dessus de la grotte. Arrivé tout en haut, je me promenais eu regardant la mer déjà bleue, la ville où l'on n'entendait encore que les bruits du matin, et les lies de la baie, où le soleil commençait à dorer le haut des villas. Je n'étais pas attristé le moins du monde; je marchais à grands pas, je me roulais[p. 172] dans l'herbe humide; mais dans mon cœur il y avait l'idée de la mort.

»O dieux! je ne sais quelle profonde tristesse habitait mon âme, mais ce n'était autre chose que la pensée cruelle que je n'étais pas aimé. J'avais vu comme le fantôme du bonheur, j'avais usé de tous les dons de Dieu, j'étais sous le plus beau ciel du monde, en présence de la nature la plus parfaite, du spectacle le plus immense qu'il soit donné aux hommes de voir, mais â quatre cents lieues de la seule femme qui existât pour moi, et qui ignorait jusqu'à mon existence. N'être pas aimé et n'avoir pas l'espoir de l'être jamais! C'est alors que je fus tenté d'aller demander compte à Dieu de ma singulière existence. Il n'y avait qu'un pas à faire: à l'endroit où j'étais, la montagne était coupée comme une falaise, la mer grondait au bas, bleue et pure; ce n'était plus qu'un moment à souffrir. Oh! l'étourdissement de cette pensée fut terrible. Deux fois je me suis élancé, et je ne sais quel pouvoir me rejeta vivant sur la terre, que j'embrassai. Non, mon Dieu! vous ne m'avez pas créé pour mon éternelle souffrance. Je ne veux pas vous outrager par ma mort; mais donnez-moi surtout la résolution, qui fait que les uns arrivent au trône, les autres à la gloire, les autres à l'amour!»

*

Pendant cette nuit étrange, un phénomène assez rare s'était accompli. Vers la fin de la nuit, toutes les ouvertures de la maison où je me trouvais s'étaient éclairées, une poussière chaude et soufrée m'empêchait de respirer; et, laissant ma facile conquête endormie sur la terrasse, je m'engageai dans les ruelles qui conduisent au château Saint-Elme; à mesure que je gravissais la montagne, l'air pur du matin venait gonfler mes poumons; je me reposais délicieusement sous les treilles des villas, et je contemplais sans terreur le Vésuve couvert encore d'une coupole de fumée.

C'est en ce moment que je fus saisi de l'étourdissement dont j'ai parlé; la pensée du rendez-vous qui m'avait été donné par[p. 173] la jeune Anglaise m'arracha aux fatales idées que j'avais conçues. Après avoir rafraîchi ma bouche avec une de ces énormes grappes de raisin que vendent les femmes du marché, je me dirigeai vers Portici et j'allai visiter les ruines d'Herculanum. Les rues étaient toutes saupoudrées d'une cendre métallique. Arrivé près des ruines, je descendis dans la ville souterraine et je me promenai longtemps d'édifice en édifice, demandant à ces monuments le secret de leur passé. Le temple de Vénus, celui de Mercure, parlaient en vain à mon imagination. Il fallait que cela fût peuplé de figures vivantes.—Je remontai à Portici et m'arrêtai pensif sous une treille en attendant mon inconnue.

Elle ne tarda pas à paraître, guidant la marche pénible de son père, et me serra la main avec force en me disant:—C'est bien.

Nous choisîmes un voiturin et nous allâmes visiter Pompéi. Avec quel bonheur je la guidai dans les rues silencieuses de l'antique colonie romaine. J'en avais d'avance étudié les plus secrets passages. Quand nous arrivâmes au petit temple d'Isis, j'eus le bonheur de lui expliquer fidèlement les détails du culte et des cérémonies que j'avais lues dans Apulée. Elle voulut jouer elle-même le personnage de la Déesse, et je me vis chargé du rôle d'Osiris dont j'expliquai les divins mystères.

En revenant, frappé de la grandeur des idées que nous venions de soulever, je n'osai lui parler d'amour... Elle me vit si froid, qu'elle m'en fit reproche. Alors, je lui avouai que je ne me sentais plus digne d'elle. Je lui contai le mystère de cette apparition qui avait réveillé un ancien amour dans mon cœur, et toute la tristesse qui avait succédé à cette nuit fatale où le fantôme du bonheur n'avait été que le reproche d'un parjure.

Hélas! que tout cela est loin de nous! Il y a dix ans, je repassais à Naples, venant d'Orient. J'allai descendre à l'hôtel de Rome, et j'y retrouvai la jeune Anglaise. Elle avait épousé un peintre célèbre qui, peu de temps après son mariage, avait été pris d'une paralysie complète; couché sur un lit de repos,[p. 174] il n'avait rien de mobile dans le visage que deux grands yeux noirs, et, jeune encore, il ne pouvait même espérer la guérison sous d'autres climats. La pauvre fille avait dévoué son existence à vivre tristement entre son époux et son père, et sa douceur, sa candeur de vierge ne pouvaient réussir à calmer l'atroce jalousie qui couvait dans l'âme du premier. Rien ne put jamais l'engager à laisser sa femme libre dans ses promenades, et il me rappelait ce géant noir qui veille éternellement dans la caverne des génies, et que sa femme est forcée de battre pour l'empêcher de se livrer au sommeil. O mystère de l'âme humaine! Faut-il voir dans un tel tableau les marques cruelles de la vengeance des dieux!

Je ne pus donner qu'un jour au spectacle de cette douleur. Le bateau qui me ramenait à Marseille emporta comme un rêve le souvenir de cette apparition chérie, et je me dis que peut-être j'avais laissé là le bonheur. Octavie en a gardé près d'elle le secret.


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ISIS

SOUVENIRS DE POMPÉI

I

Avant rétablissement du chemin de fer de Naples à Résina, une course à Pompéi était tout un voyage. Il fallait une journée pour visiter successivement Herculanum, le Vésuve,—et Pompéi, situé à deux milles plus loin; souvent même, on restait sur les lieux jusqu'au lendemain, afin de parcourir Pompéi pendant la nuit, à la clarté de la lune, et de se faire ainsi une illusion complète. Chacun pouvait supposer, en effet, que, remontant le cours des siècles, il se voyait tout à coup admis à parcourir les rues et les places de la ville endormie; la lune paisible convenait mieux peut-être que l'éclat du soleil à ces ruines, qui n'excitent tout d'abord ni l'admiration ni la surprise, et où l'antiquité se montre pour ainsi dire dans un déshabillé modeste.

Un des ambassadeurs résidant à Naples donna, il y a quelques années, une fête assez ingénieuse. Muni de toutes les autorisations nécessaires, il fit costumer à l'antique un grand nombre de personnes; les invités se conformèrent à cette disposition, et, pendant un jour et une nuit, l'on essaya diverses représentations des usages de l'antique colonie romaine. On comprend que la science avait dirigé la plupart des détails de la fête; des chars parcouraient les rues, des marchands peuplaient les[p. 176] boutiques; des collations réunissaient, à certaines heures, dans les principales maisons, les diverses compagnies des invités. Là, c'était l'édile Pansa; là, Salluste; là, Julia-Félix, l'opulente fille de Scaurus, qui recevaient les convives et les admettaient à leurs foyers.—La maison des Vestales avait ses habitantes voilées; celle des Danseuses ne mentait pas aux promesses de ses gracieux attributs. Les deux théâtres offrirent des représentations comiques et tragiques, et, sous les colonnades du Forum, des citoyens oisifs échangeaient les nouvelles du jour, tandis que, dans la basilique ouverte sur la place, on entendait retentir l'aigre voix des avocats ou les imprécations des plaideurs.—Des toiles et des tentures complétaient, dans tous les lieux où de tels spectacles étaient offerts, l'effet de décoration, que le manque général des toitures aurait pu contrarier; mais on sait qu'à part ce détail, la conservation de la plupart des édifices est assez complète pour que l'on ait pu prendre grand plaisir à cette tentative palingénésique.—Un des spectacles les plus curieux fut la cérémonie qui s'exécuta au coucher du soleil dans cet admirable petit temple d'Isis, qui, par sa parfaite conservation, est peut-être la plus intéressante de toutes ces ruines.

Il ne fut pas difficile de retrouver les costumes nécessaires an culte de la bonne et mystérieuse déesse, grâce aux deux tableaux antiques du musée de Naples, qui représentent le service sacré du matin et le service du soir; mais la recherche et l'explication des scènes principales qu'il fallut rendre donna lieu à un travail fort curieux, dont un savant allemand fut chargé.—Le marquis G ..., directeur de la bibliothèque, a bien voulu me permettre d'extraire les détails suivants du volume manuscrit qui racontait l'établissement et les cérémonies du culte d'Isis à Pompéi. On y trouve aussi de curieuses recherches touchant les formes qu'affecta le culte égyptien lorsqu'il en vint à lutter directement avec la religion naissante du Christ.

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II

Après la mort d'Alexandre le Grand, les deux principales religions d'où sont sorties les autres, le culte des astres et celui du feu, dont la plus haute expression fut la doctrine de Zoroastre, et la plus grossière l'idolâtrie, formèrent ensemble une étrange fusion.—Les systèmes religieux de l'Orient et de l'Occident se rencontrèrent à Ephèse, à Antioche, à Alexandrie et à Rome. La nouvelle superstition égyptienne se répandit partout avec une rapidité extraordinaire. Depuis longtemps, les idées et les mythes de la vieille théogonie n'étaient plus à la taille du monde grec et romain.—Jupiter et Junon, Apollon et Diane, et tous les autres habitants de l'Olympe pouvaient encore être invoqués, et n'avaient pas perdu leur crédit dans l'opinion publique. Leurs autels fumaient à certains jours solennels de l'année; leurs images étaient portées en grande pompe par les chemins, et le temple et le théâtre se remplissaient, les jours de fête, de spectateurs nombreux. Mais ces spectateurs étaient devenus étrangers à toute espèce d'adoration.—L'art même, qui se jouait en d'idéales représentations des dieux, n'était plus qu'un appât raffiné pour les sens. Aussi le petit nombre de fidèles qui existaient encore, avaient-ils la conviction que la divinité habitait seulement dans les vieilles images de forme roide et sèche,—appartenant à la théogonie primitive. Cette superstition populaire s'opposa vainement à l'effort des philosophes et des sceptiques moqueurs.—Les lois divines et humaines, et ce que les simples aïeux avaient considéré comme le type de la sainteté, furent conspués et foulés aux pieds. Mais, dans cet état de décomposition générale, l'âme humaine ne sentit que mieux le vide immense qu'elle s'était fait et un désir secret de rétablir quelque chose de divin, d'inexprimable.—Un besoin semblable fut ressenti à la fois par des milliers d'esprits blasés, et ce vieil adage reçut une nouvelle confirmation, que là, où l'incrédulité règne, la[p. 178] superstition s'est déjà ouvert une porte.—Le judaïsme parut à beaucoup de personnes de nature à combler ce vide douloureux. On sait avec quelle rapidité le culte mosaïque conquit alors des sectateurs non-seulement dans tout l'empire romain, mais au delà même de ses frontières.

Pourtant, le dogme de Jéhova n'admettait pas d'images et il fallait à l'adoration matérialiste de cette époque des formes palpables et parlantes. Alors, l'Égypte, la mère et la conservatrice de toutes les imaginations et aussi de toutes les extravagances religieuses, offrit une satisfaction aux besoins de l'âme et des sens.—Sérapis et Isis vinrent en aide, l'un aux corps souffrants, l'autre aux âmes languissantes.—Jupiter Sérapis, avec la corbeille de fruits sur sa tête majestueuse et rayonnante, déposséda bientôt, à Rome et dans la Grèce, le Jupiter Olympien et Capitolin armé de sa foudre. Le vieux Jupiter n'était bon qu'à tonner, et ses éclats atteignaient souvent ses temples et l'arbre qui lui était consacré.—Le dieu égyptien héritier des mystères et des traditions primitives de l'ancien culte d'Apis et d'Osiris, et de toute la magnificence de l'Olympe grec, ne tenait pas vainement dans sa main la clef du Nil et du royaume des ombres. Il pouvait guérir les mortels de tous les maux dont ils sont affligés. Dans une plus large mesure, ce nouveau sauveur alexandrin opérait ces cures merveilleuses qu'autrefois Esculape, le dompteur de la douleur, avait faites à Épidaure. Presque tous les grands ports de mer d'Italie eurent des sérapéons,—ainsi nommait-on les temples et les hôpitaux du Dieu guérisseur,—avec des vestibules et des colonnades, où un grand nombre de chambres et de salles de bains étaient préparées pour les malades.—Ces sérapéons étaient les lazarets et les maisons de santé de l'ancien monde.—Sans doute, il y avait là des remèdes naturels, et, avant tout, ceux des bains et du massage, combinés avec le magnétisme, le somnambulisme, et autres pratiques dont les prêtres possédaient et se transmettaient le secret; mais cela était fondé sur une profonde connaissance des hommes d'alors; et de cet[p. 179] empirisme sortit bientôt une remarquable et puissante médecine physique.—La merveilleuse puissance du dieu nous est attestée par les ruines de son temple à Pouzzoles. C'est à trois lieues de Naples, sur la côte de Campanie;—maintenant, encore trois gigantesques colonnes, toutes ravagées qu'elles sont par les plantes grimpantes, du sein d'un monceau de ruines, proclament l'antique renommée du dieu, qui, dans ce populeux port de mer, sous le nom de Sérapis Dusar, donnait refuge et guérison. Une magnifique colonnade qui, dans les temps modernes, a été appropriée au palais de Caserte, entourait les salles et les galeries.—On y trouvait un grand nombre de chambres de malades et d'étuves entre les logements des prêtres et des gardiens. Le long du rivage depuis le voluptueux golfe de Neptuno jusqu'aux souterrains de Trivergola, il y avait une série de lieux d'asile et de guérison sous la protection du père universel Sérapis.


III

Mais, si puissant et si séduisant que fut le culte régénéré d'Isis pour les hommes énervés de cette époque, il agissait principalement sur les femmes.—Tout ce que les étranges cérémonies et mystères des Cabires et des dieux d'Éleusis, de la Grèce, tout ce que les bacchanales du Liber Pater et de l'Hébon de la Campanie et de la grande Grèce, tout ce que même la fête de la Bonne Déesse de Rome avait offert séparément à la passion du merveilleux et à la superstition même, se trouvait, par un religieux artifice, rassemblé dans le culte secret de la déesse égyptienne, comme en un canal souterrain qui reçoit les eaux d'une foule d'affluents.

Outre les fêtes particulières mensuelles et les grandes solennités, il y avait deux fois par jour assemblée et office publics pour les croyants des deux sexes. Dès la première heure du jour, la déesse était sur pied, et celui qui voulait mériter[p. 180] ses grâces particulières devait se présenter à son lever pour la prière du matin.—Le temple était ouvert avec grande pompe. Le grand prêtre sortait du sanctuaire accompagné de ses ministres. L'encens odorant fumait sur l'autel; de doux sons de flûte se faisaient entendre.—Cependant, la communauté s'était partagée en deux rangs, dans le vestibule, jusqu'au premier degré du temple.—La voix du prêtre invite à la prière, une sorte de litanie est psalmodiée; puis on entend retentir dans les mains de quelques adorateurs les sons éclatants du sistre d'Isis. Souvent, une partie de l'histoire de la déesse est représentée au moyen de pantomimes et de danses symboliques. Les éléments de son culte sont présentés avec des invocations au peuple agenouillé, qui chante ou qui murmure toute sorte d'oraisons.

Mais, si l'on avait, au lever du soleil, célébré les matines de la déesse, on ne devait pas négliger de lui offrir ses salutations du soir et de lui souhaiter une nuit heureuse, formule particulière qui constituait une des parties importantes de la liturgie. On commençait par annoncer à la déesse elle-même l'heure du soir.

Les anciens ne possédaient pas, il est vrai, la commodité de l'horloge sonnante, ni même de l'horloge muette; mais ils suppléaient, autant qu'ils le pouvaient, à nos machines d'acier et de cuivre par des machines vivantes, par des esclaves chargés de crier l'heure d'après la clepsydre et le cadran solaire;—il y avait même des hommes qui, rien qu'à la longueur de leur ombre, qu'ils savaient estimer à vue d'œil, pouvaient dire l'heure exacte du jour ou du soir.—Cet usage de crier les déterminations du temps était également admis dans les temples. 11 y avait à Rome des gens pieux qui remplissaient auprès de Jupiter Capitolin ce singulier office de lui dire les heures.—Mais cette coutume était principalement observée aux matines et aux vêpres de la grande Isis, et c'est de cela que dépendait l'ordonnance de la liturgie quotidienne.

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IV

Cela se faisait dans l'après-midi, au moment de la fermeture solennelle du temple, vers quatre heures, selon la division moderne du temps, ou, selon la division antique, après la huitième heure du jour.—C'était ce que l'on pourrait proprement appeler le petit coucher de la déesse. De tout temps, les dieux durent se conformer aux us et coutumes des hommes.—Sur son Olympe, le Zeus d'Homère mène l'existence patriarcale, avec ses femmes, ses fils et ses filles, et vit absolument comme Priam et Arsinous aux pays troyen et phéacien. Il fallut également que les deux grandes divinités du Nil, Isis et Sérapis, du moment qu'elles s'établirent à Rome et sur les rivages d'Italie, s'accommodassent à la manière de vivre des Romains.—Même du temps des derniers empereurs, on se levait de bon matin à Rome, et, vers la première ou la deuxième heure du jour, tout était en mouvement sur les places, dans les cours de justice et sur les marchés.—Mais ensuite, vers la huitième heure de la journée ou la quatrième de l'après-midi, toute activité avait cessé. De la vie publique et à ciel ouvert, on passait au repos domestique, aux bains et aux repas. Car la huitième heure était alors, ou le sait, le moment du dîner, non-seulement à Rome, mais dans tout l'ancien monde.—De là vient qu'à ce moment tous les temples étaient fermés; plus tard, la mère Isis, dans un office solennel du soir, était une dernière fois glorifiée, adorée, et honorée des sons redoublés du sistre d'or.

Les autres parties de la liturgie étaient la plupart de celles qui s'exécutaient aux matines, avec cette différence toutefois que les litanies et les hymnes étaient entonnées et chantées, au bruit des sistres, des flûtes et des trompettes, par un psalmiste ou préchantre qui, dans l'ordre des prêtres, remplissait les fonctions d'hymnode.—Au moment le plus solennel, le grand prêtre, debout sur le dernier degré, devant le tabernacle,[p. 182] accosté à droite et à gauche de deux diacres ou pastophores, élevait le principal élément du culte, le symbole du Nil fertilisateur, l'eau bénite, et la présentait à la fervente adoration des fidèles. La cérémonie se terminait par la formule de congé ordinaire.

Les idées superstitieuses attachées à de certains jours, les ablutions, les jeûnes, les expiations, les macérations et les mortifications de la chair étaient le prélude de la consécration à la plus sainte des déesses de mille qualités et vertus, auxquelles hommes et femmes, après maintes épreuves et mille sacrifices, s'élevaient par trois degrés. Toutefois, l'introduction de ces mystères ouvrit la porte à quelques déportements.—A la faveur des préparations et des épreuves, qui, souvent, duraient un grand nombre de jours et qu'aucun époux n'osait refuser à sa femme, aucun amant à sa maîtresse, dans la crainte du fouet d'Osiris on des vipères d'Isis, se donnaient dans les sanctuaires des rendez-vous équivoques, recouverts par les voiles impénétrables de l'initiation.—Mais ce sont là des excès communs à tous les cultes dans leurs époques de décadence. Les mêmes accusations furent adressées aux pratiques mystérieuses et aux agapes des premiers chrétiens. —L'idée d'une terre sainte où devait se rattacher pour tous les peuples le souvenir des traditions premières et une sorte d'adoration filiale,—d'une eau sainte propre aux consécrations et purifications des fidèles,—présente des rapports plus nobles à étudier entre ces deux cultes, dont l'un a, pour ainsi dire, servi de transition vers l'autre.

Toute eau était douce pour l'Égyptien, mais surtout celle qui avait été puisée au fleuve, émanation d'Osiris. A la fête annuelle d'Osiris retrouvé, où, après de longues lamentations, on criait: Nous l'avons trouvé et nous nous réjouissons tous! tout le monde se jetait à terre devant la cruche remplie d'eau du Nil nouvellement puisée que portait le grand prêtre; on levait les mains vers le ciel, exaltant le miracle de la miséricorde divine.

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La sainte eau du Nil, conservée dans la cruche sacrée, était aussi à la fête d'Isis le plus vivant symbole du père des vivants et des morts. Isis ne pouvait être honorée sans Osiris.—Le fidèle croyait même à la présence réelle d'Osiris dans l'eau du Nil, et, à chaque bénédiction du soir et du matin, le grand-prêtre montrait au peuple l'hydria, la sainte cruche, et l'offrait à son adoration.—On ne négligeait rien pour pénétrer profondément l'esprit des spectateurs du caractère de cette divine transsubstantiation.—Le prophète lui-même, quelque grande que fut la sainteté de ce personnage, ne pouvait saisir avec ses mains nues le vase dans lequel s'opérait le divin mystère.—Il portait sur son étole, de la plus fine toile, une sorte de pèlerine (piviale) également de lin ou de mousseline, qui lui couvrait les épaules et les bras, et dans laquelle il enveloppait son bras et sa main.—Ainsi ajusté, il prenait le saint vase, qu'il portait ensuite, au rapport de saint Clément d'Alexandrie, serré contre son sein.—D'ailleurs, quelle était la vertu que le Nil ne possédât pas aux yeux du pieux Égyptien? On en parlait partout comme d'une source de guérisons et de miracles. Il y avait des vases où son eau se conservait plusieurs années. «J'ai dans ma cave de l'eau du Nil de quatre ans,» disait avec orgueil le marchand égyptien à l'habitant de Byzance ou de Naples qui lui vantait son vieux vin de Falerne ou de Chios. Même après la mort, sous ses bandelettes et dans sa condition de momie, l'Égyptien espérait qu'Osiris lui permettrait encore d'étancher sa soif avec son onde vénérée. «Osiris te donne de l'eau fraîche!» disaient les épitaphes des morts.—C'est pour cela que les momies portaient une coupe peinte sur la poitrine.


V

A la droite du prophète qui portait l'hydria (hydriophoros), se tenait une femme représentant, par les attributs et par le costume, la déesse Isis elle-même.—Isis devait toujours, en[p. 184] effet, partager les hommages rendus à Osiris.—Elle ne portait pas les cheveux ras comme le reste du clergé, mais, les avait, au contraire, longs et bouclés.

Une chose également très-caractéristique pour la représentation d'Isis, c'est ce que la prêtresse tenait dans les mains.—De la droite, elle soulevait ce fameux instrument que les Grecs nommaient sistron et les Égyptiens kemkem.—La tristesse, à l'occasion de la mort d'Osiris, et la joie lorsqu'il était retrouvé, tels étaient les principaux points de la religion égyptienne dans la période qui suivit la conquête des Perses. Pour toutes les litanies de tristesse et de joie qui étaient chantées lors de ces grandes fêtes, c'était le sistre d'Isis qui marquait la mesure.—Un sistre bien fait devait, en mémoire des quatre éléments, avoir quatre petits bâtons.—On peut croire que jamais le sistre ne s'agitait sans rappeler le souvenir de la mort et de la résurrection d'Osiris. De la main gauche, la prêtresse tenait un arrosoir, par lequel on voulait signifier la fécondité que le Nil procurait à la terre.—Isis y puisait de l'eau pour les besoins du culte et aussi pour la fécondation du sol.—Car, si Osiris est la force des eaux, Isis est la force de la terre et passe pour le principe de la fertilité.

Le prêtre qui chantait les hymnes et les prières, ou préchantre, jouissait d'une estime particulière. Il se tenait sur le degré inférieur du temple, au milieu de la double rangée du peuple, et dirigeait l'ensemble au moyen d'un bâton en forme de sceptre. Les Grecs nommaient ce liturge au maître de la chapelle du culte d'Isis, le chanteur ou le chanteur d'hymnes, (odos, hymnodos). Il rappelle les rhabdodes et rhapsodes, qui chantaient, un bâton de laurier à la main.

Apulée parle, en plusieurs endroits, des flûtes et cornets qui, dans les cérémonies d'Isis et d'Osiris, par des modulations lamentables ou joyeuses, mettaient les assistants dans des dispositions d'esprit convenables; cette musique provenait d'une sorte de flûte dont on attribuait l'invention à Osiris.—Un autre personnage qui terminait la rangée des fidèles de l'autre[p. 185] dôté, et dont le costume s'accordait parfaitement avec celui des prêtres d'Isis d'un ordre inférieur, avait la tête tondue, et portait le tablier autour des reins.—Mais il tenait dans la main un des plus énigmatiques symboles égyptiens, la croix ansée (crux ansata), dont le savant Daunou a trouvé tout un soubassement couvert dans un temple de Philé.

Il va sans dire qu'ici aucune victime sanglante n'était immolée, et que jamais la flamme de l'autel ne consumait des chairs palpitantes.—Isis, le principe de la vie et la mère de tous les êtres vivants, dédaignait les sacrifices sanglants.—De l'eau du fleuve sacré ou du lait étaient seulement répandus pour elle; pour elle brûlaient aussi de l'encens et d'autres parfums.

Dans le temple, tout était significatif et caractéristique: le nombre impair des degrés sur lesquels la chapelle est élevée, avait aussi un sens mystique.—En général, le prêtre égyptien cherchait à s'entourer des souvenirs de la terre sacrée du Nil, et, au moyen des végétaux et des animaux de l'Égypte, à transporter les sectateurs de cette nouvelle religion dans le pays où elle avait pris naissance.—Ce n'était point par hasard qu'on avait planté deux palmiers à droite et à gauche du bosquet odoriférant qui entourait la chapelle; car le palmier, qui, tous les mois pousse de nouveaux rameaux, était un symbole de la puissance des grands dieux. De là les porteurs de palmiers qui figuraient aux processions, et dont il est fait mention dans la célèbre inscription de Rosette.

A la fin de la cérémonie, selon un passage d'Apulée, un des prêtres prononçait la formule ordinaire: «Congé au peuple!» qui est devenue la formule chrétienne: Ite, missa est; et à laquelle le peuple répondait par son adieu accoutumé à la déesse: «Portez-vous bien,» ou: «Maintenez-vous en santé!»

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VI

Peut-être faut-il craindre, en voyage, de gâter par des lectures faites d'avance l'impression première des lieux célèbres. J'avais visité l'Orient avec les seuls souvenirs, déjà vagues, de mon éducation classique.—Au retour de l'Égypte, Naples était pour moi un lieu de repos et d'étude, et les précieux dépôts de ses bibliothèques et de ses musées me servaient à justifier ou à combattre les hypothèses que mon esprit s'était formées à l'aspect de tant de ruines inexpliquées ou muettes.—Peut-être ai-je dû au souvenir éclatant d'Alexandrie, de Thèbes et des Pyramides, l'impression presque religieuse que me causa une seconde fois la vue du temple d'Isis de Pompéi. J'avais laissé mes compagnons de voyage admirer dans tons ses détails la maison de Diomède, et, me dérobant à l'attention des gardiens, je m'étais jeté au hasard dans les rues de la ville antique, évitant çà et là quelque invalide qui me demandait de loin où j'allais, et m'inquiétant peu de savoir le nom que la science avait retrouvé pour tel ou tel édifice, pour un temple, pour une maison, pour une boutique. N'était-ce pas assez que les drogmans et les Arabes m'eussent gâté les Pyramides, sans subir encore la tyrannie des ciceroni napolitains? J'étais entré par la rue des Tombeaux; il était clair qu'en suivant cette voie pavée de lave, où se dessine encore l'ornière profonde des roues antiques, je retrouverais le temple de la déesse égyptienne, situé à l'extrémité de la ville, auprès du théâtre tragique. Cependant, des temples consacrés aux dieux grecs et romains frappaient mes yeux par leur masse imposante et leurs nombreuses colonnes, et l'Iseum semblait perdu dans les maisons particulières. Enfin, pénétrant çà et là dans les bâtiments, j'entrai dans une enceinte par une porte basse, et, là, il n'y avait plus à douter, le souvenir des deux tableaux antiques que j'avais vus au Musée des études, et qui[p. 187] représentent les cérémonies décrites plus haut du culte d'Isis, s'accordait avec l'architecture du monument que j'avais devant les yeux.—C'était bien là l'étroite cour jadis fermée d'une grille, les colonnes encore debout, les deux autels à droite et à gauche, dont le dernier est d'une conservation parfaite, et, au fond, l'antique cella s'élevant sur sept marches autrefois revêtues de marbre de Paros.

Huit colonnes d'ordre dorique, sans base, soutiennent les côtés, et dix autres le fronton; l'enceinte est découverte, selon le genre d'architecture dit hypaetron, mais un portique couvert régnait alentour. Le sanctuaire a la forme d'un petit temple carré, voûté, couvert en tuiles, et présente trois niches destinées aux images de la Trinité égyptienne;—deux autels placés au fond du sanctuaire portaient les tables isiaques, dont l'une a été conservée, et sur la base de la principale statue de la déesse, placée au centre de la nef intérieure, on a pu lire que L. C. Phœbus l'avait érigée dans ce lieu par décret des décurions.

Près de l'autel de gauche, dans la cour, était une petite loge destinée aux purifications; quelques bas-reliefs en décoraient les murailles. Deux vases contenant l'eau lustrale se trouvaient, en outre, placés à l'entrée de la porte intérieure, comme le sont nos bénitiers. Des peintures sur stuc décoraient l'intérieur du temple et représentaient des tableaux de la campagne, des plantes et des animaux de l'Égypte,—la terre sacrée.

J'avais admiré au Musée les richesses qu'on a retirées de ce temple, les lampes, les coupes, les encensoirs, les burettes, les goupillons, les mitres et les crosses brillantes des prêtres, les sistres, les clairons et les cymbales, une Vénus dorée, un Bacchus, des Hermès, des sièges d'argent et d'ivoire, des idoles de basalte et des pavés de mosaïque ornés d'inscriptions et d'emblèmes, La plupart de ces objets, dont la matière et le travail précieux indiquent la richesse du temple, ont été découverts dans le lieu saint le plus retiré, situé derrière le[p. 188] sanctuaire, et où l'on arrive en passant sous cinq arcades. Là, une petite cour oblongue conduit à une chambre qui contenait des ornements sacrés. L'habitation des ministres isiaques, située à gauche du temple, se composait de trois pièces, et l'on trouva dans l'enceinte plusieurs cadavres de ces prêtres à qui l'on suppose que leur religion fit un devoir de ne pas abandonner le sanctuaire.

Ce temple est la ruine la mieux conservée de Pompéi, parce qu'à l'époque où la ville fut ensevelie, il en était le monument le plus nouveau. L'ancien temple avait été renversé quelques années auparavant par un tremblement de terre, et nous voyons là celui qu'on avait rebâti à sa place.—J'ignore si quelqu'une des trois statues d'Isis du Musée de Naples aura été retrouvée dans ce lieu même, mais je les avais admirées la veille, et rien ne m'empêchait, en y joignant le souvenir des deux tableaux, de reconstruire dans ma pensée toute la scène de la cérémonie du soir.

Justement le soleil commençait à s'abaisser vers Caprée et la lune montait lentement du côté du Vésuve, couvert de son léger dais de fumée. Je m'assis sur une pierre, en contemplant ces deux astres qu'on avait longtemps adorés dans ce temple sous les noms d'Osiris et d'Isis, et sous des attributs mystiques faisant allusion à leurs diverses phases, et je me sentis pris d'une vive émotion. Enfant d'un siècle sceptique plutôt qu'incrédule, flottant entre deux éducations contraires, celle de la Révolution, qui niait tout, et celle de la réaction sociale, qui prétend ramener l'ensemble des croyances chrétiennes, me verrais-je entraîné à tout croire, comme nos pères les philosophes l'avaient été à tout nier?—Je songeais à ce magnifique préambule des Ruines de Volney, qui fait apparaître le Génie du passé sur les ruines de Palmyre et qui n'emprunte à des inspirations si hautes que la puissance de détruire pièce à pièce tout l'ensemble des traditions religieuses du genre humain! Ainsi périssait, sous l'effort de la raison moderne, le Christ lui-même, ce dernier des révélateurs, qui,[p. 189] au nom d'une raison plus haute, avait autrefois dépeuplé les cieux. O naturel ô mère éternelle! était-ce là vraiment le sort réservé au dernier de tes fils célestes? Les mortels en sont-ils venus à repousser toute espérance et tout prestige, et, levant ton voile sacré, déesse de Saïs! le plus hardi de tes adeptes s'est-il donc trouvé face à face avec l'image de la Mort?

Si la chute successive des croyances conduisait à ce résultat, ne serait-il pas plus consolant de tomber dans l'excès contraire et d'essayer de se reprendre aux illusions du passé?


VII

Il est évident que, dans les derniers temps, le paganisme s'était retrempé dans son origine égyptienne, et tendait de plus en plus à ramener au principe de l'unité les diverses conceptions mythologiques. Cette éternelle Nature, que Lucrèce, le matérialiste, invoquait lui-même sous le nom de Vénus Céleste, a été préférablement nommée Cybèle par Julien, Uranie ou Cérès par Plotin, Proclus et Porphyre; —Apulée, lui donnant tous ces noms, l'appelle plus volontiers Isis; c'est le nom qui, pour lui, résume tous les autres; c'est l'identité primitive de cette reine du ciel, aux attributs divers, au masque changeant! Aussi lui apparaît-elle vêtue à l'égyptienne, mais dégagée des allures roides, des bandelettes et des formes naïves du premier temps.

Ses cheveux épais et longs, terminés en boucles, inondent en flottant ses divines épaules; une couronne multiforme et multiflore pare sa tête, et la lune argentée brille sur son front; des deux côtés se tordent des serpents parmi de blonds épis, et sa robe aux reflets indécis passe, selon le mouvement de ses plis, de la blancheur la plus pure au jaune de safran, ou semble emprunter sa rougeur à la flamme; son manteau; d'un noir foncé, est semé d'étoiles et bordé d'une frange lumineuse;[p. 190] sa main droite tient le sistre, qui rend un son clair, sa main gauche un vase d'or en forme de gondole.

Telle, exhalant les plus délicieux parfums de l'Arabie Heureuse, elle apparaît à Lucius, et lui dit:

«Tes prières m'ont touchée; moi, la mère de la nature, la maîtresse des éléments, la source première des siècles, la plus grande des divinités, la reine des mânes; moi qui confonds en moi-même et les dieux et les déesses; moi dont l'univers a adoré sous mille formes l'unique et toute-puissante divinité. Ainsi, l'on me nomme en Phrygie, Cybèle; à Athènes, Minerve; en Chypre, Vénus Paphienne; en Crète, Diane Dyctinne; en Sicile, Proserpine Stygienne; à Éleusis, l'antique Cérès; ailleurs, Junon, Bellone, Hécate ou Némésis, tandis que l'Égyptien, qui dans les sciences précéda tous les autres peuples, me rend hommage sous mon vrai nom de la déesse Isis.

»Qu'il te souvienne, dit-elle à Lucius après lui avoir indiqué les moyens d'échapper à l'enchantement dont il est victime, que tu dois me consacrer le reste de ta vie, et, dés que tu auras franchi le sombre bord, tu ne cesseras encore de m'adorer, soit dans les ténèbres de l'Achéron ou dans les Champs-Élysées; et si, par l'observation de mon culte et par une inviolable chasteté, tu mérites bien de moi, tu sauras que je puis seule prolonger ta vie spirituelle au delà des bornes marquées.»

Ayant prononcé ces adorables paroles, l'invincible déesse disparaît et se recueille dans sa propre immensité.

Certes, si le paganisme avait toujours manifesté une conception aussi pure de la Divinité, les principes religieux issus de la vieille terre d'Egypte régneraient encore selon cette forme sur la civilisation moderne.—Mais n'est-il pas à remarquer que c'est aussi de l'Egypte que nous viennent les premiers fondements de la foi chrétienne? Orphée et Moïse, initiés tous deux aux mystères isiaques, ont simplement annoncé à des races diverses des vérités sublimes,—que la[p. 191] différence des mœurs, des langages et l'espace des temps a ensuite peu à peu altérées ou transformées entièrement.—Aujourd'hui, il semble que le catholicisme lui-même ait subi, selon les pays, une réaction analogue à celle qui avait lieu dans les dernières années du polythéisme. En Italie, en Pologne, en Grèce, en Espagne, chez tous les peuples les plus sincèrement attachés à l'Église romaine, la dévotion à la Vierge n'est-elle pas devenue une sorte de culte exclusif? N'est-ce pas toujours la Mère sainte, tenant dans ses bras l'enfant sauveur et médiateur qui domine les esprits,—et dont l'apparition produit encore des conversions comparables à celle du héros d'Apulée? Isis n'a pas seulement ou l'enfant dans les bras, ou la croix à la main comme la Vierge: le même signe zodiacal leur est consacré, la lune est sous leurs pieds; le même nimbe brille autour de leur tête; nous avons rapporté plus haut mille détails analogues dans les cérémonies—même sentiment de chasteté dans le culte isiaque, tant que la doctrine est restée pure; institutions pareilles d'associations et de confréries. Je me garderai certes de tirer de tous ces rapprochements les mêmes conclusions que Volney et Dupuis. Au contraire, aux yeux du philosophe, sinon du théologien,—ne peut-il pas sembler qu'il y ait eu, dans tous les cultes intelligents, une certaine part de révélation divine? Le christianisme primitif a invoqué la parole des sibylles et n'a point repoussé le témoignage des derniers oracles de Delphes. Une évolution nouvelle des dogmes pourrait faire concorder sur certains points les témoignages religieux des divers temps. Il serait si beau d'absoudre et d'arracher aux malédictions éternelles les héros et les sages de l'antiquité!

Loin de moi, certes, la pensée d'avoir réuni les détails qui précèdent en vue seulement de prouver que la religion chrétienne a fait de nombreux emprunts aux dernières formules du paganisme: ce point n'est nié de personne. Toute religion qui succède à une autre respecte longtemps certaines pratiques[p. 192] et formes de culte, qu'elle se borne à harmoniser avec ses propres dogmes. Ainsi la vieille théogonie des Égyptiens et des Pélasges s'était seulement modifiée et traduite chez les Grecs, parée de noms et d'attributs nouveaux;—plus tard encore, dans la phase religieuse que nous venons de dépeindre, Sérapis, qui était déjà une transformation d'Osiris, en devenait une de Jupiter; Isis, qui n'avait, pour entrer dans le mythe grec, qu'à reprendre son nom d'Io, fille d'Inachus,—le fondateur des mystères d'Eleusis, repoussait désormais le masque bestial, symbole d'une époque de lutte et de servitude. Mais voyez combien d'assimilations aisées le christianisme allait trouver dans ces rapides transformations des dogmes les plus divers!—Laissons de côté la croix de Sérapis et le séjour aux enfers de ce dieu qui juge les âmes;—le Rédempteur promis à la terre, et que pressentaient depuis longtemps les poëtes et les oracles, est-ce l'enfant Horus allaité par la mère divine, et qui sera le Verbe (logos) des âges futurs?—Est-ce l'Iacchus-Iésus des mystères d'Eleusis, plus grand déjà, et s'élançant des bras de Déméter, la déesse panthée? ou plutôt n'est-il pas vrai qu'il faut réunir tous ces modes divers d'une même idée, et que ce fut toujours une admirable pensée théogonique de présenter à l'adoration des hommes une Mère céleste dont l'enfant est l'espoir du monde?

Et, maintenant, pourquoi ces cris d'ivresse et de joie, ces chants du ciel, ces palmes qu'on agite, ces gâteaux sacrés qu'on se partage à de certains jours de l'année? C'est que l'enfant sauveur est né jadis en ce même temps.—Pourquoi ces autres jours de pleurs et de chants lugubres où l'on cherche le corps d'un Dieu meurtri et sanglant,—où les gémissements retentissent des bords du Nil aux rives de la Phénicie, des hauteurs du Liban aux plaines où fut Troie? Pourquoi celui qu'on cherche et qu'on pleure s'appelle-t-il ici Osiris, plus loin Adonis, plus loin Atys? et pourquoi une autre clameur qui vient du fond de l'Asie cherche-t-elle aussi dans les grottes[p. 193] mystérieuses les restes d'un dieu immolé?—Une femme divinisée, mère, épouse ou amante, baigne de ses larmes ce corps saignant et défiguré, victime d'un principe hostile qui triomphe par sa mort, mais qui sera vaincu un jour! La victime céleste est représentée par le marbre ou la cire, avec ses chairs ensanglantées, avec ses plaies vives, que les fidèles viennent toucher et baiser pieusement. Mais, le troisième jour, tout change: le corps a disparu, l'immortel s'est révélé; la joie succède aux pleurs, l'espérance renaît sur la terre; c'est la fête renouvelée de la jeunesse et du printemps.

Voilà le culte oriental, primitif et postérieur à la fois aux fables de la Grèce, qui avait fini par envahir et absorber peu à peu le domaine des dieux d'Homère. Le ciel mythologique rayonnait d'un trop pur éclat, il était d'une beauté trop précise et trop nette, il respirait trop le bonheur, l'abondance et la sérénité, il était, en un mot, trop bien conçu au point de vue des gens heureux, des peuples riches et vainqueurs, pour s'imposer longtemps au monde agité et souffrant.—Les Grecs l'avaient fait triompher par la victoire dans cette lutte presque cosmogonique qu'Homère a chantée, et, depuis encore, la force et la gloire des dieux s'étaient incarnées dans les destinées de Rome;—mais la douleur et l'esprit de vengeance agissaient sur le reste du monde, qui ne voulait plus s'abandonner qu'aux religions du désespoir.—La philosophie accomplissait d'autre part un travail d'assimilation et d'unité morale; la chose attendue dans les esprits se réalisa dans l'ordre des faits. Cette Mère divine, ce Sauveur, qu'une sorte de mirage prophétique avait annoncés çà et là d'un bout à l'autre du monde, apparurent enfin comme le grand jour qui succéda aux vagues clartés de l'aurore.


[p. 194]

EMILIE

SOUVENIRS DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE.

Personne n'a bien su l'histoire du lieutenant Desroches, qui se fit tuer l'an passé au combat de Hambergen, deux mois après ses noces. Si ce fut là un véritable suicide, que Dieu veuille lui pardonner! Mais, certes, celui qui meurt en défendant sa patrie ne mérite pas que son action soit nommée ainsi, quelle qu'ait été sa pensée d'ailleurs.

—Nous voilà retombés, dit le docteur, dans le chapitre des capitulations de conscience. Desroches était un philosophe décidé à quitter la vie: il n'a pas voulu que sa mort fût inutile; il s'est élancé bravement dans la mêlée; il a tué le plus d'Allemands qu'il a pu, en disant: «Je ne puis mieux faire à présent; je meurs content.» Et il a crié: Vive l'empereur! en recevant le coup de sabre qui l'a abattu. Dix soldats de sa compagnie vous le diront.

—Et ce n'en fut pas moins un suicide, répliqua Arthur. Toutefois, je pense qu'on aurait eu tort de lui fermer l'église ...

—A ce compte, vous flétririez le dévouement de Curtius. Ce jeune chevalier romain était peut-être ruiné par le jeu, malheureux dans ses amours, las de la vie, qui sait? Mais, assurément, il est beau, en songeant à quitter le monde, de[p. 195] rendre sa mort utile aux autres; et voilà pourquoi cela ne peut s'appeler un suicide, car le suicide n'est autre chose que l'acte suprême de l'égoïsme, et c'est pour cela seulement qu'il est flétri parmi les hommes... A quoi pensez-vous, Arthur?

—Je pense à ce que vous disiez tout à l'heure, que Desroches, avant de mourir, avait tué le plus d'Allemands possible ...

—Eh bien?

—Eh bien, ces braves gens sont allés rendre devant Dieu un triste témoignage de la belle mort du lieutenant, vous me permettrez de dire que c'est là un suicide bien homicide.

—Eh! qui va songer à cela? Des Allemands, ce sont des ennemis.

—Mais y en a-t-il pour l'homme résolu à mourir? A ce moment-là, tout instinct de nationalité s'efface, et je doute que l'on songe à un autre pays que l'autre monde, et à un autre empereur que Dieu. Mais l'abbé nous écoute sans rien dire, et cependant j'espère que je parle ici selon ses idées.—Allons, l'abbé, dites-nous votre opinion, et tâchez de nous mettre d'accord; c'est là une mine de controverse assez abondante, et l'histoire de Desroches, ou plutôt ce que nous en croyons savoir, le docteur et moi, ne paraît pas moins ténébreuse que les profonds raisonnements qu'elle a soulevés parmi nous.

—Oui, dit le docteur, Desroches, à ce qu'on prétend, était très-affligé de sa dernière blessure, celle qui l'avait si fort défiguré; et peut-être a-t-il surpris quelque grimace ou quelque raillerie de sa nouvelle épouse; les philosophes sont susceptibles. En tout cas, il est mort, et volontairement.

—Volontairement, puisque vous y persistez; mais n'appelez pas suicide la mort qu'on trouve dans une bataille; vous ajouteriez un contre-sens de mots à celui que peut-être vous faites en pensée; on meurt dans une mêlée parce qu'on y rencontre quelque chose qui tue; ne meurt pas qui veut.

[p. 196]

—Eh bien, voulez-vous que ce soit la fatalité?

—A mon tour, interrompit l'abbé, qui s'était recueilli pendant cette discussion: il vous semblera singulier peut-être que je combatte vos paradoxes ou vos suppositions ...

—Eh bien, parlez, parlez; vous en savez plus que nous, assurément. Vous habitez Bitche depuis longtemps; on dit que Desroches vous connaissait, et peut-être même s'est-il confessé à vous ...

—En ce cas, je devrais me taire; mais il n'en fut rien malheureusement, et, toutefois, la mort de Desroches fut chrétienne, croyez-moi; et je vais vous en raconter les causes et les circonstances, afin que vous emportiez cette idée que ce fut là encore un honnête homme, ainsi qu'un bon soldat, mort à temps pour l'humanité, pour lui-même, et selon les desseins de Dieu.

»Desroches était entré dans un régiment à quatorze ans, à l'époque où, la plupart des hommes s'étant fait tuer sur la frontière, notre armée républicaine se recrutait parmi les enfants. Faible de corps, mince comme une jeune fille, et paie, ses camarades souffraient de lui voir porter un fusil sous lequel ployait son épaule. Vous devez avoir entendu dire qu'on obtint du capitaine l'autorisation de le lui rogner de six pouces. Ainsi accommodée à ses forces, l'arme de l'enfant fit merveilles dans les guerres de Flandre; plus tard, Desroches fut dirigé sur Haguenau, dans ce pays où nous faisions, c'est-à-dire où vous faisiez la guerre depuis si longtemps.

»A l'époque dont je vais vous parler, Desroches était dans la force de l'âge et servait d'enseigne au régiment bien plus que le numéro d'ordre et le drapeau, car il avait à peu près seul survécu à deux renouvellements, et il venait enfin d'être nommé lieutenant quand, à Bergheim, il y a vingt-sept mois, en commandant une charge à la baïonnette, il reçut un coup de sabre prussien tout au travers de la figure. La blessure était affreuse; les chirurgiens de l'ambulance, qui l'avaient[p. 197] souvent plaisanté, lui vierge encore d'une égratignure, après trente combats, froncèrent le sourcil quand on l'apporta devant eux. S'il guérit, dirent-ils, le malheureux deviendra imbécile ou fou.

»C'est à Metz que le lieutenant fut envoyé pour se guérir. La civière avait fait plusieurs lieues sans qu'il s'en aperçût; installé dans un bon lit et entouré de soins, il lui fallut cinq ou six mois pour arriver à se mettre sur son séant, et cent jours encore pour ouvrir un œil et distinguer les objets. On lui ordonna bientôt les fortifiants, le soleil, puis le mouvement, enfin la promenade, et, un matin, soutenu par deux camarades, il s'achemina tout vacillant, tout étourdi, vers le quai Saint-Vincent, qui touche presque à l'hôpital militaire, et, là, on le fit asseoir sur l'esplanade, au soleil de midi, sous les tilleuls du jardin public: le pauvre blessé croyait voir le jour pour la première fois.

»A force d'aller ainsi, il put bientôt marcher seul, et, chaque matin, il s'asseyait sur un banc, au même endroit de l'esplanade, la tête ensevelie dans un amas de taffetas noir, sous lequel à peine on découvrait un coin de visage humain, et sur son passage, lorsqu'il se croisait avec des promeneurs, il était assuré d'un grand salut des hommes, et d'un geste de profonde commisération des femmes, ce qui le consolait peu.

»Mais, une fois assis à sa place, il oubliait son infortune pour ne plus songer qu'au bonheur de vivre après un tel ébranlement, et au plaisir de voir en quel séjour il vivait. Devant lui, la vieille citadelle, ruinée sous Louis XVI, étalait ses remparts dégradés; sur sa tête, les tilleuls en fleur projetaient leur ombre épaisse; à ses pieds, dans la vallée qui se déploie au-dessous de l'esplanade, les prés Saint-Symphorien que vivifie, en les noyant, la Moselle débordée, et qui verdissent entre ses deux bras; puis le petit Ilot, l'oasis de la poudrière, cette île du Saulcy, semée d'ombrages, de chaumières; enfin, la chute de la Moselle et ses blanches écumes, ses détours étincelant au soleil, puis tout au bout, bornant le regard, la chaîne[p. 198] des Vosges, bleuâtre et comme vaporeuse au grand jour, voilà le spectacle qu'il admirait toujours davantage, en pensant que là était son pays, non pas la terre conquise, mais la province vraiment française, tandis que ces riches départements nouveaux, où il avait fait la guerre, n'étaient que des beautés fugitives, incertaines, comme celles de la femme gagnée hier, qui ne nous appartiendra plus demain.

»Vers le mois de juin, aux premiers jours, la chaleur était grande, et le banc favori de Desroches se trouvant bien à l'ombre, deux femmes vinrent s'asseoir près du blessé. Il salua tranquillement et continua de contempler l'horizon; mais sa position inspirait tant d'intérêt, que les deux femmes ne purent s'empêcher de le questionner et de le plaindre.

»L'une des deux, fort âgée, était la tante de l'autre qui se nommait Émilie, et qui avait pour occupation de broder des ornements d'or sur de la soie ou du velours. Desroches questionna comme on lui en avait donné l'exemple, et la tante lui apprit que la jeune fille avait quitté Haguenau pour lui faire compagnie, qu'elle brodait pour les églises, et qu'elle était depuis longtemps privée de tous ses autres parents.

»Le lendemain, le banc fut occupé comme la veille; au bout d'une semaine, il y avait traité d'alliance entre les trois propriétaires de ce banc favori, et Desroches, tout faible qu'il était, tout humilié par les attentions que la jeune fille lui prodiguait comme au plus inoffensif vieillard, Desroches se sentit léger, en fonds de plaisanteries, et plus près de se réjouir que de s'affliger de cette bonne fortune inattendue.

»Alors, de retour à l'hôpital, il se rappela sa hideuse blessure, cet épouvantai! dont il avait souvent gémi en lui-même, et que l'habitude et la convalescence lui avaient rendu depuis longtemps moins déplorable.

»Il est certain que Desroches n'avait pu encore ni soulever l'appareil inutile de sa blessure, ni se regarder dans un miroir. De ce jour-là, cette idée le fit frémir plus que jamais. Cependant, il se hasarda à écarter un coin du taffetas protecteur, et[p. 199] il trouva dessous une cicatrice un peu rose encore, niais qui n'avait rien de trop repoussant. En poursuivant cette observation, il reconnut que les différentes parties de son visage s'étaient recousues convenablement entre elles, et que l'œil demeurait fort limpide et fort sain. Il manquait bien quelques brins de sourcils, mais c'était si peu de chose! cette raie oblique qui descendait du front à l'oreille en traversant la joue, c'était ... eh bien, c'était un coup de sabre reçu à l'attaque des lignes de Bergheim, et rien n'est plus beau, les chansons l'on assez dit.

»Donc, Desroches fut étonné de se retrouver si présentable après la longue absence qu'il avait faite de lui-même. Il ramena fort adroitement ses cheveux, qui grisonnaient du côté blessé, sous les cheveux noirs abondants du côté gauche, étendit sa moustache sur la ligne de la cicatrice, le plus loin possible, et, ayant endossé son uniforme neuf, il se rendit le lendemain à l'esplanade d'un air assez triomphant.

»Dans le fait, il s'était si bien redressé, si bien tourné, son épée avait si bonne grâce à battre sa cuisse, et il portait le schako si martialement incliné en avant, que personne ne le reconnut dans le trajet de l'hôpital au jardin; il arriva le premier au banc des tilleuls, et s'assit comme à l'ordinaire, en apparence, mais au fond bien plus troublé et bien plus pâle, malgré l'approbation du miroir.

»Les deux dames ne tardèrent pas à arriver; mais elles s'éloignèrent tout à coup en voyant un bel officier occuper leur place habituelle. Desroches fut tout ému.

—Eh quoi! leur cria-t-il, vous ne me reconnaissez pas?...

»Ne pensez pas que ces préliminaires nous conduisent à une de ces histoires où la pitié devient de l'amour, comme dans les opéras du temps. Le lieutenant avait désormais des idées plus sérieuses. Content d'être encore jugé comme un cavalier passable, il se hâta de rassurer les deux dames, qui paraissaient disposées, d'après sa transformation, à revenir sur l'intimité commencée entre eux trois. Leur réserve ne put[p. 200] tenir devant ces franches déclarations. L'union était sortable de tous points, d'ailleurs: Desroches avait un petit bien de famille près d'Épinal; Émilie possédait, comme héritage de ses parents, une petite maison à Haguenau, louée au café de la ville, et qui rapportait encore cinq à six cents francs de rente. Il est vrai qu'il en revenait la moitié à son frère Wilhelm, principal clerc du notaire Schennberg.

»Quand les dispositions furent bien arrêtées, on résolut de se rendre pour la noce à cette petite ville, car là était le domicile réel de la jeune fille, qui n'habitait Metz depuis quelque temps que pour ne point quitter sa tante. Toutefois, on convint de revenir à Metz après le mariage. Émilie se faisait un grand plaisir de revoir son frère. Desroches s'étonna à plusieurs reprises que ce jeune homme ne fût pas aux armées comme tous ceux de notre temps; on lui répondit qu'il avait été réformé pour cause de santé. Desroches le plaignit vivement.

»Voici donc les deux fiancés et la tante en route pour Haguenau; ils ont pris des places dans la voiture publique qui relaye à Bitche, laquelle était alors une simple patache composée de cuir et d'osier. La route est belle, comme vous savez. Desroches, qui ne l'avait jamais faite qu'en uniforme, un sabre à la main, en compagnie de trois à quatre mille hommes, admirait les solitudes, les roches bizarres, les horizons bornés par cette dentelure, des monts revêtus d'une sombre verdure, que de longues vallées interrompent seulement de loin en loin. Les riches plateaux de Saint-Avold, les manufactures de Sarreguemines, les petits taillis compactes de Limblingue, où les frênes, les peupliers et les sapins étalent leur triple couche de verdure nuancée du gris au vert sombre; vous savez combien tout cela est d'un aspect magnifique et charmant.

»A peine arrivés à Bitche, les voyageurs descendirent à la petite auberge du Dragon, et Desroches me fit demander au fort. J'arrivai avec empressement; je vis sa nouvelle famille, et je complimentai la jeune demoiselle, qui était d'une rare[p. 201] beauté, d'un maintient doux, et qui paraissait fort éprise de son futur époux. Ils déjeunèrent tous trois avec moi, à la place où nous sommes assis dans ce moment. Plusieurs officiers, camarades de Desroches, attirés par le bruit de son arrivée, le vinrent chercher à l'auberge et le retinrent à dîner chez l'hôtelier de la redoute, où l'état-major payait pension. Il fut convenu que les deux dames se retireraient de bonne heure, et que le lieutenant donnerait à ses camarades sa dernière soirée de garçon.

»Le repas fut gai; tout le monde savourait sa part du bonheur et de la gaieté que Desroches ramenait avec lui. On lui parla de l'Egypte, de l'Italie, avec transport, en faisant des plaintes amères sur celte mauvaise fortune qui confinait tant de bons soldats dans des forteresses de frontière.

—Oui, murmuraient quelques officiers, nous étouffons ici, la vie est fatigante et monotone; autant vaudrait être sur un vaisseau, que de vivre ainsi sans combats, sans distractions, sans avancement possible. «Le fort est imprenable,» a dit Bonaparte quand il a passé ici en rejoignant l'armée d'Allemagne; nous n'avons donc rien que la chance de mourir d'ennui.

—Hélas! mes amis, répondit Desroches, ce n'était guère plus amusant de mon temps; car j'ai été ici comme vous, et je me suis plaint comme vous, aussi. Moi, soldat parvenu jusqu'à l'épaulette à force d'user les souliers du gouvernement dans tous les chemins du monde, je ne savais guère alors que trois choses: l'exercice, la direction du vent et la grammaire, comme on l'apprend chez le magister. Aussi, lorsque je fus nommé sous-lieutenant et envoyé à Bitche avec le 2e bataillon du Cher, je regardais ce séjour comme une excellente occasion d'études sérieuses et suivies. Dans cette pensée, je m'étais procuré une collection de livres, de cartes et de plans. J'ai étudié la théorie et appris l'allemand sans étude, car, dans ce pays français et bon français, on ne parle que cette langue. De sorte que ce temps, si long pour vous qui n'avez plus tant[p. 202] à apprendre, je le trouvais court et insuffisant, et, quand la nuit venait, je me réfugiais dans un petit cabinet de pierre sous la vis du grand escalier; j'allumais ma lampe en calfeutrant hermétiquement les meurtrières, et je travaillais. Une de ces nuits-là ...

»Ici, Desroches s'arrêta un instant, passa la main sur ses yeux, vida son verre, et reprit son récit sans terminer sa phrase.

—Vous connaissez tous, dit-il, ce petit sentier qui monte de la plaine ici, et que l'on a rendu tout à fait impraticable, en faisant sauter un gros rocher, à la place duquel à présent s'ouvre un abîme. Eh bien, ce passage a toujours été meurtrier pour les ennemis toutes les fois qu'ils ont tenté d'assaillir le fort; à peine engagés dans ce sentier, les malheureux essuyaient le feu de quatre pièces de vingt-quatre, qu'on n'a pas dérangées sans doute, et qui rasaient le sol dans toute la longueur de cette pente ...

—Vous avez dû vous distinguer, dit un colonel à Desroches; est-ce là que vous avez gagné la lieutenance?

—Oui, colonel, et c'est là que j'ai tué le premier, le seul homme que j'aie frappé en face et de ma propre main. C'est pourquoi la vue de ce fort me sera toujours pénible.

—Que nous dites-vous là? s'écria-t-on: quoi! vous avez fait vingt ans la guerre, vous avez assisté à quinze batailles rangées, à cinquante combats peut-être, et vous prétendez n'avoir jamais tué qu'un seul ennemi?

—Je n'ai pas dit cela, messieurs: des dix mille cartouches que j'ai bourrées dans mon fusil, qui sait si la moitié n'a pas lancé une balle au but que le soldat cherche? Mais j'affirme qu'à Bitche, pour la première fois, ma main s'est rougie du sang d'un ennemi, et que j'ai fait le cruel essai d'une pointe de sabre que le bras pousse jusqu'à ce qu'elle crève une poitrine humaine et s'y cache en frémissant.

—C'est vrai, interrompit l'un des officiers, le soldat tue beaucoup et ne le sent presque jamais. Une fusillade n'est pas,[p. 203] à vrai dire, une exécution, mais une intention mortelle. Quant à la baïonnette, elle fonctionne peu dans les charges les plus désastreuses; c'est un conflit dans lequel l'un des deux ennemis tient ou cède sans porter de coups, les fusils s'entre-choquent, puis se relèvent quand la résistance cesse; le cavalier, par exemple, frappe réellement ...

—Aussi, reprit Desroches, de même que l'on n'oublie pas le dernier regard d'un adversaire tué en duel, son dernier râle, le bruit de sa lourde chute, de même, je porte en moi presque comme un remords, riez-en si vous pouvez, l'image pâle et funèbre du sergent prussien que j'ai tué dans la petite poudrière du fort.

»Tout le monde fit silence, et Desroches commença son récit.

—C'était la nuit, je travaillais, comme je l'ai expliqué tout à l'heure. A deux heures, tout doit dormir, excepté les sentinelles. Les patrouilles sont fort silencieuses, et tout bruit fait esclandre. Pourtant, je crus entendre comme un mouvement prolongé dans la galerie qui s'étendait sous ma chambre; on heurtait à une porte, et cette porte craquait. Je courus, je prêtai l'oreille au fond du corridor, et j'appelai à demi-voix la sentinelle; pas de réponse. J'eus bientôt réveillé les canonniers, endossé l'uniforme, et, prenant mon sabre sans fourreau, je courus du côté du bruit. Nous arrivâmes trente, à peu près, dans le rond-point que forme la galerie vers son centre, et, à la lueur de quelques lanternes, nous reconnûmes les Prussiens, qu'un traître avait introduits par la poterne fermée. Ils se pressaient avec désordre, et, en nous apercevant, ils tirèrent quelques coups de fusil, dont l'éclat fut effroyable dans cette pénombre et sous ces voûtes écrasées. Alors, on se trouva face à face; les assaillants continuaient d'arriver; les défenseurs descendirent précipitamment dans la galerie; on en vint à pouvoir à peine se remuer; mais il y avait entre les deux partis un espace de six à huit pieds, un champ clos que personne ne songeait à occuper, tant il y avait de stupeur chez les[p. 204] Français surpris, et de défiance chez les Prussiens désappointés. Pourtant, l'hésitation dura peu. La scène se trouvait éclairée par des flambeaux et des lanternes; quelques canonniers avaient suspendu les leurs aux parois; une sorte de combat antique s'engagea; j'étais au premier rang, je me trouvais en face d'un sergent prussien de haute taille, tout couvert de chevrons et de décorations. Il était armé d'un fusil, mais il pouvait à peine le remuer, tant la presse était compacte; tous ces détails me sont encore présents, hélas! Je ne sais s'il songeait même à me résister; je m'élançai vers lui, j'enfonçai mon sabre dans ce noble cœur; la victime ouvrit horriblement les yeux, crispa ses mains avec effort, et tomba dans les bras des autres soldats... Je ne me rappelle pas ce qui suivît; je me retrouvai dans la première cour, tout mouillé de sang; les Prussiens, refoulés par la poterne, avaient été reconduits à coups de canon jusqu'à leurs campements.

»Après cette histoire, il se fit un long silence, et puis l'on parla d'autre chose. C'était un triste et curieux spectacle pour le penseur, que toutes ces physionomies de soldats assombries par le récit d'une infortune si vulgaire en apparence ... et l'on pouvait savoir au juste ce que vaut la vie d'un homme, même d'un Allemand, docteur, en interrogeant les regards intimidés de ces tueurs de profession.

—Il est certain, répondit le docteur un peu étourdi, que le sang de l'homme crie bien haut, de quelque façon, qu'il soit versé; cependant, Desroches n'a point fait de mal; il se défendait.

—Qui le sait? murmura Arthur.

—Vous qui parliez de capitulation de conscience, docteur, dites-nous si cette mort du sergent ne ressemble pas un peu à un assassinat. Est-il sûr que le Prussien eût tué Desroches?

—Mais c'est la guerre, que voulez-vous!

—A la bonne heure, oui, c'est la guerre. On tue à trois cents pas dans les ténèbres un homme qui ne vous connaît pas et ne vous voit pas; on égorge en face, et avec la fureur dans[p. 205] le regard, des gens contre lesquels on n'a pas de haine, et c'est avec cette réflexion qu'on s'en console et qu'on s'en glorifie! Et cela se fait honorablement entre des peuples chrétiens!...

»L'aventure de Desroches sema donc différentes impressions dans l'esprit des assistants. Et puis l'on alla se mettre au lit. Notre officier oublia le premier sa lugubre histoire, parce que, de la petite chambre qui lui était donnée, on apercevait parmi les massifs d'arbres une certaine fenêtre de l'hôtel du Dragon éclairée de l'intérieur par une veilleuse. Là dormait tout son avenir. Lorsqu'au milieu de la nuit, les rondes et le qui-vive venaient le réveiller, il se disait qu'en cas d'alarme son courage ne pourrait plus comme autrefois galvaniser tout l'homme, et qu'il s'y mêlerait un peu de regret et de crainte. Avant l'heure de la diane, le lendemain, le capitaine de garde lui ouvrit là une porte, et il trouva ses deux amies qui se promenaient en l'attendant le long des fossés extérieurs. Je les accompagnai jusqu'à Neunhoffen, car ils devaient se marier à l'état civil d'Haguenau, et revenir à Metz pour la bénédiction nuptiale.

»Wilhelm, le frère d'Émilie, fit à Desroches un accueil assez cordial. Les deux beaux-frères se regardaient parfois avec une attention opiniâtre. Wilhelm était d'une taille moyenne, mais bien prise. Ses cheveux blonds étaient rares déjà, comme s'il eût été miné par l'étude ou par les chagrins; il portait des lunettes bleues à cause de sa vue, si faible, disait-il, que la moindre lumière le faisait souffrir. Desroches apportait une liasse de papiers que le jeune praticien examina curieusement, puis il produisit lui-même tous les titres de sa famille, en forçant Desroches à s'en rendre compte; mais il avait affaire à un homme confiant, amoureux et désintéressé, les enquêtes ne furent donc pas longues. Cette manière de procéder parut flatter quelque peu Wilhelm; aussi commença-t-il à prendre le bras de Desroches, à lui offrir une de ses meilleures pipes, et à le conduire chez tous ses amis d'Haguenau.

[p. 206]

»Partout on fumait et l'on buvait force bière. Après dix présentations, Desroches demanda grâce, et on lui permit de ne plus passer ses soirées qu'auprès de sa fiancée.

»Peu de jours après, les deux amoureux du banc de l'esplanade étaient deux époux unis par M. le maire d'Haguenau, vénérable fonctionnaire qui avait dû être bourgmestre avant la révolution française, et qui avait tenu dans ses bras bien souvent la petite Émilie, que peut-être il avait enregistrée lui-même à sa naissance; aussi lui dit-il bien bas, la veille de son mariage:

—Pourquoi n'épousez-vous donc pas un bon Allemand?

»Émilie paraissait peu tenir à ces distinctions. Wilhelm lui-même s'était réconcilié avec la moustache du lieutenant, car, il faut le dire, au premier abord, il y avait eu réserve de la part de ces deux hommes; mais, Desroches y mettant beaucoup du sien, Wilhelm faisant un peu pour sa sœur, et la bonne tante pacifiant et adoucissant toutes les entrevues, on réussit à fonder un parfait accord. Wilhelm embrassa de fort bonne grâce son beau-frère après la signature du contrat. Le jour même, car tout s'était conclu vers neuf heures, les quatre voyageurs partirent pour Metz. Il était six heures du soir quand la voiture s'arrêta à Bitche, au grand hôtel du Dragon.

»On voyage difficilement dans ce pays entrecoupé de ruisseaux et de bouquets de bois; il y a dix côtes par lieue, et la voiture du messager secoue rudement ses voyageurs. Ce fut là peut-être la meilleure raison de malaise qu'éprouva la jeune épouse en arrivant à l'auberge. Sa tante et Desroches s'installèrent auprès d'elle, et Wilhelm, qui souffrait d'une faim dévorante, descendit dans la petite salle où l'on servait à huit heures le souper des officiers.

»Cette fois, personne ne savait le retour de Desroches. La journée avait été employée par la garnison à des excursions dans les taillis de Huspoletden. Desroches, pour n'être pas enlevé au poste qu'il occupait près de sa femme, défendit à l'hôtesse de prononcer son nom. Réunis tous trois près de la petite[p. 207] fenêtre de la chambre, ils virent rentrer les troupes au fort, et, la nuit s'approchant, les glacis se bordèrent de soldats en négligé qui savouraient le pain de munition et le fromage de chèvre fourni par la cantine.

»Cependant, Wilhelm, en homme qui veut tromper l'heure et la faim, avait allumé sa pipe, et sur le seuil de la porte il se reposait entre la fumée du tabac et celle du repas, double volupté pour l'oisif et pour l'affamé. Les officiers, à l'aspect de ce voyageur bourgeois dont la casquette était enfoncée jusqu'aux oreilles et les lunettes bleues braquées vers la cuisine, comprirent qu'ils ne seraient pas seuls à table et voulurent lier connaissance avec l'étranger; car il pouvait venir de loin, avoir de l'esprit, raconter des nouvelles, et, dans ce cas, c'était une bonne fortune; ou arriver des environs, garder un silence stupide, et alors c'était un niais dont on pouvait rire.

»Un sous-lieutenant des écoles s'approcha de Wilhelm avec une politesse qui frisait l'exagération.

—Bonsoir, monsieur; savez-vous des nouvelles de Paris?

—Non, monsieur; et vous? dit tranquillement Wilhelm.

—Ma foi, monsieur, nous ne sortons pas de Bitche, comment saurions-nous quelque chose?

—Et moi, monsieur, je ne sors jamais de mon cabinet.

—Seriez-vous dans le génie?

»Cette raillerie dirigée contre les lunettes de Wilhelm égaya beaucoup l'assemblée.

—Je suis clerc de notaire, monsieur.

—En vérité? A votre âge, c'est surprenant.

—Monsieur, dit Wilhelm, est-ce que vous voudriez voir mon passe-port?

—Non, certainement.

—Eh bien, dites-moi que vous ne vous moquez pas de ma personne, et je vais vous satisfaire sur tous les points.

»L'assemblée reprit son sérieux.

[p. 208]

—Je vous ai demandé, sans intention maligne, si vous faisiez partie du génie, parce que vous portez des lunettes. Ne savez-vous pas que les officiers de cette arme ont seuls le droit de se mettre des verres sur les yeux?

—Et cela prouve-t-il que je sois soldat ou officier, comme vous voudrez?

—Mais tout le monde est soldat aujourd'hui. Vous n'avez pas vingt-cinq ans, vous devez appartenir à l'armée; ou bien vous êtes riche, vous avez quinze ou vingt mille francs de rente, vos parents ont fait des sacrifices ... et, dans ce cas-là, on ne dîne pas à une table d'hôte d'auberge.

—Monsieur, dit Wilhelm en secouant sa pipe, peut-être avez-vous le droit de me soumettre à cette inquisition; alors, je dois vous répondre catégoriquement. Je n'ai pas de rentes, puisque je suis un simple clerc de notaire, comme je vous l'ai dit. J'ai été réformé pour cause de mauvaise vue. Je suis myope, en un mot.

»Un éclat de rire général et intempéré accueillit cette déclaration.

—Ah! jeune homme! jeune homme! s'écria le capitaine Vallier en lui frappant sur l'épaule, vous avez bien raison, vous profitez du proverbe: «Il vaut mieux être poltron et vivre plus longtemps!

»Wilhelm rougit jusqu'aux yeux.

—Je ne suis pas un poltron, monsieur le capitaine! et je vous le prouverai quand il vous plaira. D'ailleurs, mes papiers sont en règle, et, si vous êtes officier de recrutement, je puis vous les montrer.

—Assez, assez, crièrent quelques officiers; laisse ce bourgeois tranquille, Vallier. Monsieur est un particulier paisible, il a le droit de souper ici.

—Oui, dit le capitaine; ainsi mettons-nous à table, et sans rancune, jeune homme. Rassurez-vous, je ne suis pas chirurgien examinateur, et cette salle à manger n'est pas une salle de révision. Pour vous prouver ma bonne volonté, je m'offre à[p. 209] vous découper une aile de ce vieux dur à cuire qu'on nous donne pour un poulet.

—Je vous remercie, dit Wilhelm, à qui la faim avait passé, je mangerai seulement de ces truites qui sont au bout de la table.

Et il fit signe à la servante de lui apporter le plat.

—Sont-ce des truites, vraiment? dit le capitaine à Wilhelm, qui avait ôté ses lunettes en se mettant à table. Ma foi, monsieur, vous avez meilleure vue que moi-même; tenez, franchement, vous ajusteriez votre fusil tout aussi bien qu'un autre... Mais vous avez eu des protections, vous en profitez, très-bien. Vous aimez la paix, c'est un goût tout comme un autre. Moi, à votre place, je ne pourrais pas lire un bulletin de la grande armée, et songer que les jeunes gens de mon âge se font tuer en Allemagne, sans me sentir bouillir le sang dans les veines. Vous n'êtes donc pas Français?

—Non, dit Wilhelm, avec effort et satisfaction à la fois, je suis né à Haguenau; je ne suis pas Français, je suis Allemand.

—Allemand? Haguenau est situé en deçà de la frontière rhénane, c'est un bon et beau village de l'Empire français, département du Bas-Rhin. Voyez la carte.

—Je suis de Haguenau, vous dis je, village d'Allemagne il y a dix ans, aujourd'hui village de France; et, moi, je suis Allemand toujours, comme vous seriez Français jusqu'à la mort, si votre pays appartenait jamais aux Allemands.

—Vous dites là des choses dangereuses, jeune homme, songez-y.

—J'ai tort peut-être, dit impétueusement Wilhelm; mon sentiment à moi est de ceux qu'il importe, sans doute, de garder dans son cœur, si l'on ne peut les changer. Mais c'est vous-même qui avez poussé si loin les choses, qu'il faut, à tout prix, que je me justifie ou que je passe pour un lâche. Oui, tel est le motif qui, dans ma conscience, légitime le soin que j'ai mis à profiter d'une infirmité réelle, sans doute, mais qui[p. 210] peut-être n'eût pas dû arrêter un homme de cœur. Oui, je l'avouerai, je ne me sens point de haine contre les peuples que vous combattez aujourd'hui. Je songe que, si le malheur eût voulu que je fusse obligé de marcher contre eux, j'aurais dû, moi aussi, ravager des campagnes allemandes, brûler des villes, égorger des compatriotes ou d'anciens compatriotes, si vous aimez mieux, et frapper, au milieu d'un groupe de prétendus ennemis, oui, frapper, qui sait? des parents, d'anciens amis de mon père... Allons, allons, vous voyez bien qu'il vaut mieux pour moi écrire des rôles chez le notaire d'Haguenau... D'ailleurs, il y a assez de sang versé dans ma famille; mon père a répandu le sien jusqu'à la dernière goutte, voyez-vous, et moi ...

—Votre père était soldat? interrompit le capitaine Vallier.

—Mon père était sergent dans l'armée prussienne, et il a défendu longtemps ce territoire que vous occupez aujourd'hui. Enfin, il fut tué à la dernière attaque du fort de Bitche.

»Tout le monde était fort attentif à ces dernières paroles de Wilhelm, qui arrêtèrent l'envie qu'on avait, quelques minutes auparavant, de rétorquer ses paradoxes touchant le cas particulier de sa nationalité.

—C'était donc en 93?

—En 93, le 17 novembre, mon père était parti la veille de Sirmasen pour rejoindre sa compagnie. Je sais qu'il dit à ma mère qu'au moyen d'un plan hardi, cette citadelle serait emportée sans coup férir. On nous le rapporta mourant vingt-quatre heures après; il expira sur le seuil de la porte, après m'avoir fait jurer de rester auprès de ma mère, qui lui survécut quinze jours. J'ai su que, dans l'attaque qui eut lieu cette nuit-là, il reçut dans la poitrine le coup de sabre d'un jeune soldat, qui abattit ainsi l'un des plus beaux grenadiers de l'armée du prince de Hohenlöhe.

—Mais on nous a raconté cette histoire, dit le major.

[p. 211]

—Eh bien, dit le capitaine Vallier, c'est toute l'aventure du sergent prussien tué par Desroches.

—Desroches! s'écria Wilhelm; est-ce du lieutenant Desroches que vous parlez?

—Oh! non, non, se hâta de dire un officier, qui s'aperçut qu'il allait y avoir là quelque révélation terrible; ce Desroches dont nous parlons était un chasseur de la garnison, mort il y a quatre ans, car son premier exploit ne lui a pas porté bonheur.

—Ah! il est mort, dit Wilhelm en essuyant son front d'où tombaient de larges gouttes de sueur.

»Quelques minutes après, les officiers le saluèrent et le laissèrent seul. Desroches, ayant vu par la fenêtre qu'ils s'étaient tous éloignés, descendit dans la salle à manger, où il trouva son beau-frère accoudé sur la longue table et la tête dans ses mains.

—Eh bien, eh bien, nous dormons déjà?... Mais je veux souper, moi; ma femme s'est endormie enfin, et j'ai une faim terrible... Allons, un verre de vin, cela nous réveillera et vous me tiendrez compagnie.

—Non, j'ai mal à la tète, dit Wilhelm, je monte à ma chambre. A propos, ces messieurs m'ont beaucoup parlé des curiosités du fort. Ne pourriez-vous pas m'y conduire demain?

—Mais sans doute, mon ami.

—Alors, demain matin, je vous éveillerai.

»Desroches soupira, puis il alla prendre possession du second lit qu'on avait préparé dans la chambre où son beau-frère venait de monter (car Desroches couchait seul, n'étant mari qu'au civil). Wilhelm ne put dormir de la nuit, et tantôt il pleurait en silence, tantôt il dévorait de regards furieux le dormeur, qui souriait dans ses songes.

»Ce qu'on appelle le pressentiment ressemble fort au poisson précurseur qui avertit les cétacés immenses et presque aveugles que là pointillé une roche tranchante, ou qu'ici est un[p. 212] fond de sable. Nous marchons dans la vie si machinalement, que certains caractères, dont l'habitude est insouciante, iraient se heurter ou se briser sans avoir pu se souvenir de Dieu, s'il ne paraissait un peu de limon à la surface de leur bonheur. Les uns s'assombrissent au vol du corbeau, les autres sans motifs; d'autres, en s'éveillant, restent soucieux sur leur séant, parce qu'ils ont fait un rêve sinistre. Tout cela est pressentiment. «Vous allez courir un danger, dit le rêve.—Prenez garde, crie le corbeau.—Soyez triste,» murmure le cerveau qui s'alourdit.

»Desroches, vers la fin de la nuit, eut un songe étrange. Il se trouvait au fond d'un souterrain, derrière lui marchait une ombre blanche dont les vêtements frôlaient ses talons; quand il se retournait, l'ombre reculait; elle finit par s'éloigner à une telle distance, que Desroches ne distinguait plus qu'un point blanc; ce point grandit, devint lumineux, emplit toute la grotte et s'éteignit. Un léger bruit se faisait entendre, c'était Wilhelm qui rentrait dans la chambre, le chapeau sur la tète et enveloppé d'un long manteau bleu.

»Desroches se réveilla en sursaut.

—Diable! s'écria-t-il, vous étiez déjà sorti ce matin?

—Il faut vous lever, répondit Wilhelm.

—Mais nous ouvrira-t-on au fort?

—Sans doute, tout le monde est à l'exercice; il n'y a plus que le poste de garde.

—Déjà? Eh bien, je suis à vous... Le temps seulement de dire bonjour à ma femme.

—Elle va bien, je l'ai vue; ne vous occupez pas d'elle.

»Desroches fut surpris à cette réponse; mais il la mit sur le compte de l'impatience, et plia encore une fois devant cette autorité fraternelle qu'il allait bientôt pouvoir secouer.

»Comme ils passaient sur la place pour aller au fort, Desroches jeta les yeux sur les fenêtres de l'auberge.

—Émilie dort sans doute, pensa-t-il.

»Cependant, le rideau trembla, se ferma; et le lieutenant[p. 213] crut remarquer qu'on s'était éloigné du carreau pour n'être pas aperçu de lui.

»Les guichets s'ouvrirent sans difficulté. Un capitaine invalide, qui n'avait pas assisté au souper de la veille, commandait l'avant-poste. Desroches prit une lanterne et se mit à guider de salle en salle son compagnon silencieux.

»Après une visite de quelques minutes sur différents points où l'attention de Wilhelm ne trouva guère à se fixer:

—Montrez-moi donc les souterrains, dit-il à son beau-frère.

—Avec plaisir, mais ce sera, je vous jure, une promenade peu agréable; il règne là-dessous une grande humidité. Nous avons les poudres sous l'aile gauche, et, là, on ne saurait pénétrer sans ordre supérieur. A droite sont les conduits d'eau réservés et les salpêtres bruts; au milieu, les contre-mines et les galeries... Vous savez ce que c'est qu'une voûte?

—N'importe, je suis curieux de visiter des lieux où se sont passés tant d'événements sinistres ... où même vous avez couru des dangers, à ce qu'on m'a dit.

—Il ne me fera pas grâce d'un caveau, pensa Desroches.

—Suivez-moi, frère, dans cette galerie qui mène à la poterne ferrée.

»La lanterne jetait une triste lueur aux murailles moisies, et tremblait en se reflétant sur quelques lames de sabre et quelques canons de fusil rongés par la rouille.

—Qu'est-ce que ces armes? demanda Wilhelm.

—Les dépouilles des Prussiens tués à la dernière attaque du fort, et dont mes camarades ont réuni les armes en trophée.

—Il est donc mort plusieurs Prussiens ici?

—Il en est mort beaucoup dans ce rond-point.

—N'y tuâtes-vous pas un sergent, vieillard de haute taille, à moustaches rousses?

—Sans doute; ne vous en ai-je pas conté l'histoire?

—Non, pas vous; mais, hier, à table, on m'a parlé de cet exploit ... que votre modestie nous avait caché.

[p. 214]

—Qu'avez-vous donc, frère? Vous palissez!

»Wilhelm répondit d'une voix forte:

-Ne m'appelez pas frère, mais ennemi!... Regardez, je suis un Prussien! Je suis le fils de ce sergent que vous avez assassiné.

—Assassiné!

—Ou tué, qu'importe! Voyez; c'est là que votre sabre a frappé.

»Wilhelm avait rejeté son manteau et indiquait une déchirure dans l'uniforme vert qu'il avait revêtu, et qui était l'habit même de son père, pieusement conservé.

—Vous êtes le fils de ce sergent! Oh! mon Dieu, me raillez-vous?

—Vous railler? Joue-t-on avec de pareilles horreurs?... Ici a été tué mon père, son noble sang a rougi ces dalles; ce sabre est peut-être le sien... Allons, prenez-en un autre et donnez-moi la revanche de cette partiel... Allons, ce n'est pas un duel, c'est le combat d'un Allemand contre un Français; en garde!

—Mais vous êtes fou, cher Wilhelm! laissez donc ce sabre rouillé. Vous voulez me tuer, suis-je coupable?

—Aussi, vous avez la chance de me frapper à mon tour, et elle est double pour le moins de votre côté. Allons, défendez-vous.

—Wilhelm! tuez-moi sans défense; je perds la raison moi-même, la tète me tourne... Wilhelm! j'ai fait comme tout soldat doit faire; mais songez-y donc... D'ailleurs, je suis le mari de votre sœur; elle m'aime! Oh! ce combat est impossible.

—Ma sœur!... et voilà justement ce qui rend impossible que nous vivions tons deux sous le même ciel! Ma sœur! elle sait tout; elle ne reverra jamais celui qui l'a faite orpheline. Hier, vous lui avez dit le dernier adieu.

»Desroches poussa un cri terrible et se jeta sur Wilhelm pour le désarmer; ce fut une lutte assez longue, car le jeune[p. 215] homme opposait aux secousses de son adversaire la résistance de la rage et du désespoir.

—Rends-moi ce sabre, malheureux, criait Desroches, rends-le-moi! Non, tu ne me frapperas pas, misérable fou!... rêveur cruel!...

—C'est cela, criait Wilhelm d'une voix étouffée, tuez aussi le dis dans la galerie!... Le fils est un Allemand ... un Allemand!

»En ce moment, des pas retentirent et Desroches lâcha prise. Wilhelm abattu ne se relevait pas ...

»Ces pas étaient les miens, messieurs, ajouta l'abbé. Émilie était venue au presbytère me raconter tout, pour se mettre sous la sauvegarde de la religion, la pauvre enfant. J'étouffai la pitié qui parlait au fond de mon cœur, et, lorsqu'elle me demanda si elle pouvait aimer encore le meurtrier de son père, je ne répondis pas. Elle comprit, me serra la main et partit en pleurant. Un pressentiment me vint; je la suivis, et, quand j'entendis qu'on lui répondait à l'hôtel que son frère et son mari étaient allés visiter le fort, je me doutai de l'affreuse vérité. Heureusement, j'arrivai à temps pour empêcher une nouvelle péripétie entre ces deux hommes égarés par la colère et par la douleur.

»Wilhelm, bien que désarmé, résistait toujours aux prières de Desroches; il était accablé, mais son œil gardait encore toute sa fureur.

—Homme inflexible! lui dis-je, c'est vous qui réveillez les morts et qui soulevez des fatalités effrayantes! N'êtes-vous pas chrétien, et voulez-vous empiéter sur la justice de Dieu? Voulez-vous devenir ici le seul criminel et le seul meurtrier? L'expiation sera faite, n'en doutez point; mais ce n'est pas à nous qu'il appartient de la prévoir ni de la forcer.

»Desroches me serra la main et me dit:

—Émilie sait tout. Je ne la reverrai pas; mais je sais ce que j'ai à faire pour lui rendre su liberté.

—Que dites-vous! m'écriai-je, un suicide?

[p. 216]

»A ce mot, Wilhelm s'était levé et avait saisi la main de Desroches.

—Non! disait-il, j'avais tort. C'est moi seul qui suis coupable, et qui devais garder mon secret et mon désespoir!

»Je ne vous peindrai pas les angoisses que nous souffrîmes dans cette heure fatale; j'employai tous les raisonnements de ma religion et de ma philosophie, sans faire naître d'issue satisfaisante à cette cruelle situation; une séparation était indispensable dans tous les cas; mais le moyen d'en déduire les motifs devant la justice? Il y avait là non-seulement un débat pénible à subir, mais encore un danger politique à révéler ces fatales circonstances.

»Je m'appliquai surtout à combattre les projets sinistres de Desroches et à faire pénétrer dans son cœur les sentiments religieux qui font un crime du suicide. Vous savez que ce malheureux avait été nourri à l'école des matérialistes du XVIIIe siècle. Toutefois, depuis sa blessure, ses idées avaient changé beaucoup. Il était devenu l'un de ces chrétiens à demi sceptiques comme nous en avons tant, qui trouvent qu'après tout un peu de religion ne peut nuire, et qui se résignent même à consulter un prêtre en cas qu'il y ait un Dieu! C'est en vertu de cette religion vague qu'il acceptait mes consolations. Quelques jours s'étaient passés. Wilhelm et sa sœur n'avaient pas quitté l'auberge; car Émilie était fort malade après tant de secousses. Desroches logeait au presbytère et lisait toute la journée des livres de piété que je lui prêtais. Un jour, il alla seul au fort, y resta quelques heures, et, en revenant, il me montra une feuille de papier où son nom était inscrit; c'était une commission de capitaine dans un régiment qui partait pour rejoindre la division Partouneaux.

»Nous reçûmes, au bout d'un mois, la nouvelle de sa mort glorieuse autant que singulière. Quoi qu'on puisse dire de l'espèce de frénésie qui le jeta dans la mêlée, on sent que son exemple fut un grand encouragement pour tout le bataillon, qui avait perdu beaucoup de monde à la première charge ...[p. 217] étrange qu'excitait une telle vie et une telle mort. L'abbé reprit en se levant:

—Si vous voulez, messieurs, que nous changions ce soir la direction habituelle de nos promenades, nous suivrons cette vallée de peupliers jaunis par le soleil couchant, et je vous conduirai jusqu'à la Butte-aux-Lierres, d'où nous pourrons apercevoir la croix du couvent où s'est retirée madame Desroches.


[p. 221]

ANGÉLIQUE

[De l'édition des Filles du feu; Giraud, 1854.]

1re LETTRE.
A M. L. D.

Voyage à la recherche «l'un livre unique.—Francfort et Paris.—L'abbé de Bucquoy.—Pilat à Vienne.—La bibliothèque Richelieu.—Personnalités.—La bibliothèque d'Alexandrie.

En 1851, je passais à Francfort.—Obligé de rester deux jours dans cette ville, que je connaissais déjà,—je n'eus d'autre ressource que de parcourir les rues principales, encombrées alors par les marchands forains. La place du Rœmer, surtout, resplendissait d'un luxe inouï d'étalages; et près de là, le marché aux fourrures étalait des dépouilles d'animaux sans nombre, venues soit de la haute Sibérie, soit des bords de la mer Caspienne.—L'ours blanc, le renard bleu, l'hermine, étaient les moindres curiosités de cette incomparable exhibition; plus loin, les verres de Bohême aux mille couleurs éclatantes, montés, festonnés, gravés, incrustés d'or, s'étalaient[p. 222] sur des rayons de planches de cèdre,—comme les fleurs coupées d'un paradis inconnu.

Une plus modeste série d'étalages régnait le long de sombres boutiques, entourant les parties les moins luxueuses du bazar,—consacrées à la mercerie, à la cordonnerie et aux divers objets d'habillement. C'étaient des libraires, venus de divers points de l'Allemagne, et dont la vente la plus productive paraissait être celle des almanachs, des images peintes et des lithographies: le Wolks-Kalender (Almanach du peuple), avec ses gravures sur bois,—les chansons politiques, les lithographies de Robert Blum et des héros de la guerre de Hongrie, voilà ce qui attirait les yeux et les breutsers de la foule. Un grand nombre de vieux livres, étalés sous ces nouveautés, ne se recommandaient que par leurs prix modiques,—et je fus étonné d'y trouver beaucoup de livres français.

C'est que Francfort, ville libre, a servi longtemps de refuge aux protestants;—et, comme les principales villes des Pays-Bas, elle fut longtemps le siège d'imprimeries qui commencèrent par répandre en Europe les œuvres hardies des philosophes et des mécontents français,—et qui sont restées, sur certains points, des ateliers de contrefaçon pure et simple, qu'on aura bien de la peine à détruire.

Il est impossible, pour un Parisien, de résister au désir de feuilleter de vieux ouvrages étalés par un bouquiniste. Cette partie de la foire de Francfort[p. 223] me rappelait les quais,—souvenir plein d'émotion et de charme. J'achetai quelques vieux livres,—ce qui me donnait le droit de parcourir longuement les autres. Dans le nombre, j'en rencontrai un, imprimé moitié en français, moitié en allemand, et dont voici le titre, que j'ai pu vérifier depuis dans le Manuel du Libraire de Brunei:

«Événement des plus rares, ou Histoire du sieur abbé comte de Bucquoy, singulièrement son évasion du Fort-l'Évêque et de la Bastille, avec plusieurs ouvrages vers et prose, et particulièrement la game des femmes, se vend chez Jean de la France, rue de la Réforme, à l'Espérance, à Bonnefoy.—1749.»

Le libraire m'en demanda un florin et six kreutzers (on prononce cruches). Cela me parut cher pour l'endroit, et je me bornai à feuilleter le livre,—ce qui, grâce à la dépense que j'avais déjà faite, m'était gratuitement permis. Le récit des évasions de l'abbé de Bucquoy était plein d'intérêt; mais je me dis enfin: je trouverai ce livre à Paris, aux bibliothèques, ou dans ces mille collections où sont réunis tous les mémoires possibles relatifs à l'histoire de France. Je pris seulement le titre exact, et j'allai me promener au Meinlust, sur le quai du Mein, en feuilletant les pages du Wolks-Kalender.

A mon retour à Paris, je trouvai la littérature dans un état de terreur inexprimable. Par suite de l'amendement Riancey à la loi sur la presse, il était[p. 224] défendu aux journaux d'insérer ce que l'assemblée s'est plu à appeler le feuilleton-roman. J'ai vu bien des écrivains, étrangers à toute couleur politique, désespérés de cette résolution qui les frappait cruellement dans leurs moyens d'existence.

Moi-même, qui ne suis pas un romancier, je tremblais en songeant à cette interprétation vague, qu'il serait possible de donner à ces deux mots bizarrement accouplés: feuilleton-roman, et pressé de vous donner un titre, j'indiquai celui-ci: l'Abbé de Bucquoy, pensant bien que je trouverais très-vite à Paris les documents nécessaires pour parler de ce personnage d'une façon historique et non romanesque,—car il faut bien s'entendre sur les mots.

Je m'étais assuré de l'existence du livre en France, et je l'avais vu classé non-seulement dans le manuel de Brunet, mais aussi dans la France littéraire de Quérard.—Il paraissait certain que cet ouvrage, noté, il est vrai, comme rare, se rencontrerait facilement soit dans quelque bibliothèque publique, soit encore chez un amateur, soit chez les libraires spéciaux.

Du reste, ayant parcouru le livre,—ayant même rencontré un second récit des aventures de l'abbé de Bucquoy dans les lettres si spirituelles et si curieuses de madame Dunoyer,—je ne me sentais pas embarrassé pour donner le portrait de l'homme et pour écrire sa biographie selon des données irréprochables.

[p. 225]

Mais je commence à m'effrayer aujourd'hui des condamnations suspendues sur les journaux pour la moindre infraction au texte de la loi nouvelle. Cinquante francs d'amende par exemplaire saisi, c'est de quoi faire reculer les plus intrépides: car, pour les journaux qui tirent seulement à vingt-cinq mille,—et il y en a plusieurs,—cela représenterait plus d'un million. On comprend alors combien une large interprétation de la loi donnerait au pouvoir de moyens pour éteindre toute opposition. Le régime de la censure serait de beaucoup préférable. Sous l'ancien régime, avec l'approbation d'un censeur,—qu'il était permis de choisir,—on était sûr de pouvoir sans danger produire ses idées, et ta liberté dont on jouissait était extraordinaire quelquefois. J'ai lu des livres contresignés Louis et Phélippeaux qui seraient saisis aujourd'hui incontestablement.

Le hasard m'a fait vivre à Vienne sous le régime de la censure. Me trouvant quelque peu gêné par suite de frais de voyage imprévus, et en raison de la difficulté de faire venir de l'argent de France, j'avais recouru au moyen bien simple d'écrire dans les journaux du pays. On payait cent cinquante francs la feuille de seize colonnes très-courtes. Je donnai deux séries d'articles, qu'il fallut soumettre aux censeurs.

J'attendis d'abord plusieurs jours. On ne me rendait rien.—Je me vis forcé d'aller trouver M. Pilat,[p. 226] le directeur de cette institution, en lui exposant qu'on me faisait attendre trop longtemps le visa.—Il fut pour moi d'une complaisance rare,—et il ne voulut pas, comme son quasi-homonyme, se laver les mains de l'injustice que je lui signalais. J'étais privé, en outre, de la lecture des journaux français, car on ne recevait dans les cafés que le Journal des Débats et la Quotidienne. M. Pilat me dit: «Vous êtes ici dans l'endroit le plus libre de l'empire (les bureaux de la censure), et vous pouvez venir y lire, tous les jours, même le National et le Charivari

Voilà des façons spirituelles et généreuses qu'on ne rencontre que chez les fonctionnaires allemands, et qui n'ont que cela de fâcheux qu'elles font supporter plus longtemps l'arbitraire.

Je n'ai jamais eu tant de bonheur avec la censure française,—je veux parier de celle des théâtres,—et je doute que si l'on rétablissait celle des livres et des journaux, nous eussions plus à nous en louer. Dans le caractère de notre nation, il y a toujours une tendance à exercer la force, quand on la possède, ou les prétentions du pouvoir, quand on le tient en main.

Je parlais dernièrement de mon embarras à un savant, qu'il est inutile de désigner autrement qu'en l'appelant bibliophile. Il me dit: Ne vous servez pas des Lettres galantes de madame Dunoyer pour écrire l'histoire de l'abbé de Bucquoy. Le titre seul du livre empêchera qu'on le considère comme sérieux;[p. 227] attendez la réouverture de la Bibliothèque (elle était alors en vacances), et vous ne pouvez manquer d'y prouver l'ouvrage que vous avez lu à Francfort.

Je ne fis pas attention au malin sourire qui, probablement, pinçait alors la lèvre du bibliophile,—et, le 1er octobre, je me présentais l'un des premiers à la Bibliothèque nationale.

M. Pilon est un homme plein de savoir et de complaisance. Il fit faire des recherches qui, au bout d'une demi-heure, n'amenèrent aucun résultat. Il feuilleta Brunet et Quérard, y trouva le livre parfaitement désigné, et me pria de revenir au bout de trois jours:—on n'avait pas pu le trouver.—Peut-être cependant, me dit M. Pilon, avec l'obligeante patience qu'on lui connaît,—peut-être se trouve-t-il classé parmi les romans.

Je frémis:—Parmi les romans?... mais c'est un livre historique!... cela doit se trouver dans la collection des Mémoires relatifs au siècle de Louis XIV. Ce livre se rapporte à l'histoire spéciale de la Bastille: il donne des détails sur la révolte des camisards, sur l'exil des protestants, sur cette célèbre ligue des faux-saulniers de Lorraine, dont Mandrin se servit plus tard pour lever des troupes régulières qui furent capables de lutter contre des corps d'armée et de prendre d'assaut des villes telles que Beau ne et Dijon!...—Je le sais, nie dit M. Pilon; mais le classement des livres, fait à diverses époques, est souvent fautif.[p. 228] On ne peut en réparer les erreurs qu'à mesure que le public fait la demande des ouvrages. Il n'y a ici que M. Ravenel qui puisse vous tirer d'embarras... Malheureusement, il n'est pas de semaine.

J'attendis la semaine de M. Ravenel. Par bonheur, je rencontrai, le lundi suivant, dans la salle de lecture, quelqu'un qui le connaissait, et qui m'offrit de me présenter à lui. M. Ravenel m'accueillit avec beaucoup de politesse, et me dit ensuite: «Monsieur, je suis charmé du hasard qui me procure votre connaissance, et je vous prie seulement de m'accorder quelques jours. Cette semaine, j'appartiens au public. La semaine prochaine, je serai tout à votre service.»

Comme j'avais été présenté à M. Ravenel, je ne faisais plus partie du public! Je devenais une connaissance privée,—pour laquelle on ne pouvait se déranger du service ordinaire.

Cela était parfaitement juste d'ailleurs;—mais admirez ma mauvaise chance!... Et je n'ai eu qu'elle à accuser.

On a souvent parlé des abus de la Bibliothèque. Ils tiennent en partie à l'insuffisance du personnel, en partie aussi à de vieilles traditions qui se perpétuent. Ce qui a été dit de plus juste, c'est qu'une grande partie du temps et de la fatigue des savants distingués qui remplissent là des fonctions peu lucratives de bibliothécaires, est dépensée à donner aux six cents lecteurs quotidiens des livres usuels,[p. 229] qu'on trouverait dans tous les cabinets de lecture;—ce qui ne fait pas moins de tort à ces derniers qu'aux éditeurs et aux auteurs, dont il devient inutile dès lors d'acheter ou de louer les livres.

On l'a dit encore avec raison, un établissement unique au inonde comme celui-là ne devrait pas être un chauffoir public, une salle d'asile,—dont les hôtes sont, en majorité, dangereux pour l'existence et la conservation des livres. Cette quantité de désœuvrés vulgaires, de bourgeois retirés, d'hommes veufs, de solliciteurs sans places, d'écoliers qui viennent copier leur version, de vieillards maniaques,—comme l'était ce pauvre Carnaval qui venait tous les jours avec un habit rouge, bleu clair, ou vert pomme, et un chapeau orné de fleurs,—mérite sans doute considération, mais n'existe-t-il pas d'autres bibliothèques, et même des bibliothèques spéciales à leur ouvrir?...

Il y avait aux imprimés dix-neuf éditions de Don Quichotte. Aucune n'est restée complète. Les voyages, les comédies, les histoires amusantes, comme celles de M. Thiers et de M. Capefigue, l'Almanach des adresses, sont ce que ce public demande invariablement, depuis que les bibliothèques ne donnent plus de romans en lecture.

Puis, de temps en temps, une édition se dépareille, un livre curieux disparaît, grâce au système trop large qui consiste à ne pas même demander les noms des lecteurs.

[p. 230]

La république des lettres est la seule qui doive être quelque peu imprégnée d'aristocratie,—car on ne contestera jamais celle de la science et du talent.

La célèbre bibliothèque d'Alexandrie n'était ouverte qu'aux savants ou aux poëtes connus par des ouvrages d'un mérite quelconque. Mais aussi l'hospitalité y était complète, et ceux qui venaient y consulter les auteurs étaient logés et nourris gratuitement pendant tout le temps qu'il leur plaisait d'y séjourner.

Et à ce propos,—permettez à un voyageur qui en a foulé les débris et interrogé les souvenirs, de venger la mémoire de l'illustre calife Omar de cet éternel incendie de la bibliothèque d'Alexandrie, qu'on lui reproche communément. Omar n'a jamais mis le pied à Alexandrie,—quoi qu'en aient dit bien des académiciens. Il n'a pas même eu d'ordres à envoyer sur ce point à son lieutenant Amrou.—La bibliothèque d'Alexandrie et le Serapéon, ou maison de secours, qui en faisait partie, avaient été brûlés et détruits au quatrième siècle par les chrétiens,—qui, en outre, massacrèrent dans les rues la célèbre Hypatie, philosophe pythagoricienne. Ce sont là, sans doute, des excès qu'on ne peut reprocher à la religion,—mais il est bon de laver du reproche d'ignorance ces malheureux Arabes dont les traductions nous ont conservé les merveilles de la philosophie, de la médecine et des sciences grecques, en y ajoutant leurs propres travaux,—qui sans cesse[p. 231] perçaient de vifs rayons la brume obstinée des époques féodales.

Pardonnez-moi ces digressions,—et je vous tiendrai au courant du voyage que j'entreprends à la recherche de l'abbé de Bucquoy. Ce personnage excentrique et éternellement fugitif ne peut échapper toujours à une investigation rigoureuse.


2e LETTRE.

Un paléographe.—Rapports de police en 1709.—Affaire Le Pileur.—Un drame domestique.

Il est certain que la plus grande complaisance règne à la Bibliothèque nationale. Aucun savant sérieux ne se plaindra de l'organisation actuelle;—mais quand un feuilletoniste ou un romancier se présente, «tout le dedans des rayons tremble.» Un bibliographe, un homme appartenant à la science régulière, savent juste ce qu'ils ont à demander. Mais l'écrivain fantaisiste, exposé à perpétrer un roman-feuilleton, fait tout déranger, et dérange tout le monde pour une idée biscornue qui lui passe par la tête.

C'est ici qu'il faut admirer la patience d'un conservateur,—l'employé secondaire est souvent trop jeune encore pour s'être fait à celte paternelle abnégation. Il vient parfois des gens grossiers qui se font une idée exagérée des droits que leur confrère cet avantage de faire partie du public,—et qui[p. 232] parlent à un bibliothécaire avec le ton qu'on emploie pour se faire servir dans un café.—Eh bien, un savant illustre, un académicien, répondra à cet homme avec la résignation bienveillante d'un moine. Il supportera tout de lui de dix heures à deux heures et demie, inclusivement.

Prenant pitié de mon embarras, on avait feuilleté les catalogues, remué jusqu'à la réserve, jusqu'à l'amas indigeste des romans,—parmi lesquels avait pu se trouver classé par erreur l'abbé Bucquoy; tout d'un coup un employé s'écria:—Nous l'avons en hollandais! Il me lut ce titre: «Jacques de Bucquoy:—Événements remarquables...»

—Pardon, fis-je observer, le livre que je cherche commence par «Événement des plus rares...»

—Voyons encore, il peut y avoir une erreur de traduction: «.....d'un voyage de seize années fait aux Indes.—Harlem, 1744.»

—Ce n'est pas cela ... et cependant le livre se rapporte à une époque où vivait l'abbé de Bucquoy; le prénom Jacques est bien le sien. Mais qu'est-ce que cet abbé fantastique a pu aller faire dans les Indes?

Un autre employé arrive: on s'est trompé dans l'orthographe du nom; ce n'est pas de Bucquoy; c'est du Bucquoy, et comme il peut avoir été écrit Dubucquoy, il faut recommencer toutes les recherches à la lettre D.

Il y avait véritablement de quoi maudire les particules[p. 233] des noms de famille! Dubucquoy, disais-je, serait un roturier ... et le titre du livre le qualifie comte de Bucquoy!

*

Un paléographe qui travaillait à la table voisine leva la tête et me dit: «La particule n'a jamais été une preuve de noblesse; au contraire, le plus souvent, elle indique la bourgeoisie propriétaire, qui a commencé par ceux que l'on appelait les gens de franc alleu. On les désignait par le nom de leur terre, et l'on distinguait même les branches diverses par la désinence variée des noms d'une famille. Les grandes familles historiques s'appellent Bouchard (Montmorency), Bozon (Périgord), Beaupoil (Saint-Aulaire), Capel (Bourbon), etc. Les de et les du sont pleins d'irrégularités et d'usurpations. Il y a plus: dans toute la Flandre et la Belgique, de est le même article que le der allemand, et signifie le. Ainsi, de Muller veut dire: le meunier, etc.—Voilà un quart de la France rempli de faux gentilshommes. Béranger s'est raillé lui-même très-gaiement sur le de qui précède son nom, et qui indique l'origine flamande.»

On ne discute pas avec un paléographe; on le laisse parler.

*

Cependant, l'examen de la lettre D dans les diverses séries de catalogues n'avait pas produit de résultat.

[p. 234]

—D'après quoi supposez-vous que c'est du Bucquoy, dis-je à l'obligeant bibliothécaire qui était venu en dernier lieu.

—C'est que je viens de chercher ce nom aux manuscrits dans le catalogue des archives de la police: 1709, est-ce l'époque?

—Sans doute; c'est l'époque de la troisième évasion du comte de Bucquoy.

—Du Bucquoy!... c'est ainsi qu'il est porté au catalogue des manuscrits. Montez avec moi, vous consulterez le livre même.

Je me suis vu bientôt maître de feuilleter un gros in-folio relié en maroquin rouge, et réunissant plusieurs dossiers de rapports de police de l'année 1709. Le second du volume portait ces noms: «Le Pileur, François Bouchard, dame de Boulanvilliers, Jeanne Massé,—Comte du Buquoy.»

Nous tenons le loup par les oreilles,—car il s'agit bien là d'une évasion de la Bastille, et voici ce qu'écrit M. d'Argenson dans un rapport à M. de Pontchartrain:

«Je continue à faire chercher le prétendu comte du Buquoy dans tous les endroits qu'il vous a pieu de m'indiquer, mais on n'a peu en rien apprendre, et je ne pense pas qu'il soit à Paris.»

Il y a dans ce peu de lignes quelque chose de rassurant et quelque chose de désolant pour moi.

—Le comte de Buquoy ou de Bucquoy, sur lequel je n'avais que des données vagues ou contestables,[p. 235] prend, grâce à cette pièce, une existence historique certaine. Aucun tribunal n'a plus le droit de le classer parmi les héros du roman-feuilleton.

D'un autre côté, pourquoi M. d'Argenson écrit-il: le prétendu comte de Bucquoy?

Serait-ce un faux Bucquoy,—qui se serait fait passer pour l'autre ... dans un but qu'il est bien difficile aujourd'hui d'apprécier?

Serait-ce le véritable, qui aurait caché son nom sous un pseudonyme?

Réduit à cette seule preuve, la vérité m'échappe,—et il n'y a pas un légiste qui ne fût fondé à contester même l'existence matérielle de l'individu!

Que répondre à un substitut qui s'écrierait devant le tribunal: «Le comte de Bucquoy est un personnage fictif, créé par la romanesque imagination de l'auteur!...» et qui réclamerait l'application de la loi, c'est-à-dire, peut-être un million d'amende! ce qui se multiplierait encore par la série quotidienne de numéros saisis, si on les laissait s'accumuler?

Sans avoir droit au beau nom de savant, tout écrivain est forcé parfois d'employer la méthode scientifique, je me mis donc à examiner curieusement l'écriture jaunie sur papier de Hollande du rapport signé d'Argenson. A la hauteur de cette ligne: «Je continue de faire chercher le prétendu comte ...» Il y avait sur la marge ces trois mots écrits au crayon, et tracés d'une main rapide et ferme: «L'on ne peut trop.» Qu'est-ce que l'on ne peut trop?[p. 236]—chercher l'abbé de Bucquoy, sans doute.....

C'était aussi mon avis.

*

Toutefois, pour acquérir la certitude, en matière d'écritures, il faut comparer. Cette note se reproduisait sur une autre page à propos des lignes suivantes du même rapport:

«Les lanternes ont été posées sous les guichets du Louvre suivant votre intention, et je tiendrai la main à ce qu'elles soient allumées tous les soirs.»

La phrase était terminée ainsi dans l'écriture du secrétaire, qui avait copié le rapport. Une autre main moins exercée avait ajouté à ces mots: «allumées tous les soirs,» ceux-ci: «fort exactement.»

A la marge se retrouvaient ces mots de l'écriture évidemment du ministre Pontchartrain: «L'on ne peut trop.»

La même note que pour l'abbé de Bucquoy.

Cependant, il est probable que M. de Pontchartrain variait ses formules. Voici autre chose:

«J'ai fait dire aux marchands de la foire Saint-Germain qu'ils aient à se conformer aux ordres du roy, qui défendent de donner à manger durant les heures qui conviennent à l'observation du jeusne, suivant les règles de l'Église.»

Il y a seulement à la marge ce mot au crayon: «Bon.»

Plus loin il est question d'un particulier, arrêté pour avoir assassiné une religieuse d'Évreux. On a[p. 237] trouvé sur lui une tasse, un cachet d'argent, des linges ensanglantés et un gand.—Il se trouve que cet homme est un abbé (encore un abbé!); mais les Charges se sont dissipées, selon M. d'Argenson, qui dit que cet abbé est venu à Versailles pour y solliciter des affaires qui ne lui réussissent pas, puis-qu'il est toujours dans le besoin. «Aincy, ajoute-t-il, je crois qu'on peut le regarder comme un visionnaire plus propre à renvoyer dans sa province qu'à tolérer à Paris, où il ne peut être qu'à charge au public.»

Le ministre a écrit au crayon: «Qu'il luy parle auparavant.» Terribles mots, qui ont peut-être changé la face de l'affaire du pauvre abbé.

Et si c'était l'abbé de Bucquoy lui-même!—Pas de nom; seulement un mot: Un particulier. Il est question plus loin de la nommée Lebeau, femme du nommé Cardinal, connue pour une prostituée... Le sieur Pasquier s'intéresse à elle ...

Au crayon, en marge: «A la maison de Force. Bon pour six mois.»

*

Je ne sais si tout le monde prendrait le même intérêt que moi à dérouler ces pages terribles intitulées: Pièces diverses de police. Ce petit nombre de faits peint le point historique où se déroulera la vie de l'abbé fugitif. Et moi, qui le connais, ce pauvre abbé,—mieux peut-être que ne pourront le connaître mes lecteurs,—j'ai frémi en tournant les[p. 238] pages de ces rapports impitoyables qui avaient passé sous la main de ces deux hommes,—d'Argenson et Pontchartrain[1].

Il y a un endroit où le premier écrit, après quelques protestations de dévouement:

«Je saurais même comme je dois recevoir les reproches et les réprimandes qu'il vous plaira de me faire...»

Le ministre répond, à la troisième personne, et cette fois, en se servant d'une plume... «Il ne les méritera pas quand il voudra; et je serais bien fâché de douter de son dévouement, ne pouvant douter de sa capacité.»

Il restait une pièce dans ce dossier. «Affaire Le Pileur.» Tout un drame effrayant se déroula sous mes yeux.

Ce n'est pas un roman.

UN DRAME DOMESTIQUE.—AFFAIRE LE PILEUR.

L'action représente une de ces terribles scènes de famille qui se passent au chevet des morts,—dans ce moment, si bien rendu jadis sur une scène des boulevards,—où l'héritier, quittant son masque de componction et de tristesse, se lève fièrement et dit aux gens de la maison: «Les clefs?»

[p. 239]

Ici nous avons deux héritiers après la mort de Binet de Villiers: son frère Binet de Basse-Maison, légataire universel, et son beau-frère Le Pileur.

Deux procureurs, celui du défunt et celui de Le Pileur travaillaient à l'inventaire, assistés d'un notaire et d'un clerc. Le Pileur se plaignit de ce qu'on n'avait pas inventorié un certain nombre de papiers que Binet de Basse-Maison déclarait de peu d'importance. Ce dernier dit à Le Pileur qu'il ne devait pas soulever de mauvais incidents et pouvait s'en rapporter à ce que dirait Châtelain, son procureur.

Mais Le Pileur répondit qu'il n'avait que faire de consulter son procureur; qu'il savait ce qui était à faire, et que s'il formait de mauvais incidents, il était assez gros seigneur pour les soutenir.

Basse-Maison, irrité de ce discours, s'approcha de Le Pileur et lui dit, en le prenant par les deux boutonnières du haut de son justaucorps, qu'il l'en empêcherait bien;—Le Pileur mit l'épée à la main, Basse-Maison en fit autant... Ils se portèrent d'abord quelques coups d'épée sans beaucoup s'approcher. La dame Le Pileur se jeta entre son mari et son père; les assistants s'en mêlèrent et l'on parvint à les pousser chacun dans une chambre différente, que l'on ferma à clef.

Un moment après l'on entendit s'ouvrir une fenêtre; c'était Le Pileur qui criait à ses gens restés dans la cour «d'aller quérir ses deux neveux.»

[p. 240]

Les hommes de loi commençaient un procès-verbal sur le désordre survenu, quand les deux neveux entrèrent le sabre à la main.—C'étaient deux officiers de la maison du roi; ils repoussèrent les valets, et présentèrent la pointe aux procureurs et au notaire, demandant où était Basse-Maison.

On refusait de leur dire, quand Le Pileur cria de sa chambre: «A moi, mes neveux!»

Les neveux avaient déjà enfoncé la porte de la chambre de gauche, et accablaient de coups de plat de sabre l'infortuné Binet de Basse-Maison, lequel était, selon le rapport, «hasthmatique.»

Le notaire, qui s'appelait Dionis, crut alors que la colère de Le Pileur serait satisfaite et qu'il arrêterait ses neveux;—il ouvrit donc la porte et lui fit ses remontrances. A peine dehors, Le Pileur s'écria: «On va voir beau jeu!» Et arrivant derrière ses neveux, qui battaient toujours Basse-Maison, il lui porta un coup d'épée dans le ventre.

La pièce qui relate ces faits est suivie d'une autre plus détaillée, avec les dépositions de treize témoins,—dont les plus considérables étaient les deux procureurs et le notaire.

Il est juste de dire que ces treize témoins avaient lâché pied au moment critique. Aussi, aucun ne rapporte qu'il soit absolument certain que Le Pileur ait donné le coup d'épée.

Le premier procureur dit qu'il n'est sûr que d'avoir[p. 241] entendu de loin les coups de plat de sabre.

Le second dépose comme son confrère.

Un laquais nommé Barry s'avance davantage:—Il a vu le meurtre de loin par une fenêtre; mais il ne sait si c'était Le Pileur ou un habillé de gris blanc qui a donné à Basse-Maison un coup d'épée dans le ventre. Louis Calot, autre laquais, dépose à peu près de même.

Le dernier de ces treize braves, qui est le moins considérable, le clerc du notaire, a veu la dame Le Pileur faire main basse sur plusieurs des papiers du défunt. Il a ajouté qu'après la scène, Le Pileur est venu tranquillement chercher sa femme dans la salle où elle était, et «qu'il s'en alla dans son carrosse avec elle et les deux hommes qui avaient fait la violence.»

*

La moralité manquerait à ce récit instructif, louchant les mœurs du temps,—si l'on ne lisait à la fin du rapport cette conclusion remarquable: «Il y a peu d'exemples d'une violence aussi odieuse et aussi criminelle... Cependant, comme les héritiers des deux frères morts se trouvent aussi beaux-frères du meurtrier, on peut craindre avec beaucoup d'apparence que cet assassinat ne demeure impuni et ne produise d'autre effet que de rendre le sieur Le Pileur beaucoup plus traitable sur des propositions d'accommoder qui lui seront faites de la part de ses cohéritiers, par rapport à leurs intérêts communs.»

[p. 242]

On a dit que dans le grand siècle, le plus petit commis écrivait aussi pompeusement que Bossuet. Il est impossible de ne pas admirer ce beau détachement du rapport qui fait espérer que le meurtrier deviendra plus traitable sur le règlement de ses intérêts... Quant au meurtre, à l'enlèvement des papiers, aux coups mêmes, distribués probablement aux hommes de loi, ils ne peuvent être punis, parce que ni les parents ni d'autres n'en porteront plainte,—M. Le Pileur étant trop grand seigneur pour ne pas soutenir même ses mauvais incidents...

Il n'est plus question ensuite de cette histoire,—qui m'a fait oublier un instant le pauvre abbé;—mais, à défaut d'enjolivements romanesques, on peut du moins découper des silhouettes historiques pour le fond du tableau. Tout déjà, pour moi, vit et se recompose. Je vois d'Argenson dans son bureau, Pontchartrain dans son cabinet, le Pontchartrain de Saint-Simon, qui se rendit si plaisant en se faisant appeler de Pontchartrain, et qui, comme bien d'autres, se vengeait du ridicule par la terreur.

Mais à quoi bon ces préparations? Me sera-t-il permis seulement de mettre en scène les faits, à la manière de Froissard ou de Monstrelet?—On me dirait que c'est le procédé de Walter Scott, un romancier, et je crains bien qu'il ne faille me borner à une analyse pure et simple de l'histoire de l'abbé de Bucquoy ... quand je l'aurai trouvée.

[1] Voici à quoi rimait dans ce temps-là le nom de Pontchartrain:

C'est un pont de planches pourries,
Un char traîné par les furies
Dont le diable emporta le train.


[p. 243]

3e LETTRE.

Un conservateur de la Bibliothèque Mazarine.—La souris d'Athènes.—La Sonnette enchantée.

J'avais bon espoir: M. Ravenel devait s'en occuper;—ce n'était plus que huit jours à attendre. Et, du reste, je pouvais, dans l'intervalle, trouver encore le livre dans quelque autre bibliothèque publique.

Malheureusement, toutes étaient fermées,—hors la Mazarine. J'allai donc troubler le silence de ces magnifiques et froides galeries. Il y a là un catalogue fort complet, que l'on peut consulter soi-même, et qui, en dix minutes, vous signale clairement le oui ou le non de toute question. Les garçons eux-mêmes sont si instruits qu'il est presque toujours inutile de déranger les employés et de feuilleter le catalogue. Je m'adressai à l'un d'eux, qui fut étonné, chercha dans sa tête et me dit: «Nous n'avons pas le livre...; pourtant, j'en ai une vague idée.

Le conservateur est un homme plein d'esprit, que tout le monde connaît, et de science sérieuse. Il me reconnut. «Qu'avez-vous donc à faire de l'abbé de Bucquoy? est-ce pour un livret d'opéra? j'en ai vu un charmant de vous il y a dix ans[1]; la musique était ravissante. Vous aviez là une actrice[p. 244] admirable... Mais la censure, aujourd'hui, ne vous laissera pas mettre au théâtre un abbé.

—C'est pour un travail historique que j'ai besoin du livre.»

*

Il me regarda avec attention, comme on regarde ceux qui demandent des livres d'alchimie. «Je comprends, dit-il enfin; c'est pour un roman historique, genre Dumas.

—Je n'en ai jamais fait; je n'en veux pas faire: je ne veux pas grever les journaux où j'écris de quatre ou cinq cents francs par jour de timbre... Si je ne sais pas faire de l'histoire, j'imprimerai le le livre tel qu'il est!

Il hocha la tête et me dit:—Nous l'avons.

—Ah!

—Je sais où il est. Il fait partie du fonds de livres qui nous est venu de Saint-Germain-des-Prés. C'est pourquoi il n'est pas encore catalogué... Il est dans les caves.

—Ah! si vous étiez assez bon...

—Je vous le chercherai: donnez-moi quelques jours.

—Je commence le travail après-demain.

—Ah! c'est que tout cela est l'un sur l'autre: c'est une maison à remuer. Mais le livre y est: je l'ai vu.

—Ah! faites bien attention, dis-je, à ces livres du fonds de Saint-Germain-des-Prés,—à cause des[p. 245] rats... On en a signalé tant d'espèces nouvelles sans compter le rat gris de Russie venu à la suite des Cosaques. Il est vrai qu'il a servi à détruire le rat anglais; mais on parle à présent d'un nouveau rongeur arrivé depuis peu. C'est la souris d'Athènes. Il paraît qu'elle peuple énormément, et que la race en a été apportée dans des caisses envoyées ici par l'Université que la France entretient à Athènes.

Le conservateur sourit de ma crainte et me congédia en me promettant tous ses soins.

LA SONNETTE ENCHANTEE.

Il m'est venu encore une idée: la Bibliothèque de l'Arsenal est en vacances; mais j'y connais un conservateur.—Il est à Paris: il a les clefs. Il a été autrefois très-bienveillant pour moi, et voudra bien me communiquer exceptionnellement ce livre, qui est de ceux que sa bibliothèque possède en grand nombre.

Je m'étais mis en route. Une pensée terrible m'arrêta. C'était le souvenir d'un récit fantastique qui m'avait été fait il y a longtemps.

Le conservateur que je connais avait succédé à un vieillard célèbre[2], qui avait la passion des livres, et qui ne quitta que fort tard et avec grand regret ses chères éditions du 17e siècle; il mourut cependant, et le nouveau conservateur prit possession de son appartement.

[p. 246]

Il venait de se marier, et reposait en paix près de sa jeune épouse, lorsque tout à coup il se sent réveillé, à une heure du matin, par de violents coups de sonnette. La bonne couchait à un autre étage. Le conservateur se lève et va ouvrir.

Personne.

Il s'informe dans la maison: tout le monde dormait;—le concierge n'avait rien vu.

Le lendemain, à la même heure, la sonnette retentit de la même manière avec une longue série de carillons.

Pas plus de visiteur que la veille. Le conservateur, qui avait été professeur quelque temps auparavant, suppose que c'est quelque écolier rancuneux, affligé de trop de pensums, qui se sera caché dans la maison,—ou qui aura même attaché un chat par la queue à un nœud coulant qui se serait relâché par l'effet de la traction...

Enfin, le troisième jour, il charge le concierge de se tenir sur le palier, avec une lumière, jusqu'au delà de l'heure fatale, et lui promet une récompense si la sonnerie n'a pas lieu.

A une heure du matin, le concierge voit avec consternation le cordon de sonnette se mettre en branle de lui-même, le gland rouge danse avec frénésie le long du mur. Le conservateur ouvre, de son côté, et ne voit devant lui que le concierge faisant des signes de croix.—C'est l'âme de votre prédécesseur qui revient:

[p. 247]

—L'avez-vous vu?

—Non! mais des fantômes, cela ne se voit pas à la chandelle.

—Eh bien, nous essaierons demain sans lumière.

—Monsieur, vous pourrez bien essayer tout seul... Après mûre réflexion, le conservateur se décida à ne pas essayer de voir le fantôme, et probablement on fit dire une messe pour le vieux bibliophile, car le fait ne se renouvela plus.

Et j'irais, moi, tirer cette même sonnette!... Qui sait si ce n'est pas le fantôme qui m'ouvrira?

Cette bibliothèque est, d'ailleurs, pleine pour moi de tristes souvenirs: j'y ai connu trois conservateurs,—dont le premier était l'original du fantôme supposé; le second, si spirituel et si bon.....qui fut un de mes tuteurs littéraires[3]; le dernier[4], qui me révélait si complaisamment ses belles collections de gravures, et à qui j'ai fait présent d'un Faust, illustré de planches allemandes!

Non, je ne me déciderai pas facilement à retourner à l'Arsenal.

D'ailleurs, nous avons encore à visiter les vieux libraires. Il y a France; il y a Merlin; il y a Techener...

M. France me dit: «Je connais bien le livre; je[p. 248] l'ai eu dans les mains dix fois.....Vous pouvez le trouver par hasard sur les quais: je l'y ai trouvé pour dix sous.

Courir les quais plusieurs jours pour chercher un livre noté comme rare.....J'ai mieux aimé aller chez Merlin. «Le Bucquoy? me dit son successeur; nous ne connaissons que cela; j'en ai même un sur ce rayon...»

Il est inutile d'exprimer ma joie. Le libraire m'apporta un livre in-12, du format indiqué; seulement, il était un peu gros (649 pages). Je trouvai, en l'ouvrant, ce titre, en regard d'un portrait: «Éloge du comte de Bucquoy.» Autour du portrait, on retrouvait en latin: COMES. A. BVCQVOY.

Mon illusion ne dura pas longtemps; c'était une histoire de la rébellion de Bohême, avec le portrait d'un Bucquoy en cuirasse, ayant-barbe coupée à la mode de Louis XIII. C'est probablement l'aïeul du pauvre abbé.—Mais il n'était pas sans intérêt de posséder ce livre; car souvent les goûts et les traits de famille se reproduisent. Voilà un Bucquoy né dans l'Artois qui fait la guerre de Bohême;—sa figure révèle l'imagination et l'énergie, avec un grain de tendance au fantasque. L'abbé de Bucquoy a dû lui succéder comme les rêveurs succèdent aux hommes d'action.

LE CANARI.

En me rendant chez Techener pour tenter une dernière chance, je m'arrêtai à la porte d'un oiselier.

[p. 249]

Une femme d'un certain âge, en chapeau, vêtue avec ce soin à demi luxueux qui révèle qu'on a vu de meilleurs jours, offrait au marchand de lui vendre un canari avec sa cage.

Le marchand répondit qu'il était bien embarrassé seulement de nourrir les siens. La vieille dame insistait d'une voix oppressée. L'oiselier lui dit que son oiseau n'avait pas de valeur.—La dame s'éloigna en soupirant.

J'avais donné tout mon argent pour les exploits en Bohême du comte de Bucquoy: sans cela, j'aurais dit au marchand: Rappelez cette dame, et dites-lui que vous vous décidez à acheter l'oiseau.....

La fatalité qui me poursuit à propos des Bucquoy m'a laissé le remords de n'avoir pu le faire.


M. Techener m'a dit: Je n'ai plus d'exemplaires du livre que vous cherchez; mais je sais qu'il s'en vendra un prochainement dans la bibliothèque d'un amateur.

—Quel amateur?...

—X., si vous voulez, le nom ne sera pas sur le catalogue.,

—Mais, si je veux acheter l'exemplaire maintenant?...

—On ne vend jamais d'avance les livres catalogués et classés dans les lots. La vente aura lieu le 11 novembre.

[p. 250]

Le 11 novembre!

Hier, j'ai reçu une note de M. Ravenel, conservateur delà Bibliothèque, à qui j'avais été présenté. Il ne m'avait pas oublié, et m'instruisait du même détail. Seulement il paraît que la vente a été remise au 20 novembre.

Que faire d'ici là.—Et encore, à présent, le livre montera peut-être à un prix fabuleux...


[1] Piquillo, musique de Moupou, en collaboration avec Alexandre Dumas.

[2] M. de Saint-Martin.

[3] Nodier.

[4] Soulié.


4e LETTRE.

Un manuscrit des archives.—Angélique de Longueval.—Voyage à Compiègne.—Histoire de la grand'tante de l'abbé de Bucquoy.

J'ai eu l'idée d'aller aux archives de France où l'on m'a communiqué la généalogie authentique des Bucquoy. Leur nom patronymique est Longueval. En compulsant les dossiers nombreux qui se rattachent à cette famille, j'ai fait une trouvaille des plus heureuses.

C'est un manuscrit d'environ cent pages, au papier jauni, à l'encre déteinte, dont les feuilles sont réunies avec des faveurs d'un rose passé, et qui contient l'histoire d'Angélique de Longueval; j'en ai pris quelques extraits que je tâcherai de lier par une analyse fidèle. Une foule de pièces et de renseignements sur les Longueval et sur les Bucquoy m'ont renvoyé à d'autres pièces, qui doivent exister à la Bibliothèque de Compiègne.—Le lendemain était le propre jour de la Toussaint; je n'ai pas[p. 251] manqué cette occasion de distraction et d'étude.

La vieille France provinciale est à peine connue,—de ces côtés surtout,—qui cependant font partie des environs de Paris. Au point où l'Ile-de-France, le Valois et la Picardie se rencontrent,—divisés par l'Oise et l'Aisne, au cours si lent et si paisible,—il est permis de rêver les plus belles bergeries du monde.

La langue des paysans eux-mêmes est du plus pur français, à peine modifié par une prononciation où les désinences des mots montent au ciel à la manière du chant de l'alouette... Chez les enfants cela forme comme un ramage. Il y a aussi dans les tournures de phrases quelque chose d'italien,—ce qui tient sans doute au long séjour qu'ont fait les Médicis et leur suite florentine dans ces contrées, divisées autrefois en apanages royaux et princiers.

Je suis arrivé hier au soir à Compiègne, poursuivant les Bucquoy sous toutes les formes, avec cette obstination lente qui m'est naturelle. Aussi bien les archives de Paris, où je n'avais pu prendre encore que quelques notes, eussent été fermées aujourd'hui, jour de la Toussaint.

A l'hôtel de la Cloche, célébré par Alexandre Dumas, on menait grand bruit, ce matin. Les chiens aboyaient, les chasseurs préparaient leurs armes; j'ai entendu un piqueur qui disait à son maître: «Voici le fusil de monsieur le marquis.»

Il y a donc encore des marquis!

[p. 252]

J'étais préoccupé d'une tout autre chasse... Je m'informai de l'heure à laquelle ouvrait la Bibliothèque.

—Le jour de la Toussaint, me dit-on, elle est naturellement fermée.

—Et les autres jours!

—Elle ouvre de sept heures du soir à onze heures. Je crains de me faire ici plus malheureux que je n'étais. J'avais une recommandation pour l'un des bibliothécaires, qui est en même temps un de nos bibliophiles les plus éminents. Non-seulement il a bien voulu me montrer les livres de la ville, mais encore les siens,—parmi lesquels se trouvent de précieux autographes, tels que ceux d'une correspondance inédite de Voltaire, et un recueil de chansons mises en musique par Rousseau et écrites de sa main, dont je n'ai pu voir sans attendrissement la belle et nette exécution,—avec ce titre: Anciennes Chansons sur de nouveaux airs. Voici la première dans le style marotique:

Celui plus je ne suis que j'ai jadis été,
Et plus ne saurais jamais l'être:
Mon doux printemps et mon été
Ont fait le saut par la fenêtre, etc.

Cela m'a donné l'idée de revenir à Paris par Ermenonville,—ce qui est la roule la plus courte comme distance et la plus longue comme temps, bien que le chemin de fer fasse un coude énorme pour atteindre Compiègne.

[p. 253]

On ne peut parvenir à Ermenonville, ni s'en éloigner, sans faire au moins trois lieues à pied.—Pas une voiture directe. Mais demain, jour des Morts, c'est un pèlerinage que j'accomplirai respectueusement,—tout en pensant à la belle Angélique de Longueval.

Je vous adresse tout ce que j'ai recueilli sur elle aux archives et à Compiègne, rédigé sans trop de préparation d'après les documents manuscrits et surtout d'après ce cahier jauni, entièrement écrit de sa main, qui est peut-être plus hardi étant d'une fille de grande maison,—que les Confessions mêmes de Rousseau.

Angélique de Longueval était fille d'un des plus grands seigneurs de Picardie. Jacques de Longueval, comte de Haraucourt, son père, conseiller du roi en ses conseils, maréchal de ses camps et armées, avait le gouvernement du Châtelet et de Clermont-en-Beauvoisis. C'était dans le voisinage de cette dernière ville, au château de Saint-Rimbaut, qu'il laissait sa femme et sa fille, lorsque le devoir de ses charges l'appelait à la cour ou à l'armée.

Dès l'âge de treize ans, Angélique de Longueval, d'un caractère triste et rêveur,—n'ayant goût, comme elle le disait, ni aux belles pierres, ni aux belles tapisseries, ni aux beaux habits, ne respirait que la mort pour guérir son esprit. Un gentilhomme de la maison de son père en devint amoureux. Il jetait continuellement les yeux sur elle, l'entourait[p. 254] de ses soins, et bien qu'Angélique ne sût pas encore ce que c'était qu'Amour, elle trouvait un certain charme à la poursuite dont elle était l'objet.

La déclaration d'amour que lui fit ce gentilhomme resta même tellement gravée dans sa mémoire, que six ans plus tard, après avoir traversé les orages d'un autre amour, des malheurs de toute sorte, elle se rappelait encore cette première lettre et la retraçait mot pour mot. Qu'on me permette de citer ici ce curieux échantillon du style d'un amoureux de province au temps de Louis XIII.

Voici la lettre du premier amoureux de mademoiselle Angélique de Longueval:

«Je ne m'étonne plus de ce que les simples, sans la force des rayons du soleil, n'ont nulle vertu, puisque aujourd'hui j'ai été si malheureux que de sortir sans avoir vu cette belle aurore, laquelle m'a toujours mis en pleine lumière, et dans l'absence de laquelle je suis perpétuellement accompagné d'un cercle de ténèbres, dont le désir d'en sortir, et celui de vous revoir, ma belle, m'a obligé, comme ne pouvant vivre sans vous voir, de retourner avec tant de promptitude, afin de me ranger à l'ombre de vos belles perfections, l'aimant desquelles m'a entièrement dérobé le cœur et l'âme; larcin toutefois que je révère, en ce qu'il m'a élevé en un lieu si saint et si redoutable, et lequel je veux adorer toute ma vie avec autant de zèle et de fidélité que vous êtes parfaite.»

[p. 255]

Cette lettre ne porta pas bonheur au pauvre jeune homme qui l'avait écrite. En essayant de la glisser à Angélique, il fut surpris par le père,—et mourait à quatre jours de là, tué l'on ne dit pas comment.

Le déchirement que cette mort fit éprouver à Angélique lui révéla l'Amour. Deux ans entiers elle pleura. Au bout de ce temps, ne voyant, dit-elle, d'autre remède à sa douleur que la mort ou une autre affection, elle supplia son père de la mener dans le monde. Parmi tant de seigneurs qu'elle y rencontrerait elle trouverait bien, pensait-elle, quelqu'un à mettre en son esprit à la place de ce mort éternel.

Le comte d'Haraucourt ne se rendit pas, selon toute apparence, aux prières de sa fille, car parmi les personnes qui s'éprirent d'amour pour elle, nous ne voyons que des officiers domestiques de la maison paternelle. Deux, entre autres, M. de Saint-Georges, gentilhomme du comte, et Fargue, son valet de chambre, trouvèrent dans cette passion commune pour la fille de leur maître une occasion de rivalité qui eut un dénoûment tragique. Fargue, jaloux de la supériorité de son rival, avait tenu quelques discours sur son compte. M. de Saint-Georges l'apprend, appelle Fargue, lui remontre sa faute, et lui donne, en fin de compte, tant de coups de plat d'épée, que son arme en reste tordue. Plein de fureur, Fargue parcourt l'hôtel, cherchant une épée. Il rencontre le baron d'Haraucourt, frère d'Angélique:[p. 256] lui arrachant son épée, il court la plonger dans la gorge de son rival, que l'on relève expirant. Le chirurgien n'arrive que pour dire à Saint-Georges: «Criez merci à Dieu, car vous êtes mort.» Pendant ce temps, Fargue s'était enfui.

Tels étaient les tragiques préambules de la grande passion qui devait précipiter la pauvre Angélique dans une série de malheurs.

HISTOIRE
DE LA GRAND'TANTE DE L'ABBÉ DE BUCQUOY.

Voici maintenant les premières lignes du manuscrit:

«Lorsque ma mauvaise fortune jura de continuer à ne plus me laisser en repos, ce fut un soir à Saint-Rimault, par un homme que j'avais connu il y avait plus de sept ans, et pratiqué deux ans entiers sans l'aimer. Ce garçon étant entré dans ma chambre sous prétexte du bien qu'il voulait à la demoiselle de ma mère nommée Beauregard, s'approcha de mon lit en me disant: «Vous plaît-il, madame?» et en s'approchant de plus près me dit ces paroles: «Ah! que je vous aime, il y a longtemps!» auxquelles paroles je répondis: Je ne vous aime point, je ne vous hais point aussi; seulement, allez vous-en, de peur que mon papa ne sache que vous êtes ici à ces heures. Le jour étant venu, je cherchai incontinent[p. 257] l'occasion de voir celui qui m'avait fait la nuit sa déclaration d'amour; et, le considérant, je ne le trouvai haïssable que de sa condition, laquelle lui donna tout ce jour-là une grande retenue, et il me regardait continuellement. Tous les jours en suivants se passèrent avec de grands soins qu'il prenait de s'ajuster bien pour me plaire. Il est vrai aussi qu'il était fort aimable, et que ses actions ne procédaient pas du lieu d'où il était sorti, car il avait le cœur très-haut et très-courageux.»

Ce jeune homme, comme nous l'apprend le récit d'un père célestin, cousin d'Angélique, se nommait La Corbinière et n'était autre que le fils d'un charcutier de Clermont-sur-Oise, engagé au service du comte d'Haraucourt. Il est vrai que le comte, maréchal des camps et armées du roi, avait monté sa maison sur un pied militaire, et chez lui les serviteurs, portant moustaches et éperons, n'avaient pour livrée que l'uniforme. Ceci explique jusqu'à un certain point l'illusion d'Angélique.

Elle vit avec chagrin partir La Corbinière, qui s'en allait, à la suite de son maître, retrouver à Charleville monseigneur de Longueville, malade d'une dyssenterie.—Triste maladie, pensait naïvement la jeune fille, triste maladie, qui l'empêchait de voir celui «dont l'affection ne lui déplaisait pas.» Elle le revit plus tard à Verneuil. Cette rencontre se fit à l'église. Le jeune homme avait gagné de[p. 258] belles manières à la cour du duc de Longueville. Il était vêtu de drap d'Espagne gris de perle, avec un collet de point coupé et un chapeau gris orné de plumes gris de perle et jaunes. Il s'approcha d'elle un moment sans que personne le remarquât et lui dit: «Prenez, Madame, ces bracelets de senteur que j'ai apportés de Charleville, où il m'a grandement ennuyé

La Corbinièro reprit ses fonctions au château. Il feignait toujours d'aimer la chambrière Beauregard, et lui faisait accroire qu'il ne venait chez sa maîtresse que pour elle. «Cette simple fille,—dit Angélique,—le croyait fermement... Ainsi, nous passions deux ou trois heures à rire tous trois ensemble tous les soirs, dans le donjon de Verneuil, en la chambre tendue de blanc.»

La surveillance et les soupçons d'un valet de chambre nommé Dourdillie interrompit ces rendez-vous. Les amoureux ne purent plus correspondre que par lettres. Cependant, le père d'Angélique, étant allé à Rouen pour retrouver le duc de Longueville, dont il était le lieutenant,—La Corbinière s'échappa la nuit, monta sur une muraille par une brèche, et, arrivé près de la fenêtre d'Angélique, jeta une pierre à la vitre.

La demoiselle le reconnut et dit, en dissimulant encore, à sa chambrière Beauregard: «Je crois que votre amoureux est fou. Allez vilement lui ouvrir la porte de la salle basse qui donne dans le parterre,[p. 259] car il y est entré. Cependant, je vais m'habiller et allumer de la chandelle.»

Il fut question de donner à souper au jeune homme, «lequel ne fut que de confitures liquides. Toute cette nuit,—ajoute la demoiselle,—nous la passâmes tous trois à rire.»

Mais, ce qu'il y eut de malheureux pour la pauvre Beauregard, c'est que la demoiselle et La Corbinière se riaient surtout en secret de la confiance qu'elle avait d'être aimée de lui.

Le jour venu, on cacha le jeune homme dans la chambre dite du roy, où jamais personne n'entrait;—puis à la nuit on Fallait quérir. «Son manger, dit Angélique, fut, ces trois jours, de poulet frais que je lui portais entre ma chemise et ma cotte.»

La Corbinière fut forcé enfin d'aller rejoindre le comte, qui alors séjournait à Paris. Un an se passa, pour Angélique, dans une mélancolie—distraite seulement par les lettres qu'elle écrivait à son amant. «Je n'avais pas d'autre divertissement, dit-elle, car les belles pierres, ni les belles tapisseries et beaux habits, sans la conversation des honnêtes gens, ne me pouvaient plaire.....Notre revue fut à Saint-Rimaut, avec des contentement si grands, que personne ne peut le savoir que ceux qui ont aimé. Je le trouvai encore plus aimable dans cet habit, qu'il avait d'écarlate.....»

Les rendez-vous du soir recommencèrent. Le valet Dourdillie n'était plus au château, et sa chambre[p. 260] était occupée par un fauconnier nommé Lavigne qui faisait semblant de ne s'apercevoir de rien.

Les relations se continuèrent ainsi, toujours chastement, du reste,—et ne laissant regretter que les mois d'absence de La Corbinère, forcé souvent de suivre le comte aux lieux où l'appelait son service militaire. «Dire, écrit Angélique, tous les contentements que nous eûmes en trois ans de temps en France[1], il serait impossible.»

Un jour, La Corbinière devint plus hardi. Peut-être les compagnies de Paris l'avaient-elles un peu gâté.—Il entra dans la chambre d'Angélique fort lard. Sa suivante était couchée à terre, elle dans son lit. Il commença par embrasser la suivante d'après la supposition habituelle, puis il lui dit: «Il faut que je fasse peur à madame.»

«Alors, ajoute Angélique,—comme je dormais, il se glissa tout d'un temps en mon lit, avec seulement un caleçon. Moi, plus effrayée que contente, je le suppliai, par la passion qu'il avait pour moi, de s'en aller bien vite, parce qu'il était impossible de marcher ni de parler dans ma chambre que mon papa ne l'entendit. J'eus beaucoup de peine à le faire sortir.»

L'amoureux, un peu confus, retourna à Paris. Mais, à son retour, l'affection mutuelle s'était en[p. 261]encore augmentée;—et les parents en avaient quelque soupçon vague.—La Corbinière se cacha sous un grand tapis de Turquie recouvrant une table, un jour que la demoiselle était couchée dans la chambre dite du Roi, «et vint se mettre près d'elle.» Cinquante fois elle le supplia, craignant toujours de voir son père entrer.—Du reste, même endormis l'un près de l'autre, leurs caresses étaient pures...

[1] On disait alors ces mois: en France, de tous les lieux compris dans l'Ile de France. Plus loin commençait la Picardie et le Soissonnais. Cela se dit encore pour distinguer certaines localités.


5e LETTRE.

Suite de l'histoire de la grand'tante de l'abbé de Bucquoy.

C'était l'esprit du temps,—où la lecture des poëtes italiens faisait régner encore, dans les provinces surtout, un platonisme digne de celui de Pétrarque. On voit des traces de ce genre d'esprit dans le style de la belle pénitente à qui nous devons ces confessions.

Cependant, le jour étant venu, La Corbinière sortit un peu tard par la grande salle. Le comte, qui s'était levé de bonne heure, l'aperçut, sans pouvoir être sûr au juste qu'il sortît de chez sa fille, mais le soupçonnant très-fort.

«Ce pourquoi, ajoute la demoiselle, mon très-cher papa resta ce jour-là très-mélancolique et ne faisait autre que de parler avec maman; pourtant l'on ne me dit rien du tout.»

Le troisième jour, le comte était obligé de se[p. 262] rendre aux funérailles de son beau-frère Manicamp. Il se fit suivre de La Corbinière,—ainsi que d'un fils, d'un palefrenier et de deux laquais, et se trouvant au milieu de la forêt de Compiègne, il s'approcha tout à coup de l'amoureux, lui tira par surprise l'épée du baudrier, et, lui mettant le pistolet sur la gorge, dit au laquais: «Otez les éperons à ce traître, et vous en allez un peu devant.....»

INTERRUPTION.

Je ne voudrais pas imiter ici le procédé des narrateurs de Constantinople ou des conteurs du Caire, qui, par un artifice vieux comme le monde, suspendent une narration à l'endroit le plus intéressant, afin que la foule revienne le lendemain au même café.—L'histoire de l'abbé Bucquoy existe; je finirai par la trouver.

Seulement, je m'étonne que dans une ville comme Paris, centre des lumières, et dont les bibliothèques publiques contiennent deux millions de livres, on ne puisse rencontrer un livre français, que j'ai pu lire à Francfort,—et que j'avais négligé d'acheter.

Tout disparaît peu à peu, grâce au système de prêt des livres,—et aussi parce que la race des collectionneurs littéraires et artistiques ne s'est pas renouvelée depuis la révolution. Tous les livres curieux, volés, achetés ou perdus, se retrouvent en[p. 263] Hollande, on Allemagne et en Russie.—Je crains un long voyage dans cette saison, et je me contente de faire encore des recherches dans un rayon de quarante kilomètres autour de Paris.

*

J'ai appris que la poste de Senlis avait mis dix-sept heures pour vous transmettre une lettre qui, en trois heures, pouvait être rendue à Paris. Je pense que cela ne tient pas à ce que je sois mal vu dans ce pays, où j'ai été élevé; mais voici un détail curieux.

Il y a quelques semaines, je commençais déjà à faire le plan du travail que vous voulez bien publier, et je faisais quelques recherches préparatoires sur les Bucquoy,—dont le nom a toujours résonné dans mon esprit comme un souvenir d'enfance. Je me trouvais à Senlis avec un ami, un ami breton, très-grand et à la barbe noire. Arrivés de bonne heure par le chemin de fer, qui s'arrête à Saint-Maixent, et ensuite par un omnibus, qui traverse les bois, en suivant la vieille route de Flandre,—nous eûmes l'imprudence d'entrer au café le plus apparent de la ville, pour nous y réconforter.

Ce café était plein de gendarmes, dans l'état gracieux qui, après le service, leur permet de prendre quelques divertissements. Les uns jouaient aux dominos, les autres au billard.

Ces militaires s'étonnèrent sans doute de nos façons et de nos barbes parisiennes. Mais ils n'en manifestèrent rien ce soir-là.

[p. 264]

Le lendemain, nous déjeunions à l'hôtel excellent de la Truite qui file (je vous prie de croire que je n'invente rien), lorsqu'un brigadier vint nous demander très-poliment nos passeports.

Pardon de ces minces détails,—mais cela peut intéresser tout le monde...

Nous lui répondîmes à la manière dont un certain soldat répondit à la maréchaussée,—selon une chanson de ce pays-là même... (J'ai été bercé avec cette chanson.)

On lui a demandé:
Où est votre congé?
—Le congé que j'ai pris;
Il est sous mes souliers!

La réponse est jolie. Mais le refrain est terrible:

Spiritus sanctus,
Quoniam bonus!

Ce qui indique suffisamment que le soldat n'a pas bien uni..... Notre affaire a eu un dénoûment moins grave. Aussi, avions-nous répondu très-honnêtement qu'on ne prenait pas d'ordinaire de passeport pour visiter la grande banlieue de Paris. Le brigadier avait salué sans faire d'observation.

Nous avions parlé à l'hôtel d'un dessein vague d'aller à Ermenonville. Puis, le temps étant devenu mauvais, l'idée a changé, et nous sommes allés retenir nos places à la voiture de Chantilly, qui nous rapprochait de Paris.

[p. 265]

Au moment de partir, nous voyons arriver un commissaire orné de deux gendarmes qui nous dit: «Vos papiers?»

Nous répétons ce que nous avions dit déjà.

—Hé bien! messieurs, dit ce fonctionnaire, vous êtes en état d'arrestation.

Mon ami le Breton fronçait le sourcil, ce qui aggravait notre situation.

Je lui ai dit: Calme-toi. Je suis presque un diplomate... J'ai vu de près,—à l'étranger,—des rois, des pachas et même des padischas, et je sais comment on parle aux autorités.

—Monsieur le commissaire, dis-je alors (parce qu'il faut toujours donner leurs titres aux personnes), j'ai fait trois voyages en Angleterre, et l'on ne m'a jamais demandé de passeport que pour me conférer le droit de sortir de France... Je reviens d'Allemagne, où j'ai traversé dix pays souverains,—y compris la Hesse:—on ne m'a pas même demandé mon passeport en Prusse.

—Eh bien! je vous le demande en France.

—Vous savez que les malfaiteurs ont toujours des papiers en règle...

—Pas toujours...

Je m'inclinai.

—J'ai vécu sept ans dans ce pays; j'y ai même quelques restes de propriétés...

—Mais vous n'avez pas de papiers?

—C'est juste... Croyez-vous maintenant que des[p. 266] gens suspects iraient prendre un bol de punch dans un café où les gendarmes font leur partie le soir?

—Cela pourrait être un moyen de se déguiser mieux.

Je vis que j'avais affaire à un homme d'esprit.

—Eh bien! monsieur le commissaire, ajoutai-je, je suis tout bonnement un écrivain; je fais des recherches sur la famille des Bucquoy de Longueval, et je veux préciser la place, ou retrouver les ruines, des châteaux qu'ils possédaient dans la province.

Le front du commissaire s'éclaircit tout à coup:

—Ah! vous vous occupez de littérature? Et moi aussi, monsieur! J'ai fait des vers dans ma jeunesse... une tragédie.

Un péril succédait à un autre;—le commissaire paraissait disposé à nous inviter à dîner pour nous lire sa tragédie. Il fallut prétexter des affaires à Paris pour être autorisé à monter dans la voiture de Chantilly, dont le départ était suspendu par notre arrestation.

Je n'ai pas besoin, de vous dire que je continue à ne vous donner que des détails exacts sur ce qui m'arrive dans ma recherche assidue.

Ceux qui ne sont pas chasseurs ne comprennent point assez la beauté des paysages d'automne.—En ce moment, malgré la brume du matin, nous apercevons des tableaux dignes des grands maîtres flamands. Dans les châteaux et dans les musées, on[p. 267] retrouve encore l'esprit des peintres du Nord. Toujours des points de vue aux teintes roses ou bleuâtres dans le ciel, aux arbres à demi effeuillés,—avec des champs dans le lointain ou sur le premier plan, des scènes champêtres.

Le voyage à Cythère de Watteau a été conçu dans les brumes transparentes et colorées de ee pays. C'est une Cythère calquée sur un îlot de ces étangs créés par les débordements de l'Oise, et de l'Aisne, —ces rivières si calmes et si paisibles en été.

Le lyrisme de ces observations ne doit pas vous étonner;—fatigué des querelles vaines et des stériles agitations de Paris, je me repose en revoyant ces campagnes si vertes et si fécondes;—je reprends, des forces sur cette terre maternelle.

Quoi qu'on puisse dire philosophiquement, nous tenons au sol par bien des liens. On n'emporte pas les cendres de ses pères à la semelle de ses souliers,—et le plus pauvre garde quelque part un souvenir sacré qui lui rappelle ceux qui l'ont aimé. Religion ou philosophie, tout indique à l'homme ce culte éternel des souvenirs.


6e LETTRE.

Le jour des Morts.—Senlis.—Les tours des Romains,—Les jeunes filles.—Delphine.

C'est le jour des Morts que je vous écris;—pardon de ces idées mélancoliques. Arrivé à Senlis la[p. 268] veille, j'ai passé par les paysages les plus beaux et les plus tristes qu'on puisse voir dans celte saison. La teinte rougeàtre des chênes et des trembles sur le vert foncé des gazons, les troncs blancs des bouleaux se détachant du milieu des bruyères et des broussailles,—et surtout la majestueuse longueur de celte route de Flandre, qui l'élève parfois de façon à vous faire admirer un vaste horizon de forêts brumeuses, tout cela m'avait porté à la rêverie. En arrivant à Senlis, j'ai vu la ville en fête. Les cloches,—dont Rousseau aimait tant le son lointain,—résonnaient de tous côtés; les jeunes filles se promenaient par compagnies dans, la ville, ou se tenaient devant les portes des maisons en souriant et caquetant. Je ne sais si je suis victime d'une illusion: je n'ai pu rencontrer encore une fille laide à Senlis; celles-là peut-être ne se montrent pas!

Non:—le sang est beau généralement, ce qui tient sans doute à l'air pur, à la nourriture abondante, à la qualité des eaux. Senlis est une ville isolée de ce grand mouvement du chemin de fer du Nord qui entraîne les populations vers l'Allemagne.—Je n'ai jamais su pourquoi le chemin de fer du Nord ne passait pas par nos pays,—et faisait un coude énorme qui encadre en partie Montmorency, Luzarches, Gonesse et autres localités, privées du privilège qui leur aurait assuré un trajet direct. Il est probable que les personnes qui ont institué ce chemin auront tenu à le faire passer par leurs[p. 269] propriétés.—Il suffit de consulter la carte pour apprécier la justesse de cette observation.

Il est naturel, un jour de fête à Senlis, d'aller voir la cathédrale. Elle est fort belle, et nouvellement restaurée, avec l'écusson semé de fleurs de lis qui représente les armes de la ville, et qu'on a eu soin de replacer sur la porte latérale. L'évêque officiait en personne,—et la nef était remplie des notabilités châtelaines et bourgeoises qui se rencontrent encore dans cette localité.

LES JEUNES FILLES.

En sortant, j'ai pu admirer, sous un rayon de soleil couchant, les vieilles tours des fortifications romaines, à demi démolies et revêtues de lierre.

—En passant près du prieuré, j'ai remarqué un groupe de petites filles qui s'étaient assises sur les marches de la porte.

Elles chantaient sous la direction de la plus grande, qui, debout devant elles, frappait des mains en réglant la mesure.

—Voyons, mesdemoiselles, recommençons; les petites ne vont pas!... Je veux entendre cette petite-là qui est à gauche, la première sur la seconde marche:—Allons, chante toute seule.

Et la petite se met à chanter avec une voix faible, mais bien timbrée:

Les canards dans la rivière... etc.

[p. 270]

Encore un air avec lequel j'ai été bercé. Les souvenirs d'enfance se ravivent quand on a atteint la moitié de la vie.—C'est comme un manuscrit palympseste dont on fait reparaître les lignes par des procédés chimiques.

Les petites filles reprirent ensemble une autre chanson, encore un souvenir:

Trois filles dedans un pré...
Mon cœur vole (bis)!
Mon cœur vote à votre gré!

«Scélérats d'enfants! dit un brave paysan qui s'était arrêté près de moi à les écouter... Mais vous êtes trop gentilles!... Il faut danser à présent.»

Les petites filles se levèrent de l'escalier et dansèrent une danse singulière qui m'a rappelé celle des filles grecques dans les îles.

Elles se mettent toutes,—comme on dit chez, nous,—à la queue leleu; puis un jeune garçon prend les mains de la première et la conduit en reculant, pendant que les autres se tiennent les bras, que chacune saisit derrière sa compagne. Cela forme un serpent qui se meut d'abord en spirale et ensuite en cercle, et qui se resserre de plus en plus autour de l'auditeur, obligé d'écouter le chant, et quand la ronde se resserre, d'embrasser les pauvres enfants, qui font cette gracieuseté à l'étranger qui passe.

Je n'étais pas un étranger, mais j'étais ému[p. 271] jusqu'aux larmes en reconnaissant, dans ces petites voix, des intonations, des roulades, des finesses d'accent, autrefois entendues,—et qui, des mères aux filles, se conservent les mêmes...

La musique, dans cette contrée, n'a pas été gâtée par l'imitation des opéras parisiens, des romances de salon ou des mélodies exécutées par les orgues. On en est encore, à Senlis, à la musique du seizième siècle, conservée traditionnellement depuis les Médicis. L'époque de Louis XIV a aussi laissé des traces. Il y a dans les souvenirs des filles de la campagne, des complaintes—d'un mauvais goût ravissant.

On trouve là des restes de morceaux d'opéras, du seizième siècle, peut-être,—ou d'oratorios du dix-septième.

DELPHINE.

J'ai assisté autrefois à une représentation, donnée à Senlis dans une pension de demoiselles.

On jouait un mystère,—comme aux temps passés.—La vie du Christ avait été représentée dans tous ses détails, et la scène dont je me souviens était celle où l'on attendait la descente du Christ dans les enfers.

Une très-belle fille blonde parut avec une robe blanche, une coiffure de perles, une auréole et une épée dorée, sur un demi globe, qui figurait un astre éteint.

[p. 272]

Elle chantait:

Anges! descendez promptement,.
Au fond du purgatoire!...

Et elle parlait de la gloire du Messie, qui allait visiter ces sombres lieux.—Elle ajoutait:

Vous le verrez distinctement
Avec une couronne...
Assis dessus un trône!..

Ceci se passait dans une époque monarchique. La demoiselle blonde était d'une des plus grandes familles du pays et s'appelait Delphine.—Je n'oublierai jamais ce nom!

Le sire de Longueval dit à ses gens: «Fouillez ce traître, car il a des lettres de ma fille,»—et il ajoutait en lui parlant: «Dis, perfide, d'où venais-tu quand tu sortais si bonne heure de la grand'salle?»

«Je venais, disait-il, de la chambre de M. de La Porte, et ne sais ce que vous voulez me dire de lettres.»

Heureusement La Corbinière avait brûlé les lettres précédemment reçues, de sorte qu'on ne trouva rien. Cependant le comte de Longueval dit à son fils,—en tenant toujours le pistolet à la main:—Coupe-lui la moustache et les cheveux!

Le comte s'imaginait qu'après cette opération, La Corbinière ne plairait plus à sa fille.

[p. 273]

Voici ce qu'elle a écrit à ce sujet:

«Ce garçon se voyant de cette sorte, voulut mourir, car il croyait, en effet, que je ne l'aimerais plus; mais, au contraire, lorsque je le vis en cet état pour l'amour de moi, mon affection redoubla de telle sorte que j'avais juré, si mon père le traitait plus mal, de me tuer devant lui;—lequel usa de prudence, comme homme d'esprit qu'il était, car, sans éclater davantage, il l'envoya avec un bon cheval en Beauvoisis, avertir ces Messieurs les gendarmes de se tenir prêts à venir en garnison à Orbaix.»

La demoiselle ajoute:

«Le mauvais traitement que lui avait fait mon père, et le commandement qu'il lui avait enjoint de se tenir dans les bornes de son devoir, ne purent empêcher qu'il ne passât toute cette nuit-là avec moi parcelle invention: mon père lui ayant commandé de s'en aller en Beauvoisis, il monta à cheval, et au lieu de s'en aller vivement, il s'arrêta dans le bois de Guny jusqu'à ce qu'il fût nuit, et alors il s'en vint chez Tancar, à Coucy-la-Ville, et lorsqu'il eut soupe, il prit ses deux pistolets et s'en vint à Verneuil, grimper par le petit jardin, où je l'attendais avec assurance et sans peur, sachant qu'on croyait qu'il fût bien loin. Je le menai dans ma chambre; alors il me dit: «Il ne faut pas perdre cette bonne occasion sans nous embrasser: c'est pourquoi il faut nous déshabiller... Il n'y a nul danger.»

La Corbinière fit une maladie, ce qui rendit le[p. 274] comte moins sévère envers lui,—mais pour l'éloigner de sa fille, il lui dit: «Il vous en faut aller à la garnison à Orbaix, car déjà les autres gendarmes y sont.»

Ce qu'il fit avec grand déplaisir.

A Orbaix, le fauconnier du comte ayant envoyé à Verneuil son valet, nommé Toquette, La Corbinière lui donna une lettre pour Angélique de Longueval. Mais, craignant qu'elle ne fût vue, il lui recommanda de la mettre sous une pierre avant d'entrer au château, afin que si on le fouillait, on ne trouvât rien.

Une fois admis, il devenait très-simple d'aller quérir la lettre sous la pierre, et de la remettre à la demoiselle. Le petit garçon fit bien son message, et, s'approchant d'Angélique de Longueval, lui dit: «J'ai quelque chose pour vous.»

Elle eut un grand contentement do cette lettre. Il témoignait qu'il avait quitté de grands avantages en Allemagne pour venir la voir, et qu'il lui était impossible de vivre sans qu'elle lui donnât commodité de la voir.

Ayant été menée par son frère au château de la Neuville, Angélique dit à un laquais qui était à sa mère et qui s'appelait Court-Toujours: «Oblige-moi d'aller trouver La Corbinière, lequel est revenu d'Allemagne, et lui porte cette lettre de ma pari bien secrètement.»

[p. 275]


7e LETTRE.

Observations.—Le roi Loys.—Dessous les rosiers blancs.

Avant de parler des grandes résolutions d'Angélique de Longueval, je demande la permission de placer encore un mot. Ensuite, je n'interromprai plus que rarement le récit. Puisqu'il nous est défendu de faire du roman historique, nous sommes forcé de servir la sauce sur un autre plat que la poisson;—c'est-à-dire les descriptions locales, le sentiment de l'époque, l'analyse des caractères,—en dehors du récit matériellement vrai.

Je me rends compte difficilement du voyage qu'a fait La Corbinière en Allemagne. La demoiselle de Longueval n'en dit qu'un mot. A cette époque, on appelait l'Allemagne les pays situés dans la haute Bourgogne,—où nous avons vu que M. de Longueville avait été malade de la dyssenterie. Probablement La Corbinière était allé quelque temps près de lui.

Quant au caractère des pères de la province que je parcours, il a été éternellement le même si j'en crois les légendes que j'ai entendu chanter dans ma jeunesse. C'est un mélange de rudesse et de bonhomie tout patriarcal. Voici une des chansons que j'ai pu recueillir dans ce vieux pays de l'Ile de France, qui, du Parisis, s'étend jusqu'aux confins de la Picardie:

Le roi Loyt est sur son pont
[p. 276]Tenant sa fille en son giron.
Elle lui demande un cavalier...
Qui n'a pas vaillant six deniers!

—Oh! oui, mon père, je l'aurai
Malgré ma mère qui m'a porté.
Aussi malgré tous mes parents
Et vous, mon père ... que j'aime tant!

—Ma fille, il faut changer d'amour,
Ou vous entrerez dans la tour...
—J'aime mieux rester dans la tour,
Mon père! que de changer d'amour!

—Vite ... où sont mes estafiers.
Aussi bien que mes gens de pied?
Qu'on mène ma fille à la tour,
Elle n'y verra jamais le jour!

Elle y resta sept ans passés
Sans que personne pût la trouver:
Au bout de la septième année
Son père vint la visiter.

—Bonjour, ma fille! comme vous en va?
—Ma foi, mon père ... ça va bien mal;
J'ai les pieds pourris dans la terre.
Et les côtés mangés des vers.

—Ma fille, il faut changer d'amour...
Ou vous resterez dans la tour.
—J'aime mieux rester dans la tour,
Mon père, que de changer d'amour!

Nous venons de voir le père féroce;—voici maintenant le père indulgent.

Il est malheureux de ne pouvoir vous faire entendre les airs,—qui sont aussi poétiques que ces[p. 277] vers, mêlés d'assonances, dans le goût espagnol, sont musicalement rhythmés:

Dessous le rosier blanc
La belle se promène...
Blanche comme la neige,
Belle comme le jour:
Au jardin de son père
Trois cavaliers l'ont pris.

On a gâté depuis cette légende en y refaisant des vers, et en prétendant qu'elle était du Bourbonnais. On l'a même dédiée, avec de jolies illustrations, à l'ex-reine des Français... Je ne puis vous la donner entière; voici encore les détails dont je me souviens:

Trois capitaines passent à cheval près du rosier blanc:

Le plus jeune des trois
La prit par sa main blanche:
—Montez, montez la belle,
Dessus mon cheval gris.

On voit encore, par ces quatre vers, qu'il est possible de ne pas rimer en poésie;—c'est ce que savent les Allemands, qui, dans certaines pièces, emploient seulement les longues et les brèves, à la manière antique.

Les trois cavaliers et la jeune fille, montée en croupe derrière le plus jeune, arrivent à Senlis. «Aussitôt arrivés, l'hôtesse la regarde:»

Entrez, entrez, la belle;
[p. 278]Entrez sans plus de bruit,
Avec trois capitaines
Vous passerez la nuit!

Quand la belle comprend qu'elle a fait une démarche un peu légère,—après avoir présidé au souper, elle fait la morte, et les trois cavaliers sont assez naïfs pour se prendre à cette feinte.—Ils se disent: «Quoi! notre mie est morte!» et se demandent où il faut la reporter:

Au jardin de son père!—

dit le plus jeune; et c'est sous le rosier blanc qu'ils s'en vont déposer le corps.

Le narrateur continue:

Et au bout des trois jours
La belle ressuscite!

—Ouvrez, ouvrez, mon père,
Ouvrez, sans plus tarder;
Trois jours j'ai fait la morte
Pour mon honneur garder.

Le père est en train de souper avec toute la famille. On accueille avec joie la jeune fille dont l'absence avait beaucoup inquiété ses parents depuis trois jours,—et il est probable qu'elle se maria plus tard fort honorablement.

Revenons à Angélique de Longueval.

«Mais pour parler de la résolution que je fis de quitter ma patrie, elle fut en cette sorte: lorsque[p. 279] celui[1] qui était allé au Maine fut revenu à Verneuil, mon père lui demanda avant le souper: «Avez-vous force d'argent?» à quoi il répondit: «J'ai tant.» Mon père non content, prit un couteau sur la table, parce que le couvert était mis, et se jetant sur lui pour le blesser, ma mère et moi y accourûmes; mais déjà celui qui devait être cause de tant de peine, s'était blessé lui-même au doigt en voulant ôter le couteau à mon père ... et encore qu'il ait reçu ce mauvais traitement, l'amour qu'il avait pour moi l'empêchait de s'en aller, comme était son devoir.

»Huit jours se passèrent que mon père ne lui disait ni bien ni mal, pendant lequel temps il me sollicitait par lettres de prendre résolution de nous en aller ensemble, à quoi je n'étais encore résolue, mais les huit jours étant passés, mon père lui dit dans le jardin: «Je m'étonne de votre effronterie, que vous restiez encore dans ma maison après ce qui s'est passé; allez vous-en vitement, et ne venez jamais à pas une de mes maisons, car vous ne serez jamais le bienvenu.»

Il s'en vint donc vitement faire seller un cheval qu'il avait, et monta à sa chambre pour y prendre ses hardes; il m'avait fait signe de monter à la chambre d'Haraucourt, où dans l'antichambre il y avait une porte fermée, où l'on pouvait néanmoins parler. Je m'y en allai vilement et il me dit ces paroles: «C'est[p. 280] cette fois qu'il faut prendre résolution, ou bien vous ne me verrez jamais.»

«Je lui demandai trois jours pour y penser; il s'en alla donc à Paris et revint au bout de trois jours à Verneuil, pendant lequel temps je fis tout ce que je pus pour me pouvoir résoudre à laisser cette affection, mais il me fut impossible, encore que toutes les misères que j'ai souffertes se présentèrent devant mes yeux avant de partir. L'amour et le désespoir passèrent sur toutes ces considérations; me voilà donc résolue.».

Au bout de trois jours, La Corbinière vint au château et entra par le petit jardin. Angélique de Longueval l'attendait dans le petit jardin et entra par la chambre basse, où il fut ravi de joie en apprenant la résolution de la demoiselle.

*

Le départ fut fixé au premier dimanche de carême, et elle lui dit, sur l'observation qu'il fit, «qu'il fallait avoir de l'argent et un cheval», qu'elle ferait ce qu'elle pourrait.

Angélique chercha dans son esprit le moyen d'avoir de la vaisselle d'argent, car pour de la monnaie il n'y fallait pas songer, le père ayant tout son argent avec lui à Paris.

Le jour venu elle dit à un palefrenier nommé Breteau:

«Je voudrais bien que tu me prêtasses un cheval pour envoyer à Soissons, cette nuit, quérir du[p. 281] taffetas pour me faire un corps-de-cotte, te promettant que le cheval sera ici avant que maman se lève; et ne félonne pas si je te le demande pour la nuit, car c'est afin qu'elle ne te crie.»

Le palefrenier consentit à la volonté de sa demoiselle. Il s'agissait encore d'avoir la clef de la première porte du château. Elle dit au portier qu'elle voulait faire sortir quelqu'un de nuit pour aller chercher quelque chose à la ville et qu'il ne fallait pas que madame le sût.... qu'ainsi il ôtât du trousseau de clefs celle de la première porte, et qu'elle ne s'en apercevrait pas.

Le principal était d'avoir l'argenterie. La comtesse qui, ainsi que le dit sa fille, semblait en ce moment «inspirée de Dieu,» dit au souper à celle qui l'avait en garde: «Huberde, à cette heure que M. d'Haraucourt n'est point ici, serrez presque toute la vaisselle d'argent dans ce coffre et m'apportez la clef.»

La demoiselle changea de couleur,—et il fallut remettre le jour du départ. Cependant, sa mère étant allée se promener dans la campagne le dimanche suivant, elle eut l'idée de faire venir un maréchal du village pour lever la serrure du coffre,—sous prétexte que la clef était perdue.

«Mais, dit-elle, ce ne fut pas tout, car mon frère le chevalier, qui était seul resté avec moi, et qui était petit, me dit, lorsqu'il vit que j'avais donné des commissions à tous, et que j'avais fermé moi-même la première porte du château: «Ma sœur, si vous[p. 282] voulez voler papa et maman, pour moi, je ne le veux pas faire; je m'en vais trouver vitement maman.—Va, lui dis-je, petit impudent, car aussi bien le saura-t-elle de ma bouche; et si elle ne me fait raison, je me la ferai bien moi-même.»—Mais c'était au plus loin de ma pensée que je disais ces paroles. Cet enfant s'en courait pour aller dire ce que je voulais tenir caché; mais se retournant toujours pour voir si je ne le regardais pas, il s'imagina que je ne m'en souciais guère, ce qui le fit revenir. Je le faisais exprès, sachant qu'aux enfans tant plus on leur montre de crainte, et plus ils ont d'ardeur à dire ce qu'on leur prie de taire.

La nuit étant venue, et l'heure du coucher approchant, Angélique donna le bonsoir à sa mère avec un grand sentiment de douleur en elle-même,—et, rentrant chez elle, dit à sa fille de chambre:

«Jeanne, couchez-vous; j'ai quelque chose qui me travaille l'esprit; je ne puis me déshabiller encore...»

Elle se jeta toute vêtue sur son lit en attendant minuit;—La Corbinière fut exact.

«Oh Dieu! quelle heure!—écrit Angélique;—je tressaillis toute lorsque j'entendis qu'il jetait une petite pierre à ma fenêtre ... car il était entré dans le petit jardin.»

Quand La Corbinière fut dans la salle, Angélique lui dit:

«Notre affaire va bien mal, car madame a pris la[p. 283] clef de la vaisselle d'argent, ce qu'elle n'avait jamais fait; mais pourtant j'ai la clef de la dépense où est le coffre.».

Sur ces paroles il me dit:

«Il faut commencer à t'habiller, et puis nous regarderons comme nous ferons.»

Je commençai donc à mettre les chausses, et les bottes et éperons lesquels il m'aidait à mettre. Sur cela le palefrenier vint à la porte de la salle avec le cheval; moi, tout éperdue, je me mis vitement ma cotte de ratine pour couvrir mes habits d'homme que j'avais jusques à la ceinture, et m'en vins prendre le cheval des mains de Breteau, et le menai hors de la première porte du château, à un ormeau sous lequel dansaient aux fêtes les filles du village, et m'en retournai à la salle, où je trouvai mon cousin qui m'attendait avec grande impatience (tel était le nom que je le devais appeler pour le voyage), lequel me dit: «Allons donc voir si nous pourrons avoir quelque chose, ou, sinon, nous ne laisserons de nous en aller avec rien.»—A ces paroles je m'en allai dans la cuisine, qui était près de la dépense, et, ayant découvert le feu pour voir clair, j'aperçus une grande pelle à feu, de fer, laquelle je pris, et puis lui dis:

«Allons à la dépense,» et étant proche du coffre, nous mimes la main au couvercle, lequel ne serrait tout près. Alors je lui dis: «Mets un peu la pelle entre le couvercle et ce coffre.» Alors, haussant[p. 284] tous deux les bras, nous n'y fimes rien; mais la seconde fois, les deux ressorts de serrure se rompirent, et soudain je mis la main dedans.»

*

Elle trouva une pile de plats d'argent qu'elle donna à La Corbinière, et, comme elle voulait en prendre d'autres, il lui dit: «N'en lirez plus dehors, car le sac de moquette est plein.»

Elle en voulait prendre davantage, comme bassins, chandeliers, aiguières; mais il dit: «Cela est embarrassant.»

Et il l'engagea à s'aller vôtir en homme avec un pourpoint et une casaque,—afin qu'ils ne fussent pas reconnus.

Ils allèrent droit à Compiègne, où le cheval d'Angélique de Longueval fut vendu 40 écus. Puis, ils prirent la poste, et arrivèrent le soir à Charenton.

La rivière était débordée, de sorte qu'il fallut attendre jusqu'au jour.—Là, Angélique, dans son costume d'homme, put faire illusion à l'hôtesse, qui dit «comme le postillon lui tirait les bottes:»

Messieurs, que vous plaît-il de souper?

—Tout ce que vous aurez de bon, madame, fut la réponse.

Cependant Angélique se mit au lit, si lasse qu'il lui fut impossible de manger. Elle craignait surtout le comte de Longueval, son père, «qui alors se trouvait à Paris.»

Le jour venu, ils se mirent dans le bateau[p. 285] jusqu'à Essonne, où la demoiselle se trouva tellement lasse, qu'elle dit à La Corbinière:

*

—«Allez-vous toujours devant m'attendre à Lyon, avec la vaisselle.»

Ils restèrent trois jours à Essonne, d'abord pour attendre le coche, puis pour guérir les écorchures que la demoiselle s'était faites aux cuisses en courant à franc-étrier.

Passé Moulins, un homme qui était dans le coche et qui se disait gentilhomme, commença à dire ces paroles:

—N'y a-t-il pas une demoiselle vêtue en homme?

—A quoi La Corbinière répondit:

—Oui-dà, Monsieur... Pourquoi avez-vous quelque chose à dire là-dessus? Ne suis-je pas maître de faire habiller ma femme comme il me plaît?

*

Le soir, ils arrivèrent à Lyon, au Chapeaurouge, où ils vendirent la vaisselle pour 300 écus; sur quoi La Corbinière se fit faire, «encore qu'il n'en eût du tout besoin,—un fort bel habit d'écarlate, avec les aiguillettes d'or et d'argent.»

Ils descendirent sur le Rhône, et s'étant arrêtés le soir à une hôtellerie, La Corbinière voulut essayer ses pistolets. Il le fit si maladroitement, qu'il adressa une balle dans le pied droit d'Angélique de Longueval,—et il dit seulement à ceux qui le blâmaient de son imprudence: «C'est un malheur qui m'est[p. 286] arrivé ... je puis dire à moi-même, puisque c'est ma femme.»

Angélique resta trois jours au lit, puis ils se remirent dans la barque du Rhône, et purent atteindre Avignon, où Angélique se fit traiter pour sa blessure, et ayant pris une nouvelle barque lorsqu'elle se sentit mieux, ils arrivèrent enfin à Toulon le jour de Pâques..

*

Une tempête les accueillit en sortant du port pour aller à Gênes; ils s'arrêtèrent dans un havre, au château dit de Saint-Soupir, dont la dame, les voyant sauvés, fit chanter le Salve regina. Puis elle leur fît faire collation à la mode du pays, avec olives et câpres,—et commanda que l'on donnât à leur valet des artichauts.

«Voyez, dit Angélique, ce que c'est de l'amour;—encore que nous étions à un lieu qui n'était habité par personne, il fallut y jeûner les trois jours que nous attendîmes le bon vent. Néanmoins les heures me semblaient des minutes, encore que j'étais bien affamée. Car à Villefranche, peur de la peste, ils ne voulurent nous laisser prendre des vivres. Ainsi tous bien affamés, nous fîmes voile; mais auparavant, de crainte de faire naufrage, je me voulus confesser à un bon père cordelier qui était en notre compagnie, et lequel venait à Gênes aussi.»

*

Car mon mari (elle l'appelle toujours ainsi de ce[p. 287] moment), voyant entrer dans notre chambre un gentilhomme génois, lequel écorchait un peu le français, lui demanda: «Monsieur, vous plaît-il quelque chose?—Monsieur, dit ce Génois, je voudrais bien parler à Madame.» Mon mari, tout d'un temps, mettant l'épée à la main, lui dit: «La connaissez-vous? Sortez d'ici, car autrement je vous tuerai.»

Incontinent, M. Audiffret nous vint voir, lequel lui conseilla de nous en aller le plus promptement qu'il se pourrait, parce que ce Génois, très-assurément, lui ferait Caire du déplaisir.

*

Nous arrivâmes à Civita-Vecchia, puis à Rome, où nous descendîmes à la meilleure hôtellerie, attendant de trouver la commodité de se mettre en chambre garnie, laquelle on nous fit trouver en la rue des Bourguignons, chez un Piémontais, duquel la femme était Romaine. Et un jour étant à sa fenêtre, le neveu de Sa Sainteté passant avec dix-neuf estafiers, en envoya un qui me dit ces paroles en italien: «Mademoiselle, Son Éminence m'a commandé de venir savoir si vous aurez agréable qu'il vous vienne voir.» Toute tremblante, je lui réponds: «Si mon mari était ici, j'accepterais cet honneur; mais n'y étant pas, je supplie très-humblement votre maître de m'excuser.»

Il avait fait arrêter son carrosse à trois maisons de la nôtre, attendant la réponse, laquelle soudain[p. 288] qu'il l'eût entendue, il fit marcher son carrosse, et depuis je n'entendis plus parler de lui.

*

La Corbinière lui raconta peu après qu'il avait rencontré un fauconnier de son père qui s'appelait La Hoirie. Elle eut un grand désir de le voir; et, en la voyant, «il resta sans parler;» puis, s'étant rassuré, il lui dit que madame l'ambassadrice avait entendu parler d'elle et désirait la voir.

Angélique de Longueval fut bien reçue par l'ambassadrice.—Toutefois, elle craignit, d'après certains détails, que le fauconnier n'eût dit quelque chose et qu'on n'arrêtât La Corbinière et elle.

Ils furent fâchés d'être restés vingt-neuf jours à Rome, et d'avoir fait toutes les diligences pour s'épouser sans pouvoir y parvenir. «Ainsi,—dit Angélique,—je partis sans voir le pape...»

C'est à Ancône qu'ils s'embarquèrent pour aller à Venise. Une tempête les accueillit dans l'Adriatique; puis ils arrivèrent et allèrent loger sur le grand canal.

«Cette ville, quoique admirable—dit Angélique de Longueval—ne pouvait me plaire à cause de la mer—et il m'était impossible d'y boire et d'y manger que pour m'empêcher de mourir.»

Cependant, l'argent se dépensait, et Angélique dit à La Corbinière: «Mais, que ferons-nous? Il n'y a tantôt plus d'argent!»

[p. 289]

Il répondit: «Lorsque nous serons en terre ferme, Dieu y pourvoiera... Habillez-vous, et nous irons à la messe de Saint-Marc.»

*

Arrivés à Saint-Marc, les époux s'assirent, au banc des sénateurs; et là, quoique étrangers, personne n'eut l'idée de leur contester cette place;—car La Corbinière avait des chausses de petit velours noir, avec le pourpoint de toile d'argent blanc, le manteau pareil..., et la petite oie d'argent.

Angélique était bien ajustée, et elle fut ravie,—car son habit à la française faisait que les sénateurs avaient toujours l'œil sur elle.

L'ambassadeur de France, qui marchait dans la procession avec le doge, la salua.

A l'heure du dîner, Angélique ne voulut plus sortir de son hôtel,—aimant mieux reposer que d'aller en mer en gondole.

Quant à La Corbinière, il alla se promener sur la place Saint-Marc, et y rencontra M. de La Morte, qui lui fit des offres de service, et qui, sur ce qu'il lui parla de la difficulté que lui et Angélique avaient à s'épouser, lui dit qu'il serait bon de se rendre à sa garnison de Palma-Nova, où l'on pourrait en conférer, et où La Corbinière pourrait se mettre au service.

*

Là, M. de La Morte présenta les futurs époux à Son Excellence le général, qui ne voulut pas croire[p. 290] qu'un homme si bien couvert s'offrît de prendre une pique dans une compagnie. Celle qu'il avait choisie était commandée par M. Ripert de Montélimart.

Son Excellence le général consentit cependant à servir de témoin au mariage ... après lequel on fit un petit festin où s'écoulèrent les dernières vingt pistoles dont les conjoints étaient encore chargés.

Au bout de huit jours, le sénat donna ordre au général d'envoyer la compagnie à Vérone, ce qui mit Angélique de Longueval au désespoir, car elle se plaisait à Palma-Nova, où les vivres étaient à bon marché.

En repassant à Venise, ils achetèrent du ménage, «deux paires de draps pour deux pistoles, sans compter une couverte, un matelas, six plats de faïence et six assiettes.»

En arrivant à Vérone, ils trouvèrent plusieurs officiers français.—M. de Breunel, enseigne, les recommanda à M. de Beaupuis, qui les logea sans s'incommoder,—les maisons étant à un grand bon marché. Vis-à-vis de la maison, il y avait un couvent de religieuses qui prièrent Angélique de Longueval d'aller les voir,—«et lui firent tant de caresses, qu'elle en était confuse.»

A cette époque, elle accoucha de son premier enfant, qui fut tenu au baptême par S. E. Alluisi Georges et par la comtesse Bevilacqua. Son Excellence, après qu'Angélique de Longueval fut relevée de couches, lui envoyait son carrosse assez souvent.

[p. 291]

A un bal donné plus lard, elle étonna toutes les dames de Vérone en dansant avec le général Alluisi,—en costume français.—Elle ajoute:

«Tous les Français officiers de la République étaient ravis de voir que ce grand général, craint et redouté partout, me faisait tant d'honneur.»

Le général, tout en dansant, ne manquait pas de parler à Angélique de Longueval «à part de son mari.» Il lui disait: «Qu'attendez—vous en Italie?... La misère avec lui pour le reste de vos jours. Si vous dites qu'il vous aime, vous ne pouvez croire que je ne fasse plus encore ... moi qui vous achèterai les plus belles perles qui seront ici, et d'abord des cottes de brocard telles qu'il vous plaira. Prenez, Mademoiselle, à laisser votre amour pour une personne qui parle pour votre bien et pour vous remettre en bonne grâce de messieurs vos parents.»

Cependant ce général conseillait à La Corbinière de s'engager dans les guerres d'Allemagne, lui disant qu'il trouverait beaucoup d'avantage à Inspruck, qui n'était qu'à sept journées de Vérone, et que là il attraperait une compagnie.

[1] Elle ne nomme jamais La Corbinière, dont nous n'avons appris le soin que par le récit du moine célestin, cousin à Angélique.


8e LETTRE.

Réflexions.—Souvenirs de la Ligne.—Les Sylvanectes et les Francs. La Ligue.

J'ai tu, en me promenant, sur une affiche bleue une représentation de Charles VII annoncée,—par[p. 292] Beauvallet et mademoiselle Rimblot. Le spectacle était bien choisi. Dans ce pays-ci on aime le souvenir des princes du Moyen Age et de la Renaissance,—qui ont créé les cathédrales merveilleuses que nous y voyons, et de magnifiques châteaux,—moins épargnés cependant par le temps et les guerres civiles.

C'est qu'il y a eu ici des luttes graves à l'époque de la Ligue... Un vieux noyau de protestants qu'on ne pouvait dissoudre,—et, plus tard, un autre noyau de catholiques non moins fervents pour repousser le parpayot dit Henri IV.

L'animation allait jusqu'à l'extrême,—comme dans toutes les grandes luttes politiques. Dans ces contrées—qui faisaient partie des anciens apanages de Marguerite de Valois et des Médicis,—qui y avaient fait du bien,—on avait contracté une haine constitutionnelle contre la race qui les avait remplacés. Que de fois j'ai entendu ma grand'mère, parlant d'après ce qui lui avait été transmis,—me dire de l'épouse de Henri II: «Cette grande madame Catherine de Médicis ... à qui on a tué ses pauvres enfants!»

Cependant, des mœurs se sont conservées dans cette province à part, qui indiquent et caractérisent les vieilles luttes du passé. La fête principale, dans certaines localités, est la Saint-Barthélémy. C'est pour ce jour que sont fondés surtout de grand prix pour le tir de l'arc.—L'arc, aujourd'hui, est une[p. 293] arme assez légère. Eh bien, elle symbolise et rappelle d'abord l'époque où ces rudes tribus des Sylvanectes formaient une branche redoutable des races celtiques.

Les pierres druidiques d'Ermenonville, les haches de pierre et les tombeaux, où les squelettes ont toujours le visage tourné vers l'Orient, ne témoignent pas moins des origines du peuple qui habite ces régions entrecoupées de forêts et couvertes de marécages,—devenus des lacs aujourd'hui.

Le Valois et l'ancien petit pays nommé la France semblent établir par leur division l'existence de races bien distinctes. La France, division spéciale de l'Ile de France, a, dit-on, été peuplée par les Francs primitifs, venus de Germanie, dont ce fut, comme disent les chroniques, le premier arrêt. Il est reconnu aujourd'hui que les Francs n'ont nullement subjugué la Gaule, et n'ont pu que se trouver mêlés aux luttes de certaines provinces entre elles. Les Romains les avaient fait venir pour peupler certains points, et surtout pour défricher les grandes forêts ou assainir les pays de marécages. Telles étaient alors les contrées situées au nord de Paris. Issus généralement de la race caucasienne, ces hommes vivaient sur un pied d'égalité, d'après les mœurs patriarcales. Plus tard, on créa des fiefs, quand il fallut défendre le pays contrôles invasions du Nord. Toutefois, les cultivateurs conservaient[p. 294] libres les terres qui leur avaient été concédées et qu'on appelait terres de franc-alleu.

La lutte de deux races différentes est évidente surtout dans les guerres de la ligue. On peut penser que les descendants des Gallo-Romains favorisaient le Béarnais, tandis que l'autre race, plus indépendante de sa nature, se tournait vers Mayenne, d'Épernon, le cardinal de Lorraine et les Parisiens. On retrouve encore dans certains coins, surtout à Montépilloy, des amas de cadavres, résultat des massacres ou des combats de cette époque dont le principal fut la bataille do Senlis.

Et même ce grand comte Longueval de Bucquoy,—qui a fait les guerres de Bohême, aurait-il gagné l'illustration qui causa bien des peines à son descendant,—l'abbé de Bucquoy,—s'il n'eût, à la tête des ligueurs, protégé longtemps Soissons, Arraset Calais contre les armées de Henri IV? Repoussé jusque dans la Frise après avoir tenu trois ans dans les pays de Flandre, il obtint cependant un traité d'armistice de dix ans en faveur de ces provinces, que Louis XIV dévasta plus tard.

Étonnez-vous maintenant des persécutions qu'eut à subir l'abbé de Bucquoy,—sous le ministère de Pontchartrian.

Quant à Angélique de Longueval, c'est l'opposition même en cette hardie. Cependant elle aime son père,—et ne l'avait abandonné qu'à regret. Mais du moment qu'elle avait choisi l'homme qui[p. 295] semblait lui convenir,—comme la fille du duc Loys choisissant Lautrec pour cavalier,—elle n'a pas reculé devant la fuite et le malheur, et même, ayant aidé à soustraire l'argenterie de son père, elle s'écriait: «Ce que c'est de l'amour!»

Les gens du moyen âge croyaient aux charmes. Il semble qu'un charme l'ait en effet attachée à ce fils de charcutier,—qui était beau s'il faut l'en croire;—mais qui ne semble pas l'avoir rendue très-heureuse. Cependant en constatant quelques malheureuses dispositions de celui qu'elle ne nomme jamais, elle n'en dit pas de mal un instant. Elle se borne à constater les faits,—et l'aime toujours, en épouse platonicienne et soumise à son sort par le raisonnement.

*

Les discours du lieutenant-colonel, qui voulait éloigner La Corbinière de Venise, avaient donné dans la vue de ce dernier. Il vend tout à coup son enseigne pour se rendre à Inspruck et chercher fortune en laissant sa femme à Venise.

«Voilà donc, dit Angélique, l'enseigne vendue à cet homme qui m'aimait, content (le lieutenant-colonel) en croyant que je ne m'en pouvais plus dédire; mais l'amour, qui est la reine[1] de toutes les passions, se moqua bien de la charge, car lorsque je vis que mon mari faisait son préparatif pour s'en[p. 296] aller, il me fut impossible de penser seulement de vivre sans lui.»

Au dernier moment, pendant que le lieutenant-colonel se réjouissait déjà du succès de cette ruse, qui lui livrait une femme isolée de son mari,—Angélique se décida à suivre La Corbinière à Inspruck. »Ainsi, dit-elle, l'amour nous ruina en Italie aussi bien qu'en France, quoiqu'en celle d'Italie je n'y avais point de coulpe (faute).»

Les voilà partis de Vérone avec un nommé Boyer, auquel ta Corbinière avait promis de faire sa dépense jusqu'en Allemagne, parce qu'il n'avait point d'argent. (Ici, La Corbinière se relève un peu.) A vingt-cinq milles de Vérone, à un lieu où, par le lac, on va à la rive de Trente, Angélique faiblit un instant, et pria son mari de revenir vers quelque ville du bon pays vénitien,—comme Brescia.—Cette admiratrice de Pétrarque quittait avec peine ce doux pays d'Italie pour les montagnes brumeuses qui cernent l'Allemagne. «Je pensais bien, dit-elle, que les 50 pistoles qui nous restaient ne nous dureraient guère; mais mon amour était plus grand que toutes ces considérations.»

Ils passèrent huit jours à Inspruck, où le duc de Feria passa, et dit à La Corbinière qu'il fallait aller plus loin pour trouver de l'emploi,—dans une ville nommé Fisch. Là Angélique eut un grand flux de sang, et l'on appela une femme, qui lui fit comprendre «qu'elle s'était gâtée d'un enfant.»—C'est[p. 297] une locution bien chrétienne,—qu'il faut pardonner au langage du temps et du pays.

On a toujours considéré comme une souillure,—dans la manière de voir des hommes d'église, le fait, légitime pourtant,—puisque Angélique s'était mariée,—de produire au monde un nouveau pécheur. Ce n'est pourtant pas là l'esprit de l'Évangile.—Mais passons.

La pauvre Angélique, un peu rétablie, fut forcée de se remettre à cheval sur l'unique haquenée que possédait le ménage: «Toute débile que j'étais, dit-elle, ou, pour dire la vérité, demi-morte, je montai à cheval pour aller avec mon mari rejoindre l'armée,—où je fus si étonnée de voir autant de femmes que d'hommes, entre beaucoup de celles de colonels et capitaines.»

Son mari alla faire la révérence au grand colonel nommé Gildase, lequel, comme Wallon, avait entendu parler du comte Longueval de Bucquoy, qui avait défendu la Frise contre Henri IV. Il fit grande caresse au mari d'Angélique, et lui dit qu'en attendant une compagnie, il lui donnerait une lieutenance,—et qu'il allait mettre mademoiselle de Longueval dans le carrosse de sa sœur, qui était mariée au premier capitaine de son régiment.

*

Le malheur ne se lassait pas de frapper les nouveaux époux. La Corbinière prit la fièvre, et il fallut le soigner.—11 y a de bonnes gens partout:[p. 298] Angélique ne se plaint que d'avoir été promenée, «tantôt à un lieu, tantôt à un autre,» par le malheur de la guerre,—à la façon des Égyptiennes,—ce qui ne pouvait lui plaire, encore qu'elle eut plus de sujets de se contenter que pas une femme, puis-qu'elle était la seule qui mangeât à la table du colonel avec seulement sa sœur.—a Et le colonel encore montrait trop de bonté à La Corbinière,—en ce qu'il lui donnait les meilleurs morceaux de la table ... à cause qu'il le voyait malade.»

Une nuit, les troupes étant en marche, le meilleur logement qu'on pût offrir aux dames fut une écurie, où il ne fallait coucher qu'habillés à cause de la crainte de l'ennemi. «En me réveillant au milieu de la nuit, dit Angélique, je ressentis un si grand frais que je ne pus m'empêcher de dire tout haut: Mon Dieu! je meurs de frais!» Le colonel allemand lui jeta alors sa casaque, se découvrant lui-même, car il n'avait pas autre chose sur son uniforme.

Ici arrive une observation bien profonde:

«Tous ces honneurs, dit-elle, pouvaient bien arrêter une Allemande, mais non pas les Françaises, à qui la guerre ne peut plaire...»

*

Rien n'est plus vrai que cette observation. Les femmes allemandes sont encore celles de l'époque des Romains. Trusnelda combattait avec Hermann. A la bataille des Cimbres, où vainquit[p. 299] Marius, il y avait autant de femmes que d'hommes.

Les femmes sont courageuses dans les événements de famille, devant la souffrance, la mort. Dans nos troubles civils, elles plantent des drapeaux sur les barricades;—elles portent vaillamment leur tête à l'échafaud. Dans les provinces qui se rapprochent du nord ou de l'Allemagne, on a pu trouver des Jeanne d'Arc et des Jeanne Hachette. Mais la masse des femmes françaises redoute la guerre, à cause de l'amour qu'elles ont pour leurs enfants.

Les femmes guerrières sont de la race franque. Chez cette population originairement venue d'Asie, il existe une tradition qui consiste à exposer des femmes dans les batailles, pour animer le courage des combattants par la récompense offerte. Chez les Arabes, on retrouve la même coutume. La vierge qui se dévoue s'appelle la kadra et s'avance au premier rang, entourée de ceux qui sont résolus à se faire tuer pour elle.—Mais chez les Francs on en exposait plusieurs.

Le courage et souvent même la cruauté de ces femmes étaient tels qu'ils ont été cause de l'adoption de la loi salique. Et cependant, les femmes, guerrières ou non, ne perdirent jamais leur empire en France, soit comme reines, soit comme favorites.

*

La maladie de La Corbinière fut cause qu'il se résolut à retourner en Italie. Seulement, il oublia de prendre un passeport, «Nous fûmes bien confus,[p. 300] dit Angélique, lorsque nous fûmes à une forteresse nommée Reistre, où l'on ne voulut plus nous laisser passer, et où l'on retint mon mari malgré sa maladie. »Comme elle avait conservé sa liberté, elle put aller à Inspruck se jeter aux pieds de l'archiduchesse Léopold pour obtenir la grâce de La Corbinière,—qu'on peut supposer avoir un peu déserté, quoique sa femme ne l'avoue pas.

Munie de la grâce signée par l'archiduchesse, Angélique retourna au lieu où était détenu son mari. Elle demanda aux gens de ce bourg de Reitz s'ils n'avaient rien entendu dire d'un gentilhomme français prisonnier. On lui enseigna le lieu où il était, où elle le trouva contre un poêle, demi-mort,—et le ramena à Vérone.

Là elle retrouva M. de la Tour (de Périgord) et lui reprocha d'avoir fait vendre à son mari son enseigne, ce qui était cause de son malheur. «Je ne sais, ajoute-t-elle, s'il avait encore de l'amour pour moi, ou si ce fut de la pitié, tant il y a qu'il m'envoya vingt pistoles et tout un ameublement de maison où mon mari se gouverna si mal, qu'en peu de temps il mangea entièrement tout.»

Il avait repris un peu de santé et vivait continuellement en débauche avec deux de ses camarades, M. de la Perle et M. Escutte. Cependant l'affection de sa femme ne s'affaiblit pas. Elle se résolut, «pour ne pas vivre tout à fait dans l'incommodité, à prendre des gens en pension,»—ce qui lui réussit;[p. 301]—seulement La Corbinière dépensait tout le gagnage hors du logis, «ce qui, dit-elle, m'affligeait jusqu'à la mort; il finit par vendre les meubles,—de sorte que la maison ne pouvait plus aller.»

«Cependant, dit la pauvre femme, je sentais toujours mon affection aussi grande que lorsque nous partîmes de France. Il est vrai qu'après avoir reçu la première lettre de ma mère, cette affection se partagea en deux.... Mais, j'avoue que l'amour que j'avais pour cet homme surpassait l'affection que je portais à mes parents.»

[1] L'amour se disait au féminin à cette époque.


9e LETTRE.

Nouveaux détails inédits.—Manuscrit du célestin Goussencourt.—Dernières aventures d'Angélique.—Mort de La Corbinière.—Lettres.

Le manuscrit que les archives nationales conservent écrit de la main d'Angélique s'arrête là.

Mais nous trouvons annexées au même dossier les observations suivantes écrites par son cousin, le moine célestin Goussencourt. Elles n'ont point la même grâce que le récit d'Angélique de Longueval, mais elles ont aussi la marque d'une honnête naïveté.

Voici un passage des observations du moine célestin Goussencourt:

«La nécessité les contraignit d'être taverniers.—où les soldats français allaient boire et manger[p. 302] avec un tel respect, qu'ils ne voulaient point être servis d'elle. Elle cousait des collets de toile où elle ne gagnait tous les jours que huit sous, et avec cela descendait à toute heure à la cave, et lui se donnait à boire avec ses hôtes, de telle façon qu'il devint tout couperosé.

«Un jour, elle étant à la porte, un capitaine vint à passer et lui fit une grande révérence, et elle à lui,—ce qui fut aperçu de son mari jaloux. Il l'appelle et la prend par la gorge. Elle parvient à jeter un cri. Les buveurs arrivent et la trouvent à demi-morte couchée par terre,—à laquelle il avait donné des coups de pied aux côtes qui lui avaient ôté la parole, et dit, pour s'excuser, qu'il lui avait défendu de parler à celui-là, et que, si elle lui eût parlé, il l'eût enfilée de son épée.»

Il devint étique par ses débauches. À cette époque elle écrivit à sa mère pour lui demander pardon. Sa mère lui répondit qu'elle lui pardonnait et lui conseillait de revenir et qu'elle ne l'oublierait pas dans son testament.

Ce testament était gardé à l'église de Neuville-en-Hez, et contient un legs de huit mille livres.

Pendant l'absence d'Angélique de Longueval il y eut une demoiselle en Picardie qui voulut usurper sa place, et se donna pour elle.—Elle eut même la hardiesse de se présenter à madame de Haraucourt, mère d'Angélique, laquelle dit qu'elle n'était pas sa[p. 303] fille. Elle racontait tant de choses, que plusieurs des parents finirent par la prendre pour ce qu'elle se donnait....

*

Le célestin, son cousin, lui écrivit de revenir. Mais La Corbinière n'en voulait pas entendre parler, craignant d'être pris et exécuté s'il rentrait en France. Il n'y faisait pas bon pour lui non plus;—car la faute d'Angélique fut cause que M. d'Haraucourt chassa des faubourgs dé Clermont-sur-Oise sa mère et ses frères, «qui vivaient de leur boutique, étant charcutiers.»

Madame d'Haraucourt, enfin, étant morte en décembre 1636, à la Neuville-en-Hez, où elle repose (M. d'Haraucourt était mort en 1632); leur fille fit tant près de son mari, qu'il consentit à revenir en France.

Arrivés à Ferrare, ils tombent malades tous deux,—où ils furent douze jours;—s'embarquent à Livourne, arrivent à Avignon, où ils sont toujours malades. La Corbinière y meurt, le 5 d'août 1642; il repose à Sainte-Madeleine;—il meurt avec des repentances très-grandes de l'avoir si mal traitée, et lui dit: «Pour votre consolation et ôter votre tristesse, souvenez-vous comme je vous ai traitée.»

Là, continue le moine célestin, elle a été en si grande nécessité qu'elle m'a dit par écrit et de bouche, qu'elle fût morte de faim n'eût été les célestins qui l'ont aidée.

[p. 304]

«Elle arrive à Paris le dimanche 19 d'octobre, par le coche, et manda à madame Boulogne, sa grande amie, de la venir quérir. N'y estant pas, son hostellier y fut. Le lendemain après dîner, elle vint me trouver avec ladite Boulogne et sa belle-mère, la mère de La Corbinière, servante de cuisine chez M. Ferrant, estât qu'elle a été contrainte de faire depuis qu'elle a été bannie de Clermont, à cause de son fils.

«La première chose qu'elle fit, elle vint se jeter à mes pieds, les mains jointes, me demandant pardon, ce qui fit pleurer les femmes. Je lui dis que je ne lui pardonnerais pas (ce qui la fit soupirer et respirer, ayant entendu le reste), car elle ne m'avait pas offensée. Et la prenant par la main, lui dis-je: Levez-vous; et la fis asseoir auprès de moi, où elle me répéta ce qu'elle m'avait souvent écrit: qu'après Dieu et sa mère, elle tenait la vie de moi.»

Quatre ans après, elle était retirée à Nivillers, et très—malheureuse, n'ayant chemise au dos, comme il paraît par la lettre ci-contre.

LETTRE QU'ELLE ÉCRIT AU CÉLESTIN SON COUSIN,
QUATRE ANS APRÈS SON RETOUR DE NIVILLIERS.

Le 7 janvier 1646.

Monsieur mon bon papa (elle appelait ainsi le célestin),

Je vous supplie, très-humblement, de n'attribuer[p. 305] mon silence à manque du ressentiment que j'aurai toute ma vie de vos bontés, mais bien de honte de n'avoir encore que des paroles pour vous le témoigner. Vous protestant que la mauvaise fortune me persécute au point de n'avoir de chemise au dos. Ces misères m'ont empêchée jusqu'ici de vous écrire et à madame Boulogne, car il me semble que vous deviez recevoir autant de satisfaction de moi comme vous en avez été travaillés tous deux. Accusez donc mon malheur et non ma volonté, et me faites l'honneur, mon cher papa, de me mander de vos nouvelles.

Votre très-humble servante.

A. DE LONGUEVAL. (A M. de Goussencourt, aux Célestins, à Paris.)

On ne sait rien de plus.—Voici une réflexion générale du célestin Goussencourt sur l'histoire de cet amour, dans lequel l'imagination simple du moine ne pouvant admettre, du reste, l'amour de sa cousine pour un petit charcutier, rapportait tout à la magie;—voici sa méditation:

«La nuit du premier dimanche de carême 1632 fut leur départ;—retour en 1642, en carême.—Leurs affections commencèrent trois ans avant leur fuite.—Pour se faire aimer, il lui donna des confitures qu'il avait fait faire à Clermont, et où il y avait des mouches cantharides, qui ne firent qu'échauffer la fille, mais non aimer; puis, il lui donna[p. 306] d'un coing cuit, et depuis elle fut grandement affectionné.»

Rien ne prouve que le frère Goussencourt ait donné une chemise à sa cousine.—Angélique n'était pas en odeur de sainteté dans sa famille»—et cela paraît en ce fait qu'elle n'a pas même été nommée dans la généalogie de sa famille, qui énonce les noms de Jacques-Annibal de Longueval, gouverneur de Clermont-en-Beauvoisis, et de Suzanne d'Arquenvilliers, dame de Saint-Rimault. Ils ont laissé deux Annibal, dont le dernier, qui a le prénom d'Alexandre, est le même enfant qui ne voulait pas que sa sœur volât papa et maman,—puis encore deux autres garçons.—On ne parle pas de la fille.


10e LETTRE.

Mon ami Sylvain.—Le château de Longueval en Soissonnais. —Correspondance.—Post-scriptum.

Je ne voyage jamais dans ces contrées sans me faire accompagner d'un ami, que j'appellerai, de son petit nom, Sylvain.

C'est un nom très-commun dans cette province,—le féminin est le gracieux nom de Sylvie,—illustré par un bouquet de bois de Chantilly, dans lequel allait rêver si souvent le poète Théophile de Viau.

J'ai dit à Sylvain:—Allons-nous à Chantilly?

[p. 307]

Il m'a répondu:—Non ... tu as dit toi-même hier, qu'il fallait aller à Ermenonville pour gagner de là Soissons, visiter ensuite les ruines du château de Longueval en Soissonnais, sur la limite de Champagne.

—Oui, répondis-je; hier soir je m'étais monté la tête à propos de cette belle Angélique de Longueval, et je voulais voir le château d'où elle a été enlevée par La Corbinière,—en habits d'homme, sur un cheval.

—Es-tu sûr, du moins, que ce soit là le Longueval véritable, car il y â des Longueval et des Longueville partout ... de même que des Bucquoy...

—Je n'en suis pas convaincu quant à ces derniers; mais lis seulement ce passage du manuscrit d'Angélique:

«Le jour étant venu duquel il me devait quérir la nuit, je dis à un palefrenier qui avait nom Breteau: Je voudrais bien que tu me prêtasses un cheval pour envoyer à Soissons cette nuit quérir pour me faire un corps de cotte, te promettant que le cheval sera ici avant que maman se lève...»

—Il semblerait donc prouvé—me dit Sylvain—que le château de Longueval était situé aux environs de Soissons, donc ce ne serait pas le moment de revenir vers Chantilly. Ce changement de direction a déjà risqué de te faire arrêter une fois,—parce que des gens qui changent d'idée tout à coup paraissent toujours des gens suspects...

[p. 308]

CORRESPONDANCE.

Vous m'envoyez deux lettres concernant mes premiers articles sur l'abbé de Bucquoy. La première, d'après une biographie abrégée, établit que Bucquoy et Bucquoi ne représentent pas le même nom.—A quoi je répondrai que les noms anciens n'ont pas d'orthographe. L'identité des familles ne s'établit que d'après les armoiries, et nous avons déjà donné celles de cette famille (l'écusson bandé de vair et de gueules de six pièces). Cela se retrouve dans toutes les branches, soit de Picardie, soit de l'Ile de France, soit de Champagne, d'où était l'abbé de Bucquoi. Longueval touche à la Champagne, comme on le sait déjà.—Il est inutile de prolonger cette discussion héraldique.

Je reçois de vous une seconde lettre qui vient de Belgique:

«Lecteur sympathique de M. Gérard de Nerval et désirant lui être agréable, je lui communique le document ci-joint, qui lui sera peut-être de quelque utilité pour la suite de ses humoristiques pérégrinations à la recherche de l'abbé de Bucquoy, cet insaisissable moucheron issu de l'amendement Riancey.

156 Olivier de Wree, de vermoerde oorlogh-stucken van den woonderdadighen velt-heer Carel de Longueval, grave van[p. 309] BUSQUOY; Baron de Vaux. Brugge, 1625.—Ej. mengheldichten: fyghes noeper; Bacchus-Cortryck. Ibid, 1625.—Ej. Venus-Ban, Ibid, 1625, in-12, oblong, vél.[1]

Livre rare et curieux. L'exemplaire est taché d'eau.

Je ne chercherai pas à traduire cet article de bibliographie flamande;—seulement, je remarque qu'il fait partie du prospectus d'une bibliothèque qui doit être vendue le 5 décembre et jours suivants, sous la direction de M. Héberlé,—5, rue des Paroissiens, à Bruxelles.

J'aime mieux attendre la vente de Techener,—qui, je l'espère, aura toujours lieu le 20.

LES RUINES. LES PROMENADES.—CHAALIS.—ERMENONVILLE.—LA TOMBE DE ROUSSEAU.

Dans une de mes lettres j'ai employé à faux le mot réaction en parlant d'abus de l'autorité qui amènent des réactions en sens contraire.

La faute paraît simple au premier abord;—mais il y a plusieurs sortes de réactions: les unes prennent des biais, les autres sont des réactions qui consistent à s'arrêter. J'ai voulu dire qu'un excès amenait d'autres excès. Ainsi il est impossible de ne point blâmer les incendies, et les dévastations privées,—rares pourtant de nos jours. Il se mêle toujours à la foule en rumeur un élément hostile[p. 310] ou étranger qui conduit les choses au delà des limites que le bon sens général aurait imposées, et qu'il finit toujours par tracer.

Je n'en veux pour preuve qu'une anecdote qui m'a été racontée par un bibliophile fort connu,—et dont un autre bibliophile a été le héros.

*

Le jour de la révolution de février, on brûla quelques voitures,—dites de la liste civile;—ce fut, certes, un grand tort, qu'on reproche durement aujourd'hui à cette foule mélangée qui, derrière les combattants, entraînait aussi des traîtres...

Le bibliophile dont je parle se rendit ce soir-là au Palais-National. Sa préoccupation ne s'adressait pas aux voitures; il était inquiet d'un ouvrage en quatre volumes in-folio intitulé Perceforest.

C'était un de ces roumans du cycle d'Artus,—ou du cycle de Charlemagne,—où sont contenues les épopées de nos plus anciennes guerres chevaleresques.

Il entra dans la cour du palais, se frayant un passage au milieu du tumulte.—C'était un homme grêle, d'une figure sèche, mais ridée parfois d'un sourire bienveillant, correctement vêtu d'un habit noir, et à qui l'on ouvrit passage avec curiosité.

—Mes amis, dit-il, a-t-on brûlé le Perceforest?

—On ne brûle que les voitures.

—Très-bien! continuez. Mais la bibliothèque?

[p. 311]

—On n'y a pas touché... Ensuite, qu'est-ce que vous demandez?

—Je demande que l'on respecte l'édition en quatre volumes du Perceforest,—un héros d'autrefois...; édition unique, avec deux pages transposées et une énorme tache d'encre au troisième volume.

On lui répondit:

—Montez au premier.

Au premier, il trouva des gens qui lui dirent:

—Nous déplorons ce qui s'est fait dans le premier moment... On a, dans le tumulte, abîmé quelques tableaux...

—Oui, je sais, un Horace Verilet, un Gudin... Tout cela n'est rien:—le Perceforest?...

On le prit pour un fou. Il se retira et parvint à découvrir la concierge du palais, qui s'était retirée chez elle.

—Madame, si l'on n'a pas pénétré dans la bibliothèque, assurez-vous d'une chose: c'est de l'existence du Perceforest,—édition du seizième siècle, reliure en parchemin, de Gaume. Le reste de la bibliothèque, ce n'est rien ... mal choisi!—des gens qui ne lisent pas!—Mais le Perceforest vaut 40,000 francs sur les tables.

La concierge ouvrit de grands yeux.

—Moi, j'en donnerais, aujourd'hui, vingt mille ... malgré la dépréciation des fonds que doit amener nécessairement une révolution.

[p. 312]

—Vingt mille francs!

—Je les ai chez moi. Seulement ce ne serait que pour rendre le livre à la nation. C'est un monument.

La concierge étonnée, éblouie, consentit avec courage à se rendre à la bibliothèque et à y pénétrer par un petit escalier. L'enthousiasme du savant l'avait gagnée.

Elle revint, après avoir vu le livre sur le rayon où le bibliophile savait qu'il était placé.

—Monsieur, le livre est en place. Mais il n'y a que trois volumes... Vous vous êtes trompé.

—Trois volumes!... Quelle perte!... Je m'en vais trouver le gouvernement provisoire,—il y en a toujours un... Le Perceforest incomplet! Les révolutions sont épouvantables!

Le bibliophile courut à l'Hôtel-de-Ville.—On avait autre chose à faire que de s'occuper de bibliographie. Pourtant il parvint à prendre à part M. Arago,—qui comprit l'importance de sa réclamation, et des ordres furent donnés immédiatement.

Le Perceforest n'était incomplet que parce qu'on en avait prêté précédemment un volume.

Nous sommes heureux de penser que cet ouvrage a pu rester en France.

Celui de l'Histoire de l'abbé de Bucquoy, qui doit être vendu le 20, n'aura peut-être pas le même sort!

Et maintenant, tenez compte, je vous prie, des[p. 313] fautes qui peuvent être commises,—dans une tournée rapide, souvent interrompue par la pluie ou par le brouillard...

*

Je quitte Senlis à regret;—mais mon ami le veut pour me faire obéir à une pensée que j'avais manifestée imprudemment...

Je me plaisais tant dans cette ville, où la renaissance, le moyen âge et l'époque romaine se retrouvent çà et là,—au détour d'une rue, dans une écurie, dans une cave.—Je vous parlais «de ces tours des Romains recouvertes de lierre!»—L'éternelle verdure dont elles sont vêtues fait honte à la nature inconstante de nos pays froids.—En Orient, les bois sont toujours verts;—chaque arbre a sa saison de mue; mais cette saison varie selon la nature de l'arbre. C'est ainsi que j'ai vu au Caire les sycomores perdre leurs feuilles en été. En revanche, ils étaient verts au mois de janvier.

Les allées qui entourent Senlis et qui remplacent les antiques fortifications romaines,—restaurées plus tard, par suite du long séjour des rois carlovingiens,—n'offrent plus aux regards que des feuilles rouillées d'ormes, et de tilleuls. Cependant la vue est encore belle, aux alentours, par un beau coucher de soleil.—Les forêts de Chantilly, de Compiègne et d'Ermenonville;—les bois de Châalis et de Pont-Armé, se dessinent avec leurs masses rougeâtres sur le vert clair des prairies qui les séparent. Des[p. 314] châteaux lointains élèvent encore leurs tours,—solidement bâties en pierres de Senlis, et qui, généralement, ne servent plus que de pigeonniers.

Les clochers aigus, hérissés de saillies régulières, qu'on appelle dans le pays des ossements (je ne sais pourquoi), retentissent encore de ce bruit de cloches qui portait une douce mélancolie dans l'âme de Rousseau....

*

Accomplissons le pèlerinage» que nous nous sommes promis de faire, non pas près de ses cendres, qui reposent au Panthéon,—mais près de son tombeau, situé à Ermenonville, dans l'île dite des Peupliers.

La cathédrale de Senlis; l'église Saint-Pierre, qui sert aujourd'hui de caserne aux cuirassiers; le château de Henri IV, adossé aux vieilles fortifications de la ville; les cloîtres byzantins de Charles le Gros et de ses successeurs, n'ont rien qui doive nous arrêter... C'est encore le moment de parcourir les bois, malgré la brume obstinée du malin.

*

Nous sommes partis de Senlis, à pied, à travers les bois, aspirant avec bonheur la brume d'automne.

Nous avions parcouru une route qui aboutit aux bois et au château de Mont-l'Évêque.—Des étangs brillaient çà et là à travers les feuilles rouges[p. 315] relevées par la verdure sombre des pins. Sylvain me chanta ce vieil air du pays:

Courage! mon ami, courage!
Nous voici près du village!
A la première maison,
Nous nous rafraîchirons!

On buvait dans le village un petit vin qui n'était pas désagréable pour des voyageurs. L'hôtesse nous dit, voyant nos barbes:—Vous êtes des artistes ... vous venez donc pour voir Châalis?

Chaâlis,—à ce nom je me ressouvins d'une époque bien éloignée ... celle où l'on me conduisait à l'abbaye, une fois par an, pour entendre la messe, et pour voir la foire qui avait lieu près de là.

—Châalis, dis-je... Est-ce que cela existe encore?


La Chapelle en Serval, ce 10 novembre.

De même qu'il est bon dans une symphonie même pastorale de faire revenir de temps en temps le motif principal, gracieux, tendre ou terrible, pour enfin le faire tonner au final avec la tempête graduée de tous les instruments,—je crois utile de vous parler encore de l'abbé Bucquoy, sans m'interrompre dans la course que je fais en ce moment vers le château de ses pères, avec cette intention de mise en scène exacte et descriptive sans laquelle ses aventures n'auraient qu'un faible intérêt.

[p. 316]

Le final se recule encore, et vous allez voir que c'est encore malgré moi...

Et d'abord, réparons une injustice à l'égard de ce bon M. Ravenel de la Bibliothèque nationale, qui, loin de s'occuper légèrement de la recherche du livre, a remué tous les fonds des huit cent mille volumes que nous y possédons. Je l'ai appris depuis; mais, ne pouvant trouver la chose absente, il m'a donné officieusement avis de la vente de Techener, ce qui est le procédé d'un véritable savant.

*

Sachant bien que toute vente de grande bibliothèque se continue pendant plusieurs jours, j'avais demandé avis du jour désigné pour la vente du livre, voulant, si c'était justement le 20, me trouver à la vacation du soir.

Mais ce ne sera que le 30!

Le livre est bien classé sous la rubrique: Histoire et sous le n° 3584. Événement des plus rares, etc., l'intitulé que vous savez.

La note suivante y est annexée.

«Rare.—Tel est le titre de ce livre bizarre, en tête duquel se trouve une gravure représentant l'Enfer des vivants, ou la Bastille. Le reste du volume est composé des choses les plus singulières.

«Catalogue de la bibliothèque de M. M***, etc.»

*

Je puis encore vous donner un avant-goût de[p. 317] l'intérêt de cette histoire, dont quelques personnes semblaient douter, en reproduisant des notes que j'ai prises dans la bibliographie Michaud.

Après la biographie de Charles Bonaventure, comte de Bucquoy, généralissime et membre de l'ordre de la Toison-d'Or, célèbre par ses guerres en France, en Bohême et en Hongrie, et dont le petit-fils, Charles, fut créé prince de l'Empire,—on trouve l'article sur Y abbé de Bucquoy,—indiqué comme étant de la même famille que le précédent. Sa vie politique commença par cinq années de services militaires. Échappé comme par miracle à un grand danger, il fit vœu de quitter le monde et se retira à la Trappe. L'abbé de Rancé, sur lequel Chateaubriand a écrit son dernier livre, le renvoya comme peu croyant. Il reprit son habit galonné, qu'il troqua bientôt contre les haillons d'un mendiant.

A l'exemple des faquirs et des derviches, il parcourait le monde, pensant donner des exemples d'humilité et d'austérité. Il se faisait appeler le Mort, et tint même à Rouen, sous ce nom, une école gratuite.

Je m'arrête de peur de déflorer le sujet. Je ne veux que faire remarquer encore, pour prouver que cette histoire a du sérieux, qu'il proposa plus tard aux états unis de Hollande, en guerre avec Louis XIV, «un projet pour faire de la France une république, et y détruire, disait-il, le pouvoir arbitraire.» Il[p. 318] mourut à Hanovre, à quatre-vingt-dix ans, laissant son mobilier et ses livres à l'Église catholique, dont il n'était jamais sorti.—Quant à ses seize années de voyages dans l'Inde, je n'ai encore là-dessus de données que par le livre en hollandais de la Bibliothèque nationale.

Nous sommes allés à Châalis pour voir en détail le domaine, avant qu'il soit restauré. Il y a d'abord une vaste enceinte entourée d'ormes; puis, on voit à gauche un bâtiment dans le style du seizième siècle, restauré sans doute plus tard selon l'architecture lourde du petit château de Chantilly.

Quand on a vu les offices et les cuisines, l'escalier suspendu du temps de Henri IV vous conduit aux vastes appartements des premières galeries,—grands appartements et petits appartements donnant sur les bois. Quelques peintures enchâssées, le grand Condé à cheval et des vues de la forêt, voilà tout ce que j'ai remarqué. Dans une salle basse, on voit un portrait d'Henri IV à trente-cinq ans.

C'est l'époque de Gabriello,—et probablement ce château a été témoin de leurs amours.—Ce prince qui, au fond, m'est peu sympathique, demeura longtemps à Senlis, surtout dans la première époque du siège, et l'on y voit, au-dessus de la porte de la mairie et des trois mots: Liberté, égalité, fraternité, son portrait en bronze avec une devise gravée, dans laquelle il est dit que son premier bonheur fut à Senlis,—en 1590.—Ce n'est pourtant[p. 319] pas là que Voltaire a placé la scène principale, imitée de l'Arioste, de ses amours avec Gabrielle d'Estrées.

Ne trouvez-vous pas étrange que les d'Estrées se trouvent être encore des parents de l'abbé de Bucquoy? C'est cependant ce que révèle encore la généalogie de sa famille... Je n'invente rien.

*

C'était le fils du garde qui nous faisait voir le château,—abandonné depuis longtemps.—C'est un homme qui, sans être lettré, comprend le respect que l'on doit aux antiquités. Il nous fit voir dans une des salles un moine qu'il avait découvert dans les ruines. A voir ce squelette couché dans une auge de pierre, j'imaginai que ce n'était pas un moine, mais un guerrier celte ou frank couché selon l'usage, —avec le visage tourné vers l'Orient, dans cette localité, où les noms d'Erman ou d'Armen[2] sont communs dans le voisinage, sans parler même d'Ermenonville, située près de là,—et qu'on appelle dans le pays Arme-Nonville ou Nonval, qui est le terme ancien.

Le pâté des ruines principales forme les restes de l'ancienne abbaye, bâtie probablement vers l'époque de Charles VII, dans le style du gothique fleuri, sur des voûtes carlovingiennes aux piliers lourds, qui recouvrent les tombeaux. Le cloître n'a laissé qu'une longue galerie d'ogives qui relie l'abbaye à un premier[p. 320] monument, où l'on distingue encore des colonnes byzantines taillées à l'époque de Charles le Gros, et engagées dans de lourdes murailles du seizième siècle.

—On veut, nous dit le fils du garde, abattre le mur du cloître pour que, du château, l'on puisse avoir une vue sur les étangs. C'est un conseil qui a été donné à Madame.

—Il faut conseiller, dis-je, à votre dame de faire ouvrir seulement les arcs des ogives qu'on a remplis de maçonnerie, et alors la galerie se découpera sur les étangs, ce qui sera beaucoup plus gracieux.

Il a promis de s'en souvenir.

*

La suite des ruines amenait encore une tour et une chapelle. Nous montâmes à la tour. De là l'on distinguait toute la vallée, coupée d'étangs et de rivières, avec les longs espaces dénudés qu'on appelle le désert d'Ermenonville, et qui n'offrent que des grès de teinte grise, entremêlés de pins maigres et de bruyères.

Des carrières rougeâtres se dessinaient encore çà et là à travers les bois effeuillés, et ravivaient la teinte verdâtre des plaines et des forêts,—où les bouleaux blancs, les troncs tapissés de lierre et les dernières feuilles d'automne, se détachaient encore sur les masses rougeâtres des bois encadrés des teintes bleues de l'horizon.

Nous redescendîmes pour voir la chapelle; c'est[p. 321] une merveille d'architecture. L'élancement des piliers et des nervures, l'ornement sobre et fin des détails, révélaient l'époque intermédiaire entre le gothique fleuri et la renaissance. Mais, une fois entrés, nous admirâmes les peintures, qui m'ont semblé être de cette dernière époque.

—Vous allez voir des saintes un peu décolletées, nous dit le fils du garde. En effet, on distinguait une sorte de Gloire peinte en fresque du côté de la porte, parfaitement conservée, malgré ses couleurs pâlies, sauf la partie inférieure couverte de peintures à la détrempe, mais qu'il ne sera pas difficile de restaurer.

Les bons moines de Châalis auraient voulu supprimer quelques nudités trop voyantes du style Médicis.—En effet, tous ces anges et toutes ces saintes faisaient l'effet d'amours et de nymphes aux gorges et aux cuisses nues. L'abside de la chapelle offre dans les intervalles de ses nervures d'autres figures mieux conservées encore et du style allégorique usité postérieurement à Louis XII.—En nous retournant pour sortir, nous remarquâmes au-dessus de la porte des armoiries qui devaient indiquer l'époque des dernières ornementations.

Il nous fut difficile de distinguer les détails de l'écusson écartelé, qui avait été repeint postérieurement en bleu et en blanc. Au I et au 4, c'étaient d'abord des oiseaux que le fils du garde appelait des cygnes,—disposés par 2 et 1; mais ce n'étaient pas des cygnes.

[p. 322]

Sont-ce des aigles déployés, des merlettes ou des alérions ou des ailettes attachées à des foudres?

Au 2 et au 3, ce sont des fers de lance, ou des fleurs de lis, ce qui est la même chose. Un chapeau de cardinal recouvrait l'écusson et laissait tomber des deux côtés ses résilles triangulaires ornées de glands; mais n'en pouvant compter les rangées, parce que la pierre était fruste, nous ignorions si ce n'était pas un chapeau d'abbé.

Je n'ai pas de livres ici. Mais il me semble que ce sont là les armes de Lorraine, écartelées de celles de France. Seraient-ce les armes du cardinal de Lorraine, qui fut proclamé roi dans ce pays, sous le nom de Charles X, ou celles de l'autre cardinal qui aussi était soutenu par la Ligue?... Je m'y perds, n'étant encore, je le reconnais, qu'un bien faible historien.


[1] La note imprimée est extraite d'un catalogue. Ainsi nous avions déjà cinq manières d'orthographier le nom de Bucquoy: voici la sixième: Busquoy.

[2] Hermann, Arminius, ou peut-être Hermès.


11e LETTRE.

Le château d'Ermenonville.—Les Illuminés.—Le roi de Prusse. —Gabrielle et Rousseau.—Les tombes.—Les abbés de Châalis.

En quittant Châalis, il y a encore à traverser quelques bouquets de bois, puis nous entrons dans le désert. Il y a assez de désert pour que, du centre, on ne voie point d'autre horizon,—pas assez pour qu'en une demi-heure de marche on n'arrive au paysage le plus calme, le plus charmant du monde... Une nature suisse découpée au milieu du bois, par[p. 323] suite de l'idée qu'a eue René de Girardin d'y transplanter l'image du pays dont sa famille était originaire.

Quelques années avant la révolution, le château d'Ermenonville était le rendez-vous des Illuminés qui préparaient silencieusement l'avenir. Dans les soupers célèbres d'Ermenonville, on a vu successivement le comte de Saint-Germain, Mesmer et Cagliostro, développant, dans des causeries inspirées, des idées et des paradoxes dont l'école dite de Genève hérita plus tard.—Je crois bien que M. de Robespierre, le fils du fondateur de la loge écossaise d'Arras,—tout jeune encore,—peut-être encore plus tard Sénancour, Saint-Martin, Dupont de Nemours et Cazotte, vinrent exposer, soit dans ce château, soit dans celui de Le Pelletier de Mortfontaine, les idées bizarres qui se proposaient les réformes d'une société vieillie, laquelle dans ses modes même, avec cette poudre qui donnait aux plus jeunes fronts un faux air de la vieillesse, indiquait la nécessité d'une complète transformation.

Saint-Germain appartient à une époque antérieure, mais il est venu là. C'est lui qui avait fait voir à Louis XV dans un miroir d'acier son petit-fils sans tête, comme Nostradamus avait fait voir à Mario de Médicis les rois de sa race, dont le quatrième était également décapité.

Ceci est de l'enfantillage. Ce qui révèle les mystiques, c'est le détail rapporté par Beaumarchais,[p. 324] que les Prussiens,—arrivés jusqu'à Verdun,—se replièrent tout à coup d'une manière inattendue d'après l'effet d'une apparition dont leur roi fut surpris, et qui lui fit dire: «N'allons pas outre!» comme en certains cas disaient les chevaliers.

Les Illuminés français et allemands s'entendaient par des rapports d'affiliation. Les doctrines de Weisshaupt et de Jacob Bœhm avaient pénétré, chez nous, dans les anciens pays franks et bourguignons, par l'antique sympathie et les relations séculaires des races de même origine. Le premier ministre du neveu de Frédéric II était lui-même un Illuminé. Beaumarchais suppose qu'à Verdun, sous couleur d'une séance de magnétisme, on fit apparaître devant Frédéric-Guillaume son oncle, qui lui aurait dit: «Retourne!» comme le fit un fantôme à Charles VI.

Ces données bizarres confondent l'imagination; seulement, Beaumarchais, qui était un sceptique, a prétendu que, pour cette scène de fantasmagorie, on fit venir de Paris l'acteur Fleury, qui avait joué précédemment aux Français le rôle de Frédéric II, et qui aurait ainsi fait illusion au roi de Prusse, lequel, depuis, se retira, comme on sait, de le confédération des rois ligués contre la France.

Les souvenirs des lieux où je suis m'oppressent moi-même, de sorte que je vous envoie tout cela au hasard, mais d'après des données sûres. Un détail plus important à recueillir, c'est que le général[p. 325] prussien qui, dans nos désastres de la restauration, prit possession du pays, ayant appris que la tombe de Jean-Jacques Rousseau se trouvait à Ermenonville, exempta toute la contrée, depuis Compiègne, des charges de l'occupation militaire. C'était, je crois, le prince d'Anhalt: souvenons-nous au besoin de ce trait.

*

Rousseau n'a séjourné que peu de temps à Ermenonville. S'il y a accepté un asile, c'est que depuis longtemps, dans les promenades qu'il faisait en partant de l'Ermitage de Montmorency, il avait reconnu que cette contrée présentait à un herborisateur des familles de plantes remarquables, dues à la variété des terrains.

Nous sommes allés descendre à l'auberge de la Croix-Blanche, où il demeura lui-même quelque temps, à son arrivée. Ensuite, il logea encore de l'autre côté du château, dans une maison occupée aujourd'hui par un épicier. M. René de Girardin lui offrit un pavillon inoccupé, faisant face à un autre pavillon qu'occupait le concierge du château. Ce fut là qu'il mourut.

*

En nous levant, nous allâmes parcourir les bois encore enveloppés des brouillards d'automne, que peu à peu nous vîmes se dissoudre en laissant reparaître le miroir azuré des lacs. J'ai vu de pareils effets de perspective sur des tabatières du temps...[p. 326] Je revis l'île des Peupliers, au delà des bassins qui surmontent une grotte factice, sur laquelle l'eau tombe, quand elle tombe... Sa description pourrait se lire dans les idylles de Gessner.

Les rochers qu'on rencontre en parcourant les bois sont couverts d'inscriptions poétiques. Ici:

Sa masse indestructible a fatigué le temps,

ailleurs:

Ce lieu sert de théâtre aux courses valeureuses
Qui signalent du cerf les fureurs amoureuses.

ou encore, avec un bas-relief représentant des Druides qui coupent le gui:

Tels furent nos aïeux dans leurs bois solitaires!

Ces vers ronflants me semblent être de Roucher... Delille les aurait faits moins solides.

M. René de Girardin faisait aussi des vers.—C'était en outre un homme de bien. Je pense qu'on lui doit les vers suivants, sculptés sur une fontaine d'un endroit voisin, que surmontent un Neptune et une Amphytrite, légèrement décolletée comme les anges et les saints de Châalis:

Des bords fleuris où j'aimais à répandre
Le plus pur cristal de mes eaux,
Passant, je viens ici me rendre
[p. 327]Aux désirs, aux besoins de l'homme et des troupeaux.
En puisant les trésors de mon urne féconde,
Songe que tu les dois à des soins bienfaisants,
Puissé-je n'abreuver du tribut de mes ondes
Que des mortels paisibles et contents!

Je ne m'arrête pas à la forme des vers;—c'est la pensée d'un honnête homme que j'admire. L'influence de son séjour est profondément sentie dans le pays.—Là, ce sont des salles de danse,—où l'on remarque encore le banc des vieillards; là, des tirs à l'arc, avec la tribune d'où l'on distribuait des prix... Au bord des eaux, des temples ronds, à colonnes de marbre, consacrés soit à Vénus génitrice, soit à Hermès consolateur.—Toute cette mythologie avait alors un sens philosophique et profond.

*

La tombe de Rousseau est restée telle qu'elle était, avec sa forme antique et simple, et les peupliers, effeuillés, accompagnent encore d'une manière pittoresque le monument, qui se reflète dans les eaux dormantes de l'étang. Seulement la barque qui y conduisait les visiteurs est aujourd'hui submergée... Les cygnes, je ne sais pourquoi, au lieu de nager gracieusement autour de l'île, préfèrent se baigner dans un ruisseau d'eau bourbeuse, qui coule, dans un rebord, entre des saules aux branches rougeâtres, et qui aboutit à un lavoir, situé le long de la route.

Nous sommes revenus au château.—C'est encore un bâtiment de l'époque de Henri IV, refait vers[p. 328] Louis XV, et construit probablement sur des ruines antérieures,—car on a conservé une tour crénelée qui jure avec le reste, et les fondements massifs sont entourés d'eau, avec des poternes et des restes de ponts-levis.

Le concierge ne nous a pas permis de visiter les appartements, parce que les maîtres y résidaient.—Les artistes ont plus de bonheur dans les châteaux princiers, dont les hôtes sentent qu'après tout, ils doivent quelque chose à la nation.

On nous laissa seulement parcourir les bords du grand lac, dont la vue, à gauche, est dominée par la tour dite de Gabrielle, reste d'un ancien château. Un paysan qui nous accompagnait nous dit: «Voici la tour où était enfermée la belle Gabrielle ... tous les soirs Rousseau venait pincer de la guitare sous sa fenêtre, et le roi, qui était jaloux, le guettait souvent, et a fini par le faire mourir.»

Voilà pourtant comment se forment les légendes. Dans quelques centaines d'années, on croira cela.—Henri IV, Gabrielle et Rousseau sont les grands souvenirs du pays. On a confondu déjà,—à deux cents ans d'intervalle,—les deux souvenirs, et Rousseau devient peu à peu le contemporain d'Henri IV. Comme la population l'aime, elle suppose que le roi a été jaloux de lui, et trahi par sa maîtresse,—en faveur de l'homme sympathique aux races souffrantes. Le sentiment qui a dicté cette pensée est peut-être plus vrai qu'on ne croit. Rousseau, qui[p. 329] a refusé cent louis de madame de Pompadour, a ruiné profondément l'édifice royal fondé par Henri. Tout a croulé.—Son image immortelle demeure debout sur les ruines.

Quant à ses chansons, dont nous avons vu les dernières à Compiègne, elles célébraient d'autres que Gabrielle. Mais le type de la beauté n'est-il pas éternel comme le génie?

*

En sortant du parc, nous nous sommes dirigés vers l'église, située sur la hauteur. Elle est fort ancienne, mais moins remarquable que la plupart de celles du pays. Le cimetière était ouvert; nous y avons vu principalement le tombeau de De Vic,—ancien compagnon d'armes de Henri IV,—qui lui avait fait présent du domaine d'Ermenonville. C'est un tombeau de famille, dont la légende s'arrête à un abbé.—Il reste ensuite des filles qui s'unissent à des bourgeois.—Tel a été le sort de la plupart des anciennes maisons. Deux tombes plates d'abbés, très-vieilles, dont il est difficile de déchiffrer les légendes, se voient encore près de la terrasse. Puis, près d'une allée, une pierre simple sur laquelle on trouve inscrit: Ci-gît Almazor. Est-ce un fou? —est-ce un laquais?—est-ce un chien? La pierre ne dit rien de plus.

Du haut de la terrasse du cimetière, la vue s'étend sur la plus belle partie de la contrée; les eaux miroitent à travers les grands arbres roux, les pins[p. 330] et les chênes verts. Les grès du désert prennent à gauche un aspect druidique. La tombe de Rousseau se dessine à droite, et plus loin, sur le bord, le temple de marbre d'une déesse absente,—qui doit être la Vérité.

Ce dut être un beau jour que celui où une députation, envoyée par l'Assemblée nationale, vint chercher les cendres du philosophe pour les transporter au Panthéon.—Lorsqu'on parcourt le village, on est étonné de la fraîcheur et de la grâce des petites filles,—avec leurs grands chapeaux de paille, elles ont l'air de Suissesses... Les idées sur l'éducation de l'auteur d'Émile semblent avoir été suivies; les exercices de force et d'adresse, la danse, les travaux de précision encouragés par des fondations diverses, ont donné sans doute à cette jeunesse la santé, la vigueur et l'intelligence des choses utiles.

*

J'aime beaucoup cette chaussée,—dont j'avais conservé un souvenir d'enfance,—et qui, passant devant le château, rejoint les deux parties du village, ayant quatre tours basses à ses deux extrémités.

Sylvain me dit:—Nous avons vu la tombe de Rousseau: il faudrait maintenant gagner Dammartin, où nous trouverons des voitures pour nous mener à Soissons, et de là, à Longueval. Nous allons nous informer du chemin aux laveuses qui travaillent devant le château.

[p. 331]

—Allez tout droit par la route à gauche, nous dirent-elles, ou, également, par la droite... Vous arriverez, soit à Ver, soit à Ève,—vous passerez par Othis, et en deux heures de marche vous gagnerez Dammartin.

Ces jeunes filles fallacieuses nous firent faire une roule bien étrange;—il faut ajouter qu'il pleuvait.

*

La route était fort dégradée, avec des ornières pleines d'eau, qu'il fallait éviter en marchant sur les gazons. D'énormes chardons, qui nous venaient à la poitrine,—chardons à demi gelés, mais encore vivaces,—nous arrêtaient quelquefois.

Ayant fait une lieue, nous comprîmes que ne voyant ni Ver, ni Ève, ni Othis, ni seulement la plaine, nous pouvions nous être fourvoyés.

Une éclaircie se manifesta tout à coup à notre droite,—quelqu'une de ces coupes sombres qui éclaircissent singulièrement les forêts...

Nous aperçûmes une hutte fortement construite en branches rechampies de terre, avec un toit de chaume tout à fait primitif. Un bûcheron fumait sa pipe devant la porte.

—Pour aller à Ver?...

—Vous en êtes bien loin... En suivant la route, vous arriverez à Montaby.

—Nous demandons Ver,—ou Ève...

—Eh bien! vous allez retourner ... vous ferez une demi-lieue (on peut traduire cela si l'on veut[p. 332] en mètres, à cause de la loi), puis, arrivés à la place où l'on tire l'arc, vous prendrez à droite. Vous sortirez du bois, vous trouverez la plaine, et ensuite tout le monde vous indiquera Ver.

Nous avons retrouvé la place du tir, avec sa tribune et son hémicycle destiné aux sept vieillards. Puis nous nous sommes engagés dans un sentier qui doit être fort beau quand les arbres sont verts. Nous chantions encore, pour aider la marche et peupler la solitude, quelques chansons du pays.

La route se prolongeait comme le diable; je ne sais trop jusqu'à quel point le diable se prolonge,—ceci est la réflexion d'un Parisien.—Sylvain, avant de quitter le bois, chanta cette ronde de l'époque de Louis XIV:

C'était un cavalier
Qui revenait de Flandre...

Le reste est difficile à raconter.—Le refrain s'adresse au tambour, et lui dit:

Battez la générale
Jusqu'au point du jour!

Quand Sylvain,—homme taciturne—se met à chanter, ou n'en est pas quitte facilement.—Il m'a chanté je ne sais quelle chanson des Moines rouges qui habitaient primitivement Châalis.—Quels moines! C'étaient des Templiers!—Le roi et le pape se sont entendus pour les brûler.

[p. 333]

Ne parlons plus de ces moines rouges.

Au sortir de la forêt, nous nous sommes trouvés dans les terres labourées. Nous emportions beaucoup de notre patrie à la semelle de nos souliers;—mais nous finissions par le rendre plus loin dans les prairies... Enfin, nous sommes arrivés à Ver.—C'est un gros bourg.

L'hôtesse était aimable et sa fille fort avenante,—ayant de beaux cheveux châtains, une figure régulière et douce, et ce parler si charmant des pays de brouillard, qui donne aux plus jeunes filles des intonations de contralto, par moments!

—Vous voilà, mes enfants, dit l'hôtesse... Eh bien, on va mettre un fagot dans le feu!

—Nous vous demandons à souper, sans indiscrétion.

—Voulez-vous, dit l'hôtesse, qu'on vous fasse d'abord une soupe à l'oignon.

—Cela ne peut pas faire de mal, et ensuite?

—Ensuite, il y a aussi de la chasse.

Nous vîmes là que nous étions bien tombés.

Sylvain a un talent, c'est un garçon pensif,—qui n'ayant pas eu beaucoup d'éducation, se préoccupe pourtant de parfaire ce qu'il n'a reçu qu'imparfait du peu de leçons qui lui ont été données.

Il a des idées sur tout.—Il est capable de composer une montre ... ou une boussole.—Ce qui le gêné dans la montre, c'est la chaîne, qui ne peut se prolonger assez... Ce qui le gêne dans la boussole,[p. 334] c'est que cela fait seulement reconnaître que l'aimant polaire du globe attire forcément les aiguilles—mais que sur le reste,—sur la cause et sur les moyens de s'en servir, les documents sont imparfaits!

L'auberge, un peu isolée, mais solidement bâtie, où nous avons pu trouver asile, offre à l'intérieur une cour à galeries d'un système entièrement Valaque.... Sylvain a embrassé la fille, qui est assez bien découplée, et nous prenons plaisir à nous chauffer les pieds en caressant deux chiens de chasse, attentifs au tourne-broche,—qui est l'espoir d'un souper prochain...


12e LETTRE.

M. Toulouse.—Les deux bibliophiles.—Saint-Médard de Soissons.—Le château des Longueval de Bucquoy.—Inflexion.

Je n'ai pas à me reprocher d'avoir suspendu pendant dix jours le cours du récit historique que vous m'aviez demandé. L'ouvrage qui devait en être la base, c'est-à-dire l'histoire officielle de l'abbé de Bucquoy, devait être vendu le 20 novembre, et ne l'a été que le 30, soit qu'il ait été retiré d'abord (comme on me l'a dit), soit que l'ordre même de la vente, énoncé dans le catalogue, n'ait pas permis de le présenter plus tôt aux enchères.

L'ouvrage pouvait, comme tant d'autres, prendre le chemin de l'étranger, et les renseignements qu'on[p. 335] m'avait adressés des pays du Nord indiquaient seulement des traductions hollandaises du livre, sans donner aucune indication sur l'édition originale, imprimée à Francfort, avec l'allemand en regard.

J'avais vainement, vous le savez, cherché le livre à Paris. Les bibliothèques publiques ne le possédaient pas. Les libraires spéciaux ne l'avaient point vu depuis longtemps. Un seul, M. Toulouse, m'avait été indiqué comme pouvant le posséder.

M. Toulouse a la spécialité des livres de controverse religieuse. Il m'a interrogé sur la nature de l'ouvrage; puis il m'a dit: «Monsieur, je ne l'ai point... Mais, si je l'avais, peut-être ne vous le vendrais-je pas?»

J'ai compris que vendant d'ordinaire des livres à des ecclésiastiques, il ne se souciait pas d'avoir affaire à un fils de Voltaire.

Je lui ai répondu que je m'en passerais bien, ayant déjà des notions générales sur le personnage dont il s'agissait.

«Voilà pourtant comme on écrit l'histoire!» m'a-t-il répondu[1].

Vous me direz que j'aurais pu me faire communiquer l'histoire de l'abbé de Bucquoy par quelques-uns de ces bibliophiles qui subsistent encore, tels M. de Montmerqué et autres. A quoi je répondrai qu'un bibliophile sérieux ne communique pas ses[p. 336] livres. Lui-même ne les lit pas, de crainte de les fatiguer.

[1] M. Toulouse, rue du Foin-Saint-Jacques, en face la caserne des gendarmes.

Un bibliophile connu avait un ami;—cet ami était devenu amoureux d'un Anacréon in-seize, édition lyonnaise du seizième siècle, augmentée des poésies de Bion, de Moschus et de Sapho. Le possesseur du livre n'eût pas défendu sa femme aussi fortement que son in-16. Presque toujours son ami, venant déjeuner chez lui, traversait indifféremment la bibliothèque; mais il jetait à la dérobée un regard sur l'Anacréon.

Un jour, il dit à son ami: Qu'est-ce que tu fais de cet in-16 mal relié ... et coupé? Je te donnerais volontiers le Voyage de Polyphile en italien, édition princeps des Aides, avec les gravures de Belin, pour cet in-16... Franchement, c'est pour compléter ma collection des poëtes grecs.

Le possesseur se borna à sourire.

—Que te faut-il encore?

—Rien. Je n'aime pas à échanger mes livres.

—Si je t'offrais encore mon roman de la Rose, grandes marges, avec des annotations de Marguerite de Valois.

—Non ... ne parlons plus de cela.

—Comme argent, je suis pauvre, tu le sais; mais j'offrirais bien 1,000 francs.

—N'en parlons plus...

—Allons! 1,500 livres.

—Je n'aime pas les questions d'argent entre amis.

[p. 337]

La résistance ne faisait qu'accroître les désirs de l'ami du bibliophile. Après plusieurs offres, encore repoussées, il lui dit, arrivé au dernier paroxysme de la passion:

—Eh bien! j'aurai le livre à ta vente.

—A ma vente?... mais, je suis plus jeune que toi....

—Oui, mais tu as une mauvaise toux.

—Et toi ... ta sciatique?

—On vit quatre-vingts ans avec cela!...

Je m'arrête, monsieur. Cette discussion serait une scène de Molière ou une de ces analyses tristes de la folie humaine, qui n'ont été traitées gaiement que par Érasme... En résultat, le bibliophile mourut quelques mois après, et son ami eut le livre pour 600 francs.

—Et il m'a refusé de me le laisser pour 1,500 francs! disait-il plus tard toutes les fois qu'il le faisait voir. Cependant, quand il n'était plus question de ce volume, qui avait projeté un seul nuage sur une amitié de cinquante ans, son œil se mouillait au souvenir de l'homme excellent qu'il avait aimé.

Cette anecdote est bonne à rappeler dans une époque où le goût des collections de livres, d'autographes et d'objets d'art, n'est plus généralement compris en France. Elle pourra, néanmoins, vous expliquer les difficultés que j'ai éprouvées à me procurer l'Abbé de Bucquoy.

Samedi dernier, à sept heures, je revenais de Soissons,[p. 338]—où j'avais cru pouvoir trouver des renseignements sur les Bucquoy,—afin d'assister à la vente, faite par Techener, de la bibliothèque de M. Motteley, qui dure encore, et sur laquelle on a publié, avant-hier, un article dans l'Indépendance de Bruxelles.

Une vente de livres ou de curiosités a, pour les amateurs, l'attrait d'un tapis vert. Le râteau du commissaire, qui pousse les livres et ramène l'argent, rend cette comparaison fort exacte.

Les enchères étaient vives. Un volume isolé parvint jusqu'à 600 francs. A dix heures moins un quart, l'Histoire de l'abbé de Bucquoy fut mise sur table à 25 fr.... A 55 francs, les habitués et M. Techener lui-même abandonnèrent le livre; une seule personne poussait contre moi.

A 65 francs, l'amateur a manqué d'haleine.

Le marteau du commissaire priseur m'a adjugé le livre pour 66 francs.

On m'a demandé ensuite 3 fr. 20 centimes pour les frais de la vente.

J'ai appris depuis que c'était un délégué de la Bibliothèque Nationale qui m'avait fait concurrence jusqu'au dernier moment.

Je possède donc le livre et je me trouve en mesure de continuer mon travail.

Votre, etc.

*

De Ver à Dammartin, il n'y a guère qu'une heure[p. 339] et demie de marche.—J'ai eu le plaisir d'admirer, par une belle matinée, l'horizon de dix lieues qui s'étend autour du vieux château, si redoutable autrefois, et dominant toute la contrée. Les hautes tours sont démolies, mais l'emplacement se dessine encore sur ce point élevé, où l'on a planté des allées de tilleuls servant de promenade, au point même où se trouvaient les entrées et les cours. Des char milles d'épine-vinette et de belladone empêchent toute chute dans l'abîme que forment encore les fossés.—Un tir a été établi pour les archers dans un des fossés qui se rapprochent de la ville. Sylvain est retourné dans son pays:—j'ai continué ma route vers Soissons à travers la forêt de Villers-Cotteret, entièrement dépouillée de feuilles, mais reverdie çà et là par des plantations de pins qui occupent aujourd'hui les vastes espaces des coupes sombres pratiquées naguère.—Le soir, j'arrivai à Soissons, la vieille Augusta Suessonium, où se décida le sort de la nation française au sixième siècle.

On sait que c'est après la bataille de Soissons, gagnée par Clovis, que ce chef des Francs subit l'humiliation de ne pouvoir garder un vase d'or, produit du pillage de Reims. Peut-être songeait-il déjà à faire sa paix avec l'Église, en lui rendant un objet saint et précieux. Ce fut alors qu'un do ses guerriers voulut que ce vase entrât dans le partage, car l'égalité était le principe fondamental de ces[p. 340] tribus franques, originaires d'Asie.—Le vase d'or fut brisé, et plus tard la tête du Franc égalitaire eut le même sort, sous la francisque de son chef. Telle fut l'origine de nos monarchies.

Soissons, ville forte de seconde classe, renferme de curieuses antiquités. La cathédrale a sa haute tour, d'où l'on découvre sept lieues de pays;—un beau tableau de Rubens, derrière son maître-autel. L'ancienne cathédrale est beaucoup plus curieuse, avec ses clochers festonnés et découpés en guipure. Il n'en reste que la façade et les tours, malheureusement. Il y a encore une autre église qu'on restaure avec cette belle pierre et ce béton romain, qui font l'orgueil de la contrée. Je me suis entretenu là avec les tailleurs de pierre, qui déjeunaient autour d'un feu de bruyère et qui m'ont paru très-forts sur l'histoire de l'art. Ils regrettaient, comme moi, qu'on ne restaurât point l'ancienne cathédrale, Saint-Jean-des-Vignes, plutôt que l'église lourde où on les occupait.—Mais cette dernière est, dit-on, plus logeable. Dans nos époques de foi restreinte, on n'attire plus les fidèles qu'avec l'élégance et le confort.

Les compagnons m'ont indiqué comme chose à voir Saint-Médard, situé à une portée de fusil de la ville, au delà du pont et de la gare de l'Aisne. Les constructions les plus modernes forment l'établissement des sourds-muets. Une surprise m'attendait là. C'était d'abord la tour en partie démolie où Abailard fut prisonnier quelque temps. On montre[p. 341] encore sur les murs des inscriptions latines de sa main;—puis de vastes caveaux déblayés depuis peu, où l'on a retrouvé la tombe de Louis le Débonnaire,—formée d'une vaste cuve de pierre qui m'a rappelé les tombeaux égyptiens.

Près de ces caveaux, composés de cellules souterrains avec des niches çà et là comme dans les tombeaux romains, on voit la prison même où cet empereur fut retenu par ses enfants, l'enfoncement où il dormait sur une natte et autres détails parfaitement conservés, parce que la terre calcaire et les débris de pierres fossiles qui remplissaient ces souterrains les ont préservés de toute humidité. On n'a eu qu'à déblayer, et ce travail dure encore, amenant chaque jour de nouvelles découvertes.—C'est un Pompeï carlovingien.

En sortant de Saint-Médard, je me suis un peu égaré sur les bords de l'Aisne, qui coule entre les oseraies rougeâtres et les peupliers dépouillés de feuilles. Il faisait beau, les gazons étaient verts, et, au bout de deux kilomètres, je me suis trouvé dans un village nommé Cuffy, d'où l'on découvrait parfaitement les tours dentelées de la ville et ses toits flamands bordés d'escaliers de pierre.

On se rafraîchit dans ce village avec un petit vin blanc mousseux qui ressemble beaucoup à la tisane de Champagne.

En effet, le terrain est presque le même qu'à Épernay. C'est un filon de la Champagne voisine qui,[p. 342] sur ce coteau exposé au midi, produit des vins rouges et blancs qui ont encore assez de feu. Toutes les maisons sont bâties en pierres meulières trouées comme des éponges par les vrilles et les limaçons marins. L'église est vieille, mais rustique. Une verrerie est établie sur la hauteur.

*

Il n'était plus possible de ne pas retrouver Soissons. J'y suis retourné pour continuer mes recherches, en visitant la bibliothèque et les archives.—A la bibliothèque, je n'ai rien trouvé que l'on ne prit avoir à Paris. Les archives sont à la sous-préfecture et doivent être curieuses, à cause de l'antiquité de la ville. Le secrétaire m'a dit: «Monsieur, nos archives sont là-haut,—dans les greniers; mais elles ne sont pas classées.

—Pourquoi?

—Parce qu'il n'y a pas de fonds attribués à ce travail par la ville. La plupart des pièces sont en gothique et en latin... Il faudrait qu'on nous envoyât quelqu'un de Paris.

Il est évident que je ne pouvais espérer de trouver facilement là des renseignements sur les Bucquoy. Quant à la situation actuelle des archives de Soissons, je me borne à la dénoncer aux paléographes,—si la France est assez riche pour payer l'examen des souvenirs de son histoire, je serai heureux d'avoir donné cette indication.

Je vous parlerais bien encore de la grande foire[p. 343] qui avait lieu en ce moment-là dans la ville,—du théâtre, où l'on jouait Lucrèce Borgia, des mœurs locales, assez bien conservées dans ce pays situé hors du mouvement des chemins de fer,—et même de la contrariété qu'éprouvent les habitants par suite de cette situation. Ils ont espéré quelque temps être rattachés à la ligne du Nord, ce qui eût produit de fortes économies... Un personnage puissant aurait obtenu de faire passer la ligne de Strasbourg par ces bois, auxquels elle offre des débouchés,—mais ce sont là de ces exigences locales et de ces suppositions intéressées qui peuvent ne pas être de toute justice.

Le but de ma tournée est atteint maintenant. La diligence de Soissons à Reims m'a conduit à Braine. Une heure après, j'ai pu gagner Longueval, le berceau des Bucquoy. Voilà donc le séjour de la belle Angélique et le château-chef de son père, qui paraît en avoir eu autant que son aïeul, le grand-comté de Bucquoy, a pu en conquérir dans les guerres de Bohême.—Les tours sont rasées, comme à Dammartin. Cependant les souterrains existent encore. L'emplacement, qui domine le village, situé dans une gorge allongée, a été couvert, de constructions depuis sept ou huit ans, époque où les ruines ont été vendues. Empreint suffisamment de ces souvenirs de localité qui peuvent donner de l'attrait à une composition romanesque,—et qui ne sont pas inutiles au point de vue positif de l'histoire, j'ai gagné Château-Thierry, où l'on aime à saluer la statue rêveuse du bon La Fontaine, placée au bord de la Marne et en vue du chemin de fer de Strasbourg.

RÉFLEXIONS.

«Et puis...» (C'est ainsi que Diderot commençait un conte, me dira-t-on.)

—Allez toujours!

—Vous avez imité Diderot lui-même.

—Qui avait imité Sterne...

—Lequel avait imité Swift.

—Qui avait imité Rabelais.

—Lequel avait imité Merlin Coccaïe...

—Qui avait imité Pétrone...

—Lequel avait imité Lucien. Et Lucien en avait imité bien d'autres... Quand ce ne serait que l'auteur de l'Odyssée, qui fait promener son héros pendant dix ans autour de la Méditerranée, pour l'amener enfin à cette fabuleuse Ithaque, dont la reine, entourée d'une cinquantaine de prétendants, défaisait chaque nuit ce qu'elle avait tissé le jour.

—Mais Ulysse a fini par retrouver Ithaque.

—Et j'ai retrouvé l'abbé de Bucquoy.

—Parlez-en.

—Je ne fais pas autre chose depuis un mois. Les lecteurs doivent être déjà fatigués—du comte de Bucquoi le ligueur, plus tard généralissime des armées d'Autriche;—de M. de Longueval de Bucquoy et de sa fille Angélique,—enlevée par La Corbinière,—du château de cette famille, dont je viens de fouler les ruines...

Et enfin de l'abbé comte de Bucquoy lui-même, dont j'ai rapporté une courte biographie,—et que M. d'Argenson, dans sa correspondance, appelle: le prétendu abbé de Bucquoy.

Le livre que je viens d'acheter à la vente Motteley vaudrait beaucoup plus de 66 francs 20 centimes, s'il n'était cruellement rogné. La reliure, toute neuve, porte en lettres d'or ce titre attrayant: Histoire du Sieur Abbé comte de Bucquoy, etc. La valeur de l'in-12 vient peut-être de trois maigres brochures en vers et en prose, composées par l'auteur, et qui étant d'un plus grand format, ont les marges coupées jusqu'au texte, qui cependant reste lisible.

Le livre a tous les titres cités déjà qui se trouvent énoncés dans Brunet, dans Quérard et dans la Biographie de Michaud. En regard du titre est une gravure représentant la Bastille, avec ce titre au-dessus: l'Enfer des vivants, et cette citation; Facilis descendus Averni.


On peut lire l'histoire de l'abbé de Bucquoi dans mon livre intitulé: Les Illuminés (Paris, Victor Lecoû). On peut consulter aussi l'ouvrage in-12 dont j'ai fait présent à la Bibliothèque impériale.

Je me suis peut-être trompé dans l'examen de l'écusson du fondateur de la chapelle de Châalis.

On m'a communiqué des notes sur les abbés de Châalis. «Robert de la Tourette, notamment, qui fut abbé là, de 1501 à 1522, fit de grandes restaurations...» On voit sa tombe devant le maître-autel.

«Ici arrivent les Médicis: Hippolyte d'Est, cardinal de Ferrare, 1554;—Aloys d'Est, 1586.

»««Ensuite: Louis, cardinal de Guise, 1601; Charles-Louis de Lorraine, 1630.

Il faut remarquer que les d'Est n'ont qu'un alérion au 2 et au 3, et que j'en ai vu trois au I et au 4 dans l'écusson écartelé.

«Charles II, cardinal de Bourbon (depuis Charles X,—l'ancien), lieutenant général de l'Ile de France depuis 1551, eut un fils appelé Poullain.»

Je veux bien croire que ce cardinal-roi eut un fils naturel; mais je ne comprends pas les trois alérions posés 2 et 1. Ceux de Lorraine sont sur une bande. Pardon de ces détails, mais la connaissance du blason est la clef de l'histoire de France... Les pauvres auteurs n'y peuvent rien!


[p. 344]

LA BOHÈME GALANTE


LA MAIN ENCHANTÉE

I

LA PLACE DAUPHINE

Rien n'est beau comme ces maisons du XVIIe siècle dont la place Royale offre une si majestueuse réunion. Quand leurs façades de briques, entremêlées et encadrées de cordons et de coins de pierre, et quand leurs fenêtres hautes sont enflammées des rayons splendides du couchant, vous vous sentez, à les voir, la même vénération que devant une cour des parlements assemblée en robes rouges à revers d'hermine; et, si ce n'était un puéril rapprochement, on pourrait dire que la longue table verte où ces redoutables magistrats sont rangés en carré figure un peu ce bandeau de tilleuls qui borde les quatre faces de la place Royale et en complète la grave harmonie.

Il est une autre place dans la ville de Paris qui ne cause pas moins de satisfaction par sa régularité et son ordonnance, et qui est en triangle à peu près ce que l'autre est en carré. Elle a été bâtie sous le règne de Henri le Grand, qui la nomma place Dauphine, et l'on admira alors le peu de temps qu'il fallut à ses bâtiments pour couvrir tout le terrain vague de l'île de la Gourdaine. Ce fut un cruel déplaisir que l'envahissement de ce terrain pour les clercs qui venaient s'y ébattre à grand bruit, et pour les avocats qui venaient y méditer leurs plaidoyers: promenade si verte et si fleurie, au sortir de l'infecte cour du Palais.

A peine ces trois rangées de maisons furent-elles dressées sur leurs portiques lourds, chargés et sillonnés de bossages et de refends; à peine furent-elles revêtues de leurs briques, percées de leurs croisées à balustres, et chaperonnées de leurs combles massifs, que la nation des gens de justice envahit la place entière, chacun suivant son grade et ses moyens, c'est-à-dire en raison inverse de l'élévation des étages. Cela devint une sorte de cour des miracles au grand pied, une truanderie de larrons privilégiés, repaire de la gent chiquanouse, comme les autres de la gent argotique; celui-ci en brique et en pierre, les autres en boue et en bois.

Dans une de ces maisons composant la place Dauphine habitait, vers les dernières années du règne de Henri le Grand, un personnage assez remarquable, ayant pour nom Godinot-Chevassut, et pour titre lieutenant civil du prévôt de Paris; charge bien lucrative et pénible à la fois en ce siècle où les larrons étaient beaucoup plus nombreux qu'ils ne sont aujourd'hui, tant la probité a diminué depuis dans notre pays de France! et où le nombre des filles folles de leur corps était beaucoup plus considérable, tant nos mœurs se sont dépravées!—L'humanité ne changeant guère, on peut dire, comme un vieil auteur, que moins il y a de fripons aux galères, plus il y en a dehors.

[p. 345]

Il faut bien dire aussi que les larrons de ce temps-là étaient moins ignobles que ceux du nôtre, et que ce misérable métier était alors une sorte d'art que des jeunes gens de famille ne dédaignaient pas d'exercer. Bien des capacités refoulées au dehors et au pied d'une société de barrières et de privilèges se développaient fortement dans ce sens; ennemis plus dangereux aux particuliers qu'à l'État, dont la machine eût peut-être éclaté sans cet échappement. Aussi, sans nul doute, la justice d'alors usait-elle de ménagements envers les larrons distingués; et personne n'exerçait plus volontiers cette tolérance que notre lieutenant civil de la place Dauphine, pour des raisons que vous connaîtrez. En revanche, nul n'était plus sévère pour les maladroits: ceux-là payaient pour les autres, et garnissaient les gibets dont Paris alors était ombragé, suivant l'expression de d'Aubigné, à la grande satisfaction des bourgeois, qui n'en étaient que mieux volés, et au grand perfectionnement de l'art de la truche.

Godinot-Chevassut était un petit homme replet qui commençait à grisonner et y prenait grand plaisir, contre l'ordinaire des vieillards, parce qu'en blanchissant, ses cheveux devaient perdre nécessairement le ton un peu chaud qu'ils avaient de naissance, ce qui lui avait valu le nom désagréable de Rousseau, que ses connaissances substituaient au sien propre, comme plus aisé à prononcer et à retenir. Il avait ensuite des yeux bigles très-éveillés, quoique toujours à demi fermés sons leurs épais sourcils, avec une bouche assez fendue, comme les gens qui aiment à rire. Et cependant, bien que ses traits eussent un air de malice presque continuel, on ne l'entendait jamais rire à grands éclats, et, comme disent nos pères, rire d'un pied en carré; seulement, toutes les fois qu'il lui échappait quelque chose de plaisant, il le ponctuait à la fin d'un ah! ou d'un oh! poussé du fond des poumons, mais unique et d'un effet singulier; et cela arrivait assez fréquemment, car notre magistrat aimait à hérisser sa conversation de pointes, d'équivoques et de propos gaillards, qu'il ne retenait pas même au tribunal. Du reste, c'était un usage général des gens de robe de ce temps, qui a passé aujourd'hui presque entièrement à ceux de la province.

Pour l'achever de peindre, il faudrait lui planter à l'endroit ordinaire un nez long et carré du bout, et puis des oreilles assez petites, non bordées, et d'une finesse d'organe à entendre sonner un quart d'écu d'un quart de lieue, et une pistole de bien plus loin. C'est à ce propos que, certain plaideur ayant demandé si M. le lieutenant civil n'avait pas quelques amis qu'on pût solliciter et employer auprès de lui, on lui répondit qu'en effet il y avait des amis dont le Rousseau faisait grand état; que c'était, entre autres, monseigneur le Doublon, messire le Ducat, et même monsieur l'Écu; qu'il fallait en faire agir plusieurs ensemble, et que l'on pouvait s'assurer d'être chaudement servi.


[p. 346]

II

D'UNE IDÉE FIXE

Il est des gens qui ont plus de sympathie pour telle ou telle grande qualité, telle ou telle vertu singulière. L'un fait plus d'estime de la magnanimité et du courage guerrier, et ne se plaît qu'au récit des beaux faits d'armes; un autre place au-dessus de tout le génie et les inventions des arts, des lettres ou de la science; d'autres sont plus touchés de la générosité et des actions vertueuses par où l'on secourt ses semblables et l'on se dévoue pour leur salut, chacun suivant sa pente naturelle. Mais le sentiment particulier de Godinot-Chevassut était le même que celui du savant Charles neuvième, à savoir, que l'on ne peut établir aucune qualité au-dessus de l'esprit et de l'adresse, et que les gens qui en sont pourvus sont les seuls dignes en ce monde d'être admirés et honorés; et nulle part il ne trouvait ces qualités plus brillantes et mieux développées que chez la grande nation des tire-laine, matois, coupeurs de bourse et bohèmes, dont la vie généreuse et les tours singuliers se déroulaient tous les jours devant lui avec une variété inépuisable.

Son héros favori était maître François Villon, Parisien, célèbre dans l'art poétique autant que dans l'art de la pince et du croc; aussi l'Iliade avec l'Énéide, et le roman non moins admirable de Huon de Bordeaux, il les eût donnés pour le poëme des Repues franches, et même encore pour la légende de maître Faifeu, qui sont les épopées versifiées de la nation truande! Les Illustrations de Dubellay, l'Aristoteles peripoliticon et le Cymbalum mundi lui paraissaient bien faibles à côté du Jargon, suivi des États généraux du royaume de l'Argot, et des Dialogues du polisson et du malingreux, par un courtaud de boutanche, qui maquille en mollanche en la vergne de Tours, et imprimé avec autorisation du roi de Thunes, Fiacre l'emballeur; Tours, 1603. Et, comme naturellement ceux qui font cas d'une certaine vertu ont le plus grand mépris pour le défaut contraire, il n'était pas de gens qui lui fussent si odieux que les personnes simples, d'entendement épais et d'esprit peu compliqué. Cela allait au point qu'il eût voulu changer entièrement la distribution de la justice, et que, lorsqu'il se découvrait quelque larronnerie grave, on pendit non point le voleur, mais le volé. C'était une idée; c'était la sienne. Il pensait y voir le seul moyen de hâter l'émancipation intellectuelle du peuple, et de faire arriver les hommes du siècle à un progrès suprême d'esprit, d'adresse et d'invention, qu'il disait être la vraie couronne de l'humanité et la perfection la plus agréable à Dieu.

Voilà pour la morale. Et, quant à la politique, il lui était démontré que le vol organisé sur une grande échelle favorisait plus que toute chose la division des grandes fortunes et la circulation des moindres, d'où seulement peuvent résulter pour les classes inférieures le bien-être et l'affranchissement.

Vous entendez bien que c'était seulement la bonne et double piperie qui le ravissait, les subtilités et patelinages des vrais clercs de Saint-Nicolas, les vieux tours de maître Gonin, conservés depuis deux cents ans dans le sel et dans l'esprit; et que Villon, le villonneur, était son compère, et non point des routiers tels que les Guilleris ou le capitaine Carrefour. Certes, le scélérat qui, planté sur une grande route, dépouille brutalement un voyageur désarmé, lui était aussi en horreur qu'à tous les bons esprits, de même que ceux qui, sans autre effort d'imagination, pénètrent avec effraction dans quelque maison isolée, la pillent, et souvent en égorgent les maîtres. Mais, s'il eût connu ce trait d'un larron distingué qui, perçant une muraille pour s'introduire dans un logis, prit soin de figurer son ouverture en un trèfle gothique, pour que, le lendemain, s'apercevant du vol, on vit bien qu'un homme de goût et d'art l'avait exécuté, certes, maître Godinot-Chevassut eût estimé celui-là beaucoup plus haut que Bertrand de Clasquin ou l'empereur César; et c'est peu dire.


[p. 347]

III

LES GRÈGUES DU MAGISTRAT

Tout ceci étant déduit, je crois qu'il est l'heure de tirer la toile et, suivant l'usage de nos anciennes comédies, de donner un coup de pied par derrière à mons le Prologue, qui devient outrageusement prolixe, au point que les chandelles ont été déjà trois fois mouchées depuis son exorde. Qu'il se hâte donc de terminer, comme Bruscambille, en conjurant les spectateurs «de nettoyer les imperfections de son dire avec les époussettes de leur humanité, et de recevoir un clystère d'excuses aux intestins de leur impatience;» et voilà qui est dit, et l'action va commencer.

C'est dans une assez grande salle, sombre et boisée. Le vieux magistrat, assis dans un large fauteuil sculpté, à pieds tortus, dont le dossier est vêtu de sa chemisette de damas à franges, essaye une paire de grègues bouffantes toutes neuves que lui vient d'apporter Eustache Bouteroue, apprenti de maître Goubard, drapier-chaussetier. Maître Chevassut, en nouant ses aiguillettes, se lève et se rassied successivement, adressant par intervalles la parole au jeune homme, qui, roide comme un saint de pierre, a pris place, d'après son invitation, sur le coin d'un escabeau, et qui le regarde avec hésitation et timidité.

—Hum! celles-là ont fait leur temps! dit-il en poussant du pied les vieilles grègues qu'il venait de quitter; elles montraient la corde comme une ordonnance prohibitive de la prévôté; et puis tous les morceaux se disaient adieu ... un adieu déchirant!

Le facétieux magistrat releva cependant encore l'ancien vêtement nécessaire pour y prendre sa bourse, dont il répandit quelques pièces dans sa main.

—Il est sûr, poursuivit-il, que nous autres gens de loi faisons de nos vêtements un très-durable usage, à cause de la robe sous laquelle nous les portons aussi longtemps que le tissu résiste et que les coutures gardent leur sérieux; c'est pourquoi, et comme il faut que chacun vive, même les voleurs, et partant les drapiers-chaussetiers, je ne réduirai rien des six écus que maître Goubard me demande; à quoi même j'ajoute généreusement un écu rogné pour le courtaud de boutique, sous la condition qu'il ne le changera pas au rabais, mais le fera passer pour bon à quelque bélître de bourgeois, déployant, à cet effet, toutes les ressources de son esprit; sans cela, je garde ledit écu pour la quête de demain dimanche à Notre-Dame.

Eustache Bouteroue prit les six écus et l'écu rogné, en saluant bien bas.

—Çà, mon gars, commence-t-on à mordre à la draperie? Sait-on bien gagner sur l'aunage, sur la coupe, et couler au chaland du vieux pour du neuf, du puce pour du noir?... soutenir enfin la vieille réputation des marchands aux piliers des Halles?

Eustache leva les yeux vers le magistrat avec quelque terreur; puis, supposant qu'il plaisantait, se mit à rire; mais le magistrat ne plaisantait pas.

—Je n'aime point, ajouta-t-il, la larronnerie des marchands; le voleur vole et ne trompe pas; le marchand vole et trompe. Un bon compagnon, affilé du bec et sachant son latin, achète une paire de grègues; il débat longtemps son prix et finit par la payer six écus. Vient ensuite quelque honnête chrétien, de ceux que les uns appellent gonze, les autres un bon chaland; s'il arrive qu'il prenne une paire de grègues exactement pareille à l'autre, et que, confiant au chaussetier, qui jure de sa probité par la Vierge et les saints, il la paye huit écus, je ne le plaindrai pas, car c'est un sot. Mais, pendant que le marchand, comptant les deux sommes qu'il a reçues, prend dans sa main et fait sonner avec satisfaction les deux écus qui sont la différence de la seconde à la première, passe devant sa boutique un pauvre homme qu'on mène aux galères pour avoir tiré d'une poche quelque sale mouchoir troué: «Voici un grand scélérat, s'écrie le marchand; si la justice était juste, le gredi[p. 348]n serait roué vif, et j'irais le voir, poursuit-il tenant toujours dans sa main les deux écus ...» Eustache, que penses-tu qu'il arriverait si, selon le vœu du marchand, la justice était juste?

Eustache Bouteroue ne riait plus; le paradoxe était trop inouï pour qu'il songeât à y répondre, et la bouche d'où il sortait le rendait presque inquiétant. Maître Chevassut, voyant le jeune homme ébahi comme un loup pris au piège, se mit à rire avec son rire particulier, lui donna une tape légère sur la joue, et le congédia. Eustache descendit tout pensif l'escalier à balustre de pierre, quoiqu'il entendît de loin, dans la cour du Palais, la trompette de Galinette la Galine, bouffon du célèbre opérateur Geronimo, qui appelait les badauds à ses facéties et à l'achat des drogues de son maître; il y fut sourd cette fois, et se mit en devoir de traverser le pont Neuf pour gagner le quartier des Halles.


IV

LE PONT NEUF

Le pont Neuf, achevé sous Henri IV, est le principal monument de ce règne. Rien ne ressemble à l'enthousiasme que sa vue excita, lorsque, après de grands travaux, il eut entièrement traversé la Seine de ses douze enjambées, et rejoint plus étroitement les trois cités de la maîtresse ville.

Aussi devint-il bientôt le rendez-vous de tous les oisifs parisiens, dont le nombre est grand, et, partant, de tous les jongleurs, vendeurs d'onguents et filous, dont les métiers sont mis en branle par la foule, comme un moulin par u[p. 349]n courant d'eau.

Quand Eustache sortit du triangle de la place Dauphine, le soleil dardait à plomb ses rayons poudreux sur le pont, et l'affluence y était grande, les promenades les plus fréquentées de toutes à Paris étant d'ordinaire celles qui ne sont fleuries que d'étalages, terrassées que de pavés, ombragées que de murailles et de maisons.

Eustache fendait à grand'peine ce fleuve de peuple qui croisait l'autre fleuve et s'écoulait avec lenteur d'un bout à l'autre du pont, arrêté du moindre obstacle, comme des glaçons que l'eau charrie, formant de place en place mille tournants et mille remous autour de quelques escamoteurs, chanteurs ou marchands prônant leurs denrées. Beaucoup s'arrêtaient le long des parapets à voir passer les trains de bois sous les arches, circuler les bateaux, ou bien à contempler le magnifique point de vue qu'offrait la Seine en aval du pont, la Seine côtoyant à droite la longue file des bâtiments du Louvre, à gauche le grand Pré-aux-Clercs, rayé de ses belles allées de tilleuls, encadré de ses saules gris ébouriffés et de ses saules verts pleurant dans l'eau; puis, sur chaque bord, la tour de Nesle et la tour de Bois, qui semblaient faire sentinelle aux portes de Paris comme les géants des romans anciens.

Tout à coup, un grand bruit de pétards fit tourner vers un point unique les yeux des promeneurs et des observateurs, et annonça un spectacle digne de fixer l'attention. C'était au centre d'une de ces petites plates-formes en demi-lune, surmontées naguère encore de boutiques en pierre, et qui formaient alors des espaces vides au-dessus de chaque pile du pont, et en dehors de la chaussée. Un escamoteur s'y était établi; il avait dressé une table, et sur cette bible se promenait un fort beau singe, en costume complet de diable, noir et rouge, avec la queue naturelle, et qui, sans la moindre timidité, tirait force pétards et soleils d'artifice, au grand dommage de toutes les barbes et les fraises qui n'avaient pas élargi le cercle assez vite.

[p. 350]

Pour son maître, c'était une de ces figures du type bohémien, commun cent ans auparavant, déjà rare alors, et aujourd'hui noyé et perdu dans la laideur et l'insignifiance de nos têtes bourgeoises: un profil en fer de hache, front élevé mais étroit, nez très-long et très-bossu, et cependant ne sur-plombant pas comme les nez romains, niais fort retroussé au contraire, et dépassant à peine de sa pointe la bouche aux lèvres minces très-avancées, et le menton rentré; puis des yeux longs et fendus obliquement sous leurs sourcils, dessinés comme un V, et de longs cheveux noirs complétant l'ensemble; enfin, quelque chose de souple et de dégagé dans les gestes et dans toute l'attitude du corps témoignait un drôle adroit de ses membres et brisé de bonne heure à plusieurs métiers et à beaucoup d'autres.

Son habillement était un vieux costume de bouffon, qu'il portait avec dignité; sa coiffure, un grand chapeau de feutre à larges bords, extrêmement froissé et recroquevillé; maître Gonin était le nom que tout le monde lui donnait, soit à cause de son habileté et de ses tours d'adresse, soit qu'il descendît effectivement de ce fameux jongleur qui fonda, sous Charles VII, le théâtre des Enfants-sans-Souci et porta le premier le titre de Prince des Sots, lequel, à l'époque de cette histoire, avait passé au seigneur d'Engoulevent, qui en soutint les prérogatives souveraines jusque devant les parlements.


V

LA BONNE AVENTURE

L'escamoteur, voyant amassé un assez bon nombre de gens, commença quelques tours de gobelets qui excitèrent une bruyante admiration. Il est vrai que le compère avait choisi sa place dans la demi-lune avec quelque dessein, et non pas seulement en vue de ne point gêner la circulation, comme il paraissait; car de cette façon il n'avait les spectateurs que devant lui et [p. 351]non derrière.

C'est que véritablement l'art n'était pas alors ce qu'il est devenu aujourd'hui, où l'escamoteur travaille entouré de son public. Les tours de gobelets terminés, le singe fit une tournée dans la foule, recueillant force monnaie, dont il remerciait très-galamment, en accompagnant son salut d'un petit cri assez semblable à celui du grillon. Mais les tours de gobelets n'étaient que le prélude d'autre chose, et, par un prologue fort bien tourné, le nouveau maître Gonin annonça qu'il avait en outre le talent de prédire l'avenir par la cartomancie, la chiromancie, et les nombres pythagoriques; ce qui ne pouvait se payer, mais qu'il ferait pour un sol, dans la seule vue d'obliger. En disant cela, il battait un grand jeu de cartes, et son singe, qu'il nommait Pacolet, les distribua ensuite avec beaucoup d'intelligence à tous ceux qui tendirent la main.

Quand il eut satisfait à toutes les demandes, son maître appela successivement les curieux dans la demi-lune par le nom de leurs cartes, et leur prédit à chacun leur bonne ou mauvaise fortune, tandis que Pacolet, à qui il avait donné un oignon pour loyer de son service, amusait la compagnie par les contorsions que ce régal lui occasionnait, enchanté à la fois et malheureux, riant de la bouche et pleurant de l'œil, faisant à chaque coup de dent un grognement de joie et une grimace pitoyable.

Eustache Bouteroue, qui avait pris une carte aussi, se trouva le dernier appelé. Maître Gonin regarda avec attention sa longue et naïve figure, et lui adressa la parole d'un ton emphatique.

—Voici le passé: vous avez perdu père et mère; vous êtes depuis six ans apprenti drapier sous les piliers des Halles. Voici le présent: votre patron vous a promis sa fille unique; il compte se retirer et vous laisser son commerce. Pour l'avenir, tendez-moi votre main.

Eustache, très-étonné, tendit sa main; l'escamoteur en examina[p. 352] curieusement les lignes, fronça le sourcil avec un air d'hésitation, et appela son singe comme pour le consulter. Celui-ci prit la main, la regarda; puis, s'allant poster sur l'épaule de son maître, sembla lui parler à l'oreille; mais il agitait seulement ses lèvres très-vite, comme font ces animaux lorsqu'ils sont mécontents.

—Chose bizarre! s'écria enfin maître Gonin, qu'une existence si simple dès l'abord, si bourgeoise, tende vers une transformation si peu commune, vers un but si élevé!... Ah! mon jeune coquardeau, vous romprez votre coque; vous irez haut, très-haut... Vous mourrez plus grand que vous n'êtes.

—Bon! dit Eustache en soi-même, c'est ce que ces gens-là vous promettent toujours. Mais comment donc sait-il les choses qu'il m'a dites en premier? Cela est merveilleux!... à moins, toutefois, qu'il ne me connaisse de quelque part.

Cependant, il tira de sa bourse l'écu rogné du magistrat, en priant l'escamoteur de lui rendre sa monnaie. Peut-être avait-il parlé trop bas; mais celui-ci n'entendit point, car il reprit ainsi, en roulant l'écu dans ses doigts:

—Je vois assez que vous savez vivre; aussi j'ajouterai quelques détails à la prédiction très-véritable, mais un peu ambiguë, que je vous ai faite. Oui, mon compagnon, bien vous a pris de ne me point solder d'un sol comme les autres, encore que votre écu perde un bon quart; mais n'importe, cette blanche pièce vous sera un miroir éclatant où la vérité pure va se refléter.

—Mais, observa Eustache, ce que vous m'avez dit de mon élévation, n'était-ce donc pas la vérité?

—Vous m'avez demandé votre bonne aventure, et je vous l'ai dite, mais la glose y manquait... Çà, comment comprenez-vous le but élevé que j'ai donné à votre existence dans ma prédiction?

—Je comprends que je puis devenir syndic des drapiers-chaussetiers, marguillier, échevin ...

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—C'est bien rentrer de piques noires, bien trouvé sans chandelle!... Et pourquoi pas le grand sultan des Turcs, l'Amorabaquin Eh! non, non, monsieur mon ami, c'est autrement qu'il faut l'entendre; et, puisque vous désirez une explication de cet oracle sibyllin, je vous dirai que, dans notre style, aller haut est pour ceux qu'on envoie garder les moutons à la lune, de même que aller loin, pour ceux qu'on envoie écrire leur histoire dans l'Océan, avec des plumes de quinze pieds ...

—Ah! bon! mais, si vous m'expliquiez encore votre explication, je comprendrais sûrement.

—Ce sont deux phrases honnêtes pour remplacer deux mots: gibet et galères. Vous irez haut, et moi loin. Cela est parfaitement indiqué chez moi par cette ligne médiane, traversée à angles droits d'autres lignes moins prononcées; chez vous, par une ligne qui coupe celle du milieu sans se prolonger au delà, et une autre les traversant obliquement toutes deux ...

—Le gibet! s'écria Eustache.

—Est-ce que vous tenez absolument à une mort horizontale? observa maître Gonin. Ce serait puéril; d'autant que vous voici assuré d'échapper à toute sorte d'autres fins, où chaque homme mortel est exposé. De plus, il est possible que, lorsque messire le Gibet vous lèvera par le cou à bras tendu, vous ne soyez plus qu'un vieil homme dégoûté du monde et de tout... Mais voici que midi sonne, et c'est l'heure où l'ordre du prévôt de Paris nous chasse du pont Neuf jusqu'au soir. Or, s'il vous faut jamais quelque conseil, quelque sortilège, charme ou philtre à votre usage, dans le cas d'un danger, d'un amour ou d'une vengeance, je demeure là-bas; au bout du pont, dans le Château-Gaillard. Voyez-vous bien d'ici Cette tourelle à pignon?...

—Un mot encore, s'il vous plaît, dit Eustache en tremblant: serai-je heureux en mariage?

—Amenez-moi votre f[p. 354]emme, et je vous le dirai... Pacolet, une révérence à monsieur, et un baisemain.

L'escamoteur plia sa table, la mit sous son bras, prit le singe sur son épaule, et se dirigea vers le Château-Gaillard, en ramageant entre ses dents un air très-vieux.


VI

CROIX ET MISÈRES

Il est bien vrai qu'Eustache Bouteroue s'allait marier dans peu avec la fille du drapier-chaussetier. C'était un garçon sage, bien entendu dans le commerce, et qui n'employait point ses loisirs à jouer à la boule ou à la paume, comme bien d'autres, mais à faire des comptes, à lire le Bocage des six corporations, et à apprendre un peu d'espagnol, qu'il était bon qu'un marchand sût parler, comme aujourd'hui l'anglais, à cause de la quantité de personnes de cette nation qui habitaient dans Paris. Maître Goubard s'étant donc, en six années, convaincu de la parfaite honnêteté et du caractère excellent de son commis, ayant de plus surpris entre sa fille et lui quelque penchant bien vertueux et bien sévèrement comprimé des deux parts, avait résolu de les unir à la Saint-Jean d'été, et de se retirer ensuite à Laon, en Picardie, où il avait du bien de famille.

Eustache ne possédait cependant aucune fortune; mais l'usage n'était point alors général de marier un sac d'écus avec un sac d'écus; les parents consultaient quelquefois le goût et la sympathie des futurs époux, et se donnaient la peine d'étudier longtemps le caractère, la conduite et la capacité des personnes qu'ils destinaient à leur alliance; bien différents des pères de famille d'aujourd'hui, qui exigent plus de garanties morales d'un domestique qu'ils prennent que d'un gendre futur.

Or, la prédictio[p. 355]n du jongleur avait tellement condensé les idées assez peu fluides de l'apprenti drapier, qu'il était demeuré tout étourdi au centre de la demi-lune, et n'entendait point les voix argentines qui babillaient dans les campaniles de la Samaritaine, et répétaient: Midi, midi!... Mais, à Paris, midi sonne pendant une heure, et l'horloge du Louvre prit bientôt la parole avec plus de solennité, puis celle des Grands-Augustins, puis celle du Châtelet; si bien qu'Eustache, effrayé de se voir si fort en retard, se prit à courir de toutes ses forces, et, en quelques minutes, eut mis derrière lui les rues de la Monnaie, du Borel et Tirechappe; alors, il ralentit son pas, et, quand il eut tourné la rue de la Boucherie-de-Beauvais, son front s'éclaircit en découvrant les parapluies rouges du carreau des Halles, les tréteaux des Enfants-sans-Souci, l'échelle et la croix, et la jolie lanterne du pilori coiffée de son toit en plomb. C'était sur cette place, sous un de ces parapluies, que sa future, Javotte Goubard, attendait son retour. La plupart des marchands aux piliers avaient ainsi un étalage sur le carreau des Halles, gardé par une personne de leur maison, et servant de succursale à leur boutique obscure. Javotte prenait place tous les matins à celui de son père, et, tantôt assise au milieu des marchandises, elle travaillait à des nœuds d'aiguillettes, tantôt elle se levait pour appeler les passants, les saisissait étroitement par le bras, et ne les lâchait guère qu'ils n'eussent fait quelque achat; ce qui ne l'empêchait pas d'être, au demeurant, la plus timide jeune fille qui jamais eût atteint l'âge d'un vieil bœuf sans être encore mariée; toute pleine de grâce, mignonne, blonde, grande, et légèrement ployée en avant, comme la plupart des filles du commerce dont la taille est élancée et frêle; enfin, rougissant comme une fraise aux moindres paroles qu'elle disait hors du service de l'étalage, tandis que sur ce point elle ne le cédait à aucune marchande du carreau pour le bagout et la platine (style commercial d'alors).

A midi, Eustache venait d'ordinaire la remplacer sous le parapluie rouge, pendant qu'elle allait dîner à la boutique avec son père. C'était à ce devoir qu'il se rendait en ce moment, craignant fort que son retour n'eût impatienté Javotte; mais. d'aussi loin qu'il l'aperçut, elle lui parut très-calme, le coude appuyé sur un rouleau de marchandises, et fort attentive à la conversation animée et bruyante d'un beau militaire, penché sur le même rouleau, et qu[p. 356]i n'avait pas plus l'air d'un chaland que de toute chose que l'on pût s'imaginer.

—C'est mon futur! dit Javotte en souriant à l'inconnu, qui fit un léger mouvement de tête sans changer de situation.

Seulement, il toisait le commis de bas en haut, avec ce dédain que les militaires témoignent pour les personnes de l'état bourgeois dont l'extérieur est peu imposant.

—Il a un faux air d'un trompette de chez nous, observa-t-il gravement; seulement, l'autre a plus de corporance dans les jambes; mais tu sais, Javotte, le trompette, dans un escadron, c'est un peu moins qu'un cheval, et un peu plus qu'un chien ...

—Voici mon neveu, dit Javotte à Eustache, en ouvrant sur lui ses grands yeux bleus avec un sourire de parfaite satisfaction; il a obtenu un congé pour venir à notre noce. Comme cela se trouve bien, n'est-ce pas? Il est arquebusier à cheval... Oh!** le beau corps! Si vous étiez vêtu comme cela, Eustache!... mais vous n'êtes pas assez grand, vous, ni assez fort ...

—Et combien de temps, dit timidement le jeune homme, monsieur nous fera-t-il cet avantage de demeurer à Paris?

—Cela dépend, dit le militaire en se redressant, après avoir fait attendre un peu sa réponse. On nous a envoyés dans le Berry pour exterminer les croquants; et, s'ils veulent rester tranquilles quelque temps encore, je vous donnerai un bon mois; mais, de toute façon, à la Saint-Martin, nous viendrons à Paris remplacer le régiment de M. d'Humières, et alors je pourrai vous voir tous les jours et indéfiniment.

Eustache examinait l'arquebusier à cheval, tant qu'il pouvait le faire sans rencontrer ses regards, et, décidément, il le trouvait hors de toutes les proportions physiques qui conviennent à un neveu.

—Quand je dis tous les jours, reprit ce dernier,[p. 357] je me trompe; car il y a, le jeudi, la grande parade... Mais nous avons la soirée, et, de fait, je pourrai toujours souper avec vous ces jours-là.

—Est-ce qu'il compte y dîner les autres? pensa Eustache. Mais vous ne m'aviez point dit, demoiselle Goubard, que monsieur votre neveu était si ...

—Si bel homme? Oh! oui, comme il a renforcé! Dame, c'est que voilà sept ans que nous ne l'avions vu, ce pauvre Joseph; et, depuis ce temps-là, il a passé bien de l'eau sous le pont ...

—Et, à lui, bien du vin sous le nez, pensa le commis, ébloui de la face resplendissante de son neveu futur; on ne se met pas la figure en couleur avec de l'eau rougie, et les bouteilles de maître Goubard vont danser le branle des morts avant la noce, et peut-être après ...

—Allons dîner, papa doit s'impatienter, dit Javotte en sortant de sa place. Ah! je vais donc te donner le bras, Joseph!... Dire qu'autrefois j'étais la plus grande, quand j'avais douze ans et toi dix; on m'appelait la maman,.. Mais comme je vais être fière au bras d'un arquebusier! Tu me conduiras promener, n'est-ce pas? Je sors si peu; je ne puis pas y aller seule; et, le dimanche soir, il faut que j'assiste au salut, parce que je suis de la confrérie de la Vierge, aux Saints-Innocents; je tiens un ruban du guidon ...

Ce caquetage de jeune fille, coupé à temps égaux par le pas sonnant du cavalier, cette forme gracieuse et légère qui sautillait enlacée à cette autre massive et roide, se perdirent bientôt dans l'ombre sourde des piliers qui bordent la rue de la Tonnellerie, et ne laissèrent aux yeux d'Eustache qu'un brouillard, et à ses oreilles qu'un bourdonnement.


[p. 358]

VII

MISÈRES ET CROIX

Nous avons jusqu'ici emboîté le pas à cette action bourgeoise, sans guère mettre à la conter plus de temps qu'elle n'en a mis à se poursuivre; et maintenant, malgré notre respect, ou plutôt notre profonde estime pour l'observation des unités dans le roman même, nous nous voyons contraints de faire faire à l'une des trois un saut de quelques journées. Les tribulations d'Eustache, relativement à son neveu futur, seraient peut-être assez curieuses à rapporter; mais elles furent cependant moins amères qu'on ne le pourrait juger d'après l'exposition. Eustache se fut bientôt rassuré à l'endroit de sa fiancée: Javotte n'avait fait véritablement que garder une impression un peu trop fraîche de ses souvenirs d'enfance qui, dans une vie si peu accidentée que la sienne, prenaient une importance démesurée. Elle n'avait vu tout d'abord, dans l'arquebusier à cheval, que l'enfant joyeux et bruyant, autrefois le compagnon de ses jeux; mais elle ne tarda pas à s'apercevoir que cet enfant avait grandi, qu'il avait pris d'autres allures, et elle devint plus réservée à son égard.

Quant au militaire, à part quelques familiarités d'habitude, il ne faisait point paraître envers sa jeune tante de blâmables intentions; il était même de ces gens assez nombreux à qui les honnêtes femmes inspirent peu de désirs; et, pour le présent, il disait comme Tabarin, que la bouteille était sa mie. Les trois premiers jours de son arrivée, il n'avait pas quitté Javotte, et même il la conduisait le soir au Cours la Reine, accompagnée seulement de la grosse servante de la maison, au grand déplaisir d'Eustache. Mais cela ne dura point; il ne tarda pas à s'ennuyer de sa compagnie, et prit l'habitude de sortir seul tout le jour, ayant, il est vrai, l'attention de rentrer aux heures des repas.

La seule chose donc qui inquiétât le futur époux, c'était de voir ce parent si bien établi dans la maison qui allait devenir sienne après la noce, qu'il ne paraissait pas facile de l'en évincer avec douceur, tant il semblait tous les jours s'y emboîte[p. 359]r plus solidement. Pourtant il n'était neveu de Javotte que par alliance, étant né seulement d'une fille que feue l'épouse de maître Goubard avait eue d'un premier mariage.

Mais comment lui faire comprendre qu'il tendait à s'exagérer l'importance des liens de famille, et qu'il avait, à l'égard des droits et des privilèges de la parenté, des idées trop larges, trop arrêtées et, en quelque sorte, trop patriarcales?

Cependant, il était probable que bientôt il sentirait de lui-même son indiscrétion, et Eustache se vit obligé de prendre patience, ainsi que les dames de Fontainebleau quand la cour est à Paris, comme dit le proverbe.

Mais la noce faite et parfaite ne changea rien aux habitudes de l'arquebusier à cheval, qui même fit espérer qu'il pourrait obtenir, grâce à la tranquillité des croquants, de rester à Paris jusqu'à l'arrivée de son corps. Eustache tenta quelques allusions épigrammatiques, que certaines gens prenaient des boutiques pour des hôtelleries, et bien d'autres qui ne furent point saisies, ou qui parurent faibles; du reste, il n'osait encore en parler ouvertement à sa femme et à son beau-père, ne voulant pas se donner, dès les premiers jours de son mariage, une couleur d'homme intéressé, lui qui leur devait tout.

Avec cela, la compagnie du soldat n'avait rien de bien divertissant: sa bouche n'était que la cloche perpétuelle de sa gloire, laquelle était fondée moitié sur ses triomphes dans les combats singuliers qui le rendaient la terreur de l'armée, moitié sur ses prouesses contre les croquants, malheureux paysans français à qui les soldats du roi Henri faisaient la guerre pour n'avoir pu payer la taille, et qui ne paraissaient pas près de jouir de la célèbre poule au pot ...

Ce caractère de vanterie excessive était alors assez commun, ainsi qu'on le voit par les types des Taillebras et des capitans Matamores, reproduits sans cesse dans les pièces comiques de l'époque, et doit, je pense, être attribué à l'irruption victorieuse de la Gascogne dans Paris, à la suite du Navarrois. Ce travers s'affaiblit bientôt en s'élargissant, et, quelques années après, le baron de Fœneste en fut le portrait déjà bi[p. 360]en adouci, mais d'un comique plus parfait, et enfin la comédie du Menteur le montra, en 1662, réduit à des proportions presque communes.

Mais ce qui, dans les façons du militaire, choquait le plus le bon Eustache, c'était une tendance perpétuelle à le traiter en petit garçon, à mettre en lumière les côtés peu favorables de sa physionomie, et enfin à lui donner en toute occasion vis-à-vis de Javotte une couleur ridicule, fort désavantageuse dans ces premiers jours où un nouveau marié a besoin de s'établir sur un pied respectable, et de prendre position pour l'avenir; ajoutez aussi qu'il fallait peu de chose pour froisser l'amour-propre tout neuf et tout roide encore d'un homme établi en boutique, patenté et assermenté.

Une dernière tribulation ne tarda pas à combler la mesure. Comme Eustache allait faire partie du guet des métiers, et qu'il ne voulait pas, comme l'honnête maître Goubard, faire son service en habit bourgeois et avec une hallebarde prêtée par le quartier, il avait acheté une épée à coquille qui n'avait plus de coquille, une salade et un haubergeon en cuivre rouge que menaçait déjà le marteau d'un chaudronnier, et, ayant passé trois jours à les nettoyer et à les fourbir, il parvint à leur donner un certain lustre qu'ils n'avaient pas auparavant; mais, quand il s'en revêtit et qu'il se promena fièrement dans sa boutique en demandant s'il avait bonne grâce à porter le harnois, l'arquebusier se prit à rire comme un tas de mouches au soleil, et l'assura qu'il avait l'air d'avoir sur lui sa batterie de cuisine.


VIII

LA CHIQUENAUDE

Tout étant disposé de la sorte, il arriva qu'un soir, c'était le 12 ou le 13, un jeudi toujours, Eustache ferma sa boutique de bonne heure; chose qu'il ne se fût pas permise sans l'absence de maître Goubard, qui était parti l'avant-veille pour voir son bien en Picardie, parce qu'il comptait y aller demeurer trois mois plus tard, quand son successeur serait solidement établi en son lieu, et posséderait pleinement la confiance des pratiques et des autres marchands.

Or, l'arquebusier, revenant ce soir-là, comme [p. 361]de coutume, trouva la porte close et les lumières éteintes. Cela l'étonna beaucoup, la guette n'étant pas sonnée au Châtelet; et, comme il ne rentrait point d'ordinaire sans être un peu animé par le vin, sa contrariété se produisit par un gros juron qui fit tressaillir Eustache dans son entre-sol, où il n'était pas couché encore, s'effrayant déjà de l'audace de sa résolution.

—Holà! hé! cria l'autre en donnant un coup de pied dans la porte, c'est donc ce soir fête? c'est donc la Saint-Michel, la fête des drapiers, des tire-laine et des vide-goussets?...

Et il tambourinait du poing sur la devanture; mais cela ne produisit pas plus d'effet que s'il eût pilé de l'eau dans un mortier.

—Ohé! mon oncle et ma tante!... voulez-vous donc me faire coucher en plein vent, sur le grès, au risque d'être gâté par les chiens et les autres bêtes?... Holà! hé! Diantre soit des parents! Ils en sont corbleu capables! Et la nature donc, manants! Ho! ho! descends vitement, bourgeois, c'est de l'argent qu'on t'apporte!... Le cancre te vienne, vilain maroufle!

Toute cette harangue du pauvre neveu n'émouvait aucunement le visage de bois de la porte; il usait à rien ses paroles comme le vénérable Bède prêchant à un tas de pierres.

Mais, quand les portes sont sourdes, les fenêtres ne sont pas aveugles, et il y a un moyen fort simple de leur éclaircir le regard; le soldat se fit tout d'un coup ce raisonnement; il sortit de la galerie sombre des piliers, se recula jusqu'au milieu de la rue de la Tonnellerie, et, ramassant à ses pieds un tesson, l'adressa si bien, qu'il éborgna l'une des petites fenêtres de l'entre-sol. C'est un incident à quoi Eustache n'avait nullement songé, un point d'interrogation formidable à cette question où[p. 362] se résumait tout le monologue du militaire: «Pourquoi donc n'ouvre-t-on pas la porte?...»

Eustache prit subitement une résolution; car un couard qui s'est monté la tête ressemble à un vilain qui se met en dépense, et pousse toujours les choses à l'extrême; mais, de plus, il avait à cœur de se bien montrer une fois devant sa nouvelle épouse, qui pouvait avoir pris pour lui peu de respect en le voyant depuis plusieurs jours servir de quintaine au militaire, avec cette différence que la quintaine rend quelquefois de bons coups pour ceux qu'on lui porte continuellement. Il tira donc son feutre de travers, et eut dégringolé l'escalier étroit de son entre-sol avant que Javotte songeât à l'arrêter. Il décrocha sa rapière en passant dans l'arrière-boutique, et seulement quand il sentit dans sa main brûlante le froid de la poignée en cuivre, il s'arrêta un instant et ne chemina plus qu'avec des pieds de plomb vers sa porte, dont il tenait la clef de l'autre main. Mais une seconde vitre qui se cassa avec grand bruit, et les pas de sa femme qu'il entendit derrière les siens, lui rendirent toute sou énergie; il ouvrit précipitamment la porte massive, et se planta sur le seuil avec son épée une, comme l'archange à l'huis du paradis terrien.

—Que veut donc ce coureur de nuit? ce méchant ivrogne à un sou le pot? ce casseur de plats fêlés?... cria-t-il d'un ton qui eût été tremblant pour peu qu'il l'eût pris deux notes plus bas. Est-ce de la façon qu'on se comporte avec les gens honnêtes?... Çà, tournez-nous les talons sans retard, et vous en allez dormir sous les charniers avec vos pareils, ou j'appelle mes voisins et les gens du guet pour vous prendre!

—Oh! oh! voilà comme tu chantes à présent, coquecigrue? on t'a donc sifflé ce soir avec une trompette?... Oh bien, c'est différent!... j'aime à te voir parler tragiquement comme Tranchemontagne, et les gens de cœur sont mes mignons... Viens çà que je t'accole, picrochole!...

—Va-t'en, ribleur! Entends-tu les voisins s'éveiller au bruit et qui vont te conduire au premier corps de garde, comme un affronteur et un larron? va-t'en donc sans plus d'esclandre, et ne reviens point!

Mais, au contraire, le soldat s'avançait entre les piliers, ce qui émoussa un peu la fin de la réplique d'Eustache.

—C'est bien parlé! dit-il à ce dernier: l'avis est honnête et mérite qu'on le paye..

[p. 363]

Le temps de compter deux, il était tout près et avait lâché sur le nez du jeune marchand drapier une chiquenaude à le lui rendre cramoisi.

—Garde tout, si tu n'as pas de monnaie! s'écria-t-il; et sans adieu, mon oncle!

Eustache ne put endurer patiemment cet affront, plus humiliant encore qu'un soufflet, devant sa nouvelle épouse, et, nonobstant les efforts qu'elle faisait pour le retenir, il s'élança vers son adversaire, qui s'en allait, et lui porta un coup de taillant qui eût fait honneur au bras du preux Roger, si l'épée eût été une balisarde; mais elle ne coupait plus depuis les guerres de religion, et n'entama point le buffle du soldat; celui-ci lui saisit aussitôt les deux mains dans les siennes, dételle sorte que l'épée tomba d'abord, et qu'ensuite le patient se mit à crier si haut, qu'il ne le pouvait davantage, allongeant de furieux coups de pied sur les bottes molles de son tourmenteur.

Heureusement que Javotte s'interposa, car les voisins regardaient bien la lutte par leurs fenêtres, mais ne songeaient guère à descendre pour y mettre fin; et Eustache, tirant ses doigts bleuâtres de l'étau naturel qui les avait serrés, eut à les frotter longtemps pour leur faire perdre la figure carrée qu'ils y avaient prise.

—Je ne terrains pas, s'écria-t-il, et nous nous reverrons! Trouve-toi, si tu as seulement le cœur d'un chien, trouve-toi demain matin au Pré-aux-Clercs!... A six heures, bélître, et nous nous battrons à mort, coupe-jarret!

[p. 364]

—L'endroit est bien choisi, mon championnet, et nous ferons en gentilshommes! A demain donc; par Saint-Georges, la nuit te paraîtra courte!

Le militaire prononça ces mots avec un ton de considération qu'il n'avait pas montré jusque-là. Eustache se retourna fièrement vers sa femme; son cartel l'avait grandi de six empans. Il ramassa son épée et poussa sa porte à grand bruit.


IX

LE CHATEAU GAILLARD

Le jeune marchand drapier, en se réveillant, se trouva tout dégrisé de son courage de la veille. Il ne fit point difficulté de s'avouer qu'il avait été très-ridicule en proposant un duel à l'arquebusier, lui qui ne savait manier d'autre arme que la demi-aune, dont il s'était escrimé souvent, du temps de son apprentissage, avec ses compagnons dans le clos des Chartreux. Partant, il ne tarda guère à prendre la ferme résolution de rester chez lui et de laisser son adversaire promener son béjaune dans le Pré-aux-Clercs, en se balançant sur ses pieds comme un oison bridé.

Quand l'heure fut passée, il se leva, ouvrit sa boutique et ne parla point à sa femme de la scène de la veille, comme elle évita, de son côté, d'y faire la moindre allusion. Ils déjeunèrent silencieusement; après quoi, Javotte alla, comme à l'ordinaire, s'établir sous le parapluie rouge, laissant son mari occupé, avec sa servante, à visiter une pièce de drap et à en marquer les défauts. Il faut bien dire qu'il tournait souvent les yeux vers la porte, et tremblait à chaque instant que son redoutable parent ne vînt lui reprocher sa couardise et son manque que de parole. Or, vers huit heures et demie, il aperçut de loin l'uniforme de l'arquebusier poindre sous la galerie des piliers, encore baignée d'ombre, comme un reitre de Rembrandt, qui luit par trois paillettes, celle du morion, celle du haubert et celle du nez; funeste apparition qui s'agrandissait et s'éclaircissait rapidement, et dont le pas mé[p. 365]tallique semblait battre chaque minute de la dernière heure du drapier.

Mais le même uniforme ne recouvrait point le même moule, et, pour parler plus simplement, c'était un militaire compagnon de l'autre, qui s'arrêta devant la boutique d'Eustache, remis à grand'peine de sa frayeur, et lui adressa la parole d'un ton très-calme et très-civil.

Il lui fit connaître d'abord que son adversaire, l'ayant attendu pendant deux heures au lieu du rendez-vous sans le voir arriver, et jugeant qu'un accident imprévu l'avait empêché de s'y rendre, retournerait le lendemain, à la même heure, au même endroit, y demeurerait le même espace de temps, et que, si c'était sans plus de succès, il se transporterait ensuite à sa boutique, lui couperait les deux oreilles, et les lui mettrait dans sa poche, comme avait fait, en 1605, le célèbre Brusquet à un écuyer du duc de Chevreuse pour le même sujet, action qui obtint l'applaudissement de la cour et fut généralement trouvée de bon goût.

Eustache répondit à cela que son adversaire faisait tort à son courage par une menace pareille, et qu'il aurait à lui rendre raison doublement; il ajouta que l'obstacle ne venait point d'une autre cause que de ce qu'il n'avait pu trouver encore quelqu'un pour lui servir de second.

L'autre parut satisfait de cette explication, et voulut bien instruire le marchand qu'il trouverait d'excellents seconds sur le pont Neuf, devant la Samaritaine, où ils se promenaient d'ordinaire; gens qui n'avaient point d'autre profession, et qui, pour un écu, se chargeaient d'embrasser la querelle de qui que ce fût, et même d'apporter des épées. Après ces observations, il fit un salut profond, et se retira.

Eustache, resté seul, se mit à songer, et demeura longtemps dans cet état de perplexité: son esprit fourchait à trois résolutions principales. Tantôt il voulait donner avis au lieutenant civil de l'importunité du militaire et de ses menacés, et lui demander l'autorisation de porter des armes pour sa défense; mais cela aboutissait toujours â un combat. Ou bien il se décidait à se rendre sur le terrain, en avertissant les sergents, de façon qu'ils arrivassent au moment même où le duel commencerait; mais ils pouvaient arriver quand il serait fini. Enfin, il songeait aussi à s'en aller consulter le bohémien du pont Neuf, et c'est à cela qu'il se résolut en dernier lieu.

[p. 366]

A midi, la servante remplaça, sous le parapluie rouge, Javotte, qui vint dîner avec son mari; celui-ci ne lui parla point, pendant le repas, de la visite qu'il avait reçue; mais il la pria ensuite de garder la boutique pendant qu'il irait faire l'article chez un gentilhomme nouvellement arrivé, et qui voulait se faire habiller. Il prit en effet son sac d'échantillons, et se dirigea vers le pont Neuf.

Le Château-Gaillard, situé au bord de l'eau, à l'extrémité méridionale du pont, était un petit bâtiment surmonté d'une tour ronde, qui avait servi de prison dans son temps, mais qui maintenant commençait à se ruiner et se crevasser, et n'était guère habitable que pour ceux qui n'avaient point d'autre asile. Eustache, après avoir marché quelque temps d'un pas mal assuré parmi les pierres dont le sol était couvert, rencontra une petite porte au centre de laquelle une souris chauve était clouée. Il y frappa doucement, et le singe de maître Gonin lui ouvrit aussitôt en levant un loquet, service auquel il était dressé, comme le sont quelquefois les chats domestiques.

L'escamoteur était à une table et lisait. Il se retourna gravement, et fit signe au jeune homme de s'asseoir sur un escabeau. Quand celui-ci lui eut conté son aventure, il l'assura que c'était la chose du monde la moins fâcheuse, mais qu'il avait bien fait de s'adresser à lui.

—C'est un charme que vous demandez, ajouta-t-il, un charme magique pour vaincre votre adversaire à coup sûr; n'est-ce pas cela qu'il vous faut?

—Oui-da, si cela se peut.

—Bien q[p. 367]ue tout le monde se mêle d'en composer, vous n'en trouverez nulle part d'aussi assurés que les miens; encore ne sont-ils pas, comme d'aucuns, formés par art diabolique; mais ils résultent d'une science approfondie de la blanche magie, et ne peuvent, en aucune façon, compromettre le salut de l'âme.

—Bon cela! dit Eustache; autrement, je me garderais d'en user. Mais combien coûte votre œuvre magique? car encore faut-il que je sache si je la pourrai payer.

—Songez que c'est la vie que vous achetez là, et la gloire encore par-dessus. Ce point convenu, pensez-vous que, pour ces deux choses excellentes, on puisse exiger moins que cent écus?

—Cent diables pour t'emporter! grommela Eustache, dont la figure s'obscurcit; c'est plus que je ne possède!... Et que me sera la vie sans pain et la gloire sans habits? Encore peut-être est-ce là une fausse promesse de charlatan dont on leurre les personnes crédules.

—Vous ne payerez qu'après.

—C'est quelque chose... Enfin, quel gage en voulez-vous?

—Votre main seulement.

—Eh bien donc... Mais je suis un grand fat d'écouter vos sornettes! Ne m'avez-vous pas prédit que je finirais par la hart?

—Sans doute, et je ne m'en dédis point.

—Or donc, si cela est, qu'ai-je à redouter de ce duel?

—Rien, sinon quelques estocades et estafilades, pour ouvrir à votre âme les portes plus grandes... Après cela, vous serez ramassé et hissé néanmoins à la demi-croix, haut et court, mort ou vif, comme l'ordonnance le porte; et ainsi votre destinée se verra accomplie. Comprenez-vous cela?

Le drapier comprit tellement, qu'il s'empressa d'offrir sa main à l'escamoteur, en forme de consentement, lui demandant dix jours pour trouver la somme, à quoi l'autre s'accorda, après avoir noté sur le mur le jour fixe de l'échéance. Ensuite il prit le livre du grand Albert, commenté par Corneille Agrippa et l'abbé Trithème, l'ouvrit à l'article des combats singuliers, et, pour assurer davantage Eustache que son opération n'aurait rien de diabolique, lui dit qu'il pourrait cependant réciter ses prières, sans crainte d'y apporter aucun obstacle. Il leva alors le couvercle d'un bahut, en tira un pot de terre non vernissé, et y fit le mélange de divers ingrédients qui paraissa[p. 368]ient lui être indiqués par son livre, en prononçant à voix basse une sorte d'incantation. Quand il eut fini, il prit la main droite d'Eustache, qui, de l'autre, faisait le signe de la croix, et l'oignit jusqu'au poignet de la mixtion qu'il venait de composer.

Ensuite il tira encore du bahut un flacon très-vieux et très-gras, et, le renversant lentement, répandit quelques gouttes sur le dos de la main, en prononçant des mots latins qui se rapprochaient de la formule que les prêtres emploient pour le baptême.

Alors seulement, Eustache ressentit dans tout le bras une sorte de commotion électrique qui l'effraya beaucoup; sa main lui sembla comme engourdie, et cependant, chose bien étrange, elle se tordit et s'allongea plusieurs fois à faire craquer ses articulations, comme un animal qui s'éveille; puis il ne sentit plus rien, la circulation parut se rétablir, et maître Gonin s'écria que tout était fini, et qu'il pouvait bien à présent défier à l'épée les plus roides plumets de la cour et de l'armée, et leur percer des boutonnières pour tous les boutons inutiles dont la mode surchargeait alors leurs vêtements.


X

DE PRÉ-AUX-CLERCS

Le lendemain matin, quatre hommes traversaient les vertes allées du Pré-aux-Clercs en cherchant un endroit convenable et suffisamment écarté. Arrivés au pied du petit coteau qui bordait la partie méridionale, ils s'arrêtèrent sur l'emplacement d'un jeu de boules, qui leur parut un terrain très-propre à s'escrimer commodéme[p. 369]nt. Alors, Eustache et son adversaire mirent bas leurs pourpoints, et les témoins les visitèrent, selon l'usage, sous la chemise et sous les chausses. Le drapier n'était pas sans émotion, mais pourtant il avait foi dans le charme du bohémien; car on sait que jamais les opérations magiques, charmes, philtres et envoultements n'eurent plus de crédit qu'à cette époque, où ils donnèrent lieu à tant de procès dont les registres des parlements sont remplis, et dans lesquels les juges eux-mêmes partageaient la crédulité générale.

Le témoin d'Eustache, qu'il avait pris sur le pont Neuf et payé un écu, salua l'ami de l'arquebusier, et lui demanda s'il était dans l'intention de se battre aussi; l'autre lui ayant fait réponse que non, il se croisa les bras avec indifférence, et se recula pour voir faire les champions.

Le drapier ne put se garder d'un certain mal de cœur quand son adversaire lui fit le salut d'armes, qu'il ne rendit point. Il demeurait immobile, tenant son épée devant lui comme un cierge, et si mal planté sur ses jambes, que le militaire, qui au fond n'avait pas le cœur mauvais, se promit bien de ne lui faire qu'une égratignure. Mais à peine les rapières se furent-elles touchées, qu'Eustache s'aperçut que sa main entraînait son bras en avant, et se démenait d'une rude façon. Pour mieux dire, il ne la sentait plus que par le tiraillement puissant qu'elle exerçait sur les muscles de son bras; ses mouvements avaient une force et une élasticité prodigieuses, que l'on pourrait comparer à celle d'un ressort d'acier; aussi le militaire eut-il le poignet presque faussé en parant le coup de tierce; mais le coup de quarte envoya son épée à dix pas, tandis que celle d'Eustache, sans se reprendre et du même mouvement dont elle était lancée, lui traversa le corps si violemment, que la coquille s'imprima sur sa poitrine. Eustache, qui ne s'était pas fendu, et que la main avait entraîné par une secousse imprévue, se fût brisé la tête en tombant de toute sa longueur si elle n'eût porté sur le ventre de sou adversaire.

—Tudieu, quel poignet!... s'écria le témoin du soldat; ce gars-là en remontrerait au chevalier Tord-Chêne! Il n'a pas la grâce pour lui, ni le physique; mais, pour la roideur du bras, c'est pire qu'un arc du pays de Galles!

Cependant, Eustache s'était relevé avec l'aide de son témoin, et demeura un instant absorbé sur ce qui venait de se pa[p. 370]sser; mais, quand il put distinguer clairement l'arquebusier étendu à ses pieds, et que l'épée fixait en terre, comme un crapaud cloué dans un cercle magique, il se prit à fuir de telle sorte, qu'il oublia sur l'herbe son pourpoint des dimanches, tailladé et garni de passements de soie.

Or, comme le soldat était bien mort, les deux seconds n'avaient rien à gagner en restant sur le terrain, et ils s'éloignèrent rapidement. Ils avaient fait une centaine de pas, quand celui d'Eustache s'écria en se frappant le front:

—Et mon épée que j'avais prêtée, et que j'oublie!

Il laissa l'autre poursuivre son chemin, et, revenu au lieu du combat, se mit à retourner curieusement les poches du mort, où il ne trouva que des dés, un bout de ficelle et un jeu de tarots sale et écorné.

Floutière et puis floutière! murmura-t-il; encore un marpaut qui n'a ni michon ni tocante! Le glier t'entrolle, souffleur de mèches!

L'éducation encyclopédique du siècle nous dispense d'expliquer, dans cette phrase, autre chose que le dernier terme, lequel faisait allusion à l'état d'arquebusier du défunt.

Notre homme, n'osant rien emporter de l'uniforme, dont la vente l'eût pu compromettre, se borna à tirer les bottes du militaire, les roula sous sa cape avec le pourpoint d'Eustache, et s'éloigna en maugréant.

XI

OBSESSION

Le drapier fut plusieurs jours sans sortir de chez lui, le cœur navré de cette mort tragique, qu'il avait causée pour des offenses assez légères et par un moyen condamnable et damnable, en ce monde comme en l'autre. Il y avait des instants où il considérait tout cela comme un rêve, et, n'eût été son pourpoint oublié sur l'herbe, témoin irrécusable qui brillait par son absence, il eût démenti l'exactitude de sa mémoire.

[p. 371]

Un soir, enfin, il voulut se brûler les yeux à l'évidence, et se rendit au Pré-aux-Clercs comme pour s'y promener. Sa vue se troubla en reconnaissant le jeu de boules où le duel avait eu lieu, et il fut obligé de s'asseoir. Des procureurs y jouaient, comme c'est leur usage avant souper; et Eustache, dès que le brouillard qui couvrait ses yeux se fut dissipé, crut distinguer sur le terrain uni, entre les pieds écartés de l'un d'eux, une large plaque de sang.

Il se leva convulsivement, et pressa sa marche pour sortir de la promenade, ayant toujours devant les yeux la plaque de sang qui, gardant sa forme, se posait sur tous les objets où son regard s'arrêtait en passant, comme ces taches livides qu'on voit longtemps voltiger autour de soi quand on a fixé les yeux sur le soleil.

En revenant chez lui, il crut s'apercevoir qu'on l'avait suivi; alors seulement, il songea que des gens de l'hôtel de la reine Marguerite, devant lequel il avait passé l'autre matin et ce soir-là même, l'avaient peut-être reconnu; et, quoique les lois sur le duel ne fussent point à cette époque exécutées à la rigueur, il réfléchit qu'on pouvait fort bien juger à propos de faire pendre un pauvre marchand pour l'enseignement des gens de cour, auxquels on n'osait point alors s'attaquer comme on le fit plus tard.

Ces pensées et plusieurs autres lui procurèrent une nuit fort agitée: il ne pouvait fermer l'œil un instant sans voir mille gibets lui montrer les poings, de chacun desquels pendait au bout d'une corde un mort qui se tordait de rire horriblement, ou un squelette dont les côtes se dessinaient avec netteté sur la face large de la lune.

Mais une idée heureuse vint balayer toutes ces visions fourchues: Eustache se ressouvint du lieutenant civil, vieille pratique de son beau-père, et qui lui avait déjà fait un accueil assez bienveillant; il se promit d'aller le lendemain le trouver, et de se confier entièrement à lui, persuadé qu'il le protégerait au moins en considération de Javotte, qu'il avait vue et caressée toute petite, et de maître[p. 372] Goubard, dont il faisait grande estime. Le pauvre marchand s'endormit enfin et reposa jusqu'au matin sur l'oreiller de cette bonne résolution.

Le lendemain, vers neuf heures, il frappait à la porte du magistrat. Le valet de chambre, supposant qu'il venait pour prendre mesure d'habits, ou pour proposer quelque achat, l'introduisit aussitôt près de son maître, qui, à demi renversé dans un grand fauteuil à oreillettes, faisait une lecture réjouissante. Il tenait à la main l'ancien poëme de Merlin Coccaie, et se délectait singulièrement du récit des prouesses de Balde, le vaillant prototype de Pantagruel, et plus encore des subtilités et larronneries sans égales de Cingar, ce grotesque patron sur lequel notre Panurge se modela si heureusement.

Maître Chevassut en était à l'histoire des moutons, dont Cingar débarrasse la nef en jetant à la mer celui qu'il a payé, et que tous les autres suivent aussitôt, quand il s'aperçut de la visite qui lui venait, et, posant le livre sur une table, se tourna vers son drapier d'un air de belle humeur.

Il le questionna sur la santé de sa femme et de son beau-père, et lui fit toute sorte de plaisanteries banales touchant son nouvel état de marié. Le jeune homme prit occasion de ce propos pour en venir à son aventure, et, ayant récité toute la suite de sa querelle avec l'arquebusier, encouragé par l'air paterne du magistrat, lui fit aussi l'aveu du triste dénoûment qu'elle avait eu.

L'autre le regarda avec le même étonnement que s'il eût été le bon géant Fracasse de son livre, ou le fidèle Falquet qui avait l'arrière-train d'un lévrier, au lieu de maître Eustache Bouteroue, marchand sous les piliers; car, encore qu'il eût appris déjà que l'on soupçonnait ledit Eustache, il n'avait pu donner la moindre créance à ce rapport, à ce fait d'armes d'une épée clouant contre terre un soldat du roi, attribué à un courtaud de boutique, haut de taille comme Gribouille ou Triboulet.

Mais, quand il ne put douter davantage du fait, il assura le pauvre drapier qu'il ferait de tout son pouvoir pour assourdir la chose e[p. 373]t pour dépister de sa trace les gens de justice, lui promettant, pourvu que les témoins ne l'accusassent point, qu'il pourrait bientôt vivre en repos et franc du collier.

Maître Chevassut l'accompagnait même jusqu'à la porte en lui réitérant ses assurances, quand, au moment de prendre humblement congé de lui, Eustache s'avisa de lui appliquer un soufflet à lui effacer la figure, un soufflet qui fit au magistrat une face mi-partie de rouge et de bleu comme l'écusson de Paris, de quoi il demeura plus étonné qu'un fondeur de cloches, ouvrant la bouche d'un pied ou deux, et aussi incapable de parler qu'un poisson privé de sa langue.

Le pauvre Eustache fut si épouvanté de cette action, qu'il se précipita aux pieds de maître Chevassut, et lui demanda pardon de son irrévérence avec les termes les plus suppliants et les plus piteuses protestations, jurant que c'était quelque mouvement convulsif imprévu, où sa volonté n'entrait pour rien, et dont il espérait miséricorde de lui comme du bon Dieu. Le vieillard le releva, plus étonné que colère; niais à peine Eustache fut-il sur ses pieds, qu'il donna, du revers de sa main, sur l'autre joue, un pendant à l'autre soufflet, tel que les cinq doigts y imprimèrent un bon creux où l'on aurait pu les mouler.

Pour cette fois, cela devenait insupportable, et maître Chevassut courut à sa sonnette pour appeler ses gens; mais le drapier le poursuivit, continuant la danse, ce qui formait une scène singulière, parce qu'à chaque maître soufflet dont il gratifiait son protecteur, le malheureux se confondait en excuses larmoyantes et en supplications étouffées, dont le contraste avec son action était des plus réjouissantes; mais en vain cherchait-il à s'arrêter dans les élans où sa main l'entraînait, il semblait un enfant qui tient un grand oiseau par une corde attachée à sa patte. L'oiseau tire par tous les coins de sa chambre l'enfant effrayé, qui n'ose le laisser envoler, et qui n'a point la force de l'arrêter. Ainsi, le malencontreux Eustache était tiré par sa main à la poursuite du lieutenant civil, qui tournait autour des tables et des chaises, et sonnait et criait, outré de rage et de souffrance. Enfin les valets entrèrent, s'emparèrent d'Eustache Bouteroue, et le jetèrent à bas étouffant et défaillant. Maître Chevassut, qui ne croyait guère à la magie blanche, ne devait penser autre chose sinon qu'il avait été joué et maltraité par le jeune homme pour quelque raison qu'il ne pouvait s'expliquer; aussi fit-il chercher les sergents, auxquels il abandonna son homme sous la double accusation de meurtre en duel et d'outrages manuels à un magistrat dans son propre logis. Eustache ne sortit de sa défaillance qu'au grincement des verrous ouvrant le cachot qu'on lui destinait.

—Je suis innocent!... cria-t-il au geôlier qui l'y poussait.

—Oh! vertubleu! lui répliqua gravement cet homme, où donc cr[p. 374]oyez-vous être? Nous n'en avons jamais ici que de ceux-là!


XII

D'ALBERT LE GRAND ET DE LA MORT

Eustache avait été descendu dans une de ces logettes du Châtelet dont Cyrano disait qu'en l'y voyant, on l'eût pris pour une bougie sous une ventouse.

—Si l'on me donne, ajoutait-il après en avoir visité tous les recoins ensemble par une pirouette, si l'on me donne ce vêtement de roc pour un habit, il est trop large; si c'est pour un tombeau, il est trop étroit. Les poux y ont des dents plus longues que le corps, et l'on y souffre sans cesse de la pierre, qui n'est pas moins douloureuse pour être extérieure.

Là, notre héros put faire à loisir des réflexions sur sa mauvaise fortune, et maudire le fatal secours qu'il avait reçu de l'escamoteur, qui avait distrait ainsi un de ses membres de l'autorité naturelle de sa tête; d'où toute sorte de désordres devaient résulter forcément. Aussi sa surprise fut-elle grande de voir un jour maître Gonin descendre en son cachot, et lui demander d'un ton calme comment il s'y trouvait.

[p. 375]

—Que le diable te pende avec tes tripes! méchant hâbleur et jeteur de sorts, lui fit-il, pour tes enchantements damnés!

—Qu'est-ce donc? répondit l'autre; suis-je cause pourquoi vous n'êtes pas venu le dixième jour faire lever le charme en m'apportant la somme dite?

—Eh! savais-je aussi qu'il vous fallût si vite cet argent, dit Eustache un peu moins haut, à vous qui faites de l'or à volonté, comme l'écrivain Flamel?

—Point, point! fit l'autre, c'est bien le contraire! J'y viendrai sans doute, à ce grand œuvre hermétique, étant tout à fait sur la voie; mais je n'ai encore réussi qu'à transmuter l'or fin en un fer très-bon et très-pur: secret qu'avait aussi trouvé le grand Raymond Lulle sur la fin de ses jours ...

—La belle science! dit le drapier. Çà! vous venez donc m'ôter d'ici à la fin; pardigues! c'est bien raison! et je n'y comptais plus guère ...

—Voici justement l'enclouure, mon compagnon! C'est en effet à quoi je compte bientôt réussir, que d'ouvrir ainsi les portes sans clefs, pour entrer et sortir; et vous allez voir par quelle opération on y parvient.

Disant cela, le bohémien tira de sa poche son livre d'Albert le Grand, et, à la clarté de la lanterne qu'il avait apportée, il lut le paragraphe qui suit:

MOYEN HÉROÏQUE DONT SE SERVENT LES SCÉLÉRATS
POUR S'INTRODUIRE DANS LES MAISONS

«On prend la main coupée d'un pendu, qu'il faut lui avoir achetée avant la mort; on la plonge, en ayant soin de la tenir presque fermée, dans un vase de cuivre contenant du zimac et du salpêtre, avec de la graisse de spondillis. On expose le vase à un feu clair de fougère et de verveine; de sorte que la main s'y trouve, au bout d'un quart d'heure, parfaitement desséchée et propre à se conserver longtemps. Puis, ayant composé une chandelle avec de la graisse de veau marin et du sésame de Laponie, on se sert de la main comme d'un martinet pour y tenir cette chandelle allumée; et, par tous les lieux où l'on va, la port[p. 376]ant devant soi, les barres tombent, les serrures s'ouvrent, et toutes les personnes que l'on rencontre demeurent immobiles. Cette main ainsi préparée reçoit le nom de main de gloire.»

—Quelle, belle invention! s'écria Eustache Bouteroue.

—Attendez donc; quoique vous ne m'ayez pas vendu votre main, elle m'appartient cependant, parce que vous ne l'avez point dégagée au jour convenu, et la preuve de cela est que, une fois l'échéance passée, elle s'est conduite, par l'esprit dont elle est possédée de façon que je puisse en jouir au plus tôt. Demain, le Parle ment vous jugera à la hart; après-demain, la sentence s'accomplira, et, le soir même, je cueillerai ce fruit tant convoité et l'accommoderai de la manière qu'il faut.

—Non-da! s'écria Eustache; et je veux, dès demain, dire à messieurs tout le mystère.

—Ah! c'est bon, faites cela ... et seulement vous serez brûlé vif pour avoir usé de magie, ce qui vous habituera par avance à la broche de M. le diable... Mais ceci même ne sera point, car votre horoscope porte la hart, et rien ne peut vous en distraire!

Alors, le misérable Eustache se mit à crier si fort et à pleurer si chaudement, que c'était grande pitié.

—Eh la la! mon ami cher, lui lit doucement maître Gonin, pourquoi se bander ainsi contre la destinée?

—Sainte-Dame! c'est aisé de parler, sanglota Eustache; mais quand la mort est là tout proche ...

—Eh bien, qu'est-ce donc que la mort, que l'on s'en doive tant étonner?... Moi, j'estime la mort une rave! «Nul ne meurt avant son heure!» dit Sénèque le Tragique. Êtes-vous donc seul son vassal, à cette dame camarde? Aussi le suis-je, et celui-là, un tiers, un quart, Martin, Philippe!... La mort n'a respect à aucun. Elle est si hardie, qu'elle condamne, tue et prend in[p. 377]différemment papes, empereurs, rois, comme prévôts, sergents et autres telles canailles.

»Donc, ne vous affligez point de faire ce que tous les autres feront plus tard; leur condition est plus déplorable que la vôtre; car, si la mort est un mal, elle n'est mal qu'à ceux qui ont à mourir. Ainsi, vous n'avez plus qu'un jour de ce mal, et la plupart des autres en ont vingt ou trente ans, et davantage.

»Un ancien disait: «L'heure qui vous a donné la vie l'a déjà diminuée ...» Vous êtes en la mort pendant que vous êtes en la vie; car, quand vous n'êtes plus en vie, vous êtes après la mort; ou, pour mieux dire et bien terminer, la mort ne vous concerne ni mort ni vif: vif, parce que vous êtes; mort, parce que vous n'êtes plus!

»Qu'il vous suffise, mon ami, de ces raisonnements, pour vous bien encourager à boire cette absinthe sans grimace, et méditez encore d'ici là un beau vers de Lucrétius dont voici le sens: «Vivez aussi longtemps que vous pourrez, vous n'ôterez rien à l'éternité de votre mort!»

Après ces belles maximes quintessenciées des anciens et des modernes, subtilisées et sophistiquées dans le goût du siècle, maître Gonin releva sa lanterne, frappa à la porte du cachot, que le geôlier vint lui rouvrir, et les ténèbres retombèrent sur le prisonnier comme une chape de plomb.


XIII

OU L'AUTEUR PREND LA PAROLE

Les personnes qui désireront savoir tous les détails du procès d'Eustache Bouteroue en trouveront les pièces dans les Arrêts mémorables du Parlement de Paris, qui sont à la bibliothèque des manuscrits, et dont M. Paris leur facilitera la recherche avec son obligeance accoutumée. Ce procès tient sa place alphabétique immédiatement avant celui du baron de Boutteville, très-curieux aussi, à cause de la singularité de son duel avec le marquis de Bussi, où, pour mieux braver les édits, il vint exprès de Lorraine à Paris, et se battit dans la place Royale même, à troi[p. 378]s heures après midi, et le propre jour de Pâques (1627). Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit ici. Dans le procès d'Eustache Bouteroue, il n'est question que du duel et des outrages au lieutenant civil, et non du charme magique qui causa tout ce désordre. Mais une note annexée aux autres pièces renvoie au Recueil des histoires tragicques de Belleforest (édition de la Haye, celle de Rouen étant incomplète); et c'est là que se trouvent encore les détails qui nous restent à donner sur cette aventure, que Belleforest intitule assez heureusement Main possédée.


XIV

CONCLUSION

Le matin de son exécution, Eustache, que l'on avait logé dans une cellule mieux éclairée que l'autre, reçut la visite d'un confesseur, qui lui marmonna quelques consolations spirituelles d'un aussi grand goût que celles du bohémien, lesquelles ne produisirent guère plus d'effet. C'était un tonsuré de ces bonnes familles où l'un des enfants est toujours abbé de son nom; il avait un rabat brodé, la barbe cirée et tordue en pointe de fuseau, et une paire de moustaches, de celles qu'on nomme crocs, troussée très-galamment; ses cheveux étaient fort frisés, et il affectait de parler un peu gras pour se donner un langage mignard. Eustache, le voyant si léger et si pimpant, n'eut point le cœur de lui avouer toute sa coulpe, et se confia en ses propres prières pour en obtenir le pardon.

Le prêtre lui donna l'absolution, et, pour passer Je temps, comme il fallait qu'il demeurât jusqu'à deux heures auprès du condamné, lui présenta un livre intitulé les Pleurs de l'âme pénitente, ou le Retour du pécheur vers son Dieu.[p. 379] Eustache ouvrit le volume à l'endroit du privilège royal, et se mit à le lire avec beaucoup de componction, commençant par: Henry, roy de France et de Navarre, à nos amés et féaulx, etc., jusqu'à la phrase: A ces causes, voulant traiter favorablement ledit exposant ... Là, il ne put s'empêcher de fondre en larmes, et rendit le livre en disant que c'était fort touchant et qu'il craignait trop de s'attendrir en en lisant davantage. Alors, le confesseur tira de sa poche un jeu de cartes fort bien peint, et proposa à son pénitent quelques parties où il lui gagna un peu d'argent que Javotte lui avait fait passer pour qu'il pût se procurer quelques soulagements. Le pauvre homme ne songeait guère à son jeu, mais il est vrai aussi que la perte lut était peu sensible.

A deux heures, il sortit du Châtelet, tremblant le grelot en disant les patenôtres du singe, et fut conduit sur la place des Augustins, entre les deux arcades formant l'entrée de la rue Dauphine et la tête du pont Neuf, où il eut l'honneur d'un gibet de pierre. Il montra assez de fermeté sur l'échelle, car beaucoup de gens le regardaient, cette place d'exécution étant une des plus fréquentées. Seulement, comme, pour faire ce grand saut sur rien, on prend le plus de champ que l'on peut, dans le moment où l'exécuteur s'apprêtait à lui passer la corde au cou, avec autant de cérémonie que si c'eût été la Toison d'or, car ces sortes de personnes, exerçant leur profession devant le public, mettent d'ordinaire beaucoup d'adresse et même de grâce dans les choses qu'ils font, Eustache le pria de vouloir bien arrêter un instant, qu'il eût débridé encore deux oraisons à saint Ignace et à saint Louis de Gonzague, qu'il avait, entre tous les autres saints, réservés pour les derniers, comme n'ayant été béatifiés que cette même année 1609; mais cet homme lui fit réponse que le public qui était là avait ses affaires, et qu'il était malséant de le faire attendre autant pour un si petit spectacle qu'une simple pendaison; la corde qu'il serrait cependant en le poussant hors de l'échelle coupa en deux la repartie d'Eustache.

On assure que, lorsque tout semblait terminé et que l'exécuteur s'allait retirer chez lui, maître Gonin se montra à une des embrasures du Château-Gaillard, qui donnait du côté de la place.

Aussitôt, bien que le corps du drapier fût parfaitement lâche et inanimé[p. 380], son bras se leva, et sa main s'agita joyeusement comme la queue d'un chien qui revoit son maître. Cela fit naître dans la foule un long cri de surprise, et ceux qui déjà étaient en marche pour s'en retourner revinrent en grande hâte, comme des gens qui ont cru la pièce finie, tandis qu'il reste encore un acte.

L'exécuteur replanta son échelle, tâta aux pieds du pendu derrière les chevilles; le pouls ne battait plus; il coupa une artère, le sang ne jaillit point, et le bras continuait cependant ces mouvements désordonnés.

L'homme rouge ne s'étonnait pas, de peu; il se mit en devoir de remonter sur les épaules de son sujet, aux grandes huées des assistants; mais la main traita son visage bourgeonné avec la même irrévérence qu'elle avait montrée à l'égard de maître Chevassut, si bien que cet homme tira, en jurant Dieu, un large couteau qu'il portait toujours sous ses vêtements, et en deux coups abattit la main possédée.

Elle fit un bond prodigieux et tomba sanglante au milieu de la foule, qui se divisa avec frayeur; alors, faisant encore plusieurs bonds par l'élasticité de ses doigts, et comme chacun lui ouvrait un large passage, elle se trouva bientôt au pied de la tourelle du Château-Gaillard; puis, s'accrochant encore par ses doigts comme un crabe aux aspérités et aux fentes de la muraille, elle monta ainsi jusqu'à l'embrasure où le bohémien l'attendait.

Belleforest s'arrête à celte conclusion singulière et termine en ces termes: «Cette aventure, annotée, commentée et illustrée, fit pendant longtemps l'entretien des belles compagnies, comme aussi du populaire, toujours avide des récits bizarres et surnaturels; mais c'est peut-être encore une de ces baies bonnes pour amuser les enfants autour du feu et qui ne doivent pas être adoptées légèrement p[p. 381]ar des personnes graves et de sens rassis.»


LE MONSTRE VERT

I

LE CHATEAU DU DIABLE

Je vais parler d'un des plus anciens habitants de Paris; on l'appelait autrefois le diable Vauvert.

D'où est résulté le proverbe: «C'est au diable Vauvert! Allez au diable Vauvert!» C'est-à-dire: «Allez vous ... promener aux Champs-Élysées.»

Les portiers disent généralement: «C'est au diable aux vers!» pour exprimer un lieu qui est fort loin. Cela signifie qu'il faut payer très-cher la commission dont on les charge.—Mais c'est là, en outre, une locution vicieuse et corrompue, comme plusieurs autres familières au peuple parisien.

Le diable Vauvert est essentiellement un habitant de Paris, où il demeure depuis bien des siècles, si l'on en croit les historiens. Sauval, Félibien, Sainte-Foix et Dulaure ont raconté longuement ses escapades.

Il semble d'abord avoir habité le château de Vauvert, qui était situé au lieu occupé aujourd'hui par le joyeux bal de la Chartreuse, à l'extrémité du Luxembourg et en face des allées de l'Observatoire, dans la rue d'Enfer.

Ce château, d'une triste renommée, fut démoli en partie, et les ruines devinrent une dépendance d'un couvent de chartreux, dans lequel mourut, en 1414, Jean de la Lune, neveu de l'antipape Benoît XIII. Jean de la Lune avait été soupçonne d'avoir des relations avec un certain diable, qui peut-être était l'esprit familier de l'ancien château de Vauvert, chacun de ces édifices féodaux ayant le sien, comme on le sait.

Les historiens ne nous ont rien laissé de précis sur cette phase intéressante.

Le diable Vauvert fit de nouveau parler de lui à l'époque de Louis XIII.

Pendant fort longtemps, on avait entendu, tous les soirs, un grand bruit dans une maison faite des débris de l'ancien couvent, et dont les propriétaires étaient absents depuis plusieurs années; ce qui e[p. 382]nrayait beaucoup les voisins.

Ils allèrent prévenir le lieutenant de police, qui envoya quelques archers.

Quel fut l'étonnement de ces militaires en entendant un cliquetis de verres mêlé de rires stridents!

On crut d'abord que c'étaient des faux monnayeurs qui se livraient à une orgie, et, jugeant de leur nombre d'après l'intensité du bruit, on alla chercher du renfort.

Mais on jugea encore que l'escouade n'était pas suffisante; aucun sergent ne se souciait de guider ses hommes dans ce repaire, où il semblait qu'on entendit le fracas de toute une armée.

Il arriva enfin, vers le matin, un corps de troupes suffisant: on pénétra dans la maison. On n'y trouva rien.

Le soleil dissipa les ombres.

Toute la journée, l'on fit des recherches, puis l'on conjectura que le bruit venait des catacombes, situées, comme on tait, sous ce quartier.

On s'apprêtait à y pénétrer; mais, pendant que la police prenait ses dispositions, le soir était venu de nouveau, et le bruit recommençait plus fort que jamais.

Cette fois, personne n'osa plus redescendre, parce qu'il était évident qu'il n'y avait rien dans la cave que des bouteilles, et qu'alors il fallait bien que ce fût le diable qui les mît en danse. On se contenta d'occuper les abords de la rue et de demander des prières au clergé.

Le clergé fit une foule d'oraisons, et l'on envoya même de l'eau bénite avec des seringues par le soupirail de la cave.

[p. 383]

Le bruit persistait toujours.


II

LE SERGENT

Pendant toute une semaine, la foule des Parisiens ne cessait d'obstruer les abords du faubourg, en s'effrayant et demandant des nouvelles.

Enfin, un sergent de la prévôté, plus hardi que les autres, offrit de pénétrer dans la cave maudite, moyennant une pension réversible, en cas de décès, sur une couturière nommée Margot.

C'était un homme brave et plus amoureux que crédule. Il adorait cette couturière, qui était une personne bien nippée et très-économe, on pourrait même dire un peu avare, et qui n'avait point voulu épouser un simple sergent privé de toute fortune.

Mais, en gagnant la pension, le sergent devenait un autre homme.

Encouragé par cette perspective, il s'écria «qu'il ne croyait ni à Dieu ni à diable, et qu'il aurait raison de ce bruit.»

—A quoi donc croyez-vous? lui dit un de ses compagnons.

—Je crois, répondit-il, à M. le lieutenant criminel et à M. le prévôt de Paris.

C'était trop dire en peu de mots.

Il prit son sabre dans ses dents, un pistolet à chaque main, et s'aventura dans l'escalier.

Le spectacle le plus extraordinaire l'attendait en touchant le sol de la cave.

[p. 384]

Toutes les bouteilles se livraient à une sarabande éperdue et formaient les figures les plus gracieuses.

Les cachets verts représentaient les hommes, et les cachets rouges représentaient les femmes.

Il y avait même là un orchestre établi sur les planches à bouteilles.

Les bouteilles vides résonnaient comme des instruments à vent, les bouteilles cassées comme des cymbales et des triangles, et les bouteilles fêlées rendaient quelque chose de l'harmonie pénétrante des violons.

Le sergent, qui avait bu quelques chopines avant d'entreprendre l'expédition, ne voyant là que des bouteilles, se sentit fort rassuré, et se mit à danser lui-même par imitation.

Puis, de plus en plus encouragé par la gaieté et le charme du spectacle, il ramassa une aimable bouteille à long goulot, d'un bordeaux pâle, comme il paraissait, et soigneusement cachetée de rouge, et la pressa amoureusement sur son cœur.

Des rires frénétiques partirent de tous côtés; le sergent, intrigué, laissa tomber la bouteille, qui se brisa en mille morceaux.

La danse s'arrêta, des cris d'effroi se firent entendre dans tous les coins de la cave, et le sergent sentit ses cheveux se dresser en voyant que le vin répandu paraissait former une mare de sang.

Le corps d'une femme nue, dont les blonds cheveux se répandaient à terre et trempaient dans l'humidité, était étendu sous ses pieds.

Le sergent n'aurait pas eu peur du diable en personne, mais cette vue le remplit d'horreur; songeant après tout qu'il avait à rendre compte de sa mission, il s'empara d'un cachet vert qui semblait ricaner devant lui, et s'écria:

—Au moins j'en aurai une!

[p. 385]

Un ricanement immense lui répondit.

Cependant, il avait regagné l'escalier» et, montrant la bouteille à ses camarades, il s'écria:

—Voilà le farfadet!... Vous êtes bien capons (il prononça un autre mot plus vif encore) de ne pas oser descendre là dedans!

Son ironie était amère. Les archers se précipitèrent dans la cave, où l'on ne retrouva qu'une bouteille de bordeaux cassée. Le reste était en place.

Les archers déplorèrent le sort de la bouteille cassée; mais, braves désormais, ils tinrent tous à remonter chacun avec une bouteille à la main.

On leur permit de les boire.

Le sergent de la prévôté dit:

—Quant à moi, je garderai la mienne pour le jour de mon mariage.

On ne put lui refuser la pension promise, il épousa la couturière, et....

Vous allez croire qu'ils eurent beaucoup d'enfants?

Ils n'en eurent qu'un.


III

CE QUI S'ENSUIVIT

Le jour de la noce du sergent, qui eut lieu à la Râpée, il mit la fameuse bouteille au cachet vert entre lui et son épouse, et affecta de ne verser de ce vin qu'à elle et à lui.

[p. 386]

La bouteille était verte comme ache, le vin était rouge comme sang.

Neuf mois après, la couturière accouchait d'un petit monstre, entièrement vert, avec des cornes rouges sur le front.

Et maintenant, allez, ô jeunes filles! allez-vous en danser à la Chartreuse ... sur l'emplacement du château de Vauvert!

Cependant, l'enfant grandissait, sinon en vertu, du moins en croissance. Deux choses contrariaient ses parents: sa couleur verte, et un appendice caudal qui semblait n'être d'abord qu'un prolongement du coccyx, mais qui peu à peu prenait les airs d'une véritable queue.

On alla consulter les savants qui déclarèrent qu'il était impossible d'en opérer l'extirpation sans compromettre la vie de l'enfant. Ils ajoutèrent que c'était un cas assez, rare, mais dont on trouvait des exemples cités dans Hérodote et dans Pline le Jeune. On ne prévoyait pas alors le système de Fourier.

Pour ce qui était de la couleur, on l'attribua à une prédominance du système bilieux. Cependant, on essaya de plusieurs caustiques pour atténuer la nuance trop prononcée de l'épiderme, et l'on arriva, après une foule de lotions et frictions, à l'amener tantôt au vert-bouteille, puis au vert d'eau, et enfin au vert-pomme. Un instant, la peau sembla tout à fait blanchir; mais, le soir, elle reprit sa teinte.

Le sergent et la couturière ne pouvaient se consoler des chagrins que leur donnait ce petit monstre, qui devenait de plus en plus têtu, colère et malicieux.

La mélancolie qu'ils éprouvèrent les conduisit à un vice trop commun parmi les gens de leur sorte. Ils s'adonnèrent à la boisson.

Seulement, le sergent ne voulait jamais boire que du vin cacheté de rouge, et sa femme que du vin cacheté de vert.

Chaque fois que le sergent était ivre-mort, il voyait[p. 387] dans son sommeil la femme sanglante dont l'apparition l'avait épouvanté dans la cave après qu'il eut brisé la bouteille.

Cette femme lui disait;

—Pourquoi m'as-tu pressée sur ton cœur, et ensuite immolée ... moi qui t'aimais tant?

Chaque fois que l'épouse du sergent avait trop fêté le cachet vert, elle voyait dans son sommeil apparaître un grand diable, d'un aspect épouvantable, qui lui disait:

—Pourquoi t'étonner de me voir ... puisque tu as bu de la bouteille? Ne suis-je pas le père de ton enfant?...

O mystère!

Parvenu à l'âge de treize ans, l'enfant disparut.

Ses parents, inconsolables, continuèrent de boire, mais ils ne virent plus se renouveler les terribles apparitions qui avaient tourmenté leur sommeil.

[p. 388]

IV

MORALITÉ

C'est ainsi que le sergent fut puni de son impiété,—et la couturière de son avarice.


V

CE QU'ÉTAIT DEVENU LE MONSTRE VERT

On n'a jamais pu le savoir.


PETITS CHATEAUX DE BOHÈME

A ARSÈNE HOUSSAYE

Mon ami, vous me demandez si je pourrais retrouver quelques-uns de mes anciens vers, et vous vous inquiétez même d'apprendre comment j'ai été poëte, longtemps avant de devenir un humble prosateur.—Ne le savez-vous donc pas, vous qui avez écrit ces vers:

Ornons le vieux bahut de vieilles porcelaines
Et faisons refleurir roses et marjolaines.
Qu'un rideau de lampa» embrasse encor ces lits
Où nos jeunes amours se sont ensevelis.

Appendons au beau jour le miroir de Venise:
[p. 389]Ne te semble-t-il pas y voir la Cydalise
Respirant une fleur qu'elle avait a la main
Et pressentant déjà le triste lendemain?

Je vous envoie les trois âges du poëte; il n'y a plus en moi qu'un prosateur obstiné. J'ai fait les premiers vers par enthousiasme de jeunesse, les seconds par amour, les derniers par désespoir. La Muse est entrée dans mon cœur comme une déesse aux paroles dorées; elle s'en est échappée comme une pythie en jetant des cris de douleur. Seulement, ses derniers accents se sont adoucis à mesure qu'elle s'éloignait. Elle s'est détournée un instant, et j'ai revu comme en un mirage les traits adorés d'autrefois!

La vie d'un poète est celle de tous. Il est inutile d'en définir toutes les phases. Et, maintenant,

Rebâtissons, ami, ce château périssable
Que le souffle du monde a jeté sur le sable.
Replaçons le sofa sous les tableaux flamands
Et pour un jour encor relisons nos romans.


I

PREMIER CHATEAU

C'était dans notre logement commun de la rue du Doyenné que nous nous étions reconnus frères,—Arcades ambo,—bien près de l'endroit où exista l'ancien hôtel de Rambouillet.

Le vieux salon du Doyenné, restauré par les soins de tant de peintres, nos amis, qui sont depuis devenus célèbres, retentissait de nos rimes galantes, traversées souvent par les rires joyeux ou les folles chansons des Cydalises. Le bon Rogier souriait dans sa barbe, du haut d'une échelle, où il peignait sur un des quatre dessus de glace un Neptune,—qui lui ressemblait! Puis les deux battants d'une porte s'ouvraient avec fracas: c'était Théophile. Il cassait, en s'asseyant, un vieux fauteuil Louis XIII. On s'empressait de lui of[p. 390]frir un escabeau gothique, et il lisait, à son tour, ses premiers vers,—pendant que Cydalise Ire, ou Lorry, ou Victorine, se balançaient nonchalamment dans le hamac de Sarah la blonde, tendu à travers l'immense salon.

Quelqu'un de nous se levait parfois, et rêvait à des vers nouveaux en contemplant, des fenêtres, les façades sculptées de la galerie du Musée, égayée de ce côté par les arbres du manège.

Vous l'avez bien dit:

Théo, te souviens-tu de ces vertes saisons
Qui s'effeuillaient si vite en ces vieilles maisons,
Dont le front s'abritait sous une aile du Louvre?

Ou bien, par les fenêtres opposées, qui donnaient sur l'impasse, on adressait de vagues provocations aux yeux espagnols de la femme du commissaire, qui apparaissaient assez souvent au-dessus de la lanterne municipale.

Quels temps heureux! On donnait des bals, des soupers, des fêtes costumées; on jouait de vieilles comédies, où mademoiselle Plessy, étant encore débutante, ne dédaigna pas d'accepter un rôle: c'était celui de Béatrice dans Jodelet.—Et que notre pauvre Édouard Ourliac était comique dans les rôles d'Arlequin.[1]

Nous étions jeunes, toujours gais, quelquefois riches... Mais je viens de faire vibrer la corde sombre: notre palais est rasé. J'en ai foulé les débris l'automne passé. Les ruines mêmes de la chapelle, qui se découpaient si gracieusement sur le vert des arbres, et dont le dôme s'était écroulé un jour, au XVIIe siècle, sur onze malheureux chanoines réunis pour dire un office, n'ont pas été respectées. Le jour où l'on coupera les arbres du manège, j'irai relire sur la place la Forêt coupée de Ronsard:

Écoute, bûcheron, arreste un peu le bras!
Ce ne sont pas des bois que tu jettes à bas;
Ne vois-tu pas le sang, lequel dégoutte à force,
Des nymphes, qui vivoient dessous la dore écorce.

Cela fin[p. 391]it ainsi, vous le savez:

La matière demeure et la forme se perd!

Vers cette époque, je me suis trouvé, un jour, encore assez riche pour enlever aux démolisseurs et racheter en deux lots les boiseries du salon, peintes par nos amis. J'ai les deux dessus de porte de Nanteuil; le Watteau de Vattier, signé; les deux panneaux longs de Corot, représentant deux Paysages de Provence; le Moine rouge, de Châtillon, lisant la Bible sur la hanche cambrée d'une femme nue[2] qui dort; les Bacchantes, de Chassériau, qui tiennent des tigres en laisse comme des chiens; les deux trumeaux de Rogier, où la Cydalise, en costume régence,—en robe de taffetas feuille morte, triste présage—sourit, de ses yeux chinois, en respirant une rose, en face du portrait en pied de Théophile, vêtu à l'espagnole. L'affreux propriétaire, qui demeurait au rez-de-chaussée, mais sur la tête duquel nous dansions trop souvent, après deux ans de souffrances, qui l'avaient conduit à nous donner congé, a fait couvrir depuis toutes ces peintures d'une couche à la détrempe, parce qu'il prétendait que les nudités l'empêchaient de louer à des bourgeois.—Je bénis le sentiment d'économie qui l'a porté à ne pas employer la peinture à l'huile.

De sorte que tout cela est à peu près sauvé. Je n'ai pas retrouvé le Siège de Lérida, de Lorentz, où l'armée française monte à l'assaut, précédée par des violons; ni les deux petits Paysages de Rousseau, qu'on aura sans doute coupés d'avance; mais j'ai, de Lorentz, Une maréchale poudrée, en uniforme Louis XV.—Quant à mon lit renaissance, à ma console Médicis, à mes buffets[3], à mon Ribeira[4] à mes tapisseries des Quatre Éléments, il y a longtemps que tout cela s'était dispersé.

—Où avez-vous perdu tant de belles choses? me dit un jour Balzac.

—Dans les malheurs! lui répondis-je en citant un de ses mots favoris.

Reparlons de la Cydalise, ou plutôt, n'en disons qu'un mot: elle est embaumée et conservée à jamais dans le pur cristal d'un sonnet de Théophile,—du Théo, comme nous disions.

Le Théophile a toujours passé pour gras; il n'a jamais cependant pris de ventre, et s'est conservé tel encore que nous le connaissions. Nos vêtements étriqués sont si absurdes, que l'Antinous, habillé d'un habit, semblerait énorme, comme lu Vénus, habillée d'une robe moderne: l'un aurait l'air d'un fort de la halle endimanché, l'autre d'une marchande de poisson. [p. 392]L'armature solide du corps de notre ami (on peut le dire, puisqu'il voyage en Grèce aujourd'hui) lui fait souvent du tort près des dames abonnées aux journaux de modes; une connaissance plus parfaite lui a maintenu la faveur du sexe le plus faible et le plus intelligent; il jouissait d'une grande réputation dans notre cercle, et ne se mourait pas toujours aux pieds chinois de la Cydalise.

En remontant plus haut dans mes souvenirs, je retrouve un Théophile maigre... Vous ne l'avez pas connu. Je l'ai vu, un jour, étendu sur un lit,—long et vert,—la poitrine chargée de ventouses. Il s'en allait rejoindre, peu à peu, son pseudonyme, Théophile de Viau, dont vous avez décrit les amours panthéistes, par le chemin ombragé de l'Allée de Sylvie. Ces deux poêles, séparés par deux siècles, se seraient serré la main, aux Champs-Élysées de Virgile, beaucoup trop tôt.

Voici ce qui s'est passé à ce sujet:

Nous étions plusieurs amis, d'une bohème antérieure, qui menions gaiement l'existence que nous menons encore quoique plus rassis. Le Théophile mourant nous faisait peine, et nous avions des idées nouvelles d'hygiène, que nous communiquâmes aux parents. Les parents comprirent, chose rare; mais ils aimaient leur fils. On renvoya le médecin, et nous dimes à Théo:

—Lève-toi ... et viens boire.

La faiblesse de son estomac nous inquiéta d'abord. (Il s'était endormi et senti malade à la première représentation de Robert le Diable.) On rappela le médecin. Ce dernier se mît à réfléchir, et, le voyant plein de santé au réveil, dit aux parents:—Ses amis ont peut-être raison.

Depuis ce temps-là, le Théophile refleurit.—On ne parla plus de ventouses, et on nous l'abandonna. La nature l'avait fait poëte, nos soins le firent presque immortel. Ce qui réussissait le plus sur son tempérament, c'était une certaine préparation de cassis sans sucre, que ses sœurs lui servaient dans d'énormes amphores en grès de la fabrique de Beauvais; Ziégler a donné depuis des formes capricieuses à ce qui n'était alors que de simples cruches au ventre lourd. Lorsque nous nous communiquions nos inspirations poétiques, on faisait, par précaution, garnir la chambre de matelas, afin que le paroxysme, dû quelquefois au Bacchus du cassis, ne compromit pas nos têtes avec les angles des meubles.

Théophile, sauvé, n'a plus bu que de l'eau rougie et un doigt de Champagne dans les petits soupers.

Cependant, nous avions désespéré d'attendrir la femme du commissaire. Son mari, moins farouche qu'elle, avait répondu, par une lettre fort polie, à l'invitation collective que nous leur avions adressée. Comme il était impossible de dormir dans ces vieilles[p. 393] maisons, à cause des suites chorégraphiques de nos soupers,—munis du silence complaisant des autorités voisines,—nous invitions tous les locataires distingués de l'impasse, et nous avions une collection d'attachés d'ambassades, en habit bleu à boutons d'or, de jeunes conseillers d'État[5], de référendaires en herbe, dont la nichée d'hommes déjà sérieux, mais encore aimables, se développait dans ce pâté de maisons, en vue des Tuileries et des ministères voisins. Ils n'étaient reçus qu'à condition d'amener des femmes du monde, protégées, si elles y tenaient, par des dominos et des loups.

Les propriétaires et les concierges étaient seuls condamnés à un sommeil troublé—par les accords d'un orchestre de guinguette choisi à dessein, et par les bonds éperdus d'un galop monstre, qui, de la salle aux escaliers et des escaliers à l'impasse, allait aboutir nécessairement à une petite place entourée d'arbres, où un cabaret s'était abrité sous les ruines imposantes de la chapelle du Doyenné. Au clair de lune, on admirait encore les restes de la vaste coupole italienne qui s'était écroulée, au XVIIe siècle, sur les onze malheureux chanoines,—accident duquel le cardinal Mazarin fut un instant soupçonné.

Mais vous me demanderez d'expliquer encore, en pâle prose, ces six vers de votre pièce intitulée Vingt ans.

D'où vous vient, ô Gérard! cet air académique?
Est-ce que les beaux yeux de l'Opéra-Comique
S'allumeraient ailleurs? La reine du Sabbat,
Qui, depuis deux hivers, dans vos bras se débat,
Vous échapperait-elle ainsi qu'une chimère?
Et Gérard répondait: «Que la femme est amère! »

Pourquoi du Sabbat ..., mon cher ami? et pourquoi jeter maintenant de l'absinthe dans cette coupe d'or, moulée sur un beau sein?

Ne vous souvenez-vous plus des vers de votre Cantique des cantiques, où l'Ecclésiaste nouveau s'adresse à cette même reine du matin:

La grenade qui s'ouvre au soleil d'Italie
[p. 394]N'est pas si gaie encore, à mes yeux enchantés,
Que ta lèvre entr'ouverte, ô ma belle folie!
Où je bois à longs flois le vin des voluptés.

Nous reprendrons plus tard ce discours littéraire et philosophique.

La reine de Saba, c'était bien celle, en effet, qui me préoccupait alors,—et doublement.—Le fantôme éclatant de la fille des Hémiarites tourmentait mes nuits sous les hautes colonnes de ce grand lit sculpté, acheté en Touraine, et qui n'était pas encore garni de sa brocatelle rouge à ramages. Les salamandres de François Ier me versaient leur flamme du haut des corniches, où se jouaient des amours imprudents. Elle m'apparaissait radieuse, comme au jour où Salomon l'admira s'avançant vers lui dans les splendeurs pourprées du matin[6]. Elle venait me proposer l'éternelle énigme que le Sage ne put résoudre, et ses yeux, que la malice animait plus que l'amour, tempéraient seuls la majesté de son visage oriental. Qu'elle était belle! non pas plus belle cependant qu'une autre reine du matin dont l'image tourmentait mes journées.

Cette dernière réalisait vivante mon rêve idéal et divin. Elle avait, comme l'immortelle Balkis, le don communiqué par la huppe miraculeuse. Les oiseaux se taisaient en entendant ses chants, et l'auraient certainement suivie à travers les airs.

La question était de la faire débuter à l'Opéra. Le triomphe de Meyerbeer devenait le garant d'un nouveau succès. J'osai en entreprendre le poëme. J'aurais réuni ainsi dans un trait de flamme les deux moitiés de mon double amo[p. 395]ur. C'est pourquoi, mon ami, vous m'avez vu si préoccupé dans une de ces nuits splendides où notre Louvre était en fête.—Un mot de Dumas m'avait averti que Meyerbeer nous attendait à sept heures du matin.

Je ne songeais qu'à cela au milieu du bal. Une femme, que vous vous rappelez sans doute, pleurait à chaudes larmes dans un coin du salon, et ne voulait, pas plus que moi, se résoudre à danser. Cette belle éplorée ne pouvait parvenir à cacher ses peines. Tout à coup elle me prit le bras et me dit:

—Ramenez-moi, je ne puis rester ici.

Je sortis en lui donnant le bras. Il n'y avait pas de voiture sur la place. Je lui conseillai de se calmer et de sécher ses yeux, puis de rentrer ensuite dans le bal; elle consentit seulement à se promener sur la petite place. Je savais ouvrir une certaine porte en planches qui donnait sur le manège, et nous causâmes longtemps au clair de lune, sous les tilleuls. Elle me raconta longuement tous ses désespoirs.

Celui qui l'avait amenée s'était épris d'une autre; de là une querelle intime; puis elle avait menacé de s'en retourner seule ou accompagnée; il lui avait répondu qu'elle pouvait bien agir à son gré. De là les soupirs, de là les larmes.

Le jour ne devait pas tarder à poindre. La' grande sarabande commençait. Trois ou quatre peintres d'histoire, peu danseurs de leur nature, avaient fait ouvrir le petit cabaret et chantaient à gorge déployée: Il était un raboureur, ou bien: C'était un calonnier qui revenait de Flandre, souvenir des réunions joyeuses de la mère Saguet. Notre asile fut bientôt troublé par quelques masques qui avaient trouvé ouverte la petite porte. On parlait d'aller déjeuner à Madrid,—au Madrid du bois de Boulogne,—ce qui se faisait quelquefois. Bientôt le signal fut donné, on nous entraîna, et nous partîmes à pied, les uns se trompant de femmes et se trompant de chemin,—vous vous en souvenez,—les autres escortés par trois gardes françaises, dont deux étaient simplement MM. d'Egmont et de Beauvoir;—le troisième, c'était Giraud, le peintre ordinaire des gardes françaises.

[p. 396]

Les sentinelles des Tuileries ne pouvaient comprendre cette apparition inattendue qui semblait le fantôme d'une scène d'il y a cent ans, où des gardes françaises auraient mené au violon une troupe de masques tapageurs. De plus, l'une des deux petites marchandes de tabac si jolies qui faisaient l'ornement de nos bals n'osa se laisser emmener à Madrid sans prévenir son mari, qui gardait la maison. Nous l'accompagnâmes à travers les rues. Elle frappa à sa porte. Le mari parut à la fenêtre de l'entre-sol. Elle lui cria:

—Je vais déjeuner avec ces messieurs.

Il répondit:

—Va-t'en au diable! c'était bien la peine de me réveiller pour cela!

La belle désolée faisait une résistance assez faible pour se laisser entraîner à Madrid, et, moi, je faisais mes adieux à Rugier en lui expliquant que je voulais aller travailler à mon scénario.

—Comment! tu ne nous suis pas? Cette dame n'a plus d'autre cavalier que toi ... et elle t'avait choisi pour la reconduire.

—Mais j'ai rendez-vous à sept heures chez Meyerbeer, entends-tu bien!

Rogier fut pris d'un fou rire. Un de ses bras était occupé par la Cydalise; il offrit l'autre à la belle dame, qui me salua d'un petit air moqueur. J'avais servi du moins à faire succéder un sourire à ses larmes.

J'avais quitté la proie pour l'ombre ... comme toujours!

[1] Notamment, dans le Courrier de Naples, du théâtre des grands boulevards.

[2] Même sujet que le tableau qui se trouvait chez Victor Hugo.

[3] Heureusement, Alphonse Karr possède l[p. 397]e buffet aux trois femmes et aux trois satyres, avec des ovales de peintures du temps sur les portes.

[4] La Mort de saint Joseph est à Londres, citez Gavarni.

[5] L'an d'eux s'appelait Van Dael, jeune homme charmant, mais dont le nom a porté malheur a notre château.

[6] Vous connaissez le beau tableau de Gleyre, qui représente la scène.


II

DEUXIÈME CHATEAU

Celui-là fut un château d'Espagne, construit avec des châssis, des fermes et des praticables... Vous en dirai-je la radieuse histoire, poétique et lyrique à la fois? Revenons d'abord au rendez-vous donné par Dumas, et qui m'en avait fait manquer un autre.

J'avais écrit, avec tout le feu de la jeunesse, un scénario fort compliqué, qui parut faire plaisir à Meyerbeer. J'emportai avec effusion l'espérance qu'il me donnait; seulement, un autre opéra, les Frères corses, lui était déjà destiné par Dumas, et le mien n'avait qu'un avenir assez lointain. J'en avais écrit un acte lorsque j'apprends, tout d'un coup, que le traité fait entre le grand poëte et le grand compositeur se trouve rompu, je ne sais pourquoi.—Dumas partait pour son voyage de la Méditerranée, Meyerbeer avait déjà repris la route de l'Allemagne. La pauvre Reine de Saba, abandonnée de tons, est devenue depuis un simple conte oriental qui fait partie des Nuits du Rhamazan.

C'est ainsi que la poésie tomba dans la prose et mon château théâtral dans le troisième dessous.—Toutefois, les idées scéniques et lyriques s'étaient éveillées en moi, j'écrivis en prose un acte d'opéra-comique, me réservant d'y intercaler, plus tard, des morceaux. Je viens d'en retrouver le manuscrit primitif, qui n'a jamais tenté les musiciens auxquels je l'ai soumis. Ce n'est donc qu'un simple proverbe, et je n'en parle ici qu'à titre d'épisode de ces petits mémoires littéraires[1].

[p. 398]

[1] Voir, dans le Théâtre complet, Corilla ou les Deux Rendez-vous.


III

TROISIÈME CHATEAU

Château de cartes, château de bohème, château en Espagne,—telles sont les premières stations à parcourir pour tout poëte. Comme ce fameux roi dont Charles Nodier a raconté l'histoire, nous en possédons au moins sept de ceux-là pendant le cours de notre vie errante, et peu d'entre nous arrivent à ce fameux château de briques et de pierre, rêvé dans la jeunesse,—d'où quelque belle aux longs cheveux nous sourit amoureusement à la seule fenêtre ouverte, tandis que les vitrages treillissés reflètent les splendeurs du soir.

En attendant, je crois bien que j'ai passé une fois par le château du diable. Ma Cydalise, à moi, perdue, à jamais perdue!... Une longue histoire, qui s'est dénouée dans un pays du Nord,—et qui ressemble à tant d'autres! Je ne veux ici que donner le motif des vers dorés, conçus dans la fièvre et dans l'insomnie. Cela commence par le désespoir et cela finit par la résignation.

Puis revint un souffle épuré de la première jeunesse, et quelques fleurs poétiques s'entr'ouvrirent encore, dans la forme de l'odelette[p. 399] aimée,—sur le rhythme sautillant d'un orchestre d'opéra.

Mais vous me rappelez, mon cher ami, qu'il s'agissait de causer poésie, et j'y arrive incidemment.—Reprenons cet air académique que vous m'avez reproché.

Je crois bien que vous voulez faire allusion au mémoire que j'ai adressé autrefois à l'Institut, à l'époque où il s'agissait d'un concours sur l'histoire de la poésie au XVIe siècle. Je l'ai retrouvé, et il intéressera peut-être les lecteurs, comme le sermon que le bon Sterne mêla aux aventures macaroniques de Tristram Shandy.


IV

LES POËTES DU XVIe SIÈCLE

Il s'agite actuellement, en littérature une question fort importante: on demande si la poésie moderne peut retirer quelque fruit de l'étude des écrivains français, antérieurs au XVIIe siècle.

L'académie des Jeux floraux avait même indiqué ce sujet pour son prix d'éloquence de cette année; et l'on sent bien que, si une académie de province hasarde une pareille question, c'est que le statu quo de Malherbe et de Boileau menace terriblement ruine.

J'ignore si le procès-verbal annuel des Jeux floraux est déjà publié: à Paris, nous ne le voyons guère; mais un journal de province, qui donnait dernièrement quelques détails sur ce concours, nous apprend que le morceau couronné répondait affirmativement à la question.

Elle y était vue de haut et traitée largement, comme on dit aujourd'hui: «Le moyen âge, s'écriait le lauréat, déborde sur nous par la littérature... L'imagination peut seule rouvrir les sources du génie; elle s'est précipitée sur les temps barbares; elle y a cherché les vivantes puissances du moyen âge, le christianisme, la chevalerie, les querelles religieuses, les révolutions politiques, et[p. 400]c ...» Mais l'accessit était d'un avis bien contraire; toute la poésie possible, à son sens, était contenue dans le grand siècle: au delà, rien que barbarie et confusion ..., quelques épigrammes de Marot exceptées; rien que l'on pût comprendre avant Ronsard, et quatre vers de lisibles, tout au plus, chez celui-ci (d'après la Harpe). Puis l'accessit tançait vertement ces novateurs rétrogrades qui veulent nous ramener à l'enfance de la poésie, nous proposant pour modèles des poëtes barbares qui n'avaient pas la moindre teinture des littératures anciennes, comme si les inimitables écrivains du siècle de Louis XIV n'étaient pas les seuls dignes d'être imités!

Travaillez, jeunes lauréats, travaillez; il se peut que chacun de vous ait raison: que l'un nous offre des compositions où revive tout ce moyen âge qu'il dépeint si bien, que l'autre surpasse, s'il peut, les illustres modèles qu'il se propose... Mais qu'il les surpasse, entendez-vous? car il est impossible d'admettre une littérature qui ne soit pas progressive. Regardez-y à deux fois: c'est une terrible prétention que celle de perfectionner Racine, et cependant la question est là.

Franchement, je vois chez le jeune novateur plus de conscience d'artiste, jointe à plus de modestie: il respecte trop nos grands auteurs pour se hasarder dans le genre qu'ils ont si glorieusement occupé; il se propose des modèles moins supérieurs dans une littérature peu frayée, et qui n'a atteint aucune sorte de perfection: ces modèles, il peut sans trop d'orgueil espérer de les effacer, heureux s'il dotait notre siècle d'une source féconde d'inspiration et communiquait à d'autres l'envie de le surpasser lui-même dans cette entreprise.

Car il faut l'avouer, avec tout le respect possible pour les auteurs du grand siècle, ils ont trop resserré le cercle des compositions poétiques; sûrs pour [p. 401]eux-mêmes de ne jamais manquer d'espace et de matériaux, ils n'ont point songé à ceux qui leur succéderaient, ils ont dérobé leurs neveux, selon l'expression du Métromane: au point qu'il ne nous reste que deux partis à prendre, ou de les surpasser, ainsi que je viens de dire, ou de poursuivre une littérature d'imitation servile qui ira jusqu'où elle pourra; c'est-à-dire qui ressemblera à cette suite de dessins si connue où, par des copies successives et dégradées, on parvient à faire au profil d'Apollon une tête hideuse de grenouille.

De pareilles observations sont bien vieilles, sans doute; mais il ne faut pas se lasser de les remettre devant les yeux du public, puisqu'il y a des gens qui ne se lassent pas de répéter les sophismes qu'elles ont réfutés depuis longtemps. En général, on paraît trop craindre, en littérature, de redire sans cesse les bonnes raisons; on écrit trop pour ceux qui savent; et il arrive de là que les nouveaux auditeurs qui surviennent tous les jours à cette grande querelle, ou ne comprennent point une discussion déjà avancée, ou s'indignent de voir tout à coup, et sans savoir pourquoi, remettre en question des principes adoptés depuis des siècles.

Il ne s'agit donc pas (loin de nous une telle pensée!) de déprécier le mérite de tant de grands écrivains à qui la France doit sa gloire; mais, n'espérant point faire mieux qu'eux, de chercher à faire autrement, et d'aborder tous les genres de littérature dont ils ne se sont point emparés.

Et ce n'est pas à dire qu'il faille pour cela imiter les étrangers, mais seulement suivre l'exemple qu'ils nous ont donné, en étudiant profondément nos poëtes primitifs, comme ils ont fait des leurs.

Car toute littérature primitive est nationale, n'étant créée que pour répondre à un besoin, et conformément au caractère et aux mœurs du peuple qui l'adopte; d'où il suit que, de même qu'une graine contient un arbre entier, les premiers essais d'une littérature renferment tous les germes de son développement futur, de son développement complet et définitif.

Il suffit, pour faire comprendre ceci, de rappeler ce qui s'est passé chez nos voisins: après des littératures d'imitation étrangère, comme était notre littérature dite classique, après le siècle de Pope et d'Addison, après celui de Wieland et de Lessing, quelques gens à courte vue ont pu croire que tout était dit pour l'Angleterre et pour l'Allemagne ...

Tout! excepté les chefs-d'œuvre de Wa[p. 402]lter Scott et de Byron, excepté ceux de Schiller et de Goethe; les uns, produits spontanés de leur époque et de leur sol; les autres, nouveaux et forts rejetons de la souche antique; tous abreuvés à la source des traditions, des inspirations primitives de leur patrie, plutôt qu'à celle de l'Hippocrène.

Ainsi, que personne ne dise à l'art: «Tu n'iras pas plus loin!» au siècle: «Tu ne peux dépasser les siècles qui t'ont précédé!...» C'est là ce que prétendait l'antiquité en posant les bornes d'Hercule: le moyen âge les a méprisées, et il a découvert un monde.

Peut-être ne reste-t-il plus de mondes à découvrir; peut-être le domaine de l'intelligence est-il au complet aujourd'hui et peut-on en faire le tour, comme celui du globe; mais il ne suffit pas que tout soit découvert; dans ce cas même, il faut cultiver, il faut perfectionner ce qui est resté inculte ou imparfait. Que de plaines existent que la culture aurait rendues fécondes! que de riches matériaux, auxquels il n'a manqué que d'être mis en œuvre par des mains habiles! que de ruines de monuments inachevés!... Voilà ce qui s'offre à nous, et dans notre patrie même, à nous qui nous étions bornés si longtemps à dessiner magnifiquement quelques jardins royaux, à les encombrer de plantes et d'arbres étrangers conservés à grands frais, à les surcharger de dieux de pierre, à les décorer de jets d'eau et d'arbres taillés en portiques.

Mais arrêtons-nous ici, de peur qu'en combattant trop vivement le préjugé qui défend à la littérature française, comme mouvement rétrograde, un retour d'étude et d'investigation vers son origine, nous ne paraissions nous escrimer contre un fantôme, ou frapper dans l'air comme En telle. Le principe était plus contesté au temps où un célèbre écrivain allemand envisageait ainsi l'avenir de la poésie française:

«Si la poésie (nous traduisons M. Schlegel) pouvait plus tard refleurir en France, je crois que cela ne serait point par l'imitation des Anglais ni d'aucun autre peuple, mais par un retour à l'esprit poétique en général, et en particulier à la li[p. 403]ttérature française des temps anciens. L'imitation ne conduira jamais la poésie d'une nation à son but définitif, et surtout l'imitation d'une littérature étrangère parvenue au plus grand développement intellectuel et moral dont elle est susceptible; mais il suffit à chaque peuple de remonter à la source de sa poésie et à ses traditions populaires pour y distinguer et ce qui lui appartient en propre et ce qui lui appartient en commun avec les autres peuples. Ainsi l'inspiration religieuse est ouverte à tous, et toujours il en sort une poésie nouvelle, convenable à tous les esprits et à tous les temps: c'est ce qu'a compris Lamartine, dont les ouvrages annoncent à la France une nouvelle ère poétique,» etc.

Mais avions-nous, en effet, une littérature avant Malherbe? observent quelques irrésolus, qui n'ont suivi de cours de littérature que celui de la Harpe.—Pour le vulgaire des lecteurs, non! Pour ceux qui voudraient voir Rabelais et Montaigne mis en français moderne, pour ceux à qui le style de la Fontaine et de Molière paraît tant soit peu négligé, non! Mais pour ces intrépides amateurs de poésie et de langue française que n'effraye pas un mot vieilli, que n'égayé pas une expression triviale ou naïve, que ne démontent point les oncques, les ainçois et les ores, oui! pour les étrangers qui ont puisé tant de fois à cette source, oui!... Du reste, ils ne craignent point de le reconnaître[1], et rient bien fort de voir souvent nos écrivains s'accuser humblement d'avoir pris chez eux des idées qu'eux-mêmes avaient dérobées à nos ancêtres.

Mais, avant d'aller plus loin, posons la question de manière à la faire mieux comprendre, et profitons pour cela de la division indiquée par M. Sainte-Beuve, dans son excellent Tableau de la poésie au XVIe siècle, qui attribue à l'école de Ronsard, et non pas à Malherbe, l'établissement du système classique en France; on n'avait pas jusque-là appuyé assez sur cette circonstance, à cause du peu de cas que l'on faisait, à tort, des poëtes du XVIe siècle.

Nous dirons donc maintenant: Existait-il une littérature nationale avant Ronsard, mais une littérature complète, capable par elle-même, et à elle seule, d'inspirer des hommes de génie, et d'alimenter de vastes[p. 404] conceptions? Une simple énumération va nous prouver qu'elle existait: qu'elle existait, divisée en deux parties bien distinctes, comme la nation elle-même, et dont par conséquent l'une, que les critiques allemands appellent littérature chevaleresque, semblait devoir son origine aux Normands, aux Bretons, aux Provençaux et aux Francs; dont l'autre, native du cœur même de la France, et essentiellement populaire, est assez bien caractérisée par l'épithète de gauloise.

La première comprend: les poëmes historiques, tels que les romans de Rou (Rollon) et du Brut (Brutus), la Philippide, le Combat des trente Bretons, etc.; les poëmes chevaleresques, tels que le Saint Graal, Tristan, Partenopex, Lancelot, etc.; les poëmes allégoriques, tels que les romans de la Rose, du Renard, etc., et enfin toute la poésie légère, chansons, ballades, lais, chants royaux, plus la poésie provençale ou romane tout entière.

La seconde comprend les mystères, moralités et farces (y compris Patelin); les fabliaux, contes, facéties, livres satiriques, noëls, etc.: toutes œuvres où le plaisant dominait, mais qui ne laissent pas d'offrir souvent des morceaux profonds ou sublimes, et des enseignements d'une haute morale parmi des flots de gaieté frivole et licencieuse.

Eh bien, qui n'eût promis l'avenir à une littérature aussi forte, aussi variée dans ses éléments, et qui ne s'étonnera de la voir tout à coup renversée, presque sans combat, par une poignée de novateurs qui prétendaient ressusciter la Rome morte depuis seize cents ans, la Rome romaine, et la ramener victorieuse, avec ses costumes, ses formes et ses dieux, chez un peuple du Nord, à moitié composé de nations germaniques, et dans une société toute chrétienne? Ces novateurs, c'étaient Ronsard et les poëtes de son école; le mouvement imprimé par eux aux lettres s'est continué jusqu'à nos jours.

Il serait trop long de nous occuper à faire l'histoire de la haute poésie en France, car elle était vraiment eu décadence au siècle de Ronsard; flétrie dans ses germes, morte sans avoir acquis le développement auquel elle semblait destinée; tout cela, parce qu'elle n'avait trouvé pour l'employer que des poëtes de cour qui n'en tiraient que des chants de fêtes, d'adulation et de fade galanterie; tout cela faute d'hommes de génie qui sussent la comprendre et en mettre en œuvre les riches matériaux.

Ces hommes de génie se sont rencontrés cependant chez les étrangers, et l'Italie surtout nous doit ses plus grands poëtes du moyen âge; mais, chez nous, à quoi avaient abouti les hautes promesses des xiie et xiiie siècles? A je ne sais quelle poésie ridicule, où la contrainte métrique, ou des tours de force en fait de rime tenaient lieu de couleur et de poésie; à de fades et obscurs poëmes allégoriques, à des légendes lourdes et diffuses, à d'arides récits historiques rimes; tout cela recouvert d'un langage poétique plus vieux de cent ans que la prose et le langage usuel, car les ri meurs d'alors imitaient si servilement les poëtes qui les avaient précédés, qu'ils en conservaient même la langue surannée. Aussi tout le monde s'était dégoûté de la poésie dans les genres sérieux, et l'on ne s'occupait plus qu'à traduire les poëmes et romans du xiie siècle dans cette prose qui croissait tous les jours en grâce et en vigueur. Enfin il fut décidé que la langue française n'était pas propre à la haute poésie, et les savants se hâtèrent de profiter de cet arrêt pour prétendre qu'on ne devait plus la traiter qu'en vers latins et en vers grecs.

Quant à la poésie populaire, grâce à Villon et à Marot, elle avait marché de front avec la prose illustrée par les Joinville, les Froissart et les Rabelais; mais, Marot éteint, son école n'était pas de taille à le continuer: ce fut elle cependant qui opposa à Ronsard la plus sérieuse résistance, et certes, bien qu'elle ne comptât plus d'hommes supérieurs, elle était assez forte sur l'épigramme: la tenaille de Mellin,[2] qui pinçait si fort Ronsard au milieu de sa gloire, a fait proverbe.

Je ne sais si le peu de phrases que je viens de hasarder suffit pour montrer la littérature d'alors dans cet état d'interrègne qui suit la mort d'un g[p. 405]rand génie, ou la fin d'une brillante époque littéraire, comme cela s'est vu plusieurs fois depuis; si l'on se représente bien le troupeau des écrivains du second ordre se tournant inquiets à droite et à gauche et cherchant un guide: les uns fidèles à la mémoire des grands hommes qui ne sont plus, et laissant dans les rangs une place pour leur ombre; les autres tourmentés d'un vague désir d'innovation qui se produit eu essais ridicules; les plus sages faisant des théories et des traductions... Tout à coup un homme apparaît, à la voix forte, et dépassant la foule de la tête: celle-ci se sépare en deux partis, la lutte s'engage, et le géant finit par triompher, jusqu'à ce qu'un plus adroit lui saute sur les épaules et soit seul proclamé très-grand.

Mais n'anticipons pas: nous sommes en 1549, et à peu de mois de distance apparaissent la Défense et Illustration de la Langue française[3], et les premières Odes pindariques de Pierre de Ronsard.

La Défense de la langue française, par J. du Bellay, l'un des compagnons et des élèves de Ronsard, est un manifeste contre ceux qui prétendaient que la langue française était trop pauvre pour la poésie, qu'il fallait la laisser au peuple, et n'écrire qu'en vers grecs et latins; du Bellay leur répond «que les langues ne sont pas nées d'elles-mêmes en façon d'herbes, racines et arbres; les unes infirmes et débiles en leurs espérances, les autres saines et robustes et plus aptes à porter le faix des conceptions humaines, mais que toute leur vertu est née au monde, du vouloir et arbitre des mortels. C'est pourquoi on ne doit ainsi louer une langue et blâmer l'autre, vu qu'elles viennent toutes d'une même source et origine: c'est la fantaisie des hommes; et ont été formées d'un même jugement à une même fin: c'est pour signifier entre nous les conceptions et intelligences de l'esprit. Il est vrai que, par succession de temps, les unes, pour avoir été curieusement réglées, sont devenues plus riches que les autres; mais Cela ne se doit attribuer à la félicité desdites langues, mais au seul artifice et industrie des hommes. A ce propos, je ne puis assez blâmer la sotte arrogance et témérité d'aucuns de notre nation, qui, n'étant rien moins que grecs ou latins, déprisent ou rejettent d'un sourcil plus que stoïque toutes choses écrites en français.»

Il continue en prouvant que la langue française ne doit pas être appelée barbare, et recherche cependant pourquoi elle n'est pas si riche que les langues grecque et latine: «On le doit attribuer à l'ignorance de nos ancêtres, qui, ayant en plus grande recommandation le bien faire que le bien dire, se sont privés de la gloire de leurs bienfaits, et nous du fruit de l'imitation d'iceu[p. 406]x, et, par le même moyen, nous ont laissé notre langue si pauvre et nue, qu'elle a besoin des ornements, et, s'il faut parler ainsi, des plumes d'autrui. Mais qui voudrait dire que la grecque et romaine eussent toujours été en l'excellence qu'on les a vues au temps d'Horace et de Démosthènes, de Virgile et de Cicéron? Et, si ces auteurs eussent jugé que jamais, pour quelque diligence et culture qu'on eût pu faire, elles n'eussent su produire plus grand fruit, se fussent-ils tant efforcés de les mettre au point où nous les voyons maintenant? Ainsi puis-je dire de notre langue qui commence encore à fleurir, sans fructifier; cela, certainement, non par le défaut de sa nature, aussi apte à engendrer que les autres, mais par la faute de ceux qui l'ont eue en garde et ne l'ont cultivée à suffisance. Que si les anciens Romains eussent été aussi négliges à la culture de leur langue, quand premièrement elle commença à pulluler, pour certain en si peu de temps elle ne fût devenue si grande; mais eux, en guise de bons agriculteurs, l'ont premièrement transmuée d'un lieu sauvage dans un lieu domestiqué, puis, afin que plutôt et mieux elle pût fructifier, coupant à l'entour les inutiles rameaux, l'ont, pour échange d'iceux, restaurée de rameaux francs et domestiques, magistralement tirés de la langue grecque, lesquels soudainement se sont si bien entés et faits semblables à leurs troncs, que désormais ils n'apparaissent plus adoptifs, mais naturels.»

Suit une diatribe contre les traducteurs, qui abondaient alors, comme il arrive toujours à de pareilles époques littéraires; du Bellay prétend que «ce labeur de traduire n'est pas un moyen suffisant pour élever notre vulgaire à l'égal des autres plus fameuses langues. Que faut-il donc? Imiter! imiter les Romains, comme ils ont fait des Grecs; comme Cicéron a imité Démosthène, et Virgile, Homère.»

Nous venons de voir ce qu'il pense des faiseurs de vers latins, et des traducteurs; voici maintenant pour les imitateurs de la vieille littérature: «Et certes, comme ce n'est point chose vicieuse, mais grandement louable, d'emprunter d'une langue étrangère les sentences et les mots, et les approprier à la sienne: aussi est-ce chose grandement à reprendre, voire odieuse à tout lecteur de libérale nature, de voir en une même langue une telle imitation, comme celle d'aucuns savants mêmes, qui s'estiment être des meilleurs plus ils ressemblent à Héroet ou à Marot. Je t'admoneste donc, ô toi qui désires l'accroissement de ta langue et veux y exceller, de n'imiter à pied levé, comme naguère a dit quelqu'un, les plus fame[p. 407]ux auteurs d'icelle; chose certainement aussi vicieuse comme de nul profit à notre vulgaire, vu que ce n'est autre chose, sinon lui donner ce qui était à lui.»

Il jette un regard sur l'avenir, et ne croit pas qu'il faille désespérer d'égaler les Grecs et les Romains: «Et comme Homère se plaignait que, de son temps, les corps étaient trop petits, il ne faut point dire que les esprits modernes ne sont à comparer aux anciens; l'architecture, l'art du navigateur et autres inventions antiques, certainement sont admirables, et non si grandes toutefois qu'on doive estimer les cieux et la nature d'y avoir dépensé toute leur vertu, vigueur et industrie. Je produirai pour témoins de ce que je dis l'imprimerie, sœur des Muses et dixième d'elles, et cette non moins admirable que pernicieuse foudre d'artillerie; avec tant d'autres non antiques inventions qui montrent véritablement que, par le long cours des siècles, les esprits des hommes ne sont point si abâtardis qu'on voudrait bien dire. Mais j'entends encore quelque opiniâtre s'écrier: «Ta langue tarde trop à recevoir sa perfection» et je dis que ce retardement ne prouve point qu'elle ne puisse la recevoir; je dis encore qu'elle se pourra tenir certain de la garder longuement, l'ayant acquise avec si longue peine; suivant la loi de nature qui a voulu que tout arbre qui naît fleurit et fructifie bientôt, bientôt aussi vieillisse et meure, et au contraire que celui-là dure par longues années qui a longuement travaillé à jeter ses racines.»

Ici finit le premier livre, où il n'a été encore question que de la langue et du style poétique; dans le second, la question est abordée plus franchement, et l'intention de renverser l'ancienne littérature et d'y substituer les formes antiques est exprimée avec plus d'audace:

«Je penserai avoir beaucoup mérité des miens si je leur montre seulement du doigt le chemin qu'ils doivent suivre pour atteindre à l'excellence des anciens: mettons donc pour le commencement ce que nous avons, ce me semble, assez prouvé au premier livre. C'est que, sans l'imitation des Grecs et Romains, nous ne pouvons donner à notre langue l'excellence et lumière des autres plus fameuses. Je sais que beaucoup me reprendr[p. 408]ont d'avoir osé, le premier des Français, introduire quasi une nouvelle poésie, ou ne se tiendront pleinement satisfaits, tant pour la brièveté dont j'ai voulu user que pour la diversité des esprits dont les uns trouvent bon ce que les autres trouvent mauvais. Marot me plaît, dit quelqu'un, parce qu'il est facile et ne s'éloigne point de la commune manière de parler; Héroët, dit quelque autre, parce que tous ses vers sont doctes, graves et élaborés; les autres d'un autre se délectent. Quant à moi, telle superstition ne m'a point retiré de mon entreprise, parce que j'ai toujours estimé notre poésie française être capable de quelque plus haut et merveilleux style que celui dont nous nous sommes si longuement contentés. Disons donc brièvement ce que nous semble de nos poëtes français.

»De tous les anciens poëtes français, quasi un seul, Guillaume de Loris et Jean de Meun[4], sont dignes d'être lus, non tant pour ce qu'il y ait en eux beaucoup de choses qui se doivent imiter des modernes, que pour y voir quasi une première image de la langue française, vénérable pour son antiquité. Je ne doute point que tous les pères crieraient la honte être perdue si j'osais reprendre ou émender quelque chose en ceux que jeunes ils ont appris, ce que je ne veux faire aussi; mais bien soutiens-je que celui-là est trop grand admirateur de l'ancienneté qui veut défrauder les jeunes de leur gloire méritée: n'estimant rien, sinon ce que la mort a sacré, comme si le temps, ainsi que les vins, rendait les poésies meilleures. Les plus récents, même ceux qui ont été nommés par Clément Marot en une certaine épigramme à Salel, sont assez connus par leurs œuvres; j'y renvoie les lecteurs pour en faire jugement.»

Il continue par quelques louanges et beaucoup de critiques des auteurs du temps, et revient à son premier dire, qu'il faut imiter les anciens, «et non point les auteurs français, pour ce qu'en ceux-ci on ne saurait prendre que bien peu, comme la peau et la couleur, tandis qu'en ceux-là on peut prendre la chair, les os, les nerfs et le sang.»

«Lis donc, et relis premièrement, ô poëte futur! les exemplaires grecs et latins; puis me laisse toutes ces vieilles poésies françaises aux Jeux floraux de Toulouse et au Puy de Rouan, com[p. 409]me rondeaux, ballades, virelais, chants royaux, chansons et telles autres épiceries qui corrompent le goût de notre langue, et ne servent sinon à porter témoignage de notre ignorance. Jette-toi à ces plaisantes épigrammes, non point comme font aujourd'hui un tas de faiseurs de contes nouveaux qui en un dizain sont contents n'avoir rien dit qui vaille aux neuf premiers vers, pourvu qu'au dixième il y ait le petit mot pour rire, mais à l'imitation d'un Martial, ou de quelque autre bien approuvé; si la lascivité ne te plaît, mêle le profitable avec le doux; distille avec un style coulant et non scabreux de tendres élégies, à l'exemple d'un Ovide, d'un Tibulle et d'un Properce; y entremêlant quelquefois de ces fables anciennes, non petit ornement de poésie. Chante-moi ces odes inconnues encore de la langue française, d'un luth bien accordé au son de la lyre grecque et romaine, et qu'il n'y ait rien où apparaissent quelques vestiges de rare et antique érudition. Quant aux épîtres, ce n'est un poëme qui puisse grandement enrichir notre vulgaire, parce qu'elles sont volontiers des choses familières et domestiques, si tu ne les voulais faire à l'imitation d'élégies comme Ovide, ou sentencieuses et graves comme Horace: autant te dis-je des satires que les Français, je ne sais comment, ont nommées coq-à-l'âne, auxquelles je te conseille aussi peu t'exercer, si ce n'est à l'exemple des anciens en vers héroïques, et, sous ce nom de satire, y taxer modestement les vices de son temps et pardonner aux noms des personnes vicieuses. Tu as pour ceci Horace, qui, selon Quintilien, tient le premier lieu entre les satiriques. Sonne-moi ces beaux sonnets[5]; non moins docte que plaisante invention italienne, pour lequel tu as Pétrarque et quelques modernes Italiens. Chante-moi d'une musette bien résonnante les plaisantes églogues rustiques, à l'exemple de Théocrite et de Virgile. Quant aux comédies et tragédies, si les rois et les républiques les voulaient restituer en leur ancienne dignité qu'ont usurpée les farces et moralités, je serais bien d'opinion que tu t'y employasses, et, si tu le veux faire pour l'ornement de la langue, tu sais où tu en dois trouver les archétypes.»

Je ne crois pas qu'on me reproche d'avoir cité tout entier ce chapitre où la révolution littéraire est si audacieusement proclamée; il est curieux d'assister à cette démolition complète d'une littérature du moyen âge au profit de tous les genres de composition de l'[p. 410]antiquité, et la réaction analogue qui s'opère aujourd'hui doit lui donner un nouvel intérêt.

Du Bellay conseille encore l'introduction dans la langue française de mots composés du latin et du grec, recommandant principalement de s'en servir dans les arts et sciences libérales. Il recommande, avec plus de raison, l'étude du langage figuré, dont la poésie française avait jusqu'alors peu de connaissance; il propose de plus quelques nouvelles alliances de mots accueillies depuis en partie: «d'user hardiment de l'infinitif pour le nom, comme Veiller, le chanter, le vivre, le mourir; de l'adjectif substantivé, comme le vide de l'air, le frais de l'ombre, l'épais des forêts; des verbes et des participes, qui de leur nature n'ont point d'infinitifs après eux, avec des infinitifs, comme tremblant de mourir pour craignant de mourir, etc. Garde-toi encore de tomber en un vice commun, même aux plus excellents de notre langue: c'est l'omission des articles.»

«Je ne veux oublier l'émendation, partie certes la plus de nos études; son office est d'ajouter, ôter, ou changer à loisir ce que la première impétuosité et ardeur d'écrire n'avait permis de faire; il est nécessaire de remettre à part nos écrits nouveau-nés, les revoir souvent, et, en la manière des ours, leur donner forme, à force de lécher. Il ne faut pourtant y être trop superstitieux, ou, comme les éléphants leurs petits, être dix ans à enfanter ses vers. Surtout nous convient avoir quelques gens savants et fidèles compagnons qui puissent connaître nos fautes et ne craignent pas de blesser notre papier avec leurs ongles. Encore te veu[p. 411]x-je avertir de hanter quelquefois non-seulement les savants, mais aussi toutes sortes d'ouvriers et gens mécaniques, savoir leurs inventions, les noms dès matières et termes usités en leurs arts et métiers pour tirer de là de belles comparaisons et description de toutes choses.»

«Vous semble-t-il pas, messieurs, qui êtes si ennemis de votre langue, que notre poëte ainsi armé pusse sortir en campagne, et se montrer sur les rangs avec les braves escadrons grecs et romains. Et vous autres si mal équipés, dont l'ignorance a donné le ridicule nom de rimeur à notre langue, oserez-vous bien endurer le soleil, la poudre et le dangereux labeur de ce combat? Je suis d'avis que vous vous retirez au bagage avec les pages et laquais, ou bien (car j'ai pitié de vous) sous les frais ombrages, entre les dames et damoiselles où vos beaux et mignons écrits, non de plus longue durée que votre vie, seront reçus, admirés et adorés. Que plût aux Muses pour le bien que je veux à notre lange que vos ineptes œuvres fussent bannies non-seulement, comme elles le sont des bibliothèques des savants, mais de toute la France.»

On voit que les disputes littéraires de ce temps-là n'étaient pas moins animées qu'elles ne le sont aujourd'hui. Du Bellay s'écrie qu'il faudrait que tous les rois amateurs de leur langue défendissent d'imprimer les œuvres des poëtes surannés de l'époque.

«Oh! combien je désire voir sécher ces printemps, châtier ces petites jeunesses, rabattre ces coups d'essai, tarir ces fontaines, bref abolir ces beaux titres suffisants pour dégoûter tout lecteur savant d'en lire davantage! Je ne souhaite pas moins que ces dépourvus, ces humbles espérants, ces bains de Liesse, ces esclaves, ces traverseurs[6], soient renvoyés à la table ronde, et ces belles petites devises aux gentilshommes et damoiselles, d'où on les a empruntées. Que dirai-je plus? Je supplie à Phébus Apollon que la France, après avoir été si longuement stérile, grosse de lui, enfante bientôt un poëte dont le luth bien résonnant fasse tarir ces enrouées cornemuses, non autrement que les grenouilles quand on jette une pierre en leur marais.»[7]

Après une nouvelle exhortation aux Français d'écrire en leur langue, du Bellay finit ainsi: «Or, nous voici, grâce à Dieu, après b[p. 412]eaucoup de périls et de flots étrangers, rendus au port à sûreté. Nous avons échappé du milieu des Grecs et au travers des escadrons romains, pénétré jusqu'au sein de la France, France tant désirée. Là donc, Français, marchez courageusement vers cette superbe cité romaine, et, de ses serves dépouilles, ornez vos temples et autels. Ne craignez plus ces oies criardes, ce fier Manlie et ce traître Camille, qui sous ombre de bonne foi vous surprennent tout nus comptant la rançon du Capitole. Donnez en cette Grèce menteresse et y semez encore un coup la fameuse nation des Gallo-Grecs. Pillez-moi sans conscience les sacrés trésors de ce temple Delphique, ainsi que vous avez fait autrefois, et ne craignez plus ce muet Apollon ni ses faux oracles. Vous souvienne de votre ancienne Marseille, seconde Athènes; et de votre Hercule gallique tirant les peuples après lui par leurs oreilles avec une chaîne attachée à sa langue.»

C'est un livre bien remarquable que ce livre de du Bellay; c'est un de ceux qui jettent le plus de jour sur l'histoire de la littérature française, et peut-être aussi le moins connu de tous les traités écrits sur ce sujet: je ne sache pas qu'aucun auteur s'en soit servi depuis deux siècles, si ce n'est M. Sainte-Beuve qui m'en a donné une analyse. Je n'aurais pas hasardé cette citation, beaucoup plus longue encore, si je ne la regardais comme l'histoire la plus exacte que l'on puisse faire l'école de Ronsard.

En effet, tout est là: à voir comme les réformes prêchées, les théories développées dans la Défense et Illustration de la langue française, ont été fidèlement adoptées depuis et mises en pratique dans tous leurs points, il est même difficile de douter qu'elle ne soit l'œuvre de cette école tout entière: je veux dire de Ronsard, Ponthus de Thiard, Remi Belleau, Étienne Jodelle, J. Antoine de Baïf, qui, joints à Dubellay, composaient ce qu'on appela depuis la Pléiade[8]. Du reste, plupart de ces auteurs avaient écrit beaucoup d'ouvrages dans le système prêché par du Bellay, bien qu'ils ne[p. 413] les eussent point fait encore imprimer; de plus, il est question des odes dans l'Illustration, et Ronsard dit plus tard une préface avoir le premier introduit le mot ode dans la langue française ce qu'on n'a jamais contesté.

Mais, soit que ce livre ait été de plusieurs mains, soit qu'une seule plume ait exprimé les vœux et les doctrines de toute une association de poëtes, il porte l'empreinte de la plus complète ignorance de l'ancienne littérature française ou de la plus criante injustice. Tout le mépris que du Bellay professe, à juste titre, envers les poëtes de son temps imitateurs des vieux poëtes, y est, à grand tort, reporté aussi sur ceux-là qui n'en pouvaient mais. C'est comme si, aujourd'hui, on en voulait aux auteurs du grand siècle de la platitude des rimeurs modernes qui marchent sous leur invocation.

Se peut-il que du Bellay, qui recommande si fort d'enter sur le tronc national près de périr des branches étrangères, ne songe point même qu'une meilleure culture puisse lui rendre la vie et ne le croie pas capable de porter des fruits par lui-même? Il conseille de faire des mots d'après le grec et le latin, comme si les sources eussent manqué pour en composer de nouveaux d'après le vieux français seul; il appuie sur l'introduction des odes, élégies, satires, etc., comme si toutes ces formes poétiques n'avaient pas existé déjà sous d'autres noms; du poëme antique, comme si les chroniques normandes et les romans chevaleresques n'en remplissaient pas toutes les conditions, appropriées de plus au caractère et à l'histoire du moyen âge; de la tragédie, comme s'il eût manqué aux mystères autre chose que d'être traités par des hommes de génie pour devenir la tragédie du moyen âge, plus libre et plus vraie que l'ancienne. Supposons, en effet, un instant, les plus grands poëtes étrangers et les plus opposés au système classique de l'antiquité, nés en France au XVIe siècle, et dans la même situation que du Bellay et ses amis. Croyez-vous qu'ils[p. 414] n'eussent pas été là, et avec les seules ressources et les éléments existant alors dans la littérature française, ce qu'ils furent à différentes époques et dans différents pays? Croyez-vous que l'Arioste n'eût pas aussi bien composé son Roland furieux avec nos fabliaux et nos poëmes chevaleresques; Shakspeare, ses drames avec nos romans, nos chroniques, nos farces et même nos mystères; le Tasse, sa Jérusalem avec nos livres de chevalerie et les éblouissantes couleurs poétiques de notre littérature romane, etc.? Mais les poëtes de la réforme classique n'étaient point de cette taille, et peut-être est-il injuste de vouloir qu'ils aient vu dans l'ancienne littérature française ce que ces grands hommes y ont vu avec le regard du génie, et ce que nous n'y voyons aujourd'hui sans doute que par eux. Au moins rien ne peut-il justifier ce superbe dédain qui fait prononcer aux poëtes de la Pléiade qu'il n'y a absolument rien avant eux, non-seulement dans les genres sérieux, mais dans tous; ne tenant pas plus compte de Rutebœuf que de Charles d'Anjou, de Villon que de Charles d'Orléans, de Clément Marot que de Saint-Gelais, et de Rabelais que de Joinville et de Froissart dans la prose. Sans cette ardeur d'exclure, de ne rebâtir que sur des ruines, on ne peut nier que l'étude et même l'imitation momentanée de la littérature antique n'eussent pu être, dans les circonstances d'alors, très-favorables aux progrès de la nôtre et de notre langue aussi; mais l'excès a tout gâté: de la forme, on a passé au fond; on ne s'est pas contenté d'introduire le poëme antique, on a voulu qu'il dit l'histoire des anciens et non la nôtre; la tragédie, on a voulu qu'elle ne célébrât que les infortunes des illustres familles d'Œdipe et d'Agamemnon; on a amené la poésie à ne reconnaître et n'invoquer d'autres dieux que ceux de la mythologie; en un mot, cette expédition, présentée si adroitement par du Bellay comme une conquête sur les étrangers, n'a fait, au contraire, que les amener vainqueurs dans nos murs; elle a tendu à effacer petit à petit notre caractère de nation, à nous faire rougir de nos usages et même de notre langue au profit de l'antiquité; à nous amener, en un mot, à[p. 415] ce comble de ridicule qu'au xixe siècle même, nous représentions encore nos rois et nos héros en costumes romains, et que nous ayons employé le latin pour les inscriptions de nos monuments, séduits que nous sommes par de fausses idées de goût et de convenance. Bon Dieu! que diront un jour nos arrière-neveux en découvrant des pierres sépulcrales de chrétiens, qui portent pour légende: diis manibus[9]! des monuments où il est inscrit: MDCCCXXX° ANNO REGNANTE CAROLO DECIMO, PRÆFECTUS ET ÆDILES POSUERUNT, etc.[10]! Ne seront-ils pas fondés à croire qu'en l'an 1830, la domination romaine subsistait encore en France; de même qu'en lisant quelques lambeaux échappés au temps de notre poésie, ils pourront se persuader que le paganisme était aussi notre religion dominante? C'est certainement à ce défaut d'accord et de sympathie de la littérature classique avec nos mœurs et notre caractère national qu'il faut attribuer, outre les ridicules anomalies que je viens de citer en partie, le peu de popularité qu'elle a obtenu.

Voilà une digression qui m'entraîne bien loin: j'y ai jeté au hasard quelques raisons déjà rebattues; il y en a des volumes de beaucoup meilleures, et cependant que de gens refusent encore de s'y rendre! Une tendance plus raisonnable se fait, il est vrai, remarquer depuis quelques années[11]: on se met à lire un peu d'histoire de France; et, quand dans les collèges on sera parvenu à la savoir presque aussi bien que l'histoire ancienne, et quand aussi on consacrera à l'étude de la langue française quelques heures arrachées au grec et au latin, un grand progrès sera sans doute accompli pour l'esprit national, et peut-être s'ensuivra-t-il moins de dédain pour la vieille littérature française, car tout cela se tient.

J'ai accusé l'école de Ronsard de nous avoir imposé une littérature classique, quand nous pouvions fort bien nous en passer, et surtout de nous l'avoir imposée si exclusive, si dédaigneuse de tout le passé qui était à nous; mais, à considérer ses travaux e[p. 416]t ses innovations, sous un autre point de vue, celui des progrès du style et de la couleur poétique, il faut avouer que nous lui devons beaucoup de reconnaissance; il faut avouer que, dans tous les genres qui ne demandent pas une grande force de création, dans tous les genres de poésie gracieuse et légère, elle a surpassé et les poëtes qui l'avaient précédée, et beaucoup de ceux qui l'ont suivie. Dans ces sortes de compositions aussi, l'imitation classique est moins sensible: les petites odes de Ronsard, par exemple, semblent la plupart inspirées, plutôt par les chansons du xiie siècle, qu'elles surpassent souvent encore en naïveté et en fraîcheur; ses sonnets aussi, et quelques-unes de ses élégies sont empreints du véritable sentiment poétique, si rare quoi qu'on dise, que tout le XVIIIe siècle, si riche qu'il soit en poésies diverses, semble en être absolument dénué.

Mais, pour faire sentir les immenses progrès que Ronsard à fait faire à la langue poétique, si pâle jusqu'à lui dans les genres sérieux, il est bon de donner une idée de ce qu'elle était au moment qu'il l'a prise. Pour cela, je transcris au hasard le début d'un poëme publié la même année que ses odes pindariques, et par un des auteurs les plus estimés du temps. (Pandore, par Guillaume de Tours.)

O dieu Phœbus, des saints poëtes père,
Du grand tonnant la lignée tant clère,
Qui sus ton chef à perruque dorée
Portes les fleurs de Daphnes transmuée
Dans un laurier toujours verd qu'on blasonne,
Car tu t'en ceints, et en fais ta couronne,
Viens, viens à nous, viens ici en la guise
Qu'en Hélicon, haute montagne sise
Très-hautement les doctes sœurs enseignes
[p. 417]Là des pieds nus dansautes aux enseignes
De leur gaité, tout autour des autiers
De ton parent Jupiter et au tiers
Toi réjoui de douce mélodie
Les adoucis et de ta poésie;
Sois ci présent, et au labeur et peine
De toi chantant donne joyeux étrenne
De bien ditter et lui donne faveur,
Car il nous plaît la fable qui n'est moindre
D'aultres narrez intexer et la joindre
Que bien ditta Astreus sainct poëte, etc.

En vérité, rien qui surpasse ces vers, dans toute la haute poésie d'alors; si quelqu'un en doute, qu'il lise encore les hymnes de Marot, de Marot si poëte dans les genres plaisants, et il verra quel abîme existait entre le style élevé et le style gracieux et naïf. Maintenant, jugez de quelle admiration le public de 1550 dût se sentir saisi en entendant des strophes pareilles à celles que je vais citer, et qui faisaient partie d'une ode pindarique où le poëte racontait la guerre des dieux contre les titans[12].

Bellone eut la tête couverte
D'un acier, sur qui rechignoit
De Méduse la gueule ouverte,
Qui pleine de flammes grognoit;
En sa dextre elle enta la hache
[p. 418]Par qui les rois sont irrités,
Alors que, dépite, elle arrache
Les vieilles tours de leurs cités!

Adouc le Père puissant,
Qui de nerfs roidis s'efforce!
Ne mit en oubli la force
De son foudre rougissant:
Mi-courbant la tête en bas,
Et bien haut levant le bras,
Contre eux guigna sa tempête,
Laquelle, en les foudroyant,
Siffloit, aigu-tournoyant,
Comme un fuseau sur leur tête.

De feu, les deux piliers du monde,
Brûlés jusqu'au fond, chanceloient:
Le ciel ardoit, la terre et l'onde
Tout pétillants étinceloient, etc.

La langue est encore la même que dans le morceaux cité plus haut; mais quelle différence dans la vigueur du style et l'éclat de la pensée! Eh bien, veut-on savoir tout d'un coup à quoi s'en tenir sur les progrès que Ronsard a fait faire à la langue poétique, qu'on rapproche ce fragment, composés dans ses premières années, des vers suivants, composés dix ans après, pour l'avènement au trône de Charles IX. Ce sont quelques-uns des conseils qu'il lui adresse:

Ne vous montrez jamais pompeusement vêtu
[p. 419]L'habillement des rois est la seule vertu;
Que votre corps reluise en vertus glorieuse
Non par habits chargés de pierres précieuses
D'amis plus que d'argent montrez-vous désireux,
Les princes sans amis sont toujours malheureux;
Aimez les gens de bien, ayant toujours envie
De ressembler à ceux qui sont de bonne vie;
Punissez les malins et les séditieux:
Ne soyez point chagrin, dépit, ni furieux,
Mais honnête et gaillard, portant sur le visage
De votre gentille âme un gentil témoignage.

Or, sire, pour autant que nul n'a le pouvoir
De châtier les rois qui font mal leur devoir,
Corrigez-vous vous-même, afin que la justice
De Dieu qui est plus grand vos fautes ne punisse.
Je dis ce puissant Dieu, dont la force est partout,
Qui conduit l'univers de l'un a l'autre bout,
Et fait a tous humains ses justices égales,
Autant aux laboureurs qu'aux personnes royales.
Lequel nous supplions vous tenir en sa loi,
Et vous aimer autant qu'il fit David son roi,
Et rendre comme à lui votre sceptre tranquille,
Car, sans l'aide de Dieu, la force est inutile.

On pourra juger d'après ces vers, dont le style est, en général, celui de tous les discours de Ronsard, combien est ridicule l'accusation d'obscurité et de dureté qui depuis deux siècles flétr[p. 420]it ses poésies; et il nous sera de plus loisible d'avancer que la Harpe ne les avait jamais lues, lorsqu'il s'écrie qu'on ne peut pas lire et comprendre quatre vers de suite chez Ronsard. Qu'on me permette de citer encore une de ses élégies, qui, sans être partout aussi pure que le morceau précédent, lui est supérieure, ce me semble, sous le rapport de la poésie:

A MARIE

Six ans étoient coulés, et la septième année
Étoit presques entière en ses pas retournée,
Quand, loin d'affection, de désir et d'amour,
En pure liberté je passois tout le jour,
Et, franc de tout souci qui les âmes dévore,
Je dormois dès le soir jusqu'au point de l'aurore;
Car seul, maître de moi, j'allois plein de loisir
Où le pied me portoit, conduit de mon désir,
Ayant toujours aux mains, pour me servir de guide,
Aristote ou Platon, ou le docte Euripide,
Mes bons hôtes muets, qui ne fâchent jamais;
Ainsi je les reprends, ainsi je les remets.
O douce compagnie, et utile et honnête!
Un autre en caquetant m'étourdiroit la tête.

Puis, du livre ennuyé, je regardois les fleurs,
Feuilles, tiges, rameaux, espèces et couleurs;
Et l'entrecoupement de leurs formes diverses,
Peintes de cent façons, jaunes, rouges et perses(*).
Ne me pouvant soûler, ainsi qu'en un tableau
[p. 421]D'admirer la nature et ce qu'elle a de beau,
Et de dire en passant aux fleurettes écloses:
«Celui est presque Dieu qui connoît toutes choses,
Écarté du vulgaire et loin des courtisans
De fraude et de malice impudents artisans. »

Tantôt j'errois seulet par les forêts sauvages
Sur les bords émaillés des peinturés rivages;
Tantôt par les rochers reculés et déserts,
Tantôt par les taillis, verte maison des cerfs
J'aimois le cours suivi d'une longue rivière,
A voir onde sur onde allonger sa carrière,
Et flot à l'autre flot en roulant s'attacher;
Et, penché sur les bords, me plaisoit d'y pêcher
Étant plus réjoui d'une chasse muette,
Troubler des écaillés la demeure secrète,
Tirer avec la ligne en tremblant emporté
Le crédule poisson pris à l'haim appâté,
Qu'un grand prince n'est aise ayant pris à la chasse;
Un cerf qu'en baletant tout un jour il pourchasse
Heureux si vous eussiez d'un mutuel émoi
Pris l'appât amoureux aussi bien comme moi ...
Las! couché dessus l'herbe, en mes discours je pense
Que, pour aimer beaucoup, j'ai peu de récompense
Et que mettre son cœur aux dames si avant,
C'est vouloir peindre en l'onde et arrêter le vent
[p. 422]M'assurant toutefois qu'alors que le vieil âge
Aura, comme sorcier, changé votre visage,
Et lorsque vos cheveux deviendront argentés
Et que vos yeux d'amour ne seront plus hantés
Que toujours vous aurez, quelque soin qui vous touche,
En l'esprit mes écrits, mon nom en votre bouche.

(*) Bleues.

Le lecteur doit être bien surpris de ne point rencontrer là cette muse en françois parlant grec et latin contre laquelle Boileau s'escrime si rudement, de fort bien comprendre ce patois que jargonnoit Ronsard à la cour des Valois, et de ne le point trouver si éloigné qu'il croyait du beau françois d'aujourd'hui. C'est qu'il n'est pas en littérature de plus étrange destinée que celle de Ronsard: idole d'un siècle éclairé; ils lustré de l'admiration d'hommes tels que les de Thou, les l'Hospital, les Pasquier, les Scaliger; proclamé plus tard par Montaigne l'égal des plus grands poëtes anciens, traduit dans toutes les langues, entouré d'une considération telle, que le Tasse, dans un voyage à Paris, ambitionna l'avantage de lui être présenté; honoré à sa mort de funérailles presque royales et des regrets de la France entière, il semblait devoir, selon l'expression de M. Sainte-Beuve, entrer dans la postérité, comme dans un temple. Non! la postérité est venue, et elle a convaincu le XVIe siècle de mensonge et de mauvais goût, elle a livré au rire et à l'injure les morceaux de l'idole brisée, et des dieux nouveaux se sont substitués à la trop célèbre Pléiade, en se parant de ses dépouilles.

La Pléiade, soit: qu'importe tous ces poëtes à la suite, qui sont Baïf, Belleau, Ponthus, sous Ronsard; qui sont Racan, Segrais, Sarrazin, sous Malherbe; qui sont Desmahis, Bernis, Villette, sous Voltaire, etc.[p. 423]?... Mais, pour Ronsard, il y a encore une postérité: et aujourd'hui surtout qu'on remet tout en question, et que les hautes renommées sont pesées, comme les âmes aux enfers, nues, dépouillées de toutes les préventions, favorables ou non, avec lesquelles elles s'étaient présentées à nous, qui sait si Malherbe se trouvera encore de poids à' représenter le père de la poésie classique? Ce ne serait point là le seul arrêt de Boileau qu'aurait cassé l'avenir.

Nous n'exprimons ici qu'un vœu de justice et d'ordre, selon, nous, et nous n'avons pas jugé l'école de Ronsard assez favorablement pour qu'on nous soupçonne de partialité. Si notre conviction est erronée, ce ne sera pas faute d'avoir examiné les pièces du procès, faute d'avoir feuilleté des livres oubliés depuis trois cents ans. Si tous les auteurs d'histoires littéraires avaient eu celte conscience, on n'aurait pas vu des erreurs grossières se perpétuer dans mille volumes différents, composés les uns sur les autres; on n'aurait pas vu des jugements définitifs se fonder sur d'aigres et partiales critiques échappées à l'acharnement momentané d'une lutte littéraire, ni de hautes réputations s'échaffauder avec des œuvres admirées sur parole.

Non, sans doute, nous ne sommes pas indulgents envers l'école de Ronsard: et, en effet, on ne peut que s'indigner, au premier abord, de l'espèce de despotisme qu'en littérature, de cet orgueil avec lequel elle Odi profanum vulgus, d'Horace, repoussant toute popularité comme une injure, et n'estimant rien que le noble, et sacrifiant toujours à l'art le naturel et le vrai. Ainsi aucun poëte n'a célébré plus et la nature et le printemps que ne l'ont fait ceux du XVIe siècle, et croyez-vous qu'ils aient jamais songé à demander des inspirations à la nature et au printemps? Jamais: ils se contentaient de rassembler ce que l'antiquité avait dit de plus gracieux sur ce sujet, et d'en composer un tout, digne d'être apprécié par les connaisseurs; il arrivait de là qu'ils se gardaient de leur mieux d'avoir une pensée à eux; et cela est[p. 424] tellement vrai, que les savants commentaires dont on honorait leurs œuvres ne s'attachaient qu'à y découvrir le plus possible d'imitations de l'antiquité. Ces poëtes ressemblaient en cela beaucoup à certains peintres qui ne composent leurs tableaux que d'après ceux des maîtres, imitant un bras chez celui-ci, une tête chez cet autre, une draperie chez un troisième, le tout pour la plus grande gloire de l'art, et qui traitent d'ignorants ceux qui se hasardent à leur demander s'il ne vaudrait pas mieux imiter tout bonnement la nature.

Puis, après ces réflexions qui vous affectent désagréablement à la première lecture des œuvres de la Pléiade, une lecture plus particulière vous réconcilie avec elle: les principes ne valent rien; l'ensemble est défectueux, d'accord, et faux et ridicule; mais on se laisse aller à admirer certaines parties des détails; ce style primitif et verdissant assaisonne si bien de vieilles pensées déjà banales chez les Grecs et les Romains, qu'elles ont pour nous tout le charme de la nouveauté; quoi de plus rebattu, par exemple, que cette espèce de syllogisme sur lequel est fondée l'odelette de Ronsard:

Mignonne, allons voir si la rose ...

Eh bien, la mise en œuvre en fait un des morceaux les plus frais et les plus gracieux de notre poésie légère. Celle de Belleau, intitulée Avril, toute composée, au reste, d'idées connues, n'en ravit pas moins quiconque a de la poésie dans le cœur. Qui pourrait dire en combien de façons est retournée dans beaucoup d'autres pièces l'éternelle comparaison des fleurs et des amours qui ne durent qu'un printemps; et tant d'autres lieux communs que toutes les poésies fugitives nous o[p. 425]ffrent encore aujourd'hui? Eh bien, nous autres Français, qui attachons toujours moins de prix aux choses qu'à la manière dont elles sont dites, nous nous en laissons charmer, ainsi que d'un accord mille fois entendu, si l'instrument qui le répète est mélodieux.

Voilà pour la plus grande partie de l'école de Ronsard; la part du maître doit être plus vaste: toutes ses pensées à lui ne viennent pas de l'antiquité; tout ne se borne pas dans ses écrits à la grâce et à la naïveté de l'expression: on taillerait aisément chez lui plusieurs poëtes fort remarquables et fort distincts, et peut-être suffirait-il pour cela d'attribuer à chacun d'eux quelques années successives de sa vie. Le poète pindarique se présente d'abord: c'est au style de celui-là qu'ont pu s'adresser avec le plus de justice les reproches d'obscurité, d'hellénisme, de latinisme et d'enflure qui se sont perpétués sans examen jusqu'à nous de notice en notice; l'étude des autres poëtes du temps aurait cependant prouvé que ce style existait avant lui: cette fureur de faire des mots d'après les anciens a été attaquée par Rabelais, bien avant l'apparition de Ronsard et de ses amis; au total, il s'en trouve peu chez eux qui ne fussent en usage déjà. Leur principale affaire était l'introduction des formes classiques, et, bien qu'ils aient aussi recommandé celle des mots, il ne paraît pas qu'ils s'en soient occupés beaucoup, et qu'ils nient même employé les premiers ces doubles mots qu'on a représe[p. 426]ntés comme si fréquents dans leur style.

Voici venir maintenant le poëte amoureux et anacréontique: à lui s'adressent les observations faites plus haut, et c'est celui-là qui a le plus fait école. Vers les derniers temps, il tourne à l'élégie, et là seulement peu de ses imitateurs ont pu l'atteindre, à cause de la supériorité avec laquelle il y manie l'alexandrin, employé fort peu avant lui, et qu'il a immensément perfectionné.

Ceci nous conduit à la dernière époque du talent de Ronsard, et, ce me semble, à la plus brillante, bien que la moins célébrée. Ses Discours contiennent en germe l'épitre et la satire régulière, et, mieux que tout cela, une perfection de style qui étonne plus qu'on ne peut dire. Mais aussi combien peu de poëtes l'ont immédiatement suivi dans cette région supérieure! Régnier seulement s'y présente longtemps après, et on ne se doute guère de tout ce qu'il doit à celui qu'il avouait hautement pour son maître.

Dans les discours surtout se déploie cet alexandrin fort et bien rempli dont Corneille eut depuis le secret, et qui fait contraster son style avec celui de Racine d'une manière si remarquable: il est singulier qu'un étranger; M. Schlegel ait fait le premier cette observation: «Je regarde connue incontestable, dit-il, que le grand Corneille appartienne encore à certains égards, pour la langue surtout, à cette ancienne école de Ronsard, ou du moins la rappelle souvent.» On se convaincra bien aisément de cette vérité en lisant les discours de Ronsard, et surtout celui des Misères du temps.

Depuis peu d'années, quelques poëtes, et Victor Hugo surtout, paraissent avoir étudié cette versification énergique et brillante de Ronsard, dégoûtes qu'ils étaient de l'autre: j'entends la versification racinienne, si belle à son commencement, et que depuis on a tant usée et aplatie à force de la limer et de la polir. Elle n'était point usée, an contraire, celle de Ronsard et de Corneille, mais rouillée seulement, faute d'avoir servi.

[p. 427]

Ronsard mort, après toute une vie de triomphes incontestés, ses disciples, tels que les généraux d'Alexandre, se partagèrent tout son empire, et achevèrent paisiblement d'asservir ce monde littéraire, dont certainement sans lui ils n'eussent pas fait la conquête. Mais, pour en conserver longtemps la possession, il eût fallu, ou qu'eux-mêmes ne fussent pas aussi secondaires qu'ils étaient, ou qu'un maître nouveau étendît sur tous ces petits souverains une main révérée et protectrice. Cela ne fut pas; et dès lors on dut prévoir, aux divisions qui éclatèrent, aux prétentions qui surgirent, à la froideur et à l'hésitation du public envers les œuvres nouvelles, l'imminence d'une révolution analogue à celle de 1549, dont le grand souvenir de Ronsard, qui survivait encore craint des uns et vénéré du plus grand nombre, pouvait seul retarder l'explosion de quelques années.

Enfin Malherbe vint! et la lutte commença. Certes, il était alors beaucoup plus aisé que du temps de Ronsard et de du Bellay de fonder en France une littérature originale: la langue poétique était toute faite grâce à eux, et, bien que nous nous soyons élevé contre la poésie antique substituée par eux à une poésie du moyen âge, nous ne pensons pas que cela eût nui à un homme de génie, à un véritable réformateur venu immédiatement après eux; cet homme de génie ne se présenta pas: de là tout le mal; le mouvement imprimé dans le sens classique, qui eût pu même être de quelque utilité comme secondaire, fut pernicieux, parce qu'il domina tout: la réforme prétendue de Malherbe ne consista absolument qu'à le régulariser, et c'est de cette opération qu'il a tiré toute sa gloire[13].

On sentait bien, dès ce temps-là, combien cette réforme annoncée si pompeusement était mesquine et conçue d'après des vues étroites. Régnier surtout, Régnier, poëte d'une tout antre luire que Malherbe, et qui n'eut que le tort d'être trop modeste, et de se contenter d'exceller dans un genre à lui, sans se mettre à la tête d'aucune école, tance celle de Malherbe avec une sorte de mépris:

[p. 428]

Cependant, leur savoir ne s'étend seulement
Qu'à regratter un mot douteux au jugement;
Prendre garde qu'un qui ne heurte une diphthongue,
Épier si des vers la rime est brève ou longue,
Ou bien si la voyelle, à l'autre s'unissant,
Ne rend point à l'oreille un vers trop languissant,
Et laissent sur le verd le noble de l'ouvrage.

(Le Critique outré.)

Tout cela est très-vrai. Malherbe réformait en grammairien, en éplucheur de mots, et non pas en poëte, et, malgré toutes ses invectives contre Ronsard, il ne songeait pas même qu'il y eût à sortir du chemin qu'avaient frayé les poëtes de la Pléiade, ni par un retour à la vieille littérature nationale, ni par la création d'une littérature nouvelle, fondée sur les mœurs et les besoins du temps, ce qui, dans ces deux cas, eût probablement amené à un même résultat. Tonte sa prétention, à lui, fut de purifier le fleuve qui coulait du limon que roulaient ses ondes, ee qu'il ne put faire sans lui enlever aussi en partie l'or et les germes précieux qui s'y trouvaient mêlés: aussi voyez ce qu'a été la poésie après lui: je dis la poésie.

L'art, toujours l'art, froid, calculé, jamais de douce rêverie, jamais de véritable sentiment religieux, rien que la nature ait immédiament inspiré: le correct, le beau exclusivement; une noblesse uniforme de pensées et d'expression; c'est Midas qui a le don de changer en or tout ce qu'il touche. Décidément, le branle est donné à la poésie classique: la Fontaine seul y résistera; aussi Boirait l'oubliera-t-il dans son Art poétique.

[1] Tous les critiques étrangers s'accordent sur ce point. Citons entre mille un passage d'une revue anglaise, rapporté tout récemment par le Mercure, et qui faisait partie d'un article où notre littérature était fort maltraitée: «Il serait injuste cependant de ne point reconnaître que ce fut aux Français que l'Europe dut la première impulsion poétique, et que la littérature romane, qui distingue le génie de l'Europe moderne du génie classique de l'antiquité, naquit [p. 429]avec les trouveurs et les conteurs du nord de la France, les jongleurs et les ménestrels de Provence.

[2] Mellin de Saint-Gelais.

[3] Par I. D. B. A. (Joachim du Bellay). Paris, Arnoul Angelier, 1549. Le privilège date de 1548.

[4] Auteurs du roman de la Rose.

[5] Sonne-moi ces sonnets: ceci est ira trait du mauvais goût d'alors, auquel le jeune novateur n'a pu entièrement se soustraire. Nous trouvons plus haut: Distille avec un style. Ronsard lui-même a cédé quelquefois à ce plaisir de jouer sur les mots: Dorât qui redore le langage français; Mellin aux paroles de miel, etc.

[6] Allusion aux ridicules surnoms que prenaient les poëtes du temps: l'Humble Espérant (Jehan le Blond); le Banni de Liesse (François Habert); l'Esclave fortuné (Michel d'Amboise); le Traverseur des voies périlleuses (Jehan Bouchet). Il y avait encore le Solitaire (Jehan Gohorry); l'Esperonnier de discipline (Antoine de Saix), etc., etc.

[7] Il s'agit là de Pierre de Ronsard, annoncé comme le Messie par ce nouveau saint Jean Du Bellay a-t-il voulu équivoquer sur le prénom de Ronsard avec cette figure de la pierre? Ce serait peut-être aller trop loin que de le supposer.

[8] Il est à remarquer que l'Illustration ne parle nominativement d'aucun d'entre eux; plusieurs cependant étaient déjà connus. Il me semble que du Bellay n'aurait pas manqué de citer ses amis s'il eut porté seul la parole.»

[9] Quelques-unes ne portent que D. M. au sommet de la légende; mais il n'y en a peut-être pas le quart où il ne soit question des mânes du défunt. Que d'observations de ce genre il y aurait encore à faire!

[10] Écoutons Paul Courier, à propos des inscriptions latines: «caméra campotorum leur paraissait beaucoup plus beau que la Chambre des comptes: cette manie dura, et même n'a point passé; des inscriptions qui nous disent en mots de Cicéron qu'ici est le Marché-Neuf on bien la Place-aux-Veaux.»



[p. 430]

[11] Il est à espérer que la révolution de 93 aura donné lieu à la dernière explosion de l'imitation des anciens, et que nous en aurons fini cette fois avec les Léonidas, et les Brutus, et les Régulus, et les grandes odes pindariques, et les consuls, et les tribuns, et tonte la défroque de la république romaine ajustée an xixe siècle; c'est quelque chose déjà pour nous que d'avoir le coq gaulois en place de l'aigle classique.

[12] Cette ode était contenue dans le recueil intitulé: Les quatre premiers Livres d'odes de P. de Ronsard vendomois, ensemble et son Boccaige; Paris, G. Cavellat, 1550.

Ronsard avait déjà publié séparément, l'année précédente, l'Hymne de France, Paris, Vascosan, et l'Hymne de la paix, G. Cavellat, 1549. Ces trois pièces très-rares ne sont point indiquées sur le catalogue de la Bibliothèque royale, ce qui a fait commettre a tous les bibliographes une erreur de date touchant la publication des premiers écrits de Ronsard.

[13] Il ne s'agit dans tout ceci que de principes généraux. Nous avançons que le système classique a été fatal aux auteurs des deux siècles derniers, sans porter, du reste, aucune atteinte à leur gloire et au mérite de leurs écrits.


V

EXPLICATIONS

Vous le voyez, mon ami,—en ce temps, je ronsardinisats,—pour me servir d'un mot de Malherbe. Considérez, toute fois, le paradoxe ingénieux qui fait le fond de ce travail: il s'agissait alors pour nous,' jeunes gens, de rehausser la vieille versification française, affaiblie par les langueurs du XVIIIe siècle, troublée par les brutalités des novateurs trop ardents; mais il fallait aussi maintenir le droit antérieur de la littérature nationale dans ce qui se rapporte à l'invention et aux formes générales. Cette distinction, que je devais à l'étude de Schlegel, parut obscure alors même à beaucoup de nos amis, qui voyaient dans Ronsard le précurseur du romantisme.—Que de peine on a en France pour se débattre contre les mots!

Je ne sais trop qui obtint le prix proposé alors par l'Académie; mais je crois bien[p. 431] que ce ne fut pas Sainte-Beuve, qui a fait couronner depuis, par le public, son Histoire de la poésie au XVIe siècle. Quant à moi-même, il est évident qu'alors je n'avais droit d'aspirer qu'aux prix du collège, dont ce morceau ambitieux me détournait sans profit.

Qui n'a pat l'esprit de son âge
De son âge a tout le malheur!

Je fus cependant si furieux de nia déconvenue, que j'écrivis une satire dialoguée contre l'Académie, qui parut chez Touquet. Ce n'était pas bon, et cependant Touquet m'avait dit, avec ses yeux fins sous ses besicles ombragées par sa casquette à large visière: «Jeune homme, vous irez loin.» Le destin lui a donné raison en me donnant la passion des longs voyages.

Mais, me direz-vous, il faut enfin parler de ces premiers vers, ces juvenilia. «Sonnez-moi ces sonnets,» comme disait du Bellay.

Eh bien, étant admis à l'étude assidue de ces vieux poëtes croyez bien que je n'ai nullement cherché à en faire le pastiche, mais que leurs formes de style m'impressionnaient malgré moi, comme il est arrivé à beaucoup de poëtes de notre temps.

Les odelettes, ou petites odes de Ronsard, m'avaient servi de modèle. C'était encore une forme classique, imitée par lui d'Anacréon, de Bion, et, jusqu'à un certain point, d'Horace. La forme concentrée de l'odelette ne me paraissait pas moins précieuse à conserver que celle du sonnet, où Ronsard s'est inspiré si heureusement de Pétrarque, de même que, dans ses élégies, il a suivi les traces d'Ovide; toutefois, Ronsard a été généralement plutôt grec que latin, c'est là ce qui distingue[p. 432] son école de celle de Malherbe.


VI

MUSIQUE

Ces poésies déjà vieilles ont-elles encore conservé quelque parfum?—J'en ai écrit de tous les rhythmes, imitant plus ou moins, comme on fait quand on commence. Il y en a que je ne puis plus retrouver: une notamment sur les papillons, dont je ne me rappelle que cette strophe:[1]

Le papillon, fleur sans tige
Qui voltige,
Que l'on cueille en un réseau;
Dans la nature infinie,
Harmonie
Entre la fleur et l'oiseau.

C'est encore une coupe à la Ronsard, et cela peut se chanter sur l'air du cantique de Joseph. Remarquez une chose, c'est que les odelettes se chantaient et devenaient même populaires, témoin cette phrase du Roman comique: «Nous entendîmes la servante, qui, d'une bouche imprégnée d'ail, chantait l'ode du vieux Ronsard:

[p. 433]Allons de nos voix
Et de nos luts d'ivoire
Ravir les esprits!»

Ce n'était, du reste, que renouvelé des odes antiques, lesquelles se chantaient aussi. J'avais écrit les premières sans songer à cela, de sorte qu'elles ne sont nullement lyriques. Celle qui est intitulée les Cydalises est venue malgré moi sous forme de chant; j'en avais trouvé en même temps les vers et la mélodie, que j'ai été obligé de faire noter, et qui a été trouvée très-concordante aux paroles.—Ni bonjour ni bonsoir, est calqué sur un air grec.

Je suis persuadé que tout poëte ferait facilement la musique de ses vers s'il avait quelque connaissance de la notation.

Rousseau est cependant presque le seul qui, avant Pierre Dupont, ait réussi.

Je discutais dernièrement là-dessus avec S***, à propos des tentatives de Richard Wagner. Sans approuver le système musical actuel, qui fait du poëte un parolier, S*** paraissait craindre que l'innovation de l'auteur de Lohengrin, qui soumet entièrement la musique au rhythme poétique, ne la fit remonter à l'enfance de l'art. Mais n'arrive-t-il pas tous les jours qu'un art quelconque se rajeunit en se retrempant à ses sources? S'il y a décadence, pourquoi le craindre? s'il y a progrès, où est le danger?

Il est très-vrai que les Grecs avaient quatorze modes lyriques fondés sur les rhythmes poétiques de quatorze chants ou chansons. Les Arabes en ont le même nombre, à leur imitation. De ces timbres primitifs résultent des combinaisons infinies, soit pour l'orchestre, soit pour l'opéra. Les tragédies antiques étaient des opéras, moins avancés sans doute que les nôtres; les mystères du moyen âge étaient aussi des opéras complets avec récitatifs, airs et chœurs; on y voit poindre même le duo, le trio, etc. On me dira que les chœurs n'étaient chantés qu'à l'unisson,—soit. Mais n'aurions[p. 434]-nous réalisé qu'un de ces progrès matériels qui perfectionnent la forme aux dépens de la grandeur et du sentiment? Qu'un faiseur italien vole un air populaire qui court les rues de Naples ou de Venise, et qu'il en fasse le motif principal d'un duo, d'un trio ou d'un chœur, qu'il le dessine dans l'orchestre, le complète et le fasse suivre d'un autre motif également pillé, sera-t-il pour cela inventeur? Pas plus que poëte. Il aura seulement le mérite de la composition, c'est-à-dire de l'arrangement selon les règles et selon son style ou son goût particulier.

Mais cette esthétique nous entraînerait trop loin, et je suis incapable de la soutenir avec les termes acceptés, n'ayant jamais pu mordre au solfège. Seules, mes strophes intitulées Chœur souterrain, ont une couleur ancienne qui aurait réjoui le vieux Gluck.

Il est difficile de devenir un bon prosateur si l'on n'a pas de été poëte; ce qui ne signifie pas que tout poëte puisse devenir un prosateur. Mais comment s'expliquer la séparation qui s'établit presque toujours entre ces deux talents? Il est rare qu'on les accorde tous les deux au même écrivain: du moins l'un prédomine l'autre. Pourquoi aussi notre poésie n'est-elle pas populaire comme celle des Allemands? C'est, je crois, qu'il faut distinguer toujours ces deux styles et ces deux genres—chevaleresque et gaulois, dans l'origine,—qui, en perdant leurs noms, ont conservé leur division générale. On parle en ce que moment d'une collection de chants nationaux recueillis et publiés à grands frais. Là, sans doute, nous pourrons étudier les rhythmes anciens conformes au génie primitif de de la langue, et peut-être en sortira-t-il quelque moyen d'assouplir et de varier ces coupes belles mais monotones que nous devons à la réforme classique. La rime riche est une grâce, sans douter, mais elle ramène trop souvent les mêmes formules. Elle rend le récit poétique ennuyeux et lourd le plus souvent, et est un grand obstacle à la popularité des poëmes.

Je renvoie ici le lecteur aux Filles du feu, dans lesquelles j'ai cité quelques chants d'une province où j'ai été élevé et qu'on appelle spécialement «la France». C'était, e[p. 435]n effet, l'ancien domaine des empereurs et des rois, aujourd'hui découpé en mille possessions diverses.

[1] Cette pièce, et toutes celles dont parle ici Gérard de Nerval, se retrouveront dans ses Poésies complètes.


MES PRISONS

SAINTE-PÉLAGIE EN 1831

Ces souvenirs ne réussiront jamais à faire de moi un Silvio Pellico, pas même un Magallon... Peut-être ai-je moins pourri dans les cachots que bien des gardes nationaux litéraires de mes amis; cependant, j'ai eu le privilège d'émotions plus variées; j'ai secoué plus de chaînes, j'ai vu filtrer le jour à travers plus de grilles; j'ai été un prisonnier plus sérieux plus considérable; en un mot, si à cause de mes prisons je ne me suis point posé sur un piédestal héroïque, je puis dire que ce fut pure modestie de ma part.

L'aventure remonte à quelques années; les Mémoires de M. Gisquet viennent de préciser l'époque dans mon souvenir; cela se rattache, d'ailleurs, à des circonstances fort connues; c'était dans un certain hiver où quelques artistes et poëtes s'étaient mis à parodier les soupers et les nuits de la Régence. On avait la prétention de s'enivrer au cabaret; on était raffiné, truand et talon rouge tout à la fois. Et ce qu'il y avait de plus réel dans cette réaction vers les vieilles mœurs de la jeunesse française, c'était, non le t[p. 436]alon rouge, mais le cabaret et l'orgie; c'était le vin de la barrière bu dans des crânes et chantant la ronde de Lucrèce Borgia; au total, peu de filles enlevées, moins encore de bourgeois battus; et, quant au guet, formulé par des gardes municipaux et des sergents de ville, loin de se laisser charger de coups de bâton et de coups d'épée, il comprenait assez mal la couleur d'une époque illustre, pour mettre parfois les soupeurs au violon, en qualité de simples tapageurs nocturnes.

C'est ce qui arriva à quelques amis et à moi, un certain soir où la ville était en rumeur par des motifs politiques que nous ignorions profondément; nous traversions l'émeute en chantant et en raillant, comme les épicuriens d'Alexandrie (du moins, nous nous en flattions). Un instant après, les rues voisines étaient cernées, et, du sein d'une foule immense, composée, comme toujours, en majorité de simples curieux, on extrayait les plus barbus et les plus chevelus, d'après un renseignement fallacieux qui, à cette époque, amenait souvent de pareilles erreurs.

Je ne peindrai pas les douleurs d'une nuit passée au violon; à l'âge que j'avais alors, on dort parfaitement sur la planche inclinée de ces sortes de lieux; le réveil est plus pénible. On nous avait divisés; nous étions trois sous la même clef au corps de garde de la place du Palais-Royal. Le violon de ce poste est un véritable cachot, et je ne conseille à personne de se faire arrêter de ce côté. Après avoir probablement dormi plusieurs heures, nous nous réveillâmes au bruit qui se faisait dans le corps de garde; du reste, nous ne savions s'il était jour ou nuit.

Nous commençâmes par appeler; on nous enjoignit de nous tenir tranquilles. Nous demandions d'abord à sortir, puis à déjeuner, puis à fumer quelques cigares: refus sur tous ces points; ensuite personne ne songea plus à nous; alors, nous agitons la porte, nous frappons sur les planches, nous faisons rendre au violon toute l'harmonie qui lui est propre; ce fut de quoi nous fatiguer une heure; le jour ne venait pas encore; enfin, quelques heures après,-vers midi probablement, l'ombre à peine perceptible d'une certaine lueur se projeta sur le plafond et s'y promena dès lors comme une aiguille de pendule. Nous regrettâmes le sort des prisonniers célèbres, qui avaient pu du moins élever une fleur ou apprivoiser une araignée; le donjon de Fouquet, les plombs de Casanova, nous revinrent longuement en mémoire; puis, comme nous étions privés de toute nourriture, il fallut nous arrêter au supplice d'Ugolin... Vers quatre heures, nous entendîmes un bruit actif de verres et de fourchettes: c'étaient les municipaux qui dînaient.

Je regretterais de prolonger ce journal d'impressions fort vulgaires partagées par tant d'ivrognes, de tapageurs ou de cochers en contravention; après dix-huit heures de violon, nous sommes conduits devant un commissaire, qui nous envoie à la Préfecture, toujours sous le poids des mêmes préventions Dès lors, notre position prenait du moins de l'intérêt. Nous pouvions écrire aux journaux, faire appel à l'opinion, nous plaindre amèrement d'être traités en criminels; mais nous préférâmes prendre bien les choses et profiter gaiement de cette occasion d'étudier des détails nouveaux pour nous. Malheureusement, nous eûmes la faiblesse de nous faire mettre à la pistole, au lieu de partager la salle commune, ce qui ôte beaucoup à la valeur de nos observations.

La pistole se compose de petites chambres fort propres à un ou deux lits, où le concierge fournit tout ce qu'on demande comme à la prison de la garde nationale; le plancher est en dalles, les murs sont couverts de dessins et d'inscriptions; on boit, on lit et on fume; la situation est donc fort supportable.

Vers midi, le concierge nous demanda si nous voulions passer avec la société, pendant qu'on faisait le service. Cette proposition n'était que dans le but de nous distraire, car nous pouvions simplement attendre dans une autre chambre. La société, c'étaient les voleurs.

Nous entrâmes dans une vaste salle garnie de bancs et de tables; cela ressemblait simplement à un cabaret de bas étage On nous fit voir près du poêle un homme en redingote verte qu'on nous dit être le célèbre Fossard, arrêté pour le vol des médailles de la Bibliothèque.

C'était une figure assez farouche et refrognée, des cheveux grisonnants, un œil hypocrite. Un de mes compagnons se mit à causer avec lui. Il crut pouvoir le plaindre d'être une haute intelligence mal dirigée peut-être; il émit une foule d'idées sociales et de paradoxes de l'époque, lui trouva au front du génie et lui demanda la permission de lui tâter la tête, pour examiner les bosses phrénologiques.

Là-dessus, M. Fossard se fâcha très-vertement, s'écriant qu'il n'était nullement un homme d'intelligence, mais un bijoutier fort honorable et fort connu dans son quartier, arrêté par erreur; qu'il n'y avait que des mouchards qui pussent l'interroger comme on le faisait.

—Apprenez, monsieur, dit un voisin à notre camarade, qu'il ne se trouve que d'honnêtes gens ici.

Nous nous hâtâmes d'excuser et d'expliquer la sollicitude d'artiste de notre ami, qui, pour dissiper la malveillance naissante, se mit à dessiner un superbe Napoléon sur le mur; on le reconnut aussitôt pour un peintre fort distingué.

En rentrant dans nos cellules, nous apprîmes du concierge que le Fossard auquel nous avions parlé n'était pas le forçat célébré par Vidocq, mais son frère, arrêté en même temps que lui.

Quelques heures après, nous comparûmes devant un juge d'instruction, qui envoya deux d'entre nous à Sainte-Pélagie sous la prévention de complot contre l'État. Il s'agissait alors, autant que je puis m'en souvenir, du célèbre complot de la rue des Prouvaires, auquel on avait rattaché notre pauvre souper par je ne sais quels fils très-embrouillés.

A cette époque, Sainte-Pélagie offrait trois grandes divisions complètement séparées. Les détenus politiques occupaient la plus belle partie de la prison. Une cour très-vaste, entourée de grilles et de galeries couvertes, servait toute la journée à la promenade et à la circulation. Il y avait le quartier des carlistes et le quartier des républicains. Beaucoup d'illustrations des deux partis se trouvaient alors sous les verrous. Les gérants de journaux, destinés à rester longtemps prisonniers, avaient tous obtenu de fort jolies chambres. Ceux du National, de la Tribune et de la Révolution étaient les mieux logés dans le pavillon de droite. La Gazette et la Quotidienne habitaient le pavillon de gauche, au dessus du chauffoir public.

Je viens de citer l'aristocratie de la prison; les détenus non journalistes, mais payant la pistole, étaient répartis en plusieurs chambrées de sept à huit personnes; on avait égard dans ces divisions non-seulement aux opinions prononcées, mais même aux nuances. Il y avait plusieurs chambrées de républicains, parmi lesquels on distinguait rigoureusement les unitaires, les fédéralistes, et même les socialistes, peu nombreux encore. Les bonapartistes, qui avaient pour journal la Révolution de 1830, éteinte depuis, étaient aussi représentés; les combattants carlistes de la Vendée et les conspirateurs de la rue des Prouvaires ne le cédaient guère en nombre aux républicains; de plus, il y avait tout un vaste dortoir rempli des malheureux Suisses arrêtés en Vendée et constituant la plèbe du parti légitimiste. Celle des divers partis populaires, le résidu de tant d'émeutes et de tant de complots d'alors, composait encore la partie la plus nombreuse et la plus turbulente de la prison; toutefois, il était merveilleux de voir l'ordre parfait et même l'union qui régnaient entre tous ces prisonniers de diverses origines; jamais une dispute, jamais une parole hostile ou railleuse; les légitimistes chantaient O Richard ou Vive Henri IV d'un côté, les républicains répondaient avec la Marseillaise ou le Chant du départ; mais cela sans trouble, sans affectation, sans inimitié, et comme les apôtres de deux religions opprimées qui protestent chacun devant leur autel.

J'étais arrivé fort tard à Sainte-Pélagie, et l'on ne pouvait me donner place à la pistole que le len[p. 437]demain. Il me fallut donc coucher dans l'un dés dortoirs communs. C'était une vaste galerie qui contenait une quarantaine de lits. J'étais fatigué, ennuyé du bruit qui se faisait dans le chauffoir, où l'on m'avait introduit d'abord, et où j'avais le droit de rester jusqu'à l'heure du couvre-feu; je préférai gagner le lit de sangle qu'on m'avait assigné, et où je m'endormis profondément.

L'arrivée de mes camarades de chambre ne tarda pas à me réveiller. Ces messieurs montaient l'escalier en chantant la Marseillaise à gorge déployée; on appelait cela la prière du soir. Après la Marseillaise arrivait naturellement le Chant du départ, puis le Ça ira, à la suite duquel j'espérais pouvoir me rendormir en paix; mais j'étais bien loin de compte. Ces braves gens eurent l'idée de compléter la cérémonie par une représentation de la révolution de Juillet. C'était une sorte de pièce de leur composition, une charade à grand spectacle, qu'ils exécutaient fort souvent, à ce qu'on m'apprit. On commençait par réunir deux ou trois tables; quelques-uns se dévouaient et représentaient Charles X et ses ministres tenant conseil sur cette scène improvisée; on peut penser avec quel déguisement et quel dialogue. Ensuite venait la prise de l'hôtel de ville; puis une soirée de la cour à Saint-Cloud, le gouvernement provisoire, la Fayette, Laffitte, etc.: chacun avait son rôle et parlait en conséquence. Le bouquet de la représentation était un vaste combat des barricades, pour lequel on avait dû renverser lits et matelas; les traversins de crin, durs comme des bûches, servaient de projectiles. Pour moi qui m'étais obstiné à garder mon lit, je ne peux point cacher que je reçus quelques éclaboussures de la bataille. Enfin, quand le triomphe fut regardé comme suffisamment décidé, vainqueurs et vaincus se réunirent pour chanter de nouveau la Marseillaise, ce qui dura jusqu'à une heure du matin.

En me réveillant, le lendemain, d'un sommeil si interrompu, j'entendis une voix partir du lit de sangle situé à ma gauche. Cette voix s'adressait à l'habitant du lit de sangle situé à ma droite; personne encore n'était levé.

—Pierre!

—Qu'est-ce que c'est?

—C'est-il toi qui es de corvée ce matin?

—Non, ce n'est pas moi; j'ai fait la chambre hier.

—Eh bien, qui donc?

[p. 438]

—C'est le nouveau; c'est un qui est là, qui dort.

Il devenait clair que le nouveau, c'était moi-méme; je feignis de continuer à dormir; mais déjà ce n'était plus possible; tout le monde se levait aux coups d'une cloche, et je fus forcé d'en faire autant.

Je songeais tristement à la corvée et à l'ennui de travailler pour les représentants du peuple libre; les inconvénients de l'égalité m'apparaissaient cette fois bien positivement; mais je ne tardai pas à apprendre que, là aussi, l'argent était une aristocratie. Mon voisin de droite vint me dire à l'oreille:

—Monsieur, si vous voulez, je ferai votre corvée; cela coûte cinq sous.

On comprend avec quel plaisir je me rachetai de la charge que m'imposait l'égalité républicaine, et je me disais, en y songeant, qu'il eût été peut-être moins pénible, en fait de corvée, de faire la chambre d'un roi que celle d'un peuple. Les gens qui ont fait la Jacquerie n'avaient peut-être pas prévu ma position.

Une demi-heure après, un second coup de cloche nous avertit que toute la prison était rendue à sa liberté intérieure; c'était en même temps le signal de la distribution des vivres. Chacun prit une sébile de terre et une cruche, ce qui nous faisait un peu ressembler à l'armée de Gédéon. Dans une galerie inférieure, la distribution était déjà commencée; elle se faisait à tous les prisonniers sans exception, et se composait d'un pain de munition et d'une cruche d'eau; après quoi, on remplissait les sébiles d'une sorte de bouillon sur lequel flottait un très-léger morceau de bœuf; au fond de ce bouillon limpide on trouvait encore de gros pois ou des haricots que les prisonniers appelaient des vestiges, en raison sans doute de leur rareté.

Du reste, la cantine était ouverte au fond de la cour et desservait les trois divisions de Sainte-Pélagie. Seulement, les prisonniers politiques avaient seuls l'avantage de pouvoir y entrer et s'y mettre à table. Deux petites lucarnes suffisaient au service des prisonniers de la dette (qui n'étaient pas encore à Clichy) et des voleurs, situés dans une aile différente. La communication n'était même pas tout à fait interdite entre ces prisonniers si divers. Quelques lucarnes percées dans le mur servaient à faire passer d'une prison à l'a[p. 439]utre de l'eau-de-vie, du vin ou des livres. Ainsi, les voleurs manquaient d'eau-de-vie, mais l'un d'eux tenait une sorte de cabinet de lecture; on échangeait, à l'aide de ficelles, des bouteilles et des romans; les dettiers envoyaient des journaux; on leur rendait leurs politesses en provisions de bouche, dont la section politique était mieux fournie que toute autre.

En effet, le parti légitimiste nourrissait libéralement ses défenseurs. Tous les matins, des montagnes de pâtés, de volailles et de bouteilles s'amoncelaient au parloir de la prison. Les Suisses-Vendéens étaient surtout l'objet de ces attentions et tenaient table ouverte. Je fus invité à prendre part à l'un de ces repas, ou plutôt à ce repas, qui dura tout le temps de mon séjour; car la plupart des convives restaient à table toute la journée, et sous la table toute la nuit, et l'on pouvait appliquer là ce vers de Victor Hugo:

Toujours, par quelque bout, le festin recommence.

D'ailleurs, les liaisons étaient rapides, et toutes les opinions prenaient part à cette hospitalité, chacun apportant, en outre, ce qu'il pouvait, en comestibles et en vins; il n'y avait qu'un fort petit nombre de républicains farouches qui se tinssent à part de ces réunions; encore cherchaient-ils à n'y point mettre d'affectation. Vers le milieu du jour, la grande cour, le promenoir, présentait un spectacle fort animé; quelques bonnets phrygiens indiquaient seuls la nuance la plus prononcée; du reste, il y avait parfaite liberté de costumes, de paroles et de chants. Cette prison était l'idéal de l'indépendance absolue rêvée par un grand nombre de ces messieurs, et, hormis la faculté de franchir la porte extérieure, ils s'applaudissaient d'y jouir de toutes les libertés et de tous les droits de l'homme et du citoyen.

Cependant, si la liberté régnait avec évidence dans ce petit coin du monde, il n'en était pas de même de l'égalité. Ainsi que je l'ai remarqué déjà, la question d'argent mettait une grande différence dans les positions, comme celle de costume et d'éducation dans les relations et dans les amitiés. Mes anciens [p. 440]camarades de dortoir y étaient si accoutumes, qu'à partir du moment où je fus logé à la pistole, aucun d'entre eux n'osa plus m'adresser la parole; de même, on ne voyait presque jamais un républicain en redingote se promener ou causer familièrement avec un républicain en veste. J'eus lieu souvent de remarquer que ces derniers s'en apercevaient fort bien, et l'on s'en convaincra par une aventure assez amusante qui arriva pendant mon séjour. L'un des garçons de l'établissement portait un poulet à l'un des gros bonnets du parti, logé dans le pavillon de droite. Il avait en même temps à remettre une bouteille de vin à des ouvriers qui jouaient aux cartes dans le chauffoir. Il entre là, tenant d'une main la bouteille, et de l'autre le plat dans une serviette:

—A qui portes-tu cela? lui dit un gamin de Juillet familier.

—C'est un poulet pour M. M***.

—Tiens I tiens! mais cela doit être bon ...

—C'est meilleur que ton bouilli et tes vestiges, observe un autre.

—Il n'y a pas une patte pour moi? dit l'enfant de Paris ...

Et il tire un peu une patte qui sortait de la serviette. Par malheur, la patte se détache. On comprend dès lors ce qui dut arriver. Le poulet disparut en un clin d'œil. Le garçon de la cantine se désolait, ne sachant à qui s'en prendre.

—Porte-lui cela, dit un plaisant de la chambrée.

Il réunit tous les os dans l'assiette et écrivit sur un morceau de papier: «Les républicains ne doivent pas manger de poulet.» De temps en temps, une grande voiture, dite panier à salade, venait chercher quelques-uns des prisonniers qui n'étaient [p. 441]que prévenus, et les transportait au Palais de Justice, devant le juge d'instruction. Je dus moi-même y comparaître deux fois. C'était alors une journée entière perdue; car, arrivé à la Préfecture, il fallait attendre son tour dans une grande salle remplie de monde, qu'on appelait, je crois, la souricière. Je ne puis m'empêcher de protester ici contre la confusion qui se faisait alors des diverses sortes de détenus. Je pense que cela ne provenait, d'ailleurs, que d'un encombrement momentané.

Après ma dernière entrevue avec le juge, ma liberté ne dépendait plus que d'une décision de la chambre du conseil. Il fut déclaré qu'il n'y avait lieu à suivre, et dès lors je n'avais plus même à défendre mon innocence. Je dînais fort gaiement avec plusieurs de mes nouveaux amis, lorsque j'entendis crier mon nom du bas de l'escalier, avec ces mots: Armes et bagages! qui signifient: «En liberté.» La [p. 442]prison m'était devenue si agréable, que je demandai à rester jusqu'au lendemain. Mais il fallait partir. Je voulus du moins finir le dîner; cela ne se pouvait pas. Je faillis donner le spectacle d'un prisonnier mis de force à la porte de la prison. Il était cinq heures. L'un des convives me reconduisit jusqu'à la porte, et m'embrassa, me promettant de venir me voir en sortant de prison. Il avait, lui, deux ou trois mois à faire encore. C'était le malheureux Gallois, que je ne revis plus, car il fut lue en duel le lendemain de sa mise en liberté.


LES NUITS D'OCTOBRE

PARIS—PANTIN—ME AUX

I

LE RÉALISME

Avec le temps, la passion des grands voyages s'éteint, à moins qu'on n'ait voyagé assez longtemps pour devenir étranger à sa patrie. Le cercle se rétrécit de plus en plus, se rapprochant peu à peu du foyer.—Ne pouvant m'éloigner beaucoup cet automne, j'avais formé le projet d'un simple voyage à Meaux.

Il faut dire que j'ai déjà vu Pontoise.

J'aime assez ces petites villes qui s'écartent d'une dizaine [p. 443]de lieues du centre rayonnant de Paris, planètes modestes. Dix lieues, c'est assez loin pour qu'on ne soit pas tenté de revenir le soir,—pour qu'on soit sûr que la même sonnette ne vous réveillera pas le lendemain, pour qu'on trouve entre deux jours affairés une matinée de calme.

Je plains ceux qui, cherchant le silence et ta solitude, se réveillent candidement à Asnières.

Lorsque cette idée m'arriva, il était déjà plus de midi.

J'ignorais qu'au 1e du mois on avait changé l'heure des départs au chemin de Strasbourg. Il fallait attendre jusqu'à trois heures et demie.

Je redescends la rue d'Hauteville. Je rencontre un flâneur que je n'aurais pas reconnu si je n'eusse été désœuvré, et qui, après les premiers mots sur la pluie et le beau temps, se met à ouvrir une discussion touchant un point de philosophie. Au milieu de mes arguments en réplique, je manque l'omnibus de trois heures. C'était sur le boulevard Montmartre que cela se passait. Le plus simple était d'aller prendre un verre d'absinthe au café Vachette et de dîner ensuite tranquillement chez Désiré et Baurain.

La politique des journaux fut bientôt lue, et je me mis à effeuiller négligemment la Revue Britannique. L'intérêt de quelques pages, traduites de Charles Dickens, me porta à lire tout l'article intitulé la Clef de la rue.

Qu'ils sont heureux, les Anglais, de pouvoir écrire et lire des chapitres d'observation dénués de tout alliage d'invention romanesque! A Paris, on nous demanderait que cela fût semé d'anecdotes et d'histoires sentimentales,—se terminant soit par une mort, soit par un mariage. L'intelligence réaliste de nos voisins se contente du vrai absolu.

[p. 444]

En effet, le roman rendra-t-il jamais l'effet des combinaisons bizarres de la vie! Vous inventez l'homme, ne sachant pas l'observer. Quels sont les romans préférables aux histoires comiques ou tragiques d'un journal de tribunaux?

Cicéron critiquait un orateur prolixe qui, ayant à dire que son client s'était embarqué, s'exprimait ainsi: «Il se lève,—il s'habille,—il ouvre sa porte,—il met le pied hors du seuil,—il suit à droite la voie Flaminia,—pour gagner la place des Thermes,» etc., etc.

On se demande si ce voyageur arrivera jamais au port; mais déjà il vous intéresse, et, loin de trouver l'avocat prolixe, j'aurais exigé le portrait du client, la description de sa maison et la physionomie des rues; j'aurais voulu connaître même l'heure du jour et le temps qu'il faisait. Mais Cicéron était l'orateur de convention, et l'autre n'était pas assez l'orateur vrai.


II

MON AMI

«Et puis qu'est-ce que cela prouve?» comme disait Denis Diderot.

Cela prouve que l'ami dont j'ai fait la rencontre est un de ces badauds enracinés que Dickens appellerait cockneys, produit assez commun de notre civilisation et de la capitale. Vous l'aurez aperçu vingt fois, vous êtes son ami, et il ne vous reconnaît pas. Il marche dans un rêve comme les dieux de l'Iliade marchaient parfois dans un nuage; seulement, c'est le contraire: vous le voyez, et il ne[p. 445] vous voit pas.

Il s'arrêtera une heure à la porte d'un marchand d'oiseaux, cherchant à comprendre leur langage d'après le dictionnaire phonétique laissé par Dupont (de Nemours),—qui a déterminé quinze cents mots dans la langue seule du rossignol!

Pas un cercle entourant quelque chanteur ou quelque marchand de cirage, pas une rixe, pas une bataille de chiens, où il n'arrête sa contemplation distraite. L'escamoteur lui emprunte toujours son mouchoir, qu'il a quelquefois, ou la pièce de cent sous, qu'il n'a pas toujours.

L'abordez-vous, le voilà charmé d'obtenir un auditeur à son bavardage, à ses systèmes, à ses interminables dissertations, à ses récits de l'autre monde» Il vous parlera de omni re scibili et quibusdam aliis, pendant quatre heures, avec des poumons qui prennent de la force en s'échauffant; et ne s'arrêtera qu'en s'apercevant que les passants font cercle, ou que les garçons du café font leurs lits. Il attend encore qu'ils éteignent le gaz. Alors, il faut bien partir; laissez-le s'enivrer du triomphe qu'il vient d'obtenir, car il a toutes les ressources de la dialectique, et avec lui vous n'aurez jamais le dernier mot sur quoi que ce soit. A minuit, tout le monde pense avec terreur à son portier.—Quant à lui-même, il a déjà fait son deuil du sien, et il ira se promener à quelques lieues, ou, seulement, à Montmartre.

Quelle bonne promenade, en effet, que celle des buttes Montmartre, à minuit, quand les étoiles scintillent et que l'on peut les observer régulièrement au méridien de Louis XIII, près du moulin de Beurre! Un tel homme ne craint pas les voleurs. Us le connaissent; non qu'il soit pauvre toujours, quelquefois il est riche; mais ils savent qu'au besoin il saurait jouer du couteau, ou faire le moulinet à quatre faces, en s'aidant du premier bâton venu. Pour le chausson, c'est l'élève de Lozès. Il n'ignore que l'escrime, parce qu'il n'aime pas les pointes, et n'a jamais appris sérieusement le pistolet, parce qu'il croit que les balles ont leurs numéros.


[p. 446]

III

LA NUIT DE MONTMARTRE

Ce n'est pas qu'il songe à coucher dans les carrières de Montmartre, mais il aura de longues conversations avec les chaufourniers. Il demandera aux carriers des renseignements sur les animaux antéduliviens, s'enquérant des anciens carriers qui furent les compagnons de Cuvier dans ses recherches géologiques. Il s'en trouve encore. Ces hommes abrupts, mais intelligents, écouteront pendant des heures, aux lueurs des fagots qui flambent, l'histoire des monstres dont ils retrouvent encore des débris, et le tableau des révolutions primitives du globe.—Parfois un vagabond se réveille et demande du silence, mais on le fait taire aussitôt.

Malheureusement, les grandes carrières sont fermées aujourd'hui. Il y en avait une du côté du château Rouge, qui semblait un temple druidique, avec ses hauts piliers soutenant des voûtes carrées. L'œil plongeait dans des profondeurs d'où l'on tremblait de voir sortir Ésus, ou Thot, ou Cérunnos, les dieux redoutables de nos pères.

Il n'existe plus aujourd'hui que deux carrières habitables du côté de Clignancourt. Mais tout cela est rempli de travailleurs dont la moitié dort pour pouvoir plus tard relayer l'autre. C'est ainsi que la couleur se perd! Un voleur sait toujours où coucher: on n'arrêtait, en général, dans les carrières que d'honnêtes vagabonds qui n'osaient pas demander asile au poste, ou des ivrognes descendus des buttes, qui ne pouvaient se traîner plus loin.

Il y a quelquefois, du côté de Clichy, d'énormes tuyaux de gaz préparés pour servir plus tard, et qu'on laisse en dehors parce qu'ils défient toute tentative d'enlèvement. Ce fut le dernier refuge des vagabonds, après la fermeture des grandes carrières. On finit par les déloger; ils sortaient des tuyaux[p. 447] par séries de cinq ou six. Il suffisait d'attaquer l'un des bouts avec la crosse d'un fusil.

Un commissaire demandait paternellement à l'un d'eux depuis combien de temps il habitait ce gîte.

—Depuis un terme.

—Et cela ne vous paraissait pas trop dur?

—Pas trop... Et même, vous ne croiriez pas, monsieur le commissaire, le matin, j'étais paresseux au lit.

J'emprunte à mon ami ces détails sur les nuits de Montmartre. Mais il est bon de songer que, ne pouvant partir, je trouve inutile de rentrer chez moi en costume de voyage. Je serais obligé d'expliquer pourquoi j'ai manqué deux fois les omnibus.—Le premier départ du chemin de fer de Strasbourg n'est qu'à sept heures du matin; que faire jusque-là?


IV

CAUSERIE

—Puisque nous sommes anuités, dit mon ami, si tu n'as pas sommeil, nous irons souper quelque part. La Maison d'or, c'est bien mal composé: des lorettes, des quarts d'agent de change, et les débris de la jeunesse dorée. Aujourd'hui, tout le monde a quarante ans, ils en ont soixante. Cherchons encore la jeunesse non dorée. Rien ne me blesse comme les mœurs d'un jeune homme dans un homme âgé, à moins qu'il ne soit Brancas ou Saint-Cricq. Tu n'as jamais connu Saint-Cricq?

—Au contraire.

[p. 448]

—C'est lui qui se faisait de si belles salades au café Anglais, entremêlées de tasses de chocolat. Quelquefois, par distraction, il mêlait le chocolat avec la salade, cela n'offensait personne. Eh bien, les viveurs sérieux, les gens ruinés qui voulaient se refaire avec des places, les diplomates en herbe, les sous-préfets en expectative, les directeurs de théâtre ou de n'importe quoi—futurs—avaient mis ce pauvre Saint-Cricq en interdit. Mis au ban, comme nous disions jadis, Saint-Cricq s'en vengea d'une manière bien spirituelle. On lui avait refusé la porte du café Anglais; visage de bois partout. Il délibéra en lui-même pour savoir s'il n'attaquerait pas la porte avec des rossignols ou à grands coups de pavé. Une réflexion l'arrêta:

—Pas d'effraction, pas de dégradation; il vaut mieux aller trouver mon ami le préfet de police.

»Il prend un fiacre, deux fiacres; il aurait pris quarante fiacres s'il les eût trouvés sur la place.

»A une heure du matin, il faisait grand bruit rue de Jérusalem.

—Je suis Saint-Cricq, je viens demander justice d'un tas de ... polissons; hommes charmants, mais qui ne comprennent pas ..., enfin, qui ne comprennent pas I Où est Gisquet?

—Monsieur le préfet est couché.

—Qu'on le réveille. J'ai des révélations importantes à lui faire.

»On réveille le préfet, croyant qu'il s'agissait d'un complot politique. Saint-Cricq avait eu le temps de se calmer. Il redevient posé, précis, parfait gentilhomme, traite avec aménité le haut fonctionnaire, lui parle de ses parents, de ses entours, lui raconte des scènes du grand monde, et s'étonne un peu de ne pouvoir, lui, Saint-Cricq, aller souper paisiblement dans un café où il a ses habitudes.

»Le préfet, fatigué, lui donne quelqu'un pour l'accompagner. Il retourne au café Anglais, dont l'agent fait ouvrir la porte; Saint-Cricq triomphant demande ses salades et ses chocolats ordinaires, et adresse à ses ennemis cette objurgation:

[p. 449]

—Je suis ici par la volonté de mon père et de M. le préfet, etc., et je n'en sortirai, etc.

—Ton histoire est jolie, dis-je à mon ami, mais je la connaissais, et je ne l'ai écoutée que pour l'entendre raconter par toi. Nous savons toutes les facéties de ce bonhomme, ses grandeurs et sa décadente, ses quarante fiacres, son amitié pour Harel et ses procès avec la Comédie-Française, en raison de ce qu'il admirait trop hautement Molière. Il traitait les ministres d'alors de polichinelles. Il osa s'adresser plus haut... Le monde ne pouvait supporter de telles excentricités.—Soyons gais, mais convenables. Ceci est la parole du sage.


V

LES NUITS DE LONDRES

—Eh bien, si nous ne soupons pas dans la haute, dit mon ami, je ne sais guère où nous irions à cette heure-ci. Pour la Halle, il est trop tôt encore. J'aime que cela soit peuplé autour de moi. Nous avions récemment, au boulevard du Temple, dans un café près de l'Épi-Scié, une combinaison de soupers à un franc, où se réunissaient principalement des modèles, hommes et femmes, employés quelquefois dans les tableaux vivants ou dans les drames et vaudevilles à poses. Des festins de Trimalcion comme ceux du vieux Tibère à Caprée. On a encore fermé cela.

—Pourquoi?

—Je le demande. Es-tu allé à Londres?

—Trois fois.

[p. 450]

—Eh bien, tu sais la splendeur de ses nuits, auxquelles manque trop souvent le soleil d'Italie? Quand on sort de Majesty-Theater, ou de Drury-Lane, ou de Covent-Garden, ou seulement de la charmante bonbonnière du Strand dirigée par madame Céleste, l'âme excitée par une musique bruyante ou délicieusement énervante (oh! les Italiens!), par les facéties de je ne sais quel clown, par des scènes de boxe que l'on voit dans des box[1] ..., l'âme, dis-je, sent le besoin, dans cette heureuse ville où le portier manque, où l'on a négligé de l'inventer, de se remettre d'une telle tension. La foule alors se précipite dans les bœuf-maisons, dans les huître-maisons, dans les cercles, dans les clubs et dans les saloons!

—Que m'apprends-tu là! Les nuits de Londres sont délicieuses; c'est une série de paradis ou une série d'enfers, selon les moyens qu'on possède. Les gin-palace (palais de genièvre) resplendissants de gaz, de glaces et de dorures, où l'on s'enivre entre un pair d'Angleterre et un chiffonnier... Les petites filles maigrelettes qui vous offrent des fleurs. Les dames des wauxhalls et des amphithéâtres, qui, rentrant à pied, vous coudoient à l'anglaise, et vous laissent éblouis d'une désinvolture de pairesse! Des velours, des hermines, des diamants, comme au théâtre de la Reine!... De sorte que l'on ne sait si ce sont les grandes dames qui sont des ...

—Tais-toi!

[1] Loges.


VI

DEUX SAGES

Nous nous entendons si bien, mon ami et moi, qu'en vérité, sans le désir d'agiter notre langue et de nous animer un peu, il serait inutile que nous eussions ensemble la moindre conversation. Nous ressemblerions au besoin à ces deux philosophes marseillais[p. 451] qui avaient longtemps abîmé leurs organes à discuter sur le grand peut-être. A force de dissertations, ils avaient fini par s'apercevoir qu'ils étaient du même avis, que leurs pensées se trouvaient adéquates, et que les angles sortants du raisonnement de l'un s'appliquaient exactement aux angles rentrants du raisonnement de l'autre.

Alors, pour ménager leurs poumons, ils se bornaient, sur toute question philosophique, politique on religieuse, à un certain Hum ou Heuh, diversement accentué, qui suffisait pour amener la solution du problème.

L'un, par exemple, montrait à l'autre, pendant qu'ils prenaient le café ensemble, un article sur la fusion:

—Hum! disait l'un.

—Heuh! disait l'autre.

La question des classiques et des scolastiques, soulevée par un journal bien connu, était pour eux comme celle des réalistes et des nominaux du temps d'Abeilard:

—Heuh! disait l'un.

—Hum! disait l'autre.

[p. 452]

Il en était de même pour ce qui concerne la femme ou l'homme, le chat ou le chien. Rien de ce qui est dans la nature, ou qui s'en éloigne, n'avait la vertu de les étonner autrement.

Cela finissait toujours par une partie de dominos; jeu spécialement silencieux et méditatif.

—Mais pourquoi, dis-je à mon ami, n'est-ce pas ici comme à Londres? Une grande capitale ne devrait jamais dormir!

—Parce qu'il y a ici des portiers, et qu'à Londres chacun, ayant un passe-partout de la porte extérieure, rentre à l'heure qu'il veut.

—Cependant, moyennant cinquante centimes, on peut ici rentrer partout après minuit.

—Et l'on est regardé comme un homme qui n'a pas de conduite.

—Si j'étais préfet de police, au lieu de faire fermer les boutiques, les théâtres, les cafés et les restaurants à minuit, je payerais une prime à ceux qui resteraient ouverts jusqu'au matin. Car enfin je ne crois pas que la police ait jamais favorisé les voleurs; mais il semble, d'après ces dispositions, qu'elle leur livre la ville sans défense, une ville surtout où un grand nombre d'habitants: imprimeurs, acteurs, critiques, machinistes, allumeurs, etc., ont des occupations qui les retiennent jusqu'après minuit. Et les étrangers, que de fois je les ai entendus rire ... en voyant que l'on couche les Parisiens sitôt.

—La routine! dit mon ami.


[p. 453]

VII

LE CAFÉ DES AVEUGLES

—Mais, reprit-il, si nous ne craignons pas les tire-laine, nous pouvons encore jouir des agréments de la soirée; ensuite nous reviendrons souper, soit à la pâtisserie du boulevard Montmartre, soit à la boulangerie, que d'autres appellent la boulange, rue de Richelieu. Ces établissements ont la permission de deux heures. Mais on n'y soupe guère à fond. Ce sont des pâtés, des sandwich, une volaille peut-être, ou quelques assiettes assorties de gâteaux, que l'on arrose invariablement de madère. Souper de figurante, ou de pensionnaire ... lyrique. Allons plutôt chez le rôtisseur de la rue Saint-Honoré.

Il n'était pas encore tard, en effet. Notre désœuvrement nous faisait paraître les heures longues... En passant au perron pour traverser le Palais-Royal, un grand bruit de tambour nous avertit que le Sauvage continuait ses exercices au café des Aveugles.

L'orchestre homérique[1] exécutait avec zèle les accompagnements. La foule était composée d'un parterre inouï, garnissant les tables, et qui, comme aux Funambules, vient fidèlement jouir tous les soirs du même spectacle et du même acteur. Les dilettantes trouvaient que M. Blondelet (le Sauvage) semblait fatigué et n'avait pas dans son jeu toutes les nuances de la veille. Je ne pus apprécier cette critique; mais je l'ai trouvé fort beau. Je crains seulement que ce ne soit aussi un aveugle et qu'il n'ait des yeux d'émail.

Pourquoi des aveugles, direz-vous, dans ce seul café, qui est un caveau? C'est que, vers la fondation, qui remonte à l'époque révolutionnaire, il se passait là des choses qui eussent révolté la pudeur d'un orchestre. Aujourd'hui, tout est calme et décent. Et même la galerie sombre du caveau est placée sous l'œil vigilant d'un sergent de ville.

Le spectacle éternel de l'Homme à la poupée nous fit fuir, parce que nous le connaissions déjà. Du reste, cet homme imite parfaitement le français-belge.

Et maintenant, plongeons-nous plus profondément encore dans les cercles inextricables de l'enfer parisien. Mon ami m'a promis de me faire passer la nuit à Pantin.

[p. 454]

[1] O μὴ ὁράων, aveugle.


VIII

PANTIN

Pantin, c'est le Paris obscur, quelques-uns diraient le Paris canaille; mais ce dernier s'appelle, en argot, Pantruche. N'allons pas si loin.

En tournant la rue de Valois, nous avons rencontré une façade lumineuse d'une douzaine de fenêtres: c'est l'ancien Athénée, inauguré par les doctes leçons de la Harpe. Aujourd'hui, c'est le splendide estaminet des Nations, contenant douze billards. Plus d'esthétique, plus de poésie; on y rencontre des gens assez forts pour faire circuler des billes autour de trois chapeaux espacés sur le tapis vert, aux places où sont les mouches. Les blocs n'existent plus; le progrès a dépassé ces vaines promesses de nos pères. Le carambolage seul est encore admis; mais il n'est pas convenable d'en manquer un seul (de carambolage).

J'ai peur de ne plus parler français, c'est pourquoi je viens de me permettre cette dernière parenthèse. Le français de M. Scribe, celui de la Montansier, celui des estaminets, celui des lorettes, des concierges, des réunions bourgeoises, des salons, commence à s'éloigner des traditions du grand siècle. La langue de Corneille et de Bossuet devient peu à peu du sanscrit (langue savante). Le règne du prâcrit (langue vulgaire) commence pour nous, je m'en suis convaincu en prenant mon billet et celui de mon ami au bal situé rue Honoré, que les envieux désignent sous le nom de bal des Chiens. Un habitué nous a dit:

—Vous roulez (vous entrez) dans le bal (on prononce b-a-l), c'est assez rigolo ce soir. Rigolo signifie amusant. En effet, c'était rigolo.

La maison intérieure, à laquelle on arrive par une longue allée, peut se comparer aux gymnases antiques. La jeunesse y rencontre tous les exercices qui peuvent développer sa force et son intelligence. Au rez-de-chaussée, le [p. 455]café-billard; au premier, la salle de danse; au second, la salle d'escrime et de boxe; au troisième, le daguerréotype, instrument de patience qui s'adresse aux esprits fatigués, et qui, détruisant les illusions, oppose à chaque figure le miroir de la vérité.

Mais, la nuit, il n'est question ni de boxe ni de portraits; un orchestre étourdissant de cuivres, dirigé par M. Hesse, dit Décati, vous attire invinciblement à la salle de danse, où vous commencez à vous débattre contre les marchandes de biscuits et de gâteaux. On arrive dans la première pièce, où sont les tables, et où l'on a le droit d'échanger son billet de 23 centimes contre la même somme en consommation. Vous apercevez des colonnes entre lesquelles s'agitent des quadrilles joyeux. Un sergent de ville vous avertit paternellement que l'on ne peut fumer que dans la salle d'entrée,—le prodrome.

Nous jetons nos bouts de cigare, immédiatement ramassés par des jeunes gens moins fortunés que nous. Mais, vraiment, le bal est très-bien; on se croirait dans le monde si l'on ne s'arrêtait à quelques imperfections de costume. C'est, au fond, ce qu'on appelle à Vienne un bal négligé.

Ne faites pas le fier. Les femmes qui sont là en valent bien d'autres, et l'on peut dire des hommes, en parodiant certains vers d'Alfred de Musset sur les derviches turcs:

Ne les dérange pas, ils t'appelleraient chien ...
Ne les insulte pas, car ils te valent bien!

Tâchez de trouver dans le monde une pareille animation. La salle est assez grande et peinte en jaune. Les gens respectables s'adossent aux colonnes, avec défense de fumer, et n'exposent que leurs poitrines aux coups de coude, et leurs pieds aux trépignements éperdus du galop et de la valse. Quand la danse s'arrête, les tables se garnissent. Vers onze heures, les ouvrières sortent et font place à des personnes qui sortent des théâtres, des cafés-concerts et de plusieurs établissements publics. L'orchestre se ranime pour cette population nouvelle, et ne s'arrête que vers minuit.


[p. 456]

IX

LA GOGUETTE

Nous n'attendîmes pas cette heure. Une affiche bizarre attira notre attention. Le règlement d'une goguette était affiché dans la salle:

SOCIÉTÉ LYRIQUE DES TROUBADOURS

«Bury, président. Beauvais, maître de chant, etc.

»Art. 1er. Toutes chansons politiques ou atteignant la religion ou les mœurs sont formellement interdites.

»2° Les échos ne seront accordés que lorsque le président le jugera convenable.

»3° Toute personne se présentant en état de troubler l'ordre de la soirée, l'entrée lui en sera refusée.

»4° Toute personne qui aurait troublé l'ordre, qui, après deux avertissements dans la soirée, n'en tiendrait pas compte, sera priée de sortir immédiatement.

»Approuvé, etc.»

Nous trouvons ces dispositions fort sages; mais la Société lyrique des Troubadours, si bien placée en face de l'ancien Athénée, ne se réunit pas ce soir-là. Une antre goguette existait dans une autre cour du quartier. Quatre lanternes mauresques annonçaient la porte, surmontée d'une équerre dorée.

Un contrôleur vous prie de déposer le montant d'une chopine (six sous), et l'on arrive au premier, où derrière la porte se rencontre le chef d'ordre,

—Êtes-vous du bâtiment? nous dit-il.

—Oui, nous sommes du bâtiment, répondit [p. 457]mon ami.

Ils se firent les attouchements obligés, et nous pûmes entrer dans la salle.

Je me rappelai aussitôt la vieille chanson exprimant l'étonnement d'un louveteau[1] nouveau-né qui rencontre une société fort agréable et se croit obligé de la célébrer:

—Mes yeux sont éblouis, dit-il. Que vois-je dans cette enceinte?

Des menuisiers! des ébénisses!
Des entrepreneurs de bâtisses!...
Qu'on dirait un bouquet de fleurs,
Paré de ses mille couleurs!

Enfin nous étions du bâtiment, et le mot se dit aussi au moral, attendu que le bâtiment n'exclut pas les poëtes; Amphyon, qui élevait des murs aux sons de sa lyre, était du bâtiment. Il en est de même des artistes peintres et statuaries, qui en sont les enfants gâtés.

Comme le louveteau, je fus ébloui de la splendeur du coup d'œil. Le chef d'ordre nous fit asseoir à une table, d'où nous pûmes admirer les trophées ajustés entre chaque panneau. Je fus étonné de ne pas y rencontrer les anciennes légendes obligées: «Respect aux dames! Honneur aux Polonais!» Comme les traditions se perdent!

En revanche, le bureau, drapé de rouge, était occupé par trois commissaires fort majestueux. Chacun d'eux avait devant soi sa sonnette, et le président frappa trois coups avec le marteau consacré. La mère des compagnons était assise au pied du bureau. On ne la voyait que de profil, mais le profil était plein de grâce et de dignité.

—Mes petits amis, dit le président, notre ami *** va chanter une nouvelle composition, intitulée la Feuille de saule.

La chanson n'était pas plus mauvaise que bien d'autres. [p. 458]Elle imitait faiblement le genre de Pierre Dupont. Celui qui la chantait était un beau jeune homme aux longs cheveux noirs, si abondants, qu'il avait dû s'entourer la tête d'un cordon, afin de les maintenir; il avait une voix douce parfaitement timbrée, et les applaudissements furent doubles,—pour l'auteur et pour le chanteur.

Le président réclama l'indulgence pour une demoiselle dont le premier essai allait se produire devant les amis. Ayant frappé les trois coups, il se recueillit, et, au milieu du plus complet silence, on entendit une voix jeune, encore imprégnée des rudesses du premier âge, mais qui, se dépouillant peu à peu (selon l'expression d'un de nos voisins), arrivait aux traits et aux fioritures les plus hardis. L'éducation classique n'avait pas gâté cette fraîcheur d'intonation, cette pureté d'organe, cette parole émue et vibrante, qui n'appartiennent qu'aux talents vierges encore des leçons du Conservatoire.


X

LE RÔTISSEUR

O jeune fille à la voix perlée! tu ne sais pas phraser comme au Conservatoire; tu ne sais pas chanter, ainsi que dirait un critique musical... Et pourtant ce timbre jeune, ces désinences tremblées à la façon des chants naïfs de nos aïeules, me remplissent d'un certain charme! Tu as composé des paroles qui ne riment pas et une mélodie qui n'est pas carrée; et c'est dans ce petit cercle seulement que tu es comprise et rudement applaudie. On va conseiller à ta mère de t'envoyer chez un maître de chant, et, dès lors, te voilà perdue ... perdue pour nous! Tu chantes au bord des abîmes, comme les cygnes de l'Edda. Puissé-je conserver le souvenir de ta voix si pure et si ignorante, et ne t'entendre plus, soit dans un théâtre lyrique, soit dans un concert, ou seulement dans un Café chantant!

Adieu, adieu, et pour jamais adieu!... Tu ressembles au séraphin doré du Dante, qui répand un dernier éclair de poésie sur les cercles ténébreux [p. 459]dont la spirale immense se rétrécit toujours, pour aboutir à ce puits sombre où Lucifer est enchaîné jusqu'au jour du dernier jugement.

Et maintenant, passez autour de nous, couples souriants ou plaintifs ..., «spectres où saigne encore la place de l'amour!» Les tourbillons que vous formez s'effacent peu à peu dans la brume... La Pia, la Francesca, passent peut-être à nos côtés... L'adultère, le crime et la faiblesse se coudoient, sans se reconnaître, à travers ces ombres trompeuses.

Derrière l'ancien cloître Saint-Honoré, dont les derniers débris subsistent encore, cachés par les façades des maisons modernes, est la boutique d'un rôtisseur ouverte jusqu'à deux heures du matin. Avant d'entrer dans l'établissement, mon ami murmura cette chanson colorée:

A la Grand' Pinte, quand le vent
Fait grincer l'enseigne en fer-blanc
Alors qu'il gèle,
Dans la cuisine, on voit briller
Toujours un tronc d'arbre au foyer,
Flamme éternelle,

Où rôtissent en chapelets,
Oisons, canards, dindons, poulets,
Au tournebroche!
Et puis le soleil jaune d'or
Sur les casseroles encor,
Darde et s'accroche!

Mais ne parlons pas du soleil, il est minuit passé. Les tables du rôtisseur sont peu nombreuses; elles étaient toutes occupées.

—Allons ailleurs, dis-je.

—Mais, auparavant, répondit mon ami, consommons un petit bouillon de poulet. Cela ne peut suffire à nous ôter l'appétit, et, chez Véry, cela coûterait un franc; ici, c'est dix centimes. Tu conçois qu'un rôtisseur qui débite par jour cinq cents poulets en doit conserver les abatis, les cœurs et les foies, qu'il lui suffit d'entasser dans une marmite pour faire d'excellent consommé.

Les deux bols nous furent servis sur le comptoir et le bouillon était parfait. Ensuite on suce quelques écrevisses de Strasbourg grosses comme de petits homards. Les moules, la friture, et les volailles découpées jusque dans les prix les plus modestes, composent le souper ordinaire des habitués.

[p. 460]

Aucune table ne se dégarnissait. Une femme d'un aspect majestueux, type habillé des néréides de Rubens ou des bacchantes de Jordaens, donnait, près de nous, des conseils à un jeune homme.

Ce dernier, élégamment vêtu, mince de taille, et dont la pâleur était relevée par de longs cheveux noirs et de petites moustaches soigneusement tordues et cirées aux pointes, écoutait avec déférence les avis de l'imposante matrone. On ne pouvait guère lui reprocher qu'une chemise prétentieuse à jabot de dentelle et à manchettes plissées, une cravate bleue et un gilet d'un rouge ardent croisé de lignes vertes. Sa chaîne de montre pouvait être en chrysocale, son épingle en strass du Rhin; mais l'effet en était assez riche aux lumières.

—Vois-tu, muffeton, disait la dame, tu n'es pas fait pour ce métier-là, de vivre la nuit. Tu t'obstines, tu ne pourras pas! Le bouillon de poulet te soutient, c'est vrai; mais la liqueur t'abîme. Tu as des palpitations, et les pommettes rouges le matin. Tu as l'air fort, parce que tu es nerveux... Tu feras mieux de dormir à cette heure-ci.

—De quoi! observa le jeune homme avec cet accent des voyoux parisiens qui semble un râle, et que crée l'usage précoce de l'eau-de-vie et de la pipe: est-ce qu'il ne faut pas que je fasse mon état? C'est les chagrins qui me font boire: pourquoi est-ce que Gustine m'a trahi!

—Elle t'a trahi sans te trahir... C'est une baladeuse, voilà tout.

—Je te parle comme à ma mère: si elle revient, c'est fini, je me range. Je prends un fonds de bimbeloterie. Je l'épouse.

—Encore une bétise!

—Puisqu'elle m'a dit que je n'avais pas d'établissement!

—Ah! jeune homme, cette femme-là, ça sera ta mort.

—Elle ne sait pas encore la roulée qu'elle va recevoir!

—Tais-toi donc! dit la femme-Rubens en souriant, ce n'est pas toi qui es capable de[p. 461] corriger une femme!

Je n'en voulus pas entendre, davantage. Jean-Jacques avait bien raison de s'en prendre au» mœurs des villes d'un principe de corruption qui s'étend plus tard jusqu'aux campagnes. A travers tout cela cependant, n'est-il pas triste d'entendre retentir l'accent de l'amour, la voix pénétrée d'émotion, la voix mourante du vice, à travers la phraséologie de la crapule?

Si je n'étais sûr d'accomplir une des missions douloureuses de l'écrivain, je m'arrêterais ici; mais mon ami me dit comme Virgile à Dante:

Or sie forte ed ardito; omai si scende per i fatte scale ...[1]

A quoi je répondis sur un air de Mozart:—Andiam! andiam! andiamo bene!

—Tu te trompes! reprit-il, ce n'est pas là l'enfer: c'est tout au plus le purgatoire. Allons plus loin.

[1] Sois fort et hardi; on ne descend ici que par de tels escaliers.


XI

LA HALLE

—Quelle belle nuit! dis-je en voyant scintiller les étoiles au-dessus du vaste emplacement où se dessinent, à gauche, la coupole de la halle aux blés avec la colonne cabalistique qui faisait partie de l'hôtel de Soissons, et qu'on appelle l'observatoire de Catherine de Médicis, puis le marché à la volaille; à droite, le marché au beurre, et, plus loin, la construction inachevée du marché à la viande. La silhouette grisâtre de Saint-Eustache ferme le tableau. Cet admirable édifice, où le style fleuri du moyen âge s'allie si bien aux desseins corrects de la renaissance, s'éclaire encore magnifiquement aux rayons de la lune, avec son armature gothique, ses arcs-boutants multipliés comme les côtes d'un cétacé prodigieux, et les cintres romains de ses portes et de ses fenêtres, dont les ornementa semblent appartenir à la coupe ogivale. Quel malheur qu'un si rare vaisseau soit déshonoré, à droite par une porte de sacristie à colonnes d'ordre ionique, et à gauche par[p. 462] un portail dans le goût de Vignole!

Le petit carreau des halles commençait à s'animer. Les charrettes des maraîchers, des mareyeurs, des beurriers, des verduriers, se croisaient sans interruption. Les charretiers arrivés au port se rafraîchissaient dans les cafés et dans les cabarets, ouverts sur cette place pour toute la nuit. Dans la rue Mauconseil, ces établissements s'étendent jusqu'à la halle aux huîtres; dans la rue Montmartre, de la pointe Saint-Eustache à la rue du Jour.

On trouve là, à droite, des marchands de sangsues; l'autre côté est occupé par les pharmaciens-Raspail et les débitants de cidre, chez lesquels on peut se régaler d'huîtres et de tripes à la mode de Caen. Les pharmaciens ne sont pas inutiles, à cause des accidents; mais, pour des gens sains qui se promènent, il est bon de boire un verre de cidre ou de poirés C'est rafraîchissant.

Nous demandâmes du cidre nouveau, car il n'y a que des Normands ou des Bretons qui puissent se plaire au cidre dur.—On nous répondit que les cidres nouveaux n'arriveraient que dans huit jours, et qu'encore la récolte était mauvaise.

—Quant aux poirés, ajouta-t-on, ils sont arrivés depuis hier; ils avaient manqué l'année passée.

La ville de Domfront (ville de malheur) est cette fois très-heureuse. Cette liqueur blanche et écumante comme le Champagne rappelle beaucoup la blanquette de Limoux. Conservée en bouteille, elle grise très-bien son homme.—Il existe de plus une certaine eau-de-vie de cidre de la même localité, dont le prix varie selon la grandeur des petits verres. Voici ce que nous lûmes sur une pancarte attachée au flacon:

Le monsieur     4 sous.

La demoiselle 3 sous.

Le misérable 1 sous.

Cette eau-de-vie, dont les diverses mesures sont ainsi qualifiées, n'est point mauvaise et peut servir d'absinthe. Elle est inconnue sur les grandes tables.


[p. 463]

XII

LA MARCHÉ DES INNOCENTS

En passant à gauche du marché aux poissons, où l'animation ne commence que de cinq à six heures, moment de la vente à la criée, nous avons remarqué une foule d'hommes en blouse, en chapeau rond et en manteau blanc rayé de noir, couchés sur des sacs de haricots... Quelques-uns se chauffaient autour de feux comme ceux que font les soldats qui campent, d'autres s'allumaient des foyers intérieurs dans les cabarets voisins. D'autres, encore debout près des sacs, se livraient à des adjudications de haricots... Là, on parlait prime, différence, couverture, reports, hausse et baisse, enfin comme à la bourse.

—Ces gens en blouse sont plus riches que nous, dit mon compagnon. Ce sont de faux paysans. Sous leur roulière ou leur bourgeron, ils sont parfaitement vêtus et laisseront demain leur blouse chez le marchand de vin pour retourner chez eux en tilbury. Le spéculateur adroit revêt la blouse comme l'avocat revêt la robe. Ceux de ces gens-là qui dorment sont les moutons, ou les simples voituriers.

—46-66 l'haricot de Soissons! dit près de nous une voix grave.

—48, fin courant, ajouta un autre.

—Les suisses blancs sont hors de prix.

—Les nains 28.

—La vesce à 1[p. 464]3-34... Les flageolets sont mous, etc.

Nous laissons ces braves gens à leurs combinaisons. Que d'argent il se gagne et se perd ainsi!... Et l'on a supprimé les jeux!


XIII

LES CHARNIERS

Sous les colonnes du marché aux pommes de terre, des femmes matinales, ou bien tardives, épluchaient leurs denrées à la lueur des lanternes. Il y en avait de jolies qui travaillaient sous l'œil des mères en chantant de vieilles chansons. Ces dames sont souvent plus riches qu'il ne semble, et la fortune même n'interrompt pas leur rude labeur. Mon compagnon prit plaisir à s'entretenir très-longtemps avec une jolie blonde, lui parlant du dernier bal de la Halle, dont elle avait dû faire l'un des plus beaux ornements... Elle répondit fort élégamment et comme une personne du monde, quand je ne sais par quelle fantaisie il s'adressa à la mère en lui disant:

—Mais votre demoiselle est charmante... A-t-elle le sac? Cela veut dire en langage des halles: «A-t-elle de l'argent?»

—Non, mon fy, dit la mère, c'est moi qui l'ai, le sac!

—Eh! mais, madame, si vous étiez veuve, on pourrait... Nous recauserons de cela!

—Va-t'en donc, vieux mufle! cria la jeune fille avec un accent entièrement local qui tranchait sur ses phrases précédentes.

Elle me fit l'effet de la blonde sorcière de Faust, qui, causant tendrement avec son valseur, laisse échapper de sa bouche une souris rouge.

Nous tournâmes les talons, poursuivis d'imprécations railleuses, qui rappelaient d'une façon assez classique les colloques de Vadé.

—Il s'agit décidément de souper, dit mon compagnon. Voici Bordier, mais la salle est étroite. C'est le rendez-vous des fruitiers-orangers et des orangères. Il y a un autre Bordier qui fait le coin de la rue aux Ours, et qui est passable; puis le restaurant des Halles, fraîchement sculpté et doré, près de la rue de la R[p. 465]eynie... Mais autant vandrait la Maison d'or.

—En voilà d'autres, dis-je en tournant les yeux vers cette longue ligne de maisons régulières qui bordent la partie du marché consacré aux choux.

—Y penses-tu? Ce sont les charniers. C'est là que des poëtes en habit de soie, épée et manchettes, venaient souper, au siècle dernier, les jours où leur manquaient les invitations du grand monde. Puis, après avoir consommé l'ordinaire de six sous, ils lisaient leurs vers par habitude aux rouliers, aux maraîchers et aux forts: «Jamais je n'ai eu tant de succès, disait Robbé, qu'auprès de ce public formé aux arts par les mains de la nature!»

Les hôtes poétiques de ces caves voûtées s'étendaient, après souper, sur les bancs ou sur les tables, et il fallait, le lendemain matin, qu'ils se fissent pondrer à deux sous par quelque merlan en plein air, et repriser par les ravaudeuses, pour aller ensuite briller aux petits levers de madame de Luxembourg, de mademoiselle Hus ou de la comtesse de Beauharnais.


XIV

BARATTE

Ces temps sont passés. Les caves des charniers sont aujourd'hui restaurées, éclairées au gaz; la consommation y est propre, et il est défendu d'y dormir, soit sur les tables, soit dessous; mais que de choux dans cette rue!... La rue parallèle de la Ferronnerie en est également remplie, et le cloître voisin de Sainte-Opportune en présente de véritables montagnes. La carotte et le navet appartiennent au même département.

—Voulez-vous des frisés, des milans, des cabus, mes petits amours? nous crie une marchande.

En traversant la place, nous admirons des potirons monstrueux. On nous offre des saucisses et des boudins, du café à un sou la tasse, et, au pied même de la fontaine de Pierre Lescot et de Jean Goujon sont installés, en plein vent, d'autres soupeurs plus modestes encore que ceux des charniers.

Nous fermons l'oreille aux provocations, et nous nous dirigeons vers Baratte, en fendant la presse des marchandes d[p. 466]e fruits et de fleurs.—L'une crie:

—Mes petits choux! Heurissez vos dames!

Et, comme on ne vend à cette heure-là qu'en gros, il faudrait avoir beaucoup de dames à fleurir pour acheter de telles bottes de bouquets,—Une autre chante la chanson de son état.

«Pommes de reinette et pommes d'api!—Calville, calville, calville rouge!—Calville rouge et calville gris!

»Étant en crique,—dans ma boutique,—- j' vis des inconnus qui m' dirent: «Mon p'tit cœur! venez me voir, vous aurez grand débit!

»Nenni, messieurs!—je n' puis, d'ailleurs,—car il n' m' reste qu'un artichaut et trois petits choux-fleurs!»

Insensibles aux voix de ces sirènes, nous entrons enfin chez Baratte. Un individu en blouse, qui semblait avoir son petit jeune homme (être gris), roulait au même instant sur les bottes de fleurs, expulsé avec force, parce qu'il avait lait du bruit. Il s'apprête à dormir sur un amas de roses rouges, imaginant sans doute être le vieux Silène, et que les bacchantes lui ont préparé ce lit odorant. Les fleuristes se jettent sur lui, et le voilà bien plutôt exposé au sort d'Orphée ...Un sergent de ville s'entremet et le conduit au poste de la halle aux cuirs, signalé de loin par une campanille et un cadran éclairé.

La grande salle est un peu tumultueuse chez Baratte; mais il y a des salles particulières et des cabinets. Il ne faut pas se dissimuler que c'est là le restaurant des aristos. L'usage est d'y demander des huîtres d'Ostende avec un petit ragoût d'échalotes découpées dans du vinaigre et poivrées, dont on arrose légèrement lesdites huîtres. Ensuite, c'est la soupe à l'oignon, qui s'exécute admirablement à la Halle, et dans[p. 467] laquelle les raffinés sèment du parmesan râpé.—Ajoutez à cela un perdreau ou quelque poisson qu'on obtient naturellement de première main, du bordeaux, un dessert de fruit premier choix, et vous conviendrez qu'on soupe fort bien à la Halle.—C'est une affaire de sept francs par personne environ.

On ne comprend guère que tous ces hommes en blouse, mélangés du plus beau sexe de la banlieue en cornettes et en marmottes, se nourrissent si convenablement; mais, je l'ai dit, ce sont de faux paysans et des millionnaires méconnaissables. Les facteurs de la Halle, les gros marchands de légumes, de viande, de beurre et de marée sont des gens qui savent se traiter comme il faut, et les forts eux-mêmes ressemblent un peu à ces braves portefaix de Marseille qui soutiennent de leurs capitaux les maisons qui les font travailler.


XV

PAUL NIQUET

Le souper fait, nous allâmes prendre le café et le pousse-café à l'établissement célèbre de Paul Niquet.—Il y a là évidemment moins de millionnaires que chez Baratte... Les murs, très-élevés et surmontés d'un vitrage, sont entièrement nus. Les pieds posent sur des dalles humides. Un comptoir immense partage en deux la salle, et sept ou huit chiffonnières, habituées de l'endroit, font tapisserie sur un banc opposé au comptoir. Le fond est occupé par une foule assez mêlée, où les disputes ne sont pas rares. Comme on ne peut pas à tout moment aller chercher la garde, le vieux Niquet, si célèbre sous l'Empire par ses cerises à l'eau-de-vie, avait fait établir des conduits d'eau très-utiles dans le cas d'une rixe violente.

On les lâche de plusieurs points de la salle sur les combattants, et, si cela ne les calme pas, on lève un certain appareil qui bouche hermétiquement l'issue. Alors, l'eau monte, et les plus furieux demandent grâce;—c'est du moins ce qui se passait autrefois.

Mon compagnon m'avertit qu'il fallait payer une tournée aux chiffonnières pour se faire un parti dans l'[p. 468]établissement en cas de dispute. C'est, du reste, l'usage pour les gens mis en bourgeois. Ensuite vous pouvez vous livrer sans crainte aux charmes de la société. Vous avez conquis la faveur des dames.

Une des chiffonnières demanda de l'eau-de-vie.

—Tu sais bien que ça t'est défendu! répondit le garçon limonadier.

—Eh bien, alors, un petit verjus! mon amour de Polyte! Tu es si gentil avec tes beaux yeux noirs... Ah! si j'étais encore ... ce que j'ai été!

Sa main tremblante laissa échapper le petit verre plein de grains de verjus à l'eau-de-vie, que l'on ramassa aussitôt; les petits verres chez Paul Niquet sont épais comme des bouchons de carafe: ils rebondissent, et la liqueur seule est perdue.

—Un autre verjus! dit mon ami.

—Toi, t'es bien zentil aussi, mon p'tit fy, lui dit la chiffonnière; tu me happelles le p'tit Ba'as (Barras) qu'était si zentil, si zentil, avec ses cadenettes et son zabot d'Angueleterre... Ah! c'était z'un homme aux oiseaux, mon p'tit fy, aux oiseaux!... vrai! z'un bel homme comme toi!

Après le second verjus, elle nous dit:

—Vous ne savez pas, mes enfants, que j'ai été une des merveilleuses de ce temps-là... J'ai eu des bagues à mes doigts de pieds... Il y a des mirlifiores et des généraux qui se sont battus pour moi!

—Tout ça, c'est la punition du bon Dieu! dit un voisin. Où est-ce qu'il est à présent, ton phaéton?

—Le bon Dieu! dit la chiffonnière exaspérée, le bon Dieu, c'est le diable!

Un homme maigre, en habit noir râpé, qui donnait sur un banc, se leva en trébuchant:

[p. 469]

—Si le bon Dieu, c'est le diable, alors c'est le diable qui est le bon Dieu, cela revient toujours an même. Cette brave femme fait un affreux paralogisme, dit-il en se tournant vers nous... Comme ce peuple est ignorant! Ah! l'éducation, je m'y suis livré bien longtemps. Ma philosophie me console de tout ce que j'ai perdu.

—Et un petit verre! dit mon compagnon.

—J'accepte! si vous me permettez de définir la loi divine et la loi humaine ...

La tête commençait à me tourner au milieu de ce public étrange; mou ami cependant prenait plaisir à la conversation du philosophe, et redoublait les petits verres pour l'entendre raisonner et déraisonner plus longtemps.

Si tous ces détails n'étaient exacts, et si je ne cherchais ici à daguerréotyper la vérité, que de ressources romanesques me fourniraient ces deux types du malheur et de l'abrutissement! Les hommes riches manquent trop du courage qui consiste à pénétrer dans de semblables lieux, dans ce vestibule du purgatoire, d'où il serait peut-être facile de sauver quelques âmes... Un simple écrivain ne peut que mettre les doigts sur ces plaies, sans prétendre à les fermer.

Les prêtres eux-mêmes qui songent à sauver des âmes chinoises, indiennes ou thibétaines, n'accompliraient-ils pas dans de pareils lieux de dangereuses et sublimes missions?—Pourquoi le Seigneur vivait-il avec les païens et les publicains?

Le soleil commence à percer le vitrage supérieur de la salle, la porte s'éclaire. Je m'élance de cet enfer au moment d'une arrestation, et je respire avec bonheur le parfum de fleurs entassées sur le trottoir de la rue aux Fers.

La grande enceinte du marché présente deux longues rangées de femmes dont l'aube éclaire les visages pâles. Ce sont les revendeuses des divers marchés, auxquelles on a distribué des numéros, et qui attendent leur tour pour recevoir leurs denrées d'après la mercuriale fixée.

Je crois qu'il est temps de me diriger vers l'embarcadère de Strasbourg, emportant dans ma pensée le vain fantôme de cette nuit.


[p. 470]

XVI

MEAUX

Voilà, voilà, celui qui vient de l'enfer!

Je m'appliquais ce vers en roulant le matin sur les rails du chemin de Strasbourg, et je me flattais ... et je n'avais pas encore pénétré jusqu'aux plus profondes souricières; je n'avais guère, au fond, rencontré que d'honnêtes travailleurs, des pauvres diables avinés, des malheureux sans asile... Là n'est pas encore le dernier abîme.

L'air frais du matin, l'aspect des vertes campagnes, les bords riants de la Marne, Pantin à droite, d'abord,—le vrai Pantin,—Chelles à gauche, et plus tard Lagny, les longs rideaux de peupliers, les premiers coteaux abrités qui se dirigent vers la Champagne, tout cela me charmait et faisait rentrer le calme dans mes pensées.

Malheureusement, un gros nuage noir se dessinait au fond de l'horizon, et, quand je descendis à Meaux, il pleuvait à verse. Je me réfugiai dans un café, où je fus frappé par l'aspect d'une énorme affiche rouge conçue en ces termes:

PAR PERMISSION DR M. LE MAIRE. (de Meaux)

MERVEILLE SURPRENANTE

Tout ce que la nature offre de plus bizarre:

UNE TRÈS-JOLIE FEMME

Ayant pour chevelure une belle

TOISON DI MÉRINOS

Couleur marron.[p. 471]

«M. Montaldo, de passage en cette ville, a l'honneur d'exposer au public une rareté, un phénomène tellement extraordinaire, que Messieurs de la Faculté de médecine de Paris et de Montpellier n'ont pu encore le définir.

CE PHÉNOMÈNE

consiste en une jeune femme de dix-huit ans, native de Venise, qui, au lieu de chevelure, porte une magnifique toison en laine mérinos de Barbarie, couleur marron, d'une longueur d'environ cinquante-deux centimètres. Elle pousse comme les plantes, et on lui voit sur la tête des tiges qui supportent quatorze ou quinze branches.

»Deux de ces tiges s'élèvent sur son front et forment des cornes.

»Dans le cours de l'année, il tombe de sa toison, comme de celle des moutons qui ne sont pas tondus à temps, des fragments de laine.

»Cette personne est très-avenante, ses yeux sont expressifs, elle a la peau très-blanche; elle a excité dans les grandes villes l'admiration de ceux qui l'ont vue, et, dans son séjour à Londres, en 1843, Sa Majesté la reine, à qui elle a été présentée, a témoigné sa surprise en disant que jamais la nature ne s'était montrée si bizarre.

»Les spectateurs pourront s'assurer de la vérité au tact de la laine, comme à l'élasticité, à l'odorat, etc., etc.

»Visible tous les jours jusqu'à dimanche 5 courant.

»Plusieurs morceaux d'opéra seront exécutés par un artiste distingué.

»Des danses de caractère, espagnoles et italiennes, par des artistes pensionnés.

»Prix d'entrée: 25 centimes.—Enfants et militaires: 10 centimes.»

A défaut d'autre spectacle, je voulus vérifier par moi-même les merveilles de cette affiche, et je ne sortis de la représentation qu'après minuit.

J'ose à peine analyser maintenant les sensations étranges du sommeil qui succéda à cette soirée. Mon esprit, surexcité sans doute par les souvenirs de la nuit précédente, et un peu par l'aspect du pont des Arches, qu'il fallut traverser pour me rendre à l'hôtel, imagina le rêve suivant, dont le souvenir m'est fidèlement resté.

[p. 472]

XVII

CAPHARNAUM

Des corridors, des corridors sans fin! Des escaliers, des escaliers où l'on monte, où l'on descend, où l'on remonte, et dont le bas trempe toujours dans une eau noire agitée par des roues, sous d'immenses arches de pont ... à travers des charpentes inextricables! Monter, descendre, ou parcourir les corridors, et cela, pendant plusieurs éternités... Serait-ce la peine à laquelle je serais condamné pour mes fautes?

J'aimerais mieux vivre!

Au contraire, voilà qu'on me brise la tête à grands coups de marteau: qu'est-ce que cela veut dire?

Je rêvais à des queues de billard ... à des petits verres de verjus ...

«Monsieur et marne le maire est-il content?»

Bon! je confonds à présent Bilboquet avec Macaire. Mais ce n'est pas une raison pour qu'on me casse la tête avec des foulons.

«Brûler n'est pas répondre!»

Serait-ce pour avoir embrassé la femme à cornes, ou pour avoir promené mes doigts dans sa chevelure de mérinos?

«Qu'est-ce que c'est donc que ce cynisme!» dirait Macaire.

Mais Desbarreaux le cartésien répondrait à la Providence:

«Voilà bien du tapage pour ... bien peu de chose»


[p. 473]

XVIII

CHŒUR DES GNOMES[1]

Les petits gnomes chantent ainsi:

«Profitons de son sommeil!—Il a en bien tort de régaler le saltimbanque, et d'absorber tant de bière de Mars en octobre,—à ce même café—de Mars, avec accompagnement de cigares, de cigarettes, de clarinette et de basson.

»Travaillons, frères,—jusqu'au point du jour, jusqu'au chant du coq,—jusqu'à l'heure où part la voiture de Dammartin,—et qu'il puisse entendre la sonnerie de la vieille cathédrale où repose L'AIGLE DE MEAUX.

»Décidément, la femme mérinos lui travaille l'esprit,—non moins que la bière de Mars et les foulons du pont des Arches;—cependant, les cornes de cette femme ne sont pas telles que l'avait dit le saltimbanque:—notre Parisien est encore jeune... Il ne s'est pas assez méfié du boniment.

»Travaillons, frères, travaillons pendant qu'il dort.—Commençons par lui dévisser la tête, puis, à petits coups de marteau,—oui, de marteau,—nous descellerons les parois de ce crâne philosophique—et biscornu!

»Pourvu qu'il n'aille pas se loger dans une des cases de son cerveau—l'idée d'épouser la femme à la chevelure de mérinos I Nettoyons d'abord le sinciput et l'occiput;—que le sang circule plus clair à travers les centres nerveux qui s'épanouissent au-dessus des vertèbres.

»Le moi et le non-moi de Fichte se livrent un terrible combat dans cet esprit plein d'objectivité.—Si seulement il n'avait pas arrosé la bière de Mars—de quelques tournées de punch offert à ces dames!... L'Espagnole était presque aussi séduisante que la Vénitienne; mais elle avait de faux mollets,—et sa cachucha parassait due aux leçons de Mabille.

»Travaillons, frères, travaillons;—la boîte osseuse se nettoie.—Le compartiment de la mémoire embrasse déjà une certaine série de faits.—La causalité,—oui, la causalité,—le ramènera au sentiment de sa subjectivité.—Prenons garde seulement qu'il ne s'éveille avant que notre tâche soit finie.

»Le malheureux se réveillerait pour mourir d'un coup de sang, que la Faculté qualifierait d'épanc[p. 474]hement au cerveau,—et c'est nous qu'on accuserait là-haut.—Dieux immortels! il fait un mouvement; il respire avec peine.—Raffermissons la boîte osseuse avec un dernier coup de foulon,—oui, de foulon.—Le coq chante,—l'heure sonne... Il en est quitte pour un mal de tête... Il le fallait!»

[1] Ceci est un clispitre dans le goût allemand. Les gnomes sont de petits êtres appartenant à la classe des esprits de la terre, qui sont attachés au service de l'homme, ou du moins que leur sympathie conduit parfois à lui être utile. (Voir les légendes recueillies par Simmek.)


XIX

JE M'ÉVEILLE

Décidément, ce rêve est trop extravagant ... même pour moi! Il vaut mieux se réveiller tout à fait.—Ces petits drôles! qui me démontaient la tête, et qui se permettaient après de rajuster les morceaux du crâne avec de grands coups de leurs petits marteaux!—Tiens, un coq qui chante!... Je suis donc à la campagne? C'est peut-être le coq de Lucien: ἀλεκτρυών.—Oh! souvenirs classiques, que vous êtes loin de moi!

Cinq heures sonnent,—où suis-je?—Ce n'est pas là ma chambre... Ah! je m'en souviens,—je me suis endormi hier à la Sirène, tenue par le Vallois,—dans la bonne ville de Meaux (Meaux en Brie, Seine-et-Marne).

mes hommages à monsieur et à mame le maire!—C'est la faute de Bilboquet (Faisant sa toilette):

Air des Prétendus.

Allons présenter—hum!—présenter notre hommage
A la fille de la maison!... (Bis.)
Oui, j'en conviens, elle a raison,
Oui, oui, la friponne a raison!
Allons présenter, etc.[p. 475]

Tiens, le mal de tête s'en va... Oui, mais la voiture est partie. Restons, et tirons-nous de cet affreux mélange de comédie,—de rêve—et de réalité.

Pascal a dit:

«Les hommes sont fous, si nécessairement fous, que ce serait être fou par une autre sorte que de n'être pas fou.» La Rochefoucauld a ajouté:

«C'est une grande folie de vouloir être sage tout seul.» Ces maximes sont consolantes.


XX

RÉFLEXIONS

Recomposons nos souvenirs.

Je suis majeur et vacciné; mes qualités physiques importent peu pour le moment. Ma position sociale est supérieure à celle du saltimbanque d'hier au soir; et décidément, sa Vénitienne n'aura pas ma main.

Un sentiment de soif me travaille.

Retourner au café de Mars à cette heure, ce serait vouloir marcher sur les fusées d'un feu d'artifice éteint.

D'ailleurs, personne n'y peut être levé encore. Allons errer sur les bords de la Marne et le long de ces terribles moulins à eau dont le souvenir a troublé mon sommeil.

Ces moulins, écaillés d'ardoises, si sombres et si bruyants au clair de lune, doivent être pleins de charmes aux rayons du soleil levant.

Je viens [p. 476]de réveiller les garçons du café du Commerce. Une légion de chats s'échappe de la grande salle de billard, et va se jouer sur la terrasse parmi les thuyas, les orangers et les balsamines roses et blanches.—Les voilà qui grimpent comme des singes le long des berceaux de treillage revêtus de lierre.

O nature, je te salue!

Et, quoique ami des chats, je caresse aussi ce chien à longs poils gris qui s'étire péniblement. Il n'est pas muselé.—N'importe; la chasse est ouverte.

Qu'il est doux pour un cœur sensible de voir lever à aurore sur la Marne, à quarante kilomètres de Paris!

Là-bas, sur le même bord, au delà des moulins, est un autre café non moins pittoresque, qui s'intitule café de l'Hôtel-de-ville (sous-préfecture). Le maire de Meaux, qui habite tout près, doit, en se levant, y reposer ses yeux sur les allées d'ormeaux et sur les berceaux d'un vert glauque qui garnissent la terrasse. On admire là une statue en terre cuite de la Camargo, grandeur naturelle, dont il faut regretter les bras cassés. Ses jambes sont effilées comme celles de l'Espagnole d'hier—et des Espagnoles de l'Opéra.

Elle préside à un jeu de boules.

J'ai demandé de l'encre au garçon. Quant au café, il n'est pas encore fait. Les tables sont couvertes de tabourets; j'en dérange deux; et je me recueille en prenant possession d'un petit chat blanc qui a les yeux verts.

On commence à passer sur le pont; j'y compte huit arches. La Marne est marneuse naturellement; mais elle revêt maintenant des teintes plombées que rident parfois les courants qui sortent des moulins, ou plus loin les jeux folâtres des hirondelles.

Est-ce qu'il pleuvra ce soir?

[p. 477]

Quelquefois, un poisson fait un soubresaut qui ressemble, ma foi, à la cachucha éperdue de cette demoiselle bronzée que je n'oserais qualifier de dame sans plus d'informations.

Il y a en face de moi, sur l'autre bord, des sorbiers à grains de corail du plus bel effet: sorbier des oiseaux,—aviaria.—J'ai appris cela quand je me destinais à la position de bachelier dans l'Université de Paris.


XXI

LA FEMME MÉRINOS

Je m'arrête. Le métier de réaliste est trop dur à faire. La lecture d'un article de Charles Dickens est pourtant la source de ces divagations!... Une voix grave me rappelle à moi-même.

Je viens de tirer de dessous plusieurs journaux parisiens et marnais un certain feuilleton d'où l'anathème s'exhale avec raison sur les imaginations bizarres qui constituent aujourd'hui l'école du vrai.

Le même mouvement a existé après 1830, après 1794, après 1716 et après bien d'autres dates antérieures. Les esprits, fatigués des conventions politiques ou romanesques, voulaient du vrai à tout prix.

Or, le vrai, c'est le faux, du moins en art et en poésie. Quoi de plus faux que l'Iliade, que l'Énéide, que la Jérusalem délivrée, que la Henriade? que les tragédies, que les romans?...

—Eh bien, moi, dit le critique, j'aime ce faux. Est-ce que Cela m'amuse, que vous me racontiez votre vie pas à pas, que Vous analysiez vos rêves, vos impressions, vos sensations?... Que m'importe que vous ayez couché à la Sirène, chez le Vallois? Je présume que cela n'est pas vrai, ou bien que cela est arrangé. Vous me direz d'aller y voir... Je n'ai pas besoin de me rendre à Meaux! Du reste, les mêmes choses m'arriveraient, que je n'aurais pas l'aplomb d'en entretenir le public. Et d'abord est-ce que l'on croit à cette femme aux cheveux de mérinos?

Je suis forcé d'y croire; et plus sûrement encore que par les promesses de l'affiche. L'affiche existe, mais la femme pourrait ne pas exister... Eh bien, le saltimbanque n'avait rien écrit que de véritable.

La représentation a commencé à l'heure [p. 478]dite. Un homme assez replet, mais encore vert, est entré en costume de Figaro. Les tables étaient garnies en partie par le peuple de Meaux, en partie par les cuirassiers du 6e.

M. Montaldo—car c'était lui—a dit avec modestie:

—Signori, ze vais vi faire entendre le grand aria di Figaro. Il commence.

Tra de ra la, de ra la, de ra la, ah!...

Sa voix, un peu usée, mais encore agréable, était accompagnée d'un basson.

Quand il arriva au vers: Largo al fattotum délia cita! je crus devoir me permettre une observation. Il prononçait cita. Je dis tout haut: Tchita! ce qui étonna un peu les cuirassiers et le peuple de Meaux. Le chanteur me fit un signe d'assentiment, et, quand il arriva à cet autre vers: «Figaro-ci, Figaro-là ...» il eut soin de prononcer tchi.—J'étais flatté de cette attention.

Mais, en faisant sa quête, il vint à moi et me dit (je ne donne pas ici la phrase patoisée):

—On est heureux de rencontrer des amateurs instruits... Ma ze souis de Tourino, et, à Tourino, nous prononçons ci. Vous aurez entendu le tchi à Rome ou à Naples?

—Effectivement!... Et votre Vénitienne?

—Elle va paraître à neuf heures. En attendant, je vais danser une cachucha avec cette jeune personne que j'ai l'honneur de vous présenter.

La cachucha n'était pas mal, mais exécutée dans un goût un peu classique... Enfin, la femme aux cheveux de mérinos parut dans toute sa splendeur. C'étaient effectivement des cheveux de mérinos. Deux touffes, placées sur le front; se dressaient en cornes.—Elle aurait pu se faire faire un châle de cette abondante chevelure. Que de mar[p. 479]is seraient heureux de trouver dans les cheveux de leurs femmes cette matière première qui réduirait le prix de leurs vêtements à la simple main-d'œuvre!

La figure était pâle et régulière. Elle rappelait le type des vierges de Carlo Dolci. Je dis à la jeune femme:

Sete voi Veneziana?

Elle me répondit:

Signor, si.

Si elle avait dit: Si, signor, je l'aurais soupçonnée Piémontaise ou Savoyarde; mais, évidemment, c'est une Vénitienne des montagnes qui confinent au Tyrol. Les doigts sont effilés, les pieds petits, les attaches fines; elle a les yeux presque rouges et la douceur d'un mouton; sa voix même semble un bêlement accentué. Les cheveux, si l'on peut appeler cela des cheveux, résisteraient à tous les efforts du peigne. C'est un amas de cordelettes comme celles que se font les Nubiennes en les imprégnant de beurre. Toutefois, sa peau étant d'un blanc mat irrécusable et sa chevelure d'un marron assez clair (voir l'affiche), je pense qu'il y a eu croisement; un nègre, Othello peut-être, se sera allié au type vénitien, et, après plusieurs générations, ce produit local se sera révélé.

Quant à l'Espagnole, elle est évidemment originaire de Savoie ou d'Auvergne, ainsi que M. Montaldo.

Mon récit est terminé. «Le vrai est ce qu'il peut,» comme disait M. Dufougeray. J'aurais pu raconter l'histoire de la Vénitienne, de M. Montaldo, de l'Espagnole, et même du basson. Je pourrais supposer que je me suis épris de l'une ou de l'autre de ces deux femmes, et que la rivalité du saltimbanque ou du basson m'a conduit aux aventures les plus extraordinaires.—Mais la vérité, c'est qu'il n'en est rien. L'Espagnole avait, comme je l'ai dit, les jambes maigres; la femme mérinos ne m'intéressait qu'à travers une atmosphère de fumée de tabac et une consommation de bière qui me rappelait l'Allemagne.—Laissons ce phénomène à ses habitudes et à ses attachements probables.

Je soupçonne le basson, jeune homme assez fluet, noir de chevelure, de ne pas lui être indifférent.


[p. 480]

XXII

ITINÉRAIRE

Je n'ai pas encore expliqué au lecteur le motif véritable de mon voyage à Meaux... Il convient d'avouer que je n'ai rien à faire dans ce pays; mais, comme le public français veut toujours savoir les raisons de tout, il est temps d'indiquer ce point.

Un de mes amis,—un limonadier de Creil,—ancien hercule retiré, et se livrant a la chasse dans ses moments perdus, m'avait invité, ces jours derniers, à une chasse à la loutre sur les bords de l'Oise:

Il était très-simple de me rendre à Creil par le Nord; mais le chemin du Nord est un chemin tortu, bossu, qui fait un coude considérable avant de parvenir à Creil, où se trouve le confluent du railway de Lille et de celui de Saint-Quentin. De sorte que je m'étais dit:

-En prenant par Meaux, je rencontrerai l'omnibus de Dammartin; je traverserai à pied les bois d'Ermenonville, et, suivant les bords de la Nonette, je parviendrai, après trois heures de marche, à Senlis, où je rencontrerai l'omnibus de Creil. De là, j'aurai le plaisir de revenir à Paris par le plus long, c'est-à-dire par le chemin de fer du Nord.

En conséquence, ayant manqué la voiture de Dammartin, il s'agissait de trouver une autre correspondance.—Le système des chemins de fer a dérangé toutes les voitures des pays intermédiaires. Le pâté immense des contrées situées au nord de Paris se trouve privé de communications directes; il faut faire dix lieues à droite ou dix-huit lieues à gauche, en chemin de fer, pour y parvenir, au moyen des correspondances, qui mettent encore deux ou trois heures à vous transporter dans des pays où l'on arrivait autrefois en quatre heures.

La spirale célèbre que traça en l'air le bâton du caporal Trûn n'était pas plus capricieuse que le chemin qu'il faut faire, soit d'un côté, soit de l'autre.

On m'a dit à Meaux:

—La voiture de Nanteuil-le-Haudouin vous mettra à une lieue d'Ermenonville, et, dès lors, vous n'avez plus qu'à marcher.

A mesure que je m'éloignais de Meaux, le souvenir de la femme m[p. 481]érinos et de l'Espagnole s'évanouissait dans les brumes de l'horizon. Enlever l'une au basson, ou l'autre au ténor chorégraphe, eût été un procédé plein de petitesse, en cas de réussite, attendu qu'ils avaient été polis et charmants;—une tentative vaine m'aurait couvert de confusion. N'y pensons plus.

Nous arrivons à Nanteuil par un temps abominable; il devient impossible de traverser les bois. Quant à prendre des voitures à volonté, je connais trop les chemins vicinaux du pays pour m'y risquer.

Nanteuil est un bourg montueux qui n'a jamais eu de remarquable que son château désormais disparu. Je m'informe à l'hôtel des moyens de sortir d'un pareil lieu; et l'on me répond:

—Prenez la voiture de Crespy en Valois, qui passe à deux heures; cela vous fera faire un détour, mais vous trouverez ce soir une autre voiture qui vous conduira sur les bords de l'Oise.

Dix lieues encore pour voir une pêche à la loutre. Il était si simple de rester à Meaux, dans l'aimable compagnie du saltimbanque, de la Vénitienne et de l'Espagnole!...


XXIII

CRESPY EN VALOIS

Trois heures plus tard, nous arrivons à Crespy. Les portes de la ville sont monumentales et surmontées de trophées dans le goût du XVIIe siècle. Le clocher de la cathédrale est élancé, taillé à six pans et découpé à jour comme celui de la vieille église de Soissons.

Il s'agissait d'attendre jusqu'à huit heures la voiture de correspondance. L'après-dînée, le temps s'est éclairci. J'ai admiré les environs assez pittoresques de la vieille cité valoise, et la vaste place du marché que l'on y crée en ce moment. Les constructions sont dans le goût de celles de Meaux. Ce n'est plus parisien, et ce n'est pas encore flamand. On construisait une église dans un quartier signalé par un assez grand nombre de maisons bourgeoises.—U[p. 482]n dernier rayon de soleil, qui teignait de rose la face de l'ancienne cathédrale, m'a fait revenir dans le quartier opposé. Il ne reste malheureusement que le chevet. La tour et les ornements du portail m'ont paru remonter au xive siècle.—J'ai demandé à des voisins pourquoi l'on s'occupait de construire une église moderne, au lieu de restaurer un si beau monument.

—C'est, m'a-t-on dit, parce que les bourgeois ont principalement leurs maisons dans l'autre quartier, et cela les dérangerait trop de venir à l'ancienne église... Au contraire, l'autre sera sous leur main.

—C'est, en effet, dis-je, bien plus commode d'avoir une église à sa porte; mais les vieux chrétiens n'auraient pas regardé à deux cents pas de plus pour se rendre à une vieille et splendide basilique. Aujourd'hui, tout est changé, c'est le bon Dieu qui est obligé de se rapprocher des paroissiens!...


XXIV

EN PRISON

Certes, je n'avais rien dit d'inconvenant ni de monstrueux. Aussi, la nuit arrivant, je crus bon de me diriger vers le bureau des voitures, Il fallait encore attendre une demi-heure.—J'ai demandé à souper pour passer le temps.

Je finissais une excellente soupe, et je me tournais pour demander autre chose, lorsque j'aperçus un gendarme qui me dit:

—Vos papiers?

J'interroge ma poche avec dignité... Le passe-port était resté à Meaux, où on me l'avait demandé à l'hôtel pour m'inscrire; et j'avais oublié de le reprendre le lendemain matin. La jolie servante à laquelle j'avais payé mon compte n'y avait pas pensé plus que moi.

—Eh bien, dit le gendarme, vous allez me suivre chez M. le maire.

Le maire! Encore si c'était le maire de Meaux! Mais c'est le maire de Crespy! L'autre eût certainement été plus indulgent.

[p. 483]

—D'où venez-vous?

—De Meaux.

—Où allez-vous?

—A Creil.

—Dans quel but?

—Dans le but de faire une chasse à la loutre.

—Et pas de papiers, à ce que dit le gendarme?

—Je les ai oubliés à Meaux.

Je sentais moi-même que ces réponses n'avaient rien de satisfaisant; aussi le maire me dit-il paternellement:

—Eh bien, vous êtes en état d'arrestation!

—Et où coucherai-je?

—A la prison.

—Diable! mais je crains de ne pas être bien couché.

—C'est voire affaire.

—Et si je payais un ou deux gendarmes pour me garder à l'hôtel?...

—Ce n'est pas l'usage.

—Cela se faisait au XVIIIe siècle.

—Plus aujourd'hui.

Je suivis le gendarme assez mélancoliquement.

La prison de Crespy est ancienne. Je pense même que le caveau dans lequel on m'a introduit date du temps des croisades; il a été soigneusement recrépi avec du béton romain.

J'ai été fâché de ce luxe; j'aurais aimé à élever des rats ou à apprivoiser des araignées.

[p. 484]

—Est-ce que c'est humide? dis-je au geôlier.

—Très-sec, au contraire. Aucun de ces messieurs ne s'en est plaint depuis les restaurations. Ma femme va vous, faire un lit.

—Pardon, je suis Parisien: je le voudrais très-doux.

—On vous mettra deux lits de plume.

—Est-ce que je ne pourrais pas finir de souper? Le gendarme m'a interrompu après le potage.

—Nous n'avons rien. Mais, demain, j'irai vous chercher ce que vous voudrez; maintenant, tout le monde est couché à Crespy.

—A huit heures et demie!

-Il en est neuf.

La femme du geôlier avait établi un lit de sangle dans le caveau, comprenant sans doute que je payerais bien la pistole. Outre les lits de plume, il y avait un édredon. J'étais dans les plumes de tous côtés.


XXV

AUTRE RÊVE

J'eus à peine deux heures d'un sommeil tourmenté; je ne revis pas les petits gnomes bienfaisants; ces êtres panthéistes, éclos sur le sol germain, m'avaient totalement abandonné. En revanche, je comparaissais devant un tribunal, qui se dessinait au fond d'une ombre épaisse, imprégnée au bas d'une poussière scolastique.

Le président avait un faux air de M. Nisard; les deux assesseurs ressemblaient à M. Cousin et à M. Guizot, mes anciens maîtres. Je ne passais plus comme autrefois devant eux mon examen en Sorbonne. J'allais subir une condamnation capitale.

Sur une table étaient étendus plusieurs numéros de Magazines anglais et américains, et une foule de livraisons illustrées à jour et à six pence, où apparaissaient vaguement les noms d'Edgar Poe, de Dickens, d'Ainsworth, etc., et trois figures pâles et maigres se dressaient à droite du tribunal, drapées de thèses en latin imprimées sur satin, où je crus distinguer ces noms: Sapientia, Ethica, Grammatica.—Les trois spectres accusateurs me jetaient ces mots méprisants:

[p. 485]

Fantaisiste! réaliste!! essayste!!!

Je saisis quelques phrases de l'accusation formulée' à l'aide d'un organe qui semblait être celui de M. Patin:

-Du réalisme au crime, il n'y a qu'un pas; car le crime est essentiellement réaliste. Le fantaisisme conduit tout droit à l'adoration des monstres. L'essaysme amène ce faux esprit à pourrir sur la paille humide des cachots. On commence par visiter Paul Niquet,—on en vient à adorer une femme à cornes et à chevelure de mérinos,—on finit par se faire arrêter à Crespy pour cause de vagabondage et de troubadourisme exagéré!...

J'essayai de répondre: j'invoquai Lucien, Rabelais, Érasme et autres fantaisistes classiques.—Je sentis alors que je devenais prétentieux.

Alors, je m'écriai en pleurant:

Confiteor! plangior! juro!...—Je jure de renoncer à ces œuvres maudites par la Sorbonne et par l'Institut: je n'écrirai plus que de l'histoire, de la philosophie, de la philologie et de la statistique... On semble en douter?... Eh bien, je ferai des romans vertueux et champêtres, je viserai aux prix de poésie, de morale; je ferai des livres contre l'esclavage et pour les enfants, des poëmes didactiques, des tragédies!—des tragédies!... Je vais même en réciter une que j'ai écrite en seconde, et dont le souvenir me revient ...

Les fantômes disparurent en jetant des cris plaintifs.


XXVI

MORALITÉ

Nuit profonde! où suis-je? Au cachot!

Imprudent! voilà pourtant où t'a conduit la lecture de l'article anglais intitulé la Clef de la rue ... T[p. 486]âche maintenant de découvrir la clef des champs!

La serrure a grincé, les barres ont résonné. Le geôlier m'a demandé si j'avais bien dormi:

—Très-bien! très-bien!

Il faut être poli.

—Comment sort-on d'ici?

—On écrira à Paris, et, si les renseignements sont favorables, au bout de trois ou quatre jours ...

—Est-ce que je pourrais causer avec un gendarme?

—Le vôtre viendra tout à l'heure.

Le gendarme, quand il entra, me parut un dieu. Il me dit:

—Vous avez de la chance.

—En quoi?

—C'est aujourd'hui jour de correspondance avec Senlis, vous pourrez paraître devant le substitut. Allons, levez-vous.

—Et comment va-t-on à Senlis?

—A pied; cinq lieues, ce n'est rien.

—Oui, mais s'il pleut ..., entre deux gendarmes, sur des routes détrempées.

—Vous pouvez prendre une voiture.

Il m'a bien fallu prendre une voiture. Une petite affaire de onze francs; deux francs à la pistole;—en tout, treize.—O fatalité!

[p. 487]

Du reste, les deux gendarmes étaient très-aimables, et je me suis mis fort bien avec eux sur la route en leur racontant les combats qui avaient eu lieu dans ce pays du temps de la Ligue. En arrivant en vue de la tour de Montépilloy, mon récit devint pathétique, je peignis la bataille, j'énumerai les escadrons de gens d'armes qui reposaient sous les sillons;—ils s'arrêtèrent cinq minutes à contempler la tour, et je leur expliquai ce que c'était qu'un château fort de ce temps-là.

Histoire! archéologie! philosophie! Vous êtes donc bonnes à quelque chose.

Il fallut monter à pied au village de Montépilloy, situé dans un bouquet de bois. Là, mes deux braves gendarmes de Crespy m'ont remis aux mains de ceux de Senlis, et leur ont dit:

—Il a pour deux jours de pain dans le coffre de la voiture.

—Si vous voulez déjeuner? m'a-t-on dit avec bienveillance.

—Pardon, je suis comme les Anglais, je mange très-peu de pain.

—Oh! l'on s'y fait.

Les nouveaux gendarmes semblaient moins aimables que les autres. L'un d'eux me dit:

—Nous avons encore une petite formalité à remplir.

Il m'attacha des chaînes comme à un héros de l'Ambigu, et ferma les fers avec deux cadenas.

—Tiens, dis-je, pourquoi ne m'a-t-on mis des fers qu'ici?

—Parce que les gendarmes étaient avec vous dans la voiture, et que nous, nous sommes à cheval.

Arrivés à Senlis, nous allâmes chez le substitut, et, étant connu dans la ville, je fus relâché tout de suite. L'un des gendarmes m'a dit:

—Cela vous apprrendra à oublier votrre passe-porrt une autrre fois quand vous sorrtirrez de votrre déparrtement.

Avis au lecteur.—J'étais dans mon tort... Le sub[p. 488]stitut a été fort poli, ainsi que tout le monde. Je ne trouve de trop que le cachot et les fers. Ceci n'est pas une critique de ce qui se passe aujourd'hui. Cela s'est toujours fait ainsi. Je ne raconte cette aventure que pour demander que, comme pour d'autres choses, on tente un progrès sur ce point.—Si je n'avais pas parcouru la moitié du monde, et vécu avec les Arabes, les Grecs, les Persans, dans les khans des caravansérais et sous les tentes, j'aurais eu peut-être un sommeil plus troublé encore, et un réveil plus triste, pendant ce simple épisode d'un voyage de Meaux à Œil.

Il est inutile de dire que je suis arrivé trop tard pour la chasse à la loutre. Mon ami le limonadier, après sa chasse, était parti pour Clermont afin d'assister à un enterrement. Sa femme m'a montré la loutre empaillée, et complétant une collection de bêtes et d'oiseaux du Valois, qu'il espère vendre à quelque Anglais.

Voilà l'histoire fidèle de trois nuits d'octobre, qui m'ont corrigé des excès d'un réalisme trop absolu;—j'ai du moins tout lieu de l'espérer.


PROMENADES ET SOUVENIRS

I

LA BUTTE MONTMARTRE

Il est véritablement difficile de trouver à se loger dans Paris. Je n'en ai jamais été si convaincu que depuis deux mois. Arrivé d'Allemagne, après un court séjour dans une ville de la banlieue, je me suis cherché un domicile plus assuré que les précédents, dont l'un se trouvait sur la place du Louvre et l'autre dans la rue du Mail. Je ne remonte qu'à six années. Évincé du premier avec vingt francs de dédommagement, que j'ai négligé, je ne sais pourquoi, d'aller toucher à la Ville, j'avais trouvé dans le second ce qu'on ne trouve plus guère au centre de Paris: une vue sur deux ou trois arbres occup[p. 489]ant un certain espace, qui permet à la fois de respirer et de se délasser l'esprit en regardant autre chose qu'un échiquier de fenêtres noires, où de jolies figures n'apparaissent que par exception. Je respecte la vie intime de mes voisins, et ne suis pas de ceux qui examinent avec des longues-vues le galbe d'une femme qui se couche, ou surprennent à l'œil nu les silhouettes particulières aux incidents et accidents de la vie conjugale. J'aime mieux tel horizon «à souhait pour le plaisir des yeux,» comme dirait Fénelon, où l'on peut jouir, soit d'un lever, soit d'un coucher de soleil, mais plus particulièrement du lever. Le coucher ne m'embarrasse guère: je suis sûr de le rencontrer partout ailleurs que chez moi. Pour le lever, c'est différent: j'aime à voir le soleil découper des angles sur les murs, à entendre au dehors des gazouillements d'oiseaux, fût-ce de simples moineaux francs... Grétry offrait un louis à entendre une chanterelle, je donnerais vingt francs pour un merle; les vingt francs que la ville de Paris me doit encore!

J'ai longtemps habité Montmartre; on y jouit d'un air très-pur, de perspectives variées, et l'on y découvre des horizons magnifiques, soit «qu'ayant été vertueux, l'on aime à voir lever l'aurore,» qui est très-belle du côté de Paris, soit qu'avec des goûts moins simples, on préfère ces teintes pourprées du couchant, où les nuages déchiquetés et flottants peignent des tableaux de bataille et de transfiguration au-dessous du grand cimetière, entre l'arc de l'Étoile et les coteaux bleuâtres qui vont d'Argenteuil à Pontoise. Les maisons nouvelles s'avancent toujours, comme la mer diluvienne qui a baigné les flancs de l'antique montagne, gagnant peu à peu les retraites où s'étaient réfugiés les monstres informes reconstruits depuis par Cuvier. Attaqué d'un côté par la rue de l'Empereur, de l'autre par la mairie, qui sape les âpres montées et abaisse les hauteurs du versant de Paris, le vieux mont de Mars aura bientôt le sort de la butte des Moulins, qui, au siècle dernier, ne montrait guère un front moins superbe. Cependant, il nous reste encore un certain nombre de coteaux ceints d'épaisses haies vertes, que l'épine-vinette décore tour à tour de ses fleurs Violettes et de ses baies pourprées.

Il y a des moulins, des cabarets et des tonnelles, des élysées Champêtres et des ruelles silencieuses[p. 490], bordées de chaumières, de granges et de jardins touffus, des plaines vertes coupées de précipices, où les sources filtrent dans la glaise, détachant peu à peu certains flots de verdure où s'ébattent des chèvres, qui broutent l'acanthe suspendue aux rochers; des petites filles à l'œil fier, au pied montagnard, les surveillent en jouant entre elles. On rencontre même une vigne, la dernière du cru célèbre de Montmartre, qui luttait, du temps des Romains, avec Argenteuil et Suresnes. Chaque année, cet humble coteau perd une rangée de ses ceps rabougris, qui tombent dans une carrière. Il y a dix ans, j'aurais pu l'acquérir au prix de trois mille francs... On en demande aujourd'hui trente mille. C'est le plus beau point de vue des environs de Paris.

Ce qui me séduisait dans ce petit espace abrité par les grands arbres du château des Brouillards, c'était d'abord ce reste de vignoble lié au souvenir de saint Denis, qui, au point de vue des philosophes, était peut être le second Bacchus, Διονύσιος, et qui a eu trois corps, dont l'un a été enterré à Montmartre, le second à Ratisbonne et le troisième à Corinthe. C'était ensuite le voisinage de l'abreuvoir, qui, le soir, s'anime du spectacle de chevaux et de chiens que l'on y baigne, et d'une fontaine construite dans le goût antique, où les laveuses causent et chantent comme dans un des premiers chapitres de Werther. Avec un bas-relief consacré à Diane et peut-être deux figures de naïades sculptées en demi-bosse, on obtiendrait, à l'ombre des vieux tilleuls qui se penchent sur le monument, un admirable lieu de retraite, silencieux à ses heures, et qui rappellerait certains points d'étude de la campagne romaine. Au-dessus se dessine et serpente la rue des Brouillards, qui descend vers le chemin des Bœufs, puis le jardin du restaurant Gaucher, avec ses kiosques, ses lanternes et ses statues peintes... La plaine Saint-Denis a des lignes admirables, bornées par les coteaux de Saint-Ouen et de Montmorency, avec des reflets de soleil ou des nuages qui varient à chaque heure du jour. A droite est une rangée de maisons, la plupart fermées pour cause de craquements dans les murs. C'est ce qui assure la solitude relative de ce site; car les chevaux et les bœufs qui passent, les laveuses, ne troublent pas les méditations d'un sage, et mê[p. 491]me s'y associent. La vie bourgeoise, ses intérêts et ses relations vulgaires, lui donnent seuls l'idée de s'éloigner le plus possible des grands centres d'activité.

Il y a à gauche de vastes terrains, recouvrant l'emplacement d'une carrière éboulée, que la commune a concédés à des hommes industrieux qui en ont transformé l'aspect. Ils ont planté des arbres, créé des champs où verdissent la pomme de terre et la betterave, où l'asperge montée étalait naguère ses panaches verts décorés de perles rouges.

On descend le chemin et l'on tourne à gauche. La sont encore deux ou trois collines vertes, entaillées par une roule qui plus loin comble des ravins profonds, et qui tend à joindre un jour la rue de l'Empereur entre les buttes et le cimetière. On rencontre là un hameau qui sent fortement la campagne, et qui a renoncé depuis trois ans aux travaux malsains d'un atelier de poudrette.—Aujourd'hui, l'on y travaille les résidus des fabriques de bougies stéariques.—Que d'artistes repoussés du prix de Rome sont venus sur ce point étudier la campagne romaine et l'aspect des marais Pontins! Il y reste un marais animé par des canards, des oisons et des poules.

Il n'est pas rare aussi d'y trouver des haillons pittoresques sur les épaules des travailleurs. Les collines, fendues çà et là, accusent le tassement du terrain sur d'anciennes carrières; mais rien n'est plus beau que l'aspect de la grande butte, quand le soleil éclaire ses terrains d'ocre rouge veinés de plâtre et de glaise, ses roches dénudées et quelques bouquets d'arbres encore assez touffus, où serpentent des ravins et des sentiers.

La plupart des terrains et des maisons éparses de cette petite vallée appartiennent à de vieux propriétaires, qui ont calculé sur l'embarras des Parisiens à se créer de nouvelles demeures et sur la tendance qu'ont les maisons du quartier Montmartre à envahir, dans un temps donné, la plaine Saint-Denis. C'est une écluse qui arrête le torrent; quand elle s'ouvrira, le terrain vaudra cher.—Je regrette d'autant plus d'avoir hésité, il y a dix ans, à donner trois mille francs du dernier vignoble de Montmartre.

Il ne faut plus y penser. Je ne serai jamais propriétaire: et pourtant que de fois, au 8 ou au 15 de chaque trimestre (près Paris, du moins), j'ai chanté le refrain de M. Vautour:

[p. 492]

Quand on n'a pas de quoi payer son terme ...

J'aurais fait faire dans cette vigne une construction si légère!... Une petite villa dans le goût de Pompéi avec un impluvium et une cella, quelque chose comme la maison du poëte tragique. Le pauvre Laviron, mort depuis sous les murs de Rome, m'en avait dessiné le plan.—A dire le vrai pourtant, il n'y a pas de propriétaires aux buttes Montmartre. On ne peut asseoir légalement sur des terrains minés par des cavités peuplées dans leurs parois de mammouths et de mastodontes. La commune concède un droit de possession qui s'éteint au bout de cent ans... On est campé comme les Turcs; et les doctrines les plus avancées auraient peine à contester un droit si fugitif où l'hérédité ne peut longuement s'établir.[1]

[1] Certains propriétaires nient ce détail, qui m'a été affirmé par d'autres. N'y aurait-il pas eu, là aussi, des usurpations pareilles à celles qui ont rendu les fiefs héréditaires sous Hugues Capet?


II

LE CHATEAU DE SAINT-GERMAIN

J'ai parcouru les quartiers de Paris qui correspondent à mes relations, et n'ai rien trouvé qu'à des prix impossibles, augmentés par les conditions que formulent les concierges. Ayant rencontré un seul logement au-dessous de trois cents francs, on m'a demandé si j'avais un état pour lequel il fallût du jour.—J'ai répondu, je crois, qu'il m'en fallait pour l'état de ma santé.

—C'est, m'a dit le concierge, que la fenêtre de la chambre s'ouvre sur un corridor qui n'est pas bien clair.

Je n'ai pas voulu en savoir davantage, et j'ai même négligé de visiter une cave à louer, me souvenant d'avoir vu à Londres cette même inscription, suivie de ces mots: «Pour un gentleman seul.»

Je me suis dit:

—Pourquoi ne pas aller demeurer à Versailles ou à Saint-Germain? La banlieue est encore plus chère que Paris; mais, en prenant un abonnement du chemin de fer, on peut sans doute trouver des logements dans la plus déserte ou dans la plus abandonnée de ces deux villes. En réalité, qu'est-ce qu'une demi-heure de chemin de fer, le matin et le soir? On a là les ressources d'une cité, et l'on est presque à la campagne. Vous vous trouvez logé par le fait rue Saint-Lazare, n° 130. Le trajet n'offre que de l'ag[p. 493]rément, et n'équivaut jamais, comme ennui ou comme fatigue, à une course d'omnibus.

Je me suis trouvé très-heureux de cette idée, et j'ai choisi Saint-Germain, qui est pour moi une ville de souvenirs. Quel voyage charmant! Asnières, Chatou, Nanterre et le Pecq; la Seine trois fois repliée, des points de vue d'Iles vertes, de plaines, de bois, de chalets et de villas; à droite, les coteaux de Colombes, d'Argenteuil et de Carrières; à gauche, le mont Valérien, Bougival, Luciennes et Marly; puis la plus belle perspective du monde: la terrasse et les vieilles galeries du château de Henri IV, couronnées par le profil sévère du château de François Ier. J'ai toujours aime ce château bizarre, qui, sur le plan, a la forme d'un D gothique, en l'honneur, dit-on, du nom de la belle Diane.—- Je regrette seulement de n'y pas voir ces grands toits écaillés d'ardoises, ces clochetons à jour où se déroulaient des escaliers en spirale, ces hautes fenêtres sculptées s'élançant d'un fouillis de toits anguleux qui caractérisent l'architecture valoise. Des maçons ont défiguré, sous Louis XVIII, la face qui regarde le parterre. Depuis, l'on a transforme ce monument en pénitencier, et l'on a déshonoré l'aspect des fossés et des ponts antiques par une enceinte de murailles couvertes d'affiches. Les hautes fenêtres et les balcons dorés, les terrasses où ont paru tour à tour les beautés blondes de la cour des Valois et de la cour des Stuarts, les galants chevaliers des Médicis et les Écossais fidèles de Marie Stuart et du roi Jacques, n'ont jamais été restaurés; il n'en reste rien que le noble dessin des baies, des tours et des façades, que cet étrange contraste de la brique et de l'ardoise, s'éclairant des feux du soir ou des reflets argentés de la nuit, et cet aspect moitié galant, moitié guerrier, d'un château fort qui, en dedans, contenait un palais splendide dressé sur une montagne, entre une vallée boisée où serpente un fleuve et un parterre qui se dessine sur la lisière d'une vaste forêt.

Je revenais là, comme Ravenswood au château de ses pères; j'avais eu des parents parmi les hôtes de ce château,—il y a vingt ans déjà;—d'autres, habitants de la ville; eu tout, quatre tombeaux... Il se mêlait encore à ces impressions des souvenirs d'amour et de fêtes remontant à l'époque des Bourbons—de sorte que je fus tour à tour heureux et triste tout un soir!

Un incident vulgaire vint m'arracher à la poésie de ces rêves de jeunesse. La nuit étant venue, après avoir parcouru les rues et les places, et salué des demeures aimées jadis, donné un dernier coup d'œil aux côtes de l'étang de Mareil et de Chambourcy, je m'étais enfin reposé d'ans un café qui donne sur la place du Marché. On me servit une chope de bière. Il y avait au fond trois cloportes;—un homme qui a vécu en Orient est incapable de s'affecter d'un pareil détail.

—Garçon! dis-je, il est possible que j'aime les cloportes; mais, une[p. 494] autre fois, si j'en demande, je désirerais qu'on me les servit à part.

Le mot n'était pas neuf, s'étant déjà appliqué à des cheveux servis sur une omelette; mais il pouvait encore être goûté à Saint Germain. Les habitués, les bouchers ou conducteurs de bestiaux, le trouvèrent agréable.

Le garçon me répondit imperturbablement:

—Monsieur, cela ne doit pas vous étonner; on fait en ce moment des réparations au château, et ces insectes se réfugient dans les maisons de ville. Ils aiment beaucoup la bière et y trouvent leur tombeau.

—Garçon, lui dis-je, vous êtes plus beau que nature; et votre conversation me séduit... Mais est-il vrai que l'on fasse des réparations au château?

—Monsieur vient d'en être convaincu.

—Convaincu, grâce à votre raisonnement; mais êtes-vous sûr du fait en lui-même?

—Les journaux en ont parlé.

Absent de France pendant longtemps, je ne pouvais contester ce témoignage. Le lendemain, je me rendis au château pour voir où en était la restauration. Le sergent-concierge me dit, avec un sourire qui n'appartient qu'à un militaire de ce grade:

—Monsieur, seulement pour raffermir les fondations, il faudrait neuf millions; les apportez-vous?

Je suis habitué à ne m'étonner de rien.

—Je ne les ai pas sur moi, observai-je; mais cela pourrait encore se trouver!

—Eh bien, dit-il, quand vous les apporterez, nous vous ferons voir le château.

J'étais piqué; ce qui me fit retourner à Saint-Germain deux jours après. J'avais trouvé l'idée.

[p. 495]

—Pourquoi, me disais-je, ne pas faire une souscription? La France est pauvre; mais il viendra beaucoup d'Anglais l'année prochaine pour l'exposition des Champs-Élysées. Il est impossible qu'ils ne nous aident pas à sauver de la destruction un château qui a hébergé plusieurs générations de leurs reines et de leurs rois. Toutes les familles jacobites y ont passé.—La ville encore est à moitié pleine d'Anglais; j'ai chanté tout enfant les chansons du roi Jacques et pleuré Marie Stuart en déclamant les vers de Ronsard et de du Bellay... La race des king-charles emplit les rues comme une preuve vivante encore des affections de tant de races disparues... Non! me dis-je, les Anglais ne refuseront pas de s'associer à une souscription doublement nationale. Si nous contribuons par des monacos, ils trouveront bien des couronnes et des guinées!

Fort de cette combinaison, je suis allé la soumettre aux habitués du café du Marché. Ils l'ont accueillie avec enthousiasme, et, quand j'ai demandé une chope de bière sans cloportes, le garçon m'a dit:

—Oh! non, monsieur, plus aujourd'hui!

Au château, je me suis présenté la tête haute. Le sergent m'a introduit au corps de garde, où j'ai développé mon idée avec succès, et le commandant, qu'on a averti, a bien voulu permettre que l'on me fît voir la chapelle et les appartements des Stuarts, fermés aux simples curieux. Ces derniers sont dans un triste état, et, quant aux galeries, aux salles antiques et aux chambres des Médicis, il est impossible de les reconnaître depuis des siècles, grâce aux clôtures, aux maçonneries et aux faux plafonds qui ont approprié ce château aux gouvernances militaires.

Que la cour est belle, pourtant! ces profils sculptés, ces arceaux, ces galeries chevaleresques, l'irrégularité même du plan, la teinte rouge des façades, tout cela fait rêver aux châteaux d'Écosse et d'Irlande, à Walter Scott et à Byron. On a tant fait pour Versailles et tant pour Fontainebleau. Pourquoi donc ne pas relever ce débris précieux de notre histoire? La malédiction de Catherine de Médicis, jalouse du monument construit en l'honneur de Diane, s'est continuée sous les Bourbons. Louis XIV craignait de voir la flèche de Saint-Denis; ses successeurs ont tout fait pour Saint-Cloud et Versailles. Aujourd'hui, Saint-Germain attend encore le résultat d'une promesse que la guerre a peut-être empêché de réaliser.


III

UNE SOCIÉTÉ CHANTANTE

Ce que le concierge m'a fait voir avec le plus d'amour, c'est une série de petites loges qu'on appelle les cellules, où couchent quelques militaires du pénitencier. Ce son[p. 496]t de véritables boudoirs ornés de peintures à fresque représentant des paysages. Le lit se compose d'un matelas de crin soutenu par des élastiques; le tout très-propre et très-coquet, comme une cabine d'officier de vaisseau.

Seulement, le jour y manque, comme dans la chambre qu'on m'offrait à Paris, et l'on ne pourrait pas y demeurer ayant un état pour lequel il faudrait du jour.

—J'aimerais, dis-je au sergent, une chambre moins bien, décorée et plus près des fenêtres.

—Quand on se lève avant le jour, c'est bien indifférent! me répondit-il.

Je trouvai cette observation de la plus grande justesse.

En repassant par le corps de garde, je n'eus qu'à remercier le commandant de sa politesse, et le sergent ne voulut accepter aucune buona mano.

Mon idée de souscription anglaise me trottait dans la tête, et j'étais bien aise d'en essayer l'effet sur les habitants de la ville; de sorte qu'allant dîner au pavillon de Henri IV, d'où l'on jouit de la plus admirable vue qui soit en France, dans un kiosque ouvert sur un panorama de dix lieues, j'en fis part à trois Anglais et à une Anglaise, qui en furent émerveillés, et trouvèrent ce plan très-conforme à leurs idées nationales.—Saint-Germain a cela de particulier, que tout le monde s'y connaît, qu'on y parle haut dans les établissements publics, et que l'on peut même s'y entretenir avec des dames anglaises sans leur être présenté. On s'ennuierait tellement sans cela! Puis c'est une population à part, classée, il est vrai, selon les conditions, mais entièrement locale.

Il est très-rare qu'un habitant de Saint-Germain vienne à Paris; certains d'entre eux ne font pas ce voyage une fois en dix ans. Les familles étrangères vivent aussi là entre elles avec la familiarité qui existe dans les villes d'eaux. Et ce n'est pas l'eau, c'est l'air pur que l'on vient chercher à Saint-Germain. Il y a des maisons de santé charmantes, habitées par des gens très-bien portants, mais fatigués du bourdonnement et du mouvement insensés de la capitale. La garnison, qui était autrefois de gardes du corps, et qui est aujourd'hui de cuirassiers de la garde, n'est pas étrangère peut-être à la résidence de quelques jeunes beautés, filles ou veuves, qu'on rencontre à cheval ou à âne sur la route des Loges ou du château du Val.—Le soir, les boutiques s'éclairent rue de Paris et rue au Pain; on cause d'abord sur la porte, on rit, on chante même.—L'accent des voix est fort distinct de celui de Paris; les jeunes filles ont la voix p[p. 497]ure et bien timbrée, comme dans les pays de montagnes. En passant dans la rue de l'Église, j'entendis chanter au fond d'un petit café. J'y voyais entier beaucoup de monde et surtout des femmes. En traversant la boutique, je me trouvai dans une grande salle toute pavoisée de drapeaux et de guirlandes avec les insignes maçonniques et les inscriptions d'usage.—J'ai fait partie autrefois des Joyeux et des Bergers de Syracuse; je n'étais donc pas embarrassé de me présenter.

Le bureau était majestueusement établi sous un dais orné de draperies tricolores, et le président me fit le salut cordial qui se doit à un visiteur.—Je me rappelai qu'aux Bergers de Syracuse, on ouvrait généralement la séance par ce toast: «Aux Polonais!... et à ces dames!» Aujourd'hui, les Polonais sont un peu oubliés.—Du reste, j'ai entendu de fort jolies chansons dans cette réunion, mais surtout des voix de femmes ravissantes. Le Conservatoire n'a pas terni l'éclat de ces intonations pures et naturelles, de ces trilles empruntés au chant du rossignol ou du merle; on n'a pas faussé avec les leçons du solfège ces gosiers si frais et si riches en mélodie. Comment se fait-il que ces femmes chantent si juste? Et pourtant tout musicien de profession pourrait dire à chacune d'elles: «Vous ne savez pas chanter.» Rien n'est amusant comme les chansons que les jeunes filles composent elles-mêmes, et qui font, en général, allusion aux trahisons des amoureux ou aux caprices de l'autre sexe. Quelquefois, il y a des traits de raillerie locale qui échappent au visiteur étranger. Souvent un jeune homme et une jeune fille se répondent comme Daphnis et Chloé, comme Myrtil et Sylvie. En m'attachant à cette pensée, je me suis trouvé tout ému, tout attendri comme à un souvenir de la jeunesse... C'est qu'il y a un Age—âge critique, comme on le dit, pour les femmes, —où les souvenirs renaissent si vivement, que certains dessins oubliés reparaissent sous la trame froissée de la vie! On n'est pas assez vieux pour ne plus songer à l'amour, on n'est plus assez jeune pour penser toujours à plaire.—Cette phrase, je l'avoue, est un peu Directoire. Ce qui l'amène sous ma plume, c'est que j'ai entendu un ancien jeune homme qui, ayant décroché du mur une guitare, exécuta admirablement la vieille romance de Carat:

[p. 498]

Plaisir d'amour ne dure qu'un moment ...
Chagrin d'amour dure toute la vie!

Il avait les cheveux frisés à l'incroyable, une cravate blanche, une épingle de diamant sur son jabot, et des bagues à lacs d'amour. Ses mains étaient blanches et fines comme celles d'une jolie femme. Et, si j'avais été femme, je l'aurais aimé, malgré son âge; car sa voix allait au cœur.

Ce brave homme m'a rappelé mon père, qui, jeune encore, chantait avec goût des airs italiens, à son retour de Pologne. Il y avait perdu sa femme, et ne pouvait s'empêcher de pleurer, en s'accompagnant de la guitare, aux paroles d'une romance qu'elle avait aimée, et dont j'ai toujours retenu ce passage:

Mamma mia, medicate
Questa piaga, per pietà!
Melicerto fu l'arciero
Perché pace in cor non ho!...[43]

Malheureusement, la guitare est aujourd'hui vaincue par le piano, ainsi que la harpe; ce sont là des galanteries et des grâces d'un autre temps. Il faut aller à Saint-Germain pour retrouver, dans le petit monde paisible encore, les charmes effacés de la société d'autrefois.

Je suis sorti par un beau clair de lune, m'imaginant vivre en 1827, époque où j'ai quelque temps habité Saint-Germain. Parmi les jeunes filles présentes à cette petite fête, j'avais reconnu des yeux accentués, des traits réguliers, et, pour ainsi dire, classiques, des intonations particulières au pays, qui me faisaient[p. 499] rêver à des cousines, à des amies de cette époque, comme si dans un autre monde j'avais retrouvé mes premières amours. Je parcourais au clair de lune ces rues et ces promenades endormies. J'admirais les profils majestueux du château, j'allais respirer l'odeur des arbres effeuillés à la lisière de la forêt, je goûtais mieux à cette heure l'architecture de l'église, où repose l'épouse de Jacques II, et qui semble un temple romain[2].

Vers minuit, j'allai frapper à la porte d'un hôtel où je couchais souvent, il y a quelques années. Impossible d'éveiller personne. Des bœufs défilaient silencieusement, et leurs conducteurs ne purent me renseigner sur les moyens de passer la nuit. En revenant sur la place du Marché, je demandai au factionnaire s'il connaissait un hôtel où l'on pût recevoir un Parisien relativement attardé.

—Entrez au poste, on vous dira cela, me répondit-il.

Dans le poste, je rencontrai de jeunes militaires qui me dirent:

—C'est bien difficile! On se couche ici à dix heures; mais chauffez-vous un instant.

On jeta du bois dans le poêle; je me mis à causer de l'Afrique et de l'Asie. Cela les intéressa tellement, que l'on réveillait pour m'écouter ceux qui s'étaient endormis. Je me vis conduit à chanter des chansons arabes et grecques; car la société chantante m'avait mis dans cette disposition. Vers deux heures, un des soldats me dit:

—Vous avez bien couché sous la tente... Si vous voulez, prenez place sur le lit de camp.

On me fit un traversin avec un sac de munition, je m'enveloppai de mon manteau, et je m'apprêtais à dormir quand le ser[p. 500]gent rentra et dit:

—Où est-ce qu'ils ont encore ramassé cet homme-là?

—C'est un homme qui parle assez bien, dit un des fusiliers; il a été en Afrique.

—S'il a été en Afrique, c'est différent, dit le sergent; mais on admet quelquefois ici des individus, qu'on ne connaît pas; c'est imprudent... Ils pourraient enlever quelque chose!

—Ce ne serait pas un matelas, m'écriai-je.

—Ne faites pas attention, me dit l'un des soldats: c'est son caractère; et puis il vient de recevoir une politesse ... ça le rend grognon.

J'ai dormi fort bien jusqu'au point du jour; et, remerciant ces braves soldats ainsi que le sergent, tout à fait radouci, je m'en allai faire un tour vers les coteaux de Mareil pour admirer les splendeurs du soleil levant.

Je le disais tout à l'heure, «mes jeunes années me reviennent,» et l'aspect des lieux aimés rappelle en moi le sentiment des choses passées. Saint-Germain, Senlis et Dammartin, sont les trois villes qui, non loin de Paris, correspondent à mes souvenirs les plus chers. La mémoire de vieux parents morts se rattache mélancoliquement à la pensée de plusieurs jeunes filles dont l'amour m'a fait poëte, ou dont les dédains m'ont fait parfois ironique et songeur.

J'ai appris le style en écrivant des lettres de tendresse ou d'amitié, et, quand je relis celles qui ont été conservées, j'y retrouve fortement tracée l'empreinte de mes lectures d'al[p. 501]ors, surtout de Diderot, de Rousseau et de Sénancourt. Ce que je viens de dire expliquera le sentiment dans lequel ont été écrites les pages suivantes. Je m'étais repris à aimer Saint-Germain par ces derniers beaux jours d'automne. Je m'établis à l'Ange Gardien, et, dans les intervalles de mes promenades, j'ai tracé quelques souvenirs que je n'ose intituler Mémoires, et qui seraient plutôt conçus selon le plan des promenades solitaires de Jean-Jacques. Je les terminerai dans le pays même où j'ai été élevé, et où il est mort.

[1] «O ma mère! guérissez-moi cette blessure, par pitié! Mélicerte fut l'archer par qui j'ai perdu la paix de mon cœur.»

[2] L'intérieur est aujourd'hui restauré dans le style byzantin, et l'on commence à y découvrir des fresques remarquables commencées depuis plusieurs années.


IV

JUVENILIA

Le hasard a joué un si grand rôle dans ma vie, que je ne m'étonne pas en songeant à la façon singulière dont il a présidé à ma naissance. C'est, dira-t-on, l'histoire de tout le monde. Mais tout le monde n'a pas occasion de raconter son histoire.

Et, si chacun le faisait, il n'y aurait pas grand mal: l'expérience de chacun est le trésor de tous.

Un jour, un cheval s'échappa d'une pelouse verte qui bordait l'Aisne, et disparut bientôt entre les halliers; il gagna la région sombre des arbres et se perdit dans la forêt de Compiègne. Cela se passait vers 1770.

Ce n'est pas un accident rare qu'un cheval échappé à travers une forêt, et cependant, je n'ai guère d'autre titre à l'existenc[p. 502]e. Cela est probable du moins, si l'on croit à ce que Hoffmann appelait l'enchaînement des choses.

Mon grand-père était jeune alors. Il avait pris le cheval dans l'écurie de son père, puis il s'était assis sur le bord de la rivière, rêvant à je ne sais quoi, pendant que le soleil se couchait dans les nuages empourprés du Valois et du Beauvoisis.

L'eau verdissait et chatoyait de reflets sombres, des bandes violettes striaient les rougeurs du couchant. Mon grand-père, en se retournant pour partir, ne trouva plus le cheval qui l'avait amené. En vain il le chercha, l'appela jusqu'à la nuit. Il lui fallut revenir à la ferme.

Il était d'un naturel silencieux; il évita les rencontres, monta à sa chambre et s'endormit, comptant sur la Providence et sur l'instinct de l'animal, qui pouvait bien lui faire retrouver la maison.

C'est ce qui n'arriva pas. Le lendemain matin, mon grand-père descendit de sa chambre et rencontra dans la cour son père, qui se promenait à grands pas. Il s'était aperçu déjà qu'il manquait un cheval à l'écurie. Silencieux comme son fils, il n'avait pas demandé quel était le coupable: il le reconnut en le voyant devant lui.

Je ne sais ce qui se passa. Un reproche trop vif fut cause sans doute de la résolution que prit mon grand-père. Il monta à sa chambre, fit un paquet de quelques habits, et, à travers la forêt de Compiègne, il gagna un petit pays situé entre Ermenonville et Senlis, près des étangs de Châalis, vieille résidence carlovingienne. Là, vivait un de ses oncles, qui descendait, dit-on, d'un peintre flamand du XVIIe siècle. Il habitait un ancien pavillon de chasse aujourd'hui ruiné, qui avait fait partie des apanages de Marguerite de Valois. Le champ voisin, entouré de halliers qu'on appelle les bosquets, était situé sur l'emplacement d'un ancien camp romain et a conservé le nom du dixième des Césars. On y récolte du seigle dans les parties qui ne sont pas couvertes de granits et de bruyères. Quelquefois, on y a rencontré, en traçant, des pots étrusques, des médailles, des épées rouillées ou des images informes de dieux celtiques.

Mon grand-père aida le vieillard à cultiver ce champ, et fut récompensé patriarcalement en épousant sa cousine. Je ne sais pas au juste l'époque de leur mariage; mais, comme il se maria avec l'épée, comme aussi ma grand-mère reçut le nom de Marie-Antoinette avec celui de Laurence, il est probable qu'ils furent mariés un peu avant la Révolution. Aujourd'hui, mon grand-père repose, avec sa femme et sa plus jeune fille, au milieu de ce champ qu'il cultivait jadis.[p. 503] Sa fille aînée est ensevelie bien loin de là, dans la froide Silésie, au cimetière catholique polonais de Gross-Glogaw. Elle est morte à vingt-cinq ans des fatigues de la guerre, d'une fièvre qu'elle gagna en traversant un pont chargé de cadavres, où sa voiture manqua d'être renversée. Mon père, chargé de rejoindre l'armée à Moscou, perdit plus tard ses lettres et ses bijoux dans les flots de la Bérésina.

Je n'ai jamais vu ma mère, ses portraits ont été perdus ou volés; je sais seulement qu'elle ressemblait à une gravure du temps, d'après Prudhon ou Fragonard, qu'on appelait la Modestie. La fièvre dont elle est morte m'a saisi trois fois, à des époques qui forment dans ma vie des divisions singulières, périodiques. Toujours, à ces époques, je me suis senti l'esprit frappé des images de deuil et de désolation qui ont entouré mon berceau. Les lettres qu'écrivait ma mère des bords de la Baltique, ou des rives de la Sprée ou du Danube, m'avaient été lues tant de fois! Le sentiment du merveilleux, le goût des voyages lointains, ont été sans doute pour moi le résultat de ces impressions premières, ainsi que du séjour que j'ai fait longtemps dans une campagne isolée au milieu des bois. Livré souvent aux soins des domestiques et des paysans, j'avais nourri mon esprit de croyances bizarres, de légendes et de vieilles chansons. Il y avait là de quoi faire un poète, et je ne suis qu'un rêveur en prose.

J'avais sept ans, et je jouais, insoucieux, sur la porte de mon oncle, quand trois officiers parurent devant la maison; l'or noirci de leurs uniformes brillait à peine sous leurs capotes de soldat. Le premier m'embrassa avec une telle effusion, que je m'écriai:

—Mon père!... tu me fais mal!

De ce jour, mon destin changea.

Tous trois revenaient du siège de Strasbourg. Le plus âgé, sauvé des flots de la Bérésina glacée, me prit avec lui pour m'apprendre ce qu'on appelait me[p. 504]s devoirs. J'étais faible encore, et la gaieté de son plus jeune frère me charmait pendant mon travail. Un soldat qui les servait eut l'idée de me consacrer une partie de ses nuits. Il me réveillait avant l'aube et me promenait sur les collines voisines de Paris, me faisant déjeuner de pain et de crème dans les fermes et dans les laiteries.


V

PREMIÈRES ANNÉES

Une heure fatale sonna pour la France; son héros, captif lui-même au sein d'un vaste empire, voulut réunir dans le champ de Mai l'élite de ses héros fidèles. Je vis ce spectacle sublime dans la loge des généraux. On distribuait aux régiments des étendards ornés d'aigles d'or, confiés désormais à la fidélité de tous.

Un soir, je vis se dérouler sur la grande place de la ville une immense décoration qui représentait un vaisseau en mer. La nef se mouvait sur une onde agitée, et semblait voguer vers une tour qui marquait le rivage. Une rafale violente détruisit l'effet de cette représentation. Sinistre augure, qui présidait à la patrie le retour des étrangers.

Nous revîmes les fils du Nord, et les cavales de l'Ukraine rongèrent encore une fois l'écorce des arbres de nos jardins. Mes sœurs du hameau revinrent à tire-d'aile, comme des colombes plaintives, et m'apportèrent dans leurs bras une tourterelle aux pieds roses, que j'aimais comme une autre sœur.

Un jour, une des belles dames qui visitaient mon père me demanda un léger service: j'eus le malheur de lui répondre avec impatience. Quand je retournai sur la terrasse, la tourterelle s'était envolée.

J'en conçus un tel chagrin, que je faillis mourir d'[p. 505]une fièvre purpurine qui fit porter à l'épiderme tout le sang de mon cœur. On crut me consoler en me donnant pour compagnon un jeune sapajou rapporté d'Amérique par un capitaine, ami de mon père. Cette jolie bête devint la compagne de mes jeux et de mes travaux.

J'étudais à la fois l'italien, le grec et le latin, l'allemand, l'arabe et le persan. Le Pastor fido, Faust, Ovide et Anacréon, étaient mes poëmes et mes poëtes favoris. Mon écriture, cultivée avec soin, rivalisait parfois de grâce et de correction avec les manuscrits les plus célèbres de l'Iram. Il fallait encore que le trait de l'amour perçât mon cœur d'une de ses flèches les plus brûlantes! Celle-là partit de l'arc délié du sourcil noir d'une vierge à l'œil d'ébène, qui s'appelait Héloïse.—J'y reviendrai plus tard.

J'étais toujours entouré de jeunes filles; l'une d'elles était ma tante; deux femmes de la maison, Jeannette et Fanchette, me comblaient aussi de leurs soins. Mon sourire enfantin rappelait celui de ma mère, et mes cheveux blonds, mollement ondulés, couvraient avec caprice la grandeur précoce de mon front. Je devins épris de Fanchette, et je conçus l'idée singulière de la prendre pour épouse selon les rites des aïeux. Je célébrai moi-même le mariage, en figurant la cérémonie au moyen d'une vieille robe de ma grand'mère que j'avais jetée sur mes épaules. Un ruban pailleté d'argent ceignait mon front, et j'avais relevé la pâleur ordinaire de mes joues d'une légère couche de fard. Je pris à témoin le Dieu de nos pères et la Vierge sainte, dont je possédais une image, et chacun se prêta avec complaisance à ce jeu naïf d'un enfant.

Cependant, j'avais grandi; un sang vermeil colorait mes joues; j'aimais à respirer l'air des forêts profondes. Les ombrages d'Ermenonville, les solitudes de Morfontaine, n'avaient plus de secrets pour moi. Deux de mes cousines habitaient par là. J'étais fier de les accompagner dans ces vieilles forêts, qui semblaient leur domaine.

Le soir, pour divertir de vieux parents, nous représentions les chefs-d'œuvre des poëtes, et un public bienveillant nous comblait d'éloges et de couronnes. Une jeune fille vive et spirituelle, nommée Louise, partageait nos triomphes; on l'aimait dans cette famille, où elle représentait la gloire des arts.

Je m'étais rendu très-fort sur la danse. Un mulâtre, nommé Major, m'enseignait à la fois les premiers éléments de cet art et ceux de la musique, pendant qu'un peintre de portraits, nommé Mignard[p. 506], me donnait des leçons de dessin. Mademoiselle Nouvelle était l'étoile de notre salle de danse. Je rencontrai un rival dans un joli garçon nommé Provost. Ce fut lui qui m'enseigna l'an dramatique: nous représentions ensemble de petites comédies qu'il improvisait avec esprit. Mademoiselle Nouvelle était naturellement notre actrice principale et tenait une balance si exacte entre nous deux, que nous soupirions sans espoir... Le pauvre Provost s'est fait depuis acteur sous le nom de Raymond; il se souvint de ses premières tentatives, et se mit à composer des féeries, dans lesquelles il eut pour collaborateurs les frères Cogniard.—Il a fini bien tristement en se prenant de querelle avec un régisseur de la Gaieté, auquel il donna un soufflet Rentré chez lui, il réfléchit amèrement aux suites de son imprudence, et, la nuit suivante, se perça le cœur d'un coup de poignard.


VI

HÉLOÏSE

La pension que j'habitais avait un voisinage de jeunes brodeuses. L'une d'elles, qu'on appelait la Créole, fut l'objet de mes premiers vers d'amour; son œil sévère, la sereine placidité de son profil grec, me réconciliaient avec la froide dignité des études; c'est pour elle que je composai des traductions versifiées de l'ode d'Horace A Tyndaris, et d'une mélodie de Byron, dont je traduisais ainsi le refrain:

Dis-moi, jeune fille d'Athènes,
Pourquoi m'as-tu ravi mon cœur[p. 507]?

Quelquefois, je me levais dès le point du jour et je prenais la route de ***, courant et déclamant mes vers au milieu d'une pluie battante. La cruelle se riait de mes amours errantes et de mes soupirs I C'est pour elle que je composai une poésie, imitée d'une mélodie de Thomas Moore.

J'échappe à ces amours volages pour raconter mes premières peines. Jamais un mot blessant, un soupir impur, n'avaient souillé l'hommage que je rendais à mes cousines. Héloïse, la première, me fit connaître la douleur. Elle avait pour gouvernante une bonne vieille Italienne qui fut instruite de mon amour. Celle-ci s'entendit avec la servante de mon père pour nous procurer une entrevue. On me fit descendre en secret dans une chambre où la figure d'Héloïse était représentée par un vaste tableau. Une épingle d'argent perçait le nœud touffu de ses cheveux d'ébène, et son buste étincelait comme celui d'une reine, pailleté de tresses d'or sur un fond de soie et de velours. Éperdu, fou d'ivresse, je m'étais jeté à genoux devant l'image; une porte s'ouvrit, Héloïse vint à ma rencontre et me regarda d'un œil souriant.

—Pardon, reine, m'écriai-je, je me croyais le Tasse aux pieds d'Éléonore, ou le tendre Ovide aux pieds de Julie!...

Elle ne put rien me répondre, et nous restâmes tous deux muets dans une demi-obscurité. Je n'osai lui baiser la main, car mon cœur se serait brisé.—O douleurs et regrets de mes jeunes amours perdues! que vos souvenirs sont cruels! «Fièvres éteintes de l'âme humaine, pourquoi revenez-vous encore échauffer un cœur qui ne bat plus?» Héloïse est mariée aujourd'hui; Fanchette, Sylvie et Adrienne sont à jamais perdues pour moi:—le monde est désert. Peuplé de fantômes aux voies plaintives, il murmure des chants d'amour sur les débris de mon néant! Revenez pourtant, douces images; j'ai tant aimé! j'ai tant souffert! «Un oiseau qui vole dans l'air a dit son secret au bocage, qui l'a redit au vent qui passe,—et les eaux plaintives ont répété le mot suprême:—Amour! amour!»


VII

VOYAGE AU NORD

Que l[p. 508]e vent enlève ces pages écrites dans des instants de fièvre ou de mélancolie, peu importe: il en a déjà dispersé quelques-unes, et je n'ai pas le courage de les récrire. En fait de mémoires, on ne sait jamais si le public s'en soucie, et cependant je suis du nombre des écrivains dont la vie tient intimement aux ouvrages qui les ont fait connaître. N'est-on pas aussi, sans le vouloir, le sujet de biographies directes ou déguisées? Est-il plus modeste de se peindre dans un roman sous le nom de Lélio, d'Octave ou d'Arthur, ou de trahir ses plus intimes émotions dans un volume de poésies? Qu'on nous pardonne ces élans de personnalité, à nous qui vivons sous le regard de tous, et qui, glorieux ou perdus, ne pouvons plus atteindre au bénéfice de l'obscurité!

Si je pouvais faire un peu de bien en passant, j'essayerais d'appeler quelque attention sur ces pauvres villes délaissées dont les chemins de fer ont détourné la circulation et la vie. Elles s'asseyent tristement sur les débris de leur fortune passée, et se concentrent en elles-mêmes, jetant un regard désenchanté sur les merveilles d'une civilisation qui les condamne ou les oublie. Saint-Germain m'a fait penser à Senlis, et, comme c'était un mardi, j'ai pris l'omnibus de Pontoise, qui ne circule plus que les jours de marché. J'aime à contrarier les chemins de fer, et Alexandre Dumas, que j'accuse d'avoir un peu brodé dernièrement sur mes folies de jeunesse, a dit avec vérité que j'avais dépensé deux cents francs et mis huit jours pour l'aller voir à Bruxelles, par l'ancienne route de Flandre, et en dépit du chemin de fer du Nord.

Non, je n'admettrai jamais, quelles que soient les difficultés des terrains, que l'on fasse huit lieues, ou, si vous voulez, trente-deux kilomètres, pour aller à Poissy en évitant Saint-Germain, et trente lieues pour aller à Compiègne en évitant Senlis. Ce n'est qu'en France que l'on peut rencontrer des chemins si contrefaits. Quand le chemin belge perçait douze montagnes pour arriver à Spa, nous étions en[p. 509] admiration devant ces faciles contours de notre principale artère, qui suivent tour à tour les lits capricieux de la Seine et de l'Oise, pour éviter une ou deux pentes de l'ancienne route du Nord.

Pontoise est encore une de ces villes, situées sur des hauteurs, qui me plaisent par leur aspect patriarcal, leurs promenades, leurs points de vue, et la conservation de certaines mœurs, qu'on ne rencontre plus ailleurs. On y joue encore dans les rues, on cause, on chante le soir sur le devant des portes; les restaurateurs sont des pâtissiers; on trouve chez eux quelque chose de la vie de famille; les rues, en escaliers, sont amusantes à parcourir; la promenade tracée sur les anciennes tours domine la magnifique vallée où coule l'Oise. De jolies femmes et de beaux enfants s'y promènent. On surprend en passant, on envie tout ce petit monde paisible qui vit à part dans ses vieilles maisons, sous ses beaux arbres, au milieu de ces beaux aspects et de cet air pur. L'église est belle et d'une conservation parfaite. Un magasin de nouveautés parisiennes s'éclaire auprès, et ses demoiselles sont vives et rieuses comme dans la Fiancée de M. Scribe... Ce qui fait le charme, pour moi, des petites villes un peu abandonnées, c'est que j'y retrouve quelque chose du Paris de ma jeunesse. L'aspect des maisons, la forme des boutiques, certains usages, quelques costumes ... A ce point de vue, si Saint-Germain rappelle 1830, Pontoise rappelle 1820;—je vais plus loin encore retrouver mon enfance et le souvenir de mes parents.

Cette fois, je bénis le chemin de fer,—une heure au plus me sépare de Saint-Leu:—le cours de l'Oise, si calme et si verte, découpant au clair de lune ses îlots de peupliers, l'horizon festonné de collines et de forêts, les villages aux noms connus qu'on appelle à chaque station, l'accent déjà sensible des paysans qui montent d'une distance à l'autre, les jeunes filles coiffées de madras, selon l'usage de cette province, tout cela m'attendrit et me charme: il me semble que je respire un autre air; et, mettant le pied sur le sol, j'éprouve un sentiment plus vif encore que celui qui m'animait naguère en repassant le Rhin: la terre paternel[p. 510]le, c'est deux fois la patrie.

J'aime beaucoup Paris, où le hasard m'a fait naître, mais j'aurais pu naître aussi bien sur un vaisseau, et Paris, qui porte dans ses armes la bari ou nef mystique des Égyptiens, n'a pas dans ses murs cent mille Parisiens véritables. Un homme du Midi, s'unissant là par hasard à une femme du Nord, ne peut produire un enfant de nature lutécienne. On dira à cela: «Qu'importe!» Mais demandez un peu aux gens de province s'il importe d'être de tel ou tel pays.

Je ne sais si ces observations ne semblent pas bizarres; cherchant à étudier les autres dans moi-même, je me dis qu'il y a dans l'attachement à la terre beaucoup de l'amour de la famille. Cette piété qui s'attache aux lieux est aussi une portion du noble sentiment qui nous unit à la patrie. En revanche, les cités et les villages se parent avec fierté des illustrations qui proviennent de leur sol. Il n'y a plus là division ou jalousie locale, tout se rapporte au centre national, et Paris est le foyer de toutes ces gloires. Me direz-vous pourquoi j'aime tout le monde dans ce pays, où je retrouve des intonations connues autrefois, où les vieilles ont les traits de celles qui m'ont bercé, où les jeunes gens et les jeunes filles me rappellent les compagnons de ma première jeunesse? Un vieillard passe: il m'a semblé voir mon grand-père; il parle, c'est presque sa voix;—cette jeune personne a les traits de ma tante, morte à vingt-cinq ans; une plus jeune me rappelle une petite paysanne qui m'a aimé, qui m'appelait son petit mari,—qui dansait et chantait toujours, et qui, le dimanche au printemps, se faisait des couronnes de marguerites. Qu'est-elle devenue, la pauvre Célénie, avec qui je courais dans la forêt de Chantilly, et qui avait si peur des gardes-chasse et des loups!


VIII

[p. 511]

CHANTILLY

Voici les deux tours de Saint-Leu, le village sur la hauteur, séparé par le chemin de fer de la partie qui borde l'Oise. On monte vers Chantilly en côtoyant de hautes collines de grès d'un aspect solennel, puis c'est un bout de la forêt; la Nonette brille dans les prés bordant les dernières maisons de la ville. La Nonette! une des chères petites rivières où j'ai péché des écrevisses; de l'autre côté de la forêt coule sa sœur la Thève, où je me suis presque noyé pour n'avoir pas voulu paraître poltron devant la petite Célénie!

Célénie m'apparaît souvent dans mes rêves comme une nymphe des eaux, tentatrice naïve, follement enivrée de l'odeur des prés, couronnée d'ache et de nénufar, découvrant, dans son rire enfantin, entre ses joues à fossettes, les dents de perles de la nixe germanique. Et certes, l'ourlet de sa robe était très-souvent mouillé comme il convient à ses pareilles... Il fallait lui cueillir des fleurs aux bords marneux des étangs de Commelle, ou parmi les joncs et oseraies qui bordent les métairies de Coye. Elle aimait les grottes perdues dans les bois, les ruines des vieux châteaux, les temples écroulés aux colonnes festonnées de lierre, le foyer des bûcherons, où elle chantait et racontait les vieilles légendes du pays;—madame de Montfort, prisonnière dans sa tour, qui tantôt s'envolait en cygne, et tantôt frétillait en beau poisson d'or dans les fossés de son château;—la fille du pâtissier, qui portait des gâteaux au comte Ory, et qui, forcée à passer la nuit chez son seigneur, lui demanda son poignard pour ouvrir le nœud d'un lacet et s'en perça le cœur;—les moines rouges, qui enlevaient les femmes, et les plongeaient dans des souterrains;—la fille du sire de Pontarmé, éprise du beau Lautrec, et enfermée sept ans par son père, après quoi elle meurt; et le chevalier, revenant de la croisade, fait découdre avec un couteau d'or fin son linceul de fine toile; elle ressuscite, mais ce n'est plus qu'une goule affamée de sang... Henri IV et Gabrielle, Biron et Marie de Loches, et que sais-je encore de tant de récits dont sa mémoire était peuplée! Saint Rieul parlant aux grenouilles, saint Nicolas ressuscitant les trois petits enfants hachés comme chair à pâté par un boucher de Clermont-sur-Oise. Saint Léonard, saint Loup et saint Guy ont laissé dans ces cantons mille témoignages de leur sainteté et de leurs miracles. Célénie montait sur les roches ou sur les dolmens druidiques, et les racontait aux jeunes bergers. Cette petite Velléda du vieux pays des Sylvanectes m'a la[p. 512]issé des souvenirs que le temps ravive. Qu'est-elle devenue? Je m'en informerai du côté de la Chapelle-en-Serval ou de Charlepont, ou de Montméliant... Elle avait des tantes partout, des cousines sans nombre: que de morts dans tout celai que de malheureux sans doute dans un pays si heureux autrefois!

Au moins, Chantilly porte noblement sa misère; comme ces vieux gentilshommes au linge blanc, à la tenue irréprochable, il a cette fière attitude qui dissimule le chapeau déteint ou les habits râpés... Tout est propre, rangé, circonspect; les voix résonnent harmonieusement dans les salles sonores. On sent partout l'habitude du respect, et la cérémonie qui régnait jadis au château règle un peu les rapports des placides habitants. C'est plein d'anciens domestiques retraités, conduisant des chiens invalides;—quelques-uns sont devenus des maîtres, et ont pris l'aspect vénérable des vieux seigneurs qu'ils ont servis.

Chantilly est comme une longue rue de Versailles. Il faut voir cela l'été, par un splendide soleil, en passant à grand bruit sur ce beau pavé qui résonne. Tout est préparé là pour les splendeurs princières et pour la foule privilégiée des chasses et des courses. Rien n'est étrange comme cette grande porte qui s'ouvre sur la pelouse du château et qui semble un arc de triomphe, comme le monument voisin, qui paraît une basilique et qui n'est qu'une écurie. Il y a là quelque chose encore de la lutte des Condé contre la branche aînée des Bourbons. C'est la chasse qui triomphe à défaut de la guerre, et où cette famille trouva encore une gloire après que Clio eut déchiré les pages de la jeunesse guerrière du grand Condé, comme l'exprime le mélancolique tableau qu'il a fait peindre lui-même.

A quoi bon maintenant revoir ce château démeublé qui n'a plus à lui que le cabinet satirique de Watteau et l'ombre tragique du cuisinier Vatel se perçant le cœur dans un fruitier! J'ai mieux aimé entendre les regrets sincères de mon hôtesse touchant ce bon prince de Condé, qui est encore le sujet des conversations locales. Il y a dans ces sortes de villes quelque chose de pareil à ces cercles du purgatoire de Dante immobilisés dans un seul souvenir, et où se refont dans un centre plus étroit les actes de la vie passée.

—Et qu'est devenue votre fille, qui était si blonde et gaie? lui ai-je dit; elle s'est sans doute mariée?

—Mon Dieu oui, et, depuis, elle est morte de la poitrine ...

J'ose à peine dire que cela me frappa plus vivement que les souvenirs du prince de Condé. Je l'avais vue toute jeune, et certes je l'aurais aimée, si à cette époque je n'avais eu le cœur occupé d'une autre... Et maintenant voilà que je pense à la ballade allemande la Fille de l'hôtesse, et aux trois compagnons, dont l'un disait: «Oh! si je l'avais connue, comme je l'aurais aimée!»—et le second: «Je t'ai connue, et je t'ai tendrement aimée!»—et le troisième: «Je ne [p. 513]t'ai pas connue ... mais je t'aime et t'aimerai pendant l'éternité!»

Encore une figure blonde qui pâlit, se détache et tombe glacée à l'horizon de ces bois baignés de vapeurs grises... J'ai pris la voiture de Senlis, qui suit le cours de la Nonette en passant par Saint-Firinin et par Courteuil; nous laissons à gauche Saint-Léonard et sa vieille chapelle, et nous apercevons déjà le haut clocher de la cathédrale. A gauche est le champ des Raines, où saint Rieul, interrompu par les grenouilles dans une de ses prédications, leur imposa silence, et, quand il eut fini, permit à une seule de se faire entendre à l'avenir. Il y a quelque chose d'oriental dans cette naïve légende et dans cette bonté du saint, qui permet du moins à une grenouille d'exprimer les plaintes des autres.

J'ai trouvé un bonheur indicible à parcourir les rues et les ruelles de la vieille cité romaine, si célèbre encore depuis par ses sièges et ses combats. «O pauvre ville! que tu es enviée!» disait Henri IV.—Aujourd'hui, personne n'y pense, et ses habitants paraissent peu se soucier du reste de l'univers. Ils vivent plus à part encore que ceux de Saint-Germain. Cette colline aux antiques constructions domine fièrement son horizon de prés verts bordés de quatre forêts; Halatte, Apremont, Pontarmé, Ermenonville, dessinent au loin leurs masses ombreuses où pointent çà et là les ruines des abbayes et des châteaux.

En passant devant la porte de Reims, j'ai rencontré une de ces énormes voitures de saltimbanques qui promènent de foire en foire toute une famille artistique, son matériel et son ménage. Il s'était mis à pleuvoir, et l'on m'offrit cordialement un abri. Le local était vaste, chauffé par un poêle, éclairé par huit fenêtres, et six personnes paraissaient y vivre assez commodément. Deux jolies filles s'occupaient de repriser leurs ajustements pailletés, une femme encore belle faisait la cuisine et le chef de la famille donnait des leçons de maintien à un jeune homme de bonne mine qu'il dressait à jouer les amoureux. C'est que. ces gens ne se bornaient pas aux exercices d'agilité, et jouaient aussi la comédie. On les invitait souvent dans les châteaux de la province, et ils me montrèrent plusieurs attestations de leurs talents, signées de nom[p. 514]s illustres. Une des jeunes filles se mit à déclamer des vers d'une vieille comédie du temps au moins de Montfleury, car le nouveau répertoire leur est défendu. Ils jouent aussi des pièces à l'impromptu sur des canevas à l'italienne, avec une grande facilité d'invention et de répliques. En regardant les deux jeunes filles, l'une vive et brune, l'autre blonde et rieuse, je me mis à penser à Mignon et Philine dans Wilhelm Meister, et voilà un rêve germanique qui me revient entre la perspective des bois et l'antique profil de Senlis. Pourquoi ne pas rester dans cette maison errante à défaut d'un domicile parisien? Mais il n'est plus temps d'obéir à ces fantaisies de la verte bohème; et j'ai pris congé de mes hôtes, car la pluie avait cessé.


LES CHIMÈRES.

EL DESDICHADO.


Je suis le ténébreux,—le veuf,—l'inconsolé,
Le prince d'Aquitaine à la tour abolie:
Ma seule étoile est morte,—et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du tombeau, toi qui m'as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d'Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,
[p. 515]Et la treille où le pampre à la rose s'allie.

Suis-je Amour ou Phébus?... Lusignan ou Biron?
Mon front est rouge encor du baiser de la reine;
J'ai rêvé dans la grotte où nage la syrène ...

Et j'ai deux fois vainqueur traversé l'Achéron:
Modulant tour à tour sur la lyre d'Orphée
Les soupirs de la sainte et les cris de la fée.



MYRTHO.

Je pense à toi, Myrtho, divine enchanteresse,
Au Pausilippe altier, de mille feux brillant,
A ton front inondé des clartés d'Orient,
Aux raisins noirs mêlés avec l'or de ta tresse.

C'est dans ta coupe aussi que j'avais bu l'ivresse.
Et dans l'éclair furtif de ton œil souriant,
Quand aux pieds d'Iacchus on me voyait priant,
Car la Muse m'a fait l'un des fils de la Grèce.

Je sais pourquoi là-bas le volcan s'est rouvert ...
C'est qu'hier tu l'avais touché d'un pied agile,
Et de cendres soudain l'horizon s'est couvert.

Depuis qu'un duc normand brisa tes dieux d'argile,
Toujours, sous les rameaux du laurier de Virgile,
Le pâte Hortensia s'unit au, Myrtue vert!



HORUS.

Le dieu Kneph en tremblant ébranlait l'univers:
Isis, la mère, alors se leva sur sa couche,
Fit un geste de haine à son époux farouche,
Et l'ardeur d'autrefois brilla dans ses yeux verts.

[p. 516]«Le voyez-vous, dit-elle, il meurt, ce vieux pervers,
Tous les frimas du monde ont passé par sa bouche,
Attachez son pied tors, éteignez son œil louche,
C'est le dieu des volcans et le roi des hivers!

L'aigle a déjà passé, l'esprit nouveau m'appelle,
J'ai revêtu pour lui la robe de Cybèle ...
C'est l'enfant bien-aimé d'Hermès et d'Osiris!»

La Déesse avait fui sur sa conque dorée,
La mer nous renvoyait son image adorée,
Et les cieux rayonnaient sous l'écharpe d'Iris.



ANTÉROS.


Tu demandes pourquoi j'ai tant de rage au cœur
Et sur un col flexible une tête indomptée;
C'est que je suis issu de la race d'Antée,
Je retourne les dards contre le dieu vainqueur.

Oui, je suis de ceux-là qu'inspire le Vengeur,
Il m'a marqué le front de sa lèvre irritée,
Sous la pâleur d'Abel, hélas! ensanglantée,
J'ai parfois de Caïn l'implacable rougeur!

Jéhovah! le dernier, vaincu par ton génie,
Qui, du fond des enfers, criait: «O tyrannie!»
C'est mon aïeul Bélus ou mon père Dagon ...

Ils m'ont plongé trois fois dans les eaux du Cocyte,
Et protégeant tout seul ma mère Amalécyte,
[p. 517]Je ressème à ses pieds les dents du vieux dragon.



DELFICA.

La connais-tu, Dafné, cette ancienne romance,
Au pied du sycomore, ou sous les lauriers blancs,
Sous l'olivier, le myrthe ou les saules tremblants,
Cette chanson d'amour ... qui toujours recommence!

Reconnais-tu le TEMPLE, au péristyle immense,
Et les citrons amers où s'imprimaient tes dents?
Et la grotte, fatale aux hôtes imprudents,
Où du dragon vaincu dort l'antique semence.

Ils reviendront ces dieux que tu pleures toujours!
Le temps va ramener l'ordre des anciens jours;
La terre a tressailli d'un souffle prophétique ...

Cependant la sibylle au visage latin
Est endormie encor sous l'arc de Constantin:
—Et rien n'a dérangé le sévère portique.



ARTÉMIS.

La Treizième revient... C'est encor la première;
Et c'est toujours la seule,—ou c'est le seul moment
Car es-tu reine, ô toi! la première ou dernière?
[p. 518]Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant?...

Aimez qui vous aima du berceau dans la bière;
Celle que j'aimai seul m'aime encor tendrement:
C'est la mort—ou la morte... O délice! ô tourment!
La rose qu'elle tient, c'est la Rose trémière.

Sainte napolitaine aux mains pleines de feux,
Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule:
As-tu trouvé ta croix dans le désert des cieux?

Roses blanches, tombez! vous insultez nos dieux:
Tombez fantômes blancs de votre ciel qui brûle:
—La sainte de l'abîme est plus sainte à mes yeux!



LE CHRIST AUX OLIVIERS.


Dieu est mort e le ciel est vide...
Pleurez! enfants, vous n'avez plus de père!
Jean Paul.



I.

Quand le Seigneur, levant au ciel ses maigres bras,
Sous les arbres sacrés, comme font les poëtes,
Se fut longtemps perdu dans ses douleurs muettes,
Et se jugea trahi par des amis ingrats;

Il se tourna vers ceux qui l'attendaient en bas
Rêvant d'être des rois, des sages, des prophètes ...
Mais engourdis, perdus dans le sommeil des bêtes,
Et se prit à crier: «Non, Dieu n'existe pas!»

Ils dormaient. «Mes amis, savez-vous la nouvelle?
[p. 519]J'ai touché de mon front à la voûte éternelle;
Je suis sanglant, brisé, souffrant pour bien des jours!

Frères, je vous trompais: Abîme! abîme! abîme!
Le dieu manque à l'autel, où je suis la victime ...
Dieu n'est pas! Dieu n'est plus!» Mais ils dormaient toujours!


II.

Il reprit: «Tout est mort! J'ai parcouru les mondes;
Et j'ai perdu mon vol dans leurs chemins lactés,
Aussi loin que la vie, en ses veines fécondes,
Répand des sables d'or et des flots argentés:

Partout le sol désert côtoyé par des ondes,
Des tourbillons confus d'océans agités ...
Un souffle vague émeut les sphères vagabondes,
Mais nul esprit n'existe en ces immensités.

En cherchant l'œil de Dieu, je n'ai vu qu'un orbite
Vaste, noir et sans fond; d'où la nuit qui l'habite
Rayonne sur le monde et s'épaissit toujours;

Un arc-en-ciel étrange entoure ce puits sombre,
Seuil de l'ancien chaos dont le néant est l'ombre,
Spirale, engloutissant les Mondes et les Jours!


III.

«Immobile Destin, muette sentinelle,
Froide Nécessité!... Hasard qui l'avançant,
Parmi les mondes morts sous la neige éternelle,
Refroidis, par degrés l'univers pâlissant,

Sais-tu ce que tu fais, puissance originelle,
De tes soleils éteints, l'un l'autre se froissant ...
Es-tu sûr de transmettre une haleine immortelle,
Entre un monde qui meurt et l'autre renaissant?...

O mon père! est-ce toi que je sens en moi-même?
[p. 520]As-tu pouvoir de vivre et de vaincre la mort?
Aurais-tu succombé sous un dernier effort

De cet ange des nuits que frappa l'anathème ...
Car je me sens tout seul à pleurer et souffrir,
Hélas! et si je meurs, c'est que tout va mourir!»


IV.

Nul n'entendait gémir l'éternelle victime,
Livrant au monde en vain tout son cœur épanché;
Mais prêt à défaillir et sans force penché,
Il appela le seul—éveillé dans Solyme:

«Judas! lui cria-t-il, tu sais ce qu'on m'estime,
Hâte-toi de me vendre, et finis ce marché:
Je suis souffrant, ami! sur la terre couché ...
Viens! ô toi qui, du moins, as la force du crime!»

Mais Judas s'en allait mécontent et pensif,
Se trouvant mal payé, plein d'un remords si vif
Qu'il lisait ses noirceurs sur tous les murs écrites ...

Enfin Pilate seul, qui veillait pour César,
Sentant quelque pitié, se tourna par hasard:
«Allez chercher ce fou!» dit-il aux satellites.


V

C'était bien lui, ce fou, cet insensé sublime ...
Cet Icare oublie qui remontait les cieux,
Ce Phaéton perdu sous la foudre des dieux,
[p. 521]Ce bel Atys meurtri que Cybèle ranime!

L'augure interrogeait le flanc de la victime,
La terre s'enivrait de ce sang précieux ...
L'univers étourdi penchait sur ses essieux,
Et l'Olympe un instant chancela vers l'abîme.

«Réponds! criait César à Jupiter Ammon,
Quel est ce nouveau dieu qu'on impose à la terre?
Et si ce n'est un dieu, c'est au moins un démon ...»

Mais l'oracle invoqué pour jamais dut se taire;
Un seul pouvait au monde expliquer ce mystère:
—Celui qui donna l'âme aux enfants du limon.



VERS DORÉS.


Eh quoi! tout est sensible!
PYTHAGORE.


Homme, libre penseur! le crois-tu seul pensant
Dans ce monde où la vie éclate en toute chose?
Des forces que tu tiens ta liberté dispose,
Mais de tous tes conseils l'univers est absent.

Respecte dans la bête un esprit agissant:
Chaque fleur est une âme à la Nature éclose;
Un mystère d'amour dans le métal repose;
«Tout est sensible!» Et tout sur ton être est puissant.

Crains, dans le mur aveugle, un regard qui t'épie:
[p. 522]A la matière même un verbe est attaché ...
Ne la fais pas servir à quelque usage impie!

Souvent dans l'être obscur habite un Dieu caché;
Et comme un œil naissant couvert par ses paupières,
Un pur esprit s'accroît sous l'écorce des pierres!


CORILLA

[De l'édition de Les filles du feu; Giraud, 1854.]

FABIO.—MARCELLI.—MAZETTO, garçon de théâtre. CORILLA, prima dona.

Le boulevard de Sainte-Lucie, à Naples, près de l'Opéra.

FABIO, MAZETTO.

FABIO. Si tu me trompes, Mazetto, c'est un triste métier que tu fais là...

MAZETTO. Le métier n'en est pas meilleur; mais je vous sers fidèlement. Elle viendra ce soir, vous dis-je; elle a reçu vos lettres et vos bouquets.

FABIO. Et la chaîne d'or, et l'agrafe de pierres fines?

MAZETTO. Vous ne devez pas douter qu'elles ne lui soient parvenues aussi, et vous les reconnaîtrez[p. 524] peut-être à son cou et à sa ceinture; seulement, la façon de ces bijoux est si moderne, qu'elle n'a trouvé encore aucun rôle où elle pût les porter comme faisant partie de son costume.

FABIO. Mais, m'a-t-elle vu seulement? m'a-t-elle remarqué à la place où je suis assis tous les soirs pour l'admirer et l'applaudir, et puis-je penser que mes présents ne seront pas la seule cause de sa démarche?

MAZETTO. Fi, monsieur! ce que vous avez donné n'est rien pour une personne de cette volée; et, dès vous vous connaîtrez mieux, elle vous répondra par quelque portrait entouré de perles qui vaudra le double. Il en est de même des dix ducats que vous m'avez remis déjà, et des vingt autres que vous m'avez promis dès que vous aurez l'assurance de votre premier rendez-vous; ce n'est qu'argent prêté, je vous l'ai dit, et ils vous reviendront un jour avec de gros intérêts.

FABIO. Va, je n'en attends rien.

MAZETTO. Non, monsieur, il faut que vous sachiez à quels gens vous avez affaire, et que, loin de vous ruiner, vous êtes ici sur le vrai chemin de votre fortune; veuillez donc me compter la somme convenue, car je suis forcé de me rendre au théâtre pour y remplir mes fonctions de chaque soir.

FABIO. Mais pourquoi n'a-t-elle pas fait de réponse, et n'a-t-elle pas marqué de rendez-vous?

MAZETTO. Parce que, ne vous ayant encore vu que[p. 525] de loin, c'est-à-dire de la scène aux loges, comme vous ne l'avez vue vous-même que des loges à la scène, elle veut connaître avant tout votre tenue et vos manières, entendez-vous? votre son de voix, que sais-je! Voudriez-vous que la première cantatrice de San-Carlo acceptât les hommages du premier venu sans plus d'information?

FABIO. Mais l'oserai-je aborder seulement? et dois-je m'exposer, sur ta parole, à l'affront d'être rebuté, ou d'avoir, à ses yeux, la mine d'un galant de carrefour?

MAZETTO. Je vous répète que vous n'avez rien à faire qu'à vous promener le long de ce quai, presque désert à celle heure; elle passera, cachant son visage baissé sous la frange de sa mantille; elle vous adressera la parole elle-même, et vous indiquera un rendez-vous pour-ce soir, car l'endroit est peu propres une conversation suivie. Serez-vous content?

FABIO. O Mazetto! si tu dis vrai, tu me sauves la vie!

MAZETTO. Et, par reconnaissance, vous me prêtez les vingt louis convenus.

FABIO. Tu les recevras quand je lui aurai parlé.

MAZETTO. Vous êtes méfiant; mais votre amour m'intéresse, et je l'aurais servi par pure amitié, si je n'avais à nourrir ma famille. Tenez-vous là comme rêvant en vous-même et composant quelque sonnet; je vais rôder aux environs pour prévenir toute surprise. (Il sort.[p. 526])

FABIO, seul.

Je vais la voir! la voir pour la première fois à la lumière du ciel, entendre, pour la première fois, des paroles qu'elle aura pensées! Un mot d'elle va réaliser mon rêve ou le faire envoler pour toujours! Ah! j'ai peur de risquer ici plus que je ne puis gagner; ma passion était grande et pure, et rasait le monde sans le toucher, elle n'habitait que des palais radieux et des rives enchantées; la voici ramenée à la terre et contrainte à cheminer comme toutes les autres. Ainsi que Pygmalion, j'adorais la forme extérieure d'une femme; seulement la statue se mouvait tous les soirs sous mes yeux avec une grâce divine, et, de sa bouche, il ne tombait que des perles de mélodies. Et maintenant voici qu'elle descend à moi. Mais l'amour qui a fait ce miracle est un honteux valet de comédie, et le rayon qui fait vivre pour moi cette idole adorée est de ceux que Jupiter versait au sein de Danaé!... Elle vient, c'est bien elle; oh! le cœur me manque, et je serais tenté de m'enfuir si elle ne m'avait aperçu déjà!

FABIO, UNE DAME en mantille.

LA DAME, passant près de lui. Seigneur cavalier, donnez-moi le bras, je vous prie, de peur qu'on ne nous observe, et marchons naturellement. Vous m'avez écrit...

[p. 527]

FABIO. Et je n'ai reçu de vous aucune réponse...

LA DAME. Tiendriez-vous plus à mon écriture qu'à mes paroles?

FABIO. Votre bouche ou votre main m'en voudrait si j'osais choisir.

LA DAME. Que l'une soit le garant de l'autre: vos lettres m'ont touchée, et je consens à l'entrevue que vous me demandez. Vous savez pourquoi je ne puis vous recevoir chez moi?

FABIO. On me l'a dit.

LA DAME. Je suis très-entourée, très-gênée dans toutes mes démarches. Ce soir, à cinq heures de la nuit, attendez-moi au rond-point de la Villa-Realo, j'y viendrai sous un déguisement, et nous pourrons avoir quelques instants d'entretien.

FABIO. J'y serai.

LA DAME. Maintenant, quittez mon bras et ne me suivez pas, je me rends au théâtre. Ne paraissez pas dans la salle ce soir... Soyez discret et confiant.

(Elle sort.)

FABIO, seul. C'était bien elle!... En me quittant, elle s'est tonte révélée dans un mouvement, comme la Vénus de Virgile. J'avais à peine reconnu son visage, et pourtant l'éclair de ses yeux me traversait le cœur, de même qu'au théâtre, lorsque son regard vient croiser le mien dans la foule. Sa voix ne perd pas de son charme en prononçant de simples paroles; et, cependant, je croyais jusqu'ici qu'elle ne devait avoir que le chant, comme les oiseaux! Mais ce[p. 528] qu'elle m'a dit vaut tous les vers de Métastase, et ce timbre si pur, et cet accent si doux, n'empruntent rien pour séduire aux mélodies de Paesiello ou de Gimarosa. Ah! toutes ces héroïnes que j'adorais en elle, Sophonisbe, Alcime, Herminie, et même cette blonde Molinara, qu'elle joue à ravir avec des habits moins splendides, je les voyais toutes enfermées à la fois sous cette mantille coquette, sous cette coiffe de satin... Encore Mazetto!

FABIO, MAZETTO.

MAZETTO. Eh bien! seigneur, suis-je un fourbe, un homme sans parole, un homme sans honneur?

FABIO. Tu es le plus vertueux des mortels! Mais, tiens, prends cette bourse et laisse-moi seul.

MAZETTO. Vous avez l'air contrarié.

FABIO. C'est que le bonheur me rend triste; il me force à penser au malheur qui le suit toujours de près.

MAZETTO. Peut-être avez-vous besoin de votre argent pour jouer au lansquenet cette nuit? Je puis vous le rendre, et même vous en prêter d'autre.

FABIO. Cela n'est point nécessaire. Adieu.

MAZETTO. Prenez garde à la jettatura, seigneur Fabio! (Il sort.)

FABIO, seul.

Je suis fatigué de voir la tête de ce coquin faire[p. 529] ombre sur mon amour; mais, Dieu merci, ce messager va me devenir inutile. Qu'a-t-il fait, d'ailleurs, que de remettre adroitement mes billets et mes fleurs, qu'on avait longtemps repoussés? Allons, allons, l'affaire a été habilement conduite et touche à son dénoûment... Mais pourquoi suis-je donc si morose ce soir, moi qui devrais nager dans la joie et frapper ces dalles d'un pied triomphant? N'a-t-elle pas cédé un peu vite, et surtout depuis l'envoi de mes présents?... Bon, je vois les choses trop en noir, et je ne devrais songer plutôt qu'à préparer ma rhétorique amoureuse. Il est clair que nous ne nous contenterons pas de causer amoureusement sous les arbres, et que je parviendrai bien à l'emmener souper dans quelque hôtellerie de Chiaia; mais il faudra être brillant, passionné, fou d'amour, monter ma conversation au ton de mon style, réaliser l'idéal que lui ont présenté mes lettres et mes vers ... et c'est à quoi je ne me sens nulle chaleur et nulle énergie... J'ai envie d'aller me remonter l'imagination avec quelques verres de vin d'Espagne.

FABIO, MARCELLI.

MARCELLI. C'est un triste moyen, seigneur Fabio; le vin est le plus traître des compagnons; il vous prend dans un palais et vous laisse dans un ruisseau.

FABIO. Ah! c'est vous, seigneur Marcelli; vous m'écoutiez?[p. 530] MARCELLI. Non, mais je vous entendais.

FABIO. Ai-je rien dit qui vous ait déplu?

MARCELLI. Au contraire; vous vous disiez triste et vous vouliez boire, c'est tout ce que j'ai surpris de votre monologue. Moi, je suis plus gai qu'on ne peut dire. Je marche le long de ce quai comme un oiseau; je pense à des choses folles, je ne puis demeurer en place, et j'ai peur de me fatiguer. Tenons-nous compagnie l'un à l'autre un instant; je vaux bien une bouteille pour l'ivresse, et cependant je ne suis rempli que de joie; j'ai besoin de m'épancher comme un flacon de sillery, et je veux jeter dans votre oreille un secret étourdissant.

FABIO. De grâce, choisissez un confident moins préoccupé de ses propres affaires. J'ai la tête prise, mon cher; je ne suis bon à rien ce soir, et, eussiez-vous à me confier que le roi Midas a des oreilles d'âne, je vous jure que je serais incapable de m'en souvenir demain pour le répéter.

MARCELLI. Et c'est ce qu'il me faut, vrai Dieu! un confident muet comme une tombe.

FABIO. Bon! ne saisie pas vos façons?... Vous voulez publier une bonne fortune, et vous m'avez choisi pour le héraut de votre gloire.

MARCELLI. Au contraire, je veux prévenir une indiscrétion, en vous confiant bénévolement certaines choses que vous n'avez pas manqué de soupçonner.

[p. 531]

FABIO. Je ne sais ce que vous voulez dire.

MARCELLI. On ne garde pas un secret surpris, au lieu qu'une confidence engage.

FABIO. Mais je ne soupçonne rien qui vous puisse concerner.

MARCELLI. Il convient alors que je vous dise tout.

FABIO. Vous n'allez donc pas au théâtre?

MARCELLI. Non, pas ce soir; et vous?

FABIO. Moi, j'ai quelque affaire en tête, j'ai besoin de me promener seul.

MARCELLI. Je gage que vous composez un opéra?

FABIO. Vous avez deviné.

MARCELLI. Et qui s'y tromperait? Vous ne manquez pas une seule des représentations de San-Carlo; vous arrivez dès l'ouverture, ce que ne fait aucune personne du bel air; vous ne vous retirez pas au milieu du dernier acte, et vous restez seul dans la salle avec le public du parquet. Il est clair que vous étudiez votre art avec soin et persévérance. Mais une seule chose m'inquiète: êtes-vous poète ou musicien?—

FABIO. L'un et l'autre.

MARCELLI. Pour moi, je ne suis qu'amateur et n'ai fait que des chansonnettes. Vous savez donc très-bien que mon assiduité dans cette salle, où nous nous rencontrons continuellement depuis quelques semaines, ne peut avoir d'autre motif qu'une intrigue amoureuse...

FABIO. Dont je n'ai nulle envie d'être informé.

[p. 532]

MARCELLI. Oh! vous ne m'échapperez point par ces faux-fuyants, et ce n'est que quand vous saurez tout que je me croirai certain du mystère dont mon amour a besoin.

FABIO. Il s'agit donc de quelque actrice ... de la Borsella?

MARCELLI. Non, de la nouvelle cantatrice espagnole, de la divine Corilla!... Par Bacchus! vous avez bien remarqué les furieux clins d'œil que nous nous lançons?

FABIO, avec humeur. Jamais!

MARCELLI. Les signes convenus entre nous à de certains instants où l'attention du public se porte ailleurs?—

FABIO. Je n'ai rien vu de pareil.

MARCELLI. Quoi! vous êtes distrait à ce point? J'ai donc eu tort de vous croire informé d'une partie de mon secret; mais la confidence étant commencée...

FABIO, vivement. Oui, certes! vous me voyez maintenant curieux d'en connaître la fin.

MARCELLI. Peut-être n'avez-vous jamais fait grande attention à la signora Corilla? Vous êtes plus occupé, n'est-ce pas, de sa voix que de sa figure? Eh bien! regardez-la, elle est charmante!

FABIO. J'en conviens.

MARCELLI. Une blonde d'Italie ou d'Espagne, c'est toujours une espèce de beauté fort singulière et qui a du prix par sa rareté.

[p. 533]

FABIO. C'est également mon avis.

MARCELLI. Ne trouvez-vous pas qu'elle ressemble à la Judith de Caravagio, qui est dans le Musée royal?

FABIO. Eh! monsieur, finissez. En deux mots, vous êtes son amant, n'est-ce pas?

MARCELLI. Pardon; je ne suis encore que son amoureux.

FABIO. Vous m'étonnez.

MARCELLI. Je dois vous dire qu'elle est fort sévère. FABIO. On le prétend.

MARCELLI. Que c'est une tigresse, une Bradamante...

FABIO. Une Alcimadure.

MARCELLI. Sa porte demeurant fermée à mes bouquets, sa fenêtre à mes sérénades, j'en ai conclu qu'elle avait des raisons pour être insensible ... chez elle, mais que sa vertu devait tenir pied moins solidement sur les planches d'une scène d'opéra... Je sondai le terrain, j'appris qu'un certain drôle, nommé Mazetto, avait accès près d'elle, en raison de son service au théâtre...

FABIO. Vous confiâtes vos fleurs et vos billets à ce coquin.

MARCELLI. Vous le saviez donc?

FABIO. Et aussi quelques présents qu'il vous conseilla de faire.

MARCELLI. Ne disais-je pas bien que vous étiez informé de tout?

[p. 534]

FABIO. Vous n'avez pas reçu de lettres d'elle?

MARCELLI. Aucune.

FABIO. Il serait trop singulier que la dame elle-même, passant près de vous dans la rue, vous eût, à voix basse, indiqué un rendez-vous...

MARCELLI. Vous êtes le diable, ou moi-même!

FABIO. Pour demain?

MARCELLI. Non, pour aujourd'hui.

FABIO. A cinq heures de la nuit?

MARCELLI. A cinq heures.

FABIO. Alors, c'est au rond-point de la Villa-Reale?

MARCELLI. Non! devant les bains de Neptune.

FABIO. Je n'y comprends plus rien.

MARCELLI. Pardieu! vous voulez tout deviner, tout savoir mieux que moi. C'est particulier. Maintenant que j'ai tout dit, il est de votre honneur d'être discret.

FABIO. Bien. Écoutez-moi, mon ami ... nous sommes joués l'un ou l'autre.

MARCELLI. Que dites-vous?

FABIO. Ou l'un et l'autre, si vous voulez. Nous avons rendez-vous de la même personne, à la même heure: vous, devant les bains de Neptune; moi, à la Villa-Reale!

MARCELLI. Je n'ai pas le temps d'être stupéfait; mais je vous demande raison de cette lourde plaisanterie.

FABIO. Si c'est la raison qui vous manque, je ne[p. 535] me charge pas de vous en donner; si c'est un coup d'épée qu'il vous faut, dégainez la vôtre.

MARCELLI. Je fais une réflexion: vous avez sur moi tout avantage en ce moment.

FABIO. Vous en convenez?

MARCELLI. Pardieu! vous êtes un amant malheureux, c'est clair; vous alliez vous jeter du haut de cette rampe, ou vous pendre aux branches de ces tilleuls, si je ne vous eusse rencontré. Moi, au contraire, je suis reçu, favorisé, presque vainqueur; je soupe ce soir avec l'objet de mes vœux. Je vous rendrais service en vous tuant; mais, si c'est moi qui suis tué, vous conviendrez qu'il serait dommage que ce fût avant, et non après. Les choses ne sont pas égales; remettons l'affaire à demain.

FABIO. Je fais exactement la même réflexion que vous, et pourrais vous répéter vos propres paroles. Ainsi, je consens à ne vous punir que demain de votre folle vanterie. Je ne vous croyais qu'indiscret.

MARCELLI. Bon! séparons-nous sans un mot de plus. Je ne veux point vous contraindre à des aveux humiliants, ni compromettre davantage une dame qui n'a pour moi que des bontés. Je compte sur votre réserve et vous donnerai demain matin dos nouvelles de ma soirée.

FABIO. Je vous en promets autant; mais ensuite nous ferraillerons de bon cœur. A demain donc.

MARCELLI. A demain, seigneur Fabio.

[p. 536]

FABIO, seul.

Je ne sais quelle inquiétude m'a porté à le suivre de loin, au lieu d'aller de mon côté. Retournons I (Il fait quelques pas.) Il est impossible de porter plus loin l'assurance, mais aussi ne pouvait-il guère revenir sur sa prétention et me confesser son mensonge. Voilà de nos jeunes fous à la mode; rien ne leur fait obstacle, ils sont les vainqueurs et les préférés de toutes les femmes, et la liste de don Juan ne leur coûterait que la peine de l'écrire. Certainement, d'ailleurs, si cette beauté nous trompait l'un pour l'autre, ce ne serait pas à la même heure. Allons, je crois que l'instant approche, et que je ferais bien de me diriger du côté de la Villa-Reale, qui doit être déjà débarrassée de ses promeneurs et rendue à la solitude. Mais en vérité n'aperçois-je pas là-bas Marcelli qui donne le bras à une femme?... Je suis fou véritablement; si c'est lui, ce ne peut être elle... Que faire? Si je vais de leur côté, je manque l'heure de mon rendez-vous ... et, si je n'éclaircis pas le soupçon qui me vient, je risque, en me rendant là-bas, de jouer le rôle d'un sot. C'est là une cruelle incertitude. L'heure se passe, je vais et reviens, et ma position est la plus bizarre du monde. Pourquoi faut-il que j'aie rencontré cet étourdi, qui s'est joué de moi peut-être? Il aura su mon amour par Mazetto, et tout ce qu'il m'est venu conter tient à[p. 537] quelque obscure fourberie que je saurai bien démêler.—Décidément, je prends mon parti, je cours à la Villa-Reale. (Il revient.) Sur mon âme, ils approchent; c'est la même mantille garnie de longues dentelles; c'est la même robe de soie grise ... en deux pas ils vont être ici. Oh! si c'est elle, si je suis trompé ... je n'attendrai pas à demain pour me venger de tous les deux!... Que vais-je faire? un éclat ridicule ... retirons-nous derrière ce treillis pour mieux nous assurer que ce sont bien eux-mêmes.

FABIO, caché, MARCELLI; la signora CORILLA, lui donnant le bras.

MARCELLI. Oui, belle dame, vous voyez jusqu'où va la suffisance de certaines gens. Il y a par la ville un cavalier qui se vante d'avoir aussi obtenu de vous une entrevue pour ce soir. Et, si je n'étais sûr de vous avoir maintenant à mon bras, fidèle à une douce promesse trop longtemps différée...

CORILLA. Allons, vous plaisantez, seigneur Marcelli. Et ce cavalier si avantageux ... le connaissez-vous?

MARCELLI. C'est à moi justement qu'il a fait ses confidences...

FABIO, se montrant. Vous vous trompez, seigneur, c'est vous qui me faisiez les vôtres... Madame, il est inutile d'aller plus loin; je suis décidé à ne point supporter un pareil manège de coquetterie. Le seigneur[p. 538] Marcelli peut vous reconduire chez vous, puisque vous lui avez donné le bras; mais ensuite, qu'il se souvienne bien que je l'attends, moi.

MARCELLI. Écoulez, mon cher, tâchez, dans cette affaire-ci, de n'être que ridicule.

FABIO. Ridicule, dites-vous?

MARCELLI. Je le dis. S'il vous plaît de faire du bruit, attendez que le jour se lève; je ne me bats pas sous les lanternes, et je ne me soucie point de me faire arrêter par la garde de nuit.

CORILLA. Cet homme est fou; ne le voyez-vous pas