The Project Gutenberg eBook of Histoire littéraire d'Italie (3/9)

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Title: Histoire littéraire d'Italie (3/9)

Author: Pierre Louis Ginguené

Editor: P. C. F. Daunou

Release date: March 21, 2010 [eBook #31720]

Language: French

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HISTOIRE LITTÉRAIRE

D'ITALIE,

PAR P. L. GINGUENÉ,

DE L'INSTITUT DE FRANCE.

SECONDE ÉDITION,

REVUE ET CORRIGÉE SUR LES MANUSCRITS DE L'AUTEUR,
ORNÉE DE SON PORTRAIT, ET AUGMENTÉE D'UNE NOTICE HISTORIQUE
PAR M. DAUNOU.

TOME TROISIÈME.


À PARIS,
CHEZ L. G. MICHAUD, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
PLACE DES VICTOIRES, N°. 3.
M. DCCC. XXIV.





PREMIÈRE PARTIE.




CHAPITRE XV.

BOCCACE.

Notice sur sa Vie; Coup-d'œil général sur ses différents ouvrages, autres que le Décameron; en latin, Traités mythologiques, historiques, etc.; seize Églogues; en italien, Poëmes; Romans en prose; la Vie du Dante; Commentaire sur la Divina Commedia.

L'effort que la nature fit en Italie au quatorzième siècle, en y produisant presque à la fois trois grands hommes, fut d'autant plus heureux qu'ils reçurent d'elle tous trois un génie différent. Ils prirent, pour monter sur le Parnasse, trois routes si diverses, qu'ils arrivèrent au sommet sans se rencontrer ni se nuire; et l'on jouit aujourd'hui de leurs productions, sans que celles de l'un puissent ni donner l'idée de celles de l'autre, ni y être préférées ou même comparées, ni, par conséquent en tenir lieu. Celui qui vint le dernier des trois parut s'élever moins haut que les deux autres; mais c'est le genre où il excella qui n'a pas la même élévation. La manière dont il le traita n'est pas moins parfaite; et il est, comme eux, au premier rang, puisque, comme eux, il n'a pu encore être surpassé.

Jean Boccace naquit en 1313 1, d'une famille estimée dans le commerce, originaire de Certaldo, château situé à vingt milles de Florence, au bord de la rivière d'Elsa, dans une vallée qui, du nom de cette rivière, a pris le nom de Val d'Elsa. Son père, nommé Boccaccio di Chellino, c'est-à-dire Boccace, fils de Michel, ou peut-être même un de ses aïeux, quitta Certaldo pour aller s'établir à Florence, où il acquit les droits de citoyen. Quoique Boccace joignît toute sa vie à son nom les mots da Certaldo, il n'était point né dans ce château; il voulut seulement désigner le lieu qui avait été le berceau de sa famille. Boccaccio di Chellino, appelé à Paris par les affaires de son commerce, y avait eu, dans sa jeunesse, une liaison d'amour, dont Jean Boccace fut le fruit. Né à Paris, il fut conduit encore enfant à Florence, par son père, et y reçut la première éducation, sous un grammairien habile, nommé Giovanni da Strada. Il annonça bientôt les dispositions les plus brillantes; il en montra surtout de très-précoces pour la poésie. Dès l'âge de sept ans, sans savoir un mot des règles de la versification, il composait des fables, ou des espèces de récits en vers, qui lui firent donner le surnom de poëte, parmi les enfants de son âge.

Note 1: (retour) Tiraboschi, Storia della Letter. ital., t. V, l. III, p. 441.

Mais son père, qui n'était pas riche, ne voulant pas faire de lui un littérateur ni un poëte, mais un bon marchand, comme il l'était lui-même, interrompit ses études lorsqu'il n'avait que dix ans, et le plaça chez un autre marchand, pour y apprendre l'arithmétique et la tenue des livres. Quelques mois après, ce marchand vint s'établir à Paris pour son commerce, et amena avec lui le jeune Boccace, qui continua de marquer si peu de goût pour cet état, et donna si peu de satisfaction à son maître, que celui-ci prit le parti de le renvoyer à Florence, après six ans d'essais, de contrainte, et de remontrances inutiles. Boccace, de retour chez son père, y passa quelques années toujours dans les mêmes contrariétés, toujours entraîné, parmi ses occupations mercantiles, vers la littérature et les arts d'imagination. Son père essaya de le faire voyager dans plusieurs villes d'Italie, pour s'instruire plus en grand et avec plus d'agrément de son état. A l'âge de vingt ans, ses voyages le conduisirent à Naples 2. En parcourant les curiosités des environs, il visita le tombeau de Virgile. A la vue de ce monument, le génie poétique, qui sommeillait en lui, se réveilla et se déclara si fortement, qu'il lui fit oublier le commerce et les projets de son père. Toutes ses études devinrent poétiques. Virgile, Horace, Ovide, furent ses maîtres; il y joignit le Dante; il lut et expliqua plusieurs fois la Divina Commedia, et l'une de ses premières compositions poétiques fut peut-être celle des Arguments de ce poëme 3. Enfin, il le possédait si bien, qu'il en avait sans cesse à la bouche les plus beaux traits, et qu'il lui arrivait souvent de se servir des expressions du Dante pour rendre ses propres pensées.

Note 2: (retour) 1333.
Note 3: (retour) On trouve ces Argomenti parmi les Rime liriche del Boccaccio, recueillies par M. Baldelli, et publiées à Livourne, 1802, in-8. Le même M. Baldelli (Vita di Giovanni Boccaccio, Firenze, 1806, in-8.), fait remonter bien plus haut l'influence du génie du Dante, sur celui de Boccace. Il croit que, dès l'âge de sept ans, lorsque les enfants le nommaient déjà le poëte, son père, dans un de ses voyages, put le conduire avec lui à Ravenne, où Dante vivait encore; que ce grand poëte fut frappé des dispositions précoces de cet enfant; qu'il lui dit, pour l'engager à cultiver la poésie, tout ce qui pouvait enflammer sa jeune tête, et lui donna sur l'art même, les leçons compatibles avec cet âge. Mais j'avouerai que je ne suis pas frappé de l'évidence de ses preuves. La plus forte est cette phrase d'une lettre de Pétrarque, où il rappelle des expressions dont Boccace s'était servi en lui écrivant. Inseris nominatim hanc hujus officii tui excusationem, quod ille, tibí adolescentulo, primus studiorum dux, prima fax fuerit. Cela peut vouloir dire seulement, que Boccace, dès sa première jeunesse, avait profondément étudié le Dante, et l'avait pris pour guide et pour maître. Adalescentul ne convient guère à un enfant de sept ans. On est cependant porté à adopter l'opinion.

Le père de Boccace, qui était un bonhomme, le voyant si invinciblement passionné pour les lettres, lui permit enfin de s'y livrer: il exigea seulement qu'il étudiât aussi le droit canon. Boccace essaya de lui obéir; mais il fit comme Pétrarque et comme tant d'autres hommes célèbres, il ne put prendre aucun goût pour tout ce fatras des Décrétales, et revint avec une nouvelle ardeur à la poésie et aux lettres. Il approfondit plus qu'il ne l'avait fait jusqu'alors l'étude de la bonne latinité; il apprit les éléments de la langue grecque, soit en Calabre, où elle était assez commune, soit à Naples, où il s'était intimement lié avec Paul de Pérouse, grammairien très-versé dans cette langue, et bibliothécaire du roi Robert. Il s'éleva même à de plus hautes études, et cultiva les mathématiques, l'astronomie ou plutôt l'astrologie, où il eut pour maître un Génois alors célèbre, nommé Andalone del Nero, qui avait beaucoup voyagé. Il étudia aussi la philosophie sacrée ou la théologie, mais il ne paraît pas qu'il y eût fait de grands progrès.

Boccace était fixé à Naples depuis huit ans, lorsqu'il y jouit d'un spectacle fait pour enflammer de plus en plus son génie poétique. Il fut témoin de l'accueil honorable que Pétrarque reçut à la cour du roi Robert, et de l'examen solennel que ce roi fit subir au poëte 4. Il entendit sortir de cette bouche éloquente l'éloge de la poésie et l'exposition des plus secrètes beautés de l'art. Cette pompe extraordinaire, et le bruit qui retentît à Naples des fêtes données à Rome pour le couronnement de Pétrarque, le remplirent d'une émulation généreuse, où il entrait si peu d'envie, qu'il sentit dès ce moment naître en lui, pour ce grand poëte, la vénération d'un disciple et la tendre affection d'un ami.

Note 4: (retour) 1341.

Cette époque est marquée dans sa vie par la naissance d'un attachement d'une autre espèce. Il n'était pas tellement livré à l'étude, qu'il ne donnât une partie de son temps aux plaisirs de son âge. Doué d'une belle figure, d'un esprit vif et d'une santé brillante, au milieu d'une ville où la corruption des mœurs était extrême, il avait mis peu de réserve et peut-être de choix dans ses amours. Mais cette année-là même, dans une église, et la veille de Pâques, il vit, pour la première fois, la jeune princesse Marie, fille naturelle du roi Robert, mariée depuis sept ou huit ans avec un gentilhomme napolitain, et qui joignait à une beauté parfaite les talents et les qualités les plus aimables 5. Devenu amoureux d'elle, comme Pétrarque le devint de Laure, il le fut d'une autre manière, et obtint d'elle d'autres succès. C'est elle qu'il a si souvent désignée sous le nom de Fiammetta, et c'est pour elle qu'il composa le roman qui porte ce nom, et celui qui est intitulé Filocopo. Il ne lui dédia pas seulement son poëme de la Théséide, comme le dit le comte Mazzuchelli 6, il le composa aussi pour elle: il lui dit même dans sa dédicace, que si elle le lit avec attention, elle reconnaîtra, dans les aventures de deux amants, celles qui leur sont arrivées à eux-mêmes. Dans plusieurs endroits de ces trois ouvrages, il parle de leurs amours; il en parle d'une manière différente, et même un peu contradictoire. Le fond était réel et très-réel; mais il y ajouta, dans ses récits, du poétique et du romanesque. A dire vrai, on s'y intéresse peu. Ce fut une liaison d'amour-propre et de plaisir, mais non pas une de ces passions qui disposent de la vie, et qui y répandent leur intérêt comme leur influence. Dante et Pétrarque n'aimèrent point des filles de rois; mais, dans l'histoire de leur vie, comme dans leurs ouvrages, tout est plein de Béatrix et de Laure. Ce sont elles qui paraissent des reines, et Marie, déguisée sous le nom de Fiammetta, n'a l'air que d'une femme galante, comme tant d'autres.

Note 5: (retour) Voyez Vita di Giov. Boccaccio, p. 22, et à la fin de ouvrage, Illustrazione quinta.
Note 6: (retour) Scrittor. ital., vol. II, part. III, p. 1317.

Ses plaisirs furent interrompus. Le père de Boccace, devenu vieux, et ayant perdu tous ses autres enfants, le rappela auprès de lui 7. Florence était alors dans de fâcheuses circonstances: c'était le temps de la tyrannie du duc d'Athènes 8, envoyé par le roi de Naples aux Florentins, sous prétexte de protéger leur liberté. L'abus qu'il fit de sa puissance la détruisit; il fut chassé; la lutte entre la noblesse et le peuple recommença; le gouvernement populaire prévalut, et les choses n'en allèrent pas mieux. Il ne paraît pas que Boccace prît aucune part à tous ces mouvements. Le souvenir de Fiammetta, et la composition de quelques ouvrages où il a consacré ce souvenir, étaient sa ressource contre l'importunité des agitations civiles. Il y écrivit entre autres l'Ameto ou l'Admète, joli roman mêlé de prose et de vers. Cependant son vieux père se remaria; la présence de son fils lui devint moins nécessaire, peut-être même importune. Boccace, rappelé à Naples par son amour et par quelque espérance de fortune, y reparut après deux ans d'absence 9; tout y était changé. Le roi Robert était mort; Jeanne, sa fille, régnait, ou plutôt une régence mal composée, des courtisans corrompus et l'odieuse Catanaise régnaient à sa place. Bientôt l'assassinat du roi André exposa ce royaume à des bouleversements plus terribles que ceux de Florence; et Boccace, qui ne cherchait que la paix, s'y trouva environné de nouveaux troubles.

Note 7: (retour) 1342.
Note 8: (retour) Gaultier de Brienne.
Note 9: (retour) 1344.

Mais, pendant quelque temps, ni les troubles ni les maux publics n'interrompirent les fêtes et les divertissements de la cour et des cercles brillants de la ville. Marie en faisait l'ornement; Boccace continuait de jouir de son amour, et d'en immortaliser le souvenir dans ses ouvrages. Il paraît qu'il sut même se rendre agréable à la reine Jeanne, qui, au milieu des orages et des emportements de ses passions, aimait les lettres et se plaisait, à l'exemple de son père, dans la conversation des savants et des poëtes. Boccace a fait, en plusieurs endroits, de grands éloges de cette reine. Il eut bientôt à plaindre ses malheurs; bientôt aussi la mort de son père et les soins de famille qui en furent la suite, le rappelèrent à Florence 10, où il resta désormais fixé par la maturité de l'âge, l'estime de ses concitoyens, la part qu'il prit aux affaires, et ses liaisons avec les hommes distingués qui illustraient alors cette république.

Note 10: (retour) 1350.

L'année même de son retour, Pétrarque, qu'il n'avait pas revu depuis son triomphe, passa par Florence en se rendant à Rome pour le jubilé. Boccace le prévint par des vers latins qu'il lui adressa; il alla au-devant de lui, le reçut dans sa maison; et ce fut là, qu'à l'éternel honneur de l'un et de l'autre, ils se lièrent d'une amitié qui dura autant que leur vie. Rien ne fut plus utile à la direction des travaux littéraires de Boccace, et même à celle de sa conduite, que cette amitié. Les nœuds en furent encore resserrés à Padoue, l'année suivante, quand Boccace y fut envoyé par la république, pour porter à Pétrarque le décret qui lui rendait ses droits et ses biens. Ce n'était pas la première mission honorable dont il était chargé par ses concitoyens, et ce ne fut pas la dernière. Il s'était acquis parmi eux une grande considération; et le fils d'un marchand était devenu l'un des principaux personnages de Florence; chose au reste peu surprenante dans un état républicain où les meilleures familles subsistaient et s'élevaient par le commerce; c'était même une famille de marchands qui était destinée à enlever à Florence son orageuse liberté. Le père de Boccace, quoiqu'il ne fût pas riche, avait occupé les premières magistratures; il avait été l'un des Prieurs de la république. Il n'était donc pas étonnant que son fils, quoique jeune encore, y obtînt des emplois de confiance et des ambassades. Boccace avait été déjà envoyé à Ravenne, auprès des seigneurs de la Polenta. Lorsque les Florentins voulurent engager Louis, marquis de Brandebourg, fils de Louis de Bavière, à descendre en Italie pour abaisser la puissance des Visconti, ils le choisirent pour leur ambassadeur 11; et quand le bruit se répandit en Italie que Charles IV y allait entrer, ce fut encore lui qu'ils envoyèrent à Avignon pour concerter avec le pape Innocent VI, la manière dont ils se comporteraient avec cet empereur. Il y fut renvoyé, en 1365, en ambassade auprès d'Urbain V, qui avait paru mécontent de la conduite des Florentins. Enfin, deux ans après, il était un des magistrats chargés de la conduite des stipendiaires, et, dans la même année, il fut encore député vers le pape Urbain, non pas cette fois à Avignon, mais à Rome, où ce pontife avait rétabli le Saint-Siége.

Note 11: (retour) 1352.

Avant qu'il se fût lié d'amitié avec Pétrarque, il avait rendu à la supériorité poétique qu'il reconnaissait en lui l'hommage le moins équivoque. En s'adonnant dans sa jeunesse à la poésie vulgaire, il s'était flatté d'occuper la première place après Dante. Il ne connaissait pas alors les poésies italiennes de Pétrarque. Lorsqu'elles lui tombèrent entre les mains, il en fut si surpris et si découragé, qu'il jeta au feu presque tous les vers italiens qu'il avait faits. Pétrarque l'apprit dans la suite, et lui en fit de vifs reproches. On ne sait pas si ce mouvement d'admiration, de modestie, mêlé peut-être aussi d'un peu de dépit, fit périr des productions très-précieuses; mais ce qui en résulta d'heureux, fut que Boccace, voyant qu'il n'y avait plus de rang à prendre en poésie, tourna tous ses efforts du côté de la prose, qui reçut de lui non-seulement plus de régularité, mais le poli, les grâces, les formes élégantes et l'harmonie, que personne ne lui avait encore données. Ce fut au désespoir de ne pouvoir être le second en vers, qu'il dut d'être le premier en prose. Il s'éleva surtout dans ce rang, dans son grand et immortel ouvrage des Dix-Journées ou du Décameron. Il l'avait commencé à Naples; il le termina et le publia à Florence, trois ans après son retour 12. Le bruit que fit cette publication, l'admiration qu'elle excita, les critiques mêmes dont elle fut l'objet, portèrent au plus haut degré la réputation dont il jouissait déjà en Italie. Il sembla que la prose toscane n'avait encore fait que bégayer, qu'elle parlait enfin, que la langue était fixée, et que le vrai modèle de l'éloquence italienne existait pour toujours.

Note 12: (retour) 1353.

En même temps que Boccace rendait ce grand service à la langue vulgaire, il ne cessait d'appeler ses contemporains à l'étude des langues anciennes, de les étudier lui-même, de rechercher, de se procurer à grands frais ou par beaucoup de peines, les chefs-d'œuvre qui avaient pu échapper aux ravages de la barbarie et du temps. Dans les voyages qu'il faisait, soit pour remplir des missions publiques, soit pour cultiver des liaisons que ces missions mêmes lui donnaient occasion de former, il visitait partout les savants, les monuments, les bibliothèques; il recueillait les anciens manuscrits grecs ou latins, et les copiait de sa main, quand il n'avait pas le moyen de les acheter, ou qu'on ne voulait pas les vendre. Il transcrivit un si grand nombre d'historiens, d'orateurs et de poëtes latins, qu'il paraîtrait surprenant qu'un copiste de profession en eût autant écrit 13. Dans une excursion qu'il fit au Mont-Cassin, monastère célèbre où était une bibliothèque, pillée plusieurs fois pendant les siècles de barbarie, mais qui avait toujours réparé ses pertes, et qui passait pour l'une des plus riches en anciens manuscrits, il fut aussi étonné qu'affligé de trouver cette bibliothèque reléguée dans un grenier où il ne put monter que par une échelle. Il n'y avait ni porte ni clôture d'aucune espèce. L'herbe croissait aux fenêtres, et tous les livres étaient moisis et couverts de poussière. Il en ouvrit plusieurs, qu'il trouva dans le plus misérable état. La douleur qu'il en ressentit redoubla encore quand il apprit de l'un des moines que, lorsqu'ils voulaient gagner quelque argent, ils grattaient un volume, en effaçaient l'écriture, et écrivaient à la place des psautiers et d'autres livres d'église, qu'ils vendaient aux femmes et aux enfants 14. Tel est l'état où les anciens manuscrits n'étaient que trop souvent réduits dans la plupart des monastères; et c'est ainsi que, si l'on doit aux moines la conservation d'un grand nombre d'auteurs, on leur doit peut-être la perte d'un nombre plus grand encore.

Note 13: (retour) Giann. Manetti, cité par M. Baldelli, Vita del Boccaccio, p. 127.
Note 14: (retour) Benvenuto da Imola, Comment. sur Dante, Paradis, c. 22. Ceci confirme ce que j'ai dit de cet abus passé en usage, t. I, p. 113.

En se procurant et en copiant des manuscrits rares et précieux, Boccace ne satisfaisait pas seulement son admiration pour les anciens et son ardeur pour l'étude, qui allait croissant avec l'âge; il se mettait encore en état de faire, malgré la modicité de sa fortune, de riches présents à ses amis. Il exerça surtout avec Pétrarque cette libéralité littéraire; il lui donna un Tite-Live, quelques Traités de Cicéron et de Varron, tous copiés de sa main; et comme il étendait ses recherches aux écrits les plus estimés des Pères de l'Église, il lui fit aussi présent du Traité de S. Augustin sur les Psaumes. Enfin, dans une visite qu'il lui fit à Milan 15, où il passa plusieurs jours avec lui, n'ayant point vu dans sa bibliothèque le poëme du Dante, qui était à ses yeux au-dessus de toutes les productions modernes, dès qu'il fut de retour à Florence, il en commença une copie, exécutée avec toute la propreté de son écriture, qui était fort belle, et qu'il fit décorer de tous les ornements que le dessin, la miniature et l'application de l'or bruni, ajoutaient alors aux manuscrits les plus soignés; et il l'envoya l'année suivante à son ami, qu'il appelait toujours son maître 16.

Note 15: (retour) En 1359.
Note 16: (retour) J'ai déjà dit dans la Vie de Pétrarque, que ce manuscrit, précieux sous tous les rapports, est à la Bibliothèque impériale, n°. 3199.

Ce séjour de Boccace à Milan fait époque dans l'histoire de la littérature grecque en Italie. Parmi les différents objets dont les deux amis s'entretinrent, Pétrarque parla de la rencontre qu'il avait faite, quelque temps auparavant, à Padoue, d'un petit Calabrois nommé Léonce Pilate, qui, ayant passé presque toute sa vie en Grèce, se donnait pour Grec, et l'était du moins par la connaissance la plus étendue et l'habitude la plus familière de la langue. Pétrarque lui avait fait traduire en latin quelques morceaux d'Homère, qui lui avaient donné le plus vif désir d'en avoir une traduction complète. L'imagination de Boccace s'échauffe à ce récit; Léonce Pilate était alors à Venise, d'où il comptait se rendre à la cour d'Avignon: il conçoit le dessein de l'attirer à Florence, et de l'y fixer par un enseignement public. Il part de Milan, va proposer au sénat de Florence de créer dans cette ville une chaire de langue grecque, en obtient avec beaucoup de peine le décret, part pour Venise, porte lui-même ce décret au Calabrois, qu'il persuade par son éloquence, qu'il emmène comme en triomphe, et qu'il loge dans sa propre maison.

Il l'y garda pendant tout le temps que Léonce voulut rester à Florence 17; et, ce qui rendait plus méritoire ce trait d'amour pour la langue grecque, c'est que celui qui en était l'objet, loin de procurer à son hôte une société agréable, était peut-être le plus laid, le plus sale et le plus hargneux de tous les pédants. Le parti que Boccace en tira pour lui même, fut de se faire expliquer en entier les deux poëmes d'Homère, et de lui en faire rédiger sous ses yeux une traduction latine 18. Il lui fît expliquer et traduire de même seize Dialogues de Platon. Quant aux leçons publiques, le succès en était retardé par l'extrême rareté, et même par la privation presque totale de livres grecs. Boccace mit toute son activité à en rechercher de toutes parts, tout son désintéressement, ou plutôt sa prodigalité à se les procurer à tout prix. Il en fit venir à ses frais de la Grèce même; il en réunit enfin un si grand nombre, que, dans le siècle suivant, un auteur florentin 19 qui écrivit sa vie, assura que presque tous les manuscrits grecs que possédait alors la Toscane étaient dus aux soins et la générosité de Boccace.

Note 17: (retour) Il y resta près de trois ans. En 1363, il partit pour Venise, d'où il passa à Constantinople. À peine y fut-il arrivé, qu'il regretta l'Italie; il y voulut revenir; mais, accueilli par une tempête, dans la mer Adriatique, il fut tué par la foudre. Une riche provision de manuscrits grecs, qu'il apportait à Pétrarque, périt avec lui.
Note 18: (retour) Il paraît que Léonce n'acheva pas la traduction de l'Odyssée. Lorsque, six ans après, Boccace envoya à Pétrarque une copie qu'il avait faite pour lui, de ces deux traductions, on voit par la réponse de Pétrarque, que celle de l'Odyssée n'était pas finie. (Senil., l. V, ép. i.) Cependant cette traduction existait en entier, ainsi que celle de l'Iliade, dans l'abbaye Florentine, du temps de l'abbé Mehus. (voyez Vit. Ambr. Camald., p. 273); et l'Odyssée seulement, mais aussi toute entière, dans la bibliothèque des Médicis (cod. 45, Plut. 4, 34.) M. Baldelli en cite un passage de vingt-trois vers, dans une note sur le premier des éclaircissements (Illustrazioni) qu'il a mis à la fin de sa Vie de Boccace, p. 264.
Note 19: (retour) Giannozzo Manetti.

Malgré toute son application à s'instruire lui-même dans cette langue, qu'il avait précédemment étudiée à Naples, il ne faut pas croire qu'il devint un helléniste aussi profond que le furent à Florence plusieurs hommes de lettres, dans les deux siècles suivants. Le défaut de grammaires et de lexiques grecs empêchait alors d'acquérir une connaissance parfaite de la langue. On cite des exemples tirés de ses ouvrages d'érudition 20, qui prouvent que le vrai sens des termes lui échappait quelquefois, et l'on regarde comme probable que, dans les leçons qu'il prit de Léonce Pilate, il s'occupa des choses et des idées plus que des mots 21. Mais il n'en eut pas moins le mérite de répandre le premier dans sa patrie, et d'y favoriser de tout son pouvoir, l'amour des lettres grecques. À son exemple, d'autres esprits distingués s'adonnèrent à cette étude, et fondèrent à Florence une espèce de colonie grecque, tandis que, partout ailleurs, cette langue était encore étrangère à toutes les écoles et à toutes universités, et long-temps avant que la chute de l'empire grec en facilitât l'étude en Italie et dans le reste de l'Europe. On s'est habitué à dire, et l'on répète encore par routine, que la dispersion des savants grecs, à la destruction de leur empire, avait été en Europe la source de la renaissance des lettres. Mais Dante, Pétrarque, et surtout Boccace, donnent le démenti à cette assertion banale; et l'on voit déjà ici, ce qu'on verra encore mieux par la suite, que Florence n'en serait pas moins devenue la nouvelle Athènes, quand même l'ancienne et toutes les îles, et la ville de Constantin, ne seraient pas tombées sous les coups d'un vainqueur ignorant et barbare.

Note 20: (retour) M. Baldelli, Vita del Bocc., p. 139, note.
Note 21: (retour) Id. ibid.

La générosité naturelle de Boccace, excitée par les deux passions les plus nobles, l'amour des lettres et l'amour de la patrie, lui fit oublier la médiocrité de sa fortune. Il dissipa, pour subvenir à ces dépenses, une grande partie de son modeste patrimoine, et ce fut surtout depuis ce moment qu'il fut tourmenté de tous les embarras qu'entraîne un dérangement d'affaires. Son amour pour le plaisir, disons-le nettement, son inconduite, et l'habitude de se livrer avec ardeur à tous ses goûts, contribuèrent aussi à cet état de gêne où il se trouva réduit, et qui alla jusqu'à l'indigence. Presque tous ses amis l'abandonnèrent alors, comme cela est arrivé dans tous les temps. Mais il n'en fut pas ainsi de Pétrarque: il l'aida de sa bourse, de ses consolations, de ses livres; il voulut lui procurer des places avantageuses, que Boccace refusa par amour pour sa liberté. Pétrarque fut loin de l'en blâmer, car il n'était pas de ces amis qui donnent des conseils comme des ordres, et qui, quelques raisons que l'on allègue, ne pardonnent pas le refus d'y obéir; mais il lui pardonna moins aisément de ne vouloir pas venir partager sa maison et sa fortune. Ce qu'il lui écrivit à ce sujet est d'une simplicité touchante. «Je vous loue d'avoir refusé de grandes richesses que je vous offrais, et d'avoir préféré la liberté de l'âme et une pauvreté tranquille; mais je ne vous loue pas de même de refuser un ami qui vous a tant de fois appelé. Je ne suis pas en état de vous enrichir: si j'y étais, ce ne serait pas par mes paroles ni par ma plume, mais par des choses et des effets que je m'expliquerais avec vous. Je suis dans une position où ce qui suffit pour un suffira abondamment pour deux hommes qui n'auront qu'un cœur et qu'une maison. Vous me faites injure, si vous dédaignez ce que je vous offre, et plus encore, si vous en doutez 22.» Boccace n'accepta point ces offres généreuses; mais il en aima davantage celui qui les lui faisait de si bon cœur, et il fallut bien que Pétrarque lui pardonnât enfin ce refus, accompagné d'un redoublement d'amitié.

Note 22: (retour) Petrarch., Senil., l. I, ép. 4, tout à la fin.

Ce n'était pas toujours de littérature et de philosophie qu'il était question entre ces deux fidèles amis. La vie que menait Boccace, et la licence de ses premiers écrits, ne plaisaient point à Pétrarque, qui lui parlait et lui écrivait là dessus avec toute la tendresse et toute l'autorité d'un père.

Tant que dura le feu de l'âge, ces conseils toujours bien reçus, furent peu suivis. Le progrès du temps amena d'autres dispositions, et un fait singulier en précipita les effets. Un jour que Boccace était dans sa maison, à Florence, un chartreux de Sienne, qu'il ne connaissait pas 23, demanda à lui parler en secret. Il lui dit qu'il venait de la part du bienheureux père Petroni, religieux de la même chartreuse, qui n'avait jamais vu Boccace, mais qui le connaissait à fond par la permission de Dieu. Il lui représenta, au nom de ce père, le danger où il était s'il ne réformait pas ses mœurs et ses écrits, et lui fit des remontrances véhémentes sur l'abus qu'il faisait de ses talents, et sur son penchant à l'amour. «Le bienheureux père Petroni, ajouta-t-il, m'a chargé en mourant de venir vous engager à changer de vie, à renoncer à la poésie et aux lettres profanes. Si vous ne le faites pas, vous mourrez bientôt, et des supplices éternels vous attendent.» Ce chartreux, pour accréditer sa mission, apprit à Boccace que le père Petroni avait vu Jésus-Christ en personne, qu'il avait lu sur son visage tout ce qui se passe sur la terre: le présent, le passé, l'avenir. Il lui fit voir ensuite qu'il savait un secret que Boccace croyait n'être connu que de lui seul; enfin, il lui annonça qu'il allait remplir des commissions semblables à Naples, en France, en Angleterre, et qu'il irait ensuite trouver Pétrarque.

Note 23: (retour) Il se nommait Giovacchino Ciani.

Boccace, frappé de cette prédiction, de ces menaces, et de la révélation de ce secret, fut saisi de terreur, et prit sur-le-champ le parti de la réforme. Il renonça aux femmes, à la poésie, et résolut de vendre sa bibliothèque, toute composée de poëtes et d'auteurs profanes. Il fit part de ses projets et de la visite qui les avait fait naître à Pétrarque, qui lui répondit comme il convenait à son amitié, à sa piété, mais aussi à sa sagesse et à son expérience. Il approuva la réforme des mœurs et blâma tout le reste. Il ne s'en laissa point imposer par la prétendue vision du chartreux mort, ni par les menaces du chartreux vivant. «Voir Jésus-Christ des yeux, du corps, écrivait-il à Boccace, c'est, je l'avoue, une chose merveilleuse, si elle est vraie. On a vu, dans tous les temps, des hommes couvrir du voile de la religion et de la sainteté, des mensonges et des impostures, afin que l'opinion de la Divinité cachât la fraude humaine, c'est ce que je puis vous dire en ce moment. Quand l'envoyé du défunt sera venu jusqu'à moi, après avoir rempli les autres missions dont il est chargé, je verrai quelle foi je dois ajouter à ses paroles. L'âge de cet homme, son front, ses yeux, ses mœurs, son attitude, ses mouvements, sa manière de marcher, de s'asseoir, son discours, et surtout la conclusion et l'intention de l'orateur, serviront à m'éclairer 24

Note 24: (retour) Petrarc. Senil, l. I, ép. 4. C'est à la fin de cette longue lettre, qu'il répète à Boccace l'offre dont il est parlé plus haut, de venir demeurer avec lui. Toute cette histoire est racontée comme miraculeuse, dans la grande collection des Bollandistes, à la date du 29 mai, t. VII, page 228.

C'était en 1361, qu'arriva cette aventure; et ce fut sans doute alors que Boccace prt l'habit ecclésiastique 25, et qu'il voulut se livrer à l'étude de la théologie, dont il n'avait pris autrefois qu'une teinture légère; mais il s'aperçut bientôt que c'était commencer trop tard, que cette étude convenait mal aux habitudes de son esprit; et, profitant des conseils de Pétrarque, il reprit le cours ordinaire de ses travaux. Environ deux ans après, il se rendit à la cour de Naples, invité par le grand sénéchal du royaume, Nicolas Acciajuoli; mais il n'eut pas lieu d'être content de ce voyage. Après un assez bon accueil de la part du maître, il fut si mal logé, si malproprement meublé dans son palais, il fut nourri à une table si mal servie et si sale, avec des convives si peu dignes de lui 26, le grand sénéchal prit avec lui des airs de hauteur si insupportables pour un homme habitué aux égards et à la bienveillance des hommes du plus haut rang, qu'il n'y put tenir long-temps, et qu'il partit précipitamment de cette cour inhospitalière. Au lieu de retourner directement à Florence, il fit un long détour, et alla jusqu'à Venise, se dédommager auprès de Pétrarque, des dégoûts qu'il venait d'éprouver 27. Il y demeura trois mois, et put comparer à loisir l'hospitalité offerte par l'amitié modeste avec la commensalité accordée par l'orgueilleuse grandeur 28.

Note 25: (retour) Il lui fallut pour cela des dispenses du pape, parce qu'il était fils naturel. Manni nous apprend (Istoria del Decamerone di Giov. Boccac., Florence, 1742, in-4., p. 14), que Joseph Marie Suarès, camérier secret du pape Urbain VIII, et évêque de Vaison, faisant des recherches dans les archives d'Avignon, vers le milieu du seizième siècle, y trouva ces lettres de dispense, qui ne laissent aucun doute sur l'illégitimité de la naissance de Boccace. M. Baldelli a voulu se procurer une copie de ces lettres; il a écrit, à ce sujet, à M. Guérin, secrétaire de l'athénée de Vaucluse, qui en a fait inutilement la recherche. Si ce titre existait encore au moment de la révolution, M. Guérin croit qu'il aura été détruit ou vendu, et perdu comme tant d'autre. Voyez Vita del Boccac., p. 164, note.
Note 26: (retour) C'étaient les parasites, les flatteurs, et avec eux les muletiers, les petits garçons, les cuisiniers et les marmitons. Prose di Dante e di Baccaccio, citées par M. Baldelli, p. 167 et 168. Quelle idée cela nous donne de la magnificence des grands seigneurs de ce temps-là!
Note 27: (retour) 1363.
Note 28: (retour) M. Baldelli, loc. cit.

Florence, quand il y retourna, était tourmentée par la contagion et par la guerre. Il alla chercher un air plus pur et la paix dont il avait besoin pour ses travaux, dans le village de Certaldo, dont la position est aussi saine qu'agréable, et qu'il affectionnait toujours, comme le premier berceau de sa famille. On y voit encore avec intérêt la petite maison qu'il habita, et qui est, pour ce village, un ornement plus précieux que ne serait un riche palais 29. C'est là que, dans une entière indépendance et dans un parfait repos, il médita, ou composa même ses ouvrages en langue latine 30, qui lui ont obtenu, pendant deux siècles, parmi les mythologues et les érudits, le premier rang. La considération dont il jouissait à Florence, l'accompagnait dans sa retraite: ses concitoyens l'y vinrent chercher pour lui confier les deux ambassades auprès du pape Urbain V, l'une à Avignon, l'autre à Rome, dont nous avons déjà parlé. Dans la première, il reçut à la cour pontificale un accueil qu'il devait peut-être en partie à l'amitié de Pétrarque. Le patriarche de Jérusalem, Philippe de Cabassoles, le serra dans ses bras, en présence du pape et des cardinaux, en disant qu'il lui semblait recevoir l'ami dont il regrettait l'absence. Mais il obtint pour lui-même, dans sa seconde ambassade, un éloge flatteur de la part d'un pontife aussi vertueux que l'était Urbain V. Ce pape, dans sa réponse au sénat, dit qu'il avait vu et entendu avec plaisir Jean Boccace, tant à cause de la république qu'en considération de ses vertus. L'auteur du Décaméron était alors devenu un des principaux ornements du clergé. On en cite encore pour preuve une commission que lui donna, quelques années après, l'évêque de Florence, ayant, dit ce prélat dans sa lettre, la plus grande confiance dans la circonspection de Jean Boccace, citoyen et ecclésiastique florentin, dans sa prudence et dans la pureté de sa foi 31, etc.

Note 29: (retour) M. Baldelli, p. 173. Quelques siècles après, la famille des Médicis fit apposer sur la tour qui fait partie de cette maison, ses propres armes, et y fit sculpter cette inscription:
Has olim exiguas coluit Boccatius œdes
Nomine qui terras occupat, astra, polum.
Cette maison a passé depuis dans la famille Ridolfi. Manni en donne le dessin, ub sup., p. ii.
Note 30: (retour) De Genealogiâ Deorum; de Montibus, Sylvis, Stagnis, etc.; de casibus virorum et fœminarum illustrium; de Claris mulieribus.
Note 31: (retour) Il s'agissait de l'exécution d'un legs relatif à une fondation ecclésiastique, Confidens quam plurimum, disait cet évêque, de circumspectione et fidei puritate providi viri D. Joannis Boccaci de Certoldo, civis et clerici florentini. Manni, p. 35; M. Baldelli, p. 191, note.

Dès qu'il se trouva libre, il suivit les mouvements de son cœur qui l'entraînaient toujours vers Pétrarque. Il se rendit à Venise, où il croyait la trouver. Pétrarque était à Pavie, auprès de Galéas Visconti, qui l'y avait appelé. Boccace fut reçu par la fille et le gendre de son ami, comme il l'eût été par ses propres enfants; mais ils ne purent lui rendre les graves et doux entretiens, ni les sages conseils dont son esprit et son âme avaient besoin. Depuis la visite du chartreux de Sienne, il y sentait souvent du trouble; souvent aussi l'état de gêne où il se trouvait, lui rendait nécessaires des secours d'une autre nature. Il lui furent tous offerts par un autre chartreux qui avait été son compagnon d'études, et qui l'invita à l'aller trouver à la Chartreuse de Saint-Étienne en Calabre, dont il était abbé. Boccace fit avec confiance ce long voyage 32: sa confiance était mal placée: l'abbé 33 évita même sa présence, s'absenta lorsqu'il arrivait, et le laissa dans tous les embarras qui durent suivre un pareil abandon. Le bruit courut cependant à Naples que Boccace s'était fait chartreux. On n'est pas d'accord sur l'époque où ce bruit s'y répandit; mais il est probable que ce fut à l'occasion de ce malheureux voyage 34.

Note 32: (retour) 1370.
Note 33: (retour) Il s'appelait Niccolò di Montefalcone.
Note 34: (retour) On trouve dans la Préface des Nouvelles de Franco Sacchetti, un sonnet de cet auteur, adressé à Boccace, sur sa prétendue entrée dans l'ordre des Chartreux. Manni, p. 99, croit ce sonnet écrit en 1362; l'auteur de la Préface, vers 1373. M. Baldelli le croit, avec plus de raison, fait en 1370, au sujet de ce voyage à la Chartreuse de Calabre. Vita di Giov. Bocc., p. 195, note.

De retour dans sa patrie, il en fut, pour ainsi dire, chassé par les désordres publics qu'il y voyait régner, et peut-être aussi par quelque mécontentement particulier, car il en partit avec une sorte d'indignation. Il se rendit à Naples, où il trouva, dans des hommes du premier rang, un accueil et des traitements qui lui rendirent la tranquillité. Des offres séduisantes lui furent faites alors de tous côtés; la reine Jeanne elle-même fit son possible pour le retenir à son service; mais il avait toujours présent à la mémoire ce qu'il avait souffert dans le palais du grand sénéchal, et l'âge avait encore augmenté en lui son amour pour l'indépendance. Quand il crut pouvoir en jouir paisiblement en Toscane, il y retourna, non pas cependant à Florence, mais dans sa douce retraite de Certaldo 35.

Note 35: (retour) 1373.

À peine y était-il établi, qu'il fut attaqué d'une maladie interne, accompagnée d'une éruption dont son corps fut tout couvert, et qui le rendit un objet dégoûtant pour lui-même 36. Ses forces furent bientôt comme anéanties, et il resta dans un état d'abattement qui ne lui permettait plus d'écrire, de lire, ni même de penser. Une crise terrible, une fièvre ardente, un délire nocturne, qui lui fit voir, dans une vie future, les objets les plus effrayants, opérèrent en lui une révolution salutaire: il guérit et se trouva même promptement en état, quoique très-affaibli par sa maladie, de répondre à une nouvelle marque d'estime que lui donnaient ses concitoyens. Il avait fait, au milieu d'eux, si souvent et avec tant de chaleur l'éloge du Dante, il avait professé une si haute admiration pour son poëme, qu'il avait opéré, à son égard, un changement dans les esprits. On reconnaissait enfin les injustices qui avaient été faites à ce génie extraordinaire, et son ouvrage, d'abord mal apprécié, avait acquis peu à peu dans l'opinion la place qui lui était due. On était, pour ainsi dire, en peine de savoir par quels hommages publics on pourrait honorer sa mémoire. Enfin, le sénat fonda une chaire spéciale, pour lire publiquement la divina Commedia, en expliquer les endroits difficiles, et en développer les beautés. Un traitement annuel de cent florins fut attaché à cette chaire, et d'un consentement unanime elle fut offerte à Boccace. Malgré sa faiblesse, il accepta cette fonction honorable, qui s'accordait si bien avec ses sentiments presque religieux pour ce poëte, et il se mit aussitôt en état de la remplir. Il ouvrit ce nouveau cours, dans l'église de Saint-Laurent, le 23 octobre 1373, époque qui n'est indifférente, ni pour la gloire du Dante, ni pour la sienne.

Note 36: (retour) Cominciò a molestarlo schifosa scabbia, che rendeva gli la vita tediosa e afflitta. Aggravò il male debolezza d'intestini, ostruzzione de milza, ed accensione di bile, che lo afflissero co' sintomi i più sinistri, etc. M. Baldelli, Vita di Giov. Bocc., p. 199 et 200.

Au milieu de ce travail que la destruction presque entière de ses forces lui rendait très-pénible, et qu'il était même forcé d'interrompre de temps en temps, le coup le plus terrible qu'il pût recevoir vint le frapper. Il apprit, d'abord par la voix publique, la mort de celui qu'il appelait son père et son maître: François de Brossano, gendre de Pétrarque, lui confirma ensuite cette triste nouvelle, en lui envoyant, de Venise, les cinquante florins que Pétrarque lui avait légués par son testament.

«Mon premier mouvement, lui répondit Boccace, a été d'aller aussitôt donner de bien justes larmes à votre malheur et au mien, adresser avec vous mes plaintes au ciel, et dire au tombeau d'un tel père les derniers adieux: mais depuis dix mois que j'explique publiquement dans ma patrie la comédie du Dante, je suis attaqué d'une maladie plutôt longue et ennuyeuse qu'accompagnée d'aucun danger.» Il décrit ensuite l'état de langueur, de maigreur et de faiblesse où il est réduit. À peine a-t-il pu se traîner jusqu'à Certaldo, dans la maison de ses pères 37, où il continue de languir, n'attendant plus sa guérison que de Dieu. «Mais, continue-t-il, c'est assez parler de moi: après avoir reçu et lu votre lettre, ma douleur s'est renouvelée, et j'ai encore pleuré pendant presque toute une nuit, non par pitié pour cet excellent homme (sa probité, ses mœurs, ses jeûnes, ses veilles, ses prières et toutes ses vertus m'assurent qu'il est allé se réunir à Dieu, et qu'il jouit de l'éternelle gloire); mais pour moi et pour ses amis qu'il a laissés sur cette terre orageuse comme un vaisseau sans gouvernail, tourmenté par les flots et les vents, et jeté parmi les rochers. En me livrant aux innombrables agitations de mon propre cœur, je pense à l'état où doit être le vôtre et celui de la respectable Tullie, ma chère sœur, et votre épouse. Je ne doute point que votre douleur ne soit encore beaucoup plus amère... Comme Florentin, je porte envie à Arqua, en voyant que l'humilité de l'ami que nous pleurons, plutôt que le mérite de ce lieu, lui a procuré le bonheur de posséder le corps de celui dont le noble cœur fut le séjour chéri des muses, le sanctuaire de la philosophie, le temple de tous les arts, et surtout de cette éloquence cicéronienne, dont ses écrits offrent tant d'exemples. Arqua, jusqu'à présent inconnu, non seulement aux étrangers, mais aux habitants de Padoue, sera désormais connu des nations; son nom sera fameux dans le monde entier. On l'honorera comme nous honorons les collines de Pausilippe, lors même que nous ne les aimons pas, parce qu'à leur racine sont placés les os de Virgile; Tomes, le Phase et les extrémités du Pont-Euxin, qui possèdent le tombeau d'Ovide, et Smyrne, à cause de celui d'Homère... Je ne doute point que le navigateur, revenant chargé de richesses des bords les plus éloignés de l'Océan, et voguant sur la mer Adriatique, ne regarde de loin avec respect le sommet des monts Euganées, et ne dise, ou en lui-même ou à ses amis: Voilà ces montagnes qui renferment dans leurs entrailles l'honneur du monde, celui qui fut l'asyle de toutes les sciences, Pétrarque, ce poëte éloquent, décoré jadis dans la reine des villes, de la couronne triomphale, et qui a laissé dans tant d'écrits des gages d'une immortelle renommée... Ah! malheureuse patrie, il ne t'a pas été donné de posséder les cendres d'un fils aussi illustre. En effet, tu étais indigne d'un tel honneur; tu as négligé pendant sa vie de l'attirer à toi, de le placer honorablement dans ton sein. Tu l'aurais appelé, s'il eût été un artisan de trahisons et de crimes, s'il se fût rendu coupable d'avarice, d'ingratitude et d'envie 38.

Note 37: (retour) In avitum Certaldi agrum.
Note 38: (retour) Lettre de Boccace à François de Brossano, publiée par l'abbé Mehus, Vita Ambros. Camald., pag. 203-205.

Cette lettre est beaucoup plus longue, mais ceci suffit pour faire voir combien Boccace fut affecté de cette perte. Son imagination est émue comme son cœur. On aime à retrouver ces traces du sentiment qui unissait deux hommes célèbres. Elles deviendraient surtout précieuses, et pourraient n'être pas sans utilité, dans des temps où les gens de lettres s'isoleraient entièrement les uns des autres, se concentreraient chacun dans leur intérêt particulier, n'auraient même plus pour intérêt commun celui de la gloire et du progrès des lettres, et sembleraient ignorer quel charme prêtent à l'exercice des facultés de l'esprit les communications, les conseils et les doux épanchements de l'amitié.--Boccace ne put en effet se rétablir ni par le séjour de la campagne, ni par les secours de l'art, ni par le ralentissement qu'il mit, mais trop tard, dans l'activité de ses travaux. Il languit encore jusqu'à la fin de 1375, et mourut à Certaldo le 21 décembre, âgé de soixante-deux ans.

Peu de temps avant de mourir, il avait fait son testament, où il dispose de son mobilier, et laisse ce qui lui restait de bien à deux neveux, fils de Jacques, son frère aîné. Le legs le plus considérable est celui de ses livres, presque tous copiés de sa main, ou recueillis avec beaucoup de fatigues et de dépenses. Il en fait don à un certain père Martin, religieux de Saint-Augustin, son exécuteur testamentaire et sans doute son directeur, qui dut les laisser à son couvent; ils se sont ensuite perdus. Un savant célèbre, Niccolo Niccoli, fit, dans le siècle suivant, un acte de générosité qui devait les sauver; il fit faire et orner à ses frais, dans ce couvent, une pièce exprès, où les livres de Boccace furent déposés; mais le temps a fait disparaître la chambre, les ornements et les livres 39. On remarque aussi dans ce testament qu'il n'y fait aucune mention d'un fils naturel qu'il avait eu dans sa jeunesse, et qui était établi à Florence. Ce fut cependant ce fils qui présida à ses funérailles, et qui le fit enterrer honorablement à Certaldo. Il fit graver sur la tombe de son père, une inscription en quatre vers latins, que Boccace avait composée lui-même. Ces vers sont médiocres, excepté le dernier, qui dit avec concision et élégance que Certaldo fut sa patrie, et la douce poésie son étude 40:

Patria Certaldum, studium fuit alma poësis.
Note 39: (retour) Voyez Mehus, Vita Ambr. Camald., p. 288.
Note 40: (retour)
Hâc sub mole jacent cineres ac ossa Johannis.
Mens sedet ante Deum meritis ornata laborum
Mortalis vitœ, Genitor Bocchaccius illi,
Patria
etc.

Boccace fut généralement regretté à Florence; où il n'avait cependant pas trouvé dans sa pauvreté beaucoup de secours. Plusieurs poëtes, et surtout Franco Sacchetti, firent des vers à sa louange. Il fut frappé deux médailles en son honneur; et la république voulant, vingt ans après, rendre un hommage plus solennel à sa mémoire, délibéra de lui ériger un tombeau magnifique, ainsi qu'à Dante et à Pétrarque, dans l'église de Sancta-Maria del Fiore; mais ce projet ne fut exécuté pour aucun de ces trois grands hommes.

Le goût dominant de Boccace, dans l'âge des passions, avait été l'amour du plaisir, tempéré par celui de l'étude. Dans son âge avancé, l'amour de l'étude resta seul, et l'occupa tout entier. Il ne s'y joignit aucune ambition de rang ni de fortune. Les emplois qui lui furent confiés vinrent le chercher, et dès qu'il put en déposer le fardeau, il le fit. Il avait la même aversion pour les affaires domestiques que pour les autres, et ne voulut jamais se charger ni de tutelles, ni d'aucune de ces fonctions privées qui engagent dans des discussions d'intérêts avec les hommes. Son caractère était franc et ouvert; il n'était pourtant pas exempt d'un fierté dont on peut blâmer l'excès, mais qui, surtout dans la mauvaise fortune, garantit des condescendances viles, et sert de sauve-garde à l'honneur et à la vertu. Sa figure était belle; son visage rond et plein; ses traits en général un peu gros, mais réguliers; sa taille haute et forte; ses manières libres et engageantes; sa conversation gaie, spirituelle et pleine d'agrément. La philosophie, l'érudition et la poésie en étaient les sujets les plus familiers, et il ne contribua peut-être pas moins par ses entretiens que par ses écrits à répandre dans sa patrie l'amour de l'étude et le goût des lettres.

Le plus considérable des ouvrages latins de Boccace est son Traité de la généalogie des Dieux 41. Ce fut le premier qu'il écrivit depuis qu'il se fut retiré à Certaldo. Il le fit à la demande de Hugues, roi de Chypre et de Jérusalem, à qui il le dédia. Cet ouvrage est divisé en quinze livres, et subdivisé en chapitres, où l'auteur a réuni tout ce que ses longues études avaient pu lui apprendre sur le système mythologique des anciens. Il traite, en autant de chapitres particuliers, de chaque dieu, déesse ou génie, et descend jusqu'aux demi-dieux et aux héros qui passèrent pour être les enfants des dieux. Dans son quatorzième livre, il défend la poésie contre ses détracteurs, contre les ignorants, les pédants, les théologiens, les juristes, les moines et tous les prétendus docteurs de son siècle. Il définit ensuite ce que c'est que la poésie, et en démontre l'antiquité et l'utilité. Le quinzième livre contient une espèce de résumé de tout l'ouvrage. Il y rend compte des sources où il a puisé, des recherches qu'il a dû faire, de la méthode qu'il a suivie, des ordres du roi qui le lui ont fait entreprendre. Il se croit enfin obligé de prouver qu'un chrétien peut sans indécence traiter des sujets de l'antiquité païenne.

Note 41: (retour) De Genealogiâ Deorum, lib. XV.

Ce livre qu'il ne publia qu'environ dix ans après 42, eut alors, et dans le siècle suivant, beaucoup de réputation. Les écrivains de ce temps lui prodiguèrent les plus grands éloges 43; toutes les bibliothèques en eurent des copies, et dès que l'art de l'imprimerie fut inventé, les éditions se multiplièrent rapidement 44: cela devait être. Les notions que l'on avait alors de la mythologie étaient si imparfaites et si confuses, qu'on devait saisir avidement ce premier trait de lumière: mais il a perdu de son prix à mesure qu'il a paru sur ce même sujet des ouvrages remplis d'une meilleure critique et d'une érudition plus étendue. Ce qu'on en peut dire aujourd'hui de plus favorable est ce qu'a dit Louis Vivès 45, que ce livre, où Boccace a rassemblé en un seul corps les généalogies de tous les Dieux, est mieux fait qu'on ne pouvait l'attendre de son siècle.

Note 42: (retour) En 1373.
Note 43: (retour) Philippo Villani, Colluccio Salutato, Giann. Mannetti, etc.
Note 44: (retour) L'une des premières éditions porte ce titre: Genealogiæ Deorum gentilium Johannis Boccatii de Certaldo ad Ugonem inclytum Hierusalem et Cypri regem; et à la fin du volume Venetiis impressum anno salutis, 1472, in-fol.
Note 45: (retour) Deorum Genealogias in corpus unum redegit, felicius: quam illo erat sæculo sperandum. Ludov. Vives, de Tradend, Disciplin.

On en peut dire autant du petit Traité qu'il composa en un seul livre sur les montagnes, les forêts, les fontaines, les lacs, les fleuves, les étangs, et les différents noms de mer 46. On le trouve ordinairement, et dans les éditions, et dans les manuscrits, à la suite du précédent. Le titre en explique suffisamment le sujet. C'est un ouvrage qui put être alors très-utile pour l'étude de la géographie ancienne, dont les notions étaient aussi confuses que celles de la mythologie. On y trouve expliqué, par ordre alphabétique, tout ce qui regarde chacune des montagnes, des forêts, des fontaines, etc., dont il est question dans les anciens. L'auteur rapporte dans chaque article l'origine du nom, les variations qu'il a éprouvées chez les différents peuples et les différents auteurs, et lève ainsi les difficultés, les équivoques et les erreurs auxquelles ces variations ont donné lieu.

Note 46: (retour) De Montibus, Sylvis, Fontibus, Lacubus, Fluminibus, Stagnis, seu paludibus, de diversis nominibus maris, imprimé à Venise, en 1473, in-fol.

Deux autres de ses ouvrages en prose latine sont historiques. Le premier est un Traité Des infortunes des Hommes et des Femmes illustres 47. Il commence par Adam et Ève, et descend jusqu'aux personnages de son temps. Le second est intitulé: Des Femmes célèbres 48, et s'étend aussi depuis Ève jusqu'à la reine Jeanne de Naples. Boccace n'oublie pas d'y parler d'une autre Jeanne qui a fait beaucoup de bruit dans le monde, mais qui est un personnage plus fabuleux qu'historique: c'est la papesse Jeanne. Dans quelques éditions, une gravure en bois la représente même en habits pontificaux, et entourée de toute la cour romaine, surprise par l'accident qui révéla son sexe, et se délivrant d'un fardeau dont le chef de l'Église ne dut jamais être chargé. L'un et l'autre ouvrage sont assez dans le genre du Traité de Pétrarque, intitulé: Des Choses mémorables; mais la latinité n'y est pas à beaucoup près aussi pure, et ne se rapproche pas autant de celle des bons siècles de Rome.

Note 47: (retour) De casibus Virorum et Fæminarum illustrium, lib. IX.
Note 48: (retour) De claris Mulieribus.

Cette différence est encore plus sensible dans les vers que dans la prose. Boccace a laissé seize églogues 49, dont plusieurs sont assez longues, et qui ont presque toutes pour sujet des faits qui lui sont particuliers, ou des traits de l'histoire de son temps, ce qui, joint à la dureté et à l'obscurité du style, les rend le plus souvent aussi difficiles à entendre que peu agréables à lire. Par exemple, la troisième églogue est intitulée Faunus, et ce Faune, qui est le principal interlocuteur, est Francesco degli Ordelaffi, seigneur d'Imola, de Césène et de Forli. Il était intime ami de Boccace, qui lui avait donné ce nom de Faune à cause de sa passion pour la chasse et pour le séjour des forêts 50. Il eut des aventures extraordinaires, dont l'histoire de ce siècle fait mention, et auxquelles font allusion plusieurs passages de cette églogue. On n'entend rien à ces passages, si l'on ne connaît cette clef, et si l'on ne consulte l'histoire. La quatrième est intitulée Dorus; sous ce nom, le poëte a voulu désigner Louis, roi de Sicile; et la fuite de ce jeune roi, époux de la reine Jeanne, qui était fugitive comme lui 51, est le sujet de cette églogue. Boccace nous apprend lui-même 52 que, comme Louis était sans doute dévoré d'amertume en se voyant chassé de ses états, et que le mot grec doris, signifie amertume, il lui a donné le nom de Dorus. Il y a deux autres interlocuteurs, Montanus et Pithyas.

Note 49: (retour) Imprimées à Florence, par Philippo di Giunta, 1504, in-8.
Note 50: (retour) Ces explications des Églogues de Boccace ont été données par lui-même; elles sont tirées d'une de ses lettres latines, conservées en manuscrit dans la bibliothèque Laurentienne, et dont Manni a publié tous les passages relatifs à ces mêmes explications, Istor. del Decamer., p. 55 et suiv. Elle a été imprimée toute entière dans une Dissertation historique de Domenico Antonio Gondolfo, de l'ordre des Augustins, sur deux cents écrivains célèbres du même ordre. Rome, 1704, in-4., à l'article de frère Martin de Signa, à qui elle fut adressée par l'auteur.
Note 51: (retour) Lorsque Louis de Hongrie eut envahi le royaume de Naples, pour venger le meurtre de son frère André.
Note 52: (retour) Dans la lettre citée ci-dessus.

Le premier peut être pris pour un habitant quelconque de Volterre, parce que cette ville est située sur une montagne, et que le roi y fut bien reçu dans sa fuite; Boccace entend, par le second, le grand sénéchal 53, qui n'abandonna point ce prince, et qui fut pour lui ce que Pithyas fut pour Damon, selon Valère Maxime, dans son chapitre De l'Amitié. La cinquième églogue a pour titre Sylva cadens, la forêt tombante; et ce n'est point une forêt que Boccace y a voulu peindre, mais la ville de Naples désolée, dépeuplée, et presque abattue et tombante par le chagrin que lui cause la fuite de son roi. Dans cette forêt, qui est une ville, les troupeaux, les moutons, les bœufs, tristes et malades, sont les habitants affligés. Le sujet de la sixième églogue est le retour du roi Louis, qui ne s'y appelle plus Dorus, mais Alcestus, parce qu'il était devenu un très-bon roi, et qu'il se portait avec ardeur à la vertu. Or, alce, en grec, selon Boccace, signifie vertu; et æstus, en latin, veut dire ardeur ou chaleur. Cela est contraire à la règle des étymologies, qui défend de tirer celle du même mot de deux langues différentes; mais on n'y regardait pas alors de si près.

Note 53: (retour) Nicolas Acciajuoli.

Dans la septième églogue et dans les suivantes, ce n'est plus de Naples qu'il est question, mais de Florence. Les querelles entre cette république et les empereurs, sont peintes dans l'une, intitulés Jurgium, sous l'emblême dispute entre le berger Daphnis, qui est l'empereur, et la bergère Florida, qui est Florence; l'autre, qui a pour titre Midas, représente la tyrannie d'un maître avare; et le poëte a donné pour interlocuteurs au roi de Phrygie, Damon et Pithyas, ces deux modèles antiques de l'amitié. Dans une autre, la neuvième, l'embarras et l'incertitude où se trouve Florence lors du couronnement de l'empereur, sont indiqués par le titre de Lipis, attendu que ce mot, toujours selon Boccace, veut dire en grec anxiété, incertitude 54; et l'un des interlocuteurs, qui est le Florentin, se nomme Batrachos, mot qui signifie, en grec, une grenouille, «parce que, dit l'auteur, nous autres Florentins nous sommes bavards et poltrons comme des grenouilles.» La dixième églogue est intitulée la Vallée obscure, parce qu'il y est question des enfers, lieu où le jour ne luit jamais. L'interlocuteur Lycidas, désigne un tyran, du grec lycos, loup, animal rapace et cruel, comme le sont les tyrans; l'autre interlocuteur Dorilas, est un esclave qui vit toujours dans l'amertume; et comme le poëte a donné dans une autre églogue le nom de Dorus au roi Louis, et qu'il ne convient pas qu'un homme du peuple ait le même nom qu'un roi, il appelle celui-ci, par diminutif, Dorilas. Panthéon est la titre de la onzième églogue, où l'on ne parle que du ciel, de Dieu et des choses divines. L'Église y paraît sous le nom de Myrile; et, par son interlocuteur Glaucus, l'auteur entend saint Pierre; car, dit-il, Glaucus était un pêcheur qui, ayant goûté d'une certaine herbe, se jeta tout d'un coup dans la mer, et fut mis au nombre des dieux marins. Pierre fut un pêcheur aussi; ayant goûté la doctrine du Christ, il se jeta dans les flots, c'est-à-dire, à travers les menaces et les fureurs des ennemis du nom chrétien, et il devint ainsi Dieu lui-même, c'est-à-dire saint 55.--Tout cela est dit de très-bonne foi, et il faut avouer que l'auteur de ces allégories paraît fort différent de celui du Décaméron. Rapprochons-nous un peu de cet ouvrage, en parlant de ceux que Boccace écrivit en langue vulgaire.

Note 54: (retour) Lipis grœcè, latinè dicitur anxietas. Ub. supr.
Note 55: (retour) Il serait trop long de rapporter l'explication des cinq dernières Églogues. On peut les voir, ub. supr., p. 60, 61 et 62. Je citerai pourtant ici la quinzième, intitulée Philostropus, de philos, ami, et strepo, tourner, convertir; Boccace y représente sa conversion, et il avoue qu'il la doit à l'amitié. Sous le nom de Philostropus, dit-il lui-même, j'entends mon illustre maître François Pétrarque, dont les conseils m'ont souvent engagé à quitter les plaisirs du monde pour les choses de l'éternité, et qui est ainsi parvenu, sinon à changer tout-à-fait, du moins à beaucoup améliorer mes penchants; et je me désigne moi-même sous le nom de Thiplos, qui peut aussi convenir à tout autre homme aveuglé comme moi par le faux éclat des choses mortelles, parce que thiphos, en grec (il a voulu dire typhlos), signifie un aveugle.

La poésie fut son premier amour, et même il l'aima toute sa vie: studium fuit alma poësis. Nous avons cependant vu comment il traita ses vers italiens quand il eût connu ceux de Pétrarque. Mais ce ne furent sans doute que des sonnets et d'autres poésies amoureuses qu'il livra aux flammes. Il épargna les grands poëmes qui lui avaient coûté plus de travail, et dont il devait toujours retirer la gloire d'avoir essayé le premier en langue vulgaire, une sorte d'épopée, et d'être l'inventeur de l'ottava rima, forme poétique si heureuse, qu'un seul poëte excepté 56, elle fut ensuite adoptée par tous les épiques italiens. Les formes principales qui existaient jusqu'alors dans la poésie italienne ne pouvaient convenir à une narration suivie. Le sonnet et la canzone étaient décidément appropriés au genre lyrique. La terza rima avait quelque chose de contraint et d'austère, et les repos ne s'y faisaient pas assez sentir pour le chant qui, dès l'origine, accompagna la poésie épique ou narrative. L'entrelacement des six premiers vers de l'octave sur deux seules rimes, et la chute des deux derniers, qui riment l'un avec l'autre, et sur lesquels paraît s'appuyer l'octave entière, furent l'invention d'une oreille délicate; et quoiqu'elle ait des inconvénients, qui ont influé plus qu'on ne pense sur quelques vices reprochés à l'épopée italienne, et dont l'épopée des anciens était exempte, il faut qu'elle ait de grands avantages, pour avoir été si généralement adoptée.

Note 56: (retour) Le Trissino.

On a vu aussi, dans la vie de Boccace, que la Théséide fut le premier poëme qu'il composa, et qu'il le fit à Naples pour plaire à sa chère Fiammetta. C'est donc dans la Théséide que parut, pour la première fois, la forme harmonieuse de l'ottava rima, dont Boccace est généralement reconnu pour inventeur 57; et ce fut le premier poëme où, renonçant aux visions et aux songes, qui étaient devenus pour les fictions poétiques comme un cadre universel, l'auteur, à l'exemple des anciens poëtes, imagina une action, une fable, et la conduisit, par des aventures diverses, à un dénouement. Ces deux circonstances suffisent pour faire de la Théséide un monument littéraire qui ne sera jamais sans intérêt.

Note 57: (retour) Le Trissino, dans sa Poétique; le Crescimbeni, dans son Hist. de la Poésie vulgaire, et presque tous les auteurs italiens, attribuent cette invention à Boccace. Le Crescimbeni croit cependant, t. I, p. 199, que la première origine de ce rhythme est due aux Siciliens. Le Bembo, en adoptant cette opinion, observe que les anciens Siciliens ne composaient pourtant l'octave que sur deux rimes, et que l'addition d'une troisième rime, pour les deux derniers vers, appartient aux Toscans. Prose, Flor. 1549, p. 70. En effet, dans le Recueil de l'Allacci (Poeti Antichi raccolti da codici manoscr., etc., Napoli, 1661), on trouve une canzone de Giovanni de Buonandrea, dont les quatre strophes sont de huit vers andécasyllabes, sur deux seules rimes croisées. M. Baldelli (p. 33, note), en citant d'autres auteurs qui ont été de la même opinion que le Bembo, convient avec sa candeur accoutumée, que l'octave avec trois rimes a été employée en France, avant Boccace, par Thibault, comte de Champagne, et il rapporte toute entière, une de ces octaves citée par Pasquier (Recherches de la France, Paris, 1617, p. 724. Amsterdam, 1723, t. I, col. 791.)
Au Rinouviau de la doulsour d'esté
Que reclaircit li doiz à la fontaine,
Et que son vert bois, et verger, et pré,
Et li rosiers en may florit et graine;
Lors chanterai que trop m'ara grevé
Ire et esmay, qui m'est au cuer prochaine:
Et fins amis à tort acoisonnez,
Et moult souvent de léger effréez.
Mais il ne paraît pas que ce rhythme agréable, que l'oreille délicate du comte de Champagne lui avait inspiré, eût été adopté et fût devenu commun en France. En Italie, les Toscans furent sûrement les premiers à en faire usage; et Boccace, le premier de tous, soit qu'il connût la chanson de Thibault, soit qu'il ne la connût pas, employa, dans sa Théséide, l'octave à trois rimes, telle qu'elle est restée depuis.

Le poëme est divisé en douze livres. Thésée, qui lui donne son nom, n'en est cependant pas le héros. Ses exploits n'y forment qu'un grand épisode; mais c'est en quelque sorte dans cet épisode qu'est contenue l'action principale. Le sujet de cette action est l'amour de deux jeunes Thébains, Arcitas et Palémon, pour Émilie, l'une des amazones. Ces femmes guerrières paraissent les premières sur la scène. Leurs combats contre Thésée, la victoire de ce héros, son amour pour leur reine Hippolyte, son mariage avec elle, et les fêtes de ce mariage, célébrées en Scythie, remplissent le premier livre. Pendant ce temps, une autre guerre celle de Thèbes, s'est terminée. Créon a refusé la sépulture aux guerriers tués pendant le siége. Thésée étant revenu de Scythie à Athènes, avec son épouse Hippolyte, les veuves et les mères des guerriers à qui Créon refuse les derniers devoirs, viennent l'implorer contre ce tyran. Thésée marche vers Thèbes, défait Créon en bataille rangée, et le tue de sa main. Les morts sont ensevelis; les blessés faits prisonniers, mais traités avec humanité. Parmi la foule de ces derniers se trouvent, Arcitas et Palémon, deux jeunes guerriers du sang royal de Thèbes. Thésée instruit de leur naissance, fait prendre d'eux le plus grand soin; mais il les retient prisonniers comme les autres, et les destine à orner son triomphe. Les deux amis sont enfermés dans une prison à Athènes, auprès des jardins de Thésée. Une jeune amazone de la suite de la reine, vient le matin dans ces jardins et chante en cueillant des fleurs. Arcitas et Palémon l'aperçoivent, en deviennent amoureux, et c'est leur rivalité et leur amitié, ce sont vicissitudes de leur passion pour Emilie qui font le véritable sujet du poëme.

Après diverses aventures, Thésée, qui est instruit de leur amour, se donne un plaisir dont l'idée appartient aux siècles chevaleresques, et point du tout aux siècles héroïques. Il leur ordonne de combattre l'un contre l'autre, chacun à la tête de cent guerriers, et promet au vainqueur la main d'Emilie. Arcitas remporte la victoire; mais une Furie échappée de l'enfer fait tomber son cheval; et il est blessé mortellement dans cette chute. Quoiqu'il sente sa fin prochaine, il veut recevoir le prix qui lui avait été promis, et mourir époux d'Emilie. Il expire après avoir reçu sa main; Emilie, qui aimait Arcitas, et Palémon, qui n'avait point cessé d'être son ami, le pleurent. Tous deux paraissent inconsolables, mais tous deux ont recours à la même consolation. Thésée veut qu'ils soient unis, ils le sent; et c'est ainsi que finit le poëme. La narration en est facile et naturelle; les événements, assez bien conduits, ne sont pas enchaînés sans art les uns aux autres: il y a de l'abondance et de la facilité dans les descriptions et dans les discours, de l'imagination dans les détails, mais non dans le style, qui est faible, terne et sans couleur. L'octave y a la même forme qu'elle a toujours conservée depuis; mais elle n'a point encore la noblesses, la grâce, les chutes heureuses et l'harmonie soutenue que Politien le premier, et l'Arioste ensuite, devaient lui donner.

Le Filostrato poëme en dix parties, aussi en ottava rima, est à peu près du même temps. Boccace l'adresse de même à Fiammetta, ou à la princesse Marie, qui était alors absente de Naples, et obligée de suivre la cour à Baies. Le sujet en est encore pris de l'histoire des temps héroïques accommodée à la moderne. Filostrato n'est point le nom du héros, c'est Troïle, fils de Priam, roi sérénissime de Troie, comme notre auteur; et il intitule son poëme Philostrate, nom composé, selon sa mauvaise méthode étymologique, d'un mot grec et d'un mot latin qui signifient ensemble vaincu, ou abattu par l'amour, parce que le malheur qui arrive à Troïle est d'être ainsi vaincu, et de l'être si bien qu'il en perd la vie. Ce jeune prince devient amoureux de Chryséis, qui n'est pas ici, comme dans Homère, fille de Chrysès, grand-prêtre d'Apollon, mais fille de Calchas, évêque de Troie; c'est ainsi qu'il est qualifié dans l'argument du premier livre. Troïle fait confidence de son amour à Pandarus, cousin de Chryséis, qui lui rend de très-bons offices auprès de sa cousine. Chryséis hésite quelque temps à se rendre; mais elle cède à l'amour, aux soins empressés de Troïle, et aux conseils de Pandarus. Les deux amants sont heureux. On reconnaît l'auteur du Décaméron dans la description un peu vive de leur bonheur. Cette description, au reste, est mêlée d'anachronismes qui n'avaient alors rien de choquant, mais à qui l'on ne ferait pas aujourd'hui la même grâce. Un fils de roi ne pouvait se dispenser d'aimer beaucoup la guerre et la chasse: aussi Troïle pendant le siége, s'arrachait-il souvent des bras de Chryséis, soit pour aller combattre les Grecs, soit, lorsqu'il y avait quelque trêve, pour aller chasser dans les forêts, tenant sur le poing un faucon ou quelque autre oiseau de chasse.

Mais cette douce vie ne dure pas. Chalchas était passé dans le camp des Grecs, et avait laissé sa fille à Troie. Les Troyens, vaincus dans plusieurs combats, demandent une trêve; entr'autres conditions, les Grecs exigent que Chryséis soit rendue à son père. Les deux amants sont séparés. Troïle est au désespoir. Chryséis est reçue au camp des Grecs avec des acclamations de joie. Elle y reste quelque temps accablée de tristesse, et ne pensant qu'a son cher Troïle. Diomède entreprend de la consoler; le guerrier qui blessa Vénus ne peut pas être aussi aimable que Troïle; mais Troïle est absent; Diomède devient plus pressant de jour en jour; le cœur de Chryséis est faible. Il cède enfin, et le malheureux Troïle est oublié. Il ne cesse, pendant ce temps-là, de penser à elle et de la pleurer. Il la voit en songe, et croit la voir infidèle; il veut se tuer; Pandarus l'en empêche, ses frères et ses sœurs s'empressent autour de lui, et cherchent à le distraire de sa douleur. Sa sœur Cassandre, à qui l'infidélité de Chryséis est révélée, tâche de le dégoûter d'elle. Si du moins, lui dit-elle, tu étais amoureux d'une femme de noble origine! mais tu te consumes d'amour pour la fille d'un prêtre scélérat qui a lâchement abandonné sa patrie. Troïle se fâche contre sa sœur, dont le talent, comme on sait, n'était pas de se faire croire: il lui soutient que Chryséis est une honnête personne et incapable de lui manquer de foi. Cependant la trêve est rompue; les Grecs continuent d'être vainqueurs. Achille tue Hector. La famille de Priam est plongée dans le deuil. Rien ne distrait Troïle de son amour. Il combat à la tête des phalanges troyennes. Il revient couvert de sang et de poussière, et recommence à pleurer Chryséis. Mais il est enfin instruit de son infidélité: il en a des preuves qui ne lui permettent plus aucun doute; il veut mourir. Les combats sanglants qui se donnent tous les jours sous les murs de Troie lui en offrent les moyens. Il se précipite avec fureur, et est enfin tué par Achille.

On remarque dans ce poëme les mêmes qualités et à peu près les mêmes défauts que dans la Théséide. Peut-être a-t-il cependant plus d'intérêt; peut-être aussi le style en a-t-il un peu plus d'élégance, et les sentiments plus de chaleur et de vérité. Des critiques habiles, tels que Salvini et Apostolo Zeno, en ont fait de grands éloges; enfin il est mis, par MM. de la Crusca, au nombre des ouvrages qui font autorité, ou texte de langue. Il fut imprimé à Paris en 1789, et l'éditeur l'annonça comme paraissant au jour pour la première fois; mais on connaît quatre éditions plus anciennes, dont la première est de 1498.

Le Ninfale Fiesolano est un petit poëme sans division de chants et de livres, et en 472 octaves, qui paraît encore avoir été écrit vers la même époque 58. On dit que Boccace y raconte, sous le voile de l'allégorie, une aventure arrivée de son temps. Il feint que, dans les siècles les plus reculés, avant que Fiésole fût bâti, la colline où il est placé était couverte de bois, que Diane y avait des Nymphes occupées de la chasse, et vouées à la virginité.

Note 58: (retour) Manni (Istoria del Decamerone, p. 55), copié ensuite par le Quadrio, rapporte une note qui lui avait été communiquée par le chanoine Biscioni, et qui était inscrite sur un manuscrit de ce poëme. Selon cette note, le Ninfale avait été composé en 1366; mais M. Baldelli regarde avec raison, comme hors de toute vraisemblance, que cet ouvrage, aussi licencieux en plusieurs endroits, que le Décaméron même, ait été fait depuis la conversion de Boccace; il lui paraît probable que le copiste, en transcrivant la note, transposa les chiffres, et mit le dix romain, X, après le cinquante, L, au lieu de le mettre avant; ce qui donne LXVI, 66, au lieu de XLVI, 46.

Il leur arrive à Fiésole le même accident qu'en Arcadie. L'une d'elles, nommée Mensola, est aimée, non par Jupiter, comme Calisto, mais par Africo, jeune berger, le plus aimable et le plus beau du monde. Il se déguise en nymphe pour s'approcher d'elle; et un jour qu'elle se baignait dans le fleuve avec ses compagnes, il la surprend et la force à rompre son vœu. Les suites de cette surprise sont très-malheureuses. Africo, plus amoureux que jamais de la Nymphe, l'attend à un rendez-vous, et, parcequ'elle tarde à venir, il se tue. Mensola met au jour un enfant de douleur. Diane vient visiter Fiésole; la Nymphe coupable lui est dénoncée: elle la change en rivière, ou plutôt, au moment où Mensola, pour fuir ses menaces, se jette dans le fleuve qui passe au bas de la colline, elle la dissout, pour ainsi dire, et la force de couler désormais avec cette onde. On ne voit pas trop quel événement contemporain peut avoir été caché sous cette allégorie, à moins que ce ne fût, ce qui est très-possible, quelque aventure de couvent; mais les Florentins ont consacré l'aventure d'Africo et de Mensola, en l'appelant de leur nom deux rivières qui descendent des collines de Fiésole et qui, parvenues dans une petite vallée, y réunissent leur cours 59.

Note 59: (retour) M. Baldelli, Vita del Boccaccio, p. 65.

L'Amorosa visione est un poëme d'un genre tout différent. C'est une vision, selon l'usage alors très-commun, et comme son titre l'annonce. Le poëte rêve qu'il est introduit dans un temple par une femme que l'on croit d'abord être la Sagesse; mais ce temple est divisé en cinq parties; il voit dans l'une le triomphe de la Sagesse, dans l'autre celui de la Gloire, dans la troisième celui de la Richesse; enfin, dans les deux dernières parties, le triomphe de l'Amour et celui de la Fortune. On ne sait donc plus quelle est sa conductrice. Peut-être est-ce sa maîtresse, à qui son poëme est adressé sans qu'il la nomme, et qu'il a fallu découvrir comme nous l'allons voir, sous le voile singulier qui la couvre. Toutes ces divinités sont assisses sur des trônes, ornés de tous leurs attributs, et environnés des personnages fameux dans l'histoire que leurs faveurs ont rendus célèbres. On croit voir ici une imitation évidente des Triomphes de Pétrarque; mais ce qui va suivre prouve que c'est une fausse apparence.

Ce poëme est en tercets ou terza rima, et partagé en cinquante chants ou chapitres assez courts, comme ceux du poëme du Dante. Une bizarrerie qui lui appartient, et dont Boccace n'avait trouvé l'idée ni dans le Dante ni dans Pétrarque, mais dans les poëtes provençaux, c'est que l'ouvrage, dans son entier, est un grand acrostiche. En prenant la première lettre du premier vers de chaque tercet, depuis le commencement du poëme jusqu'à la fin, on en compose deux sonnets et une canzone, en vers très-réguliers, que le poëte adresse à sa maîtresse, et dans lesquels se trouvent cachés leurs deux noms. Celui de Madama Maria y est tout entier, ainsi que celui du poëte, tel qu'il le signait toujours: Giovanni di Boccaccio da Certaldo, et ce nom forme le dernier vers d'un tercet ajouté au premier des deux sonnets. On voit par l'autre nom que ce poëme est encore un ouvrage de sa jeunesse, fait dans le temps de ses amours avec Fiammetta, ou la princesse Marie. Or, Pétrarque ne fit ses Triomphes que dans les dernières années de sa vie, et n'eut même pas le temps d'y mettre la dernière main. Si l'un des deux poëtes avait imité l'autre, ce qu'il n'est nullement nécessaire de supposer, ce serait donc ici Pétrarque qui serait l'imitateur.

Le roman de Boccace, intitulé Filocopo, paraît être le premier ouvrage qu'il composa en prose italienne. Il l'écrivit à Naples, comme nous l'avons vu, à la prière de cette même princesse Marie. Les croisades en Orient, et les expéditions contre les Sarrasins d'Espagne, avaient alors mis à la mode les récits extraordinaires et les faits merveilleux de chevalerie et d'amour. Quelques unes de ces histoires, sans être écrites, passaient de bouche en bouche, et amusaient les jeunes gens et les femmes. Les aventures de Florio et de Blanchefleur, qui n'ont aucun rapport avec un de nos fabliaux intitulé à peu près de même 60, étaient de ce nombre; et Boccace, dans son Filocopo, ne fit qu'enrichir de quelques inventions poétiques et romanesques, ces aventures, que sa maîtresse et lui avaient souvent entendu raconter.

Note 60: (retour) Voyez Fabliaux et Contes, publiés par Legrand-d'Aussy, t. I, p. 230.

L'action commence à Rome: mais en quel temps? il serait difficile de le deviner. Jupiter, Junon, Pluton et Vulcain, y figurent d'abord; puis Rome est désignée comme la ville où règne le successeur de Céphas. Le pape se trouve même être le vicaire de Junon. Elle lui envoie Iris; sa messagère, vient ensuite le trouver elle-même, et lui donne ses ordres. Les noms des principaux personnages sont anciens comme ceux des dieux. Quitus Lælius Africanus et Julia Topazia, son épouse depuis cinq ans, n'ont point d'enfants. Pour en obtenir, Lælius fait vœu d'aller en pélerinage au temple du Dieu qu'on adore en Ibérie; et c'est tout simplement Saint-Jacques en Gallice. Julia devient enceinte; le mari et la femme partent pour accomplir leur vœu, après avoir fait leur prière au souverain Jupiter, al sommo Giove. Le Dieu de l'Achéron est fâché de ce voyage, et entreprend de le traverser. Il prend la figure d'un chevalier, et va se jeter aux pieds de Félix, roi mahométan d'une partie de l'Espagne. Il lui fait un faux rapport de l'arrivée de guerriers romains dans ses états, qui ont déjà brûlé une de ses villes, et l'engage à les chasser et à les poursuivre avec ses troupes. Le roi marche à la tête de son armée. Lælius arrive avec sa suite. Le roi les prend pour l'armée ennemie. La bataille se donne, si l'on peut appeler ainsi la lutte d'une poignée d'hommes avec une armée entière. Lælius et ses compagnons d'armes se font tuer jusqu'au dernier. Julia vient sur le champ de bataille chercher le corps de son époux. Elle se précipite sur lui, se roule sur ses blessures, se baigne dans son sang, et remplit l'air de ses cris. Le roi vainqueur la traite avec humanité, et apprend d'elle que Lælius et ses amis, elle et ses compagnes, loin de venir avec des intentions hostiles, allaient en Gallice, accomplir un vœu que son mari avait fait au Dieu qu'on y adore, pour en obtenir un enfant. Le roi, fâché de la méprise, s'en retourne à Séville, et y emmène avec lui l'inconsolable veuve. Il la présente à la reine; ils font tout ce qui est en leur pouvoir pour adoucir sa douleur. La reine était enceinte comme Julia, et au même terme qu'elle. Toutes deux accouchent le même jour; la reine d'un garçon, Julia d'une fille; la première très-heureusement, la seconde avec des douleurs qui la conduisent au tombeau. La reine lui fait faire des obsèques magnifiques, prend sous sa protection la fille qu'elle laisse orpheline, et la garde dans son palais, où elle la fait élever avec son fils.

Les deux enfants passent leurs premières années, nourris, vêtus, élevés de même, et ne se quittant jamais. Leur éducation commence. On leur apprend à lire, et dès qu'ils connaissent les lettres, on leur fait lire le saint livre d'Ovide, où ce grand poëte enseigne par quels soins on doit allumer dans les cœurs les plus froids, les saintes flammes de Vénus 61. Leurs dispositions naturelles, secondées par cette instruction, se développent avant l'âge. Florio et Blanchefleur sont amants avant de savoir ce que c'est que l'amour. Leur grave précepteur s'en aperçoit à la manière dont ils se regardent en prenant leur leçon dans le saint livre, et va en avertir le roi, qui en est très-fâché: le roi le dit à la reine, qui ne l'est pas moins. On sépare les deux jeunes gens, et l'on envoie Florio dans une ville voisine, sous prétexte de ses études. Il part après les adieux les plus tendres. Blanchefleur reste plongée dans le désespoir. Après leur séparation, chacun d'eux est éprouvé par une longue suite de malheurs. Florio supporte les siens avec courage. Il prend le nom de Filocopo, composé de deux mots grecs qui signifient ami du travail. Dans le cours de ses aventures, il est jeté par la tempête sur les côtes de Naples. Il est accueilli par Fiammetta et par Caléon, son amant. Boccace s'est désigné lui-même sous ce nom; on sait que la princesse Marie l'est sous celui de Fiammetta. Florio reçoit d'eux les meilleurs traitements, prend part à leurs amusements et à leurs jeux, autant que le lui permet sa tristesse, se rembarque, et passe à Alexandrie. Il y retrouve Blanchefleur, qui avait été prise par des corsaires et faite esclave. Ils se marient et s'unissent. On les surprend; ils sont condamnés au feu; mais Vénus et Mars les protègent et les sauvent. Ils reviennent en Italie, passent à Naples, vont jusqu'en Toscane, et reviennent à Rome, où Florio découvre que Blanchefleur était issue des plus illustres familles de l'ancienne république. Il s'instruit aussi des vérités du christianisme, est baptisé, repasse en Espagne, convertit le roi son père, sa cour et tous ses sujets, lui succède, et jouit d'un long et heureux règne avec sa fidèle Blanchefleur.

Note 61: (retour) Filocopo, l. II, §. II.

Ce roman est composé de neuf livres, et, dans le recueil des œuvres de Boccace, il remplit deux volumes entiers. Le style est boursoufflé, plein de déclamation et d'emphase; les événements sont ou extravagants ou communs, le merveilleux continuellement mêlé d'ancien et de moderne, de christianisme et de paganisme; l'intérêt presque nul, les épisodes ennuyeux, la lecture de suite impossible. Il a eu cependant seize ou dix-sept éditions en Italie, et les honneurs de la traduction en espagnol et en français. On a dit aussi que Boccace le préférait à tous ses autres ouvrages 62. Ce serait un exemple de plus des faux jugements de cette espèce. Mais ce ne peut être que dans sa première jeunesse qu'il commit cette erreur. Il en dut juger autrement quand son goût fut plus formé; et ce qui le prouve, c'est qu'il employa dans le Décaméron, deux Nouvelles tirées du Filocopo, en y faisant des changements considérables 63. Il eut l'air de les sauver comme d'un naufrage.

Note 62: (retour) Voyez Girolamo Muzio, Battaglie per difesa della Italica lingua, au commencement de sa lettre à Gabriello Cesano et à Bartolomeo Cavalcanti, qui est la première de ce recueil.
Note 63: (retour) Le Muzio, en avançant le fait, loc. cit., n'indique point quelles sont les deux Nouvelles; elles se trouvent toutes deux dans le cinquième livre du Filocopo. Dans ce livre, Fiammette tient une espèce de cour d'amour: on y propose des questions à résoudre, et toutes ces questions ont pour sujet des aventures amoureuses: il y en a treize. La quatrième question correspond à la cinquième Nouvelle de la dixième Journée de Boccace; et la treizième question, à la quatrième Nouvelle de cette même Journée. Je ne crois pas que personne se soit encore donné la peine de vérifier cette assertion du Muzio. Manni, lui-même, qui devait bien connaître le Battaglie, et qui recherche, comme à son ordinaire (pages 553 et 555), quel a pu être le fondement historique de ces deux Nouvelles, ne dit rien du Filocopo.

La Fiammetta, autre roman divisé en sept livres, beaucoup moins long que le premier, est écrit d'un style plus naturel, ou, si l'on veut, moins ampoulé. L'héroïne y raconte elle-même l'histoire de ses amours avec Pamphile. Si Boccace a voulu, comme on le croit, se désigner sous ce nom, il donne une haute idée de la passion qu'il avait inspirée à Fiammetta, et du bonheur dont il avait joui avec elle. Mais ce bonheur ne dure pas long-temps. Pamphile est obligé de la quitter. Ce qu'elle souffre pendant son absence, les alternatives d'espérance et de crainte, selon les nouvelles qu'elle en reçoit, sa tristesse quand elle le croit infidèle, sa joie aux moindres apparences de retour, remplissent le reste de ce triste ouvrage, auquel on a donné, dans quelques éditions, le titre d'Élégie, et qui souvent est moins un récit qu'une complainte.

Le Corbaccio, ou Laberento d'Amore, est une invective amère contre une veuve dont Boccace était devenu subitement amoureux à Florence, à l'âge de plus de quarante ans. Elle s'était moquée de son amour, de ses soins, d'une lettre qu'il avait eu l'imprudence de lui écrire; enfin elle l'avait rendu pendant quelques jours la fable de la ville. Dans son dépit, il écrivit cette invective. Il y attaque non seulement celle qui l'avait blessé, mais tout son sexe, dont il avait été si souvent le défenseur. Il imagine se voir transporté en songe dans un palais délicieux à l'entrée, mais dont l'aspect change bientôt, et qui devient un labyrinthe obscur, embarrassé de ronces et d'épines. Il voit paraître un spectre qu'il reconnaît pour l'ombre du mari de cette femme. Ce spectre le plaint de s'être engagé dans des routes dangereuses qui le conduiront à sa perte; pour l'aider à en sortir, il lui dit un mal affreux des femmes en général, et particulièrement de celle qui avait été la sienne. Il entre à son sujet, en mari qui sait tout et ne déguise rien, dans des détails qui ne sont pas plus galants que décents, et pas moins contraires au bon goût qu'aux bonnes mœurs. Le charme est rompu, le palais s'évanouit, le songe disparaît, et Boccace se trouve à son réveil guéri d'une passion insensée. Cet ouvrage, qu'il fit dans un âge mûr 64, est beaucoup mieux écrit que les précédents; quelques critiques en ont fait un cas particulier 65: les éditions en sont très-nombreuses, et il a été traduit en français plusieurs fois; il est pourtant difficile d'y reconnaître un mérite qui fasse pardonner, ou même supporter les saletés et les obscénités grossières qu'on y trouve dans l'horrible portrait de la veuve. On ne peut concevoir comment une plume spirituelle et délicate a pu s'y prêter, ni comment, dans un siècle où les femmes étaient respectées, cet ouvrage a trouvé des lecteurs.

Note 64: (retour) On croit que ce fut vers 1355. Baldelli, Vita del Boccaccio, l. II, p. 121.
Note 65: (retour) Diomed. Borghesi, dans ses Lettres; Bocchi, Elog. Vivor. Florent., etc.

L'Ameto, ou l'Admète, est d'un genre tout-à-fait différent. Il a, comme la Théséide, le mérite d'être le premier essai d'une invention nouvelle. C'est une pastorale mêlée de prose et de vers, genre qu'ont imité depuis Sannazar dans son Arcadie, le Bembo dans son Asolani, Menzini dans son Académie tusculane, etc. La scène est dans l'ancienne Étrurie. Sept jeunes nymphes racontent leurs amours. Chacune ajoute à son récit une espèce d'églogue chantée; et l'on trouve encore dans ces morceaux le premier modèle des églogues italiennes. Admète, jeune chasseur, préside cette assemblée charmante; quelques chasseurs ou autres bergers y sont admis, et leurs chants et les siens se mêlent à ceux des nymphes. Parmi ces nymphes, qui font toutes, par leur beauté, de vives impressions sur le cœur d'Admète, il en est une nommé Lia, dont il est éperduement épris. On croit, avec assez de fondement, que tout cela est allégorique, que sous les noms de ces chasseurs et de ces nymphes, sont cachés des personnages réels; et Sansovino a même expliqué, dans une lettre en tête de quelques éditions 66, l'intention de l'auteur, le sujet de l'ouvrage et le véritable nom des personnes; mais ces révélations ne seraient pas d'un grand intérêt pour nous, si ce n'est peut-être ce qui regarde Fiammetta. Elle se retrouve encore ici. Elle raconte ses amours avec son cher Caléon, nom sous lequel nous avons déjà vu que Boccace s'était désigné lui-même. Ce récit ne ressemble point aux autres. Caléon est heureux; mais il le devient d'une autre manière. Ce serait un beau sujet de dissertation que de vouloir concilier ces versions contradictoires. Si Boccace était un ancien, je ne doute point qu'il n'y eût déjà bien des volumes écrits sur ce point d'érudition, qui resterait, comme il arrive à beaucoup d'autres, tout aussi obscur qu'auparavant.

Note 66: (retour) Celles de 1545 et 1558. Venezia, Gabriel Giolito. Voyez aussi un Essai de ces explications, dans M. Baldelli, Vita di Bocc., p. 49, note.

L'Urbano est le plus court des romans de l'auteur. L'empereur Frédéric Barberousse a, sans se faire connaître, un enfant d'une jeune villageoise. Urbain, qui est cet enfant, est élevé par un aubergiste et passe pour son fils. Cependant, par un enchaînement d'aventures, il obtient en mariage la fille du soudan de Babylone. Il éprouve ensuite de grands malheurs, revient en Italie et arrive à Rome, où l'empereur le reconnaît pour son fils. Quelques auteurs ont douté que ce petit roman fût de Boccace. Le titre, ou l'argument contient en effet une erreur qu'il ne peut avoir commise. C'est, comme on sait, Frédéric Ier qui eut le surnom de Barberousse, et c'est ici Frédéric III. Mais les critiques qui ont fait cette observation, et entr'autres le comte Mazzuchelli 67, auraient dû voir que cette faute n'a pu être faite que par les copistes, et qu'ainsi elle ne prouve rien. Boccace ne pouvait, ni dans un argument, ni ailleurs, parler de Frédéric III, qui ne régna que cent ans après sa mort.

Note 67: (retour) Scrittori Fiorentini, t. II, part. III.

L'habitude d'écrire des romans fit qu'en composant la vie du Dante, qui avait été son premier maître, et l'objet constant de son admiration, Boccace en fit plutôt un roman qu'une histoire. Il passe fort légèrement sur ses actions, ses infortunes et ses ouvrages, et parle fort au long de ses amours. Il traite ce sujet comme s'il était encore question de Florio, de Troïle ou de Fiammetta. On ne lit cependant pas sans plaisir cette vie, intitulée: Origine, vita, e costumi di Dante Alighieri; il ne peut être sans intérêt de voir ce que l'un de ces deux grands hommes a dit de l'autre; on n'y accorde, il est vrai, que peu de confiance, et l'historien, quoique contemporain de son héros, est presque sans autorité. Mais, comme l'observe fort bien M. Baldelli, un ouvrage où on lit l'éloquente apostrophe aux Florentins sur leur ingratitude envers la mémoire d'un grand homme, où se trouvent, parmi quelques aventures romanesques, tant de faits réels et d'anecdotes importantes, où enfin le Dante est loué avec tant d'éloquence par un si illustre contemporain, est un ornement précieux de la littérature italienne, et n'honore pas moins l'auteur de ces éloges que celui qui les reçoit 68.

Note 68: (retour) Vita del Bocc., p. 105.

Les leçons que Boccace donna dans ses dernières années sur le poëme du Dante, sont restées long-temps inédites. Elles ne furent imprimées que dans le siècle dernier 69, sous le titre de Commentaire. Elles remplissent deux forts volumes, et ne s'étendent cependant que jusqu'au dix-septième chant de l'Enfer. Le même M. Baldelli 70 fait un grand éloge de ce Commentaire, premier modèle qui existe en italien de la prose didactique. «Le commentateur, dit-il, explique avec élégance de style, gravité de pensées, et saine critique, le texte savant et rempli d'art, les nombreuses histoires et les allégories sublimes cachées sous le voile poétique. Il s'élève quelquefois à la haute éloquence, pour reprocher aux Florentins leurs vices ou leurs défauts; et cette libre franchise honore infiniment son caractère, quand on pense qu'il parlait ainsi publiquement, sous un gouvernement démocratique. Quelquefois il sait se rendre agréable, et s'insinuer dans les esprits, en louant les vertus et en exhortant ses concitoyens à se guérir de cette passion pour l'or, qui a tant de pouvoir dans une ville commerçante, et à s'élever jusqu'à l'amour de la renommée et de l'immortalité. Il se montre, dans ce Commentaire, grammairien profond, savant dans les langues anciennes, habile à enrichir, par les emprunts qu'il leur fait, sa propre langue; il y déploie beaucoup d'érudition historique, mythologique, géographique, et une connaissance très-étendue des livres saints, des Pères et des antiquités profanes et sacrées 71

Note 69: (retour) En 1724, à Naples, sous la date de Florence, et sous ce titre: Comento sopra i primi sedici Capitoli dell' inferno di Dante, vol. V et VI des Œuvres de Boccace.
Note 70: (retour) Pag. 204.
Note 71: (retour) M. Baldelli avoue ensuite, en homme de goût, que, dans ce commentaire, souvent les étymologies grecques sont totalement fausses; que Boccace y montre quelquefois trop de crédulité, trop de foi dans l'astrologie et dans les récits fabuleux des anciens, défauts qu'il attribue avec raison au siècle plus qu'au commentateur même. Quant à l'excessive prolixité, à l'érudition surabondante et souvent triviale, il pense que ce qui les excuse, c'est que ces leçons furent écrites pour l'universalité des Florentins; que l'on peut même en conclure que l'auteur s'élevait avec le vol de l'aigle, au-dessus du commun des hommes de ce siècle, puisqu'à Florence, qui était alors la ville du monde la plus instruite, il était obligé d'expliquer même que là étaient nos premiers parents, et ce que ce fut que la première mort et le premier deuil. Cela prouve sans doute une grande supériorité dans Boccace; mais cela prouve aussi que c'était plutôt pour se satisfaire lui-même, que pour expliquer son auteur, qu'il étalait tant d'érudition. La plus grande partie de son Commentaire devait être bien au-dessus de la portée d'un auditoire à qui il eût fallu apprendre l'histoire d'Adam et d'Ève, de Caïn et d'Abel.

Sous prétexte d'expliquer Dante, on voit que le commentateur dit tout ce qu'il sait, et souvent ce qu'il importe peu de savoir. Mais de toutes ces explications qui furent sans doute alors très-admirées, parce que tel était l'esprit du temps, il en est peu qui puissent servir aujourd'hui pour la simple intelligence du texte; et il faut quelque patience pour les chercher dans ces deux gros volumes, où elles sont comme ensevelies.




CHAPITRE XVI.

Des Cent Nouvelles, ou du DÉCAMÉRON de Boccace.

Nous parcourons depuis long-temps les productions de l'un des hommes qui ont dans la littérature moderne la réputation la plus grande et la plus universellement répandu. Nous avons vu en lui un savant littérateur, un érudit, autant qu'on pouvait l'être de son temps; un poëte qui cherchait des routes nouvelles, qui tâchait de ressusciter l'Épopée, inventait des formes poétiques, et les appropriait dans sa langue à ce genre de poésie; enfin, un conteur abondant, mais prolixe d'événements romanesques où les lois de la vraisemblance étaient peu consultées, et qui ne rachetait même pas toujours, par les agréments de la narration, le vide et le peu d'intérêt des faits. Enfin, nous avons vu passer sous nos yeux environ quinze ouvrages de différents genres et d'inégale étendue, mais dont la destinée est à peu près la même, et qui, s'ils étaient seuls, auraient probablement entraîné le nom de leur auteur dans l'oubli presque total où ils sont plongés.

D'où lui est donc venue sa renommée? d'où il l'attendait le moins; d'un ouvrage assez futile en apparence, d'un recueil de contes qu'il estimait peu, qu'il n'avait composé, comme il le dit, que pour désennuyer les femmes qui, de son temps, menaient une fort triste vie 72; auquel enfin, dans un âge avancé, il ne mettait d'importance que par les regrets que lui inspiraient ses scrupules religieux. Comme Pétrarque, il attendit son immortalité d'ouvrages savants, écrits dans une langue qui avait cessé d'être entendue de tout le monde: il la reçut comme lui d'un recueil de jeux d'imagination et de délassement d'esprit, dans lesquels il avait épuré et perfectionné une langue encore naissante, jusqu'alors abandonnée au peuple pour les usages communs de la vie, et à qui, le premier, il donna dans la prose, comme Dante et Pétrarque l'avaient fait dans les vers, l'élégance, l'harmonie, les formes périodiques, et l'heureux choix des mots d'une langue littéraire et polie.

Note 72: (retour) Voyez le Prologue ou Proemio du Décaméron.

L'occasion qui donna naissance à cet ouvrage, ou du moins l'événement auquel il eut l'art de l'attacher, ne paraissait pas devoir fournir matière à des contes plaisants. J'ai parlé plusieurs fois, surtout dans la Vie de Pétrarque, d'une peste terrible qui dévasta l'Europe entière, et particulièrement l'Italie, en 1348. Florence, plus qu'aucune autre ville, en avait éprouvé les ravages. Elle était presque dépeuplée; les places et les rues étaient désertes, les maisons vides, les temples presque abandonnés. C'est dans cette situation déplorable que sept jeunes femmes, belles, sages et bien nées, se rencontrent dans l'église de Sainte-Marie-Nouvelle. Après s'être quelque temps entretenues du triste sujet des calamités publiques, l'une d'elles propose à ses compagnes de se distraire de tant de malheurs et de fuir la contagion, en se retirant ensemble pendant quelques jours à la campagne dans un lieu délicieux, où elles iront respirer un meilleur air, jouir des agréments de la belle saison, et des plaisirs d'une société libre, honnête et choisie. Mais des femmes ne peuvent aller seules et sans quelques hommes qui les accompagnent. Trois jeunes gens de la ville, amants des unes, parents ou amis des autres, vont avec elles. Les préparatifs sont bientôt faits. Dès le lendemain matin, la troupe aimable se rend à deux milles de Florence, dans une maison de campagne agréablement située, décorée de beaux jardins et d'appartements nombreux et commodes. Là, il ne pensent qu'à faire bonne chère, à chanter, danser, jouer des instruments, se promener dans les jardins, s'égayer par des conversations joyeuses et galantes, s'asseoir à l'ombre sur les gazons, pendant la plus grande ardeur du jour, et raconter des nouvelles tristes ou gaies, satiriques ou touchantes, libres et même quelque chose de plus, selon qu'elles leur viennent dans la tête; mais en gardant un ordre qui prévient la confusion et qui assure, pour ainsi dire, à chaque jour sa provision de récits.

On choisit pour chaque journée, soit un roi, soit une reine, qui gouverne ou préside, donne les ordres pour les repas, le service, les amusements, la distribution du temps, le genre des histoires que l'on doit raconter 73, le rang dans lequel on doit parler quand le cercle est formé et que les récits commencent. La société est composée de dix personnes. Chacune d'elles paye son tribut tous les jours: on reste dix jours à la campagne dans ces agréables passe-temps. L'ouvrage se trouve ainsi naturellement divisé en dix Journées, dont chacune contient dix nouvelles; c'est ce qui lui a fait donner le titre de Décaméron, formé de deux mots grecs qui signifient dix journées. Ce cadre, aussi simple qu'ingénieux, a été adopté par presque tous les conteurs de Nouvelles qui sont venus après Boccace; et c'est encore une forme qu'on lui doit, pour ce genre, dans la littérature italienne, comme on lui doit celle de l'ottava rima pour l'épopée, et de la prose mêlée d'églogues ou d'idylles en vers pour la pastorale.

Note 73: (retour) Dans la première Journée, la reine laisse à chacun la liberté de choisir le sujet qui lui plaira le mieux; mais, dans la seconde, il est prescrit de parler de ceux qui, après plusieurs traverses, ont obtenu un succès au-delà de leurs espérances; dans la troisième, l'ordre veut que l'on parle de ceux qui ont, par beaucoup d'adresse, obtenu ce qu'ils désiraient, ou recouvré ce qu'ils avaient perdu; dans la quatrième, de ceux dont les amours ont eu une fin malheureuse; ainsi de toutes les autres.

Ce n'est pas qu'on ne fasse remonter beaucoup plus haut le fond ou l'idée primitive de cette invention qui consiste à trouver un moyen naturel de lier par un même intérêt, de diriger vers un même but un certain nombre de récits fabuleux qui se succèdent dans des genres divers, et qui n'ont point entre eux d'autre rapport que ce lien commun dont il a plu à l'auteur de les attacher. L'Inde, à qui l'on doit tant d'autres inventions, paraît encore être la source de celle-ci. Dans l'ouvrage original que l'on croit y avoir pris naissance 74, un roi, qui avait sept maîtresses pour ses plaisirs, et sept philosophes pour son conseil, trompé par les calomnies d'une de ses maîtresses, condamne son propre fils à mort. Les sept philosophes instruits de cet arrêt, conviennent, pour en empêcher l'exécution, que chacun d'eux passera un jour entier auprès du roi, et le détournera, en lui racontant des histoires, de faire mourir le prince ce jour-là.

Note 74: (retour) Voyez, dans le tom. XLI des Mémoires de l'Académ. des Inscrip. et Belles-Let., pag. 546, la Notice de M. Dacier, sur un manuscrit grec de la Bibliothèque imp., coté 2912.

Le premier y réussit par le récit de deux aventures; mais la belle et méchante femme toujours présente, en conte une à son tour qui détruit l'effet des premières. Le lendemain, le second philosophe raconte au roi des faits qui font encore révoquer l'arrêt de mort; mais il est porté de nouveau quand le roi a entendu un nouveau conte de sa maîtresse. Cette alternative de récits et de résolutions contradictoires qui s'entre-détruisent pendant sept jours, fait tout le fond du roman. Le roi reconnaît enfin l'innocence de son fils, et veut punir de mort sa maîtresse. Le jeune prince a la générosité de prouver, par un apologue, qu'elle ne doit pas être mise à mort. Le roi veut au moins qu'on la mutile: elle raconte elle-même un autre apologue qui prouve qu'elle ne doit pas être mutilée. Enfin, son arrêt est changé en une punition humiliante et publique.

On ne peut méconnaître dans ce roman la première idée de celui qui fait le fond des Mille et une Nuits où la sultane Shéhérazade qui ne dort pas, amuse autant de fois par des contes le sultan son époux, pour l'empêcher de lui couper la tête. La ressemblance avec le Décaméron de Boccace est moins frappante; on voit pourtant qu'ils ont de commun cette idée fondamentale de réunir plusieurs personnes qui, dans un espace de temps donné, et en se proposant un but, racontent différentes histoires. Il y a, dans quelques détails, d'autres rapports, même des traits d'imitation; et voici ce qui les explique. Ce roman indien, dont on nomme l'auteur Sendebad ou Sendebard 75 fut successivement traduit en arabe, en hébreu, en syriaque, en grec, et imité du grec en latin au douzième siècle, par un moine français nommé Jean 76, sous le titre de Dolopathos ou de Roman du Roi et des sept Sages. Dans le même siècle, il fut mis en vers français par un poëte nommé Hébers 77, et en prose par un traducteur inconnu, avec des changements dans le fond, dans la forme et dans le nombre des Nouvelles 78. On y en reconnaît trois du Décaméron: il est donc plus que probable que Boccace eut entre les mains le Delopathos latin ou français, qu'il en emprunta l'idée de rattacher à un même sujet ses cent Nouvelles, qu'en un mot il en tira parti, non en servile imitateur, mais en homme de génie, qui crée encore quand il imite.

Note 75: (retour) Voyez la Notice de M. Dacier, ub. sup., p. 554.
Note 76: (retour) De l'abbaye de Haute-Selve, Alta-Silva, ordre de Citeaux, diocèse de Metz.
Note 77: (retour) Voyez Du Verdier, Biblioth., au mot Hébers.
Note 78: (retour) Cette traduction en prose du Dolopathos s'est conservée en manuscrit, Bibliothèque impériale, manuscrit, n°. 7974, in-4., vélin, écriture du treizième siècle; autre, n°. 7534, etc. On a cru que le poëme d'Hébers s'était perdu, et qu'il n'en restait que des fragments dans la Bibliothèque de Du Verdier, loc. cit., dans le Recueil des anciens Poëtes français, du président Fauchet, et dans le Conservateur, vol. de janvier 1760, p. 179 (M. Dacier, ub. sup., p. 557.) Mais le poëme existe à la Bibliothèque impériale, dans ce qu'on appelle fonds de Cangé. Il y en a même plusieurs manuscrits de l'ancien fonds, mais qui ne portent pas dans les premiers vers le nom d'Hébers, et qui paraissent contenir des poëmes tirés de la même source, mais d'un style différent du sien. Le roman latin des Sept Sages a été imprimé, Anvers, 1490, in-4., sous le titre de Historia de Calumniâ novercali. L'éditeur avoue que ce titre est de lui, et qu'il a réformé le texte en beaucoup d'endroits. Le texte original du moine de Haute-Selve ne paraît donc exister en entier que dans deux manuscrits qui étaient en Allemagne, et dont parle Melchior Goldast (Sylloge Annotationum in Petronium, Helenopoli, 1615, in-8., page 689). Deux ans après la publication de l'Historiade Calumniâ novercali, il en parut une version française sous ce titre: Livre des Sept Sages de Rome, Genève, 1492, in-fol. Ces deux éditions sont également rares. Le traducteur, en annonçant que cette translation est nouvellement faite, prévient la méprise où l'on pourrait tomber, en la confondant avec l'ancien Dolopathos, ouvrage du douzième siècle au plus tard. D'autres traductions latines et italiennes ont été faites depuis. Voyez sur le tout, la Notice de M. Dacier, ub. sup., p. 560 et suiv.

C'est de la même manière qu'il put imiter et qu'il imita peut-être en effet quelques uns de nos anciens Fabliaux. On en a fait un grand éclat, on en a même tiré de nos jours un grand triomphe, et l'on est allé jusqu'à des exagérations qui ne sont pas la preuve d'un jugement bien sain. Fauchet avait observé le premier, avec justesse et avec plus de modération, qu'outre les trois Nouvelles imitées du Dolopathos d'Hébers, il y en avait encore dans le Décaméron quatre ou cinq dont les sujets étaient tirés de Rutebeuf et de Vistace, ou Huistace d'Amiens 79. Caylus n'a pas craint de dire, dans un Mémoire sur les anciens conteurs français 80, que l'Italie, qui est si fière de son Boccace et de ses autres conteurs, perdrait beaucoup de ses avantages, si l'on publiait les nôtres; et il cite un manuscrit de l'abbaye de Saint-Germain, où on lisait jusqu'à dix Nouvelles qui avaient été prises par Boccace. La même accusation a été répétée par Barbazan 81 Le Grand d'Aussi a été plus loin; et c'est vraiment lui dont le zèle a passé toutes les bornes.

Note 79: (retour) Du Dolopathos français, le trait de la Femme qui veut se jeter dans un puits, Journée VII, Nouv. IV; celui du Palefrenier (qui, dans le Dolopathos est un Chevalier) et de la Fille du Roi Agilulf, Journée III, Nouvelle II; et la Revanche du Siénois avec la Femme de son Voisin, Journ. VIII, Nouv. III: de Rutebeuf, la Nouv. de Dom Jean, Journ. IX, Nouv. X, devenue dans La Fontaine, la Jument du Compère Pierre; de Vistace ou Huistace, celle du Mari jaloux qui confesse sa femme, Journ. VII, Nouv. V, et celle de deux jeunes Florentins dans une auberge, Journ. IX, Nouv. VI, d'où La Fontaine a tiré son conte du Berceau. Fauchet croit aussi que la fin tragique des Amours du châtelain de Coucy, a pu fournir le sujet de la Nouvelle de Guillaume de Roussillon, Journ. IV, Nouv. IX; mais elle est évidemment tirée du provençal. Voyez ci-après, pag. 106, note i.
Note 80: (retour) Mém. de l'Acad. des Inscrip., tom. XX, pag. 375, in-4.
Note 81: (retour) Dans la Préface de son Recueil des Fabliaux et Contes des Poëtes français, des 12e, 13e., 14e. et 15e. siècles, Paris, 1766, 3 vol. in-12.

Dans son Recueil de Fabliaux 82, dès qu'il voit le moindre rapport entre un de ces vieux Contes et une Nouvelle de Boccace, sans examiner si l'un et l'autre n'ont pas été tirés des mêmes sources, ni si l'auteur du Fabliau n'a pas lui-même copié Boccace, il décide souverainement que Boccace a pillé l'auteur du Fabliau. Il rassemble enfin contre lui tous ses griefs 83, et lui intente très-sérieusement un procès de plagiat, et, qui pis est, d'ingratitude: «Boccace, dit-il, était venu jeune à Paris, et avait étudié dans l'Université, où notre langue et nos auteurs lui étaient devenus familiers.» Boccace, comme nous l'avons vu dans sa Vie, fut en effet envoyé jeune à Paris, mais il s'en fallait beaucoup que ce fût pour y faire ses études; il y vint avec un marchand chez qui il apprenait la tenue des livres et le calcul. C'était même pour l'empêcher d'étudier autre chose, que son père l'avait mis chez ce marchand; et il fréquenta l'Université, comme les jeunes gens placés à Paris dans le commerce la fréquentent aujourd'hui. Sans doute il apprit notre langue, il connut quelques uns de nos vieux auteurs; mais il avait autre chose à faire que de se les rendre familiers. Les copies de ces longues narrations en vers, dénuées de poésie, n'étaient pas assez multipliées pour circuler si familièrement; et l'on ne trouvait pas alors un Pierre d'Anfol ou même un Rutebeuf, sur le comptoir d'un magasin, comme on y peut maintenant trouver un La Fontaine.

Note 82: (retour) Paris, 1779, 3 vol. in-8.
Note 83: (retour) Tom. II, pag. 288.

Au reste, le critique ne prétend point faire à Boccace un crime de ces emprunts. «Si j'avais, dit-il, un reproche à lui faire, ce serait de n'avoir point déclaré ce qu'il doit à nos poëtes... Lui qui s'était enrichi de leurs dépouilles, et qui leur devait se brillante renommée, j'ai de la peine à lui pardonner ce silence ingrat» Au lieu de s'enrichir de leurs dépouilles, Boccace n'a-t-il pas plutôt revêtu leur maigre et honteuse nudité? Et n'est-il pas aussi trop ridicule de dire que c'est précisément à ces huit ou dix Nouvelles, que c'est à ce dixième tout au plus, et point du tout apparemment aux neuf autres parties, ni à ses descriptions charmantes, ni aux autres ornements dont il a embelli tout son ouvrage, ni à son talent de dialoguer et de peindre, ni à son style, ni à son éloquence, ni en un mot à son génie, qu'il doit toute la renommée dont il jouit? D'ailleurs, ne dirait-on pas que Boccace a déclaré tous ses originaux, toutes ses sources, qu'il a dit à chacune de ses Nouvelles, celle-ci est tirée d'un Conte arabe, cette autre des anciennes Nouvelles 84; en voici une prise de l'histoire, en voici une autre qui l'est d'une aventure réelle, et d'une tradition locale; et que, sur les seuls Fabliaux français, il a été assez ingrat pour garder le silence? Si ce ne n'est pas cela, quel droit avons-nous de nous plaindre, même en supposant toujours la réalité de ces emprunts?

Note 84: (retour) Novelle antiche.

Le Grand d'Aussi mettait si peu de discernement dans cette cause, où il était trop passionné pour bien voir qu'il porte cette accusation contre Boccace à propos d'un Fabliau de Pierre d'Anfol, et qu'il avoue en propres termes que Pierre d'Anfol lui-même n'a point inventé ce Fabliau 85, mais qu'il l'a tiré du Dolopathos ou du Roman des Sept Sages. En effet, c'est un des trois contes 86, dont Fauchet et du Verdier remarquent que Boccace a pris le fond dans ce roman venu de l'Inde. Comment le critique n'a-t-il pas vu, comme nous le voyons nous-mêmes, que ce fablier obscur avait puisé à la même source que Boccace; mais que Boccace, pour y puiser aussi, n'avait aucun besoin du fablier? Loin de revenir de ce faux jugement qu'il avait une fois porté, il y persista, on peut même dire qu'il s'y obstina toute sa vie. «C'est avec nos Fabliaux, dit-il dans ses observations sur les Troubadours 87, que Boccace a procuré à sa patrie et qu'il s'est procuré à lui-même assez facilement un honneur immortel... Il doit à nos fabliers un grand nombre de ses sujets et le genre lui-même. Postérieur à eux d'un siècle environ, il les a copiés, etc.» Que deviennent des assertions aussi positives et aussi hasardées, quand on a vu seulement ce que nous venons de voir? Je ne sais si, en écrivant ainsi, on croit se montrer bon Français et faire preuve d'amour pour sa patrie. Dieu me préserve d'en donner des preuves pareilles! L'amour éclairé de la patrie doit consister avant tout, à ne rien écrire qui la compromette et qui lui donne un ridicule aux yeux des étrangers instruits.

Note 85: (retour) Ub. sup., p. 289.
Note 86: (retour) Journ. VII, Nouv. IV.
Note 87: (retour) 1787, in-8., p. 28.

Quand Boccace entreprit d'écrire ses Nouvelles pour plaire à la princesse Marie, et par ses ordres 88, il recueillit toutes les traditions, il puisa dans toutes les sources. Il n'était pas en Italie le premier conteur en prose; mais il s'empara de ce genre dont il n'existait que de faibles essais, et il le perfectionna. On connaît le recueil de Cent Nouvelles anciennes, Cento Novelle antiche 89, ou le Novellino, l'un des livres où les amateurs de la langue aiment à étudier ses tours originaux et primitifs. Ce ne sont que des historiettes contées sans art et souvent sans élégance. Il y en a qui semblent être du temps de Boccace, d'autres même postérieures à lui; mais il y en a aussi que l'on voit, à l'antiquité du style, à la naïveté encore moins ornée du récit, et à quelques autres marques sensibles, avoir dû être écrites ou à la fin du treizième siècle ou au commencement du quatorzième. Boccace ne dédaigna point d'y puiser quelques sujets 90; il en tira de l'histoire étrangère et nationale, de quelques traductions d'auteurs orientaux et de ces récits populaires qui, n'ayant point encore été écrits, laissent au talent et au génie du conteur plus de liberté. La vie que menaient alors les moines fournissait des anecdotes du genre le plus libre, et elles étaient apparemment du goût particulier de Fiammetta; sans cela il n'aurait pas donné à ces contes orduriers tant de place dans son ouvrage; et il est à remarquer que pas une des cent Novelle antiche n'a, ni dans le sujet, ni dans l'expression, rien de licencieux. Il connaissait aussi des recueils de nos Fabliaux; et il peut en emprunter le fonds de quelques Nouvelles. L'invention des faits n'est donc pas ce qui l'a immortalisé 91: les Italiens tiennent si peu à lui attribuer ce mérite, qu'un de leurs savants les plus zélés pour la gloire littéraire de sa patrie et pour celle de Boccace; Manni, a laborieusement et scrupuleusement recherché toutes les sources où il avait puisé, et surtout les faits, soit anecdotiques, soit historiques qu'il a embellis en les racontant 92. C'est ce talent de tout embellir, de tout raconter avec une grâce et une éloquence inimitables, qui a fait sa gloire; et cette gloire, qu'il ne dut qu'à son génie, rien ne peut la lui ôter.

Note 88: (retour) C'était ainsi qu'il avait écrit le Filocopo et la Théséide. Quant au Décaméron, la preuve des ordres qu'il avait reçus, est dans une lettre citée par M. Baldelli. Boccace l'écrivit dans sa vieillesse, à son ami Mainardo de' Cavalcanti, maréchal du royaume de Naples. Mainardo avait épousé une très-jeune femme, à qui il avait promis, ainsi qu'aux dames de sa maison, de leur faire lire le Décaméron de Boccace. Il fit part de cette promesse à son ami: «Gardez-vous-en bien, lui répond Boccace; vous savez combien il s'y trouve de choses peu décentes et contraires à l'honnêteté... Si vos dames y arrêtaient leur esprit, ce serait votre faute et non la leur. Gardez-vous-en, je vous le répète, je vous le conseille, et je vous en prie... Si ce n'est par respect pour leur honneur, que ce soit par égard pour le mien... Elles me prendraient, en lisant mes Nouvelles, pour un vil entremetteur, un vieillard incestueux, un homme impur, etc... Il n'y a, dans tous ces endroits, personne qui se lève, et qui dise pour m'excuser: Il a écrit en jeune homme, et forcé par des ordres qui avaient toute autorité sur lui.» (Vita del Boccaccio, p. 161 et 162.)
Note 89: (retour) Libro di Novelle e di bel parlar gentile, etc., imprimé en 1525, et réimprimé en 1572. J'en ai parlé dans les notes ajoutées à la fin du tom. II, p. 574.
Note 90: (retour) Dans la première Journée, la Nouvelle III est tirée de la LXXIIe. du Novellino; la IXe., de la même Journée, l'est de la XIIIe., etc.
Note 91: (retour) Le Grand d'Aussy a pourtant dit,dans son écrit sur les Troubadours: «Quoiqu'il passe, non-seulement pour l'inventeur de ces Contes, mais encore pour le premier qui a renouvelé dans l'Occident, ce genre agréable.» Mais il s'est trompé en cela, comme en beaucoup d'autres choses.
Note 92: (retour) Voyez ci-dessus, p. 63.

Après avoir reconnu dans ses récits les faits et les contes anciens qui lui en avaient fourni le sujet, on a prétendu lever aussi le voile dont on a cru qu'il avait couvert les personnages. Il leur a donné des noms de fantaisie: on en a voulu percer le mystère comme de ceux de son roman d'Admète 93. On a voulu savoir au juste ce que c'était que madame Élise, madame Pampinée et madame Philomène; mais cette seconde recherche nous intéresserait aussi peu que la première. On peut seulement conjecturer, sans beaucoup d'efforts, que Boccace s'est désigné lui-même sous le nom d'un des trois jeunes gens; peu importe que ce soit sous celui de Pamphile, de Philostrate ou de Dionée. Si l'on veut cependant pousser jusqu'au bout la conjecture, on peut se déterminer en faveur du dernier de ces trois noms. Celui de Fiammette reparaît encore ici parmi ceux des sept jeunes femmes. Dionée et Fiammette, sont amants; et, à la fin de la septième Journée, il est dit que Fiammette et Dionée chantent long-temps ensemble les aventures d'Arcite et de Palémon. Or ces aventures sont le sujet de la Théséide, poëme que Boccace avait fait autrefois pour Fiammette elle-même; la conclusion est évidente, et il y a de la modération à ne donner que comme conjecture l'opinion que Dionée et Boccace ne font qu'un.

Note 93: (retour) Istoria del Decameron di Giovanni Boccaccio, etc. Firenze, 1742, in-4.

Il n'est pas aussi vrai qu'on le croit communément, que le Décaméron fût un ouvrage de sa première jeunesse. Il y parle de la peste de 1348, et de cette partie de plaisirs née d'une cause si triste, comme de choses déjà passées depuis quelque temps. Quoiqu'il écrivît sans doute avec facilité ces Nouvelles, il n'y put employer moins de deux ou trois années; il avait donc près de quarante ans quand il eût achevé tout l'ouvrage 94. On s'en aperçoit à la maturité du style et à cet art de mettre en jeu les caractères, qui suppose des observations qu'on ne fait pas, et une connaissance du monde qu'on n'a pas encore dans l'extrême jeunesse. Ce n'est donc pas son âge qui peut excuser la liberté souvent licencieuse de ses peintures; mais ce sont les ordres d'une princesse qui avait encore tout pouvoir sur lui; et ces ordres mêmes, ainsi que la faiblesse qu'il eut d'y obéir, ont pour excuse les mœurs de leur temps. La dépravation en était augmentée par ce fléau même qui, d'après les idées communes, devait être un remède violent, fait pour remettre tout dans l'ordre en ce monde, et ne laisser dans les esprits que l'image terrible et l'effrayante pensée de l'autre. C'est ce que Boccace fait sentir dans l'éloquente description qui commence son ouvrage. C'est un des plus beaux morceaux de la littérature italienne; et comme, malgré le mérite et la perfection exquise d'une grande partie des Nouvelles que contient le Décaméron, il en est peu dont on puisse parler avec quelque détail, je m'arrêterai à considérer cette peinture, quelque triste qu'en soit le sujet, de même qu'on admire les tableaux d'un grand peintre, malgré ce qu'ont de pénible et quelquefois même de hideux, les objets qui y sont représentés.

Note 94: (retour) En effet, nous avons vu dans sa Vie, qu'il le publia en 1352 ou 1353.

Le plus redoutable des fléaux qui affligent cette malheureuse terre,

La peste, puisqu'il faut l'appeler par son nom,

a paru de tout temps, à de grands écrivains, un sujet où ils pouvaient développer tout leur talent et toute la force de leur style. Hippocrate, dans son Traité des Épidémies, n'eut garde d'en oublier une si terrible; la description qu'il en fait au troisième livre entrait nécessairement dans son plan. Une description encore plus détaillée de la peste d'Athènes n'était pas aussi indispensable dans l'histoire, où il suffisait peut-être d'en retracer les principaux effets; mais Thucydide était un grand peintre; il ne voulut pas laisser échapper un sujet si digne d'un pinceau ferme et vigoureux; et il en fit un des plus beaux ornements de son histoire 95. Chez les Romains, Lucrèce, dans le sixième livre de son poëme, après avoir traité des météores, des tremblements de terre, des volcans, et d'autres phénomènes funestes à l'espèce humaine, venant à parler des maladies, ne se borne pas à décrire la peste en général, mais il s'attache particulièrement à celle d'Athènes; il imite, ou même il traduit de Thucydide sa description presque toute entière. Virgile, dans la peste des animaux qui termine le troisième livre des Géorgiques, emprunta, comme il le faisait souvent, quelques traits de Lucrèce: Ovide, au septième livre des Métamorphoses, décrivant le même fléau parmi les animaux et parmi les hommes, suivit souvent les traces de Lucrèce et de Virgile: Boccace qui, dans ses études de la langue grecque, avait pu rencontrer Thucydide, connaissait sans doute aussi Lucrèce, et dans sa description de la peste, plusieurs endroits paraissent imités de l'un ou de l'autre 96; mais il eut sous les yeux un modèle plus frappant et plus terrible: il eut la peste elle-même; et lorsqu'il voulut la peindre, il n'eut besoin que de son génie pour trouver les couleurs du tableau.

Note 95: (retour) Liv. II.
Note 96: (retour) J'ai vu avec plaisir que M. Baldelli est de cet avis; il lui paraît hors de doute que Boccace avait lu la description de Thucydide, ou qu'il tira de Lucrèce, des détails que celui-ci avait copiés du premier. Vita del Boccaccio, p. 75, note 1.

Celui de Thucydide est peint d'une grande manière. L'historien décrit les symptômes du mal plus soigneusement qu'Hippocrate lui-même: ils sont vrais, circonstanciés, effrayants; mais, c'est la peinture qu'il fait de ses effets moraux, ce sont surtout les traits suivants que nous devons observer: on en verra bientôt la raison. «L'affluence des gens de la campagne, qui venaient se réfugier dans la ville, aggrava les maux des Athéniens et les leurs mêmes; il n'y avait pas de maisons pour eux; ils vivaient pressés dans des huttes étouffées pendant les plus grandes chaleurs; ils périssaient confusément; et les mourants étaient entassés sur les morts. Des malheureux dévorés de soif, se roulaient dans les rues, et venaient expirer près des fontaines. Les lieux sacrés où l'on avait dressé des tentes, étaient comblés de corps que la mort y avait frappés.

«Bientôt personne ne sachant plus que devenir, on perdit tout respect pour les choses divines et humaines; toutes les cérémonies des funérailles furent violées. Chacun ensevelit ses morts comme il put. Pressés par la rareté des choses nécessaires, les uns se hâtaient de les poser et de les brûler sur un bûcher qui ne leur appartenait pas, prévenant ceux qui l'avaient dressé: d'autres, au moment où on brûlait un mort, jetaient sur lui le corps qu'ils apportaient eux-mêmes, et se retiraient aussitôt. La peste introduisit bien d'autres désordres. En voyant chaque jour de promptes révolutions dans les fortunes, des riches frappés de mort, des pauvres succédant à leurs biens, on osa s'abandonner ouvertement à des plaisirs dont auparavant on se serait caché. On cherchait des jouissances promptes, et l'on ne s'occupa plus que de voluptés, quand on crut ne posséder que pour un jour et ses biens et sa vie. Personne ne daigna plus se donner la moindre peine pour des choses honnêtes, dans l'incertitude où l'on était de finir ce qu'on aurait commencé. Le plaisir, et tous les moyens de se le procurer, voilà ce qui devint utile et beau. On n'était plus retenu ni par la crainte des dieux, ni par les lois humaines: il semblait égal de révérer ou de négliger les dieux quand on voyait périr indifféremment tout le monde.»

Le philosophe se montre ici dans l'exposition des suites morales d'un mal physique. Lucrèce était aussi un philosophe; mais il parle en poëte, et c'est surtout des objets sensibles qu'il lui faut pour les peindre. Aussi ne laisse-t-il passer aucun des effets physiques décrits par Thucydide sans l'exprimer en beaux vers. Il y ajoute même quelquefois; mais il ne touche des effets moraux que ce qui pouvait être rendu en images, tel que cette violation des funérailles, et ces bûchers envahis par des cadavres auxquels ils n'étaient pas destinés. C'est même par les rixes qu'occasionent ces violences qu'il termine sa description, son sixième livre et son poëme.

Boccace décrit la peste de Florence en philosophe, en historien et en poëte. Il l'a fait venir d'Orient, non parce que Thucydide en a fait venir celle d'Athènes, mais parce que celle de Florence en vint aussi. Dans la description des symptômes, il s'accorde quelquefois avec l'auteur grec, et quelquefois il s'en écarte, selon que la vérité l'exige. Il s'étend beaucoup plus que lui sur la plupart des circonstances; sur la communication contagieuse du mal entre les hommes, et des hommes aux animaux; sur les terreurs qui en étaient la suite, le soin que chacun prenait de fuir le mal et l'abandon où restaient les malades. Mais il s'attache surtout à peindre les suites de la contagion, et son influence sur le régime de vie et sur les mœurs.

«Les uns croyant que la tempérance et la modération en toutes choses étaient le meilleur préservatif, se retiraient, vivaient à part, se renfermaient en petit nombre dans des maisons où il n'y avait aucun malade, n'y vivaient que de mets choisis et de vins exquis dont ils buvaient modérément; fuyaient toute sorte d'excès, ne parlaient point et ne permettaient à personne de venir leur parler de mort ni de maladie, enfin passaient leurs jours à entendre de la musique, ou à goûter tous les autres plaisirs tranquilles qu'ils pouvaient se procurer. D'autres, au contraire, tenaient pour certain que le meilleur remède d'un si grand mal était de boire beaucoup, de jouir de toutes manières, de chanter et de s'amuser sans cesse, de satisfaire, autant qu'on le pouvait, toutes ses fantaisies, et quoi qu'il pût arriver, de rire et de se moquer de tout. Ils vivaient conformément à ce système; passaient les jours et les nuits à aller d'une taverne à l'autre, et à boire sans fin et sans mesure. Ils en faisaient autant, et plus volontiers encore, dans les maisons de leur connaissance, dès qu'ils y savaient quelque chose qui fût à leur convenance, ou pût leur faire plaisir; ce qui leur était d'autant plus facile, que chacun, comme s'il ne devait plus vivre, abandonnait le soin de ce qui lui appartenait, et le soin de lui-même. La plupart des maisons étaient devenues communes; l'étranger y entrait et usait de tout comme le maître. Ils n'étaient attentifs à éviter que les malades.

«Dans l'excès de l'affliction et de misère où la ville fut réduite, la vénérable autorité des lois divines et humaines, était tombée, et comme dissoute; leurs ministres et leurs exécuteurs étaient tous, comme les autres hommes, ou morts, ou malades, ou restés tellement seuls qu'ils ne pouvaient remplir aucune fonction; de sorte que chacun pouvait se permettre tout ce dont il lui prenait envie. Quelques uns, ennemis de tous ces excès, ne changeaient rien à leur train de vie. On les voyait seulement porter à la main, l'un des fleurs, l'autre des herbes odorantes, d'autres différentes sortes de parfums, et les respirer souvent, comme le meilleur moyen de fortifier les organes et de repousser la contagion; car l'air entier paraissait infecté par la puanteur des cadavres, des malades et des remèdes. Quelques autres étaient d'une opinion plus cruelle, mais peut-être aussi plus sûre: ils disaient que rien n'est aussi bon contre la peste que de la fuir. Frappés de cette idée, beaucoup d'hommes et de femmes, ne s'occupant plus de rien que d'eux-mêmes, abandonnèrent leur ville natale, leurs propres maisons, leurs biens, leurs parents, leurs affaires, et se retirèrent à la campagne. Plusieurs échappaient en effet au mal, mais plusieurs aussi en étaient frappés; l'exemple qu'ils avaient donné quand ils étaient en santé n'était que trop suivi, et ceux qui se portaient bien encore les abandonnaient à leur tour 97.

Note 97: (retour) La plupart de ces traits sont aussi dans la description de Thucydide.

«Cet abandon était général. Les citoyens s'entr'évitaient: presque aucun voisin ne prenait soin de l'autre; les parents cessaient de se voir, ou ne se voyaient que rarement et de loin: la terreur alla même au point qu'un frère ou une sœur abandonnait son frère, l'oncle son neveu, la femme son mari, et, ce qui est plus fort encore et presque impossible à croire, les pères et les mères craignaient de visiter et de soigner leurs enfants, comme s'ils leur fussent devenus étrangers. Les malades, dont la multitude était presque innombrable, ne recevaient donc de secours que de la tendresse d'un petit nombre d'amis, ou de l'avarice des domestiques qui ne les servaient que dans l'espoir d'un gros salaire: encore étaient-ils rares, presque tous gens bornés, peu au fait d'un pareil service, seulement bons pour donner aux malades ce qu'ils demandaient, ou pour observer l'instant de leur mort, et qui souvent en servant ainsi se perdaient, eux et le gain qu'ils avaient fait. De cette désertion des voisins, des parents, des amis et de la rareté des domestiques, vint un usage presque inouï jusqu'alors; aucune femme, quelque jolie, ou même quelque belle et de quelque naissance qu'elle fût, ne fît difficulté, lorsqu'elle était malade, d'avoir à son service un homme, ou jeune ou vieux, de se découvrir sans honte devant lui, comme elle l'eût fait devant une femme, dès que sa maladie l'exigeait. Il en résulta que celles qui guérirent, eurent dans la suite moins d'honnêteté peut-être, ou certainement moins de pudeur. De cette cause et de plusieurs autres naquirent parmi ceux qui survécurent des habitudes toutes contraires aux anciennes mœurs des Florentins.»

Ici, comme l'auteur grec, mais avec les différences apportées par les temps, les pays, les religions et les rites, Boccace décrit fort au long les changements occasionnés par la peste dans la célébration des funérailles. «On ne mourait plus entouré de femmes, de parentes et de voisines qui venaient pleurer autour du lit; les voisins, les proches, la foule des citoyens, et selon la qualité du mort, le clergé ne l'attendaient plus au sortir de sa maison; des hommes de son état ne le portaient plus sur leurs épaules, avec des chants funèbres, et précédés de cierges funéraires, jusqu'à l'église qu'il avait désignée lui-même. Plusieurs sortaient de la vie sans témoins; et ce n'était qu'à un très-petit nombre qu'étaient accordés les gémissements et les larmes de leurs proches et de leurs amis. À la place de ces signes de douleur, on entendait le plus souvent des éclats de rire, des plaisanteries et des bons mots, usage que les femmes, dépouillant la pitié naturelle à leur sexe, et le croyant plus sain pour elles, avaient trop facilement appris. Il était rare que les corps fussent accompagnés à l'église de plus de dix ou douze voisins. Ce n'était point eux, mais des enterreurs à gages qui venaient enlever la bière, et la portaient à grands pas à l'église la plus voisine, précédés de cinq ou six prêtres qui, sans se fatiguer par de trop longues prières, la faisaient jeter au plus vite dans la première fosse vacante. Le sort du petit peuple, et même de la classe moyenne, était encore plus misérable. On trouvait le matin leurs corps aux portes des maisons où ils avaient expiré pendant la nuit. On les entassait deux ou trois dans une seule bière; il arriva même plus d'une fois que le même cercueil emporta la femme et le mari, le père et le fils, les deux ou même les trois frères. Très-souvent lorsque deux prêtres allaient avec la croix chercher un mort, ils rencontraient trois ou quatre bières, dont les porteurs se mettaient à la suite des premiers, et au lieu d'un seul corps qu'ils croyaient enterrer, ils en avaient six, huit, et quelquefois davantage. Ni luminaire, ni larmes, ni cortége ne les accompagnaient, et les choses en vinrent au point qu'on ne tenait pas plus de compte d'un homme mort qu'on en tient aujourd'hui du plus vil bétail.

«La condition des campagnes environnantes n'était pas meilleure que celle de la ville. Dans les fermes, dans les chaumières, dans les chemins, au milieu des champs, le jour, la nuit, les pauvres et malheureux cultivateurs, sans secours du médecin, sans l'aide d'aucun domestique, périssaient avec leur famille. Bientôt leurs mœurs se relâchèrent comme celles des citadins. Leurs propriétés, leurs affaires ne les intéressèrent plus. Tous regardant chaque jour, comme celui de leur mort, ne songeaient ni à faire travailler, ni à travailler eux-mêmes, ni à retirer le fruit de leurs travaux passés, mais s'efforçaient de consommer ce qu'ils avaient devant eux, par tous les moyens qu'ils pouvaient imaginer. Les bestiaux, les troupeaux, les animaux de basse-cour, les chiens mêmes, ces fidèles compagnons de l'homme, erraient dans la campagne, dans les terres labourées, à travers les moissons, sans guides et sans maîtres. Enfin, pour en revenir à la ville, la violence du mal y fut telle, que, dans le cours de quatre ou cinq mois, plus de cent mille créatures humaines y périrent, nombre, ajoute l'auteur, auquel on n'aurait pas cru, avant cette maladie terrible, que dut s'élever celui de ses habitants.

«Ô combien, s'écrie-t-il, en terminant ce triste tableau, combien de grands palais, de belles maisons, de nobles demeures, auparavant remplies de familles nombreuses, restèrent vides de maîtres et de serviteurs! Ô combien de races illustres, combien d'opulents héritages, combien d'amples richesses demeurèrent sans successeurs! Combien d'hommes de mérite, de belles femmes, de jeunes gens aimables, que Galien, Hippocrate, ou Esculape lui-même auraient jugé dans l'état de santé la plus parfaite, dînèrent le matin avec leurs parents, leurs compagnons, leurs amis, et soupèrent le lendemain au soir dans l'autre monde avec leurs ancêtres!» Cette dernière phrase se ressent du commerce que l'auteur entretenait avec les anciens: elle est empreinte de leurs opinions sur l'autre monde, et tout-à-fait étrangère aux opinions modernes; mais dans la description qu'elle termine et que j'ai infiniment réduite pour n'en prendre que les traits les plus frappants, quoiqu'il y en ait quelques-uns que l'on peut prendre pour des imitations, on voit que le tout ensemble est conçu et dessiné d'après nature. Tel était donc le relâchement des mœurs, occasioné par la peste même, lorsque Boccace écrivit son Décaméron; et cette cause de désordres est d'autant plus remarquable, qu'abstraction faite des temps et des croyances religieuses, elle fut la même à Athènes et à Florence, et qu'elle est également développée dans Thucydide et dans Boccace.

L'auteur florentin écrivait sous les yeux de la génération même qui avait vu cet affreux spectacle, et qui était, pour ainsi dire, un débris de cette grande ruine. Nous ne pouvons apprécier aujourd'hui que le talent du peintre; mais, ce qui frappa le plus alors, fut la ressemblance et la fidélité du tableau. Les couleurs en étaient bien sombres, et paraîtraient au premier coup-d'œil assez mal assorties avec les peintures gaies dont on croit communément que la collection entière est remplie; mais, en passant condamnation sur la gaîté trop libre d'un grand nombre de ces peintures, on ne doit pas oublier qu'elles ne sont pas, à beaucoup près, toutes de ce genre, et qu'il y en a d'intéressantes, de tristes, de tragiques même, et de purement comiques, encore plus que de licentieuses. Boccace répandit cette variété dans son ouvrage, comme le plus sûr moyen d'intéresser et de plaire; et ce qui est admirable, c'est que, dans tous ces genres si divers, il raconte toujours avec la même facilité, la même vérité, la même élégance, la même fidélité à prêter aux personnages les discours qui leur conviennent, à représenter au naturel leurs actions, leurs gestes, à faire de chaque Nouvelle un petit drame qui a son exposition, son nœud, son dénouement, dont le dialogue est aussi parfait que la conduite, et dans lequel chacun des acteurs garde jusqu'à la fin sa physionomie et son caractère.

Les prêtres fourbes et libertins, comme ils l'étaient alors; les moines livrés au luxe, à la gourmandise et à la débauche; les maris dupes et crédules, les femmes coquettes et rusées, les jeunes gens ne songeant qu'au plaisir, les vieillards et les vieilles qu'à l'argent; des seigneurs oppresseurs et cruels, des chevaliers francs et courtois, des dames, les unes galantes et faibles, les autres nobles et fières, souvent victimes de leur faiblesse, et tyrannisées par des maris jaloux; des corsaires, des malandrins, des ermites, des faiseurs de faux miracles et de tours de gibecière, des gens enfin de toute condition, de tout pays, de tout âge, tous avec leurs passions, leurs habitudes, leur langage: voilà ce qui remplit ce cadre immense, et ce que les hommes du goût le plus sévère ne se lassent point d'admirer.

Aussi notre grand Molière, qui prenait partout et à toutes mains des matériaux qu'il se rendait propres par l'art de les employer et par son génie, Molière, qui emprunta de Boccace le sujet entier de deux de ses petites pièces, l'École des Maris, et Georges Dandin, qui est encore une école des maris, faisait-il du Décaméron un cas particulier. Ce n'était pas seulement dans Plaute, dans Térence et dans quelques comiques italiens et espagnols, qu'il puisait pour augmenter nos richesses, et qu'il étudiait les secrets de l'art du dialogue, et même les secrets plus profonds des caractères, c'était aussi dans Rabelais et surtout dans Boccace.

Le Bembo a dit de Boccace avec beaucoup de raison: «C'est un grand maître dans l'art de fuir la satiété. Ayant à faire cent prologues pour ses cent Nouvelles, il les varia si bien, qu'on a un plaisir infini à les entendre. Ayant à finir et à reprendre tant de fois la conversation entre dix personnes, ce n'était pas non plus peu de chose que d'éviter l'ennui 98.» On voit en effet qu'il a pris le plus grand soin d'échapper à ce danger de son sujet. Les réflexions morales ou galantes qui précèdent chaque Nouvelle, les descriptions du matin qui commencent chaque Journée, les jolies ballades qui les terminent toutes, et dont peut-être on ne fait point assez de cas, les tableaux variés de passe-temps qui sont cependant à peu près toujours les mêmes, enfin de charmantes descriptions de lieux champêtres, tracées avec une élégance et une perfection de style que rien ne peut égaler, tels sont les moyens qu'il a employés pour donner sans cesse à l'esprit des jouissances nouvelles. Ces peintures locales que je compte parmi ses moyens de variété, ont pour les Florentins une autre sorte de mérite. Ils y reconnaissent, ainsi que dans l'Admète et dans le Ninfale Fiesolano du même auteur, les agréables environs de Florence. On a fait des recherches sérieuses, et qui n'ont pas été inutiles, pour fixer les lieux qu'il a décrits. Il paraît certain que, possédant une petite propriété près de Majano et de Fiesole, il se plut à peindre les paysages gracieux dont elle était environnée, et que l'on y reconnaît encore aux plans qu'il en a tracés 99.

Note 98: (retour) Prose, l. II, Florence, 1549, in-4., p. 89.
Note 99: (retour) On reconnaît dans le premier endroit où s'arrêta la troupe joyeuse, un lieu nommé Poggio Gherardi; dans le magnifique palais qu'elle choisit ensuite pour échapper aux importuns, la belle Villa Palmieri (Prologue de la IIIe. Journée); et dans cette Vallée des Dames (delle Donne), où Élisa conduit ses compagnes, pour prendre les plaisirs du bain pendant la plus grande ardeur du jour (Journ. VI, Nouv. X), une vallée ronde et étroite au-dessous de Fiésole, traversée par une petite rivière qui descend des hauteurs voisines, et qui semble s'y reposer. (M. Baldelli, Illustrazione III, à la fin de la Vie de Boccace, p. 285.)

Un autre mérite répandu dans tout l'ouvrage principalement apprécié par les Florentins, mais que sentent aussi tous les Italiens instruits, et qui n'échappe pas même aux étrangers studieux de cette belle langue, c'est celui du style. Je n'ignore pas les défauts que des Italiens modernes y ont trouvés. Pendant assez long-temps la prose de Boccace a passé de mode comme la poésie du Dante. Il en est arrivé de l'un comme de l'autre: la langue s'est affaiblie, corrompue et dénaturée. C'est du moins ce qu'assurent des écrivains qui paraîtraient vouloir appliquer au même mal le même remède, c'est-à-dire, ramener à étudier Boccace comme on est revenu à étudier le Dante. L'auteur de la dernière Vie de Boccace, M. Baldelli, qui écrit avec autant de goût qu'il met de soin et d'exactitude dans ses recherches, après avoir dit que Boccace avait donné les plus beaux modèles de l'éloquence italienne dans tous les genres, laisse assez entendre que c'est à ces grands modèles qu'il serait temps de revenir. «Aussi flexible qu'industrieux, dit-il 100, Boccace emploie toujours, ou le mot propre le plus convenable, ou les plus heureuses métaphores. Délicat et soigné dans les choses communes, il sait revêtir avec pompe les objets qui ont de l'excellence et de la grandeur, d'une éloquence magnifique, qui coule toujours harmonieusement, sans enflure, sans embarras, sans effort, sans expressions dures ou bizarres; toute brillante, au contraire, des mots les plus élégants et les plus purs, et tirant du son qui résulte de l'art de les placer, sa limpidité, sa clarté, sa douceur. Il y répand une certaine fleur de plaisanterie, un atticisme naturel et inimitable... il y met enfin un art admirable, et il emploie cet art même à le cacher.»

Note 100: (retour) Pag. 80.

«Avec Boccace, ajoute-t-il plus loin 101, naquit et s'accrut l'éloquence italienne; elle parut s'ensevelir avec lui. Elle ne commença à se relever un peu qu'un siècle après. Alors la vénération que l'on avait toujours eue pour Boccace parvint au plus haut degré. Tous les auteurs florentins étudièrent le Décaméron comme le seul modèle à imiter dans la prose. De l'étude approfondie de ce livre naquirent, et les Prose 102 du Bembo, et l'Ercolano de Varchi, et les Annotations des Académiciens, et les Avertissements de Léonard Salviati, premiers Traités philosophiques où l'on apprit à écrire la langue vulgaire avec la correction, l'exactitude et les ornements qui lui conviennent. C'est de là que les grammairiens les plus renommés tirèrent leurs règles, et que l'Académie de la Crusca, si célèbre jusqu'à nos jours, prit en grande partie des exemples pour la composition de son Vocabulaire. Un grand nombre d'imprimeurs distingués et de savants littérateurs se sont occupés d'en donner les éditions les plus magnifiques et les plus correctes; tous ont reconnu avec respect son autorité dans le langage: aucun d'eux n'osa jamais l'attaquer. Il était réservé à notre siècle de le mettre pour ainsi dire en oubli, d'exercer contre lui une critique licencieuse, d'appeler enflure l'abondance et fluidité de son style, et recherche maniérée sa contexture ingénieuse et le doux arrangement des mots... La mode vint de se passionner pour une langue étrangère qui, quoique pauvre, a de la grâce et de la clarté 103, et qui a produit, il est vrai, de très-grands écrivains. Des enfants dénaturés, oubliant les pères de l'éloquence italienne qui, certes, ne sont pas inférieurs à ces écrivains étrangers, y ont cherché des façons de parler, des tours et des phrases qui, transportés dans la prose vulgaire, l'ont avilie, souillée et monstrueusement altérée... Cette altération de la langue et du goût est parvenue à un tel point, que ce n'est plus dans les colléges, dans les académies, dans les cours qu'il faut aller apprendre à parler purement l'italien, mais sur les heureuses collines de l'état de Florence, où de simples villageois, qui ne sont ni gâtés par un commerce étranger, ni corrompus par l'instruction moderne, conservent précieusement et sans mélange ce riche patrimoine qu'ils ont reçu de leurs aïeux, etc.» Il nous conviendrait mal, même lorsque nous sommes incidemment mis en cause, de prendre parti dans ces questions de philologie nationale; et nous devons nous borner à la connaissance des faits: mais c'en est un, à ce qu'il me paraît, bien intéressant dans cette affaire que l'opinion aussi déclarée d'un si bon juge. Revenons aux imitateurs de Boccace.

Note 101: (retour) Pag. 90.
Note 102: (retour) On sait que les écrits du Bembo, sur la langue, n'ont point d'autre titre que Prose.
Note 103: (retour) On voit bien, sans que je le dise, quelle langue cet auteur, zélé pour la gloire de la sienne, désigne ainsi; et, tout zélé que je suis aussi pour la gloire de la mienne, je lui prouve, en le citant sans le combattre, que je ne suis pas disposé à lui en vouloir.

Bien d'autres que Molière ont puisé dans cette source féconde. Lafontaine et d'autres conteurs après lui n'y ont pris que des sujets d'un seul genre, et en cela d'abord ils ont marqué une prédilection dont une morale austère est en droit de les blâmer: mais, de plus, ils se sont privés du plus grand charme de l'ouvrage de Boccace, je veux dire de cette riche et inépuisable variété. On voit, et l'on ne peut leur en savoir gré, que c'est par choix qu'ils ont tiré du Décaméron tout ce qui pouvait irriter les sens, exciter les passions, enflammer les imaginations et les corrompre; tandis que Boccace au contraire semble n'avoir traité ces mêmes sujets que parce qu'ils entraient dans la composition générale du grand tableau qu'il voulait tracer, et ne leur a donné en quelque sorte d'autre place dans son ouvrage que celle qu'ils tenaient dans les mœurs.

Chez les Anglais, il y a eu aussi des imitateurs. Dryden est le plus remarquable par le genre de ses imitations; ce n'est pas sur des sujets gais et libres qu'elles portent; son génie grave lui dictait un autre choix. Sigismond et Guiscard est un des plus beaux morceaux de ce versificateur, si l'on n'ose pas dire de ce grand poëte; et c'est de Boccace qu'il l'a tiré. Tancrède, prince de Salerne, qui tue Guiscard, amant de sa fille Ghismonde, ou Sigismonde, et qui envoie son cœur dans un vase à cette amante infortunée; Ghismonde qui verse et boit dans ce vase un poison qu'elle tient préparé, et qui meurt aux yeux de son père, barbare une seule fois dans sa vie, et trop tard pénétré de repentir, forment un sujet terrible, traité par Boccace avec une énergique simplicité 104, et que Dryden a revêtu de toutes les couleurs de la poésie, sans en altérer le caractère primitif, l'intérêt, ni la terreur. Ce sujet qui offre, dans la catastrophe, des rapports avec l'histoire du Troubadour Cabestaing 105 et le roman du sire de Coucy, avait quelque chose de national, non pour Boccace, qui était Florentin, mais pour la princesse napolitaine qu'il ne songeait qu'à amuser ou à intéresser en écrivant ses Nouvelles. Cette aventure tragique arrivée dans la famille de Tancrède, l'un des derniers princes de la dynastie normande, était en quelque sorte une des traditions du pays. La Nouvelle que Boccace en sut tirer fit une sensation prodigieuse en Italie. Le célèbre Léonard d'Arezzo la traduisit en prose latine 106; Michel Accolti, son compatriote, en fit le sujet d'un capitolo ou chapitre en terza rima 107; le savant Beroalde la mit, au seizième siècle, en vers élégiaques latins 108; enfin, elle a reçu en Angleterre les honneurs d'une imitation poétique. Qu'il me soit permis de m'arrêter un instant, non sur cette imitation, mais sur quelques détails où Dryden a cru devoir entrer dans sa préface, et sur quelques autres emprunts qu'il a faits à Boccace sans le savoir; ces courtes observations pourront intéresser ceux qui cultivent à la fois la littérature italienne et la littérature anglaise.

Note 104: (retour) Journ. IV, Nouv. I.
Note 105: (retour) Boccace a aussi traité cet affreux sujet, même Journée, Nouvelle IX. Il s'y est tenu attaché à la tradition provençale, telle qu'elle se trouvait dans les vieux manuscrits provençaux, et telle que Manni l'a imprimée, Istor. del Decamer., p. 308; mais il y a bien plus d'intérêt, de passion et d'éloquence dans la Nouvelle de Tancrède.
Note 106: (retour) Manni, ub. supr., p. 247.
Note 107: (retour) Ibid., p. 257.
Note 108: (retour) Manni, ub. supr., p. 264.

Outre Sigismonde et Guiscard, Dryden a encore imité du Décaméron, Théodore et Honorie, aventure plus bizarre qu'intéressante, dont les acteurs n'ont pas les mêmes noms dans Boccace 109; et Cimon et Iphigénie 110, autre aventure toute romanesque, mais qui ne manque pas d'intérêt. Il a très-bien connu, et franchement déclaré la source de ces deux fictions comme de la première; mais il n'a pas connu de même l'origine d'une fiction plus importante, dont il a fait un petit poëme en trois livres, sous le nom de Palémon et Arcite. Il l'a tirée du vieux Chaucer, dont il a rajeuni quelques autres fables. Il avait espéré, dit-il, pouvoir lui en attribuer l'invention 111; mais il a été détrompé en lisant à la fin de la septième Journée du Décaméron que Fiammette et Dionée chantent les aventures de Palémon et d'Arcite. Il en conclut que cette histoire était écrite avant Boccace, mais que le nom du premier auteur est inconnu. Nous avons vu ce que c'est que Palémon et Arcite et pourquoi Dionée et Fiammette chantent leurs aventures; Arcite et Palémon sont les deux héros du poëme de la Théséide. Chaucer avait tiré leur histoire de ce poëme de Boccace, que Dryden apparemment ne connut pas. Il ne connut pas davantage le Filostrado; et voici ce qui le prouve. Chaucer a fait un poëme en cinq livres, intitulé Troïle et Criséide; Dryden croit que l'ouvrage original dont il l'a tiré fut écrit par un vieux poëte lombard: mais Troïle, fils de Priam, et Chryséis, fille de Calchas sont, comme nous l'avons vu, les deux héros du Filostrato, et Chaucer a suivi de point en point l'intrigue et tous les incidents de ce poëme.

Note 109: (retour) Au lieu de Théodore, c'est Nastagio degli Onesti; et au lieu d'Honorie, la fille de messire Paul Traversaro. Journée V, Nouv. VIII.
Note 110: (retour) Journ. V, Nouv. I.
Note 111: (retour) Voyez Préface des Fables ancient and modern., etc., Dryden's works, vol., II.

Dryden s'est encore trompé en parlant de Griselidis, la dernière et la plus intéressante de toutes les Nouvelles du Décaméron. Celle fable, dit-il, est de l'invention de Pétrarque; il l'envoya à Boccace, de qui elle parvint à Chaucer 112. Ce qu'il y a de surprenant, ce n'est pas qu'un poëte anglais se soit mépris sur ce point d'histoire littéraire italienne; c'est qu'il lui suffisait de lire Chaucer pour ne pas tomber dans cette erreur. Dans ses Fables de Cantorbery (Cantorbery Tales), ouvrage évidemment calqué sur le Décaméron de Boccace, Chaucer a mis cette Nouvelle sous le titre de Fable du Clerc, parce que c'est un clerc, c'est-à-dire, un ecclésiastique qui la raconte. Voici ce qu'il fait dire à ce conteur dans le prologue 113: «Je vais vous conter une fable que j'ai apprise à Padoue, d'un digne Clerc, connu par ses paroles et par ses œuvres. Il est maintenant mort et cloué dans sa bière: je prie Dieu pour le repos de son ame; ce Clerc était François Pétrarque, poëte lauréat, dont la douce éloquence répandit un éclat poétique sur l'Italie entière 114, etc.» Ce fut vraisemblablement lorsqu'il fit partie d'une ambassade envoyée à Gênes, en 1373, par Édouard III, que Chaucer trouva l'occasion d'aller faire cette visite à Pétrarque, qui approchait alors de sa fin. Il se partageait entre le séjour de Padoue et celui de sa maison d'Arqua. Chaucer arriva sans doute au moment où l'ami de Boccace venait de lire le Décaméron pour la première fois. Il était si enchanté, comme on l'a vu dans sa Vie 115, de cette Nouvelle de Grisélidis, qu'il la récitait à tout le monde, et que, pour le plaisir de ceux qui n'entendaient pas la langue vulgaire, il la traduisit en latin. Peut-être même Pétrarque donna-t-il à Chaucer une copie de sa traduction 116: peut-être enfin est-ce aux éloges que Chaucer entendit un homme de l'âge et de la réputation de Pétrarque faire du Décaméron et de son auteur, qu'il dut la première idée de composer à peu près sur le même dessin, ses Fables de Cantorbéry; c'est ainsi que toutes les parties de l'histoire littéraire se tiennent et s'éclairent mutuellement.

Note 112: (retour) Préface des Fables ancient and modern., etc., ub. supr.
Note 113: (retour)
I wol you tell a Tale which that I
Lerned at Padowe of a worthy Clerk,
As preved by his wordes and his werk:
He his now ded and nailed in his cheste,
I pray to God so yeve his soule reste.
Franceis Petrark, the Laureat poete
Highte this Clerk, whose rethoric swete
Enlumined all Itaille of poetrie
; etc.

Dans les vers suivants, le Clerc anglais, ou Chaucer par son organe, critique le Clerc italien d'avoir commencé son récit par un prologue ou proœmium (a proheme), où il fait une description inutile du Mont-Vésuve, de la partie de l'Apennin qui borde la Lombardie, du Piémont et du marquisat de Saluces. Il traite cette description d'impertinente (me thinketh it a thing impertinent); elle n'est point dans la Nouvelle de Boccace, et c'est une des additions que Pétrarque y fit en la traduisant. (Voyez Fr. Petrarchœ sp. Basil, 1581, in-fol., p. 541). Il y a quelque temps qu'on annonça dans le Publiciste (24 octobre 1810), la traduction prête à paraître d'une Histoire littéraire allemande, très-estimée. On parlait de Chaucer, dans cette annonce, qui n'a rapport qu'à la littérature anglaise; on avouait que ce poëte avait composé ses Fables de Cantorbery, à l'imitation du Décaméron de Boccace; mais on y affirmait très-positivement, que «Chaucer se montre fort supérieur à l'auteur italien, par l'agrément du récit, l'esprit qui règne dans les détails, la finesse des observations, le talent avec lequel il y peint les caractères.» Je ne veux point élever autel contre autel, et soutenir mes Italiens contre les Allemands et les Anglais: Multæ sunt mansiones in domo patris mei. Je crois cependant que Boccace, si recommandable par la beauté du style, l'est peut-être plus encore par ces mêmes qualités que l'on prétend trouver en lui inférieures à ce qu'elles sont dans Chaucer. Je voudrais qu'on nous en eût donné de meilleures preuves qu'un certain portrait d'une None, rempli de traits tels que ceux-ci: À table, elle se comportait en personne fort bien élevée, ne laissait pas tomber un morceau de ses lèvres, et se gardait bien de mouiller ses doigts dans sa sauce; elle savait porter un morceau, et le tenir de façon qu'il ne tombât pas une goutte sur sa poitrine.» Ce sont là de ces peintures de caractères, ou plutôt de ces caricatures très-fréquentes dans les poëtes anglais et allemands, et qu'on ne trouve guère, il est vrai, dans les Italiens, si ce n'est dans le genre Bernesque. Il n'est pas sûr que le bon goût ait le droit de les en blâmer.

Note 114: (retour) Le texte anglais dit plus énergiquement: Éclaira, de poésie, l'Italie entière.
Note 115: (retour) Voyez tom. II, p. 431.
Note 116: (retour) Ce qui est ci-dessus, p. 109 et 110, change cette conjecture en certitude.

Du Décaméron de Boccace, Grisélidis, ce modèle unique de douceur, de patience et de résignation conjugale, passa dans tous les recueils de Romans et de Nouvelles, fut traduite dans toutes les langues, monta sur tous les théâtres; et sous toutes les formes elle a toujours excité le même intérêt. Mais où Boccace lui-même l'avait-il prise? Si ce fait avait quelque importance, il ne laisserait pas d'être difficile à éclaircir, tant ceux qui ont cru résoudre la question l'ont embrouillée 117! Heureusement il n'en a aucune. Quelque part que Boccace ait puisé le sujet de cette Nouvelle, soit dans un vieux manuscrit français, qu'il est pourtant peu vraisemblable qu'il ait pu connaître, soit dans quelque ancienne chronique qui se sera perdue depuis, soit même dans des traditions orales, dont il fit souvent usage 118, il s'est rendu ce sujet tellement propre, par la manière simple, naïve et touchante de le traiter, que c'est bien réellement à lui qu'elle appartient.

Note 117: (retour) Le Grand d'Aussy ne fait aucune difficulté de dire (Fabliaux, t. I, p. 269), que, «selon le Duchat, dans ses notes sur Rabelais, Griselidis était tirée d'un vieux manuscrit, autrefois de la bibliothèque de M. Foucault, intitulé le Parement des Dames, et que c'est d'après ce témoignage sans doute, que Manni, dans son Illustratione del Boccaccio, en a restitué l'honneur aux Français.» Or, Manni ne fait point cette restitution, et ne cite point le Duchat. Il dit (Istor. del Decamerone, p. 603): «Le fait a été regardé comme véritable par un auteur qui a observé que cette Nouvelle est prise d'un ancien manuscrit intitulé le Parement des Dames, de la bibliothèque de M. Foucault, et que Griselidis vivait en 1025;» et il cite en note, Bouchet, Annal. d'Aquitaine, l. III. Le Grand d'Aussy dit encore: «Philippe Foresti, historiographe italien, donne aussi cette histoire comme véritable.» C'est d'après Manni qu'il le dit; mais sait-on ce que dit Manni? le voici: «Cette histoire est rapportée comme véritable par un historiographe de profession, par le Père Philippe Foresti de Bergame, qui, dans son Supplément des Chroniques, s'exprime ainsi: «Ce trait de patience étant digne de servir d'exemple, comme je le trouve écrit dans François Pétrarque, je me suis déterminé à l'insérer dans cet ouvrage.» Le Père Foresti ne donne ici d'autre garant de l'histoire de Grisélidis, que Pétrarque, c'est-à-dire la traduction latine que Pétrarque avait faite de la Nouvelle de Boccace. C'est donc, en dernière analyse, Boccace lui-même qui est ici le garant de Foresti: la même question de savoir où Boccace avait pris cette histoire subsiste donc toujours, seulement un peu plus embrouillée qu'auparavant. Au reste, ce Foresti, que Le Grand d'Aussy transforme en autorité, était un pauvre moine augustin de la fin du quinzième siècle (mort en 1520, âgé de quatre-vingt-six ans); il donna ce titre de Supplément des Chroniques, à l'histoire générale qu'il fit en mauvais latin, parce qu'il prétendit recueillir tout ce qui était dispersé dans plusieurs autres Chroniques, et suppléer ce qui y manquait. Cet ouvrage fut composé avant 1473. (Voyez Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 20), époque où le Décaméron de Boccace n'était imprimé que depuis peu d'années, les premières éditions n'étant que de 1470; et il est naturel de penser que ce bon moine ne les connaissait point. Son Supplément des Chroniques ne fut publié lui-même que vers 1483, à Venise; et malgré le peu d'élégance du style et le peu de critique de l'auteur (Tirab., loc. cit.), il a été réimprimé un assez grand nombre de fois.
Note 118: (retour) Voyez ci-après, note 4.

Il s'est approprié de même, de quelque source qu'il l'ait tirée, la Nouvelle de Titus et Gisippe qui, dans la même Journée, précède celle de Grisélidis 119, et qui, dans un genre tout-à-fait différent, est peut-être plus intéressante encore. Le Grand d'Aussy veut qu'elle soit la même que le Fabliau des Deux bons Amis 120. Boccace n'y a fait, selon lui, que quelques légers changements. Il en a fait de bien importants à l'original que notre Fablier et lui ont imité chacun à leur manière. Dans le Conteur français, l'un des deux amis est Égyptien, l'autre Syrien, et la scène se passe à Bagdad. Ces circonstances et plusieurs autres, et le caractère même de l'aventure, décèlent une origine orientale 121; mais dans le Fabliau dont le Grand d'Aussy a sûrement conservé ce qu'il y avait de meilleur, il n'y a pourtant d'autre intérêt que celui de l'action même: point de passion, point d'éloquence, point de charme. Tout cela se trouve au contraire avec profusion dans Boccace.

Note 119: (retour) Journ. X, Nouv. VIII.
Note 120: (retour) Fables ou Contes, etc., t. II, p. 385.
Note 121: (retour) M. Chénier est du même avis, dans son Discours sur les anciens Fabliaux, imprimé dans le Mercure de France, au commencement de l'an 1810, et qui fait partie d'une Histoire inédite de la Littérature française, dont tous les amis des lettres doivent désirer ardemment la publication.

Il a transporté ses acteurs à Athènes et à Rome, sous le triumvirat d'Octave. C'est dans Athènes que Titus Quintius Fulvus, jeune romain envoyé par son père pour étudier la philosophie grecque, devient éperduement amoureux de Sophronie, que son jeune ami Gisippe était près d'épouser. Il veut se laisser mourir plutôt que de trahir l'amitié; mais il ne peut lui cacher son secret. Gisippe le force d'accepter le sacrifice qu'il lui fait de sa maîtresse: il s'agit de décider ses parents, ceux de Sophronie et Sophronie elle-même à ce changement; Titus convoque les deux familles et les réunit dans un temple, où il fait, par un discours public, plein d'adresse et de véhémence, plier toutes les volontés à la sienne. Il épouse Sophronie et l'emmène à Rome. Là, commence une seconde action, suite et complément de la première. Gisippe, ruiné par des troubles civils, exilé, chassé d'Athènes, vient à Rome, se laisse accuser d'un meurtre qu'il n'a pas commis, et condamner à mort sans daigner se défendre. Titus le reconnaît au tribunal, et se déclare auteur du crime pour sauver les jours de son ami. Le débat le plus généreux s'ouvre devant le préteur. La justice est embarrassée et ne sait quel arrêt prononcer. Le vrai coupable, un brigand chargé d'autres crimes, touché de ce spectacle, poussé par sa destinée et par la voix même d'un Dieu qui parle au-dedans de lui 122, se fait connaître au juge et rend la vie aux deux amis. Le triumvir Octave, devant qui la cause est évoquée, les met tous deux en liberté, et le coupable lui-même pour l'amour d'eux.

Note 122: (retour) I miei fati mi traggono a dover solvere la dura quistion di costoro, e non so quale iddio dentro mi stimola, etc. Bocc., loc. cit.

Toute cette Nouvelle, et surtout dans la première partie, ce monologue passionné de Titus qui se reproche son amour pour la future épouse de Gisippe, et cette controverse si forte et si neuve entre les deux amis, dont l'un veut faire accepter à l'autre le sacrifice de ce qu'il a de plus cher, l'autre se défend de recevoir ce sacrifice, et cède, quand il le reçoit enfin, aux instances et aux ordres de l'amitié plus qu'aux violents désirs de l'amour, et cette harangue solennelle de Titus aux deux familles rassemblées, et enfin le sublime éloge de l'amitié, par où la Nouvelle est terminée, sont peut-être ce qu'il y a de plus éloquent dans le Décaméron entier, et par conséquent dans toute la littérature italienne. La connaissance qu'avait Boccace, et qui était alors si rare, de l'antiquité grecque et romaine, et l'emploi qu'il a fait de ces grands noms et de ces nobles souvenirs d'Athènes et de Rome, rehaussent encore cette Nouvelle, et l'on est tenté de la croire extraite d'un ouvrage ancien qui s'est perdu. Le succès n'en fut pas moindre que celui de Tancrède et de Gismonde. Elle fut aussi traduite en latin par le savant Beroalde 123; elle le fut encore par un jeune cardinal, petit-neveu du pape Jules III, et dédiée par lui à ce pontife 124. Voilà des honneurs sans doute que n'obtinrent et ne méritèrent jamais ces vieux Fabliaux, si vantés lorsqu'ils étaient ensevelis dans la poudre des manuscrits, mais qu'on a discrédités à jamais en les produisant au grand jour.

Note 123: (retour) Voyez sa traduction, Manni, Stor. del Decamer., p. 562.
Note 124: (retour) Le cardinal Ruberto Nobili di Montepulciano, V. ib., p. 583.

Ce ne fut pas sans dessein que Boccace termina par une Journée remplie de ses histoires pathétiques et décentes, un recueil où il sentait qu'il avait bien des choses à se faire pardonner. L'ouvrage entier, placé entre la belle description de la peste qui le commence, et la Nouvelle de Griselidis qui le finit, avait en quelque sorte deux sauve-gardes contre la sévérité des lecteurs. C'est l'effet qu'il produisit sur Pétrarque lui-même, qui n'avait eu, il est vrai, le temps que de le parcourir. «Ce qu'on y trouve de trop libre, écrivait-il à son ami 125, est suffisamment excusé par l'âge que vous aviez quand vous l'avez fait, par le style, la langue, la légèreté même du sujet et des personnes qui paraissaient devoir lire un tel ouvrage. Dans un grand nombre de choses plaisantes et badines, j'en ai trouvé quelques-unes de pieuses et de graves. Je ne pourrais cependant en porter un jugement définitif, ne m'étant arrêté particulièrement sur aucun endroit; mais j'ai fait comme ceux qui parcourent ainsi un livre; j'ai lu, avec plus d'attention que le reste, le commencement et la fin. Dans l'un, vous avez, à mon avis, décrit avec vérité et déploré avec éloquence le malheureux état de notre patrie pendant cette peste terrible, qui forme, dans notre siècle, une époque si lugubre et si funeste; vous avez placé, dans l'autre, une dernière histoire, bien différente de plusieurs de celles qui la précèdent. Elle m'a plu, elle m'a touché au point que, parmi tant de sujets d'inquiétude qui me font, pour ainsi dire, m'oublier moi-même, j'ai voulu la confier à ma mémoire, pour me pouvoir procurer à moi-même, toutes les fois que je le voudrais, le plaisir de me la rappeler, et de la raconter à des amis réunis pour causer ensemble, si j'en trouvais l'occasion. C'est ce que j'ai fait peu de temps après; et voyant qu'on avait eu beaucoup de plaisir à m'écouter, il m'est venu dans l'esprit, qu'une histoire si agréable pourrait plaire à ceux mêmes qui n'entendent pas notre langue 126. J'ai donc entrepris de la traduire, moi qui ne traduirais pas volontiers les ouvrages de tout autre que vous, etc.»

Note 125: (retour) Voyez Fr. Petrarchœ opera, p. 540.
Note 126: (retour) Pétrarque donne une raison de cette idée, qui prouve que Boccace n'avait pris que dans des traditions orales, le sujet de Grisélidis, et que c'était, en Italie, une histoire en quelque sorte populaire. «J'ai cru, dit-il, qu'elle pourrait plaire à ceux mêmes qui ne savent pas notre langue, puisque l'ayant entendu raconter depuis bien des années, elle m'avait toujours plu, et qu'elle vous avait fait, à vous-même, tant de plaisir, que vous ne l'aviez pas jugée indigne d'être écrite par vous en langue vulgaire, et d'être mise à la fin de votre ouvrage, où les règles de l'art enseignent qu'il faut placer ce qu'on a de plus fort.» Ub. supr.

Il était digne du caractère de Pétrarque et de son indulgente amitié, d'aller au-devant des excuses que pouvait donner son ami pour les libertés qu'il avait prises. Nous sommes convenus cependant, et personne ne peut le nier, que ces libertés étaient un peu fortes. Elles ne se bornaient pas à des anecdotes scandaleuses, racontées souvent avec une franchise d'expression qui serait surprenante dans la bouche de jeunes femmes sages et honnêtes, telles que les dépeint l'auteur, ou de jeunes gens bien nés et attentifs à leur plaire, si ce n'était pas un effet et une preuve de la licence qui régnait alors dans les discours, lors même qu'elle n'était pas dans les mœurs. Ces libertés attaquaient souvent des objets qu'on regardait comme plus sacrés encore que la morale; elles blessaient un sentiment plus susceptible et plus chatouilleux que la pudeur. Je ne parle pas seulement des aventures cyniques, dont les prêtres et les moines sont les principaux acteurs, ni même de certaines diatribes lancées contre les uns et contre les autres, mais principalement contre les moines, telles qu'on en trouve plusieurs, aussi étendues que violentes, dans divers endroits du Décaméron 127: je parle d'attaques plus vives, parce qu'elles sont plus directes, et qu'on ne sait réellement comment concilier avec les opinions religieuses que Boccace, comme Pétrarque, comme Dante, comme tant d'autres grands hommes, conservèrent toujours, au milieu même d'une vie qui n'y était pas tout-à-fait conforme.

Note 127: (retour) Journée III, Nouvelle VII; Journée VII, Nouvelle III, etc.

Sans se donner la peine de feuilleter, on n'a qu'à ouvrir la première Journée, et en lire de suite les trois premières Nouvelles; on verra dans la première un coquin de Ser Ciappelletto, scélérat impénitent et endurci, qui se moque, au lit de mort, d'un pauvre imbécille de confesseur, lui fait, dans le plus grand détail, une confession niaise, et, après la vie la plus scandaleusement débordée, qu'il couronne par ce dernier acte, meurt en odeur de sainteté, au moyen de cette confession hypocrite, est révéré comme un saint après sa mort, a plus de dévots, plus de neuvaines, et fuit autant de miracles qu'aucun autre. Dans la seconde, un marchand juif, très-honnête homme, mais entêté de ses rêveries hébraïques, tiraillé par un ami pour se faire chrétien, prend le parti d'aller à Rome, afin d'observer de près celui qu'on appelle le Vicaire de Dieu sur terre, et les cardinaux, et toute cette cour. S'ils sont tels qu'il en puisse conclure que la foi du Christ vaut mieux que celle de Moïse, il se fera baptiser; sinon, il restera juif. Son ami craint les suites d'un tel examen, et veut le détourner de ce voyage; mais il n'en peut venir à bout. Le juif, arrivé à Rome, y voit, depuis le pape, les cardinaux et les prélats, jusqu'au dernier des courtisans, un train de vie dont on doit s'attendre qu'il va éprouver un grand scandale, et qui paraît devoir le rendre inébranlable dans sa foi; tout au contraire; de retour à Paris, et interrogé par son ami: Je me rends, dit-il, je ne puis résister à une preuve si forte. Le pasteur et tous les autres, qui devraient être les fondements et les soutiens de votre religion, semblent employer tous leurs soins, tout leur art, tout leur génie pour la détruire. Ils n'en peuvent venir à bout; elle croît sans cesse, et devient chaque jour plus florissante, plus brillante et plus respectée. J'en conclus que c'est Dieu lui-même qui en est le fondement et le soutien. Ma résolution est donc prise; qu'on me baptise et n'en parlons plus.

Enfin, dans la troisième Nouvelle, le sultan Saladin veut éprouver un autre juif, et le prendre par ses paroles pour tirer de lui de l'argent. Il lui demande quelle est celle des trois religions, juive, musulmane, ou chrétienne, qu'il croit être la véritable. Le juif, qui devine l'intention du sultan, se tire ainsi d'affaire. Un homme riche, lui dit-il, avait dans son trésor, entre beaucoup d'autres bijoux, une bague du plus grand prix. Il voulut en perpétuer la propriété dans sa famille, et régla, par son testament, que celui de ses fils, à qui il aurait laissé cette bague ou cet anneau, serait reconnu son héritier, respecté et honoré par ses frères comme leur aîné. Le premier qui en hérita fit de même, le second encore, et ainsi des autres, jusqu'à ce que l'anneau parvint à un homme qui avait trois fils également beaux, également vertueux, également obéissants à leur père, et qu'en récompense il aimait tous également. Ne voulant donner à aucun des trois la préférence, il fit faire par un ouvrier habile, deux autres anneaux si parfaitement semblables au premier, que, ni lui ni l'ouvrier lui-même, ne pouvaient plus les reconnaître. Il donna en mourant à chacun de ses fils, en cachette des deux autres, un de ces trois anneaux. Le père mort, chacun des frères réclama l'hérédité, et présenta son anneau pour preuve. La ressemblance totale des trois anneaux occasiona un procès qui embarrassa tellement les juges, quand ils voulurent décider quel serait le véritable héritier du père, que la cause fut appointée, et qu'elle l'est encore. J'en dis autant, ajouta le juif, des trois lois données aux trois peuples par Dieu leur père. Chacun croit voir son héritage, sa loi, ses commandements; mais lequel les a véritablement? Cette question est encore indécise comme celle des trois anneaux.

L'apologue est ingénieux et l'allégorie sensible. Il n'y a point là d'impiété, mais seulement une opinion tolérante qui ne pouvait être celle d'un sectateur exclusif d'aucune religion. La tolérance même, et la philosophie, qui n'est autre chose que la tolérance des opinions comme des religions, ne tiendraient pas un autre langage; mais, dans le pays où le Décaméron parut, ce langage devait exciter un grand scandale. En effet, cette Nouvelle et les deux précédentes, et plusieurs autres encore, ont été sévèrement censurées, non seulement en Italie, mais ailleurs; les papistes se sont fâchés des attaques qu'ils ont cru leur être portées, et les hétérodoxes ont encore plus nui à Boccace, en le louant des licences qu'il avait prises avec le clergé romain, comme s'il avait, avant Luther, professé les opinions de ce réformateur. Mais, contre toutes ces accusations, il a eu, dans le dernier siècle, un très-grave et très-zélé défenseur. Monseigneur Bottari, prélat aussi orthodoxe que savant, a fait, dans l'académie de la Crusca, une suite de lectures sur le Décaméron, où il s'est proposé de le justifier pleinement 128. D'après ce courageux apologiste, Boccace, dans la première de ces trois Nouvelles, eut pour but de démontrer combien il est difficile de distinguer la véritable vertu de l'hypocrisie, et combien de faux jugements on porte sur le salut de ceux que l'on voit mourir; il voulut, et ici et dans une grande partie de son ouvrage, dissiper, par son éloquence et par les créations de son génie, des ténèbres et des erreurs qui étaient alors presque généralement répandues. Se moquer des prétendus saints, comme il y en a eu dans différents pays, et M. Bottari en citait un grand nombre, ce n'est pas manquer de respect à ceux qui le sont véritablement. Si, dans la seconde Nouvelle, Boccace porte un rude coup aux abus qui régnaient à la cour de Rome, il est d'accord avec Dante, avec Pétrarque, avec les historiens et presque tous les écrivains de son siècle. Est-ce donc attaquer la foi que de dévoiler les vices et les turpitudes de ceux qui devraient en être les soutiens?

Note 128: (retour) Cet ouvrage est encore inédit. Manni en avait parlé, Hist. du Décamér., pag. 432; il en avait même inséré deux leçons, pag. 433 à 453. M. Baldelli nous apprend, Illustrazione IV, pag. 322, que l'ouvrage entier existe, et doit bientôt être imprimé; ayant eu communication du manuscrit autographe, il en a tiré les défenses de Boccace, dont je donne ici l'abrégé.

La Nouvelle des trois anneaux a donné lieu à des accusations plus graves, mais qui n'étaient pas mieux fondées. N'a-t-on pas prétendu que Boccace, pour l'avoir faite, devait être réputé le véritable auteur de ce livre Des trois Imposteurs qui a fait tant de bruit dans le monde, sans avoir jamais existé? M. Bottari n'a pas eu de peine à triompher de cette accusation absurde. Quand à l'opinion qui paraît en résulter d'une indifférence totale entre les trois cultes, Boccace, selon lui, a voulu l'avilir et la discréditer en la mettant dans la bouche d'un usurier juif. Au reste, il ne fut pas l'inventeur de ce conte. On le trouve dans l'ancien recueil des Cent Nouvelles, dont une partie avait précédé les siennes 129; il ne fit, disent ses défenseurs, que le revêtir de sa brillante et merveilleuse éloquence 130. Ses vives et fréquentes sorties contre les moines 131 et la peinture qu'il a souvent faite de leurs bons tours 132 l'ont fait accuser d'avoir mal parlé des hommes consacrés à Dieu. M. Bottari, dans ses leçons, ne l'en excuse pas; il croit qu'il est pour cela même infiniment digne d'éloges. Il compare ses plus fortes invectives contre les déportements des moines aux plaintes que les plus saints personnages de son siècle formaient sur le même sujet, et il les trouve entièrement conformes. Il conclut qu'on n'a pas le droit, quand on vit aussi mal, d'échapper à la censure; qu'il ne tenait qu'aux moines de la rendre calomnieuse en vivant bien, et que, s'ils ne l'ont pas fait, c'est leur faute.

Note 129: (retour) Voyez ci-dessus, p. 82, note I.
Note 130: (retour) E solo lo rivestì di splendida e preziosa veste per opera della sua miraculosa eloquenza. M. Baldelli, ub. supr., p. 330.
Note 131: (retour) Surtout dans la violente invective de Tedaldo degli Elisei, Journ. III, Nouv. VII.
Note 132: (retour) Entre autres dans les Contes de Maset, Journ. III, Nouv. I; du Frère Albert, Journ. IV, Nouv. II; du Moine de Saint-Brancas, Journ. III, Nouv. IV; d'Alibech et de l'Hermite, ibid., Nouv. X, etc.

Boccace s'est moqué des faux miracles opérés par les fausses reliques. Il a surtout pris à tâche de les tourner en ridicule dans une de ses Nouvelles les plus comiques, ou un certain frère Oignon 133 vient, au nom du baron messire Saint-Antoine 134, patron de son couvent, recueillir les aumônes ou plutôt les libéralités des bons paysans de Certaldo. Pour les rassembler en grand nombre, il promet qu'il leur fera voir et toucher une plume de l'ange Gabriel, restée dans la chambre de la Vierge à Nazareth, après l'annonciation. Or, cette plume, qu'il portait avec lui dans une cassette, était tirée de la queue d'un perroquet, oiseau qui était encore alors très-peu connu en Toscane 135. Deux jeunes gens du lieu, tandis qu'il dîne et qu'il dort, lui jouent le tour d'ouvrir la cassette, d'enlever la plume, et de mettre des charbons à la place. Frère Oignon, qui ne se doute de rien, se rend devant l'église à l'heure marquée, fait sonner les cloches, rassemble autour de lui tout le village, fait sa prière, ouvre sa cassette, et la voit remplie de charbons. On le croirait déconcerté: il ne l'est point du tout. Il lève les mains au ciel, remercie Dieu, referme la cassette, et se met à raconter un voyage imaginaire et ridicule qu'il dit avoir fait de Florence à Jérusalem. Là, le patriarche lui montra toutes les reliques qu'il possédait. Elles étaient innombrables; frère Oignon cite les plus belles: c'était un doigt du Saint-Esprit, aussi entier et aussi sain qu'il fut jamais, le toupet du séraphin qui apparut à S. François, un ongle de Chérubin, quelques rayons de l'étoile qui apparut au mages en Orient, une fiole de la sueur de S. Michel quand il se battit avec le diable, etc. Le bon patriarche voulut bien se détacher pour lui de quelques parties de son trésor. Il lui donna, dans une petite bouteille, un peu du son des cloches du temple de Salomon; il lui donna encore la plume de l'ange Gabriel dont il leur a parlé, et des charbons qui avaient servi à griller S. Laurent. Ces reliques, depuis son retour, ont été éprouvées par des miracles. Il les porte avec lui, tantôt l'une, tantôt l'autre, dans des cassettes toutes pareilles, si complètement pareilles, qu'il lui arrive quelquefois de s'y tromper, et de prendre la plume de l'ange Gabriel pour les charbons de S. Laurent. Cette fois, c'est tout le contraire; mais cela est égal, ou plutôt Dieu lui-même a voulu ce quiproquo. La fête de S. Laurent arrive dans deux jours: c'est le moment où ses reliques peuvent être le plus efficaces: il leur apportera la plume une autre fois. Alors il ouvre la cassette: toutes ces bonnes gens se pressent pour voir les charbons de S. Laurent, et donnent à frère Oignon tout ce qu'ils peuvent pour obtenir de les toucher. Le frère, d'un grand sérieux, prend de ces charbons dans sa main, et sur les gilets blancs, sur les camisoles blanches, sur les voiles blancs des femmes, il se met à tracer de grandes croix noires. Les bons Certaldois ainsi croisés, s'en vont les plus contents du monde. Les deux jeunes gens, qui avaient joué le tour, témoins de la présence d'esprit du moine, viennent l'embrasser, et lui rendent sa plume, qui ne lui valut pas moins l'année suivante que celle-là les charbons.

Note 133: (retour) Frate Cipolla, Journ. VI, Nouv. X.
Note 134: (retour) Del barone messer S. Antonio.
Note 135: (retour) Perciò che ancora, dit Boccace avec son éloquence accoutumée, non erano le morbidezze d'Egitto; se non in piccola parte, trapassate in Toscana, etc.

Le savant prélat Bottari s'est expliqué, dans trois de ses leçons 136, à justifier cette Nouvelle. La véritable intention de l'auteur fut, dit-il, d'ouvrir les yeux de ses contemporains, qui n'étaient rien moins qu'éclairés sur les vraies et les fausses reliques, et qui s'y laissaient tromper tous les jours. Il réunit donc dans une de ses fables toutes les impostures de ce genre qui couraient le monde; et au lieu d'une simple exposition qui eût été sèche et ennuyeuse, il y donna la forme piquante que l'on voit dans ce récit, pour réveiller les esprits, dissiper le sommeil de l'ignorance, et déconcerter les manœuvres de ceux qui abusaient de la simplicité du peuple, en confondant avec la religion les superstitions les plus absurdes. Boccace fut en cela d'accord, à sa manière, non seulement avec de très-saints personnages, mais avec l'autorité même des Pères et des conciles qui se déclarèrent avec force contre de semblables impostures 137.

Note 136: (retour) Ce sont deux de ces trois leçons que Manni a publiées, et qui remplissent vingt grandes pages in-4. (433 à 453) de son livre.
Note 137: (retour) M. Baldelli, ub. supr., p. 334.

Malgré les cris des moines et le blâme des amis de la décence des mœurs, le Décaméron, publié par son auteur vers le milieu du quatorzième siècle 138, circula librement en Italie: les copies s'en multiplièrent à l'infini: il fut placé dans toutes les bibliothèques. L'imprimerie vint un siècle après, et, dès 1470, il en parut une édition que l'on croit de Florence 139, une seconde à Venise, l'année suivante, une troisième meilleure à Mantoue deux ans après 140, et, depuis lors, un grand nombre d'autres. Avec les éditions, se multipliaient les déclamations et les prohibitions des moines; avec ces prohibitions, les éditions, mais irrégulières, tronquées, et s'éloignant toujours de plus en plus de la pureté du texte; lorsqu'en 1497, le fanatique Savonarole échauffa si bien les têtes des Florentins, qu'ils apportèrent eux-mêmes dans la place publique les Décamérons, les Dantes, les Pétrarques et tout ce qu'ils avaient de tableaux et de dessins un peu libres, et les brûlèrent tous ensemble, le dernier jour de carnaval; c'est ce qui a rendu si rares les exemplaires de ces premières éditions.

Note 138: (retour) 1353.
Note 139: (retour) Elle est sans date et sans nom de lieu ni d'imprimeur, in-fol., en caractères inégaux et mal formés.
Note 140: (retour) Mantova, Petr. Adam de Michaelibus, 1472, in-fol. C'est cette édition que Salviati jugeait la meilleure de toutes les anciennes.

Cependant l'autorité restait muette: vingt-cinq ou vingt-six papes se succédèrent depuis la première publication de ce livre, sans qu'aucun d'eux en défendit l'impression ni la lecture; mais d'éditions en éditions, il n'était presque plus reconnaissable. Malgré les soins de quelques éditeurs plus éclairés ou plus soigneux 141, la corruption du texte paraissait sans remède: les Juntes 142, les Aldes eux-mêmes 143 firent mieux, mais ne firent point encore assez bien. Quelques jeunes lettrés toscans, honteux de laisser en cet état l'ouvrage en prose qui honorait le plus leur langue, se réunirent, rassemblèrent les éditions les moins incorrectes, recherchèrent les meilleurs manuscrits, et produisirent, avec le plus grand succès, la fameuse édition donnée par les héritiers des Juntes, en 1527. Mais pendant le reste de ce siècle, tous les éditeurs ne la prirent pas pour modèle: il y en eut même de fort savants 144 qui prétendirent corriger le texte à leur manière et ne firent que le gâter et le corrompre. Les censures du concile de Trente, les prohibitions de Paul IV, septième successeur de Léon X, et celles de Pie IV, successeur de Paul, y portèrent un autre coup. Il y eut à cette époque, entre les éditions, une lacune de quatorze ou quinze ans. Enfin, Cosme Ier., grand duc de Toscane, demanda au pape Pie V que l'interdit fût levé et qu'on rendit au public la faculté de se procurer ce livre si utile pour l'étude de la langue, et le modèle le plus parfait de l'élquence italienne. Le pape écouta ces représentations, et sans vouloir céder sur les points qui lui paraissaient dangereux, il consentit à des arrangements.

Note 141: (retour) Tels, entre autres, que Niccolò Delfino, patricien de Venise, 1516, Venise, Gregor. de' Gregori, in-4.
Note 142: (retour) Firenze, Filippo di Giunta, 1516, in-4.
Note 143: (retour) Venezia, Aldo, 1522, in-4. Cette édition est la meilleure de ce temps, et mérita d'être prise pour base de celle de 1527.
Note 144: (retour) Tels que le Dolce, dans les trois éditions de Giolito, Venise, 1546, 1550 et 1552; le Ruscelli, Venise, 1552, etc.

Il s'ouvrit alors une négociation sérieuse et des opérations en règle. Il s'agissait d'un recueil de contes, et l'on eût dit que la cour de Rome et celle de Florence discutaient les intérêts les plus graves. Le grand-duc nomma une commission composée de quatres membres de l'académie de Florence, qu'il chargea de faire au Décaméron les corrections qui seraient indiquées. On choisit un bel exemplaire de l'édition d'Alde Manuce que l'on envoya à Rome. Le maître du sacré palais et un dominicain, évêque de Reggio et confesseur du pape, marquèrent sur cet exemplaire, en présence de Sa Sainteté, tous les endroits qu'ils jugèrent dignes de censure; il y en eut, et en grand nombre, dont la discussion, ou même la simple lecture, dut être plaisante, entre ces trois personnages. Le Décaméron, mutilé par leurs censures, fut renvoyé à Florence, en 1571. Les quatre commissaires, ou députés, passèrent deux ans à défendre, autant qu'ils purent, les passages censurés et supprimés. Pie V mourut; la négociation se suivit avec Grégoire XIII, son successeur; après une correspondance très-vive et très-animée, le texte fixé par les députés florentins, fut approuvé à Rome par les réviseurs. On garde dans la bibliothèque Laurentienne cette correspondance curieuse des commissaires avec Rome, le grand-duc et le prince de Toscane. Le livre fut enfin imprimé à Florence, sept ans après 145; c'est l'édition dite des Députés. Elle est plus conforme que toutes les précédentes au texte original, dans ce que les censeurs ont respecté; mais les retranchements qu'ils avaient faits excitèrent bien des mécontentements et des murmures. On s'en plaignit à Florence en prose et en vers, tandis qu'à Rome on jetait feu et flamme contre les endroits irrespectueux pour l'église et contraires aux mœurs qu'on y avait laissé subsister encore. On demandait à grands cris une seconde correction, et dans l'index publié par le très-scrupuleux pontife Sixte V, il fut expressément porté que le Décaméron serait corrigé de nouveau: ce qui fut exécuté en 1582 146, et ne satisfit pas davantage. Depuis ce temps, on a pris le parti fort sage de ne s'en plus occuper. Les éditions nombreuses qui se sont faites en Hollande, en Angleterre et en France, et les éditions complètes qui avaient, en Italie, précédé les corrections, et celles qui ont été faites depuis, conformément à ces premières, rendent inutiles celles où ces corrections ont été suivies. Vouloir faire du Décaméron un livre entièrement orthodoxe, un livre dont on puisse dire:

La mère en prescrira la lecture à sa fille,

est une entreprise folle, et l'on a bien fait d'y renoncer.

Note 145: (retour) En 1573.
Note 146: (retour) Le grand duc François Ier. confia cette correction à Leonardo Salviati, qui était alors l'oracle de la langue toscane, et formait, à lui seul, une autorité. Il se donna, dans son édition, des libertés dont personne n'osa le reprendre de son vivant; après sa mort, il n'échappa point à la critique, et Boccalini ne l'épargna pas dans sa Pietra di Paragone; mais les Avvertimenti della lingua sopra il Decamerone, que Salviati fit paraître deux ans après son édition, sont un ouvrage précieux, et vraiment classique pour l'étude de la langue. Sur toutes ces vicissitudes que le Décaméron a éprouvées, voyez le livre de Manni, Istoria del Decamerone, part. III, p. 628 et suiv.

Tel qu'il est, c'est un des monuments les plus précieux qui existent de l'art de conter et de l'art d'écrire. «Cet ouvrage, dit expressément M. Denina, quoique moins grave que la comédie du Dante, et moins poli que les poésies de Pétrarque, a fait cependant beaucoup plus pour fixer la langue italienne. Les écrivains du seizième siècle n'en parlent qu'avec un enthousiasme presque religieux. Mais en mettant à part ce qu'il y a peut-être d'exagéré dans leurs éloges, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu'outre l'artifice dans la conduite et dans la composition générale, qui est merveilleux, et qui n'a été égalé par aucun autre auteur de Contes ou de Nouvelles, soit italien, soit étranger, on y voit encore fidèlement représentés, comme dans une immense galerie, les mœurs et les usages de son temps, non-seulement dans les caractères et les personnages de pure invention, mais encore dans un grand nombre de traits d'histoire qui y sont touchés de main de maître 147

Note 147: (retour) Vicende della Letteratura, l. II, cap. 13.

Après ce jugement d'un esprit sage et aussi instruit des lois du goût que de celles de la décence, on ne doit pas cesser de regretter que Boccace ait gâté un si délicieux ouvrage par des détails qui défendent de le laisser entre les mains de la jeunesse; mais à l'âge où il est permis de tout lire, on peut faire du Décaméron une de ses lectures favorites, une étude utile pour la langue, pour la connaissance des mœurs d'un siècle, et des hommes de tous les siècles: on peut, à l'exemple du sage Molière, y apprendre à représenter au naturel les vices, les ridicules et les travers: on en peut tirer des sujets de tragédies touchantes, de comédies gaies, de satires piquantes, d'histoires agréables et utiles, de discours éloquents et persuasifs: on peut enfin, en passant quelques endroits qui n'offrent plus aucun aurait à ceux pour qui ils n'ont plus aucun danger, jouir d'une production variée, amusante, attachante même, entremêlée de descriptions, de narrations, de dialogues; pleine de verve, d'imagination d'originalité, de naturel, et d'une élégance de style qui, si l'on en excepte un petit nombre d'expressions et de tours que le temps a fait vieillir, est à l'abri de toutes les critiques, comme au-dessus de tous les éloges.




CHAPITRE XVII.

État général des lettres en Italie pendant la dernière moitié du quatorzième siècle. Universités; suite des études publiques; études particulières; histoire, poésies latines et italiennes; Nouvelles dans le genre du Décaméron; grands poëmes à l'imitation de celui du Dante; dernières observations sur le quatorzième siècle.


Tandis que Pétrarque et Boccace donnaient une impulsion si forte et si générale aux esprits, qu'ils les ramenaient à l'étude et à l'imitation des anciens, et qu'ils fixaient, l'un en vers, l'autre en prose, la langue de leur patrie, d'autres études, auxquelles ils se tinrent presque entièrement étrangers, continuaient de fleurir, et d'autres écrivains, dans les parties de la littérature qu'ils cultivaient eux-mêmes, se montraient, non leurs égaux, mais leurs émules ou leurs disciples. La dialectique de l'école continuait de s'égarer et de se perdre en subtilités inintelligibles sur les pas des interprètes d'Aristote; et malgré le livre de Pétrarque, où il avait attaqué l'ignorance des autres, en feignant d'avouer la sienne 148, l'Arabe Averroës avait toujours une multitude de sectateurs qui croyaient l'entendre. La méthode des scholastiques continuait de régner dans la théologie de l'école et d'en épaissir les ténèbres. Les Thomistes et les Scotistes se disputaient l'avantage des arguments les plus entortillés, les plus creux et les plus obscurs. Loin que les étudiants en fussent découragés, ou que le nombre des maîtres diminuât, le zèle des uns et la quantité des autres semblaient aller toujours croissant.

Note 148: (retour) De sui ipsius et multorum ignorantià.

Pétrarque s'en plaignait dans ses ouvrages et dans ses lettres. «Autrefois, écrivait-il, il y avait des professeurs de cette science; aujourd'hui, je le dis avec indignation, des dialecticiens profanes et bavards déshonorent ce nom sacré. S'il n'en était pas ainsi, nous n'aurions pas vu pulluler si subitement cette foule de maîtres inutiles 149.» Mais il avait beau dire; cette foule de maîtres ne cessait point d'attirer la foule des disciples, parce que là étaient les promesses de la fortune, les appâts de l'ambition et le chemin des grandeurs. Ce torrent se débordait hors de l'Italie dans les universités des nations voisines. Celle de Paris tira plusieurs de ses professeurs des universités ultramontaines. Du Boulay, dans l'histoire de cette célèbre école, en nomme un assez grand nombre 150. Les auteurs italiens lui reprochent d'en avoir oublié plusieurs 151; mais ceux dont il parle et ceux qu'il oublie, ceux qui restèrent en Italie et ceux qui en sortirent, sont tous maintenant, eux et leurs œuvres, aussi profondément inconnus les uns que les autres; et la raison humaine n'eût pas beaucoup perdu à ce qu'ils le fussent toujours.

Note 149: (retour) De Remed. utriusq. fortunæ, liv. I, Dial. 46.
Note 150: (retour) Le Père Denis, du bourg Saint-Sulpice, intime ami et directeur de Pétrarque; Albert de Padoue, Augustin, comme le Père Denis; Gérard de Bologne, de l'ordre des Carmes; Ferrico Cassinelli de Lucques, qui fut archevêque de Rouen, évêque de Lodève, et ensuite d'Auxerre, etc.
Note 151: (retour) Voyez Tiraboschi, Stor. della Letter. ital., t. V, l. II, c. I.

Le siége et la puissance dont émanaient les fortunes et les grâces qu'on ambitionnait en se livrant avec tant d'ardeur à cette étude, était toujours en terre étrangère. D'Avignon, le pape soutenait en Italie, par ses légats et par des troupes à sa solde, des guerres contre les Visconti; et ces guerres ne cessaient de troubler et de ravager la Lombardie et même la Toscane qui n'avait pu se dispenser d'y prendre part. Bologne se déclara libre: le soulèvement gagna jusqu'à Rome, et de là les petites principautés qui formaient l'état de l'Église. Grégoire XI sentit la nécessité de sa présence pour éteindre cet incendie. Il quitta enfin Avignon pour Rome, où il mourut dix-huit mois après son retour 152, avant d'avoir pu réussir à pacifier l'Italie. Urbain VI détruisit par sa violence et par sa dureté le bien que son prédécesseur avait commencé à faire. Les cardinaux, qu'il poussait à bout, élurent et lui opposèrent l'anti-pape Clément VII 153, source de ce grand schisme qui devait durer quarante ans. De nouvelles révolutions dans le royaume de Naples en furent la suite. Jeanne, qui régnait encore, ayant soutenu Clément VII, Urbain VI appela contre elle le jeune Charles de Duraz, le reçut à Rome, le couronna roi. Naples lui ouvrit ses portes sans combat, et si la vengeance inutile, froide et tardive est un crime, il punit par un crime assez lâche, sur une vieille reine, le crime odieux dont elle s'était souillée dans sa jeunesse.

Note 152: (retour) Il entra dans Rome, le 13 septembre 1376, et y mourut le 27 mars 1378.
Note 153: (retour) Robert, cardinal de Genève.

Clément VII, réfugié dans Avignon, y rassembla les cardinaux qui l'avaient élu, tandis qu'Urbain VI formait tout un nouveau collége de cardinaux italiens. De ce nombre fut Bonaventure Perago de Padoue, l'un des théologiens les plus célèbres de ce temps, et, ce qui atteste encore mieux son mérite, l'un des anciens amis de Pétrarque. C'était même lui qui, dans la cérémonie de ses obsèques, avait prononcé son oraison funèbre. Il était alors simple religieux Augustin. Trois ans après, il fut fait Général de son ordre; et quand le schisme éclata, s'étant déclaré pour Urbain VI, il en fut récompensé par le chapeau de cardinal. Sa mort fut aussi funeste que son élévation avait été rapide. Il fut tué d'un coup de flèche, en passant sur le pont Saint Ange, pour se rendre au Vatican. On ne put découvrir d'où partait ce coup. On soupçonna François de Carrare, seigneur de Padoue, d'en avoir donné l'ordre, pour se venger de ce que le cardinal s'opposait à ses desseins contre les immunités de l'Église; on a fait, en conséquence, de Perago un martyr, en le rangeant parmi ceux qui sont morts pour la défense de ces immunités; et les continuateurs des Actes des Saints n'ont pas manqué de lui donner place dans cette immense collection 154. Tiraboschi, avec sa bonne foi ordinaire, rapporte ces faits; mais, avec la même bonne foi, il propose aussi ses doutes; et en supposant que François de Carrare eût en effet ordonné ce meurtre, il l'attribue à une toute autre cause. «Je ne veux pas, ajoute-t-il, enlever pour cela au cardinal la gloire dont il a joui jusqu'à présent, d'être mis au nombre de ceux qui sont morts pour la défense de l'immunité de l'Église; je propose seulement mes doutes, et j'attends que les savants veuillent bien les résoudre 155.» Les savants n'ont point donné cette solution, et les doutes du sage Tiraboschi sont devenus des preuves négatives.

Note 154: (retour) Vol. XI, 10 juin.
Note 155: (retour) Stor. della Letter. ital., t. V, p. 128.

Un autre théologien, qui s'honora aussi de l'amitié de Pétrarque, Louis Marsigli, Florentin, le vit pour la première fois à Padoue, n'ayant encore que vingt-ans. Pétrarque démêla dès-lors en lui des talents et des connaissances extraordinaires. Ce n'était pas seulement en théologie qu'il était savant, mais en littérature, en poésie, en histoire. Après avoir voyagé en France, soutenu des thèses éclatantes et pris le degré de maître ès-arts dans l'Université de Paris, il retourna dans sa patrie, jouit à Florence d'une grande considération, y vécut entouré de disciples qui s'honoraient de recevoir ses leçons, acquit une renommée dont on trouve les témoignages dans plusieurs écrivains de son temps, mais ne laissa aucun écrit qui puisse faire juger à quel point était méritée une réputation si grande. On compte encore parmi les théologiens les plus savants de la même époque et parmi les fondateurs de l'école théologique de Bologne, Louis Donato, Vénitien, de l'ordre des Frères mineurs. Nommé cardinal par Urbain VI, pour la même raison que Bonaventure de Padoue, il perdit sa faveur pour n'avoir pas réussi dans une mission dont Urbain l'avait chargé auprès de Charles de Duraz 156. Dans la division qui éclata bientôt entre ce pontife intraitable, et le roi qui lui devait sa couronne, Urbain, assiégé pendant huit mois dans Nocera par les troupes de Charles, vexa si cruellement les cardinaux qui s'y étaient renfermés avec lui, que six d'entre eux conspirèrent ou contre leur tyran, ou seulement pour échapper à sa tyrannie. Le pape instruit de leur complot, les fit arrêter et leur fit subir les plus affreuses tortures. Le malheureux Louis Donato était du nombre. Ce fut lui que le vindicatif Urbain ordonna de tourmenter jusqu'à ce qu'il pût l'entendre crier. Il se promenait dans le jardin du château en disant son bréviaire 157: l'exécution se faisait dans le donjon; et il paraissait très-content d'entendre de si loin les cris de sa victime. Urbain étant parvenu à s'enfuir de ce château, se retira à Gênes, emmenant avec lui ses cardinaux prisonniers et l'évêque d'Aquila, qui, ne pouvant aller assez vite parce qu'il était estropié de la question et mal monté, fut massacré par son ordre et presque sous ses yeux. Pour terminer cette tragédie, Urbain arrivé à Gênes, fit mourir par divers supplices cinq des cardinaux, y compris Louis Donato 158. Il eût été plus heureux, s'il fût resté simple moine et s'il ne se fût occupé que de sa théologie.

Note 156: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 130.
Note 157: (retour) V. Abrégé de l'Hist. ecclés., Berne, 1767, vol. II, an. 1385.
Note 158: (retour) Voy. Abrégé de l'Hist. ecc. etc. Voy. aussi Abrégé chronologique de l'Hist. ecclés. Paris, 1751, vol. II, même année.

La fin non moins déplorable du poëte astrologue, Cecco d'Ascoli, et les persécutions éprouvées par l'astrologue médecin Pierre d'Abano, ne détournaient point de l'étude de l'astrologie judiciaire. Un Génois, nommé Andalone del Nero, qui se rendit célèbre par ses connaissances en astronomie, et qui avait entrepris de longs voyages dans le seul dessein de les augmenter, s'égara, comme presque tous les astronomes le faisaient alors, dans les visions astrologiques. Boccace, qui avait pris de ses leçons à Naples, parle de lui avec de grands éloges dans son Traité de la Généalogie des Dieux, l'appelle son vénérable maître 159, et dit positivement qu'il doit avoir dans la science des astres la même autorité que Virgile dans la poésie et Cicéron dans l'éloquence. On a de lui un Traité latin de la composition de l'astrolabe, publié à Ferrare, en 1475. Nous avons en manuscrit, à la Bibliothèque impériale, un de ses Traités sur la sphère, la théorie des planètes, leurs équations, avec une introduction aux jugements astrologiques 160, qui n'a jamais été ni publié ni traduit.

Note 159: (retour) Liv. XV.
Note 160: (retour) Andalonis de Nigro Januensis Tractatus de sphœra, Theorica planetarum: Introductio ad judicia astrologica. Catal. des Manuscr., vol. IV, p. 333, n°. 7272.

Thomas de Pisan, autre astrologue, jouissait à Bologne d'une grande réputation lorsqu'il fut appelé à Paris par Charles V. Ce roi, qu'on appela le Sage, n'eut cependant pas la sagesse de se garantir des rêveries de l'astrologie judiciaire. Thomas fut traité à sa cour avec distinction, payé avec magnificence et créé conseiller du roi. Il avait prédit l'heure de sa propre mort, et fit à sa science l'honneur de mourir à l'heure qu'il avait fixée. C'est sa fille Christine de Pisan qui l'atteste dans l'histoire de Charles V, qu'elle a écrite en français 161. Christine fut, comme on sait, un des prodiges de son siècle et de son sexe. Elle a laissé, outre cette histoire, le Trésor de la cité des dames 162, et quelques autres ouvrages français en prose et en vers 163. Elle tient à l'Italie par sa naissance, et à la France par ses écrits.

Note 161: (retour) Voy. Mémoire de Boivin le cadet, dans le Recueil de l'Acad. des Inscript., t. II, p. 704. Cette histoire de Charles V a été publiée par l'abbé Lebeuf, Dissert. sur l'Hist. de Paris, t. III, p. 103.
Note 162: (retour) Imprimé à Paris en 1497.
Note 163: (retour) J'ai parlé du Trésor de la Cité des Dames, au sujet du jurisconsulte Giovonni d'Andrea et de sa fille Novella, t. II, de cet ouvrage, p. 300, note. Voy. le Mémoire de Boivin, ub. supr.

On l'a dit avec vérité,

Quand un roi veut le crime, il est trop obéi.

Il est aussi vrai, et presque aussi triste que, quand il récompense la folie, il augmente le nombre des fous. La faveur dont jouissait l'astrologie auprès de Charles-le-Sage excita une grande ardeur pour cette prétendue science, non-seulement dans ses états, mais en Italie, d'où vinrent, à l'exemple de Thomas de Pisan, beaucoup d'autres astrologues, dans l'espoir d'obtenir pour eux-mêmes la bonne aventure qu'ils prédisaient aux autres 164. Leurs noms ont été soigneusement recueillis 165, et l'on a tenu registre de leurs découvertes et de leurs prédictions; telles que celle de Nicolas de Paganica, médecin et dominicain, qui prédit, jour pour jour, la naissance d'un fils du duc de Bourgogne, en 1371, et découvrit, disent ces vieilles chroniques, plusieurs grands empoisonneurs en France, qui avaient intoxiqué plusieurs grands personnages 166, telles encore que les prédictions faites par un certain Marc, de Gênes, de la mort d'Édouard III, roi d'Angleterre, et de la victoire de Rosebecq, remportée sur les Flamands, en 1382, par les Français, que commandait le duc de Bourgogne 167; mais on n'a pas tenu aussi exactement compte de leurs charlataneries et de leurs bévues.

Note 164: (retour) Tiraboschi, t. V, l. II, p. 170.
Note 165: (retour) Voy. Catalogue des principaux Astrologues, etc., rédigé par Simon de Phares, écrivain du quinzième siècle, et publié par l'abbé Lebeuf, Dissertat sur l'Hist. de Paris, t. III, p. 448 et suiv.
Note 166: (retour) Ibid., p. 451.
Note 167: (retour) Voy. Catalogue des principaux Astrologues, etc. etc.

On est encore forcé de compter parmi les astrologues le fameux Paul le géomètre, né à Prado, en Toscane, à qui son savoir en arithmétique, fit aussi donner le nom de Paul de l'Abbaco. Il ne se bornait pas à connaître les astres et à en tirer des pronostics; il construisait de ses propres mains des machines ingénieuses où tous leurs mouvements étaient fidèlement représentés. Sa réputation fut encore plus grande en France, en Angleterre, en Espagne, et jusque parmi les Arabes, que dans son pays même 168. Philippe Villani l'a fait mourir en 1365 169; et cependant on cite de lui un testament fait l'année suivante 170. Par ce testament, il ordonna que ses ouvrages astrologiques fussent déposés dans un couvent de Florence 171, que les moines en eussent une clef, sa famille une autre, et qu'on les y conservât jusqu'à ce qu'il se trouvât un astrologue florentin qui fût jugé, par quatre maîtres dans cet art, digne de les posséder. On ne dit pas ce que sont devenus ces clefs et ce dépôt, ni si, dans le grand nombre d'astrologues qui existaient alors, il y en eut qui se soucièrent de subir ce jugement 172.

Note 168: (retour) Tiraboschi, ub. supr.
Note 169: (retour) Uomini illustri Fiorentini.
Note 170: (retour) Mehus, Vit Ambros. Camaldul, p. 194; Manni. Sigili, t. XIV, p. 22, etc.
Note 171: (retour) : La Sainte-Trinité.
Note 172: (retour) Manni, loc. cit., et Mazzuchelli, notes sur Philippe Villani, disent que quelques-uns des ouvrages de Paul ont été imprimés à Bâle en 1532; mais Tiraboschi avoue qu'il n'en a aucune connaissance, et qu'il ne connaît non plus aucun autre écrivain qui en ait parlé.

Ni leur nombre, ni leur succès n'en imposaient à Pétrarque, que l'on trouve toujours à cette époque répandant les lumières ou combattant l'erreur; loin de se laisser entraîner au torrent, il ne cessa de se moquer de l'astrologie et des astrologues, soit dans ses ouvrages publiés, soit dans ses lettres 173. Mais c'étaient des paroles jetées au vent. L'ignorance était trop générale et le préjugé trop enraciné, pour que les efforts d'un seul homme, quelque supérieur qu'il fût, pussent réussir à l'abattre. Il ne se moqua pas moins des alchimistes 174 que des astrologues, et il ne diminua ni leur nombre, très-grand dans ce siècle, ni celui de leurs dupes.

Note 173: (retour) Voy. surtout une Lettre à Boccace, Senil, l. III, ép. I.
Note 174: (retour) Voy. De Remed. utr. fortunæ, l. I, Dial. III.

L'alchimie était l'abus de la chimie qui était alors peu avancée, comme l'astrologie l'était de l'astronomie qui était aussi dans son enfance. La médecine empruntait trop souvent les visions de l'une et de l'autre; mais souvent aussi elle s'en tenait à ses propres études, et elle dut à ce siècle quelques progrès. Jacques Dondi et Jean son fils, médecins et amis de Pétrarque, qui pourtant n'aimait pas les médecins, ne furent ni alchimistes, ni astrologues, mais joignirent tous deux à leur profession l'étude de l'astronomie et de la mécanique. Padoue, leur patrie, dut au premier et Pavie au second, deux horloges qui furent généralement admirées 175. Padoue et Pavie avaient, comme Bologne, Florence, Pise, Pérouse et toutes les universités des chaires de médecine. Elles produisaient de savants élèves, qui devenaient à leur tour de célèbres professeurs. La plupart s'en tenaient à l'enseignement et à la pratique. Quelques uns, cependant, écrivaient, et c'est dans ceux de leurs ouvrages qui se sont conservés qu'on peut apprendre ce que l'art était de leur temps. Mais et leurs ouvrages et leurs noms mêmes appartiennent à l'histoire de cette science. Je ne nommerai ici qu'un médecin, qui paraît s'être élevé dans le quatorzième siècle au-dessus de tous les autres; c'est le célèbre Mondinus, regardé encore aujourd'hui comme le restaurateur de l'anatomie, dont il a laissé un Traité, le premier qui ait été écrit depuis les anciens 176. Ce traité servait encore de texte et presque de loi dans les universités, deux cents ans après sa mort. Milan, Bologne, Forli et d'autres villes se disputent l'honneur d'avoir donné naissance à Mondinus; mais il suffit, pour la gloire de l'Italie, qu'il soit né, qu'il ait étudié, exercé, enseigné, fait ses belles expériences, et écrit dans son sein 177.

Note 175: (retour) J'ai parlé de ces horloges et de leurs deux auteurs, t. II, p. 446, note 2. Falconnet a fait sur ce sujet une Dissertation, Mém. de l'Académ. des Inscript. et Bel. Let., t. XX, p. 440, où il a confondu le fils et le père, et commis d'autres erreurs, que Tiraboschi a redressées, t. V, p. 177 et suiv.
Note 176: (retour) Voy. Freind, Histor. Medic., et M. Portal, Histoire de l'Anatomie, t. I.
Note 177: (retour) Le Traité d'Anatomie de Mondinus a eu plusieurs éditions citée par M. Portal, par Fabricius, Bibl. med. et inf. latin., vol. V, etc.

Un art moins conjectural que la médecine, avait eu, dès le commencement de ce siècle, un écrivain qui a joui et jouit encore d'une grande réputation. Pierre Crezcenzio écrivit, dans un âge fort avancé, sur le premier des arts, l'agriculture. Sa vie active appartient plus au treizième siècle qu'au quatorzième. Né à Bologne d'une famille honnête et aisée, après y avoir fait ses premières études en philosophie, en médecine et dans les sciences naturelles, il se livra plus particulièrement à l'étude des lois. Il ne prit cependant point le degré de docteur et se borna au titre de juge, qui était alors celui des simples jurisconsultes. Ils avaient le pouvoir de traiter, de débattre et de défendre les causes; mais ils ne pouvaient pas occuper les chaires publiques et y donner des leçons, privilége réservé aux seuls docteurs.

Crezcenzio s'éloigna de sa patrie, quand il la vit déchirée par des dissensions civiles, où il ne lui convint pas de prendre parti. Les villes d'Italie, qui étaient alors presque toutes indépendantes, étaient dans l'usage de choisir hors de leur sein des gouverneurs civils et militaires, sous le titre de capitaines ou de podestà. Elles exigeaient qu'ils amenassent avec eux, et à leurs frais, des hommes de loi qui leur servaient d'assesseurs dans le jugement des causes, et qui jugeaient eux-mêmes dans les tribunaux, suivant les coutumes de chaque pays. Un grand nombre de nobles bolonais furent appelés à ces magistratures temporaires, mais suprêmes. L'Université de Bologne, fertile en savants jurisconsultes, leur fournissait facilement des assesseurs, et ce fut en remplissant ces sortes d'emplois que Crezcenzio parcourut pendant trente ans l'Italie, rendant la justice aux citoyens, donnant, aux gouverneurs qu'il accompagnait, de sages conseils, et maintenant de tout son pouvoir les cités dans des sentiments de concorde et dans un état de paix. Il observait partout les procédés de l'agriculture, pour laquelle il avait un goût particulier. Enfin, de retour à Bologne, et déjà fort âgé, il recueillit toutes ses observations, et publia, vers l'an 1304, un Traité d'agriculture, divisé en douze livres, qu'il dédia au roi de Naples, Charles II. Il survécut près de seize ou dix-sept ans à cette publication, et mourut vers la fin de 1320, âgé d'environ quatre-vingt-sept ans 178.

Note 178: (retour) Vita di P. Crezcenzio, en tête de la traduction ital. de son livre, édit. des auteurs classiques, Milan, 1805, in 8.

Les préceptes contenus dans son ouvrage sont tirés soit des anciens, de Caton, Varron, Columelle, Palladius, soit de ses propres observations. Cette partie, en quelque sorte pratique, est excellente et pourrait être encore utile aujourd'hui; elle est au moins très-curieuse par la connaissance qu'elle nous donne des procédés de la culture italienne, que l'on voit avec surprise avoir été, dès cette époque reculée, sur un grand nombre d'objets, la même que de nos jours. On peut citer pour exemple le chapitre de la culture du lin, où l'auteur prescrit les engrais, le double labour, l'un profond avant l'hiver, l'autre superficiel au printemps, et d'autres méthodes excellentes, auxquelles les cultivateurs modernes les plus instruits ne pourraient rien ajouter 179; mais lorsqu'il veut s'élever à la théorie, et rendre raison des qualités de l'air, de la fécondité de la terre, de la végétation, et des autres phénomènes naturels par la doctrine d'Avicenne ou du grand Albert, il se jette dans des explications et des distinctions subtiles et pleines d'erreurs. Ce livre, écrit en latin, fut traduit en italien avant la fin du même siècle. On avait attribué à Crezcenzio lui-même cette traduction; mais il a été reconnu depuis qu'elle date du temps où la langue avait acquis tout son perfectionnement, c'est-à-dire d'un demi-siècle après l'époque où l'auteur écrivait. On ignore le nom du traducteur: seulement, dit le père Bartoli 180, on reconnaît à la perfection de son style qu'il est du siècle où l'on écrivait le mieux 181.

Note 179: (retour) M. Corniani, I Secoli della Letter. ital., t. I, p. 178.
Note 180: (retour) À la fin de la préface du petit Traité de critique grammaticale, intitulé: Il Torto ed il dritto del non si può, qu'il a donné sous le nom de Ferrante Longobardi, Rome, 1655, pet. in-12.
Note 181: (retour) La première édition de l'ouvrage latin est de 1471, Augsbourg, in-fol., sous ce titre: Petri de Crescentiis ruralium commodorum, lib. XII, Augustœ vindeticorum, etc. La traduction italienne fut imprimée pour la première fois à Florence, 1478, aussi in-fol. Les deux meilleures éditions sont celles de Cosme Giunta, 1605, et de Naples, 1724, 2 vol. in-8.

La jurisprudence, qui avait été la profession de cet auteur agronome, était, par les mêmes raisons que la théologie, dans un haut degré de faveur. Les Universités de Bologne, de Padoue, de Pavie, de Naples, s'y distinguaient à l'envi. Cependant, depuis le fameux Accurse, aucun homme n'avait paru capable de jeter une nouvelle lumière sur les obscurités de cette science, que le nombre même de ceux qui la professaient devait inévitablement augmenter. Enfin parut le grand Barthole, dont la poussière et les vers rongent aujourd'hui les énormes volumes, mais qui reçut dans ce siècle des honneurs presque divins 182. Astre et lumière des jurisconsultes, maître de vérité, fanal du droit, guide des aveugles, ces titres et d'autres semblables lui furent prodigués, selon l'usage du temps; mais en rabattant de ces dénominations fastueuses, on ne peut cependant lui refuser la justice due à son savoir et à ses immenses travaux.

Note 182: (retour) Tiraboschi, t. V, l. II, c. 4.

Barthole naquit la même année que Boccace, en 1313, à Sasso-Ferrato, dans la Marche d'Ancône. Il se livra, dès sa jeunesse, à l'étude du droit sous les maîtres les plus célèbres, à Pérouse d'abord, et ensuite à Bologne. Il y devint maître lui-même, et lors de la fondation de l'Université de Pise, il y fut nommé professeur, n'ayant encore que 26 ans. Il y resta onze ans, selon les uns, et un peu moins selon d'autres. Il quitta sa chaire de Pise, pour en occuper une à Pérouse, où on lui déféra le titre et les droits de citoyen. En 1355, lorsque l'empereur Charles IV descendit en Italie, il fut choisi pour l'aller complimenter à Pise. Il profita de l'occasion, et obtint pour cette Université naissante les mêmes priviléges dont jouissaient toutes les autres. L'empereur lui en accorda de personnels, et spécialement celui de porter dans son écusson les armes des rois de Bohême. Quelques auteurs ont pensé que ces honneurs étaient le prix de la fameuse bulle d'or, que Charles publia l'année suivante, qu'il avait concertée à Pise avec Barthole, et dont il lui avait confié la rédaction 183. Il ne jouit pas long-temps de ces distinctions; de retour à Pérouse, il y mourut, selon l'opinion la plus probable, âgé seulement de 46 ans. La brièveté de sa vie rend presque inconcevables la profondeur et l'étendue de ses connaissances et le volume énorme de ses écrits. Gravina, en rendant justice à son érudition et à la force de sa dialectique, le juge sévèrement sur l'abus qu'il en a fait, et sur les subtilités qu'il introduisit dans l'étude du droit. «Son génie et son érudition lui nuisirent, dit ce critique judicieux 184: possédant toute la misérable science de ce temps-là, il ne fit que retourner de mille manières les sophismes des Arabes, qui avaient souillé la pureté des sources du péripapéticisme, etc.»

Note 183: (retour) De Sade, Mém. pour la Vie de Pétrar., t. III, p. 409.
Note 184: (retour) De origine juris civilis, l. I, §. 164.

La vaste compilation des œuvres de Barthole contient quelques Traités de droit public, tels que ceux des Guelphes et des Gibelins; de l'Administration de la République; de la Tyrannie, etc. On y en trouve un plus singulier, et dont le prodigieux succès peut servir à faire connaître l'esprit de son temps. C'est une cause plaidée devant J.-C. entre la Vierge Marie, d'une part, et le Diable, de l'autre 185. Cacodœmon comparaît devant le tribunal, en qualité de procureur de toute la malice infernale. Sa procuration, passée devant le notaire de la maison du Diable, date de l'an 1354. Il cite le genre humain à comparaître à l'audience trois jours après la date. Le genre humain, pressé par cette diligence diabolique, s'est laissé, pour la première fois, expédier par contumace. Il a recours à la Sainte-Vierge et la supplie de prendre sa défense. Elle se déclare donc son avocate; mais le Diable proteste qu'elle est incapable de remplir cet office, les femmes en étant exclues, selon le Digeste De postulatione: de plus, il la déclare suspecte, comme mère du juge, conformément à la loi De appellatione. La Vierge répond à l'exception; 1°. que les femmes sont admises à plaider dans les causes des misérables, selon la disposition du paragraphe I, De fœminis, etc., et que le genre humain est précisément dans ce cas; 2°. que même une mère peut parler dans sa propre cause, comme il est écrit dans les expressions, chapitre Priorem, etc. Cette question d'ordre judiciaire étant vidée, Cacodœmon produit sa demande, de pouvoir tourmenter le genre humain, comme il le faisait avant la rédemption; il s'appuie des textes d'une infinité de lois; mais la Vierge Marie n'en allègue pas moins que lui dans ses réponses, toutes favorables à son client. Enfin, le divin juge prononce la sentence d'absolution formiter, séant pro tribunali, au parquet ordinaire des causes, au-dessus des trônes des anges, dans le palais de sa résidence, après avoir vu toutes les citations, procurations, allégations, réponses, exceptions, répliques, etc. Ladite sentence écrite et publiée par S. Jean l'Evangliste, notaire et écrivain public de la cour céleste 186.

Note 185: (retour) Tractatus quæstionis ventilatæ coram Domino nostro J.-C. inter virginem Mariam ex unâ parte, et Diabolum ex alterâ, p. 165 et suiv. du livre intitulé: Bartholi Consilia, quæstiones et tractatus, Lyon, 1568.
Note 186: (retour) I secoli della Letter. ital. di Giamb. Corniani, t. I, p. 436.

Barthole eut pour disciple, et ensuite pour rival, le célèbre Balde, fils d'un médecin de Pérouse. On raconte beaucoup de traits de cette rivalité, qui seraient peu honorables pour le caractère de Balde. Des écrivains sages les révoquent en doute, et il vaut mieux en douter avec eux que d'y croire 187. Balde fut professeur à Pérouse, sa patrie, puis à Sienne, à Pise, à Padoue et à Pavie. Il laissa partout une grande admiration de son savoir, et encore plus de son esprit, qui était vif, brillant, fécond en réparties et en bons mots. C'est un avantage qu'il avait dans la dispute sur son maître Barthole, homme plein de jugement et de science, mais, à ce qu'il paraît, un peu lourd. Balde n'a guère laissé moins d'écrits que lui, et qui ne sont pas aujourd'hui plus utiles ni plus connus que les siens; il est vrai qu'il ne mourut que l'année même de la fin du siècle, âgé de soixante-quinze ou seize ans, et qu'il vécut par conséquent une trentaine d'années plus que son maître.

Note 187: (retour) Voy. Tiraboschi, ub. supr., et Mazzuchelli, Scrit. ital.

C'était aussi un jurisconsulte habile que ce Guillaume de Pastrengo que nous avons vu, dans la Vie de Pétrarque, jouer un des premiers rôles parmi ses plus intimes amis. Pastrengo sa patrie est une campagne du Véronais. Il fut notaire et juge à Véronne. Les Scaliger, seigneurs de cet état, le chargèrent, en 1335, d'une mission auprès du pape Innocent XII, qui résidait à Avignon: c'est là qu'il connut Pétrarque, et que se forma entre eux cette amitié qui dura autant que leur vie. Mais ce n'est pas comme légiste qu'il doit surtout avoir place dans l'histoire littéraire, c'est comme auteur d'un ouvrage rare et peu connu, le premier modèle de ces Bibliothèques universelles, et de ces Dictionnaires des hommes illustres, qui se sont tant multipliés depuis. S. Jérôme, Gennadius et d'autres auteurs de livres de cette espèce, n'avaient parlé que des écrivains sacrés 188. Photius n'avait traité que des livres qui lui étaient tombés entre les mains. Guillaume de Pastrengo entreprit le premier une Bibliothèque des auteurs sacrés et profanes de tous les pays, de tous les siècles et sur tous les sujets, depuis les temps les plus reculés jusqu'à celui où il vivait. Cet ouvrage écrit en latin, a été imprimé à Venise, en 1547, sous ce faux titre: De originibus rerum 189, que l'auteur ne lui avait point donné. Le manuscrit que l'on en conserve dans une bibliothèque de Venise 190, porte celui-ci: De viris illustribus 191, qui lui convient mieux. La première partie de ce livre est précisément ce qu'on appelle une Bibliothèque. Les auteurs y sont rangés par ordre alphabétique; et, dans des articles faits avec toute l'exactitude que permettait une époque où l'on avait si peu de secours pour ce travail, on trouve une idée succincte de leurs ouvrages. Il était impossible qu'il ne s'y glissât pas beaucoup d'omissions et beaucoup d'erreurs, mais tel qu'il est, il prouve dans son auteur une vaste érudition. Il paraît surprenant qu'il ait pu voir tant de choses au milieu de tant de ténèbres, et ce n'est pas pour lui peu de gloire que d'avoir donné le premier un Dictionnaire de cette espèce. Les autres parties en forment un, historique et géographique, où l'auteur recherche surtout les premières origines, et c'est ce qui a causé l'erreur commise au titre de l'édition de Venise. Cette édition très-rare d'un ouvrage curieux est si remplie de fautes, qu'elle ne peut-être, pour ainsi dire, d'aucun usage. Montfaucon, et après lui Maffei, avaient entrepris d'en donner une nouvelle, corrigée sur les manuscrits; mais ni l'un ni l'autre, ni personne après eux, n'a exécuté ce dessein, qui ne serait pas sans utilité 192.

Note 188: (retour) Tiraboschi, t. V, p. 322.
Note 189: (retour) Le titre entier du livre imprimé est: De Originibus rerum libellus authore Gullelmo Pastregico Veronense, Venet., 1547.
Note 190: (retour) Dans celle de S. Jean et S. Paul (di SS. Giovanni e Paolo).
Note 191: (retour) Le titre entier de ce manuscrit est, après le Proemium: Incipit liber de Viris illustribus editus à Guillelmo Pastregico veronensi cive, et fori ejusdem urbis causidico.
Note 192: (retour) Voy. Maffei, Verona illustr., part. II, p. 115, et Tiraboschi, t. V, l. II, c. 6.

Philippe Villani, fils de Mathieu, et le dernier des trois illustres historiens de ce nom, outre le complément des histoires de son oncle et de son père 193, composa aussi un ouvrage intéressant pour l'histoire littéraire; mais il s'y renferma dans ce qui regardait sa patrie, et n'écrivit que les Vies des hommes illustres de Florence. Le comte Mazzuchelli en a publié pour la première fois 194, non le texte original, qui est en latin, mais une ancienne traduction italienne, avec d'amples et savantes notes. Philippe Villani fut nommé, en 1401, pour expliquer publiquement le Dante dans la chaire que Boccace avait occupée. Il y fut nommé une seconde fois, en 1404, et l'on croit qu'il mourut peu de temps après. Les titres d'Eliconio et de Solitario, que lui donnent quelques anciens manuscrits de ses Vies des hommes illustres, prouvent que, quoiqu'il eût rempli à Pérouse quelques fonctions honorables 195, il s'était ensuite entièrement livré aux lettres et à l'amour de la solitude et du repos. Il fut le premier auteur d'une histoire littéraire particulière, comme Guillaume de Pastrengo, d'une histoire littéraire générale. Quant à l'histoire politique, elle n'eut alors aucun auteur qui pût être comparé aux Villani. Mais le nombre des histoires générales qui furent écrites est considérable, et celui des chroniques ou histoires particulières des différentes villes, passe tout ce qu'on peut se figurer. On ne lit plus ni les unes ni les autres pour son plaisir. Les premières sont même peu utiles pour la connaissance des faits: les auteurs de ces histoires avaient trop peu de critique et trop de crédulité. Le plus connu de tous, parce qu'il l'est à d'autres titres, est le premier commentateur du Dante, Benvenuto da Imola. On a de lui, sous le titre de Liber Augustalis, une histoire abrégée des empereurs, depuis Jules César jusqu'à Venceslas, qui régnait de son temps; ouvrage dont la sécheresse et le peu d'exactitude n'ont pas empêché quelques écrivains de l'attribuer à Pétrarque. On le trouve dans plusieurs éditions de ses œuvres latines, mais sous le nom du véritable auteur 196. Landolphe Colonna, Romain, qui fut chanoine de l'église de Chartres, et que l'on dit de la noble famille des Colonne 197, écrivit, entre autres ouvrages, un Breviarum historiale, qui a été imprimé en France 198, et Français Pipino ou Pépin, Bolonais, une Chronique générale des rois Francs, depuis l'origine jusqu'en 1314. Pour l'histoire des premiers siècles, il ne fait que copier ceux qui avaient écrit avant lui; mais, parvenu aux temps modernes et aux événements contemporains, il joint aux faits qu'il a pris dans les autres, des faits particuliers qu'on ne trouve point ailleurs 199. Muratori n'a inséré dans sa grande collection que la partie de cette chronique qui commence en 1176 200. Il y a recueilli toutes les chroniques ou histoires particulières qui peuvent être de quelque usage, et peut-être même en a-t-il outre-passé le nombre. On y distingue les deux Cortusi 201, continuateurs de l'histoire de Padoue, commencée par Albertino Mussato dont nous avons parlé dans un précédent chapitre 202, mais qui restèrent fort au-dessous de lui, quant au talent et quant au style; Ferreto de Vicence 203, l'un des meilleurs historiens de ce temps; Calvano Fiamma de Milan 204, qui ne lui est point inférieur; Jean de Cermenate 205, émule et compatriote de Fiamma, et plusieurs autres. Mais combien de ces historiens sont restés en manuscrit dans les bibliothèques d'Italie, et y resteront toujours sans qu'il y ait rien à perdre, ni pour la gloire littéraire de l'Italie, ni pour l'histoire!

Note 193: (retour) Ce complément n'est que de quarante-deux chapitres; il termine le livre XI, et conduit l'histoire de Florence jusqu'à la fin de 1034. V. sur les deux autres Villani, t. II de cet ouvr., p. 301.
Note 194: (retour) En 1747.
Note 195: (retour) Celles de chancelier de cette commune, etc. Voy. Tiraboschi, loc. cit.
Note 196: (retour) Dans l'édit. de Bâle, 1496, in-4., tout à la fin du volume; dans celle de 1581, in-fol., pag. 516, etc.
Note 197: (retour) Tiraboschi, t. V, p. 318.
Note 198: (retour) À Poitiers, en 1479.
Note 199: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 319.
Note 200: (retour) Script. Rer. ital., vol. IX.
Note 201: (retour) Guglielmo Cortusio et Albrighetto Cortusio, son parent.
Note 202: (retour) Tom. II, p. 305.
Note 203: (retour) Script. Rer. ital., vol. IX, p. 935.
Note 204: (retour) Auteur du Manipulus Florum, ibid., vol. XI, p. 533.
Note 205: (retour) Ibid., vol. IX, p. 1223.

J'aurais dû placer dans la première époque de ce siècle, mais je n'oublierai pas ici, Marino Sanuto, noble vénitien, qui ne fut pas, à proprement parler, un historien, mais un voyageur, et qui laissa un ouvrage intéressant sur les régions qu'il avait parcourues et sur les événements dont il avait été témoin. Il fit jusqu'à cinq fois le voyage d'Orient, et visita l'Arménie, l'Égypte, les îles de Chypre et de Rhodes, etc. De retour à Venise, il composa son livre Secretorum fidelium crucis, où il décrit exactement ces contrées lointaines, les mœurs de leurs habitants, les révolutions, les guerres entreprises pour les retirer des mains des infidèles, et les causes des mauvais succès de ces guerres. Il y propose aussi des moyens qu'il croit meilleurs pour venir à bout de l'entreprise. Son ouvrage fait, il parcourut plusieurs états de l'Europe, pour engager les princes à exécuter ses plans. Il les présenta au pape Jean XXII, à Avignon, et lui mit sous les yeux des cartes où tous ces pays et les saints lieux étaient fidèlement décrits; il adressa, sur ce sujet, des lettres à plusieurs personnages importants; mais il ne put rien obtenir. On croit qu'il mourut vers l'an 1330. Son ouvrage et ses lettres furent imprimés, pour la première fois, par Bongars, dans le Gesta Dei per Francos 206. C'est un des plus curieux de cette collection; le premier livre surtout peut être regardé comme un traité complet sur le commerce et la navigation de ce siècle, et même des siècles antérieurs 207.

Note 206: (retour) Hanoviæ, 1511, 2 vol. in-fol.
Note 207: (retour) Foscarini, Letteratura Veneziana, p. 417.

À l'égard de la littérature proprement dite, et principalement de la poésie, qui était le genre de littérature le plus généralement cultivé, on a bien fait de ne pas tirer des bibliothèques, et l'on aurait encore mieux fait de n'y pas recueillir et de laisser perdre le nombre infini de vers qui furent produits dans ce siècle. Ce fut comme une épidémie qui se répandit rapidement, qui passa même les Alpes, et qui exerça surtout ses ravages à Avignon et autour de Pétrarque, devenu, bien contre son gré, le centre de ce tourbillon poétique. C'est ce qu'une de ses lettres familières décrit avec des détails aussi vrais que plaisants. «Jamais, écrit-il 208, ce que dit Horace ne fut plus vrai qu'à présent:

Ignorants ou savants, nous faisons tous des vers 209.
Note 208: (retour) Famil., l, XIII, ép. 7, manuscrit de la Biblioth. impér., n°. 8568; Mém. pour la Vie de Pétr., t. III, p. 243.
Note 209: (retour)
Scribimus indocti doctique poemata pessim.

(Ep. I, l. II. v. 117.)

C'est une triste consolation d'avoir des semblables. J'aimerais mieux être malade tout seul. Je suis tourmenté par mes maux et par ceux des autres. On ne me laisse pas respirer. Tous les jours des vers, des épîtres viennent pleuvoir sur moi de tous les coins de notre patrie: mais ce n'est pas assez; il m'en vient de France, d'Allemagne, d'Angleterre, de Grèce. Je ne puis me juger moi-même et l'on me prend pour juge de tous les esprits. Si je réponds à toutes les lettres que je reçois, il n'y a point de mortel plus occupé que moi: si je ne réponds pas, on dira que je suis un homme insolent et dédaigneux. Si je blâme, je suis un censeur odieux: si je loue, un fade adulateur. Ce ne serait encore rien, si cette contagion n'avait pas gagné la cour romaine. Que pensez-vous que font nos jurisconsultes et nos médecins. Ils ne connaissent plus ni Justinien, ni Hippocrate. Sourds aux cris des plaideurs et des malades, ils ne veulent entendre parler que de Virgile et d'Homère. Mais que dis-je? les laboureurs, les charpentiers, les maçons abandonnent les outils de leur profession, pour ne s'occuper que d'Apollon et des Muses. Je ne puis vous dire combien cette peste, autrefois si rare, est commune à présent, etc.»

On voit, par cette lettre même, que c'était de poésies latines qu'on accablait Pétrarque, et non de poésies en langue vulgaire; car si cette langue commençait à devenir universelle en Italie, elle était à peine connue en Allemagne, en Angleterre et en France, d'où il lui venait aussi tant de vers. Lui-même, comme on l'a vu, ne se faisait qu'un amusement de la poésie italienne. Ses travaux sérieux étaient en latin. C'était pour ses poésies latines qu'il avait reçu solennellement au Capitole la couronne de laurier. Nous avons vu qu'il fit dans la suite de sa vie peu de cas de cet honneur, qui l'avait enivré dans sa jeunesse. Ce qui contribua peut-être à ce dégoût, fut de voir le même triomphe accordé, douze ou quinze ans après, à un homme qu'il était loin sans doute de regarder comme son égal. On le nommait Zanobi da Strada. Philippe Villani l'a placé parmi les illustres Florentins; mais si la couronne lui fut décernée à cause de la célébrité dont il jouissait alors, tous ses autres titres ont disparu, et il ne lui reste quelque célébrité que par cette couronne même.

Zanobi était fils du célèbre grammairien Giovanni da Strada, qui avait été le premier maître de Boccace. Il commença par prendre le même état que son père; mais il cultivait en même temps la poésie. Pétrarque le connaissait, l'aimait, faisait cas de son savoir, et fut la première cause de ses honneurs. Il le recommanda au grand-sénéchal de Sicile, Nicolas Acciajuoli, à qui il inspira le désir de se l'attacher. Zanobi quitta l'école de grammaire et de rhétorique, dont il subsistait obscurément à Florence, pour passer à la cour de Naples. Il y fut reçu honorablement par le grand-sénéchal, créé par lui secrétaire du roi, et bientôt si avant dans ses bonnes grâces et même dans son amitié, qu'Acciajuoli n'avait pas de plus grand plaisir que son entretien ou ses lettres. En 1355, lors qu'il se rendit à Pise, auprès de l'empereur Charles IV, il y conduisit Zanobi, et ce fut là qu'il obtint pour lui, de l'empereur, la couronne de laurier et les honneurs du triomphe. Mathieu Villani, dans son histoire 210, fait mention de cette cérémonie, dans laquelle Zanobi, la couronne sur la tête, fut conduit publiquement par la ville de Pise, accompagné de tous les barons de l'empereur.

Note 210: (retour) L. V, ch. 26.

Ce couronnement causa beaucoup de surprise en Italie, où la réputation de Zanobi n'était pas généralement répandue. Les amis de Pétrarque s'étonnèrent de voir que le grand-sénéchal, qui était un de ses amis particuliers, se fût employé avec tant de chaleur pour avilir en quelque sorte l'honneur qu'il avait reçu, en le faisant décerner à un homme qui lui était si inférieur. Pétrarque lui-même ne fut pas insensible à cette espèce d'avilissement de la couronne poétique. Dans la préface d'un de ses écrits 211, il ne put dissimuler son indignation de ce qu'un juge et un censeur allemand (c'est ainsi qu'il désigne Charles IV) n'avait pas craint de prononcer sur les beaux-esprits italiens. Il ne cessa pas pour cela d'aimer Zanobi, qui était non seulement un homme d'esprit, mais des mœurs les plus douces et du commerce le plus aimable. Ce poëte fut élevé, toujours par le crédit d'Acciajuoli, à la charge de secrétaire apostolique auprès du pape Innocent VI 212; mais il ne la posséda que deux ou trois ans au plus, et mourut de la peste en 1361, âgé seulement de quarante-neuf ans. Ses écrits restèrent entre les mains de sa famille; d'autres disent qu'ils furent déposés chez un notaire de Florence; ils s'y sont perdus, et n'ont jamais vu le jour 213. L'opinion qu'on avait de lui dans sa patrie était si avantageuse, sans que l'on puisse savoir à quel point elle était fondée, que lorsque les Florentins résolurent 214 d'élever, aux frais du trésor public, de magnifiques mausolées à Dante, à Accurse, à Pétrarque et à Boccace, ils y en ajoutèrent un pour Zanobi; mais ce projet resta sans exécution pour lui comme pour tous.

Note 211: (retour) Invect. in Med.
Note 212: (retour) En 1359.
Note 213: (retour) On n'a imprimé de lui que les dix-neuf premiers livres de la traduction en prose italienne des Morales de S. Grégoire. L'auteur du reste de cette ancienne traduction est inconnu.
Note 214: (retour) En 1396.

Plusieurs autres poëtes latins brillèrent encore à la fin de ce siècle. On ne pourrait les désigner tous sans faire une liste sèche, ou sans entrer dans des particularités minutieuses, également dépourvues d'intérêt quand les noms ne rappellent aucun souvenir. Deux seuls de ces noms paraissent mériter une mention particulière. L'un est celui de François Landino, fils d'un peintre qui avait alors quelque réputation, et parent de Landino, célèbre commentateur du Dante. Il était aveugle et musicien. Ayant perdu la vue dès son enfance par la petite-vérole, il commença bientôt, dit Philippe Villani 215, à sentir le malheur de cet état de cécité; et, pour en adoucir l'horreur par quelque distraction consolante, il s'amusait à chanter, comme un enfant qu'il était encore. Étant devenu grand et capable de sentir la douceur de la mélodie, il chantait selon les règles de l'art, en s'accompagnant de l'orgue ou de quelque instrument à cordes. Il fit rapidement des progrès si admirables, qu'il jouait en très-peu de temps de tous les instruments de musique, même de ceux qu'il n'avait jamais vus. On était émerveillé de l'entendre. Il touchait surtout l'orgue avec tant d'art et de douceur, qu'il laissa bien loin derrière lui les organistes les plus habiles. Il inventa même par la seule force de son génie, des instruments dont il n'avait eu aucun modèle. Aussi, du consentement de tous les musiciens, qui lui accordaient la palme, il fut publiquement couronné de lauriers, à Venise, par le roi de Chypre, comme les poëtes l'étaient par les empereurs. Il mourut à Florence en 1390.

Note 215: (retour) Vite d' illustri Fiorentini, p. 84.

François Landino n'était pas seulement musicien, il était aussi grammairien, dialecticien et poëte. Son habileté à toucher l'orgue, lui fit donner le surnom de Francesco degli Organi, et c'est ainsi qu'il est nommé dans les recueils où l'on trouve de lui quelques poésies italiennes. On a aussi conservé de ses vers latins 216; le style n'en est pas inférieur à celui des poésies latines de Pétrarque.

Note 216: (retour) Voy. Mehus, Vita Ambrog. Camald., p. 324. Ces vers sont intitulés: Versus Francisci organistœ de Florentiâ.

L'autre poëte, beaucoup plus célèbre dans les lettres, non-seulement comme poëte, mais comme littérateur et philosophe, et dont le nom se trouve souvent joint à celui de Pétrarque, est Lino Coluccio Salutato. Coluccio est un de ces diminutifs florentins que subissent les noms des enfants, et que ceux qui les ont portés gardent ensuite toute leur vie: De Niccolo, on fait Niccoluccio, petit Nicolas; on retranche ensuite, pour abréger, la première syllabe, et il reste Coluccio, qui ne ressemble presque plus au nom primitif. Son premier nom, Lino, semblerait être encore un diminutif abrégé du même nom; Niccolo, Niccolino, Lino; mais peut-être aussi le prit-il par une affectation de noms antiques qui était alors commune parmi les savants 217. Coluccio Salutato était né en Toscane 218 en 1330. Son père, qui était homme de guerre, enveloppé dans les troubles de sa patrie, fut exilé, et se retira à Bologne. Le jeune Coluccio y fut élevé; il annonça de bonne heure des dispositions naturelles pour la littérature; mais il lui fallut, comme Pétrarque et Boccace, obéir aux ordres de son père, et se livrer à l'étude des lois. Le père mourut, et Coluccio quitta le code pour se livrer tout entier à l'éloquence et à la poésie. On ne sait ni quand il sortit de Bologne, ni quand il lui fut permis de revenir à Florence. On sait seulement qu'en 1368, c'est-à-dire lorsqu'il était âgé de trente-huit ans, il était collègue de François Bruni dans la charge de secrétaire apostolique auprès du pape Urbain V. Il est probable qu'il abandonna cet emploi quand Urbain, après être retourné à Rome, revint en France. Il quitta aussi l'habit ecclésiastique, et épousa une femme, dont il n'eut pas moins de dix enfants 219. La réputation de savoir et d'éloquence dont il jouissait lui attira les offres les plus brillantes de la part des papes, des empereurs et des rois; mais l'amour qu'il avait pour sa patrie lui fit préférer à toutes les espérances de fortune la place de chancelier de la république de Florence qui lui fut offerte en 1375, et qu'il occupa honorablement pendant plus de trente années. Les lettres qu'il écrivait passaient pour si éloquentes que Jean Galéas Visconti, étant en guerre avec la république, disait qu'une lettre de Coluccio Salutato lui faisait plus de mal que mille cavaliers florentins 220.

Note 217: (retour) Tiraboschi, t. V, p. 492.
Note 218: (retour) Au château de Stignano, dans Valdinievole, près de Pescia.
Note 219: (retour) Elle se nommait Piera, et était de Pescia, ville voisine du château où il était né. Tiraboschi, ub supr.
Note 220: (retour) Tiraboschi, ub. supr.

Au milieu des graves occupations que lui imposait cette charge, il trouvait le temps de cultiver les muses et de se livrer à des études et à de savantes recherches. Celle des anciens manuscrits était l'objet continuel de son zèle. Il en recueillait le plus qu'il lui était possible; et les corrections qu'il y faisait, et qui auraient été pour tout autre un grand travail, n'étaient pour lui qu'un amusement. Les auteurs contemporains parlent de lui comme de l'homme le plus savant de son siècle. Ils ne parlent pas avec moins d'enthousiasme de ses talents que de son savoir. Ils le comparent à Cicéron et à Virgile; mais nous avons appris à réduire ces comparaisons emphatiques. Ses lettres et ses autres ouvrages, qui ont été imprimés, sont un nouvel exemple de la nécessité de ces réductions, quoiqu'on puisse admirer, et dans sa prose et dans ses vers, une érudition étendue à beaucoup d'objets, qui était alors très-rare, et des traces sensibles d'une étude attentive et continue des anciens auteurs, qui ne l'était pas moins. On n'a imprimé de lui en prose latine, outre ses lettres 221, qu'un Traité de la noblesse des lois et de la médecine 222. Les bibliothèques de Florence en possèdent en manuscrit plusieurs autres 223; la plus grande partie des vers qu'il avait composés s'y conserve aussi; mais on en a publié quelques pièces dans le grand Recueil des plus illustres poëtes italiens et dans d'autres collections. Parmi ceux qui n'ont point vu le jour, ce qu'il y aurait peut-être de plus intéressant à connaître serait la traduction d'une partie du poëme du Dante en vers latins, dont l'abbé Méhus nous a donné deux fragments dans sa vie d'Ambroise le Camaldule 224. Coluccio mourut en 1406, âgé de soixante seize ans. Plusieurs années auparavant, les Florentins avaient demandé à l'empereur la permission de le couronner du laurier poétique, et elle leur avait été accordée; mais sans qu'on ait pu savoir la raison de ces délais, l'affaire traîna tellement en longueur que la couronne ne lui fut décernée qu'après sa mort 225. Elle fut posée sur son cercueil, et les honneurs qui devaient être rendus à ce vieillard illustre accompagnèrent au tombeau un cadavre insensible.

Note 221: (retour) Elles ont été publiées en deux différents recueils, l'un donné par l'abbé de Mehus, l'autre par Lami. Mehus ne fit paraître que la première partie du sien, Florence, 1741, avec une savante préface et des notes; prévenu par Lami, qui en publia un en deux volumes, Florence, 1742, il n'acheva point son édition. Lami se donna le tort de parler du modeste et savant Mehus avec beaucoup d'aigreur et d'emportement. Mazzuchelli, note 7, sur la Vie de Coluccio, par Philippe Villani, p. xxiii, observe qu'on doit réunir ces deux recueils, les lettres de l'un n'étant pas les mêmes que celles de l'autre. Il s'en faut bien qu'ils contiennent tout ce que l'auteur en avait écrit: la plus grande partie est restée inédite dans les Bibliothèques de Florence.
Note 222: (retour) De Nobilitate legum ac Medicinœ. Venise, 1542.
Note 223: (retour) On en trouve les titres dans Tiraboschi, t. V, p. 497; Mazzuchelli, notes sur Philippe Villani; l'abbé Mehus, Vit. Ambr. Camald., et dernièrement M. J. B. Corniani, I secoli della Letter. ital. t. I, p. 413.
Note 224: (retour) Page 309 et suiv. Il y donne aussi des fragments de plusieurs autres pièces inédites du même auteur.
Note 225: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 496.

Le nombre des poëtes en langue vulgaire était encore plus considérable que celui des poëtes latins; mais il y en a peu qui aient mérité, par l'intérêt de leur vie ou par la bonté de leurs vers, que l'on en garde le souvenir. Je ne parle point d'un grand nombre de seigneurs italiens qui ne se contentèrent pas de protéger les poëtes, et qui poétisèrent eux-mêmes. Le Crescimbeni et le Quadrio 226 rangent dans cette classe la plupart des petits princes de ce temps-là. Plusieurs dames se distinguèrent aussi par leur goût pour la poésie et quelques unes par leurs talents. Il y eut même une Sainte qui est comptée, pour sa prose, parmi les autorités du langage, et qui fit aussi des vers; c'est sainte Catherine de Sienne. Sa vie appartient à l'hagiographie ou histoire des saints plus qu'à l'histoire des lettres. Dans cette dernière, cependant, elle a de remarquable qu'elle a été l'occasion d'une guerre grammaticale et d'une espèce de schisme. On sait, et elle raconte elle-même que son éducation avait été si peu littéraire qu'à vingt ans, lorsqu'elle entra dans l'ordre de Saint-Dominique, elle ne connaissait même pas l'alphabet; mais il ne lui fallut qu'une seule vision pour apprendre à lire, à écrire et pour devenir très-forte en théologie. Elle mourut à la fleur de l'âge 227 en 1380. Ses lettres ascétiques sont écrites d'un style si pur, si élégant dans sa simplicité, et semées de locutions si vives et si agréables, que Sienne, sa patrie, a prétendu s'en servir pour rivaliser avec Florence, et pour lui disputer le sceptre du langage. Girolamo Gigli, savant Siennois, qui donna, en 1707, une édition soignée des lettres de sainte Catherine, voulut y joindre un vocabulaire des mots et des expressions propres à l'auteur. Il s'y donnait de très-grandes libertés, et traitait avec peu de ménagements les Florentins, leur langue et leur académie, dont il était cependant. L'impression de ce Vocabolario Cateriniano était fort avancée, quand tout-à-coup il fut arrêté, prohibé par ordre du pape Innocent XII, l'auteur banni à quarante milles de Rome, où se faisait l'impression, et ensuite rayé de la liste des académiciens de Florence, par décret de l'académie elle-même; enfin, selon l'expression d'un historien récent de la littérature italienne 228, traité comme coupable, non-seulement de lèze-grammaire, mais même de lèze-majesté 229. Si les vers de sainte Catherine avaient été seuls, ils n'auraient point donné lieu à de pareils scandales, à en juger par une oraison qui est imprimée dans le quatrième volume de ses Œuvres 230, et où l'on trouve moins de génie que de ferveur.

Note 226: (retour) Storia della vulgar poesia, et Storia e rag. d'ogni poesia.
Note 227: (retour) À trente-trois ans.
Note 228: (retour) M. Giamb. Corniani, I secoli della Letter. ital., t. I, p. 388.
Note 229: (retour) Le Vocabolario Cateriniano, qui fut alors lacéré et brûlé à Florence, par la main du bourreau, y a été réimprimé depuis, sous le faux titre de Manille, et sans date, in-4., avec un Supplément qui le complète. Gamba, Testi di Lingua, p. 88.
Note 230: (retour) Pag. 341; elle commence ainsi:
O Spirito santo, vieni nel mio core
Per la tua potenzia traila a te, Dio
, etc.

Celui des poëtes lyriques de cette époque qui approcha le plus du style de Pétrarque est Buonaci corso da Montemagno. Il y en eut deux de ce nom, l'aïeul et le petit-fils, que l'on a long-temps confondus en un seul. Le chanoine Casotti découvrit le premier qu'ils étaient deux, et donna, en 1718, à Florence, la meilleure, édition de leurs Œuvres 231, avec une préface qui éclaircit complètement ce qui regarde la famille des Montemagno. C'était une des plus distinguées de Pistoja, où elle avait été plusieurs fois élevée aux premiers emplois. Buonaccorso l'ancien en fut lui-même gonfalonnier, en 1364. Ses vers ont de la douceur et de la grâce. Gravina 232 le loue d'avoir approché de Pétrarque par ces deux qualités, si ce n'est par l'élévation, le savoir et la variété des sentiments. Le Tassoni, dans ses considérations sur Pétrarque, compare souvent des vers de Montemagno, avec ceux de ce grand poëte lyrique et les explique les uns par les autres. Il ne croit pas, comme l'ont pensé quelques critiques, que le troisième sonnet de Pétrarque 233, soit imité du premier de Montemagno 234; mais lorsqu'il veut au contraire prouver que c'est Montemagno qui a été l'imitateur, il ne peut lui-même se dissimuler la faiblesse de ses preuves. Plusieurs autres sonnets de Buonaccorso, sans avoir la même ressemblance, ont des traits, des expressions et des tours que l'on pourrait appeler Pétrarquesques, comme le font les Italiens. Le recueil ne contient que 38 sonnets, dont plusieurs encore sont de Montemagno le jeune, qui appartient au siècle suivant; tant il est vrai qu'en poésie il ne faut que peu de vers, mais dignes du suffrage des gens de goût, pour se faire un assez grand nom.

Note 231: (retour) La première édition fut donnée à Rome, en 1559, in-8, par Nicolo Pilli de Pistoja, le même qui publia aussi les Œuvres de Cino.
Note 232: (retour) Della ragione Poetica, l. II, §. 29 et 30.
Note 233: (retour) Era il giorno che al sol si scolorano, etc.
Note 234: (retour) Erano i miei pensier ristretti al core.

Pistoja produisit un autre poëte contemporain de Pétrarque, qui fut même, dit-on, son disciple, et qui fit, après sa mort, un long poëme à sa louange; mais l'on n'y peut guère approuver que l'intention et le zèle. Il se nommait Zenone de' Zenoni. Son poëme, qu'il intitula: Pietosa fonte, est en tercets, et divisé en treize chapitres. Le savant Lami l'a publié le premier, en 1743, dans le 15e. volume de ses Deliciœ eruditorum, avec des remarques et une notice sur l'auteur. Il avoue lui-même que le style n'en est ni facile, ni doux, ni poli: les expressions en sont souvent obscures et les mots trop vieux, ou trop nouveaux, ou trop hardis; mais il contient des détails qui le rendent de quelque utilité pour l'histoire littéraire de ce temps 235.

Note 235: (retour) Lami, loc. cit., au commencement de l'avis au lecteur.

Le même volume est terminé par une canzone sur ce même sujet de la mort de Pétrarque 236. Elle vaut mieux, sans être fort bonne. Son auteur est Franco Sacchetti, auteur justement célèbre à d'autres titres, qui passe cependant pour avoir approché du style de Pétrarque dans ses vers; mais qui approcha beaucoup plus de celui de Boccace dans sa prose, et dont les Nouvelles sont regardées comme les meilleures, après celles du Décaméron, quoique loin encore de les égaler.

Note 236: (retour) Elle a pour titre: Morale di Franco Sacchetti da Firence per la morte di M. Francesco Petrarca.

Franco Sacchetti, né à Florence, vers l'an 1335 237, d'une famille ancienne et illustrée par les premiers emplois de la république, annonça de bonne heure les plus heureuses dispositions. Très-jeune encore, il composa des poésies amoureuses, où il se montra grand imitateur de Pétrarque; mais avec un tour d'idées et de style qui lui était propre. Comme il ne quitta point Florence dans sa jeunesse, son mérite y frappa tous les yeux. L'usage était alors de graver sur les monuments publics, dans les salles de délibérations du gouvernement, dans celles des tribunaux, sur les portes des différents offices, des inscriptions en vers dans la langue nationale. On s'adressa souvent au jeune Sacchetti pour ces inscriptions, où l'on voulait toujours que la poésie et la morale donnassent des leçons de liberté. On a conservé plusieurs sonnets qu'il fit dans ces occasions. La morale y est en général meilleure que la poésie. La simplicité des idées et du style y est un mérite, puisqu'ils étaient destinés à être entendus et retenus par le peuple. On lui demanda une devise plus courte pour être gravée sur la couronne du lion qui était placé au-dessus d'une espèce de tribune aux harangues, à la façade du palais des prieurs 238. Il fit ce distique remarquable par sa simplicité et sa gravité. C'est le lion qui parle:

Corona porto per la patria degna
Acciocchè liberta ciascun mantegna
.
Note 237: (retour) Préface de la bonne édition donnée à Naples, sous le titre de Florence, en 1724, par le savant Bottari.
Note 238: (retour) Aujourd'hui le Palazzo Vecchio.

Franco Sacchetti fut revêtu de plusieurs magistratures, tant à Florence même que dans différentes parties de la Toscane. Il voyagea aussi dans plusieurs villes d'Italie, entre autres à Bologne, à Gênes et à Milan. Il se lia d'amitié avec les hommes les plus distingués de tous états, et avec les littérateurs les plus célèbres. La considération dont il jouissait dans sa patrie, lui attira une distinction honorable dans une occasion triste pour lui et pour sa famille. Son frère, Giannozzo Sacchetti, avait été déclaré rebelle, pris et décapité, en 1379. L'année suivante, il fut statué par un décret, que les pères, les frères, les fils de ceux qui, depuis trois ans, avaient été déclarés rebelles, ne pourraient, pendant dix ans, être ni du nombre des prieurs (magistrature suprême de la république), ni membres d'aucun des colléges de magistrature. Sacchetti fut seul excepté de cette disposition sévère, et cela, dit l'historien Ammirato, parce qu'il était tenu pour homme de bien, per esser tenuto uomo buono 239; mais cette faveur ne put le consoler de la perte de son frère. Il devint sujet à des maladies graves, et ses infirmités furent augmentées par des accidents imprévus. Étant tombé de cheval, ou plutôt de mulet, dans un de ses voyages, il voulut se faire saigner. Un barbier ignorant lui donna plusieurs coups de lancette, sans pouvoir lui tirer une goutte de sang. Il se rendit à Pistoja, où un chirurgien, aussi ignare que le barbier, le piqua et le manqua de même. Les bains qu'il prit ne lui firent aucun bien, et il se sentit long-temps de cette chute.

Note 239: (retour) Stor. fiorent., l. XIV.

Chargé, en 1381, de quelques missions politiques dans des pays infestés par le brigandage et par la guerre; il fut attaqué en mer et pillé par les Pisans; son fils fut blessé sous ses yeux. La république l'indemnisa par une gratification de 75 florins d'or. Plusieurs années après, dans la guerre que Florence soutint contre le duc de Milan, les environs de la ville furent saccagés et brûlés. Les possessions de Franco Sacchetti, qui étaient à Marignole, furent entièrement détruites, et lui totalement ruiné. Il supporta tant de malheurs avec courage. Au milieu de ses occupations et de ses désastres, il ne cessa jamais de cultiver la poésie, la philosophie et les lettres. Il y chercha des consolations et y trouva encore des plaisirs. Il vieillit en se livrant aux mêmes travaux qui avaient occupé sa jeunesse. On conjecture qu'il mourut peu d'années après la fin de ce siècle 240. C'était un homme d'une amabilité singulière, et remarquable par le mélange de la gravité de son caractère et de la gaîté de son esprit. Cette gaîté brille dans presque toutes ses Nouvelles. Parmi ses compositions poétiques, dont le plus grand nombre n'est point imprimé, il y en a plusieurs qui sont non seulement fort gaies, mais de ce genre de burlesque dont on attribue faussement l'invention au Burchiello, puisqu'on en trouve ici les premiers modèles. Il aimait beaucoup la musique et la savait parfaitement. Dans un manuscrit où ses madrigali et ses ballades, portent les noms des musiciens qui en avaient fait les airs, on voit plusieurs fois, écrit en marge, le sien même 241. Ce n'est pas seulement dans sa jeunesse qu'il fut amoureux; on trouve dans ses poésies la preuve qu'il le fut vingt-six ans de la même personne; mais on ignore l'objet de cette passion si constante. Il se plaint dans un sonnet fait la vingt-sixième année, de n'être pas plus avancé que le premier jour. Il se rappelle le peu que gagna Pétrarque auprès de Laure par ses vers; et il en tire un triste augure pour les siens. La fin du sonnet signifie à peu près 242:

Malheureux! si je pense encore
Au peu qu'a gagné par ses vers
Le grand Pétrarque auprès de Laure,
Aux longs tourments qu'il a soufferts...
Je frémis, je me sens de glace:
J'écris pourtant, et le temps passe.
Note 240: (retour) Bottari, ub. sup.
Note 241: (retour) Intonata per Francum Sacchetti, ou Francus dedit sonum. Bottari, ub. sup.
Note 242: (retour)
E quando io penso al mio signor Petrarca,
Quel ch' acquistò in Laura pe' suoi versi,
Misero i' scrivo in ghiaccio, e'l tempo varca
.

Peu de ses poésies sont imprimées 243. Le vocabulaire de la Crusca, qui les cite souvent, tire ses exemples d'un ancien manuscrit qui appartenait à la famille Giraldi, et qui était encore, en 1724, dans la bibliothèque de cette famille 244. Il contenait environ cent soixante-dix sonnets, trente-huit canzoni de différents genres, quarante-neuf ballades, un grand nombre de madrigali et d'autres poésies de toute espèce. Il contenait aussi des lettres, les unes latines, les autres italiennes, et ce qui est plus singulier, quarante-neuf sermons sur les évangiles, pour tous les jours du carême et des fêtes de Pâques; le tout terminé par ses Nouvelles, qui ne sont pas tout-à-fait du même genre, ni du même style.

Note 243: (retour) Je ne connais qu'un sonnet cité par Crescembeni, Stor. della Volg. Poesia, l. II, n°. 8; la canzone sur la mort de Pétrarque, dont il est parlé ci-dessus, une autre canzone qui vaut mieux, dans le Recueil des Rime Antiche, qui suit la Bella Mano, réimpression de 1750, et quatre sonnets dans la préface de Bottari.
Note 244: (retour) Bottari, ub. supr. Le marquis Matteo Sacchetti, descendant du poëte, possédait à Rome, à la même époque, une copie de ce manuscrit. Id. ibid.

Il les écrivit pour son amusement, lorsqu'il était podestat ou premier magistrat d'une petite ville, que l'on croit être Bibbiena. Elles étaient au nombre de trois cents. On n'en a retrouvé et publié que deux cent cinquante-huit. Sacchetti ne les a point encadrées, comme Boccace, dans une fiction générale, ni entremêlé d'entretiens, de descriptions et de vers. C'est lui qui raconte, en son nom, des faits dont souvent il a été témoin lui-même. Le style en est extrêmement pur, et fait autorité dans la langue. Il est plus familier et descend plus habituellement au langage commun que celui du Décaméron; et c'est surtout dans les sujets gais et populaires qu'il peut être utile de l'étudier. On y acquiert l'intelligence d'un grand nombre de mots et de proverbes toscans, qui y sont employés dans leur vrai sens et dans toute leur force. Quand aux aventures, aux bons mots et aux faits plaisants, il y en a moins de libres et d'indécents que dans Boccace, mais trop encore pour que ce recueil puisse être mis entre les mains de tout le monde. La plupart de ces traits servent à faire connaître le caractère et les mœurs des Florentins de ce temps-là. Plusieurs ont pour acteurs des hommes connus dans l'histoire politique et dans celle des lettres, et offrent des particularités de leur vie, que l'on ne trouve point ailleurs. Comparés avec des passages des anciens historiens de Florence, ces traits servent quelquefois à les éclaircir.

Les Nouvelles de Franco Sacchetti sont en général plus courtes que celles de Boccace: le dialogue et la pantomime y sont moins détaillés, moins soignés, et l'on y trouve point de ces histoires touchantes qui forment dans le Décaméron une admirable variété. Elles sont presque toutes plaisantes, racontées avec légèreté, et du ton d'un homme qui, pour amuser les autres, commence par s'amuser lui-même. Il faut s'en prendre au temps où vivait l'auteur, de la grossièreté de quelques expressions; mais il a, comme je l'ai dit, moins souvent besoin de cette excuse que Boccace. Il fait aussi plus fréquemment agir des personnages contemporains, rois, magistrats, poëtes, artistes, marchands, ouvriers, bouffons de ville et de cour. Il y a parmi ces derniers un maître Gonelle, auquel il revient souvent, et qui est le plus drôle et le plus original de tous. Ce maître Gonelle attrape et fait rire tout le monde, depuis les plus petits particuliers jusqu'aux rois. Le tour qu'il joue à Naples à un abbé riche et avare, pour amuser le roi Robert, n'est ni aussi spirituel ni d'aussi bon goût que l'on croirait qu'il l'eût fallu pour plaire à un souverain, ami des lettres et aussi avide que nous l'avons vu ailleurs de la société et des entretiens des sages 245. Ce que d'autres Nouvelles racontent du roi d'Angleterre, Édouard 246 et de Philippe de Valois, roi de France 247, prouve, il est vrai, combien les rois étaient alors populaires et accessibles, mais donne une assez pauvre idée de leurs plaisirs. Barnabé Visconti, seigneur de Milan, et d'autres souverains d'Italie se donnent aussi des plaisirs de cette espèce. On voit même un évêque inquisiteur qui s'amuse à effrayer un pauvre imbécille, nommé Albert 248, le menace de le faire brûler comme Patarin ou Vaudois, et rit avec un de ses amis des sottises qu'il lui fait dire sur le Pater noster. Fort bien, dit Franco Sacchetti, mais si ce pauvre Albert eût été un homme riche, l'inquisiteur lui en aurait peut-être donné tant à entendre qu'il se fût racheté de ses deniers, pour n'être pas torturé ou brûlé 249.

Note 245: (retour) Le roi ne veut rien donner à Gonelle, à moins que Gonelle n'ait d'abord obtenu quelque chose de cet abbé. Gonelle engage l'abbé à recevoir sa confession publique. Il lui avoue qu'il a le malheur de devenir loup quand il lui prend un accès d'un certain mal, de se jeter alors sur tous ceux qu'il rencontre, et de les dévorer. Il feint que l'accès lui prend: l'abbé s'enfuit épouvanté, quitte une chape magnifique qu'il portait. Gonelle s'en saisit, et va la porter devant le roi, qui en rit avec ses barons, et paie largement maître Gonelle. (Nouv. CCXII.)
Note 246: (retour) Une espèce de garçon meunier, ou de cribleur de grain (vagliatare), devenu courtisan, se présente devant ce roi. Édouard se jette sur lui et le bat quand ce pauvre diable le loue; il le récompense magnifiquement quand le garçon meunier le blâme et l'injurie; et le nouveau courtisan, aussi fin que le serait le plus ancien et le plus habile, dit à Édouard: «Sire, si V. M. veut me payer ainsi de mes mensonges, je lui dirai rarement la vérité.» (Nouv. III.)
Note 247: (retour) Philippe avait perdu un épervier qu'il aimait beaucoup; il fait promettre une récompense à qui le trouvera. C'est un paysan qui le trouve et qui veut le porter au roi. Un huissier du palais exige qu'il lui donne la moitié de la récompense promise. Le paysan, admis devant le roi, lui demande pour récompense cinquante coups de bâton. Philippe, très-surpris, veut savoir pourquoi: le paysan le lui dit naïvement. Le roi fait donner devant lui à l'huissier vingt-cinq coups de bâton, refuse au paysan sa moitié du paiement en cette monnaie, mais lui fait compter deux cents francs pour marier ses filles. (Nouv. CXCV.)
Note 248: (retour) Nouv. II.
Note 249: (retour) E forse forse se Alberto fosse stato un ricco uomo, lo inquisitore gli avrebbe dato tanto ad intendere, che si sarebbe ricomperato de' suoi denari per non essere arso o crueciato. (Nouv. II.)

Le poëte par excellence, Dante, paraît plusieurs fois sur la scène 250. On trouve même, au sujet de son tombeau à Ravenne, devant lequel il n'y avait ni cierges, ni lampions, tandis qu'un vieux crucifix était tout noir de la fumée de ceux qui brûlaient autour de lui, un trait peut-être historique, mais que je ne pourrais me permettre de rapporter 251. Des artistes célèbres y figurent aussi, tels que Giotto, Buffamalco, l'Orcagna, et plusieurs autres. Quelques uns de ces artistes, appelés à S. Miniato, pour des travaux qu'ils y faisaient dans une église, sont représentés 252, discutant et se disputant après boire, pour savoir quel avait été, Giotto toujours excepté, le plus grand peintre. L'un dit Cimabuè, l'autre Stefano, élève de Giotto, un troisième Buffamalco. Ce n'est point tout cela, interrompt le fameux sculpteur Alberti; ce sont les femmes de Florence. On a beau rire de cette proposition: il soutient son dire et le prouve par des détails de la toilette des femmes qui sont tout-à-fait plaisants. Dans la Nouvelle suivante, c'est avec les faiseurs de lois que l'auteur fait lutter les dames florentines. Il leur donne tout l'avantage, et les fait meilleures légistes et meilleures logiciennes que les hommes. Les Florentins s'avisent de porter une loi somptuaire sur l'habillement des femmes. Des officiers publics sont chargés de la faire exécuter et de procéder contre celles qui porteront dans leur parure des ornemens défendus. Ils arrêtent tout ce qu'ils en trouvent; mais ils n'en peuvent convaincre aucune. Certains rubans avec lesquels on attachait les voiles sont prohibés: «Cela, un ruban!» dit celle qu'on arrête, en l'arrachant de dessus sa tête et le pliant dans sa main; «c'est une guirlande.» Les boutons ne sont point des boutons; l'hermine n'est point de l'hermine, ainsi du reste. Les officiers, les magistrats en perdent la tête, et l'on est obligé de révoquer la loi.

Note 250: (retour) Nouv. VIII, CXIV, CXV.
Note 251: (retour) Voy. Nouv. CXXI.
Note 252: (retour) Nouv. CXXXVI.

Sacchetti ne se donne pas moins carrière que Boccace sur les moines, les hypocrites, les caffards; il a, dans ce genre, un assez grand nombre de contes naïfs et piquants; et remarquons bien que l'Inquisition n'a jamais proscrit ces Nouvelles, qu'elles n'ont été mises sur aucun index, ni soumises à aucune correction apostolique, et qu'elles ont toujours été lues et réimprimées librement.

En voici une très-courte, qui donne à la fois une idée de ce qu'était alors l'éloquence de la chaire, et de l'influence que des prédicateurs grossiers exerçaient sur le peuple 253. L'auteur raconte que, se trouvant à Gênes dans le temps de la guerre entre les Génois et les Vénitiens, et lorsque les Vénitiens venaient de battre les Génois, il entendit un frère de l'ordre des ermites, prêcher ainsi dans l'église de St.-Laurent, devant une grande affluence de peuple. «Je suis Génois, et si je ne vous disais ma pensée, je me croirais très-coupable. Ne vous fâchez donc pas, si je vous dis la vérité. Vous ressemblez proprement aux ânes. La nature des ânes est telle que, lorsqu'ils sont ensemble, si vous donnez un coup de bâton à l'un de la troupe, tous se séparent et se mettent à fuir, l'un ici, l'autre là, tant ils sont lâches et poltrons. Vous faites précisément comme eux. Les Vénitiens, au contraire, sont proprement de la nature des cochons. On dit communément un cochon de vénitien, et l'on a raison: quand les cochons sont en troupe et serrés les uns contre les autres, frappez-en, bâtonnez-en un, tous se serrent encore davantage, et courent ensemble sur celui qui les a frappés, parce que telle est leur nature. Si jamais ces deux figures m'ont paru ressemblantes, c'est surtout en ce moment. L'autre jour, vous frappâtes les Vénitiens; ils se sont serrés, défendus et vous ont attaqués à leur tour. Pour vous, vous ne vous entendez point les uns les autres; vous n'avez que tant de galères armées; ils en ont presque deux fois autant. Eh bien! ne dormez plus: veillez sans cesse: armez-en deux fois autant qu'eux, et soyez en état, s'il le faut, non pas de tenir la mer, mais d'entrer à Venise.» Avec cette éloquence grossière, c'était là certainement un bon citoyen et un brave moine.

Note 253: (retour) Nouv. LXXI.

Cette prédication en rappelle à l'auteur une d'une autre espèce, qu'il raconte aussitôt après. Il met sur la scène, ou plutôt dans la chaire, un évêque stupide, qui n'y montait que pour dire les plus lourdes sottises 254. Ce bon évêque, voulant tancer les Florentins sur le péché de la gourmandise, leur faisait, en termes de cuisine, le détail de tous les plats et de toutes les sauces. C'était un jour de l'Ascension, et tout cela n'avait guère de rapport à la fête; il y vint enfin comme il put, et voulant faire comprendre à ses auditeurs avec quelle rapidité le Christ monta au ciel; il leur dit: «Comment s'éleva-t-il? Il s'éleva comme un oiseau qui vole; plus vite: il s'éleva comme une flèche qui part de l'arc; encore plus vite: comme un trait lancé par une arbalète; bien plus vite encore. Comment donc?--Comme si mille paires de diables l'avaient emporté.--L'auteur ajoute que, se trouvant après ce beau sermon, avec le prieur de l'ordre, il lui demanda quelle Écriture avait fourni à ce maître imbécille ce qu'il venait de dire en chaire. Le prieur répondit que c'était un des plus habiles de tout l'ordre, qu'il lui avait peut-être pris quelque mal qui lui avait troublé l'esprit. Ce mal, reprit Franco Sacchetti, est donc continu et ne le quitte jamais; car chaque fois qu'il prêche, il en dit de pareilles, et quelquefois encore de plus fortes: c'est ce qui fait que le peuple le préfère à tous les autres prédicateurs, et court en foule pour l'entendre. Dans quelques autres Nouvelles, il prend la liberté de se moquer d'une certaine manie de faire de nouveaux saints et de fabriquer de nouvelles reliques. Il y en a une surtout où il met en jeu de vieux os bien noirs d'un prétendu saint Ugolin, et ne fait aucune grâce à toutes ces superstitions monacales. La véritable piété doit lui en savoir autant de gré que la raison.

Note 254: (retour) Nouv. LXXII.

Le même siècle fournit un autre conteur qui n'a pas moins de mérite que Franco Sacchetti, et que plusieurs même lui préfèrent. C'est l'auteur d'un Recueil qui porte le singulier titre de Pecorone. Cet augmentatif de pecora signifie en italien la même chose qu'en français, une pécore, un imbécille. Il plut à un homme d'esprit de se donner ce titre par bizarrerie; mais personne en le lisant n'est tenté de le prendre au mot. En tête de son recueil est un sonnet qui n'est pas plus bête que le reste. En voici à peu près le sens:

Ce livre est nommé la Pécore.
J'ai trouvé, sans beaucoup de frais,
Ce beau titre qui le décore;
Il semble pour lui fait exprès,
Tant on y voit d'hommes niais.
Moi qui suis plus niais encore,
À leur tête je vais bêlant:
Je fais des livres et j'ignore
Ce que c'est que style et talent.
Enfin, j'en veux faire à ma tête;
Et si mon projet réussit,
Si je deviens homme d'esprit,
De l'avis de plus d'une bête,
Ne t'en étonne pas, lecteur,
Le livre est fait comme l'auteur 255.
Note 255: (retour)
Poniam che'l facci a tempo e per cagione

Che la mia fama ne fasse onorata,

Come sarà da zotiche persone,

Non ti maravigliar di ciò, lettore;

Che'l libro è fatto com' è l'autore.

Dans le premier quatrain de ce sonnet se trouve en toutes lettres la date de la composition du livre, 1378, et le nom de l'auteur, ou du moins son prénom, Ser Giovanni 256. On ne l'appelle en effet que Ser Giovanni Fiorentino; mais l'on ne sait pas bien ce que c'était que ce sire Jean de Florence. On ignore presque entièrement les circonstances de sa vie. On voit par le préambule de ses Nouvelles qu'il les écrivit à Dovadola 257, château dans une vallée de la Romagne, à neuf milles de Forli, qui était alors indépendant, et ne se soumit que dans le siècle suivant 258 à la république de Florence. Ser Giovanni, né à Florence même, était peut-être dans ce château comme dans une sorte d'exil, ou forcé ou volontaire, ne se trouvant pas bien avec les Florentins, parce qu'il était du parti des Guelfes, et qu'il se montrait sans doute attaché à la cour de Rome dans toutes les actions de sa vie, comme il le fait dans son ouvrage dès qu'il en trouve l'occasion. Entre les différentes conjectures dont il a été l'objet, il y en a une du savant chanoine Biscioni, qui en fait un moine franciscain, et le premier général de l'ordre après son saint fondateur; mais, quoiqu'il appuie cette idée de quelques raisons plausibles, il y en a pour le moins autant de douter qu'elle soit fondée 259. Le titre de ser ou sere que l'on joint toujours à son nom ferait plutôt croire qu'il était notaire, ce même titre ayant alors été donné aux hommes de cette profession, qui étaient ordinairement de très-bonne famille 260.

Note 256: (retour)
Mille trecento con settant' alto anni

Veri correvan, quando incominciate

Fu questo libro, scritto et ordinato,

Come vedete, per me Ser Gioviani.

Note 257: (retour) Perchè ritrovandomi io a Dovadola, sfolgorato e cacciato da la fortuna, etc.
Note 258: (retour) En 1440.
Note 259: (retour) Voy. la préface de Gaetano Poggiali, en tête de l'édition du Pecorone, Livourne (sous le faux titre de Londres), 1793, p. xxi.
Note 260: (retour) Ibid., p. xiv.

S'il y a doute et partage sur l'état de l'auteur du Pecorone, il n'y en a point sur son mérite. Les philologues toscans le placent fort peu au dessous de Boccace, quant à la pureté du langage, aux agréments du style et aux termes propres de la langue, dans laquelle il fait autorité. Il voulut, comme Boccace, lier ensemble ses Nouvelles, et les placer dans un cadre qui leur donnât de l'intérêt et de l'unité. Pour de l'unité, il y en a sans doute, mais ce cadre est froid et mesquin, et n'a rien de l'intérêt, de la grâce et de la variété de son modèle.

Il y avait à Forli, dans un monastère de femmes, une prieure et plusieurs religieuses qui menaient toutes la vie la plus sainte et la plus exemplaire du monde. Entre elles, on distinguait une sœur Saturnine, jeune, belle, sage, et de mœurs si pures et si angéliques, que la prieure et les autres sœurs étaient remplies d'amour et de vénération pour elle. La réputation de sa beauté et de sa vertu était répandue dans tout le pays. Il se trouvait alors à Florence un jeune homme nommé Auretto, plein de sagesse, de sensibilité, de bonnes mœurs et de talents, qui avait dépensé en galanteries une grande partie de son bien. Il entendit parler de l'aimable Saturnine, en devint éperduement amoureux, sans l'avoir vue, et imagina de se faire moine, d'aller à Forli, et de se présenter pour chapelain à la prieure, afin de voir la jeune sœur tout à son aise. Il exécuta ce projet et suivit sa vocation de point en point; il arrangea ses affaires, prit le froc, se rendit à Forli, et, par l'entremise d'une personne adroite, devint peu de temps après le chapelain du couvent. Il se comporta si bien dans cette place, qu'il mérita bientôt par sa conduite l'amitié de la prieure, celle des sœurs, et surtout de sœur Saturnine. Or il advint, dit naïvement l'auteur, que ledit frère Auretto, regardant honnêtement plusieurs fois ladite sœur Saturnine, et elle le regardant de même, et leurs regards se rencontrant, ils s'entendirent si bien, que, du plus loin qu'ils s'appercevaient, ils se saluaient en souriant. Leur amour faisant des progrès, plusieurs fois ils se prirent la main, et ils se parlèrent, et ils s'écrivirent souvent. Enfin ils prirent le parti de se trouver à une certaine heure au parloir, qui était dans un endroit retiré et solitaire. Ils y vinrent, et trouvèrent tant de plaisir à causer ensemble, qu'ils résolurent d'y revenir une fois par jour. Ils s'imposèrent pour règle, de se raconter tous les jours l'un à l'autre une Nouvelle, pour s'amuser et passer agréablement leur temps. C'est ce qu'ils font pendant vingt-cinq jours, et ce qui produit une suite de cinquante Nouvelles, beaucoup mieux racontées qu'elles ne sont liées avec adresse: car ce frère Auretto et cette sœur Saturnine, qui ne font chaque jour que revenir au parloir, se saluer, se prendre la main, s'asseoir, conter chacun son histoire, chanter une chanson ou ballade (car cette imitation du Décaméron ne manque point à ce recueil), se lever, se remercier du plaisir qu'ils se sont fait, et se quitter pour revenir de même, ne sont pas de l'invention la plus heureuse, et finissent même, à parler franchement, par être mortellement ennuyeux.

Les choses se passent, comme on voit, le plus honnêtement du monde entre ces deux amants, qui seulement, à la fin de trois ou quatre de leurs visites, ajoutent à leurs autres politesses un baiser d'amour. Cela n'empêche pas que M. le chapelain et madame Saturnine ne s'émancipent quelquefois dans leurs récits, plus que ne le devraient faire de si sages personnes. Dans les deux premières Journées, toutes les Nouvelles sont assez semblables, pour le fond, à celles de Boccace; mais les détails ne sont jamais licencieux, et l'expression est aussi plus décente. Dans la troisième, malgré son attachement pour la cour de Rome, l'auteur s'égaie aux dépens d'un cardinal que sa maîtresse va rejoindre à Avignon, déguisée en jeune moine. Il est vrai qu'il faut prendre garde à ce lieu où résidait alors la cour romaine. Tous les Italiens, guelfes ou non, semblent s'être accordés alors pour regarder comme de bonne guerre tout le mal qu'ils pouvaient dire des mœurs de la Babylone de l'Occident. Ce n'est pas non plus, dans la Journée suivante, marquer un trop grand respect pour le consistoire papal, que de le montrer embarrassé tout entier par un misérable sophiste, et sur le point de tomber dans l'hérésie, faute de pouvoir lui répondre, si un étranger pauvre et modeste ne venait les tirer tous de peine. C'est pourtant à Rome que ce joue cette espèce de farce théologique, précédée même de quelques traits où le pape et le sacré collége ne sont pas plus ménagés que s'ils étaient encore à Avignon. Nous qui ne sommes ni Guelfes ni Gibelins, nous pouvons, puisque cette Nouvelle n'a rien de contraire aux mœurs, avantage que toutes sont loin d'avoir, y jeter les yeux, pour faire connaissance avec la manière de l'auteur.

Deux grands docteurs en théologie vivaient à Paris et disputaient souvent ensemble. L'un s'appelait maître Alain, et l'autre maître Jean-Pierre. Le premier l'emportait le plus souvent, tant parce qu'il était meilleur dialecticien, que parce que l'autre avait des opinions moins saines. Il aurait même apporté quelque trouble dans la foi, si maître Alain n'eût été là pour le redresser et pour réfuter ses sophismes. Mais Alain eut la fantaisie d'aller à Rome; il était riche, il se fit suivre d'un grand train, arriva dans la capitale du monde chrétien, visita le pape et sa cour, vit comment ils se gouvernaient; et lui qui croyait que cette cour devait être le fondement et la garantie du maintien de la foi, il fut, comme le juif d'une Nouvelle de Boccace 261, bien étonné de la trouver livrée à des vices honteux, et, selon l'expression de l'auteur, toute pleine de simonie. Alain se hâta de sortir de Rome, résolut d'abandonner le monde et de se donner tout entier à Dieu. Lorsqu'il eut fait quelques journées de chemin, il s'arrête, donne ordre à ses gens de marcher en avant et de le laisser seul. Eux partis, il quitte la route, s'enfonce dans les montagnes et rencontre sur le soir un berger. Il passe la nuit auprès de lui. Le matin, il change avec lui d'habillements, et se met en marche par un autre chemin. Il arrive à une abbaye, demande du pain, se présente à l'abbé pour faire dans la maison les services les plus bas et les plus gros ouvrages; on le reçoit; il montre tant de docilité, d'humilité, de patience, mène une vie si mortifiée et si sainte, que l'abbé le prend en grande amitié.

Note 261: (retour) Journ. I, Nouv. II. Voy. ci-dessus, p. 120.

Cependant ses domestiques, après l'avoir attendu plusieurs jours, croyant que leur maître avait été volé et tué, avaient regagné la France. Arrivés à Paris, ils y répandent le faux bruit de sa mort. On le regrette universellement. Il n'y a que son rival Jean-Pierre qui en ait de la joie. À présent, dit-il, je pourrai faire ce que je désire depuis si long-temps. Il part à son tour pour Rome, va proposer en plein consistoire une question contraire à la foi, et tâche, par ses subtilités, d'introduire une hérésie dans l'Église. Le pape assemble tout le collége des cardinaux, et ne trouvant rien à répondre, ils délibèrent avec eux d'appeler de toutes les parties de l'Italie les plus savants décrétalistes, évêques, abbés, et prélats, de les réunir dans un consistoire où l'on examinera la question proposée par maître Jean-Pierre. L'appel est fait. L'abbé du couvent où s'est retiré maître Alain est convoqué comme les autres. Alain apprenant de quoi il s'agit, le prie en grâce de le mener avec lui. L'abbé, qui le croit un homme simple, ignorant, et sachant à peine lire, le refuse d'abord. Alain insiste; l'abbé cède; ils arrivent à Rome. Alain veut que son abbé le mène au consistoire. L'abbé le croit devenu fou. Alain le suit, et comme beaucoup de monde se trouve à l'entrée du palais, il se glisse dans cette presse, se cache sous la chape de l'abbé, et entre avec la foule. L'abbé, forcé de le laisser faire, va s'asseoir avec les autres abbés; Alain s'assied entre ses jambes, et regarde par l'ouverture du devant de la chape, pour voir ce qu'on va faire et entendre ce qu'on va dire.

Un instant après, Jean-Pierre arrive, monte à la tribune en présence du pape, des cardinaux et de tous les docteurs, énonce hardiment sa proposition, et la prouve par les raisons les plus astucieuses et les plus subtiles. Maître Alain démêle sur-le-champ le sophisme; et voyant que personne n'ose se lever pour y répondre, il met la tête hors de la chape, et crie d'une voix forte le mot jube. C'était la forme pour obtenir la permission de parler, ou, comme on dit aujourd'hui, pour demander la parole. L'abbé lève la main, lui donne un grand coup sur la tête, et lui ordonne de se taire. On regarde; on ne sait d'où est venue cette voix. Alain remet la tête à l'ouverture, et crie plus fort que la première fois; chacun regarde encore, et demande à l'abbé ce qu'il a sous lui. C'est, répondit-il, un frère convers qui est fou.--Et pourquoi amenez-vous des fous au consistoire? Voilà une grande querelle et un grand bruit. Les massiers s'avancent avec leurs masses pour mettre le fou dehors. Alain s'élance de dessous la chape, prend sa course, et va se jeter aux pieds du pape. Il lui demande avec instance la permission de répondre à la question proposée. Le pape la lui accorde. Alors il monte posément à la tribune, reprend avec ordre la proposition et les preuves, répond à tout, met dans sa discussion tant de clarté, dans sa réfutation tant de force, que Jean-Pierre reste confondu. Ou tu es, lui dit-il, l'esprit de maître Alain, ou tu es quelque malin esprit. Alain se fait enfin connaître. Le pape, enchanté de lui, veut le faire cardinal, et reconnaît que sans lui l'Église de Dieu allait tomber dans une grande erreur. Alain refuse cette haute fortune; et, quoi que dise le pape, quoi que fasse l'abbé lui-même, il retourne humblement à l'abbaye reprendre ses fonctions de frère convers. Cela est très-édifiant sans doute dans maître Alain; mais quelle farce ridicule que celle de ce consistoire, et quel respect est-ce avoir pour la croyance qu'il est chargé de maintenir, que de faire dire gravement par le pape, que, sans un moyen si extraordinaire, l'Église entière, vaincue par un sophiste, allait errer dans sa foi! Il en est pourtant du Pecorone comme du Recueil de Franco Sacchetti, il n'a jamais été prohibé ni mis à l'index.

Plusieurs des Nouvelles qu'il contient sont historiques, et c'est ce qu'on ne manque pas de faire valoir parmi les mérites de l'ouvrage; mais ce mérite est compté pour peu de chose quand on a vu comment l'histoire y est traitée. Si l'auteur prétend, par exemple, donner l'origine de l'ancienne Rome, il y eut, dit-il 262, dans la ville d'Albe un roi qui descendait de la race d'Énée, fils d'Anchise. Ce roi, nommé Procas, eut deux fils, Numitor et Amulius. Ce dernier chassa son aîné du trône, et fit enfermer Rhéa, fille de cette aîné, dans un monastère de la déesse Vesta, pour qu'elle ne pût point avoir d'enfants. Jusque-là, au monastère près, c'est le pur texte des anciens historiens de Rome; mais s'ils racontent ensuite que Rhéa eut deux enfants du dieu Mars, le conteur italien, trop religieux apparemment pour reconnaître cette preuve d'une existence réelle dans un dieu du paganisme, arrange cela d'une autre façon, et c'est tout naturellement un prêtre du dieu Mars qu'il donne pour père à Romulus et à Rémus. D'autres, ajoute-t-il, en homme sûr de son fait, prétendent que ce fut le dieu Mars lui-même, et cela n'est pas vrai 263. L'origine de Florence vient après celle de Rome 264, et les vieilles traditions y sont suivies de même, avec des modifications modernes. Dans la guerre civile de Catilina, Quintus Métellus revient de France avec son armée; Catilina l'apprend, et sachant que Métellus est déjà en Lombardie, il se décide à sortir de Fiésole. Il arrive dans la plaine de Pistoja, range ses troupes en bataille, et leur tient ce noble discours: «Messieurs, soyez forts et vaillants 265», etc. Ce discours n'a que six ou sept lignes, et il n'y a pas de caporal qui n'en fît un meilleur; ce n'est pas tout-à-fait celui de Catilina dans Salluste. Métellus assiége Fiésole. Un maréchal de son armée, nommé Florino, est tué dans cette guerre, et enterré près du fleuve de l'Arno, et c'est là que fut bâtie, peu de temps après, une ville qui s'appela d'abord Floria, tant à cause du nom de Florino, que parce qu'elle fut peuplée par la fleur des citoyens de Rome, nom qui se changea dans la suite en celui de Florentia, Fiorenza, Firenze, Florence.

Note 262: (retour) Journ. X, Nouv. II.
Note 263: (retour) Alcuni dicono che questi due fanciulli furono generati dal dio Marte, e questo non è vero.
Note 264: (retour) Journ. XI, Nouv. I.
Note 265: (retour) Signori, siate gagliardi.

Si l'on veut remonter plus haut, on trouve dans une autre Nouvelle 266 comment le monde fut divisé en trois parties, lorsque l'entreprise de la tour de Babel fut déconcertée par la confusion des langues. La Nouvelle suivante nous apprend que Fiésole est la première ville qui fut bâtie en Europe, qu'elle le fut par Atlas, descendant de Cham, fils de Noé; que cet Atlas laissa trois fils, Sicanus, Italus et Dardanus; que ce dernier passa en Asie avec Apollon Astrologue et une suite nombreuse; qu'il arriva dans la province appelée Phrygie, qu'il y bâtit une ville d'abord appelée Dardanie, ensuite Troie, du nom de son petit-fils Troïus; qu'en un mot le fondateur de Troie était fils du fondateur de Fiésole. Si l'on descend à l'histoire moderne, on trouve les deux partis des Guelfes et des Gibelins ayant pour origine en Allemagne une chienne de chasse, et en Italie une femme: ce sont les propres expressions du texte 267. On pardonne à peine aux historiens réputés les plus profanes d'écrire comment un cardinal engagea le bon pape Célestin V à abdiquer, en le lui cornant pendant la nuit avec une trompette, et se disant l'ange du seigneur, abdication qui lui réussit mal, puisque Boniface VIII, son successeur, le fit cruellement mourir en prison. Notre ser Giovanni n'y fait pas tant de difficultés; et moyennant un on dit, sœur Saturnine raconte très nettement la chose 268, et frère Auretto lui dit, comme à l'ordinaire: Certes, voilà une belle et riche Nouvelle 269. Au reste, ce n'est pas pour l'étude de l'histoire que l'on fait cas du Pecorone, c'est pour celle de la langue, et pour la manière simple et naïve dont les faits y sont racontés.

Note 266: (retour) Journ. XV, Nouv. I.
Note 267: (retour) Si che ora hai udito che per una cogna si comincio parte Guelfa e parte Ghibellina nell' Alamagna, e poi in italia nacque per una femmina. (Journ. VIII, Nouv. I.)
Note 268: (retour) Journ. XIII, Nouv. II.
Note 269: (retour) Per certo questa è stata una ricca Novella.

Mais ces deux recueils de Nouvelles nous ont distraits assez long-temps de la poésie; il est temps d'y revenir. En parlant des poëtes qui florissaient avant Pétrarque dans le quatorzième siècle, j'ai fait une mention particulière de Fazio degli Uberti 270. Je ne l'ai considéré alors que comme poëte lyrique, et j'ai remis à parler de son grand poëme quand je serais arrivé à la seconde moitié de ce siècle, à laquelle ce poëme appartient. Fazio était encore jeune quand il le commença; mais il ne le termina que dans sa vieillesse 271, et même il ne vécut pas assez pour l'achever entièrement. Il y osa marcher sur les traces du Dante, et se le proposer pour modèle. Dante avait parcouru l'enfer, le purgatoire et le paradis; il entreprit de parcourir la terre, de faire la description de toutes les parties du globe et l'histoire de tous les peuples qui les habitent. Ce dessein était grand et hardi. Le titre du poëme est composé de deux mots latins dicta mundi, les dits du monde; on écrit par corruption ditta mundi, detta mondi et detta mondo. Il est divisé en six livres qui se subdivisent en un nombre inégal de chapitres, et écrit en terza rima: ou tercets, comme la Divina Commedia. C'est aussi une vision, ou une suite de plusieurs visions, et l'auteur y prend pour guide l'historien et géographe Solin, comme Dante avait pris Virgile. Mais avant de trouver Solin, il fait quelques autres rencontres. Le Dittamondo étant absolument inconnu en France, et très-peu connu en Italie, je donnerai une idée rapide de la fiction générale qui en remplit les premiers chapitres, et de la distribution du sujet dans le reste de l'ouvrage.

Note 270: (retour) Tom. II, p. 316.
Note 271: (retour) Vers l'an 1367.

Le poëte était dans la saison de notre âge qui partage l'année, lorsque le soleil passe au front de la Vierge et quitte le Lion, ce qui signifie, si je ne me trompe, la même chose que Dante a dite en un seul vers, qui est le premier de son poëme! «Au milieu du chemin de cette vie humaine.» Il s'apperçoit que dans la vie tout est vanité, excepté de contempler Dieu, ou de faire quelque chose qui ait du prix après la mort. Cela fait naître en lui le désir de se donner de la peine pour laisser après lui quelques bons fruits. En pensant à ce qu'il pourra faire, il se décide à voyager, à voir le monde et les peuples qui l'habitent, à écouter, à s'instruire des lieux, des faits et du nom des hommes qui se sont le plus distingués par leurs vertus. Il se met aussitôt en chemin, et va cherchant la bonne route. Il était encore engagé dans la mauvaise, où il s'était égaré jusqu'alors, il sentait encore les mêmes épines qui le piquaient dans sa marche en se cachant parmi des fleurs, lorsqu'il est forcé de s'arrêter, au déclin du jour, accablé de fatigue et de sommeil; il se couche sur le côté gauche, s'endort, et voit en songe des choses qui l'encouragent dans son dessein.

Il voit venir à lui une femme avec des ailes étendues, et un air si noble et si honnête qu'il n'a jamais rien vu de pareil. Elle était vêtue d'une robe aussi blanche que la neige, et portait une couronne sur laquelle on lisait ces mots: «Je suis la Vertu; c'est par moi que la race humaine s'élève au-dessus de tous les autres animaux. Je suis cette lumière qui guérit l'ame et embellit le corps.» Plusieurs femmes, avec des ailes de diverses couleurs, paraissaient tranquillement plongées dans les rayons de sa lumière, comme les poissons, pendant l'été, dans une onde claire et limpide. Cette femme s'approche de lui au milieu de ces belles fleurs, et parait lui-dire: «Lève-toi, répare le temps que tu as ainsi perdu; ne reste plus enfermé dans ce bois; ne cherche plus à cueillir la rose sur sa dangereuse épine. Songe que celui qui a le plus voyagé ici bas, lorsqu'il arrive au but, trouve que la somme entière de ses jours est moins qu'une matinée. La faim, la soif, les veilles, ton corps doit apprendre à tout souffrir, si tu veux acquérir de l'honneur, de vrais biens et me suivre.» Elle lui recommande d'éviter désormais les fausses routes, de ne se plus égarer comme les compagnons d'Ulysse avec Circé, comme César avec Cléopâtre; d'être patient comme Job et Jacob. Après quelques autres exhortations, elle souffle dans sa poitrine une ardeur inconnue. Elle ne le quitte point; mais il s'éveille en sentant cette force nouvelle pénétrer jusqu'à son cœur.

A son réveil, il entend raisonner, parmi les rameaux verts, la douce mélodie du printemps. Il se tourne vers ces doux chants, se souvenant du plaisir qu'il avait eu à les entendre. Il éprouve que lorsque l'amour s'est introduit dans un cœur on a beau l'en arracher, on a bien de la peine à faire qu'il n'en germe encore quelque fleur. Il résiste cependant à cette amorce, reprend son généreux dessein, et se sent devenu un autre homme, puisqu'il peut résister à la douceur de ces chants, et à celle des rêveries qui déjà s'étaient emparées de son esprit. Il lève les yeux, voit le soleil fort élevé sur l'horizon, et le reporte vers la terre, pour se rappeler ce qu'il a vu en songe et les discours qu'il a entendus. Enfin il se lève, et monte sur un tertre, pour tâcher de découvrir son chemin, mais il ne voit de tous côtés que les halliers et les bois. Alors, de même qu'un voyageur égaré, qui ne trouve personne à qui demander sa route et ne peut la deviner lui-même, a recours à l'objet de sa croyance et lui demande conseil et secours, de même il se jette à genoux, joint les mains, et adresse à Dieu une fervente prière.

Elle est à peine achevée, qu'il voit une clarté subite briller comme un éclair et disparaître. Au même instant, il croit entendre une voix qui lui dit d'écarter la peur, la vanité, la négligence, et d'espérer en celui qu'il prie. Il sent alors se dissiper les ténèbres de son intelligence, et, au lieu d'un bois épais et sombre, il voit devant lui une route libre et ouverte. Il s'y avançait avec joie et marchait avec légèreté, lorsqu'au pied d'un rocher il aperçoit un ermite. Sa pâleur et sa faiblesse annonçaient son grand âge. Une barbe blanche descendait jusque sur sa poitrine, et ses sourcils tombaient si bas qu'ils lui ôtaient presque la vue. Le poëte le prie de se faire connaître à lui. L'ermite écarte avec sa main ses longs sourcils, découvre ses yeux, le regarde tranquillement, et lui dit qu'il se nomme Paul et qu'il n'a pas besoin de lui en dire davantage. Il demande à son tour au poëte qui il est, et ce qu'il cherche dans ces déserts. Satisfait de ses réponses, il l'invite à passer la nuit auprès de lui.

Le lendemain matin, le voyageur commence par se confesser au vieil ermite, qui l'absout moyennant une bonne pénitence; ensuite il lui fait part de son projet, et lui demande la route qu'il doit suivre; ayant obtenu ce qu'il désire, il lui fait ses adieux et part. Il avait à peine fait quelques pas dans le chemin que lui avait indiqué le solitaire, lorsqu'il voit de loin une femme si laide, si horrible et si sale, qu'il en est saisi de frayeur. Elle s'avance vers lui, et lui, malgré sa répugnance, est obligé de marcher aussi à sa rencontre. En la voyant de près, il la trouve encore plus affreuse; il en fait un portrait hideux. Elle veut le détourner de son dessein, le menace et lui prédit qu'il mourra s'il y persiste; mais il sait que la mort est inévitable, et ne voit point là de raison pour renoncer à son entreprise. Mais tu mourras, insiste la vieille, dans des pays lointains, et tu ne recevras point la sépulture, qui peut seule garantir de toute insulte un corps privé de la vie. Si la terre, répond le poëte 272, ne couvre pas mon corps, le ciel le couvrira, et il n'y eut jamais de plus digne enveloppe. Ce n'est pas pour que les morts en ressentent quelque douceur qu'on leur donne en terre un asyle; mais pour que les vivants en reçoivent une marque d'honneur.--Tu mourras jeune, reprend-elle 273.--Cela vaut mieux, réplique-t-il, et fait moins souffrir que de mourir vieux, de dépérir par degrés, et de perdre ses sens l'un après l'autre. Bien mourir, est le plus grand bien de ce monde: mal vivre est pire que la mort. Faisons notre devoir et ne nous plaignons pas.--Elle ne se lasse point de lui prédire des dangers et des obstacles, mais il ne s'effraie de rien, et ne se dégoûte que de l'entendre: il lui impose enfin silence et la chasse: la vieille, couverte de honte, et pleine de rage, le quitte en murmurant et disparaît.

Note 272: (retour)

E se non fia coperta da la terra,

Il cielo il coprirà, ne con più degno

Coperchio niun corpo mai si serra.

Non fu trovà de le tumbe la'ngegno

Accio che' morti ne havesser dolcezza,

Ma pergli vivi che è d'honore un segno.

(Dittam. ch. 4.)

Note 273: (retour) Ceci prouve ce que j'ai dit plus haut, que l'auteur avait commencé ce poëme dans sa jeunesse.

Libre désormais de suivre sa route, il voit à quelque distance un homme d'un aspect agréable et qui annonce un génie élevé, tenant un livre dans sa main gauche et dans sa droite un compas. C'est Ptolémée; il l'aborde, lui fait part de son projet, et reçoit de lui des conseils pleins de sagesse. Ptolémée, pour le préparer à voyager avec fruit, lui apprend à connaître la structure générale du monde, la division de la terre en ses principales parties, les deux hémisphères, les deux pôles, les différentes zones, les mers, et les précautions à prendre pour y voguer avec sûreté. Après cette leçon de cosmographie, Ptolémée quitte le voyageur. Celui-ci, resté seul, repassant dans son esprit tout ce qu'il vient d'entendre, est effrayé de nouveau des périls et des fatigues qui l'attendent. Il restait en suspens, quand cette belle femme, qui lui avait apparu la première, et qui ne s'était point éloignée de lui, l'interroge, lui demande ce qui l'arrête, et, par des exhortations nouvelles, lui rend toutes ses résolutions et toute sa force.

Cependant il s'adresse encore à ce Dieu qu'il a déjà prie, et c'est avec le même fruit; car il voit aussitôt paraître et s'approcher de lui un sage qui l'accueille et l'écoute, à qui il expose son dessein, ce qu'il a déjà tenté pour l'exécuter, et le besoin qu'il a de secours. Ce sage est enfin celui qu'il cherche; c'est Solin qui s'offre à lui servir de guide, et lui promet de le conduire dans toutes les parties de la terre. Le poëte s'abandonne entièrement à lui; Solin commence par le faire voyager sur une carte. Il lui montre d'abord les trois parties du monde, seules connues alors, les différents pays et les grands états qu'elles renferment, les montagnes qui s'y élèvent, les principaux fleuves qui les arrosent. Le voyageur interrompt cette longue leçon de géographie pour demander à son maître où était le paradis terrestre. Solin lui apprend ce qu'il en sait, et ce qui se réduit à peu près à rien. Ensuite ils se mettent en marche, et, après un peu de chemin, ils arrivent au bord d'un fleuve qui coulait dans une belle vallée.

Ici se trouve encore une vision ou apparition, mais la plus grande et la plus poétique de toutes. Une femme se présente à eux, vieille, affligée, baignée de larmes, en habits de deuil tout déchirés et souillés de poussière, et, malgré ce triste appareil et ce vêtement misérable, ayant un air si noble et si rempli de dignité, qu'on voit dans toute sa personne l'habitude du commandement, et les traces d'une ancienne puissance. C'est Rome qui déplore ses malheurs, et qui, interrogée par le poëte, en raconte toute l'histoire. Elle remonte jusqu'aux premiers habitants de l'antique Italie, et redescend jusqu'aux temps modernes, et jusqu'à l'époque même où l'on était alors; cet abrégé de l'histoire romaine, mis dans la bouche de Rome personnifiée, n'est pas une idée commune, ni dépourvue de grandeur; l'exécution n'est pas non plus sans mérite. Elle a du moins celui de la rapidité, de la concision, du choix des faits, et d'un ordre clair et facile, dans une suite d'événements qui ne contient pas moins de vingt-quatre ou vingt-cinq siècles, et qui est ici renfermée dans quarante-huit chapitres.

C'est Rome elle-même qui conduit les voyageurs dans sa ville, et qui leur en fait admirer les plus beaux monuments. Ils la quittent pour aller à Naples, vont jusqu'à la pointe de l'Italie, reviennent par la marche d'Ancône et la Romagne; visitent Venise, d'où ils remontent dans la Lombardie, en parcourent tous les états, vont à Florence, redescendent à Gênes, enfin voyagent dans l'Italie entière. Solin expliquant toujours au poëte tout ce qui l'embarrasse, ou dans la connaissance des lieux ou dans celle des faits. Ils montent sur un vaisseau, et parcourent les îles de la Méditerranée, la Corse, la Sardaigne et la Sicile; puis les voilà débarqués dans la Grèce, où il serait trop long de les suivre, car il n'y aurait alors aucune raison pour s'arrêter aux limites de l'Europe, et pour ne point passer avec eux en Afrique et en Asie.

Par une marche singulière, et qu'on peut regarder comme un défaut de son plan, l'auteur, en avançant dans son ouvrage, semble reculer dans l'histoire, c'est dans son sixième livre qu'il traite de l'Asie, et c'est vers la fin seulement que, se trouvant dans les pays que l'on croit avoir été le berceau du genre humain, il parle du premier homme, du déluge, de Noé, des patriarches, de Moïse, de David, de Roboam, et des prophètes jusqu'à Daniel. Le poëte en était là quand la mort vint l'interrompre, et personne ne sait comment devait se dénouer son poëme. Cet ouvrage est, comme je l'ai dit, fort peu connu en Italie, où il n'a jamais eu que deux éditions 274, toutes deux fort rares, faites sans soin, et dont la seconde surtout n'est pas seulement remplie de fautes, mais est plutôt une faute continuelle. Cependant il est loin de mériter cette négligence et cet oubli. Sans pouvoir être comparé au poëme du Dante, c'est, après la Divina Commedia, l'ouvrage le plus considérable que ce siècle ait produit. Le style ne manque point d'une certaine force qui le ferait lire avec quelque plaisir, si l'on en possédait une édition moins rare et plus lisible.

Note 274: (retour) Vicenza, 1474. in-fol., et Venezia, 1501, in-4.

C'est un avantage qui n'a pas été refusé à un autre poëme du même siècle, d'un genre à peu près semblable, fait comme le Dittamondo, sur le modèle de celui du Dante; qui souvent même en approche de plus près, et dont nous n'avons point encore aperçu l'auteur dans notre revue poétique. Il se nommait Federigo Frezzi da Foligno, et Il Quadriregio est le titre de son poëme. On ne sait presque rien de la vie de ce poëte. Il était né à Foligno, ville épiscopale de l'Ombrie, on ignore dans quelle année. Il entra dans l'ordre des dominicains, y fut maître en théologie, provincial de la province romaine, et élevé, en 1403, à l'évêché de Foligno, sa patrie. Il fut appelé six ans après, comme théologien et comme évêque, au concile de Pise, et fut aussi un des Pères du grand concile de Constance, où il mourut, en 1416 275. On ne connaît de lui aucun autre ouvrage que son grand poëme, auquel il donna le titre de Quadriregio ou Quadriregno. Il eut l'idée, non moins bizarre que le titre, d'y décrire les quatre règnes, de l'Amour, de Satan, des Vices et des Vertus. Il paraît, par le premier des quatre livres, qui contiennent chacun l'un de ces règnes, que l'auteur était jeune quand il commença son poëme, et que probablement il ne s'était pas encore fait moine. Son but est très-moral. Il veut faire voir quels sont les pièges que nous tend l'amour dans l'âge des tendres erreurs, et combien il est difficile de le combattre; mais cette morale mise en action amène des peintures, qui très-séantes sans doute sous la plume d'un poëte mondain, le seraient un peu moins sous celle d'un religieux de Saint-Dominique.

Note 275: (retour) Dissertazione Apologetica sopra il Quadriregia e l'autore, à la fin du vol. II de l'édition de ce poëme; Foligno, 1725, in-4. La première édition avait paru à Pérouse, 1481, in-fol., la seconde à Bologne, 1494. Il y en eut encore deux à Venise et à Florence, au commencement du seizième siècle. Celle de 1725, donnée par les académiciens de Foligno, est la meilleure, ou plutôt la seule bonne; elle est accompagnée de notes, d'observations historiques, de l'explication de quelques mots employés dans le poëme, et enfin de cette Dissertation apologétique sur l'ouvrage et sur l'auteur.

Il débute par une description poétique du printemps, dans le style du Dante, et dont plusieurs vers ne seraient pas indignes de lui 276. Dans cette saison faite pour l'amour, le cœur du poëte se sent brûlé d'une flamme nouvelle. Il adresse à ce Dieu une humble et fervente prière, pour qu'il daigne se montrer à lui, et lui permettre de contempler ses traits et ses formes charmantes. Sa prière est exaucée. L'Amour s'offre à ses yeux dans tout l'éclat de sa jeunesse, avec ses ailes, son carquois, et ses flèches redoutables, les unes d'or et les autres de plomb, dont il blesse les dieux et les mortels. Il vient, lui dit-il, à son aide. Il y a dans une contrée de l'Orient des bois incultes et sauvages, remplis de belles nymphes, et soumis à l'empire de Diane. Il veut les lui faire connaître. Philène est la plus belle et la plus modeste de ces nymphes; il la blessera d'un de ses traits, et la rendra sensible pour lui, au risque de déplaire à Diane. Le poëte se laisse conduire, et dans peu d'instants ils arrivent dans ces bois où Diane, suivie de plus de mille de ses nymphes, se livrait au plaisir de la chasse. La déesse, avec une troupe d'élite, s'approche d'une fontaine qui l'invite à se rafraîchir. Tandis qu'elle s'y baigne, les nymphes se jouent sur les bords avec des fleurs; d'autres rattachent les nœuds de sa chevelure, et d'autres l'amusent par leurs chants. Philène est une de ces aimables chanteuses. L'Amour lui décoche un trait si léger que le poëte ne la croit point blessée; mais elle l'est profondément, et c'est cette passion du poëte et de Philène qui est la première preuve du pouvoir de l'Amour. Il sont bientôt d'intelligence; mais trahis par un satyre envieux qui les dénonce à Diane, la pauvre Philène est punie du plus affreux supplice, percée de traits par les nymphes ses compagnes, réunie et comme incorporée au tronc d'un chêne, où elle n'est ni morte ni vivante; et la cruelle déesse lui fait encore lancer des flèches qui font couler son sang sur l'écorce de l'arbre et lui arrachent des cris aigus. Son amant est au désespoir, mais l'Amour le console en lui promettant une autre nymphe, plus belle encore que la première.

Note 276: (retour)
La Dea che'l terzo ciel volvendo move
Avea concorde seco ogni pianeto,
Congiunta al Sole ed al suo padre Giove
.
......................................................
E tuti i prati e tutti gli arboscelli
Eran fronduti, ed amorosi canti
Con dolci melodie facean gli uccelli.
E gia il cor de' Giovinetti amanti
Destava amore, e'l raggio della stella
Che'l sol vagheggia, or drieto, ed or avanti
, etc.

Il blesse en effet pour lui une nymphe de Junon, que cette déesse avait donnée à Diane; mais à peine est-elle devenue sensible, que Junon l'apprend, la rappelle, la fait battre par ses autres nymphes, et l'envoie captive sur le mont Olympe. Nouveau désespoir du poëte, qui veut aller trouver Junon et obtenir la liberté de celle dont il a causé la disgrâce. Mais Junon, reine et habitante de l'air, est inaccessible. Il est obligé de renoncer à ce dessein. Vénus lui apparaît, assise sur l'arc d'Iris, et lui promet la nymphe Ilbine. Cette Ilbine s'est promise à Minerve, qui a promis aussi de la choisir entre toutes ses compagnes. La déesse descend, environnée d'un nombreux cortége, fait le choix qu'elle avait annoncé et emmène avec elle sa nouvelle sujette, que le poëte appelle en vain. Minerve veut l'engager à la suivre et à venir habiter sa cour, mais enchaîné par la puissance de l'Amour et de sa mère, il y reste soumis et Minerve l'abandonne.

Après d'autres essais et quelques événements épisodiques, il entre dans les états de Vénus, qui ne punit point ses nymphes quand elles ont quelque faiblesse; au contraire, elle les y encourage si bien que notre auteur modeste et très-scandalisé est très-dégoûté de leur conduite 277. Vénus tient à part d'autres nymphes qui sont plus réservées en apparence, et qui sont aussi plus dangereuses; le poëte trop sensible est leur jouet; il s'en aperçoit enfin; cette découverte lui ouvre tout-à-fait les yeux; il s'emporte contre l'Amour, rompt avec lui, et jure de ne le plus reconnaître pour un dieu. Mais, si loin de sa patrie, comment pourra-t-il y revenir? Une intelligence que lui envoie Minerve, et dans laquelle les commentateurs croient voir la quatrième vertu morale, où la Justice vient le tirer d'embarras. Elle s'offre à le reconduire à Foligno même, dont elle lui fait toute l'histoire. Elle lui fait aussi l'éloge de la famille Trinci dont le chef y dominait alors, avec le titre de vicaire pontifical, et qu'elle fait descendre des Troyens 278. L'auteur, après ces flatteries, qui ne sont au reste ni plus maladroites ni plus basses que beaucoup d'autres, suit la Vertu, qui veut bien lui servir de guide, et qui le ramène dans sa patrie, comme elle le lui a promis.

Note 277: (retour)
Io vidi dame e vidi ermafroditi,
Uomini e donne insieme, venir nudi
Ove natura vuol che sien vestiti,
Alviso con le man mi feci scudi
Per non vedergli; ond'ella: perche gli occhi,
Misse, colle man così ti chiudi?
Risposi a lei che gli atti turpi e sciocchi,
E ciò che vuol natura che sia occolto,
Enorme par che'n publico s'adocchi
.

(Lib. I, cap. 16.)

Note 278: (retour) Cette descendance est très-clairement déduite, depuis un petit-fils de Tros le Troyen, nommé Tros comme lui, qui vint habiter le beau pays où est maintenant bâti Foligno, jusqu'à la race des Troyens Trinci, et à toute la maison Trincia.
Come si trova nell' antiche carte
Da Tros di Troja un suo nipote scese
,
Detto anche Tros, e venne in quella parte...
Ove il Topino et la Timia corre...

..............................................
Da questo Tros vien la progenie degna
De' Troici Trinci; ed indi è casa Trincia,
Che anco ivi dimora ed ivi regna
.

(Liv. I, cap. 18.)

En lisant pour titre du second livre de ce poëme, il Regno di Satanasso, le règne de Satan, on ne devine pas quel peut être le conducteur du poëte dans les états de cet ennemi du salut des hommes. C'est Minerve; il va la trouver de la part du seigneur de Trinci, qui est très-bien avec elle; et quand il lui a donné sa parole qu'il est entièrement brouillé avec l'Amour, elle consent à lui servir de guide vers le séjour de la Vertu, qui est le but de son voyage; mais il doit encore trouver bien des obstacles et combattre bien des ennemis. Le premier de tous est Satan; c'est lui qui gouverne le monde. Depuis long-temps il est sorti de l'enfer, et, dans sa fureur contre les hommes, il s'est établi au milieu d'eux; il y règne avec ses géants, menace le ciel, et se dit roi de l'univers. Il s'est fait une demeure tout-à-fait semblable au véritable enfer; il y rassemble les Vices, la Mort et toutes les misères humaines. Pour bien connaître cette constitution infernale, il faudra descendre d'abord au fond de l'abîme, d'où vient tout ce qu'il y a de mal sur la terre. Après en avoir vu tous les cercles et les ames qui y sont tourmentées, ils remonteront aux lieux où Satan a établi son trône et le siége de son empire. Telle est en effet la marche de l'action du poëme dans ce livre, où l'on trouve beaucoup de choses imitées du Dante, les cercles ou Bolge, Juda, Caïn, Cerbère, la cité de Pluton, les limbes, les divers supplices, Titye, Phlégias, Sisyphe, les Centaures, Circé, les trois Furies; enfin, Satan au milieu de sa cour; et parmi tout cela des allusions fréquentes à l'histoire de ce temps-là, et des prédictions en bien ou en mal de choses arrivées dans les divers états d'Italie.

Ayant vu Satan et tout examiné dans ses états, il s'agit de le combattre corps à corps et de le vaincre pour pénétrer dans l'enceinte où sont les Vices, non plus déguisés et cachés sous des dehors attrayants, mais avec leurs véritables formes et sous leurs propres couleurs. Satan a des proportions et des forces qui pourraient effrayer les athlètes les plus vigoureux; mais elles sont peu redoutables pour un homme conduit par Minerve. C'est elle qui instruit le poëte à lutter contre ce terrible adversaire. Il profite de ses leçons, et au moment où Satan croit l'avoir terrassé, il le prend par un pied et le renverse. Alors plus d'obstacle pour lui. Il parcourt avec sa conductrice les sept enceintes des péchés que l'on nomme mortels. Il les examine à loisir; elle les définit, les décrit avec leurs attributs; explique l'origine, les effets, les modifications différentes et comme les ramifications de chacun. C'est encore, sous une autre forme, l'idée de Brunetto Latini, dans le Tesoretto, et de Cecco d'Ascoli, dans l'Acerba, mais plus approfondie et plus étendue que dans l'un et dans l'autre.

Rien ne s'oppose plus à ce que l'auteur arrive au séjour des Vertus. Toujours guidé par la déesse de la Sagesse, il pénètre dans le paradis terrestre; c'est là qu'elle doit le quitter. Ils y trouvent Énoc et Élie, qui sont très-surpris de les voir, et leur demandent comment ils sont entrés, quelle puissance ou quelle audace les a conduits. Minerve répond; et pour achever la vraisemblance de dialogue entre une déesse du paganisme et deux prophètes dans le paradis, elle dit que l'Agneau de Dieu 279 lui en a ouvert la porte. Après cette explication elle dit adieu au poëte, et le remet entre les mains d'Énoc et d'Élie, comme on doit se rappeler que Béatrix a remis Dante entre les mains de Saint-Bernard. Federigo Frezzi fait des adieux presque aussi tendres à Minerve, et lui promet qu'en reconnaissance des bienfaits qu'il en a reçus il ne cessera jamais de la chercher et de la suivre sur la terre.

Note 279: (retour)
Minerva allor rispose: io l'ho menato;
L'Agnol di Dio a lui la porta aperse
.

Ses deux nouveaux guides lui font connaître toutes les merveilles du lieu où il les a trouvés; ils le font ensuite entrer dans le séjour dont ce n'est en quelque sorte que l'avenue. Chaque Vertu y a son temple et sa cour particulière. Les explications que l'auteur reçoit tantôt des Vertus elles-mêmes, et tantôt d'Énoc ou d'Élie, remplissent le quatrième livre. Elles sont très-théologiques, très-orthodoxes, et rien n'empêche de croire que tout ce dernier livre, et même le second et le troisième aient été l'ouvrage d'un bon dominicain et d'un saint évêque. C'est aussi, à beaucoup d'égards, celui d'un poëte. Le style, quoique moins hardi, moins figuré, moins neuf que celui du Dante, a quelque chose de toutes ces qualités, et l'on voit aisément que l'auteur en avait fait sa principale étude. Ce ne sont pas seulement ses inventions et ses idées qu'il emprunte; il imite aussi ses expressions et ses tours. Il est tout aussi bon théologien que lui; et s'il ne l'est que suffisamment pour l'état qu'il avait dans le monde, il l'est beaucoup trop pour le rang qu'il pourrait avoir sur le Parnasse. Il a fallu tout le génie du Dante pour le maintenir dans celui qu'il occupe; et si, des trois parties de son poëme, la première n'eût frappé l'imagination par tant d'objets nouveaux et terribles; si la seconde ne l'eût souvent enchantée par des tableaux riants, par des descriptions angéliques et par tous les charmes de l'espérance; si la troisième enfin, avec sa théologie et sa doctrine, toute poétique qu'elle est par l'expression, fût restée seule, ou si elle eût communiqué aux deux premières son ton scholastique et doctoral, on admirerait peut-être encore l'auteur de la Divina Commedia, à cause de ce génie créateur qui tira du chaos une langue, mais depuis long-temps on ne lirait plus.

Si l'on ne lit guère le Quadriregio ni le Dittamondo, qui cependant ne sont rien moins que des ouvrages méprisables, on lit beaucoup moins encore plusieurs autres poëmes très-sérieux composés vers la fin de ce siècle, et dont les auteurs entreprirent d'écrire en vers l'histoire de leur temps. Un certain Boezio di Rainaldo, qu'on appelle communément Buccio Renalto, écrivit en vers, qui ressemblent à nos alexandrins, et qu'on a depuis nommés martelliens, l'histoire d'Aquila, sa patrie, depuis 1252 jusqu'à 1352. Antonio di Boezio, ou di Buccio, continua cette histoire, dans deux autres poëmes du même genre, jusqu'en 1382. Muratori a recueilli ces trois faibles productions dans ses Antiquités italiennes 280, à cause des renseignements qu'elles fournissent à l'histoire. C'est au même titre qu'il a inséré dans sa grande Collection des historiens d'Italie 281 une chronique d'Arezzo, de 1310 à 1384, écrite en terza rima, par le notaire Ser Gorello de' Sinigardi, qui n'aurait pas écrit en vers plus plats des contrats ou des testaments.

Note 280: (retour) Antiquit. ital., t. VI.
Note 281: (retour) T. XV.

La poésie plaisante était un peu plus heureuse. Antonio Pucci donnait naissance à ce genre léger et mordant, que le Berni perfectionna dans la suite. Il était fils d'un fondeur de cloches, et exerça lui-même ce métier. Il vécut pauvre et mourut vieux. On a de lui un capitolo sur Florence 282, composé en 1373, et une vingtaine de sonnets 283, où l'on remarque cette facilité piquante qui plairait davantage, dans le genre dont ils sont les premiers modèles, s'ils ne tombaient pas trop souvent du plaisant dans le burlesque, ou si même ce burlesque était bas sans être grossier. Il sait prendre un ton gai dans les sujets les plus graves; c'est ainsi que, mêlant l'idée de la mort avec celles de son métier, il dit dans son premier sonnet:

Hélas! le temps, l'heure et les cloches,
Dont tous mes sens sont étourdis,
Me répètent souvent l'avis
De la mort et de ses approches.
Note 282: (retour) Voy. après la Bella Mano de Giusto de' Conti, éd. de Verone, 1750.
Note 283: (retour) Voy. Raccolta de l'Allacci.

Son esprit satirique s'exerce jusque dans les compliments qu'il fait à ses amis. L'un deux venait d'être élevé à quelque poste honorable. Voici le sens d'un sonnet que Pucci lui adresse: «Dante dans sa Comédie parle d'un fleuve nommé Léthé, qui faisait perdre la mémoire. Quiconque avait bu de ses eaux oubliait l'amour et ses sociétés les plus intimes, et les choses publiques et les plus secrètes; l'eau, en un mot, effaçait tous ses souvenirs. Ceux qui montent aux emplois publics semblent s'être enivrés dans ce fleuve; ils oublient leurs parents et leurs amis; ils ne voient plus rien de ce qui s'est passé, et leurs promesses sont comme déracinées de leur mémoire. Tâche, mon cher ami, de ne pas suivre cet usage; et, si tu peux, ressouviens-toi de moi.» Ce même Antonio Pucci voulut s'élever plus haut et rimer en tercets ou terza rima la chronique de Jean Villani; cette version a été publiée dans le recueil intitulé Délices des érudits toscans 284; recueil où l'on trouve beaucoup de choses curieuses, mais où il en est peu qui puissent faire les délices des gens de goût.

Note 284: (retour) Delizie degli eruditi Toscani, t. III.

Nous voici enfin arrivés à la fin de ce quatorzième siècle qui nous occupe depuis si long-temps. L'importance dont il est dans l'histoire des lettres me servira d'excuse pour les détails où j'ai cru devoir entrer. Trois grands hommes le remplissent presque tout entier de leur nom et de leurs ouvrages; mais ils n'y méritent pas seuls l'attention; elle doit toujours se porter sur le mouvement général des esprits. Ce mouvement était devenu presque universel, et se communiquait de l'Italie aux autres nations de l'Europe. Il allait toujours croissant depuis trois siècles, et commençait à se diriger mieux, à s'écarter des fausses routes, à se porter sur de plus dignes objets. Si l'on en considère un instant les progrès dans le cours de ces trois siècles, on peut partager en deux classes la somme de connaissances qui était en circulation. La première embrasse les études publiques, et l'autre les études particulières. Les Universités, avec leurs lois, leurs méthodes, leurs professeurs, et les ouvrages qu'elles ont produits remplissent l'une de ces classes: la littérature, toujours séparée jusqu'alors de l'enseignement public, occupe l'autre.

Les Universités furent dès l'origine et devinrent depuis de plus en plus l'objet de l'attention des gouvernements. De forts appointements y fixaient les plus habiles maîtres, et cette habileté des professeurs, autant que les priviléges dont on y jouissait, y attiraient la foule des élèves. Le concours était quelquefois si grand, qu'on enseignait dans les églises les plus vastes, quelquefois dans les places mêmes, et l'on montre encore à Bologne sous un portique, un pupitre ou petite tribune, où l'on prétend qu'enseignait publiquement la fameuse jurisconsulte Béthisie Gozzadini. Les professeurs qui n'étaient point appelés, ou qui voulaient rester libres, allaient ainsi par les villes, comme autrefois les sophistes de la Grèce, vendre la science, et se livraient entre eux des combats et des espèces de duels scientifiques. Les écoles ouvraient avant le jour; les leçons duraient long-temps; on disputait ensuite à la ronde, maîtres et disciples. Les recteurs de l'Université donnaient le sujet et fixaient le temps de la dispute: ils choisissaient le concurrent et le disputant, et ces combats étaient à outrance. Mais sur quels objets s'exerçaient-ils? Je l'ai déjà dit assez de fois, et j'ai dit franchement ce qu'il me paraît qu'on en doit penser 285. Pour le rappeler ici en peu de mots, depuis trois siècles, on argumentait obstinément, on écrivait volumineusement, on s'enorgueillissait de sa science, de ses triomphes, de ses écrits; qu'est-il resté de tant de peines et de tant de bruit? rien, absolument rien qu'il ne fallût désapprendre, si l'on avait le malheur de le savoir. Cette fureur d'argumenter était ce qui, dans ces sciences mêmes, quelles qu'elles fussent, écartait le plus du chemin de la vérité. Ce n'était point de la recherche du vrai que l'on s'occupait; on ne pensait ni aux progrès de la raison, ni à celui des lumières; on ne songeait qu'à se vaincre l'un l'autre, à augmenter le nombre de ses disciples pour accroître sa réputation, sa fortune et la liste de ces titres magnifiques, si ridicules à nos yeux, et qui étaient alors le sublime des distinctions et des honneurs. C'est pourtant à cela que ce bornent les services rendus à l'esprit humain, avec tant de faste et de dépenses, pendant une si longue époque, par ces célèbres établissements.

Note 285: (retour) Voy. tom. I, p. 374 et suiv.

Quant aux études particulières, elles ne faisaient que de naître, et déjà leur influence était sensible. Dante, Pétrarque et Boccace en furent les fondateurs. L'antiquité avait en quelque sorte disparu toute entière de la mémoire des hommes. L'étude assidue que le Dante fit de Virgile, la passion constante de Pétrarque pour Virgile et pour Cicéron, celle de Boccace pour toute l'antiquité grecque et latine sont les premiers traits de cette nature qui brillent parmi les modernes. Les heureux fruits de cette passion qu'on apperçoit dans leurs ouvrages font plus vivement sentir quel retardement funeste dans les progrès de l'esprit humain avait résulté de l'obstination à les écarter des études, depuis qu'avait commencé ce qu'on appelait la renaissance.

Ces grands hommes ramenèrent leur siècle à la connaissance et à l'amour des anciens; ils rendirent à la lumière leurs productions ensevelies dans la poussière des cloîtres, ou reléguées dans des régions lointaines: ils rétablirent en Italie l'étude de la langue grecque, qu'on y avait presque généralement mise en oubli. C'est d'eux, c'est principalement de Pétrarque, que les princes apprirent les égards qui sont dus aux lettres, quand elles conservent leur caractère libre et leur noble indépendance. Les disciples, les amis, les contemporains de ces trois hommes extraordinaires, furent les amis et les maîtres des hommes célèbres de la génération suivante, et forment comme une race particulière de littérateurs, distincte de ceux des écoles publiques, souvent persécutée par eux et traitée en ennemie. La plus grande partie de cette troupe d'élite fut placée auprès des princes, ou employée par les républiques; parce que, dans les affaires politiques, les négociations, les correspondances d'état, on ne pouvait faire aucun usage de ces sophistes si fameux dans leurs collèges, de ces pédants inabordables, de ces disputeurs éternels sur les catégories et les universaux. On sentit facilement dans ces emplois le prix de ce vernis de politesse et d'urbanité que donne la culture des lettres; de la connaissance des anciens pour l'histoire politique, civile, militaire, et pour les beaux-arts qui commençaient à renaître; enfin de cette variété de connaissances, et de cette liberté de penser, affranchie des vieux préjugés qui opprimaient encore les écoles et les professeurs 286. De là, cette protection éclairée que plusieurs princes accordèrent aux hommes de lettres indépendants, et ce discrédit où commencèrent à tomber les savants de collége.

Note 286: (retour) Bettinelli, Risorgim. d'Ital., part. I, c. 5.

Dans l'origine 287, rien de plus nécessaire, pour vaincre l'ignorance et en dissiper les ténèbres, que ces associations littéraires et enseignantes, dont l'autorité est assise sur leurs dignités, leurs lois, leurs méthodes d'enseignement, l'union et l'émulation de leurs membres. Mais ces corps, au bout d'un certain temps, deviennent les tyrans de l'opinion; leurs écoles ne sont plus que des champs de bataille; les schismes qui les divisent, les sectes qui s'y établissent, enracinent plus avant les systèmes et les partis, les fixent et les rendent en quelque sorte immuables, excluent les connaissances nouvelles, et font la guerre aux esprits qui suivent d'autres méthodes. Enfin, par lassitude ou par découragement, ils retombent dans la médiocrité, dans la langueur, et de ces corps si animés et si bruyants, il ne reste plus que des cadavres. Cependant il s'élève peu à peu des esprits paisibles, retirés, solitaires, qui, dégoûtés de ce bruit, de ces entraves, de ces querelles, prennent des chemins tout différents, se rencontrent ensuite dans le monde, s'enflamment mutuellement de l'amour du savoir, et croissant peu à peu en nombre, forment à part une espèce de république littéraire. Il en exista une de cette espèce, au temps de Pétrarque, et dont on peut dire qu'il fut le chef. Elle subsista jusqu'à la fin de son siècle; mais l'instinct naturel de l'homme, qui le porte aux associations, et le désir d'accroître ses forces en les réunissant pour faire tête aux ennemis que le vrai savoir a dans tous les temps, et surtout ce désir de gloire qui se trompe si souvent dans le but qu'il se propose et dans les moyens d'y parvenir, tout cela fait que ces membres épars d'une république indépendante, en viennent à se réunir plus étroitement, à former de nouveau des corps distincts et séparés, à se donner des lois, à ambitionner des titres et des honneurs particuliers; et voilà les académies. Elles naquirent en Italie peu de temps après la fin du quatorzième siècle: elles se multiplièrent bientôt, passèrent des grandes villes aux villes secondaires, puis aux gros bourgs et même aux villages, comme on les y a vues depuis. C'est ainsi, qu'affaiblies par cette multiplication même, elles deviennent à leur tour communes et languissantes. Tout y est médiocre, sans originalité, sans force et sans vie. Ce ne sont plus, comme les Universités, que des cadavres, qui corrompent, pour ainsi dire, l'atmosphère de la littérature, et frappent les lettres de contagion et de mort. C'est la triste condition des choses humaines 288.

Note 287: (retour) Idem, ibid.
Note 288: (retour) Bettinelli, Risorgim. d'Ital., part. I, c. 5.

Elle a été surtout sensible en Italie, de l'aveu des Italiens les plus éclairés: c'est un mal presque inévitablement attaché à un grand bien, celui de la culture de l'esprit, de la multiplication des talents et de la propagation des lumières; ces deux derniers bienfaits ne vont pas toujours ensemble. Les talents se multiplient quelquefois sans que les lumières se répandent en même proportion. Le quatorzième siècle en Italie fut surtout remarquable par les grands talents qu'il produisit. Le siècle suivant n'eut point de pareils phénomènes, mais de grandes découvertes y firent faire à l'esprit humain en général des pas immenses; et ce qui est principalement remarquable, elles le portèrent rapidement à un point d'où il pouvait s'élancer dans des espaces presque sans bornes, et d'où il ne pouvait plus rétrograder.




CHAPITRE XVIII.

Coup-d'œil général sur l'état politique et littéraire de l'Italie pendant la première moitié du quinzième siècle. Grand schisme d'Occident. Protection accordée aux Lettres par les papes; autres puissances d'Italie amies des Lettres; à Milan, le dernier Visconti; la maison d'Este à Ferrare; les Gonzague à Mantoue; les Médicis à Florence; Alphonse Ier. à Naples; Cosme de Médicis, sa vie, son pouvoir, ses richesses, ses bienfaits envers les Lettres et les Arts.


Le quinzième siècle s'ouvrit en Italie sous d'heureux auspices. Le siècle précédent lui avait légué les chefs-d'œuvre et les exemples de trois hommes de génie, une langue créée par eux et fixée, enfin la connaissance et l'admiration renaissante des anciens, source de toute bonne littérature. Les trois sources d'erreurs, de faux esprit et de mauvais goût, qui avaient été long-temps les seuls objets d'étude, la théologie scolastique, la dialectique de l'école et le chaos embrouillé des deux jurisprudences, reléguées dans les Universités, n'empêchaient pas que les études particulières ne se portassent avec ardeur vers cette lumière de l'antiquité qui sortait de dessous des ruines et qui brillait d'un nouvel éclat. Les républiques qui existaient encore, et les princes qui s'étaient élevés et agrandis sur des républiques éphémères, rivalisaient de magnificence dans les édifices, de luxe dans l'appareil et le cortège du pouvoir, de zèle à encourager tout ce qui pouvait accroître la prospérité des états, et par conséquent les sciences et les lettres, déjà reconnues pour l'un des moyens de prospérité le plus noble et le plus puissant. La protection qu'ils leur accordèrent à cette époque était d'autant plus importante que si l'on apercevait de toutes parts une grande émulation pour les lettres, et si un grand nombre d'esprits distingués se montrait avide de recherches et de travaux, il n'y eut point durant ce siècle, de ces génies extraordinaires et transcendants qui sont tout par eux-mêmes et qui n'ont besoin ni d'encouragement ni d'appui. On ne voit, quand on l'examine attentivement, presque nul moyen possible d'empêcher Dante, Pétrarque et Boccace d'être ce qu'ils ont été. Il n'est presque aucun des hommes célèbres du quinzième siècle dont on en puisse dire autant. Animés et encouragés comme ils le furent, ils firent de grandes choses, augmentèrent la masse des connaissances, et firent faire à leurs contemporains des progrès dans la culture des lettres; mais on ne voit pas aussi bien ce qu'ils auraient été sans les circonstances heureuses que rassemblèrent autour d'eux la faveur et la protection des gouvernements et des princes, et sans les rivalités mêmes qu'excitaient entre eux cette protection et cette faveur.

Il est donc ici plus nécessaire que jamais de connaître la situation politique des différents états de l'Italie, et ce qui fut fait dans chacun pour accélérer et pour diriger ce mouvement d'émulation générale qui entraînait tous les esprits. Deux des grands événements qui signalent ce siècle, la découverte de l'imprimerie et la chute de l'empire grec, arrivèrent presque ensemble au milieu de son cours. Alors le sort des lettres éprouva une révolution qui forme une grande époque dans l'histoire morale des peuples. La littérature du quinzième siècle se partage donc en deux moitiés comme le siècle même. On pourrait dire en général que l'influence de l'un de ces deux événements a été si forte, qu'elle forme non seulement une époque, mais une ère; et que, dans la chronologie de l'esprit humain, l'on devrait dater les années avant la découverte de l'imprimerie ou après.

La Puissance qui, depuis plusieurs siècles, semblait dominer sur toutes les autres, et qui, par sa prépondérance politique et religieuse, pouvait en exercer le plus sur ce mouvement universel, la puissance pontificale se trouvait alors dans une position critique et singulière qui la neutralisait en quelque sorte et rendait presque nulle son influence. Déjà pendant vingt-deux ans le grand schisme d'Occident avait déchiré l'Église. Depuis le pape Urbain VI et l'anti-pape Clément VII, les papes et les antipapes se succédaient, s'excommuniaient réciproquement. Les cardinaux qui nommaient les uns et les autres se prétendaient également inspirés de l'Esprit saint. Les gouvernements de l'Italie et de l'Europe se partageaient entre eux par des considérations purement temporelles. Le sang coulait pour des querelles de conclave; et les peuples, sans rien entendre à ces querelles, servaient le parti qu'avaient épousé leurs maîtres, et se laissaient ruiner ou se faisaient tuer en sûreté de conscience, pour l'un ou pour l'autre également. Les cardinaux se lassèrent enfin de ce partage. Ils se réunirent, en 1409, au concile de Pise. Chacun des deux conclaves fit le sacrifice de son pape; et ils s'accordèrent tous pour en nommer un troisième qui devait être l'unique. Mais si Alexandre V, qu'ils nommèrent alors, eut des partisans parmi les puissances de l'Europe, Grégoire XII, l'un des deux papes destitués, en eut aussi: l'Espagnol Benoît XIII, dont le nom était Pierre-de-Luna, ne perdit point les siens; et au lieu de deux papes on en eut trois.

Ce dernier était le plus entêté de tous. Le mauvais succès du concile de Pise avait engagé à en rassembler un autre à Constance. Balthazar Cossa, successeur d'Alexandre, sous le nom de Jean XXIII, avait été corsaire dans sa jeunesse 289, et avait acquis de grandes richesses dans ce métier, dont il avait gardé les mœurs. Voyant que ses affaires prenaient un mauvais tour dans le concile, il s'enfuit, au milieu d'une fête, déguisé en palefrenier ou en postillon 290. Arrêté à Fribourg, renfermé dans un château fort 291, le concile lui fit son procès, articula contre lui l'accusation des crimes les plus scandaleux et les plus atroces, et le déposa solennellement, se réservant le droit, ce sont les termes de la sentence, de punir ledit pape pour ses crimes, suivant la justice ou la miséricorde. Captif, et sans moyens de résistance, il se soumit. Grégoire fut déposé et se soumit de même; mais le vieux Benoît, destitué comme les deux autres, réfugié à Perpignan, réduit à deux seuls cardinaux pour tout sacré collége, sollicité par l'empereur Sigismond et par le roi d'Aragon Ferdinand, qui se rendirent auprès de lui, sut résister à tout, se retira en Espagne dans une petite forteresse du royaume de Valence, s'obstina jusqu'à la fin dans sa papauté, et y mourut en 1424; âgé de quatre-vingt-dix ans. Ses deux cardinaux, non moins entêtés que lui, osèrent lui donner pour successeur un chanoine de Barcelone; mais ce fantôme de pape abdiqua enfin, et laissa régner seul sur la chaire de saint Pierre, Martin V, de la famille des Colonne, élu dix ans auparavant par le concile de Constance.

Note 289: (retour) Abrégé de l'Hist. ecclés., t. II, p. 134.
Note 290: (retour) Jacques l'Enfant, Hist. du Concile de Constance, liv. I, p. 125, éd. de 1727.
Note 291: (retour) À Ratolfcell en Souabe, d'où il fut transféré à Gotleben, à une demi-lieue de Constance. Par une circonstance remarquable, Jean Hus, arrêté peu de temps auparavant, par ordre de ce pape, s'y trouvait aussi renfermé. Ibid., p. 298.

On se croyait à la fin du schisme; mais deux ans après 292, Martin étant mort, Eugène IV, qui lui succéda, ouvrit à Bâle un concile général, dont il fut bientôt si peu content qu'il en ordonna la translation à Ferrare. Les Pères du concile se partagèrent entre l'obéissance et le refus d'obéir, et l'on eut pour spectacle, en 1438, deux conciles généraux, l'un à Ferrare et l'autre à Bâle, fulminant l'un contre l'autre des excommunications et des censures. Pour dernier trait, tandis que le pape, avec les Pères de Ferrare, s'occupaient de terminer le schisme d'Orient, les Pères de Bâle le déposèrent comme simoniaque, hérétique et parjure, lui donnèrent un successeur, et firent ainsi renaître le schisme d'Occident. Ce successeur fut Amédée VIII, duc de Savoie, qui avait abdiqué depuis quelques années, et s'était retiré dans une solitude appelée Ripaille, nom qui désigna mieux dans la suite une grasse abbaye qu'un ermitage.

Note 292: (retour) En 1431.

L'antipape Amédée, qui prit le nom de Félix V, tint tête à Eugène IV; mais il céda à Nicolas V, successeur d'Eugène, revint mourir tranquillement à Ripaille, et termina définitivement le second schisme au milieu du siècle, à un an près 293, soixante-douze ans après la naissance du premier.

Note 293: (retour) En 1449.

Il ne serait pas étonnant qu'au milieu de tant de troubles, les papes n'eussent pu donner aucune attention au progrès des lettres; quelques-uns d'eux cependant s'en occupèrent comme au milieu de la plus tranquille paix. Déjà, vers la fin du siècle précédent, Innocent VI, Urbain V et Grégoire XI, avaient eu successivement pour secrétaire apostolique, le savant Coluccio Salutato. Poggio Bracciolini, que nous nommons le Pogge, Leonardo Bruni d'Arezzo, et d'autres encore de ce mérite et de cette réputation, possédèrent le même emploi auprès d'Innocent VII. Ce pontife, au plus fort de ses querelles avec l'anti-pape endurci, Pierre de Luna, conçut l'idée de faire revivre, plus brillante que jamais, l'Université de Rome, qui s'était comme éclipsée depuis long-temps, mais la mort l'interrompit dans ce dessein. Les sciences pouvaient beaucoup attendre d'Alexandre V; il leur devait son élévation. Son nom était Philargi; il était grec et né à Candie, ou dans l'ancienne île de Crète, de parents pauvres. Après avoir fait dans son pays ses premières études, il entra fort jeune dans l'ordre de saint François. Son profond savoir dans la langue grecque et sa science non moins profonde dans la philosophie et la théologie du temps, lui procurèrent de grands succès dans les Universités de Bologne et de Paris, les deux plus célèbres de l'Europe. La protection de Jean Galéas Visconti l'éleva ensuite aux dignités ecclésiastiques et politiques; Visconti le chargea de plusieurs ambassades, lui procura consécutivement plusieurs évêchés, et enfin celui de Milan. Fait cardinal en 1404, par le pape Innocent VII, il fut élu pape lui-même cinq ans après, au concile de Pise. Il avait écrit, dans sa jeunesse, un Commentaire sur le Maître de Sentences, Pierre Lombard, que l'on conserve manuscrit dans quelques bibliothèques d'Italie; il composa un assez grand nombre d'autres ouvrages théologiques, dont, à l'exception d'un seul, aucun n'a été imprimé 294; mais à en juger par les éloges des auteurs contemporains, c'était un des hommes de son temps les plus savants et les plus zélés pour les sciences. Il n'eut le temps de rien faire pour elle; il ne régna qu'un an, et mourut de poison, selon l'opinion commune. Tiraboschi le rapporte ainsi; mais il ajoute que c'était un genre de mort auquel on croyait alors facilement, dès que quelqu'un mourait d'une manière imprévue 295; c'est une légèreté d'opinion qui ne fait pas honneur à la nature humaine; mais qui, dans des circonstances données, est à peu près la même dans tous les temps.

Note 294: (retour) C'est un Traité sur l'immaculée Conception.
Note 295: (retour) E fu comune opinione che morisse di veleno, cosa che allora credevasi di leggieri, ogni qual volta vedeasi alcuno morire più presto che non si sarebbe pensato. (Tirab. t. VI, part. I, p. 201.)

Eugène IV, quoique fort occupé de son double concile, et des autres affaires qu'il eut à débrouiller, aima les sciences, appela auprès de lui les hommes les plus célèbres par leur érudition, les fixa dans sa cour par des emplois, et ce fut lui enfin qui acheva l'entreprise inutilement tentée par Innocent VII, de rétablir l'Université romaine. Il était naturel que la science théologique obtînt de lui des préférences et des encouragements particuliers; on dit pourtant que ses libéralités s'étendaient à tous les savants en général; il avait coutume de dire qu'il faut non seulement aimer leur savoir, mais craindre leur colère (ce qui était vrai des savants de ce temps-là), et qu'il n'est pas aisé de les offenser impunément 296. Mais aucun de ces papes ne fit autant pour eux que Nicolas V. Fils d'un pauvre médecin de Sarzane, son amour pour l'étude et sa réputation littéraire l'élevèrent aux plus hautes dignités. Il s'appelait Thomas, et l'on n'y joignit point d'autre nom que celui de Sarzane sa patrie. Il montra, dès sa jeunesse, une ardeur infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, une grande application à expliquer les plus difficiles, et un talent extraordinaire pour en faire des copies aussi belles que régulières. Ce talent et son érudition le firent employer, comme nous le verrons dans la suite, par un illustre protecteur des lettres, à un travail qui le mit en relation avec les littérateurs les plus distingués. Il eut grand soin de les attirer à sa cour lorsqu'il fut devenu pape; il y réunit à la fois Poggio, Georges de Trébizonde, Léonardi Bruni d'Arezzo, Giannozzo Manetti, Fr. Philelphe, Laurent Valla, Théodore Gaza, Jean Aurispa et plusieurs autres. Il les accueillait avec distinction, leur donnait des emplois honorables et lucratifs, et récompensait libéralement leurs travaux. Ce fut par ses ordres que tant d'auteurs grecs furent alors traduits en latin, Diodore de Sicile, la Cyropédie de Xénophon, les histoires d'Hérodote, de Thucydide, de Polybe, d'Appien d'Alexandrie, l'Iliade d'Homère, la Géographie de Strabon, les Œuvres d'Aristote, de Ptolémée, de Platon, de Théophraste, sans compter les Pères grecs traduits ou pour la première fois, ou mieux qu'ils ne l'avaient été. Poggio dit, dans la préface de sa traduction de Diodore, qu'il a été engagé à ce travail par les libéralités du pontife; il dit ailleurs que Nicolas V l'a en quelque sorte réconcilié avec la fortune 297. Laurent Valla raconte que lui ayant offert sa traduction de Thucydide, Nicolas lui donna, de sa main, cinq cents écus d'or 298. Pour engager Philelphe à traduire en vers latins l'Iliade et l'Odyssée, il lui promit une belle maison à Rome, une bonne terre et dix mille écus d'or qu'il aurait déposés chez un banquier pour lui être comptés à la fin de ce travail; mais il mourut peu de temps après avoir fait ces propositions magnifiques, qui restèrent sans exécution et sans suite 299. Ce même pape assigna à Giannozzo Manetti, outre ses appointements ordinaires de secrétaire apostolique, cinq cents écus par an pour composer quelques ouvrages sur des matières ecclésiastiques; il donna, à Guarino de Vérone, quinze cents écus d'or pour la traduction de Strabon, et cinq cents ducats à Perotti, pour celle de Polybe, en lui faisant encore des espèces d'excuses de ne le pas récompenser dignement 300.

Note 296: (retour) Ciacono, cité par Tiraboschi, ub. supr., p. 46.
Note 297: (retour) Pog. Oper., p. 32.
Note 298: (retour) Antidot. IV, in Pog.
Note 299: (retour) Philelf. Epist. l. XXVI, ép. i.
Note 300: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 49 et 50.

On raconte qu'ayant un jour entendu dire qu'il y avait à Rome de bons poëtes qu'il ne connaissait pas, il répondit qu'ils ne pouvaient pas être tels qu'on le disait. Si ce sont de bons poëtes, ajouta-t-il, que ne viennent-ils à moi, qui reçois bien même les médiocres 301? Joignons à tant de libéralités et d'affabilité, non plus seulement pour les docteurs en droit canon et en théologie, mais pour les véritables gens de lettres, le soin que prit ce sage Pontife de faire chercher de toutes parts de bons livres, et de les rassembler à grands frais. Jamais les papes n'avaient formé une bibliothèque bien précieuse, et la translation du Saint-Siége à Avignon et d'autres causes encore avaient presque réduit à rien le peu qu'ils avaient de livres. Nicolas V fut le premier qui s'occupa sérieusement de cet objet, et qui jeta les fondements de cette riche bibliothèque du Vatican, devenue depuis si justement célèbre. Il envoya des savants en France, en Allemagne, en Angleterre, en Grèce pour acheter des manuscrits, ou pour copier ceux dont ils ne pouvaient obtenir la vente; ils avaient ordre de ne point regarder au prix: à mesure qu'ils se procuraient de nouveaux livres, ils les envoyaient au pape, qui n'avait point de plus grande jouissance que de les recevoir, de les examiner et de les faire placer avec ordre. Les arts lui durent autant que les lettres; il fit élever plusieurs édifices aussi somptueux que le permettait le goût encore peu formé de son siècle. Ces profusions n'épuisaient point sa munificence; il en exerçait une partie à secourir les pauvres et les malheureux 302. Il eut enfin toutes les vertus d'un chef de la religion, et tous les goûts nobles et délicats, presque aussi nécessaires à un souverain que les vertus.

Note 301: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 49 et 50.
Note 302: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 50.

Malheureusement son pontificat ne fut que de huit années. Ce ne sont pas les nombreux éloges qui lui furent adressés de son vivant qui prouvent qu'il les a mérités; ceux mêmes que lui donnèrent, après sa mort, les gens de lettres qu'il avait si bien traités, peuvent paraître suspects, et l'on pourrait aller jusqu'à suspecter encore tout ce que les écrivains catholiques attachés à la cour de Rome en ont écrit depuis; mais le savant Isaac Casaubon, qui était protestant, a tenu, dans la dédicace de son Polybe, absolument le même langage. Il a rendu le même hommage à l'Italie, qui fut la première à donner l'exemple du retour vers l'étude des anciens, et à ce souverain pontife, en qui cette étude trouva tant d'encouragements et de secours 303. Nicolas V est le premier pape qu'on doive regarder comme un véritable père des lettres. Que lui manqua-t-il pour obtenir, dans la mémoire et dans la reconnaissance de ceux qui les cultivent, et de ceux qui les aiment, la place qu'un autre pontife obtint depuis? un règne plus long, des circonstances plus heureuses, et les lumières d'un demi-siècle de plus.

Note 303: (retour) ibid., p. 51, 52.

Si l'état de l'Église était agité, comme nous venons de le voir, au commencement de ce siècle, l'état civil de l'Italie n'était pas beaucoup plus tranquille. Jean Galéas Visconti, duc de Milan, le plus puissant des princes qui s'y étaient formé des souverainetés indépendantes, partagea en mourant, en 1402, ses immenses domaines entre Jean-Marie et Philippe-Marie, ses deux fils légitimes, et Gabriel son fils légitimé. Mais la jeunesse de ces princes, confiée à un conseil de régence mal assorti et bientôt divisé, sous le gouvernement d'une mère violente et cruelle, fit que ce grand héritage dépérit promptement entre leurs mains. Plusieurs villes s'affranchirent, ou reconnurent pour maîtres des hommes puissants parmi leurs concitoyens; les princes voisins et les républiques de Florence et de Venise s'agrandirent aux dépens des trois frères. Jean-Marie se rendit odieux par ses cruautés, et fut massacré après environ dix ans de règne. Philippe-Marie, héritier de ses états, éprouva pendant trente-cinq ans toutes les vicissitudes de la fortune, tantôt porté au comble du bonheur et de la puissance, tantôt tout-à-fait abattu. Les dernières années de sa vie furent les plus malheureuses. Il vit plusieurs fois les troupes vénitiennes s'avancer jusque sous les murs de Milan, et piller toutes les campagnes. Le chagrin abrégea ses jours. Il mourut, en 1447, ne laissant aucun enfant mâle pour lui succéder, mais seulement Blanche, sa fille naturelle, mariée avec François Sforce, fils du célèbre capitaine de ce nom, grand capitaine lui-même, et que ce mariage, sa bravoure et son adresse élevèrent bientôt après au souverain pouvoir.

Philippe-Marie Visconti, dans sa vie orageuse, eut peu de loisir pour cultiver les lettres, et peu de moyens de les encourager: l'auteur de sa Vie 304 le représente cependant comme ayant reçu une éducation littéraire, aimant Dante et Pétrarque, et les faisant lire souvent; étudiant aussi l'Histoire de Tite-Live, et les Vies des hommes illustres, écrites en français, que Tiraboschi croit avec raison n'avoir pu être que des romans 305. Il accorda des distinctions et des récompenses aux savants qui se trouvaient à sa portée, ou qu'il pouvait attirer à Milan. Il invita, par ses lettres, François Philelphe à l'y venir voir, et il le reçut si honorablement, que Philelphe avoue lui-même qu'il en était tout hors de lui 306. Si Philippe-Marie ne fit rien de plus pour les sciences, il faut donc s'en prendre moins à lui qu'à sa fortune.

Note 304: (retour) Candido Decembrio; voy. Script. Rer. ital. de Muratori, vol. XX, p. 1014.
Note 305: (retour) Tom. VI, part. I, p. 14.
Note 306: (retour) A quo... tam honorificè cum exceptus ut me oblitum mei penè reddiderit. (Philelf. Epist. l. III, ép. 6.)

Les princes de la maison d'Este, souverains de Ferrare, étaient déjà célèbres par leur amour pour les lettres, et par l'accueil qu'ils faisaient aux littérateurs et aux savants. Le marquis Nicolas III fit rouvrir, en 1402, l'Université de Ferrare, fermée par le conseil de régence qui avait gouverné pendant son bas âge. Les guerres qu'il eut bientôt à soutenir et les affaires politiques où il fut engagé, ne lui laissèrent pas le temps de donner à cette école tout l'éclat qu'il aurait voulu; il y appela pourtant des professeurs habiles qu'il y fixa par ses bienfaits; et il confia au plus célèbre d'entre eux, à Guarino, de Vérone, l'éducation de son fils Lionel. Ce fils, plus fameux que son père, profita des leçons d'un si bon maître. Il se distingua dès sa jeunesse par les qualités les plus brillantes de l'esprit, par une mémoire prodigieuse, une éloquence naturelle et des connaissances au-dessus de son âge 307. Parvenu au gouvernement, en 1441, il n'oublia rien pour donner à l'Université de Ferrare un éclat égal à celui des plus célèbres Universités d'Italie. Il s'entoura d'hommes instruits, de philosophes, de poëtes; il se délassait dans leurs entretiens de la fatigue des affaires. Il cultiva lui-même la poésie; et l'on a conservé de lui deux sonnets, plus élégants que ceux de la plupart des poëtes du même temps 308.

Note 307: (retour) Voy. Antichi Annali Estensi, dans les Scrip. Rer. ital., vol. XX, p. 453.
Note 308: (retour) Dans le recueil intitulé Rime de' Poeti Ferraresi.

Moins puissant que les seigneurs de Milan et de Ferrare, Jean-François de Gonzague donnait à Mantoue les mêmes preuves d'amour pour les sciences et de considération pour les savants. Il confia l'éducation de ses deux fils et de sa fille, à un professeur de belles-lettres alors célèbre, mais qui, n'ayant laissé aucun ouvrage, n'a pas eu une célébrité durable: il se nommait Victorin de Feltro. Gonzague lui assigna de forts appointements 309, et fit meubler pour lui une maison entière qu'il habitait seul avec ses élèves. On y voyait des galeries, des promenades charmantes, et des peintures agréables qui représentaient des enfants se livrant aux jeux de leur âge. On l'appelait la Maison joyeuse. L'historien de la vie de Victorin 310 fait une description touchante de l'éducation paternelle que recevaient de ce bon professeur, non seulement les jeunes princes, mais beaucoup d'autres élèves qu'il avait la permission d'y admettre; il lui en venait de toutes les parties de l'Italie, de la France, de l'Allemagne et même de la Grèce; et son école seule donnait à Mantoue une renommée égale à celle des Universités les plus célèbres. Victorin de Feltro n'était pas seulement le maître, mais le tendre père de cette jeunesse studieuse; il ne la formait pas uniquement aux lettres, mais aux vertus, et toujours en mêlant la douceur et les caresses aux leçons, la gaîeté au recueillement et les jeux à l'étude. On est surpris de trouver dans un siècle où il y avait encore de la grossièreté dans les mœurs, un modèle aussi parfait d'éducation littéraire et civile. Le titre seul que portait ce lieu d'instruction donne beaucoup à penser et à sentir. Il faudrait envoyer tous les pédants, je ne dis pas du quinzième siècle, mais de trois et même de quatre siècles après, prendre des leçons d'éducation à la Maison joyeuse.

Note 309: (retour) Vingt écus d'or par mois.
Note 310: (retour) Fr. Prendilacqua de Mantoue, son contemporain et son élève. Cette histoire, écrite en latin, a été publiée par Natale delle Laste, à Padoue, en 1774.

Un état libre qui avait produit les trois grands hommes auxquels l'Italie devait sa gloire littéraire, où jusqu'alors les hommes ne s'étaient élevés que par leurs propres forces ou par celle des partis politiques qu'ils avaient embrassés, la république de Florence commençait, sans presque sans apercevoir, à changer de forme, et les lettres à y trouver de l'appui dans une famille qui devait bientôt s'en servir pour augmenter sa puissance et fonder sa gloire. Les Médicis, quelle que fût leur origine, étaient déjà depuis plusieurs siècles distingués à Florence par leurs richesses, acquises dans le commerce, par les grands emplois qu'ils avaient remplis, par leur attachement au parti populaire, qu'ils avaient toujours soutenu contre celui des nobles. Jean de Médicis qui hérita vers la fin du quatorzième siècle du crédit et des richesses de ses aïeux, les augmenta considérablement en joignant à une application encore plus soutenue au commerce, une sagesse d'esprit et une théorie politique fondée sur l'affabilité, la modération, la libéralité, qui devint la science de la famille et la source de sa grandeur. Lorsqu'il mourut, en 1428, Cosme, son fils aîné, avait près de quarante ans. C'était lui qui depuis long-temps gouvernait la maison de commerce, et sa considération personnelle était déjà si grande, que lorsque le pape Jean XXIII se rendit au concile de Constance, il voulut que Cosme fût du nombre des personnages éminents dont il s'y fit accompagner. Fugitif peu de temps après, déposé, détenu par le duc de Bavière, il ne trouva que dans les Médicis de la générosité et de l'amitié. Cosme le racheta pour une somme considérable, et lui donna ensuite asyle à Florence, pendant le reste de sa vie 311. On a dit que ce ci-devant pape avait amassé d'immenses trésors; qu'à sa mort, en 1419, les Médicis s'en emparèrent, et que ce fut ce qui, joint aux leurs, les rendit les plus riches particuliers de Florence, de l'Italie et même de l'Europe. Ce bruit répandu par Philelphe, ennemi des Médicis, et trop légèrement adopté par Platina 312, est une calomnie dont Scipion Ammirato a démontré l'absurdité dans le dix-huitième livre de son histoire 313.

Note 311: (retour) William Roscoe, Vie de Laurent de Médicis, t. I, p. 11, éd. de Bâle, 1799. On a en français une fort bonne traduction de cet ouvrage, par M. Thurot.
Note 312: (retour) Quem (Cosmum Medicem) homines existimant pecuniâ Baldesaris opes suas in tantum auxisse, ut, etc. Platin., in Vita Martini V.
Note 313: (retour) Tom. II, p. 985. A. B.

Cosme, resté maître de cette immense fortune et de ce grand pouvoir, ajouta encore à l'une et à l'autre. Les orages qui s'élevèrent contre lui, son exil, son rappel; l'accroissement de puissance qui en fut la suite, et qui lui donna pour toute sa vie, une espèce de magistrature suprême sans titre, et une autorité presque sans bornes, n'appartiennent point à cet ouvrage. La conduite politique des Médicis, leur usurpation adroite, et la substitution faite par eux du gouvernement ducal à la constitution républicaine de Florence, doivent être renvoyés de même à l'histoire de cette République; ici, nous ne devons considérer dans Cosme de Médicis que le généreux protecteur des sciences, des lettres et des beaux-arts.

À Venise, pendant son exil, quoiqu'il évitât d'affecter le luxe et la magnificence, sa simplicité était, pour ainsi dire, celle d'un souverain. Un trait suffit pour en donner l'idée. Il fit bâtir et orner à ses frais, par le célèbre architecte florentin Michellozzo, qui l'avait suivi, une bibliothèque pour le monastère des Bénédictins de St.-Georges, et la fit remplir de livres, voulant laisser à Venise un monument de sa reconnaissance pour l'accueil qu'il y avait reçu, de son amour pour les lettres et de sa libéralité 314. Ce furent-là, dit Vasari 315, les amusements et les plaisirs de Cosme dans son exil. Lorsque son parti, devenu le plus fort, l'eût fait rappeler à Florence, tous les chefs du parti contraire ayant été bannis, plusieurs condamnés sous d'autres prétextes à une prison perpétuelle et même à la mort 316, voyant tout redevenu tranquille autour de lui, et certain désormais de son pouvoir, il put satisfaire la noblesse et la générosité de ses goûts. Il s'entoura de savants, de philosophes et d'artistes dont il encourageait les travaux, et dont la société instructive était le délassement des siens. La découverte et l'acquisition des anciens manuscrits devint une de ses passions les plus fortes. Il y employa cette élite de savants dont le zèle égalait les lumières, et n'épargna rien ni pour le succès de leurs recherches, ni pour les en récompenser. Plusieurs d'entre eux, après avoir parcouru l'Italie, la France et l'Allemagne, passèrent en Orient, et en revinrent avec d'abondantes moissons. Nous verrons, en parlant de chacun d'eux, les services de ce genre qu'ils rendirent aux lettres. Médicis était le point central, et comme la cause première de tout ce mouvement scientifique imprimé à des esprits éclairés et actifs, pour recouvrer et conserver des trésors littéraires, qui, sans cette impulsion peut-être, ou même si elle eût été plus tardive, auraient entièrement péri. Ce n'était pas seulement ses richesses, mais l'étendue de ses relations commerciales avec les différentes parties de l'Europe et de l'Asie, qui le mettaient à portée de satisfaire cette noble passion. Ses savants émissaires arrivaient, avec des recommandations qui étaient comme des ordres, dans des pays qui leur étaient absolument inconnus et dans les régions les plus lointaines; tous les dépôts et tous les crédits leur étaient ouverts. La chute lente et progressive de l'empire de l'Orient leur facilita l'acquisition d'un grand nombre d'ouvrages inestimables dans les langues grecque, hébraïque, chaldéenne, arabe, syriaque et indienne. Tels furent les commencements de cette riche et précieuse bibliothèque que Cosme laissa à ses descendants, et qui, surtout considérablement accrue par Laurent son petit-fils, jouit dans l'érudition européenne, d'une réputation si grande et si bien méritée, sous le titre de bibliothèque Mediceo-Laurentienne.

Note 314: (retour) Angelo Fabroni, Magni Cosmi Medicei Vita. Florent., 1789, in-4., p. 42.
Note 315: (retour) Vita di Michellozzo Michellozi, t. I, p. 287. Ed. de Rome, 1789, in-4.
Note 316: (retour) L'historien anglais de la Vie de Laurent de Médicis, M. Roscoe, dissimule, comme s'il était Florentin, et de l'ancien parti de cette famille, les rigueurs exercées en cette occasion, non pas, il est vrai, par Cosme lui-même, mais par ses partisans, pour sa cause, et pour ses intérêts personnels, quoique au nom de la république. Le dernier auteur florentin de la Vie de Cosme s'exprime à cet égard comme aurait pu faire un Anglais, et comme le doit tout ami des hommes, de la justice et de la vérité. Voy. Angelo Fabroni, ub. supr., p. 49, 50 et 51 surtout dans ce passage: Horrere soleo cum reminiscor tot aut nobilitate aut gestis magistratibus claros viros, etc.

Un autre citoyen de Florence, Niccolo Niccoli, faisait à peu près le même emploi de sa fortune; mais comme elle était assez bornée, il la dérangea par ses libéralités. Il était parvenu à rassembler huit cents volumes grecs, latins et orientaux, nombre qui était alors considérable. Ce n'était pas d'ailleurs simplement un curieux, mais un savant amateur des lettres. Il recopiait souvent lui-même les anciens ouvrages, mettait le texte en ordre, corrigeait les fautes des premiers copistes; et c'est lui qui est regardé en quelque sorte comme le père de ce genre de critique 317. Il fut aussi le premier, depuis les anciens, qui conçut l'idée d'une bibliothèque publique 318. A sa mort 319, il laissa, par son testament, la sienne pour cet usage, sous la surveillance de seize curateurs. Cosme de Médicis était du nombre, ce qui prouve, d'un côté, qu'il était regardé comme un homme instruit et zélé pour la conservation des livres; et de l'autre, que, malgré ses richesses et le pouvoir qu'elles lui donnaient à Florence, il était toujours traité en égal parmi ses concitoyens. Niccolo avait laissé beaucoup de dettes, qui pouvaient empêcher l'effet de ses bonnes intentions. Cosme se fit donner par ses associés le droit de disposer seul des livres, à condition qu'il paierait toutes les dettes. Ayant généreusement rempli cette condition, il fit placer les livres, pour l'usage public, dans le monastère des Dominicains de Saint-Marc, qu'il venait de faire bâtir avec la plus grande magnificence, et pour laquelle, selon Vasari 320, il n'avait pas dépensé moins de trente-six mille ducats. C'est l'origine d'une autre célèbre bibliothèque de Florence, connue sous le nom de bibliothèque Marcienne, ou de Saint-Marc, et qui reconnaît pour fondateur Cosme de Médicis, à aussi juste titre que Niccolo Niccoli lui-même. Pour en mettre en ordre les manuscrits précieux, Cosme se fit aider par Thomas de Sarzane 321, alors pauvre ecclésiastique, mais homme d'une érudition profonde; excellent copiste de livres, et destiné à une élévation, dont ses rapports avec Cosme furent le premier degré. Peu d'années après 322, ce copiste était devenu pape; et ce fut lui qui, sous le nom de Nicolas V, fit pour les lettres à Rome, ce qu'il avait vu Médicis faire à Florence 323.

Note 317: (retour) Illud quoque animadvertendum est Nicolaum Niccolum veluti parentem fuisse artis criticœ, quœ auctores veteres distinguit emendutque. (Mehus, Prœf. in Vit. Ambrosii Camald. p. 50.)
Note 318: (retour) Poggio, Oraison funèbre de Niccolo Nicoli, Poggii Opera, Basileæ, 1538, in-fol, p. 276.
Note 319: (retour) En 1436.
Note 320: (retour) Vita di Michelozzo Michelozzi, ub. supr., p. 291. Vasari ajoute que pendant tout le temps que l'on mit à bâtir ce grand édifice, Cosme du Médicis paya aux religieux de St.-Marc trois cent soixante-six ducats par an pour leur nourriture.
Note 321: (retour) Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 102.
Note 322: (retour) En 1447.
Note 323: (retour) Voy. ci-dessus, p. 244.

Sous Eugène IV, son prédécesseur, Cosme avait eu une belle occasion de satisfaire son penchant pour la magnificence, et de donner un nouveau développement à ses goûts littéraires. Eugène, qui avait transféré son concile de Bâle à Ferrare, fut forcé par la peste, un an après, à le transporter à Florence 324. Il s'agissait de la réunion de l'Église grecque et de l'Église romaine. C'était donc le pape, les cardinaux et les prélats d'une part; de l'autre, le patriarche grec, ses métropolitains, et l'empereur d'Orient lui-même 325, que Florence allait recevoir. Cosme venait d'être pour la seconde fois revêtu de la charge de gonfalonnier. Il reçut au nom de la république, mais à ses frais, tous ces illustres étrangers; et cette réception, et les honneurs qu'il leur rendit, et les traitements qu'il leur fit pendant tout leur séjour à Florence, furent si magnifiques et si splendides, qu'il flatta sensiblement l'orgueil de ses concitoyens, et qu'il augmenta de plus en plus son crédit et son autorité, sans déranger sa fortune, supérieure à ces dépenses fastueuses et à ce luxe de souverain.

Note 324: (retour) 1439.
Note 325: (retour) Jean Paléologue.

Les savants grecs qui vinrent à ce concile, pour défendre, dans la controverse avec les Latins, la cause de l'Église grecque, trouvèrent Florence familiarisée avec l'étude de leur langue. Cette étude y avait langui peu de temps après la mort de Boccace: Emmanuel Chrysoloras l'avait fait refleurir. Ce Grec illustre, né à Constantinople, vers la moitié du quatorzième siècle, après y avoir enseigné les belles-lettres, avait été envoyé à Venise par son empereur 326, pour y solliciter des secours contre les Turcs; et, dès ce premier voyage, plusieurs gens de lettres italiens étaient allés prendre de ses leçons. Il était de retour à Constantinople, lorsque, de leur propre mouvement, les Florentins lui offrirent de venir dans leur ville professer la littérature grecque, avec cent florins d'honoraires, et un engagement pour dix ans. Il s'y rendit vers la fin de 1396, et c'est de son école que sortirent Ambrogio Traversari général des Camaldules, Léonardo Bruni d'Arezzo, Giannozzo Manetti, Palla Strozzi, Poggio, Filelfo, et d'autres encore, qui formèrent à Florence, une espèce de colonie grecque. Chrysoloras n'y resta qu'environ quatre ans. Dès le commencement du quinzième siècle, il se rendit à Milan auprès de l'empereur Manuel, qui venait de passer en Italie. Il y ouvrit aussi une école, comme partout où il faisait quelque séjour; mais bientôt il fut chargé de missions importantes, par cet empereur, auprès des puissances d'Italie; par le pape Alexandre V 327, auprès du patriarche de Constantinople; par Jean XXIII, au concile de Constance, où il mourut en 1415 328.

Note 326: (retour) Manuel Paléologue, en 1393.
Note 327: (retour) Voy. Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 118.
Note 328: (retour) Hodius, de Græcis illustribus, etc., l. I, cap. 2; Tiraboschi, ub. supr.

Parmi les savants grecs venus au concile de Florence, on distinguait le vieux Gemistus Plethon, qui avait été le maître d'Emmanuel Chrysoloras. Sa longue vie avait été consacrée à l'étude de la philosophie platonicienne, encore nouvelle pour la plupart des savants d'Italie, chez qui la philosophie d'Aristote était presque seule en crédit. Dès que les devoirs publics de Gemistus le lui permettaient, il s'attachait à répandre ses opinions, et il ne négligea point cette occasion de les propager à Florence. Cosme, qui l'allait entendre assiduement, fut si frappé de ses discours, qu'il résolut d'établir une académie, dont l'unique objet fut de cultiver cette philosophie si nouvelle et d'un genre si élevé. Il choisit pour la former et la diriger, Marcile Ficin, jeune encore, mais déjà très-versé dans la philosophie platonicienne, et qui répondit parfaitement au choix que Cosme avait fait de lui. L'académie platonicienne de Florence acquit dans peu d'années une grande célébrité. Ce fut, en Europe, la première institution consacrée à la science, où l'on s'écartât de la méthode des scholastiques, alors universellement adoptée, et quoique ce ne soit qu'après la mort de Cosme qu'elle prit son plus grand accroissement, c'est à lui qu'appartient la gloire de l'avoir fondée.

Le concile, qu'il avait si bien traité, eut à Florence le dénouement le plus heureux. Eugène IV fut unanimement reconnu par l'assemblée pour successeur unique et légitime de saint Pierre; le patriarche et ses Grecs eurent la gloire de se soumettre, pour le bien général de l'Église chrétienne, aux arguments et aux explications du clergé romain. Jean Paléologue, qui avait pris part à la controverse comme théologien, se réjouissait comme empereur d'une réconciliation quelconque, espérant que les princes catholiques viendraient à son secours, et le défendraient contre les Turcs. Il s'agissait de son empire. Tandis qu'il écoutait argumenter, et qu'il argumentait lui-même en Italie, ses états étaient envahis, sa capitale menacée. Il y retourna sans avoir obtenu les secours qu'il avait espérés. Les prêtres de son clergé furent moins raisonnables que le patriarche et les évêques; ils refusèrent de reconnaître le Pontife romain pour chef; plusieurs de ceux qui avaient signé le décret de Florence se rétractèrent; et l'empereur, presque sous le canon des Turcs, fut forcé de s'occuper de ses controverses sacerdotales. L'empire grec tomba enfin. La prise de Constantinople par Mahomet II, en 1453, est une de ces catastrophes qui retentissent dans les siècles, et donnent un nouveau cours aux chances des destinées humaines. Les sciences et les lettres profitèrent en Italie, et surtout à Florence, du désastre qu'elles éprouvaient en Orient. Les succès précédents des professeurs grecs, et le zèle connu de Cosme de Médicis pour la gloire et le progrès des lettres, engagèrent plusieurs savants fugitifs à y chercher un asyle; ils reçurent de Cosme l'accueil qu'ils avaient espéré; la philosophie platonicienne acquit en eux de nouveaux soutiens, et fut décidément en état de tenir tête à celle d'Aristote 329.

Note 329: (retour) M. Roscoe, p. 46, ub. supr.

Cosme avançait en âge au milieu de ces grandes occupations et de ces douces jouissances. Sa considération au dehors égalait le pouvoir dont il jouissait dans sa patrie, et s'augmentait par la nature même de ce pouvoir, qui faisait attribuer toute sa force aux qualités morales de celui qui l'exerçait. Il traitait d'égal à égal avec les puissances de l'Europe, et trouvait quelquefois ailleurs que dans sa politique et dans ses richesses les moyens de traiter avantageusement. Celui qu'il employa avec Alphonse, roi de Naples, mérite d'être remarqué; et cet Alphonse lui-même, que les Espagnols appellent le Sage et le Magnanime, doit, malgré ses vices, beaucoup plus grands que ses vertus, occuper une place dans l'histoire des lettres.

Le royaume de Naples était depuis long-temps déchiré par des guerres extérieures et par des troubles domestiques; les lettres y étaient tombées dans le discrédit et dans l'oubli. Après la mort de Charles de Duraz, assassiné en Hongrie, Ladislas son fils, que nous appelons Lancelot, avait eu à disputer son trône contre Louis II, duc d'Anjou; il était mort excommunié et empoisonné 330.

Note 330: (retour) L'historien Giannone rapporte comme un bruit public, è fama, que les Florentins gagnèrent à prix d'or un médecin, pour qu'il sacrifiât sa fille, en même temps qu'il les déferait de Ladislas, en empoisonnant chez elle les sources du plaisir; et il exprime avec une naïveté qu'on ne pourrait se permettre dans notre langue, la nature et les effets du poison. Voy. Istoria civile del regno di Napoli, LXXIV, c. 8.

Jeanne II, sa sœur, qui lui succéda, n'est connue que par ses faiblesses, ses fautes et ses malheurs. Dans les embarras où elle s'était jetée, elle adopta imprudemment Alphonse, qui la secourut d'abord, l'opprima ensuite, l'assiégea, la força d'invoquer contre lui d'autres secours, comme elle avait invoqué le sien. Délivrée par François Sforce, encore jeune, et dont cette délivrance fut le premier exploit, elle adopta Louis III d'Anjou, qui mourut peu de temps après, et à sa place René d'Anjou son frère. Ce René fit, après la mort de Jeanne, des efforts inutiles pour hériter d'elle; Alphonse était maître de la succession, et s'y maintint. La France appuya les prétentions de René; l'Espagne, la possession d'Alphonse. Deux grands états se firent long-temps la guerre pour soutenir l'une contre l'autre deux adoptions de la même reine.

Alphonse resta définitivement roi de Naples. À ne considérer que le bien qu'il fit aux sciences et aux lettres, il se montra digne des titres que les Espagnols lui ont donnés. Il appelait à sa cour les savants les plus célèbres, et semblait les disputer au pape Nicolas V et à Cosme de Médicis. Les mêmes que l'on voit fleurir auprès de ces deux protecteurs des lettres, se rendaient aussi auprès d'Alphonse, et y étaient comblés de faveurs et de récompenses. Le roi se faisait lire tous les jours quelque ancien auteur, et cette lecture était souvent interrompue par des questions d'érudition ou de philosophie qu'il faisait lui-même, ou qu'il permettait de faire devant lui. Toute personne instruite avait le droit d'y assister. Alphonse y admettait même des enfants qui montraient du goût pour l'étude, tandis qu'aux heures destinées à ces exercices de l'esprit il ne souffrait dans son appartement aucun de ces courtisans oisifs qui n'y venaient chercher qu'un maître. Un jour qu'on lui lisait l'histoire de Tite-Live, il fit taire un concert harmonieux d'instruments pour la mieux entendre. Il était malade à Capoue; Antoine de Palerme, ou Panormita, lui lut la vie d'Alexandre, par Quinte-Curce, et le roi prit tant de plaisir à cette lecture qu'il n'eut pas besoin d'autre médecine pour se guérir. Il est vrai que c'est le Panormita qui raconte lui-même ce trait, dans l'histoire d'Alphonse qu'il a écrite en latin 331, et il pourrait bien avoir exagéré l'effet de sa lecture. Dans les guerres qu'Alphonse eut à soutenir, il ne laissait pas passer un jour sans se faire lire quelque trait des Commentaires de César. Il prenait un plaisir extrême à entendre de bons orateurs. Lorsque Ginnnozzo Manetti fut envoyé par les Florentins en ambassade auprès lui, Alphonse fut si charmé de son discours, et l'écouta, dit-on, avec une attention si profonde, qu'il ne leva même pas la main pour chasser une mouche qui s'était placée sur son nez. C'est peut-être à ce trait un peu puéril, mais caractéristique, et rapporté par deux historiens contemporains 332, que notre bon La Fontaine fait allusion, lorsque, dans la grande querelle entre la mouche et la fourmi, la mouche dit avec orgueil:

Vous campez-vous jamais sur la tête d'un roi?
Note 331: (retour) De dictis et factis Alphonsi.
Note 332: (retour) Ce même Anton. Panormita, et Naldo Naldi, Vita Jannotii Manetti; voy. Muratori, Script. Rer. ital., vol. XX.

Il serait trop long de rapporter tous les traits de la vie du roi Alphonse qui prouvent son amour pour les sciences, pour la théologie, où il se piquait d'être aussi fort qu'aucun docteur de son royaume, pour la philosophie et pour les lettres. Le soin qui occupait le plus alors tous ceux qui les aimaient, celui de rechercher et de rassembler d'anciens manuscrits, était un des objets favoris de son attention et de ses dépenses. Il parvint à en former une collection nombreuse et choisie; et de tous les appartements de son palais, sa bibliothèque était celui où il se plaisait le plus. Il n'avait point pour écusson d'autres armes qu'un livre ouvert; sa joie s'exprimait par les signes les moins équivoques quand on lui en procurait un nouveau pour lui; lorsqu'à la prise et dans le pillage de quelque ville, il arrivait aux soldats de trouver des livres, ils se gardaient bien de les détruire, et les portaient au roi, comme ce qu'ils avaient trouvé de plus précieux dans le butin. C'est cette passion pour les livres que Cosme de Médicis sut mettre à profit pour terminer quelques différents assez graves qui s'étaient élevés entre Alphonse et lui. Il fit à ce roi le sacrifice d'un beau manuscrit de Tite-Live, et la bonne harmonie se rétablit 333. Malgré nos progrès en tout genre et tous les avantages de notre siècle sur celui de Cosme et d'Alphonse, il est permis de regretter le temps où le don d'un livre latin, fait à propos, maintenait où rétablissait la paix entre deux états. L'histoire ajoute que les médecins du roi voulurent lui persuader que ce livre était empoisonné; mais qu'il méprisa leurs soupçons, et se mit à lire l'ouvrage avec un extrême plaisir 334.

Note 333: (retour) Crinitus, de honestâ Disciplinâ, l. XVIII, c. 9; Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 95.
Note 334: (retour) Tiraboschi, ub. sup.

Quelques années plus tard, ce moyen de négociation aurait perdu son efficacité. L'invention de l'imprimerie, autre événement plus important encore par ses effets que la prise de Constantinople, sembla naître à la même époque pour consoler le monde littéraire de cette ruine et pour en sauver les débris. En rendant aussi prompte que facile la multiplication des copies d'un livre, elle en diminua la haute valeur. Il y eut encore des exemplaires infiniment précieux, et il y en aura toujours; mais il n'y en eut plus d'inappréciables, parce qu'il n'y en eut plus d'uniques, dont la possession pût être l'objet de l'ambition d'un roi, et dont le sacrifice lui parût une satisfaction suffisante. On a observé avec justesse 335 que cette invention parut précisément dans le temps le plus propre à sa propagation et à son succès. Si elle était née dans ces siècles où l'on ne s'était encore occupé ni des sciences ni des livres, où un homme passait pour savant dès qu'il était en état de lire et d'écrire tant bien que mal, les inventeurs auraient été forcés de laisser oisifs leurs caractères et leurs presses, peut-être de les jeter au feu, et de chercher pour vivre d'autres ressources. Mais le bonheur des lettres voulut que l'imprimerie fût inventée précisément au moment où la recherche des livres excitait un enthousiasme universel; à peine était-elle connue qu'elle fut accueillie, célébrée, adoptée de toutes parts, comme le don le plus précieux que les arts eussent encore fait aux peuples modernes; invention merveilleuse en effet, qui décida plus que toute autre de leur supériorité sur les anciens, et qui fut pour l'homme civilisé un moyen de progrès aussi puissant peut-être que l'avait été, dans l'enfance de la civilisation, la découverte de l'écriture et la création de l'alphabet.

Note 335: (retour) Tiraboschi. part. I, l. I, c. 4.

Mayence, Harlem et Strasbourg se sont long-temps disputé l'honneur de lui avoir donné naissance. La Caille, Chevillier, Maittaire, Prosper Marchand, Orlandi, Schœphlin, Meerman 336, semblaient avoir épuisé cette matière. D'autres auteurs l'ont encore traitée depuis. Le résultat le plus clair de toutes ses recherches est que l'invention de l'imprimerie en caractères mobiles appartient à l'Allemagne; que Jean Guttimberg de Mayence l'employa le premier 337, et que le premier livre qui fut imprimé avec cette espèce de caractères fut une Bible qui parut de 1450 à 1455, et dont on n'a encore retrouvé, dit-on, que trois exemplaires 338. Le reste importe médiocrement à ceux qui sont plus attentifs aux effets et aux causes, que curieux des noms de lieu et des dates. Il paraît encore certain que cette invention passa d'Allemagne en Italie avant de se répandre ailleurs; mais une autre question que les érudits italiens ont souvent agitée, et qui nous arrêtera encore moins, est de savoir quel est, en Italie, le lieu où la première imprimerie s'établit. Est-ce Venise ou Milan? Est-ce le monastère de Subiac, dans la campagne de Rome? Dans l'un ou dans l'autre lieu, on avoue que ce furent deux imprimeurs allemands 339 qui transportèrent leurs instruments et leur industrie, et que leurs éditions les plus anciennes ne remontent pas plus haut que 1465. Ce qui paraît donner l'avantage au monastère de Subiac, c'est qu'il était alors habité par des moines allemands, et que ce dut être un motif de préférence pour des ouvriers de ce pays.

Note 336: (retour) Histoire de l'Imprimerie, Paris, 1689, in-4.; l'Origine de l'Imprimerie de Paris, Paris, 1694, in-4.; Annales Typographici, La Haye et Londres, 1719-1741, 9 vol. in-4.; Histoire de l'Imprimerie, La Haye, 1740, in-4.; Origine e progressi della stampa, Bononiæ, 1722, in-4.; Vindiciœ Typographicœ, Argentinæ, 1760, in-4.; Origines Typographycœ, La Haye, 1765, in-4.
Note 337: (retour) La fable de Laurent Coster, soutenue par Meerman, est entièrement discréditée aujourd'hui. M. de la Serna Santander, dans l'Essai historique qui précède son Dictionnaire bibliographique choisi du quinzième siècle, Bruxelles, 1805, in-8., ne laisse rien à désirer ni à dire sur cet objet.
Note 338: (retour) L'un est dans la Bibliothèque du roi de Prusse, à Berlin: l'autre chez des Bénédictins, près de Mayence (il doit être maintenant à la Bibliothèque impér.); le troisième à Paris, à la Bibliothèque Mazarine. (Tiraboschi, Stor. della Letter. ital., t. VI, part. I, p. 121.)
Note 339: (retour) Sweinheim et Pannartz.

Cosme ne vécut pas assez pour voir cette belle découverte se répandre dans sa patrie. Pendant ses dernières années, il passait, à quelques-unes de ses maisons de campagne 340, tout le temps qu'il pouvait dérober aux affaires publiques. L'amélioration de ses terres, dont il tirait un immense revenu, y faisait sa principale occupation, et l'étude de la philosophie platonicienne, son plus agréable délassement. Marsile Ficin l'accompagnait dans tous ces voyages; il a écrit quelque part que Midas n'était pas plus avare de son or, que Cosme ne l'était de son temps. Il l'employa ainsi jusqu'à son dernier jour, donnant à ses affaires personnelles, avec une grand calme d'esprit, le temps qu'elles exigeaient de lui, et consacrant le reste à des entretiens philosophiques sur les matières les plus élevées et les plus abstraites. Se sentant près de mourir, il fit appeler Contessina, son épouse, et Pierre, son fils, leur parla long-temps des affaires du gouvernement, de celles de son commerce et de sa famille, recommanda à Pierre de veiller avec la plus grande attention sur l'éducation de ses deux fils, Laurent et Julien, exigea que ses funérailles se fissent arec la plus grande simplicité, et mourut six jours après 341, âgé de soixante-quinze ans.

Note 340: (retour) Careggi et Caffagiolo.
Note 341: (retour) Le Ier. jour du mois d'août 1464.

Si ses funérailles furent faites sans autre pompe que celle que son fils crut nécessaire à sa piété filiale et à la décence 342, elles furent accompagnées d'une affluence de citoyens, et d'expressions de la douleur publique, plus honorables pour sa mémoire que toutes les magnificences du luxe des morts; et ce qui l'honore encore d'avantage, c'est le décret du sénat, confirmé par le peuple, qui décerne à Cosme de Médicis, après sa mort, le titre de Père de la patrie 343.

Note 342: (retour) Voyez le détail de tous ces frais dans un article des Ricordi di Pietro de' Medici, note 141, à la fin de la Vie de Cosme, écrite en latin par Angelo Fabroni, p. 253 et suiv.
Note 343: (retour) Voyez ce décret, ibidem, note 142, p. 257, 258.

Si l'on ajoute à l'idée que l'histoire nous donne de ses avantages extérieurs, de la culture et de l'élévation de son esprit, et de la protection aussi éclairée que généreuse qu'il accorda aux lettres, les encouragements que lui durent les beaux-arts, qui étaient encore, pour ainsi dire, au berceau, on sera forcé de reconnaître que, si les circonstances favorisèrent singulièrement cet homme illustre, il sut aussi profiter admirablement de ces circonstances heureuses, et que tout ce qui honore l'esprit humain, tout ce qui fit à cette époque la splendeur et la gloire de son pays, trouva, dans le noble emploi qu'il fit de son pouvoir et de ses richesses, de puissants moyens d'accroissement et de prospérité. Ce n'était pas un protecteur que les artistes et les gens de lettres croyaient avoir en lui, c'était un ami que leur avait ménagé la fortune, et qui aimait à partager avec eux ce qu'elle avait fait pour lui; de même que ses concitoyens ne voyaient dans un chef si affable, si simple et si populaire, qu'un citoyen laborieux et appliqué, que sa capacité rendait propre à gérer, mieux qu'un autre, les affaires de la république, et ses richesses, et sa magnificence à les représenter avec plus d'honneur. Il dépensa des sommes immenses à décorer Florence d'édifices publics. Michellozzi et Brunelleschi, dont l'un, dit M. Roscoe 344, était un homme de talent, et l'autre, un homme de génie, étaient ses deux architectes de choix. Il employait surtout le dernier pour les monuments publics; mais, lorsqu'il fit bâtir une maison pour lui et pour sa famille, il préféra les plans de Michellozzi, parce qu'ils étaient plus simples. En décorant cette maison des restes les plus précieux de l'art antique, il y employa aussi les talents des artistes modernes, et surtout du jeune peintre Masaccio, qui substituait un nouveau style, une composition plus expressive et plus naturelle, à la manière sèche et froide de Giotto et de ses disciples; il l'occupa ensuite, ainsi que Filippo Lippi, son élève, à embellir les temples qu'il avait fait bâtir; et l'on voyait en même temps à Florence, comme dans une nouvelle Athènes, Masaccio et Lippi orner des productions de leur pinceau les églises et les palais, Donatello donner au marbre l'expression et la vie, Brunelleschi, architecte, sculpteur et poëte, élever la magnifique coupole de Santa Maria del Fiore, et Ghiberti couler en bronze les admirables portes de l'église Saint-Jean, qui, suivant l'expression de Michel-Ange, étaient dignes d'être les portes du paradis 345; tandis que l'académie platonicienne discutait les questions les plus sublimes de la philosophie, que les Grecs réfugiés, pour prix du noble asyle qui leur était donné, répandaient les trésors de leur belle langue, et les chefs-d'œuvre de leurs orateurs, de leurs philosophes, de leurs poëtes, et que de savants Italiens recherchaient avec ardeur, interprétaient avec sagacité, et multipliaient avec un zèle infatigable, les copies de ces chefs-d'œuvre échappées au fer des barbares et à la rouille du temps.

Note 344: (retour) Life of Lorenzo de' Medici, chap. i.
Note 345: (retour) Un giorno Michel Agnolo Buonarotti fermatosi a veder questo lavora, e dimandato quel che gliene paresse, e se questa porte eran belle, rispose: elle son tanto belle, ch'elle starebbon bene alle porte del paradiso. Vasari, Vita di Lorenzo Ghiberti, éd. de Rome, 1759, in-4., l. I, p. 213 et suiv. On trouve dans cette Vie les détails les plus curieux sur le dessin et sur l'exécution de ces admirables portes de St.-Jean. Ce qui prouve l'état florissant où étaient déjà les arts, c'est que l'exécution en fut donnée au concours, et que Lorenzo Ghiberti, qui n'avait que vingt-deux ans, l'emporta sur sept rivaux. Le sujet du concours était le sacrifice d'Abraham fondu en bronze. L'ouvrage de Ghiberti, jugé infiniment supérieur par une assemblée de trente-quatre personnes, peintres, sculpteurs, orfèvres, tant florentins qu'étrangers, accourus de toutes les parties de l'Italie, lui fit adjuger sur-le-champ l'exécution et la fonte des portes. La première, dont Vasari fait une description détaillée, étant finie, se trouva du poids de trente-quatre milliers de livres, et coûta, tout compris, vingt-deux mille florins. La seconde porte, décrite de même, ibid., et qui fut commencée quelques années après, est d'un travail et d'une richesse encore plus admirables. Vasari prétend que la confection de ces deux portes coûta quarante ans de travaux à leur auteur; Bottari, dans une note, les réduit à vingt-deux ans. Elles furent commencées en 1402, et terminées en 1423. Voy. dans Vasari, loc. cit., la description des figures et des ornements, et le détail des opérations de Ghiberti.



CHAPITRE XIX.

Philologues et Grammairiens célèbres du quinzième siècle; Guarino de Vérone, Jean Aurispa, Ambrogio Traversari, Leonardo Bruni d'Arezzo, Gasparino Barzizza, Poggio Bracciolini, Filelfo, Laurent Valla; etc.


L'érudition imprima son cachet sur le quinzième siècle, comme le génie avait imprimé le sien sur le quatorzième; mais une érudition substantielle, conservatrice, vraiment profitable aux lettres, sans laquelle même la plupart des anciens auteurs, quoique recouvrés alors, n'auraient point existé pour nous; et non point cette érudition aussi vaine que fatigante, qui redit encore aujourd'hui ce qui fut dit alors, et ce qui a été redit cent fois depuis; qui met un soin minutieux à expliquer toujours ce que personne ne s'est jamais soucié de savoir, entasse des pages sur un mot, des volumes sur quelques phrases, multiplie les gloses, comme pour empêcher d'entendre les textes, et parviendrait à rendre l'Antiquité ennuyeuse, si l'on n'avait pas toujours la ressource de lire les textes sans les gloses.

À voir la direction générale que prirent alors les esprits, on dirait qu'ils agirent d'accord et d'après une délibération aussi unanime qu'elle était sage: il semblerait que, certains désormais de l'existence d'une langue à qui toutes les beautés de la poésie et de l'éloquence étaient assurées, ils reconnurent de concert que, si l'on voulait que l'emploi de cette langue fût aussi heureux qu'il l'avait été dans les trois grands écrivains de l'autre siècle, il fallait exploiter et fouiller, comme eux, la riche mine des anciens, se familiariser, comme ils l'avaient fait, avec les muses grecques et latines, rapprendre, sous la dictée de Cicéron, de Térence et de Virgile, le vrai génie et les tours propres de l'idiome latin, dont on se servait toujours, mais vicié, corrompu par le mauvais latin de l'école; chercher enfin, dans les langues savantes, le secret que Dante, Pétrarque et Boccace y avaient trouvé, de donner à une langue, basse et populaire jusqu'à eux, l'élévation, l'énergie et la délicatesse qui la rendaient propre à examiner toutes les nuances des combinaisons de l'esprit et des inspirations du génie.

Telle fut, dès le commencement de ce siècle, la tendance commune des efforts de tous les hommes studieux. L'ardeur avec laquelle on se porta vers l'étude des anciens, et surtout des Grecs, l'empressement à apprendre leur langue, et à rassembler les manuscrits de leurs ouvrages, devinrent une passion générale qui s'empara de tous les esprits. Les grammairiens, les philologues ou professeurs de langues et de littérature ancienne, jouent donc, à cette époque, un rôle plus important que dans les époques précédentes. En effet, on voit que la plupart des hommes qui l'ont illustrée sortirent des écoles de deux grammairiens célèbres, Jean de Ravenne et le savant Grec Emmanuel Chrysoloras. Le premier, élevé, comme on l'a vu précédemment 346, par Pétrarque, avec une extrême tendresse, lui avait donné des chagrins, et n'avait pu lasser les bontés de son maître, par l'inconstance de son humeur. On ne sait pas bien positivement ce qu'il devint après la mort de Pétrarque. On le voit pendant plusieurs années professant à Padoue, et presque en même temps à Florence. Il faut donc, ou qu'il y ait eu deux professeurs de ce nom, comme quelques auteurs l'ont cru 347, ou que le même se soit transporté rapidement de l'une à l'autre ville, opinion qui paraît plus vraisemblable 348. Ce qu'il y a de certain, c'est que ce Jean de Ravenne fut un des plus savants maîtres de son temps; il sortit de son école un si grand nombre d'Italiens célèbres, qu'on l'a comparé au cheval de Troie, d'où sortirent les Grecs les plus illustres 349. Il professait encore à Florence en 1412, et fut chargé, pour la seconde fois, cette année même, d'expliquer le poëme du Dante 350. L'abbé Mehus conjecture qu'il ne mourut que vers l'an 1420 351. Les nombreux disciples d'Emmanuel Chrysoloras, célèbre professeur de langue et de littérature grecque, dont nous avons aussi parlé 352, ne contribuèrent pas moins que ceux de Jean de Ravenne à donner à ce siècle le caractère d'érudition qui le distingue.

Note 346: (retour) Voy. t. II, p. 421 et suiv.
Note 347: (retour) L'abbé Ginanni, Scritt. Ravenn., t. I, p. 214, etc.
Note 348: (retour) Voy. Tiraboschi, Stor. della Letter. ital., t. V, p. 513 et 514.
Note 349: (retour) Rafaello Volterrano, Anthropol., l. XXI, Tiraboschi, ub. supr.
Note 350: (retour) Salvino Salvini, dans la Préface de ses Fasti Consolari.
Note 351: (retour) Vita Ambros. Camald., p. 324.
Note 352: (retour) Voy. ci-dessus, 260 et 261.

Guarino de Vérone, première tige d'une famille héréditairement illustre dans les lettres, fut l'un des élèves les plus célèbres de ces deux maîtres. Il était né en 1370, à Vérone, d'une famille noble 353. Après s'être instruit, sous Jean de Ravenne, de la langue et de la littérature latines, il se rendit à Constantinople, uniquement pour apprendre le grec à l'école d'Emmanuel Chrysoloras, qui n'était point encore passé en Italie. Un écrivain du quinzième et du seizième siècle 354, a prétendu qu'il était d'un âge avancé quand il fit ce voyage, qu'il revenait en Italie avec deux grandes caisses de livres grecs, fruits de ses recherches, lorsqu'il fut accueilli par une tempête affreuse, et qu'ayant perdu, dans ce naufrage, une de ses deux caisses, il en conçut tant de chagrin, que ses cheveux blanchirent dans une nuit. Mafféi et Apostolo Zeno révoquèrent en doute ce récit, qu'ils traitent de fabuleux 355. Il paraît, en effet, en rapprochant plusieurs circonstances, que Guarino était fort jeune quand il passa en Grèce, et qu'il n'avait guère que vingt ans lorsqu'il en revint: mais ce n'est pas une raison pour que le reste de ce fait soit une fable. Il serait peu étonnant que les cheveux d'un homme déjà vieux blanchissent pour une raison quelconque; il l'est beaucoup que ceux d'un jeune homme éprouvent cette métamorphose; mais c'est aussi comme une chose très-étonnante que ce fait est rapporté. Guarino, de retour en Italie, tint d'abord école à Florence, et successivement à Vérone, sa patrie, à Padoue, Bologne, à Venise et à Ferrare. Cette dernière ville est celle où il séjourna le plus. Nicolas III d'Est l'y appela 356 pour lui confier l'éducation de son fils Lionel. Six ou sept ans après, quand il l'eut finie, il fut fait professeur de langue grecque et latine dans l'Université de Ferrare 357, dont le marquis Nicolas avait la prospérité fort à cœur. Guarino remplissait cette fonction lorsque se tint le grand concile, où l'empereur grec Jean Paléologue se rendit. Les Grecs, dont il était accompagné, donnèrent à notre professeur beaucoup d'occupation, comme il le disait lui-même dans des lettres citées par le cardinal Querini 358. Il passa avec eux à Florence, lors de la translation du concile, sans doute pour servir d'interprète dans les conférences entre les Latins et les Grecs. Il revint ensuite à Ferrare, où il professait encore à la fin de 1460, lorsqu'il mourut, âgé de quatre-vingt-dix ans.

Note 353: (retour) Alexandre Guarini, arrière-petit-fils de Battiste Guarini, auteur du Pastor Fido, dit dans la Vie de ce poëte, en parlant de Guarino l'ancien, tige honorable de leur famille, qu'il était noble Véronais. Voy. supplément au Giornale de' Letterati d'Italia, t. II, p. 155.
Note 354: (retour) Pontico Virunio, dans sa Vie d'Emmanuel Chrysoloras, cité par Henri-Étienne, Dialogue intitulé: De parum fidis Græca linguæ magistris, 1587, in-4.
Note 355: (retour) È favoletta raccontata da Pontico Virunio; Mafféi, Verona illustrata, part. II, l. III, p. 134. Questo racconta del Virunio ha un' aria di favoletta. Apostolo Zeno, Dissertaz. Voss., t. I, p. 214.
Note 356: (retour) En 1429.
Note 357 (retour) En 1436.
Note 358: (retour) Diatrib. ad. Epist. Fr. Barbar., p. 511; Tiraboschi, t. VI, part. II. p. 260.

Ses principaux ouvrages consistent en traductions latines des auteurs grecs; celles de plusieurs Vies de Plutarque, de quelques-unes de ses œuvres morales, et surtout de la Géographie de Strabon 359, sont les principales. Il ajouta aux Vies traduites de Pétrarque, la Vie d'Aristote et celle de Platon. Il composa de plus une grammaire grecque 360 et une grammaire latine 361, des commentaires sur plusieurs auteurs des deux langues 362, plusieurs discours latins prononcés à Vérone, à Ferrare et ailleurs, quelques poésies latines et un grand nombre de lettres qui n'ont point été imprimées 363. C'est lui qui retrouva le premier les poésies de Catulle, couvertes de poussière dans un grenier, et presque détruites 364. Il les restaura, les corrigea, les mit en état d'être lues et entendues, à l'exception d'un petit nombre de vers où le temps avait tellement imprimé ses traces, que ni Guarino, ni aucun autre depuis, n'ont pu les effacer entièrement.

Note 359: (retour) Il ne traduisit d'abord que les dix premiers livres, par ordre du pape Nicolas V; Grégoire de Tyferne traduisit les sept autres, et c'est dans cet état qu'ils ont été imprimés pour la première fois à Rome, vers 1470, in-fol., par les soins de Jean André, évêque d'Aleria; mais, à la demande du sénateur vénitien Marcello, Guarino traduisit aussi dans la suite ces sept derniers, et on les garde manuscrits dans plusieurs bibliothèques, à Venise, à Modène, etc. Mafféi, Verona illustrata, t. II, p. 145, cite un manuscrit original des dix-sept livres, écrit tout entier de la main même de Guarino, et qui était alors à Venise, dans la bibliothèque du sénateur Soranzo.
Note 360: (retour) Emmanuelis Chrysoloræ erotemata linguæ græcæ, in compendium redacta, à Guarino Veronensi, etc. Ferrariæ, 1509, in-8. Ce n'est, comme on voit, qu'un abrégé de la Grammaire de Chrysoloras, mais avec des additions et des notes de Guarino. Ce livre est devenu fort rare.
Note 361: (retour) Grammaticæ institutiones, per Bartholomœum Philalethem, sans date et sans nom de lieu, mais à Vérone, 1487, et réimprimée en 1540; premier modèle, selon Mafféi (ub. sup. p. 149) de toutes celles qu'on a faites depuis. Il faut ajouter quelques opuscules, Carmina differentiala. Liber de Diphtongis, etc.
Note 362: (retour) Entre autres sur quelques oraisons de Cicéron et sur Perse.
Note 363: (retour) Voyez-en la notice dans Mafféi, ub. supr., p. 150.
Note 364: (retour) Sur ce manuscrit de Catulle, et sur une épigramme latine qui indique le lieu où il fut trouvé, et qui est attribuée à Guarino, voy. Apostolo Zeno, Dissertaz. Voss., t. I, p. 223.

Il y a peu de proportion entre ces travaux de Guarino et l'immense réputation dont il a joui dans son siècle, et même dans les âges suivants; mais le grand bien qu'il fit aux lettres, et qui justifie cette renommée, fut dans le nombre presque infini de disciples qu'il forma pendant sa longue carrière, et auxquels il inspira le goût des bonnes études et de la littérature ancienne. C'est surtout comme l'un des plus zélés restaurateurs de cette littérature et de ces études qu'il mérite les grands éloges que lui donnèrent plusieurs écrivains de son temps. Une des qualités qu'ils louent le plus en lui, est l'activité prodigieuse qu'il conserva jusque dans ses dernières années. «Deux choses, dit l'un d'eux 365, décorent la vieillesse de notre Guarino, qui a décoré l'Italie entière en y ranimant l'étude des belles-lettres; c'est une mémoire incroyable et une infatigable application à la lecture. À peine il mange, à peine il dort, à peine il sort de chez lui, et cependant ses membres et ses sens conservent toute la vigueur de la jeunesse.» Cet homme laborieux eut, de la même femme, douze enfants au moins. Deux de ses fils suivirent ses traces. Jérôme, ou Girolamo fut secrétaire d'Alphonse, roi de Naples. Baptiste, plus connu, fut professeur de littérature grecque et latine à Ferrare, comme son père. Il eut, comme lui, de savants et illustres élèves, entre autres Giglia Giraldi et Alde Manuce. Il laissa des poésies latines qui sont imprimées 366; un Traité des études 367 qui l'est aussi, sans compter un grand nombre d'Opuscules, de Traductions du grec, de Discours et de Lettres, restés inédits. C'est à lui que l'on dut la première édition des Commentaires de Servius sur Virgile 368; il travailla beaucoup et avec fruit à corriger et à expliquer Catulle, qu'avait retrouvé son père 369; les auteurs contemporains mettent presque de pair le père et le fils dans leurs éloges, et en considérant cette continuité de services, d'enseignement et de travaux, les amis des lettres ne doivent point les séparer dans leur reconnaissance.

Note 365: (retour) Timothée Mafféi, cité par Apost. Zono. ub. sup. p. 221, col. 2.
Note 366: (retour) Baptistœ Guarini Veronensis poemata latina, Modène, 1496.
Note 367: (retour) De ordine docendi ac studendi ad Maffeum Gambaram Brixianum discipulum suum, sans nom de lieu et sans date. Il y en a eu une autre édition à Heidelberg, en 1489. Mafféi Verona illustr., t. II, p. 157.
Note 368: (retour) C'est du moins ce que dit Mafféi, loc. cit.; mais l'édition dont il parle est celle de Venise, 1471, avec une souscription en vers latins, où Guarino est nommé, et l'on en cite une de Rome, sans date, que les bibliographes prétendent être de l'année précédente, 1470. Voy. Debure, Bibl. instr., Belles-Lettres, t. I, p. 291.
Note 369: (retour) C'est ce qu'on peut voir par l'édition rare et précieuse que son fils Alexandre Guarino a donnée de ce poëte, Venise, 1521, in-4.

Il n'y eut peut-être jamais de plus grands rapports entre deux hommes qui courent la même carrière que ceux qu'on remarque entre Guarino de Vérone et Jean Aurispa 370. Leur longue vie, le genre de leurs travaux, les vicissitudes qu'ils éprouvèrent ont une ressemblance frappante. Tous deux nés presque en même temps, tous deux professeurs de la même science et presque dans les mêmes villes, tous deux d'une ardeur infatigable pour la recherche des anciens manuscrits, Aurispa, pour dernier trait de sympathie, passa comme Guarino à Constantinople, uniquement pour apprendre le grec. Il était né un an avant lui, en 1369. La Sicile fut sa patrie, et sans doute il y resta pendant ses premières années. Ce ne fut que dans un âge mûr qu'il voyagea en Grèce. L'activité qu'il mit à y rechercher les anciens livres eut le plus heureux succès. À son retour en Italie, il rapporta à Venise deux cent trente manuscrits d'auteurs grecs, parmi lesquels on compte les poésies de Callimaque, de Pindare, d'Oppien, celles qu'on attribue à Orphée, toutes les Œuvres de Platon, de Proclus, de Plotin, de Xénophon; les histoires d'Arrien, de Dion, de Diodore de Sicile, de Procope et plusieurs autres qu'il rendit le premier aux lettres européennes. Il revint en Italie avec le jeune empereur grec Jean Paléologue, que, du vivant de son père, on appelait Calojean, à cause de sa beauté. Il était avec lui à Venise à la fin de 1423. Il l'accompagna dans plusieurs villes, et ne se sépara de lui que l'année suivante. Il se rendit ensuite à Bologne, où l'on désira l'attacher à l'Université comme professeur de langue grecque. Il resta un an dans cette ville, dont il trouva les habitants polis et d'un bon commerce, mais peu disposés à l'étude des belles-lettres 371. On se rappelle cependant de quelle réputation jouissait l'Université de Bologne, et rien ne prouve mieux combien il y avait de différence entre des études littéraires et celles que l'on avait faites jusque-là dans les Universités, et que l'on y faisait encore.

Note 370: (retour) Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 265.
Note 371: (retour) Tirabochi, t. VI, part. II, p. 268.

On désirait depuis quelque temps à Florence d'y attirer Jean Aurispa. On lui promettait un traitement plus avantageux, et des esprits mieux préparés à la culture des lettres. Il s'y rendit enfin; mais soit par l'effet de quelques brouilleries qui furent très-fréquentes parmi les littérateurs de ce temps, soit par tout autre motif, il y resta peu d'années, et passa de Florence à Ferrare, où le marquis Nicolas III le retint par ses bienfaits. Il y était encore en 1438, quand le concile de Bâle y fut transféré. Ce fut alors qu'il fut connu du pape Eugène IV, qui se l'attacha en qualité de secrétaire apostolique. Nicolas V le confirma dans cette place 372. Il n'est pas étonnant qu'un pontife aussi ami des lettres s'occupât de la fortune d'un savant si distingué. Il lui accorda quelques bénéfices qui le mirent, pour le reste de sa vie, au-dessus du besoin. Devenu vieux, il désira quitter la cour romaine, et revenir à Ferrare, où il avait encore des amis. Il y retourna en effet en 1450, y vécut tranquille et honoré pendant dix ans, et mourut plus que nonagénaire, en 1460. Plusieurs traductions du grec en latin, quelques lettres et quelques poésies latines, sont aussi tout ce qui reste d'Aurispa. C'est à son long professorat, aux manuscrits précieux qu'il recueillit, qu'il expliqua, dont il répandit et multiplia les copies, en un mot, aux efforts constants qu'il fit pour seconder le mouvement général qui se portait alors vers l'étude des langues anciennes, qu'il dut, comme Guarino, sa juste célébrité.

Note 372: (retour) En 1447.

Gasparino Barzizza, autre célèbre professeur et orateur de ce temps, prit son nom du village de Barzizza, près de Bergame, où il était né en 1370. On croit qu'il fit ses études à Bergame, et qu'il y tint même ensuite une école particulière. Il professa ensuite publiquement les belles-lettres à Pavie, à Venise, à Padoue et à Milan. Il était dans cette dernière ville en 1418, lorsque le Pape Martin V y passa, en revenant du concile de Constance. Barzizza fut choisi pour le complimenter, et les deux Universités de Pavie et de Padoue ayant envoyé des orateurs auprès de ce pontife, ce fut encore lui qui fut chargé de rédiger les deux harangues. Il jouit le reste de sa vie de la faveur du duc Philippe-Marie Visconti et de la considération due à ses talents et à son savoir: il mourut à Milan vers la fin de 1430.

Les Œuvres latines qu'il a laissées ne sont pas ses seuls titres pour être compté parmi les restaurateurs des bonnes études et de l'élégante latinité: il l'est surtout, comme Aurispa et Guarino, pour son zèle à expliquer les anciens auteurs, et à déchiffrer les manuscrits dont la recherche occupait alors tous les savants. Ses épîtres forment pour nous autres Français une curiosité typographique. Quand deux docteurs de Sorbonne 373 eurent fait venir d'Allemagne à Paris, en 1469, trois ouvriers imprimeurs 374 qui dressèrent leurs presses dans une salle de cette maison, les lettres de Gasparino furent le premier produit de cet art, nouveau pour Paris et pour la France 375. Tous ses ouvrages ont été recueillis et publiés dans le siècle dernier, avec ceux de son fils Guiniforte, par le cardinal Furietti 376. Ce fils était né à Pavie, en 1406. Il n'eut pas la même réputation d'éloquence et d'élégance que son père, mais il fournit une carrière plus brillante. Il expliquait à Novarre les Offices de Cicéron et les comédies de Térence, lorsque des circonstances heureuses le firent connaître du roi Alphonse d'Aragon; admis à le haranguer à Barcelone, en 1432, il déploya tant d'éloquence, qu'Alphonse, enchanté de l'entendre, le nomma sur-le-champ son conseiller. Il accompagna ce monarque dans son expédition sur les côtes d'Afrique. Tombé malade en Sicile, il obtint la permission de retourner à Milan, sans rien perdre de la faveur du roi. Le duc Philippe-Marie lui accorda le titre de son vicaire-général; et, ce qui est digne de remarque, c'est que ce titre n'empêcha point Guiniforte d'accepter la chaire de philosophie morale qui lui fut offerte; il fut souvent interrompu, dans ses fonctions de professeur, par les ambassades dont le duc le chargea auprès du roi Alphonse et des papes Eugène IV et Nicolas V. Après la mort de Philippe-Marie, François Sforce lui ayant donné le titre de secrétaire ducal, il passa tranquillement dans cet emploi le reste de sa vie. On croit qu'il mourut vers la fin de 1459. Ses lettres et ses harangues, publiées avec les œuvres de son père, se sentent de même du commerce et de l'étude assidue des anciens.

Note 373: (retour) Guillaume Fichet et Jean de la Pierre.
Note 374: (retour) Ils se nommaient Ulric Gering, Martin Crantz, et Michel Friburger.
Note 375: (retour) Gasp. (c'est-à-dire, Gasparini) Pergamensis (ce devrait être Bergomensis) epistolæ, in-4., sans date, mais du commencement de l'année 1470, comme plusieurs autres éditions, aussi sans date, données au même lieu par les trois mêmes imprimeurs.
Note 376: (retour) Rome, 1723, in-4.

Ambrogio Traversari, religieux Camaldule, fut l'un des plus illustres élèves d'Emmanuel Chrysoloras. Né en 1386 377 à Portico, château de la Romagne, qui passa peu de temps après sous la domination de Florence, il entra, dès l'âge de quatorze ans, l'année même où commençait un autre siècle, dans l'Ordre 378 dont le nom se trouve toujours réuni avec le sien; car on ne l'appelle point autrement qu'Ambrogio le Camuldule. Il s'y livra entièrement à l'étude, et y resta trente-un ans sans aucune fonction qui le détournât de la culture des lettres. Converser avec les savants qui étaient alors à Florence, entretenir un commerce de lettres suivi avec ceux qui en étaient absents, recueillir de toutes parts d'anciens manuscrits, traduire du grec en latin plusieurs auteurs, et composer lui-même plusieurs ouvrages d'érudition, furent, pendant ce temps, toutes ses occupations. Il se fit aimer par son caractère autant que par son savoir, et compta, parmi ses amis, Cosme de Médicis, Niccolo Niccoli, et tous ceux des citoyens distingués de Florence qui aimaient et cultivaient les lettres. Créé, en 1431, Général de son Ordre, et occupé depuis ce moment d'affaires et de voyages, il eut moins de temps à donner à l'étude, mais il y consacra toujours ses loisirs. Il se servit même de ses voyages ou tournées qu'il faisait en visitant les maisons de l'Ordre, pour composer un ouvrage qu'il intitula Hodæporicon, et qui contient, comme ce titre grec l'annonce, le détail de ses voyages, et des choses relatives aux lettres qu'ils lui donnaient lieu d'observer. Ce livre, qui est imprimé 379, fournit beaucoup de lumières sur l'histoire littéraire du quinzième siècle; et ses lettres latines, qui le sont aussi, en fournissent encore davantage 380.

Note 377: (retour) Son père se nommait Beneivenni de' Traversari. Les avis ont été partagés sur la noblesse ou la rôture, la richesse ou la pauvreté de sa famille; mais cela ne doit nous importer nullement.
Note 378: (retour) À Florence, dans le couvent des Camaldules, degli Angioli.
Note 379: (retour) Ambrosii, Camaldulensis abbatis Hodæporicon, anno 1431 ad capitulum generale ejusdem ordinis susceptum, et ex bibliothecâ medicâ editum à Nicolao Bartholini, Florentiæ, in-4. Debure, Bibl. instr., n°. 4531, met à cette édition la date de 1680; mais elle est sans date, et l'abbé Mehus nous apprend qu'elle est de 1681. Et quamvis, dit-il (Prœf. ad Vitam Ambr. Camald., p. 91). Bartholini editio anno quo in lucem venit nusquam prœ se ferat, didici tamen ex codice chartaceo Biblioth. publicœ Magliabechianœ, an. 1681, productam fuisse.
Note 380: (retour) Les PP. Martene et Durand sont les premiers qui aient publié un recueil des Lettres d'Ambrogio Traversari (Amplissima collectio veter Monum. t. III). Elles ont été réimprimées avec de nombreuses additions, par P. Canneti et par le savant abbé Mehus, sous ce titre: Ambrosii Traversarii generalis Camaldulensium aliorumque ad ipsum et ad alios de eodem Ambrosio latinæ epistolæ, etc., 2 vol. gr. in-fol. Florence, 1759. L'abbé Mehus y a joint une Vie de l'auteur, ou plutôt une histoire de la renaissance des lettres à Florence, qui est un riche dépôt de connaissances et de renseignements certains, mais écrite avec un désordre fatigant, et où les objets sont entassés avec surabondance et confusion.

Envoyé par le pape Eugène IV au concile de Constance, Ambrogio le fut ensuite auprès de l'empereur Sigismond, revint à Venise pour y recevoir, au nom du pape, l'empereur et le patriarche des Grecs, les conduisit à Ferrare, assista au grand concile, dont la réunion des deux Églises était le principal objet, et mourut, en 1439, âgé de cinquante-trois ans seulement, peu de temps après l'heureuse issue de ce concile, à laquelle il contribua par son esprit conciliant, sa science théologique, et sa connaissance égale des deux langues. Ambrogio le Camaldule ne professa point, mais il fut sans cesse occupé d'entretenir par ses relations, ses correspondances et ses travaux, ce goût pour les bonnes études, que de célèbres professeurs, qui étaient tous ses amis, répandaient par leurs leçons. Il ne se fit, pour ainsi dire, à Florence, aucun bien aux lettres pendant la vie, auquel il n'ait activement et puissamment contribué.

Enfin, ce fut encore un élève de Jean de Ravenne et d'Emmanuel Chrysoloras, que ce Leonardo Bruni, l'un de ceux qui illustrèrent le nom d'Arétin, ou de citoyen d'Arezzo, nom qu'un homme qui ne les valait pas, malgré tout le bruit qu'il a fait, porta dans la suite, sous lequel il est seul connu en France, et qu'il a presque déshonore. Leonardo naquit en 1369 381; il n'avait que quinze ans lorsque les troupes françaises, conduites par Enguerrand de Coucy, et réunies aux bannis d'Arezzo, entrèrent dans cette ville, et la remplirent de trouble et de carnage. Son père fut emmené prisonnier dans un château 382, et lui dans un autre 383. Dans la chambre où il fut enfermé se trouvait un portrait de Pétrarque. Il y tenait les yeux sans cesse attachés, et cette espèce de contemplation l'enflamma du désir d'imiter ce grand homme. Lorsqu'il fut mis en liberté, il se rendit à Florence, où il continua, sous Jean de Ravenne, les études qu'il avait commencées à Arezzo. Des vues solides d'établissement l'engagèrent à étudier aussi les lois. Il y était fort appliqué, lorsque Emmanuel Chrysoloras, appelé à Florence, y ouvrit son école de langue grecque. Leonardo quitta les lois pour la suivre; et ce fut avec tant d'ardeur, qu'il répétait dans son sommeil, comme il l'assure lui-même 384, ce qu'il avait appris pendant le jour. Peu de temps après le départ de Chrysoloras, il fut appelé à Rome par le pape Innocent VII, et revêtu de l'emploi de secrétaire apostolique 385. Il partagea les dangers et les vicissitudes de ce pontife, s'enfuit de Rome et y revint avec lui. Après sa mort, il conserva la même place auprès de Grégoire XII. Il la conserva encore sous Alexandre V, qui connaissait le prix d'un homme tel que lui, et même sous le pape Corsaire Jean XXIII, qui pouvait le connaître un peu moins. Après la déposition de ce pontife au concile de Constance, Leonardo revint à Florence. Il y était quand Martin V éprouva, dans cette ville, quelques désagréments qui le mirent fort en colère. On chanta publiquement une chanson satirique, dont le refrain était, Papa Martino, non vale un quattrino 386. Le pape prit la chose au sérieux; il voulut sévir contre les Florentins, et les excommunier, eux et leur ville, pour une chanson: ce fut Leonardo qui le fléchit par un discours éloquent qu'il nous a conservé dans ses mémoires 387. Il avait déjà été nommé chancelier de la république; il le fut alors une seconde fois, posséda cet emploi jusqu'à sa mort, en 1444. On lui fit des obsèques magnifiques. Giannozzo Manetti prononça son oraison funèbre. Il le couronna de laurier, par décret de l'autorité publique. On plaça sur sa poitrine l'Histoire de Florence, qu'il avait écrite en latin; enfin, on lui éleva un mausolée en marbre, que l'on voit encore à Florence, dans l'église de Sainte-Croix.

Note 381: (retour) Tiraboschi, Stor. della Letter. ital., t. VI, part. II, p. 33; Mazzuchelli, Scritt. ital., t. II, part. IV; Mehus, Vita Leonardi Aretini, en tête de l'édition qu'il a donnée de ses Lettres.
Note 382: (retour) Pietramala.
Note 383: (retour) Quarana.
Note 384: (retour) De temporibus suis.
Note 385: (retour) En 1405.
Note 386: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 35.
Note 387: (retour) De temp. suis com., p. 38.

Leonardo Bruni ne fut pas seulement un des hommes les plus savants de son siècle; il fut aussi l'un de ceux dont le commerce était le plus aimable, et qui avait, dans ses mœurs et dans ses manières, le plus de dignité. Sa renommée ne se bornait point à l'Italie. On vit des Espagnols et des Français faire le voyage de Florence, par le seul désir de le connaître. On raconte qu'un Espagnol, chargé par son roi de le visiter, s'agenouilla devant lui, et ne consentit qu'avec peine à se relever 388. Les honneurs qu'il recevait ne lui inspiraient aucun orgueil. On ne lui reproche qu'un peu d'avarice; mais quelquefois on donne ce nom à l'amour de l'ordre et de l'économie. Il était d'une fidélité à toute épreuve en amitié, savait pardonner à ses amis de légers torts, et même de plus graves; il fallait enfin, pour le forcer de rompre avec eux, qu'il fût poussé à bout, comme il le fut par Niccolo Niccoli, que nous avons compté parmi les bienfaiteurs des lettres 389, mais homme d'un caractère difficile, et dont les mœurs n'étaient pas, à ce qu'il paraît, aussi pures que le goût.

Note 388: (retour) Vespasiano Fiorentino, cité par Mazzuchelli, ub. supr.
Note 389: (retour) Voy. ci-dessus, p. 257.

Leonardo et lui étaient liés de l'amitié la plus intime: une aventure scandaleuse les brouilla. Niccolo Niccoli avait cinq frères; il enleva publiquement à un d'entre eux sa maîtresse 390; celle-ci eut l'insolence d'insulter la femme d'un second; tous cinq furent d'accord pour lui infliger en pleine rue un châtiment peu décent et honteux 391. Niccolo fut au désespoir. Ses amis essayèrent en vain de le consoler. Leonardo s'abstint de l'aller voir: Niccolo remarqua son absence, et lui en fit faire des reproches. Leonardo ne répondit peut-être pas avec les égards qu'on doit à un esprit malade. Sa réponse, trop fidèlement rendue, mit Niccolo dans une véritable fureur. Il abjura son amitié, et s'emporta hautement contre lui, dans les propos les plus injurieux et les plus amers. Leonardo, quoique d'un caractère doux, perdit patience, et écrivit contre son ancien ami, une Invective, où il lui rendait avec usure les injures qu'il en avait reçues, mais qui, heureusement pour son auteur, n'a jamais été publiée 392. Cette malheureuse querelle désolait tous leurs amis communs; plusieurs essayèrent en vain de les réconcilier. Ce fut Poggio Bracciolini qui en eut enfin la gloire. La réconciliation fut sincère de part et d'autre, et leur amitié reprit son premier cours 393.

Note 390: (retour) Elle se nommait Benvenuta. M. William Shepherd, dans la Vie de Poggio Bracciolini, qu'il a publiée en anglais (Liverpool, 1802, in-4.), remarque avec raison, comme une circonstance extraordinaire de cette affaire scandaleuse, qu'Ambrogio le Camaldule, religieux aussi distingué par la pureté de ses mœurs que par son savoir, en écrivant à Niccolo Niccoli, le prie souvent de présenter ses compliments à sa Benvenuta, qu'il distingue par le titre de fœmina fidelissima; voyez ses Lettres, liv. VIII, ép. 2, 3, 5, etc.
Note 391: (retour) Voyez le récit de toute cette querelle, et notamment de ce châtiment public infligé à Benvenuta, plaudentibus vivinis et totâ multitudine comprobante, dans une longue lettre de Leonardo Bruni au Poggio, lorsque celui-ci était en Angleterre; Leonardi Aretini Epistolæ, l. V, ép. 4.
Note 392: (retour) L'abbé Mehus, dans le catalogue des ouvrages de Léonardo, qu'il a mis à la suite de sa Vie, dont il sera parlé plus bas, a placé cette invective au n°. XXVI, sous ce titre: Leonardi Florentini oratio in nebulonem maledicum. Il en cite un manuscrit conservé à Oxford, bibliothèque du New-Collége, n°. 286, manuscrit 10. M. W. Shepherd, Life of Paggio, p. 135, affirme qu'une vérification exacte, faite au mois de novembre 1801, lui a prouvé que ce manuscrit n'y existe pas, quoiqu'il soit porté dans le Catalogue de cette bibliothèque. J'observerai ici que le même biographe anglais s'est trompé, en disant, loc. cit., que Leonardo, dans cet écrit, traite son ancien ami de nebulo malefiens. On voit par le titre ci-dessus que c'est maledicus et non malefiens qu'il faut lire; c'est beaucoup trop pour un ami, mais beaucoup moins que ne le dit M. Shepher, par le changement d'une seule lettre. Au reste, on voit, par cet article du Catalogue de l'abbé Mehus, que cette Invective est conservée dans la bibliothèque Laurentienne; il en décrit même le manuscrit, et donne un aperçu de ce qu'il contient.
Note 393: (retour) The Life of Poggio Bracciolini, ch. 3 et 4.

Si Leonardo n'était pas toujours maître de sa vivacité dans les premiers moments, il savait en réparer les fautes avec noblesse, et avec cette grâce particulière qui n'appartient qu'aux ames élevées. Lorsqu'il était chancelier de la république, il prit part à une discussion philosophique dans laquelle Giannozzo Manetti, qui était très-jeune, remporta de tels applaudissements, que Leonardo en fut piqué, et se permit contre lui quelques paroles injurieuses. Manetti lui répondit avec une douceur qui lui fit sentir sa faute. Il passa toute la nuit à se la reprocher. Il était à peine jour que, sans égard pour sa dignité, il se rendit seul chez Manetti. Celui-ci témoigna beaucoup de surprise de voir un vieillard revêtu d'une si grande autorité, et de tant de renommée, le venir trouver dans sa maison. Leonardo, sans autre explication, lui ordonna de le suivre, ayant, disait-il, à lui parler en secret. Arrivé sur les bords de l'Arno, au milieu de la ville, il se retourne, et dit à Giannozzo, à haute voix: «Hier au soir, il me semble que je vous ai grièvement insulté; j'en ai aussitôt porté la peine: je n'ai pu trouver ni sommeil, ni repos, que je ne fusse venu vous avouer sincèrement ma faute, et vous en demander excuse 394.» On juge de ce que dut alors éprouver un jeune homme bon et sensible, qui aimait et respectait Leonardo comme son maître, et qui le voyait descendre de la seconde dignité de l'état, pour réparer un tort qu'il lui avait déjà pardonné. Cet acte de Leonardo est une bonne leçon pour les vieillards hargneux, pour les savants hautains, et pour les magistrats arrogants.

Note 394: (retour) Ce trait est raconté par Naldo Naldi, auteur contemporain, dans la Vie de Giannozzo Manetti, que Muratori a insérée, Script. Rer. ital., vol. XX.

Cet écrivain laborieux composa beaucoup d'ouvrages, et sur une grande variété de matières. Son Histoire de Florence, en douze livres, s'étend depuis l'origine de cette ville jusqu'à la fin de l'an 1404 395. Il a aussi écrit des Mémoires ou Commentaires sur les événements publics de son temps 396; quelques opuscules historiques et des traductions, ou plutôt des imitations de Polybe et de Procope 397. Il traduisit littéralement les Œconomiques, les Politiques et les Morales d'Aristote; quelques opuscules de Plutarque, des harangues de Démosthènes et d'Eschyne; des morceaux de Platon, de Xénophon, de saint Basile, et de plusieurs autres encore. Il est donc compté, à juste titre, parmi ceux qui contribuèrent le plus à répandre par leurs traductions latines le goût des anciens auteurs grecs. Nous lui devons la Vie du Dante et celle de Pétrarque, toutes deux en langue italienne 398. On a de lui, tant imprimés que manuscrits, un grand nombre d'autres ouvrages sur différents sujets, des discours oratoires, des poésies italiennes et latines, et surtout des Lettres en cette dernière langue, qui ont été imprimées plusieurs fois 399, et qui sont, comme celles d'Ambrogio le Camaldule, très-utiles pour l'histoire littéraire de ce siècle. Son style n'est pas très-élégant; il a cette rudesse qui est commune à tous les auteurs latins de cette première moitié du quinzième siècle; mais il ne manque pas de force et d'une certaine énergie qui fait que ses ouvrages, et principalement ses histoires, peuvent se lire encore avec plaisir et avec fruit 400.

Note 395: (retour) Historiarum populi Florentini lib. XII. Léonardo écrivit cette histoire en 1415; elle fut traduite en italien par Donato Acciojuoli, et cette traduction fut imprimée à Venise dès 1473; l'original latin ne l'a été qu'en 1610, à Strasbourg.
Note 396: (retour) De temporibus suis, l. II, Venise, 1475 et 1485; Lyon, 1539, etc.
Note 397: (retour) De bello italico adversus Gothos gesto, l. IV; Fulginii (Foligno), 1470, in-fol., Venise, 1471; Commentarium rerum Græcarum, Lyon, 1539; Leipsick, 1546, etc.
Note 398: (retour) La Vie de Pétrarque fut publiée pour la première fois par Tomasini, Petrarcha redivivus, 2e. édition, Padoue, 1650, in-4., p. 207; elle fut réimprimée avec celle du Dante, d'après un manuscrit de la bibliothèque de Cinelli, Pérouse, 1671, in-12. On les trouve l'une et l'autre en tête de quelques éditions du Dante et de Pétrarque.
Note 399: (retour) La première fois en 1472, in-fol., sans nom de lieu, mais à Brescia, par Antoine Moret, de cette ville, et Hiéronyme d'Alexandrie, et non en 1493, comme le dit Niceron, ou en 1495, comme l'a écrit Maittaire, Annal. Typ., t. I. Cette dernière édition est une réimpression de celle de 1472. La meilleure est celle que l'abbé Mehus a donnée à Florence, 1741, 2 vol. in-8.; il y a joint une Vie de Leonardo, une préface et des notes. On y trouve de plus deux nouveaux livres de Lettres, jusqu'alors inédites, ajoutés aux huit livres que contiennent les anciennes éditions, et cinq lettres aussi inédites, adressées au concile de Bâle, au nom du peuple Florentin.
Note 400: (retour) Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 38.

Poggio Bracciolini, connu en France sous le nom de Pogge, et qui ne l'est guère que comme auteur d'un recueil de bons mots et de facéties licencieuses, est un personnage très-grave, d'une grande autorité dans les lettres, et l'un de ceux qui leur rendirent à cette époque les services les plus signalés. Il naquit en 1380 401, d'une famille pauvre 402, au château de Terranuova, dans le territoire d'Arezzo. Instruit, comme la plupart des savants ses contemporains, dans les lettres latines par Jean de Ravenne, et dans les lettres grecques par Emmanuel Chrysoloras, il alla dans sa jeunesse à Rome pour y chercher fortune. Il fut en effet nommé, en 1402, rédacteur des lettres pontificales, emploi qu'il conserva pendant plus de cinquante années, mais qui ne l'obligea point à résider à Rome. Il est vrai que les appointements en étaient si modiques qu'il était souvent obligé d'y suppléer par des travaux particuliers pour fournir aux dépenses les plus nécessaires. Hors d'état, par son peu d'aisance, de chercher la dissipation et le plaisir, il n'avait de ressource contre l'ennui, comme contre le besoin, que le travail, l'étude et la société d'hommes distingués par leur savoir, dont la conversation ne pouvait que développer encore les qualités de son esprit. Innocent VII ayant succédé à Boniface IX, son premier protecteur, Poggio trouva la même faveur auprès de lui, et s'en servit pour donner des preuves solides d'amitié à Leonardo Bruni, qui avait été à Florence le compagnon des études et des plaisirs de sa jeunesse. Ce furent les témoignages qu'il rendit de lui et le soin qu'il prit de le faire valoir en communiquant ses lettres, qui déterminèrent le pape à appeler ce savant à sa cour, et à l'y fixer. Les deux amis furent exposés aux mêmes vicissitudes pendant le pontificat orageux d'Innocent VII. Sous celui de Grégoire XII, ils se séparèrent sans se désunir. Leonardo resta auprès du pape; Poggio alla chercher le repos à Florence. Il reprit sous Nicolas V ses fonctions de secrétaire apostolique, et se rendit, avec Jean XXIII, au concile de Constance. Après la fuite et la déposition de ce pape, il eut une occasion solennelle de faire briller son éloquence et sa gratitude pour l'un de ses premiers maîtres. Chrysoloras, qui assistait au concile, y mourut. Poggio composa son épitaphe 403, et prononça son oraison funèbre dans la cérémonie de ses obsèques.

Note 401: (retour) Giamb. Recanati, dans sa Vie de Poggio, en tête de l'édition qu'il donna en 1715, à Venise, de l'Histoire de Florence de cet auteur, publiée alors en latin pour la première fois. Tiraboschi, ub. supr.; M. William Shepher; Life of Poggio Bracciolini, etc. Ce dernier ouvrage publié à Londres, en 1802, in-4., et qui n'a pas été traduit en français, m'a fourni des additions considérables à la vie de Poggio telle que je l'avais faite d'abord. Je ne crains pas qu'on m'en fasse un reproche, non plus que de l'étendue que j'ai donnée à la Vie de Filelfo qui va suivre. Ces deux savants, et tous ceux mêmes qui sont l'objet de ce chapitre, ne sont rien pour la littérature italienne proprement dite, mais ils sont d'une grande importance pour la littérature de l'Italie et pour celle de l'Europe entière.
Note 402: (retour) Son père se nommait Guccio Bracciolini; ce prénom est un diminutif, à la manière florentine, de Arrigo, Henri; Arrigo, Arrighetto, ou Arriguccio, Guccio.
Note 403: (retour) Voici cette épitaphe, telle qu'elle est rapportée par Hody, De Græc. ill., p. 23.
Hic est Emanuel situs,
Sermonis decus Attici:
Qui dum quarere opem patriæ
Afflictæ studeret, huc iit.
Res belle cecidit fuis
Votis, Italia; hic tibi
Linguæ restituit decus
Atticæ, ante recondite.
Res belle cecidit tuis
Votis, Emanuel; solo
Consecutus in Italo
Æternum decus es, tibi
Quale Græcia non dedit,
Bella perdita Græcia
.

Il fit alors aux environs de Constance quelques voyages bien intéressants pour les lettres. Sachant que d'anciens manuscrits y étaient répandus dans différents monastères et dans d'autres dépôts où on les laissait périr, il résolut de retirer ces restes précieux des mains de leurs ignorants possesseurs. Ni la rigueur de la saison, ni le délabrement des routes ne purent l'arrêter, et il fit, avec une persévérance qu'on ne saurait trop louer, diverses excursions qui ne furent pas sans fruit. Un grand nombre de manuscrits, dont plusieurs contenaient des ouvrages d'auteurs classiques que les admirateurs des anciens avaient cherchés en vain jusqu'alors, furent le prix de son zèle. Sa principale expédition fut à l'abbaye de Saint-Gal, qui est à vingt milles de Constance. Il y trouva un Quintilien, le premier qu'on ait découvert tout entier, mais souillé d'ordures et de poussière. Il trouva aussi les trois premiers livres et la moitié du quatrième de l'Argonautique de Valérius Flaccus; Asconius Pédianus, sur huit discours de Cicéron; un ouvrage de Luctance 404; l'Architecture de Vitruve et Priscien le grammairien, tous réduits au même état et menacés d'une destruction prochaine. Ces manuscrits précieux n'étaient point placés avec honneur dans une bibliothèque, mais comme ensevelis dans une espèce de cachot obscur et humide; au fond d'une tour où l'on n'aurait même pas, selon l'expression de Poggio lui-même 405, voulu jeter des criminels condamnés à mort. «Je crois fermement, ajoute-t-il, que si l'on cherchait dans tous les cachots de cette espèce où ces barbares tiennent cachés de si grands écrivains, on ne serait pas moins heureux, à l'égard d'un grand nombre d'autres livres qu'on n'espère plus retrouver.» Ceci nous offre encore un exemple du soin que les moines ont pris de conserver les trésors de l'antiquité savante, et peut servir à mesurer le degré de reconnaissance qu'on leur doit.

Note 404: (retour) De utroque homine, ou de opificio hominis.
Note 405: (retour) Lettre publiée par Muratori, Script. Rer. ital., vol. XX, p. 160.

Encouragé par ses illustres amis, Leonardo Bruni, Ambrogio Traversari, Niccolo Niccoli, Francesco Barbaro, noble vénitien, l'un des plus zélés promoteurs de tout ce qui pouvait être avantageux aux lettres, Poggio continua de voyager en Allemagne et en France, recherchant les anciens manuscrits dans les réduits secrets des couvents de ces deux contrées. Dans l'un de ces voyages, il découvrit à Langres, chez les moines de Clugny, l'Oraison de Cicéron pour Cæcina, qu'il se hâta de transcrire et d'envoyer à ses amis. L'Orateur romain lui eut d'autres obligations: c'est lui qui, dans différentes courses et à diverses époques de sa vie, retrouva les deux Discours sur la Loi Agraire contre Rullus, le Discours au peuple contre cette loi, le Discours contre Lucius Pison, et plusieurs autres. C'est encore à son activité infatigable qu'on doit le poëme de Silius Italicus, celui de Manilius, la plus grande partie de Lucrèce, les Bucoliques de Calpurnius, un livre de Pétrone, Ammien Marcellin, Végèce, Julius Frontin sur les Aqueducs, huit livres des Mathématiques de Firmicus, qui étaient ensevelis et ignorés dans les archives des moines du Mont-Cassin, Nonius Marcellus, Columelle, et quelques auteurs moins importants, mais dont il est cependant heureux qu'il ait pu prévenir la perte. On ne possédait alors que huit comédies de Plaute: un certain Nicolas de Trêves, que Poggio employait à ces recherches dans les lieux où il ne pouvait aller en personne, fit l'heureuse découverte des douze autres.

La déposition d'un pape ne fut pas le seul spectacle qui lui fut offert dans le concile de Constance: il y vit aussi brûler vifs Jean Hus et Jérôme de Prague. Il assista même au procès de ce dernier; et la manière dont il en rend compte dans une lettre à Leonardo Bruni 406, l'admiration qu'il témoigne pour l'éloquence de cet infortuné réformateur, le soin qu'il prend de rapporter ses arguments et ses réponses, de peindre sa constance intrépide et calme, au milieu des injures et des anathêmes dont il était souvent assailli, et la fermeté stoïque qu'il montra sur le bûcher, dont la fumée et les flammes purent seules interrompre l'hymne qu'il entonnait d'une voix sonore; tout cela prouve un esprit philosophique et tolérant, ennemi de ces exécrables barbaries, et aussi supérieur à ceux qui les exerçaient par ses sentiments d'humanité que par ses talents et ses lumières. Il compare le courage de Jérôme de Prague à celui de Mutius Scévola, et sa patience à celle de Socrate. Il n'oublie pas de citer l'apologie que Jérôme fit de Jean Hus, qui l'avait précédé sur le bûcher, ni de rapporter la partie de cette apologie qui jetait sur le luxe, la corruption et tous les abus scandaleux introduits à la cour de Rome, le jour le plus odieux. Le politique Leonardo, effrayé pour son ami de voir qu'il eût écrit une pareille lettre, et peut-être encore plus pour lui-même de l'avoir reçue, le blâma dans sa réponse d'avoir tant exalté le mérite d'un hérétique, et d'avoir montré une sorte d'attachement pour sa cause. Il l'avertit, lorsqu'il écrirait sur de pareils sujets, de le faire avec plus de réserve 407.

Note 406: (retour) Voyez cette lettre, Poggii Opera, p. 301-305.
Note 407: (retour) Leonardi Aret. Epist., l. IV, ep. 10.

Ce concile fini, Poggio se rendit à Mantoue, à la suite du nouveau pape Martin V; et c'est de là qu'il partit subitement pour l'Angleterre. On ignore les motifs de ce voyage. Peut-être n'était-ce que le dégoût de voir toutes ses espérances trompées; peut-être aussi la liberté de ses sentiments sur les affaires ecclésiastiques l'avait-elle exposé à quelques-uns des dangers que le prudent Leonardo avait craints pour lui. Cette dernière supposition serait appuyée par la précipitation avec laquelle il quitta Mantoue. Il n'eut même pas le temps de prendre congé de ses plus intimes amis 408. Il avait sans doute rencontré au concile de Constance l'ambitieux évêque de Winchester, si connu depuis sous le nom de cardinal Beaufort 409, et qui visita ce concile en allant en pélerinage à Jérusalem; c'était Beaufort qui l'avait invité à choisir l'Angleterre pour retraite, et à y fixer son séjour. Il lui avait fait les plus magnifiques promesses; mais Poggio fut à peine arrivé à Londres, qu'il reconnut la vanité de ses espérances; dégoûté des embarras de toute espèce qu'il éprouvait dans un pays si nouveau pour lui, autant qu'affligé du peu de culture qu'il y trouvait dans les esprits, en le comparant surtout avec cet amour, cet enthousiasme pour la belle littérature, qui était alors généralement répandu en Italie: il ne tarda pas à désirer de revoir son pays natal.

Note 408: (retour) Poggii Oper., p. 311; The Life of Poggio Bracciolini, by William Shepherd, ch. 3. On ne trouve que dans ce dernier ouvrage les circonstances de ce voyage de Poggio en Angleterre.
Note 409: (retour) Il était fils du fameux Jean de Gant, duc de Lancastre, et oncle du roi d'Angleterre, alors régnant, Henri V, ibid., p. 123.

Quelques circonstances augmentèrent encore ce désir. On venait de retrouver en Italie divers ouvrages de Cicéron, dont plusieurs, tels que les trois livres de Oratore, le Brutus, ou le Livre des Orateurs célèbres, et celui qui est intitulé Orator, reparaissaient pour la première fois. C'était Gérard Landriani, évêque de Lodi, qui en avait découvert le manuscrit enseveli sous un tas de décombres. Le caractère était si ancien, que peu d'antiquaires étaient en état de le déchiffrer; mais le zèle vainquit toutes les difficultés. Bientôt ces traités furent lus, copiés et répandus dans toute l'Italie. C'était un vrai triomphe, un sujet d'allégresse publique. Poggio, dans une terre d'exil, instruit de cette découverte, attendait avec impatience que ses amis lui en fissent parvenir une copie. Dans le même temps, il eut la douleur d'apprendre la querelle qui s'était élevée entre Leonardo Bruni et Niccolo Niccoli, deux de ceux qu'il aimait le plus. Enfin, comme si ce n'était pas assez des chagrins qui lui venaient d'Italie, il vit toutes les promesses et les apparences de la fortune qui l'avaient attiré en Angleterre, aboutir à un mince bénéfice 410, qui eût encore exigé qu'il entrât dans les ordres, ce qu'il n'avait jamais voulu. Voilà tout ce qu'avait pu faire, après de longues et pressantes sollicitations, le riche et puissant évêque de Winchester, pour l'indemniser d'un long voyage entrepris à son invitation, d'un séjour ennuyeux et pénible, loin de sa patrie, et enfin de la fausse attente où il l'avait tenu pendant ses magnifiques promesses. Poggio reçut d'Italie, peu de temps après, deux propositions à la fois, l'une d'aller occuper l'emploi de secrétaire auprès du souverain pontife; l'autre, d'accepter une place de professeur dans une des principales universités d'Italie. Après avoir hésité quelque temps dans le choix, il se décida enfin pour le secrétariat du pape; et ayant quitté l'Angleterre avec autant de précipitation qu'il en avait mis à s'y rendre, il alla directement à Rome pour y prendre possession de son emploi 411.

Note 410: (retour) Il était nominalement de 120 florins de revenu; mais d'après diverses réductions, il s'en fallait beaucoup qu'il montât à cette modique somme. (M. Shepherd, ub. supr., p. 136.)
Note 411: (retour) Id. ibid.

Martin V y était revenu 412 après ses aventures de Florence 413. Presque tout le reste de son pontificat fut livré à des agitations, auxquelles il paraît que Poggio ne prit d'autre part que de l'accompagner avec la chancellerie dans ses fréquents déplacements. Pendant le peu de séjour qu'il put faire à Rome, et de loisir dont il put disposer, il reprit ses travaux littéraires et composa quelques ouvrages, entre autres son Dialogue sur l'Avarice 414, dans lequel il se permit des traits fort vifs contre les mauvais prédicateurs en général, et particulièrement contre une nouvelle branche de l'Ordre des Franciscains, qui faisaient alors beaucoup de bruit 415. Cette critique, et quelques autres motifs, lui attirèrent sur les bras une querelle avec ces bons frères 416. Il ne s'en effraya point, et tout ce qu'ils gagnèrent avec lui, fut de l'engager à écrire dans la suite un Dialogue de l'Hypocrisie, où ils étaient beaucoup plus maltraités que dans le premier, mais que la liberté avec laquelle il s'expliquait sur les vice du cloître et sur ceux des ecclésiastiques en général, a fait retrancher des éditions de ses œuvres 417.

Note 412: (retour) Le 22 septembre 1420.
Note 413: (retour) Voy. ci-dessus, p. 296.
Note 414: (retour) De Avaritiâ et Luxuriâ et de fratre Bernardino, aliisque concionatoribus. C'est par ce Dialogue que commence le Recueil des Œuvres de Poggio, édition de Bâle, 1538.
Note 415: (retour) Ils prenaient le titre de Frères de l'Observance, Fratres Observantiœ.
Note 416: (retour) Voy. The Life of Poggio, etc., p. 177 et suiv.
Note 417: (retour) On le trouve dans l'Appendix de l'ouvrage intitulé: Fasciculus rerum expeiendarum et fugiendarum, imprimé d'abord à Cologne en 1535, et réimprimé à Londres, avec des additions considérables, par Edward Brown, en 1689. Il y a eu aussi une édition du Dialogue de Poggio sur l'Hypocrisie, et de celui de Léonardo Bruni sur le même sujet, donnée par Hieronymus Sincerus Lotharingius, ex typographiâ Anissoniâ, Lugduni, 1679, in-16.

Le pontificat d'Eugène IV ne fut pas plus tranquille que celui de Martin V. Lorsqu'une sédition excitée à Rome le força de s'enfuir à Florence, déguisé en moine 418, Poggio partit pour l'y aller joindre: mais il tomba entre les mains des soldats de Piccinnino, partisan soldé par le duc de Milan pour faire la guerre au pape. Ils le retinrent prisonnier, et, malgré tous les mouvements que se donnèrent ses amis, il ne put obtenir sa liberté qu'en payant une forte rançon. En arrivant à Florence, il trouva les Médicis abattus, leurs partisans dispersés, et Cosme, dont il avait reçu dans sa jeunesse des encouragements et des bienfaits, banni de la république. Aussi incapable d'ingratitude que de crainte, il écrivit à son bienfaiteur une longue et éloquente lettre de consolation 419, que peu d'hommes puissants, déchus de leur grandeur, seraient dignes de recevoir, et que peut-être moins encore d'hommes, autrefois attachés à leur fortune, seraient capables d'écrire. Il ne craignit point de se faire des ennemis puissants, en professant hautement son attachement pour cet illustre exilé, ni de s'exposer à la haine et à la verve satirique de Filelfo, qui se déchaînait alors avec fureur contre les Médicis. Filelfo l'attaqua, ainsi qu'eux, sans retenue et sans pudeur; Poggio lui répondit de même; et ce ne fut pas le seul homme de lettres avec qui il eut des querelles aussi violentes 420. On voit avec regret dans ses œuvres plusieurs opuscules sous le titre d'Invectives, qui ne leur convient que trop. En général, les littérateurs de ce temps, presque toujours en guerre les uns avec les autres, ne respectent ni la décence, ni les lecteurs, ni eux-mêmes. Les querelles de Poggio avec Filelfo se renouvelèrent à plusieurs reprises, et ils ne se réconcilièrent que vers la fin de leur vie; mais si, dans le cours de cette guerre contre un esprit violent et irascible, Poggio employa trop souvent les mêmes armes que lui, s'il montra une aigreur et une animosité condamnables, il peut du moins être excusé par son premier motif, puisqu'il n'en eut point d'autre dans l'origine, que le désir de défendre et de venger un ami. Quand cet illustre ami fut revenu de son exil, ses partisans eurent le droit de témoigner toute leur joie, parce qu'ils avaient osé montrer toute leur douleur. Poggio avait ce droit plus que personne; et il en usa librement 421.

Note 418: (retour) Juin 1433.
Note 419: (retour) Voy. Poggii Opera, etc., p. 312-317.
Note 420: (retour) Il en eut avec George de Trébizonde, Guarino, de Vérone, Laurent Valla, et plusieurs autres.
Note 421: (retour) Voy. Poggii Opera, etc., p. 339-542.

Le calme rétabli à Florence lui inspira le désir de passer en Toscane le reste de sa vie; il acheta une petite campagne dans l'agréable canton de Valdarno; et malgré les bornes très étroites de sa fortune, il sut rendre cette humble retraite précieuse pour les amis des lettres et des arts, par une riche bibliothèque, et par une petite collection de statues, dont il fit le principal ornement de son jardin, et de l'appartement destiné aux entretiens littéraires. Il avait toujours joint le goût des beaux-arts à celui des lettres, et il possédait non seulement des bustes et des statues, mais beaucoup de médailles et de pierres gravées d'un très-grand prix. Les monuments de Rome et des campagnes circonvoisines avaient été l'objet de son admiration et de ses recherches, et il avait acquis, dans le cours de plusieurs années, cette collection précieuse de productions de l'art antique. Il reçut alors du gouvernement de son pays un témoignage honorable d'estime pour lui, d'égards et de respect pour la noble profession des lettres. La seigneurie déclara, par un acte public, qu'ayant annoncé le dessein de se fixer dans sa patrie pour jouir du repos et se consacrer à l'étude (ce qui lui serait impossible s'il était assujéti aux mêmes taxes que les autres citoyens, qui retiraient du commerce ou des magistratures et des emplois publics, des émoluments et des profits), lui et ses enfants seraient désormais exempts de toutes charges publiques 422.

Note 422: (retour) Voy. Apostolo Zeno, Dissert. Voss., t. I, p. 37, 38.

Le décret parle de ses enfants, quoiqu'il ne fût point marié. Peu avancé dans l'état ecclésiastique, il en avait cependant jusqu'alors 423 conservé l'habit; mais, suivant un usage assez commun dans ces bons siècles, cela ne l'avait point empêché d'avoir un grand nombre d'enfants naturels, tous, il est vrai, de la même maîtresse 424. Il se décida enfin à prendre femme à l'âge de cinquante-cinq ans, et il épousa une jeune fille de dix-huit 425, qui lui apporta pour dot six cents florins. Il paraît qu'il délibéra quelque temps sur les inconvénients de cette disproportion d'âge; il avait même composé un Traité où il pesait le pour et le contre; mais cet écrit n'a jamais vu le jour 426. Son mariage dit assez qu'il s'y décidait pour l'affirmative; et le bonheur dont il jouit avec sa femme, prouve qu'il avait raison d'être de cet avis. Retiré loin des orages politiques dans sa maison de campagne, il y passa tranquillement plusieurs années, uniquement occupé d'études et de travaux littéraires. Plusieurs de ses meilleurs ouvrages, entre autres son Dialogue sur la Noblesse 427, datent de cette heureuse époque. Il n'y éprouva d'autre chagrin que celui que lui causa la perte de la plupart de ses protecteurs et de ses meilleurs amis. Niccolo Niccoli, Laurent de Médicis, frère de Cosme, Nicolas Albergati, cardinal de Ste.-Croix, Leonardo Bruni, moururent successivement et à peu d'années de distance. Il soulagea sa douleur en payant un tribut à leur mémoire par d'éloquentes oraisons funèbres 428.

Note 423: (retour) 1435.
Note 424: (retour) On en fait monter le nombre jusqu'à quatorze, douze garçons et deux filles.
Note 425: (retour) Selvagg'a di Chino Manenti de' Buondelmonti.
Note 426: (retour) Il était en forme de Dialogue, et intitulé: An senii sit uxor ducenda. Apostolo Zeno en possédait une copie. (Voy. Dissert. Voss., t. I, 48.)
Note 427: (retour) Il le publia en 1440. (Voy. Poggii Opera, etc., p. 64.)
Note 428: (retour) Les trois premières sont imprimées dans les œuvres de Poggio; la quatrième a été publiée par l'abbé Mehus, en tête de l'édition des lettres de Leonardo Bruni, 1741, 2 vol. in-8.

Nicolas V fut le huitième pape auprès duquel Poggio conserva son office dans la chancellerie pontificale, et ce fut celui de tous dont il eut le plus à se louer. Il avait avec lui d'anciennes liaisons, et il lui avait dédié, lorsqu'il n'était encore que Thomas de Sarzane, un Traité du Malheur des princes 429. À son avènement au trône papal, il lui adressa un discours de félicitation, et peu de temps après il lui dédia un nouveau traité des Vicissitudes de la fortune 430, le plus intéressant de tous ses ouvrages philosophiques. Bientôt il donna au même pape une preuve incontestable du fond qu'il faisait sur sa protection particulière, en publiant son Dialogue sur l'Hypocrisie 431; l'étonnante hardiesse avec laquelle il y reprend les folies et les vices du clergé lui eût peut-être coûté la vie ou au moins la liberté sous Eugène. Nicolas aima mieux employer à son profit l'esprit satirique et le talent pour le sarcasme qu'il reconnut dans cet ouvrage; il chargea l'auteur d'écrire contre cet Amédée de Savoie qui, sous le titre de Félix V, persistait à se dire pape. Poggio remplit largement les intentions du pontife; il attaqua l'anti-pape dans une longue Invective 432, et ne traita pas moins durement le noble ermite de Ripaille qu'il n'avait fait un simple professeur d'éloquence 433. Il entra plus utilement pour les lettres dans les vues de Nicolas V, en traduisant du grec en latin Diodore de Sicile et la Cyropédie de Xénophon, dans le temps que d'autres savants, excités par les libéralités du même pontife, interprétaient d'autres auteurs grecs. Toutes ces traductions, qui parurent presque à la fois, contribuèrent puissamment à remettre en honneur l'étude des anciens.

Note 429: (retour) Ibid., p. 392.
Note 430: (retour) De Varietate fortunæ, imprimé pour la première fois à Paris, en 1723.
Note 431: (retour) Voy., sur ce Dialogue, ci-dessus, p. 315, note.
Note 432: (retour) Poggii Opera, etc., p. 155.
Note 433: (retour) The Life of Poggio Bracciolini, ch. 10.

Poggio donna carrière à la fois, et à son esprit satirique, et à ce goût pour les expressions obscènes qui était alors trop commun, dans le célèbre livre des Facéties. C'est une preuve sans réplique de la licence qui régnait dans les mœurs de la cour romaine que de voir un homme alors septuagénaire 434, un secrétaire apostolique, jouissant de l'estime et de l'amitié du souverain pontife, publier librement un recueil de contes qui outragent souvent la pudeur, parmi lesquels plusieurs mettent à découvert l'ignorance et l'hypocrisie alors communes dans l'état ecclésiastique, et qui traitent même avec peu de ménagement les choses les plus sacrées de la religion. L'occasion qui donna lieu à la naissance de ce livre le prouve en quelque sorte mieux encore. Jusqu'au pontificat de Martin V, les officiers de la chancellerie romaine avaient coutume de se rassembler dans une salle commune. Le genre des conversations qu'on y tenait fit donner à cet appartement le nom de bugiale, dérivé de l'Italien bugia, mensonge, et que Poggio rend lui-même par fabrique ou manufacture de mensonges 435. On y rapportait les nouvelles du jour, et l'on cherchait à s'amuser en racontant des anecdotes plaisantes. On y censurait tout librement. On n'épargnait personne, pas même le souverain pontife. C'est principalement de ces conversations entre quelques ecclésiastiques, attachés à la cour de Rome par des fonctions graves, que sont tirés les contes pour rire et les bons mots rapportés dans les Facéties. Ce livre contient un assez grand nombre d'anecdotes sur plusieurs hommes distingués qui florissaient dans le quatorzième et le quinzième siècle, et sous ce rapport et par le mérite de la narration, il n'est pas sans intérêt littéraire. Quant à son immoralité, sans juger avec plus d'indulgence qu'il ne faut ce livre devenu trop célèbre, tout homme ami de la décence trouvera que c'est une punition assez forte de l'avoir fait, que de n'être connu de la plupart de ceux qui lisent que par cette débauche d'esprit, après une vie aussi longue, aussi laborieuse et aussi utile aux lettres que le fut celle de l'auteur.

Note 434: (retour) C'était en 1450.
Note 435: (retour) Bugiale nostrum, hoc est menda ciorum velut officina quædam. Épilogue ou péroraison, à la fin des Facéties.

Un ouvrage plus sérieux suivit de près les Facéties 436; c'est le fruit des conversations savantes qu'il eut avec plusieurs hommes de lettres de ses amis qu'il recevait à sa table, à la campagne, pendant quelques vacances que lui laissait son emploi. Il est divisé en trois parties qui roulent sur différents sujets. Ceux des deux premières parties sont de peu d'intérêt 437; la troisième est toute philologique; il y est question de savoir si, du temps des anciens Romains, le latin était la langue commune, ou seulement celle des savants. Poggio y défend la première opinion contre Leonardo Bruni, qui dans leurs entretiens avait soutenu la seconde.

Note 436: (retour) Historia disceptative convivalis (et non pas convivialis, comme on le lit dans la Vie de Poggio, par M. William Shepherd, p. 451) Pogii Oper., p. 32.
Note 437: (retour) Ie Lequel, dans un repas, a des obligations à l'autre, celui qui l'offre, ou celui qui y est invité; 2e, laquelle des deux sciences est au-dessus de l'autre, la médecine ou la science des lois?

En 1453, la place de chancelier de la république étant devenue vacante, la réputation de Poggio et l'influence puissante des Médicis fixèrent sur lui le choix de ses concitoyens. Il quitta entièrement Rome, où il avait occupé pendant l'espace de cinquante-un ans un modeste, mais paisible emploi, et vint s'établir à Florence avec sa famille. Il y reçut bientôt une nouvelle preuve de l'estime publique, et fut nommé l'un des Prieurs des arts. Les soins et les occupations de sa place de chancelier ne le détournèrent entièrement, ni de ses travaux ni de ses querelles littéraires. Peu de temps après son retour de Florence, il eut, avec Laurent Valla, une guerre de plume presque aussi violente que celle qu'il avait avec Filelfo. Un fruit plus heureux de ses loisirs fut son Dialogue Sur le malheur de la destinée humaine 438, la traduction de l'Âne de Lucien 439 remplit aussi quelques uns de ses moments. Il se proposa en la publiant, d'établir, comme un point d'histoire littéraire, que c'était à cet opuscule du philosophe de Samosate qu'Apulée avait dû l'idée de son Âne d'or.

Note 438: (retour) De miseriâ humanæ conditionis, ibid., p. 86.
Note 439: (retour) Lucii philosophi syri comœdia quæ Asinus intitulatur, è græco in latinum conversus. (Poggii Oper., p. 138.)

L'Histoire de Florence est le dernier, comme le plus grand et le meilleur ouvrage de Poggio. Elle est divisée en huit livres, et comprend la portion la plus intéressante des annales de la liberté florentine; elle s'étend depuis 1350 jusqu'à la paix de Naples, en 1455. L'emploi qu'il remplissait dans la république lui ouvrait toutes les sources, et il sut en profiter; mais il ne put terminer entièrement cet important ouvrage 440. Il mourut le 30 octobre 1459, et fut enterré avec beaucoup de magnificence dans l'église de Ste. Croix. Ses enfants 441 obtinrent la permission de suspendre son portrait 442 dans une des salles publiques du palais; et ses concitoyens lui érigèrent, peu de temps après, une statue, qui fut placée à la façade de l'église de Santa Maria del fiore 443. Il mérita tous ces honneurs rendus à sa mémoire, par son ardent amour pour sa patrie, dont il eut toujours à cœur la gloire et la liberté, par l'étendue de ses connaissances et par la supériorité de ses talents. L'aigreur et l'emportement de ses invectives venaient de la même source que l'exagération et l'enthousiasme de ses éloges, c'est-à-dire, d'un esprit qui se portait toujours aux extrêmes et ne voyait rien modérément. La liberté de ses mœurs pendant la première partie de sa vie, et la licence de ses écrits, justement blâmées aujourd'hui, étaient à peine remarquées dans son siècle. Elles ne nuisirent ni à la considération dont il jouissait à la cour de Rome, ni à sa faveur auprès de deux papes aussi pieux qu'Eugène IV et Nicolas V. Il avait, pour se maintenir dans le monde, une sorte de dignité personnelle, l'urbanité de ses manières, la force de son jugement et l'enjouement de son esprit 444. Quant au style de ses ouvrages, si on le compare à celui de ses prédécesseurs immédiats, on est frappé de leur différence et surpris de ses progrès. On sent enfin qu'il n'y avait plus qu'un pas à faire de ce degré d'élégance latine à celui que Politien et quelques autres atteignirent bientôt après 445.

Note 440: (retour) L'Histoire de Florence, écrite par lui en latin, fut achevée et traduite en italien par Jacques Bracciolini, l'un de ses fils. Cette traduction, imprimée à Venise, 1476, in-fol., et réimprimée plusieurs fois, fut seule connue pendant long-temps. L'original latin ne fut publié à Venise qu'en 1715, par J.-B. Recanuti, avec des notes et une Vie de Poggio, qui n'a d'autre défaut que d'être trop courte.
Note 441: (retour) Il laissa de son mariage cinq garçons et une fille, l'aîné des garçons se fit moine; le second et le quatrième prirent aussi l'état ecclésiastique, mais restèrent séculiers, et possédèrent plusieurs charges à la cour de Rome. Le troisième, nommé Jacopo, traducteur de l'Histoire Florentine, étant entré au service du cardinal Riario, se trouva impliqué, en 1478, dans la conspiration des Pazzi contre les Médicis, et fut un des conjurés pendus par le peuple aux fenêtres de l'Hôtel-de-Ville. Le cinquième enfin, nommé Philippe, se maria, mais ne laissa que des filles.
Note 442: (retour) Il était peint par Antoine Pollajuolo. Voy. Vasari, éd. de Rome, 1759, in-4., t. I, p. 438.
Note 443: (retour) La destinée de cette statue est assez remarquable. Dans des changements faits en 1560, à la façade de Ste.-Marie, par François, grand-duc de Toscane, elle fut transportée dans un autre endroit de l'édifice, et elle y fait maintenant partie du groupe des douze apôtres. (Recanati, Vita Poggii, p. xxxiv.)
Note 444: (retour) The Life of Poggio, etc., p. 486.
Note 445: (retour) Ibid. Les Œuvres de Poggio furent recueillies pour la première fois à Strasbourg, 1510, petit in-fol., et plus amplement à Bâle, 1538; ses lettres n'en sont pas la partie la moins intéressante. On doit les joindre à celles de Coluccio Salutato, de Leonardo Bruni, de Filelfo et d'Ambrogio le Camaldule, pour la connaissance de l'histoire littéraire du quinzième siècle.

Celui de tous ses contemporains qui eut avec lui les querelles les plus vives, et qui l'égala le plus en renommée, fut le célèbre Filelfo. Sa vie pleine de vicissitudes et d'orages, les grands services qu'il rendit aux lettres, la trempe singulière et bizarre de son esprit, méritent aussi une attention particulière. Dans les trente-sept livres de ses lettres, dans ses satires, et dans plusieurs autres de ses ouvrages imprimés, il parle souvent de lui-même: la plupart des écrivains de son temps se sont occupés de lui, soit pour l'attaquer, soit pour le défendre; plusieurs savants se sont exercés depuis sur sa vie et sur ses ouvrages; on n'est donc embarrassé que du choix 446.

Note 446: (retour) Il a paru récemment en italien une Vie de Filelfo, qui peut épargner désormais toutes nouvelles recherches; elle est intitulée: Vita di Francesco Filelfo da Tolentino, del Cav. Carlo de' Rosmini Raveretano, Milano, 1808, 3 vol. in-8. Je m'en suis servi utilement pour rectifier quelques inexactitudes des auteurs que j'avais suivis, et pour réparer beaucoup d'omissions. En donnant quelque étendue à cette Vie et à la précédente, j'ai voulu faire connaître ce que c'était en Italie que ces savants du quinzième siècle, qu'on se représente ordinairement comme des pédants obscurs ensevelis dans des collèges. Je ne les ai point nommés Le Pogge et Philelphe, suivant notre usage commun, mais Poggio et Filelfo, à l'exemple du plus vraiment français de tous les auteurs français du dix-huitième siècle, de Voltaire, qui les appelle toujours ainsi.

Francesco Filelfo naquit le 25 juillet 1398, à Tolentino, dans la Marche d'Ancône. Les premiers historiens de sa vie 447 ont dit que sa famille était honnête; il vaut mieux les en croire que Poggio, qui prétend, dans ses Invectives et dans ses Facéties, qu'il était le bâtard d'une blanchisseuse et d'un prêtre. Il fit ses études à Padoue, sous les plus célèbres professeurs, et ce fut avec tant d'éclat qu'il y fut lui-même nommé professeur d'éloquence à dix-huit ans. Appelé à Venise, en 1417, il y professa pendant deux années. Il s'y fit des amis puissants, et fut admis aux droits de cité par un décret public. Le désir d'apprendre la langue grecque l'appelait à Constantinople: l'état de sa fortune ne lui permettait pas ce voyage; l'estime dont il jouissait, engagea la république à l'attacher, en qualité de secrétaire, à la légation qu'elle entretenait dans cette capitale de l'empire Grec. Il s'y rendit en 1420, et prit pour maître de langue et de littérature grecques, Jean Chrysoloras, frère du célèbre Emmanuel. Ses progrès furent aussi grands que rapides. Il remplissait en même temps, avec assiduité les devoirs de son emploi. Les éloges que sa conduite et ses succès lui attirèrent parvinrent aux oreilles de l'empereur. Jean Paléologue le prit à son service, avec le titre de secrétaire et de conseiller. Filelfo avait déjà fait preuve de talent pour les négociations. Le Bailo, ou ambassadeur vénitien auquel il était attaché, l'avait envoyé auprès de l'empereur des Turcs, Amurath II, pour traiter de la paix entre ce prince et Venise 448, et le traité avait été conclu à la satisfaction de la république.

Note 447: (retour) Cités par M. de' Rosmini, ub. sup., t. I, p. 5.
Note 448: (retour) Lancelot, Mém. sur Philelphe, Académ. des inscr. et bell.-lettr., t. X, et Tiraboschi, t. VI, part II, p. 284, se sont trompés, en disant que c'était par ordre de l'empereur grec qu'il avait fait cette ambassade. M. de' Rosmini a redressé cette erreur, d'après une lettre inédite de Filelfo. Voy. ub. supr., p. 12.

Jean Paléologue le députa, en 1423, à Bude, en qualité de son ministre, à l'empereur Sigismond. Cette mission remplie, il fut invité par Ladislas, roi de Pologne, à assister, comme ministre impérial, aux fêtes de son mariage qui devaient se célébrer à Cracovie. Filelfo s'y rendit à la suite de Sigismond, et récita, le jour de la cérémonie 449, une harangue solennelle, en présence des souverains qui y assistaient, des grands seigneurs, accourus de toutes les parties de l'Europe, et d'une foule immense de spectateurs.

Note 449: (retour) 12 février 1424.

De retour à Constantinople, après quinze ou seize mois d'absence, il reprit le cours de ses études; mais il trouva, dans la maison même de son maître, un sujet de distraction. La fille de Chrysoloras, à peine âgée de quatorze ans, était d'une beauté parfaite. Filelfo, dans l'âge des passions, et qu'une conformation particulière y rendit plus ardent 450, devint amoureux de la jeune Theodora, la demanda, l'obtint de son père, et l'épousa du consentement même de l'empereur, dont Theodora était parente. Il repassa enfin à Venise avec elle, en 1427. C'étaient ses amis qui l'avaient engagé, par leurs instances, à y revenir: il les trouva presque tous absents, et Venise ravagée par la peste. Les promesses qu'on lui avait faites d'un établissement étaient oubliées. Ses effets et ses livres, arrivés avant lui, déposés dans la maison d'un ami, n'en pouvaient sortir, parce que, dans la chambre où étaient les caisses, il était mort un pestiféré. Tout lui conseillait de quitter Venise; Theodora était effrayée; une de ses femmes était morte de la peste: enfin il partit; et se rendit à Bologne, avec une maison nombreuse, regrettant amèrement d'avoir abandonné Constantinople, et déjà menacé du besoin.

Note 450: (retour) Il était ce qu'on appelle en grec τρεορχις, et ce qu'il a rendu lui-même dans ces deux vers latins inédits, cités par M. de' Rosmini, t. I, p. 113.
Non venio, Caspar, nam sudant inguina multo
Æstu, quo testes tres mihi bella movent
.

L'accueil qu'il reçut à Bologne le rassura. On alla au-devant de lui: pour le fixer dans cette ville opulente et amie des lettres, on lui offrit, aux conditions les plus avantageuses 451, et il accepta une chaire d'éloquence et de philosophie morale. Mais ce bonheur ne dura que quelques mois. Bologne, qui était alors au pouvoir du pape, se révolta, chassa le légat, fut assiégée par une armée pontificale, et livrée à toutes les horreurs des troubles civils. On désirait à Florence que Filelfo vînt s'y fixer. Niccolo Niccoli; Leonardo Bruni, Ambrogio le Camaldule, redoublèrent alors leurs instances auprès de lui, et leurs efforts pour lui assurer un sort convenable; ils réussirent à l'un et à l'autre, et Filelfo, après en avoir obtenu la permission, avec beaucoup de peine, quitta Bologne pour Florence, où il commença aussitôt ses leçons 452.

Note 451: (retour) Quatre cent cinquante sequins annuels, dont cinquante lui furent comptés d'avance.
Note 452: (retour) Avril 1429.

Dans cette ville remplie de savants, il étonna par sa science et par son zèle infatigable à la propager. On le voyait le matin, dès le point du jour, expliquer et commenter les Tusculanes de Cicéron, ou une des Décades de Tite-Live, ou l'un des Traités de Cicéron sur l'Art oratoire, ou l'Iliade d'Homère. Après s'être reposé quelques heures, il revenait lire publiquement Térence, les Épîtres de Cicéron, quelqu'une de ses Harangues, Thucydide ou Xénophon. Quelquefois encore, il ajoutait à ses leçons des lectures sur la morale 453; et de plus, pour satisfaire de jeunes Florentins 454, admirateurs du Dante, il lisait et commentait son poëme les jours de fête, dans l'église de Santa Maria del Fiore, sans en être chargé par l'autorité publique, et sans en recevoir d'émoluments. Dans une si laborieuse carrière, il était soutenu par le nombre et la dignité de son auditoire. Quatre cents des personnes les plus distinguées de Florence, par leurs connaissances et par leur rang, suivaient journellement ses leçons. Il eut pour amis les plus considérables; mais bientôt ils devinrent ses ennemis, ou il les regarda comme tels. Il se fit des querelles avec Charles Marsupini d'Arezzo, avec Niccolo Niccoli, ami de Charles, avec Ambrogio le Camaldule, amis de l'un et de l'autre, avec Cosme de Médicis et Laurent son frère, amis et bienfaiteurs de tous, enfin avec le redoutable Poggio, qui se porta pour champion des Médicis.

Note 453: (retour) Ambrosii Traversari Epist., p. 1007 et 1016.
Note 454: (retour) M. de' Rosmini l'affirme, d'après l'assertion positive de Filelfo, dans un discours italien adressé aux jeunes gens même qui suivaient son cours, pièce que cet estimable biographe a publiée le premier, Monumenti inediti du tome I, n°. IX, p. 124. Les expressions de son auteur n'ont en effet rien d'équivoque: Da niuno castrecto... senz' alcun altro o publico a privato premio a ciò fare indocto, cominciai quello poeta pubblicamente legere. Ceci dément Tiraboschi, qui dit, non moins affirmativement, t. VI, part. II, p. 286, que Filelfo était spécialement chargé de et d'expliquer le Dante, il en donne pour preuve le décret public du 12 mars 1431, qui accordait à ce savant les droits de citoyen de Florence, cité par Salvino Salvini, dans la Préface de ses Fasti consolari, p. xviii. Mais Tiraboschi et Salvini lui-même paraissent s'être trompés sur ce passage du décret; il est bien dit: Considerato... quod Franciscus Filelfi qui legit Dantem in civitate Florentiæ, etc.; mais rien n'indique qu'il ne le lut pas spontanément et gratuitement; et l'assertion de Filelfo, énoncée devant les Florentins qui suivaient ses leçons, est très-positive pour ne laisser aucun doute.

Filelfo, sur ces entrefaites, fut assailli et blessé au visage par un assassin de profession, lorsqu'il se rendait à son école; il prétendit et soutint que ce coup venait des Médicis. La fureur des factions était alors très-animée. Il s'était jeté dans celle des nobles; et les Médicis étaient à la tête de celle du peuple. Ils furent abattus, Cosme emprisonné, mis en danger de la vie et banni. Filelfo, ennemi peu généreux, vomit contre lui et contre ses partisans des satires emportées, obscènes et sanglantes 455. Ils revinrent triomphants; il ne jugea pas à propos de les attendre, et se rendit à Sienne, où il s'engagea pour deux ans à professer les belles-lettres. De Sienne, il continua sa guerre satirique avec tant de fureur, qu'il fut enfin déclaré rebelle par un décret public et banni de Florence, dix mois après en être sorti. Ce n'est pas tout: l'assassin qui l'avait manqué à Florence, quelqu'il fût et de quelque part qu'il vînt, le poursuivit à Sienne, où il l'alla chercher pendant qu'il était allé aux bains de Petriolo. Filelfo, revint à Sienne, reconnut ce sicaire, qui se nommait Philippe, et le fit arrêter.

Note 455: (retour) Les Satires de Filelfo furent imprimées pour la première fois à Milan, sous ce-titre: Philelphi opus Satyrarum seu Hecatostichon Decades X, 1476, in-fol.; réimprimées à Venise, 1502, in-4., et à Paris, 1508, in-4. Cosme y est désigné sous le nom de Munus (traduction latine du nom grec Cosmos); Niccolo Nlccoli, sous celui d'Utis; Charles d'Arezzo est appelé Codrus; Poggio est nommé Bambalio, etc. Il faut avoir essayé de lire ces productions monstrueuses, pour se figurer un pareil débordement de fiel et d'obscénités.

On le mit à la question, et l'on tira de lui, par la force des tourments, l'aveu d'un nouveau projet d'assassinat. Il fut condamné à une amende de cinq cents livres d'argent. Filelfo, peu satisfait de cette peine, appela devant le gouverneur de la ville, qui condamna Philippe à avoir le poing coupé: il l'aurait même puni de mort, sans l'intercession de Filelfo lui-même. Ce ne fut point par un mouvement de compassion que l'offensé demanda cette mutation de peine, mais plutôt comme il l'écrivit à Æneas Sylvius, pour que celui qui l'avait voulu assassiner, vécût mutilé et couvert d'infamie, au lieu d'être délivré, par une mort prompte, des tourments de la vie et de ceux de sa conscience 456.

Note 456: (retour) Philelfi Epist., p. 18.

Toujours persuadé que le parti des Médicis avait armé contre lui cet assassin, il poussa la fureur jusqu'à vouloir leur rendre la pareille. De concert avec les exilés florentins réfugiés à Sienne, il mit le poignard à la main d'un certain Grec qui se chargea de les délivrer de Cosme et de ses principaux partisans. Le coup manqua; l'assassin fut pris, avoua tout, eut les deux mains coupées, et Filelfo, qu'il accusa dans ses interrogatoires, fut condamné à avoir la langue coupée et banni à perpétuité 457. Comment un savant tel que lui se porta-t-il à de pareils excès? Est-il vrai, d'un autre côté, qu'un homme tel que Cosme de Médicis y eût donné lieu en s'y portant le premier? L'animosité des partis explique tout. Que Cosme eût positivement commandé un assassinat, c'est ce que le dernier auteur de la vie de Filelfo ne croit pas, faute de preuves; il n'en a point non plus qui l'autorisent à le nier; il pense que Médicis n'ignorait pas ce qui se tramait contre ce violent ennemi, et qu'au lieu de s'y opposer, comme il l'aurait pu, il en parut satisfait 458. Quoi qu'il en soit, si l'on regardait comme irréconciliables deux ennemis qui en sont venus l'un contre l'autre à de telles mesures, on se tromperait encore. Cosme, naturellement généreux, et à qui son immense pouvoir laissait tout le mérite d'une réconciliation, la désira le premier; Ambrogio le Camaldule l'entreprit; il y trouva d'abord Filelfo très-rebelle. «Que Médicis emploie, répondait-il, les poignards et les poisons; moi, j'emploierai mon génie et ma plume. Je ne veux point de l'amitié de Cosme, et je méprise sa haine. Je préfère une inimitié ouverte à une fausse bienveillance 459;» mais le bon Ambrogio ne se découragea point, et finit par réussir.

Note 457: (retour) La sentence est rapportée par Fabroni, Vita Cosmi Med., t. II, p. 111; elle est datée du 11 octobre 1436.
Note 458: (retour) Pure crediamo ch' egli non ignorasse ciò che si macchinava per altri in danno di quel letterato, e in luogo d'opporsi, come potea, se ne mostrasse contento, etc. Vita di Fr. Filelfo, t. I, p. 98.
Note 459: (retour) Philelphi Epist., l. II, p. 14.

Ce qui paraît presque aussi peu croyable, c'est que, dans de telles agitations, parmi ces craintes et ces projets de vengeance, Filelfo remplissait, comme à l'ordinaire, ses fonctions de professeur, et que pendant son séjour à Sienne, il ne composa, pas seulement des satires en vers et des harangues ou invectives en prose contre ses puissants ennemis, mais des ouvrages d'érudition, tels que la traduction latine des Apophthegmes des anciens rois et grands capitaines de Plutarque; il y commença même ses livres De exilio, ou ses Méditations florentines 460. Il y écrivit aussi, dans le même temps, beaucoup de lettres, les unes philosophiques, les autres purement littéraires, d'autres enfin où, en parlant de ses querelles et des poursuites dont il était l'objet, il ne dit rien des haines politiques qui en étaient la véritable cause; il attribue tout à l'envie excitée par ses succès.

Note 460: (retour) Le premier de ces deux ouvrages est imprimé, Philelphi Opuscula, Spire, 1471; Milan, 1481; Venise, 1492, in-fol., etc. (Debure, Bibl. instr., ne cite que cette dernière édition.) Les Meditationes Florentinæ, De exilio, etc., qui ne sont qu'un seul et même ouvrage, devaient avoir dix livres; l'auteur n'en écrivit que trois, l'un à Sienne, et les deux autres à Milan. Ces trois livres sont restés inédits. Vita di Filelfo, p. 88, note 2.

Mais avant cette réconciliation, il crut qu'il était prudent de quitter Sienne et de s'éloigner davantage de Florence. Sa renommée, toujours croissante, lui attirait, de plusieurs côtés à la fois, des propositions avantageuses. L'empereur grec, le pape Eugène IV, le sénat de Venise, celui de Pérouse, le duc de Milan, et enfin la république de Bologne se le disputaient. Il donna la préférence aux deux derniers, et promit de se fixer auprès de Philippe-Marie Visconti, à condition qu'il irait d'abord à Bologne remplir un engagement de six mois. Les Bolonais, pour ce simple semestre, lui avaient promis quatre cent cinquante ducats, salaire magnifique et sans exemple 461, et ils lui tinrent parole. Il reparut donc à Bologne 462 dix ans après qu'il en était parti; mais cette ville était loin d'être assez tranquille pour qu'il le fût lui-même. Visconti le pressait vivement d'aller à lui; l'impatience naturelle de Filelfo augmentait par les obstacles: enfin, sous des prétextes assez peu spécieux 463, il quitta Bologne avant les six mois expirés, et alla s'établir à Milan avec sa famille. Les sept années qu'il y passa auprès du duc furent les plus tranquilles et les plus heureuses de sa vie. Bien vu à la cour, bien payé, logé dans une maison richement meublée, dont Visconti lui fit don; nommé citoyen de Milan, rien ne manquait, ni à sa considération, ni à son bonheur. Le seul chagrin qu'il éprouva, mais qui lui fut très-amer, fut la perte inattendue et prématurée de sa femme Théodora, ou, comme il aimait à l'appeler, de sa chère Chrysolorine. Elle le laissait père de quatre enfants 464; cependant sa douleur fut si forte, qu'il voulut renoncer au monde et prendre l'état ecclésiastique; mais le pape, à qui il en écrivit, ne lui répondit pas, et le duc Philippe-Marie, qui voulait le retenir, y réussit en lui faisant épouser une jeune et riche héritière d'une famille noble de Milan. Le duc mourut; la femme qu'il avait donnée à Filelfo mourut aussi peu de mois après. La première idée que lui donna son veuvage, fut encore de demander au pape un asile dans l'Église; la seconde fut de se marier une troisième fois.

Note 461: (retour) Philelphi Epist., l. II, p. 15.
Note 462: (retour) 16 janvier 1439.
Note 463: (retour) Voy. Vita di Fr. Filelfo, p. 102.
Note 464: (retour) Deux garçons et deux filles, et non pas huit enfants, comme le dit Lancelot dans le Mémoire déjà cité, et comme Apostolo Zeno l'a répété, Dissert. Voss., t. I, p. 283. Voyez Vita di Filelfo, t. II, p. 11. note 2.

Après trois ans de troubles qui suivirent à Milan la mort du dernier Visconti, François Sforce lui ayant succédé 465, Filelfo, bien traité par le nouveau duc, voulut cependant se rendre à la cour d'Alphonse, roi de Naples, qui avait témoigné le désir de le voir. Il fit en effet ce voyage, dont il eut tout lieu d'être content. Ce roi, ami des lettres, le reçut à Capoue avec les plus grands honneurs, le créa chevalier, lui permit de porter ses armes, et voulant principalement honorer en lui le poëte, plaça lui-même sur sa tête la couronne de laurier. De retour à Milan, Filelfo, en apprenant la prise de Constantinople par les Turcs, nouvelle déjà très-douloureuse pour lui, qui regardait cette capitale de l'empire grec comme sa seconde patrie, apprit encore que Manfredina Doria, sa belle-mère, avait été faite esclave avec ses deux filles. Dans sa douleur, il voulait que François Sforce envoyât un ambassadeur à l'empereur des Turcs, pour demander la liberté de ces captives. Il se proposait lui-même pour cette ambassade. La connaissance qu'il avait du pays, et la mission qu'il avait autrefois remplie auprès d'Amurath, père de Mahomet, étaient ses titres. Le duc ne jugea pas à propos de faire cette démarche; mais il permit à Filelfo de députer, en son propre nom, deux jeunes gens vers Mahomet II, avec une ode et une lettre grecque de sa composition, où il demandait au sultan cette grâce, en offrant une rançon 466. Mahomet, qui n'était point un barbare, et qui se piquait même d'honorer les savants, accueillit favorablement cette requête, et rendit, sans rançon, la liberté aux trois esclaves.

Note 465: (retour) 25 mars 1450.
Note 466: (retour) Tiraboschi rapporte inexactement ce fait très-remarquable, t. VI, partie II, p. 290; M. de Rosmini l'a rectifié, Vita di Filelfo, t. II, p. 90, et il a publié le premier le texte grec de la lettre de Filelfo à Mahomet II, avec une traduction italienne, n°. X des Monumenti inediti du même volume, p. 305.

Filelfo, depuis cette époque, fit pendant à peu près quinze années son séjour habituel à Milan. Sa vie toujours agitée n'en était pas moins laborieuse; il acheva et publia un grand nombre d'ouvrages en prose et en vers; celui qui l'occupait le plus était un grand poëme en vingt-quatre livres qu'il avait entrepris à la gloire de François Sforce, sous le titre de Sfortiados; il en avait achevé les huit premiers livres quand le héros du poëme mourut 467. Galéaz-Marie son fils s'intéressa peu aux lettres, et laissa dans l'oubli Filelfo, que l'indigence atteignit bientôt, et qui se vit obligé, après avoir été dix-sept ans attaché à la maison des Sforce, et en avoir tant célébré la gloire, à vendre ses meubles, ses livres et jusqu'à ses habits pour vivre et soutenir sa famille.

Note 467: (retour) Le 8 mars 1466. Ces huit livres de la Sforciade sont restés inédits; on en conserve des copies dans la bibliothèque Ambroisienne à Milan, dans la Laurentienne à Florence, et dans d'autres bibliothèques. Le début du poëme est imprimé, Histor. Typograph. Litter. mediolan. de Sassi, p. 178 et suiv., et Catalog. cod. latin. biblioth. Laurent., de Bandini, t. II, col. 129. M. de' Rosmini a donné une analyse des huit livres, suffisante pour en faire connaître le plan et la marche, Vita di Filelfo, t. II, p. 159-174.

Il chercha inutilement pendant plusieurs années à sortir de cette position, jouissant pour tout bien, dans une vieillesse avancée, d'une force et d'une santé inaltérables, enseignant, écrivant, travaillant sans relâche, se plaignant toujours, et ne se décourageant jamais. Ses principales vues étaient dirigées vers Rome, où il désirait ardemment être placé. Ce qu'il avait en vain espéré de Pie II, de ce pape ami des lettres, ou plutôt de cet homme de lettres devenu pape, et qui avait été son disciple, de Paul II qui l'avait plusieurs fois flatté par ses éloges et soutenu par ses libéralités, il l'obtint enfin de Sixte IV, et fut appelé à Rome pour remplir une chaire de philosophie morale, avec de forts appointements et de magnifiques promesses. Reçu par le pontife et par la cour romaine avec toutes les distinctions qui pouvaient flatter son amour-propre 468, il ouvrit, peu de temps après, son cours, en expliquant devant un nombreux auditoire les Tusculanes de Cicéron. Il fit encore, malgré son grand âge, deux fois le voyage de Milan. Il y allait chercher sa femme et ses enfants; mais au premier de ces deux malheureux voyages, il vit mourir deux de ses fils; au second, il perdit sa femme; elle n'avait que trente-huit ans et il approchait de quatre-vingts; en la perdant, il perdait tout l'espoir et tout l'appui de sa vieillesse. Son infortune particulière fut suivie d'une catastrophe publique. Le duc Galéaz-Marie fut assassiné, et son fils Jean Galéaz, enfant de huit ans, déclaré son successeur, mais on sait sous quels funestes auspices. La peste avait éclaté à Rome; Filelfo craignit d'y retourner; il songea, ou à se fixer auprès de la nouvelle cour de Milan, ou, ce qu'il aurait beaucoup mieux aimé, à obtenir son retour à Florence. Réconcilié avec les Médicis, et en correspondance suivie avec Laurent-le-Magnifique, il obtint par lui ce qu'il désirait le plus. La Seigneurie abolit les décrets portés contre lui et le nomma pour remplir à Florence la chaire de langue et de littérature grecques. Âgé de quatre-vingt-trois ans, il ne craignit point d'accepter cet engagement, ni d'entreprendre encore ce voyage; mais il y épuisa le reste de ses forces; il tomba malade quinze jours après son arrivée, et mourut le 31 juillet 1481.

Note 468: (retour) 1474.

Aucune vie aussi longue ne fut peut-être jamais plus remplie et ne le fut autant jusqu'à la fin que celle de Filelfo; aucune n'aurait été plus heureuse si les vices de son caractère n'avaient mis obstacle à son bonheur; ceux qui lui firent peut-être le plus de tort furent la vanité et l'orgueil. L'une lui fit un besoin de l'éclat, de la magnificence, d'un état de maison, d'un train de gens et de chevaux, d'une dépense de table qui ne vont qu'aux grands seigneurs, et qui souvent les ruinent. Il lui fallut, pour soutenir ce luxe, s'avilir sans cesse par des éloges outrés et par des demandes indiscrètes; et le produit de ses bassesses ne suffisait pas toujours à satisfaire les besoins de sa vanité. L'autre vice le portait à se regarder non seulement comme le premier, le plus savant, le plus éloquent de son siècle, mais de tous les siècles. Les preuves qu'on en voit, je ne dis pas dans ses poésies, où on les pardonnerait peut-être, mais dans ses lettres, devaient le rendre en même temps ridicule et odieux. De là ce peu d'égards et même ce mépris qu'il marquait pour les savants et les hommes de lettres les plus distingués de son temps; de là aussi ces dures représailles auxquelles il fut exposé, et ces querelles bruyantes qu'il eut si souvent à soutenir.

Outre celles que nous avons déjà vues, et qui furent les plus violentes, parce qu'elles avaient un fondement politique, il en eut de purement littéraires, mais qui n'en furent pas pour cela plus polies. Il ne se montra modéré que dans la dernière. Georges Merula, son disciple, non moins irascible que lui, l'attaqua publiquement, sur un léger prétexte 469, par deux lettres pleines d'injures et de fiel. Filelfo, qui touchait alors à la fin de sa carrière, et moins irrité peut-être, parce qu'il n'avait pas tort, ne répondit point cette fois; mais il trouva dans un autre de ses disciples un ardent et courageux défenseur 470. Il en avait fait un grand nombre dans les différents professorats qu'il avait si long-temps exercés, et l'on en compte plusieurs parmi les hommes qui ont le plus illustré ce siècle et le suivant 471. C'était une postérité savante dans laquelle il se voyait revivre. Il aurait pu revivre réellement dans une autre postérité, qui devait être aussi très nombreuse. Il avait eu de ses trois femmes vingt-quatre enfants des deux sexes; et il ne lui restait plus que quatre filles quand il mourut. L'aîné de ses deux fils, Jean-Marius, né à Constantinople en 1426, élevé avec autant de soin que de tendresse, mais d'un caractère difficile, inconstant et bizarre, eut dans les agitations de sa vie comme dans ses travaux, des traits multipliés de ressemblance avec son père; il fut comme lui, philologue, orateur, philosophe et poëte. Filelfo, qui était excellent père, et qui aimait ce fils plus que tous ses autres enfants, eut, après tant de pertes douloureuses, le chagrin de le perdre encore, un an avant de mourir.

Note 469: (retour) Filelfo avait critiqué avec raison le mot turcos dont Merula se servait au lieu de turcas.
Note 470: (retour) Ce fut le jeune Gabriel Pavero Fontana, de Plaisance. Il publia contre Merula, dont le véritable nom était Merlani, une Merlanica prima, qui devait être suivie de plusieurs autres; mais la mort de Filelfo mit fin à cette guerre entreprise pour lui.
Note 471: (retour) On y distingue, outre ceux que nous venons de voir, Agostino Dati, auteur de l'Histoire de Sienne; le célèbre jurisconsulte Francesco Accolti d'Arezzo; Alexander ub Alexandro, auteur des Genetialium Dierum; Bernardo Giusiniani, l'historien de Venise, et une infinité d'autres moins connus aujourd'hui, mais qui eurent alors de la célébrité; sans compter des hommes du premier rang, tels que le pape Pie II, Æneus Sylvius, et Pierre de Médicis, fils de Cosme et père de Laurent-le-Magnifique.

Il laissa une grande quantité d'écrits de tout genre, les uns finis, les autres imparfaits, et dont plusieurs sont inédits, et le seront peut-être toujours. Les principaux ouvrages imprimés sont des traductions latines de la Rhétorique d'Aristote, de deux Traités d'Hippocrate, de plusieurs Vies de Plutarque, de ses Apophtegmes, de la Cyropédie de Xénophon, et deux Harangues de Lysias; ce sont des traités philosophiques, tels que ses Convivia Mediolanensia, ou Banquet de Milan, dialogues faits, comme ceux de Poggio, sur le modèle du Banquet de Platon, où l'auteur introduit plusieurs de ses savants amis, discutant à table des questions relatives aux sciences et à la philosophie morale 472; ou tels que le Traité de Morali Disciplinâ, ouvrage divisé en cinq livres, dont le dernier n'est pas fini 473; c'est un grand nombre de harangues ou de discours oratoires et d'oraisons funèbres, de petits traités et d'autres opuscules rassemblés en un seul recueil 474; on y distingue, peut-être au dessus de tout le reste, un discours consolatoire à un noble Vénitien, sur la mort de son fils, qui a aussi été imprimé à part, et que l'on recherche, non seulement parce qu'il est rare, mais parce qu'il est plein de raison, de philosophie et même d'éloquence 475; ce sont enfin des poésies latines, dont l'auteur se glorifiait plus que de tous ses autres ouvrages; car la réputation de bon poëte était celle qu'il ambitionnait le plus, et la couronne poétique dont le décora le roi de Naples, était ce qui, dans toute sa vie, l'avait le plus flatté.

Note 472: (retour) Il devait y avoir trois Dialogues, mais Filelfo n'en écrivit que deux. Les sujets discutés dans le premier sont, la théorie des idées, l'essence du soleil selon les opinions des anciens, l'astronomie, la médecine, etc.; le second traite de la prodigalité, de l'avarice, de la magnificence, des fondateurs de la philosophie, de la lune, de ses influences, etc. etc. Les Convivia Meliod. ont été imprimés, Milan et Venise, 1477; Spire, 1508; Cologne, 1537; Paris, 1552, etc.
Note 473: (retour) Venise, 1552.
Note 474: (retour) Fr. Philelphi orationes cum quibusdam aliis ejusdem Opusculis. Milan, 1481, in-fol., édition très-rare, faite sous les yeux de l'auteur. Debure, Bibl. instr. Belles-Lettr., t. II, p. 275, ne cite que la réimpression de 1492.
Note 475: (retour) Ad Jacobum Anton. Marcellum, patricium Venetum, et equitem auratum, de obitu Valerii filii, consolatio. Rome, 1475, in-fol. Marcello fut si content de cet ouvrage, qu'il envoya à l'auteur un bassin d'argent d'un travail admirable, du poids de plus de sept livres, et qui valait plus de cent sequins; ce qui paraîtra plus étonnant, c'est que Filelfo, lorsqu'il l'eut reçu, ne voulut pas qu'il passât dans sa maison plus d'une nuit, le porta dès le lendemain matin chez le duc de Milan, et lui en fit don devant tout son conseil. Franc. Philelphi Epist. liv. XVIII, p. 127.

J'ai parlé de ses satires, où, en se permettant une licence effrénée, il se donna les singulières entraves d'un nombre fixe de dix décades, chaque décade composée de dix satires, et chaque satire de cent vers, en tout dix mille vers, pas un de plus, pas un de moins 476. Il voulait en faire autant de ses odes, les diviser en dix livres, donner au premier livre le nom d'Apollon, aux neuf autres, ceux des neuf Muses, comme Hérodote aux livres de son histoire, et composer chaque livre de dix odes et de cent vers. Il n'en put achever que cinq livres; mais il s'astreignit rigoureusement à ce plan 477. Il voulut s'y soumettre encore dans des jeux d'imagination, dans une suite d'épigrammes, les unes graves, les autres badines, et plus souvent encore licencieuses. De jocis et seriis en était le titre; dix mille vers partagés en dix livres, étaient le nombre prescrit. Il acheva cette tâche symétrique, mais il ne la publia point. L'auteur récent de sa vie a tiré du manuscrit 478, et a publié dans les Monuments inédits de ses trois volumes, presque tout ce qui en valait la peine, et tout ce que la décence lui a permis. On lui a encore une plus grande obligation pour la publicité qu'il a donnée à un très-grand nombre de lettres de Filelfo, jusqu'à présent inédites; jointes aux trente-sept livres d'épîtres familières, imprimées précédemment 479, elles laissent peu d'obscurités sur la vie de cet homme extraordinaire, et dissipent bien des nuages sur des circonstances importantes de l'histoire de son temps.

Note 476: (retour) Voy. ci-dessus, p. 332, les éditions de ces Satires.
Note 477: (retour) Odæ et Carmina, 1497, in-4., sans nom de lieu, mais à Brescia. Filelfo avait aussi composé trois livres d'odes et d'élégies grecques; elles sont restées inédites à Florence, dans la bibliothèque Laurentienne.
Note 478: (retour) Ce manuscrit est à Milan, dans la bibliothèque Ambroisienne; mais tout le premier livre, et une partie du dixième et dernier, manquent à cet exemplaire, que l'on croit unique.
Note 479: (retour) La première édition, qui ne contient que seize livres, est in-fol., sans nom de lieu et sans date: on la croit de Venise, 1475; la seconde a vingt-un livres de plus; Venise, 1502, in-fol. Je n'ai point fait entrer en ligne de compte, parmi les Œuvres de Filelfo, son poëme italien en quarante-huit chants et en terza rima, sur la Vie de S. Jean-Baptiste, Vita di S. Giovanni Battista, Milan, 1494, édition unique, et qui n'a de prix que sa rareté; je n'y ai point non plus fait entrer son Commentaire sur le Canzoniere de Pétrarque, imprimé pour la première fois à Bologne, 1476, parce qu'il est plein d'explications extravagantes, de traits injurieux contre Pétrarque, contre Laure, contre les papes, contre les Médicis, qui n'avaient rien de commun avec Pétrarque; parce qu'enfin c'est un fort mauvais Commentaire, dont l'auteur lui-même faisait presque aussi peu de cas qu'il le mérite. Voy. Vita di Filelfo, t. II, p. 15, note 1.

Le style de Filelfo, dans ses vers latins comme dans sa prose, ne vaut pas celui de Poggio; il approche moins de l'élégance et de la pureté des bons modèles; mais il a peut-être plus de force et plus de chaleur. Il méprisa comme lui, et comme tous ces savants du quinzième siècle, la langue italienne, la langue du Dante, de Pétrarque, de Boccace et de Villani. Mais de tout ce qu'il essaya d'écrire en cette langue, si inculte sous sa plume, quoique déjà si cultivée, son Commentaire sur Pétrarque est ce qui prouve le mieux que s'il la méprisait, c'est qu'il ne la connaissait pas.

Laurent Valla, qui paraît le dernier de ces célèbres philologues, peut être placé après Poggio et Filelfo, comme leur égal en réputation, en savoir, et malheureusement aussi en dispositions querelleuses, et en violence d'humeur. Il était fils d'un docteur en droit civil, et naquit à Rome à la fin du quatorzième siècle; il y fit ses études, et y resta jusqu'à l'âge de vingt-quatre ans. Il se rendit alors à Plaisance, d'où sa famille était originaire, pour recueillir un héritage. Les troubles qui survinrent à Rome après l'élection d'Eugène IV, l'empêchèrent d'y retourner. Il fut fait professeur d'éloquence dans l'université de Pavie, mais il n'y fut pas long-temps tranquille: il se fit de mauvaises affaires, l'une qu'il a toujours niée, et qui ne serait rien moins qu'un faux, commis pour l'acquit d'une dette, et qui lui aurait attiré une peine infamante; l'autre, qu'il accuse d'exagération seulement, et qui eut pour cause les plaisanteries amères qu'il se permettait sur le célèbre Barthole, alors professeur en droit dans la même université. Ces plaisanteries, quoiqu'elles n'eussent pour objet que le style barbare dont se servait ce fameux jurisconsulte, mirent ses disciples dans une telle fureur contre Valla, qu'ils l'auraient mis en pièces, si on ne l'eût arraché de leurs mains. Il resta cependant à Pavie, jusqu'au moment où la peste y fit de si grands ravages, que l'université entière fut dispersée 480.

Note 480: (retour) 1431.

Ce fut vers ce temps-là qu'il fut connu du roi Alphonse, et qu'il commença à l'accompagner dans ses voyages et dans ses guerres. Valla semblait fait pour cette vie agitée et périlleuse. Dès qu'Alphonse fut paisible possesseur du royaume de Naples, il le quitta pour aller s'établir à Rome 481. La persécution l'y attendait; il avait commencé, sous le pontificat d'Eugène IV, un Traité sur la Donation de Constantin, dans lequel il combattait l'opinion alors commune, que cet empereur avait donné Rome aux souverains pontifes, où même il se permettait de traiter les papes avec peu de respect 482. Il n'avait encore rien publié de cet écrit, mais le pape en eut connaissance: les cardinaux décidèrent qu'il fallait informer sur ce fait, et punir Valla, s'il en était convaincu: il s'enfuit, se sauva à Naples, auprès d'Alphonse, qui le reçut avec son ancienne amitié, lui accorda tous les honneurs qu'il prodiguait aux vrais savants, et le déclara, par un diplôme, poëte et homme versé dans toutes les sciences divines et humaines.

Note 481: (retour) 1443.
Note 482: (retour) Ce Traité est imprimé dans le premier volume du Fasciculus Rerum expetend. et fugiend., dont il est parlé ci-dessus, p. 314], note 1.

Valla ouvrit à Naples une école d'éloquence grecque et latine. Sa réputation lui attira beaucoup de disciples, et sa liberté de penser et de parler, beaucoup d'ennemis. Il ne croyait pas plus à la prétendue lettre adressée par Jésus-Christ à un certain Abagare ou Abogare, qu'à la donation de Constantin; il ne croyait pas non plus, comme le prétendait, à Naples, un prédicateur fort en vogue, que chacun des articles du Symbole avait été composé séparément par chacun des douze apôtres. Personne aujourd'hui, que je sache, ne le croit plus que lui; mais on le croyait alors à Naples, et sans doute à Rome, car il fut cité, pour cette dernière opinion négative, au tribunal de l'Inquisition; et peut-être ne s'en serait-il pas tiré heureusement sans la protection du roi 483. Il eut, avec plusieurs gens de lettres, admis comme lui dans cette cour, avec Barthélemy Fazio, Antoine Panormita, et quelques autres, des querelles moins sérieuses, et leur fit la guerre, selon le style de ce temps, avec des Invectives, des calomnies et des injures 484. Il resta ainsi auprès d'Alphonse, partagé entre les honneurs et les récompenses d'un côté, les querelles et les altercations de l'autre, jusqu'au moment où il fut rappelé à Rome par Nicolas V 485. Nouveau théâtre de succès littéraires, nouveaux combats. Ce pape avait pour secrétaire le fameux grec Georges de Trébisonde, grand admirateur de Cicéron. Valla l'était, par dessus tout, de Quintilien. Georges était professeur d'éloquence, et répandait, de tout son pouvoir, sa doctrine cicéronienne: Valla, qui ne s'était d'abord appliqué qu'à des traductions d'auteurs grecs, ordonnées par le pape, ouvrit de son côté une école d'éloquence, pour soutenir son Quintilianisme: mais au reste, ces deux factions se tinrent dans de justes bornes, et ne troublèrent point la vie de leurs deux chefs.

Note 483: (retour) Voy. ce qu'il dit lui-même de cette affaire, Vallœ Antidotus in Poggium, p. 210, 211 et 218.
Note 484: (retour) L'invective de Valla contre Barth. Fazio et le Panormita (Beccadelli), est divisée en quatre livres, et remplit cinquante-deux pages de l'édition de ses Œuvres, donnée par Ascensius, in-fol., 1528.
Note 485: (retour) 1447.

Il n'en fut pas ainsi de la guerre qui s'alluma entre Valla et Poggio. Le hasard ayant fait tomber entre les mains de ce dernier une copie de ses lettres, il y aperçut à la marge plusieurs notes, où l'on prétendait relever des fautes, et même des barbarismes dans son style. Il attribua ces notes à Valla; quoique celui-ci ait toujours protesté qu'elles étaient d'un de ses élèves: cette légère étincelle alluma un véritable incendie. Jamais il n'y eut entre deux hommes de lettres, une lutte plus furieuse et plus envenimée. Les Invectives de Poggio contre Valla, les Antidotes et les dialogues de Valla contre Poggio, sont peut-être les plus infâmes libelles qui aient jamais vu le jour 486. Ce qu'il y a de singulier, c'est que Valla dédia au pape son Antidote, et que le bon Nicolas V ne fit rien pour apaiser cette rixe scandaleuse. Elle le fut au point que Filelfo, si emporté dans ses propres querelles, trouva que celle-ci allait trop loin. Il écrivit avec beaucoup de force aux deux champions, pour les accorder, mais il ne put y parvenir; ils furent irréconciliables. Pendant ce temps, Valla se faisait une autre querelle avec un jurisconsulte bolonais 487, et la soutenait à peu près de même. Il ne s'agissait pourtant que de savoir si Lucius et Aruntius étaient fils, ou seulement petit-fils de Tarquin l'ancien. Les deux partis ne se combattirent pas avec moins de fureur, pour un sujet si indifférent et si éloigné, que s'ils eussent été de la famille, et si l'héritage eût dépendu d'un degré de plus ou de moins.

Note 486: (retour) C'est dans sa seconde Invective que Poggio accuse Valla d'avoir commis un faux à Pavie, pour le paiement d'une somme d'argent qu'il avait volée, et d'avoir été, en punition de ce faux, exposé publiquement avec une mitre de papier sur la tête. Accusatus, ajoute-t-il ironiquement, convictus, damnatus, antè tempus legitimum, absque ullà dispensatione episcopus factus es. Cette plaisanterie a été prise au sérieux par l'auteur du Poggiana (l'Enfant): «On trouve ici, dit-il, une particularité assez curieuse de la vie de Laurent Valla; c'est qu'ayant été ordonné évêque à Pavie avant l'âge et sans dispense, il quitta de lui-même la mitre, et la déposa, en attendant, dans le palais épiscopal, où elle était encore, etc.» Tom. I, p. 212. Voy. Life of Poggio, p. 471, note.
Note 487: (retour) Benedetto Morando.

Au milieu de ces orages, qui semblaient être son élément, Valla ne discontinuait point les travaux entrepris par l'ordre du pontife. Il termina la traduction de Thucydide, pour laquelle il reçut cinq cents écus d'or, un canonicat de Saint-Jean-de-Latran, et le titre de secrétaire apostolique. Il choisit ce moment, qui devait être celui de la reconnaissance, pour finir un ouvrage, nécessairement désagréable à la cour de Rome, et dont la seule annonce l'avait précédemment soulevée contre lui; je veux dire son Traité de la Donation de Constantin. Mais cette cour n'était plus la même sous un pape tolérant, et ami de la liberté d'écrire.

Le livre parut 488, et Valla ne fut point persécuté. Il se rendit à Naples quelque temps après, pour visiter son premier protecteur, le roi Alphonse. Revenu à Rome, il ne put achever entièrement la traduction d'Hérodote, que ce roi lui avait commandée; il mourut, en 1457, âgé de cinquante-huit ans.

Note 488: (retour) On le trouve parmi ses Œuvres; Bâle, 1540, in-fol.

Son humeur et son caractère sont assez connus par les événements de sa vie. Son esprit était vif et étendu, ses connaissances profondes et variées, son ardeur au travail, infatigable; il écrivit des ouvrages d'histoire, de critique, de dialectique, de philosophie morale 489. Son Histoire de Ferdinand 490, roi d'Aragon, père d'Alphonse, a eu plusieurs éditions, mais moins encore que ses Elegantiæ Linguæ latinæ 491, qui contiennent des règles grammaticales, et des réflexions philologiques sur l'art d'écrire élégamment en latin. Il était très-savant dans la langue grecque. Sa traduction d'Homère en prose est imprimée et estimée, ainsi que celles d'Hérodote et de Thucydide.

Note 489: (retour) Voy. Laurent. Vallensis Opera, ub. sup.
Note 490: (retour) De rebus gestis à Ferdinando Aragonum rege, l. III. Paris, 1521, Breslau, 1546, in-fol. Hispania illustrata. Francfort, 1579, t. I.
Note 491: (retour) Les deux premières éditions, toutes deux fort rares, sont de la même année: Rome et Venise, 1471, in-fol.

Il fit aussi des notes sur le Nouveau-Testament, mais comme helléniste, et non comme théologien. Enfin, il contribua autant qu'aucun autre savant de ce siècle, par son enseignement et par ses travaux, à ce mouvement vers l'érudition grecque et latine, qui ralentit et arrêta, pour ainsi dire, les progrès de la littérature italienne, mais qui rouvrit à l'Europe les sources de l'éloquence antique, de la philosophie, de la poésie et du goût.

J'ai parlé précédemment d'un professeur qui y contribua peut-être plus encore, et dont la carrière fut plus paisible. Le sage Victorin de Feltro, qui dirigeait à Mantoue ce gymnase intéressant, nommé la Maison joyeuse, où il élevait les princes de Gonzague, y tenait de plus une école publique, la première où l'on ait donné une éducation, que l'on a depuis appelée encyclopédique, telle qu'on la reçoit à peine aujourd'hui dans les pensions ou dans les collèges les plus célèbres. On y trouvait réunis les meilleurs maîtres de grammaire, de dialectique, d'arithmétique, d'écriture grecque et latine, de dessin, de danse, de musique en général, de musique instrumentale, de chant, d'équitation; et, ce qu'il y a de remarquable, c'est que, par amitié pour cet excellent homme, tous ces maîtres enseignaient gratuitement. Un nombre prodigieux d'excellents élèves sortit de cette école: plusieurs ont laissé un nom dans les lettres, et se sont plu dans leurs ouvrages à rendre hommage à leur maître. Il était né en 1379, et mourut dans un âge avancé.

Plusieurs autres professeurs rendirent, à cette même époque, des services signalés à la littérature ancienne, d'où la littérature moderne devait naître. Il serait impossible de les nommer tous, et c'est assez pour nous de connaître cette élite des bienfaiteurs de l'esprit humain. Nous connaîtrons bientôt les autres par quelques détails sur les ouvrages de chacun d'eux: cette justice leur est due. Leurs travaux furent arides, et restent obscurs. Leurs noms, consacrés dans les archives de l'érudition, retentissent peu dans le monde, même parmi les amis des lettres; et sans eux cependant, sans leurs recherches courageuses, sans leur patience à déchiffrer, à expliquer et à traduire, on ignorerait peut-être encore tout ce qui fait les délices de l'esprit; une grande partie des auteurs anciens aurait péri dans ces habitations monacales, qu'on dit avoir été leur asyle, et qui ne furent que leur prison; et l'on marcherait encore dans les ténèbres de la science scolastique, pire que la nuit absolue de l'ignorance.




CHAPITRE XX.

Grecs réfugiés en Italie; leurs querelles pour Platon et pour Aristote; Académie Platonicienne à Florence; savants Italiens qui la composent, Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, Landino, Politien; Laurent de Médicis, chef de la République, et bienfaiteur des lettres et des arts; troubles et guerres dans les autres états d'Italie; désastres de la fin du quinzième siècle.


L'étude de la langue grecque était, en quelque sorte, naturalisée en Italie; pour qu'elle y prît un nouveau degré d'activité, il ne manquait plus qu'une querelle entre les savants, au sujet de la littérature ou de la philosophie grecque: il s'en éleva une très-animée entre les sectateurs d'Aristote et ceux de Platon. Le vieux Gémistus Plethon, qui avait été le premier à faire naître dans Cosme de Médicis du penchant pour le platonisme, le fut aussi à commencer cette guerre si peu philosophique, quoique la philosophie en fût le sujet. Envoyé au concile de Ferrare, pour les conférences entre les deux églises, il avait opiniâtrement combattu pour la sienne, et n'avait cédé sur aucun des points de doctrine, comme avaient fait plusieurs autres Grecs. Il était vieux, et tout aussi peu flexible comme philosophe que comme théologien. Il écrivit en grec un traité sur les différences entre la philosophie d'Aristote et celle de Platon 492; il y traita d'étrange paradoxe l'opinion de ceux qui pensaient qu'on pouvait les concilier, et s'attacha à démontrer que les principes de l'une était diamétralement opposés à ceux de l'autre: enfin, il se moqua d'Aristote, de ses admirateurs et de ses disciples. Plusieurs Grecs, ou élèves des Grecs, prirent feu sur ce livre, et y répondirent. Plethon mourut avant d'avoir pu répliquer. Les deux savants qui descendirent dans la lice avec le plus d'ardeur, furent le cardinal Bessarion, et Georges de Trébisonde.

Note 492: (retour) Imprimé à Paris en 1541, et traduit en latin en 1574.

Le premier, né en 1395 à Trébisonde, dont le second ne fit que prendre le nom, après avoir fait ses premières études à Constantinople, était allé en Morée, suivre les leçons de ce même Gémistus le Platonicien: il l'était devenu à l'exemple de son maître; sa réputation le fit nommer évêque de Nicée, et l'un des théologiens grecs envoyés au concile de Ferrare. Il s'y montra moins obstiné que Gémistus. Soit qu'il fût vaincu par les arguments des Latins, et touché de la grâce; soit que, comparant l'état où se trouvaient les deux églises, il y eût, comme on le lui a reproché, quelques motifs humains dans sa défaite, il céda après une faible résistance. Le pape Eugène IV l'en récompensa aussitôt par la pourpre romaine. On sait quelle fut la carrière politique qu'il parcourut sous les successeurs d'Eugène, les négociations auxquelles il fut employé, la réputation et l'immense fortune qu'il y acquit. Ce qui doit nous occuper, c'est l'usage qu'il fit de son crédit et de ses richesses pour le bien des lettres. Il établit chez lui, à Rome, une académie dans laquelle il réunissait les philosophes et les hommes de lettres les plus connus: il les accueillait, les encourageait, les récompensait de leurs travaux. Tandis qu'il fut légat du pape à Bologne 493, il fit relever à ses frais les bâtiments de l'université, qui tombaient en ruines; il en renouvella les lois et les règlements, qui n'étaient pas, en quelque sorte, moins détruits par le temps que les murs. Il y fit venir les plus habiles professeurs, et les paya largement; il allait souvent lui-même encourager les élèves par des promesses, des distinctions et des prix. Il venait au secours de ceux à qui leur mauvaise fortune ne permettait pas de suivre les études, et y entretenait surtout plusieurs jeunes gens de son pays. Enfin, il fit, à la République de Venise, le don d'une riche collection de manuscrits grecs, qui, selon Platina, lui avait coûté trente mille écus d'or, et qui a été le premier fonds de la riche bibliothèque de S.-Marc. Ce savant cardinal a laissé un grand nombre d'ouvrages, tant grecs que latins. Celui qu'il écrivit dans cette occasion avait pour titre: Contre le calomniateur de Platon; ce calomniateur était l'autre Grec, Georges de Trébisonde.

Note 493: (retour) De 1450 à 1455.

Né en 1395 à Candie, mais originaire de Trébisonde, dont il aima mieux porter le nom, Georges passa de bonne heure en Italie, et fut professeur d'éloquence grecque à Vicence, à Venise, et ensuite à Rome. Nicolas V le prit pour secrétaire, et lui commanda plusieurs traductions du grec en latin. On dit qu'un jour ce pontife lui ayant présenté une somme d'argent, il la trouva trop forte, et rougit en la recevant: «Prends, prends, lui dit le pape, tu n'auras pas toujours un Nicolas.» Il eut des querelles très-vives avec Guarino de Vérone, avec Poggio, avec le Grec Théodore Gaza, avec le pontife lui même. Nicolas lui en voulut pour la manière dont il avait traduit et commenté l'Almageste de Ptolémée, et il le chassa de Rome. L'ouvrage que Georges fit contre Platon en faveur d'Aristote, le disgracia sans retour 494. Il est vrai qu'il y avait perdu toute mesure, et que, sous un pape qui était platonicien, il n'avait pas craint de dire que Mahomet était un meilleur législateur que Platon. Il n'y a point de crime qu'il ne reprochât au disciple de Socrate, point de calamité publique qu'il n'attribuât à sa philosophie; imputations toujours faciles, ou contre la philosophie en général, ou contre telle ou telle philosophie en particulier, quand on ne veut écouter que l'esprit de parti, et qu'on ne s'embarrasse ni de la vérité, ni de la justice. Ce fut contre ce livre que Bessarion écrivit. On peut voir dans Brucker un extrait étendu de cette apologie 495, où le cardinal déploya beaucoup d'éloquence et de savoir.

Note 494: (retour) Comparationes philosophorum Aristotelis et Platonis, écrit en 1458, imprimé à Venise en 1523.
Note 495: (retour) Hist. Crit. Philosoph., t. IV.

Théodore Gaza de Thessalonique, l'un des premiers Grecs qui s'étaient établis en Italie 496, prit parti contre Platon, en faveur d'Aristote. Bessarion lui fit aussi une réponse. Un Grec réfugié que ce cardinal protégeait 497 en fit une moins mesurée, et traita avec le plus souverain mépris Aristote et son défenseur. Un autre Grec 498 lui répondit, mais décemment, et sut louer Aristote sans offenser ni les platoniciens ni Platon. Cette longue et violente querelle n'eut guère que des Grecs pour acteurs. Les Italiens y prirent beaucoup de part, mais comme simples spectateurs, et il ne paraît pas qu'aucun d'eux s'y soit mêlé par ses écrits. Ils se décidèrent assez généralement pour Platon. L'admiration à laquelle le vieux Gémistus les avait accoutumés pour ce philosophe, et l'exemple donné par le pape Nicolas V, par le cardinal Bessarion, et plus encore par les Médicis, firent qu'en Italie, et surtout dans la Toscane, la philosophie platonicienne fut universellement préférée. L'académie platonique de Florence fut uniquement consacrée à l'explication et à l'étude du philosophe dont elle portait le nom. Platon était pour elle un idole, un Dieu, l'unique objet des travaux, des entretiens et des pensées de ses membres. Leur enthousiasme alla souvent jusqu'à une sorte de folie 499: mais peut-être est-il de la triste destinée de l'homme qu'il en entre toujours un peu dans ce qu'il appelle sagesse.

Note 496: (retour) Lors de la prise de Thessalonique par les Turcs, en 1430.
Note 497: (retour) Michaël Apostolius.
Note 498: (retour) Andronicus Calistus.
Note 499: (retour) Tiraboschi va plus loin: Il lor trasporto per esso (Piatone), dit-il, gli condusse sino a scriver pazzie che non si possono leggere senza risa. (Tom. VI, part. II, p. 278.)

Parmi les savants qui composaient cette académie, Marsile Ficin se présente le premier. Fils d'un chirurgien de Florence, il naquit en 1433 500. Son père voulut en faire un médecin, et l'envoya étudier en cette faculté à l'Université de Bologne.

Note 500: (retour) Id. ibid., p. 279.

Heureusement pour le jeune Marsile, qui n'avait obéi qu'à regret, ayant fait un petit voyage de Bologne à Florence, son père le conduisit avec lui dans une visite qu'il fit à Cosme de Médicis. Cosme, charmé de son extérieur agréable et de l'esprit extraordinaire qu'il montra dans ses réponses, eut dès ce moment, malgré son extrême jeunesse, l'idée d'en faire le principal appui de l'académie platonique dont il formait alors le projet. Il le prit chez lui dans ce dessein, dirigea lui-même ses études, le traita avec tant de bonté et même de tendresse, que Marsile le regarda et l'aima toute sa vie comme un second père. Cette éducation philosophique lui plaisait beaucoup plus que la première. Il y fit de si grands progrès qu'il avait à peine vingt-trois ans quand il écrivit ses quatre livres des Institutions platoniques. Cosme et le savant Christophe Landino à qui il les montra en firent de grands éloges; mais ils engagèrent Marsile à apprendre le grec avant de les publier, pour puiser dans le texte même la vraie doctrine de Platon. Il se livra à cette étude avec une nouvelle ardeur, et le premier essai de sa science dans la langue grecque fut de traduire en latin les hymnes attribués à Orphée. Ayant lu dans Platon que Dieu nous a donné la musique pour calmer les passions, il voulut aussi l'apprendre. Il se plaisait beaucoup à chanter ces hymnes en s'accompagnant d'une lyre qui ressemblait à celle des Grecs. Il traduisit ensuite le livre de l'Origine du Monde attribué à Mercure Trismegiste; et ayant fait à son bienfaiteur l'hommage de ses premiers travaux, Cosme lui fit don d'un bien de campagne dans sa terre de Carreggi, près Florence, d'une maison à la ville, et de quelques manuscrits de Platon et de Plotin magnifiquement exécutés et reliés.

Marsile entreprit alors sa traduction entière de Platon. Il l'eut achevée en cinq ans, n'étant encore âgé que de trente-cinq. Cosme n'était plus; mais son fils Pierre, qui lui succéda, eut la même amitié pour Marsile. Ce fut par ses ordres qu'il publia cette traduction, et qu'il expliqua publiquement à Florence les ouvrages de ce philosophe. Il eut pour auditeurs les hommes les plus distingués par leur érudition et leurs connaissances dans la philosophie ancienne. Laurent-le-Magnifique fit encore plus pour Marsile que n'avaient fait son père et son aïeul. Marsile entra dans les ordres, et se fit prêtre à l'âge de quarante-deux ans. Laurent lui donna plusieurs bénéfices qui le mirent dans une grande aisance, mais il n'abusa point de cette disposition à l'enrichir; et, content des biens ecclésiastiques qui lui étaient donnés, il laissa tout son patrimoine à la disposition de ses frères. Alors il partagea son temps entre ses études philosophiques et celles de son nouvel état. Sa vie fut exemplaire, son caractère doux, son esprit agréable. Il aimait la solitude, et se plaisait surtout à la campagne avec quelques intimes amis. Sa constitution débile et les fréquentes maladies auxquelles il était sujet ne diminuaient en rien son ardeur pour le travail. Des offres brillantes lui furent faites par le pape Sixte IV et par Mathias Corvin, roi de Hongrie; il s'y refusa par amour pour la retraite, par goût pour une vie égale et simple, et par reconnaissance pour les Médicis. Il mourut vers la fin du siècle, âgé de soixante-six ans.

On a recueilli ses Œuvres en deux volumes in-folio. Presque toutes ont pour objet des interprétations et des commentaires sur Platon et sur les principaux Platoniciens, tels que Plotin, Iamblique Proclus, Porphyre, etc., sans compter la traduction des Œuvres entières de Platon. Depuis sa première jeunesse le platonisme fut tout pour lui. Il s'enfonça toute sa vie dans les profondeurs quelquefois peu lumineuses de cette philosophie plus sublime que vraie, et plus faite pour l'imagination que pour la raison. Il s'était familiarisé avec les ténèbres de l'école d'Alexandrie, au point de les prendre pour la clarté. Son style s'était formé sur ces modèles, et souvent dans ses lettres mêmes il est énigmatique et mystérieux. Des rêveries, je ne dis pas de Platon, mais des platoniciens, à celles de l'astrologie il n'y a qu'un pas; il le franchit, et la manière dont il écrivit dans un de ses livres 501 sur cette prétendue science, le fit même soupçonner de magie.

Note 501: (retour) De Vità cœlitus comparandâ, lib. III.

Le second soutien de la philosophie platonicienne fut le célèbre Jean Pic de la Mirandole 502, qui fut dès l'enfance une espèce de phénomène, et, dans sa jeunesse, un prodige d'érudition et de science. Une mort prématurée le priva de l'expérience de la vieillesse, et même de la maturité de cet âge où les facultés de l'homme sont dans toute leur force; et cependant il a laissé des preuves si multipliées de son savoir, qu'on croirait qu'il a joui de la plus longue vie. Sa famille était depuis long-temps en possession de la seigneurie de la Mirandole. Il naquit en 1463, et fut le troisième fils de Jean-François, seigneur de la Mirandole et de la Concorde. Dès ses premières années, il annonça un esprit, et surtout une mémoire extraordinaires. On récitait devant lui une pièce de vers, il la répétait aussitôt en ordre rétrograde, commençant par le dernier vers, et finissant par le premier. Il paraissait principalement appelé aux belles-lettres et à la poésie; mais à l'âge de quatorze ans, sa mère ayant sur lui des vues d'ambition ecclésiastique, l'envoya étudier en droit canon à Bologne. Il s'y livra aussi ardemment que si c'eût été par son choix, et fit des progrès rapides.

Note 502: (retour) Tiraboschi, ub. supr.

Bientôt la philosophie et la théologie lui parurent plus dignes encore de l'occuper; et, pour approfondir, autant qu'il lui serait possible, ces deux sciences, il se mit à parcourir les écoles les plus célèbres de l'Italie et de la France, à suivre les leçons des professeurs les plus illustres, à disputer contre eux dans des exercices publics. Il acquit par là une étendue de connaissances et une facilité d'élocution, telles que son érudition et son éloquence paraissaient également merveilleuses. Partout, dans ce pélerinage scientifique, il laissa de lui la plus haute idée; et il se fit, parmi les savants et les gens de lettres de ce temps, un grand nombre d'admirateurs et d'amis. Il joignit à l'étude des langues grecque et latine, celles de l'hébreu, du chaldéen et de l'arabe; mais il paya cher l'apprentissage qu'il en fit. Un imposteur lui fit voir soixante manuscrits hébreux, et lui persuada qu'ils avaient été composés par ordre d'Esdras, et qu'ils contenaient les mystères les plus secrets de la religion et de la philosophie. Jeune encore, et sans expérience, il en donna un très-haut prix: c'étaient des rêveries cabalistiques. Il eut le malheur de vouloir s'obstiner à les entendre, et il y consacra, avec son ardeur accoutumée, un temps beaucoup plus précieux pour lui que son argent.

De retour, à vingt-trois ans, de ses voyages, il se rendit à Rome, sous le pontificat d'Innocent VIII. C'est là que, pour donner une idée de sa vaste érudition, il exposa publiquement neuf cents propositions de dialectique, de morale, de physique, de mathématiques, de métaphysique, de théologie, de magie naturelle et de cabale, tirées des théologiens latins et des philosophes arabes, chaldéens, latins et grecs. Il offrit d'argumenter, sur chacune de ces propositions, contre tous ceux qui se présenteraient. Elles sont imprimées dans ses Œuvres; et l'on ne peut que gémir, en les parcourant, de voir qu'un si beau génie, un esprit si étendu et si laborieux, se fût occupé de questions aussi frivoles. Elles excitèrent alors une grande surprise et une admiration universelle. Elles excitèrent aussi l'envie, qui parvint à empêcher la discussion proposée, et à priver ce jeune athlète du triomphe dont il paraissait être certain. On dénonça au souverain pontife treize de ces propositions, comme erronées et sentant l'hérésie. Il écrivit pour les défendre, mais, malgré son apologie, elles furent condamnées par le pape.

Cette persécution qui, au reste, ne s'étendit point jusque sur sa personne, loin de l'aigrir, opéra en lui une sorte de conversion, ou du moins un nouveau degré de perfection dans la conduite et dans les mœurs. Jeune, riche, d'une belle figure; noble et agréable dans ses manières, il s'était jusqu'alors partagé entre le goût de l'étude et l'amour du plaisir. La dévotion prit cette dernière place. Il jeta au feu ses poésies d'amour, italiennes et latines. La théologie devint le principal objet de ses travaux, et il n'admit plus avec elle, dans l'emploi de son temps, que la philosophie platonicienne. De Rome, il alla s'établir à Florence, où il passa les dernières années de sa jeunesse et de sa vie, lié avec tout ce que la philosophie, les sciences et les lettres avaient alors de plus célèbre, entre autres, avec Marsile Ficin, Ange Politien, et Laurent de Médicis. Il mourut dans les bras de ce dernier, ayant à peine trente-deux ans accomplis, le jour même où le roi de France, Charles VIII, dans sa brillante et folle entreprise sur Naples, fit son entrée à Florence 503.

Note 503: (retour) 17 novembre 1494.

Les ouvrages qu'il a laissés sont presque tous de philosophie platonicienne ou de théologie. Tous annoncent, au milieu des ténèbres qui offusquent ces deux sciences, un esprit pénétrant et extraordinaire; on y distingue, outre les neuf cents propositions et leur apologie, un écrit intitulé Heptaple, ou Explication du commencement de la Genèse, dans lequel l'auteur, pour faire mieux comprendre la création du monde, éclaircit les obscurités du texte de Moïse par les allégories de Platon; un Traité de philosophie scholastique, intitulé de l'Être et de l'Unité 504, où la doctrine de Platon, sur ce double sujet, est exposée avec plus de profondeur que de clarté; un discours latin sur la dignité de l'homme, quelques opuscules ascétiques, et huit livres de lettres à ses amis. Le meilleur de tous ses ouvrages est celui qu'il fit en douze livres contre l'astrologie judiciaire. Il y combat cette science prétendue avec les armes réunies de l'érudition et de la raison. Un des poëtes les plus estimés de ce temps, Girolamo Benivieni, ayant fait une canzone sur l'amour platonique, Pic de la Mirandole l'expliqua par trois livres de commentaires en langue italienne. Il en est comme de ceux qui furent faits dans le siècle précédent sur la canzone de Guido Cavalcanti; on entend un peu mieux le texte quand on ne lit pas les commentaires. Ceux-ci sont imprimés avec quelques essais de poésie latine et italienne, qui, n'étant pas des poésies d'amour, échappèrent à l'incendie que l'auteur en fit à Rome, et assez propres à empêcher que cet incendie ne laisse beaucoup de regrets.

Note 504: (retour) De Ente et Uno.

Christophe Landino, doit être mis le troisième dans cette association savante, non-seulement comme philosophe platonicien, mais comme érudit et comme poëte. Né à Florence, en 1424 505, après avoir fait ses premières études à Volterra, il fut forcé, pour obéir à son père, de s'appliquer à la jurisprudence; mais la faveur de Cosme et de Pierre de Médicis, qu'il eut le bonheur d'obtenir, le délivra de cet esclavage, et le rendit à ses études philosophiques et littéraires. Il se livra surtout avec ardeur à la philosophie platonicienne, et devint l'un des principaux ornements de l'académie que son premier bienfaiteur avait fondée. Nommé, en 1457, pour occuper à Florence une chaire publique de belles-lettres, il accrut considérablement l'éclat et la renommée de cette école. Ce fut alors qu'il fut choisi par Pierre de Médicis, pour achever l'éducation de ses deux fils, Laurent et Julien. Il resta depuis attaché à Laurent, qui eut pour lui la plus grande amitié. Landino fut, dans sa vieillesse, secrétaire de la Seigneurie de Florence, qui lui fit présent d'un palais dans le Casentin. Parvenu à l'âge de soixante-treize ans, il obtint de ne plus remplir les fonctions laborieuses de cette place, mais il en conserva le titre et les appointements. Alors, il se retira à la campagne, à Prato Vecchio, dont sa famille était originaire. Il y passa tranquillement ses dernières années, livré aux études de son choix, et il mourut en 1504, âgé de quatre-vingts ans.

Note 505: (retour) Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 330.

Il laissa des poésies latines, dont quelques-unes sont restées manuscrites, et les autres ont vu le jour. Ses commentaires sur Virgile, sur Horace et sur Dante, sont estimés. Il traduisit, en italien, l'Histoire naturelle de Pline, et l'on a de lui quelques harangues ou discours, tant en italien qu'en latin. Ses ouvrages philosophiques sont ses Questions ou Discussions Camaldules 506, un Traité de la noblesse d'ame, et quelques opuscules, tant imprimés que restés inédits. Il eut, pour intimes amis, dans l'académie platonique, Marcile Ficin et le jeune Politien. La grande et juste réputation de ce dernier, et les études platoniciennes qu'il joignit à ses travaux littéraires, exigeraient qu'il fût ici rangé après son ami Landino; mais, s'étant attaché de bonne heure aux Médicis, élevé, en quelque sorte, dans leur maison, et ayant ensuite élevé lui-même les fils de Laurent, son histoire se trouve continuellement liée avec celle de cette famille. Il faut donc revenir à elle, et surtout à Laurent de Médicis, avant de consacrer à Politien les souvenirs qui lui sont dus.

Note 506: (retour) Disputationum Camaldulensium libri IV, in quibus de vitâ activâ et contemplativâ, de somma bono, etc., in-fol., sans date, mais que l'on croit de Florence, 1480. (Debure, Bibl. instr.), et réimprimé à Strasbourg, 1508.

Laurent ne fut pas seulement, comme son aïeul et comme son père, un généreux protecteur des lettres, mais encore, ce qu'ils n'étaient pas, homme de lettres, et poëte lui-même; et, quand il n'eût pas été mis par sa fortune, son ambition et son adresse, à la tête de la république de Florence, il l'eût été, par son génie et par ses talents, à l'une des premières places de la république des lettres. C'est sous le premier aspect qu'il faut d'abord le considérer, c'est-à-dire, comme centre et mobile du mouvement d'émulation littéraire qui fut alors porté au plus haut point. Il entre à cet égard, comme partie principale, dans le tableau de ce que les gouvernements d'Italie firent pour les lettres, pendant la dernière moitié du quinzième siècle. Nous le retrouverons ensuite avec les poëtes qui se distinguèrent le plus de son temps, et sous ce point de vue, faisant une partie essentielle de l'état de la littérature italienne à cette époque, qu'il contribua tant à illustrer.

À la mort de Cosme de Médicis, Pierre son fils hérita de son immense fortune, de son influence dans les affaires de la république, et dans ses plans pour l'agrandissement de sa famille, sans hériter de ses talents supérieurs, et avec une santé faible qui ne lui laissait pas toujours les moyens de développer les qualités qu'il avait reçues de la nature. Le peu de temps qu'il vécut ne fut cependant point perdu pour l'encouragement des lettres. On le voit par la dédicace de plusieurs ouvrages publics dans ce court intervalle, et plus encore par le soin qu'il prit de soutenir tous les établissements de Cosme et d'augmenter sans cesse les riches collections qu'il avait formées.

Du vivant même de son père, il s'était montré digne de lui, en ouvrant à Florence un concours poétique d'une espèce absolument nouvelle 507, et qui paraît avoir été le premier modèle des concours académiques. De concert avec Léon-Baptiste Alberti, citoyen distingué, architecte célèbre, peintre, sculpteur, littérateur et poëte, il fit proclamer avec beaucoup de pompe, par les officiers directeurs des études, que ceux qui voulaient traiter en langue vulgaire, et dans quelque espèce de vers que ce fût, le sujet de la véritable amitié, eussent à envoyer, avant la fin du dix-huitième jour du mois d'octobre qui commençait alors, leur ouvrage cacheté, chez des notaires désignés par la proclamation. Le prix était une couronne d'argent travaillée en branche de laurier. Ces officiers furent chargés de choisir un lieu public où tous les concurrents viendraient réciter leurs poëmes. Ils firent choix de l'église de Santa Maria del Fiore, et pour faire honneur au pape Eugène IV, qui tenait alors son concile à Florence, ils offrirent aux secrétaires apostoliques d'être les juges du concours et de décerner le prix. Le dimanche 22, l'église étant préparée et décorée magnifiquement, les officiers des études, les juges et les poëtes s'y rendirent avec un nombreux cortége. La seigneurie de Florence, l'archevêque, l'ambassadeur de Venise, un nombre infini de prélats, assistaient à cette cérémonie; le peuple remplissait l'église. Le moment arrivé, on tira au sort l'ordre des lectures. Elles furent écoutées avec la plus grande attention et dans un profond silence. Il s'agissait d'adjuger le prix. Les secrétaires du pape prétendirent que plusieurs des pièces qu'ils venaient d'entendre, étaient d'un mérite égal; et, pour s'épargner tout embarras, ils donnèrent la couronne d'argent à l'église de Sainte-Marie. La générosité de Pierre fut ainsi trompée. Chacun fit son rôle; Médicis proposa le prix; des poëtes se le disputèrent; l'un d'eux le mérita sans doute, et ce fut l'église qui l'obtint.

Note 507: (retour) En 1441, Voy. Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 27.

Pierre donna une attention particulière à l'éducation de ses deux fils, Laurent et Julien. Laurent, né le 1er. de janvier 1448 508, avait annoncé, dès sa première jeunesse, des dispositions également heureuses pour les exercices du corps et pour ceux de l'esprit. Son premier instituteur fut un bon ecclésiastique nommé Gentile d'Urbino, dont il fit ensuite un évêque 509. Christophe Landino fut le second. C'est à lui que Laurent dut son excellente éducation littéraire. Le savant grec Jean Argyropile l'instruisit dans la langue grecque, et Marsile Ficin l'initia dans les mystères du platonisme. On ne doit pas oublier parmi ses avantages, celui d'avoir eu pour mère Lucretia Tornabuoni, femme aussi illustre par ses talents que par ses vertus, protectrice éclairée des sciences et des lettres, et dont on a, sur des sujets pieux, des poésies supérieures à la plupart de celles de ce temps. Laurent put dire, comme Hippolyte:

Élevé dans le sein d'une chaste héroïne,
Je n'ai point de son sang démenti l'origine.
Note 508: (retour) Angelo Fabroni, Laurenti Medicis magnifici Vita. Pise, 1784, in-4., William Roscoë, the Life of Lorenzo de' Medici, etc.
Note 509: (retour) D'Arezzo.

Quant aux qualités physiques, on vante ses formes athlétiques et prononcées. On avoue qu'il manquait de grâces, que sa figure était commune, sa vue faible, sa voix rude, et que la nature lui avait refusé le sens de l'odorat; mais elle avait mis dans son ame une élévation, dans son esprit une pénétration et une étendue qui perçait à travers ces désavantages. Il se livrait avec beaucoup d'ardeur aux exercices qui augmentent la force, donnent de la souplesse et affermissent le courage. L'équitation, la chasse, les joutes et les tournois faisaient ses délices, autant que la philosophie, la littérature et la poésie. Il réussissait également à tout ce qu'il voulait entreprendre. Il n'avait pas encore dix-sept ans à la mort de son aïeul, et, dès ce moment, il prit part à l'administration des affaires. Pierre de Médicis, toujours languissant et souffrant, l'appela dès-lors à ce partage, et eut, dans plusieurs occasions, à se louer également de son courage et de sa capacité.

Les Florentins s'étaient vus forcés de soutenir contre Venise une guerre qui pouvait leur être funeste. De premières hostilités dont le succès fut balancé, leur donnèrent les moyens de négocier la paix. Ils l'obtinrent. Elle fut célébrée par des fêtes qui ranimèrent en eux le goût de ces brillants spectacles. Quelque temps après, Laurent parut dans un tournoi, et son frère Julien dans un antre 510 . Tous deux y donnèrent des preuves d'adresse et d'intrépidité. Laurent remporta le prix, qui était un casque d'argent surmonté d'une figure de Mars. C'était lui-même qui donnait cette fête pour le mariage d'un de ses amis 511 . Elle lui coûta dix mille florins. Il y parut avec cette magnificence, attribut inséparable de son caractère et de son nom. Ces deux tournois font époque dans l'histoire poétique d'Italie, par deux poëmes dont ils furent l'occasion. La victoire de Laurent fut célébrée en vers par Luca Pulci, frère de ce Pulci que nous verrons bientôt entrer le premier dans la carrière de la poésie épique. Celle de Julien le fut par un jeune poëte dont c'était peut-être le premier essai en langue italienne, et dont le poëme, resté imparfait, est encore aujourd'hui cité parmi les chefs-d'œuvre de cette langue. Ce poëte naissant, qui fut ensuite un philosophe et un littérateur célèbre, était Ange Politien.

Note 510: (retour) En 1468.
Note 511: (retour) Eracelo Martello.

Il était né, le 24 juillet 1454 512, à Monte Palciano ou Poliziano, petite ville du territoire de Florence. Il substitua poétiquement ce nom à son nom de famille, et s'appela Poliziano, au lieu de s'appeler Ambrogini, comme son père. Ce père était docteur en droit, et assez pauvre. Il avait envoyé son fils achever ses études à Florence. Ange Politien apprit la langue grecque d'Andronicus de Thessalonique, le latin de Christophe Landino, la philosophie platonicienne de Marsile Ficin, et la péripatétique de Jean Argyropile. Tous ces maîtres distinguèrent bientôt en lui une aptitude singulière et une grande supériorité d'esprit. Il préférait la poésie à tout le reste; et la traduction d'Homère en vers latins, à laquelle il travaillait dès-lors, qu'il acheva dans la suite, et qui malheureusement s'est perdue, l'absorbait tout entier. Des épigrammes latines et grecques publiées les unes à treize ans, les autres avant dix-sept, n'étonnèrent pas moins ses professeurs que ses compagnons d'étude; mais ce qui lui fit le plus d'honneur ce furent ses Stances sur la joute de Julien de Médicis. Il saisit cette occasion de se faire connaître de Laurent, regardé dès-lors comme le chef de sa famille et de la république; il lui dédia son poëme, quoique Julien en fût le héros. Le goût délicat et déjà formé de Laurent fut singulièrement frappé de cette composition, supérieure, à tout ce qu'on avait écrit en vers italiens depuis long-temps. Il accueillit Politien, le logea dans son palais; se chargea de pourvoir à tous ses besoins, et en fit le compagnon assidu de ses travaux et de ses études.

Note 512: (retour) Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 333.

La poésie était alors ce qui l'occupait principalement. Une jeune personne de la famille des Donati 513 était l'objet d'une passion poétique qui lui dictait des vers, quelquefois comparables à ceux de Pétrarque 514. Cela ne l'empêcha point de former, pour obéir à son père, un mariage avec Clarice, de la noble et puissante famille des Orsini. Il l'avait épousée depuis environ six mois, lorsque Pierre mourut, et laissa son fils maître de tout ce qu'il avait reçu de Cosme, et dont il avait conservé intact, et même augmenté le dépôt. Les funérailles de cet homme, qui laissait en héritage tant de richesses et tant de puissance, furent très-simples: «Un convoi magnifique, dit l'historien Ammirato 515, aurait pu exciter l'envie du peuple contre ses successeurs, et à qui il importait beaucoup plus d'être puissants que de le paraître.»

Note 513: (retour) Elle se nommait Lucretia.
Note 514: (retour) Nous reviendrons sur ces poésies de Laurent, ainsi que sur le poëme de Politien et sur celui de Luca Pulci.
Note 515: (retour) Istor. Fior., vol. III, p. 106.

Dès que Laurent se fut mis en possession de sa fortune, de la direction des affaires publiques, et de celles de son temps, il s'occupa de consolider et d'accroître encore la première par le commerce et par la culture des terres; de devenir de plus en plus maître de la seconde par son application, sa munificence et sa popularité, de donner tout ce qu'il pourrait du troisième à son goût pour les arts, à la société des savants et des artistes; enfin de ne rien épargner pour leur encouragement. Bientôt ses libéralités éclairées, et peut-être plus encore son affabilité pleine d'égards, rassemblèrent autour de lui ce qu'il y avait de plus distingué en Italie, dans les arts et dans les lettres. Il avait quelquefois l'adresse de se faire choisir par ses concitoyens, pour opérer le bien qu'il leur inspirait le désir de faire, et il prenait sur sa fortune de quoi remplir leurs intentions. C'est ainsi que l'Université de Pise, étant tombée dans une entière décadence, son rétablissement, qui importait aux Florentins, fut résolu. Laurent fut nommé, avec quatre autres citoyens, pour l'exécution de ce projet. Il se transporta avec eux à Pise, aplanit, par ses dons, toutes les difficultés, ajouta, de son bien, des sommes considérables aux six mille florins annuels qu'avait accordés la république, rétablit l'Université sur le pied le plus respectable, et vint rendre compte avec simplicité, à la seigneurie de Florence, de l'exécution d'un plan dont elle se doutait à peine qu'il fût l'auteur.

La philosophie platonicienne était toujours une de ses études favorites; l'académie fondée par son aïeul, et dirigée par Marsile Ficin, devint l'objet de sa sollicitude particulière. Il voulut renouveler, en l'honneur de Platon, la fête annuelle qui s'était célébrée dans l'antiquité, depuis la mort de ce philosophe jusqu'au temps de ses disciples, Plotin et Porphyre, et qui était interrompue depuis douze cents ans. Cette célébration se fit, avec beaucoup de solennité, à Florence et à la terre de Careggi le même jour. Elle subsista pendant plusieurs années, et ne contribua pas peu à donner à la philosophie platonicienne le surcroît de crédit dont elle jouit en Italie à la fin de ce siècle.

La conjuration des Pazzi vint troubler ces nobles jouissances. Cette famille ambitieuse, mécontente de voir celle des Médicis prendre, dans la république, l'ascendant qu'elle y voulait avoir elle-même, fut engagée dans cette conspiration par le pape Sixte IV, et par son neveu Jérôme Riario. Le jeune cardinal Riario, neveu de ce Jérôme, Salviati, archevêque de Pise, quelques prêtres, un secrétaire apostolique, et plusieurs Florentins mécontents, parmi lesquels on remarque Jacques Bracciolini, fils du célèbre Poggio, furent leurs complices. Le coup qui devait frapper les deux frères fut porté le dimanche 516, dans l'église de la Riparata, en présence du cardinal, pendant la messe, et au moment de l'élévation de l'hostie. Julien tomba percé de coups; Laurent, quoique blessé, eut le temps de se mettre en défense, de résister jusqu'à ce qu'il fût secouru par ses amis, arraché des mains des assassins, et reconduit à son palais. L'archevêque fut pendu dans ses habits pontificaux; la plupart des conjurés eurent le même sort; le cardinal, saisi par le peuple, ne dut sa vie qu'à l'intercession de Laurent. Il eut une telle frayeur, qu'il conserva toute sa vie cette pâleur livide, qui est la couleur de la crainte et celle du crime. Le pape, furieux que l'on eût manqué sa principale victime, emprisonné un cardinal et pendu un archevêque, excommunia Laurent, le gonfalonnier et les autres magistrats de la république, l'un, sans doute, pour ne s'être pas laissé tuer, l'autre pour avoir prévenu l'entière consommation du crime, et pour l'avoir puni.

Note 516: (retour) 26 Avril 1478. Voyez sur l'une des causes de la conjuration des Pazzi, Machiavel, Discorsi, l, III, c. 6, t. II, p. 443, sur ce qui la fit manquer, ibid., p. 456 et 458.

La guerre que l'implacable Sixte IV suscita contre Laurent plutôt que contre les Florentins, et qui menaçait d'embraser l'Italie, le parti magnanime que prit Laurent de se rendre, sans armes et presque sans suite à Naples, auprès du roi Ferdinand, l'un de ses plus ardents ennemis, et de négocier ainsi la paix pour sa patrie; le succès de cette ambassade extraordinaire, et le surcroît de puissance que tous ces événements procurèrent à Médicis, ne sont pas de mon sujet. Mais je dois rappeler ici l'excellent écrit de Politien sur cette conjuration des Pazzi, l'un des meilleurs et des plus élégants morceaux d'histoire écrits en latin moderne, et qui ne porte pas moins l'empreinte de son talent littéraire que de son tendre attachement pour ses bienfaiteurs.

Le retour de la paix rendit à Laurent ce calme dont il aimait à jouir dans le commerce des Muses. Il ne connaissait point de délassement plus doux, après les fatigues et le tumulte des affaires. La poésie ne l'intéressait pas moins que la philosophie; et, soit dans son palais à Florence, soit dans ses maisons de Fiésole ou de Careggi, sa société était aussi souvent composée des trois frères Pulci et de quelques autres poëtes, que de Pic de la Mirandole et de Marsile Ficin; s'il aimait Politien plus que tous les autres, c'est peut-être parce qu'il était à-la-fois poëte et philosophe. Il lui avait confié l'éducation de l'aîné de ses fils, et ne se séparait, pour ainsi dire, jamais ni de ses enfants ni de lui. Si l'on en croit Politien, ce n'était pas Laurent qui le consultait sur ses ouvrages, c'était Politien lui-même qui consultait avec fruit Laurent sur les siens. Dans cet âge plus mûr, Médicis traita souvent, dans ses vers, des sujets plus élevés et plus graves qu'il n'avait fait dans sa jeunesse. Quelques-unes de ses pièces roulent sur la philosophie platonicienne, et il possède l'art de la rendre aussi claire que ceux qui la traitaient en prose, la rendaient ordinairement obscure. Il offre, dans d'autres pièces, le premier modèle de la satire italienne; dans d'autres encore, il montre, pour la poésie descriptive et imitative, un talent qui n'appartient qu'aux grands poëtes. Enfin, quelques-unes de ses poésies sont de simples chansons, faites pour être chantées par le peuple, dans le délire des fêtes et des mascarades du carnaval. C'était un genre de spectacles que les Florentins aimaient avec passion: Laurent les servait selon leur goût. Il imaginait lui-même, pour ces sortes de fêtes, les déguisements les plus singuliers, composait des vers qui étaient récités par les masques, et des chansons qui étaient répétées par le peuple. Il engageait les poëtes les plus connus à en composer comme lui, mais les siennes étaient presque toujours les plus gaies et les plus piquantes. Enfin, on le voyait souvent, dans ces solennités joyeuses, descendre de son palais, venir se mêler, sur la place, aux danses populaires, chanter le premier une ronde qu'il venait de faire, pour réjouir les Florentins, et rentrer chez lui au milieu des applaudissements et des acclamations d'un peuple qui n'avait jamais été gouverné si gaîment.

Du sein de ces amusements il ne cessait point de tenir l'œil sur les affaires de la république, qui conservait toujours sa forme apparente, sur les affaires de son commerce, qui étaient immenses, et sur celles de l'Europe entière, qu'il embrassait par sa politique et par son commerce. Des troubles s'élevèrent; des guerres lui furent suscitées. Il fit tête à tous les orages, vint à bout de les calmer, et fit, par sa bonne administration, monter au plus haut degré la prospérité publique. Celle des lettres et des arts l'occupait sans cesse. La bibliothèque fondée par Cosme, accrue par Pierre, devint un des objets particuliers de ses soins. Il envoya dans toutes les parties du monde, pour y recueillir des manuscrits de toute espèce et dans toutes les langues savantes. Il fut admirablement secondé, dans ses recherches, par les savants dont il était environné, surtout par Pic de la Mirandole, et par son cher Politien. Je voudrais, disait-il, qu'ils me fournissent l'occasion d'acheter tant de livres, que ma fortune devînt insuffisante, et que je fusse obligé d'engager mes meubles pour les payer. Le Grec Jean Lascaris entreprit, à sa demande, un voyage dans l'Orient, et en rapporta un nombre considérable d'ouvrages très-rares et du plus grand prix. Il en fit un second, mais plusieurs années après, et vers la fin de la vie de Laurent, qui mourut avec le regret de ne le pas voir de retour. Ce qu'il y a de touchant dans ces soins que prenait Médicis, et dans les dépenses prodigieuses qu'il faisait pour rassembler ainsi des livres de toutes les parties du monde, c'est que c'était à l'amitié qu'il consacrait et ces soins et ces sacrifices. Son but unique était de former, pour Politien et pour Pic de la Mirandole, une collection si abondante, que rien ne pût manquer à leurs recherches d'érudition et à leurs travaux.

L'invention de l'imprimerie, qui se répandait alors en Toscane, ouvrit un nouveau champ à ses libéralités, et à cette insatiable activité qui le portait vers tout ce qui était grand et utile: il vit le parti qu'on en pourrait tirer pour multiplier et en même temps pour épurer les richesses littéraires. Il engagea plusieurs savants à collationner et à corriger les manuscrits des anciens auteurs, pour qu'ils fussent imprimés avec la plus grande correction. Christophe Landino, Politien, et plusieurs autres érudits, se livrèrent avec zèle à ce travail minutieux et difficile; et plusieurs bonnes éditions grecques et latines furent les fruits de leurs veilles et des encouragements de Médicis. L'immense travail que Politien entreprit et eut le courage d'achever, sur les Pandectes de Justinien, et qui le place parmi les plus habiles professeurs de la science du droit chez les modernes, lui fut encore, en quelque sorte, inspiré par Laurent, qui aplanit toutes les difficultés, procura tous les manuscrits, et prodigua tous les secours. Enfin, les savants Mélanges ou Miscellanea de Politien sont encore un résultat des études qu'il put faire dans la riche bibliothèque de son patron, des entretiens mêmes qu'ils avaient en se promenant ensemble à cheval, promenades que Laurent préférait aux cavalcades et aux pompes les plus brillantes; et ce recueil, précieux pour l'érudition, fut imprimé à sa prière et à ses frais.

Les sciences ne lui devaient pas moins que les lettres. Les unes et les autres se trouvaient réunies dans l'académie platonicienne. On y examinait, on y réfutait librement les rêveries de l'astrologie judiciaire. On commençait à substituer l'expérience et l'observation à la routine et aux hypothèses. Une horloge astronomique, d'une construction savante, était construite pour Laurent 517. Plusieurs traités de philosophie et de métaphysique lui furent dédiés par leurs auteurs. La médecine lui dut en partie les grands progrès qu'elle fît alors. À son exemple, d'autres citoyens riches et puissants consacrèrent aux sciences et aux lettres des dépenses considérables et d'immenses libéralités, et le nombre prodigieux d'ouvrages dans tous les genres qui parurent à Florence à cette époque, atteste quel fut, sur l'émulation publique, l'effet de la munificence de Laurent, et celui de ses exemples.

Note 517: (retour) Voy. sur cette machine ingénieuse de Lorenzo Volpaja, Politien, ép. 8, l. IV.

Son zèle fut le même pour les arts. Quoiqu'ils eussent déjà fait quelques progrès à Florence, c'est à lui surtout qu'ils durent une existence nouvelle et un plus grand essor. Sachant que le moyen le plus sûr de stimuler les talens de ceux qui vivent est d'honorer la mémoire des talents qui ne sont plus, il fit élever au célèbre peintre Giotto un buste de marbre dans l'église de Santa-Maria del Fiore. Il voulut obtenir des habitants de Spolète les cendres de leur compatriote Filippo Lippi, et lui faire ériger, dans la même église, un mausolée; sur leur refus, qui les honore autant que l'artiste, Laurent fit ériger ce monument à Spolète même, par Filippo le jeune, sculpteur habile, fils du peintre. Politien fit, en beaux vers latins, des inscriptions pour ces deux monuments. Alors, Antonio Pollajuolo, Domenico Ghirlandajo, Baldovinetti, Luca Signorelli, se distinguèrent à la fois. La sculpture rivalisa d'émulation et de progrès avec la peinture. Dès le commencement de ce siècle, Donatello et Ghiberti avaient beaucoup perfectionné cet art. Ce fut sous la direction de Donatello que Cosme de Médicis commença cette grande collection de morceaux de sculpture antique, premier noyau de la célèbre galerie de Florence, et dont la valeur fut estimée, après sa mort, à plus de 28,000 florins. Son fils Pierre l'augmenta considérablement. Laurent l'enrichit, après eux, des morceaux les plus précieux et les plus rares; et il leur donna une destination nouvelle, qui fut une inspiration du génie des arts et un bienfait public. Il fit disposer une partie de ses jardins de manière à servir d'école pour l'étude de l'antique, et fit placer dans les bosquets, dans les allées et dans les bâtiments, des statues, des bustes et d'autres ouvrages de l'art. Il donna la surintendance de ces objets au sculpteur Bertoldo, élève de Donatello, déjà avancé en âge, et pour qui ce fut une honorable retraite. Il payait aux jeunes gens sans fortune, qui se sentaient le goût des arts, et qui venaient étudier dans cette grande école, des appointements suffisants pour les soutenir dans leurs études, et fonda des prix considérables pour récompenser leurs progrès. C'est à cette institution qu'il faut attribuer l'éclat surprenant que jetèrent tout à coup les beaux-arts vers la fin du quinzième siècle, et qui se répandit rapidement de Florence dans tout le reste de l'Europe. C'est à cette institution que l'on doit ce que l'histoire des arts offre peut-être de plus sublime, puisqu'on lui doit Michel-Ange.

Issu d'une famille noble, mais peu riche, Michel-Ange Buonarotti avait été placé, par son père, à l'école de Ghirlandajo. À la demande de Laurent, deux des élèves de ce peintre furent choisis pour venir continuer leurs études dans ses jardins. Le jeune Michel-Ange fut un de ces deux élèves; et ce fut là qu'à l'aspect des chefs-d'œuvre antiques, en les copiant dans ses dessins, en modelant en terre glaise d'après ces admirables modèles, il sentit naître en lui ces grandes et sublimes idées qui se développèrent ensuite sous son pinceau, sous son ciseau, et dans ses plans d'architecture. La grande réforme qu'il opéra dans les arts eut pour origine son admission dans les jardins de Médicis. Laurent, charmé de ses progrès rapides, des premiers essais qu'il fit de son talent, et du génie que sa conversation annonçait comme ses ouvrages, fit venir le père, lui annonça que dorénavant il se chargeait de son fils, et pourvut même généreusement aux besoins du vieillard et de sa nombreuse famille. Michel-Ange, devenu le commensal de Laurent, fut dès-lors, dans son palais, comme l'étaient les savants et les artistes célèbres, sur le pied de l'égalité la plus parfaite, mangeant avec eux à sa table, où, par une règle peu suivie, et qui devrait toujours l'être, les distinctions, les cérémonies, l'étiquette, étaient abolies; où chacun prenait place au hasard, était servi selon son goût, parlait ou se taisait à son gré. C'est ainsi que ce jeune artiste, destiné à être un si grand homme, se trouva tout de suite en relation avec l'élite des citoyens, des artistes et des gens de lettres de Florence; c'est là qu'il prit le goût de toutes les connaissances qui peuvent concourir à la perfection des arts; c'est dans le palais de Médecis qu'il passait ses instants de loisir à étudier les camées, les médailles, les pierres précieuses dont Laurent possédait une collection immense; c'est là aussi qu'il s'unit d'amitié avec plusieurs savants, qui ouvrirent à son génie les trésors de l'érudition et de la science. La nature avait tant fait pour lui, qu'indépendamment de ces secours, il se fût sans doute élevé très-haut dans les arts; mais, qui peut savoir cependant toute l'influence qu'eurent sur un si beau génie, les études qu'il fit, les liaisons qu'il forma, les traitements mêmes qu'il reçut dans le palais de Médicis?

Cosme avait déjà embelli Florence de magnifiques édifices: Laurent voulut le surpasser. Il avait, de plus que son grand-père, une connaissance de l'art presque égale à celle des artistes les plus habiles. La réputation de son goût en architecture était si généralement établie, que le duc de Milan, le roi de Naples, et Philippe Strozzi, égal aux rois en magnificence, ne voulurent point bâtir de palais sans avoir reçu de lui des directions et des avis. Cependant, lorsqu'il en fit bâtir un lui-même à Poggio Cajano, il fit concourir, pour les plans de ce palais, les artistes les plus habiles de Florence; il se décida pour celui de Giuliano, architecte alors peu connu, devenu depuis célèbre sous le nom de San Galio 518, et dont cet édifice commença la réputation et la fortune. Indépendamment d'un monastère et de plusieurs autres monuments qu'il entreprit, Laurent eut la gloire d'en achever plusieurs qui avaient été commencés par ses ancêtres, entre autres l'église de Saint-Laurent, et le monastère de Fiésole. La mosaïque, la gravure en pierres fines, à la manière antique, toutes les parties des arts du dessin reçurent, de sa munificence et de son goût, une impulsion générale qui se répandit par imitation dans toute l'Italie, et de là dans l'Europe entière.

Note 518: (retour) Ce nom lui fut donné à cause d'un monastère que Laurent lui fit bâtir à Florence, auprès de la porte de San-Gallo.

D'après un inventaire dressé à la mort de Laurent de Médecis, frère de Cosme l'Ancien, plus jeune que lui de quatre ans, la fortune de chaque frère montait alors à 235,157 florins d'or.

Vingt-neuf ans après, 1469, il se fit un autre inventaire de l'héritage de Pierre, fils de Cosme, et sa fortune montait alors à 237,983 florins; elle n'avait donc, à peu près, ni augmenté ni diminué.

Les bénéfices de commerce, calculés à 20% sur ce capital, ne sont que de 46,000 florins. Le florin a été constamment la huitième partie d'une once d'or, ou la soixante-quatrième du marc, tandis que le louis d'or neuf en était la trente-deuxième. (V. Ricordi di Lorenzo de Médici Roscoë append., l. III, p. 41, 44.)

La maison de Médicis avait dépensé depuis 1434 jusqu'en 1471, en bâtimens, aumônes et impositions, 663,755 florins d'or, équivalant, poids pour poids, à 7,965,060 fr., et d'après la proportion qui existait à cette époque entre le prix des métaux précieux et celui du travail, à environ 32,000,000 de francs. (Ibid., p. 45.)

On ne peut enfin ne pas admirer de combien de manières Laurent de Médicis pouvait être grand sans avoir besoin d'être, comme il le fut, un grand homme d'état. Cependant sa santé dépérissait, son goût pour le repos augmentait en proportion de ses infirmités. Il était obligé de s'absenter souvent de Florence, d'aller aux bains chauds de Sienne et de Porretane, de passer plusieurs mois à la campagne, loin de toute occupation. Alors il forma des projets de retraite, que la mort ne lui permit pas de réaliser. Une attaque de ses incommodités habituelles, auxquelles se joignit une fièvre lente, le conduisit en peu de temps au tombeau. Il se fit transporter à Careggi, où le fidèle Politien le suivit. Il regretta de n'y pas voir son autre ami Pic de la Mirandole. Politien le fit appeler, il vint, et les derniers moments de Laurent furent adoucis par leurs entretiens. Il mourut pour ainsi dire entre leurs bras 519, à l'âge de quarante-quatre ans, en remplissant tous les devoirs d'un homme religieux, et avec la résignation et la tranquillité d'un sage.

Note 519: (retour) 8 avril 1492.

La fin de ce siècle si brillant, surtout à Florence, par les progrès des lettres et des arts, n'offre pas, dans tous les autres états de l'Italie, le même spectacle. Il s'y rassemblait des orages qui éclatèrent enfin sur Florence même. Quelques princes protégeaient encore les sciences; mais le plus grand nombre était occupé d'intrigues ambitieuses et sanglantes; et si l'impulsion n'avait pas été donnée dès le commencement par des gouvernements placés dans des circonstances plus heureuses, ce siècle qui jeta un grand éclat, et qui surtout posa les fondements solides de la gloire des siècles suivants, ne leur eût peut-être transmis que des désastres et de la honte. Rome et Milan exercèrent la plus forte influence sur ce funeste changement.

Après des papes amis des lettres et des lumières, tels que Nicolas V et Pie II, on avait vu le farouche Paul II négliger les savants, les persécuter, les proscrire, prendre pour des conspirations les réunions les plus innocentes, incarcérer et torturer une académie entière. Sixte IV, qui présida du haut du Vatican à l'assassinat des Médicis, occupé d'établir splendidement ses fils qu'il appelait ses neveux, et d'agiter l'Italie par ses intrigues, se montra généreux envers le savant Filelfo, fit bâtir de pompeux édifices, accrut et rendit publique la bibliothèque du Vatican; on l'accuse cependant d'une avarice sordide, qui ne s'accorde pas mieux que ses autres vices avec l'amour des lettres. Il la porta au point de refuser aux professeurs de l'Université de Rome le modique salaire qu'il leur avait promis. Le réformateur ou directeur de ce collège lui ayant fait de vives instances pour qu'il payât ses professeurs: Ne sais-tu pas, lui répondit le pape, que je leur ai promis cet argent avec l'intention de ne le leur pas payer? L'autre protesta qu'il n'en savait rien. Si ce n'est pas à toi, reprit naïvement le Saint-Père, c'est donc à Sébastien Ricci que je l'ai dit 520. Le faible Innocent VIII ne fit à peu près rien ni pour ni contre les lettres; Alexandre VI lui succéda; son nom rappelle tout ce qu'il y a de plus affreux sur la terre. La justice s'est en quelque sorte épuisée à flétrir sa mémoire; et si l'on ne veut pas se condamner à des répétitions éternelles, on ne doit plus parler de lui que lorsqu'on aura trouvé quelque bien à en dire.

Note 520: (retour) Journal de Stefano Infessura, dans le Recueil de Muratori, Scrip. Rer. ital., vol. III, part. II, p. 1054.

Quelle que fût l'origine du pouvoir des Sforce devenus souverains de Milan, le règne de François Sforce fut signalé par l'encouragement des lettres. Il sembla vouloir rivaliser avec les Médicis et avec les princes de la maison d'Este par les distinctions qu'il accorda aux savants, l'asyle généreux qu'il ouvrit aux Grecs chassés de leur patrie, le nombre de littérateurs, de poëtes et d'artistes qu'il s'efforça de rassembler à Milan et d'attirer à sa cour. Son fils aîné, Galéaz-Marie, ne lui succéda que pour se rendre odieux, et provoqua, par l'excès de ses vices, les poignards dont il fut percé. Il laissait après lui un enfant 521 et pour veiller sur cet enfant un frère ambitieux, fourbe et cruel. Jean-Galéaz-Marie disparut, et son oncle, Louis-le-Maure, prit sa place, les mains, pour ainsi dire, encore teintes de son sang. Parvenu à la puissance par un crime, il voulut le faire oublier par l'éclat des lettres et des arts. Les plus fameux architectes, les plus grands peintres furent appelés auprès de lui; on y vit accourir à la fois le Bramante et Léonard de Vinci. La magnifique Université de Pavie fut bâtie et dotée; Milan se remplit d'écoles de tout genre, de professeurs, de savants. Le duc lui-même cultivait les lettres au milieu des affaires du gouvernement et des projets d'une ambition effrénée; mais les suites de cette ambition même, et la passion de se venger d'un roi qui l'avait désapprouvée 522, renversèrent ce brillant édifice, livrèrent l'état de Milan, celui de Naples et l'Italie entière aux armes d'un prince étranger. Charles VIII, appelé par Louis Sforce, traversa l'Italie en vainqueur, s'élança vers le royaume de Naples, le conquit, pour retraverser le même pays presque en fugitif, entouré d'ennemis qu'avait rassemblés contre lui ce même Louis qui l'y avait fait descendre. Cette expédition de Charles VIII amena celle de Louis XII, et pour Louis Sforce la perte du Milanais et de la liberté.

Note 521: (retour) Jean-Galéaz-Marie.
Note 522: (retour) Le vieux roi de Naples Ferdinand l'avait pressé de remettre le gouvernement à son neveu; ce fut pour s'en venger que Louis-le-Maure appela à la conquête du royaume de Naples Charles VIII, qui ne trouva plus Ferdinand, mais son fils Alphonse sur ce trône, d'où il le renversa.

La guerre qu'il avait provoquée eut pour Milan, pour la Lombardie et pour Naples, les suites les plus désastreuses; les sciences et les lettres se turent au bruit des armes; la violence militaire dispersa les savants; le pillage détruisit ou dissipa les trésors littéraires, et nulle part ces excès ne se commirent avec plus de fureur qu'au lieu où ils pouvaient faire le plus de mal, à Florence, dans le sanctuaire des Muses, dans le palais des Médicis. Après la mort de Laurent, Pierre son fils avait hérité de tout ce qu'il laissait après lui, mais non de son habilité, de ses talents ni de ses vertus. Il fut bientôt haï et méprisé des Florentins, dont son père était l'idole. Dans la position difficile où le mit l'approche de Charles VIII et de son armée, il ne fit que des fautes, et les paya cruellement. Obligé de s'enfuir à Venise, il laissa Florence et le palais de ses pères à la discrétion du vainqueur. Les troupes donnèrent un malheureux exemple qui ne fut que trop bien suivi par le peuple. Les Florentins crurent se venger de Pierre, en pillant des richesses qui étaient à eux autant qu'aux Médicis mêmes. Manuscrits dans toutes les langues, chefs-d'œuvre des arts, statues antiques, vases, camées, pierres précieuses, plus estimables encore par le travail que par la matière, tout fut dispersé, tout périt; et ce que Laurent et ses ancêtres avaient, à force de soins, d'assiduité, de richesses, accumulé dans un demi-siècle, fut dissipé ou détruit dans un seul jour 523.

Note 523: (retour) W. Roscoe, the Life of Lorenzo de' Medici, ch. i, pour certifier le fait de ce pillage, dont Guichardin, l. I, ne parle pas, cite Philippe de Commines, témoin oculaire, Mém. l. VII, ch. ix, et Bernardo Ruccellai, de Bella ital., qu'il a presque littéralement traduit. Ruccellai termine ainsi le récit de ce désastre: Hæc omnia magno conquisita studio, summisque parta opibus, et ad multum œvi in deliviis habita, quibus nihil nobilius, nihil Florentiæ quod magis visendum putaretur, uno puncta temporis in prædam cessere, tanta Gallorum avaritia, perfidiaque nostrorum fuit.

Florence, délivrée de Charles VIII et des Médicis, n'en redevint pas plus libre. Le moine Savonarole s'empara des esprits, y souffla ses visions fanatiques, au lieu des inspirations de la liberté, devint le maître, et tomba du faîte du pouvoir dans le bûcher allumé par ses partisans mêmes. Pierre de Médicis essaya plusieurs fois inutilement de rentrer à Florence. Après dix ans d'une vie errante et malheureuse, il se mit au service des Français, dans leur seconde expédition de Naples, et lorsqu'ils furent défaits aux bords du Gariglian, il se noya misérablement dans ce fleuve. Nous verrons dans la suite ce que devint la malheureuse Florence, et comment les lettres et les arts, qui en avaient été comme bannis, retrouvèrent à Rome un protecteur plus puissant et plus heureux, dans un pape, frère de Pierre et fils de Laurent, très-mauvais chef de l'église, mais digne, comme souverain, de servir de modèle, et qui fut doublement le bienfaiteur de l'esprit humain, en encourageant, en favorisant de tous ses moyens et de toute sa puissance, les lettres et les arts qui l'éclairent et l'honorent, et en contribuant, par l'excès et par l'abus même, à le guérir en partie de la superstition qui l'aveugle et l'avilit.




CHAPITRE XXI.

Suite des travaux de l'érudition pendant le quinzième siècle; Antiquités, Histoires générales et particulières; Poésie latine; Poëtes latins trop nombreux; Couronne poétique prodiguée et avilie.


On ne se borna pas, dans ce siècle de l'érudition, à la recherche des anciens, à l'étude de leurs langues, à la propagation et à l'interprétation de leurs chefs-d'œuvre; on y joignit la recherche et la découverte des antiquités, des médailles, des monuments antiques. On en formait des collections, on expliquait les inscriptions, on s'en servait pour l'intelligence des auteurs, et les auteurs servaient à leur tour à expliquer les monuments.

L'un des premiers à employer cette méthode fut Flavio Biondo ou Flavius Blondus, né à Forli en 1388 524. On a peu de détails certains sur les premières époques de sa vie. Il était encore jeune lorsqu'il fut envoyé à Milan par ses concitoyens pour traiter de quelques affaires. Il paraît qu'en 1430 il était chancelier du préteur de Bergame, et que quatre ans après il fut secrétaire du pape Eugène IV; il le fut aussi des trois successeurs d'Eugène, mais il ne les accompagna pas toujours. Il voyagea dans plusieurs villes d'Italie, s'appliquant partout à la recherche et à l'explication des antiquités. Il était marié, ce qui l'empêcha de tirer parti de sa place pour s'avancer dans la carrière ecclésiastique; et lorsqu'il mourut à Rome en 1463, il laissa cinq fils très instruits dans les lettres, mais sans fortune.

Note 524: (retour) Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 3.

Le séjour de plusieurs années qu'il fit à Rome, et son application à en étudier les anciens monuments, lui fit naître l'idée de publier une description aussi exacte qu'il le pourrait de la situation des édifices, des portes, des temples et des autres grands débris de Rome antique, qui existaient encore en partie, ou qui avaient été rétablis. C'est ce qu'il exécuta dans un ouvrage en trois livres, intitulé Rome renouvelée 525, dans lequel il déploya une érudition prodigieuse pour le temps. Il en montra peut-être encore davantage dans sa Rome triomphante 526, où il entreprît de décrire fort en détail les lois, le gouvernement, la religion, les cérémonies, les sacrifices, l'état militaire, les guerres de l'ancienne république romaine. Un troisième ouvrage embrasse l'Italie entière, sous le titre de l'Italie expliquée 527, la fait voir divisée en quatorze régions, comme elle l'était anciennement, et développe l'origine et les révolutions de chaque province et de chaque ville. On a encore du même auteur un livre de l'Histoire de Venise 528. Il entreprit enfin un plus grand ouvrage, qui devait comprendre l'Histoire générale depuis la décadence de l'empire romain jusqu'à son temps; il le divisa par décades, à l'imitation de Tite-Live; il en avait composé trois et le premier livre de la quatrième; la mort l'empêcha d'aller plus loin, et cet ouvrage imparfait est resté en manuscrit dans la bibliothèque de Modène. Quant à ceux qui sont imprimés, ou y trouve peu d'élégance dans le style, et dans les faits des erreurs graves et fréquentes; mais ce sont les premières productions de ce genre qui aient paru; les défauts que l'on y remarque doivent être attribués à cette cause et au temps où vivait l'auteur, qui y donne d'ailleurs des preuves d'une érudition étendue et d'un immense travail.

Note 525: (retour) Romœ instauratœ, lib. III.
Note 526: (retour) Romœ triumphantis, lib. X.
Note 527: (retour) Italiœ illustratœ.
Note 528: (retour) De Origine et Gestis Venetorum.

La description de l'ancienne Rome devint alors l'objet des veilles de plusieurs auteurs, et entre autres d'un illustre florentin, Bernardo Ruccellai, l'un des meilleurs écrivains de ce siècle, et digne encore, à certains égards, de la réputation qu'il eut alors. Il naquit en 1449 529. Sa mère était fille du célèbre Pallas Strozzi, l'un des citoyens les plus puissants et les plus riches de Florence, et qui était, par son zèle à encourager les lettres, à rassembler des livres et des antiquités, le rival de Niccolo Niccoli et des Médicis eux-mêmes. Bernardo entra dès l'âge de dix-sept ans dans la famille de ces derniers, par son mariage avec Jeanne de Médicis, fille de Pierre, et sœur de Laurent. Jean Ruccellai son père, avec une magnificence royale, dépensa pour en célébrer la fête, une somme de trente-sept mille florins. Le jeune Bernardo, après son mariage, continua ses études avec la même ardeur qu'il y avait mise auparavant. Marsile Ficin avait pour lui une affection particulière. Après la mort de Laurent de Médicis, l'académie platonicienne trouva dans Bernardo un généreux protecteur. Il fit bâtir un palais magnifique, avec des jardins et des bosquets destinés aux conférences philosophiques de l'académie, et ornés des monuments antiques les plus précieux, qu'il avait rassemblés à grands frais.

Note 529: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 9.

Son goût pour les lettres ne l'empêcha point de se livrer aux affaires publiques. Il fut élu, en 1480, gonfalonnier de justice. La république l'envoya, quatre ans après, son ambassadeur à Gènes, et lui confia encore trois ambassades, l'une auprès de Ferdinand, roi de Naples, et les deux autres auprès du roi de France Charles VIII. Il remplit divers emplois pendant les révolutions que Florence éprouva à la fin du siècle, et sa conduite ambiguë et partiale n'y fut pas généralement approuvée. Il mourut en 1514, et fut enterré dans l'église de Sainte-Marie-Nouvelle, dont il avait terminé, avec une magnificence extraordinaire, la façade, que son père avait commencée. Le principal ouvrage de Bernardo Ruccellai, a pour titre, De la ville de Rome 530. Il y a recueilli avec un soin extrême tout ce qui, dans les anciens auteurs, peut donner une idée des magnifiques édifices de cette capitale du monde. Ce livre est rempli d'érudition, de critique, écrit avec une élégance et une précision peu communes, et meilleur à tous égards que beaucoup d'autres qui ont paru depuis sur la même matière. Le nom de l'auteur est rendu en latin par celui d'Oricellarius; c'est pour cela que les jardins académiques de son palais furent si célèbres pendant long-temps sous le nom d'Orti Oricellarii. Son ouvrage n'a été publié à Florence que dans le dernier siècle 531. Il laissa de plus une histoire de la guerre de Pise, et une autre de la descente de Charles VIII en Italie, qui n'ont vu le jour qu'en 1733 532: enfin on a publié, en 1752, à Leipsick un petit Traité de lui sur les magistrats romains 533. Il cultiva aussi la poésie italienne. Dans le Recueil imprimé des Chants du carnaval (Canti carnascialeschi), il y en a un de lui qui porte le titre de Triomphe de la Calomnie.

Note 530: (retour) De urbe Româ.
Note 531: (retour) Dans le Recueil intitulé: Rerum ital. Scriptores Florentini, t. II, p. 755.
Note 532: (retour) Sous la date de Londres.
Note 533: (retour) De Magistratibus romanis. C'est le savant antiquaire Gori qui l'envoya de Florence à l'éditeur.

Le fameux Annius de Viterbe est un antiquaire du même temps, mais d'une autre espèce. Son nom était Jean Nanni, Nannius, et ce fut pour suivre la mode qui régnait alors, qu'il changea ce dernier nom en celui d'Annius. Né à Viterbe, vers l'an 1432 534, il entra fort jeune dans l'ordre des Dominicains. Il embrassa dans ses études non-seulement le grec et le latin, mais l'hébreu, l'arabe et les autres langues orientales. Ses succès dans la prédication commencèrent sa célébrité. Appelé de Gènes à Rome sous le pontificat de Sixte IV, il maintint son crédit à la cour romaine, même sous le méchant pape Alexandre VI, qui le nomma, en 1499, maître du sacré palais. Annius mourut environ trois ans après 535, âgé de soixante-dix ans.

Note 534: (retour) Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 15.
Note 535: (retour) Le 13 novembre 1502.

Les deux premiers ouvrages qu'il publia firent une grande sensation, qu'ils durent en partie à la destruction récente de l'empire grec; c'est son Traité de l'Empire des Turcs 536, et celui qu'il intitula: Des Victoires futures des Chrétiens sur les Turcs et les Sarrasins 537. Mais ce qui lui a fait le plus de renommée en bien et en mal, c'est le grand recueil d'Antiquités diverses 538, qu'il publia à Rome en 1498, et qui ont été réimprimées plusieurs fois. Il prétendit avoir retrouvé et donner au monde savant les textes originaux de plusieurs historiens de la plus haute antiquité, tels que Berose, Manethon, Fabius Pictor, Myrsile, Archiloque, Caton, Megasthène, qu'il nomme Metasthène, et quelques autres, qui devaient jeter le plus grand jour sur la chronologie des premiers temps. Il les avait, disait-il, retrouvés dans un voyage qu'il avait fait à Mantoue pour accompagner le cardinal de S. Sixte; et, dans ses longs Commentaires, il en soutenait l'authenticité.

Note 536: (retour) Tractatus de imperio Turcarum, Gênes, 1471.
Note 537: (retour) De futuris Christianorum triumphis in Turcos et Saracenos, ad Xystum IV et omnes principes Christianos, Gênes, 1480, in-4. Cet ouvrage est divisé en trois parties, dont la troisième n'est qu'une récapitulation du premier traité. Les deux autres contiennent des applications de l'Apocalypse à Mahomet, et des prédictions véhémentes de la prochaine destruction de ses sectateurs. C'est le Recueil des Sermons qu'il avait prêchés à Gènes, et qui lui avaient fait une si grande réputation.
Note 538: (retour) Antiquitatum variarum volumina XVII, cum Commentariis Joannis Annii Vilerbiensis, Rome, 1498, in-fol. la même année à Venise, et depuis à Paris, à Bâle, à Anvers, à Lyon, tantôt avec et tantôt sans les Commentaires.

On fut ébloui par cette publication fastueuse. Dans un temps où tous les auteurs anciens semblaient sortir comme de leurs tombeaux, on crut à la résurrection de ceux d'Annius; mais si l'Italie entière commença par être dupe, ce fut d'abord en Italie que l'on reconnut l'erreur. Annius y eut aussi des apologistes et des soutiens. Cette dispute se ranima dans le dix-septième siècle 539; mais la critique éclairée du dix-huitième a réduit les choses au point que si quelqu'un s'y trompe encore, c'est qu'il est volontairement dans l'erreur. «Ce serait, dit Tiraboschi 540, une perte inutile de temps, que d'alléguer des preuves de ce dont personne ne doute plus, si ce n'est ceux qu'il est impossible de convaincre.» La question ne pourrait plus être que de savoir si ce moine, aussi crédule que savant, qualités qui ne s'excluent pas toujours, se laissa tromper par quelque fourbe qui lui donna pour authentiques ces manuscrits supposés, ou s'il fut assez fourbe lui-même pour imaginer cette ruse; assez patient pour composer ces histoires en diverses langues savantes, et pour les commenter volumineusement; assez habile pour tromper, par cette ruse, un grand nombre d'hommes instruits. L'une de ces deux suppositions paraît à peu près aussi difficile à concevoir que l'autre; mais elles sont à peu près également indifférentes, puisqu'il est universellement reconnu que ce recueil d'antiquités est un recueil d'erreurs, s'il n'en est pas un d'impostures.

Note 539: (retour) Voy. les détails de cette querelle entre Mazza, dominicain, qui publia une Apologie d'Annius, Sparavieri de Vérone, qui écrivit contre, et François Macedo, qui répondit pour Mazza; Apostolo Zeno, Dissert, Voss., t. II, p. 189 à 192.
Note 540: (retour) Ub. supr., p. 17.

Quelques critiques n'ajoutent pas beaucoup plus de foi à ce que nous a laissé sur les antiquités, un homme qui fit alors beaucoup de bruit par ses voyages et par son ardeur à rechercher les anciens monuments; mais le plus grand nombre des amateurs de la palæographie lui accorde plus de confiance: c'est Ciriaco d'Ancône, né dans cette ville vers l'an 1391 541, et qui commença, dès l'âge de neuf ans, à montrer cette passion pour les voyages, dont il fut possédé toute sa vie. À vingt-un ans, après avoir déjà vu plusieurs villes d'Italie, avec un oncle qu'il accompagnait pour les affaires de son commerce, il passa, avec un autre oncle, en Égypte. Deux ans après son retour en Italie, il commença à voyager pour son compte. La Sicile, Constantinople, les îles de l'Archipel, firent naître en lui le goût pour les monuments antiques, qui acheva de se développer lorsqu'il fut revenu dans sa patrie, et qu'il y eut joint l'instruction classique qui lui manquait. Il retourna dans la Grèce, apprit le grec à sa source, passa en Syrie, revint dans l'Archipel, séjourna dans l'île de Chipre, à Rhodes, à Mitylène, et dans les autres îles où se trouvent les plus riches débris des temps anciens, et revint en Italie, riche d'observations, de manuscrits, de médailles, d'inscriptions et d'autres antiquités. Il y était appelé par l'élection d'Eugène IV, qu'il avait beaucoup connu à Rome, et qui lui fit l'accueil qu'il en devait attendre. Ciriaco se mit alors à rechercher les antiquités des différentes villes du Latium. Il parcourut, pendant près de dix ans, presque toutes les villes d'Italie, passa une troisième fois en Orient, peut-être même une quatrième, toujours occupé des mêmes études, et infatigable dans ses recherches. On croit qu'il revint en Italie vers le milieu du siècle, et qu'il y mourut quelque temps après.

Note 541: (retour) Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 135.

Il laissa beaucoup de manuscrits qui n'ont paru que très long-temps après sa mort, et dont on n'a même publié que des fragments. Ceux de son voyage d'Orient furent mis les premiers au jour, en 1664 542. Son Itinéraire, ou la Relation de son Voyage en Italie pour en étudier les antiquités, n'a été imprimé qu'en 1742 543, et sur un manuscrit si mal en ordre, que tous les objets y sont confondus, et qu'on ne peut s'y faire une idée juste et suivie des courses et des travaux de l'auteur. Enfin, d'autres fragments sur les antiquités d'Italie ont encore paru en 1763 544. Des antiquaires attentifs reconnaissent que Ciriaco d'Ancône s'est souvent trompé dans la manière de transcrire et d'interpréter les inscriptions, sur la date et l'authenticité de plusieurs, et sur un assez grand nombre de points d'histoire, de chronologie et de géographie; mais, avec le secours d'une critique éclairée, on ne laisse pas de tirer beaucoup d'utilité des recherches d'un voyageur si actif et si laborieux. Il n'avait aucun intérêt à tromper; et il serait malheureux de s'être donné tant de peines pendant sa vie, pour ne laisser, après sa mort, que la réputation d'un homme de peu de lumières ou de mauvaise foi.

Note 542: (retour) À Rome, par Moroni, bibliothécaire du cardinal Barberini.
Note 543: (retour) À Florence, par l'abbé Mehus.
Note 544: (retour) À Pesaro, avec des notes d'Annibal degli Abati Olivieri.

Un auteur en qui l'on a plus de confiance dans les sujets d'antiquités, et dont la vie mérite d'ailleurs une attention particulière, est Giulio Pomponio Leto. Tous ces noms étaient de son choix. Il était né bâtard de l'illustre maison de Sanseverino, dans le royaume de Naples 545; il évita toujours avec soin de parler de sa naissance; il répondait même brusquement à ceux qui l'interrogeaient sur cet article; et lorsque cette famille puissante lui eût écrit pour l'inviter à venir demeurer dans son sein, où il aurait joui de l'abondance et de l'état le plus heureux, il répondit laconiquement: «Pomponio Leto à ses parents et à ses proches, salut. Ce que vous demandez est impossible. Adieu 546.» Il se rendit très-jeune à Rome, où il étudia d'abord sous un habile grammairien de ce temps 547, et ensuite sous Laurent Valla. Celui-ci étant mort en 1457, Pomponio fut jugé capable de remplir sa chaire. Ce fut alors qu'il fonda une académie qui lui attira bientôt de violents orages.

Note 545: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 11.
Note 546: (retour) Pomponius Lœtus cognatis et propinquis suis salutem. Quod petitis fieri non potest. Valete. Id. ibid.
Note 547: (retour) Pietro da Monopoli.

Plusieurs hommes de lettres, livrés comme lui à l'étude de l'antiquité, s'y rassemblaient; leurs entretiens roulaient sur les monuments que l'on retrouvait à Rome, sur les langues grecque et latine, sur les ouvrages des anciens auteurs, et quelquefois sur des questions philosophiques. La plupart de ces académiciens étaient jeunes. Leur zèle pour l'antique les dégoûta de leurs noms de baptême et de famille; ils prirent des noms anciens: le fondateur choisit celui de Pomponio Leto, ou plutôt Pomponius Lœtus; Philippe Buonaccorsi, s'appela Callimaco Esperiente, ou Callimachus Experiens, ainsi des autres. Peut-être ces jeunes gens, dans leurs conversations philosophiques, se permirent-ils d'autres comparaisons entre les institutions anciennes et les modernes, où celles-ci n'avaient pas l'avantage. Cela fut transformé, auprès du pape Paul II, en mépris pour la religion, bientôt en complot contre l'église, et enfin en conspiration contre son chef.

Platina, dans son Histoire des Papes, raconte au long toute cette affaire, dont voici le fond en peu de mots. Paul II donnait au peuple romain des spectacles et des fêtes pendant le carnaval 548, lorsqu'on vint lui dénoncer cette conspiration prétendue. Effrayé, ou feignant de l'être, il ordonne aussitôt un grand nombre d'arrestations, et entre autres celle de Platina lui-même. Tous les académiciens qu'on put prendre furent arrêtés comme lui, incarcérés, mis à la question, et souffrirent de si horribles tortures, que l'un d'eux 549, jeune homme de la plus grande espérance, en mourut peu de jours après. Pomponio Leto était alors à Venise: il y était même depuis trois ans dans la maison Cornaro, et l'on ne sait, ni le motif de ce séjour, ni comment le pape, qui le soupçonna de complicité avec ses confrères, s'y prit pour faire violer, à son égard, les lois de l'hospitalité. Quoi qu'il en soit, le malheureux Pomponio fut conduit enchaîné à Rome, incarcéré et torturé comme les autres, sans que l'on pût arracher à personne l'aveu de ce qui n'existait pas.

Note 548: (retour) 1468.
Note 549: (retour) Agostino Campano.

L'arrivée de l'empereur Frédéric III interrompit, pour quelque temps, la procédure. Dès qu'il fut parti, le pape se rendit lui-même au château St.-Ange, et voulut examiner les prisonniers, non plus sur la conjuration, mais sur des hérésies dont on les supposait auteurs. Il fit ensuite passer leurs opinions à l'examen des plus savants théologiens, qui n'y trouvèrent point d'hérésie. Paul retourna cependant une seconde fois au château, et, après une nouvelle épreuve tout aussi inutile que la première, il finit en déclarant qu'à l'avenir on tiendrait pour hérétique quiconque prononcerait, ou sérieusement, ou même en plaisantant, le nom d'académie 550. Il ne rendit pourtant point encore la liberté aux accusés; il les retint en prison jusqu'après l'année révolue. Ce terme arrivé, il fit d'abord adoucir leur captivité, et leur permit enfin d'être libres. Il mourut sans avoir pu trouver parmi eux de coupables, et sans avoir voulu reconnaître hautement leur innocence. Mais ce qui la prouve évidemment, c'est que son successeur, Sixte IV, qui ne valait pas mieux que lui, confia pourtant à Platina la garde de la bibliothèque du Vatican, et permit à Pomponio Leto de reprendre sa chaire publique, où il continua de professer avec un grand concours et de grands succès. Sixte n'aurait certainement pas traité ainsi des conspirateurs ni des hérétiques. Pomponio parvint même à réunir son académie dispersée. On trouve, dans un historien 551 du temps, le récit de deux anniversaires qu'elle célébra en corps, avec beaucoup de solennité, en 1482 et 1483, l'un de la mort de Platina, l'autre de la naissance ou de la fondation de Rome.

Note 550: (retour) Paulus tamen hœreticos eos pronunciavit qui nomen Academiœ, vel serio vel joco deinceps commemorarent. (Platina ia Paulo II.)
Note 551: (retour) Journal de Jacopo da Volterra, publié par Muratori, Script. Rer. ital., vol. XXIII, p. 144.

Pomponio vécut pauvre, mais rien ne prouve qu'il ait été obligé d'aller finir ses jours dans un hôpital, comme l'assure Valerianus 552, qui, pour grossir son livre, a souvent ajouté aux infortunes trop réelles des gens de lettres, des infortunes imaginaires. Il en a oublié une de Pomponio, qui méritait cependant d'être citée; c'est qu'en 1484, dans une sédition qui s'éleva contre Sixte IV, sa maison fut pillée, ses livres et tous ses effets volés, et lui, forcé de s'enfuir en désordre 553, un bâton à la main. Mais cette perte fut bientôt réparée; quand la sédition fut apaisée, ses amis et ses écoliers lui envoyèrent à l'envi tant de présents, qu'il se trouva, pour ainsi dire, plus à son aise qu'auparavant. Il se faisait généralement estimer par sa probité, sa simplicité, son austérité même. Uniquement occupé de ses études, il n'y avait pas un réduit obscur à Rome, pas le moindre vestige d'antiquité qu'il n'eût observé avec attention, et dont il ne pût rendre compte. On le voyait errer seul et rêveur au milieu de ces monuments, s'arrêter à chaque objet nouveau qui frappait ses yeux, rester comme en extase, et souvent pleurer d'attendrissement. Il mourut à Rome en 1498. Les regrets qui éclatèrent à sa mort, et la pompe extraordinaire de ses funérailles, attestent qu'il n'avait pu être réduit à finir dans un hospice une vie environnée de tant de considération et d'estime.

Note 552: (retour) De Infelicitate Litterat., l. II.
Note 553: (retour) In giupetto coi borzacchini, Journal de Stephano Infessura; Script. Rer. ital., vol. III, part. II, p. 1163.

On a de lui plusieurs ouvrages propres à faire connaître les mœurs, les coutumes, les lois de la république romaine, et l'état de l'ancienne Rome. Ce sont des Traités sur les sacerdoces, sur les magistratures, sur les lois, un abrégé de l'histoire des empereurs, depuis la mort du jeune Gordien jusqu'à l'exil de Justin III, et plusieurs autres ouvrages 554 pleins d'une érudition profonde et variée. Il s'appliqua de plus à expliquer et à commenter plusieurs anciens auteurs. Les premières éditions que l'on fit de Salluste furent revues par lui, et confrontées avec les plus anciens manuscrits. Il employa les mêmes soins pour les Œuvres de Columelle, de Varron, de Festus, de Nonius Marcellus, de Pline le jeune; et l'on a encore de lui des commentaires sur Quintilien et sur Virgile 555.

Note 554: (retour) Ils ont été recueillis dans un volume devenu très-rare, sous le titre de: Opera Pomponii Lœti varia, Moguntiæ, 1521, in-8. Ce volume contient: Romanæ Historiæ compendium, etc., de Romanorum Magistratibus, de Sacerdotus, de Jurisperitis, de Legibus, de Antiquitatibus urbis Romæ (on croit que ce Traité n'est pas de lui), Epistolæ aliquot familiares, Pomponii Vita per M. Antonium Sabetlicum.
Note 555: (retour) Les Commentaires sur Quintilien sont imprimés avec ceux de Laurent Valla, Venise, 1494, in-fo. Ceux sur Virgile parurent, selon Maittaire, à Bâle, 1486, in-fol. Apostolo Zeno en cite une autre édition, Bâle, 1544, in-8., Dissertaz. Voss., t. II, p. 247.

L'historien qui nous a conservé le détail des persécutions qu'éprouvèrent Pomponio Leto et son académie, et qui y fut exposé lui-même, Bartolemeo Platina, était né à Pladena, dans le territoire de Crémone 556. Le nom de sa famille était de' Sacchi; il y substitua celui de sa patrie, latinisé selon le goût du temps. Il suivit d'abord le métier des armes, et se livra tard à l'étude des lettres. On croit qu'il eut pour premier maître, à Mantoue, le bon et célèbre Victorin de Feltro. Conduit à Rome par le cardinal de Gonzague, et produit auprès du pape Pie II, il en obtint une place 557, qu'il perdit sous Paul II, et l'on vient de voir ce qu'il eut à souffrir des cruautés de ce pontife. Jeté dans les fers, questionné, torturé, ainsi que les compagnons de ses études, d'abord comme conspirateur, ensuite comme hérétique, sans avoir commis d'autre crime que d'être d'une académie de savants; calomnié, dénoncé par l'ignorance, et vu de mauvais œil par un pape soupçonneux, il fut consolé de ses disgrâces par la faveur dont il jouit auprès de Sixte IV. Ce pape lui donna, en 1475, la place de garde de la bibliothèque du Vatican, place modique, mais honorable, et qui fit toute sa fortune. Il mourut à Rome, en 1481, âgé d'environ soixante ans.

Celui des ouvrages de Platina qui a le plus de célébrité, ce sont ses Vies des pontifes romains 558.

Note 556: (retour) Tiraboschi, t. VI, part. I, p. 241.
Note 557: (retour) Dans le collége ou conseil des Abbréviateurs, créé par Pie II, et détruit par son successeur.
Note 558: (retour) La première édition porte ce titre: Excellentissimi Historici B. Platinœ in Vitas summorum pontificum, ad Sixtum IV pontif. max. prœclarum opus, Venise, 1479, in-fol. Les deux autres principaux ouvrages de Platina sont: 1°. Historia inclytæ urbis Mantuæ, et serenissimæ familiæ Gonzagæ in libros sex divisa, etc. Elle n'a été imprimée qu'en 1675, à Vicence, in-4., avec des notes de Lambecius. 2°. De Honestâ Voluptate ot Valetudine libri X, imprimé pour la première fois à Cividale del Friuli (in Civitate Austriæ), 1481, in-4. Dans plusieurs des éditions subséquentes, on a ajouté au titre ces mois: de Obsoniis; c'est celui du ch. I du liv. VI; et c'est sur ce seul fondement que quelques auteurs ont dit que Platina avait fait ex professo, un livre sur la cuisine. Voyez Apostolo Zeno, Dissert. Voss., t. I, p. 254.

Écrites avec une élégance et une force de style qui étaient alors très-rares, elles commencent de plus à offrir des exemples d'une saine critique. L'auteur examine, doute, conjecture; cite les anciens monuments; rejette les erreurs reçues. Il en commet sans doute lui-même, principalement dans l'histoire des premiers siècles; et, quoiqu'il parle plus librement des papes que les autres historiens catholiques, on aperçoit facilement que, lors même qu'il voit la vérité, il n'ose pas toujours la dire; mais c'est beaucoup qu'il soit aussi éclairé que son siècle le lui permettait, et plus véridique que tout autre peut-être ne l'eût été à sa place. On lui a reproché d'avoir trop mal parlé de Paul II. On voit, en effet, dans la Vie de ce pontife, qui est la dernière de l'ouvrage, que Platina ne lui pardonne pas les rigueurs injustes de la prison et des tortures; on ne peut sans doute lui contester le droit de dénoncer à la postérité ces actes de tyrannie; mais c'était en son privé nom, et dans un ouvrage à part, qu'il devait exercer cette juste vengeance: les intérêts particuliers et les passions personnelles doivent être bannis de l'Histoire.

Plusieurs auteurs de chroniques générales entreprirent dans ce siècle, comme dans les précédents, de raconter l'histoire du monde. Ils avaient plus de secours, et purent tomber dans des erreurs moins grossières; mais il leur manquait encore, dans la chronologie et dans le choix des faits, des guides sûrs, et ils sont loin de pouvoir eux-mêmes en servir. L'un de ces chroniqueurs qui mérite le plus d'attention, est Matteo Palmieri, Florentin. Né en 1405 559, il étudia sous les plus habiles maîtres, parmi lesquels on compte Charles d'Arezzo et Ambrogio le Camaldule. Il fut revêtu des premiers emplois de la république, de plusieurs ambassades importantes, et même de la suprême dignité de gonfalonnier de justice. Il mourut en 1475. Sa Chronique générale, depuis la création du monde jusqu'à son temps, n'a pas été publiée toute entière, mais seulement la dernière partie qui comprend depuis le milieu du cinquième siècle jusqu'au milieu du quinzième 560. Elle fut continuée jusqu'à l'année 1482, par un écrivain du même nom, et à peu près du même prénom que lui, mais qui n'était ni son parent ni son compatriote. Mattia Palmieri de Pise est le nom de ce continuateur. Il fut secrétaire apostolique, et très-savant dans les langues grecque et latine. Il mourut à soixante ans, en 1483. C'est à peu près tout ce qu'on sait de sa vie. Sa continuation est ordinairement jointe à la Chronique de Matteo.

Note 559: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 21.
Note 560: (retour) Depuis 447 jusqu'en 1449. La première édition parut à la suite de la Chronique d'Eusèbe, sans nom de lieu et sans date (Milan, 1475, in-4. gr.); Voy. Apostolo Zeno, Dissert. Voss., t. I, p. 110; cette édition est de la plus grande rareté. Il en parut une seconde, Venise, 1483, in-4., etc.

Ce dernier écrivit de plus, en latin, la Vie de Nicolas Acciajuoli, grand sénéchal du royaume de Naples 561, et un livre sur la prise de la ville de Pise 562. On a de lui, en italien, quatre livres de la Vie civile 563, imprimés plusieurs fois, et même traduits en français 564. Enfin, il fut aussi poëte. Il fit, en terza rima, à l'imitation du Dante, un poëme philosophique, ou plutôt théologique 565, qui eut pendant sa vie une grande célébrité. Mais sa théologie n'y fut pas toujours orthodoxe; il y avança, par exemple, que nos ames étaient ces anges qui demeurèrent neutres dans la révolte contre leur créateur. Cette opinion mal sonnante, dénoncée à l'inquisition après sa mort, fit condamner solennellement son poëme, qui n'a jamais vu le jour, et dont on a seulement des copies dans plusieurs bibliothèques d'Italie 566. Quelques-uns ont même prétendu que l'auteur avait été brûlé avec son livre; mais Apostolo Zeno a prouvé 567 que cela n'a ni été, ni pu être; que l'on fit à Matteo Palmieri, des funérailles publiques, ordonnées par la seigneurie de Florence; que Rinuccini prononça son oraison funèbre, et que, pendant la cérémonie, ce poëme, que l'on prétend avoir fait condamner l'auteur, était déposé sur sa poitrine, comme son plus beau titre de gloire.

Note 561: (retour) Muratori, Script. Rer. ital., vol. XIII.
Note 562: (retour) De captivitate Pisarum, ibid., vol. XIX.
Note 563: (retour) Libro della Vita civile, Florence, 1529, in-8. Ce livre est écrit en Dialogues.
Note 564: (retour) Par Claude des Rosiers, et imprimé à Paris, 1557, in-8.
Note 565: (retour) Marsile Ficin, en écrivant à l'auteur, adresse sa lettre: Matheo Palmerio poetœ theologico, épist. 45, l. I. Sur ce poëme, intitulé: Cità di Vita, et qui est divisé en trois livres et en cent chapitres, voy. Apostolo Zeno, ub. supr., p. 113 à 121.
Note 566: (retour) Apostolo Zeno, loc. cit., en compte trois principaux manuscrits dans les bibliothèques Ambroisienne à Milan, Laurentienne et de Strozzi, à Florence.
Note 567: (retour) Loc. cit., et surtout p. 119.

D'autres historiens se renfermèrent dans de plus étroites limites, et se bornèrent à écrire les choses arrivées de leur temps. Le plus célèbre est Æneas Sylvius Piccolomini, qui devint pape sous le nom de Pie II. Il naquit en 1405 568, dans un château voisin de Sienne 569, et fit ses études dans cette ville. Il s'attacha, dans sa jeunesse, au cardinal Capranica, et se rendit avec lui au concile de Bâle. Dans la rupture qui éclata entre plusieurs pères de ce concile et le pape Eugène IV, il fut du parti des opposants, écrivit pour eux, et les soutint pendant plusieurs années; enfin, il les abandonna, alla se jeter aux pieds d'Eugène, et obtint son pardon. Il avait changé de condition, plus légèrement encore que de parti, et s'était successivement attaché à trois ou quatre cardinaux; il fut ensuite, pendant quelques années, secrétaire de l'empereur Frédéric III. Il voyagea beaucoup, et dans presque tous les pays de l'Europe, en Angleterre, en Écosse, en Hongrie, en Allemagne, en France, presque toujours chargé d'ambassades et de missions de confiance. Le pape Eugène le fit évêque de Trieste; Nicolas V, de Sienne, et Calixte III, cardinal; enfin, il devint pape lui-même 570; et il est certain qu'il n'eût pas fait cette fortune avec les pères récalcitrants du concile de Bâle, et leur antipape Félix. Il prit le nom de Pie II. Son pontificat presque entier fut occupé d'un vain projet de ligue contre les Turcs, et il mourut en 1464, sans avoir fait aux lettres et aux sciences tout le bien qu'il projetait, et qu'on avait lieu d'attendre de lui.

Note 568: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 24.
Note 569: (retour) À Consignano, village dont il fit une ville épiscopale quand il fut devenu pape, et que, de son nom de Pio, il nomma Pienza.
Note 570: (retour) 1458.

Son plus grand ouvrage n'est point compris dans la collection générale de ses Œuvres, et ne fut imprimé que cent vingt ans après sa mort. Ce sont des Commentaires en douze livres, sur les événements arrivés de son temps en Italie 571. On peut les considérer comme une histoire générale de cette partie de l'Europe, pendant les cinquante-huit ans qu'il vécut, histoire écrite, non-seulement avec éloquence et avec force, mais avec une élégance de style qui était alors peu commune. Ses Œuvres 572 contiennent d'abord deux autres livres de Commentaires sur les actes du concile de Bâle. Le parti qu'il avait suivi dans ce concile, dit assez sous quelles couleurs il en présente les actes. Les protestants, dont cet écrit flattait les opinions, l'ont fait réimprimer souvent; mais, sans y joindre d'autres ouvrages du même auteur, où il dit précisément le contraire sur l'autorité du vicaire de Dieu, et sur d'autres points de cette importance, non plus que la grande bulle de rétractation qu'Æneas Sylvius publia lorsqu'il fut devenu Pie II. On les trouve dans le même recueil, et ce serait montrer peu de connaissance des hommes et des affaires de ce monde, que de s'étonner de voir cette diversité entre les écrits d'un prêtre qui veut faire fortune dans un concile, et ceux de ce même prêtre devenu évêque, cardinal et pape.

Note 571: (retour) Pii II Pont. Max. Commentarii rerum memorabilium quœ temporibus suis contigerunt, à R. D. Jo. Gobellino vicario Bonnon. jam diù compositi, et à R. P. D. Fr. Bandino Piccolomineo, archiep. Senensi ex vetusto originali, recogniti, Rome, 1584, in-4., réimprimé à Francfort, 1614, in-fol. Ces Commentaires, quoique donnés sous le nom d'un des familiers de Pie II, sont reconnus pour être de ce pontife lui-même. Voy. Apostolo Zeno, Dissert. Voss., t. I, p. 322.
Note 572: (retour) Édition de Bâle, 1571, in-fol.

Ses autres ouvrages historiques sont une histoire abrégée de Bohême, celle de l'empereur Frédéric III; une Cosmographie qui contient la description de la grande Asie mineure, avec un exposé rapide des faits les plus mémorables, un abrégé de l'histoire de Biondo Flavio, et quelques autres écrits moins importants. Ce sont ensuite des opuscules philosophiques, des harangues, des traités de grammaire et de philologie; un livre de lettres familières qui en contient plus de quatre cents, et dans lequel se trouve compris un grand nombre de morceaux de quelque étendue, entr'autres une espèce de roman ou histoire tragique de deux amants 573, où l'on croit qu'il raconte, sous des noms supposés, un fait arrivé à Sienne, tandis qu'il s'y trouvait avec l'empereur Sigismond. Cette variété de productions, leur nombre et le mérite littéraire qui y brille, auraient de quoi surprendre, même dans un simple littérateur, qui en eût été occupé uniquement; qu'est-ce donc quand on songe aux longs et fatigants voyages, aux grandes affaires, aux éminentes fonctions qui partagèrent la vie de ce laborieux pontife, et qui sembleraient en avoir dû remplir tous les moments?

Note 573: (retour) Historia de Euriato et Lucretia se amantibus, ep. CXIV, p. 623.

Ses Commentaires sur l'histoire de son temps furent continués par Jacopo degli Ammanati, qu'il avait fait cardinal, et qui lui devait bien ce témoignage de reconnaissance. Il était né dans le territoire de Lucques, avait fait d'excellentes études sous Charles et Léonard d'Arezzo, sous Guarino de Vérone, et Gianozzo Manetti. S'étant rendu à Rome en 1450, le cardinal Capranica le prit pour son secrétaire. Il resta dix ans dans cet emploi subalterne, et menait une vie si pauvre, qu'il ne pouvait quelquefois satisfaire aux moindres et aux plus indispensables dépenses 574. Calixte III le fit secrétaire apostolique; mais Pie II fit bien plus pour lui. Il l'adopta, en quelque sorte, lui donna son nom 575, l'éleva rapidement à l'évêché de Pavie et au cardinalat. C'est de lui qu'il est si souvent parlé dans l'histoire littéraire de ce temps, et c'est à lui que sont adressées tant de lettres des hommes les plus célèbres d'alors, sous le nom de cardinal de Pavie. Sa faveur ne se soutint pas sous Paul II; mais elle reprit, sous Sixte IV, une nouvelle force. Il fut créé successivement légat de Pérouse et de l'Ombrie, évêque de Tusculum, et peu de temps après évêque de Lucques. Il l'était depuis deux ans, lorsqu'un médecin ignorant, pour le guérir de la fièvre quarte, lui fit prendre de l'ellébore, sans précaution et sans mesure. Il tomba dans un profond sommeil, et ne se réveilla plus. Sa continuation des commentaires de Pie II ne s'étend que depuis 1464 jusqu'à la fin de 1469. Le style en est moins bon; mais, à ce mérite près, elle a tous ceux que l'on exige dans l'histoire. On y a joint un recueil de près de sept cents lettres 576, qui ne jettent pas peu de lumières sur les événements de ce siècle.

Note 574: (retour) Appena avea di che farsi rader la barba. Tiraboschi, ub. supr. p. 30.
Note 575: (retour) Piccolomini.
Note 576: (retour) Epistolæ et Commentarii Jacobi Piccolomini, cardinalis papiensis, Milan, 1506, in-fol.

Il y eut alors peu de villes qui n'eussent, comme Florence, leur historien particulier: les différentes histoires littéraires entrent, sur presque tous, dans des détails intéressants pour chacune de ces villes, mais qui le seraient trop peu pour nous. Il faut en excepter d'abord les historiens de Venise, rivale de Florence dans la politique, dans les lettres et dans les arts. Dès le commencement de ce siècle, les Vénitiens avaient désiré d'avoir, au lieu de chroniques, de journaux et de mémoires informes, une histoire méthodique, élégante et suivie, qui consacrât les événements les plus mémorables de leur république. Plusieurs écrivains célèbres furent choisis, mais différents obstacles les empêchèrent de se livrer à ce travail. Celui qui l'entreprit enfin, fut Marc-Antonio Coccio, né en 1436, dans la campagne de Rome 577, sur les confins de l'ancien pays des Sabins, ce qui lui fit substituer à son nom, suivant l'usage de ce temps, celui de Sabellico. Il était élève de Pomponio Leto, et fut appelé, en 1475, à Udine, comme professeur d'éloquence. Il le fut, en la même qualité, à Venise, en 1484. La peste l'obligea, peu de temps après, de se retirer à Vérone, et ce fut là que, dans l'espace de quinze mois, il écrivit en latin les trente-trois livres de son Histoire vénitienne; il les publia en 1487 578, et la république en fut si contente, qu'elle lui assigna, par décret, une pension annuelle de deux cents sequins. Sebellico, par reconnaissance, ajouta à son Histoire quatre livres qui n'ont jamais vu le jour. Il publia de plus une Description de Venise en trois livres, un dialogue sur les Magistrats vénitiens, et deux poëmes en l'honneur de la République.

Note 577: (retour) À Vicovaro. Tiraboschi, ub. supr., p. 50.
Note 578: (retour) Venetiis, ap. Andr. Toresanum de Asulâ.

Ces travaux et les distinctions qu'ils lui procurèrent, ne l'empêchèrent point de composer beaucoup d'autres ouvrages. Le plus considérable est celui qu'il intitula Rapsodie des Histoires 579, et qui est une histoire générale depuis la création du monde jusqu'en 1503. Cette histoire est écrite avec la critique de ce temps-là, et d'un style assez dépourvu d'élégance: elle eut cependant un grand succès, et valut à son auteur des éloges et des récompenses. Ses autres productions sont des discours, des opuscules moraux, philosophiques et historiques, et beaucoup de poésies latines; le tout remplit quatre forts volumes in-folio 580. Sabellico a encore donné des notes et des commentaires sur plusieurs anciens auteurs, tels que Pline le naturaliste, Valère Maxime, Tite-Live, Horace, Justin, Florus, et quelques autres. Malgré le succès de son Histoire de Venise, il faut avouer, et il avoue lui-même, qu'il a trop suivi des annales qui n'étaient pas toujours d'une grande autorité; il ne connut point celles de l'illustre doge André Dandolo, dépôt le plus authentique et le plus ancien de l'histoire des premiers temps de la république 581; cette négligence, à quelque cause qu'on veuille l'attribuer, et le peu de temps qui fut accordé à Sabellico pour la rédaction de son ouvrage, sont les principales causes du peu de foi qu'il mérite, et des nombreuses erreurs qui y ont été relevées depuis. Il mourut à Venise, après une maladie longue et douloureuse, en 1506 582.

Note 579: (retour) Rhapsodiæ Historiarum Enneades. Chacune de ces Ennéades contient neuf livres. Sabellico en publia sept, ou soixante-trois livres, à Venise, en 1498, in-fol., et en 1504, trois autres Ennéades, et deux livres de plus: en tout quatre-vingt-douze livres.
Note 580: (retour) Basileæ, curis Cælii secundi Curionis, ap. Joan. Hervagium, 1560.
Note 581: (retour) Voy. Foscarini, Letter. Venez., p. 232.
Note 582: (retour) Voy. Valerion. de infel. Literat., l. I.

Bernardo Giustiniani forma, vers le même temps à peu près, le même dessein, et le remplit à la fois avec plus d'exactitude et plus de mérite littéraire. Né à Venise en 1408 583, il eut pour maîtres dans les lettres, Guarino, Filelfo et Georges de Trébizonde. Il entra de bonne heure dans les emplois de la république, et s'y distingua par sa conduite, son éloquence et sa capacité. Il fut chargé de plusieurs ambassades honorables, nommé du conseil des dix, et enfin procurateur de Saint-Marc. Il mourut en 1489, laissant, outre quelques autres ouvrages, quinze livres de l'ancienne Histoire de Venise, depuis son origine jusqu'au commencement du neuvième siècle. C'est, selon le savant Foscarini 584, le premier essai d'un travail bien conçu sur l'Histoire vénitienne, et Giustiniani doit être regardé comme le premier auteur de cette histoire, dans un siècle déjà éclairé, comme Dandolo le fut dans des temps encore barbares.

Note 583: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 52.
Note 584: (retour) Letter. Venez. pag. 245.

Padoue et les princes de Carrare qui en étaient maîtres, eurent pour historien Pierre-Paul Vergerio, dont je dois faire mention, non à cause de Padoue ni de ses princes, mais parce qu'il fut un des plus grands littérateurs du quatorzième et du quinzième siècles. Il était né dès l'an 1349 585 à Giustinopoli ou Capo d'Istria. Après avoir parcouru plusieurs villes d'Italie, où il donna des preuves éclatantes de son savoir dans la philosophie, le droit civil, les mathématiques, la langue grecque et la littérature, il assista au concile de Constance, passa ensuite en Hongrie, où l'on croit qu'il fut appelé par l'empereur Sigismond, et y mourut vers le temps du concile de Bâle. Outre son histoire des princes de Carrare 586, une Vie de Pétrarque 587 et quelques autres ouvrages de différents genres, on a de Vergerio un livre intitulé des Mœurs honnêtes 588, qui eut alors un succès si prodigieux qu'on l'expliquait partout publiquement dans les écoles. Il traduisit le premier en latin, pour l'empereur Sigismond, la vie d'Alexandre par Arrien 589. Il fit aussi des vers, et même une comédie latine que l'on conserve manuscrite dans la bibliothèque Ambroisienne 590. On dit que sa tête s'altéra dans les dernières années de sa vie, qu'il la perdit presque entièrement, et qu'il n'en jouissait plus que par intervalles; infirmité affligeante, humiliante pour la raison humaine, et dont ni la force, ni l'étendue d'esprit, ni le génie même ne garantissent, mais qui, par une singularité remarquable, est cependant moins commune parmi les hommes qui ménagent le moins leurs facultés intellectuelles, qui les exercent, ou, si l'on veut, qui les fatiguent le plus.

Note 585: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 56.
Note 586: (retour) Publiée d'abord dans le Thesaur. Antiq. ital., t. VI, part. III, Lugd. Batav., 1722, et huit ans après, comme inédite, dans le grand Recueil de Muratori, t. XVI, Milan, 1730.
Note 587: (retour) Insérée par Tomasini, dans son Petrarcha redivivus.
Note 588: (retour) De Ingenuis Moribus, première édition, avec d'autres Opuscules, Milan, 1474, in-4.; deuxième, 1477, et réimprimé plusieurs fois.
Note 589: (retour) Cette traduction est restée inédite; Apostolo Zeno en a publié l'épître dédicatoire à Sigismond, Dissert. Voss. t. I, p. 55 et 56.
Note 590: (retour) Elle est intitulée Paulus; c'est une comédie morale qu'il avait composée dans sa jeunesse; Sassi en a donné la Notice, et publié le Prologue, dans son Histoire typographique de Milan, colonne 393.

L'état de Milan, théâtre de tant d'événements politiques et militaires, les Visconti et les Sforce, qui le possédèrent successivement, ne pouvaient manquer de trouver des historiens. Nous devons distinguer parmi eux Pier Candido Decembrio, pour la même raison qui nous a fait parler de Vergerio; c'est que le nom de cet écrivain se lie avec ceux des hommes les plus célèbres dans la littérature du quinzième siècle. Son père, Uberto Decembrio, né à Vigevano, fut lui-même un littérateur distingué. Pier Candido naquit à Pavie 1399 591. Il fut, dès sa jeunesse, secrétaire de Philippe-Marie Visconti. Après la mort de ce duc, dans les efforts que firent les Milanais pour reconquérir la liberté, Pier Candido fut un des plus ardents défenseurs de leur cause. Quand il la vit perdue sans ressource, il quitta Milan pour Rome, et fut fait, par Nicolas V, secrétaire apostolique. Il ne revint à Milan qu'environ vingt ans après, et y mourut en 1477. On lit dans l'inscription gravée sur sa tombe, dans la Basilique de Saint-Ambroise, qu'il avait composé plus de cent vingt-sept ouvrages; c'est beaucoup; et quoiqu'il en soit resté de lui un grand nombre, on a fait des efforts inutiles pour les rassembler tous. Les deux principaux sont sa vie de Philippe-Marie Visconti et celle de François Sforce, toutes deux insérées dans le grand recueil de Muratori 592. Dans la première il a pris Suétone pour modèle, s'est attaché comme lui aux anecdotes particulières, et n'en a pas mal imité le style. La seconde est en vers hexamètres, et il y faut chercher, comme dans tous les poëmes de cette espèce, moins la poésie que les faits. Ses autres ouvrages imprimés sont des Discours, des Traités sur différents sujets, des Vies de quelques hommes illustres, des Poésies latines et italiennes, outre plusieurs Traductions, comme celles de l'Histoire grecque d'Appien en latin, de l'histoire latine de Quinte-Curce en italien, et quelques autres. Ce qu'on doit le plus regretter de lui, dans ce qui n'a pas été publié, ce sont ses Lettres que l'on conserve manuscrites en très-grand nombre dans plusieurs bibliothèques d'Italie 593. Elles ne pourraient que jeter un nouveau jour sur l'histoire politique et littéraire de ce siècle.

Note 591: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 65.
Note 592: (retour) Script. Rer. ital., t. XX.
Note 593: (retour) Voy. Apostolo Zeno, Dissert. Voss., t. I, p. 208.

Jean Simonetta, frère du célèbre Cicco Simonetta, premier ministre de François Sforce, a aussi écrit l'histoire de ce duc avec beaucoup d'exactitude et d'élégance. Il fut son secrétaire intime, et plus à portée que personne de le connaître et de le juger. Les deux frères Simonetta, nés en Calabre, s'étaient attachés au duc François; ils furent fidèles à sa mémoire. Louis le Maure, après son usurpation, ne pouvant les gagner, les proscrivit, les envoya d'abord prisonniers à Pavie, fit trancher la tête au ministre, et, peut-être, honteux de condamner à mort celui qui avait rendu si célèbre le nom de son père 594, se contenta d'exiler l'historien à Verceil. L'histoire, écrite par Jean Simonetta, divisée en trente-un livres, est insérée dans le recueil de Muratori 595: elle comprend depuis l'an 1423 jusqu'à 1466, époque de la mort du duc François.

Note 594: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 71.
Note 595: (retour) Script. Rer. ital., vol. XXI.

Les Visconti eurent à peu près dans le même temps, pour historien, un élève de Filelfo, que nous avons vu précédemment en querelle ouverte avec son maître. Né à Alexandrie de la Paille, il avait changé son nom de famille de' Merlani pour celui de Merula. Pendant presque toute sa vie, il enseigna les belles-lettres, tantôt à Venise et tantôt à Milan, où il mourut en 1494 596. Son Histoire des Visconti 597 ne s'étend que jusqu'à la mort de Mathieu, qu'en Italie on appelle le Grand. Le style en est pur et soigné, mais l'auteur a trop légèrement adopté les fables de quelques vieilles chroniques sur l'origine de cette famille. Il est aussi tombé dans un grand nombre de fautes et d'inexactitudes, qu'il faut attribuer au défaut absolu de titres et de monuments 598. Mais ce n'est pas à cette histoire qu'il doit une place honorable dans la littérature de ce siècle; sa véritable gloire est d'avoir été l'un des restaurateurs les plus zélés et les plus savants de l'étude des anciens. Il fut le premier à publier ensemble les quatre auteurs latins sur l'agriculture, Caton, Varron, Columelle et Palladius 599, et le premier encore à donner une édition de Plaute 600. Juvenal, Martial, Ausone, les Déclamations de Quintilien, parurent aussi, ou, la première fois, par ses soins, ou avec ses notes et ses commentaires. On lui doit de plus quelques traductions d'auteurs grecs et plusieurs Opuscules historiques, philologiques ou critiques. Son plus grand défaut fut l'orgueil littéraire, défaut très commun de son temps, peut-être même dans tous les temps; mais dans ce siècle surtout, siècle fécond en érudits, chacun d'eux voulait être le seul savant, voulait être regardé comme infaillible, s'emportait contre les moindres critiques, et provoquait les autres par des critiques amères. La fureur de Merula contre Filelfo n'était venue que pour un o employé au lieu d'un a 601; il eut des querelles à peu près semblables avec l'auteur, aujourd'hui très-ignoré, d'un Traité de l'Homme 602; avec l'érudit Domizio Calderini, qui avait osé le soupçonner de ne pas savoir parfaitement le grec, et surtout avec l'illustre Politien. Cette dernière dispute eut un éclat proportionné à la célébrité de l'adversaire. Elle ne se termina qu'à la mort de Merula, qui eut le mérite tardif de s'en repentir en mourant, de témoigner le désir d'une réconciliation sincère, et d'ordonner qu'on effaçât de ses ouvrages tout ce qu'il avait écrit contre Politien.

Note 596: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 72.
Note 597: (retour) Georgii Merulœ Alexandrini antiquitates Vicecomitum, lib. X, in-fol., sans date ni nom de lieu (à Milan, dans les douze premières années du seizième siècle). Dissert. Voss., t. II, p. 74, réimprimées plusieurs fois.
Note 598: (retour) Tiraboschi, loc. cit.
Note 599: (retour) Venise, 1472, in-fol., avec des explications et des notes.
Note 600: (retour) Ibid., même année, in-fol.
Note 601: (retour) Voy. ci-dessus, p. 343, note.
Note 602: (retour) Galeotto Marzio.

Tristano Calchi 603, l'un de ses élèves, fut chargé de continuer son Histoire des Visconti. En examinant de près l'ouvrage de son maître, il en découvrit facilement les erreurs; il voulut d'abord les corriger, mais leur nombre et leur gravité le détournèrent de ce projet; il aima mieux faire un nouvel ouvrage, rendre l'histoire plus générale, et la recommencer depuis la fondation de Milan. Il la conduisit jusqu'à l'an 1323. C'est une des meilleures productions de ce temps. La critique y est beaucoup plus exacte; le style a l'élégance et la gravité convenables. Il est singulier qu'elle n'ait été publiée que dans le dix-septième siècle 604, plus de cent ans après la mort de l'auteur.

Note 603: (retour) Né à Milan, vers l'an 1462. Tiraboschi, ub. supr., p. 78.
Note 604: (retour) Les vingt premiers livres à Milan, en 1628, et les deux derniers en 1643, avec quelques Opucules historiques du même auteur.

Toutes ces histoires étaient écrites en latin. Il semblait que l'Italie, reculant vers l'antiquité, à mesure qu'elle en retrouvait les monuments, fût redevenue toute latine. Parmi les historiens de Milan, il y en eut cependant un qui voulut que les annales de sa patrie fussent écrites en langue italienne. Bernardino Corio, d'une famille noble et ancienne, né en 1459 605, était à quinze ans chambellan du duc Galéaz-Marie, fils et successeur de François Sforce. Il n'en avait que vingt-cinq lorsqu'il commença son histoire, par ordre de Louis le Maure, qui lui assigna, pour cet ouvrage, un traitement annuel. Il le finit en 1503, et le publia la même année. Cette première édition de l'histoire de Corio, qui a été suivie de plusieurs autres, est d'une magnificence remarquable. Paul Jove prétend, mais sans preuve, et même sans vraisemblance, que l'auteur la fit à ses frais, et que sa fortune en souffrit. Le style n'en est pas excellent. La phrase italienne s'y rapproche trop de la phrase latine; on ne dirait pas, en le lisant, que Boccace et Villani avaient écrit en italien plus d'un siècle auparavant. Quant aux faits, l'auteur adopte sans critique, dans le récit des premiers temps, les fables des vieilles chroniques; mais quand il arrive aux temps modernes, il fait un meilleur usage des renseignements puisés dans les archives publiques, qui lui furent ouvertes. Il est alors écrivain très-exact, minutieux à l'excès, mais d'autant plus digne de foi, qu'il insère souvent dans son histoire, des titres originaux et des monuments authentiques.

Note 605: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 75.

On sent, au reste, avec quelles précautions il faut lire cette Histoire de Milan, écrite d'après les ordres, et payée des bienfaits de Louis le Maure. C'est avec une défiance égale qu'on doit lire quelques histoires dont j'ai déjà parlé, qui ont pour héros les rois de Naples de la dynastie d'Aragon, et qui furent écrites sous le règne du roi Alphonse, ou de son fils. Ainsi le livre du Panormita sur les dits et les faits de cet Alphonse 606, celui de Laurent Valla sur les exploits de son père Ferdinand Ier. 607, l'histoire que Bartolomeo Fazio avait écrite auparavant, en dix livres, des faits de ce même roi Ferdinand 608, exigent qu'on ne perde pas de vue la position de leurs auteurs, et leurs fonctions, ou au moins leur séjour et leur existence honorable à la cour de Naples.

Note 606: (retour) De Dictis et Factis Alphonsi regis, lib. IV.
Note 607: (retour) Voy. ci-dessus, p. 354.
Note 608: (retour) Imprimée pour la première fois à Lyon en 1560, sous ce titre: De Rebus gestis ab Alphonso primo Neapolitanorum rege Commentariorum, lib. X, in-4.

Bartolomeo Fazio était né à la Spezia, auprès de Gênes. Il était élève de Guarino de Vérone. On ne sait à quelle époque ni pour quel motif il fut appelé à Naples par le roi Alphonse; il y passa le reste de sa vie, et mourut en 1457 609. Fazio fut un des plus violents ennemis de Laurent Valla; il l'attaqua même le premier: Valla, en pareille occasion, ne tardait jamais à répondre; quatre invectives de l'un et quatre de l'autre, suffirent à peine à leur colère. Celles de Laurent Valla existent dans le recueil de ses Œuvres 610; on n'a imprimé qu'incomplètement et par fragments les Invectives de Fazio. Outre son Histoire du roi Ferdinand, on a de lui celle de la guerre qui éclata, en 1377, entre les Vénitiens et les Génois 611; quelques Opuscules de philosophie morale, et un livre des Hommes illustres, intéressant pour l'histoire littéraire, qui n'a été publié que dans le siècle dernier 612. Fazio y raconte brièvement la vie des hommes les plus célèbres de son temps, rappelle leurs principaux ouvrages, en indique les beautés et les défauts, et se montre, en général, juge équitable, critique impartial et éclairé.

Note 609: (retour) Mehus, Vita Bartholom. Facii (voy. p. suiv. note 2); Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 79.
Note 610: (retour) Édition de Bâle.
Note 611: (retour) : De Bello Veneto Clodiano ad Joannem Jacobum Spinulam liber. Lyon, 1568, in-8.
Note 612: (retour) De Viris illustribus liber, publié par l'abbé Mehus, avec une Vie de l'auteur, Florence, 1745, in-4.

Un autre ouvrage, sur un sujet pareil, composé dans le même siècle, n'a été imprimé non plus que dans le dix-huitième; c'est celui de Paolo Cortese, sur les hommes célèbres par leur savoir 613. Il est en forme de Dialogue; l'auteur feint qu'il s'entretient dans une île du lac Bolsena avec un certain Antonio, et avec Alexandre Farnèse, qui fut depuis le pape Paul III. L'entretien roule sur les hommes les plus célèbres, dans ce siècle, par leur érudition et leurs talents littéraires. Le style en est meilleur et plus élégant que celui de Fazio. Cortese paraît y avoir pris pour modèle le Dialogue de Cicéron sur les illustres Orateurs. Il n'avait que vingt-cinq ans lorsqu'il composa cet ouvrage, où brille cependant un jugement très-solide et une grande maturité d'esprit 614. Il était né à Rome en 1465 615, d'une famille noble et toute littéraire. Son père, employé à la secrétairerie pontificale, était un homme lettré et un philosophe; son frère, Alexandre Cortese, se distingua de bonne heure par son talent pour la poésie latine. Il menait avec lui le jeune Paul encore enfant, chez les savants qu'il visitait à Rome. C'est ce qui lia Paul Cortese, dès sa première jeunesse, avec ce que la littérature avait alors de plus éminent, et entre autres avec Pic de la Mirandole et Ange Politien, qui faisaient le plus grand cas de son savoir, de son éloquence et de son goût. Ce Dialogue suffit pour justifier leur opinion. Il n'écrivit guère, d'ailleurs, que des ouvrages de théologie, où l'on dit qu'il essaya le premier d'introduire le style pur des anciens auteurs latins 616. Il a aussi laissé un livre fort estimé à Rome, sur le cardinalat 617, dans lequel il traite avec beaucoup d'étendue, d'érudition et d'élégance, d'abord des vertus et de la science qu'on doit exiger dans les cardinaux, ensuite de leurs revenus et de leurs droits. Il n'a jamais été fait d'autre édition de cet ouvrage, qui est devenu fort rare; on aura craint peut-être de réimprimer la seconde partie, à cause de la première.

Note 613: (retour) De Hominibus doctis.
Note 614: (retour) Publié à Florence, en 1734, avec des notes, attribuées, ainsi que l'édition, à Domenico-Maria Manni. Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 104.
Note 615: (retour) Id., t. VI, part I, p. 228.
Note 616: (retour) Tiraboschi, loc. cit.
Note 617: (retour) De Cardinalatu, publié après sa mort, par son frère Lactance Cortese.

Pour revenir aux historiens de Naples, ce royaume en eut alors un en langue italienne, comme le duché de Milan. Les autres auteurs ne s'étaient attachés qu'aux actions de quelques rois; Pandolphe Collenuccio embrassa l'histoire générale de Naples, depuis les temps les plus reculés jusqu'à son temps. Il la dédia à Hercule Ier., duc de Ferrare, qui avait été élevé à la cour du roi Alphonse. Elle fut ensuite traduite en latin, et a été réimprimée plusieurs fois dans les deux langues. Né à Pesaro, il s'y retira dans sa vieillesse, et crut y trouver le repos après une vie laborieuse et agitée. Une mort funeste l'y attendait. L'an 1500, il entra dans un complot tendant à livrer la ville au duc de Valentinois, comme on l'appelle en France, c'est-à-dire, à l'infame César Borgia, qui en effet s'en rendit maître. Jean Sforce, seigneur de Pesaro, après avoir donné au malheureux Collenuccio l'espérance du pardon de son crime, le fit étrangler en prison 618.

Note 618: (retour) Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 84.

On voit que, de tant d'historiens qui fleurirent alors en Italie, Collenuccio et Corio furent les seuls qui écrivissent en italien, quoique, dans le siècle précédent, Villani en eût donné un bel exemple. De même parmi les poëtes, un très-grand nombre crut ne pouvoir versifier qu'en latin, soit que leurs études leur eussent fait regarder cette langue comme la leur propre, soit que, malgré la réputation des deux grands poëtes du quatorzième siècle, l'oubli dans lequel sembla tomber la langue italienne dès le quinzième, leur persuadât qu'elle serait éphémère comme le provençal, et qu'il n'y avait de durable que le latin. Je ne répéterai point ici tous les noms consignés dans de volumineuses histoires, et de la littérature et de la poésie, où l'on s'est piqué de tout recueillir 619. Je ne parlerai que des poëtes latins dont on peut lire les ouvrages, et de ceux qui ont conservé plus ou moins de renommée par quelque circonstance particulière, ou quelque singularité.

Note 619: (retour) Tiraboschi, Stor. della Letter. ital; le Quadrio, Storia e Ragione d'ogni posia; Fabricius, Biblioteca mediæ et infiæœ ætatis.

Parmi les noms de plusieurs poëtes célèbres de leur vivant, mais à peine connus aujourd'hui, se trouve celui de Maffeo Vegio, né à Lodi en 1406 620, dont la réputation s'est mieux conservée. Il ne se borna pas à suivre son goût pour les vers, il étudia la jurisprudence pour complaire à son père, et, après avoir été professeur de Poésie dans l'université de Pavie, il le fut aussi de Droit. Ayant été appelé à Rome, il fut secrétaire des brefs sous Eugène IV, Nicolas V et Pie II, et y mourut en 1458. Outre un assez grand nombre d'ouvrages en prose, presque tous ascétiques ou moraux, on a de lui un Poëme sur la mort d'Astyanax, quatre livres sur l'expédition des Argonautes, quatre sur la vie de S. Antoine abbé, et plusieurs autres poésies sur différents sujets, où l'on trouve plus d'abondance que de force, et plus de facilité que d'élégance 621. Ce qui est plus remarquable, c'est que, s'étant imaginé que l'Énéide était un poëme imparfait et sans dénouement, il crut y devoir ajouter un treizième livre. L'Énéide s'était fort bien passée jusqu'alors de ce supplément, et s'en passe encore tout aussi bien depuis; on le trouve cependant à la fin du poëme, dans plusieurs éditions faites en Italie et même en France 622. J'ajouterai que s'il a eu les honneurs de la traduction en vers italiens 623, il les a eus aussi en vers français 624.

Note 620: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 199.
Note 621: (retour) Elles ont été imprimées en un seul volume, Milan, 1597, in-fol.
Note 622: (retour) Paris, 1507, in-fol.; Lyon, 1517, in-fol.
Note 623: (retour) En vers libres ou sciolti; Milan, 1600, in-4.
Note 624: (retour) Par Pierre de Mouchault. Cette traduction est imprimée avec le texte latin, à la fin de la traduction complète de Virgile des deux frères d'Agneaux (Robert et Antoine le Chevalier), Paris, 1607, in-fol.

Un autre poëte moins connu peut-être, mais qui mériterait de l'être davantage, est Basinio ou Basin de Parme. Né dans cette ville, vers l'an 1421 625, il eut pour maîtres Victorin de Feltro à Mantoue, ensuite Théodore Gaza et Guarino à Ferrare, où il devint lui-même professeur. De Ferrare il se rendit à la cour de Sigismond Pandolphe Malatesta, seigneur de Rimini; il y passa le peu d'années qu'il eut à vivre, et mourut à trente-six ans, en 1457. Il n'avait pas encore fini ses études lorsqu'il composa un poëme latin, en trois livres, sur la mort de Méléagre, conservé en manuscrit dans les bibliothèques de Modène, de Florence et de Parme. On possède aussi dans cette dernière une belle copie d'un recueil qui a été imprimé en France, et auquel Basinio semble avoir eu plus de part qu'on ne le croit communément. Voici ce que c'est que ce recueil. Le seigneur de Rimini avait eu d'abord pour maîtresse, et prit ensuite pour femme, la belle Isotte degli Atti. Si l'on en croit les poëtes de son temps, elle avait autant d'esprit et de talents que de beauté; c'était en poésie une autre Sapho; mais ils disent aussi qu'elle était en vertu et en sagesse une autre Pénélope, et le premier rôle qu'elle avait joué auprès de Sigismond Malatesta, nous apprend à juger de l'une de ces comparaisons par l'autre. Trois poëtes surtout, apparemment les mieux traités à sa cour, la comblèrent d'éloges; Basinio est l'un des trois. Le recueil de leurs vers, imprimé à Paris en 1549 626, ne met point de différence entre eux; mais dans la copie conservée à Parme, et qui porte le titre d'Isottœus, copie faite en 1455, du vivant de Basinio, presque tous les morceaux qui en composent les trois livres, lui sont attribués. La même bibliothèque a encore de lui un grand poëme en treize livres, intitulé Hespéridos; un autre, en deux livres seulement, sur l'Astronomie; un troisième, aussi en deux livres, sur la Conquête des Argonautes; un poëme, sous le titre d'Épître sur la Guerre d'Ascoli, entre Sigismond Malatesta et François Sforce, et plusieurs autres ouvrages inédits du même auteur 627. Cette négligence à imprimer les Œuvres de Basin est surprenante dans une ville où il y a des presses célèbres, et qui doit d'autant plus s'honorer d'avoir été la patrie de ce poëte, qu'à en juger par le peu qui a été publié de lui, il écrivit en meilleur style que la plupart des autres poëtes de ce temps.

Note 625: (retour) Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 201.
Note 626: (retour) Trium poetarum elegantissimorum, Porcelii, Basinii, et Trebanii Opuscula nunc primum edita., Paris, Christophe Preudhomme, 1549. Dans cette édition, le recueil est divisé en cinq livres; le premier est intitulé, de Amore Jovis in Isottam; les quatre autres sont aussi à la louange d'Isotte.
Note 627: (retour) Tiraboschi, loc. cit.

Leonardo Griffi de Milan, archevêque de Bénévent, mort en 1485, a laissé, outre beaucoup de poésies manuscrites 628, un poëme sur la Défaite de Braccio de Pérouse, imprimé dans le grand recueil de Muratori 629, et qui se fait distinguer, parmi les poésies de ce siècle, par la vivacité des images et par l'harmonie des vers. Ugolino Verini, Florentin, grand ami de Marsile Ficin, et plutôt poëte fécond que grand poëte 630, écrivit, entre autres ouvrages, un poëme sur l'Embellissement de Florence 631, et la Vie du Roi Mathias Corvin 632, qui ont été imprimés 633. Je ne sais si cette Vie peut faire autorité dans l'histoire; mais le premier poëme en est une souvent citée pour tout ce qui regarde les monuments élevés à Florence par Cosme et Laurent de Médicis. Verini eut un fils nommé Michel, dont on a imprimé des Distiques sur les Mœurs des Enfants 634, composés dans cet âge même qu'il s'y proposait d'instruire. Les auteurs de ce temps font de lui de grands éloges qu'il paraît avoir mérités par ses talents précoces, et par l'intacte pureté de ses mœurs. Il la poussa si loin, qu'il aima mieux mourir, dit-on, à dix-huit ans, que d'y porter atteinte; espèce de martyre assez rare parmi les jeunes gens, et auquel les jeunes poëtes s'exposent peut-être encore moins que les autres.

Note 628: (retour) Conservées dans la bibliothèque Ambroisienne. Tiraboschi, ub. supr., p. 205.
Note 629: (retour) Script. Rer. ital., vol. XXV.
Note 630: (retour) Mort à soixante-quinze ans, vers la fin du quinzième siècle ou au commencement du seizième. Negri, Fiorentini Scritt., p. 320.
Note 631: (retour) Tres libri de illustratione Florentiæ carminibus conscripti, Paris, Robert-Estienne, 1588, in-8.
Note 632: (retour) Triumphus et Vita Matthiæ Pannoniæ regis, Lyon, 1679, in-12.
Note 633: (retour) Voy. dans le P. Negri, ub. supr., la longue liste des poésies inédites du même auteur.
Note 634: (retour) De Puerorum Moribus disticha, Paulo Sassi Roncilionensi præceptori suo inscripta, Florence, 1487, in-4.

Je passe un grand nombre d'autres poëtes qui eurent alors quelque réputation, pour parler des deux Strozzi, père et fils, dans lesquels on aperçoit, quant à l'élégance du style, un progrès considérable; on peut l'attribuer aux leçons que donnèrent long-temps à Ferrare, leur patrie, Guarino de Vérone et Jean Aurispa. Les Strozzi ou Strozza de Ferrare descendaient de ceux de Florence 635, Tito Vespasiano Strozzi, le dernier de quatre frères qui se distinguèrent dans les lettres 636, les éclipsa tous. Les ducs Borso et Hercule d'Este lui confièrent plusieurs emplois civils et militaires, où il ne fut pas à l'abri de tout reproche; il paraît surtout qu'il n'eut pas le talent de se faire aimer 637. Ses poésies imprimées par Alde 638, sont nombreuses et de différents genres; il y en a de galantes, de sérieuses, de satiriques. On remarque dans toutes une élégance très-rare au milieu de ce siècle, époque où il florissait. Il y en a davantage encore dans celles d'Hercule son fils, qui termina avant le temps une vie estimable, illustre et heureuse, par un horrible assassinat. Il avait épousé Barbara Torella, veuve riche et bien née; un homme d'un haut rang, qui était son rival, le fit lâchement assassiner. L'histoire, trop indulgente, ne le nomme pas; mais il est indiqué par ce silence même; il n'y avait alors à Ferrare qu'une seule famille qui pût y faire taire les lois 639. Les poésies d'Hercule Strozzi, imprimées avec celles de son père, sont d'une latinité pure, et indiquent autant de sensibilité d'ame que de vivacité d'esprit. Il en a laissé en manuscrit, dont plusieurs sont imparfaites, entre autres la Borséide, que son père avait commencée à la louange du duc Borso, et qu'en mourant il l'avait chargé de finir. Il a aussi des poésies italiennes, éparses dans quelques recueils. Ce n'est pas pour lui un petit éloge que d'avoir été mis par l'Arioste au rang des plus illustres poëtes, dans le quarante-deuxième chant de l'Orlando 640.

Note 635: (retour) Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 207.
Note 636: (retour) Les trois autres sont Nicolas, Laurent et Robert.
Note 637: (retour) Voy. Tiraboschi, ub. supr., p. 208.
Note 638: (retour) Strozii Poetæ pater et filius, Venetiis, in œdibus Aldi et Andreœ Asulani Soceri, 1513, in-8.
Note 639: (retour) Neque cœdis quisquam authorem, silente prœtore, nominavit. Paul Jove, Elogia doctorum Virorum, p. 104.
Note 640: (retour)
Noma lo scritto Antonio Tebaldeo,
Ercole Strozza; un Lino ed un' Orfeo
. (St. 84.)

Bartolommeo Prignani, qu'on appelle aussi Paganelli, né à Prignano, dans l'évêché de Reggio, fut professeur à Modène, où l'on a imprimé de lui trois livres d'Élégies 641, un Poëme en vers élégiaques et en quatre livres, intitulé de l'Empire d'Amour 642, et un petit poëme philosophique sur la Vie tranquille 643, où il se proposa de répondre aux reproches qu'on lui faisait de n'avoir pas accepté des places qui lui étaient offertes à la cour de Rome. Plusieurs poëtes connus sortirent de son école, et il en nomme un bien plus grand nombre dans ses Élégies; tous jouissaient alors de quelque réputation, et sont pour la plupart complètement ignorés aujourd'hui.

Note 641: (retour) En 1488.
Note 642: (retour) De imperio Cupidinis, 1492.
Note 643: (retour) De Vitâ quietâ. Ce dernier n'est pas imprimé à Modène, mais à Reggio, 1497.

Panfilo Sassi de Modène, poëte italien et latin, improvisait facilement dans les deux langues; il était doué d'une mémoire si prodigieuse, qu'un autre poëte ayant un jour récité devant lui une épigramme à la louange du podestat de Brescia, il le traita de plagiaire, et pour prouver le fait, répéta rapidement l'épigramme toute entière. Le poëte, qui était certain de l'avoir faite, avait beau se défendre, tout le monde était convaincu du plagiat; mais Sassi le tira d'embarras en répétant la même épreuve sur d'autres épigrammes et sur tous les vers qu'on voulut réciter devant lui. Il vécut jusqu'en 1515, et mourut plus qu'octogénaire. Ses poésies latines et italiennes ont été imprimées plusieurs fois. Cependant, à en croire un Dialogue de Giraldi 644 elles ne démentent point ce qu'a dit Aristote, que ces prodiges de mémoire n'en sont pas toujours de génie et de jugement.

Note 644: (retour) De poetis suorum temporum. Dialog. I, col. 541.

Pour ajouter à cette liste déjà longue une autre qui le serait beaucoup plus, je n'aurais qu'à traduire ce même Dialogue, ou l'extrait assez étendu qu'en a donné le savant et patient Tiraboschi 645; parmi une vingtaine de poëtes dont il y parle, je ne nommerai que Pacifico Massimo d'Ascoli, qui mourut centenaire à la fin de ce siècle, et dont on a imprimé plusieurs fois les poésies volumineuses et faciles. Cette fécondité et cette facilité lui firent alors une grande réputation. On ne balançait point à le comparer à Ovide; mais il est arrivé de cette comparaison comme de presque toutes celles de ce genre; la postérité replace toujours ces seconds Virgiles et ces seconds Ovides, fort au-dessous des premiers. Sans être un Ovide, Pacifico Massimo fut un poëte d'un mérite au-dessus de l'ordinaire. Il naquit au sein de l'infortune. Ses parents, chassés d'Ascoli par la guerre civile, et poursuivis par le parti ennemi, s'arrêtèrent à environ trois mille pas de la ville, au bord d'une petite rivière nommée le Marino. Sa mère y fut surprise par les douleurs de l'enfantement; étant accouchée à l'ombre d'un olivier, cet arbre, symbole de la paix, lui fit donner à son fils le nom de Pacifico. Après quelques années d'une vie fugitive, ils rentrèrent dans leur patrie, où le jeune Pacifique fit bientôt des progrès surprenants. La grammaire, la rhétorique, la philosophie, les mathématiques, l'occupèrent tour à tour. Il passa ensuite à la jurisprudence, et y devint si habile, qu'il professa cette science dans plusieurs Universités célèbres; mais la poésie fut toujours le principal objet de ses travaux. Il a laissé des ouvrages historiques, philosophiques, satiriques, et sans compter plusieurs autres poëmes, vingt livres entiers d'élégies, parmi lesquelles il y en a de fort libres qui seraient oubliées comme les autres, si elles n'avaient été réimprimées en France depuis peu d'années, avec des poésies de ce genre, dont j'aurai bientôt occasion de parler.

Note 645: (retour) Tom. VI, part. II, l. III, c. 4, p. 216-225.

Quelques poëtes du même temps ont mieux conservé la renommée dont ils jouirent pendant leur vie, et méritent d'être plus particulièrement connus. Giannantonio Campano, né vers l'an 1437 à Cavelli, village de la Campanie, ou de la terre de Labour, de parents si obscurs qu'il ne porta toute sa vie d'autre nom que celui de sa province, gardait les troupeaux dans son enfance. Un bon prêtre reconnut en lui des indices de talent, et l'emmena à Naples, où il fit ses études sous le célèbre Laurent Valla. Campano voulut ensuite passer en Toscane; il fut arrêté en chemin, pillé par des voleurs, et obligé de se sauver à Pérouse. Il y trouva d'abord un asyle, et ensuite un état conforme à ses études et à ses goûts. Il y fut nommé professeur d'éloquence. Il remplissait avec distinction cette chaire 646, lorsque le pape Pie II, passant à Pérouse pour se rendre au concile de Mantoue, le vit, se l'attacha, et le fit, peu de temps après, évêque de Crotone, et ensuite de Terame 647. Sa faveur se soutint sous Paul II, qui l'envoya au congrès de Ratisbonne pour traiter de la ligue des princes chrétiens contre les Turcs. Sixte IV, qui avait été l'un de ses disciples à Pérouse, le fit successivement gouverneur de Todi, de Foligno, et de Città di Castello; mais ce pape ayant fait assiéger cette dernière ville, parce que les habitants avaient fait difficulté d'y recevoir ses troupes, Campano, touché des désastres dont ce peuple était menacé, écrivit au pontife avec une liberté qui le mit dans une telle colère, qu'il lui ôta son gouvernement, et le chassa même de l'état ecclésiastique. L'infortuné prélat se rendit à Naples, et n'y ayant pas reçu l'accueil qu'il avait espéré, il se retira dans son évêché de Teramo, où il mourut en 1477, à l'âge de cinquante ans.

Note 646: (retour) En 1459.
Note 647: (retour) Le premier évêché dans la Calabre, et le second dans l'Abruzze.

Ses ouvrages, imprimés pour la première fois à Rome, en 1495, consistent d'abord en plusieurs Traités de philosophie morale, en douze discours, harangues et oraisons funèbres, et en neuf livres d'épîtres, intéressantes pour l'histoire littéraire et même pour l'histoire politique de ce temps. On y trouve ensuite, après la vie du pape Pie II, l'histoire de Braccio de Pérouse, divisée en six livres, et enfin huit livres d'élégies et d'épigrammes, en vers de différentes mesures et sur des sujets de toute espèce. Il faut convenir que plusieurs de ces poésies sont d'une galanterie qui s'accorde mal avec l'état du poëte; c'est une Diane, puis une Sylvie, puis une Suriane, et d'autres encore dont il se plaint souvent, et dont il se loue quelquefois. Mais l'histoire de ce temps là familiarise avec ces dissonances, et dans ces sortes de sujets, comme dans les sujets plus graves, ce bon évêque a du moins une touche spirituelle et une facilité de style qui plaît aux connaisseurs; ils n'y désireraient qu'un peu plus de correction et de travail.

Ils retrouvent bien la même incorrection avec peut-être encore plus de facilité, mais avec bien moins de génie, dans un poëte latin plus connu en France, et qu'on y appelle le Mantouan. Son nom était Baptiste, et il était de la famille Spagnuoli de Mantoue; mais, selon Paul Jove, il n'en était qu'un rejeton illégitime. Il se fit carme, fut général de son ordre; et, voyant qu'il ne pouvait y porter la réforme, chose en effet plus difficile que de faire des vers bons ou mauvais, il abdiqua au bout de trois ans, pour se livrer au repos dans sa patrie; mais ce fut au repos éternel qu'il parvint quelques mois après; il mourut en 1516, âgé de plus de quatre-vingts ans. La quantité de vers latins qu'il a faits est presque innombrable. Cette abondance en imposa, comme il arrive toujours, aux ignorants et au vulgaire. On le mit au-dessus de tous les poëtes de son temps; et parce qu'il était de Mantoue, comme Virgile, on ne manqua pas de le comparer à lui. Le savant Érasme lui-même, juge d'ailleurs si rigoureux, ne craignit pas de dire qu'il viendrait un temps où Baptiste ne serait pas mis beaucoup au-dessous de son ancien compatriote 648. Mais quelle comparaison peut-on faire entre ce modèle de perfection poétique et un versificateur lâche, diffus, irrégulier jusqu'à la plus excessive licence? Ce fut, dans sa jeunesse, une liberté supportable; mais ce penchant à se permettre et à se pardonner tout, augmentant avec l'âge, ce ne fut plus, vers la fin, qu'un débordement de méchants vers, où les règles mêmes les plus simples sont violées, et qu'il est impossible de lire sans dégoût et sans ennui. Ses ouvrages, imprimés d'abord séparément, ont été recueillis en trois volumes in-fol. 649, avec des commentaires fort amples, et ensuite en quatre volumes in-8. sans commentaires 650. Les principaux sont dix Églogues, presque toutes écrites dans sa première jeunesse; sept pièces en l'honneur d'autant de vierges inscrites sur le calendrier, à commencer par la vierge Marie: l'auteur donne à ces poëmes les titres de Parthenice Ia., Parthenice IIa., IIIa., IVa., etc.; quatre livres de Sylves ou de Poëmes sur divers sujets; des Élégies, des Épîtres, enfin des Poëmes de tout genre. Les défauts dont ils sont remplis n'empêchèrent pas qu'à la mort de ce poëte sa réputation ne fût encore intacte, qu'on ne lui fit des funérailles magnifiques, et que Frédéric de Gonzague, marquis de Mantoue, ne lui fit élever une statue de marbre couronnée de laurier, tout auprès de celle de Virgile.

Note 648: (retour) Epist., vol. II, ép. 395.
Note 649: (retour) Paris, 1513.
Note 650: (retour) Anvers, 1576.

Jean Aurelio Augurello valait beaucoup mieux que le Mantouan, et nous est beaucoup moins connu. Il naquit, en 1441, à Rimini 651, d'une famille noble, fit ses études à Padoue, et professa les belles-lettres dans plusieurs universités, surtout à Venise et à Trévise; il obtint les droits de cité dans cette dernière ville, et y mourut en 1524. Son poëme intitulé Chrysopœia, ou l'Art de faire de l'Or, l'a fait accuser d'être alchimiste; mais rien ne prouve qu'il ait eu cette folie. On a plusieurs éditions de ce poëme 652 et de ses autres poésies latines 653 qui consistent en Odes, Satires et Épigrammes. Elles sont au-dessus de la plupart des poésies de ce siècle pour l'élégance et pour le goût, et se rapprochent beaucoup plus du style et de la manière des anciens. Les poésies italiennes d'Augurello ont aussi été imprimées plusieurs fois. Il était, du reste, très-savant dans la langue grecque, les antiquités, l'histoire et la philosophie, et ses vers portent souvent, sans pédantisme, des témoignages de son savoir.

Note 651: (retour) Tiraboschi, tom. VI, part. II, p. 239.
Note 652: (retour) La première à Venise, avec son autre poëme intitulé Geronticon, ou de la vieillesse, 1515, in-4.; inséré ensuite, vol. II des auteurs qui ont écrit sur l'alchimie, recueillis par Grattarolo, Bâle, 1561, in-fol.; vol. III du Théâtre chimique, Strasbourg, 1613 et 1659; vol. II de la Bibliothèque chimique de Manget, Genève, 1702, in-fol., etc.
Note 653: (retour) Carmina, Vérone, 1491, in-4.; Venise, Alde, 1505, in-8.

Il eut pour ami un autre poëte, né à Trévise, qui avait comme lui des connaissances dans les antiquités, et qui en portait le goût jusqu'à la passion. Il se nommait Bologni. Sa première étude fut celle des lois; la poésie latine et les antiquités l'emportèrent ensuite. Il fit beaucoup de vers, que l'on conserve en manuscrit à Venise 654, et dont on n'a publié qu'une petite partie. Ils ne valent pas ceux d'Augurello, et cependant Bologni obtint de l'empereur Frédéric III la couronne poétique que Augurello ne reçut pas. Cette couronne fut accordée par le même empereur à Giovanni Stefano de Vicence, qui se fait appeler en tête de ses poésies Ælius Quintius Emilianus Cimbriacus. Il fut professeur de belles-lettres dans plusieurs villes du Frioul; il l'était à Pordénone, et il n'avait pas vingt ans quand Frédéric y passa; l'empereur fut émerveillé de ses talents, le couronna du laurier poétique, et y joignit la dignité de comte palatin; honneurs qui lui furent confirmés ou conférés une seconde fois par Maximilien, successeur de Frédéric. Mais, et ce titre, et même cette couronne se donnaient alors à la protection, et souvent même, selon Tiraboschi, pour de l'argent 655, ce qui en avait considérablement diminué la valeur. Ce poëte, au reste, que les Italiens appellent simplement le Cimbriaco, était loin d'être sans mérite; il n'est pas probable qu'il fût assez riche pour payer en argent ce qui, comme d'autres faveurs, ne vaut plus rien quand on l'achète; mais il récompensa largement ces deux empereurs, par cinq Panégyriques en vers héroïques, les seuls de ses ouvrages qui aient été imprimés.

Note 654: (retour) Dans la famille Soderini. Tiraboschi, ub. sup., p. 232.
Note 655: (retour) Questo onore fu concedato talvolta più al denaro che al merito, t. VI, part. II, p. 233.

J'ai déjà parlé d'un improvisateur 656, et nous retrouverons souvent, dans la suite, des exemples de ce genre particulier de poëtes; mais aucun d'eux peut-être n'eut des succès aussi brillants qu'Aurelio Brandolini, l'un des hommes les plus extraordinaires de ce siècle. Né d'une famille noble de Florence 657, il eut, dès sa première enfance, le malheur de perdre la vue. Il se fit connaître de bonne heure par le talent de traiter sans préparation, en vers latins, les sujets les plus difficiles; et sa réputation se répandit si loin, que lorsque le roi de Hongrie, Mathias Corvin, fonda l'université de Bude, où il appela le plus qu'il lui fut possible de savants italiens, il y fit venir Aurelio. Ce roi étant mort en 1490, ce fut lui qui prononça son oraison funèbre. Il retourna ensuite en Italie, et se fit moine à Florence, dans un couvent de l'ordre de S. Augustin.

Note 656: (retour) Panfilo Sassi.
Note 657: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 236.

Une nouvelle carrière s'ouvrit alors pour son éloquence. Quoiqu'aveugle, il alla prêcher dans plusieurs villes d'Italie, et recueillit partout des applaudissements. Il employait dans ses sermons un style grave, sententieux, philosophique. «On croirait, dit un écrivain du temps 658, entendre en chaire un Platon, un Aristote, un Théophraste.» Ce même auteur parle ensuite avec encore plus d'admiration du talent poétique d'Aurelio: «Ce qui le met, dit-il, au-dessus de tous les autres poëtes, c'est que les vers qu'ils faisaient avec tant de travail, il les fait, lui, et les chante en impromptu. Il fait briller, dans cet exercice, une mémoire si prompte, si fertile et si ferme, un si beau génie et une si grande perfection de style, que cela est à peine croyable. À Vérone, dans une assemblée nombreuse composée des hommes les plus distingués par leur rang et par leur science, et devant le podestat même, prenant en main sa lyre, il traita sur-le-champ, et en vers de toutes mesures, tous les sujets qui lui furent proposés. On l'invita enfin à improviser sur les hommes illustres dont Vérone a été la patrie. Alors, sans s'arrêter un instant pour réfléchir, sans hésiter et sans interrompre son chant, il célébra de suite, en très-beaux vers, Catulle, Cornélius Népos, surtout Pline l'Ancien, qui fait le plus d'honneur à cette ville. Mais ce qu'il y eut de plus admirable, c'est qu'il se mit tout à coup à exposer, en vers très-élégants, toute son Histoire naturelle, divisée en trente-sept livres, parcourant tous les chapitres, et n'omettant rien de remarquable. Ce talent extraordinaire lui a toujours été familier. Il l'exerça souvent devant Sixte IV, soit quand on célébrait la fête de quelque saint, soit lorsqu'on lui proposait un autre sujet, quelque imprévu et quelque difficile qu'il pût être, etc. 659» C'est là ce don de la nature qu'ont possédé depuis, en italien, un cavalier Perfetti, une Corilla Olimpica, un Luigi Serio, que possède aujourd'hui comme eux un Gianni; don que l'on peut déprécier tant qu'on voudra par des lieux communs, mais qui paraît toujours moins étonnant et plus facile, à mesure qu'on est moins en état, je ne dis pas de le posséder, mais de le comprendre.

Note 658: (retour) Matteo Bosso, Epist. Famil. II, ép. 75.
Note 659: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 237 et 238.

Aurelio jouit, pendant sa vie, de l'estime des savants les plus célèbres et de la faveur des plus grands princes. Il passa quelque temps à Naples, auprès du roi Ferdinand II. Il revint ensuite à Rome, où il mourut en 1497. On a de lui, outre ses poésies, plusieurs ouvrages en prose, sur une grande variété de sujets. On estime principalement son Traité de l'Art d'Écrire 660, où il explique les secrets du style avec une élégance et une précision dignes de servir de modèles. On le désigne ordinairement sous le nom de Lippo Fiorentino, du mot latin lippus, qui signifie, non pas aveugle, comme il l'était, mais affligé de la vue. Il eut un frère ou un cousin, nommé Raphaël Brandolini, poëte, improvisateur, orateur et aveugle comme lui, et à qui cette infirmité fit donner, comme à lui, le surnom de Lippo 661. Raphaël séjourna aussi à Naples; il y était quand Charles VIII s'en rendit maître, et il prononça un panégyrique de ce roi, qui lui donna pour récompense le brevet d'une pension de cent ducats; mais, à moins que ce brevet ne fût payable en France, il est probable que notre orateur ne fut jamais payé de ses éloges.

Note 660: (retour) De Ratione Scribendi. La meilleure édition est celle de Rome, 1735.
Note 661: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 240.

À Naples, où ces deux poëtes firent souvent des preuves publiques de leur talent extraordinaire, les applaudissements et les distinctions dont ils jouirent ne purent que donner un nouveau degré d'activité à l'ardeur avec laquelle on y cultivait la poésie latine. Une gloire que les littérateurs italiens accordent à cette ville, c'est d'avoir produit la première des vers latins aussi semblables, pour l'élégance et la grâce, à ceux du siècle d'Auguste, qu'il était possible à des modernes de le faire, et qu'il nous est possible d'en juger. Ce fut le grand Pontano qui eut l'honneur d'en offrir le premier exemple, d'enseigner aux élèves qu'il eut dans l'art des vers et à ceux qui devaient les suivre, à se débarrasser entièrement de la rouille des temps barbares, et à redonner à la poésie latine l'éclat pur et brillant du style antique. Mais il faut avouer qu'il fut immédiatement précédé par un autre poëte, qui lui ouvrit et lui aplanit la route. C'est Antoine Beccadelli ou Beccatelli, surnommé Panormita, à cause de Palerme sa patrie, en latin Panormus. Il y était né en 1394 662. À l'âge de vingt-six ans, il fut envoyé à l'Université de Bologne, pour étudier les lois. Ses études finies, il s'attacha au duc de Milan, Philippe-Marie Visconti. Il fut ensuite professeur de belles-lettres à Pavie, mais sans quitter la cour de Milan, où il jouissait d'un revenu de 800 écus d'or. L'empereur Sigismond, qui visita en 1432 quelques villes de Lombardie, lui accorda la couronne poétique, et l'on croit que ce fut à Parme qu'il l'alla recevoir. Il se rendit ensuite à la cour de Naples, auprès du roi Alphonse. Il y passa le reste de sa vie, et suivit constamment ce roi dans ses expéditions et dans ses voyages. Alphonse le combla de bienfaits, lui fit don d'une belle maison de campagne, l'inscrivit parmi la noblesse napolitaine, lui confia des emplois importants, et l'envoya en ambassade à Gênes, à Venise, à l'empereur Frédéric III, et à quelques autres princes. Après la mort d'Alphonse, le Panormita ne fut pas moins cher au roi Ferdinand, et lui fut attaché de même en qualité de secrétaire et de conseiller. Il mourut à Naples, à soixante-dix-sept ans, en 1471.

Note 662: (retour) Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 81.

Son histoire intitulée Des Dits et Faits du roi Alphonse 663, fut récompensée par un don de mille écus d'or. On a de lui cinq livres de Lettres, des Harangues, un poëme sur Rhodes, des Tragédies, des Élégies et d'autres Poésies latines sur divers sujets 664. Celles qui ont fait le plus de bruit ont été long-temps inédites; c'est un recueil, divisé en deux livres, de petits poëmes épigrammatiques, non-seulement libres, mais excessivement obscènes, auquel il donna le titre d'Hermaphroditus, l'Hermaphrodite, pour indiquer apparemment qu'il n'oublie rien, dans les deux sexes, de ce qui peut les scandaliser tous deux. Il le dédia cependant à Cosme de Médicis. Les dignités et les occupations graves de l'auteur de cette dédicace, l'âge et le caractère de celui qui la reçut, rendent également inexplicable l'excessive liberté de choses et de mots qui règne dans l'ouvrage, écrit, au reste, avec une extrême pureté de style, et vraiment latin par l'élégance comme par le cynisme d'expression 665. Les copies qui s'en répandirent, excitèrent contre l'auteur un violent orage. Filelfo et Laurent Valla l'attaquèrent par des écrits: des moines prêchèrent contre lui publiquement, brûlèrent son livre, et le brûlèrent lui-même en effigie à Ferrare et à Milan.

Note 663: (retour) De Dictis et Factis Alphonsi regis, lib. IV.
Note 664: (retour) Epistolarum libri V, Orationes II, Carmina prœterea quœdam, etc. Venise, 1555, in-4.
Note 665: (retour) Le latin dans ses mots brave l'honnêteté. (Boil.)

Valla, dans une de ses Invectives, poussa la charité chrétienne jusqu'à désirer que le poëte fût brûlé en personne comme ses vers 666. Poggio lui-même, qui n'est pas, dans ses Facéties, un modèle de chasteté, trouva que son ami était allé trop loin, et le lui reprocha dans ses lettres. Panormita se défendit par l'exemple des anciens qui ne peuvent cependant, sur ce point, faire autorité pour les modernes. Guarino de Vérone fit mieux: dans une lettre qui est à la tête du manuscrit conservé dans la bibliothèque Laurentienne, il défendit l'auteur, en alléguant l'exemple de S. Jérôme. L'Hermaphrodite, qu'on n'a pas osé publier pendant long-temps, par respect pour les mœurs publiques, a été imprimé à Paris depuis une vingtaine d'années 667. L'éditeur a jugé sans doute que nos mœurs étaient de force à n'en avoir plus rien à craindre; et ce livre est maintenant dans toutes les bibliothèques.

Note 666: (retour) Tertiò per se ipsum cremandus ut spero. Laurent Valla, in Facium Invectiva IIa.
Note 667: (retour) En 1791, chez Molini, rue Mignon; ce qui est indiqué par cette adresse singulière: Prostat ad Pistrinum in vico suavi. C'est la première partie du recueil intitulé: Quinque illustrium poetarum, Ant. Panormitæ; Ramusii Ariminensis; Pacifici Maximi Asculani; Joviani Pontani, Joannis Secundi Lusus in Venerem, etc., in-8.

Antoine Panormita jouissait à Naples d'une grande considération et d'une haute faveur, lorsque le jeune Pontano y arriva. Il était né à la fin de 1426 668, à Cereto, diocèse de Spolète, dans l'Ombrie 669. Il n'avait eu pour premiers maîtres que des grammairiens ignorants. La guerre le chassa de sa patrie. Il vécut, pendant quelque temps, parmi les armes et les soldats. Il se réfugia enfin à Naples, où il fut accueilli par le Panormita, qui voulut achever lui-même son éducation littéraire. Le maître ne tarda pas à être si content des progrès de son élève, que lorsqu'on le consultait sur quelque passage difficile des poëtes ou des orateurs anciens, il le lui faisait expliquer. Pontano lui dut aussi son avancement et sa fortune; Panormita le produisit auprès du roi Ferdinand Ier. Ce roi lui confia l'éducation de son fils Alphonse II, dont Pontano fut ensuite secrétaire, ainsi que du roi Ferdinand II. Attaché à ces princes, il ne les quitta plus, les accompagna dans toutes les guerres qu'ils eurent à soutenir, et se trouva à plusieurs batailles. Il fut plus d'une fois fait prisonnier; mais dès qu'il se faisait connaître, on s'empressait de le combler d'égards, et quand il voulait parler en public, il était couvert d'applaudissements, au milieu des camps ennemis. Ferdinand Ier. le chargea, en 1486, d'une ambassade auprès d'Innocent VIII, pour en obtenir la paix. Pontano y souffrit beaucoup de peines et de fatigues; mais il en fut payé par le succès de sa négociation, et par les témoignages d'estime que lui donna ce pontife. Quand les articles de la paix furent signés, quelqu'un avertit le pape de ne pas se fier trop à Ferdinand, avec qui, en effet, il y avait toujours des précautions à prendre. «Mais Pontano ne me trompera pas, répondit-il: c'est avec lui que je traite; la bonne foi et la vérité ne l'abandonneront pas, lui qui ne les abandonna jamais 670.» Alphonse II, qui avait été son élève, conserva toujours un grand respect pour lui. Il était un jour assis dans sa tente avec plusieurs généraux de son armée. Pontano y entre, le roi se lève, fait faire silence, et dit en le saluant: «Voilà le maître 671.» Lors de la conquête de Charles VIII, il eut, comme Raphaël Brandolini, la faiblesse de louer le vainqueur, dans un discours public, aux dépens des rois ses bienfaiteurs. On ignore si, après le prompt départ des Français, il reprit ses emplois et sa faveur auprès de la dynastie d'Aragon. Il mourut en 1503, âgé, comme le Panormita, de soixante-dix-sept ans.

Note 668: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 241.
Note 669: (retour) Il se nommait Giovanni ou Joannes, et changea, selon l'usage, ce nom pour celui de Gioviano, Jovianus.
Note 670: (retour) Jovian. Pontan. de Sermone, l. II.
Note 671: (retour) Id. ibid., l. VI.

On a de cet élégant et fécond écrivain 672, une Histoire en six livres, de la guerre que Ferdinand Ier soutint contre Jean, duc d'Anjou; plusieurs Traités de philosophie morale, où il employa le premier une manière de philosopher libre et dégagée des préjugés de son temps, et ne suivit d'autres lumières que celles de la raison et de la vérité: on estime surtout son Traité De Fortitudine, du Courage. On trouve encore dans ses Œuvres deux livres sur l'aspiration, six livres De Sermone, du Discours, qu'il fit à soixante-treize ans, cinq Dialogues écrits avec une liberté quelquefois peu décente, et quelques autres Opuscules. Mais c'est surtout par ses poésies latines qu'il s'est rendu justement célèbre. Elles sont en très-grand nombre et de genres très-différents 673: Poésies amoureuses, Églogues, Eudécasyllabes, Épigrammes, Épitaphes, Inscriptions, etc., outre un grand poëme, en cinq livres, sur l'astronomie 674, un autre sur les météores, et un troisième sur la culture des orangers et des citrons, intitulé: Du Jardin des Hespérides 675. Dans tous ces genres, il se montre également riche, abondant, élégant et rempli de ces grâces de style dont il passe pour avoir le premier retrouvé le secret. Le plus grand défaut de ses vers est qu'il en a beaucoup trop fait. «Si ce poëte admirable, dit Gravina, avait mieux aimé choisir qu'accumuler, il se serait enrichi d'un or pur et sans mélange. Il voulut promener son heureuse veine sur plusieurs sujets d'érudition et plusieurs sciences, et s'exercer dans toutes les mesures de vers. Dans toutes, il fait voir l'étendue et la souplesse de son génie, aussi naturellement disposé à la grandeur qu'à l'expression des sentiments tendres. On retrouve en lui, dans ce dernier genre, les grâces et tous les agréments de Catulle. Pour lui ressembler tout-à-fait, il ne manqua peut-être à Pontano que l'économie et le travail 676

Note 672: (retour) Joviani Pontani Opera, t. II, Basileæ, 1538. Cette édition est plus complète que celle d'Alde, 1519, in-4.
Note 673: (retour) Venise, Alde, 2 vol. in-8.; le premier en 1505, réimprimé en 1513 et 1533; le second en 1518, qui n'a jamais été réimprimé.
Note 674: (retour) Urania.
Note 675: (retour) De hortis Hesperidum.
Note 676: (retour) Della Ragion poetica, l. XXXIV.

C'est à ce poëte illustre que Naples dut sa célèbre académie. Le Panormita l'avait fondée, mais ce fut Pontano qui la soutint, la perfectionna et lui donna sa plus grande célébrité. L'historien Giannone l'a regardée comme si importante pour sa patrie, qu'il a donné la liste exacte de ses membres 677. On y voit plusieurs noms dont l'éclat ne s'est pas conservé, malheur commun à toutes les académies du monde; et d'autres qui appartiennent au siècle suivant plus qu'au quinzième, tels que celui de Sannazar.

Note 677: (retour) Stor. di Nap., l. XXVIII, c. 3.

Parmi les poëtes inscrits sur ce catalogue, et qui fleurirent dans ce siècle, on ne doit pas oublier Marulle, Michele Marullo Tarcagnota, Grec de naissance, mais qui fut amené en Italie, encore enfant, après la prise de Constantinople, sa patrie 678. Il étudia les lettres grecques et latines à Venise, et la philosophie à Padoue. Il prit ensuite, pour subsister, la profession des armes; et ce fut presque toujours au milieu des fatigues et des dangers de la guerre, qu'il composa les poésies ingénieuses que nous avons de lui 679. Elles consistent en quatre livres d'épigrammes, trois livres d'hymnes, et un poëme resté imparfait, intitulé de l'Éducation des Princes 680. Les épigrammes sont dédiées à Laurent de Médicis. Elles roulent sur des sujets de toute espèce, et ont quelquefois plus d'étendue que ce genre de poëmes n'en comporte ordinairement. Telle est, entre autres, une pièce de près de deux cents vers élégiaques, adressée à Neœra, dans laquelle il retrace une partie de ses malheurs, et il presse cette belle Neœra, souvent célébrée dans ses vers, de terminer très-sérieusement avec lui, et de l'accepter pour époux. Ce ne fut pas elle cependant qu'il épousa, mais Alessandra Scala, l'une des plus belles, des plus spirituelles et des plus aimables personnes de Florence.

Note 678: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 452.
Note 679: (retour) Florence, 1497, in-4.
Note 680: (retour) De principum Institutione.

Il eut, dans ses amours avec elle, Politien pour rival. De là vinrent les inimitiés qui divisèrent ces deux poëtes; elles s'exhalèrent avec violence dans les vers de Politien; on n'en voit aucune trace dans ceux de Marulle. Il était aimé: la modération lui était plus facile. En général, presque aucune de ses épigrammes n'est mordante; aucune ne blesse la décence; et il a ces deux avantages sur plusieurs des poëtes les plus célèbres de son temps.

Il donna le titre de Naturels à ses Hymnes 681, parce qu'il y traite souvent les plus grands objets de la nature. Ce n'est point aux Saints du calendrier qu'ils sont adressés, mais aux Dieux de la mythologie, à Jupiter, à Minerve, à Bacchus, à Pan, à Saturne, à l'Amour, à Vénus, à Mars, etc. Quelques-uns, comme l'hymne au Soleil, qui commence le troisième livre, sont de petits poëmes, où Marulle semble s'être proposé Lucrèce pour modèle, et où il approche, en effet, quelquefois de sa force et de sa précision énergique. Ses talents méritaient une vie plus paisible et une fin moins malheureuse. En sortant à cheval de Volterra, où il avait visité un de ses amis 682, il se noya dans une rivière peu connue, nommée le Cecina, à qui cet accident doit donner, dans l'esprit des amis de la poésie et des lettres, une triste célébrité.

Note 681: (retour) Hymni Naturales.
Note 682: (retour) Rafaël Volterano.

Si l'on ajoute à tous ces poëtes latins un nombre presque aussi considérable dont j'ai cru inutile de parler, et si l'on y joint encore, et la plupart des bons poëtes italiens qui écrivirent en même temps dans les deux langues, et presque tous les littérateurs, historiens, philosophes de ce temps, qui s'exercèrent plus ou moins dans la poésie latine, et dont les vers se trouvent, ou imprimés, ou épars en manuscrit, dans diverses bibliothèques, on conviendra que, depuis la renaissance des lettres, il n'y avait eu dans aucun siècle autant de versificateurs. En désignant quelques-uns d'eux qui obtinrent la couronne poétique, j'ai dit que cet honneur, en devenant trop commun, était tombé en discrédit. L'histoire, qui a dû retracer l'importance que Pétrarque avait mise à l'obtenir, et l'éclat qu'avait en ce triomphe, ne doit pas négliger les faits qui en constatent la décadence et l'avilissement.

Sigismond fut le premier empereur qui eut, dans ce siècle, l'idée de faire revivre l'ancien usage de reconnaître un homme de lettres poëte par un diplôme, et de le produire en public avec une couronne de laurier. Il accorda ces distinctions au Panormita, qui les méritait sans doute, et à un certain Cambiatore, que j'ai à peine cru devoir nommer parmi les poëtes italiens. Frédéric III en fut bien autrement libéral. Sans compter Sylvius, qui devint pape, et Nicolas Perotti, tous deux savants littérateurs, mais peu connus comme poëtes 683]; il en décora aussi le Cimbriaco, le Bologni, dont nous avons parlé sans vouloir trop exalter leur mérite, et de plus, un Grégoire et un Jérôme Amasei, deux frères aussi inconnus l'un que l'autre; un Rolandello encore plus inconnu que tous les deux: enfin un Louis Lazarelli, qui a du moins l'honneur d'avoir fait avant Vida un poëme sur le ver à soie 684. Mais les empereurs ne furent pas les seuls dispensateurs de cette distinction devenue presque banale. Filelfo la reçut d'Alphonse Ier., roi de Naples; Jean Marius son fils du roi René, fils d'Alphonse; un certain Benedetto de Césène, du pape Nicolas V, et Bernardo Belincioni de Louis Sforce, duc de Milan.

Note 683: (retour) Je ne connais du premier que la mauvaise ode saphique sur la Passion de J.-C., qu'on trouve dans ses Œuvres, et l'autre pièce plus mauvaise encore, qui la suit, intitulée: Decastichon de Laudatissimâ Mariâ.
Note 684: (retour) Imprimé à Iesi en 1765, édition donnée par l'abbé Lancelotti.

Les villes s'attribuèrent aussi ce privilége. Florence avait couronné Ciriaco d'Ancône, et même Leonardo Bruni après sa mort. Vérone décerna le laurier avec une pompe extraordinaire à Giovanni Panteo, dont Mafféi parle avec de grands éloges 685, mais qui n'est guère connu que par ces éloges mêmes. Rome, ou plutôt l'académie romaine, couronna Aurelini, professeur de belles-lettres, et Jean-Michel Pingonio de Chambéry, qui faisait de beaux poëmes pour le mariage de Philibert, duc de Savoie, en 1501, dont on ne se souvenait peut-être plus, même à Turin, en 1502. On trouve souvent la qualité de poëte lauréat jointe au nom d'hommes plus obscurs encore, et il y a lieu de croire que, soit pour une pièce de vers à la louange d'un empereur, soit par pure protection ou même pour quelque argent, ils en obtenaient simplement le diplôme, sans oser pour cela célébrer la cérémonie. Qu'arriva-t-il de cette facilité aveugle ou vénale? Ce qui arrive immanquablement en pareil cas. Il y a toujours quelque chose de fatal dans ces sortes d'honneurs littéraires, c'est qu'on ne peut les accorder, sans les compromettre, qu'a ceux qui n'en ont pas besoin pour être honorés. Ni Politien ni Pontano ne furent proclamés poëtes par un diplôme, et ce sont les premiers poëtes de leur siècle.

Note 685: (retour) Veron. Ill., part. II, p. 210.



CHAPITRE XXII.

De la Poésie italienne au quinzième siècle. Poëtes qui fleurirent alors, Giusto de' Conti, Montemagno le jeune, Burchiello, Laurent de Médicis, Politien, les trois frères Pulci, Bojardo, Bellincioni, Serafino d'Aquila, Tebaldeo, l'Unico Aretino, le Notturno, l'Altissimo, l'Achillini, etc.; Femmes poëtes.


Tandis que le génie actif des Italiens se portait avec tant d'ardeur à la recherche et à l'imitation des trésors de la littérature antique; tandis que l'ancienne langue du Latium reprenait, sous des plumes savantes, son élégance et son caractère primitif, que devenait, dans l'idiôme nouveau dont nous avons vu la naissance et les rapides progrès, celui des arts de l'imagination qui s'élève au-dessus de tous les autres, quand il a une fois atteint l'entier développement de ses forces, et qui, dès le siècle précédent, semblait y être parvenu? Que devenait la poésie? On croirait qu'après Dante et Pétrarque, la langue du style sublime et celle du genre gracieux étant formées, l'art de parler en figures et en images, et celui de revêtir les unes et les autres de cette harmonie qui en est la couleur, étant non-seulement inventé, mais porté à son plus haut point de perfection, le nombre des poëtes italiens, déjà considérable avant ces deux poëtes par excellence, avait dû devenir innombrable; et qu'au moment où les maîtres de la poésie antique reparaissaient de toutes parts, ces deux maîtres de la poésie moderne ayant montré par leur exemple la route qu'il fallait suivre, on devait, pour ainsi dire, se précipiter en foule sur leurs pas. Il arriva pourtant tout le contraire. Pendant la plus grande partie du quinzième siècle, la poésie italienne languit. Elle ne s'enrichit pas des travaux de l'érudition; elle en fut comme absorbée; et ce ne fut que vers la fin de ce siècle, que, reprenant une partie de son éclat, elle annonça tout celui dont elle devait briller dans le suivant. Mais si, placé entre ces deux grands siècles poétiques, le quinzième ne paraît jeter qu'une faible lumière, nous allons voir que, considéré en lui-même et sans parallèle avec les deux autres, il a encore assez de richesses, et que peut-être on ne l'apprécie pas ce qu'il vaut.

Le premier poëte qui mérite de fixer nos regards, est Giusto de' Conti, grand imitateur de Pétrarque. On a le recueil de ses vers, mais on sait peu de détails sur sa vie 686. Il était né à Rome vers la fin du quatorzième siècle, et vécut jusqu'au milieu du quinzième. Il fut orateur et jurisconsulte de profession. Étant à Bologne, en 1409, sans doute pour achever ses études, il y devint amoureux de la Beauté qu'il a célébrée dans ses vers. Il mourut à Rimini. Sigismond Pandolphe Malatesta venait d'y faire bâtir, sur les dessins de Léon-Baptiste Alberti, la magnifique église de St.-François: il y fit élever un tombeau à notre poëte, dont l'inscription sépulcrale s'y lit encore. C'est-là tout ce que l'on sait de lui.

Note 686: (retour) Voy. la Préface de l'édition de la Bella Mano, Florence, 1715, in-8. Les anciennes éditions sont celles de Bologne, 1472, in-8.; Venise, 1492, in-4.; et Paris, donnée par Corbinelli, 1595, in-12.

Son recueil est intitulé la Bella Mano, parce qu'il y chante souvent la belle main de sa dame. Ce n'est pas qu'il ne fasse aucun cas du reste, et que les beaux yeux et les tresses blondes ne soient aussi l'objet de plusieurs sonnets; mais c'est à la belle main qu'il revient toujours, tantôt comme en passant, et seulement dans quelques vers, tantôt dans des sonnets entiers. Dans l'un de ces sonnets, cette main renferme tout son bonheur 687; c'est elle qui attache ensemble à son cœur la mort et la vie; elle tient le frein et le fouet cruel, qui le retient ou qui le fait courir et tourner de cent manières; elle lie son cœur et son ame de tant de nœuds, qu'il sera malgré lui forcé de les rompre. «Ô belle et blanche main 688, s'écrie-t-il dans un autre sonnet! ô douce main qui t'est si injustement armée contre moi! ô main charmante qui m'as conduit peu à peu, en me flattant, jusqu'à un tel degré de peine; mon erreur t'a donné l'une et l'autre clef de mes pensées; c'est de toi que mon cœur, qui se meurt de désirs, attend quelque secours; c'est à toi de laver les plaies de l'Amour! etc.» Ce poëte ne se contente pas d'imiter Pétrarque, il le copie souvent, et il n'est pas rare de le voir en emprunter des vers presque entiers. On doit penser que ce qu'il imite le plus, ce sont les défauts. Ainsi, les recherches de pensées, les oppositions continuelles, la vie et la mort, la rougeur et la pâleur, le chaud et le froid, le cœur qui est de feu, puis de glace, où l'un et l'autre à la fois, tout cela se retrouverait dans la Bella Mano, si jamais le Canzoniere de Pétrarque était perdu; mais quoique Giusto de Conti ne soit pas à beaucoup près sans mérite, on ne trouverait pas de même, dans la copie, la grande poésie, le génie sublime, la sensibilité profonde, la passion vraie et les grâces inimitables du modèle.

Note 687: (retour) O man leggiadra, ove il mio bene alberga, etc.
Note 688: (retour) O bella e bianca man, o man soave, etc.

Un second Buonaccorso da Montemagno, petit-fils du contemporain de Pétrarque 689, vivait à peu près dans le même temps que Giusto de' Conti.

Note 689: (retour) Voy. ci-dessus, p. 176.

Il a laissé quelques sonnets d'un style si semblable à celui de son aïeul, qu'on les a long-temps confondus ensemble, et qu'on attribuait à un seul Buonacccorso, ce qu'on a découvert et prouvé depuis appartenir à deux 690. Celui-ci était non-seulement poëte, mais jurisconsulte et orateur. Il fut professeur ou lecteur dans l'université de Florence, et juge de l'un des quartiers de la ville. On a conservé de lui, outre les sonnets imprimés avec ceux de Buonaccorso l'ancien, quelques discours latins et italiens. Deux de ses discours latins ont quelque chose de remarquable: ce sont des exercices pour se former à l'éloquence, en traitant un sujet donné, ce que les anciens appelaient Déclamations. Dans l'un, qui traite de la Noblesse, un jeune romain de la noble et riche famille Cornelia, et un autre de la maison moins illustre et moins opulente des Flaminius, mais doué de plus de talents, de qualités et de vertus, se disputent une jeune romaine; le père la laisse libre dans son choix; elle déclare qu'elle épousera le plus noble des deux rivaux. Ils plaident leur cause devant le sénat: chacun des deux s'efforce de prouver que c'est lui qui, dans sa famille et dans son existence personnelle, a le plus de véritable noblesse. L'auteur n'a point donné la décision du sénat; mais on voit, à la manière dont il fait parler les deux orateurs, que, dans son opinion, comme dans celle de tous les gens sensés, la noblesse d'extraction n'est pas la première. Le second discours est une réponse de Catilina à Cicéron, dans le sénat de Rome. Il ne s'y défend pas, à beaucoup près, aussi bien qu'il est attaqué dans la première Catilinaire; mais ni ses raisons ne sont ineptes, ni son style latin n'est barbare; et ce discours, ainsi que le précédent, prouve que l'on raisonnait mieux depuis qu'on s'attachait moins à la dialectique de l'école.

Note 690: (retour) Voy. la Préface de l'édition des deux Buonaccorso da Montemagno, Florence, 1718.

On est obligé de ranger ici parmi les poëtes, et même de mettre au nombre des inventeurs, un auteur qui n'est pas seulement difficile à entendre, mais qui, selon toute apparence, affecta d'être inintelligible, et y réussit parfaitement: c'est le fameux Burchiello 691. Les opinions sont partagées sur le lieu de sa naissance. Les uns le font naître à Bibbiena, dans le Casentin, à environ trente milles de Florence, et les autres à Florence même. Son vrai nom était Dominique. Fils d'un barbier nommé Jean, il fut barbier comme son père. Il l'était à Florence en 1432, et mourut à Rome en 1448. Son génie original le portait à la satire. Il en enveloppa les traits d'obscurités, de caprices et de folies, plus extravagantes que celles de notre Rabelais. Il semble parler au hasard, et dire les choses les plus disparates, à mesure qu'elles lui viennent en fantaisie; quelques personnes pensent qu'il prit ce nom de Burchiello, parce qu'en langage toscan, alla burchia veut dire à l'aventure, au hasard, mais que, sous ce nom et sous toutes ses folies, il cachait un homme sensé, un critique des mœurs et des ridicules de son siècle.

Note 691: (retour) Voy. Manni, Veglie piacevoli, t. I, p. 28.

Son métier ne l'empêcha point d'être l'ami de plusieurs artistes, gens de lettres et savants distingués de son temps; le grand nombre d'éditions qui se sont faites de ses poésies bizarres, prouve celui de ses admirateurs. Des auteurs d'un caractère grave en ont fait les plus grands éloges 692; d'autres les ont mises au rang des folies les plus insipides. «Il me paraît, dit Tiraboschi 693, que ceux qui l'ont attaqué et ceux qui l'ont défendu ont également perdu leur temps, mais plus encore ceux qui l'ont commenté.» Plusieurs se sont donné cette peine, et entre autres Doni, qui, selon Apostola Zeno, aurait encore plus besoin d'être expliqué que le poëte qu'il explique. Il y a, en effet, de quoi lasser la patience la plus déterminée dans la lecture du texte et du commentaire. L'un est un tissu de proverbes, de mots populaires, de ce que les Florentins appellent riboboli, espèces de quolibets qui n'ont de sel que pour eux, et dont il est le plus souvent impossible d'apercevoir la liaison, l'application ou le sens; l'autre, tantôt est aussi décousu, aussi proverbial et aussi énigmatique que le texte; tantôt s'évertue à l'éclaircir, et c'est alors qu'il est doublement inintelligible. On connaît, dans notre vieille poésie française, des Épîtres du Coq à l'Âne, telles qu'on en trouve dans Marot, où chaque vers contient un trait qui n'a aucun rapport ni avec ce qui précède ni avec ce qui suit; où les phrases commencent, finissent et se succèdent, sans qu'il soit possible d'y trouver un sens quelconque, et qui ont fait appeler coq-à-l'âne des propos sans signification et sans suite. Rien ne peut mieux donner l'idée des sonnets de Burchiello. Le plus clair de tous, et celui dont les idées sont le mieux suivies, est le sonnet où ce barbier-poëte fait se quereller, à son sujet, la Poésie et le Rasoir 694. La première dit au second: «Pourquoi enlèves-tu mon Burchiello à son cabinet? Le Rasoir se fait de la boîte à savonnette une tribune, monte en chaire, et parle ainsi: Pardonne-moi, je te prie, madame, si je t'ennuie par mes discours; sans moi, sans l'eau chaude et le savon, Burchiello serait d'une couleur tirant sur la cire blanche et sur l'émeraude. Tu te trompes, lui répond l'autre; son cœur brûle d'un désir trop noble pour descendre jamais si bas. Point de bruit, interrompt le Poëte: que celui de vous deux qui m'aime le plus paie mon vin.»

Note 692: (retour) Tel que Leonardo Dati, évêque de Massa, et secrétaire apostolique sous Paul II, Christophe Lundino, Benedetto, Varchi, etc.
Note 693: (retour) Tom. VI, part. II, p. 147.
Note 694: (retour) La Poesia combatte col Rasoio.

Si tout le reste était ainsi, il n'y aurait point de doute sur le mérite d'un recueil rempli de pièces aussi originales. Tel qu'il est, il faut qu'il en ait un réel pour avoir obtenu tant de suffrages, quoique le sage Tiraboschi lui ait refusé le sien. On trouve dans les vers de ce poëte, quand on se résout à les lire, des traits vifs et spirituels, dont il ne faut pas s'entêter à chercher la liaison ni la signification précise; on y trouve surtout une élégance et une pureté de langage qui charment les Florentins, et qu'un étranger même peut apercevoir, à mesure qu'il se familiarise davantage avec les idiotismes toscans: on peut enfin souscrire à ce jugement de l'un des derniers éditeurs: «Si la nouveauté des pensées, étranges sans doute, mais qui ont pourtant de la grâce quand on en pénètre le sens, si le naturel des expressions, la justesse des termes, la solidité des sentiments, la rareté des inventions, l'imitation des meilleurs modèles (qualités qui percent au travers d'une extravagance affectée dans ses vers), peuvent constituer un véritable poëte, il n'est personne qui puisse refuser ce titre à notre barbier florentin. Si l'on joint à tout cela un style plein de mots ou de proverbes cachés et mystérieux qui lui donnent une teinte originale, il faut répondre à ceux qui oseraient encore le mépriser, ce que disait le fameux peintre Apollodore au sujet de quelqu'un de ses ouvrages: il sera plus facile d'en rire que de l'imiter 695

Note 695: (retour) Préface de l'édition des sonnets du Burchiello, sous la date de Londres, 1757, in-8.

Sans vouloir décider jusqu'à quel point il est permis de rire ou de se moquer des poésies du Burchiello, on reconnaît, dans plusieurs poëtes de ce siècle, le désir, et, autant que nous pouvons en juger, le talent d'imiter son style. À la suite de ses sonnets, on en a imprimé de Domenico da Urbino, de Niccolò Cieco d'Arezzo, de Francesco Alberti, d'Antonio Alamanni, du Bellincioni, d'Alessandro Adimari, et de quelques autres moins connus, qui paraissent tout aussi extravagants et aussi complètement inintelligibles que ceux du Burchiello même. La bizarrerie de son cerveau a créé un genre à part; cela s'appelle écrire ou rimer à la Burchiellesca, et les poëtes qui ont ajouté au tort de travailler dans un genre dont le principal mérite est de ne pouvoir être entendu, celui de ne le faire que par imitation, sont des poëtes Burchiellesques; Voltaire a dit:

Tous les genres sont bons, hors le genre ennuyeux.

Mais le genre ennuyeux se subdivise en plusieurs espèces; et il me semble qu'à moins d'avoir dans l'esprit une disposition particulière à s'amuser de ce qu'on ne comprend pas, on peut ranger la poésie Burchiellesque dans l'une de ces subdivisions.

Si l'on joint à ce petit nombre de poëtes, dont les meilleurs sont bien éloignés de pouvoir illustrer un siècle, un certain Niccolò Malpigli de Bologne, un autre Niccolò d'Arezzo qui était aveugle, et dont la réputation pendant sa vie tint peut-être beaucoup à son infirmité; un Tommaso Cambiatore de Reggio, qui traduisit le premier, en vers italiens, l'Énéide de Virgile 696, et fut couronné poëte à Parme, en 1430; quelques autres peut-être, mais plus obscurs encore, ou dont le moindre mérite fut de faire des vers, et qui se distinguèrent principalement dans d'autres carrières; voilà tout ce que la poésie italienne, après un si brillant essor, peut citer pendant toute la première moitié du quinzième siècle, et pendant même une partie de la seconde. Mais un homme alors s'éleva, que la nature avait formé pour tous les genres de gloire, et qui ne contribua pas moins par son génie, son goût et son exemple, que par ses libéralités et ses encouragements de toute espèce, à redonner à la lyre italienne ses sons brillants et son premier éclat. J'ai dit de Laurent de Médicis que, quand il n'eût pas été élevé si haut par son ambition et par sa fortune, il l'eût été, par son talent poétique, aux premiers rangs de la littérature. Quelques détails sur ses poésies, dont je n'ai donné qu'un simple aperçu, suffiront pour le prouver.

Note 696: (retour) In terza rima, traduction imprimée à Venise en 1532.

Les premières qu'il fit dans sa jeunesse furent des poésies amoureuses, des sonnets et des canzoni. Ce ne fut cependant point l'amour qui le rendit poëte: ce fut en quelque sorte la poésie qui le rendit amant 697. L'aventure est assez singulière pour qu'il ait cru devoir la rapporter dans les commentaires qu'il a faits lui-même sur ses poésies. Une jeune dame, que l'on croit être la belle Simonetta 698, maîtresse de son frère Julien, mourut à Florence. Sa mort excita les plus vifs regrets: tous les poëtes la célébrèrent à l'envi. Laurent voulut aussi la chanter, et pour le faire avec plus d'expression et de vérité, il s'efforça de se persuader que c'était lui qui avait perdu l'objet de son amour. Il se la représentait avec tous ses charmes, et tâchait d'exprimer le désespoir de celui qui l'avait perdue 699. L'habitude des sentiments tendres lui fit chercher ensuite s'il n'y avait point à Florence quelque autre beauté qui méritât d'en exciter de pareils, et d'être célébrée de son vivant comme cette femme charmante l'était après sa mort. Quand un jeune homme de vingt ans fait cette recherche, il ne la fait pas long-temps en vain. Laurent trouva, dans une fête, une dame aussi aimable et encore plus belle que celle qu'il avait chantée; elle fut, depuis ce moment, l'objet de sa passion et de ses vers. Il ne l'a nommée nulle part, mais on sait qu'elle se nommait Lucrèce, de l'illustre famille des Donati. Cette passion fut, à ce qu'il paraît, toute poétique. Dans plus de cent quarante sonnets, et dans une vingtaine de canzoni, les espérances, les craintes, les désirs de l'amant, les rigueurs, les refus, l'absence, le retour, le sourire, les douces paroles de la dame, sont décrits à la manière de Pétrarque, avec moins de force et des couleurs poétiques moins éclatantes, mais quelquefois avec autant de douceur et d'harmonie, plus de naturel et de simplicité.

Note 697: (retour) W. Roscoe, the Life of Lorenzo, etc., ch. 2.
Note 698: (retour) C'est W. Roscoe qui le conjecture, d'après une épigramme de Politien. Voy. the Life of Lorenzo, etc., édit. de Bâle, t. II, p. 113, note.
Note 699: (retour) C'est le sujet des quatre sonnets qui remplissent le folio 42 de l'édition d'Alde, 1554. L'exposition que Laurent fait dans son Commentaire des degrés par lesquels il passa de cet amour imaginaire à une passion réelle (folio 123--132 de la même édition), intéresse par la naïveté des aveux autant que par l'élégante simplicité du style. Il est surprenant que l'on n'ait jamais réimprimé en Italie ce Commentaire, précieux et curieux sous plus d'un rapport. Il donne un autre prix que celui de la simple rareté à cette édition de 1554, la seule où il se trouve.

Laurent était bien jeune quand il fit ses premiers vers. Ce fut en 1465 qu'il rencontra à Pise, Frédéric d'Aragon, fils de Ferdinand, roi de Naples. Ils se lièrent d'amitié. Frédéric montrait du goût pour la poésie, et désirait de connaître les anciens poëtes italiens les plus dignes d'attention. Laurent les lui indiqua, et copia pour lui, de sa main, un petit recueil de leurs meilleurs morceaux, qu'il lui envoya quelque temps après. Dans ce recueil, que l'on a retrouvé depuis 700, il ajouta quelques-uns de ses sonnets et de ses canzoni, pour rappeler plus vivement au prince, comme il le lui écrivait lui-même, le fidèle attachement de leur auteur. Il n'avait donc pas encore dix-sept ans, qu'il avait déjà composé un certain nombre de poésies qui font partie de ce manuscrit, et qui se retrouvent dans ses Œuvres.

Note 700: (retour) Voy. Apostolo Zeno, notes sur Fontanini, t. II, p. 3, et Lettres, t. III, p. 335.

L'une des qualités qui caractérisent plus particulièrement le vrai poëte, brille éminemment dans les vers de Médicis; c'est cette imagination vive et prompte à se représenter tous les objets de la nature, à les rapprocher par des comparaisons de celui qu'on veut peindre, et à peindre les objets eux-mêmes sous les couleurs les plus frappantes et les images les plus vraies. C'est ainsi que, dans un de ses sonnets, il compare les larmes qui coulent sur des joues blanches et vermeilles, à un clair ruisseau qui traverse une prairie émaillée de fleurs 701; et que, dans un autre, il peint avec tant de vérité l'origine de la couleur pourprée des violettes, que l'on croit voir Vénus, désolée du sort qui menace Adonis, courir dans les bois, une épine cruelle déchirer son pied divin, ces humbles fleurs qui étaient alors toutes blanches, s'empresser de recevoir le sang de la déesse, et rester teintes d'une couleur de pourpre qui n'est entretenue ni par la fraîcheur des zéphirs, ni par des eaux limpides, mais par les soupirs de l'Amour et par ses larmes 702. S'il entreprend d'expliquer dans une canzone le commerce mystérieux de pensées qui se fait entre lui et sa dame, ces pensées qui passent avec rapidité d'un cœur à l'autre, qui entrent et sortent, se rencontrent et se croisent, lui rappellent une fourmillière dans l'activité du travail, pendant les jours d'été. C'est peut-être une faute de goût, que d'avoir employé deux strophes entières à cette description; mais elle est d'une vérité aussi singulière, que l'application en est ingénieuse, quoique, si l'on veut, un peu bizarre 703.

Note 701: (retour) Oimè che belle lagrime fur quelle, etc.
Note 702: (retour) Non di verdi giardini, ornati e colti, etc.
Note 703: (retour) Voy. dans la canzone XIII, Partan leggieri e pronti, la deuxième strophe, Delle caverne antiche, etc., et la suivante.

C'est encore ainsi que les rayons amoureux partis des yeux de sa dame, et qui pénètrent par les siens dans les ténèbres de son cœur, lui retracent un rayon de soleil qui entre par une fissure dans l'obscure maison des abeilles 704; il se représente aussitôt l'essaim réveillé, volant çà et là dans la forêt, sur le calice des fleurs dont la terre est embellie; les unes rapportent ce riche et odorant butin; les autres stimulent et pressent les plus paresseuses, tandis que d'autres repoussent les vils frelons qui veulent s'emparer des fruits de leur industrie. «Ainsi la sage et prévoyante abeille compose de fleurs, de feuilles et d'herbes variées, le miel qu'elle conserve ensuite pour la saison où le monde n'a plus de roses ni de violettes». Il ne faut pas chercher rigoureusement ici le rapport entre la chose comparée et l'objet de la comparaison; mais on voit dans tous ces morceaux, une imagination féconde et riante, un rare talent de peindre, et une prédilection pour les tableaux tirés de la nature et de la vie champêtre, qui est un indice de bonté autant que de génie poétique, et une source de vraies jouissances autant que de véritable talent.

Note 704: (retour) Quando raggio di sole, Canz. X.

Dans le sonnet et dans la canzone, Laurent suivit les mêmes formes dont Pétrarque et d'autres poëtes plus anciens avaient tracé le modèle. Il employa l'octave inventée par Boccace, dans des stances souvent réimprimées sous le titre de Selve d'Amore 705, à l'exemple des Sylves du poëte Stace, titre dont ce n'est pas ici le lieu d'expliquer la signification et l'origine. Ce morceau, qui est de longue haleine, et qui ne contient pas moins de cent quarante octaves, est plein de mouvement, d'imagination, de descriptions et d'allégories. L'auteur se plaint de l'absence de sa maîtresse; il s'en plaint à elle, à l'Amour, à toute la nature; mais bientôt il se promet son retour; alors tout est changé, la nature s'embellit; il ne voit plus autour de lui que des images de bonheur; et, selon la pente habituelle de ses idées, ou, si l'on veut, de ses sentiments, ce sont encore des images champêtres. Les rameaux desséchés se revêtiront de feuilles nouvelles 706; les buissons arides se couvriront de fleurs; les oiseaux reprendront leurs chants; les abeilles et les fourmis leurs travaux interrompus. Les bergers reconduiront sur les montagnes leurs troupeaux ennuyés de l'étable où ils languissent pendant l'hiver; et, là-dessus, il décrit la vie de ces bergers et leurs innocents plaisirs, et leur bonne chère frugale, et leur paisible et profond sommeil. Des descriptions mythologiques suivent ces tableaux villageois; toute la nature est animée pour célébrer cet heureux retour. Le poëte voit les objets comme s'ils étaient présents. Sa maîtresse vient embellir son modeste et riant asyle; tout y respire le bonheur. Seulement une vieille femme est assise dans un coin obscur 707, pâle, muette, poussant des soupirs, fuyant la lumière du jour, couverte d'un manteau d'une couleur incertaine et changeante. C'est la Jalousie. L'auteur en fait un portrait fidèle et hideux; il en trace l'histoire, depuis le moment où elle naquit avec l'Amour, fils comme elle de l'antique Chaos. Il la maudit, et paraît soulever contre elle la nature entière; ensuite il s'adresse à l'Espérance, et c'est l'Amour lui-même qui lui en trace le portrait 708. Mais à la fin de cette peinture poétique, le poëte philosophe se montre, et l'on peut dire que les couleurs en sont plus fortes qu'à l'Amour n'appartient. «De toutes parts les songes, les augures, les mensonges la suivent, ainsi que tous les arts trompeurs, la chiromancie, les sorts, les fausses prophéties, soit verbales, soit écrites sur des papiers menteurs qui annoncent ce qui doit être, lorsqu'il est arrivé, et l'alchimie, et celle qui, de la terre, prétend mesurer les cieux, et la conjecture qui suit la volonté, etc.»

Note 705: (retour) Dans la plus ancienne édition de ces stances, citée par M. Roscoë, Pesaro, 1513, elles sont intitulées: Stanze bellissime et ornatissime intitulate le Selve d'Amore, etc. Dans l'édition d'Alde, elles n'ont d'autre titre que Stanze.
Note 706: (retour) Lieta e maravigliosa i rami secchi, etc.
Selve d'Amore, St. 21.
Note 707: (retour) Solo una vecchia in un oscuro canto, etc. St. 39.
Note 708: (retour) E una donna di statura immensa, etc. St. 67.

Les paysans et le peuple de Toscane ont un langage qui leur est particulier, et qui est singulièrement propre à exprimer des sentiments naïfs, mêlés d'images gracieuses et assaisonnés d'une gaîté rustique. Le goût de Laurent de Médicis, pour les objets champêtres, le porta à se servir le premier de ce langage; et c'est ce qu'il fit avec autant de naturel que d'esprit, dans les stances intitulées: La Nencia da Barberino. Il y introduit le villageois Vallero, qui fait l'éloge de Nencia, sa maîtresse, paysanne du village de Barberino. Rien de plus naïf, de plus gracieux et de plus gai. Ce petit poëme est le premier modèle de ce genre; que l'on appelle Rusticale ou Contadinesco, villageois. Louis Pulci voulut l'imiter dans sa Deca da Dicomano; mais il n'eut ni la même gaîté ni la même grâce. On ne peut comparer à la Nencia, que les plaintes de Cecco da Varlango 709 qui parurent dans le dernier siècle; poëme agréable, sans doute, mais où le langage rustique est plus exclusivement employé, moins tempéré par la langue commune, mêlé de plus de proverbes et de riboboli toscans, et qui, par cette raison, est d'une obscurité qui exige des commentaires, tandis qu'avec un peu d'attention, la Nencia, la charmante Nencia peut être entendue de tout le monde. On voit, qu'en général, et dans tous les genres, le génie de Laurent était toujours ami du naturel et de la clarté.

Note 709: (retour) Lamento di Cecco da Varlango, de Fr. Baldovini. La meilleure édition est celle de 1755, in-4., avec des notes et des éclaircissements, par Orazio Marini. C'est dans ce même langage que Michel-Ange Buonanotti le jeune a fait sa jolie comédie de la Tancia; mais à la langue près, il n'y a aucun rapport entre une comédie en cinq actes et des stances telles que celles de la Nencia, de la Deca et de Cecco.

Il l'était même dans les matières les plus difficiles et les plus relevées de la philosophie. Dans sa jeunesse, et dès le temps où la philosophie platonicienne était un des objets favoris de ses études, il entreprit de mettre en vers une partie des dogmes de cette philosophie, applicable à la vie commune, et il le fit non-seulement avec cette clarté précieuse qui lui était naturelle, mais en plaçant ses explications dans un cadre qui prouve une rare élévation d'ame et une grande supériorité d'esprit. On sait au milieu de quelle fortune et de quel pouvoir il était né. Ce qui gonfle d'orgueil les ames communes et les petits esprits, ne changea rien à son heureuse et noble nature. Il vit les objets tels qu'ils sont, et ne s'exagéra ni les avantages de la richesse et de la grandeur, ni ceux de la vie pastorale et champêtre, souvent enviée par ceux qui ne la connaissent pas. Dans un poëme divisé en six chapitres, qui porte le titre d'Altercation 710, il se représente quittant la ville pour jouir pendant quelques jours des plaisirs de la campagne; il rencontre un berger qui conduit son troupeau, et il s'entretient avec lui sur le souverain bien. «Chez vous, lui dit-il, heureux bergers, ne règnent ni la haine ni la perfidie cruelle; l'ambition ne peut naître dans vos sillons. Le bien que vous possédez n'excite point d'envie; l'avarice n'a chez vous que de faibles racines, et vous vivez contents dans votre douce indolence. On ne dit point ici une chose pour une autre, et l'on n'a point une langue contraire à son propre cœur; celui dont les actions sont les meilleures est le plus heureux. Je ne crois pas que, dans un air si pur, le cœur soupire quand le rire est sur la bouche, ni que la sagesse consiste à dissimuler et à farder la vérité.»

Note 710: (retour) Ce poëme, imprimé sans date, mais probablement vers la fin du quinzième siècle, sous te titre: Altercatione, overo Dialogo composto dal magnifico Lorenzo di Piero, di Cosimo de' Medici, etc. in-12, n'ayant jamais été réimprimé, était devenu si rare qu'il ne se trouve ni dans la Bibliothèque italienne de Fontanini, ni dans celle de Haym, ni dans le Catalogue de Floncel, ni dans aucune Bibliographie. Il remplit quarante pages in-4. de la belle édition des Poésies de Lorenzo de' Medici, donnée à Londres, 1801, in-4., pour servir de supplément à sa Vie écrite par W. Roscoe.

Le berger convient que cette sorte de malheur n'assiége point en effet les habitants du village, mais qu'il en est d'autres non moins cruels auxquels on y est livré; il ne fait point de peintures vagues et de lieux communs, mais représente avec une grande justesse d'idées et d'expressions, les peines et les travaux de la vie champêtre. Le philosophe Marsile Ficin arrive; les deux interlocuteurs consentent à le prendre pour juge. Il développe alors, au sujet du bonheur, les dogmes de sa philosophie, c'est-à-dire, de celle de Platon. Il examine la valeur réelle de ce qu'on appelle communément biens et avantages; ce n'est point là que peut être le vrai bien; il n'existe pour notre ame que lorsqu'elle est dégagée des liens du corps; il n'existe que dans l'amour et dans la contemplation céleste. Ici-bas tous les biens sont imparfaits, et nos maux sont plus grands à mesure que notre désir du bonheur s'augmente. Notre plus grand bien n'est qu'une exemption de maux. La vie heureuse n'est donc ni celle du berger qui est si paisible, ni celle de Laurent qui paraît si belle, ni aucune autre vie mortelle, puisque la véritable félicité ne peut exister dans ce monde.--L'entretien terminé, le poëte resté seul adresse à l'éternelle lumière, au dieu de Platon, une prière conforme aux grandes et nobles idées que ce philosophe donne de la Divinité; elle remplit le sixième et dernier chapitre de ce poëme, moins recommandable par le style que par l'élévation des idées et des sentiments.

D'autres poésies morales, composées dans un âge plus mûr, contiennent des vérités fortes, énoncées dans un style plus nerveux et plus poétique, mais toujours avec la même clarté. Tel est ce capitolo que l'auteur adresse à son esprit, à qui il reproche vivement toutes ses erreurs. «Réveille-toi, esprit paresseux 711, sors de ce sommeil qui couvre tes yeux d'un voile épais, et leur cache la vérité; réveille-toi enfin, et reconnais combien toute action est inutile, vaine et trompeuse, quand le désir l'emporte sur la raison. Pense de quel faux éclat nous éblouit ce qu'on appelle honneur, utilité, plaisir, tout ce qu'on dit être la source d'un bonheur paisible. Pense à la dignité de ton intelligence, qui ne te fut point donnée pour rechercher un bien mortel et périssable, mais pour aspirer au ciel même.» La pièce entière, qui a plus de cent cinquante vers, est écrite sur ce ton, d'autant plus remarquable qu'aucun autre poëte n'en avait donné l'exemple. Ce n'est ni le ton du Dante ni celui de Pétrarque dans ses capitoli; c'est celui d'une espèce de satire morale dont on peut regarder Médicis comme l'inventeur.

Note 711: (retour) Destati, pigro ingegno, da quel sogno, etc.

Il le fut aussi de la satire proprement dite, et ce fut de même par chapitres et en terza rima qu'il donna l'exemple de la traiter. Ses Beoni, ou ses Buveurs, divisés en neuf capitoli, dont il n'acheva pas le dernier, sont une satire ingénieuse et piquante de l'ivrognerie. Il feint que dans un jour d'automne, revenant de sa campagne à Florence, par le chemin qui aboutit à la porte de Faenza, il voit tant de gens marcher d'un air empressé sur la route, qu'il n'aurait pu les compter. Parmi eux, il reconnaît Bartolino, son ancien ami, dit-il, et qu'il connaissait depuis l'enfance; il lui demande ce que signifie cette foule et cet empressement. Bartolino, chancelant et se soutenant à peine, s'arrête, et lui répond qu'ils vont tous au pont de Rifredi, prendre leur part d'une excellente pièce de vin qu'un de leurs amis vient d'ouvrir pour les en régaler tous. Le poëte l'interroge sur ceux qu'il voit le plus à sa portée: ce sont de bons ecclésiastiques, l'un curé d'Antella, toujours joyeux parce qu'il ne va jamais sans sa bouteille; l'autre, pasteur de Fiésole, qui est rempli de dévotion pour sa tasse, et la fait toujours porter auprès de lui par son chapelain Antoine. Elle le suit partout, même à la procession. Ne l'y as-tu pas vu quand il commande à tout le monde de s'arrêter? Il appelle à lui les chanoines ses confrères; ils font cercle autour de lui, le couvrent de leurs manteaux, et lui c'est avec sa tasse qu'il se couvre le visage.»

Tous ces portraits, qui sans doute n'étaient pas de fantaisie, quoique les noms de la plupart des personnages soient déguisés, devaient être alors très-piquants; ils le sont encore par le comique des figures et la vivacité des couleurs. Ce qu'il y a de plaisant, c'est cette espèce d'imitation, ou si l'on veut de parodie du poëme de Dante qui règne dans tout l'ouvrage. Au lieu de Virgile, c'est Bartolino que le poëte interroge sur tous les personnages qu'il voit passer, et qui les lui fait connaître; et, pour rappeler de temps en temps la ressemblance, il ne manque pas de répéter comme Dante: Alors je dis à mon guide, ou mon guide me répondit: Allor dissi al mio duca, ou Quando il mio duca disse, etc. La mesure et le rhythme sont aussi les mêmes; mais au lieu d'un style serré, nerveux et tendu comme celui de la Divina Commedia, celui des Beoni est simple, coulant, souvent naïf, toujours clair et naturel. C'est celui qu'ont pris pour modèle, dans leurs satires et dans leurs capitoli, l'Arioste, Berni, Bentivoglio et la plupart des autres satiriques du seizième siècle. Ce premier essai d'un genre nouveau fut en quelque sorte improvisé; Laurent ne s'en occupa qu'à l'instant même où il venait de faire cette rencontre. Il fit presque d'une haleine les huit chapitres. Quelques jours après, il se refroidit sur ses Buveurs, et n'acheva point le neuvième. On a beau dire que le temps ne fait rien à l'affaire, quand les vers sont mauvais, sans doute; mais lorsqu'ils sont bons, qu'ils sont dans un genre tout neuf, qu'ils méritent de servir ensuite de modèles, une composition si rapide est sûrement un mérite de plus.

Bien différent de ces poëtes qui ne savaient chanter qu'un objet, et qui passaient leur vie à aiguiser sur cet objet, quelquefois tout fantastique, la subtilité de leur esprit, Laurent appliquait son talent poétique à tout ce qui l'affectait, aux choses de la vie, à celles qui faisaient la matière de ses études, ou qui l'environnaient et frappaient habituellement ses yeux, ou qui s'y offraient subitement. Sa prédilection pour la nature champêtre paraît sans cesse dans ses vers, parce qu'elle était dans son ame. Tous les moments qu'il pouvait dérober aux affaires, il les passait dans les maisons délicieuses qu'il possédait à la campagne. Celle qu'il avait fait bâtir à Poggio Cajono, était son séjour favori. L'Ombrone y formait une île nommée Ambra, qu'il s'était plu à embellir, et il avait pris tous les moyens que l'art, employé avec une prodigalité royale, peut fournir contre la rapidité d'un fleuve et contre les inondations. Ces moyens furent inutiles; une inondation terrible emporta les embellissements, les travaux, les fabriques, la terre même, pour ainsi dire, et ne laissa que les rochers et la pierre nue. Un possesseur vulgaire n'aurait montré que des regrets et de l'emportement. Médicis y vit un sujet poétique. Sa chère Ambra devint une nymphe, aimée du jeune Lauro, berger des Alpes: Elle se baignait dans l'Ombrone pendant la chaleur du jour. Le Dieu du fleuve la voit, en est épris, veut la saisir; elle fuit le long du rivage; le fleuve la poursuit, mais en vain, jusqu'au lieu où ses eaux se jettent dans l'Arno. Il s'écrie alors, il invoque le Dieu de l'Arno et l'appelle à son aide. L'Arno se lève, court au-devant de la nymphe; elle se trouve ainsi pressée entre le fleuve qui l'arrête et le fleuve qui la suit. Fidèle à son cher Lauro, elle implore le secours des dieux. Au moment où l'Ombrone croit l'atteindre, il ne voit plus qu'un rocher qui s'élève, s'étend, s'accroît devant lui et forme une île, autour de laquelle il ne peut plus que courir. Il se repent alors, et regrette d'avoir réduit une nymphe si belle à n'être plus qu'un amas de rochers.

Ce poëme, composé de quarante-huit octaves, et publié pour la première fois par M. Roscoe 712, est plein de descriptions charmantes, tracées avec une grande facilité de style et avec une propriété singulière d'expressions et de couleurs. Ces mêmes qualités brillent dans la Chasse au Faucon, autre poëme à peu près de même étendue, que nous devons au même biographe. Les préparatifs de cette chasse, les noms des chiens, des éperviers, des faucons, des chasseurs, des piqueurs, la chasse même dont les formes et les incidents sont fidèlement décrits; enfin la querelle comique survenue entre deux chasseurs, dont l'épervier de l'un a pris à la gorge et abattu celui de l'autre, tous ces détails, semés de traits originaux et naïfs, sans avoir le même intérêt pour le fond, n'en prouvent pas moins, dans l'auteur, le talent poétique le plus souple et le plus heureux.

Note 712: (retour) Dans le Recueil de Poésies inédites qu'il a joint à sa Vie de Laurent de Médicis, Ambra est la première pièce, et la Caccia col Falcone la seconde.

J'ai parlé plus haut 713 des fêtes du carnaval, des spectacles ambulants et singuliers que l'on y donnait au peuple de Florence, et du parti qu'en tira Laurent, pour ajouter encore à son crédit et à sa popularité. Même avant lui, ces célébrations joyeuses se faisaient avec beaucoup de pompe. On rassemblait à grands frais des chevaux, des chars, des trophées, une grande multitude de peuple qu'on habillait de costumes analogues aux divers sujets, et qui représentaient, ou le triomphe d'un vainqueur, ou quelque trait de chevalerie, ou l'attirail des métiers et des différents arts. Ce cortége sortait vers le soir, et se promenait aux flambeaux, dans la ville, pendant une partie de la nuit. Il s'arrêtait de temps en temps, et des hommes masqués, comme ceux du cortége l'étaient tous, chantaient quelques chansons que le peuple répétait en dansant. Laurent, qui ne négligeait aucun moyen de lui plaire, imagina de donner à ces mascarades plus de magnificence et de variété, d'y ajouter le charme de la poésie et celui de la musique; de faire, en un mot, de ces anciennes et grossières orgies, un spectacle ingénieux et nouveau. On vit quelquefois autour d'un chariot, traîné par des chevaux superbes et rempli de masques revêtus de différents caractères, jusqu'à trois cents hommes aussi masqués, à cheval, et habillés richement; tandis que d'autres, à pied et en aussi grand nombre, portaient des flambeaux allumés, parcouraient avec eux, éclairaient et réjouissaient toute la ville. Les personnages qui remplissaient les chars, chantaient harmonieusement à quatre, huit, douze et même quinze ou seize voix, des canzoni, des ballades et d'autres pièces de ce genre, dont les paroles étaient analogues au caractère qu'ils représentaient 714. Médicis donnait lui-même l'idée et les dessins de ces mascarades; il composait des vers et des chansons, qu'il faisait mettre en musique par les plus habiles musiciens de ce temps. Quand ces triomphes et ces chants étaient bien ordonnés, bien exécutés, accompagnés de tous les ornements et de toute la pompe convenables, quand l'invention en était heureuse, le sens facile à saisir, les paroles populaires et plaisantes, la musique simple et gaie, les voix sonores et bien d'accord, les habits riches, brillants, appropriés aux caractères, les machines bien construites et peintes avec art, les chevaux nombreux, beaux et bien équipés, la nuit éclairée par une grande quantité de torches et de flambeaux, on ne peut, dit le premier éditeur de ces chants du carnaval, rien voir ni rien entendre qui soit plus agréable et plus fait pour plaire à tous les goûts 715.

Note 713: (retour) Pages 385 et 386.
Note 714: (retour) Préface de l'édition des Canti Carnascialeschi, 1750, in-4., p. x.
Note 715: (retour) Épitre dédicatoire de la première édition au prince François de Médicis, et réimprimée dans la seconde, p. xxxix.

Le succès qu'eurent ces chants, l'intérêt qu'y prenait Médicis, et l'exemple qu'il donnait d'en composer pour amuser le peuple, firent que la plupart des beaux esprits du temps s'exercèrent dans ce genre de poésie; cette mode se soutint jusqu'au milieu du siècle suivant, et c'est de tous ces chants réunis qu'Antoine Grazzini, surnommé le Lasca, fit imprimer un recueil 716 qui tient sa place parmi les productions les plus originales de la littérature italienne. Les chants de Laurent de Médicis se distinguent à une certaine grâce facile et à une simplicité spirituelle, dégagée de toute prétention à l'esprit. Les personnages qui les chantent, sont tantôt de jeunes filles qui se moquent du bavardage des cigales, ou des femmes qui filent de l'or, ou de jeunes femmes et de vieux maris; tantôt des muletiers, des hermites, des revendeurs, des gens de toute sorte de métiers; quelquefois aussi ce sont des triomphes plus magnifiques, tels que celui d'Ariane et de Bacchus. Ce chant est le premier du recueil, et il en est un des plus agréables. Le refrain est philosophique, et tire à la manière des anciens, de la briéveté de la vie, la nécessité d'en jouir 717.

Qu'elle est belle la jeunesse
Qui passe et fuit si grand train!
Rions, aimons, le temps presse:
Rien n'est moins sûr que demain.
Note 716: (retour) Tutti i trionfi, carri, mascherati, o canti carnascialeschi andati per Firenze, etc. Florence, 1559, in-8.
Note 717: (retour)
Quant' è bella giovinezza
Che si fugge tutta via!
Chi vuol esser' lieto sia
Di doman non c'è certezza
.

«Voici Bacchus et Ariane, beaux et tous deux brûlants d'amour; ils savent que le temps fuit et nous trompe; ils ne veulent plus se quitter; les nymphes et tous les gens qui les entourent, gais et contents comme eux,

Épris d'amour et de vin,
Comme eux répètent sans cesse;
Rions, aimons, le temps presse:
Rien n'est moins sûr que demain.

Ces satyres pétulants, amoureux de toutes les nymphes, leur ont tendu mille piéges, dans les antres, dans les bosquets;

Maintenant le dieu du vin
Seul a toute leur tendresse;
Buvons comme eux, le temps presse:
Rien n'est moins sûr que demain.

Celui qui vient lentement, pesamment porté sur son âne, est le vieux et joyeux Silène, chargé d'embonpoint et d'années.

Il veut se dresser en vain;
Mais il rit et boit sans cesse;
Rions aussi, le temps presse:
Rien n'est moins sûr que demain.

C'est Midas qui vient après eux: tout ce qu'il touche devient or; à quoi servent tant de trésors, puisque l'avare n'en a jamais assez?

Quel triste et fâcheux destin
Que d'être altéré sans cesse!
Rions plutôt, le temps presse:
Rien n'est moins sûr que demain, etc.

Tous ces chants n'ont pas à beaucoup près cette teinte philosophique: le plus grand nombre, au contraire, tant de ceux de Laurent, que de ceux que composaient d'autres poëtes, est d'une gaîté grivoise qui suppose des mœurs publiques, sinon plus corrompues, au moins plus franchement licencieuses que les nôtres; tous les métiers et tous les instruments qu'ils emploient sont des sujets inépuisables d'équivoques et de quolibets, dont la plupart de ces chants sont remplis; mais on n'y voit aucune expression sale ou grossière. Comme l'attribut éminemment distinctif de l'homme, après la raison, est le langage, il semble que la bassesse et la grossièreté des mots le ravale encore plus bas que la licence des mœurs; et si, pour amuser un peuple corrompu, il lui fallait des plaisanteries libres, on voit du moins que, pour s'en faire aimer, Laurent savait l'égayer sans l'avilir.

Dans des circonstances moins solennelles, dans des fêtes et des réjouissances ordinaires, qui étaient assez fréquentes pendant le cours de l'année, il composait d'autres chansons ou espèces de rondes, que souvent, comme je l'ai dit 718, il chantait et dansait avec le peuple. Elles sont pour le moins aussi libres que les autres; mais la plupart ont dans le style une grâce et une naïveté charmantes. Quelques unes même n'ont d'indécence ni dans le fond ni dans la forme; et ce sont les plus jolies. On cite et l'on chante encore celle qui commence par ces deux vers:

Ben venga maggio
E'l gonfalon selvaggio
.
Note 718: (retour) Loc. cit.

Ce qui mérite le plus de fixer ici l'attention, c'est que ce chansonnier joyeux, ce poëte aimable, cet homme simple et populaire, était un des premiers personnages de son siècle, un grand homme d'état, un philosophe profond, et qu'au moment où on le voyait sur la place de Florence diriger les mouvements d'une danse de jeunes filles, il venait peut-être de s'enfoncer dans les obscurités les plus creuses du platonisme, ou de lutter, par son génie, contre la politique tortueuse des plus habiles cabinets de l'Italie et de l'Europe.

Nous avons vu que Lucrèce, sa mère, avait composé des poésies sacrées. Soit pour lui plaire, soit par tout autre motif, Laurent voulut en composer aussi, et son génie, qui se pliait à tout, ne réussit pas moins dans ce genre que dans les autres. Il fut même le premier à y employer le style sublime, et l'imitation de celui du Psalmiste et des Prophètes. Les quatre prières ou Oraisons que l'on trouve dans cette partie de ses Œuvres, sont du genre lyrique le plus élevé. Quant aux hymnes ou laudes, Laude, il suivit l'usage du temps, qui était de les rendre populaires, en les mettant sur des airs connus, et presque toujours sur des airs de ballades ou de chansons à danser. Le mérite de ces compositions était la simplicité. Les idées étaient à la portée du peuple, et le style ne s'élevait pas beaucoup au-dessus de son langage. On joignait à chacune des pièces les premiers mots de la chanson sur l'air de laquelle cette pièce était composée: c'était à peu près comme nos anciens Noëls, et, à la pureté du langage près, comme les cantiques de notre abbé Pélegrin 719.

Note 719: (retour) Quand on voit un des chants de Lucrèce de Médicis, commençant par ces mots:
Ecco'l Messia
E la madre Maria
,

mis sur l'air:

Ben venga maggio
E'l gonfalon selvaggio
,

on ne peut s'empêcher de penser aux cantiques de ce bon abbé Pélegrin, tels que celui sur la Chasteté, dont le refrain était:

Adieu paniers,
Vendanges sont faites.

Du temps de Laurent de Médicis, l'art dramatique n'existait point encore. En Italie, comme dans les autres parties de l'Europe, on ne connaissait que ces représentations pieuses, appelées Mystères. À Florence, on en donnait souvent aux dépens du public; quelquefois aussi aux frais des citoyens riches, qui s'en servaient pour déployer leur opulence et se concilier la faveur publique 720. On peut croire que Laurent se proposa ce double but en donnant la représentation de S. Jean et de S. Paul, dont il composa le poëme. On croit que ce fut à l'occasion du mariage de Madeleine, l'une de ses filles, avec François Cibo, neveu du pape Innocent VIII, et que les principaux personnages de la pièce furent représentés par ses autres enfants 721. Ce qui le fait penser, c'est que plusieurs passages semblent des préceptes adressés à ceux à qui est confié le gouvernement des états, et paraissent avoir particulièrement trait à la conduite que lui et ses ancêtres avaient suivie pour obtenir et conserver leur influence dans la république 722.

Note 720: (retour) W. Roscoe, the Life of Lorenzo, etc., ch. 5.
Note 721: (retour) Voy. Cionacci, Préface de la Reppresentezione di S. Giovanni e S. Paolo, avec les autres Poésies sacrées de Laurent, Florence, 1680.
Note 722: (retour) W. Roscoe, ub. supr.

Dans cette pièce, écrite tout entière en octaves, et dont il paraît qu'une partie était chantée, il n'est question ni de S. Jean l'évangéliste, ni de l'apôtre S. Paul, mais du martyre de Jean et de Paul, deux eunuques de la fille de Constantin, qu'on appelle le Grand. Cette fille, nommée Constance, est lépreuse: Ste. Agnès la guérit par un miracle. Constantin, devenu vieux, se démet de l'empire entre les mains de ses enfants; Julien, qu'on a surnommé l'Apostat, leur succède, et c'est ce nouvel empereur qui fait couper la tête aux deux jeunes eunuques de sa sœur, parce qu'ils adorent le dieu qui l'avait guérie de la lèpre par l'intercession de Ste. Agnès. Il est puni, et tué dans une bataille, non par le fer ennemi, mais par un martyr peu connu, ou dont le nom est plus célèbre dans la mythologie que dans l'histoire, et qui s'appelle S. Mercure.

Quoi qu'il en soit de cette action où les trois unités, comme on voit, ne sont pas sévèrement observées, c'est lorsque le vieux Constantin se démet de l'empire, qu'il adresse à ses fils le discours qui a fait croire que c'était pour une occasion relative à sa famille que Laurent de Médicis avait composé ce Mystère. On peut, en poussant plus loin cette conjecture, se rappeler que, lorsqu'il fut surpris par la maladie dont il mourut, il songeait à se retirer des affaires; son fils aîné était appelé à hériter de son pouvoir, et, quoiqu'il fût très-jeune, il était impossible que les défauts qui se montrèrent bientôt en lui et qui causèrent sa perte, ne fussent pas aperçus de son père. Si l'on pense que les enfants de Laurent jouèrent les principaux rôles dans cette pièce, serait-il invraisemblable que Laurent jouât lui-même le premier, qui est celui du vieux Constantin? Aucune tradition ne le dit; mais aucune ne dit non plus le contraire; et je ne fais qu'ajouter une conjecture à une autre. Elle donnerait un grand intérêt à ce drame informe, et surtout au rôle de Constantin, si Laurent le joua lui-même; il est naturel et touchant, dans la disposition d'esprit où il était alors, d'entendre le vieil empereur s'exprimer ainsi par sa bouche 723. «Souvent celui qui donne à Constantin le nom d'Heureux, l'est beaucoup plus que moi, et ne dit pas la vérité.» Le moment de la démission et le discours de Constantin à ses fils, acquièrent aussi, par cette supposition très-naturelle, beaucoup plus d'intérêt et de dignité. Constantin, parlant comme il le fait 724, quoiqu'en assez beaux vers, des devoirs des souverains et des soucis du trône, ne dit guère qu'une morale rebattue et un lieu commun; mais Laurent de Médicis, courbé sous le poids des infirmités et des affaires, au milieu de sa gloire et de sa prospérité, adressant ces mêmes paroles à ses trois fils dans une fête publique, qui est en même temps une fête de famille, exprime un sentiment noble, touchant et vrai, qui émeut et qui attendrit.

Note 723: (retour)
Spesso chi chiama Constantin felice,
Sta meglio assai di me, e'l ver non dice
.
Note 724: (retour) Sappiate che chi vuole 'l popol reggere. (St. 99 et suiv.)

On déployait dans ces spectacles un appareil, une magnificence extraordinaires. Le théâtre était ordinairement dressé dans une église. On y faisait jouer de grandes machines. Les perspectives ou décorations changeaient souvent. Le nombre des comparses ou de ceux qui formaient le cortége des acteurs principaux, était immense. Des joûtes, des tournois, des batailles, des fêtes données à la cour, des banquets royaux, des bals et des concerts paraissaient tour à tour sur la scène. Dans cette représentation de saint Jean et de saint Paul, sainte Agnès apparaissait à Constance, et la Madonne se montrait aussi sur le tombeau du martyr saint Mercure. Toutes deux venaient du ciel, et étaient portées sur des machines en forme de nuages. Au dénouement, saint Mercure sortait de son tombeau; et s'élevait sans doute en l'air pour blesser Julien dans la bataille: on donnait un banquet et une fête à la cour, accompagnée de danses, de concerts de voix et d'instruments, pour célébrer la guérison de Constance; et deux grands combats étaient livrés sur le théâtre. En un mot, on n'accompagne aujourd'hui d'une pareille pompe, chez aucune nation de l'Europe, la représentation des chefs-d'œuvre dramatiques les plus fameux.

En résumant ce que nous avons dit des poésies de Laurent de Médicis, nous y verrons une grande souplesse à traiter tous les genres et à prendre tous les tons; dans le sonnet et la canzone, un style inférieur à celui de Pétrarque, mais supérieur à celui de tous les autres poëtes lyriques qui avaient écrit depuis un siècle entier; dans la poésie philosophique, une clarté qui écarte tous les nuages, une grâce facile qui fait disparaître l'aridité de tous les détails; dans la satire, une touche originale, une création et un modèle; dans des genres plus légers, et si l'on veut plus futiles, une aisance et un naturel qui écartent toute idée de travail. Nous verrons enfin dans Laurent un des principaux restaurateurs de la poésie italienne, qui était restée en silence pendant un siècle, comme désespérant de soutenir son premier succès, et découragée par la sublimité même de ses premiers chants.

Il fut bien secondé, dans cette entreprise, par des génies heureux, qui semblèrent éclore à la fois pour donner à la dernière moitié du quinzième siècle un éclat qui manque à la première, et pour préparer, en quelque sorte, les merveilles du siècle suivant.

Ange Politien occupe parmi eux le premier rang. Le goût du temps, qui était principalement tourné vers les travaux de l'érudition, en fit un érudit; la faveur dont les études philosophiques jouissaient chez les Médicis, en fit un philosophe; la nature l'avait fait poëte. Je ne répéterai point ici ce que j'ai dit des poésies grecques et latines qu'il publia de l'âge de treize à celui de dix-sept ans. On place dans cet intervalle une composition qui serait plus merveilleuse, si en effet Politien l'eût produite à quatorze ans; ce sont ses Stances pour la joûte de Julien de Médicis, frère de Laurent. J'ai d'abord admis la supputation des plus habiles critiques sur la date de cette pièce; je dirai maintenant, en peu de mots, pourquoi elle m'est suspecte, et quelle autre supposition me paraît plus vraisemblable.

Laurent et Julien brillèrent dans deux différents tournois 725. Celui où Laurent remporta le prix, fut donné le 7 février 1468, et l'autre, peu de jours après. Luca Pulci célébra dans un poëme la victoire de Laurent; Politien, dans un autre, les exploits de Julien; or, en 1468, Politien n'avait que quatorze ans. Il dédia son poëme à Laurent, quoiqu'il fût en l'honneur de Julien. Laurent, dès-lors, le prit en amitié, le logea dans son palais, et en fit le compagnon de ses études. Tel est le sentiment de Tiraboschi; tel est celui du savant abbé Serassi, dans sa Vie d'Ange Politien 726; de William Roscoe, dans son excellente Vie de Laurent de Médicis, et de plusieurs autres écrivains qui doivent faire autorité; mais il n'y a point d'autorité littéraire qui puisse faire croire un fait évidemment impossible. Plus on lit les stances de Politien, moins on se persuade qu'un poëme, si riche en détails, si abondant en expressions et en images, écrit d'un style si fort de poésie, et cependant si sage, soit l'ouvrage d'un enfant. Les épigrammes grecques et latines que cet enfant publia jusqu'à l'âge de dix-sept ans, sont surprenantes, mais se conçoivent; un poëme de près de douze cents vers en octaves italiennes, resté depuis ce temps comme modèle et comme un des monuments de la langue, ne se conçoit pas. Voici donc un autre calcul où je trouve plus de vraisemblance.

Note 725: (retour) Voy. ci-dessus, p. 377.
Note 726: (retour) En tête de l'édition des Stanze, Padoue, 1765, in-8.

À dix-sept ans, Politien acheva ses études. Il publia ses épigrammes, qui commencèrent sa réputation: c'était en 1471. Laurent de Médicis était, depuis deux ans, à la tête de sa fortune et de la république. Politien était pauvre; il voulut attirer ses regards par quelque production d'éclat. Le tournoi de Laurent avait trouvé un poëte, celui de Julien n'en avait point encore. Célébrer ce tournoi avec toutes les couleurs de la poésie; y faire entrer l'éloge, non-seulement de Julien, mais de toute la famille des Médicis, et l'adresser à Laurent, chef de cette famille, chef de l'état, déjà surnommé le Magnifique, et qui justifiait chaque jour ce titre par ses libéralités, lui parut une entreprise conforme à son but. On ne peut savoir en combien de chants ou de livres il avait divisé son plan. Le second n'est pas achevé; et le moment où l'action est interrompue, est celui où le héros ne fait encore que se disposer au combat; mais probablement, lorsqu'il eut terminé cette première partie de l'action, il en fit hommage à Laurent, et en reçut l'accueil généreux qui décida du reste de sa vie. Qu'il eût alors dix-huit, dix-neuf ou vingt ans, cela est bien précoce encore, mais n'est pas du moins incroyable. Ayant atteint dès-lors le but qu'il s'était proposé, partagé entre divers travaux que l'amitié de Laurent fut en droit d'exiger de lui, ceux d'érudition qui étaient alors les plus considérés, et pour lesquels il trouva dans son bienfaiteur tant d'encouragement et tant de secours, et l'éducation des fils de Laurent qu'il commença, sans doute, à leur donner aussitôt qu'ils furent en état de la recevoir, toutes ces causes réunies l'empêchèrent, pendant plusieurs années, de reprendre cet ouvrage. La malheureuse année 1478 vint. Julien fut assassiné par les Pazzi; Politien n'avait encore que vingt-quatre ans; et dès ce moment son poëme fut condamné à rester imparfait.

Si je faisais une dissertation en règle, j'appuierais de beaucoup de raisons et de citations ma conjecture; mais je me bornerai per brevità, comme disent les Italiens, à citer la quatrième stance du poëme: elle me paraît décisive. «Et toi, noble Laurier, dit le poëte (en faisant allusion au nom de Laurent), sous l'ombrage duquel Florence se réjouit et repose en paix, sans craindre ni les vents, ni les menaces du ciel, ni le courroux de Jupiter même, accueille, à l'ombre de ta tige sacrée, ma voix humble, tremblante et craintive, etc.» De quelque considération que Laurent jouît dès le vivant de son père, et quoique les infirmités de Pierre de Médicis l'empêchassent de jouer d'une manière brillante le rôle de premier citoyen de Florence, il le fut cependant tant qu'il vécut, depuis la mort de Cosme; et les expressions de cette stance ne peuvent absolument avoir été adressées à son fils qu'après la sienne.

Quoi qu'il en soit de l'époque précise de la composition de cette pièce (et l'on a vu que, s'il est impossible que l'auteur n'eût que quatorze ans, il est probable qu'il n'en avait pas plus de vingt), ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle forme le morceau de poésie italienne le plus brillant de ce siècle. Elle offre en même temps la fraîcheur, la fertilité d'une jeune imagination, et le style formé de l'âge mûr. On blâme quelquefois, mais on admire cependant les richesses accessoires dont Pindare a su, dans ses odes, embellir des sujets aussi pauvres, en apparence, que le sont des courses de chevaux ou de chars; que faut-il donc penser de Politien qui, sur un sujet à peu près semblable, sur un tournoi, conçoit un poëme tout entier, dont on ne peut connaître l'étendue projetée, puisqu'au bout de douze cents vers, le héros n'en est encore qu'aux préparatifs du combat, et qu'il est impossible de savoir par combien d'incidents le poëte pouvait le retarder encore?

Il décrit d'abord les occupations et les travaux de la jeunesse de Julien; il le peint environné de toutes les séductions de son âge, en butte aux agaceries et aux avances de toutes les belles, mais défendu des traits de l'Amour par la Sagesse. Julien a, comme Hippolyte, une grande passion pour la chasse. L'Amour imagine un stratagème pour le vaincre, au milieu même de cet exercice. Il fait courir devant lui le fantôme aérien d'une biche blanche, aussi agile que belle, et dont la poursuite l'entraîne loin de ses compagnons. Alors se présente à lui une nymphe charmante, dont il est tout à coup épris; il abandonne la biche, aborde en tremblant la nymphe, qui lui répond avec une voix douce et angélique. Elle s'éloigne aux approches de l'ombre du soir, et laisse Julien, seul et pensif, errer dans ces bois, où il s'égare en s'occupant d'elle. Ses compagnons inquiets le retrouvent enfin. Il revient avec eux, mais il emporte le trait qui l'a blessé. L'Amour va trouver sa mère dans l'île de Chypre, et lui raconter sa victoire. La description de cette île enchantée et du palais de Vénus, remplit toute la seconde moitié du premier livre. C'est un morceau d'environ cinq cents vers. Politien y a prodigué à pleines mains toutes les richesses de la poésie descriptive, et l'on y reconnaît le premier modèle des îles d'Alcine et d'Armide.

Vénus, que l'Amour trouve entre les bras de Mars, est ravie d'apprendre la défaite d'un jeune héros si fier, et jusqu'alors si insensible. Elle veut qu'il se couvre d'une gloire nouvelle, pour que la victoire remportée par son fils ait plus d'éclat. Elle ordonne à tous les Amours de s'armer, de se pénétrer de tous les feux du dieu Mars, de voler à Florence, d'inspirer aux jeunes Toscans l'ardeur des combats. Tandis qu'ils remplissent ses ordres, elle appelle Pasitée, épouse du Sommeil et sœur des Grâces; elle lui enjoint d'aller trouver son époux, et d'obtenir de lui qu'il envoie à Julien des Songes analogues au projet qu'elle a formé. Les Songes lui obéissent comme les Amours. Le jeune héros, dans son sommeil du matin, croit voir la belle nymphe de la forêt, mais aussi fière, aussi sévère qu'elle était douce et affable, couverte des armes de Pallas, et les opposant aux traits de l'Amour. C'est à Pallas même, c'est à la Gloire qui descend des cieux, le revêt d'une armure d'or et le couronne de lauriers, qu'il appartient de vaincre cette fierté. Il s'éveille; il invoque l'Amour, Minerve et la Gloire: leurs feux réunis brûlent son cœur. Il va paraître dans la lice, en portant leur bannière.

Tel est ce poëme, ou plutôt ce grand fragment de poésie, qui, tout imparfait qu'il est resté, a peut-être eu sur les progrès de la littérature italienne plus d'influence que tous les autres travaux de Politien. L'ottava rima, inventée par Boccace, mais à qui il n'avait donné ni l'harmonie, ni la rondeur, ni les chutes heureuses qui lui conviennent, et qui était restée depuis dans cet état d'imperfection, reparut ici avec toutes les qualités qui lui manquaient, et si parfaite, qu'aucun des poëtes qui l'ont employée depuis, pas même l'Arioste ni le Tasse, n'ont rien pu y ajouter. La langue poétique, affaiblie et languissante depuis Pétrarque, reprit sa force et ses vives couleurs; le style épique fut créé; un grand nombre d'expressions, de comparaisons et de formes de style parut pour la première fois; et, dans les âges suivants, les plus grands poëtes épiques ne dédaignèrent pas de puiser à cette source abondante. J'ai parlé de l'île d'Alcine et des jardins d'Armide, dont le premier type est dans la riche description de l'île de Chypre. Mais de plus, beaucoup de phrases poétiques et de vers entiers ont passé de là dans les deux poëmes qui ont rendu si célèbre le nom de ces deux enchanteresses.

Je puis donner pour exemples de ces emprunts, deux des octaves les plus fameuses, l'une dans l'Orlando, l'autre dans la Jérusalem. Tout le monde connaît cette admirable comparaison que fait l'Arioste de Médor, qui garde et défend le corps de son roi Dardinel contre les ennemis qui le poursuivent, avec l'ourse attaquée par les chasseurs, dans la tanière où elle nourrissait ses petits; il n'y a, certes, dans aucun poëte rien de plus parfait que ces huit vers; on les regarde comme inimitables, et ils le sont; mais l'idée et même quelques expressions des quatre premiers, sont visiblement imitées de la stance 39 de Politien 727.

Note 727: (retour)
Come orsa che l'alpestre cacciatore
Ne la pietrosa tana assalit' habbia,
Sta sopra i figli con incerto core,
E freme in suono di pietà e di rabbia
. (L'Arioste.)

Qual tigre, a cui dalla pietrosa tana
Ha tolto il cacciator suoi cari figli:
Rabbiosa il segue per la selva ircana,
Che tosto crede insanguinar gli artigli
. (Politien.)

L'imitation du Tasse est toute dans les mots et dans l'harmonie, sans aucun rapport entre le fond des choses. On cite souvent et avec raison, comme un chef-d'œuvre d'harmonie imitative dans le genre terrible, ces vers du quatrième chant de la Jérusalem, où le son rauque de la trompette infernale se fait entendre. Tous les mots de cette octave effrayante contribuent à l'effet qu'elle produit, mais il naît surtout de cette consonnance à la fois sourde et retentissante de la tartarea tromba, avec les deux rimes des vers suivants, rimbomba, et piomba. Or, la stance 28 de Politien fait entendre de même et la trompette du tartare et son double retentissement 728.

Note 728: (retour)
Chiama gli habitator dell' ombre eterne
Il rauco suon della tartarea tromba;
Treman le spatiose atre caverne,
E l'aer cieco a quel romor rimbomba;
Ne sì stridendo mai da le superne
Regioni del cielo il folgor piomba
, etc. (Le Tasse.)

Con tal romor, qualor l'aer discorda,
Di Giove il foco d'alta nube piomba:
Con tal tumulto, onde la gente assorda,
Dall' alte cataratte il Nil rimbomba:
Con tal' orror del latin sangue ingorda
Sono Megera la tartarea tromba
. (Politien.)

Je n'ai pas craint de m'arrêter quelque temps sur ce petit poëme, dont on parle beaucoup plus qu'on ne le lit; les ouvrages qui font époque dans la littérature de chaque peuple, abstraction faite du sujet et de l'étendue, sont les plus importants; et les stances de Politien forment une époque très-remarquable dans la poésie épique italienne. Sa Favola di Orfeo en fait une autre dans la poésie dramatique moderne. C'est la première représentation théâtrale, étrangère à celles de ces pieuses absurdités qu'on appelait des Mystères; la première écrite avec élégance, et conduite d'après quelques idées d'une action intéressante et régulière. Cette action, au reste, est fort simple. Le berger Aristée a vu la nymphe Eurydice; il en est épris, il s'entretient d'elle avec un autre berger, et se plaint, dans une chanson pastorale, des maux que l'Amour lui fait souffrir. Eurydice approche en cueillant des fleurs: il veut lui parler, elle fuit; il la poursuit dans la campagne. Orphée paraît tenant sa lyre et chantant un hymne. Un berger vient lui annoncer que sa chère Eurydice, en fuyant Aristée, a été mordue d'un serpent, et qu'elle a sur-le-champ perdu la vie. Orphée, après avoir exprimé ses regrets, descend aux enfers; il fléchit, par ses prières, par son chant et ses accords, Minos, Proserpine et Pluton. Eurydice lui est rendue; mais, en la ramenant sur la terre, il la regarde, elle retombe dans les enfers, et lui est enlevée pour toujours. Il se livre au désespoir, maudit l'Amour, renonce à tout commerce avec les femmes, et les maudit elles-mêmes, comme la source de tous nos chagrins et de toutes nos peines. Les Bacchantes l'entendent, entrent en fureur, poursuivent le profane qui ose mal parler des femmes, reviennent sa tête à la main, et finissent par un sacrifice et par un dithyrambe en l'honneur de Bacchus.

Ce qu'il faut observer dans cette pièce, qui nous paraît aujourd'hui très-médiocre, et qui porte en effet tous les caractères de l'enfance de l'art, c'est qu'elle fut faite en deux jours, au milieu des préparatifs tumultueux d'une fête, et que cependant, outre le tissu général du dialogue qui est conduit naturellement, purement et même élégamment écrit, il y a trois morceaux, la chanson pastorale d'Aristée, le chant d'Orphée pour fléchir les dieux infernaux, et le dithyrambe des Bacchantes, qui paraîtraient seuls exiger plus de temps; le dernier, plein d'inspiration, de verve et de chaleur 729, est le premier modèle d'un genre que les Italiens aiment beaucoup, et qu'ils ont cultivé depuis avec succès. Je ne parle point de l'hymne que chante Orphée quand il paraît pour la première fois sur la montagne; c'est une ode latine en vers saphiques en l'honneur du cardinal de Gonzague, pour qui cette fête se donnait à Mantoue. C'est la trace d'un reste de barbarie et une singularité qui put paraître moins choquante dans un temps où la langue vulgaire était presque retombée en discrédit, et où l'on cultivait beaucoup plus la poésie latine que l'italienne. Au reste, il paraît aujourd'hui prouvé que cette ode qui se trouve parmi les poésies latines de Politien, a été interpolée après coup dans son Orphée. On a retrouvé 730 un ancien manuscrit où elle n'est pas; elle y est remplacée par un chœur, à l'imitation de ceux des Grecs, dans lequel les Dryades déplorent la mort d'Eurydice. L'édition que l'on a faite d'après ce manuscrit a plusieurs autres avantages sur toutes celles qui l'avaient précédée 731, et c'est d'après ce texte seulement que l'on peut juger une composition rapide et presque improvisée, qui donne cependant à Politien la gloire d'avoir été le premier auteur dramatique parmi les modernes, et à la cour des Gonzague de Mantoue, l'honneur d'avoir applaudi la première 732 un spectacle plus intéressant et plus noble que les momeries de la légende, les supplices et les diableries qui amusaient alors toute l'Europe.

Note 729: (retour)
Ognun segua, Bacco, le;
Bacco, Bacco, Evoè
, etc.
Note 730: (retour) En 1770 ou 72. Voyez Tiraboschi, t. VI part II, p. 194.
Note 731: (retour) L'Orfeo, tragedia illustrata dal P. Ireneo Affò. Venise, 1776, in-4.
Note 732: (retour) Tiraboschi, ub. supr., démontre que la représentation de l'Orfeo date au plus tard de 1483; et les spectacles de la cour de Ferrare, dont nous parlerons dans la suite, ne commencèrent qu'en 1486.

Les autres poésies italiennes de Politien sont en petit nombre. Ce sont des chansons, des ballades, des plaisanteries et de ces chants populaires que les amis de Laurent de Médicis composaient à son exemple pour égayer les Florentins. Il y en a plusieurs dans le recueil des canzoni a ballo, qui sont tout aussi gaies, tout aussi libres que les autres, et qui ont plus de verve et d'originalité; mais parmi ces diverses poésies, qui ne sont que les délassements d'un esprit grave et studieux, on distingue une canzone d'amour remplie d'images charmantes, de sentiments affectueux, de mouvement et d'harmonie 733; c'est le morceau qui, depuis Pétrarque, retrace le mieux la manière de ce grand poëte lyrique; ainsi, dans le peu de poésies en langue vulgaire que Politien a laissées, on trouve la première renaissance du style poétique créé par le cygne de Vaucluse, et presque oublié depuis un siècle; l'ottava rima de Boccace améliorée et portée au dernier degré de perfection; le premier essai du drame en musique, et, dans cet heureux essai, le premier modèle du dithyrambe italien.

Note 733: (retour) Monti, valli, antri e colli, etc.

Dans ses poésies latines on remarque aussi le fruit de son application continuelle à l'étude des anciens, avec le feu d'une imagination vraiment poétique, et ce goût, cette élégance qui étaient comme les attributs naturels de son esprit. Outre un grand nombre d'épigrammes latines, auxquelles il faut avouer encore que les savants préfèrent celles qu'il fit en langue grecque, on a de lui quatre sylves ou petits poëmes que l'on peut mettre au rang de ce que la latinité moderne a produit de plus précieux. C'étaient des morceaux qu'il récitait publiquement lorsqu'il commençait dans l'Université de Florence ses cours de littérature grecque et latine, ou l'explication particulière de quelque poëte ancien. Le sujet du premier est la poésie et les poëtes en général; celui du second, la poésie géorgique, prononcé avant l'explication d'Hésiode et des Géorgiques de Virgile. Le troisième a pour objet les Bucoliques du même poëte. Le quatrième précéda l'explication d'Homère, et contient une riche énumération des beautés renfermées dans ses deux poëmes 734. Ces pièces, dont chacune est de quatre, six et jusqu'à huit cents vers, sont pleines de détails intéressants, d'observations fines, de descriptions brillantes. Quant au style, il ne ressemble plus aux bégaiements des premiers écrivains modernes qui voulurent, après les siècles de barbarie, rétablir la pureté de l'ancienne langue romaine; il est en vers, comme le récit de la conjuration des Pazzi l'est en prose 735, du latin le plus élégant; et si quelques critiques voient encore une grande différence, non-seulement entre ce style et celui des anciens, mais entre ce style et celui de Pontano, de Sannazar et de quelques autres poëtes, ou contemporains, ou qui suivirent immédiatement Politien, ce sont peut-être des nuances purement idéales, et qu'un lecteur, même instruit, est excusable de ne pas saisir.

Note 734: (retour) Il intitula ces quatre pièces: Nutricia, Rusticus, Manto et Ambra.
Note 735: (retour) Voy. ci-dessus, p. 383.

Les occasions où il récita ces poëmes nous le font voir au nombre des savants professeurs de littérature ancienne, qui entretinrent à Florence, vers la fin de ce siècle, l'ardeur pour les bonnes études. Son école y eut une telle célébrité que les Italiens et les étrangers accouraient pour y être admis, et que les professeurs eux-mêmes venaient l'entendre. Il donna des preuves de son savoir, non-seulement dans ses Miscellanea, ou Mélanges d'érudition dont j'ai parlé précédemment, mais dans ses traductions latines de l'histoire d'Hérodien, du Manuel d'Epictète, des problèmes physiques d'Alexandre d'Aphrodisée et de plusieurs autres ouvrages ou opuscules de littérature et de philosophie grecque. On lit avec intérêt les douze livres de ses lettres familières 736, tant à cause du jour qu'elles jettent sur l'histoire littéraire de son temps et sur celle de sa vie, que parce qu'elles se rapprochent, plus que celles de la plupart des autres savants de ce siècle, du style des bons auteurs latins. On l'y voit en correspondance avec tout ce qu'il y avait alors de distingué dans les lettres, avec les plus grands personnages de l'Italie, même avec des souverains. Tous témoignent, en lui écrivant, la plus grande estime pour sa personne et pour ses talents.

Note 736: (retour) Omnium Angeli Politiani operum tomus prior et alter, in quibus sunt Epistolarum libri XII, etc. Paris, Jodoc. Bad. Ascencius, 1512, in-fol.

Une famille entière de poëtes seconda les efforts de Laurent de Médicis et de Politien pour le rétablissement et les progrès de la poésie italienne. Ce furent les trois frères Pulci, de l'une des plus nobles et des plus anciennes maisons de Florence, puisqu'on fait remonter leur origine jusqu'à ces familles françaises qui y restèrent après le départ de Charlemagne 737. Bernardo Pulci, l'aîné des trois frères, se fit d'abord connaître par deux élégies, l'une consacrée à la mémoire de Cosme de Médicis, l'autre sur la mort de la belle Simonetta, maîtresse de Julien. Il traduisit les Églogues de Virgile, et c'est la première fois qu'elles aient été traduites en italien 738. Il fit de plus un poëme sur la Passion de J.-C. 739, et mit plus de poésie dans son style, que ce sujet ne paraît le comporter, ou, si l'on veut, qu'il ne semble le permettre.

Note 737: (retour) Préface du Morgante Maggiore, de Luigi Pulci, Naples, sous le nom de Florence, 1732, in 4.
Note 738: (retour) Selon Tiraboschi (tom. VI, part. II, p. 174), il publia d'abord des Églogues qui furent imprimées en 1484, avec celles de quelques autres poëtes, et ensuite la traduction des Bucoliques, imprimée en 1494; mais M. Roscoe a fort bien observé (The Life of Lorenzo, etc., ch. 5), que c'est le même ouvrage publié deux fois, et qu'on n'a point, de Bernardo Pulci, d'autres églogues que celles de Virgile qu'il a traduites.
Note 739: (retour) Imprimé à Florence, 1490, in-4.

Le second frère, Luca Pulci, avait, comme nous l'avons vu, célébré par un poëme, la joûte de Laurent de Médicis, avant que Politien eût chanté celle de Julien. Ce poëme, très-inférieur pour l'imagination et pour le style, à celui de son jeune émule, est aussi en octaves. L'auteur s'y est attaché à peindre les circonstances les plus minutieuses des préparatifs du combat, et ensuite du combat même. Les attaques que les divers champions se livrent, sont décrites avec assez de chaleur et de rapidité. Celles de Laurent sont plus détaillées que les autres. Après avoir rompu quelques lances de la manière la plus brillantes, il change de cheval, tient tête à plusieurs champions, et remporte enfin le premier prix de l'adresse et de la valeur.

Ces stances, qui ne furent qu'un ouvrage de circonstance, sont une des moindres productions de Luca Pulci. Son Driadeo d'Amore est un poëme pastoral en octaves, divisé en quatre parties. Il le fit pour l'amusement de Laurent de Médicis, à qui il est dédié; mais quoique Laurent aimât beaucoup la poésie et les fictions qui en font l'ornement et presque l'essence, il n'est pas sûr qu'il s'amusât beaucoup de l'emploi surabondant que fait ici le poëte des fictions de la mythologie. L'action remonte jusqu'à l'enlèvement de Proserpine. Une Dryade qui avait suivi Cérès tandis qu'elle cherchait sa fille, resta sur les monts Apennins, et fut l'origine des demi-dieux qui habitèrent ces montagnes. C'est là que la Dryade Lora, fille d'Apollon, est aimée du Satyre Sévéré, fils de Mercure. Elle finit par l'aimer à son tour; Diane, pour l'en punir, change le Satyre en licorne. Lora le poursuit à la chasse, et le perce de ses traits. Il est changé en fleuve. Lora, qui l'a tué sans le connaître, le cherche et l'appelle dans les bois; une nymphe lui apprend qu'en croyant frapper une licorne, c'est à son amant qu'elle a ôté la vie. Elle tourne contre son propre sein le trait dont elle l'a blessé, et se tue. Apollon la change en rivière, et l'unit pour jamais au fleuve Sévéré; ce qui signifie tout simplement, que la Lora se jette dans le petit fleuve Sévéré qui coule dans une partie de la Toscane. Ces métamorphoses étaient alors fort à la mode; elles l'ont encore été depuis; elles peuvent en effet donner lieu à des peintures variées et à de riches descriptions, il faudrait seulement y être un peu sobre de narrations épisodiques, et ne pas embarrasser la fable principale par trop de fictions accessoires. C'est à quoi Luca Pulci n'a pas pris garde, et ce qui rend plus fatigante qu'agréable la lecture de son Driadeo d'Amore.

Le Ciriffo Calvaneo est un poëme plus considérable du même auteur. C'est un roman épique en sept chants, sans doute la première production de ce genre, après le Buovo d'Antona et la reine Ancroja, qui ne sont, comme on le verra, que de longs contes de fées, écrits en vers si plats et remplis de si sottes extravagances, qu'on ne peut en supporter la lecture. Voici quelle est en abrégé la fable du Ciriffo. Paliprenda, fille d'un roi d'Épire, descendant de Pyrrhus, est abandonnée par le traître Guidon, de la race des comtes de Narbonne. Elle est enceinte et se livre au plus affreux désespoir. Au moment où elle veut se donner la mort, un vieux berger accourt, lui retient le bras, la console et l'emmène dans sa cabane. Une autre femme, nommée Maxime, y était déjà réfugiée; fille d'un romain de ce nom, elle avait été séduite par un étranger, enlevée, conduite dans les îles Strophades, et abandonnée par son amant, dans le même état où était Paliprenda. Un corsaire l'avait reconduite en Italie. Après plusieurs courses malheureuses, elle était arrivée en Toscane, sur les monts Calvanéens, où le vieux berger l'avait recueillie et logée. Elle y était accouchée d'un fils, à qui elle avait donné le nom de Ciriffo, et, à cause des monts où elle était réfugiée, le surnom de Calvaneo. Quand le terme est arrivé, Paliprenda se délivre aussi d'un fils, qu'elle nomme simplement Povero, le pauvre, en y ajoutant le surnom d'Avveduto, le prudent ou le sage, par une sorte de prévoyance de cette qualité que devait développer en lui l'éducation du malheur. Elle meurt peu de temps après, et laisse son fils à Maxime, qui le nourrit de son lait et l'élève comme le sien même. Les deux jeunes enfants, élevés dans la même cabane et sur le même sein, deviennent intimes amis; et ce sont leurs aventures romanesques, leurs voyages, leurs exploits guerriers contre les Sarrazins, les dangers qu'ils bravent, les maux qu'ils ont à souffrir, qui font tout le sujet du poëme. Cette fable, assez malheureuse, et qui est souvent très-embrouillée, est tirée, dit-on, d'un vieux manuscrit, intitulé Liber pauperis prudentis, le Livre du Pauvre sage, antérieur de cent cinquante ans au Ciriffo 740. Pulci laissa son poëme imparfait; il n'en avait terminé qu'un livre, divisé en sept chants; Laurent de Médicis chargea Bernardo Giambullari de l'achever. Ce poëte y ajouta trois livres, et c'est ainsi que le poëme a été imprimé d'abord 741; mais on n'a réimprimé ensuite que les sept chants de Luca Pulci 742, avec ses stances sur la joûte de Laurent, et ses héroïdes ou épîtres en vers.

Note 740: (retour) Cité par Bandini, Catalog. Biblioth. Laurent., vol. V, part. xiv, cod. 30.
Note 741: (retour) Venise, 1535, in-4.
Note 742: (retour) Florence, Giunt, 1572, in-4.

Il fit ces dernières pièces à l'imitation des épîtres d'Ovide. Il y en a seize. Elles ne sont point en octaves, mais en tercets. La première est de Lucretia à Lauro, c'est-à-dire, de la belle Lucretia Donati à Laurent de Médicis; elle sert comme de dédicace au recueil. Les autres sont des épîtres d'Iarbe à Didon, de Déidamie à Achille, d'Hercule à Iole, d'Egiste à Clitemnestre, d'Hersilie à Romulus, de Cornélie au grand Pompée, de Marcus Brutus à Porcie, etc. On trouve trop d'esprit dans les héroïdes d'Ovide: ce n'est pas le défaut de celles de Pulci; mais trop rarement les personnages qu'il fait parler, disent tout ce que devraient leur dicter leur position et leur caractère connu. Trop d'esprit est un vice, qui n'est, au reste, ni aussi grave, ni aussi commun qu'on paraît le croire; trop peu de poésie, d'images, de passion, de mouvements, de vérité historique, en est un plus fort et moins pardonnable, et l'auteur de ces épîtres me paraît en être atteint.

Luigi Pulci est le dernier et le plus célèbre des trois frères. Il était né à Florence en 1431. Quoique beaucoup plus âgé que Laurent de Médicis, il vécut avec lui dans la familiarité la plus intime. On ne sait rien de plus sur sa vie, qui fut toute littéraire. Le poëme qui a donné le plus d'éclat à son nom, est le Morgante Maggiore, premier modèle des poëmes romanesques, dont les exploits de Charlemagne et de Roland sont le sujet. Il l'entreprit, à la prière de Lucrèce Tornabuoni, mère de Laurent; et l'on a dit, mais sans preuve, qu'il le chantait comme les rapsodes à la table de son jeune patron. Je ne dirai rien ici du caractère singulier, de la conduite ni du mérite poétique de cet ouvrage fameux. Il ouvre, en quelque sorte, la carrière du poëme épique moderne; et comme, dans la suite de cette Histoire, je traiterai la littérature italienne par genres, en même temps que par ordre chronologique; je réserve le Morgante pour le placer en tête de ce genre si riche et si varié.

On a de Luigi Pulci quelques autres poésies, entre autres une suite de sonnets bizarres, souvent indécents et grossiers, mais qui ne sont pas tous de lui. Matteo Franco, poëte florentin du même temps, et l'un de ses meilleurs amis, était comme lui dans l'intime familiarité de Laurent de Médicis. Ils imaginèrent, pour l'amuser 743, de se faire une guerre à outrance, et de se dire l'un à l'autre, dans des sonnets, les injures les plus fortes et les plus piquantes, sans cesser pour cela d'être amis, ni de boire et de rire ensemble à la table de Médicis et ailleurs. Le recueil qu'on en a fait monte à plus de cent quarante sonnets. Le style est non-seulement d'une liberté cynique, mais souvent dans le genre proverbial et décousu des bouffonneries du Burchiello. Il est fâcheux que Laurent ait encouragé une lutte de cette espèce. Les deux champions y jouent un rôle avilissant; et rien de ce qui est bas et vil n'aurait dû plaire à une ame aussi noble et à un esprit aussi éclaire.

Note 743: (retour) Rispondendosi vicendevolmente, per ischerzevole solazzo del loro Mecenate, Préface de l'édition de 1759, in-8.

Quand ces sonnets parurent imprimés, Rome aurait sans doute pardonné les injures et les expressions de mauvais lieu dont ils sont remplis, mais la liberté des deux poëtes était allée jusqu'à des matières sur lesquelles elle n'entendait pas raillerie. L'Inquisition s'en mêla, et la circulation de ces poésies satiriques fut défendue. Dans un des sonnets qui encoururent sa colère, le plus décent de tous et peut-être aussi le plus clair, Pulci examine à sa manière ce que c'est que l'Ame, et se moque des absurdités qu'on a dites sur ce sujet, d'après Aristote et Platon. Il compare l'Ame à ces confitures qu'on enveloppe dans du pain blanc tout chaud, ou à une carbonnade placée dans un pain fendu en deux. Mais que devient-elle dans l'autre monde? Quelqu'un qui y a été, lui a dit qu'il n'y pouvait plus retourner, parce qu'à peine y peut-on arriver avec la plus longue échelle. Certaines gens croient y trouver des bec-figues, des ortolans tout plumés, d'excellents vins, de bons lits; ils suivent pour cela les moines et marchent derrière eux. Pour nous, ajoute-t-il, mon cher ami, nous irons dans la Vallée noire, où nous n'entendrons plus chanter Alleluia 744. Louis Pulci se repentit dans la suite des libertés qu'il avait prises, ou crut devoir conjurer le petit orage qu'elles lui avaient attiré. Il fit en conséquence sa Confession à la Vierge, espèce de poëme en tercets, très-orthodoxe, très-pieux même, qui le réconcilia peut-être avec l'Inquisition, mais qui pourrait, tant il est ennuyeux, le brouiller avec tous les amis des vers.

Note 744: (retour) Son. 145.

Le succès qu'eut dans le monde la Nencia da Barberino de Laurent de Médicis, engagea Louis Pulci à l'imiter dans sa Beca da Dicomano. C'est bien à peu près le même langage, les mêmes tours villageois, mais non pas la gaîté naïve et décente du modèle, ni son naturel, ni sa simplicité spirituelle et piquante. On peut relire avec plaisir la Nencia; on lit une fois la Beca, et l'on n'y revient plus. On dirait que Pulci eût tiré lui-même l'horoscope de la destinée future de ces deux pièces, dans les deux premiers vers de sa Beca:

Ognun la Nencia tutta notte canta,
E della Beca non se ne ragiona
.

En dernier résultat, le Morgante est le seul fondement solide de la réputation de Louis Pulci. On n'a rien de certain sur le temps ni sur les circonstances de sa mort; et sans ce poëme, dont il faut bien parler dès qu'il est question du poëme épique, depuis long-temps on ne parlerait plus de son auteur.

Un autre poëme très-célèbre dans l'histoire littéraire, quoiqu'on ne le lise presque plus, est le Roland amoureux du Bojardo. L'Arioste, en le continuant, et le Berni, en le refaisant, l'ont tué. Mais l'auteur mérite, à plusieurs autres égards, de vivre dans la mémoire des hommes. Matteo Maria Bojardo, comte de Scandiano, naquit dans ce château, près Reggio de Lombardie, vers l'an 1434 745. Il fit ses études dans l'Université de Ferrare, et resta presque toute sa vie attaché à la cour des ducs. Il fut surtout dans la plus grande faveur auprès du duc Borso, et d'Hercule Ier. son successeur. Il accompagna Borso dans son voyage de Rome, en 1471, et fut choisi l'année suivante par Hercule pour accompagner à Ferrare Éléonore d'Aragon, sa future épouse. Nommé, en 1481, gouverneur de Reggio, il fut aussi capitaine-général à Modène; puis il revint à Reggio, où il mourut le 20 décembre 1494. Ce fut un des hommes les plus savants, et l'un des plus beaux esprits de son temps. Il ne se crut dispensé, ni par sa naissance, ni par ses grands emplois, d'être, dans ce siècle de l'érudition, distingué par sa science dans les langues grecque et latine; et, à cette époque du siècle où la poésie italienne était remise en honneur, un des poëtes qui en ont le plus fait à leur patrie. Il traduisit du grec, en italien, l'Histoire d'Hérodote, et du latin, l'Âne d'or d'Apulée. On a de lui des poésies latines 746 et italiennes 747 d'un style moins élégant que facile, et dans lesquelles perce cependant, mais sans affectation, l'érudition de l'auteur.

Note 745: (retour) Voy. Tiraboschi, Biblioth. Modan., t. I, article Bojardo.
Note 746: (retour) Carmen Bucolicon, Reggio, 1500, in-4.; Venise, 1528. Ce sont huit Églogues latines en vers hexamètres, dédiées au duc Hercule Ier.
Note 747: (retour) Sonetti e Canzoni, Reggio, 1499, in-4.; Venise, 1501, in-4.

Hercule d'Este fut le premier des souverains d'Italie à donner à sa cour des spectacles magnifiques, où l'on représentait des comédies grecques ou latines, traduites en langue vulgaire, avec toute la pompe et tout l'appareil des théâtres anciens. Les Ménechmes, l'Amphitrion, la Cassine, la Mostellaire de Plaute, y furent ainsi représentées. Ce fut pour ces fêtes brillantes que le Bojardo écrivit sa comédie de Timon, tirée d'un dialogue de Lucien, divisée en cinq actes, et rimée en tercets, ou terza rima 748. Ce n'est pas une bonne comédie, mais comme elle n'est pas simplement traduite de Lucien, et que le poëte y a traité librement un sujet tiré de cet ancien auteur, le Timon peut être regardé comme la première comédie qui ait été écrite en langue vulgaire. Quant à son Orlando innamorato, ce n'est pas ici le lieu d'en parler. Je le renvoie, avec le Morgante, au volume suivant, où je traiterai de la poésie épique.

Note 748: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 302, pense que la première édition du Timon est celle de Scandiano, février 1500, in-4., et que celle qui est sans date, in-8., n'est que la seconde. Cette pièce a été réimprimée, Venise, 1504, in-8., 1513, et 1517, id.

J'y dois renvoyer de même le Mambriano de Francesco Cieco da Ferrant. Ce poëte, dont on croit que le nom de famille était Bello, mais qui n'est connu que par celui de son infirmité, devint aveugle de bonne heure, et fut pauvre et malheureux toute sa vie. Il écrivait son poëme au temps de l'expédition de Charles VIII en Italie, c'est-à-dire, en 1495. Il n'a laissé que cet ouvrage, et quelques sonnets burlesques dans le genre du Burchiello, qui font croire qu'il supportait assez gaîment son malheur, ou peut-être qu'il avait pensé devoir en dissimuler le sentiment, pour en trouver le remède auprès des Grands qui protégeaient alors les lettres, et qui peut-être, comme leurs pareils dans tous les temps, pardonnaient à un homme d'être malheureux, pourvu qu'il ne fût pas triste.

Un poëte qui paraît avoir suivi naturellement son goût pour cette poésie bizarre et satirique, c'est Bernardo Bellincioni. Né à Florence, il se fixa de bonne heure à la cour des ducs de Milan, et y mourut en 1491. Ses poésies furent imprimées deux ans après 749. Elles sont au nombre de celles qui font autorité dans la langue; la malignité en fait pourtant le principal mérite, et l'on ne doit pas y chercher, plus que dans la plupart des poésies de ce temps, l'élégance et la pureté, qui pourraient engager à les prendre pour modèles. Rien ne prouve mieux la différence entre ce qui fait autorité et ce qui doit servir d'exemple. On ne manquait pas alors de poëtes à grande réputation; mais cette réputation manquait de véritables titres, et leur a peu survécu. Francesco Cei, autre Florentin, qui florissait vers 1480, était regardé comme l'égal de Pétrarque, et il se trouvait même de hardis connaisseurs qui lui donnaient la préférence; mais, si l'on excepte ses rimes anacréontiques, où il y a de la verve et une certaine vivacité poétique, on cherche inutilement, dans tout le reste, ce qui avait pu lui donner tant de renommée. Ce fut encore un autre Pétrarque de ce temps que Gasparo Visconti, poëte milanais, mort jeune, en 1499 750; mais il ne l'eût pas été du temps de Pétrarque ni du nôtre. Il faut ranger à peu près dans la même classe Agostino Staccoli d'Urbino, que le duc envoya, en 1485, en ambassade à Innocent VIII; et dont ce pape fut si enchanté, qu'il le nomma son secrétaire. Peut-être y a-t-il cependant plus de naturel et de fécondité dans ses sentiments, plus de souplesse et de facilité dans son style.

Note 749: (retour) Sonetti, Canzoni, Capitoli, Sestine et altre rime, Milan, 1493, in-4. Cette première édition est fort rare, mais très-incorrecte.
Note 750: (retour) Il n'avait que trente-huit ans.

Serafino, surnommé Aquilano, parce qu'il était d'Aquila dans l'Abruzze, fut le plus célèbre de tous les poëtes, le plus comblé d'honneurs pendant sa vie, et le plus universellement proclamé rival et vainqueur du chantre de Laure. Tous les princes se le disputaient. Il fut successivement appelé à la cour de Naples, à celles de Milan, d'Urbin, de Mantoue. Il mourut en 1500, n'étant âgé que de trente-quatre ans, et sa réputation ne mourut point avec lui: les éditions de ses poésies se multiplièrent jusqu'à la moitié du siècle suivant. Mais cette époque leur fut fatale; et depuis lors, elles sont tombées dans le plus profond oubli. Ce qui fit sans doute leur succès du vivant de l'auteur, c'est qu'il les chantait avec une voix très-agréable et en s'accompagnant du luth. Il chantait et s'accompagnait ainsi surtout lorsqu'il improvisait: or, la plupart de ses poésies étaient improvisées, raison de plus pour produire un très-grand effet, et pour que cet effet soit peu durable.

Serafino eut un compétiteur et un rival dans Antonio Tebaldeo de Ferrare, né en 1463, médecin de profession, né poëte, et qui paraît s'être plus occupé de poésie que de médecine. Dans sa jeunesse, il s'adonna principalement à la poésie italienne; il chantait et s'accompagnait d'un instrument, comme l'Aquilano, et ses succès étaient les mêmes; mais ses premières études avaient été plus fortes; il écrivait en latin avec une grande pureté, et comme il vécut très-vieux et qu'il vit, dans le siècle suivant, naître des poëtes italiens, tels que le Bembo, Sannazar et d'autres, qui rendaient à la poésie toscane l'élégance que n'avaient pas su lui donner les poëtes du quinzième siècle, il préféra dans sa vieillesse de composer des vers latins, et témoigna même un vif regret de la publicité qu'on avait trop tôt donnée à ses ouvrages en langue vulgaire. On ne peut se dispenser, en les lisant, d'être un peu de son avis. On a tort cependant de le ranger, comme l'ont fait quelques critiques 751, parmi les corrupteurs du bon goût en Italie. Il ne fit que suivre le mauvais goût qui dominait de son temps. Un style dépourvu d'élégance, des sentiments forcés et des pensées peu naturelles, ne sont point des vices qui appartiennent au Tebaldeo; ils sont communs à la plupart de ces poëtes de la fin du quinzième siècle et du commencement du seizième 752, qui prétendaient imiter Pétrarque, et qu'on plaçait, ou qui se plaçaient eux-mêmes au-dessus de lui, parce qu'ils outraient ses défauts.

Note 751: (retour) Muratori, Perf. Poes.
Note 752: (retour) Tiraboschi, Stor. della Letter. ital., t. VI, part. II, p. 156.

Tel fut Bernardo Accolti d'Arezzo, fils de Benedittino Accolti, historien de quelque célébrité. Bernard ne voulut ni de ce nom, ni de celui d'Accolti, et pour mieux exprimer la supériorité de ses talents et de son génie, il ne se nomma plus autrement que l'Unique 753. Quand on annonçait dans le public qu'il allait réciter des vers, soit à Urbin, où il obtint ses premiers succès, soit à Rome, on fermait les boutiques, on accourait de toutes parts en foule pour l'entendre, on plaçait des gardes aux portes, on illuminait tous les appartements; les hommes les plus savants, les prélats les plus distingués, se rangeaient autour de l'Unique, et il était souvent interrompu par des applaudissements universels 754. Rien ne prouve mieux le néant de ce qu'on appelle quelquefois gloire poétique, et qui n'est que le bruit du moment. Le Notturno, Napolitain, à qui l'on ne connaît point d'autre nom, et l'Altissimo, Florentin, qui s'appelait Cristoforo, et qui préféra ce superlatif pour indiquer, comme l'Unique, combien tout le reste était au-dessous de lui, et plusieurs autres encore qu'il serait superflu de nommer, puisque personne n'a d'intérêt, ni n'aurait de plaisir à les lire, eurent alors des succès presque aussi grands, et servent seulement à nous faire connaître à quel degré d'avilissement étaient tombés et les talents et les honneurs poétiques.

Note 753: (retour) Unico Aretino.
Note 754: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 157.

Antonio Fregoso ou Fulgoso, patricien génois, ne s'éleva pas beaucoup au-dessus, mais chercha moins à faire du bruit dans le monde: si nous en croyons même le surnom de Fileremo qu'il prit et qu'il porta toujours, il eut cet amour de la solitude qui sied au génie comme à la sagesse. Dans ses poésies, il y en a de gaies sous le titre de Ris de Démocrite, et de tristes qu'il intitule Pleurs d'Héraclite, divisées en trente capitoli, ou chapitres rimés en tercets. Sa Biche blanche, la Cerva bianca, est un poëme moral et amoureux, en octaves, dont la fiction est assez singulière, mais dont l'exécution est faible et médiocre. Enfin, sous le nom de Selve, on trouve dans son recueil un mélange d'opuscules de toute espèce et sur toute sorte de sujets. Ce poëte, qui vécut jusqu'en 1515, eut des admirateurs, non-seulement pendant sa vie, mais long-temps encore après sa mort; et l'Arioste lui-même a consigné quelque part le cas qu'il faisait de ses vers. Timoteo Bendedei, noble ferrarois, à qui son amour pour les muses fit prendre le nom de Filomuso; le Cariteo, que l'on croit né espagnol, mais qui vécut, versifia et mourut à Naples; Benedetto da Cingoli, dont on a des poésies latines et italiennes, et quelques autres, se présentent encore, à cette époque, dans les histoires littéraires où l'on ne veut rien omettre, mais leur nombre et leur uniforme et insignifiante médiocrité doivent les écarter de la nôtre.

Gian Filoteo Achillini mérite d'être tiré de la foule, non pas qu'il ait eu moins de défauts que les autres, mais parce qu'il les eut au contraire d'une manière plus décidée, plus prononcée, et qui lui est plus propre; en sorte que l'on peut croire qu'il les eut moins par imitation que par la pente naturelle de son génie. Il était d'ailleurs profondément versé dans le latin et dans le grec, dans la musique, la philosophie, la théologie et les antiquités. Dans ses deux Poëmes scientifiques et moraux, l'un intitulé Il Viridario, en octaves 755, et l'autre Il Fedele, en terza rima 756, il a semé, sinon beaucoup de poésie, du moins des preuves nombreuses de ses connaissances étendues et d'une sorte de vigueur de tête qui était alors moins commune que le brillant et le faux éclat.

Note 755: (retour) Canti IX, Bologne, 1513, in-4.
Note 756: (retour) Lib. V, Cantilene cento, Bologne, 1523, in-8. Ces deux poëmes, qui n'ont point été réimprimés, sont fort rares.

Antonio Cornazzano demande aussi une mention particulière, quoiqu'il ait, pour être confondu avec les autres, le malheur commun d'avoir été mis, comme la plupart d'entre eux, par ses contemporains, de pair avec Dante et Pétrarque 757. Né à Plaisance, il passa une partie de sa vie à Milan. Il voyagea ensuite, et vint même en France, on ne sait pas précisément à quelle époque; à son retour en Italie, il se rendit à Ferrare, et resta jusqu'à sa mort, attaché au duc Hercule Ier., qui eut pour lui une amitié particulière. Il a laissé un grand nombre d'ouvrages. Le plus considérable est un Poëme italien, en neuf livres, sur l'art militaire, qu'il a, par singularité, intitulé en latin de Re militari 758. La même bizarrerie se remarque dans trois petits Poëmes recueillis en un seul volume, dont le premier a pour sujet l'Art de gouverner et de régner; le second, les Vicissitudes de la Fortune; le troisième, sur l'Art militaire en général, et sur les Généraux qui ont le plus excellé dans cet art. Tous ces titres sont aussi en latin, quoique les poëmes soient en italien et rimés par tercets ou terza rima 759. Ce n'est pas le bel esprit qui y domine, c'est plutôt une pesanteur qui en rend la lecture difficile et quelquefois même impossible. Ses poésies lyriques, sonnets, canzoni, etc. 760 sont moins lourdes, mais participent davantage aux défauts des poëtes de son temps. On a aussi plusieurs ouvrages latins de Cornazzano, tant en prose qu'en vers, et qui, comme les autres, ne manquent pas de mérite, mais n'ont malheureusement aucun attrait.

Note 757: (retour) Antonium Cornazzanum, dit un orateur de ce temps, in versu vulgar alium Dantem sive Petrarcham. Discours d'Alberto da Ripalta, Script. Rer. ital., vol. XX, p. 934.
Note 758: (retour) Venise, 1493, in-fol; Pesaro, 1507, in-8., etc.
Note 759: (retour) Venise, 1517, in-8.
Note 760: (retour) Venise, 1502, in-8.; Milan, 1519, ibid.

Tel était alors, pour ne pas entrer dans des détails fatigants, l'état général de la poésie italienne. Nous avons vu qu'un petit nombre de poëtes luttait cependant contre la corruption et le mauvais goût. Laurent de Médicis et Politien sont au premier rang, mais tellement les premiers, qu'il y a une distance immense entre eux et ceux qui marchent les seconds. On leur adjoint ordinairement, et avec justice, Girolamo Benivieni. Il fut leur ami et celui de Pic de la Mirandole. Ce dernier fit, comme on l'a vu 761, un très-savant commentaire sur la canzone de Benivieni, dont le sujet est l'amour platonique, ou plutôt l'amour divin. Il y a dans cette canzone dans ses sonnets et dans ses autres poésies 762, une clarté, un naturel et une pureté de goût qui appartenait en quelque sorte à l'école de Florence. Il y vécut jusqu'à une extrême vieillesse, et par cette raison il appartient en partie au seizième siècle. Il fut témoin et acteur des révolutions qui agitèrent alors sa patrie, et dont le fanatisme religieux fut le principal mobile. Benivieni fut très-lié avec le moine Savonarole; il faisait, pour seconder les vues de ce prédicant politique, des canzoni a ballo, ou chansons à danser, qui ne ressemblaient plus à celles de Laurent de Médicis; il en commençait une par ces mots:

Non fu mai'l più bel solazzo,
Più giocondo ne maggiore
Che, per zelo e per amore
Di Gesù, diventar pazzo
.
Note 761: (retour) Ci-dessus, p 370.
Note 762: (retour) Florence, héritiers Giunti, 1519, in-8.

Ce refrain revient douze fois dans la canzone, et le dernier vers de chacun des douze couplets, finit encore par le mot pazzo; et le poëte, en finissant le dernier couplet, veut que ce mot devienne le cri général:

Ognun gridi com' io grido
Sempre pazzo, pazzo, pazzo.
Non fu mai più bel solazzo
, etc.

Mettant à part ces pieuses folies, Girolamo Benivieni écrivit jusqu'à la fin avec le goût simple et la clarté qui l'avaient distingué dès sa jeunesse; mais c'est aux poëtes qui commencèrent à fleurir quand il vieillissait, qu'appartient la gloire d'avoir rendu à la poésie italienne toute sa splendeur.

Le tableau de ce qu'elle fut au quinzième siècle serait incomplet si je n'y ajoutais celui des femmes poëtes. Il y en avait eu dans chaque siècle, depuis la renaissance des lettres, ainsi que des femmes livrées à d'autres études, parmi lesquelles nous avons même trouvé des docteurs et des professeurs en droit. La poésie, il le faut avouer, convient mieux à ce sexe aimable; et Molière lui-même, qui s'est moqué des femmes savantes, qui a fourni contre elles, aux hommes qui pensent comme lui, ce vers passé en adage:

Et les femmes docteurs ne sont point de mon goût;

Molière n'a rien dit contre les femmes poëtes. En Italie, le quinzième siècle en eut un plus grand nombre que les précédents; plusieurs d'entr'elles joignirent à la poésie d'autres connaissances littéraires, sans en être moins aimables; plusieurs même tempérèrent par leur talent poétique des études trop graves pour leur sexe, et peut-être écartèrent d'elles l'anathême lancé par notre grand comique, contre les femmes à chausse de docteur et à bonnet carré. On voit, par exemple, une princesse Battiste, fille d'Antoine de Montefeltro 763, dont on a des poésies, et surtout une canzone pleine d'énergie et de force, adressée aux princes italiens 764, qui harangua en latin, dans plusieurs occasions solennelles, l'empereur Sigismond, le pape Martin V et plusieurs cardinaux, et qui, de plus, professa publiquement la philosophie, argumenta souvent contre les philosophes les plus exercés, et remporta sur eux la victoire. Elle épousa, en 1395, Galeotto ou Galeazzo Malatesta, qui mourut cinq ans après. Restée veuve, elle se fit religieuse dans l'ordre de Sainte-Claire, et y acquit autant de réputation par sa sainteté, qu'elle s'en était fait dans le monde par ses talents.

Note 763: (retour) Tiraboschi, t. VI, part. II, p. 164.
Note 764: (retour) Voy. Crescembeni, t. III, p. 270.

On ne dit rien de sa fille Elisabeth; mais sa petite-fille Constance, élevée par elle, marcha sur ses traces, non pas, il est vrai, dans la poésie, mais dans la carrière de l'éloquence. Elle donna des preuves de son talent dans une occasion importante pour sa famille. Piergentile Varano, son père, époux d'Elisabeth, était seigneur de Camerino; il avait perdu sa seigneurie par les suites des guerres civiles, et avait laissé, outre sa fille Constance, un fils nommé Rodolphe, qui était privé de ce fief. En 1442, Blanche Marie Visconti, épouse du comte François Sforce, ayant fait quelque séjour dans la Marche, la jeune Constance, qui n'avait que quatorze ans, prononça devant elle un discours latin, pour la prier de faire rendre à son frère Rodolphe le domaine dont il était dépouillé. Cette harangue, composée et prononcée par un enfant, lui fit une réputation qui se répandit dès-lors dans toute l'Italie. Elle écrivit au roi Alphonse, de Naples, pour le même objet, et eut la gloire de réussir. Rodolphe fut rétabli dans sa seigneurie, sans avoir eu d'autre appui que l'éloquence de sa sœur. Elle rentra avec lui à Camerino, et adressa au peuple une autre harangue latine qui eut le même succès que la première. Elle épousa, l'année suivante, Alexandre Sforce, seigneur de Pesaro, qui l'aimait depuis plusieurs années; elle mourut en 1460, n'étant âgée que de trente-deux ans.

Elle laissa une fille nommée Battiste comme sa bisaïeule, et qui, dès l'âge de quatorze ans, comme sa mère, prononça à Milan, où elle était élevée auprès de François Sforce, un discours latin, dont l'élégance remplit tout l'auditoire d'étonnement et d'admiration. Revenue à Pesaro, dans sa famille, elle continua de s'exercer à l'éloquence. Il ne passait, dans cette cour, aucun ambassadeur, prince ou cardinal, qu'elle ne le complimentât en latin, et souvent par des discours improvisés. Devenue, en 1459, épouse de Frédéric, duc d'Urbin, elle harangua un jour le pape Pie II, avec tant d'éloquence, que lui, qui était cependant un homme très-éloquent, protesta qu'il ne se sentait pas capable de lui répondre sur le même ton. Sa mort fut encore plus prématurée que celle de sa mère. Elle mourut à vingt-sept ans, en 1472. Il ne subsiste rien des productions d'un talent si rare; et c'est de son oraison funèbre, prononcée par le célèbre Campano, et imprimée parmi les Œuvres de ce savant évêque 765, que sont tirés ces faits qui ne paraîtront peut-être pas indignes de l'histoire.

Note 765: (retour) C'est la dernière de cinq oraisons funèbres qu'on y a recueillies.

Le goût pour l'art oratoire paraît avoir été, à cette époque, aussi commun parmi les femmes que le talent poétique; et il est aisé d'expliquer comment l'éclat que l'on donnait aux succès augmentait l'ardeur pour l'étude, ou plutôt cela n'a pas besoin d'explication. La jeune Hippolyte Sforce, fille du duc François, et destinée au roi de Naples Alphonse II, avait été instruite, dès l'enfance, dans les lettres grecques par le célèbre Constantin Lascaris. Elle prononça dans plusieurs circonstances des harangues latines, entre autres devant le pape Pie II, qui fut ainsi plus d'une fois harangué par des femmes. On sait que notre roi Charles VIII le fut dans la ville d'Asti par une petite fille de onze ans, ce qui lui causa une grande surprise, ainsi qu'aux seigneurs de sa cour, réduits pour la plupart à admirer sans entendre. Cette jeune fille se nommait Marguerite Solari. Jacques Philippe Tomasini a écrit la vie et publié 766 les lettres latines d'une Laura Cereta, de Brescia, qui fut aussi très-célèbre par son savoir. Enfin, Alessandra Scala, fille de l'historien Barthélemi Scala, et femme du poëte Marulle, fut poëte elle-même; et si l'on n'a d'elle ni des vers italiens, ni des vers latins, on en a de grecs, imprimés dans les Œuvres de Politien, dont elle fut aimée.

Note 766: (retour) En 1680. Tiraboschi, ub. supr., p. 167.

J'ai parle d'une Isotte, maîtresse et ensuite femme d'un seigneur de Rimini 767, à laquelle les poëtes de son temps firent une réputation de talent poétique, et en voulurent même faire une de sagesse. Une autre Isotte eut des droits plus réels à cette double renommée. Elle était fille de Léonard Nogarola de Vérone. Quand le docte Louis Foscarini, patricien de Venise, était podestat de Vérone 768, Isotte assistait aux assemblées de savants qu'il réunissait chez lui; on y débattait des questions jugées alors très-importantes. On y examinait un jour si la première faute ne doit pas être attribuée à Adam plutôt qu'à Ève. Isotte fut du premier avis, et ce qu'elle dit là-dessus parut si beau, qu'on l'imprima un siècle après à Venise 769, avec une de ses élégies latines. On ne sait si ce furent ses préventions contre Adam qui l'engagèrent au célibat, mais on assure qu'elle mourut fille à l'âge de trente-huit ans. À Ferrare, Blanche d'Este, fille du marquis Nicolas III; à Milan, Domitilla Trivulci, fille d'un sénateur de ce nom, se distinguèrent également par leur beauté, leurs talents pour la musique et pour les arts agréables, et par l'étude qu'elles avaient faite des lettres grecques et latines, au point d'écrire facilement en prose et en vers dans ces deux langues.

Note 767: (retour) Voy. ci-dessus, p. 446.
Note 768: (retour) En 1451. Tiraboschi, ub. supr., p. 169.
Note 769: (retour) En 1563.

Mais aucune de ces femmes n'eut alors une réputation si éclatante que Cassandra Fedele, née à Venise, vers l'an 1465. Son père Angiolo Fedeli lui fit apprendre le grec, le latin, l'art oratoire, la philosophie et la musique. Elle y fit de si grands progrès, qu'elle faisait, dès sa première jeunesse, l'admiration des savants. Parmi les épîtres familières de Politien, se trouve la réponse qu'il fit à une lettre que cette jeune Muse lui avait écrite. Elle est remplie des expressions de l'admiration la plus vive. «Vous écrivez, lui dit Politien 770, des lettres spirituelles, ingénieuses, élégantes, vraiment latines, remplies d'une certaine grâce enfantine et virginale, et cependant à la fois pleines de sagesse et de gravité. J'ai lu aussi votre discours, que j'ai trouvé savant, riche, harmonieux, noble, digne de votre heureux génie. J'ai même appris que vous avez le talent d'improviser qui a quelquefois manqué à de grands orateurs. On dit que dans la dialectique vous savez compliquer des nœuds que personne ne peut dénouer, et trouver la solution de ce qui avait été jugé et paraissait devoir rester insoluble; dans les combats philosophiques, vous savez également soutenir vos propositions et attaquer celles des autres;

Et Vierge, vous osez vous mêler aux guerriers 771.
Note 770: (retour) Epist., l. III, ép. 17.
Note 771: (retour) Audetque viris concurrere virgo. (Virgile.)

Enfin, dans cette belle carrière des sciences, le sexe ne nuit point en vous au courage, ni le courage à la pudeur, ni la pudeur au génie; et tandis que tout le monde fait retentir vos louanges, vous vous déprimez, vous vous humiliez vous-même. On dirait qu'en baissant les yeux vers la terre avec tant de modestie et de décence, vous voulez rabaisser en même temps l'opinion que tout le monde a conçue de vous, etc.» Voilà certainement une savante fort aimable, et l'on ne voit pas ce que la femme la plus jolie pourrait perdre à ressembler à ce portrait.

Ce qu'il y a de juste et de raisonnable dans la controverse, si souvent renouvelée, sur la culture des sciences et des arts de l'esprit chez les femmes, se réduit à la crainte qu'on a, ou peut-être que l'on feint d'avoir, que cette culture ne leur ôte des vertus et des moyens de plaire, propres à leur sexe. Le vrai secret pour elles de la terminer à leur avantage, c'est de tirer de cette culture même de quoi ajouter aux unes et aux autres. Sans vouloir m'engager dans cette question délicate, je n'ai rappelé ici les noms de plusieurs des femmes célèbres par leur érudition et par leurs talents poétiques ou oratoires, qui fleurirent presque à la fois dans le même pays et dans le même siècle, que pour faire mieux connaître quel était, dans ce siècle et dans ce pays, le mouvement général qui entraînait les esprits, et la direction donnée à l'éducation et aux études.




CHAPITRE XXIII.

État des lettres en Italie, à la fin du quinzième siècle; études dans les Universités, Théologie, Philosophie, Droit, Médecine, Astronomie, Astrologie; Voyages, Découverte d'un nouveau monde; Considérations générales.


Engagés depuis long-temps dans l'examen des progrès que firent, pendant ce siècle en Italie, les sciences, les lettres et tous les arts de l'esprit, nous n'avons rien dit encore des trois sciences qui ont occupé tant de place dans le tableau des premiers temps de ce qu'on appelle, un peu gratuitement, la renaissance des lettres. Nous avons annoncé, il est vrai, dans l'histoire du treizième siècle 772, que nous donnerions à l'avenir moins d'attention à la dialectique de l'école, à la théologie, au droit civil et canonique, parce que les lettres proprement dites allaient désormais réclamer cette attention toute entière. Il faut cependant en dire quelques mots, avant de quitter cette époque, et voir, du moins sommairement, si ces trois genres d'étude firent alors quelques acquisitions ou quelques pertes remarquables, si, enfin, dans ce temps où tous les esprits semblaient se diriger vers la lumière qui jaillissait de toutes parts des chefs-d'œuvre de l'antiquité, ce qui avait été presque tout autrefois, était encore quelque chose.

Note 772: (retour) Tom. I, p. 374.

Les Universités, théâtres bruyants et souvent orageux, des combats et des triomphes scholastiques, n'éprouvèrent pas, dans le cours de cette période, les mêmes vicissitudes que dans les précédentes, excepté peut-être celle de Bologne 773; vers le commencement du siècle, elle joignit aux autres facultés, des chaires d'éloquence grecque et latine, et eut pour professeurs Guarino de Vérone, Jean Aurispa, et Filelfo. Elle parut alors reprendre son ancien éclat, mais des troubles s'élevèrent. Bologne secoua le joug des papes 774 et le reprit 775; l'Université se dépeupla, et quand la paix fut rétablie, l'auteur d'une chronique du temps crut annoncer de belles espérances, en disant que le nombre des écoliers s'élèverait bientôt à cinq cents 776. On se rappelle un temps où ils montaient à dix mille. Cependant lorsque Bologne eut pour légat le cardinal Bessarion 777, l'Université se ressentit de son amour pour les lettres, et depuis lors jusque vers la fin du siècle, les Italiens et les étrangers y revinrent avec un concours presque égal à celui de ses meilleurs temps. Christian, roi de Danemarck, la visita en allant à Rome, en 1474. On cite comme un trait honorable pour l'Université, mais qui ne l'est pas moins pour ce roi, l'hommage qu'il y rendit aux sciences. Il voulut que deux de ses courtisans prissent à Bologne le grade de docteur, l'un en droit et l'autre en médecine. On éleva dans l'église de St.-Pierre un théâtre sur lequel étaient placés, selon l'usage, des sièges pour les professeurs qui devaient conférer le doctorat. On en avait disposé un plus élevé et plus magnifiquement décoré pour le roi. Mais il ne voulut point y monter, et dit qu'il regardait comme très-glorieux pour lui de s'asseoir au même rang que ceux qui étaient dans tout le monde en si grande vénération par leur savoir 778.

Note 773: (retour) Tiraboschi, t. VI, p. I, p. 57.
Note 774: (retour) En 1428.
Note 775: (retour) En 1431.
Note 776: (retour) Script. Rer. ital. de Muratori, vol. XVIII, p. 641.
Note 777: (retour) De 1450 à 1455.
Note 778: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 60.

L'Université de Padoue avait souffert, et du désastre des temps, et de l'érection de quelques écoles dans des villes voisines; quand la république de Venise se fut emparée de cette ville, le sénat lui accorda un privilége exclusif, qui ôtait à toutes les autres écoles de l'état vénitien, le droit d'enseigner les sciences, à l'exception de la grammaire. Venise ne s'excepta pas elle-même de cette loi; lorsque Paul II, né Vénitien, pour se faire un mérite auprès de sa patrie, lui accorda le bienfait d'une université, le sénat décréta que dans ce nouveau gymnase on pourrait bien recevoir ses degrés en philosophie et en médecine, mais qu'en jurisprudence et en théologie, on ne pourrait être reçu qu'à Padoue. Florence au contraire, devenue maîtresse de Pise, laissa d'abord languir l'Université qui y était née dans le dernier siècle. Les Florentins voulurent donner à celle qu'ils possédaient eux-mêmes toutes les préférences et toute la faveur. Ils s'aperçurent bientôt qu'ils avaient fait un faux calcul; ils députèrent quatre de leurs plus illustres citoyens, au nombre desquels était Laurent de Médicis, pour rouvrir l'école de Pise, qu'ils dotèrent convenablement 779. Le pape Sixte IV lui accorda de plus une taxe sur les biens de l'église. Sa prospérité renaissante fut troublée deux fois par la peste 780, qui en écarta les professeurs et les disciples; mais elle le fut bien davantage par l'arrivée de Charles VIII, et par les troubles et les expéditions militaires qui bouleversèrent la Toscane, pendant le reste du siècle. Ce ne fut qu'au retour de la paix qu'elle put respirer et qu'elle reprit l'état florissant, dont elle n'a plus cessé de jouir.

Note 779: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 65.
Note 780: (retour) En 1481 et 1485.

Les Universités de Milan, de Pavie, et de Ferrare, prospérèrent constamment sous la domination des Sforce et des princes de la maison d'Este. Celles de Naples, de Rome, de Pérouse, n'éprouvèrent rien de remarquable pendant ce siècle. On distingue entre celles qui prirent alors naissance, l'Université de Turin, fondée, en 1405, par Louis de Savoye, qui n'avait alors que le titre de prince d'Achaïe 781. Amédée VIII, son successeur et premier duc de Savoye, en confirma et en augmenta les priviléges. Elle attira dès-lors un grand concours, et fit tomber celle de Verceil, qui existait depuis le treizième siècle. Elle n'eut point d'autre ennemie que la peste qui la chassa plusieurs fois à Chieri 782, à Savigliano 783], à Montcalier; elle revint enfin à Turin 784, où elle a continué de fleurir jusqu'à nos jours 785.

Note 781: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 75.
Note 782: (retour) 1428; elle y resta huit ans.
Note 783: (retour) 1435; à Turin, deux ans après, d'où elle se transporta encore pour la même cause à Montcalier.
Note 784: (retour) En 1459.
Note 785: (retour) Elle en fut encore chassée dès le commencement du siècle suivant, avec les souverains de cet état, et n'y fut ramenée que par Emanuel Philibert. Voy. t. IV, p. 112.

Nous ne pouvons prendre aucun intérêt aujourd'hui au crédit qu'eurent alors, dans toutes ces universités, les études théologiques. Les grandes occasions que les docteurs, dans la science de Thomas et de Scot, eurent de faire briller leur savoir, dans les conciles de Constance, de Bâle et de Florence, les espérances de fortune attachées à leurs succès, dans ces expéditions brillantes, où l'on voyait les simples ecclésiastiques élevés à la prélature, les évêques au cardinalat, les cardinaux décorés de la tiare, ne pouvaient qu'exciter une grande émulation parmi les jeunes théologiens, qui voyaient ouverte devant eux une si belle carrière. Mais tout ce qui se dit et s'écrivit alors de plus fort et de plus sublime, où, si l'on veut, de plus profondément inintelligible, dans les écoles et même dans les conciles, est également perdu pour nous, malgré le soin qu'en prit quelquefois l'imprimerie qui joignait dès-lors, comme elle le fait encore, à tant et de si grands avantages, l'inconvénient très-grave de multiplier et d'éterniser le mal comme le bien. Nous ne nous arrêterons qu'un instant sur deux questions qui mirent en grande rumeur le monde théologique, et qui serviront à faire connaître quel était dans ce monde-là l'esprit du temps.

L'une de ces questions roula sur un objet qui paraissait fort étranger à la théologie; mais celle-ci a toujours su, quand on le lui a permis, étendre à propos les limites de sa compétence. Les Monts-de-Piété venaient d'être institués par un moine assez peu connu, quoique saint, le B. Bernardin de Feltro, de l'ordre des frères mineurs 786. Trois papes les avaient autorisés 787; et cependant quelques théologiens et quelques canonistes prétendirent que ces établissements, fondés par un saint et brevetés par trois papes, étaient usuraires, et partant illicites. Les Monts-de-Piété eurent des défenseurs. Les deux partis trouvèrent dans l'écriture, dans les pères, dans les conciles, tout ce qu'il fallait pour les attaquer et pour les défendre; la querelle ne se termina qu'en 1515, où Léon X confirma définitivement ces institutions utiles.

Note 786: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 227.
Note 787: (retour) Paul II, Sixte IV et Innocent VIII.

L'autre question était vraiment théologique; elle eut encore pour premier auteur un religieux de l'ordre des frères mineurs et un saint 788. S. Jacques de la Marche, prêchant à Brescia, en 1462, affirma positivement que le sang versé par le Christ dans sa passion, était séparé de la divinité, et qu'ainsi on ne lui devait pas un culte de Latrie. Cette proposition parut sentir l'hérésie à un homme fait pour s'y connaître, moine de l'ordre des dominicains, et inquisiteur à Brescia. Il voulut obliger le frère Jacques à se mieux expliquer, ou à rétracter ce qu'il avait dit; mais il ne put obtenir ni l'un ni l'autre. De-là une querelle violente, d'abord entre les deux ordres, et enfin dans toute l'église. Le sage Pie II était alors souverain pontife; il voulut que la question fût débattue contradictoirement devant lui, et devant un certain nombre de théologiens d'élite. Frère Jacques et ses adversaires dirent de si belles raisons, et des choses si utiles pour la foi, que le pape imposa aux deux partis un rigoureux silence. Si l'église avait toujours eu des chefs et des juges aussi éclairés, tant d'autres questions, tout aussi vaines, n'auraient pas troublé et ensanglanté le monde.

Note 788: (retour) Tiraboschi, ibid., p. 223.

Des écrits trop volumineux et trop nombreux parurent alors, soit sur des matières spéculatives, soit sur la théologie morale. Il y eut dans ce dernier genre une Somme angélique de frère Ange de Chivas, une Somme pacifique de frère Pacifique de Novarre, qui eurent les honneurs de l'impression, et qui, selon Tiraboschi, que nous devons croire, gissent aujourd'hui couverts de poussière dans des coins de bibliothèques 789; c'est du moins un grand bien qu'elles n'en sortent plus pour embrouiller les idées, obstruer les cerveaux, ou tenir dans la mémoire une place qui n'est due qu'aux connaissances utiles et aux faits importants.

Note 789: (retour) Ub. supr., p. 234.

Ce bon et savant homme veut qu'on en excepte la Somme théologique de saint Antonin, archevêque de Florence, qui a eu un grand nombre d'éditions, et qui en eut même encore deux dans le dernier siècle; on y trouve pourtant, de l'aveu de Tiraboschi lui-même 790, quelques opinions que les théologiens, mieux éclairés, ont ensuite cessé de soutenir; le plus sûr est donc de ne rien excepter, si ce n'est cependant un travail, non sur la théologie, mais sur un livre qui est la base de cette science, et dont on ne peut disconvenir qu'elle ne s'écarte quelquefois, c'est la traduction italienne de la Bible par Malerbi. Cet auteur était vénitien et de l'ordre des Camaldules, où il n'entra qu'à l'âge de quarante-huit ans, en 1470. Sa traduction, la première qui ait été publiée en italien, est écrite en assez mauvais style, tel qu'était celui de ce temps où la langue semblait presque mise en oubli; elle eut pourtant alors un grand succès; elle a même été réimprimée plusieurs fois 791, et ne laisse pas d'être encore recherchée des curieux.

Note 790: (retour) Page 235.
Note 791: (retour) La première édition parut en 1471, Venise, 2 vol. in-fol.; la seconde en 1477, avec une Préface de Squarciafico, où il atteste avoir aidé Malerbi dans son travail; ce qui prouve que Fontanini (Biblioth. ital., p. 673, édit. de Venise, 1737, in-4.), a eu tort de douter que cette traduction fût véritablement de lui.

Dans la première partie de ce siècle, la philosophie ne fut que ce qu'elle avait été dans les âges précédents, un aristotélisme corrompu et dénaturé, qui, de concert avec la théologie scholastique, s'établissait guide des esprits pour les égarer dans des ténèbres toujours plus épaisses, et les plonger dans des précipices sans fond. L'étude des lettres grecques, et surtout l'arrivée des Grecs en Italie après la prise de Constantinople, changèrent à cet égard l'état des choses, et n'opérèrent pas une révolution moins importante dans la philosophie que dans les lettres. Avant cette époque on avait vu fleurir presque à la fois à Venise trois dialecticiens du nom de Paul 792, que l'on a souvent confondus l'un avec l'autre dans leur célébrité, et tous trois maintenant confondus dans l'oubli. Le plus fameux de ces Paul vénitiens, qui n'était cependant pas né, mais qui fut seulement élevé à Venise, moine augustin, docteur en philosophie, en théologie et en médecine, professeur dans plusieurs universités, est appelé par plus d'un écrivain de son temps le prince des philosophes, le monarque universel des arts libéraux; il trouva pourtant quelquefois des sujets rebelles, ou plutôt des rivaux audacieux qui lui enlevèrent la palme et lui disputèrent l'empire. C'est ce qui lui arriva dans une occasion solennelle dont il n'est pas inutile de parler. Cela nous fera de plus en plus connaître et apprécier ce que c'était que la philosophie de ces temps-là.

Note 792: (retour) Tiraboschi, ub. supr., p. 248.

Un autre philosophe de la même trempe, et qui avait à peu près la même célébrité, Niccolò Fava, osa tenir tête à notre Paul, à Bologne, dans un chapitre général de l'ordre des Augustins, devant plus de huit cents de ces moines, et en présence d'un cardinal. Il est vrai qu'un médecin de Sienne 793, qui était pourtant rival et antagoniste de Fava, le voyant dans cette position critique, vint généreusement à son secours. Paul, tout redoutable qu'il était, ne sachant que répondre à leurs arguments, eut recours aux bons mots, ou du moins aux jeux de mots, ce qui n'est pas toujours la même chose; et jouant sur le nom de Fava, dans la chaleur de la dispute, cela, dit-il, sent la fève. N'en sois point surpris, répondit Fava; rien ne convient mieux à des hommes grossiers et dépourvus de sens et d'esprit que des fèves. Et tous les moines d'applaudir, parce que, faisant sans doute peu de cas de ce mets frugal, ils se crurent aussitôt des gens d'esprit. Le sujet de l'argumentation n'avait aucun rapport aux fèves; Paul soutenait le sentiment d'Averroës sur les puissances de l'ame: Fava le combattait corps à corps; il l'enveloppa et le serra si bien dans les nœuds de sa dialectique, que le monarque universel se débattait, se tourmentait, se contredisait, sans pouvoir se débarrasser des mains d'un si puissant adversaire. Le médecin auxiliaire dit en élevant la voix: c'est Fava qui a raison, et toi, Paul, tu es vaincu. Paul, transporté de colère, s'écria sur-le-champ: Bone Deus! Voilà Hérode et Pilate devenus amis! Ce qui parut si plaisant à la grave assemblée, qu'elle éclata de rire, et leva la séance 794; dénouement digne de la pièce, et plus gai que ne l'étaient souvent ceux de ces farces doctorales.

Note 793: (retour) Ugo Benzi.
Note 794: (retour) Tiraboschi, loc. cit., p. 250 et 251.

Ce petit échec n'empêcha point que Paul de Venise ne passât toujours pour le docte des doctes, que sa logique ou sa dialectique ne servît de règle pendant sa vie, qu'elle ne fût imprimée après sa mort 795, et qu'encore, à la fin du siècle, elle ne fût lue publiquement dans l'Université de Padoue. On imprima aussi 796 ses commentaires sur plusieurs traités d'Aristote; sur la physique, la métaphysique, les livres du monde, du ciel, de la génération et de la corruption, des météores et de l'ame. Ces ouvrages, qui eurent alors tant de célébrité, ne doivent pas être fort rares; car on en fit en peu d'années plusieurs autres éditions. Ce qui est vraiment rare, c'est qu'on se donne la peine de les chercher, et qu'on ait le désir ou le courage de les lire.

Note 795: (retour) Ce fut un des premiers livres imprimés à Milan; il le fut en 1474.
Note 796: (retour) En 1476.

L'introduction de la philosophie grecque en Italie, fit beaucoup perdre de leur prix à ces restes de la philosophie des temps barbares. On connut enfin Aristote, non plus défiguré par les versions infidèles et les interprétations visionnaires d'Averroës et des autres Arabes, mais expliqué par des professeurs qui parlaient sa langue et qui avaient étudié sa philosophie, soit pour la professer, soit pour la combattre. On connut surtout le divin Platon; et si l'on apprit à se perdre avec lui dans des régions qu'on pourrait appeler ultra-intellectuelles, on y gagna du moins de substituer la contemplation du beau moral à la dissection minutieuse des opérations de l'intelligence, et l'élévation des sentiments aux vaines subtilités de l'esprit.

La jurisprudence était toujours, après la théologie, ce qui conduisait le plus sûrement aux distinctions, aux emplois et à la fortune 797. Aussi le nombre des jurisconsultes semblait s'accroître de plus en plus. Les Universités se disputaient les plus célèbres, élevaient à l'envi leurs appointements, comme par une espèce d'enchère, et s'enorgueillissaient de les avoir, comme on triomphe après une victoire. On les voyait souvent passer de leurs chaires au conseil des princes, et devenir les oracles des cours. Les titres pompeux ne leur manquaient pas plus qu'aux philosophes; et si ces derniers é