The Project Gutenberg eBook of Œuvres de P. Corneille, Tome 06

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Title: Œuvres de P. Corneille, Tome 06

Author: Pierre Corneille

Editor: Charles Joseph Marty-Laveaux

Release date: March 26, 2015 [eBook #48590]

Language: French

Credits: Produced by Hélène de Mink, and the Online Distributed
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES DE P. CORNEILLE, TOME 06 ***

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

Les vers sont en principe numérotés toutes les 5 lignes; les numéros omis dans l'original ont été également omis dans cette version. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.

I

ASSOCIATION logo

II

LES
GRANDS ÉCRIVAINS
DE LA FRANCE

NOUVELLES ÉDITIONS
PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION
DE M. AD. REGNIER
Membre de l'Institut

III IV

ŒUVRES
DE
P. CORNEILLE
TOME VI

V

PARIS.—IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie
Rue de Fleurus, 9


VI

ŒUVRES
DE
P. CORNEILLE

NOUVELLE ÉDITION
REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS
ET LES AUTOGRAPHES
ET AUGMENTÉE
de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un lexique des mots
et locutions remarquables, d'un portrait, d'un fac-simile, etc.

PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX

TOME SIXIÈME

PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN


1862

VII 1

PERTHARITE
ROI DES LOMBARDS
TRAGÉDIE
1652

2 3

NOTICE.

Par suite d'une erreur bien surprenante, Voltaire donne cette pièce comme jouée en 1659 [1], quoique l'Achevé d'imprimer de l'édition originale soit du 30 avril 1653 et le privilége du 24 décembre 1651 [2], quoique Voltaire lui-même, au titre de l'avis Au lecteur, ajoute ces mots: «imprimé en 1653,» et que les premières lignes de cet avis nous apprennent que la représentation a précédé l'impression. Les frères Parfait, qui analysent huit ouvrages représentés en cette même année 1653, placent Pertharite à l'avant-dernier rang. La date de l'Achevé d'imprimer et l'avis Au lecteur suffisaient encore à prouver que ce classement était défectueux, car ces deux pièces établissaient que Pertharite ne pouvait appartenir qu'au premier quart de l'année. Quoi qu'il en soit, cette date de 1653, adoptée par tous les historiens de notre théâtre [3], paraissait 4 vraisemblable, et nous avions même pensé qu'elle se trouvait confirmée par un témoignage de Chapelain, qu'on ne connaît malheureusement que d'une manière incomplète et détournée [4]: mais toutes les hypothèses disparaissent devant un passage formel de Tallemant des Réaux, dont on n'avait pas encore tiré parti pour l'histoire des ouvrages de Corneille, et qui recule de plus d'un an la date de la première représentation de Pertharite.

«Au carnaval de 1652, dit Tallemant [5], Mme de Montglas fit une plaisante extravagance chez la présidente de Pommereuil. On y devoit jouer Pertharite, roi des Lombards, pièce de Corneille, qui n'a pas réussi. Mlle de Rambouillet dit à Segrais, garçon d'esprit qui est à cette heure à Mademoiselle, qu'elle n'avoit point vu l'Amour à la mode, et qu'elle l'aimeroit bien mieux: «Dites-le à la comtesse de Fiesque.» La comtesse le dit à Hippolyte: c'est le fils du président de Pommereuil du premier lit, un benêt qu'on appeloit ainsi parce qu'on lui faisoit la guerre qu'il étoit amoureux de sa belle-mère. Hippolyte, qui étoit épris de la comtesse, alla dire aux comédiens que, quoi qu'il en coûtât, il falloit absolument jouer l'Amour à la mode [6], et les envoya changer d'habits.» L'Historiette, qui ne contient plus rien d'intéressant pour nous, se termine par le récit des réclamations et de la brusque retraite de Mme de Montglas.

Malgré le peu de succès de Pertharite, il y avait, on le voit, des personnes curieuses d'assister à des représentations particulières de cet ouvrage, qui avait si vite disparu de la scène de l'hôtel de Bourgogne [7]: il ne s'y était montré 5 qu'une fois d'après Voltaire [8], que deux suivant la plus commune opinion.

Cette pièce forme un volume in-12 de 6 feuillets et 71 pages, qui a pour titre: PERTHARITE, DES LOMBARDS, tragédie. A Rouen, chez Laurens Maurry, près le Palais. Auec priuilege du Roy. M.DC.LIII. Et se vend à Paris, chez Guillaume de Luyne, au Palais.

Dans l'avis Au lecteur, Corneille se montre tout prêt à renoncer au théâtre; nous verrons dans la Notice d'Œdipe quelles furent les circonstances qui changèrent ses dispositions.


AU LECTEUR [9].

LA mauvaise réception que le public a faite à cet ouvrage m'avertit qu'il est temps que je sonne la retraite, et que des préceptes de mon Horace je ne songe plus à pratiquer que celui-ci:

Solve senescentem mature sanus equum, ne
Peccet ad extremum ridendus et ilia ducat
 [10].

Il vaut mieux que je prenne congé de moi-même que d'attendre qu'on me le donne tout à fait; et il est juste qu'après vingt années de travail, je commence à m'apercevoir que je deviens trop vieux pour être encore à la mode. J'en remporte cette satisfaction, que je laisse le théâtre françois en meilleur état que je ne l'ai trouvé, et du côté de l'art et du côté des m[oe]urs: les grands génies qui lui ont prêté leurs veilles de mon temps y ont 6 beaucoup contribué; et je me flatte jusqu'à penser que mes soins n'y ont pas nui: il en viendra de plus heureux après nous qui le mettront à sa perfection, et achèveront de l'épurer; je le souhaite de tout mon c[oe]ur. Cependant agréez que je joigne ce malheureux poëme aux vingt et un qui l'ont précédé avec plus d'éclat; ce sera la dernière importunité que je vous ferai de cette nature: non que j'en fasse une résolution si forte qu'elle ne se puisse rompre; mais il y a grande apparence que j'en demeurerai là. Je ne vous dirai rien pour la justification de Pertharite: ce n'est pas ma coutume de m'opposer au jugement du public; mais vous ne serez pas fâché que je vous fasse voir à mon ordinaire les originaux dont j'ai tiré cet événement, afin que vous puissiez séparer le faux d'avec le vrai, et les embellissements de nos feintes d'avec la pureté de l'histoire. Celui qui l'a écrite [11] le premier a été Paul Diacre [12], à la fin de son quatrième livre, et au commencement du cinquième, des Gestes des Lombards; et pour n'y mêler rien du mien, je vous en donne la traduction fidèle [13] qu'en a faite Antoine du Verdier dans ses Diverses leçons [14]; j'y ajoute un mot d'Erycus Puteanus [15], pour quelques circonstances en quoi ils diffèrent, et je le laisse en latin de peur de corrompre la beauté de son langage par la foiblesse de mes expressions. Flavius Blondus, 7 dans son Histoire de la décadence de l'empire romain [16], parle encore de Pertharite; mais comme il le fait chasser de son royaume étant encore enfant, sans nommer Rodelinde [17] qu'à la fin de sa vie, je n'ai pas cru qu'il fût à propos de vous produire un témoin qui ne dit rien de ce que je traite [18].

8

ANTOINE DU VERDIER [19],
Livre IV de ses Diverses leçons, chapitre XII.

Pertharite fut fils d'Aripert [20], roy des Lombards, lequel, apres la mort du pere, regna à Milan; et Gondebert, son frere, à Pauie; et estant suruenuë quelque noise et querelle entre les deux freres, Gondebert enuoya Garibalde, duc de Thurin, par deuers Grimoald, comte [21] de Beneuent, capitaine genereux, le priant de le vouloir secourir contre Pertharite, auec promesses de luy donner vne sienne sœur en mariage. Mais Garibalde, vsant de trahison enuers son seigneur, persuada à Grimoald d'y venir pour occuper le royaume, qui par la discorde des freres estoit en fort mauuais estat, et prochain de sa ruïne. Ce qu'entendant Grimoald se despoüilla [22] de sa comté de Beneuent, de laquelle il fit comte son fils, et auec le plus de forces qu'il peust assembler, se mit en chemin 9 pour aller à Pauie; et par toutes les citez où il passa s'acquit plusieurs amis, pour s'en aider à prendre le royaume. Estant arriué à Pauie, et parlé qu'il eut à Gondebert, il le tua par l'intelligence et moyen de Garibalde, et occupa le royaume. Pertharite entendant ces nouuelles, abandonna Rodelinde sa Femme et vn sien petit fils, lesquels Grimoald confina à Beneuent, et s'enfuit et retira vers Cacan, roi des Auariens ou Huns. Grimoald ayant confirmé et establi son royaume à Pauie, entendant que Pertharite s'estoit sauvé vers Cacan, luy enuoya ambassadeurs pour luy faire entendre que s'il gardoit Pertharite en son royaume, il ne iouïroit plus de la paix qu'il auoit eue auec les Lombards, et qu'il auroit un roy pour ennemi. Suiuant laquelle ambassade, le roy des Auariens appela en secret Pertharite, luy disant qu'il allast la part où il voudroit, afin que par luy les Auariens ne tombassent en l'inimitié des Lombards: ce qu'ayant entendu Pertharite, s'en retournant en Italie, vint trouuer Grimoald, soy fiant en sa clemence, et comme il fut pres de la ville de Lodi, il enuoya devant vn sien gentil homme nommé Vnulphe, auquel il se fioit grandement, pour aduertir Grimoald de sa venuë. Vnulphe se presentant au nouueau roy, luy donna aduis comme Pertharite auoit recours à sa bonté, à laquelle il se venoit librement soumettre, s'il lui plaisoit l'accepter. Quoy entendant Grimoald, luy promit et iura de ne faire aucun desplaisir à son maistre, lequel pouuoit venir seurement, quand il voudroit, sur sa foy. Vnulphe ayant rapporté telle response à son seigneur Pertharite, iceluy vint se presenter deuant Grimoald, et se prosterner à ses pieds, lequel le [23] receut gracieusement et le baisa. Quoy fait, Pertharite luy dit: «Ie vous suis seruiteur; et sçachant que vous 10 estes tres-chrestien et ami de pieté, bien que je peusse viure entre les payens, neantmoins, me confiant en vostre douceur et debonnaireté, me suis venu rendre à vos pieds.» Lors Grimoald, vsant de ses sermens accoustumez, luy promit, disant: «Par celuy qui m'a fait naistre, puis que vous auez recours à ma foy, vous ne souffrirez mal aucun en chose qui soit, et donneray ordre que vous pourrez honnestement viure.» Ce dit, luy ayant fait donner vn bon logis, commanda qu'il fust entretenu selon sa qualité, et que toutes choses à luy necessaires lui fussent abondamment baillées. Or comme Pertharite eut prins congé du Roy, et se fut retiré en son logis, aduint que soudain les citoyens de Pauie à grandes trouppes accoururent pour le voir et saluer, comme l'ayans auparauant cognu et honoré. Mais voicy de combien peut nuire vne mauvaise langue. Quelques flateurs et malins, ayans prins garde aux caresses faites par le peuple à Pertharite, vindrent trouver Grimoald, et luy firent entendre que si bien-tost il ne faisoit tuer Pertharite, il estoit en bransle de perdre le royaume et la vie, luy asseurans qu'à cette fin tous ceux de la ville luy faisoyent la cour. Grimoald, homme facile à croire, et bien souuent trop de leger [24], s'estonna aucunement, et atteint de deffiance, ayant mis en oubly sa promesse, s'enflamma [25] subitement de colere, et deslors iura la mort de l'innocent Pertharite, commençant à prendre aduis en soy par quel moyen et en quelle sorte il luy pourroit le lendemain oster la vie, pource que lors estoit trop tard; et à ce soir luy enuoya diuerses sortes de viandes et vins des plus friands en grande abondance pour le faire enyurer, afin que par trop boire et manger, et 11 estant enseueli en vin et à dormir, il ne peust penser aucunement à son salut. Mais vn gentil homme qui auoit iadis esté seruiteur du pere de Pertharite, qui luy portoit de la viande de la part du Roy, baissant la teste sous la table, comme s'il luy eust voulu faire la reuerence et embrasser le genoüil, luy fit sçavoir secrettement que Grimoald auoit deliberé de le faire mourir: dont Pertharite commanda à l'instant à son eschanson qu'il ne luy versast autre breuuage durant le repas qu'vn peu d'eau dans sa couppe d'argent. Tellement qu'estant Pertharite inuité par les courtisans, qui luy presentoient les viandes [26] de diuerses sortes, de faire brindes [27], et ne laisser rien dans sa couppe pour l'amour du Roy; luy, pour l'honneur et reuerence de Grimoald, promettoit de la vuider du tout, et toutesfois ce n'estoit qu'eau qu'il beuuoit. Les gentils hommes et seruiteurs rapporterent à Grimoald comme Pertharite haussoit le gobelet, et beuuoit à sa bonne grace desmesurement; de quoy se resiouyssant Grimoald, dit en riant: «Cet yurongne boiue son saoul seulement, car demain il rendra le vin meslé auec son sang.» Le soir mesme il enuoya ses gardes entourner la maison de Pertharite, afin qu'il ne s'en peust fuyr: lequel, apres qu'il eut souppé, et que tous furent sortis de la chambre, luy demeuré seul auec Vnulphe et le page qui auoit accoustumé le vestir [28], lesquels estoient les deux plus fideles seruiteurs qu'il eust, leur [29] descouurit comme Grimoald auoit entrepris de le faire mourir: pour à quoy obuier, Vnulphe luy chargea [30] sur les espaules les couuertes 12 d'vn lit, vne coutre [31], et vne peau d'ours qui luy couuroit le dos et le visage; et comme si c'eust esté quelque rustique ou faquin [32], commença de grande affection à le chasser à grands coups de baston hors de la chambre, et à luy faire plusieurs outrages et vilenies, tellement que chassé et ainsi battu il se laissoit choir souuent en terre: ce que voyant les gardes de Grimoald qui estoient en sentinelle à l'entour de la maison, demanderent à Vnulphe que c'estoit: «C'est, respondit-il, vn maraud de valet que i'ay, qui, outre mon commandement, m'auoit dressé mon lit en la chambre de cet yurongne Pertharite, lequel est tellement remply de vin qu'il dort comme mort; et partant ie le frappe.» Eux entendans ces paroles, les croyant veritables, se résioüirent tous, et pensans que Pertharite fust vn valet, luy firent place et à Vnulphe, et les laisserent aller. La mesme nuict Pertharite arriua en la ville d'Ast, et de là passa les monts, et vint en France. Or comme il fut sorty, et Vnulphe apres, le fidele page auoit diligemment fermé la porte apres luy, et demeura seul dedans la chambre, là où le lendemain les messagers du Roy vindrent pour mener Pertharite au palais; et ayans frappé à l'huis, le page prioit d'attendre [33], disant: «Pour Dieu ayez pitié de luy, et laissez-le acheuer de dormir; car estant encores lassé du chemin, il dort de profond sommeil.» Ce que luy ayans accordé, le rapporterent à Grimoald, lequel dit que tant mieux, et commanda que quoy que ce fust, on y retournas, et qu'ils l'amenassent: auquel commandement les soldats revindrent heurter de plus fort à l'huis de la chambre, et le page les pria de permettre 13 qu'il reposast encores un peu; mais ils crioyent et tempestoyent de tant plus, disans: «N'aura meshuy dormi assez cet yurongne?» et en vn mesme temps rompirent à coups de pied la porte, et entrez dedans chercherent Pertharite dans le lict; mais ne le trouuans point, demanderent au page où il estoit, lequel leur dit qu'il s'en estoit fuï. Lors ils prindrent le page par les cheueux, et le menerent en grande furie au palais; et comme ils furent deuant le Roy, dirent que Pertharite auoit fait vie [34], à quoy le page auoit tenu la main, dont il meritoit la mort. Grimoald demanda par ordre par quel moyen Pertharite s'estoit sauvé; et le page luy conta le faict de la sorte qu'il estoit aduenu. Grimoald cognoissant la fidelité de ce ieune homme, voulut qu'il fust [35] vn de ses pages, l'exhortant à luy garder celle foy qu'il auoit à Pertharite, luy promettant en outre de luy faire beaucoup de bien. Il fit venir en après Vnulphe deuant luy, auquel il pardonna de mesme, luy recommandant sa foy et sa prudence. Quelques iours apres, il luy demanda s'il ne vouloit pas estre bien-tost auec Pertharite: à quoy Vnulphe auec serment respondit que plustost il auroit voulu mourir auec Pertharite que viure en tout autre lieu en tout plaisir et delices. Le Roy fit pareille demande au page, à sçauoir-mon [36] s'il trouuoit meilleur de demeurer auec soy au palais que de viure auec Pertharite en exil; mais le page luy ayant respondu comme Vnulphe auoit fait, le Roy prenant en bonne 14 part leurs paroles, et loüant la foy de tous deux, commanda à Vnulphe demander tout ce qu'il voudroit de sa maison, et qu'il s'en allast en toute seureté trouuer Pertharite. Il licentia et donna congé de mesme au page, lequel auec Vnulphe, portans auec eux, par la courtoisie et liberalité du Roy, ce qui leur estoit de besoin pour leur voyage, s'en allèrent en France trouuer leur desiré seigneur Pertharite.


ERYCUS PUTEANUS [37], Historiæ barbaricæ, libro II, numero 15.

Tam [38] tragico nuncio obstupefactus Pertharitus, ampliusque tyrannum quam fratrem timens, fugam ad Cacanum, Hunnorum regem, arripuit, Rodelinda uxore et filio Cuniperto Mediolani relictis. Sed jam magna sui parte miser, et in carissimis pignoribus captus, quum a rege 15 nospite rejiceretur, ad hostem redire statuit, et cujus sævitiam timuerat, clementiam experiri. Quid votis obesset? non regnum, sed incolumitas quærebatur. Etenim Pertharitus, quasi pati jam fortunæ contumeliam posset, fratre occiso, supplex esse sustinuit; et quia amplius putavit Grimoaldus reddere vitam quam regnum eripere, facilis fuit. Longe tamen aliud fata ordiebantur: ut nec securus esset, qui parcere voluit; nec liber a discrimine, qui salutem duntaxat pactus erat. Atque interea rex novus, destinatis nuptiis potentiam firmaturus, desponsam [39] sibi virginem tori sceptrique sociam assumit. Et sic in familia Ariperti regium permanere nomen videbatur; quippe post filios gener diadema sumpserat. Venit igitur Ticinum Pertharitus, et suæ oblitus appellationis, sororem reginam salutavit. Plenus mutuæ benevolentiæ hic congressus fuit, ac plane redire ad felicitatem profugus 16 videbatur, nisi quod non imperaret. Domus et familia quasi proximam nupero splendori vitam acturo datur. Quid fit? visendi et salutandi causa quum frequentes confluerent, partim Longobardi, partim Insubres, humanitatis Regem pœnituit. Sic officia nocuere; et quia in exemplum benignitas miserantis valuit, exstincta est. A populo coli, et regnum moliri, juxta habitum. Itaque ut Rex metu solveretur, secundum parricidium non exhorruit. Nuper manu, nunc imperio cruentus, morti Pertharitum destinat. Sed nihil insidiæ, nihil percussores immissi potuere: elapsus est. Amica et ingeniosa Unulphi fraude beneficium salutis stetit, qui inclusum et obsessum ursina pelle circumtegens, et tanquam pro mancipio pellens, cubiculo ejecit. Dolum ingesta quoque verbera vestiebant; et quia nox erat, falli satellites potuere. Facinus quemadmodum regi displicuit, ita fidei exemplum laudatum est.

17

EXAMEN [40].

Le succès de cette tragédie a été si malheureux, que pour m'épargner le chagrin de m'en souvenir, je n'en dirai presque rien. Le sujet est écrit par Paul Diacre, au 4. et 5. livre des Gestes des Lombards [41], et depuis lui par Erycus Puteanus, au second livre de son Histoire des invasions de l'Italie par les Barbares [42]. Ce qui l'a fait avorter au théâtre a été l'événement extraordinaire qui me l'avoit fait choisir. On n'y a pu supporter qu'un roi dépouillé de son royaume, après avoir fait tout son possible pour y rentrer, se voyant sans forces et sans amis, en cède à son vainqueur les droits inutiles, afin de retirer sa femme prisonnière de ses mains: tant les vertus de bon mari sont peu à la mode! On n'y a pas aimé la surprise avec laquelle Pertharite se présente au troisième acte, quoique le bruit de son retour soit épandu dès le premier, ni que Grimoald reporte toutes ses affections à Édüige, sitôt qu'il a reconnu que la vie de Pertharite, qu'il avoit cru mort jusque-là, le mettoit dans l'impossibilité de réussir auprès de Rodelinde. J'ai parlé ailleurs de l'inégalité de l'emploi des personnages, qui donne à Rodelinde le premier rang dans les trois premiers actes, et la réduit au second ou au troisième dans les deux derniers [43]. J'ajoute ici, malgré sa 18 disgrâce, que les sentiments en sont assez vifs et nobles, les vers assez bien tournés, et que la façon dont le sujet s'explique dans la première scène ne manque pas d'artifice.

19

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE PERTHARITE.

ÉDITIONS SÉPARÉES.

RECUEILS.

20

ACTEURS.

PERTHARITE, roi des Lombards [45].
GRIMOALD, comte de Bénévent, ayant conquis le royaume des Lombards sur Pertharite.
GARIBALDE, duc de Turin [46].
UNULPHE, seigneur lombard.
RODELINDE, femme de Pertharite.
ÉDÜIGE, sœur de Pertharite.
SOLDATS.

La scène est à Milan.

21

PERTHARITE.
TRAGÉDIE.

ACTE I.


SCÈNE PREMIÈRE.

RODELINDE, UNULPHE.

RODELINDE.

Oui, l'honneur qu'il me rend ne fait que m'outrager;

Je vous le dis encor, rien ne peut me changer [47]:

Ses conquêtes pour moi sont des objets de haine;

L'hommage qu'il m'en fait renouvelle ma peine,

Et comme son amour redouble mon tourment,5

Si je le hais vainqueur, je le déteste amant.

Voilà quelle je suis, et quelle je veux être [48],

Et ce que vous direz au comte votre maître.

UNULPHE.

Dites au Roi, Madame [49].

RODELINDE.

Ah! je ne pense pas

Que de moi Grimoald exige un cœur si bas:10

S'il m'aime, il doit aimer cette digne arrogance

22

Qui brave ma fortune et remplit ma naissance.

Si d'un roi malheureux et la fuite et la mort

L'assurent dans son trône à titre du plus fort,

Ce n'est point à sa veuve à traiter de monarque15

Un prince qui ne l'est qu'à cette triste marque.

Qu'il ne se flatte point d'un espoir décevant:

Il est toujours pour moi comte de Bénévent,

Toujours l'usurpateur du sceptre de nos pères,

Et toujours, en un mot, l'auteur de mes misères.20

UNULPHE.

C'est ne connoître pas la source de vos maux,

Que de les imputer à ses nobles travaux.

Laissez à sa vertu le prix qu'elle mérite,

Et n'en accusez plus que votre Pertharite:

Son ambition seule....

RODELINDE.

Unulphe, oubliez-vous25

Que vous parlez à moi, qu'il étoit mon époux?

UNULPHE.

Non; mais vous oubliez que bien que la naissance

Donnât à son aîné la suprême puissance,

Il osa toutefois partager avec lui

Un sceptre dont son bras devoit être l'appui;30

Qu'on vit alors deux rois en votre Lombardie,

Pertharite à Milan, Gundebert à Pavie,

Dont [50] ce dernier, piqué par un tel attentat,

Voulut entre ses mains réunir son État,

Et ne put voir longtemps en celles de son frère....35

RODELINDE.

Dites qu'il fut rebelle aux ordres de son père.

Le Roi, qui connoissoit ce qu'ils valoient tous deux,

23

Mourant entre leurs bras, fit ce partage entre eux:

Il vit en Pertharite une âme trop royale

Pour ne lui pas laisser une fortune égale;40

Et vit en Gundebert un cœur assez abjet [51]

Pour ne mériter pas son frère pour sujet.

Ce n'est pas attenter aux droits d'une couronne

Qu'en conserver la part qu'un père nous en donne;

De son dernier vouloir c'est se faire des lois,45

Honorer sa mémoire, et défendre son choix.

UNULPHE.

Puisque vous le voulez, j'excuse son courage;

Mais condamnez du moins l'auteur de ce partage,

Dont l'amour indiscret pour des fils généreux,

Les faisant tous deux rois, les a perdus tous deux.50

Ce mauvais politique avoit dû reconnoître

Que le plus grand État ne peut souffrir qu'un maître,

Que les rois n'ont qu'un trône et qu'une majesté,

Que leurs enfants entre eux n'ont point d'égalité,

Et qu'enfin la naissance a son ordre infaillible55

Qui fait de leur couronne un point indivisible.

RODELINDE.

Et toutefois le ciel par les événements

Fit voir qu'il approuvoit ses justes sentiments.

Du jaloux Gundebert l'ambitieuse haine

Fondant sur Pertharite, y trouva tôt sa peine.60

Une bataille entre eux vidoit leur différend;

Il en sortit défait, il en sortit mourant:

Son trépas nous laissoit toute la Lombardie,

Dont il nous envioit une foible partie;

Et j'ai versé des pleurs qui n'auroient pas coulé,65

Si votre Grimoald ne s'en fût point mêlé.

Il lui promit vengeance, et sa main plus vaillante

24

Rendit après sa mort sa haine triomphante:

Quand nous croyions le sceptre en la nôtre affermi,

Nous changeâmes de sort en changeant d'ennemi;70

Et le voyant régner où régnoient les deux frères,

Jugez à qui je puis imputer nos misères.

UNULPHE.

Excusez un amour que vos yeux ont éteint:

Son cœur pour Édüige en étoit lors atteint;

Et pour gagner la sœur à ses désirs trop chère,75

Il fallut épouser les passions du frère.

Il arma ses sujets, plus pour la conquérir

Qu'à dessein de vous nuire ou de le secourir.

Alors qu'il arriva, Gundebert rendoit l'âme,

Et sut en ce moment abuser de sa flamme.80

«Bien, dit-il, que je touche à la fin de mes jours,

Vous n'avez pas en vain amené du secours;

Ma mort vous va laisser ma sœur et ma querelle:

Si vous l'osez aimer, vous combattrez pour elle.»

Il la proclame reine; et sans retardement85

Les chefs et les soldats ayant prêté serment,

Il en prend d'elle un autre, et de mon prince même:

«Pour montrer à tous deux à quel point je vous aime,

Je vous donne, dit-il, Grimoald pour époux,

Mais à condition qu'il soit digne de vous;90

Et vous ne croirez point, ma sœur, qu'il vous mérite,

Qu'il n'ait vengé ma mort et détruit Pertharite,

Qu'il n'ait conquis Milan, qu'il n'y donne la loi.

A la main d'une reine il faut celle d'un roi.»

Voilà ce qu'il voulut, voilà ce qu'ils jurèrent,95

Voilà sur quoi tous deux contre vous s'animèrent.

Non que souvent mon prince, impatient amant,

N'ait voulu prévenir l'effet de son serment;

Mais contre son amour la Princesse obstinée

A toujours opposé la parole donnée;100

25

Si bien que ne voyant autre espoir de guérir,

Il a fallu sans cesse et vaincre et conquérir.

Enfin, après deux ans, Milan par sa conquête

Lui donnoit Édüige en couronnant sa tête,

Si ce même Milan dont elle étoit le prix105

N'eût fait perdre à ses yeux ce qu'ils avoient conquis.

Avec un autre sort il prit un cœur tout autre.

Vous fûtes sa captive, et le fîtes le vôtre;

Et la princesse alors par un bizarre effet,

Pour l'avoir voulu roi, le perdit tout à fait.110

Nous le vîmes quitter ses premières pensées,

N'avoir plus pour l'hymen ces ardeurs empressées,

Éviter Édüige, à peine lui parler,

Et sous divers prétexte à son tour reculer.

Ce n'est pas que longtemps il n'ait tâché d'éteindre115

Un feu dont vos vertus avoient lieu de se plaindre;

Et tant que dans sa fuite a vécu votre époux,

N'étant plus à sa sœur, il n'osoit être à vous;

Mais sitôt que sa mort eut rendu légitime

Cette ardeur qui n'étoit jusque-là qu'un doux crime....120

SCÈNE II.

RODELINDE, ÉDÜIGE, UNULPHE

ÉDÜIGE.

Madame, si j'étois d'un naturel jaloux,

Je m'inquiéterois de le voir avec vous,

Je m'imaginerois, ce qui pourroit bien être,

Que ce fidèle agent vous parle pour son maître;

Mais comme mon esprit n'est pas si peu discret125

Qu'il vous veuille envier la douceur du secret,

De cette opinion j'aime mieux me défendre,

Pour mettre en votre choix celle que je dois prendre,

26

La régler par votre ordre, et croire avec respect

Tout ce qu'il vous plaira d'un entretien suspect. 130

RODELINDE.

Le secret n'est pas grand qu'aisément on devine,

Et l'on peut croire alors tout ce qu'on s'imagine.

Oui, Madame, son maître a de fort mauvais yeux;

Et s'il m'en pouvoit croire, il en useroit mieux.

ÉDÜIGE.

Il a beau s'éblouir alors qu'il vous regarde, 135

Il vous échappera si vous n'y prenez garde.

Il lui faut obéir, tout amoureux qu'il est,

Et vouloir ce qu'il veut, quand et comme il lui plaît.

RODELINDE.

Avez-vous reconnu par votre expérience

Qu'il faille déférer à son impatience?140

ÉDÜIGE.

Vous ne savez que trop ce que c'est que sa foi.

RODELINDE.

Autre est celle d'un comte, autre celle d'un roi;

Et comme un nouveau rang forme une âme nouvelle,

D'un comte déloyal il fait un roi fidèle.

ÉDÜIGE.

Mais quelquefois, Madame, avec facilité 145

On croit des maris morts qui sont pleins de santé;

Et lorsqu'on se prépare aux seconds hyménées,

On voit par leur retour des veuves étonnées.

RODELINDE.

Qu'avez-vous vu, Madame, ou que vous a-t-on dit?

ÉDÜIGE.

Ce mot un peu trop tôt vous alarme l'esprit. 150

Je ne vous parle pas de votre Pertharite;

Mais il se pourra faire enfin qu'il ressuscite,

Qu'il rende à vos désirs leur juste possesseur;

Et c'est dont je vous donne avis en bonne sœur.

27

RODELINDE.

N'abusez point d'un nom que votre orgueil rejette. 155

Si vous étiez ma sœur, vous seriez ma sujette;

Mais un sceptre vaut mieux que les titres du sang,

Et la nature cède à la splendeur du rang.

ÉDÜIGE.

La nouvelle vous fâche, et du moins importune

L'espoir déjà formé d'une bonne fortune.160

Consolez-vous, Madame: il peut n'en être rien;

Et souvent on nous dit ce qu'on ne sait pas bien.

RODELINDE.

Il sait mal ce qu'il dit, quiconque vous fait croire

Qu'aux feux de Grimoald je trouve quelque gloire.

Il est vaillant, il règne, et comme il faut régner;165

Mais toutes ses vertus me le font dédaigner.

Je hais dans sa valeur l'effort qui le couronne;

Je hais dans sa bonté les cœurs qu'elle lui donne;

Je hais dans sa prudence un grand peuple charmé;

Je hais dans sa justice un tyran trop aimé;170

Je hais ce grand secret d'assurer sa conquête,

D'attacher fortement ma couronne à sa tête;

Et le hais d'autant plus que je vois moins de jour

A détruire un vainqueur qui règne avec amour.

ÉDÜIGE.

Cette haine qu'en vous sa vertu même excite175

Est fort ingénieuse à voir tout son mérite;

Et qui nous parle ainsi d'un objet odieux

En diroit bien du mal s'il plaisoit à ses yeux.

RODELINDE.

Qui hait brutalement permet tout à sa haine:

Il s'emporte, il se jette où sa fureur l'entraîne,180

Il ne veut avoir d'yeux que pour ses faux portraits;

Mais qui hait par devoir ne s'aveugle jamais:

C'est sa raison qui hait, qui toujours équitable,

28

Voit en l'objet haï ce qu'il a d'estimable,

Et verroit en l'aimé ce qu'il y faut blâmer,185

Si ce même devoir lui commandoit d'aimer.

ÉDÜIGE.

Vous en savez beaucoup.

RODELINDE.

Je sais comme il faut vivre.

ÉDÜIGE.

Vous êtes donc, Madame, un grand exemple à suivre.

RODELINDE.

Pour vivre l'âme saine, on n'a qu'à m'imiter [52].

ÉDÜIGE.

Et qui veut vivre aimé n'a qu'à vous en conter?190

RODELINDE.

J'aime en vous un soupçon qui vous sert de supplice:

S'il me fait quelque outrage, il m'en fait bien justice.

ÉDÜIGE.

Quoi? vous refuseriez Grimoald pour époux?

RODELINDE.

Si je veux l'accepter, m'en empêcherez-vous?

Ce qui jusqu'à présent vous donne tant d'alarmes,195

Sitôt qu'il me plaira, vous coûtera des larmes;

Et quelque grand pouvoir que vous preniez sur moi,

Je n'ai qu'à dire un mot pour vous faire la loi.

N'aspirez point, Madame, où je voudrai prétendre:

Tout son cœur est à moi, si je daigne le prendre. 200

Consolez-vous pourtant: il m'en fait l'offre en vain;

Je veux bien sa couronne, et ne veut point sa main.

Faites, si vous pouvez, revivre Pertharite,

Pour l'opposer aux feux dont votre amour s'irrite.

Produisez un fantôme, ou semez un faux bruit,205

Pour remettre en vos fers un prince qui vous fuit;

29

J'aiderai votre feinte, et ferai mon possible

Pour tromper avec vous ce monarque invincible,

Pour renvoyer chez vous les vœux qu'on vient m'offrir,

Et n'avoir plus chez moi d'importuns à souffrir.210

ÉDÜIGE.

Qui croit déjà ce bruit un tour de mon adresse,

De son effet sans doute auroit peu d'allégresse,

Et loin d'aider la feinte avec sincérité,

Pourroit fermer les yeux même à la vérité.

RODELINDE.

Après m'avoir fait perdre époux et diadème,215

C'est trop que d'attenter jusqu'à ma gloire même,

Qu'ajouter l'infamie à de si rudes coups.

Connoissez-moi, Madame, et désabusez-vous.

Je ne vous cèle point qu'ayant l'âme royale,

L'amour du sceptre encor me fait votre rivale,220

Et que je ne puis voir d'un cœur lâche et soumis

La sœur de mon époux déshériter mon fils;

Mais que dans mes malheurs jamais je me dispose

A les vouloir finir m'unissant à leur cause,

A remonter au trône, où vont tous mes desirs,225

En épousant l'auteur de tous mes déplaisirs!

Non, non, vous présumez en vain que je m'apprête

A faire de ma main sa dernière conquête:

Unulphe peut vous dire en fidèle témoin

Combien à me gagner il perd d'art et de soin.230

Si malgré la parole et donnée et reçue,

Il cessa d'être à vous au moment qu'il m'eut vue,

Aux cendres d'un mari tous mes feux réservés

Lui rendent les mépris que vous en recevez.

30

SCÈNE III.

GRIMOALD, RODELINDE, ÉDÜIGE, GARIBALDE, UNULPHE.

RODELINDE.

Approche, Grimoald, et dis à ta jalouse, 235

A qui du moins ta foi doit le titre d'épouse,

Si depuis que pour moi je t'ai vu soupirer,

Jamais d'un seul coup d'œil je t'ai fait espérer;

Ou si tu veux laisser pour éternelle gêne

A cette ambitieuse une frayeur si vaine,240

Dis-moi de mon époux le déplorable sort:

Il vit, il vit encor, si j'en crois son rapport;

De ses derniers honneurs les magnifiques pompes [53]

Ne sont qu'illusions avec quoi tu me trompes;

Et ce riche tombeau que lui fait son vainqueur245

N'est qu'un appas [54] superbe à surprendre mon cœur.

GRIMOALD.

Madame, vous savez ce qu'on m'est venu dire,

Qu'allant de ville en ville et d'empire en empire

Contre Édüige et moi mendier du secours,

Auprès du roi des Huns il a fini ses jours;250

Et si depuis sa mort j'ai tâché de vous rendre....

RODELINDE.

Qu'elle soit vraie ou non, tu n'en dois rien attendre.

Je dois à sa mémoire, à moi-même, à son fils,

Ce que je dus aux nœuds qui nous avoient unis.

Ce n'est qu'à le venger que tout mon cœur s'applique;255

Et puisqu'il faut enfin que tout ce cœur s'explique,

Si je puis une fois échapper de tes mains,

31

J'irai porter partout de si justes desseins:

J'irai dessus ses pas aux deux bouts de la terre

Chercher des ennemis à te faire la guerre;260

Ou s'il me faut languir prisonnière en ces lieux,

Mes vœux demanderont cette vengeance aux cieux,

Et ne cesseront point jusqu'à ce que leur foudre

Sur mon trône usurpé brise ta tête en poudre.

Madame, vous voyez avec quels sentiments 265

Je mets ce grand obstacle à vos contentements.

Adieu: si vous pouvez, conservez ma couronne,

Et regagnez un cœur que je vous abandonne.

SCÈNE IV.

GRIMOALD, ÉDÜIGE, GARIBALDE, UNULPHE.

GRIMOALD.

Qu'avez-vous dit, Madame, et que supposez-vous

Pour la faire douter du sort de son époux?270

Depuis quand et de qui savez-vous qu'il respire?

ÉDÜIGE.

Ce confident si cher pourra vous le redire.

GRIMOALD.

M'auriez-vous accusé d'avoir feint son trépas?

ÉDÜIGE.

Ne vous alarmez point, elle ne m'en croit pas.

Son destin est plus doux veuve que mariée,275

Et de croire sa mort vous l'avez trop priée [55].

GRIMOALD.

Mais enfin?

ÉDÜIGE.

Mais enfin, chacun sait ce qu'il sait;

32

Et quand il sera temps nous en verrons l'effet.

Épouse-la, parjure, et fais-en une infâme:

Qui ravit un État peut ravir une femme;280

L'adultère et le rapt sont du droit des tyrans.

GRIMOALD.

Vous me donniez jadis des titres différents.

Quand pour vous acquérir je gagnois des batailles,

Que mon bras de Milan foudroyoit les murailles,

Que je semois partout la terreur et l'effroi,285

J'étois un grand héros, j'étais un digne roi;

Mais depuis que je règne en prince magnanime,

Qui chérit la vertu, qui sait punir le crime,

Que le peuple sous moi voit ses destins meilleurs,

Je ne suis qu'un tyran, parce que j'aime ailleurs.290

Ce n'est plus la valeur, ce n'est plus la naissance

Qui donne quelque droit à la toute-puissance:

C'est votre amour lui seul qui fait des conquérants,

Suivant qu'ils sont à vous, des rois ou des tyrans.

Si ce titre odieux s'acquiert à vous déplaire, 295

Je n'ai qu'à vous aimer, si je veux m'en défaire;

Et ce même moment, de lâche usurpateur,

Me fera vrai monarque en vous rendant mon cœur.

ÉDÜIGE.

Ne prétends plus au mien après ta perfidie.

J'ai mis entre tes mains toute la Lombardie;300

Mais ne t'aveugle point dans ton nouveau souci [56]:

Ce n'est que sous mon nom que tu règnes ici,

Et le peuple bientôt montrera par sa haine

Qu'il n'adoroit en toi que l'amant de sa reine,

Qu'il ne respectoit qu'elle, et ne veut point d'un roi305

Qui commence par elle à violer sa foi.

33

GRIMOALD.

Si vous étiez, Madame, au milieu de Pavie,

Dont vous fit reine un frère en sortant de la vie,

Ce discours, quoique même un peu hors de saison,

Pourroit avoir du moins quelque ombre de raison.310

Mais ici, dans Milan, dont j'ai fait ma conquête,

Où ma seule valeur a couronné ma tête,

Au milieu d'un État où tout le peuple à moi

Ne sauroit craindre en vous que l'amour de son roi,

La menace impuissante est de mauvaise grâce: 315

Avec tant de foiblesse il faut la voix plus basse.

J'y règne, et régnerai malgré votre courroux;

J'y fais à tous justice, et commence par vous.

ÉDÜIGE.

Par moi?

GRIMOALD.

Par vous, Madame.

ÉDÜIGE.

Après la foi reçue!

Après deux ans d'amour si lâchement déçue!320

GRIMOALD.

Dites après deux ans de haine et de mépris,

Qui de toute ma flamme ont été le seul prix.

ÉDÜIGE.

Appelles-tu mépris une amitié sincère?

GRIMOALD.

Une amitié fidèle à la haine d'un frère,

Un long orgueil armé d'un frivole serment,325

Pour s'opposer sans cesse au bonheur d'un amant.

Si vous m'aviez aimé, vous n'auriez pas eu honte

D'attacher votre sort à la valeur d'un comte.

Jusqu'à ce qu'il fût roi vous plaire à le gêner,

C'étoit vouloir vous vendre, et non pas vous donner.330

Je me suis donc fait roi pour plaire à votre envie:

34

J'ai conquis votre cœur au péril de ma vie;

Mais alors qu'il m'est dû, je suis en liberté

De vous laisser un bien que j'ai trop acheté,

Et votre ambition est justement punie335

Quand j'affranchis un roi de votre tyrannie.

Un roi doit pouvoir tout; et je ne suis pas roi,

S'il ne m'est pas permis de disposer de moi.

C'est quitter, c'est trahir les droits du diadème,

Que sur le haut d'un trône être esclave moi-même;340

Et dans ce même trône où vous m'avez voulu,

Sur moi comme sur tous je dois être absolu:

C'est le prix de mon sang; souffrez que j'en dispose,

Et n'accusez que vous du mal que je vous cause.

ÉDÜIGE.

Pour un grand conquérant que tu te défends mal!345

Et quel étrange roi tu fais de Grimoald!

Ne dis plus que ce rang veut que tu m'abandonnes,

Et que la trahison est un droit des couronnes;

Mais si tu veux trahir, trouve du moins, ingrat,

De plus belles couleurs dans les raisons d'État.350

Dis qu'un usurpateur doit amuser la haine

Des peuples mal domptés, en épousant leur reine;

Leur faire présumer qu'il veut rendre à son fils

Un sceptre sur le père injustement conquis;

Qu'il ne veut gouverner que durant son enfance,355

Qu'il ne veut qu'en dépôt la suprême puissance,

Qu'il ne veut autre titre en leur donnant la loi,

Que d'époux de la Reine et de tuteur du Roi;

Dis que sans cet hymen ta puissance t'échappe,

Qu'un vieil amour des rois la détruit et la sape;360

Dis qu'un tyran qui règne en pays ennemi

N'y sauroit voir son trône autrement affermi.

De cette illusion l'apparence plausible

Rendroit ta lâcheté peut-être moins visible;

35

Et l'on pourroit donner à la nécessité365

Ce qui n'est qu'un effet de ta légèreté.

GRIMOALD.

J'embrasse un bon avis, de quelque part qu'il vienne.

Unulphe, allez trouver la Reine, de la mienne,

Et tâchez par cette offre à vaincre sa rigueur.

Madame, c'est à vous que je devrai son cœur;370

Et pour m'en revancher, je prendrai soin moi-même

De faire choix pour vous d'un mari qui vous aime,

Qui soit digne de vous, et puisse mériter

L'amour que, malgré moi, vous voulez me porter.

ÉDÜIGE.

Traître, je n'en veux point que ta mort ne me donne,375

Point qui n'ait par ton sang affermi ma couronne.

GRIMOALD.

Vous pourrez à ce prix en trouver aisément.

Remettez la Princesse à son appartement,

Duc; et tâchez à rompre un dessein sur ma vie

Qui me feroit trembler si j'étois à Pavie. 380

ÉDÜIGE.

Crains-moi, crains-moi partout: et Pavie, et Milan,

Tout lieu, tout bras est propre à punir un tyran;

Et tu n'as point de forts où vivre en assurance,

Si de ton sang versé je suis la récompense.

GRIMOALD.

Dissimulez du moins ce violent courroux:385

Je deviendrois tyran, mais ce seroit pour vous.

ÉDÜIGE.

Va, je n'ai point le cœur assez lâche pour feindre.

GRIMOALD.

Allez donc; et craignez, si vous me faites craindre.

FIN DU PREMIER ACTE.

36

ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE [57].

ÉDÜIGE, GARIBALDE.

ÉDÜIGE.

Je l'ai dit à mon maître, et je vous le redis:

37

Je me dois cette joie après de tels mépris;390

Et mes ardents souhaits de voir punir son change

Assurent ma conquête à quiconque me venge [58].

Suivez le mouvement d'un si juste courroux,

Et sans perdre de vœux obtenez-moi de vous.

Pour gagner mon amour il faut servir ma haine:395

A ce prix est le sceptre, à ce prix une reine;

Et Grimoald puni rendra digne de moi

Quiconque ose m'aimer, ou se veut faire roi.

GARIBALDE.

Mettre à ce prix vos feux et votre diadème,

C'est ne connoître pas votre haine et vous-même; 400

Et qui, sous cet espoir, voudroit vous obéir,

Chercheroit les moyens de se faire haïr.

Grimoald inconstant n'a plus pour vous de charmes,

Mais Grimoald puni vous coûteroit des larmes.

A cet objet sanglant, l'effort de la pitié405

Reprendroit tous les droits d'une vieille amitié

Et son crime en son sang éteint avec sa vie

Passeroit en celui qui vous auroit servie.

Quels que soient ses mépris, peignez-vous bien sa mort,

Madame, et votre cœur n'en sera pas d'accord.410

Quoi qu'un amant volage excite de colère,

Son change est odieux, mais sa personne est chère;

Et ce qu'a joint l'amour a beau se désunir,

Pour le rejoindre mieux il ne faut qu'un soupir.

Ainsi n'espérez pas que jamais on s'assure415

38

Sur les bouillants transports qu'arrache son parjure.

Si le ressentiment de sa légèreté

Aspire à la vengeance avec sincérité,

En quelques dignes mains qu'il veuille la remettre,

Il vous faut vous donner, et non pas vous promettre, 420

Attacher votre sort, avec le nom d'époux,

A la valeur du bras qui s'armera pour vous.

Tant qu'on verra ce prix en quelque incertitude,

L'oseroit-on punir de son ingratitude?

Votre haine tremblante est un mauvais appui425

A quiconque pour vous entreprendroit sur lui;

Et quelque doux espoir qu'offre cette colère [59],

Une plus forte haine en seroit le salaire.

Donnez-vous donc, Madame, et faites qu'un vengeur

N'ait plus à redouter le désaveu du cœur.430

ÉDÜIGE.

Que vous m'êtes cruel en faveur d'un infâme,

De vouloir, malgré moi, lire au fond de mon âme,

Où mon amour trahi, que j'éteins à regret,

Lui fait contre ma haine un partisan secret!

Quelques justes arrêts que ma bouche prononce,435

Ce sont de vains efforts où tout mon cœur renonce.

Ce lâche malgré moi l'ose encor protéger [60],

Et veut mourir du coup qui m'en pourroit venger.

Vengez-moi toutefois, mais d'une autre manière:

Pour conserver mes jours, laissez-lui la lumière.440

Quelque mort que je doive à son manque de foi,

Otez-lui Rodelinde, et c'est assez pour moi;

Faites qu'elle aime ailleurs, et punissez son crime [61]

39

Par ce désespoir même où son change m'abîme.

Faites plus: s'il est vrai que je puis tout sur vous,445

Ramenez cet ingrat tremblant à mes genoux,

Le repentir au cœur, les pleurs sur le visage,

De tant de lâchetés me faire un plein hommage,

Implorer le pardon qu'il ne mérite pas,

Et remettre en mes mains sa vie et son trépas.450

GARIBALDE.

Ajoutez-y, Madame, encor qu'à vos yeux même

Cette odieuse main perce un cœur qui vous aime,

Et que l'amant fidèle, au volage immolé,

Expie au lieu de lui ce qu'il a violé.

L'ordre en sera moins rude, et moindre le supplice,455

Que celui qu'à mes feux prescrit votre injustice:

Et le trépas en soi n'a rien de rigoureux

A l'égal de vous rendre un rival plus heureux.

ÉDÜIGE.

Duc, vous vous alarmez faute de me connoître:

Mon cœur n'est pas si bas qu'il puisse aimer un traître.

Je veux qu'il se repente, et se repente en vain,

Rendre haine pour haine, et dédain pour dédain;

Je veux qu'en vain son âme, esclave de la mienne,

Me demande sa grâce, et jamais ne l'obtienne,

Qu'il soupire sans fruit; et pour le punir mieux,465

Je veux même à mon tour vous aimer à ses yeux.

GARIBALDE.

Le pourrez-vous, Madame, et savez-vous vos forces?

Savez-vous de l'amour quelles sont les amorces?

Savez-vous ce qu'il peut, et qu'un visage aimé

Est toujours trop aimable à ce qu'il a charmé? 470

Si vous ne m'abusez, votre cœur vous abuse.

L'inconstance jamais n'a de mauvaise excuse;

Et comme l'amour seul fait le ressentiment,

Le moindre repentir obtient grâce à l'amant.

40

ÉDÜIGE.

Quoi qu'il puisse arriver, donnez-vous cette gloire475

D'avoir sur cet ingrat rétabli ma victoire;

Sans songer qu'à me plaire exécutez mes lois,

Et pour l'événement laissez tout à mon choix:

Souffrez qu'en liberté je l'aime ou le néglige.

L'amant est trop payé quand son service oblige;480

Et quiconque en aimant aspire à d'autres prix

N'a qu'un amour servile et digne de mépris.

Le véritable amour jamais n'est mercenaire,

Il n'est jamais souillé de l'espoir du salaire,

Il ne veut que servir, et n'a point d'intérêt 485

Qu'il n'immole à celui de l'objet qui lui plaît.

Voyez donc Grimoald, tâchez à le réduire:

Faites-moi triompher au hasard de vous nuire;

Et si je prends pour lui des sentiments plus doux,

Vous m'aurez faite heureuse, et c'est assez pour vous.490

Je verrai par l'effort de votre obéissance

Où doit aller celui de ma reconnoissance.

Cependant, s'il est vrai que j'ai pu vous charmer,

Aimez-moi plus que vous, ou cessez de m'aimer:

C'est par là seulement qu'on mérite Édüige. 495

Je veux bien qu'on espère, et non pas qu'on exige.

Je ne veux rien devoir; mais lorsqu'on me sert bien,

On peut attendre tout de qui ne promet rien.

SCÈNE II.

GARIBALDE.

Quelle confusion! et quelle tyrannie

M'ordonne d'espérer ce qu'elle me dénie!500

Et de quelle façon est-ce écouter des vœux,

Qu'obliger un amant à travailler contre eux?

41

Simple, ne prétends pas, sur cet espoir frivole,

Que je tâche à te rendre un cœur que je te vole.

Je t'aime, mais enfin je m'aime plus que toi.505

C'est moi seul qui le porte à ce manque de foi;

Auprès d'un autre objet c'est moi seul qui l'engage:

Je ne détruirai pas moi-même mon ouvrage.

Il m'a choisi pour toi, de peur qu'un autre époux

Avec trop de chaleur n'embrasse ton courroux;510

Mais lui-même il se trompe en l'amant qu'il te donne.

Je t'aime, et puissamment, mais moins que la couronne;

Et mon ambition, qui tâche à te gagner,

Ne cherche en ton hymen que le droit de régner.

De tes ressentiments s'il faut que je l'obtienne, 515

Je saurai joindre encor cent haines à la tienne,

L'ériger en tyran par mes propres conseils,

De sa perte par lui dresser les appareils,

Mêler si bien l'adresse avec un peu d'audace,

Qu'il ne faille qu'oser pour me mettre en sa place;520

Et comme en t'épousant j'en aurai droit de toi,

Je t'épouserai, lors, mais pour me faire roi.

Mais voici Grimoald.

SCÈNE III.

GRIMOALD, GARIBALDE.

GRIMOALD.

Eh bien! quelle espérance,

Duc? et qu'obtiendrons-nous de ta persévérance?

GARIBALDE.

Ne me commandez plus, Seigneur, de l'adorer,525

Ou ne lui laissez plus aucun lieu d'espérer.

GRIMOALD.

Quoi? de tout mon pouvoir je l'avois irritée

42

Pour faire que ta flamme en fût mieux écoutée,

Qu'un dépit redoublé, la pressant contre moi,

La rendît plus facile à recevoir ta foi, 530

Et fît tomber ainsi par ses ardeurs nouvelles

Le dépôt de sa haine en des mains si fidèles [62]:

Cependant son espoir à mon trône attaché

Par aucun de nos soins n'en peut être arraché!

Mais as-tu bien promis ma tête à sa vengeance? 535

Ne l'as-tu point offerte avecque négligence,

Avec quelque froideur qui l'ait fait soupçonner

Que tu la promettois sans la vouloir donner?

GARIBALDE.

Je n'ai rien oublié de ce qui peut séduire

Un vrai ressentiment qui voudroit vous détruire;540

Mais son feu mal éteint ne se peut déguiser:

Son plus ardent courroux brûle de s'apaiser;

Et je n'obtiendrai point, Seigneur, qu'elle m'écoute,

Jusqu'à ce qu'elle ait vu votre hymen hors de doute,

Et que de Rodelinde étant l'illustre époux, 545

Vous chassiez de son cœur tout espoir d'être à vous.

GRIMOALD.

Hélas! je mets en vain toute chose en usage:

Ni prières ni vœux n'ébranlent son courage.

Malgré tous mes respects, je vois de jour en jour

Croître sa résistance autant que mon amour;550

Et si l'offre d'Unulphe à présent ne la touche,

Si l'intérêt d'un fils ne la rend moins farouche,

Désormais je renonce à l'espoir d'amollir

Un cœur que tant d'efforts ne font qu'enorgueillir.

GARIBALDE.

Non, non, Seigneur, il faut que cet orgueil vous cède; 555

Mais un mal violent veut un pareil remède.

Montrez-vous tout ensemble amant et souverain,

43

Et sachez commander, si vous priez en vain.

Que sert ce grand pouvoir qui suit le diadème,

Si l'amant couronné n'en use pour soi-même?560

Un roi n'est pas moins roi pour se laisser charmer,

Et doit faire obéir qui ne veut pas aimer.

GRIMOALD.

Porte, porte aux tyrans tes damnables maximes:

Je hais l'art de régner qui se permet des crimes.

De quel front donnerois-je un exemple aujourd'hui565

Que mes lois dès demain puniroient en autrui?

Le pouvoir absolu n'a rien de redoutable

Dont à sa conscience un roi ne soit comptable.

L'amour l'excuse mal, s'il règne injustement,

Et l'amant couronné doit n'agir qu'en amant.570

GARIBALDE.

Si vous n'osez forcer, du moins faites-vous craindre:

Daignez, pour être heureux, un moment vous contraindre;

Et si l'offre d'Unulphe en reçoit des mépris,

Menacez hautement de la mort de son fils [63].

GRIMOALD.

Que par ces lâchetés j'ose me satisfaire!575

GARIBALDE.

Si vous n'osez parler, du moins laissez-nous faire:

Nous saurons vous servir, Seigneur, et malgré vous.

Prêtez-nous seulement un moment de courroux,

Et permettez après qu'on l'explique et qu'on feigne

Ce que vous n'osez dire, et qu'il faut qu'elle craigne.580

Vous désavouerez tout. Après de tels projets,

Les rois impunément dédisent leurs sujets.

GRIMOALD.

Sachons ce qu'il a fait avant que de résoudre [64]

Si je dois en tes mains laisser gronder ce foudre.

44

SCÈNE IV.

GRIMOALD, GARIBALDE, UNULPHE.

GRIMOALD.

Que faut-il faire, Unulphe? est-il temps de mourir [65]?585

N'as-tu vu pour ton roi nul espoir de guérir?

UNULPHE.

Rodelinde, Seigneur, enfin plus raisonnable,

Semble avoir dépouillé cet orgueil indomptable:

Elle a reçu votre offre avec tant de douceur....

GRIMOALD.

Mais l'a-t-elle acceptée? as-tu touché son cœur?590

A-t-elle montré joie? en paroît-elle émue?

Peut-elle s'abaisser jusqu'à souffrir ma vue?

Qu'a-t-elle dit enfin?

UNULPHE.

Beaucoup, sans dire rien:

Elle a paisiblement souffert mon entretien;

Son âme à mes discours surprise, mais tranquille....595

GRIMOALD.

Ah! c'est m'assassiner d'un discours inutile:

Je ne veux rien savoir de sa tranquillité;

Dis seulement un mot de sa facilité.

Quand veut-elle à son fils donner mon diadème?

UNULPHE.

Elle en veut apporter la réponse elle-même.600

GRIMOALD.

Quoi? tu n'as su pour moi plus avant l'engager?

UNULPHE.

Seigneur, c'est assez dire à qui veut bien juger:

45

Vous n'en sauriez avoir une preuve plus claire.

Qui demande à vous voir ne veut pas vous déplaire;

Ses refus se seroient expliqués avec moi,605

Sans chercher la présence et le courroux d'un roi.

GRIMOALD.

Mais touchant cette époux qu'Édüige ranime?...

UNULPHE.

De ce discours en l'air elle fait peu d'estime:

L'artifice est si lourd, qu'il ne peut l'émouvoir,

Et d'une main suspecte il n'a point de pouvoir. 610

GARIBALDE.

Édüige elle-même est mal persuadée

D'un retour dont elle aime à vous donner l'idée;

Et ce n'est qu'un faux jour qu'elle a voulu jeter

Pour lui troubler la vue et vous inquiéter.

Mais déjà Rodelinde apporte sa réponse. 615

GRIMOALD.

Ah! j'entends mon arrêt sans qu'on me le prononce:

Je vais mourir, Unulphe, et ton zèle pour moi

T'abuse le premier, et m'abuse après toi.

UNULPHE.

Espérez mieux, Seigneur.

GRIMOALD.

Tu le veux, et j'espère.

Mais que cette douceur va devenir amère! 620

Et que ce peu d'espoir où tu me viens forcer

Rendra rudes les coups dont on va me percer [66]!

46

SCÈNE V [67].

GRIMOALD, RODELINDE, GARIBALDE, UNULPHE.

GRIMOALD.

Madame, il est donc vrai que votre âme sensible [68]

A la compassion s'est rendue accessible;

Qu'elle fait succéder dans ce cœur plus humain 625

La douceur à la haine et l'estime au dédain,

Et que laissant agir une bonté cachée,

A de si longs mépris elle s'est arrachée [69]?

RODELINDE.

Ce cœur dont tu te plains, de ta plainte est surpris:

Comte, je n'eus pour toi jamais aucun mépris; 630

Et ma haine elle-même auroit cru faire un crime

De t'avoir dérobé ce qu'on te doit d'estime.

Quand je vois ta conduite en mes propres États

Achever sur les cœurs l'ouvrage de ton bras,

Avec ces mêmes cœurs qu'un si grand art te donne635

Je dis que la vertu règne dans ta personne;

Avec eux je te loue, et je doute avec eux

Si sous leur vrai monarque ils seroient plus heureux:

Tant ces hautes vertus qui fondent ta puissance

Réparent ce qui manque à l'heur de ta naissance!640

Mais quoi qu'on en ait vu d'admirable et de grand,

Ce que m'en dit Unulphe aujourd'hui me surprend.

Un vainqueur dans le trône, un conquérant qu'on aime,

Faisant justice à tous, se la fait à soi-même!

47

Se croit usurpateur sur ce trône conquis!645

Et ce qu'il ôte au père, il veut le rendre au fils [70]!

Comte, c'est un effort à dissiper la gloire

Des noms les plus fameux dont se pare l'histoire,

Et que le grand Auguste ayant osé tenter [71],

N'osa prendre du cœur jusqu'à l'exécuter.650

Je viens donc y répondre, et de toute mon âme

Te rendre pour mon fils....

GRIMOALD.

Ah! c'en est trop, Madame;

Ne vous abaissez point à des remercîments:

C'est moi qui vous dois tout; et si mes sentiments....

RODELINDE.

Souffre les miens, de grâce, et permets que je mette655

Cet effort merveilleux en sa gloire parfaite [72],

Et que ma propre main tâche d'en arracher

Tout ce mélange impur dont tu le veux tacher;

Car enfin cet effort est de telle nature,

Que la source en doit être à nos yeux toute pure: 660

La vertu doit régner dans un si grand projet [73],

En être seule cause, et l'honneur seul objet;

48

Et depuis qu'on le souille ou d'espoir de salaire,

Ou de chagrin d'amour, ou de souci de plaire,

Il part indignement d'un courage abattu665

Où la passion règne, et non pas la vertu.

Comte, penses-y bien; et pour m'avoir aimée,

N'imprime point de tache à tant de renommée;

Ne crois que ta vertu: laisse-la seule agir,

De peur qu'un tel effort ne te donne à rougir [74]. 670

On publieroit de toi que les yeux d'une femme

Plus que ta propre gloire auroient touché ton âme,

On diroit qu'un héros si grand, si renommé,

Ne seroit qu'un tyran s'il n'avoit point aimé.

GRIMOALD.

Donnez-moi cette honte, et je la tiens à gloire:675

Faites de vos mépris ma dernière victoire,

Et souffrez qu'on impute à ce bras trop heureux

Que votre seul amour l'a rendu généreux.

Souffrez que cet amour, par un effort si juste,

Ternisse le grand nom et les hauts faits d'Auguste,680

Qu'il ait plus de pouvoir que ses vertus n'ont eu.

Qui n'adore que vous n'aime que la vertu.

49

Cet effort merveilleux est de telle nature [75],

Qu'il ne sauroit partir d'une source plus pure;

Et la plus noble enfin des belles passions 685

Ne peut faire de tache aux grandes actions.

RODELINDE.

Comte, ce qu'elle jette à tes yeux de poussière

Pour voir ce que tu fais les laisse sans lumière.

A ces conditions rendre un sceptre conquis,

C'est asservir la mère en couronnant le fils; 690

Et pour en bien parler, ce n'est pas tant le rendre,

Qu'au prix de mon honneur indignement le vendre.

Ta gloire en pourroit croître, et tu le veux ainsi;

Mais l'éclat de la mienne en seroit obscurci.

Quel que soit ton amour, quel que soit ton mérite, 695

La défaite et la mort de mon cher Pertharite,

D'un sanglant caractère ébauchant tes hauts faits,

Les peignent à mes yeux comme autant de forfaits;

Et ne pouvant les voir que d'un œil d'ennemie,

Je n'y puis prendre part sans entière infamie. 700

Ce sont des sentiments que je ne puis trahir:

Je te dois estimer, mais je te dois haïr;

Je dois agir en veuve autant qu'en magnanime,

Et porter cette haine aussi loin que l'estime.

GRIMOALD.

Ah! forcez-vous, de grâce, à des termes plus doux 705

Pour des crimes qui seuls m'ont fait digne de vous:

Par eux seuls ma valeur en tête d'une armée

A des plus grands héros atteint la renommée;

Par eux seuls j'ai vaincu, par eux seuls j'ai régné,

Par eux seuls ma justice a tant de cœurs gagné [76], 710

50

Par eux seuls j'ai paru digne du diadème,

Par eux seuls je vous vois, par eux seuls je vous aime,

Et par eux seuls enfin mon amour tout parfait

Ose faire pour vous ce qu'on n'a jamais fait.

RODELINDE.

Tu ne fais que pour toi, s'il t'en faut récompense;715

Et je te dis encor que toute ta vaillance,

T'ayant fait vers moi seule à jamais criminel,

A mis entre nous deux un obstacle éternel.

Garde donc ta conquête, et me laisse ma gloire;

Respecte d'un époux et l'ombre et la mémoire:720

Tu l'as chassé du trône et non pas de mon cœur.

GRIMOALD.

Unulphe, c'est donc là toute cette douceur!

C'est là comme son âme, enfin plus raisonnable,

Semble avoir dépouillé cet orgueil indomptable!

GARIBALDE.

Seigneur, souvenez-vous qu'il est temps de parler.725

GRIMOALD.

Oui, l'affront est trop grand pour le dissimuler:

Elle en sera punie, et puisqu'on me méprise,

Je deviendrai tyran de qui me tyrannise,

Et ne souffrirai plus qu'une indigne fierté

Se joue impunément de mon trop de bonté.730

RODELINDE.

Eh bien! deviens tyran: renonce à ton estime;

Renonce au nom de juste, au nom de magnanime....

GRIMOALD.

La vengeance est plus douce enfin que ces vains noms;

S'ils me font malheureux, à quoi me sont-ils bons?

Je me ferai justice en domptant qui me brave.735

Qui ne veut point régner mérite d'être esclave.

Allez, sans irriter plus longtemps mon courroux [77],

51

Attendre ce qu'un maître ordonnera de vous.

RODELINDE.

Qui ne craint point la mort craint peu quoi qu'il ordonne.

GRIMOALD.

Vous la craindrez peut-être en quelque autre personne. 740

RODELINDE.

Quoi? tu voudrois....

GRIMOALD.

Allez, et ne me pressez point;

On vous pourra trop tôt éclaircir sur ce point;

(Rodelinde rentre [78].)

Voilà tous les efforts qu'enfin j'ai pu me faire [79].

Toute ingrate qu'elle est, je tremble à lui déplaire [80];

Et ce peu que j'ai fait, suivi d'un désaveu,745

Gêne autant ma vertu comme il trahit mon feu.

Achève, Garibalde: Unulphe est trop crédule,

Il prend trop aisément un espoir ridicule;

Menace, puisqu'enfin c'est perdre temps qu'offrir.

Toi qui m'as trop flatté, viens m'aider à souffrir.750

FIN DU SECOND ACTE.

52

ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

GARIBALDE, RODELINDE.

GARIBALDE.

Ce n'est plus seulement l'offre d'un diadème

Que vous fait pour un fils un prince qui vous aime,

Et de qui le refus ne puisse être imputé

Qu'à fermeté de haine ou magnanimité:

Il y va de sa vie, et la juste colère755

Où jettent cet amant les mépris de la mère,

Veut punir sur le sang de ce fils innocent

La dureté d'un cœur si peu reconnoissant.

C'est à vous d'y penser: tout le choix qu'on vous donne,

C'est d'accepter pour lui la mort ou la couronne. 760

Son sort est en vos mains: aimer ou dédaigner

Le va faire périr ou le faire régner [81].

RODELINDE.

S'il me faut faire un choix d'une telle importance,

On me donnera bien le loisir que j'y pense.

GARIBALDE.

Pour en délibérer vous n'avez qu'un moment:765

J'en ai l'ordre pressant; et sans retardement,

Madame, il faut résoudre, et s'expliquer sur l'heure:

Un mot est bientôt dit. Si vous voulez qu'il meure,

53

Prononcez-en l'arrêt, et j'en prendrai la loi

Pour faire exécuter les volontés du Roi.770

RODELINDE.

Un mot est bientôt dit; mais dans un tel martyre

On n'a pas bientôt vu quel mot c'est qu'il faut dire;

Et le choix qu'on m'ordonne est pour moi si fatal,

Qu'à mes yeux des deux parts le supplice est égal.

Puisqu'il faut obéir, fais-moi venir ton maître [82].775

GARIBALDE.

Quel choix avez-vous fait?

RODELINDE.

Je lui ferai connoître

Que si....

GARIBALDE.

C'est avec moi qu'il vous faut achever:

Il est las désormais de s'entendre braver;

Et si je ne lui porte une entière assurance

Que vos desirs enfin suivent son espérance,780

Sa vue est un honneur qui vous est défendu.

RODELINDE.

Que me dis-tu, perfide? ai-je bien entendu?

Tu crains donc qu'une femme, à force de se plaindre,

Ne sauve une vertu que tu tâches d'éteindre,

Ne remette un héros au rang de ses pareils,785

Dont tu veux l'arracher par tes lâches conseils?

Oui, je l'épouserai, ce trop aveugle maître,

Tout cruel, tout tyran que tu le forces d'être:

Va, cours l'en assurer; mais penses-y deux fois.

Crains-moi, crains son amour, s'il accepte mon choix.790

Je puis beaucoup sur lui; j'y pourrai davantage,

Et régnerai peut-être après cet esclavage.

54

GARIBALDE.

Vous régnerez, Madame, et je serai ravi

De mourir glorieux pour l'avoir bien servi.

RODELINDE.

Va, je lui ferai voir que de pareils services 795

Sont dignes seulement des plus cruels supplices,

Et que de tous les maux dont les rois sont auteurs,

Ils s'en doivent venger sur de tels serviteurs.

Tu peux en attendant lui donner cette joie,

Que pour gagner mon cœur il a trouvé la voie, 800

Que ton zèle insolent et ton mauvais destin

A son amour barbare en ouvrent le chemin.

Dis-lui, puisqu'il le faut, qu'à l'hymen je m'apprête;

Mais fuis-nous, s'il s'achève, et tremble pour ta tête.

GARIBALDE.

Je veux bien à ce prix vous donner un grand roi. 805

RODELINDE.

Qu'à ce prix donc il vienne, et m'apporte sa foi.

SCÈNE II.

RODELINDE, ÉDÜIGE.

ÉDÜIGE.

Votre félicité sera mal assurée

Dessus un fondement de si peu de durée.

Vous avez toutefois de si puissants appas....

RODELINDE.

Je sais quelques secrets que vous ne savez pas;810

Et si j'ai moins que vous d'attraits et de mérite,

J'ai des moyens plus sûrs d'empêcher qu'on me quitte.

ÉDÜIGE.

Mon exemple....

55

RODELINDE.

Souffrez que je n'en craigne rien,

Et par votre malheur ne jugez pas du mien.

Chacun à ses périls peut suivre sa fortune [83], 815

Et j'ai quelques soucis que l'exemple importune.

ÉDÜIGE.

Ce n'est pas mon dessein de vous importuner.

RODELINDE.

Ce n'est pas mon dessein aussi de vous gêner;

Mais votre jalousie un peu trop inquiète

Se donne malgré moi cette gêne secrète. 820

ÉDÜIGE.

Je ne suis point jalouse, et l'infidélité....

RODELINDE.

Eh bien! soit jalousie ou curiosité,

Depuis quand sommes-nous en telle intelligence

Que tout mon cœur vous doive entière confidence?

ÉDÜIGE.

Je n'en prétends aucune, et c'est assez pour moi825

D'avoir bien entendu comme il accepte un roi.

RODELINDE.

On n'entend pas toujours ce qu'on croit bien entendre.

ÉDÜIGE.

De vrai, dans un discours difficile à comprendre,

Je ne devine point, et n'en ai pas l'esprit;

Mais l'esprit n'a que faire où l'oreille suffit. 830

RODELINDE.

Il faudroit que l'oreille entendît la pensée [84].

ÉDÜIGE.

J'entends assez la vôtre: on vous aura forcée;

56

On vous aura fait peur, ou de la mort d'un fils,

Ou de ce qu'un tyran se croit être permis,

Et l'on fera courir quelque mauvaise excuse 835

Dont la cour s'éblouisse et le peuple s'abuse.

Mais cependant ce cœur que vous m'abandonniez....

RODELINDE.

Il n'est pas temps encor que vous vous en plaigniez:

Comme il m'a fait des lois, j'ai des lois à lui faire.

ÉDÜIGE.

Il les acceptera pour ne vous pas déplaire; 840

Prenez-en sa parole, il sait bien la garder [85].

RODELINDE.

Pour remonter au trône on peut tout hasarder.

Laissez-m'en, quoi qu'il fasse, ou la gloire ou la honte,

Puisque ce n'est qu'à moi que j'en dois rendre conte [86].

Si votre cœur souffroit ce que souffre le mien, 845

Vous ne vous plairiez pas en un tel entretien;

Et votre âme à ce prix voyant un diadème,

Voudroit en liberté se consulter soi-même.

ÉDÜIGE.

Je demande pardon si je vous fais souffrir,

Et vais me retirer pour ne vous plus aigrir. 850

RODELINDE.

Allez, et demeurez dans cette erreur confuse:

Vous ne méritez pas que je vous désabuse.

ÉDÜIGE.

Ce cher amant sans moi vous entretiendra mieux,

Et je n'ai plus besoin de [87] rapport de mes yeux.

57

SCÈNE III.

GRIMOALD, RODELINDE, GARIBALDE [88].

RODELINDE.

Je me rends, Grimoald, mais non pas à la force: 855

Le titre que tu prends m'est une douce amorce,

Et s'empare si bien de mon affection,

Qu'elle ne veut de toi qu'une condition:

Si je n'ai pu t'aimer et juste et magnanime,

Quand tu deviens tyran je t'aime dans le crime; 860

Et pour moi ton hymen est un souverain bien,

S'il rend ton nom infâme aussi bien que le mien.

GRIMOALD.

Que j'aimerai, Madame, une telle infamie

Qui vous fera cesser d'être mon ennemie!

Achevez, achevez, et sachons à quel prix 865

Je puis mettre une borne à de si longs mépris:

Je ne veux qu'une grâce, et disposez du reste.

Je crains pour Garibalde une haine funeste,

Je la crains pour Unulphe: à cela près, parlez.

RODELINDE.

Va, porte cette crainte à des cœurs ravalés; 870

Je ne m'abaisse point aux foiblesses des femmes

Jusques à me venger de ces petites âmes.

Si leurs mauvais conseils me forcent de régner,

Je les en dois haïr, et sais les dédaigner.

Le ciel, qui punit tout, choisira pour leur peine 875

Quelques moyens plus bas que cette illustre haine.

Qu'ils vivent cependant, et que leur lâcheté

A l'ombre d'un tyran trouve sa sûreté.

58

Ce que je veux de toi porte le caractère

D'une vertu plus haute et digne de te plaire. 880

Tes offres n'ont point eu d'exemples jusqu'ici [89],

Et ce que je demande est sans exemple aussi;

Mais je veux qu'il te donne une marque infaillible

Que l'intérêt d'un fils ne me rend point sensible,

Que je veux être à toi sans le considérer, 885

Sans regarder en lui que craindre ou qu'espérer.

GRIMOALD.

Madame, achevez donc de m'accabler de joie.

Par quels heureux moyens faut-il que je vous croie?

Expliquez-vous, de grâce, et j'atteste les cieux

Que tout suivra sur l'heure un bien si précieux. 890

RODELINDE.

Après un tel serment j'obéis et m'explique.

Je veux donc d'un tyran un acte tyrannique:

Puisqu'il en veut le nom, qu'il le soit tout à fait;

Que toute sa vertu meure en un grand forfait,

Qu'il renonce à jamais aux glorieuses marques 895

Qui le mettoient au rang des plus dignes monarques;

Et pour le voir méchant, lâche, impie, inhumain,

Je veux voir ce fils même immolé de sa main.

GRIMOALD.

Juste ciel!

RODELINDE.

Que veux-tu pour marque plus certaine

Que l'intérêt d'un fils n'amollit point ma haine, 900

Que je me donne à toi sans le considérer,

Sans regarder en lui que craindre ou qu'espérer?

Tu trembles, tu pâlis, il semble que tu n'oses

Toi-même exécuter ce que tu me proposes!

S'il te faut du secours, je n'y recule pas, 905

59

Et veux bien te prêter l'exemple de mon bras.

Fais, fais venir ce fils, qu'avec toi je l'immole.

Dégage ton serment, je tiendrai ma parole.

Il faut bien que le crime unisse à l'avenir

Ce que trop de vertus empêchoit de s'unir. 910

Qui tranche du tyran [90] doit se résoudre à l'être.

Pour remplir ce grand nom as-tu besoin d'un maître,

Et faut-il qu'une mère, aux dépens de son sang,

T'apprenne à mériter cet effroyable rang?

N'en souffre pas la honte, et prends toute la gloire 915

Que cet illustre effort attache à ta mémoire.

Fais voir à tes flatteurs, qui te font trop oser,

Que tu sais mieux que moi l'art de tyranniser;

Et par une action aux seuls tyrans permise,

Deviens le vrai tyran de qui te tyrannise. 920

A ce prix je me donne, à ce prix je me rends;

Ou si tu l'aimes mieux, à ce prix je me vends,

Et consens à ce prix que ton amour m'obtienne,

Puisqu'il souille ta gloire aussi bien que la mienne.

GRIMOALD.

Garibalde, est-ce là ce que tu m'avois dit? 925

GARIBALDE.

Avec votre jalouse elle a changé d'esprit;

Et je l'avois laissée à l'hymen toute prête,

Sans que son déplaisir menaçât que ma tête.

Mais ces fureurs enfin ne sont qu'illusion,

Pour vous donner, Seigneur, quelque confusion; 930

Ne vous étonnez point, vous l'en verrez dédire.

GRIMOALD.

Vous l'ordonnez, Madame, et je dois y souscrire:

J'en ferai ma victime, et ne suis point jaloux

De vous voir sur ce fils porter les premiers coups.

60

Quelque honneur qui par là s'attache à ma mémoire, 935

Je veux bien avec vous en partager la gloire,

Et que tout l'avenir ait de quoi m'accuser

D'avoir appris de vous l'art de tyranniser.

Vous devriez pourtant régler mieux ce courage,

N'en pousser point l'effort jusqu'aux bords de la rage,

Ne lui permettre rien qui sentît la fureur,

Et le faire admirer sans en donner d'horreur.

Faire la furieuse et la désespérée,

Paroître avec éclat mère dénaturée,

Sortir hors de vous-même, et montrer à grand bruit 945

A quelle extrémité mon amour vous réduit,

C'est mettre avec trop d'art la douleur en parade;

Qui fait le plus de bruit n'est pas le plus malade:

Les plus grands déplaisirs sont les moins éclatants;

Et l'on sait qu'un grand cœur se possède en tout temps.

Vous le savez, Madame, et que les grandes âmes

Ne s'abaissent jamais aux foiblesses des femmes,

Ne s'aveuglent jamais ainsi hors de saison;

Que leur désespoir même agit avec raison,

Et que....

RODELINDE.

C'en est assez: sois-moi juge équitable [91], 955

Et dis-moi si le mien agit en raisonnable,

Si je parle en aveugle, ou si j'ai de bons yeux.

Tu veux rendre à mon fils le bien de ses aïeux,

Et toute ta vertu jusque-là t'abandonne,

Que tu mets en mon choix sa mort ou ta couronne! 960

Quand j'aurai satisfait tes vœux désespérés [92],

Dois-je croire ses jours beaucoup plus assurés?

61

Cet offre [93], ou, si tu veux, ce don du diadème

N'est, à le bien nommer, qu'un foible stratagème.

Faire un roi d'un enfant pour être son tuteur, 965

C'est quitter pour ce nom celui d'usurpateur;

C'est choisir pour régner un favorable titre;

C'est du sceptre et de lui te faire seul arbitre,

Et mettre sur le trône un fantôme pour roi

Jusques au premier fils qui te naîtra de moi, 970

Jusqu'à ce qu'on nous craigne, et que le temps arrive

De remettre en ses mains la puissance effective.

Qui veut bien l'immoler à son affection [94]

L'immoleroit sans peine à son ambition.

On se lasse bientôt de l'amour d'une femme; 975

Mais la soif de régner règne toujours sur l'âme;

Et comme la grandeur a d'éternels appas,

L'Italie est sujette à de soudains trépas.

Il est des moyens sourds pour lever un obstacle,

Et faire un nouveau roi sans bruit et sans miracle; 980

Quitte pour te forcer à deux ou trois soupirs,

Et peindre alors ton front d'un peu de déplaisirs.

La porte à ma vengeance en seroit moins ouverte:

Je perdrois avec lui tout le fruit de sa perte.

Puisqu'il faut qu'il périsse, il vaut mieux tôt que tard;

Que sa mort soit un crime, et non pas un hasard;

Que cette ombre innocente à toute heure m'anime,

Me demande à toute heure une grande victime;

Que ce jeune monarque, immolé de ta main,

Te rende abominable à tout le genre humain; 990

Qu'il t'excite partout des haines immortelles;

Que de tous tes sujets il fasse des rebelles.

62

Je t'épouserai lors, et m'y viens d'obliger,

Pour mieux servir ma haine, et pour mieux me venger,

Pour moins perdre de vœux contre ta barbarie, 995

Pour être à tous moments maîtresse de ta vie,

Pour avoir l'accès libre à pousser ma fureur,

Et mieux choisir la place à te percer le cœur [95].

Voilà, mon désespoir, voilà ses justes causes:

A ces conditions prends ma main, si tu l'oses. 1000

GRIMOALD.

Oui, je la prends, Madame, et veux auparavant....

SCÈNE IV.

PERTHARITE, GRIMOALD, RODELINDE, GARIBALDE, UNULPHE.

UNULPHE.

Que faites-vous, Seigneur? Pertharite est vivant [96]:

Ce n'est plus un bruit sourd, le voilà qu'on amène;

Des chasseurs l'ont surpris dans la forêt prochaine,

Où, caché dans un fort, il attendoit la nuit. 1005

GRIMOALD.

Je vois trop clairement quelle main le produit.

RODELINDE.

Est-ce donc vous, Seigneur? et les bruits infidèles

N'ont-ils semé de vous que de fausses nouvelles?

PERTHARITE.

Oui, cet époux si cher à vos chastes desirs,

Qui vous a tant coûté de pleurs et de soupirs.... 1010

63

GRIMOALD.

Va, fantôme insolent, retrouver qui t'envoie,

Et ne te mêle point d'attenter à ma joie [97].

Il est encore ici des supplices pour toi,

Si tu viens y montrer la vaine ombre d'un roi.

Pertharite n'est plus.

PERTHARITE.

Pertharite respire, 1015

Il te parle, il te voit régner dans son empire.

Que ton ambition ne s'effarouche pas

Jusqu'à me supposer toi-même un faux trépas [98]:

64

Il est honteux de feindre où l'on peut toutes choses.

Je suis mort, si tu veux; je suis mort, si tu l'oses,1020

Si toute ta vertu peut demeurer d'accord

Que le droit de régner me rend digne de mort.

Je ne viens point ici par de noirs artifices

De mon cruel destin forcer les injustices,

Pousser des assassins contre tant de valeur, 1025

Et t'immoler en lâche à mon trop de malheur.

Puisque le sort trahit ce droit de ma naissance,

Jusqu'à te faire un don de ma toute-puissance,

Règne sur mes États que le ciel t'a soumis;

Peut-être un autre temps me rendra des amis. 1030

Use mieux cependant de la faveur céleste:

Ne me dérobe pas le seul bien qui me reste,

Un bien où je te suis un obstacle éternel,

Et dont le seul desir est pour toi criminel.

Rodelinde n'est pas du droit de ta conquête: 1035

Il faut, pour être à toi, qu'il m'en coûte la tête;

Puisqu'on m'a découvert, elle dépend de toi;

Prends-la comme tyran, ou l'attaque en vrai roi.

J'en garde hors du trône encor les caractères,

Et ton bras t'a saisi de celui de mes pères. 1040

Je veux bien qu'il supplée au défaut de ton sang,

Pour mettre entre nous deux égalité de rang.

Si Rodelinde enfin tient ton âme charmée,

Pour voir qui la mérite il ne faut point d'armée.

Je suis roi, je suis seul, j'en suis maître, et tu peux 1045

Par un illustre effort faire place à tes vœux.

GRIMOALD.

L'artifice grossier n'a rien qui m'épouvante.

65

Édüige à fourber n'est pas assez savante;

Quelque adresse qu'elle aye, elle t'a mal instruit,

Et d'un si haut dessein elle a fait trop de bruit. 1050

Elle en fait avorter l'effet par la menace,

Et ne te produit plus que de mauvaise grâce.

PERTHARITE.

Quoi? je passe à tes yeux pour un homme attitré [99]?

GRIMOALD.

Tu l'avoueras toi-même ou de force ou de gré.

Il faut plus de secret alors qu'on veut surprendre, 1055

Et l'on ne surprend point quand on se fait attendre.

PERTHARITE.

Parlez, parlez, Madame, et faites voir à tous

Que vous avez des yeux pour connoître un époux.

GRIMOALD.

Tu veux qu'en ta faveur j'écoute ta complice!

Eh bien! parlez, Madame; achevez l'artifice. 1060

Est-ce là votre époux?

RODELINDE.

Toi qui veux en douter [100],

66

Par quelle illusion m'oses-tu consulter?

Si tu démens tes yeux, croiras-tu mon suffrage?

Et ne peux-tu sans moi connoître son visage?

Tu l'as vu tant de fois, au milieu des combats, 1065

Montrer, à tes périls, ce que pesoit son bras,

Et l'épée à la main, disputer en personne,

Contre tout ton bonheur, sa vie et sa couronne.

Si tu cherches une aide [101] à traiter d'imposteur

Un roi qui t'a fermé la porte de mon cœur, 1070

Consulte Garibalde, il tremble à voir son maître:

Qui l'osa bien trahir l'osera méconnoître;

Et tu peux recevoir de son mortel effroi

L'assurance qu'enfin tu n'attends pas de moi.

Un service si haut veut une âme plus basse; 1075

Et tu sais....

GRIMOALD.

Oui, je sais jusqu'où va votre audace.

Sous l'espoir de jouir de ma perplexité,

Vous cherchez à me voir l'esprit inquiété;

Et ces discours en l'air que l'orgueil vous inspire

Veulent persuader ce que vous n'osez dire, 1080

Brouiller la populace, et lui faire après vous

En un fourbe impudent respecter votre époux.

Poussez donc jusqu'au bout, devenez plus hardie:

Dites-nous hautement....

RODELINDE.

Que veux-tu que je die?

Il ne peut être ici que ce que tu voudras: 1085

Tes flatteurs en croiront ce que tu résoudras.

Je n'ai pas pour t'instruire assez de complaisance;

Et puisque son malheur l'a mis en ta puissance,

67

Je sais ce que je dois, si tu ne me le rends.

Achève de te mettre au rang des vrais tyrans. 1090

SCÈNE V.

GRIMOALD, PERTHARITE, GARIBALDE, UNULPHE.

GRIMOALD.

Que cet événement de nouveau m'embarrasse!

GARIBALDE.

Pour un fourbe chez vous la pitié trouve place [102]!

GRIMOALD.

Non, l'échafaud bientôt m'en fera la raison.

Que ton appartement lui serve de prison;

Je te le donne en garde, Unulphe.

PERTHARITE.

Prince, écoute: 1095

Mille et mille témoins te mettront hors de doute;

Tout Milan, tout Pavie....

GRIMOALD.

Allez, sans contester:

Vous aurez tout loisir de vous faire écouter.

(A Garibalde.)

Toi, va voir Édüige, et jette dans son âme [103]

Un si flatteur espoir du retour de ma flamme, 1100

Qu'elle-même, déjà s'assurant de ma foi [104],

Te nomme l'imposteur qu'elle déguise en roi.

68

SCÈNE VI.

GARIBALDE.

Quel revers imprévu! quel éclat de tonnerre

Jette en moins d'un moment tout mon espoir par terre!

Ce funeste retour, malgré tout mon projet,1105

Va rendre Grimoald à son premier objet;

Et s'il traite ce prince en héros magnanime,

N'ayant plus de tyran, je n'ai plus de victime:

Je n'ai rien à venger, et ne puis le trahir [105],

S'il m'ôte les moyens de le faire haïr.1110

N'importe toutefois, ne perdons pas courage;

Forçons notre fortune à changer de visage;

Obstinons Grimoald, par maxime d'État,

A le croire imposteur, ou craindre un attentat;

Accablons son esprit de terreurs chimériques,1115

Pour lui faire embrasser des conseils tyranniques;

De son trop de vertu sachons le dégager,

Et perdons Pertharite afin de le venger.

Peut-être qu'Édüige, à regret plus sévère,

N'osera l'accepter teint du sang de son frère,1120

Et que l'effet suivra notre prétention

Du côté de l'amour et de l'ambition.

Tâchons, quoi qu'il en soit, d'en achever l'ouvrage;

Et pour régner un jour mettons tout en usage.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

69

ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

GRIMOALD, GARIBALDE.

GARIBALDE.

Je ne m'en dédis point, Seigneur, ce prompt retour [106]

N'est qu'une illusion qu'on fait à votre amour.

Je ne l'ai vu que trop aux discours d'Édüige:

Comme sensiblement votre change l'afflige,

Et qu'avec le feu roi ce fourbe a du rapport,

Sa flamme au désespoir fait ce dernier effort 1130

Rodelinde, comme elle, aime à vous mettre en peine.

L'une sert son amour et l'autre sert sa haine;

Ce que l'une produit, l'autre ose l'avouer,

Et leur inimitié s'accorde à vous jouer [107].

70

L'imposteur cependant, quoi qu'on lui donne à feindre,

Le soutient d'autant mieux qu'il ne voit rien à craindre;

Car soit que ses discours puissent vous émouvoir

Jusqu'à rendre Édüige à son premier pouvoir;

Soit que malgré sa fourbe et vaine et languissante,

Rodelinde sur vous reste toute-puissante,1140

A l'une ou l'autre enfin votre âme à l'abandon

Ne lui pourra jamais refuser ce pardon.

GRIMOALD.

Tu dis vrai, Garibalde, et déjà je le donne

A qui voudra des deux partager ma couronne:

Non que j'espère encore amollir ce rocher,1145

Que ni respects ni vœux n'ont jamais su toucher.

Si j'aimai Rodelinde, et si pour n'aimer qu'elle,

Mon âme à qui m'aimoit s'est rendue infidèle;

Si d'éternels dédains, si d'éternels ennuis,

Les bravades, la haine et le trouble où je suis,1150

Ont été jusqu'ici toute la récompense

De cet amour parjure où mon cœur se dispense [108],

Il est temps désormais que par un juste effort

J'affranchisse mon cœur de cet indigne sort.

Prenons l'occasion que nous fait Édüige: 1155

Aimons cette imposture où son amour l'oblige.

Elle plaint un ingrat de tant de maux soufferts,

Et lui prête la main pour le tirer des fers [109].

Aimons, encore un coup, aimons son artifice,

Aimons-en le secours, et rendons-lui justice. 1160

71

Soit qu'elle en veuille au trône ou n'en veuille qu'à moi,

Qu'elle aime Grimoald ou qu'elle aime le Roi,

Qu'elle ait beaucoup d'amour ou beaucoup de courage,

Je dois tout à la main qui rompt mon esclavage.

Toi qui ne la servois qu'afin de m'obéir,1165

Qui tâchois par mon ordre à m'en faire haïr,

Duc, ne t'y force plus, et rends-moi ma parole [110]:

Que je rende à ses feux tout ce que je leur vole,

Et que je puisse ainsi d'une même action

Récompenser sa flamme ou son ambition.1170

GARIBALDE.

Je vous la rends, Seigneur; mais enfin prenez garde

A quels nouveaux périls cet effort vous hasarde,

Et si ce n'est point croire un peu trop promptement

L'impétueux transport d'un premier mouvement.

L'imposteur impuni passera pour monarque:1175

Tout le peuple en prendra votre bonté pour marque;

Et comme il est ardent après la nouveauté,

Il s'imaginera son rang seul respecté.

Je sais bien qu'aussitôt votre haute vaillance

De ce peuple mutin domptera l'insolence; 1180

Mais tenez-vous fort sûr ce que vous prétendez

Du côté d'Édüige, à qui vous vous rendez?

J'ai pénétré, Seigneur, jusqu'au fond de son âme,

Où je n'ai vu pour vous aucun reste de flamme:

Sa haine seule agit, et cherche à vous ôter1185

Ce que tous vos desirs s'efforcent d'emporter.

Elle veut, il est vrai, vous rappeler vers elle;

Mais pour faire à son tour l'ingrate et la cruelle,

Pour vous traiter de lâche, et vous rendre soudain

Parjure pour parjure et dédain pour dédain.1190

Elle veut que votre âme, esclave de la sienne,

72

Lui demande sa grâce, et jamais ne l'obtienne:

Ce sont ses mots exprès; et pour vous punir mieux,

Elle me veut aimer, et m'aimer à vos yeux:

Elle me l'a promis.

SCÈNE II.

GRIMOALD, GARIBALDE, ÉDÜIGE.

ÉDÜIGE.

Je te l'ai promis, traître! 1195

Oui, je te l'ai promis, et l'aurois fait peut-être,

Si ton âme, attachée à mes commandements,

Eût pu dans ton amour suivre mes sentiments [111].

J'avois mis mes secrets en bonne confidence!

Vois par là, Grimoald, quelle est ton imprudence,

Et juge, par les miens lâchement déclarés,

Comme les tiens sur lui peuvent être assurés.

Qui trahit sa maîtresse aisément fait connoître

Que sans aucun scrupule il trahiroit son maître,

Et que des deux côtés laissant flotter sa foi,1205

Son cœur n'aime en effet ni son maître ni moi.

Il a son but à part, Grimoald, prends-y garde:

Quelque dessein qu'il ait, c'est toi seul qu'il regarde.

Examine ce cœur, juges-en comme il faut.

Qui m'aime et me trahit aspire encor plus haut.1210

GARIBALDE.

Vous le voyez, Seigneur, avec quelle injustice

On me fait criminel quand je vous rends service.

Mais de quoi n'est capable un malheureux amant

Que la peur de vous perdre agite incessamment,

Madame? Vous voulez que le Roi vous adore,1215

Et pour l'en empêcher je ferois plus encore:

73

Je ne m'en défends point, et mon esprit jaloux

Cherche tous les moyens de l'éloigner de vous.

Je ne vous saurois voir entre les bras d'un autre;

Mon amour, si c'est crime, a l'exemple du vôtre. 1220

Que ne faites-vous point pour obliger le Roi

A quitter Rodelinde, et vous rendre sa foi?

Est-il rien en ces lieux que n'ait mis en usage

L'excès de votre ardeur ou de votre courage?

Pour être tout à vous, j'ai fait tous mes efforts;1225

Mais je n'ai point encor fait revivre les morts.

J'ai dit des vérités dont votre cœur murmure;

Mais je n'ai point été jusques à l'imposture,

Et je n'ai point poussé des sentiments si beaux

Jusqu'à faire sortir les ombres des tombeaux [112]. 1230

Ce n'est point mon amour qui produit Pertharite:

Ma flamme ignore encor cet art qui ressuscite;

Et je ne vois en elle enfin rien à blâmer,

Sinon que je trahis, si c'est trahir qu'aimer.

ÉDÜIGE.

De quel front et de quoi cet insolent m'accuse?1235

GRIMOALD.

D'un mauvais artifice et d'une foible ruse.

Votre dessein, Madame, étoit mal concerté:

On ne m'a point surpris quand on s'est présenté [113].

Vous m'aviez préparé vous-même à m'en défendre,

Et me l'ayant promis, j'avois lieu de l'attendre. 1240

Consolez-vous pourtant, il a fait son effet:

Je suis à vous, Madame, et j'y suis tout à fait.

Si je vous ai trahie, et si mon cœur volage

Vous a volé longtemps un légitime hommage,

Si pour un autre objet le vôtre en fut banni1245

Les maux que j'ai soufferts m'en ont assez puni.

74

Je recouvre la vue, et reconnois mon crime:

A mes feux rallumés ce cœur s'offre en victime;

Oui, Princesse, et pour être à vous jusqu'au trépas,

Il demande un pardon qu'il ne mérite pas.1250

Votre propre bonté qui vous en sollicite

Obtient déjà celui de ce faux Pertharite.

Un si grand attentat blesse la majesté;

Mais s'il est criminel, je l'ai moi-même été.

Faites grâce, et j'en fais; oubliez, et j'oublie. 1255

Il reste seulement que lui-même il publie,

Par un aveu sincère, et sans rien déguiser,

Que pour me rendre à vous il vouloit m'abuser,

Qu'il n'empruntoit ce nom que par votre ordre même.

Madame, assurez-vous par là mon diadème,1260

Et ne permettez pas que cette illusion

Aux mutins contre nous prête d'occasion.

Faites donc qu'il l'avoue, et que ma grâce offerte,

Tout imposteur qu'il est, le dérobe à sa perte;

Et délivrez par là de ces troubles soudains1265

Le sceptre qu'avec moi je remets en vos mains.

ÉDÜIGE.

J'avois eu jusqu'ici ce respect pour ta gloire,

Qu'en te nommant tyran, j'avois peine à me croire:

Je me tenois suspecte, et sentois que mon feu

Faisoit de ce reproche un secret désaveu;1270

Mais tu lèves le masque, et m'ôtes de scrupule.

Je ne puis plus garder ce respect ridicule;

Et je vois clairement, le masque étant levé,

Que jamais on n'a vu tyran plus achevé.

Tu fais adroitement le doux et le sévère,1275

Afin que la sœur t'aide à massacrer le frère:

Tu fais plus, et tu veux qu'en trahissant son sort,

Lui-même il se condamne et se livre à la mort,

Comme s'il pouvoit être amoureux de la vie

75

Jusqu'à la racheter par une ignominie,1280

Ou qu'un frivole espoir de te revoir à moi

Me pût rendre perfide et lâche comme toi.

Aime-moi, si tu veux, déloyal; mais n'espère

Aucun secours de moi pour t'immoler mon frère.

Si je te menaçois tantôt de son retour,1285

Si j'en donnois l'alarme à ton nouvel amour,

C'étoient discours en l'air inventés par ma flamme,

Pour brouiller ton esprit et celui de sa femme.

J'avois peine à te perdre, et parlois au hasard,

Pour te perdre du moins quelques moments plus tard;

Et quand par ce retour il a su nous surprendre,

Le ciel m'a plus rendu que je n'osois attendre.

GRIMOALD.

Madame....

ÉDÜIGE.

Tu perds temps; je n'écoute plus rien,

Et j'attends ton arrêt pour résoudre le mien.

Agis, si tu le veux, en vainqueur magnanime; 1295

Agis comme tyran [114], et prends cette victime:

Je suivrai ton exemple, et sur tes actions

Je réglerai ma haine ou mes affections.

Il suffit à présent que je te désabuse,

Pour payer ton amour ou pour punir ta ruse.

Adieu.1300

SCÈNE III.

GRIMOALD, GARIBALDE, UNULPHE.

GRIMOALD.

Que veut Unulphe?

76

UNULPHE.

Il est de mon devoir

De vous dire, Seigneur, que chacun le vient voir.

J'ai permis à fort peu de lui rendre visite;

Mais tous l'ont reconnu pour le vrai Pertharite.

Le peuple même parle, et déjà sourdement1305

On entend des discours semés confusément....

GARIBALDE.

Voyez en quels périls vous jette l'imposture:

Le peuple déjà parle, et sourdement murmure.

Le feu va s'allumer, si vous ne l'éteignez.

Pour perdre un imposteur, qu'est-ce que vous craignez?

La haine d'Édüige, elle qui ne prépare

A vos submissions qu'une fierté barbare?

Elle que vos mépris ayant mise en fureur,

Rendent opiniâtre à vous mettre en erreur?

Elle qui n'a plus soif que de votre ruine? 1315

Elle dont la main seule en conduit la machine?

De semblables malheurs se doivent dédaigner,

Et la vertu timide est mal propre à régner.

Épousez Rodelinde, et malgré son fantôme,

Assurez-vous l'État, et calmez le royaume; 1320

Et livrant l'imposteur à ses mauvais destins,

Otez dès aujourd'hui tout prétexte aux mutins.

GRIMOALD.

Oui, je te croirai, duc; et dès demain sa tête,

Abattue à mes pieds, calmera la tempête.

Qu'on le fasse venir, et qu'on mande avec lui 1325

Celle qui de sa fourbe est le second appui,

La reine qui me brave et qui par grandeur d'âme [115]

Semble avoir quelque gêne à se nommer sa femme.

77

GARIBALDE.

Ses pleurs vous toucheront.

GRIMOALD.

Je suis armé contre eux.

GARIBALDE.

L'amour vous séduira.

GRIMOALD.

Je n'en crains point les feux [116];

Ils ont peu de pouvoir quand l'âme est résolue.

GARIBALDE.

Agissez donc, Seigneur, de puissance absolue:

Soutenez votre sceptre avec l'autorité

Qu'imprime au front des rois leur propre majesté.

Un roi doit pouvoir tout, et ne sait pas bien l'être 1335

Quand au fond de son cœur il souffre un autre maître.

SCÈNE IV.

GRIMOALD, PERTHARITE, RODELINDE, GARIBALDE, UNULPHE.

GRIMOALD.

Viens, fourbe, viens, méchant, éprouver ma bonté,

Et ne la réduis pas à la sévérité.

Je veux te faire grâce: avoue et me confesse [117]

D'un si hardi dessein qui t'a fourni l'adresse, 1340

Qui des deux l'a formé, qui t'a le mieux instruit:

Tu m'entends; et surtout fais cesser ce faux bruit;

Détrompe mes sujets, ta prison est ouverte;

Sinon, prépare-toi dès demain à ta perte;

N'y force pas ton prince; et sans plus t'obstiner, 1345

Mérite le pardon qu'il cherche à te donner.

78

PERTHARITE.

Que tu perds lâchement de ruse et d'artifice,

Pour trouver à me perdre une ombre de justice,

Et sauver les dehors d'une adroite vertu [118]

Dont aux yeux éblouis tu parois revêtu! 1350

Le ciel te livre exprès une grande victime,

Pour voir si tu peux être et juste et magnanime;

Mais il ne t'abandonne après tout que son sang:

Tu ne lui peux ôter ni son nom ni son rang:

Je mourrai comme roi né pour le diadème;1355

Et bientôt mes sujets, détrompés par toi-même,

Connoîtront par ma mort qu'ils n'adorent en toi [119]

Que de fausses couleurs qui te peignent en roi.

Hâte donc cette mort, elle t'est nécessaire;

Car puisqu'enfin tu veux la vérité sincère [120],1360

Tout ce qu'entre tes mains je forme de souhaits,

C'est d'affranchir bientôt ces malheureux sujets.

Crains-moi, si je t'échappe; et sois sûr de ta perte,

Si par ton mauvais sort la prison m'est ouverte.

Mon peuple aura des yeux pour connoître son roi,1365

Et mettra différence entre un tyran et moi:

Il n'a point de fureur que soudain je n'excite.

Voilà, dedans tes fers, l'espoir de Pertharite;

79

Voilà des vérités qu'il ne peut déguiser,

Et l'aveu qu'il te faut pour te désabuser. 1370

RODELINDE.

Veux-tu pour t'éclaircir de plus illustres marques [121]?

Veux-tu mieux voir le sang de nos premiers monarques?

Ce grand cœur....

GRIMOALD.

Oui, Madame, il est fort bien instruit

A montrer de l'orgueil et fourber à grand bruit.

Mais si par son aveu la fourbe reconnue 1375

Ne détrompe aujourd'hui la populace émue,

Qu'il prépare sa tête, et vous-même en ce lieu

Ne pensez qu'à lui dire un éternel adieu.

80

Laissons-les seuls, Unulphe, et demeure à la porte;

Qu'avant que je l'ordonne aucun n'entre ni sorte. 1380

SCÈNE V.

PERTHARITE, RODELINDE.

PERTHARITE.

Madame, vous voyez où l'amour m'a conduit.

J'ai su que de ma mort il couroit un faux bruit,

Des desirs du tyran j'ai su la violence;

J'en ai craint sur ce bruit la dernière insolence,

Et n'ai pu faire moins que de tout exposer,1385

Pour vous revoir encore et vous désabuser.

J'ai laissé hasarder à cette digne envie

Les restes languissants d'une importune vie,

A qui l'ennui mortel d'être éloigné de vous

Sembloit à tous moments porter les derniers coups;

Car, je vous l'avouerai, dans l'état déplorable

Où m'abîme du sort la haine impitoyable,

Où tous mes alliés me refusent leurs bras [122],

Mon plus cuisant chagrin est de ne vous voir pas.

Je bénis mon destin, quelques maux qu'il m'envoie,

Puisqu'il peut consentir à ce moment de joie;

Et bien qu'il ose encor de nouveau me trahir,

En un moment si doux je ne puis le haïr.

RODELINDE.

C'étoit donc peu, Seigneur, pour mon âme affligée,

De toute la misère où je me vois plongée;1400

C'étoit peu des rigueurs de ma captivité,

Sans celle où votre amour vous a précipité;

Et pour dernier outrage où son excès m'expose,

81

Il faut vous voir mourir et m'en savoir la cause!

Je ne vous dirai point que ce moment m'est doux.

Il met à trop haut prix ce qu'il me rend de vous;

Et votre souvenir m'auroit bien su défendre

De tout ce qu'un tyran auroit osé prétendre.

N'attendez point de moi de soupirs ni de pleurs:

Ce sont amusements de légères douleurs. 1410

L'amour que j'ai pour vous hait ces molles bassesses

Où d'un sexe craintif descendent les foiblesses;

Et contre vos malheurs j'ai trop su m'affermir,

Pour ne dédaigner pas l'usage de gémir.

D'un déplaisir si grand la noble violence 1415

Se résout toute entière en ardeur de vengeance,

Et méprisant l'éclat, porte tout son effort

A sauver votre vie, ou venger votre mort.

Je ferai l'un ou l'autre, ou périrai moi-même.

PERTHARITE.

Aimez plutôt, Madame, un vainqueur qui vous aime.

Vous avez assez fait pour moi, pour votre honneur;

Il est temps de tourner du côté du bonheur,

De ne plus embrasser des destins trop sévères,

Et de laisser finir mes jours et vos misères.

Le ciel, qui vous destine à régner en ces lieux, 1425

M'accorde au moins le bien de mourir à vos yeux.

J'aime à lui voir briser une importune chaîne

De qui les nœuds rompus vous font heureuse reine;

Et sous votre destin je veux bien succomber,

Pour remettre en vos mains ce que j'en fis tomber.1430

RODELINDE.

Est-ce là donc, Seigneur, la digne récompense [123]

De ce que pour votre ombre on m'a vu de constance?

82

Quand je vous ai cru mort, et qu'un si grand vainqueur,

Sa conquête à mes pieds, m'a demandé mon cœur,

Quand toute autre en ma place eût peut-être fait gloire

De cet hommage entier de toute sa victoire....

PERTHARITE.

Je sais que vous avez dignement combattu:

Le ciel va couronner aussi votre vertu;

Il va vous affranchir de cette inquiétude

Que pouvoit de ma mort former l'incertitude, 1440

Et vous mettre sans trouble en pleine liberté

De monter au plus haut de la félicité [124].

83

RODELINDE.

Que dis-tu, cher époux?

PERTHARITE.

Que je vois sans murmure

Naître votre bonheur de ma triste aventure.

L'amour me ramenoit, sans pouvoir rien pour vous.

Que vous envelopper dans l'exil d'un époux,

Vous dérober sans bruit à cette ardeur infâme

Où s'opposent ma vie et le nom de ma femme.

Pour changer avec gloire, il vous faut mon trépas [125];

Et s'il vous faut régner, je ne le perdrai pas. 1450

Après tant de malheurs que mon amour vous cause,

Il est temps que ma mort vous serve à quelque chose,

Et qu'un victorieux à vos pieds abattu

Cesse de renoncer à toute sa vertu.

D'un conquérant si grand et d'un héros si rare 1455

Vous faites trop longtemps un tyran, un barbare;

Il l'est, mais seulement pour vaincre vos refus.

Soyez à lui, Madame, il ne le sera plus;

Et je tiendrai ma vie heureusement perdue,

Puisque....

RODELINDE.

N'achève point un discours qui me tue [126],

Et ne me force point à mourir de douleur [127],

Avant qu'avoir pu rompre ou venger ton malheur.

Moi qui l'ai dédaigné dans son char de victoire,

Couronné de vertus encor plus que de gloire,

Magnanime, vaillant, juste, bon, généreux, 1465

Pour m'attacher à l'ombre, au nom d'un malheureux,

84

Je pourrois à ta vue, aux dépens de ta vie,

Épouser d'un tyran l'horreur et l'infamie,

Et trahir mon honneur, ma naissance, mon rang,

Pour baiser une main fumante de ton sang [128]: 1470

Ah! tu me connois mieux, cher époux.

PERTHARITE.

Non, Madame,

Il ne faut point souffrir ce scrupule en votre âme.

Quand ces devoirs communs ont d'importunes lois,

La majesté du trône en dispense les rois:

Leur gloire est au-dessus des règles ordinaires, 1475

Et cet honneur n'est beau que pour les cœurs vulgaires.

Sitôt qu'un roi vaincu tombe aux mains du vainqueur,

Il a trop mérité la dernière rigueur.

Ma mort pour Grimoald ne peut avoir de crime:

Le soin de s'affermir lui rend tout légitime. 1480

Quand j'aurai dans ses fers cessé de respirer,

Donnez-lui votre main, sans rien considérer:

Épargnez les efforts d'une impuissante haine,

Et permettez au ciel de vous faire encor reine.

RODELINDE.

Épargnez-moi, Seigneur, ce cruel sentiment. 1485

Vous qui savez....

85

SCÈNE VI.

PERTHARITE, RODELINDE, UNULPHE.

UNULPHE.

Madame, achevez promptement:

Le Roi, de plus en plus se rendant intraitable,

Mande vers lui ce prince, ou faux, ou véritable.

PERTHARITE.

Adieu, puisqu'il le faut; et croyez qu'un époux

A tous les sentiments qu'il doit avoir de vous [129].1490

Il voit tout votre amour et tout votre mérite;

Et mourant sans regret, à regret il vous quitte.

RODELINDE.

Adieu, puisqu'on m'y force; et recevez ma foi

Que l'on me verra digne et de vous et de moi.

PERTHARITE.

Ne vous exposez point au même précipice. 1495

RODELINDE.

Le ciel hait les tyrans, et nous fera justice.

PERTHARITE.

Hélas! s'il étoit juste, il vous auroit donné

Un plus puissant monarque, ou moins infortuné.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

86

ACTE V.


SCÈNE PREMIÈRE.

UNULPHE, ÉDÜIGE.

ÉDÜIGE.

Quoi? Grimoald s'obstine à perdre ainsi mon frère!

D'imposture et de fourbe il traite sa misère [130]! 1500

Et feignant de me rendre et son cœur et sa foi,

Il n'a point d'yeux pour lui ni d'oreilles pour moi!

UNULPHE.

Madame, n'accusez que le duc qui l'obsède:

Le mal, s'il en est cru, deviendra sans remède;

Et si le Roi suivoit ses conseils violents, 1505

Vous n'en verriez déjà que des effets sanglants.

ÉDÜIGE.

Jadis pour Grimoald il quitta Pertharite;

Et s'il le laisse vivre, il craint ce qu'il mérite.

UNULPHE.

Ajoutez qu'il vous aime, et veut par tous moyens

Rattacher ce vainqueur à ses derniers liens; 1510

Que Rodelinde à lui, par amour ou par force,

Assure entre vous deux un éternel divorce;

Et s'il peut une fois jusque-là l'irriter,

Par force ou par amour il croit vous emporter.

Mais vous n'avez, Madame, aucun sujet de crainte; 1515

Ce héros est à vous sans réserve et sans feinte,

Et....

87

ÉDÜIGE.

S'il quitte sans feinte un objet si chéri,

Sans doute au fond de l'âme il connoît son mari.

Mais s'il le connoissoit, en dépit de ce traître,

Qui pourroit l'empêcher de le faire paroître?1520

UNULPHE.

Sur le trône conquis il craint quelque attentat,

Et ne le méconnoît que par raison d'État.

C'est un aveuglement qu'il a cru nécessaire;

Et comme Garibalde animoit sa colère,

De ses mauvais conseils sans cesse combattu,1525

Il donnoit lieu de craindre enfin pour sa vertu.

Mais, Madame, il n'est plus en état de le croire.

Je n'ai pu voir longtemps ce péril pour sa gloire.

Quelque fruit que le duc espère en recueillir,

Je viens d'ôter au Roi les moyens de faillir.1530

Pertharite, en un mot, n'est plus en sa puissance.

Mais ne présumez pas que j'aye eu l'imprudence

De laisser à sa fuite un libre et plein pouvoir

De se montrer au peuple et d'oser l'émouvoir.

Pour fuir en sûreté, je lui prête main-forte,1540

Ou plutôt je lui donne une fidèle escorte,

Qui sous cette couleur de lui servir d'appui,

Le met hors du royaume, et me répond de lui.

J'empêche ainsi le duc d'achever son ouvrage,

Et j'en donne à mon roi ma tête pour otage.1540

Votre bonté, Madame, en prendra quelque soin.

ÉDÜIGE.

Oui, je serai pour toi criminelle au besoin:

Je prendrai, s'il le faut, sur moi toute la faute [131].

UNULPHE.

Ou je connois fort mal une vertu si haute,

88

Ou s'il revient à soi, lui-même tout ravi 1545

M'avouera le premier que je l'ai bien servi.

SCÈNE II.

GRIMOALD, ÉDÜIGE, UNULPHE.

GRIMOALD.

Que voulez-vous enfin, Madame, que j'espère?

Qu'ordonnez-vous de moi?

ÉDÜIGE.

Que fais-tu de mon frère?

Qu'ordonnes-tu de lui? prononce ton arrêt.

GRIMOALD.

Toujours d'un imposteur prendrez-vous l'intérêt?1550

ÉDÜIGE.

Veux-tu suivre toujours le conseil tyrannique

D'un traître qui te livre à la haine publique?

GRIMOALD.

Qu'en faveur de ce fourbe à tort vous m'accusez!

Je vous offre sa grâce, et vous la refusez.

ÉDÜIGE.

Cette offre est un supplice aux princes qu'on opprime:

Il ne faut point de grâce à qui se voit sans crime;

Et tes yeux, malgré toi, ne te font que trop voir

Que c'est à lui d'en faire, et non d'en recevoir.

Ne t'obstine donc plus à t'aveugler toi-même:

Sois tel que je t'aimois, si tu veux que je t'aime;1560

Sois tel que tu parus quand tu conquis Milan:

J'aime encor son vainqueur, mais non pas son tyran.

Rends-toi cette vertu pleine, haute, sincère,

Qui t'affermit si bien au trône de mon frère;

Rends-lui du moins son nom, si tu me rends ton cœur.

89

Qui peut feindre pour lui peut feindre pour la sœur;

Et tu ne vois en moi qu'une amante incrédule,

Quand je vois qu'avec lui ton âme dissimule.

Quitte, quitte en vrai roi les vertus des tyrans,

Et ne me cache plus un cœur que tu me rends. 1570

GRIMOALD.

Lisez-y donc vous-même: il est à vous, Madame;

Vous en voyez le trouble aussi bien que la flamme.

Sans plus me demander ce que vous connoissez,

De grâce, croyez-en tout ce que vous pensez.

C'est redoubler ensemble et mes maux et ma honte 1575

Que de forcer ma bouche à vous en rendre conte.

Quand je n'aurois point d'yeux, chacun en a pour moi.

Garibalde lui seul a méconnu son roi;

Et par un intérêt qu'aisément je devine,

Ce lâche, tant qu'il peut, par ma main l'assassine. 1580

Mais que plutôt le ciel me foudroie à vos yeux,

Que je songe à répandre un sang si précieux!

Madame, cependant mettez-vous en ma place:

Si je le reconnois, que faut-il que j'en fasse?

Le tenir dans les fers avec le nom de roi, 1585

C'est soulever pour lui ses peuples contre moi.

Le mettre en liberté, c'est le mettre à leur tête,

Et moi-même hâter l'orage qui s'apprête.

Puis-je m'assurer d'eux et souffrir son retour [132]?

Puis-je occuper son trône et le voir dans ma cour? 1590

Un roi, quoique vaincu, garde son caractère:

Aux fidèles sujets sa vue est toujours chère;

Au moment qu'il paroît, les plus grands conquérants,

Pour vertueux qu'ils soient, ne sont que des tyrans;

Et dans le fond des cœurs sa présence fait naître 1595

Un mouvement secret qui les rend à leur maître.

90

Ainsi mon mauvais sort a de quoi me punir

Et de le délivrer et de le retenir.

Je vois dans mes prisons sa personne enfermée

Plus à craindre pour moi qu'en tête d'une armée.1600

Là mon bras animé de toute ma valeur

Chercheroit avec gloire à lui percer le cœur;

Mais ici, sans défense, hélas! qu'en puis-je faire?

Si je pense régner, sa mort m'est nécessaire;

Mais soudain ma vertu s'arme si bien pour lui, 1605

Qu'en mille bataillons il auroit moins d'appui.

Pour conserver sa vie et m'assurer l'empire,

Je fais ce que je puis à le faire dédire:

Des plus cruels tyrans j'emprunte le courroux,

Pour tirer cet aveu de la Reine ou de vous;1610

Mais partout je perds temps, partout même constance

Rend à tous mes efforts pareille résistance.

Encor s'il ne falloit qu'éteindre ou dédaigner

En des troubles si grands la douceur de régner,

Et que pour vous aimer et ne vous point déplaire1615

Ce grand titre de roi ne fût pas nécessaire,

Je me vaincrois moi-même, et lui rendant l'État,

Je mettrois ma vertu dans son plus haut éclat.

Mais je vous perds, Madame, en quittant la couronne;

Puisqu'il vous faut un roi, c'est vous que j'abandonne;

Et dans ce cœur à vous par vos yeux combattu

Tout mon amour s'oppose à toute ma vertu.

Vous pour qui je m'aveugle avec tant de lumières,

Si vous êtes sensible encore à mes prières,

Daignez servir de guide à mon aveuglement, 1625

Et faites le destin d'un frère et d'un amant.

Mon amour de tous deux vous fait la souveraine:

Ordonnez-en vous-même, et prononcez en reine.

Je périrai content, et tout me sera doux,

Pourvu que vous croyiez que je suis tout à vous.1630

91

ÉDÜIGE.

Que tu me connois mal, si tu connois mon frère!

Tu crois donc qu'à ce point la couronne m'est chère,

Que j'ose mépriser un comte généreux

Pour m'attacher au sort d'un tyran trop heureux?

Aime-moi si tu veux, mais crois-moi magnanime: 1635

Avec tout cet amour garde-moi ton estime [133];

Crois-moi quelque tendresse encor pour mon vrai sang,

Qu'une haute vertu me plaît mieux qu'un haut rang,

Et que vers Gundebert je crois ton serment quitte,

Quand tu n'aurois qu'un jour régné pour Pertharite.

Milan, qui l'a vu fuir, et t'a nommé son roi,

De la haine d'un mort a dégagé ma foi.

A présent je suis libre, et comme vraie amante

Je secours malgré toi ta vertu chancelante,

Et dérobe mon frère à ta soif de régner,1645

Avant que tout ton cœur s'en soit laissé gagner.

Oui, j'ai brisé ses fers, j'ai corrompu ses gardes,

J'ai mis en sûreté tout ce que tu hasardes.

Il fuit, et tu n'as plus à traiter d'imposteur

De tes troubles secrets le redoutable auteur. 1650

Il fuit, et tu n'as plus à craindre de tempête [134].

Secourant ta vertu, j'assure ta conquête;

Et les soins que j'ai pris.... Mais la Reine survient.

SCÈNE III.

GRIMOALD, RODELINDE, ÉDÜIGE, UNULPHE.

GRIMOALD, à Rodelinde.

Que tardez-vous, Madame, et quel soin vous retient?

92

Suivez de votre époux le nom, l'image, ou l'ombre;

De ceux qui m'ont trahi croissez l'indigne nombre,

Et délivrez mes yeux, trop aisés à charmer,

Du péril de vous voir et de vous trop aimer.

Suivez: votre captif ne vous tient plus captive.

RODELINDE.

Rends-le-moi donc, tyran, afin que je le suive. 1660

A quelle indigne feinte oses-tu recourir,

De m'ouvrir sa prison quand tu l'as fait mourir!

Lâche, présumes-tu qu'un faux bruit de sa fuite

Cache de tes fureurs la barbare conduite?

Crois-tu qu'on n'ait point d'yeux pour voir ce que tu fais,

Et jusque dans ton cœur découvrir tes forfaits?

ÉDÜIGE.

Madame....

RODELINDE.

Eh bien! Madame, êtes-vous sa complice?

Vous chargez-vous pour lui de toute l'injustice?

Et sa main qu'il vous tend vous plaît-elle à ce prix [135]?

ÉDÜIGE.

Vous la vouliez tantôt teinte du sang d'un fils,1670

Et je puis l'accepter teinte du sang d'un frère,

Si je veux être sœur comme vous étiez mère.

RODELINDE.

Ne me reprochez point une juste fureur

Où des feux d'un tyran me réduisoit l'horreur;

Et puisque de sa foi vous êtes ressaisie, 1675

Faites cesser l'aigreur de votre jalousie.

ÉDÜIGE.

Ne me reprochez point des sentiments jaloux,

Quand je hais les tyrans autant ou plus que vous.

93

RODELINDE.

Vous pouvez les haïr quand Grimoald vous aime!

ÉDÜIGE.

J'aime en lui sa vertu plus que son diadème;1680

Et voyant quels motifs le font encore agir,

Je ne vois rien en lui qui me fasse rougir.

RODELINDE, à Grimoald.

Rougis-en donc toi seul, toi qui caches ton crime,

Qui t'immolant un roi, dérobes ta victime,

Et d'un grand ennemi déguisant tout le sort,1685

Le fais fourbe en sa vie et fuir après sa mort.

De tes fausses vertus les brillantes pratiques

N'élevoient que pour toi ces tombeaux magnifiques:

C'étoient de vains éclats de générosité,

Pour rehausser ta gloire avec impunité. 1690

Tu n'accablois son nom de tant d'honneurs funèbres

Que pour ensevelir sa mort dans les ténèbres,

Et lui tendre avec pompe un piége illustre et beau,

Pour le priver un jour des honneurs du tombeau.

Soûle-toi de son sang; mais rends-moi ce qui reste,

Attendant ma vengeance, ou le courroux céleste,

Que je puisse....

GRIMOALD, à Édüige.

Ah! Madame, où me réduisez-vous

Pour un fourbe qu'elle aime à nommer son époux?

Votre pitié ne sert qu'à me couvrir de honte,

Si quand vous me l'ôtez, il m'en faut rendre conte,1700

Et si la cruauté de mon triste destin

De ce que vous sauvez me nomme l'assassin.

UNULPHE

Seigneur, je crois savoir la route qu'il a prise;

Et si Sa Majesté veut que je l'y conduise,

Au péril de ma tête en moins d'une heure ou deux,

Je m'offre de la rendre à l'objet de ses vœux.

Allons, allons, Madame, et souffrez que je tâche....

94

RODELINDE, à Unulphe.

O d'un lâche tyran ministre encor plus lâche,

Qui sous un faux semblant d'un peu d'humanité

Penses contre mes pleurs faire sa sûreté! 1710

Que ne dis-tu plutôt que ses justes alarmes

Aux yeux des bons sujets veulent cacher mes larmes,

Qu'il lui faut me bannir, de crainte que mes cris

Du peuple et de la cour émeuvent les esprits?

Traître, si tu n'étois de son intelligence,1715

Pourroit-il refuser ta tête à sa vengeance?

Que devient, Grimoald, que devient ton courroux?

Tes ordres en sa garde avoient mis mon époux.

Il a brisé ses fers, il sait où va sa fuite;

Si je le veux rejoindre, il s'offre à ma conduite;1720

Et quand son sang devroit te répondre du sien,

Il te voit, il te parle, et n'appréhende rien!

GRIMOALD, à Rodelinde.

Quand ce qu'il fait pour vous hasarderoit ma vie,

Je ne puis le punir de vous avoir servie.

Si j'avois cependant quelque peur que vos cris 1725

De la cour et du peuple émussent les esprits,

Sans vous prier de fuir pour finir mes alarmes,

J'aurois trop de moyens de leur cacher vos larmes.

Mais vous êtes, Madame, en pleine liberté;

Vous pouvez faire agir toute votre fierté [136], 1730

Porter dans tous les cœurs ce qui règne en votre âme:

Le vainqueur du mari ne peut craindre la femme.

Mais que veut ce soldat [137]?

95

SCÈNE IV.

GRIMOALD, RODELINDE, ÉDÜIGE, UNULPHE, Soldat [138].

SOLDAT.

Vous avertir, Seigneur,

D'un grand malheur ensemble et d'un rare bonheur.

Garibalde n'est plus, et l'imposteur infâme 1735

Qui tranche ici du roi lui vient d'arracher l'âme;

Mais ce même imposteur est en votre pouvoir.

GRIMOALD.

Que dis-tu, malheureux?

SOLDAT.

Ce que vous allez voir.

GRIMOALD.

O ciel! en quel état ma fortune est réduite,

S'il ne m'est pas permis de jouir de sa fuite! 1740

Faut-il que de nouveau mon cœur embarrassé

Ne puisse.... Mais dis-nous comment tout s'est passé.

SOLDAT.

Le duc, ayant appris quelles intelligences

Déroboient un tel fourbe à vos justes vengeances,

L'attendoit à main-forte, et lui fermant le pas: 1745

«A lui seul, nous dit-il; mais ne le blessons pas.

Réservons tout son sang aux rigueurs des supplices,

Et laissons par pitié fuir ses lâches complices.»

Ceux qui le conduisoient, du grand nombre étonnés,

96

Et par mes compagnons soudain environnés, 1750

Acceptent la plupart ce qu'on leur facilite,

Et s'écartent sans bruit de ce faux Pertharite.

Lui, que l'ordre reçu nous forçoit d'épargner

Jusqu'à baisser l'épée et le trop dédaigner,

S'ouvre en son désespoir parmi nous un passage,1755

Jusque sur notre chef pousse toute sa rage,

Et lui plonge trois fois un poignard dans le sein,

Avant qu'aucun de nous ait pu voir son dessein.

Nos bras étoient levés pour l'en punir sur l'heure;

Mais le duc par nos mains ne consent pas qu'il meure,

Et son dernier soupir est un ordre nouveau

De garder tout son sang à celle d'un bourreau.

Ainsi ce fugitif retombe dans sa chaîne,

Et vous pouvez, Seigneur, ordonner de sa peine:

Le voici.

GRIMOALD.

Quel combat pour la seconde fois! 1765

SCÈNE V.

PERTHARITE, GRIMOALD, RODELINDE, ÉDÜIGE, UNULPHE, Soldats.

PERTHARITE.

Tu me revois, tyran qui méconnois les rois;

Et j'ai payé pour toi d'un si rare service

Celui qui rend ma tête à ta fausse justice.

Pleure, pleure ce bras qui t'a si bien servi;

Pleure ce bon sujet que le mien t'a ravi [139]. 1770

97

Hâte-toi de venger ce ministre fidèle:

C'est toi qu'à sa vengeance en mourant il appelle.

Signale ton amour, et parois aujourd'hui,

S'il fut digne de toi, plus digne encor de lui.

Mais cesse désormais de traiter d'imposture1775

Les traits que sur mon front imprime la nature.

Milan m'a vu passer, et partout en passant

J'ai vu couler ses pleurs pour son prince impuissant;

Tu lui déguiserois en vain ta tyrannie:

Pousses-en jusqu'au bout l'insolente manie;1780

Et quoi que ta fureur te prescrive pour moi,

Ordonne de mes jours comme de ceux d'un roi.

GRIMOALD.

Oui, tu l'es en effet, et j'ai su te connoître,

Dès le premier moment que je t'ai vu paroître.

Si j'ai fermé les yeux, si j'ai voulu gauchir,1785

Des maximes d'État j'ai voulu t'affranchir,

Et ne voir pas ma gloire indignement trahie

98

Par la nécessité de m'immoler ta vie.

De cet aveuglement les soins mystérieux

Empruntoient les dehors d'un tyran furieux, 1790

Et forçoient ma vertu d'en souffrir l'artifice,

Pour t'arracher ton nom par l'effroi du supplice.

Mais mon dessein n'étoit que de t'intimider,

Ou d'obliger quelqu'un à te faire évader.

Unulphe a bien compris, en serviteur fidèle, 1795

Ce que ma violence attendoit de son zèle;

Mais un traître pressé par d'autres intérêts

A rompu tout l'effet de mes desirs secrets.

Ta main, grâces au ciel, nous en a fait justice.

Cependant ton retour m'est un nouveau supplice;1800

Car enfin que veux-tu que je fasse de toi?

Puis-je porter ton sceptre et te traiter de roi [140]?

Ton peuple qui t'aimoit pourra-t-il te connoître,

Et souffrir à tes yeux les lois d'un autre maître?

Toi-même pourras-tu, sans entreprendre rien, 1805

Me voir jusqu'au trépas possesseur de ton bien?

Pourras-tu négliger l'occasion offerte,

Et refuser ta main ou ton ordre à ma perte [141]?

Si tu n'étois qu'un lâche, on auroit quelque espoir

Qu'enfin tu pourrois vivre, et ne rien émouvoir; 1810

Mais qui me croit tyran, et hautement me brave,

Quelque foible qu'il soit, n'a point le cœur d'esclave,

Et montre une grande âme au-dessus du malheur,

Qui manque de fortune, et non pas de valeur.

99

Je vois donc malgré moi ma victoire asservie 1815

A te rendre le sceptre, ou prendre encor ta vie;

Et plus l'ambition trouble ce grand effort,

Plus ceux de ma vertu me refusent ta mort.

Mais c'est trop retenir ma vertu prisonnière:

Je lui dois comme à toi liberté toute entière; 1820

Et mon ambition a beau s'en indigner,

Cette vertu triomphe, et tu t'en vas régner.

Milan, revois ton prince, et reprends ton vrai maître,

Qu'en vain pour t'aveugler j'ai voulu méconnoître;

Et vous que d'imposteur à regret j'ai traité....1825

PERTHARITE.

Ah! c'est porter trop loin la générosité.

Rendez-moi Rodelinde, et gardez ma couronne,

Que pour sa liberté sans regret j'abandonne:

Avec ce cher objet tout destin m'est trop doux.

GRIMOALD.

Rodelinde et Milan et mon cœur sont à vous: 1830

Et je vous remettrois toute la Lombardie,

Si comme dans Milan je régnois dans Pavie.

Mais vous n'ignorez pas, Seigneur, que le feu Roi

En fit reine Édüige; et lui donnant ma foi,

Je promis....

ÉDÜIGE, à Grimoald.

Si ta foi t'oblige à la défendre, 1835

Ton exemple m'oblige encor plus à la rendre;

Et je mériterois un nouveau changement,

Si mon cœur n'égaloit celui de mon amant.

PERTHARITE, à Édüige.

Son exemple, ma sœur, en vain vous y convie.

Avec ce grand héros je vous laisse Pavie,1840

Et me croirois moi-même aujourd'hui malheureux,

Si je voyois sans sceptre un bras si généreux.

100

RODELINDE, à Grimoald.

Pardonnez si ma haine a trop cru l'apparence:

Je présumois beaucoup de votre violence;

Mais je n'aurois osé, Seigneur, en présumer 1845

Que vous m'eussiez forcée enfin à vous aimer.

GRIMOALD, à Rodelinde.

Vous m'avez outragé sans me faire injustice.

RODELINDE.

Qu'une amitié si ferme aujourd'hui nous unisse,

Que l'un et l'autre État en admire les nœuds,

Et doute avec raison qui règne de vous deux. 1850

PERTHARITE.

Pour en faire admirer la chaîne fortunée,

Allons mettre en éclat cette grande journée,

Et montrer à ce peuple, heureusement surpris,

Que des hautes vertus la gloire est le seul prix.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

101

ŒDIPE
TRAGÉDIE
1659

102 103

NOTICE.

Ce fut en 1653, dans l'année qui suivit la chute de Pertharite, que Pellisson publia sa Relation contenant l'histoire de l'Académie françoise, où il racontait les difficultés que Corneille avait éprouvées pour être admis dans cette compagnie. Il paraît que ce récit déplut à notre poëte, car le 21 octobre Guy Patin écrivait à Falconet: «M. Pellisson, tout habile homme qu'il est, s'est fait bien des ennemis par son Histoire de l'Académie. M. Corneille, illustre faiseur de comédies, écrit contre lui [142].» Il est probable que Corneille ne donna aucune suite à ce projet d'écrire contre Pellisson, et que celui-ci l'apaisa en lui promettant de supprimer le passage qui l'avait choqué. En effet, à partir de la seconde édition, ce morceau disparaît jusqu'au moment où il est rétabli par d'Olivet. La déférence de Pellisson gagna si bien le cœur de Corneille qu'lls devinrent amis intime. Il était dès lors tout naturel que Pellisson, qui était en grand crédit auprès de Foucquet, lui présentât Corneille. M. Chéruel a pensé que ce fut vers 1657 que notre poëte fréquenta la maison du surintendant [143], et cette conjecture se trouve confirmée par une épître de Scarron écrite peu après la prise d'Hesdin, c'est-à-dire en cette année même, et où il exprime la crainte de se voir supplanté auprès du «moderne Mécène» par «le Boisrobert» et «les Corneilles [144]

104 On sait comment les poëtes réglaient leurs comptes avec Foucquet. C'est en vers que la Fontaine donnait quittance de chacun des trimestres de sa pension; ce fut en vers également que Corneille remercia le surintendant des premiers bienfaits qu'il en reçut. Dans la pièce qu'il fit à cette occasion, et qui est imprimée en tête d'Œdipe, il sollicite ainsi de Foucquet l'ordre de travailler de nouveau pour la scène [145]:

Choisis-moi seulement quelque nom dans l'histoire

Pour qui tu veuilles place au temple de la Gloire,

Quelque nom favori qu'il te plaise arracher

A la nuit de la tombe, aux cendres du bûcher.

Corneille, parlant dans son avis Au lecteur de ces vers présentés à Foucquet, ajoute: «Il me fit cette nouvelle grâce d'accepter les offres qu'ils lui faisoient de ma part, et de me proposer trois sujets pour le théâtre, dont il me laissa le choix.»

Le premier de ces sujets était Œdipe, le second Camma, que traita Thomas Corneille et qu'il fit représenter en 1661; on ignore quel était le troisième [146].

Corneille nous apprend que son Œdipe fut «un ouvrage de deux mois [147],» ce qui fait dire à Voltaire: «Il semble que Foucquet ait commandé à Corneille une tragédie pour lui être rendue dans deux mois, comme on commande un habit à un tailleur, ou une table à un menuisier [148].» Il est probable au contraire que les ordres de Foucquet n'avaient rien de fort pressant, et que si Corneille s'est tellement hâté, c'est parce qu'il a voulu reparaître au théâtre dans les circonstances les plus favorables. Ce qui le préoccupait le plus, c'était de terminer son Œdipe «assez tôt pour le faire représenter dans le carnaval [149].» C'était alors le moment de l'année où le théâtre, même tragique, était fréquenté le plus assidûment. Corneille avait eu d'abord l'intention d'abréger son travail 105 par une heureuse imitation de l'Œdipe roi de Sophocle, et de la pièce que Sénèque a faite sur le même sujet; par malheur, changeant d'avis, il crut devoir mêler une intrigue amoureuse à cette terrible catastrophe, et il ne fut que trop fondé à dire: «Comme j'ai pris une autre route que la leur, il ne m'a pas été possible de me rencontrer avec eux [150]

Œdipe fut joué le vendredi 24 janvier 1659, et voici le compte rendu que Loret en donnait le lendemain dans sa Muse historique:

Monsieur de Corneille l'aîné

Depuis peu de temps a donné

A ceux de l'hôtel de Bourgogne

Son dernier ouvrage ou besogne:

Ouvrage grand et signalé,

Qui l'Œdipe est intitulé;

Ouvrage, dis-je, dramatique,

Mais si tendre et si pathétique,

Que sans se sentir émouvoir

On ne peut l'entendre ou le voir.

Jamais pièce de cette sorte

N'eut d'élocution si forte;

Jamais, dit-on, dans l'univers,

On n'entendit de si beaux vers.

Hier donc, la troupe royale,

Qui tels sujets point ne ravale,

Mais qui les met en leur beau jour,

Soit qu'ils soient de guerre ou d'amour,

En donna le premier spectacle,

Qui fit cent fois crier miracle.

Je n'y fus point; mais on m'a dit

Qu'incessamment on entendit

Exalter cette tragédie

Si merveilleuse et si hardie,

Et que les gens d'entendement

Lui donnoient, par un jugement

106

Fort sincère et fort véritable,

Le beau titre d'inimitable.

Mais cela ne me surprend pas

Qu'elle ait d'admirables appas,

Ni qu'elle soit rare et parfaite:

Le divin Corneille l'a faite.

La pièce eut un si grand succès que tout Paris y courut. La femme du lieutenant criminel Tardieu, dont Boileau, dans sa dixième satire [151], nous peint si énergiquement «la honteuse lésine,» se montra désireuse, elle aussi, d'aller voir l'ouvrage nouveau, à la condition toutefois que ce fût sans bourse délier. C'est Tallemant qui nous apprend de quelle manière elle en trouva l'occasion. «M. l'évêque de Rennes, frère aîné du maréchal de la Mothe, alla en 1659, au mois de janvier, pour parler au lieutenant criminel. Sa femme vint ouvrir, qui lui dit que le lieutenant criminel n'y étoit pas, mais que s'il vouloit faire plaisir à Madame, il la mèneroit jusqu'à l'hôtel de Bourgogne, où elle vouloit voir l'Œdipe de Corneille. Il n'osa refuser, et la prenant pour une servante, il lui dit: «Bien; allez donc avertir Madame.» Elle s'ajusta un peu, et puis revint. Lui, lui disoit: «Mais Madame ne veut-elle point venir?» Enfin elle fut contrainte de lui dire que c'étoit elle. Il la mena, mais en enrageant. Elle vouloit qu'il entrât avec elle; il s'en excusa, et lui renvoya le carrosse du premier qu'il rencontra pour la ramener [152]

Moins impatient que Mme Tardieu, le Roi n'alla voir Œdipe que le 8 février. Dans son numéro du 9, le scrupuleux Loret parle déjà en ces termes de cette représentation aux lecteurs de la Muse historique:

Durant qu'auprès de mes tisons

Ma muse se fonde en raisons,

Etant le jour où je besogne,

On joue à l'hôtel de Bourgogne

Ce poëme rare et nouveau

Que tout Paris trouve si beau,

Et que tout bon esprit admire,

Devant le Roi, notre cher Sire,

107

Attiré par le bruit que fait

Cet ouvrage grand et parfait

Et d'excellence sans pareille,

Le dernier de Monsieur Corneille.

Dans la Gazette du 15, Renaudot nous donne à ce sujet des détails beaucoup plus complets: «Ce jour-là 8, Leurs Majestés, avec lesquelles étoient Monsieur, Mademoiselle, la princesse Palatine et grand nombre d'autres personnes de qualité, se trouvèrent à la représentation qui se fit à l'hôtel de Bourgogne, par la troupe royale, de l'Œdipe du sieur Corneille, le dernier ouvrage de ce célèbre auteur, et dans lequel, après en avoir fait tant d'autres d'une force merveilleuse, il a néanmoins si parfaitement réussi, que s'y étant surpassé lui-même, il a aussi mérité un surcroît de louange de tous ceux qui se sont trouvés à ce chef-d'œuvre, et même, pour comble de gloire, d'un monarque dont le sentiment ne doit pas être moins souverain de tous les autres qu'il l'est du plus florissant État de l'Europe. Cette troupe, qui soutient si bien son titre par la réputation qu'elle donne à tout ce qu'elle représente, y réussit pareillement d'une si belle manière, qu'elle en fut admirée de toute la cour, et le sieur Floridor complimenta le Roi sur l'honneur qu'il avoit fait à sa compagnie, avec tant de grâce, qu'il en eut aussi un applaudissement universel.»

Loret, du reste, dans sa Muse historique du 15, complète sa première relation, et, après avoir parlé d'une représentation donnée au Petit-Bourbon, en présence du frère du Roi, et où

Le premier acteur de ce lieu,

L'honorant comme un demi-Dieu,

Lui fit une harangue expresse,

il ajoute:

Le successeur de Bellerose,

Floridor, fit la même chose

A notre grand Roi, l'autre jour,

A l'aspect de toute sa cour,

Y compris l'auguste Philippe,

Ayant récité leur Œdipe,

Qui des Majestés fut trouvé

Si beau, si fort, si relevé,

Et si plein de grandes paroles,

108

Qu'il en eut très-bien des pistoles.

Pour Floridor, on l'applaudit:

Il dit fort bien tout ce qu'il dit;

Un orateur n'eût su mieux faire,

Mais ce n'est que son ordinaire.

Corneille, dans son avis Au lecteur [153], remercie le Roi en ces termes de la libéralité dont il avait fait preuve en cette occasion: «Cette tragédie a plu assez au Roi pour me faire recevoir de véritables et solides marques de son approbation: je veux dire ses libéralités, que j'ose nommer des ordres tacites, mais pressants, de consacrer aux divertissements de Sa Majesté ce que l'âge et les vieux travaux m'ont laissé d'esprit et de vigueur.»

Nous avons encore à recueillir ici, comme pour le Cid et pour Nicomède [154], un témoignage contemporain qui constate des changements importants exécutés par l'auteur avant l'impression de l'ouvrage. «Dans les premières représentations, dit l'abbé d'Aubignac, M. Corneille s'étoit chargé de deux narrations longues, ennuyeuses et mal placées, et je les avois condamnées; mais je ne suis pas si mal content de celles qu'il a mises dans l'impression [155]

Loret, rendant compte dans la Muse historique du 6 décembre 1659 de la première représentation des Précieuses ridicules de Molière, et rappelant à cette occasion les derniers grands succès obtenus au théâtre, s'exprime ainsi:

Jamais l'Œdipe de Corneille,

Que l'on tient être une merveille,

La Cassandre de Boisrobert,

Le Néron de monsieur Gilbert

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

N'eurent une vogue si grande,

Tant la pièce sembla friande.

La pièce de Boisrobert remontait déjà un peu haut; elle est 109 intitulée: Cassandre, comtesse de Barcelone, et fut jouée le vendredi 31 octobre 1653. Quant à la tragédie de Gilbert [156], elle est postérieure à Œdipe; son véritable titre est Arie et Pétus, ou les amours de Néron, et elle fut représentée le lundi 22 septembre 1659. Rien n'est plus propre à prémunir contre l'éclat de certains succès que de voir l'oubli où sont tombés ces rivaux, jadis redoutables, de Corneille et de Molière.

Sa pièce jouée, Corneille se hâte de terminer les affaires les plus indispensables qu'il avait à Paris, fait quelques visites, une entre autres à l'abbé d'Aubignac [157], et repart au plus vite pour Rouen. C'est de là qu'il écrit, le 12 mars 1659, à l'abbé de Pure, afin de le remercier d'une lettre qui lui racontait le succès que Mlle de Beauchâteau avait obtenu en remplissant le rôle de Jocaste à la place de l'actrice, alors malade, qui l'avait joué d'original. Nous ne savons du reste ni quelle était cette actrice malade, ni comment les autres rôles avaient été distribués primitivement. En 1663 seulement, l'Impromptu de Versailles, qui nous a déjà fourni tant d'utiles renseignements, nous apprend que Villiers jouait le rôle d'Iphicrate [158]. Il est probable que Floridor s'était réservé celui d'Œdipe; Baron le remplit plus tard avec un grand éclat [159]; c'était lui assurément qui en était chargé en 1676, lorsque Corneille écrivait à Louis XIV:

On voit Sertorius, Œdipe et Rodogune

Rétablis par ton choix dans toute leur fortune.

Le 13 mai 1718, Champvallon débuta dans ce rôle [160]; mais le succès de l'Œdipe de Voltaire, qui fut joué le 18 novembre de la même année, éloigna de la scène l'ouvrage de Corneille. C'est Voltaire lui-même qui, en 1764, proclame sa propre tragédie «le seul Œdipe qui soit resté au théâtre [161].» Celui de 110 Corneille fut cependant représenté encore quelquefois. Lemazurier remarque que Sarrasin «débuta, le 3 mars 1729, par le rôle d'Œdipe, dans la tragédie de ce nom de P. Corneille, que l'on n'avait pas jouée depuis fort longtemps, et qui fut reprise pour la dernière fois à l'occasion de son début [162]

L'édition originale de la pièce qui nous occupe a pour titre: Œdipe, Tragedie. Par P. Corneille, Imprimée à Rouen, et se vend à Paris, chez Augustin Courbé.... et Guillaume de Luyne.... M.DC.LIX [163]. Avec privilege du Roy. Elle forme un volume in-12 de 6 feuillets et 89 pages. Certains exemplaires commencent par une Épitaphe sur la mort de damoiselle Élisabeth Ranquet, qu'on trouvera dans les Poésies diverses. Le privilége est du 10 février 1659, l'Achevé d'imprimer du 26 mars. L'abbé de Pure dut recevoir un des premiers exemplaires de 111 la pièce, car Thomas lui écrit en post-scriptum au bas d'une lettre du 4 avril: «Mon frère vous assure, de ses services et a donné charge à M. Courbé de vous donner son Œdipe

C'est dans l'Œdipe qu'on a cherché des autorités et des exemples pour établir que le grand Corneille écrivait en style précieux. Dans son Grand Dictionnaire des Précieuses, historique, poétique, géographique..., publié en 1661, et dont le privilége est du 15 février, Somaize introduit deux précieuses, Émilie et Léosthène, c'est-à-dire Mlles Espagny et Lanquets, à peu près aussi inconnues sous leur nom réel que sous leur nom imaginaire, qui défendent leur langage contre Félix, pseudonyme d'un M. Foucaut, sur lequel on n'a guère de renseignements non plus, mais qui, d'après les recherches de M. Livet, paraît avoir été conseiller au Parlement [164]. Le seul procédé des deux précieuses pour amener leur adversaire à partager leur avis est de prouver que Cléocrite l'aîné [165], c'est-à-dire Pierre Corneille, emploie continuellement leur langage dans son Œdipe, qu'elles intitulent le Criminel innocent. Ce morceau, fort médiocre, se rattache trop étroitement à l'étude de la langue de Corneille pour qu'on s'étonne de nous le voir reproduire à la suite de cette notice.

D'Aubignac n'avait garde d'oublier aucun des reproches adressés à Corneille; dans sa troisième dissertation, publiée en 1663, il ne parle pas, il est vrai, de la critique de Somaize; mais, sans le citer, il met à profit une de ses observations [166], et à l'occasion de ce vers:

Contre une ombre chérie avec tant de fureur [167],

il s'écrie: «Voilà bien aimer à la mode des précieuses, furieusement. Est-il possible que M. Corneille renonce maintenant aux expressions nobles, et qu'il s'abandonne par négligence 112 ou par dérèglement à celles que les honnêtes gens et la scène du Palais-Royal ont traitées de ridicules [168]

Il est impossible de ne pas trouver de telles critiques fort exagérées, mais il n'est peut-être pas inutile de les signaler et d'en faire ressortir le caractère. Ce qu'on reproche à notre poëte, ce ne sont plus, comme au temps du Cid, les hardiesses de son génie indépendant, mais, au contraire, les concessions nombreuses qu'il fait au goût du jour, auquel il avait jusqu'alors si peu sacrifié. Ces critiques, c'est l'envie qui les fait avec son exagération ordinaire; mais elle a touché juste, et, à partir de ce moment, ce n'est plus que par intervalles que nous retrouverons le noble et pur langage du grand Corneille [169].

113

APPENDICE.


EXTRAIT
DU GRAND DICTIONNAIRE DES PRÉCIEUSES,
ARTICLE ÉMILIE [170].

Émilie et Léosthène sont deux des plus illustres précieuses dont j'aye encore parlé; je les joins dans cette histoire, qui leur est commune, et que je ne mets ici que pour faire voir que ce n'est pas une fable de dire qu'il y a des précieuses. En effet, il est bien aisé de juger qu'elles le sont autant que l'on peut l'être par ce qui suit:

Un jour Félix, qui les voit souvent, étant chez Émilie, où Léosthène se trouva, et voyant qu'elle lui parloit d'une façon extraordinaire, il se mit à les railler dessus leur langage comme il avoit coutume. Elles se défendirent d'autant mieux qu'elles ont beaucoup d'esprit, et de celui qui est vif et propre à soutenir la conversation. La dispute fut si loin qu'il fut dit que le lendemain elles se défendroient par l'exemple des auteurs qui parloient aussi extraordinairement qu'elles, et qu'il n'auroit qu'à les attaquer de même. Félix y consentit, et les quitta là-dessus, parce qu'il se faisoit tard. Nos deux précieuses demeurèrent aussi embarrassées que vous pouvez vous l'imaginer; néanmoins il fallut faire de nécessité vertu, et à ce dessein, elles résolurent de coucher cette nuit ensemble afin de lire quelque livre pour en tirer de quoi se défendre et justifier leur langage. Le Criminel innocent, qui est le dernier ouvrage de Cléocrite l'aîné [171], fut le livre qu'elles choisirent pour cet effet, à cause de sa nouveauté et de la grande réputation de son auteur. Elles le lurent et en tirèrent les remarques que vous 114 verrez dans la suite, et qui firent le sujet de la dispute qui continua le lendemain entre ces trois personnes. Je ne parlerai point de tout ce qu'elles dirent en lisant cette pièce; et pour passer tout d'un coup à ce qui se fit le lendemain, je dirai que Félix s'étant rendu à l'issue du dîner chez Émilie, il fut question de parler tout de bon de ce qu'ils avoient déjà agité entre eux. Chacun de son côté se tenoit le plus fort: nos deux précieuses avoient de leur part les remarques qu'elles avoient écrites, et Félix, de son côté, avoit ce Dictionnaire où sont contenus les mots des précieuses [172].

Il commença le premier à les attaquer, et à l'ouverture du livre, il leur fit voir toutes les façons de parler bizarres que vous pouvez lire dans le Dictionnaire des mots, qui se vend où tout le monde sait. Elles avouèrent qu'elles parloient ainsi, et pour lui montrer qu'elles avoient raison, elles lui firent voir ce qui les avoit occupées tout le soir précédent. Leurs remarques commençoient par ces vers:

Mais aujourd'hui qu'on voit un héros magnanime

Témoigner pour ton nom une toute autre estime,

Et répandre l'éclat de sa propre bonté

Sur l'endurcissement de ton oisiveté [173].

Félix n'eut pas lu ces quatre lignes, qu'il connut qu'elles étoient du remercîment que Cléocrite fait à l'illustre Mécène, à la tête de son Criminel innocent; si bien qu'il s'écria: «Quoi? vous vous attaquez à ce grand homme! Ah! vous deviez mieux choisir.—Nous ne pouvions, interrompit Léosthène; et plus la réputation de cet auteur est grande, et mieux nous pourrons faire voir que nous avons raison d'enrichir la langue de façons de parler grandes et nouvelles, et surtout de ces nobles expressions qui sont inconnues au peuple, comme vous en pouvez remarquer dans ce que vous venez de lire au second vers. Témoigner une toute autre estime, pour dire une estime toute différente, ou, si vous voulez, une plus grande estime; et comme vous pouvez voir encore aux vers trois et quatre, où il y a: répandre l'éclat de sa bonté sur l'endurcissement de l'oisiveté. Il prend en cet endroit l'éclat de sa bonté pour dire les présents et les faveurs, et l'endurcissement de son oisiveté 115 pour dire un homme qui ne travaille plus; si bien que l'on peut dire avec l'autorité de ce grand et fameux auteur, en parlant notre vrai langage: «Cette personne me fait de grands présents afin «que je quitte la paresse qui m'empêche de travailler. Cette personne répand l'éclat de sa bonté sur l'endurcissement de mon oisiveté.» Et ensuite ce même auteur ajoute, s'écria-elle:

Il te seroit honteux d'affermir ton silence [174].

pour dire garder plus longtemps le silence.» Félix voulut parler à cet endroit; mais Émilie le pria de différer et de l'écouter encore quelque temps, disant qu'elle lui montreroit des façons de parler bien plus extraordinaires, comme par exemple dans les vers suivants:

Ce seroit présumer que d'une seule vue
J'aurois vu de ton cœur la plus vaste étendue [175].

«Il est aisé de voir, poursuivit Émilie, que par ces mots: d'une seule vue, il prétend dire au premier aspect je te connoîtrais entier; car il ne faut pas douter qu'en cet endroit il n'ait pris vu pour connu; ce que je dis, ajouta-elle, se montre par deux vers qui sont plus bas:

Mais pour te voir entier, il faudroit un loisir
Que tes délassements daignassent me choisir [176].

Il explique par cette pensée qu'il faudroit pour le connoître entier qu'il lui donnât plus de temps à le considérer, et il faut que vous m'avouiez qu'elle ne reçoit d'éclat que de son expression extraordinaire: Un loisir que tes délassements daignassent choisir.» Ici Félix rendit justice au mérite de Cléocrite, et après avoir dit que les grands hommes pouvoient hasarder des choses que l'on condamneroit en d'autres, il avoua que ce qu'elles avoient remarqué étoit assurément extraordinaire; mais il dit que dans la prose il n'auroit pas tant donné à l'expression, et se seroit rendu plus facile à entendre que dans cette petite pièce dont elles avoient tiré ce qu'elles alléguoient. Léosthène répondit à ce que lui objectoit Félix, que dans la prose elles ne trouvoient pas moins lieu de se défendre que dans ces vers; puis elle poursuivit ainsi: «C'est ce que je vous montre dans l'endroit de la préface de cet illustre, dont je n'allègue les façons de parler extraordinaires et délicates que pour nous justifier de vos accusations, et non pour les condamner, et vous le pouvez lire vous-même.» 116 Félix prit le papier et lut ce qui suit: «Et qui n'ait rendu les hommages que nous devons à ce concert éclatant et merveilleux de rares qualités et de vertus extraordinaires, etc. [177].» Émilie prit la parole en cet endroit et dit: «Eh bien! brave Félix, qu'en dites-vous? Un concert éclatant de rares qualités et de vertus extraordinaires, pour dire: un homme grand ou un homme parfait. En faisons-nous de plus nouvelles? et n'avons-nous pas pour guides les grands hommes quand nous faisons des mots nouveaux? Mais si nous lisons la même préface, ne trouverons-nous pas encore qu'il ajoute: le sang feroit soulever la délicatesse de nos dames [178], pour dire: le sang feroit horreur à nos dames? Félix, qui, quelques raisons qu'elles lui alléguassent, ne pouvoit digérer que le grand Cléocrite parlât précieux, voulut lire lui-même les endroits dont elles avoient tiré ces exemples; mais Léosthène l'arrêta et lui dit qu'elles n'avoient pas encore fait, et que lorsqu'elles auroient tout dit, elles lui feroient voir ce qu'elles lui disoient, et comme elles ne lui imposoient point en cette rencontre. Puis poursuivant, elle ajouta: «Vous pouvez lire les remarques que nous avons faites dans la pièce, ensuite de celles de la préface, qui ne font pas moins pour nous que les précédentes.» Félix y consentit, et trouva ensuite ces deux vers:

Et par toute la Grèce animer trop d'horreur
Contre une ombre chérie avec tant de fureur [179].

Il n'eut pas fini ces deux vers qu'Émilie prit la parole, et lui dit: «Pourquoi voulez-vous que nous ne disions pas terriblement beau, pour dire extraordinairement, puisqu'il met bien une ombre chérie avec fureur, pour dire avec tendresse, ou, si vous voulez, avec emportement? Et plus bas nous trouvons encore:

J'ai pris l'occasion que m'ont faite les Dieux [180],

pour dire: que m'ont présentée les Dieux. Il se sert encore plusieurs fois de cette façon de s'énoncer; mais avant de vous en donner d'autres exemples, je vous en veux montrer un autre, que je trouve d'autant plus beau qu'il est plus extraordinaire:

A ce terrible aspect la Reine s'est troublée,
La frayeur a couru dans toute l'assemblée [181].

117 N'est-il pas vrai que cette manière n'a rien de commun, et qu'il est nouveau de s'exprimer comme il fait par ce dernier vers: La frayeur a couru, etc., pour dire: La frayeur a saisi tous les cœurs de ceux qui étoient présents? Il ne fait pas encore difficulté de prendre dans pour parmi. Celle qui suit est comme je vous en ai déjà cité, et il se sert encore du mot faire pour dire causer, comme il a déjà fait ci-devant pour dire donner:

Et j'aurois cette honte, en ce funeste sort,
D'avoir prêté mon crime à faire votre mort [182],

pour dire: à causer votre mort.» Félix dit alors qu'elles ne devoient pas s'étonner qu'il se servît d'une façon de parler commune à plusieurs nations, et que c'étoit ce que l'on devoit admirer en ce grand homme, de ce qu'il rendoit si naturellement toutes les pensées des étrangers. Léosthène lui repartit aussitôt: «Aussi voulons-nous nous défendre par son exemple, non pas l'attaquer; et plus nous irons avant, et plus il nous sera facile de vous prouver que nous parlons comme les grands auteurs, et je vous donnerai encore plusieurs preuves de cette vérité par les exemples qui suivent:

Je n'ose demander si de pareils avis
Portent des sentiments que vous ayez suivis [183].

Vous voyez qu'il dit portent pour dire marquent, et qu'avec cela il ne fait pas difficulté, pour s'exprimer d'une façon peu commune, de mettre avis, comme s'il pouvoit servir de nominatif au verbe portent. Mais, sans m'arrêter à cela, je passe plus outre, pour vous lire ce vers, où j'ai trouvé:

Qu'un frère a pour des sœurs une ardeur plus remise [184].

Il dit que les ardeurs d'un frère sont remises, pour dire qu'un frère aime avec moins de chaleur, ou, pour l'expliquer autrement, pour dire qu'un frère n'aime pas une sœur avec tant de force ni de violence. Celui que voici n'est pas moins extraordinaire que les autres, et, pour vous parler comme vous nous faites souvent, n'est pas moins précieux:

Vous n'êtes point mon fils, si vous n'êtes méchant:
Le ciel sur sa naissance imprima ce penchant [185].

118 Et selon ma pensée, nous ne faillons pas quand nous disons, pour dire elle s'est mariée: elle a donné dans l'amour permis, puisqu'il ne fait pas de difficulté de dire: imprimer un penchant sur une naissance, ou: être incliné par l'astre qui préside à sa naissance. Mais voyez encore par ce qui suit qu'il nous imite ou que nous suivons de bien près ses sentiments, puisqu'après avoir mis: C'est d'amour qu'il gémit [186], etc., il ajoute plus bas dans le même sens:

De mes plus chers desirs ce partisan sincère [187].

Par cette phrase, il entend l'amour, comme nous faisons quand nous disons, pour appeler un laquais, un nécessaire; l'amour, le partisan des desirs.» Émilie, qui ne vouloit pas que Léosthène eût toute la gloire de cette conversation, prit alors la parole et dit qu'elle ne trouvoit pas cette façon de parler moins nouvelle ni moins belle que les autres: transmettre son sang, pour dire: faire des enfants. «C'est ce que Cléocrite fait quand il dit:

Et s'il faut, après tout, qu'un grand crime s'efface
Par le sang que Laïus a transmis à sa race [188],

pour dire: par les enfants de Laïus. Plus bas, ajouta la même, nous trouvons encore un exemple de la raison qu'il y a de se servir en vers et en prose de ces grandes et hardies expressions, quelque étranges qu'elles paroissent:

Osez me désunir

De la nécessité d'aimer et de punir [189],

pour dire: Otez-moi la nécessité d'aimer et de punir; et néanmoins ne m'avouerez-vous pas que, sans cette hardie façon de parler, il n'eût jamais achevé ce premier vers: Osez me désunir?»—«Pour moi, dit Léosthène, je ne me suis point étonnée de voir Cléocrite s'énoncer par des paroles semblables à celles qui nous sont ordinaires; mais celles-ci m'ont donné de la surprise:

Et leur antipathie inspire à leur colère
Des préludes secrets de ce qu'il vous faut faire [190].

Ce n'est pas que par ces mots de préludes secrets, etc., je ne présume qu'il entende quelque chose de fort énergique, et que je ne sache par 119 moi-même que nous disons quelquefois des mots qui expliquent assez obscurément ce que nous pensons, et qu'il n'y a que nous qui les entendons: c'est ce qu'il fait en cet endroit. Il n'en va pas de même de la pensée qu'il met dans ces deux vers:

Vous, Seigneur, si Dircé garde encor sur votre âme
L'empire que lui fit une si belle flamme [191];

car j'entends bien que par ces mots: l'empire que lui fit, etc., il veut dire que lui donna.» A peine Léosthène avoit-elle achevé de parler qu'Émilie s'écria: «Il est temps de donner trêve à Félix; et quand je lui aurai montré la dernière de nos remarques, je lui donnerai toute la liberté de nous dire que nous parlons un langage que l'on n'entend point, et tout ce qu'il nous reproche d'ordinaire:

La surprenante horreur de cet accablement
Ne coûte à sa grande âme aucun égarement [192].

Il faudroit être bien obstiné, poursuivit-elle, pour dire que nous faisons des façons de parler bizarres et inouïes, après ces deux vers, qui ne signifient rien, sinon que celui dont Cléocrite parle en cet endroit ne s'effrayoit point à la vue d'un malheur: L'horreur de l'accablement ne lui coûte aucun égarement, l'horreur de ce malheur ne l'étonne point.» Alors Félix avoua que de la façon qu'elles le prenoient, elles avoient raison, et que sans doute il n'y avoit point d'auteur qui n'eût ces façons de parler particulières et extraordinaires, soit qu'il écrivît en prose ou en vers. Ils s'étendirent quelque temps sur cette matière, et ensuite la conversation prit un autre tour, et l'on changea de sujet. Mais enfin l'on en revint sur les louanges de Cléocrite, et chacun d'une même voix dit que c'étoit le plus grand homme qui ait jamais écrit des jeux du cirque. Enfin il fut question de se séparer, et Félix ayant dit adieu à Émilie, et Léosthène en ayant fait autant, elle sortit avec lui, qui la ramena chez elle. Ainsi finit la conversation où je finis mon histoire.


A la fin de chacune des lettres du Grand Dictionnaire des Précieuses historique, etc., on trouve une petite série d'expressions, toutes suivies du nom de leur auteur. Plusieurs sont attribuées à Cléocrite l'aîné (Pierre Corneille); elles sont tirées du Criminel innocent (Œdipe), 120 et ne sont que des répétitions des exemples contenus dans le morceau qui précède; mais comme parfois les explications diffèrent et que les passages allégués sont très-peu nombreux, nous allons les réunir ici.


E.—Un homme qui a infiniment de l'esprit: «Un concert éclatant de rares qualités et de vertus extraordinaires.» (Voyez p. 115.)

Ce malheur ne l'étonne point: «La surprenante horreur de cet accablement ne coûte à sa grande âme aucun égarement.» (Voyez p. 119.)

F.—Il daigne me faire des présents et me regarder de bon œil encore que je ne travaille plus: «Il répand l'éclat de sa propre bonté sur l'endurcissement de mon oisiveté.» (Voyez p. 114.)

H.—Le sang feroit horreur à nos dames: «Le sang feroit soulever la délicatesse de nos dames.» (Voyez p. 116.)

L.—Il a bien laissé des enfants: «Il a bien transmis du sang à sa race.» (Voyez p. 118.)

L'amour: «Le partisan des desirs.» (Voyez p. 118.)

M.—Mon crime est cause de votre mort: «J'ai prêté mon crime à faire votre mort.» (Voyez p. 117.)

S.—La frayeur a saisi toute l'assemblée: «La frayeur a couru dans toute l'assemblée.» (Voyez p. 116.)

Un silence obstiné: «Un silence affermi.» (Voyez p. 115.)

121

VERS [193]

PRÉSENTÉS A MONSEIGNEUR LE PROCUREUR GÉNÉRAL FOUCQUET [194],
SURINTENDANT DES FINANCES.

Laisse aller ton essor jusqu'à ce grand génie

Qui te rappelle au jour dont les ans t'ont bannie,

Muse, et n'oppose plus un silence obstiné

A l'ordre surprenant que sa main t'a donné [195].

De ton âge importun la timide foiblesse [196] 5

A trop et trop longtemps déguisé ta paresse,

Et fourni de couleurs [197] à la raison d'État

Qui mutine ton cœur contre le siècle ingrat.

L'ennui de voir toujours ses louanges frivoles

Rendre à tes longs travaux paroles pour paroles,10

Et le stérile honneur d'un éloge impuissant

Terminer son accueil le plus reconnoissant [198];

Ce légitime ennui qu'au fond de l'âme excite

122

L'excusable fierté d'un peu de vrai mérite,

Par un juste dégoût ou par ressentiment,15

Lui pouvoit de tes vers envier l'agrément;

Mais aujourd'hui qu'on voit un héros magnanime

Témoigner pour ton nom une toute autre estime,

Et répandre l'éclat de sa propre bonté

Sur l'endurcissement de ton oisiveté, 20

Il te seroit honteux d'affermir ton silence

Contre une si pressante et douce violence;

Et tu ferois un crime à lui dissimuler

Que ce qu'il fait pour toi te condamne à parler.

Oui, généreux appui de tout notre Parnasse,25

Tu me rends ma vigueur lorsque tu me fais grâce;

Et je veux bien apprendre à tout notre avenir

Que tes regards bénins ont su me rajeunir.

Je m'élève sans crainte avec de si bons guides:

Depuis que je t'ai vu, je ne vois plus mes rides; 30

Et plein d'une plus claire et noble vision,

Je prends mes cheveux gris pour cette illusion.

Je sens le même feu, je sens la même audace,

Qui fit plaindre le Cid, qui fit combattre Horace;

Et je me trouve encor la main qui crayonna 35

L'âme du grand Pompée et l'esprit de Cinna.

Choisis-moi seulement quelque nom dans l'histoire

Pour qui tu veuilles place au temple de la Gloire,

Quelque nom favori qu'il te plaise arracher

A la nuit de la tombe, aux cendres du bûcher. 40

Soit qu'il faille ternir ceux d'Enée et d'Achille

Par un noble attentat sur Homère et Virgile,

Soit qu'il faille obscurcir par un dernier effort

Ceux que j'ai sur la scène affranchis de la mort:

Tu me verras le même, et je te ferai dire, 45

Si jamais pleinement ta grande âme m'inspire,

Que dix lustres et plus n'ont pas tout emporté

123

Cet assemblage heureux de force et de clarté,

Ces prestiges secrets de l'aimable imposture

Qu'à l'envi m'ont prêtée et l'art et la nature. 50

N'attends pas toutefois que j'ose m'enhardir

Ou jusqu'à te dépeindre, ou jusqu'à t'applaudir:

Ce seroit présumer que d'une seule vue

J'aurois vu de ton cœur la plus vaste étendue;

Qu'un moment suffiroit à mes débiles yeux 55

Pour démêler en toi ces dons brillants des cieux

De qui l'inépuisable et perçante lumière,

Sitôt que tu parois, fait baisser la paupière.

J'ai déjà vu beaucoup en ce moment heureux:

Je t'ai vu magnanime, affable, généreux; 60

Et ce qu'on voit à peine après dix ans d'excuses,

Je t'ai vu tout d'un coup libéral pour les muses.

Mais pour te voir entier, il faudrait un loisir

Que tes délassements daignassent me choisir:

C'est lors que je verrois la saine politique 65

Soutenir par tes soins la fortune publique,

Ton zèle infatigable à servir ton grand roi,

Ta force et ta prudence à régir ton emploi;

C'est lors que je verrois ton courage intrépide

Unir la vigilance à la vertu solide; 70

Je verrois cet illustre et haut discernement

Qui te met au-dessus de tant d'accablement;

Et tout ce dont l'aspect d'un astre salutaire

Pour le bonheur des lis t'a fait dépositaire.

Jusque-là ne crains pas que je gâte un portrait 75

Dont je ne puis encor tracer qu'un premier trait;

Je dois être témoin de toutes ces merveilles

Avant que d'en permettre une ébauche à mes veilles;

Et ce flatteur espoir fera tous mes plaisirs,

Jusqu'à ce que l'effet succède à mes désirs. 80

Hâte-toi cependant de rendre un vol sublime

124

Au génie amorti que ta bonté ranime,

Et dont l'impatience attend pour se borner

Tout ce que tes faveurs lui voudront ORDONNER.

AU LECTEUR.

Ce n'est pas sans raison que je fais marcher ces vers à la tête de l'Œdipe, puisqu'ils sont cause que je vous donne l'Œdipe. Ce fut par eux que je tâchai de témoigner à M. [199] le procureur général quelque sentiment de reconnoissance pour une faveur signalée que j'en venois de recevoir; et bien qu'ils fussent remplis de cette présomption si naturelle à ceux de notre métier, qui manquent rarement d'amour-propre, il me fit cette nouvelle grâce d'accepter les offres qu'ils lui faisoient de ma part, et de me proposer trois sujets pour le théâtre, dont il me laissa le choix [200]. Chacun sait que ce grand ministre n'est pas moins le surintendant des belles-lettres que des finances; que sa maison est aussi ouverte aux gens d'esprit qu'aux gens d'affaires; et que soit à Paris, soit à la campagne, c'est dans les bibliothèques qu'on attend ces précieux moments qu'il dérobe aux occupations qui l'accablent [201], pour en gratifier ceux qui ont 125 quelque talent d'écrire avec succès. Ces vérités sont connues de tout le monde; mais tout le monde ne sait pas que sa bonté s'est étendue jusqu'à ressusciter les muses ensevelies dans un long silence, et qui étoient comme mortes au monde, puisque le monde les avoit oubliées. C'est donc à moi à le publier après qu'il a daigné m'y faire revivre si avantageusement. Non que de là j'ose prendre l'occasion de faire ses éloges: nos dernières années ont produit peu de livres considérables, ou pour la profondeur de la doctrine, ou pour la pompe et la netteté de l'expression, ou pour les agréments et la justesse de l'art, dont les auteurs ne se soient mis sous une protection si glorieuse [202], et ne lui ayent rendu les hommages que nous devons tous à ce concert éclatant et merveilleux de rares qualités et de vertus extraordinaires qui laissent une admiration continuelle à ceux qui ont le bonheur de l'approcher. Les téméraires efforts que j'y pourrois faire après eux ne serviroient qu'à montrer combien je suis au-dessous d'eux: la matière est inépuisable, mais nos esprits sont bornés; et au lieu de travailler à la gloire de mon protecteur, je ne travaillerois qu'à ma 126 honte. Je me contenterai de vous dire simplement que si le public a reçu quelque satisfaction de ce poëme, et s'il en reçoit encore de ceux de cette nature et de ma façon qui pourront le suivre, c'est à lui qu'il en doit imputer le tout, puisque sans ses commandements je n'aurois jamais fait l'Œdipe, et que cette tragédie a plu assez au Roi pour me faire recevoir de véritables et solides marques de son approbation: je veux dire ses libéralités, que j'ose nommer des ordres tacites, mais pressants, de consacrer aux divertissements de Sa Majesté ce que l'âge et les vieux travaux m'ont laissé d'esprit et de vigueur [203].

Au reste, je ne vous dissimulerai point qu'après avoir arrêté mon choix sur ce sujet, dans la confiance que j'aurois pour moi les suffrages de tous les savants, qui l'ont regardé comme le chef-d'œuvre de l'antiquité, et que les pensées de ces grands génies qui l'ont traité en grec et en latin me faciliteront les moyens d'en venir à bout assez tôt pour le faire représenter dans le carnaval [204], je n'ai pas laissé de trembler quand je l'ai envisagé de près et un peu plus à loisir que je n'avois fait en le choisissant. J'ai reconnu que ce qui avoit passé pour miraculeux dans ces siècles éloignés pourroit sembler horrible au nôtre, et que cette éloquente et curieuse description de la manière dont ce malheureux prince se crève les yeux, et le spectacle de ces mêmes yeux crevés, dont le sang lui distille sur le visage, qui occupe tout le cinquième acte chez ces incomparables originaux, feroit soulever la délicatesse de nos dames, qui composent la plus belle partie de notre auditoire, et dont le dégoût attire aisément la censure de ceux qui les accompagnent [205]; et qu'enfin, l'amour 127 n'ayant point de part dans ce sujet, ni les femmes d'emploi, il étoit dénué des principaux ornements qui nous gagnent d'ordinaire la voix publique. J'ai tâché de remédier à ces désordres au moins mal que j'ai pu, en épargnant d'un côté à mes auditeurs ce dangereux spectacle, et y ajoutant de l'autre l'heureux épisode des amours de Thésée et de Dircé, que je fais fille de Laïus, et seule héritière de sa couronne, supposé que son frère, qu'on avoit exposé aux bêtes sauvages, en eût été dévoré comme on le croyoit; j'ai retranché le nombre des oracles [206], qui pouvoit être importun, et donner trop de jour à Œdipe pour se connoître; j'ai rendu la réponse de Laïus [207], évoqué par Tirésie, assez obscure dans sa clarté pour faire un nouveau nœud, et qui peut-être n'est pas moins beau que celui de nos anciens; j'ai cherché même des raisons pour justifier ce qu'Aristote y trouve sans raison [208], et qu'il excuse en ce qu'il arrive au commencement de la fable; 128 et j'ai fait en sorte qu'Œdipe, encore qu'il se souvienne d'avoir combattu trois hommes au lieu même où fut tué Laïus, et dans le même temps de sa mort, bien loin de s'en croire l'auteur, la croit avoir vengée sur trois brigands à qui le bruit commun l'attribue. Cela m'a fait perdre l'avantage que je m'étois promis de n'être souvent que le traducteur de ces grands hommes qui m'ont précédé. Comme j'ai pris une autre route que la leur, il m'a été impossible de me rencontrer avec eux; mais en récompense, j'ai eu le bonheur de faire avouer à la plupart de mes auditeurs que je n'ai fait aucune pièce de théâtre où il se trouve tant d'art qu'en celle-ci, bien que ce ne soit qu'un ouvrage de deux mois, que l'impatience françoise m'a fait précipiter, par un juste empressement d'exécuter les ordres favorables que j'avois reçus.

EXAMEN [209].

La mauvaise fortune de Pertharite m'avoit assez dégoûté du théâtre pour m'obliger à faire retraite, et à m'imposer un silence que je garderais encore, si M. le procureur général Foucquet [210] me l'eût permis. Comme il n'étoit pas moins surintendant des belles-lettres que des finances, je ne pus me défendre [211] des ordres qu'il daigna 129 me donner de mettre sur notre scène [212] un des trois sujets [213] qu'il me proposa [214]. Il m'en laissa le choix, et je m'arrêtai à celui-ci, dont le bonheur me vengea bien de la déroute de l'autre, puisque le Roi s'en satisfit assez pour me faire recevoir des marques solides de son approbation par ses libéralités, que je pris pour des commandements tacites de consacrer aux divertissements de Sa Majesté ce que l'âge et les vieux travaux m'avoient laissé d'esprit et de vigueur [215].

Je ne déguiserai point qu'après avoir fait le choix de ce sujet, sur cette confiance que j'aurois pour moi les suffrages de tous les savants, qui le regardent encore comme le chef-d'œuvre de l'antiquité, et que les pensées de Sophocle et de Sénèque, qui l'ont traité en leurs langues, me faciliteroient les moyens d'en venir à bout, je tremblai quand je l'envisageai de près: je reconnus [216] que ce qui avoit passé pour merveilleux en leurs siècles pourroit sembler horrible au nôtre; que cette éloquente et curieuse description de la manière dont ce malheureux prince se crève les yeux, qui occupe tout leur cinquième acte, 130 feroit soulever la délicatesse de nos dames, dont le dégoût attire aisément celui du reste de l'auditoire [217]; et qu'enfin, l'amour n'ayant point de part en cette tragédie, elle étoit dénuée des principaux agréments qui sont en possession de gagner la voix publique.

Ces considérations m'ont fait cacher aux yeux un si dangereux spectacle, et introduire l'heureux épisode de Thésée et de Dircé. J'ai retranché le nombre des oracles [218] qui pouvoit être importun, et donner à Œdipe trop de soupçon de sa naissance. J'ai rendu la réponse de Laïus, évoqué par Tirésie, assez obscure dans sa clarté apparente pour en faire une fausse application à cette princesse [219]; j'ai rectifié ce qu'Aristote y trouve sans raison [220], et qu'il n'excuse que parce qu'il arrive avant le commencement de la pièce; et j'ai fait en sorte qu'Œdipe, loin de se croire l'auteur de la mort du Roi son prédécesseur, s'imagine l'avoir vengée sur trois brigands, à qui le bruit commun l'attribue; et ce n'est pas un petit artifice qu'il s'en convainque lui-même lorsqu'il en veut convaincre Phorbas.

Ces changements m'ont fait perdre l'avantage que je m'étois promis, de n'être souvent que le traducteur de ces grands génies qui m'ont précédé. La différente route que j'ai prise m'a empêché de me rencontrer avec eux, et de me parer de leur travail; mais en récompense, j'ai eu le bonheur de faire avouer qu'il n'est point sorti de pièce de ma main où il se trouve tant d'art qu'en celle-ci. On m'y a fait deux objections: l'une que Dircé, au troisième acte [221], manque de respect envers sa mère [222], 131 ce qui ne peut être une faute de théâtre, puisque nous ne sommes pas obligés de rendre parfaits ceux que nous y faisons voir; outre que cette princesse considère encore tellement ces devoirs de la nature, que bien qu'elle aye lieu de regarder cette mère comme une personne [223] qui s'est emparée d'un trône qui lui appartient, elle lui demande pardon de cette échappée, et la condamne aussi bien que les plus rigoureux de mes juges. L'autre objection regarde la guérison publique, sitôt qu'Œdipe s'est puni. La narration s'en fait par Cléante et par Dymas [224]; et l'on veut qu'il eût pu suffire de l'un des deux pour la faire: à quoi je réponds que ce miracle s'étant fait tout d'un coup, un seul homme n'en pouvoit savoir assez tôt tout l'effet, et qu'il a fallu donner à l'un le récit de ce qui s'étoit passé dans la ville, et à l'autre, de ce qu'il avoit vu dans le palais. Je trouve plus à dire à Dircé qui les écoute, et devroit avoir couru auprès de sa mère, sitôt qu'on lui en a dit la mort; mais on peut répondre que si les devoirs de la nature nous appellent auprès de nos parents quand ils meurent, nous nous retirons d'ordinaire d'auprès d'eux quand ils sont morts, afin de nous épargner ce funeste spectacle, et qu'ainsi Dircé a pu n'avoir aucun empressement de voir sa mère, à qui son secours ne pouvoit plus être utile, puisqu'elle étoit morte; outre que si elle y eût couru [225], Thésée l'auroit suivie, et il ne me seroit demeuré personne pour entendre ces récits. C'est une incommodité de la représentation qui doit faire souffrir quelque manquement à l'exacte vraisemblance. Les anciens 132 avoient leurs chœurs qui ne sortoient point du théâtre, et étoient toujours prêts d'écouter tout ce qu'on leur vouloit apprendre; mais cette facilité étoit compensée par tant d'autres importunités de leur part, que nous ne devons point nous repentir du retranchement que nous en avons fait.

133

LISTES DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES D'ŒDIPE.

ÉDITION SÉPARÉE. 1659 in-12.

RECUEILS.

134

ACTEURS [227].

ŒDIPE,   roi de Thèbes,
fils et mari de Jocaste.
THÉSÉE,   prince d'Athènes,
et amant de Dircé.
JOCASTE,   reine de Thèbes,
femme et mère d'Œdipe.
DIRCÉ,   princesse de Thèbes,
fille de Laïus et de Jocaste,
sœur d'Œdipe, et amante de Thésée.
CLÉANTE,
DYMAS,
} confidents d'Œdipe
PHORBAS,   vieillard thébain.
IPHICRATE,   vieillard de Corinthe.
NÉRINE,   dame d'honneur
de la Reine [228].
MÉGARE,   fille d'honneur
de Dircé.
Page.

La scène est à Thèbes.

135

ŒDIPE.
TRAGÉDIE.

ACTE I.


SCÈNE PREMIÈRE.

THÉSÉE, DIRCÉ.

THÉSÉE.

N'écoutez plus, Madame, une pitié cruelle,

Qui d'un fidèle amant vous feroit un rebelle:

La gloire d'obéir n'a rien qui me soit doux,

Lorsque vous m'ordonnez de m'éloigner de vous.

Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste,5

L'absence aux vrais amants est encor plus funeste;

Et d'un si grand péril l'image s'offre en vain,

Quand ce péril douteux épargne un mal certain.

DIRCÉ.

Le trouvez-vous douteux quand toute votre suite

Par cet affreux ravage à Phædime est réduite,10

De qui même le front, déjà pâle et glacé,

Porte empreint le trépas dont il est menacé?

Seigneur, toutes ces morts dont il vous environne

Sont des avis pressants que de grâce il vous donne,

Et tant lever le bras avant que de frapper, 15

C'est vous dire assez haut qu'il est tant d'échapper.

136

THÉSÉE.

Je le vois comme vous; mais alors qu'il m'assiége,

Vous laisse-t-il, Madame, un plus grand privilége?

Ce palais par la peste est-il plus respecté?

Et l'air auprès du trône est-il moins infecté?20

DIRCÉ.

Ah! Seigneur, quand l'amour tient une âme alarmée,

Il l'attache aux périls de la personne aimée.

Je vois aux pieds du Roi chaque jour des mourants;

J'y vois tomber du ciel les oiseaux expirants [229];

Je me vois exposée à ces vastes misères; 25

J'y vois mes sœurs, la Reine, et les princes mes frères:

Je sais qu'en ce moment je puis les perdre tous;

Et mon cœur toutefois ne tremble que pour vous,

Tant de cette frayeur les profondes atteintes

Repoussent fortement toutes les autres craintes!30

THÉSÉE.

Souffrez donc que l'amour me fasse même loi,

Que je tremble pour vous quand vous tremblez pour moi,

Et ne m'imposez pas cette indigne foiblesse

De craindre autres périls que ceux de ma princesse:

J'aurois en ma faveur le courage bien bas,35

Si je fuyois des maux que vous ne fuyez pas.

Votre exemple est pour moi la seule règle à suivre;

Éviter vos périls, c'est vouloir vous survivre:

Je n'ai que cette honte à craindre sous les cieux.

Ici je puis mourir, mais mourir à vos yeux;40

Et si malgré la mort de tous côtés errante,

Le destin me réserve à vous y voir mourante,

137

Mon bras sur moi du moins enfoncera les coups

Qu'aura son insolence élevés jusqu'à vous,

Et saura me soustraire à cette ignominie 45

De souffrir après vous quelques moments de vie,

Qui dans le triste état où le ciel nous réduit,

Seroient de mon départ l'infâme et le seul fruit.

DIRCÉ.

Quoi? Dircé par sa mort deviendroit criminelle

Jusqu'à forcer Thésée à mourir après elle, 50

Et ce cœur, intrépide au milieu du danger,

Se défendroit si mal d'un malheur si léger!

M'immoler une vie à tous si précieuse,

Ce seroit rendre à tous ma mémoire odieuse,

Et par toute la Grèce animer trop d'horreur55

Contre une ombre chérie avec tant de fureur.

Ces infâmes brigands dont vous l'avez purgée,

Ces ennemis publics dont vous l'avez vengée,

Après votre trépas à l'envi renaissants,

Pilleroient sans frayeur les peuples impuissants;60

Et chacun maudiroit, en les voyant paroître,

La cause d'une mort qui les feroit renaître.

Oserai-je, Seigneur, vous dire hautement

Qu'un tel excès d'amour n'est pas d'un tel amant?

S'il est vertu pour nous, que le ciel n'a formées 65

Que pour le doux emploi d'aimer et d'être aimées,

Il faut qu'en vos pareils les belles passions

Ne soient que l'ornement des grandes actions.

Ces hauts emportements qu'un beau feu leur inspire

Doivent les élever, et non pas les détruire; 70

Et quelque désespoir que leur cause un trépas,

Leur vertu seule a droit de faire agir leurs bras.

Ces bras, que craint le crime à l'égal du tonnerre,

Sont des dons que le ciel fait à toute la terre;

Et l'univers en eux perd un trop grand secours, 75

138

Pour souffrir que l'amour soit maître de leurs jours.

Faites voir, si je meurs, une entière tendresse;

Mais vivez après moi pour toute notre Grèce,

Et laissez à l'amour conserver par pitié

De ce tout désuni la plus digne moitié. 80

Vivez pour faire vivre en tous lieux ma mémoire,

Pour porter en tous lieux vos soupirs et ma gloire,

Et faire partout dire: «Un si vaillant héros

Au malheur de Dircé donne encor des sanglots;

Il en garde en son âme encor toute l'image,85

Et rend à sa chère ombre encor ce triste hommage.»

Cet espoir est le seul dont j'aime à me flatter,

Et l'unique douceur que je veux emporter.

THÉSÉE.

Ah! Madame, vos yeux combattent vos maximes:

Si j'en crois leur pouvoir, vos conseils sont des crimes.

Je ne vous ferai point ce reproche odieux,

Que si vous aimiez bien, vous conseilleriez mieux:

Je dirai seulement qu'auprès de ma princesse

Aux seuls devoirs d'amant un héros s'intéresse,

Et que de l'univers fût-il le seul appui,95

Aimant un tel objet, il ne doit rien qu'à lui.

Mais ne contestons point et sauvons l'un et l'autre:

L'hymen justifiera ma retraite et la vôtre.

Le Roi me pourroit-il en refuser l'aveu,

Si vous en avouez l'audace de mon feu?100

Pourroit-il s'opposer à cette illustre envie

D'assurer sur un trône une si belle vie,

Et ne point consentir que des destins meilleurs

Vous exilent d'ici pour commander ailleurs?

DIRCÉ.

Le Roi, tout roi qu'il est, Seigneur, n'est pas mon maître;

Et le sang de Laïus, dont j'eus l'honneur de naître,

Dispense trop mon cœur de recevoir la loi

139

D'un trône que sa mort n'a dû laisser qu'à moi.

Mais comme enfin le peuple et l'hymen de ma mère

Ont mis entre ses mains le sceptre de mon père,110

Et qu'en ayant ici toute l'autorité,

Je ne puis rien pour vous contre sa volonté,

Pourra-t-il trouver bon qu'on parle d'hyménée

Au milieu d'une ville à périr condamnée,

Où le courroux du ciel, changeant l'air en poison,115

Donne lieu de trembler pour toute sa maison?

MÉGARE.

Madame.

(Elle lui parle à l'oreille.)

DIRCÉ.

Adieu, Seigneur: la Reine, qui m'appelle,

M'oblige à vous quitter pour me rendre auprès d'elle;

Et d'ailleurs le Roi vient.

THÉSÉE.

Que ferai-je?

DIRCÉ.

Parlez.

Je ne puis plus vouloir que ce que vous voulez.120

SCÈNE II.

ŒDIPE, THÉSÉE, CLÉANTE.

ŒDIPE.

Au milieu des malheurs que le ciel nous envoie,

Prince, nous croiriez-vous capables d'une joie,

Et que nous voyant tous sur les bords du tombeau,

Nous pussions d'un hymen allumer le flambeau?

C'est choquer la raison peut-être et la nature;125

Mais mon âme en secret s'en forme un doux augure

Que Delphes, dont j'attends réponse en ce moment,

140

M'envoira de nos maux le plein soulagement.

THÉSÉE.

Seigneur, si j'avois cru que parmi tant de larmes

La douceur d'un hymen pût avoir quelques charmes,

Que vous en eussiez pu supporter le dessein,

Je vous aurois fait voir un beau feu dans mon sein,

Et tâché d'obtenir cet aveu favorable

Qui peut faire un heureux d'un amant misérable.

ŒDIPE.

Je l'avois bien jugé, qu'un intérêt d'amour135

Fermoit ici vos yeux aux périls de ma cour;

Mais je croirois me faire à moi-même un outrage

Si je vous obligeois d'y tarder davantage,

Et si trop de lenteur à seconder vos feux

Hasardoit plus longtemps un cœur si généreux.140

Le mien sera ravi que de si nobles chaînes

Unissent les États de Thèbes et d'Athènes.

Vous n'avez qu'à parler, vos vœux sont exaucés:

Nommez ce cher objet, grand prince, et c'est assez.

Un gendre tel que vous m'est plus qu'un nouveau trône,

Et vous pouvez choisir d'Ismène ou d'Antigone;

Car je n'ose penser que le fils d'un grand roi,

Un si fameux héros, aime ailleurs que chez moi,

Et qu'il veuille en ma cour, au mépris de mes filles,

Honorer de sa main de communes familles.150

THÉSÉE.

Seigneur, il est tout vrai: j'aime en votre palais;

Chez vous est la beauté qui fait tous mes souhaits.

Vous l'aimez à l'égal d'Antigone et d'Ismène;

Elle tient même rang chez vous et chez la Reine;

En un mot, c'est leur sœur, la princesse Dircé,155

Dont les yeux....

ŒDIPE.

Quoi? ses yeux, Prince, vous ont blessé?

141

Je suis fâché pour vous que la Reine sa mère

Ait su vous prévenir pour un fils de son frère [230].

Ma parole est donnée, et je n'y puis plus rien;

Mais je crois qu'après tout ses sœurs la valent bien.160

THÉSÉE.

Antigone est parfaite, Ismène est admirable;

Dircé, si vous voulez, n'a rien de comparable:

Elles sont l'une et l'autre un chef-d'œuvre des cieux;

Mais où le cœur est pris on charme en vain les yeux.

Si vous avez aimé, vous avez su connoître165

Que l'amour de son choix veut être le seul maître;

Que s'il ne choisit pas toujours le plus parfait,

Il attache du moins les cœurs au choix qu'il fait;

Et qu'entre cent beautés dignes de notre hommage,

Celle qu'il nous choisit plaît toujours davantage. 170

Ce n'est pas offenser deux si charmantes sœurs,

Que voir en leur aînée aussi quelques douceurs.

J'avouerai, s'il le faut, que c'est un pur caprice,

Un pur aveuglement qui leur fait injustice;

Mais ce seroit trahir tout ce que je leur doi, 175

Que leur promettre un cœur quand il n'est plus à moi.

ŒDIPE.

Mais c'est m'offenser, moi, Prince, que de prétendre

A des honneurs plus hauts que le nom de mon gendre.

Je veux toutefois être encor de vos amis;

Mais ne demandez plus un bien que j'ai promis.180

Je vous l'ai déjà dit que pour cet hyménée

Aux vœux du prince Æmon ma parole est donnée.

Vous avez attendu trop tard à m'en parler,

Et je vous offre assez de quoi vous consoler.

La parole des rois doit être inviolable [231].185

142

THÉSÉE.

Elle est toujours sacrée et toujours adorable;

Mais ils ne sont jamais esclaves de leur voix [232],

Et le plus puissant roi doit quelque chose aux rois.

Retirer sa parole à leur juste prière,

C'est honorer en eux son propre caractère;190

Et si le prince Æmon ose encor vous parler,

Vous lui pouvez offrir de quoi se consoler.

ŒDIPE.

Quoi? Prince, quand les Dieux tiennent en main leur foudre,

Qu'ils ont le bras levé pour nous réduire en poudre,

J'oserai violer un serment solennel,195

Dont j'ai pris à témoin leur pouvoir éternel?

THÉSÉE.

C'est pour un grand monarque un peu bien du scrupule [233].

ŒDIPE.

C'est en votre faveur être un peu bien crédule

De présumer qu'un roi, pour contenter vos yeux,

Veuille pour ennemis les hommes et les Dieux.200

THÉSÉE.

Je n'ai qu'un mot à dire après un si grand zèle:

Quand vous donnez Dircé, Dircé se donne-t-elle?

ŒDIPE.

Elle sait son devoir.

THÉSÉE.

Savez-vous quel il est?

ŒDIPE.

L'auroit-elle réglé suivant votre intérêt?

A me désobéir l'auriez-vous résolue?205

143

THÉSÉE.

Non, je respecte trop la puissance absolue;

Mais lorsque vous voudrez sans elle en disposer,

N'aura-t-elle aucun droit, Seigneur, de s'excuser?

ŒDIPE.

Le temps vous fera voir ce que c'est qu'une excuse.

THÉSÉE.

Le temps me fera voir jusques où je m'abuse;210

Et ce sera lui seul qui saura m'éclaircir

De ce que pour Æmon vous ferez réussir.

Je porte peu d'envie à sa bonne fortune;

Mais je commence à voir que je vous importune.

Adieu: faites, Seigneur, de grâce un juste choix;215

Et si vous êtes roi, considérez les rois.

SCÈNE III.

ŒDIPE, CLÉANTE.

ŒDIPE.

Si je suis roi, Cléante! et que me croit-il être?

Cet amant de Dircé déjà me parle en maître!

Vois, vois ce qu'il feroit s'il étoit son époux.

CLÉANTE.

Seigneur, vous avez lieu d'en être un peu jaloux.220

Cette princesse est fière; et comme sa naissance

Croit avoir quelque droit à la toute-puissance,

Tout est au-dessous d'elle, à moins que de régner,

Et sans doute qu'Æmon s'en verra dédaigner.

ŒDIPE.

Le sang a peu de droits dans le sexe imbécile [234];225

144

Mais c'est un grand prétexte à troubler une ville;

Et lorsqu'un tel orgueil se fait un fort appui,

Le roi le plus puissant doit tout craindre de lui.

Toi qui, né dans Argos et nourri dans Mycènes,

Peux être mal instruit de nos secrètes haines,230

Vois-les jusqu'en leur source, et juge entre elle et moi

Si je règne sans titre, et si j'agis en roi.

On t'a parlé du Sphinx [235], dont l'énigme funeste

Ouvrit plus de tombeaux que n'en ouvre la peste,

Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion [236],235

Se campoit fièrement sur le mont Cythéron.

D'où chaque jour ici devoit fondre sa rage [237],

145

A moins qu'on éclaircît un si sombre nuage.

Ne porter qu'un faux jour dans son obscurité,

C'étoit de ce prodige enfler la cruauté;240

Et les membres épars des mauvais interprètes

Ne laissoient dans ces murs que des bouches muettes.

Mais comme aux grands périls le salaire enhardit,

Le peuple offre le sceptre, et la Reine son lit;

De cent cruelles morts cette offre est tôt suivie:245

J'arrive, je l'apprends, j'y hasarde ma vie.

Au pied du roc affreux semé d'os blanchissants [238],

Je demande l'énigme et j'en cherche le sens;

Et ce qu'aucun mortel n'avoit encor pu faire,

J'en dévoile l'image et perce le mystère [239].250

Le monstre, furieux de se voir entendu,

Venge aussitôt sur lui tant de sang répandu,

Du roc s'élance en bas, et s'écrase lui-même.

La Reine tint parole, et j'eus le diadème.

Dircé fournissoit lors à peine un lustre entier,255

Et me vit sur le trône avec un œil altier.

J'en vis frémir son cœur, j'en vis couler ses larmes;

J'en pris pour l'avenir dès lors quelques alarmes;

Et si l'âge en secret a pu la révolter,

Vois ce que mon départ n'en doit point redouter.260

La mort du roi mon père [240] à Corinthe m'appelle;

J'en attends aujourd'hui la funeste nouvelle,

Et je hasarde tout à quitter les Thébains,

Sans mettre ce dépôt en de fidèles mains.

Æmon seroit pour moi digne de la Princesse:265

146

S'il a de la naissance, il a quelque foiblesse;

Et le peuple du moins pourroit se partager,

Si dans quelque attentat il osoit l'engager;

Mais un prince voisin, tel que tu vois Thésée,

Feroit de ma couronne une conquête aisée,270

Si d'un pareil hymen le dangereux lien

Armoit pour lui son peuple et soulevoit le mien.

Athènes est trop proche, et durant une abscence

L'occasion qui flatte anime l'espérance;

Et quand tous mes sujets me garderoient leur foi,275

Désolés comme ils sont, que pourroient-ils pour moi?

La Reine a pris le soin d'en parler à sa fille.

Æmon est de son sang, et chef de sa famille;

Et l'amour d'une mère a souvent plus d'effet

Que n'ont.... Mais la voici; sachons ce qu'elle a fait.280

SCÈNE IV.

ŒDIPE, JOCASTE, CLÉANTE, NÉRINE.

JOCASTE.

J'ai perdu temps, Seigneur; et cette âme embrasée

Met trop de différence entre Æmon et Thésée.

Aussi je l'avouerai, bien que l'un soit mon sang,

Leur mérite diffère encor plus que leur rang;

Et l'on a peu d'éclat auprès d'une personne285

Qui joint à de hauts faits celui d'une couronne.

ŒDIPE.

Thésée est donc, Madame, un dangereux rival?

JOCASTE.

Æmon est fort à plaindre, ou je devine mal.

J'ai tout mis en usage auprès de la Princesse:

Conseil, autorité, reproche, amour, tendresse;290

J'en ai tiré des pleurs, arraché des soupirs,

147

Et n'ai pu de son cœur ébranler les desirs.

J'ai poussé le dépit de m'en voir séparée

Jusques à la nommer fille dénaturée.

«Le sang royal n'a point ces bas attachements295

Qui font les déplaisirs de ces éloignements,

Et les âmes, dit-elle, au trône destinées

Ne doivent aux parents que les jeunes années.»

ŒDIPE.

Et ces mots ont soudain calmé votre courroux?

JOCASTE.

Pour les justifier elle ne veut que vous:300

Votre exemple lui prête une preuve assez claire

Que le trône est plus doux que le sein d'une mère.

Pour régner en ces lieux vous avez tout quitté.

ŒDIPE.

Mon exemple et sa faute ont peu d'égalité.

C'est loin de ses parents qu'un homme apprend à vivre.305

Hercule n'a donné ce grand exemple à suivre,

Et c'est pour l'imiter que par tous nos climats

J'ai cherché comme lui la gloire et les combats.

Mais bien que la pudeur par des ordres contraires

Attache de plus près les filles à leurs mères,310

La vôtre aime une audace où vous la soutenez.

JOCASTE.

Je la condamnerai, si vous la condamnez;

Mais à parler sans fard, si j'étois en sa place,

J'en userois comme elle et j'aurois même audace;

Et vous-même, Seigneur, après tout, dites-moi,315

La condamneriez-vous si vous n'étiez son roi?

ŒDIPE.

Si je condamne en roi son amour ou sa haine

Vous devez comme moi les condamner en reine.

JOCASTE.

Je suis reine, Seigneur, mais je suis mère aussi:

148

Aux miens, comme à l'État, je dois quelque souci.320

Je sépare Dircé de la cause publique;

Je vois qu'ainsi que vous elle a sa politique:

Comme vous agissez en monarque prudent,

Elle agit de sa part en cœur indépendant,

En amante à bon titre, en princesse avisée,325

Qui mérite ce trône où l'appelle Thésée.

Je ne puis vous flatter, et croirois vous trahir,

Si je vous promettois qu'elle pût obéir.

ŒDIPE.

Pourroit-on mieux défendre un esprit si rebelle?

JOCASTE.

Parlons-en comme il faut: nous nous aimons plus qu'elle;

Et c'est trop nous aimer que voir d'un œil jaloux

Qu'elle nous rend le change, et s'aime plus que nous.

Un peu trop de lumière à nos desirs s'oppose.

Peut-être avec le temps nous pourrions quelque chose;

Mais n'espérons jamais qu'on change en moins d'un jour,

Quand la raison soutient le parti de l'amour.

ŒDIPE.

Souscrivons donc, Madame, à tout ce qu'elle ordonne:

Couronnons cet amour de ma propre couronne;

Cédons de bonne grâce, et d'un esprit content [241]

Remettons à Dircé tout ce qu'elle prétend.340

A mon ambition Corinthe peut suffire,

Et pour les plus grands cœurs c'est assez d'un empire.

Mais vous souvenez-vous que vous avez deux fils [242]

Que le courroux du ciel a fait naître ennemis,

Et qu'il vous en faut craindre un exemple barbare,345

A moins que pour régner leur destin les sépare?

149

JOCASTE.

Je ne vois rien encor fort à craindre pour eux:

Dircé les aime en sœur, Thésée est généreux;

Et si pour un grand cœur c'est assez d'un empire,

A son ambition Athènes doit suffire.350

ŒDIPE.

Vous mettez une borne à cette ambition!

JOCASTE.

J'en prends, quoi qu'il en soit, peu d'appréhension;

Et Thèbes et Corinthe ont des bras comme Athènes.

Mais nous touchons peut-être à la fin de nos peines:

Dymas est de retour, et Delphes a parlé.355

ŒDIPE.

Que son visage montre un esprit désolé!

SCÈNE V.

ŒDIPE, JOCASTE, DYMAS, CLÉANTE, NÉRINE.

ŒDIPE.

Eh bien! quand verrons-nous finir notre infortune?

Qu'apportez-vous, Dymas? quelle réponse?

DYMAS.

Aucune.

ŒDIPE.

Quoi? les Dieux sont muets?

DYMAS.

Ils sont muets et sourds.

Nous avons par trois fois imploré leur secours,360

Par trois fois redoublé nos vœux et nos offrandes:

Ils n'ont pas daigné même écouter nos demandes.

A peine parlions-nous, qu'un murmure confus

Sortant du fond de l'antre expliquoit leur refus;

150

Et cent voix tout à coup, sans être articulées, 365

Dans une nuit subite à nos soupirs mêlées,

Faisoient avec horreur soudain connoître à tous

Qu'ils n'avoient plus ni d'yeux ni d'oreilles pour nous.

ŒDIPE.

Ah! Madame.

JOCASTE.

Ah! Seigneur, que marque un tel silence?

ŒDIPE.

Que pourroit-il marquer qu'une juste vengeance? 370

Les Dieux, qui tôt ou tard savent se ressentir,

Dédaignent de répondre à qui les fait mentir.

Ce fils dont ils avoient prédit les aventures,

Exposé par votre ordre, a trompé leurs augures [243],

Et ce sang innocent, et ces Dieux irrités, 375

Se vengent maintenant de vos impiétés.

JOCASTE.

Devions-nous l'exposer à son destin funeste,

Pour le voir parricide et pour le voir inceste?

Et des crimes si noirs étouffés au berceau

Auroient-ils su pour moi faire un crime nouveau?380

Non, non: de tant de maux Thèbes n'est assiégée

Que pour la mort du Roi, que l'on n'a pas vengée;

Son ombre incessamment me frappe encor les yeux;

Je l'entends murmurer à toute heure, en tous lieux,

Et se plaindre en mon cœur de cette ignominie 385

Qu'imprime à son grand nom cette mort impunie.

ŒDIPE.

Pourrions-nous en punir des brigands inconnus,

Que peut-être jamais en ces lieux on n'a vus?

Si vous m'avez dit vrai, peut-être ai-je moi-même

Sur trois de ces brigands vengé le diadème; 390

151

Au lieu même, au temps même, attaqué seul par trois,

J'en laissai deux sans vie, et mis l'autre aux abois.

Mais ne négligeons rien, et du royaume sombre

Faisons par Tirésie évoquer sa grande ombre.

Puisque le ciel se tait, consultons les enfers: 395

Sachons à qui de nous sont dus les maux soufferts;

Sachons-en, s'il se peut, la cause et le remède:

Allons tout de ce pas réclamer tous son aide.

J'irai revoir Corinthe avec moins de souci,

Si je laisse plein calme et pleine joie ici. 400

FIN DU PREMIER ACTE.

152

ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.

ŒDIPE, DIRCÉ, CLÉANTE, MÉGARE.

ŒDIPE.

Je ne le cèle point, cette hauteur m'étonne.

Æmon a du mérite, on chérit sa personne;

Il est prince, et de plus étant offert par moi....

DIRCÉ.

Je vous ai déjà dit, Seigneur, qu'il n'est pas roi.

ŒDIPE.

Son hymen toutefois ne vous fait point descendre:405

S'il n'est pas dans le trône, il a droit d'y prétendre;

Et comme il est sorti de même sang que vous,

Je crois vous faire honneur d'en faire votre époux.

DIRCÉ.

Vous pouvez donc sans honte en faire votre gendre:

Mes sœurs en l'épousant n'auront point à descendre;410

Mais pour moi, vous savez qu'il est ailleurs des rois,

Et même en votre cour, dont je puis faire choix.

ŒDIPE.

Vous le pouvez, Madame, et n'en voudrez pas faire

Sans en prendre mon ordre et celui d'une mère.

DIRCÉ.

Pour la Reine, il est vrai qu'en cette qualité 415

Le sang peut lui devoir quelque civilité:

Je m'en suis acquittée, et ne puis bien comprendre,

Étant ce que je suis, quel ordre je dois prendre.

153

ŒDIPE.

Celui qu'un vrai devoir prend des fronts couronnés,

Lorsqu'on tient auprès d'eux le rang que vous tenez.420

Je pense être ici roi.

DIRCÉ.

Je sais ce que vous êtes;

Mais si vous me comptez au rang de vos sujettes,

Je ne sais si celui qu'on vous a pu donner

Vous asservit un front qu'on a dû couronner.

Seigneur, quoi qu'il en soit, j'ai fait choix de Thésée;

Je me suis à ce choix moi-même autorisée.

J'ai pris l'occasion que m'ont faite les Dieux

De fuir l'aspect d'un trône où vous blessez mes yeux,

Et de vous épargner cet importun ombrage

Qu'à des rois comme vous peut donner mon visage. 430

ŒDIPE.

Le choix d'un si grand prince est bien digne de vous,

Et je l'estime trop pour en être jaloux;

Mais le peuple au milieu des colères célestes

Aime encor de Laïus les adorables restes,

Et ne pourra souffrir qu'on lui vienne arracher 435

Ces gages d'un grand roi qu'il tint jadis si cher.

DIRCÉ.

De l'air dont jusqu'ici ce peuple m'a traitée,

Je dois craindre fort peu de m'en voir regrettée.

S'il eût eu pour son roi quelque ombre d'amitié.

Si mon sexe ou mon âge eût ému sa pitié, 440

Il n'auroit jamais eu cette lâche foiblesse

De livrer en vos mains l'État et sa princesse,

Et me verra toujours éloigner sans regret,

Puisque c'est l'affranchir d'un reproche secret.

ŒDIPE.

Quel reproche secret lui fait votre présence? 445

Et quel crime a commis cette reconnoissance

154

Qui par un sentiment et juste et relevé

L'a consacré lui-même à qui l'a conservé?

Si vous aviez du Sphinx vu le sanglant ravage....

DIRCÉ.

Je puis dire, Seigneur, que j'ai vu davantage:450

J'ai vu ce peuple ingrat que l'énigme surprit

Vous payer assez bien d'avoir eu de l'esprit.

Il pouvoit toutefois avec quelque justice

Prendre sur lui le prix d'un si rare service;

Mais quoiqu'il ait osé vous payer de mon bien, 455

En vous faisant son roi, vous a-t-il fait le mien?

En se donnant à vous, eut-il droit de me vendre?

ŒDIPE.

Ah! c'est trop me forcer, Madame, à vous entendre.

La jalouse fierté qui vous enfle le cœur

Me regarde toujours comme un usurpateur: 460

Vous voulez ignorer cette juste maxime,

Que le dernier besoin peut faire un roi sans crime,

Qu'un peuple sans défense et réduit aux abois....

DIRCÉ.

Le peuple est trop heureux quand il meurt pour ses rois [244].

Mais, Seigneur, la matière est un peu délicate; 465

Vous pouvez vous flatter, peut-être je me flatte.

Sans rien approfondir, parlons à cœur ouvert.

Vous régnez en ma place, et les Dieux l'ont souffert:

Je dis plus, ils vous ont saisi de ma couronne.

Je n'en murmure point, comme eux je vous la donne;470

J'oublierai qu'à moi seule ils devoient la garder;

Mais si vous attentez jusqu'à me commander,

Jusqu'à prendre sur moi quelque pouvoir de maître,

155

Je me souviendrai lors de ce que je dois être,

Et si je ne le suis pour vous faire la loi,475

Je le serai du moins pour me choisir un roi.

Après cela, Seigneur, je n'ai rien à vous dire:

J'ai fait choix de Thésée, et ce mot doit suffire.

ŒDIPE.

Et je veux à mon tour, Madame, à cœur ouvert,

Vous apprendre en deux mots que ce grand choix vous perd,

Qu'il vous remplit le cœur d'une attente frivole,

Qu'au prince Æmon pour vous j'ai donné ma parole,

Que je perdrai le sceptre, ou saurai la tenir.

Puissent, si je la romps, tous les Dieux m'en punir!

Puisse de plus de maux m'accabler leur colère485

Qu'Apollon n'en prédit jadis pour votre frère!

DIRCÉ.

N'insultez point au sort d'un enfant malheureux,

Et faites des serments qui soient plus généreux.

On ne sait pas toujours ce qu'un serment hasarde;

Et vous ne voyez pas ce que le ciel vous garde.490

ŒDIPE.

On se hasarde à tout quand un serment est fait.

DIRCÉ.

Ce n'est pas de vous seul que dépend son effet.

ŒDIPE.

Je suis roi, je puis tout.

DIRCÉ.

Je puis fort peu de chose;

Mais enfin de mon cœur moi seule je dispose,

Et jamais sur ce cœur on n'avancera rien 495

Qu'en me donnant un sceptre, ou me rendant le mien.

ŒDIPE.

Il est quelques moyens de vous faire dédire.

DIRCÉ.

Il en est de braver le plus injuste empire;

156

Et de quoi qu'on menace en de tels différends,

Qui ne craint point la mort ne craint point les tyrans.500

Ce mot m'est échappé, je n'en fais point d'excuse;

J'en ferai, si le temps m'apprend que je m'abuse.

Rendez-vous cependant maître de tout mon sort;

Mais n'offrez à mon choix que Thésée ou la mort.

ŒDIPE.

On pourra vous guérir de cette frénésie. 505

Mais il faut aller voir ce qu'a fait Tirésie:

Nous saurons au retour encor vos volontés.

DIRCÉ.

Allez savoir de lui ce que vous méritez.

SCÈNE II.

DIRCÉ, MÉGARE.

DIRCÉ.

Mégare, que dis-tu de cette violence?

Après s'être emparé des droits de ma naissance, 510

Sa haine opiniâtre à croître mes malheurs

M'ose encore envier ce qui me vient d'ailleurs.

Elle empêche le ciel de m'être enfin propice,

De réparer vers moi ce qu'il eut d'injustice,

Et veut lier les mains au destin adouci 515

Qui m'offre en d'autres lieux ce qu'on me vole ici.

MÉGARE.

Madame, je ne sais ce que je dois vous dire:

La raison vous anime, et l'amour vous inspire;

Mais je crains qu'il n'éclate un peu plus qu'il ne faut,

Et que cette raison ne parle un peu trop haut. 520

Je crains qu'elle n'irrite un peu trop la colère

D'un roi qui jusqu'ici vous a traitée en père,

Et qui vous a rendu tant de preuves d'amour,

157

Qu'il espère de vous quelque chose à son tour.

DIRCÉ.

S'il a cru m'éblouir par de fausses caresses,525

J'ai vu sa politique en former les tendresses;

Et ces amusements de ma captivité

Ne me font rien devoir à qui m'a tout ôté.

MÉGARE.

Vous voyez que d'Æmon il a pris la querelle,

Qu'il l'estime, chérit.

DIRCÉ.

Politique nouvelle. 530

MÉGARE.

Mais comment pour Thésée en viendrez-vous à bout?

Il le méprise, hait.

DIRCÉ.

Politique partout.

Si la flamme d'Æmon en est favorisée,

Ce n'est pas qu'il l'estime, ou méprise Thésée;

C'est qu'il craint dans son cœur que le droit souverain

(Car enfin il m'est dû) ne tombe en bonne main.

Comme il connoît le mien, sa peur de me voir reine

Dispense à mes amants sa faveur ou sa haine,

Et traiteroit ce prince ainsi que ce héros,

S'il portoit la couronne ou de Sparte ou d'Argos.540

MÉGARE.

Si vous en jugez bien, que vous êtes à plaindre!

DIRCÉ.

Il fera de l'éclat, il voudra me contraindre;

Mais quoi qu'il me prépare à souffrir dans sa cour,

Il éteindra ma vie avant que mon amour.

MÉGARE

Espérons que le ciel vous rendra plus heureuse.545

Cependant je vous trouve assez peu curieuse:

Tout le peuple, accablé de mortelles douleurs,

158

Court voir ce que Laïus dira de nos malheurs;

Et vous ne suivez point le Roi chez Tirésie,

Pour savoir ce qu'en juge une ombre si chérie?550

DIRCÉ.

J'ai tant d'autres sujets de me plaindre de lui,

Que je fermois les yeux à ce nouvel ennui.

Il auroit fait trop peu de menacer la fille,

Il faut qu'il soit tyran de toute la famille,

Qu'il porte sa fureur jusqu'aux âmes sans corps,555

Et trouble insolemment jusqu'aux cendres des morts.

Mais ces mânes sacrés qu'il arrache au silence

Se vengeront sur lui de cette violence;

Et les Dieux des enfers, justement irrités,

Puniront l'attentat de ses impiétés. 560

MÉGARE.

Nous ne savons pas bien comme agit l'autre monde;

Il n'est point d'œil perçant dans cette nuit profonde;

Et quand les Dieux vengeurs laissent tomber leur bras,

Il tombe assez souvent sur qui n'y pense pas.

DIRCÉ.

Dût leur décret fatal me choisir pour victime,565

Si j'ai part au courroux, je n'en veux point au crime:

Je veux m'offrir sans tache à leur bras tout-puissant,

Et n'avoir à verser que du sang innocent.

SCÈNE III.

DIRCÉ, NÉRINE, MÉGARE.

NÉRINE.

Ah! Madame, il en faut de la même innocence

Pour apaiser du ciel l'implacable vengeance;570

Il faut une victime et pure et d'un tel rang,

Que chacun la voudroit racheter de son sang.

159

DIRCÉ.

Nérine, que dis-tu? seroit-ce bien la Reine?

Le ciel feroit-il choix d'Antigone, ou d'Ismène?

Voudroit-il Étéocle, ou Polynice, ou moi? 575

Car tu me dis assez que ce n'est pas le Roi;

Et si le ciel demande une victime pure,

Appréhender pour lui, c'est lui faire une injure.

Seroit-ce enfin Thésée? Hélas! si c'étoit lui....

Mais nomme, et dis quel sang le ciel veut aujourd'hui.580

NÉRINE.

L'ombre du grand Laïus, qui lui sert d'interprète,

De honte ou de dépit sur ce nom est muette;

Je n'ose vous nommer ce qu'elle nous a tu;

Mais, préparez, Madame, une haute vertu:

Prêtez à ce récit une âme généreuse,585

Et vous-même jugez si la chose est douteuse.

DIRCÉ.

Ah! ce sera Thésée, ou la Reine.

NÉRINE.

Écoutez,

Et tâchez d'y trouver quelques obscurités.

Tirésie a longtemps perdu ses sacrifices

Sans trouver ni les Dieux ni les ombres propices; 590

Et celle de Laïus évoqué par son nom [245]

S'obstinoit au silence aussi bien qu'Apollon.

Mais la Reine en la place à peine est arrivée,

Qu'une épaisse vapeur s'est du temple élevée,

D'où cette ombre aussitôt sortant jusqu'en plein jour595

A surpris tous les yeux du peuple et de la cour.

L'impérieux orgueil de son regard sévère

Sur son visage pâle avoit peint la colère;

160

Tout menaçoit en elle, et des restes de sang

Par un prodige affreux lui dégouttoient du flanc [246]. 600

A ce terrible aspect la Reine s'est troublée,

La frayeur a couru dans toute l'assemblée,

Et de vos deux amants j'ai vu les cœurs glacés [247]

A ces funestes mots que l'ombre a prononcés:

«Un grand crime impuni cause votre misère;605

Par le sang de ma race il se doit effacer [248];

Mais à moins que de le verser,

Le ciel ne se peut satisfaire;

Et la fin de vos maux ne se fera point voir

Que mon sang n'ait fait son devoir.» 610

Ces mots dans tous les cœurs redoublent les alarmes;

L'ombre, qui disparoît, laisse la Reine en larmes,

Thésée au désespoir, Æmon tout hors de lui;

Le Roi même arrivant partage leur ennui;

Et d'une voix commune ils refusent une aide615

Qui fait trouver le mal plus doux que le remède.

DIRCÉ.

Peut-être craignent-ils que mon cœur révolté

Ne leur refuse un sang qu'ils n'ont pas mérité;

Mais ma flamme à la mort m'avoit trop résolue,

Pour ne pas y courir quand les Dieux l'ont voulue.620

Tu m'as fait sans raison concevoir de l'effroi;

Je n'ai point dû trembler, s'ils ne veulent que moi.

Ils m'ouvrent une porte à sortir d'esclavage,

Que tient trop précieuse un généreux courage:

Mourir pour sa patrie est un sort plein d'appas625

161

Pour quiconque à des fers préfère le trépas.

Admire, peuple ingrat, qui m'as déshéritée,

Quelle vengeance en prend ta princesse irritée,

Et connois dans la fin de tes longs déplaisirs

Ta véritable reine à ses derniers soupirs. 630

Vois comme à tes malheurs je suis toute asservie [249]:

L'un m'a coûté mon trône, et l'autre veut ma vie.

Tu t'es sauvé du Sphinx aux dépens de mon rang;

Sauve-toi de la peste aux dépens de mon sang.

Mais après avoir vu dans la fin de ta peine 635

Que pour toi le trépas semble doux à ta reine,

Fais-toi de son exemple une adorable loi:

Il est encor plus doux de mourir pour son roi.

MÉGARE.

Madame, auroit-on cru que cette ombre d'un père,

D'un roi dont vous tenez la mémoire si chère,640

Dans votre injuste perte eût pris tant d'intérêt

Qu'elle vînt elle-même en prononcer l'arrêt?

DIRCÉ.

N'appelle point injuste un trépas légitime:

Si j'ai causé sa mort, puis-je vivre sans crime?

NÉRINE.

Vous, Madame?

DIRCÉ.

Oui, Nérine; et tu l'as pu savoir.645

L'amour qu'il me portoit eut sur lui tel pouvoir,

Qu'il voulut sur mon sort faire parler l'oracle;

Mais comme à ce dessein la Reine mit obstacle,

De peur que cette voix des destins ennemis

Ne fût aussi funeste à la fille qu'au fils, 650

Il se déroba d'elle, ou plutôt prit la fuite,

Sans vouloir que Phorbas et Nicandre pour suite.

162

Hélas! sur le chemin il fut assassiné.

Ainsi se vit pour moi son destin terminé;

Ainsi j'en fus la cause.

MÉGARE.

Oui, mais trop innocente655

Pour vous faire un supplice où la raison consente;

Et jamais des tyrans les plus barbares lois....

DIRCÉ.

Mégare, tu sais mal ce que l'on doit aux rois.

Un sang si précieux ne sauroit se répandre

Qu'à l'innocente cause on n'ait droit de s'en prendre;660

Et de quelque façon que finisse leur sort,

On n'est point innocent quand on cause leur mort.

C'est ce crime impuni qui demande un supplice;

C'est par là que mon père a part au sacrifice;

C'est ainsi qu'un trépas qui me comble d'honneur665

Assure sa vengeance et fait votre bonheur,

Et que tout l'avenir chérira la mémoire

D'un châtiment si juste où brille tant de gloire.

SCÈNE IV.

THÉSÉE, DIRCÉ, MÉGARE, NÉRINE.

DIRCÉ.

Mais que vois-je? Ah! Seigneur, quels que soient vos ennuis,

Que venez-vous me dire en l'état où je suis?

THÉSÉE.

Je viens prendre de vous l'ordre qu'il me faut suivre;

Mourir, s'il faut mourir, et vivre, s'il faut vivre.

DIRCÉ.

Ne perdez point d'efforts à m'arrêter au jour:

Laissez faire l'honneur.

163

THÉSÉE.

Laissez agir l'amour.

DIRCÉ.

Vivez, Prince; vivez.

THÉSÉE.

Vivez donc, ma princesse. 675

DIRCÉ.

Ne me ravalez point jusqu'à cette bassesse [250].

Retarder mon trépas, c'est faire tout périr:

Tout meurt, si je ne meurs.

THÉSÉE.

Laissez-moi donc mourir.

DIRCÉ.

Hélas! qu'osez-vous dire?

THÉSÉE.

Hélas! qu'allez-vous faire?

DIRCÉ.

Finir les maux publics, obéir à mon père, 680

Sauver tous mes sujets.

THÉSÉE.

Par quelle injuste loi

Faut-il les sauver tous pour ne perdre que moi?

Eux dont le cœur ingrat porte les justes peines

D'un rebelle mépris qu'ils ont fait de vos chaînes [251],

Qui dans les mains d'un autre ont mis tout votre bien!685

DIRCÉ.

Leur devoir violé doit-il rompre le mien?

Les exemples abjets de ces petites âmes

Règlent-ils de leurs rois les glorieuses trames?

Et quel fruit un grand cœur pourroit-il recueillir

164

A recevoir du peuple un exemple à faillir?690

Non, non: s'il m'en faut un, je ne veux que le vôtre;

L'amour que j'ai pour vous n'en reçoit aucun autre.

Pour le bonheur public n'avez-vous pas toujours

Prodigué votre sang et hasardé vos jours?

Quand vous avez défait le Minotaure en Crète,695

Quand vous avez puni Damaste et Périphète,

Sinnis, Phæa, Sciron [252], que faisiez-vous, Seigneur,

Que chercher à périr pour le commun bonheur?

Souffrez que pour la gloire une chaleur égale

D'une amante aujourd'hui vous fasse une rivale.700

Le ciel offre à mon bras par où me signaler:

S'il ne sait pas combattre, il saura m'immoler;

Et si cette chaleur ne m'a point abusée,

Je deviendrai par là digne du grand Thésée.

Mon sort en ce point seul du vôtre est différent,705

Que je ne puis sauver mon peuple qu'en mourant,

Et qu'au salut du vôtre un bras si nécessaire

A chaque jour pour lui d'autres combats à faire.

THÉSÉE.

J'en ai fait et beaucoup, et d'assez généreux;

Mais celui-ci, Madame, est le plus dangereux.710

J'ai fait trembler partout, et devant vous je tremble.

L'amant et le héros s'accordent mal ensemble;

Mais enfin après vous tous deux veulent courir:

Le héros ne peut vivre où l'amant doit mourir;

La fermeté de l'un par l'autre est épuisée;715

Et si Dircé n'es plus, il n'est plus de Thésée.

165

DIRCÉ.

Hélas! c'est maintenant, c'est lorsque je vous voi

Que ce même combat est dangereux pour moi.

Ma vertu la plus forte à votre aspect chancelle:

Tout mon cœur applaudit à sa flamme rebelle;720

Et l'honneur, qui charmoit ses plus noirs déplaisirs,

N'est plus que le tyran de mes plus chers desirs.

Allez, Prince; et du moins par pitié de ma gloire

Gardez-vous d'achever une indigne victoire;

Et si jamais l'honneur a su vous animer.... 725

THÉSÉE.

Hélas! à votre aspect je ne sais plus qu'aimer.

DIRCÉ.

Par un pressentiment j'ai déjà su vous dire

Ce que ma mort sur vous se réserve d'empire.

Votre bras de la Grèce est le plus ferme appui [253]:

Vivez pour le public, comme je meurs pour lui.730

THÉSÉE.

Périsse l'univers, pourvu que Dircé vive!

Périsse le jour même avant qu'elle s'en prive!

Que m'importe la perte ou le salut de tous?

Ai-je rien à sauver, rien à perdre que vous?

Si votre amour, Madame, étoit encor le même,735

Si vous saviez encore aimer comme on vous aime....

DIRCÉ.

Ah! faites moins d'outrage à ce cœur affligé

Que pressent les douleurs où vous l'avez plongé.

Laissez vivre du peuple un pitoyable reste

Aux dépens d'un moment que m'a laissé la peste,740

Qui peut-être à vos yeux viendra trancher mes jours,

Si mon sang répandu ne lui tranche le cours.

166

Laissez-moi me flatter de cette triste joie

Que si je ne mourois vous en seriez la proie,

Et que ce sang aimé que répandront mes mains,745

Sera versé pour vous plus que pour les Thébains.

Des Dieux mal obéis la majesté suprême

Pourroit en ce moment s'en venger sur vous-même;

Et j'aurois cette honte, en ce funeste sort,

D'avoir prêté mon crime à faire votre mort.750

THÉSÉE.

Et ce cœur généreux me condamne à la honte

De voir que ma princesse en amour me surmonte,

Et de n'obéir pas à cette aimable loi

De mourir avec vous quand vous mourez pour moi!

Pour moi, comme pour vous, soyez plus magnanime:755

Voyez mieux qu'il y va même de votre estime,

Que le choix d'un amant si peu digne de vous

Souilleroit cet honneur qui vous semble si doux,

Et que de ma princesse on diroit d'âge en âge

Qu'elle eut de mauvais yeux pour un si grand courage. 760

DIRCÉ.

Mais, Seigneur, je vous sauve en courant au trépas;

Et mourant avec moi vous ne me sauvez pas.

THÉSÉE.

La gloire de ma mort n'en deviendra pas moindre;

Si ce n'est vous sauver, ce sera vous rejoindre:

Séparer deux amants, c'est tous deux les punir;765

Et dans le tombeau même il est doux de s'unir.

DIRCÉ.

Que vous m'êtes cruel de jeter dans mon âme

Un si honteux désordre avec des traits de flamme!

Adieu, Prince: vivez, je vous l'ordonne ainsi;

La gloire de ma mort est trop douteuse ici;770

Et je hasarde trop une si noble envie

A voir l'unique objet pour qui j'aime la vie.

167

THÉSÉE.

Vous fuyez, ma princesse, et votre adieu fatal....

DIRCÉ.

Prince, il est temps de fuir quand on se défend mal.

Vivez, encore un coup: c'est moi qui vous l'ordonne. 775

THÉSÉE.

Le véritable amour ne prend loi de personne;

Et si ce fier honneur s'obstine à nous trahir,

Je renonce, Madame, à vous plus obéir.

FIN DU SECOND ACTE.

168

ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

DIRCÉ.

Impitoyable soif de gloire,

Dont l'aveugle et noble transport 780

Me fait précipiter ma mort

Pour faire vivre ma mémoire,

Arrête pour quelques moments

Les impétueux sentiments

De cette inexorable envie, 785

Et souffre qu'en ce triste et favorable jour,

Avant que te donner ma vie,

Je donne un soupir à l'amour.

Ne crains pas qu'une ardeur si belle

Ose te disputer un cœur 790

Qui de ton illustre rigueur

Est l'esclave le plus fidèle.

Ce regard tremblant et confus,

Qu'attire un bien qu'il n'attend plus,

N'empêche pas qu'il ne se dompte. 795

Il est vrai qu'il murmure, et se dompte à regret;

Mais s'il m'en faut rougir de honte,

Je n'en rougirai qu'en secret.

L'éclat de cette renommée

Qu'assure un si brillant trépas 800

Perd la moitié de ses appas

169

Quand on aime et qu'on est aimée.

L'honneur, en monarque absolu,

Soutient ce qu'il a résolu

Contre les assauts qu'on te livre. 805

Il est beau de mourir pour en suivre les lois;

Mais il est assez doux de vivre

Quand l'amour a fait un beau choix.

Toi qui faisois toute la joie

Dont sa flamme osoit me flatter,810

Prince que j'ai peine à quitter,

A quelques honneurs qu'on m'envoie,

Accepte ce foible retour

Que vers toi d'un si juste amour

fait la douloureuse tendresse.815

Sur les bords de la tombe où tu me vois courir,

Je crains les maux que je te laisse,

Quand je fais gloire de mourir.

J'en fais gloire, mais je me cache

Un comble affreux de déplaisirs;820

Je fais taire tous mes desirs,

Mon cœur à soi-même s'arrache [254].

Cher Prince, dans un tel aveu,

Si tu peux voir quel est mon feu,

Vois combien il se violente. 825

Je meurs l'esprit content, l'honneur m'en fait la loi;

Mais j'aurois vécu plus contente,

Si j'avois pu vivre pour toi.

170

SCÈNE II.

JOCASTE, DIRCÉ.

DIRCÉ.

Tout est-il prêt, Madame, et votre Tirésie

Attend-il aux autels la victime choisie?830

JOCASTE.

Non, ma fille; et du moins nous aurons quelques jours

A demander au ciel un plus heureux secours.

On prépare à demain exprès d'autres victimes.

Le peuple ne vaut pas [255] que vous payiez ses crimes:

Il aime mieux périr qu'être ainsi conservé;835

Et le Roi même, encor que vous l'ayez bravé,

Sensible à vos malheurs autant qu'à ma prière,

Vous offre sur ce point liberté toute entière.

DIRCÉ.

C'est assez vainement qu'il m'offre un si grand bien,

Quand le ciel ne veut pas que je lui doive rien;840

Et ce n'est pas à lui de mettre des obstacles

Aux ordres souverains que donnent ses oracles.

JOCASTE.

L'oracle n'a rien dit.

DIRCÉ.

Mais mon père a parlé;

L'ordre de nos destins par lui s'est révélé;

Et des morts de son rang les ombres immortelles 845

Servent souvent aux Dieux de truchements fidèles.

JOCASTE.

Laissez la chose en doute, et du moins hésitez

Tant qu'on ait par leur bouche appris leurs volontés.

DIRCÉ.

Exiger qu'avec nous ils s'expliquent eux-mêmes,

171

C'est trop nous asservir ces majestés suprêmes.850

JOCASTE.

Ma fille, il est toujours assez tôt de mourir.

DIRCÉ.

Madame, il n'est jamais trop tôt de secourir;

Et pour un mal si grand qui réclame notre aide,

Il n'est point de trop sûr ni de trop prompt remède.

Plus nous le différons, plus ce mal devient grand [256].855

J'assassine tous ceux que la peste surprend;

Aucun n'en peut mourir qui ne me laisse un crime:

Je viens d'étouffer seule et Sostrate et Phædime;

Et durant ce refus des remèdes offerts,

La Parque se prévaut des moments que je perds. 860

Hélas! si sa fureur dans ces pertes [257] publiques

Enveloppoit Thésée après ses domestiques!

Si nos retardements....

JOCASTE.

Vivez pour lui, Dircé:

Ne lui dérobez point un cœur si bien placé.

Avec tant de courage ayez quelque tendresse; 865

Agissez en amante aussi bien qu'en princesse.

Vous avez liberté toute entière en ces lieux:

Le Roi n'y prend pas garde, et je ferme les yeux.

C'est vous en dire assez: l'amour est un doux maître;

Et quand son choix est beau, son ardeur doit paroître [258].

DIRCÉ.

Je n'ose demander si de pareils avis

Portent des sentiments que vous ayez suivis.

Votre second hymen put avoir d'autres causes;

Mais j'oserai vous dire, à bien juger des choses,

172

Que pour avoir reçu la vie en votre flanc, 875

J'y dois avoir sucé [259] fort peu de votre sang.

Celui du grand Laïus, dont je m'y suis formée,

Trouve bien qu'il est doux d'aimer et d'être aimée;

Mais il ne peut trouver qu'on soit digne du jour

Quand aux soins de sa gloire on préfère l'amour. 880

Je sais sur les grands cœurs ce qu'il se fait d'empire:

J'avoue, et hautement, que le mien en soupire;

Mais quoi qu'un si beau choix puisse avoir de douceurs,

Je garde un autre exemple aux princesses mes sœurs.

JOCASTE.

Je souffre tout de vous en l'état où vous êtes. 885

Si vous ne savez pas même ce que vous faites,

Le chagrin inquiet du trouble où je vous vois

Vous peut faire oublier que vous parlez à moi;

Mais quittez ces dehors d'une vertu sévère,

Et souvenez-vous mieux que je suis votre mère. 890

DIRCÉ.

Ce chagrin inquiet, pour se justifier,

N'a qu'à prendre chez vous l'exemple d'oublier.

Quand vous mîtes le sceptre en une autre famille,

Vous souvint-il assez que j'étois votre fille?

JOCASTE.

Vous n'étiez qu'un enfant.

DIRCÉ.

J'avois déjà des yeux, 895

Et sentois dans mon cœur le sang de mes aïeux;

C'étoit ce même sang dont vous m'avez fait naître

Qui s'indignoit dès lors qu'on lui donnât un maître,

Et que vers soi Laïus aime mieux rappeler

Que de voir qu'à vos yeux on l'ose ravaler. 900

Il oppose ma mort à l'indigne hyménée

173

Où par raison d'État il me voit destinée;

Il la fait glorieuse, et je meurs plus pour moi

Que pour ces malheureux qui se sont fait un roi.

Le ciel en ma faveur prend ce cher interprète, 905

Pour m'épargner l'affront de vivre encor sujette;

Et s'il a quelque foudre, il saura le garder

Pour qui m'a fait des lois où j'ai dû commander.

JOCASTE.

Souffrez qu'à ses éclairs votre orgueil se dissipe:

Ce foudre vous menace un peu plus tôt qu'Œdipe; 910

Et le Roi n'a pas lieu d'en redouter les coups,

Quand parmi tout son peuple ils n'ont choisi que vous.

DIRCÉ.

Madame, il se peut faire encor qu'il me prévienne:

S'il sait ma destinée, il ignore la sienne;

Le ciel pourra venger ses ordres retardés. 915

Craignez ce changement que vous lui demandez.

Souvent on l'entend mal quand on le croit entendre:

L'oracle le plus clair se fait le moins comprendre.

Moi-même je le dis sans comprendre pourquoi;

Et ce discours en l'air m'échappe malgré moi.920

Pardonnez cependant à cette humeur hautaine:

Je veux parler en fille, et je m'explique en reine.

Vous qui l'êtes encor, vous savez ce que c'est,

Et jusqu'où nous emporte un si haut intérêt.

Si je n'en ai le rang, j'en garde la teinture. 925

Le trône a d'autres droits que ceux de la nature.

J'en parle trop peut-être alors qu'il faut mourir.

Hâtons-nous d'empêcher ce peuple de périr;

Et sans considérer quel fut vers moi son crime,

Puisque le ciel le veut, donnons-lui sa victime. 930

JOCASTE.

Demain ce juste ciel pourra s'expliquer mieux [260].

174

Cependant vous laissez bien du trouble en ces lieux;

Et si votre vertu pouvoit croire mes larmes,

Vous nous épargneriez cent mortelles alarmes.

DIRCÉ.

Dussent avec vos pleurs tous vos Thébains s'unir, 935

Ce que n'a pu l'amour, rien ne doit l'obtenir.

SCÈNE III.

ŒDIPE, JOCASTE, DIRCÉ.

DIRCÉ.

A quel propos, Seigneur, voulez-vous qu'on diffère,

Qu'on dédaigne un remède à tous si salutaire?

Chaque instant que je vis vous enlève un sujet,

Et l'État s'affoiblit par l'affront qu'on me fait.940

Cette ombre de pitié n'est qu'un comble d'envie:

Vous m'avez envié le bonheur de ma vie;

Et je vous vois par là jaloux de tout mon sort,

Jusques à m'envier la gloire de ma mort.

ŒDIPE.

Qu'on perd de temps, Madame, alors qu'on vous fait grâce!

DIRCÉ.

Le ciel m'en a trop fait pour souffrir qu'on m'en fasse.

JOCASTE.

Faut-il voir votre esprit obstinément aigri,

Quand ce qu'on fait pour vous doit l'avoir attendri?

DIRCÉ.

Faut-il voir son envie à mes vœux opposée,

Quand il ne s'agit plus d'Æmon ni de Thésée? 950

ŒDIPE.

Il s'agit de répandre un sang si précieux,

Qu'il faut un second ordre et plus exprès des Dieux.

175

DIRCÉ.

Doutez-vous qu'à mourir je ne sois toute prête,

Quand les Dieux par mon père ont demandé ma tête?

ŒDIPE.

Je vous connois, Madame, et je n'ai point douté 955

De cet illustre excès de générosité;

Mais la chose après tout n'est pas encor si claire,

Que cet ordre nouveau ne nous soit nécessaire.

DIRCÉ.

Quoi? mon père tantôt parloit obscurément?

ŒDIPE.

Je n'en ai rien connu que depuis un moment. 960

C'est un autre que vous peut-être qu'il menace.

DIRCÉ.

Si l'on ne m'a trompée, il n'en veut qu'à sa race.

ŒDIPE.

Je sais qu'on vous a fait un fidèle rapport;

Mais vous pourriez mourir et perdre votre mort;

Et la Reine sans doute étoit bien inspirée, 965

Alors que par ses pleurs elle l'a différée.

JOCASTE.

Je ne reçois qu'en trouble un si confus espoir.

ŒDIPE.

Ce trouble augmentera peut-être avant ce soir.

JOCASTE.

Vous avancez des mots que je ne puis comprendre.

ŒDIPE.

Vous vous plaindrez fort peu de ne les point entendre:

Nous devons bientôt voir le mystère éclairci.

Madame, cependant vous êtes libre ici;

La Reine vous l'a dit, on vous a dû le dire;

Et si vous m'entendez, ce mot doit vous suffire.

DIRCÉ.

Quelque secret motif qui vous aye excité 975

176

A ce tardif excès de générosité,

Je n'emporterai point de Thèbes dans Athènes

La colère des Dieux et l'amas de leurs haines,

Qui pour premier objet pourroient choisir l'époux

Pour qui j'aurois osé mériter leur courroux. 980

Vous leur faites demain offrir un sacrifice?

ŒDIPE.

J'en espère pour vous un destin plus propice.

DIRCÉ.

J'y trouverai ma place et ferai mon devoir.

Quant au reste, Seigneur, je n'en veux rien savoir:

J'y prends si peu de part, que sans m'en mettre en peine,

Je vous laisse expliquer votre énigme à la Reine.

Mon cœur doit être las d'avoir tant combattu,

Et fuit un piége adroit qu'on tend à sa vertu.

SCÈNE IV.

JOCASTE, ŒDIPE, SUITE [261].

ŒDIPE.

Madame, quand des Dieux la réponse funeste,

De peur d'un parricide et de peur d'un inceste,990

Sur le mont Cythéron fit exposer ce fils

Pour qui tant de forfaits avoient été prédits,

Sûtes-vous faire choix d'un ministre fidèle?

JOCASTE.

Aucun pour le feu Roi n'a montré plus de zèle,

Et quand par des voleurs il fut assassiné,995

177

Ce digne favori l'avoit accompagné.

Par lui seul on a su cette noire aventure;

On le trouva percé d'une large blessure,

Si baigné dans son sang, et si près de mourir,

Qu'il fallut une année et plus pour l'en guérir. 1000

ŒDIPE.

Est-il mort?

JOCASTE.

Non, Seigneur: la perte de son maître

Fut cause qu'en la cour il cessa de paroître;

Mais il respire encore, assez vieil et cassé;

Et Mégare, sa fille, est auprès de Dircé.

ŒDIPE.

Où fait-il sa demeure?

JOCASTE.

Au pied de cette roche 1005

Que de ces tristes murs nous voyons la plus proche.

ŒDIPE.

Tâchez de lui parler.

JOCASTE.

J'y vais tout de ce pas.

Qu'on me prépare un char pour aller chez Phorbas [262].

Son dégoût de la cour pourroit sur un message

S'excuser par caprice et prétexter son âge. 1010

Dans une heure au plus tard je saurai vous revoir.

Mais que dois-je lui dire, et qu'en faut-il savoir?

178

ŒDIPE.

Un bruit court depuis peu qu'il vous a mal servie,

Que ce fils qu'on croit mort est encor plein de vie.

L'oracle de Laïus par là devient douteux, 1015

Et tout ce qu'il a dit peut s'étendre sur deux.

JOCASTE.

Seigneur, ou sur ce bruit je suis fort abusée,

Ou ce n'est qu'un effet de l'amour de Thésée:

Pour sauver ce qu'il aime et vous embarrasser,

Jusques à votre oreille il l'aura fait passer;1020

Mais Phorbas aisément convaincra d'imposture

Quiconque ose à sa foi faire une telle injure.

ŒDIPE.

L'innocence de l'âge aura pu l'émouvoir.

JOCASTE.

Je l'ai toujours connu ferme dans son devoir;

Mais si déjà ce bruit vous met en jalousie, 1025

Vous pouvez consulter le devin Tirésie [263],

Publier sa réponse, et traiter d'imposteur

De cette illusion le téméraire auteur.

ŒDIPE.

Je viens de le quitter, et de là vient ce trouble

Qu'en mon cœur alarmé chaque moment redouble. 1030

179

«Ce prince, m'a-t-il dit, respire en votre cour:

Vous pourrez le connoître avant la fin du jour;

Mais il pourra vous perdre en se faisant connoître.

Puisse-t-il ignorer quel sang lui donne l'être!»

Voilà ce qu'il m'a dit d'un ton si plein d'effroi, 1035

Qu'il l'a fait rejaillir [264] jusqu'en l'âme d'un roi.

Ce fils, qui devoit être inceste et parricide,

Doit avoir un cœur lâche, un courage perfide;

Et par un sentiment facile à deviner,

Il ne se cache ici que pour m'assassiner: 1040

C'est par là qu'il aspire à devenir monarque,

Et vous le connoîtrez bientôt à cette marque.

Quoi qu'il en soit, Madame, allez trouver Phorbas:

Tirez-en, s'il se peut, les clartés qu'on n'a pas.

Tâchez en même temps de voir aussi Thésée: 1045

Dites-lui qu'il peut faire une conquête aisée,

Qu'il ose pour Dircé, que je n'en verrai rien.

J'admire un changement si confus que le mien:

Tantôt dans leur hymen je croyois voir ma perte,

J'allois pour l'empêcher jusqu'à la force ouverte;1050

Et sans savoir pourquoi, je voudrois que tous deux

Fussent, loin de ma vue, au comble de leurs vœux,

Que les emportements d'une ardeur mutuelle

M'eussent débarrassé de son amant et d'elle.

Bien que de leur vertu rien ne me soit suspect,1055

Je ne sais quelle horreur me trouble à leur aspect;

Ma raison la repousse, et ne m'en peut défendre;

Moi-même en cet état je ne puis me comprendre;

Et l'énigme du Sphinx fut moins obscur [265] pour moi

Que le fond de mon cœur ne l'est dans cet effroi: 1060

Plus je le considère, et plus je m'en irrite.

180

Mais ce prince paroît, souffrez que je l'évite;

Et si vous vous sentez l'esprit moins interdit,

Agissez avec lui comme je vous ai dit.

SCÈNE V.

JOCASTE, THÉSÉE.

JOCASTE.

Prince, que faites-vous? quelle pitié craintive, 1065

Quel faux respect des Dieux tient votre flamme oisive?

Avez-vous oublié comme il faut secourir?

THÉSÉE.

Dircé n'est plus, Madame, en état de périr:

Le ciel vous rend un fils, et ce n'est qu'à ce prince

Qu'est dû le triste honneur de sauver sa province.1070

JOCASTE.

C'est trop vous assurer sur l'éclat d'un faux bruit.

THÉSÉE.

C'est une vérité dont je suis mieux instruit.

JOCASTE.

Vous le connoissez donc?

THÉSÉE.

A l'égal de moi-même.

JOCASTE.

De quand?

THÉSÉE.

De ce moment.

JOCASTE.

Et vous l'aimez?

THÉSÉE.

Je l'aime

Jusqu'à mourir du coup dont il sera percé. 1075

181

JOCASTE.

Mais cette amitié cède à l'amour de Dircé?

THÉSÉE.

Hélas! cette princesse à mes desirs si chère

En un fidèle amant trouve un malheureux frère,

Qui mourroit de douleur d'avoir changé de sort,

N'étoit le prompt secours d'une plus digne mort,1080

Et qu'assez tôt connu pour mourir au lieu d'elle

Ce frère malheureux meurt en amant fidèle.

JOCASTE.

Quoi? vous seriez mon fils [266]?

THÉSÉE.

Et celui de Laïus.

JOCASTE.

Qui vous a pu le dire?

THÉSÉE.

Un témoin qui n'est plus.

Phædime, qu'à mes yeux vient de ravir la peste:1085

Non qu'il m'en ait donné la preuve manifeste;

Mais Phorbas, ce vieillard qui m'exposa jadis,

Répondra mieux que lui de ce que je vous dis,

Et vous éclaircira touchant une aventure

Dont je n'ai pu tirer qu'une lumière obscure.1090

Ce peu qu'en ont pour moi les soupirs d'un mourant

Du grand droit de régner seroit mauvais garant.

Mais ne permettez pas que le Roi me soupçonne,

Comme si ma naissance ébranloit sa couronne,

Quelque honneur, quelques droits qu'elle ait pu m'acquérir,

Je ne viens disputer que celui de mourir.

JOCASTE.

Je ne sais si Phorbas avouera votre histoire;

Mais qu'il l'avoue ou non, j'aurai peine à vous croire.

182

Avec votre mourant Tirésie est d'accord,

A ce que dit le Roi, que mon fils n'est point mort. 1100

C'est déjà quelque chose; et toutefois mon âme

Aime à tenir suspecte une si belle flamme.

Je ne sens point pour vous l'émotion du sang,

Je vous trouve en mon cœur toujours en même rang [267];

J'ai peine à voir un fils où j'ai cru voir un gendre;1105

La nature avec vous refuse de s'entendre,

Et me dit en secret, sur votre emportement,

Qu'il a bien peu d'un frère, et beaucoup d'un amant;

Qu'un frère a pour des sœurs une ardeur plus remise,

A moins que sous ce titre un amant se déguise,1110

Et qu'il cherche en mourant la gloire et la douceur

D'arracher à la mort ce qu'il nomme sa sœur.

THÉSÉE.

Que vous connoissez mal ce que peut la nature!

Quand d'un parfait amour elle a pris la teinture,

Et que le désespoir d'un illustre projet1115

Se joint aux déplaisirs d'en voir périr l'objet,

Il est doux de mourir pour une sœur si chère.

Je l'aimois en amant, je l'aime encore en frère;

C'est sous un autre nom le même empressement:

Je ne l'aime pas moins, mais je l'aime autrement.1120

L'ardeur sur la vertu fortement établie

Par ces retours du sang ne peut être affoiblie;

Et ce sang qui prêtoit sa tendresse à l'amour

A droit d'en emprunter les forces à son tour.

JOCASTE.

Eh bien! soyez mon fils, puisque vous voulez l'être;1125

Mais donnez-moi la marque où je le dois connoître.

Vous n'êtes point ce fils, si vous n'êtes méchant:

Le ciel sur sa naissance imprima ce penchant;

183

J'en vois quelque partie en ce desir inceste;

Mais pour ne plus douter, vous chargez-vous du reste?

Êtes-vous l'assassin et d'un père et d'un roi?

THÉSÉE.

Ah! Madame, ce mot me fait pâlir d'effroi.

JOCASTE.

C'étoit là de mon fils la noire destinée;

Sa vie à ces forfaits par le ciel condamnée

N'a pu se dégager de cet astre ennemi, 1135

Ni de son ascendant s'échapper à demi.

Si ce fils vit encore, il a tué son père:

C'en est l'indubitable et le seul caractère;

Et le ciel, qui prit soin de nous en avertir,

L'a dit trop hautement pour se voir démentir. 1140

Sa mort seule pouvoit le dérober au crime.

Prince, renoncez donc à toute votre estime:

Dites que vos vertus sont crimes déguisés;

Recevez tout le sort que vous vous imposez;

Et pour remplir un nom dont vous êtes avide, 1145

Acceptez ceux d'inceste et de fils parricide.

J'en croirai ces témoins que le ciel m'a prescrits,

Et ne vous puis donner mon aveu qu'à ce prix.

THÉSÉE.

Quoi? la nécessité des vertus et des vices [268]

D'un astre impérieux doit suivre les caprices,1150

Et Delphes, malgré nous, conduit nos actions [269]

Au plus bizarre effet de ses prédictions?

L'âme est donc toute esclave: une loi souveraine

184

Vers le bien ou le mal incessamment l'entraîne;

Et nous ne recevons ni crainte ni desir1155

De cette liberté qui n'a rien à choisir,

Attachés sans relâche à cet ordre sublime,

Vertueux sans mérite, et vicieux sans crime.

Qu'on massacre les rois, qu'on brise les autels,

C'est la faute des Dieux, et non pas des mortels.1160

De toute la vertu sur la terre épandue,

Tout le prix à ces dieux, toute la gloire est due;

Ils agissent en nous quand nous pensons agir;

Alors qu'on délibère on ne fait qu'obéir;

Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite,1165

Que suivant que d'en haut leur bras la précipite.

D'un tel aveuglement daignez me dispenser.

Le ciel, juste à punir, juste à récompenser,

Pour rendre aux actions leur peine ou leur salaire,

Doit nous offrir son aide, et puis nous laisser faire.1170

N'enfonçons toutefois ni votre œil ni le mien

Dans ce profond abîme où nous ne voyons rien:

Delphes a pu vous faire une fausse réponse;

L'argent put inspirer la voix qui les prononce;

Cet organe des Dieux put se laisser gagner1175

A ceux que ma naissance éloignoit de régner;

Et par tous les climats on n'a que trop d'exemples

Qu'il est ainsi qu'ailleurs des méchants dans les temples.

Du moins puis-je assurer que dans tous mes combats

Je n'ai jamais souffert de seconds que mon bras;1180

Que je n'ai jamais vu ces lieux de la Phocide

Où fut par des brigands commis ce parricide;

Que la fatalité des plus pressants malheurs

Ne m'auroit pu réduire à suivre des voleurs;

Que j'en ai trop puni pour en croître le nombre....1185

JOCASTE.

Mais Laïus a parlé, vous en avez vu l'ombre:

185

De l'oracle avec elle on voit tant de rapport,

Qu'on ne peut qu'à ce fils en imputer la mort;

Et c'est le dire assez qu'ordonner qu'on efface

Un grand crime impuni par le sang de sa race.1190

Attendons toutefois ce qu'en dira Phorbas:

Autre que lui n'a vu ce malheureux trépas;

Et de ce témoin seul dépend la connoissance

Et de ce parricide et de votre naissance.

Si vous êtes coupable, évitez-en les yeux;1195

Et de peur d'en rougir, prenez d'autres aïeux.

THÉSÉE.

Je le verrai, Madame, et sans inquiétude.

Ma naissance confuse a quelque incertitude;

Mais pour ce parricide, il est plus que certain

Que ce ne fut jamais un crime de ma main. 1200

FIN DU TROISIÈME ACTE.

186

ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

THÉSÉE, DIRCÉ, MÉGARE.

DIRCÉ.

Oui, déjà sur ce bruit l'amour m'avoit flattée:

Mon âme avec plaisir s'étoit inquiétée;

Et ce jaloux honneur qui ne consentoit pas

Qu'un frère me ravît un glorieux trépas,

Après cette douceur fièrement refusée,1205

Ne me refusoit point de vivre pour Thésée,

Et laissoit doucement corrompre sa fierté

A l'espoir renaissant de ma perplexité.

Mais si je vois en vous ce déplorable frère,

Quelle faveur du ciel voulez-vous que j'espère,1210

S'il n'est pas en sa main de m'arrêter au jour

Sans faire soulever et l'honneur et l'amour?

S'il dédaigne mon sang, il accepte le vôtre;

Et si quelque miracle épargne l'un et l'autre,

Pourra-t-il détacher de mon sort le plus doux1215

L'amertume de vivre, et n'être point à vous?

THÉSÉE.

Le ciel choisit souvent de secrètes conduites

Qu'on ne peut démêler qu'après de longues suites;

Et de mon sort douteux l'obscur événement

Ne défend pas l'espoir d'un second changement.1220

Je chéris ce premier qui vous est salutaire.

Je ne puis en amant ce que je puis en frère;

187

J'en garderai le nom tant qu'il faudra mourir;

Mais si jamais d'ailleurs on peut vous secourir,

Peut-être que le ciel me faisant mieux connoître,1225

Sitôt que vous vivrez, je cesserai de l'être;

Car je n'aspire point à calmer son courroux,

Et ne veux ni mourir ni vivre que pour vous.

DIRCÉ.

Cet amour mal éteint sied mal au cœur d'un frère:

Où le sang doit parler, c'est à lui de se taire;1230

Et sitôt que sans crime il ne peut plus durer,

Pour ses feux les plus vifs il est temps d'expirer.

THÉSÉE.

Laissez-lui conserver ces ardeurs empressées

Qui vous faisoient l'objet de toutes mes pensées.

J'ai mêmes yeux encore, et vous mêmes appas:1235

Si mon sort est douteux, mon souhait ne l'est pas.

Mon cœur n'écoute point ce que le sang veut dire:

C'est d'amour qu'il gémit, c'est d'amour qu'il soupire

Et pour pouvoir sans crime en goûter la douceur,

Il se révolte exprès contre le nom de sœur.1240

De mes plus chers desirs ce partisan sincère

En faveur de l'amant tyrannise le frère,

Et partage à tous deux le digne empressement

De mourir comme frère et vivre comme amant.

DIRCÉ.

O du sang de Laïus preuves trop manifestes!1245

Le ciel, vous destinant à des flammes incestes,

A su de votre esprit déraciner l'horreur

Que doit faire à l'amour le sacré nom de sœur;

Mais si sa flamme y garde une place usurpée,

Dircé dans votre erreur n'est point enveloppée:1250

Elle se défend mieux de ce trouble intestin,

Et si c'est votre sort, ce n'est pas son destin.

Non qu'enfin sa vertu vous regarde en coupable:

188

Puisque le ciel vous force, il vous rend excusable;

Et l'amour pour les sens est un si doux poison,1255

Qu'on ne peut pas toujours écouter la raison.

Moi-même en qui l'honneur n'accepte aucune grâce,

J'aime en ce douteux sort tout ce qui m'embarrasse,

Je ne sais quoi m'y plaît qui n'ose s'exprimer,

Et ce confus mélange a de quoi me charmer.1260

Je n'aime plus qu'en sœur, et malgré moi j'espère.

Ah! Prince, s'il se peut, ne soyez point mon frère,

Et laissez-moi mourir avec les sentiments

Que la gloire permet aux illustres amants.

THÉSÉE.

Je vous ai déjà dit, Princesse, que peut-être,1265

Sitôt que vous vivrez, je cesserai de l'être:

Faut-il que je m'explique? et toute votre ardeur

Ne peut-elle sans moi lire au fond de mon cœur?

Puisqu'il est tout à vous, pénétrez-y, Madame:

Vous verrez que sans crime il conserve sa flamme.1270

Si je suis descendu jusqu'à vous abuser,

Un juste désespoir m'auroit fait plus oser;

Et l'amour, pour défendre une si chère vie,

Peut faire vanité d'un peu de tromperie.

J'en ai tiré ce fruit, que ce nom décevant1275

A fait connoître ici que ce prince est vivant.

Phorbas l'a confessé; Tirésie a lui-même

Appuyé de sa voix cet heureux stratagème:

C'est par lui qu'on a su qu'il respire en ces lieux.

Souffrez donc qu'un moment je trompe encor leurs yeux;

Et puisque dans ce jour ce frère doit paroître,

Jusqu'à ce qu'on l'ait vu permettez-moi de l'être.

DIRCÉ.

Je pardonne un abus que l'amour a formé,

Et rien ne peut déplaire alors qu'on est aimé.

Mais hasardiez-vous tant sans aucune lumière?1285

189

THÉSÉE.

Mégare m'avoit dit le secret de son père;

Il m'a valu l'honneur de m'exposer pour tous;

Mais je n'en abusois que pour mourir pour vous.

Le succès a passé cette triste espérance:

Ma flamme en vos périls ne voit plus d'apparence.1290

Si l'on peut à l'oracle ajouter quelque foi,

Ce fils a de sa main versé le sang du Roi;

Et son ombre, en parlant de punir un grand crime,

Dit assez que c'est lui qu'elle veut pour victime.

DIRCÉ.

Prince, quoi qu'il en soit, n'empêchez plus ma mort.

Si par le sacrifice on n'éclaircit mon sort.

La Reine, qui paroît, fait que je me retire:

Sachant ce que je sais, j'aurois peur d'en trop dire;

Et comme enfin ma gloire a d'autres intérêts,

Vous saurez mieux sans moi ménager vos secrets:1300

Mais puisque vous voulez que mon esprit revive,

Ne tenez pas longtemps la vérité captive.

SCÈNE II.

JOCASTE, THÉSÉE, NÉRINE.

JOCASTE.

Prince, j'ai vu Phorbas; et tout ce qu'il m'a dit

A ce que vous croyez peut donner du crédit.

Un passant inconnu, touché de cette enfance1305

Dont un astre envieux condamnoit la naissance,

Sur le mont Cythéron reçut de lui mon fils,

Sans qu'il lui demandât son nom ni son pays,

De crainte qu'à son tour il ne conçût l'envie

D'apprendre dans quel sang il conservoit la vie.1310

Il l'a revu depuis, et presque tous les ans,

190

Dans le temple d'Élide offrir quelques présents.

Ainsi chacun des deux connoît l'autre au visage,

Sans s'être l'un à l'autre expliqués davantage.

Il a bien su de lui que ce fils conservé1315

Respire encor le jour dans un rang élevé;

Mais je demande en vain qu'à mes yeux il le montre,

A moins que ce vieillard avec lui se rencontre.

Si Phædime après lui vous eut en son pouvoir,

De cet inconnu même il put vous recevoir,1320

Et voyant à Trézène une mère affligée

De la perte du fils qu'elle avoit eu d'Ægée,

Vous offrir en sa place, elle vous accepter.

Tout ce qui sur ce point pourroit faire douter,

C'est qu'il vous a souffert dans une flamme inceste,1325

Et n'a parlé de rien qu'en mourant de la peste.

Mais d'ailleurs Tirésie a dit que dans ce jour

Nous pourrons voir ce prince, et qu'il vit dans la cour [270];

Quelques moments après on vous a vu paroître:

Ainsi vous pouvez l'être, et pouvez ne pas l'être.1330

Passons outre. A Phorbas ajouteriez-vous foi?

S'il n'a pas vu mon fils, il vit la mort du Roi,

Il connoît l'assassin: voulez-vous qu'il vous voie?

THÉSÉE.

Je le verrai, Madame, et l'attends avec joie,

Sûr, comme je l'ai dit, qu'il n'est point de malheurs [271]

Qui m'eussent pu réduire à suivre des voleurs.

JOCASTE.

Ne vous assurez point sur cette conjecture,

Et souffrez qu'elle cède à la vérité pure.

Honteux qu'un homme seul eût triomphé de trois,

Qu'il en eût tué deux et mis l'autre aux abois,1340

191

Phorbas nous supposa ce qu'il nous en fit croire,

Et parla de brigands pour sauver quelque gloire.

Il me vient d'avouer sa foiblesse à genoux.

«D'un bras seul, m'a-t-il dit, partirent tous les coups;

Un bras seul à tous trois nous ferma le passage,1345

Et d'une seule main ce grand crime est l'ouvrage.»

THÉSÉE.

Le crime n'est pas grand s'il fut seul contre trois;

Mais jamais sans forfait on ne se prend aux rois;

Et fussent-ils cachés sous un habit champêtre,

Leur propre majesté les doit faire connoître.1350

L'assassin de Laïus est digne du trépas,

Bien que seul contre trois, il ne le connût pas.

Pour moi, je l'avouerai, que jamais ma vaillance

A mon bras contre trois n'a commis ma défense.

L'œil de votre Phorbas aura beau me chercher,1355

Jamais dans la Phocide on ne m'a vu marcher.

Qu'il vienne: à ses regards sans crainte je m'expose;

Et c'est un imposteur s'il vous dit autre chose.

JOCASTE.

Faites entrer Phorbas. Prince, pensez-y bien.

THÉSÉE.

S'il est homme d'honneur, je n'en dois craindre rien.

JOCASTE.

Vous voudrez, mais trop tard, en éviter la vue.

THÉSÉE.

Qu'il vienne; il tarde trop, cette lenteur me tue;

Et si je le pouvois sans perdre le respect,

Je me plaindrois un peu de me voir trop suspect.

192

SCÈNE III.

JOCASTE, THÉSÉE, PHORBAS, NÉRINE.

JOCASTE.

Laissez-moi lui parler, et prêtez-nous silence.1365

Phorbas, envisagez ce prince en ma présence:

Le reconnoissez-vous [272]?

PHORBAS.

Je crois vous avoir dit

Que je ne l'ai point vu depuis qu'on le perdit,

Madame: un si long temps laisse mal reconnoître

Un prince qui pour lors ne faisoit que de naître;1370

Et si je vois en lui l'effet de mon secours,

Je n'y puis voir les traits d'un enfant de deux jours.

JOCASTE.

Je sais, ainsi que vous, que les traits de l'enfance

N'ont avec ceux d'un homme aucune ressemblance;

Mais comme ce héros, s'il est sorti de moi,1375

Doit avoir de sa main versé le sang du Roi,

Seize ans n'ont pas changé tellement son visage

Que vous n'en conserviez quelque imparfaite image.

PHORBAS.

Hélas! j'en garde encor si bien le souvenir,

Que je l'aurai présent durant tout l'avenir.1380

Si pour connoître un fils il vous faut cette marque,

Ce prince n'est point né de notre grand monarque.

Mais désabusez-vous, et sachez que sa mort

Ne fut jamais d'un fils le parricide effort.

JOCASTE.

Et de qui donc, Phorbas? Avez-vous connoissance1385

193

Du nom du meurtrier? Savez-vous sa naissance?

PHORBAS.

Et de plus sa demeure et son rang. Est-ce assez?

JOCASTE.

Je saurai le punir si vous le connoissez.

Pourrez-vous le convaincre?

PHORBAS.

Et par sa propre bouche.

JOCASTE.

A nos yeux?

PHORBAS.

A vos yeux. Mais peut-être il vous touche;

Peut-être y prendrez-vous un peu trop d'intérêt,

Pour m'en croire aisément quand j'aurai dit qui c'est.

THÉSÉE.

Ne nous déguisez rien, parlez en assurance,

Que le fils de Laïus en hâte la vengeance.

JOCASTE.

Il n'est pas assuré, Prince, que ce soit vous,1395

Comme il l'est que Laïus fut jadis mon époux;

Et d'ailleurs si le ciel vous choisit pour victime,

Vous me devez laisser à punir ce grand crime.

THÉSÉE.

Avant que de mourir, un fils peut le venger.

PHORBAS.

Si vous l'êtes ou non, je ne le puis juger;1400

Mais je sais que Thésée est si digne de l'être,

Qu'au seul nom qu'il en prend je l'accepte pour maître.

Seigneur, vengez un père, ou ne soutenez plus

Que nous voyons en vous le vrai sang de Laïus.

JOCASTE.

Phorbas, nommez ce traître, et nous tirez de doute;

Et j'atteste à vos yeux le ciel, qui nous écoute,

Que pour cet assassin il n'est point de tourments

194

Qui puissent satisfaire à mes ressentiments.

PHORBAS.

Mais si je vous nommois quelque personne chère,

Æmon votre neveu, Créon votre seul frère,1410

Ou le prince Lycus [273], ou le Roi votre époux,

Me pourriez-vous en croire, ou garder ce courroux?

JOCASTE.

De ceux que vous nommez je sais trop l'innocence.

PHORBAS.

Peut-être qu'un des quatre a fait plus qu'il ne pense;

Et j'ai lieu de juger qu'un trop cuisant ennui....1415

JOCASTE.

Voici le Roi qui vient: dites tout devant lui.

SCÈNE IV.

ŒDIPE, JOCASTE, THÉSÉE, PHORBAS, SUITE.

ŒDIPE.

Si vous trouvez un fils dans le prince Thésée,

Mon âme en son effroi s'étoit bien abusée:

Il ne choisira point de chemin criminel,

Quand il voudra rentrer au trône paternel,1420

Madame; et ce sera du moins à force ouverte

Qu'un si vaillant guerrier entreprendra ma perte.

Mais dessus ce vieillard plus je porte les yeux,

Plus je crois l'avoir vu jadis en d'autres lieux:

Ses rides me font peine à le bien reconnoître.1425

Ne m'as-tu jamais vu?

PHORBAS.

Seigneur, cela peut être.

ŒDIPE.

Il y pourroit avoir entre quinze et vingt ans.

195

PHORBAS.

J'ai de confus rapports d'environ même temps.

ŒDIPE.

Environ ce temps-là fis-tu quelque voyage?

PHORBAS.

Oui, Seigneur, en Phocide; et là, dans un passage....

ŒDIPE.

Ah! je te reconnois, ou je suis fort trompé:

C'est un de mes brigands à la mort échappé,

Madame, et vous pouvez lui choisir des supplices;

S'il n'a tué Laïus, il fut un des complices.

JOCASTE.

C'est un de vos brigands! Ah! que me dites-vous?1435

ŒDIPE.

Je le laissai pour mort, et tout percé de coups.

PHORBAS.

Quoi? vous m'auriez blessé? moi, Seigneur?

ŒDIPE.

Oui, perfide:

Tu fis, pour ton malheur, ma rencontre en Phocide,

Et tu fus un des trois que je sus arrêter

Dans ce passage étroit qu'il fallut disputer;1440

Tu marchois le troisième: en faut-il davantage?

PHORBAS.

Si de mes compagnons vous peigniez le visage,

Je n'aurois rien à dire, et ne pourrois nier.

ŒDIPE.

Seize ans, à ton avis, m'ont fait les oublier!

Ne le présume pas: une action si belle1445

En laisse au fond de l'âme une idée immortelle;

Et si dans un combat on ne perd point de temps

A bien examiner les traits des combattants,

Après que celui-ci m'eut tout couvert de gloire,

Je sus tout à loisir contempler ma victoire.1450

Mais tu nieras encore, et n'y connoîtras rien.

196

PHORBAS.

Je serai convaincu, si vous les peignez bien:

Les deux que je suivis sont connus de la Reine.

ŒDIPE.

Madame, jugez donc si sa défense est vaine.

Le premier de ces trois que mon bras sut punir1455

A peine méritoit un léger souvenir:

Petit de taille, noir, le regard un peu louche,

Le front cicatrisé, la mine assez farouche;

Mais homme, à dire vrai, de si peu de vertu,

Que dès le premier coup je le vis abattu.1460

Le second, je l'avoue, avoit un grand courage,

Bien qu'il parût déjà dans le penchant de l'âge:

Le front assez ouvert, l'œil perçant, le teint frais

(On en peut voir en moi la taille et quelques traits);

Chauve sur le devant, mêlé sur le derrière,1465

Le port majestueux, et la démarche fière.

Il se défendit bien, et me blessa deux fois;

Et tout mon cœur s'émut de le voir aux abois.

Vous pâlissez, Madame!

JOCASTE.

Ah! Seigneur, puis-je apprendre

Que vous ayez tué Laïus après Nicandre,1470

Que vous ayez blessé Phorbas de votre main,

Sans en frémir d'horreur, sans en pâlir soudain?

ŒDIPE.

Quoi? c'est là ce Phorbas qui vit tuer son maître?

JOCASTE.

Vos yeux, après seize ans, l'ont trop su reconnoître;

Et ses deux compagnons que vous avez dépeints1475

De Nicandre et du Roi portent les traits empreints.

ŒDIPE.

Mais ce furent brigands, dont le bras [274]....

197

JOCASTE.

C'est un conte

Dont Phorbas au retour voulut cacher sa honte.

Une main seule, hélas! fit ces funestes coups,

Et par votre rapport, ils partirent de vous.1480

PHORBAS.

J'en fus presque sans vie un peu plus d'une année.

Avant ma guérison on vit votre hyménée.

Je guéris; et mon cœur, en secret mutiné

De connoître quel roi vous nous aviez donné,

S'imposa cet exil dans un séjour champêtre,1485

Attendant que le ciel me fît un autre maître.

THÉSÉE.

Seigneur, je suis le frère ou l'amant de Dircé;

Et son père ou le mien, de votre main percé....

ŒDIPE.

Prince, je vous entends, il faut venger ce père,

Et ma perte à l'État semble être nécessaire,1490

Puisque de nos malheurs la fin ne se peut voir,

Si le sang de Laïus ne remplit son devoir.

C'est ce que Tirésie avoit voulu me dire.

Mais ce reste du jour souffrez que je respire:

Le plus sévère honneur ne saurait murmurer1495

De ce peu de moments que j'ose différer;

Et ce coup surprenant permet à votre haine

De faire cette grâce aux larmes de la Reine.

THÉSÉE.

Nous nous verrons demain, Seigneur, et résoudrons....

ŒDIPE.

Quand il en sera temps, Prince, nous répondrons;1500

Et s'il faut, après tout, qu'un grand crime s'efface

Par le sang que Laïus a transmis à sa race,

Peut-être aurez vous peine à reprendre son rang,

Qu'il ne vous ait coûté quelque peu de ce sang.

198

THÉSÉE.

Demain chacun de nous fera sa destinée.1505

SCÈNE V.

ŒDIPE, JOCASTE, SUITE.

JOCASTE.

Que de maux nous promet cette triste journée!

J'y dois voir ou ma fille ou mon fils s'immoler,

Tout le sang de ce fils de votre main couler,

Ou de la sienne enfin le vôtre se répandre;

Et ce qu'oracle aucun n'a fait encore attendre,1510

Rien ne m'affranchira de voir sans cesse en vous,

Sans cesse en un mari, l'assassin d'un époux.

Puis-je plaindre à ce mort la lumière ravie,

Sans haïr le vivant, sans détester ma vie?

Puis-je de ce vivant plaindre l'aveugle sort,1515

Sans détester ma vie et sans trahir le mort?

ŒDIPE.

Madame, votre haine est pour moi légitime;

Et cet aveugle sort m'a fait vers vous un crime,

Dont ce prince demain me punira pour vous,

Ou mon bras vengera ce fils et cet époux;1520

Et m'offrant pour victime à votre inquiétude,

Il vous affranchira de toute ingratitude.

Alors sans balancer vous plaindrez tous les deux,

Vous verrez sans rougir alors vos derniers feux,

Et permettrez sans honte à vos douleurs pressantes1525

Pour Laïus et pour moi des larmes innocentes.

JOCASTE.

Ah! Seigneur, quelque bras qui puisse vous punir,

Il n'effacera rien dedans mon souvenir:

Je vous verrai toujours, sa couronne à la tête,

199

De sa place en mon lit faire votre conquête;1530

Je me verrai toujours vous placer en son rang,

Et baiser votre main fumante de son sang.

Mon ombre même un jour dans les royaumes sombres

Ne recevra des Dieux pour bourreaux que vos ombres;

Et sa confusion l'offrant à toutes deux,1535

Elle aura pour tourments tout ce qui fit mes feux.

Oracles décevants, qu'osiez-vous me prédire?

Si sur notre avenir vos dieux ont quelque empire,

Quelle indigne pitié divise leur courroux?

Ce qu'elle épargne au fils retombe sur l'époux;1540

Et comme si leur haine, impuissante ou timide,

N'osoit le faire ensemble inceste et parricide,

Elle partage à deux un sort si peu commun,

Afin de me donner deux coupables pour un.

ŒDIPE.

O partage inégal de ce courroux céleste!1545

Je suis le parricide, et ce fils est l'inceste.

Mais mon crime est entier, et le sien imparfait;

Le sien n'est qu'en desirs, et le mien en effet.

Ainsi, quelques raisons qui puissent me défendre,

La veuve de Laïus ne sauroit les entendre;1550

Et les plus beaux exploits passent pour trahisons,

Alors qu'il faut du sang, et non pas des raisons.

JOCASTE.

Ah! je n'en vois que trop qui me déchirent l'âme.

La veuve de Laïus est toujours votre femme,

Et n'oppose que trop, pour vous justifier,1555

A la moitié du mort celle du meurtrier.

Pour toute autre que moi votre erreur est sans crime,

Toute autre admireroit votre bras magnanime,

Et toute autre, réduite à punir votre erreur,

La puniroit du moins sans trouble et sans horreur.1560

Mais, hélas! mon devoir aux deux partis m'attache:

200

Nul espoir d'aucun d'eux, nul effort ne m'arrache;

Et je trouve toujours dans mon esprit confus

Et tout ce que je suis et tout ce que je fus.

Je vous dois de l'amour, je vous dois de la haine:1565

L'un et l'autre me plaît, l'un et l'autre me gêne;

Et mon cœur, qui doit tout, et ne voit rien permis,

Souffre tout à la fois deux tyrans ennemis.

La haine auroit l'appui d'un serment qui me lie;

Mais je le romps exprès pour en être punie;1570

Et pour finir des maux qu'on ne peut soulager,

J'aime à donner aux Dieux un parjure à venger.

C'est votre foudre, ô ciel, qu'à mon secours j'appelle:

Œdipe est innocent, je me fais criminelle;

Par un juste supplice osez me désunir1575

De la nécessité d'aimer et de punir.

ŒDIPE.

Quoi? vous ne voyez pas que sa fausse justice

Ne sait plus ce que c'est que d'un juste supplice,

Et que par un désordre à confondre nos sens

Son injuste rigueur n'en veut qu'aux innocents?1580

Après avoir choisi ma main pour ce grand crime,

C'est le sang de Laïus qu'il choisit pour victime,

Et le bizarre éclat de son discernement

Sépare le forfait d'avec le châtiment.

C'est un sujet nouveau d'une haine implacable,1585

De voir sur votre sang la peine du coupable;

Et les Dieux vous en font une éternelle loi,

S'ils punissent en lui ce qu'ils ont fait par moi.

Voyez comme les fils de Jocaste et d'Œdipe

D'une si juste haine ont tous deux le principe:1590

A voir leurs actions, à voir leur entretien,

L'un n'est que votre sang, l'autre n'est que le mien,

Et leur antipathie inspire à leur colère

Des préludes secrets de ce qu'il vous faut faire.

201

JOCASTE.

Pourrez-vous me haïr jusqu'à cette rigueur1595

De souhaiter pour vous même haine en mon cœur?

ŒDIPE.

Toujours de vos vertus j'adorerai les charmes,

Pour ne haïr qu'en moi la source de vos larmes.

JOCASTE.

Et je me forcerai toujours à vous blâmer,

Pour ne haïr qu'en moi ce qui vous fit m'aimer.1600

Mais finissons, de grâce, un discours qui me tue:

L'assassin de Laïus doit me blesser la vue;

Et malgré ce courroux par sa mort allumé,

Je sens qu'Œdipe enfin sera toujours aimé.

ŒDIPE.

Que fera cet amour?

JOCASTE.

Ce qu'il doit à la haine.1605

ŒDIPE.

Qu'osera ce devoir?

JOCASTE.

Croître toujours ma peine.

ŒDIPE.

Faudra-t-il pour jamais me bannir de vos yeux?

JOCASTE.

Peut-être que demain nous le saurons des Dieux.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

202

ACTE V.


SCÈNE PREMIÈRE.

ŒDIPE, DYMAS.

DYMAS.

Seigneur, il est trop vrai que le peuple murmure,

Qu'il rejette sur vous sa funeste aventure,1610

Et que de tous côtés on n'entend que mutins

Qui vous nomment l'auteur de leurs mauvais destins.

D'un devin suborné les infâmes prestiges

De l'ombre, disent-ils, ont fait tous les prodiges:

L'or mouvoit ce fantôme; et pour perdre Dircé,1615

Vos présents lui dictoient ce qu'il a prononcé:

Tant ils conçoivent mal qu'un si grand roi consente

A venger son trépas sur sa race innocente,

Qu'il assure son sceptre, aux dépens de son sang,

A ce bras impuni qui lui perça le flanc,1620

Et que par cet injuste et cruel sacrifice,

Lui-même de sa mort il se fasse justice!

ŒDIPE.

Ils ont quelque raison de tenir pour suspect

Tout ce qui s'est montré tantôt à leur aspect;

Et je n'ose blâmer cette horreur que leur donne1625

L'assassin de leur roi qui porte sa couronne.

Moi-même, au fond du cœur, de même horreur frappé,

Je veux fuir le remords de son trône occupé;

Et je dois cette grâce à l'amour de la Reine,

D'épargner ma présence aux devoirs de sa haine,1630

203

Puisque de notre hymen les liens mal tissus

Par ces mêmes devoirs semblent être rompus.

Je vais donc à Corinthe [275] achever mon supplice.

Mais ce n'est pas au peuple à se faire justice:

L'ordre que tient le ciel à lui choisir des rois1635

Ne lui permet jamais d'examiner son choix;

Et le devoir aveugle y doit toujours souscrire,

Jusqu'à ce que d'en haut on veuille s'en dédire.

Pour chercher mon repos, je veux bien me bannir;

Mais s'il me bannissoit, je saurois l'en punir;1640

Ou si je succombois sous sa troupe mutine,

Je saurois l'accabler du moins sous ma ruine.

DYMAS.

Seigneur, jusques ici ses plus grands déplaisirs

Pour armes contre vous n'ont pris que des soupirs;

Et cet abattement que lui cause la peste1645

Ne souffre à son murmure aucun dessein funeste.

Mais il faut redouter que Thésée et Dircé

N'osent pousser plus loin ce qu'il a commencé.

Phorbas même est à craindre, et pourroit le réduire

Jusqu'à se vouloir mettre en état de vous nuire.1650

ŒDIPE.

Thésée a trop de cœur pour une trahison;

Et d'ailleurs j'ai promis de lui faire raison.

Pour Dircé, son orgueil dédaignera sans doute

L'appui tumultueux que ton zèle redoute.

Phorbas est plus à craindre, étant moins généreux;1655

Mais il nous est aisé de nous assurer d'eux.

Fais-les venir tous trois, que je lise en leur âme

S'il prêteroient la main à quelque sourde trame.

Commence par Phorbas: je saurai démêler

Quels desseins....

204

PAGE [276].

Un vieillard demande à vous parler.

Il se dit de Corinthe, et presse.

ŒDIPE.

Il vient me faire

Le funeste rapport du trépas de mon père:

Préparons nos soupirs à ce triste récit.

Qu'il entre.... Cependant fais ce que je t'ai dit.

SCÈNE II.

ŒDIPE, IPHICRATE, SUITE.

ŒDIPE.

Eh bien! Polybe est mort [277]?

IPHICRATE.

Oui, Seigneur.

ŒDIPE.

Mais vous-même

Venir me consoler de ce malheur suprême!

Vous qui, chef du conseil, devriez maintenant,

Attendant mon retour, être mon lieutenant!

Vous, à qui tant de soins d'élever mon enfance

Ont acquis justement toute ma confiance!1670

Ce voyage me trouble autant qu'il me surprend.

IPHICRATE.

Le roi Polybe est mort; ce malheur est bien grand;

Mais comme enfin, Seigneur, il est suivi d'un pire,

Pour l'apprendre de moi faites qu'on se retire.

(Œdipe fait un signe de tête à sa suite, qui l'oblige à se retirer.)

205

ŒDIPE.

Ce jour est donc pour moi le grand jour des malheurs,

Puisque vous apportez un comble à mes douleurs.

J'ai tué le feu Roi jadis sans le connoître;

Son fils, qu'on croyoit mort, vient ici de renaître;

Son peuple mutiné me voit avec horreur;

Sa veuve mon épouse en est dans la fureur.1680

Le chagrin accablant qui me dévore l'âme

Me fait abandonner et peuple, et sceptre, et femme,

Pour remettre à Corinthe un esprit éperdu;

Et par d'autres malheurs je m'y vois attendu!

IPHICRATE.

Seigneur, il faut ici faire tête à l'orage;1685

Il faut faire ici ferme et montrer du courage.

Le repos à Corinthe en effet seroit doux;

Mais il n'est plus de sceptre à Corinthe pour vous.

ŒDIPE.

Quoi? l'on s'est emparé de celui de mon père?

IPHICRATE.

Seigneur, on n'a rien fait que ce qu'on a dû faire;1690

Et votre amour en moi ne voit plus qu'un banni,

De son amour pour vous trop doucement puni.

ŒDIPE.

Quel énigme [278]!

IPHICRATE.

Apprenez avec quelle justice

Ce roi vous a dû rendre un si mauvais office:

Vous n'étiez point son fils.

ŒDIPE.

Dieux! qu'entends-je?

IPHICRATE.

A regret

Ses remords en mourant ont rompu le secret.

206

Il vous gardoit encore une amitié fort tendre;

Mais le compte qu'aux Dieux la mort force de rendre

A porté dans son cœur un si pressant effroi,

Qu'il a remis Corinthe aux mains de son vrai roi.1700

ŒDIPE.

Je ne suis point son fils! et qui suis-je, Iphicrate?

IPHICRATE.

Un enfant exposé, dont le mérite éclate,

Et de qui par pitié j'ai dérobé les jours

Aux ongles des lions, aux griffes des vautours.

ŒDIPE.

Et qui m'a fait passer pour le fils de ce prince?1705

IPHICRATE.

Le manque d'héritiers ébranloit sa province.

Les trois que lui donna le conjugal amour

Perdirent en naissant la lumière du jour;

Et la mort du dernier me fit prendre l'audace

De vous offrir au Roi, qui vous mit en sa place.1710

Ce que l'on se promit de ce fils supposé

Réunit sous ses lois son État divisé;

Mais comme cet abus finit avec sa vie,

Sa mort de mon supplice auroit été suivie,

S'il n'eût donné cet ordre à son dernier moment [279],1715

Qu'un juste et prompt exil fût mon seul châtiment.

ŒDIPE.

Ce revers seroit dur pour quelque âme commune;

Mais je me fis toujours maître de ma fortune;

Et puisqu'elle a repris l'avantage du sang,

Je ne dois plus qu'à moi tout ce que j'eus de rang.1720

Mais n'as-tu point appris de qui j'ai reçu l'être?

IPHICRATE.

Seigneur, je ne puis seul vous le faire connoître.

207

Vous fûtes exposé jadis par un Thébain,

Dont la compassion vous remit en ma main,

Et qui, sans m'éclaircir touchant votre naissance,1725

Me chargea seulement d'éloigner votre enfance.

J'en connois le visage, et l'ai revu souvent,

Sans nous être tous deux expliqués plus avant:

Je lui dis qu'en éclat j'avois mis votre vie,

Et lui cachai toujours mon nom et ma patrie,1730

De crainte, en les sachant, que son zèle indiscret

Ne vînt mal à propos troubler notre secret.

Mais comme de sa part il connoît mon visage,

Si je le trouve ici, nous saurons davantage.

ŒDIPE.

Je serois donc Thébain à ce compte?

IPHICRATE.

Oui, Seigneur.1735

ŒDIPE.

Je ne sais si je dois le tenir à bonheur:

Mon cœur, qui se soulève, en forme un noir augure

Sur l'éclaircissement de ma triste aventure.

Où me reçûtes-vous?

IPHICRATE.

Sur le mont Cythéron.

ŒDIPE.

Ah! que vous me frappez par ce funeste nom!1740

Le temps, le lieu, l'oracle, et l'âge de la Reine,

Tout semble concerté pour me mettre à la gêne.

Dieux! seroit-il possible? Approchez-vous, Phorbas.

208

SCÈNE III.

ŒDIPE, IPHICRATE, PHORBAS [280].

IPHICRATE.

Seigneur, voilà celui qui vous mit en mes bras;

Permettez qu'à vos yeux je montre un peu de joie.1745

Se peut-il faire, ami, qu'encor je te revoie?

PHORBAS.

Que j'ai lieu de bénir ton retour fortuné!

Qu'as-tu fait de l'enfant que je t'avois donné?

Le généreux Thésée a fait gloire de l'être;

Mais sa preuve est obscure, et tu dois le connoître.1750

Parle.

IPHICRATE.

Ce n'est point lui, mais il vit en ces lieux.

PHORBAS.

Nomme-le donc, de grâce.

IPHICRATE.

Il est devant tes yeux.

PHORBAS.

Je ne vois que le Roi.

IPHICRATE.

C'est lui-même.

PHORBAS.

Lui-même!

IPHICRATE.

Oui: le secret n'est plus d'une importance extrême;

Tout Corinthe le sait. Nomme-lui ses parents.1755

PHORBAS.

En fussions-nous tous trois à jamais ignorants!

209

IPHICRATE.

Seigneur, lui seul enfin peut dire qui vous êtes.

ŒDIPE.

Hélas! je le vois trop; et vos craintes secrètes,

Qui vous ont empêchés de vous entr'éclaircir,

Loin de tromper l'oracle, ont fait tout réussir.1760

Voyez où m'a plongé votre fausse prudence:

Vous cachiez ma retraite, il cachoit ma naissance;

Vos dangereux secrets, par un commun accord,

M'ont livré tout entier aux rigueurs de mon sort:

Ce sont eux qui m'ont fait l'assassin de mon père;1765

Ce sont eux qui m'ont fait le mari de ma mère.

D'une indigne pitié le fatal contre-temps

Confond dans mes vertus ces forfaits éclatants:

Elle fait voir en moi, par un mélange infâme,

Le frère de mes fils et le fils de ma femme.1770

Le ciel l'avoit prédit: vous avez achevé;

Et vous avez tout fait quand vous m'avez sauvé.

PHORBAS.

Oui, Seigneur, j'ai tout fait, sauvant votre personne:

M'en punissent les Dieux si je me le pardonne!

SCÈNE IV.

ŒDIPE, IPHICRATE.

ŒDIPE.

Que n'obéissois-tu, perfide, à mes parents,1775

Qui se faisoient pour moi d'équitables tyrans?

Que ne lui disois-tu ma naissance et l'oracle,

Afin qu'à mes destins il pût mettre un obstacle?

Car, Iphicrate, en vain j'accuserois ta foi:

Tu fus dans ces destins aveugle comme moi;1780

Et tu ne m'abusois que pour ceindre ma tête

210

D'un bandeau dont par là tu faisois ma conquête.

IPHICRATE.

Seigneur, comme Phorbas avoit mal obéi,

Que l'ordre de son roi par là se vit trahi,

Il avoit lieu de craindre, en me disant le reste,1785

Que son crime par moi devenu manifeste [281]....

ŒDIPE.

Cesse de l'excuser. Que m'importe, en effet,

S'il est coupable ou non de tout ce que j'ai fait?

En ai-je moins de trouble, ou moins d'horreur en l'âme?

SCÈNE V.

ŒDIPE, DIRCÉ, IPHICRATE.

ŒDIPE.

Votre frère est connu; le savez-vous, Madame?1790

DIRCÉ.

Oui, Seigneur, et Phorbas m'a tout dit en deux mots.

ŒDIPE.

Votre amour pour Thésée est dans un plein repos.

Vous n'appréhendez plus que le titre de frère

S'oppose à cette ardeur qui vous étoit si chère:

Cette assurance entière a de quoi vous ravir,1795

Ou plutôt votre haine a de quoi s'assouvir.

Quand le ciel de mon sort l'auroit faite l'arbitre,

Elle ne m'eût choisi rien de pis que ce titre.

DIRCÉ.

Ah! Seigneur, pour Æmon j'ai su mal obéir;

Mais je n'ai point été jusques à vous haïr.1800

La fierté de mon cœur, qui me traitoit de reine,

Vous cédoit en ces lieux la couronne sans peine;

211

Et cette ambition que me prêtoit l'amour

Ne cherchoit qu'à régner dans un autre séjour.

Cent fois de mon orgueil l'éclat le plus farouche1805

Aux termes odieux a refusé ma bouche:

Pour vous nommer tyran il falloit cent efforts;

Ce mot ne m'a jamais échappé sans remords.

D'un sang respectueux la puissance inconnue

A mes soulèvements mêloit la retenue;1810

Et cet usurpateur dont j'abhorrois la loi,

S'il m'eût donné Thésée, eût eu le nom de roi.

ŒDIPE.

C'étoit ce même sang dont la pitié secrète

De l'ombre de Laïus me faisoit l'interprète.

Il ne pouvoit souffrir qu'un mot mal entendu1815

Détournât sur ma sœur un sort qui m'étoit dû,

Et que votre innocence immolée à mon crime

Se fît de nos malheurs l'inutile victime.

DIRCÉ.

Quel crime avez-vous fait que d'être malheureux?

ŒDIPE.

Mon souvenir n'est plein que d'exploits généreux;1820

Cependant je me trouve inceste et parricide,

Sans avoir fait un pas que sur les pas d'Alcide,

Ni recherché partout que lois à maintenir,

Que monstres à détruire et méchants à punir.

Aux crimes malgré moi l'ordre du ciel m'attache:1825

Pour m'y faire tomber à moi-même il me cache [282];

Il offre, en m'aveuglant sur ce qu'il a prédit,

Mon père à mon épée, et ma mère à mon lit.

Hélas! qu'il est bien vrai qu'en vain on s'imagine

Dérober notre vie à ce qu'il nous destine!1830

Les soins de l'éviter font courir au-devant,

212

Et l'adresse à le fuir y plonge plus avant.

Mais si les Dieux m'ont fait la vie abominable,

Ils m'en font par pitié la sortie honorable,

Puisqu'enfin leur faveur mêlée à leur courroux 1835

Me condamne à mourir pour le salut de tous,

Et qu'en ce même temps qu'il faudroit que ma vie

Des crimes qu'il m'ont faits [283] traînât l'ignominie,

L'éclat de ces vertus que je ne tiens pas d'eux

Reçoit pour récompense un trépas glorieux.1840

DIRCÉ.

Ce trépas glorieux comme vous me regarde:

Le juste choix du ciel peut-être me le garde;

Il fit tout votre crime; et le malheur du Roi

Ne vous rend pas, Seigneur, plus coupable que moi.

D'un voyage fatal qui seul causa sa perte1845

Je fus l'occasion [284]; elle vous fut offerte:

Votre bras contre trois disputa le chemin;

Mais ce n'étoit qu'un bras qu'empruntoit le destin,

Puisque votre vertu qui servit sa colère

Ne put voir en Laïus ni de roi ni de père.1850

Ainsi j'espère encor que demain, par son choix,

Le ciel épargnera le plus grand de nos rois.

L'intérêt des Thébains et de votre famille

Tournera son courroux sur l'orgueil d'une fille

Qui n'a rien que l'État doive considérer,1855

Et qui contre son roi n'a fait que murmurer.

ŒDIPE.

Vous voulez que le ciel, pour montrer à la terre

Qu'on peut innocemment mériter le tonnerre,

Me laisse de sa haine étaler en ces lieux

L'exemple le plus noir et le plus odieux!1860

213

Non, non: vous le verrez demain au sacrifice

Par le choix que j'attends couvrir son injustice,

Et par la peine due à son propre forfait,

Désavouer ma main de tout ce qu'elle a fait.

SCÈNE VI.

ŒDIPE, THÉSÉE, DIRCÉ, IPHICRATE.

ŒDIPE.

Est-ce encor votre bras qui doit venger son père?1865

Son amant en a-t-il plus de droit que son frère,

Prince?

THÉSÉE.

Je vous en plains, et ne puis concevoir,

Seigneur....

ŒDIPE.

La vérité ne se fait que trop voir.

Mais nous pourrons demain être tous deux à plaindre,

Si le ciel fait le choix qu'il nous faut tous deux craindre.

S'il me choisit, ma sœur, donnez-lui votre foi:

Je vous en prie en frère, et vous l'ordonne en roi.

Vous, Seigneur, si Dircé garde encor sur votre âme

L'empire que lui fit une si belle flamme,

Prenez soin d'apaiser les discords de mes fils,1875

Qui par les nœuds du sang vous deviendront unis.

Vous voyez où des Dieux nous a réduits la haine.

Adieu: laissez-moi seul en consoler la Reine;

Et ne m'enviez pas un secret entretien,

Pour affermir son cœur sur l'exemple du mien.1880

214

SCÈNE VII.

THÉSÉE, DIRCÉ.

DIRCÉ.

Parmi de tels malheurs que sa constance est rare!

Il ne s'emporte point contre un sort si barbare;

La surprenante horreur de cet accablement

Ne coûte à sa grande âme aucun égarement;

Et sa haute vertu, toujours inébranlable,1885

Le soutient au-dessus de tout ce qui l'accable.

THÉSÉE.

Souvent, avant le coup qui doit nous accabler,

La nuit qui l'enveloppe a de quoi nous troubler:

L'obscur pressentiment d'une injuste disgrâce

Combat avec effroi sa confuse menace;1890

Mais quand ce coup tombé vient d'épuiser le sort

Jusqu'à n'en pouvoir craindre un plus barbare effort,

Ce trouble se dissipe, et cette âme innocente,

Qui brave impunément la fortune impuissante,

Regarde avec dédain ce qu'elle a combattu,1895

Et se rend toute entière à toute sa vertu.

SCÈNE VIII.

THÉSÉE, DIRCÉ, NÉRINE.

NÉRINE.

Madame....

DIRCÉ.

Que veux-tu, Nérine?

NÉRINE.

Hélas! la Reine....

215

DIRCÉ.

Que fait-elle?

NÉRINE.

Elle est morte; et l'excès de sa peine,

Par un prompt désespoir....

DIRCÉ.

Jusques où portez-vous,

Impitoyables Dieux, votre injuste courroux!1900

THÉSÉE.

Quoi? même aux yeux du Roi son désespoir la tue?

Ce monarque n'a pu....

NÉRINE.

Le Roi ne l'a point vue,

Et quant à son trépas, ses pressantes douleurs

L'ont cru devoir sur l'heure à de si grands malheurs.

Phorbas l'a commencé, sa main a fait le reste.1905

DIRCÉ.

Quoi? Phorbas....

NÉRINE.

Oui, Phorbas, par son récit funeste,

Et par son propre exemple, a su l'assassiner.

Ce malheureux vieillard n'a pu se pardonner;

Il s'est jeté d'abord aux genoux de la Reine,

Où, détestant l'effet de sa prudence vaine:1910

«Si j'ai sauvé ce fils pour être votre époux,

Et voir le Roi son père expirer sous ses coups,

A-t-il dit, la pitié qui me fit le ministre

De tout ce que le ciel eut pour vous de sinistre,

Fait place au désespoir d'avoir si mal servi,1915

Pour venger sur mon sang votre ordre mal suivi.

L'inceste où malgré vous tous deux je vous abîme

Recevra de ma main sa première victime:

J'en dois le sacrifice à l'innocente erreur

Qui vous rend l'un pour l'autre un objet plein d'horreur.»

216

Cet arrêt qu'à nos yeux lui-même il se prononce

Est suivi d'un poignard qu'en ses flancs il enfonce [285].

La Reine, à ce malheur si peu prémidité,

Semble le recevoir avec stupidité.

L'excès de sa douleur la fait croire insensible;1925

Rien n'échappe au dehors qui la rende visible;

Et tous ses sentiments, enfermés dans son cœur,

Ramassent en secret leur dernière vigueur.

Nous autres cependant, autour d'elle rangées,

Stupides ainsi qu'elle, ainsi qu'elle affligées,1930

Nous n'osons rien permettre à nos fiers déplaisirs,

Et nos pleurs par respect attendent ses soupirs.

Mais enfin tout à coup, sans changer de visage,

Du mort qu'elle contemple elle imite la rage,

Se saisit du poignard, et de sa propre main1935

A nos yeux comme lui s'en traverse le sein [286].

On diroit que du ciel l'implacable colère

Nous arrête les bras pour lui laisser tout faire.

Elle tombe, elle expire avec ces derniers mots:

«Allez dire à Dircé qu'elle vive en repos,1940

Que de ces lieux maudits en hâte elle s'exile;

Athènes a pour elle un glorieux asile,

Si toutefois Thésée est assez généreux

Pour n'avoir point d'horreur d'un sang si malheureux.»

THÉSÉE.

Ah! ce doute m'outrage; et si jamais vos charmes....

DIRCÉ.

Seigneur, il n'est saison que de verser des larmes.

217

La Reine, en expirant, a donc pris soin de moi!

Mais tu ne me dis point ce qu'elle a dit du Roi?

NÉRINE.

Son âme en s'envolant, jalouse de sa gloire,

Craignoit d'en emporter la honteuse mémoire; 1950

Et n'osant le nommer son fils ni son époux,

Sa dernière tendresse a toute été pour vous.

DIRCÉ.

Et je puis vivre encore après l'avoir perdue!

SCÈNE IX.

THÉSÉE, DIRCÉ, CLÉANTE, DYMAS, NÉRINE.

(Cléante sort d'un côté et Dymas de l'autre, environ quatre vers

après Cléante).

CLÉANTE.

La santé dans ces murs tout d'un coup répandue

Fait crier au miracle et bénir hautement1955

La bonté de nos dieux d'un si prompt changement.

Tous ces mourants, Madame, à qui déjà la peste

Ne laissoit qu'un soupir, qu'un seul moment de reste,

En cet heureux moment rappelés des abois,

Rendent grâces au ciel d'une commune voix;1960

Et l'on ne comprend point quel remède il applique

A rétablir sitôt l'allégresse publique.

DIRCÉ.

Que m'importe qu'il montre un visage plus doux,

Quand il fait des malheurs qui ne sont que pour nous?

Avez-vous vu le Roi, Dymas?

DYMAS.

Hélas, Princesse!1965

On ne doit qu'à son sang la publique allégresse.

Ce n'est plus que pour lui qu'il faut verser des pleurs:

218

Ses crimes inconnus avoient fait nos malheurs;

Et sa vertu souillée à peine s'est punie,

Qu'aussitôt de ces lieux la peste s'est bannie.1970

THÉSÉE.

L'effort de son courage a su nous éblouir:

D'un si grand désespoir il cherchoit à jouir,

Et de sa fermeté n'empruntoit les miracles

Que pour mieux éviter tout sorte [287] d'obstacles.

DIRCÉ.

Il s'est rendu par là maître de tout son sort.1975

Mais achève, Dymas, le récit de sa mort;

Achève d'accabler une âme désolée.

DYMAS.

Il n'est point mort, Madame; et la sienne, ébranlée

Par les confus remords d'un innocent forfait,

Attend l'ordre des Dieux pour sortir tout à fait.1980

DIRCÉ.

Que nous disois-tu donc?

DYMAS.

Ce que j'ose encor dire,

Qu'il vit et ne vit plus, qu'il est mort et respire;

Et que son sort douteux, qui seul reste à pleurer,

Des morts et des vivants semble le séparer [288].

J'étois auprès de lui sans aucunes alarmes [289];1985

Son cœur sembloit calmé, je le voyois sans armes,

Quand soudain, attachant ses deux mains sur ses yeux [290]:

«Prévenons, a-t-il dit, l'injustice des Dieux;

Commençons à mourir avant qu'ils nous l'ordonnent;

219

Qu'ainsi que mes forfaits mes supplices étonnent.1990

Ne voyons plus le ciel après sa cruauté:

Pour nous venger de lui dédaignons sa clarté;

Refusons-lui nos yeux, et gardons quelque vie

Qui montre encore à tous quelle est sa tyrannie.»

Là, ses yeux arrachés par ses barbares mains1995

Font distiller un sang qui rend l'âme aux Thébains.

Ce sang si précieux touche à peine la terre,

Que le courroux du ciel ne leur fait plus la guerre;

Et trois mourants guéris au milieu du palais

De sa part tout d'un coup nous annoncent la paix.2000

Cléante vous a dit que par toute la ville....

THÉSÉE.

Cessons de nous gêner d'une crainte inutile.

A force de malheurs le ciel fait assez voir

Que le sang de Laïus a rempli son devoir:

Son ombre est satisfaite; et ce malheureux crime2005

Ne laisse plus douter du choix de sa victime.

DIRCÉ.

Un autre ordre demain peut nous être donné.

Allons voir cependant ce prince infortuné,

Pleurer auprès de lui notre destin funeste,

Et remettons aux Dieux à disposer du reste.2010

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

220 221

LA TOISON D'OR TRAGÉDIE 1660

222 223

NOTICE.

Dans son chapitre intitulé Extravagants, visionnaires, fantasques, bizarres, etc., Tallemant parle en ces termes d'Alexandre de Rieux, marquis de Sourdeac, baron de Neufbourg: Il «....a épousé.... une des deux héritières de Neufbourg en Normandie, où il demeure; c'est un original. Il se fait courre par ses paysans, comme on court un cerf, et dit que c'est pour faire exercice; il a de l'inclination aux mécaniques; il travaille de la main admirablement: il n'y a pas un meilleur serrurier au monde. Il lui a pris une fantaisie de faire jouer chez lui une comédie en musique, et pour cela il a fait faire une salle qui lui coûte au moins dix mille écus. Tout ce qu'il faut pour le théâtre et pour les siéges et les galeries, s'il ne travailloit lui-même, lui reviendroit, dit-on, à plus de deux fois autant. Il avoit pour cela fait faire une pièce par Corneille; elle s'appelle les Amours de Médée; mais ils n'ont pu convenir de prix. C'est un homme riche et qui n'a point d'enfants. Hors cela, il est assez économe [291].» M. Paulin Paris dit dans son commentaire que ceci a été écrit vers 1659. C'est sans doute après le 1er décembre, car à cette date l'affaire n'était pas encore rompue, et Thomas Corneille écrivait à l'abbé de Pure: «M. de Sourdeac fait toujours travailler à la machine, et j'espère qu'elle paroîtra à Paris sur la fin de janvier.» Du reste, les difficultés qui survinrent furent bientôt levées: Corneille et M. de Sourdeac tombèrent d'accord, et la pièce fut représentée avec beaucoup d'éclat. «On se souviendra longtemps, dit le rédacteur du Mercure galant [292], de la magnificence avec laquelle ce marquis 224 donna une grande fête dans son château de Neubourg, en réjouissance de l'heureux mariage de Sa Majesté, et de la paix qu'il lui avoit plu donner à ses peuples. La tragédie de la Toison d'or, mêlée de musique et de superbes spectacles, fut faite exprès pour cela. Il fit venir au Neubourg les comédiens du Marais, qui l'y représentèrent plusieurs fois, en présence de plus de soixante des plus considérables personnes de la province, qui furent logées dans le château, et régalées pendant plus de huit jours, avec toute la propreté et toute l'abondance imaginable [293]. Cela se fit au commencement de l'hiver de l'année 1660 [294], et ensuite M. le marquis de Sourdeac donna aux comédiens toutes les machines et toutes les décorations qui avoient servi à ce grand spectacle, qui attira tout Paris, chacun y ayant couru longtemps en foule [295]

Il fallut beaucoup de temps aux acteurs du Marais pour transporter dans leur théâtre les décorations que leur avait données le marquis. Dans la Muse historique du 1er janvier 1661, Loret nous tient au courant de ces travaux préparatoires:

Les comédiens du Marais

Font un inconcevable apprêt,

225

Pour jouer, comme une merveille,

Le Jason de Monsieur Corneille.

Dans le numéro du 19 février suivant, le même journaliste fait ainsi le compte rendu de la première représentation, qui avait eu lieu quelques jours auparavant:

La conquête de la Toison

Que fit jadis défunt Jason,

Pièce infiniment excellente,

Enfin, dit-on, se représente

Au Jeu de paume du Marais,

Avec de grandissimes frais.

Cette pièce du grand Corneille,

Propre pour l'œil et pour l'oreille.

Est maintenant en vérité

La merveille de la Cité,

Par ses scènes toutes divines,

Par ses surprenantes machines,

Par ses concerts délicieux,

Par le brillant aspect des Dieux,

Par des incidents mémorables,

Par cent ornements admirables,

Dont Sourdiac (sic), marquis normand,

Pour rendre le tout plus charmant,

Et montrer sa magnificence,

A fait l'excessive dépense,

Et si splendide, sur ma foi,

Qu'on diroit qu'elle vient d'un roi.

J'apprends que ce rare spectacle

Fait à plusieurs crier miracle,

Et je crois qu'au sortir de là

On ne plaindra point pour cela

Pistole ni demi-pistole,

Je vous en donne ma parole.

O Corneille, charmant auteur.

Du Parnasse excellent docteur,

Illustre enfant de Normandie,

N'ayant pas vu ta comédie,

Qui portera ton nom bien haut,

Je n'en parle pas comme il faut:

C'est de quoi notre simple muse

Te demande humblement excuse.

J'espère bien dans peu de jours,

226

Suivant le général concours,

Aller admirer ton ouvrage;

Mais point du tout je ne m'engage

A rendre ton los immortel,

Car c'est toi qui l'as rendu tel.

Cet enthousiasme de Loret ne se dément pas, et il a soin de mentionner chaque reprise de l'ouvrage d'une manière si étendue, que tout en transcrivant ici ceux de ses vers qui renferment d'utiles renseignements, nous supprimerons les louanges banales qu'il donne à Corneille. Le 3 décembre 1661, il écrit:

Dans l'hôtel des Marais du Temple

Ce sujet presque sans exemple,

Intitulé la Toison d'or,

Maintenant se rejoue encor.

. . . . . . . . . . . . . . . .

Et qui veut voir un beau spectacle

Et passer le temps à miracle,

Il ne faut qu'aller là tout droit;

Les affiches marquent l'endroit,

L'heure, le prix, et la journée,

Et c'est toujours l'après-dînée.

Loret n'a garde d'oublier de nous faire, dans son numéro du 14 janvier 1662, le récit de la représentation du 12, à laquelle la cour assistait; et cette fois il insiste sur le plaisir qu'il avait à voir lui-même cette tragédie:

Jeudi la Majesté Royale

Fit voir aux reines pour régale

La Conquête de la Toison,

Pièce admirée avec raison,

Tant pour la beauté de l'ouvrage,

Que par le superbe étalage

De cent spectacles précieux

Qui sont les délices des yeux.

Cette comédie excellente,

Qu'à merveilles on représente,

Plut fort par ses diversités

A toutes les trois Majestés;

Et des vers de Monsieur Corneille,

Sur cette scène sans pareille,

227

Les courtisans plus délicats

Firent un indicible cas.

Pour moi je ne puis qu'en liesse

Voir cette incomparable pièce:

J'en ai, pour plaire à mon desir,

Goûté bien des fois le plaisir.

Je suis pourtant toujours avide

De voir cet appareil splendide

Qui peut les sens extasier:

Je n'en saurois rassasier;

Et quoiqu'au jeu dame Fortune

Ait tari mon fonds de pécune,

Certes je prétends bien encor

Retourner à la Toison d'or,

Dont presque je suis idolâtre,

Et la voir de l'amphithéâtre.

La Gazette [296], qui, à cause de la présence du Roi, parle de cette représentation, fait remarquer que Leurs Majestés étaient «accompagnées d'une grande partie des seigneurs et dames de la cour, qui ne fut jamais si éclatante, ni si pompeuse, notamment depuis que l'on y voit ce beau nombre de chevaliers du Saint-Esprit, que Sa Majesté fit naguère [297]

Le 18 février la pièce se jouait encore, car Loret, toujours passionné pour cet ouvrage, s'accusant dans son numéro de ce jour de rester trop enfermé dans son cabinet, s'écrie:

N'aurois-je pas plutôt raison

D'aller à droit, d'aller à gauche.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Pour voir l'illustre Toison d'or [298]?

«En 1664, dit le Dictionnaire portatif des théâtres, on la 228 remit au théâtre avec la même réussite. Le 9 juillet 1683, on la reprit avec un prologue de la Chapelle, et il y avoit tout lieu de croire qu'elle auroit encore un grand succès; mais à peine achevoit-on le prologue à la dixième représentation, que les comédiens interrompirent le spectacle, étant informés que la Reine venoit de mourir, et ils firent rendre l'argent à la porte.»

Ce prologue de la Chapelle est imprimé dans un volume intitulé: La Toison d'or, tragédie en machines de M. de Corneille l'aisné (Paris, V. Adam, 1683, in-4o). Ce volume, inscrit sous le no 1646 dans le Catalogue de M. Giraud, et décrit par M. Brunet [299], renferme la description des décorations entreprises sous la conduite du sieur Dufort, qui, l'année précédente, avait exécuté celles d'Andromède lors de la reprise de cet ouvrage [300]. La dépense considérable qu'occasionnent les pièces de ce genre empêcha la Toison d'or, de reparaître sur le théâtre [301].

Le 27 janvier 1661, Augustin Courbé obtint un privilége qui lui permettait «de faire imprimer, vendre et débiter en tous les lieux de l'obéissance de Sa Majesté, une tragédie, composée par Pierre Corneille, intitulée la Conqueste de la Toison d'or, avec les Desseins de ladite pièce.» C'est dans ces Desseins, publiés avant la pièce, que ce privilége parut pour la première fois. Ils ne sont autre chose qu'une sorte de programme 229 semblable à celui d'Andromède [302], et qui, de même que ce dernier, n'avait été réuni, dans aucune des éditions antérieures à la nôtre, aux Œuvres de Corneille [303]. On tenait si fort à ce que ce programme fût prêt au moment où l'on représenterait la pièce au théâtre du Marais, que l'Achevé d'imprimer est du 31 janvier 1661, c'est-à-dire postérieur de quatre jours seulement à l'obtention du privilége. On y trouve, dans le prologue, un éloge de Mazarin, en onze vers, qui n'existe que là, et que Corneille a supprimé dès la première édition de la pièce [304]. Ce changement n'est assurément pas le seul que Corneille ait fait à ce prologue en le publiant; en effet, on y lit [305] un passage relatif au mariage du duc d'Orléans avec Henriette d'Angleterre, qui n'a pu être composé qu'après la représentation.

La première édition de la tragédie forme un volume in-12 de 6 feuillets et 105 pages, intitulé: la Toison d'or, tragedie, representée par la troupe royale du Marests, chez Mr le marquis de Sourdeac, en son chasteau du Neufbourg, pour réjouissance publique du Mariage du Roy, et de la Paix auec l'Espagne, et en suite sur le Theatre Royal du Marests. Imprimée à Rouen, et se vend à Paris chez Augustin Courbé.... et Guillaume de Luyne.... M.DC.LXI. Auec priuilege du Roy.

Le privilége est le même que dans les Desseins; l'Achevé d'imprimer est du 10 de mai 1661.

230

DESSEINS
DE LA TOISON D'OR,
TRAGÉDIE

REPRESENTÉE PAR LA TROUPE ROYALE DU MARAIS, CHEZ Mr LE MARQUIS DE SOURDEAC, EN SON CHATEAU DE NEUFBOURG, POUR RÉJOUISSANCE PUBLIQUE DU MARIAGE DU ROI ET DE LA PAIX AVEC L'ESPAGNE, ET ENSUITE SUR LE THÉATRE ROYAL DU MARAIS [306].

PROLOGUE.

....La France y paroît la première, suivie de la Victoire, qui s'en est rendue inséparable depuis quelques 231 années [307]. Elle se plaint toutefois à cette déesse de ce que ses faveurs l'accablent, par la licence que se donnent les soldats victorieux, qui se croient tout permis ensuite des avantages qu'ils lui font remporter aux dépens ou au péril de leur sang. La Victoire, convaincue de la justice de ses plaintes par les ruines qui sont devant ses yeux, n'ose s'offenser des vœux qu'elle fait pour la paix; mais elle lui donne à craindre la colère de Mars, dont les ordres l'ont comme attachée à ses côtés depuis tant de temps, et lui montre ce dieu au haut du ciel, où il se fait voir en posture menaçante, un pied en l'air, et l'autre porté sur son étoile.

C'est en cet état qu'il descend à un des côtés du théâtre, qu'il traverse en parlant, et sitôt qu'il a parlé, il remonte au même lieu dont il étoit parti. Ce mouvement extraordinaire, et qui n'a point été vu jusqu'ici sur nos théâtres [308], plaira sans doute aux curieux, qui se souviendront que toutes les machines qu'ils y ont vu faire sortir des dieux du fond du ciel, ne les y ont jamais reportés, mais ont été remontées en haut par un mouvement qu'on peut nommer perpendiculaire, au lieu que celle-ci fait faire un triangle parfait à Mars, en descendant, traversant le théâtre, et remontant au lieu même dont on l'a vu partir.

Avant que de remonter, ce dieu, en colère contre la France, lui fait voir la Paix, qu'elle demande avec tant d'ardeur, prisonnière dans son palais, entre les mains de la Discorde et de l'Envie, qu'il lui a données pour gardes [309]....

Après qu'il est disparu, la Paix, bien que prisonnière, 232 console la France sur les menaces qu'il lui a faites, et voici ce qu'elle lui en dit:

En vain à tes soupirs il est inexorable [310]....

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quelques autres efforts que pour rompre mes chaînes

L'univers ait vu faire aux plus puissantes mains,

Le succès va montrer qu'après toutes leurs peines,

Des Astres irrités les aspects inhumains

Vouloient pour s'adoucir la pourpre des Romains,

Et ce que leur courroux à tant d'efforts enlève,

Ton fameux cardinal l'achève.

Vois cette âme intrépide, à qui tu dois l'honneur

D'avoir eu la Victoire en tous lieux pour compagne,

Avec le grand Démon d'Espagne,

De l'un et l'autre État concerter le bonheur.

Ce dieu même qu'attend ma longue impatience [311]....

Comme elle achève de parler, l'Hyménée se présente, couronné de fleurs, portant en sa main droite un dard semé de lis et de roses, et en la gauche un bouclier, sur lequel est le portrait de la Reine. A la vue de ce portrait, la Discorde et l'Envie trébuchent dans les enfers, et les chaînes qui tenoient la Paix prisonnière lui tombent des mains. Se voyant libre, elle prie ce dieu d'achever ses grâces, et de la faire descendre en terre, où les peuples la souhaitent avec tant de passion. L'Hyménée commande aux Amours, ses ministres, de prêter leurs ailes à l'un et à l'autre pour exécuter ce dessein; et soudain quatre Amours viennent à eux, qui les apportent en terre, et revolent aussitôt au ciel, premièrement de droit fil tous quatre ensemble, et puis en se séparant deux à deux par un mouvement oblique, et se retirant au même lieu d'où ils sont descendus.

233 Un chœur de musique chante ces vers tandis qu'ils descendent:

Descends, Hymen, et ramène sur terre [312]....

Après qu'on a cessé de chanter, la France fait ses conjouissances à la Paix, qui l'exhorte à n'être pas ingrate vers cette grande princesse, dont les regards favorables sont cause de sa liberté et du bonheur qu'elle en attend. Elle l'invite à lui préparer pour reconnoissance quelques spectacles pompeux par un effort extraordinaire de ce grand art où elle a de si belles lumières. La France s'en excuse d'abord sur son impuissance, qui ne permet pas des spectacles de cette nature au milieu de tant de ruines. Mais cet obstacle est levé tout à l'heure par l'Hyménée, qui présentant le portrait de la Reine aux deux côtés du théâtre, en fait changer les débris en un jardin aussi magnifique que surprenant, qui sert de décoration au premier acte.

ACTE PREMIER.

.... [313]Chalciope et Médée sa sœur y paroissent les premières, et s'entretiennent de la défaite de Persès et des Scythes par le secours des Argonautes; de là tombant sur les devoirs que Jason rend à Médée, et la complaisance qu'elle a pour lui, Chalciope l'avertit qu'il se prépare 234 au retour sitôt qu'il aura obtenu du Roi une grâce qu'il lui veut demander; sur quoi elle lui avoue que cette grâce n'est autre qu'elle-même, et l'aveu du Roi pour son mariage.

Le Roi vient avec le Prince Absyrte son fils, et après avoir exagéré l'importance du service qu'il a reçu de Jason et de ses compagnons, et le besoin qu'il a de leur valeur pour conserver la Toison d'or, dont dépend le destin de son État, il demande à Médée si elle n'a point quelques charmes assez forts pour les arrêter en son royaume. Absyrte, sans donner le temps à sa sœur de répondre, lui propose le mariage de cette princesse avec Jason comme un moyen infaillible de l'empêcher de partir. Le Roi l'approuve, et comme Jason se présente suivi de Zéthès, Calaïs, Orphée, et beaucoup d'autres, le Roi l'ayant enhardi à lui demander une récompense de ses services, dans la croyance qu'il lui demanderoit Médée, dont Absyrte lui avoit dit qu'il étoit amoureux, et s'étant engagé par serment à ne lui refuser rien, il demeure fort surpris, et cette princesse fort confuse, lorsque contre l'attente de l'un et de l'autre, Jason lui demande la Toison d'or. Il fait ses efforts pour lui faire changer de dessein, et n'être pas l'auteur de sa ruine, après l'avoir si bien secouru. Jason ne veut pas que ce qu'en a dit l'ombre de Phryxus mérite aucune foi, et presse si bien le Roi de lui tenir parole et ne violer pas son serment, qu'il le réduit à se retirer en colère, après lui avoir dit qu'il ne peut que lui permettre de se saisir lui-même de la Toison, s'il peut triompher des monstres qui la gardent, et donne ordre à Médée de lui apprendre quels sont les périls où il s'engage.

Médée tâche à lui faire peur des taureaux qu'il lui faut dompter, des gensdarmes qu'il lui faut défaire, et du dragon qu'il lui faut vaincre, et le quitte après lui 235 avoir protesté qu'elle va redoubler leur fureur par la force de ses charmes.

Jason et ses compagnons, confus de voir les difficultés ou plutôt l'impossibilité de réussir en leur dessein, voient descendre Iris sur un arc-en-ciel. Cette vue leur donne espérance que Junon, dont cette nymphe est messagère, ne leur refusera pas son secours dans de si grands périls. Orphée l'en conjure au nom de tous par cet hymne qu'il chante:

Femme et sœur du maître des Dieux [314]....

Iris les assure ensuite que le secours de Junon et de Pallas ne leur manquera point, et qu'elles vont toutes deux leur confirmer ce qu'elle dit. Sur quoi on voit ces deux déesses chacune dans son char, dont l'un est tiré par des paons et l'autre par des hiboux. Toutes deux leur apprennent que le succès de leur entreprise dépend de l'amour de Médée pour Jason, et qu'ils n'en viendront jamais à bout si elle n'est de leur parti. Junon ajoute que pour l'y réduire elle va descendre en terre, et y prendre le visage et la forme de sa sœur Chalciope; et Pallas, qu'elle va les protéger au ciel contre les dieux du parti contraire; et soudain en même temps on voit Junon descendre, Pallas remonter, et Iris disparoître; et les Argonautes, ayant repris de nouvelles espérances sur ces promesses, se retirent pour aller sacrifier à l'Amour, de qui dépend toute leur fortune.

236

ACTE SECOND.

La rivière du Phase et le paysage qu'elle traverse en font la décoration. On voit tomber de gros torrents des rochers qui lui servent de rivages, et l'éloignement qui borne la vue présente aux yeux divers coteaux dont cette campagne est enfermée.

Junon, sous le visage et l'habit de Chalciope, tire Jason à part sur les bords de ce fleuve, et après lui avoir appris ce qu'elle a déjà gagné sur l'esprit de Médée à la faveur de ce déguisement, elle lui raconte qu'Hypsipyle, impatiente de le revoir, s'étoit mise sur la mer pour le suivre, et qu'y ayant fait naufrage, Neptune l'avoit reçue dans son palais, et la lui alloit renvoyer pour traverser ses amours avec Médée, et empêcher que son retour en Thessalie, après la conquête de la Toison, ne devînt funeste pour Pélie, son fils. Elle l'exhorte à ne point perdre de temps et à faire tous ses efforts à regagner tout à fait Médée, et emporter la Toison avant l'arrivée de cette amante.

Médée entre, sous prétexte de chercher sa sœur; et quelque ressentiment dont elle soit animée contre Jason, ce prince adroit agit si bien avec l'aide de Junon, qu'il l'adoucit; mais comme elle est prête à se rendre, Absyrte son frère interrompt leurs discours, pour leur faire part du ravissement que lui a donné ce qu'il a vu s'avancer vers eux sur le Phase; et en même temps on voit sortir de ce fleuve le dieu Glauque, avec deux tritons et deux sirènes, qui chantent ces paroles, cependant qu'une grande conque de nacre, semée de branches de coral et de pierres précieuses, portée par quatre dauphins, et soutenue 237 par quatre vents en l'air, vient insensiblement s'arrêter au milieu de cette même rivière.

Voici donc ce que chantent les sirènes:

Telle Vénus sortit du sein de l'onde [315]....

Tandis qu'elles chantent, le devant de cette conque merveilleuse fond dans l'eau, et laisse voir la reine Hypsipyle assise comme dans un trône. Sa première vue frappe le cœur d'Absyrte, et soudain Glauque commande aux vents de s'envoler, aux tritons et aux sirènes de disparoître, au fleuve de retirer une partie de ses eaux pour laisser prendre terre à Hypsipyle, et à Jason de rallumer ses feux pour cette reine de Lemnos, que Neptune lui renvoie comme le seul objet qui soit digne de son amour. Les tritons, le fleuve, les vents et les sirènes obéissent, et Glauque se perd lui-même au fond de l'eau, sitôt qu'il a parlé. Absyrte donne la main à Hypsipyle, pour sortir de cette conque, qui s'abîme aussitôt dans le fleuve; le seul Jason demeure immobile, et pressé par elle de lui parler, il lui avoue qu'il n'a plus d'yeux que pour Médée. Cette princesse ne laisse pas d'en prendre jalousie, et par une nouvelle colère, elle le quitte, comme un volage qui ne mérite pas qu'elle en fasse état. Jason la suit par le conseil de Junon, qui les va rejoindre un moment après, et Absyrte, demeuré seul avec Hypsipyle, lui fait ses premières offres de service, et tâche de lui faire concevoir la grandeur d'un amour qui vient de naître. Elle se défend sur la préoccupation de son cœur pour cet inconstant dont elle se voit abandonnée, et prie ce prince de la conduire au Roi pour lui en faire ses plaintes. Il veut l'en dissuader; mais enfin il obéit, et tous deux ensemble le vont trouver dans son palais.

238

ACTE TROISIÈME.

.... [316] Le Roi entre le premier, suivi de Jason, qui vient de lui demander Médée en mariage, et la Toison pour dot. Ce monarque irrité le renvoie à la reine Hypsipyle, et lui commande d'écouter les plaintes qu'elle lui veut faire de son infidélité.

Hypsipyle, que le Roi laisse avec Jason, le réduit à lui avouer que toute la tendresse de son cœur est pour elle, et qu'il ne s'attache à Médée que par la considération du besoin qu'il en a pour emporter la Toison, sans laquelle ni lui ni aucun de ses compagnons ne peut retourner en Grèce qu'il n'y perde la tête. Médée interrompt leur discours; et sitôt que Jason la voit, il se retire tout confus de ce qu'il vient de dire, et saisi d'une juste appréhension qu'elle ne l'aye écouté.

Ces deux rivales, jalouses l'une de l'autre, commencent un entretien piquant qui se termine en querelle, que Médée fait éclater par un changement de ce palais doré en un palais d'horreur, où tout ce qu'il y a d'épouvantable en la nature sert de Termes [317]....

Quatre [318] monstres ailés et quatre rampants enferment Hypsipyle. Cette reine, demeurée seule parmi tant d'objets épouvantables, et pleine du désespoir où la jette l'infidèle politique de Jason, s'offre à mourir, et presse ces 239 monstres de la dévorer; puis tout à coup se remettant en l'esprit que ce seroit se sacrifier à sa rivale, elle leur crie qu'ils n'avancent pas. Cette défense qu'elle leur fait est répétée par une voix cachée qui chante ces paroles:

Monstres, n'avancez pas, une reine l'ordonne [319]....

Les monstres s'arrêtent en même temps, et comme Hypsipyle ne sait à qui attribuer une protection si surprenante, la même voix ajoute:

C'est l'Amour qui fait ce miracle [320]....

Soudain une nuée descend en terre, et s'y séparant en deux ou trois, qui se perdent en divers endroits du théâtre, elle y laisse le prince Absyrte, qui en étoit enveloppé. Ce prince amoureux commande à ces monstres de disparoître, ce qu'ils font aussitôt, les uns en s'envolant, et les autres en fondant sous terre. Après quoi, il donne la main à cette reine effrayée, pour sortir d'un lieu si dangereux pour elle.

ACTE QUATRIÈME.

.... [321]Médée y paroît seule, dans une profonde rêverie; Absyrte l'aborde, à qui elle demande compte du succès de leur artifice, et fait par là connoître aux spectateurs que toute cette épouvante du troisième acte n'étoit qu'un 240 jeu concerté entre eux, afin qu'Hypsipyle, croyant être obligée de la vie à ce prince, reçût plus favorablement son amour, et ne disputât plus le cœur de Jason à cette princesse. Cet amant lui apprend que son secours inespéré n'a produit en cette reine que des sentiments de reconnoissance, qui ne vont point jusqu'à l'amour, et lui demande un charme assez fort pour emporter son cœur tout à fait. Médée lui avoue que le pouvoir de son art ne s'étend point jusque-là, et après lui avoir promis de le servir, elle le congédie en le priant de lui envoyer sa sœur Chalciope.

Attendant qu'elle vienne, elle s'entretient sur le péril où l'expose l'amour d'un volage, qui pourra ne lui être pas plus fidèle qu'à Hypsipyle. Chalciope, ou plutôt Junon sous son visage, vient l'entretenir, et lui exagère l'obligation qu'elle a à Jason de l'avoir si hautement préférée à Hypsipyle en sa présence même. Elle ajoute que ses dédains ne peuvent servir qu'à le réunir avec cette rivale, et se retire le voyant arriver. Médée lui fait des reproches de tout ce qu'il a dit d'obligeant à Hypsipyle, soit qu'elle l'eût entendu, soit qu'elle l'eût su par le moyen du charme. Jason lui répond qu'elle ne doit pas s'alarmer d'une civilité qu'il n'a pu refuser à la dignité d'une reine qu'il abandonne pour elle, et continue à lui demander la Toison, où sa gloire est attachée, avec le salut de tous ses compagnons. Médée lui réplique qu'elle veut bien prendre soin de sa gloire, et lui donne de quoi vaincre les taureaux et les gensdarmes, à la charge qu'il laissera combattre le dragon aux autres. Jason veut la grâce entière, et Médée le quitte en colère de ce qu'il exige tout d'elle, et ne veut rien laisser en son pouvoir.

Junon le rejoint, étonnée comme lui des menaces avec lesquelles Médée s'en est séparée. Elle se plaint de ce que l'Amour ne lui tient pas ce qu'il lui avoit promis en 241 sa faveur, et lui apprend que les Dieux s'assemblent chez Jupiter pour résoudre le destin de cette journée. Sur quoi, le ciel de Vénus s'ouvre, qui fait voir le palais de cette déesse, où l'Amour paroît seul, et dit à Junon que pour lui tenir parole, il s'en va montrer à cette assemblée des Dieux qu'il est leur maître quand il lui plaît. Il finit en commandant à Jason d'obéir à Médée, et de lui laisser le soin du reste, et s'élance aussitôt en l'air, qu'il traverse, non pas d'un côté du théâtre à l'autre, mais d'un bout à l'autre. Les curieux qui voudront bien considérer ce vol le trouveront assez extraordinaire, et je ne me souviens point d'en avoir vu de cette manière [322]. Après que l'Amour a disparu, Jason reprend courage, et sort avec Junon, pour rejoindre Médée et rendre une soumission entière à ses volontés.

ACTE CINQUIÈME.

La forêt de Mars y fait voir la Toison sur un arbre qui en occupe le milieu. Le dragon ne s'y montre point encore, parce que le charme de Circé, qui l'en a fait gardien, le réserve pour s'opposer aux ravisseurs, et ne veut pas qu'il épouvante ceux qui ne sont amenés là que par la curiosité de voir cette précieuse dépouille. C'est ce qu'Absyrte apprend à Hypsipyle, et reçoit d'elle de nouvelles protestations de reconnoissance pour le service 242 qu'il lui a rendu avec un aveu qu'elle ne peut se donner à lui que Jason ne se soit donné à un autre [323] et lui ait montré l'exemple d'un changement irrévocable. Le Roi les aborde, tout épouvanté de la victoire que ce héros vient de remporter sur les taureaux et les gensdarmes, et témoigne peu de confiance au dragon, qui reste seul à vaincre. Il attribue ces effets prodigieux à des charmes qu'Hypsipyle lui a prêtés, et qu'il croit plus savante en ce grand art que Médée, vu la manière toute miraculeuse dont elle a pris terre à Colchos. Cette reine rejette sur sa rivale ce qu'il lui impute, et presse Jason, qu'elle voit venir, d'en avouer la vérité. Jason, sans vouloir éclaircir cette matière, demande au Roi la permission d'achever, et s'avance vers la Toison pour la prendre. Médée paroît aussitôt sur le dragon volant, élevée en l'air à la hauteur d'un homme, et s'étant saisie de cette toison, elle présente le combat à ce héros, qui met bas les armes devant elle, et aime mieux renoncer à sa conquête que de lui déplaire. Après cette déférence, il se retire, et Zéthès et Calaïs, qui l'avoient suivi, entreprennent le combat en sa place, et s'élancent tout d'un temps dans les nuées, pour fondre de là sur le dragon. Médée les brave, et s'élève encore plus haut pour leur épargner la peine de descendre, cependant qu'Orphée les encourage par cet air qu'il chante:

Hâtez-vous, enfants de Borée [324]....

Cette chanson d'Orphée ne fait point paroître les Argonautes ailés, et Médée en prend occasion de le railler de ce que sa voix ne porte point jusqu'à eux, puisqu'elle ne les fait point descendre; mais ces héros se 243 montrant sur la fin de sa raillerie, Orphée chante cet autre couplet tandis qu'ils combattent:

Combattez, race d'Orithye [325]....

L'art des machines n'a rien encore fait voir à la France de plus beau, ni de plus ingénieux que ce combat. Les deux héros ailés fondent sur le dragon, et se relevant aussitôt qu'ils ont tâché de lui donner une atteinte, ils tournent face en même temps, pour revenir à la charge. Médée est au milieu des deux, qui pare leurs coups, et fait tourner le dragon vers l'un et vers l'autre, suivant qu'ils se présentent. Jusqu'ici nous n'avons point vu de vols sur nos théâtres qui n'ayent été tout à fait de bas en haut, ou de haut en bas, comme ceux d'Andromède; mais de descendre des nues au milieu de l'air et se relever aussitôt sans prendre terre, joignant ainsi les deux mouvements, et se retourner à la vue des spectateurs, pour recommencer dix fois la même descente, avec la même facilité que la première, je ne puis m'empêcher de dire qu'on n'a rien encore vu de si surprenant, ni qui soit exécuté avec tant de justesse [326].

Le combat se termine par la fuite des Argonautes et la retraite d'Orphée. Le Roi, ravi de voir que Médée l'a si bien servi, lui en fait ses remerciements, et l'invite à descendre pour l'embrasser. Cette princesse s'en excuse, sur ce qu'elle veut aller combattre et vaincre ces ambitieux jusque dans leur navire. Le Roi, voyant qu'elle continue à s'élever toujours plus haut avec la Toison qu'elle emporte, commence à la soupçonner de quelque perfidie, et elle lui avoue que les Dieux de Jason sont plus forts que les siens, et qu'elle le va rejoindre dans son vaisseau, où sa sœur Chalciope l'attend avec ses fils. Sitôt qu'elle 244 est disparue, Junon se montre dans son chariot, et après avoir désabusé le Roi touchant Chalciope, dont elle a pris le visage pour mieux porter Médée à ce qu'elle vient de faire, elle remonte au ciel pour en obtenir l'aveu de Jupiter. Le Roi, au désespoir, implore le secours du Soleil son père, dont on voit s'ouvrir le palais lumineux, et ce dieu sortir dans son char tout brillant de lumière. Il s'élève en haut pour demander en faveur de son fils la protection de Jupiter, et un autre ciel s'ouvre au-dessus de lui, où paroît ce maître des Dieux sur son trône, et Junon à son côté. Ces trois théâtres qu'on voit tout d'une vue font un spectacle tout à fait agréable et majestueux [327].... C'est [328] en cet état que ce maître des Dieux répond à la prière que lui fait le Soleil, et lui dit que l'arrêt du Destin est irrévocable, et qu'Aæte, ayant perdu la Toison, doit perdre aussi son royaume; mais pour l'en consoler, il ordonne à Hypsipyle d'épouser Absyrte, et à ce roi d'aller passer ce temps fatal dans son île de Lemnos. Il ajoute qu'il doit sortir de Médée un Médus qui le rétablira en ses États, et fondera l'empire des Mèdes. Après cet oracle prononcé, le palais de Jupiter se referme, le Soleil va continuer sa course, et le Roi, Absyrte et Hypsipyle se retirent pour aller exécuter les ordres qu'ils ont reçus.

Voilà quelques légères idées de ce que l'on verra dans cette pièce, que je nommerois la plus belle des miennes, si la pompe des vers y répondoit à la dignité du spectacle. L'œil y découvrira des beautés que ma plume n'est pas capable d'exprimer, et la satisfaction qu'en remportera le spectateur l'obligera à m'accuser d'en avoir trop peu dit dans cet avant-goût que je lui donne.

245

EXAMEN [329].

L'antiquité n'a rien fait passer jusqu'à nous qui soit si généralement connu que le voyage des Argonautes; mais comme les historiens qui en ont voulu démêler la vérité d'avec la fable [330] qui l'enveloppe, ne s'accordent pas en tout, et que les poëtes qui l'ont embelli de leur fictions ne se sont pas assez accordés pour prendre [331] la même route, j'ai cru que pour en faciliter l'intelligence entière, il étoit à propos d'avertir le lecteur de quelques particularités [332] où je me suis attaché, qui peut-être ne sont pas connues de tout le monde. Elles sont pour la plupart tirées de Valérius Flaccus [333], qui en a fait un poëme épique en latin [334], et de qui, entre autres choses, j'ai emprunté la métamorphose de Junon en Chalciope.

Phryxus étoit fils d'Athamas, roi de Thèbes, et de Néphélé, qu'il répudia pour épouser Ino. Cette seconde femme persécuta si bien ce jeune prince, qu'il fut obligé de s'enfuir sur un mouton dont la laine étoit d'or, que 246 sa mère lui donna après l'avoir reçu de Mercure. Il le sacrifia à Mars, sitôt qu'il fut abordé à Colchos [335], et lui en appendit la dépouille dans une forêt qui lui étoit consacrée. Aætes, fils du Soleil, et roi de cette province, lui donna pour femme Chalciope, sa fille aînée, dont il eut quatre fils, et mourut quelque temps après. Son ombre apparut ensuite à ce monarque, et lui révéla que le destin de son État dépendoit de cette toison; qu'en même temps qu'il la perdroit, il perdroit aussi son royaume; et qu'il étoit résolu dans le ciel que Médée, son autre fille, auroit un époux étranger. Cette prédiction fit deux effets. D'un côté, Aætes, pour conserver cette toison, qu'il voyoit si nécessaire à sa propre conservation, voulut en rendre la conquête impossible par le moyen des charmes de Circé sa sœur et de Médée sa fille. Ces deux savantes magiciennes firent en sorte qu'on ne pouvoit s'en rendre maître qu'après avoir dompté deux taureaux dont l'haleine étoit toute de feu, et leur avoir fait labourer le champ de Mars, où ensuite il falloit semer des dents de serpent, dont naissoient aussitôt autant de gensdarmes, qui tous ensemble attaquoient le téméraire qui se harsardoit à une si dangereuse entreprise; et pour dernier péril, il falloit combattre un dragon qui ne dormoit jamais, et qui étoit le plus fidèle et le plus redoutable gardien de ce trésor. D'autre côté, les rois 247 voisins, jaloux de la grandeur d'Aætes, s'armèrent pour cette conquête, et entre autres Persès [336], son frère, roi de la Chersonèse Taurique, et fils du Soleil comme lui. Comme il s'appuya du secours des Scythes, Aætes emprunta celui de Styrus, roi d'Albanie, à qui il promit Médée, pour satisfaire à l'ordre qu'il croyoit en avoir reçu du ciel par cette ombre de Phryxus. Ils donnoient bataille, et la victoire penchoit du côté de Persès, lorsque Jason arriva suivi de ses Argonautes, dont la valeur la fit tourner du parti contraire; et en moins d'un mois, ces héros firent emporter tant d'avantages au roi de Colchos sur ses ennemis, qu'ils furent contraints de prendre la fuite et d'abandonner leur camp. C'est ici que commence la pièce; mais avant que d'en venir au détail, il faut dire un mot de Jason, et du dessein qui l'amenoit à Colchos.

Il étoit fils d'Æson, roi de Thessalie, sur qui Pélias, son frère, avoit usurpé ce royaume. Ce tyran [337] étoit fils de Neptune et de Tyro, fille de Salmonée, qui épousa ensuite Crétheus [338], père d'Æson, que je viens de nommer. Cette usurpation, lui donnant la défiance ordinaire à ceux de sa sorte, lui rendit suspect le courage de Jason, son neveu, et légitime hériter de ce royaume. Un oracle qu'il reçut le confirma dans ses soupçons, si bien que pour l'éloigner, ou plutôt pour le perdre, il lui commanda d'aller conquérir la Toison d'or, dans la croyance que ce prince y périroit, et le laisseroit, par sa mort, paisible possesseur de l'État dont il s'étoit emparé. Jason, par le conseil de Pallas, fit bâtir pour ce fameux voyage le navire Argo, où s'embarquèrent avec lui quarante des 248 plus vaillants de toute la Grèce. Orphée fut du nombre, avec Zéthès [339] et Calaïs, fils du vent Borée et d'Orithye, princesse de Thrace, qui étoient nés avec des ailes, comme leur père, et qui par ce moyen délivrèrent Phinée, en passant, des Harpies [340] qui fondoient sur ses viandes sitôt que sa table étoit servie, et leur donnèrent la chasse par le milieu de l'air. Ces héros, durant leur voyage, reçurent beaucoup de faveurs de Junon et de Pallas, et prirent terre à Lemnos, dont étoit reine Hypsipyle, où ils tardèrent deux ans, pendant lesquels Jason fit l'amour à cette reine, et lui donna parole de l'épouser à son retour: ce qui ne l'empêcha pas de s'attacher auprès de Médée, et de lui faire les mêmes protestations, sitôt qu'il fut arrivé à Colchos, et qu'il eut vu le besoin qu'il en avoit. Ce nouvel amour lui réussit si heureusement, qu'il eut d'elle des charmes pour surmonter tous ces périls, et enlever [341] la Toison d'or, malgré le dragon qui la gardoit, et qu'elle assoupit. Un auteur que cite le mythologiste Noël le Comte, et qu'il appelle Denys le Milésien, dit qu'elle lui porta la Toison jusque dans son navire [342]; et c'est sur son rapport que je me suis 249 autorisé à changer la fin ordinaire de cette fable, pour la rendre plus surprenante et plus merveilleuse. Je l'aurois été assez par la liberté qu'en donne la poésie en de pareilles rencontres; mais j'ai cru en avoir encore plus de droit en marchant sur les pas d'un autre, que si j'avois inventé ce changement.

C'est avec un fondement semblable que j'ai introduit Absyrte en âge d'homme, bien que la commune opinion n'en fasse qu'un enfant, que Médée déchira par morceaux. Ovide et Sénèque le disent [343]; mais Apollonius Rhodius le fait son aîné; et si nous voulons l'en croire, Aætes l'avoit eu d'Astérodie avant qu'il épousât la mère de cette princesse, qu'il nomme Idye, fille de l'Océan [344]. Il dit de plus qu'après la fuite des Argonautes, la vieillesse d'Aætes ne lui permettant pas de les poursuivre, ce prince monta sur mer, et les joignit autour d'une île située à l'embouchure du Danube, et qu'il appelle Peucé [345]. Ce fut là que Médée, se voyant perdue avec tous ces Grecs, qu'elle voyoit trop foibles pour lui résister, feignit de les vouloir trahir; et ayant attiré ce frère trop crédule à conférer avec elle de nuit dans le temple de Diane, elle le fit tomber dans une embuscade de Jason, où il fut tué. Valérius Flaccus dit les mêmes choses d'Absyrte que cet auteur grec [346]; et c'est sur l'autorité de l'un 250 et de l'autre que je me suis enhardi à quitter l'opinion commune, après l'avoir suivie quand j'ai mis Médée sur le théâtre [347]. C'est me contredire moi-même en quelque sorte; mais Sénèque, dont je l'ai tirée, m'en donne l'exemple, lorsque après avoir fait mourir Jocaste dans l'Œdipe, il la fait revivre dans la Thébaïde, pour se trouver au milieu de ses deux fils, comme ils sont prêts de commencer le funeste duel où ils s'entre-tuent; si toutefois ces deux pièces sont véritablement d'un même auteur [348].

251

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE LA TOISON D'OR

ÉDITIONS SÉPARÉES

Desseins de la Toison d'or [349]. 1661 in-12.

RECUEILS

252

ACTEURS DU PROLOGUE.

LA FRANCE.
LA VICTOIRE.
MARS.
LA PAIX.
L'HYMÉNÉE.
LA DISCORDE.
L'ENVIE.
Quatre Amours.
ACTEURS DE LA TRAGÉDIE.
JUPITER.
JUNON.
PALLAS.
IRIS.
L'AMOUR.
LE SOLEIL.
AÆTE,   roi de Colchos,
fils du Soleil.
ABSYRTE,   fils d'Aæte.
CHALCIOPE,   fille d'Aæte,
veuve de Phryxus.
MÉDÉE,   fille d'Aæte,
amante de Jason.
HYPSIPYLE,   reine de Lemnos.
JASON,   prince de Thessalie,
chef des Argonautes.
PÉLÉE,
IPHITE,
ORPHÉE,
} Argonautes
ZÉTHÈS,
CALAÏS
} Argonautes ailés, fils de Borée et d'Orithye.
GLAUQUE,   dieu marin.
Deux Tritons.—Deux Sirènes.—Quatre Vents.

La scène est à Colchos [351].

253

LA CONQUÊTE
DE LA TOISON D'OR.
TRAGÉDIE

PROLOGUE [352].

DÉCORATION DU PROLOGUE.

L'heureux mariage de Sa Majesté, et la paix qu'il lui a plu donner à ses 254 peuples [353], ayant été les motifs de la réjouissance publique pour laquelle cette tragédie a été préparée, non-seulement il étoit juste qu'ils servissent de sujet au prologue qui la précède, mais il étoit même absolument impossible d'en choisir une plus illustre matière.

L'ouverture du théâtre fait voir un pays ruiné par les guerres, et terminé dans son enfoncement par une ville qui n'en est pas mieux traitée; ce qui marque le pitoyable état où la France étoit réduite avant cette faveur du ciel, qu'elle a si longtemps souhaitée, et dont la bonté de son généreux monarque [354] la fait jouir à présent [355].

SCÈNE PREMIÈRE.

LA FRANCE, LA VICTOIRE.

LA FRANCE.

Doux charme des héros, immortelle Victoire,

Ame de leur vaillance, et source de leur gloire,

Vous qu'on fait si volage, et qu'on voit toutefois

255

Si constante à me suivre, et si ferme en ce choix,

Ne vous offensez pas si j'arrose de larmes5

Cette illustre union qu'ont avec vous mes armes,

Et si vos faveurs même obstinent mes soupirs

A pousser vers la Paix mes plus ardents desirs.

Vous faites qu'on m'estime aux deux bouts de la terre,

Vous faites qu'on m'y craint; mais il vous faut la guerre;

Et quand je vois quel prix me coûtent vos lauriers,

J'en vois avec chagrin couronner mes guerriers.

LA VICTOIRE.

Je ne me repens point, incomparable France,

De vous avoir suivie avec tant de constance:

Je vous prépare encor mêmes attachements;15

Mais j'attendois de vous d'autres remercîments.

Vous lassez-vous de moi qui vous comble de gloire,

De moi qui de vos fils assure la mémoire,

Qui fais marcher partout l'effroi devant leurs pas?

LA FRANCE.

Ah! Victoire, pour fils n'ai-je que des soldats?20

La gloire qui les couvre, à moi-même funeste,

Sous mes plus beaux succès fait trembler tout le reste;

Ils ne vont aux combats que pour me protéger,

Et n'en sortent vainqueurs que pour me ravager.

S'ils renversent des murs, s'ils gagnent des batailles,25

Ils prennent droit par là de ronger mes entrailles:

Leur retour me punit de mon trop de bonheur,

Et mes bras triomphants me déchirent le cœur.

A vaincre tant de fois mes forces s'affoiblissent:

L'État est florissant, mais les peuples gémissent;30

Leurs membres décharnés courbent sous mes hauts faits,

Et la gloire du trône accable les sujets [356].

Voyez autour de moi que de tristes spectacles!

256

Voilà ce qu'en mon sein enfantent vos miracles.

Quelque encens que je doive à cette fermeté35

Qui vous fait en tous lieux marcher à mon côté,

Je me lasse de voir mes villes désolées,

Mes habitants pillés, mes campagnes brûlées.

Mon roi, que vous rendez le plus puissant des rois,

En goûte moins le fruit de ses propres exploits;40

Du même œil dont il voit ses plus nobles conquêtes,

Il voit ce qu'il leur faut sacrifier de têtes;

De ce glorieux trône où brille sa vertu,

Il tend sa main auguste à son peuple abattu;

Et comme à tous moments [357] la commune misère45

Rappelle en son grand cœur les tendresses de père,

Ce cœur se laisse vaincre aux vœux que j'ai formés,

Pour faire respirer ce que vous opprimez.

LA VICTOIRE.

France, j'opprime donc ce que je favorise!

A ce nouveau reproche excusez ma surprise:50

J'avois cru jusqu'ici qu'à vos seuls ennemis

Ces termes odieux pouvoient être permis,

Qu'eux seuls de ma conduite avoient droit de se plaindre.

LA FRANCE.

Vos dons sont à chérir, mais leur suite est à craindre:

Pour faire deux héros ils font cent malheureux; 55

Et ce dehors brillant que mon nom reçoit d'eux

M'éclaire à voir les maux qu'à ma gloire il attache,

Le sang dont il m'épuise, et les nerfs qu'il m'arrache.

LA VICTOIRE.

Je n'ose condamner de si justes ennuis,

Quand je vois quels malheurs malgré moi je produis;60

Mais ce dieu dont la main m'a chez vous affermie

257

Vous pardonnera-t-il d'aimer son ennemie?

Le voilà qui paroît, c'est lui-même, c'est Mars,

Qui vous lance du ciel de farouches regards;

Il menace, il descend: apaisez sa colère65

Par le prompt désaveu d'un souhait téméraire.

(Le ciel s'ouvre et fait voir Mars en posture menaçante, un pied en l'air, et l'autre porté sur son étoile. Il descend ainsi à un des côtés du théâtre, qu'il traverse en parlant; et sitôt qu'il a parlé, il remonte au même lieu dont il est parti [358].)

SCÈNE II.

MARS [359], LA FRANCE, LA VICTOIRE.

MARS.

France ingrate, tu veux la paix!

Et pour toute reconnoissance

D'avoir en tant de lieux étendu ta puissance,

Tu murmures de mes bienfaits!70

Encore un lustre ou deux, et sous tes destinées

J'aurois rangé le sort des têtes couronnées;

Ton État n'auroit eu pour bornes que ton choix;

Et tu devois tenir pour assuré présage,

Voyant toute l'Europe apprendre ton langage,75

Que toute cette Europe alloit prendre tes lois.

Tu renonces à cette gloire;

La Paix a pour toi plus d'appas,

Et tu dédaignes la Victoire

Que j'ai de ma main propre attachée à tes pas!80

Vois dans quels fers sous moi la Discorde et l'Envie

Tiennent cette paix asservie.

La Victoire t'a dit comme on peut m'apaiser;

258

J'en veux bien faire encor ta compagne éternelle;

Mais sache que je la rappelle,85

Si tu manques d'en bien user.

(Avant que de disparoître, ce dieu, en colère contre la France, lui fait voir la Paix, qu'elle demande avec tant d'ardeur, prisonnière dans son palais, entre les mains de la Discorde et de l'Envie, qu'il lui a données pour gardes. Ce palais a pour colonnes [360] des canons, qui ont pour bases des mortiers, et des boulets pour chapiteaux; le tout accompagné, pour ornements, de trompettes, de tambours, et autres instruments de guerre entrelacés ensemble et découpés à jour, qui font comme un second rang de colonnes. Le lambris est composé de trophées d'armes, et de tout ce qui peut désigner et embellir la demeure de ce dieu des batailles.)

SCÈNE III.

LA PAIX [361], LA DISCORDE, L'ENVIE, LA FRANCE, LA VICTOIRE.

LA PAIX [362].

En vain à tes soupirs il est inexorable:

Un dieu plus fort que lui me va rejoindre à toi;

Et tu devras bientôt ce succès adorable

A cette reine incomparable [363]90

Dont les soins et l'exemple ont formé ton grand roi.

Ses tendresses de sœur, ses tendresses de mère,

Peuvent tout sur un fils, peuvent tout sur un frère.

Bénis, France, bénis ce pouvoir fortuné;

Bénis le choix qu'il fait d'une reine comme elle [364]:95

259

Cent rois en sortiront, dont la gloire immortelle

Fera trembler sous toi l'univers étonné,

Et dans tout l'avenir sur leur front couronné

Portera l'image fidèle

De celui qu'elle t'a donné.100

Ce dieu dont le pouvoir suprême

Étouffe d'un coup d'œil les plus vieux différends,

Ce dieu par qui l'amour plaît à la vertu même,

Et qui borne souvent l'espoir des conquérants,

Le blond et pompeux Hyménée105

Prépare en ta faveur l'éclatante journée

Où sa main doit briser mes fers.

Ces monstres insolents dont je suis prisonnière,

Prisonniers à leur tour au fond de leurs enfers,

Ne pourront mêler d'ombre à sa vive lumière.110

A tes cantons les plus déserts

Je rendrai leur beauté première;

Et dans les doux torrents d'une allégresse entière

Tu verras s'abîmer tes maux les plus amers.

Tu vois comme déjà ces deux hautes puissances,115

Que Mars sembloit plonger en d'immortels discords [365],

Ont malgré ses fureurs assemblé sur tes bords

Les sublimes intelligences

Qui de leurs grands États meuvent les vastes corps [366].

Les surprenantes harmonies120

De ces miraculeux génies

Savent tout balancer, savent tout soutenir.

Leur prudence étoit due à cet illustre ouvrage,

Et jamais on n'eût pu fournir,

Aux intérêts divers de la Seine et du Tage,125

260

Ni zèle plus savant en l'art de réunir,

Ni savoir mieux instruit du commun avantage.

Par ces organes seuls ces dignes potentats

Se font eux-mêmes leurs arbitres;

Aux conquêtes par eux ils donnent d'autres titres,130

Et des bornes à leurs États.

Ce dieu même qu'attend ma longue impatience

N'a droit de m'affranchir que par leur conférence:

Sans elle son pouvoir seroit mal reconnu.

Mais enfin je le vois, leur accord me l'envoie.135

France, ouvre ton cœur à la joie;

Et vous, monstres, fuyez; ce grand jour est venu.

(L'Hyménée paroît, couronné de fleurs, portant en sa main droite un dard semé de lis et de roses, et en la gauche le portrait de la Reine peint sur son bouclier.)

SCÈNE IV.

L'HYMÉNÉE, LA PAIX, LA DISCORDE, L'ENVIE [367], LA FRANCE, LA VICTOIRE.

LA DISCORDE.

En vain tu le veux croire, orgueilleuse captive:

Pourrions-nous fuir le secours qui t'arrive?

L'ENVIE.

Pourrions-nous craindre un dieu qui contre nos fureurs

Ne prend pour armes que des fleurs?

L'HYMÉNÉE.

Oui, monstres, oui, craignez cette main vengeresse;

Mais craignez encor plus cette grande princesse [368]

Pour qui je viens allumer mon flambeau:

261

Pourriez-vous soutenir les traits de son visage?145

Fuyez, monstres, à son image;

Fuyez, et que l'enfer, qui fut votre berceau,

Vous serve à jamais de tombeau.

Et vous, noirs instruments d'un indigne esclavage,

Tombez, fers odieux, à ce divin aspect,150

Et pour lui rendre un prompt hommage,

Anéantissez-vous de honte ou de respect.

(Il présente ce portrait aux yeux de la Discorde et de l'Envie, qui trébuchent aussitôt aux enfers, et ensuite il le présente aux chaînes qui tiennent la Paix prisonnière, lesquelles tombent [369] et se brisent tout à l'heure.)

LA PAIX [370].

Dieux des sacrés plaisirs, vous venez de me rendre

Un bien dont les Dieux même ont lieu d'être jaloux;

Mais ce n'est pas assez, il est temps de descendre,155

Et de remplir les vœux qu'en terre on fait pour nous.

L'HYMÉNÉE.

Il en est temps, Déesse, et c'est trop faire attendre

Les effets d'un espoir si doux.

Vous donc, mes ministres fidèles,

Venez, Amours, et prêtez-nous vos ailes.160

(Quatre Amours descendent du ciel, deux de chaque côté, et s'attachent à l'Hyménée et à la Paix pour les apporter en terre.)

LA FRANCE.

Peuple, fais voir ta joie à ces divinités

Qui vont tarir le cours de tes calamités.

CHŒUR DE MUSIQUE.

(L'Hyménée, la Paix, et les quatre Amours descendent cependant qu'il chante [371]:)

Descends, Hymen, et ramène sur terre

Les délices avec la paix;

262

Descends, objet divin de nos plus doux souhaits,

Et par tes feux, éteins ceux de la guerre.

(Après que l'Hyménée et la Paix sont descendus, les quatres Amours remontent au ciel, premièrement de droit fil tous quatre ensemble, et puis se séparant deux à deux [372] et croisant leur vol, en sorte que ceux qui sont au côté droit se retirent à gauche dans les nues, et ceux qui sont au gauche [373] se perdent dans celles du côté droit.)

SCÈNE V.

L'HYMÉNÉE, LA PAIX, LA FRANCE, LA VICTOIRE.

LA FRANCE, à la Paix.

Adorable souhait des peuples gémissants,

Féconde sûreté des travaux innocents,

Infatigable appui du pouvoir légitime,

Qui dissipez le trouble et détruisez le crime,170

Protectrice des arts, mère des beaux loisirs,

Est-ce une illusion qui flatte mes desirs?

Puis-je en croire mes yeux, et dans chaque province

De votre heureux retour faire bénir mon prince?

LA PAIX.

France, aprends que lui-même il aime à le devoir175

A ces yeux dont tu vois le souverain pouvoir.

Par un effort d'amour réponds à leurs miracles;

Fais éclater ta joie en de pompeux spectacles:

Ton théâtre a souvent d'assez riches couleurs

Pour n'avoir pas besoin d'emprunter rien ailleurs.180

Ose donc, et fais voir que ta reconnoissance....

LA FRANCE.

De grâce, voyez mieux quelle est mon impuissance.

263

Est-il effort humain qui jamais ait tiré

Des spectacles pompeux d'un sein si déchiré?

Il faudroit que vos soins par le cours des années....185

L'HYMÉNÉE.

Ces traits divins n'ont pas de forces si bornées.

Mes roses et mes lis par eux en un moment

A ces lieux désolés vont servir d'ornement.

Promets, et tu verras l'effet de ma parole.

LA FRANCE.

J'entreprendrai beaucoup; mais ce qui m'en console190

C'est que sous votre aveu....

L'HYMÉNÉE.

Va, n'appréhende rien:

Nous serons à l'envi nous-mêmes ton soutien.

Porte sur ton théâtre une chaleur si belle,

Que des plus heureux temps l'éclat s'y renouvelle:

Nous en partagerons la gloire et le souci.195

LA VICTOIRE.

Cependant la Victoire est inutile ici:

Puisque la paix y règne, il faut qu'elle s'exile.

LA PAIX.

Non, Victoire: avec moi tu n'es pas inutile.

Si la France en repos n'a plus ou t'employer,

Du moins à ses amis elle peut t'envoyer.200

D'ailleurs mon plus grand calme aime l'inquiétude

Des combats de prudence, et des combats d'étude;

Il ouvre un champ plus large à ces guerres d'esprits;

Tous les peuples sans cesse en disputent le prix;

Et comme il fait monter à la plus haute gloire,205

Il est bon que la France ait toujours la Victoire.

Fais-lui donc cette grâce, et prends part comme nous

A ce qu'auront d'heureux des spectacles si doux.

LA VICTOIRE.

J'y consens, et m'arrête aux rives de la Seine,

264

Pour rendre un long hommage à l'une et l'autre reine,

Pour y prendre à jamais les ordres de son roi.

Puissé-je en obtenir, pour mon premier emploi,

Ceux d'aller jusqu'aux bouts de ce vaste hémisphère

Arborer les drapeaux de son généreux frère [374],

D'aller d'un si grand prince, en mille et mille lieux,215

Égaler le grand nom au nom de ses aïeux,

Le conduire au delà de leurs fameuses traces,

Faire un appui de Mars du favori des Grâces,

Et sous d'autres climats couronner ses hauts faits

Des lauriers qu'en ceux-ci lui dérobe la Paix!220

L'HYMÉNÉE.

Tu vas voir davantage, et les Dieux, qui m'ordonnent

Qu'attendant tes lauriers mes myrtes le couronnent,

Lui vont donner un prix de toute autre valeur

Que ceux que tu promets avec tant de chaleur.

Cette illustre conquête a pour lui plus de charmes225

Que celles que tu veux assurer à ses armes;

Et son œil, éclairé par mon sacré flambeau,

Ne voit point de trophée ou si noble ou si beau.

Ainsi, France, à l'envi l'Espagne et l'Angleterre [375]

Aiment à t'enrichir quand tu finis la guerre230

Et la paix, qui succède à ses tristes efforts,

Te livre par ma main leurs plus rares trésors.

LA PAIX.

Allons sans plus tarder mettre ordre à tes spectacles;

Et pour les commencer par de nouveaux miracles,

Toi que rend tout-puissant ce chef-d'œuvre des cieux,

265

Hymen, fais-lui changer la face de ces lieux.

L'HYMÉNÉE, seul.

Naissez à cet aspect, fontaines, fleurs, bocages;

Chassez de ces débris les funestes images,

Et formez des jardins tels qu'avec quatre mots

Le grand art de Médée en fit naître à Colchos.240

(Tout le théâtre se change en un jardin magnifique à la vue du portrait de la Reine, que l'Hyménée lui présente.)

FIN DU PROLOGUE.

266

ACTE I.


DÉCORATION DU PREMIER ACTE.

Ce grand jardin, qui en fait la scène, est composé de trois rangs de cyprès, à côté desquels on voit alternativement en chaque châssis des statues de marbre blanc à l'antique, qui versent de gros jets d'eau dans de grands bassins, soutenus par des Tritons, qui leur servent de piédestal, ou trois vases qui portent, l'un des orangers, et les deux autres diverses fleurs en confusion, chantournées [376] et découpées à jour. Les ornements de ces vases et de ces bassins sont rehaussés d'or, et ces statues portent sur leurs têtes des corbeilles d'or treillissées et remplies de pareilles fleurs. Le théâtre est fermé par une grande arcade de verdure, ornée de festons de fleurs avec une grande corbeille d'or sur le milieu, qui en est remplie comme les autres. Quatre autres arcades qui la suivent composent avec elle un berceau qui laisse voir plus loin un autre jardin de cyprès, entremêlés avec quantité [377] d'autres statues à l'antique; et la perspective du fond borne la vue par un parterre encore plus éloigné, au milieu duquel s'élève une fontaine avec divers autres jets d'eau, qui ne font pas le moindre agrément de ce spectacle.

SCÈNE PREMIÈRE.

CHALCIOPE, MÉDÉE.

MÉDÉE.

Parmi ces grands sujets d'allégresse publique,

Vous portez sur le front un air mélancolique:

Votre humeur paroît sombre; et vous semblez, ma sœur,

Murmurer en secret contre notre bonheur.

267

La veuve de Phryxus et la fille d'Aæte245

Plaint-elle de Persès la honte et la défaite?

Vous faut-il consoler de ces illustres coups

Qui partent d'un héros parent de votre époux?

Et le vaillant Jason pourroit-il vous déplaire

Alors que dans son trône il rétablit mon père?250

CHALCIOPE.

Vous m'offensez, ma sœur: celles de notre rang

Ne savent point trahir leur pays [378] ni leur sang;

Et j'ai vu les combats de Persès et d'Aæte

Toujours avec des yeux de fille et de sujette.

Si mon front porte empreints quelques troubles secrets,

Sachez que je n'en ai que pour vos intérêts.

J'aime autant que je dois cette haute victoire:

Je veux bien que Jason en ait toute la gloire;

Mais à tout dire enfin, je crains que ce vainqueur

N'en étende les droits jusque sur votre cœur.260

Je sais que sa brigade, à peine descendue,

Rétablit à nos yeux la bataille perdue,

Que Persès triomphoit, que Styrus étoit mort,

Styrus que pour époux vous envoyoit le sort [379],

Jason de tant de maux borna soudain la course:265

Il en dompta la force, il en tarit la source;

Mais avouez aussi qu'un héros si charmant

Vous console bientôt de la mort d'un amant.

L'éclat qu'a répandu le bonheur de ses armes

A vos yeux éblouis ne permet plus de larmes:270

Il sait les détourner des horreurs d'un cerceuil;

Et la peur d'être ingrate étouffe votre deuil.

Non que je blâme en vous quelques soins de lui plaire,

Tant que la guerre ici l'a rendu nécessaire;

268

Mais je ne voudrois pas que cet empressement275

D'un soin étudié fît un attachement;

Car enfin, aujourd'hui que la guerre est finie,

Votre facilité se trouveroit punie;

Et son départ subit ne vous laisseroit plus

Qu'un cœur embarrassé de soucis superflus.280

MÉDÉE.

La remontrance est douce, obligeante, civile;

Mais à parler sans feinte elle est fort inutile:

Si je n'ai point d'amour, je n'y prends point de part;

Et si j'aime Jason, l'avis vient un peu tard.

Quoiqu'il en soit, ma sœur, nommeriez-vous un crime

Un vertueux amour qui suivroit tant d'estime?

Alors que ses hauts faits lui gagnent tous les cœurs,

Faut-il que ses soupirs excitent mes rigueurs,

Que contre ses exploits moi seule je m'irrite,

Et fonde mes dédains sur son trop de mérite?290

Nais s'il m'en doit bientôt coûter un repentir,

D'où pouvez-vous savoir qu'il soit prêt à partir?

CHALCIOPE.

Je le sais de mes fils, qu'une ardeur de jeunesse

Emporte malgré moi jusqu'à le suivre en Grèce,

Pour voir en ces beaux lieux la source de leur sang,295

Et de Phryxus leur père y reprendre le rang.

Déjà tous ces héros au départ se disposent:

Ils ont peine à souffrir que leurs bras se reposent;

Comme la gloire à tous fait leur plus cher souci,

N'ayant plus à combattre, ils n'en ont plus ici:300

Ils brûlent d'en chercher dessus quelque autre rive,

Tant leur valeur rougit sitôt qu'elle est oisive.

Jason veut seulement une grâce du Roi.

MÉDÉE.

Cette grâce, ma sœur, n'est sans doute que moi.

Ce n'est plus avec vous qu'il faut que je déguise.305

269

Du chef de ces héros j'asservis la franchise;

De tout ce qu'il a fait de grand, de glorieux,

Il rend un plein hommage au pouvoir de mes yeux.

Il a vaincu Persès, il a servi mon père,

Il a sauvé l'État, sans chercher qu'à me plaire.310

Vous l'avez vu peut-être, et vos yeux sont témoins

De combien chaque jour il y donne de soins,

Avec combien d'ardeur....

CHALCIOPE.

Oui, je l'ai vu moi-même,

Que pour plaire à vos yeux il prend un soin extrême;

Mais je n'ai pas moins vu combien il vous est doux315

De vous montrer sensible aux soins qu'il prend pour vous.

Je vous vois chaque jour avec inquiétude

Chercher ou sa présence ou quelque solitude,

Et dans ces grands jardins sans cesse repasser

Le souvenir des traits qui vous ont su blesser.320

En un mot, vous l'aimez, et ce que j'appréhende....

MÉDÉE.

Je suis prête à l'aimer, si le Roi le commande;

Mais jusque-là, ma sœur, je ne fais que souffrir

Les soupirs et les vœux qu'il prend soin de m'offrir.

CHALCIOPE.

Quittez ce faux devoir dont l'ombre vous amuse.325

Vous irez plus avant si le Roi le refuse;

Et quoi que votre erreur vous fasse présumer,

Vous obéirez mal s'il vous défend d'aimer.

Je sais.... Mais le voici, que le Prince accompagne.

270

SCÈNE II.

AÆTE, ABSYRTE, CHALCIOPE, MÉDÉE.

AÆTE.

Enfin nos ennemis nous cèdent la campagne,330

Et des Scythes défaits le camp abandonné

Nous est de leur déroute un gage fortuné,

Un fidèle témoin d'une victoire entière;

Mais comme la fortune est souvent journalière,

Il en faut redouter de funestes retours,335

Ou se mettre en état de triompher toujours.

Vous savez de quel poids et de quelle importance

De ce peu d'étrangers s'est fait voir l'assistance.

Quarante, qui l'eût cru? quarante à leur abord

D'une armée abattue ont relevé le sort,340

Du côté des vaincus rappelé la victoire,

Et fait d'un jour fatal un jour brillant de gloire.

Depuis cet heureux jour que n'ont point fait leurs bras?

Leur chef nous a paru le démon des combats;

Et trois fois sa valeur, d'un noble effet suivie,345

Au péril de son sang a dégagé ma vie.

Que ne lui dois-je point? et que ne dois-je à tous?

Ah! si nous les pouvions arrêter parmi nous,

Que ma couronne alors se verroit assurée!

Qu'il faudroit craindre peu pour la toison dorée,350

Ce trésor où les Dieux attachent nos destins,

Et que veulent ravir tant de jaloux voisins!

N'y peux-tu rien, Médée, et n'as-tu point de charmes

Qui fixent en ces lieux le bonheur de leurs armes?

N'est-il herbes, parfums, ni chants mystérieux,355

Qui puissent nous unir ces bras victorieux?

ABSYRTE.

Seigneur, il est en vous d'avoir cet avantage:

271

Le charme qu'il y faut est tout sur son visage.

Jason l'aime, et je crois que l'offre de son cœur

N'en seroit pas reçue avec trop de rigueur.360

Un favorable aveu pour ce digne hyménée

Rendroit ici sa course heureusement bornée;

Son exemple auroit force, et feroit qu'à l'envi

Tous voudroient imiter le chef qu'ils ont suivi.

Tous sauroient comme lui, pour faire une maîtresse,

Perdre le souvenir des beautés de leur Grèce;

Et tous ainsi que lui permettroient à l'amour

D'obstiner des héros à grossir votre cour.

AÆTE.

Le refus d'un tel heur auroit trop d'injustice.

Puis-je d'un moindre prix payer un tel service?370

Le ciel, qui veut pour elle un époux étranger,

Sous un plus digne joug ne sauroit l'engager.

Oui, j'y consens, Absyrte, et tiendrai même à grâce

Que du roi d'Albanie il remplisse la place,

Que la mort de Styrus permette à votre sœur375

L'incomparable choix d'un si grand successeur.

Ma fille, si jamais les droits de la naissance....

CHALCIOPE.

Seigneur, je vous réponds de son obéissance;

Mais je ne réponds pas que vous trouviez les Grecs

Dans la même pensée et les mêmes respects.380

Je les connois un peu, veuve d'un de leurs princes:

Ils ont aversion pour toutes nos provinces;

Et leur pays natal leur imprime un amour

Qui partout les rappelle et presse leur retour.

Ainsi n'espérez pas qu'il soit des hyménées385

Qui puissent à la vôtre unir leurs destinées.

Ils les accepteront, si leur sort rigoureux

A fait de leur patrie un lieu mal sûr pour eux;

Mais le péril passé, leur soudaine retraite

272

Vous fera bientôt voir que rien ne les arrête,390

Et qu'il n'est point de nœud qui les puisse obliger

A vivre sous les lois d'un monarque étranger.

Bien que Phryxus m'aimât avec quelque tendresse,

Je l'ai vu mille fois soupirer pour sa Grèce,

Et quelque illustre rang qu'il tînt dans vos États,395

S'il eût eu l'accès libre en ces heureux climats,

Malgré ces beaux dehors d'une ardeur empressée,

Il m'eût fallu l'y suivre, ou m'en voir délaissée.

Il semble après sa mort qu'il revive en ses fils;

Comme ils ont même sang, ils ont mêmes esprits:400

La Grèce en leur idée est un séjour céleste,

Un lieu seul digne d'eux. Par là jugez du reste.

AÆTE.

Faites-les-moi venir: que de leur propre voix

J'apprenne les raisons de cet injuste choix.

Et quant à ces guerriers que nos Dieux tutélaires405

Au salut de l'État rendent si nécessaires,

Si pour les obliger à vivre mes sujets

Il n'est point dans ma cour d'assez dignes objets,

Si ce nom sur leur front jette tant d'infamie

Que leur gloire en devienne implacable ennemie,410

Subornons [380] cette gloire, et voyons dès demain

Ce que pourra sur eux le nom de souverain.

Le trône a ses liens ainsi que l'hyménée,

Et quand ce double nœud tient une âme enchaînée,

Quand l'ambition marche au secours de l'amour,415

Elle étouffe aisément tous ces soins du retour.

Elle triomphera de cette idolâtrie

Que tous ces grands guerriers gardent pour leur patrie.

Leur Grèce a des climats et plus doux et meilleurs;

Mais commander ici vaut bien servir ailleurs.420

273

Partageons avec eux l'éclat d'une couronne

Que la bonté du ciel par leurs mains nous redonne:

D'un bien qu'ils ont sauvé je leur dois quelque part;

Je le perdois sans eux, sans eux il court hasard;

Et c'est toujours prudence, en un péril funeste,425

D'offrir une moitié pour conserver le reste.

ABSYRTE.

Vous les connoissez mal: ils sont trop généreux

Pour vous rendre à ce prix le besoin qu'on a d'eux.

Après ce grand secours, ce seroit pour salaire

Prendre une part du vol qu'on tâchoit à vous faire,430

Vous piller un peu moins sous couleur d'amitié,

Et vous laisser enfin ce reste par pitié.

C'est là, Seigneur, c'est là cette haute infamie

Dont vous verriez leur gloire implacable ennemie.

Le trône a des splendeurs dont les yeux éblouis435

Peuvent réduire une âme à l'oubli du pays;

Mais aussi la Scythie, ouverte à nos conquêtes,

Offre assez de matière à couronner leurs têtes.

Qu'ils règnent, mais par nous, et sur nos ennemis:

C'est là qu'il faut trouver un sceptre à nos amis;440

Et lors d'un sacré nœud l'inviolable étreinte

Tirera notre appui d'où partoit notre crainte;

Et l'hymen unira par des liens plus doux

Des rois sauvés par eux à des rois faits par nous.

AÆTE.

Vous regardez trop tôt comme votre héritage445

Un trône dont en vain vous craignez le partage.

J'ai d'autres yeux, Absyrte, et vois un peu plus loin.

Je veux bien réserver ce remède au besoin,

Ne faire point cette offre à moins que nécessaire;

Mais s'il y faut venir, rien ne m'en peut distraire.450

Les voici: parlons-leur; et pour les arrêter,

Ne leur refusons rien qu'ils daignent souhaiter.

274

SCÈNE III.

AÆTE, ABSYRTE, MÉDÉE, JASON, PÉLÉE, IPHITE, ORPHÉE, Argonautes.

AÆTE.

Guerriers par qui mon sort devient digne d'envie,

Héros à qui je dois et le sceptre et la vie,

Après tant de bienfaits et d'un si haut éclat,455

Voulez-vous me laisser la honte d'être ingrat?

Je ne vous fais point d'offre; et dans ces lieux sauvages

Je ne découvre rien digne de vos courages:

Mais si dans mes États, mais si dans mon palais

Quelque chose avoit pu mériter vos souhaits,460

Le choix qu'en auroit fait cette valeur extrême

Lui donneroit un prix qu'il n'a pas de lui-même;

Et je croirois devoir à ce précieux choix

L'heur de vous rendre un peu de ce que je vous dois.

JASON.

Si nos bras, animés par vos destins propices,465

Vous ont rendu, Seigneur, quelques foibles services,

Et s'il en est encore, après un sort si doux,

Que vos commandements puissent vouloir de nous,

Vous avez en vos mains un trop digne salaire,

Et pour ce qu'on a fait et pour ce qu'on peut faire;470

Et s'il nous est permis de vous le demander....

AÆTE.

Attendez tout d'un roi qui veut tout accorder:

J'en jure le dieu Mars, et le Soleil mon père;

Et me puisse à vos yeux accabler leur colère,

Si mes serments pour vous n'ont de si prompts effets,

Que vos vœux dès ce jour se verront satisfaits!

JASON.

Seigneur, j'ose vous dire, après cette promesse,

275

Que vous voyez la fleur des princes de la Grèce,

Qui vous demandent tous d'une commune voix

Un trésor qui jadis fut celui de ses rois:480

La toison d'or, Seigneur, que Phryxus, votre gendre,

Phryxus, notre parent....

AÆTE.

Ah! que viens-je d'entendre!

MÉDÉE.

Ah! perfide.

JASON.

A ce mot vous paroissez surpris!

Notre peu de secours se met à trop haut prix;

Mais enfin, je l'avoue, un si précieux gage485

Est l'unique motif de tout notre voyage.

Telle est la dure loi que nous font nos tyrans,

Que lui seul nous peut rendre au sein de nos parents;

Et telle est leur rigueur, que, dans cette conquête

Le retour au pays nous coûteroit la tête.490

AÆTE.

Ah! si vous ne pouvez y rentrer autrement,

Dure, dure à jamais votre bannissement!

Princes [381] tel est mon sort, que la toison ravie

Me doit coûter le sceptre, et peut-être la vie.

De sa perte dépend celle de tout l'État;495

En former un desir, c'est faire un attentat;

Et si jusqu'à l'effet vous pouvez le réduire,

Vous ne m'avez sauvé [382] que pour mieux me détruire.

JASON.

Qui vous l'a dit, Seigneur? quel tyrannique effroi

Fait cette illusion aux destins d'un grand roi?500

AÆTE.

Votre Phryxus lui-même a servi d'interprète

276

A ces ordres des Dieux dont l'effet m'inquiète:

Son ombre en mots exprès nous les a fait savoir.

JASON.

A des fantômes vains donnez moins de pouvoir.

Une ombre est toujours ombre, et des nuits éternelles

Il ne sort point de jours qui ne soient infidèles.

Ce n'est point à l'enfer à disposer des rois,

Et les ordres du ciel n'empruntent point sa voix.

Mais vos bontés par là cherchent à faire grâce

Au trop d'ambition dont vous voyez l'audace;510

Et c'est pour colorer un trop juste refus

Que vous faites parler cette ombre de Phryxus.

AÆTE.

Quoi? de mon noir destin la triste certitude

Ne seroit qu'un prétexte à mon ingratitude?

Et quand je vous dois tout, je voudrois essayer515

Un mauvais artifice à ne vous rien payer?

Quoi que vous en croyiez, quoi que vous puissiez dire,

Pour vous désabuser partageons mon empire.

Cette offre peut-elle être un refus coloré,

Et répond-elle mal à ce que j'ai juré?520

JASON.

D'autres l'accepteroient avec pleine allégresse;

Mais elle n'ouvre pas les chemins de la Grèce;

Et ces héros, sortis ou des Dieux ou des rois,

Ne sont pas mes sujets pour vivre sous mes lois.

C'est à l'heur du retour que leur courage aspire,525

Et non pas à l'honneur de me faire un empire.

AÆTE.

Rien ne peut donc changer ce rigoureux desir?

JASON.

Seigneur, nous n'avons pas le pouvoir de choisir.

Ce n'est que perdre temps qu'en parler davantage;

Et vous savez à quoi le serment vous engage.530

277

AÆTE.

Téméraire serment qui me fait une loi

Dangereuse pour vous, ou funeste pour moi!

La toison est à vous si vous pouvez la prendre,

Car ce n'est pas de moi qu'il vous la faut attendre.

Comme votre Phryxus l'a consacrée à Mars,535

Ce dieu même lui fait d'effroyables remparts,

Contre qui tout l'effort de la valeur humaine

Ne peut être suivi que d'une mort certaine:

Il faut pour l'emporter quelque chose au-dessus

J'ouvrirai la carrière, et ne puis rien de plus:540

Il y va de ma vie ou de mon diadème;

Mais je tremble pour vous autant que pour moi-même.

Je croirais faire un crime à vous le déguiser;

Il est en votre choix d'en bien ou mal user.

Ma parole est donnée, il faut que je la tienne;545

Mais votre perte est sûre à moins que de la mienne.

Adieu: pensez-y bien. Toi, ma fille, dis-lui

A quels affreux périls il se livre aujourd'hui.

SCÈNE IV.

MÉDÉE, JASON, Argonautes.

MÉDÉE.

Ces périls sont légers.

JASON.

Ah! divine princesse!

MÉDÉE.

Il n'y faut que du cœur, des forces, de l'adresse.550

Vous en avez Jason; mais peut-être, après tout,

Ce que vous en avez n'en viendra pas à bout.

JASON.

Madame, si jamais....

278

MÉDÉE.

Ne dis rien, téméraire.

Tu ne savois que trop quel choix pouvoit me plaire.

Celui de la toison m'a fait voir tes mépris:555

Tu la veux, tu l'auras; mais apprends à quel prix.

Pour voir cette dépouille au dieu Mars consacrée,

A tous dans sa forêt il permet libre entrée;

Mais pour la conquérir qui s'ose hasarder

Trouve un affreux dragon commis à la garder.560

Rien n'échappe à sa vue, et le sommeil sans force

Fait avec sa paupière un éternel divorce.

Le combat contre lui ne te sera permis

Qu'après deux fiers taureaux par ta valeur soumis;

Leurs yeux sont tout de flamme, et leur brûlante haleine [383]

D'un long embrasement couvre toute la plaine.

Va leur faire souffrir le joug et l'aiguillon,

Ouvrir du champ de Mars le funeste sillon:

C'est ce qu'il te faut faire, et dans ce champ horrible

Jeter une semence encore plus terrible,570

Qui soudain produira des escadrons armés

Contre la même main qui les aura semés.

Tous, sitôt qu'ils naîtront, en voudront à ta vie:

Je vais moi-même à tous redoubler leur furie.

Juge par là, Jason, de la gloire où tu cours,575

Et cherche où tu pourras des bras et du secours.

SCÈNE V.

JASON, PÉLÉE, IPHITE, ORPHÉE, Argonautes.

JASON.

Amis, voilà l'effet de votre impatience.

279

Si j'avois eu sur vous un peu plus de croyance,

L'amour m'auroit livré ce précieux dépôt,

Et vous l'avez perdu pour le vouloir trop tôt.580

PÉLÉE.

L'amour vous est bien doux, et votre espoir tranquille,

Qui vous fit consumer deux ans chez Hypsipyle,

En consumeroit quatre avec plus de raison

A cajoler Médée et gagner la toison.

Après que nos exploits l'ont si bien méritée,585

Un mot seul, un souhait dût l'avoir emportée;

Mais puisqu'on la refuse au service rendu,

Il faut avoir de force un bien qui nous est dû.

JASON.

De Médée en courroux dissipez donc les charmes;

Combattez ce dragon, ces taureaux, ces gensdarmes [384].

IPHITE.

Les Dieux nous ont sauvés de mille autres dangers,

Et sont les mêmes dieux en ces bords étrangers.

Pallas nous a conduits, et Junon de nos têtes

A parmi tant de mers écarté les tempêtes.

Ces grands secours unis auront leur plein effet,595

Et ne laisseront point leur ouvrage imparfait.

Voyez si je m'abuse, amis, quand je l'espère:

Regardez de Junon briller la messagère;

Iris nous vient du ciel dire ses volontés.

En attendant son ordre, adorons ses bontés.600

Prends ton luth, cher Orphée, et montre à la Déesse

Combien ce doux espoir charme notre tristesse.

280

SCÈNE VI.

IRIS est sur l'arc-en-ciel [385]; JUNON et PALLAS, chacune dans son char; JASON, ORPHÉE, Argonautes [386].

ORPHÉE chante.

Femme et sœur du maître des Dieux,

De qui le seul regard fait nos destins propices,

Nous as-tu jusqu'ici guidés sous tes auspices,605

Pour nous voir périr en ces lieux?

Contre des bras mortels tout ce qu'ont pu nos armes,

Nous l'avons fait dans les combats:

Contre les monstres et les charmes

C'est à toi maintenant de nous prêter ton bras.610

IRIS.

Princes, ne perdez pas courage;

Les deux mêmes divinités

Qui vous ont garantis sur les flots irrités

Prennent votre défense en ce climat sauvage.

(Ici Junon et Pallas se montrent dans leurs chars.)

Les voici toutes deux, qui de leur propre voix [387]615

Vous apprendront sous quelles lois

Le destin vous promet cette illustre conquête;

Elles sauront vous la faciliter:

Écoutez leurs conseils, et tenez l'âme prête

A les exécuter.620

JUNON.

Tous vos bras et toutes vos armes

281

Ne peuvent rien contre les charmes

Que Médée en fureur verse sur la toison:

L'amour seul aujourd'hui peut faire ce miracle;

Et dragon ni taureaux ne vous feront obstacle,625

Pourvu qu'elle s'apaise en faveur de Jason.

Prête à descendre en terre afin de l'y réduire,

J'ai pris et le visage et l'habit de sa sœur.

Rien ne vous peut servir si vous n'avez son cœur;

Et si vous le gagnez, rien ne vous [388] sauroit nuire.630

PALLAS.

Pour vous secourir en ces lieux,

Junon change de forme et va descendre en terre;

Et pour vous protéger Pallas remonte aux cieux,

Où Mars et quelques autres dieux

Vont presser contre vous le maître du tonnerre.635

Le soleil, de son fils embrassant l'intérêt,

Voudra faire changer l'arrêt

Qui vous laisse espérer la toison demandée;

Mais quoi qu'il puisse faire, assurez-vous qu'enfin

L'amour fera votre destin,640

Et vous donnera tout, s'il vous donne Médée.

(Ici, tout d'un temps, Iris disparoît, Pallas remonte au ciel, et Junon descend en terre, en traversant toutes deux le théâtre, et faisant croiser leurs chars.)

JASON.

Eh bien! si mes conseils....

PÉLÉE.

N'en parlons plus, Jason:

Cet oracle l'emporte, et vous aviez raison.

Aimez, le ciel l'ordonne, et c'est l'unique voie

282

Qu'après tant de travaux il ouvre à notre joie.645

N'y perdons point de temps, et sans plus de séjour

Allons sacrifier au tout-puissant Amour.

FIN DU PREMIER ACTE.

283

ACTE II.


DÉCORATION DU SECOND ACTE.

La rivière du Phase et le paysage qu'elle traverse succèdent à ce grand jardin, qui disparoît tout d'un coup. On voit tomber de gros torrents des rochers qui servent de rivage à ce fleuve; et l'éloignement qui borne la vue présente aux yeux divers coteaux dont cette campagne est fermée [389].

SCÈNE PREMIÈRE.

JASON, JUNON, sous le visage de Chalciope.

JUNON.

Nous pouvons à l'écart, sur ces rives du Phase,

Parler en sûreté du feu qui vous embrase.

Souvent votre Médée y vient prendre le frais,650

Et pour y mieux rêver s'échappe du palais.

Il faut venir à bout de cette humeur altière:

De sa sœur tout exprès j'ai pris l'image entière,

Mon visage a même air, ma voix a même ton;

Vous m'en voyez la taille, et l'habit, et le nom;655

Et je la cache à tous sous un épais nuage,

De peur que son abord ne trouble mon ouvrage.

Sous ces déguisements j'ai déjà rétabli

Presque en toute sa force un amour affoibli.

L'horreur de vos périls, que redoublent les charmes,

Dans cette âme inquiète excite mille alarmes:

284

Elle blâme déjà son trop d'emportement.

C'est à vous d'achever un si doux changement.

Un soupir poussé juste, en suite d'une excuse,

Perce un cœur bien avant quand lui-même il s'accuse,

Et qu'un secret retour le force à ressentir

De sa fureur trop prompte un tendre repentir.

JASON.

Déesse, quels encens [390]....

JUNON.

Traitez-moi de princesse,

Jason, et laissez là l'encens et la Déesse.

Quand vous serez en Grèce il y faudra penser;670

Mais ici vos devoirs s'en doivent dispenser:

Par ce respect suprême ils m'y feroient connaître.

Laissez-y-moi passer pour ce que je feins d'être,

Jusqu'à ce que le cœur de Médée adouci....

JASON.

Madame, puisqu'il faut ne vous nommer qu'ainsi,675

Vos ordres me seront des lois inviolables:

J'aurai pour les remplir des soins infatigables;

Et mon amour plus fort....

JUNON.

Je sais que vous aimez,

Que Médée a des traits dont vos sens sont charmés.

Mais cette passion est-elle en vous si forte680

Qu'à tous autres objets elle ferme la porte?

Ne souffre-t-elle plus l'image du passé?

Le portrait d'Hypsipyle est-il tout effacé?

JASON.

Ah!

JUNON.

Vous en soupirez!

285

JASON.

Un reste de tendresse

M'échappe encore au nom d'une belle princesse;685

Mais comme assez souvent la distance des lieux

Affoiblit dans le cœur ce qu'elle cache aux yeux,

Les charmes de Médée ont aisément la gloire

D'abattre dans le mien l'effet de sa mémoire.

JUNON.

Peut-être elle n'est pas si loin que vous pensez.690

Ses vœux de vous attendre enfin se sont lassés,

Et n'ont pu résister à cette impatience

Dont tous les vrais amants ont trop d'expérience.

L'ardeur de vous revoir l'a hasardée aux flots;

Elle a pris après vous la route de Colchos;695

Et moi, pour empêcher que sa flamme importune

Ne rompît sur ces bords toute votre fortune,

J'ai soulevé les vents, qui brisant son vaisseau,

Dans les flots mutinés ont ouvert son tombeau.

JASON.

Hélas!

JUNON.

N'en craignez point une funeste issue:700

Dans son propre palais Neptune l'a reçue.

Comme il craint pour Pélie, à qui votre retour

Doit coûter la couronne, et peut-être le jour,

Il va tâcher d'y mettre un obstacle par elle,

Et vous la renvoira, plus pompeuse et plus belle,705

Rattacher votre cœur à des liens si doux,

Ou du moins exciter des sentiments jaloux

Qui vous rendent Médée à tel point inflexible,

Que le pouvoir du charme en demeure invincible,

Et que vous périssiez en le voulant forcer,710

Ou qu'à votre conquête il faille renoncer.

Dès son premier abord une soudaine flamme

286

D'Absyrte à ses beautés livrera toute l'âme;

L'Amour me l'a promis: vous l'en verrez charmé [391];

Mais vous serez sans doute encor le plus aimé.715

Il faut donc prévenir ce dieu qui l'a sauvée,

Emporter la toison avant son arrivée.

Votre amante paroît: agissez en amant

Qui veut en effet vaincre, et vaincre promptement.

SCÈNE II.

JASON, JUNON, MÉDÉE.

MÉDÉE.

Que faites-vous, ma sœur, avec ce téméraire?720

Quand son orgueil m'outrage, a-t-il de quoi vous plaire?

Et vous a-t-il réduite à lui servir d'appui,

Vous qui parliez tantôt, et si haut, contre lui?

JUNON.

Je suis toujours sincère; et dans l'idolâtrie

Qu'en tous ces héros grecs je vois pour leur patrie,725

Si votre cœur étoit encore à se donner,

Je ferois mes efforts à vous en détourner:

Je vous dirois encor ce que j'ai su vous dire;

Mais l'amour sur tous deux a déjà trop d'empire:

Il vous aime, et je vois qu'avec les mêmes traits....730

MÉDÉE.

Que dites-vous, ma sœur? il ne m'aima jamais.

A quelque complaisance il a pu se contraindre;

Mais s'il feignit d'aimer, il a cessé de feindre,

Et me l'a bien fait voir en demandant au Roi,

En ma présence même, un autre prix que moi.735

JUNON.

Ne condamnons personne avant que de l'entendre.

287

Savez-vous les raisons dont il se peut défendre?

Il m'en a dit quelqu'une, et je ne puis nier,

Non pas qu'elle suffise à le justifier,

Il est trop criminel, mais que du moins son crime740

N'est pas du tout si noir qu'il l'est dans votre estime;

Et si vous la saviez, peut-être à votre tour

Vous trouveriez moins lieu d'accuser son amour.

MÉDÉE.

Quoi? ce lâche tantôt ne m'a pas regardée;

Il n'a montré qu'orgueil, que mépris pour Médée,745

Et je pourrois encor l'entendre discourir!

JASON.

Le discours siéroit mal à qui cherche à mourir.

J'ai mérité la mort si j'ai pu vous déplaire;

Mais cessez contre moi d'armer votre colère:

Vos taureaux, vos dragons sont ici superflus;750

Dites-moi seulement que vous ne m'aimez plus:

Ces deux mots suffiront [392] pour réduire en poussière....

MÉDÉE.

Va, quand il me plaira, j'en sais bien la manière;

Et si ma bouche encor n'en fulmine l'arrêt,

Rends grâces à ma sœur qui prend ton intérêt.755

Par quel art, par quel charme as-tu pu la séduire,

Elle qui ne cherchoit tantôt qu'à te détruire?

D'où vient que mon cœur même à demi révolté

Semble vouloir s'entendre avec ta lâcheté,

Et de tes actions favorable interprète,760

Ne te peint à mes yeux que tel qu'il te souhaite?

Par quelle illusion lui fais-tu cette loi?

Serois-tu dans mon art plus grand maître que moi?

Tu mets dans tous mes sens le trouble et le divorce:

288

Je veux ne t'aimer plus, et n'en ai pas la force.765

Achève d'éblouir un si juste courroux,

Qu'offusquent malgré moi des sentiments trop doux;

Car enfin, et ma sœur l'a bien pu reconnoître,

Tout violent qu'il est, l'amour seul l'a fait naître;

Il va jusqu'à la haine, et toutefois, hélas!770

Je te haïrois peu, si je ne t'aimois pas.

Mais parle, et si tu peux, montre quelque innocence.

JASON.

Je renonce, Madame, à toute autre défense.

Si vous m'aimez encore, et si l'amour en vous

Fait naître cette haine, anime ce courroux,775

Puisque de tous les deux sa flamme est triomphante,

Le courroux est propice et la haine obligeante.

Oui, puisque cet amour vous parle encor pour moi,

Il ne vous permet pas de douter de ma foi;

Et pour vous faire voir mon innocence entière,780

Il éclaire vos yeux de toute sa lumière:

De ses rayons divins le vif discernement

Du chef de ces héros sépare votre amant.

Ces princes, qui pour vous ont exposé leur vie,

Sans qui votre province alloit être asservie,785

Eux qui de vos destins rompant le cours fatal,

Tous mes égaux qu'ils sont, m'ont fait leur général;

Eux qui de leurs exploits, eux qui de leur victoire

Ont répandu sur moi la plus brillante gloire;

Eux tous ont par ma voix demandé la toison:790

C'étoient eux qui parloient, ce n'étoit pas Jason.

Il ne vouloit que vous; mais pouvoit-il dédire

Ces guerriers dont le bras a sauvé votre empire,

Et par une bassesse indigne de son rang,

Demander pour lui seul tout le prix de leur sang?795

Pouvois-je les trahir, moi qui de leurs suffrages

De ce rang où je suis tiens tous les avantages?

289

Pouvois-je avec honneur à ce qu'il a d'éclat

Joindre le nom de lâche et le titre d'ingrat?

Auriez-vous pu m'aimer couvert de cette honte?800

JUNON.

Ma sœur, dites le vrai, n'étiez-vous point trop prompte?

Qu'a-t-il fait qu'un cœur noble et vraiment généreux....

MÉDÉE.

Ma sœur, je le voulois seulement amoureux.

En qui sauroit aimer seroit-ce donc un crime,

Pour montrer plus d'amour, de perdre un peu d'estime?

Et malgré les douceurs d'un espoir si charmant,

Faut-il que le héros fasse taire l'amant?

Quel que soit ce devoir, ou ce noble caprice,

Tu me devois, Jason, en faire un sacrifice.

Peut-être j'aurois pu t'en entendre blâmer,810

Mais non pas t'en haïr, non pas t'en moins aimer.

Tout oblige en amour, quand l'amour en est cause.

JUNON.

Voyez à quoi pour vous cet amour la dispose.

N'abusez point, Jason, des bontés de ma sœur,

Qui semble se résoudre à vous rendre son cœur;815

Et laissez à vos Grecs, au péril de leur vie,

Chercher cette toison si chère à leur envie.

JASON.

Quoi? les abandonner en ce pas dangereux!

MÉDÉE.

N'as-tu point assez fait d'avoir parlé pour eux?

JASON.

Je suis leur chef, Madame; et pour cette conquête820

Mon honneur me condamne à marcher à leur tête:

J'y dois périr comme eux, s'il leur faut y périr;

Et bientôt à leur tête on m'y verroit courir,

Si j'aimois assez mal pour essayer mes armes

A forcer des périls qu'ont préparés vos charmes,825

290

Et si le moindre espoir de vaincre malgré vous

N'étoit un attentat contre votre courroux.

Oui, ce que nos destins m'ordonnent que j'obtienne,

Je le veux de vos mains, et non pas de la mienne.

Si ce trésor par vous ne m'est point accordé,830

Mon bras me punira d'avoir trop demandé;

Et mon sang à vos yeux, sur ce triste rivage,

De vos justes refus étalera l'ouvrage.

Vous m'en verrez, Madame, accepter la rigueur,

Votre nom en la bouche et votre image au cœur,835

Et mon dernier soupir, par un pur sacrifice,

Sauver toute ma gloire et vous rendre justice.

Quel heur de pouvoir dire en terminant mon sort:

«Un respect amoureux a seul causé ma mort!»

Quel heur de voir ma mort charger la renommée840

De tout ce digne excès dont vous êtes aimée,

Et dans tout l'avenir....

MÉDÉE.

Va, ne me dis plus rien;

Je ferai mon devoir, comme tu fais le tien.

L'honneur doit m'être cher, si la gloire t'est chère:

Je ne trahirai point mon pays et mon père;845

Le destin de l'État dépend de la toison,

Et je commence enfin à connoître Jason.

Ces paniques terreurs pour ta gloire flétrie

Nous déguisent en vain l'amour de ta patrie;

L'impatiente ardeur d'en voir le doux climat850

Sous ces fausses couleurs ne fait que trop d'éclat;

Mais s'il faut la toison pour t'en ouvrir l'entrée,

Va traîner ton exil de contrée en contrée;

Et ne présume pas, pour le voir trop aimé,

Abuser en tyran de mon cœur enflammé.855

Puisque le tien s'obstine à braver ma colère,

Que tu me fais des lois, à moi qui t'en dois faire,

291

Je reprends cette foi que tu crains d'accepter,

Et préviens un ingrat qui cherche à me quitter.

JASON.

Moi, vous quitter, Madame! ah! que c'est mal connoître

Le pouvoir du beau feu que vos yeux ont fait naître!

Que nos héros en Grèce emportent leur butin,

Jason auprès de vous attache son destin.

Donnez-leur la toison qu'ils ont presque achetée;

Ou si leur sang versé l'a trop peu méritée,865

Joignez-y tout le mien, et laissez-moi l'honneur

De leur voir de ma main tenir tout leur bonheur.

Que si le souvenir de vous avoir servie

Me réserve pour vous quelque reste de vie,

Soit qu'il faille à Colchos borner notre séjour,870

Soit qu'il vous plaise ailleurs éprouver mon amour,

Sous les climats brûlants, sous les zones glacées,

Les routes me plairont que vous m'aurez tracées:

J'y baiserai partout les marques de vos pas.

Point pour moi de patrie où vous ne serez pas;875

Point pour moi....

MÉDÉE.

Quoi? Jason, tu pourrois pour Médée

Étouffer de ta Grèce et l'amour et l'idée?

JASON.

Je le pourrai, Madame, et de plus....

SCÈNE III.

ABSYRTE, JUNON, JASON, MÉDÉE.

ABSYRTE.

Ah! mes sœurs,

Quel miracle nouveau va ravir tous nos cœurs!

Sur ce fleuve mes yeux ont vu de cette roche880

292

Comme un trône flottant qui de nos bords s'approche.

Quatre monstres marins courbent sous ce fardeau;

Quatre nains emplumés le soutiennent sur l'eau;

Et découpant les airs par un battement d'ailes,

Lui servent de rameurs et de guides fidèles.885

Sur cet amas brillant de nacre et de coral [393],

Qui sillonne les flots de ce mouvant cristal,

L'opale étincelante à la perle mêlée

Renvoie un jour pompeux vers la voûte étoilée.

Les nymphes de la mer, les tritons, tout autour,890

Semblent au dieu caché faire à l'envi leur cour;

Et sur ces flots heureux, qui tressaillent de joie,

Par mille bonds divers ils lui tracent la voie.

Voyez du fond des eaux s'élever à nos yeux,

Par un commun accord, ces moites demi-dieux [394].895

Puissent-ils sur ces bords arrêter ce miracle!

Admirez avec moi ce merveilleux spectacle.

Le voilà qui les suit. Voyez-le s'avancer.

JASON, à Junon.

Ah! Madame.

JUNON.

Voyez sans vous embarrasser.

(Ici l'on voit sortir du milieu du Phase le dieu Glauque avec deux tritons et deux sirènes qui chantent, cependant qu'une [395] grande conque de nacre, semée de branches de coral et de pierres précieuses, portée par quatre dauphins, et soutenue par quatre vents en l'air, vient insensiblement s'arrêter au milieu de ce même fleuve. Tandis qu'elles chantent, le devant de cette conque merveilleuse fond dans l'eau, et laisse voir la reine Hypsipyle assise comme dans un trône [396]; et soudain 293 Glauque commande aux vents de s'envoler, aux tritons et aux sirènes de disparoître, et au fleuve de retirer une partie de ses eaux pour laisser prendre terre à Hypsipyle. Les tritons, le fleuve, les vents et les sirènes obéissent, et Glauque se perd lui-même ou fond de l'eau, sitôt qu'il a parlé; en suite de quoi Absyrte donne la main à Hypsipyle pour sortir de cette conque, qui s'abîme aussitôt dans le fleuve.)

SCÈNE IV.

ABSYRTE, JUNON, MÉDÉE, JASON, GLAUQUE, Sirènes, Tritons, HYPSIPYLE.

CHANT DES SIRÈNES [397].

Telle Vénus sortit du sein de l'onde,900

Pour faire régner dans le monde

Les Jeux et les Plaisirs, les Grâces et l'Amour;

Telle tous les matins l'Aurore

Sur le sein émaillé de Flore

Verse la rosée et le jour.905

Objet divin, qui vas de ce rivage

Bannir ce qu'il y a de sauvage,

Pour y faire régner les grâces et l'Amour,

Telle et plus adorable encore

Que n'est Vénus, que n'est l'Aurore,910

Tu vas y faire un nouveau jour.

ABSYRTE.

Quelle beauté, mes sœurs, dans ce trône enfermée,

De son premier coup d'œil a mon âme charmée?

Quel cœur pourroit tenir contre de tels appas?

HYPSIPYLE.

Juste ciel, il me voit, et ne s'avance pas!915

294

GLAUQUE.

Allez, tritons, allez, sirènes;

Allez, vents, et rompez vos chaînes;

Neptune est satisfait,

Et l'ordre qu'il vous donne a son entier effet.

Jason, vois les bontés de ce même Neptune,920

Qui pour achever ta fortune,

A sauvé du naufrage, et renvoie à tes vœux

La princesse qui seule est digne de ta flamme.

A son aspect rallume tous tes feux;

Et pour répondre aux siens, rends-lui toute ton âme.

Et toi, qui jusques à Colchos

Dois à tant de beautés un assuré passage,

Fleuve, pour un moment retire un peu tes flots,

Et laisse approcher ton rivage.

ABSYRTE [398].

Princesse, en qui du ciel les merveilleux efforts930

Se sont plu [399] d'animer ses plus rares trésors,

Souffrez qu'au nom du Roi dont je tiens la naissance,

Je vous offre en ces lieux une entière puissance:

Régnez dans ses États, régnez dans son palais;

Et pour premier hommage à vos divins attraits....935

HYPSIPYLE.

Faites moins d'honneur, Prince, à mon peu de mérite:

Je ne cherche en ces lieux qu'un ingrat qui m'évite.

Au lieu de m'aborder, Jason, vous pâlissez!

Dites-moi pour le moins si vous me connoissez.

JASON.

Je sais bien qu'à Lemnos vous étiez Hypsipyle;940

Mais ici....

295

HYPSIPYLE.

Qui vous rend de la sorte immobile?

Ne suis-je plus la même arrivant à Colchos?

JASON.

Oui; mais je n'y suis pas le même qu'à Lemnos.

HYPSIPYLE.

Dieux! que viens-je d'ouïr?

JASON.

J'ai d'autres yeux, Madame:

Voyez cette princesse, elle a toute mon âme;945

Et pour vous épargner les discours superflus,

Ici je ne connois et ne vois rien de plus.

HYPSIPYLE.

O faveurs de Neptune, où m'avez-vous conduite?

Et s'il commence ainsi, quelle sera la suite?

MÉDÉE.

Non, non, Madame, non, je ne veux rien d'autrui:950

Reprenez votre amant, je vous laisse avec lui [400].

Ne m'offre plus un cœur dont une autre [401] est maîtresse,

Volage, et reçois mieux cette grande princesse.

Adieu: des yeux si beaux valent bien la toison.

JASON, à Junon.

Ah! Madame, voyez qu'avec peu de raison....955

JUNON.

Suivez sans perdre temps, je saurai vous rejoindre.

Madame, on vous trahit; mais votre heur n'est pas moindre.

Mon frère, qui s'apprête à vous conduire au Roi,

N'a pas moins de mérite, et tiendra mieux sa foi.

Si je le connois bien, vous avez qui vous venge;960

Et si vous m'en croyez, vous gagnerez au change.

Je vous laisse en résoudre, et prends quelques moments

Pour rétablir le calme entre ces deux amants.

296

SCÈNE V.

ABSYRTE, HYPSIPYLE.

ABSYRTE.

Madame, si j'osois, dans le trouble où vous êtes,

Montrer à vos beaux yeux des peines plus secrètes,965

Si j'osois faire voir à ces divins tyrans

Ce qu'ont déjà soumis de si doux conquérants,

Je mettrois à vos pieds le trône et la couronne

Où le ciel me destine et que le sang me donne.

Mais puisque vos douleurs font taire mes desirs,970

Ne vous offensez pas du moins de mes soupirs;

Et tant que le respect m'imposera silence,

Expliquez-vous pour eux toute leur violence.

HYPSIPYLE.

Prince, que voulez-vous d'un cœur préoccupé

Sur qui domine encor l'ingrat qui l'a trompé?975

Si c'est à mon amour une peine cruelle

Où je cherche un amant de voir un infidèle,

C'est un nouveau supplice à mes tristes appas

De faire une conquête où je n'en cherche pas.

Non que je vous méprise, et que votre personne980

N'eût de quoi me toucher plus que votre couronne:

Le ciel me donne un sceptre en des climats plus doux,

Et de tous vos États je ne voudrais que vous.

Mais ne vous flattez point sur ces marques d'estime

Qu'en mon cœur, tel qu'il est, votre présence imprime:

Quand l'univers entier vous connoîtroit pour roi,

Que pourrois-je pour vous, si je ne suis à moi?

ABSYRTE.

Vous y serez, Madame, et pourrez toute chose:

Le change de Jason déjà vous y dispose;

297

Et pour peu qu'il soutienne encor cette rigueur,990

Le dépit, malgré vous, vous rendra votre cœur.

D'un si volage amant que pourriez-vous attendre?

HYPSIPYLE.

L'inconstance me l'ôte, elle peut me le rendre.

ABSYRTE.

Quoi? vous pourriez l'aimer, s'il rentroit sous vos lois

En devenant perfide une seconde fois?995

HYPSIPYLE.

Prince, vous savez mal combien charme un courage

Le plus frivole espoir de reprendre un volage,

De le voir malgré lui dans nos fers retombé,

Échapper à l'objet qui nous l'a dérobé,

Et sur une rivale et confuse et trompée1000

Ressaisir avec gloire une place usurpée.

Si le ciel en courroux m'en refuse l'honneur,

Du moins je servirai d'obstacle à son bonheur.

Cependant éteignez une flamme inutile:

Aimez en d'autres lieux, et plaignez Hypsipyle;1005

Et s'il vous reste encor quelque bonté pour moi,

Aidez contre un ingrat ma plainte auprès du Roi.

ABSYRTE.

Votre plainte, Madame, auroit pour toute issue

Un nouveau déplaisir de la voir mal reçue.

Le Roi le veut pour gendre, et ma sœur pour époux.

HYPSIPYLE.

Il me rendra justice, un roi la doit à tous;

Et qui la sacrifie aux tendresses de père

Est d'un pouvoir si saint mauvais dépositaire.

ABSYRTE.

A quelle rude épreuve engagez-vous ma foi,

De me forcer d'agir contre ma sœur et moi!1015

Mais n'importe, le temps et quelque heureux service

298

Pourront à mon amour vous rendre plus propice.

Tandis souvenez-vous que jusqu'à se trahir

Ce prince malheureux cherche à vous obéir.

FIN DU SECOND ACTE.

299

ACTE III.


DÉCORATION DU TROISIÈME ACTE.

Nos théâtres n'ont encore rien fait paroître de si brillant que le palais du roi Aæte, qui sert de décoration à cet acte. On y voit de chaque côté deux rangs de colonnes de jaspe torses, et environnées de pampres d'or à grands feuillages, chantournées, et découpées à jour, au milieu desquelles sont des statues d'or à l'antique, de grandeur naturelle. Les frises, les festons, les corniches et les chapiteaux sont pareillement d'or, et portent pour finissements des vases de porcelaine d'où sortent de gros bouquets de fleurs aussi au naturel [402]. Les bases et les piédestaux sont enrichis de basses-tailles [403], où sont peintes diverses fables de l'antiquité. Un grand portique doré, soutenu par quatre autres colonnes dans le même ordre, fait la face du théâtre, et est suivi de cinq ou six autres de même manière, qui forment, par le moyen de ces colonnes, comme cinq galeries, où la vue s'enfonçant, découvre ce même jardin de cyprès qui a paru au premier acte.

IIe DÉCORATION DU TROISIÈME ACTE [404].

Ce palais doré se change en un palais d'horreur, sitôt que Médée a donné un coup de baguette. Tout ce qu'il y a d'épouvantable 300 en la nature y sert de Termes. L'éléphant, le rhinocéros [405], le lion, l'once, les tigres, les léopards, les panthères, les dragons, les serpents, tous avec leurs antipathies à leurs pieds, y lancent des regards menaçants. Une grotte obscure borne la vue, au travers de laquelle l'œil ne laisse pas de découvrir un éloignement merveilleux que fait la perspective. Quatre monstres ailés et quatre rampants enferment Hypsipyle, et semblent prêts à la dévorer.

SCÈNE PREMIÈRE.

AÆTE, JASON.

AÆTE.

Je vous devois assez pour vous donner Médée,1020

Jason; et si tantôt vous l'aviez demandée,

Si vous m'aviez parlé comme vous me parlez,

Vous auriez obtenu le bien que vous voulez.

Mais en est-il saison au jour d'une conquête

Qui doit faire tomber mon trône ou votre tête?1025

Et vous puis-je accepter pour gendre, et vous chérir,

S'il vous faut dans une heure ou me perdre ou périr?

Prétendre à la toison par l'hymen de ma fille,

C'est pour m'assassiner s'unir à ma famille;

Et si vous abusez de ce que j'ai promis,1030

Vous êtes le plus grand de tous mes ennemis.

Je ne m'en puis dédire, et le serment me lie.

Mais si tant de périls vous laissent quelque vie,

Après avoir perdu ce roi que vous bravez,

Allez porter vos vœux à qui vous les devez:1035

Hypsipyle vous aime, elle est reine, elle est belle;

Fuyez notre vengeance, et régnez avec elle.

JASON.

Quoi? parler de vengeance, et d'un œil de courroux

Voir l'immuable ardeur de m'attacher à vous!

301

Vous présumer perdu sur la foi d'un scrupule1040

Qu'embrasse aveuglément votre âme trop crédule,

Comme si sur la peau d'un chétif animal

Le ciel avoit écrit tout votre sort fatal!

Ce que l'ombre a prédit, si vous daignez l'entendre,

Ne met aucun obstacle aux prières d'un gendre.1045

Me donner la Princesse, et pour dot la toison,

Ce n'est que l'assurer dedans votre maison,

Puisque par les doux nœuds de ce bonheur suprême

Je deviendrai soudain une part de vous-même,

Et que ce même bras qui vous a pu sauver1050

Sera toujours armé pour vous la conserver.

AÆTE.

Vous prenez un peu tard une mauvaise adresse:

Nos esprits sont plus lourds que ceux de votre Grèce;

Mais j'ai d'assez bons yeux, dans un si juste effroi,

Pour démêler sans peine un gendre d'avec moi.1055

Je sais que l'union d'un époux à ma fille

De mon sang et du sien forme une autre famille,

Et que si de moi-même elle fait quelque part,

Cette part de moi-même a ses destins à part.

Ce que l'ombre a prédit se fait assez entendre.1060

Cessez de vous forcer à devenir mon gendre;

Ce seroit un honneur qui ne vous plairoit pas,

Puisque la toison seule a pour vous des appas,

Et que si mon malheur vous l'avoit accordée,

Vous n'auriez jamais fait aucuns vœux pour Médée.

JASON.

C'est faire trop d'outrage à mon cœur enflammé.

Dès l'abord je la vis, dès l'abord je l'aimai;

Et mon amour n'est pas un amour politique

Que le besoin colore, et que la crainte explique.

Mais n'ayant que moi-même à vous parler pour moi,

Je n'osois espérer d'être écouté d'un roi,

302

Ni que sur ma parole il me crût de naissance

A porter mes desirs jusqu'à son alliance.

Maintenant qu'une reine a fait voir que mon sang

N'est pas fort au-dessous de cet illustre rang,1075

Qu'un refus de son sceptre après votre victoire

Montre qu'on peut m'aimer sans hasarder sa gloire,

J'ose, un peu moins timide, offrir, avec ma foi,

Ce que veut une reine à la fille d'un roi.

AÆTE.

Et cette même reine est un exemple illustre1080

Qui met tous vos hauts faits en leur plus digne lustre.

L'état où la réduit votre fidélité

Nous instruit hautement de cette vérité,

Que ma fille avec vous seroit fort assurée

Sur les gages douteux d'une foi parjurée.1085

Ce trône refusé, dont vous faites le vain,

Nous doit donner à tous horreur de votre main.

Il ne faut pas ainsi se jouer des couronnes:

On doit toujours respect au sceptre, à nos personnes.

Mépriser cette reine en présence d'un roi,1090

C'est manquer de prudence aussi bien que de foi.

Le ciel nous unit tous en ce grand caractère:

Je ne puis être roi sans être aussi son frère;

Et si vous étiez né mon sujet ou mon fils,

J'aurois déjà puni l'orgueil d'un tel mépris;1095

Mais l'unique pouvoir que sur vous je puis prendre,

C'est de vous ordonner de la voir, de l'entendre.

La voilà: pensez bien que tel est votre sort,

Que vous n'avez qu'un choix, Hypsipyle ou la mort;

Car à vous en parler avec pleine franchise,1100

Ma perte dépend bien de la toison conquise;

Mais je ne dois pas craindre en ces périls nouveaux

Que votre vie échappe aux feux de nos taureaux.

303

SCÈNE II.

AÆTE, HYPSIPYLE, JASON.

AÆTE.

Madame, j'ai parlé; mais toutes mes paroles

Ne sont auprès de lui que des discours frivoles.1105

C'est à vous d'essayer ce que pourront vos yeux:

Comme ils ont plus de force, ils réussiront mieux.

Arrachez-lui du sein cette funeste envie

Qui dans ce même jour lui va coûter la vie.

Je vous devrai beaucoup, si vous touchez son cœur1110

Jusques à le sauver de sa propre fureur:

Devant ce que je dois au secours de ses armes,

Rompre son mauvais sort, c'est épargner nos larmes.

SCÈNE III.

HYPSIPYLE, JASON.

HYPSIPYLE.

Eh bien! Jason, la mort a-t-elle de tels biens

Qu'elle soit plus aimable à vos yeux que les miens?1115

Et sa douceur pour vous seroit-elle moins pure

Si vous n'y joigniez l'heur de mourir en parjure?

Oui, ce glorieux titre est si doux à porter,

Que de tout votre sang il le faut acheter.

Le mépris qui succède à l'amitié passée1120

D'une seule douleur m'auroit trop peu blessée:

Pour mieux punir ce cœur d'avoir su vous chérir,

Il faut vous voir ensemble et changer et périr;

Il faut que le tourment d'être trop tôt vengée

Se mêle aux déplaisirs de me voir outragée;1125

Que l'amour, au dépit ne cédant qu'à moitié,

304

Sitôt qu'il est banni, rentre par la pitié;

Et que ce même feu, que je devrois éteindre,

M'oblige à vous haïr, et me force à vous plaindre.

Je ne t'empêche pas, volage, de changer;1130

Mais du moins, en changeant, laisse-moi me venger.

C'est être trop cruel, c'est trop croître l'offense

Que m'ôter à la fois ton cœur et ma vengeance.

Le supplice où tu cours la va trop tôt finir.

Ce n'est pas me venger, ce n'est que te punir;1135

Et toute sa rigueur n'a rien qui me soulage,

S'il n'est de mon souhait et le choix et l'ouvrage.

Hélas! si tu pouvois le laisser à mon choix,

Ton supplice, il seroit de rentrer sous mes lois,

De m'attacher à toi d'une chaîne plus forte,1140

Et de prendre en ta main le sceptre que je porte.

Tu n'as qu'a dire un mot, ton crime est effacé:

J'ai déjà, si tu veux, oublié le passé.

Mais qu'inutilement je me montre si bonne

Quand tu cours à la mort de peur qu'on te pardonne!

Quoi? tu ne réponds rien, et mes plaintes en l'air

N'ont rien d'assez puissant pour te faire parler?

JASON.

Que voulez-vous, Madame, ici que je vous die?

Je ne connois que trop quelle est ma perfidie;

Et l'état où je suis ne sauroit consentir1150

Que j'en fasse une excuse, ou montre un repentir:

Après ce que j'ai fait, après ce qui se passe,

Tout ce que je dirois auroit mauvaise grâce.

Laissez dans le silence un coupable obstiné,

Qui se plaît dans son crime, et n'en est point gêné.1155

HYPSIPYLE.

Parle toutefois, parle, et non plus pour me plaire,

Mais pour rendre la force à ma juste colère;

Parle, pour m'arracher ces tendres sentiments

305

Que l'amour enracine au cœur des vrais amants;

Repasse mes bontés et tes ingratitudes;1160

Joins-y, si tu le peux, des coups encor plus rudes:

Ce sera m'obliger, ce sera m'obéir.

Je te devrai beaucoup, si je te puis haïr,

Et si de tes forfaits la peinture étendue

Ne laisse plus flotter ma haine suspendue.1165

JASON.

Que dirai-je, après tout, que ce que vous savez?

Madame, rendez-vous ce que vous vous devez.

Il n'est pas glorieux pour une grande reine

De montrer de l'amour, et de voir de la haine;

Et le sexe et le rang se doivent souvenir1170

Qu'il leur sied bien d'attendre, et non de prévenir;

Et que c'est profaner la dignité suprême

Que de lui laisser dire: «On me trahit, et j'aime.»

HYPSIPYLE.

Je le puis dire, ingrat, sans blesser mon devoir:

C'est mon époux, en toi que le ciel me fait voir,1175

Du moins si la parole et reçue et donnée

A des nœuds assez forts pour faire un hyménée.

Ressouviens-t'en, volage, et des chastes douceurs

Qu'un mutuel amour répandit dans nos cœurs.

Je te laissai partir afin que ta conquête1180

Remît sous mon empire une plus digne tête,

Et qu'une reine eût droit d'honorer de son choix

Un héros que son bras eût fait égal aux rois.

J'attendois ton retour pour pouvoir avec gloire

Récompenser ta flamme et payer ta victoire;1185

Et quand jusques ici je t'apporte ma foi,

Je trouve en arrivant que tu n'es plus à moi!

Hélas! je ne craignois que tes beautés de Grèce;

Et je vois qu'une Scythe a rompu ta promesse,

Et qu'un climat barbare a des traits assez doux1190

306

Pour m'avoir de mes bras enlevé mon époux!

Mais, dis-moi, ta Médée est-elle si parfaite?

Ce que cherche Jason vaut-il ce qu'il rejette?

Malgré ton cœur changé, j'en fais juges tes yeux.

Tu soupires en vain, il faut t'expliquer mieux:1195

Ce soupir échappé me dit bien quelque chose;

Toute autre l'entendroit; mais sans toi je ne l'ose.

Parle donc et sans feinte: où porte-t-il ta foi?

Va-t-il vers ma rivale, ou revient-il vers moi [406]?

JASON.

Osez autant qu'une autre; entendez-le, Madame,1200

Ce soupir qui vers vous pousse toute mon âme [407];

Et concevez par là jusqu'où vont mes malheurs,

De soupirer pour vous, et de prétendre ailleurs.

Il me faut la toison: il y va de la vie

De tous ces demi-dieux que brûle même envie;1205

Il y va de ma gloire, et j'ai beau soupirer,

Sous cette tyrannie il me faut expirer.

J'en perds tout mon bonheur, j'en perds toute ma joie;

Mais pour sortir d'ici je n'ai que cette voie;

Et le même intérêt qui vous fit consentir,1210

Malgré tout votre amour, à me laisser partir,

Le même me dérobe ici votre couronne.

Pour faire ma conquête, il faut que je me donne,

Que pour l'objet aimé j'affecte des mépris,

Que je m'offre en esclave, et me vende à ce prix:1215

Voilà ce que mon cœur vous dit quand il soupire.

Ne me condamnez plus, Madame, à le redire:

Si vous m'aimez encor, de pareils entretiens

Peuvent aigrir vos maux et redoublent les miens;

307

Et cet aveu d'un crime où le destin m'attache1220

Grossit l'indignité des remords que je cache.

Pour me les épargner, vous voyez qu'en ces lieux

Je fuis votre présence, et j'évite vos yeux.

L'amour vous montre aux miens toujours charmante et belle;

Chaque moment allume une flamme nouvelle;

Mais ce qui de mon cœur fait les plus chers desirs,

De mon change forcé fait tous les déplaisirs;

Et dans l'affreux supplice où me tient votre vue,

Chaque coup d'œil me perce, et chaque instant me tue.

Vos bontés n'ont pour moi que des traits rigoureux:

Plus je me vois aimé, plus je suis malheureux;

Plus vous me faites voir d'amour et de mérite,

Plus vous haussez le prix des trésors que je quitte;

Et l'excès de ma perte allume une fureur

Qui me donne moi-même à moi-même en horreur.1235

Laissez-moi m'affranchir de la secrète rage

D'être en dépit de moi déloyal et volage;

Et puisqu'ici le ciel vous offre un autre époux

D'un rang pareil au vôtre, et plus digne de vous,

Ne vous obstinez point à gêner une vie1240

Que de tant de malheurs vous voyez poursuivie.

Oubliez un ingrat qui jusques au trépas,

Tout ingrat qu'il paroît, ne vous oubliera pas:

Apprenez à quitter un lâche qui vous quitte.

HYPSIPYLE.

Tu te confesses lâche, et veux que je t'imite;1245

Et quand tu fais effort pour te justifier,

Tu veux que je t'oublie, et ne peux m'oublier!

Je vois ton artifice et ce que tu médites;

Tu veux me conserver alors que tu me quittes;

Et par les attentats d'un flatteur entretien1250

Me dérober ton cœur, et retenir le mien:

Tu veux que je te perde, et que je te regrette,

308

Que j'approuve en pleurant la perte que j'ai faite,

Que je t'estime et t'aime avec ta lâcheté,

Et me prenne de tout à la fatalité.1255

Le ciel l'ordonne ainsi: ton change est légitime;

Ton innocence est sûre au milieu de ton crime;

Et quand tes trahisons pressent leur noir effet,

Ta gloire, ton devoir, ton destin a tout fait.

Reprends, reprends, Jason, tes premières rudesses:

Leur coup m'est bien plus doux que tes fausses tendresses;

Tes remords impuissants aigrissent mes douleurs:

Ne me rends point ton cœur, quand tu te vends ailleurs.

D'un cœur qu'on ne voit pas l'offre est lâche et barbare,

Quand de tout ce qu'on voit un autre objet s'empare;

Et c'est faire un hommage et ridicule et vain

De présenter le cœur et retirer la main.

JASON.

L'un et l'autre est à vous, si....

HYPSIPYLE.

N'achève pas, traître;

Ce que tu veux cacher se feroit trop paroître:

Un véritable amour ne parle point ainsi.1270

JASON.

Trouvez donc les moyens de nous tirer d'ici.

La toison emportée, il agira, Madame,

Ce véritable amour qui vous donne mon âme;

Sinon.... Mais Dieux! que vois-je? O ciel! je suis perdu,

Si j'ai tant de malheur qu'elle m'aye entendu.1275

SCÈNE IV.

MÉDÉE, HYPSIPYLE.

MÉDÉE.

Vous l'avez vu, Madame, êtes-vous satisfaite?

309

HYPSIPYLE.

Vous en pouvez juger par sa prompte retraite.

MÉDÉE.

Elle marque le trouble où son cœur est réduit;

Mais j'ignore, après tout, s'il vous quitte ou me fuit.

HYPSIPYLE.

Vous pouvez donc, Madame, ignorer quelque chose?

MÉDÉE.

Je sais que, s'il me fuit, vous en êtes la cause.

HYPSIPYLE.

Moi, je n'en sais pas tant; mai j'avoue entre nous

Que s'il faut qu'il me quitte, il a besoin de vous.

MÉDÉE.

Ce que vous en pensez me donne peu d'alarmes.

HYPSIPYLE.

Je n'ai que des attraits, et vous avez des charmes.1285

MÉDÉE.

C'est beaucoup en amour que de savoir charmer [408].

HYPSIPYLE.

Et c'est beaucoup aussi que de se faire aimer.

MÉDÉE.

Si vous en avez l'art, j'ai celui d'y contraindre.

HYPSIPYLE.

A faute d'être aimée, on peut se faire craindre.

MÉDÉE.

Il vous aima jadis?

310

HYPSIPYLE.

Peut-être il m'aime encor,1290

Moins que vous toutefois, ou que la toison d'or.

MÉDÉE.

Du moins, quand je voudrai flatter son espérance,

Il saura de nous deux faire la différence.

HYPSIPYLE.

J'en vois la différence assez grande à Colchos;

Mais elle seroit autre et plus grande à Lemnos.1295

Les lieux aident au choix; et peut-être qu'en Grèce

Quelque troisième objet surprendroit sa tendresse.

MÉDÉE.

J'appréhende assez peu qu'il me manque de foi.

HYPSIPYLE.

Vous êtes plus adroite et plus belle que moi:

Tant qu'il aura des yeux vous n'avez rien à craindre.

MÉDÉE.

J'allume peu de feux qu'un autre [409] puisse éteindre;

Et puisqu'il me promet un cœur ferme et constant...

HYPSIPYLE.

Autrefois à Lemnos il m'en promit autant.

MÉDÉE.

D'un amant qui s'en va de quoi sert la parole?

HYPSIPYLE.

A montrer qu'on vous peut voler ce qu'on me vole.1305

Ces beaux feux qu'en mon île il n'osoit démentir....

MÉDÉE.

Eurent un peu de tort de le laisser partir.

HYPSIPYLE.

Comme vous en aurez, si jamais ce volage

Porte à quelque autre objet ce qu'il vous rend d'hommage.

311

MÉDÉE.

Les captifs mal gardés ont droit de nous quitter.1310

HYPSIPYLE.

J'avois quelque mérite, et n'ai pu l'arrêter.

MÉDÉE.

J'en ai peu, mais enfin s'il fait plus que le vôtre?

HYPSIPYLE.

Vous avez lieu de croire en valoir bien un autre [410];

Mais prenez moins d'appui sur un cœur usurpé:

Il peut vous échapper, puisqu'il m'est échappé.1315

MÉDÉE.

Votre esprit n'est rempli que de mauvais augures.

HYPSIPYLE.

On peut sur le passé former ses conjectures.

MÉDÉE.

Le passé mal conduit n'est qu'un miroir trompeur,

Où l'œil bien éclairé ne fonde espoir ni peur.

HYPSIPYLE.

Si j'ai conçu pour vous des craintes mal fondées....1320

MÉDÉE.

Laissons faire Jason, et gardons nos idées.

HYPSIPYLE.

Avec sincérité je dois vous avouer

Que j'ai quelque sujet encor de m'en louer.

MÉDÉE.

Avec sincérité je dois aussi vous dire

Qu'assez malaisément on sort de mon empire,1325

Et que quand jusqu'à moi j'ai permis d'aspirer,

On ne s'abaisse plus à vous considérer.

Profitez des avis que ma pitié vous donne.

312

HYPSIPYLE.

A vous dire le vrai, cette hauteur m'étonne.

Je suis reine, Madame, et les fronts couronnés....1330

MÉDÉE.

Et moi je suis Médée, et vous m'importunez.

HYPSIPYLE.

Cet indigne mépris que de mon rang vous faites....

MÉDÉE.

Connoissez-moi, Madame, et voyez où vous êtes.

Si Jason pour vos yeux ose encor soupirer,

Il peut chercher des bras à vous en retirer.1335

Adieu: souvenez-vous, au lieu de vous en plaindre,

Qu'à faute d'être aimée, on peut se faire craindre.

(Ce palais doré se change en un palais d'horreur, sitôt que Médée a dit le premier de ces cinq derniers vers [411].)

SCÈNE V.

HYPSIPYLE.

Que vois-je? où suis-je? ô Dieux! quels abîmes ouverts

Exhalent jusqu'à moi les vapeurs des enfers!

Que d'yeux étincelants sous d'horribles paupières1340

Mêlent au jour qui fuit d'effroyables lumières!

O toi, qui crois par là te faire redouter,

Si tu l'as espéré, cesse de t'en flatter.

Tu perds de ton grand art la force ou l'imposture,

A t'armer contre moi de toute la nature.1345

L'amour au désespoir ne peut craindre la mort:

Dans un pareil naufrage elle ouvre un heureux port.

313

Hâtez, monstres, hâtez votre approche fatale.

Mais immoler ainsi ma vie à ma rivale!

Cette honte est pour moi pire que le trépas.1350

Je ne veux plus mourir; monstres, n'avancez pas.

UNE VOIX, derrière le théâtre.

Monstres, n'avancez pas, une reine l'ordonne;

Respectez ses appas;

Suivez les lois qu'elle vous donne:

Monstres, n'avancez pas.1355

(Les monstres s'arrêtent sitôt que cette voix chante.)

HYPSIPYLE.

Quel favorable écho, pendant que je soupire,

Répète mes frayeurs avec un tel empire?

Et d'où vient que frappés par ces divins accents,

Ces monstres tout à coup deviennent impuissants?

LA VOIX.

C'est l'amour qui fait ce miracle,1360

Et veut plus faire en ta faveur.

N'y mets donc point d'obstacle:

Aime qui t'aime, et donne cœur pour cœur.

HYPSIPYLE.

Quel prodige nouveau! cet amas de nuages

Vient-il dessus ma tête éclater en orages?1365

Vous qui nous gouvernez, Dieux, quel est votre but?

M'annoncez-vous par là ma perte ou mon salut?

Le nuage descend, il s'arrête, il s'entr'ouvre;

Et je vois.... Mais, ô Dieux, qu'est-ce que j'y découvre?

Seroit-ce bien le Prince?

(Un nuage descend jusqu'à terre, et s'y séparant en deux moitiés, qui se perdent chacune de son côté, il laisse sur le théâtre le prince Absyrte.)

314

SCÈNE VI.

ABSYRTE, HYPSIPYLE.

ABSYRTE.

Oui, Madame, c'est lui1370

Dont l'amour vous apporte un ferme et sûr appui:

Le même qui pour vous courant à son supplice,

Contre un ingrat trop cher a demandé justice,

Le même vient encor dissiper votre peur.

J'ai parlé contre moi, j'agis contre ma sœur;1375

Et sitôt que je vois quelque espoir de vous plaire,

Je ne me connois plus, je cesse d'être frère.

Monstres, disparoissez; fuyez de ces beaux yeux

Que vous avez en vain obsédés en ces lieux.

(Tous les monstres s'envolent ou fondent sous terre, et Absyrte continue.)

Et vous, divin objet, n'en ayez plus d'alarmes.1380

Pour détruire le reste, il faudroit d'autres charmes.

Contre ceux qu'on pressoit de vous faire périr,

Je n'avois que les airs par où vous secourir;

Et d'un art tout-puissant les forces inconnues

Ne me laissoient ouvert que le milieu des nues;1385

Mais le mien, quoique moindre, a pleine autorité

De nous faire sortir d'un séjour enchanté.

Allons, Madame.

HYPSIPYLE.

Allons, prince trop magnanime,

Prince digne en effet de toute mon estime.

ABSYRTE.

N'aurez-vous rien de plus pour des vœux si constants?

Et ne pourrai-je....

HYPSIPYLE.

Allons, et laissez faire au temps.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

315

ACTE IV.


DÉCORATION DU QUATRIÈME ACTE.

Ce théâtre horrible fait place à un plus agréable: c'est le désert où Médée a de coutume [412] de se retirer pour faire ses enchantements. Il est tout de rochers qui laissent sortir de leurs fentes quelques filaments d'herbes rampantes et quelques arbres moitié verts et moitié secs: ces rochers sont d'une pierre blanche et luisante, de sorte que comme l'autre théâtre étoit fort chargé d'ombres, le changement subit de l'un à l'autre fait qu'il semble qu'on passe de la nuit au jour.

SCÈNE PREMIÈRE.

ABSYRTE, MÉDÉE.

MÉDÉE.

Qui donne cette audace à votre inquiétude,

Prince, de me troubler jusqu'en ma solitude?

Avez-vous oublié que dans ces tristes lieux

Je ne souffre que moi, les ombres et les Dieux,1395

Et qu'étant par mon art consacrés au silence,

Aucun ne peut sans crime y mêler sa présence?

ABSYRTE.

De vos bontés, ma sœur, c'est sans doute abuser;

Mais l'ardeur d'un amant a droit de tout oser.

C'est elle qui m'amène en ces lieux solitaires,1400

Où votre art fait agir ses plus secrets mystères,

Vous demander un charme à détacher un cœur,

A dérober une âme à son premier vainqueur.

316

MÉDÉE.

Hélas! cet art, mon frère, impuissant sur les âmes,

Ne sait que c'est d'éteindre ou d'allumer des flammes

Et s'il a sur le reste un absolu pouvoir,

Loin de charmer les cœurs, il n'y sauroit rien voir.

Mais n'avancez-vous rien sur celui d'Hypsipyle?

Son péril, son effroi, vous est-il inutile?

Après ce stratagème entre nous concerté,1410

Elle vous croit devoir et vie et liberté;

Et son ingratitude au dernier point éclate,

Si d'une ombre d'espoir cet effroi ne vous flatte.

ABSYRTE.

Elle croit qu'en votre art aussi savant que vous,

Je prends plaisir pour elle à rabattre vos coups;1415

Et sans rien soupçonner de tout notre artifice,

Elle doit tout, dit-elle, à ce rare service;

Mais à moins toutefois que de perdre l'espoir,

Du côté de l'amour rien ne peut l'émouvoir.

MÉDÉE.

L'espoir qu'elle conserve aura peu de durée,1420

Puisque Jason en veut à la toison dorée,

Et qu'à la conquérir faire le moindre effort,

C'est se livrer soi-même et courir à la mort.

Oui, mon frère, prenez un esprit plus tranquille,

Si la mort d'un rival vous assure Hypsipyle;1425

Et croyez....

ABSYRTE.

Ah! ma sœur, ce seroit me trahir

Que de perdre Jason sans le faire haïr.

L'âme de cette reine, à la douleur ouverte,

A toute la famille imputeroit sa perte,

Et m'envelopperoit dans le juste courroux1430

Qu'elle auroit pour le Roi, qu'elle prendroit pour vous.

Faites donc qu'il vous aime, afin qu'on le haïsse;

317

Qu'on regarde sa mort comme un digne supplice.

Non que je la souhaite: il s'est vu trop aimé

Pour n'en présumer pas votre esprit alarmé;1435

Je ne veux pas non plus chercher jusqu'en votre âme

Les sentiments qu'y laisse une si belle flamme:

Arrêtez seulement ce héros sous vos lois,

Et disposez sans moi du reste, à votre choix.

S'il doit mourir, qu'il meure en amant infidèle;1440

S'il doit vivre, qu'il vive en esclave rebelle,

Et qu'on n'aye aucun lieu, dans l'un ni l'autre sort,

Ni de l'aimer vivant, ni de le plaindre mort.

C'est ce que je demande à cette amitié pure

Qu'avec le jour pour moi vous donna la nature.1445

MÉDÉE.

Puis-je m'en faire aimer sans l'aimer à mon tour,

Et pour un cœur sans foi me souffrir de l'amour?

Puis-je l'aimer, mon frère, au moment qu'il n'aspire

Qu'à ce trésor fatal dont dépend votre empire?

Ou si par nos taureaux il se fait déchirer,1450

Voulez-vous que je l'aime, afin de le pleurer?

ABSYRTE.

Aimez, ou n'aimez pas, il suffit qu'il vous aime;

Et quant à ces périls pour notre diadème,

Je ne suis pas de ceux dont le crédule esprit

S'attache avec scrupule à ce qu'on leur prédit.1455

Je sais qu'on n'entend point de telles prophéties

Qu'après que par l'effet elles sont éclaircies;

Et que quoi qu'il en soit, le sceptre de Lemnos

A de quoi réparer la perte de Colchos.

Ces climats désolés où même la nature1460

Ne tient que de votre art ce qu'elle a de verdure,

Où nos plus beaux jardins n'ont ni roses ni lis

Dont par votre savoir ils ne soient embellis,

Sont-ils à comparer à ces charmantes îles

318

Où nos maux trouveroient de glorieux asiles?1465

Tomber à bas d'un trône est un sort rigoureux;

Mais quitter l'un pour l'autre est un échange heureux.

MÉDÉE.

Un amant tel que vous, pour gagner ce qu'il aime,

Changeroit sans remords d'air et de diadème....

Comme j'ai d'autres yeux, j'ai d'autres sentiments,1470

Et ne me règle pas sur vos attachements.

Envoyez-moi ma sœur, que je puisse avec elle

Pourvoir au doux succès d'une flamme si belle.

Ménagez cependant un si cher intérêt:

Faites effort à plaire autant comme on vous plaît.1475

Pour Jason, je saurai de sorte m'y conduire,

Que soit qu'il vive ou meure, il ne pourra vous nuire.

Allez sans perdre temps, et laissez-moi rêver

Aux beaux commencements que je veux achever.

SCÈNE II.

MÉDÉE.

Tranquille et vaste solitude,1480

Qu'à votre calme heureux j'ose en vain recourir!

Et que la rêverie est mal propre à guérir

D'une peine qui plaît la flatteuse habitude!

J'en viens soupirer seule au pied de vos rochers;

Et j'y porte avec moi dans mes vœux les plus chers1485

Mes ennemis les plus à craindre:

Plus je crois les dompter, plus je leur obéis;

Ma flamme s'en redouble; et plus je veux l'éteindre,

Plus moi-même je m'y trahis.

C'est en vain que toute alarmée1490

319

J'envisage à quels maux expose [413] un inconstant:

L'amour tremble à regret dans mon esprit flottant;

Et timide à l'aimer, je meurs d'en être aimée.

Ainsi j'adore et crains son manquement de foi;

Je m'offre et me refuse à ce que je prévoi:1495

Son change me plaît et m'étonne.

Dans l'espoir le plus doux j'ai tout à soupçonner;

Et bien que tout mon cœur obstinément se donne,

Ma raison n'ose me donner.

Silence, raison importune;1500

Est-il temps de parler quand mon cœur s'est donné?

Du bien que tu lui veux ce lâche est si gêné,

Que ton meilleur avis lui tient lieu d'infortune.

Ce que tu mets d'obstacle à ses désirs mutins

Anime leur révolte et le livre aux destins,1505

Contre qui tu prends sa défense:

Ton effort odieux ne sert qu'à les hâter;

Et ton cruel secours lui porte par avance

Tous les maux qu'il doit redouter.

Parle toutefois pour sa gloire;1510

Donne encor quelques lois à qui te fait la loi:

Tyrannise un tyran qui triomphe de toi,

Et par un faux trophée usurpe sa victoire.

S'il est vrai que l'amour te vole tout mon cœur,

Exile de mes yeux cet insolent vainqueur,1515

Dérobe-lui tout mon visage;

Et si mon âme cède à mes feux trop ardents [414],

320

Sauve tout le dehors du honteux esclavage

Qui t'enlève tout le dedans [415].

SCÈNE III.

JUNON, MÉDÉE.

MÉDÉE.

L'avez-vous vu, ma sœur, cet amant infidèle?1520

Que répond-il aux pleurs d'une reine si belle?

Souffre-t-il par pitié qu'ils en fassent un roi?

A-t-il encor le front de vous parler de moi?

Croit-il qu'un tel exemple ait su si peu m'instruire,

Qu'il lui laisse encor lieu de me pouvoir séduire?1525

JUNON.

Modérez ces chaleurs de votre esprit jaloux:

Prenez des sentiments plus justes et plus doux;

Et sans vous emporter souffrez que je vous die....

MÉDÉE.

Qu'il pense m'acquérir par cette perfidie?

Et que ce qu'il fait voir de tendresse et d'amour,1530

Si j'ose l'accepter, m'en garde une à mon tour?

Un volage, ma sœur, a beau faire et beau dire,

On peut toujours douter pour qui son cœur soupire:

Sa flamme à tous moments peut prendre un autre cours,

Et qui change une fois peut changer tous les jours.1535

Vous, qui vous préparez à prendre sa défense,

Savez-vous, après tout, s'il m'aime ou s'il m'offense?

Lisez-vous dans son cœur pour voir ce qui s'y fait,

Et si j'ai de ces feux l'apparence ou l'effet [416]?

321

JUNON.

Quoi? vous vous offensez d'Hypsipyle quittée!1540

D'Hypsipyle pour vous à vos yeux maltraitée!

Vous, son plus cher objet! vous de qui hautement

En sa présence même il s'est nommé l'amant!

C'est mal vous acquitter de la reconnoissance

Qu'une autre croiroit due à cette préférence.1545

Voyez mieux qu'un héros si grand, si renommé,

Auroit peu fait pour vous, s'il n'avoit rien aimé.

En ces tristes climats qui n'ont que vous d'aimable,

Où rien ne s'offre aux yeux qui vous soit comparable,

Un cœur qu'un autre objet ne peut vous disputer1550

Vous porte peu de gloire à se laisser dompter.

Mais Hypsipyle est belle, et joint au diadème

Un amour assez fort pour mériter qu'on l'aime [417];

Et quand, malgré son trône, et malgré sa beauté,

Et malgré son amour, vous l'avez emporté,1555

Que ne devez-vous point à l'illustre victoire

Dont ce choix obligeant vous assure la gloire?

Peut-il de vos attraits faire mieux voir le prix,

Que par le don d'un cœur qu'Hypsipyle avoit pris?

Pouvez-vous sans chagrin refuser un hommage1560

Qu'une autre lui demande avec tant d'avantage?

Pouvez-vous d'un tel don faire si peu d'état,

Sans vouloir être ingrate, et l'être avec éclat?

Si c'est votre dessein, en faisant la cruelle,

D'obliger ce héros à retourner vers elle,1565

Vous en pourrez avoir un succès assez prompt;

Sinon....

MÉDÉE.

Plutôt la mort qu'un si honteux affront.

Je ne souffrirai point qu'Hypsipyle me brave,

322

Et m'enlève ce cœur que j'ai vu mon esclave.

Je voudrois avec vous en vain le déguiser;1570

Quand je l'ai vu pour moi tantôt la mépriser,

Qu'à ses yeux, sans nous mettre un moment en balance,

Il m'a si hautement donné la préférence,

J'ai senti des transports que mon esprit discret

Par un soudain adieu n'a cachés qu'à regret.1575

Je ne croirai jamais qu'il soit douceur égale

A celle de se voir immoler sa rivale,

Qu'il soit pareille joie; et je mourrois, ma sœur,

S'il falloit qu'à son tour elle eût même douceur.

JUNON.

Quoi? pour vous cette honte est un malheur extrême?

Ah! vous l'aimez encor.

MÉDÉE.

Non; mais je veux qu'il m'aime.

Je veux, pour éviter un si mortel ennui,

Le conserver à moi, sans me donner à lui,

L'arrêter sous mes lois, jusqu'à ce qu'Hypsipyle

Lui rende de son cœur la conquête inutile,1585

Et que le prince Absyrte, ayant reçu sa foi,

L'ait mise hors d'état de triompher de moi.

Lors, par un juste exil punissant l'infidèle,

Je n'aurai plus de peur qu'il me traite comme elle;

Et je saurai sur lui nous venger toutes deux,1590

Sitôt qu'il n'aura plus à qui porter ses vœux.

JUNON.

Vous vous promettez plus que vous ne voudrez faire,

Et vous n'en croirez pas toute cette colère [418].

MÉDÉE.

Je ferai plus encor que je ne me promets,

Si vous pouvez, ma sœur, quitter ses intérêts.1595

323

JUNON.

Quelques [419] chers qu'ils me soient, je veux bien m'y contraindre,

Et pour mieux vous ôter tout sujet de me craindre,

Le voilà qui paroît, je vous laisse avec lui.

Vous me rappellerez, s'il a besoin d'appui.

SCÈNE IV.

JASON, MÉDÉE.

MÉDÉE.

Êtes-vous prêt, Jason, d'entrer dans la carrière?1600

Faut-il du champ de Mars vous ouvrir la barrière,

Vous donner nos taureaux pour tracer des sillons

D'où naîtront contre vous de soudains bataillons?

Pour dompter ces taureaux et vaincre ces gensdarmes,

Avez-vous d'Hypsipyle emprunté quelques charmes?

Je ne demande point quel est votre souci;

Mais si vous la cherchez, elle n'est pas ici;

Et tandis qu'en ces lieux, vous perdez votre peine,

Mon frère vous pourroit enlever cette reine.

Jason, prenez-y garde, il faut moins s'éloigner1610

D'un objet qu'un rival s'efforce de gagner,

Et prêter un peu moins les faveurs de l'absence

A ce qui peut entre eux naître d'intelligence.

Mais j'ai tort, je l'avoue, et je raisonne mal:

Vous êtes trop aimé pour craindre un tel rival;1615

Vous n'avez qu'à paroître, et sans autre artifice,

Un coup d'œil détruira ce qu'il rend de service.

JASON.

Qu'un si cruel reproche à mon cœur seroit doux

S'il avoit pu partir d'un sentiment jaloux,

324

Et si par cette injuste et douteuse colère1620

Je pouvois m'assurer de ne vous pas déplaire!

Sans raison toutefois j'ose m'en défier;

Il ne me faut que vous pour me justifier.

Vous avez trop bien vu l'effet de vos mérites

Pour garder un soupçon de ce que vous me dites;1625

Et du change nouveau que vous me supposez

Vous me défendez mieux que vous ne m'accusez.

Si vous avez pour moi vu l'amour d'Hypsipyle,

Vous n'avez pas moins vu sa constance inutile:

Que ses plus doux attraits, pour qui j'avois brûlé,1630

N'ont rien que mon amour ne vous aye immolé;

Que toute sa beauté rehausse votre gloire,

Et que son sceptre même enfle votre victoire:

Ce sont des vérités que vous vous dites mieux,

Et j'ai tort de parler où vous avez des yeux.1635

MÉDÉE.

Oui, j'ai des yeux, ingrat, meilleurs que tu ne penses,

Et vois jusqu'en ton cœur tes fausses préférences.

Hypsipyle à ma vue a reçu des mépris;

Mais quand je n'y suis plus, qu'est-ce que tu lui dis?

Explique, explique encor ce soupir tout de flamme1640

Qui vers ce cher objet poussoit toute ton âme [420],

Et fais-moi concevoir jusqu'où vont tes malheurs

De soupirer pour elle et de prétendre ailleurs.

Redis-moi les raisons dont tu l'as apaisée,

Dont jusqu'à me braver tu l'as autorisée:1645

Qu'il te faut la toison pour revoir tes parents,

Qu'à ce prix je te plais, qu'à ce prix tu te vends.

Je tenois cher le don d'une amour si parfaite;

Mais puisque tu te vends, va chercher qui t'achète,

Perfide, et porte ailleurs cette vénale foi1650

325

Qu'obtiendroit ma rivale à même prix que moi.

Il est, il est encor des âmes toutes prêtes

A recevoir mes lois et grossir mes conquêtes;

Il est encor des rois dont je fais le désir;

Et si parmi tes Grecs il me plaît de choisir,1655

Il en est d'attachés à ma seule personne,

Qui n'ont jamais su l'art d'être à qui plus leur donne,

Qui trop contents d'un cœur dont tu fais peu de cas,

Méritent la toison qu'ils ne demandent pas,

Et que pour toi mon âme, hélas! trop enflammée,1660

Auroit pu te donner, si tu m'avois aimée.

JASON.

Ah! si le pur amour peut mériter ce don,

A qui peut-il, Madame, être dû qu'à Jason?

Ce refus surprenant que vous m'avez vu faire,

D'une vénale ardeur n'est pas le caractère.1665

Le trône qu'à vos yeux j'ai traité de mépris

En seroit pour tout autre un assez digne prix;

Et rejeter pour vous l'offre d'un diadème,

Si ce n'est vous aimer, j'ignore comme on aime.

Je ne me défends point d'une civilité1670

Que du bandeau royal vouloit la majesté.

Abandonnant pour vous une reine si belle,

J'ai poussé par pitié quelques soupirs vers elle:

J'ai voulu qu'elle eût lieu de se dire en secret

Que je change par force et la quitte à regret;1675

Que satisfaite ainsi de mon propre mérite,

Elle se consolât de tout ce qui l'irrite;

Et que l'appas flatteur de cette illusion

La vengeât un moment de sa confusion.

Mais quel crime ont commis ces compliments frivoles?

Des paroles enfin ne sont que des paroles;

Et quiconque possède un cœur comme le mien

Doit se mettre au-dessus d'un pareil entretien

326

Je n'examine point, après votre menace,

Quelle foule d'amants brigue chez vous ma place.1685

Cent rois, si vous voulez, vous consacrent leurs vœux;

Je le crois; mais aussi je suis roi si je veux;

Et je n'avance rien touchant le diadème

Dont il faille chercher de témoins que vous-même.

Si par le choix d'un roi vous pouvez me punir,1690

Je puis vous imiter, je puis vous prévenir;

Et si je me bannis par là de ma patrie,

Un exil couronné peut faire aimer la vie.

Mille autres en ma place, au lieu de s'alarmer....

MÉDÉE.

Eh bien! je t'aimerai, s'il ne faut que t'aimer:1695

Malgré tous ces héros, malgré tous ces monarques,

Qui m'ont de leur amour donné d'illustres marques,

Malgré tout ce qu'ils ont et de cœur et de foi,

Je te préfère à tous, si tu ne veux que moi.

Fais voir, en renonçant à ta chère patrie,1700

Qu'un exil avec moi peut faire aimer la vie,

Ose prendre à ce prix le nom de mon époux.

JASON.

Oui, Madame, à ce prix tout exil m'est trop doux;

Mais je veux être aimé, je veux pouvoir le croire;

Et vous ne m'aimez pas, si vous n'aimez ma gloire.1705

L'ordre de mon destin l'attache à la toison:

C'est d'elle que dépend tout l'honneur de Jason.

Ah! si le ciel l'eût mise au pouvoir d'Hypsipyle,

Que j'en aurois trouvé la conquête facile!

Ma passion pour vous a beau l'abandonner,1710

Elle m'offre encor tout ce qu'elle peut donner;

Malgré mon inconstance, elle aime sans réserve.

MÉDÉE.

Et moi, je n'aime point, à moins que je te serve?

Cherche un autre prétexte à lui rendre ta foi;

327

J'aurai soin de ta gloire aussi bien que de toi.1715

Si ce noble intérêt te donne tant d'alarmes,

Tiens, voilà de quoi vaincre et taureaux et gensdarmes;

Laisse à tes compagnons combattre le dragon:

Ils veulent comme toi leur part à la toison;

Et comme ainsi qu'à toi la gloire leur est chère,1720

Ils ne sont pas ici pour te regarder faire.

Zéthès et Calaïs, ces héros emplumés,

Qu'aux routes des oiseaux leur naissance a formés,

Y préparent déjà leurs ailes enhardies

D'avoir pour coup d'essai triomphé des Harpies;1725

Orphée avec ses chants se promet le bonheur

D'assoupir....

JASON.

Ah! Madame, ils auront tout l'honneur,

Ou du moins j'aurai part moi-même à leur défaite,

Si je laisse comme eux la conquête imparfaite:

Il me la faut entière; et je veux vous devoir....1730

MÉDÉE.

Va, laisse quelque chose, ingrat, en mon pouvoir;

J'en ai déjà trop fait pour une âme infidèle.

Adieu. Je vois ma sœur: délibère avec elle;

Et songe qu'après tout ce cœur que je te rends,

S'il accepte un vainqueur, ne veut point de tyrans;1735

Que s'il aime ses fers, il hait tout esclavage;

Qu'on perd souvent l'acquis à vouloir d'avantage;

Qu'il faut subir la loi de qui peut obliger;

Et que qui veut un don ne doit pas l'exiger.

Je ne te dis plus rien: va rejoindre Hypsipyle,1740

Va reprendre auprès d'elle un destin plus tranquille;

Ou si tu peux, volage, encor la dédaigner,

Choisis en d'autres lieux qui te fasse régner.

Je n'ai pour t'acheter sceptres ni diadèmes;

Mais telle que je suis, crains-moi, si tu ne m'aimes.1745

328

SCÈNE V.

JUNON, JASON, L'AMOUR.

(L'Amour est dans le ciel de Vénus [421].)

JUNON.

A bien examiner l'éclat de ce grand bruit,

Hypsipyle vous sert plus qu'elle ne vous nuit.

Ce n'est pas qu'après tout ce courroux ne m'étonne:

Médée à sa fureur un peu trop s'abandonne.

L'Amour tient assez mal ce qu'il m'avoit promis,1750

Et peut-être avez-vous trop de dieux ennemis.

Tous veulent à l'envi faire la destinée

Dont se doit signaler cette grande journée:

Tous se sont assemblés exprès chez Jupiter,

Pour en résoudre l'ordre, ou pour le contester;1755

Et je vous plains, si ceux qui daignoient vous défendre

Au plus nombreux parti sont forcés de se rendre.

Le ciel s'ouvre, et pourra nous donner quelque jour:

C'est celui de Vénus, j'y vois encor l'Amour;

Et puisqu'il n'en est pas, toute cette assemblée1760

Par sa rébellion pourra se voir troublée.

Il veut parler à nous: écoutez quel appui

Le trouble où je vous vois peut espérer de lui.

(Le ciel s'ouvre, et fait voir le palais de Vénus, composé de Termes à face humaine et revêtus de gaze d'or, qui lui servent de colonnes; le lambris n'en n'est pas moins riche. L'Amour y paroît seul; et sitôt qu'il a parlé, il s'élance en l'air, et traverse le théâtre en volant, non pas d'un côté à l'autre, comme se font les vols ordinaires, mais d'un bout à l'autre, en tirant vers les spectateurs; ce qui n'a point encore été pratiqué en France de cette manière [422].)

L'AMOUR.

Cessez de m'accuser, soupçonneuse déesse;

329

Je sais tenir promesse:1765

C'est en vain que les Dieux s'assemblent chez leur roi;

Je vais bien leur faire connoître

Que je suis, quand je veux, leur véritable maître,

Et que de ce grand jour le destin est à moi.

Toi, si tu sais aimer, ne crains rien de funeste;1770

Obéis à Médée, et j'aurai soin du reste.

JUNON.

Ces favorables mots vous ont rendu le cœur.

JASON.

Mon espoir abattu reprend d'eux sa vigueur.

Allons, Déesse, allons, et sûrs de l'entreprise,

Reportons à Médée une âme plus soumise.1775

JUNON.

Allons, je veux encor seconder vos projets,

Sans remonter au ciel qu'après leurs pleins effets.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

330

ACTE V.


DÉCORATION DU CINQUIÈME ACTE.

Ce dernier spectacle présente à la vue une forêt épaisse, composée de divers arbres entrelacés ensemble, et si touffus, qu'il est aisé de juger que le respect qu'on porte au dieu Mars, à qui elle est consacrée, fait qu'on n'ose en couper aucunes branches, ni même brosser [423] au travers: les trophées d'armes appendus au haut de la plupart de ces arbres marquent encore plus particulièrement qu'elle appartient à ce dieu. La toison d'or est sur le plus élevé, qu'on voit seul de son rang au milieu de cette forêt; et la perspective du fond fait paroître en éloignement la rivière du Phase, avec le navire Argo, qui semble n'attendre plus que Jason et sa conquête pour partir.

SCÈNE PREMIÈRE.

ABSYRTE, HYPSIPYLE.

ABSYRTE.

Voilà ce prix fameux où votre ingrat aspire,

Ce gage où les destins attachent notre empire,

Cette toison enfin, dont Mars est si jaloux:1780

Chacun impunément la peut voir comme nous;

Ce monstrueux dragon, dont les fureurs la gardent,

Semble exprès se cacher aux yeux qui la regardent;

Il laisse agir sans crainte un curieux desir,

Et ne fond que sur ceux qui s'en veulent saisir.1785

Lors, d'un cri qui suffit à punir tout leur crime,

331

Sous leur pied téméraire il ouvre un noir abîme,

A moins qu'on n'ait déjà mis au joug nos taureaux,

Et fait mordre la terre aux escadrons nouveaux

Que des dents d'un serpent la semence animée1790

Doit opposer sur l'heure à qui l'aura semée:

Sa voix perdant alors cet effroyable éclat,

Contre les ravisseurs le réduit au combat.

Telles furent les lois que Circé par ses charmes

Sut faire à ce dragon, aux taureaux, aux gensdarmes.

Circé, sœur de mon père, et fille du Soleil,

Circé, de qui ma sœur tient cet art sans pareil

Dont tantôt à vous perdre eût abusé sa rage,

Si ce peu que du ciel j'en eus pour mon partage,

Et que je vous consacre aussi bien que mes jours,1800

Par le milieu des airs n'eût porté du secours.

HYPSIPYLE.

Je n'oublierai jamais que sa jalouse envie

Se fût sans vos bontés sacrifié ma vie;

Et pour dire encor plus, ce penser m'est si doux,

Que si j'étois à moi, je voudrois être à vous.1805

Mais un reste d'amour retient dans l'impuissance

Ces sentiments d'estime et de reconnoissance.

J'ai peine, je l'avoue, à me le pardonner;

Mais enfin je dois tout, et n'ai rien à donner.

Ce qu'à vos yeux surpris Jason m'a fait d'outrage1810

N'a pas encor rompu cette foi qui m'engage;

Et malgré les mépris qu'il en montre aujourd'hui,

Tant qu'il peut être à moi, je suis encore à lui.

Mon espoir chancelant dans mon âme inquiète

Ne veut pas lui prêter l'exemple qu'il souhaite,1815

Ni que cet infidèle ait de quoi se vanter

Qu'il ne se donne ailleurs qu'afin de m'imiter.

Pour changer avec gloire il faut qu'il me prévienne,

Que sa foi violée ait dégagé la mienne,

332

Et que l'hymen ait joint au mépris qu'il en fait1820

D'un entier changement l'irrévocable effet.

Alors par son parjure à moi-même rendue,

Mes sentiments d'estime auront plus d'étendue;

Et dans la liberté de faire un second choix,

Je saurai mieux penser à ce que je vous dois.1825

ABSYRTE.

Je ne sais si ma sœur voudra prendre assurance

Sur des serments trompeurs que rompt son inconstance;

Mais je suis sûr qu'à moins qu'elle rompe son sort,

Ce que feroit l'hymen vous l'aurez par sa mort.

Il combat nos taureaux, et telle est leur furie,1830

Qu'il faut qu'il y périsse, ou lui doive la vie.

HYPSIPYLE.

Il combat vos taureaux! Ah! que me dites-vous?

ABSYRTE.

Qu'il n'en peut plus sortir que mort, ou son époux.

HYPSIPYLE.

Ah! Prince, votre sœur peut croire encor qu'il m'aime,

Et sur ce faux soupçon se venger elle-même.1835

Pour bien rompre le coup d'un malheur si pressant,

Peut-être que son art n'est pas assez puissant:

De grâce en ma faveur joignez-y tout le vôtre;

Et si....

ABSYRTE.

Quoi? vous voulez qu'il vive pour un autre [424]?

HYPSIPYLE.

Oui, qu'il vive, et laissons tout le reste au hasard.1840

ABSYRTE.

Ah! Reine, en votre cœur il garde trop de part;

Et s'il faut vous parler avec une âme ouverte,

333

Vous montrez trop d'amour pour empêcher sa perte.

Votre rivale et moi nous en sommes d'accord:

A moins que vous m'aimiez, votre Jason est mort.1845

Ma sœur n'a pas pour vous un sentiment si tendre,

Qu'elle aime à le sauver afin de vous le rendre;

Et je ne suis pas homme à servir mon rival,

Quand vous rendez pour moi mon secours si fatal.

Je ne le vois que trop, pour prix de mes services1850

Vous destinez mon âme à de nouveaux supplices.

C'est m'immoler à lui que de le secourir;

Et lui sauver le jour, c'est me faire périr.

Puisqu'il faut qu'un des deux cesse aujourd'hui de vivre,

Je vais hâter sa perte, où lui-même il se livre:1855

Je veux bien qu'on l'impute à mon dépit jaloux;

Mais vous, qui m'y forcez, ne l'imputez qu'à vous.

HYPSIPYLE.

Ce reste d'intérêt que je prends en sa vie

Donne trop d'aigreur, Prince, à votre jalousie.

Ce qu'on a bien aimé, l'on ne peut le haïr [425]1860

Jusqu'à le vouloir perdre, ou jusqu'à le trahir.

Ce vif ressentiment qu'excite l'inconstance

N'emporte pas toujours jusques à la vengeance;

Et quand même on la cherche, il arrive souvent

Qu'on plaint mort un ingrat qu'on détestoit vivant.1865

Quand je me défendois sur la foi qui m'engage,

Je voulois à vos feux épargner cet ombrage;

Mais puisque le péril a fait parler l'amour,

Je veux bien qu'il éclate et se montre en plein jour.

Oui, j'aime encor Jason, et l'aimerai sans doute1870

Jusqu'à l'hymen fatal que ma flamme redoute.

Je regarde son cœur encor comme mon bien.

Et donnerois encor tout mon sang pour le sien.

334

Vous m'aimez, et j'en suis assez persuadée

Pour me donner à vous, s'il se donne à Médée;1875

Mais si par jalousie ou par raison d'État,

Vous le laissez tous deux périr dans ce combat,

N'attendez rien de moi que ce qu'ose la rage

Quand elle est une fois maîtresse d'un courage,

Que les pleines fureurs d'un désespoir d'amour.1880

Vous me faites trembler, tremblez à votre tour:

Prenez soin de sa vie, ou perdez cette reine;

Et si je crains sa mort, craignez aussi ma haine.

SCÈNE II.

AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE.

AÆTE.

Ah! Madame, est-ce là cette fidélité

Que vous gardez aux droits de l'hospitalité?1885

Quand pour vous je m'oppose aux destins de ma fille,

A l'espoir de mon fils, aux vœux de ma famille,

Quand je presse un héros de vous rendre sa foi,

Vous prêtez à son bras des charmes contre moi;

De sa témérité vous vous faites complice1890

Pour renverser un trône où je vous fais justice:

Comme si c'étoit peu de posséder Jason,

Si pour don nuptial il n'avoit la toison;

Et que sa foi vous fût indignement offerte,

A moins que son destin éclatât par ma perte!1895

HYPSIPYLE.

Je ne sais pas, Seigneur, à quel point vous réduit

Cette témérité de l'ingrat qui me fuit;

Mais je sais que mon cœur ne joint à son envie

Qu'un timide souhait en faveur de sa vie;

Et que si je savois ce grand art de charmer,1900

335

Je ne m'en servirois que pour m'en faire aimer.

AÆTE.

Ah! je n'ai que trop cru vos plaintes ajustées

A des illusions entre vous concertées;

Et les dehors trompeurs d'un dédain préparé

N'ont que trop ébloui mon œil mal éclairé.1905

Oui, trop d'ardeur pour vous, et trop peu de lumière

M'ont conduit en aveugle à ma ruine entière.

Ce pompeux appareil que soutenoient les vents,

Ces tritons tout autour rangés comme suivants,

Montroient bien qu'en ces lieux vous n'étiez abordée

Que par un art plus fort que celui de Médée.

D'un naufrage affecté l'histoire sans raison

Déguisoit le secours amené pour Jason;

Et vos pleurs ne sembloient m'en demander vengeance

Que pour mieux faire place à votre intelligence.1915

HYPSIPYLE.

Que ne sont vos soupçons autant de vérités,

Et que ne puis-je ici ce que vous m'imputez!

ABSYRTE.

Qu'a fait Jason, Seigneur, et quel mal vous menace,

Quand nous voyons encor la toison en sa place?

AÆTE.

Nos taureaux sont domptés, nos gendarmes défaits,1920

Absyrte: après cela crains les derniers effets.

ABSYRTE.

Quoi? son bras....

AÆTE.

Oui, son bras, secondé par ses charmes,

A dompté nos taureaux et défait nos gensdarmes:

Juge si le dragon pourra faire plus qu'eux!

Ils ont poussé d'abord de gros torrents de feux;1925

Ils l'ont enveloppé d'une épaisse fumée,

Dont sur toute la plaine une nuit s'est formée;

336

Mais après ce nuage en l'air évaporé,

On les a vus au joug et le champ labouré:

Lui, sans aucun effroi, comme maître paisible,1930

Jetoit dans les sillons cette semence horrible,

D'où s'élève aussitôt un escadron armé,

Par qui de tous côtés il se trouve enfermé.

Tous n'en veulent qu'à lui; mais son âme plus fière

Ne daigne contre eux tous s'armer que de poussière.

A peine il la répand, qu'une commune erreur

D'eux tous, l'un contre l'autre, anime la fureur;

Ils s'entr'immolent tous au commun adversaire:

Tous pensent le percer, quand ils percent leur frère;

Leur sang partout regorge, et Jason au milieu1940

Reçoit ce sacrifice en posture d'un dieu;

Et la terre, en courroux de n'avoir pu lui nuire,

Rengloutit l'escadron qu'elle vient de produire [426].

On va bientôt, Madame, achever à vos yeux

337

Ce qu'ébauche par là votre abord en ces lieux.1945

Soit Jason, soit Orphée, ou les fils de Borée,

Ou par eux ou par lui ma perte est assurée;

Et l'on va faire hommage à votre heureux secours

Du destin de mon sceptre et de mes tristes jours.

HYPSIPYLE.

Connoissez mieux, Seigneur, la main qui vous offense;

Et lorsque je perds tout, laissez-moi l'innocence.

L'ingrat qui me trahit est secouru d'ailleurs.

Ce n'est que de chez vous que partent vos malheurs,

Chez vous en est la source; et Médée elle-même

Rompt son art par son art, pour plaire à ce qu'elle aime.

ABSYRTE.

Ne l'en accusez point, elle hait trop Jason.

De sa haine, Seigneur, vous savez la raison:

La toison préférée aigrit trop son courage

Pour craindre qu'il en tienne un si grand avantage;

Et si contre son art ce prince a réussi,1960

C'est qu'on le sait en Grèce autant ou plus qu'ici.

AÆTE.

Ah! que tu connois mal jusqu'à quelle manie

D'un amour déréglé passe la tyrannie!

Il n'est rang, ni pays, ni père, ni pudeur,

Qu'épargne de ses feux l'impérieuse ardeur.1965

Jason plut à Médée, et peut encor lui plaire;

Peut-être es-tu toi-même ennemi de ton père,

Et consens que ta sœur, par ce présent fatal,

S'assure d'un amant qui seroit ton rival.

Tout mon sang révolté trahit mon espérance:1970

Je trouve ma ruine où fut mon assurance;

Le destin ne me perd que par l'ordre des miens,

Et mon trône est brisé par ses propres soutiens.

ABSYRTE.

Quoi? Seigneur, vous croiriez qu'une action si noire....

338

AÆTE.

Je sais ce qu'il faut craindre, et non ce qu'il faut croire.

Dans cette obscurité tout me devient suspect:

L'amour aux droits du sang garde peu de respect.

Ce même amour d'ailleurs peut forcer cette reine

A répondre à nos soins par des effets de haine;

Et Jason peut avoir lui-même en ce grand art1980

Des secrets dont le ciel ne nous fit point de part.

Ainsi, dans les rigueurs de mon sort déplorable,

Tout peut être innocent, tout peut être coupable:

Je ne cherche qu'en vain à qui les imputer;

Et ne discernant rien, j'ai tout à redouter.1985

HYPSIPYLE.

La vérité, Seigneur, se va faire connoître:

A travers ces rameaux je vois venir mon traître.

SCÈNE III.

AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE, JASON, ORPHÉE, ZÉTHÈS, CALAÏS.

HYPSIPYLE.

Parlez, parlez, Jason; dites sans feinte au Roi

Qui vous seconde ici de Médée ou de moi:

Dites, est-ce elle ou moi qui contre lui conspire?1990

Est-ce pour elle ou moi que votre cœur soupire?

JASON.

La demande est, Madame, un peu hors de saison:

Je vous y répondrai quand j'aurai la toison.

Seigneur, sans différer permettez que j'achève;

La gloire où je prétends ne souffre point de trêve:1995

Elle veut que du ciel je presse le secours,

Et ce qu'il m'en promet ne descend pas toujours.

339

AÆTE.

Hâtez à votre gré ce secours de descendre;

Mais encore une fois gardez de vous méprendre.

JASON.

Par ce qu'ont vu vos yeux jugez ce que je puis:2000

Tout me paroît facile en l'état où je suis;

Et si la force enfin répond mal au courage,

Il en est parmi nous qui peuvent davantage.

Souffrez donc que l'ardeur dont je me sens brûler....

SCÈNE IV.

AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE, MÉDÉE, JASON, ORPHÉE, ZÉTHÈS, CALAÏS.

MÉDÉE,

sur le dragon, élevée en l'air à la hauteur d'un homme.

Arrête, déloyal, et laisse-moi parler:2005

Que je rende un plein lustre à ma gloire ternie

Par l'outrageux éclat que fait la calomnie.

Qui vous l'a dit, Madame, et sur quoi fondez-vous

Ces dignes visions de votre esprit jaloux?

Si Jason entre nous met quelque différence2010

Qui flatte malgré moi sa crédule espérance,

Faut-il sur votre exemple aussitôt présumer

Qu'on n'en peut être aimée et ne le pas aimer [427]?

Connoissez mieux Médée, et croyez-la trop vaine

Pour vouloir d'un captif marqué d'une autre chaîne.

Je ne puis empêcher qu'il vous manque de foi,

Mais je vaux bien un cœur qui n'ait aimé que moi;

Et j'aurai soutenu des revers bien funestes

340

Avant que je me daigne enrichir de vos restes.

HYPSIPYLE.

Puissiez-vous conserver ces nobles sentiments!2020

MÉDÉE.

N'en croyez plus, Seigneur, que les événements.

Ce ne sont plus ici ces taureaux, ces gensdarmes

Contre qui son audace a pu trouver des charmes:

Ce n'est point le dragon dont il est menacé;

C'est Médée elle-même, et tout l'art de Circé.2025

Fidèle gardien des destins de ton maître,

Arbre, que tout exprès mon charme avoit fait naître,

Tu nous défendrois mal contre ceux de Jason;

Retourne en ton néant, et rends-moi la toison.

(Elle prend la toison en sa main, et la met sur le col du dragon. L'arbre où elle étoit suspendue disparoît, et se retire derrière le théâtre, après quoi Médée continue en parlant à Jason.)

Ce n'est qu'avec le jour qu'elle peut m'être ôtée.2030

Viens donc, viens, téméraire, elle est à ta portée;

Viens teindre de mon sang cet or qui t'est si cher,

Qu'à travers tant de mers on te force à chercher.

Approche, il n'est plus temps que l'amour te retienne:

Viens m'arracher la vie, ou m'apporter la tienne;2035

Et sans perdre un moment en de vains entretiens,

Voyons qui peut le plus de tes dieux ou des miens.

AÆTE.

A ce digne courroux je reconnois ma fille:

C'est mon sang [428] dans ses yeux, c'est son aïeul qui brille [429];

C'est le Soleil mon père. Avancez donc, Jason,2040

341

Et sur cette ennemie emportez la toison.

JASON.

Seigneur, contre ses yeux qui voudroit se défendre?

Il ne faut point combattre où l'on aime à se rendre.

Oui, Madame, à vos pieds je mets les armes bas,

J'en fais un prompt hommage à vos divins appas,2045

Et renonce avec joie à ma plus haute gloire.

S'il faut par ce combat acheter la victoire,

Je l'abandonne, Orphée, aux charmes de ta voix,

Qui traîne les rochers, qui fait marcher les bois:

Assoupis le dragon, enchante la Princesse.2050

Et vous, héros ailés [430], ménagez votre adresse:

Si pour cette conquête il vous reste du cœur,

Tournez sur le dragon toute votre vigueur.

Je vais dans le navire attendre une défaite,

Qui vous fera bientôt imiter ma retraite.2055

ZÉTHÈS.

Montrez plus d'espérance, et souvenez-vous mieux

Que nous avons dompté des monstres à vos yeux.

SCÈNE V.

AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE, MÉDÉE, ZÉTHÈS, CALAÏS, ORPHÉE.

CALAÏS.

Élevons-nous, mon frère, au-dessus des nuages:

Du sang dont nous sortons prenons les avantages;

Surtout obéissons aux ordres de Jason:2060

Respectons la Princesse, et donnons au dragon.

(Ici Zéthès et Calaïs s'élèvent au plus haut des nuages en croisant leur vol.)

342

MÉDÉE, en s'élevant aussi.

Donnez où vous pourrez; ce vain respect m'outrage:

Du sang dont vous sortez prenez tout l'avantage.

Je vais voler moi-même au-devant de vos coups,

Et n'avois que Jason à craindre parmi vous.2065

Et toi, de qui la voix inspire l'âme aux arbres,

Enchaîne les lions, et déplace les marbres,

D'un pouvoir si divin fais un meilleur emploi:

N'en détruis point la force à l'essayer sur moi.

Mais je n'en parle ainsi que de peur que ses charmes

Ne prêtent un miracle à l'effort de leurs armes.

Ne m'en crois pas, Orphée, et prends l'occasion

De partager leur gloire ou leur confusion.

ORPHÉE chante.

Hâtez-vous, enfants de Borée,

Demi-dieux, hâtez-vous,2075

Et faites voir qu'en tous lieux, contre tous,

A vos exploits la victoire assurée

Suit l'effort de vos moindres coups.

MÉDÉE,

voyant qu'aucun des deux ne descend pour la combattre.

Vos demi-dieux, Orphée, ont peine à vous entendre:

Ils ont volé si haut qu'ils n'en peuvent descendre;2080

De ce nuage épais sachez les dégager,

Et pratiquez mieux l'art de les encourager.

ORPHÉE.

(Il chante ce second couplet, cependant que Zéthès et Calaïs fondent l'un après l'autre sur le dragon, et le combattent au milieu de l'air. Ils se relèvent aussitôt qu'ils ont tâché de lui donner une atteinte, et tournent face en même temps pour revenir à la charge. Médée est au milieu des deux, qui pare leurs coups, et fait tourner le dragon vers l'un et vers l'autre, suivant qu'ils se présentent.)

Combattez, race d'Orithye,

Demi-dieux, combattez,

Et faites voir que vos bras indomptés2085

Se font partout une heureuse sortie

343

Des périls les plus redoutés.

ZÉTHÈS.

Fuyons, sans plus tarder, la vapeur infernale

Que ce dragon affreux de son gosier exhale:

La valeur ne peut rien contre un air empesté.2090

Fais comme nous, Orphée, et fuis de ton côté.

(Zéthès, Calaïs et Orphée s'enfuient [431].)

MÉDÉE.

Allez, vaillants guerriers, envoyez-moi Pélée,

Mopse, Iphite, Échion, Eurydamas, Oilée [432],

Et tout ce reste enfin pour qui votre Jason

Avec tant de chaleur demandoit la toison.2095

Aucun d'eux ne paroît! ces âmes intrépides

Règlent sur mes vaincus leurs démarches timides;

Et malgré leur ardeur pour un exploit si beau,

Leur effroi les renferme au fond de leur vaisseau.

Ne laissons pas ainsi la victoire imparfaite:2100

Par le milieu des airs, courons à leur défaite;

Et nous-mêmes portons à leur témérité

Jusque dans ce vaisseau ce qu'elle a mérité.

(Médée s'élève encore plus haut sur le dragon.)

AÆTE.

Que fais-tu? la toison ainsi que toi s'envole!

Ah! perfide, est-ce ainsi que tu me tiens parole,2105

Toi qui me permettois, même aux yeux de Jason,

Qu'on t'ôteroit le jour avant que la toison?

MÉDÉE, en s'envolant.

Encor tout de nouveau je vous en fais promesse,

Et vais vous la garder au milieu de la Grèce.

344

Du pays et du sang l'amour rompt les liens,2110

Et les dieux de Jason sont plus forts que les miens.

Ma sœur avec ses fils m'attend dans le navire;

Je la suis, et ne fais que ce qu'elle m'inspire;

De toutes deux Madame ici vous tiendra lieu.

Consolez-vous, Seigneur, et pour jamais adieu.2115

(Elle s'envole avec la toison [433].)

SCÈNE VI.

AÆTE, ABSYRTE, HYPSIPYLE, JUNON.

AÆTE.

Ah! Madame; ah! mon fils; ah! sort inexorable.

Est-il sur terre un père, un roi plus déplorable?

Mes filles toutes deux contre moi se ranger!

Toutes deux à ma perte à l'envi s'engager!

JUNON, dans son char.

On vous abuse, Aæte; et Médée elle-même,2120

Dans l'amour qui la force à suivre ce qu'elle aime,

S'abuse comme vous.

Chalciope n'a point de part en cet ouvrage:

Dans un coin du jardin, sous un épais nuage,

Je l'enveloppe encor d'un sommeil assez doux,2125

Cependant qu'en sa place ayant pris son visage,

Dans l'esprit de sa sœur j'ai porté les grands coups [434]

Qui donnent à Jason ce dernier avantage.

Junon a tout fait seule; et je remonte aux cieux

Presser le souverain des Dieux2130

D'approuver ce qu'il m'a plu faire.

Mettez votre esprit en repos;

345

Si le destin vous est contraire

Lemnos peut réparer la perte de Colchos.

(Junon remonte au ciel dans ce même char.)

AÆTE.

Qu'ai-je fait, que le ciel contre moi s'intéresse2135

Jusqu'à faire descendre en terre une déesse?

ABSYRTE.

La désavouerez-vous, Madame, et votre cœur

Dédira-t-il sa voix qui parle en ma faveur?

AÆTE.

Absyrte, il n'est plus temps de parler de ta flamme.

Qu'as-tu pour mériter quelque part en son âme?2140

Et que lui peut offrir ton ridicule espoir,

Qu'un sceptre qui m'échappe, un trône prêt à choir?

Ne songeons qu'à punir le traître et sa complice.

Nous aurons dieux pour dieux à nous faire justice;

Et déjà le Soleil, pour nous prêter secours,2145

Fait ouvrir son palais, et détourne son cours.

(Le ciel s'ouvre, et fait paroître le palais du Soleil, où l'ont le voit [435] dans son char tout brillant de lumière s'avancer vers les spectateurs, et sortant de ce palais, s'élever en haut pour parler à Jupiter, dont le palais s'ouvre aussi quelques moments après. Ce maître des Dieux y paroît sur son trône, avec Junon à son côté. Ces trois théâtres, qu'on voit tout à la fois, font un spectacle tout à fait agréable et majestueux. La sombre verdure de la forêt épaisse, qui occupe le premier, relève d'autant plus la clarté des deux autres, par l'opposition de ses ombres. Le palais du Soleil, qui fait le second, a ses colonnes toutes d'oripeau [436], et son lambris doré, avec divers grands feuillages à l'arabesque. Le rejaillissement [437] des lumières qui portent sur ces dorures produit un jour merveilleux, qu'augmente celui qui sort du trône de Jupiter, qui n'a pas moins d'ornements. Ses marches [438] 346 ont aux deux bouts et au milieu des aigles d'or, entre lesquelles [439] on voit peintes en basse-taille [440] toutes les amours de ce dieu. Les deux côtés font voir chacun un rang de piliers enrichis de diverses pierres précieuses, environnées chacune d'un cercle ou d'un carré d'or. Au haut de ces piliers sont d'autres grands aigles d'or qui soutiennent de leur bec le plat fond [441] de ce palais, composé de riches étoffes de diverses couleurs, qui font comme autant de courtines, dont les aigles laissent pendre les bouts en forme d'écharpes [442]. Jupiter a un autre grand aigle [443] à ses pieds, qui porte son foudre; et Junon est à sa gauche, avec un paon aussi à ses pieds, de grandeur et de couleur naturelle [444].)

SCÈNE VII.

LE SOLEIL, JUPITER, JUNON, AÆTE, HYPSIPYLE, ABSYRTE.

AÆTE.

Ame de l'univers, auteur de ma naissance,

Dont nous voyons partout éclater la puissance,

Souffriras-tu qu'un roi qui tient de toi le jour

Soit lâchement trahi par un indigne amour?2150

A ces Grecs vagabonds refuse ta lumière,

De leurs climats chéris détourne ta carrière,

N'éclaire point leur fuite après qu'ils m'ont détruit [445],

Et répands sur leur route une éternelle nuit.

Fais plus, montre-toi père; et pour venger ta race,2155

Donne-moi tes chevaux à conduire en ta place;

347

Prête-moi de tes feux l'éclat étincelant,

Que j'embrase leur Grèce avec ton char brûlant;

Que d'un de tes rayons lançant sur eux le foudre,

Je les réduise en cendre, et leur butin en poudre;2160

Et que par mon courroux leurs pays désolé

Ait horreur à jamais du bras qui m'a volé.

Je vois que tu m'entends, et ce coup d'œil m'annonce

Que ta bonté m'apprête une heureuse réponse.

Parle donc, et fais voir aux destins ennemis2165

De quelle ardeur tu prends les intérêts d'un fils.

LE SOLEIL.

Je plains ton infortune, et ne puis davantage:

Un noir destin s'oppose à tes justes desseins,

Et depuis Phaéton, ce brillant attelage

Ne peut passer en d'autres mains:2170

Sous un ordre éternel qui gouverne ma route,

Je dispense en esclave et les nuits et les jours.

Mais enfin ton père t'écoute,

Et joint ses vœux aux tiens pour un plus fort secours.

(Ici s'ouvre le ciel de Jupiter, et le Soleil continue en lui adressant sa parole.)

Maître absolu des destinées,2175

Change leurs dures lois en faveur de mon sang,

Et laisse-lui garder son rang

Parmi les têtes couronnées.

C'est toi qui règles les États,

C'est toi qui départs les couronnes;2180

Et quand le sort jaloux met un monarque à bas,

Il détruit ton ouvrage, et fait des attentats

Qui dérobent ce que tu donnes.

JUNON.

Je ne mets point d'obstacle à de si justes vœux;

Mais laissez ma puissance entière;2185

Et si l'ordre du sort se rompt à sa prière,

348

D'un hymen que j'ai fait ne rompez pas les nœuds.

Comme je ne veux point détruire son Aæte,

Ne détruisez pas mes héros:

Assurez à ses jours gloire, sceptre, repos;2190

Assurez-lui tous les biens qu'il souhaite;

Mais de la même main assurez à Jason

Médée et la toison.

JUPITER.

Des arrêts du destin l'ordre est invariable,

Rien ne sauroit le rompre en faveur de ton fils,2195

Soleil; et ce trésor surpris

Lui rend de ses États la perte inévitable.

Mais la même légèreté

Qui donne Jason à Médée

Servira de supplice à l'infidélité2200

Où pour lui contre un père elle s'est hasardée.

Persès dans la Scythie arme un bras souverain;

Sitôt qu'il paroîtra, quittez ces lieux, Aæte,

Et par une prompte retraite,

Épargnez tout le sang qui couleroit en vain.2205

De Lemnos faites votre asile;

Le ciel veut qu'Hypsipyle

Réponde aux vœux d'Absyrte, et qu'un sceptre dotal

Adoucisse le cours d'un peu de temps fatal.

Car enfin de votre perfide2210

Doit sortir un Médus qui vous doit rétablir;

A rentrer dans Colchos il sera votre guide;

Et mille grands exploits qui doivent l'ennoblir,

Feront de tous vos maux les assurés remèdes,

Et donneront naissance à l'empire des Mèdes.2215

(Le palais de Jupiter et celui du Soleil se referment.)

LE SOLEIL.

Ne vous permettez plus d'inutiles soupirs,

Puisque le ciel répare et venge votre perte,

349

Et qu'une autre couronne offerte

Ne peut plus vous souffrir de justes déplaisirs.

Adieu. J'ai trop longtemps détourné ma carrière,2220

Et trop perdu pour vous en ces lieux de moments

Qui devoient ailleurs ma lumière.

Allez, heureux amants,

Pour qui Jupiter montre une faveur entière;

Hâtez-vous d'obéir à ses commandements.2225

(Il disparoît en baissant, comme pour fondre dans la mer.)

HYPSIPYLE.

J'obéis avec joie à tout ce qu'il m'ordonne:

Un prince si bien né vaut mieux qu'une couronne.

Sitôt que je le vis, il en eut mon aveu,

Et ma foi pour Jason nuisoit seule à son feu;

Mais à présent, Seigneur, cette foi dégagée....2230

AÆTE.

Ah! Madame, ma perte est déjà trop vengée,

Et vous faites trop voir comme un cœur généreux

Se plaît à relever un destin malheureux.

Allons ensemble, allons sous de si doux auspices

Préparer à demain de pompeux sacrifices,2235

Et par nos vœux unis répondre au doux espoir

Que daigne un Dieu si grand nous faire concevoir.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

350 351

SERTORIUS
TRAGÉDIE
1662

352 353

NOTICE.

Le 3 novembre 1661, Corneille, qui fondait à juste titre de grandes espérances sur son Sertorius, écrivait à l'abbé de Pure: Je vous prie «de ne vous contenter pas du bruit que les comédiens font de mes deux actes, mais d'en juger vous-même et m'en mander votre sentiment, tandis qu'il y a encore lieu à la correction. J'ai prié Mlle des Œillets, qui en est saisie, de vous les montrer quand vous voudrez; et cependant je veux bien vous prévenir un peu en ma faveur, et vous dire que si le reste suit du même air, je ne crois pas avoir rien écrit de mieux.... J'espère dans trois ou quatre jours avoir achevé le troisième acte.»

Nous manquons après cela de renseignements jusqu'à la première représentation de la pièce, que le compte rendu suivant, extrait de la Muse historique du 4 mars 1662, a déterminé les frères Parfait [446] à fixer au 25 février:

Depuis huit jours les beaux esprits

Ne s'entretiennent dans Paris

Que de la dernière merveille

Qu'a produite le grand Corneille,

Qui selon le commun récit,

A plus de beautés que son Cid,

A plus de forces et de grâces

Que Pompée et que les Horaces,

A plus de charmes que n'en a

Son inimitable Cinna,

Que l'Œdipe, ni Rodogune

Dont la gloire est si peu commune,

354

Ni mêmement qu'Héraclius:

Savoir le grand Sertorius

Qu'au Marais du Temple l'on joue.

. . . . . . . . . . . . . . . . .

Les comédiens du Marais,

Poussés de leur propre intérêt,

Et qui dans des choses pareilles

Ne font leur métier qu'à merveilles,

S'efforcent à si bien jouer

Qu'on ne les en peut trop louer;

Et pour ne pas paroître chiches,

On leur voit des habits si riches,

Si brillants de loin et de près,

Et pour le sujet faits exprès,

Que chaque spectateur proteste

Qu'on ne peut rien voir de plus leste.

Loret se montre en général très-favorable à Corneille; mais il n'a exagéré en rien le succès de cette pièce, qui fut fort applaudie et fort admirée. La foule ne s'attachait qu'à l'intérêt de certaines situations; mais des amateurs plus éclairés étaient frappés de l'exactitude avec laquelle Corneille traitait les matières qui semblaient devoir lui être le moins connues. «M. de Turenne, dit l'auteur du Parnasse françois [447], s'étant un jour trouvé à une représentation de Sertorius, il s'écria à deux ou trois endroits de la pièce: «Où donc Corneille a-t-il appris l'art de la guerre?»—«Ce conte est ridicule, objecte Voltaire [448]; Corneille eût très-mal fait d'entrer dans les détails de cet art.» Sans aucun doute; mais ce qui est remarquable et ce qui frappait Turenne, c'est la justesse des expressions, c'est l'adresse avec laquelle Corneille sait substituer à la vague phraséologie des poëtes tragiques de son temps les termes propres à chaque profession. Jamais il n'y a manqué, et dans notre Lexique nous aurons plus d'une fois à insister sur ce point.

Jusqu'ici nous avons rapporté les renseignements que nous possédons sur Sertorius en nous contentant de les classer suivant leurs dates; mais avant d'aller plus loin nous devons faire 355 remarquer une difficulté qui nous a tout d'abord arrêté, et que nous avons vainement cherché à résoudre. Les comédiens dont Corneille parle dans sa lettre sont, suivant toute apparence, ceux de l'hôtel de Bourgogne, puisque c'est à cette troupe qu'appartenait Mlle des Œillets; et pourtant, d'après le témoignage de Loret, c'est au théâtre du Marais que l'ouvrage a été représenté pour la première fois. On pourrait à la vérité chercher à expliquer cette contradiction en supposant que Mlle des Œillets a fait pendant quelque temps partie du théâtre du Marais, ou que Corneille a retiré sa pièce à la troupe qui devait d'abord la jouer, pour la faire représenter à l'hôtel de Bourgogne; mais un passage d'une autre lettre de notre poëte à l'abbé de Pure, datée du 25 avril, et par conséquent postérieure de deux mois à la représentation de Sertorius, ne permet pas d'adopter une telle supposition. En effet, Corneille, expliquant pourquoi il ne pourra de sitôt donner une pièce aux comédiens du Marais, s'exprime ainsi: «Outre que je serai bien aise d'avoir quelquefois mon tour à l'Hôtel.... et que je ne puis manquer d'amitié à la reine Viriate, à qui j'ai tant d'obligation, le déménagement que je prépare pour me transporter à Paris me donne tant d'affaires, que je ne sais si j'aurai assez de liberté d'esprit pour mettre quelque chose cette année sur le théâtre.» Certes ce passage prouve bien que Sertorius avait été joué à l'hôtel de Bourgogne, et il semble indiquer que cette reine Viriate, envers qui Corneille se reconnaît si obligé, n'est autre que Mlle des Œillets. Comment concilier ce témoignage de notre auteur avec la relation si explicite de Loret? J'avoue que je l'ignore, car prétendre que la pièce a été représentée en même temps à deux théâtres, serait peut-être bien hasardé: non-seulement les historiens de la scène française ne laissent rien entrevoir de semblable, mais le passage où les frères Parfait racontent comment Molière mit cette pièce au théâtre prouve qu'ils pensaient que jusqu'alors elle n'avait été représentée qu'au Marais: «L'usage observé de tout temps entre tous les comédiens françois étoit de n'entreprendre point de jouer, au préjudice d'une troupe, les pièces dont elle étoit en possession, et qu'elle avoit mises au théâtre à ses frais particuliers, pour en retirer les premiers avantages, jusqu'à ce qu'elle fût rendue publique par l'impression. Sertorius 356 ayant été imprimé sur la fin de l'année 1662, Molière le fit représenter sur son théâtre au mois d'avril de l'année suivante [449]

En octobre 1663, Molière, dans la première scène de l'Impromptu de Versailles, qui nous a été si souvent utile et que nous citons ici pour la dernière fois, parodie le jeu de Hauteroche, comédien de l'hôtel de Bourgogne, au moment où il dit ces vers du rôle de Pompée dans Sertorius [450]:

L'inimitié qui règne entre nos deux partis
N'y rend pas de l'honneur, etc.;

mais rien dans le dialogue n'indique la nature des défauts qu'il lui reproche. Ce personnage est un de ceux que Baron, le célèbre élève de Molière, remplit plus tard avec distinction [451].

Les beaux rôles de cette pièce fournirent aux grands artistes du dix-huitième siècle de nombreuses occasions de faire admirer leurs brillantes qualités. A la reprise de 1758, Granval se fit applaudir dans le rôle de Sertorius [452]; et celui de Viriate, après avoir été le triomphe de Mlle Clairon, fut encore joué avec succès par Mme Vestris [453].

L'édition originale de Sertorius forme un volume in-12, dont voici la description bibliographique: Sertorivs, tragedie. Imprimé à Rouen, et se vend à Paris, chez Augustin Courbé et Guillaume de Luyne, M.DC.LXII, 6 feuillets et 82 pages. Le privilége est du 16 mai, l'Achevé d'imprimer du 8 juillet 1662.

Sertorius fut critiqué de la manière la plus injuste par d'Aubignac, dans une Dissertation dont nous aurons à parler un peu plus longuement à propos de Sophonisbe, car c'est à l'occasion de cette dernière pièce qu'elle fut publiée. De Visé répondit aux invectives de d'Aubignac par d'autres invectives; et ce n'est qu'à grand'peine que nous avons recueilli dans cette indigeste polémique deux ou trois renseignements de quelque intérêt que nous avons placés dans les notes qui accompagnent notre texte.

357

AU LECTEUR [454].

Ne cherchez point dans cette tragédie les agréments qui sont en possession de faire réussir au théâtre les poëmes de cette nature: vous n'y trouverez ni tendresses d'amour, ni emportements de passions [455], ni descriptions pompeuses, ni narrations pathétiques. Je puis dire toutefois 358 qu'elle n'a point déplu, et que la dignité des noms illustres, la grandeur de leurs intérêts, et la nouveauté de quelques caractères, ont suppléé au manque de ces grâces. Le sujet est simple, et du nombre de ces événements connus, où il ne nous est pas permis de rien changer, qu'autant que la nécessité indispensable de les réduire dans la règle nous force d'en resserrer les temps et les lieux. Comme il ne m'a fourni aucunes femmes, j'ai été obligé de recourir à l'invention pour en introduire deux, assez compatibles l'une et l'autre avec les vérités historiques à qui je me suis attaché [456]. L'une a vécu de ce temps-là; c'est la première femme de Pompée, qu'il répudia pour entrer dans l'alliance de Sylla par le mariage d'Émilie, fille de sa femme. Ce divorce est constant par le rapport de tous ceux qui ont écrit la vie de Pompée, mais aucun d'eux ne nous apprend ce que devint cette malheureuse, qu'ils appellent tous Antistie, à la réserve d'un Espagnol, évêque de Gironne, qui lui donne le nom d'Aristie [457], que j'ai préféré, comme plus doux à l'oreille. 359 Leur silence m'ayant laissé liberté entière de lui faire un refuge, j'ai cru ne lui en pouvoir choisir un avec plus de vraisemblance que chez les ennemis de ceux qui l'avoient outragée: cette retraite en a d'autant plus, qu'elle produit un effet véritable par les lettres des principaux de Rome que je lui fais porter à Sertorius, et que Perpenna remit entre les mains de Pompée, qui en usa comme je le marque. L'autre femme est une pure idée de mon esprit, mais qui ne laisse pas d'avoir aussi quelque fondement dans l'histoire. Elle nous apprend que les Lusitaniens appelèrent Sertorius d'Afrique pour être leur chef contre le parti de Sylla; mais elle ne nous dit point s'ils étoient en république, ou sous une monarchie. Il n'y a donc rien qui répugne à leur donner une reine; et je ne la pouvois faire sortir d'un sang plus considérable que celui de Viriatus [458], dont je lui fais porter le nom, le plus grand homme que l'Espagne ait opposé aux Romains, et le dernier qui leur a fait tête dans ces provinces avant Sertorius. Il n'étoit pas roi en effet, mais il en avoit toute l'autorité; et les préteurs et consuls que Rome envoya pour le [459] combattre, et qu'il défit souvent, l'estimèrent assez pour faire des traités de paix avec lui, comme avec un souverain et juste ennemi. Sa mort arriva soixante et huit ans avant celle que je traite [460]; de sorte 360 qu'il auroit pu être aïeul ou bisaïeul de cette reine que je fais parler ici.

Il fut défait par le consul Q. Servilius [461], et non par Brutus, comme je l'ai fait dire à cette princesse, sur la foi de cet évêque espagnol que je viens de citer, et qui m'a jeté dans l'erreur après lui. Elle est aisée à corriger par le changement d'un mot dans ce vers unique qui en parle, et qu'il faut rétablir ainsi:

Et de Servilius l'astre prédominant [462].

Je sais bien que Sylla, dont je parle tant dans ce poëme, étoit mort [463] six ans avant Sertorius; mais à le prendre à la rigueur, il est permis de presser les temps pour faire l'unité de jour; et pourvu qu'il n'y aye point d'impossibilité formelle, je puis faire arriver en six jours, voire en six heures, ce qui s'est passé en six ans. Cela posé, rien n'empêche que Sylla ne meure avant Sertorius, sans rien détruire de ce que je dis ici, puisqu'il a pu mourir depuis qu'Arcas est parti de Rome pour apporter la nouvelle de la démission de sa dictature [464]: ce qu'il fait en même temps que Sertorius est assassiné. Je dis de plus que bien que nous devions être assez scrupuleux observateurs de l'ordre des temps, néanmoins, pourvu que ceux que nous faisons parler se soient connus, et ayent eu ensemble 361 quelques intérêts à démêler, nous ne sommes pas obligés à nous attacher si précisément à la durée de leur vie. Sylla étoit mort quand Sertorius fut tué, mais il pouvoit vivre encore sans miracle; et l'auditeur, qui communément n'a qu'une teinture superficielle de l'histoire, s'offense rarement d'une pareille prolongation qui ne sort point de la vraisemblance. Je ne voudrois pas toutefois faire une règle générale de cette licence, sans y mettre quelque distinction. La mort de Sylla n'apporta aucun changement aux affaires de Sertorius en Espagne, et lui fut de si peu d'importance, qu'il est malaisé, en lisant la vie de ce héros chez Plutarque, de remarquer lequel des deux est mort le premier, si l'on n'en est instruit d'ailleurs. Autre chose est de celles qui renversent les États, détruisent les partis, et donnent une autre face aux affaires, comme a été celle de Pompée, qui feroit révolter tout l'auditoire contre un auteur, s'il avoit l'impudence de la remettre après celle de César. D'ailleurs, il falloit colorer et excuser en quelque sorte la guerre que Pompée et les autres chefs romains continuoient contre Sertorius; car il est assez malaisé de comprendre pourquoi l'on s'y osbtinoit, après que la république sembloit être rétablie par la démission volontaire et la mort de son tyran. Sans doute que son esprit de souveraineté, qu'il avoit fait revivre dans Rome, n'y étoit pas mort avec lui, et que Pompée et beaucoup d'autres, aspirant dans l'âme à prendre sa place, craignoient que Sertorius ne leur y fût un puissant obstacle, ou par l'amour qu'il avoit toujours pour sa patrie, ou par la grandeur de sa réputation et le mérite de ses actions, qui lui eussent fait donner la préférence, si ce grand ébranlement de la république l'eût mise en état de ne se pouvoir passer de maître. Pour ne pas déshonorer Pompée par cette jalousie secrète de son ambition, qui semoit dès lors ce qu'on 362 a vu depuis éclater si hautement, et qui peut-être étoit le véritable motif de cette guerre, je me suis persuadé qu'il étoit plus à propos de faire vivre Sylla, afin d'en attribuer l'injustice à la violence de sa domination. Cela m'a servi de plus à arrêter l'effet de ce puissant amour que je lui fais conserver pour son [465] Aristie, avec qui il n'eût pu se défendre de renouer, s'il n'eût eu rien à craindre du côté de Sylla, dont le nom odieux, mais illustre, donne un grand poids aux raisonnements de la politique, qui fait l'âme de toute cette tragédie [466].

Le même Pompée semble s'écarter un peu de la prudence d'un général d'armée, lorsque, sur la foi de Sertorius, il vient conférer avec lui dans une ville dont ce chef [467] du parti contraire est maître absolu; mais c'est une confiance de généreux à généreux, et de Romain à Romain, qui lui donne quelque droit de ne craindre aucune supercherie de la part d'un si grand homme. Ce n'est pas que je ne veuille bien accorder aux critiques qu'il n'a pas assez pourvu à sa propre sûreté; mais il m'étoit impossible de garder l'unité de lieu sans lui faire faire cette échappée, qu'il faut imputer à l'incommodité de la règle, plus qu'à moi, qui l'ai bien vue. Si vous ne voulez la pardonner 363 à l'impatience qu'il avoit de voir sa femme, dont je le fais encore si passionné, et à la peur qu'elle ne prît un autre mari, faute de savoir ses intentions pour elle, vous la pardonnerez au plaisir qu'on a pris à cette conférence, que quelques-uns des premiers dans la cour et pour la naissance et pour l'esprit ont estimée [468] autant qu'une pièce entière. Vous n'en serez pas désavoué par Aristote, qui souffre qu'on mette quelquefois des choses sans raison sur le théâtre [469], quand il y a apparence qu'elles seront bien reçues, et qu'on a lieu d'espérer que les avantages que le poëme en tirera [470] pourront mériter cette grâce.

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE SERTORIUS.

ÉDITION SÉPARÉE.

RECUEILS.

364

ACTEURS.

SERTORIUS, général du parti de Marius en Espagne.
PERPENNA, lieutenant de Sertorius.
AUFIDE [472], tribun de l'armée de Sertorius.
POMPÉE, général du parti de Sylla.
ARISTIE, femme de Pompée.
VIRIATE, reine de Lusitanie, à présent Portugal.
THAMIRE, dame d'honneur de Viriate.
CELSUS, tribun du parti de Pompée.
ARCAS, affranchi d'Aristius, frère d'Aristie.

La scène est à Nertobrige, ville d'Aragon, conquise par Sertorius, à présent Catalayud [473].

365

SERTORIUS.
TRAGÉDIE.

ACTE I.


SCÈNE PREMIÈRE.

PERPENNA, AUFIDE.

PERPENNA.

D'où me vient ce désordre, Aufide, et que veut dire

Que mon cœur sur mes vœux garde si peu d'empire?

L'horreur que malgré moi me fait la trahison

Contre tout mon espoir révolte ma raison;

Et de cette grandeur sur le crime fondée,5

Dont jusqu'à ce moment m'a trop flatté l'idée,

L'image toute affreuse, au point d'exécuter,

Ne trouve plus en moi de bras à lui prêter.

En vain l'ambition qui presse mon courage,

D'un faux brillant d'honneur pare son noir ouvrage;10

En vain pour me soumettre à ses lâches efforts,

Mon âme a secoué le joug de cent remords:

Cette âme, d'avec soi tout à coup divisée,

Reprend de ces remords la chaîne mal brisée;

Et de Sertorius le surprenant bonheur15

Arrête une main prête à lui percer le cœur.

AUFIDE.

Quel honteux contre-temps de vertu délicate

366

S'oppose au beau succès de l'espoir qui vous flatte?

Et depuis quand, Seigneur, la soif du premier rang

Craint-elle de répandre un peu de mauvais sang?20

Avez-vous oublié cette grande maxime,

Que la guerre civile est le règne du crime;

Et qu'aux lieux où le crime a plein droit de régner,

L'innocence timide est seule à dédaigner?

L'honneur et la vertu sont des noms ridicules:25

Marius ni Carbon n'eurent point de scrupules;

Jamais Sylla, jamais....

PERPENNA.

Sylla ni Marius

N'ont jamais épargné le sang de leurs vaincus:

Tour à tour la victoire, autour d'eux en furie,

A poussé leur courroux jusqu'à la barbarie;30

Tour à tour le carnage et les proscriptions

Ont sacrifié Rome à leurs dissensions;

Mais leurs sanglants discords qui nous donnent des maîtres

Ont fait des meurtriers, et n'ont point fait de traîtres:

Leurs plus vastes fureurs jamais n'ont consenti35

Qu'aucun versât le sang de son propre parti;

Et dans l'un ni dans l'autre aucun n'a pris l'audace

D'assassiner son chef pour monter en sa place.

AUFIDE.

Vous y renoncez donc, et n'êtes plus jaloux

De suivre les drapeaux d'un chef moindre que vous?40

Ah! s'il faut obéir, ne faisons plus la guerre:

Prenons le même joug qu'a pris toute la terre.

Pourquoi tant de périls? pourquoi tant de combats?

Si nous voulons servir, Sylla nous tend les bras [474].

C'est mal vivre en Romain que prendre loi d'un homme;

Mais, tyran pour tyran, il vaut mieux vivre à Rome.

367

PERPENNA.

Vois mieux ce que tu dis quand tu parles ainsi.

Du moins la liberté respire encore ici:

De notre république à Rome anéantie,

On y voit refleurir la plus noble partie;50

Et cet asile ouvert aux illustres proscrits,

Réunit du sénat le précieux débris [475].

Par lui Sertorius gouverne ces provinces,

Leur impose tribut, fait des lois à leurs princes,

Maintient de nos Romains le reste indépendant;55

Mais comme tout parti demande un commandant,

Ce bonheur imprévu qui partout l'accompagne,

Ce nom qu'il s'est acquis chez les peuples d'Espagne....

AUFIDE.

Ah! c'est ce nom acquis avec trop de bonheur

Qui rompt votre fortune et vous ravit l'honneur [476]:60

Vous n'en sauriez douter, pour peu qu'il vous souvienne

Du jour que votre armée alla joindre la sienne [477],

Lors....

PERPENNA.

N'envenime point le cuisant souvenir

Que le commandement devoit m'appartenir.

Je le passois en nombre aussi bien qu'en noblesse;65

Il succomboit sans moi sous sa propre foiblesse:

Mais sitôt qu'il parut, je vis en moins de rien

Tout mon camp déserté pour repeupler le sien;

Je vis par mes soldats mes aigles arrachées

Pour se ranger sous lui voler vers ses tranchées;70

Et pour en colorer l'emportement honteux,

Je les suivis de rage, et m'y rangeai comme eux.

L'impérieuse aigreur de l'âpre jalousie

368

Dont en secret dès lors mon âme fut saisie

Grossit de jour en jour sous une passion75

Qui tyrannise encor plus que l'ambition:

J'adore Viriate; et cette grande reine,

Des Lusitaniens l'illustre souveraine,

Pourroit par son hymen me rendre sur les siens

Ce pouvoir absolu qu'il m'ôte sur les miens.80

Mais elle-même, hélas! de ce grand nom charmée,

S'attache au bruit heureux que fait sa renommée,

Cependant qu'insensible à ce qu'elle a d'appas

Il me dérobe un cœur qu'il ne demande pas.

De son astre opposé telle est la violence,85

Qu'il me vole partout même sans qu'il y pense,

Et que toutes les fois qu'il m'enlève mon bien,

Son nom fait tout pour lui sans qu'il en sache rien.

Je sais qu'il peut aimer et nous cacher sa flamme,

Mais je veux sur ce point lui découvrir mon âme;90

Et s'il peut me céder ce trône où je prétends,

J'immolerai ma haine à mes desirs contents;

Et je n'envierai plus le rang dont il s'empare,

S'il m'en assure autant chez ce peuple barbare,

Qui formé par nos soins, instruit de notre main,95

Sous notre discipline est devenu romain.

AUFIDE.

Lorsqu'on fait des projets d'une telle importance,

Les intérêts d'amour entrent-ils en balance?

Et si ces intérêts vous sont enfin si doux,

Viriate, lui mort, n'est-elle pas à vous?100

PERPENNA.

Oui; mais de cette mort la suite m'embarrasse.

Aurai-je sa fortune aussi bien que sa place?

Ceux dont il a gagné la croyance et l'appui

Prendront-ils même joie à m'obéir qu'à lui?

Et pour venger sa trame indignement coupée,105

369

N'arboreront-ils point l'étendard de Pompée?

AUFIDE.

C'est trop craindre, et trop tard: c'est dans votre festin [478]

Que ce soir par votre ordre on tranche son destin.

La trêve a dispersé l'armée à la campagne,

Et vous en commandez ce qui nous accompagne.110

L'occasion nous rit dans un si grand dessein;

Mais tel bras n'est à nous que jusques à demain:

Si vous rompez le coup, prévenez les indices [479];

Perdez Sertorius ou perdez vos complices.

Craignez ce qu'il faut craindre: il en est parmi nous115

Qui pourroient bien avoir même remords que vous [480];

Et si vous différez.... Mais le tyran arrive.

Tâchez d'en obtenir l'objet qui vous captive;

Et je prierai les dieux que dans cet entretien

Vous ayez assez d'heur pour n'en obtenir rien.120

SCÈNE II.

SERTORIUS, PERPENNA.

SERTORIUS.

Apprenez un dessein qui me vient de surprendre.

Dans deux heures Pompée en ce lieu se doit rendre:

Il veut sur nos débats conférer avec moi,

Et pour toute assurance il ne prend que ma foi.

PERPENNA.

La parole suffit entre les grands courages;125

D'un homme tel que vous la foi vaut cent otages:

370

Je n'en suis point surpris; mais ce qui me surprend,

C'est de voir que Pompée ait pris le nom de Grand [481],

Pour faire encore au vôtre entière déférence,

Sans vouloir de lieu neutre à cette conférence.130

C'est avoir beaucoup fait que d'avoir jusque-là

Fait descendre l'orgueil des héros de Sylla.

SERTORIUS.

S'il est plus fort que nous, ce n'est plus en Espagne,

Où nous forçons les siens de quitter la campagne,

Et de se retrancher dans l'empire douteux135

Que lui souffre à regret une province ou deux,

Qu'à sa fortune lasse il craint que je n'enlève,

Sitôt que le printemps aura fini la trêve.

C'est l'heureuse union de vos drapeaux aux miens

Qui fait ces beaux succès qu'à toute heure j'obtiens;140

C'est à vous que je dois ce que j'ai de puissance:

Attendez tout aussi de ma reconnoissance.

Je reviens à Pompée, et pense deviner

Quels motifs jusqu'ici peuvent nous l'amener.

Comme il trouve avec nous peu de gloire à prétendre,

Et qu'au lieu d'attaquer il a peine à défendre,

Il voudroit qu'un accord avantageux ou non

L'affranchît d'un emploi qui ternit ce grand nom;

Et chatouillé d'ailleurs par l'espoir qui le flatte,

De faire avec plus d'heur la guerre à Mithridate,150

Il brûle d'être à Rome, afin d'en recevoir

Du maître qu'il s'y donne et l'ordre et le pouvoir.

PERPENNA.

J'aurois cru qu'Aristie ici réfugiée,

371

Que forcé par ce maître il a répudiée [482],

Par un reste d'amour l'attirât en ces lieux155

Sous une autre couleur lui faire ses adieux;

Car de son cher tyran l'injustice fut telle,

Qu'il ne lui permit pas de prendre congé d'elle.

SERTORIUS.

Cela peut être encor: ils s'aimoient chèrement [483];

Mais il pourroit ici trouver du changement.160

L'affront pique à tel point le grand cœur d'Aristie,

Que sa première flamme en haine convertie,

Elle cherche bien moins un asile chez nous

Que la gloire d'y prendre un plus illustre époux.

C'est ainsi qu'elle parle, et m'offre l'assistance165

De ce que Rome encore a de gens d'importance,

Dont les uns ses parents, les autres ses amis,

Si je veux l'épouser, ont pour moi tout promis.

Leurs lettres en font foi, qu'elle me vient de rendre.

Voyez avec loisir ce que j'en dois attendre:170

Je veux bien m'en remettre à votre sentiment.

PERPENNA.

Pourriez-vous bien, Seigneur, balancer un moment,

A moins d'une secrète et forte antipathie

Qui vous montre un supplice en l'hymen d'Aristie?

Voyant ce que pour dot Rome lui veut donner,175

Vous n'avez aucun lieu de rien examiner.

SERTORIUS.

Il faut donc Perpenna, vous faire confidence

Et de ce que je crains, et de ce que je pense.

J'aime ailleurs. A mon âge il sied si mal d'aimer,

Que je le cache même à qui m'a su charmer;180

372

Mais tel que je puis être, on m'aime, ou pour mieux dire,

La reine Viriate à mon hymen aspire:

Elle veut que ce choix de son ambition

De son peuple avec nous commence l'union,

Et qu'ensuite à l'envi mille autres hyménées185

De nos deux nations l'une à l'autre enchaînées

Mêlent si bien le sang et l'intérêt commun,

Qu'ils réduisent bientôt les deux peuples en un.

C'est ce qu'elle prétend pour digne récompense

De nous avoir servis avec cette constance190

Qui n'épargne ni biens ni sang de ses sujets

Pour affermir ici nos généreux projets:

Non qu'elle me l'ai dit, ou quelque autre pour elle;

Mais j'en vois chaque jour quelque marque fidèle;

Et comme ce dessein n'est plus pour moi douteux,195

Je ne puis l'ignorer qu'autant que je le veux.

Je crains donc de l'aigrir si j'épouse Aristie,

Et que de ses sujets la meilleure partie,

Pour venger ce mépris et servir son courroux,

Ne tourne obstinément ses armes contre nous.200

Auprès d'un tel malheur, pour nous irréparable,

Ce qu'on promet pour l'autre est peu considérable;

Et sous un faux espoir de nous mieux établir,

Ce renfort accepté pourroit nous affoiblir.

Voilà ce qui retient mon esprit en balance.205

Je n'ai pour Aristie aucune répugnance;

Et la Reine à tel point n'asservit pas mon cœur,

Qu'il ne fasse encor tout pour le commun bonheur.

PERPENNA.

Cette crainte, Seigneur, dont votre âme est gênée,

Ne doit pas d'un moment retarder l'hyménée.210

Viriate, il est vrai, pourra s'en émouvoir;

Mais que sert la colère où manque le pouvoir?

Malgré sa jalousie et ses vaines menaces,

373

N'êtes-vous pas toujours le maître de ses places?

Les siens, dont vous craignez le vif ressentiment,215

Ont-ils dans votre armée aucun commandement?

Des plus nobles d'entre eux et des plus grands courages

N'avez-vous pas les fils dans Osca [484] pour otages?

Tous leurs chefs sont Romains; et leurs propres soldats

Dispersés dans nos rangs ont fait tant de combats,220

Que la vieille amitié qui les attache aux nôtres

Leur fait aimer nos lois et n'en vouloir point d'autres.

Pourquoi donc tant les craindre, et pourquoi refuser...?

SERTORIUS.

Vous-même, Perpenna, pourquoi tant déguiser?

Je vois ce qu'on m'a dit: vous aimez Viriate;225

Et votre amour caché dans vos raisons éclate.

Mais les raisonnements sont ici superflus;

Dites que vous l'aimez, et je ne l'aime plus.

Parlez: je vous dois tant, que ma reconnoissance

Ne peut être sans honte un moment en balance.230

PERPENNA.

L'aveu que vous voulez à mon cœur est si doux,

Que j'ose....

SERTORIUS.

C'est assez: je parlerai pour vous.

PERPENNA.

Ah! Seigneur, c'en est trop; et....

SERTORIUS.

Point de repartie:

Tous mes vœux sont déjà du côté d'Aristie;

Et je l'épouserai, pourvu qu'en même jour235

La Reine se résolve à payer votre amour;

374

Car quoi que vous disiez, je dois craindre sa haine,

Et fuirois à ce prix cette illustre Romaine.

La voici: laissez-moi ménager son esprit;

Et voyez cependant de quel air on m'écrit.240

SCÈNE III.

SERTORIUS, ARISTIE.

ARISTIE.

Ne vous offensez pas si dans mon infortune

Ma foiblesse me force à vous être importune:

Non pas pour mon hymen: les suites d'un tel choix

Méritent qu'on y pense un peu plus d'une fois;

Mais vous pouvez, Seigneur, joindre à mes espérances245

Contre un péril nouveau nouvelles assurances.

J'apprends qu'un infidèle, autrefois mon époux,

Vient jusque dans ces murs conférer avec vous.

L'ordre de son tyran et sa flamme inquiète

Me pourront envier l'honneur de ma retraite:250

L'un en prévoit la suite, et l'autre en craint l'éclat;

Et tous les deux contre elle ont leurs raisons d'État [485].

Je vous demande donc sûreté tout entière

Contre la violence et contre la prière,

Si par l'une ou par l'autre il veut se ressaisir255

De ce qu'il ne peut voir ailleurs sans déplaisir.

SERTORIUS.

Il en a lieu, Madame: un si rare mérite

Semble croître de prix quand par force on le quitte;

Mais vous avez ici sûreté contre tous,

Pourvu que vous puissiez en trouver contre vous,

Et que contre un ingrat dont l'amour fut si tendre,

375

Lorsqu'il vous parlera, vous sachiez vous défendre.

On a peine à haïr ce qu'on a bien aimé,

Et le feu mal éteint est bientôt rallumé.

ARISTIE.

L'ingrat, par son divorce en faveur d'Émilie,265

M'a livrée aux mépris [486] de toute l'Italie.

Vous savez à quel point mon courage est blessé;

Mais s'il se dédisoit d'un outrage forcé,

S'il chassoit Émilie et me rendoit ma place,

J'aurois peine, Seigneur, à lui refuser grâce;270

Et tant que je serai maîtresse de ma foi,

Je me dois toute à lui, s'il revient tout à moi.

SERTORIUS.

En vain donc je me flatte; en vain j'ose, Madame,

Promettre à mon esprit quelque part en votre âme:

Pompée en est encor l'unique souverain.275

Tous vos ressentiments n'offrent que votre main;

Et quand par ses refus j'aurai droit d'y prétendre,

Le cœur, toujours à lui, ne voudra pas se rendre.

ARISTIE.

Qu'importe de mon cœur, si je sais mon devoir,

Et si mon hyménée enfle votre pouvoir?280

Vous ravaleriez-vous jusques à la bassesse [487]

D'exiger de ce cœur des marques de tendresse,

Et de les préférer à ce qu'il fait d'effort

Pour braver mon tyran et relever mon sort?

Laissons, Seigneur, laissons pour les petites âmes285

Ce commerce rampant de soupirs et de flammes;

Et ne nous unissons que pour mieux soutenir

La liberté que Rome est prête à voir finir.

376

Unissons ma vengeance à votre politique,

Pour sauver des abois toute la République:290

L'hymen seul peut unir des intérêts si grands.

Je sais que c'est beaucoup que ce que je prétends;

Mais dans ce dur exil que mon tyran m'impose,

Le rebut de Pompée est encor quelque chose;

Et j'ai des sentiments trop nobles ou trop vains295

Pour le porter ailleurs qu'au plus grand des Romains.

SERTORIUS.

Ce nom ne m'est pas dû, je suis....

ARISTIE.

Ce que vous faites

Montre à tout l'univers, Seigneur, ce que vous êtes;

Mais quand même ce nom sembleroit trop pour vous,

Du moins mon infidèle est d'un rang au-dessous:300

Il sert dans son parti, vous commandez au vôtre;

Vous êtes chef de l'un, et lui sujet dans l'autre [488];

Et son divorce enfin, qui m'arrache sa foi,

L'y laisse par Sylla plus opprimé que moi,

Si votre hymen m'élève à la grandeur sublime,305

Tandis qu'en l'esclavage un autre hymen l'abîme.

Mais, Seigneur, je m'emporte, et l'excès d'un tel heur

Me fait vous en parler avec trop de chaleur.

Tout mon bien est encor dedans l'incertitude:

Je n'en conçois l'espoir qu'avec inquiétude;310

Et je craindrai toujours d'avoir trop prétendu,

Tant que de cet espoir vous m'ayez répondu.

Vous me pouvez d'un mot assurer ou confondre.

SERTORIUS.

Mais, Madame, après tout, que puis-je vous répondre?

De quoi vous assurer, si vous-même parlez315

Sans être sûre encor de ce que vous voulez?

377

De votre illustre hymen je sais les avantages;

J'adore les grands noms que j'en ai pour otages,

Et vois que leur secours, nous rehaussant le bras,

Auroit bientôt jeté la tyrannie à bas;320

Mais cette attente aussi pourroit se voir trompée

Dans l'offre d'une main qui se garde à Pompée,

Et qui n'étale ici la grandeur d'un tel bien

Que pour me tout promettre et ne me donner rien.

ARISTIE.

Si vous vouliez ma main par choix de ma personne,325

Je vous dirois, Seigneur: «Prenez, je vous la donne;

Quoi que veuille Pompée, il le voudra trop tard.»

Mais comme en cet hymen l'amour n'a point de part,

Qu'il n'est qu'un pur effet de noble politique,

Souffrez que je vous die [489], afin que je m'explique,330

Que quand j'aurois pour dot un million de bras,

Je vous donne encor plus en ne l'achevant pas.

Si je réduis Pompée à chasser Émilie,

Peut-il, Sylla régnant, regarder l'Italie?

Ira-t-il se livrer à son juste courroux?335

Non, non: si je le gagne, il faut qu'il vienne à vous.

Ainsi par mon hymen vous avez assurance [490]

Que mille vrais Romains prendront votre défense;

Mais si j'en romps l'accord pour lui rendre mes vœux,

Vous aurez ces Romains et Pompée avec eux;340

Vous aurez ses amis par ce nouveau divorce;

Vous aurez du tyran la principale force,

Son armée, ou du moins ses plus braves soldats,

Qui de leur général voudront suivre les pas;

Vous marcherez vers Rome à communes enseignes.345

Il sera temps alors, Sylla, que tu me craignes.

378

Tremble, et crois voir bientôt trébucher ta fierté,

Si je puis t'enlever ce que tu m'as ôté.

Pour faire de Pompée un gendre de ta femme [491],

Tu l'as fait un parjure, un méchant, un infâme;350

Mais s'il me laisse encor quelques droits sur son cœur,

Il reprendra sa foi, sa vertu, son honneur:

Pour rentrer dans mes fers il brisera tes chaînes,

Et nous t'accablerons sous [492] nos communes haines.

J'abuse trop, Seigneur, d'un précieux loisir;355

Voilà vos intérêts: c'est à vous de choisir.

Si votre amour trop prompt veut borner sa conquête,

Je vous le dis encor, ma main est toute prête.

Je vous laisse y penser: surtout souvenez-vous

Que ma gloire en ces lieux me demande un époux;360

Qu'elle ne peut souffrir que ma fuite m'y range

En captive de guerre, au péril d'un échange,

Qu'elle veut un grand homme à recevoir ma foi,

Qu'après vous et Pompée il n'en est point pour moi,

Et que....

SERTORIUS.

Vous le verrez, et saurez sa pensée.365

ARISTIE.

Adieu, Seigneur: j'y suis la plus intéressée,

Et j'y vais préparer mon reste de pouvoir.

SERTORIUS.

Moi, je vais donner ordre à le bien recevoir [493].

Dieux, souffrez qu'à mon tour avec vous je m'explique.

Que c'est un sort cruel d'aimer par politique!370

Et que ses intérêts sont d'étranges malheurs,

S'ils font donner la main quand le cœur est ailleurs!

FIN DU PREMIER ACTE.

379

ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.

VIRIATE, THAMIRE.

VIRIATE

Thamire, il faut parler, l'occasion nous presse:

Rome jusqu'en ces murs m'envoie une maîtresse;

Et l'exil d'Aristie, enveloppé d'ennuis,375

Est prêt à l'emporter sur tout ce que je suis.

En vain de mes regards l'ingénieux langage

Pour découvrir mon cœur a tout mis en usage;

En vain par le mépris des vœux de tous nos rois

J'ai cru faire éclater l'orgueil d'un autre choix:380

Le seul pour qui je tâche à le rendre visible,

Ou n'ose en rien connoître, ou demeure insensible,

Et laisse à ma pudeur des sentiments confus,

Que l'amour-propre obstine à douter du refus.

Épargne-m'en la honte, et prends soin de lui dire,385

A ce héros si cher.... Tu le connois, Thamire;

Car d'où pourroit mon trône attendre un ferme appui?

Et pour qui mépriser tous nos rois, que pour lui?

Sertorius, lui seul digne de Viriate,

Mérite que pour lui tout mon amour éclate.390

Fais-lui, fais-lui savoir le glorieux dessein

De m'affermir au trône en lui donnant la main:

Dis-lui.... Mais j'aurois tort d'instruire ton adresse,

Moi qui connois ton zèle à servir ta princesse.

380

THAMIRE.

Madame, en ce héros tout est illustre et grand;395

Mais à parler sans fard, votre amour me surprend.

Il est assez nouveau qu'un homme de son âge

Ait des charmes si forts pour un jeune courage,

Et que d'un front ridé les replis jaunissants

Trouvent l'heureux secret de captiver les sens.400

VIRIATE.

Ce ne sont pas les sens que mon amour consulte:

Il hait des passions l'impétueux tumulte;

Et son feu, que j'attache aux soins de ma grandeur,

Dédaigne tout mélange avec leur folle ardeur.

J'aime en Sertorius ce grand art de la guerre405

Qui soutient un banni contre toute la terre;

J'aime en lui ces cheveux tous couverts de lauriers,

Ce front qui fait trembler les plus braves guerriers,

Ce bras qui semble avoir la victoire en partage.

L'amour de la vertu n'a jamais d'yeux pour l'âge:410

Le mérite a toujours des charmes éclatants;

Et quiconque peut tout est aimable en tout temps.

THAMIRE.

Mais, Madame, nos rois, dont l'amour vous irrite,

N'ont-ils tous ni vertu, ni pouvoir, ni mérite?

Et dans votre parti se peut-il qu'aucun d'eux415

N'ait signalé son nom par des exploits fameux?

Celui des Turdétans, celui des Celtibères [494],

Soutiendroient-ils si mal le sceptre de vos pères?

VIRIATE.

Contre des rois comme eux j'aimerois leur soutien;

Mais contre des Romains tout leur pouvoir n'est rien.

Rome seule aujourd'hui peut résister à Rome:

Il faut pour la braver qu'elle nous prête un homme,

381

Et que son propre sang en faveur de ces lieux

Balance les destins et partage les Dieux.

Depuis qu'elle a daigné protéger nos provinces,425

Et de son amitié faire honneur à leurs princes,

Sous un si haut appui nos rois humiliés

N'ont été que sujets sous le nom d'alliés;

Et ce qu'ils ont osé contre leur servitude

N'en a rendu le joug que plus fort et plus rude.430

Qu'a fait Mandonius, qu'a fait Indibilis,

Qu'y plonger plus avant leurs trônes avilis,

Et voir leur fier amas de puissance et de gloire

Brisé contre l'écueil d'une seule victoire [495]?

Le grand Viriatus [496], de qui je tiens le jour,435

D'un sort plus favorable eut un pareil retour.

Il défit trois préteurs, il gagna dix batailles,

Il repoussa l'assaut de plus de cent murailles,

Et de Servilius l'astre prédominant [497]

Dissipa tout d'un coup ce bonheur étonnant.440

Ce grand roi fut défait, il en perdit la vie,

Et laissoit sa couronne à jamais asservie,

Si pour briser les fers de son peuple captif,

Rome n'eût envoyé ce noble fugitif.

Depuis que son courage à nos destins préside,445

Un bonheur si constant de nos armes décide,

Que deux lustres de guerre assurent nos climats

Contre ces souverains de tant de potentats,

Et leur laissent à peine, au bout de dix années [498],

Pour se couvrir de nous, l'ombre des Pyrénées.450

382

Nos rois, sans ce héros, l'un de l'autre jaloux,

Du plus heureux sans cesse auroient rompu les coups;

Jamais ils n'auroient pu choisir entre eux un maître.

THAMIRE.

Mais consentiront-ils qu'un Romain puisse l'être?

VIRIATE.

Il n'en prend pas le titre, et les traite d'égal;455

Mais, Thamire, après tout, il est leur général:

Ils combattent sous lui, sous son ordre ils s'unissent;

Et tous ces rois de nom en effet obéissent,

Tandis que de leur rang l'inutile fierté

S'applaudit d'une vaine et fausse égalité.460

THAMIRE.

Je n'ose vous rien dire après cet avantage,

Et voudrois comme vous faire grâce à son âge;

Mais enfin ce héros, sujet au cours des ans,

A trop longtemps vaincu pour vaincre encor longtemps,

Et sa mort....

VIRIATE.

Jouissons, en dépit de l'envie,465

Des restes glorieux de son illustre vie:

Sa mort me laissera pour ma protection

La splendeur de son ombre et l'éclat de son nom.

Sur ces deux grands appuis ma couronne affermie

Ne redoutera point de puissance ennemie:470

Ils feront plus pour moi que ne feroient cent rois.

Mais nous en parlerons encor quelque autre fois:

Je l'aperçois qui vient.

383

SCÈNE II.

SERTORIUS, VIRIATE, THAMIRE.

SERTORIUS.

Que direz-vous, Madame,

Du dessein téméraire où s'échappe mon âme?

N'est-ce point oublier ce qu'on vous doit d'honneur,475

Que demander à voir le fond de votre cœur?

VIRIATE.

Il est si peu fermé, que chacun y peut lire,

Seigneur, peut-être plus que je ne puis vous dire:

Pour voir ce qui s'y passe, il ne faut que des yeux.

SERTORIUS.

J'ai besoin toutefois qu'il s'explique un peu mieux.480

Tous vos rois à l'envi briguent votre hyménée,

Et comme vos bontés font notre destinée,

Par ces mêmes bontés j'ose vous conjurer,

En faisant ce grand choix, de nous considérer.

Si vous prenez un prince inconstant, infidèle,485

Ou qui pour le parti n'ait pas assez de zèle,

Jugez en quel état nous nous verrons réduits,

Si je pourrai longtemps encor ce que je puis,

Si mon bras....

VIRIATE.

Vous formez des craintes que j'admire.

J'ai mis tous mes États si bien sous votre empire,490

Que quand il me plaira faire choix d'un époux,

Quelque projet qu'il fasse, il dépendra de vous.

Mais pour vous mieux ôter cette frivole crainte,

Choisissez-le vous-même, et parlez-moi sans feinte:

Pour qui de tous ces rois êtes-vous sans soupçon?495

A qui d'eux pouvez-vous confier ce grand nom?

384

SERTORIUS.

Je voudrois faire un choix qui pût aussi vous plaire;

Mais à ce froid accueil que je vous vois leur faire,

Il semble que pour tous sans aucun intérêt....

VIRIATE.

C'est peut-être, Seigneur, qu'aucun d'eux ne me plaît,

Et que de leur haut rang la pompe la plus vaine

S'efface au seul aspect de la grandeur romaine.

SERTORIUS.

Si donc je vous offrois pour époux un Romain...?

VIRIATE.

Pourrois-je refuser un don de votre main?

SERTORIUS.

J'ose après cet aveu vous faire offre d'un homme505

Digne d'être avoué de l'ancienne Rome.

Il en a la naissance, il en a le grand cœur,

Il est couvert de gloire, il est plein de valeur;

De toute votre Espagne il a gagné l'estime,

Libéral, intrépide, affable, magnanime,510

Enfin c'est Perpenna sur qui vous emportez....

VIRIATE.

J'attendois votre nom après ces qualités [499]:

Les éloges brillants que vous daignez y joindre [500]

Ne me permettoient pas d'espérer rien de moindre;

Mais certes le détour est un peu surprenant.515

Vous donnez une reine à votre lieutenant!

Si vos Romains ainsi choisissent des maîtresses,

A vos derniers tribuns il faudra des princesses.

385

SERTORIUS.

Madame....

VIRIATE.

Parlons net sur ce choix d'un époux.

Êtes-vous trop pour moi? suis-je trop peu pour vous?

C'est m'offrir, et ce mot peut blesser les oreilles;

Mais un pareil amour sied bien à mes pareilles;

Et je veux bien, Seigneur, qu'on sache désormais

Que j'ai d'assez bons yeux pour voir ce que je fais.

Je le dis donc tout haut, afin que l'on m'entende:525

Je veux bien un Romain, mais je veux qu'il commande;

Et ne trouverois pas vos rois à dédaigner [501],

N'étoit qu'ils savent mieux obéir que régner.

Mais si de leur puissance ils vous laissent l'arbitre,

Leur foiblesse du moins en conserve le titre:530

Ainsi ce noble orgueil qui vous préfère à tous

En préfère le moindre à tout autre qu'à vous;

Car enfin, pour remplir l'honneur de ma naissance,

Il me faudroit un roi de titre et de puissance;

Mais comme il n'en est plus, je pense m'en devoir [502]535

Ou le pouvoir sans nom, ou le nom sans pouvoir.

SERTORIUS.

J'adore ce grand cœur qui rend ce qu'il doit rendre

Aux illustres aïeux dont on vous voit descendre.

A de moindres pensers son orgueil abaissé

Ne soutiendroit pas bien ce qu'ils vous ont laissé.540

Mais puisque pour remplir la dignité royale

Votre haute naissance en demande une égale,

Perpenna parmi nous est le seul dont le sang

Ne mêleroit point d'ombre à la splendeur du rang:

Il descend de nos rois et de ceux d'Étrurie [503].545

386

Pour moi, qu'un sang moins noble a transmis à la vie,

Je n'ose m'éblouir d'un peu de nom fameux

Jusqu'à déshonorer le trône par mes vœux.

Cessez de m'estimer jusqu'à lui faire injure;

Je ne veux que le nom de votre créature:550

Un si glorieux titre a de quoi me ravir;

Il m'a fait triompher en voulant vous servir;

Et malgré tout le peu que le ciel m'a fait naître....

VIRIATE.

Si vous prenez ce titre, agissez moins en maître,

Ou m'apprenez du moins, Seigneur, par quelle loi555

Vous n'osez m'accepter, et disposez de moi.

Accordez le respect que mon trône vous donne

Avec cet attentat sur ma propre personne.

Voir toute mon estime, et n'en pas mieux user,

C'en est un qu'aucun art ne sauroit déguiser.560

Ne m'honorez donc plus jusqu'à me faire injure:

Puisque vous le voulez, soyez ma créature;

Et me laissant en reine ordonner de vos vœux,

Portez-les jusqu'à moi, parce que je le veux.

Pour votre Perpenna, que sa haute naissance565

N'affranchit point encor de votre obéissance,

Fût-il du sang des Dieux aussi bien que des rois,

Ne lui promettez plus la gloire de mon choix.

Rome n'attache point le grade [504] à la noblesse.

Votre grand Marius naquit dans la bassesse;570

Et c'est pourtant le seul que le peuple romain

Ait jusques à sept fois choisi pour souverain [505].

Ainsi pour estimer chacun à sa manière,

387

Au sang d'un Espagnol je ferois grâce entière;

Mais parmi vos Romains je prends peu garde au sang,

Quand j'y vois la vertu prendre le plus haut rang.

Vous, si vous haïssez comme eux le nom de reine,

Regardez-moi, Seigneur, comme dame romaine:

Le droit de bourgeoisie à nos peuples donné

Ne perd rien de son prix sur un front couronné.580

Sous ce titre adoptif, étant ce que vous êtes,

Je pense bien valoir une de mes sujettes;

Et si quelque Romaine a causé vos refus,

Je suis tout ce qu'elle est, et reine encor de plus.

Peut-être la pitié d'une illustre misère....585

SERTORIUS.

Je vous entends, Madame, et pour ne vous rien taire,

J'avouerai qu'Aristie....

VIRIATE.

Elle nous a tout dit:

Je sais ce qu'elle espère et ce qu'on vous écrit.

Sans y perdre de temps, ouvrez votre pensée.

SERTORIUS.

Au seul bien de la cause elle est intéressée;590

Mais puisque pour ôter l'Espagne à nos tyrans,

Nous prenons, vous et moi, des chemins différents,

De grâce, examinez le commun avantage,

Et jugez ce que doit un généreux courage.

Je trahirois, Madame, et vous et vos États,595

De voir un tel secours, et ne l'accepter pas;

Mais ce même secours deviendroit notre perte

S'il nous ôtoit la main que vous m'avez offerte,

Et qu'un destin jaloux de nos communs desseins

Jetât ce grand dépôt en de mauvaises mains.600

Je tiens Sylla perdu, si vous laissez unie

A ce puissant renfort votre Lusitanie.

Mais vous pouvez enfin dépendre d'un époux;

388

Et le seul Perpenna peut m'assurer de vous.

Voyez ce qu'il a fait: je lui dois tant, Madame,605

Qu'une juste prière en faveur de sa flamme....

VIRIATE.

Si vous lui devez tant, ne me devez-vous rien?

Et lui faut-il payer vos dettes de mon bien?

Après que ma couronne a garanti vos têtes,

Ne mérité-je point de part en vos conquêtes?610

Ne vous ai-je servi que pour servir toujours,

Et m'assurer des fers par mon propre secours?

Ne vous y trompez pas: si Perpenna m'épouse,

Du pouvoir souverain je deviendrai jalouse,

Et le rendrai moi-même assez entreprenant615

Pour ne vous pas laisser un roi pour lieutenant.

Je vous avouerai plus: à qui que je me donne,

Je voudrai hautement soutenir ma couronne;

Et c'est ce qui me force à vous considérer,

De peur de perdre tout, s'il nous faut séparer.620

Je ne vois que vous seul qui des mers aux montagnes

Sous un même étendard puisse unir nos Espagnes [506];

Mais ce que je propose en est le seul moyen;

Et quoi qu'ait fait pour vous ce cher concitoyen,

S'il vous a secouru contre la tyrannie,625

Il en est bien payé d'avoir sauvé sa vie.

Les malheurs du parti l'accabloient à tel point,

Qu'il se voyoit perdu, s'il ne vous eût pas joint;

Et même, si j'en veux croire la renommée,

Ses troupes, malgré lui, grossirent votre armée.630

Rome offre un grand secours, du moins on vous l'écrit;

Mais s'armât-elle toute en faveur d'un proscrit,

Quand nous sommes aux bords d'une pleine victoire,

Quel besoin avons-nous d'en partager la gloire?

389

Encore une campagne, et nos seuls escadrons635

Aux aigles de Sylla font repasser les monts.

Et ces derniers venus auront droit de nous dire

Qu'ils auront en ces lieux établi notre empire!

Soyons d'un tel honneur l'un et l'autre jaloux;

Et quand nous pouvons tout, ne devons rien qu'à nous....

SERTORIUS.

L'espoir le mieux fondé n'a jamais trop de forces;

Le plus heureux destin surprend par les divorces [507]:

Du trop de confiance il aime à se venger;

Et dans ce grand dessein rien n'est à négliger.

Devons-nous exposer à tant d'incertitude645

L'esclavage de Rome et notre servitude,

De peur de partager avec d'autres Romains

Un honneur où le ciel veut peut-être leurs mains?

Notre gloire, il est vrai, deviendra sans seconde,

Si nous faisons sans eux la liberté du monde;650

Mais si quelque malheur suit tant d'heureux combats,

Quels reproches cruels ne nous ferons-nous pas!

D'ailleurs, considérez que Perpenna vous aime,

Qu'il est ou qu'il se croit digne du diadème,

Qu'il peut ici beaucoup, qu'il s'est vu de tout temps655

Qu'en gouvernant le mieux on fait des mécontents,

Que piqué du mépris, il osera peut-être....

VIRIATE.

Tranchez le mot, Seigneur: je vous ai fait mon maître.

Et je dois obéir malgré mon sentiment;

C'est à quoi se réduit tout ce raisonnement.660

Faites, faites entrer ce héros d'importance,

Que je fasse un essai de mon obéissance;

Et si vous le craignez, craignez autant du moins

Un long et vain regret d'avoir prêté vos soins.

390

SERTORIUS.

Madame, croiriez-vous....

VIRIATE.

Ce mot vous doit suffire.665

J'entends ce qu'on me dit, et ce qu'on me veut dire.

Allez, faites-lui place, et ne présumez pas....

SERTORIUS.

Je parle pour un autre, et toutefois, hélas!

Si vous saviez....

VIRIATE.

Seigneur, que faut-il que je sache?

Et quel est le secret que ce soupir me cache?670

SERTORIUS.

Ce soupir redoublé....

VIRIATE.

N'achevez point; allez:

Je vous obéirai plus que vous ne voulez.

SCÈNE III.

VIRIATE, THAMIRE.

THAMIRE.

Sa dureté m'étonne, et je ne puis, Madame....

VIRIATE.

L'apparence t'abuse: il m'aime au fond de l'âme.

THAMIRE.

Quoi? quand pour un rival il s'obstine au refus....675

VIRIATE.

Il veut que je l'amuse, et ne veut rien de plus.

THAMIRE.

Vous avez des clartés que mon insuffisance....

VIRIATE.

Parlons à ce rival: le voilà qui s'avance.

391

SCÈNE IV.

VIRIATE, PERPENNA, AUFIDE, THAMIRE.

VIRIATE.

Vous m'aimez, Perpenna; Sertorius le dit:

Je crois sur sa parole, et lui dois tout crédit.680

Je sais donc votre amour; mais tirez-moi de peine:

Par où prétendez-vous mériter une reine?

A quel titre lui plaire, et par quel charme un jour

Obliger sa couronne à payer votre amour?

PERPENNA.

Par de sincères vœux, par d'assidus services,685

Par de profonds respects, par d'humbles sacrifices;

Et si quelques effets peuvent justifier....

VIRIATE.

Eh bien! qu'êtes-vous prêt de lui sacrifier?

PERPENNA.

Tous mes soins, tout mon sang, mon courage, ma vie.

VIRIATE.

Pourriez-vous la servir dans une jalousie?690

PERPENNA.

Ah! Madame....

VIRIATE.

A ce mot en vain le cœur vous bat:

Elle n'est pas d'amour, elle n'est que d'État.

J'ai de l'ambition, et mon orgueil de reine

Ne peut voir sans chagrin une autre souveraine,

Qui sur mon propre trône à mes yeux s'élevant,695

Jusque dans mes États prenne le pas devant [508].

Sertorius y règne, et dans tout notre empire

392

Il dispense des lois où j'ai voulu souscrire:

Je ne m'en repens point, il en a bien usé;

Je rends grâces au ciel qui l'a favorisé.700

Mais pour vous dire enfin de quoi je suis jalouse,

Quel rang puis-je garder auprès de son épouse?

Aristie y prétend, et l'offre qu'elle fait,

Ou que l'on fait pour elle, en assure l'effet.

Délivrez nos climats de cette vagabonde,705

Qui vient par son exil troubler un autre monde;

Et forcez-la sans bruit d'honorer d'autres lieux

De cet illustre objet qui me blesse les yeux.

Assez d'autres États lui prêteront asile.

PERPENNA.

Quoi que vous m'ordonniez, tout me sera facile;710

Mais quand Sertorius ne l'épousera pas,

Un autre hymen vous met dans le même embarras,

Et qu'importe, après tout, d'une autre ou d'Aristie,

Si....

VIRIATE.

Rompons, Perpenna, rompons cette partie;

Donnons ordre au présent; et quant à l'avenir,715

Suivant l'occasion nous saurons y fournir.

Le temps est un grand maître, il règle bien des choses.

Enfin je suis jalouse, et vous en dis les causes.

Voulez-vous me servir?

PERPENNA.

Si je le veux? j'y cours,

Madame, et meurs déjà d'y consacrer mes jours.720

Mais pourrai-je espérer que ce foible service

Attirera sur moi quelque regard propice,

Que le cœur attendri fera suivre?...

VIRIATE.

Arrêtez!

Vous porteriez trop loin des veux précipités.

393

Sans doute un tel service aura droit de me plaire;725

Mais laissez-moi, de grâce, arbitre du salaire:

Je ne suis point ingrate, et sais ce que je dois;

Et c'est vous dire assez pour la première fois.

Adieu.

SCÈNE V.

PERPENNA, AUFIDE.

AUFIDE.

Vous le voyez, Seigeur, comme on vous joue.

Tout son cœur est ailleurs; Sertorius l'avoue,730

Et fait auprès de vous l'officieux rival,

Cependant que la Reine [509]....

PERPENNA.

Ah! n'en juge point mal.

A lui rendre service elle m'ouvre une voie

Que tout mon cœur embrasse avec excès de joie.

AUFIDE.

Vous ne voyez donc pas que son esprit jaloux735

Ne cherche à se servir de vous que contre vous,

Et que rompant le cours d'une flamme nouvelle,

Vous forcez ce rival à retourner vers elle?

PERPENNA.

N'importe, servons-la, méritons son amour:

La force et la vengeance agiront à leur tour.740

Hasardons quelques jours sur l'espoir qui nous flatte,

Dussions-nous pour tout fruit ne faire qu'une ingrate.

AUFIDE.

Mais, Seigneur....

PERPENNA.

Épargnons les discours superflus,

394

Songeons à la servir, et ne contestons plus:

Cet unique souci tient mon âme occupée.745

Cependant de nos murs on découvre Pompée;

Tu sais qu'on me l'a dit: allons le recevoir,

Puisque Sertorius m'impose ce devoir.

FIN DU SECOND ACTE.

395

ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE [510].

SERTORIUS, POMPÉE, SUITE.

SERTORIUS.

Seigneur, qui des mortels eût jamais osé croire

Que la trêve à tel point dût rehausser ma gloire;750

Qu'un nom à qui la guerre a fait trop applaudir

Dans l'ombre de la paix trouvât à s'agrandir?

Certes, je doute encor si ma vue est trompée,

Alors que dans ces murs je vois le grand Pompée;

Et quand il lui plaira, je saurai quel bonheur755

Comble Sertorius d'un tel excès d'honneur.

POMPÉE.

Deux raisons; mais, Seigneur, faites qu'on se retire,

Afin qu'en liberté je puisse vous les dire [511].

L'inimitié qui règne entre nos deux partis

396

N'y rend pas de l'honneur tous les droits amortis.760

Comme le vrai mérite a ses prérogatives,

Qui prennent le dessus des haines les plus vives,

L'estime et le respect sont de justes tributs

Qu'aux plus fiers ennemis arrachent les vertus;

Et c'est ce que vient rendre à la haute vaillance,765

Dont je ne fais ici que trop d'expérience,

L'ardeur de voir de près un si fameux héros,

Sans lui voir en la main piques ni javelots,

Et le front désarmé de ce regard terrible

Qui dans nos escadrons guide un bras invincible.770

Je suis jeune et guerrier, et tant de fois vainqueur,

Que mon trop de fortune a pu m'enfler le cœur;

Mais (et ce franc aveu sied bien aux grands courages)

J'apprends plus contre vous par mes désavantages,

Que les plus beaux succès qu'ailleurs j'aye emportés,775

Ne m'ont encore appris par mes prospérités.

Je vois ce qu'il faut faire, à voir ce que vous faites:

Les siéges, les assauts, les savantes retraites,

Bien camper, bien choisir à chacun son emploi,

Votre exemple est partout une étude pour moi.780

Ah! si je vous pouvois rendre à la République.

Que je croirois lui faire un présent magnifique!

Et que j'irois, Seigneur, à Rome avec plaisir,

Puisque la trêve enfin m'en donne le loisir,

Si j'y pouvois porter quelque foible espérance785

D'y conclure un accord d'une telle importance!

Près de l'heureux Sylla ne puis-je rien pour vous?

Et près de vous, Seigneur, ne puis-je rien pour tous?

SERTORIUS.

Vous me pourriez sans doute épargner quelque peine,

Si vous vouliez avoir l'âme toute romaine [512];790

397

Mais avant que d'entrer en ces difficultés,

Souffrez que je réponde à vos civilités.

Vous ne me donnez rien par cette haute estime

Que vous n'ayez déjà dans le degré sublime.

La victoire attachée à vos premiers exploits,795

Un triomphe avant l'âge où le souffrent nos lois,

Avant la dignité qui permet d'y prétendre [513],

Font trop voir quels respects l'univers vous doit rendre.

Si dans l'occasion je ménage un peu mieux

L'assiette du pays et la faveur des lieux,800

Si mon expérience en prend quelque avantage,

Le grand art de la guerre attend quelquefois l'âge,

Le temps y fait beaucoup; et de mes actions

S'il vous a plu tirer quelques instructions,

Mes exemples un jour ayant fait place aux vôtres,805

Ce que je vous apprends, vous l'apprendrez à d'autres;

Et ceux qu'aura ma mort saisis de mon emploi,

S'instruiront contre vous, comme vous contre moi.

Quand à l'heureux Sylla, je n'ai rien à vous dire.

Je vous ai montré l'art d'affoiblir son empire;810

Et si je puis jamais y joindre des leçons

Dignes de vous apprendre à repasser les monts,

Je suivrai d'assez près votre illustre retraite

Pour traiter avec lui sans besoin d'interprète,

Et sur les bords du Tibre, une pique à la main [514],815

Lui demander raison pour le peuple romain.

POMPÉE.

De si hautes leçons, Seigneur, sont difficiles,

Et pourroient vous donner quelques soins inutiles,

398

Si vous faisiez dessein de me les expliquer

Jusqu'à m'avoir appris à les bien pratiquer.820

SERTORIUS.

Aussi me pourriez-vous épargner quelque peine,

Si vous vouliez avoir l'âme toute romaine:

Je vous l'ai déjà dit.

POMPÉE.

Ce discours rebattu

Lasseroit une austère et farouche vertu.

Pour moi, qui vous honore assez pour me contraindre

A fuir obstinément tout sujet de m'en plaindre,

Je ne veux rien comprendre en ses obscurités [515].

SERTORIUS.

Je sais qu'on n'aime point de telles vérités;

Mais, Seigneur, étant seuls, je parle avec franchise:

Bannissant les témoins, vous me l'avez permise;830

Et je garde avec vous la même liberté

Que si votre Sylla n'avoit jamais été.

Est-ce être tout Romain qu'être chef d'une guerre

Qui veut tenir aux fers les maîtres de la terre?

Ce nom, sans vous et lui, nous seroit encor dû:835

C'est par lui, c'est par vous que nous l'avons perdu.

C'est vous qui sous le joug traînez des cœurs si braves:

Ils étoient plus que rois, ils sont moindres qu'esclaves;

Et la gloire qui suit vos plus nobles travaux

Ne fait qu'approfondir l'abîme de leurs maux:840

Leur misère est le fruit de votre illustre peine;

Et vous pensez avoir l'âme toute romaine!

Vous avez hérité ce nom de vos aïeux;

Mais s'il vous étoit cher, vous le rempliriez mieux [516].

399

POMPÉE.

Je crois le bien remplir quand tout mon cœur s'applique

Aux soins de rétablir un jour la République;

Mais vous jugez, Seigneur, de l'âme par le bras;

Et souvent l'un paroît ce que l'autre n'est pas.

Lorsque deux factions divisent un empire,

Chacun suit au hasard la meilleure ou la pire,850

Suivant l'occasion ou la nécessité

Qui l'emporte vers l'un ou vers l'autre côté.

Le plus juste parti, difficile à connoître,

Nous laisse en liberté de nous choisir un maître;

Mais quand ce choix est fait, on ne s'en dédit plus.855

J'ai servi sous Sylla du temps de Marius,

Et servirai sous lui tant qu'un destin funeste

De nos divisions soutiendra quelque reste.

Comme je ne vois pas dans le fond de son cœur,

J'ignore quels projets peut former son bonheur [517]:860

S'il les pousse trop loin, moi-même je l'en blâme;

Je lui prête mon bras sans engager mon âme;

Je m'abandonne au cours de sa félicité,

Tandis que tous mes vœux sont pour la liberté;

Et c'est ce qui me force à garder une place865

Qu'usurperoient sans moi l'injustice et l'audace,

Afin que, Sylla mort, ce dangereux pouvoir

Ne tombe qu'en des mains qui sachent leur devoir.

Enfin je sais mon but, et vous savez le vôtre.

SERTORIUS.

Mais cependant, Seigneur, vous servez comme un autre;

400

Et nous, qui jugeons tout sur la foi de nos yeux,

Et laissons le dedans à pénétrer aux Dieux,

Nous craignons votre exemple, et doutons si dans Rome

Il n'instruit point le peuple à prendre loi d'un homme;

Et si votre valeur, sous le pouvoir d'autrui,875

Ne sème point pour vous lorsqu'elle agit pour lui.

Comme je vous estime, il m'est aisé de croire

Que de la liberté vous feriez votre gloire,

Que votre âme en secret lui donne tous ses vœux;

Mais si je m'en rapporte aux esprits soupçonneux,880

Vous aidez aux Romains à faire essai d'un maître [518],

Sous ce flatteur espoir qu'un jour vous pourrez l'être.

La main qui les opprime, et que vous soutenez,

Les accoutume au joug que vous leur destinez;

Et doutant s'ils voudront se faire à l'esclavage,885

Aux périls de Sylla vous tâtez leur courage.

POMPÉE.

Le temps détrompera ceux qui parlent ainsi;

Mais justifiera-t-il ce que l'on voit ici?

Permettez qu'à mon tour je parle avec franchise;

Votre exemple à la fois m'instruit et m'autorise:890

Je juge, comme vous, sur la foi de mes yeux,

Et laisse le dedans à pénétrer aux Dieux.

Ne vit-on pas ici sous les ordres d'un homme?

N'y commandez-vous pas comme Sylla dans Rome?

Du nom de dictateur, du nom de général,895

Qu'importe, si des deux le pouvoir est égal?

Les titres différents ne font rien à la chose:

Vous imposez des lois ainsi qu'il en impose;

Et s'il est périlleux de s'en faire haïr,

Il ne seroit pas sûr de vous désobéir [519].900

401

Pour moi, si quelque jour je suis ce que vous êtes,

J'en userai peut-être alors comme vous faites:

Jusque-là....

SERTORIUS.

Vous pourriez en douter jusque-là,

Et me faire un peu moins ressembler à Sylla.

Si je commande ici, le sénat me l'ordonne905

Mes ordres n'ont encore assassiné personne.

Je n'ai pour ennemis que ceux du bien commun;

Je leur fais bonne guerre, et n'en proscris pas un.

C'est un asile ouvert que mon pouvoir suprême;

Et si l'on m'obéit, ce n'est qu'autant qu'on m'aime.910

POMPÉE.

Et votre empire en est d'autant plus dangereux,

Qu'il rend de vos vertus les peuples amoureux,

Qu'en assujettissant vous avez l'art de plaire,

Qu'on croit n'être en vos fers qu'esclave volontaire,

Et que la liberté trouvera peu de jour915

A détruire un pouvoir que fait régner l'amour.

Ainsi parlent, Seigneur, les âmes soupçonneuses;

Mais n'examinons point ces questions fâcheuses,

Ni si c'est un sénat qu'un amas de bannis

Que cet asile ouvert sous vous a réunis [520].920

Une seconde fois, n'est-il aucune voie

Par où je puisse à Rome emporter quelque joie?

Elle seroit extrême à trouver les moyens

De rendre un si grand homme à ses concitoyens.

Il est doux de revoir les murs de la patrie:925

402

C'est elle par ma voix, Seigneur, qui vous en prie;

C'est Rome....

SERTORIUS.

Le séjour de votre potentat,

Qui n'a que ses fureurs pour maximes d'État?

Je n'appelle plus Rome un enclos de murailles [521]

Que ses proscriptions comblent de funérailles:930

Ces murs, dont le destin fut autrefois si beau,

N'en sont que la prison, ou plutôt le tombeau;

Mais pour revivre ailleurs dans sa première force [522],

Avec les faux Romains elle a fait plein divorce;

Et comme autour de moi j'ai tous ces vrais appuis,935

Rome n'est plus dans Rome, elle est toute où je suis.

Parlons pourtant d'accord. Je ne sais qu'une voie

Qui puisse avec honneur nous donner cette joie.

Unissons-nous ensemble, et le tyran est bas:

Rome à ce grand dessein ouvrira tous ses bras.940

Ainsi nous ferons voir l'amour de la patrie,

Pour qui vont les grands cœurs jusqu'à l'idolâtrie;

Et nous épargnerons ces flots de sang romain

Que versent tous les ans votre bras et ma main.

POMPÉE.

Ce projet, qui pour vous est tout brillant de gloire,945

N'auroit-il rien pour moi d'une action trop noire?

403

Moi qui commande ailleurs, puis-je servir sous vous?

SERTORIUS.

Du droit de commander je ne suis point jaloux;

Je ne l'ai qu'en dépôt, et je vous l'abandonne,

Non jusqu'à vous servir de ma seule personne:950

Je prétends un peu plus; mais dans cette union

De votre lieutenant m'envieriez-vous le nom?

POMPÉE.

De pareils lieutenants n'ont des chefs qu'en idée:

Leur nom retient pour eux l'autorité cédée;

Ils n'en quittent que l'ombre; et l'on ne sait que c'est

De suivre ou d'obéir que suivant qu'il leur plaît [523].

Je sais une autre voie, et plus noble et plus sûre.

Sylla, si vous voulez, quitte sa dictature;

Et déjà de lui-même il s'en seroit démis,

S'il voyoit qu'en ces lieux il n'eût plus d'ennemis [524].960

Mettez les armes bas, je réponds de l'issue:

J'en donne ma parole après l'avoir reçue.

Si vous êtes Romain, prenez l'occasion.

SERTORIUS.

Je ne m'éblouis point de cette illusion.

Je connois le tyran, j'en vois le stratagème:965

Quoi qu'il semble promettre, il est toujours lui-même.

Vous qu'à sa défiance il a sacrifié,

Jusques à vous forcer d'être son allié....

POMPÉE.

Hélas! ce mot me tue, et je le dis sans feinte,

C'est l'unique sujet qu'il m'a donné de plainte.970

J'aimois mon Aristie, il m'en vient d'arracher;

Mon cœur frémit encore à me le reprocher;

Vers tant de biens perdus sans cesse il me rappelle;

404

Et je vous rends, Seigneur, mille grâces pour elle,

A vous, à ce grand cœur dont la compassion975

Daigne ici l'honorer de sa protection.

SERTORIUS.

Protéger hautement les vertus malheureuses,

C'est le moindre devoir des âmes généreuses:

Aussi fais-je encor plus, je lui donne un époux.

POMPÉE.

Un époux! Dieux! qu'entends-je? Et qui, Seigneur?

SERTORIUS.

Moi.

POMPÉE.

Vous!

Seigneur, toute son âme est à moi dès l'enfance:

N'imitez point Sylla par cette violence;

Mes maux sont assez grands, sans y joindre celui

De voir tout ce que j'aime entre les bras d'autrui.

SERTORIUS.

Tout est encore à vous [525]. Venez, venez, Madame,985

Faire voir quel pouvoir j'usurpe sur votre âme,

Et montrer, s'il se peut, à tout le genre humain

La force qu'on vous fait pour me donner la main.

POMPÉE.

C'est elle-même, ô ciel!

SERTORIUS.

Je vous laisse avec elle,

Et sais que tout son cœur vous est encor fidèle.990

Reprenez votre bien, ou ne vous plaignez plus

Si j'ose m'enrichir, Seigneur, de vos refus.

405

SCÈNE II.

POMPÉE, ARISTIE.

POMPÉE.

Me dit-on vrai, Madame, et seroit-il possible....

ARISTIE.

Oui, Seigneur, il est vrai que j'ai le cœur sensible:

Suivant qu'on m'aime ou hait, j'aime ou hais à mon tour,

Et ma gloire soutient ma haine et mon amour.

Mais si de mon amour elle est la souveraine,

Elle n'est pas toujours maîtresse de ma haine;

Je ne la suis pas même, et je hais quelquefois

Et moins que je ne veux et moins que je ne dois.1000

POMPÉE.

Cette haine a pour moi toute son étendue,

Madame, et la pitié ne l'a point suspendue;

La générosité n'a pu la modérer.

ARISTIE.

Vous ne voyez donc pas qu'elle a peine à durer?

Mon feu, qui n'est éteint que parce qu'il doit l'être,1005

Cherche en dépit de moi le vôtre pour renaître;

Et je sens qu'à vos yeux mon courroux chancelant

Trébuche, perd sa force, et meurt en vous parlant.

M'aimeriez-vous encor, Seigneur?

POMPÉE.

Si je vous aime!

Demandez si je vis, ou si je suis moi-même:1010

Votre amour est ma vie, et ma vie est à vous.

ARISTIE.

Sortez de mon esprit, ressentiments jaloux;

Noirs enfants du dépit, ennemis de ma gloire,

Tristes ressentiments, je ne veux plus vous croire.

Quoi qu'on m'ait fait d'outrage, il ne m'en souvient plus.

406

Plus de nouvel hymen, plus de Sertorius;

Je suis au grand Pompée; et puisqu'il m'aime encore,

Puisqu'il me rend son cœur, de nouveau je l'adore:

Plus de Sertorius. Mais, Seigneur, répondez;

Faites parler ce cœur qu'enfin vous me rendez.1020

Plus de Sertorius. Hélas! quoi que je die,

Vous ne me dites point, Seigneur: «Plus d'Émilie.»

Rentrez dans mon esprit, jaloux ressentiments,

Fiers enfants de l'honneur, nobles emportements;

C'est vous que je veux croire; et Pompée infidèle1025

Ne sauroit plus souffrir que ma haine chancelle:

Il l'affermit pour moi. Venez, Sertorius;

Il me rend toute à vous [526] par ce muet refus.

Donnons ce grand témoin à ce grand hyménée;

Son âme, toute ailleurs, n'en sera point gênée:1030

Il le verra sans peine, et cette dureté

Passera chez Sylla pour magnanimité.

POMPÉE.

Ce qu'il vous fait d'injure également m'outrage;

Mais enfin je vous aime, et ne puis davantage.

Vous, si jamais ma flamme eut pour vous quelque appas,

Plaignez-vous, haïssez, mais ne vous donnez pas:

Demeurez en état d'être toujours ma femme,

Gardez jusqu'au tombeau l'empire de mon âme.

Sylla n'a que son temps, il est vieil et cassé:

Son règne passera, s'il n'est déjà passé;1040

Ce grand pouvoir lui pèse, il s'apprête à le rendre;

Comme à Sertorius, je veux bien vous l'apprendre.

Ne vous jetez donc point, Madame, en d'autres bras;

Plaignez-vous, haïssez, mais ne vous donnez pas.

Si vous voulez ma main, n'engagez point la vôtre.1045

407

ARISTIE.

Mais quoi? n'êtes-vous pas entre les bras d'un autre [527]?

POMPÉE.

Non: puisqu'il vous en faut confier [528] le secret,

Émilie à Sylla n'obéit qu'à regret.

Des bras d'un autre époux ce tyran qui l'arrache

Ne rompt point dans son cœur le saint nœud qui l'attache:

Elle porte en ses flancs un fruit de cet amour,

Que bientôt chez moi-même elle va mettre au jour;

Et dans ce triste état, sa main qu'il m'a donnée

N'a fait que l'éblouir par un feint hyménée,

Tandis que toute entière à son cher Glabrion,1055

Elle paroît ma femme, et n'en a que le nom [529].

ARISTIE.

Et ce nom seul est tout pour celles de ma sorte:

Rendez-le-moi, Seigneur, ce grand nom qu'elle porte.

J'aimai votre tendresse et vos empressements;

Mais je suis au-dessus de ces attachements;1060

Et tout me sera doux, si ma trame coupée

Me rend à mes aïeux [530] en femme de Pompée,

Et que sur mon tombeau ce grand titre gravé

Montre à tout l'avenir que je l'ai conservé.

J'en fais toute ma gloire et toutes mes délices;1065

Un moment de sa perte a pour moi des supplices.

Vengez-moi de Sylla, qui me l'ôte aujourd'hui,

408

Ou souffrez qu'on me venge et de vous et de lui;

Qu'un autre hymen me rende un titre qui l'égale;

Qu'il me relève autant que Sylla me ravale:1070

Non que je puisse aimer aucun autre que vous;

Mais pour venger ma gloire il me faut un époux:

Il m'en faut un illustre, et dont la renommée.... [531]

POMPÉE.

Ah! ne vous lassez point d'aimer et d'être aimée.

Peut-être touchons-nous au moment désiré1075

Qui saura réunir ce qu'on a séparé.

Ayez plus de courage et moins d'impatience:

Souffrez que Sylla meure, ou quitte sa puissance....

ARISTIE.

J'attendrai de sa mort ou de son repentir

Qu'à me rendre l'honneur vous daigniez consentir?1080

Et je verrai toujours votre cœur plein de glace,

Mon tyran impuni, ma rivale en ma place,

Jusqu'à ce qu'il renonce au pouvoir absolu,

Après l'avoir gardé tant qu'il l'aura voulu?

POMPÉE.

Mais tant qu'il pourra tout, que pourrai-je, Madame?

ARISTIE.

Suivre en tous lieux, Seigneur, l'exil de votre femme,

La ramener chez vous avec vos légions,

Et rendre un heureux calme à nos divisions.

Que ne pourrez-vous point en tête d'une armée,

Partout, hors de l'Espagne, à vaincre accoutumée?1090

Et quand Sertorius sera joint avec vous,

Que pourra le tyran? qu'osera son courroux?

POMPÉE.

Ce n'est pas s'affranchir qu'un moment le paroître,

Ni secouer le joug que de changer de maître.

409

Sertorius pour vous est un illustre appui;1095

Mais en faire le mien, c'est me ranger sous lui;

Joindre nos étendards, c'est grossir son empire.

Perpenna, qui l'a joint, saura que vous en dire.

Je sers; mais jusqu'ici l'ordre vient de si loin,

Qu'avant qu'on le reçoive il n'en est plus besoin;1100

Et ce peu que j'y rends de vaine déférence,

Jaloux du vrai pouvoir, ne sert qu'en apparence.

Je crois n'avoir plus même à servir qu'un moment;

Et quand Sylla prépare un si doux changement,

Pouvez-vous m'ordonner de me bannir de Rome,1105

Pour la remettre au joug sous les lois d'un autre homme;

Moi qui ne suis jaloux de mon autorité

Que pour lui rendre un jour toute sa liberté?

Non, non: si vous m'aimez comme j'aime à le croire,

Vous saurez accorder votre amour et ma gloire,1110

Céder avec prudence au temps prêt à changer,

Et ne me perdre pas au lieu de vous venger.

ARISTIE.

Si vous m'avez aimée, et qu'il vous en souvienne,

Vous mettrez votre gloire à me rendre la mienne;

Mais il est temps qu'un mot termine ces débats.1115

Me voulez-vous, Seigneur? ne me voulez-vous pas?

Parlez: que votre choix règle ma destinée.

Suis-je encore à l'époux à qui l'on ma donnée?

Suis-je à Sertorius? C'est assez consulté:

Rendez-moi mes liens, ou pleine liberté....1120

POMPÉE.

Je le vois bien, Madame, il faut rompre la trêve,

Pour briser en vainqueur cet hymen, s'il s'achève;

Et vous savez si peu l'art de vous secourir,

Que pour vous en instruire, il faut vous conquérir.

ARISTIE.

Sertorius sait vaincre et garder ses conquêtes.1125

410

POMPÉE.

La vôtre, à la garder, coûtera bien des têtes [532].

Comme elle fermera la porte à tout accord,

Rien ne la peut jamais assurer que ma mort [533].

Oui, j'en jure les Dieux, s'il faut qu'il vous obtienne,

Rien ne peut empêcher sa perte que la mienne;1130

Et peut-être tous deux, l'un par l'autre percés,

Nous vous ferons connoître à quoi vous nous forcez.

ARISTIE.

Je ne suis pas, Seigneur, d'une telle importance.

D'autres soins éteindront cette ardeur de vengeance;

Ceux de vous agrandir vous porteront ailleurs,1135

Où vous pourrez trouver quelques destins meilleurs;

Ceux de servir Sylla, d'aimer son Émilie,

D'imprimer du respect à toute l'Italie,

De rendre à votre Rome un jour sa liberté,

Sauront tourner vos pas de quelque autre côté.1140

Surtout ce privilége acquis aux grandes âmes,

De changer à leur gré de maris et de femmes,

Mérite qu'on l'étale aux bouts de l'univers,

Pour en donner l'exemple à cent climats divers.

POMPÉE.

Ah! c'en est trop, Madame, et de nouveau je jure....

ARISTIE.

Seigneur, les vérités font-elles quelque injure?

POMPÉE.

Vous oubliez trop tôt que je suis votre époux.

411

ARISTIE.

Ah! si ce nom vous plaît, je suis encore à vous:

Voilà ma main, Seigneur.

POMPÉE.

Gardez-la-moi, Madame.

ARISTIE.

Tandis que vous avez à Rome une autre femme?1150

Que par un autre hymen vous me déshonorez?

Me punissent les Dieux que vous avez jurés,

Si, passé ce moment, et hors de votre vue,

Je vous garde une foi que vous avez rompue!

POMPÉE.

Qu'allez-vous faire? hélas!

ARISTIE.

Ce que vous m'enseignez.1155

POMPÉE.

Éteindre un tel amour!

ARISTIE.

Vous-même l'éteignez.

POMPÉE.

La victoire aura droit de le faire renaître.

ARISTIE.

Si ma haine est trop foible, elle la fera croître.

POMPÉE.

Pourrez-vous me haïr?

ARISTIE.

J'en fais tous mes souhaits.

POMPÉE.

Adieu donc pour deux jours.

ARISTIE.

Adieu pour tout jamais.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

412

ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

SERTORIUS, THAMIRE.

SERTORIUS.

Pourrai-je voir la Reine?

THAMIRE.

Attendant qu'elle vienne,

Elle m'a commandé que je vous entretienne,

Et veut demeurer seule encor quelques moments.

SERTORIUS.

Ne m'apprendrez-vous point où vont ses sentiments,

Ce que doit Perpenna concevoir d'espérance?1165

THAMIRE.

Elle ne m'en fait pas beaucoup de confidence;

Mais j'ose présumer qu'offert de votre main

Il aura peu de peine à fléchir son dédain:

Vous pouvez tout sur elle.

SERTORIUS.

Ah! j'y puis peu de chose,

Si jusqu'à l'accepter mon malheur la dispose;1170

Ou pour en parler mieux, j'y puis trop, et trop peu.

THAMIRE.

Elle croit fort vous plaire en secondant son feu.

SERTORIUS.

Me plaire?

THAMIRE.

Oui; mais, Seigneur, d'où vient cette surprise?

413

Et de quoi s'inquiète un cœur qui la méprise?

SERTORIUS.

N'appelez point mépris un violent respect1175

Que sur mes plus doux vœux fait régner son aspect.

THAMIRE.

Il est peu de respects qui ressemblent au vôtre,

S'il ne sait que trouver des raisons pour un autre;

Et je préférerois un peu d'emportement

Aux plus humbles devoirs d'un tel accablement.1180

SERTORIUS.

Il n'en est rien parti capable de me nuire,

Qu'un soupir échappé ne dût soudain détruire;

Mais la Reine, sensible à de nouveaux désirs,

Entendoit mes raisons, et non pas mes soupirs.

THAMIRE.

Seigneur, quand un Romain, quand un héros soupire,

Nous n'entendons pas bien ce qu'un soupir veut dire;

Et je vous servirois de meilleur truchement,

Si vous vous expliquiez un peu plus clairement.

Je sais qu'en ce climat, que vous nommez barbare,

L'amour, par un soupir quelquefois se déclare;1190

Mais la gloire, qui fait toutes vos passions,

Vous met trop au-dessus de ces impressions;

De tels desirs trop bas pour les grands cœurs de Rome....

SERTORIUS.

Ah! pour être Romain, je n'en suis pas moins homme [534]:

414

J'aime, et peut-être plus qu'on n'a jamais aimé;1195

Malgré mon âge et moi, mon cœur s'est enflammé.

J'ai cru pouvoir me vaincre, et toute mon adresse

Dans mes plus grands efforts m'a fait voir ma foiblesse.

Ceux de la politique et ceux de l'amitié

M'ont mis en un état à me faire pitié.1200

Le souvenir m'en tue, et ma vie incertaine

Dépend d'un peu d'espoir que j'attends de la Reine,

Si toutefois....

THAMIRE.

Seigneur, elle a de la bonté;

Mais je vois son esprit fortement irrité;

Et si vous m'ordonnez de vous parler sans feindre,1205

Vous pouvez espérer, mais vous avez à craindre.

N'y perdez point de temps, et ne négligez rien;

C'est peut-être un dessein mal ferme que le sien.

La voici. Profitez des avis qu'on vous donne,

Et gardez bien surtout qu'elle ne m'en soupçonne.1210

SCÈNE II.

SERTORIUS, VIRIATE, THAMIRE.

VIRIATE.

On m'a dit qu'Aristie a manqué son projet,

Et que Pompée échappe à cet illustre objet.

Seroit-il vrai, Seigneur?

SERTORIUS.

Il est trop vrai, Madame;

Mais bien qu'il l'abandonne, il l'adore dans l'âme,

Et rompra, m'a-t-il dit, la trêve dès demain,1215

S'il voit qu'elle s'apprête à me donner la main.

415

VIRIATE.

Vous vous alarmez peu d'une telle menace?

SERTORIUS.

Ce n'est pas en effet ce qui plus m'embarrasse.

Mais vous, pour Perpenna qu'avez-vous résolu?

VIRIATE.

D'obéir sans remise au pouvoir absolu;1220

Et si d'une offre en l'air votre âme encor frappée

Veut bien s'embarrasser du rebut de Pompée,

Il ne tiendra qu'à vous que dès demain tous deux

De l'un et l'autre hymen nous n'assurions les nœuds,

Dût se rompre la trêve, et dût la jalousie1225

Jusqu'au dernier éclat pousser sa frénésie.

SERTORIUS.

Vous pourrez dès demain.....

VIRIATE.

Dès ce même moment.

Ce n'est pas obéir qu'obéir lentement;

Et quand l'obéissance a de l'exactitude,

Elle voit que sa gloire est dans la promptitude.1230

SERTORIUS.

Mes prières pouvoient souffrir quelques refus.

VIRIATE.

Je les prendrai toujours pour ordres absolus:

Qui peut ce qui lui plaît commande alors qu'il prie.

D'ailleurs Perpenna m'aime avec idolâtrie;

Tant d'amour, tant de rois d'où son sang est venu [535]1235

Le pouvoir souverain dont il est soutenu,

Valent bien tous [536] ensemble un trône imaginaire

Qui ne peut subsister que par l'heur de vous plaire.

416

SERTORIUS.

Je n'ai donc qu'à mourir en faveur de ce choix.

J'en ai reçu la loi de votre propre voix;1240

C'est un ordre absolu qu'il est temps que j'entende.

Pour aimer un Romain, vous voulez qu'il commande;

Et comme Perpenna ne le peut sans ma mort,

Pour remplir votre trône il lui faut tout mon sort.

Lui donner votre main, c'est m'ordonner, Madame,

De lui céder ma place au camp et dans votre âme.

Il est, il est trop juste, après un tel bonheur,

Qu'il l'ait dans notre armée, ainsi qu'en votre cœur:

J'obéis sans murmure, et veux bien que ma vie....

VIRIATE.

Avant que par cet ordre elle vous soit ravie,1250

Puis-je me plaindre à vous d'un retour inégal [537]

Qui tient [538] moins d'un ami qu'il ne fait d'un rival?

Vous trouvez ma faveur et trop prompte et trop pleine!

L'hymen où je m'apprête est pour vous une gêne!

Vous m'en parlez enfin comme si vous m'aimiez!1255

SERTORIUS.

Souffrez, après ce mot, que je meure à vos pieds.

J'y veux bien immoler tout mon bonheur au vôtre;

Mais je ne vous puis voir entre les bras d'un autre.

Et c'est assez vous dire à quelle extrémité

Me réduit mon amour, que j'ai mal écouté [539].1260

Bien qu'un si digne objet le rendît excusable,

J'ai cru honteux d'aimer quand on n'est plus aimable:

J'ai voulu m'en défendre à voir mes cheveux gris,

Et me suis répondu longtemps de vos mépris;

Mais j'ai vu dans votre âme ensuite une autre idée,1265

417

Sur qui mon espérance aussitôt s'est fondée;

Et je me suis promis bien plus qu'à tous vos rois,

Quand j'ai vu que l'amour n'en feroit point le choix.

J'allois me déclarer sans l'offre d'Aristie:

Non que ma passion s'en soit vue alentie;1270

Mais je n'ai point douté qu'il ne fût d'un grand cœur

De tout sacrifier pour le commun bonheur.

L'amour de Perpenna s'est joint à ces pensées;

Vous avez vu le reste, et mes raisons forcées.

Je m'étois figuré que de tels déplaisirs1275

Pourroient ne me coûter que deux ou trois soupirs;

Et pour m'en consoler [540] j'envisageois l'estime [541]

Et d'ami généreux et de chef magnanime;

Mais près d'un coup fatal, je sens par mes ennuis [542]

Que je me promettois bien plus que je ne puis.1280

Je me rends donc, Madame; ordonnez de ma vie:

Encor tout de nouveau je vous la sacrifie.

Aimez-vous Perpenna?

VIRIATE.

Je sais vous obéir,

Mais je ne sais que c'est d'aimer ni de haïr;

Et la part que tantôt vous aviez dans mon âme1285

Fut un don de ma gloire [543], et non pas de ma flamme.

Je n'en ai point pour lui, je n'en eus point pour vous:

Je ne veux point d'amant, mais je veux un époux;

Mais je veux un héros, qui par son hyménée

Sache élever si haut le trône où je suis née,1290

Qu'il puisse de l'Espagne être l'heureux soutien,

Et laisser de vrais rois de mon sang et du sien.

418

Je le trouvois en vous, n'eût été la bassesse

Qui pour ce cher rival contre moi s'intéresse,

Et dont, quand je vous mets au-dessus de cent rois,1295

Une répudiée a mérité le choix.

Je l'oublierai pourtant, et veux vous faire grâce.

M'aimez-vous?

SERTORIUS.

Oserois-je en prendre encor l'audace?

VIRIATE.

Prenez-la, j'y consens, Seigneur; et dès demain,

Au lieu de Perpenna, donnez-moi votre main.1300

SERTORIUS.

Que se tiendroit heureux un amour moins sincère

Qui n'auroit autre but que de se satisfaire,

Et qui se rempliroit de sa félicité

Sans prendre aucun souci de votre dignité!

Mais quand vous oubliez ce que j'ai pu vous dire,1305

Puis-je oublier les soins d'agrandir votre empire;

Que votre grand projet est celui de régner?

VIRIATE.

Seigneur, vous faire grâce, est-ce m'en éloigner?

SERTORIUS.

Ah! Madame, est-il temps que cette grâce éclate?

VIRIATE.

C'est cet éclat, Seigneur, que cherche Viriate.1310

SERTORIUS.

Nous perdons tout, Madame, à le précipiter:

L'amour de Perpenna le fera révolter.

Souffrez qu'un peu de temps doucement le ménage,

Qu'auprès d'un autre objet un autre amour l'engage.

Des amis d'Aristie assurons le secours1315

A force de promettre, en différant toujours.

Détruire tout l'espoir qui les tient en haleine,

C'est les perdre, c'est mettre un jaloux hors de peine,

419

Dont l'esprit ébranlé ne se doit pas guérir

De cette impression qui peut nous l'acquérir [544].1320

Pourrions-nous venger Rome après de telles pertes?

Pourrions-nous l'affranchir des misères souffertes?

Et de ses intérêts un si haut abandon....

VIRIATE.

Et que m'importe à moi si Rome souffre ou non?

Quand j'aurai de ses maux effacé l'infamie,1325

J'en obtiendrai pour fruit le nom de son amie!

Je vous verrai consul m'en apporter les lois,

Et m'abaisser vous-même au rang des autres rois!

Si vous m'aimez, Seigneur, nos mers et nos montagnes

Doivent borner vos vœux [545], ainsi que nos Espagnes:1330

Nous pouvons nous y faire un assez beau destin,

Sans chercher d'autre gloire au pied de l'Aventin.

Affranchissons le Tage, et laissons faire au Tibre.

La liberté n'est rien quand tout le monde est libre;

Mais il est beau de l'être, et voir tout l'univers1335

Soupirer sous le joug et gémir dans les fers;

Il est beau d'étaler cette prérogative

Aux yeux du Rhône esclave et de Rome captive;

Et de voir envier aux peuples abattus

Ce respect que le sort garde pour les vertus.1340

Quant au grand Perpenna, s'il est si redoutable,

Remettez-moi le soin de le rendre traitable:

Je sais l'art d'empêcher les grands cœurs de faillir.

SERTORIUS.

Mais quel fruit pensez-vous en pouvoir recueillir?

Je le sais comme vous, et vois quelles tempêtes1345

Cet ordre surprenant formera sur nos têtes.

Ne cherchons point, Madame, à faire des mutins,

420

Et ne nous brouillons point avec nos bons destins.

Rome nous donnera sans eux assez de peine,

Avant que de souscrire à l'hymen d'une reine;1350

Et nous n'en fléchirons jamais la dureté,

A moins qu'elle nous doive et gloire et liberté.

VIRIATE.

Je vous avouerai plus, Seigneur: loin d'y souscrire,

Elle en prendra pour vous une haine où j'aspire,

Un courroux implacable, un orgueil endurci;1355

Et c'est par où je veux vous arrêter ici.

Qu'ai-je à faire dans Rome? et pourquoi, je vous prie....

SERTORIUS.

Mais nos Romains, Madame, aiment tous leur patrie;

Et de tous leurs travaux l'unique et doux espoir,

C'est de vaincre bientôt assez pour la revoir.1360

VIRIATE.

Pour les enchaîner tous sur les rives du Tage,

Nous n'avons qu'à laisser Rome dans l'esclavage:

Ils aimeront à vivre et sous vous et sous moi,

Tant qu'ils n'auront qu'un choix d'un tyran ou d'un roi.

SERTORIUS.

Ils ont pour l'un et l'autre une pareille haine,1365

Et n'obéiront point au mari d'une reine.

VIRIATE.

Qu'ils aillent donc chercher des climats à leur choix,

Où le gouvernement n'ait ni tyrans ni rois.

Nos Espagnols, formés à votre art militaire,

Achèveront sans eux ce qui nous reste à faire.1370

La perte de Sylla n'est pas ce que je veux;

Rome attire encor moins la fierté de mes vœux:

L'hymen où je prétends ne peut trouver d'amorces

Au milieu d'une ville où règnent les divorces,

Et du haut de mon trône on ne voit point d'attraits1375

Où l'on n'est roi qu'un an, pour n'être rien après.

421

Enfin pour achever, j'ai fait pour vous plus qu'elle:

Elle vous a banni, j'ai pris votre querelle;

Je conserve des jours qu'elle veut vous ravir.

Prenez le diadème, et laissez-la servir.1380

Il est beau de tenter des choses inouïes,

Dût-on voir par l'effet ses volontés trahies.

Pour moi, d'un grand Romain je veux faire un grand roi;

Vous, s'il y faut périr, périssez avec moi:

C'est gloire de se perdre en servant ce qu'on aime.1385

SERTORIUS.

Mais porter dès l'abord les choses à l'extrême,

Madame, et sans besoin faire des mécontents!

Soyons heureux plus tard pour l'être plus longtemps.

Une victoire ou deux jointes à quelque adresse....

VIRIATE.

Vous savez que l'amour n'est pas ce qui me presse,1390

Seigneur; mais après tout, il faut le confesser,

Tant de précaution commence à me lasser.

Je suis reine; et qui sait porter une couronne,

Quand il a prononcé, n'aime point qu'on raisonne.

Je vais penser à moi, vous penserez à vous.1395

SERTORIUS.

Ah! si vous écoutez cet injuste courroux....

VIRIATE.

Je n'en ai point, Seigneur; mais mon inquiétude

Ne veut plus dans mon sort aucune incertitude:

Vous me direz demain où je dois l'arrêter.

Cependant je vous laisse avec qui consulter.1400

422

SCÈNE III.

SERTORIUS, PERPENNA, AUFIDE.

PERPENNA, à Aufide.

Dieux! qui peut faire ainsi disparoître la Reine?

AUFIDE, à Perpenna.

Lui-même a quelque chose en l'âme qui le gêne,

Seigneur; et notre abord le rend tout interdit.

SERTORIUS.

De Pompée en ces lieux savez-vous ce qu'on dit?

L'avez-vous mis fort loin au delà de la porte?1405

PERPENNA.

Comme assez près des murs il avoit son escorte,

Je me suis dispensé de le mettre plus loin.

Mais de votre secours, Seigneur, j'ai grand besoin.

Tout son visage montre une fierté si haute....

SERTORIUS.

Nous n'avons rien conclu, mais ce n'est pas ma faute;

Et vous savez....

PERPENNA.

Je sais qu'en de pareils débats....

SERTORIUS

Je n'ai point cru devoir mettre les armes bas:

Il n'est pas encor temps.

PERPENNA

Continuez, de grâce;

Il n'est pas encor temps que l'amitié se lasse.

SERTORIUS.

Votre intérêt m'arrête autant comme le mien:1415

Si je m'en trouvois mal, vous ne seriez pas bien.

PERPENNA.

De vrai, sans votre appui je serois fort à plaindre;

Mais je ne vois pour vous aucun sujet de craindre.

423

SERTORIUS.

Je serois le premier dont on seroit jaloux;

Mais ensuite le sort pourroit tomber sur vous.1420

Le tyran après moi vous craint plus qu'aucun autre,

Et ma tête abattue ébranleroit la vôtre.

Nous ferons bien tous deux d'attendre plus d'un an.

PERPENNA.

Que parlez-vous, Seigneur, de tête et de tyran?

SERTORIUS.

Je parle de Sylla, vous le devez connoître.1425

PERPENNA.

Et je parlois des feux que la Reine a fait naître.

SERTORIUS.

Nos esprits étoient donc également distraits.

Tout le mien s'attachoit aux périls de la paix;

Et je vous demandois quel bruit fait par la ville

De Pompée et de moi l'entretien inutile [546].1430

Vous le saurez, Aufide?

AUFIDE.

A ne rien déguiser,

Seigneur, ceux de sa suite en ont su mal user;

J'en crains parmi le peuple un insolent murmure.

Ils ont dit que Sylla quitte sa dictature,

Que vous seul refusez les douceurs de la paix,1435

Et voulez une guerre à ne finir jamais.

Déjà de nos soldats l'âme préoccupée

Montre un peu trop de joie à parler de Pompée,

Et si l'erreur s'épand jusqu'en nos garnisons,

Elle y pourra semer de dangereux poisons.1440

SERTORIUS.

Nous en romprons le coup avant qu'elle grossisse,

424

Et ferons par nos soins avorter l'artifice.

D'autres plus grands périls le ciel m'a garanti.

PERPENNA.

Ne ferions-nous point mieux d'accepter le parti,

Seigneur? Trouvez-vous l'offre ou honteuse ou mal sûre?

SERTORIUS.

Sylla peut en effet quitter sa dictature;

Mais il peut faire aussi des consuls à son choix,

De qui la pourpre esclave agira sous ses lois;

Et quand nous n'en craindrons aucuns ordres sinistres,

Nous périrons par ceux de ses lâches ministres.1450

Croyez-moi, pour des gens comme vous deux et moi,

Rien n'est si dangereux que trop de bonne foi.

Sylla par politique a pris cette mesure

De montrer aux soldats l'impunité fort sûre:

Mais pour Cinna, Carbon, le jeune Marius,1455

Il a voulu leur tête, et les a tous perdus [547].

Pour moi, que tout mon camp sur ce bruit m'abandonne,

Qu'il ne reste pour moi que ma seule personne,

Je me perdrai plutôt dans quelque affreux climat,

Qu'aller, tant qu'il vivra, briguer le consulat.1460

Vous....

PERPENNA.

Ce n'est pas, Seigneur, ce qui me tient en peine.

Exclu du consulat par l'hymen d'une reine,

Du moins si vos bontés m'obtiennent ce bonheur,

Je n'attends plus de Rome aucun degré d'honneur;

Et banni pour jamais dans la Lusitanie,1465

J'y crois en sûreté les restes de ma vie.

425

SERTORIUS.

Oui; mais je ne vois pas encor de sûreté

A ce que vous et moi nous avions concerté.

Vous savez que la Reine est d'une humeur si fière....

Mais peut-être le temps la rendra moins altière.1470

Adieu: dispensez-moi de parler là-dessus.

PERPENNA.

Parlez, Seigneur: mes vœux sont-ils si mal reçus?

Est-ce en vain que je l'aime, en vain que je soupire?

SERTORIUS.

Sa retraite a plus dit que je ne puis vous dire.

PERPENNA.

Elle m'a dit beaucoup; mais, Seigneur, achevez,1475

Et ne me cachez point ce que vous en savez.

Ne m'auriez-vous rempli que d'un espoir frivole?

SERTORIUS.

Non, je vous l'ai cédée, et vous tiendrai parole.

Je l'aime, et vous la donne encor malgré mon feu;

Mais je crains que ce don n'ait jamais son aveu,1480

Qu'il n'attire sur nous d'impitoyables haines.

Que vous dirai-je enfin? L'Espagne a d'autres reines;

Et vous pourriez vous faire un destin bien plus doux,

Si vous faisiez pour moi ce que je fais pour vous.

Celle des Vacéens, celle des Ilergètes [548],1485

Rendroient vos volontés bien plus tôt satisfaites;

La Reine avec chaleur sauroit vous y servir.

PERPENNA.

Vous me l'avez promise, et me l'allez ravir!

SERTORIUS.

Que sert que je promette et que je vous la donne,

Quand son ambition l'attache à ma personne?1490

426

Vous savez les raisons de cet attachement,

Je vous en ai tantôt parlé confidemment;

Je vous en fais encor la même confidence.

Faites à votre amour un peu de violence;

J'ai triomphé du mien: j'y suis encor tout prêt;1495

Mais s'il faut du parti ménager l'intérêt,

Faut-il pousser à bout une reine obstinée,

Qui veut faire à son choix toute sa destinée,

Et de qui le secours, depuis plus de dix ans,

Nous a mieux soutenus que tous nos partisans?1500

PERPENNA.

La trouvez-vous, Seigneur, en état de vous nuire?

SERTORIUS.

Non, elle ne peut pas tout à fait nous détruire;

Mais si vous m'enchaînez à ce que j'ai promis,

Dès demain, elle traite avec nos ennemis.

Leur camp n'est que trop proche; ici chacun murmure:

Jugez ce qu'il faut craindre en cette conjoncture.

Voyez quel prompt remède on y peut apporter,

Et quel fruit nous aurons de la violenter.

PERPENNA.

C'est à moi de me vaincre, et la raison l'ordonne;

Mais d'un si grand dessein tout mon cœur qui frissonne....

SERTORIUS.

Ne vous contraignez point: dût m'en coûter le jour,

Je tiendrai ma promesse en dépit de l'amour.

PERPENNA.

Si vos promesses n'ont l'aveu de Viriate....

SERTORIUS.

Je ne puis de sa part rien dire qui vous flatte.

PERPENNA.

Je dois donc me contraindre, et j'y suis résolu.1515

Oui, sur tous mes desirs je me rends absolu:

J'en veux, à votre exemple, être aujourd'hui le maître;

427

Et malgré cet amour que j'ai laissé trop croître,

Vous direz à la Reine....

SERTORIUS.

Eh bien! je lui dirai?

PERPENNA.

Rien, Seigneur, rien encor; demain j'y penserai.1520

Toutefois la colère où s'emporte son âme

Pourroit dès cette nuit commencer quelque trame.

Vous lui direz, Seigneur, tout ce que vous voudrez;

Et je suivrai l'avis que pour moi vous prendrez.

SERTORIUS.

Je vous admire et plains.

PERPENNA.

Que j'ai l'âme accablée!1525

SERTORIUS.

Je partage les maux dont je la vois comblée.

Adieu: j'entre un moment pour calmer son chagrin,

Et me rendrai chez vous à l'heure du festin.

SCÈNE IV.

PERPENNA, AUFIDE.

AUFIDE.

Ce maître si chéri fait pour vous des merveilles:

Votre flamme en reçoit des faveurs sans pareilles!1530

Son nom seul, malgré lui, vous avoit tout volé,

Et la Reine se rend sitôt qu'il a parlé.

Quels services faut-il que votre espoir hasarde,

Afin de mériter l'amour qu'elle vous garde?

Et dans quel temps, Seigneur, purgerez-vous ces lieux

De cet illustre objet qui lui blesse les yeux?

Elle n'est point ingrate; et les lois qu'elle impose,

Pour se faire obéir, promettent peu de chose;

428

Mais on n'a qu'à laisser le salaire à son choix,

Et courir sans scrupule exécuter ses lois [549].1540

Vous ne me dites rien? Apprenez-moi, de grâce,

Comment vous résolvez que le festin se passe?

Dissimulerez-vous ce manquement de foi?

Et voulez-vous....

PERPENNA.

Allons en résoudre chez moi.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

429

ACTE V.


SCÈNE PREMIÈRE.

ARISTIE, VIRIATE.

ARISTIE.

Oui, Madame, j'en suis comme vous ennemie.1545

Vous aimez les grandeurs, et je hais l'infamie.

Je cherche à me venger, vous à vous établir;

Mais vous pourrez me perdre, et moi vous affoiblir,

Si le cœur mieux ouvert ne met d'intelligence

Votre établissement avecque ma vengeance.1550

On m'a volé Pompée; et moi pour le braver,

Cet ingrat que sa foi n'ose me conserver,

Je cherche un autre époux qui le passe, ou l'égale;

Mais je n'ai pas dessein d'être votre rivale,

Et n'ai point dû prévoir, ni que vers un Romain1555

Une reine jamais daignât pencher sa main,

Ni qu'un héros, dont l'âme a paru si romaine,

Démentît ce grand nom par l'hymen d'une reine.

J'ai cru dans sa naissance et votre dignité

Pareille aversion et contraire fierté.1560

Cependant on me dit qu'il consent l'hyménée,

Et qu'en vain il s'oppose au choix de la journée,

Puisque si dès demain il n'a tout son éclat,

Vous allez du parti séparer votre État.

Comme je n'ai pour but que d'en grossir les forces,1565

J'aurois grand déplaisir d'y causer des divorces,

Et de servir Sylla mieux que tous ses amis,

430

Quand je lui veux partout faire des ennemis.

Parlez donc: quelque espoir que vous m'ayez vu prendre,

Si vous y prétendez, je cesse d'y prétendre.1570

Un reste d'autre espoir, et plus juste et plus doux,

Saura voir sans chagrin Sertorius à vous.

Mon cœur veut à toute heure immoler à Pompée

Tous les ressentiments de ma place usurpée;

Et comme son amour eut peine à me trahir,1575

J'ai voulu me venger, et n'ai pu le haïr.

Ne me déguisez rien, non plus que je déguise.

VIRIATE.

Viriate à son tour vous doit même franchise,

Madame; et d'ailleurs même on vous en a trop dit,

Pour vous dissimuler ce que j'ai dans l'esprit.1580

J'ai fait venir exprès Sertorius d'Afrique

Pour sauver mes États d'un pouvoir tyrannique [550];

Et mes voisins domptés m'apprenoient que sans lui

Nos rois contre Sylla n'étoient qu'un vain appui.

Avec un seul vaisseau ce grand héros prit terre;1585

Avec mes sujets seuls il commença la guerre:

Je mis entre ses mains mes places et mes ports,

Et je lui confiai mon sceptre et mes trésors.

Dès l'abord il sut vaincre, et j'ai vu la victoire

Enfler de jour en jour sa puissance et sa gloire.1590

Nos rois, lassés du joug, et vos persécutés

Avec tant de chaleur l'ont joint de tous côtés,

Qu'enfin il a poussé nos armes fortunées

Jusques à vous réduire au pied des Pyrénées.

Mais après l'avoir mis au point où je le voi,1595

Je ne puis voir que lui qui soit digne de moi;

Et regardant sa gloire ainsi que mon ouvrage,

431

Je périrai plutôt qu'une autre la partage.

Mes sujets valent bien que j'aime à leur donner

Des monarques d'un sang qui sache gouverner,1600

Qui sache faire tête à vos tyrans du monde,

Et rendre notre Espagne en lauriers si féconde,

Qu'on voie un jour le Pô redouter ses efforts,

Et le Tibre lui-même en trembler pour ses bords.

ARISTIE.

Votre dessein est grand; mais à quoi qu'il aspire....1605

VIRIATE.

Il m'a dit les raisons que vous me voulez dire.

Je sais qu'il seroit bon de taire et différer

Ce glorieux hymen qu'il me fait espérer:

Mais la paix qu'aujourd'hui l'on offre à ce grand homme

Ouvre trop les chemins et les portes de Rome.1610

Je vois que s'il y rentre il est perdu pour moi,

Et je l'en veux bannir par le don de ma foi.

Si je hasarde trop de m'être déclarée,

J'aime mieux ce péril que ma perte assurée;

Et si tous vos proscrits osent s'en désunir,1615

Nos bons destins sans eux pourront nous soutenir.

Mes peuples aguerris sous votre discipline

N'auront jamais au cœur de Rome qui domine;

Et ce sont des Romains dont l'unique souci

Est de combattre, vaincre, et triompher ici.1620

Tant qu'ils verront marcher ce héros à leur tête,

Ils iront sans frayeur de conquête en conquête.

Un exemple si grand dignement soutenu

Saura.... Mais que nous veut ce Romain inconnu?

432

SCÈNE II.

ARISTIE, VIRIATE, ARCAS.

ARISTIE.

Madame, c'est Arcas, l'affranchi de mon frère;1625

Sa venue en ces lieux cache quelque mystère.

Parle, Arcas, et dis-nous....

ARCAS.

Ces lettres mieux que moi

Vous diront un succès qu'à peine encor je croi.

ARISTIE lit.

Chère sœur, pour ta joie il est temps que tu saches

Que nos maux et les tiens vont finir en effet.1630

Sylla marche en public sans faisceaux et sans haches,

Prêt à rendre raison de tout ce qu'il a fait.

Il s'est en plein sénat démis de sa puissance;

Et si vers toi Pompée a le moindre penchant,

Le ciel vient de briser sa nouvelle alliance,1635

Et la triste Émilie est morte en accouchant.

Sylla même consent, pour calmer tant de haines,

Qu'un feu qui fut si beau rentre en sa dignité,

Et que l'hymen te rende à tes premières chaînes,

En même temps qu'à Rome il rend sa liberté.1640

QUINTUS ARISTIUS.

Le ciel s'est donc lassé de m'être impitoyable!

Ce bonheur, comme à toi, me paroît incroyable.

Cours au camp de Pompée, et dis-lui, cher Arcas....

ARCAS.

Il a cette nouvelle, et revient sur ses pas.

De la part de Sylla chargé de lui remettre1645

Sur ce grand changement une pareille lettre,

A deux milles d'ici j'ai su le rencontrer.

433

ARISTIE.

Quel amour, quelle joie a-t-il daigné montrer?

Que dit-il? que fait-il?

ARCAS.

Par votre expérience

Vous pouvez bien juger de son impatience;1650

Mais rappelé vers vous par un transport d'amour

Qui ne lui permet pas d'achever son retour,

L'ordre que pour son camp ce grand effet demande

L'arrête à le donner, attendant qu'il s'y rende.

Il me suivra de près, et m'a fait avancer1655

Pour vous dire un miracle où vous n'osiez penser.

ARISTIE.

Vous avez lieu d'en prendre une allégresse égale.

Madame, vous voilà sans crainte et sans rivale.

VIRIATE.

Je n'en ai plus en vous, et je n'en puis douter;

Mais il m'en reste une autre et plus à redouter:1660

Rome, que ce héros aime plus que lui-même,

Et qu'il préféreroit sans doute au diadème,

Si contre cet amour....

SCÈNE III.

VIRIATE, ARISTIE, THAMIRE, ARCAS.

THAMIRE.

Ah! Madame.

VIRIATE.

Qu'as-tu,

Thamire? et d'où te vient ce visage abattu?

Que nous disent tes pleurs?

THAMIRE.

Que vous êtes perdue,1665

Que cet illustre bras qui vous a défendue....

434

VIRIATE.

Sertorius?

THAMIRE.

Hélas! ce grand Sertorius....

VIRIATE.

N'achèveras-tu point?

THAMIRE.

Madame, il ne vit plus.

VIRIATE.

Il ne vit plus? ô ciel! Qui te l'a dit, Thamire?

THAMIRE.

Ses assassins font gloire eux-mêmes de le dire.1670

Ces tigres, dont la rage, au milieu du festin,

Par l'ordre d'un perfide a tranché son destin,

Tous couverts de son sang, courent parmi la ville

Émouvoir les soldats et le peuple imbécile;

Et Perpenna par eux proclamé général1675

Ne vous fait que trop voir d'où part ce coup fatal.

VIRIATE.

Il m'en fait voir ensemble et l'auteur et la cause.

Par cet assassinat, c'est de moi qu'on dispose:

C'est mon trône, c'est moi qu'on prétend conquérir,

Et c'est mon juste choix qui seul l'a fait périr.1680

Madame, après sa perte, et parmi ces alarmes,

N'attendez point de moi de soupirs ni de larmes [551];

Ce sont amusements que dédaigne aisément

Le prompt et noble orgueil d'un vif ressentiment:

Qui pleure l'affoiblit, qui soupire l'exhale.1685

Il faut plus de fierté dans une âme royale;

Et ma douleur, soumise aux soins de le venger....

435

ARISTIE.

Mais vous vous aveuglez au milieu du danger:

Songez à fuir, Madame.

THAMIRE.

Il n'est plus temps: Aufide,

Des portes du palais saisi pour ce perfide,1690

En fait votre prison, et lui répond de vous.

Il vient; dissimulez un si juste courroux;

Et jusqu'à ce qu'un temps plus favorable arrive,

Daignez vous souvenir que vous êtes captive.

VIRIATE.

Je sais ce que je suis, et le serai toujours,1695

N'eussé-je que le ciel et moi pour mon secours.

SCÈNE IV.

PERPENNA, ARISTIE, VIRIATE, THAMIRE, ARCAS.

PERPENNA [552].

Sertorius est mort; cessez d'être jalouse,

Madame, du haut rang qu'auroit pris son épouse,

Et n'appréhendez plus, comme de son vivant,

Qu'en vos propres États elle ait le pas devant [553].1700

Si l'espoir d'Aristie [554] a fait ombrage au vôtre,

Je puis vous assurer et d'elle et de tout autre,

Et que ce coup heureux saura vous maintenir

Et contre le présent et contre l'avenir.

C'étoit un grand guerrier, mais dont le sang ni l'âge

Ne pouvoient avec vous faire un digne assemblage;

436

Et malgré ces défauts, ce qui vous en plaisoit,

C'étoit sa dignité, qui vous tyrannisoit.

Le nom de général vous le rendoit aimable;

A vos rois, à moi-même il étoit préférable;1710

Vous vous éblouissiez du titre et de l'emploi;

Et je viens vous offrir et l'un et l'autre en moi,

Avec des qualités où votre âme hautaine

Trouvera mieux de quoi mériter une reine.

Un Romain qui commande et sort du sang des rois1715

(Je laisse l'âge à part) peut espérer son choix,

Surtout quand d'un affront son amour l'a vengée,

Et que d'un choix abjet [555] son bras l'a dégagée.

ARISTIE.

Après t'être immolé chez toi ton général,

Toi, que faisoit trembler l'ombre d'un tel rival,1720

Lâche, tu viens ici braver encor des femmes,

Vanter insolemment tes détestables flammes,

T'emparer d'une reine en son propre palais,

Et demander sa main pour prix de tes forfaits!

Crains les Dieux, scélérat; crains les Dieux, ou Pompée;

Crains leur haine, ou son bras, leur foudre, ou son épée;

Et quelque noir orgueil qui te puisse aveugler,

Apprends qu'il m'aime encore, et commence à trembler.

Tu le verras, méchant, plus tôt que tu ne penses:

Attends, attends de lui tes dignes récompenses.1730

PERPENNA.

S'il en croit votre ardeur, je suis sûr du trépas;

Mais peut-être, Madame, il ne l'en croira pas;

Et quand il me verra commander une armée,

Contre lui tant de fois à vaincre accoutumée,

Il se rendra facile à conclure une paix1735

Qui faisoit dès tantôt ses plus ardents souhaits.

437

J'ai même entre mes mains un assez bon otage,

Pour faire mes traités avec quelque avantage.

Cependant vous pourriez, pour votre heur et le mien,

Ne parler pas si haut à qui ne vous dit rien.1740

Ces menaces en l'air vous donnent trop de peine.

Après ce que j'ai fait, laissez faire la Reine;

Et sans blâmer des vœux qui ne vont point à vous,

Songez à regagner le cœur de votre époux.

VIRIATE.

Oui, Madame, en effet c'est à moi de répondre,1745

Et mon silence ingrat a droit de me confondre.

Ce généreux exploit, ces nobles sentiments

Méritent de ma part de hauts remercîments:

Les différer encor, c'est lui faire injustice.

Il m'a rendu sans doute un signalé service;1750

Mais il n'en sait encor la grandeur qu'à demi:

Le grand Sertorius fut son parfait ami.

Apprenez-le, Seigneur (car je me persuade

Que nous devons ce titre à votre nouveau grade [556];

Et pour le peu de temps qu'il pourra vous durer,1755

Il me coûtera peu de vous le déférer):

Sachez donc que pour vous il osa me déplaire,

Ce héros; qu'il osa mériter ma colère;

Que malgré son amour, que malgré mon courroux [557],

Il a fait tous efforts pour me donner à vous;1760

Et qu'à moins qu'il vous plût lui rendre sa parole,

Tout mon dessein n'étoit qu'une atteinte [558] frivole;

438

Qu'il s'obstinoit pour vous au refus de ma main.

ARISTIE.

Et tu peux lui plonger un poignard dans le sein!

Et ton bras....

VIRIATE.

Permettez, Madame, que j'estime1765

La grandeur de l'amour par la grandeur du crime.

Chez lui-même, à sa table, au milieu d'un festin,

D'un si parfait ami devenir l'assassin,

Et de son général se faire un sacrifice,

Lorsque son amitié lui rend un tel service;1770

Renoncer à la gloire, accepter pour jamais

L'infamie et l'horreur qui suit les grands forfaits;

Jusqu'en mon cabinet porter sa violence,

Pour obtenir ma main m'y tenir sans défense:

Tout cela d'autant plus fait voir ce que je doi1775

A cet excès d'amour qu'il daigne avoir pour moi;

Tout cela montre une âme au dernier point charmée.

Il seroit moins coupable à m'avoir moins aimée;

Et comme je n'ai point les sentiments ingrats,

Je lui veux conseiller de ne m'épouser pas.1780

Ce seroit en son lit mettre son ennemie,

Pour être à tous moments maîtresse de sa vie;

Et je me résoudrois à cet excès d'honneur,

Pour mieux choisir la place à lui percer le cœur [559].

Seigneur, voilà l'effet de ma reconnoissance.1785

439

Du reste, ma personne est en votre puissance:

Vous êtes maître ici; commandez, disposez,

Et recevez enfin ma main, si vous l'osez.

PERPENNA.

Moi! si je l'oserai? Vos conseils magnanimes

Pouvoient perdre moins d'art à m'étaler mes crimes:

J'en connois mieux que vous toute l'énormité,

Et pour la bien connoître ils m'ont assez coûté.

On ne s'attache point, sans un remords bien rude,

A tant de perfidie et tant d'ingratitude:

Pour vous je l'ai dompté, pour vous je l'ai détruit;1795

J'en ai l'ignominie, et j'en aurai le fruit.

Menacez mes forfaits et proscrivez ma tête:

De ces mêmes forfaits vous serez la conquête;

Et n'eût tout mon bonheur que deux jours à durer,

Vous n'avez dès demain qu'à vous y préparer.1800

J'accepte votre haine, et l'ai bien méritée;

J'en ai prévu la suite, et j'en sais la portée.

Mon triomphe....

SCÈNE V.

PERPENNA, ARISTIE, VIRIATE, AUFIDE, ARCAS, THAMIRE.

AUFIDE.

Seigneur, Pompée est arrivé,

Nos soldats mutinés, le peuple soulevé.

La porte s'est ouverte à son nom, à son ombre.1805

Nous n'avons point d'amis qui ne cèdent au nombre:

Antoine et Manlius [560], déchirés par morceaux,

440

Tous morts et tous sanglants ont encor des bourreaux.

On cherche avec chaleur le reste des complices,

Que lui-même il destine à de pareils supplices,1810

Je défendois mon poste: il l'a soudain forcé,

Et de sa propre main vous me voyez percé;

Maître absolu de tout, il change ici la garde.

Pensez à vous, je meurs [561]; la suite vous regarde.

ARISTIE.

Pour quelle heure, Seigneur, faut-il se préparer1815

A ce rare bonheur qu'il vient vous assurer?

Avez-vous en vos mains un assez bon otage

Pour faire vos traités avec grand avantage?

PERPENNA.

C'est prendre en ma faveur un peu trop de souci,

Madame; et j'ai de quoi le satisfaire ici.1820

SCÈNE VI.

POMPÉE, PERPENNA, VIRIATE, ARISTIE, CELSUS, ARCAS, THAMIRE.

PERPENNA.

Seigneur, vous aurez su ce que je viens de faire.

Je vous ai de la paix immolé l'adversaire,

L'amant de votre femme, et ce rival fameux

Qui s'opposoit partout au succès de vos vœux.

Je vous rends Aristie, et finis cette crainte1825

Dont votre âme tantôt se montroit trop atteinte;

Et je vous affranchis de ce jaloux ennui

Qui ne pouvoit la voir entre les bras d'autrui.

Je fais plus: je vous livre une fière ennemie,

441

Avec tout son orgueil et sa Lusitanie;1830

Je vous en ai fait maître, et de tous ces Romains

Que déjà leur bonheur a remis en vos mains.

Comme en un grand dessein, et qui veut promptitude,

On ne s'explique pas avec la multitude,

Je n'ai point cru, Seigneur, devoir apprendre à tous1835

Celui d'aller demain me rendre auprès de vous;

Mais j'en porte sur moi d'assurés témoignages.

Ces lettres de ma foi vous seront de bons gages;

Et vous reconnoîtrez, par leurs perfides traits,

Combien Rome pour vous a d'ennemis secrets,1840

Qui tous, pour Aristie enflammés de vengeance,

Avec Sertorius étoient d'intelligence.

Lisez....

(Il lui donne les lettres qu'Aristie avoit apportées de Rome à Sertorius.)

ARISTIE.

Quoi? scélérat! quoi? lâche! oses-tu bien....

PERPENNA.

Madame, il est ici votre maître et le mien;

Il faut en sa présence un peu de modestie,1845

Et si je vous oblige à quelque repartie,

La faire sans aigreur, sans outrages mêlés,

Et ne point oublier devant qui vous parlez.

Vous voyez là, Seigneur, deux illustres rivales,

Que cette perte anime à des haines égales.1850

Jusques au dernier point elles m'ont outragé;

Mais puisque je vous vois, je suis assez vengé [562].

Je vous regarde aussi comme un dieu tutélaire;

Et ne puis.... Mais, ô Dieux! Seigneur, qu'allez-vous faire?

POMPÉE,

après avoir brûlé les lettres sans les lire [563].

Montrer d'un tel secret ce que je veux savoir.1855

442

Si vous m'aviez connu, vous l'auriez su prévoir.

Rome en deux factions trop longtemps partagée

N'y sera point pour moi de nouveau replongée;

Et quand Sylla lui rend sa gloire et son bonheur,

Je n'y remettrai point le carnage et l'horreur [564].1860

Oyez, Celsus.

(Il lui parle à l'oreille).

Surtout empêchez qu'il ne nomme

Aucun des ennemis qu'elle m'a faits à Rome.

Vous, suivez ce tribun: j'ai quelques intérêts

(A Perpenna.)

Qui demandent ici des entretiens secrets.

PERPENNA.

Seigneur, se pourroit-il qu'après un tel service....1865

POMPÉE.

J'en connois l'importance, et lui rendrai justice,

Allez.

443

PERPENNA.

Mais cependant leur haine....

POMPÉE.

C'est assez.

Je suis maître; je parle; allez, obéissez.

SCÈNE VII.

POMPÉE, VIRIATE, ARISTIE, THAMIRE, ARCAS.

POMPÉE.

Ne vous offensez pas d'ouïr parler en maître,

Grande reine; ce n'est que pour punir un traître.1870

Criminel envers vous d'avoir trop écouté

L'insolence où montoit sa noire lâcheté,

J'ai cru devoir sur lui prendre ce haut empire,

Pour me justifier avant que vous rien dire;

Mais je n'abuse point d'un si facile accès1875

Et je n'ai jamais su dérober mes succès.

Quelque appui que son crime aujourd'hui vous enlève,

Je vous offre la paix, et ne romps point la trêve;

Et ceux de nos Romains qui sont auprès de vous

Peuvent y demeurer sans craindre mon courroux.1880

Si de quelque péril je vous ai garantie,

Je ne veux pour tout prix enlever qu'Aristie,

A qui devant vos yeux, enfin maître de moi,

Je rapporte avec joie et ma main et ma foi.

Je ne dis rien du cœur, il tint toujours pour elle.1885

ARISTIE.

Le mien savoit vous rendre une ardeur mutuelle;

Et pour mieux recevoir ce don renouvelé,

Il oubliera, Seigneur, qu'on me l'avoit volé.

444

VIRIATE.

Moi, j'accepte la paix que vous m'avez offerte;

C'est tout ce que je puis, Seigneur, après ma perte:

Elle est irréparable; et comme je ne voi

Ni chefs dignes de vous, ni rois dignes de moi,

Je renonce à la guerre ainsi qu'à l'hyménée;

Mais j'aime encor l'honneur du trône où je suis née.

D'une juste amitié je sais garder les lois,1895

Et ne sais point régner comme règnent nos rois.

S'il faut que sous votre ordre ainsi qu'eux je domine,

Je m'ensevelirai sous ma propre ruine;

Mais si je puis régner sans honte et sans époux,

Je ne veux d'héritiers que votre Rome, ou vous.1900

Vous choisirez, Seigneur; ou si votre alliance

Ne peut voir mes États sous ma seule puissance,

Vous n'avez qu'à garder cette place en vos mains,

Et je m'y tiens déjà captive des Romains.

POMPÉE.

Madame, vous avez l'âme trop généreuse1905

Pour n'en pas obtenir une paix glorieuse,

Et l'on verra chez eux mon pouvoir abattu,

Ou j'y ferai toujours honorer la vertu.

SCÈNE VIII.

POMPÉE, ARISTIE, VIRIATE, CELSUS, ARCAS, THAMIRE.

POMPÉE.

En est-ce fait, Celsus?

CELSUS.

Oui, Seigneur: le perfide

A vu plus de cent bras punir son parricide;1910

445

Et livré par votre ordre à ce peuple irrité,

Sans rien dire....

POMPÉE.

Il suffit: Rome est en sûreté;

Et ceux qu'à me haïr j'avois trop su contraindre,

N'y craignant rien de moi, n'y donnent rien à craindre [565].

Vous, Madame, agréez pour notre grand héros1915

Que ses mânes vengés goûtent un plein repos.

Allons donner votre ordre à des pompes funèbres,

A l'égal de son nom illustres et célèbres,

Et dresser un tombeau, témoin de son malheur,

Qui le soit de sa gloire et de notre douleur.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

446 447

SOPHONISBE
TRAGÉDIE.
1663

448 449

NOTICE.

Sophonisbe fut l'héroïne de la première tragédie italienne que Jean Georges Trissino, dit le Trissin, fit jouer à Vicence vers 1514. Le succès de cette œuvre engagea plusieurs de nos auteurs dramatiques à traiter à leur tour le même sujet [566], mais aucun ne réussit aussi bien que Mairet, dont l'ouvrage, antérieur de plusieurs années au Cid, a toujours été considéré comme la première pièce régulière qui ait été écrite en France. «Ce fut M. Chapelain, lit-on dans le Segraisiana [567], qui fut cause que l'on commença à observer la règle de vingt-quatre heures dans les pièces de théâtre; et parce qu'il falloit premièrement le faire agréer aux comédiens, qui imposoient alors la loi aux auteurs, sachant que M. le comte de Fiesque, qui avoit infiniment de l'esprit, avoit du crédit auprès d'eux, il le pria de leur en parler, comme il fit. Il communiqua la chose à M. Mairet, qui fit la Sophonisbe, qui est la première pièce où cette règle est observée.»

Jusqu'au succès du Cid, Mairet fut l'ami de Corneille; mais il devint alors un de ses plus fougueux adversaires, et ce ne fut que sur un ordre formel de Richelieu qu'il cessa de répandre dans le public d'insolents libelles contre le nouvel ouvrage [568]. Plus tard un rapprochement eut lieu et les inimitiés s'apaisèrent; mais lorsque Corneille entreprit de traiter à son tour le sujet de Sophonisbe, Mairet en conçut un chagrin que les 450 bons procédés de Corneille [569] ne purent calmer. «Ah! vraiment, écrit à ce sujet un contemporain, j'oubliois de vous dire que le pauvre Mairet est malade, et que l'on dit que c'est le dépit qu'il a de ce qu'on a refait sa Sophonisbe, qui lui cause cette maladie; celui qui l'a entrepris devoit bien attendre qu'il fût mort, pour ne pas donner à des enfants, en présence d'un père âgé de quatre-vingt-quinze ans, la mort qu'il a prétendu leur donner; je crois toutefois qu'ils n'en auront que la peur [570].» Il faudrait se garder du reste de prendre à la lettre les quatre-vingt-quinze ans dont il est question ici; si le poëte était déjà fort passé de mode, l'homme n'était pas pour cela très-âgé: il n'était l'aîné de Corneille que de deux ans, et n'avait par conséquent que soixante et un ans lors de la représentation de la nouvelle Sophonisbe.

Cette représentation eut lieu au mois de janvier 1663, comme nous l'apprend Loret, qui en rend compte en ces termes dans sa Muse historique du 20 de ce mois:

Cette pièce de conséquence,

Qu'avec extrême impatience

On attendoit de jour en jour

Dans tout Paris et dans la cour,

Pièce qui peut être appelée

Sophonisbe renouvelée,

Maintenant se joue à l'Hôtel (de Bourgogne [571]),

Avec applaudissement tel,

Et si grand concours de personnes,

De hautes dames, de mignonnes,

D'esprit beaux en perfection,

Et de gens de condition,

Que de longtemps pièce nouvelle

Ne reçut tant d'éloges qu'elle.

Je ne m'embarrasserai point

A déduire de point en point

Ses plus importantes matières

Ni ses plus brillantes lumières.

Pour dignement les concevoir,

451

Il faut les ouïr et les voir.

Je veux pourtant dans notre histoire

Prouver son mérite et sa gloire

Par un invincible argument;

Car en disant tant seulement

Que cette pièce nompareille

Est l'ouvrage du grand Corneille,

C'est pousser la louange à bout,

Et qui dit Corneille dit tout.

Quelques jours après on lisait dans la Gazette [572]: «Le 27, Leurs Majestés eurent dans l'appartement de la Reine la représentation de la Sophonisbe du sieur Corneille par la troupe royale, Monsieur et Madame s'y étant trouvés avec toute la cour.»

Nous sommes obligé d'avouer que tout le monde ne parle pas avec autant d'enthousiasme que Loret de l'effet produit par cette pièce: «Durant tout ce spectacle, dit l'abbé d'Aubignac [573], le théâtre n'éclata que quatre ou cinq fois au plus.» Mais de Visé lui répond [574]: «Vous devriez faire connoître de quoi vous entendez parler, et si c'est des vers ou du sujet; car pour me servir de vos termes, il est constant que les vers en sont si forts et si beaux, qu'ils font éclater plus de cent fois; c'est-à-dire, pour m'expliquer en termes plus clairs, qu'ils obligent les spectateurs à donner de visibles marques de leur admiration.» Un autre défenseur de Corneille, sans contester les assertions de d'Aubignac, donne du fait qu'il avance une explication des plus naïves: «Les spectateurs, dit-il, sont sans cesse dans l'admiration et sentent une joie intérieure qui les retient dans un profond silence [575]

Une critique de Sophonisbe, sur laquelle nous aurons à revenir tout à l'heure [576], a le rare mérite de nous nommer tous les acteurs qui ont joué d'original dans cette tragédie, et de nous faire connaître leur genre de talent. «Je vais vous dire un mot 452 de chaque personnage, et commencer par celui de Sophonisbe. Je crois vous devoir dire, avant que de passer outre, que ce rôle, qui est le plus considérable de la pièce, est joué par Mlle des Œillets [577], qui est une des premières actrices du monde, et qui soutient bien la haute réputation qu'elle s'est acquise depuis longtemps. Je ne lui donne point d'éloges, parce que je ne lui en pourrois assez donner; je me contenterai seulement de dire qu'elle joue divinement ce rôle et au delà de tout ce que l'on se peut imaginer; que M. de Corneille lui en doit être obligé, et que quand vous n'iriez voir cette pièce que pour voir jouer cette inimitable comédienne, vous en sortiriez le plus satisfait du monde....» Le rôle de Syphax, ajoute l'auteur de cette critique, «est joué par M. de Montfleury [578], qui fait beaucoup paroître tout ce qu'il dit, qui joue avec jugement, qui pousse tout à fait bien les grandes passions, et qui ne manque jamais de faire remarquer tous les beaux endroits de ses rôles.... Je passe à celui d'Erixe, que représente Mlle de Beauchâteau [579]. Sa réputation est assez établie, et je ne puis rien dire à son avantage que tout le monde ne sache. Je vous entretiendrois de son esprit, si je ne craignois de sortir de mon sujet, et si je n'appréhendois que la quantité de choses que j'aurois à vous en raconter ne me fît demeurer trop longtemps sur une si riche et si vaste matière.... Après l'inutile rôle d'Erixe, voyons si celui de Massinisse, qui est plus nécessaire à la pièce, y apporte quelques beautés. Oui; mais elles ne viennent pas de l'auteur, mais de celui qui le représente, puisque c'est M. de Floridor [580], qui a un air si dégagé, et qui joue de si bonne grâce que les personnes d'esprit ne se peuvent lasser de dire qu'il joue en honnête homme. Il paroît véritablement ce qu'il représente, dans toutes les pièces qu'il joue. Tous les auditeurs souhaiteroient de le voir sans cesse, et sa démarche, son air et ses actions ont quelque chose de si naturel, qu'il n'est pas nécessaire qu'il parle pour attirer l'admiration de tout le monde. Pour lui donner enfin beaucoup 453 de louanges, il suffit de le nommer, puisque son nom porte avec soi tous les éloges que l'on lui pourroit donner. Je puis dire hardiment toutes ces choses, sans craindre de donner de la jalousie à ceux qui sont de la même profession: il y a longtemps qu'il est au-dessus de l'envie et que tout le monde avoue que c'est le plus grand comédien du monde et un des plus galants hommes et de la plus agréable conversation.... Le dernier rôle considérable dont je vous parlerai, et dont je ne vous entretiendrai pas longtemps, est celui de Lélius, que joue M. de la Fleur, qui peut passer pour un grand comédien, et qui s'est fait admirer de tout le monde dans Commode et dans Stilicon [581]

Notre critique ne pousse pas plus avant sa revue des acteurs de Sophonisbe: «Je ne parlerai point, dit-il, des suivantes, et de plusieurs autres personnages de peu de conséquence....» Mais il ne donne pas à entendre que ces rôles aient été mal remplis. On pourrait le conclure, ce semble, de ce qu'en a dit d'Aubignac, s'il était possible d'ajouter quelque foi aux remarques d'un observateur aussi partial. Voici du reste de quelle manière ce dernier s'exprime à ce sujet: «Les femmes qui jouent ces rôles sont ordinairement de mauvaises actrices, qui déplaisent aussitôt qu'elles ouvrent la bouche: de sorte que soit par le peu d'intérêt qu'elles ont au théâtre, par la froideur de leurs sentiments, ou par le dégoût de leur récit, on ne les écoute point; c'est le temps que les spectateurs prennent pour s'entretenir de ce qui s'est passé, ou pour manger leurs confitures....» Mais Donneau de Visé, devenu un peu tardivement le défenseur de Corneille, ne laisse pas ces objections sans réponse: «Vous ne vous contentez pas, dit-il, de condamner celles que vous nommez suivantes [582], votre critique s'attache encore aux personnes qui les représentent, et vous en faites un portrait aussi désavantageux qu'il est peu ressemblant; mais quand elles seroient de méchantes 454 actrices, quand elles ne seroient point belles, et que ce que vous dites seroit aussi véritable qu'il se trouve faux dans la pièce que vous reprenez, dites-moi, je vous prie, à quoi sert cette remarque [583]

Nous avons vu Corneille déclarer que la prison où il avait placé Ægée dans sa Médée produisait un effet désagréable, et qu'il est préférable de donner aux principaux acteurs, lorsque la situation l'exige, «des gardes qui les suivent, et n'affoiblissent ni le spectacle ni l'action, comme dans Polyeucte et dans Héraclius [584].» Mais dans Sophonisbe il a fait paraître Syphax enchaîné, et un de ses critiques le lui a reproché en ces termes: «Je ne dirai rien de ses chaînes, on sait assez qu'elles pèsent présentement à tous ceux qui les voient, et que l'on ne peut plus les souffrir, si ce n'est aux tragédies de collége [585].» Lélius dit toutefois:

Détachez-lui ces fers, il suffit qu'on le garde [586];

mais il ne le dit que lorsque Syphax a porté ces fers pendant trois scènes; encore peut-être cet ordre de Lélius n'est-il qu'une concession, car dans cet ouvrage, comme dans plusieurs autres [587], des changements ont eu lieu entre la première représentation et l'impression. En effet, l'auteur des Nouvelles nouvelles dit en parlant du personnage de Lélius: «Il ne paroît dans cette pièce que pour dire à Massinisse qu'il se doit divertir avec Sophonisbe, et non la prendre pour femme. Il veut autoriser ce qu'il avance par des menteries, en disant que les Dieux n'ont jamais eu de femmes, en quoi il s'abuse grossièrement. On dit qu'il a retranché quelque chose de cet endroit, ce qui fait voir que plusieurs l'ont condamné aussi bien que moi [588].» Dans l'édition de 1663 et dans les suivantes, Lélius parle bien encore des Dieux à Massinisse, qui lui en a parlé le premier (voyez acte IV, scène III); 455 mais il ne lui dit pas, ce qui avait choqué le critique, que les Dieux n'ont jamais eu de femmes.

Pour ces changements antérieurs à l'impression, la déclaration de l'abbé d'Aubignac est encore plus formelle; il dit à la fin de la deuxième édition de sa critique [589]: «Voilà ce que l'on pouvoit dire de Sophonisbe, selon ce qu'elle étoit dans les premières représentations, et quiconque approuvera les changements qu'elle a soufferts dans l'impression, autorisera le jugement que j'en ai fait. Je n'envie point à ceux qui la liront sans l'avoir vue le plaisir de n'y pas rencontrer les fautes que j'ai condamnées; et j'estime M. Corneille d'avoir fait, en la mettant sous la presse, ce qu'il devoit faire auparavant que de la mettre sur le théâtre [590]

D'Aubignac, il est vrai, est un témoin que les admirateurs de notre poëte seraient bien fondés à récuser; mais, tout en reconnaissant que le partial critique exagère sans doute l'importance des modifications, nous pensons que très-probablement Corneille en a fait au moins quelques-unes. Le soin qu'il a mis à corriger les diverses éditions de ses œuvres suffirait pour nous convaincre qu'avant l'impression de ses pièces il devait profiter des observations utiles que la représentation lui suggérait, quand même la confidence qu'il a faite sur ce point à ses lecteurs dans l'examen de Nicomède [591] ne dissiperait pas tous les doutes à ce sujet.

L'édition originale de Sophonisbe forme un volume in-12, de 6 feuillets et 76 pages, intitulé: Sophonisbe, tragedie. Par P. Corneille. Imprimée à Rouen. Et se vend à Paris, chez Guillaume de Luyne, Libraire Iuré, au Palais.... M.DC.LXIII. Auec priuilege du Roy.

Le privilége, donné à Paris le 4 mars 1663, est commun à Sophonisbe et à Persée et Démétrius, tragédie de Thomas Corneille, représentée à la fin de 1662. L'Achevé d'imprimer est du 10 avril 1663.

Dans cette même année 1663, Montfleury, fils de l'acteur qui jouait Syphax dans Sophonisbe, plaçait dans Impromptu de 456 l'hôtel de Condé une scène [592] entre un marquis et une libraire du Palais, où il était question de la nouvelle pièce de Corneille [593]:

ALIS.

Monsieur, n'aurai-je point l'honneur de vous rien vendre?

LE MARQUIS.

Oui, mais je veux avoir de ces pièces du temps.

ALIS.

Voilà la Sophonisbe.

LE MARQUIS.

Avez-vous du bon sens?

ALIS.

Si j'en ai? Je le crois: c'est de Monsieur Corneille,

C'est du siècle présent l'honneur et la merveille;

Et les œuvres, Monsieur, d'un homme si vanté,

Le feront adorer de la postérité.

Nous n'avons point d'auteurs dont la veine pareille....

LE MARQUIS.

Eh! Madame, l'on sait ce que c'est que Corneille.

Les écrits qui parurent à l'occasion de Sophonisbe sont assez nombreux. On trouve d'abord dans la troisième partie des Nouvelles nouvelles, de Donneau de Visé, publiées à Paris, chez Gabriel Quinet, en 1663, un long examen de la pièce de Corneille, examen qui a été réimprimé par Granet dans son Recueil (tome I, p. 118), sous le titre de Critique de la Sophonisbe. C'est cette critique qui nous a fourni la plus grande partie des détails que nous avons donnés sur les acteurs qui ont joué la pièce d'original. La déclaration qui la termine et que l'auteur place dans la bouche d'un jeune homme nommé Straton, prouve que Donneau de Visé n'était animé d'aucun mauvais sentiment contre Corneille et qu'il ne songeait à autre chose qu'à attirer un peu sur lui-même l'attention du public: «L'on ne doit pas croire, dit-il, que la Sophonisbe soit méchante, parce que j'ai, ce semble, dit quelque chose à son désavantage. L'on ne parle jamais contre une pièce qu'elle n'ait du mérite, parce que celles qui sont absolument méchantes ne sont pas dignes d'avoir cet honneur, et que ce seroit perdre son temps que de vouloir faire remarquer des fautes dans des choses qui en sont toutes remplies 457 et où l'on ne peut rien trouver de beau. Toutes ces choses font voir que ni l'auteur ni les comédiens ne se peuvent plaindre de moi avec justice, et que je n'ai pas cru effleurer seulement la réputation de M. Corneille, en disant librement ce que je pense de sa Sophonisbe. Je confesse avec tout le monde qu'il est le prince des poëtes françois, et je n'ai cité Rodogune et Cinna que pour faire voir que l'on ne peut rien trouver d'achevé que parmi ces ouvrages, qu'il n'y a que lui seul qui se puisse fournir des exemples de pièces parfaites, et qu'il a pris un vol si haut que l'âge l'oblige, malgré lui, de descendre un peu. Je sais qu'il a l'honneur d'avoir introduit la belle comédie en France, d'avoir purgé le théâtre de quantité de choses que l'on y veut faire remonter. Je sais de plus que ses pièces ont eu le glorieux avantage d'avoir formé quantité d'honnêtes gens, qu'elles sont dignes d'être conservées dans les cabinets des princes, des ministres et des rois, qu'elles sont plutôt faites pour instruire que pour divertir, et que, quoique nous en ayons vu depuis un temps de fort brillantes, leur éclat n'a servi qu'à faire découvrir plus de beautés dans celles de ce grand homme, et qu'à les faire voir dans leur jour. Après cet aveu, je ne crois pas passer pour critique, mais peut-être que je ne me pourrai exempter du nom de téméraire. L'on me fera toujours beaucoup d'honneur de me le donner: la témérité appartient aux jeunes gens, et ceux qui n'en ont pas, loin de s'acquérir de l'estime, devroient être blâmés de tout le monde [594]

Une seconde critique, intitulée: Remarques sur la tragédie de Sophonisbe de M. Corneille envoyées à Madame la duchesse de R*, par Monsieur L. D. (l'abbé d'Aubignac) [595], est écrite d'un tout autre style, et la malveillance de l'auteur y perce à chaque ligne, malgré certains ménagements affectés. Sa dissertation lui attira la réponse suivante: Défense de la Sophonisbe de Monsieur de Corneille [596]. Cet ouvrage est de Donneau de Visé, qui 458 avait, comme on le voit, changé d'opinion un peu vite. Il s'en explique lui-même à la fin de son opuscule, d'une manière qui n'est pas exempte de quelque embarras. «Vous vous étonnerez peut-être de ce qu'ayant parlé contre Sophonisbe dans mes Nouvelles nouvelles, je viens de prendre son parti; mais vous devez connoître par là que je sais me rendre à la raison. Je n'avois alors été voir Sophonisbe que pour y trouver des défauts, mais l'ayant depuis été voir en disposition de l'admirer, et n'y ayant découvert que des beautés, j'ai cru que je n'aurois pas de gloire à paroître opiniâtre et à soutenir mes erreurs, et que je devois me rendre à la raison, et à mes propres sentiments, qui exigeoient de moi cet aveu en faveur de M. de Corneille, c'est-à-dire du plus fameux auteur françois.»

Dans cette Défense, de Visé semble avoir très-nettement pénétré le motif de l'indignation de d'Aubignac, qu'il fait parler de la sorte: «M. de Corneille, dit-il un jour devant des gens dignes de foi, ne me vient pas visiter, ne vient pas consulter ses pièces avec moi, ne vient pas prendre de mes leçons: toutes celles qu'il fera seront critiquées.» D'Aubignac est peint ici comme ce Lysandre dont Uranie, dans la Critique de l'École des femmes [597], esquisse le portrait quelques mois après la première représentation de Sophonisbe: «Il veut être le premier de son opinion, et qu'on attende par respect son jugement. Toute approbation qui marche avant la sienne est un attentat sur ses lumières, dont il se venge hautement en prenant le contraire parti. Il veut qu'on le consulte sur toutes les affaires d'esprit; et je suis sûre que si l'auteur lui eût montré sa comédie avant que de la faire voir au public, il l'eût trouvée la plus belle du monde.»

Du reste d'Aubignac lui-même nous laisse deviner assez naïvement ses motifs dans ce passage, que nous avons eu ailleurs l'occasion de citer plus au long [598]: «M. Corneille n'a pas sujet de se plaindre de moi, si j'use de cette liberté publique; je n'ai point de commerce avec lui, et j'aurois peine à reconnoître son visage, ne l'ayant jamais vu que deux fois.»

Outre la Défense de Donneau de Visé, il y eut encore comme 459 réponse au pamphlet de d'Aubignac une lettre A Monsieur D. P. P. S. sur les remarques qu'on a faites sur la Sophonisbe de Mr de Corneille [599]. Cette lettre, signée seulement des initiales L. B., est d'une faiblesse que l'auteur paraît avoir sentie et qu'il cherche à se faire pardonner en disant «que du soir au lendemain on ne peut pas faire ce qu'on ferait en quinze jours;» excuse qu'Alceste n'eût pas admise.

Quant à l'abbé d'Aubignac, continuant le cours de ses invectives, et passant successivement en revue les plus récentes pièces de Corneille, il joignit à la seconde édition de ses Remarques sur Sophonisbe une critique nouvelle, et publia le tout sous ce titre: Deux dissertations concernant le poëme dramatique, en forme de Remarques sur deux tragédies de M. Corneille intitulées Sophonisbe et Sertorius. Envoyées à Madame la duchesse de R*. A Paris, chez Jacques du Brueil, M.DC.LXIII, in-12. Bientôt il fit paraître un autre volume intitulé: Troisième et quatrième dissertation concernant le poëme dramatique, en forme de Remarques sur la tragedie de M. Corneille intitulée Œdipe, et de Response à ses calomnies. L'Achevé d'imprimer est du 27 juillet 1663. Les trois premières dissertations ont été réimprimées par Granet dans son Recueil; nous avons parlé de la troisième et de la seconde dans les notices d'Œdipe et de Sertorius. Quant à la quatrième, elle est remplie des personnalités les plus grossières et ne traite d'aucun ouvrage en particulier.

Il faut reconnaître que la vogue de la Sophonisbe de Corneille ne dura pas. Elle «n'eut, dit Voltaire, qu'un médiocre succès, et la Sophonisbe de Mairet continua à être représentée [600].» L'examen comparatif de ces deux pièces, qui fournissait un piquant sujet de discussion littéraire, fut repris assez fréquemment. Le Mercure de mars et d'avril 1708 avait proposé d'indiquer «d'où est venu le mauvais succès de la Sophonisbe 460 de Mairet.» Dans le numéro de janvier 1709 on répondit à cette question par une dissertation très-favorable à Corneille, mais trop peu sérieuse. Enfin, en 1801 un Examen des Sophonisbes de Mairet, de Corneille et de Voltaire, par Clément, paraissait dans le Tableau annuel de la littérature. La Sophonisbe de Voltaire, dont il s'agit dans cette dernière dissertation, est un remaniement assez malheureux de la Sophonisbe de Mairet, comme nous l'expliquerons plus au long dans notre Appendice.

AU LECTEUR [601].

Cette pièce m'a fait connoître qu'il n'y a rien de si pénible que de mettre sur le théâtre un sujet qu'un autre y a déjà fait réussir; mais aussi j'ose dire qu'il n'y a rien de si glorieux quand on s'en acquitte dignement. C'est un double travail d'avoir tout ensemble à éviter les ornements dont s'est saisi celui qui nous a prévenus, et à faire effort pour en trouver d'autres qui puissent tenir leur place. Depuis trente ans que M. Mairet a fait admirer sa Sophonisbe [602] sur notre théâtre, elle y dure encore; et il ne faut point de marque plus convaincante de son mérite que cette durée, qu'on peut nommer une ébauche ou plutôt des arrhes de l'immortalité qu'elle assure à son illustre auteur; et certainement il faut avouer qu'elle a des endroits inimitables et qu'il seroit dangereux de retâter après lui. Le démêlé de Scipion avec Massinisse, et les désespoirs [603] de ce prince [604], sont de 461 ce nombre: il est impossible de penser rien de plus juste, et très-difficile de l'exprimer plus heureusement. L'un et l'autre sont de son invention: je n'y pouvois toucher sans lui faire un larcin; et si j'avois été d'humeur à me le permettre, le peu d'espérance de l'égaler me l'auroit défendu. J'ai cru plus à propos de respecter sa gloire et ménager la mienne [605], par une scrupuleuse exactitude à m'écarter de sa route, pour ne laisser aucun lieu de dire, ni que je sois demeuré au-dessous de lui, ni que tendu m'élever au-dessus, puisqu'on ne peut faire aucune comparaison entre des choses où l'on ne voit aucune concurrence. Si j'ai conservé les circonstances qu'il a changées, et changé celles qu'il a conservées, ça été par le seul dessein de faire autrement, sans ambition de faire mieux. C'est ainsi qu'en usoient nos anciens, qui traitoient d'ordinaire les mêmes sujets. La mort de Clytemnestre en peut servir d'exemple; nous la voyons encore chez Eschyle, chez Sophocle, et chez Euripide, tuée par son fils Oreste [606]; mais chacun d'eux a choisi de diverses manières pour arriver à cet événement, qu'aucun [607] des trois n'a voulu changer, quelque cruel et dénaturé qu'il fût; et c'est sur quoi notre Aristote en a établi le précepte [608]. Cette noble et laborieuse émulation a passé de leur siècle jusqu'au nôtre, au travers de plus de 462 deux mille ans qui les séparent. Feu M. Tristan a renouvelé Mariane [609] et Panthée [610] sur les pas du défunt sieur Hardy. Le grand éclat que M. de Scudéry a donné à sa Didon n'a point empêché que M. de Boisrobert n'en ait fait voir une autre trois ou quatre ans après [611], sur une 463 disposition qui lui en avoit été donnée, à ce qu'il disoit, par M. l'abbé d'Aubignac. A peine la Cléopatre de M. de Benserade a paru, qu'elle a été suivie du Marc Antoine de M. Mairet [612], qui n'est que le même sujet sous un autre titre. Sa Sophonisbe même n'a pas été la première qui aye ennobli les théâtres des derniers temps: celle du Tricin [613] l'avoit précédée en Italie, et celle du sieur de Mont-Chrestien en France [614]; et je voudrois que quelqu'un se voulût divertir à retoucher le Cid 464 ou les Horaces [615], avec autant de retenue pour ma conduite et mes pensées que j'en ai eu pour celles de M. Mairet.

Vous trouverez en cette tragédie les caractères tels que chez Tite Live [616]; vous y verrez Sophonisbe avec le même attachement aux intérêts de son pays, et la même haine pour Rome qu'il lui attribue. Je lui prête un peu d'amour; mais elle règne sur lui, et ne daigne l'écouter qu'autant qu'il peut servir à ces passions dominantes qui règnent sur elle, et à qui elle sacrifie toutes les tendresses de son cœur, Massinisse, Syphax, sa propre vie [617]. Elle en fait son unique bonheur, et en soutient la gloire avec une fierté si noble et si élevée, que Lélius est contraint d'avouer lui-même qu'elle méritoit d'être née Romaine. Elle n'avoit point abandonné Syphax après deux défaites; elle étoit prête de [618] s'ensevelir avec lui sous les ruines de sa capitale, s'il y fût revenu s'enfermer avec elle après la perte d'une troisième bataille; mais elle vouloit qu'il mourût plutôt que d'accepter l'ignominie des fers et du triomphe où le réservoient les Romains; et elle avoit d'autant plus de droit d'attendre de lui cet effort de magnanimité, qu'elle s'étoit résolue à prendre ce parti pour elle, et qu'en Afrique c'étoit la coutume des rois de porter toujours sur eux du poison très-violent, pour s'épargner la honte de tomber vivants entre les 465 mains de leurs ennemis [619]. Je ne sais si ceux qui l'ont blâmée de traiter avec trop de hauteur ce malheureux prince après sa disgrâce ont assez conçu la mortelle horreur qu'a dû exciter en cette grande âme la vue de ces fers qu'il lui apporte à partager; mais du moins ceux qui ont eu peine à souffrir qu'elle eût deux maris vivants ne se sont pas souvenus que les lois de Rome vouloient que le mariage se rompît par la captivité [620]. Celles de Carthage nous sont fort peu connues; mais il y a lieu de présumer, par l'exemple même de Sophonisbe, qu'elles étoient encore plus faciles à ces ruptures. Asdrubal, son père, l'avoit mariée à Massinisse avant que d'emmener ce jeune prince en Espagne, où il commandoit les armées de cette république; et néanmoins, durant le séjour qu'ils y firent, les Carthaginois la marièrent de nouveau à Syphax, sans user d'aucune formalité ni envers ce premier mari, ni envers ce père, qui demeura extrêmement surpris et irrité de l'outrage qu'ils avoient fait à sa fille et à son gendre. C'est ainsi que mon auteur appelle Massinisse [621], et c'est là-dessus que je le fais se fonder ici pour se ressaisir de Sophonisbe sans l'autorité des Romains, comme d'une femme qui étoit déjà à lui, et qu'il avoit épousée avant qu'elle fût à Syphax.

On s'est mutiné toutefois contre ces deux maris; et je 466 m'en suis étonné d'autant plus que l'année dernière je ne m'aperçus point qu'on se scandalisât de voir, dans le Sertorius, Pompée mari de deux femmes vivantes, dont l'une venoit chercher un second mari aux yeux même de ce premier [622]. Je ne vois aucune apparence d'imputer cette inégalité de sentiments à l'ignorance du siècle, qui ne peut avoir oublié en moins d'un an cette facilité que les anciens avoient donnée aux divorces, dont il étoit si bien instruit alors; mais il y auroit quelque lieu de s'en prendre à ceux qui sachant mieux la Sophonisbe de M. Mairet que celle de Tite Live, se sont hâtés de condamner en la mienne tout ce qui n'étoit pas de leur connoissance, et n'ont pu faire cette réflexion, que la mort de Syphax étoit une fiction de M. Mairet, dont je ne pouvois me servir sans faire un pillage sur lui, et comme un attentat sur sa gloire [623]. Sa Sophonisbe est à lui: c'est son bien, qu'il ne faut pas lui envier; mais celle de Tite Live est à tout le monde. Le Tricin et Mont-Chrestien, 467 qui l'ont fait revivre avant nous, n'ont assassiné aucun des deux rois: j'ai cru qu'il m'étoit permis de n'être pas plus cruel, et de garder la même fidélité à une histoire assez connue parmi ceux qui ont quelque teinture des livres, pour nous convier à ne la démentir pas [624].

468 J'accorde qu'au lieu d'envoyer du poison à Sophonisbe, Massinisse devoit soulever les troupes qu'il commandoit dans l'armée, s'attaquer à la personne de Scipion, se faire blesser par ses gardes, et tout percé de leurs coups, venir rendre les derniers soupirs aux pieds de cette princesse: c'eût été un amant parfait, mais ce n'eût pas été Massinisse. Que sait-on même si la prudence de Scipion n'avoit point donné de si bons ordres qu'aucun de ces emportements ne fût en son pouvoir? Je le marque assez pour en faire naître quelque pensée en l'esprit de l'auditeur judicieux et désintéressé, dont je laisse l'imagination libre sur cet article. S'il aime les héros fabuleux, il croira que Lélius et Éryxe, entrant dans le camp, y trouveront celui-ci mort de douleur, ou de sa main. Si les vérités lui plaisent davantage, il ne fera aucun doute qu'il ne s'y soit consolé aussi aisément que l'histoire nous en assure [625]. Ce que je fais dire de son désespoir à Mézétule [626] s'accommode avec l'une et l'autre de ces idées; et je n'ai peut-être encore fait rien de plus adroit pour le théâtre, que de tirer le rideau sur des déplaisirs qui devoient être si grands, et eurent si peu de durée.

Quoi qu'il en soit, comme je ne sais que les règles d'Aristote et d'Horace, et ne les sais pas même trop bien, je ne hasarde pas volontiers en dépit d'elles ces agréments surnaturels et miraculeux, qui défigurent quelquefois 469 nos personnages autant qu'ils les embellissent, et détruisent l'histoire au lieu de la corriger. Ces grands coups de maître passent ma portée; je les laisse à ceux qui en savent plus que moi; et j'aime mieux qu'on me reproche d'avoir fait mes femmes trop héroïnes, par une ignorante et basse affectation de les faire ressembler aux originaux qui en sont venus jusqu'à nous, que de m'entendre louer d'avoir efféminé mes héros par une docte et sublime complaisance au goût de nos délicats [627], qui veulent de l'amour partout, et ne permettent qu'à lui de faire auprès d'eux la bonne ou mauvaise fortune de nos ouvrages.

Éryxe n'a point ici l'avantage de cette ressemblance qui fait la principale perfection des portraits: c'est une reine de ma façon, de qui ce poëme reçoit un grand ornement, et qui pourroit toutefois y passer en quelque sorte pour inutile, n'étoit qu'elle ajoute des motifs vraisemblables aux historiques, et sert tout ensemble d'aiguillon à Sophonisbe pour précipiter son mariage, et de prétexte aux Romains pour n'y point consentir. Les protestations d'amour que semble lui faire Massinisse au commencement de leur premier entretien [628] ne sont qu'un équivoque [629], dont le sens caché regarde cette autre reine. Ce qu'elle y répond fait voir qu'elle s'y méprend la première; et tant d'autres ont voulu s'y méprendre après elle, que je me suis cru obligé de vous en avertir.

470 Quand je ferai joindre cette tragédie à mes recueils, je pourrai l'examiner plus au long, comme j'ai fait les autres [630]; cependant je vous demande pour sa lecture un peu de cette faveur qui doit toujours pencher du côté de ceux qui travaillent pour le public, avec une attention sincère qui vous empêche d'y voir ce qui n'y est pas, et vous y laisse voir tout ce que j'y fais dire.

471

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE SOPHONISBE.

ÉDITION SÉPARÉE.

RECUEILS.

472

ACTEURS [631].

SYPHAX, roi de Numidie.
MASSINISSE, autre roi de Numidie.
LÉLIUS, lieutenant de Scipion, consul de Rome.
LÉPIDE, tribun romain.
BOCCHAR, lieutenant de Syphax.
MÉZÉTULLE, lieutenant de Massinisse.
ALBIN, centenier romain.
SOPHONISBE, fille d'Asdrubal, général des Carthaginois, et reine de Numidie.
ÉRYXE, reine de Gétulie.
HERMINIE, dame d'honneur de Sophonisbe.
BARCÉE, dame d'honneur d'Éryxe.
PAGE de Sophonisbe.—GARDES.

La scène est à Cyrthe [632], capitale du royaume de Syphax, dans le palais du Roi.

473

SOPHONISBE.
TRAGÉDIE.

ACTE I.


SCÈNE PREMIÈRE.

SOPHONISBE, BOCCHAR, HERMINIE.

BOCCHAR.

Madame, il étoit temps qu'il vous vînt du secours:

Le siége étoit formé, s'il eût tardé deux jours;

Les travaux commencés alloient à force ouverte

Tracer autour des murs l'ordre de votre perte [633];

Et l'orgueil des Romains se promettoit l'éclat5

D'asservir par leur prise et vous et tout l'État.

Syphax a dissipé, par sa seule présence,

De leur ambition la plus fière espérance.

Ses troupes, se montrant au lever du soleil,

Ont de votre ruine arrêté l'appareil.10

A peine une heure ou deux elles ont pris haleine,

Qu'il les range en bataille au milieu de la plaine.

L'ennemi fait le même, et l'on voit des deux parts

Nos sillons hérissés de piques et de dards,

Et l'une et l'autre armée étaler même audace,15

474

Égale ardeur de vaincre, et pareille menace.

L'avantage du nombre est dans notre parti:

Ce grand feu des Romains en paroît ralenti;

Du moins de Lélius la prudence inquiète

Sur le point du combat nous envoie un trompette.20

On le mène à Syphax, à qui sans différer

De sa part il demande une heure à conférer.

Les otages reçus pour cette conférence,

Au milieu des deux camps l'un et l'autre s'avance;

Et si le ciel répond à nos communs souhaits,25

Le champ de la bataille enfantera la paix.

Voilà ce que le Roi m'a chargé de vous dire,

Et que de tout son cœur [634] à la paix il aspire,

Pour ne plus perdre aucun de ces moments si doux

Que la guerre lui vole en l'éloignant de vous.30

SOPHONISBE.

Le Roi m'honore trop d'une amour si parfaite.

Dites-lui que j'aspire à la paix qu'il souhaite,

Mais que je le conjure, en cet illustre jour,

De penser à sa gloire encor plus qu'à l'amour.

SCÈNE II.

SOPHONISBE, HERMINIE.

HERMINIE.

Madame, ou j'entends mal une telle prière,35

Ou vos vœux pour la paix n'ont pas votre âme entière;

Vous devez pourtant craindre un vainqueur irrité.

SOPHONISBE.

J'ai fait à Massinisse une infidélité.

Accepté par mon père, et nourri dans Carthage,

475

Tu vis en tous les deux l'amour croître avec l'âge.40

Il porta dans l'Espagne et mon cœur et ma foi;

Mais durant cette absence on disposa de moi [635].

J'immolai ma tendresse au bien de ma patrie:

Pour lui gagner Syphax, j'eusse immolé ma vie.

Il étoit aux Romains, et je l'en détachai;45

J'étois à Massinisse, et je m'en arrachai.

J'en eus de la douleur, j'en sentis de la gêne;

Mais je servois Carthage, et m'en revoyois reine;

Car afin que le change eût pour moi quelque appas,

Syphax de Massinisse envahit les États,50

Et mettoit à mes pieds l'une et l'autre couronne,

Quand l'autre étoit réduit à sa seule personne [636].

Ainsi contre Carthage et contre ma grandeur

Tu me vis n'écouter ni ma foi ni mon cœur.

HERMINIE.

Et vous ne craignez point qu'un amant ne se venge,55

S'il faut qu'en son pouvoir sa victoire vous range?

SOPHONISBE.

Nous vaincrons, Herminie; et nos destins jaloux

Voudront faire à leur tour quelque chose pour nous;

Mais si de ce héros je tombe en la puissance,

Peut-être aura-t-il peine à suivre sa vengeance,60

Et que ce même amour qu'il m'a plu de trahir

Ne se trahira pas jusques à me haïr.

Jamais à ce qu'on aime on n'impute d'offense:

Quelque doux souvenir prend toujours sa défense.

L'amant excuse, oublie; et son ressentiment65

A toujours, malgré lui, quelque chose d'amant.

476

Je sais qu'il peut s'aigrir, quand il voit qu'on le quitte

Par l'estime qu'on prend pour un autre mérite;

Mais lorsqu'on lui préfère un prince à cheveux gris,

Ce choix fait sans amour est pour lui sans mépris;70

Et l'ordre ambitieux d'un hymen politique

N'a rien que ne pardonne un courage héroïque:

Lui-même il s'en console, et trompe sa douleur

A croire que la main n'a point donné le cœur.

J'ai donc peu de sujet de craindre Massinisse;75

J'en ai peu de vouloir que la guerre finisse;

J'espère en la victoire, ou du moins en l'appui

Que son reste d'amour me saura faire en lui;

Mais le reste du mien, plus fort qu'on ne présume,

Trouvera dans la paix une prompte amertume;80

Et d'un chagrin secret la sombre et dure loi

M'y fait voir des malheurs qui ne sont que pour moi.

HERMINIE.

J'ai peine à concevoir que le ciel vous envoie

Des sujets de chagrin dans la commune joie,

Et par quel intérêt un tel reste d'amour85

Vous fera des malheurs en ce bienheureux jour.

SOPHONISBE.

Ce reste ne va point à regretter sa perte [637],

Dont je prendrois encor l'occasion offerte;

Mais il est assez fort pour devenir jaloux

De celle dont la paix le doit faire l'époux.90

Éryxe, ma captive, Éryxe, cette reine

Qui des Gétuliens naquit la souveraine,

Eut aussi bien que moi des yeux pour ses vertus,

Et trouva de la gloire à choisir mon refus.

Ce fut pour empêcher ce fâcheux [638] hyménée95

477

Que Syphax fit la guerre à cette infortunée,

La surprit dans sa ville, et fit en ma faveur

Ce qu'il n'entreprenoit que pour venger sa sœur;

Car tu sais qu'il l'offrit à ce généreux prince,

Et lui voulut pour dot remettre sa province.100

HERMINIE.

Je comprends encor moins que vous peut importer

A laquelle des deux il daigne s'arrêter.

Ce fut, s'il m'en souvient, votre prière expresse

Qui lui fit par Syphax offrir cette princesse;

Et je ne puis trouver matière à vos douleurs105

Dans la perte d'un cœur que vous donniez ailleurs.

SOPHONISBE.

Je le donnois [639], ce cœur où ma rivale aspire:

Ce don, s'il l'eût souffert, eût marqué mon empire,

Eût montré qu'un amant si maltraité par moi

Prenoit encor plaisir à recevoir ma loi.110

Après m'avoir perdue, il auroit fait connoître

Qu'il vouloit m'être encor tout ce qu'il pouvoit m'être,

Se rattacher à moi par les liens du sang,

Et tenir de ma main la splendeur de son rang;

Mais s'il épouse Éryxe, il montre un cœur rebelle115

Qui me néglige autant qu'il veut brûler pour elle,

Qui brise tous mes fers, et brave hautement

L'éclat de sa disgrâce et de mon changement.

HERMINIE.

Certes, si je l'osois, je nommerois caprice

Ce trouble ingénieux à vous faire un supplice,120

Et l'obstination des soucis superflus

Dont vous gêne ce cœur quand vous n'en voulez plus.

SOPHONISBE.

Ah! que de notre orgueil tu sais mal la foiblesse,

478

Quand tu veux que son choix n'ait rien qui m'intéresse!

Des cœurs que la vertu renonce à posséder,125

La conquête toujours semble douce à garder:

Sa rigueur n'a jamais le dehors si sévère [640],

Que leur perte au dedans ne lui devienne amère;

Et de quelque façon qu'elle nous fasse agir,

Un esclave échappé nous fait toujours rougir.130

Qui rejette un beau feu n'aime point qu'on l'éteigne:

On se plaît à régner sur ce que l'on dédaigne;

Et l'on ne s'applaudit d'un illustre refus

Qu'alors qu'on est aimée après qu'on n'aime plus.

Je veux donc, s'il se peut, que l'heureux Massinisse

Prenne tout autre hymen pour un affreux supplice,

Qu'il m'adore en secret, qu'aucune nouveauté

N'ose le consoler de ma déloyauté;

Ne pouvant être à moi, qu'il ne soit à personne,

Ou qu'il souffre du moins que mon seul choix le donne.

Je veux penser encor que j'en puis disposer,

Et c'est de quoi la paix me va désabuser.

Juge si j'aurai lieu d'en être satisfaite,

Et par ce que je crains vois ce que je souhaite.

Mais Éryxe déjà commence mon malheur,145

Et me vient par sa joie avancer ma douleur.

SCÈNE III.

SOPHONISBE, ÉRYXE, HERMINIE, BARCÉE.

ÉRYXE.

Madame, une captive oseroit-elle prendre

Quelque part au bonheur que l'on nous vient d'apprendre?

479

SOPHONISBE.

Le bonheur n'est pas grand, tant qu'il est incertain.

ÉRYXE.

On me dit que le Roi tient la paix en sa main;150

Et je n'ose douter qu'il ne l'ait résolue.

SOPHONISBE.

Pour être proposée, elle n'est pas conclue;

Et les grands intérêts qu'il y faut ajuster

Demandent plus d'une heure à les bien concerter.

ÉRYXE.

Alors que des deux chefs la volonté conspire....155

SOPHONISBE.

Que sert la volonté d'un chef qu'on peut dédire!

Il faut l'aveu de Rome, et que d'autre côté

Le sénat de Carthage accepte le traité.

ÉRYXE.

Lélius le propose; et l'on ne doit pas croire

Qu'au désaveu de Rome il hasarde sa gloire.160

Quant à votre sénat, le Roi n'en dépend point.

SOPHONISBE.

Le Roi n'a pas une âme infidèle à ce point:

Il sait à quoi l'honneur, à quoi sa foi l'engage;

Et je l'en dédirois, s'il traitoit sans Carthage.

ÉRYXE.

On ne m'avoit pas dit qu'il fallût votre aveu.165

SOPHONISBE.

Qu'on vous l'ait dit ou non, il m'importe assez peu.

ÉRYXE.

Je le crois; mais enfin donnez votre suffrage,

Et je vous répondrai de celui de Carthage [641].

SOPHONISBE.

Avez-vous en ces lieux quelque commerce?

480

ÉRYXE.

Aucun.

SOPHONISBE.

D'où le savez-vous donc?

ÉRYXE.

D'un peu de sens commun:

On y doit être las de perdre des batailles,

Et d'avoir à trembler pour ses propres murailles.

SOPHONISBE.

Rome nous auroit donc appris l'art de trembler.

Annibal....

ÉRYXE.

Annibal a pensé l'accabler;

Mais ce temps-là n'est plus, et la valeur d'un homme....

SOPHONISBE.

On ne voit point d'ici ce qui se passe à Rome.

En ce même moment peut-être qu'Annibal

Lui fait tout de nouveau craindre un assaut fatal,

Et que c'est pour sortir enfin de ces alarmes

Qu'elle nous fait parler de mettre bas les armes.180

ÉRYXE.

Ce seroit pour Carthage un bonheur signalé;

Mais, Madame, les Dieux vous l'ont-ils révélé?

A moins que de leur voix, l'âme la plus crédule

D'un miracle pareil feroit quelque scrupule.

SOPHONISBE.

Des miracles pareils arrivent quelquefois:185

J'ai vu Rome en état de tomber sous nos lois;

La guerre est journalière, et sa vicissitude

Laisse tout l'avenir dedans l'incertitude.

ÉRYXE.

Le passé le prépare, et le soldat vainqueur

Porte aux nouveaux combats plus de force et de cœur.

481

SOPHONISBE.

Et si j'en étois crue, on auroit le courage

De ne rien écouter sur ce désavantage,

Et d'attendre un succès hautement emporté

Qui remît notre gloire en plus d'égalité.

ÉRYXE.

On pourroit fort attendre.

SOPHONISBE.

Et durant cette attente195

Vous pourriez n'avoir pas l'âme la plus contente.

ÉRYXE.

J'ai déjà grand chagrin de voir que de vos mains

Mon sceptre a su passer en celles des Romains;

Et qu'aujourd'hui, de l'air dont s'y prend Massinisse,

Le vôtre a grand besoin que la paix l'affermisse.200

SOPHONISBE.

Quand de pareils chagrins voudront paroître au jour,

Si l'honneur vous est cher, cachez tout votre amour;

Et voyez à quel point votre gloire est flétrie

D'aimer un ennemi de sa propre patrie,

Qui sert des étrangers dont par un juste accord205

Il pouvoit nous aider à repousser l'effort.

ÉRYXE.

Dépouillé par votre ordre, ou par votre artifice,

Il sert vos ennemis pour s'en faire justice;

Mais si de les servir il doit être honteux,

Syphax sert, comme lui, des étrangers comme eux.210

Si nous les voulions tous bannir de notre Afrique,

Il faudroit commencer par votre république,

Et renvoyer à Tyr, d'où vous êtes sortis,

Ceux par qui nos climats sont presque assujettis.

Nous avons lieu d'avoir pareille jalousie215

Des peuples de l'Europe et de ceux de l'Asie;

482

Ou si le temps a pu vous naturaliser [642],

Le même cours du temps les peut favoriser.

J'ose vous dire plus: si le destin s'obstine

A vouloir qu'en ces lieux leur victoire domine,220

Comme vos Tyriens passent pour Africains,

Au milieu de l'Afrique il naîtra des Romains;

Et si de ce qu'on voit nous croyons le présage,

Il en pourra bien naître au milieu de Carthage

Pour qui notre amitié n'aura rien de honteux,225

Et qui sauront passer pour Africains comme eux.

SOPHONISBE.

Vous parlez un peu haut.

ÉRYXE.

Je suis amante et reine.

SOPHONISBE.

Et captive, de plus.

ÉRYXE.

On va briser ma chaîne;

Et la captivité ne peut abattre un cœur

Qui se voit assuré de celui du vainqueur:230

Il est tel dans vos fers que sous mon diadème.

N'outragez plus ce prince, il a ma foi, je l'aime;

J'ai la sienne, et j'en sais soutenir l'intérêt.

Du reste, si la paix vous plaît, ou vous déplaît,

Ce n'est pas mon dessein d'en pénétrer la cause:235

La bataille et la paix sont pour moi même chose.

L'une ou l'autre aujourd'hui finira mes ennuis;

Mais l'une vous peut mettre en l'état où je suis.

SOPHONISBE.

Je pardonne au chagrin d'un si long esclavage,

483

Qui peut avec raison vous aigrir le courage,240

Et voudrois vous servir malgré ce grand courroux.

ÉRYXE.

Craignez que je ne puisse en dire autant de vous.

Mais le Roi vient: adieu; je n'ai pas l'imprudence

De m'offrir pour troisième à votre conférence;

Et d'ailleurs, s'il vous vient demander votre aveu,245

Soit qu'il l'obtienne ou non, il importe fort peu.

SCÈNE IV.

SYPHAX, SOPHONISBE, HERMINIE, BOCCHAR.

SOPHONISBE.

Eh bien! Seigneur, la paix, l'avez-vous résolue?

SYPHAX.

Vous en êtes encor la maîtresse absolue,

Madame; et je n'ai pris trêve pour un moment,

Qu'afin de tout remettre à votre sentiment.250

On m'offre le plein calme, on m'offre de me rendre

Ce que dans mes États la guerre a fait surprendre,

L'amitié des Romains, que pour vous j'ai trahis.

SOPHONISBE.

Et que vous offre-t-on, Seigneur, pour mon pays?

SYPHAX.

Loin d'exiger de moi que j'y porte mes armes,255

On me laisse aujourd'hui tout entier à vos charmes:

On demande que neutre en ces dissensions,

Je laisse aller le sort de vos deux nations.

SOPHONISBE.

Et ne pourroit-on point vous en faire l'arbitre?

SYPHAX.

Le ciel sembloit m'offrir un si glorieux titre,260

Alors qu'on vit dans Cyrthe entrer d'un pas égal,

484

D'un côté Scipion, et de l'autre Asdrubal.

Je vis ces deux héros, jaloux de mon suffrage,

Le briguer, l'un pour Rome, et l'autre pour Carthage;

Je les vis à ma table, et sur un même lit [643];265

Et comme ami commun, j'aurois [644] eu tout crédit.

Votre beauté, Madame, emporta la balance:

De Carthage pour vous j'embrassai l'alliance;

Et comme on ne veut point d'arbitre intéressé,

C'est beaucoup aux vainqueurs d'oublier le passé.270

En l'état où je suis, deux batailles perdues,

Mes villes, la plupart surprises ou rendues,

Mon royaume d'argent et d'hommes affoibli,

C'est beaucoup de me voir tout d'un coup rétabli.

Je reçois sans combat le prix de la victoire;275

Je rentre sans péril en ma première gloire;

Et ce qui plus que tout a lieu de m'être doux,

Il m'est permis enfin de vivre auprès de vous.

SOPHONISBE.

Quoi que vous résolviez, c'est à moi d'y souscrire;

J'oserai toutefois m'enhardir à vous dire280

Qu'avec plus de plaisir je verrois ce traité,

Si j'y voyois pour vous ou gloire ou sûreté.

Mais, Seigneur, m'aimez-vous encor?

SYPHAX.

Si je vous aime?

SOPHONISBE.

Oui, m'aimez-vous encor, Seigneur?

SYPHAX.

Plus que moi-même.

485

SOPHONISBE.

Si mon amour égal rend vos jours fortunés,285

Vous souvient-il encor de qui vous le [645] tenez?

SYPHAX.

De vos bontés, Madame.

SOPHONISBE.

Ah! cessez, je vous prie,

De faire en ma faveur outrage à ma patrie.

Un autre avoit le choix de mon père et le mien;

Elle seule pour vous rompit ce doux lien.290

Je brûlois d'un beau feu, je promis de l'éteindre;

J'ai tenu ma parole, et j'ai su m'y contraindre.

Mais vous ne tenez pas, Seigneur, à vos amis

Ce qu'acceptant leur don vous leur avez promis;

Et pour ne pas user vers vous d'un mot trop rude,295

Vous montrez pour Carthage un peu d'ingratitude.

Quoi? vous qui lui devez ce bonheur de vos jours,

Vous que mon hyménée engage à son secours,

Vous que votre serment attache à sa défense [646],

Vous manquez de parole et de reconnoissance,300

Et pour remercîment de me voir en vos mains.

Vous la livrez vous-même en celles des Romains [647]!

Vous brisez le pouvoir dont vous m'avez reçue,

Et je serai le prix d'une amitié rompue,

Moi qui pour en étreindre [648] à jamais les grands nœuds,

Ai d'un amour si juste éteint les plus beaux feux!

486

Moi que vous protestez d'aimer plus que vous-même!

Ah! Seigneur, le dirai-je? est-ce ainsi que l'on m'aime?

SYPHAX.

Si vous m'aimiez, Madame, il vous seroit bien doux

De voir comme je veux ne vous devoir qu'à vous:310

Vous ne vous plairiez pas à montrer dans votre âme

Les restes odieux d'une première flamme,

D'un amour dont l'hymen qu'on a vu nous unir

Devroit avoir éteint jusques au souvenir.

Vantez-moi vos appas, montrez avec courage315

Ce prix impérieux dont m'achète Carthage;

Avec tant de hauteur prenez son intérêt,

Qu'il me faille en esclave agir comme il lui plaît;

Au moindre soin des miens traitez-moi d'infidèle,

Et ne me permettez de régner que sous elle;320

Mais épargnez ce comble aux malheurs que je crains,

D'entendre aussi vanter ces beau feux mal éteints,

Et de vous en voir l'âme encor toute obsédée

En ma présence même en caresser l'idée.

SOPHONISBE.

Je m'en souviens, Seigneur, lorsque vous oubliez325

Quels vœux mon changement vous a sacrifiés,

Et saurai l'oublier, quand vous ferez justice

A ceux qui vous ont fait un si grand sacrifice.

Au reste, pour ouvrir tout mon cœur avec vous,

Je n'aime point Carthage à l'égal d'un époux;330

Mais bien que moins soumise à son destin qu'au vôtre

Je crains également et pour l'un et pour l'autre,

Et ce que je vous suis ne sauroit empêcher

Que le plus malheureux ne me soit le plus cher.

Jouissez de la paix qui vous vient d'être offerte,335

Tandis que j'irai plaindre et partager sa perte:

J'y mourrai sans regret, si mon dernier moment

Vous laisse en quelque état de régner sûrement;

487

Mais Carthage détruite, avec quelle apparence

Oserez-vous garder cette fausse espérance?340

Rome, qui vous redoute et vous flatte aujourd'hui,

Vous craindra-t-elle encor, vous voyant sans appui,

Elle qui de la paix ne jette les amorces

Que par le seul besoin de séparer vos forces [649],

Et qui dans Massinisse, et voisin, et jaloux,345

Aura toujours de quoi se brouiller avec vous?

Tous deux vous devront tout. Carthage abandonnée

Vaut pour l'un et pour l'autre une grande journée.

Mais un esprit aigri n'est jamais satisfait

Qu'il n'ait vengé l'injure en dépit du bienfait.350

Pensez-y: votre armée est la plus forte en nombre;

Les Romains ont tremblé dès qu'ils en ont vu l'ombre;

Utique à l'assiéger retient leur Scipion [650];

Un temps bien pris peut tout: pressez l'occasion.

De ce chef éloigné la valeur peu commune355

Peut-être à sa personne attache leur fortune;

Il tient auprès de lui la fleur de leurs soldats.

En tout événement Cyrthe vous tend les bras;

Vous tiendrez, et longtemps, dedans cette retraite.

Mon père cependant répare sa défaite;360

Hannon a de l'Espagne amené du secours;

Annibal vient lui-même ici dans peu de jours [651].

Si tout cela vous semble un léger avantage,

Renvoyez-moi, Seigneur, me perdre avec Carthage:

J'y périrai sans vous; vous régnerez sans moi.365

Vous préserve le ciel de ce que je prévoi,

Et daigne son courroux, me prenant seul en butte,

488

M'exempter par ma mort de pleurer votre chute!

SYPHAX.

A des charmes si forts joindre celui des pleurs!

Soulever contre moi ma gloire et vos douleurs!370

C'est trop, c'est trop, Madame; il faut vous satisfaire:

Le plus grand des malheurs seroit de vous déplaire,

Et tous mes sentiments veulent bien se trahir

A la douceur de vaincre ou de vous obéir.

La paix eût sur ma tête assuré ma couronne;375

Il faut la refuser, Sophonisbe l'ordonne:

Il faut servir Carthage, et hasarder l'État.

Mais que deviendrez-vous, si je meurs au combat?

Qui sera votre appui, si le sort des batailles

Vous rend un corps sans vie au pied de nos murailles?380

SOPHONISBE.

Je vous répondrois bien qu'après votre trépas

Ce que je deviendrai ne vous regarde pas;

Mais j'aime mieux, Seigneur, pour vous tirer de peine,

Vous dire que je sais vivre et mourir en reine.

SYPHAX.

N'en parlons plus, Madame. Adieu: pensez à moi;385

Et je saurai, pour vous, vaincre ou mourir en roi [652].

FIN DU PREMIER ACTE.

489

ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.

ÉRYXE, BARCÉE.

ÉRYXE.

Quel désordre, Barcée, ou plutôt quel supplice,

M'apprêtoit la victoire à revoir Massinisse!

Et que de mon destin l'obscure trahison

Sur mes souhaits remplis a versé de poison!390

Syphax est prisonnier; Cyrthe toute éperdue

A ce triste spectacle aussitôt s'est rendue.

Sophonisbe, en dépit de toute sa fierté,

Va gémir à son tour dans la captivité:

Le ciel finit la mienne, et je n'ai plus de chaînes395

Que celles qu'avec gloire on voit porter aux reines;

Et lorsqu'aux mêmes fers je crois voir mon vainqueur,

Je doute, en le voyant, si j'ai part en son cœur.

En vain l'impatience à le chercher m'emporte,

En vain de ce palais je cours jusqu'à la porte,400

Et m'ose figurer, en cet heureux moment,

Sa flamme impatiente et forte également:

Je l'ai vu, mais surpris, mais troublé de ma vue;

Il n'étoit point lui-même alors qu'il m'a reçue,

Et ses yeux égarés marquoient un embarras405

A faire assez juger qu'il ne me cherchoit pas.

J'ai vanté sa victoire, et je me suis flattée

Jusqu'à m'imaginer que j'étois écoutée;

490

Mais quand pour me répondre il s'est fait un effort,

Son compliment au mien n'a point eu de rapport;410

Et j'ai trop vu par là qu'un si profond silence

Attachoit sa pensée ailleurs qu'à ma présence,

Et que l'emportement d'un entretien secret

Sous un front attentif cachoit l'esprit distrait.

BARCÉE.

Les soins d'un conquérant vous donnent trop d'alarmes.

C'est peu que devant lui Cyrthe ait mis bas les armes,

Qu'elle se soit rendue, et qu'un commun effroi

L'ait fait à tout son peuple accepter pour son roi;

Il lui faut s'assurer des places et des portes,

Pour en demeurer maître y poster [653] ses cohortes:420

Ce devoir se préfère aux soucis les plus doux;

Et s'il en étoit quitte, il seroit tout à vous.

ÉRYXE.

Il me l'a dit lui-même alors qu'il m'a quittée;

Mais j'ai trop vu d'ailleurs son âme inquiétée;

Et de quelque couleur que tu couvres ses soins,425

Sa nouvelle conquête en occupe le moins.

Sophonisbe, en un mot, et captive et pleurante,

L'emporte sur Éryxe et reine et triomphante;

Et si je m'en rapporte à l'accueil différent,

Sa disgrâce peut plus qu'un sceptre qu'on me rend.430

Tu l'as pu remarquer. Du moment qu'il l'a vue,

Ses troubles ont cessé, sa joie est revenue:

Ces charmes à Carthage autrefois adorés

Ont soudain réuni ses regards égarés.

Tu l'as vue étonnée, et tout ensemble altière,435

Lui demander l'honneur d'être sa prisonnière,

Le prier fièrement qu'elle pût en ses mains

Éviter le triomphe et les fers des Romains [654].

491

Son orgueil, que ses pleurs sembloient vouloir dédire,

Trouvoit l'art en pleurant d'augmenter son empire;440

Et sûre du succès, dont cet art répondoit,

Elle prioit bien moins qu'elle ne commandoit.

Aussi sans balancer il a donné parole

Qu'elle ne seroit point traînée au Capitole,

Qu'il en sauroit trouver un moyen assuré;445

En lui tendant la main, sur l'heure il l'a juré,

Et n'eût pas borné là son ardeur renaissante,

Mais il s'est souvenu qu'enfin j'étois présente;

Et les ordres qu'aux siens il avoit à donner

Ont servi de prétexte à nous abandonner.450

Que dis-je? pour moi seule affectant cette fuite,

Jusqu'au fond du palais des yeux il l'a conduite;

Et si tu t'en souviens, j'ai toujours soupçonné

Que cet amour jamais [655] ne fut déraciné,

Chez moi, dans Hyarbée [656], où le mien trop facile455

Prêtoit à sa déroute un favorable asile,

Détrôné, vagabond, et sans appui que moi,

Quand j'ai voulu parler contre ce cœur sans foi,

Et qu'à cette infidèle imputant sa misère,

J'ai cru surprendre un mot de haine ou de colère,460

Jamais son feu secret n'a manqué de détours

Pour me forcer moi-même à changer de discours;

Ou si je m'obstinois à le faire répondre,

J'en tirois pour tout fruit de quoi mieux me confondre,

Et je n'en arrachois que de profonds hélas,465

Et qu'enfin son amour ne la méritoit pas.

Juge, par ces soupirs [657] que produisoit l'absence,

492

Ce qu'à leur entrevue a produit la présence.

BARCÉE.

Elle a produit sans doute un effet de pitié,

Où se mêle peut-être une ombre d'amitié.470

Vous savez qu'un cœur noble et vraiment magnanime,

Quand il bannit l'amour, aime à garder l'estime;

Et que bien qu'offensé par le choix d'un mari,

Il n'insulte jamais à ce qu'il a chéri.

Mais quand bien vous auriez tout lieu de vous en plaindre,

Sophonisbe, après tout, n'est point pour vous à craindre:

Eût-elle tout son cœur, elle l'auroit en vain,

Puisqu'elle est hors d'état de recevoir sa main.

Il vous la doit, Madame.

ÉRYXE.

Il me la doit, Barcée;

Mais que sert une main par le devoir forcée?480

Et qu'en auroit le don pour moi de précieux,

S'il faut que son esclave ait son cœur à mes yeux?

Je sais bien que des rois la fière destinée

Souffre peu que l'amour règle leur hyménée,

Et que leur union souvent, pour leur malheur,485

N'est que du sceptre au sceptre, et non du cœur au cœur;

Mais je suis au-dessus de cette erreur commune:

J'aime en lui sa personne autant que sa fortune;

Et je n'en exigeai qu'il reprît ses États

Que de peur que mon peuple en fît trop peu de cas.490

Des actions des rois ce téméraire arbitre

Dédaigne insolemment ceux qui n'ont que le titre.

Jamais d'un roi sans trône il n'eût souffert la loi,

Et ce mépris peut-être eût passé jusqu'à moi.

Il falloit qu'il lui vît sa couronne à la tête,495

Et que ma main devînt sa dernière conquête,

Si nous voulions régner avec l'autorité

Que le juste respect doit à la dignité.

493

J'aime donc Massinisse, et je prétends qu'il m'aime:

Je l'adore, et je veux qu'il m'adore de même;500

Et pour moi son hymen seroit un long ennui,

S'il n'étoit tout à moi, comme moi toute à lui.

Ne t'étonne donc point de cette jalousie

Dont, à ce froid abord, mon âme s'est saisie;

Laisse-la-moi souffrir, sans me la reprocher;505

Sers-la, si tu le peux, et m'aide à la cacher.

Pour juste aux yeux de tous qu'en puisse être la cause,

Une femme jalouse à cent mépris s'expose;

Plus elle fait de bruit, moins on en fait d'état,

Et jamais ses soupçons n'ont qu'un honteux éclat.510

Je veux donner aux miens une route diverse,

A ces amants suspects laisser libre commerce,

D'un œil indifférent en regarder le cours,

Fuir toute occasion de troubler leur discours [658],

Et d'un hymen douteux éviter le supplice,515

Tant que je douterai du cœur de Massinisse.

Le voici: nous verrons, par son empressement,

Si je me suis trompée en ce pressentiment.

SCÈNE II.

MASSINISSE, ÉRYXE, BARCÉE, MÉZÉTULLE.

MASSINISSE.

Enfin, maître absolu des murs et de la ville,

Je puis vous rapporter un esprit plus tranquille,520

Madame, et voir céder en ce reste du jour

Les soins de la victoire aux douceurs de l'amour.

494

Je n'aurois plus de lieu d'aucune inquiétude [659],

N'étoit que je ne puis sortir d'ingratitude,

Et que dans mon bonheur il n'est pas bien en moi525

De m'acquitter jamais de ce que je vous doi.

Les forces qu'en mes mains vos bontés ont remises

Vous ont laissée en proie à de lâches surprises,

Et me rendoient ailleurs ce qu'on m'avoit ôté,

Tandis qu'on vous ôtoit et sceptre et liberté.530

Ma première victoire a fait votre esclavage;

Celle-ci, qui le brise, est encor votre ouvrage;

Mes bons destins par vous ont eu tout leur effet,

Et je suis seulement ce que vous m'avez fait.

Que peut donc tout l'effort de ma reconnoissance,535

Lorsque je tiens de vous ma gloire et ma puissance?

Et que vous puis-je offrir que votre propre bien,

Quand je vous offrirai votre sceptre et le mien [660]?

ÉRYXE.

Quoi qu'on puisse devoir, aisément on s'acquitte,

Seigneur, quand on se donne avec tant de mérite:540

C'est un rare présent qu'un véritable roi,

Qu'a rendu sa victoire enfin digne de moi.

Si dans quelques malheurs pour vous je suis tombée,

Nous pourrons en parler un jour dans Hyarbée,

Lorsqu'on nous y verra dans un rang souverain,545

La couronne à la tête, et le sceptre à la main.

Ici nous ne savons encor ce que nous sommes:

Je tiens tout fort douteux tant qu'il dépend des hommes,

Et n'ose m'assurer que nos amis jaloux [661]

Consentent l'union des deux trônes en nous.550

495

Ce qu'avec leurs héros vous avez de pratique

Vous a dû mieux qu'à moi montrer leur politique.

Je ne vous en dis rien: un souci plus pressant,

Et si je l'ose dire, assez embarrassant,

Où même ainsi que vous la pitié m'intéresse,555

Vous doit inquiéter touchant votre promesse:

Dérober Sophonisbe au pouvoir des Romains,

C'est un pénible ouvrage, et digne de vos mains;

Vous devez y penser.

MASSINISSE.

Un peu trop téméraire,

Peut-être ai-je promis plus que je ne puis faire.560

Les pleurs de Sophonisbe ont surpris ma raison [662].

L'opprobre du triomphe est pour elle un poison;

Et j'ai cru que le ciel l'avoit assez punie,

Sans la livrer moi-même à tant d'ignominie.

Madame, il est bien dur de voir déshonorer565

L'autel où tant de fois on s'est plu d'adorer,

Et l'âme ouverte aux biens que le ciel lui renvoie

Ne peut rien refuser dans ce comble de joie.

Mais quoi que ma promesse ait de difficultés,

L'effet en est aisé, si vous y consentez.570

ÉRYXE.

Si j'y consens! bien plus, Seigneur, je vous en prie.

Voyez s'il faut agir de force ou d'industrie;

Et concertez ensemble en toute liberté

Ce que dans votre esprit vous avez projeté.

Elle vous cherche exprès.

496

SCÈNE III.

MASSINISSE, ÉRYXE, SOPHONISBE, BARCÉE, HERMINIE, MÉZÉTULLE [663].

ÉRYXE.

Tout a changé de face,575

Madame, et les destins vous ont mise en ma place.

Vous me deviez servir malgré tout mon courroux,

Et je fais à présent même chose pour vous:

Je vous l'avois promis, et je vous tiens parole.

SOPHONISBE.

Je vous suis obligée; et ce qui m'en console,580

C'est que, tout peut changer une seconde fois;

Et je vous rendrai lors tout ce que je vous dois.

ÉRYXE.

Si le ciel jusque-là vous en laisse incapable,

Vous pourrez quelque temps être ma redevable,

Non tant d'avoir parlé, d'avoir prié pour vous,585

Comme de vous céder un entretien si doux.

Voyez si c'est vous rendre un fort méchant office

Que vous abandonner le prince Massinisse.

SOPHONISBE.

Ce n'est pas mon dessein de vous le dérober.

ÉRYXE.

Peut-être en ce dessein pourriez-vous succomber;

Mais, Seigneur, quel qu'il soit, je n'y mets point d'obstacles

Un héros, comme un dieu, peut faire des miracles;

Et s'il faut mon aveu pour en venir à bout,

497

Soyez sûr de nouveau que je consens à tout.

Adieu.

SCÈNE IV [664].

MASSINISSE, SOPHONISBE, HERMINIE, MÉZÉTULLE.

SOPHONISBE.

Pardonnez-vous à cette inquiétude595

Que fait de mon destin la triste incertitude,

Seigneur? et cet espoir que vous m'avez donné

Vous fera-t-il aimer d'en être importuné?

Je suis Carthaginoise, et d'un sang que vous-même

N'avez que trop jugé digne du diadème:600

Jugez par là l'excès de ma confusion

A me voir attachée au char de Scipion;

Et si ce qu'entre nous on vit d'intelligence

Ne vous convaincra point d'une indigne vengeance,

Si vous écoutez plus de vieux ressentiments605

Que le sacré respect de vos derniers serments.

Je fus ambitieuse, inconstante et parjure [665]:

Plus votre amour fut grand, plus grande en est l'injure:

Mais plus il a paru, plus il vous fait de lois

Pour défendre l'honneur de votre premier choix;610

Et plus l'injure est grande, et d'autant mieux éclate

La générosité de servir une ingrate

Que votre bras lui-même a mise hors d'état

D'en pouvoir dignement reconnoître l'éclat.

MASSINISSE.

Ah! si vous m'en devez quelque reconnoissance,615

Cessez de vous en faire une fausse impuissance:

498

De quelque dur revers que vous sentiez les coups,

Vous pouvez plus pour moi que je ne puis pour vous.

Je dis plus: je ne puis pour vous aucune chose,

A moins qu'à m'y servir ce revers vous dispose.620

J'ai promis, mais sans vous j'aurai promis en vain;

J'ai juré, mais l'effet dépend de votre main;

Autre qu'elle en ces lieux ne peut briser vos chaînes:

En un mot le triomphe est un supplice aux reines;

La femme du vaincu ne le peut éviter,625

Mais celle du vainqueur n'a rien à redouter.

De l'une il est aisé que vous deveniez l'autre;

Votre main par mon sort peut relever le vôtre;

Mais vous n'avez qu'une heure, ou plutôt qu'un moment,

Pour résoudre votre âme à ce grand changement.630

Demain Lélius entre, et je ne suis plus [666] maître;

Et quelque amour en moi que vous voyiez renaître,

Quelques charmes en vous qui puissent me ravir,

Je ne puis que vous plaindre, et non pas vous servir.

C'est vous parler sans doute avec trop de franchise;635

Mais le péril....

SOPHONISBE.

De grâce, excusez ma surprise.

Syphax encor vivant, voulez-vous qu'aujourd'hui....

MASSINISSE.

Vous me fûtes promise auparavant qu'à lui;

Et cette foi donnée et reçue à Carthage,

Quand vous voudrez m'aimer, d'avec lui vous dégage.640

Si de votre personne il s'est vu possesseur,

Il en fut moins l'époux que l'heureux ravisseur;

Et sa captivité qui rompt cet hyménée [667]

Laisse votre main libre et la sienne enchaînée.

499

Rendez-vous à vous-même; et s'il vous peut venir645

De notre amour passé quelque doux souvenir,

Si ce doux souvenir peut avoir quelque force....

SOPHONISBE.

Quoi? vous pourriez m'aimer après un tel divorce,

Seigneur, et recevoir de ma légèreté

Ce que vous déroba tant d'infidélité?650

MASSINISSE.

N'attendez point, Madame, ici que je vous die

Que je ne vous impute aucune perfidie;

Que mon peu de mérite et mon trop de malheur

Ont seuls forcé Carthage à forcer votre cœur;

Que votre changement n'éteignit point ma flamme,655

Qu'il ne vous ôta point l'empire de mon âme;

Et que si j'ai porté la guerre en vos États,

Vous étiez la conquête où prétendoit mon bras.

Quand le temps est trop cher pour le perdre en paroles,

Toutes ces vérités sont des discours frivoles:660

Il faut ménager mieux ce moment de pouvoir.

Demain Lélius entre; il le peut dès ce soir:

Avant son arrivée assurez votre empire.

Je vous aime, Madame, et c'est assez vous dire.

Je n'examine point quels sentiments pour moi665

Me rendront les effets d'une première foi:

Que votre ambition, que votre amour choisisse;

L'opprobre est d'un côté, de l'autre Massinisse.

Il faut aller à Rome ou me donner la main:

Ce grand choix ne se peut différer à demain,670

Le péril presse autant que mon impatience;

Et quoi que mes succès m'offrent de confiance,

Avec tout mon amour, je ne puis rien pour vous,

500

Si demain Rome en moi ne trouve votre époux [668].

SOPHONISBE.

Il faut donc qu'à mon tour je parle avec franchise,675

Puisqu'un péril si grand ne veut point de remise.

L'hymen que vous m'offrez peut rallumer mes feux,

Et pour briser mes fers rompre tous autres nœuds;

Mais avant qu'il vous rende à votre prisonnière,

Je veux que vous voyiez [669] son âme toute entière,680

Et ne puissiez un jour vous plaindre avec sujet

De n'avoir pas bien vu ce que vous aurez fait.

Quand j'épousai Syphax, je n'y fus point forcée:

De quelques traits pour vous que l'amour m'eût blessée,

Je vous quittai sans peine, et tous mes vœux trahis685

Cédèrent avec joie au bien de mon pays.

En un mot, j'ai reçu du ciel pour mon partage

L'aversion de Rome et l'amour de Carthage.

Vous aimez Lélius, vous aimez Scipion,

Vous avez lieu d'aimer toute leur nation;690

Aimez-la, j'y consens, mais laissez-moi ma haine [670].

Tant que vous serez roi, souffrez que je sois reine,

Avec la liberté d'aimer et de haïr,

Et sans nécessité de craindre ou d'obéir.

Voilà quelle je suis, et quelle je veux être.695

J'accepte votre hymen, mais pour vivre sans maître,

Et ne quitterois point l'époux que j'avois pris,

Si Rome se pouvoit éviter qu'à ce prix.

501

A ces conditions me voulez-vous pour femme?

MASSINISSE.

A ces conditions prenez toute mon âme;700

Et s'il vous faut encor quelques nouveaux serments....

SOPHONISBE.

Ne perdez point, Seigneur, ces précieux moments;

Et puisque sans contrainte il m'est permis de vivre,

Faites tout préparer; je m'apprête à vous suivre.

MASSINISSE.

J'y vais; mais de nouveau gardez que Lélius....705

SOPHONISBE.

Cessez de vous gêner par des soins superflus;

J'en connois l'importance, et vous rejoins au temple.

SCÈNE V.

SOPHONISBE, HERMINIE.

SOPHONISBE.

Tu vois, mon bonheur passe et l'espoir et l'exemple;

Et c'est, pour peu qu'on aime, une extrême douceur

De pouvoir accorder sa gloire avec son cœur;710

Mais c'en est une ici bien autre, et sans égale,

D'enlever, et sitôt, ce prince à ma rivale,

De lui faire tomber le triomphe des mains [671],

Et prendre sa conquête aux yeux de ses Romains.

Peut-être avec le temps j'en aurai l'avantage715

De l'arracher à Rome, et le rendre à Carthage;

Je m'en réponds déjà sur le don de sa foi:

Il est à mon pays puisqu'il est tout à moi.

A ce nouvel hymen c'est ce qui me convie,

Non l'amour, non la peur de me voir asservie:720

502

L'esclavage aux grands cœurs n'est point à redouter;

Alors qu'on sait mourir, on sait tout éviter;

Mais comme enfin la vie est bonne à quelque chose,

Ma patrie elle-même à ce trépas s'oppose,

Et m'en désavoueroit, si j'osois me ravir725

Les moyens que l'amour m'offre de la servir.

Le bonheur surprenant de cette préférence

M'en donne une assez juste et flatteuse espérance.

Que ne pourrai-je point si, dès qu'il m'a pu voir,

Mes yeux d'une autre reine ont détruit le pouvoir!730

Tu l'as vu comme moi, qu'aucun retour vers elle

N'a montré qu'avec peine il lui fût infidèle:

Il ne l'a point nommée, et pas même un soupir

N'en a fait soupçonner le moindre souvenir.

HERMINIE.

Ce sont grandes douceurs que le ciel vous renvoie;735

Mais il manque le comble à cet excès de joie,

Dont vous vous sentiriez encor bien mieux saisir,

Si vous voyiez qu'Éryxe en eût du déplaisir.

Elle est indifférente, ou plutôt insensible:

A vous servir contre elle elle fait son possible,740

Quand vous prenez plaisir à troubler son discours,

Elle en prend à laisser au vôtre un libre cours;

Et ce héros enfin que votre soin obsède

Semble ne vous offrir que ce qu'elle vous cède.

Je voudrois qu'elle vît un peu plus son malheur,745

Qu'elle en fît hautement éclater la douleur;

Que l'espoir inquiet de se voir son épouse

Jetât un plein désordre en son âme jalouse;

Que son amour pour lui fût sans bonté pour vous.

SOPHONISBE.

Que tu te connois mal en sentiments jaloux!750

Alors qu'on l'est si peu qu'on ne pense pas l'être,

On n'y réfléchit point, on laisse tout paroître;

503

Mais quand on l'est assez pour s'en apercevoir,

On met tout son possible à n'en laisser rien voir.

Éryxe, qui connoît et qui hait sa foiblesse,755

La renferme au dedans, et s'en rend la maîtresse;

Mais cette indifférence où tant d'orgueil se joint

Ne part que d'un dépit jaloux au dernier point;

Et sa fausse bonté se trahit elle-même

Par l'effort qu'elle fait à se montrer extrême:760

Elle est étudiée, et ne l'est pas assez

Pour échapper entière aux yeux intéressés.

Allons, sans perdre temps, l'empêcher de nous nuire,

Et prévenir l'effet qu'elle pourroit produire.

FIN DU SECOND ACTE.

504

ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

MASSINISSE, MÉZÉTULLE.

MÉZÉTULLE.

Oui, Seigneur, j'ai donné vos ordres à la porte,765

Que jusques à demain aucun n'entre, ne sorte [672],

A moins que Lélius vous dépêche quelqu'un.

Au reste, votre hymen fait le bonheur commun:

Cette illustre conquête est une autre victoire,

Que prennent les vainqueurs pour un surcroît de gloire,

Et qui fait aux vaincus bannir tout leur effroi,

Voyant régner leur reine avec leur nouveau roi.

Cette union à tous promet des biens solides,

Et réunit sous vous tous les cœurs des Numides.

MASSINISSE.

Mais Éryxe...?

MÉZÉTULLE.

J'ai mis des gens à l'observer,775

Et suis allé moi-même après eux la trouver,

De peur qu'un contre-temps de jalouse colère

Allât jusqu'aux autels en troubler le mystère.

D'abord qu'elle a tout su, son visage étonné

Aux troubles du dedans sans doute a trop donné:780

Du moins à ce grand coup elle a paru surprise;

Mais un moment après, entièrement remise,

505

Elle a voulu sourire, et m'a dit froidement:

«Le Roi n'use pas mal de mon consentement;

Allez, et dites-lui que pour reconnoissance....»785

Mais, Seigneur, devers vous elle-même s'avance,

Et vous expliquera mieux que je n'aurois fait

Ce qu'elle ne m'a pas expliqué tout à fait.

MASSINISSE.

Cependant cours au temple, et presse un peu la Reine

D'y terminer des vœux dont la longueur me gêne;790

Et dis-lui que c'est trop importuner les Dieux,

En un temps où sa vue est si chère à mes yeux.

SCÈNE II.

MASSINISSE, ÉRYXE, BARCÉE.

ÉRYXE.

Comme avec vous, Seigneur, je ne sus jamais feindre,

Souffrez pour un moment que j'ose ici m'en plaindre [673],

Non d'un amour éteint, ni d'un espoir déçu,795

L'un fut mal allumé, l'autre fut mal conçu;

Mais d'avoir cru mon âme et si foible et si basse,

Qu'elle pût m'imputer votre hymen à disgrâce,

Et d'avoir envié cette joie à mes yeux

D'en être les témoins, aussi bien que les Dieux.800

Ce plein aveu promis avec tant de franchise

Me préparoit assez à voir tout sans surprise;

Et sûr que vous étiez de mon consentement,

Vous me deviez ma part en cet heureux moment.

J'aurois un peu plus tôt été désabusée;805

Et près du précipice où j'étois exposée,

506

Il m'eût été, Seigneur, et m'est encor bien doux

D'avoir pu vous connoître avant que d'être à vous.

Aussi n'attendez point de reproche ou d'injure:

Je ne vous nommerai ni lâche, ni parjure.810

Quel outrage m'a fait votre manque de foi,

De me voler un cœur qui n'étoit pas à moi [674]?

J'en connois le haut prix, j'en vois tout le mérite;

Mais jamais un tel vol n'aura rien qui m'irrite,

Et vous vivrez sans trouble en vos contentements,815

S'ils n'ont à redouter que mes ressentiments.

MASSINISSE.

J'avois assez prévu qu'il vous seroit facile

De garder dans ma perte un esprit si tranquille:

Le peu d'ardeur pour moi que vos desirs ont eu

Doit s'accorder sans peine avec cette vertu.820

Vous avez feint d'aimer, et permis l'espérance;

Mais cet amour traînant n'avoit que l'apparence;

Et quand par votre hymen vous pouviez m'acquérir,

Vous m'avez renvoyé pour vaincre ou pour périr.

J'ai vaincu par votre ordre, et vois avec surprise825

Que je n'en ai pour fruit qu'une froide remise,

Et quelque espoir douteux d'obtenir votre choix

Quand nous serons chez vous l'un et l'autre en vrais rois.

Dites-moi donc, Madame, aimiez-vous [675] ma personne

Ou le pompeux éclat d'une double couronne?830

Et lorsque vous prêtiez des forces à mon bras,

Étoit-ce pour unir nos mains ou nos États?

Je vous l'ai déjà dit, que toute ma vaillance

Tient d'un si grand secours sa gloire et sa puissance.

Je saurai m'acquitter de ce qui vous est dû,835

Et je vous rendrai plus que vous n'avez perdu;

507

Mais comme en mon malheur ce favorable office

En vouloit à mon sceptre, et non à Massinisse,

Vous pouvez sans chagrin, dans mes destins meilleurs,

Voir mon sceptre en vos mains, et Massinisse ailleurs.

Prenez ce sceptre aimé pour l'attacher au vôtre;

Ma main tant refusée est bonne pour une autre;

Et son ambition a de quoi s'arrêter

En celui de Syphax [676] qu'elle vient d'emporter.

Si vous m'aviez aimé, vous n'auriez pas eu honte845

D'en montrer une estime et plus haute et plus prompte,

Ni craint de ravaler l'honneur de votre rang

Pour trop considérer le mérite et le sang.

La naissance suffit quand la personne est chère:

Un prince détrôné garde son caractère;850

Mais à vos yeux charmés par de plus forts appas,

Ce n'est point être roi que de ne régner pas.

Vous en vouliez en moi l'effet comme le titre;

Et quand de votre amour la fortune est l'arbitre,

Le mien, au-dessus d'elle et de tous ses revers,855

Reconnoît son objet dans les pleurs, dans les fers.

Après m'être fait roi pour plaire à votre envie,

Aux dépens de mon sang, aux périls de ma vie,

Mon sceptre reconquis me met en liberté

De vous laisser un bien que j'ai trop acheté;860

Et ce seroit trahir les droits du diadème,

Que sur le haut d'un trône être esclave moi-même.

Un roi doit pouvoir tout; et je ne suis pas roi,

S'il ne m'est pas permis [677] de disposer de moi.

ÉRYXE.

Il est beau de trancher du roi comme vous faites;865

Mais n'a-t-on aucun lieu de douter si vous l'êtes?

508

Et n'est-ce point, Seigneur, vous y prendre un peu mal,

Que d'en faire l'épreuve en gendre d'Asdrubal [678]?

Je sais que les Romains vous rendront la couronne,

Vous en avez parole, et leur parole est bonne:870

Ils vous nommeront roi; mais vous devez savoir

Qu'ils sont plus libéraux du nom que du pouvoir;

Et que sous leur appui ce plein droit de tout faire

N'est que pour qui ne veut que ce qui doit leur plaire.

Vous verrez qu'ils auront pour vous trop d'amitié875

Pour vous laisser méprendre au choix d'une moitié.

Ils ont pris trop de part en votre destinée

Pour ne pas l'affranchir d'un pareil hyménée;

Et ne se croiroient pas assez de vos amis,

S'ils n'en désavouoient les Dieux qui l'ont permis.880

MASSINISSE.

Je m'en dédis, Madame; et s'il vous est facile

De garder dans ma perte un cœur vraiment tranquille,

Du moins votre grande âme avec tous ses efforts

N'en conserve pas bien les fastueux dehors.

Lorsque vous étouffez l'injure et la menace,885

Vos illustres froideurs laissent rompre leur glace;

Et cette fermeté de sentiments contraints

S'échappe adroitement du côté des Romains.

Si tant de retenue a pour vous quelque gêne,

Allez jusqu'en leur camp solliciter leur haine;890

Traitez-y mon hymen de lâche et noir forfait;

N'épargnez point les pleurs pour en rompre l'effet;

Nommez-y moi cent fois ingrat, parjure, traître:

J'ai mes raisons pour eux, et je les dois connoître.

ÉRYXE.

Je les connois, Seigneur, sans doute moins que vous,895

Et les connois assez pour craindre leur courroux.

509

Ce grand titre de roi, que seul je considère,

Étend sur moi l'affront qu'en vous ils vont lui faire;

Et rien ici n'échappe à ma tranquillité

Que par les intérêts de notre dignité:900

Dans votre peu de foi c'est tout ce qui me blesse.

Vous allez hautement montrer notre foiblesse,

Dévoiler notre honte, et faire voir à tous

Quels fantômes d'État on fait régner en nous.

Oui, vous allez forcer nos peuples de connoître905

Qu'ils n'ont que le sénat pour véritable maître,

Et que ceux qu'avec pompe ils ont vu couronner

En reçoivent les lois qu'ils semblent leur donner.

C'est là mon déplaisir. Si je n'étois pas reine,

Ce que je perds en vous me feroit peu de peine;910

Mais je ne puis souffrir qu'un si dangereux choix

Détruise en un moment ce peu qui reste aux rois,

Et qu'en un si grand cœur l'impuissance de l'être

Ait ménagé si mal l'honneur de le paroître.

Mais voici cet objet si charmant à vos yeux,915

Dont le cher entretien vous divertira mieux.

SCÈNE III.

MASSINISSE, SOPHONISBE, ÉRYXE, MÉZÉTULLE, HERMINIE, BARCÉE.

ÉRYXE.

Une seconde fois tout a changé de face,

Madame, et c'est à moi de vous quitter la place.

Vous n'aviez pas dessein de me le dérober [679]?

SOPHONISBE.

L'occasion qui plaît souvent fait succomber.920

510

Vous puis-je en cet état rendre quelque service?

ÉRYXE.

L'occasion qui plaît semble toujours propice;

Mais ce qui vous et moi nous doit mettre en souci,

C'est que ni vous ni moi ne commandons ici.

SOPHONISBE.

Si vous y commandiez, je pourrois être à plaindre.925

ÉRYXE.

Peut-être en auriez-vous quelque peu moins à craindre.

Ceux dont avant deux jours nous y prendrons des lois

Regardent d'un autre œil la majesté des rois.

Étant ce que je suis, je redoute un exemple;

Et reine, c'est mon sort en vous que je contemple.930

SOPHONISBE.

Vous avez du crédit, le Roi n'en manque point;

Et si chez les Romains l'un à l'autre se joint....

ÉRYXE.

Votre félicité sera longtemps parfaite,

S'ils la laissent durer autant que je souhaite.

Seigneur, en cet adieu recevez-en ma foi,935

Ou me donnez quelqu'un qui réponde de moi.

La gloire de mon rang, qu'en vous deux je respecte,

Ne sauroit consentir que je vous sois suspecte.

Faites-moi donc justice, et ne m'imputez rien

Si le ciel à mes vœux ne s'accorde pas bien.

SCÈNE IV.

MASSINISSE, SOPHONISBE, MÉZÉTULLE, HERMINIE.

MASSINISSE.

Comme elle voit ma perte aisément réparable,

Sa jalousie est foible, et son dépit traitable.

511

Aucun ressentiment n'éclate en ses discours.

SOPHONISBE.

Non; mais le fond du cœur n'éclate pas toujours.

Qui n'est point irritée, ayant trop de quoi l'être,945

L'est souvent d'autant plus qu'on le voit moins paroître,

Et cachant son dessein pour le mieux assurer,

Cherche à prendre ce temps qu'on perd à murmurer.

Ce grand calme prépare un dangereux orage.

Prévenez les effets de sa secrète rage;950

Prévenez de Syphax l'emportement jaloux,

Avant qu'il ait aigri vos Romains contre vous;

Et portez dans leur camp la première nouvelle

De ce que vient de faire un amour si fidèle.

Vous n'y hasardez rien, s'ils respectent en vous,955

Comme nous l'espérons, le nom de mon époux;

Mais je m'attirerois la dernière infamie,

S'ils brisoient malgré vous le saint nœud qui nous lie,

Et qu'ils pussent noircir de quelque indignité

Mon trop de confiance en votre autorité.960

Si dès qu'ils paroîtront, vous n'êtes plus le maître,

C'est d'eux qu'il faut savoir ce que je vous puis être;

Et puisque Lélius doit entrer dès demain....

MASSINISSE.

Ah! je n'ai pas reçu le cœur avec la main.

Si votre amour....

SOPHONISBE.

Seigneur, je parle avec franchise.965

Vous m'avez épousée, et je vous suis acquise:

Voyons si vous pourrez me garder plus d'un jour.

Je me rends au pouvoir, et non pas à l'amour;

Et de quelque façon qu'à présent je vous nomme,

Je ne suis point à vous, s'il faut aller à Rome.970

MASSINISSE.

A qui donc? à Syphax, Madame?

512

SOPHONISBE.

D'aujourd'hui,

Puisqu'il porte des fers, je ne suis plus à lui.

En dépit des Romains on voit que je vous aime;

Mais jusqu'à leur aveu je suis toute à moi-même [680];

Et pour obtenir plus que mon cœur et ma foi,975

Il faut m'obtenir d'eux aussi bien que de moi.

Le nom d'époux suffit pour me tenir parole,

Pour me faire éviter l'aspect du Capitole.

N'exigez rien de plus; perdez quelques moments

Pour mettre en sûreté l'effet de vos serments;980

Afin que vos lauriers me sauvent du tonnerre,

Allez aux dieux du ciel joindre ceux de la terre.

Mais que nous veut Syphax que ce Romain conduit?

SCÈNE V.

SYPHAX, MASSINISSE, SOPHONISBE, LÉPIDE, HERMINIE, MÉZÉTULLE, GARDES.

LÉPIDE.

Touché de cet excès du malheur qui le suit,

Madame, par pitié Lélius vous l'envoie,985

Et donne à ses douleurs ce mélange de joie

Avant qu'on le conduise au camp de Scipion [681].

MASSINISSE.

J'aurai pour ses malheurs même compassion.

Adieu: cet entretien ne veut point ma présence;

J'en attendrai l'issue avec impatience;990

Et j'ose en espérer quelques plus douces lois

Quand vous aurez [682] mieux vu le destin des deux rois.

513

SOPHONISBE.

Je sais ce que je suis et ce que je dois faire,

Et prends pour seul objet ma gloire à satisfaire.

SCÈNE VI.

SYPHAX, SOPHONISBE, LÉPIDE, HERMINIE, GARDES.

SYPHAX.

Madame, à cet excès de générosité,995

Je n'ai presque plus d'yeux pour ma captivité;

Et malgré de mon sort la disgrâce éclatante,

Je suis encore heureux quand je vous vois constante.

Un rival triomphant veut place en votre cœur,

Et vous osez pour moi dédaigner ce vainqueur!1000

Vous préférez mes fers à toute sa victoire,

Et savez hautement soutenir votre gloire!

Je ne vous dirai point aussi que vos conseils

M'ont fait choir de ce rang si cher à nos pareils,

Ni que pour les Romains votre haine implacable1005

A rendu ma déroute à jamais déplorable:

Puisqu'en vain Massinisse attaque votre foi,

Je règne dans votre âme, et c'est assez pour moi.

SOPHONISBE.

Qui vous dit qu'à ses yeux vous y régniez encore?

Que pour vous je dédaigne un vainqueur qui m'adore?

Et quelle indigne loi m'y pourroit obliger,

Lorsque vous m'apportez des fers à partager?

SYPHAX.

Ce soin de votre gloire, et de lui satisfaire....

SOPHONISBE.

Quand vous l'entendrez bien, vous dira le contraire [683].

514

Ma gloire est d'éviter les fers que vous portez,1015

D'éviter le triomphe où vous vous soumettez:

Ma naissance ne voit que cette honte à craindre.

Enfin détrompez-vous, il siéroit mal de feindre:

Je suis à Massinisse, et le peuple en ces lieux

Vient de voir notre hymen à la face des Dieux;1020

Nous sortons de leur temple.

SYPHAX.

Ah! que m'osez-vous dire?

SOPHONISBE.

Que Rome sur mes jours n'aura jamais d'empire.

J'ai su m'en affranchir par une autre union;

Et vous suivrez sans moi le char de Scipion.

SYPHAX.

Le croirai-je, grands Dieux! et le voudra-t-on croire,

Alors que l'avenir en apprendra l'histoire?

Sophonisbe servie avec tant de respect,

Elle que j'adorai dès le premier aspect,

Qui s'est vue à toute heure et partout obéie,

Insulte lâchement à ma gloire trahie,1030

Met le comble à mes maux par sa déloyauté,

Et d'un crime si noir fait encor vanité!

SOPHONISBE.

Le crime n'est pas grand d'avoir l'âme assez haute

Pour conserver un rang que le destin vous ôte:

Ce n'est point un honneur qui rebute en deux jours;

Et qui règne un moment aime à régner toujours:

Mais si l'essai du trône en fait durer l'envie

Dans l'âme la plus haute à l'égal de la vie,

Un roi né pour la gloire, et digne de son sort,

A la honte des fers sait préférer la mort;1040

Et vous m'aviez promis en partant....

515

SYPHAX.

Ah! Madame,

Qu'une telle promesse étoit douce à votre âme!

Ma mort faisoit dès lors vos plus ardents souhaits [684].

SOPHONISBE.

Non; mais je vous tiens mieux ce que je vous promets:

Je vis encore en reine, et je mourrai de même.1045

SYPHAX.

Dites que votre foi tient toute au diadème,

Que les plus saintes lois ne peuvent rien sur vous.

SOPHONISBE.

Ne m'attachez point tant au destin d'un époux,

Seigneur; les lois de Rome et celles de Carthage

Vous diront que l'hymen se rompt par l'esclavage [685],1050

Que vos chaînes du nôtre ont brisé le lien,

Et qu'étant dans les fers, vous ne m'êtes plus rien.

Ainsi par les lois même en mon pouvoir remise,

Je me donne au monarque à qui je fus promise,

Et m'acquitte envers lui d'une première foi1055

Qu'il reçut avant vous de mon père et de moi.

Ainsi mon changement n'a point de perfidie:

J'étois et suis encore au roi de Numidie,

Et laisse à votre sort son flux et son reflux [686],

Pour régner malgré lui quand vous ne régnez plus.1060

SYPHAX.

Ah! s'il est quelques lois qui souffrent qu'on étale

Cet illustre mépris de la foi conjugale,

Cette hauteur, Madame, a d'étranges effets,

Après m'avoir forcé de refuser la paix.

516

Me les [687] promettiez-vous, alors qu'à ma défaite1065

Vous montriez dans Cyrthe une sûre retraite,

Et qu'outre le secours de votre général

Vous me vantiez celui d'Hannon et d'Annibal [688]?

Pour vous avoir trop crue, hélas! et trop aimée,

Je me vois sans États, je me vois sans armée;1070

Et par l'indignité d'un soudain changement,

La cause de ma chute en fait l'accablement.

SOPHONISBE.

Puisque je vous montrois dans Cyrthe une retraite,

Vous deviez vous y rendre après votre défaite:

S'il eût fallu périr sous un fameux débris,1075

Je l'eusse appris de vous, ou je vous l'eusse appris,

Moi qui, sans m'ébranler du sort de deux batailles [689],

Venois de m'enfermer exprès dans ces murailles,

Prête à souffrir un siége, et soutenir pour vous

Quoi que du ciel injuste eût osé le courroux.1080

Pour mettre en sûreté quelques restes de vie,

Vous avez du triomphe accepté l'infamie;

Et ce peuple déçu qui vous tendoit les mains

N'a revu dans son roi qu'un captif des Romains.

Vos fers, en leur faveur plus forts que leurs cohortes,

Ont abattu les cœurs [690], ont fait ouvrir les portes,

Et réduit votre femme à la nécessité

De chercher tous moyens d'en fuir l'indignité,

517

Quand vos sujets ont cru que sans devenir traîtres

Ils pouvoient après vous se livrer à vos maîtres.1090

Votre exemple est ma loi, vous vivez et je vi;

Et si vous fussiez mort, je vous aurois suivi.

Mais si je vis encor, ce n'est pas pour vous suivre:

Je vis pour vous punir de trop aimer à vivre;

Je vis peut-être encor pour quelque autre raison1095

Qui se justifiera dans une autre saison.

Un Romain nous écoute; et quoi qu'on veuille en croire,

Quand il en sera temps je mourrai pour ma gloire.

Cependant, bien qu'un autre ait le titre d'époux,

Sauvez-moi des Romains, je suis encore à vous;1100

Et je croirai régner malgré votre esclavage,

Si vous pouvez m'ouvrir les chemins de Carthage.

Obtenez de vos dieux ce miracle pour moi,

Et je romps avec lui pour vous rendre ma foi.

Je l'aimai; mais ce feu, dont je fus la maîtresse,1105

Ne met point dans mon cœur de honteuse tendresse:

Toute ma passion est pour ma liberté [691]

Et toute mon horreur pour la captivité.

Seigneur, après cela je n'ai rien à vous dire:

Par ce nouvel hymen vous voyez où j'aspire;1110

Vous savez les moyens d'en rompre le lien:

Réglez-vous là-dessus, sans vous plaindre de rien.

518

SCÈNE VII.

SYPHAX, LÉPIDE, GARDES.

SYPHAX.

A-t-on vu sous le ciel plus infâme injustice?

Ma déroute la jette au lit de Massinisse;

Et pour justifier ses lâches trahisons,1115

Les maux qu'elle a causés lui servent de raisons!

LÉPIDE.

Si c'est avec chagrin que vous souffrez sa perte,

Seigneur, quelque espérance encor vous est offerte:

Si je l'ai bien compris, cet hymen imparfait

N'est encor qu'en parole, et n'a point eu d'effet;1120

Et comme nos Romains le verront avec peine,

Ils pourront mal répondre aux souhaits de la Reine.

Je vais m'assurer d'elle, et vous dirai de plus

Que j'en viens d'envoyer avis à Lélius:

J'en attends nouvel ordre, et dans peu je l'espère.1125

SYPHAX.

Quoi? prendre tant de soin d'adoucir ma misère!

Lépide, il n'appartient qu'à de vrais généreux

D'avoir cette pitié des princes malheureux;

Autres que les Romains n'en chercheroient la gloire.

LÉPIDE.

Lélius fera voir ce qu'il vous en faut croire.1130

Vous autres, attendant quel est son sentiment,

Allez garder le Roi dans cet appartement.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

519

ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

SYPHAX, LÉPIDE.

LÉPIDE.

Lélius est dans Cyrthe, et s'en est rendu maître:

Bientôt dans ce palais vous le verrez paroître;

Et si vous espérez que parmi vos malheurs1135

Sa présence ait de quoi soulager vos douleurs,

Vous n'avez avec moi qu'à l'attendre au passage.

SYPHAX.

Lépide, que dit-il touchant ce mariage?

En rompra-t-il les nœuds? en sera-t-il d'accord?

Fera-t-il mon rival arbitre de mon sort?1140

LÉPIDE.

Je ne vous réponds point que sur cette matière

Il veuille vous ouvrir son âme toute entière;

Mais vous pouvez juger que puisqu'il vient ici,

Cet hymen comme à vous lui donne du souci.

Sachez-le de lui-même: il entre, et vous regarde.1145

520

SCÈNE II.

LÉLIUS, SYPHAX, LÉPIDE.

LÉLIUS.

Détachez-lui ces fers [692], il suffit qu'on le garde.

Prince, je vous ai vu tantôt comme ennemi,

Et vous vois maintenant comme ancien [693] ami [694].

Le fameux Scipion, de qui vous fûtes l'hôte,

Ne s'offensera point des fers que je vous ôte,1150

Et feroit encor plus, s'il nous étoit permis

De vous remettre au rang de nos plus chers amis.

SYPHAX.

Ah! ne rejetez point dans ma triste mémoire

Le cuisant souvenir de l'excès de ma gloire;

Et ne reprochez point à mon cœur désolé,1155

A force de bontés, ce qu'il a violé.

Je fus l'ami de Rome, et de ce grand courage

Qu'opposent nos destins aux destins de Carthage:

Toutes deux, et ce fut le plus beau de mes jours,

Par leurs plus grands héros briguèrent mon secours [695].

521

J'eus des yeux assez bons pour remplir votre attente;

Mais que sert un bon choix dans une âme inconstante?

Et que peuvent les droits de l'hospitalité

Sur un cœur si facile à l'infidélité?

J'en suis assez puni par un revers si rude,1165

Seigneur, sans m'accabler de mon ingratitude.

Il suffit des malheurs qu'on voit fondre sur moi,

Sans me convaincre encor d'avoir manqué de foi,

Et me faire avouer que le sort qui m'opprime,

Pour cruel qu'il me soit, rend justice à mon crime [696].1170

LÉLIUS.

Je ne vous parle aussi qu'avec cette pitié

Que nous laisse pour vous un reste d'amitié:

Elle n'est pas éteinte, et toutes vos défaites

Ont rempli nos succès d'amertumes secrètes.

Nous ne saurions voir même aujourd'hui qu'à regret

Ce gouffre de [697] malheurs que vous vous êtes fait.

Le ciel m'en est témoin, et vos propres murailles,

Qui nous voyoient enflés du gain de deux batailles,

Ont vu cette amitié porter tous nos souhaits

A regagner la vôtre, et vous rendre la paix.1180

Par quel motif de haine obstinée à vous nuire

Nous avez-vous forcés vous-même à vous détruire?

Quel astre, de votre heur et du nôtre jaloux,

Vous a précipité jusqu'à rompre avec nous [698]?

SYPHAX.

Pourrez-vous pardonner, Seigneur, à ma vieillesse,1185

522

Si je vous fais l'aveu de toute sa foiblesse?

Lorsque je vous aimai, j'étois maître de moi;

Et tant que je le fus, je vous gardai ma foi;

Mais dès que Sophonisbe avec son hyménée

S'empara de mon âme et de ma destinée,1190

Je suivis de ses yeux le pouvoir absolu,

Et n'ai voulu depuis que ce qu'elle a voulu.

Que c'est un imbécile et sévère esclavage

Que celui d'un époux sur le penchant de l'âge,

Quand sous un front ridé qu'on a droit de haïr1195

Il croit se faire aimer à force d'obéir!

De ce mourant amour les ardeurs ramassées

Jettent un feu plus vif dans nos veines glacées,

Et pensent racheter l'horreur des cheveux gris

Par le présent d'un cœur au dernier point soumis.1200

Sophonisbe par là devint ma souveraine,

Régla mes amitiés, disposa de ma haine,

M'anima de sa rage, et versa dans mon sein

De toutes ses fureurs l'implacable dessein.

Sous ces dehors charmants qui paroient son visage,1205

C'étoit une Alecton [699] que déchaînoit Carthage:

Elle avoit tout mon cœur, Carthage tout le sien;

Hors de ses intérêts, elle n'écoutoit rien;

Et malgré cette paix que vous m'avez offerte,

Elle a voulu pour eux me livrer à ma perte.1210

Vous voyez son ouvrage [700] en ma captivité,

Voyez-en un plus rare en sa déloyauté.

Vous trouverez, Seigneur, cette même furie

Qui seule m'a perdu pour l'avoir trop chérie;

Vous la trouverez, dis-je, au lit d'un autre roi,1215

Qu'elle saura séduire et perdre comme moi.

523

Si vous ne le savez, c'est votre Massinisse,

Qui croit par cet hymen se bien faire justice,

Et que l'infâme vol d'une telle moitié

Le venge pleinement de notre inimitié;1220

Mais pour peu de pouvoir qu'elle ait sur son courage,

Ce vainqueur avec elle épousera Carthage;

L'air qu'un si cher objet se plaît à respirer

A des charmes trop forts pour n'y pas attirer:

Dans ce dernier malheur, c'est ce qui me console.1225

Je lui cède avec joie un poison qu'il me vole [701],

Et ne vois point de don si propre à m'acquitter

De tout ce que ma haine ose lui souhaiter [702].

LÉLIUS.

Je connois Massinisse, et ne vois rien à craindre

D'un amour que lui-même il prendra soin d'éteindre:

Il en sait l'importance; et quoi qu'il ait osé,

Si l'hymen fut trop prompt, le divorce est aisé.

Sophonisbe envers vous l'ayant mis en usage,

Le recevra de lui sans changer de visage,

Et ne se promet pas de ce nouvel époux1235

Plus d'amour ou de foi qu'elle n'en eut pour vous.

Vous, puisque cet hymen satisfait votre haine,

De ce qui le suivra ne soyez point en peine,

Et sans en augurer pour nous ni bien ni mal,

Attendez sans souci la perte d'un rival,1240

Et laissez-nous celui de voir quel avantage

Pourroit avec le temps en recevoir Carthage.

SYPHAX.

Seigneur, s'il est permis de parler aux vaincus,

524

Souffrez encore un mot, et je ne parle plus.

Massinisse de soi pourroit fort peu de chose:1245

Il n'a qu'un camp volant dont le hasard dispose;

Mais joint à vos Romains, joint aux Carthaginois,

Il met dans la balance un redoutable poids,

Et par ma chute enfin sa fortune enhardie

Va traîner après lui toute la Numidie.1250

Je le hais fortement, mais non pas à l'égal

Des murs que ma perfide eut pour séjour natal.

Le déplaisir de voir que ma ruine en vienne,

Craint qu'ils ne durent trop, s'il faut qu'il les soutienne.

Puisse-t-il, ce rival, périr, dès aujourd'hui!1255

Mais puissé-je les voir trébucher avant lui!

Prévenez donc, Seigneur, l'appui qu'on leur prépare;

Vengez-moi de Carthage avant qu'il se déclare;

Pressez en ma faveur votre propre courroux,

Et gardez jusque-là Massinisse pour vous.1260

Je n'ai plus rien à dire, et vous en laisse faire.

LÉLIUS.

Nous saurons profiter d'un avis salutaire [703].

Allez m'attendre au camp: je vous suivrai de près.

Je dois ici l'oreille à d'autres intérêts;

Et ceux de Massinisse....

SYPHAX.

Il osera vous dire....1265

LÉLIUS.

Ce que vous m'avez dit, Seigneur, vous doit suffire.

Encore un coup, allez, sans vous inquiéter;

Ce n'est pas devant vous que je dois l'écouter.

525

SCÈNE III.

LÉLIUS, MASSINISSE, MÉZÉTULLE.

MASSINISSE.

L'avez-vous commandé, Seigneur, qu'en ma présence

Vos tribuns vers la Reine usent de violence [704]?1270

LÉLIUS.

Leur ordre est d'emmener au camp les prisonniers;

Et comme elle et Syphax s'en trouvent les premiers,

Ils ont suivi cet ordre en commençant par elle.

Mais par quel intérêt prenez-vous sa querelle [705]?

MASSINISSE.

Syphax vous l'aura dit, puisqu'il sort d'avec vous.1275

Seigneur, elle a reçu son véritable époux;

Et j'ai repris sa foi par force violée

Sur un usurpateur qui me l'avoit volée.

Son père et son amour m'en avoient fait le don.

526

LÉLIUS.

Ce don pour tout effet n'eut qu'un lâche abandon.1280

Dès que Syphax parut, cet amour sans puissance....

MASSINISSE.

J'étois lors en Espagne, et durant mon absence

Carthage la força d'accepter ce parti [706];

Mais à présent Carthage en a le démenti.

En reprenant mon bien j'ai détruit son ouvrage,1285

Et vous fais dès ici triompher de Carthage.

LÉLIUS.

Commencer avant nous un triomphe si haut,

Seigneur, c'est la braver un peu plus qu'il ne faut,

Et mettre entre elle et Rome une étrange balance,

Que de confondre ainsi l'une et l'autre alliance,1290

Notre ami tout ensemble et gendre d'Asdrubal.

Croyez-moi, ces deux noms s'accordent assez mal;

Et quelque grand dessein que puisse être le vôtre,

Vous ne pourrez longtemps conserver l'un et l'autre.

Ne vous figurez point qu'une telle moitié1295

Soit jamais compatible avec notre amitié,

Ni que nous attendions que le même artifice

Qui nous ôta Syphax nous vole Massinisse.

Nous aimons nos amis, et même en dépit d'eux

Nous savons les tirer de ces pas dangereux.1300

Ne nous [707] forcez à rien qui vous puisse déplaire.

MASSINISSE.

Ne m'ordonnez donc rien que je ne puisse faire;

Et montrez cette ardeur de servir vos amis,

A tenir hautement ce qu'on leur a promis.

Du consul et de vous j'ai la parole expresse;1305

Et ce grand jour a fait que tout obstacle cesse.

527

Tout ce qui m'appartint [708] me doit être rendu.

LÉLIUS.

Et par où cet espoir vous est-il défendu?

MASSINISSE.

Quel ridicule espoir en garderoit mon âme,

Si votre dureté me refuse ma femme?1310

Est-il rien plus à moi, rien moins à balancer?

Et du reste par là que me faut-il penser [709]?

Puis-je faire aucun fond sur la foi qu'on me donne,

Et traité comme esclave, attendre ma couronne?

LÉLIUS.

Nous en avons ici les ordres du sénat,1315

Et même de Syphax il y joint tout l'État;

Mais nous n'en avons point touchant cette captive:

Syphax est son époux, il faut qu'elle le suive.

MASSINISSE.

Syphax est son époux! et que suis-je, Seigneur?

LÉLIUS.

Consultez la raison plutôt que votre cœur;1320

Et voyant mon devoir, souffrez que je le fasse.

MASSINISSE.

Chargez, chargez-moi donc de vos fers en sa place:

528

Au lieu d'un conquérant par vos mains couronné,

Traînez à votre Rome un vainqueur enchaîné.

Je suis à Sophonisbe, et mon amour fidèle1325

Dédaigne et diadème et liberté sans elle;

Je ne veux ni régner, ni vivre qu'en ses bras:

Non, je ne veux....