The Project Gutenberg eBook of Œuvres de P. Corneille, Tome 05

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Title: Œuvres de P. Corneille, Tome 05

Author: Pierre Corneille

Editor: Charles Joseph Marty-Laveaux

Release date: August 7, 2014 [eBook #46527]

Language: French

Credits: Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
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*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK ŒUVRES DE P. CORNEILLE, TOME 05 ***

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

Les vers sont en principe numérotés toutes les 5 lignes; les numéros omis dans l'original ont été également omis dans cette version. Les numéros des pages blanches n'ont pas été repris.

I

ASSOCIATION logo

II

LES
GRANDS ÉCRIVAINS
DE LA FRANCE

NOUVELLES ÉDITIONS
PUBLIÉES SOUS LA DIRECTION
DE M. AD. REGNIER
Membre de l'Institut

III IV

ŒUVRES
DE
P. CORNEILLE
TOME V

V


PARIS.—IMPRIMERIE DE CH. LAHURE ET Cie
Rue de Fleurus, 9


VI

ŒUVRES
DE
P. CORNEILLE

NOUVELLE ÉDITION
REVUE SUR LES PLUS ANCIENNES IMPRESSIONS
ET LES AUTOGRAPHES
ET AUGMENTÉE
de morceaux inédits, des variantes, de notices, de notes, d'un lexique des mots
et locutions remarquables, d'un portrait, d'un fac-simile, etc.

PAR M. CH. MARTY-LAVEAUX

TOME CINQUIÈME

PARIS
LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie
BOULEVARD SAINT-GERMAIN


1862

VII 1

THÉODORE
VIERGE ET MARTYRE
TRAGÉDIE CHRÉTIENNE
1645

2 3

NOTICE.

Tous les historiens de notre scène et tous les éditeurs de Corneille s'accordent à dire que Théodore fut mise au théâtre en 1645 [1]. Elle n'y demeura pas longtemps. «La représentation de cette tragédie n'a pas eu grand éclat,» dit notre poëte avec sa franchise habituelle [2]. A en croire l'auteur du Journal du Théâtre françois [3], cette pièce fut jouée par «les comédiens du Roi» et n'eut que cinq représentations. Il est certain du moins qu'elle n'a pas été reprise à Paris. En effet, Corneille, après avoir remarqué, dans l'Examen de la Suite du Menteur [4], que cette dernière pièce y fut rejouée, mais qu'elle ne fut pas représentée par les comédiens de province, ajoute: «Le contraire est arrivé de Théodore, que les troupes de Paris n'y ont point rétablie depuis sa disgrâce, mais que celles des provinces y ont fait assez passablement réussir.»

«On ne put souffrir dans Théodore, dit Fontenelle, la seule idée du péril de la prostitution, et si le public étoit devenu si délicat, à qui M. Corneille devoit-il s'en prendre qu'à lui-même [5]?» A cette occasion Fontenelle rappelle les singulières libertés de Hardy. Peut-être eût-il mieux valu citer la Tragedie de sainte Agnès, par le sieur d'Aves, qui nous montre comment on osait traiter un sujet tout à fait analogue à celui de Théodore, trente ans avant la représentation de cette pièce. Quoique, dans la dédicace 4 adressée «A noble et vertueuse dame Françoise d'Averton,» l'auteur nous apprenne qu'il n'agit que pour remplir les ordres de cette sainte personne, et qu'il n'a eu «d'autre but que l'honneur de la gloire de Dieu,» on trouve dans son ouvrage des scènes que nous n'oserions citer, et dont l'Argument placé dans l'Appendice qui suit Théodore donnera une idée plus que suffisante. Cette tragédie, imprimée à Rouen par David du Petit Val, en 1615, forme un volume in-12; Pierre Troterel, sieur d'Aves, qui en est l'auteur, n'a pas composé moins d'une dizaine de pièces, dont la dernière est de 1627. On ne sait presque rien sur lui, mais dans l'épigramme suivante il nous a appris lui-même qu'il était Normand [6]:

Il faut, lecteur, que je te die

Que je demeure en Normandie.

Le lieu de ma nativité

Est près Falaise, du côté

Où le soleil commence à luire,

A l'opposite du zéphire.

Il semble bien difficile que Corneille n'ait pas entendu parler de lui et n'ait pas connu son Agnès [7]; peut-être y a-t-il puisé la malheureuse idée de mettre en scène une vierge chrétienne condamnée à la prostitution; en tout cas, il n'y a pas pris autre chose, car son plan est tout différent, et le détail que nous allons rappeler, le seul qui puisse donner lieu à un rapprochement, se présente assez naturellement pour qu'il soit inutile de supposer une réminiscence du pitoyable ouvrage du sieur d'Aves.

Dans la pièce de Corneille [8], Théodore dit au prince dont elle est aimée:

Un obstacle éternel à vos desirs s'oppose.

Chrétienne, et sous les lois d'un plus puissant époux....

On doit croire que l'acteur fait un geste d'étonnement qui 5 n'est pas signalé par Corneille dans les jeux de scène, très-peu nombreux, qu'il a indiqués. Aussitôt la jeune fille reprend:

Mais, Seigneur, à ce mot ne soyez pas jaloux.

Quelque haute splendeur que vous teniez de Rome,

Il est plus grand que vous; mais ce n'est point un homme:

C'est le Dieu des chrétiens, c'est le maître des rois.

Dans la pièce du sieur d'Aves, cette courte méprise, si discrètement indiquée par Corneille, se prolonge outre mesure. Sainte Agnès commence par s'exprimer ainsi [9]:

Je ne suis plus à moi, je suis à mon époux,

Lequel vous passe autant en vertus et richesse,

En parfaites beautés, en esprit, en adresse,

En pouvoir, en justice, en superbe grandeur,

Voire en ferme constance et amoureuse ardeur,

Que l'on voit surpasser un prince magnifique

Un simple gentilhomme ou bien quelque rustique;

Bref, qu'en dirai-je plus? son père est le vrai Dieu,

Et lui-même est tenu pour tel en ce bas lieu.

Elle amplifie encore fort longuement cette déclaration si claire; mais le Prince n'y comprend rien, et dans la scène suivante il s'écrie:

Oui, par le dieu Pluton, je le ferai mourir,

Quand bien un escadron, viendroit le secourir,

Ce mignon, ce beau fils que son âme trop folle

Appelle son grand Dieu, son sauveur, son idole,

Tant le vin de l'amour qu'elle a humé sans eau

A donné dans son casque [10] et troublé son cerveau.

Une telle citation dispense de toute autre, et personne après 6 cela ne nous fera un reproche de ne pas nous arrêter davantage à la Sainte Agnès de Troterel.

On comprend qu'on n'ait point gardé le souvenir des acteurs qui ont joué d'original dans Théodore. On ne trouve nulle part le moindre renseignement à ce sujet.

La première édition de la pièce de Corneille a pour titre: Théodore, vierge et martyre, tragédie chrestienne. Imprimé à Roüen, et se vend à Paris, chez Antoine de Sommauille, au Palais.... M.DC.LXVI. Auec priuilege du Roy.

Elle forme un volume in-4o de 4 feuillets et 128 pages. L'achevé d'imprimer est du dernier jour d'octobre; le privilége a été accordé le 17 avril à Toussainct Quinet, qui «a associé avec lui» Antoine de Sommaville et Augustin Courbé.

«Saint Polyeucte, a dit Corneille, est un martyr dont... beaucoup ont plutôt appris le nom à la comédie qu'à l'église [11].» Cette réflexion pourrait s'appliquer tout aussi bien à Théodore; et il est permis de croire que, malgré son peu de succès, la pièce de Corneille ajouta un intérêt tout profane à la pieuse curiosité qu'excita la translation des reliques de la sainte dans le monastère des Ursulines de Caen.

L'auteur d'une relation contemporaine, où l'on trouve, comme il arrive trop souvent, plus de prétentions oratoires que de faits et de détails curieux, s'exprime en ces termes au sujet de cette translation: «Un excellent religieux.... ayant porté aux pieds du saint-père le pape Alexandre VII les humbles devoirs et respects de ces vertueuses filles (les Ursulines de Caen), et lui ayant demandé pour elles, avec sa bénédiction, quelque portion de tant d'aimables et pieux trésors, pour enrichir leur église et enflammer leur dévotion, ce digne successeur du nom aussi bien que des vertus et de la chaire de celui qui gagna autrefois à Dieu le cœur de sainte Théodore, lui en accorda le corps pour ces dames [12].» L'instrument qui constate l'authenticité 7 des reliques est daté de Rome du 19 décembre 1655, et le procès-verbal de l'ouverture de la châsse en la chapelle des Ursulines de Caen, du 22 juillet 1656; il constate que cette cérémonie a eu lieu en présence de Son Altesse [13] et de Mme de Longueville avec la plus grande solennité [14].

8

A MONSIEUR L.P.C.B. [15].

Monsieur,

Je n'abuserai point de votre absence de la cour pour vous imposer touchant cette tragédie: sa représentation n'a pas eu grand éclat; et quoique beaucoup en attribuent la cause à diverses conjonctures qui pourroient me justifier aucunement, pour moi je ne m'en veux prendre qu'à ses défauts, et la tiens mal faite, puisqu'elle a été mal suivie. J'aurois tort de m'opposer au jugement du public: il m'a été trop avantageux en mes autres ouvrages pour le désavouer en celui-ci; et si je l'accusois d'erreur ou d'injustice pour Théodore, mon exemple donneroit lieu à tout le monde de soupçonner des mêmes choses tous les arrêts qu'il a prononcés en ma faveur. Ce n'est pas toutefois sans quelque sorte de satisfaction que je vois que la meilleure partie de mes juges impute ce mauvais succès à l'idée de la prostitution que l'on n'a pu souffrir [16], quoiqu'on sût bien qu'elle n'auroit pas d'effet, 9 et que pour en exténuer l'horreur j'aye employé tout ce que l'art et l'expérience m'ont pu fournir de lumières; et certes il y a de quoi congratuler à la pureté de notre théâtre, de voir qu'une histoire qui fait le plus bel ornement du second livre des Vierges de saint Ambroise [17], se trouve trop licencieuse pour y être supportée. Qu'eût-on dit si, comme ce grand docteur de l'Église, j'eusse fait voir Théodore dans le lieu infâme, si j'eusse décrit les diverses agitations de son âme durant qu'elle y fut, si j'eusse figuré les troubles qu'elle y ressentit [18] au premier moment qu'elle y vit entrer Didyme? C'est là-dessus que ce grand saint fait triompher son éloquence, et c'est pour ce spectacle qu'il invite particulièrement les vierges à ouvrir les yeux [19]. Je l'ai dérobé à la vue, et autant que j'ai pu, à l'imagination de mes auditeurs; et après y avoir consumé toute mon adresse, la modestie de notre scène a désavoué, comme indigne d'elle, ce peu que la nécessité de mon sujet m'a forcé d'en faire connoître. Après cela, j'oserai bien dire que ce n'est pas contre des comédies pareilles aux nôtres que déclame saint Augustin, et que ceux que le scrupule, ou le caprice, ou le zèle en rend opiniâtres ennemis, n'ont pas grande raison de s'appuyer de son autorité. C'est avec justice qu'il condamne celles 10 de son temps, qui ne méritoient que trop le nom qu'il leur donne de spectacles de turpitude [20]; mais c'est avec injustice qu'on veut étendre cette condamnation [21] jusqu'à celles du nôtre, qui ne contiennent, pour l'ordinaire, que des exemples d'innocence, de vertu et de piété. J'aurois mauvaise grâce de vous en entretenir plus au long: vous êtes déjà trop persuadé de ces vérités, et ce n'est pas mon dessein d'entreprendre ici de désabuser ceux qui ne veulent pas l'être. Il est juste qu'on les abandonne à leur aveuglement volontaire, et que pour peine de la trop facile croyance qu'ils donnent à des invectives mal fondées, ils demeurent privés du plus agréable et du plus utile des divertissements dont l'esprit humain soit capable. Contentons-nous d'en jouir sans leur en faire part; et souffrez que sans faire aucun effort pour les guérir de leur foiblesse, je finisse en vous assurant que je suis et serai toute ma vie,

MONSIEUR,
Votre très-humble et très-obligé serviteur,
CORNEILLE.

EXAMEN.

La représentation de cette tragédie n'a pas eu grand éclat, et sans chercher des couleurs à la justifier, je veux bien ne m'en prendre qu'à ses défauts, et la croire mal faite, puisqu'elle a été mal suivie. J'aurois tort de m'opposer au jugement du public: il m'a été trop avantageux 11 en d'autres ouvrages pour le contredire en celui-ci; et si je l'accusois d'erreur ou d'injustice pour Théodore, mon exemple donneroit lieu à tout le monde de soupçonner des mêmes choses les arrêts qu'il a prononcés en ma faveur. Ce n'est pas toutefois sans quelque satisfaction que je vois la meilleure et la plus saine partie de mes juges imputer ce mauvais succès à l'idée de la prostitution, qu'on n'a pu souffrir, bien qu'on sût assez qu'elle n'auroit point d'effet, et que pour en exténuer l'horreur, j'aye employé tout ce que l'art et l'expérience m'ont pu fournir de lumières; pouvant dire du quatrième acte de cette pièce, que je ne crois pas en avoir fait aucun où les diverses passions soient ménagées avec plus d'adresse, et qui donne plus de lieu à faire voir tout le talent d'un excellent acteur. Dans cette disgrâce, j'ai de quoi congratuler à la pureté de notre scène, de voir qu'une histoire qui fait le plus bel ornement du second livre des Vierges de saint Ambroise [22], se trouve trop licencieuse pour y être supportée. Qu'eût-on dit si, comme ce grand docteur de l'Église, j'eusse fait voir cette vierge dans le lieu infâme [23]? si j'eusse décrit les diverses agitations de son âme pendant qu'elle y fut? si j'eusse peint les troubles qu'elle ressentit au premier moment qu'elle y vit entrer Didyme? C'est là-dessus que ce grand saint fait triompher cette éloquence qui convertit saint Augustin, et c'est pour ce spectacle qu'il invite particulièrement les 12 vierges à ouvrir les yeux. Je l'ai dérobé à la vue, et autant que je l'ai pu, à l'imagination de mes auditeurs; et après y avoir consumé toute mon industrie, la modestie de notre théâtre a désavoué ce peu que la nécessité de mon sujet m'a forcé d'en faire connoître [24].

Je ne veux pas toutefois me flatter jusqu'à dire que cette fâcheuse idée aye été le seul défaut de ce poëme. A le bien examiner, s'il y a quelques caractères vigoureux et animés, comme ceux de Placide et de Marcelle, il y en a de traînants, qui ne peuvent avoir grand charme ni grand feu sur le théâtre. Celui de Théodore est entièrement froid: elle n'a aucune passion qui l'agite; et là même où son zèle pour Dieu, qui occupe toute son âme, devroit éclater le plus, c'est-à-dire dans sa contestation avec Didyme pour le martyre, je lui ai donné si peu de chaleur, que cette scène, bien que très-courte [25], ne laisse pas d'ennuyer. Aussi, pour en parler sainement, une vierge et martyre sur un théâtre n'est autre chose qu'un Terme qui n'a ni jambes ni bras [26], et par conséquent point d'action [27].

Le caractère de Valens ressemble trop à celui de Félix dans Polyeucte, et a même quelque chose de plus bas, en ce qu'il se ravale à craindre sa femme, et n'ose s'opposer à ses fureurs, bien que dans l'âme il tienne le parti de son fils. Tout gouverneur qu'il est, il demeure les bras croisés, au cinquième acte, quand il les voit prêts à s'entre-immoler 13 l'un à l'autre, et attend le succès de leur haine mutuelle pour se ranger du côté du plus fort. La connoissance que Placide, son fils, a de cette bassesse d'âme, fait qu'il le regarde si bien comme un esclave de Marcelle, qu'il ne daigne s'adresser à lui pour obtenir ce qu'il souhaite en faveur de sa maîtresse, sachant bien qu'il le feroit inutilement. Il aime mieux se jeter aux pieds de cette marâtre impérieuse, qu'il hait et qu'il a bravée, que de perdre des prières et des soupirs auprès d'un père qui l'aime dans le fond de l'âme et n'oseroit lui rien accorder.

Le reste est assez ingénieusement conduit; et la maladie de Flavie, sa mort, et les violences des désespoirs de sa mère qui la venge, ont assez de justesse. J'avois peint des haines trop envenimées pour finir autrement; et j'eusse été ridicule si j'eusse fait faire au sang de ces martyrs le même effet sur les cœurs de Marcelle et de Placide, que fait celui de Polyeucte sur ceux de Félix et de Pauline. La mort de Théodore peut servir de preuve à ce que dit Aristote, que, quand un ennemi tue son ennemi, il ne s'excite par là aucune pitié dans l'âme des spectateurs [28]. Placide en peut faire naître, et purger ensuite ces forts attachements d'amour qui sont cause de son malheur; mais les funestes désespoirs de Marcelle et de Flavie, bien que l'une ni l'autre ne fasse de pitié, sont encore plus capables de purger l'opiniâtreté à faire des mariages par force, et à ne se point départir du projet qu'on en fait par un accommodement de famille entre des enfants dont les volontés ne s'y conforment point quand ils sont venus en âge de l'exécuter.

L'unité de jour et de lieu se rencontre en cette pièce; mais je ne sais s'il n'y a point une duplicité d'action, en 14 ce que Théodore, échappée d'un péril, se rejette dans un autre de son propre mouvement [29]. L'histoire le porte; mais la tragédie n'est pas obligée de représenter toute la vie de son héros ou de son héroïne, et doit ne s'attacher qu'à une action propre au théâtre. Dans l'histoire même, j'ai trouvé toujours quelque chose à dire en cette offre volontaire qu'elle fait de sa vie aux bourreaux de Didyme. Elle venoit d'échapper de la prostitution, et n'avoit aucune assurance qu'on ne l'y condamneroit point de nouveau, et qu'on accepteroit sa vie en échange de sa pudicité qu'on avoit voulu sacrifier. Je l'ai sauvée de ce péril, non-seulement par une révélation de Dieu qu'on se contenteroit de sa mort, mais encore par une raison assez vraisemblable, que Marcelle, qui vient de voir expirer sa fille unique entre ses bras, voudroit obstinément du sang pour sa vengeance; mais avec toutes ces précautions je ne vois pas comment je pourrois justifier ici cette duplicité de péril, après l'avoir condamnée dans l'Horace. La seule couleur qui pourroit y servir de prétexte, c'est que la pièce ne seroit pas achevée si on ne savoit ce que devient Théodore après être échappée de l'infamie, et qu'il n'y a point de fin glorieuse ni même raisonnable pour elle que le martyre, qui est historique: du moins l'imagination ne m'en offre point. Si les maîtres de l'art veulent consentir que cette nécessité de faire connoître ce qu'elle devient suffise pour réunir ce nouveau péril à l'autre, et empêcher qu'il n'y aye duplicité d'action, je ne m'opposerai pas à leur jugement; mais aussi je n'en appellerai pas quand ils la voudront condamner.

15

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE THÉODORE.

ÉDITION SÉPARÉE.

RECUEILS.

16

ACTEURS.

VALENS, gouverneur d'Antioche.
PLACIDE, fils de Valens et amoureux de Théodore [30].
CLÉOBULE, ami de Placide.
DIDYME, amoureux de Théodore.
PAULIN, confident de Valens.
LYCANTE, capitaine d'une cohorte romaine.
MARCELLE, femme de Valens.
THÉODORE, princesse d'Antioche.
STÉPHANIE confidente de Marcelle [31].

La scène est à Antioche, dans le palais du gouverneur.

17

THÉODORE,
VIERGE ET MARTYRE.
TRAGÉDIE CHRÉTIENNE.

ACTE I.


SCÈNE PREMIÈRE.

PLACIDE, CLÉOBULE.

PLACIDE.

Il est vrai, Cléobule, et je veux l'avouer,

La fortune me flatte assez pour m'en louer:

Mon père est gouverneur de toute la Syrie;

Et comme si c'étoit trop peu de flatterie,

Moi-même elle m'embrasse, et vient de me donner [32],5

Tout jeune que je suis, l'Égypte à gouverner.

Certes, si je m'enflois de ces vaines fumées

Dont on voit à la cour tant d'âmes si charmées,

Si l'éclat des grandeurs avoit pu me ravir,

J'aurois de quoi me plaire et de quoi m'assouvir.10

Au-dessous des Césars, je suis ce qu'on peut être:

A moins que de leur rang le mien ne sauroit croître;

Et pour haut qu'on ait mis des titres si sacrés [33],

18

On y monte souvent par de moindres degrés.

Mais ces honneurs pour moi ne sont qu'une infamie,15

Parce que je les tiens d'une main ennemie,

Et leur plus doux appas qu'un excès de rigueur [34],

Parce que pour échange on veut avoir mon cœur.

On perd temps toutefois, ce cœur n'est point à vendre.

Marcelle, en vain par là tu crois gagner un gendre:20

Ta Flavie à mes yeux fait toujours même horreur.

Ton frère Marcellin peut tout sur l'Empereur;

Mon père est ton époux, et tu peux sur son âme

Ce que sur un mari doit pouvoir une femme:

Va plus outre, et par zèle ou par dextérité,25

Joins le vouloir des Dieux à leur autorité;

Assemble leur faveur, assemble leur colère:

Pour aimer je n'écoute Empereur, Dieux, ni père;

Et je la trouverois un objet odieux

Des mains de l'Empereur, et d'un père, et des Dieux.30

CLÉOBULE.

Quoique pour vous Marcelle ait le nom de marâtre,

Considérez, Seigneur, qu'elle vous idolâtre:

Voyez d'un œil plus sain ce que vous lui devez.

Les biens et les honneurs qu'elle vous a sauvés.

Quand Dioclétian fut maître de l'empire....35

PLACIDE.

Mon père étoit perdu, c'est ce que tu veux dire.

Sitôt qu'à son parti le bonheur eut manqué,

Sa tête fut proscrite, et son bien confisqué;

On vit à Marcellin sa dépouille donnée:

Il sut la racheter par ce triste hyménée [35];40

19

Et forçant son grand cœur à ce honteux lien,

Lui-même il se livra pour rançon de son bien.

Dès lors on asservit jusques à mon enfance:

De Flavie avec moi l'on conclut l'alliance,

Et depuis ce moment Marcelle a fait chez nous45

Un destin que tout autre auroit trouvé fort doux.

La dignité du fils, comme celle du père,

Descend du haut pouvoir que lui donne ce frère;

Mais à la regarder de l'œil dont je la vois,

Ce n'est qu'un joug pompeux qu'on veut jeter sur moi.50

On élève chez nous un trône pour sa fille;

On y sème l'éclat dont on veut qu'elle brille;

Et dans tous ces honneurs je ne vois en effet

Qu'un infâme dépôt des présents qu'on lui fait.

CLÉOBULE.

S'ils ne sont qu'un dépôt du bien qu'on lui veut faire [36],55

Vous en êtes, Seigneur, mauvais dépositaire,

Puisqu'avec tant d'efforts on vous voit travailler

A mettre ailleurs l'éclat dont elle doit briller.

Vous aimez Théodore, et votre âme ravie

Lui veut donner ce trône élevé pour Flavie:60

C'est là le fondement de votre aversion.

PLACIDE.

Ce n'est point un secret que cette passion:

Flavie, au lit malade, en meurt de jalousie;

Et dans l'âpre dépit dont sa mère est saisie,

Elle tonne, foudroie, et pleine de fureur,65

Menace de tout perdre auprès de l'Empereur.

Comme de ses faveurs, je ris de sa colère:

Quoi qu'elle ait fait pour moi, quoi qu'elle puisse faire,

Le passé sur mon cœur ne peut rien obtenir,

Et je laisse au hasard le soin de l'avenir.70

20

Je me plais à braver cet orgueilleux courage:

Chaque jour pour l'aigrir je vais jusqu'à l'outrage;

Son âme impérieuse et prompte à fulminer

Ne sauroit me haïr jusqu'à m'abandonner [37].

Souvent elle me flatte alors que je l'offense,75

Et quand je l'ai poussée à quelque violence,

L'amour de sa Flavie en rompt tous les effets,

Et l'éclat s'en termine à de nouveaux bienfaits.

Je la plains toutefois; et plus à plaindre qu'elle [38],

Comme elle aime un ingrat, j'adore une cruelle,80

Dont la rigueur la venge, et rejetant ma foi,

Me rend tous les mépris que Flavie a de moi [39].

Mon sort des deux côtés mérite qu'on le plaigne [40]:

L'une me persécute, et l'autre me dédaigne;

Je hais qui m'idolâtre, et j'aime qui me fuit,85

Et je poursuis en vain, ainsi qu'on me poursuit.

Telle est de mon destin la fatale injustice,

Telle est la tyrannie ensemble et le caprice

Du démon aveuglé qui sans discrétion

Verse l'antipathie et l'inclination.90

Mais puisqu'à d'autres yeux je parois trop aimable [41],

Que peut voir Théodore en moi de méprisable?

Sans doute elle aime ailleurs, et s'impute à bonheur

De préférer Didyme au fils du gouverneur.

CLÉOBULE.

Comme elle je suis né, Seigneur, dans Antioche,95

Et par les droits du sang je lui suis assez proche;

21

Je connois son courage, et vous répondrai bien

Qu'étant sourde à vos vœux elle n'écoute rien,

Et que cette rigueur dont votre amour l'accuse [42]

Ne donne point ailleurs ce qu'elle vous refuse.100

Ce malheureux rival dont vous êtes jaloux

En reçoit chaque jour plus de mépris que vous;

Mais quand même ses feux répondroient à vos flammes,

Qu'une amour mutuelle uniroit vos deux âmes,

Voyez où cette amour vous peut précipiter,105

Quel orage sur vous elle doit exciter,

Ce que dira Valens, ce que fera Marcelle [43].

Souffrez que son parent vous die enfin pour elle [44]....

PLACIDE.

Ah! si je puis encor quelque chose sur toi,

Ne me dis rien pour elle, et dis-lui tout pour moi;110

Dis-lui que je suis sûr des bontés de mon père,

Ou que s'il se rendoit d'une humeur trop sévère,

L'Égypte où l'on m'envoie est un asile ouvert

Pour mettre notre flamme et notre heur à couvert.

Là, saisis d'un rayon des puissances suprêmes,115

Nous ne recevrons plus de lois que de nous-mêmes.

Quelques noires vapeurs que puissent concevoir

Et la mère et la fille ensemble au désespoir,

Tout ce qu'elles pourront enfanter de tempêtes,

Sans venir jusqu'à nous, crèvera sur leurs têtes,120

Et nous érigerons en cet heureux séjour

De leur rage impuissante un trophée à l'amour.

Parle, parle pour moi, presse, agis, persuade:

22

Fais quelque chose enfin pour mon esprit malade;

Fais-lui voir mon pouvoir, fais-lui voir mon ardeur:125

Son dédain est peut-être un effet de sa peur [45];

Et si tu lui pouvois arracher cette crainte,

Tu pourrois dissiper cette froideur contrainte,

Tu pourrois.... Mais je vois Marcelle qui survient.

SCÈNE II.

MARCELLE, PLACIDE, CLÉOBULE,
STÉPHANIE.

MARCELLE.

Ce mauvais conseiller toujours vous entretient?130

PLACIDE.

Vous dites vrai, Madame, il tâche à me surprendre;

Son conseil est mauvais, mais je sais m'en défendre.

MARCELLE.

Il vous parle d'aimer?

PLACIDE.

Contre mon sentiment.

MARCELLE.

Levez, levez le masque et parlez franchement:

De votre Théodore il est l'argent fidèle;135

Pour vous mieux engager elle fait la cruelle,

Vous chasse en apparence, et pour vous retenir,

Par ce parent adroit vous fait entretenir.

PLACIDE.

Par ce fidèle agent elle est donc mal servie [46]:

23

Loin de parler pour elle, il parle pour Flavie;140

Et ce parent adroit en matière d'amour

Agit contre son sang pour mieux faire sa cour.

C'est, Madame, en effet, le mal qu'il me conseille;

Mais j'ai le cœur trop bon pour lui prêter l'oreille.

MARCELLE.

Dites le cœur trop bas pour aimer en bon lieu.145

PLACIDE.

L'objet où vont mes vœux seroit digne d'un dieu.

MARCELLE.

Il est digne de vous, d'une âme vile et basse.

PLACIDE.

Je fais donc seulement ce qu'il faut que je fasse.

Ne blâmez que Flavie: un cœur si bien placé

D'une âme vile et basse est trop embarrassé;150

D'un choix qui lui fait honte il faut qu'elle s'irrite,

Et me prive d'un bien qui passe mon mérite.

MARCELLE.

Avec quelle arrogance osez-vous me parler?

PLACIDE.

Au-dessous de Flavie ainsi me ravaler,

C'est de cette arrogance un mauvais témoignage.155

Je ne me puis, Madame, abaisser davantage.

MARCELLE.

Votre respect est rare, et fait voir clairement

Que votre humeur modeste aime l'abaissement.

Eh bien! puisqu'à présent j'en suis mieux avertie,

Il faudra satisfaire à cette modestie:160

Avec un peu de temps nous en viendrons à bout.

PLACIDE.

Vous ne m'ôterez rien, puisque je vous dois tout.

24

Qui n'a que ce qu'il doit a peu de perte à faire.

MARCELLE.

Vous pourrez bientôt prendre un sentiment contraire [47].

PLACIDE.

Je n'en changerai point pour la perte d'un bien165

Qui me rendra celui de ne vous devoir rien.

MARCELLE.

Ainsi l'ingratitude en soi-même se flatte.

Mais je saurai punir cette âme trop ingrate;

Et pour mieux abaisser vos esprits soulevés,

Je vous ôterai plus que vous ne me devez.170

PLACIDE.

La menace est obscure; expliquez-la, de grâce.

MARCELLE.

L'effet expliquera le sens de la menace.

Tandis, souvenez-vous, malgré tous vos mépris,

Que j'ai fait ce que sont et le père et le fils:

Vous me devez l'Égypte, et Valens Antioche.175

PLACIDE.

Nous ne vous devons rien après un tel reproche.

Un bienfait perd sa grâce à le trop publier [48]:

Qui veut qu'on s'en souvienne, il le doit oublier.

MARCELLE.

Je l'oublierois, ingrat, si pour tant de puissance

Je recevois de vous quelque reconnoissance.180

PLACIDE.

Et je me souviendrois jusqu'aux derniers abois,

Si vous vous contentiez de ce que je vous dois.

25

MARCELLE.

Après tant de bienfaits, osé-je trop prétendre?

PLACIDE.

Ce ne sont plus bienfaits alors qu'on veut les vendre.

MARCELLE.

Que doit donc un grand cœur aux faveurs qu'il reçoit?

PLACIDE.

S'avouant redevable il rend tout ce qu'il doit.

MARCELLE.

Tous les ingrats en foule iront à votre école [49],

Puisqu'on y devient quitte en payant de parole.

PLACIDE.

Je vous dirai donc plus, puisque vous me pressez:

Nous ne vous devons pas tout ce que vous pensez.190

MARCELLE.

Que seriez-vous sans moi?

PLACIDE.

Sans vous? ce que nous sommes.

Notre empereur est juste, et sait choisir les hommes;

Et mon père, après tout, ne se trouve qu'au rang

Où l'auraient mis sans vous ses vertus et son sang.

MARCELLE.

Ne vous souvient-il plus qu'on proscrivit sa tête?195

PLACIDE.

Par là votre artifice en fit votre conquête.

MARCELLE.

Ainsi de ma faveur vous nommez les effets?

PLACIDE.

Un autre ami peut-être auroit bien fait sa paix;

Et si votre faveur pour lui s'est employée,

Par son hymen, Madame, il vous a trop payée.200

26

On voit peu d'unions de deux telles moitiés;

Et la faveur à part, on sait qui vous étiez.

MARCELLE.

L'ouvrage de mes mains avoir tant d'insolence!

PLACIDE.

Elles m'ont mis trop haut pour souffrir une offense.

MARCELLE.

Quoi? vous tranchez ici du nouveau gouverneur?205

PLACIDE.

De mon rang en tous lieux je soutiendrai l'honneur.

MARCELLE.

Considérez donc mieux quelle main vous y porte:

L'hymen seul de Flavie en est pour vous la porte.

PLACIDE.

Si je n'y puis entrer qu'acceptant cette loi,

Reprenez votre Égypte, et me laissez à moi.210

MARCELLE.

Plus il me doit d'honneurs, plus son orgueil me brave!

PLACIDE.

Plus je reçois d'honneurs, moins je dois être esclave.

MARCELLE.

Conservez ce grand cœur, vous en aurez besoin.

PLACIDE.

Je le conserverai, Madame, avec grand soin;

Et votre grand pouvoir en chassera la vie215

Avant que d'y surprendre aucun lieu pour Flavie.

MARCELLE.

J'en chasserai du moins l'ennemi qui me nuit.

PLACIDE.

Vous ferez peu d'effet avec beaucoup de bruit.

MARCELLE.

Je joindrai de si près l'effet à la menace,

Que sa perte aujourd'hui me quittera la place.220

27

PLACIDE.

Vous perdrez aujourd'hui....

MARCELLE.

Théodore à vos yeux.

M'entendez-vous, Placide? Oui, j'en jure les Dieux

Qu'aujourd'hui mon courroux, armé contre son crime,

Au pied de leurs autels en fera ma victime.

PLACIDE.

Et je jure à vos yeux ces mêmes immortels225

Que je la vengerai jusque sur leurs autels [50].

Je jure plus encor, que si je pouvois croire

Que vous eussiez dessein d'une action si noire,

Il n'est point de respect qui pût me retenir [51]

D'en punir la pensée et de vous prévenir;230

Et que pour garantir une tête si chère,

Je vous irois chercher jusqu'au lit de mon père.

M'entendez-vous, Madame? Adieu: pensez-y bien;

N'épargnez pas mon sang si vous versez le sien;

Autrement ce beau sang en fera verser d'autre,235

Et ma fureur n'est pas pour se borner au vôtre [52].

SCÈNE III.

MARCELLE, STÉPHANIE.

MARCELLE.

As-tu vu, Stéphanie, un plus farouche orgueil?

As-tu vu des mépris plus dignes du cercueil?

Et pourrois-je épargner cette insolente vie,

Si sa perte n'étoit la perte de Flavie,240

28

Dont le cruel destin prend un si triste cours

Qu'aux jours de ce barbare il attache ses jours?

STÉPHANIE.

Je tremble encor de voir où sa rage l'emporte.

MARCELLE.

Ma colère en devient et plus juste et plus forte,

Et l'aveugle fureur dont ses discours sont pleins245

Ne m'arrachera pas ma vengeance des mains.

STÉPHANIE.

Après votre vengeance appréhendez la sienne.

MARCELLE.

Qu'une indigne épouvante à présent me retienne!

De ce feu turbulent l'éclat impétueux

N'est qu'un foible avorton d'un cœur présomptueux.250

La menace à grand bruit ne porte aucune atteinte,

Elle n'est qu'un effet d'impuissance et de crainte;

Et qui si près du mal s'amuse à menacer

Veut amollir le coup qu'il ne peut repousser.

STÉPHANIE.

Théodore vivante, il craint votre colère;255

Mais voyez qu'il ne craint que parce qu'il espère;

Et c'est à vous, Madame, à bien considérer

Qu'il cessera de craindre en cessant d'espérer.

MARCELLE.

Si l'espoir fait sa peur, nous n'avons qu'à l'éteindre [53]:

Il cessera d'aimer aussi bien que de craindre.260

L'amour va rarement jusque dans un tombeau

S'unir au reste affreux de l'objet le plus beau.

Hasardons; je ne vois que ce conseil à prendre.

29

Théodore vivante, il n'en faut rien prétendre;

Et Théodore morte, on peut encor douter265

Quel sera le succès que tu veux redouter.

Quoi qu'il arrive enfin, de la sorte outragée,

C'est un plaisir bien doux que de se voir vengée.

Mais dis-moi, ton indice est-il bien assuré?

STÉPHANIE.

J'en réponds sur ma tête, et l'ai trop avéré.270

MARCELLE.

Ne t'oppose donc plus à ce moment de joie

Qu'aujourd'hui par ta main le juste ciel m'envoie.

Valens vient à propos, et sur tes bons avis

Je vais forcer le père à me venger du fils.

SCÈNE IV.

VALENS, MARCELLE, PAULIN, STÉPHANIE.

MARCELLE.

Jusques à quand, Seigneur, voulez-vous qu'abusée

275

Au mépris d'un ingrat je demeure exposée,

Et qu'un fils arrogant sous votre autorité

Outrage votre femme avec impunité?

Sont-ce là les douceurs, sont-ce là les caresses

Qu'en faisoient à ma fille espérer vos promesses,280

Et faut-il qu'un amour conçu par votre aveu

Lui coûte enfin la vie et vous touche si peu?

VALENS.

Plût aux Dieux que mon sang eût de quoi satisfaire

Et l'amour de la fille et l'espoir de la mère,

Et qu'en le répandant je lui pusse gagner285

Ce cœur dont l'insolence ose la dédaigner!

Mais de ses volontés le ciel est le seul maître:

J'ai promis de l'amour, il le doit faire naître.

30

Si son ordre n'agit, l'effet ne s'en peut voir,

Et je pense être quitte y faisant mon pouvoir.290

MARCELLE.

Faire votre pouvoir avec tant d'indulgence [54],

C'est avec son orgueil être d'intelligence;

Aussi bien que le fils, le père m'est suspect,

Et vous manquez de foi, comme lui de respect.

Ah! si vous déployiez [55] cette haute puissance295

Que donnent aux parents les droits de la naissance....

VALENS.

Si la haine et l'amour lui doivent obéir,

Déployez-la, Madame, à le faire haïr.

Quel que soit le pouvoir d'un père en sa famille,

Puis-je plus sur mon fils que vous sur votre fille?300

Et si vous n'en pouvez vaincre la passion [56],

Dois-je plus obtenir sur tant d'aversion [57]?

MARCELLE.

Elle tâche à se vaincre, et son cœur y succombe;

Et l'effort qu'elle y fait la jette sous la tombe.

VALENS.

Elle n'a toutefois que l'amour à dompter;305

Et Placide bien moins se pourroit surmonter,

Puisque deux passions le font être rebelle:

L'amour pour Théodore, et la haine pour elle.

MARCELLE.

Otez-lui Théodore; et son amour dompté,

Vous dompterez sa haine avec facilité.310

VALENS.

Pour l'ôter à Placide il faut qu'elle se donne.

Aime-t-elle quelque autre?

31

MARCELLE.

Elle n'aime personne.

Mais qu'importe, Seigneur, qu'elle écoute aucuns vœux?

Ce n'est pas son hymen, c'est sa mort que je veux.

VALENS.

Quoi, Madame? abuser ainsi de ma puissance!315

A votre passion immoler l'innocence!

Les Dieux m'en puniroient.

MARCELLE.

Trouvent-ils innocents

Ceux dont l'impiété leur refuse l'encens?

Prenez leur intérêt: Théodore est chrétienne:

C'est la cause des Dieux, et ce n'est plus la mienne.320

VALENS.

Souvent la calomnie....

MARCELLE.

Il n'en faut plus parler,

Si vous vous préparez à le dissimuler.

Devenez protecteur de cette secte impie

Que l'Empereur jamais ne crut digne de vie;

Vous pouvez en ces lieux vous en faire l'appui [58];325

Mais songez qu'il me reste un frère auprès de lui [59].

VALENS.

Sans en importuner l'autorité suprême,

Si je vous suis suspect, n'en croyez que vous-même:

Agissez en ma place, et faites-la venir [60];

Quand vous la convaincrez, je saurai la punir;330

Et vous reconnoîtrez que dans le fond de l'âme

Je prends comme je dois l'intérêt d'une femme.

32

MARCELLE.

Puisque vous le voulez, j'oserai la mander:

Allez-y, Stéphanie, allez sans plus tarder.

(Stéphanie s'en va, et Marcelle continue à parler à Valens.)

Et si l'on m'a flattée avec un faux indice,335

Je vous irai moi-même en demander justice.

VALENS.

N'oubliez pas alors que je la dois à tous,

Et même à Théodore, aussi bien comme à vous.

MARCELLE.

N'oubliez pas non plus quelle est votre promesse.

(Valens s'en va, et Marcelle continue.)

Il est temps que Flavie ait part à l'allégresse:340

Avec cette espérance allons la soulager.

Et vous, Dieux, qu'avec moi j'entreprends de venger,

Agréez ma victime, et pour finir ma peine,

Jetez un peu d'amour où règne tant de haine;

Ou si c'est trop pour nous qu'il soupire à son tour [61], 345

Jetez un peu de haine où règne tant d'amour.

FIN DU PREMIER ACTE

33

ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.

THÉODORE, CLÉOBULE, STÉPHANIE.

STÉPHANIE.

Marcelle n'est pas loin, et je me persuade

Que son amour l'attache auprès de sa malade;

Mais je vais l'avertir que vous êtes ici.

THÉODORE.

Vous m'obligerez fort d'en prendre le souci,350

Et de lui témoigner avec quelle franchise

A ses commandements vous me voyez soumise.

STÉPHANIE.

Dans un moment ou deux vous la verrez venir.

SCÈNE II.

CLÉOBULE, THÉODORE.

CLÉOBULE.

Tandis, permettez-moi de vous entretenir,

Et de blâmer un peu cette vertu farouche,355

Cette insensible humeur qu'aucun objet ne touche,

D'où naissent tant de feux sans pouvoir l'enflammer,

Et qui semble haïr quiconque l'ose aimer.

Je veux bien avec vous que dessous votre empire

Toute notre jeunesse en vain brûle et soupire;360

J'approuve les mépris que vous rendez à tous:

34

Le ciel n'en a point fait qui soient dignes de vous;

Mais je ne puis souffrir que la grandeur romaine

S'abaissant à vos pieds ait part à cette haine,

Et que vous égaliez par vos durs traitements [62]365

Ces maîtres de la terre aux vulgaires amants.

Quoiqu'une âpre vertu du nom d'amour s'irrite,

Elle trouve sa gloire à céder au mérite;

Et sa sévérité ne lui fait point de lois

Qu'elle n'aime à briser pour un illustre choix.370

Voyez ce qu'est Valens, voyez ce qu'est Placide,

Voyez sur quels États l'un et l'autre préside,

Où le père et le fils peuvent un jour régner,

Et cessez d'être aveugle et de le dédaigner.

THÉODORE.

Je ne suis point aveugle, et vois ce qu'est un homme375

Qu'élèvent la naissance, et la fortune, et Rome:

Je rends ce que je dois à l'éclat de son sang,

J'honore son mérite et respecte son rang;

Mais vous connoissez mal cette vertu farouche

De vouloir qu'aujourd'hui l'ambition la touche,380

Et qu'une âme insensible aux plus saintes ardeurs

Cède honteusement à l'éclat des grandeurs.

Si cette fermeté dont elle est ennoblie

Par quelques traits d'amour pouvoit être affoiblie,

Mon cœur, plus incapable encor de vanité,385

Ne feroit point de choix que dans l'égalité;

Et rendant aux grandeurs un respect légitime,

J'honorerois Placide, et j'aimerois Didyme.

CLÉOBULE.

Didyme, que sur tous [63] vous semblez dédaigner!

35

THÉODORE.

Didyme, que sur tous je tâche d'éloigner,390

Et qui verroit bientôt sa flamme couronnée

Si mon âme à mes sens étoit abandonnée,

Et se laissoit conduire à ces impressions

Que forment en naissant les belles passions.

Comme cet avantage est digne qu'on le craigne [64], 395

Plus je penche à l'aimer et plus je le dédaigne,

Et m'arme d'autant plus que mon cœur en secret

Voudroit s'en laisser vaincre, et combat à regret.

Je me fais tant d'effort lorsque je le méprise,

Que par mes propres sens je crains d'être surprise:400

J'en crains une révolte, et que las d'obéir,

Comme je les trahis, ils ne m'osent trahir.

Voilà, pour vous montrer mon âme toute nue,

Ce qui m'a fait bannir Didyme de ma vue:

Je crains d'en recevoir quelque coup d'œil fatal,405

Et chasse un ennemi dont je me défends mal.

Voilà quelle je suis et quelle je veux être;

La raison quelque jour s'en fera mieux connoître:

Nommez-la cependant vertu, caprice, orgueil,

Ce dessein me suivra jusque dans le cercueil.410

CLÉOBULE.

Il peut vous y pousser si vous n'y prenez garde:

D'un œil envenimé Marcelle vous regarde;

Et se prenant à vous du mauvais traitement

Que sa fille à ses yeux reçoit de votre amant,

Sa jalouse fureur ne peut être assouvie415

A moins de votre sang, à moins de votre vie;

Ce n'est plus en secret que frémit son courroux [65],

Elle en parle tout haut, elle s'en vante à nous,

36

Elle en jure les Dieux; et, ce que j'appréhende,

Pour ce triste sujet sans doute elle vous mande.420

Dans un péril si grand faites un protecteur.

THÉODORE.

Si je suis en péril, Placide en est l'auteur;

L'amour qu'il a pour moi lui seul m'y précipite:

C'est par là qu'on me hait, c'est par là qu'on s'irrite.

On n'en veut qu'à sa flamme, on n'en veut qu'à son choix:

C'est contre lui qu'on arme ou la force ou les lois.

Tous les vœux qu'il m'adresse avancent ma ruine,

Et par une autre main c'est lui qui m'assassine.

Je sais quel est mon crime, et je ne doute pas

Du prétexte qu'aura l'arrêt de mon trépas [66]:430

Je l'attends sans frayeur; mais de quoi qu'on m'accuse,

S'il portoit à Flavie un cœur que je refuse,

Qui veut finir mes jours les voudroit protéger,

Et par ce changement il feroit tout changer.

Mais mon péril le flatte, et son cœur en espère435

Ce que jusqu'à présent tous ses [67] soins n'ont pu faire;

Il attend que du mien j'achète son appui:

J'en trouverai [68] peut-être un plus puissant que lui;

Et s'il me faut périr, dites-lui qu'avec joie

Je cours à cette mort où son amour m'envoie,440

Et que par un exemple assez rare à nommer,

Je périrai pour lui si je ne puis l'aimer.

CLÉOBULE.

Ne vous pas mieux servir d'un amour si fidèle [69],

C'est....

THÉODORE.

Quittons ce discours, je vois venir Marcelle.

37

SCÈNE III.

MARCELLE, THÉODORE, CLÉOBULE, STÉPHANIE.

MARCELLE, à Cléobule.

Quoi? toujours l'un ou l'autre est par vous obsédé? 445

Qui vous amène ici? vous avois-je mandé?

Et ne pourrai-je voir Théodore ou Placide,

Sans que vous leur serviez d'interprète ou de guide?

Cette assiduité marque un zèle imprudent,

Et ce n'est pas agir en adroit confident. 450

CLÉOBULE.

Je crois qu'on me doit voir d'une âme indifférente

Accompagner ici Placide et ma parente.

Je fais ma cour à l'un à cause de son rang,

Et rends à l'autre un soin où m'oblige le sang [70].

MARCELLE.

Vous êtes bon parent.

CLÉOBULE.

Elle m'oblige à l'être. 455

MARCELLE.

Votre humeur généreuse aime à le reconnoître;

Et sensible aux faveurs que vous en recevez,

Vous rendez à tous deux ce que vous leur devez.

Un si rare service aura sa récompense

Plus grande qu'on n'estime et plus tôt qu'on ne pense.

Cependant quittez-nous, que je puisse à mon tour

Servir de confidente à cet illustre amour.

CLÉOBULE.

Ne croyez pas, Madame....

38

MARCELLE.

Obéissez, de grâce:

Je sais ce qu'il faut croire, et vois ce qui se passe.

SCÈNE IV.

MARCELLE, THÉODORE, STÉPHANIE.

MARCELLE [71].

Ne vous offensez pas, objet rare et charmant, 465

Si ma haine avec lui traite un peu rudement.

Ce n'est point avec vous que je la dissimule:

Je chéris Théodore, et je hais Cléobule;

Et par un pur effet du bien que je vous veux,

Je ne puis voir ici ce parent dangereux. 470

Je sais que pour Placide il vous fait tout facile,

Qu'en sa grandeur nouvelle il vous peint un asile,

Et tâche à vous porter jusqu'à la vanité

D'espérer me braver avec impunité.

Je n'ignore non plus que votre âme plus saine, 475

Connoissant son devoir ou redoutant ma haine,

Rejette ses conseils, en dédaigne le prix,

Et fait de ces grandeurs un généreux mépris.

Mais comme avec le temps il pourroit vous séduire,

Et vous, changeant d'humeur, me forcer à vous nuire,

J'ai voulu vous parler, pour vous mieux avertir

Qu'il seroit malaisé de vous en garantir;

Que si ce qu'est Placide enfloit votre courage,

Je puis en un moment renverser mon ouvrage,

Abattre sa fortune, et détruire avec lui 485

Quiconque m'oseroit opposer son appui.

Gardez donc d'aspirer au rang où je l'élève:

39

Qui commence le mieux ne fait rien s'il n'achève;

Ne servez point d'obstacle à ce que j'en prétends;

N'acquérez point ma haine en perdant votre temps. 490

Croyez que me tromper, c'est vous tromper vous-même;

Et si vous vous aimez, souffrez que je vous aime.

THÉODORE.

Je n'ai point vu, Madame, encor jusqu'à ce jour

Avec tant de menace expliquer tant d'amour,

Et peu faite à l'honneur de pareilles visites, 495

J'aurois lieu de douter de ce que vous me dites;

Mais soit que ce puisse être ou feinte ou vérité,

Je veux bien vous répondre avec sincérité.

Quoique vous me jugiez l'âme basse et timide,

Je croirois sans faillir pouvoir aimer Placide, 500

Et si sa passion avoit pu me toucher,

J'aurois assez de cœur pour ne le point cacher.

Cette haute puissance à ses vertus rendue

L'égale presque aux rois dont je suis descendue;

Et si Rome et le temps m'en ont ôté le rang, 505

Il m'en demeure encor le courage et le sang.

Dans mon sort ravalé je sais vivre en princesse:

Je fuis l'ambition, mais je hais la foiblesse;

Et comme ses grandeurs ne peuvent m'ébranler,

L'épouvante jamais ne me fera parler [72]. 510

Je l'estime beaucoup, mais en vain il soupire:

Quand même sur ma tête il feroit choir l'empire,

Vous me verriez répondre à cette illustre ardeur

Avec la même estime et la même froideur.

Sortez d'inquiétude, et m'obligez de croire 515

Que la gloire où j'aspire est toute [73] une autre gloire,

40

Et que sans m'éblouir de cet éclat nouveau,

Plutôt que dans son lit j'entrerois au tombeau.

MARCELLE.

Je vous crois; mais souvent l'amour brûle sans luire:

Dans un profond secret il aime à se conduire; 520

Et voyant Cléobule aller tant et venir,

Entretenir Placide, et vous entretenir,

Je sens toujours dans l'âme un reste de scrupule [74],

Que je blâme moi-même et tiens pour ridicule;

Mais mon cœur soupçonneux ne s'en peut départir. 525

Vous avez deux moyens de l'en faire sortir [75]:

Épousez ou Didyme, ou Cléante, ou quelque autre;

Ne m'importe pas qui, mon choix suivra le vôtre,

Et je le comblerai de tant de dignités,

Que peut-être il vaudra ce que vous me quittez; 530

Ou si vous ne pouvez sitôt vous y résoudre,

Jurez-moi par ce Dieu qui porte en main la foudre [76],

Et dont tout l'univers doit craindre le courroux,

Que Placide jamais ne sera votre époux.

Je lui fais pour Flavie offrir un sacrifice: 535

Peut-être que vos vœux le rendront plus propice;

Venez les joindre aux miens, et le prendre à témoin.

THÉODORE.

Je veux vous satisfaire, et sans aller si loin,

J'atteste ici le Dieu qui lance le tonnerre,

Ce monarque absolu du ciel et de la terre, 540

Et dont tout l'univers doit craindre le courroux,

Que Placide jamais ne sera mon époux.

En est-ce assez, Madame? êtes-vous satisfaite?

MARCELLE.

Ce serment à peu près est ce que je souhaite;

41

Mais pour vous dire tout, la sainteté des lieux, 545

Le respect des autels, la présence des Dieux,

Le rendant et plus saint et plus inviolable,

Me le pourroient aussi rendre bien plus croyable.

THÉODORE.

Le Dieu que j'ai juré connoît tout, entend tout:

Il remplit l'univers de l'un à l'autre bout; 550

Sa grandeur est sans borne ainsi que sans exemple;

Il n'est pas moins ici qu'au milieu de son temple,

Et ne m'entend pas mieux dans son temple qu'ici.

MARCELLE.

S'il vous entend partout, je vous entends aussi

On ne m'éblouit point d'une mauvaise ruse [77]; 555

Suivez-moi dans le temple, et tôt, et sans excuse.

THÉODORE.

Votre cœur soupçonneux ne m'y croiroit non plus,

Et je vous y ferois des serments superflus.

MARCELLE.

Vous désobéissez!

THÉODORE.

Je crois vous satisfaire.

MARCELLE.

Suivez, suivez mes pas.

THÉODORE.

Ce seroit vous déplaire; 560

Vos desseins d'autant plus en seroient reculés:

Ma désobéissance est ce que vous voulez.

MARCELLE.

Il faut de deux raisons que l'une vous retienne:

Ou vous aimez Placide, ou vous êtes chrétienne.

THÉODORE.

Oui, je la [78] suis, Madame, et le tiens à plus d'heur 565

42

Qu'une autre ne tiendroit toute votre grandeur [79].

Je vois qu'on vous l'a dit, ne cherchez plus de ruse:

J'avoue et hautement, et tôt, et sans excuse.

Armez-vous à ma perte, éclatez, vengez-vous,

Par ma mort à Flavie assurez un époux, 570

Et noyez dans ce sang, dont vous êtes avide,

Et le mal qui la tue, et l'amour de Placide.

MARCELLE.

Oui, pour vous en punir, je n'épargnerai rien,

Et l'intérêt des Dieux assurera le mien.

THÉODORE.

Le vôtre en même temps assurera ma gloire: 575

Triomphant de ma vie, il fera ma victoire [80],

Mais si grande, si haute, et si pleine d'appas,

Qu'à ce prix j'aimerai les plus cruels trépas.

MARCELLE.

De cette illusion soyez persuadée:

Périssant à mes yeux, triomphez en idée; 580

Goûtez d'un autre monde à loisir les appas,

Et devenez heureuse où je ne serai pas:

Je n'en suis point jalouse, et toute ma puissance

Vous veut bien d'un tel heur hâter la jouissance;

Mais gardez de pâlir et de vous étonner 585

A l'aspect du chemin qui vous y doit mener [81].

THÉODORE.

La mort n'a que douceur pour une âme chrétienne.

MARCELLE.

Votre félicité va donc faire la mienne.

THÉODORE.

Votre haine est trop lente à me la procurer.

43

MARCELLE.

Vous n'aurez pas longtemps sujet d'en murmurer [82]. 590

Allez trouver Valens, allez, ma Stéphanie.

Mais demeurez; il vient.

SCÈNE V.

VALENS, MARCELLE, THÉODORE, PAULIN, STÉPHANIE.

MARCELLE.

Ce n'est point calomnie,

Seigneur, elle est chrétienne, et s'en ose vanter.

VALENS.

Théodore, parlez sans vous épouvanter.

THÉODORE.

Puisque je suis coupable aux yeux de l'injustice, 595

Je fais gloire du crime, et j'aspire au supplice;

Et d'un crime si beau le supplice est si doux,

Que qui peut le connoître en doit être jaloux.

VALENS.

Je ne recherche plus la damnable origine

De cette aveugle amour où Placide s'obstine; 600

Cette noire magie, ordinaire aux chrétiens,

L'arrête indignement dans vos honteux liens;

Votre charme après lui se répand sur Flavie:

De l'un il prend le cœur, et de l'autre la vie.

Vous osez donc ainsi jusque dans ma maison, 605

Jusque sur mes enfants verser votre poison?

Vous osez donc tous deux les prendre pour victimes [83]?

44

THÉODORE.

Seigneur, il ne faut point me supposer de crimes;

C'est à des faussetés sans besoin recourir:

Puisque je suis chrétienne, il suffit pour mourir. 610

Je suis prête; où faut-il que je porte ma vie?

Où me veut votre haine immoler à Flavie?

Hâtez, hâtez, Seigneur, ces heureux châtiments

Qui feront mes plaisirs et vos contentements.

VALENS.

Ah! je rabattrai bien cette fière constance. 615

THÉODORE.

Craindrois-je des tourments qui font ma récompense?

VALENS.

Oui, j'en sais que peut-être aisément vous craindrez;

Vous en recevrez l'ordre, et vous en résoudrez.

Ce courage toujours ne sera pas si ferme.

Paulin, que là-dedans pour prison on l'enferme; 620

Mettez-y bonne garde.

(Paulin la conduit avec quelques soldats, et l'ayant enfermée, il revient incontinent.)

SCÈNE VI.

VALENS, MARCELLE, PAULIN, STÉPHANIE.

MARCELLE.

Eh quoi! pour la punir,

Quand le crime est constant, qui vous peut retenir?

VALENS.

Agréerez-vous le choix que je fais d'un supplice?

MARCELLE.

J'agréerai tout, Seigneur, pourvu qu'elle périsse:

Choisissez le plus doux, ce sera m'obliger. 625

45

VALENS.

Ah! que vous savez mal comme il se faut venger [84]!

MARCELLE.

Je ne suis point cruelle, et n'en veux à sa vie

Que pour rendre Placide à l'amour de Flavie.

Otez-nous cet obstacle à nos contentements;

Mais en faveur du sexe épargnez les tourments: 630

Qu'elle meure, il suffit.

VALENS.

Oui, sans plus de demeure,

Pour l'intérêt des Dieux je consens qu'elle meure:

Indigne de la vie, elle doit en sortir;

Mais pour votre intérêt je n'y puis consentir.

Quoi? Madame, la perdre est-ce gagner Placide? 635

Croyez-vous que sa mort le change ou l'intimide?

Que ce soit un moyen d'être aimable à ses yeux,

Que de mettre au tombeau ce qu'il aime le mieux?

Ah! ne vous flattez point d'une espérance vaine:

En cherchant son amour vous redoublez sa haine; 640

Et dans le désespoir où vous l'allez plonger,

Loin d'en aimer la cause, il voudra s'en venger.

Chaque jour à ses yeux cette ombre ensanglantée,

Sortant des tristes nuits où vous l'aurez jetée,

Vous peindra toutes deux avec des traits d'horreur 645

Qui feront de sa haine une aveugle fureur;

Et lors je ne dis pas tout ce que j'appréhende.

Son âme est violente, et son amour est grande:

Verser le sang aimé, ce n'est pas l'en guérir,

Et le désespérer, ce n'est pas l'acquérir. 650

MARCELLE.

Ainsi donc vous laissez Théodore impunie?

VALENS.

Non, je la veux punir, mais par l'ignominie;

46

Et pour forcer Placide à vous porter ses vœux,

Rendre cette chrétienne indigne de ses feux.

MARCELLE.

Je ne vous entends point.

VALENS.

Contentez-vous, Madame, 655

Que je vois pleinement les desirs de votre âme,

Que de votre intérêt je veux faire le mien.

Allez, et sur ce point ne demandez plus rien.

Si je m'expliquois mieux, quoique son ennemie,

Vous la garantiriez d'une telle infamie, 660

Et quelque bon succès qu'il en faille espérer,

Votre haute vertu ne pourroit l'endurer.

Agréez ce supplice, et sans que je le nomme,

Sachez qu'assez souvent on le pratique à Rome,

Qu'il est craint des chrétiens, qu'il plaît à l'Empereur [85],

Qu'aux filles de sa sorte il fait le plus d'horreur [86],

Et que ce digne objet de votre juste haine [87]

Voudroit de mille morts racheter cette peine.

MARCELLE.

Soit que vous me vouliez éblouir ou venger,

Jusqu'à l'événement je n'en veux point juger; 670

Je vous en laisse faire. Adieu: disposez d'elle;

Mais gardez d'oublier qu'enfin je suis Marcelle,

Et que si vous trompez un si juste courroux,

Je me saurai bientôt venger d'elle et de vous.

47

SCÈNE VII.

VALENS, PAULIN.

VALENS.

L'impérieuse humeur! vois comme elle me brave, 675

Comme son fier orgueil m'ose traiter d'esclave.

PAULIN.

Seigneur, j'en suis confus, mais vous le méritez:

Au lieu d'y résister, vous vous y soumettez [88].

VALENS.

Ne t'imagine pas que dans le fond de l'âme

Je préfère à mon fils les fureurs d'une femme: 680

L'un m'est plus cher que l'autre, et par ce triste arrêt

Ce n'est que de ce fils que je prends l'intérêt [89].

Théodore est chrétienne, et ce honteux supplice

Vient moins de ma rigueur que de mon artifice:

Cette haute infamie où je veux la plonger [90] 685

Est moins pour la punir que pour la voir changer.

Je connois les chrétiens: la mort la plus cruelle

Affermit leur constance, et redouble leur zèle [91];

Et sans s'épouvanter de tous nos châtiments,

Ils trouvent des douceurs au milieu des tourments; 690

Mais la pudeur peut tout sur l'esprit d'une fille

Dont la vertu répond à l'illustre famille;

Et j'attends aujourd'hui d'un si puissant effort

Ce que n'obtiendroient pas les frayeurs de la mort.

Après ce grand effet, j'oserai tout pour elle, 695

En dépit de Flavie, en dépit de Marcelle,

Et je n'ai rien à craindre auprès de l'Empereur,

48

Si ce cœur endurci renonce à son erreur.

Lui-même il me louera d'avoir su l'y réduire [92],

Lui-même il détruira ceux qui m'en voudroient nuire:

J'aurai lieu de braver Marcelle et ses amis;

Ma vertu me soutient où son crédit m'a mis;

Mais elle me perdroit, quelque rang que je tienne,

Si j'osois à ses yeux sauver cette chrétienne [93].

Va la voir de ma part, et tâche à l'étonner: 705

Dis-lui qu'à tout le peuple on va l'abandonner,

Tranche le mot enfin, que je la prostitue;

Et quand tu la verras troublée et combattue,

Donne entrée à Placide, et souffre que son feu [94]

Tâche d'en arracher un favorable aveu. 710

Les larmes d'un amant et l'horreur de sa honte

Pourront fléchir ce cœur qu'aucun péril ne dompte;

Et lors elle n'a point d'ennemis si puissants

Dont elle ne triomphe avec un peu d'encens;

Et cette ignominie où je l'ai condamnée 715

Se changera soudain en heureux hyménée.

PAULIN.

Votre prudence est rare, et j'en suivrai les lois.

Daigne le juste ciel seconder votre choix [95],

Et par une influence un peu moins rigoureuse,

Disposer Théodore à vouloir être heureuse! 720

FIN DU SECOND ACTE.

49

ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

THÉODORE, PAULIN.

THÉODORE.

Où m'allez-vous conduire?

PAULIN.

Il est en votre choix:

Suivez-moi dans le temple, ou subissez nos lois.

THÉODORE.

De ces indignités vos juges sont capables [96]!

PAULIN.

Ils égalent la peine aux crimes des coupables.

THÉODORE.

Si le mien est trop grand pour le dissimuler, 725

N'est-il point de tourments qui puissent l'égaler?

PAULIN.

Comme dans les tourments vous trouvez des délices,

Ils ont trouvé pour vous ailleurs de vrais supplices [97],

Et par un châtiment aussi grand que nouveau,

De votre vertu même ils font votre bourreau [98]. 730

50
THÉODORE.
Ah! qu'un si détestable et honteux sacrifice
Est pour elle en effet un rigoureux supplice!
PAULIN.

Ce mépris de la mort qui partout à nos yeux

Brave si hautement et nos lois et nos Dieux,

Cette indigne fierté ne seroit pas punie 735

A ne vous ôter rien de plus cher que la vie:

Il faut qu'on leur immole, après de tels mépris [99],

Ce que chez votre sexe on met à plus haut prix,

Ou que cette fierté, de nos lois ennemie [100],

Cède aux justes horreurs d'une pleine infamie, 740

Et que votre pudeur rende à nos immortels

L'encens que votre orgueil refuse à leurs autels.

THÉODORE.

Valens me fait par vous porter cette menace;

Mais s'il hait les chrétiens, il respecte ma race:

Le sang d'Antiochus n'est pas encor si bas 745

Qu'on l'abandonne en proie aux fureurs des soldats [101].

PAULIN.

Ne vous figurez point qu'en un tel sacrilège

Le sang d'Antiochus ait quelque privilège.

Les Dieux sont au-dessus des rois dont vous sortez,

Et l'on vous traite ici comme vous les traitez: 750

Vous les déshonorez, et l'on vous déshonore.

THÉODORE.

Vous leur immolez donc l'honneur de Théodore,

A ces Dieux dont enfin la plus sainte action

N'est qu'inceste, adultère et prostitution?

Pour venger les mépris que je fais de leurs temples, 755

51

Je me vois condamnée à suivre leurs exemples,

Et dans vos dures lois je ne puis éviter

Ou de leur rendre hommage, ou de les imiter?

Dieu de la pureté, que vos lois sont bien autres!

PAULIN.

Au lieu de blasphémer, obéissez aux nôtres, 760

Et ne redoublez point par vos impiétés

La haine et le courroux de nos Dieux irrités:

Après nos châtiments ils ont encor leur foudre.

On vous donne de grâce une heure à vous résoudre;

Vous savez votre arrêt, vous avez à choisir: 765

Usez utilement de ce peu de loisir.

THÉODORE.

Quelles sont vos rigueurs, si vous le nommez grâce,

Et quel choix voulez-vous qu'une chrétienne fasse,

Réduite à balancer son esprit agité

Entre l'idolâtrie et l'impudicité? 770

Le choix est inutile où les maux sont extrêmes.

Reprenez votre grâce, et choisissez vous-mêmes:

Quiconque peut choisir consent à l'un des deux,

Et le consentement est seul lâche et honteux.

Dieu, tout juste et tout bon, qui lit [102] dans nos pensées,

N'impute point de crime aux actions forcées.

Soit que vous contraigniez pour vos Dieux impuissants

Mon corps à l'infamie ou ma main à l'encens,

Je saurai conserver d'une âme résolue

A l'époux sans macule une épouse impollue. 780

52

SCÈNE II.

PLACIDE, THÉODORE, PAULIN.

THÉODORE.

Mais que vois-je? Ah, Seigneur! est-ce Marcelle ou vous

Dont sur mon innocence éclate le courroux?

L'arrêt qu'a contre moi prononcé votre père,

Est-ce pour la venger, ou pour vous satisfaire?

Est-ce mon ennemie ou mon illustre amant 785

Qui du nom de vos Dieux abuse insolemment [103]?

Vos feux de sa fureur se sont-ils faits complices?

Sont-ils d'intelligence à choisir mes supplices?

Étouffent-ils si bien vos respects généreux,

Qu'ils fassent mon bourreau d'un héros amoureux? 790

PLACIDE.

Retirez-vous, Paulin.

PAULIN.

On me l'a mise en garde.

PLACIDE.

Je sais jusqu'à quel point ce devoir vous regarde;

Prenez soin de la porte, et sans me répliquer:

Ce n'est pas devant vous que je veux m'expliquer.

PAULIN.

Seigneur....

PLACIDE.

Laissez-nous, dis-je, et craignez ma colère;

Je vous garantirai de celle de mon père.

53

SCÈNE III.

PLACIDE, THÉODORE.

THÉODORE.

Quoi? vous chassez Paulin, et vous craignez ses yeux,

Vous qui ne craignez pas la colère des cieux?

PLACIDE.

Redoublez vos mépris, mais bannissez des craintes

Qui portent à mon cœur les plus rudes atteintes; 800

Ils sont encor plus doux que les indignités

Qu'imputent vos frayeurs à mes témérités;

Et ce n'est pas contre eux que mon âme s'irrite.

Je sais qu'ils font justice à mon peu de mérite;

Et lorsque vous pouviez jouir de vos dédains, 805

Si j'osois les nommer quelquefois inhumains,

Je les justifiois dedans ma conscience,

Et je n'attendois rien que de ma patience,

Sans que pour ces grandeurs qui font tant de jaloux,

Je me sois jamais cru moins indigne de vous. 810

Aussi ne pensez pas que je vous importune

De payer mon amour, ou de voir ma fortune:

Je ne demande pas un bien qui leur soit dû;

Mais je viens pour vous rendre un bien presque perdu,

Encor le même amant qu'une rigueur si dure 815

A toujours vu brûler et souffrir sans murmure,

Qui plaint du sexe en vous les respects violés,

Votre libérateur enfin, si vous voulez.

THÉODORE.

Pardonnez donc, Seigneur, à la première idée

Qu'a jeté [104] dans mon âme une peur mal fondée, 820

54

De mille objets d'horreur mon esprit combattu

Auroit tout soupçonné de la même vertu.

Dans un péril si proche et si grand pour ma gloire,

Comme je dois tout craindre, aussi je puis tout croire;

Et mon honneur timide, entre tant d'ennemis, 825

Sur les ordres du père a mal jugé du fils.

Je vois, grâces au ciel, par un effet contraire,

Que la vertu du fils soutient celle du père,

Qu'elle ranime en lui la raison qui mouroit,

Qu'elle rappelle en lui l'honneur qui s'égaroit, 830

Et le rétablissant dans une âme si belle,

Détruit heureusement l'ouvrage de Marcelle.

Donc à votre prière il s'est laissé toucher?

PLACIDE.

J'aurois touché plutôt un cœur tout de rocher:

Soit crainte, soit amour qui possède son âme, 835

Elle est toute asservie aux fureurs d'une femme.

Je le dis à ma honte, et j'en rougis pour lui,

Il est inexorable, et j'en mourrois d'ennui,

Si nous n'avions l'Égypte où fuir l'ignominie

Dont vous veut lâchement combler sa tyrannie. 840

Consentez-y, Madame, et je suis assez fort

Pour rompre vos prisons et changer votre sort;

Ou si votre pudeur au peuple abandonnée [105]

S'en peut mieux affranchir que par mon hyménée,

S'il est quelque autre voie à vous sauver l'honneur, 845

J'y consens, et renonce à mon plus doux bonheur [106];

Mais si contre un arrêt à cet honneur funeste,

Pour en rompre le coup ce moyen seul vous reste,

Si refusant Placide, il vous faut être à tous,

Fuyez cette infamie en suivant un époux: 850

55

Suivez-moi dans des lieux où je serai le maître [107],

Où vous serez sans peur ce que vous voudrez être;

Et peut-être, suivant ce que vous résoudrez,

Je n'y serai bientôt que ce que vous voudrez [108].

C'est assez m'expliquer; que rien ne vous retienne: 855

Je vous aime, Madame, et vous aime chrétienne.

Venez me donner lieu d'aimer ma dignité,

Qui fera mon bonheur et votre sûreté.

THÉODORE.

N'espérez pas, Seigneur, que mon sort déplorable

Me puisse à votre amour rendre plus favorable, 860

Et que d'un si grand coup mon esprit abattu

Défère à ses malheurs plus qu'à votre vertu.

Je l'ai toujours connue et toujours estimée;

Je l'ai plainte souvent d'aimer sans être aimée;

Et par tous ces dédains où j'ai su recourir, 865

J'ai voulu vous déplaire afin de vous guérir.

Louez-en le dessein, en apprenant la cause:

Un obstacle éternel à vos desirs s'oppose [109].

Chrétienne, et sous les lois d'un plus puissant époux....

Mais, Seigneur, à ce mot ne soyez pas [110] jaloux. 870

Quelque haute splendeur que vous teniez de Rome,

Il est plus grand que vous; mais ce n'est point un homme:

C'est le Dieu des chrétiens, c'est le maître des rois,

C'est lui qui tient ma foi, c'est lui dont j'ai fait choix;

Et c'est enfin à lui que mes vœux ont donnée 875

Cette virginité que l'on a condamnée.

Que puis-je donc pour vous, n'ayant rien à donner?

56

Et par où votre amour se peut-il couronner,

Si pour moi votre hymen n'est qu'un lâche adultère,

D'autant plus criminel qu'il seroit volontaire, 880

Dont le ciel puniroit les sacriléges nœuds,

Et que ce Dieu jaloux vengeroit sur tous deux?

Non, non, en quelque état que le sort m'ait réduite,

Ne me parlez, Seigneur, ni d'hymen ni de fuite:

C'est changer d'infamie, et non pas l'éviter; 885

Loin de m'en garantir, c'est m'y précipiter.

Mais pour braver Marcelle et m'affranchir de honte,

Il est une autre voie et plus sûre et plus prompte,

Que dans l'éternité j'aurois lieu de bénir:

La mort; et c'est de vous que je dois l'obtenir. 890

Si vous m'aimez encor, comme j'ose le croire,

Vous devez cette grâce à votre propre gloire;

En m'arrachant la mienne on la va déchirer;

C'est votre choix, c'est vous qu'on va déshonorer [111].

L'amant si fortement s'unit à ce qu'il aime, 895

Qu'il en fait dans son cœur une part de lui-même:

C'est par là qu'on vous blesse, et c'est par là, Seigneur,

Que peut jusques à vous aller mon déshonneur [112].

Tranchez donc cette part par où l'ignominie

Pourroit souiller l'éclat d'une si belle vie: 900

Rendez à votre honneur toute sa pureté,

Et mettez par ma mort son lustre en sûreté.

Mille dont votre Rome adore la mémoire

Se sont bien tous entiers [113] immolés à leur gloire:

Comme eux, en vrai Romain de la vôtre jaloux, 905

Immolez cette part trop indigne de vous;

Sauvez-la par sa perte, ou si quelque tendresse

A ce bras généreux imprime sa foiblesse,

57

Si du sang d'une fille il craint de se rougir [114],

Armez, armez le mien, et le laissez agir. 910

Ma loi me le défend, mais mon Dieu me l'inspire:

Il parle, et j'obéis à son secret empire;

Et contre l'ordre exprès de son commandement,

Je sens que c'est de lui que vient ce mouvement.

Pour le suivre, Seigneur, souffrez que votre épée [115] 915

Me puisse....

PLACIDE.

Oui, vous l'aurez, mais dans mon sang trempée;

Et votre bras du moins en recevra du mien

Le glorieux exemple avant que le moyen.

THÉODORE.

Ah! ce n'est pas pour vous un mouvement à suivre;

C'est à moi de mourir, mais c'est à vous de vivre. 920

PLACIDE.

Ah! faites-moi donc vivre, ou me laissez mourir;

Cessez de me tuer ou de me secourir.

Puisque vous n'écoutez ni mes vœux ni mes larmes,

Puisque la mort pour vous a plus que moi de charmes,

Souffrez que ce trépas, que vous trouvez si doux, 925

Ait à son tour pour moi plus de douceur que vous.

Puis-je vivre et vous voir morte ou déshonorée,

Vous que de tout mon cœur j'ai toujours adorée,

Vous qui de mon destin réglez le triste cours,

Vous, dis-je, à qui j'attache et ma gloire et mes jours [116]?

Non, non, s'il vous faut voir déshonorée ou morte,

Souffrez un désespoir où la raison me porte:

Renoncer à la vie avant de tels malheurs,

Ce n'est que prévenir l'effet de mes douleurs.

58

En ces extrémités, je vous conjure encore, 935

Non par ce zèle ardent d'un cœur qui vous adore,

Non par ce vain éclat de tant de dignités,

Trop au-dessous du sang des rois dont vous sortez,

Non par ce désespoir où vous poussez ma vie;

Mais par la sainte horreur que vous fait l'infamie, 940

Par ce Dieu que j'ignore, et pour qui vous vivez [117].

Et par ce même bien que vous lui conservez,

Daignez en éviter la perte irréparable,

Et sous les saints liens d'un nœud si vénérable

Mettez en sûreté ce qu'on va vous ravir. 945

THÉODORE.

Vous n'êtes pas celui dont Dieu s'y veut servir:

Il saura bien sans vous en susciter un autre,

Dont le bras moins puissant, mais plus saint que le vôtre,

Par un zèle plus pur se fera mon appui,

Sans porter ses desirs sur un bien tout à lui.

Mais parlez à Marcelle. 950

SCÈNE IV.

MARCELLE, PLACIDE, THÉODORE, PAULIN, STÉPHANIE.

PLACIDE.

Ah, Dieux, quelle infortune!

Faut-il qu'à tous moments....

MARCELLE.

Je vous suis importune

De mêler ma présence aux secrets des amants,

Qui n'ont jamais besoin de pareils truchements.

PAULIN.

Madame, on m'a forcé de puissance absolue. 955

59

MARCELLE, à Paulin.

L'ayant soufferte ainsi, vous l'avez bien voulue:

Ne me répliquez plus, et me la renfermez.

SCÈNE V.

MARCELLE, PLACIDE, STÉPHANIE.

MARCELLE.

Ainsi donc vos desirs en sont toujours charmés,

Et quand un juste arrêt la couvre d'infamie,

Comme de tout l'empire et des Dieux ennemie, 960

Au milieu de sa honte elle plaît à vos yeux,

Et vous fait l'ennemi de l'empire et des Dieux?

Tant les illustres noms d'infâme et de rebelle

Vous semblent précieux à les porter pour elle [118]!

Vous trouvez, je m'assure, en un si digne lieu 965

Cet objet de vos vœux encor digne d'un Dieu?

J'ai conservé son sang de peur de vous déplaire,

Et pour ne forcer pas votre juste colère

A ce serment conçu par tous les immortels

De venger son trépas jusque sur les autels. 970

Vous vous étiez par là fait une loi si dure,

Que sans moi vous seriez sacrilège ou parjure:

Je vous en ai fait grâce en lui laissant le jour,

Et j'épargne du moins un crime à votre amour.

PLACIDE.

Triomphez-en dans l'âme, et tâchez de paroître 975

Moins insensible aux maux que vous avez fait naître.

En l'état où je suis, c'est une lâcheté

D'insulter aux malheurs où vous m'avez jeté;

Et l'amertume enfin de cette raillerie

60

Tourneroit aisément ma douleur en furie [119]. 980

Si quelque espoir arrête et suspend mon courroux,

Il ne peut être grand, puisqu'il n'est plus qu'en vous,

En vous, que j'ai traitée avec tant d'insolence,

En vous, de qui la haine a tant de violence.

Contre ces malheurs même où vous m'avez jeté, 985

J'espère encore en vous trouver quelque bonté;

Je fais plus, je l'implore, et cette âme si fière

Du haut de son orgueil descend à la prière,

Après tant de mépris s'abaisse pleinement,

Et de votre triomphe achève l'ornement. 990

Voyez ce qu'aucun dieu n'eût osé vous promettre [120],

Ce que jamais mon cœur n'auroit cru se permettre:

Placide suppliant, Placide à vos genoux

Vous doit être, Madame, un spectacle assez doux;

Et c'est par la douceur de ce même spectacle 995

Que mon cœur vous demande un aussi grand miracle.

Arrachez Théodore aux hontes d'un arrêt

Qui mêle avec le sien mon plus cher intérêt.

Toute ingrate, inhumaine, inflexible, chrétienne,

Madame, elle est mon choix, et sa gloire est la mienne;

S'il faut qu'elle subisse une si rude loi,

Toute l'ignominie en rejaillit sur moi;

Et je n'ai pas moins qu'elle à rougir d'un supplice

Qui profane l'autel où j'ai fait sacrifice,

Et de l'illustre objet de mes plus saints desirs 1005

Fait l'infâme rebut des plus sales plaisirs.

S'il vous demeure encor quelque espoir pour Flavie,

Conservez-moi l'honneur pour conserver sa vie [121];

61

Et songez que l'affront où vous m'abandonnez

Déshonore l'époux que vous lui destinez. 1010

Je vous le dis encor, sauvez-moi cette honte:

Ne désespérez pas une âme qui se dompte,

Et par le noble effort d'un généreux emploi,

Triomphez de vous-même aussi bien que de moi.

Théodore est pour vous une utile ennemie; 1015

Et si, proche qu'elle est de choir dans l'infamie,

Ma plus sincère ardeur n'en peut rien obtenir,

Vous n'avez pas beaucoup à craindre l'avenir [122].

Le temps ne la rendra que plus inexorable;

Le temps détrompera peut-être un misérable. 1020

Daignez lui donner lieu de me pouvoir guérir,

Et ne me perdez pas en voulant m'acquérir.

MARCELLE.

Quoi? vous voulez enfin me devoir votre gloire!

Certes un tel miracle est difficile à croire,

Que vous, qui n'aspiriez qu'à ne me devoir rien [123], 1025

Vous me vouliez devoir un si précieux bien [124].

Mais comme en ses desirs aisément on se flatte,

Dussé-je contre moi servir une âme ingrate,

Perdre encor mes faveurs, et m'en voir abuser,

Je vous aime encor trop pour vous rien refuser. 1030

Oui, puisque Théodore enfin me rend capable

De vous rendre une fois un office agréable [125],

Puisque son intérêt vous force à me traiter

Mieux que tous mes bienfaits n'avoient su mériter,

Et par soin de vous plaire et par reconnoissance 1035

Je vais pour l'un et l'autre employer ma puissance,

Et pour un peu d'espoir qui m'est en vain rendu,

62

Rendre à mes ennemis l'honneur presque perdu.

Je vais d'un juste juge adoucir la colère,

Rompre le triste effet d'un arrêt trop sévère, 1040

Répondre à votre attente, et vous faire éprouver

Cette bonté qu'en moi vous espérez trouver.

Jugez par cette épreuve, à mes vœux si cruelle,

Quel pouvoir vous avez sur l'esprit de Marcelle,

Et ce que vous pourriez un peu plus complaisant, 1045

Quand vous y pouvez tout même en la méprisant.

Mais pourrai-je à mon tour vous faire une prière?

PLACIDE.

Madame, au nom des Dieux, faites-moi grâce entière:

En l'état où je suis, quoi qu'il puisse avenir,

Je vous dois tout promettre, et ne puis rien tenir; 1050

Je ne vous puis donner qu'une attente frivole;

Ne me réduisez point à manquer de parole;

Je crains, mais j'aime encore, et mon cœur amoureux....

MARCELLE.

Le mien est raisonnable autant que généreux.

Je ne demande pas que vous cessiez encore 1055

Ou de haïr Flavie, ou d'aimer Théodore:

Ce grand coup doit tomber plus insensiblement,

Et je me défierois d'un si prompt changement.

Il faut languir encor dedans l'incertitude,

Laisser faire le temps et cette ingratitude [126]: 1060

Je ne veux à présent qu'une fausse pitié,

Qu'une feinte douceur, qu'une ombre d'amitié [127].

Un moment de visite à la triste Flavie

Des portes du trépas rappelleroit sa vie.

Cependant que pour vous je vais tout obtenir, 1065

Pour soulager ses maux allez l'entretenir;

63

Ne lui promettez rien, mais souffrez qu'elle espère,

Et trompez-la du moins pour la rendre à sa mère:

Un coup d'œil y suffit, un mot ou deux plus doux.

Faites un peu pour moi quand je fais tout pour vous;

Daignez pour Théodore un moment vous contraindre.

PLACIDE.

Un moment est bien long à qui ne sait pas feindre;

Mais vous m'en conjurez par un nom trop puissant

Pour ne rencontrer pas un cœur obéissant.

J'y vais; mais par pitié souvenez-vous vous-même 1075

Des troubles d'un amant qui craint pour ce qu'il aime,

Et qui n'a pas pour feindre assez de liberté,

Tant que pour son objet il est inquiété.

MARCELLE.

Allez sans plus rien craindre, ayant pour vous Marcelle.

SCÈNE VI.

MARCELLE, STÉPHANIE.

STÉPHANIE.

Enfin vous triomphez de cet esprit rebelle? 1080

MARCELLE.

Quel triomphe!

STÉPHANIE.

Est-ce peu que de voir à vos pieds

Sa haine et son orgueil enfin humiliés?

MARCELLE.

Quel triomphe, te dis-je, et qu'il a d'amertumes!

Et que nous sommes loin de ce que tu présumes!

Tu le vois à mes pieds pleurer, gémir, prier; 1085

Mais ne crois pas pourtant le voir s'humilier:

Ne crois pas qu'il se rende aux bontés qu'il implore;

Mais vois de quelle ardeur il aime Théodore,

64

Et juge quel pouvoir cet amour a sur lui,

Puisqu'il peut le réduire à chercher mon appui. 1090

Que n'oseront ses feux entreprendre pour elle,

S'ils ont pu l'abaisser jusqu'aux pieds de Marcelle;

Et que dois-je espérer d'un cœur si fort épris,

Qui même en m'adorant me fait voir ses mépris?

Dans ses submissions vois ce qui l'y convie: 1095

Mesure à son amour sa haine pour Flavie,

En voyant l'un et l'autre en son abaissement,

Juge de mon triomphe un peu plus sainement;

Vois dans son triste effet sa ridicule pompe.

J'ai peine en triomphant d'obtenir qu'il me trompe, 1100

Qu'il feigne par pitié, qu'il donne un faux espoir.

STÉPHANIE.

Et vous l'allez servir de tout votre pouvoir?

MARCELLE.

Oui, je vais le servir, mais comme il le mérite [128].

Toi, va par quelque adresse amuser sa visite,

Et sous un faux appas prolonger l'entretien. 1105

STÉPHANIE.

Donc....

MARCELLE.

Le temps presse: va, sans t'informer de rien.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

65

ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

PLACIDE, STÉPHANIE, sortant de chez Marcelle [129].

STÉPHANIE [130].

Seigneur....

PLACIDE.

Va, Stéphanie, en vain tu me rappelles,

Ces feintes ont pour moi des gênes trop cruelles:

Marcelle en ma faveur agit trop lentement,

Et laisse trop durer cet ennuyeux moment. 1110

Pour souffrir plus longtemps un supplice si rude,

J'ai trop d'impatience et trop d'inquiétude:

Il faut voir Théodore, il faut savoir mon sort,

Il faut....

STÉPHANIE.

Ah! faites-vous, Seigneur, un peu d'effort.

Marcelle, qui vous sert de toute sa puissance, 1115

Mérite bien du moins cette reconnoissance.

Retournez chez Flavie attendre un bien si doux [131],

Et ne craignez plus rien puisqu'elle agit pour vous.

PLACIDE.

L'effet tarde beaucoup pour n'avoir rien à craindre:

66

Elle feignoit peut-être en me priant de feindre. 1120

On retire souvent le bras pour mieux frapper.

Qui veut que je la trompe a droit de me tromper [132].

STÉPHANIE.

Considérez l'humeur implacable d'un père,

Quelle est pour les chrétiens sa haine et sa colère,

Combien il faut de temps afin de l'émouvoir. 1125

PLACIDE.

Hélas! il n'en faut guère à trahir mon espoir.

Peut-être en ce moment qu'ici tu me cajoles,

Que tu remplis mon cœur d'espérances frivoles,

Ce rare et cher objet qui fait seul mon destin,

Du soldat insolent est l'indigne butin. 1130

Va flatter, si tu veux, la douleur de Flavie,

Et me laisse éclaircir de l'état de ma vie:

C'est trop l'abandonner à l'injuste pouvoir.

Ouvrez, Paulin, ouvrez, et me la faites voir.

On ne me répond point, et la porte est ouverte! 1135

Paulin! Madame!

STÉPHANIE.

O Dieux! la fourbe est découverte.

Où fuirai-je?

PLACIDE.

Demeure, infâme, et ne crains rien:

Je ne veux pas d'un sang abject [133] comme le tien.

Il faut à mon courroux de plus nobles victimes:

Instruis-moi seulement de l'ordre de tes crimes. 1140

Qu'a-t-on fait de mon âme? où la dois-je chercher?

STÉPHANIE.

Vous n'avez pas sujet encor de vous fâcher:

Elle est....

67

PLACIDE.

Dépêche, dis ce qu'en a fait Marcelle.

STÉPHANIE.

Tout ce que votre amour pouvoit attendre d'elle

Peut-on croire autre chose avec quelque raison, 1145

Quand vous voyez déjà qu'elle est hors de prison?

PLACIDE.

Ah! j'en aurois déjà reçu les assurances;

Et tu veux m'amuser de vaines apparences,

Cependant que Marcelle agit comme il lui plaît,

Et fait sans résistance exécuter l'arrêt. 1150

De ma crédulité Théodore est punie:

Elle est hors de prison, mais dans l'ignominie;

Et je devois juger, dans mon sort rigoureux [134],

Que l'ennemi qui flatte est le plus dangereux.

Mais souvent on s'aveugle, et dans des maux extrêmes,

Les esprits généreux jugent tout par eux-mêmes [135];

Et lorsqu'on les trahit [136]....

SCÈNE II.

PLACIDE, LYCANTE, STÉPHANIE.

LYCANTE.

Jugez-en mieux, Seigneur [137]:

Marcelle vous renvoie et la joie et l'honneur;

Elle a de l'infamie arraché Théodore.

PLACIDE.

Elle a fait ce miracle!

68

LYCANTE.

Elle a plus fait encore [138]. 1160

PLACIDE.

Ne me fais plus languir, dis promptement.

LYCANTE.

D'abord

Valens changeoit l'arrêt en un arrêt de mort....

PLACIDE.

Ah! si de cet arrêt jusqu'à l'effet on passe....

LYCANTE.

Marcelle a refusé cette sanglante grâce:

Elle l'a veut entière, et tâche à l'obtenir; 1165

Mais Valens irrité s'obstine à la bannir,

Et voulant que cet ordre à l'instant s'exécute,

Quoi qu'en votre faveur Marcelle lui dispute [139],

Il mande Théodore, et la veut promptement

Faire conduire au lieu de son bannissement. 1170

STÉPHANIE.

Et vous vous alarmiez de voir sa prison vide?

PLACIDE.

Tout fait peur à l'amour, c'est un enfant timide;

Et si tu le connois, tu me dois pardonner.

LYCANTE.

Elle fait ses efforts pour vous la ramener,

Et vous conjure encore un moment de l'attendre. 1175

PLACIDE.

Quelles grâces, bons Dieux, ne lui dois-je point rendre!

Va, dis-lui que j'attends ici ce grand succès,

Où sa bonté pour moi paroît avec excès [140].

(Lycante rentre [141].)

69

STÉPHANIE.

Et moi je vais pour vous consoler sa Flavie.

PLACIDE.

Fais-lui donc quelque excuse à flatter son envie [142],1180

Et dis-lui de ma part tout ce que tu voudras:

Mon âme n'eut jamais les sentiments ingrats,

Et j'ai honte en secret d'être dans l'impuissance

De montrer plus d'effets de ma reconnoissance.

(Il est seul [143].)

Certes une ennemie à qui je dois l'honneur 1185

Méritoit dans son choix un peu plus de bonheur,

Devoit trouver une âme un peu moins défendue,

Et j'ai pitié de voir tant de bonté perdue;

Mais le cœur d'un amant ne peut se partager;

Elle a beau se contraindre, elle a beau m'obliger, 1190

Je n'ai qu'aversion pour ce qui la regarde.

SCÈNE III.

PLACIDE, PAULIN.

PLACIDE.

Vous ne me direz plus qu'on vous l'a mise en garde,

Paulin?

PAULIN.

Elle n'est plus, Seigneur, en mon pouvoir.

PLACIDE.

Quoi? vous en soupirez?

PAULIN.

Je pense le devoir.

PLACIDE.

Soupirer du bonheur que le ciel me renvoie! 1195

70

PAULIN.

Je ne vois pas pour vous de grands sujets de joie.

PLACIDE.

Qu'on la bannisse ou non, je la verrai toujours.

PAULIN.

Quel fruit de cette vue espèrent vos amours?

PLACIDE.

Le temps adoucira cette âme rigoureuse.

PAULIN.

Le temps ne rendra pas la vôtre plus heureuse. 1200

PLACIDE.

Sans doute elle aura peine à me laisser périr.

PAULIN.

Qui le peut espérer devoit la secourir.

PLACIDE.

Marcelle a fait pour moi tout ce que j'ai dû faire.

PAULIN.

Je n'ai donc rien à dire et dois ici me taire.

PLACIDE.

Non, non, il faut parler avec sincérité, 1205

Et louer hautement sa générosité.

PAULIN.

Si vous me l'ordonnez, je louerai donc sa rage,

Mais depuis quand, Seigneur, changez-vous de courage?

Depuis quand pour vertu prenez-vous la fureur?

Depuis quand louez-vous ce qui doit faire horreur? 1210

PLACIDE.

Ah! je tremble à ces mots que j'ai peine à comprendre.

PAULIN.

Je ne sais pas, Seigneur, ce qu'on vous fait entendre,

Ou quel puissant motif retient votre courroux;

Mais Théodore enfin n'est plus digne de vous.

PLACIDE.

Quoi? Marcelle en effet ne l'a pas garantie? 1215

71

PAULIN.

A peine d'avec vous, Seigneur, elle est sortie,

Que l'âme toute en feu, les yeux étincelants,

Rapportant elle-même un ordre de Valens,

Avec trente soldats elle a saisi la porte,

Et tirant de ce lieu Théodore à main-forte.... 1220

PLACIDE.

O Dieux! jusqu'à ses pieds j'ai donc pu m'abaisser,

Pour voir trahir des vœux qu'elle a feint d'exaucer,

Et pour en recevoir avec tant d'insolence

De tant de lâcheté la digne récompense!

Mon cœur avoit déjà pressenti ce malheur; 1225

Mais achève, Paulin, d'irriter ma douleur,

Et sans m'entretenir des crimes de Marcelle,

Dis-moi qui je me dois immoler après elle [144],

Et sur quels insolents, après son châtiment,

Doit choir le reste affreux de mon ressentiment. 1230

PAULIN.

Armez-vous donc, Seigneur, d'un peu de patience,

Et forcez vos transports à me prêter silence,

Tandis que le récit d'une injuste [145] rigueur,

Peut-être à chaque mot vous percera le cœur.

Je ne vous dirai point avec quelle tristesse 1235

A ce honteux supplice a marché la Princesse:

Forcé de la conduire en ces infâmes lieux,

De honte et de dépit j'en détournois les yeux;

Et pour la consoler, ne sachant que lui dire,

Je maudissois tout bas les lois de notre empire, 1240

Et vous étiez le dieu que dans mes déplaisirs [146]

72

En secret pour les rompre invoquoient mes soupirs.

PLACIDE.

Ah! pour gagner ce temps on charmoit mon courage

D'une fausse promesse, et puis d'un faux message;

Et j'ai cru dans ces cœurs de la sincérité! 1245

Ne fais plus de reproche à ma crédulité,

Et poursuis.

PAULIN.

Dans ces lieux à peine on l'a traînée,

Qu'on a vu des soldats la troupe mutinée [147]:

Tous courent à la proie avec avidité,

Tous montrent à l'envi même brutalité. 1250

Je croyois déjà voir de cette ardeur égale

Naître quelque discorde à ces tigres fatale,

Quand Didyme....

PLACIDE.

Ah, le lâche! ah, le traître!

PAULIN.

Écoutez.

Ce traître a réuni toutes leurs volontés;

Le front plein d'impudence et l'œil armé d'audace: 1255

«Campagnons, a-t-il dit, on me doit une grâce;

Depuis plus de dix ans je souffre les mépris

Du plus ingrat objet dont on puisse être épris:

Ce n'est pas de mes feux que je veux récompense,

Mais de tant de rigueurs la première vengeance; 1260

Après, vous punirez à loisir ses dédains.»

Il leur jette de l'or ensuite à pleines mains;

Et lors, soit par respect qu'on eût pour sa naissance,

Soit qu'ils eussent marché sous son obéissance,

Soit que son or pour lui fît un si prompt effort, 1265

Ces cœurs en sa faveur tombent soudain d'accord:

Il entre sans obstacle.

73

PLACIDE.

Il y mourra, l'infâme!

Viens me voir dans ses bras lui faire vomir l'âme,

Viens voir de ma colère un juste et prompt effet

Joindre en ces mêmes lieux la peine à son forfait [148],1270

Confondre son triomphe avecque son supplice.

PAULIN.

Ce n'est pas en ces lieux qu'il vous fera justice:

Didyme en est sorti.

PLACIDE.

Quoi, Paulin? ce voleur

A déjà par sa fuite évité ma douleur!

PAULIN.

Oui; mais il n'étoit plus, en sortant, ce Didyme 1275

Dont l'orgueil insolent demandoit sa victime;

Ses cheveux sur son front s'efforçoient de cacher

La rougeur que son crime y sembloit attacher,

Et le remords de sorte abattoit son courage,

Que même il n'osoit plus nous montrer son visage: 1280

L'œil bas, le pied timide et le corps chancelant,

Tel qu'un coupable enfin qui s'échappe en tremblant.

A peine il est sorti que la fière insolence [149]

Du soldat mutiné reprend sa violence;

Chacun, en sa valeur mettant tout son appui, 1285

S'efforce de montrer qu'il n'a cédé qu'à lui;

On se pousse, on se presse, on se bat, on se tue:

J'en vois une partie à mes pieds abattue.

Au spectacle sanglant que je m'étois promis,

Cléobule survient avec quelques amis, 1290

Met l'épée à la main, tourne en fuite le reste,

Entre....

74

PLACIDE.

Lui seul?

PAULIN.

Lui seul.

PLACIDE.

Ah, Dieux! quel coup funeste!

PAULIN.

Sans doute il n'est entré que pour l'en retirer [150].

PLACIDE.

Dis, dis qu'il est entré pour la déshonorer,

Et que le sort cruel, pour hâter ma ruine, 1295

Veut qu'après un rival un ami m'assassine.

Le traître! Mais, dis-moi, l'en as-tu vu sortir?

Montroit-il de l'audace ou quelque repentir [151]?

Qui des siens l'a suivi?

PAULIN.

Cette troupe fidèle

M'a chassé comme chef des soldats de Marcelle: 1300

Je n'ai rien vu de plus; mais loin de le blâmer,

Je présume....

PLACIDE.

Ah! je sais ce qu'il faut présumer.

Il est entré lui seul.

PAULIN.

Ayant si peu d'escorte,

C'est ainsi qu'il a dû s'assurer de la porte;

Et si là tous ensemble il ne les eût laissés, 1305

Assez facilement on les auroit forcés.

Mais le voici qui vient pour vous en rendre compte [152]:

A son zèle, de grâce, épargnez cette honte.

75

SCÈNE IV.

PLACIDE, PAULIN, CLÉOBULE.

PLACIDE.

Eh bien! votre parente? elle est hors de ces lieux

Où l'on sacrifioit sa pudeur à nos Dieux? 1310

CLÉOBULE.

Oui, Seigneur.

PLACIDE.

J'ai regret qu'un cœur si magnanime

Se soit ainsi laissé prévenir par Didyme.

CLÉOBULE.

J'en dois être honteux; mais je m'étonne fort

Qui vous a pu sitôt en faire le rapport:

J'en croyois apporter les premières nouvelles. 1315

PLACIDE.

Grâces aux Dieux, sans vous j'ai des amis fidèles [153].

Mais ne différez plus à me la faire voir.

CLÉOBULE.

Qui, Seigneur?

PLACIDE.

Théodore.

CLÉOBULE.

Est-elle en mon pouvoir?

PLACIDE.

Ne me dites-vous pas que vous l'avez sauvée?

CLÉOBULE.

Je vous le dirois! moi qui ne l'ai plus trouvée! 1320

PLACIDE.

Quoi? soudain par un charme elle avoit disparu?

76

CLÉOBULE.

Puisque déjà ce bruit jusqu'à vous a couru,

Vous savez que sans charme elle a fui sa disgrâce,

Que je n'ai plus trouvé que Didyme en sa place:

Quel plaisir prenez-vous à me le déguiser? 1325

PLACIDE.

Quel plaisir prenez-vous vous-même à m'abuser,

Quand Paulin de ses yeux a vu sortir Didyme?

CLÉOBULE.

Si ses yeux l'ont trompé, l'erreur est légitime;

Et si vous n'en savez que ce qu'il vous a dit,

Écoutez-en, Seigneur, un fidèle récit. 1330

Vous ignorez encor la meilleure partie:

Sous l'habit de Didyme elle-même est sortie.

PLACIDE.

Qui?

CLÉOBULE.

Votre Théodore; et cet audacieux

Sous le sien, au lieu d'elle, est resté dans ces lieux.

PLACIDE.

Que dis-tu, Cléobule? ils ont fait cet échange? 1335

CLÉOBULE.

C'est une nouveauté qui doit sembler étrange [154]....

PLACIDE.

Et qui me porte encor de plus étranges coups.

Vois si c'est sans raison que j'en étois jaloux;

Et malgré les avis de ta fausse prudence,

Juge de leur amour par leur intelligence. 1340

CLÉOBULE.

J'ose en douter encore, et je ne vois pas bien

Si c'est zèle d'amant ou fureur de chrétien.

77

PLACIDE.

Non, non, ce téméraire au péril de sa tête [155],

A mis en sûreté son illustre conquête:

Par tant de feints mépris elle qui t'abusoit 1345

Lui conservoit ce cœur qu'elle me refusoit,

Et ses dédains cachoient une faveur secrète,

Dont tu n'étois pour moi qu'un aveugle interprète.

L'œil d'un amant jaloux a bien d'autres clartés;

Les cœurs pour ses soupçons n'ont point d'obscurités:

Son malheur [156] lui fait jour jusques au fond d'une âme,

Pour y lire sa perte écrite en traits de flamme.

Elle me disoit bien, l'ingrate, que son Dieu

Sauroit, sans mon secours, la tirer de ce lieu [157];

Et sûre qu'elle étoit de celui de Didyme, 1355

A se servir du mien elle eût cru faire un crime.

Mais auroit-on bien pris pour générosité

L'impétueuse ardeur de sa témérité?

Après un tel affront et de telles offenses,

M'auroit-on envié la douceur des vengeances? 1360

CLÉOBULE.

Vous le verriez déjà, si j'avois pu souffrir

Qu'en cet habit de fille on vous le vînt offrir.

J'ai cru que sa valeur et l'éclat de sa race

Pouvoient bien mériter cette petite grâce;

Et vous pardonnerez à ma vieille amitié, 1365

Si jusque-là, Seigneur, elle étend sa pitié.

Le voici qu'Amyntas vous amène à main-forte.

PLACIDE.

Pourrai-je retenir la fureur qui m'emporte?

78

CLÉOBULE.

Seigneur, réglez si bien ce violent courroux,

Qu'il n'en échappe rien trop indigne de vous. 1370

SCÈNE V.

PLACIDE, DIDYME, CLÉOBULE, PAULIN,
AMYNTAS, TROUPE.

PLACIDE.

Approche, heureux rival, heureux choix d'une ingrate,

Dont je vois qu'à ma honte enfin l'amour éclate.

C'est donc pour t'enrichir d'un si noble butin

Qu'elle s'est obstinée à suivre son destin?

Et pour mettre ton âme au comble de sa joie, 1375

Cet esprit déguisé n'a point eu d'autre voie?

Dans ces lieux dignes d'elle elle a reçu ta foi,

Et pris l'occasion de se donner à toi?

DIDYME.

Ah! Seigneur, traitez mieux une vertu parfaite.

PLACIDE.

Ah! je sais mieux que toi comme il faut qu'on la traite.

J'en connois l'artifice, et de tous ses mépris.

Sur quelle confiance as-tu tant entrepris?

Ma perfide marâtre et mon tyran de père

Auroient-ils contre moi choisi ton ministère?

Et pour mieux t'enhardir à me voler mon bien, 1385

T'auroient-ils promis grâce, appui, faveur, soutien?

Aurois-tu bien uni leurs fureurs à ton zèle,

Son amant tout ensemble et l'agent de Marcelle?

Qu'en as-tu fait enfin? où me la caches-tu [158]?

79

DIDYME.

Derechef jugez mieux de la même vertu. 1390

Je n'ai rien entrepris, ni comme amant fidèle,

Ni comme impie agent des fureurs de Marcelle,

Ni sous l'espoir flatteur de quelque impunité,

Mais par un pur effet de générosité:

Je le nommerois mieux, si vous pouviez comprendre

Par quel zèle un chrétien ose tout entreprendre.

La mort, qu'avec ce nom je ne puis éviter [159],

Ne vous laisse aucun lieu de vous inquiéter:

Qui s'apprête à mourir, qui court à ses supplices,

N'abaisse pas son âme à ces molles délices; 1400

Et près de rendre compte à son juge éternel,

Il craint d'y porter même un desir criminel.

J'ai soustrait Théodore à la rage insensée [160],

Sans blesser sa pudeur de la moindre pensée:

Elle fuit, et sans tache, où l'inspire son Dieu. 1405

Ne m'en demandez point ni l'ordre ni le lieu:

Comme je n'en prétends ni faveur ni salaire,

J'ai voulu l'ignorer, afin de le mieux taire.

PLACIDE.

Ah! tu me fais ici des contes superflus:

J'ai trop été crédule, et je ne le suis plus. 1410

Quoi? sans rien obtenir, sans même rien prétendre [161],

Un zèle de chrétien t'a fait tout entreprendre?

Quel prodige pareil s'est jamais rencontré?

DIDYME.

Paulin vous aura dit comme je suis entré;

Prêtez l'oreille au reste, et punissez ensuite 1415

80

Tout ce que vous verrez de coupable en sa fuite [162].

PLACIDE.

Dis, mais en peu de mots, et sûr que les tourments

M'auront bientôt vengé de tes déguisements.

DIDYME.

La Princesse, à ma vue également atteinte

D'étonnement, d'horreur, de colère et de crainte, 1420

A tant de passions exposée à la fois,

A perdu quelque temps l'usage de la voix:

Aussi j'avois l'audace encor sur le visage

Qui parmi ces mutins m'avoit donné passage,

Et je portois encor sur le front imprimé 1425

Cet insolent orgueil dont je l'avois armé.

Enfin reprenant cœur: «Arrête, me dit-elle,

Arrête;» et m'alloit faire une longue querelle;

Mais pour laisser agir l'erreur qui la surprend,

Le temps étoit trop cher, et le péril trop grand; 1430

Donc, pour la détromper: «Non, lui dis-je, Madame,

Quelque outrageux mépris dont vous traitiez ma flamme,

Je ne viens point ici comme amant indigné

Me venger de l'objet dont je fus dédaigné;

Une plus sainte ardeur règne au cœur de Didyme: 1435

Il vient de votre honneur se faire la victime,

Le payer de son sang et s'exposer pour vous

A tout ce qu'oseront la haine et le courroux.

Fuyez sous mon habit, et me laissez, de grâce,

Sous le vôtre en ces lieux occuper votre place; 1440

C'est par ce moyen seul qu'on peut vous garantir [163]:

Conservez une vierge en faisant un martyr [164]

Elle, à cette prière encor demi-tremblante,

81

Et mêlant à sa joie un reste d'épouvante,

Me demande pardon, d'un visage étonné, 1445

De tout ce que son âme a craint ou soupçonné.

Je m'apprête à l'échange, elle à la mort s'apprête;

Je lui tends mes habits, elle m'offre sa tête.

Et demande à sauver un si précieux bien

Aux dépens de son sang, plutôt qu'au prix du mien;

Mais Dieu la persuade, et notre combat cesse.

Je vois, suivant mes vœux, échapper la Princesse.

PAULIN.

C'étoit donc à dessein qu'elle cachoit ses yeux,

Comme rouge de honte, en sortant de ces lieux [165]?

DIDYME.

En lui disant adieu, je l'en avois instruite, 1455

Et le ciel a daigné favoriser sa fuite.

Seigneur, ce peu de mots suffit pour vous guérir:

Vivez sans jalousie, et m'envoyez mourir.

PLACIDE.

Hélas! et le moyen d'être sans jalousie,

Lorsque ce cher objet te doit plus que la vie? 1460

Ta courageuse adresse à ses divins appas

Vient de rendre un secours que leur devoit mon bras;

Et lorsque je me laisse amuser de paroles,

Tu t'exposes pour elle, ou plutôt tu t'immoles:

Tu donnes tout ton sang pour lui sauver l'honneur,

Et je ne serois pas jaloux de ton bonheur?

Mais ferois-je périr celui qui l'a sauvée?

Celui par qui Marcelle est pleinement bravée,

Qui m'a rendu ma gloire, et préservé mon front

Des infâmes couleurs d'un si mortel affront? 1470

Tu vivras. Toutefois défendrai-je ta tête [166],

82

Alors que Théodore est ta juste conquête,

Et que cette beauté qui me tient sous sa loi [167]

Ne sauroit plus sans crime être à d'autres qu'à toi?

N'importe; si ta flamme en est mieux écoutée, 1475

Je dirai seulement que tu l'as méritée;

Et sans plus regarder ce que j'aurai perdu,

J'aurai devant les yeux ce que tu m'as rendu [168].

De mille déplaisirs qui m'arrachoient la vie

Je n'ai plus que celui de te porter envie; 1480

Je saurai bien le vaincre et garder pour tes feux

Dans une âme jalouse un esprit généreux.

Va donc, heureux rival, rejoindre ta princesse,

Dérobe-toi comme elle aux yeux d'une tigresse:

Tu m'as sauvé l'honneur, j'assurerai tes jours, 1485

Et mourrai, s'il le faut, moi-même à ton secours.

DIDYME.

Seigneur....

PLACIDE.

Ne me dis rien. Après de tels services,

Je n'ai rien à prétendre, à moins que tu périsses.

Je le sais, je l'ai dit; mais dans ce triste état

Je te suis redevable, et ne puis être ingrat. 1490

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

83

ACTE V.


SCÈNE PREMIÈRE.

PAULIN, CLÉOBULE.

PAULIN.

Oui, Valens pour Placide a beaucoup d'indulgence;

Il est même en secret de son intelligence:

C'étoit par cet arrêt lui qu'il considéroit,

Et je vous ai conté ce qu'il en espéroit.

Mais il hait des chrétiens l'opiniâtre zèle, 1495

Et s'il aime Placide, il redoute Marcelle;

Il en sait le pouvoir, il en voit la fureur,

Et ne veut pas se perdre auprès de l'Empereur:

Il [169] ne veut pas périr pour conserver Didyme;

Puisqu'il s'est laissé prendre, il paiera pour son crime.

Valens saura punir son illustre attentat [170]

Par inclination et par raison d'État;

Et si quelque malheur ramène Théodore [171],

A moins qu'elle renonce à ce Dieu qu'elle adore,

Dût Placide lui-même après elle en mourir, 1505

Par les mêmes motifs il la fera périr [172].

Dans l'âme il est ravi d'ignorer sa retraite,

Il fait des vœux au ciel pour la tenir secrète;

84

Il craint qu'un indiscret la vienne révéler,

Et n'osera rien plus que de dissimuler. 1510

CLÉOBULE.

Cependant vous savez, pour grand que soit ce crime [173],

Ce qu'a juré Placide en faveur de Didyme.

Piqué contre Marcelle, il cherche à la braver,

Et hasardera tout afin de le sauver.

Il a des amis prêts, il en assemble encore; 1515

Et si quelque malheur vous rendoit Théodore,

Je prévois des transports en lui si violents,

Que je crains pour Marcelle et même pour Valens.

Mais a-t-il condamné ce généreux coupable?

PAULIN.

Il l'interroge encor, mais en juge implacable [174]. 1520

CLÉOBULE.

Il m'a permis pourtant de l'attendre en ce lieu,

Pour tâcher à le vaincre, ou pour lui dire adieu.

Ah! qu'il dissiperoit un dangereux orage,

S'il vouloit à nos Dieux rendre le moindre hommage!

PAULIN.

Quand de sa folle erreur vous l'auriez diverti, 1525

En vain de ce péril vous le croiriez sorti.

Flavie est aux abois, Théodore échappée

D'un mortel désespoir jusqu'au cœur l'a frappée;

Marcelle n'attend plus que son dernier soupir:

Jugez à quelle rage ira son déplaisir; 1530

Et si, comme on ne peut s'en prendre qu'à Didyme,

Son époux lui voudra refuser sa victime.

CLÉOBULE.

Ah! Paulin, un chrétien à nos autels réduit

Fait auprès des Césars un trop précieux bruit:

85

Il leur devient trop cher pour souffrir qu'il périsse. 1535

Mais je le vois déjà qu'on amène au supplice.

SCÈNE II.

PAULIN, CLÉOBULE, LYCANTE, DIDYME.

CLÉOBULE.

Lycante, souffre ici l'adieu de deux amis,

Et me donne un moment que Valens m'a promis.

LYCANTE.

J'en ai l'ordre, et je vais disposer ma cohorte

A garder cependant les dehors de la porte [175]. 1540

Je ne mets point d'obstacle à vos derniers secrets;

Mais tranchez promptement d'inutiles regrets.

SCÈNE III.

CLÉOBULE, DIDYME, PAULIN.

CLÉOBULE.

Ce n'est point, cher ami, le cœur troublé d'alarmes

Que je t'attends ici pour te donner des larmes;

Un astre plus bénin vient d'éclairer tes jours: 1545

Il faut vivre, Didyme, il faut vivre.

DIDYME.

Et j'y cours.

Pour la cause de Dieu s'offrir en sacrifice,

C'est courir à la vie, et non pas au supplice.

CLÉOBULE.

Peut-être dans ta secte est-ce une vision;

Mais l'heur que je t'apporte est sans illusion. 1550

86

Théodore est à toi: ce dernier témoignage

Et de ta passion et de ton grand courage

A si bien en amour changé tous ses mépris,

Qu'elle t'attend chez moi pour t'en donner le prix.

DIDYME.

Que me sert son amour et sa reconnoissance, 1555

Alors que leur effet n'est plus en sa puissance?

Et qui t'amène ici par ce frivole attrait

Aux douceurs de ma mort mêler un vain regret,

Empêcher que ma joie à mon heur ne réponde,

Et m'arracher encore un regard vers le monde? 1560

Ainsi donc Théodore est cruelle à mon sort

Jusqu'à persécuter et ma vie et ma mort:

Dans sa haine et sa flamme également à craindre,

Et moi dans l'une et l'autre également à plaindre!

CLÉOBULE.

Ne te figure point d'impossibilité 1565

Où tu fais, si tu veux, trop de facilité,

Où tu n'as qu'à te faire un moment de contrainte.

Donne à ton Dieu ton cœur, aux nôtres quelque feinte.

Un peu d'encens offert aux pieds de leurs autels

Peut égaler ton sort au sort des immortels. 1570

DIDYME.

Et pour cela vers moi Théodore t'envoie?

Son esprit adouci me veut par cette voie?

CLÉOBULE.

Non, elle ignore encor que tu sois arrêté;

Mais ose en sa faveur te mettre en liberté;

Ose te dérober aux fureurs de Marcelle, 1575

Et Placide t'enlève en Égypte avec elle,

Où son cœur généreux te laisse entre ses bras

Être avec sûreté tout ce que tu voudras.

DIDYME.

Va, dangereux ami que l'enfer me suscite,

87

Ton damnable artifice en vain me sollicite: 1580

Mon cœur, inébranlable aux plus cruels tourments [176],

A presque été surpris de tes chatouillements;

Leur mollesse a plus fait que le fer ni la flamme:

Elle a frappé mes sens, elle a brouillé mon âme;

Ma raison s'est troublée, et mon foible a paru; 1585

Mais j'ai dépouillé l'homme, et Dieu m'a secouru.

Va revoir ta parente, et dis-lui qu'elle quitte

Ce soin de me payer par delà mon mérite.

Je n'ai rien fait pour elle, elle ne me doit rien;

Ce qu'elle juge amour n'est qu'ardeur de chrétien: 1590

C'est la connoître mal que de la reconnoître;

Je n'en veux point de prix que du souverain maître;

Et comme c'est lui seul que j'ai considéré,

C'est lui seul dont j'attends ce qu'il m'a préparé.

Si pourtant elle croit me devoir quelque chose, 1595

Et peut avant ma mort souffrir que j'en dispose [177],

Qu'elle paye à Placide, et tâche à conserver

Des jours que par les miens je viens de lui sauver;

Qu'elle fuie avec lui, c'est tout ce que veut d'elle

Le souvenir mourant d'une flamme si belle. 1600

Mais elle-même vient, hélas! à quel dessein?

88

SCÈNE IV.

DIDYME, THÉODORE, CLÉOBULE, PAULIN,
LYCANTE.

(Lycante suit Théodore, et entre incontinent chez Marcelle, sans rien dire.)

DIDYME.

Pensez-vous m'arracher la palme de la main,

Madame, et mieux que lui m'expliquant votre envie,

Par un charme plus fort m'attacher à la vie?

THÉODORE.

Oui, Didyme, il faut vivre et me laisser mourir: 1605

C'est à moi qu'on en veut, c'est à moi de périr.

CLÉOBULE, à Théodore.

O Dieux! quelle fureur aujourd'hui vous possède?

(A Paulin.)

Mais prévenons le mal par le dernier remède:

Je cours trouver Placide; et toi, tire en longueur

De Valens, si tu peux, la dernière rigueur. 1610

SCÈNE V.

DIDYME, THÉODORE, PAULIN.

DIDYME.

Quoi? ne craignez-vous point qu'une rage ennemie

Vous fasse de nouveau traîner à l'infamie?

THÉODORE.

Non, non, Flavie est morte, et Marcelle en fureur

Dédaigne un châtiment qui m'a fait tant d'horreur;

Je n'en ai rien à craindre, et Dieu me le révèle: 1615

Ce n'est plus que du sang que veut cette cruelle;

Et quelque cruauté qu'elle veuille essayer,

89

S'il ne faut que du sang j'ai trop de quoi payer.

Rends-moi, rends-moi ma place assez et trop gardée.

Pour me sauver l'honneur je te l'avois cédée: 1620

Jusque-là seulement j'ai souffert ton secours;

Mais je la viens reprendre alors qu'on veut mes jours.

Rends, Didyme, rends-moi le seul bien où j'aspire:

C'est le droit de mourir, c'est l'honneur du martyre.

A quel titre peux-tu me retenir mon bien? 1625

DIDYME.

A quel droit voulez-vous vous emparer du mien?

C'est à moi qu'appartient, quoi que vous puissiez dire,

Et le droit de mourir, et l'honneur du martyre;

De sort comme d'habits nous avons su changer,

Et l'arrêt de Valens me le vient d'adjuger. 1630

THÉODORE.

Il ne t'a condamné qu'au lieu de Théodore [178];

Mais si l'arrêt t'en plaît, l'effet m'en déshonore.

Te voir au lieu de moi payer Dieu de ton sang [179],

C'est te laisser au ciel aller prendre mon rang.

Je ne souffrirai point, quoi que Valens ordonne, 1635

Qu'en me rendant ma gloire on m'ôte ma couronne:

J'en appelle à Marcelle, et sans plus t'abuser,

Vois comme ce grand Dieu lui-même en vient d'user.

De cette même honte il sauve Agnès dans Rome [180],

Il daigne s'y servir d'un ange au lieu d'un homme; 1640

90

Mais si dans l'infamie il vient la secourir,

Sitôt qu'on veut son sang il la laisse mourir.

DIDYME.

Sur cet exemple donc ne trouvez pas étrange,

Puisqu'il se sert ici d'un homme au lieu d'un ange,

S'il daigne mettre au rang de ces esprits heureux 1645

Celui dont pour sa gloire il se sert au lieu d'eux.

Je n'ai regardé qu'elle en conservant la vôtre,

Et ne lui donne pas mon sang au lieu d'un autre,

Quand ce qu'il m'a fait faire a pu m'en acquérir

Et l'honneur du martyre et le droit de mourir. 1650

THÉODORE.

Tu t'obstines en vain, la haine de Marcelle....

SCÈNE VI.

MARCELLE, THÉODORE, DIDYME, PAULIN,
LYCANTE, STÉPHANIE.

MARCELLE, à Lycante.

Avec quelque douceur j'en reçois la nouvelle:

Non que mes déplaisirs s'en puissent soulager,

Mais c'est toujours beaucoup que se pouvoir venger.

THÉODORE.

Madame, je vous viens rendre votre victime; 1655

Ne le retenez plus, ma fuite est tout son crime:

Ce n'est qu'au lieu de moi qu'on le mène à l'autel,

Et puisque je me montre, il n'est plus criminel,

C'est pour moi que Placide a dédaigné Flavie [181];

C'est moi par conséquent qui lui coûte la vie. 1660

91

DIDYME.

Non: c'est moi seul, Madame, et vous l'avez pu voir,

Qui sauvant sa rivale, ai fait son désespoir.

C'est moi de qui l'audace a terminé sa vie,

C'est moi par conséquent qui vous ôte Flavie,

Et sur qui doit verser ce courage irrité 1665

Tout ce que la vengeance a de sévérité [182].

MARCELLE.

O couple de ma perte également coupable!

Sacriléges auteurs du malheur qui m'accable,

Qui dans ce vain débat vous vantez à l'envi,

Lorsque j'ai tout perdu de me l'avoir ravi! 1670

Donc jusques à ce point vous bravez ma colère,

Qu'en vous faisant périr je ne vous puis déplaire,

Et que loin de trembler sous la punition,

Vous y courez tous deux avec ambition!

Elle semble à tous deux porter un diadème; 1675

Vous en êtes jaloux comme d'un bien suprême;

L'un et l'autre de moi s'efforce à l'obtenir:

Je puis vous immoler et ne puis vous punir;

Et quelque sang qu'épande une mère affligée,

Ne vous punissant pas elle n'est pas vengée. 1680

Toutefois Placide aime, et votre châtiment

Portera sur son cœur ses coups plus puissamment;

Dans ce gouffre de maux c'est lui qui m'a plongée,

Et si je l'en punis, je suis assez vengée.

THÉODORE, à Didyme.

J'ai donc enfin gagné, Didyme, et tu le vois: 1685

L'arrêt est prononcé, c'est moi dont on fait choix,

C'est moi qu'aime Placide, et ma mort te délivre.

92

DIDYME [183].

Non, non: si vous mourez, Didyme vous doit suivre.

MARCELLE.

Tu la suivras, Didyme, et je suivrai tes vœux:

Un déplaisir si grand n'a pas trop de tous deux. 1690

Que ne puis-je aussi bien immoler à Flavie

Tous les chrétiens ensemble, et toute la Syrie!

Ou que ne peut ma haine avec un plein loisir

Animer les bourreaux qu'elle sauroit choisir,

Repaître mes douleurs d'une mort dure et lente, 1695

Vous la rendre à la fois et cruelle et traînante,

Et parmi les tourments soutenir votre sort,

Pour vous faire sentir chaque jour une mort!

Mais je sais le secours que Placide prépare;

Je sais l'effort pour vous que fera ce barbare; 1700

Et ma triste vengeance a beau se consulter,

Il me faut ou la perdre ou la précipiter.

Hâtons-la donc, Lycante, et courons-y sur l'heure:

La plus prompte des morts est ici la meilleure;

N'avoir pour y descendre à pousser qu'un soupir, 1705

C'est mourir doucement, mais c'est enfin mourir;

Et lorsqu'un, grand obstacle à nos fureurs s'oppose,

Se venger à demi, c'est du moins quelque chose [184].

Amenez-les tous deux..

PAULIN.

Sans l'ordre de Valens?

Madame, écoutez moins des transports si bouillants:

Sur son autorité c'est beaucoup entreprendre.

MARCELLE.

S'il en demande compte, est-ce à vous de le rendre?

Paulin, portez ailleurs vos conseils indiscrets,

93

Et ne prenez souci que de vos intérêts.

THÉODORE, à Didyme.

Ainsi de ce combat que la vertu nous donne, 1715

Nous sortirons tous deux avec une couronne [185].

DIDYME.

Oui, Madame, on exauce et vos vœux et les miens:

Dieu....

MARCELLE.

Vous suivrez ailleurs de si doux entretiens.

Amenez-les tous deux.

PAULIN, seul.

Quel orage s'apprête!

Que je vois se former une horrible tempête! 1720

Si Placide survient, que de sang répandu!

Et qu'il en répandra s'il trouve tout perdu!

Allons chercher Valens: qu'à tant de violence

Il oppose, non plus une molle prudence,

Mais un courage mâle, et qui d'autorité, 1725

Sans rien craindre....

SCÈNE VII.

VALENS, PAULIN.

VALENS.

Ah! Paulin, est-ce une vérité,

Est-ce une illusion, est-ce une rêverie?

Viens-je d'ouïr la voix de Marcelle en furie

Ose-t-elle traîner Théodore à la mort?

PAULIN.

Oui, si Valens n'y fait un généreux effort. 1730

94

VALENS.

Quel effort généreux veux-tu que Valens fasse,

Lorsque de tous côtés il ne voit que disgrâce?

PAULIN.

Faites voir qu'en ces lieux c'est vous qui gouvernez,

Qu'aucun n'y doit périr si vous ne l'ordonnez,

La Syrie à vos lois est-elle assujettie, 1735

Pour souffrir qu'une femme y soit juge et partie?

Jugez de Théodore.

VALENS.

Et qu'en puis-je ordonner

Qui dans mon triste sort ne serve à me gêner?

Ne la condamner pas, c'est me perdre avec elle,

C'est m'exposer en butte aux fureurs de Marcelle, 1740

Au pouvoir de son frère, au courroux des Césars,

Et pour un vain effort courir mille hasards.

La condamner d'ailleurs, c'est faire un parricide,

C'est de ma propre main assassiner Placide,

C'est lui porter au cœur d'inévitables coups. 1745

PAULIN.

Placide donc, Seigneur, osera plus que vous.

Marcelle a fait armer Lycante et sa cohorte;

Mais sur elle et sur eux il va fondre à main-forte,

Résolu de forcer pour cet objet charmant

Jusqu'à votre palais et votre appartement. 1750

Prévenez ce désordre, et jugez quel carnage

Produit le désespoir qui s'oppose à la rage,

Et combien des deux parts l'amour et la fureur

Étaleront ici de spectacles d'horreur.

VALENS.

N'importe: laissons faire et Marcelle et Placide: 1755

Que l'amour en furie ou la haine en décide;

Que Théodore en meure ou ne périsse pas [186],

95

J'aurai lieu d'excuser sa vie ou son trépas.

S'il la sauve peut-être on trouvera dans Rome

Plus de cœur que de crime à l'ardeur d'un jeune homme.

Je l'en désavouerai, j'irai l'en accuser,

Les pousser par ma plainte à le favoriser,

A plaindre son malheur en blâmant son audace:

César même pour lui me demandera grâce;

Et cette illusion de ma sévérité 1765

Augmentera ma gloire et mon autorité.

PAULIN.

Et s'il ne peut sauver cet objet qu'il adore?

Si Marcelle à ses yeux fait périr Théodore?

VALENS.

Marcelle aura sans moi commis cet attentat;

J'en saurai près de lui faire un crime d'État, 1770

A ses ressentiments égaler ma colère,

Lui promettre vengeance et trancher du sévère,

Et n'ayant point de part en cet événement,

L'en consoler en père un peu plus aisément.

Mes soins avec le temps pourront tarir ses larmes. 1775

PAULIN.

Seigneur d'un mal si grand c'est prendre peu d'alarmes.

Placide est violent, et pour la secourir

Il périra lui-même, ou fera tout périr.

Si Marcelle y succombe, appréhendez son frère,

Et si Placide y meurt, les déplaisirs d'un père. 1780

De grâce, prévenez ce funeste hasard.

Mais que vois-je? peut-être il est déjà trop tard.

Stéphanie entre ici, de pleurs toute trempée.

VALENS.

Théodore à Marcelle est sans doute échappée,

Et l'amour de Placide a bravé son effort. 1785

96

SCÈNE VIII.

VALENS, PAULIN, STÉPHANIE.

VALENS, à Stéphanie.

Marcelle a donc osé les traîner à la mort

Sans mon su, sans mon ordre? et son audace extrême....

STÉPHANIE.

Seigneur, pleurez sa perte, elle est morte elle-même.

VALENS.

Elle est morte!

STÉPHANIE.

Elle l'est.

VALENS.

Et Placide a commis....

STÉPHANIE.

Non, ce n'est en effet ni lui ni ses amis; 1790

Mais s'il n'en est l'auteur, du moins il en est cause.

VALENS.

Ah! pour moi l'un et l'autre est une même chose;

Et puisque c'est l'effet de leur inimitié,

Je dois venger sur lui [187] cette chère moitié.

Mais apprends-moi sa mort, du moins si tu l'as vue.

STÉPHANIE.

De l'escalier à peine elle étoit descendue,

Qu'elle aperçoit Placide aux portes du palais,

Suivi d'un gros armé d'amis et de valets;

Sur les bords du perron soudain elle s'avance,

Et pressant sa fureur qu'accroît cette présence: 1800

«Viens, dit-elle, viens voir l'effet de ton secours;»

Et sans perdre le temps en de plus longs discours [188],

97

Ayant fait avancer l'une et l'autre victime,

D'un côté Théodore, et de l'autre Didyme,

Elle lève le bras, et de la même main 1805

Leur enfonce à tous deux un poignard dans le sein.

VALENS.

Quoi? Théodore est morte!

STÉPHANIE.

Et Didyme avec elle.

VALENS.

Et l'un et l'autre enfin de la main de Marcelle?

Ah! tout est pardonnable aux douleurs d'un amant,

Et quoi qu'ait fait Placide en son ressentiment.... 1810

STÉPHANIE.

Il n'a rien fait, Seigneur; mais écoutez le reste:

Il demeure immobile à cet objet funeste;

Quelque ardeur qui le pousse à venger ce malheur [189],

Pour en avoir la force il a trop de douleur;

Il pâlit, il frémit, il tremble, il tombe, il pâme, 1815

Sur son cher Cléobule il semble rendre l'âme.

Cependant, triomphante entre ces deux mourants,

Marcelle les contemple à ses pieds expirants,

Jouit de sa vengeance, et d'un regard avide

En cherche les douceurs jusqu'au cœur de Placide; 1820

Et tantôt se repaît de leurs derniers soupirs,

Tantôt goûte à pleins yeux ses mortels déplaisirs,

Y mesure sa joie, et trouve plus charmante

La douleur de l'amant que la mort de l'amante,

Nous témoigne un dépit qu'après ce coup fatal, 1825

Pour être trop sensible il sent trop peu son mal;

En hait sa pâmoison qui la laisse impunie,

Au péril de ses jours la souhaite finie [190].

98

Mais à peine il revit, qu'elle, haussant la voix:

«Je n'ai pas résolu de mourir à ton choix, 1830

Dit-elle, ni d'attendre à rejoindre Flavie

Que ta rage insolente ordonne de ma vie.»

A ces mots, furieuse, et se perçant le flanc

De ce même poignard fumant d'un autre sang,

Elle ajoute: «Va, traître, à qui j'épargne un crime;

Si tu veux te venger, cherche une autre victime.

Je meurs, mais j'ai de quoi rendre grâces aux Dieux,

Puisque je meurs vengée, et vengée à tes yeux.»

Lors même, dans la mort conservant son audace,

Elle tombe, et tombant elle choisit sa place, 1840

D'où son œil semble encore à longs traits se soûler

Du sang des malheureux qu'elle vient d'immoler.

VALENS.

Et Placide?

STÉPHANIE.

J'ai fui voyant Marcelle morte,

De peur qu'une douleur et si juste et si forte

Ne vengeât.... Mais, Seigneur, je l'aperçois qui vient.

VALENS.

Arrête: de foiblesse à peine il se soutient;

Et d'ailleurs à ma vue il saura se contraindre.

Ne crains rien. Mais, ô Dieux! que j'ai moi-même à craindre!

SCÈNE IX.

VALENS, PLACIDE, CLÉOBULE, PAULIN,
STÉPHANIE, TROUPE.

VALENS.

Cléobule, quel sang coule sur ses habits?

CLÉOBULE.

Le sien propre, Seigneur.

99

VALENS.

Ah, Placide! ah, mon fils! 1850

PLACIDE.

Retire-toi, cruel.

VALENS.

Cet ami si fidèle

N'a pu rompre le coup qui t'immole à Marcelle!

Qui sont les assassins?

CLÉOBULE.

Son propre désespoir.

VALENS.

Et vous ne deviez pas le craindre et le prévoir?

CLÉOBULE.

Je l'ai craint et prévu jusqu'à saisir ses armes; 1855

Mais comme après ce soin j'en avois moins d'alarmes,

Embrassant Théodore, un funeste hasard

A fait dessous sa main rencontrer ce poignard,

Par où ses déplaisirs trompant ma prévoyance....

VALENS.

Ah! falloit-il avoir si peu de défiance? 1860

PLACIDE.

Rends-en grâces au ciel, heureux père et mari:

Par là t'est conservé ce pouvoir si chéri,

Ta dignité, dans l'âme à ton fils préférée;

Ta propre vie enfin par là t'est assurée,

Et ce sang qu'un amour pleinement indigné 1865

Peut-être en ses transports n'auroit pas épargné.

Pour ne point violer les droits de la naissance,

Il falloit que mon bras s'en mît dans l'impuissance:

C'est par là seulement qu'il s'est pu retenir,

Et je me suis puni de peur de te punir. 1870

Je te punis pourtant: c'est ton sang que je verse;

Si tu m'aimes encor, c'est ton sein que je perce;

Et c'est pour te punir que je viens en ces lieux,

100

Pour le moins en mourant te blesser par les yeux,

Daigne ce juste ciel....

VALENS.

Cléobule, il expire. 1875

CLÉOBULE.

Non, Seigneur, je l'entends encore qui soupire;

Ce n'est que la douleur qui lui coupe la voix.

VALENS.

Non, non: j'ai tout perdu, Placide est aux abois;

Mais ne rejetons pas une espérance vaine,

Portons-le reposer dans la chambre prochaine; 1880

Et vous autres, allez prendre souci des morts,

Tandis que j'aurai soin de calmer ses transports.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

101

APPENDICE.


I
TRAGÉDIE DE SAINTE AGNÈS
PAR LE SIEUR D'AVES.

ARGUMENT DE LA PRÉSENTE TRAGÉDIE [191]

Sainte Agnès fut native de la ville de Rome, extraite de nobles parents, lesquels étant chrétiens la firent dès le berceau nourrir en leur foi. De ce temps étoit gouverneur de Rome Simphronie, sous l'empereur Diocletian, grand persécuteur des chrétiens. Ce Simphronie avait un fils, lequel n'eut pas sitôt vu sainte Agnès qu'il en devint passionnément amoureux; pourquoi il s'informe de l'extraction de la vierge; l'ayant sue il se résout de lui faire offre de son service, et pour ce sujet il prend l'occasion de la rencontrer un jour qu'elle revenoit de l'école; mais cette fille ne s'émut non plus de son discours que si elle eût eu un cœur de rocher, d'autant qu'elle étoit préoccupée du saint amour de Jésus-Christ. Ce jeune homme se voyant ainsi dédaigné, en prend un si grand déplaisir qu'il en devint tout mélancolique et rêveur, de quoi son père s'étant aperçu, il en voulut savoir la cause; son fils la lui ayant déclarée, il mande le père de sainte Agnès, auquel il fit entendre l'amour de son fils, et le desir qu'il avoit d'épouser sa fille, à quoi il le conjure de tout son pouvoir. Le père de la sainte lui fit démonstration d'avoir son alliance fort agréable, mais qu'il falloit qu'il sût la volonté de sa fille avant que de rien résoudre de cet affaire. Il la sait donc, et est telle qu'elle ne se veut point marier, ne desirant d'autre époux que Jésus-Christ. Cette résolution sue, le père de sainte Agnès néglige de la faire savoir à 102 Simphronie: ce qui ennuyant son fils trop passionné, il se délibère lui-même de savoir encore une fois la volonté de la vierge; pour cet effet il la voit, et avec tout l'artifice que l'amour sauroit inventer il la cajole; mais il y perd son temps tout de même que la première fois, ce qui lui cause un tel regret qu'il en tombe extrêmement malade, s'étant imaginé par les réponses ambiguës de sainte Agnès qu'elle étoit amoureuse d'un autre que de lui; ce qui fait que lui et son père s'étant plus particulièrement informés de la vierge, ils treuvent qu'elle est chrétienne: chose qui les réjouit beaucoup, croyant par ce moyen en avoir plus tôt la raison. Pour cette fin Simphronie la fait venir parler à lui, où après l'avoir longtemps prêchée pour la détourner de sa foi, enfin voyant sa constance, il la fait dépouiller nue et l'envoie au b...eau; mais elle n'y fut pas sitôt que son bon ange ne la vînt garder. Le fils de Simphronie ayant appris qu'elle étoit en ce lieu, y vint pour la forcer, étant accompagné de quelques paillards, lesquels y étoient aussi venus pour même intention. S'étant mis en devoir d'exécuter son dessein, l'ange de la sainte le tue: sa mort ayant été annoncée à son père, il vient tout forcené de deuil trouver la vierge, laquelle il gourmande fort. Mais voyant que c'étoit en vain, il a recours aux prières, et la supplie de ressusciter son fils, ce qu'elle fait; et lui ressuscité prêche Jésus-Christ, ce qui cause qu'une sédition s'émeut entre le peuple de Rome et les sacrificateurs des Dieux. Enfin ayant été apaisée par Simphronie, la sainte est condamnée au martyre, et pour cet effet est délivrée entre les mains d'Aspase, homme cruel et lieutenant de Simphronie. Ce méchant fait allumer un grand feu, et la fait précipiter dedans; par sa prière, il s'élève un orage qui déteint ce feu, lequel brûle tous ceux qui s'approchent pour le rallumer. Aspase, voyant ce miracle, en devient plus enragé, et pour avoir plus tôt la fin de la sainte, il lui fait couper la gorge, et de cette sorte elle rendit son âme à Dieu.

103

II
VITA S. VIRGINIS THEODORÆ ET DIDYMI MARTYRIS
EX SIMEONE METAPHRASTE [192].

Diocletiano et Maximiano imperatoribus, præside Alexandrinæ civitatis Eustrathio, edictum quoddam adversus Christianos missum fuit, ut vel Diis immolarent, vel supplicio afficerentur. Cum vero præses ille pro tribunali sederet in magna Alexandrinorum civitate, jussit cohortem accersire Theodoram virginem, quæ nuper capta fuerat, et in carcere servabatur. Quam cum duxisset: «Præsto, inquit cohors, est Theodora.» Judex igitur: «Cujusnam sortis es, mullier?—Christiana, inquit Theodora, ego sum.» At ille: «Liberane, an serva?—Dixi jam, inquit ipsa, christianam me esse: Christus enim veniens a peccato me liberavit. Quod vero et ad vanam atque inanem mundi hujus gloriam attinet, claris parentibus orta sum.» Tunc judex quæstorem accersiri jussit. Quem cum cohors præsto esse dixisset: «Dic, inquit, Luci, nostine Theodoram virginem?» Cui Lucius: «Per tuam, præses, valentem vitam ac splendorem, nobilissima est, multæque existimationis et primi generis mulier.—Quare, inquit judex, cum sis ita nobilis, nuptias recusasti?» Theodora respondit: «Christi causa nubere nolui. Cum enim ille homo factus in mundo versaretur, ab ea quæ semper virgo et Dei mater fuit genitus, a corruptione nos removit, et sempiternam vitam nobis promisit. Itaque fore mihi persuadeo ut in ejus fide permanens, ad finem usque incorrupta et intacta sim.»

Tunc judex dixit: «Imperatores jusserunt vos quæ virginitatem 104 semper servatis, aut Diis immolare aut injuriosius tractari.—Arbitror, inquit Theodora, te non ignorare, hominis propositum Deo ipsi imprimis gratum esse: is vero animum meum atque propositum castum esse cognovit. Quod si me id pati quod dicis et violari coegeris, non erit hæc impudicitia, sed vis et injuria.» Judex autem: «Cum te ingenuam esse noverim, et tui rationem habere cupiam, admoneo ne contumeliosius te geras; nihil enim proficies; nam per Deos omnes sententiam hanc imperatores tulerunt.» Tunc illi Theodora: «Et prius, inquit, tibi dixi, hominis propositum atque animum Deo gratum esse. Cum enim omnia ille pernoscat, cogitata etiam nostra scit, et mentes ipsas perspicit. Quamobrem si coacta fuero facere quod dicis, impudicam me factam nunquam existimabo. Sive enim caput meum, sive manus, sive pedes abscindere, sive totum corpus dilacerare volueris, hoc quidem per vim ac potestatem, quam habes, facere poteris. Similiter lupanari tradar, necne, in arbitrii mei potestate non est, sed in manu tua, cui per imperium vim licet inferre. Quod vero ad animi mei propositum attinet, certum est Deo ipsi castitatis meæ professionem servare; illi enim virginitas mea dicata est; ille certus hujus rei dominus est; ille, si voluerit, virginitatem hanc meam, possessionem suam, incolumem atque intactam servabit.»

Judex vero ait: «Noli, Theodora, ætatem tuam honeste actam totam injuriæ et probris objicere: nam, ut urbis quæstor testatus est, his parentibus orta es qui nobilitate atque existimatione cumprimis excellunt.» Ad hæc Theodora: «Christum, inquit, primum confiteri debeo, qui et Deus est, et omnis nobilitatis honorisque auctor, qui scit et me columbam suam puram et incolumem ad finem usque servare.» Tum judex dixit: «Curnam erras, o Theodora? Eumne Deum credis qui fuit in cruce suffixus? An qui talis est, te in lupanar conjectam, intactam servare poterit, ab his præsertim viris qui mulierum amoribus insanire soliti sunt?—Fidem, inquit Theodora, et spem habeo in Christo, qui crucem perpessus fuit sub Pontio Pilato, fore ut me ab inquis istis viris eripiat, et a labe omnino liberam servet, in ejus fide permanentem, neque unquam eum negantem.» Judex vero: «Adhuc nugantem patior, necdum jubeo tormentis subjici. At si contendere non destiteris, ut ancillam aliquam te prosternens, faciam quod domini atque imperatores nostri jusserunt, ut et reliquis mulieribus exemplum fias.» Ad hæc Theodora: «Parata sum corpus meum, cujus potestatem habes, tibi tradere; anima vero ipsa solius Dei manu est ac potestate.» Tum judex: «Excæcate illam statim, eique dicite ne insanire amplius velit, sed cedere et Diis ipsis immolare.—Minime, inquit Theodora, per Deum ipsum dæmonibus sacrificium aut cultum afferre volo, cum Deum adjutorem habeam.» Ad hæx judex: «Quid me cogis, tibi honestissimæ fœminæ injuriam facere? Ausculta mihi, o 105 stulta, ne in tantam turbam incidas eorum qui sententiam exspectant quæ contra te feratur.—Non sum amens, inquit Theodora, quæ Deum confiteor, et ipsum adjutorem habeo. Quam enim injuriam mihi fore putas, ea res honorem et gloriam sempiternam mihi comparabit.» Tunc judex: «Ego non amplius te feram, sed imperatorum jussa exsequar: futurum enim existimans ut persuaderi posses, diutius te ferebam. Quod si, tibi parcens, id minus curabo quod jussus fui, imperatores contemnere videbor.» Illi autem Theodora ita respondit: «Sicut ipse imperatores metuis, quodque ab illis jussus es id facere studes, ita et ego studeo non negare Deum meum; timeo enim et ipsa verum illum imperatorem Deum contemnere.—Contentiose, inquit judex, mecum agis, et æternorum imperatorum jussa negligis, et me, tanquam imbellem aliquem, despicis. Adhuc trium dierum tempus tibi condono, ac per Deos omnes, nisi animum mutes et sacrifices, in lupanar te tradam, ut mulieres omnes te ita tractari videntes, turpidine tua castigentur.» At Theodora: «Et nunc idem Deus est, et semper, qui non permittet ut eum derelinquam. Peto autem ut intactam ac puram me servari jubeas, quod sententiam tuleris.» Tunc judex ait: «Theodoram sub tuta custodia servate usque ad tres dies, si forte resipiscens sibi ipsa persuaserit ut a tali contentione desistat. Quin et præcipio ne permittatis aliquem ad eam ingredi et cum ipsa versari, propterea quod familia nobili et honesta nata est.»

Post tres dies, cum judex in tribunali sederet: «Adducatur, inquit, Theodora.» Cohors ait: «Domine, præsto est Theodora.» Tum ille: «Si resipuisti et tibi jam persuasisti, nunc sacrifica, et esto libera; puto enim te nequaquam sapere, in eodem proposito persistentem.» Respondit Theodora: «Antea dixi tibi, et nunc eadem dicere non recuso, castitatis meæ professionem Christi causa susceptam esse, qui fuit incorruptæ vitæ prædicator, meamque confessionem ipsius Dei gratia fieri. Ejus igitur Domini et Dei confessio per me prædicetur, et ipse videat (scit enim) quomodo suam virginem puram conservet.—Per Deos ipsos, inquit judex, dominorum jussa veritus, ne forte illis non obediens pericliter, adversus te faciam quod sum jussus. Quoniam vero in lupanar tradi maluisti, quam Diis ipsis sacrificare, videamus num te servet Christus ille tuus, propter quem in contentione ista persistere voluisti.» Id cum judex dixisset, ad cohortem versus: «Tradatur, inquit, ista in lupanar.» Tunc ait Theodora: «Tu Deus qui occultas res inspicis, qui novisti omnia priusquam illa fiant, qui ad hodiernum usque diem mihi affuisti, et intactam in ea re me servasti quam tibi promisi, ipse et posthac me custodias, et a profanis et iniquis eorum manibus qui parati sunt ancillæ tuæ injuriam inferre, incolumem et integram serves.» 106 Hæ cum illa dixisset, ad lupanar ducta est: ad quod ingressa, oculos ad cœlum erexit, et ait: «Tu pater domini nostri Jesu Christi me adjuva, ut ab his canibus eripiar. Tu qui Petrum in carcere adjuvisti, eumque ab injuria liberum illinc eduxisti, et me hinc ab injuria incolumem educas, ut omnes videant, meque servam tuam esse cognoscant.»

Turbæ autem illæ eam, ut lupi agnam, circumdantes, certatim studebant pro se quisque ad eam ingredi, et ut canes in feram aliquam, et accipitres in columbam, ita in eam turbæ inhiantes ingredi festinabant. Cæterum neque tunc Christus ipse cessabat, sed cum quemdam ex fratribus præparasset, ad eam illum misit. Quidam enim quemadmodum aliquem ex Dei, voluntate divitem fieri deceret bene religiosissimus frater, qui Dei negotia tractare optime didicerat, et noverat, ille cum e rebus bonis semper aliquid amplius appeteret et sibi comparare studeret, duplicem martyrii coronam sibi conciliavit, et regnum cœlorum hoc modo rapuit. Cum enim militari habitu se induisset, primus ad eam ingressus est, quasi unus ex impudentium et intemperantium hominum numero esset. Ejus igitur hominis novam et peregrinam figuram sancta illa virgo Theodora cum vidisset, fuit perterrita: ea enim res multum injuriæ ac turpitudinis præ se ferebat. Quamobrem ancipiti et dubio animo carceris angulos circumibat, secum cogitans num a Christo ipso relicta esset.

At sanctus Didymus (ita enim vocabatur), ut germanus frater, incipiens eam affari: «Non sum, inquit, id quod vides. Extrinsecus enim lupus videor, intus vero sum ovis mansueta. Ne spectes exteriorem hanc vestem, sed interiorem, et promptum animi affectum consideres. Frater enim sum in aliena figura, contra diabolum sapiens, eorum quidem veste indutus qui sunt illius ministri: ut ita huc ingrediens non agnoscerer (erant enim qui huc venientem speculabantur), et Domini mei pretiosam possessionem, et Dei columbam eam servare possem. Sed age, vestem mutemus: tibi Deus ipse victoriam largitur; me vero coronat sanctus, et qui sine macula est, agnus ille qui tollit peccata mundi. Exi tu, et ad Dominum ito: ego propter Dominum huc remanebo. Hac mea veste, quam timebas, induaris. Esto tu pro me, ut est ab Apostolo dictum: Estote ut ego, quoniam et ego ut vos [193].» Ille quidem hæc dicebat; Theodora vero libenter ei obtemperabat. Novit enim ab illo ipso Deo, qui misit in lacum leonum prophetam Abacuc, ut Danieli, qui et ipse propheta erat, cibum impartiret, quique et leonum ora obstruxit, militem illum tunc ad se missum, ut ipsius habitu occultata et illinc crepta servari posset.

107 Illa igitur virgo militis habitum sumpsit, ocreisque, quibus antea miles uti consueverat, crura sua contexit; cumque relique veste se induisset, capiti galeam imposuit, ejusque armis acceptis, illo ipso quem qui ei adstiterat præcepit ornatu induta, egressa est. Admonita etiam fuit ne quem adspiceret, propter eorum luporum impudentiam atque audaciam, neve aliquem alloqueretur; sed recta ad portam tenderet, et Jesum ipsum viæ ducem sibi proponeret. Et illa quidem illinc egressa, ut columba quædam alas quatiens, atque in cœlum tendens, ex accipitris ore, vel agna e leonum faucibus, evasit. Frater vero ille sedebat, de sorore non amplius sollicitus, et spirituale prandium exspectans, cumque se capitis tegumento induisset, eo in loco sedebat. Erat autem ita coronatus ut si adversarium ipsum vicisset. Intervallo autem temporis, quidam, ex insanientium numero, intemperantiæ servus, ita ut erat impudens, illuc tanquam ad virginem ingredi ausus, cum virum pro virgine offendisset, mente perculsus secum ipse dicebat: «Numquid virgines in viros transfert Jesus iste? Miles ille qui ante me huc ingressus est exiit. Quisnam igitur hic est, qui sedet? Ubinam virgo illa quæ hic inclusa erat? Audivi aliquando a Jesu ipso aquam in vinum conversam; nunc majus quiddam video: virginem enim in virum mutavit. Timeo ne et me in mulierem convertat.» Ille vero cum opportune sororem eripuisset, factum suum non occultavit; sed clara voce: «Non mutavit, inquit, me Dominus, sed et mihi et illi coronam dedit. Quam igitur habebatis, eam non habetis; quique vobis non erat, eum nunc habetis. Virgo illa virgo est, ut antea; miles vero Christi Jesu athleta nunc est.»

Egressus igitur qui fuerat paulo ante ingressus, quod factum erat nunciavit. Id autem judex audiens, jussit eum ante tribunal sisti. Quem præsentem cum vidisset, eum interrogans ait: Quodnam tibi nomen est?—Didymus, inquit ille, ego appellor.» Tunc judex: «Et quisnam tibi suggessit ut istud faceres ac me contemneres?» Cui Didymus: «Deus me misit, ut hoc facerem.—Confitere, inquit judex, antequam tormentis subjiciaris. Ubinam est Theodora illa virgo?» Respondit illi: «Per Christum Dei filium, ubi ea sit nescio. Illud scio ac persuasum habeo quod, cum Dei sit serva, et Deum ipsum satis confessa fuerit, intacta permansit: quam Deus ipse incolumem et a labe puram servavit. Itaque quod factum est, non mihi, sed Deo ipsi tribuo: quoniam secundum fidem ipsius fecit ille Deus, quemadmodum et ipse nosti, si fateri velis.» Tunc ait judex: «Cujusnam sortis homo tu es?—Christianus, inquit Didymus, ego sum, a Christo liber factus.» At judex: «Cruciate istum vehementer duobus modis, propter ejus petulantiam.—Peto, inquit Didymus, ut quod ab imperatoribus tuis jussus es, celeriter expedias.» Cui judex: «Per Deos 108 duplicia tormenta tibi reposita sunt, nisi Diis ipsis sacrifices. Quod si feceris, prius illud facinus tuum audax condonabitur.—Ego, inquit Didymus, re ipsa tibi ostendi me Dei athletam esse: propter finem enim mihi repositum hoc facere aggressus fui, ut et virgo ipsa virgo remaneret, et ego Dei confessionem manifeste profiterer; nam in Dei fine permanens, tormenta non sentiam: itaque celeriter fac quod videtur; non enim dæmonibus immolo. Nam et si in ignem me tradere volueris, illinc etiam Deus me potest eripere.»

Tunc illi judex: «Tantæ audaciæ causa caput tibi abscindetur; et quoniam dominorum atque imperatorum nostrorum præceptum contempsisti, reliquiæ tuæ in ignem tradentur.» Ad hæc Didymus: «Benedictus, inquit, Deus et pater domini nostri Jesu Christi, qui consilium meum non despexit, sed et Theodoram ancillam suam integram servavit, et me per duo tormenta coronabit.» Cumque sententiam a judice latam accepisset, securi percussus est. Quo facto, ejus corpus in ignem fuit conjectum. Martyrio autem functus est sanctus Didymus nonis aprilis, regnante in cœlis domino nostro Jesu Christo: quoniam ipsi est gloria cum Patre et sancto Spiritu nunc et semper et in sæcula sæculorum. Amen.

III
MARTYRIUM S. THEODORÆ VIRGINIS,
A S. AMBROSIO SCRIPTUM, LIBRO SECUNDO DE VIRGINIBUS [194].

Antiochiæ nuper virgo quædam fuit fugitans publici visus; sed quo magis virorum evitabat aspectum, eo amplius incendebat. Pulchritudo enim audita nec visa plus desideratur, duobus stimulis cupiditatum amoris et cognitionis, dum et nihil occurrit quod minus placeat, et plus putatur esse quod placeat, quod non judex oculus explorat, sed animus amator exoptat. Itaque sancta virgo ne diutius alerentur potiendæ spe cupiditatis, integritatem pudoris professa 109 sic restinxit improborum faces, ut non jam amaretur, sed proderetur. Ecce persecutio. Puella fugere nescia, certe pavida ne incideret in insidiatores pudoris, animum ad virtutem paravit, tam religiosa ut mortem non timeret; tam pudica, ut exspectaret. Venit coronæ dies. Maxima omnium exspectatio. Producitur puella, duplex professa certamen, et castitatis et religionis. Sed ubi viderunt constantiam professionis, metum pudoris, paratam ad cruciatus, erubescentem ad aspectus, excogitare cœperunt quemadmodum specie castitatis religionem tollerent, ut cum id abstulissent quod erat amplius, etiam id eriperent quod reliquerant. Aut sacrificare virginem, aut lupanari prostitui jubent. Quomodo Deos suos colunt qui sic vindicant, aut quemadmodum ipsi vivunt qui ita judicant? Hic puella, non quod de religione ambigeret, sed de pudore trepidaret, ipsa secum: «Quid agimus: hodie aut martyr, aut virgo, altera nobis invidetur corona; sed nec virginis nomen agnoscitur, ubi virginitatis auctor negatur. Nam quemadmodum virgo si meretricem colas? Quemadmodum virgo si adulteros diligas? Quemadmodum virgo si amorem petas? Tolerabilius est enim mentem virginem quam carnem habere. Utrumque bonum, si liceat; si non liceat, saltem non homini castæ, sed Deo simus. Et Rahab meretrix fuit, sed postquam Deo credidit, salutem invenit. Et Judith se, ut adultero placeret, ornavit: quæ tamen quia hoc religione, non amore, faciebat, nemo eam adulteram judicavit. Bene successit exemplum. Nam si illa quæ se commisit religioni, et pudorem servavit et patriam, fortassis et nos servando religionem servabimus etiam castitatem. Quod si Judith pudicitiam religioni præferre voluisset, perdita patria etiam pudicitiam perdidisset.» Itaque talibus informata exemplis, simul animo tenens verba Domini, quibus ait: Quicumque perdiderit animam suam propter me inveniet eam [195], flevit, tacuit, ne eam vel loquentem adulter audiret; nec pudoris elegit injuriam, sed Christi recusavit. Existimate utrum adulterare potuerit corpus, quæ nec vocem adulteravit. Jamdudum verecundatur oratio mea, et qua audire gestorum seriem criminosam atque explanare formidat.

Claudite aurem virgines Dei: ducitur puella Dei ad lupanar; sed aperite aurem, virgines: Christi virgo prostitui potest, adulterari non potest. Ubicumque virgo est, Dei templum est; nec lupanaria infamant castitatem, sed castitas etiam loci abolet infamiam. Ingens petulantium concursus ad fornicem. Discite martyrum miracula, sanctæ virgines, dediscite locorum vocabula. Clauditur intus columba, strepunt accipitres foris, certant singuli qui prædam primus invadat. At illa manibus ad cœlum levatis, quasi ad domum venisset orationis, non ad libidinis 110 diversorium: «Christe, inquit, qui domuisti Danieli virgini feros leones, potes etiam domare hominum feras mentes. Chaldæis roravit ignis, Judæis se unda suspendit misericordia tua, non natura sua. Susanna ad supplicium genu fixit, et de adulteris triumphavit. Aruit dextera quæ templi tui dona violabat. Nunc templum ipsum attrectatur tuum; ne patiaris incestum sacrilegii, qui non passus es furtum. Benedicatur et nunc nomen tuum, ut quæ ad adulterium veni, virgo discedam.» Vix compleverat precem, et ecce vir militis specie terribilis irrupit. Quemadmodum eum virgo ut vidit, tremuit, cui populus tremens cessit? Sed non illa immemor lectionis: «Et Daniel, inquit, supplicium Susannæ spectaturus advenerat; et quam populus damnavit, unus absolvit. Potest et in hoc lupi habitu ovis latere. Habet et Christus milites suos, qui etiam legiones habet. Aut fortasse percussor intravit. Ne vereare anima, talis solet martyres facere. O virgo, fides tua te salvam fecit.» Cui miles: «Ne quæso paveas, soror; frater huc veni, salvare animam, non perdere. Serva me, ut ipsa serveris. Quasi adulter ingressus, si vis martyr egrediar. Vestimenta mutemus; conveniunt mihi tua, et mea tibi, sed utraque Christo. Tua vestis me verum militem faciet, mea te virginem. Bene tu vestieris, ego melius exuar, ut me persecutor agnoscat. Sume habitum qui abscondat fœminam: trade qui consecret martyrem. Induere chlamydem quæ occultet membra virginis, servet pudorem. Sume pileum quod tegat crines, abscondat ora. Solent erubescere qui lupanar intraverint. Sane cum egressa fueris, ne respicias retro, memor uxoris Loth, quæ naturam suam, quia impudicos licet castis oculis respexit, amisit. Nec vereare ne quid pereat sacrificio. Ego pro te hostiam Deo reddo, tu pro me militem Christo. Habes bonam militiam castitatis, quæ stipendiis militat sempiternis; loricam justitiæ, quæ spiritali munimine corpus includat; scutum fidei, quo vulnus repellas; galeam salutis. Ibi enim est præsidium nostræ salutis, ubi Christus: quoniam mulieris caput vir [196], virginis Christus.» Et inter hæc verba chlamydem exuit, suspectus tamen adhuc habitus et persecutoris et adulteri. Virgo cervicem, chlamydem miles offerre. Quæ pompa illa, quæ gratia cum in lupanari de martyrio certarent? Addantur personæ, miles et virgo, hoc est, dissimiles inter se natura, sed Dei miseratione consimiles, ut compleatur oraculum: tunc lupi et agni simul pascentur [197]. Ecce agna et lupus non solum pascuntur simul, sed etiam immolantur. Quid plura? mutato habitu evolat puella de laqueo, jam non suis alis, utpote quæ spiritalibus ferebatur, et (quod nulla unquam viderunt sæcula) egreditur de lupanari virgo, sed 111 Christi. At illi qui videbant oculis, et non videbant corde, ceu raptores ad agnam lupi, fremere ad prædam. Unus qui erat immodestior, introivit. Sed ubi hausit oculis rei textum: «Quid hoc, inquit, est? Puella egressa est, vir videtur. Ecce non fabulosum illud, cerva pro virgine; sed quod verum est, miles ex virgine. At etiam audieram et non credideram quod aquam Christus in vina convertit: jam mutare cœpit et sexus. Recedamus hinc dum adhuc qui fuimus sumus. Numquid et ipse mutatus sum, qui aliud cerno quam credo? Ad lupanar veni, cerno vadimonium: et tamen mutatus egrediar: pudicus exibo, qui adulter intravi.» Indicio rei, quia debebatur tanto corona victori, damnatus est pro virgine qui pro virgine comprehensus est. Ita de lupanari non solum virgo, sed etiam martyres exierunt. Fertur puella ad locum supplicii cucurrisse, certasse ambos de nece, cum ille diceret: «Ego sum jussus occidi; te absolvit sententia, quando me tenuit.» At illa clamare cœpit: «Non ego te mortis vadem elegi, sed prædem pudoris optavi. Si pudor quæritur, manet nexus; si sanguis exposcitur, fidejussorem non desidero, habeo unde dissolvam. In me lata est ista sententia quæ pro me lata est. Certe si pecuniæ te fidejussorem dedissem, et absente me judex tuum censum fœneratori adjudicasset, eadem me sententia convenires, meo patrimonio solverem tuos nexus. Si recusarem, quis me indignam morte censeret? Quanto major est capitis hujus usura! Moriar innocens, ne moriar nocens. Nihil hic medium est: hodie aut rea ero tui sanguinis, aut martyr mei. Si cito redii, quis me audet excludere? Si moram feci, qui audet absolvere? Plus legibus debeo: rea non solum fugæ meæ, sed etiam cædis alienæ. Sufficiunt membra morti, quæ non sufficiebant injuriæ. Est in virgine vulneri locus, qui non erat contumeliæ. Ego opprobrium declinavi, non martyrium tibi cessi. Vestem, non professionem mutavi. Quod si mihi præripis mortem, non redemisti me, sed circumvenisti. Cave quæso ne contendas, cave ne contradicere audeas. Noli eripere beneficium quod dedisti. Dum mihi hanc sententiam negas, illam restituis superiorem. Sententia enim sententia posteriore mutatur. Si posterior me non tenet, tenet superior. Possumus uterque satisfacere sententiæ, si me prius patiaris occidi. In te non habent aliam quam exerceant pœnam; in virgine obnoxius pudor est. Itaque gloriosior eris si videaris de adultera martyrem fecisse, quam de martyre adulteram reddidisse.» Quid exspectatis? Duo contenderunt, et ambo vicerunt; nec divisa est corona, sed addita. Ita sancti martyres invicem sibi beneficia conferentes, altera principium martyrio dedit, alter effectum....

112 113

HÉRACLIUS
EMPEREUR D'ORIENT
TRAGÉDIE
1647

114 115

NOTICE.

Les frères Parfait, cherchant à déterminer la date de la première représentation d'Héraclius [198], rapportent l'extrait suivant d'une lettre adressée par Conrart à Félibien [199] le 16 août 1647: «Nous n'avons à présent aucune nouveauté que deux volumes de Lettres de M. de Balzac et l'Héraclius de M. Corneille.» Les frères Parfait s'arrêtent ici; mais en continuant la lecture de la lettre de Conrart, on s'aperçoit que la conséquence qu'on en a tirée est complétement fausse; en effet, il ajoute: «Si vous voulez que je vous les envoie, ou quelque autre chose, vous n'aurez qu'à me donner une adresse et je vous les ferai tenir aussitôt.» C'est donc de la publication de la pièce qu'il s'agit, et non de sa première représentation. Elle remonte beaucoup plus haut, car une phrase de Corneille, trop peu remarquée jusqu'ici, prouve qu'elle est antérieure au 31 janvier 1647. Dans l'Avertissement de Rodogune, dont l'achevé d'imprimer porte cette date, notre poëte, après avoir parlé de la liberté qu'il a prise de modifier l'histoire dans cet ouvrage, ajoute: «Je l'ai poussée encore plus loin dans Héraclius, que je viens de mettre sur le théâtre [200]

Si l'on songe qu'il a fallu quelque temps pour imprimer Rodogune, et que ce n'est pas sans doute la veille du jour où Corneille en écrivait l'Avertissement qu'Héraclius a été représenté, on se convaincra qu'on serait très-fondé à considérer cette dernière tragédie comme ayant été donnée à la fin de 1646; 116 cependant nous n'avons pas cru devoir changer la date, généralement adoptée, de 1647, puisque la première représentation pourrait, à la rigueur, être des premiers jours de l'année.

La pièce fut jouée à l'hôtel de Bourgogne [201], mais on ignore par quels acteurs. Corneille nous expose en ces termes, avec sa sincérité habituelle, et le succès qu'a obtenu cet ouvrage, et le genre de défauts qu'on lui a reprochés: «Le poëme est si embarrassé qu'il demande une merveilleuse attention. J'ai vu de fort bons esprits, et des personnes des plus qualifiées de la cour, se plaindre de ce que sa représentation fatiguoit autant l'esprit qu'une étude sérieuse. Elle n'a pas laissé de plaire; mais je crois qu'il l'a fallu voir plus d'une fois pour en remporter une entière intelligence [202];» et ailleurs: «Il y a des intriques qui commencent dès la naissance du héros, comme celui d'Héraclius; mais ces grands efforts d'imagination en demandent un extraordinaire à l'attention du spectateur et l'empêchent souvent de prendre un plaisir entier aux premières représentations, tant ils le fatiguent [203]

Boileau ne faisait guère que mettre en vers ces critiques de Corneille lorsqu'il disait dans l'Art poétique [204]:

Je me ris d'un auteur qui, lent à s'exprimer,

De ce qu'il veut d'abord ne sait pas m'informer,

Et qui débrouillant mal une pénible intrigue,

D'un divertissement me fait une fatigue.

Le succès d'Héraclius, quoique fort grand, n'approcha pas de celui du Thémistocle de du Ryer, représenté vers la même époque au théâtre du Marais [205]. Dans une scène du Déniaisé, comédie de Gillet de la Tessonnerie, dont le privilége est daté du 9 mars 1647, deux amants qui se disputent à qui a le mieux 117 régalé sa belle et lui a fait le plus de présents, s'expriment de la sorte [206]:

J'ai fait voir à Daphnis dix fois Héraclius.
—Moi, vingt fois Thémistocle, et peut-être encor plus.

Héraclius fut publié peu de temps après la première représentation: le privilége, accordé à Toussaint Quinet, est «donné à Paris le dix-septième jour d'avril 1647;» l'achevé d'imprimer porte la date du 28 de juin. Voici le titre exact de l'ouvrage:

Heraclius, empereur d'Orient, tragedie.—Imprimé à Roüen, et se vend à Paris, chez Augustin Courbé, au Palais, M.DC.XLVII. Auec priuilege du Roy. Le volume, de format in-4o, se compose de 6 feuillets, de 126 pages, et d'un feuillet de privilége.

Il y eut pour cette pièce, comme pour beaucoup de celles dont nous avons déjà parlé, une édition in-12 qui parut en même temps que l'édition in-4o. C'est un exemplaire de cette édition plus portative que Conrart devait faire parvenir à Félibien: «Je tiendrai le petit Héraclius tout prêt pour vous l'envoyer par la première commodité d'ami qui se présentera,» lui dit-il dans une lettre du 10 octobre 1647 [207]. Les libraires associés pour la publication de l'ouvrage eurent un procès dont nous ignorons les détails, mais dont Scarron nous a conservé le souvenir dans les vers suivants [208]:

Si l'on ne payoit point les Muses,

Elles deviendroient bien camuses;

On ne feroit plus rogatums,

On n'imprimeroit que factums;

Courbé, Quinet et Sommaville

Finiroient leur guerre civile,

Et ne s'entre-plaideroient plus

Pour Cassandre et l'Héraclius.

Héraclius est une des pièces qui furent reprises par la troupe de Molière; le témoignage suivant, qu'on trouve dans une ancienne clef des caractères de la Bruyère, imprimée 118 en 1731 dans l'édition de Coste [209], ne permet point d'en douter: «Il (Molière) réussit si mal la première fois qu'il parut à la tragédie d'Héraclius, dont il faisoit le principal personnage, qu'on lui jeta des pommes cuites qui se vendoient à la porte, et il fut obligé de quitter.»

La reprise de cette pièce en 1724 donna lieu à une dissertation intitulée: Lettre aux auteurs du Mercure au sujet de la tragédie d'Héraclius. Cette lettre, qui est anonyme, mais que les frères Parfait attribuent à l'abbé Pellegrin, a paru en deux parties (février et mars 1724). On y trouve l'extrait de la pièce de Calderon intitulée: En esta vida, todo es verdad y todo mentira («en cette vie tout est vérité et tout mensonge»), qui présente des rapports évidents avec l'Héraclius de Corneille, et elle se termine par la promesse de l'examen approfondi de la question de priorité entre les deux auteurs. Le numéro du mois de mai contient une nouvelle Lettre écrite aux auteurs du Mercure sur la tragédie d'Héraclius; elle est datée du 23 avril 1724; on y lit ce qui suit: «L'auteur de la dissertation ne nous tient pas.... la promesse qu'il fait de décider si le sujet de cette tragédie a été bien traité par Calderon avant Corneille ou au contraire, pendant que la manière dont les deux tragédies espagnole et fançoise sont traitées, ne laisse aucun lieu de douter que l'un des deux auteurs a pris quelque chose de l'autre.

«Cette question me semble facile à décider, et je suis persuadé que Calderon a fait paroître sa pièce avant celle de Corneille; que ce dernier doit à l'Espagnol, sinon le plan entier de sa tragédie, au moins l'idée de son sujet; enfin que Corneille a imité des morceaux entiers de Calderon, lorsqu'il a trouvé lieu de les accommoder à son sujet.

«Ce tissu de puérilités dont la pièce espagnole est remplie (comme notre critique l'a fort bien dit) sont des preuves manifestes de sa priorité en ordre de date. Il n'est pas vraisemblable que Calderon eût défiguré de la sorte un sujet aussi beau, s'il avoit eu devant les yeux l'ouvrage de notre poëte françois. Au contraire, il est naturel que Corneille, frappé des grandes beautés que faisoit naître un sujet susceptible par lui-même du pathétique sublime qui caractérise la tragédie, s'en 119 est emparé, l'a purgé de ce merveilleux surnaturel qui révolte l'esprit, a retenu le fonds principal avec les noms de Phocas, d'Héraclius, de Léonce, et de Maurice, a écarté les événements qui tiennent plus du songe que de la réalité, pour en substituer d'autres plus vraisemblables, et former en un mot une idée régulière, sinon en toutes ses parties, au moins dans le plus grand nombre.

«Je trouve, dans l'une et l'autre pièce, des morceaux brillants, absolument semblables. Il paroît impossible même que des pensées si conformes soient venues en même temps à deux auteurs différents, et qu'ils se soient exprimés en des termes si semblables sans que l'un ait vu l'ouvrage de l'autre. Je me contenterai d'en rapporter deux exemples [210].

«Dans la pièce espagnole, c'est Astolphe qui seul a connoissance du destin des deux princes dont la confusion fait le nœud de la pièce. Phocas cherche à les connoître, et pour y parvenir, menace Astolphe de le faire mourir s'il ne lui révèle quel est le véritable fils de Maurice. Astolphe, se moquant de ses vaines menaces, répond:

Asi que dura el secreto,

en seguridad mayor,

que los secretos un muerto

es quien los guarda mejor [211].

«Dans la pièce françoise, Léontine, qui se trouve dans une situation pareille à celle d'Astolphe, dans la scène quatrième du quatrième acte [212], s'exprime ainsi:

Tandis qu'autour des deux tu perdras ton étude,

Mon âme jouira de ton inquiétude;

Je rirai de ta peine; ou si tu m'en punis,

Tu perdras avec moi le secret de ton fils.

«Je ne sais si Calderon n'emporte pas ici le prix pour la 120 vivacité et l'étendue de l'expression, pendant que Corneille a l'avantage d'avoir placé ces vers plus heureusement dans la bouche de Léontine, qui produit cette pensée d'elle-même, sans y être forcée par les menaces du tyran.

«Venons à un autre morceau: Phocas, outré de l'incertitude où il se trouve pour reconnoître son fils, et piqué au vif de l'empressement des deux princes à se dire fils de Maurice, fait cette exclamation chez Calderon:

Ha venturoso Mauricio!

Ha infeliz Focas! Quien viò

que para reynar, no quiera

ser hijo de mi valor,

uno, y que quieran del tuyo

serlo, para morir, dos?

«La même situation se trouve scène troisième de l'acte quatrième [213] de Corneille, où Phocas dit:

Hélas! je ne puis voir qui des deux est mon fils.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

O malheureux Phocas! ô trop heureux Maurice!

Tu recouvres deux fils pour mourir après toi,

Et je n'en puis trouver pour régner après moi!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Malgré la beauté des vers de notre poëte, je ne puis m'empêcher de reconnoître encore plus d'élévation et de noblesse dans la pensée, plus de précision dans l'expression de l'étranger [214]. Corneille a paraphrasé Calderon; d'où je conclus que Calderon a écrit le premier, et que Corneille a travaillé après lui. Je m'imagine que vous penserez de même. Je suis, etc.»

On voit bien par cette lettre qu'il y a du rapport entre l'Héraclius de Corneille et celui de Calderon, mais rien n'établit la priorité de ce dernier.

Le P. Tournemine, jésuite français fort au courant des moindres détails de notre histoire littéraire, s'efforça d'éclaircir ce point, et communiqua ses renseignements à Jolly, qui en profita 121 dans l'Avertissement des Œuvres de Corneille, publiées par lui en 1738 [215].

«Il y a plusieurs années, dit le P. Tournemine, que j'ai cherché à détruire la fausse accusation qui rendoit M. Corneille copiste de Calderon dans les plus beaux endroits de son Héraclius. J'ai écrit en Espagne à un de mes amis, et je lui ai demandé deux choses: l'une, en quelle année la pièce de Calderon avoit été représentée; et l'autre si cet auteur n'étoit pas venu en France. On ne me fit point une réponse positive sur la première: on m'assura seulement que son édition avoit été faite après 1647; mais on me marqua bien positivement que Calderon étoit venu en France, même à Paris, et qu'il y avoit fait des vers espagnols à la louange de la reine régente Anne d'Autriche.»

Les frères Parfait trouvent à bon droit ces allégations en faveur de Corneille presque aussi vagues que l'accusation dirigée contre lui. Mieux inspirés, ils invoquent le témoignage du poëte même, qui a dit dans l'Examen d'Héraclius [216]: «Cette tragédie a encore plus d'effort d'invention que celle de Rodogune, et je puis dire que c'est un heureux original, dont il s'est fait beaucoup de belles copies sitôt qu'il a paru.»

«Tout le monde sait, disent les frères Parfait, quel étoit le caractère de M. Corneille. Pourra-t-on s'imaginer qu'il eût osé parler en ces termes, sans être l'inventeur de ce sujet, qu'il élève même au-dessus de celui de Rodogune? On a trop de preuves de sa bonne foi et de sa délicatesse à cet égard. Il suffit de remarquer ce qu'il dit au sujet du Cid, du Menteur, de la Suite du Menteur et de Don Sanche d'Aragon. Et si par une dissimulation, dont il n'est pas possible de le soupçonner, il avoit voulu s'attribuer injustement cette gloire, croira-t-on que ses ennemis et ses rivaux, qui ne cherchoient que les occasions pour diminuer sa réputation, n'eussent pas aussitôt saisi celle-ci [217]

C'est aussi à Corneille lui-même que M. Viguier a emprunté des arguments sans réplique pour juger en dernier ressort cet important débat, et il nous a raconté ainsi, dans ses intéressantes 122 Anecdotes littéraires [218], comment notre grand tragique trouvait une tragédie:

«C'est à l'histoire, comme on sait, qu'il voulait, autant que possible, être redevable de ses sujets, sauf à se l'accommoder selon ses vues, avec infiniment de scrupule et infiniment de hardiesse respectueuse.

«Or il lisait en ce temps-là [219] les nombreux in-folios latins du cardinal Baronius, Annales ecclesiastici, qui ne fatiguaient pas beaucoup, je pense, l'attention du capellan mayor Calderon de la Barca. Arrivé à l'an 602, treizième du pontificat de Grégoire le Grand, dix-septième du règne de l'empereur Maurice, il voit ce malheureux prince égorgé par Phocas après avoir assisté au massacre de quatre de ses fils; plus loin, sa veuve et ses filles immolées également, ainsi que son fils aîné, qui s'est trouvé absent lors du premier massacre; mais cette dernière mort fut révoquée en doute par l'affection des peuples, et le bruit de l'existence du prince inquiéta plus d'une fois le tyran....

«Parmi les circonstances du meurtre des jeunes princes, Corneille est frappé de celle-ci: la nourrice du dernier de ces princes, encore à la mamelle, s'avise, par un rare dévouement (la chose n'est pas si improbable qu'on l'a dit), de soustraire aux bourreaux le nourrisson impérial, en leur présentant son propre enfant. Mais, dit Baronius, Maurice, qui était présent [220], reconnut à temps cette fraude, et se résignant devant Dieu à toute l'étendue de son malheur, il ne voulut point la laisser consommer; il réclama son véritable enfant pour le livrer à la 123 mort. Tout finit là dans l'histoire. Mais le poëte qui rêve en lisant, que pense-t-il?... Si la substitution de cette nourrice avait eu son effet! Si le prince avait été réservé par cette femme pour l'heure de la justice! Il y aurait là de la tragédie! Mais il faut lui donner le temps de grandir: c'est dommage que l'usurpateur Phocas n'ait régné que huit ans encore. S'il ne tient qu'à cela, nous le ferons régner une douzaine d'années de plus.... Mais ce n'est pas tout. Cette nourrice, c'est une femme forte qu'il faut garder pour notre conspiration. Il faut que nous la relevions en dignité: c'est convenable. Son action, dit Corneille, est «assez généreuse pour mériter une personne plus illustre à la produire [221].» Je ferai «de cette nourrice une gouvernante [222].» Elle s'appellera Léontine, c'est un nom que nous retrouvons dans Baronius, aux alentours de cette histoire; quant au vrai nom impérial de ce fils de Maurice réservé au trône, nous ne pouvons pas l'inventer, ce sera Héraclius, car il vaut mieux supposer à l'Héraclius de l'histoire, qui venait d'Afrique, une telle naissance, que de changer la succession authentique des empereurs de Constantinople.

«L'action n'est pas encore suffisamment implexe, mais les vues lointaines et mystérieuses dont cette gouvernante est capable peuvent la compliquer beaucoup; puisqu'elle a paru à Phocas empressée de livrer le petit Héraclius, elle aura obtenu sa confiance, et le tyran lui aura donné à élever Martian, son propre fils. Je sais bien qu'il n'avait qu'une fille, mariée à Crispus, dont je puis faire un confident [223]; mais attribuons-lui ce fils, et voilà les héritiers des deux empereurs confiés aux mêmes mains! Et qui empêche Léontine, lorsque Phocas revient de ses longues campagnes, de lui rendre pour prince impérial, non pas son nouveau pupille, mais l'ancien, mais le fils de Maurice, tout en gardant chez elle, comme le sien, le fils de Phocas, Martian, qu'elle appelle Léonce, du nom de cet enfant secrètement sacrifié par elle à la place d'Héraclius?...

«Cependant il nous faut des rôles de femmes; il faut bien que 124 ces princes soient amoureux. Baronius nous dit que Phocas a massacré les trois filles avec leur mère Constantine, aussi bien que les cinq fils et le père; mais il est bien simple de ne supposer qu'une princesse au lieu de trois, et d'admettre qu'au lieu de l'immoler, Phocas, en profond politique, a recueilli soigneusement à sa cour cette jeune Pulchérie, pour la faire épouser un jour à celui qu'il prend pour son fils, afin de légitimer le plus possible sa dynastie. Corneille ne pouvait oublier ces conseils de la raison d'État. La veuve de Maurice, Constantine, n'aura pas été égorgée non plus; elle aura vécu quelques années encore dans la retraite, afin de voir grandir sa fille, de lui transmettre la fierté de sa race, et de laisser un écrit fort utile pour le dénoûment. La jeune Pulchérie, digne fille de Corneille, brave le tyran; elle estime le prince qu'on veut lui faire épouser, sans savoir qu'il est son frère; mais elle aime l'ami de ce dernier, le vrai fils de Phocas, celui qui passe pour le fils de Léontine. De son côté, le prince héritier de Maurice devra, au dénoûment, faire impératrice une fille de Léontine, confidente du grand secret de sa mère, et moins forte dans son silence. Il faut l'appeler Eudoxie, puisque, d'après Baronius, ce fut le nom de l'impératrice, femme d'Héraclius [224]. Quelque indiscrétion d'Eudoxie éveillera la rage du tyran; mais Léontine, qui le voit impatient de verser le sang d'un fils de Maurice, est en mesure de lui dire que c'est l'un des deux princes, et que l'autre est son fils à lui-même:

Devine, si tu peux, et choisis, si tu l'oses [225]!

«Le reste est le résultat de ces mêmes données puissamment méditées et retournées sur elles-mêmes. Mais il n'y a pas jusqu'au sénateur Exupère que certains traits du texte historique n'aient pu suggérer comme le type de ces conspirateurs de palais, qui attendent le moment d'étouffer le despote, tout en paraissant le servir aveuglément....

«Donc, quant à l'Héraclius, depuis l'invention semi-historique du personnage de Léontine, ce premier germe de la tragédie, jusqu'au moindre détail, jusqu'à cet enfant dont la plaie 125 dégoutta de lait au lieu de sang, Corneille a tout trouvé par les seules voies qui pussent amener une pensée à de telles combinaisons....

«Après avoir démontré qu'il est nécessaire que l'auteur de la combinaison principale de cette pièce soit Corneille, on pourrait démontrer par l'absurde, comme en géométrie, qu'il est impossible que ce soit Calderon....

«Nous ferons, le moins que nous pourrons, un récit de la pièce (espagnole); mais nous ne promettons pas de ne pas éprouver un peu le courage du lecteur qui veut s'instruire.

«La vie sauvage d'enfants allaités par les bêtes, nourris de leur chair et couverts de leurs peaux, est une fantaisie dont on s'est avisé dans une multitude de ballets et d'arlequinades. Telle a été la vie de Phocas, délaissé parmi les serpents et les loups jusqu'à sa jeunesse; puis il est devenu condottiere, puis empereur. Telle est aussi la vie d'Héraclius et de son frère de lait, que Phocas vient chercher, en Sicile, dans les cavernes de l'Etna, à vingt ans de distance de leur naissance et de leur enlèvement. Dans ces contrées, l'Empereur reconnaît un sauvage tout hérissé (description gongoresque) pour être le vieux seigneur qui a dérobé jadis à sa vengeance le petit Héraclius; il veut frapper les deux pupilles de ce vieillard, mais celui-ci l'embarrasse, en déclarant que l'un des deux est son fils, fils naturel de la jeunesse de Phocas.

«C'est encore une fantaisie amusante, et à laquelle Shakspeare avait donné bien du charme dans la Tempête, de représenter le jeune sauvage, homme ou femme, rencontrant, pour la première fois, une jeune figure de l'autre sexe, et de faire naître ainsi des instincts naïfs et délicats. Sans faire beaucoup de psychologie, Calderon s'y était pris plus heureusement dans La vie est un songe. Mais ici les deux sauvages, en partie carrée avec la princesse de Sicile et une autre jeune fille, font l'amour avec des madrigaux tout musqués du plus fin marinisme, dès les premiers mots jusqu'aux mariages du dénoûment....

«Voici maintenant la magie. Un enchanteur fort insignifiant, sans intérêt à l'action, et surtout très-maladroit, est chargé de prolonger la situation indécise fournie par Corneille; il improvise un tremblement de terre mêlé de tonnerres et de ténèbres, pour disperser tous les personnages au moment où il voit 126 Phocas furieux, sans aucun scrupule paternel, prêt à massacrer les trois sauvages à la fois. (Première journée.)

«Mais le bon tyran se réconcilie bientôt avec tout le monde; sa férocité est adoucie par un plaidoyer de Cintia, la princesse, qui allègue l'indulgence du droit romain dans les cas douteux de personnes, et il ne conserve sa curiosité, dans le cas présent, que pour l'amusement des spectateurs. Le magicien voudrait bien la satisfaire, car, malgré sa puissance, il tient à faire fortune à la cour; mais Cintia, par deux mots de menaces très vagues, l'oblige à se taire; le puissant Lisipo s'ingénie alors pour créer un prestige au moyen duquel le mystère puisse se révéler de lui-même à Phocas; peu importe que ce prestige n'aboutisse à rien, après qu'on y aura trouvé de l'amusement. Il élève donc un palais féerique, où il habille les deux jeunes sauvages en princes très-élégants; là se prononce quelque différence native entre les deux caractères: l'un, doux et modéré, c'est le fils de Maurice; l'autre, arrogant et dur, c'est le vrai sang de Phocas: mais le bon tyran est aussi charmé de l'un que de l'autre, et sa curiosité n'est pas satisfaite après qu'il a longtemps feint de dormir pour les mieux observer.

«A la fin de la seconde journée, on sépare les princes en train de se battre, parce que l'ingrat Léonide veut maltraiter le vieux tuteur défendu par Héraclius. Mais l'analyse risque de trop accuser ces nuances morales, auxquelles l'auteur n'attache pas une grande importance. Héraclius se montre, à son tour, très-dur dans l'acte suivant.

«Bientôt, au terme fatal d'une année écoulée en quelques quarts d'heure, le palais de vérité-mensonge s'évanouit. Cette chimère est la partie amusante et ingénieuse de l'ouvrage, mais rien n'explique si c'est tout le monde qui est enfermé dans ce rêve, ou seulement les deux jeunes gens, tandis que les autres personnages, dûment avertis, resteraient éveillés et complices du magicien. Calderon laisse tout indécis dans cet essai pénible et négligé en même temps.

«Quand le palais a disparu, Héraclius et son compagnon se retrouvent dans la forêt avec leurs accoutrements de peaux, ne comprenant rien à leurs brillants souvenirs. Le magicien, à bout d'expédients, en revient à la parole pour révéler le véritable fils de Maurice, mais il tâche de faire courir cette parole 127 à l'oreille des uns et des autres, de manière qu'on ne sache point qui a parlé. Voltaire, dans son analyse-traduction, n'a rien compris à ces obscures manœuvres....

«Passons au dénoûment; j'y reconnais des moyens déjà employés dans la fameuse Fuerza lastimosa [226] de Lope, et qui depuis avaient pu être reproduits je ne sais combien de fois.

«Un duc de Calabre, cousin germain d'Héraclius, est venu, sous l'apparence de son propre ambassadeur (autre lieu commun espagnol), réclamer de Phocas la couronne impériale, comme héritier légitime, à défaut du fils de Maurice. Repoussé, ainsi qu'on peut le croire, il prépare une grande expédition pour débarquer en Sicile. Pendant ce temps, l'identité d'Héraclius est reconnue; Phocas l'invite à rester près de lui comme l'un des siens; mais le jeune homme, par un accès inattendu de philosophie, s'y refuse obstinément; il veut vivre dans la retraite pour n'être plus exposé aux déceptions de la vérité-mensonge. Il faut bien alors, pour amener la catastrophe, que le débonnaire Phocas reprenne toute sa férocité. Il veut tuer le prince, mais Cintia lui rappelle sa promesse de renoncer à ce meurtre; alors, par un détour très-connu sur la scène espagnole, le tyran se contente de faire embarquer Héraclius et son vieux tuteur dans une nacelle, dont on perce le fond par son ordre et sans réclamation de la part de la belle Cintia. Les malheureux, bientôt submergés en pleine mer, nagent de leur mieux, et sont repêchés, près du rivage, par le duc de Calabre, qui vient de débarquer avec son armée. Dès qu'il se nomme, Héraclius reçoit l'hommage de ce généreux cousin, qui combat dès lors pour sa cause. Phocas périt; on proclame le nouvel empereur, et l'on se marie. Respirons; toutefois, rappelons encore que deux paysans graciosos viennent de temps en temps nuancer les scènes par d'insipides quolibets....

«Je m'aperçois que j'aurais tort de quitter cette analyse sans recommander aux curieux de chercher dans Voltaire, à défaut de mieux, le passage où Calderon a enchâssé le mot de Corneille, et sans les prémunir contre de notables faux sens de Voltaire à cet endroit. Ils remarqueront d'abord la valeur des 128 motifs prêtés aux jeunes princes, pour amener cette mémorable exclamation. Héraclius ne veut pas être bâtard de Phocas et d'une paysanne (nulle considération de la justice, de la tyrannie, d'amitié héroïque, etc.: cet ordre d'idées serait trop sérieux); quant à Léonide, il pourrait s'accommoder de cette origine, mais il ne veut pas être moins qu'Héraclius. «Maurice est donc le plus noble (lo mas)? dit le tyran.—Tous deux ensemble: Oui!—Et Phocas!—Ensemble: Non! (Rien! dans Voltaire est un contre-sens.)—Ah, fortuné Maurice! ah, malheureux Phocas!... etc.» C'est ainsi qu'est amené le mot sublime de Corneille. Phocas alors veut faire torturer le vieux Astolfe, pour lui arracher son secret. «Qu'on l'arrête.—Les jeunes gens ensemble: Tu nous verras d'abord acharnés à le défendre. (Restados en su favor. Voltaire: «Tu nous verras auparavant morts sur la place.»)—Phocas: C'est vouloir que, renonçant à l'amour paternel, qui m'a fait chercher l'un de vous deux, ma colère se venge sur l'un et l'autre. Qu'on les arrête tous les trois.»

«Ici le contre-sens de Voltaire est énorme (sans compter qu'il est triple), parce qu'il introduit un mouvement tragique dans une pièce où il n'y en a pas trace, si ce n'est le seul trait, si rapetissé, qui vient d'être emprunté tout à l'heure à Corneille. Voltaire fait donc dire à Phocas, au lieu de ce que nous venons de traduire: «Ah! c'est là aimer, Hélas! je cherchais aussi à aimer l'un des deux. Que mon indignation se venge «sur l'un et sur l'autre, et qu'elle s'en prenne à tous trois.»

«Ceux qui lisent un peu l'espagnol nous en voudraient de ne pas rapporter le texte de cette curieuse bévue, qui en contient trois ou quatre.

FOCAS.

Eso es querer

que, abandonado el amor,

con que al uno busqué, en ambos

se vengue mi indignacion.

A todos tres los prended.»

Du reste le peu de connaissance qu'il avait de la langue espagnole n'est pas le seul motif des faux jugements de Voltaire; malgré quelques contre-sens, il avait entre les mains plus de preuves qu'il n'en fallait pour décider en faveur de Corneille, s'il 129 eût apporté dans son examen plus de bonne foi et de sincérité; mais il est bien évident au contraire que son parti est pris d'avance contre son illustre prédécesseur tragique, et, comme nous allons le voir dans la suite de la curieuse étude de M. Viguier, qui reste pour nous le dernier mot de la discussion, il ne néglige aucun moyen de combattre l'effet du témoignage de son ancien maître, le P. Tournemine.

«Il fait passer à Madrid, par l'entremise de ses amis, mais avec mystère, une note portant une série de questions qui ne se sont point conservées. Le consul général de France à Madrid remit ces questions aux bibliothécaires de la cour, notamment à la Huerta, poëte estimé, critique ignorant et très-violent, qui, par aversion pour l'école française, déclina le soin d'y répondre [227]. On les transmit alors à l'ex-bibliothécaire Gregorio Mayans y Siscar, grand jurisconsulte et polygraphe infatigable, dont la vanité aspirait à une réputation européenne en fait d'érudition. Ce fut lui qui répondit, charmé sans doute d'avoir à satisfaire M. de Voltaire, et il devait se montrer fort enclin à y mettre de la complaisance, en suivant la direction et la pente des questions, quand même il eût été possible à un Espagnol de ne pas revendiquer pour sa nation toutes les priorités imaginables d'invention littéraire. Du reste, je ne pense pas qu'il fût bien fanatique de poésie espagnole, ni qu'il eût eu beaucoup de temps à donner dans sa vie aux ouvrages dramatiques. Toutefois il faudrait que cet ex-bibliothécaire royal eût été de la dernière ignorance, pour répondre les choses que Voltaire lui attribua. Un fidèle extrait de cette réponse de Mayans aurait dû trouver place dans la dissertation finale ou dans la préface que Voltaire ajouta à sa traduction d'Heraclius: de tels renseignements se reproduisent à la lettre ou à peu près. Point du tout: l'érudition espagnole de Voltaire se para du nom de ce savant, sans oser lui faire dire expressément tout ce qu'elle voulait faire croire au public, et la Huerta s'abstient très-justement de rendre son docte devancier responsable de tous ces absurdos, comme il les appelle dans l'écrit déjà indiqué.

«Personne mieux que Voltaire ne sut jamais faire diverse 130 mesure, selon l'occurrence, au public, aux gens de lettres, aux correspondants divers: il est curieux de voir la manière dont il distribue ses renseignements sur l'Héraclius de Calderon. Avec Duclos, dans ses communications semi-officielles à l'Académie, il sait imperturbablement la date de cette pièce, et il la donne presque comme s'il l'avait vue: c'est qu'il était bien aise de mater ces Messieurs, et qu'avec une date rondement articulée, il a de quoi fermer la bouche à toute l'Académie française sur l'originalité de Corneille, qui y trouvait sans doute quelques défenseurs; en face du public, il affirmera vaguement cette date sans dire de quelle part [228]. Avec le docte Mayans il convient tout net qu'on l'ignore. Comparez les textes de la même époque. Tout serait piquant dans ces citations: le concours de tant de petites faussetés inégalement réparties mériterait un examen détaillé; bornons-nous à quelques lignes: «Je me suis mis,» dit-il à Duclos, le 23 avril 1762, «je me suis mis à traduire l'Héraclius espagnol, imprimé à Madrid, en 1643, sous ce titre: La Famosa Comedia En esta vida todo es verdad y todo es (sic) MENTIRA, fiesta que se representó á sus Magestades en el salon real del [229] Palacio. Le savant qui m'a déterré cette édition prodigieusement rare prétend que sus Magestades veut dire Philippe et Élisabeth, fille de Henri IV, qui aimait passionnément la comédie, et qui y menait son grave mari. Elle s'en repentit, continue-t-il, car Philippe IV devint amoureux d'une comédienne, et en eut don Juan d'Autriche. Il devint dévot et n'alla plus au spectacle après la mort d'Élisabeth. Or Élisabeth mourut en 1644, et mon savant prétend que la Famosa Comedia, jouée en 1640, fut imprimée en 1643; mais comme mon exemplaire est sans date, il faut en croire mon savant sur sa parole. Le fait est que cette tragédie est à faire mourir de rire d'un bout à l'autre.... etc.»

«Quelques semaines après (15 juin), Voltaire, se souvenant de ses obligations à don Gregorio Mayans, lui écrit une lettre de remercîments, qui est une perle d'impertinence demi-railleuse, où il dit entre autres choses: «Entre nous, je crois que 131 Corneille a puisé tout le sujet d'Héraclius dans Calderon. Ce Calderon me paraît une tête si chaude (sauf respect), si extravagante, et quelquefois si sublime, qu'il est impossible que ce ne soit pas la nature pure.» Plus loin, il ajoute innocemment: «Je crois qu'il suffit de mettre sous les yeux la Famosa Comedia, pour faire voir que Calderon ne l'a pas volée.» Mais voici le meilleur: «Le point important est de savoir en quelle année la Famosa Comedia fut jouée devant ambas Magestades. C'est ce que je vous ai demandé, et je vois qu'il est impossible de le savoir.»

«Cela est clair: le blanc et le noir ne peuvent s'appliquer plus nettement sur un même fait. Voici maintenant la demi-teinte employée à l'usage du public, dans la Dissertation sur l'Héraclius espagnol. Je soupçonnerais que Mayans, passant condamnation dans sa réponse sur l'époque trop réelle de la pièce imprimée (1664), ne pouvait pas être mis en avant sur ce point; mais il avait bien pu, à l'aide d'arguments très-puérils, se retrancher sur la possibilité de la pièce jouée dès avant 1646. La ressource est chétive, mais Voltaire saura bien en tirer parti. «On ne sait pas précisément en quelle année la Famosa Comedia [230] fut jouée; mais on est sûr que ce ne peut être plus tôt qu'en 1637, et plus tard qu'en 1640. Elle se trouve citée, dit-on, dans des romances de 1641.» Ce dit-on est charmant, ainsi que ces romances citant ces représentations.... Mayans aurait cité infailliblement, et Voltaire aurait transcrit la citation décisive; il en aurait parlé à l'Académie, s'il n'y avait pas là une de ces erreurs bénévoles que personne ne viendra contrôler, du moins on l'espère, et dont on se réserve l'excuse à la faveur d'une méprise de détail. Il paraît que Mayans avait répondu en latin, par courtoisie; ses termes de littérature moderne devaient être un peu confus. Mais après cette preuve, qui, si elle était sérieuse, serait péremptoire, autant Voltaire vient de glisser rapidement sur le point décisif, autant il s'étendra sur l'argument le plus futile. Celui-là, il le doit réellement à don Gregorio: il lui demande dans sa lettre la permission de s'en 132 servir, indice de la réserve presque honteuse du critique espagnol, réduit à de pareilles inductions. C'est une phrase d'un éloge de Calderon, composé après sa mort par un prêtre de ses amis; un de ces éloges qu'on fabriquait pour les approbations de livres, et auprès desquels nos plus mauvaises amplifications de rhétorique sont des modèles de simplicité.

«Ce que j'admire le plus dans ce rare génie, dit le panégyriste de Calderon, c'est qu'il n'imita personne

«Voyez dans Voltaire le soin avec lequel il développe ce grave argument en faveur de l'Héraclius espagnol, et dites si vous croyez qu'il pût en être dupe. Il oublie d'ailleurs de donner au public cette date triomphante de l'impression, 1643, qu'il a donnée à l'Académie selon son bon plaisir, ou sur la foi de son savant, quoique son exemplaire soit sans date. Le public se contentera des romances de 1641....

«Calderon avait laissé bien souvent imprimer ses pièces isolées par des libraires qui les joignaient à d'autres de divers auteurs. Cependant une lettre intéressante qui reste de lui, précisément en tête du volume où son Héraclius se présente le premier, nous apprend qu'il voulut défendre, le plus possible en ce temps-là, ses droits de propriété. Il mourut ne laissant que quatre volumes remplis de comédies exclusivement de lui, à douze par volume, selon l'usage, plus un seul tome de ses Autos sacramentales. La comédie En esta vida.... est la première du troisième volume (tercera parte): elle ne figure, que je sache, dans aucun recueil antérieur, et ce volume est daté de 1664. Si l'exemplaire prodigieusement rare est sans date, c'est tout simplement parce que ces sortes de livres en Espagne, toujours imprimés sous forme compacte, petit in-4o à deux colonnes, sont disposés de manière à pouvoir être disloqués par tirages partiels, et débités en autant de cahiers qu'ils contiennent de comédies, et que la date figure seulement sur le frontispice général, ainsi que dans les feuilles d'approbations, priviléges, taxes, erratas certifiés, etc., valables pour tout le volume. Cet usage économique a devancé nos livraisons compactes les plus populaires, et subsiste encore à peu près le même en Espagne. Or la preuve m'est acquise par le développement du titre de Voltaire: Fiesta que se representó.... que ce fragment de volume envoyé à Voltaire ne provient pas même 133 du volume original donné sous les yeux de Calderon en 1664, car cette circonstance de la représentation devant Leurs Majestés (il s'agit de Philippe IV et de Marie-Anne d'Autriche, sa seconde femme) n'y est pas jointe au titre; et, d'une autre part, la preuve presque complète m'est également acquise que les comédies de ce volume, et notamment celle dont il s'agit, ne figuraient point dans les recueils antérieurs, quelle que fût alors la facilité laissée aux libraires d'anticiper sur les éditions originales de comédies, ou de les contrefaire après coup. Cette preuve, que je veux bien appeler presque complète, résulte des explications données par Calderon lui-même en tête du volume en question: voir sa dédicace et la lettre qui la suit, à lui adressée par son éditeur, portant que cette publication est destinée à préserver ces comédies du destin qu'ont éprouvé tant d'autres pièces de l'auteur, défigurées par des impressions frauduleuses, hurtadas, agenas y defectuosas. Une preuve semblable pourrait résulter d'une recherche dans les nombreux recueil de comedias sueltas (isolées), antérieurs non-seulement à 1664, mais (si l'on songe encore à constater matériellement la priorité de Corneille) antérieurs à 1647. Quelque superflue que me paraisse cette recherche, j'en ai constaté le résultat négatif sur un bon nombre de ces recueils; mais qui pourrait les atteindre tous?

«Que si don Gregorio Mayans, qui était fort occupé, s'est borné à faire acheter cette rare édition, ce cahier d'impression commune et malpropre, dans ces échoppes à prix fixe où l'on en trouve par milliers en Espagne, le même Gregorio n'avait pas non plus fait autant de frais en critique que Voltaire veut bien nous le faire croire. Où donc aurait-il pu voir, et jamais Espagnol a-t-il pu dire que ce roi si passionné pour le théâtre, que Philippe IV cessa par dévotion d'aller à la comédie? Mais c'est là une hypothèse toute française, empruntée des souvenirs, familiers à Voltaire, de la vieillesse de Louis XIV. Toute sa vie le beau-père de Louis XIV demeura fidèle au théâtre. Quand il fut moins occupé de galanteries, ce monarque, qui ne régnait guère par lui-même, mais qui gouverna constamment ses poëtes dramatiques, comme faisait en France le cardinal de Richelieu, semble en effet avoir commandé un peu plus fréquemment des comedias santas à Calderon, à Moreto, 134 à Solis, à d'autres ingenios plus jeunes et fort médiocres, tels que Diamante, Matos Fragoso, Zavaleta, Zarate, etc.; mais, saintes ou profanes, héroïques, galantes ou bouffonnes....il lui fallut toujours des comédies.... Or, pour s'expliquer cette rare, mais indubitable imitation du français dans l'Héraclius espagnol, il me semble permis de conjecturer que Philippe IV y fut pour quelque chose; que, disposé depuis la paix et les conférences des Pyrénées à traiter gracieusement les arts et les idées françaises, il voulut avoir sur son théâtre quelque échantillon du nôtre; qu'enfin il chargea son plus habile poëte, probablement aussi étranger que lui-même à notre langue, d'affubler à l'espagnole une pensée du célèbre Corneille, au risque d'humilier la France, dans cette lutte nouvelle, de toute la supériorité du style culto et de l'entortillage castillan. On avait été assez rudement éprouvé sur d'autres champs de bataille pour se permettre sans inconvénient cette pacifique revanche.»

Nous avons cru devoir puiser largement dans l'excellent travail de M. Viguier, et nous avons conservé ses propres termes, en nous permettant seulement de temps à autre la suppression de quelques passages, fort curieux pour l'histoire de la littérature espagnole, mais qui peuvent, suivant nous, être retranchés sans inconvénient dans une édition de Corneille. Cette belle étude, acceptée comme définitive par le public français, a soulevé à l'étranger des réclamations aussi vives que peu fondées. Sur notre demande, M. Viguier a bien voulu se charger de résumer et de clore ici cette nouvelle discussion.

LETTRE DE M. VIGUIER
A M. MARTY-LAVEAUX.

Monsieur, vous avez bien voulu dire, au sujet de ce vieux procès sur l'originalité de l'Héraclius de Corneille, que la discussion vous paraissait épuisée dans un petit écrit que je donnais à mes amis, il y a plus de seize ans, et qui n'appartient pas autrement à la publicité. Quelqu'une de ces feuilles est passée en Espagne, à ce qu'il paraît, et a par malheur réveillé 135 chez des compatriotes de Calderon la susceptibilité d'un certain point d'honneur littéraire propre à cette nation. Avant cela, en Allemagne, le savant et intéressant historien du théâtre espagnol, M. Ad-Fried. von Schack, touchait à ce débat en même temps que moi, dans son troisième volume publié en 1846; et par malheur encore, ses préventions anti-françaises lui ont fait rencontrer sur ce sujet de nouvelles pierres d'achoppement, après celles que nous avons déjà brièvement signalées au tome IVe (p. 272, note 1) de la présente édition. Une sorte de fatalité le condamne, comme dans l'incident relatif au Diamante, à rétracter des faits avancés par lui-même, pour corriger une erreur par une autre plus grave encore. Ainsi, à la page 177 de ce troisième volume, M. de Schack affirme que la pièce de Calderon: En esta vida.... etc., fait partie d'un tome second publié par le poëte en 1637. Tout serait dit si le fait était vrai; mais bientôt, à la page 289, il reconnaît s'être trompé, et confesse que la pièce apparaît pour la première fois dans un tome troisième, daté de vingt-sept ans plus tard, en 1664. Néanmoins il n'a garde de lâcher prise pour si peu: «Dessenungeachtet.... nonobstant cela, dit-il, attendu la grande probabilité, accordée même par Voltaire, de la supposition que l'Héraclius de Corneille est imité de l'Héraclius espagnol, nous croyons devoir admettre (annehmen) l'existence d'une impression isolée de la pièce (espagnole) antérieurement à 1647.» Or M. de Schack n'a jamais vu cette impression isolée, supposition aussi gratuite que son erreur précédente sur le tome de 1637. Il ajoute: «Voltaire, dont, il est vrai, les allégations ne sont pas très-dignes de confiance, dit aussi que la pièce de Calderon aurait déjà été mentionnée dans un recueil de romances de 1641.» C'est là tout. On peut bien se dispenser de chercher un recueil si rare de romances; mais M. de Schack se trouve raffermi définitivement dans son préjugé depuis que le critique espagnol, don Eugenio Harzenbusch, s'est chargé de la cause et lui a révélé de nouveaux arguments, qu'il nous sera permis de ne pas trouver meilleurs.... C'est ainsi qu'il dit dans un Supplément à son Histoire [231], 136 publié en 1854: «Harzenbusch, dans son édition de Calderon, a prouvé jusqu'à l'évidence que le drame En esta vida.... etc., a été écrit dès l'année 1622; de sorte que tous les doutes qu'on a pu élever sur la priorité de cette pièce par rapport à l'Héraclius de Corneille sont écartés désormais.»

Après un si éclatant témoignage, il faut entendre M. Harzenbusch. Mais si l'on est encore disposé à douter, il faut d'abord reconnaître que ce nouvel arbitre est un poëte et un critique estimable, directeur de la Bibliothèque royale de Madrid; qu'il a très bien mérité de Calderon par des Appendices historiques et anecdotiques joints à son édition [232], et qu'il aura rendu un service réel à la littérature espagnole, s'il lui donne traduit l'ouvrage de M. de Schack, ainsi qu'il l'a promis. Une pareille traduction en français me semble également désirable, malgré tous nos griefs nationaux, si légitimes quelquefois.

Que dit donc M. Harzenbusch, puisqu'il veut bien m'adresser personnellement une ample réfutation à l'endroit de l'Héraclius? Franchement, c'est assez curieux.

On réduit mes preuves à trois, mais en oubliant la plus importante et la plus développée, savoir cette analyse de l'invention et de ses sources minutieusement donnée par Corneille, d'où il résulte avec tant d'évidence qu'il a réellement élaboré lui-même les combinaisons de son drame. On pourrait, je l'avoue, échapper à cette preuve décisive (tout autant que les dates, qui sont pour nous), en attribuant à Corneille la profonde perversité d'un plagiaire effronté qui, pour rendre authentique son œuvre de seconde main, la renforcerait après coup d'un exposé, naïf en apparence, de ses lectures originales et de ses procédés d'inventeur. Le plus simple bon sens suffit à repousser l'hypothèse d'une telle malice. Il ne faudrait pas moins que l'autorité des dates pour la faire admettre. Or pas une date sérieuse n'est opposée à celle de 1647 de Corneille, pas une, depuis la consultation de Voltaire auprès du bibliothécaire don Gregorio Mayans. Il fallait bien tenir compte de cet autre argument. Pour en venir à bout, on affirme que la pièce de Calderon a dû être écrite bien auparavant, et, pour 137 donner un chiffre, en 1622, vingt-deuxième année du poëte espagnol, dix-septième de Philippe IV, et deuxième de son règne (ces rapprochements synchroniques auraient dû déjà embarrasser un vrai connaisseur dans ses suppositions hardies). Tel est le millésime assigné, non pas à la publication, mais à la composition de cette comédie, par M. Harzenbusch, dans un Essai, d'ailleurs utilement compilé, sur la chronologie des ouvrages de Calderon; mais ce millésime, posé à son rang avec tant d'assurance, ne s'appuie sur aucun texte qu'on puisse produire. On veut absolument que l'impression ait dû être faite isolément peu après la composition..., mais toute trace en est perdue. Cet emploi du verbe devoir comme potentiel, ne rappelle-t-il pas certaine repartie bouffonne devenue proverbiale? On ne recule pas même devant la supposition que le manuscrit de Calderon, soit en minute, soit en copie, aura pu s'échapper d'Espagne, et venir en temps utile se loger dans le portefeuille de Corneille. Quant à ces impressions perdues de pièces isolées, l'argument serait assez plausible en Espagne pour le premier tiers du dix-septième siècle, si ce n'était aussi une ressource trop commode et toujours disponible dans une cause désespérée. Vous êtes bibliothécaire d'Espagne, et vous en êtes encore à trouver cette rareté! Il est vrai que vous ignoriez, chose plus surprenante, ainsi que M. de Schack, l'édition originale, officielle de Calderon, au tome III, 1664 [233], que notre Bibliothèque impériale de Paris [234], et tant d'autres sans doute, vous auraient facilement présentée, puisqu'elle manque à celle de Madrid!

Je voudrais pouvoir, Monsieur, si ces arguties étaient moins frivoles, vous exposer tous les arguments de même force donnés par M. Harzenbusch, et qui ont si puissamment entraîné la conviction de M. de Schack: mais il serait plus piquant de relever, dans l'analyse intelligente que ce dernier a donnée de la pièce espagnole, son admiration juste et passionnée en citant 138 la scène et le passage où précisément il se trouve sans le savoir sur la trace de Corneille (car c'est le seul endroit imité d'un peu près par Calderon), et où il exprime en homme de goût le candide regret que Calderon n'ait pas continué dans le même esprit [235]. «S'il eût ainsi continué, s'écrie-t-il, ce drame serait l'un des plus remarquables de Calderon; mais le poëte, au milieu de son ouvrage, a transporté l'action dans un monde de rêveries fantastiques, destinées à rendre sensible l'idée que dans cette vie tout est mensonge ainsi que vérité. Quelque hardiesse, quelque hauteur de poésie qu'on ait encore à admirer dans cette partie (ceci me paraît une réserve exagérée par l'enthousiasme trop habituel de M. de Schack), on ne peut cependant que regretter le caprice qui a fait prendre la tournure d'un opéra à une situation si grande et vraiment tragique.» On ne pouvait mieux dire: c'est l'hommage involontaire rendu à Corneille par un ennemi déclaré. La déception est piquante, moins pourtant que celle du même critique refusant de reconnaître une traduction dans el Honrador de su padre de Diamante, à force d'y trouver partout le goût original du terroir espagnol. L'évidence chronologique, incontestée aujourd'hui, a bien dû à la longue désabuser le trop fin connaisseur de ce prétendu goût de terroir. C'est ainsi que les erreurs de la critique la plus spirituelle offrent assez souvent quelque chose de très-comique.

Pressé de finir, j'abandonne toutes celles de M. Harzenbusch, pour vous recommander, Monsieur, quelques observations qui me semblent essentielles sur l'invention tragique propre à Corneille, en n'y cherchant que ce qui intéresse l'art. Si compliquée, si historique et si arbitraire en même temps, qu'elle soit, cette invention n'est pourtant pas tout à fait aussi entière, comme travail individuel, que nous avons pu le croire. Corneille l'aurait certainement déclaré lui-même, si de son temps il avait pu pressentir nos scrupuleuses curiosités d'origines historiques et dramatiques. Pour nous, ce qu'il nous convient de reconnaître après ce conflit, c'est que le premier embryon du sujet en 139 question, savoir l'idée de faire de l'empereur Héraclius le fils longtemps ignoré et le vengeur de l'infortuné Maurice, cette idée romanesque était un fruit naturel de la tradition et de la légende; que Corneille l'a trouvée toute faite et en circulation, nous ne savons dans quels récits, depuis l'Orient jusque chez nous et en Espagne. L'origine de cette légende est indiquée dans Baronius d'après les historiens byzantins, lorsque après les détails du meurtre accompli en Asie par l'ordre de Phocas sur le prince Théodose, le véritable fils aîné de Maurice, il ajoute: «Verum ista de Theodosio neque tunc temporis ita credita, sed alium in ejus locum ad necem suppositum, jactatum fuit: unde et factum est ut novæ fabricarentur contra imperatorem (Phocam) insidiæ [236].» Ces suppositions d'enfants ou de personnages crus assassinés, et destinés à reparaître, sont le thème obligé, depuis la comédie et le roman grecs, de mille récits populaires. Celui-ci peut remonter jusqu'en Perse, car le redoutable ennemi de l'Empire, Chosroès, s'appliqua longtemps à le propager. Pour agiter l'opinion et tirer parti des crimes de Phocas, il prétendait avoir auprès de lui le jeune prince, et vouloir le rétablir sur le trône de Byzance [237]. C'est plus de la moitié de la fiction nécessaire pour faire d'Héraclius le fils de Maurice. Corneille aurait pu dire encore, s'il l'avait su, ce que je ne pense pas, que cette fausse filiation d'Héraclius se trouvait déjà dans un drame espagnol, de Mica de Mescua, amas fort bizarre d'aventures extravagantes, bien jugé par M. de Schack, intitulé la Rueda de la Fortuna (la Roue de la Fortune) [238]. Les dernières époques du règne de Maurice remplissent plus des trois quarts de cet ouvrage, que terminent, accumulés en quelques coups de théâtre, l'élévation de Phocas, sa chute, et l'avénement d'Héraclius. Cette communauté de noms historiques suffit à nos critiques espagnols pour leur faire dire bien faussement que Calderon, avant de transmettre 140 un sujet de tragédie à Corneille, l'avait pris lui-même dans Mira de Mescua. Rien de plus captieux et de plus facile, quand on ne fait pas attention à la réalité intérieure, que de renvoyer des ouvrages dramatiques d'un auteur à un autre à raison de quelques noms propres employés en commun. Cet abus sophistique vaut celui des éditions disparues et des manuscrits égarés.

Remarquons en terminant que le nom de l'empereur Héraclius est devenu tout à fait légendaire dès le commencement du moyen âge, auquel il appartient déjà par son époque. Un roman poétique d'Eracle a existé dans notre plus vieil idiome, et a passé bientôt dans une traduction germanique, exhumée et publiée de nos jours. Celle de ces légendes qui se rattache de plus près à l'histoire, c'est la seconde invention par Héraclius de la vraie Croix reperdue, depuis sainte Hélène, lors de la prise de Jérusalem par les Perses. Calderon en a fait le sujet d'un drame fort inégal, la Exaltacion de la Cruz, où il entre beaucoup de prestiges magiques, avec la conversion finale d'un magicien persan moins puissant que les anges du Seigneur. Ceci est bon à observer comme indiquant l'association grecque et orientale des contes de magie à la plupart des histoires de cette époque, et ultérieurement, la liaison d'idées, le caprice regretté par M. de Schack, amenant Calderon à introduire la magie dans le sujet de Corneille, qui n'en avait que faire.—Vous ne voulez pas, Monsieur, que je m'arrête à cet autre argument de M. Harzenbusch, prétendant que comme la Exaltacion de la Cruz est un drame de Calderon antérieur à l'Héraclius de Corneille, et comme la comédie En esta vida.... traite d'un événement antérieur dans l'histoire au pieux exploit d'Héraclius devenu empereur, la raison chronologique veut que cette comédie ait été composée avant la Exaltacion.

Veuillez agréer, Monsieur, etc.
Viguier.

141

A. MONSEIGNEUR SEGUIER [239],
CHANCELIER DE FRANCE.

Monseigneur,

Je sais que cette tragédie n'est pas d'un genre assez relevé pour espérer légitimement que vous y daigniez jeter les yeux, et que pour offrir quelque chose à V. Grandeur qui n'en fût pas entièrement indigne, j'aurois eu besoin d'une parfaite peinture de toute la vertu d'un Caton ou d'un Sénèque; mais comme je tâchois d'amasser des forces pour ce grand dessein, les nouvelles faveurs que j'ai reçues de vous m'ont donné une juste impatience de les publier; et les applaudissements qui ont suivi les représentations de ce poëme m'ont fait présumer que sa bonne fortune pourroit suppléer à son peu de mérite. La curiosité que son récit a laissée dans les esprits pour sa lecture m'a flatté aisément, jusques à me persuader que je ne pouvois prendre une plus heureuse occasion de leur faire savoir combien je vous suis redevable; et j'ai précipité 142 ma reconnaissance, quand j'ai considéré qu'autant que je la différerois pour m'en acquitter plus dignement, autant je demeurerois dans les apparences d'une ingratitude inexcusable envers vous. Mais quand même les dernières obligations que je vous ai ne m'auroient pas fait cette glorieuse violence, il faut que je vous avoue ingénument que les intérêts de ma propre réputation m'en imposoient une très-pressante [240] nécessité. Le bonheur de mes ouvrages ne la porte en aucun lieu où elle ne demeure fort douteuse, et où l'on ne se défie avec raison de ce qu'en dit la voix publique, parce qu'aucun d'eux n'y fait connoître l'honneur que j'ai d'être connu de vous. Cependant on sait par toute l'Europe l'accueil favorable que V. Grandeur fait aux gens de lettres; que l'accès auprès de vous est ouvert et libre à tous ceux que les sciences ou les talents de l'esprit élèvent au-dessus du commun; que les caresses dont vous les honorez sont les marques les plus indubitables et les plus solides de ce qu'ils valent; et qu'enfin nos plus belles muses, que feu Mgr le cardinal de Richelieu avoit choisies de sa main pour en composer un corps tout d'esprits, seroient encore inconsolables de sa perte, si elles n'avoient trouvé chez V. Grandeur la même protection qu'elles rencontroient chez Son Éminence. Quelle apparence donc qu'en quelque climat où notre langue puisse avoir entrée, on puisse croire qu'un homme mérite quelque véritable estime, si ses travaux n'y portent les assurances de l'état que vous en faites dans les hommages qu'il vous en doit? Trouvez bon, Monseigneur, que celui-ci, plus heureux que le reste des miens, affranchisse mon nom de la honte de ne vous en avoir point encore rendu, et que pour 143 affermir ce peu de réputation qu'ils m'ont acquis, il tire mes lecteurs d'un doute si légitime, en leur apprenant non-seulement que je ne vous suis pas tout à fait inconnu, mais aussi même que votre bonté ne dédaigne pas de répandre sur moi votre bienveillance et vos grâces: de sorte que quand votre vertu ne me donneroit pas toutes les passions imaginables pour votre service, je serois le plus ingrat de tous les hommes si je n'étois toute ma vie très-véritablement,

MONSEIGNEUR,
Votre très-humble, très-obéissant
et très-fidèle serviteur,
Corneille.

AU LECTEUR.

Voici une hardie entreprise sur l'histoire, dont vous ne reconnoîtrez aucune chose dans cette tragédie, que l'ordre de la succession des empereurs Tibère, Maurice, Phocas et Héraclius. J'ai falsifié la naissance de ce dernier; mais ce n'a été qu'en sa faveur, et pour lui en donner une plus illustre, le faisant fils de l'empereur Maurice, bien qu'il ne le fût que d'un préteur d'Afrique de même nom que lui. J'ai prolongé la durée de l'empire de son prédécesseur de douze années, et lui ai donné un fils, quoique l'histoire n'en parle point, mais seulement d'une fille nommée Domitia, qu'il maria à un Priscus ou Crispus [241]. J'ai prolongé de même la vie de l'impératrice Constantine; et comme j'ai fait régner ce tyran vingt ans au lieu de huit, je n'ai fait mourir cette princesse que 144 dans la quinzième année de sa tyrannie, quoiqu'il l'eût sacrifiée à sa sûreté avec ses filles dès la [242] cinquième. Je ne me mettrai pas en peine de justifier cette licence que j'ai prise: l'événement l'a assez justifiée, et les exemples des anciens que j'ai rapportés sur Rodogune [243] semblent l'autoriser suffisamment; mais à parler sans fard, je ne voudrois pas conseiller à personne de la tirer en exemple. C'est beaucoup hasarder, et l'on n'est pas toujours heureux; et dans un dessein de cette nature, ce qu'un bon succès fait passer pour une ingénieuse hardiesse, un mauvais le fait prendre pour une témérité ridicule.

Baronius, parlant de la mort de l'empereur Maurice, et de celle de ses fils, que Phocas faisoit immoler à sa vue, rapporte une circonstance très-rare, dont j'ai pris l'occasion de former le nœud de cette tragédie, à qui elle sert de fondement [244]. Cette nourrice eut tant de zèle pour ce malheureux prince, qu'elle exposa son propre fils au supplice, au lieu d'un des siens qu'on lui avoit donné à nourrir. Maurice reconnut l'échange, et l'empêcha par une considération pieuse, que cette extermination de toute sa famille étoit un juste jugement de Dieu, auquel il n'eût pas cru satisfaire, s'il eût souffert que le sang d'un autre eût payé pour celui d'un de ses fils. Mais quant à ce qui étoit de la mère, elle avoit surmonté l'affection maternelle en faveur de son prince, et l'on peut dire que son enfant étoit mort pour son regard. Comme j'ai cru que cette action étoit assez généreuse pour mériter une personne plus illustre à la produire, j'ai fait de cette nourrice une gouvernante. J'ai supposé que l'échange avoit eu son effet; et de cet enfant sauvé par la supposition d'un autre, j'en ai fait Héraclius, le 145 successeur de Phocas. Bien plus, j'ai feint que cette Léontine, ne croyant pas pouvoir cacher longtemps cet enfant que Maurice avoit commis à sa fidélité, vu la recherche exacte que Phocas en faisoit faire, et se voyant même déjà soupçonnée et prête à être découverte, se voulut mettre dans les bonnes grâces de ce tyran, en lui allant offrir ce petit prince dont il étoit en peine, au lieu duquel elle lui livra son propre fils Léonce. J'ai ajouté que par cette action Phocas fut tellement gagné, qu'il crut ne pouvoir remettre son fils Martian aux mains d'une personne qui lui fût plus acquise, d'autant que ce qu'elle venoit de faire l'avoit jetée, à ce qu'il croyoit, dans une haine irréconciliable avec les amis de Maurice, qu'il avoit seuls à craindre. Cette faveur où je la mets auprès de lui donne lieu à un second échange d'Héraclius, pour fils, qui est dorénavant élevé auprès de lui sous le nom de Martian, cependant qu'elle retient le vrai Martian auprès d'elle et le nourrit sous le nom de Léonce, avec Martian, que Phocas lui avoit confié. Je lui fais prendre l'occasion de l'éloignement de ce tyran, que j'arrête trois ans, sans revenir, à la guerre contre les Perses; et à son retour, je fais qu'elle lui donne Héraclius, qu'elle nourrissoit comme son fils sous le nom de son Léonce, qu'elle avoit exposé pour l'autre. Comme ces deux princes sont grands, et que Phocas, abusé par ce dernier échange, presse Héraclius d'épouser Pulchérie, fille de Maurice, qu'il avoit réservée exprès seule de toute sa famille, afin qu'elle portât par ce mariage le droit et les titres de l'empire dans sa maison, Léontine, pour empêcher cette alliance incestueuse du frère et de la sœur, avertit Héraclius de sa naissance. Je serois trop long si je voulois ici toucher le reste des incidents d'un poëme si embarrassé, et me contenterai de vous avoir donné ces lumières, afin que vous en puissiez commencer 146 la lecture avec moins d'obscurité. Vous vous souviendrez seulement qu'Héraclius passe pour Martian, fils de Phocas, et Martian pour Léonce, fils de Léontine, et qu'Héraclius sait qu'il est, et qui est ce faux Léonce; mais que le vrai Martian, Phocas, ni Pulchérie, n'en savent rien, non plus que le reste des acteurs, hormis Léontine et sa fille Eudoxe.

On m'a fait quelque scrupule de ce qu'il n'est pas vraisemblable qu'une mère expose son fils à la mort pour en préserver un autre; à quoi j'ai deux réponses à faire: la première, que notre unique docteur Aristote nous permet de mettre quelquefois des choses qui même soient contre la raison et l'apparence, pourvu que ce soit hors de l'action, ou pour me servir des termes latins de ses interprètes, extra fabulam, comme est ici cette supposition d'enfants, et nous donne pour exemple Œdipe, qui ayant tué un roi de Thèbes, l'ignore encore vingt ans après [245]; l'autre, que l'action étant vraie du côté de la mère, comme j'ai remarqué tantôt [246], il ne faut plus s'informer si elle est vraisemblable, étant certain que toutes les vérités sont recevables dans la poésie, quoiqu'elle ne soit pas obligée à les suivre. La liberté qu'elle a de s'en écarter n'est pas une nécessité, et la vraisemblance n'est qu'une condition nécessaire à la disposition, et non pas au choix du sujet, ni des incidents qui sont appuyés de l'histoire. Tout ce qui entre dans le poëme doit être croyable; et il l'est, selon Aristote, par l'un de ces trois moyens, la vérité, la vraisemblance, ou l'opinion commune [247]. J'irai plus outre; et quoique 147 peut-être on voudra prendre cette proposition pour un paradoxe, je ne craindrai point d'avancer que le sujet d'une belle tragédie doit n'être pas vraisemblable. La preuve en est aisée par le même Aristote, qui ne veut pas qu'on en compose une d'un ennemi qui tue son ennemi, parce que bien que cela soit fort vraisemblable, il n'excite dans l'âme des spectateurs ni pitié ni crainte, qui sont les deux passions de la tragédie; mais il nous renvoie la choisir dans les événements extraordinaires qui se passent entre personnes proches, comme d'un père qui tue son fils, une femme son mari, un frère sa sœur [248]; ce qui n'étant jamais vraisemblable, doit avoir l'autorité de l'histoire ou de l'opinion commune pour être cru: si bien, qu'il n'est pas permis d'inventer un sujet de cette nature. C'est la raison qu'il donne de ce que les anciens traitoient presque mêmes sujets [249], d'autant qu'ils rencontroient peu de familles où fussent arrivés de pareils désordres [250], qui font les belles et puissantes oppositions du devoir et de la passion.

Ce n'est pas ici le lieu de m'étendre plus au long sur cette matière: j'en ai dit ces deux mots en passant, par une nécessité de me défendre d'une objection qui détruiroit tout mon ouvrage, puisqu'elle va à en saper le fondement, et non par ambition d'étaler mes maximes, qui peut-être ne sont pas généralement avouées des savants. Aussi ne donné-je ici mes opinions qu'à la mode de M. de Montagne, non pour bonnes, mais pour miennes [251]. 148 Je m'en suis bien trouvé jusqu'à présent; mais je ne tiens pas impossible qu'on réussisse mieux en suivant les contraires.

EXAMEN.

Cette tragédie a encore plus d'effort d'invention que celle de Rodogune [252] et je puis dire que c'est un heureux original dont il s'est fait beaucoup de belles copies sitôt qu'il a paru. Sa conduite diffère de celle-là [253], en ce que les narrations qui lui donnent jour sont pratiquées par occasion en divers lieux avec adresse, et toujours dites et écoutées avec intérêt, sans qu'il y en aye pas une de sang-froid, comme celle de Laonice [254]. Elles sont éparses ici dans tout le poëme, et ne font connoître à la fois que ce qu'il est besoin qu'on sache pour l'intelligence de la scène qui suit. Ainsi, dès la première, Phocas, alarmé du bruit qui court qu'Héraclius est vivant, récite les particularités de sa mort pour montrer la fausseté de ce bruit; et Crispe, son gendre, en lui proposant un remède aux troubles qu'il appréhende, fait connoître comme en perdant toute la famille de Maurice, il a réservé Pulchérie pour la faire épouser à son fils Martian, et le pousse d'autant plus à presser ce mariage, que ce prince court chaque jour de grands périls à la guerre, et que sans Léonce il fût demeuré au dernier combat [255]. C'est par

149 là qu'il instruit les auditeurs de l'obligation qu'a le vrai Héraclius, qui passe pour Martian, au vrai Martian, qui passe pour Léonce; et cela sert de fondement à l'offre volontaire qu'il fait de sa vie au quatrième acte, pour le sauver du péril où l'expose cette erreur des noms. Sur cette proposition, Phocas, se plaignant de l'aversion que les deux parties témoignent à ce mariage, impute celle de Pulchérie à l'instruction qu'elle a reçue de sa mère, et apprend ainsi aux spectateurs, comme en passant, qu'il l'a laissée trop vivre après la mort de l'empereur Maurice, son mari. Il falloit tout cela pour faire entendre la scène qui suit entre Pulchérie et lui; mais je n'ai pu avoir assez d'adresse pour faire entendre les équivoques ingénieux dont est rempli tout ce que dit Héraclius à la fin de ce premier acte; et on ne les peut comprendre que par une réflexion après que la pièce est finie et qu'il est entièrement reconnu, ou dans une seconde représentation.

Surtout la manière dont Eudoxe fait connoître, au second acte [256], le double échange que sa mère a fait des deux princes [257], est une des choses les plus spirituelles qui soient sorties de ma plume. Léontine l'accuse d'avoir révélé le secret d'Héraclius et d'être cause du bruit qui court, qui le met en péril de sa vie; pour s'en justifier, elle explique tout ce qu'elle en sait, et conclut que puisqu'on n'en publie pas tant, il faut que ce bruit ait [258] pour auteur quelqu'un qui n'en sache pas tant qu'elle. Il 150 est vrai que cette narration est si courte, qu'elle laisseroit beaucoup d'obscurité si Héraclius ne l'expliquoit plus au long, au quatrième acte, quand il est besoin que cette vérité fasse son plein effet; mais elle n'en pouvoit pas dire davantage à une personne qui savoit cette histoire mieux qu'elle, et ce peu qu'elle en dit suffit à jeter une lumière imparfaite de ces échanges, qu'il n'est pas besoin alors d'éclaircir plus entièrement.

L'artifice de la dernière scène de ce quatrième acte passe encore celui-ci: Exupère y fait connoître tout son dessein à Léontine, mais d'une façon qui n'empêche point cette femme avisée de le soupçonner de fourberie, et de n'avoir autre [259] dessein que de tirer d'elle le secret d'Héraclius pour le perdre. L'auditeur lui-même en demeure dans la défiance, et ne sait qu'en juger; mais après que la conspiration a eu son effet par la mort de Phocas, cette confidence anticipée exempte Exupère de se purger de tous les justes soupçons qu'on avoit eus de lui, et délivre l'auditeur d'un récit qui lui auroit été fort ennuyeux après le dénouement de la pièce, où toute la patience que peut avoir sa curiosité se borne à savoir qui est le vrai Héraclius des deux qui prétendent l'être.

Le stratagème d'Exupère, avec toute son industrie, a quelque chose un peu délicat [260], et d'une nature à ne se faire qu'au théâtre, où l'auteur est maître des événements qu'il tient dans sa main, et non pas dans la vie civile, où les hommes en disposent selon leurs intérêts et leur pouvoir. Quand il découvre Héraclius à Phocas, et le fait arrêter 151 prisonnier, son intention est fort bonne, et lui réussit; mais il n'y avoit que moi qui lui pût répondre du succès. Il acquiert la confiance du tyran par là, et se fait remettre entre les mains la garde d'Héraclius et sa conduite au supplice; mais le contraire pouvoit arriver; et Phocas, au lieu de déférer à ses avis qui le résolvent à faire couper la tête à ce prince en place publique, pouvoit s'en défaire sur l'heure, et se défier de lui et de ses amis, comme de gens qu'il avoit offensés et dont il ne devoit jamais espérer un zèle bien sincère à le servir. La mutinerie qu'il excite, dont il lui amène les chefs comme prisonniers pour le poignarder, est imaginée avec justesse; mais jusque-là toute sa conduite est de ces choses qu'il faut souffrir au théâtre, parce qu'elles ont un éclat dont la surprise éblouit, et qu'il ne feroit pas bon tirer en exemple pour conduire une action véritable sur leur plan.

Je ne sais si on voudra me pardonner d'avoir fait une pièce d'invention sous des noms véritables; mais je ne crois pas qu'Aristote le défende, et j'en trouve assez d'exemples chez les anciens. Les deux Électres de Sophocle et d'Euripide aboutissent à la même action par des moyens si divers, qu'il faut de nécessité que l'une des deux soit entièrement inventée; l'Iphigénie in Tauris a la mine d'être de même nature; et l'Hélène, où Euripide suppose qu'elle n'a jamais été à Troie, et que Pâris n'y a enlevé qu'un fantôme qui lui ressembloit, ne peut avoir aucune action épisodique ni principale qui ne parte de la seule imagination de son auteur [261].

Je n'ai conservé ici, pour toute vérité historique, que l'ordre de la succession des empereurs Tibère, Maurice, 152 Phocas et Héraclius [262]. J'ai falsifié la naissance de ce dernier pour lui en donner une plus illustre, en le faisant fils de Maurice [263], bien qu'il ne le fût [264] que d'un préteur d'Afrique [265] qui portoit même nom que lui. J'ai prolongé de douze ans la durée de l'empire de Phocas [266], et lui ai donné Martian pour fils, quoique l'histoire ne parle que d'une fille nommée Domitia [267], qu'il maria à Crispe, dont je fais un de mes personnages. Ce fils et Héraclius, qui sont confondus l'un avec l'autre par les échanges de Léontine, n'auroient pas été en état d'agir, si je ne l'eusse fait régner que les huit ans qu'il régna, puisque, pour faire ces échanges, il falloit qu'ils fussent tous deux au berceau quand il commença de régner. C'est par cette même raison que j'ai prolongé la vie de l'impératrice Constantine, que je n'ai fait mourir qu'en la quinzième année de sa tyrannie, bien qu'il l'eût immolée à sa sûreté dès la cinquième; et je l'ai fait afin qu'elle pût avoir une fille capable de recevoir ses instructions en mourant, et d'un âge proportionné à celui du prince qu'on lui vouloit faire épouser.

La supposition que fait Léontine d'un de ses fils, pour mourir au lieu d'Héraclius, n'est point vraisemblable; mais elle est historique, et n'a point besoin de vraisemblance, puisqu'elle a l'appui de la vérité, qui la rend croyable, quelque répugnance qu'y veuillent apporter 153 les difficiles. Baronius attribue cette action à une nourrice [268]; et je l'ai trouvée assez généreuse pour la faire produire à une personne plus illustre, et qui soutient mieux la dignité du théâtre [269]. L'empereur Maurice reconnut cette supposition, et l'empêcha d'avoir son effet, pour ne s'opposer pas au juste jugement de Dieu, qui vouloit exterminer toute sa famille; mais quant à ce qui est de la mère, elle avoit surmonté l'affection maternelle en faveur de son prince; et comme on pouvoit dire que son fils étoit mort pour son regard, je me suis cru assez autorisé par ce qu'elle avoit voulu faire à rendre cet échange effectif, et à le faire servir de fondement aux nouveautés surprenantes de ce sujet.

Il lui faut la même indulgence pour l'unité de lieu qu'à Rodogune [270]. La plupart des poëmes qui suivent en ont besoin [271], et je me dispenserai de le répéter en les examinant. L'unité de jour n'a rien de violenté, et l'action se 154 pourroit passer en cinq ou six heures; mais le poëme est si embarrassé qu'il demande une merveilleuse attention. J'ai vu de fort bons esprits, et des personnes des plus qualifiées de la cour, se plaindre de ce que sa représentation fatiguoit autant l'esprit qu'une étude sérieuse. Elle n'a pas laissé de plaire; mais je crois qu'il l'a fallu voir plus d'une fois pour en remporter une entière intelligence.

155

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES D'HÉRACLIUS.

ÉDITIONS SÉPARÉES.

RECUEILS.

156

ACTEURS.

PHOCAS, empereur d'Orient [272].
HÉRACLIUS, fils de l'empereur Maurice, cru Martian, fils de Phocas,
amant d'Eudoxe [273].
MARTIAN, fils de Phocas, cru Léonce, fils de Léontine,
amant de Pulchérie [274].
PULCHÉRIE, fille de l'empereur Maurice,
maîtresse de Martian [275].
LÉONTINE, dame de Constantinople,
autrefois gouvernante d'Héraclius et de Martian [276].
EUDOXE, fille de Léontine,
et maîtresse d'Héraclius [277].
CRISPE, gendre de Phocas.
EXUPÈRE, patricien de Constantinople.
AMYNTAS, ami d'Exupère.
Un page de Léontine [278].

La scène est à Constantinople [279].

157

HÉRACLIUS,
EMPEREUR D'ORIENT.
TRAGÉDIE

ACTE I.


SCÈNE PREMIÈRE.

PHOCAS, CRISPE.

PHOCAS.

Crispe, il n'est que trop vrai, la plus belle couronne

N'a que de faux brillants dont l'éclat l'environne [280],

Et celui dont le ciel pour un sceptre fait choix,

Jusqu'à ce qu'il le porte, en ignore le poids.

Mille et mille douceurs y semblent attachées, 5

Qui ne sont qu'un amas d'amertumes cachées:

Qui croit les posséder les sent s'évanouir,

Et la peur de les perdre empêche d'en jouir [281]:

Surtout qui, comme moi, d'une obscure naissance

Monte par la révolte à la toute-puissance, 10

158

Qui de simple soldat à l'empire élevé

Ne l'a que par le crime acquis et conservé.

Autant que sa fureur s'est immolé de têtes,

Autant dessus la sienne il croit voir de tempêtes;

Et comme il n'a semé qu'épouvante et qu'horreur, 15

Il n'en recueille enfin que trouble et que terreur.

J'en ai semé beaucoup; et depuis quatre lustres [282]

Mon trône n'est fondé que sur des morts illustres;

Et j'ai mis au tombeau, pour régner sans effroi,

Tout ce que j'en ai vu de plus digne que moi. 20

Mais le sang répandu de l'empereur Maurice,

Ses cinq fils à ses yeux envoyés au supplice,

En vain en ont été les premiers fondements,

Si pour m'ôter ce trône ils servent d'instruments [283].

On en fait revivre un au bout de vingt années: 25

Byzance ouvre, dis-tu, l'oreille à ces menées;

Et le peuple, amoureux de tout ce qui me nuit,

D'une croyance avide embrasse ce faux bruit,

Impatient déjà de se laisser séduire

Au premier imposteur armé pour me détruire, 30

Qui s'osant revêtir de ce fantôme aimé,

Voudra servir d'idole à son zèle charmé.

Mais sais-tu sous quel nom ce fâcheux bruit s'excite?

CRISPE.

Il nomme Héraclius celui qu'il ressuscite.

PHOCAS.

Quiconque en est l'auteur devoit mieux l'inventer: 35

Le nom d'Héraclius doit peu m'épouvanter;

Sa mort est trop certaine, et fut trop remarquable,

Pour craindre un grand effet d'une si vaine fable.

Il n'avoit que six mois; et lui perçant le flanc,

159

On en fit dégoutter plus de lait que de sang [284]; 40

Et ce prodige affreux, dont je tremblai dans l'âme,

Fut aussitôt suivi de la mort de ma femme.

Il me souvient encor qu'il fut deux jours caché,

Et que sans Léontine on l'eût longtemps cherché:

Il fut livré par elle, à qui, pour récompense, 45

Je donnai de mon fils à gouverner l'enfance,

Du jeune Martian, qui d'âge presque égal,

Étoit resté sans mère en ce moment fatal [285].

Juge par là combien ce conte est ridicule.

CRISPE.

Tout ridicule, il plaît, et le peuple est crédule; 50

Mais avant qu'à ce conte il se laisse emporter,

Il vous est trop aisé de le faire avorter.

Quand vous fîtes périr Maurice et sa famille,

Il vous en plut, Seigneur, réserver une fille,

Et résoudre dès lors qu'elle auroit pour époux 55

Ce prince destiné pour régner après vous.

Le peuple en sa personne aime encore et révère

Et son père Maurice et son aïeul Tibère,

Et vous verra sans trouble en occuper le rang,

S'il voit tomber leur sceptre au reste de leur sang. 60

Non, il ne courra plus après l'ombre du frère,

S'il voit monter la sœur dans le trône du père.

Mais pressez cet hymen: le Prince aux champs de Mars,

Chaque jour, chaque instant, s'offre à mille hasards;

Et n'eût été Léonce, en la dernière guerre, 65

Ce dessein avec lui serait tombé par terre,

Puisque sans la valeur de ce jeune guerrier,

Martian demeuroit ou mort ou prisonnier.

Avant que d'y périr, s'il faut qu'il y périsse,

160

Qu'il vous laisse un neveu qui le soit de Maurice, 70

Et qui réunissant l'une et l'autre maison,

Tire chez vous l'amour qu'on garde pour son nom.

PHOCAS.

Hélas! de quoi me sert ce dessein salutaire,

Si pour en voir l'effet tout me devient contraire?

Pulchérie et mon fils ne se montrent d'accord [286] 75

Qu'à fuir cet hyménée à l'égal de la mort;

Et les aversions entre eux deux mutuelles

Les font d'intelligence à se montrer rebelles.

La Princesse surtout frémit à mon aspect;

Et quoiqu'elle étudie un peu de faux respect, 80

Le souvenir des siens, l'orgueil de sa naissance,

L'emporte à tous moments à braver ma puissance.

Sa mère, que longtemps je voulus épargner,

Et qu'en vain par douceur j'espérai de gagner,

L'a de la sorte instruite; et ce que je vois suivre 85

Me punit bien du trop que je la laissai vivre.

CRISPE.

Il faut agir de force avec de tels esprits,

Seigneur; et qui les flatte endurcit leurs mépris:

La violence est juste où la douceur est vaine.

PHOCAS.

C'est par là qu'aujourd'hui je veux dompter sa haine. 90

Je l'ai mandée exprès, non plus pour la flatter,

Mais pour prendre mon ordre et pour l'exécuter.

CRISPE.

Elle entre.

161

SCÈNE II.

PHOCAS, PULCHÉRIE, CRISPE.

PHOCAS.

Enfin, Madame, il est temps de vous rendre:

Le besoin de l'État défend de plus attendre;

Il lui faut des Césars, et je me suis promis 95

D'en voir naître bientôt de vous et de mon fils.

Ce n'est pas exiger grande reconnoissance

Des soins que mes bontés ont pris de votre enfance,

De vouloir qu'aujourd'hui, pour prix de mes bienfaits,

Vous daigniez accepter les dons que je vous fais. 100

Ils ne font point de honte au rang le plus sublime [287];

Ma couronne et mon fils valent bien quelque estime:

Je vous les offre encore après tant de refus;

Mais apprenez aussi que je n'en souffre plus,

Que de force ou de gré je me veux satisfaire, 105

Qu'il me faut craindre en maître, ou me chérir en père,

Et que si votre orgueil s'obstine à me haïr,

Qui ne peut être aimé se peut faire obéir.

PULCHÉRIE.

J'ai rendu jusqu'ici cette reconnoissance

A ces soins tant vantés d'élever mon enfance, 110

Que tant qu'on m'a laissée en quelque liberté,

J'ai voulu me défendre avec civilité;

Mais puisqu'on use enfin d'un pouvoir tyrannique,

Je vois bien qu'à mon tour il faut que je m'explique,

Que je me montre entière à l'injuste fureur, 115

Et parle à mon tyran en fille d'empereur.

162

Il falloit me cacher avec quelque artifice

Que j'étois Pulchérie et fille de Maurice,

Si tu faisois dessein de m'éblouir les yeux

Jusqu'à prendre tes dons pour des dons précieux. 120

Vois quels sont ces présents, dont le refus t'étonne:

Tu me donnes, dis-tu, ton fils et ta couronne;

Mais que me donnes-tu, puisque l'une est à moi,

Et l'autre en est indigne, étant sorti de toi?

Ta libéralité me fait peine à comprendre: 125

Tu parles de donner, quand tu ne fais que rendre;

Et puisqu'avecque moi tu veux le couronner [288],

Tu ne me rends mon bien que pour te le donner.

Tu veux que cet hymen que tu m'oses prescrire

Porte dans ta maison les titres de l'empire, 130

Et de cruel tyran, d'infâme ravisseur,

Te fasse vrai monarque, et juste possesseur.

Ne reproche donc plus à mon âme indignée [289]

Qu'en perdant tous les miens tu m'as seule épargnée:

Cette feinte douceur, cette ombre d'amitié, 135

Vint de ta politique, et non de ta pitié.

Ton intérêt dès lors fit seul cette réserve:

Tu m'as laissé la vie, afin qu'elle te serve;

Et mal sûr dans un trône où tu crains l'avenir,

Tu ne m'y veux placer que pour t'y maintenir; 140

Tu ne m'y fais monter que de peur d'en descendre;

Mais connois Pulchérie, et cesse de prétendre.

Je sais qu'il m'appartient, ce trône où tu te sieds,

Que c'est à moi d'y voir tout le monde à mes pieds;

Mais comme il est encor teint du sang de mon père, 145

S'il n'est lavé du tien, il ne sauroit me plaire [290];

163

Et ta mort, que mes vœux s'efforcent de hâter,

Est l'unique degré par où j'y veux monter [291]:

Voilà quelle je suis, et quelle je veux être.

Qu'un autre t'aime en père, ou te redoute en maître, 150

Le cœur de Pulchérie est trop haut et trop franc

Pour craindre ou pour flatter le bourreau de son sang.

PHOCAS.

J'ai forcé ma colère à te prêter silence,

Pour voir à quel excès iroit ton insolence:

J'ai vu ce qui t'abuse et me fait mépriser, 155

Et t'aime encore assez pour te désabuser.

N'estime plus mon sceptre usurpé sur ton père,

Ni que pour l'appuyer ta main soit nécessaire.

Depuis vingt ans je règne, et je règne sans toi;

Et j'en eus tout le droit du choix qu'on fit de moi. 160

Le trône où je me sieds n'est pas un bien de race:

L'armée a ses raisons pour remplir cette place;

Son choix en est le titre; et tel est notre sort

Qu'une autre élection nous condamne à la mort.

Celle qu'on fit de moi fut l'arrêt de Maurice; 165

J'en vis avec regret le triste sacrifice:

Au repos de l'État il fallut l'accorder;

Mon cœur, qui résistoit, fut contraint de céder;

Mais pour remettre un jour l'empire en sa famille,

Je fis ce que je pus, je conservai sa fille, 170

Et sans avoir besoin de titre [292] ni d'appui,

Je te fais part d'un bien qui n'étoit plus à lui [293].

PULCHÉRIE.

Un chétif centenier des troupes de Mysie,

Qu'un gros de mutinés élut par fantaisie,

164

Oser arrogamment se vanter à mes yeux 175

D'être juste seigneur du bien de mes aïeux!

Lui qui n'a pour l'empire autre droit que ses crimes,

Lui qui de tous les miens fit autant de victimes,

Croire s'être lavé d'un si noir attentat

En imputant leur perte au repos de l'État! 180

Il fait plus, il me croit digne de cette excuse!

Souffre, souffre à ton tour que je te désabuse:

Apprends que si jadis quelques séditions

Usurpèrent le droit de ces élections,

L'empire étoit chez nous un bien héréditaire; 185

Maurice ne l'obtint qu'en gendre de Tibère;

Et l'on voit depuis lui remonter mon destin

Jusqu'au grand Théodose, et jusqu'à Constantin [294];

Et je pourrois avoir l'âme assez abattue....

PHOCAS.

Eh bien! si tu le veux, je te le restitue, 190

Cet empire, et consens encor que ta fierté

Impute à mes remords l'effet de ma bonté.

Dis que je te le rends et te fais des caresses,

Pour apaiser des tiens les ombres vengeresses,

Et tout ce qui pourra sous quelque autre couleur 195

Autoriser ta haine et flatter ta douleur;

Pour un dernier effort je veux souffrir la rage

Qu'allume dans ton cœur cette sanglante image.

Mais que t'a fait mon fils? étoit-il, au berceau,

Des tiens que je perdis le juge ou le bourreau? 200

Tant de vertus qu'en lui le monde entier admire

Ne l'ont-elles pas fait trop digne de l'empire [295]?

En ai-je eu quelque espoir qu'il n'aye assez rempli?

Et voit-on sous le ciel prince plus accompli?

165

Un cœur comme le tien, si grand, si magnanime.... 205

PULCHÉRIE.

Va, je ne confonds point ses vertus et ton crime;

Comme ma haine est juste et ne m'aveugle pas,

J'en vois assez en lui pour les plus grands États;

J'admire chaque jour les preuves qu'il en donne;

J'honore sa valeur, j'estime sa personne, 210

Et penche d'autant plus à lui vouloir du bien,

Que s'en voyant indigne il ne demande rien,

Que ses longues froideurs témoignent qu'il s'irrite

De ce qu'on veut de moi par delà son mérite [296],

Et que de tes projets son cœur triste et confus 215

Pour m'en faire justice approuve mes refus.

Ce fils si vertueux d'un père si coupable,

S'il ne devoit régner, me pourroit être aimable;

Et cette grandeur même où tu veux le porter [297]

Est l'unique motif qui m'y fait résister. 220

Après l'assassinat de ma famille entière,

Quand tu ne m'as laissé père, mère, ni frère,

Que j'en fasse ton fils légitime héritier!

Que j'assure par là leur trône au meurtrier!

Non, non: si tu me crois le cœur si magnanime 225

Qu'il ose séparer ses vertus de ton crime,

Sépare tes présents, et ne m'offre aujourd'hui

Que ton fils sans le sceptre, ou le sceptre sans lui,

Avise; et si tu crains qu'il te fût trop infâme

De remettre l'empire en la main d'une femme, 230

Tu peux dès aujourd'hui le voir mieux occupé:

Le ciel me rend un frère à ta rage échappé;

On dit qu'Héraclius est tout prêt de paroître:

Tyran, descends du trône, et fais place à ton maître.

166

PHOCAS.

A ce compte, arrogante, un fantôme nouveau, 235

Qu'un murmure confus fait sortir du tombeau,

Te donne cette audace et cette confiance!

Ce bruit s'est fait déjà digne de ta croyance.

Mais....

PULCHÉRIE.

Je sais qu'il est faux; pour t'assurer ce rang

Ta rage eut trop de soin de verser tout mon sang; 240

Mais la soif de ta perte en cette conjoncture

Me fait aimer l'auteur d'une belle imposture.

Au seul nom de Maurice il te fera trembler:

Puisqu'il se dit son fils, il veut lui ressembler;

Et cette ressemblance où son courage aspire 245

Mérite mieux que toi de gouverner l'empire.

J'irai par mon suffrage affermir cette erreur,

L'avouer pour mon frère et pour mon empereur,

Et dedans son parti jeter tout l'avantage

Du peuple convaincu par mon premier hommage. 250

Toi, si quelque remords te donne un juste effroi,

Sors du trône, et te laisse abuser comme moi:

Prends cette occasion de te faire justice.

PHOCAS.

Oui, je me la ferai bientôt par ton supplice:

Ma bonté ne peut plus arrêter mon devoir; 255

Ma patience a fait par delà son pouvoir.

Qui se laisse outrager mérite qu'on l'outrage;

Et l'audace impunie enfle trop un courage.

Tonne, menace, brave, espère en de faux bruits,

Fortifie, affermis ceux qu'ils auront séduits; 260

Dans ton âme à ton gré change ma destinée;

Mais choisis pour demain la mort ou l'hyménée.

PULCHÉRIE.

Il n'est pas pour ce choix besoin d'un grand effort

167

A qui hait l'hyménée et ne craint point la mort [298].

(En ces deux scènes, Héraclius passe pour Martian, et Martian pour Léonce. Héraclius se connoît, mais Martian ne se connoît pas [299].)

SCÈNE III.

PHOCAS, PULCHÉRIE, HÉRACLIUS, CRISPE [300].

PHOCAS, à Pulchérie.

Dis, si tu veux encor, que ton cœur la souhaite, 265

(A Héraclius.)

Approche, Martian, que je te le répète:

Cette ingrate furie, après tant de mépris,

Conspire encor la perte et du père et du fils;

Elle-même a semé cette erreur populaire

D'un faux Héraclius qu'elle accepte pour frère; 270

Mais quoi qu'à ces mutins elle puisse imposer,

Demain ils la verront mourir, ou t'épouser.

HÉRACLIUS.

Seigneur....

PHOCAS.

Garde sur toi d'attirer ma colère.

HÉRACLIUS.

Dussé-je mal user de cet amour de père,

168

Étant ce que je suis, je me dois quelque effort 275

Pour vous dire, Seigneur, que c'est vous faire tort,

Et que c'est trop montrer d'injuste défiance

De ne pouvoir régner que par son alliance:

Sans prendre un nouveau droit du nom de son époux,

Ma naissance suffit pour régner après vous. 280

J'ai du cœur, et tiendrois l'empire même infâme,

S'il falloit le tenir de la main d'une femme.

PHOCAS.

Eh bien! elle mourra, tu n'en as pas besoin.

HÉRACLIUS.

De vous-même, Seigneur, daignez mieux prendre soin.

Le peuple aime Maurice: en perdre ce qui reste 285

Nous rendroit ce tumulte au dernier point funeste [301].

Au nom d'Héraclius à demi soulevé,

Vous verriez par sa mort le désordre achevé.

Il vaut mieux la priver du rang qu'elle rejette,

Faire régner une autre [302], et la laisser sujette; 290

Et d'un parti plus bas punissant son orgueil....

PHOCAS.

Quand Maurice peut tout du creux de son cercueil,

A ce fils supposé, dont il me faut défendre,

Tu parles d'ajouter un véritable gendre!

HÉRACLIUS.

Seigneur, j'ai des amis chez qui cette moitié.... 295

PHOCAS.

A l'épreuve d'un sceptre il n'est point d'amitié,

Point qui ne s'éblouisse à l'éclat de sa pompe,

Point qu'après son hymen sa haine ne corrompe.

Elle mourra, te dis-je.

PULCHÉRIE.

Ah! ne m'empêchez pas

169

De rejoindre les miens par un heureux trépas. 300

La vapeur de mon sang ira grossir la foudre [303]

Que Dieu tient déjà prête à le réduire en poudre;

Et ma mort, en servant de comble à tant d'horreurs....

PHOCAS.

Par ses remercîments juge de ses fureurs.

J'ai prononcé l'arrêt, il faut que l'effet suive. 305

Résous-la de t'aimer, si tu veux qu'elle vive;

Sinon, j'en jure encore et ne t'écoute plus,

Son trépas dès demain punira ses refus.

SCÈNE IV.

PULCHÉRIE, HÉRACLIUS, MARTIAN.

HÉRACLIUS.

En vain il se promet que sous cette menace

J'espère en votre cœur surprendre quelque place: 310

Votre refus est juste, et j'en sais les raisons.

Ce n'est pas à nous deux d'unir les deux maisons;

D'autres destins, Madame, attendent l'un et l'autre:

Ma foi m'engage ailleurs aussi bien que la vôtre.

Vous aurez en Léonce un digne possesseur; 315

Je serai trop heureux d'en posséder la sœur.

Ce guerrier vous adore, et vous l'aimez de même;

Je suis aimé d'Eudoxe autant comme je l'aime;

Léontine leur mère est propice à nos vœux;

Et quelque effort qu'on fasse à rompre ces beaux nœuds,

D'un amour si parfait les chaînes sont si belles,

Que nos captivités doivent être éternelles.

PULCHÉRIE.

Seigneur, vous connoissez ce cœur infortuné:

170

Léonce y peut beaucoup; vous me l'avez donné,

Et votre main illustre augmente le mérite 325

Des vertus dont l'éclat pour lui me sollicite;

Mais à d'autres pensers il me faut recourir:

Il n'est plus temps d'aimer alors qu'il faut mourir;

Et quand à ce départ une âme se prépare....

HÉRACLIUS.

Redoutez un peu moins les rigueurs d'un barbare: 330

Pardonnez-moi ce mot; pour vous servir d'appui

J'ai peine à reconnoître encore un père en lui [304].

Résolu de périr pour vous sauver la vie,

Je sens tous mes respects céder à cette envie:

Je ne suis plus son fils, s'il en veut à vos jours, 335

Et mon cœur tout entier vole à votre secours.

PULCHÉRIE.

C'est donc avec raison que je commence à craindre,

Non la mort, non l'hymen où l'on me veut contraindre,

Mais ce péril extrême où pour me secourir

Je vois votre grand cœur aveuglément courir. 340

MARTIAN.

Ah! mon prince, ah! Madame, il vaut mieux vous résoudre,

Par un heureux hymen, à dissiper ce foudre.

Au nom de votre amour et de votre amitié,

Prenez de votre sort tous deux quelque pitié.

Que la vertu du fils, si pleine et si sincère, 345

Vainque la juste horreur que vous avez du père,

Et pour mon intérêt n'exposez pas tous deux....

HÉRACLIUS.

Que me dis-tu, Léonce? et qu'est-ce que tu veux?

Tu m'as sauvé la vie; et pour reconnoissance

Je voudrais à tes feux ôter leur récompense; 350

171

Et ministre insolent d'un prince furieux,

Couvrir de cette honte un nom si glorieux:

Ingrat à mon ami, perfide à ce que j'aime,

Cruel à la Princesse, odieux à moi-même!

Je te connois, Léonce, et mieux que tu ne crois; 355

Je sais ce que tu vaux, et ce que je te dois.

Son bonheur est le mien, Madame; et je vous donne

Léonce et Martian en la même personne:

C'est Martian en lui que vous favorisez.

Opposons la constance aux périls opposés. 360

Je vais près de Phocas essayer la prière;

Et si je n'en obtiens la grâce toute entière,

Malgré le nom de père et le titre de fils,

Je deviens le plus grand de tous ses ennemis.

Oui, si sa cruauté s'obstine à votre perte, 365

J'irai pour l'empêcher jusqu'à la force ouverte;

Et puisse, si le ciel m'y voit rien épargner,

Un faux Héraclius à ma place régner!

Adieu, Madame.

PULCHÉRIE.

Adieu, prince trop magnanime,

(Héraclius s'en va, et Pulchérie continue.)

Prince digne en effet d'un trône acquis sans crime, 370

Digne d'un autre père. Ah! Phocas, ah! tyran,

Se peut-il que ton sang ait formé Martian?

Mais allons, cher Léonce, admirant son courage,

Tâcher de notre part à repousser l'orage.

Tu t'es fait des amis, je sais des mécontents; 375

Le peuple est ébranlé, ne perdons point de temps [305]:

L'honneur te le commande, et l'amour t'y convie.

MARTIAN [306].

Pour otage en ses mains ce tigre a votre vie;

172

Et je n'oserai rien qu'avec un juste effroi

Qu'il ne venge sur vous ce qu'il craindra de moi. 380

PULCHÉRIE.

N'importe; à tout oser le péril doit contraindre.

Il ne faut craindre rien quand on a tout à craindre [307].

Allons examiner pour ce coup généreux

Les moyens les plus prompts et les moins dangereux.

FIN DU PREMIER ACTE.

173

ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.

LÉONTINE, EUDOXE.

LÉONTINE.

Voilà ce que j'ai craint de son âme enflammée. 385

EUDOXE.

S'il m'eût caché son sort, il m'auroit mal aimée.

LÉONTINE.

Avec trop d'imprudence il vous l'a révélé:

Vous êtes fille, Eudoxe, et vous avez parlé;

Vous n'avez pu savoir cette grande nouvelle

Sans la dire à l'oreille à quelque âme infidèle, 390

A quelque esprit léger, ou de votre heur jaloux,

A qui ce grand secret a pesé comme à vous.

C'est par là qu'il est su, c'est par là qu'on publie

Ce prodige étonnant d'Héraclius en vie;

C'est par là qu'un tyran, plus instruit que troublé 395

De l'ennemi secret qui l'auroit accablé,

Ajoutera bientôt sa mort à tant de crimes,

Et se sacrifiera pour nouvelles victimes

Ce prince dans son sein pour son fils élevé,

Vous qu'adore son âme, et moi qui l'ai sauvé. 400

Voyez combien de maux pour n'avoir su vous taire!

EUDOXE.

Madame, mon respect souffre tout d'une mère,

Qui pour peu qu'elle veuille écouter la raison,

174

Ne m'accusera plus de cette trahison;

Car c'en est une enfin bien digne de supplice 405

Qu'avoir d'un tel secret donné le moindre indice.

LÉONTINE.

Et qui donc aujourd'hui le fait connoître à tous?

Est-ce le Prince, ou moi?

EUDOXE.

Ni le Prince, ni vous.

De grâce, examinez ce bruit qui vous alarme.

On dit qu'il est en vie, et son nom seul les charme: 410

On ne dit point comment vous trompâtes Phocas,

Livrant un de vos fils pour ce prince au trépas,

Ni comme après [308], du sien étant la gouvernante,

Par une tromperie encor plus importante,

Vous en fîtes l'échange, et prenant Martian, 415

Vous laissâtes pour fils ce prince à son tyran:

En sorte que le sien passe ici pour mon frère [309],

Cependant que de l'autre il croit être le père,

Et voit en Martian Léonce qui n'est plus,

Tandis que sous ce nom il aime Héraclius. 420

On diroit tout cela si par quelque imprudence

Il m'étoit échappé d'en faire confidence;

Mais pour toute nouvelle on dit qu'il est vivant;

Aucun n'ose pousser l'histoire plus avant.

Comme ce sont pour tous des routes inconnues, 425

Il semble à quelques-uns qu'il doit tomber des nues;

Et j'en sais tel qui croit, dans sa simplicité,

Que pour punir Phocas, Dieu l'a ressuscité.

Mais le voici.

175

SCÈNE II.

HÉRACLIUS, LÉONTINE, EUDOXE.

HÉRACLIUS.

Madame, il n'est plus temps de taire

D'un si profond secret le dangereux mystère: 430

Le tyran, alarmé du bruit qui le surprend,

Rend ma crainte trop juste, et le péril trop grand;

Non que de ma naissance il fasse conjecture;

Au contraire, il prend tout pour grossière imposture,

Et me connoît si peu, que pour la renverser, 435

A l'hymen qu'il souhaite il prétend me forcer.

Il m'oppose à mon nom qui le vient de surprendre:

Je suis fils de Maurice; il m'en veut faire gendre,

Et s'acquérir les droits d'un prince si chéri

En me donnant moi-même à ma sœur pour mari. 440

En vain nous résistons à son impatience,

Elle par haine aveugle, et moi par connoissance:

Lui, qui ne conçoit rien de l'obstacle éternel

Qu'oppose la nature à ce nœud criminel,

Menace Pulchérie, au refus obstinée, 445

Lui propose à demain la mort ou l'hyménée.

J'ai fait pour le fléchir [310] un inutile effort:

Pour éviter l'inceste, elle n'a que la mort.

Jugez s'il n'est pas temps de montrer qui nous sommes,

De cesser d'être fils du plus méchant des hommes, 450

D'immoler mon tyran aux périls de ma sœur,

Et de rendre à mon père un juste successeur.

LÉONTINE.

Puisque vous ne craignez que sa mort ou l'inceste,

176

Je rends grâce, Seigneur, à la bonté céleste

De ce qu'en ce grand bruit le sort nous est si doux 455

Que nous n'avons encor rien à craindre pour vous.

Votre courage seul nous donne lieu de craindre:

Modérez-en l'ardeur, daignez vous y contraindre;

Et puisqu'aucun soupçon ne dit rien à Phocas,

Soyez encor son fils, et ne vous montrez pas. 460

De quoi que ce tyran menace Pulchérie,

J'aurai trop de moyens d'arrêter sa furie,

De rompre cet hymen, ou de le retarder,

Pourvu que vous veuilliez ne vous point hasarder.

Répondez-moi de vous, et je vous réponds d'elle. 465

HÉRACLIUS.

Jamais l'occasion ne s'offrira si belle:

Vous voyez un grand peuple à demi révolté,

Sans qu'on sache l'auteur de cette nouveauté;

Il semble que de Dieu la main appesantie,

Se faisant du tyran l'effroyable partie, 470

Veuille avancer par là son juste châtiment;

Que par un si grand bruit semé confusément [311],

Il dispose les cœurs à prendre un nouveau maître,

Et presse Héraclius de se faire connoître.

C'est à nous de répondre à ce qu'il en prétend [312]: 475

Montrons Héraclius au peuple qui l'attend;

Évitons le hasard qu'un imposteur l'abuse,

Et qu'après s'être armé d'un nom que je refuse,

De mon trône, à Phocas sous ce titre arraché [313],

Il puisse me punir de m'être trop caché. 480

Il ne sera pas temps, Madame, de lui dire

Qu'il me rende mon nom, ma naissance et l'empire,

177

Quand il se prévaudra de ce nom déjà pris

Pour me joindre au tyran dont je passe pour fils.

LÉONTINE.

Sans vous donner pour chef à cette populace, 485

Je romprai bien encor ce coup, s'il vous menace;

Mais gardons jusqu'au bout ce secret important:

Fiez-vous plus à moi qu'à ce peuple inconstant.

Ce que j'ai fait pour vous depuis votre naissance,

Semble digne, Seigneur, de cette confiance: 490

Je ne laisserai point mon ouvrage imparfait,

Et bientôt mes desseins auront leur plein effet.

Je punirai Phocas, je vengerai Maurice;

Mais aucun n'aura part à ce grand sacrifice:

J'en veux toute la gloire, et vous me la devez. 495

Vous régnerez par moi, si par moi vous vivez.

Laissez entre mes mains mûrir vos destinées,

Et ne hasardez point le fruit de vingt années.

EUDOXE.

Seigneur, si votre amour peut écouter mes pleurs,

Ne vous exposez point au dernier des malheurs. 500

La mort de ce tyran, quoique trop légitime,

Aura dedans vos mains l'image d'un grand crime:

Le peuple pour miracle osera maintenir

Que le ciel par son fils l'aura voulu punir;

Et sa haine obstinée après cette chimère 505

Vous croira parricide en vengeant votre père;

La vérité n'aura ni le nom ni l'effet

Que d'un adroit mensonge à couvrir ce forfait;

Et d'une telle erreur l'ombre sera trop noire

Pour ne pas obscurcir l'éclat de votre gloire. 510

Je sais bien que l'ardeur de venger vos parents....

HÉRACLIUS.

Vous en êtes aussi, Madame, et je me rends:

Je n'examine rien, et n'ai pas la puissance

178

De combattre l'amour et la reconnoissance;

Le secret est à vous, et je serois ingrat 515

Si sans votre congé j'osois en faire éclat [314],

Puisque, sans votre aveu, toute mon aventure

Passeroit pour un songe ou pour une imposture.

Je dirai plus: l'empire est plus à vous qu'à moi,

Puisqu'à Léonce mort tout entier je le doi: 520

C'est le prix de son sang, c'est pour y satisfaire

Que je rends à la sœur ce que je tiens du frère;

Non que pour m'acquitter par cette élection

Mon devoir ait forcé mon inclination:

Il présenta mon cœur aux yeux qui le charmèrent, 525

Il prépara mon âme aux feux qu'ils allumèrent;

Et ces yeux tout divins [315], par un soudain pouvoir,

Achevèrent sur moi l'effet de ce devoir.

Oui, mon cœur, chère Eudoxe, à ce trône n'aspire

Que pour vous voir bientôt maîtresse de l'empire. 530

Je ne me suis voulu jeter dans le hasard

Que par la seule soif de vous en faire part:

C'étoit là tout mon but. Pour éviter l'inceste,

Je n'ai qu'à m'éloigner de ce climat funeste;

Mais si je me dérobe au rang qui vous est dû, 535

Ce sera par moi seul que vous l'aurez perdu [316]:

Seul je vous ôterai ce que je vous dois rendre.

Disposez des moyens et du temps de le prendre.

Quand vous voudrez régner, faites-m'en possesseur;

Mais comme enfin j'ai lieu de craindre pour ma sœur,

Tirez-la dans ce jour de ce péril extrême,

Ou demain je ne prends conseil que de moi-même.

179

LÉONTINE.

Reposez-vous sur moi, Seigneur, de tout son sort,

Et n'en appréhendez ni l'hymen ni la mort.

SCÈNE III.

LÉONTINE, EUDOXE.

LÉONTINE.

Ce n'est plus avec vous qu'il faut que je déguise; 545

A ne vous rien cacher son amour m'autorise:

Vous saurez les desseins de tout ce que j'ai fait,

Et pourrez me servir à presser leur effet [317].

Notre vrai Martian adore la Princesse:

Animons toutes deux l'amant pour la maîtresse; 550

Faisons que son amour nous venge de Phocas,

Et de son propre fils arme pour nous le bras.

Si j'ai pris soin de lui, si je l'ai laissé vivre,

Si je perdis Léonce, et ne le fis pas suivre,

Ce fut sur l'espoir seul qu'un jour, pour s'agrandir, 555

A ma pleine vengeance il pourroit s'enhardir.

Je ne l'ai conservé que pour ce parricide.

EUDOXE.

Ah! Madame.

LÉONTINE.

Ce mot déjà vous intimide!

C'est à de telles mains qu'il nous faut recourir;

C'est par là qu'un tyran est digne de périr; 560

Et le courroux du ciel, pour en purger la terre,

Nous doit un parricide au refus du tonnerre.

C'est à nous qu'il remet de l'y précipiter:

Phocas le commettra s'il le peut éviter;

180

Et nous immolerons au sang de votre frère 565

Le père par le fils, ou le fils par le père.

L'ordre est digne de nous; le crime est digne d'eux:

Sauvons Héraclius au péril de tous deux.

EUDOXE.

Je sais qu'un parricide est digne d'un tel père;

Mais faut-il qu'un tel fils soit en péril d'en faire [318]? 570

Et sachant sa vertu, pouvez-vous justement

Abuser jusque-là de son aveuglement?

LÉONTINE.

Dans le fils d'un tyran l'odieuse naissance

Mérite que l'erreur arrache l'innocence,

Et que de quelque éclat qu'il se soit revêtu, 575

Un crime qu'il ignore en souille la vertu.

PAGE [319].

Exupère, Madame, est là qui vous demande.

LÉONTINE.

Exupère! à ce nom que ma surprise est grande!

Qu'il entre. A quel dessein vient-il parler à moi,

Lui que je ne vois point, qu'à peine je connoi? 580

Dans l'âme il hait Phocas, qui s'immola son père;

Et sa venue ici cache quelque mystère.

Je vous l'ai déjà dit, votre langue nous perd.

SCÈNE IV.

EXUPÈRE, LÉONTINE, EUDOXE.

EXUPÈRE.

Madame, Héraclius vient d'être découvert.

181

LÉONTINE, à Eudoxe.

Eh bien?

EUDOXE.

Si....

LÉONTINE.

Taisez-vous.

(A Exupère [320].)

Depuis quand?

EXUPÈRE.

Tout à l'heure.

LÉONTINE.

Et déjà l'Empereur a commandé qu'il meure?

EXUPÈRE.

Le tyran est bien loin de s'en voir éclairci.

LÉONTINE.

Comment?

EXUPÈRE.

Ne craignez rien, Madame, le voici.

LÉONTINE.

Je ne vois que Léonce.

EXUPÈRE.

Ah! quittez l'artifice.

SCÈNE V.

MARTIAN [321], LÉONTINE, EXUPÈRE, EUDOXE.

MARTIAN.

Madame, dois-je croire un billet de Maurice? 590

182

Voyez si c'est sa main, ou s'il est contrefait:

Dites s'il me détrompe, ou m'abuse en effet,

Si je suis votre fils, ou s'il étoit mon père:

Vous en devez connoître encor le caractère.

LÉONTINE lit le billet [322].

BILLET DE MAURICE.

Léontine a trompé Phocas, 595

Et livrant pour mon fils un des siens au trépas,

Dérobe à sa fureur l'héritier de l'empire.

O vous qui me restez de fidèles sujets,

Honorez son grand zèle, appuyez ses projets:

Sous le nom de Léonce Héraclius respire. 600

MAURICE.

(Elle rend le billet à Exupère, qui le lui a donné, et continue.)

Seigneur, il vous dit vrai: vous étiez en mes mains

Quand on ouvrit Byzance au pire des humains,

Maurice m'honora de cette confiance;

Mon zèle y répondit par delà sa croyance.

Le voyant prisonnier et ses quatre autres fils, 605

Je cachai quelques jours ce qu'il m'avoit commis;

Mais enfin, toute prête à me voir découverte,

Ce zèle sur mon sang détourna votre perte.

J'allai pour vous sauver vous offrir à Phocas;

Mais j'offris votre nom, et ne vous donnai pas. 610

La généreuse ardeur de sujette fidèle

Me rendit pour mon prince à moi-même cruelle:

Mon fils fut, pour mourir, le fils de l'Empereur.

J'éblouis le tyran, je trompai sa fureur:

Léonce, au lieu de vous, lui servit de victime. 615

(Elle fait un soupir.)

Ah! pardonnez, de grâce; il m'échappe sans crime.

183

J'ai pris pour vous sa vie, et lui rends un soupir;

Ce n'est pas trop, Seigneur, pour un tel souvenir:

A cet illustre effort par mon devoir réduite,

J'ai dompté la nature, et ne l'ai pas détruite. 620

Phocas, ravi de joie à cette illusion,

Me combla de faveurs avec profusion,

Et nous fit de sa main cette haute fortune

Dont il n'est pas besoin que je vous importune.

Voilà ce que mes soins vous laissoient ignorer; 625

Et j'attendois, Seigneur, à vous le déclarer,

Que par vos grands exploits votre rare vaillance

Pût faire à l'univers croire votre naissance,

Et qu'une occasion pareille à ce grand bruit

Nous pût de son aveu promettre quelque fruit; 630

Car comme j'ignorois que notre [323] grand monarque

En eût pu rien savoir, ou laisser quelque marque,

Je doutois qu'un secret, n'étant su que de moi,

Sous un tyran si craint pût trouver quelque foi.

EXUPÈRE.

Comme sa cruauté, pour mieux gêner Maurice, 635

Le forçoit de ses fils à voir le sacrifice,

Ce prince vit l'échange, et l'alloit empêcher;

Mais l'acier des bourreaux fut plus prompt à trancher:

La mort de votre fils arrêta cette envie,

Et prévint d'un moment le refus de sa vie. 640

Maurice, à quelque espoir se laissant lors flatter,

S'en ouvrit à Félix, qui vint le visiter,

Et trouva les moyens de lui donner ce gage

Qui vous en pût un jour rendre un plein témoignage [324].

Félix est mort, Madame, et naguère en mourant 645

Il remit ce dépôt à son plus cher parent;

184

Et m'ayant tout conté: «Tiens, dit-il, Exupère,

Sers ton prince, et venge ton père.»

Armé d'un tel secret, Seigneur, j'ai voulu voir

Combien parmi le peuple il auroit de pouvoir. 650

J'ai fait semer ce bruit sans vous faire connoître;

Et voyant tous les cœurs vous souhaiter pour maître,

J'ai ligué du tyran les secrets ennemis,

Mais sans leur découvrir plus qu'il ne m'est permis.

Ils aiment votre nom, sans savoir davantage; 655

Et cette seule joie anime leur courage,

Sans qu'autres que les deux qui vous parloient là-bas

De tout ce qu'elle a fait sachent plus que Phocas [325].

Vous venez de savoir ce que vous vouliez d'elle;

C'est à vous de répondre à son généreux zèle [326]. 660

Le peuple est mutiné, nos amis assemblés,

Le tyran effrayé, ses confidents troublés.

Donnez l'aveu du Prince à sa mort qu'on apprête,

Et ne dédaignez pas d'ordonner de sa tête.

MARTIAN [327].

Surpris des nouveautés d'un tel événement, 665

Je demeure à vos yeux muet d'étonnement.

Je sais ce que je dois, Madame, au grand service

Dont vous avez sauvé l'héritier de Maurice.

Je croyois, comme fils, devoir tout à vos soins,

Et je vous dois bien plus lorsque je vous suis moins; 670

185

Mais pour vous expliquer toute ma gratitude,

Mon âme a trop de trouble et trop d'inquiétude.

J'aimois, vous le savez, et mon cœur enflammé

Trouve enfin une sœur dedans l'objet aimé.

Je perds une maîtresse en gagnant un empire: 675

Mon amour en murmure, et mon cœur en soupire;

Et de mille pensers mon esprit agité

Paroît enseveli dans la stupidité.

Il est temps d'en sortir, l'honneur nous le commande:

Il faut donner un chef à votre illustre bande. 680

Allez, brave Exupère, allez, je vous rejoins;

Souffrez que je lui parle un moment sans témoins.

Disposez cependant vos amis à bien faire;

Surtout sauvons le fils en immolant le père:

Il n'eut rien du tyran qu'un peu de mauvais sang [328], 685

Dont la dernière guerre a trop purgé son flanc.

EXUPÈRE.

Nous vous rendrons, Seigneur, entière obéissance,

Et vous allons attendre avec impatience.

186

SCÈNE VI.

MARTIAN [329], LÉONTINE, EUDOXE.

MARTIAN.

Madame, pour laisser toute sa dignité

A ce dernier effort de générosité, 690

Je crois que les raisons que vous m'avez données

M'en ont seules caché le secret tant d'années.

D'autres soupçonneroient qu'un peu d'ambition,

Du prince Martian voyant la passion,

Pour lui voir sur le trône élever votre fille, 695

Auroit voulu laisser l'empire en sa famille,

Et me faire trouver un tel destin bien doux

Dans l'éternelle erreur d'être sorti de vous;

Mais je tiendrois à crime une telle pensée.

Je me plains seulement d'une ardeur insensée, 700

D'un détestable amour que pour ma propre sœur

Vous-même vous avez allumé dans mon cœur.

Quel dessein faisiez-vous sur cet aveugle inceste?

LÉONTINE.

Je vous aurois tout dit avant ce nœud funeste;

Et je le craignois peu, trop sûre que Phocas, 705

Ayant d'autres desseins, ne le souffriroit pas.

Je voulois donc, Seigneur, qu'une flamme si belle

Portât votre courage aux vertus dignes d'elle,

Et que votre valeur l'ayant su mériter,

Le refus du tyran vous pût mieux irriter. 710

Vous n'avez pas rendu mon espérance vaine:

J'ai vu dans votre amour une source de haine;

Et j'ose dire encor qu'un bras si renommé

187

Peut-être auroit moins fait si le cœur n'eût aimé.

Achevez donc, Seigneur; et puisque Pulchérie [330] 715

Doit craindre l'attentat d'une aveugle furie....

MARTIAN.

Peut-être il vaudroit mieux moi-même la porter

A ce que le tyran témoigne en souhaiter:

Son amour, qui pour moi résiste à sa colère,

N'y résistera plus quand je serai son frère. 720

Pourrois-je lui trouver un plus illustre époux?

LÉONTINE.

Seigneur, qu'allez-vous faire? et que me dites-vous?

MARTIAN.

Que peut-être, pour rompre un si digne hyménée,

J'expose à tort sa tête avec ma destinée,

Et fais d'Héraclius un chef de conjurés 725

Dont je vois les complots encor mal assurés.

Aucun d'eux du tyran n'approche la personne;

Et quand même l'issue en pourroit être bonne,

Peut-être il m'est honteux de reprendre l'État

Par l'infâme succès d'un lâche assassinat; 730

Peut-être il vaudroit mieux en tête d'une armée

Faire parler pour moi toute ma renommée,

Et trouver à l'empire un chemin glorieux

Pour venger mes parents d'un bras victorieux.

C'est dont je vais résoudre avec cette princesse, 735

Pour qui non plus l'amour, mais le sang m'intéresse.

Vous, avec votre Eudoxe....

LÉONTINE.

Ah! Seigneur, écoutez.

MARTIAN.

J'ai besoin de conseils dans ces difficultés;

188

Mais à parler sans fard, pour écouter les vôtres,

Outre mes intérêts, vous en avez trop d'autres. 740

Je ne soupçonne point vos vœux ni votre foi;

Mais je ne veux d'avis que d'un cœur tout à moi.

Adieu.

SCÈNE VII.

LÉONTINE, EUDOXE.

LÉONTINE.

Tout me confond, tout me devient contraire.

Je ne fais rien du tout, quand je pense tout faire;

Et lorsque le hasard me flatte avec excès, 745

Tout mon dessein avorte au milieu du succès:

Il semble qu'un démon funeste à sa conduite

Des beaux commencements empoisonne la suite.

Ce billet, dont je vois Martian abusé,

Fait plus en ma faveur que je n'aurois osé: 750

Il arme puissamment le fils contre le père;

Mais comme il a levé le bras en qui j'espère,

Sur le point de frapper, je vois avec regret

Que la nature y forme un obstacle secret.

La vérité le trompe, et ne peut le séduire [331]: 755

Il sauve en reculant ce qu'il croit mieux détruire;

Il doute, et du côté que je le vois pencher,

Il va presser l'inceste au lieu de l'empêcher.

EUDOXE.

Madame, pour le moins vous avez connoissance

De l'auteur de ce bruit, et de mon innocence; 760

Mais je m'étonne fort de voir à l'abandon

Du prince Héraclius les droits avec le nom.

Ce billet, confirmé par votre témoignage,

189

Pour monter dans le trône est un grand avantage.

Si Martian le peut sous ce titre occuper, 765

Pensez-vous qu'il se laisse aisément détromper,

Et qu'au premier moment qu'il vous verra dédire,

Aux mains de son vrai maître il remette l'empire?

LÉONTINE.

Vous êtes curieuse, et voulez trop savoir.

N'ai-je pas déjà dit que j'y saurai pourvoir? 770

Tâchons, sans plus tarder, à revoir Exupère,

Pour prendre en ce désordre un conseil salutaire.

FIN DU SECOND ACTE.

190

ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

MARTIAN [332], PULCHÉRIE.

MARTIAN.

Je veux bien l'avouer, Madame, car mon cœur

A de la peine encore à vous nommer ma sœur,

Quand malgré ma fortune à vos pieds abaissée, 775

J'osai jusques à vous élever ma pensée,

Plus plein d'étonnement que de timidité,

J'interrogeois ce cœur sur sa témérité;

Et dans ses mouvements, pour secrète réponse,

Je sentois quelque chose au-dessus de Léonce, 780

Dont, malgré ma raison, l'impérieux effort

Emportoit mes desirs au delà de mon sort.

PULCHÉRIE.

Moi-même assez souvent j'ai senti dans mon âme

Ma naissance en secret me reprocher ma flamme.

Mais quoi? l'impératrice à qui je dois le jour 785

Avoit innocemment fait naître cet amour:

J'approchois de quinze ans, alors qu'empoisonnée [333]

Pour avoir contredit mon indigne hyménée,

Elle mêla ces mots à ses derniers soupirs [334]:

191

«Le tyran veut surprendre ou forcer vos desirs, 790

Ma fille, et sa fureur à son fils vous destine;

Mais prenez un époux des mains de Léontine;

Elle garde un trésor qui vous sera bien cher.»

Cet ordre en sa faveur me sut si bien toucher,

Qu'au lieu de la haïr d'avoir livré mon frère, 795

J'en tins le bruit pour faux, elle me devint chère;

Et confondant ces mots de trésor et d'époux,

Je crus les bien entendre, expliquant tout de vous.

J'opposois de la sorte à ma fière naissance

Les favorables lois de mon obéissance; 800

Et je m'imputois même à trop de vanité

De trouver entre nous quelque inégalité.

La race de Léonce étant patricienne,

L'éclat de vos vertus l'égaloit à la mienne;

Et je me laissois dire en mes douces erreurs: 805

«C'est de pareils héros qu'on fait les empereurs;

Tu peux bien sans rougir aimer un grand courage

A qui le monde entier peut rendre un juste hommage.»

J'écoutois sans dédain ce qui m'autorisoit:

L'amour pensoit le dire, et le sang le disoit; 810

Et de ma passion la flatteuse imposture

S'emparoit dans mon cœur des droits de la nature.

MARTIAN.

Ah! ma sœur, puisqu'enfin mon destin éclairci

Veut que je m'accoutume à vous nommer ainsi,

Qu'aisément l'amitié jusqu'à l'amour nous mène! 815

C'est un penchant si doux qu'on y tombe sans peine;

Mais quand il faut changer l'amour en amitié,

Que l'âme qui s'y force est digne de pitié!

Et qu'on doit plaindre un cœur qui n'osant s'en défendre,

Se laisse déchirer avant que de se rendre! 820

192

Ainsi donc la nature à l'espoir le plus doux

Fait succéder l'horreur, et l'horreur d'être à vous!

Ce que je suis m'arrache à ce que j'aimois d'être!

Ah! s'il m'étoit permis de ne me pas connoître,

Qu'un si charmant abus seroit à préférer 825

A l'âpre vérité qui vient de m'éclairer [335]!

PULCHÉRIE.

J'eus pour vous trop d'amour pour ignorer ses forces;

Je sais quelle amertume aigrit de tels divorces;

Et la haine à mon gré les fait plus doucement

Que quand il faut aimer, mais aimer autrement. 830

J'ai senti comme vous une douleur bien vive

En brisant les beaux fers qui me tenoient captive;

Mais j'en condamnerois le plus doux souvenir,

S'il avoit à mon cœur coûté plus d'un soupir.

Ce grand coup m'a surprise et ne m'a point troublée;

Mon âme l'a reçu sans en être accablée;

Et comme tous mes feux n'avoient rien que de saint,

L'honneur les alluma, le devoir les éteint.

Je ne vois plus d'amant où je rencontre un frère;

L'un ne peut me toucher, ni l'autre me déplaire [336]; 840

Et je tiendrai toujours mon bonheur infini,

Si les miens sont vengés, et le tyran puni.

Vous que va sur le trône élever la naissance,

Régnez sur votre cœur avant que sur Byzance;

Et domptant comme moi ce dangereux mutin, 845

Commencez à répondre à ce noble destin.

MARTIAN.

Ah! vous fûtes toujours l'illustre Pulchérie [337],

En fille d'empereur dès le berceau nourrie;

193

Et ce grand nom sans peine a pu vous enseigner [338]

Comment dessus vous-même il vous falloit régner; 850

Mais pour moi, qui caché sous une autre aventure,

D'une âme plus commune ai pris quelque teinture,

Il n'est pas merveilleux si ce que je me crus

Mêle un peu de Léonce au cœur d'Héraclius.

A mes confus regrets soyez donc moins sévère [339]: 855

C'est Léonce qui parle, et non pas votre frère;

Mais si l'un parle mal, l'autre va bien agir,

Et l'un ni l'autre enfin ne vous fera rougir [340].

Je vais des conjurés embrasser l'entreprise,

Puisqu'une âme si haute à frapper m'autorise, 860

Et tient que pour répandre un si coupable sang,

L'assassinat est noble et digne de mon rang.

Pourrai-je cependant vous faire une prière?

PULCHÉRIE.

Prenez sur Pulchérie une puissance entière.

MARTIAN.

Puisqu'un amant si cher ne peut plus être à vous, 865

Ni vous mettre l'empire en la main d'un époux,

Épousez Martian comme un autre moi-même:

Ne pouvant être à moi, soyez à ce que j'aime.

PULCHÉRIE.

Ne pouvant être à vous, je pourrois justement

Vouloir n'être à personne, et fuir tout autre amant; 870

Mais on pourroit nommer cette fermeté d'âme

Un reste mal éteint d'incestueuse flamme.

Afin donc qu'à ce choix j'ose tout accorder,

Soyez mon empereur pour me le commander.

Martian vaut beaucoup, sa personne m'est chère; 875

194

Mais purgez sa vertu des crimes de son père,

Et donnez à mes feux pour légitime objet

Dans le fils du tyran votre premier sujet [341].

MARTIAN.

Vous le voyez, j'y cours; mais enfin, s'il arrive

Que l'issue en devienne ou funeste ou tardive [342], 880

Votre perte est jurée; et d'ailleurs nos amis

Au tyran immolé voudront joindre ce fils.

Sauvez d'un tel péril et sa vie et la vôtre:

Par cet heureux hymen conservez l'un et l'autre;

Garantissez ma sœur des fureurs de Phocas, 885

Et mon ami de suivre un tel père au trépas.

Faites qu'en ce grand jour la troupe d'Exupère [343]

Dans un sang odieux respecte mon beau-frère;

Et donnez au tyran, qui n'en pourra jouir,

Quelques moments de joie afin de l'éblouir. 890

PULCHÉRIE.

Mais durant ces moments, unie à sa famille,

Il deviendra mon père, et je serai sa fille:

Je lui devrai respect, amour, fidélité;

Ma haine n'aura plus d'impétuosité;

Et tous mes vœux pour vous seront mols et timides, 895

Quand mes vœux contre lui seront des parricides,

Outre que le succès est encore à douter,

Que l'on peut vous trahir, qu'il peut vous résister,

Si vous y succombez, pourrai-je me dédire

D'avoir porté chez lui les titres de l'empire? 900

195

Ah! combien ces moments de quoi vous me flattez [344]

Alors pour mon supplice auroient d'éternités!

Votre haine voit peu l'erreur de sa tendresse:

Comme elle vient de naître, elle n'est que foiblesse.

La mienne a plus de force, et les yeux mieux ouverts;

Et se dût avec moi perdre tout l'univers [345],

Jamais un seul moment, quoi que l'on puisse faire,

Le tyran n'aura droit de me traiter de père.

Je ne refuse au fils ni mon cœur ni ma foi:

Vous l'aimez, je l'estime, il est digne de moi. 910

Tout son crime est un père à qui le sang l'attache:

Quand il n'en aura plus, il n'aura plus de tache;

Et cette mort, propice à former ces beaux nœuds,

Purifiant l'objet, justifiera mes feux.

Allez donc préparer cette heureuse journée, 915

Et du sang du tyran signez cet hyménée.

Mais quel mauvais démon devers nous le conduit?

MARTIAN.

Je suis trahi, Madame, Exupère le suit.

SCÈNE II.

PHOCAS, EXUPÈRE, AMYNTAS, MARTIAN, PULCHÉRIE, CRISPE.

PHOCAS.

Quel est votre entretien avec cette princesse?

Des noces que je veux?

MARTIAN.

C'est de quoi je la presse. 920

196

PHOCAS.

Et vous l'avez gagnée en faveur de mon fils?

MARTIAN.

Il sera son époux, elle me l'a promis.

PHOCAS.

C'est beaucoup obtenu d'une âme si rebelle.

Mais quand?

MARTIAN.

C'est un secret que je n'ai pas su d'elle.

PHOCAS.

Vous pouvez m'en dire un dont je suis plus jaloux [346]. 925

On dit qu'Héraclius est fort connu de vous:

Si vous aimez mon fils, faites-le-moi connoître.

MARTIAN.

Vous le connoissez trop, puisque je vois ce traître.

EXUPÈRE.

Je sers mon empereur, et je sais mon devoir.

MARTIAN.

Chacun te l'avouera: tu le fais assez voir. 930

PHOCAS.

De grâce, éclaircissez ce que je vous propose.

Ce billet à demi m'en dit bien quelque chose;

Mais, Léonce, c'est peu si vous ne l'achevez.

MARTIAN.

Nommez-moi par mon nom, puisque vous le savez:

Dites Héraclius; il n'est plus de Léonce, 935

Et j'entends mon arrêt sans qu'on me le prononce.

PHOCAS.

Tu peux bien t'y résoudre, après ton vain effort

Pour m'arracher le sceptre et conspirer ma mort.

197

MARTIAN.

J'ai fait ce que j'ai dû. Vivre sous ta puissance,

C'eût été démentir mon nom et ma naissance. 940

Et ne point écouter le sang de mes parents,

Qui ne crie en mon corps que la mort des tyrans.

Quiconque pour l'empire eut la gloire de naître

Renonce à cet honneur s'il peut souffrir un maître:

Hors le trône ou la mort, il doit tout dédaigner; 945

C'est un lâche, s'il n'ose ou se perdre ou régner.

J'entends donc mon arrêt sans qu'on me le prononce.

Héraclius mourra comme a vécu Léonce:

Bon sujet, meilleur prince; et ma vie et ma mort

Rempliront dignement et l'un et l'autre sort. 950

La mort n'a rien d'affreux pour une âme bien née;

A mes côtés pour toi je l'ai cent fois traînée;

Et mon dernier exploit contre tes ennemis

Fut d'arrêter son bras qui tombait sur ton fils.

PHOCAS.

Tu prends pour me toucher un mauvais artifice: 955

Héraclius n'eut point de part à ce service;

J'en ai payé Léonce à qui seul étoit dû

L'inestimable honneur de me l'avoir rendu.

Mais sous des noms divers à soi-même contraire [347],

Qui conserva le fils attente sur le père; 960

Et se désavouant d'un aveugle secours,

Sitôt qu'il se connoît il en veut à mes jours.

Je te devois sa vie, et je me dois justice:

Léonce est effacé par le fils de Maurice.

Contre un tel attentat rien n'est à balancer, 965

Et je saurai punir comme récompenser.

198

MARTIAN.

Je sais trop qu'un tyran est sans reconnoissance,

Pour en avoir conçu la honteuse espérance,

Et suis trop au-dessus de cette indignité,

Pour te vouloir piquer de générosité. 970

Que ferois-tu pour moi de me laisser la vie,

Si pour moi sans le trône elle n'est qu'infamie?

Héraclius vivroit pour te faire la cour!

Rends-lui, rends-lui son sceptre, ou prive-le du jour.

Pour ton propre intérêt sois juge incorruptible: 975

Ta vie avec la mienne est trop incompatible;

Un si grand ennemi ne peut être gagné,

Et je te punirois de m'avoir épargné.

Si de ton fils sauvé j'ai rappelé l'image,

J'ai voulu de Léonce étaler le courage, 980

Afin qu'en le voyant tu ne doutasses plus

Jusques où doit aller celui d'Héraclius.

Je me tiens plus heureux de périr en monarque,

Que de vivre en éclat sans en porter la marque;

Et puisque pour jouir d'un si glorieux sort, 985

Je n'ai que ce moment qu'on destine à ma mort [348],

Je la rendrai si belle et si digne d'envie,

Que ce moment vaudra la plus illustre vie.

M'y faisant donc conduire, assure ton pouvoir,

Et délivre mes yeux de l'horreur de te voir. 990

PHOCAS.

Nous verrons la vertu de cette âme hautaine [349].

Faites-le retirer en la chambre prochaine,

Crispe; et qu'on me l'y garde, attendant que mon choix

Pour punir son forfait vous donne d'autres lois.

199

MARTIAN, à Pulchérie.

Adieu, Madame, adieu: je n'ai pu davantage, 995

Ma mort vous va laisser encor dans l'esclavage:

Le ciel par d'autres mains vous en daigne affranchir!

SCÈNE III.

PHOCAS, PULCHÉRIE, EXUPÈRE, AMYNTAS.

PHOCAS.

Et toi, n'espère pas désormais me fléchir.

Je tiens Héraclius, et n'ai plus rien à craindre,

Plus lieu de te flatter, plus lieu de me contraindre, 1000

Ce frère et ton espoir vont entrer au cercueil,

Et j'abattrai d'un coup sa tête et ton orgueil.

Mais ne te contrains point dans ces rudes alarmes:

Laisse aller tes soupirs, laisse couler tes larmes.

PULCHÉRIE.

Moi, pleurer! moi, gémir, tyran! J'aurois pleuré 1005

Si quelques lâchetés l'avoient déshonoré,

S'il n'eût pas emporté sa gloire toute entière,

S'il m'avoit fait rougir par la moindre prière,

Si quelque infâme espoir qu'on lui dût pardonner

Eût mérité la mort que tu lui vas donner. 1010

Sa vertu jusqu'au bout ne s'est point démentie [350]:

Il n'a point pris le ciel ni le sort à partie,

Point querellé le bras qui fait ces lâches coups,

Point daigné contre lui perdre un juste courroux.

Sans te nommer ingrat, sans trop le nommer traître,

De tous deux, de soi-même il s'est montré le maître;

Et dans cette surprise il a bien su courir

200

A la nécessité qu'il voyoit de mourir.

Je goûtois cette joie en un sort si contraire.

Je l'aimai comme amant, je l'aime comme frère; 1020

Et dans ce grand revers je l'ai vu hautement

Digne d'être mon frère, et d'être mon amant.

PHOCAS.

Explique, explique mieux le fond de ta pensée;

Et sans plus te parer d'une vertu forcée,

Pour apaiser le père, offre le cœur au fils, 1025

Et tâche à racheter ce cher frère à ce prix.

PULCHÉRIE.

Crois-tu que sur la foi de tes fausses promesses

Mon âme ose descendre à de telles bassesses?

Prends mon sang pour le sien; mais s'il y faut mon cœur.

Périsse Héraclius avec sa triste sœur! 1030

PHOCAS.

Eh bien! il va périr; ta haine en est complice.

PULCHÉRIE.

Et je verrai du ciel bientôt choir ton supplice.

Dieu, pour le réserver à ses puissantes mains,

Fait avorter exprès tous les moyens humains;

Il veut frapper le coup sans notre ministère. 1035

Si l'on t'a bien donné Léonce pour mon frère,

Les quatre autres peut-être à tes yeux abusés,

Ont été comme lui des Césars supposés.

L'État, qui dans leur mort voyoit trop sa ruine,

Avoit des généreux autres que Léontine; 1040

Ils trompoient d'un barbare aisément la fureur,

Qui n'avoient jamais vu la cour ni l'Empereur.

Crains, tyran, crains encor: tous les quatre peut-être

L'un après l'autre enfin se vont faire paroître;

Et malgré tous tes soins, malgré tout ton effort, 1045

Tu ne les connoîtras qu'en recevant la mort.

Moi-même, à leur défaut, je serai la conquête

201

De quiconque à mes pieds apportera ta tête [351];

L'esclave le plus vil qu'on puisse imaginer

Sera digne de moi s'il peut t'assassiner. 1050

Va perdre Héraclius, et quitte la pensée

Que je me pare ici d'une vertu forcée;

Et sans m'importuner de répondre à tes vœux,

Si tu prétends régner, défais-toi de tous deux [352].

SCÈNE IV.

PHOCAS, EXUPÈRE, AMYNTAS.

PHOCAS.

J'écoute avec plaisir ces menaces frivoles; 1055

Je ris d'un désespoir qui n'a que des paroles;

Et de quelque façon qu'elle m'ose outrager,

Le sang d'Héraclius m'en doit assez venger.

Vous donc, mes vrais amis, qui me tirez de peine;

Vous, dont je vois l'amour quand je craignois la haine;

Vous, qui m'avez livré mon secret ennemi,

Ne soyez point vers moi fidèles à demi:

Résolvez avec moi des moyens de sa perte:

La ferons-nous secrète, ou bien à force ouverte?

Prendrons-nous le plus sûr, ou le plus glorieux? 1065

EXUPÈRE.

Seigneur, n'en doutez point, le plus sûr vaut le mieux;

Mais le plus sûr pour vous est que sa mort éclate,

De peur qu'en l'ignorant le peuple ne se flatte,

202

N'attende encor ce prince, et n'ait quelque raison

De courir en aveugle à qui prendra son nom. 1070

PHOCAS.

Donc, pour ôter tout doute à cette populace,

Nous envoirons sa tête au milieu de la place,

EXUPÈRE.

Mais si vous la coupez dedans votre palais,

Ces obstinés mutins ne le croiront jamais;

Et sans que pas un d'eux à son erreur renonce, 1075

Ils diront qu'on impute un faux nom à Léonce,

Qu'on en fait un fantôme afin de les tromper,

Prêts à suivre toujours qui voudra l'usurper.

PHOCAS.

Lors nous leur ferons voir ce billet de Maurice.

EXUPÈRE.

Ils le tiendront pour faux, et pour un artifice. 1080

Seigneur, après vingt ans vous espérez en vain

Que ce peuple ait des yeux pour connoître sa main.

Si vous voulez calmer toute cette tempête,

Il faut en pleine place abattre cette tête.

Et qu'il die [353], en mourant, à ce peuple confus: 1085

«Peuple, n'en doute point, je suis Héraclius.»

PHOCAS.

Il le faut, je l'avoue; et déjà je destine [354]

A ce même échafaud l'infâme Léontine.

Mais si ces insolents l'arrachent de nos mains?

EXUPÈRE.

Qui l'osera, Seigneur?

PHOCAS.

Ce peuple que je crains [355]. 1090

203

EXUPÈRE.

Ah! souvenez-vous mieux des désordres qu'enfante

Dans un peuple sans chef la première épouvante.

Le seul bruit de ce prince au palais arrêté

Dispersera soudain chacun de son côté;

Les plus audacieux craindront votre justice, 1095

Et le reste en tremblant ira voir son supplice.

Mais ne leur donnez pas, tardant trop à punir,

Le temps de se remettre et de se réunir:

Envoyez des soldats à chaque coin des rues;

Saisissez l'Hippodrome avec ses avenues; 1100

Dans tous les lieux publics rendez-vous le plus fort.

Pour nous, qu'un tel indice intéresse à sa mort,

De peur que d'autres mains ne se laissent séduire,

Jusques à l'échafaud laissez-nous le conduire [356].

Nous aurons trop d'amis pour en venir à bout; 1105

J'en réponds sur ma tête, et j'aurai l'œil à tout.

PHOCAS.

C'en est trop, Exupère: allez, je m'abandonne

Aux fidèles conseils que votre ardeur me donne.

C'est l'unique moyen de dompter nos mutins,

Et d'éteindre à jamais ces troubles intestins. 1110

Je vais, sans différer, pour cette grande affaire

Donner à tous mes chefs un ordre nécessaire.

Vous, pour répondre aux soins que vous m'avez promis,

Allez de votre part assembler vos amis,

Et croyez qu'après moi, jusqu'à ce que j'expire, 1115

Ils seront, eux et vous, les maîtres de l'empire.

204

SCÈNE V.

EXUPÈRE, AMYNTAS.

EXUPÈRE.

Nous sommes en faveur; ami, tout est à nous:

L'heur de notre destin va faire des jaloux.

AMYNTAS.

Quelque allégresse ici que vous fassiez paroître,

Trouvez-vous doux les noms de perfide et de traître?

EXUPÈRE.

Je sais qu'aux généreux ils doivent faire horreur:

Ils m'ont frappé l'oreille, ils m'ont blessé le cœur;

Mais bientôt par l'effet que nous devons attendre,

Nous serons en état de ne les plus entendre.

Allons: pour un moment qu'il faut les endurer [357], 1125

Ne fuyons pas les biens qu'ils nous font espérer.

FIN DU TROISIÈME ACTE.

205

ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

HÉRACLIUS, EUDOXE.

HÉRACLIUS.

Vous avez grand sujet d'appréhender pour elle:

Phocas au dernier point la tiendra criminelle;

Et je le connois mal, ou s'il la peut trouver,

Il n'est moyen humain qui puisse la sauver. 1130

Je vous plains, cher Eudoxe [358], et non pas votre mère:

Elle a bien mérité ce qu'a fait Exupère;

Il trahit justement qui vouloit me trahir [359].

EUDOXE.

Vous croyez qu'à ce point elle ait pu vous haïr,

Vous, pour qui son amour a forcé la nature? 1135

HÉRACLIUS.

Comment voulez-vous donc nommer son imposture?

M'empêcher d'entreprendre, et par un faux rapport

Confondre en Martian et mon nom et mon sort;

Abuser d'un billet que le hasard lui donne;

Attacher de sa main mes droits à sa personne, 1140

Et le mettre en état, dessous sa bonne foi,

De régner en ma place, ou de périr pour moi:

Madame, est-ce en effet me rendre un grand service?

206

EUDOXE.

Eût-elle démenti ce billet de Maurice?

Et l'eût-elle pu faire, à moins que révéler 1145

Ce que surtout alors il lui falloit celer?

Quand Martian par là n'eût pas connu son père,

C'étoit vous hasarder sur la foi d'Exupère:

Elle en doutoit, Seigneur, et par l'événement

Vous voyez que son zèle en doutoit justement. 1150

Sûre en soi des moyens de vous rendre l'empire,

Qu'à vous-même jamais elle n'a voulu dire,

Elle a sur Martian tourné le coup fatal

De l'épreuve d'un cœur qu'elle connoissoit mal.

Seigneur, où seriez-vous sans ce nouveau service? 1155

HÉRACLIUS.

Qu'importe qui des deux on destine au supplice?

Qu'importe, Martian, vu ce que je te doi,

Qui trahisse mon sort, d'Exupère ou de moi?

Si l'on ne me découvre, il faut que je m'expose;

Et l'un et l'autre enfin ne sont que même chose [360], 1160

Sinon qu'étant trahi je mourrois malheureux,

Et que, m'offrant pour toi, je mourrai généreux.

EUDOXE.

Quoi? pour désabuser une aveugle furie,

Rompre votre destin, et donner votre vie!

HÉRACLIUS.

Vous êtes plus aveugle encor en votre amour. 1165

Périra-t-il pour moi quand je lui dois le jour?

Et lorsque sous mon nom il se livre à sa perte,

Tiendrai-je sous le sien ma fortune couverte?

S'il s'agissoit ici de le faire empereur [361],

Je pourrois lui laisser mon nom et son erreur; 1170

207

Mais conniver en lâche à ce nom qu'on me vole,

Quand son père à mes yeux au lieu de moi l'immole!

Souffrir qu'il se trahisse aux rigueurs de mon sort!

Vivre par son supplice et régner par sa mort!

EUDOXE.

Ah! ce n'est pas, Seigneur, ce que je vous demande:

De cette lâcheté l'infamie est trop grande.

Montrez-vous pour sauver ce héros du trépas;

Mais montrez-vous en maître et ne vous perdez pas:

Rallumez cette ardeur où s'opposoit ma mère,

Garantissez le fils par la perte du père; 1180

En prenant à l'empire un chemin éclatant,

Montrez Héraclius au peuple qui l'attend [362].

HÉRACLIUS.

Il n'est plus temps, Madame: un autre a pris ma place.

Sa prison a rendu le peuple tout de glace:

Déjà préoccupé d'un autre Héraclius, 1185

Dans l'effroi qui le trouble il ne me croira plus;

Et ne me regardant que comme un fils perfide,

Il aura de l'horreur de suivre un parricide.

Mais quand même il voudroit seconder mes desseins,

Le tyran tient déjà Martian en ses mains. 1190

S'il voit qu'en sa faveur je marche à force ouverte,

Piqué de ma révolte, il hâtera sa perte,

Et croira qu'en m'ôtant l'espoir de le sauver,

Il m'ôtera l'ardeur qui me fait soulever.

N'en parlons plus: en vain votre amour me retarde,

Le sort d'Héraclius tout entier me regarde.

Soit qu'il faille régner, soit qu'il faille périr,

Au tombeau comme au trône on me verra courir.

Mais voici le tyran, et son traître Exupère.

208

SCÈNE II.

PHOCAS, HÉRACLIUS [363], EXUPÈRE, EUDOXE. troupe de Gardes.

PHOCAS, montrant Eudoxe à ses gardes.

Qu'on la tienne en lieu sûr, en attendant sa mère [364]. 1200

HÉRACLIUS.

A-t-elle quelque part?...

PHOCAS.

Nous verrons à loisir:

Il est bon cependant de la faire saisir.

EUDOXE, s'en allant.

Seigneur, ne croyez rien de ce qu'il vous va dire.

PHOCAS, à Eudoxe.

Je croirai ce qu'il faut pour le bien de l'empire [365].

(A Héraclius.)

Ses pleurs pour ce coupable imploroient ta pitié? 1205

HÉRACLIUS.

Seigneur....

PHOCAS.

Je sais pour lui quelle est ton amitié;

Mais je veux que toi-même, ayant bien vu son crime,

Tiennes ton zèle injuste, et sa mort légitime.

Qu'on [366] le fasse venir. Pour en tirer l'aveu

Il ne sera besoin ni de fer ni de feu. 1210

Loin de s'en repentir, l'orgueilleux en fait gloire.

Mais que me diras-tu qu'il ne me faut pas croire?

Eudoxe m'en conjure, et l'avis me surprend.

Aurois-tu découvert quelque crime plus grand?

209

HÉRACLIUS.

Oui, sa mère a plus fait contre votre service 1215

Que ne sait Exupère, et que n'a vu Maurice.

PHOCAS.

La perfide! Ce jour lui sera le dernier.

Parle.

HÉRACLIUS.

J'achèverai devant le prisonnier.

Trouvez bon qu'un secret d'une telle importance,

Puisque vous le mandez, s'explique en sa présence. 1220

PHOCAS.

Le voici. Mais surtout ne me dis rien pour lui.

SCÈNE III.

PHOCAS, HÉRACLIUS, MARTIAN [367], EXUPÈRE, troupe de Gardes.

HÉRACLIUS.

Je sais qu'en ma prière il auroit peu d'appui;

Et loin de me donner une inutile peine,

Tout ce que je demande à votre juste haine,

C'est que de tels forfaits ne soient point impunis; 1225

Perdez Héraclius, et sauvez votre fils [368]:

Voilà tout mon souhait et toute ma prière.

M'en refuserez-vous?

PHOCAS.

Tu l'obtiendras entière:

Ton salut en effet est douteux sans sa mort.

210

MARTIAN.

Ah, Prince! j'y courois sans me plaindre du sort; 1230

Son indigne rigueur n'est pas ce qui me touche;

Mais en ouïr l'arrêt sortir de votre bouche!

Je vous ai mal connu jusques à mon trépas.

HÉRACLIUS.

Et même en ce moment tu ne me connois pas.

Écoute, père aveugle, et toi, prince crédule, 1235

Ce que l'honneur défend que plus je dissimule.

Phocas, connois ton sang et tes vrais ennemis:

Je suis Héraclius, et Léonce est ton fils.

MARTIAN.

Seigneur, que dites-vous?

HÉRACLIUS.

Que je ne puis plus taire

Que deux fois Léontine osa tromper ton père; 1240

Et semant de nos noms un insensible abus,

Fit un faux Martian du jeune Héraclius.

PHOCAS.

Maurice te dément, lâche! tu n'as qu'à lire:

«Sous le nom de Léonce Héraclius respire.»

Tu fais après cela des contes superflus. 1245

HÉRACLIUS.

Si ce billet fut vrai, Seigneur, il ne l'est plus:

J'étois Léonce alors, et j'ai cessé de l'être

Quand Maurice immolé n'en a pu rien connoître.

S'il laissa par écrit ce qu'il avoit pu voir,

Ce qui suivit sa mort fut hors de son pouvoir. 1250

Vous portâtes soudain la guerre dans la Perse,

Où vous eûtes trois ans la fortune diverse.

Cependant Léontine, étant dans le château

Reine de nos destins et de notre berceau,

Pour me rendre le rang qu'occupoit votre race [369], 1255

211

Prit Martian pour elle, et me mit en sa place.

Ce zèle en ma faveur lui succéda si bien,

Que vous-même au retour vous n'en connûtes rien;

Et ces informes traits qu'à six mois a l'enfance,

Ayant mis entre nous fort peu de différence, 1260

Le foible souvenir en trois ans s'en perdit:

Vous prîtes aisément ce qu'elle vous rendit.

Nous vécûmes tous deux sous le nom l'un de l'autre:

Il passa pour son fils, je passai pour le vôtre;

Et je ne jugeois pas ce chemin criminel [370] 1265

Pour remonter sans meurtre au trône paternel.

Mais voyant cette erreur fatale à cette vie

Sans qui déjà la mienne auroit été ravie,

Je me croirois, Seigneur, coupable infiniment

Si je souffrois encore un tel aveuglement. 1270

Je viens reprendre un nom qui seul a fait son crime.

Conservez votre haine, et changez de victime.

Je ne demande rien que ce qui m'est promis:

Perdez Héraclius, et sauvez votre fils [371].

MARTIAN.

Admire de quel fils le ciel t'a fait le père, 1275

Admire quel effort sa vertu vient de faire,

Tyran; et ne prends pas pour une vérité

Ce qu'invente pour moi sa générosité.

(A Héraclius.)

C'est trop, Prince, c'est trop pour ce petit service

Dont honora mon bras ma fortune propice: 1280

Je vous sauvai la vie, et ne la perdis pas;

212

Et pour moi vous cherchez un assuré trépas!

Ah! si vous m'en devez quelque reconnoissance,

Prince, ne m'ôtez pas l'honneur de ma naissance:

Avoir tant de pitié d'un sort si glorieux, 1285

De crainte d'être ingrat, c'est m'être injurieux.

PHOCAS.

En quel trouble me jette une telle dispute!

A quels nouveaux malheurs m'expose-t-elle en butte!

Lequel croire, Exupère, et lequel démentir?

Tombé-je dans l'erreur, ou si j'en vais sortir? 1290

Si ce billet est vrai, le reste est vraisemblable.

EXUPÈRE.

Mais qui sait si ce reste est faux ou véritable?

PHOCAS.

Léontine deux fois a pu tromper Phocas.

EXUPÈRE.

Elle a pu les changer, et ne les changer pas,

Et plus que vous, Seigneur, dedans l'inquiétude, 1295

Je ne vois que du trouble et de l'incertitude.

HÉRACLIUS.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que je sais qui je suis:

Vous voyez quels effets en ont été produits.

Depuis plus de quatre ans vous voyez quelle adresse

J'apporte à rejeter l'hymen de la Princesse, 1300

Où sans doute aisément mon cœur eût consenti [372],

Si Léontine alors ne m'en eût averti.

MARTIAN.

Léontine?

HÉRACLIUS.

Elle-même.

MARTIAN.

Ah! ciel! quelle est sa ruse!

213

Martian aime Eudoxe, et sa mère l'abuse.

Par l'horreur d'un hymen qu'il croit incestueux, 1305

De ce prince à sa fille elle assure les vœux;

Et son ambition, adroite à le séduire,

Le plonge en une erreur dont elle attend l'empire.

Ce n'est que d'aujourd'hui que je sais qui je suis;

Mais de mon ignorance elle espéroit ces fruits, 1310

Et me tiendroit encor la vérité cachée,

Si tantôt ce billet ne l'en eût arrachée.

PHOCAS, à Exupère.

La méchante l'abuse aussi bien que Phocas.

EXUPÈRE.

Elle a pu l'abuser, et ne l'abuser pas.

PHOCAS.

Tu vois comme la fille a part au stratagème [373]. 1315

EXUPÈRE.

Et que la mère a pu l'abuser elle-même.

PHOCAS.

Que de pensers divers! que de soucis flottants!

EXUPÈRE.

Je vous en tirerai, Seigneur, dans peu de temps.

PHOCAS.

Dis-moi, tout est-il prêt pour ce juste supplice?

EXUPÈRE.

Oui, si nous connoissions le vrai fils de Maurice. 1320

HÉRACLIUS.

Pouvez-vous en douter après ce que j'ai dit?

MARTIAN.

Donnez-vous à l'erreur encor quelque crédit [374]?

HÉRACLIUS [375].

Ami, rends-moi mon nom: la faveur n'est pas grande;

214

Ce n'est que pour mourir que je te le demande.

Reprends ce triste jour que tu m'as racheté, 1325

Ou rends-moi cet honneur que tu m'as presque ôté.

MARTIAN.

Pourquoi, de mon tyran volontaire victime,

Précipiter vos jours pour me noircir d'un crime [376]?

Prince, qui que je sois, j'ai conspiré sa mort,

Et nos noms au dessein donnent un divers sort: 1330

Dedans Héraclius il a gloire solide,

Et dedans Martian il devient parricide.

Puisqu'il faut que je meure illustre ou criminel,

Couvert ou de louange ou d'opprobre éternel,

Ne souillez point ma mort, et ne veuillez pas faire 1335

Du vengeur de l'empire un assassin d'un père.

HÉRACLIUS.

Mon nom seul est coupable, et sans plus disputer,

Pour te faire innocent tu n'as qu'à le quitter;

Il conspira lui seul, tu n'en es point complice.

Ce n'est qu'Héraclius qu'on envoie au supplice: 1340

Sois son fils, tu vivras.

MARTIAN.

Si je l'avois été,

Seigneur, ce traître en vain m'auroit sollicité;

Et lorsque contre vous il m'a fait entreprendre [377],

La nature en secret auroit su m'en défendre.

HÉRACLIUS.

Apprends donc qu'en secret mon cœur t'a prévenu. 1345

J'ai voulu conspirer, mais on m'a retenu;

Et dedans mon péril Léontine timide....

MARTIAN.

N'a pu voir Martian commettre un parricide.

215

HÉRACLIUS.

Toi, que de Pulchérie elle a fait amoureux,

Juge sous les deux noms ton dessein et tes feux. 1350

Elle a rendu pour toi l'un et l'autre funeste,

Martian parricide, Héraclius inceste,

Et n'eût pas eu pour moi d'horreur d'un grand forfait,

Puisque dans ta personne elle en pressoit l'effet.

Mais elle m'empêchoit de hasarder ma tête [378], 1355

Espérant par ton bras me livrer ma conquête.

Ce favorable aveu dont elle t'a séduit

T'exposoit aux périls pour m'en donner le fruit;

Et c'étoit ton succès qu'attendoit sa prudence,

Pour découvrir au peuple ou cacher ma naissance. 1360

PHOCAS.

Hélas! je ne puis voir qui des deux est mon fils;

Et je vois que tous deux ils sont mes ennemis.

En ce piteux état quel conseil dois-je suivre?

J'ai craint un ennemi, mon bonheur me le livre;

Je sais que de mes mains il ne se peut sauver, 1365

Je sais que je le vois, et ne puis le trouver [379].

La nature tremblante, incertaine, étonnée,

D'un nuage confus couvre sa destinée:

L'assassin sous cette ombre échappe à ma rigueur,

Et présent à mes yeux, il se cache en mon cœur. 1370

Martian! A ce nom aucun ne veut répondre,

Et l'amour paternel ne sert qu'à me confondre.

Trop d'un Héraclius en mes mains est remis;

Je tiens mon ennemi, mais je n'ai plus de fils.

Que veux-tu donc, nature, et que prétends-tu faire?

Si je n'ai plus de fils, puis-je encore être père?

216

De quoi parle à mon cœur ton murmure imparfait?

Ne me dis rien du tout, ou parle tout à fait [380].

Qui que ce soit des deux que mon sang ait fait naître,

Ou laisse-moi le perdre, ou fais-le moi connoître. 1380

O toi, qui que tu sois, enfant dénaturé,

Et trop digne du sort que tu t'es procuré,

Mon trône est-il pour toi plus honteux qu'un supplice?

O malheureux Phocas! ô trop heureux Maurice!

Tu recouvres deux fils pour mourir après toi, 1385

Et je n'en puis trouver pour régner après moi!

Qu'aux honneurs de ta mort je dois porter envie,

Puisque mon propre fils les préfère à sa vie!

SCÈNE IV.

PHOCAS, HÉRACLIUS, MARTIAN [381], CRISPE, EXUPÈRE, LÉONTINE.

CRISPE, à Phocas.

Seigneur, ma diligence enfin a réussi:

J'ai trouvé Léontine, et je l'amène ici. 1390

PHOCAS, à Léontine.

Approche, malheureuse.

217

HÉRACLIUS, à Léontine

Avouez tout, Madame.

J'ai tout dit.

LÉONTINE, à Héraclius.

Quoi, Seigneur?

PHOCAS.

Tu l'ignores, infâme!

Qui des deux est mon fils?

LÉONTINE.

Qui vous en fait douter?

HÉRACLIUS, à Léontine.

Le nom d'Héraclius que son fils veut porter:

Il en croit ce billet et votre témoignage; 1395

Mais ne le laissez pas dans l'erreur davantage.

PHOCAS.

N'attends pas les tourments, ne me déguise rien.

M'as-tu livré ton fils? as-tu changé le mien?

LÉONTINE.

Je t'ai livré mon fils, et j'en aime la gloire.

Si je parle du reste, oseras-tu m'en croire? 1400

Et qui t'assurera que pour Héraclius,

Moi qui t'ai tant trompé, je ne te trompe plus [382]?

PHOCAS.

N'importe, fais-nous voir quelle haute prudence

En des temps si divers leur en fait confidence:

A l'un depuis quatre ans, à l'autre d'aujourd'hui. 1405

LÉONTINE.

Le secret n'en est su ni de lui, ni de lui;

Tu n'en sauras non plus les véritables causes:

Devine, si tu peux, et choisis, si tu l'oses.

L'un des deux est ton fils, l'autre est ton empereur [383].

218

Tremble dans ton amour, tremble dans ta fureur. 1410

Je te veux toujours voir, quoi que ta rage fasse,

Craindre ton ennemi dedans ta propre race,

Toujours aimer ton fils dedans ton ennemi.

Sans être ni tyran, ni père qu'à demi.

Tandis qu'autour des deux tu perdras ton étude, 1415

Mon âme jouira de ton inquiétude;

Je rirai de ta peine; ou si tu m'en punis,

Tu perdras avec moi le secret de ton fils.

PHOCAS.

Et si je les punis tous deux sans les connoître,

L'un comme Héraclius, l'autre pour vouloir l'être? 1420

LÉONTINE.

Je m'en consolerai quand je verrai Phocas

Croire affermir son sceptre en se coupant le bras,

Et de la même main son ordre tyrannique

Venger Héraclius dessus son fils unique.

PHOCAS.

Quelle reconnoissance, ingrate, tu me rends 1425

Des bienfaits répandus sur toi, sur tes parents,

De t'avoir confié ce fils que tu me caches,

D'avoir mis en tes mains ce cœur que tu m'arraches,

D'avoir mis à tes pieds ma cour qui t'adoroit!

Rends-moi mon fils, ingrate.

LÉONTINE.

Il m'en désavoueroit; 1430

Et ce fils, quel qu'il soit, que tu ne peux connoître,

A le cœur assez bon pour ne vouloir pas l'être.

Admire sa vertu qui trouble ton repos.

C'est du fils d'un tyran que j'ai fait ce héros;

Tant ce qu'il a reçu d'heureuse nourriture [384] 1435

Dompte ce mauvais sang qu'il eut de la nature [385]!

219

C'est assez dignement répondre à tes bienfaits

Que d'avoir dégagé ton fils de tes forfaits.

Séduit par ton exemple et par sa complaisance,

Il t'auroit ressemblé, s'il eût su sa naissance: 1440

Il seroit lâche, impie, inhumain comme toi,

Et tu me dois ainsi plus que je ne te doi.

EXUPÈRE.

L'impudence et l'orgueil suivent les impostures.

Ne vous exposez plus à ce torrent d'injures,

Qui ne faisant qu'aigrir votre ressentiment, 1445

Vous donne peu de jour pour ce discernement.

Laissez-la-moi, Seigneur, quelques moments en garde.

Puisque j'ai commencé, le reste me regarde:

Malgré l'obscurité de son illusion,

J'espère démêler cette confusion. 1450

Vous savez à quel point l'affaire m'intéresse.

PHOCAS.

Achève, si tu peux, par force ou par adresse,

Exupère; et sois sûr que je te devrai tout,

Si l'ardeur de ton zèle en peut venir à bout.

Je saurai cependant prendre à part l'un et l'autre; 1455

Et peut-être qu'enfin nous trouverons le nôtre.

Agis de ton côté; je la laisse avec toi:

Gêne, flatte, surprends. Vous autres, suivez-moi.

SCÈNE V.

EXUPÈRE, LÉONTINE.

EXUPÈRE.

On ne peut nous entendre. Il est juste, Madame,

Que je vous ouvre enfin jusqu'au fond de mon âme; 1460

C'est passer trop longtemps pour traître auprès de vous.

Vous haïssez Phocas; nous le haïssons tous....

220

LÉONTINE.

Oui, c'est bien lui montrer ta haine et ta colère,

Que lui vendre ton prince et le sang de ton père.

EXUPÈRE.

L'apparence vous trompe, et je suis en effet.... 1465

LÉONTINE.

L'homme le plus méchant que la nature ait fait [386].

EXUPÈRE.

Ce qui passe à vos yeux pour une perfidie....

LÉONTINE.

Cache une intention fort noble et fort hardie.

EXUPÈRE.

Pouvez-vous en juger, puisque vous l'ignorez?

Considérez l'état de tous nos conjurés. 1470

Il n'est aucun de nous à qui sa violence [387]

N'ait donné trop de lieu d'une juste vengeance;

Et nous en croyant tous dans notre âme indignés,

Le tyran du palais nous a tous éloignés.

Il y falloit rentrer par quelque grand service. 1475

LÉONTINE.

Et tu crois m'éblouir avec cet artifice?

EXUPÈRE.

Madame, apprenez tout. Je n'ai rien hasardé.

Vous savez de quel nombre il est toujours gardé;

Pouvions-nous le surprendre, ou forcer les cohortes

Qui de jour et de nuit tiennent toutes ses portes? 1480

Pouvions-nous mieux sans bruit nous approcher de lui?

Vous voyez la posture où j'y suis aujourd'hui:

Il me parle, il m'écoute, il me croit; et lui-même

221

Se livre entre mes mains, aide à mon stratagème.

C'est par mes seuls conseils qu'il veut publiquement

Du prince Héraclius faire le châtiment;

Que sa milice, éparse à chaque coin des rues,

A laissé du palais les portes presque nues:

Je puis en un moment m'y rendre le plus fort;

Mes amis sont tous prêts: c'en est fait, il est mort; 1490

Et j'userai si bien de l'accès qu'il me donne,

Qu'aux pieds d'Héraclius je mettrai sa couronne.

Mais après mes desseins pleinement découverts,

De grâce, faites-moi connoître qui je sers;

Et ne le cachez plus à ce cœur qui n'aspire 1495

Qu'à le rendre aujourd'hui maître de tout l'empire.

LÉONTINE.

Esprit lâche et grossier, quelle brutalité

Te fait juger en moi tant de crédulité?

Va, d'un piège si lourd l'appas [388] est inutile,

Traître, et si tu n'as point [389] de ruse plus subtile.... 1500

EXUPÈRE.

Je vous dis vrai, Madame, et vous dirai de plus....

LÉONTINE.

Ne me fais point ici de contes superflus:

L'effet à tes discours ôte toute croyance.

EXUPÈRE.

Eh bien! demeurez donc dans votre défiance.

Je ne demande plus, et ne vous dis plus rien; 1505

Gardez votre secret, je garderai le mien.

Puisque je passe encor pour homme à vous séduire,

Venez dans la prison où je vais vous conduire:

Si vous ne me croyez, craignez ce que je puis.

Avant la fin du jour vous saurez qui je suis. 1510

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

222

ACTE V.


SCÈNE PREMIÈRE.

HÉRACLIUS.

Quelle confusion étrange [390]

De deux princes fait un mélange

Qui met en discord deux amis!

Un père ne sait où se prendre;

Et plus tous deux s'osent défendre 1515

Du titre infâme de son fils,

Plus eux-mêmes cessent d'entendre

Les secrets qu'on leur a commis.

Léontine avec tant de ruse

Ou me favorise ou m'abuse, 1520

Qu'elle brouille tout notre sort:

Ce que j'en eus de connoissance

Brave une orgueilleuse puissance

Qui n'en croit pas mon vain effort;

Et je doute de ma naissance 1525

Quand on me refuse la mort.

Ce fier tyran qui me caresse

Montre pour moi tant de tendresse

Que mon cœur s'en laisse alarmer:

Lorsqu'il me prie et me conjure, 1530

223

Son amitié paroît si pure,

Que je ne saurois présumer

Si c'est par instinct de nature,

Ou par coutume de m'aimer.

Dans cette croyance incertaine, 1535

J'ai pour lui des transports de haine

Que je ne conserve pas bien:

Cette grâce qu'il veut me faire [391]

Étonne et trouble ma colère;

Et je n'ose résoudre rien [392], 1540

Quand je trouve un amour de père

En celui qui m'ôta le mien.

Retiens, grande ombre de Maurice,

Mon âme au bord du précipice

Que cette obscurité lui fait, 1545

Et m'aide à faire mieux connoître

Qu'en ton fils Dieu n'a pas fait naître

Un prince à ce point imparfait,

Ou que je méritois de l'être,

Si je ne le suis en effet. 1550

Soutiens ma haine qui chancelle,

Et redoublant pour ta querelle

Cette noble ardeur de mourir,

Fais voir.... Mais il m'exauce; on vient me secourir.

224

SCÈNE II.

HÉRACLIUS, PULCHÉRIE.

HÉRACLIUS.

O ciel! quel bon démon devers moi vous envoie, 1555

Madame?

PULCHÉRIE.

Le tyran, qui veut que je vous voie,

Et met tout en usage afin de s'éclaircir.

HÉRACLIUS.

Par vous-même en ce trouble il pense réussir!

PULCHÉRIE.

Il le pense, Seigneur, et ce brutal espère [393]

Mieux qu'il ne trouve un fils que je découvre un frère:

Comme si j'étois fille à ne lui rien celer

De tout ce que le sang pourroit me révéler!

HÉRACLIUS.

Puisse-t-il par un trait de lumière fidèle [394]

Vous le mieux révéler qu'il ne me le révèle!

Aidez-moi cependant, Madame, à repousser 1565

Les indignes frayeurs dont je me sens presser....

PULCHÉRIE.

Ah! Prince, il ne faut point d'assurance plus claire [395];

Si vous craignez la mort, vous n'êtes point mon frère:

Ces indignes frayeurs vous ont trop découvert.

HÉRACLIUS.

Moi la craindre, Madame! Ah! je m'y suis offert. 1570

Qu'il me traite en tyran, qu'il m'envoie au supplice,

Je suis Héraclius, je suis fils de Maurice;

225

Sous ces noms précieux je cours m'ensevelir,

Et m'étonne si peu que je l'en fais pâlir.

Mais il me traite en père, il me flatte, il m'embrasse;

Je n'en puis arracher une seule menace:

J'ai beau faire et beau dire afin de l'irriter,

Il m'écoute si peu qu'il me force à douter.

Malgré moi, comme fils toujours il me regarde;

Au lieu d'être en prison, je n'ai pas même un garde.

Je ne sais qui je suis, et crains de le savoir;

Je veux ce que je dois, et cherche mon devoir:

Je crains de le haïr, si j'en tiens la naissance;

Je le plains de m'aimer, si je m'en dois vengeance;

Et mon cœur, indigné d'une telle amitié, 1585

En frémit de colère, et tremble de pitié.

De tous ses mouvements mon esprit se défie:

Il condamne aussitôt tout ce qu'il justifie.

La colère, l'amour, la haine et le respect,

Ne me présentent rien qui ne me soit suspect. 1590

Je crains tout, je fuis tout; et dans cette aventure,

Des deux côtés en vain j'écoute la nature.

Secourez donc un frère en ces perplexités.

PULCHÉRIE.

Ah! vous ne l'êtes point, puisque vous en doutez.

Celui qui, comme vous, prétend à cette gloire, 1595

D'un courage plus ferme en croit ce qu'il doit croire.

Comme vous on le flatte, il y sait résister;

Rien ne le touche assez pour le faire douter;

Et le sang, par un double et secret artifice,

Parle en vous pour Phocas, comme en lui pour Maurice.

HÉRACLIUS.

A ces marques en lui connoissez Martian:

Il a le cœur plus dur étant fils d'un tyran.

La générosité suit la belle naissance;

La pitié l'accompagne et la reconnoissance.

226

Dans cette grandeur d'âme un vrai prince affermi 1605

Est sensible aux malheurs même d'un ennemi:

La haine qu'il lui doit ne sauroit le défendre [396],

Quand il s'en voit aimé, de s'en laisser surprendre,

Et trouve assez souvent son devoir arrêté

Par l'effort naturel de sa propre bonté. 1610

Cette digne vertu de l'âme la mieux née,

Madame, ne doit pas souiller ma destinée.

Je doute; et si ce doute a quelque crime en soi,

C'est assez m'en punir que douter comme moi;

Et mon cœur, qui sans cesse en sa faveur se flatte, 1615

Cherche qui le soutienne, et non pas qui l'abatte:

Il demande secours pour mes sens étonnés,

Et non le coup mortel dont vous m'assassinez.

PULCHÉRIE.

L'œil le mieux éclairé sur de telles matières

Peut prendre de faux jours pour de vives lumières; 1620

Et comme notre sexe ose assez promptement

Suivre l'impression d'un premier mouvement,

Peut-être qu'en faveur de ma première idée

Ma haine pour Phocas m'a trop persuadée.

Son amour est pour vous un poison dangereux; 1625

Et quoique la pitié montre un cœur généreux,

Celle qu'on a pour lui de ce rang dégénère.

Vous le devez haïr, et fût-il votre père:

Si ce titre est douteux, son crime ne l'est pas.

Qu'il vous offre sa grâce, ou vous livre au trépas, 1630

Il n'est pas moins tyran quand il vous favorise,

Puisque c'est ce cœur même alors qu'il tyrannise,

Et que votre devoir, par là mieux combattu,

Prince, met en péril jusqu'à votre vertu.

227

Doutez, mais haïssez; et quoi qu'il exécute, 1635

Je douterai d'un nom qu'un autre vous dispute.

En douter lorsqu'en moi vous cherchez quelque appui,

Si c'est trop peu pour vous, c'est assez contre lui.

L'un de vous est mon frère, et l'autre y peut prétendre:

Entre tant de vertus mon choix se peut méprendre;

Mais je ne puis faillir, dans votre sort douteux,

A chérir l'un et l'autre, et vous plaindre tous deux.

J'espère encor pourtant: on murmure, on menace;

Un tumulte, dit-on, s'élève dans la place;

Exupère est allé fondre sur ces mutins; 1645

Et peut-être de là dépendent nos destins.

Mais Phocas entre.

SCÈNE III.

PHOCAS, HÉRACLIUS, MARTIAN [397], PULCHÉRIE, Gardes.

PHOCAS.

Eh bien! se rendra-t-il, Madame?

PULCHÉRIE.

Quelque effort que je fasse à lire dans son âme,

Je n'en vois que l'effet que je m'étois promis:

Je trouve trop d'un frère, et vous trop peu d'un fils.

PHOCAS.

Ainsi le ciel vous veut enrichir de ma perte.

PULCHÉRIE.

Il tient en ma faveur leur naissance couverte:

Ce frère qu'il me rend seroit déjà perdu,

Si dedans votre sang il ne l'eût confondu.

228

PHOCAS, à Pulchérie.

Cette confusion peut perdre l'un et l'autre. 1655

En faveur de mon sang je ferai grâce au vôtre;

Mais je veux le connoître, et ce n'est qu'à ce prix

Qu'en lui donnant la vie il me rendra mon fils.

(A Héraclius.)

Pour la dernière fois, ingrat, je t'en conjure;

Car enfin c'est vers toi que penche la nature; 1660

Et je n'ai point pour lui ces doux empressements

Qui d'un cœur paternel font les vrais mouvements.

Ce cœur s'attache à toi par d'invincibles charmes.

En crois-tu mes soupirs? en croiras-tu mes larmes?

Songe avec quel amour mes soins t'ont élevé, 1665

Avec quelle valeur son bras t'a conservé;

Tu nous dois à tous deux.

HÉRACLIUS.

Et pour reconnoissance

Je vous rends votre fils, je lui rends sa naissance.

PHOCAS.

Tu me l'ôtes, cruel, et le laisses mourir.

HÉRACLIUS.

Je meurs pour vous le rendre, et pour le secourir. 1670

PHOCAS.

C'est me l'ôter assez que ne vouloir plus l'être.

HÉRACLIUS.

C'est vous le rendre assez que le faire connoître.

PHOCAS.

C'est me l'ôter assez que me le supposer.

HÉRACLIUS.

C'est vous le rendre assez pour vous désabuser.

PHOCAS.

Laisse-moi mon erreur, puisqu'elle m'est si chère. 1675

Je t'adopte pour fils, accepte-moi pour père:

Fais vivre Héraclius sous l'un ou l'autre sort;

229

Pour moi, pour toi, pour lui, fais-toi ce peu d'effort.

HÉRACLIUS.

Ah! c'en est trop enfin, et ma gloire blessée

Dépouille un vieux respect où je l'avois forcée. 1680

De quelle ignominie osez-vous me flatter?

Toutes les fois, tyran, qu'on se laisse adopter [398],

On veut une maison illustre autant qu'amie [399],

On cherche de la gloire, et non de l'infamie;

Et ce seroit un monstre horrible à vos États 1685

Que le fils de Maurice adopté par Phocas.

PHOCAS.

Va, cesse d'espérer la mort que tu mérites:

Ce n'est que contre lui, lâche, que tu m'irrites;

Tu te veux rendre en vain indigne de ce rang:

Je m'en prends à la cause, et j'épargne mon sang. 1690

Puisque ton amitié de ma foi se défie

Jusqu'à prendre son nom pour lui sauver la vie,

Soldats, sans plus tarder, qu'on l'immole à ses yeux;

Et sois après sa mort mon fils, si tu le veux.

HÉRACLIUS.

Perfides, arrêtez!

MARTIAN.

Ah! que voulez-vous faire, 1695

Prince?

HÉRACLIUS.

Sauver le fils de la fureur du père.

MARTIAN.

Conservez-lui ce fils qu'il ne cherche qu'en vous:

Ne troublez point un sort qui lui semble si doux.

C'est avec assez d'heur qu'Héraclius expire,

230

Puisque c'est en vos mains que tombe son empire, 1700

Le ciel daigne bénir votre sceptre et vos jours!

PHOCAS.

C'est trop perdre de temps à souffrir ces discours.

Dépêche, Octavian.

HÉRACLIUS.

N'attente rien, barbare!

Je suis....

PHOCAS.

Avoue enfin.

HÉRACLIUS.

Je tremble, je m'égare,

Et mon cœur....

PHOCAS, à Héraclius.

Tu pourras à loisir y penser. 1705

(A Octavian.)

Frappe.

HÉRACLIUS.

Arrête; je suis.... Puis-je le prononcer?

PHOCAS.

Achève, ou....

HÉRACLIUS.

Je suis donc, s'il faut que je le die,

Ce qu'il faut que je sois pour lui sauver la vie.

Oui, je lui dois assez, Seigneur, quoi qu'il en soit,

Pour vous payer pour lui de l'amour qu'il vous doit; 1710

Et je vous le promets entier, ferme, sincère [400],

Et tel qu'Héraclius l'auroit pour son vrai père.

J'accepte en sa faveur ses parents pour les miens;

Mais sachez que vos jours me répondront des siens:

Vous me serez garant des hasards de la guerre, 1715

Des ennemis secrets, de l'éclat du tonnerre;

231

Et de quelque façon que le courroux des cieux

Me prive d'un ami qui m'est si précieux,

Je vengerai sur vous, et fussiez-vous mon père,

Ce qu'aura fait sur lui leur injuste colère [401]. 1720

PHOCAS.

Ne crains rien: de tous deux je ferai mon appui;

L'amour qu'il a pour toi m'assure trop de lui:

Mon cœur pâme de joie, et mon âme n'aspire

Qu'à vous associer l'un et l'autre à l'empire.

J'ai retrouvé mon fils; mais sois-le tout à fait, 1725

Et donne-m'en pour marque un véritable effet:

Ne laisse plus de place à la supercherie;

Pour achever ma joie, épouse Pulchérie.

HÉRACLIUS.

Seigneur, elle est ma sœur.

PHOCAS.

Tu n'es donc point mon fils,

Puisque si lâchement déjà tu t'en dédis? 1730

PULCHÉRIE.

Qui te donne, tyran, une attente si vaine?

Quoi? son consentement étoufferoit ma haine!

Pour l'avoir étonné tu m'aurois fait changer!

J'aurois pour cette honte un cœur assez léger!

Je pourrois épouser ou ton fils, ou mon frère! 1735

SCÈNE IV.

PHOCAS, HÉRACLIUS, MARTIAN, PULCHÉRIE, CRISPE, Gardes [402].

CRISPE.

Seigneur, vous devez tout au grand cœur d'Exupère:

232

Il est l'unique auteur de nos meilleurs destins:

Lui seul et ses amis ont dompté vos mutins;

Il a fait prisonniers leurs chefs, qu'il vous amène.

PHOCAS.

Dis-lui qu'il me les garde en la salle prochaine; 1740

Je vais de leurs complots m'éclaircir avec eux.

(Crispe s'en va, et Phocas parle à Héraclius [403].)

Toi, cependant, ingrat, sois mon fils, si tu veux.

En l'état où je suis, je n'ai plus lieu de feindre:

Les mutins sont domptés, et je cesse de craindre.

Je vous laisse tous trois.

(A Pulchérie.)

Use bien du moment 1745

Que je prends pour en faire un juste châtiment;

Et si tu n'aimes mieux que l'un et l'autre meure,

Trouve ou choisis mon fils, et l'épouse sur l'heure;

Autrement, si leur sort demeure encor douteux [404],

Je jure à mon retour qu'ils périront tous deux. 1750

Je ne veux point d'un fils dont l'implacable haine [405]

Prend ce nom pour affront et mon amour pour gêne.

Toi....

PULCHÉRIE.

Ne menace point; je suis prête à mourir.

PHOCAS.

A mourir! jusque-là je pourrois te chérir [406]!

N'espère pas de moi cette faveur suprême, 1755

Et pense....

233

PULCHÉRIE.

A quoi, tyran?

PHOCAS.

A m'épouser moi-même

Au milieu de leur sang à tes pieds répandu.

PULCHÉRIE.

Quel supplice!

PHOCAS.

Il est grand pour toi; mais il t'est dû.

Tes mépris de la mort bravoient trop ma colère.

Il est en toi de perdre ou de sauver ton frère; 1760

Et du moins, quelque erreur qui puisse me troubler [407],

J'ai trouvé les moyens de te faire trembler.

SCÈNE V.

HÉRACLIUS, MARTIAN, PULCHÉRIE.

PULCHÉRIE.

Le lâche, il vous flattoit lorsqu'il trembloit dans l'âme.

Mais tel est d'un tyran le naturel infâme:

Sa douceur n'a jamais qu'un mouvement contraint; 1765

S'il ne craint, il opprime; et s'il n'opprime, il craint.

L'une et l'autre fortune en montre la foiblesse;

L'une n'est qu'insolence, et l'autre que bassesse.

A peine est-il sorti de ces lâches terreurs [408]

Qu'il a trouvé pour moi le comble des horreurs. 1770

Mes frères, puisqu'enfin vous voulez tous deux l'être,

Si vous m'aimez en sœur, faites-le-moi paroître.

HÉRACLIUS.

Que pouvons-nous tous deux, lorsqu'on tranche nos jours [409]?

234

PULCHÉRIE.

Un généreux conseil est un puissant secours.

MARTIAN.

Il n'est point de conseil qui vous soit salutaire, 1775

Que d'épouser le fils pour éviter le père:

L'horreur d'un mal plus grand vous y doit disposer.

PULCHÉRIE.

Qui me le montrera, si je veux l'épouser?

Et dans cet hyménée à ma gloire funeste,

Qui me garantira des périls de l'inceste? 1780

MARTIAN.

Je le vois trop à craindre et pour vous et pour nous;

Mais, Madame, on peut prendre un vain titre d'époux,

Abuser du tyran la rage forcenée

Et vivre en frère et sœur sous un feint hyménée.

PULCHÉRIE.

Feindre, et nous abaisser à cette lâcheté! 1785

HÉRACLIUS.

Pour tromper un tyran, c'est générosité,

Et c'est mettre, en faveur d'un frère qu'il vous donne,

Deux ennemis secrets auprès de sa personne,

Qui dans leur juste haine animés et constants,

Sur l'ennemi commun sauront prendre leur temps, 1790

Et terminer bientôt la feinte avec sa vie.

PULCHÉRIE.

Pour conserver vos jours et fuir mon infamie,

Feignons, vous le voulez, et j'y résiste en vain.

Sus donc, qui de vous deux me prêtera la main?

Qui veut feindre avec moi? qui sera mon complice? 1795

HÉRACLIUS.

Vous, Prince, à qui le ciel inspire l'artifice.

MARTIAN.

Vous, que veut le tyran pour fils obstinément.

235

HÉRACLIUS.

Vous, qui depuis quatre ans la servez en amant.

MARTIAN.

Vous saurez mieux que moi surprendre sa tendresse.

HÉRACLIUS.

Vous saurez mieux que moi la traiter de maîtresse. 1800

MARTIAN.

Vous aviez commencé tantôt d'y consentir.

PULCHÉRIE.

Ah! princes, votre cœur ne peut se démentir [410];

Et vous l'avez tous deux trop grand, trop magnanime,

Pour souffrir sans horreur l'ombre même d'un crime.

Je vous connoissois trop pour juger autrement 1805

Et de votre conseil et de l'événement,

Et je n'y déférois que pour vous voir dédire.

Toute fourbe est honteuse aux cœurs nés pour l'empire;

Princes, attendons tout, sans consentir à rien.

HÉRACLIUS.

Admirez cependant quel malheur est le mien. 1810

L'obscure vérité que de mon sang je signe,

Du grand nom qui me perd ne me peut rendre digne:

On n'en croit pas ma mort; et je perds mon trépas,

Puisque mourant pour lui je ne le sauve pas.

MARTIAN.

Voyez d'autre côté quelle est ma destinée, 1815

Madame: dans le cours d'une seule journée,

Je suis Héraclius, Léonce et Martian;

Je sors d'un empereur, d'un tribun, d'un tyran.

De tous trois ce désordre en un jour me fait naître,

Pour me faire mourir enfin sans me connoître. 1820

PULCHÉRIE.

Cédez, cédez tous deux aux rigueurs de mon sort:

236

Il a fait contre vous un violent effort.

Votre malheur est grand; mais quoi qu'il en succède,

La mort qu'on me refuse en sera le remède;

Et moi.... Mais que nous veut ce perfide [411]?

SCÈNE VI.

HÉRACLIUS, MARTIAN, PULCHÉRIE, AMYNTAS.

AMYNTAS.

Mon bras 1825

Vient de laver ce nom dans le sang de Phocas.

HÉRACLIUS.

Que nous dis-tu?

AMYNTAS.

Qu'à tort vous nous prenez pour traîtres;

Qu'il n'est plus de tyran; que vous êtes les maîtres.

HÉRACLIUS.

De quoi?

AMYNTAS.

De tout l'empire.

MARTIAN.

Et par toi?

AMYNTAS.

Non, Seigneur:

Un autre en a la gloire, et j'ai part à l'honneur. 1830

HÉRACLIUS.

Et quelle heureuse main finit notre misère?

237

AMYNTAS.

Princes, l'auriez-vous cru? c'est la main d'Exupère.

MARTIAN.

Lui, qui me trahissoit?

AMYNTAS.

C'est de quoi s'étonner:

Il ne vous trahissoit que pour vous couronner.

HÉRACLIUS.

N'a-t-il pas des mutins dissipé la furie? 1835

AMYNTAS.

Son ordre excitoit seul cette mutinerie.

MARTIAN.

Il en a pris les chefs, toutefois?

AMYNTAS.

Admirez

Que ces prisonniers même avec lui conjurés

Sous cette illusion couroient à leur vengeance:

Tous contre ce barbare étant d'intelligence [412], 1840

Suivis d'un gros d'amis nous passons librement

Au travers du palais à son appartement.

La garde y restoit foible, et sans aucun ombrage;

Crispe même à Phocas porte notre message:

Il vient; à ses genoux on met les prisonniers, 1845

Qui tirent pour signal leurs poignards les premiers.

Le reste, impatient dans sa noble colère,

Enferme la victime; et soudain Exupère:

«Qu'on arrête, dit-il; le premier coup m'est dû;

C'est lui qui me rendra l'honneur presque perdu.» 1850

Il frappe, et le tyran tombe aussitôt sans vie,

Tant de nos mains la sienne est promptement suivie.

Il s'élève un grand bruit, et mille cris confus

238

Ne laissent discerner que «Vive Héraclius!»

Nous saisissons la porte, et les gardes se rendent. 1855

Mêmes cris aussitôt de tous côtés s'entendent;

Et de tant de soldats qui lui servoient d'appui,

Phocas, après sa mort, n'en a pas un pour lui.

PULCHÉRIE.

Quel chemin Exupère a pris pour sa ruine!

AMYNTAS.

Le voici qui s'avance avecque Léontine. 1860

SCÈNE VII.

HÉRACLIUS, MARTIAN, LÉONTINE, PULCHÉRIE, EUDOXE, EXUPÈRE, AMYNTAS, troupe [413].

HÉRACLIUS, à Léontine.

Est-il donc vrai, Madame? et changeons-nous de sort?

Amyntas nous fait-il un fidèle rapport?

LÉONTINE.

Seigneur, un tel succès à peine est concevable;

Et d'un si grand dessein la conduite admirable....

HÉRACLIUS, à Exupère.

Perfide généreux, hâte-toi d'embrasser 1865

Deux princes impuissants à te récompenser.

EXUPÈRE, à Héraclius.

Seigneur, il me faut grâce ou de l'un ou de l'autre:

J'ai répandu son sang, si j'ai vengé le vôtre.

MARTIAN.

Qui que ce soit des deux, il doit se consoler

De la mort d'un tyran qui vouloit l'immoler: 1870

Je ne sais quoi pourtant dans mon cœur en murmure.

239

HÉRACLIUS.

Peut-être en vous par là s'explique la nature;

Mais, Prince, votre sort n'en sera pas moins doux:

Si l'empire est à moi, Pulchérie est à vous.

Puisque le père est mort, le fils est digne d'elle. 1875

(A Léontine.)

Terminez donc, Madame, enfin notre querelle.

LÉONTINE.

Mon témoignage seul peut-il en décider?

MARTIAN.

Quelle autre sûreté pourrions-nous demander?

LÉONTINE.

Je vous puis être encor suspecte d'artifice.

Non, ne m'en croyez pas: croyez l'Impératrice. 1880

(A Pulchérie, lui donnant un billet.)

Vous connoissez sa main, Madame; et c'est à vous

Que je remets le sort d'un frère et d'un époux.

Voyez ce qu'en mourant me laissa votre mère.

PULCHÉRIE.

J'en baise en soupirant le sacré caractère.

LÉONTINE.

Apprenez d'elle enfin quel sang vous a produits, 1885

Princes.

HÉRACLIUS, à Eudoxe.

Qui que je sois, c'est à vous que je suis.

BILLET DE CONSTANTINE [414].

PULCHÉRIE lit.

Parmi tant de malheurs mon bonheur est étrange:

Après avoir donné son fils au lieu du mien,

Léontine à mes yeux, par un second échange,

Donne encore à Phocas mon fils au lieu du sien. 1890

240

Vous qui pourrez douter d'un si rare service,

Sachez qu'elle a deux fois trompé notre tyran:

Celui qu'on croit Léonce est le vrai Martian,

Et le faux Martian est vrai fils de Maurice.

CONSTANTINE.

PULCHÉRIE, à Héraclius.

Ah! vous êtes mon frère!

HÉRACLIUS, à Pulchérie.

Et c'est heureusement 1895

Que le trouble éclairci vous rend à votre amant.

LÉONTINE, à Héraclius.

Vous en saviez assez pour éviter l'inceste,

Et non pas pour vous rendre un tel secret funeste.

(A Martian.)

Mais pardonnez, Seigneur, à mon zèle parfait

Ce que j'ai voulu faire, et ce qu'un autre a fait. 1900

MARTIAN.

Je ne m'oppose point à la commune joie;

Mais souffrez des soupirs que la nature envoie.

Quoique jamais Phocas n'ait mérité d'amour,

Un fils ne peut moins rendre à qui l'a mis au jour:

Ce n'est pas tout d'un coup qu'à ce titre on renonce.

HÉRACLIUS.

Donc, pour mieux l'oublier, soyez encor Léonce:

Sous ce nom glorieux aimez ses ennemis,

Et meure du tyran jusqu'au nom de son fils!

(A Eudoxe.)

Vous, Madame, acceptez et ma main et l'empire

En échange d'un cœur pour qui le mien soupire. 1910

EUDOXE, à Héraclius.

Seigneur, vous agissez en prince généreux.

HÉRACLIUS, à Exupère et Amyntas.

Et vous dont la vertu me rend ce trouble heureux,

Attendant les effets de ma reconnoissance,

241

Reconnoissons, amis, la céleste puissance:

Allons lui rendre hommage, et d'un esprit content [415] 1915

Montrer Héraclius au peuple qui l'attend [416].

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

242 243

ANDROMÈDE
TRAGÉDIE
1650

244 245

NOTICE.

Les reproches et les invectives dont les pamphlétaires de la Fronde poursuivaient Mazarin à cause de son goût pour les pièces à grand spectacle et des prodigalités auxquelles cette passion l'entraînait, sont un des lieux communs qui reparaissent le plus souvent dans leurs écrits.

«Qui ne sait, lit-on dans la Lettre d'un religieux envoyée à Monseigneur le prince de Condé, ce que coûtent à la France les comédiens chanteurs qu'il a fait venir d'Italie [417]

Adieu, maître des Trivelins;

Adieu, grand faiseur de machines;

Adieu, cause de nos ruines,

s'écrie l'auteur de la pièce intitulée le Passe-port et l'Adieu de Mazarin [418].

Dans le Sommaire de la doctrine curieuse du cardinal Mazarin par lui déclarée en une lettre qu'il écrit à un sien confident pour se purger de l'arrêt du Parlement, le Cardinal est censé se proposer de répondre, comme on va le voir, à la question qu'il prévoit au sujet de ces folles dépenses:

«Interrogatoire. Si je n'ai pas diverti le fonds des finances du Roi et employé plus d'argent aux machines de théâtres et ballets qu'à celles de la guerre?

«Réponse. Que ce fait ne consiste qu'en interprétation, et que ces profusions ne me seront pas imputées à crime, quand on saura qu'il ne coûtoit chose quelconque au Roi des ballets et 246 des comédies qui lui ont donné tant de plaisir, parce que les avances se prenoient véritablement dans les coffres de Sa Majesté; mais ayant eu soin de les faire représenter au public après que le Roi et sa cour y avoient pris leur satisfaction, je retirois par mes gens beaucoup plus que les avances n'avoient coûté: ce que j'employois aux récompenses que la Reine me permettoit de prendre pour mes services, dont les finances de Sa Majesté se trouvoient d'autant déchargées [419]

Ces reproches s'appliquent principalement à

.... Ce cher ballet,

Ce beau, mais malheureux Orphée,

Ou, pour mieux parler, ce Morphée,

Puisque tant de monde y dormit [420].

Non content du «superbe salon que le cardinal de Richelieu avoit fait bâtir,» Mazarin l'avait fait «rompre en partie pour donner place aux immenses machines de cette ennuyeuse comédie [421]

L'opéra d'Orphée avait été représenté au carnaval de 1647. Renaudot en fait un pompeux éloge dans l'Extraordinaire de la Gazette du 8 mars intitulé: La représentation naguères faite devant Leurs Majestés dans le Palais-Royal de la tragi-comédie d'Orphée, en musique et vers italiens. Avec les merveilleux changements de Théâtre, les machines et autres inventions jusques à présent inconnues en France.

Le journaliste officiel s'efforce de prouver qu'un tel spectacle est indispensable à la gloire de la nation: «La France, dit-il, sembloit avoir élevé en nos jours la dignité du théâtre au dernier point, ayant fait honte à l'antiquité par la force et la beauté de ses vers, et par la grâce et la naïveté de ses acteurs; mais il faut confesser qu'elle se laissoit vaincre à la pompe et décoration des scènes étrangères. Il n'étoit pas raisonnable que cet État, qui ne le cède en rien aux autres, leur fût inférieur en ce regard. Il peut aujourd'hui se vanter à juste titre qu'il ne l'emporte pas moins au-dessus de toutes 247 les autres nations aux exercices de la paix qu'en ceux de la guerre [422]

Renaudot s'attache surtout à établir que la pièce a paru parfaitement intelligible et n'a causé aucun ennui; mais son insistance même prouve que rien ne devait être plus contestable. «Voilà..., dit-il, le fidèle rapport de ce qui s'est passé en cette action, mais le principal y manque, qui est de voir ce sujet animé par l'organe de ses acteurs et par leurs gestes, qui l'exprimoient si parfaitement qu'ils se pouvoient faire entendre à ceux qui n'avoient aucune connoissance de leur langue. Le Roi y apporta aussi tant d'attention qu'encore que Sa Majesté l'eût déjà vue deux fois, elle y voulut encore assister cette troisième, n'ayant donné aucun témoignage de s'y ennuyer, bien qu'elle dût être fatiguée du bal du jour précédent [423]

Si en voyant pour la troisième fois un ouvrage de ce genre le Roi ne bâilla pas par trop fort, car c'est là en fin de compte ce que semblent signifier les euphémismes de Renaudot, cela était dû sans doute à la magnificence du spectacle, bien fait pour charmer un prince de huit ans. Tout le monde du reste trouva les machines très-belles; mais on eût souhaité un poëme plus intéressant. On songea à en commander un à Corneille, et l'on se mit en mesure de tout disposer pour le carnaval de 1648; mais, vers la fin de 1647, le Roi fut assez gravement atteint de la petite vérole et Vincent de Paul profita de cette circonstance pour tâcher de faire perdre à la Reine le goût des amusements profanes. C'est un contemporain qui nous l'apprend en ces termes, dans une lettre du 20 décembre 1647:

«On préparoit force machines au palais Cardinal pour représenter à ce carnaval une comédie en musique dont M. Corneille a fait les paroles. Il avoit pris Andromède pour sujet, et je crois qu'il l'eût mieux traité à notre mode que les Italiens; mais depuis la guérison du Roi, M. Vincent a dégoûté la Reine de ces divertissements, de sorte que tous les ouvrages ont cessé [424]

Ce témoignage est corroboré et complété par celui de Dubuisson Aubenay, qui y ajoute des détails plus précis: «L'affaire

248 de la comédie françoise d'Andromède, dit-il entre le 2 et le 8 janvier 1648, pour l'avancement de laquelle le sieur Corneille avoit reçu deux mille quatre cents livres, et le sieur Torelli [425], gouverneur des machines de la pièce d'Orphée, ajustandes (sic) à celle-ci, plus de douze mille livres, a été derechef rompue ou intermise, après avoir été naguère remise sus.» Un peu plus loin, vers le 21 janvier, on trouve encore sur le même sujet quelques renseignements nouveaux: «La comédie d'Orphée et Eurydice, jouée au Palais-Royal tout l'hiver passé, avec machines, se fait françoise par le sieur Corneille, qui, pour cela, a reçu deux mille quatre cents livres d'avance, et Torelli, conducteur des machines, plus de treize à quatorze mille livres pour les raccommoder. La maladie du Roi survenant a rompu tout le dessein qui en est demeuré d'en par là (sic). Mais les petits comédiens du Marais ont joué la pièce d'Andromède et Persée la délivrant, un mois ou plus à présent expirant, avec machines imitées de celles de l'Orphée des Italiens [426]

Cette dernière phrase, assez obscure, ne paraît toutefois pouvoir en aucune manière s'appliquer à l'Andromède de Corneille. Il est probable que les comédiens du Marais, espérant profiter de l'intérêt qu'avait excité l'annonce du nouvel ouvrage, en demandèrent un sur le même sujet à quelque autre auteur. C'est ce qui arrive encore de notre temps, et ce genre de spéculation réussit presque toujours.

Au carnaval de l'année suivante, il n'était guère question d'opéra. Mazarin avait bien d'autres affaires: on était au plus fort de la Fronde; le Roi avait quitté Paris, les théâtres étaient fermés, les comédiens sous les armes.

Une curieuse mazarinade intitulée: Imprécation comique, ou la plainte des comédiens sur la guerre passée [427], contient à ce sujet des détails intéressants et peu connus. Le poëte burlesque nous apprend d'abord en son style que les pièces manquaient aux acteurs:

Hélas! aucun ne s'étudie

A vous faire de beaux rébus

249

Qui nous apportent des quibus,

A composer ces belles pièces

Qui tenoient les gens en liesses,

Et qui faisoient que maints seigneurs

Nous honoriont de leurs faveurs.

Nos auteurs ont la gueule morte,

Leur fureur plus ne les transporte:

Ils n'ont plus ces rares pensers

Qui les rendoient si grands et fiers.

Il nous peint ensuite le triste état des comédiens, dont une autre mazarinade, que nous avons eu occasion de citer, nous a déjà instruits [428].

Bellerose, que l'on révère

Comme un saint qu'on ne fête guère;

De Villiers, Lespy; Beauchâteau,

Savant comme un cheval moreau [429];

Baron, dont la grande éloquence

A contenté toute la France,

Et tous mes autres compagnons,

Nous ressemblons les champignons,

Qui n'étant (pour chose très-seure)

Cueillis et en temps et en heure,

Pourrissent. . . . . . . . . . . .

Enfin depuis quatre ou cinq mois

Nous sommes plus secs que du bois,

Notre langue est comme muette.

Encore faut-il bien remarquer que ces «quatre ou cinq mois» ne s'appliquent qu'à la plus extrême misère des comédiens, qui depuis longtemps déjà ne jouaient pas; car on lit à la fin de la même pièce:

Quoi? depuis un an tout entier

Que nous n'avons pas fait grand'chose

Et que la scène se repose,

J'ai dissipé mes portions:

Il ne m'en reste deux testons.

250 Ceux qui formaient d'ordinaire le public des théâtres, loin, dit l'orateur des comédiens,

.... de nous venir voir,

S'efforçoient de tout leur pouvoir

A repousser avec furie

Les ennemis de leur patrie;

Nous-même, comme citoyens,

Y mettions aussi tous nos soins,

Et d'une généreuse audace

Leur donnions une belle chasse.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Nous représentions sur la scène

Des combats sans beaucoup de peine,

Ni sans bien courir de hasard;

Mais maintenant, soit tôt, soit tard,

Il nous faut [430] jouer de l'escrime

Tout de bon, sans beaucoup de frime:

Témoin du côté des Marets,

Alors que ces beaux marmousets

Vouloient forcer nos barricades,

On leur envoya des nazardes

Pires que celles que chez nous

Nous envoyaient quelques filous.

Tu le sais bien, mon camarade,

Cher Jodelet, quelle incartade

On a fait à toi et aux tiens,

Ainsi que moi comédiens.

Ce n'est pas la seule pièce de ce temps qui nous montre Jodelet, le Cliton du Menteur [431], déployant dans ces troubles une vaillance dont il n'avait pas eu occasion de donner l'idée sur le théâtre; il s'était fait, à ce qu'il paraît, le capitaine des comédiens:

Il n'est pas jusqu'à Jodelet

Qui n'ait en main le pistolet,

Ayant adjoint à sa cabale

251

Les gens de la troupe royale;

Si bien qu'eux tous, jusqu'aux portiers,

Ont cuirasse et sont cavaliers,

Témoignant bien mieux leur courage

En personne qu'en personnage [432].

Enfin le 18 août le Roi revint à Paris; une tranquillité momentanée s'établit, les théâtres se rouvrirent:

Quand Sa Majesté retourna,

Aussitôt disparut le trouble.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Le marchand est à sa boutique,

Le procureur à sa pratique,

Les hommes de robe au Palais,

Les comédiens au Marais [433].

Deux mois à peine après la rentrée du Roi, le 12 d'octobre 1649, Corneille obtint un privilége de cinq années pour le Dessein d'Andromède, c'est-à-dire le libretto de la pièce promise depuis si longtemps.

Ces desseins étaient rédigés par les auteurs pour faciliter l'intelligence de leurs ouvrages; on les vendait sans doute au théâtre, et même, lorsque la représentation avait lieu à la cour ou chez quelque riche particulier, on les donnait aux personnages de distinction. La première entrée du divertissement qui suit le Bourgeois gentilhomme nous fait assister à une distribution de ce genre; un des personnages s'écrie:

De tout ceci franc et net

Je suis mal satisfait,

Et cela sans doute est laid,

Que notre fille,

Si bien faite et si gentille,

De tant d'amoureux l'objet,

N'ait pas à son souhait

Un livre de ballet

Pour lire le sujet.

252 On peut voir du reste à la fin du Dessein d'Andromède [434], signalé par nous à l'attention des curieux en 1861 [435], et publié pour la première fois dans la présente édition, les motifs qui ont porté Corneille à faire paraître cet opuscule, aujourd'hui si rare.

Nous trouvons enfin le compte rendu de la pièce dans un Extraordinaire de la Gazette de 1650; mais cette analyse fort étendue, que nous reproduisons plus loin [436], n'indique pas le jour de la première représentation. Toutefois, comme elle est datée du 18 février, que Renaudot y dit qu'il a assisté à ce spectacle «il y a trois jours,» qu'il parle de personnes qui ont vu jouer l'ouvrage dix ou douze fois [437], et qu'il ajoute: «Leurs Majestés en ayant eu le plaisir peu auparavant cet heureux voyage de Normandie, d'où nous les attendons de jour à autre, leur bonté l'a voulu communiquer à ses peuples [438],» et comme enfin nous voyons par un autre numéro de la Gazette [439] que le Roi était parti de Paris le 1er février, il paraît certain qu'Andromède a été jouée pour la première fois dans le courant de janvier 1650. C'est, comme nous l'avons raconté [440], pendant ce voyage du Roi en Normandie que Corneille fut nommé procureur des états de cette province, en remplacement du sieur Baudry, créature du duc de Longueville. Le 22 février, la cour revint à Paris [441], et s'empressa de retourner le 26 applaudir Andromède. Dubuisson Aubenay le remarque dans son Journal en février 1650: «Samedi, 26e.... Le soir, Leurs Majestés vont voir la comédie d'Andromède, jouée avec machines très-belles dans la salle du Petit-Bourbon.»

On a cru longtemps que Boesset, nommé à tort Boissette par Voltaire [442], était l'auteur de la musique d'Andromède. C'est 253 une erreur: ce compositeur si vanté [443] n'est autre que le poëte burlesque d'Assoucy. Dans un fragment de recueil paginé 91 à 136, qui vient à la suite d'un exemplaire de ses Rimes redoublées, que possède la bibliothèque de l'Arsenal, et qui, oublié longtemps, a été, il y a peu d'années, remis en lumière par M. Paul Lacroix [444], il dit en propres termes: «C'est moi qui ai donné l'âme aux vers de l'Andromède de M. de Corneille.» M. Édouard Fournier, qui cite à son tour ce passage dans ses Notes sur la vie de Corneille [445], en rapproche avec beaucoup d'à-propos un sonnet adressé par Corneille à d'Assoucy pour être placé en tête de son Ovide en belle humeur, publié en 1650, l'année même où ils faisaient représenter leur Andromède. Ce sonnet, qui prouve leur intimité passagère, se trouvera à sa date parmi les Poésies diverses de notre édition.

Dans une pièce de ce genre, le véritable auteur n'est ni le poëte, ni le musicien: c'est le machiniste. Aussi les contemporains ne tarissent-ils pas sur les merveilles dont Torelli a enrichi cet ouvrage. Nous n'avons pas du reste à insister ici sur ce point; nous renvoyons le lecteur au Dessein d'Andromède de Corneille, et à la relation fort élogieuse que Renaudot a faite de cet ouvrage dans sa Gazette, suivant notre poëte [446], «avec beaucoup d'éloquence et de doctrine.» On trouvera ces deux morceaux à la suite de la présente notice. Remarquons seulement qu'on lit dans un article de de Visé, inséré dans le Mercure de juillet 1682, et sur lequel nous aurons tout à l'heure à revenir, que les machines d'Andromède «parurent si belles, aussi bien que les décorations, qu'elles furent gravées en taille-douce.»

Ces planches, de format petit in-folio, sont au nombre de six, et représentent chacune des décorations de la pièce au moment où les Dieux apparaissent, et où par conséquent les machines occupent la scène. Elles ont été gravées par Chauveau, et semblent avoir été publiées isolément [447]. Quand on 254 les considère avec attention, on est frappé de la beauté des points de vue, de l'harmonie de l'ensemble, de l'étendue de la perspective; mais la disposition générale offre une régularité fatigante, qu'on retrouverait tout au plus aujourd'hui dans les théâtres de marionnettes: toutes les coulisses se répètent symétriquement à droite et à gauche, et aboutissent à une toile de fond qui continue à l'infini la perspective. On ne trouve ni dans ces décorations, ni dans aucune de celles de ce temps, rien d'analogue aux ingénieux artifices qui de nos jours permettent aux machinistes et aux décorateurs de varier à l'infini les sites et d'échapper, par la disposition savante des premiers plans, à la monotonie que semble imposer la construction même de la scène. Torelli d'ailleurs se trouvait sans doute gêné par le mécanisme de son invention, qui faisait changer la scène entière en même temps par un système de contre-poids habilement mis en œuvre. Il était difficile de se soustraire à la nécessité d'une construction uniforme pour des décors destinés à se remplacer successivement à l'aide d'un procédé mécanique.

Quoique nous possédions sur cet ouvrage des renseignements forts abondants et provenant de sources très-diverses, nous ne trouvons l'indication d'aucun des acteurs qui y ont joué d'original. Il semble hors de doute que la pièce a dû être représentée par la troupe royale. On a supposé sans preuves qu'elle s'était peut-être adjoint quelques comédiens de l'illustre théâtre [448]; mais si la troupe de Molière ne prit pas part aux premières représentations d'Andromède, il paraît du moins assuré que plus tard elle représenta cet ouvrage. On trouve dans le catalogue de la Bibliothèque dramatique de M. de Soleinne [449], la description d'un exemplaire de l'Andromède in-4o, de 1651, qui provenait de la bibliothèque de Pont-de-Vesle, et fut adjugé au prix, alors assez élevé, de cinq cent vingt-neuf francs, à cause des particularités curieuses qu'il présentait. Sur la liste placée en tête de la pièce, Molière, lui-même, 255 suivant toute apparence, avait écrit en regard du nom de chaque personnage celui de l'acteur qui le représentait. Voici la distribution de rôles que ces renseignements nous font connaître:

Du Parc, Jupiter; Mlle Béjart, Junon et Andromède; de Brie, Neptune; l'Éguisé, Mercure et un page de Phinée; Béjart, le Soleil et Timante; Mlle de Brie, Vénus, Cymodoce et Aglante; Mlle Hervé, Melpomène et Céphalie; Vauselle, Éole et Ammon; Mlle Menou, Éphyre; Mlle Magdelon, Cydippe et Liriope; VALETS, huit Vents; Dufresne, Céphée; Mlle Vauselle, Cassiope; Chasteauneuf, Phinée; Molière, Persée, l'Estang, Chœur de peuple.

Le rôle de Phinée était d'abord donné à Molière et celui de Persée à Chasteauneuf, mais cette distribution a été remplacée par celle que nous indiquons. Le nom de Phorbas, qui ne figure pas dans la liste imprimée des personnages, y a été ajouté, et ce rôle a été attribué à Mlle Hervé, déchargée sans doute de celui de Céphalie, dont le nom a été remplacé à la main dans le courant de l'ouvrage par celui d'Aglante; dans la dernière scène Jupiter a été substitué à Junon. Ces arrangements ont été sans doute pratiqués par Molière lorsqu'il parcourait la province; mais il est difficile d'en préciser l'époque.

L'Andromède de Corneille semblait oubliée lorsqu'on joua sur le théâtre de l'Académie royale de musique, le samedi 18 avril 1682, le Persée de Quinault, avec musique de Lully. Le grand concours de monde qu'attira cet ouvrage engagea les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, réunis depuis le 25 août 1680 à ceux de la rue Mazarine [450], à remettre au théâtre la pièce de Corneille. Elle fut jouée avec un grand succès le dimanche 19 juillet 1682. Voici en quels termes de Visé rend compte de la première représentation [451]:

«Les grands applaudissements que reçut cette belle tragédie portèrent les comédiens du Marais à la remettre sur pied après qu'on eut abattu le Petit-Bourbon. Ils réussirent dans cette dépense, qu'ils ont faite trois ou quatre fois, et elle vient 256 d'être renouvelée par la grande troupe avec beaucoup de succès. Comme on renchérit toujours sur ce qui a été fait, on a représenté le cheval Pégase par un véritable cheval, ce qui n'avoit jamais été vu en France. Il joue admirablement son rôle et fait en l'air tous les mouvements qu'il pourroit faire sur terre. Je sais que l'on voit souvent des chevaux vivants dans les opéras d'Italie; mais si nous voulons croire ceux qui les ont vus, ils y paroissent liés d'une manière qui ne leur laissant aucune action, produit un effet peu agréable à la vue.»

Les frères Parfait, qui rapportent ce passage du Mercure, ajoutent ici en note [452]: «Une personne qui a vu la représentation de cette remise nous a instruits de la façon dont on s'étoit pris pour faire marquer à ce cheval une ardeur guerrière. Un jeûne austère auquel on le réduisoit lui donnoit un grand appétit; et lorsqu'on le faisoit paroître, un gagiste étoit dans une coulisse, où il vannoit de l'avoine. Ce cheval, pressé par la faim, hennissoit, trépignoit des pieds, et répondoit ainsi parfaitement au dessein qu'on avoit. On ajoute que c'est le sieur Dauvilliers qui joua le rôle de Persée. Ce jeu de théâtre du cheval contribua fort au succès qu'eut alors cette tragédie. Tout le monde s'empressoit de voir les mouvements singuliers de cet animal, qui remplissent de mieux en mieux ses devoirs.»

Nous lisons dans la Gazette de 1682 [453]:

«Le Dauphin va le 18 août 1682 à la foire Saint-Laurent, et ensuite au faubourg S. Germain, voir représenter la Tragédie d'Andromède, du Sr Corneille.» De leur côté les frères Parfait complètent ainsi la relation de de Visé: «Andromède fut jouée à cette reprise trente-trois fois de suite, jusqu'au quatrième jour d'octobre suivant: on la continua le vendredi 22 janvier 1683 jusqu'au 3 février de la même année, jour de la trente-neuvième représentation. La quarantième est du samedi 20 mars, et la quarante-cinquième et dernière, le 4 avril.» Enfin Jolly parle ainsi, dans l'Avertissement de son édition de Corneille [454], d'une sorte de programme publié pour ces représentations: «Suivant un imprimé in-4o (Paris, 1682), les comédiens du Roi, entretenus par Sa Majesté, remirent 257 en 1682 la tragédie d'Andromède sur leur théâtre, rue de Guénégaud; cette entreprise fut conduite par le sieur Dufort, ingénieur et machiniste des comédiens; le titre en parle ainsi. M. Corneille fit alors quelques augmentations dans les vers que des comédiens et des comédiennes chantaient; ils y sont nommés. Cette pièce eut un grand succès.»

Nous ne connaissons point d'édition d'Andromède antérieure à 1651; celle qu'on a toujours regardée comme la première est intitulée:

Andromede, Tragedie. Représentée avec les machines sur le théâtre royal de Bourbon.—A. Rouen, chez Laurens Maurry, près le Palais, avec priuilége du Roy, M. DC.LI, et se vend à Paris, chez Charles de Sercy, au Palais....

Le volume, de format in-4o, se compose de 5 feuillets et de 123 pages. En tête se trouve un frontispice de Chauveau représentant la fête des fiançailles de Phinée et d'Andromède, au moment où les Néréides sortent des eaux pour y assister, et où Cassiope déclare la beauté de sa fille supérieure à celle de ces nymphes, ainsi que cela est raconté dans la première scène de l'ouvrage [455]. Le privilége, commun à Andromède et à Nicomède, ainsi qu'au Feint Astrologue et aux Engagements du hasard, les deux premières comédies de Thomas Corneille, est du 12 mars 1651, et l'Achevé d'imprimer du 13 août de la même année.

Dans l'édition originale de Don Sanche, on trouve un autre privilége, daté «du IIe jour d'avril de l'an de grâce mil six cent cinquante,» et commun à Don Sanche et à Andromède; mais il est probable que ce privilége antérieur n'a pas été employé pour la seconde de ces pièces, et cela explique pourquoi Corneille a fait figurer de nouveau cette tragédie lyrique dans le privilége de Nicomède. Il est vrai que, dans l'édition collective de 1654, Andromède est suivie du privilége de 1650, au bas duquel est un Achevé d'imprimer du 13 août 1650; mais si l'on songe que l'Achevé d'imprimer de 1661 est du même mois et du même jour, on sera porté à ne voir qu'une confusion ou une faute typographique dans cette date du 13 août 1650 (pour 1651).

258

DESSEIN
DE LA TRAGÉDIE D'ANDROMÈDE,

REPRÉSENTÉE SUR LE THÉÂTRE ROYAL DE BOURBON [456]; CONTENANT L'ORDRE DES SCÈNES, LA DESCRIPTION DES THÉATRES ET DES MACHINES, ET LES PAROLES QUI SE CHANTENT EN MUSIQUE [457].

PROLOGUE.

.... En haut paroît d'un côté le Soleil naissant, dans un char tout lumineux tiré par les quatre chevaux 259 qu'Ovide lui donne [458]; et de l'autre, sur un des sommets de la montagne, Melpomène, la muse de la tragédie, qui lui emprunte ses rayons pour éclairer le théâtre qu'elle a préparé pour divertir le Roi [459]. C'est ce qui fait tomber leur discours sur les louanges de notre jeune monarque, par le commandement duquel cet ouvrage a été entrepris. Après que l'un et l'autre en ont fait quelques éloges, le Soleil invite Melpomène à voler dans son char, pour apprendre en un seul jour à toute la terre les rares qualités que le ciel a départies à ce jeune prince. Cette muse y vole, et ayant pris place auprès du Soleil, ils commencent un air à sa louange, dont les derniers vers sont répétés par le chœur de musique. En voici les paroles:

Cieux, écoutez; écoutez, mers profondes [460]....

Cet air chanté, le Soleil part avec rapidité, enlevant Melpomène avec lui, pour aller publier la même chose au reste de l'univers.

En tête du Dessein se trouve l'Argument, puis, au commencement du prologue et de chacun des actes, la description des décorations, et enfin, à leur place dans l'analyse, les morceaux de chant. Nous n'avons pas cru devoir imprimer ici les parties de l'ouvrage qui auraient fait double emploi dans notre édition; mais seulement, d'une part, les morceaux qui ne sont que dans le Dessein et ne répondent à rien de ce qui est compris dans le texte d'Andromède ou joint à ce texte; et, d'autre part, ceux qui présentent des diversités trop nombreuses ou trop notables pour être indiquées commodément, comme variantes, au bas des pages. Quant aux différences qui peuvent être indiquées ainsi et qui affectent des endroits communs au Dessein et au texte ou aux annexes d'Andromède, elles seront relevées soigneusement et figureront chacune à sa place, à titre de variantes, au-dessous du texte de la tragédie.

260

ACTE I.

.... [461] C'est sur ce pompeux théâtre que

SCÈNE I [462].

La reine Cassiope paroît conduite par Persée, chevalier inconnu, comme passant par cette place pour aller au temple jeter le sort pour la sixième fois; et en attendant que le Roi la joigne, elle raconte à ce héros l'histoire de ses malheurs. Persée l'ayant apprise de sa bouche, en attribue la cause, non pas à ce qu'elle a préféré la beauté d'Andromède à celle des Néréides, mais à ce qu'elle l'a promise à Phinée, qui n'est qu'un homme mortel. Il ajoute que les Dieux, amoureux de cette princesse, vengent l'injustice qu'on lui a rendue, et que sans doute Jupiter même, épris d'une beauté si merveilleuse, la réserve pour lui, ou du moins la destine à quelqu'un de ses fils, parlant obscurément de lui-même; sur quoi

SCÈNE II.

Le Roi sort, contestant avec Phinée sur le sujet d'Andromède, que cet amant prétend ne devoir plus être exposée 261 au sort. Persée même se joint avec lui, et soutient qu'il suffit de différer son mariage jusques à la fin des malheurs publics; mais le Roi persiste toujours à leur maintenir que l'oracle n'ayant point excepté sa fille, ce n'est pas à eux à lui donner ce privilége, qui seroit un attentat contre la volonté des Dieux. Sur leur dispute, le ciel s'ouvre, et fait voir un éloignement où paroît une déité dans une étoile, que la Reine reconnoît incontinent pour Vénus, à qui elle avoit offert un sacrifice pour la Princesse, dont tous les auspices avoient été favorables. Cette déesse s'avance peu à peu jusques au milieu du théâtre, sans que les yeux découvrent à quoi est suspendue cette étoile qui la porte, et cependant qu'elle s'avance, le chœur de la musique chante cet hymne:

SCÈNE III.

Reine de Paphe et d'Amathonte [463]....

Vénus, au milieu de l'air, apprend à ces princes que leurs malheurs vont finir, qu'on ne jettera plus le sort que cette fois, qu'Andromède aura dans ce jour-là même l'époux digne d'elle, et leur ordonne d'aller préparer les noces, où les Dieux veulent assister. Phinée, qui prend cet oracle pour lui, va tout impatient porter cette bonne nouvelle à sa maîtresse, et cependant que Vénus remonte dans le ciel, le chœur chante encore cet hymne de réjouissance:

Ainsi toujours sur tes autels [464]....

Vénus disparue, le Roi s'en va faire jeter le sort, et donne ordre à la Reine de faire préparer la pompe des noces.

262

SCÈNE IV.

Persée, demeuré seul avec la Reine et ses filles, lui témoigne sa passion pour Andromède, et ses déplaisirs de la voir si près d'être possédée par un autre. Il lui avoue qu'il est de haute naissance, et même au-dessus de Phinée, sans se déclarer toutefois. La Reine tâche à le consoler, et s'étant retirés ensemble, l'acte finit.

ACTE II.

.... [465] Du milieu d'une de ces allées

SCÈNE I.

Andromède sort toute enjouée et ravie des bonnes nouvelles que Phinée lui vient d'apporter. Attendant qu'il la revienne voir, elle demande aux nymphes qui l'accompagnent qui d'entre elles oblige cet illustre inconnu (c'est Persée dont elle entend parler) à demeurer si longtemps dans la cour de son père. Elle en montre dès lors une si haute estime, qu'elle avoue même que si son cœur n'eût point été donné avant sa venue, elle eût eu peine à le défendre des mérites de ce cavalier. Comme toutes ses nymphes l'assurent qu'il n'a fait aucune offre de service à pas une d'elles, elle se persuade que quelqu'une en fait la fine, 263 et qu'infailliblement ce héros est amoureux. Elle dit qu'elle le remarque assez par les inquiétudes qui paroissent dans son discours quand il l'entretient, qu'il rêve, qu'il s'égare, qu'il soupire à tous moments. Elle en diroit davantage si ce discours n'étoit interrompu par une voix qui chante derrière un de ces arbres. Cette princesse la reconnoît incontinent pour celle d'un page de Phinée. On lui fait silence, et il poursuit à faire entendre la passion qu'a son maître pour Andromède, et son impatience de la posséder, qu'il explique en ces termes:

Quelle est lente cette journée [466]....

SCÈNE II.

Phinée se montre avec le même page qui vient de chanter pour lui; et après les premières civilités, Andromède lui fait rendre le change de sa galanterie par une de ses filles, qui lui témoigne par ces paroles que son amour pour ce prince n'est pas moindre que celui qu'il a pour elle:

Phinée est plus aimé qu'Andromède n'est belle [467]....

Cet air chanté, le page de Phinée et cette nymphe font un dialogue en musique sur le bonheur de ces deux amants, dont chaque couplet a pour refrain l'oracle que Vénus a prononcé en leur faveur, chanté par les deux voix unies, et répété par le chœur entier de la musique, en cette forme:

LE PAGE.

Heureux amant!

LA NYMPHE.

Heureuse amante [468]!...

264

SCÈNE III.

La joie de ces amants est troublée par une fâcheuse nouvelle que Timante leur apporte, que le sort est tombé sur Andromède. Phinée d'abord n'en veut rien croire; mais après que ce funeste messager l'a assuré que le Roi va bientôt venir pour livrer lui-même cette précieuse victime aux ministres des Dieux, il proteste qu'il ne le souffrira jamais, et s'emporte avec beaucoup de violence. Andromède montre assez de résolution, accompagnée toutefois de beaucoup de déplaisir de se voir séparée d'un amant si cher, dans le même temps que l'oracle de Vénus lui avoit fait espérer d'être unie avec lui par un illustre hyménée.

SCÈNE IV.

Le Roi entre, suivi de Persée.

Cette princesse lui témoigne beaucoup de générosité: dans sa douleur, elle lui avoue qu'il est juste que la cause des malheurs les fasse finir, et que tout son regret est que la tranquillité publique dont il va jouir lui a coûté d'autre sang que le sien, et qu'elle n'a pas été la seule que le ciel ait choisie pour rendre le calme à ses États par sa mort. Le Roi l'exhorte à obéir aux Dieux avec courage. Phinée s'y oppose; et plus le Roi lui représente la nécessité de céder aux arrêts du ciel, plus il s'emporte dans les impiétés et dans les blasphèmes. Il passe jusques à protester qu'il ne connoît ni rois ni Dieux qu'Andromède, et quoiqu'il entende rouler le tonnerre, il défie ces mêmes Dieux de le lancer sur lui. Cependant

265

SCÈNE V.

Au milieu de ce tonnerre qui gronde et des éclairs qui brillent continuellement, Éole descend dans un nuage avec huit vents qui l'accompagnent. Quatre de ces vents sont à ses deux côtés, en sorte toutefois que les deux plus proches sont portés sur le même nuage que lui, et les deux plus éloignés sont comme volants en l'air tout contre ce même nuage. Les quatre autres paroissent deux à deux, au milieu de l'air, sur les ailes du théâtre, deux à la main gauche et deux à la droite. Éole demeure à la même hauteur sans descendre plus bas, et c'est de là qu'il interrompt les blasphèmes de Phinée, et que lui ayant dit impérieusement que les Dieux savent bien se faire obéir, il commande à ces vents d'exécuter les ordres de Neptune, dont il est le premier ministre. Ce commandement produit aussitôt un spectacle étrange et merveilleux tout ensemble: les deux vents qui étoient à ses côtés suspendus en l'air s'envolent, l'un à gauche et l'autre à droite; deux autres remontent avec lui vers le ciel sur le même nuage qui les vient d'apporter; deux autres qui étoient à sa main gauche sur les ailes du théâtre s'avancent au milieu de l'air, où ayant fait un tour, ainsi que deux tourbillons, ils passent au côté droit du théâtre, d'où les deux derniers fondent sur Andromède, et l'ayant saisie chacun par un bras, l'enlèvent de l'autre côté jusque dans les nues. Le Roi s'écrie d'étonnement; Phinée court après cette princesse, que les vents emportent, et

SCÈNE VI.

Persée, demeuré seul avec ce déplorable père, l'assure qu'il la va secourir. Ce monarque l'en veut détourner sur 266 l'impossibilité de l'entreprise, en laquelle vingt amants avoient succombé pour Nérée il n'y avoit qu'un mois; mais ce héros, loin de s'étonner, lui dit hautement qu'il trouvera des chemins inconnus aux hommes, pour faire en sorte que l'oracle de Vénus ait son effet, et l'expliquant à son avantage, il ajoute que les vents n'arrachent point Andromède à Phinée pour la perdre, mais seulement pour la rendre à un époux plus digne d'elle. Après cela, il quitte le Roi sans se faire connoître davantage, et ce monarque se retire pour aller faire des vœux qu'il ne croit pas qu'on veuille exaucer.

ACTE III.

SCÈNE I.

.... [469] Timante vient sur le rivage, suivi d'un gros de peuple qui cherche ce que sa princesse est devenue. Ils la découvrent, comme ces vents se retirent après l'avoir attachée, et lui entendant pousser quelques soupirs, ils prêtent silence à ses plaintes. Andromède les continue; mais elle n'a plus cette fermeté de courage qu'elle avoit montrée en la présence de son père et de son amant. L'abandonnement où elle se voit, et les approches d'une mort aussi infaillible qu'épouvantable, ébranlent son grand cœur, et sa foiblesse paroîtroit toute entière si elle n'étoit interrompue par les désespoirs de la Reine.

267

SCÈNE II.

Cette déplorable mère se fait voir toute furieuse, et sa fureur garde encore le caractère de la vanité qui l'a précipitée en des malheurs si grands. Après avoir accusé les Dieux d'injustice de punir la fille des crimes dont sa mère est seule coupable, elle en impute la cause à leur jalousie, et à la juste crainte qu'ils doivent avoir qu'Andromède n'eût plus d'autels qu'eux s'ils la laissoient vivre. Elle leur reproche ensuite leur aveuglement ou stupidité, de ce qu'ils ne sont pas tous assez amoureux de sa fille pour la sauver; elle soutient que Jupiter a changé de forme pour des beautés moindres; elle dit la même chose de Neptune, d'Apollon et des autres; il n'est pas jusques aux Tritons qu'elle ne fasse criminels de n'avoir point d'amour pour elle, et de n'écraser pas leur monstre à ses pieds en dépit de leurs Néréides.

SCÈNE III [470].

Il semble que ces impiétés hâtent ce monstre de paroître; on le voit dans l'éloignement, bondissant au milieu des flots, et cependant qu'il s'avance, la Reine, au défaut des Dieux, appelle Phinée au secours. Andromède l'excuse d'une voix languissante, et veut persuader à sa mère qu'il est mort de douleur, puisqu'il ne se présente pas pour la défendre. Le dernier recours de cette désespérée est à cet illustre inconnu, qu'elle avoit entendu se vanter d'une si haute naissance et de tant d'amour pour la princesse sa fille. Elle la lui offre, quoiqu'elle ne le voie pas. Cependant le monstre approche et personne ne vient au secours. Elle veut se jeter dans la mer, pour être du moins dévorée la première; mais comme elle s'élance,

268

SCÈNE IV.

Timante la retient et lui fait voir Persée monté sur le cheval Pégase, qui fond du haut des nues pour combattre ce monstre. Elle l'encourage au combat par l'assurance qu'elle lui donne qu'Andromède sera pour lui, s'il en sort victorieux. Le peuple, pour l'encourager aussi de sa part, l'anime par ces paroles qu'il chante durant son combat, et qui ne sont qu'une répétition des promesses de la Reine:

CHŒUR DE MUSIQUE.
Courage, enfant des Dieux! elle est votre conquête [471]....

Cet air chanté, on voit Persée victorieux, le monstre mort, la Reine ravie, et Andromède qui commence à respirer. Après quelques civilités, Persée, suivant le pouvoir qu'il avoit obtenu de son père Jupiter, commande aux vents de rendre Andromède au lieu même d'où ils l'ont enlevée. Ils obéissent aussitôt, et on les voit reporter cette princesse au-dessus des flots par le même chemin qu'ils l'avoient apportée au commencement de cet acte. Ensuite Persée revole en haut sur son cheval ailé, et après avoir fait un caracol admirable au milieu de l'air, il tire du même côté qu'on a vu disparoître la Princesse. Tandis qu'il vole, tout le rivage retentit de cris de joie et de ce chant de victoire:

Le monstre est mort, crions victoire [472]....

SCÈNE V.

Sitôt que cette musique a cessé, la Reine et le peuple se retirent, et trois Néréides s'élèvent du milieu des flots. 269 Leur entretien n'est que de l'affront qu'elles viennent de recevoir par la mort du monstre qui les vengeoit, et par la délivrance de leur victime; elles en veulent aller faire leurs plaintes au palais de Neptune, mais

SCÈNE VI.

Ce Dieu les prévient et se fait voir sur une conque de nacre tirée par deux chevaux marins. Il leur témoigne d'abord qu'il est encore plus en colère qu'elles, de ce que Jupiter, son frère, l'envoie braver jusque dans son empire par un de ses fils; il leur promet d'intéresser Pluton et Junon avec lui pour les venger, et les assure qu'il a su du Destin qu'Andromède n'auroit jamais de mari en terre: si bien que ces nymphes, consolées par cette assurance qu'il leur donne, se replongent avec lui dans la mer, et l'acte finit.

ACTE IV.

.... [473] C'est dans cette salle qu'Andromède reçoit les adorations de son libérateur:

SCÈNE I.

J'appelle ainsi les submissions que lui fait ce héros. Vénus a prononcé pour lui; le Roi et la Reine viennent 270 de se déclarer en sa faveur; cependant il est si généreux qu'il renonce à tous ces avantages, et lui en fait un sacrifice pour remettre tout à son choix et ne l'obtenir que d'elle-même. Il mourra de douleur s'il la voit possédée par un autre; mais il préfère cette mort à la gloire de la posséder contre son inclination. Cette mort même lui sera douce, si elle épargne quelques soupirs à sa princesse, et la défait d'un obstacle à ses contentements. Ce grand respect achève de la gagner; mais comme elle est prête de lui avouer qu'elle n'est pas insensible pour lui, ce même respect ne peut souffrir qu'elle décide de sa fortune qu'il ne soit parti. Il ne veut pas que sa vue entretienne dans son esprit le souvenir du service qu'il lui vient de rendre; il craint que sa présence ne l'oblige à faire par civilité quelque violence à ses sentiments, et ne soit cause que la reconnoissance l'emporte au préjudice de l'amour; il la conjure de ne penser qu'à se satisfaire, sans prendre aucun soin de lui, et après lui avoir protesté de nouveau qu'il mourra trop content pourvu qu'elle vive contente, il la quitte sans lui donner le loisir de lui répondre autre chose, sinon qu'un homme qui a tout mérité doit tout espérer.

SCÈNE II.

Andromède s'étonne avec ses filles du prompt changement qu'elle reconnoît en son cœur, et ne peut comprendre comme en moins d'un jour elle peut aimer si fortement un autre que Phinée. Une d'elles l'assure qu'il n'est pas plus difficile aux Dieux de changer son cœur, qu'il leur a été de changer son destin, et lui dit que l'estime qu'elle a témoignée pour ce héros dès le second acte étoit un principe de l'amour qu'elle ressent maintenant pour lui, ou plutôt un amour secret dont elle ne s'apercevoit pas, et qui n'attendoit que l'occasion de pouvoir 271 éclater avec honneur. Une autre prend le parti de Phinée, et ne fait qu'irriter cette princesse. Enfin

SCÈNE III.

Ce malheureux amant se présente devant elle, et n'en reçoit que des mépris. Elle lui reproche qu'il a mauvaise grâce de prétendre qu'elle lui doive encore de l'amour après l'avoir abandonnée dans le péril. Il peut bien (à ce qu'elle dit) la céder à Persée, après qu'il l'a cédée au monstre. Il a beau s'excuser sur l'impossibilité de l'entreprise, et s'appuyer sur l'exemple de vingt amants qui voulant secourir Nérée, furent tous dévorés par le monstre; elle en prend occasion de le maltraiter davantage, et s'estime d'autant plus malheureuse que cette Nérée, en ce que vingt amants n'ont pas voulu lui survivre, et qu'elle n'en avoit qu'un qui n'a pas daigné hasarder sa vie pour la garantir. Il devoit courir à sa perte, quoique certaine, et se faisant dévorer à ses yeux, lui rendre la mort souhaitable, d'horrible qu'elle lui étoit. Elle eût aimé les approches de ce monstre, qu'elle eût pris pour un vivant sépulcre, où son amour eût été ravi de l'aller rejoindre; elle eût refusé même le secours de Persée, et quand il l'auroit sauvée malgré elle, elle se fût aussitôt immolée de sa propre main aux mânes d'un amant si généreux. Enfin elle le quitte dédaigneusement, après l'avoir assuré que quand même l'amour lui parleroit encore en sa faveur, elle ne peut disposer des conquêtes de Persée.

SCÈNE IV.

Phinée, piqué jusqu'au vif du changement et des reproches d'Andromède, se résout à la violence contre Persée. 272 Ammon lui représente en vain que ce héros est fils de Jupiter, et qu'il doit craindre le foudre de son père. Rien ne l'ébranle, il espère même que quelques-uns des Dieux se mettront de son parti, et que du moins Junon prendra sa querelle contre un bâtard de son Jupiter.

SCÈNE V.

Il n'est pas trompé dans cette espérance: cette déesse paroît dans un char tiré par deux paons, et si bien enrichi qu'il paroît digne de la majesté de la Déesse qui daigne s'y faire porter. Ce char lui fait faire trois tours au milieu de l'air, cependant qu'elle assure Phinée non-seulement de son secours, mais aussi de celui de Neptune et de Pluton. Cette promesse opiniâtre ce prince dans sa résolution et raffermit le courage de ses amis étonnés. La Déesse regagne le ciel avec un mouvement rapide, et cet amant disgracié quitte la place au Roi, qui entre dans cette salle.

SCÈNE VI.

Ce monarque est suivi de la Reine, de Persée, d'Andromède et de toute sa cour. Timante lui porte la parole au nom de son peuple, dont tous les déplaisirs sont changés en allégresse, qu'il exprime par ce chant nuptial:

Vivez, vivez, heureux amants [474]....

Ces acclamations finies, ces princes se séparent pour aller sacrifier chacun de son côté, le Roi à Jupiter, la Reine et la Princesse aux Néréides, et Persée à Junon, les derniers pour apaiser la jalousie et le ressentiment de ces déités mal favorables à leurs intentions, et le premier 273 pour obtenir de ce monarque du ciel son consentement au mariage qu'ils se proposent de faire, et le prier de ne s'offenser pas de cette union de son sang avec celui des rois d'Éthiopie.

ACTE V.

SCÈNE I.

.... [475] Phinée y paroît le premier, mais un peu refroidi de la violence de ses derniers sentiments. Ammon a beau lui donner avis que Persée est presque seul dans le temple de Junon, et qu'il peut aisément l'immoler à cette déesse, qui ne manquera pas d'agréer cette victime: la seule pensée que ce sacrifice déplairoit à la divinité qu'il adore lui fait rejeter ou du moins retarder l'exécution de ce dessein. Il veut faire encore un effort auprès d'elle avant que de courir à sa vengeance. Il s'imagine qu'elle l'aime encore dans l'âme, que quatre ans de service ne sont pas si aisément effacés, et que le trouble où elle étoit au sortir du péril, le commandement de ses parents, et sa reconnoissance envers son libérateur, ont plus agi que son inclination, en tout ce qu'elle a fait à son préjudice. Il espère que ses soupirs et ses larmes pourront encore toucher un cœur qui a été longtemps à lui, et s'il peut gagner sur elle que son mariage se diffère 274 d'un jour ou deux, il ne doute point qu'ensuite il n'ait assez de pouvoir pour le rompre tout à fait. Il ne quitte pas toutefois la résolution de se venger sur son rival, s'il ne peut rien obtenir d'Andromède, et dans cette pensée il congédie Ammon à la vue de la Reine et de cette princesse, et l'envoie tenir ses amis tous prêts pour en venir aux extrémités, s'il en est besoin.

SCÈNE II.

Il fait de nouvelles submissions à ce cher objet, et en est d'autant plus maltraité qu'elles sont deux à le mépriser. Il mourra content, pourvu qu'Andromède lui veuille dire seulement qu'elle change forcée, et qu'il y a plus d'obéissance que d'amour en son changement; mais il perd temps, et cette foible satisfaction lui est refusée. La Reine surtout l'outrage avec excès, en lui reprochant qu'il a renoncé lâchement au pouvoir qu'Andromède lui avoit donné dans son cœur, et qu'il a mieux aimé sortir de la place que de la défendre; mais ce reproche l'irrite bien moins que l'estime qu'elle fait de Persée. Ce nom seul rejette la fureur dans son âme: il s'oppose violemment à ce qu'elle dit de son mérite, et ravale autant qu'il peut sa victoire, qu'il ne sauroit croire glorieuse, puisqu'elle étoit sans péril pour lui, et que ce cheval ailé le mettoit hors des atteintes de ce monstre. La Reine lui réplique que les Dieux n'auroient pas manqué de le favoriser d'un pareil secours, s'ils avoient vu en lui autant de vertu qu'en ce héros. Andromède prend la parole, et proteste à ce malheureux qu'elle veut oublier la victoire de son rival, et le péril dont il l'a garantie, pour ne juger de l'un et de l'autre que par ce qui s'est passé depuis le combat. Elle fait voir la différence de leur mérite par celle qui se rencontre entre 275 les respects extraordinaires de ce héros victorieux et les violences de Phinée, qui veut l'obtenir malgré les Dieux, malgré ses parents, et malgré elle. Elle passe ensuite à de nouveaux dédains, par lesquels elle achève de mettre au désespoir ce furieux, qui se retire en menaçant, et fait place au Roi qui sort du temple.

SCÈNE III.

Le Roi et la Reine s'entre-rendent compte de leurs sacrifices, dont ils n'ont rapporté que des présages heureux et des auspices favorables.

SCÈNE IV.

Aglante, une des filles de la Reine, trouble leur joie en leur apprenant que Persée a été environné par les amis de son rival, comme il sortoit du temple de Junon, et que ceux qui l'accompagnoient se sont incontinent rendus, à la réserve de deux ou trois, sur qui Phinée a crié main basse en arrivant. Le Roi tâche à remettre l'esprit de ces princesses par cette considération, que les Dieux ne laissent point leur ouvrage imparfait, et qu'ils feront encore un miracle pour ce héros. Il leur parle en vain jusqu'à ce que

SCÈNE V.

Phorbas arrive, et leur apporte une autre nouvelle, qui les réjouit. Il leur dit que ce héros, prêt à succomber sous le nombre, s'est enfin servi de sa monstrueuse tête de Méduse, dont la vue a aussitôt converti en pierre tous ces assassins.

276

SCÈNE VI.

Persée le suit, et à peine a-t-il ouvert la bouche pour demander pardon au Roi de la perte d'un prince de son sang, à laquelle il a été forcé par sa violence, que ce monarque ne peut souffrir cette submission, et l'assure que cet attentat l'avoit dégradé du rang que sa naissance lui donnoit. Loin de se fâcher de son malheur, il ne témoigne que joie de sa punition, et convie ce héros avec ces princesses à venir dans ce temple achever leur bonheur par un mariage si desiré; mais sitôt qu'ils se présentent pour y entrer, les portes se ferment d'elles-mêmes; et comme ils sont étonnés de ce nouveau prodige,

SCÈNE VII.

Mercure descend au milieu de l'air, pour leur dire que ce n'est qu'une marque d'un bonheur plus grand, qu'ils vont apprendre de Jupiter même, et regagne aussitôt le ciel avec la même vitesse qu'il étoit descendu. Après quoi le chœur de la musique redouble ses vœux par cet hymne, qu'il adresse à ce Dieu, qu'ils attendent tous avec impatience:

Maître des Dieux, hâte-toi de paroître [476]...

SCÈNE VIII.

Jupiter demeure au milieu de l'air, d'où il apprend à ces princes et à leurs peuples que la terre n'est pas digne des noces de son fils, et que cet honneur appartient au ciel, où ils doivent servir de nouvelles constellations. 277 Junon, pour marque de son consentement, fait prendre place au Roi et à ce héros auprès d'elle; Neptune fait le même honneur à la Reine et à sa fille, et tous ensemble remontent dans ce ciel qui les attend, cependant que le peuple, pour acclamation publique, chante ces vers, qui viennent d'être prononcés par Jupiter:

Allez, amants, allez sans jalousie [477]....

Voilà une simple et nue description, tant des machines que des théâtres, qui ont ravi tout le monde à la représentation d'Andromède. Toute la gloire en est due au sieur Torelli [478], qui s'est surpassé lui-même en l'exécution des desseins que je lui ai proposés, et je me suis souvent étonné comme il s'est pu si heureusement démêler sans confusion d'un si grand embarras. Ceux qui en voudront un récit plus étendu et plus riche, le trouveront dans l'Extraordinaire qu'en a dressé le sieur Renaudot avec beaucoup d'éloquence et de doctrine [479]. Aussi l'a-t-il fait pour être conservé dans ses mémoires, et porter jusqu'aux étrangers [480] la nouvelle de la pompe où nous savons faire 278 monter les spectacles publics. J'ai dressé ce discours seulement en attendant l'impression de la pièce entière, pour servir à soulager la plupart de mes spectateurs, qui pour mieux satisfaire la vue par les grâces de la perspective, se placent dans les loges les plus éloignées, où beaucoup de vers échappant à leur oreille ne leur laissent pas bien comprendre la suite de mon dessein. J'y ai mêlé les paroles qui se chantent en musique, et qu'il est impossible d'entendre quand plusieurs voix ensemble les prononcent, et j'ai cru être d'autant plus obligé à donner ceci sans aucuns ornements de l'éloquence, que c'est en faire un mauvais usage, que de les employer à décrire et exagérer l'excellence de son propre travail, n'y ayant rien de si bienséant à un homme qui parle de soi-même que la modestie.

279

APPENDICE.

L'ANDROMÈDE,
REPRÉSENTÉE PAR LA TROUPE ROYALE AU PETIT-BOURBON,
AVEC L'EXPLICATION DE SES MACHINES [481].

Que la Grèce ne se vante plus d'avoir inventé, Rome d'avoir mis au dernier point le théâtre, l'un des plus agréables objets des deux plus nobles sens, et la peinture parlante de toutes les passions humaines! Nous pouvons dire aujourd'hui ce que le plus célèbre auteur des épigrammes latins disoit en faveur des spectacles de son temps, que ces miracles d'Égypte se doivent désormais taire [482].

Le poëme dramatique qui ravissoit d'admiration notre enfance dans les ouvrages des premiers auteurs françois a maintenant honte de paroître sous ses anciens ornements, et n'ose plus s'exposer même au jugement du simple populaire.

Ces premières pièces confondoient non-seulement les actions et les lieux, mais aussi les jours et les années, nous représentant ce qui s'étoit passé en divers climats et en des temps différents sur une même scène, employant souvent une seule personne à représenter divers personnages, et leur suffisant de la déguiser d'habits différents: ce qui, bien loin d'imprimer le sujet dans les sens par ses apparences, ôtoit toute créance à une représentation qui ne contentoit les yeux et les oreilles que par la richesse de ses habits et l'harmonie de ses concerts; au lieu que les lois du théâtre bien observées rangent les événements plus irréguliers sous l'un ou l'autre des deux 280 vraisemblables. Et il y a de quoi s'étonner comment ces premiers auteurs, ayant trouvé de si bons principes chez les Grecs, et de si beaux exemples chez les Romains, ont si peu profité de tous les deux, si ce n'est par le sort commun à toutes les choses humaines, qui étant venues d'une foible origine à leur période, déclinent par une nécessité inséparable de leur condition. Ainsi, les mêmes Grecs et Romains ayant eu par succession de temps d'excellents peintres et statuaires, les siècles suivants les ont vus déchoir jusqu'à la honte, et se relever depuis en ce haut point auquel ils se sont fait estimer de nos aïeuls par leurs ouvrages, qui nous tiennent encore en admiration.

Quoi qu'il en soit, cet excellent emploi du théâtre est à présent venu au comble de sa perfection, et pour parler avec les astrologues, en son apogée: ce qui nous fait espérer qu'il pourra produire le même effet dans les esprits de ce temps qu'il faisoit autrefois en ceux qui ont longtemps donné des lois au reste du monde, qu'il ne récréoit pas seulement, mais les apprivoisoit et rendoit plus traitables.

Il y a déjà quelques années que la France a produit des ouvrages approchant de cette perfection, depuis que les plus grands, au lieu de dédaigner le théâtre, l'ont honoré de leur présence et tiré de cet insupportable mépris dans lequel l'ignorance grossière de quelques censeurs l'avoit jeté; mais il faut que les plus critiques confessent que l'Andromède du sieur Corneille, aujourd'hui reconnu pour l'un des plus excellents auteurs en ce genre de poésie, et ici représentée dans les machines du sieur Torelli, Italien, par la troupe royale, dans la salle du Petit-Bourbon, s'est montrée si puissante à charmer ses spectateurs, qu'il lui est arrivé, ce qu'on n'a pu dire jusques ici que de fort peu de pièces, et possible d'aucune, à savoir, que de plusieurs milliers d'assistants de toutes conditions, personne ne s'en est retourné que très-satisfait, sans en excepter ceux qui l'ont vu représenter dix ou douze fois; car il s'y découvre tous les jours tant de nouvelles grâces qu'elles ne peuvent être goûtées dans le temps de trois heures qu'elle dure, et qui semble toujours trop court.

Non que je me veuille ici constituer juge de cette sorte de poésie, où je confesse m'être le moins exercé; mais comme chacun prend la liberté de dire son sentiment des actions publiques, croyant que l'on peut plus innocemment juger de celle-ci que de beaucoup d'autres, je ne fais point de difficulté d'en dire mon avis et préférer cette scène à toutes celles que j'ai jamais vues, ni entendu louer de ceux qui ont le plus fréquenté le théâtre, confessant néanmoins mon ignorance par la raison de cette admiration qu'Aristote dit en être l'effet.

281 Voire je soutiens qu'il y a quelque espèce de plaisir à ignorer les mouvements ravissants de ces superbes machines qui animent avec tant de majesté tous les actes de ce théâtre et surprennent les esprits avec tant d'artifice; et s'il est vrai que la première superstition vient d'une automate représentant la personne du roi Belus, ses adorateurs ne pouvant concevoir qu'autre chose qu'un Dieu pût faire mouvoir la tête, les yeux et les autres parties d'une statue dont les ressorts leur étoient cachés, il eût été impossible à tous ceux qui n'auroient point été éclairés de la foi, voyant ces mouvements si extraordinaires dans l'air, de se garantir d'idolâtrie.

Et pour ce que tous, mais principalement les étrangers [483], ne peuvent avoir autre part en ce merveilleux divertissement que celle que leur en donnera son récit, voici ce que j'en ai retenu y ayant assisté il y a trois jours, mais qui ne peut entrer en comparaison de ce que vous en apprendroit la vue, laquelle, en ce sujet comme en tous les autres, représente plus d'objets en un instant et beaucoup plus parfaitement que tous les discours et les livres mêmes qu'on en sauroit faire.


Vous ne trouverez pas ici le même artifice que Parrhaze employa dans son rideau [484] pour tromper son compétiteur dans la peinture: car celui qui se présente le premier aux yeux des spectateurs ne doit pas borner leur vue. C'est pourquoi il se lève pour faire l'ouverture du théâtre, mais avec une telle vitesse que l'œil le plus subtil, quelque attachement qu'il y apporte, ne peut suivre la promptitude avec laquelle il disparoît, tant les contre-poids qui s'élèvent sont industrieusement proportionnés à sa grande étendue.

Étant haussé, il se présente un bocage, que la perspective, par une agréable tromperie, fait paroître de deux ou trois lieues d'étendue, lequel seroit borné des agréables collines du mont Parnasse, s'il n'étoit percé à jour par ses grottes, au travers desquelles se voit un lointain de mer à perte de vue; comme ce double mont, le séjour des Muses porte sa cime jusque dans les nues, pour leur rendre de là leur père Apollon plus accessible.

Melpomène s'y montre seule d'abord, et le voyant paroître en soleil, le prie d'arrêter quelque temps sa course, afin que ses rayons puissent éclairer le spectacle qu'elle prépare pour le divertissement 282 du Roi et de toute sa cour, et que par son adresse et ses nobles exercices il juge des espérances qu'il donne d'être le plus grand des rois.

Ce père du jour s'excuse sur la loi qui lui est imposée de ne retarder point sa course si nécessaire aux mortels; mais la muse lui représentant qu'il peut bien faire en faveur de ce prince ce qu'il fit autrefois pour la naissance d'Hercule et pour le festin d'Atrée, il repart qu'il réserve ce miracle à la première victoire en faveur de ce jeune prince, pour laquelle éclairer et être plus longtemps témoin de sa gloire il s'arrêteroit, et cependant convie Melpomène à venir prendre place auprès de lui dans son char lumineux, afin que faisant ensemble le tour du monde, elle apprenne qu'il n'y a point de climat où ses rayons soient portés qui n'ait appris de lui ces glorieuses espérances que font concevoir à l'avenir les actions naissantes de ce prince. Cette muse protectrice de l'éducation du Roi vole ensuite dans ce chariot ardent avec tant de subtilité, que tous ceux qui voient son transport dans les cieux, sans être soutenu d'aucune autre chose que de l'adresse du machiniste, considérant l'impossibilité apparente de ce mouvement contre nature, ne le pourroient imputer à autre chose qu'à un art magique, s'ils ne savoient bien que rien d'illicite ne sauroit compatir avec la piété de ce prince, non plus qu'avec la pureté à laquelle est aujourd'hui le théâtre.

Melpomène ayant donc pris sa place aux pieds du Soleil, ils chantent de concert un air mélodieux à la louange du Roi, qui raviroit toute l'assistance si elle n'étoit accoutumée aux éloges dus à ce monarque; et pource que cet agréable entretien avoit arrêté le Soleil, il oblige ses chevaux à regagner ce temps par la violence de leur course, où l'on a de la peine à suivre des yeux son mouvement rapide, voltigeant dans l'écharpe du ciel, ce beau zodiaque, lequel le ravit d'orient en occident, sa course ordinaire; l'intelligence motrice de cette machine imitant si exactement dans ce ciel artificiel celle qui guide les sphères célestes, que le ciel de Marcus Scaurus [485] ou celui du théâtre de Pompée ni tous les autres de l'antiquité n'avoient rien de semblable.

Le char du Soleil ne s'est pas plutôt éloigné que ce grand bocage, ce Parnasse, ces grottes, ce lointain, et tous ces autres objets qui continuent de suspendre et de tenir en admiration les esprits des spectateurs, disparoissent avec tant de vitesse par un autre nouvel artifice, 283 qu'il ne se marque point de distance entre ces premiers objets et ceux qui leur succèdent, qui servent de décoration au premier acte de cette tragédie, dont vous n'avez encore vu que le prologue.

Cette décoration est la ville capitale du royaume d'Éthiopie, ornée de quantité de palais superbes de différentes modes, de plusieurs portiques, de grandes places publiques et de spacieuses rues, où l'architecture est si bien entendue et la perspective si bien observée, qu'on se persuade aisément qu'une ville bâtie de cette manière seroit beaucoup plus superbe et plus magnifique que l'ancienne Rome en sa plus grande splendeur, comme il est facile aux choses feintes de surpasser les véritables.

Dans une place publique de cette grande ville, à côté du palais principal, Cassiope, que la beauté de sa fille Andromède avoit enflée d'une vanité insupportable aux nymphes de la mer, paroît accompagnée de Persée et de ses filles d'honneur, royalement vêtues, les unes en broderie d'or et d'argent, et les autres de brocatel et couvertes de grands clinquants.

En la première scène de cet acte, cette reine instruit ce fils de Jupiter et de Danaé, qui passe pour chevalier inconnu dans cette province, de la cause des malheurs qui font gémir la cour du roi Céphée son mari. Elle lui dit qu'étant sur le rivage de la mer, où elle avoit fait préparer quelques jeux pour le divertissement de sa fille, les Néréides, filles de Neptune, quittèrent leur humide séjour pour voir la pompe de ce spectacle; mais qu'elles s'en retournèrent avec plus de honte que de satisfaction, lorsqu'elle leur fit remarquer que sa fille les surpassoit en beauté: de sorte que le dépit de se voir bravées parla vanité de la mère et la beauté de la fille, les porta à un tel désir de vengeance, qu'elles suscitèrent un monstre marin, qui courant sur le rivage, dévoroit tout ce qu'il rencontroit, au grand étonnement du royaume et du Roi même, qui, pour tâcher d'apaiser les Dieux, alla consulter l'oracle de Jupiter Ammon, lequel répondit qu'il jetât au sort tous les mois une fille pour être exposée à ce monstre, et qu'il différât cependant les noces d'Andromède, auxquelles les Dieux vouloient assister.

Cinq beautés avoient déjà été dévorées, et ce jour étant celui auquel le sixième sort devoit être jeté, cette reine témoigne à Persée l'appréhension qu'elle a qu'il ne tombe sur sa fille.

Phinée, que l'amour qu'il a pour Andromède fait frissonner de même crainte, paroît sur cette superbe scène, suivant le Roi accompagné des princes de son royaume, et pressant son mariage; mais ce roi, voulant obéir à l'oracle, remet Phinée à un autre temps.

Cependant la Reine ayant sacrifié le jour précédent à la déesse Vénus, voici nos artifices qui commencent à produire leurs merveilleux 284 effets: les nuages, qui étoient épais, se dissipent, le ciel s'ouvre; et dans son éloignement cette déesse paroît assise sur une grande nue, son visage étant si éclatant que les rayons qui en sortent forment une grande et lumineuse étoile qui suffit à éclairer toute l'étendue de cette scène.

C'est bien une chose admirable que ce planète [486] suive le mouvement régulier des cieux; mais qu'il se détache, comme il fait, du corps de son ciel, pour venir jusques auprès du bord du théâtre par un mouvement du tout singulier, sans que l'œil puisse discerner son attache avec sa machine, de laquelle néanmoins il fait partie, c'est ce qui ne peut trouver assez d'admirateurs, bien que toute l'assistance en soit ravie.

Les hymnes chantés à la louange de cette déesse sont interrompus par l'assurance qu'elle leur donne qu'Andromède sera mariée dans ce jour-là même à son illustre époux: de quoi on lui rend grâces par de nouveaux hymnes, qui charment toutes les oreilles et les esprits, soit par la douceur des voix ou par l'excellence de la composition de l'un des plus fameux maîtres en cet art [487].

Surtout Phinée est si fort transporté de cette réponse du ciel, qu'il ne doute plus de son mariage, et la reine même consent avec moins de crainte que le roi Céphée fasse jeter le sixième sort.

Toute cette cour s'étant donc retirée fort satisfaite d'une si bonne nouvelle, que Phinée envoie à son Andromède, voici derechef une métamorphose qui nous surprend avec une vitesse familière à l'effet de nos machines. Cette grande ville qui servoit de décoration au premier acte, comme autrefois ces palais enchantés, s'évanouit en un instant, et est transformée en un spacieux jardin partagé en deux d'une allée d'orangers plantés en de prodigieux vases de marbre blanc et courbés par leur cime en forme de berceau, les côtés de ce jardin ayant diverses grottes, fontaines et hautes palissades.

Andromède avec ses nymphes y allant cueillir des fleurs, pour récompenser d'une guirlande le bon avis que Phinée lui avoit envoyé, en est divertie par un air qu'il fait chanter par son page à sa louange, lequel elle paye d'un autre air, aussi chanté par l'un de ses pages à son amant et à son arrivée, ce qui se fait en forme de dialogue; mais leurs plaisirs sont bientôt troublés par une autre nouvelle que le sort étoit tombé sur Andromède; auquel Phinée, se voulant opposer, encore que le Roi vienne lui-même confirmer cette vérité si contraire à son bonheur, s'échappe à des imprécations 285 contre le Destin et contre les Dieux mêmes, qui les obligent à obscurcir le ciel, le remplir d'éclairs et de tonnerres si horribles et redoublés avec tant de promptitude, que ceux que les poëtes ont feint avoir été foudroyés des Dieux pour avoir imité leur tonnerre [488] n'approchoient pas de cet artifice; et les spectateurs, quoiqu'ils sachent bien que ce ne sont que des terreurs feintes par l'invention du machiniste, ne sauroient néanmoins s'empêcher d'en avoir autant d'épouvante que d'admiration, lorsqu'ils voient Éole accompagné de huit vents; deux desquels à son commandement fondent du haut des airs en droite ligne sur Andromède, et l'emportent obliquement du côté opposite aussi au plus haut des nues, malgré la résistance de Phinée, qui est terrassé d'un coup de foudre pour vouloir s'opposer insolemment à la volonté divine; et les autres vents s'étant dispersés en forme de tourbillons, leur roi disparoît, les nuages se dissipent, et la clarté revient éclairer la scène: autant d'industries et de machines distinctes que de mouvements différents, qui ne se peuvent dignement admirer que par ceux qui, bien instruits dans les mécaniques, en savent pénétrer les difficultés.

En vain cette cour épleurée tâche à suivre de la vue cet effroyable enlèvement: il est suivi d'un changement non moins étrange que tout le reste; car ce jardin, qui fut naguère une ville, devient un vaste océan, dont les vagues, s'entre-choquant l'une l'autre, frappent le pied d'un affreux rocher, auquel ces mêmes vents, descendus du ciel avec leur première impétuosité, viennent attacher Andromède.

C'est encore en vain que la Reine avec sa suite vient implorer sur ce rivage les secours du ciel et de la terre: tout est sourd à ses vœux; et elle est réduite à perdre toute espérance, lorsqu'elle aperçoit cet horrible monstre qui s'avance peu à peu vers sa fille désolée, et ne mouvant pas seulement tout son corps dans le grand chemin qu'il fait, mais chacune de ses parties, et ce qui est plus remarquable en la perspective, paroissant de différentes grandeurs à mesure qu'il s'approche: à la vue duquel gouffre vivant où Cassiope voit sa fille prête d'être engloutie, on ne la pourroit empêcher de se précipiter dans la mer, sans la vue inespérée de Persée, monté sur le cheval Pégase tout armé; lequel fondant sur ce monstre, comme un aigle sur sa proie, le combat avec un succès si heureux qu'il en demeure vainqueur et rougit de son sang les flots voisins, plus encouragé par son amour que par la voix harmonieuse de cette grande assemblée, qui finit par un chant de triomphe en l'honneur de sa victoire.

En suite de quoi ce vainqueur commande, de la part de Jupiter 286 son père, aux mêmes vents de détacher son Andromède et la reporter au lieu où ils l'avoient prise: ce qui s'exécute avec une si prompte obéissance, qu'on la voit enlever et remporter par l'air presque aussitôt que l'ordre en est donné de cet amant victorieux, qui la suit avec autant de vitesse sur son cheval ailé, caracolant dans les nues, afin de faire voir au peuple que notre machiniste n'est pas comme ce peintre d'Horace qui ne savoit peindre qu'un cyprès [489], mais qu'il sait donner les mouvements en telle sorte qu'il lui plaît.

Si la cour d'Éthiopie est contente, les Néréides ne le sont pas. Elles sortent de la mer pour demander raison à Neptune de l'affront que leur vient de faire le fils de Jupiter en tuant leur monstre. Neptune sort aussi des eaux, armé de son trident et monté sur un char en forme de coquille, tiré par des chevaux marins, accompagné de ses tritons sonnant de leurs conques, dont le bruit est redoublé par l'écho des rochers, et leur en promet la vengeance. Ces paroles ne sont pas encore achevées que lui, cette grande étendue de mer, ces rochers et les Néréides disparoissent, et font douter si on les a véritablement vus ou si toute l'assistance avec la scène a été transportée ailleurs comme en ce théâtre versatil de Néron; paroissant aux spectateurs, au lieu de ces précédents objets, un superbe et délicieux palais qui fait l'entrée du quatrième acte.

L'architecture y est dispensée avec tant d'art, qu'on ne feroit aucune difficulté de lui donner l'avantage sur les plus pompeux édifices, s'il se pouvoit aussi bien construire d'une manière plus solide.

On découvre d'abord une vaste cour dont le frontispice et les ailes sont enrichis de figures de marbre blanc, égalant ou surpassant en hauteur les naturelles, et de tout ce qu'a de plus beau cet art majestueux, inventé pour l'ornement des États et porter aux siècles à venir les monuments de leur gloire.

Dans son fond paroissent trois grands portiques, au travers desquels se découvrent les appartements de ce magnifique palais jusques à en discerner les dorures et les tableaux; et c'est dans cette cour que Persée vient découvrir son amour à sa chère Andromède, avec tant de respect et de si bonne grâce, que ceux qui ne l'auroient point vu conquérir cette beauté par son généreux exploit, se rendroient partisans de son humble requête; car il semble, à l'entendre et à voir ses submissions [490], qu'il doive la vie à sa conquête, et que l'affection de cette princesse lui soit plutôt une grâce qu'une 287 récompense du service qu'il lui vient de rendre; à quoi cette princesse répond eu termes si bien choisis qu'elle ne trahit ni son sentiment de l'amour qu'elle lui porte, ni le respect dû à ses parents: de sorte que leur colloque est l'un des plus parfaits modèles des discours qu'un serviteur passionné, mais discret, et qu'une fille amoureuse, mais sage, puissent tenir l'un avec l'autre.

Persée, sortant donc très-content, va faire sa demande au Roi et à la Reine; tandis que le malheureux Phinée, sachant l'heureux succès du combat de son rival, et se persuadant aisément ce que la Renommée lui annonce de l'amour que porte ce victorieux héros à une si rare beauté, se vient éclaircir de la crainte qu'il a que la passion naissante de ce nouvel amoureux ne soit préférée à ses anciennes flammes, autorisées et rendues légitimes par un contrat solennel.

Mais il a bientôt appris par les gestes et les discours d'Andromède sa résolution de lui préférer cet [491] héros qui lui avoit sauvé la vie; ce qui ayant porté Phinée à reprocher à son amante sa légèreté, elle s'en défend sur le peu de courage qu'il avoit témoigné dans le péril duquel Persée l'a garantie, et se retire pour se délivrer de ses importunités: mépris et retraite qui redoublant le déplaisir de cet infortuné prince, le jettent en un désespoir qui le porte à former des desseins sur la vie de Persée et de toute la famille royale; et bien que ses confidents lui en remontrent le danger et l'impossibilité, non-seulement pour la valeur de son antagoniste, mais aussi pour l'assistance visible des Dieux, qui l'ayant muni de la tête de Méduse, son autre conquête, lui avoient donné le pouvoir de convertir en pierre tous ceux à l'aspect desquels il opposeroit cette tête, sa passion ne laisse pas de le flatter d'un faux espoir d'en venir à bout, implorant à cette fin contre la protection de Jupiter l'assistance de la jalouse Junon, qui paroît du haut des nues sur son arc-en-ciel, dans son char tiré par des paons, qui est à la vérité l'unique machine de cet acte, mais l'une des plus dignes d'admiration; car, lui ayant fait faire plusieurs tours en l'air, à droite et à gauche, en avant et en arrière, au lieu que les machines ordinaires sont assez empêchées à une seule différence de lieu de ces mouvements, après avoir assuré Phinée de son secours, elle disparoît, le laissant ruminer sur son funeste dessein.

Persée fait au Roi et à la Reine sa demande, qu'il obtient de leur justice avec force caresses; et dans ces ravissements, tandis qu'on fait les préparatifs des noces de cet heureux couple d'amants, chacun se dispose à se rendre les divinités propices. Le Roi va sacrifier 288 à Jupiter afin qu'il approuve cette alliance; la Reine en va faire autant pour apaiser les Néréides; et Persée sacrifie aussi à Junon pour apaiser sa haine.

Encore que nous ayons accoutumé d'être moins émus des objets qui se présentent à nous plus d'une fois, tant extraordinaires puissent-ils être, et que tous les actes ayant été ouverts par un changement de scène, si est-ce que leur diversité ayant toujours de nouveaux agréments, je ne vous puis taire que celui-ci qui ferme l'acte quatrième et ouvre le dernier, au lieu de trouver l'esprit des spectateurs apprivoisé à ces changements, ne le ravit pas moins que tous les précédents.

Ce superbe palais que vous venez de voir ne paroît plus: il fait place à un temple majestueux, bâti à l'imitation de ces édifices à la construction desquels l'antiquité païenne employoit des siècles et des dépenses prodigieuses en l'honneur de ses faux dieux. Le porche de ce temple est environné de puissantes colonnes de jaspe dont les soubassements sont enrichis de lames de cuivre gravées de diverses figures et caractères, et les chapiteaux à la corinthienne rehaussés des images de plusieurs dieux et déesses; son corps est un grand dôme fait à la mode du Panthéon de Rome, dont la couverture est aussi de jaspe revêtu de lames de bronze. On y entre par trois portes d'argent massif, à l'ouverture desquelles on voit le dedans du temple plus beau et plus riche que le dehors, et un lointain qui représente la ville.

Dans ce porche paroît Phinée, qu'un reste d'espoir oblige, avant que de se perdre, à faire une dernière tentative auprès de sa maîtresse; et la voyant avec la Reine qui vient en ce temple, se jette à ses pieds, et emploie inutilement toutes les fleurs du bien dire que lui dicte sa passion; car ne se voyant payé que du mépris et irrité par la mémoire du temps passé, auquel son amour étoit récompensé d'une affection mutuelle, il ne consulte plus que sa colère et va essayer si la force lui succédera mieux que les prières.

Le Roi vient d'un autre côté, pour accompagner sa fille au temple, où se doit rendre Persée, afin d'achever ce mariage. Il n'y est pas plutôt arrivé qu'on l'avertit que Phinée, assisté d'un grand nombre d'hommes armés, s'est jeté sur Persée pour l'assassiner, et que cet héros est en un éminent danger de sa vie. Mais cette triste nouvelle est aussitôt suivie d'une autre qui les tire de peine, que cette troupe séditieuse et son chef ont été transformés en pierre par la vertu de la tête de Méduse entée dans le bouclier de Persée, lequel arrive en même temps, et s'excuse au Roi de la mort de son rival.

Mais se trouvant plus touché du salut de sa fille que de la perte de Phinée, il prend ce vainqueur par la main et le mène au temple, 289 dont les portes, toutes massives qu'elles sont, se ferment d'elles-mêmes à leur abord.

Ce nouveau prodige cause une grande frayeur dans le cœur du Roi et de sa suite; mais elle est à l'instant dissipée par le messager des Dieux, qui descend du ciel, et s'étant fait reconnoître à son caducée, les avertit que cette clôture ne s'est point faite par hasard, mais par la volonté divine, laquelle Jupiter vient lui-même leur déclarer.

L'éloignement n'a pas plutôt fait disparoître les talonnières ailées de Mercure, reguindé dans les airs, et cette cour royale poussé les mélodieux accents de leurs hymnes en l'honneur du maître des Dieux, qu'il descend du ciel en terre, mais dans un artifice, lequel, comme il est le dernier en ordre à l'égard de tous les précédents, est sans comparaison le premier en dignité, en grandeur et en magnificence, dardant tant de lumières et si agréables, que leur éclat ne permet pas aux spectateurs de faire choix de ce qu'ils doivent le plus admirer, ou de la beauté de sa lumière, ou de la merveilleuse structure de cette grande machine, ou de ses divers mouvements, qui se font non-seulement du haut en bas, mais en s'avançant jusques au milieu du théâtre.

Cette machine est accompagnée de deux autres, lesquelles descendant à ses côtés, y font une proportion admirable de Junon et de Neptune, qui représentent avec Jupiter un majestueux et toutefois si gracieux objet, que sa seule vue fait mépriser aux spectateurs ravis tout ce qu'ils ont vu dans les précédents actes.

Jupiter, parlant le premier, fait entendre à toute la cour de Céphée que les portes du temple ont été fermées, pour ce que la terre n'est pas digne de voir célébrer les noces de son fils, et qu'il veut que la magnificence s'en fasse dans le ciel.

Junon témoigne qu'elle est apaisée, et convie ce roi et Persée à prendre leur place auprès d'elle, comme fait Neptune, pareillement adouci, la reine Cassiope et Andromède: de sorte que cette cour du roi d'Éthiopie, devenue une cour céleste, s'envole dans la demeure des Dieux, ravie par la force de ces machines, desquelles on voit les effets, qui semblent miraculeux aux spectateurs n'en découvrant pas la cause. Cependant les sujets de ces majestés rayonnantes de gloire, ne les pouvant suivre autrement que de leurs vœux et de leurs voix, les accompagnent par des airs dont les paroles témoignent d'un côté leur tristesse de ce départ, mais qui d'ailleurs est infiniment surpassé par la joie qu'ils ont d'une fin qui termine si heureusement le malheur et le dégât de leurs provinces. Alors la toile, qui s'étoit levée avec tant de promptitude à l'ouverture du théâtre, descendant avec la même vitesse, le ferme, laissant la compagnie au même état que celui duquel on raconte 290 qu'étant endormi, il fut transporté en des lieux où abondoient toutes sortes de délices, lesquelles après avoir goûtées, s'étant derechef endormi et ayant été remporté de là au premier lieu où on l'avoit trouvé, eut de la peine à distinguer le vrai du faux, et son sommeil de ses veilles.

Aussi cette ravissante pièce, comme il paroît par son prologue, n'avoit été faite que pour le divertissement des têtes couronnées et des principaux de la cour; mais Leurs Majestés en ayant eu le plaisir peu auparavant cet heureux voyage de Normandie, d'où nous les attendons de jour à l'autre, leur bonté l'a voulu communiquer à ses peuples; et les plus considérables de cette ville n'ont pas plutôt vu le champ ouvert à un divertissement si innocent, qu'il y en a peu de toutes conditions ecclésiastiques et séculières qui ne l'ayent voulu prendre.


Il ne reste plus qu'à me défendre du blâme que je prévois de quelques censeurs, qui trouveront mauvais que j'emploie mon style, destiné au récit de la vérité, à exprimer des feintes; mais outre l'exemple qu'ils en ont déjà en mes ouvrages, comme au récit que je fis il y a quelques années de ce qui fut représenté en la tragi-comédie d'Orphée [492], je les prie de croire qu'un auteur ne doit pas toujours demeurer dans le sérieux, qui lasseroit autrement bientôt son lecteur, au lieu de le tenir en haleine, comme j'estime avoir fait près de vingt années, et qu'un historien ne blesse point la vérité quand il raconte les choses ainsi qu'elles se sont faites: étant vrai de dire que l'action dont je vous viens d'entretenir s'est ainsi passée, et que comme lorsque Dieu nous aura donné la paix, les joutes, les carrousels, les tournois et les autres guerres feintes ne mériteront pas moins de vous désennuyer par leur lecture, qu'ils feront les plus dignes personnes de l'État par leur représentation, et que font à présent les exploits véritables, aussi ne doit-on pas trouver étrange que je fasse part aux absents d'un divertissement que le plus grand roi du monde n'a pas jugé indigne de sa présence.

Je dois ma recommandation à tous ceux qui l'ont méritée du public; et ayant vu que Cicéron a défendu le comédien Roscius de la même ardeur qu'il avoit employée pour le roi Déjotare, je ne vois pas que mes héros, non plus que les rois et les empereurs mêmes, les actions desquels je donne au public, se doivent offenser que j'imite en mes petits ouvrages ce père de l'éloquence.


A Paris, du Bureau d'Adresse aux Galeries du Louvre, devant la rue S. Thomas, le 18 février 1650. Avec privilége.

291

EPÎTRE

A M. M. M. M. [493].

Madame,

C'est vous rendre un hommage bien secret que de vous le rendre ainsi, et je m'assure que vous aurez de la peine vous-même à reconnoître que c'est vous à qui je dédie cet ouvrage. Ces quatre lettres hiéroglyphiques vous embarrasseront aussi bien que les autres, et vous ne vous apercevrez jamais qu'elles parlent de vous, jusqu'à ce que je vous les explique; alors vous m'avouerez sans doute que je suis fort exact à ma parole, et fort ponctuel à l'exécution de vos commandements. Vous l'avez voulu, et j'obéis; je vous l'ai promis, et je m'acquitte. C'est peut-être vous en dire trop pour un homme qui se veut cacher quelque temps à vous-même; et pour peu que vous fassiez de réflexion sur mes dernières visites, vous devinerez à demi que c'est à vous que ce compliment s'adresse. N'achevez pas, je vous prie, et laissez-moi la joie de vous surprendre par la confidence que je 292 vous en dois [494]. Je vous en conjure par tout le mérite de mon obéissance, et ne vous dis point en quoi les belles qualités d'Andromède approchent de vos perfections, ni quel rapports ses aventures ont avec les vôtres: ce seroit vous faire un miroir où vous vous verriez trop aisément, et vous ne pourriez plus rien ignorer de ce que j'ai à vous dire. Préparez-vous seulement à la recevoir, non pas tant comme un des plus beaux spectacles que la France ait vus, que comme une marque respectueuse de l'attachement inviolable à votre service, dont fait vœu,

MADAME,
Votre très-humble, très-obéissant
et très-obligé serviteur,
Corneille [495].

ARGUMENT
TIRÉ DU QUATRIÈME ET CINQUIÈME LIVRE DES MÉTAMORPHOSES D'OVIDE.

«Cassiope, femme de Céphée, roi d'Éthiopie, fut si vaine de sa beauté, qu'elle osa la préférer à celle des Néréides, dont ces nymphes irritées firent sortir de la mer un monstre, qui fit de si étranges ravages sur les terres de l'obéissance du Roi son mari, que les forces humaines ne pouvant donner aucun remède à des misères si grandes, on recourut à l'oracle de Jupiter Ammon. 293 La réponse qu'en reçurent ces malheureux princes fut un commandement d'exposer à ce monstre Andromède, leur fille unique, pour en être dévorée. Il fallut exécuter ce triste arrêt; et cette illustre victime fut attachée à un rocher, où elle n'attendoit que la mort, lorsque Persée, fils de Jupiter et de Danaé, passant par hasard, jeta les yeux sur elle: il revenoit de la conquête glorieuse de la tête de Méduse, qu'il portoit sous son bouclier, et voloit au milieu de l'air au moyen des ailes qu'il avoit attachées aux deux pieds, de la façon qu'on nous peint Mercure. Ce fut d'elle-même qu'il apprit la cause de sa disgrâce; et l'amour que ses premiers regards lui donnèrent lui fit en même temps former le dessein de combattre ce monstre, pour conserver des jours qui lui étoient devenus si précieux. Avant que d'entrer au combat, il eut loisir de tirer parole de ses parents que les fruits en seroient pour lui, et reçut les effets de cette promesse sitôt qu'il eut tué le monstre. Le Roi et la Reine donnèrent avec grande joie leur fille à son libérateur; mais la magnificence des noces fut troublée par la violence que voulut faire Phinée, frère du Roi, et oncle de la Princesse, à qui elle avait été promise avant son malheur. Il se jeta dans le palais royal avec une troupe de gens armés; et Persée s'en défendit quelque temps sans autre secours [496] que celui de sa valeur et de quelques amis généreux; mais se voyant près de succomber sous le nombre [497], il se servit enfin de cette tête de Méduse, qu'il tira de sous [498] son bouclier; et l'exposant aux yeux de Phinée et des assassins qui le suivoient, cette fatale vue les convertit en autant de statues de pierre, qui servirent 294 d'ornement au même palais qu'ils vouloient teindre du sang de ce héros [499]

Voilà comme Ovide raconte cette fable, où j'ai changé beaucoup de choses, tant par la liberté de l'art que par la nécessité des ordres du théâtre, et pour lui donner plus d'agrément.

En premier lieu, j'ai cru plus à propos de faire Cassiope vaine de la beauté de sa fille que de la sienne propre, d'autant qu'il est fort extraordinaire qu'une femme dont la fille est en âge d'être mariée ait encore d'assez beaux restes pour s'en vanter si hautement, et qu'il n'est pas vraisemblable que cet orgueil de Cassiope pour elle-même eût attendu si tard à éclater, vu que c'est dans la jeunesse que la beauté étant plus parfaite et le jugement moins formé, donnent plus de lieu à des vanités de cette nature, et non pas alors que cette même beauté commence d'être sur le retour, et que l'âge a mûri l'esprit de la personne qui s'en seroit enorgueillie en un autre temps.

Ensuite, j'ai supposé que l'oracle d'Ammon n'avoit pas condamné précisément Andromède à être dévorée par le monstre, mais qu'il avoit ordonné seulement qu'on lui exposât tous les mois une fille, qu'on tirât au sort pour voir celle qui lui devoit être livrée, et que cet ordre ayant déjà été exécuté cinq fois, on étoit au jour qu'il le falloit suivre pour la sixième.

J'ai introduit Persée comme un chevalier errant qui s'est arrêté depuis un mois dans la cour de Céphée, et non pas comme se rencontrant par hasard dans le temps qu'Andromède est attachée au rocher. Je lui ai donné 295 de l'amour pour elle, qu'il n'ose découvrir, parce qu'il la voit promise à Phinée, mais qu'il nourrit toutefois d'un peu d'espoir, parce qu'il voit son mariage différé jusques à la fin des malheurs publics. Je l'ai fait plus généreux qu'il n'est dans Ovide, où il n'entreprend la délivrance de cette princesse qu'après que ses parents l'ont assuré qu'elle l'épouseroit sitôt qu'il l'auroit délivrée. J'ai changé aussi la qualité de Phinée, que j'ai fait seulement neveu du Roi, dont Ovide le nomme frère, le mariage de deux cousins me semblant plus supportable dans nos façons de vivre que celui de l'oncle et de la nièce, qui eût pu sembler un peu plus étrange à mes auditeurs.

Les peintres, qui cherchent à faire paroître leur art dans les nudités, ne manquent jamais à nous représenter [500] Andromède nue au pied du rocher où elle est attachée, quoique Ovide n'en parle point. Ils me pardonneront si je ne les ai pas suivis en cette invention, comme j'ai fait en celle du cheval Pégase, sur lequel ils montent Persée pour combattre le monstre, quoique Ovide ne lui donne que des ailes aux talons. Ce changement donne lieu à une machine toute extraordinaire et merveilleuse, et empêche que Persée ne soit pris pour Mercure; outre qu'ils ne le mettent pas en cet équipage sans fondement, vu que le même Ovide raconte que sitôt que Persée eut coupé la monstrueuse tête de Méduse, Pégase tout ailé sortit de cette Gorgone, et que Persée s'en put saisir dès lors pour faire ses courses par le milieu de l'air.

Nos globes célestes, où l'on marque pour constellations Céphée, Cassiope, Persée et Andromède, m'ont donné jour à les faire enlever tous quatre au ciel sur la 296 fin de la pièce, pour y faire les noces de ces amants, comme si la terre n'en étoit pas digne [501].

Au reste, comme Ovide ne nomme point la ville où il fait arriver cette aventure [502], je ne me suis non plus enhardi à la nommer. Il dit pour toute chose que Céphée régnoit en Éthiopie, sans désigner sous quel climat [503]. La topographie moderne de ces contrées-là [504] n'est pas fort connue, et celle du temps de Céphée encore moins. Je me contenterai donc de vous dire qu'il falloit que Céphée régnât en quelque pays maritime, que sa ville capitale fût sur le bord de la mer, et que ses peuples fussent blancs, quoique Éthiopiens. Ce n'est pas que les Mores [505] les plus noirs n'ayent leurs beautés à leur mode; mais il n'est pas vraisemblable que Persée, qui étoit Grec, et né dans Argos [506], fût devenu amoureux d'Andromède, si elle eût été de leur teint. J'ai pour moi le consentement de tous les peintres et surtout l'autorité du grand Héliodore, qui ne fonde la blancheur de sa divine Chariclée que sur un tableau d'Andromède [507]. Ma scène sera donc, s'il vous plaît, dans la ville capitale de Céphée, proche de 297 la mer; et pour le nom, vous le lui donnerez tel qu'il vous plaira [508].

Vous trouverez cet ordre gardé dans les changements de théâtre, que chaque acte, aussi bien que le prologue, a sa décoration particulière, et du moins une machine volante, avec un concert de musique, que je n'ai employée [509] qu'à satisfaire les oreilles des spectateurs, tandis que leurs yeux sont arrêtés à voir descendre ou remonter une machine, ou s'attachent à quelque chose qui leur empêche de prêter attention à ce que pourroient dire les acteurs, comme fait le combat de Persée contre le monstre; mais je me suis bien gardé de faire rien chanter qui fût nécessaire à l'intelligence de la pièce, parce que communément les paroles qui se chantent étant mal entendues des auditeurs, pour la confusion qu'y apporte la diversité des voix qui les prononcent ensemble, elles auroient fait une grande obscurité dans le corps de l'ouvrage, si elles avoient eu à instruire l'auditeur de quelque chose d'important [510]. Il n'en va pas de même des machines, qui ne sont pas dans cette tragédie comme des agréments [511] détachés; elles en font le nœud et le dénouement, et y sont si nécessaires, que vous n'en sauriez retrancher aucune que vous ne fassiez tomber tout l'édifice. J'ai été assez heureux à les inventer et à leur donner place dans la tissure de ce poëme; mais aussi faut-il que j'avoue que le sieur Torrelli [512] s'est surmonté lui-même à en exécuter les desseins, 298 et qu'il a eu des inventions admirables pour les faire agir à propos: de sorte que s'il m'est dû quelque gloire pour avoir introduit cette Vénus dans le premier acte, qui fait le nœud de cette tragédie par l'oracle ingénieux qu'elle prononce, il lui en est dû bien davantage pour l'avoir fait venir de si loin, et descendre au milieu de l'air dans cette magnifique étoile, avec tant d'art et de pompe qu'elle remplit tout le monde d'étonnement et d'admiration. Il en faut dire autant des autres que j'ai introduites, et dont il a inventé l'exécution, qui en a rendu le spectacle si merveilleux qu'il sera malaisé d'en faire un plus beau de cette nature. Pour moi, je confesse ingénument que, quelque effort d'imagination que j'aye fait depuis, je n'ai pu découvrir encore un sujet capable de tant d'ornements extérieurs, et où les machines pussent être distribuées avec tant de justesse; je n'en désespère pas toutefois, et peut-être que le temps en fera éclater quelqu'un assez brillant et assez heureux pour me faire dédire de ce que j'avance. En attendant, recevez celui-ci comme le plus achevé qui aye encore paru sur nos théâtres; et souffrez que la beauté de la représentation supplée au manque des beaux vers, que vous n'y trouverez pas en si grande quantité que dans Cinna ou dans Rodogune, parce que mon principal but ici a été de satisfaire la vue par l'éclat et la diversité du spectacle, et non pas de toucher l'esprit par la force du raisonnement, ou le cœur par la délicatesse des passions. Ce n'est pas que j'en aye fui ou négligé aucunes occasions; mais il s'en est rencontré si peu, que j'aime mieux avouer que cette pièce n'est que pour les yeux.

299

EXAMEN.

Le sujet de cette pièce est si connu par ce qu'en dit Ovide au 4. et 5. livre de ses Métamorphoses, qu'il n'est point besoin d'en importuner le lecteur. Je me contenterai de lui rendre compte de ce que j'y ai changé, tant par la liberté de l'art, que par la nécessité de l'ordre du théâtre, et pour donner plus d'éclat à sa représentation.

En premier lieu, j'ai cru plus à propos de faire Cassiope vaine de la beauté de sa fille que de la sienne propre, d'autant qu'il est fort extraordinaire qu'une femme dont la fille est en âge d'être mariée ait encore d'assez beaux restes pour s'en vanter si hautement, et qu'il n'est pas vraisemblable que cet orgueil de Cassiope pour elle-même eût attendu si tard à éclater, vu que c'est dans la jeunesse que la beauté est plus parfaite, et que le jugement étant moins formé donne plus de lieu [513] à des vanités de cette nature, et non pas alors que cette même beauté commence d'être sur le retour, et que l'âge a mûri l'esprit de la personne qui s'en seroit enorgueillie en un autre temps.

Ensuite, j'ai supposé que l'oracle d'Ammon n'avoit pas condamné précisément Andromède à être dévorée par le monstre, mais qu'il avoit ordonné seulement qu'on lui exposât tous les mois une fille, qu'on jetât le sort pour voir celle qui lui devoit être livrée; et que cet ordre ayant déjà été exécuté cinq fois, on étoit au jour qu'il le falloit suivre pour la sixième, qui par là devient un jour illustre, remarquable, et attendu non-seulement par 300 tous les acteurs de la tragédie, mais par tous les sujets d'un roi [514].

J'ai introduit Persée comme un chevalier errant qui s'est arrêté depuis un mois dans la cour de Céphée, et non pas comme se rencontrant par hasard dans le temps qu'Andromède est attachée au rocher. Je lui ai donné de l'amour pour elle, qu'il n'ose découvrir, parce qu'il la voit promise à Phinée, mais qu'il nourrit toutefois d'un peu d'espoir, parce qu'il voit son mariage différé jusqu'à la fin [515] des malheurs publics. Je l'ai fait plus généreux qu'il n'est dans Ovide, où il n'entreprend la délivrance de cette princesse qu'après que ses parents l'ont assuré qu'elle l'épouseroit sitôt qu'il l'auroit délivrée. J'ai changé aussi la qualité de Phinée, que j'ai fait seulement neveu du Roi, dont Ovide le nomme frère, le mariage de deux cousins me semblant plus supportable dans nos façons de vivre que celui de l'oncle et de la nièce, qui eût paru un peu plus étrange à mes auditeurs.

Les peintres, qui cherchent à faire voir [516] leur art dans les nudités, ne manquent jamais à nous représenter Andromède 301 nue au pied du rocher où elle est attachée, quoique Ovide n'en parle point. Ils me pardonneront si je ne les ai pas suivis en cette invention, comme j'ai fait en celle du cheval Pégase, sur lequel ils montent Persée pour combattre le monstre, quoique Ovide ne lui donne que des ailes aux talons. Ce changement donne lieu à une machine toute extraordinaire, merveilleuse, et empêche que Persée ne soit pris pour Mercure; outre qu'ils ne le mettent pas en cet équipage sans fondement, vu que le même Ovide raconte que sitôt que Persée eut coupé la monstrueuse tête de Méduse, Pégase tout ailé sortit de cette Gorgone, et que Persée s'en put saisir dès lors pour faire ses courses par le milieu de l'air.

Nos globes célestes, où l'on marque pour constellations Céphée, Cassiope, Persée et Andromède, m'ont donné jour à les faire enlever tous quatre au ciel sur la fin de la pièce, pour y faire les noces de ces amants, comme si la terre n'en étoit pas digne.

Au reste, comme Ovide ne nomme point la ville où il fait arriver cette aventure, je ne me suis non plus enhardi à la nommer. Il dit pour toute chose que Céphée régnoit en Éthiopie, sans désigner sous quel climat. La topographie moderne de ces contrées-là n'est pas fort connue, et celle du temps de Céphée encore moins. Je me contenterai donc de vous dire qu'il falloit que Céphée régnât en quelque pays maritime, et que sa ville capitale fût sur le bord de la mer.

Je sais bien, qu'au rapport de Pline [517] les habitants de Joppé, qu'on nomme aujourd'hui Jaffa dans la Palestine, ont prétendu que cette histoire s'étoit passée chez eux: 302 ils envoyèrent à Rome des os de poisson d'une grandeur extraordinaire, qu'ils disoient être du monstre à qui Andromède avoit été exposée. Ils montraient un rocher proche de leur ville, où ils assuroient qu'elle avoit été attachée; et encore maintenant ils se vantent de ces marques d'antiquité à nos pèlerins qui vont en Jérusalem, et prennent terre en leur port. Il se peut faire que cela parte d'une affectation autrefois assez ordinaire aux peuples du paganisme, qui s'attribuoient à haute gloire d'avoir chez eux ces vestiges de la vieille fable, que l'erreur commune y faisoit passer pour histoire. Ils se croyoient par là bien fondés à se donner cette prérogative d'être d'une origine plus ancienne que leurs voisins, et prenoient avidement toute sorte d'occasions de satisfaire à cette ambition. Ainsi il n'a fallu que la rencontre par hasard de ces os monstreux que la mer avoit jetés sur leurs rivages, pour leur donner lieu de s'emparer de cette fiction, et de placer la scène de cette aventure au pied de leurs rochers. Pour moi, je me suis attaché à Ovide, qui la fait arriver en Éthiopie, où il met le royaume de Céphée par ces vers:

Æthiopum populos, Cepheaque conspicit arva;
Illic immeritam maternæ pendere linguæ
Andromedam pœnas
, etc. [518]

Il se pouvoit faire que Céphée eût conquis cette ville de Joppé, et la Syrie même, où elle est située. Pline l'assure au 29. chapitre du 6. livre, par cette raison que l'histoire d'Andromède s'y est passée: Æthiopiam imperitasse Syriæ, Cephei regis ætate, patet Andromedæ fabulis [519]. Mais ceux qui voudront contester cette opinion 303 peuvent répondre que ce n'est que prouver une erreur par une autre erreur, et éclaircir une chose douteuse par une encore plus incertaine. Quoi qu'il en soit, celle d'Ovide ne peut subsister avec celle-là; et quelques bons yeux qu'eût Persée, il est impossible qu'il découvrît d'une seule vue l'Éthiopie et Joppé, ce qu'il auroit dû faire, si ce qu'entend le poëte par Cephea arva n'étoit autre chose que son territoire.

Le même Ovide, dans quelqu'une de ses épîtres, ne fait pas Andromède blanche, mais basanée:

Andromede patriæ fusca colore suæ [520].

Néanmoins, dans la Métamorphose, il nous en donne une autre idée à former, lorsqu'il dit que, n'eût été ses cheveux qui voltigeoient au gré du vent, et les larmes qui lui couloient des yeux, Persée l'eût prise pour une statue de marbre:

Marmoreum ratus esset opus [521];

ce qui semble ne se pouvoir entendre que du marbre blanc, étant assez inouï que l'on compare la beauté d'une fille à une autre sorte de marbre. D'ailleurs, pour la préférer à celle des Néréides, que jamais on n'a fait noires, il falloit que son teint eût quelque rapport avec le leur, et que par conséquent elle n'eût pas celui que communément nous donnons aux Éthiopiens. Disons donc qu'elle étoit blanche, puisque à moins que cela il n'auroit pas été vraisemblable que Persée, qui étoit né 304 dans la Grèce, fût devenu amoureux d'elle. Nous aurons de ce parti le consentement de tous les peintres, et l'autorité du grand Héliodore, qui n'a fondé la blancheur de sa Chariclée que sur un tableau d'Andromède [522]. Pline, au huitième chapitre de son cinquième livre, fait mention de certains peuples d'Afrique qu'il appelle Leuco-Æthiopes. Si l'on s'arrête à l'étymologie de leur nom, ces peuples devoient être blancs, et nous en pouvons faire les sujets de Céphée, pour donner à cette tragédie toute la justesse dont elle a besoin touchant la couleur des personnages qu'elle introduit sur la scène.

Vous [523] y trouverez cet ordre gardé dans les changements de théâtre, que chaque acte, aussi bien que le prologue, a sa décoration particulière, et du moins une machine volante, avec un concert de musique, que je n'ai employée qu'à satisfaire les oreilles des spectateurs, tandis que leurs yeux sont arrêtés à voir descendre ou remonter une machine, ou s'attachent à quelque chose qui les empêche [524] de prêter attention à ce que pourroient dire les acteurs, comme fait le combat de Persée contre le monstre. Mais je me suis bien gardé de faire rien chanter qui fût nécessaire à l'intelligence de la pièce, parce que communément les paroles qui se chantent étant mal entendues des auditeurs, pour la confusion qu'y apporte la diversité des voix qui les prononcent ensemble, elles auroient fait une grande obscurité dans le corps de l'ouvrage, si elles avoient eu à les instruire de quelque chose qui fût important [525]. Il n'en va pas de même des machines, 305 qui ne sont pas dans cette tragédie comme des agréments détachés; elles en font en quelque sorte [526] le nœud et le dénouement, et y sont si nécessaires que vous n'en sauriez retrancher aucune que vous ne fassiez tomber tout l'édifice.

Les [527] diverses décorations dont les pièces de cette nature ont besoin, nous obligeant à placer les parties de l'action en divers lieux particuliers, nous forcent de pousser un peu au delà de l'ordinaire l'étendue du lieu général qui les renferme ensemble et en constitue l'unité. Il est malaisé qu'une ville y suffise: il y faut ajouter quelques dehors voisins, comme est ici le rivage de la mer. C'est la seule décoration que la fable m'a fournie: les quatre autres sont de pure invention. Il auroit été superflu de les spécifier dans les vers, puisqu'elles sont présentes à la vue [528]; et je ne tiens pas qu'il soit besoin 306 qu'elles soient si propres à ce qui s'y passe, qu'il ne se soit pu passer ailleurs aussi commodément; il suffit qu'il n'y aye pas de raison pourquoi il se doive plutôt passer ailleurs qu'au lieu où il se passe. Par exemple, le premier acte est une place publique proche du temple, où se doit jeter le sort pour savoir quelle victime on doit ce jour-là livrer au monstre: tout ce qui s'y dit se diroit aussi bien dans un palais ou dans un jardin; mais il se dit aussi bien dans cette place qu'en ce jardin ou dans ce palais. Nous pouvons choisir un lieu selon le vraisemblable ou le nécessaire; et il suffit qu'il n'y aye aucune répugnance du côté de l'action au choix que nous en faisons, pour le rendre vraisemblable, puisque cette action ne nous présente pas toujours un lieu nécessaire, comme 307 est la mer et ses rochers au troisième acte, où l'on voit l'exposition d'Andromède, et le combat de Persée contre le monstre, qui ne pouvoit se faire ailleurs. Il faut néanmoins prendre garde à choisir d'ordinaire un lieu découvert, à cause des apparitions des Dieux qu'on introduit. Andromède, au second acte, seroit aussi bien dans son cabinet que dans le jardin, où je la fais s'entretenir avec ses nymphes et avec son amant; mais comment se feroit l'apparition d'Éole dans ce cabinet? et comment les vents l'en pourroient-ils enlever, à moins de la faire passer par la cheminée, comme nos sorciers? Par cette raison, il y peut avoir quelque chose à dire à celle de Junon, au quatrième acte, qui se passe dans la salle du palais royal; mais comme ce n'est qu'une apparition simple d'une déesse, qui peut se montrer et disparoître où et quand il lui plaît, et ne fait que parler aux acteurs, rien n'empêche qu'elle ne se soit faite dans un lieu fermé. J'ajoute que quand il y auroit quelque contradiction de ce côté-là, la disposition de nos théâtres seroit cause qu'elle ne seroit pas sensible aux spectateurs. Bien qu'ils représentent en effet des lieux fermés, comme une chambre ou une salle, ils ne sont fermés par haut que de nuages; et quand on voit descendre le char de Junon du milieu de ces nuages, qui ont été continuellement en vue, on ne fait pas une réflexion assez prompte ni assez sévère sur le lieu, qui devroit être fermé d'un lambris, pour y trouver quelque manque de justesse.

L'oracle de Vénus, au premier acte, est inventé avec assez d'artifice pour porter les esprits dans un sens contraire à sa vraie intelligence; mais il ne le faut pas prendre pour le vrai nœud de la pièce: autrement il seroit achevé dès le troisième, où l'on en verroit le dénouement. L'action principale est le mariage de Persée avec Andromède: son nœud consiste en l'obstacle qui s'y rencontre 308 du côté de Phinée, à qui elle est promise, et son dénouement en la mort de ce malheureux amant, après laquelle il n'y a plus d'obstacle. Je puis dire toutefois à ceux qui voudront prendre absolument cet oracle de Vénus pour le nœud de cette tragédie, que le troisième acte n'en éclaircit que les premiers vers, et que les derniers ne se font entendre que par l'apparition de Jupiter et des autres Dieux, qui termine la pièce.

La diversité de la mesure et de la croisure des vers que j'y ai mêlés me donne occasion de tâcher à les justifier, et particulièrement les stances dont je me suis servi en beaucoup d'autres poëmes, et contre qui je vois quantité de gens d'esprit et savants au théâtre témoigner aversion. Leurs raisons sont diverses. Les uns ne les improuvent pas tout à fait, mais ils disent que c'est trop mendier l'acclamation [529] populaire en faveur d'une antithèse, ou d'un trait spirituel qui ferme chacun de leurs couplets, et que cette affectation est une espèce de bassesse qui ravale trop la dignité de la tragédie. Je demeure d'accord que c'est quelque espèce de fard; mais puisqu'il embellit notre ouvrage, et nous aide à mieux atteindre le but de notre art, qui est de plaire, pourquoi devons-nous renoncer à cet avantage? Les anciens [530] se servoient sans scrupule, et même dans les choses extérieures, de tout ce qui les pouvoit faire arriver: Euripide vêtoit ses héros malheureux d'habits déchirés [531], afin qu'ils fissent plus de pitié; et Aristophane fait commencer sa comédie des Grenouilles par Xanthias monté sur un âne, afin d'exciter plus aisément l'auditeur à 309 rire. Cette objection n'est donc pas d'assez d'importance [532] pour nous interdire l'usage d'une chose qui tout à la fois nous donne de la gloire, et de la satisfaction à nos spectateurs.

Il est vrai qu'il faut leur plaire selon les règles; et c'est ce qui rend l'objection des autres plus considérable, en ce qu'ils veulent trouver quelque chose d'irrégulier dans cette sorte de vers. Ils disent que bien qu'on parle en vers sur le théâtre, on est présumé ne parler qu'en prose; qu'il n'y a que cette sorte de vers que nous appelons alexandrins à qui l'usage laisse tenir nature de prose; que les stances ne sauroient passer que pour vers; et que par conséquent nous n'en pouvons mettre avec vraisemblance en la bouche d'un acteur, s'il n'a eu loisir d'en faire, ou d'en faire faire par un autre, et de les apprendre par cœur [533].

J'avoue que les vers qu'on récite sur le théâtre sont présumés être prose: nous ne parlons pas d'ordinaire en vers, et sans cette fiction leur mesure et leur rime sortiroient du vraisemblable. Mais par quelle raison peut-on dire que les vers alexandrins tiennent nature de prose, et que ceux des stances n'en peuvent faire autant? Si nous en croyons Aristote il faut se servir au théâtre des vers qui sont les moins vers, et qui se mêlent au langage commun, sans y penser, plus souvent que les autres. C'est par cette raison que les poëtes tragiques ont choisi l'ïambique plutôt que l'hexamètre, qu'ils ont laissé aux épopées, parce qu'en parlant sans dessein d'en faire, il se mêle dans notre discours plus d'ïambiques que d'hexamètres [534]. Par cette même raison les vers de stances [535] 310 sont moins vers que les alexandrins, parce que parmi notre langage commun il se coule plus de ces vers inégaux, les uns courts, les autres longs, avec des rimes croisées et éloignées les unes des autres, que de ceux dont la mesure est toujours égale, et les rimes toujours mariées. Si nous nous en rapportons à nos poëtes grecs, ils ne se sont pas tellement arrêtés aux ïambiques, qu'ils ne se soient servis d'anapestiques, de trochaïques, et d'hexamètres même, quand ils l'ont jugé à propos. Sénèque en a fait autant qu'eux; et les Espagnols, ses compatriotes, changent aussi souvent de genre de vers que de scène. Mais l'usage de France est autre, à ce qu'on prétend, et ne souffre que les alexandrins à tenir lieu de prose. Sur quoi je ne puis m'empêcher de demander qui sont les maîtres de cet usage, et qui peut l'établir sur le théâtre, que ceux qui l'ont occupé avec gloire depuis trente ans, dont pas un ne s'est défendu de mêler des stances dans quelques-uns des poëmes qu'ils y ont donnés; je ne dis pas dans tous, car il ne s'en offre pas d'occasions en tous, et elles n'ont pas bonne grâce à exprimer tout: la colère, la fureur, la menace, et tels autres mouvements violents, ne leur sont pas propres; mais les déplaisirs, les irrésolutions, les inquiétudes, les douces rêveries, et généralement tout ce qui peut souffrir à un acteur de prendre haleine, et de penser à ce qu'il doit dire ou résoudre, s'accommode merveilleusement avec leurs cadences inégales, et avec les pauses qu'elles font faire à la fin de chaque couplet. La surprise agréable que fait à l'oreille ce changement de cadence imprévu, rappelle puissamment les attentions 311 égarées; mais il faut éviter le trop d'affectation. C'est par là que les stances du Cid sont inexcusables et les mots de peine et Chimène [536], qui font la dernière rime de chaque strophe, marquent un jeu du côté du poëte, qui n'a rien de naturel du côté de l'acteur. Pour s'en écarter moins, il seroit bon de ne régler point toutes les strophes sur la même mesure, ni sur les mêmes croisures de rimes, ni sur le même nombre de vers. Leur inégalité en ces trois articles approcheroit davantage du discours ordinaire, et sentiroit l'emportement et les élans d'un esprit qui n'a que sa passion pour guide, et non pas la régularité d'un auteur qui les arrondit sur le même tour. J'y ai hasardé celles de la paix dans le prologue de la Toison d'or, et tout le dialogue de celui de cette pièce [537], qui ne m'a pas mal réussi. Dans tout ce que je fais dire aux Dieux dans les machines, on trouvera le même ordre ou le même désordre. Mais je ne pourrois approuver qu'un acteur, touché fortement de ce qui lui vient d'arriver dans la tragédie, se donnât la patience de faire des stances, ou prît soin d'en faire faire par un autre, et de les apprendre par cœur, pour exprimer son déplaisir devant les spectateurs. Ce sentiment étudié ne les toucheroit pas beaucoup, parce que cette étude marqueroit un esprit tranquille et un effort de mémoire plutôt qu'un effet de passion; outre que ce ne seroit plus le sentiment présent de la personne qui parleroit, mais tout au plus celui qu'elle auroit eu en composant ces vers, et qui seroit assez ralenti par cet effort de mémoire, pour faire que l'état de son âme ne répondit plus à ce qu'elle prononceroit. L'auditeur ne s'y laisseroit pas émouvoir, et le verroit trop prémédité pour le croire véritable; du 312 moins c'est l'opinion de Perse [538], avec lequel je finis cette remarque:

Nec nocte paratum
Plorabit, qui me volet incurvasse querela [539].

313

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES D'ANDROMÈDE.

ÉDITIONS SÉPARÉES.

Dessein de la tragédie d'Andromède [540].

RECUEILS.

314

ACTEURS.

DIEUX DANS LES MACHINES.
JUPITER.  
JUNON.  
NEPTUNE.  
MERCURE.  
LE SOLEIL.  
VÉNUS.  
MELPOMÈNE.  
ÉOLE.  
CYMODOCE,
ÉPHYRE,
CYDIPPE,
} Néréides
Huit Vents.  
HOMMES.
CÉPHÉE,   roi d'Éthiopie,
père d'Andromède.
CASSIOPE,   reine d'Éthiopie.
ANDROMÈDE,   fille de Céphée
et de Cassiope.
PHINÉE,   prince d'Éthiopie.
PERSÉE,   fils de Jupiter
et de Danaé.
TIMANTE,   capitaine des
gardes du Roi.
AMMON,   ami de Phinée.
AGLANTE,
CÉPHALIE,
LIRIOPE,
} Nymphes d'Andromède.
Un page de Phinée.
Chœur de peuple.
Suite du Roi [542].

La scène est en Éthiopie, dans la ville capitale du royaume de Céphée, proche de la mer [543].

315

ANDROMÈDE.
TRAGÉDIE.

PROLOGUE.


DÉCORATION DU PROLOGUE [544].

L'ouverture du théâtre présente de front aux yeux des spectateurs une vaste montagne, dont les sommets inégaux, s'élevant les uns sur les autres, portent le faîte jusque dans les nues. Le pied de cette montagne est percé à jour par une grotte profonde qui laisse voir la mer en éloignement. Les deux côtés du théâtre sont occupés par une forêt d'arbres touffus et entrelacés les uns dans les autres [545]. Sur un des sommets de la montagne paroît Melpomène, la muse de la tragédie; et à l'opposite dans le ciel, on voit le Soleil s'avancer dans un char tout lumineux, tiré par les quatre chevaux [546] qu'Ovide lui donne.

LE SOLEIL, MELPOMÈNE.

MELPOMÈNE.

Arrête un peu ta course impétueuse:

Mon théâtre, Soleil, mérite bien tes yeux;

316

Tu n'en vis jamais en ces lieux

La pompe plus majestueuse:

J'ai réuni, pour la faire admirer, 5

Tout ce qu'ont de plus beau la France et l'Italie;

De tous leurs arts mes sœurs l'ont embellie:

Prête-moi tes rayons pour la mieux éclairer.

Daigne à tant de beautés, par ta propre lumière,

Donner un parfait agrément, 10

Et rends cette merveille entière

En lui servant toi-même d'ornement.

LE SOLEIL.

Charmante muse de la scène,

Chère et divine Melpomène,

Tu sais de mon destin l'inviolable loi: 15

Je donne l'âme à toutes choses,

Je fais agir toutes les causes;

Mais quand je puis le plus, je suis le moins à moi;

Par une puissance plus forte

class="i3" Le char que je conduis m'emporte: 20

Chaque jour sans repos doit et naître et mourir.

J'en suis esclave alors que j'y préside;

Et ce frein que je tiens aux chevaux que je guide

Ne règle que leur route, et les laisse courir.

MELPOMÈNE.

La naissance d'Hercule et le festin d'Atrée 25

T'ont fait rompre ces lois;

Et tu peux faire encor ce qu'on t'a vu deux fois

Faire en même contrée.

Je dis plus: tu le dois en faveur du spectacle

Qu'au monarque des lis je prépare aujourd'hui; 30

Le ciel n'a fait que miracles en lui:

Lui voudrois-tu refuser un miracle?

LE SOLEIL.

Non; mais je le réserve à ces bienheureux jours

317

Qu'ennoblira [547] sa première victoire:

Alors j'arrêterai mon cours, 35

Pour être plus longtemps le témoin de sa gloire.

Prends cependant le soin de le bien divertir.

Pour lui faire avec joie attendre les années [548]

Qui feront éclater les belles destinées

Des peuples que son bras lui doit assujettir. 40

Calliope ta sœur déjà d'un œil avide

Cherche dans l'avenir les faits de ce grand roi,

Dont les hautes vertus lui donneront emploi

Pour plus d'une Iliade et plus d'une Énéide.

MELPOMÈNE.

Que je porte d'envie à cette illustre sœur, 45

Quoique j'aye à craindre pour elle

Que sous ce grand fardeau sa force ne chancelle!

Mais quel qu'en soit enfin le mérite et l'honneur,

J'aurai du moins cet avantage [549],

Que déjà je le vois, que déjà je lui plais, 50

Et que de ses vertus, et que de ses hauts faits

Déjà dans ses pareils je lui trace une image.

Je lui montre Pompée, Alexandre, César,

Mais comme des héros attachés à son char [550];

318

Et tout ce haut éclat où je les fais paroître 55

Lui peint plus qu'ils n'étoient, et moins qu'il ne doit être.

LE SOLEIL.

Il en effacera les plus glorieux noms,

Dès qu'il pourra lui-même animer son armée;

Et tout ce que d'eux tous a dit la renommée

Te fera voir en lui le plus grand des Bourbons. 60

Son père et son aïeul tous rayonnants de gloire,

Ces grands rois qu'en tous lieux a suivi la Victoire,

Lui voyant emporter sur eux le premier rang,

En deviendroient jaloux s'il n'étoit pas leur sang.

Mais vole dans mon char, muse; je veux t'apprendre 65

Tout l'avenir d'un roi qui t'est si précieux.

MELPOMÈNE.

Je sais déjà ce qu'on doit en attendre [551],

Et je lis chaque jour son destin dans les cieux.

LE SOLEIL.

Viens donc, viens avec moi faire le tour du monde;

Qu'unissant ensemble nos voix, 70

Nous fassions résonner sur la terre et sur l'onde

Qu'il est et le plus jeune et le plus grand des rois.

MELPOMÈNE.

Soleil, j'y vole; attends-moi donc, de grâce.

LE SOLEIL.

Viens, je t'attends, et te fais place.

MELPOMÈNE vole dans le char du Soleil, et y ayant pris place auprès de lui, ils unissent leurs voix, et chantent cet air à la louange du Roi. Le dernier vers de chaque couplet est répété par le chœur de la musique.

Cieux, écoutez; écoutez, mers profondes; 75

Et vous, antres et bois,

Affreux déserts, rochers battus des ondes [552],

319

Redites après nous d'une commune voix:

«Louis est le plus jeune et le plus grand des rois.»

La majesté qui déjà l'environne 80

Charme tous ses François;

Il est lui seul digne de sa couronne;

Et quand même le ciel l'auroit mise à leur choix,

Il seroit le plus jeune et le plus grand des rois [553].

C'est à vos soins, Reine, qu'on doit la gloire 85

De tant de grands exploits;

Ils sont partis suivis de la victoire;

Et l'ordre merveilleux dont vous donnez ses lois

Le rend et le plus jeune et le plus grand des rois.

LE SOLEIL.

Voilà ce que je dis sans cesse 90

Dans tout mon large tour.

Mais c'est trop retarder le jour;

Allons, muse, l'heure me presse,

Et ma rapidité

Doit regagner le temps que sur cette province, 95

Pour contempler ce prince,

Je me suis arrêté.

(Le Soleil part avec rapidité, et enlève Melpomène avec lui dans son char, pour aller publier ensemble la même chose au reste de l'univers.)

FIN DU PROLOGUE.

320

ACTE I.

DÉCORATION DU PREMIER ACTE.

Cette grande masse de montagne et ces rochers élevés les uns sur les autres qui la composoient, ayant disparu en un moment par un merveilleux artifice, laissent voir en leur place la ville capitale du royaume de Céphée [554], ou plutôt la place publique de cette ville. Les deux côtés et le fond du théâtre sont des palais magnifiques, tous différents de structure, mais qui gardent admirablement l'égalité et les justesses de la perspective [555]. Après que les yeux ont eu loisir de se satisfaire à considérer leur beauté, la reine Cassiope paroît comme passant par cette place pour aller au temple [556]: elle est conduite par Persée, encore inconnu, mais qui passe pour un cavalier de grand mérite, qu'elle entretient des malheurs publics, attendant que le Roi la rejoigne pour aller à ce temple de compagnie.

SCÈNE PREMIÈRE.

CASSIOPE, PERSÉE, suite de la Reine.

CASSIOPE.

Généreux inconnu, qui chez tous les monarques

Portez de vos vertus les éclatantes marques,

Et dont l'aspect suffit pour convaincre nos yeux 100

Que vous sortez du sang ou des rois ou des Dieux,

Puisque vous avez vu le sujet de ce crime

Que chaque mois expie une telle victime,

321

Cependant qu'en ce lieu nous attendrons le Roi,

Soyez-y juste juge entre les Dieux et moi. 105

Jugez de mon forfait, jugez de leur colère;

Jugez s'ils ont eu droit d'en punir une mère,

S'ils ont dû faire agir leur haine au même instant.

PERSÉE.

J'en ai déjà jugé, Reine, en vous imitant;

Et si de vos malheurs la cause ne procède, 110

Que d'avoir fait justice aux beautés d'Andromède,

Si c'est là ce forfait digne d'un tel courroux,

Je veux être à jamais coupable comme vous.

Mais comme un bruit confus m'apprend ce mal extrême,

Ne le puis-je, Madame, apprendre de vous-même 115

Pour mieux renouveler ce crime glorieux

Où soudain la raison est complice des yeux?

CASSIOPE.

Écoutez: la douleur se soulage à se plaindre;

Et quelques maux qu'on souffre ou que l'on aye à craindre,

Ce qu'un cœur généreux en montre de pitié 120

Semble en notre faveur en prendre la moitié.

Ce fut ce même jour qui conclut l'hyménée

De ma chère Andromède avec l'heureux Phinée:

Nos peuples, tous ravis de ces illustres nœuds,

Sur les bords de la mer dressèrent force jeux; 125

Elle en donnoit les prix. Dispensez ma tristesse

De vous dépeindre ici la publique allégresse [557];

On décrit mal la joie au milieu des malheurs,

Et sa plus douce idée est un sujet de pleurs.

O jour, que ta mémoire encore m'est cruelle! 130

Andromède jamais ne me parut si belle;

Et voyant ses regards s'épandre sur les eaux

Pour jouir et juger d'un combat de vaisseaux:

322

«Telle, dis-je, Vénus sortit du sein de l'onde,

Et promit à ses yeux la conquête du monde, 135

Quand elle eut consulté sur leur éclat nouveau

Les miroirs vagabonds de son flottant berceau.»

A ce fameux spectacle on vit les Néréides

Lever leurs moites fronts de leurs palais liquides,

Et pour nouvelle pompe à ces nobles ébats 140

A l'envi de la Terre étaler leurs appas.

Elles virent ma fille; et leurs regards à peine

Rencontrèrent les siens sur cette humide plaine,

Que par des traits plus forts se sentant effacer,

Éblouis et confus je les vis s'abaisser, 145

Examiner les leurs, et sur tous leurs visages

En chercher d'assez vifs pour braver nos rivages.

Je les vis se choisir jusqu'à cinq et six fois,

Et rougir aussitôt nous comparant leur choix;

Et cette vanité qu'en toutes les familles 150

On voit si naturelle aux mères pour leurs filles,

Leur cria par ma bouche: En est-il parmi vous,

O nymphes! qui ne cède à des attraits si doux?

Et pourrez-vous nier, vous autres immortelles [558],

Qu'entre nous la nature en forme de plus belles?» 155

Je m'emportois sans doute, et c'en étoit trop dit:

Je les vis s'en cacher de honte et de dépit;

J'en vis dedans leurs yeux les vives étincelles:

L'onde qui les reçut s'en irrita pour elles [559];

J'en vis enfler la vague, et la mer en courroux 160

Rouler à gros bouillons ses flots jusques à nous.

C'eût été peu des flots: la soudaine tempête,

323

Qui trouble notre joie et dissipe la fête,

Enfante en moins d'une heure et pousse sur nos bords

Un monstre contre nous armé de mille morts. 165

Nous fuyons, mais en vain; il suit, il brise, il tue;

Chaque victime est morte aussitôt qu'abattue.

Nous ne voyons qu'horreur, que sang de toutes parts;

Son haleine est poison, et poison ses regards:

Il ravage, il désole et nos champs et nos villes [560], 170

Et contre sa fureur il n'est aucuns asiles.

Après beaucoup d'efforts et de vœux superflus,

Ayant souffert beaucoup, et craignant encor plus,

Nous courons à l'oracle en de telles alarmes;

Et voici ce qu'Ammon répondit à nos larmes: 175

«Pour apaiser Neptune, exposez tous les mois

Au monstre qui le venge une fille à son choix,

Jusqu'à ce que le calme à l'orage succède;

Le sort vous montrera

Celle qu'il agréera: 180

Différez cependant les noces d'Andromède.»

Comme dans un grand mal un moindre semble doux,

Nous prenons pour faveur ce reste de courroux.

Le monstre disparu nous rend un peu de joie:

On ne le voit qu'aux jours qu'on lui livre sa proie, 185

Mais ce remède enfin n'est qu'un amusement:

Si l'on souffre un peu moins, on craint également;

Et toutes nous tremblons devant une infortune

Qui toutes nous menace avant qu'en frapper une.

La peur s'en renouvelle au bout de chaque mois; 190

J'en ai cru de frayeur déjà mourir cinq fois.

Déjà nous avons vu cinq beautés dévorées,

Mais des beautés, hélas! dignes d'être adorées,

324

Et de qui tous les traits, pleins d'un céleste feu,

Ne cédoient qu'à ma fille, et lui cédoient bien peu; 195

Comme si choisissant de plus belle en plus belle,

Le sort par ces degrés tâchoit d'approcher d'elle,

Et que pour élever ses traits jusques à nous,

Il essayât sa force et mesurât ses coups.

Rien n'a pu jusqu'ici toucher ce dieu barbare; 200

Et le sixième choix aujourd'hui se prépare:

On le va faire au temple; et je sens malgré moi

Des mouvements secrets redoubler mon effroi.

Je fis hier à Vénus offrir un sacrifice,

Qui jamais à mes vœux ne parut si propice; 205

Et toutefois mon cœur, à force de trembler,

Semble prévoir le coup qui le doit accabler.

Vous donc, qui connoissez et mon crime et sa peine,

Dites-moi s'il a pu mériter tant de haine,

Et si le ciel devoit tant de sévérité 210

Aux premiers mouvements d'un peu de vanité.

PERSÉE.

Oui, Madame, il est juste; et j'avouerai moi-même

Qu'en le blâmant tantôt j'ai commis un blasphème.

Mais vous ne voyez pas, dans votre aveuglement,

Quel grand crime il punit d'un si grand châtiment. 215

Les nymphes de la mer ne lui sont pas si chères

Qu'il veuille s'abaisser à suivre leurs colères;

Et quand votre mépris en fit comparaison,

Il voyoit mieux que vous que vous aviez raison.

Il venge, et c'est de là que votre mal procède, 220

L'injustice rendue aux beautés d'Andromède.

Sous les lois d'un mortel votre choix l'asservit!

Cette injure est sensible aux Dieux qu'elle ravit,

Aux Dieux qu'elle captive; et ces rivaux célestes

S'opposent à des nœuds à sa gloire funestes, 225

En sauvent les appas qui les ont éblouis,

325

Punissent vos sujets qui s'en sont réjouis.

Jupiter, résolu de l'ôter à Phinée,

Exprès par son oracle en défend l'hyménée.

A sa flamme peut-être il veut la réserver; 230

Ou s'il peut se résoudre enfin à s'en priver,

A quelqu'un de ses fils sans doute il la destine;

Et voilà de vos maux la secrète origine.

Faites cesser l'offense, et le même moment

Fera cesser ici son juste châtiment. 235

CASSIOPE.

Vous montrez pour ma fille une trop haute estime,

Quand pour la mieux flatter vous me faites un crime,

Dont la civilité me force de juger

Que vous ne m'accusez qu'afin de m'obliger.

Si quelquefois les Dieux pour des beautés mortelles 240

Quittent de leur séjour les clartés éternelles,

Ces mêmes Dieux aussi, de leur grandeur jaloux,

Ne font pas chaque jour ce miracle pour nous;

Et quand pour l'espérer, je serois assez folle,

Le Roi, dont tout dépend, est homme de parole; 245

Il a promis sa fille, et verra tout périr

Avant qu'à se dédire il veuille recourir.

Il tient cette alliance et glorieuse et chère:

Phinée est de son sang, il est fils de son frère.

PERSÉE.

Reine, le sang des Dieux vaut bien celui des rois.... 250

Mais nous en parlerons encor quelque autre fois.

Voici le Roi qui vient.

326

SCÈNE II.

CÉPHÉE, CASSIOPE, PHINÉE, PERSÉE, suite du Roi et de la Reine.

CÉPHÉE.

N'en parlons plus, Phinée,

Et laissons d'Andromède aller la destinée,

Votre amour fait pour elle un inutile effort:

Je la dois comme une autre au triste choix du sort. 255

Elle est cause du mal, puisqu'elle l'est du crime:

Peut-être qu'il la veut pour dernière victime,

Et que nos châtiments deviendroient éternels,

S'ils ne pouvoient tomber sur les vrais criminels.

PHINÉE.

Est-ce un crime en ces lieux, Seigneur, que d'être belle?

CÉPHÉE.

Elle a rendu par là sa mère criminelle.

PHINÉE.

C'est donc un crime ici que d'avoir de bons yeux

Qui sachent bien juger d'un tel présent des cieux?

CÉPHÉE.

Qui veut en bien juger n'a point le privilége

D'aller jusqu'au blasphème et jusqu'au sacrilège. 265

CASSIOPE.

Ce blasphème, Seigneur, de quoi vous m'accusez....

CÉPHÉE.

Madame, après les maux que vous avez causés,

C'est à vous à pleurer, et non à vous défendre.

Voyez, voyez quel sang vous avez fait répandre;

Et ne laissez paroître en cette occasion 270

Que larmes, que soupirs, et que confusion.

(A Phinée.)

Je vous le dis encore, elle la crut trop belle;

327

Et peut-être le sort l'en veut punir en elle:

Dérober Andromède à cette élection,

C'est dérober sa mère à sa punition. 275

PHINÉE.

Déjà cinq fois, Seigneur, à ce choix exposée,

Vous voyez que cinq fois le sort l'a refusée.

CÉPHÉE.

Si le courroux du ciel n'en veut point à ses jours,

Ce qu'il a fait cinq fois il le fera toujours.

PHINÉE.

Le tenter si souvent, c'est lasser sa clémence: 280

Il pourra vous punir de trop de confiance:

Vouloir toujours faveur, c'est trop lui demander,

Et c'est un crime enfin que de tant hasarder [561].

Mais quoi? n'est-il, Seigneur, ni bonté paternelle,

Ni tendresse du sang qui vous parle pour elle? 285

CÉPHÉE.

Ah! ne m'arrachez point mon sentiment secret,

Phinée, il est tout vrai, je l'expose à regret.

J'aime que votre amour en sa faveur me presse;

La nature en mon cœur avec lui s'intéresse;

Mais elle ne sauroit mettre d'accord en moi 290

Les tendresses d'un père et les devoirs d'un roi;

Et par une justice à moi-même sévère,

Je vous refuse en roi ce que je veux en père.

PHINÉE.

Quelle est cette justice, et quelles sont ces lois

Dont l'aveugle rigueur s'étend jusques aux rois? 295

CÉPHÉE.

Celles que font les Dieux, qui, tous rois que nous sommes,

Punissent nos forfaits ainsi que ceux des hommes,

328

Et qui ne nous font part de leur sacré pouvoir

Que pour le mesurer aux règles du devoir.

Que diroient mes sujets si je me faisois grâce, 300

Et si, durant qu'au monstre on expose leur race,

Ils voyoient, par un droit tyrannique et honteux,

Le crime en ma maison, et la peine sur eux?

PHINÉE.

Heureux sont les sujets, heureuses les provinces

Dont le sang peut payer pour celui de leurs princes! 305

CÉPHÉE.

Mais heureux est le prince, heureux sont ses projets,

Quand il se fait justice ainsi qu'à ses sujets!

Notre oracle, après tout, n'excepte point ma fille:

Ses termes généraux comprennent ma famille;

Et ne confondre pas ce qu'il a confondu, 310

C'est se mettre au-dessus du dieu qui l'a rendu.

PERSÉE.

Seigneur, s'il m'est permis d'entendre votre oracle,

Je crois qu'à sa prière il donne peu d'obstacle;

Il parle d'Andromède, il la nomme, il suffit,

Arrêtez-vous pour elle à ce qu'il vous en dit: 315

La séparer longtemps d'un amant si fidèle,

C'est tout le châtiment qu'il semble vouloir d'elle.

Différez son hymen sans l'exposer au choix.

Le ciel assez souvent, doux aux crimes des rois,

Quand il leur a montré quelque légère haine, 320

Répand sur leurs sujets le reste de leur peine.

CÉPHÉE.

Vous prenez mal l'oracle; et pour l'expliquer mieux,

Sachez [562].... Mais quel éclat vient de frapper mes yeux?

329

D'où partent ces longs traits de nouvelles lumières?

(Le ciel s'ouvre durant cette contestation du Roi avec Phinée, et fait voir dans un profond éloignement l'étoile de Vénus, qui sert de machine pour apporter cette déesse jusqu'au milieu du théâtre. Elle s'avance lentement sans que l'œil puisse découvrir à quoi elle est suspendue; et cependant le peuple a loisir de lui adresser ses vœux par cet hymne que chantent les musiciens.)

PERSÉE.

Du ciel qui vient d'ouvrir ses luisantes barrières, 325

D'où quelque déité vient, ce semble, ici-bas

Terminer elle-même entre vous ces débats.

CASSIOPE.

Ah! je la reconnois, la déesse d'Éryce;

C'est elle, c'est Vénus, à mes vœux si propice:

Je vois dans ses [563] regards mon bonheur renaissant, 330

Peuple, faites des vœux, tandis qu'elle descend.

SCÈNE III.

VÉNUS, CÉPHÉE, CASSIOPE, PERSÉE, PHINÉE. chœur de musique, suite du Roi et de la Reine.

CHŒUR [564].

Reine de Paphe et d'Amathonte,

Mère d'Amour, et fille de la mer,

Peux-tu voir sans un peu de honte

Que contre nous elle ait voulu s'armer, 335

Et que du même sein qui fut ton origine

Sorte notre ruine?

Peux-tu voir que de la même onde

Il ose naître un tel monstre après toi?

330

Que d'où vient tant de bien au monde 340

Il vienne enfin tant de mal et d'effroi,

Et que l'heureux berceau de ta beauté suprême

Enfante l'horreur même?

Venge l'honneur de ta naissance

Qu'on a souillé par un tel attentat; 345

Rends-lui sa première innocence,

Et tu rendras le calme à tout l'État [565];

Et nous dirons enfin que d'où le mal procède

Part aussi le remède.

CASSIOPE.

Peuple, elle veut parler: silence à la Déesse; 350

Silence, et préparez vos cœurs à l'allégresse.

Elle a reçu nos vœux, et les daigne exaucer;

Écoutez-en l'effet qu'elle va prononcer.

VÉNUS, au milieu de l'air.

Ne tremblez plus, mortels; ne tremble plus, ô mère!

On va jeter le sort pour la dernière fois, 355

Et le ciel ne veut plus qu'un choix

Pour apaiser de tout point sa colère.

Andromède ce soir aura l'illustre époux

Qui seul est digne d'elle, et dont seule elle est digne.

Préparez son hymen, où, pour faveur insigne, 360

Les Dieux ont résolu de se joindre avec vous.

PHINÉE, à Céphée.

Souffrez que sans tarder je porte à ma princesse,

Seigneur, l'heureux arrêt qu'a donné la Déesse.

CÉPHÉE.

Allez, l'impatience est trop juste aux amants.

CASSIOPE, voyant remonter Vénus [566].

Suivons-la dans le ciel par nos remercîments; 365

331

Et d'une voix commune adorant sa puissance,

Montrons à ses faveurs notre reconnoissance.

CHŒUR [567].

Ainsi toujours sur tes autels

Tous les mortels

Offrent leurs cœurs en sacrifice! 370

Ainsi le Zéphyre en tout temps

Sur tes palais de Cythère et d'Éryce

Fasse régner les grâces du printemps!

Daigne affermir l'heureuse paix

Qu'à nos souhaits 375

Vient de promettre ton oracle;

Et fais pour ces jeunes amants,

Pour qui tu viens de faire ce miracle,

Un siècle entier de doux ravissements.

Dans nos campagnes et nos bois 380

Toutes nos voix

Béniront tes douces atteintes;

Et dans les rochers d'alentour,

La même Écho qui redisoit nos plaintes

Ne redira que des soupirs d'amour. 385

CÉPHÉE.

C'est assez.... la Déesse est déjà disparue;

Ses dernières clartés se perdent dans la nue;

Allons jeter le sort pour la dernière fois.

Malheureux le dernier que foudroiera son choix,

Et dont en ce grand jour la perte domestique 390

Souillera de ses pleurs l'allégresse publique!

Madame, cependant, songez à préparer

Cet hymen que les Dieux veulent tant honorer:

332

Rendez-en l'appareil digne de ma puissance,

Et digne, s'il se peut, d'une telle présence. 395

CASSIOPE.

J'obéis avec joie, et c'est me commander

Ce qu'avec passion j'allois vous demander.

SCÈNE IV.

CASSIOPE, PERSÉE, suite de la Reine.

CASSIOPE.

Eh bien! vous le voyez, ce n'étoit pas un crime,

Et les Dieux ont trouvé cet hymen légitime,

Puisque leur ordre exprès nous le fait achever, 400

Et que par leur présence ils doivent l'approuver.

Mais quoi? vous soupirez?

PERSÉE.

J'en ai bien lieu, Madame.

CASSIOPE.

Le sujet?

PERSÉE.

Votre joie.

CASSIOPE.

Elle vous gêne l'âme?

PERSÉE.

Après ce que j'ai dit, douter d'un si beau feu,

Reine, c'est ou m'entendre ou me croire bien peu. 405

Mais ne me forcez pas du moins à vous le dire,

Quand mon âme en frémit et mon cœur en soupire.

Pouvois-je avoir des yeux et ne pas l'adorer?

Et pourrois-je la perdre et n'en pas soupirer?

CASSIOPE.

Quel espoir formiez-vous, puisqu'elle étoit promise, 410

Et qu'en vain son bonheur domptoit votre franchise?

333

PERSÉE.

Vouloir que la raison règne sur un amant,

C'est être plus que lui dedans l'aveuglement.

Un cœur digne d'aimer court à l'objet aimable,

Sans penser au succès dont sa flamme est capable; 415

Il s'abandonne entier, et n'examine rien:

Aimer est tout son but, aimer est tout son bien;

Il n'est difficulté ni péril qui l'étonné.

«Ce qui n'est point à moi n'est encore à personne,

Disois-je; et ce rival qui possède sa foi, 420

S'il espère un peu plus, n'obtient pas plus que moi.»

Voilà durant vos maux de quoi vivoit ma flamme,

Et les douces erreurs dont je flattois mon âme.

Pour nourrir des desirs d'un beau feu trop contents,

C'étoit assez d'espoir que d'espérer au temps; 425

Lui qui fait chaque jour tant de métamorphoses,

Pouvoit en ma faveur faire beaucoup de choses [568].

Mais enfin la Déesse a prononcé ma mort,

Et je suis ce dernier sur qui tombe le sort.

J'étois indigne d'elle et de son hyménée, 430

Et toutefois, hélas! je valois bien Phinée.

CASSIOPE.

Vous plaindre en cet état, c'est tout ce que je puis.

PERSÉE.

Vous vous plaindrez peut-être apprenant qui je suis.

Vous ne vous trompiez point touchant mon origine,

Lorsque vous la jugiez ou royale ou divine: 435

Mon père est.... Mais pourquoi contre vous l'animer?

Puisqu'il nous faut mourir, mourons sans le nommer;

Il vengeroit ma mort, si j'avois fait connoître

De quel illustre sang j'ai la gloire de naître;

Et votre grand bonheur seroit mal assuré, 440

334

Si vous m'aviez connu sans m'avoir préféré.

C'est trop perdre de temps, courons à votre joie,

Courons à ce bonheur que le ciel vous envoie;

J'en veux être témoin, afin que mon tourment

Puisse par ce poison finir plus promptement. 445

CASSIOPE.

Le temps vous fera voir pour souverain remède

Le peu que vous perdez en perdant Andromède;

Et les Dieux, dont pour nous vous voyez la bonté,

Vous rendront bientôt plus qu'ils ne vous ont ôté.

PERSÉE.

Ni le temps ni les Dieux ne feront ce miracle. 450

Mais allons: à votre heur je ne mets point d'obstacle,

Reine; c'est l'affoiblir que de le retarder;

Et les Dieux ont parlé, c'est à moi de céder.

FIN DU PREMIER ACTE.

335

ACTE II.


DÉCORATION DU SECOND ACTE.

Cette place publique s'évanouit [569] en un instant pour faire place à un jardin délicieux; et ces grands palais sont changés en autant de vases de marbre blanc, qui portent alternativement, les uns des statues d'où sortent [570] autant de jets d'eau, les autres des myrtes, des jasmins et d'autres arbres de cette nature. De chaque côté se détache un rang d'orangers dans de pareils vases, qui viennent former un admirable berceau jusqu'au milieu du théâtre, et le séparent ainsi en trois allées, que l'artifice ingénieux de la perspective fait paroître longues de plus de mille pas. C'est là qu'on voit Andromède avec ses nymphes, qui cueillent des fleurs, et en composent une guirlande dont cette princesse veut couronner Phinée, pour le récompenser, par cette galanterie, de la bonne nouvelle qu'il lui vient d'apporter.

SCÈNE PREMIÈRE.

ANDROMÈDE, chœur de Nymphes [571].

ANDROMÈDE.

Nymphes, notre guirlande est encor mal ornée;

Et devant qu'il soit peu nous reverrons Phinée, 455

Que de ma propre main j'en voulois couronner

Pour les heureux avis qu'il vient de me donner.

336

Toutefois la faveur ne seroit pas bien grande,

Et mon cœur après tout vaut bien une guirlande.

Dans l'état où le ciel nous a mis aujourd'hui, 460

C'est l'unique présent qui soit digne de lui.

Quittez, Nymphes, quittez ces peines inutiles;

L'augure déplairoit de tant de fleurs stériles:

Il faut à notre hymen des présages plus doux.

Dites-moi cependant laquelle d'entre vous.... 465

Mais il faut me le dire, et sans faire les fines.

AGLANTE.

Quoi? Madame.

ANDROMÈDE.

A tes yeux je vois que tu devines.

Dis-moi donc d'entre vous laquelle a retenu

En ces lieux jusqu'ici cet illustre inconnu;

Car enfin ce n'est point sans un peu de mystère 470

Qu'un tel héros s'attache à la cour de mon père:

Quelque chaîne l'arrête et le force à tarder.

Qu'on ne perde point temps à s'entre-regarder:

Parlez, et d'un seul mot éclaircissez mes doutes.

Aucune ne répond, et vous rougissez toutes! 475

Quoi? toutes, l'aimez-vous? Un si parfait amant

Vous a-t-il su charmer toutes également?

Il n'en faut point rougir, il est digne qu'on l'aime:

Si je n'aimois ailleurs, peut-être que moi-même,

Oui, peut-être, à le voir si bien fait, si bien né, 480

Il auroit eu mon cœur, s'il n'eût été donné.

Mais j'aime trop Phinée, et le change est un crime.

AGLANTE.

Ce héros vaut beaucoup, puisqu'il a votre estime;

Mais il sait ce qu'il vaut, et n'a jusqu'à ce jour

A pas une de nous daigné montrer d'amour. 485

ANDROMÈDE.

Que dis-tu?

337

AGLANTE.

Pas fait même une offre de service.

ANDROMÈDE.

Ah! c'est de quoi rougir toutes avec justice;

Et la honte à vos fronts doit bien cette couleur,

Si tant de si beaux yeux ont pu manquer son cœur.

CÉPHALIE.

Où les vôtres, Madame, épandent leur lumière, 490

Cette honte pour nous est assez coutumière [572].

Les plus vives clartés s'éteignent auprès d'eux,

Comme auprès du soleil meurent les autres feux;

Et pour peu qu'on vous voie et qu'on vous considère [573]

Vous ne nous laissez point de conquêtes à faire. 495

ANDROMÈDE.

Vous êtes une adroite; achevez, achevez:

C'est peut-être en effet vous qui le captivez;

Car il aime, et j'en vois la preuve trop certaine.

Chaque fois qu'il me parle il semble être à la gêne;

Son visage et sa voix changent à tout propos; 500

Il hésite, il s'égare au bout de quatre mots;

Ses discours vont sans ordre; et plus je les écoute,

Plus j'entends des soupirs dont j'ignore la route.

Où vont-ils, Céphalie? où vont-ils? répondez.

CÉPHALIE.

C'est à vous d'en juger, vous qui les entendez.

UN PAGE, chantant sans être vu [574],

Qu'elle est lente, cette journée!

338

ANDROMÈDE.

Taisons-nous: cette voix me parle pour Phinée;

Sans doute il n'est pas loin, et veut à son retour

Que des accents si doux m'expliquent son amour.

PAGE [575].

Qu'elle est lente, cette journée 510

Dont la fin me doit rendre heureux!

Chaque moment à mon cœur amoureux

Semble durer plus d'une année.

O ciel! quel est l'heur d'un amant,

Si quand il en a l'assurance 515

Sa juste impatience

Est un nouveau tourment?

Je dois posséder Andromède:

Juge, Soleil, quel est mon bien!

Vis-tu jamais amour égal au mien? 520

Vois-tu beauté qui ne lui cède?

Puis donc que la longueur du jour

De mon nouveau mal est la source,

Précipite ta course,

Et tarde ton retour. 525

Tu luis encore, et ta lumière

Semble se plaire à m'affliger.

Ah! mon amour te va bien obliger

A quitter soudain ta carrière.

Viens, Soleil, viens voir la beauté 530

Dont le divin éclat me dompte;

Et tu fuiras de honte

D'avoir moins de clarté.

339

SCÈNE II.

PHINÉE, ANDROMÈDE, chœur de Nymphes, SUITE DE PHINÉE.

PHINÉE.

Ce n'est pas mon dessein, Madame, de surprendre,

Puisque avant que d'entrer je me suis fait entendre. 535

ANDROMÈDE.

Vos vœux pour les cacher n'étoient pas criminels,

Puisqu'ils suivent des Dieux les ordres éternels.

PHINÉE.

Que me direz-vous donc de leur galanterie?

ANDROMÈDE.

Que je vais vous payer de votre flatterie.

PHINÉE.

Comment?

ANDROMÈDE.

En vous donnant de semblables témoins,

Si vous aimez beaucoup, que je n'aime pas moins.

Approchez, Liriope, et rendez-lui son change;

C'est vous, c'est votre voix que je veux qui me venge.

De grâce, écoutez-la; nous avons écouté,

Et demandons silence après l'avoir prêté. 545

LIRIOPE chante.

Phinée est plus aimé qu'Andromède n'est belle,

Bien qu'ici-bas tout cède à ses attraits;

Comme il n'est point de si doux traits,

Il n'est point de cœur si fidèle.

De mille appas son visage semé 550

La rend une merveille [576];

340

Mais quoiqu'elle soit sans pareille,

Phinée est encor plus aimé.

Bien que le juste ciel fasse voir que sans crime

On la préfère aux nymphes de la mer, 555

Ce n'est que de savoir aimer

Qu'elle-même veut qu'on l'estime;

Chacun, d'amour pour elle consumé,

D'un cœur lui fait un temple;

Mais quoiqu'elle soit sans exemple, 560

Phinée est encor plus aimé.

Enfin, si ses beaux yeux passent pour un miracle,

C'est un miracle aussi que son amour,

Pour qui Vénus en ce beau jour

A prononcé ce digne oracle: 565

Le ciel lui-même, en la voyant, charmé,

La juge incomparable;

Mais quoiqu'il l'ait faite adorable,

Phinée est encor plus aimé.

(Cet air chanté, le page de Phinée et cette nymphe font un dialogue en musique, dont chaque couplet a pour refrain l'oracle que Vénus a prononcé au premier acte en faveur de ces deux amants, chanté par les deux voix unies, et répété par le chœur entier de la musique.)

PAGE.

Heureux amant!

LIRIOPE.

Heureuse amante! 570

PAGE.

Ils n'ont qu'une âme.

LIRIOPE [577].

Ils n'ont tous deux qu'un cœur.

341

PAGE.

Joignons nos voix pour chanter leur bonheur.

LIRIOPE.

Joignons nos voix pour bénir leur attente.

PAGE ET LIRIOPE [578].

Andromède ce soir aura l'illustre époux

Qui seul est digne d'elle, et dont seule elle est digne.

Préparons son hymen, où, pour faveur insigne,

Les Dieux ont résolu de se joindre avec nous.

CHŒUR [579].

Préparons son hymen, où, pour faveur insigne,

Les Dieux ont résolu de se joindre avec nous.

PAGE.

Le ciel le veut.

LIRIOPE.

Vénus l'ordonne. 580

PAGE.

L'amour les joint.

LIRIOPE.

L'hymen va les unir.

PAGE.

Douce union que chacun doit bénir!

LIRIOPE.

Heureuse amour qu'un tel succès couronne [580]!

PAGE ET LIRIOPE [581].

Andromède ce soir aura l'illustre époux

Qui seul est digne d'elle, et dont seule elle est digne.

342

Préparons son hymen, où, pour faveur insigne,

Les Dieux ont résolu de se joindre avec nous.

CHŒUR [582].

Préparons son hymen, où, pour faveur insigne,

Les Dieux ont résolu de se joindre avec nous.

ANDROMÈDE.

Il n'en faut point mentir, leur accord m'a surprise. 590

PHINÉE.

Madame, c'est ainsi que tout me favorise,

Et que tous vos sujets soupirent en ces lieux

Après l'heureux effet de cet arrêt des Dieux,

Que leurs souhaits unis....

SCÈNE III.

PHINÉE, ANDROMÈDE, TIMANTE, chœur de Nymphes, suite de Phinée.

TIMANTE.

Ah! Seigneur, ah! Madame.

PHINÉE.

Que nous veux-tu, Timante, et qui trouble ton âme?

TIMANTE.

Le pire des malheurs.

PHINÉE.

Le Roi seroit-il mort?

TIMANTE.

Non, Seigneur; mais enfin le triste choix du sort

Vient de tomber.... Hélas! pourrai-je vous le dire?

ANDROMÈDE.

Est-ce sur quelque objet pour qui ton cœur soupire?

343

TIMANTE.

Soupirer à vos yeux du pire de ses coups, 600

N'est-ce pas dire assez qu'il est tombé sur vous?

PHINÉE.

Qui te fait nous donner de si vaines alarmes?

TIMANTE.

Si vous n'en croyez pas mes soupirs et mes larmes,

Vous en croirez le Roi, qui bientôt à vos yeux

La va livrer lui-même aux ministres des Dieux. 605

PHINÉE.

C'est nous faire, Timante, un conte ridicule;

Et je tiendrois le Roi bien simple et bien crédule,

Si plus qu'une déesse il en croyoit le sort.

TIMANTE.

Le Roi non plus que vous ne l'a pas cru d'abord:

Il a fait par trois fois essayer sa malice, 610

Et l'a vu par trois fois faire même injustice:

Du vase par trois fois ce beau nom est sorti.

PHINÉE.

Et toutes les trois fois le sort en a menti.

Le ciel a fait pour vous une autre destinée:

Son ordre est immuable, il veut notre hyménée: 615

Il le veut, il y met le bonheur de ces lieux;

Et ce n'est pas au sort à démentir les Dieux.

ANDROMÈDE.

Assez souvent le ciel par quelque fausse joie

Se plaît à prévenir les maux qu'il nous envoie;

Du moins il m'a rendu quelques moments bien doux 620

Par ce flatteur espoir que j'allois être à vous.

Mais puisque ce n'étoit qu'une trompeuse attente,

Gardez mon souvenir, et je mourrai contente.

PHINÉE.

Et vous mourrez contente! Et j'ai pu mériter

Qu'avec contentement vous puissiez me quitter! 625

344

Détacher sans regret votre âme de la mienne!

Vouloir que je le voie, et que je m'en souvienne!

Et mon fidèle amour qui reçut votre foi

Vous trouve indifférente entre la mort et moi!

Oui, je m'en souviendrai, vous le voulez, Madame;

J'accepte le supplice où vous livrez mon âme;

Mais quelque peu d'amour que vous me fassiez voir,

Le mien n'oubliera pas les lois de son devoir.

Je dois, malgré le sort, je dois, malgré vous-même,

Si vous aimez si mal, vous montrer comme on aime,

Et faire reconnoître aux yeux qui m'ont charmé

Que j'étois digne au moins d'être un peu mieux aimé.

Vous l'avouerez bientôt, et j'aurai cette gloire,

Qui dans tout l'avenir suivra notre mémoire,

Que pour se voir quitter avec contentement, 640

Un amant tel que moi n'en est pas moins amant.

ANDROMÈDE.

C'est donc trop peu pour moi que des malheurs si proches,

Si vous ne les croissez par d'injustes reproches!

Vous quitter sans regret! les Dieux me sont témoins

Que j'en montrerois plus si je vous aimois moins. 645

C'est pour vous trop aimer que je parois toute autre:

J'étouffe ma douleur pour n'aigrir pas la vôtre;

Je retiens mes soupirs de peur de vous fâcher,

Et me montre insensible afin de moins toucher.

Hélas! si vous savez faire voir comme on aime, 650

Du moins vous voyez mal quand l'amour est extrême;

Oui, Phinée, et je doute, en courant à la mort,

Lequel m'est plus cruel, ou de vous, ou du sort.

PHINÉE.

Hélas! qu'il étoit grand quand je l'ai cru s'éteindre,

Votre amour! et qu'à tort ma flamme osoit s'en plaindre!

Princesse, vous pouvez me quitter sans regret:

Vous ne perdez en moi qu'un amant indiscret,

345

Qu'un amant téméraire, et qui même a l'audace

D'accuser votre amour quand vous lui faites grâce,

Mais pour moi, dont la perte est sans comparaison, 660

Qui perds en vous perdant et lumière et raison,

Je n'ai que ma douleur qui m'aveugle et me guide:

Dessus toute mon âme elle seule préside [583];

Elle y règne, et je cède entier à son transport;

Mais je ne cède pas aux caprices du sort [584]. 665

Que le Roi par scrupule à sa rigueur défère,

Qu'une indigne équité le fasse injuste père.

La Reine et mon amour sauront bien empêcher

Qu'un choix si criminel ne coûte un sang si cher.

J'ose tout, je puis tout après un tel oracle. 670

TIMANTE.

La Reine est hors d'état d'y joindre aucun obstacle:

Surprise comme vous d'un tel événement,

Elle en a de douleur perdu tout sentiment;

Et sans doute le Roi livrera la Princesse

Avant qu'on l'ait pu voir sortir de sa foiblesse. 675

PHINÉE.

Eh bien! mon amour seul saura jusqu'au trépas,

Malgré tous....

ANDROMÈDE.

Le Roi vient; ne vous emportez pas.

346

SCÈNE IV.

CÉPHÉE, PHINÉE, ANDROMÈDE, PERSÉE, TIMANTE, chœur de Nymphes, suite du Roi et de Phinée.

CÉPHÉE.

Ma fille, si tu sais les nouvelles funestes

De ce dernier effort des colères célestes,

Si tu sais de ton sort l'impitoyable cours, 680

Qui fait le plus cruel du plus beau de nos jours,

Épargne ma douleur, juges-en par sa cause,

Et va sans me forcer à te dire autre chose.

ANDROMÈDE.

Seigneur, je vous l'avoue, il est bien rigoureux [585]

De tout perdre au moment qu'on se doit croire heureux;

Et le coup qui surprend un espoir légitime

Porte plus d'une mort au cœur de la victime.

Mais enfin il est juste, et je le dois bénir:

La cause des malheurs les doit faire finir.

Le ciel, qui se repent sitôt de ses caresses, 690

Verra plus de constance en moi qu'en ses promesses:

Heureuse, si mes jours un peu précipités

Satisfont à ces Dieux pour moi seule irrités,

Si je suis la dernière à leur courroux offerte,

Si le salut public peut naître de ma perte! 695

Malheureuse pourtant de ce qu'un si grand bien [586]

Vous a déjà coûté d'autre sang que le mien,

Et que je ne suis pas la première et l'unique

Qui rende à votre État la sûreté publique!

PHINÉE.

Quoi? vous vous obstinez encore à me trahir? 700

347

ANDROMÈDE.

Je vous plains, je me plains, mais je dois obéir.

PHINÉE.

Honteuse obéissance à qui votre amour cède!

CÉPHÉE.

Obéissance illustre, et digne d'Andromède!

Son nom comblé par là d'un immortel honneur....

PHINÉE.

Je l'empêcherai bien, ce funeste bonheur. 705

Andromède est à moi, vous me l'avez donnée;

Le ciel pour notre hymen a pris cette journée;

Vénus l'a commandé: qui me la peut ôter?

Le sort auprès des Dieux se doit-il écouter?

Ah! si j'en vois ici les infâmes ministres 710

S'apprêter aux effets de ses ordres sinistres....

CÉPHÉE.

Apprenez que le sort n'agit que sous les Dieux,

Et souffrez comme moi le bonheur de ces lieux.

Votre perte n'est rien au prix de ma misère:

Vous n'êtes qu'amoureux, Phinée, et je suis père [587]. 715

Il est d'autres objets dignes de votre foi [588];

Mais il n'est point ailleurs d'autres filles pour moi [589].

Songez donc mieux qu'un père à ces affreux ravages

Que partout de ce monstre épandirent les rages;

Et n'en rappelez pas l'épouvantable horreur, 720

Pour trop croire et trop suivre une aveugle fureur.

PHINÉE.

Que de nouveau ce monstre entré dessus vos terres

Fasse à tous vos sujets d'impitoyables guerres,

Le sang de tout un peuple est trop bien employé

348

Quand celui de ses rois en peut être payé; 725

Et je ne connois point d'autre perte publique

Que celle où vous condamne un sort si tyrannique.

CÉPHÉE.

Craignez ces mêmes Dieux qui président au sort.

PHINÉE.

Qu'entre eux-mêmes ces Dieux se montrent donc d'accord.

Quelle crainte après tout me pourroit y résoudre? 730

S'ils m'ôtent Andromède, ont-ils quelque autre foudre?

Il n'est plus de respect qui puisse rien sur moi;

Andromède est mon sort, et mes Dieux, et mon roi;

Punissez un impie, et perdez un rebelle;

Satisfaites le sort en m'exposant pour elle: 735

J'y cours; mais autrement je jure ses beaux yeux,

Et mes uniques rois, et mes uniques Dieux [590]....

(Ici le tonnerre commence à rouler avec un si grand bruit, et accompagné d'éclairs redoublés avec tant de promptitude, que cette feinte donne de l'épouvante aussi bien que de l'admiration, tant elle approche du naturel. On voit cependant descendre Éole avec huit vents, dont quatre sont à ses deux côtés, en sorte toutefois que les deux plus proches sont portés sur le même nuage que lui, et les deux plus éloignés sont comme volants en l'air tout contre ce même nuage. Les quatre autres paroissent deux à deux au milieu de l'air sur les ailes du théâtre, deux à la main gauche et deux à la droite: ce qui n'empêche pas Phinée de continuer ses blasphèmes.)

349

SCÈNE V.

ÉOLE, huit Vents, CÉPHÉE, PERSÉE, PHINÉE, ANDROMÈDE, chœur de Nymphes, suite du Roi et de Phinée.

CÉPHÉE.

Arrêtez: ce nuage enferme une tempête

Qui peut-être déjà menace votre tête.

N'irritez plus les Dieux déjà trop irrités. 740

PHINÉE.

Qu'il crève, ce nuage, et que ces déités....

CÉPHÉE.

Ne les irritez plus, vous dis-je, et prenez garde....

PHINÉE.

A les trop irriter qu'est-ce que je hasarde?

Que peut craindre un amant quand il voit tout perdu?

Tombe, tombe sur moi leur foudre, s'il m'est dû! 745

Mais s'il est quelque main assez lâche et traîtresse

Pour suivre leur caprice et saisir ma princesse,

Seigneur, encore un coup, je jure ses beaux yeux,

Et mes uniques rois, et mes uniques Dieux....

ÉOLE, au milieu de l'air.

Téméraire mortel, n'en dis pas davantage; 750

Tu n'obliges que trop les Dieux à te haïr:

Quoi que pense attenter l'orgueil de ton courage,

Ils ont trop de moyens de se faire obéir.

Connois-moi pour ton infortune;

Je suis Éole, roi des vents. 755

Partez, mes orageux suivants,

Faites ce qu'ordonne Neptune.

(Ce commandement d'Éole produit [591] un spectacle étrange et merveilleux 350 tout ensemble. Les deux vents qui étoient à ses côtés suspendus en l'air s'envolent, l'un à gauche et l'autre à droit [592]; deux autres remontent avec lui dans le ciel sur le même nuage qui les vient d'apporter; deux autres, qui étoient à sa main gauche sur les ailes du théâtre, s'avancent au milieu de l'air, où ayant fait un tour, ainsi que deux tourbillons, ils passent au côté droit du théâtre, d'où les deux derniers fondent sur Andromède, et l'ayant saisie chacun par un bras, ils l'enlèvent [593] de l'autre côté jusque dans les nues.)

ANDROMÈDE [594].

O ciel!

CÉPHÉE.

Ils l'ont saisie, et l'enlèvent en l'air.

PHINÉE [595].

Ah! ne présumez pas ainsi me la voler:

Je vous suivrai partout malgré votre surprise [596] 760

SCÈNE VI.

CÉPHÉE, PERSÉE, suite du Roi.

PERSÉE.

Seigneur, un tel péril ne veut point de remise;

351

Mais espérez encor, je vole à son secours,

Et vais forcer le sort à prendre un autre cours.

CÉPHÉE.

Vingt amants pour Nérée en firent l'entreprise;

Mais il n'est point d'effort que ce monstre ne brise. 765

Tous voulurent sauver ses attraits adorés,

Tous furent avec elle à l'instant dévorés.

PERSÉE.

Le ciel aime Andromède, il veut son hyménée,

Seigneur; et si les vents l'arrachent à Phinée,

Ce n'est que pour la rendre à quelque illustre époux 770

Qui soit plus digne d'elle, et plus digne de vous;

A quelque autre par là les Dieux l'ont réservée.

Vous saurez qui je suis quand je l'aurai sauvée.

Adieu: par des chemins aux hommes inconnus

Je vais mettre en effet l'oracle de Vénus. 775

Le temps nous est trop cher pour le perdre en paroles.

CÉPHÉE.

Moi, qui ne puis former d'espérances frivoles,

Pour ne voir point courir ce grand cœur au trépas,

Je vais faire des vœux qu'on n'écoutera pas.

FIN DU SECOND ACTE.

352

ACTE III.


DÉCORATION DU TROISIÈME ACTE.

Il se fait ici une si étrange métamorphose, qu'il semble qu'avant que de sortir de ce jardin Persée ait découvert [597] cette monstrueuse [598] tête de Méduse qu'il porte partout sous son bouclier. Les myrtes et les jasmins qui le composoient sont devenus des rochers affreux, dont les masses inégalement escarpées et bossues suivent si parfaitement le caprice de la nature, qu'il semble qu'elle ait plus contribué que l'art à les placer ainsi des deux côtés du théâtre: c'est en quoi l'artifice de l'ouvrier est merveilleux, et se fait voir d'autant plus, qu'il prend soin de se cacher. Les vagues s'emparent de toute la scène, à la réserve de cinq ou six pieds qu'elles laissent pour leur servir de rivage; elles sont dans une agitation continuelle, et composent comme un golfe enfermé entre ces deux rangs [599] de falaises; on en voit l'embouchure se dégorger dans la pleine mer, qui paroît si vaste et d'une si grande étendue, qu'on jureroit que les vaisseaux qui flottent près de l'horizon [600], dont la vue est bornée, sont éloignés de plus de six lieues de ceux qui les considèrent. Il n'y a personne qui ne juge que cet horrible spectacle est le funeste appareil de l'injustice des Dieux et du supplice d'Andromède; aussi la voit-on au haut des nues, d'où les deux vents [601] qui l'ont enlevée l'apportent avec impétuosité et l'attachent [602] au pied d'un de ces rochers.

353

SCÈNE PREMIÈRE.

ANDROMÈDE, au pied d'un rocher; deux Vents qui l'y attachent; TIMANTE; CHŒUR DE PEUPLE sur le rivage.

TIMANTE.

Allons voir, chers amis, ce qu'elle est devenue, 780

La Princesse, et mourir, s'il se peut, à sa vue.

CHŒUR [603].

La voilà que ces vents achèvent d'attacher,

En infâmes bourreaux, à ce fatal rocher.

TIMANTE.

Oui, c'est elle sans doute. Ah! l'indigne spectacle!

CHŒUR.

Si le ciel n'est injuste, il lui doit un miracle. 785

(Les vents s'envolent.)

TIMANTE.

Il en fera voir un, s'il en croit nos desirs.

ANDROMÈDE.

O Dieux!

TIMANTE.

Avec respect écoutons ses soupirs;

Et puissent les accents de ses premières plaintes

Porter dans tous nos cœurs de mortelles atteintes!

ANDROMÈDE.

Affreuse image du trépas 790

Qu'un triste honneur m'avoit fardée,

Surprenantes horreurs, épouvantable idée,

Qui tantôt ne m'ébranliez pas,

Que l'on vous conçoit mal quand on vous envisage

Avec un peu d'éloignement! 795

354

Qu'on vous méprise alors! qu'on vous brave aisément!

Mais que la grandeur du courage

Devient d'un difficile usage

Lorsqu'on touche au dernier moment!

Ici seule, et de toutes parts 800

A mon destin abandonnée,

Ici que je n'ai plus ni parents, ni Phinée,

Sur qui détourner mes regards [604],

L'attente de la mort de tout mon cœur s'empare,

Il n'a qu'elle à considérer; 805

Et quoi que de ce monstre il s'ose figurer,

Ma constance qui s'y prépare

Le trouve d'autant plus barbare

Qu'il diffère à me dévorer.

Étrange effet de mes malheurs! 810

Mon âme traînante, abattue,

N'a qu'un moment à vivre, et ce moment me tue

A force de vives douleurs.

Ma frayeur a pour moi mille mortelles feintes,

Cependant que la mort me fuit: 815

Je pâme au moindre vent, je meurs au moindre bruit;

Et mes espérances éteintes

N'attendent la fin de mes craintes

Que du monstre qui les produit.

Qu'il tarde à suivre mes desirs! 820

Et que sa cruelle paresse

A ce cœur dont ma flamme est encor la maîtresse

Coûte d'amers et longs soupirs!

O toi, dont jusqu'ici la douleur m'a suivie,

Va-t'en, souvenir indiscret; 825

355

Et cessant de me faire un entretien secret

De ce prince qui m'a servie,

Laisse-moi sortir de la vie

Avec un peu moins de regret.

C'est assez que tout l'univers 830

Conspire à faire mes supplices;

Ne les redouble point, toi qui fus mes délices,

En me montrant ce que je perds;

Laisse-moi....

SCÈNE II.

CASSIOPE, ANDROMÈDE, TIMANTE, CHŒUR DE PEUPLE.

CASSIOPE.

Me voici, qui seule ait fait le crime;

Me voici, justes Dieux, prenez votre victime: 885

S'il est quelque justice encore parmi vous,

C'est à moi seule, à moi qu'est dû votre courroux.

Punir les innocents, et laisser les coupables,

Inhumains! est-ce en être, est-ce en être capables?

A moi tout le supplice, à moi tout le forfait. 840

Que faites-vous, cruels? qu'avez-vous presque fait?

Andromède est ici votre plus rare ouvrage;

Andromède est ici votre plus digne image;

Elle rassemble en soi vos attraits divisés:

On vous connoîtra moins si vous la détruisez. 845

Ah! je découvre enfin d'où provient tant de haine:

Vous en êtes jaloux plus que je n'en fus vaine;

Si vous la laissiez vivre, envieux tout-puissants,

Elle auroit plus que vous et d'autels et d'encens;

Chacun préféreroit le portrait au modèle, 850

Et bientôt l'univers n'adoreroit plus qu'elle.

356

ANDROMÈDE.

En l'état où je suis le sort m'est-il trop doux,

Si vous ne me donnez de quoi craindre pour vous?

Faut-il encor ce comble à des malheurs extrêmes?

Qu'espérez-vous, Madame, à force de blasphèmes? 855

CASSIOPE.

Attirer et leur monstre et leur foudre sur moi;

Mais je ne les irrite, hélas! que contre toi:

Sur ton sang innocent retombent tous mes crimes;

Seule tu leur tiens lieu de mille autres victimes;

Et pour punir ta mère ils n'ont, ces cruels Dieux, 860

Ni monstre dans la mer, ni foudre dans les cieux.

Aussi savent-ils bien que se prendre à ta vie,

C'est percer de mon cœur la plus tendre partie;

Que je souffre bien plus en te voyant périr,

Et qu'ils me feroient grâce en me faisant mourir. 865

Ma fille, c'est donc là cet heureux hyménée,

Cette illustre union par Vénus ordonnée,

Qu'avecque tant de pompe il falloit préparer,

Et que ces mêmes Dieux devoient tant honorer!

Ce que nos yeux ont vu n'étoit-ce donc qu'un songe,

Déesse? ou ne viens-tu que pour dire un mensonge?

Nous aurois-tu parlé sans l'aveu du Destin?

Est-ce ainsi qu'à nos maux le ciel trouve une fin?

Est-ce ainsi qu'Andromède en reçoit les caresses?

Si contre elle l'envie émeut quelques déesses, 875

L'amour en sa faveur n'arme-t-il point de Dieux?

Sont-ils tous devenus ou sans cœur, ou sans yeux?

Le maître souverain de toute la nature

Pour de moindres beautés a changé de figure;

Neptune a soupiré pour de moindres appas; 880

Elle en montre à Phébus que Daphné n'avoit pas;

Et l'Amour en Psyché voyoit bien moins de charmes,

Quand pour elle il daigna se blesser de ses armes.

357

Qui dérobe à tes yeux le droit de tout charmer,

Ma fille? au vif éclat qu'ils sèment dans la mer, 885

Les tritons amoureux, malgré leurs Néréides,

Devroient déjà sortir de leurs grottes humides,

Aux fureurs de leur monstre à l'envi s'opposer,

Contre ce même écueil eux-mêmes l'écraser,

Et de ses os brisés, de sa rage étouffée, 890

Au pied de ton rocher t'élever un trophée.

ANDROMÈDE,
voyant venir le monstre de loin.

Renouveler le crime, est-ce pour les fléchir?

Vous hâtez mon supplice au lieu de m'affranchir.

Vous appelez le monstre. Ah! du moins à sa vue

Quittez la vanité qui m'a déjà perdue. 895

Il n'est mortel ni dieu qui m'ose secourir.

Il vient: consolez-vous, et me laissez mourir.

CASSIOPE.

Je le vois, c'en est fait. Parois du moins, Phinée,

Pour sauver la beauté qui t'étoit destinée;

Parois, il en est temps; viens en dépit des Dieux 900

Sauver ton Andromède, ou périr à ses yeux;

L'amour te le commande, et l'honneur t'en convie;

Peux-tu, si tu la perds, aimer encor la vie?

ANDROMÈDE.

Il n'a manque d'amour, ni manque de valeur;

Mais sans doute, Madame, il est mort de douleur; 905

Et comme il a du cœur et sait que je l'adore,

Il périroit ici, s'il respiroit encore.

CASSIOPE.

Dis plutôt que l'ingrat n'ose te mériter.

Toi donc, qui plus que lui t'osois tantôt vanter,

Viens, amant inconnu, dont la haute origine, 910

Si nous t'en voulons croire, est royale ou divine;

Viens en donner la preuve, et par un prompt secours,

Fais-nous voir quelle foi l'on doit à tes discours;

358

Supplante ton rival par une illustre audace;

Viens à droit de conquête en occuper la place: 915

Andromède est à toi si tu l'oses gagner [605].

Quoi? lâches, le péril vous la fait dédaigner!

Il éteint en tous deux ces flammes sans secondes!

Allons, mon désespoir, jusqu'au milieu des ondes

Faire servir l'effort de nos bras impuissants 920

D'exemple et de reproche à leurs feux languissants;

Faisons ce que tous deux devroient faire avec joie;

Détournons sa fureur dessus une autre proie:

Heureuse si mon sang la pouvoit assouvir!

Allons. Mais qui m'arrête? Ah! c'est mal me servir. 925

(On voit ici Persée descendre du haut des nues.)

SCÈNE III.

ANDROMÈDE, attachée au rocher; PERSÉE, en l'air, sur le cheval Pégase; CASSIOPE, TIMANTE, ET LE CHŒUR, sur le rivage.

TIMANTE,
montrant Persée à Cassiope, et l'empêchant de se jeter à la mer.

Courez-vous à la mort quand on vole à votre aide?

Voyez par quels chemins on secourt Andromède;

Quel héros, ou quel dieu sur ce cheval ailé....

CASSIOPE.

Ah! c'est cet inconnu par mes cris appelé,

C'est lui-même, Seigneur, que mon âme étonnée.... 930

PERSÉE,
en l'air, sur le Pégase [606].

Reine, voyez par là si je vaux bien Phinée,

359

Si j'étois moins que lui digne de votre choix,

Et si le sang des Dieux cède à celui des rois.

CASSIOPE.

Rien n'égale, Seigneur, un amour si fidèle [607];

Combattez donc pour vous en combattant pour elle: 935

Vous ne trouverez point de sentiments ingrats.

PERSÉE,
à Andromède.

Adorable princesse, avouez-en mon bras.

CHŒUR DE MUSIQUE,
cependant que Persée combat le monstre. [608]

Courage, enfant des Dieux! elle est votre conquête;

Et jamais amant ni guerrier

Ne vit ceindre sa tête 940

D'un si beau myrte ou d'un si beau laurier.

UNE VOIX seule.

Andromède est le prix qui suit votre victoire:

Combattez, combattez;

Et vos plaisirs et votre gloire

Rendront jaloux les Dieux dont vous sortez. 945

LE CHŒUR répète.

Courage, enfant des Dieux! elle est votre conquête [609];

Et jamais amant ni guerrier

Ne vit ceindre sa tête

D'un si beau myrte ou d'un si beau laurier [610].

TIMANTE,
à la Reine.

Voyez de quel effet notre attente est suivie, 950

360

Madame: elle est sauvée, et le monstre est sans vie.

PERSÉE,
ayant tué le monstre.

Rendez grâces au dieu qui m'en a fait vainqueur [611].

CASSIOPE.

O ciel! que ne vous puis-je assez ouvrir mon cœur!

L'oracle de Vénus enfin s'est fait entendre:

Voilà ce dernier choix qui nous devoit tout rendre; 955

Et vous êtes, Seigneur, l'incomparable époux

Par qui le sang des Dieux se doit joindre avec nous [612].

Ne pense plus, ma fille, à ton ingrat Phinée:

C'est à ce grand héros que le sort t'a donnée;

C'est pour lui que le ciel te destine aujourd'hui; 960

Il est digne de toi, rends-toi digne de lui.

PERSÉE.

Il faut la mériter par mille autres services;

Un peu d'espoir suffit pour de tels sacrifices.

Princesse, cependant quittez ces tristes lieux [613],

Pour rendre à votre cour tout l'éclat de vos yeux. 965

Ces vents, ces mêmes vents qui vous ont enlevée,

Vont rendre de tout point ma victoire achevée:

L'ordre que leur prescrit mon père Jupiter

Jusqu'en votre palais les force à vous porter,

Les force à vous remettre où tantôt leur surprise [614].... 970

ANDROMÈDE.

D'une frayeur mortelle à peine encor remise,

361

Pardonnez, grand héros, si mon étonnement

N'a pas la liberté d'aucun remercîment.

PERSÉE.

Venez, tyrans des mers, réparer votre crime,

Venez restituer cette illustre victime; 975

Méritez votre grâce, impétueux mutins,

Par votre obéissance au maître des destins.

(Les vents obéissent aussitôt à ce commandement de Persée; et on les voit en un moment détacher cette princesse, et la reporter par-dessus les flots jusqu'au lieu [615] d'où ils l'avoient apportée au commencement de cet acte. En même temps Persée revole en haut sur son cheval ailé; et après avoir fait un caracol admirable au milieu de l'air, il tire du même côté qu'on a vu disparaître la Princesse: tandis qu'il vole, tout le rivage retentit de cris de joie et de chants de victoire.)

CASSIOPE,
voyant Persée revoler en haut après sa victoire.

Peuple, qu'à pleine voix l'allégresse publique

Après un tel miracle en triomphe s'explique,

Et fasse retentir sur ce rivage heureux 980

L'immortelle valeur d'un bras si généreux.

CHŒUR [616].

Le monstre est mort, crions victoire,

Victoire tous, victoire à pleine voix;

Que nos campagnes et nos bois

Ne résonnent que de sa gloire. 985

Princesse, elle vous donne enfin l'illustre époux

Qui seul étoit digne de vous.

Vous êtes sa digne conquête.

Victoire tous, victoire à son amour!

C'est lui qui nous rend ce beau jour, 990

C'est lui qui calme la tempête;

362

Et c'est lui qui vous donne enfin l'illustre époux

Qui seul étoit digne de vous.

CASSIOPE,
après que Persée est disparu.

Dieux! j'étois sur ces bords immobile de joie.

Allons voir où ces vents ont reporté leur proie, 995

Embrasser ce vainqueur, et demander au Roi

L'effet du juste espoir qu'il a reçu de moi [617].

SCÈNE IV.

CYMODOCE, ÉPHYRE, CYDIPPE.

(Ces trois Néréides s'élèvent du milieu des flots [618].)

CYMODOCE.

Ainsi notre colère est de tout point bravée;

Ainsi notre victime à nos yeux enlevée

Va croître les douceurs de ses contentements 1000

Par le juste mépris de nos ressentiments [619].

ÉPHYRE.

Toute notre fureur, toute notre vengeance

Semble avec son destin être d'intelligence,

N'agir qu'en sa faveur; et ses plus rudes coups

Ne font que lui donner un plus illustre époux. 1005

CYDIPPE.

Le sort, qui jusqu'ici nous a donné le change,

Immole à ses beautés le monstre qui nous venge;

Du même sacrifice, et dans le même lieu,

De victime qu'elle est, elle devient le dieu.

Cessons dorénavant, cessons d'être immortelles, 1010

363

Puisque les immortels trahissent nos querelles,

Qu'une beauté commune est plus chère à leurs yeux;

Car son libérateur est sans doute un des Dieux.

Autre qu'un dieu n'eût pu nous ôter cette proie

Autre qu'un dieu n'eût pu prendre une telle voie; 1015

Et ce cheval ailé fût péri mille fois,

Avant que de voler sous un indigne poids.

CYMODOCE.

Oui, c'est sans doute un dieu qui vient de la défendre:

Mais il n'est pas, mes sœurs, encor temps de nous rendre;

Et puisqu'un dieu pour elle ose nous outrager,

Il faut trouver aussi des dieux à nous venger.

Du sang de notre monstre encore toutes teintes,

Au palais de Neptune allons porter nos plaintes,

Lui demander raison de l'immortel affront

Qu'une telle défaite imprime à notre front. 1025

CYDIPPE.

Je crois qu'il nous prévient; les ondes en bouillonnent;

Les conques des tritons dans ces rochers résonnent:

C'est lui-même, parlons.

SCÈNE V.

NEPTUNE, les trois Néréides [620].

NEPTUNE,
dans son char formé d'une grande conque de nacre,
et tiré par deux chevaux marins.

Je sais vos déplaisirs,

Mes filles; et je viens au bruit de vos soupirs,

De l'affront qu'on vous fait plus que vous en colère.

C'est moi que tyrannise un superbe de frère,

Qui dans mon propre État m'osant faire la loi,

364

M'envoie un de ses fils pour triompher de moi.

Qu'il règne dans le ciel, qu'il règne sur la terre;

Qu'il gouverne à son gré l'éclat de son tonnerre; 1035

Que même du Destin il soit indépendant;

Mais qu'il me laisse à moi gouverner mon trident [621].

C'est bien assez pour lui d'un si grand avantage,

Sans me venir braver encor dans mon partage.

Après cet attentat sur l'empire des mers, 1040

Même honte à leur tour menace les enfers;

Aussi leur souverain prendra notre querelle:

Je vais l'intéresser avec Junon pour elle;

Et tous trois, assemblant notre pouvoir en un,

Nous saurons bien dompter notre tyran commun. 1045

Adieu: consolez-vous, nymphes trop outragées;

Je périrai moi-même, ou vous serez vengées;

Et j'ai su du Destin, qui se ligue avec nous,

Qu'Andromède ici-bas n'aura jamais d'époux.

(Il fond au milieu de la mer.)

CYMODOCE.

Après le doux espoir d'une telle promesse, 1050

Reprenons, chères sœurs, une entière allégresse.

(Les Néréides se plongent aussi dans la mer.)

FIN DU TROISIÈME ACTE.

365

ACTE IV.

DÉCORATION DU QUATRIÈME ACTE.

Les vagues fondent sous le théâtre; et ces hideuses masses de pierres dont elles battoient le pied font place à la magnificence [622] d'un palais royal. On ne le voit pas tout entier, on n'en voit que le vestibule, ou plutôt la grande salle [623], qui doit servir aux noces de Persée et d'Andromède. Deux rangs de colonnes de chaque côté, l'un de rondes, et l'autre de carrées, en font les ornements: elles sont enrichies de statues de marbre blanc d'une grandeur naturelle, et leurs bases, corniches [624], amortissements, étalent tout ce que peut la justesse de l'architecture. Le frontispice suit le même ordre; et par trois portes dont il est percé, il fait voir [625] trois allées de cyprès où l'œil s'enfonce à perte de vue [626].

SCÈNE PREMIÈRE.

ANDROMÈDE, PERSÉE, chœur de Nymphes, suite de Persée.

PERSÉE.

Que me permettez-vous, Madame, d'espérer?

366

Mon amour jusqu'à vous a-t-il lieu d'aspirer [627]?

Et puis-je, en cet illustre et charmante journée,

Prétendre jusqu'au cœur que possédoit Phinée? 1055

ANDROMÈDE.

Laissez-moi l'oublier, puisqu'on me donne à vous;

Et s'il l'a possédé, n'en soyez point jaloux [628].

Le choix du Roi l'y mit, le choix du Roi l'en chasse;

Ce même choix du Roi vous y donne sa place;

N'exigez rien de plus: je ne sais point haïr, 1060

Je ne sais point aimer, mais je sais obéir:

Je sais porter ce cœur à tout ce qu'on m'ordonne,

Il suit aveuglément la main qui vous le donne:

De sorte, grand héros, qu'après le choix du Roi,

Ce que vous demandez est plus à vous qu'à moi. 1065

PERSÉE.

Que je puisse abuser ainsi de sa puissance!

Hasarder vos plaisirs sur votre obéissance!

Et de libérateur de vos rares beautés

M'élever en tyran dessus vos volontés!

Princesse, mon bonheur vous auroit mal servie, 1070

S'il vous faisoit esclave en vous rendant la vie,

Et s'il n'avoit sauvé des jours si précieux [629]

Que pour les attacher sous un joug odieux.

C'est aux courages bas, c'est aux amants vulgaires,

A faire agir pour eux l'autorité des pères. 1075

Souffrez à mon amour des chemins différents.

J'ai vu parler pour moi les Dieux et vos parents;

Je sens que mon espoir s'enfle de leur suffrage;

367

Mais je n'en veux enfin tirer autre avantage

Que de pouvoir ici faire hommage à vos yeux [630] 1080

Du choix de vos parents et du vouloir des Dieux.

Ils vous donnent à moi, je vous rends à vous-même;

Et comme enfin c'est vous, et non pas moi, que j'aime [631],

J'aime mieux m'exposer à perdre un bien si doux,

Que de vous obtenir d'un autre que de vous. 1085

Je garde cet espoir et hasarde le reste,

Et me soit votre choix ou propice ou funeste,

Je bénirai l'arrêt qu'en feront vos desirs,

Si ma mort vous épargne un peu de déplaisirs.

Remplissez mon espoir ou trompez mon attente, 1090

Je mourrai sans regret, si vous vivez contente;

Et mon trépas n'aura que d'aimables moments,

S'il vous ôte un obstacle à vos contentements.

ANDROMÈDE.

C'est trop d'être vainqueur dans la même journée

Et de ma retenue et de ma destinée. 1095

Après que par le Roi vos vœux sont exaucés,

Vous parler d'obéir c'étoit vous dire assez;

Mais vous voulez douter, afin que je m'explique,

Et que votre victoire en devienne publique.

Sachez donc....

PERSÉE.

Non, Madame: où j'ai tant d'intérêt,

Ce n'est pas devant moi qu'il faut faire l'arrêt.

L'excès de vos bontés pourroit en ma présence

Faire à vos sentiments un peu de violence:

Ce bras vainqueur du monstre, et qui vous rend le jour,

Pourroit en ma faveur séduire votre amour; 1105

La pitié de mes maux pourroit même surprendre

368

Ce cœur trop généreux pour s'en vouloir défendre;

Et le moyen qu'un cœur ou séduit ou surpris

Fût juste en ses faveurs, ou juste en ses mépris?

De tout ce que j'ai fait ne voyez que ma flamme; 1110

De tout ce qu'on vous dit ne croyez que votre âme;

Ne me répondez point, et consultez-la bien;

Faites votre bonheur sans aucun soin du mien:

Je lui voudrois du mal s'il retranchoit du vôtre,

S'il vous pouvoit coûter un soupir pour quelque autre,

Et si quittant pour moi quelques destins meilleurs,

Votre devoir laissoit votre tendresse ailleurs.

Je vous le dis encor dans ma plus douce attente,

Je mourrai trop content si vous vivez contente,

Et si l'heur de ma vie ayant sauvé vos jours, 1120

La gloire de ma mort assure vos amours.

Adieu: je vais attendre ou triomphe ou supplice,

L'un comme effet de grâce, et l'autre de justice.

ANDROMÈDE.

A ces profonds respects qu'ici vous me rendez

Je ne réplique point; vous me le défendez; 1125

Mais quoique votre amour me condamne au silence,

Je vous dirai, Seigneur, malgré votre défense,

Qu'un héros tel que vous ne sauroit ignorer

Qu'ayant tout mérité, l'on doit tout espérer.

SCÈNE II.

ANDROMÈDE, chœur de Nymphes.

ANDROMÈDE.

Nymphes, l'auriez-vous cru, qu'en moins d'une journée

J'aimasse de la sorte un autre que Phinée?

Le Roi l'a commandé, mais de mon sentiment

Je m'offrois en secret à son commandement.

369

Ma flamme impatiente invoquoit sa puissance,

Et couroit au-devant de mon obéissance. 1135

Je fais plus: au seul nom de mon premier vainqueur,

L'amour à la colère abandonne mon cœur;

Et ce captif rebelle, ayant brisé sa chaîne,

Va jusques au dédain, s'il ne passe à la haine.

Que direz-vous d'un change et si prompt et si grand,

Qui dans ce même cœur moi-même me surprend?

AGLANTE.

Que pour faire un bonheur promis par tant d'oracles,

Cette grande journée est celle des miracles,

Et qu'il n'est pas aux Dieux besoin de plus d'effort

A changer votre cœur qu'à changer votre sort. 1145

Cet empire absolu qu'ils ont dessus nos âmes

Éteint comme il leur plaît et rallume nos flammes,

Et verse dans nos cœurs, pour se faire obéir,

Des principes secrets d'aimer et de haïr.

Nous en voyions [632] au vôtre en cette haute estime 1150

Que vous nous témoigniez pour ce bras magnanime;

Au défaut de l'amour que Phinée emportoit,

Il lui donnoit dès lors tout ce qui lui restoit;

Dès lors ces mêmes Dieux, dont l'ordre s'exécute,

Le penchoient du côté qu'ils préparoient sa chute, 1155

Et cette haute estime attendant ce beau jour

N'étoit qu'un beau degré pour monter à l'amour.

CÉPHALIE.

Un digne amour succède à cette haute estime:

Si je puis toutefois vous le dire sans crime,

C'est hasarder beaucoup que croire entièrement 1160

370

L'impétuosité d'un si prompt changement.

Comme pour vous Phinée eut toujours quelques charmes [633],

Peut-être il ne lui faut qu'un soupir et deux larmes

Pour dissiper un peu de cette avidité

Qui d'un si gros torrent suit la rapidité [634]. 1165

Deux amants que sépare une légère offense

Rentrent d'un seul coup d'œil en pleine intelligence [635].

Vous reverrez en lui ce qui le fit aimer,

Les mêmes qualités qu'il vous plut estimer....

ANDROMÈDE.

Et j'y verrai de plus cette âme lâche et basse 1170

Jusqu'à m'abandonner à toute ma disgrâce;

Cet ingrat trop aimé qui n'osa me sauver,

Qui me voyant périr, voulut se conserver,

Et crut s'être acquitté devant ce que nous sommes,

En querellant les Dieux et menaçant les hommes [636]. 1175

S'il eût.... Mais le voici: voyons si ses discours

Rompront de ce torrent ou grossiront le cours.

SCÈNE III.

ANDROMÈDE, PHINÉE, AMMON, chœur de Nymphes, suite de Phinée.

PHINÉE.

Sur un bruit qui m'étonne, et que je ne puis croire,

Madame, mon amour, jaloux de votre gloire,

Vient savoir s'il est vrai que vous soyez d'accord, 1180

Par un change honteux, de l'arrêt de ma mort.

Je ne suis point surpris que le Roi, que la Reine [637],

371

Suivent les mouvements d'une foiblesse humaine:

Tout ce qui me surprend, ce sont vos volontés.

On vous donne à Persée, et vous y consentez! 1185

Et toute votre foi demeure sans défense,

Alors que de mon bien on fait sa récompense!

ANDROMÈDE.

Oui, j'y consens, Phinée, et j'y dois consentir;

Et quel que soit ce bien qu'il a su garantir,

Sans vous faire injustice on en fait son salaire, 1190

Quand il a fait pour moi ce que vous deviez faire.

De quel front osez-vous me nommer votre bien [638],

Vous qu'on a vu tantôt n'y prétendre plus rien?

Quoi? vous consentirez qu'un monstre me dévore,

Et ce monstre étant mort je suis à vous encore! 1195

Quand je sors de péril vous revenez à moi!

Vous avez de l'amour, et je vous dois ma foi!

C'étoit de sa fureur qu'il me falloit défendre,

Si vous vouliez garder quelque droit d'y prétendre:

Ce demi-dieu n'a fait quoi que vous prétendiez, 1200

Que m'arracher au monstre à qui vous me cédiez.

Quittez donc cette vaine et téméraire idée;

Ne me demandez plus, quand vous m'avez cédée.

Ce doit être pour vous même chose aujourd'hui,

Ou de me voir au monstre, ou de me voir à lui. 1205

PHINÉE.

Qu'ai-je oublié pour vous de ce que j'ai pu faire?

N'ai-je pas des Dieux même attiré la colère?

Lorsque je vis Éole armé pour m'en punir,

Fut-il en mon pouvoir de vous mieux retenir?

N'eurent-ils pas besoin d'un éclat de tonnerre, 1210

Ses ministres ailés, pour me 1210 par terre?

372

Et voyant mes efforts avorter sans effets,

Quels pleurs n'ai-je versés, et quels vœux n'ai-je faits?

ANDROMÈDE.

Vous avez donc pour moi daigné verser des larmes,

Lorsque pour me défendre un autre a pris les armes!

Et dedans mon péril vos sentiments ingrats

S'amusoient à des vœux quand il falloit des bras!

PHINÉE.

Que pouvois-je de plus, ayant vu pour Nérée

De vingt amants armés la troupe dévorée?

Devois-je encor promettre un succès à ma main, 1220

Qu'on voyoit au-dessus de tout l'effort humain?

Devois-je me flatter de l'espoir d'un miracle?

ANDROMÈDE.

Vous deviez l'espérer sur la foi d'un oracle:

Le ciel l'avoit promis par un arrêt si doux!

Il l'a fait par un autre, et l'auroit fait par vous. 1225

Mais quand vous auriez cru votre perte assurée,

Du moins ces vingt amants dévorés pour Nérée

Vous laissoient un exemple et noble et glorieux,

Si vous n'eussiez pas craint de périr à mes yeux.

Ils voyoient de leur mort la même certitude; 1230

Mais avec plus d'amour et moins d'ingratitude,

Tous voulurent mourir pour leur objet mourant.

Que leur amour du vôtre étoit bien différent!

L'effort de leur courage a produit vos alarmes,

Vous a réduit aux vœux, vous a réduit aux larmes; 1235

Et quoique plus heureuse en un semblable sort,

Je voix d'un œil jaloux la gloire de sa mort.

Elle avoit vingt amants qui voulurent la suivre,

Et je n'en avois qu'un, qui m'a voulu survivre.

Encor ces vingt amants, qui vous ont alarmé, 1240

N'étoient pas tous aimés, et vous étiez aimé:

Ils n'avoient la plupart qu'une foible espérance,

373

Et vous aviez, Phinée, une entière assurance;

Vous possédiez mon cœur, vous possédiez ma foi;

N'étoit-ce point assez pour mourir avec moi? 1245

Pouviez-vous?...

PHINÉE.

Ah! de grâce, imputez-moi, Madame,

Les crimes les plus noirs dont soit capable une âme [639];

Mais ne soupçonnez point ce malheureux amant

De vous pouvoir jamais survivre un seul moment.

J'épargnois à mes yeux un funeste spectacle, 1250

Où mes bras impuissants n'avoient pu mettre obstacle,

Et tenois ma main prête à servir ma douleur

Au moindre et premier bruit qu'eût fait votre malheur.

ANDROMÈDE.

Et vos respects trouvoient une digne matière

A me laisser l'honneur de périr la première! 1255

Ah! c'étoit à mes yeux qu'il falloit y courir,

Si vous aviez pour moi cette ardeur de mourir.

Vous ne me deviez pas envier cette joie

De voir offrir au monstre une première proie;

Vous m'auriez de la mort adouci les horreurs [640], 1260

Vous m'auriez fait du monstre adorer les fureurs;

Et lui voyant ouvrir ce gouffre épouvantable,

Je l'aurois regardé comme un port favorable,

Comme un vivant sépulcre où mon cœur amoureux

Eût brûlé de rejoindre un amant généreux. 1265

J'aurois désavoué la valeur de Persée;

En me sauvant la vie il m'auroit offensée;

Et de ce même bras qu'il m'auroit conservé

Je vous immolerois ce qu'il m'auroit sauvé.

Ma mort auroit déjà couronné votre perte, 1270

374

Et la bonté du ciel ne l'auroit pas soufferte;

C'est à votre refus que les Dieux ont remis

En de plus dignes mains ce qu'ils m'avoient promis.

Mon cœur eût mieux aimé le tenir de la vôtre;

Mais je vis par un autre, et vivrai pour un autre. 1275

Vous n'avez aucun lieu d'en devenir jaloux [641],

Puisque sur ce rocher j'étois morte pour vous.

Qui pouvoit le souffrir peut me voir sans envie

Vivre pour un héros de qui je tiens la vie;

Et quand l'amour encor me parleroit pour lui, 1280

Je ne puis disposer des conquêtes d'autrui.

Adieu.

SCÈNE IV.

PHINÉE, AMMON, suite de Phinée.

PHINÉE.

Vous voulez donc que j'en fasse la mienne,

Cruelle, et [642] que ma foi de mon bras vous obtienne?

Eh bien! nous l'irons voir ce bienheureux vainqueur,

Qui triomphant d'un monstre, a dompté votre cœur.

C'étoit trop peu pour lui d'une seule victoire,

S'il n'eût dedans ce cœur triomphé de ma gloire!

Mais si sa main au monstre arrache un bien si cher,

La mienne à son bonheur saura bien l'arracher;

Et vainqueur de tous deux en une seule tête, 1290

De ce qui fut mon bien je ferai ma conquête.

La force me rendra ce que ne peut l'amour.

Allons-y, chers amis, et montrons dès ce jour [643]....

375

AMMON.

Seigneur, auparavant d'une âme plus remise

Daignez voir le succès d'une telle entreprise. 1295

Savez-vous que Persée est fils de Jupiter,

Et qu'ainsi vous avez le foudre à redouter?

PHINÉE.

Je sais que Danaé fut son indigne mère:

L'or qui plut dans son sein l'y forma d'adultère;

Mais le pur sang des rois n'est pas moins précieux 1300

Ni moins chéri du ciel que les crimes des Dieux.

AMMON.

Mais vous ne savez pas, Seigneur, que son épée

De l'horrible Méduse a la tête coupée,

Que sous son bouclier il la porte en tous lieux,

Et que c'est fait de vous, s'il en frappe vos yeux. 1305

PHINÉE.

On dit que ce prodige est pire qu'un tonnerre,

Qu'il ne faut que le voir pour n'être plus que pierre,

Et que naguère Atlas, qui ne s'en put cacher,

A cet aspect fatal devint un grand rocher [644].

Soit une vérité, soit un conte, n'importe; 1310

Si la valeur ne peut, que le nombre l'emporte.

Puisque Andromède enfin vouloit me voir périr,

Ou triompher d'un monstre afin de l'acquérir,

Que fière de se voir l'objet de tant d'oracles,

Elle veut que pour elle on fasse des miracles, 1315

Cette tête est un monstre aussi bien que celui

Dont cet heureux rival la délivre aujourd'hui;

Et nous aurons ainsi dans un seul adversaire

Et monstres à combattre, et miracles à faire.

Peut-être quelques Dieux prendront notre parti, 1320

Quoique de leur monarque il se dise sorti;

376

Et Junon pour le moins prendra notre querelle

Contre l'amour furtif d'un époux infidèle.

(Junon se fait voir dans un char superbe, tiré par deux paons, et si bien enrichi, qu'il paroît digne [645] de l'orgueil de la déesse qui s'y fait porter. Elle se promène au milieu de l'air, dont nos poëtes lui attribuent l'empire, et y fait plusieurs tours, tantôt à droite et tantôt à gauche, cependant [646] qu'elle assure Phinée de sa protection.)

SCÈNE V.

JUNON, dans son char, au milieu de l'air; PHINÉE, AMMON, suite de Phinée.

JUNON.

N'en doute point, Phinée, et cesse d'endurer.

PHINÉE.

Elle-même paroît pour nous en assurer. 1325

JUNON.

Je ne serai pas seule: ainsi que moi Neptune

S'intéresse en ton infortune;

Et déjà la noire Alecton,

Du fond des enfers déchaînée,

A, par les ordres de Pluton, 1330

De mille cœurs pour toi la fureur mutinée:

Fort de tant de seconds, ose, et sers mon courroux

Contre l'indigne sang de mon perfide époux [647].

PHINÉE.

Nous te suivons, Déesse; et dessous tes auspices

Nous franchirons sans peur les plus noirs précipices.

Que craindrons-nous, amis? nous avons dieux pour dieux,

Oracle pour oracle; et la faveur des cieux,

377

D'un contre-poids égal dessus nous balancée,

N'est pas entièrement du côté de Persée.

JUNON.

Je te le dis encore, ose, et sers mon courroux 1340

Contre l'indigne sang de mon perfide époux.

AMMON.

Sous tes commandements nous y courons, Déesse,

Le cœur plein d'espérance, et l'âme d'allégresse.

Allons, Seigneur, allons assembler vos amis;

Courons au grand succès qu'elle vous a promis: 1345

Aussi bien le Roi vient, il faut quitter la place,

De peur....

PHINÉE.

Non, demeurez pour voir ce qui se passe;

Et songez à m'en faire un fidèle rapport,

Tandis que je m'apprête à cet illustre effort [648].

SCÈNE VI.

CÉPHÉE, CASSIOPE, ANDROMÈDE, PERSÉE, AMMON, TIMANTE, CHŒUR DU PEUPLE.

TIMANTE.

Seigneur, le souvenir des plus âpres supplices, 1350

Quand un tel bien les suit, n'a jamais que délices.

Si d'un mal sans pareil nous nous vîmes surpris,

Nous bénissons le ciel d'un tel mal à ce prix;

Et voyant quel époux il donne à la Princesse,

La douleur s'en termine en ces chants d'allégresse. 1355

CHŒUR, chante [649].

Vivez, vivez, heureux amants,

378

Dans les douceurs que l'amour vous inspire;

Vivez heureux, et vivez si longtemps,

Qu'au bout d'un siècle entier on puisse encor vous dire:

«Vivez, heureux amants.» 1360

Que les plaisirs les plus charmants

Fassent les jours d'une si belle vie;

Qu'ils soient sans tache, et que tous leurs moments

Fassent redire même à la voix de l'envie:

«Vivez, heureux amants.» 1365

Que les peuples les plus puissants

Dans nos souhaits à pleins vœux nous secondent;

Qu'aux Dieux pour vous ils prodiguent l'encens,

Et des bouts de la terre à l'envi nous répondent:

«Vivez, heureux amants.» 1370

CÉPHÉE.

Allons, amis, allons dans ce comble de joie,

Rendre grâces au ciel de l'heur qu'il nous envoie.

Allons dedans le temple avecque mille vœux

De cet illustre hymen achever les beaux nœuds.

Allons sacrifier à Jupiter son père, 1375

Le prier de souffrir ce que nous pensons faire [650],

Et ne s'offenser pas que ce noble lien

Fasse un mélange heureux de son sang et du mien.

CASSIOPE.

Souffrez qu'auparavant par d'autres sacrifices

Nous nous rendions des eaux les déités propices. 1380

Neptune est irrité; les nymphes de la mer

Ont de nouveaux sujets encor de s'animer;

Et comme mon orgueil fit naître leur colère,

379

Par mes submissions je dois les satisfaire.

Sur leurs sables, témoins de tant de vanités, 1385

Je vais sacrifier à leurs divinités;

Et conduisant ma fille à ce même rivage,

De ces mêmes beautés leur rendre un plein hommage,

Joindre nos vœux au sang des taureaux immolés,

Puis nous vous rejoindrons au temple où vous allez.

PERSÉE.

Souffrez qu'en même temps de ma fière marâtre

Je tâche d'apaiser la haine opiniâtre;

Qu'un pareil sacrifice et de semblables vœux

Tirent d'elle l'aveu qui peut me rendre heureux [651].

Vous savez que Junon à ce lien préside, 1395

Que sans elle l'hymen marche d'un pied timide,

Et que sa jalousie aime à persécuter

Quiconque ainsi que moi sort de son Jupiter.

CÉPHÉE.

Je suis ravi de voir qu'au milieu de vos flammes

De si dignes respects règnent dessus vos âmes. 1400

Allez, j'immolerai pour vous à Jupiter,

Et je ne vois plus rien enfin à redouter.

Des dieux les moins bénins l'éternelle puissance

Ne veut de nous qu'amour et que reconnoissance;

Et jamais leur courroux ne montre de rigueurs 1405

Que n'abatte aussitôt l'abaissement des cœurs.

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

380

ACTE V.


DÉCORATION DU CINQUIÈME ACTE.

L'architecte ne s'est pas épuisé en la structure de ce palais royal [652]. Le temple qui lui succède a tant d'avantage sur lui, qu'il fait mépriser ce qu'on admiroit: aussi est-il juste que la demeure des Dieux l'emporte sur celle des hommes; et l'art du sieur Torelli est ici d'autant plus merveilleux, qu'il fait paroître une grande diversité en ces deux décorations, quoiqu'elles soient presque la même chose. On voit encore en celle-ci deux rangs de colonnes [653] comme en l'autre, mais d'un ordre si différent, qu'on n'y remarque aucun rapport. Celles-ci sont de porphyre; et tous les accompagnements qui les soutiennent et qui les finissent, de bronze ciselé, dont la gravure [654] représente quantité de dieux et de déesses. La réflexion des lumières sur ce bronze en fait sortir un jour tout extraordinaire. Un grand et superbe dôme couvre le milieu de ce temple magnifique; il est partout enrichi du même métal; et au devant de ce dôme, l'artifice de l'ouvrier jette une galerie toute brillante d'or et d'azur. Le dessous de cette galerie laisse voir le dedans du temple par trois portes d'argent ouvragées à jour: on y verroit Céphée sacrifiant à Jupiter pour le mariage de sa fille, n'étoit que l'attention que les spectateurs prêteroient à ce sacrifice les détourneroit de celle qu'ils doivent à ce qui se passe dans le parvis que représente le théâtre.

SCÈNE PREMIÈRE.

PHINÉE, AMMON.

AMMON.

Vos amis assemblés brûlent tous de vous suivre,

381

Et Junon dans son temple entre vos mains le livre.

Ce rival, presque seul au pied de son autel,

Semble attendre à genoux l'honneur du coup mortel.

Là, comme la Déesse agréera la victime,

Plus les lieux seront saints, moindre en sera le crime;

Et son aveu changeant de nom à l'attentat,

Ce sera sacrifice au lieu d'assassinat.

PHINÉE.

Que me sert que Junon, que Neptune propice, 1415

Que tous les Dieux ensemble aiment ce sacrifice,

Si la seule déesse à qui je fais des vœux

Ne m'en voit que d'un œil d'autant plus rigoureux,

Et si ce coup, sensible au cœur de l'inhumaine,

D'un injuste mépris fait une juste haine? 1420

Ami, quelque fureur qui puisse m'agiter,

Je cherche à l'acquérir, et non à l'irriter;

Et m'immoler l'objet de sa nouvelle flamme,

Ce n'est pas le chemin de rentrer dans son âme [655].

AMMON.

Mais, Seigneur, vous touchez à ce moment fatal 1425

Qui pour jamais la donne à cet heureux rival.

En cette extrémité que prétendez-vous faire?

PHINÉE.

Tout, hormis l'irriter; tout, hormis lui déplaire:

Soupirer à ses pieds, pleurer à ses genoux,

Trembler devant sa haine, adorer son courroux. 1430

AMMON.

Quittez, quittez, Seigneur, un respect si funeste;

Otez-vous ce rival, et hasardez le reste:

En dût-elle à jamais dédaigner vos soupirs,

La vengeance elle seule a de si doux plaisirs....

382

PHINÉE.

N'en cherchons les douceurs, ami, que les dernières.

Rarement un amant les peut goûter entières;

Et quand de sa vengeance elles sont tout le fruit,

Ce sont fausses douceurs que l'amertume suit.

La mort de son rival, les pleurs de son ingrate,

Ont bien je ne sais quoi qui dans l'abord le flatte; 1440

Mais de ce cher objet s'en voyant plus haï,

Plus il s'en est flatté, plus il s'en croit trahi.

Sous d'éternels regrets son âme est abattue,

Et sa propre vengeance incessamment le tue.

Ce n'est pas que je veuille enfin la négliger: 1445

Si je ne puis fléchir, je cours à me venger;

Mais souffre à mon amour, mais souffre à ma foiblesse

Encore un peu d'effort auprès de ma princesse.

Un amant véritable espère jusqu'au bout,

Tant qu'il voit un moment qui peut lui rendre tout.

L'inconstante, peut-être encor toute étonnée,

N'étoit pas bien à soi quand elle s'est donnée;

Et la reconnoissance a fait plus que l'amour

En faveur d'une main qui lui rendoit le jour.

Au sortir du péril, pâle encore et tremblante, 1455

L'image de la mort devant les yeux [656] errante,

Elle a cru tout devoir à son libérateur;

Mais souvent le devoir ne donne pas le cœur;

Il agit rarement sans un peu d'imposture,

Et fait peu de présents dont ce cœur ne murmure. 1460

Peut-être, ami, peut-être après ce grand effroi

Son amour en secret aura parlé pour moi:

Les traits mal effacés de tant d'heureux services,

Les douceurs d'un beau feu qui furent ses délices,

383

D'un regret amoureux touchant son souvenir, 1465

Auront en ma faveur surpris quelque soupir,

Qui s'échappant d'un cœur qu'elle force à ma perte,

M'en aura pu laisser la porte encore ouverte.

Ah! si ce triste hymen se pouvoit éloigner!

AMMON.

Quoi? vous voulez encor vous faire dédaigner? 1470

Sous ce honteux espoir votre fureur se dompte?

PHINÉE.

Que veux-tu? ne sois point le témoin de ma honte:

Andromède revient; va trouver nos amis,

Va préparer leurs bras à ce qu'ils m'ont promis.

Ou mes nouveaux respects fléchiront l'inhumaine, 1475

Ou ses nouveaux mépris animeront ma haine;

Et tu verras mes feux, changés en juste horreur,

Armer mes désespoirs, et hâter ma fureur.

AMMON.

Je vous plains; mais enfin j'obéis, et vous laisse.

SCÈNE II.

CASSIOPE, ANDROMÈDE, PHINÉE, suite de la Reine.

PHINÉE.

Une seconde fois, adorable princesse, 1480

Malgré de vos rigueurs l'impérieuse loi....

ANDROMÈDE.

Quoi? vous voyez la Reine, et vous parlez à moi!

PHINÉE.

C'est de vous seule aussi que j'ai droit de me plaindre:

Je serois trop heureux de la voir vous contraindre,

Et n'accuserois plus votre infidélité, 1485

Si vous vous excusiez sur son autorité.

384

Au nom de cette amour autrefois si puissante,

Aidez un peu la mienne à vous faire innocente:

Dites-moi que votre âme à regret obéit,

Qu'un rigoureux devoir malgré vous me trahit; 1490

Donnez-moi lieu de dire: «Elle-même elle en pleure,

Elle change forcée, et son cœur me demeure;»

Et soudain, de la Reine embrassant les genoux,

Vous m'y verrez mourir sans me plaindre de vous.

Mais que lui puis-je, hélas! demander pour remède,

Quand la main qui me tue est celle d'Andromède,

Et que son cœur léger ne court au changement

Qu'avec la vanité d'y courir justement?

CASSIOPE.

Et quel droit sur ce cœur pouvoit garder Phinée,

Quand Persée a trouvé la place abandonnée, 1500

Et n'a fait autre chose, en prenant son parti,

Que s'emparer d'un lieu dont vous étiez sorti [657]?

Mais sorti, le dirai-je, et pourrez-vous l'entendre?

Oui, sorti lâchement, de peur de le défendre [658].

Ainsi nous n'avons fait que le récompenser 1505

D'un bien où votre bras venoit de renoncer,

Que vous cédiez au monstre, à lui-même, à tout autre [659]:

Si c'est une injustice, examinons la vôtre.

La voyant exposée aux rigueurs de son sort,

Vous vous étiez déjà consolé de sa mort; 1510

Et quand par un héros le ciel l'a garantie,

Vous ne vous pouvez plus consoler de sa vie [660].

385

PHINÉE.

Ah! Madame....

CASSIOPE.

Eh bien! soit, vous avez soupiré

Autant que l'a pu faire un cœur désespéré.

Jamais aucun tourment n'égala votre peine; 1515

Certes, quelque douleur dont votre âme fût pleine,

Ce désespoir illustre et ces nobles regrets [661]

Lui devoient un peu plus que des soupirs secrets.

A ce défaut, Persée....

PHINÉE.

Ah! c'en est trop, Madame;

Ce nom rend, malgré moi, la fureur à mon âme: 1520

Je me force au respect; mais toujours le vanter,

C'est me forcer moi-même à ne rien respecter.

Qu'a-t-il fait, après tout, si digne de vous plaire,

Qu'avec un tel secours tout autre n'eût pu faire?

Et tout héros qu'il est, qu'eût-il osé pour vous, 1525

S'il n'eût eu que sa flamme et son bras comme nous?

Mille et mille auroient fait des actions plus belles,

Si le ciel comme à lui leur eût prêté des ailes;

Et vous les auriez vus encor plus généreux,

S'ils eussent vu le monstre et le péril sous eux: 1530

On s'expose aisément quand on n'a rien à craindre.

Combattre un ennemi qui ne pouvoit l'atteindre,

Voir sa victoire sûre et daignez l'accepter,

C'est tout le rare exploit dont il se peut vanter;

Et je ne comprends point ni quelle en est la gloire, 1535

Ni quel grand prix mérite une telle victoire.

386

CASSIOPE.

Et votre aveuglement sera bien moins compris,

Qui d'un sujet d'estime en fait un de mépris.

Le ciel, qui mieux que nous connoît ce que nous sommes,

Mesure ses faveurs au mérite des hommes;

Et d'un pareil secours vous auriez eu l'appui,

S'il eût pu voir en vous mêmes vertus qu'en lui.

Ce sont grâces d'en haut rares et singulières,

Qui n'en descendent point pour des âmes vulgaires;

Ou pour en mieux parler, la justice des cieux 1545

Garde ce privilége au digne sang des Dieux:

C'est par là que leur roi vient d'avouer sa race [662].

ANDROMÈDE.

Je dirai plus, Phinée; et pour vous faire grâce,

Je veux ne rien devoir à cet heureux secours

Dont ce vaillant guerrier a conservé mes jours: 1550

Je veux fermer les yeux sur toute cette gloire,

Oublier mon péril, oublier sa victoire,

Et quel qu'en soit enfin le mérite ou l'éclat,

Ne juger entre vous que depuis le combat.

Voyez ce qu'il a fait, lorsque après ces alarmes, 1555

Me voyant toute acquise au bonheur de ses armes,

Ayant pour lui les Dieux, ayant pour lui le Roi,

Dans sa victoire même il s'est vaincu pour moi.

Il m'a sacrifié tout ce haut avantage;

De toute sa conquête il m'a fait un hommage; 1560

Il m'en a fait un don; et fort de tant de voix,

Au péril de tout perdre, il met tout à mon choix [663]:

Il veut tenir pour grâce un si juste salaire;

Il réduit son bonheur à ne me point déplaire;

Préférant mes refus, préférant son trépas 1565

387

A l'effet de ses vœux qui ne me plairoit pas.

En usez-vous de même? et votre violence

Garde-t-elle pour moi la même déférence?

Vous avez contre vous et les Dieux et le Roi,

Et vous voulez encor m'obtenir malgré moi! 1570

Sous ombre d'une foi qui se tient en réserve [664],

Je dois à votre amour ce qu'un autre conserve;

A moins que d'être ingrate à mon libérateur,

A moins que d'adorer un lâche adorateur.

Que d'être à mes parents, aux Dieux mêmes rebelle,

Vous crierez après moi sans cesse: «A l'infidèle!»

C'étoit aux yeux du monstre, au pied de ce rocher,

Que l'effet de ma foi se devoit rechercher [665];

Mon âme, encor pour vous de même ardeur pressée,

Vous eût tendu la main au mépris de Persée, 1580

Et cru plus glorieux qu'on m'eût vue aujourd'hui

Expirer avec vous que régner avec lui [666].

Mais puisque vous m'avez envié cette joie,

Cessez de m'envier ce que le ciel m'envoie;

Et souffrez que je tâche enfin à mériter, 1585

Au refus de Phinée, un fils de Jupiter.

PHINÉE.

Je perds donc temps, Madame, et votre âme obstinée

N'a plus amour, ni foi, ni pitié pour Phinée?

Un peu de vanité qui flatte vos parents,

Et d'un rival adroit les respects apparents, 1590

Font plus en un moment, avec leurs artifices,

Que n'ont fait en six ans ma flamme et mes services?

388

Je ne vous dirai point que de pareils respects

A tout autre que vous pourroient être suspects,

Que qui peut se priver de la personne aimée 1595

N'a qu'une ardeur civile et fort mal allumée,

Que dans ma violence on doit voir plus d'amour:

C'est un présent des cieux, faites-lui votre cour;

Plus fidèle qu'à moi, tenez-lui mieux parole:

J'en vais rougir pour vous, cependant qu'il me vole;

Mais ce rival peut-être, après m'avoir volé,

Ne sera pas toujours sur ce cheval [667] ailé.

ANDROMÈDE.

Il n'en a pas besoin s'il n'a que vous à craindre.

PHINÉE.

Il peut avec le temps être le plus à plaindre.

ANDROMÈDE.

Il porte à son côté de quoi l'en garantir. 1605

PHINÉE.

Vous l'attendez ici, je vais l'en avertir.

CASSIOPE.

Son amour peut sans vous nous rendre cet office.

PHINÉE.

Le mien s'efforcera pour ce dernier service.

Vous pouvez cependant divertir vos esprits

A rendre compte au Roi de vos justes mépris. 1610

SCÈNE III.

CÉPHÉE, CASSIOPE, ANDROMÈDE, suite du Roi et de la Reine.

CÉPHÉE.

Que faisoit là Phinée? est-il si téméraire

Que ce que font les Dieux il pense à le défaire?

389

CASSIOPE.

Après avoir prié, soupiré, menacé,

Il vous a vu, Seigneur, et l'orage a passé.

CÉPHÉE.

Et vous prêtiez l'oreille à ses discours frivoles? 1615

CASSIOPE.

Un amant qui perd tout peut perdre des paroles;

Et l'écouter sans trouble et sans rien hasarder,

C'est la moindre faveur qu'on lui puisse accorder.

Mais, Seigneur, dites-nous si Jupiter propice

Se déclare en faveur de votre sacrifice, 1620

Si de notre famille il se rend le soutien,

S'il consent l'union de notre sang au sien.

CÉPHÉE.

Jamais les feux sacrés et la mort des victimes

N'ont daigné mieux répondre à des vœux légitimes.

Tous auspices heureux; et le grand Jupiter 1625

Par des signes plus clairs ne pouvoit l'accepter,

A moins qu'y joindre encor l'honneur de sa présence,

Et de sa propre bouche assurer l'alliance.

CASSIOPE.

Les nymphes de la mer nous en ont fait autant;

Toutes ont hors des flots paru presque à l'instant; 1630

Et leurs bénins regards envoyés au rivage

Avecque notre encens ont reçu notre hommage;

Après le sacrifice honoré de leurs yeux,

Où Neptune à l'envi mêloit ses demi-dieux,

Toutes ont témoigné d'un penchement de tête 1635

Consentir au bonheur que le ciel nous apprête;

Et nos submissions désarmant leurs dédains,

Toutes ont pour adieu battu l'onde des mains.

Que si même bonheur suit les vœux de Persée,

Qu'il ait vu de Junon sa prière exaucée, 1640

Nous n'avons plus à craindre aucun sinistre effet.

390

CÉPHÉE.

Les Dieux ne laissent point leur ouvrage imparfait:

N'en doutez point, Madame, aussi bien que Neptune

Junon consentira notre bonne fortune.

Mais que nous veut Aglante?

SCÈNE IV.

CÉPHÉE, CASSIOPE, ANDROMÈDE, AGLANTE, suite du Roi et de la Reine.

AGLANTE.

Ah! Seigneur, au secours!

Du généreux Persée on attaque les jours.

Presque au sortir du temple une troupe mutine

Vient de l'environner, et déjà l'assassine.

Phinée en les joignant, furieux et jaloux,

Leur a crié: «Main basse! à lui seul, donnez tous!» 1650

Ceux qui l'accompagnoient tout aussitôt se rendent,

Clyte et Nylée encor vaillamment le défendent,

Mais ce sont vains efforts de peu d'autres suivis,

Et je viens toute en pleurs vous en donner avis.

CASSIOPE.

Dieux! est-ce là l'effet de tant d'heureux présages? 1655

Allez, gardes, allez signaler vos courages;

Allez perdre ce traître, et punir ce voleur

Qui prétend sous le nombre accabler la valeur.

CÉPHÉE.

Modérez vos frayeurs, et vous, séchez vos larmes.

Le ciel n'a point besoin du secours de nos armes; 1660

Il a de ce héros trop pris les intérêts,

Pour n'avoir pas pour lui des miracles tous prêts:

Et peut-être bientôt sur ce lâche adversaire [668]

391

Vous entendrez tomber la foudre de son père [669].

Jugez de l'avenir par ce qui s'est passé; 1665

Les Dieux achèveront ce qu'ils ont commencé;

Oui, les Dieux à leur sang doivent ce privilége:

Y mêler notre main, c'est faire un sacrilége.

CASSIOPE.

Seigneur, sur cet espoir hasarder ce héros,

C'est trop....

SCÈNE V.

CÉPHÉE, CASSIOPE, ANDROMÈDE, PHORBAS, AGLANTE, suite du Roi et de la Reine.

PHORBAS.

Mettez, grand roi, votre esprit en repos;

La tête de Méduse a puni tous ces traîtres.

CÉPHÉE.

Le ciel n'est point menteur, et les Dieux sont nos maîtres.

PHORBAS.

Aussitôt que Persée a pu voir son rival:

«Descendons, a-t-il dit, en un combat égal;

Quoique j'aye en ma main un entier avantage, 1675

Je ne veux que mon bras, ne prends que ton courage.

—Prends, prends cet avantage, et j'userai du mien,»

Dit Phinée; et soudain, sans plus répondre rien,

Les siens donnent en foule, et leur troupe pressée

Fait choir Ménale et Clyte aux pieds du grand Persée.

Il s'écrie aussitôt: «Amis, fermez les yeux,

Et sauvez vos regards de ce présent des cieux:

J'atteste qu'on m'y force, et n'en fais plus d'excuse [670]

392

Il découvre à ces mots la tête de Méduse.

Soudain j'entends des cris qu'on ne peut achever [671]; 1685

J'entends gémir les uns, les autres se sauver;

J'entends le repentir succéder à l'audace [672];

J'entends Phinée enfin qui lui demande grâce.

«Perfide, il n'est plus temps,» lui dit Persée. Il fuit:

J'entends comme à grands pas ce vainqueur le poursuit;

Comme il court se venger de qui l'osoit surprendre;

Je l'entends s'éloigner, puis je cesse d'entendre.

Alors, ouvrant les yeux par son ordre fermés,

Je vois tous ces méchants en pierre transformés;

Mais l'un plein de fureur et l'autre plein de crainte,

En porte sur le front la marque encore empreinte;

Et tel vouloit frapper, dont le coup suspendu

Demeure en sa statue à demi descendu [673];

Tant cet affreux prodige....

SCÈNE VI.

CÉPHÉE, CASSIOPE, ANDROMÈDE, PERSÉE, PHORBAS, AGLANTE, suite du Roi et de la Reine.

CÉPHÉE, à Persée.

Est-il puni, ce lâche,

Cet impie?

PERSÉE.

Oui, Seigneur; et si sa mort vous fâche, 1700

Si c'est de votre sang avoir fait peu d'état....

393

CÉPHÉE.

Il n'est plus de ma race après cet attentat:

Ce crime l'en dégrade, et ce coup téméraire

Efface de mon sang l'illustre caractère.

Perdons-en la mémoire, et faisons-la céder 1705

A l'heur de vous revoir et de vous posséder.

Vous que le juste ciel, remplissant son oracle,

Par miracle nous donne, et nous rend par miracle,

Entrons dedans ce temple, où l'on n'attend que vous

Pour nous unir aux Dieux par des liens si doux; 1710

Entrons sans différer.

(Les portes se ferment comme ils veulent entrer.)

Mais quel nouveau prodige

Dans cet excès de joie à craindre nous oblige [674]?

Qui nous ferme la porte et nous défend d'entrer

Où tout notre bonheur se devoit rencontrer?

PERSÉE.

Puissant maître du foudre, est-il quelque tempête 1715

Que le Destin jaloux à dissiper m'apprête?

Quelle nouvelle épreuve attaque ma vertu?

Après ce qu'elle a fait la désavouerois-tu?

Ou si c'est que le prix dont tu la vois suivie

Au bonheur de ton fils te fait porter envie? 1720

SCÈNE VII.

MERCURE, CÉPHÉE, CASSIOPE, ANDROMÈDE, PERSÉE, PHORBAS, AGLANTE, suite du Roi et de la Reine.

MERCURE, au milieu de l'air.

Roi, Reine, et vous Princesse, et vous heureux vainqueur,

394

Que Jupiter mon père

Tient pour mon digne frère,

Ne craignez plus du sort la jalouse rigueur.

Ces portes du temple fermées, 1725

Dont vos âmes sont alarmées,

Vous marquent des faveurs où tout le ciel consent:

Tous les Dieux sont d'accord de ce bonheur suprême;

Et leur monarque tout-puissant

Vous le vient apprendre lui-même. 1730

(Mercure revole en haut après avoir parlé.)

CASSIOPE.

Redoublons donc nos vœux, redoublons nos ferveurs,

Pour mériter du ciel ces nouvelles faveurs.

CHŒUR DE MUSIQUE [675].

Maître des Dieux, hâte-toi de paroître,

Et de verser sur ton sang et nos rois

Les grâces que garde ton choix 1735

A ceux que tu fais naître [676].

Fais choir sur eux de nouvelles couronnes,

Et fais-nous voir, par un heur accompli,

Qu'ils ont tous dignement rempli

Le rang que tu leur donnes. 1740

(Tandis qu'on chante, Jupiter descend du ciel dans un trône tout éclatant d'or et de lumières, enfermé dans un nuage qui l'environne. A ses deux côtés, deux autres nuages apportent jusqu'à terre Junon et Neptune, apaisés par les sacrifices des amants; ils se déploient en rond autour de celui de Jupiter, et occupant toute la face du théâtre, ils font le plus agréable spectacle de toute cette représentation [677].)

395

SCÈNE VIII.

JUPITER, JUNON, NEPTUNE, CÉPHÉE, CASSIOPE, ANDROMÈDE, PERSÉE, PHORBAS, AGLANTE, suite du Roi et de la Reine.

JUPITER, dans son trône au milieu de l'air.

Des noces de mon fils la terre n'est pas digne,

La gloire en appartient aux cieux,

Et c'est là ce bonheur insigne

Qu'en vous fermant mon temple ont annoncé les Dieux.

Roi, Reine, et vous amants, venez sans jalousie 1745

Vivre à jamais en ce brillant séjour,

Où le nectar et l'ambrosie

Vous seront comme à nous prodigués chaque jour;

Et quand la nuit aura tendu ses voiles,

Vos corps semés de nouvelles étoiles, 1750

Du haut du ciel éclairant aux mortels,

Leur apprendront qu'il vous faut des autels.

JUNON, à Persée.

Junon même y consent, et votre sacrifice

A calmé les fureurs de son esprit jaloux.

NEPTUNE, à Cassiope.

Neptune n'est pas moins propice, 1755

Et vos encens désarment son courroux.

JUNON.

Venez, héros, et vous Céphée,

Prendre là-haut vos places de ma main.

NEPTUNE.

Reines, venez; que ma haine étouffée

Vous conduise elle-même à cet heur souverain. 1760

396

PERSÉE.

Accablés et surpris d'une faveur si grande [678]....

JUNON.

Arrêtez là votre remercîment:

L'obéissance est le seul compliment

Qu'agrée un Dieu quand il commande.

(Sitôt que Junon a dit ces vers, elle fait prendre place au Roi et à Persée auprès d'elle. Neptune fait le même honneur à la Reine et à la princesse Andromède; et tous ensemble remontent dans le ciel qui les attend, cependant [679] que le peuple, pour acclamation publique, chante ces vers qui viennent d'être prononcés par Jupiter.)

CHŒUR.

Allez, amants, allez sans jalousie 1765

Vivre à jamais en ce brillant séjour,

Où le nectar et l'ambrosie

Vous seront comme aux Dieux prodigués chaque jour;

Et quand la nuit aura tendu ses voiles,

Vos corps semés de nouvelles étoiles, 1770

Du haut du ciel éclairant aux mortels,

Leur apprendront qu'il vous faut des autels.

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

397

DON SANCHE D'ARAGON
COMÉDIE HÉROÏQUE. 1650

398 399

NOTICE.

Dans toutes les éditions que Corneille a données de son théâtre, il place Andromède avant Don Sanche; Thomas Corneille suit son exemple en 1692, et les éditeurs qui se sont succédé depuis lors se sont conformés à cet usage, auquel nous n'avons pas cru non plus devoir nous soustraire. Il y a toutefois plus d'un motif de douter de l'antériorité d'Andromède. Dans la liste qu'a donnée Pellisson en 1653 [680], trois ans seulement après la représentation d'Andromède, liste que Moréri reproduit en la complétant et en faisant remarquer que les pièces qui y sont contenues sont placées «selon l'ordre des temps où elles ont été composées,» Don Sanche figure le premier. Il est vrai qu'Andromède, quoique imprimée, suivant toute apparence, beaucoup plus tard que Don Sanche [681], est nommée d'abord dans le privilége commun à ces deux pièces, qui est ainsi conçu: «Notre cher et bien-amé le sieur Corneille nous a fait remontrer qu'il a composé deux pièces de théâtre, l'une intitulée Andromède et l'autre Don Sanche d'Arragon, lesquelles il est sollicité de faire imprimer pour les donner au public; et d'autant que cela ne se peut sans grands frais, il nous a supplié de lui accorder nos lettres sur ce nécessaires.» Mais ce privilége a été «donné à Paris le onzième jour d'avril l'an de grâce mil six cent cinquante,» et on lit au bas de l'extrait imprimé pour Don Sanche: «Achevé d'imprimer à Rouen par Laurens Maury, le quatorzième de mai mil six cent cinquante.» Si l'on regarde cet ouvrage comme joué après Andromède, 400 c'est-à-dire postérieurement au mois de janvier de 1650, il reste donc entre la représentation et l'impression un intervalle beaucoup plus court que pour les pièces précédentes. Enfin, suivant Corneille, «le refus d'un illustre suffrage» dissipa les applaudissements que le public avait donnés à cet ouvrage; et dans l'édition de 1722 des Jugements des savants, de Baillet, où cette phrase est citée, la Monnoye, dont le témoignage a une grande valeur, nous apprend qu'il s'agit de «Louis de Bourbon, prince de Condé [682].» Or le grand Condé, arrêté le 18 janvier 1650, passa treize mois dans les prisons de Vincennes, de Marcoussy et du Havre; il ne pourrait donc avoir manifesté son opinion sur Don Sanche que si cette pièce avait été représentée à la fin de 1649 ou dès les premiers jours de 1650. On a, il est vrai, suspecté cette interprétation, et l'on a dit que le suffrage qui manqua à Corneille fut celui de la Reine ou de Mazarin, et que «Cromwell tua don Sanche [683].» Cette supposition toute gratuite, toute moderne, ne repose sur aucun témoignage, sur aucune induction; et il est bien plus naturel de croire avec la Monnoye, Joly, Voltaire et M. Guizot, qu'il s'agit du grand Condé, alors, il est vrai, déterminé frondeur, mais fort jaloux en même temps de ses prérogatives, et aussi dédaigneux à l'égard du fils d'un pêcheur, que don Lope, don Manrique et don Alvar. Néanmoins, malgré l'importance qu'ont à nos yeux les observations que nous venons de soumettre au lecteur, comme il est certain que Corneille était déjà occupé d'Andromède dès 1648, que cette pièce a été certainement composée bien avant Don Sanche, et que si Don Sanche l'a précédée au théâtre, comme tout le fait supposer, ce ne peut être que de fort peu de temps, nous avons jugé convenable de respecter l'arrangement adopté par Corneille.

Nous savons très-peu de chose sur l'histoire des premières représentations de Don Sanche; et ce peu, c'est de Corneille que nous le tenons. Après avoir parlé dans son Examen du tort que fit à cette pièce «le refus d'un illustre suffrage,» il ajoute qu'une telle disgrâce «anéantit si bien tous les arrêts que Paris et le reste de la cour avaient prononcés en sa faveur, qu'au bout de 401 quelque temps elle se trouva reléguée dans les provinces, où elle conserve encore son premier lustre.» C'est en 1660 que Corneille a écrit ces mots, et il les a maintenus dans toutes les réimpressions, jusqu'en 1682, ce qui fait penser qu'à cette dernière date Don Sanche n'avait pas encore reparu à Paris. Vers 1770, au contraire, cet ouvrage était considéré comme faisant partie du répertoire de la Comédie; en effet, nous lisons dans le Journal du Théâtre françois [684]: «La.... troupe royale représenta.... une comédie héroïque nouvelle de Corneille, intitulée Don Sanche d'Aragon. Cette pièce eut d'abord un grand succès, mais à la quatrième représentation elle attira si peu de monde, que malgré tout ce que les comédiens alléguèrent pour la continuer, l'auteur la retira.... Cependant, ayant été reprise quelques années après à cause du succès qu'elle avait eu dans les provinces, elle fit tant de plaisir qu'elle fut fort suivie, et malgré les critiques elle est restée au théâtre....»

Déjà en 1754 on lit dans le Dictionnaire portatif des théâtres, à l'article consacré à cette pièce: «Elle a.... été reprise de temps en temps.» La plus célèbre de ces reprises est celle de 1753. Nicolas Racot de Grandval, qui n'est plus guère connu que comme auteur du poëme intitulé Cartouche ou le vice puni, joua alors don Sanche avec un grand éclat. Forcé d'abandonner à Lekain, qui parut en 1750, les premiers rôles tragiques, «il se dédommagea, dit Lemazurier [685], aux reprises de Don Sanche d'Aragon en 1753, de Nicomède en 1754, et de Sertorius en 1758. Il y joua les principaux rôles de chacune de ces pièces, avec autant de succès que dans ses plus beaux jours.» Il remplissait encore le rôle de don Sanche au mois de février 1765; mais bientôt, en 1768, il prit sa retraite définitivement, et l'œuvre de Corneille demeura sans interprète.

Après un long oubli, il fut question, au commencement de 1814, de faire de nouveau figurer Don Sanche au répertoire de la Comédie française. Les deux principaux rôles devaient être joués par Fleury et Mlle Mars, doublés au besoin par 402 Talma et Mlle Duchesnois. La reprise tarda, les événements politiques marchèrent au contraire avec une effrayante rapidité, et la Restauration triomphante ne voulut pas permettre à Carlos de fournir des allusions inquiétantes à un public qui les aurait saisies avec transport.

Il fallut une révolution politique et une révolution littéraire pour qu'il pût se remontrer; mais, qui le croirait? en 1833, on n'osa présenter à un public accoutumé déjà aux hardiesses bien autrement étranges du drame moderne, Don Sanche complet, et tel que Corneille l'avait compris; non-seulement il fut mis en trois actes, mais M. Planat, qui se chargea de ce travail, en ayant soin de se déguiser sous le pseudonyme de Mégalbe, s'attaqua au fond même de l'ouvrage, et fit du hardi soldat de fortune un prince, qui se connaît pour tel et s'amuse à cacher son nom et sa naissance. Cette fois cela passa; en 1837 encore, à une nouvelle reprise, on ne dit trop rien; mais en 1844, lorsque Mlle Rachel, en rendant au rôle d'Isabelle son éclat perdu, eut attiré l'attention générale sur la pièce, on fut surpris de l'étrange travestissement qu'elle avait subi, et les critiques, qui commençaient à comprendre toute l'importance du respect des textes, réclamèrent avec vivacité [686]. Rien ne fut changé pourtant; mais une nouvelle reprise (nous craignons qu'elle ne se fasse bien longtemps attendre) ne serait plus possible dans de pareilles conditions.

Après avoir fait l'histoire sommaire des représentations de la pièce, il nous reste à donner, suivant notre habitude, la description bibliographique du volume.

Nous avons eu occasion de rappeler en commençant les dates du privilége et de l'Achevé d'imprimer. Le titre exact est:

D. Sanche D'arragon, comedie heroique.—Imprimé à Roüen et se vend à Paris, chez Augustin Courbé au Palais.... M.DC.L.

Le volume, de format in-4o, se compose de 8 feuillets et de 116 pages. Courbé a fait paraître en outre une petite édition in-8o dans le courant de la même année. Nous n'avons 403 pas à nous préoccuper de la dénomination de comédie héroïque, que nous rencontrons pour la première fois, car Corneille, dans sa dédicace [687] à M. de Zuylichem, dont nous avons déjà vu le nom en tête du Menteur [688], explique tout au long les motifs qui la lui ont fait choisir. La particularité la plus remarquable que nous offrent les préliminaires de Don Sanche, c'est la présence d'un Argument. Nous n'en avons trouvé dans le théâtre de Corneille, depuis Mélite, Clitandre et la Veuve, ses trois premières comédies, qu'en tête d'Andromède, qui est une pièce à machines. Ce n'est point ici d'ailleurs un retour à une ancienne habitude, car après Don Sanche nous n'en revoyons plus que pour la Conquête de la Toison d'or. Il y aurait donc lieu d'être quelque peu surpris de cette singularité, si une lettre que Corneille adresse le 28 mai 1650 à M. de Zuylichem, en même temps que son nouvel ouvrage, ne nous apprenait que ce seigneur avait réclamé le rétablissement des arguments en tête des pièces de théâtre. Cette lettre, qui sera publiée pour la première fois dans notre édition, renferme, à ce sujet, toute une curieuse dissertation de Corneille, à laquelle nous nous contentons ici de renvoyer.

404

A MONSIEUR DE ZUYLICHEM,
CONSEILLER ET SECRÉTAIRE DE MONSEIGNEUR LE PRINCE D'ORANGE [689].

Monsieur,

Voici un poëme d'une espèce nouvelle, et qui n'a point d'exemple chez les anciens. Vous connoissez l'humeur de nos François; ils aiment la nouveauté; et je hasarde non tam meliora quam nova, sur l'espérance de les mieux divertir. C'étoit l'humeur [690] des Grecs dès le temps d'Eschyle, apud quos

Illecebris erat et grata novitate morandus
Spectator
 [691];

et si je ne me trompe, c'étoit aussi celle des Romains.

Vel qui prætextas, vel qui docuere togatas [692];
Nec minimum meruere decus, vestigia Græca
Ausi deserere [693]....

Ainsi j'ai du moins des exemples d'avoir entrepris une chose qui n'en a point. Je vous avouerai toutefois qu'après l'avoir faite je me suis trouvé fort embarrassé à lui choisir un nom. Je n'ai jamais pu me résoudre à celui de tragédie, n'y voyant que les personnages qui en fussent dignes. Cela eût suffi au bonhomme Plaute, qui n'y 405 cherchoit point d'autre finesse: par ce qu'il y a des dieux et des rois dans son Amphitryon, il veut que c'en soit une, et parce qu'il y a des valets qui bouffonnent, il veut que ce soit aussi une comédie, et lui donne l'un et l'autre nom, par un composé qu'il forme exprès, de peur de ne lui donner pas tout ce qu'il croit lui appartenir [694]. Mais c'est trop déférer aux personnages, et considérer trop peu l'action. Aristote en use autrement dans la définition qu'il fait de la tragédie [695], où il décrit les qualités que doit avoir celle-ci, et les effets qu'elle doit produire, sans parler aucunement de ceux-là; et j'ose m'imaginer que ceux qui ont restreint [696] cette sorte de poëme aux personnes illustres n'en ont décidé que sur l'opinion qu'ils ont eue qu'il n'y avoit que la fortune des rois et des princes qui fût capable d'une action telle que ce grand maître de l'art nous prescrit. Cependant quand il examine lui-même les qualités nécessaires au héros de la tragédie, il ne touche point du tout à sa naissance, et ne s'attache qu'aux incidents de sa vie et à ses mœurs [697]. Il demande un homme qui ne soit ni tout méchant ni tout bon [698]; il le demande persécuté par quelqu'un, de ses plus proches; il demande qu'il tombe en danger de mourir par une main obligée à le conserver [699]; et je ne vois point pourquoi cela ne puisse arriver qu'à un prince, et que dans un moindre rang on soit à couvert de ces malheurs. L'histoire dédaigne de les marquer, à moins qu'ils ayent accablé quelqu'une de ces 406 grandes têtes, et c'est sans doute pourquoi jusqu'à présent la tragédie s'y est arrêtée. Elle a besoin de son appui pour les événements qu'elle traite; et comme ils n'ont de l'éclat que parce qu'ils sont hors de la vraisemblance ordinaire, ils ne seroient pas croyables sans son autorité, qui agit avec empire et semble commander de croire ce qu'elle veut persuader. Mais je ne comprends point ce qui lui défend de descendre plus bas, quand il s'y rencontre des actions qui méritent qu'elle prenne soin de les imiter; et je ne puis croire que l'hospitalité violée en la personne des filles de Scédase [700], qui n'étoit qu'un paysan de Leuctres, soit moins digne d'elle que l'assassinat d'Agamemnon par sa femme, ou la vengeance de cette mort par Oreste sur sa propre mère: quitte pour chausser le cothurne un peu plus bas:

Et tragicus plerumque dolet sermone pedestri [701].

Je dirai plus, Monsieur: la tragédie doit exciter de la pitié et de la crainte [702], et cela est de ses parties essentielles, puisqu'il entre dans sa définition [703]. Or s'il est vrai que ce dernier sentiment ne s'excite en nous par sa représentation que quand nous voyons souffrir nos semblables [704], et que leurs infortunes nous en font appréhender de pareilles, n'est-il pas vrai aussi qu'il y pourroit être excité plus fortement par la vue des malheurs arrivés aux personnes de notre condition, à qui nous ressemblons tout à fait, que par l'image de ceux qui font trébucher de leurs trônes les plus grands monarques, avec qui nous n'avons aucun rapport qu'en tant que nous sommes susceptibles des passions qui les ont jetés dans 407 ce précipice: ce qui ne se rencontre pas toujours? Que si vous trouvez quelque apparence en ce raisonnement, et ne désapprouvez pas qu'on puisse faire une tragédie entre des personnes médiocres, quand leurs infortunes ne sont pas au-dessous de sa dignité, permettez-moi de conclure, a simili, que nous pouvons faire une comédie entre des personnes illustres, quand nous nous en proposons quelque aventure qui ne s'élève point au-dessus de sa portée. Et certes, après avoir lu dans Aristote que la tragédie est une imitation des actions [705], et non pas des hommes, je pense avoir quelque droit de dire la même chose de la comédie, et de prendre pour maxime que c'est par la seule considération des actions, sans aucun égard aux personnages, qu'on doit déterminer de quelle espèce est un poëme dramatique. Voilà, Monsieur, bien du discours, dont il n'étoit pas besoin [706] pour vous attirer à mon parti, et gagner votre suffrage en faveur du titre que j'ai donné à Don Sanche. Vous savez mieux que moi tout ce que je vous dis; mais comme j'en fais confidence au public, j'ai cru que vous ne vous offenseriez pas que je vous fisse souvenir des choses dont je lui dois quelque lumière. Je continuerai donc, s'il vous plaît, et lui dirai que Don Sanche est une véritable comédie, quoique tous les acteurs y soient ou rois ou grands d'Espagne, puisqu'on n'y voit naître aucun péril par qui nous puissions être portés à la pitié ou à la crainte. Notre aventurier Carlos n'y court aucune risque [707]. Deux de ses rivaux sont trop jaloux de leur rang pour se commettre avec lui, et trop généreux pour lui dresser quelque supercherie. Le mépris qu'ils en font, sur l'incertitude 408 de son origine, ne détruit point en eux l'estime de sa valeur, et se change en respect sitôt qu'ils le peuvent soupçonner d'être ce qu'il est véritablement, quoiqu'il ne le sache pas. Le troisième lie la partie avec lui, mais elle est incontinent rompue par la Reine; et quand même elle s'achèveroit par la perte de sa vie, la mort d'un ennemi par un ennemi n'a rien de pitoyable ni de terrible, et par conséquent rien de tragique. Il a de grands déplaisirs, et qui semblent vouloir quelque pitié de nous, lorsqu'il dit lui-même à une de ses maîtresses:

Je plaindrois un amant qui souffriroit mes peines [708];

mais nous ne voyons autre chose dans les comédies que des amants qui vont mourir, s'ils ne possèdent ce qu'ils aiment, et de semblables douleurs ne préparant aucun effet tragique, on ne peut dire qu'elles aillent au-dessus de la comédie. Il tombe dans l'unique malheur qu'il appréhende: il est découvert pour fils d'un pêcheur; mais en cet état même, il n'a garde de nous demander notre pitié, puisqu'il s'offense de celle de ses rivaux. Ce n'est point un héros à la mode d'Euripide, qui les habilloit de lambeaux pour mendier les larmes des spectateurs: celui-ci soutient sa disgrâce avec tant de fermeté, qu'il nous imprime plus d'admiration de son grand courage, que de compassion de son infortune. Nous la craignons pour lui avant qu'elle arrive, mais cette crainte n'a sa source que dans l'intérêt que nous prenons d'ordinaire à ce qui touche le premier acteur, et se peut ranger inter communia utriusque dramatis, aussi bien que la reconnoissance qui fait le dénouement de cette pièce. La crainte tragique ne devance pas le malheur du héros, elle le suit; elle n'est pas pour lui, elle est pour nous; et se produisant par une 409 prompte application que la vue de ses malheurs nous fait faire sur nous-mêmes, elle purge en nous les passions que nous en voyons être la cause. Enfin je ne vois rien en ce poëme qui puisse mériter le nom de tragédie, si nous ne voulons nous contenter de la définition qu'en donne Averroès [709], qui l'appelle simplement «un art de louer [710].» En ce cas, nous ne lui pourrons dénier ce titre sans nous aveugler volontairement, et ne vouloir pas voir que toutes ses parties ne sont qu'une peinture des puissantes impressions que les rares qualités d'un honnête homme font sur toutes sortes d'esprits, qui est une façon de louer assez ingénieuse et hors du commun des panégyriques. Mais j'aurois mauvaise grâce de me prévaloir d'un auteur arabe, que je ne connois que sur la foi d'une traduction latine; et puisque sa paraphrase abrège le texte d'Aristote en cet article, au lieu de l'étendre, je ferai mieux d'en croire ce dernier, qui ne permet point à cet ouvrage de prendre un nom plus relevé que celui de comédie. Ce n'est pas que je n'aye hésité quelque temps sur ce que je n'y voyois rien qui pût émouvoir à rire. Cet agrément a été jusqu'ici [711] tellement de la pratique de la comédie, que beaucoup ont cru qu'il étoit aussi de son essence; et je serois encore dans ce scrupule, si je n'en avois été guéri par votre Heinsius, de qui je viens d'apprendre heureusement que movere risum non constituit comœdiam, sed plebis aucupium est, et abusus [712]. Après l'autorité d'un si grand homme, je serois coupable de 410 chercher d'autres raisons et de craindre d'être mal fondé à soutenir que la comédie se peut passer du ridicule. J'ajoute à celle-ci l'épithète de héroïque [713], pour satisfaire aucunement à la dignité de ses personnages, qui pourroit sembler profanée par la bassesse d'un titre que jamais on n'a appliqué si haut [714]. Mais, après tout, Monsieur, ce n'est qu'un interim, jusqu'à ce que vous m'ayez appris comme j'ai dû l'intituler. Je ne vous l'adresse que pour vous l'abandonner entièrement; et si vos Elzéviers se saisissent de ce poëme, comme ils ont fait de quelques-uns des miens qui l'ont précédé [715], ils peuvent le faire voir [716] à vos provinces sous le titre que vous lui jugerez plus convenable, et nous exécuterons ici l'arrêt que vous en aurez donné. J'attends de vous cette instruction avec impatience, pour m'affermir dans mes premières pensées, ou les rejeter comme de mauvaises tentations: elles flotteront jusque-là; et si vous ne me pouvez accorder [717] la gloire d'avoir assez appuyé une nouveauté, vous me laisserez du moins celle d'avoir passablement défendu un paradoxe. Mais quand même vous m'ôterez [718] toutes les deux, je m'en consolerai fort aisément, parce que je suis très-assuré que vous ne m'en sauriez ôter une qui m'est beaucoup plus précieuse: c'est celle d'être toute ma vie,

MONSIEUR,
Votre très-humble et
très-obéissant serviteur,
Corneille.

411

ARGUMENT.

D. Fernand, roi d'Aragon, chassé de ses États par la révolte de D. Garcie d'Ayala, comte de Fuensalida, n'avoit plus sous son obéissance que la ville de Catalaïud et le territoire des environs, lorsque la reine D. [719] Léonor, sa femme, accoucha d'un fils, qui fut nommé D. Sanche. Ce déplorable prince, craignant qu'il ne demeurât exposé aux fureurs de ce rebelle, le fit aussitôt enlever par D. Raymond de Moncade, son confident, afin de le faire nourrir secrètement. Ce cavalier, trouvant dans le village de Bubierça la femme d'un pêcheur nouvellement accouchée d'un enfant mort, lui donne celui-ci à nourrir, sans lui dire qui il étoit; mais seulement qu'un jour le roi et la reine d'Aragon le feroient Grand lorsqu'elle leur feroit présenter par lui un petit écrin, qu'en même temps il lui donna. Le mari de cette pauvre femme étoit pour lors à la guerre, si bien que revenant au bout d'un an, il prit aisément cet enfant pour sien, et l'éleva comme s'il en eût été le père. La Reine ne put jamais savoir du Roi où il avoit fait porter son fils: et tout ce qu'elle en tira, après beaucoup de prières, ce fut qu'elle le reconnoîtroit un jour quand on lui présenteroit cet écrin, où il auroit mis [720] leurs deux portraits, avec un billet de sa main et quelques 412 autres pièces de remarque; mais voyant qu'elle continuoit toujours à en vouloir savoir davantage, il arrêta sa curiosité tout d'un coup, et lui dit qu'il étoit mort. Il soutint après cela cette malheureuse guerre encore trois ou quatre ans, ayant toujours quelque nouveau désavantage, et mourut enfin de déplaisir et de fatigue, laissant ses affaires désespérées, et la Reine grosse, à qui il conseilla d'abandonner entièrement l'Aragon et se réfugier en Castille: elle exécuta ses ordres, et y accoucha d'une fille nommée D. Elvire, qu'elle y éleva jusques à l'âge de vingt ans. Cependant le jeune prince D. Sanche, qui se croyoit fils d'un pêcheur, dès qu'il en eut atteint seize, se dérobe de ses parents et se jette dans les armées du roi de Castille, qui avoit de grandes guerres contre les Maures [721]; et de peur d'être connu pour ce qu'il pensoit être [722], il quitte le nom de Sanche qu'on lui avoit laissé, et prend celui de Carlos. Sous ce faux nom, il fait tant de merveilles, qu'il entre en grande considération auprès du roi D. Alphonse, à qui il sauve la vie en un jour de bataille; mais comme ce monarque étoit près de le récompenser, il est surpris de la mort, et ne lui laisse autre chose que les favorables regards de la reine D. Isabelle, sa sœur et son héritière, et de la jeune princesse d'Aragon, D. Elvire, que l'admiration de ses belles actions avoit portées toutes deux jusques à l'aimer [723], mais d'un amour étouffé par le souvenir de ce qu'elles devoient à la dignité de leur naissance. Lui-même avoit conçu 413 aussi de la passion pour toutes deux, sans oser prétendre à pas une, se croyant si fort indigne d'elles. Cependant tous les grands de Castille ne voyant point de rois voisins qui pussent épouser leur reine, prétendent à l'envi l'un de l'autre à son mariage, et étant près de former une guerre civile pour ce sujet, les états du royaume la supplient de choisir un mari, pour éviter les malheurs qu'ils en prévoyoient devoir naître. Elle s'en excuse comme ne connoissant pas assez particulièrement le mérite de ses prétendants, et leur commande de choisir [724] eux-mêmes les trois qu'ils en jugent les plus dignes, les assurant que s'il se rencontre quelqu'un entre ces trois pour qui elle puisse prendre quelque inclination, elle l'épousera. Ils obéissent, et lui nomment D. Manrique de Lare, D. Lope de Gusman, et D. Alvar de Lune, qui bien que passionné pour la princesse D. Elvire, eût cru faire une lâcheté et offenser sa reine, s'il eût rejeté l'honneur qu'il recevoit de son pays par cette nomination. D'autre côté, les Aragonois, ennuyés de la tyrannie de D. Garcie et de D. Ramire, son fils, les chassent de Saragosse; et les ayant assiégés dans la forteresse de Jaca, envoient des députés à leurs princesses, réfugiées [725] en Castille, pour les prier de revenir prendre possession d'un royaume qui leur appartenoit. Depuis leur départ, ces deux tyrans ayant été tués en la prise de Jaca, D. Raymond, qu'ils y tenoient prisonnier depuis six ans, apprend à ces peuples que D. Sanche, leur prince, étoit vivant, et part aussitôt pour le chercher à Bubierça, où il apprend que le pêcheur, qui le croyoit son fils, l'avoit perdu depuis huit ans, et l'étoit allé chercher en Castille, sur quelques nouvelles qu'il en avoit eues par un soldat 414 qui avoit servi sous lui contre les Maures. Il pousse aussitôt de ce côté-là, et joint les députés comme ils étoient près d'arriver. C'est par son arrivée que l'aventurier Carlos est reconnu pour le prince D. Sanche; après quoi la reine D. Isabelle se donne à lui, du consentement même des trois que ses états lui avoient nommés; et D. Alvar en obtient la princesse D. Elvire, qui par cette reconnoissance se trouve être sa sœur.

EXAMEN.

Cette pièce est toute d'invention, mais elle n'est pas toute de la mienne. Ce qu'a de fastueux le premier acte est tiré d'une comédie espagnole, intitulée el Palacio confuso [726]; et la double reconnoissance qui finit le cinquième est prise du roman de D. Pélage [727]. Elle eut d'abord 415 grand éclat sur le théâtre; mais une disgrâce particulière fit avorter toute sa bonne fortune. Le refus d'un illustre suffrage [728] dissipa les applaudissements que le public lui avoit donnés trop libéralement, et anéantit si bien tous les arrêts que Paris et le reste de la cour avoient prononcés en sa faveur, qu'au bout de quelque temps elle se trouva reléguée dans les provinces, où elle conserve encore son premier lustre.

Le sujet n'a pas grand artifice. C'est un inconnu, assez honnête homme pour se faire aimer de deux reines. L'inégalité des conditions met un obstacle au bien qu'elles lui veulent durant quatre actes et demi; et quand il faut de nécessité finir la pièce, un bon homme [729] semble tomber des nues pour faire développer le secret de sa naissance, qui le rend mari de l'une, en le faisant reconnoître pour frère de l'autre:

Hæc eadem a summo exspectes minimoque poeta [730].

D. Raymond et ce pêcheur ne suivent point la règle que j'ai voulu établir, de n'introduire aucun acteur qui ne fut insinué dès le premier acte, ou appelé par quelqu'un de ceux qu'on y a connus. Il m'étoit aisé d'y faire dire à la reine D. Léonor ce qu'elle dit à l'entrée du quatrième; mais si elle eût fait savoir qu'elle eût eu un fils, et que le Roi, son mari, lui eût appris en mourant que D. Raymond avoit un secret à lui révéler, on eût trop tôt deviné que Carlos étoit ce prince. On peut dire de D. Raymond qu'il vient avec les députés d'Aragon dont il est parlé au premier acte, et qu'ainsi il satisfait aucunement 416 à cette règle; mais ce n'est que par hasard qu'il vient avec eux. C'étoit le pêcheur qu'il étoit allé chercher, et non pas eux; et il ne les joint sur le chemin qu'à cause de ce qu'il a appris chez ce pêcheur, qui de son côté vient en Castille de son seul mouvement, sans y être amené par aucun incident dont on aye parlé dans la protase [731]; et il n'a point de raison d'arriver ce jour-là plutôt qu'un autre, sinon que la pièce n'auroit pu finir s'il ne fût arrivé.

L'unité de jour y est si peu violentée, qu'on peut soutenir que l'action ne demande pour sa durée que le temps de sa représentation. Pour celle de lieu, j'ai déjà dit que je n'en parlerois plus sur les pièces qui restent à examiner en ce volume [732]. Les sentiments du second acte ont autant ou plus de délicatesse qu'aucuns que j'aye mis sur le théâtre. L'amour des deux reines pour Carlos y paroît très-visible, malgré le soin et l'adresse que toutes les deux apportent à le cacher dans leurs différents caractères, dont l'un marque plus d'orgueil, et l'autre plus de tendresse. La confidence qu'y fait celle de Castille avec Blanche est assez ingénieuse; et par une réflexion sur ce qui s'est passé au premier acte, elle prend occasion de faire savoir aux spectateurs sa passion pour ce brave inconnu, qu'elle a si bien vengé du mépris qu'en ont fait les comtes. Ainsi on ne peut dire qu'elle choisisse sans raison ce jour-là plutôt qu'un autre pour lui en confier le secret, puisqu'il paroît qu'elle le sait déjà, et qu'elles ne font que raisonner ensemble sur ce qu'on vient de voir représenter.

417

LISTE DES ÉDITIONS QUI ONT ÉTÉ COLLATIONNÉES POUR LES VARIANTES DE DON SANCHE D'ARAGON.

ÉDITIONS SÉPARÉES.

RECUEILS.

418

ACTEURS.

D. [734] ISABELLE,   reine de Castille.
D. LÉONOR,   reine d'Aragon.
D. ELVIRE,   princesse d'Aragon.
BLANCHE,   dame d'honneur
de la reine de Castille.
CARLOS, cavalier [735]   inconnu, qui se trouve être
D. Sanche, roi d'Aragon.
D. RAYMOND DE MONCADE,   favori du défunt roi d'Aragon.
D. LOPE DE GUSMAN,
D. MANRIQUE DE LARE,
D. ALVAR DE LUNE
} grands de Castille.

La scène est à Valladolid.

419

DON SANCHE D'ARAGON.
COMÉDIE HÉROIQUE.

ACTE I.


SCÈNE PREMIÈRE.

D. LÉONOR, D. ELVIRE.

D. LÉONOR.
Après tant de malheurs, enfin le ciel propice

S'est résolu, ma fille, à nous faire justice:

Notre Aragon, pour nous presque tout révolté,

Enlève à nos tyrans [736] ce qu'ils nous ont ôté,

Brise les fers honteux de leurs injustes chaînes, 5

Se remet sous nos lois, et reconnoît ses reines;

Et par ses députés, qu'aujourd'hui l'on attend,

Rend d'un si long exil le retour éclatant.

Comme nous, la Castille attend cette journée

Qui lui doit de sa reine assurer l'hyménée: 10

Nous l'allons voir ici faire choix d'un époux.

Que ne puis-je, ma fille, en dire autant de vous!

Nous allons en des lieux sur qui vingt ans d'absence

Nous laissent une foible et douteuse puissance:

Le trouble règne encore où vous devez régner; 15

Le peuple vous rappelle, et peut vous dédaigner,

Si vous ne lui portez, au retour de Castille,

Que l'avis d'une mère et le nom d'une fille.

D'un mari valeureux les ordres et le bras

Sauroient bien mieux que nous assurer vos États, 20

Et par des actions nobles, grandes et belles,

Dissiper les mutins, et dompter les rebelles.

Vous ne pouvez manquer d'amants dignes de vous [737];

On aime votre sceptre, on vous aime; et sur tous,

Du comte don Alvar la vertu non commune 25

Vous aima dans l'exil et durant l'infortune.

Qui vous aima sans sceptre et se fit votre appui,

Quand vous le recouvrez, est bien digne de lui.

D. ELVIRE.

Ce comte est généreux, et me l'a fait paroître;

Aussi le ciel pour moi l'a voulu reconnoître; 30

Puisque les Castillans l'ont mis entre les trois

Dont à leur grande reine ils demandent le choix;

Et comme ses rivaux lui cèdent en mérite,

Un espoir à présent plus doux le sollicite;

Il régnera sans nous. Mais, Madame, après tout, 35

Savez-vous à quel choix l'Aragon se résout,

Et quels troubles nouveaux j'y puis faire renaître,

S'il voit que je lui mène un étranger pour maître?

Montons, de grâce, au trône; et de là beaucoup mieux

Sur le choix d'un époux nous baisserons les yeux. 40

D. LÉONOR.

Vous les abaissez trop; une secrète flamme

A déjà malgré moi fait ce choix dans votre âme:

De l'inconnu Carlos l'éclatante valeur

Aux mérites du comte a fermé votre cœur.

Tout est illustre en lui, moi-même je l'avoue; 45

421

Mais son sang, que le ciel n'a formé que de boue,

Et dont il cache exprès la source obstinément....

D. ELVIRE.

Vous pourriez en juger plus favorablement;

Sa naissance inconnue est peut-être sans tache:

Vous la présumez basse à cause qu'il la cache; 50

Mais combien a-t-on vu de princes déguisés

Signaler leur vertu sous des noms supposés,

Dompter des nations, gagner des diadèmes,

Sans qu'aucun les connût, sans se connoître eux-mêmes!

D. LÉONOR.

Quoi? voilà donc enfin de quoi vous vous flattez! 55

D. ELVIRE.

J'aime et prise en Carlos ses rares qualités.

Il n'est point d'âme noble à qui tant de vaillance

N'arrache cette estime et cette bienveillance;

Et l'innocent tribut de ces affections [738]

Que doit toute la terre aux belles actions, 60

N'a rien qui déshonore une jeune princesse.

En cette qualité, je l'aime et le caresse;

En cette qualité, ses devoirs assidus

Me rendent les respects à ma naissance dus.

Il fait sa cour chez moi comme un autre peut faire: 65

Il a trop de vertus pour être téméraire;

Et si jamais ses vœux s'échappoient jusqu'à moi,

Je sais ce que je suis, et ce que je me doi.

D. LÉONOR.

Daigne le juste ciel vous donner le courage

De vous en souvenir et le mettre en usage! 70

D. ELVIRE.

Vos ordres sur mon cœur sauront toujours régner.

422

D. LÉONOR.

Cependant ce Carlos vous doit accompagner,

Doit venir jusqu'aux lieux de votre obéissance,

Vous rendre ces respects dus à votre naissance [739],

Vous faire, comme ici, sa cour tout simplement? 75

D. ELVIRE.

De ses pareils la guerre est l'unique élément:

Accoutumés d'aller de victoire en victoire,

Ils cherchent en tous lieux les dangers et la gloire,

La prise de Séville, et les Mores défaits,

Laissent à la Castille une profonde paix: 80

S'y voyant sans emploi, sa grande âme inquiète

Veut bien de don Garcie achever la défaite,

Et contre les efforts d'un reste de mutins

De toute sa valeur hâter nos bons destins.

D. LÉONOR.

Mais quand il vous aura dans le trône affermie, 85

Et jeté sous vos pieds la puissance ennemie,

S'en ira-t-il soudain aux climats étrangers

Chercher tout de nouveau la gloire et les dangers?

D. ELVIRE.

Madame, la Reine entre.

SCÈNE II.

D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, BLANCHE.

D. LÉONOR.

Aujourd'hui donc, Madame,

Vous allez d'un héros rendre heureuse la flamme, 90

423

Et d'un mot satisfaire aux plus ardents souhaits

Que poussent vers le ciel vos fidèles sujets.

D. ISABELLE.

Dites, dites plutôt qu'aujourd'hui, grandes reines,

Je m'impose à vos yeux la plus dure des gênes,

Et fais dessus moi-même un illustre attentat 95

Pour me sacrifier au repos de l'État.

Que c'est un sort fâcheux et triste que le nôtre,

De ne pouvoir régner que sous les lois d'un autre;

Et qu'un sceptre soit cru d'un si grand poids pour nous,

Que pour le soutenir il nous faille un époux! 100

A peine ai-je deux mois porté le diadème,

Que de tous les côtés j'entends dire qu'on m'aime,

Si toutefois sans crime et sans m'en indigner

Je puis nommer amour une ardeur de régner.

L'ambition des grands à cet espoir ouverte 105

Semble pour m'acquérir s'apprêter à ma perte;

Et pour trancher le cours de leurs dissensions,

Il faut fermer la porte à leurs prétentions;

Il m'en faut choisir un; eux-mêmes m'en convient,

Mon peuple m'en conjure, et mes États m'en prient;

Et même par mon ordre ils m'en proposent trois,

Dont mon cœur à leur gré peut faire un digne choix.

Don Lope de Gusman, don Manrique de Lare,

Et don Alvar de Lune, ont un mérite rare;

Mais que me sert ce choix qu'on fait en leur faveur, 115

Si pas un d'eux enfin n'a celui de mon cœur?

D. LÉONOR.

On vous les a nommés, mais sans vous les prescrire;

On vous obéira, quoi qu'il vous plaise élire:

Si le cœur a choisi, vous pouvez faire un roi.

D. ISABELLE.

Madame, je suis reine, et dois régner sur moi. 120

Le rang que nous tenons, jaloux de notre gloire,

424

Souvent dans un tel choix nous défend de nous croire,

Jette sur nos desirs un joug impérieux,

Et dédaigne l'avis et du cœur et des yeux.

Qu'on ouvre. Juste ciel, vois ma peine et m'inspire 125

Et ce que je dois faire, et ce que je dois dire.

SCÈNE III.

D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, BLANCHE, D. LOPE, D. MANRIQUE, D. ALVAR, CARLOS.

D. ISABELLE.

Avant que de choisir je demande un serment,

Comtes, qu'on agréera mon choix aveuglément;

Que les deux méprisés, et tous les trois peut-être,

De ma main, quel qu'il soit, accepteront un maître; 130

Car enfin je suis libre à disposer de moi;

Le choix de mes États ne m'est point une loi;

D'une troupe importune il m'a débarrassée,

Et d'eux tous sur vous trois détourné ma pensée,

Mais sans nécessité de l'arrêter sur vous. 135

J'aime à savoir par là qu'on vous préfère à tous;

Vous m'en êtes plus chers et plus considérables:

J'y vois de vos vertus les preuves honorables;

J'y vois la haute estime où sont vos grands exploits;

Mais quoique mon dessein soit d'y borner mon choix, 140

Le ciel en un moment quelquefois nous éclaire.

Je veux, en le faisant, pouvoir ne le pas faire,

Et que vous avouiez que pour devenir roi,

Quiconque me plaira n'a besoin que de moi.

D. LOPE.

C'est une autorité qui vous demeure entière; 145

Votre État avec vous n'agit que par prière,

Et ne vous a pour nous fait voir ses sentiments

425

Que par obéissance à vos commandements.

Ce n'est point ni son choix ni l'éclat de ma race

Qui me font, grande reine, espérer cette grâce: 150

Je l'attends de vous seule et de votre bonté,

Comme on attend un bien qu'on n'a pas mérité,

Et dont, sans regarder service, ni famille [740],

Vous pouvez faire part au moindre de Castille.

C'est à nous d'obéir, et non d'en murmurer; 155

Mais vous nous permettrez toutefois d'espérer

Que vous ne ferez choir cette faveur insigne,

Ce bonheur d'être à vous, que sur le moins indigne;

Et que votre vertu vous fera trop savoir

Qu'il n'est pas bon d'user de tout votre pouvoir. 160

Voilà mon sentiment.

D. ISABELLE.

Parlez, vous, don Manrique.

D. MANRIQUE.

Madame, puisqu'il faut qu'à vos yeux je m'explique [741],

Quoique votre discours nous ai fait des leçons

Capables d'ouvrir l'âme à de justes soupçons,

Je vous dirai pourtant, comme à ma souveraine, 165

Que pour faire un vrai roi vous le fassiez en reine,

Que vous laisser borner, c'est vous-même affoiblir

La dignité du rang qui le doit ennoblir;

Et qu'à prendre pour loi le choix qu'on vous propose,

Le roi que vous feriez vous devroit peu de chose, 170

Puisqu'il tiendroit les noms de monarque et d'époux

Du choix de vos États aussi bien que de vous.

Pour moi, qui vous aimai sans sceptre et sans couronne,

Qui n'ai jamais eu d'yeux que pour votre personne,

Que même le feu Roi daigna considérer 175

426

Jusqu'à souffrir ma flamme et me faire espérer,

J'oserai me promettre un sort assez propice

De cet aveu d'un frère et quatre ans de service;

Et sur ce doux espoir dussé-je me trahir,

Puisque vous le voulez, je jure d'obéir. 180

D. ISABELLE.

C'est comme il faut m'aimer. Et don Alvar de Lune?

D. ALVAR.

Je ne vous ferai point de harangue importune.

Choisissez hors des trois, tranchez absolument:

Je jure d'obéir, Madame, aveuglément.

D. ISABELLE.

Sous les profonds respects de cette déférence 185

Vous nous cachez peut-être un peu d'indifférence;

Et comme votre cœur n'est pas sans autre amour,

Vous savez des deux parts faire bien votre cour.

D. ALVAR.

Madame....

D. ISABELLE.

C'est assez; que chacun prenne place.

(Ici les trois reines prennent chacune un fauteuil [742], et après que les trois comtes et le reste des grands qui sont présents se sont assis sur des bancs préparés exprès, Carlos, y voyant une place vide, s'y veut seoir, et D. Manrique l'en empêche.)

D. MANRIQUE.

Tout beau, tout beau, Carlos! d'où vous vient cette audace?

Et quel titre en ce rang a pu vous établir [743]?

CARLOS.

J'ai vu la place vide, et cru la bien remplir.

D. MANRIQUE.

Un soldat bien remplir une place de comte!

427

CARLOS.

Seigneur, ce que je suis ne me fait point de honte.

Depuis plus de six ans il ne s'est fait combat 195

Qui ne m'ait bien acquis ce grand nom de soldat:

J'en avois pour témoin le feu Roi votre frère,

Madame; et par trois fois....

D. MANRIQUE.

Nous vous avons vu faire,

Et savons mieux que vous ce que peut votre bras.

D. ISABELLE.

Vous en êtes instruits, et je ne la suis pas [744]: 200

Laissez-le me l'apprendre. Il importe aux monarques

Qui veulent aux vertus rendre de dignes marques,

De les savoir connoître, et ne pas ignorer

Ceux d'entre leurs sujets qu'ils doivent honorer.

D. MANRIQUE.

Je ne me croyois pas être ici pour l'entendre. 205

D. ISABELLE.

Comte, encore une fois, laissez-le me l'apprendre.

Nous aurons temps pour tout. Et vous, parlez, Carlos.

CARLOS.

Je dirai qui je suis, Madame, en peu de mots.

On m'appelle soldat: je fais gloire de l'être [745];

Au feu Roi par trois fois je le fis bien paroître. 210

L'étendard de Castille, à ses yeux enlevé,

Des mains des ennemis par moi seul fut sauvé:

Cette seule action rétablit la bataille,

Fit rechasser le More au pied de sa muraille,

Et rendant le courage aux plus timides cœurs, 215

428

Rappela les vaincus, et défit les vainqueurs.

Ce même roi me vit dedans l'Andalousie

Dégager sa personne en prodiguant ma vie,

Quand tout percé de coups, sur un monceau de morts,

Je lui fis si longtemps bouclier de mon corps, 220

Qu'enfin autour de lui ses troupes ralliées,

Celles qui l'enfermoient furent sacrifiées;

Et le même escadron qui vint le secourir [746]

Le ramena vainqueur, et moi prêt à mourir.

Je montai le premier sur les murs de Séville, 225

Et tins la brèche ouverte aux troupes de Castille.

Je ne vous parle point d'assez d'autres exploits,

Qui n'ont pas pour témoins eu les yeux de mes rois.

Tel me voit et m'entend, et me méprise encore,

Qui gémiroit sans moi dans les prisons du More. 230

D. MANRIQUE.

Nous parlez-vous, Carlos, pour don Lope et pour moi?

CARLOS.

Je parle seulement de ce qu'a vu le Roi,

Seigneur; et qui voudra parle à sa conscience.

Voilà dont le feu Roi me promit récompense;

Mais la mort le surprit comme il la résolvoit. 235

D. ISABELLE.

Il se fût acquitté de ce qu'il vous devoit;

Et moi, comme héritant son sceptre et sa couronne,

Je prends sur moi sa dette, et je vous la fais bonne.

Seyez-vous [747], et quittons ces petits différends.

D. LOPE.

Souffrez qu'auparavant il nomme ses parents. 240

Nous ne contestons point l'honneur de sa vaillance,

429

Madame; et s'il en faut notre reconnoissance,

Nous avouerons tous deux qu'en ces combats derniers

L'un et l'autre, sans lui, nous étions prisonniers;

Mais enfin la valeur, sans l'éclat de la race, 245

N'eut jamais aucun droit d'occuper cette place.

CARLOS.

Se pare qui voudra des noms de ses aïeux:

Moi, je ne veux porter que moi-même en tous lieux;

Je ne veux rien devoir à ceux qui m'ont fait naître,

Et suis assez connu sans les faire connoître. 250

Mais pour en quelque sorte obéir à vos lois,

Seigneur, pour mes parents je nomme mes exploits:

Ma valeur est ma race, et mon bras est mon père.

D. LOPE.

Vous le voyez, Madame, et la preuve en est claire:

Sans doute il n'est pas noble.

D. ISABELLE.

Eh bien! je l'anoblis [748], 255

Quelle que soit sa race et de qui qu'il soit fils.

Qu'on ne conteste plus.

D. MANRIQUE.

Encore un mot, de grâce.

D. ISABELLE.

Don Manrique, à la fin, c'est prendre trop d'audace.

Ne puis-je l'anoblir si vous n'y consentez?

D. MANRIQUE.

Oui, mais ce rang n'est dû qu'aux hautes dignités; 260

Tout autre qu'un marquis ou comte le profane.

D. ISABELLE, à Carlos.

Eh bien! seyez-vous donc, marquis de Santillane,

Comte de Pennafiel, gouverneur de Burgos.

430

Don Manrique, est-ce assez pour faire seoir Carlos?

Vous reste-t-il encor quelque scrupule en l'âme? 265

(D. Manrique et D. Lope se lèvent, et Carlos se sied.)

D. MANRIQUE.

Achevez, achevez; faites-le roi, Madame:

Par ces marques d'honneur l'élever jusqu'à nous,

C'est moins nous l'égaler que l'approcher de vous.

Ce préambule adroit n'étoit pas sans mystère;

Et ces nouveaux serments qu'il nous a fallu faire 270

Montroient bien dans votre âme un tel choix préparé.

Enfin vous le pouvez, et nous l'avons juré.

Je suis prêt d'obéir; et loin d'y contredire,

Je laisse entre ses mains et vous et votre empire.

Je sors avant ce choix, non que j'en sois jaloux, 275

Mais de peur que mon front n'en rougisse pour vous.

D. ISABELLE.

Arrêtez, insolent: votre reine pardonne

Ce qu'une indigne crainte imprudemment soupçonne;

Et pour la démentir, veut bien vous assurer

Qu'au choix de ses États elle veut demeurer [749]; 280

Que vous tenez encor même rang dans son âme;

Qu'elle prend vos transports pour un excès de flamme,

Et qu'au lieu d'en punir le zèle injurieux,

Sur un crime d'amour elle ferme les yeux.

D. MANRIQUE.

Madame, excusez donc si quelque antipathie.... 285

D. ISABELLE.

Ne faites point ici de fausse modestie:

J'ai trop vu votre orgueil pour le justifier,

Et sais bien les moyens de vous humilier.

Soit que j'aime Carlos, soit que par simple estime

Je rende à ses vertus un honneur légitime, 290

431

Vous devez respecter, quels que soient mes desseins,

Ou le choix de mon cœur, ou l'œuvre de mes mains.

Je l'ai fait votre égal; et quoiqu'on s'en mutine,

Sachez qu'à plus encor ma faveur le destine.

Je veux qu'aujourd'hui même il puisse plus que moi:

J'en ai fait un marquis, je veux qu'il fasse un roi.

S'il a tant de valeur que vous-mêmes le dites,

Il sait quelle est la vôtre, et connoît vos mérites,

Et jugera de vous avec plus de raison

Que moi, qui n'en connois que la race et le nom. 300

Marquis, prenez ma bague, et la donnez pour marque

Au plus digne des trois, que j'en fasse un monarque.

Je vous laisse y penser tout ce reste du jour.

Rivaux, ambitieux, faites-lui votre cour [750]:

Qui me rapportera l'anneau que je lui donne 305

Recevra sur-le-champ ma main et ma couronne [751].

Allons, reines, allons, et laissons-les juger

De quel côté l'amour avoit su m'engager.

432

SCÈNE IV.

D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR, CARLOS.

D. LOPE.

Eh bien! seigneur marquis, nous direz-vous, de grâce [752],

Ce que, pour vous gagner, il est besoin qu'on fasse?

Vous êtes notre juge, il faut vous adoucir.

CARLOS.

Vous y pourriez peut-être assez mal réussir.

Quittez ces contre-temps de froide raillerie.

D. MANRIQUE.

Il n'en est pas saison, quand il faut qu'on vous prie.

CARLOS.

Ne raillons, ni prions, et demeurons amis. 315

Je sais ce que la Reine en mes mains a remis;

J'en userai fort bien: vous n'avez rien à craindre,

Et pas un de vous trois n'aura lieu de se plaindre.

Je n'entreprendrai point de juger entre vous

Qui mérite le mieux le nom de son époux: 320

Je serois téméraire, et m'en sens incapable;

Et peut-être quelqu'un m'en tiendroit récusable.

Je m'en récuse donc, afin de vous donner

Un juge que sans honte on ne peut soupçonner;

Ce sera votre épée et votre bras lui-même. 325

Comtes, de cet anneau dépend le diadème:

Il vaut bien un combat; vous avez tous du cœur,

Et je le garde....

D. LOPE.

A qui, Carlos?

433

CARLOS.

A mon vainqueur.

Qui pourra me l'ôter l'ira rendre à la Reine:

Ce sera du plus digne une preuve certaine. 330

Prenez entre vous l'ordre et du temps et du lieu;

Je m'y rendrai sur l'heure, et vais l'attendre. Adieu.

SCÈNE V.

D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR.

D. LOPE.

Vous voyez l'arrogance [753].

D. ALVAR.

Ainsi les grands courages

Savent en généreux repousser les outrages.

D. MANRIQUE.

Il se méprend pourtant, s'il pense qu'aujourd'hui 335

Nous daignions mesurer notre épée avec lui.

D. ALVAR.

Refuser un combat!

D. LOPE.

Des généraux d'armée,

Jaloux de leur honneur et de leur renommée,

Ne se commettent point contre un aventurier.

D. ALVAR.

Ne mettez point si bas un si vaillant guerrier: 340

Qu'il soit ce qu'en voudra présumer votre haine,

Il doit être pour nous ce qu'a voulu la Reine [754].

D. LOPE.

La Reine qui nous brave, et sans égard au sang,

Ose souiller ainsi l'éclat de notre rang!

434

D. ALVAR.

Les rois de leurs faveurs ne sont jamais comptables; 345

Ils font, comme il leur plaît, et défont nos semblables.

D. MANRIQUE.

Envers les majestés [755] vous êtes bien discret.

Voyez-vous cependant qu'elle l'aime en secret?

D. ALVAR.

Dites, si vous voulez, qu'ils sont d'intelligence,

Qu'elle a de sa valeur si haute confiance, 350

Qu'elle espère par là faire approuver son choix,

Et se rendre avec gloire au vainqueur de tous trois,

Qu'elle nous hait dans l'âme autant qu'elle l'adore:

C'est à nous d'honorer ce que la Reine honore.

D. MANRIQUE.

Vous la respectez fort; mais y prétendez-vous? 355

On dit que l'Aragon a des charmes si doux....

D. ALVAR.

Qu'ils me soient doux ou non, je ne crois pas sans crime

Pouvoir de mon pays désavouer l'estime;

Et puisqu'il m'a jugé digne d'être son roi,

Je soutiendrai partout l'état qu'il fait de moi. 360

Je vais donc disputer, sans que rien me retarde,

Au marquis don Carlos cet anneau qu'il nous garde;

Et si sur sa valeur je le puis emporter,

J'attendrai de vous deux qui voudra me l'ôter:

Le champ vous sera libre.

D. LOPE.

A la bonne heure, comte;

Nous vous irons alors le disputer sans honte:

Nous ne dédaignons point un si digne rival;

Mais pour votre marquis, qu'il cherche son égal.

FIN DU PREMIER ACTE.

435

ACTE II.


SCÈNE PREMIÈRE.

D. ISABELLE, BLANCHE.

D. ISABELLE.

Blanche, as-tu rien connu d'égal à ma misère?

Tu vois tous mes desirs condamnés à se taire, 370

Mon cœur faire un beau choix sans l'oser accepter,

Et nourrir un beau feu sans l'oser écouter.

Vois par là ce que c'est, Blanche, que d'être reine [756]:

Comptable de moi-même au nom de souveraine,

Et sujette à jamais du trône où je me voi, 375

Je puis tout pour tout autre et ne puis rien pour moi.

O sceptres! s'il est vrai que tout vous soit possible,

Pourquoi ne pouvez-vous rendre un cœur insensible?

Pourquoi permettez-vous qu'il soit d'autres appas,

Ou que l'on ait des yeux pour ne les croire pas? 380

BLANCHE.

Je présumois tantôt que vous les alliez croire:

J'en ai plus d'une fois tremblé pour votre gloire.

Ce qu'à vos trois amants vous avez fait jurer

Au choix de don Carlos sembloit tout préparer:

Je le nommois pour vous. Mais enfin par l'issue 385

Ma crainte s'est trouvée heureusement déçue;

L'effort de votre amour a su se modérer;

436

Vous l'avez honoré sans vous déshonorer,

Et satisfait ensemble, en trompant mon attente,

La grandeur d'une reine et l'ardeur d'une amante. 390

D. ISABELLE.

Dis que pour honorer sa générosité,

Mon amour s'est joué de mon autorité,

Et qu'il a fait servir, en trompant ton attente,

Le pouvoir de la Reine au courroux de l'amante.

D'abord par ce discours, qui t'a semblé suspect, 395

Je voulois seulement essayer leur respect,

Soutenir jusqu'au bout la dignité de reine;

Et comme enfin ce choix me donnoit de la peine,

Perdre quelques moments, choisir un peu plus tard:

J'allois nommer pourtant, et nommer au hasard; 400

Mais tu sais quel orgueil ont lors montré les comtes,

Combien d'affronts pour lui, combien pour moi de hontes.

Certes, il est bien dur à qui se voit régner

De montrer quelque estime, et la voir dédaigner.

Sous ombre de venger sa grandeur méprisée, 405

L'amour à la faveur trouve une pente aisée;

A l'intérêt du sceptre aussitôt attaché,

Il agit d'autant plus qu'il se croit bien caché,

Et s'ose imaginer qu'il ne fait rien paroître

Que ce change de nom ne fasse méconnoître. 410

J'ai fait Carlos marquis, et comte, et gouverneur;

Il doit à ses jaloux tous ces titres d'honneur:

M'en voulant faire avare, ils m'en faisoient prodigue;

Ce torrent grossissoit, rencontrant cette digue:

C'étoit plus les punir que le favoriser. 415

L'amour me parloit trop, j'ai voulu l'amuser;

Par ces profusions j'ai cru le satisfaire,

Et l'ayant satisfait, l'obliger à se taire;

Mais, hélas! en mon cœur il avoit tant d'appui,

Que je n'ai pu jamais prononcer contre lui, 420

437

Et n'ai mis en ses mains ce don du diadème [757]

Qu'afin de l'obliger à s'exclure lui-même.

Ainsi, pour apaiser les murmures du cœur,

Mon refus a porté les marques de faveur;

Et revêtant de gloire un invisible outrage, 425

De peur d'en faire un roi je l'ai fait davantage:

Outre qu'indifférente aux vœux de tous les trois

J'espérois que l'amour pourrait suivre son choix,

Et que le moindre d'eux, de soi-même estimable,

Recevroit de sa main la qualité d'aimable. 430

Voilà, Blanche, où j'en suis; voilà ce que j'ai fait;

Voilà les vrais motifs dont tu voyois l'effet;

Car mon âme pour lui, quoique ardemment pressée,

Ne sauroit se permettre une indigne pensée [758];

Et je mourrois encore avant que m'accorder 435

Ce qu'en secret mon cœur ose me demander.

Mais enfin je vois bien que je me suis trompée

De m'en être remise à qui porte une épée,

Et trouve occasion, dessous cette couleur,

De venger le mépris qu'on fait de sa valeur [759]. 440

Je devois par mon choix étouffer cent querelles;

Et l'ordre que j'y tiens en forme de nouvelles,

Et jette entre les grands, amoureux de mon rang,

Une nécessité de répandre du sang.

Mais j'y saurai pourvoir.

BLANCHE.

C'est un pénible ouvrage 445

D'arrêter un combat qu'autorise l'usage,

Que les lois ont réglé, que les rois vos aïeux

Daignoient assez souvent honorer de leurs yeux [760]:

438

On ne s'en dédit point sans quelque ignominie,

Et l'honneur aux grands cœurs est plus cher que la vie.

D. ISABELLE.

Je sais ce que tu dis, et n'irai pas de front

Faire un commandement qu'ils prendroient pour affront.

Lorsque le déshonneur souille l'obéissance [761],

Les rois peuvent douter de leur toute-puissance:

Qui la hasarde alors n'en sait pas bien user, 455

Et qui veut pouvoir tout ne doit pas tout oser.

Je romprai ce combat feignant de le permettre,

Et je le tiens rompu si je puis le remettre [762].

Les reines d'Aragon pourront même m'aider.

Voici déjà Carlos que je viens de mander: 460

Demeure, et tu verras avec combien d'adresse [763]

Ma gloire de mon âme est toujours la maîtresse.

SCÈNE II.

D. ISABELLE, CARLOS, BLANCHE.

D. ISABELLE.

Vous avez bien servi, marquis, et jusqu'ici

Vos armes ont pour nous dignement réussi:

Je pense avoir aussi bien payé vos services. 465

Malgré vos envieux et leurs mauvais offices,

J'ai fait beaucoup pour vous, et tout ce que j'ai fait

Ne vous a pas coûté seulement un souhait.

Si cette récompense est pourtant si petite

439

Qu'elle ne puisse aller jusqu'à votre mérite, 470

S'il vous en reste encor quelque autre à souhaiter,

Parlez, et donnez-moi moyen de m'acquitter.

CARLOS.

Après tant de faveurs à pleines mains versées,

Dont mon cœur n'eût osé concevoir les pensées,

Surpris, troublé, confus, accablé de bienfaits, 475

Que j'osasse former encor quelques souhaits!

D. ISABELLE.

Vous êtes donc content; et j'ai lieu de me plaindre.

CARLOS.

De moi?

D. ISABELLE.

De vous, marquis. Je vous parle sans feindre:

Écoutez. Votre bras a bien servi l'État,

Tant que vous n'avez eu que le nom de soldat; 480

Dès que je vous fais grand, sitôt que je vous donne

Le droit de disposer de ma propre personne,

Ce même bras s'apprête à troubler son repos,

Comme si le marquis cessoit d'être Carlos,

Ou que cette grandeur ne fût qu'un avantage 485

Qui dût à sa ruine armer votre courage.

Les trois comtes en sont les plus fermes soutiens:

Vous attaquez en eux ses appuis et les miens;

C'est son sang le plus pur que vous voulez répandre;

Et vous pouvez juger l'honneur qu'on leur doit rendre,

Puisque ce même État, me demandant un roi,

Les a jugés eux trois les plus dignes de moi.

Peut-être un peu d'orgueil vous a mis dans la tête

Qu'à venger leur mépris ce prétexte est honnête:

Vous en avez suivi la première chaleur; 495

Mais leur mépris va-t-il jusqu'à votre valeur [764]?

440

N'en ont-ils pas rendu témoignage à ma vue?

Ils ont fait peu d'état d'une race inconnue,

Ils ont douté d'un sort que vous voulez cacher:

Quand un doute si juste auroit dû vous toucher, 500

J'avois pris quelque soin de vous venger moi-même.

Remettre entre vos mains le don du diadème,

Ce n'étoit pas, marquis, vous venger à demi.

Je vous ai fait leur juge, et non leur ennemi,

Et si sous votre choix j'ai voulu les réduire, 505

C'est pour vous faire honneur et non pour les détruire.

C'est votre seul avis, non leur sang que je veux;

Et c'est m'entendre mal que vous armer contre eux.

N'auriez-vous point pensé que si ce grand courage

Vous pouvoit sur tous trois donner quelque avantage,

On diroit que l'État, me cherchant un époux,

N'en auroit pu trouver de comparable à vous?

Ah! si je vous croyois si vain, si téméraire....

CARLOS.

Madame, arrêtez là votre juste colère;

Je suis assez coupable, et n'ai que trop osé, 515

Sans choisir pour me perdre un crime supposé.

Je ne me défends point des sentiments d'estime

Que vos moindres sujets auroient pour vous sans crime.

Lorsque je vois en vous les célestes accords

Des grâces de l'esprit et des beautés du corps, 520

Je puis, de tant d'attraits l'âme toute ravie,

Sur l'heur de votre époux jeter un œil d'envie;

Je puis contre le ciel en secret murmurer

De n'être pas né roi pour pouvoir espérer;

Et les yeux éblouis de cet éclat suprême, 525

Baisser soudain la vue, et rentrer en moi-même;

Mais que je laisse aller d'ambitieux soupirs,

Un ridicule espoir, de criminels desirs!...

Je vous aime, Madame, et vous estime en reine;

441

Et quand j'aurois des feux dignes de votre haine, 530

Si votre âme, sensible à ces indignes feux,

Se pouvoit oublier jusqu'à souffrir mes vœux;

Si par quelque malheur que je ne puis comprendre,

Du trône jusqu'à moi je la voyois descendre,

Commençant aussitôt à vous moins estimer, 535

Je cesserois sans doute aussi de vous aimer.

L'amour que j'ai pour vous est tout à votre gloire:

Je ne vous prétends point pour fruit de ma victoire;

Je combats vos amants, sans dessein d'acquérir

Que l'heur d'en faire voir le plus digne, et mourir; 540

Et tiendrois mon destin assez digne d'envie,

S'il le faisoit connoître aux dépens de ma vie.

Seroit-ce à vos faveurs répondre pleinement

Que hasarder ce choix à mon seul jugement?

Il vous doit un époux, à la Castille un maître: 545

Je puis en mal juger, je puis les mal connoître.

Je sais qu'ainsi que moi le démon des combats

Peut donner au moins digne et vous et vos États:

Mais du moins, si le sort des armes journalières

En laisse par ma mort de mauvaises lumières, 550

Elle m'en ôtera la honte et le regret;

Et même si votre âme en aime un en secret,

Et que ce triste choix rencontre mal le vôtre,

Je ne vous verrai point, entre les bras d'un autre,

Reprocher à Carlos par de muets soupirs 555

Qu'il est l'unique auteur de tous vos déplaisirs.

D. ISABELLE.

Ne cherchez point d'excuse à douter de ma flamme,

Marquis; je puis aimer, puisqu'enfin je suis femme;

Mais, si j'aime, c'est mal me faire votre cour

Qu'exposer au trépas l'objet de mon amour; 560

Et toute votre ardeur se seroit modérée

A m'avoir dans ce doute assez considérée:

442

Je le veux éclaircir, et vous mieux éclairer,

Afin de vous apprendre à me considérer.

Je ne le cèle point; j'aime, Carlos, oui, j'aime; 565

Mais l'amour de l'État, plus fort que de moi-même,

Cherche, au lieu de l'objet le plus doux à mes yeux,

Le plus digne héros de régner en ces lieux;

Et craignant que mes feux osassent me séduire,

J'ai voulu m'en remettre à vous pour m'en instruire. 570

Mais je crois qu'il suffit que cet objet d'amour

Perde le trône et moi sans perdre encor le jour;

Et mon cœur qu'on lui vole en souffre assez d'alarmes,

Sans que sa mort pour moi me demande des larmes.

CARLOS.

Ah! si le ciel tantôt me daignoit inspirer 575

En quel heureux amant je vous dois révérer,

Que par une facile et soudaine victoire....

D. ISABELLE.

Ne pensez qu'à défendre et vous et votre gloire [765].

Quel qu'il soit, les respects qui l'auroient épargné

Lui donneroient un prix qu'il auroit mal gagné; 580

Et céder à mes feux plutôt qu'à son mérite

Ne seroit que me rendre au juge que j'évite.

Je n'abuserai point du pouvoir absolu,

Pour défendre un combat entre vous résolu;

Je blesserois par là l'honneur de tous les quatre: 585

Les lois vous l'ont permis, je vous verrai combattre;

C'est à moi, comme reine, à nommer le vainqueur.

Dites-moi, cependant, qui montre plus de cœur?

Qui des trois le premier éprouve la fortune?

CARLOS.

Don Alvar.

443

D. ISABELLE.

Don Alvar!

CARLOS.

Oui, don Alvar de Lune. 590

D. ISABELLE.

On dit qu'il aime ailleurs.

CARLOS.

On le dit; mais enfin [766]

Lui seul jusqu'ici tente un si noble destin.

D. ISABELLE.

Je devine à peu près quel intérêt l'engage;

Et nous verrons demain quel sera son courage.

CARLOS.

Vous ne m'avez donné que ce jour pour ce choix. 595

D. ISABELLE.

J'aime mieux au lieu d'un vous en accorder trois.

CARLOS.

Madame, son cartel marque cette journée.

D. ISABELLE.

C'est peu que son cartel, si je ne l'ai donnée;

Qu'on le fasse venir pour la voir différer.

Je vais pour vos combats faire tout préparer. 600

Adieu: souvenez-vous surtout de ma défense;

Et vous aurez demain l'honneur de ma présence.

SCÈNE III.

CARLOS.

Consens-tu qu'on diffère, honneur? le consens-tu?

Cet ordre n'a-t-il rien qui souille ma vertu?

444

N'ai-je point à rougir de cette déférence 605

Que [767] d'un combat illustre achète la licence?

Tu murmures, ce semble? Achève; explique-toi.

La Reine a-t-elle droit de te faire la loi?

Tu n'es point son sujet, l'Aragon m'a vu naître [768].

O ciel! je m'en souviens, et j'ose encor paroître! 610

Et je puis, sous les noms de comte et de marquis,

D'un malheureux pêcheur reconnoître le fils!

Honteuse obscurité, qui seule me fais craindre!

Injurieux destin, qui seul me rends à plaindre!

Plus on m'en fait sortir, plus je crains d'y rentrer, 615

Et crois ne t'avoir fui que pour te rencontrer.

Ton cruel souvenir sans fin me persécute;

Du rang où l'on m'élève il me montre la chute.

Lasse-toi désormais de me faire trembler;

Je parle à mon honneur, ne viens point le troubler [769]. 620

Laisse-le sans remords m'approcher des couronnes,

Et ne viens point m'ôter plus que tu ne me donnes.

Je n'ai plus rien à toi: la guerre a consumé

Tout cet indigne sang dont tu m'avois formé;

J'ai quitté jusqu'au nom que je tiens de ta haine, 625

Et ne puis.... Mais voici ma véritable reine.

SCÈNE IV.

D. ELVIRE, CARLOS.

D. ELVIRE

Ah! Carlos, car j'ai peine à vous nommer marquis,

Non qu'un titre si beau ne vous soit bien acquis,

Non qu'avecque justice il ne vous appartienne,

445

Mais parce qu'il vous vient d'autre main que la mienne,

Et que je présumois n'appartenir qu'à moi

D'élever votre gloire au rang où je la voi.

Je me consolerois toutefois avec joie

Des faveurs que sans moi le ciel sur vous déploie,

Et verrois sans envie agrandir un héros, 635

Si le marquis tenoit ce qu'a promis Carlos,

S'il avoit comme lui son bras à mon service.

Je venois à la Reine en demander justice;

Mais puisque je vous vois, vous m'en ferez raison.

Je vous accuse donc, non pas de trahison, 640

Pour un cœur généreux cette tache est trop noire,

Mais d'un peu seulement de manque de mémoire.

CARLOS.

Moi, Madame?

D. ELVIRE.

Écoutez mes plaintes en repos.

Je me plains du marquis, et non pas de Carlos:

Carlos de tout son cœur me tiendroit sa parole [770]; 645

Mais ce qu'il m'a donné, le marquis me le vole:

C'est lui seul qui dispose ainsi du bien d'autrui,

Et prodigue son bras quand il n'est plus à lui.

Carlos se souviendroit que sa haute vaillance

Doit ranger don Garcie à mon obéissance, 650

Qu'elle doit affermir mon sceptre dans ma main,

Qu'il doit m'accompagner peut-être dès demain;

Mais ce Carlos n'est plus, le marquis lui succède,

Qu'une autre soif de gloire, un autre objet possède,

Et qui du même bras que m'engageoit sa foi [771], 655

Entreprend trois combats pour une autre que moi.

446

Hélas! si ces honneurs dont vous comble la Reine

Réduisent mon espoir en une attente vaine;

Si les nouveaux desseins que vous en concevez

Vous ont fait oublier ce que vous me devez, 660

Rendez-lui ces honneurs qu'un tel oubli profane,

Rendez-lui Pennafiel, Burgos, et Santillane;

L'Aragon a de quoi vous payer ces refus,

Et vous donner encor quelque chose de plus.

CARLOS.

Et Carlos, et marquis, je suis à vous, Madame: 665

Le changement de rang ne change point mon âme;

Mais vous trouverez bon que par ces trois défis

Carlos tâche à payer ce que doit le marquis.

Vous réserver mon bras noirci d'une infamie,

Attireroit sur vous la fortune ennemie, 670

Et vous hasarderoit, par cette lâcheté,

Au juste châtiment qu'il auroit mérité.

Quand deux occasions pressent un grand courage [772],

L'honneur à la plus proche avidement l'engage,

Et lui fait préférer, sans le rendre inconstant, 675

Celle qui se présente à celle qui l'attend.

Ce n'est pas, toutefois, Madame, qu'il l'oublie,

Mais bien que je vous doive immoler don Garcie [773],

J'ai vu que vers la Reine on perdoit le respect,

Que d'un indigne amour son cœur étoit suspect; 680

Pour m'avoir honoré je l'ai vue outragée,

Et ne puis m'acquitter qu'après l'avoir vengée.

D. ELVIRE.

C'est me faire une excuse où je ne comprends rien,

447

Sinon que son service est préférable au mien,

Qu'avant que de me suivre on doit mourir pour elle,

Et qu'étant son sujet, il faut m'être infidèle [774].

CARLOS.

Ce n'est point en sujet que je cours au combat:

Peut-être suis-je né dedans quelque autre État;

Mais par un zèle entier et pour l'une et pour l'autre,

J'embrasse également son service et le vôtre, 690

Et les plus grands périls n'ont rien de hasardeux

Que j'ose refuser pour aucune des deux.

Quoique engagé demain à combattre pour elle,

S'il falloit aujourd'hui venger votre querelle,

Tout ce que je lui dois ne m'empêcheroit pas 695

De m'exposer pour vous à plus de trois combats.

Je voudrois toutes deux pouvoir vous satisfaire [775],

Vous, sans manquer vers elle; elle, sans vous déplaire:

Cependant je ne puis servir elle ni vous

Sans de l'une ou de l'autre allumer le courroux. 700

Je plaindrois un amant qui souffriroit mes peines,

Et tel pour deux beautés que je suis pour deux reines,

Se verroit déchiré par un égal amour,

Tel que sont mes respects dans l'une et l'autre cour:

L'âme d'un tel amant, tristement balancée, 705

Sur d'éternels soucis voit flotter sa pensée;

Et ne pouvant résoudre à quels vœux se borner,

N'ose rien acquérir, ni rien abandonner:

Il n'aime qu'avec trouble, il ne voit qu'avec crainte;

Tout ce qu'il entreprend donne sujet de plainte; 710

Ses hommages partout ont de fausses couleurs,

Et son plus grand service est un grand crime ailleurs.

D. ELVIRE.

Aussi sont-ce d'amour les premières maximes,

448

Que partager son âme est le plus grand des crimes.

Un cœur n'est à personne alors qu'il est à deux; 715

Aussitôt qu'il les offre il dérobe ses vœux;

Ce qu'il a de constance, à choisir trop timide [776],

Le rend vers l'une ou l'autre incessamment perfide;

Et comme il n'est enfin ni rigueurs, ni mépris [777]

Qui d'un pareil amour ne soient un digne prix [778], 720

Il ne peut mériter d'aucun œil qui le charme,

En servant, un regard; en mourant, une larme.

CARLOS.

Vous seriez bien sévère envers un tel amant [779].

D. ELVIRE.

Allons voir si la Reine agiroit autrement,

S'il en devroit attendre un plus léger supplice. 725

Cependant don Alvar le premier entre en lice;

Et vous savez l'amour qu'il m'a toujours fait voir [780].

CARLOS.

Je sais combien sur lui vous avez de pouvoir.

D. ELVIRE.

Quand vous le combattrez, pensez à ce que j'aime,

Et ménagez son sang comme le vôtre même. 730

CARLOS.

Quoi? m'ordonneriez-vous qu'ici j'en fisse un roi?

D. ELVIRE.

Je vous dis seulement que vous pensiez à moi.

FIN DU SECOND ACTE.

449

ACTE III.


SCÈNE PREMIÈRE.

D. ELVIRE, D. ALVAR.

D. ELVIRE.

Vous pouvez donc m'aimer, et d'une âme bien saine

Entreprendre un combat pour acquérir la Reine!

Quel astre agit sur vous avec tant de rigueur, 735

Qu'il force votre bras à trahir votre cœur?

L'honneur, me dites-vous, vers l'amour vous excuse.

Ou cet honneur se trompe, ou cet amour s'abuse;

Et je ne comprends point, dans un si mauvais tour,

Ni quel est cet honneur, ni quel est cet amour. 740

Tout l'honneur d'un amant, c'est d'être amant fidèle:

Si vous m'aimez encor, que prétendez-vous d'elle?

Et si vous l'acquérez, que voulez-vous de moi?

Aurez-vous droit alors de lui manquer de foi?

La mépriserez-vous quand vous l'aurez acquise? 745

D. ALVAR.

Qu'étant né son sujet jamais je la méprise!

D. ELVIRE.

Que me voulez-vous donc? Vaincu par don Carlos,

Aurez-vous quelque grâce à troubler mon repos?

En serez-vous plus digne? et par cette victoire,

Répandra-t-il sur vous un rayon de sa gloire? 750

D. ALVAR.

Que j'ose présenter ma défaite à vos yeux!

450

D. ELVIRE.

Que me veut donc enfin ce cœur ambitieux?

D. ALVAR.

Que vous preniez pitié de l'état déplorable

Où votre long refus réduit un misérable.

Mes vœux mieux écoutés, par un heureux effet, 755

M'auroient su garantir de l'honneur qu'on m'a fait;

Et l'État par son choix ne m'eût pas mis en peine

De manquer à ma gloire, ou d'acquérir ma reine.

Votre refus m'expose à cette dure loi

D'entreprendre un combat qui n'est que contre moi:

J'en crains également l'une et l'autre fortune.

Et le moyen aussi que j'en souhaite aucune?

Ni vaincu, ni vainqueur, je ne puis être à vous:

Vaincu, j'en suis indigne, et vainqueur, son époux;

Et le destin m'y traite avec tant d'injustice, 765

Que son plus beau succès me tient lieu de supplice.

Aussi, quand mon devoir ose la disputer,

Je ne veux l'acquérir que pour vous mériter,

Que pour montrer qu'en vous j'adorois la personne,

Et me pouvois ailleurs promettre une couronne. 770

Fasse le juste ciel que j'y puisse, ou mourir [781],

Ou ne la mériter que pour vous acquérir!

D. ELVIRE.

Ce sont vœux superflus de vouloir un miracle

Où votre gloire oppose un invincible obstacle;

Et la Reine pour moi vous saura bien payer 775

Du temps qu'un peu d'amour vous fit mal employer.

Ma couronne est douteuse, et la sienne affermie;

L'avantage du change en ôte l'infamie.

Allez; n'en perdez pas la digne occasion,

Poursuivez-la sans honte et sans confusion. 780

451

La légèreté même où tant d'honneur engage

Est moins légèreté que grandeur de courage;

Mais gardez que Carlos ne me venge de vous.

D. ALVAR.

Ah! laissez-moi, Madame, adorer ce courroux.

J'avois cru jusqu'ici mon combat magnanime; 785

Mais je suis trop heureux s'il passe pour un crime,

Et si, quand de vos lois l'honneur me fait sortir,

Vous m'estimez assez pour vous en ressentir.

De ce crime vers vous quels que soient les supplices,

Du moins il m'a valu plus que tous mes services, 790

Puisqu'il me fait connoître, alors qu'il vous déplaît,

Que vous daignez en moi prendre quelque intérêt.

D. ELVIRE.

Le crime, don Alvar, dont je semble irritée,

C'est qu'on me persécute après m'avoir quittée;

Et pour vous dire encor quelque chose de plus [782], 795

Je me fâche d'entendre accuser mes refus.

Je suis reine sans sceptre, et n'en ai que le titre;

Le pouvoir m'en est dû, le temps en est l'arbitre.

Si vous m'avez servie en généreux amant

Quand j'ai reçu du ciel le plus dur traitement, 800

J'ai tâché d'y répondre avec toute l'estime

Que pouvoit en attendre un cœur si magnanime.

Pouvois-je en cet exil davantage sur moi?

Je ne veux point d'époux que je n'en fasse un roi;

Et je n'ai pas une âme assez basse et commune 805

Pour en faire un appui de ma triste fortune.

C'est chez moi, don Alvar, dans la pompe et l'éclat,

Que me le doit choisir le bien de mon État.

452

Il falloit arracher mon sceptre à mon rebelle,

Le remettre en ma main pour le recevoir d'elle: 810

Je vous aurois peut-être alors considéré

Plus que ne m'a permis un sort si déploré;

Mais une occasion plus prompte et plus brillante

A surpris cependant votre amour chancelante;

Et soit que votre cœur s'y trouvât disposé, 815

Soit qu'un si long refus l'y laissât exposé,

Je ne vous blâme point de l'avoir acceptée:

De plus constants que vous l'auroient bien écoutée.

Quelle qu'en soit pourtant la cause ou la couleur [783],

Vous pouviez [784] l'embrasser avec moins de chaleur, 820

Combattre le dernier, et par quelque apparence,

Témoigner que l'honneur vous faisoit violence:

De cette illusion l'artifice secret

M'eût forcée à vous plaindre et vous perdre à regret;

Mais courir au-devant, et vouloir bien qu'on voie 825

Que vos vœux mal reçus m'échappent avec joie!

D. ALVAR.

Vous auriez donc voulu que l'honneur d'un tel choix

Eût montré votre amant le plus lâche des trois?

Que pour lui cette gloire eût eu trop peu d'amorces,

Jusqu'à ce qu'un rival eût épuisé ses forces? 830

Que....

D. ELVIRE.

Vous achèverez au sortir du combat,

Si toutefois Carlos vous en laisse en état.

Voilà vos deux rivaux avec qui je vous laisse,

Et vous dirai demain pour qui je m'intéresse.

D. ALVAR.

Hélas! pour le bien voir je n'ai que trop de jour. 835

453

SCÈNE II.

D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR.

D. MANRIQUE.

Qui vous traite le mieux, la fortune ou l'amour?

La Reine charme-t-elle auprès de donne [785] Elvire?

D. ALVAR.

Si j'emporte la bague, il faudra vous le dire.

D. LOPE.

Carlos vous nuit partout, du moins à ce qu'on croit.

D. ALVAR.

Il fait plus d'un jaloux, du moins à ce qu'on voit. 840

D. LOPE.

Il devroit par pitié vous céder l'une ou l'autre [786].

D. ALVAR.

Plaignant mon intérêt, n'oubliez pas le vôtre.

D. MANRIQUE.

De vrai, la presse est grande à qui le fera roi.

D. ALVAR.

Je vous plains fort tous deux, s'il vient à bout de moi.

D. MANRIQUE.

Mais si vous le vainquez, serons-nous fort à plaindre?

D. ALVAR.

Quand je l'aurai vaincu, vous aurez fort à craindre.

D. LOPE.

Oui, de vous voir longtemps hors de combat pour nous.

D. ALVAR.

Nous aurons essuyé les plus dangereux coups.

D. MANRIQUE.

L'heure nous tardera d'en voir l'expérience.

454

D. ALVAR.

On pourra vous guérir de cette impatience. 850

D. LOPE.

De grâce, faites donc que ce soit promptement.

SCÈNE III.

D. ISABELLE, D. MANRIQUE, D. ALVAR, D. LOPE.

D. ISABELLE.

Laissez-moi, don Alvar, leur parler un moment:

Je n'entreprendrai rien à votre préjudice;

Et mon dessein ne va qu'à vous faire justice,

Qu'à vous favoriser plus que vous ne voulez. 855

D. ALVAR.

Je ne sais qu'obéir alors que vous parlez.

SCÈNE IV.

D. ISABELLE, D. MANRIQUE, D. LOPE.

D. ISABELLE.

Comtes, je ne veux plus donner lieu qu'on murmure

Que choisir par autrui c'est me faire une injure;

Et puisque de ma main le choix sera plus beau,

Je veux choisir moi-même, et reprendre l'anneau. 860

Je ferai plus pour vous: des trois qu'on me propose,

J'en exclus don Alvar; vous en savez la cause:

Je ne veux point gêner un cœur plein d'autres feux,

Et vous ôte un rival pour le rendre à ses vœux.

Qui n'aime que par force aime qu'on le néglige; 865

Et mon refus du moins autant que vous l'oblige.

Vous êtes donc les seuls que je veux regarder;

455

Mais avant qu'à choisir j'ose me hasarder [787],

Je voudrais voir en vous quelque preuve certaine

Qu'en moi c'est moi qu'on aime, et non l'éclat de reine.

L'amour n'est, ce dit-on, qu'une union d'esprits;

Et je tiendrois des deux celui-là mieux épris

Qui favoriseroit ce que je favorise,

Et ne mépriseroit que ce que je méprise,

Qui prendroit en m'aimant même cœur, mêmes yeux:

Si vous ne m'entendez, je vais m'expliquer mieux [788].

Aux vertus de Carlos j'ai paru libérale:

Je voudrois en tous deux voir une estime égale,

Qu'il trouvât même honneur, même justice en vous,

Car ne présumez pas que je prenne un époux 880

Pour m'exposer moi-même à ce honteux outrage

Qu'un roi fait de ma main détruise mon ouvrage;

N'y pensez l'un ni l'autre, à moins qu'un digne effet

Suive de votre part ce que pour lui j'ai fait,

Et que par cet aveu je demeure assurée 885

Que tout ce qui m'a plu doit être de durée.

D. MANRIQUE.

Toujours Carlos, Madame! et toujours son bonheur

Fait dépendre de lui le nôtre et votre cœur!

Mais puisque c'est par là qu'il faut enfin vous plaire,

Vous-même apprenez-nous ce que nous pouvons faire.

Nous l'estimons tous deux un des braves guerriers

A qui jamais la guerre ait donné des lauriers;

Notre liberté même est due à sa vaillance;

Et quoiqu'il ait tantôt montré quelque insolence,

Dont nous a dû piquer l'honneur de notre rang, 895

Vous avez suppléé l'obscurité du sang.

Ce qu'il vous plaît qu'il soit, il est digne de l'être.

456

Nous lui devons beaucoup, et l'allions reconnoître,

L'honorer en soldat, et lui faire du bien;

Mais après vos faveurs nous ne pouvons plus rien: 900

Qui pouvoit pour Carlos ne peut rien pour un comte [789];

Il n'est rien en nos mains qu'il en reçût sans honte;

Et vous avez pris soin de le payer pour nous.

D. ISABELLE.

Il en est en vos mains, des présents assez doux,

Qui purgeroient vos noms de toute ingratitude; 905

Et mon âme pour lui de toute inquiétude;

Il en est dont sans honte il seroit possesseur:

En un mot, vous avez l'un et l'autre une sœur;

Et je veux que le roi qu'il me plaira de faire

En recevant ma main, le fasse son beau-frère; 910

Et que par cet hymen son destin affermi

Ne puisse en mon époux trouver son ennemi.

Ce n'est pas, après tout, que j'en craigne la haine;

Je sais qu'en cet État je serai toujours reine,

Et qu'un tel roi jamais, quel que soit son projet, 915

Ne sera sous ce nom que mon premier sujet;

Mais je ne me plais pas à contraindre personne,

Et moins que tous un cœur à qui le mien se donne.

Répondez donc tous deux: n'y consentez-vous pas?

D. MANRIQUE.

Oui, Madame, aux plus longs et plus cruels trépas, 920

Plutôt qu'à voir jamais de pareils hyménées

Ternir en un moment l'éclat de mille années.

Ne cherchez point par là cette union d'esprits:

Votre sceptre, Madame, est trop cher à ce prix;

Et jamais....

D. ISABELLE.

Ainsi donc vous me faites connoître 925

457

Que ce que je l'ai fait il est digne de l'être,

Que je puis suppléer l'obscurité du sang?

D. MANRIQUE.

Oui, bien pour l'élever jusques à notre rang.

Jamais un souverain ne doit compte à personne

Des dignités qu'il fait, et des grandeurs qu'il donne:

S'il est d'un sort indigne ou l'auteur ou l'appui,

Comme il le fait lui seul, la honte est toute à lui.

Mais disposer d'un sang que j'ai reçu sans tache!

Avant que le souiller il faut qu'on me l'arrache:

J'en dois compte aux aïeux dont il est hérité, 935

A toute leur famille, à la postérité.

D. ISABELLE.

Et moi, Manrique, et moi, qui n'en dois aucun conte [790],

J'en disposerai seule, et j'en aurai la honte.

Mais quelle extravagance a pu vous figurer 940

Que je me donne à vous pour vous déshonorer,

Que mon sceptre en vos mains porte quelque infamie?

Si je suis jusque-là de moi-même ennemie,

En quelle qualité, de sujet, ou d'amant,

M'osez-vous expliquer ce noble sentiment?

Ah! si vous n'apprenez pas à parler d'autre sorte.... 945

D. LOPE.

Madame, pardonnez à l'ardeur qui l'emporte;

Il devoit s'excuser avec plus de douceur.

Nous avons, en effet, l'un et l'autre une sœur;

Mais si j'ose en parler avec quelque franchise,

A d'autres qu'au marquis l'une et l'autre est promise.

D. ISABELLE.

A qui, don Lope?

D. MANRIQUE.

A moi, Madame.

458

D. ISABELLE.

Et l'autre?

D. LOPE.

A moi.

D. ISABELLE.

J'ai donc tort parmi vous de vouloir faire un roi.

Allez, heureux amants, allez voir vos maîtresses;

Et parmi les douceurs de vos dignes caresses,

N'oubliez pas de dire à ces jeunes esprits 955

Que vous faites du trône un généreux mépris.

Je vous l'ai déjà dit, je ne force personne,

Et rends grâce à l'État des amants qu'il me donne.

D. LOPE.

Écoutez-nous, de grâce.

D. ISABELLE.

Et que me direz-vous?

Que la constance est belle au jugement de tous? 960

Qu'il n'est point de grandeurs qui la doivent séduire?

Quelques autres que vous m'en sauront mieux instruire;

Et si cette vertu ne se doit point forcer,

Peut-être qu'à mon tour je saurai l'exercer.

D. LOPE.

Exercez-la, Madame, et souffrez qu'on s'explique. 965

Vous connoîtrez du moins don Lope et don Manrique,

Qu'un vertueux amour qu'ils ont tous deux pour vous,

Ne pouvant rendre heureux sans en faire un jaloux,

Porte à tarir ainsi la source des querelles

Qu'entre les grands rivaux on voit si naturelles. 970

Ils se sont l'un et l'autre attachés par ces nœuds [791]

Qui n'auront leur effet que pour le malheureux:

Il me devra sa sœur, s'il faut qu'il vous obtienne;

Et si je suis à vous, je lui devrai la mienne.

459

Celui qui doit vous perdre, ainsi, malgré son sort, 975

A s'approcher de vous fait encor son effort;

Ainsi, pour consoler l'une ou l'autre infortune,

L'une et l'autre est promise, et nous n'en devons qu'une:

Nous ignorons laquelle et vous la choisirez,

Puisqu'enfin c'est la sœur du roi que vous ferez. 980

Jugez donc si Carlos en peut être beau-frère,

Et si vous devez rompre un nœud si salutaire,

Hasarder un repos à votre État si doux,

Qu'affermit sous vos lois la concorde entre nous.

D. ISABELLE.

Et ne savez-vous point qu'étant ce que vous êtes, 985

Vos sœurs, par conséquent, mes premières sujettes,

Les donner sans mon ordre, et même malgré moi,

C'est dans mon propre État m'oser faire la loi?

D. MANRIQUE.

Agissez donc enfin, Madame, en souveraine,

Et souffrez qu'on s'excuse, ou commandez en reine; 990

Nous vous obéirons, mais sans y consentir;

Et pour vous dire tout avant que de sortir,

Carlos est généreux, il connoît sa naissance;

Qu'il se juge en secret sur cette connoissance;

Et s'il trouve son sang digne d'un tel honneur, 995

Qu'il vienne, nous tiendrons l'alliance à bonheur;

Qu'il choisisse des deux, et l'épouse, s'il l'ose.

Nous n'avons plus, Madame, à vous dire autre chose:

Mettre en un tel hasard le choix de leur époux,

C'est jusqu'où nous pouvons nous abaisser pour vous;

Mais, encore une fois, que Carlos y regarde,

Et pense à quels périls cet hymen le hasarde.

D. ISABELLE.

Vous-même gardez bien, pour le trop dédaigner,

Que je ne montre enfin comme je sais régner.

460

SCÈNE V.

D. ISABELLE.

Quel est ce mouvement qui tous deux les mutine, 1005

Lorsque l'obéissance au trône les destine?

Est-ce orgueil? est-ce envie? est-ce animosité,

Défiance, mépris, ou générosité?

N'est-ce point que le ciel ne consent qu'avec peine

Cette triste union d'un sujet à sa reine, 1010

Et jette un prompt obstacle aux plus aisés desseins

Qui laissent choir mon sceptre en leurs indignes mains?

Mes yeux n'ont-ils horreur d'une telle bassesse

Que pour s'abaisser trop lorsque je les abaisse?

Quel destin à ma gloire oppose mon ardeur? 1015

Quel destin à ma flamme oppose ma grandeur?

Si ce n'est que par là que je m'en puis défendre,

Ciel, laisse-moi donner ce que je n'ose prendre;

Et puisqu'enfin pour moi tu n'as point fait de rois,

Souffre de mes sujets le moins indigne choix. 1020

SCÈNE VI.

D. ISABELLE, BLANCHE.

D. ISABELLE.

Blanche, j'ai perdu temps.

BLANCHE.

Je l'ai perdu de même.

D. ISABELLE.

Les comtes à ce prix fuyent le diadème.

BLANCHE.

Et Carlos ne veut point de fortune à ce prix.

461

D. ISABELLE.

Rend-il haine pour haine, et mépris pour mépris?

BLANCHE.

Non, Madame; au contraire, il estime ces dames 1025

Dignes des plus grands cœurs et des plus belles flammes.

D. ISABELLE.

Et qui l'empêche donc d'aimer et de choisir?

BLANCHE.

Quelque secret obstacle arrête son desir.

Tout le bien qu'il en dit ne passe point l'estime;

Charmantes qu'elles sont, les aimer c'est un crime. 1030

Il ne s'excuse point sur l'inégalité;

Il semble plutôt craindre une infidélité;

Et ses discours obscurs, sous un confus mélange,

M'ont fait voir malgré lui comme une horreur du change,

Comme une aversion qui n'a pour fondement [792] 1035

Que les secrets liens d'un autre attachement.

D. ISABELLE.

Il aimeroit ailleurs!

BLANCHE.

Oui, si je ne m'abuse,

Il aime en lieu plus haut que n'est ce qu'il refuse;

Et si je ne craignois votre juste courroux,

J'oserois deviner, Madame, que c'est vous. 1040

D. ISABELLE.

Ah! ce n'est pas pour moi qu'il est si téméraire;

Tantôt dans ses respects j'ai trop vu le contraire:

Si l'éclat de mon sceptre avoit pu le charmer,

Il ne m'auroit jamais défendu de l'aimer.

S'il aime en lieu si haut, il aime donne Elvire; 1045

Il doit l'accompagner jusque dans son empire,

462

Et fait à mes amants ces défis généreux,

Non pas pour m'acquérir, mais pour se venger d'eux.

Je l'ai donc agrandi pour le voir disparoître,

Et qu'une reine, ingrate à l'égal de ce traître, 1050

M'enlève, après vingt ans de refuge en ces lieux,

Ce qu'avoit mon État de plus doux à mes yeux!

Non, j'ai pris trop de soin de conserver sa vie.

Qu'il combatte, qu'il meure, et j'en serai ravie.

Je saurai par sa mort à quels vœux m'engager, 1055

Et j'aimeroi des trois qui m'en saura venger [793].

BLANCHE.

Que vous peut offenser sa flamme ou sa retraite,

Puisque vous n'aspirez qu'à vous en voir défaite?

Je ne sais pas s'il aime ou donne Elvire ou vous,

Mais je ne comprends point ce mouvement jaloux. 1060

D. ISABELLE.

Tu ne le comprends point! et c'est ce qui m'étonne:

Je veux donner son cœur, non que son cœur le donne;

Je veux que son respect l'empêche de m'aimer,

Non des flammes qu'une autre a su mieux allumer [794];

Je veux bien plus: qu'il m'aime, et qu'un juste silence

Fasse à des feux pareils pareille violence;

Que l'inégalité lui donne même ennui;

Qu'il souffre autant pour moi que je souffre pour lui;

Que par le seul dessein d'affermir sa fortune,

Et non point par amour, il se donne à quelqu'une; 1070

Que par mon ordre seul il s'y laisse obliger;

Que ce soit m'obéir, et non me négliger;

Et que voyant ma flamme à l'honorer trop prompte,

Il m'ôte de péril sans me faire de honte.

463

Car enfin il l'a vue, et la connoît trop bien; 1075

Mais il aspire au trône, et ce n'est pas au mien;

Il me préfère une autre, et cette préférence

Forme de son respect la trompeuse apparence:

Faux respect qui me brave, et veut régner sans moi!

BLANCHE.

Pour aimer donne Elvire, il n'est pas encor roi. 1080

D. ISABELLE.

Elle est reine, et peut tout sur l'esprit de sa mère [795].

BLANCHE.

Si ce n'est un faux bruit, le ciel lui rend un frère:

Don Sanche n'est point mort, et vient ici, dit-on,

Avec les députés qu'on attend d'Aragon:

C'est ce qu'en arrivant leurs gens ont fait entendre. 1085

D. ISABELLE.

Blanche, s'il est ainsi, que d'heur j'en dois attendre!

L'injustice du ciel, faute d'autres objets,

Me forçoit d'abaisser mes yeux sur mes sujets,

Ne voyant point de prince égal à ma naissance,

Qui ne fût sous l'hymen, ou More, ou dans l'enfance;

Mais s'il lui rend un frère, il m'envoie un époux.

Comtes, je n'ai plus d'yeux pour Carlos ni pour vous;

Et devenant par là reine de ma rivale,

J'aurai droit d'empêcher qu'elle ne se ravale [796],

Et ne souffrirai pas qu'elle ait plus de bonheur [797] 1095

Que ne m'en ont permis ces tristes lois d'honneur.

BLANCHE.

La belle occasion que votre jalousie,

Douteuse encor qu'elle est, a promptement saisie!

464

D. ISABELLE.

Allons l'examiner, Blanche, et tâchons de voir

Quelle juste espérance on peut en concevoir [798]. 1100

FIN DU TROISIÈME ACTE.

465

ACTE IV.


SCÈNE PREMIÈRE.

D. LÉONOR, D. MANRIQUE, D. LOPE.

D. MANRIQUE.

Quoique l'espoir d'un trône et l'amour d'une reine

Soient des biens que jamais on ne céda sans peine,

Quoiqu'à l'un de nous deux elle ait promis sa foi,

Nous cessons de prétendre où nous voyons un roi.

Dans notre ambition nous savons nous connoître; 1105

Et bénissant le ciel qui nous donne un tel maître,

Ce prince qu'il vous rend après tant de travaux [799]

Trouve en nous des sujets et non pas des rivaux:

Heureux si l'Aragon, joint avec la Castille,

Du sang de deux grands rois ne fait qu'une famille!

Nous vous en conjurons, loin d'en être jaloux,

Comme étant l'un et l'autre à l'État plus qu'à nous;

Et tous impatients d'en voir la force unie

Des Mores, nos voisins, dompter la tyrannie,

Nous renonçons sans honte à ce choix glorieux, 1115

Qui d'une grande reine abaissoit trop les yeux.

D. LÉONOR.

La générosité de votre déférence,

Comtes, flatte trop tôt ma nouvelle espérance:

D'un avis si douteux j'attends fort peu de fruit;

Et ce grand bruit enfin peut-être n'est qu'un bruit. 1120

466

Mais jugez-en tous deux et me daignez apprendre [800]

Ce qu'avecque raison mon cœur en doit attendre.

Les troubles d'Aragon vous sont assez connus;

Je vous en ai souvent tous deux entretenus,

Et ne vous redis point quelles longues misères 1125

Chassèrent don Fernand du trône de ses pères.

Il y voyoit déjà monter ses ennemis,

Ce prince malheureux, quand j'accouchai d'un fils:

On le nomma don Sanche; et pour cacher sa vie

Aux barbares fureurs du traître don Garcie, 1130

A peine eus-je loisir de lui dire un adieu,

Qu'il le fit enlever sans me dire en quel lieu;

Et je n'en pus jamais savoir que quelques marques,

Pour reconnoître un jour le sang de nos monarques.

Trop inutiles soins contre un si mauvais sort! 1135

Lui-même au bout d'un an m'apprit qu'il étoit mort.

Quatre ans après il meurt et me laisse une fille

Dont je vins par son ordre accoucher en Castille.

Il me souvient toujours de ses derniers propos;

Il mourut dans mes bras avec ces tristes mots: 1140

«Je meurs, et je vous laisse en un sort déplorable:

Le ciel vous puisse un jour être plus favorable!

Don Raymond a pour vous des secrets importants,

Et vous les apprendra quand il en sera temps:

Fuyez dans la Castille.» A ces mots il expire, 1145

Et jamais don Raymond ne me voulut rien dire.

Je partis sans lumière en ces obscurités:

Mais le voyant venir avec ces députés,

Et que c'est par leurs gens que ce grand bruit éclate

(Voyez qu'en sa faveur aisément on se flatte!), 1150

J'ai cru que du secret le temps étoit venu,

Et que don Sanche étoit ce mystère inconnu;

467

Qu'il l'amenoit ici reconnoître sa mère [801].

Hélas! que c'est en vain que mon amour l'espère!

A ma confusion ce bruit s'est éclairci; 1155

Bien loin de l'amener, ils le cherchent ici:

Voyez quelle apparence, et si cette province

A jamais su le nom de ce malheureux prince.

D. LOPE.

Si vous croyez au nom, vous croirez son trépas,

Et qu'on cherche don Sanche où don Sanche n'est pas;

Mais si vous en voulez croire la voix publique,

Et que notre pensée avec elle s'explique,

Ou le ciel pour jamais a repris ce héros,

Ou cet illustre prince est le vaillant Carlos.

Nous le dirons tous deux, quoique suspects d'envie,

C'est un miracle pur que le cours de sa vie.

Cette haute vertu qui charme tant d'esprits,

Cette fière valeur qui brave nos mépris,

Ce port majestueux, qui tout inconnu même,

A plus d'accès que nous auprès du diadème; 1170

Deux reines qu'à l'envi nous voyons l'estimer,

Et qui peut-être ont peine à ne le pas aimer;

Ce prompt consentement d'un peuple qui l'adore:

Madame, après cela j'ose le dire encore [802],

Ou le ciel pour jamais a repris ce héros, 1175

Ou cet illustre prince est le vaillant Carlos.

Nous avons méprisé sa naissance inconnue;

Mais à ce peu de jour nous recouvrons la vue,

Et verrions à regret qu'il fallût aujourd'hui

Céder notre espérance à tout autre qu'à lui. 1180

D. LÉONOR.

Il en a le mérite et non pas la naissance;

468

Et lui-même il en donne assez de connoissance,

Abandonnant la Reine à choisir parmi vous

Un roi pour la Castille, et pour elle un époux.

D. MANRIQUE.

Et ne voyez-vous pas que sa valeur s'apprête 1185

A faire sur tous trois cette illustre conquête?

Oubliez-vous déjà qu'il a dit à vos yeux

Qu'il ne veut rien devoir au nom de ses aïeux?

Son grand cœur se dérobe à ce haut avantage,

Pour devoir sa grandeur entière à son courage; 1190

Dans une cour si belle et si pleine d'appas,

Avez-vous remarqué qu'il aime en lieu plus bas?

D. LÉONOR.

Le voici: nous saurons ce que lui-même en pense.

SCÈNE II.

D. LÉONOR, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE.

CARLOS.

Madame, sauvez-moi d'un honneur qui m'offense:

Un peuple opiniâtre à m'arracher mon nom 1195

Veut que je sois don Sanche, et prince d'Aragon.

Puisque par sa présence il faut que ce bruit meure,

Dois-je être, en l'attendant, le fantôme d'une heure?

Ou si c'est une erreur qui lui promet ce roi,

Souffrez-vous qu'elle abuse et de vous et de moi? 1200

D. LÉONOR.

Quoi que vous présumiez de la voix populaire,

Par de secrets rayons le ciel souvent l'éclaire:

Vous apprendrez par là du moins les vœux de tous,

Et quelle opinion les peuples ont de vous.

469

D. LOPE.

Prince, ne cachez plus ce que le ciel découvre; 1205

Ne fermez pas nos yeux quand sa main nous les ouvre.

Vous devez être las de nous faire faillir.

Nous ignorons quel fruit vous en vouliez cueillir,

Mais nous avions pour vous une estime assez haute

Pour n'être pas forcés à commettre une faute; 1210

Et notre honneur, au vôtre en aveugle opposé,

Méritoit par pitié d'être désabusé.

Notre orgueil n'est pas tel qu'il s'attache aux personnes,

Ou qu'il ose oublier ce qu'il doit aux couronnes;

Et s'il n'a pas eu d'yeux pour un roi déguisé, 1215

Si l'inconnu Carlos s'en est vu méprisé,

Nous respectons don Sanche, et l'acceptons pour maître,

Sitôt qu'à notre reine il se fera connoître;

Et sans doute son cœur nous en avouera bien.

Hâtez cette union de votre sceptre au sien, 1220

Seigneur, et d'un soldat quittant la fausse image,

Recevez, comme roi, notre premier hommage.

CARLOS.

Comtes, ces faux respects dont je me vois surpris

Sont plus injurieux encor que vos mépris.

Je pense avoir rendu mon nom assez illustre 1225

Pour n'avoir pas besoin qu'on lui donne un faux lustre.

Reprenez vos honneurs où je n'ai point de part.

J'imputois ce faux bruit aux fureurs du hasard,

Et doutois qu'il pût être une âme assez hardie

Pour ériger Carlos en roi de comédie; 1230

Mais puisque c'est un jeu de votre belle humeur,

Sachez que les vaillants honorent la valeur,

Et que tous vos pareils auroient quelque scrupule

A faire de la mienne un éclat ridicule.

Si c'est votre dessein d'en réjouir ces lieux, 1235

Quand vous m'aurez vaincu vous me raillerez mieux:

470

La raillerie est belle après une victoire;

On la fait avec grâce aussi bien qu'avec gloire.

Mais vous précipitez un peu trop ce dessein;

La bague de la Reine est encore en ma main; 1240

Et l'inconnu Carlos, sans nommer sa famille,

Vous sert encor d'obstacle au trône de Castille.

Ce bras, qui vous sauva de la captivité,

Peut s'opposer encore à votre avidité [803].

D. MANRIQUE.

Pour n'être que Carlos, vous parlez bien en maître,

Et tranchez bien du prince en déniant de l'être.

Si nous avons tantôt jusqu'au bout défendu

L'honneur qu'à notre rang nous voyions [804] être dû,

Nous saurons bien encor jusqu'au bout le défendre;

Mais ce que nous devons, nous aimons à le rendre. 1250

Que vous soyez don Sanche ou qu'un autre le soit,

L'un et l'autre de nous lui rendra ce qu'il doit.

Pour le nouveau marquis, quoique l'honneur l'irrite,

Qu'il sache qu'on l'honore autant qu'il le mérite;

Mais que, pour nous combattre, il faut que le bon sang

Aide un peu sa valeur à soutenir ce rang.

Qu'il n'y prétende point, à moins qu'il se déclare;

Non que nous demandions qu'il soit Guzman ou Lare:

Qu'il soit noble, il suffit pour nous traiter d'égal;

Nous le verrons tous deux comme un digne rival; 1260

Et si don Sanche enfin n'est qu'une attente vaine,

Nous lui disputerons cet anneau de la Reine.

Qu'il souffre cependant, quoique brave guerrier,

Que notre bras dédaigne un simple aventurier.

Nous vous laissons, Madame, éclaircir ce mystère.

Le sang à des secrets qu'entend mieux une mère;

471

Et dans les différends qu'avec lui nous avons,

Nous craignons d'oublier ce que nous vous devons.

SCÈNE III.

D. LÉONOR, CARLOS.

CARLOS.

Madame, vous voyez comme l'orgueil me traite:

Pour me faire un honneur, on veut que je l'achète; 1270

Mais s'il faut qu'il m'en coûte un secret de vingt ans,

Cet anneau dans mes mains pourra briller longtemps.

D. LÉONOR.

Laissons là ce combat, et parlons de don Sanche.

Ce bruit est grand pour vous, toute la cour y penche:

De grâce, dites-moi, vous connoissez-vous bien? 1275

CARLOS.

Plût à Dieu qu'en mon sort je ne connusse rien!

Si j'étois quelque enfant épargné des tempêtes,

Livré dans un désert à la merci des bêtes,

Exposé par la crainte ou par l'inimitié,

Rencontré par hasard et nourri par pitié, 1280

Mon orgueil à ce bruit prendroit quelque espérance

Sur votre incertitude et sur mon ignorance;

Je me figurerois ces destins merveilleux,

Qui tiroient du néant les héros fabuleux,

Et me revêtirois des brillantes chimères 1285

Qu'osa former pour eux le loisir de nos pères;

Car enfin je suis vain, et mon ambition

Ne peut s'examiner sans indignation;

Je ne puis regarder sceptre ni diadème,

Qu'ils n'emportent mon âme au delà d'elle-même: 1290

Inutiles élans d'un vol impétueux

Que pousse vers le ciel un cœur présomptueux,

472

Que soutiennent en l'air quelques exploits de guerre,

Et qu'un coup d'œil sur moi rabat soudain à terre!

Je ne suis point don Sanche, et connois mes parents;

Ce bruit me donne en vain un nom que je vous rends;

Gardez-le pour ce prince: une heure ou deux peut-être

Avec vos députés vous le feront connoître.

Laissez-moi cependant à cette obscurité

Qui ne fait que justice à ma témérité. 1300

D. LÉONOR.

En vain donc je me flatte, et ce que j'aime à croire

N'est qu'une illusion que me fait votre gloire?

Mon cœur vous en dédit: un secret mouvement,

Qui le penche vers vous, malgré moi vous dément;

Mais je ne puis juger quelle source l'anime, 1305

Si c'est l'ardeur du sang, ou l'effort de l'estime;

Si la nature agit, ou si c'est le desir;

Si c'est vous reconnoître, ou si c'est vous choisir.

Je veux bien toutefois étouffer ce murmure

Comme de vos vertus une aimable imposture, 1310

Condamner, pour vous plaire, un bruit qui m'est si doux;

Mais où sera mon fils s'il ne vit point en vous?

On veut qu'il soit ici; je n'en vois aucun signe:

On connoît, hormis vous, quiconque en seroit digne;

Et le vrai sang des rois, sous le sort abattu, 1315

Peut cacher sa naissance et non pas sa vertu:

Il porte sur le front un luisant caractère

Qui parle malgré lui de tout ce qu'il veut taire;

Et celui que le ciel sur le vôtre avoit mis

Pouvoit seul m'éblouir, si vous l'eussiez permis. 1320

Vous ne l'êtes donc point, puisque vous me le dites;

Mais vous êtes à craindre avec tant de mérites.

Souffrez que j'en demeure à cette obscurité.

Je ne condamne point votre témérité:

Mon estime, au contraire, est pour vous si puissante,

473

Qu'il ne tiendra qu'à vous que mon cœur n'y consente:

Votre sang avec moi n'a qu'à se déclarer,

Et je vous donne après liberté d'espérer.

Que si même à ce prix vous cachez votre race,

Ne me refusez point du moins une autre grâce: 1330

Ne vous préparez plus à nous accompagner;

Nous n'avons plus besoin de secours pour régner.

La mort de don Garcie a puni tous ses crimes,

Et rendu l'Aragon à ses rois légitimes;

N'en cherchez plus la gloire, et quels que soient vos vœux,

Ne me contraignez point à plus que je ne veux.

Le prix de la valeur doit avoir ses limites;

Et je vous crains enfin avec tant de mérites.

C'est assez vous en dire. Adieu: pensez-y bien,

Et faites-vous connoître, ou n'aspirez à rien. 1340

SCÈNE IV.

CARLOS, BLANCHE.

BLANCHE.

Qui ne vous craindra point, si les reines vous craignent?

CARLOS.

Elles se font raison lorsqu'elles me dédaignent.

BLANCHE.

Dédaigner un héros qu'on reconnoît pour roi!

CARLOS.

N'aide point à l'envie à se jouer de moi,

Blanche, si tu te plais à seconder sa haine [805], 1345

Du moins respecte en moi l'ouvrage de ta reine [806].

474

BLANCHE.

La Reine même en vous ne voit plus aujourd'hui

Qu'un prince que le ciel nous montre malgré lui;

Mais c'est trop la tenir dedans l'incertitude;

Ce silence vers elle est une ingratitude: 1350

Ce qu'a fait pour Carlos sa générosité

Méritoit de don Sanche une civilité.

CARLOS.

Ah! nom fatal pour moi, que tu me persécutes,

Et prépares mon âme à d'effroyables chutes!

SCÈNE V.

D. ISABELLE, CARLOS, BLANCHE.

CARLOS.

Madame, commandez qu'on me laisse en repos, 1355

Qu'on ne confonde plus don Sanche avec Carlos;

C'est faire au nom d'un prince [807] une trop longue injure:

Je ne veux que celui de votre créature;

Et si le sort jaloux, qui semble me flatter,

Veut m'élever plus haut pour m'en précipiter, 1360

Souffrez qu'en m'éloignant je dérobe ma tête

A l'indigne revers que sa fureur m'apprête.

Je le vois de trop loin pour l'attendre en ce lieu;

Souffrez que je l'évite en vous disant adieu;

Souffrez....

D. ISABELLE.

Quoi? ce grand cœur redoute une couronne!

Quand on le croit monarque, il frémit, il s'étonne!

Il veut fuir cette gloire, et se laisse alarmer

De ce que sa vertu force d'en présumer!

475

CARLOS.

Ah! vous ne voyez pas que cette erreur commune

N'est qu'une trahison de ma bonne fortune; 1370

Que déjà mes secrets sont à demi trahis.

Je lui cachois en vain ma race et mon pays;

En vain sous un faux nom je me faisois connoître,

Pour lui faire oublier ce qu'elle m'a fait naître;

Elle a déjà trouvé mon pays et mon nom. 1375

Je suis Sanche, Madame, et né dans l'Aragon;

Et je crois déjà voir sa malice funeste

Détruire votre ouvrage en découvrant le reste,

Et faire voir ici, par un honteux effet,

Quel comte et quel marquis votre faveur a fait. 1380

D. ISABELLE.

Pourrois-je alors manquer de force ou de courage

Pour empêcher le sort d'abattre mon ouvrage?

Ne me dérobez point ce qu'il ne peut ternir;

Et la main qui l'a fait saura le soutenir.

Mais vous vous en formez une vaine menace 1385

Pour faire un beau prétexte à l'amour qui vous chasse.

Je ne demande plus d'où partoit ce dédain,

Quand j'ai voulu vous faire un hymen de ma main.

Allez dans l'Aragon suivre votre princesse,

Mais allez-y du moins sans feindre une foiblesse; 1390

Et puisque ce grand cœur s'attache à ses appas,

Montrez, en la suivant, que vous ne fuyez pas.

CARLOS.

Ah! Madame, plutôt apprenez tous mes crimes;

Ma tête est à vos pieds, s'il vous faut des victimes.

Tout chétif que je suis, je dois vous avouer 1395

Qu'en me plaignant du sort j'ai de quoi m'en louer:

S'il m'a fait en naissant quelque désavantage,

Il m'a donné d'un roi le nom et le courage;

Et depuis que mon cœur est capable d'aimer,

476

A moins que d'une reine, il n'a pu s'enflammer: 1400

Voilà mon premier crime, et je ne puis vous dire

Qui m'a fait infidèle, ou vous, ou donne Elvire;

Mais je sais que ce cœur, des deux parts engagé,

Se donnant à vous deux, ne s'est point partagé,

Toujours prêt d'embrasser son service et le vôtre, 1405

Toujours prêt à mourir et pour l'une et pour l'autre.

Pour n'en adorer qu'une, il eût fallu choisir;

Et ce choix eût été du moins quelque desir,

Quelque espoir outrageux d'être mieux reçu d'elle,

Et j'ai cru moins de crime à paroître infidèle. 1410

Qui n'a rien à prétendre en peut bien aimer deux,

Et perdre en plus d'un lieu des soupirs et des vœux:

Voilà mon second crime; et quoique ma souffrance

Jamais à ce beau feu n'ait permis d'espérance,

Je ne puis sans mourir d'un désespoir jaloux, 1415

Voir dans les bras d'un autre, on donne Elvire, ou vous.

Voyant que votre choix m'apprêtoit ce martyre,

Je voulois m'y soustraire en suivant donne Elvire,

Et languir auprès d'elle, attendant que le sort

Par un semblable hymen m'eût envoyé la mort. 1420

Depuis, l'occasion que vous-même avez faite,

M'a fait quitter le soin d'une telle retraite.

Ce trouble a quelque temps amusé ma douleur;

J'ai cru par ces combats reculer mon malheur.

Le coup de votre perte est devenu moins rude, 1425

Lorsque j'en ai vu l'heure en quelque incertitude,

Et que j'ai pu me faire une si douce loi

Que ma mort vous donnât un plus vaillant que moi.

Mais je n'ai plus, Madame, aucun combat à faire.

Je vois pour vous don Sanche un époux nécessaire; 1430

Car ce n'est point l'amour qui fait l'hymen des rois:

Les raisons de l'État règlent toujours leur choix;

Leur sévère grandeur jamais ne se ravale,

477

Ayant devant les yeux un prince qui l'égale;

Et puisque le saint nœud qui le fait votre époux 1435

Arrête comme sœur donne Elvire avec vous,

Que je ne puis la voir sans voir ce qui me tue,

Permettez que j'évite une fatale vue,

Et que je porte ailleurs les criminels soupirs

D'un reste malheureux de tant de déplaisirs. 1440

D. ISABELLE.

Vous m'en dites assez pour mériter ma haine,

Si je laissois agir les sentiments de reine;

Par un trouble secret je les sens confondus;

Partez, je le consens, et ne les troublez plus.

Mais non: pour fuir don Sanche, attendez qu'on le voie;

Ce bruit peut être faux, et me rendre ma joie.

Que dis-je? Allez, marquis, j'y consens de nouveau;

Mais avant de partir donnez-lui mon anneau;

Si ce n'est toutefois une faveur trop grande

Que pour tant de faveurs une reine demande. 1450

CARLOS.

Vous voulez que je meure, et je dois obéir,

Dût cette obéissance à mon sort me trahir:

Je recevrai pour grâce un si juste supplice,

S'il en rompt la menace et prévient la malice,

Et souffre que Carlos en donnant cet anneau, 1455

Emporte ce faux nom et sa gloire au tombeau.

C'est l'unique bonheur où ce coupable aspire.

D. ISABELLE.

Que n'êtes-vous don Sanche! Ah ciel! qu'osé-je dire?

Adieu: ne croyez pas ce soupir indiscret.

CARLOS.

Il m'en a dit assez pour mourir sans regret. 1460

FIN DU QUATRIÈME ACTE.

478

ACTE V.


SCÈNE PREMIÈRE.

D. ALVAR, D. ELVIRE.

D. ALVAR.

Enfin, après un sort à mes vœux si contraire,

Je dois bénir le ciel qui vous renvoie un frère;

Puisque de notre reine il doit être l'époux,

Cette heureuse union me laisse tout à vous.

Je me vois affranchi d'un honneur tyrannique, 1465

D'un joug que m'imposoit cette faveur publique,

D'un choix qui me forçoit à vouloir être roi:

Je n'ai plus de combat à faire contre moi,

Plus à craindre le prix d'une triste victoire;

Et l'infidélité que vous faisoit ma gloire 1470

Consent que mon amour, de ses lois dégagé,

Vous rende un inconstant qui n'a jamais changé.

D. ELVIRE.

Vous êtes généreux, mais votre impatience

Sur un bruit incertain prend trop de confiance;

Et cette prompte ardeur de rentrer dans mes fers 1475

Me console trop tôt d'un trône que je perds.

Ma perte n'est encor qu'une rumeur confuse

Qui du nom de Carlos, malgré Carlos, abuse;

Et vous ne savez pas, à vous en bien parler,

Par quelle offre et quels vœux on m'en peut consoler.

Plus que vous ne pensez la couronne m'est chère;

479

Je perds plus qu'on ne croit, si Carlos est mon frère.

Attendez les effets que produiront ces bruits;

Attendez que je sache au vrai ce que je suis,

Si le ciel m'ôte ou laisse enfin le diadème, 1485

S'il vous faut m'obtenir d'un frère ou de moi-même,

Si par l'ordre d'autrui je vous dois écouter,

Ou si j'ai seulement mon cœur à consulter.

D. ALVAR.

Ah! ce n'est qu'à ce cœur que le mien vous demande,

Madame, c'est lui seul que je veux qui m'entende; 1490

Et mon propre bonheur m'accableroit d'ennui,

Si je n'étois à vous que par l'ordre d'autrui.

Pourrois-je de ce frère implorer la puissance,

Pour ne vous obtenir que par obéissance,

Et par un lâche abus de son autorité, 1495

M'élever en tyran sur votre volonté?

D. ELVIRE.

Avec peu de raison vous craignez qu'il arrive

Qu'il ait des sentiments que mon âme ne suive:

Le digne sang des rois n'a point d'yeux que leurs yeux,

Et leurs premiers sujets obéissent le mieux. 1500

Mais vous êtes étrange avec vos déférences,

Dont les submissions cherchent des assurances,

Vous ne craignez d'agir contre ce que je veux,

Que pour tirer de moi que j'accepte vos vœux,

Et vous obstineriez dans ce respect extrême 1505

Jusques à me forcer à dire: «Je vous aime.»

Ce mot est un peu rude à prononcer pour nous;

Souffrez qu'à m'expliquer j'en trouve de plus doux.

Je vous dirai beaucoup, sans pourtant rien vous dire.

Je sais depuis quel temps vous aimez donne Elvire;

Je sais ce que je dois, je sais ce que je puis;

Mais, encore une fois, sachons ce que je suis;

Et si vous n'aspirez qu'au bonheur de me plaire,

480

Tâchez d'approfondir ce dangereux mystère.

Carlos a tant de lieu de vous considérer, 1515

Que s'il devient mon roi, vous devez espérer [808].

D. ALVAR.

Madame....

D. ELVIRE.

En ma faveur, donnez-vous cette peine,

Et me laissez, de grâce, entretenir la Reine.

D. ALVAR.

J'obéis avec joie, et ferai mon pouvoir

A vous dire bientôt ce qui s'en peut savoir. 1520

SCÈNE II.

D. LÉONOR, D. ELVIRE.

D. LÉONOR.

Don Alvar me fuit-il?

D. ELVIRE.

Madame, à ma prière,

Il va dans tous ces bruits chercher quelque lumière.

J'ai craint, en vous voyant, un secours pour ses feux,

Et de défendre mal mon cœur contre vous deux.

D. LÉONOR.

Ne pourra-t-on jamais gagner votre courage? 1525

D. ELVIRE.

Il peut tout obtenir, ayant votre suffrage.

D. LÉONOR.

Je lui puis donc enfin promettre votre foi?

D. ELVIRE.

Oui, si vous lui gagnez celui du nouveau roi.

481

D. LÉONOR.

Et si ce bruit est faux? si vous demeurez reine?

D. ELVIRE.

Que vous puis-je répondre, en étant incertaine? 1530

D. LÉONOR.

En cette incertitude on peut faire espérer.

D. ELVIRE.

On peut attendre aussi pour en délibérer:

On agit autrement quand le pouvoir suprême....

SCÈNE III.

D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE.

D. ISABELLE.

J'interromps vos secrets, mais j'y prends part moi-même;

Et j'ai tant d'intérêt de connoître ce fils, 1535

Que j'ose demander ce qui s'en est appris.

D. LÉONOR.

Vous ne m'en voyez pas davantage éclaircie.

D. ISABELLE.

Mais de qui tenez-vous la mort de don Garcie,

Vu que depuis un mois qu'il vient des députés [809],

On parloit seulement de peuples révoltés? 1540

D. LÉONOR.

Je vous puis sur ce point aisément satisfaire:

Leurs gens m'en ont donné la raison assez claire.

On assiégeoit encor, alors qu'ils sont partis,

Dedans leur dernier fort don Garcie et son fils.

On l'a pris tôt après; et soudain par sa prise 1545

Don Raymond prisonnier recouvrant sa franchise,

482

Les voyant tous deux morts, publie à haute voix

Que nous avions un roi du vrai sang de nos rois,

Que don Sanche vivoit, et part en diligence

Pour rendre à l'Aragon le bien de sa présence. 1550

Il joint nos députés hier sur la fin du jour,

Et leur dit que ce prince étoit en votre cour.

C'est tout ce que j'ai pu tirer d'un domestique:

Outre qu'avec ces gens rarement on s'explique,

Comme ils entendent mal, leur rapport est confus; 1555

Mais bientôt don Raymond vous dira le surplus.

Que nous veut cependant Blanche toute étonnée?

SCÈNE IV.

D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, BLANCHE.

BLANCHE.

Ah! Madame!

D. ISABELLE.

Qu'as-tu?

BLANCHE.

La funeste journée!

Votre Carlos....

D. ISABELLE.

Eh bien?

BLANCHE.

Son père est en ces lieux,

Et n'est....

D. ISABELLE.

Quoi?

BLANCHE.

Qu'un pêcheur.

483

D. ISABELLE.

Qui te l'a dit?

BLANCHE.

Mes yeux.

D. ISABELLE.

Tes yeux?

BLANCHE.

Mes propres yeux.

D. ISABELLE.

Que j'ai peine à les croire!

D. LÉONOR.

Voudriez-vous, Madame, en apprendre l'histoire?

D. ELVIRE.

Que le ciel est injuste!

D. ISABELLE.

Il l'est, et nous fait voir

Par cet injuste effet son absolu pouvoir,

Qui du sang le plus vil tire une âme si belle, 1565

Et forme une vertu qui n'a lustre que d'elle.

Parle, Blanche, et dis-nous comme il voit ce malheur.

BLANCHE.

Avec beaucoup de honte, et plus encor de cœur.

Du haut de l'escalier je le voyois descendre;

En vain de ce faux bruit il se vouloit défendre; 1570

Votre cour, obstinée à lui changer de nom,

Murmuroit tout autour: «Don Sanche d'Aragon!»

Quand un chétif vieillard le saisit et l'embrasse [810].

484

Lui qui le reconnoît frémit de sa disgrâce;

Puis laissant la nature à ses pleins mouvements, 1575

Répond avec tendresse à ses embrassements.

Ses pleurs mêlent aux siens une fierté sincère;

On n'entend que soupirs: «Ah! mon fils!—Ah! mon père!

—Oh! jour trois fois heureux! moment trop attendu!

Tu m'as rendu la vie!» et: «Vous m'avez perdu [811]

Chose étrange! à ces cris de douleur et de joie,

Un grand peuple accouru ne veut pas qu'on les croie [812];

Il s'aveugle soi-même; et ce pauvre pêcheur,

En dépit de Carlos, passe pour imposteur.

Dans les bras de ce fils on lui fait mille hontes: 1585

C'est un fourbe, un méchant suborné par les comtes.

Eux-mêmes (admirez leur générosité)

S'efforcent d'affermir cette incrédulité;

Non qu'ils prennent sur eux de si lâches pratiques;

Mais ils en font auteur un de leurs domestiques, 1590

Qui pensant bien leur plaire, a si mal à propos

Instruit ce malheureux pour affronter Carlos.

Avec avidité cette histoire est reçue:

Chacun la tient trop vraie aussitôt qu'elle est sue;

485

Et pour plus de croyance à cette trahison, 1595

Les comtes font traîner ce bonhomme en prison.

Carlos rend témoignage en vain contre soi-même;

Les vérités qu'il dit cèdent au stratagème,

Et dans le déshonneur qui l'accable aujourd'hui,

Ses plus grands envieux l'en sauvent malgré lui. 1600

Il tempête, il menace, et bouillant de colère,

Il crie à pleine voix qu'on lui rende son père:

On tremble devant lui sans croire son courroux;

Et rien.... Mais le voici qui vient s'en plaindre à vous [813].

SCÈNE V.

D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, BLANCHE, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE.

CARLOS.

Eh bien! Madame, enfin on connoît ma naissance: 1605

Voilà le digne fruit de mon obéissance.

J'ai prévu ce malheur, et l'aurois évité,

Si vos commandements ne m'eussent arrêté.

Ils m'ont livré, Madame, à ce moment funeste;

Et l'on m'arrache encor le seul bien qui me reste! 1610

On me vole mon père! on le fait criminel!

On attache à son nom un opprobre éternel!

Je suis fils d'un pêcheur, mais non pas d'un infâme:

La bassesse du sang ne va point jusqu'à l'âme;

Et je renonce aux noms de comte et de marquis 1615

Avec bien plus d'honneur qu'aux sentiments de fils:

Rien n'en peut effacer le sacré caractère.

De grâce, commandez qu'on me rende mon père.

486

Ce doit leur être assez de savoir qui je suis,

Sans m'accabler encor par de nouveaux ennuis. 1620

D. MANRIQUE.

Forcez ce grand courage à conserver sa gloire,

Madame, et l'empêchez lui-même de se croire.

Nous n'avons pu souffrir qu'un bras qui tant de fois

A fait trembler le More et triompher nos rois [814],

Reçût de sa naissance une tache éternelle: 1625

Tant de valeur mérite une source plus belle.

Aidez ainsi que nous ce peuple à s'abuser;

Il aime son erreur, daignez l'autoriser:

A tant de beaux exploits rendez cette justice,

Et de notre pitié soutenez l'artifice. 1630

CARLOS.

Je suis bien malheureux, si je vous fais pitié;

Reprenez votre orgueil et votre inimitié.

Après que ma fortune a soûlé votre envie,

Vous plaignez aisément mon entrée à la vie;

Et me croyant par elle à jamais abattu, 1635

Vous exercez sans peine une haute vertu.

Peut-être elle ne fait qu'une embûche à la mienne.

La gloire de mon nom vaut bien qu'on la retienne;

Mais son plus bel éclat seroit trop acheté,

Si je le retenois par une lâcheté. 1640

Si ma naissance est basse, elle est du moins sans tache:

Puisque vous la savez [815], je veux bien qu'on la sache.

Sanche, fils d'un pêcheur, et non d'un imposteur,

De deux comtes jadis fut le libérateur;

Sanche, fils d'un pêcheur, mettoit naguère en peine

Deux illustres rivaux sur le choix de leur reine;

Sanche, fils d'un pêcheur, tient encore en sa main

487

De quoi faire bientôt tout l'heur d'un souverain;

Sanche enfin, malgré lui, dedans cette province,

Quoique fils d'un pêcheur, a passé pour un prince. 1650

Voilà ce qu'a pu faire et qu'a fait à vos yeux

Un cœur que ravaloit le nom de ses aïeux.

La gloire qui m'en reste après cette disgrâce

Éclate encore assez pour honorer ma race,

Et paroîtra plus grande à qui comprendra bien 1655

Qu'à l'exemple du ciel j'ai fait beaucoup de rien.

D. LOPE.

Cette noble fierté désavoue un tel père,

Et par un témoignage à soi-même contraire,

Obscurcit de nouveau ce qu'on voit éclairci.

Non, le fils d'un pêcheur ne parle point ainsi, 1660

Et son âme paroît si dignement formée,

Que j'en crois plus que lui l'erreur que j'ai semée.

Je le soutiens, Carlos, vous n'êtes point son fils:

La justice du ciel ne peut l'avoir permis;

Les tendresses du sang vous font une imposture, 1665

Et je démens pour vous la voix de la nature.

Ne vous repentez point de tant de dignités

Dont il vous plut orner ses rares qualités:

Jamais plus digne main ne fit plus digne ouvrage,

Madame; il les relève avec ce grand courage; 1670

Et vous ne leur pouviez trouver plus haut appui,

Puisque même le sort est au-dessous de lui.

D. ISABELLE.

La générosité qu'en tous les trois j'admire

Me met en un état de n'avoir que leur dire.

Et dans la nouveauté de ces événements, 1675

Par un illustre effort prévient mes sentiments.

Ils paroîtront en vain, comtes, s'ils vous excitent

A lui rendre l'honneur que ses hauts faits méritent,

Et ne dédaigner pas l'illustre et rare objet

488

D'une haute valeur qui part d'un sang abjet [816]: 1680

Vous courez au-devant avec tant de franchise,

Qu'autant que du pêcheur je m'en trouve surprise.

Et vous, que par mon ordre ici j'ai retenu,

Sanche, puisqu'à ce nom vous êtes reconnu,

Miraculeux héros dont la gloire refuse 1685

L'avantageuse erreur d'un peuple qui s'abuse,

Parmi les déplaisirs que vous en recevez,

Puis-je vous consoler d'un sort que vous bravez?

Puis-je vous demander ce que je vous vois faire?

Je vous tiens malheureux d'être né d'un tel père; 1690

Mais je vous tiens ensemble heureux au dernier point

D'être né d'un tel père, et de n'en rougir point,

Et de ce qu'un grand cœur, mis dans l'autre balance,

Emporte encor si haut une telle naissance.

SCÈNE VI.

D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR, BLANCHE.

D. ALVAR.

Princesses, admirez l'orgueil d'un prisonnier, 1695

Qu'en faveur de son fils on veut calomnier.

Ce malheureux pêcheur, par promesse ni crainte,

Ne sauroit se résoudre à souffrir une feinte.

J'ai voulu lui parler, et n'en fais que sortir;

J'ai tâché, mais en vain, de lui faire sentir 1700

Combien mal à propos sa présence importune

D'un fils si généreux renverse la fortune,

Et qu'il le perd d'honneur, à moins que d'avouer

489

Que c'est un lâche tour qu'on le force à jouer;

J'ai même à ces raisons ajouté la menace: 1705

Bien ne peut l'ébranler, Sanche est toujours sa race,

Et quant à ce qu'il perd de fortune et d'honneur,

Il dit qu'il a de quoi le faire grand seigneur [817],

Et que plus de cent fois il a su de sa femme

(Voyez qu'il est crédule et simple au fond de l'âme) 1710

Que voyant ce présent, qu'en mes mains il a mis,

La reine d'Aragon agrandiroit son fils.

(A D. Léonor.)

Si vous le recevez avec autant de joie,

Madame, que par moi ce vieillard vous l'envoie,

Vous donnerez sans doute à cet illustre fils 1715

Un rang encor plus haut que celui de marquis.

Ce bonhomme en paroît l'âme toute comblée.

(D. Alvar présente à D. Léonor un petit écrin, qui s'ouvre sans clef, au moyen d'un ressort secret.)

D. ISABELLE.

Madame, à cet aspect vous paraissez troublée.

490

D. LÉONOR.

J'ai bien sujet de l'être en recevant ce don,

Madame: j'en saurai si mon fils vit ou non [818]; 1720

Et c'est où le feu Roi, déguisant sa naissance,

D'un sort si précieux mit la reconnoissance.

Disons ce qu'il enferme avant que de l'ouvrir.

Ah! Sanche, si par là je puis le découvrir [819],

Vous pouvez être sûr d'un entier avantage 1725

Dans les lieux dont le ciel a fait notre partage;

Et qu'après ce trésor que vous m'aurez rendu,

Vous recevrez le prix qui vous en sera dû [820].

Mais à ce doux transport c'est déjà trop permettre.

Trouvons notre bonheur avant que d'en promettre. 1730

Ce présent donc enferme un tissu de cheveux

Que reçut don Fernand pour arrhes de mes vœux,

Son portrait et le mien, deux pierres les plus rares

Que forme le soleil sous les climats barbares,

Et pour un témoignage encore plus certain, 1735

Un billet que lui-même écrivit de sa main.

UN GARDE.

Madame, don Raymond vous demande audience.

D. LÉONOR.

Qu'il entre. Pardonnez à mon impatience,

Si l'ardeur de le voir et de l'entretenir

Avant votre congé l'ose faire venir. 1740

D. ISABELLE.

Vous pouvez commander dans toute la Castille,

Et je ne vous vois plus qu'avec des yeux de fille.

491

SCÈNE VII.

D. ISABELLE, D. LÉONOR, D. ELVIRE, CARLOS, D. MANRIQUE, D. LOPE, D. ALVAR, BLANCHE, D. RAYMOND.

D. LÉONOR.

Laissez là, don Raymond, la mort de nos tyrans,

Et rendez seulement don Sanche à ses parents.

Vit-il? peut-il braver nos fières destinées? 1745

D. RAYMOND.

Sortant d'une prison de plus de six années,

Je l'ai cherché, Madame, où pour les mieux braver,

Par l'ordre du feu Roi je le fis élever,

Avec tant de secret, que même un second père,

Qui l'estime son fils, ignore ce mystère. 1750

Ainsi qu'en votre cour Sanche y fut son vrai nom,

Et l'on n'en retrancha que cet illustre don.

Là j'ai su qu'à seize ans son généreux courage

S'indigna des emplois de son faux parentage;

Qu'impatient déjà d'être si mal tombé, 1755

A sa fausse bassesse il s'étoit dérobé;

Que déguisant son nom et cachant sa famille,

Il avoit fait merveille aux guerres de Castille,

D'où quelque sien voisin, depuis peu de retour,

L'avoit vu plein de gloire, et fort bien en la cour [821]; 1760

Que du bruit de son nom elle étoit toute pleine,

Qu'il étoit connu même et chéri de la Reine:

Si bien que ce pêcheur, d'aise tout transporté,

Avoit couru chercher ce fils si fort vanté.

D. LÉONOR.

Don Raymond, si vos yeux pouvoient le reconnoître....

492

D. RAYMOND.

Oui, je le vois, Madame. Ah! Seigneur, ah! mon maître!

D. LOPE.

Nous l'avions bien jugé: grand prince, rendez-vous;

La vérité paroît; cédez aux vœux de tous.

D. LÉONOR.

Don Sanche, voulez-vous être seul incrédule?

CARLOS.

Je crains encor du sort un revers ridicule. 1770

Mais, Madame, voyez si le billet du Roi

Accorde à don Raymond ce qu'il vous dit de moi.

D. LÉONOR
ouvre l'écrin, et en tire un billet qu'elle lit.

Pour tromper un tyran je vous trompe vous-même,

Vous reverrez ce fils que je vous fais pleurer:

Cette erreur lui peut rendre un jour le diadème; 1775

Et je vous l'ai caché pour le mieux assurer.

Si ma feinte vers vous passe pour criminelle,

Pardonnez-moi les maux quelle vous fait souffrir,

De crainte que les soins de l'amour maternelle

Par leurs empressements le fissent découvrir. 1780

Nugne, un pauvre pêcheur, s'en croit être le père;

Sa femme en son absence accouchant d'un fils mort,

Elle reçut le vôtre, et sut si bien se taire,

Que le père et le fils en ignorent le sort.

Elle-même l'ignore; et d'un si grand échange 1785

Elle sait seulement qu'il n'est pas de son sang,

Et croit que ce présent par un miracle étrange,

Doit un jour par vos mains lui rendre son vrai rang.

A ces marques, un jour, daignez le reconnoître;

Et puisse l'Aragon, retournant sous vos lois, 1790

Apprendre ainsi que vous, de moi qui l'ai vu naître,

Que Sanche, fils de Nugne, est le sang de ses rois [822]!

D. FERNAND D'ARAGON.

493

D. LÉONOR, après avoir lu.

Ah! mon fils, s'il en faut encore davantage,

Croyez-en vos vertus et votre grand courage.

CARLOS, à D. Léonor [823].

Ce seroit mal répondre à ce rare bonheur 1795

Que vouloir me défendre encor d'un tel honneur,

(à D. Isabelle.)

Je reprends toutefois Nugne pour mon vrai père,

Si vous ne m'ordonnez, Madame, que j'espère.

D. ISABELLE.

C'est trop peu d'espérer, quand tout vous est acquis.

Je vous avois fait tort en vous faisant marquis; 1800

Et vous n'aurez [824] pas lieu désormais de vous plaindre

De ce retardement où j'ai su vous contraindre.

Et pour moi, que le ciel destinoit pour un roi,

Digne de la Castille et digne encor de moi,

J'avois mis cette bague en des mains assez bonnes 1805

Pour la rendre à don Sanche, et joindre nos couronnes.

CARLOS.

Je ne m'étonne plus de l'orgueil de mes vœux,

Qui, sans le partager, donnoient mon cœur à deux:

Dans les obscurités d'une telle aventure,

L'amour se confondoit avecque la nature. 1810

D. ELVIRE.

Le nôtre y répondoit sans faire honte au rang,

Et le mien vous payoit ce que devoit le sang.

CARLOS, à D. Elvire.

Si vous m'aimez encore, et m'honorez en frère,

Un époux de ma main pourrait-il vous déplaire?

D. ELVIRE.

Si don Alvar de Lune est cet illustre époux, 1815

Il vaut bien à mes yeux tout ce qui n'est point vous.

494

CARLOS, à D. Elvire.

Il honoroit [825] en moi la vertu toute nue.

(A D. Manrique et à D. Lope.)

Et vous, qui dédaigniez ma naissance inconnue,

Comtes, et les premiers en cet événement

Jugiez en ma faveur si véritablement, 1820

Votre dédain fut juste autant que son estime:

C'est la même vertu sous une autre maxime.

D. RAYMOND, à D. Isabelle.

Souffrez qu'à l'Aragon il daigne se montrer.

Nos députés, Madame, impatients d'entrer....

D. ISABELLE.

Il vaut mieux leur donner audience publique, 1825

Afin qu'aux yeux de tous ce miracle s'explique.

Allons; et cependant qu'on mette en liberté

Celui par qui tant d'heur nous vient d'être apporté;

Et qu'on l'amène ici, plus heureux qu'il ne pense,

Recevoir de ses soins la digne récompense. 1830

FIN DU CINQUIÈME ET DERNIER ACTE.

495

NICOMÈDE
TRAGÉDIE
1651

496 497

NOTICE.

Cette pièce est, comme le remarque Corneille dans l'avis Au lecteur et dans l'Examen [826], «la vingt et unième» qu'il ait fait voir sur le théâtre [827]; les frères Parfait la font figurer parmi les ouvrages représentés en 1652: c'est une inadvertance qu'on ne s'explique guère, car l'Achevé d'imprimer de l'édition originale est du 29 novembre 1651.

Suivant Jolly, dont l'opinion paraît très-vraisemblable, cette tragédie fut jouée avant que les princes eussent été rendus à la liberté, c'est-à-dire antérieurement au 13 février. «Les Princes, dit-il, étant sortis de prison dans le temps qu'on représentent Nicomède, quelques vers donnèrent matière à des applications qui augmentèrent le succès de cette tragédie [828]

D'après l'auteur du Journal du Théâtre françois [829], Nicomède fut joué par les comédiens du Roi, mais on ne trouve ni dans cet ouvrage, ni dans aucun de ceux que nous avons consultés, le moindre renseignement sur la manière dont les rôles furent distribués. Les troupes de province conservèrent cette pièce dans leur répertoire. C'est elle que Molière représenta dans une circonstance des plus importantes. «Le 24 octobre 1658, dit Lagrange, cette troupe (celle de Molière) commença de paroître devant Leurs Majestés et toute la cour, sur un théâtre 498 que le Roi avoit fait dresser dans la salle des gardes du vieux Louvre. Nicomède, tragédie de M. de Corneille l'aîné, fut la pièce qu'elle choisit pour cet éclatant début. Ces nouveaux acteurs ne déplurent point, et on fut surtout fort satisfait de l'agrément et du jeu des femmes. Les fameux comédiens qui faisoient alors si bien valoir l'hôtel de Bourgogne étoient présents à cette représentation. La pièce étant achevée, M. de Molière vint sur le théâtre, et après avoir remercié Sa Majesté en des termes très modestes.... il lui dit que l'envie qu'ils avoient eue d'avoir l'honneur de divertir le plus grand roi du monde leur avoit fait oublier que Sa Majesté avoit à son service d'excellents originaux, dont ils n'étoient que de très-foibles copies; mais que puisqu'elle avoit bien voulu souffrir leurs manières de campagne, il la supplioit très-humblement d'avoir pour agréable qu'il lui donnât un de ces petits divertissements qui lui avoient acquis quelque réputation [830].» La proposition fut acceptée. Molière joua avec grand succès le Docteur amoureux; et à partir de ce jour, sa troupe s'établit à Paris.

Une fois en possession de la faveur publique, sa modestie diminua; il témoigna beaucoup moins de respect aux «excellents originaux» que Sa Majesté avait à son service; et en 1663, dans l'Impromptu de Versailles, où il les attaqua si vivement, il critiqua en particulier d'une façon très fine le jeu de Montfleury dans le rôle de Prusias. Après avoir expliqué fort sommairement à ses camarades le plan de la comédie qu'il prétend avoir en tête: «Là-dessus, dit-il, le comédien auroit récité, par exemple, quelques vers du Roi, de Nicomède:

Te dirai-je, Araspe? il m'a trop bien servi;
Augmentant mon pouvoir [831]....

le plus naturellement qu'il lui auroit été possible. Et le poëte: Comment! vous appelez cela réciter? C'est se railler: il faut dire les choses avec emphase. Écoutez-moi:

(Il contrefait Montfleury, comédien de l'hôtel de Bourgogne.)

Te le dirai-je, Araspe? etc.

499 Voyez-vous cette posture? Remarquez bien cela. Là, appuyez comme il faut le dernier vers. Voilà ce qui attire l'approbation et fait faire le brouhaha.—Mais, Monsieur, auroit répondu le comédien, il me semble qu'un roi qui s'entretient tout seul avec son capitaine des gardes parle un peu plus humainement, et ne prend guère ce ton de démoniaque.—Vous ne savez ce que c'est. Allez-vous-en réciter comme vous faites, vous verrez si vous ferez faire aucun Ah [832]

On a remarqué que dans ces imitations d'acteurs Floridor est épargné. Cela s'explique facilement: ce comédien, qui comprenait admirablement ses rôles et les interprétait avec justesse, prêtait beaucoup moins à la critique que la plupart de ses camarades; de plus il était chef de la troupe de l'hôtel de Bourgogne, et Molière trouvait sans doute convenable de ménager un rival dont il honorait à coup sûr le caractère et le talent. Il est bien probable que Floridor jouait Nicomède; ce qui le fait croire, c'est que Baron, qui en 1673 lui succéda dans tout son emploi à l'hôtel de Bourgogne, remplit ce personnage avec le plus grand éclat.

«Il faut, dit Lekain [833], un grand art à l'acteur chargé de ce rôle pour ne pas y laisser apercevoir le ton de la comédie. Le grand Baron était le seul qui savait le sauver par des nuances imperceptibles, et c'est ce qui constitue le génie et le vrai talent.»

En 1691, la retraite de Baron jeta la comédie dans le plus grand embarras. Beaubourg, qui débuta le samedi 17 décembre 1691 dans ce rôle de Nicomède, où son illustre prédécesseur s'était montré inimitable, satisfit assez le public pour se faire agréer [834].

Nous ne mentionnerons qu'en passant le début de Dufey dans ce rôle, le 2 mai 1694, car cet acteur, en le jouant, ne faisait que remplir la formalité nécessaire pour être admis dans un emploi fort secondaire [835]; mais nous nous arrêterons un peu à la reprise de Nicomède par Grandval en 1754, que nous avons déjà eu l'occasion de mentionner dans notre précédente notice [836]. Elle produisit une impression vive et durable.

500 «Nous nous souvenons encore, lit-on dans les Mémoires pour Marie-Françoise Dumesnil [837], avec quelle noble ironie, avec quelle finesse de nuance, Grandval, qui jouait supérieurement le rôle de Nicomède, disait, en adressant la parole à Attale dans la scène II du Ier acte, le couplet qui commence par ce vers:

Seigneur, je crains pour vous qu'un Romain vous écoute.»

C'est probablement, malgré la différence des dates, de cette même reprise que Voltaire entend parler quand il dit: «Lorsqu'on rejoua, en 1756, Nicomède, oublié pendant plus de quatre-vingts ans, les comédiens du Roi ne l'annoncèrent que sous le titre de tragi-comédie [838]

«Il devait ajouter, dit Palissot, qu'elle reparut d'une manière si brillante que bientôt on ne lui donna plus sur les affiches que le titre de tragédie, titre que Corneille lui avait donné dans son origine.» Dans la note dont nous extrayons ce passage, Palissot prédit, quelques lignes plus haut, que cette pièce «se soutiendra avec éclat au théâtre, tant qu'il restera des acteurs qui réuniront, comme le célèbre Lekain, à une grande supériorité d'intelligence et de talent, assez de noblesse pour rendre dans toute sa dignité le beau personnage de Nicomède.»

Un autre grand comédien, Molé, joua ce rôle après Lekain, mais la nature de son talent ne lui permettait guère de le remplir avec succès. «Molé, dit Lemazurier [839], transportait dans le genre sérieux toutes les habitudes, toutes les manières qui lui réussissaient avec raison dans l'autre: elles y étaient complétement déplacées. Ce n'est pas en jouant Nicomède qu'il faut hésiter, bégayer ou parler avec volubilité, ce qui est un autre excès.»

Moins heureux que Lekain, lorsqu'il s'agissait de représenter les tragédies de Corneille, Molé du moins savait les apprécier avec un goût plus réel et surtout plus respectueux; et il s'étonnait 501 à bon droit que cet acteur, si peu disposé à accepter les corrections faites par Marmontel au Venceslas de Rotrou, en proposât de si nombreuses pour le Nicomède [840] de Corneille.

Du reste, quelles qu'aient été la variété de leurs aptitudes et la divergence de leurs opinions, les grands comédiens qui ont abordé le rôle si difficile de Nicomède l'ont presque tous rempli, on le voit, de façon à laisser de vifs souvenirs; le rôle secondaire de Laodice a trouvé aussi des interprètes éminentes, parmi lesquelles nous rencontrons Mlle Lecouvreur, Mlle Clairon et Mme Vestris [841].

L'édition originale de cet ouvrage, imprimée en vertu d'un privilége qui lui est commun avec Andromède [842], porte les mêmes adresses. En voici le titre: Nicomede, Tragedie. A Rouen, chez Laurens Maurry.... M.DC.LI. Et se vend à Paris, chez Charles de Sercy.... L'Achevé d'imprimer est du 29 novembre. Le volume se compose de 4 feuillets et de 124 pages in-4o.

AU LECTEUR.

Voici une pièce d'une constitution assez extraordinaire: aussi est-ce la vingt et unième que j'ai fait voir sur le théâtre; et après y avoir fait réciter quarante mille vers, il est bien malaisé de trouver quelque chose de nouveau, sans s'écarter un peu du grand chemin, et se mettre au hasard de s'égarer. La tendresse et les passions, qui doivent être l'âme des tragédies, n'ont aucune part en celle-ci: la grandeur de courage y règne seule, et regarde son malheur d'un œil si dédaigneux qu'il n'en sauroit arracher une plainte. Elle y est combattue 502 par la politique, et n'oppose à ses artifices qu'une prudence généreuse, qui marche à visage découvert, qui prévoit le péril sans s'émouvoir, et ne veut point d'autre appui que celui de sa vertu, et de l'amour qu'elle imprime dans les cœurs de tous les peuples. L'histoire qui m'a prêté de quoi la faire paroître en ce haut degré est tirée de Justin; et voici comme il la raconte à la fin de son trente-quatrième livre [843]:

«En même temps Prusias, roi de Bithynie, prit dessein de faire assassiner son fils Nicomède, pour avancer ses autres fils, qu'il avoit eus d'une autre femme, et qu'il faisoit élever à Rome; mais ce dessein fut découvert à ce jeune prince par ceux même qui l'avoient entrepris; ils firent plus, ils l'exhortèrent à rendre la pareille à un père si cruel, et faire retomber sur sa tête les embûches qu'il lui avoit préparées, et n'eurent pas grande peine à le persuader. Sitôt donc qu'il fut entré dans le royaume de son père, qui l'avoit appelé auprès de lui, il fut proclamé roi; et Prusias, chassé du trône, et délaissé même de ses domestiques, quelque soin qu'il prît à se cacher, fut enfin tué par ce fils [844], et perdit la vie par un crime 503 aussi grand que celui qu'il avoit commis en donnant les ordres de l'assassiner [845]

J'ai ôté de ma scène l'horreur d'une catastrophe si barbare, et n'ai donné ni au père ni au fils aucun dessein de parricide. J'ai fait ce dernier amoureux de Laodice, afin que l'union d'une couronne voisine donnât plus d'ombrage aux Romains, et leur fît prendre plus de soin d'y mettre un obstacle de leur part. J'ai approché de cette histoire celle de la mort d'Annibal, qui arriva un peu auparavant chez ce même roi, et dont le nom n'est pas un petit ornement à mon ouvrage. J'en ai fait Nicomède disciple, pour lui prêter plus de valeur et plus de fierté contre les Romains; et prenant l'occasion de l'ambassade où Flaminius fut envoyé par eux vers ce roi, leur allié, pour demander qu'on remît entre leurs mains ce vieil ennemi de leur grandeur, je l'ai chargé d'une commission secrète de traverser ce mariage, qui leur devoit donner de la jalousie. J'ai fait que po