The Project Gutenberg eBook of Les affinités électives

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Title: Les affinités électives

Author: Johann Wolfgang von Goethe

Translator: baronne de Aloïse Christine Carlowitz

Release date: January 1, 2004 [eBook #10604]
Most recently updated: December 20, 2020

Language: French

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Produced by Anne Dreze and Marc D'Hooghe

LES AFFINITÉS ÉLECTIVES

PAR GOETHE

SUIVIES D'UN CHOIX DE PENSÉES DU MÊME;

Traduction nouvelle par Mme A. DE CARLOWITZ.

LES AFFINITÉS ÉLECTIVES

PREMIÈRE PARTIE

CHAPITRE PREMIER.

Un riche Baron, encore à la fleur de son âge et que nous appellerons Édouard, venait de passer dans sa pépinière les plus belles heures d'une riante journée d'avril. Les greffes précieuses qu'il avait fait venir de très-loin étaient employées, et, satisfait de lui-même, il renferma dans leur étui ses outils de pépiniériste. Le jardinier survint et admira très-sincèrement le travail de son maître.

—Est-ce que tu n'as pas vu ma femme? lui demanda Édouard en faisant un mouvement pour s'éloigner.

—Si, Monseigneur, Madame est dans les nouvelles plantations. La cabane de mousse qu'elle fait faire sur la montagne, en face du château, sera terminée aujourd'hui. Quel délicieux point de vue vous aurez là! Au fond, le village; un peu à droite, l'église et le clocher, au-dessus duquel, de cette hauteur, le regard se glisse au loin. En face, le château et les jardins.

—C'est bien, répliqua Édouard. A quelques pas d'ici j'ai vu travailler les ouvriers.

—Et plus loin, à droite, continua le jardinier, s'ouvre la riche vallée avec ses prairies couvertes d'arbres, dans un joyeux lointain. Quant au sentier à travers les rochers, je n'ai jamais rien vu de mieux disposé. En vérité, Madame s'y entend, c'est un plaisir de travailler sous ses ordres.

—Va la prier de ma part de m'attendre; je veux qu'elle me fasse admirer ses nouvelles créations.

Le jardinier s'éloigna en hâte. Le Baron le suivit lentement, visita en passant les terrasses et les serres, traversa le ruisseau et arriva bientôt à la place où la route se divisait en deux sentiers: l'un et l'autre conduisaient aux plantations nouvelles; le plus court passait par le cimetière, le plus long par un bosquet touffu. Édouard choisit le dernier et se reposa sur un banc, judicieusement placé au point où le chemin commençait à devenir pénible, puis il gravit la montée qui, par plusieurs marches et points d'arrêts, le conduisit, par un sentier étroit et plus ou moins rapide, jusqu'à la cabane de mousse.

Charlotte reçut son époux à l'entrée de cette cabane, et le fit asseoir de manière qu'à travers la porte et les fenêtres ouvertes, les différents points de vue se présentèrent à lui dans toute leur beauté, mais resserrés dans des cadres étroits. Ces tableaux le charmèrent d'autant plus, que son imagination les voyait déjà parés de tout l'éclat printanier, que quelques semaines de plus ne pouvaient manquer de leur donner en effet.

—Je n'ai qu'une observation à faire, lui dit-il: la cabane me paraît un peu trop petite.

—Il y a assez de place pour nous deux, répondit Charlotte.

—Sans doute, peut-être même pour un troisième …

—Pourquoi pas? à la rigueur, on pourrait encore admettre un quatrième. Quant aux sociétés plus nombreuses, nous avons pour elles d'autres points de réunion.

—Puisque nous voilà seuls, tranquilles et contents, dit Édouard, je veux te confier quelque chose qui, depuis longtemps, me pèse sur le coeur. Jusqu'ici j'ai vainement cherché l'occasion de te le dire.

—Je n'ai pas été sans m'en apercevoir.

—Je dois te l'avouer, mon amie, si j'avais pu retarder encore la réponse définitive qu'on me demande, si je n'étais pas forcé de la donner demain au matin, j'aurais peut-être encore continué à me taire.

—Voyons, de quoi s'agit-il? demanda Charlotte avec une prévenance gracieuse.

—De mon ami, le capitaine! Tu sais qu'il n'a pas mérité l'humiliation qu'on vient de lui faire subir, et tu comprends tout ce qu'il souffre. Être mis à la retraite à son âge, avec ses talents, son esprit actif, son érudition … Mais pourquoi envelopper mes voeux à son sujet dans un long préambule? Je voudrais qu'il pût venir passer quelque temps avec nous.

—Ce projet, mon ami, demande de mûres réflexions; il faut l'envisager sous ses différents points de vue.

—Je suis prêt à te donner tous les éclaircissements que tu pourras désirer. La dernière lettre du capitaine annonce une profonde tristesse. Ce n'est pas sa position financière qui l'afflige, ses besoins sont si bornés! Au reste, ma bourse est la sienne, et il ne craint pas d'y puiser. Dans le cours de notre vie, nous nous sommes rendu tant de services, qu'il nous sera toujours impossible d'arrêter définitivement nos comptes. Son seul chagrin est de se voir réduit à l'inaction, car il ne connaît d'autre bonheur que d'employer utilement ses hautes facultés. Que lui reste-t-il à faire désormais? se plonger dans l'oisiveté ou acquérir des connaissances nouvelles, quand celles qu'il possède si complètement lui sont devenues inutiles? En un mot, chère enfant, il est très-malheureux, et l'isolement dans lequel il vit augmente son malheur.

—Mais je l'ai recommandé à nos connaissances, à nos amis; ces recommandations ne sont pas restées sans résultat; on lui a fait des offres avantageuses.

—Cela, est vrai; mais ces offres augmentent son tourment, car aucune d'elles ne lui convient. Ce n'est pas l'utile emploi, c'est l'abnégation de ses principes, de ses capacités, de sa manière d'être qu'on lui demande. Un pareil sacrifice est au-dessus de ses forces. Plus je réfléchis sur tout cela, plus je sens le désir de le voir près de nous.

—Il est beau, il est généreux de ta part de t'intéresser ainsi au sort d'un ami; mais permets-moi de te rappeler que tu dois aussi quelque chose à toi-même, à moi.

—Je ne l'ai pas oublié, mais je suis convaincu que le capitaine sera pour nous une société aussi utile qu'agréable. Je ne parlerai pas des dépenses qu'il pourrait nous occasionner, puisque son séjour ici les diminuerait au lieu de les augmenter. Quant à l'embarras, je n'en prévois aucun. L'aile gauche de notre château est inhabitée, il pourra s'y établir comme il l'entendra, le reste s'arrangera tout seul. Nous lui rendrons un service immense, et il nous procurera à son tour plus d'un plaisir, plus d'un avantage. J'ai depuis longtemps le désir de faire lever un plan exact de mes domaines, il dirigera ce travail. Tu veux faire cultiver toi-même nos terres, dès que les baux de nos fermiers seront expirés; mais avons-nous les connaissances nécessaires pour une pareille entreprise? lui seul pourra nous aider à les acquérir; je ne sens que trop combien j'ai besoin d'un pareil ami. Les agronomes qui ont étudié cette matière dans les livres et dans les établissements spéciaux, raisonnent plus qu'ils n'instruisent, car leurs théories n'ont pas passé au creuset de l'expérience; les campagnards tiennent trop aux vieilles routines, et leurs enseignements sont toujours confus, et souvent même volontairement faux. Mon ami réunit l'expérience à la théorie sur ce point, et sur une foule d'autres dont je me promets les plus heureux résultats, surtout par rapport à toi. Maintenant je te remercie de l'attention avec laquelle tu as bien voulu m'écouter; dis-moi à ton tour franchement ce que tu penses, je te promets de ne pas t'interrompre.

—Dans ce cas, répondit Charlotte, je débuterai par une observation générale. Les hommes s'occupent surtout des faits isolés et du présent, parce que leur vie est tout entière dans l'action, et par conséquent dans le présent. Les femmes, au contraire, ne voient que l'enchaînement des divers événements, parce que c'est de cet enchaînement que dépend leur destinée et celle de leur famille, ce qui les jette naturellement dans l'avenir et même dans le passé. Associe-toi un instant à cette manière de voir, et tu reconnaîtras que la présence du capitaine chez nous, dérangera la plupart de nos projets et de nos habitudes.

—J'aime à me rappeler nos premières relations, continua-t-elle, et, surtout, à t'en faire souvenir. Dans notre première jeunesse, nous nous aimions tendrement; et l'on nous a séparés parce que ton père, ne comprenant d'autre bonheur que la fortune, te fit épouser une femme âgée, mais riche; le mien me maria avec un homme que j'estimais sans pouvoir l'aimer, mais qui m'assura une belle position. Nous sommes redevenus libres, toi le premier, et ta femme, qu'on aurait pu appeler ta mère, te fit l'héritier de son immense fortune. Tu profitas de ta liberté pour satisfaire ton amour pour les voyages; à ton retour j'étais veuve. Nous nous revîmes avec plaisir, avec bonheur. Le passé nous offrait d'agréables souvenirs, nous aimions ces souvenirs, et nous pouvions impunément nous y livrer ensemble. Tu m'offris ta main, j'hésitai longtemps … Nous sommes à peu près du même âge; les femmes vieillissent plus vite que les hommes; tu me paraissais trop jeune … Enfin, je n'ai pas voulu te refuser ce que tu regardais comme ton unique bonheur … Tu voulais te dédommager des agitations et des fatigues de la cour, de la carrière militaire et des voyages; tu voulais jouir enfin de la vie à mes côtés, mais avec moi seule.

Je me résignai à placer ma fille unique dans un pensionnat, où elle pouvait, au reste, recevoir une éducation plus convenable qu'à la campagne. Je pris le même parti pour ma chère nièce Ottilie, qui eût, peut-être, été plus à sa place près de moi et m'aidant à diriger ma maison. Tout cela s'est fait de ton consentement, et dans le seul but de pouvoir vivre pour nous seuls, et jouir dans toute sa plénitude du bonheur que nous avons vainement désiré dans notre première jeunesse, et que la marche des événements venait enfin de nous accorder. C'est dans ces dispositions que nous sommes arrivés dans ce séjour champêtre; je me suis chargée des détails et de l'intérieur, et toi de l'ensemble et des relations extérieures. Je me suis arrangée de manière à prévenir chacun de tes désirs, et à ne vivre que pour toi. Laisse-nous essayer, du moins pendant quelque temps encore, jusqu'à quel point nous pourrons ainsi nous suffire à nous-mêmes.

—Il n'est que trop vrai, s'écria le Baron, l'enchaînement des événements, voilà l'élément des femmes, aussi ne faut-il jamais vous laisser enchaîner vos objections, où se résigner d'avance à vous donner gain de cause. Je conviens donc que tu as eu complètement raison jusqu'à ce jour. Tout ce que nous avons planté et bâti depuis notre séjour ici est bon et utile, mais n'y ajouterons-nous plus rien? Tous ces beaux plans n'auront-ils pas d'autres développements? Tout ce que je fais dans les jardins, tes embellissements dans le parc et les alentours, ne serviront-ils jamais qu'à la satisfaction de deux ermites?

—Je te comprends, mon ami; mais songe que nous devons, avant tout, éviter d'introduire dans notre cercle étroit, quelque chose d'étranger et par conséquent de nuisible. Tous nos projets ne peuvent se réaliser qu'à condition que nous ne serons jamais que nous deux. Tu voulais me communiquer avec suite ton journal de voyages, et y ajouter, à cette occasion, certains papiers qui en font partie. Encouragé par l'intérêt que m'inspirent ces précieuses feuilles, éparses et confuses, tu te proposais d'en faire un tout aussi agréable pour nous que pour les autres. J'ai promis de t'aider à copier, et nous étions déjà heureux par la pensée, en songeant que nous pourrions parcourir ainsi ensemble, commodément, mystérieusement et idéalement ce monde, dont nous nous sommes exilés par notre propre volonté. Et puis, n'as-tu pas repris ta flûte afin de m'accompagner sur le piano pendant les soirées? Ne comptes-tu pour rien les voisins qui viennent nous voir souvent, et que nous visitons à notre tour? Quant à moi, j'ai trouvé dans tout ceci des ressources suffisantes pour passer l'été le plus agréable de ma vie.

Édouard passa la main sur son front.

—Tout ce que tu me dis là est aussi sage qu'aimable, et cependant je ne puis m'empêcher de croire que la présence du capitaine, loin de troubler notre paisible bonheur, lui prêterait un charme nouveau. Il m'a suivi dans une partie de mes voyages, et il a recueilli, de son côté, des notes qui feraient de ma relation un ensemble aussi complet qu'amusant.

—Tu me forces à t'avouer toute la vérité, dit Charlotte avec un léger signe d'impatience, un secret pressentiment m'avertit qu'il ne résultera rien de bon de ton projet.

—Allons, répondit Édouard en souriant, il faut en prendre son parti, les femmes sont invulnérables: d'abord si sensées, qu'il est impossible de les contredire; si aimantes, qu'on leur cède avec bonheur; si sensibles, qu'on craint de les affliger; elles finissent par devenir prophétiques au point de nous effrayer.

—Je ne suis pas superstitieuse, répliqua Charlotte, et je ne ferais aucun cas des vagues pressentiments, s'ils n'étaient que cela; mais ils sont presque toujours un souvenir confus des conséquences heureuses ou malheureuses que nous avons vues découler, chez les autres, des actions que nous sommes sur le point de commettre nous-mêmes. Il n'y a rien de plus important dans la vie intérieure que l'admission d'un tiers. J'ai connu des parents, des époux, dont l'existence a été entièrement bouleversée par une pareille admission.

—Cela peut arriver chez des individus qui vivent au hasard, mais jamais chez des personnes qui, éclairées par l'expérience, ont la conscience d'elles-mêmes.

—Cette conscience, mon ami, est rarement une arme suffisante, et souvent même elle est dangereuse pour celui qui s'en sert. Au reste, puisque nous n'avons pu nous convaincre, ne précipitons rien, accorde-moi quelques jours.

—Au point où en sont les choses, ce délai n'empêcherait point la précipitation. Nous nous sommes exposé nos raisons, il s'agit de décider lesquelles méritent la préférence, et je crois que ce que nous aurions de plus sage à faire, serait de tirer au sort.

—Je sais que, dans les cas douteux, tu aimes à te confier aux chances d'un coup de dez; mais dans une circonstance aussi grave, un pareil moyen serait un sacrilège.

—Mais le messager attend, s'écria Édouard, que faut-il que je réponde au capitaine?

—Une lettre calme, sage, amicale.

—C'est-à-dire des riens?

—Il est des cas où il vaut mieux répondre des riens que de ne pas répondre du tout.

CHAPITRE II

En rappelant à son mari les principaux événements de leur passé, et les plans qu'ils avaient arrêtés ensemble pour leur bonheur présent et à venir, Charlotte avait éveillé en lui des souvenirs fort agréables. Ce fut sous l'empire de ces souvenirs qu'il entra dans sa chambre pour répondre au capitaine. Forcé de convenir que jusqu'à ce moment il avait trouvé dans la société exclusive de sa femme, l'accomplissement parfait de ses voeux les plus chers, il se promit d'écrire à son ami l'épître la plus affectueuse et la plus insignifiante du monde. Lorsqu'il s'approcha de son bureau, le hasard lui fit tomber sous la main la dernière lettre de cet ami. Il la relut machinalement. La triste situation de cet homme excellent se présenta de nouveau à sa pensée, les sentiments douloureux qui l'assiégeaient depuis plusieurs jours se réveillèrent, et il lui parut impossible d'abandonner son ami à la cruelle position où il se trouvait réduit; sans se l'être attirée par une faute ni même par une imprudence.

Le Baron n'était pas accoutumé à se refuser une satisfaction quelconque. Enfant unique de parents fort riches, tout avait constamment cédé à ses caprices et à ses fantaisies. C'était à force de les flatter qu'on l'avait décidé à devenir le mari d'une vieille femme, qui avait cherché à son tour à faire oublier son âge par des attentions et des prévenances infinies. Devenu libre par la mort de cette femme, et maître d'une grande fortune, naturellement modéré dans ses désirs, libéral, généreux, bienfaisant et brave, il n'avait jamais connu les obstacles que la société oppose à la plupart de ses membres. Jusqu'alors, tout avait marché au gré de ses désirs; une fidélité opiniâtre et romanesque avait fini par lui assurer la main de Charlotte, et la première opposition ouverte qui se posait franchement devant lui et qui l'empêchait d'offrir un asile à l'ami de son enfance, et de régler ainsi les comptes de toute sa vie, venait de cette même Charlotte. Il était de mauvaise humeur, impatient, il prit et reprit plusieurs fois la plume, et ne put se mettre d'accord avec lui-même sur ce qu'il devait écrire. Contrarier sa femme, lui paraissait aussi impossible que de se contrarier lui-même ou de faire ce qu'elle désirait; et dans l'agitation où il se trouvait, il lui était impossible d'écrire une lettre calme. Il était donc bien naturel qu'il cherchât à gagner du temps. A cet effet il adressa quelques mots à son ami, et le pria de lui pardonner de ne pas lui avoir écrit plus tôt et de ne pas lui en dire davantage en ce moment. Puis il promit de lui envoyer incessamment une lettre explicative et tranquillisante.

Le lendemain matin, Charlotte profita d'une promenade qu'elle fit avec son mari, pour faire revenir l'entretien sur le sujet de la veille; car elle était convaincue que le meilleur moyen de combattre une résolution prise, était d'en parler souvent.

Édouard reprit cette discussion avec plaisir. D'un caractère impressionnable, il s'animait facilement, et la vivacité de ses désirs allait souvent jusqu'à l'impatience; mais, craignant toujours d'offenser ou de blesser, il était encore aimable lors même qu'il se rendait importun. N'ayant pu convaincre sa femme, il parvint à la charmer, presque à la séduire.

—Je te devine! s'écria-t-elle, tu veux que j'accorde aujourd'hui à l'amant ce que j'ai refusé hier au mari. Si j'ai encore la force de résister à des voeux que tu m'exprimes d'une manière si séduisante, il faut du moins que je te fasse une révélation à peu près semblable à la tienne. Oui, je me trouve dans le même cas que toi, et je me suis volontairement imposé le sacrifice que j'ai osé espérer de ta tendresse.

—Voilà qui est charmant, répondit Édouard, il paraît que, dans le mariage, rien n'est plus utile que les discussions, puisque c'est par elles que l'on apprend à se connaître.

—C'est possible. Apprends donc qu'Ottilie est pour moi ce que le capitaine est pour toi. La pauvre enfant est très-malheureuse dans son pensionnat. Ma fille Luciane, née pour briller dans un monde élégant, s'y forme pour ce monde. Elle apprend les langues étrangères, l'histoire, et autres sciences semblables, comme elle joue des sonates et des variations à livre ouvert. Douée d'une grande vivacité et d'une mémoire heureuse, on peut dire d'elle que, dans le même instant, elle oublie tout et se souvient de tout. Ses allures faciles et gracieuses, sa danse légère, sa conversation animée la distinguent de toutes ses compagnes, et un certain esprit de domination inné chez elle, en font la reine de ce petit cercle. La maîtresse du pensionnat voit en elle une petite divinité qui se développe sous sa main, et dont l'éclat rejaillira sur sa maison et y amènera une foule de jeunes personnes que leurs parents voudront faire arriver à ce même degré de perfection. Aussi les lettres que l'on m'écrit sur son compte, ne sont-elles que des hymnes à sa louange, qu'heureusement je sais fort bien traduire en prose. Quant à la pauvre Ottilie, on ne m'en parle que pour accuser la nature de n'avoir placé aucune disposition artistique, aucun germe de perfectionnement intellectuel dans une créature si bonne et si jolie. Cette erreur ne m'étonne point, car je retrouve dans Ottilie l'image vivante de sa mère, ma meilleure amie, qui a grandi à mes côtés. Je suis persuadée que sa fille serait bientôt une femme accomplie, s'il m'était possible de l'avoir sous ma direction.

Nos conventions ne me le permettent pas, et je sais qu'il est dangereux de tirailler sans cesse le cadre dans lequel on a cru devoir enfermer sa vie. Je me soumets à cette nécessité; je fais plus: je souffre que ma fille, trop fière de ses avantages sur une parente qui doit tout à ma bienfaisance, en abuse parfois. Hélas! qui de nous a réellement assez de supériorité pour ne jamais la faire peser sur personne? et qui de nous est placé assez haut pour ne jamais être réduit à se courber sous une domination injuste? Le malheur d'Ottilie la rend plus chère à mes yeux; ne pouvant l'appeler près de moi, je cherche à la placer dans une autre institution. Voilà où j'en suis. Tu vois, mon bien-aimé, que nous nous trouvons dans le même embarras; supportons-le avec courage, puisque nous ne pourrions sans danger le faire disparaître l'un par l'autre.

—Je reconnais bien là les bizarreries de la nature humaine, dit Édouard en souriant, nous croyons avoir fait merveille, quand nous sommes, parvenus à écarter les objets de nos inquiétudes. Dans les considérations d'ensemble, nous sommes capables de grands sacrifices; mais une abnégation dans les détails de chaque instant, est presque toujours au-dessus de nos forces: ma mère m'a fourni le premier exemple de cette vérité. Tant que j'ai vécu près d'elle, il lui a été impossible de maîtriser les craintes de chaque instant dont j'étais l'objet. Si je rentrais une heure plus tard que je ne l'avais promis, elle s'imaginait qu'il m'était arrivé quelque grand malheur; et quand la pluie ou la rosée avait mouillé mes vêtements, elle prévoyait pour moi une longue suite de maladies. Je me suis établi chez moi, j'ai voyagé, et elle a toujours été aussi tranquille sur mon compte que si je ne lui avais jamais appartenu.

—Examinons notre position de plus près, continua-t-il, et nous reconnaîtrons, bientôt qu'il serait aussi insensé qu'injuste de laisser, sans autre motif que celui de ne pas déranger nos petits calculs personnels, deux êtres qui nous regardent de si près, sous l'empire d'un malheur qu'ils n'ont pas mérité. Oui, ce serait là de l'égoïsme, ou je ne sais plus de quel nom il faudrait qualifier cette conduite. Fais venir ton Ottilie, souffre que mon Capitaine s'installe ici, et remettons-nous à la garde de Dieu pour ce qui pourra en résulter.

—S'il ne s'agissait que de nous, dit Charlotte, j'hésiterais moins; mais songe que le Capitaine est à peu près de ton âge, c'est-à-dire à cet âge (il faut bien que je te dise cette flatterie en face) où les hommes commencent à devenir réellement dignes d'un amour constant et vrai. Est-il prudent de le mettre en contact avec une jeune fille aussi aimable, aussi intéressante qu'Ottilie?

—En vérité, répondit le Baron, l'opinion que tu as de ta nièce me paraîtrait inexplicable, si je n'y voyais pas le reflet de ta vive tendresse pour sa mère. Elle est gentille, j'en conviens, je me rappelle même que le Capitaine me la fit remarquer, lorsque je la vis chez ta tante, il y a un an environ. Ses yeux, surtout, sont fort bien, et cependant ils ne m'ont nullement impressionné.

—Cela est très-flatteur pour moi, car j'étais présente. Ton amour pour ta première amie t'avait rendu insensible aux charmes naissants d'une enfant; je sens le prix de tant de constance, aussi ne voudrais-je jamais vivre que pour toi.

Charlotte était sincère, et cependant elle cachait à son mari qu'alors elle avait eu l'intention de lui faire épouser Ottilie, et qu'à cet effet elle avait prié le Capitaine de la lui faire remarquer, car elle n'osait se flatter qu'il fût resté fidèle à l'amour qui les avait unis jadis. De son côté le Baron était tout entier sous l'empire du bonheur que lui causait la disparition inattendue du double obstacle qui l'avait séparé de Charlotte, et il ne songeait qu'à former enfin un lien qu'il avait pendant si longtemps vainement désiré.

Les époux allaient retourner au château par les plantations nouvelles, lorsqu'un domestique accourut au-devant d'eux et leur cria en riant:

—Revenez bien vite, Monseigneur; M. Mittler vient d'entrer au galop dans la cour du château. Sans se donner le temps de mettre pied à terre, il nous a tous rassemblés par ses cris: Allez! courez! nous a-t-il dit, appelez votre maître et votre maîtresse, demandez-leur s'il y a vraiment péril dans la demeure, entendez-vous, s'il y a péril dans la demeure? Vite, vite, courez!

—Le drôle d'homme, dit Édouard, il me semble pourtant qu'il arrive à propos, qu'en penses-tu, Charlotte? Dis à notre ami, continua-t-il en s'adressant au domestique, qu'il y a, en effet, péril dans la demeure, et que nous te suivons de près. En attendant, conduis-le dans la salle à manger, fais-lui servir un bon déjeuner, et n'oublie pas son cheval.

Puis il pria sa femme de se rendre avec lui au château par le chemin le plus court. Ce chemin traversait le cimetière, aussi ne le prenait-il jamais que lorsqu'il y était forcé. Quelle ne fut pas sa surprise lorsqu'il vit que là, aussi, Charlotte avait su prévenir ses désirs et deviner ses sentiments! En ménageant autant que possible les anciens monuments funéraires, elle avait fait niveler le terrain, et tout disposé de manière que cette enceinte lugubre n'était plus qu'un enclos agréable, sur lequel l'oeil et l'imagination se reposaient avec plaisir.

Rendant à la pierre la plus ancienne l'honneur qui lui était dû, elle les avait fait ranger toutes, par ordre de date, le long de la muraille; plusieurs d'entre elles même avaient servi à orner le socle de l'église. A cette vue, Édouard agréablement surpris pressa la main de Charlotte, et ses yeux se remplirent de larmes.

Leur hôte extravagant ne tarda pas à les faire partir de ce lieu. N'ayant pas voulu les attendre au château, il donna de l'éperon à son cheval, traversa le village et s'arrêta à la porte du cimetière d'où il leur adressa ces paroles en criant de toutes ses forces.

—Est-ce que vous ne vous moquez pas de moi? y a-t-il vraiment péril! en la demeure? En ce cas je reste à dîner avec vous, mais ne me retenez pas en vain, j'ai encore tant de choses à faire aujourd'hui.

—Puisque vous vous êtes donné la peine de venir jusqu'ici, dit Édouard sur le même ton, faites quelques pas de plus, et voyez comment Charlotte a su embellir ce lieu de deuil.

—Je n'entrerai ici ni à pied, ni cheval, ni en carrosse, répondit le cavalier; je ne veux rien avoir à démêler avec ceux qui dorment là, en paix; c'est déjà bien assez que d'être obligé de souffrir qu'un jour on m'y porte les pieds en avant. Allons, voyons, avez-vous sérieusement besoin de moi?

—Très-sérieusement, répondit Charlotte. C'est pour la première fois, depuis notre mariage, que mon mari et moi, nous nous trouvons dans un embarras dont nous ne savons comment nous tirer.

—Vous ne m'avez pas l'air d'être réduits à cette extrémité-là; mais puisque vous le dites, je veux bien le croire. Si vous m'avez préparé une déception, je ne m'occuperai plus jamais de vous. Suivez-moi aussi vite que vous le pourrez; je ralentirai le pas de mon cheval, cela le reposera.

Arrivés dans la salle à manger où le déjeuner était servi, Mittler raconta avec feu ce qu'il avait fait et ce qu'il lui restait encore à faire dans le courant de la journée.

Cet homme singulier avait été pendant sa jeunesse ministre d'une grande paroisse de campagne, où, par son infatigable activité, il avait apaisé toutes les querelles de ménage et terminé tous les procès. Tant qu'il fut dans l'exercice de ses fonctions, il n'y eut pas un seul divorce dans sa paroisse, et pas un procès ne fut porté devant les tribunaux. Pour atteindre ce but il avait été forcé d'étudier les lois, et il était devenu capable de tenir tête aux avocats les plus habiles. Au moment où le gouvernement venait d'ouvrir les yeux sur son mérite, et allait l'appeler dans la capitale, afin de le mettre à même d'achever, dans une sphère plus élevée, le bien qu'il avait commencé dans son modeste cercle d'activité, le hasard lui fit gagner à la loterie une somme qu'il employa aussitôt à l'achat d'une petite terre où il résolut de passer sa vie. S'en remettant, pour l'exploitation de cette terre, aux soins de son fermier, il se consacra tout entier à la tâche pénible d'étouffer les haines et les mésintelligences dès leur point de départ. A cet effet, il s'était promis de ne jamais s'arrêter sous un toit où il n'y avait rien à calmer, rien à apaiser, rien à réconcilier. Les personnes qui aiment à trouver des indices prophétiques dans les noms propres soutenaient qu'il avait été prédestiné à cette carrière parce qu'il s'appelait Mittler (médiateur).

On servit le dessert et Mittler pria sérieusement les époux de ne pas retarder davantage les confidences qu'ils avaient à lui faire, parce qu'immédiatement après le café, il serait forcé de partir.

Les époux s'exécutèrent alternativement et de bonne grâce. Il les écouta d'abord avec attention, puis il se leva d'un air contrarié, ouvrit la fenêtre et demanda son cheval.

—En vérité, dit-il, ou vous ne me connaissez point, ou vous êtes de mauvais plaisants. Il n'y a ici ni querelle ni division, et, par conséquent, rien à faire pour moi. Me croiriez-vous né, par hasard, pour donner des conseils? Grand merci d'un pareil métier, c'est le plus mauvais de tous. Que chacun se conseille soi-même et fasse ce dont il ne peut s'abstenir: s'il s'en trouve bien, qu'il se félicite de sa haute sagesse et jouisse de son bonheur; s'il s'en trouve mal, alors je suis là. Celui qui veut se débarrasser d'un mal quelconque, sait toujours ce qu'il veut; mais celui qui cherche le mieux, est aveugle. Oui, oui, riez tant que vous voudrez, il joue à colin-maillard; à force de tâtonner il saisit bien quelque chose, mais quoi? Voilà la question. Faites ce que vous voudrez, cela reviendra au même; oui, appelez vos amis près de vous ou laissez-les où ils sont, qu'importe? J'ai vu manquer les combinaisons les plus sages, j'ai vu réussir les projets les plus absurdes. Ne vous cassez pas la tête d'avance; ne vous la cassez même pas quand il sera résulté quelque grand malheur du parti que vous prendrez; bornez-vous à me faire appeler, je vous tirerai d'affaire; d'ici là, je suis votre serviteur.

A ces mots il sortit brusquement et s'élança sur son cheval, sans avoir voulu attendre le café.

—Tu le vois maintenant, dit Charlotte à son mari, l'intervention d'un tiers est nulle, quand deux personnes étroitement unies ne peuvent plus s'entendre. Nous voilà plus embarrassés, plus indécis que jamais.

Les époux seraient sans doute restés longtemps dans cette incertitude, sans l'arrivée d'une lettre du Capitaine qui s'était croisée avec celle du Baron.

Fatigué de sa position équivoque, ce digne officier s'était décidé à accepter l'offre d'une riche famille qui l'avait appelé près d'elle, parce qu'elle le croyait assez spirituel et assez gai pour l'arracher à l'ennui qui l'accablait. Édouard sentit vivement tout ce que son ami aurait à souffrir dans une pareille situation.

—L'y exposerons-nous, s'écria-t-il, parle; Charlotte, en auras-tu la cruauté?

—Je ne sais, répondit-elle; mais il me semble que, tout bien considéré, notre ami Mittler a raison. Les résultats de nos actions dépendent des chances du hasard qu'il ne nous est pas donné de prévoir; chaque relation nouvelle peut amener beaucoup de bonheur ou beaucoup de malheur, sans que nous ayons le droit de nous en accuser ou de nous en faire un mérite. Je ne me sens pas la force de te résister plus longtemps. Souviens-toi seulement que l'essai que nous allons faire n'est pas définitif; j'insisterai de nouveau auprès de mes amis, afin d'obtenir pour le Capitaine un poste digne de lui et qui puisse le rendre heureux.

Édouard exprima sa reconnaissance avec autant d'enthousiasme que d'amabilité. L'esprit débarrassé de tout souci, il s'empressa d'écrire à son ami, et pria Charlotte d'ajouter quelques lignes à sa lettre. Elle y consentit. Mais au lieu de s'acquitter de cette tâche avec la facilité gracieuse qui la caractérisait, elle y mit une précipitation passionnée qui ne lui était pas ordinaire. Il lui arriva même de faire sur le papier une tache d'encre qui s'agrandit à mesure qu'elle cherchait à l'effacer, ce qui la contraria beaucoup.

Édouard la plaisanta sur cet accident, et, comme il y avait encore de la place pour un second Post-Scriptum, il pria son ami de voir dans cette tache d'encre, la preuve de l'impatience avec laquelle Charlotte attendait son arrivée, et de mettre autant d'empressement dans ses préparatifs de voyage qu'on en avait mis à lui écrire.

Un messager emporta la lettre, et le Baron crut devoir exprimer sa reconnaissance à sa femme, en l'engageant de nouveau à retirer Ottilie du pensionnat, pour la faire venir près d'elle. Charlotte ne jugea pas à propos de prendre une pareille détermination avant d'y avoir mûrement réfléchi. Pour détourner l'entretien de ce sujet, elle engagea son mari à l'accompagner au piano avec sa flûte, dont il jouait fort médiocrement. Quoique né avec des dispositions musicales, il n'avait eu ni le courage ni la patience de consacrer à ce travail le temps qu'exige toujours le développement d'un talent quelconque. Allant toujours ou trop vite ou trop doucement, il eût été impossible à toute autre qu'à Charlotte, de tenir une partie avec lui. Maîtresse absolue de l'instrument sur lequel elle avait acquis une grande supériorité, elle pressait et ralentissait tour à tour la mesure sans altérer la nature du morceau, et remplissait ainsi, envers son mari, la double tâche de chef d'orchestre et de femme de ménage, puisqu'il est du devoir de l'un et de l'autre de maintenir l'ensemble dans son mouvement régulier, en dépit des déviations réitérées des détails.

CHAPITRE III.

Le Capitaine arriva enfin, il s'était fait précéder par une lettre tellement sage et sensée, que Charlotte se sentit complètement rassurée. La justesse avec laquelle il envisageait sa position et celle de ses amis, leur permit à tous d'espérer un heureux avenir.

Pendant les premières heures la conversation fut animée, presque fatigante, comme cela arrive toujours entre amis qui ne se sont pas vus depuis longtemps. Vers le soir, Charlotte proposa d'aller visiter les plantations nouvelles. Le Capitaine se montra très-sensible aux diverses beautés de la contrée que les ingénieux plans de Charlotte faisaient ressortir d'une manière saillante. Son oeil était juste et exercé, mais il ne demandait pas l'impossible; et tout en ayant la conscience du mieux, il n'affligeait pas les personnes qui lui montraient ce qu'elles avaient fait pour embellir un site, en leur vantant les travaux supérieurs de ce genre qu'il avait eu occasion de voir ailleurs.

Lorsqu'ils arrivèrent dans la cabane de mousse, ils la trouvèrent agréablement décorée. Les fleurs et les guirlandes étaient artificielles; mais des touffes de seigle vert et autres produits champêtres de la saison, entrecoupaient ces guirlandes avec tant d'adresse, qu'on ne pouvait s'empêcher d'admirer le sentiment artistique qui avait présidé à cette décoration.

—Je sais, dit Charlotte, que mon mari n'aime pas à célébrer les anniversaires de naissance ou de nom, j'espère cependant qu'il me pardonnera ces guirlandes et ces couronnes, en faveur de la triple fête que nous offre ce jour.

—Une triple fête! s'écria le Baron.

—Sans doute. Est-ce que l'arrivée de ton ami n'est pas une fête, et ne vous appelez-vous pas tous deux Othon? Si vous aviez regardé le calendrier, vous auriez vu que c'est aujourd'hui la fête de ce saint.

Les deux amis se donnèrent la main par-dessus la petite table qui se trouvait au milieu de la cabane.

—Cette aimable attention de ma femme, dit le Baron au Capitaine, me rappelle un sacrifice que je t'ai fait dans le temps. Pendant notre enfance nous nous appelions tous deux Othon; mais arrivés au collège, cette conformité de noms fit naître une foule de quiproquos désagréables, et je te cédai avec plaisir celui d'Othon, si laconique et si beau.

—Ce n'était pas une grande générosité de ta part, dit le Capitaine, je me souviens fort bien que celui d'Édouard te paraissait plus beau. Je conviens au reste que ce nom n'est pas sans charme, surtout quand il est prononcé par une belle bouche.

Tous trois étaient assis très-commodément autour de cette même table auprès de laquelle, quelques jours plutôt, Charlotte avait si vivement protesté contre l'arrivée de leur hôte. Édouard se sentait trop heureux pour lui rappeler leurs discussions à ce sujet, mais il ne put s'empêcher de lui faire remarquer qu'il y avait encore de la place pour une quatrième personne.

Des cors de chasse, qui, en ce moment, se firent entendre dans la direction du château, semblaient applaudir aux sentiments et aux souhaits des amis qui écoutaient en silence, se renfermaient dans leurs souvenirs, et goûtaient doublement leur bonheur personnel dans cette heureuse réunion. Édouard prit le premier la parole, se leva et sortit de la cabane.

—Conduisons notre ami sur les hauteurs, dit-il à sa femme, car il ne faut pas qu'il s'imagine que cette étroite vallée est notre unique séjour et renferme toutes nos possessions. Sur ces hauteurs le regard est plus libre et la poitrine s'élargit.

—Je le veux bien, répondit Charlotte, mais il faudra vous décider à gravir le vieux sentier rapide et incommode; j'espère que bientôt les degrés et la route que je me propose de faire faire nous y conduiront plus facilement.

Ils montèrent gaîment à travers les buissons, les épines et les pointes de rocher, jusqu'à la cime la plus élevée qui ne formait pas un plateau, mais la continuation d'une pente fertile. L'on ne tarda pas à perdre de vue le village et le château. Dans le fond on voyait trois larges étangs; au-delà, des collines boisées qui se glissaient le long des rivages, puis des masses arides servant de cadre définitif au miroir des eaux, dont la surface immobile réfléchissait les formes imposantes de ces masses. A l'entrée d'un ravin d'où un ruisseau se précipitait dans l'étang avec l'impétuosité d'un torrent, on voyait un moulin qui, à demi caché par des touffes d'arbres, promettait un agréable lieu de repos. Toute l'étendue du demi-cercle qu'embrassait le regard offrait une variété agréable de bas-fonds et de tertres, de bosquets et de forêts, dont les feuillages naissants promettaient de riches masses de verdure. Ça et là, des touffes d'arbres isolés attiraient l'attention. Parmi ces derniers, se distinguait un groupe de peupliers et de platanes qui s'élevaient sur les bords de l'étang du milieu, et étendaient leurs vertes branches avec la vigueur d'une végétation puissante et robuste. Ce fut sur ce groupe qu'Édouard attira l'attention de son ami.

—Regarde ces beaux arbres, lui dit-il, je les ai plantés moi-même pendant mon enfance. Mon père les avait trouvés si faibles, qu'il ne voulut pas leur donner une place dans le grand jardin du château, dont il s'occupait alors. Il les avait fait jeter; je les ramassai pour les planter sur les bords de cet étang. Ils me donnent chaque année une preuve nouvelle de leur reconnaissance en devenant toujours plus grands et plus beaux. J'espère que cette année, ils ne seront pas plus ingrats.

On retourna au château heureux et contents. L'aile gauche avait été mise à la disposition du Capitaine, qui s'y installa commodément avec ses papiers, ses livres et ses instruments de mathématiques, afin de pouvoir continuer ses occupations habituelles. Pendant les premiers jours Édouard cependant venait à chaque instant l'en arracher pour lui faire visiter ses domaines tantôt à pied et tantôt à cheval. Dans le cours de ces promenades, il lui parlait sans cesse de son désir de trouver un moyen d'exploitation plus avantageux.

—Il me semble, lui dit un jour le Capitaine, que tu devrais, avant tout, te faire une idée juste de l'étendue de tes possessions. A l'aide de l'aiguille aimantée, ce travail serait aussi facile qu'agréable; si sous le rapport de l'exactitude, il laisse à désirer, il suffit pour un aperçu général. Nous trouverons toujours plus tard le moyen de faire un plan plus minutieusement exact.

Le Capitaine qui était très-versé dans ce genre d'arpentage, et avait apporté avec lui tous les instruments nécessaires, se mit aussitôt à l'oeuvre. Les gardes-forestiers, les paysans et le Baron lui-même, le secondèrent de leur mieux en qualité d'aides à divers degrés. Cette occupation employait toutes les journées; le soir le Capitaine passait ses dessins au lavis, et bientôt Édouard eut le plaisir de voir ses domaines reproduits sur le papier avec tant de vérité, qu'il croyait les avoir acquis de nouveau. Il comprit qu'en envisageant l'ensemble d'une terre, il était plus facile d'améliorer et d'embellir, que lorsqu'on est réduit à chercher, sur les lieux mêmes, les points susceptibles d'amélioration ou d'embellissement. Dans cette conviction, il pria son ami de décider sa femme à travailler de concert avec eux d'après un plan général, au lieu d'exécuter au hasard des travaux isolés.

Le Capitaine, naturellement sage et prudent, n'aimait pas à opposer ses convictions à celles d'autrui; l'expérience lui avait appris qu'il y a dans l'esprit humain trop de manières de voir différentes, pour qu'il soit possible de les réunir toutes sur un seul et même point.

—Si je faisais ce que tu me demandes, dit-il, je jetterais du trouble et de l'incertitude dans les idées de ta femme, sans aucun résultat utile. C'est en amateur qu'elle s'occupe de l'embellissement de tes domaines; l'important est donc pour elle, comme pour tous les amateurs, de faire quelque chose sans s'inquiéter de ce que pourra valoir la chose faite. Est-ce que tu ne connais pas les prétendus amis de la vie champêtre? ils tâtent la nature, ils ont des prédilections pour telle ou telle petite place, ils manquent de hardiesse pour faire disparaître un obstacle, et de courage pour sacrifier un petit agrément à une grande beauté. Ne pouvant se faire d'avance une juste idée du résultat de leurs entreprises, ils font des essais: les uns manquent, les autres réussissent; alors ils changent ce qu'il faudrait conserver, conservent ce qu'il faudrait changer, et n'arrivent jamais qu'à un rhabillage qui plaît et attire, mais qui ne satisfait point.

—Avoue-le sans détour, tu n'es pas content des plans de ma femme.

—Je le serais si l'exécution était au niveau de la pensée. Elle à voulu s'élever sur la cime de la montagne, cela est fort bien; mais elle fatigue tous ceux qu'elle y fait monter avec elle. Sur ses routes, soit qu'on y marche côte à côte ou l'un après l'autre, on ne se sent pas indépendant et libre; la mesure des pas est rompue à chaque instant … et … mais en voilà assez.

—Est-ce qu'elle aurait pu faire mieux? demanda Édouard.

—Rien n'eût été plus facile. Il aurait fallu abattre un pan de rocher fort peu apparent, par là elle aurait obtenu une pente gracieusement inclinée, et les débris du rocher auraient servi pour donner des saillies pittoresques aux parties mutilées du sentier … Que tout ceci reste entre nous, mes observations la blesseraient sans l'éclairer; en pareil cas, il faut laisser intact ce qui est fait: mais si tu avais encore du temps et de l'argent à consacrer à de pareilles entreprises, il y aurait une foule de belles choses à faire sur les hauteurs qui dominent la cabane de mousse.

C'est ainsi que le présent leur offrait d'intéressants sujets de conversation; les joyeux souvenirs du passé ne leur manquaient pas davantage; pour l'avenir, on se proposait la rédaction du journal de voyage, travail d'autant plus agréable que Charlotte devait y contribuer.

Quant aux entretiens intimes des époux, ils devenaient toujours plus rares et plus gênés, surtout depuis qu'Édouard avait entendu blâmer les travaux de sa femme. Après avoir longtemps renfermé en lui-même les remarques du Capitaine, qu'il s'était appropriées, il les répéta brusquement à Charlotte qui venait de lui parler des petits escaliers mesquins, et des petits sentiers fatigants qu'elle voulait faire construire pour arriver de la cabane de mousse sur le haut de la montagne. Cette critique la surprit et l'affligea en même temps, car elle en comprit la justesse et sentit que tout ce qu'elle avait fait jusque là, et qui lui avait paru si beau, n'était en effet qu'une tentative manquée. Mais elle se révolta contre cette découverte, défendit avec chaleur ses petites créations et accusa les hommes de voir tout en grand, et de vouloir convertir un simple amusement en oeuvre importante et dispendieuse. Émue, embarrassée, contrariée même, elle ne voulait ni renoncer à ce qui était fait, ni rejeter ce qu'on aurait dû faire.

La fermeté naturelle de son caractère ne tarda pas à venir à son secours, elle renonça aux travaux projetés et interrompit tous ceux qui étaient commencés. Réduite à l'inaction par ce sacrifice, elle en souffrit d'autant plus, que les hommes la laissaient presque toujours seule pour s'occuper des vergers, des jardins et des serres, pour aller à la chasse ou faire des promenades à cheval, pour acheter ou troquer des équipages, essayer ou dresser des chevaux. Ne sachant plus comment occuper ses heures d'ennui, la pauvre Charlotte étendit ses correspondances, dont au reste le Capitaine était souvent l'objet; car elle continuait à demander pour lui à ses nombreux amis et connaissances un emploi convenable.

Elle était dans cette disposition d'esprit, lorsqu'elle reçut une lettre détaillée du pensionnat, sur les progrès merveilleux de la brillante Luciane. Cette lettre était suivie d'un post-scriptum d'une sous-maîtresse, et d'un billet d'un des professeurs de la maison. Nous croyons devoir insérer ici ces deux pièces.

POST-SCRIPTUM DE LA SOUS-MAITRESSE.

Pour ce qui concerne Ottilie, je ne puis que vous répéter, Madame, ce que j'ai déjà eu l'honneur de vous apprendre sur son compte. Je ne voudrais pas me plaindre d'elle, et cependant il m'est impossible de dire que j'en suis satisfaite. Elle est, comme toujours, modeste et soumise; mais cette modestie, cette soumission ont quelque chose qui choque et déplaît. Vous lui avez envoyé de l'argent et des étoffes; eh bien! tout cela est encore intact. Ses vêtements lui durent un temps infini, car elle ne les change que lorsque la propreté l'exige. Sa trop grande sobriété me paraît également blâmable. Il n'y a rien de superflu sur notre table, mais j'aime à voir les enfants manger avec plaisir, et en quantité suffisante, des mets sains et nourrissants. Jamais Ottilie ne nous a donné cette satisfaction; elle saisit au contraire les prétextes les plus spécieux pour se dispenser de recevoir sa part d'un plat ou d'un dessert. Au reste, elle a souvent mal au côté gauche de la tête. Cette incommodité, quoique passagère, revient souvent et parait la faire souffrir beaucoup, sans que l'on puisse en découvrir la cause. Voilà, Madame, ce que j'ai cru devoir vous dire, à l'égard de cette belle et bonne enfant.

BILLET DU PROFESSEUR.

La digne maîtresse du pensionnat a l'habitude de me communiquer les lettres par lesquelles elle rend compte aux parents des succès de ses élèves, et je lis surtout avec plaisir celles qu'elle vous adresse. Permettez-moi donc, Madame, de vous féliciter personnellement sur le bonheur de posséder une fille douée de tant de qualités supérieures; mais votre nièce aussi me semble prédestinée à un bel avenir, celui de faire le bonheur de tout ce qui l'entoure. C'est la seule de nos élèves sur laquelle je ne partage pas les opinions de la maîtresse du pensionnat. Je conçois que cette femme si active aime à voir se développer promptement les fruits qu'elle cultive avec tant de soins; mais il est des fruits qui se cachent longtemps sous leur écorce, et ce sont toujours là les meilleurs. Je crois, Madame, que votre nièce est de ce nombre. Depuis qu'elle suit ma classe, elle avance lentement, mais elle avance toujours, et ne rétrograde jamais. C'est avec elle, surtout, qu'il est indispensable de commencer par le commencement. Tout ce qui ne découle pas d'un enseignement précédent est inconcevable pour elle, et on la voit s'arrêter avec toutes les apparences de l'incapacité, du mauvais vouloir même, devant les choses les plus faciles, dès qu'elles ne lui offrent point d'enchaînement. Mais si l'on parvient à lui faire trouver cet enchaînement, elle conçoit les démonstrations les plus difficiles. Avec cette manière d'être, elle est constamment devancée par ses compagnes qui conçoivent et retiennent facilement un enseignement morcelé, et savent l'employer à propos. Avec les méthodes hâtives elle n'apprend rien du tout, ainsi que cela lui arrive en certaines classes tenues par des professeurs distingués, mais vifs et impatients. On s'est plaint de son écriture et de son incapacité à saisir les règles de la grammaire. Je suis remonté à la source de ces plaintes. Il est vrai qu'elle écrit doucement et que ses caractères manquent de souplesse et d'assurance, mais ils ne sont point difformes. Quoique la langue française ne fasse point partie de mes classes, je me suis chargé de la lui enseigner graduellement, et elle me comprend sans peine. Ce qui paraît singulier, surtout, c'est qu'elle sait beaucoup; mais dès qu'on l'interroge, elle semble ne plus rien savoir.

S'il m'était permis de terminer par une observation générale, je dirais qu'elle apprend, non pour apprendre, mais pour pouvoir enseigner un jour; ce qui est à mes yeux un très-grand mérite, car je suis professeur. Votre haute raison, Madame, et votre profonde connaissance du coeur humain, sauront réduire mes paroles à leur juste valeur. Puissiez-vous être convaincue qu'un jour cette aimable enfant aussi vous donnera de la satisfaction. Veuillez me permettre de vous écrire de nouveau, dès que j'aurai quelque chose d'agréable ou d'important à vous apprendre.

Ce billet fit beaucoup de plaisir à Charlotte, car il s'accordait parfaitement avec ses propres opinions sur le caractère d'Ottilie. Le langage du professeur la fit sourire; elle y reconnut un intérêt plus vif que celui que l'on prend à une élève qui n'a pas même l'avantage de flatter la vanité de son maître par la rapidité de ses progrès.

Mais d'après ses manières de voir calmes et au-dessus des préjugés, un pareil sentiment ne pouvait rien avoir d'alarmant pour elle. L'affection de ce digne homme pour sa pauvre nièce lui était au contraire très-précieuse, parce qu'elle savait que dans le monde où vivait cette intéressante enfant, on ne rencontre jamais que de l'indifférence ou de la dissimulation.

CHAPITRE IV.

Le Capitaine venait de terminer la carte topographique du domaine de ses amis et des environs. En levant ce plan, d'après les calculs de la trigonométrie, il l'avait rendu exact; la beauté du dessin et l'éclat des couleurs lui donnaient de la vie. Ce travail cependant avait été promptement terminé, car il dormait peu et utilisait chaque instant du jour.

—Maintenant, dit-il, en remettant cette carte à son ami, occupons-nous d'autres choses: de l'estimation des terres, par exemple, et de la manière d'en tirer le meilleur parti possible. Je te recommande seulement de séparer toujours les affaires, de la vie proprement dite. Les premières ont besoin d'être traitées sévèrement et sérieusement, tandis que la seconde s'embellit par l'inconséquence et la légèreté. Plus on met de régularité dans les affaires, plus on a de liberté dans la vie ordinaire; en les mêlant elles se nuisent mutuellement.

Ces dernières phrases étaient presque un reproche pour Édouard. Jamais il n'avait eu le courage de classer ses papiers; mais, aidé par un second lui-même, la séparation à laquelle il n'avait pu se résigner fut bientôt faite.

Après ce travail préliminaire, le Capitaine convertit plusieurs pièces de l'aile qu'il habitait, en bureau pour les affaires courantes, et en archives pour les affaires terminées. Au bout de quelques jours les documents qu'il avait trouvés dans les armoires, les cartons et les caisses, figuraient dans le plus bel ordre possible, sur des tablettes dont chacune avait sa destination. Un vieux secrétaire, dont le Baron avait toujours été fort mécontent, déploya tout à coup un zèle, et une activité infatigables. Ce changement l'étonna beaucoup; son ami lui en expliqua la cause.

—Cet homme est utile maintenant, lui dit-il, parce que nous le laissons terminer commodément un travail avant de le charger d'un autre. Le désordre l'avait rendu incapable.

L'emploi régulier de leur journée permit aux deux amis de consacrer les soirées à Charlotte. Parfois ils trouvaient chez elle des voisines qui venaient lui rendre visite; mais quand ils restaient seuls, leur conversation roulait toujours sur les réformes par lesquelles on pourrait augmenter le bien-être des classes moyennes.

En voyant son mari plus satisfait et plus gai qu'à l'ordinaire, Charlotte aussi se sentait heureuse. Au reste, le Capitaine ne négligeait rien pour lui être agréable dans ses arrangements domestiques. En commentant avec elle des livres de botanique et de médecine élémentaire, il l'avait mise à même de compléter sa pharmacie de ménage, et d'être plus efficacement utile aux pauvres malades de la contrée. Le voisinage des étangs et des rivières l'avait engagé à s'attacher spécialement aux mesures à prendre pour secourir les personnes tombées dans l'eau, sortes d'accidents qui n'arrivaient que trop souvent dans le pays. La prédilection avec laquelle il s'occupait de ces sortes de secours, autorisa Édouard à dire qu'un accident semblable avait fait époque dans la vie de son ami. Celui-ci ne répondit rien, car il craignait de réveiller ce triste souvenir. Le Baron le comprit, et Charlotte qui connaissait cet événement, se hâta de changer de conversation. Un soir le Capitaine leur avoua que les dispositions qu'on avait prises pour secourir les noyés, quoiqu'aussi sagement combinées que bien exécutées, ne produiraient aucun résultat, si on ne se décidait pas à les placer sous la direction d'un homme capable de les utiliser à propos.

—Je connais, ajouta-t-il, un chirurgien des hôpitaux militaires, qui est en ce moment sans emploi et qu'on pourrait s'attacher à des conditions très-modiques. Quant à son talent, je puis en répondre, il m'a été souvent fort utile, même dans des maladies intérieures. Au reste, ce qui manque le plus à la campagne, ce sont les secours immédiats, et sous ce rapport il est parfait.

Les deux époux le prièrent de faire venir ce chirurgien le plus tôt possible, car ils s'estimaient heureux de pouvoir consacrer une partie de leur superflu à une dépense aussi généralement utile.

—Ce fut ainsi que la société du Capitaine devint peu à peu agréable à Charlotte. En utilisant à sa manière ses vastes connaissances, elle acheva de se tranquilliser sur les suites de sa présence au château. Elle prit même insensiblement l'habitude de le consulter sur une foule de précautions hygiéniques, car elle aimait la vie. Plus d'une fois déjà le vernis de certaines poteries dans lequel il entre du plomb et le vert de gris qui s'attache aux vases de cuivre, lui avaient causé de l'inquiétude. Le Capitaine lui donna à ce sujet des éclaircissements qui les conduisirent à d'instructifs entretiens sur la physique et la chimie.

Édouard aimait à faire des lectures; sa voix était sonore et son débit donnait un charme de plus aux écrivains dont il se faisait l'interprète. Jusque là il n'avait employé son talent qu'à des productions purement littéraires; la tournure que le Capitaine venait de donner aux causeries du soir, lui fit choisir de préférence des traités de physique et de chimie, que son petit auditoire écoutait avec le plus vif intérêt.

Accoutumé à produire des effets agréables par des inflexions de voix et des pauses ménagées avec art, le Baron avait toujours eu soin de se placer de manière à ce que personne ne pût regarder dans son livre. Charlotte et le Capitaine connaissaient cette manie, aussi ne songea-t-il point à prendre cette précaution avec eux. Un soir, cependant, sa femme se plaça derrière lui, et regarda dans le livre; il s'en aperçut et interrompit brusquement sa lecture.

—En vérité, dit-il avec humeur, je ne comprends pas comment une femme bien élevée peut se permettre une pareille inconvenance. Une personne qui lit ne se trouve-t-elle pas dans le même cas qu'une personne qui parle? Et se donnerait-on la peine de parler si l'on avait au front ou au coeur une petite fenêtre à travers laquelle ceux qui nous écoutent pourraient lire nos sensations avant que nous ayons eu le temps de les exprimer?

Charlotte possédait au plus haut degré le don de renouer ou de ranimer les conversations qu'un malentendu ou un propos imprudent avaient interrompues ou rendues languissantes et embarrassées. Cette faculté si précieuse ne l'abandonna pas dans cette circonstance.

—Tu me pardonneras, mon ami, sans doute, quand tu sauras, lui dit-elle, qu'au moment où tu as prononcé les mots de parenté et d'affinité, je pensais à un de mes cousins qui me préoccupe désagréablement. Lorsque j'ai voulu revenir à ta lecture, je me suis aperçue qu'il n'était question que de choses inanimées, et je me suis placée derrière toi pour mieux te comprendre, en lisant le passage que ma distraction m'avait empêché d'entendre.

—Tu t'es laissée égarer par une expression comparative. Il n'est question dans ce livre que de terre et de minéraux. Mais l'homme est un véritable Narcisse, il se mire partout, et voudrait que le monde entier reflétât ses couleurs.

—Rien n'est plus vrai, ajouta le Capitaine, l'homme prête sa sagesse et ses folies, sa volonté et ses caprices aux animaux, aux plantes, aux éléments, aux dieux.

—Je ne veux pas vous éloigner de l'objet qui captive en ce moment votre attention, dit Charlotte, veuillez seulement m'expliquer le sens que l'on attache, dans le livre que nous lisons, au mot affinité?

—Je ne pourrais vous dire là-dessus, répondit le Capitaine, que ce que j'ai appris il y a dix ans environ. J'ignore si, dans le monde savant on admet encore aujourd'hui ce qu'on enseignait alors.

—Rien n'est plus douteux, s'écria le Baron; nous vivons à une époque où l'on ne saurait plus rien apprendre pour le reste de sa vie. Nos ancêtres étaient bien plus heureux, ils s'en tenaient à l'instruction qu'ils avaient reçue pendant leur jeunesse, tandis que nous autres, si nous ne voulons pas passer de mode, nous sommes obligés de recommencer nos études tous les cinq ans au moins.

—Les femmes n'y regardent pas de si près, dit Charlotte; quant à moi, je me borne à vous demander l'explication de la valeur scientifique du mot dont vous venez de vous servir, parce qu'il n'y a rien de plus ridicule dans la société que de ne pas connaître toutes les acceptions des termes que l'on emploie. J'abandonne le reste aux discussions des savants qui, l'expérience me l'a déjà prouvé plus d'une fois, ne sauraient jamais être d'accord entre eux.

Le Baron réfléchit un moment, puis il dit à son ami:

—Comment nous y prendrons-nous pour lui donner, sans préambule fatigant, une explication claire et précise?

—Si Madame voulait me permettre un petit détour, répondit le
Capitaine, nous arriverions très-promptement au but.

—Comptez sur mon attention, dit Charlotte en déposant l'ouvrage qu'elle tenait à la main.

Le Capitaine reprit:

—Ce que nous remarquons avant tout, dans les diverses productions de la nature, c'est qu'elles ont entre elles des rapports déterminés. Il peut vous paraître bizarre de m'entendre dire ainsi, ce que tout le monde sait; mais ce n'est jamais que par le connu qu'on peut arriver à l'inconnu.

—Sans doute, interrompit Édouard, laisse-moi lui citer quelques exemples vulgaires qui nous seconderont à merveille. L'eau, l'huile, le mercure ont, dans chacune de leurs parties, un principe d'unité et d'union. La violence ou d'autres incidents déterminés peuvent détruire cette union; mais elle reprend toute sa force dès que ces causes ont disparu.

—Rien n'est plus vrai, dit Charlotte, les gouttes de pluie se réunissent et forment des rivières. Je me souviens même que, dans mou enfance, j'ai souvent cherché à séparer une petite masse de vif-argent, mais les globules se rapprochaient toujours malgré moi.

—Permettez-moi, continua le Capitaine, de mentionner un point important dont vous venez de constater la vérité. C'est que le rapport pur, devenu possible par la fluidité, se manifeste toujours sous la forme de globules. La goutte d'eau et celle du vif-argent sont rondes; le plomb fondu même s'arrondit, s'il tombe d'assez haut pour se refroidir avant de toucher un autre corps.

—Je vais vous prouver, dit Charlotte, que je vous ai deviné. Vous vouliez me dire que, puisque chaque corps a des rapports avec les parties dont il se compose, il doit en avoir aussi avec les autres corps …

—Et ces rapports, reprit vivement le Baron, ne sont pas les mêmes pour tous les corps. Les uns se rencontrent comme de bons amis, d'anciennes connaissances qui se confondent sans se réduire mutuellement à changer de nature, tels que l'eau et le vin. Les autres restent étrangers, ennemis même, en dépit du mélange, du frottement ou de tout autre procédé mécanique par lesquels on voudrait les unir, telles que l'eau et l'huile; en les secouant ensemble on les confond un instant, mais elles se séparent aussitôt.

—Cette petite leçon de chimie, dit Charlotte, est presque l'image de la société dans laquelle nous vivons. J'y reconnais toutes les classes dont elle se compose; la noblesse et le tiers-état, le clergé et les paysans, les soldats et les bourgeois.

—Sans doute, reprit Édouard, et, s'il y a dans ce société des lois et des moeurs qui rapprochent et unissent les classes naturellement opposées les unes aux autres, il y a dans le monde chimique des médiateurs qui rapprochent et unissent les corps qui se repoussent mutuellement …

—C'est ainsi, interrompit le Capitaine, que nous unissons l'huile à l'eau par le sel alkali.

—N'allez pas si vite, Messieurs, je veux rester au pas avec vous; il me semble que nous touchons de bien près aux affinités?

—J'en conviens, Madame, et c'est l'instant de vous les faire connaître dans toute leur force. Nous appelons affinité la faculté de certaines substances, qui, dès qu'elles se rencontrent, les oblige à se saisir et à se déterminer mutuellement. Cette affinité est surtout remarquable et visible chez les acides et les alkalis qui, quoique opposés les uns aux autres, et peut-être à cause de cette opposition, se cherchent, se saisissent, se modifient et forment ensemble un corps nouveau. La chaux, par exemple, a un penchant prononcé pour tous les acides. Quand notre laboratoire de chimie sera monté nous ferons devant vous des expériences qui vous instruiront mieux que des mots, des noms et des termes techniques.

—Permettez-moi de vous faire observer, dit Charlotte, que si cette singulière faculté mérite le nom d'affinité, ce n'est pas du moins une consanguinité, mais une parenté d'esprit et d'âme. C'est ainsi qu'il peut y avoir parmi les hommes de sincères et réelles amitiés; car les qualités opposées n'empêchent pas les personnes qui les possèdent de se rapprocher et de s'aimer. J'attendrai, puisque vous le voulez, les expériences qui doivent me démontrer plus clairement les miraculeux effets de vos mystérieuses affinités. Maintenant, mon ami, continua-t-elle en s'adressant à son mari, reprends ta lecture, je l'écouterai avec plus d'intérêt qu'avant cette digression.

—Puisque tu l'as provoquée, répondit Édouard en souriant, tu ne la termineras pas si vite. Il me reste à te parler des cas les plus compliqués et qui sont les plus intéressants. C'est par eux que l'on apprend à connaître les divers degrés des affinités et leurs rapports plus ou moins puissants ou faibles, plus ou moins intimes ou éloignés. Oui, les affinités ne sont réellement intéressantes que lorsqu'elles opèrent des séparations, des divorces.

—Ces vilains mots, que l'on entend trop souvent prononcer dans le monde, figurent donc aussi dans le vocabulaire de la chimie?

—Sans doute, et cette science elle-même, lorsque la langue allemande n'avait pas encore adopté la foule de mots étrangers dont elle se sert aujourd'hui, s'appelait l'art de séparer (scheidekunst).

—On a bien fait de lui donner un autre nom, et, pour ma part, je préférerai toujours l'art d'unir à celui de séparer. Mais voyons, puisque vous le voulez, Messieurs, citez-moi un exemple de ces malheureuses affinités qui engendrent des divorces.

—Nous continuerons à cet effet, dit le Capitaine, à vous citer les exemples dont nous nous sommes déjà servis. Ce que nous appelons pierre calcaire, n'est qu'une terre calcaire plus ou moins pure et très-étroitement unie à un acide subtil que nous ne pouvons saisir que sous la forme d'air. En mettant un morceau de cette pierre dans de l'acide sulfureux liquéfié, cet acide s'empare de la chaux et se métamorphose avec elle en plâtre, tandis que l'acide subtil s'envole. Pourrait-on ne pas voir dans ce phénomène la séparation d'une ancienne union et la formation d'une union nouvelle? Nous appelons ces sortes d'affinités des affinités électives, car il y a eu choix, préférence, élection, puisqu'un ancien lien a été brisé, afin qu'un autre lien, qu'on lui a préféré, ait pu se former.

—Pardonnez-moi, dit Charlotte, mais je ne vois rien là qui ressemble à une élection, à un choix; c'est tout au plus une nécessité de la nature, ou un résultat de l'occasion qui a fait non-seulement les larrons, mais encore les amis et les amants. Quant à l'exemple que vous venez de me citer, si l'on pouvait admettre qu'il y a eu en effet un choix, ce serait au chimiste qu'il faudrait l'attribuer, puisqu'il a rapproché les corps dont il connaissait les propriétés. Qu'ils s'arrangent ces corps, ils m'intéressent fort peu, je ne plains que le pauvre acide aérien réduit à errer dans l'infini.

—Il ne tient qu'à lui, répondit vivement le Capitaine, de s'unir à l'eau et de reparaître en source minérale pour la plus grande satisfaction des malades et même de ceux qui se portent bien.

—Vous parlez comme pourrait le faire votre plâtre; il n'a rien perdu lui, puisqu'il s'est complété de nouveau; mais l'infortuné souffle, banni, qui sait ce qui pourra lui arriver avant qu'il trouve à se caser une seconde fois? Édouard se mit à rire.

—Ou je me trompe fort, dit-il à sa femme, ou tu te moques de moi. Oui, oui, j'ai deviné ta malicieuse allusion. Tu me compares à la chaux, et notre ami le Capitaine à l'acide sulfureux qui, en s'emparant de moi, sous la forme d'acide sulfurique, m'a arraché à ta douce société et métamorphosé en plâtre réfractaire. Puisque ta conscience t'accuse ainsi, mon ami, je puis être tranquille. Au reste, les apologues sont toujours amusants, et tout le monde aime à jouer avec eux. Conviens cependant que l'homme est au-dessus de toutes les substances de la nature, et que, si, en sa qualité de chimiste, il prodigue des mots qui ne devraient appartenir qu'aux relations du sang et du coeur, il faut du moins, qu'en sa qualité d'être moral, il réfléchisse parfois sur la véritable acception de ces mots. N'oublions jamais que plus d'une union intime entre deux personnes heureuses de cette union, a été brisée par l'intervention fortuite d'une troisième personne, et que cette séparation isole et désespère toujours une des deux premières.

—Les chimistes sont trop galants pour ne pas remédier à cet inconvénient, dit Édouard; car ils ont toujours à leur disposition une quatrième substance, afin que pas une ne se trouve réduite à l'isolement et au désespoir.

—Ces expériences, ajouta le Capitaine, sont les plus remarquables. Elles nous montrent les attractions, les affinités et les répulsions d'une manière palpable et dans leur action croisée, puisque deux substances unies brisent, au premier contact de deux autres substances également unies, leur ancien lien pour former un lien nouveau de deux à deux, avec les deux substances nouvellement survenues. C'est dans ce besoin d'abandonner et de fuir, de chercher et de saisir, que nous croyons reconnaître l'influence d'une destinée suprême qui, en donnant à ces substances la faculté de vouloir et de choisir, justifie complètement le mot affinité élective adopté par les chimistes.

—Citez-moi, je vous prie, un de ces cas, dit Charlotte.

—Je vous le répète, Madame, ce n'est pas par des paroles, mais par des expériences chimiques que je me propose de satisfaire votre curiosité; je ne veux pas vous effrayer par des termes techniques, mais vous éclairer par des faits. Il faut voir devant ses yeux les matières inertes en apparence, et cependant toujours prêtes à agir selon les impulsions de leurs facultés intérieures. Il faut les voir, dis-je, se chercher, s'attirer, se saisir, se dévorer, se détruire, s'anéantir et reparaître, après une nouvelle et mystérieuse alliance, sous des formes nouvelles et inattendues. C'est alors, seulement, que nous pouvons leur accorder une vie immortelle, des sens, de la raison même, car nos sens et notre raison suffisent à peine pour les observer, pour les juger.

—Je conviens, dit Édouard, que les termes techniques, lorsqu'on ne vient pas à leur secours par des objets que la vue puisse saisir, ont quelque chose de fatigant, de ridicule même. Il me semble pourtant, qu'en attendant mieux, nous pourrions donner à ma femme une idée des affinités électives, en nous servant de lettres alphabétiques à la place de substances.

—Je crains que cette manière de s'exprimer ne vous paraisse trop pédantesque, dit le Capitaine à Charlotte; je m'en servirai pourtant à cause de sa précision. Figurez-vous A si étroitement uni à B, que plus d'une expérience déjà a prouvé qu'ils étaient inséparables; supposez les mêmes rapports entre C et D, mettez les deux couples en contact, et vous verrez A s'unir à D, et C à B, sans qu'il soit possible de dire lequel a le premier abandonné l'autre, lequel a le premier cherché et formé un lien nouveau.

—Puisque nous ne pouvons pas encore voir tout cela s'opérer sous nos yeux, s'écria Édouard, tâchons, en attendant, de tirer de cette charmante formule un enseignement utile et applicable à notre position. Il est évident, ma chère Charlotte, que tu es A et que je suis B, dépendant de toi, et très-irrévocablement attaché à ta suite. Le Capitaine représente le méchant C qui m'attire assez puissamment pour nous éloigner, sous certains rapports, bien entendu. Il est donc très-juste de te procurer un D qui t'empêche de te perdre dans le vague, et ce D indispensable, c'est la pauvre petite Ottilie que tu es dans la nécessité d'appeler enfin auprès de toi.

—Ta parabole ne me paraît pas entièrement exacte, répondit Charlotte; mais je n'en sais pas moins très-bon gré à tes affinités électives, puisqu'elles ont amené entre nous une explication que je redoutais. Oui, je te l'avoue, depuis ce matin je suis décidée à faire venir Ottilie au château. Ma femme de charge m'a annoncé qu'elle allait se marier et par conséquent me quitter, voilà ce qui justifie ma résolution sous le rapport de mon intérêt personnel. Quant à l'intérêt d'Ottilie, tu vas en juger par ces papiers que je te prie de lire tout haut. Je te promets de ne pas y jeter les yeux pendant que tu les liras, mais je dois t'avertir que j'en connais le contenu.

A ces mots elle remit à son mari les deux lettres suivantes:

CHAPITRE V.

LETTRE DE LA MAITRESSE DE PENSION.

Pardonnez-moi, Madame, si je suis forcée d'être aujourd'hui très-concise. La distribution des prix vient d'avoir lieu, et je dois en faire connaître le résultat aux parents de toutes mes élèves. Au reste, je pourrai vous dire beaucoup en peu de mots. Mademoiselle votre fille a été toujours et en tout la première. Vous en trouverez la preuve dans les certificats ci-joints. Mademoiselle Luciane s'est chargée de vous donner elle-même les détails de cette distribution de prix, et de vous exprimer en même temps la joie que lui cause ses éclatants succès, que vous ne pouvez manquer de partager. Mon bonheur serait sans égal, si je n'étais pas forcée de me dire que bientôt on retirera de ma maison cette brillante élève à laquelle je n'ai plus rien à enseigner.

Veuillez, Madame, me continuer vos bontés, et permettez-moi de vous communiquer, sous peu, un projet concernant mademoiselle votre fille. Il paraît réunir toutes les chances de bonheur que vous pouvez souhaiter pour elle.

Le professeur qui a déjà eu l'honneur de vous parler d'Ottilie, se charge de vous rendre compte de sa position actuelle.

LETTRE DU PROFESSEUR.

La maîtresse du pensionnat m'a prié de vous instruire, Madame, de tout ce qui concerne mademoiselle votre nièce, non-seulement parce qu'il lui serait pénible de vous dire ce que vous devez savoir enfin, mais parce que, sous certains rapports du moins, elle vous doit des excuses, qu'elle a préféré vous faire faire par mon organe.

Je sais, plus que tout autre, combien la bonne Ottilie est incapable de manifester publiquement ce qu'elle sait et ce qu'elle vaut; aussi ai-je tremblé pour elle à mesure que je voyais approcher la distribution des prix. Nous ne tolérons point, dans notre institution, les mille petites ruses par lesquelles on vient ailleurs au secours des jeunes personnes ignorantes ou timides; au reste, Ottilie ne s'y serait pas prêtée. En un mot, mes sinistres pressentiments se sont réalisés, la pauvre enfant n'a pas eu un seul prix! Pour l'écriture, toutes ses camarades la surpassaient; car, si ses lettres, prises isolément sont nettes et belles, l'ensemble manque de régularité et d'assurance; elle calcule avec exactitude, mais beaucoup plus lentement que ses compagnes. Des examens sur des points plus importants où elle aurait pu se distinguer, ont été supprimés faute de temps. Pour la langue française, elle s'est intimidée; tandis que d'autres, moins avancées qu'elle, parlaient, péroraient même sans se troubler. Quant à l'histoire, sa mémoire se refuse à retenir les dates et les noms; et dans la géographie, elle oublie toujours les classifications politiques. En musique, elle ne conçoit que des mélodies touchantes et modestes que l'on n'a pas jugées dignes de faire entendre. Je suis persuadé qu'elle aurait emporté, du moins, le prix de dessin, car ses lignes sont correctes et pures, et son exécution soignée et spirituelle, mais elle avait entrepris un travail trop grand; il ne lui a pas été possible de le terminer.

Lorsqu'avant de distribuer les prix les examinateurs consultèrent les professeurs, je vis avec chagrin que l'on ne me parlait point d'Ottilie. J'espérais qu'un exposé fidèle de son caractère lui rendrait ses juges favorables, et je m'exprimai avec d'autant plus de chaleur, que je pensais en effet tout ce que je disais, et que dans ma première jeunesse je m'étais trouvé dans le même cas que mon intéressante protégée. On m'écouta avec attention, puis le chef des examinateurs me dit d'un air bienveillant, mais très-décidé:

«Les dispositions sont sous-entendues, et l'on ne peut les admettre que lorsqu'elles s'annoncent par l'habileté. C'est vers ce but que tendent et doivent tendre sans cesse les instituteurs, les parents et les élevés eux-mêmes. Le devoir des examinateurs se borne à juger jusqu'à quel point les professeurs et les élèves suivent cette route. Ce que vous venez de nous apprendre sur la jeune personne si mal partagée aujourd'hui, nous fait bien augurer de son avenir, et nous vous félicitons sincèrement du soin que vous mettez à saisir les dispositions les plus cachées de vos élèves. Tâchez que l'année prochaine, celles de votre protégée puissent être visibles pour nous, et notre suffrage ne lui manquera pas.»

Après cette espèce de réprimande, je ne pouvais plus espérer devoir prononcer le nom d'Ottilie à la distribution des prix, mais je ne croyais pas que cet échec dût avoir des résultats aussi fâcheux pour elle.

La maîtresse du pensionnat, qui, semblable à une bonne bergère, veut que chacun de ses agneaux ait sa parure spéciale, n'eut pas la force de cacher son dépit, lorsqu'après le départ des examinateurs elle vit Ottilie regarder tranquillement par la fenêtre, tandis que ses camarades se félicitaient mutuellement des prix qu'elles avaient obtenus.

Au nom du Ciel, lui dit-elle, apprenez-moi comment on peut avoir l'air si bête, quand on ne l'est pas.

—Pardonnez-moi, chère mère, répondit tranquillement Ottilie, j'ai en ce moment mon mal de tête, et même plus fort que jamais.

—Il est fâcheux que cela ne se voie pas, car on n'est pas obligé de vous croire sur parole, s'écria avec emportement cette femme que j'ai toujours vue si bonne et si compatissante; puis elle s'éloigna avec dépit.

Malheureusement il est impossible en effet de s'apercevoir des souffrances d'Ottilie; ses traits ne subissent aucune altération, on ne la voit pas même porter, parfois, la main sur le côté de la tète où elle souffre.

Ce n'est pas tout encore. Mademoiselle votre fille, naturellement vive et pétulante, exaltée par le sentiment de son triomphe, était ce jour-là d'une gaîté folle; sautant et courant à travers la maison, elle montrait ses prix à tout venant, et finit par les passer assez rudement sous les yeux d'Ottilie.

—Tu as bien mal dirigé ton char aujourd'hui, lui dit-elle d'un air moqueur.

Sa cousine lui répondit avec calme que ce n'était pas la dernière distribution des prix.

—Et que t'importe! tu n'en seras pas moins toujours la dernière, s'écria votre trop heureuse fille en s'éloignant d'un bond.

Tout autre que moi aurait pu croire qu'Ottilie était parfaitement indifférente, mais le sentiment vif et pénible contre lequel elle luttait se trahit à mes yeux par la couleur inégale de son visage. Je remarquai que sa joue droite venait de pâlir et que la gauche s'était couverte d'un vif incarnat. Je tirai la maîtresse du pensionnat à l'écart et je lui communiquai mes craintes sur l'état de cette jeune fille qu'elle avait si cruellement blessée. Elle reconnut la faute qu'elle avait commise, et nous convînmes ensemble que je vous prierais, en son nom, de rappeler Ottilie près de vous, pour quelque temps du moins, car mademoiselle votre fille ne tardera pas à nous quitter. Alors tout sera oublié, et votre intéressante nièce pourra, sans inconvénient, revenir dans notre maison où elle sera traitée avec tous les égards qu'elle mérite.

Permettez-moi maintenant, Madame, de vous donner un avis important. Je n'ai jamais entendu Ottilie exprimer un désir et encore moins formuler une prière pour obtenir quelque chose, mais parfois il lui arrive de refuser de faire ce qu'on lui demande; alors elle accompagne ce refus d'un geste irrésistible dès qu'on en comprend la portée. Ses deux mains jointes, qu'elle élève d'abord vers le ciel, se rapprochent insensiblement de sa poitrine, tandis que son corps se penche en avant et que son regard prend une expression si suppliante que l'esprit le plus indifférent, le coeur le plus insensible devrait comprendre que ce qu'on lui a demandé, n'importe à quel titre, lui est en effet impossible. Si jamais vous la voyez ainsi devant vous, ce qui n'est pas présumable, oh! alors, Madame, souvenez-vous de moi et ménagez la pauvre Ottilie.

* * * * *

Pendant cette lecture Édouard avait souri malignement; parfois même il avait hoché la tête d'un air de doute, et s'était interrompu pour faire des observations ironiques.

—En voilà assez! s'écria-t-il enfin, tout est décidé, ma chère Charlotte, tu vas avoir une aimable compagne. Cela m'enhardit à te communiquer mon projet. Écoute-moi bien: Le Capitaine a besoin que je le seconde dans ses travaux, et je désire m'établir dans l'aile gauche qu'il habite, afin de pouvoir lui consacrer les premières heures de la matinée et les dernières de la soirée qui sont les plus favorables au travail. Cet arrangement te procurera en même temps l'avantage de pouvoir installer ta nièce commodément auprès de toi.

Charlotte ne s'opposa point à ce désir, et le Baron peignit avec feu la vie délicieuse qu'ils allaient mener désormais.

—Sais-tu bien, ma chère Charlotte, dit-il en s'interrompant tout à coup, que c'est bien aimable de la part de ta nièce d'avoir mal précisément au côté gauche de la tête, car je souffre fort souvent du côté droit. Si nos accès nous prennent quelquefois en même temps, je m'appuierai sur le coude droit, elle sur le coude gauche, et nos têtes suivront chacune une direction opposée. Te fais-tu une juste idée de la suave harmonie d'un pareil tableau?

Le Capitaine assura en riant que cette opposition apparente pourrait finir par un rapprochement dangereux.

—Ne songe qu'à toi, mon cher ami, s'écria gaiement Édouard, oui, oui, surveille-toi de près, garde-toi du D; que deviendrait le B, si on lui arrachait son C?

—Il me semble, dit Charlotte, que sa position ne serait ni embarrassante ni malheureuse.

—C'est juste, répondit Édouard, il reviendrait tout entier à son A chéri.

Et se levant vivement, il pressa sa femme dans ses bras.

CHAPITRE VI.

La voiture qui ramenait Ottilie venait d'entrer dans la cour du château, et Charlotte s'empressa d'aller recevoir l'aimable enfant qui se prosterna devant elle et enlaça ses genoux.

—Pourquoi t'humilier ainsi? dit Charlotte en la relevant d'un air embarrassé.

—Je n'ai pas l'intention de m'humilier, répondit Ottilie, sans changer de position; mais j'aime à me rappeler le temps où ma tête s'élevait à peine à vos genoux, car alors déjà j'étais sûre de votre tendresse maternelle.

Charlotte l'attira sur son coeur, puis elle la présenta à son mari et au Capitaine qui la reçurent avec une politesse affectueuse. Elle était belle, et la beauté trouve toujours et partout un accueil favorable.

Ottilie écouta attentivement, mais elle ne prit aucune part à la conversation.

Le lendemain matin Édouard dit à sa femme:

—Ta nièce est très-aimable et sa conversation est fort amusante.

—Fort amusante? mais elle n'a pas ouvert la bouche, répondit
Charlotte en riant.

—C'est singulier! murmura le Baron, comme s'il cherchait à recueillir ses souvenirs.

Quelques indications générales sur les habitudes et les allures de la maison, suffirent à Ottilie pour la mettre bientôt à même de la diriger sans le secours de sa tante. Saisissant avec un tact merveilleux ce qui pouvait être agréable à chacun, elle donnait des ordres sans avoir l'air de commander; on lui obéissait avec plaisir, et lorsqu'elle s'apercevait d'un oubli ou d'une négligence, elle y remédiait sans gronder et en faisant elle-même ce qu'elle avait ordonné de faire.

Ses fonctions de ménagère lui laissant beaucoup d'heures de loisir, elle pria sa tante de lui aider à les employer à la continuation des études qui, au pensionnat, occupaient toutes ses journées. Elle travaillait avec ordre, et de manière à confirmer tout ce que le professeur avait dit de ses facultés intellectuelles. Pour donner plus d'assurance à sa main, Charlotte lui glissait des plumes déjà fatiguées, mais la jeune fille les retaillait aussitôt pour les rendre dures et pointues.

Les dames étaient convenues de ne parler entre elles qu'en français; c'était un moyen d'exercer Ottilie en cette langue qui semblait avoir le pouvoir de la rendre plus communicative, parce qu'en employant cet idiome, elle accomplissait le devoir qu'on lui avait imposé de se le rendre plus familier par la pratique. Quand elle s'en servait, elle disait souvent plus qu'elle n'en avait l'intention. Le tableau spirituel, quoique toujours bienveillant, qu'elle faisait de la vie et des intrigues du pensionnat, amusa beaucoup Charlotte; et la bonté qui dominait dans tous ses récits et que sa conduite justifiait, lui prouva que bientôt cette jeune fille serait pour elle une amie aussi sûre que fidèle.

Voulant comparer les rapports du professeur et de la sous-maîtresse sur Ottilie avec ce que cette enfant disait et faisait sous ses yeux, Charlotte relisait souvent ces rapports. Selon ses principes, on ne pouvait jamais apprendre trop tôt à connaître le caractère des personnes avec lesquelles on devait vivre, parce que c'est le seul moyen de savoir ce que l'on peut craindre ou espérer de leur part; quels travers il faut se résigner à pardonner, et de quels défauts il est possible de les corriger. Cet examen ne lui apprit rien de nouveau; mais ce qu'elle savait sur son compte lui devint plus clair et elle y attacha plus d'importance. Ce fut ainsi que la trop grande sobriété de cette enfant lui donna des inquiétudes sérieuses.

S'occupant avant tout de la toilette de sa nièce, Charlotte exigea qu'elle mît plus d'élégance et de richesse dans sa mise.

A peine lui eut-elle exprimé ce désir, que la jeune fille tailla elle-même les belles étoffes qu'elle avait refusé d'employer au pensionnat, et elle leur donna les formes les plus gracieuses et les plus variées. Ces vêtements à la mode rehaussaient les charmes de sa personne. Les grâces naturelles embellissent les costumes les plus simples; mais lorsqu'une femme douée de ces grâces y ajoute des parures bien choisies et souvent renouvelées, ces séduisantes qualités semblent se multiplier et varier sous nos yeux.

Cette innocente coquetterie qui n'était chez Ottilie que l'effet de l'obéissance, lui valut l'attention spéciale d'Édouard et du Capitaine; tous deux éprouvaient en la regardant un plaisir doux et bienfaisant. Si, par sa magnifique couleur, l'émeraude réjouit la vue et exerce sur cet organe une influence salutaire, pourquoi la beauté de la forme humaine n'agirait-elle pas en même temps et avec une puissance irrésistible sur tous nos sens et même sur nos facultés morales? La simple contemplation de cette beauté ne suffit-elle pas pour nous faire croire que nous sommes à l'abri de tout mal, et pour nous mettre en harmonie avec l'univers et avec nous-même?

Le séjour d'Ottilie au château y amena plus d'un changement favorable pour tous. Les deux amis ne se faisaient plus attendre pour les heures des repas ou des promenades; ils se montraient, surtout, beaucoup moins empressés à quitter la table, et ne parlaient jamais que de choses qui pouvaient intéresser ou amuser la jeune fille. Ce désir de lui être agréable se révélait aussi dans le choix des lectures qu'ils faisaient à haute voix; ils poussaient même l'attention jusqu'à suspendre ces lectures, dès qu'elle s'éloignait, et ils ne les reprenaient que lorsqu'elle rentrait au salon.

Ce changement n'avait point échappé à Charlotte: aussi désirait-elle savoir lequel des deux hommes l'avait principalement amené, et se mit-elle à les observer avec une attention scrupuleuse; mais elle ne découvrit rien, sinon que tous deux étaient devenus plus sociables, plus doux et plus communicatifs.

Ottilie avait appris à connaître les habitudes et même les manies et les caprices de chacune des personnes au milieu desquelles elle vivait. Devinant mieux qu'elles-mêmes ce qui pouvait leur être agréable, elle accomplissait leurs souhaits sans leur donner le temps de les exprimer; un mot, un geste, un regard suffisait pour la guider. Cette persévérance active resta cependant toujours calme et tranquille. Le service le plus régulier se faisait par ses ordres, et souvent par elle-même, sans aucune apparence d'empressement ou d'inquiétude. Sa démarche était si légère, qu'on ne l'entendait ni s'en aller, ni revenir; et ses allures, quoique toujours paisibles, étaient si gracieuses, que nos amis se sentaient heureux en la voyant se mouvoir sans cesse pour prévenir leurs désirs. Cette obligeance infatigable, ces attentions permanentes devaient nécessairement plaire à Charlotte, ce qui ne l'empêcha pas de remarquer que, sur un point du moins, sa jeune parente poussait la prévenance trop loin, et elle lui en fit l'observation.

—C'est sans doute une attention fort aimable, lui dit-elle, que de se baisser à l'instant pour relever un objet qu'une personne placée près de nous a laissé tomber par mégarde; mais, dans la bonne société, cette attention est soumise à certaines règles de bienséance qu'il faut respecter. Tu es si jeune encore que tu peux, sans inconvénient, rendre à toutes les femmes ce petit service que l'on doit toujours aux personnes âgées ou d'un rang élevé. Envers ses pareils, il est une gracieuse politesse; envers ses inférieurs, il devient une preuve de bonté et d'humanité; mais il est une inconvenance de la part d'une femme envers des hommes encore jeunes, quel que soit leur rang.

—Je ferai tout mon possible pour ne plus m'en rendre coupable, répondit Ottilie. Permettez-moi cependant de mériter à l'instant même votre pardon de cette mauvaise habitude, en vous racontant comment je l'ai contractée:

J'ai retenu fort peu de choses du cours d'histoire qu'on m'a fait faire au pensionnat, parce que je ne concevais pas à quoi cette science pouvait m'être utile; les faits isolés, seuls, sont restés dans ma mémoire et je vais vous en citer un:

Lorsque Charles Ier, roi d'Angleterre, se trouva devant ses prétendus juges, la pomme d'or de la canne qu'il tenait à la main se détacha et tomba par terre. Accoutumé à voir, en pareille circonstance, tout le monde s'empresser autour de lui, il regarda avec une surprise douloureuse les hommes au milieu desquels il se trouvait en ce moment, et dont pas un ne songea à relever cette pomme. Il fut obligé delà ramasser lui-même.

Je ne sais si j'ai eu tort ou raison: mais cette anecdote m'a si fortement impressionnée, la position de ce roi m'a paru si cruelle, qu'il m'est presque impossible de voir tomber quelque chose sans le relever à l'instant. Cependant, puisque cela n'est pas toujours convenable, je me surveillerai désormais; car, ajouta-t-elle en souriant, je ne pourrais pas expliquer ma conduite à tout le monde, comme je viens de le faire avec vous, en racontant mon anecdote.

Le Baron et le Capitaine continuèrent à s'occuper de la réalisation de leurs projets de réforme et d'embellissement; et souvent des circonstances imprévues leur en suggérèrent de nouveaux.

Un jour qu'ils traversaient le village, ils ne purent s'empêcher de remarquer qu'il offrait un contraste aussi frappant que désagréable avec les jolis villages suisses dont ils avaient souvent admiré ensemble l'aspect riant et propre. Le Capitaine fit observer à son ami, que l'ordre et la propreté résultent naturellement de la nécessité d'utiliser un espace étroit.

—Tu n'as sans doute pas oublié, continua-t-il, que pendant notre tournée en Suisse, tu t'es promis d'établir, dans tes domaines, des hameaux semblables à ceux que tu y avais remarqués. Cette ressemblance ne devait pas consister dans la construction, mais dans l'ordre et la propreté qui règnent dans les chalets?

—Je m'en souviens fort bien, répondit Édouard, et je crois qu'il serait facile de réaliser cette intention. La montagne qui porte le château descend en angle saillant jusqu'au village, et ce village forme un demi-cercle assez régulier, à travers lequel serpente le ruisseau. Malheureusement chaque pluie d'orage fait sortir ce ruisseau de son lit; nos paysans se défendent contre ces petites inondations chacun à sa façon; loin de s'aider mutuellement, ils prennent à tâche de se contrarier et de se nuire. Nous venons de nous convaincre par nous-mêmes des inconvénients qui résultent de ce défaut d'harmonie. Presque à chaque maison, nous sommes forcés de descendre ou de monter brusquement; et s'il était tombé de l'eau cette nuit, nous marcherions tantôt sur des amas de grosses pierres, tantôt sur des poutres entassées ou sur des planches vacillantes, et souvent même dans des mares bourbeuses. Si ces gens-là voulaient me seconder, il serait facile d'enfermer le ruisseau dans un lit muré, d'unir la route et d'élever des trottoirs de chaque côté des maisons; par là nous ferions disparaître la foule de petits inconvénients qui empoisonnent leur vie, et donnent à leurs habitations et à l'ensemble du village un air de malpropreté et de confusion qui attriste.

—Nous pourrions essayer du moins, dit le Capitaine, en laissant errer ses regards autour de lui; car déjà sa pensée calculait les avantages et les difficultés qu'offrait la situation du terrain.

—Je n'aime pas à avoir affaire aux paysans, surtout dans les cas où je ne puis pas leur donner des ordres positifs, répliqua Édouard.

—Tu n'as pas tort, répondit le Capitaine, et je conviens que de semblables entreprises m'ont causé plus d'un chagrin. Les hommes comprennent en général très-difficilement l'importance d'un petit sacrifice en faveur d'un grand avantage; il est rare de tendre vers un but sans dédaigner les moyens qui peuvent y conduire. Souvent même ils se trompent aussi complètement sur les moyens que sur le but. Persuadés qu'il faut remédier au mal à la place où ils le voient et où ils le sentent, ils s'inquiètent fort peu du point d'où part son action malfaisante. Au reste, ce point est presque toujours insaisissable pour la multitude dont l'intelligence, souvent très-grande pour l'instant actuel, ne va jamais jusqu'à prévoir le lendemain. Ajoute à cela que les réformes qui favorisent le bien-être général froissent toujours quelques intérêts particuliers, et tu comprendras sans peine pourquoi il est si difficile de les exécuter quand on n'est pas armé du pouvoir d'une souveraineté absolue.

Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, un homme robuste, d'un extérieur effronté, leur demanda l'aumône. Édouard, qui n'aimait pas à être interrompu, chercha plusieurs fois à s'en débarrasser tranquillement et finit par l'apostropher avec emportement. Le mendiant se retira à petits pas et en injuriant les deux amis, il poussa même l'audace jusqu'à les menacer de Dieu et des lois, qui, disait-il, protègent le mendiant aussi bien que le grand seigneur. Il ajouta que lorsqu'on avait le coeur dur on pouvait refuser un pauvre, mais qu'on n'avait pas le droit de l'insulter.

La colère aurait, sans doute, fait commettre au Baron quelqu'imprudence, si son ami n'avait pas cherché à le calmer.

—Que ce fâcheux incident, lui dit-il, devienne pour nous une leçon utile; prenons une mesure sage et prudente qui en rende le retour impossible. Tu ne peux te dispenser de faire l'aumône aux pauvres qui passent tes terres; mais il n'est ni nécessaire ni prudent de distribuer tes dons toi-même ni chez toi. Il faut être juste et modéré en tout, même dans la bienfaisance: des dons trop fréquents et trop considérables sont plutôt un appât qu'un secours pour le pauvre, tandis qu'il est juste et bon de lui apparaître parfois sur la route, sous la forme d'un hasard heureux qui lui procure un soulagement momentané. J'ai conçu à ce sujet un projet dont la situation du château et du village rend l'exécution très-facile. Le cabaret est situé à l'une des extrémités du village, à l'autre demeure un vieux couple honnête et sédentaire; dépose dans ces deux maisons une petite somme que tu renouvelleras périodiquement, et dont chaque mendiant qui passera aura sa part; il faudra surtout qu'elle lui soit remise non en entrant, mais en sortant du village.

—Viens, dit Édouard, et arrangeons cela à l'instant. Il sera temps plus tard de nous occuper des détails.

Ils se rendirent aussitôt chez l'aubergiste, puis chez le vieux couple, et la sage mesure proposée par le Capitaine eut un commencement d'exécution.

—Tu viens de me prouver de nouveau, dit le Baron en reprenant le chemin du château, que tout en ce monde dépend d'une bonne pensée et d'une forte résolution. C'est ainsi qu'en jugeant sainement et au premier coup d'oeil les promenades et les plantations de ma femme, tu m'as suggéré des idées pour corriger ses méprises. Je me suis empressé de les lui communiquer et …

—Oh! je m'en suis aperçu, interrompit le Capitaine en riant, et tu as fait là une grande faute, car tu l'as offensée, blessée même sans la convaincre. Depuis le jour où tu lui as fait cette imprudente révélation, elle a entièrement abandonné des travaux qui lui procuraient une distraction agréable. N'as-tu pas remarqué qu'elle ne nous mène plus jamais dans la cabane de mousse, qu'elle visite parfois en secret avec Ottilie?

—Cette petite bouderie ne me décourage point. Quand j'ai la certitude qu'un projet est utile et bon, je n'ai de repos que lorsqu'il est exécuté. Avec un peu d'adresse et beaucoup de prévenances, nous parviendrons facilement à faire adopter à Charlotte nos manières de voir. Montrons-lui d'abord la nouvelle carte de mes domaines que tu viens d'achever. Tu arriveras ensuite avec des dessins et des gravures représentant des établissements et des promenades qui pourraient trouver place sur ce plan. Commençons par des suppositions et des plaisanteries qu'il nous sera facile de convertir en entreprises réelles.

D'après cette convention, on chercha les livres dans lesquels se trouvaient les plans de la contrée, sous le rapport rural, et dans son état naturel, puis on indiqua sur des feuilles séparées les changements que l'art pourrait lui faire subir, en profitant sagement des avantages qu'elle offrait déjà, et en créant des beautés nouvelles. Le passage de ces suppositions à leur réalisation devenait facile.

C'était une occupation agréable que de prendre la carte du Capitaine pour base de tous ces projets; mais on ne s'arracha qu'avec peine aux premières idées d'après lesquelles Charlotte avait dirigé ses plantations. On finit cependant par trouver une route plus facile pour arriver au haut de la montagne. Sur le penchant de cette montagne, à l'entrée d'un petit bois, on se proposa de construire une maison d'été qui devait communiquer avec le château, par la vue du moins; car il était convenu que des fenêtres de l'une, le regard embrasserait l'autre.

Après avoir bien pris ses mesures, le Capitaine parla de nouveau d'un chemin à travers le village, et d'un mur qui maintiendrait le ruisseau dans son lit.

—Un chemin plus commode creusé dans la montagne, dit-il, me fournira les pierres nécessaires pour ce mur. Dès que les entreprises se tiennent et s'enchaînent, tout se fait plus facilement, plus vite et à moins de frais.

—Le reste me regarde dit Charlotte. Il faudra, avant tout, se faire une juste idée des dépenses; lorsque nous serons d'accord sur ce point, nous les diviserons, sinon par semaine, du moins par mois. La caisse sera sous ma direction, je paierai les mémoires et je tiendrai les comptes.

—Il paraît, dit Édouard en souriant, que tu n'as pas beaucoup de confiance en notre modération?

—J'en conviens, mon ami. Les femmes accoutumées à se dominer toujours, savent beaucoup mieux que vous autres, Messieurs, renfermer leurs volontés et leurs désirs dans les bornes de la raison et du devoir.

Les mesures préliminaires furent bientôt prises et les travaux commencèrent. Le Capitaine les dirigea seul, et Charlotte, que la curiosité amenait sans cesse sur les lieux où s'exécutaient ces travaux, ne tarda pas à se convaincre de la supériorité de cet homme dans lequel, jusque là, elle n'avait vu qu'un être ordinaire. De son côté le Capitaine, en voyant plus souvent et plus intimement la femme de son ami, apprit à la connaître et à l'apprécier. Tous deux se demandaient des conseils et des avis, ils se communiquaient les motifs de leurs manières de voir, et bientôt ils n'avaient plus qu'une seule et même opinion.

Il en est des affaires et des relations sociales comme de la danse: les personnes qui vont toujours en mesure ensemble se deviennent bientôt indispensables, et se sentent entraînées l'une vers l'autre par une bienveillance réciproque. Charlotte était tellement sous l'empire de ce charme, qu'elle n'éprouva ni chagrin ni regret lorsque le Capitaine détruisit un de ses lieux de repos favoris, et qu'elle s'était plue à décorer de toutes les beautés champêtres. Cette retraite gênait son ami dans l'exécution de ses plans, et elle y renonça sans chagrin.

CHAPITRE VII.

Tandis que le Capitaine et Charlotte se rapprochaient toujours plus intimement, un tendre penchant entraînait Édouard vers Ottilie. Cette affection naissante lui avait fait remarquer que la belle enfant, si prévenante pour tout le monde, n'en avait pas moins trouvé le moyen de s'occuper de lui plus et autrement que des autres. Elle connaissait les mets qu'il préférait, et savait, au juste, la quantité de sucre qu'il lui fallait pour une tasse de thé. Jamais elle n'oubliait de le garantir des courants d'air dont il avait une crainte exagérée, qui amenait plus d'une altercation désagréable entre lui et sa femme; car Charlotte ne trouvait jamais les appartements assez aérés.

Dans les pépinières et dans les jardins, à la promenade et à la maison, partout, enfin, Ottilie prévenait les désirs d'Édouard: semblable à un génie protecteur, elle éloignait les objets qui auraient pu lui déplaire, et ne mettait jamais à sa portée que ce qu'elle savait lui être agréable. Aussi ne se sentait-il vivre qu'à ses côtés, et près de lui la silencieuse jeune fille devenait communicative.

Le caractère du Baron avait conservé quelque chose d'enfantin et de naïf, parfaitement en rapport avec l'extrême jeunesse d'Ottilie. Tous deux aimaient à se rappeler l'époque où ils s'étaient vus pour la première fois, et qui se rattachait aux amours de Charlotte et d'Édouard. Ottilie soutenait qu'elle les avait admirés alors, comme le plus beau couple de la ville et de la cour; et quand son ami lui répondait qu'alors elle était encore trop enfant pour avoir pu conserver un souvenir net et clair de ce passé, elle lui racontait le fait suivant, que lui aussi n'avait point oublié:

Un soir le Baron était entré brusquement chez Charlotte, et la petite Ottilie, qui se trouvait près de sa belle tante, se réfugia dans ses bras, par enfantillage, par timidité, disait elle; mais son coeur ajoutait tout bas que la beauté du jeune homme l'avait si vivement émue, qu'elle craignait de trahir cette émotion en s'exposant à ses regards.

Tout entiers à leurs nouvelles relations, Édouard et son ami négligèrent la correspondance et la tenue des livres, dont ils s'étaient d'abord occupés avec tant de zèle. La marche des affaires leur fit enfin comprendre la nécessité de reprendre ces travaux. Ils se donnèrent rendez-vous au bureau, où ils trouvèrent le vieux secrétaire que le défaut de direction avait fait retomber dans son ancienne apathie. Ne se sentant pas la force de travailler eux-mêmes, ils l'accablèrent de besogne, ce qui acheva de le décourager: pour le ranimer par leur exemple, le Capitaine se mit à rédiger un mémoire sur les nouvelles réformes à faire, et Édouard se disposa à répondre à quelques-unes des lettres reçues depuis longtemps; mais il fut si peu satisfait de sa rédaction, qu'il déchira plusieurs fois ses brouillons, et finit par demander l'heure à son ami.

Pour la première fois depuis bien des années, le Capitaine avait oublié de monter sa montre chronométrique, et tous deux sentirent que le cours des heures commençait à leur devenir indifférent.

Si sous certains rapports l'activité des hommes diminuait, celle des dames semblait s'augmenter chaque jour.

Lorsqu'une passion naissante ou contrariée vient se mêler aux allures habituelles d'une famille, la fermentation que cause ce nouvel élément reste toujours si longtemps imperceptible, que l'on ne s'en aperçoit que lorsqu'il est trop tard pour l'arrêter.

Les liens nouveaux qui commençaient à se former entre nos quatre amis produisirent d'abord les résultats les plus heureux; les coeurs s'épanouissaient et les penchants particuliers s'annonçaient sous la forme d'une bienveillance générale. Chaque couple se sentait heureux et s'applaudissait du bonheur de l'autre. De semblables situations élèvent l'esprit, dilatent le coeur et donnent à toutes les facultés intellectuelles un vague désir de l'immense, un pressentiment de l'infini.

Nos amis subirent cette loi jusque dans les circonstances les plus insignifiantes; ils se confinèrent beaucoup moins souvent au château, et poussèrent leurs promenades beaucoup plus loin qu'à l'ordinaire. Édouard et Ottilie prenaient presque toujours le devant, tantôt pour aller chercher une voiture, et tantôt pour découvrir des lieux de repos inconnus. Le Capitaine et Charlotte suivaient sans défiance et sans inquiétude les traces des deux aventuriers; souvent ils les oubliaient complètement, tant leur conversation calme et grave en apparence avait de charme pour eux.

Un jour ils dirigèrent leur promenade vers l'auberge du village, passèrent les ponts et arrivèrent auprès des étangs dont ils suivirent les bords que fermaient les collines boisées jusqu'au point où des rochers arides les rendaient impraticables. Il paraissait impossible de pousser la promenade plus loin. Édouard cependant gravit la montagne avec Ottilie; car il savait que dans cette agreste solitude il trouverait un moulin aussi remarquable par sa situation que par l'ancienneté de sa structure.

Après avoir erré pendant quelque temps au milieu de rochers couverts de mousse, il s'aperçut qu'il s'était égaré, ce qui l'inquiéta d'autant plus, qu'il n'osa l'avouer à sa compagne. Heureusement il ne tarda pas à entendre le bruit du traquet du moulin et le bruissement d'un torrent. En suivant la direction de ce bruit, ils s'avancèrent sur la pointe d'un roc d'où ils aperçurent à leurs pieds, au fond d'un ravin que traversait un ruisseau rapide, une noire et antique maison de bois ombragée par des arbres centenaires et des rochers à pic. Ottilie se décida courageusement à descendre vers cet abîme, Édouard marcha devant elle; se retournant à chaque instant, il admirait l'équilibre gracieux avec lequel cette jeune fille se balançait, pour ainsi dire, au-dessus de sa tête; mais dès que les pierres qui lui servaient de marches se trouvaient à des distances trop éloignées, il lui tendait la main et elle y posait la sienne. Parfois même elle s'appuyait sur son épaule, et alors il lui semblait qu'un être céleste daignait le toucher pour se mettre en rapport avec lui. Dans son exaltation, il aurait voulu la voir chanceler, afin d'avoir un prétexte pour la recevoir dans ses bras et la presser sur son coeur, et cependant il n'aurait pas osé appuyer sa poitrine sur la sienne; il aurait craint non-seulement de l'offenser, mais même de la blesser.

Nous ne tarderons pas à apprendre à connaître la cause de cette crainte.

Arrivé enfin au moulin, il s'assit en face d'Ottilie devant une petite table sur laquelle la meunière venait de placer une jatte de lait, tandis que le meunier courait au-devant de Charlotte et du Capitaine pour les amener par un sentier commode et sûr.

Après avoir contemplé un instant en silence sa charmante compagne,
Édouard lui dit avec un trouble visible:

—J'ai une grâce à vous demander, chère Ottilie, et si vous croyez devoir me la refuser, pardonnez-moi, du moins, de ne pas avoir eu le courage de me taire. Vous portez sur votre poitrine le portrait de votre père, homme excellent que vous avez à peine connu, et qui, certes, mérite une place sur votre coeur; mais le médaillon est si grand … je tremble quand vous prenez un enfant sur vos bras, quand la voiture penche, quand un valet passe trop près de vous, quand vous marchez sur un sentier raboteux … Si le verre venait à se briser!… Cette idée me torture sans cesse!… J'ai souffert horriblement tout à l'heure en vous voyant descendre les rochers … Ne bannissez pas ce portrait de votre pensée, donnez-lui la place la plus belle dans votre chambre, au chevet de votre lit; mais éloignez-le de votre sein … Ma crainte est exagérée peut-être, mais il m'est impossible de la surmonter.

Ottilie l'avait écouté en silence et les yeux fixés vers la terre. Dès qu'il cessa de parler, elle détacha le portrait de la chaîne qui le retenait, le pressa contre son front, leva les yeux vers le ciel plutôt que vers son ami, et lui remit le médaillon sans hésitation et sans empressement.

—Prenez-le, lui dit-elle, vous me le rendrez quand nous serons de retour au château, ou plutôt, lorsque je lui aurai trouvé une place convenable dans ma chambre. Voilà tout ce que je puis faire pour vous prouver que je sais apprécier votre bienveillante sollicitude.

Édouard n'osa appuyer ses lèvres sur le médaillon; mais il saisit la main de la jeune fille et la porta sur ses yeux. C'étaient les deux plus belles mains qui se fussent jamais unies. Il lui semblait qu'une barrière mystérieuse qui, jusque là, l'avait séparé d'elle, venait de disparaître pour toujours.

Le meunier revint en ce moment suivi de Charlotte et du Capitaine. Les amis se retrouvèrent avec plaisir: on se rafraîchit en buvant du lait, on se reposa sur le gazon, et le temps s'écoula au milieu d'une douce conversation.

Il fallut songer au retour. Suivre le chemin que le meunier avait fait prendre à Charlotte et au Capitaine, eût été trop monotone, Édouard proposa un sentier qui conduisait à travers les rochers jusque sur les bords de l'étang. On le prit sans hésiter, et tous eurent lieu d'en être satisfaits. Cette route, quoique fatigante, n'avait rien de dangereux, et offrait à chaque instant les points de vue les plus pittoresques et les plus inattendus. Ici s'étendaient des villages, des bourgs et des prairies; là, des collines boisées s'échelonnaient avec grâce, et plus loin une charmante métairie se cachait au milieu des arbres qui couronnaient la plus haute de ces collines.

Un bois touffu borna tout à coup la vue, et lorsque nos promeneurs l'eurent traversé, ils se trouvèrent, à leur grande satisfaction, sur la montagne en face du château, et à la place où, d'après les plans du Capitaine, devait bientôt s'élever une jolie maison d'été. Après une courte halte, on descendit jusqu'à la cabane de mousse, et, pour la première fois, les quatre amis s'y trouvèrent réunis. La conversation roula naturellement sur les difficultés du terrain que l'on venait de parcourir. Le Capitaine assura que rien n'était plus facile que d'y tracer une route commode et pittoresque. Chacun donna son opinion sur cette route, et les imaginations s'exaltèrent au point que, de la pensée du moins, on la voyait déjà finie, et l'on s'y promenait avec délices. Charlotte détruisit tout à coup ces rêves charmants en calculant la dépense qu'occasionnerait un pareil travail.

—Il sera facile de lever cette difficulté, répliqua Édouard: la petite métairie si pittoresquement située sur la colline ne me rapporte presque rien, je la vendrai, et ce capital, employé à nous procurer un plaisir de tous les jours, sera mieux placé que dans ce bien dont j'ai tant de peine à me faire payer le mince fermage.

Charlotte ne trouva plus d'objection à faire, et le Capitaine proposa de vendre les terres en détail, afin d'en tirer une somme plus forte. Les tracasseries inséparables d'un pareil morcellement effrayèrent Édouard et l'on décida, d'un commun accord, que la métairie serait vendue à un bon fermier qui la désirait depuis longtemps. On savait qu'il faudrait lui accorder des termes, ce qui était facile, puisqu'on pouvait régler la marche des travaux d'après les époques du paiement.

A peine nos amis furent-ils de retour au château, que le Capitaine étala ses plans et ses cartes sur une grande table; on les consulta afin d'harmoniser les nouveaux projets avec les anciens. Plusieurs changements étaient en effet devenus indispensables; mais la place de la maison d'été resta irrévocablement fixée sur le penchant de la montagne en face du château.

Ottilie qui ne se permettait jamais de donner son avis avait gardé un profond silence. Le Baron poussa devant elle les cartes et les plans que le Capitaine ne semblait avoir étalés que pour Charlotte, et la pria si instamment et avec tant de bonté de dire sa pensée, puisque rien n'était fait encore, qu'elle se laissa entraîner.

—C'est là, dit-elle, en posant le bout de son doigt sur le point le plus élevé de la montagne, oui, c'est là que je ferais construire la maison d'été. Il est vrai qu'on n'y verrait pas le château, mais on jouirait d'un avantage réel, celui d'avoir sous ses yeux des sites nouveaux et des objets tout à fait différents de ceux que nous voyons tous les jours ici. Sur cette plate-forme, la vue est vraiment admirable; j'en ai été frappée, et cependant je n'ai fait qu'y passer.

—Elle a raison, s'écria Édouard, comment cette idée ne nous est-elle pas venue? N'est-ce pas, Ottilie, continua-t-il en posant à son tour le doigt sur la carte, c'est bien là que doit s'élever la maison d'été?

Ottilie fit un signe affirmatif, et le Baron traça un grand carré long, au crayon, sur le point indiqué. Le Capitaine se sentit blessé au coeur en voyant ainsi salir sa carte si soigneusement dessinée et lavée. Il se contint cependant, et eut même la générosité d'approuver l'avis d'Ottilie.

—Oui, oui, dit-il, ce n'est pas seulement pour prendre une tasse de café ou pour manger un poisson avec plus d'appétit qu'à l'ordinaire qu'on fait de longues promenades et qu'on construit des maisons de campagne. Nous demandons de la variété et des objets nouveaux. Tes ancêtres, mon cher Édouard, ont sagement placé ce château à l'abri des vents et à la portée de toutes les choses nécessaires à la vie. Une demeure spécialement consacrée aux parties de plaisir ne saurait être mieux située que sur la plate-forme qu'Ottilie vient de désigner; nous y passerons certainement des heures fort agréables.

Édouard était triomphant, la certitude que l'idée de sa jeune amie était réellement bonne, le rendait plus fier et plus heureux que s'il avait eu lui-même cette idée.

CHAPITRE VIII.

Dès le lendemain matin, le Capitaine visita le lieu indiqué, et il le trouva en effet le seul convenable. Dans le courant de la journée, il y conduisit ses amis; on fit et on refit des dessins, des plans et des calculs, puis on s'occupa sérieusement de la vente de la métairie. Ce fut ainsi que les deux hommes se trouvèrent jetés de nouveau dans une vie active et agitée.

L'anniversaire de la naissance de Charlotte n'était pas très-éloigné, et le Capitaine chercha à persuader à son ami qu'il était de son devoir de célébrer ce jour en faisant poser à sa femme la première pierre de la maison d'été. Connaissant l'aversion du Baron pour ces sortes de solennités, il s'était attendu à une vive opposition; mais Édouard céda sans difficultés. Il s'était dit à lui-même qu'une fête en l'honneur de sa femme, l'autoriserait à en donner une plus tard pour célébrer l'anniversaire de la naissance d'Ottilie.

Tant d'entreprises projetées, qui toutes avaient déjà un commencement d'exécution, occupèrent sérieusement Charlotte; parfois même elles lui causèrent de graves inquiétudes, et alors elle passait une partie de ses journées à calculer les dépenses probables en les comparant à l'état de leur fortune. On se voyait peu pendant le jour, mais le soir on se cherchait avec plus d'empressement.

Pendant ce temps Ottilie acheva de s'assurer, sans le savoir, le gouvernement absolu de la maison; et pouvait-il en être autrement? La nature l'avait créée pour la vie domestique, l'intérieur du ménage était son univers, là seulement elle se sentait heureuse et libre. Le Baron ne tarda pas à s'apercevoir qu'elle ne se prêtait que par complaisance aux longues excursions, et qu'elle aimait, surtout, à revenir le soir assez tôt pour diriger et surveiller les apprêts du souper. Toujours empressé de prévenir ses moindres désirs, il abrégea les heures de promenades, et remplit les soirées par la lecture de poésies passionnées dont il augmentait le charme dangereux par la chaleur de son débit.

Une convention tacite semblait avoir fixé la place que chacun des quatre amis devait occuper pendant ces lectures: Charlotte était assise sur le canapé; Ottilie, en face d'elle sur une chaise, avait le Capitaine à sa gauche et Édouard à sa droite. Quand il lisait, il poussait la bougie du côté de la jeune fille qui s'approchait toujours plus près de lui, et suivait les lignes des yeux; car elle aimait mieux se fier à sa vue qu'à la voix d'un autre. Loin de se fâcher, ainsi qu'il en avait l'habitude, en pareille occasion, il penchait son livre vers elle, s'arrêtait quand il était arrivé à la fin de la page, et attendait, pour la retourner, qu'elle l'eût averti par un regard qu'il le pouvait sans la gêner. Ce manège n'échappa ni à Charlotte ni au Capitaine, qui se bornèrent à en plaisanter entre eux. L'amour qui unissait Édouard et Ottilie ne commença à les inquiéter, que lorsqu'une circonstance fortuite leur en révéla tout à coup l'existence et la force.

Un soir, une visite importune les avait tous mis de mauvaise humeur. Édouard proposa de chasser cette fâcheuse disposition en faisant de la musique, et il demanda sa flûte dont il ne s'était pas servi depuis très-longtemps. Charlotte chercha les sonates qu'elle avait l'habitude d'exécuter avec son mari; mais elle ne les trouva pas, et Ottilie finit par avouer en balbutiant qu'elle les avait emportées dans sa chambre pour les étudier.

—En ce cas, vous pourriez m'accompagner? s'écria Édouard dont les yeux étincelèrent de joie.

—Je l'espère, répondit la jeune fille.

Elle courut chercher les sonates, et revint se placer au piano. Son jeu frappa le petit auditoire de surprise, presque d'admiration, car elle s'était identifiée avec les manières d'Édouard, qu'elle avait quelquefois entendu exécuter ces morceaux avec sa femme.

Si Charlotte savait presser et ralentir le mouvement et se plier à toutes les imperfections musicales de son mari, par complaisance et peut-être aussi pour lui donner une preuve de la supériorité de son talent, Ottilie ne jouait que pour accompagner l'ami dont les défauts étaient devenus les siens; elle se les était appropries, parce que tout ce qui venait de cet ami lui était cher et lui paraissait une perfection. Les morceaux exécutés, avec cette harmonie de coeur, formaient un tout souvent très-irrégulier, et si agréable, pourtant, que le compositeur lui-même n'aurait pu, sans un vif plaisir, entendre son oeuvre ainsi défigurée et embellie en même temps.

Après ce singulier événement Charlotte et le capitaine se regardèrent en silence, et avec le sentiment qu'on éprouve en voyant des enfants commettre certaines inconséquences qui peuvent avoir des suites fâcheuses. Cependant on n'ose les leur défendre, dans la crainte de les éclairer sur des dangers qu'ils ignorent, et qu'un hasard favorable peut faire disparaître, tandis qu'un avertissement direct hâte souvent la catastrophe que l'on veut prévenir, et a toujours l'inconvénient de prouver l'existence d'un mal dont il ne faudrait pas même supposer la possibilité.

Au reste, en lisant ainsi dans ces coeurs naïfs, Charlotte et son ami furent forcés de reconnaître qu'un penchant semblable les unissait. Chez eux il était peut-être plus dangereux encore, car ils le prenaient au sérieux, et la nature de leur caractère les autorisait à compter l'un sur l'autre, dans toutes les éventualités possibles.

Dès le lendemain, le Capitaine évita de se trouver sur les lieux où s'exécutaient les travaux, à l'heure où Charlotte avait l'habitude de s'y rendre. La première fois elle attribua son absence au hasard, puis elle devina son intention, et l'estime, l'admiration se mêlèrent à l'amour qu'il lui avait inspiré malgré lui.

Si le Capitaine évitait Charlotte, il cherchait à se dédommager de cette privation, en s'occupant plus activement des préparatifs de la fête dont elle devait être l'héroïne. Sous prétexte de faire tirer les pierres dont il avait besoin pour la maison, il fit travailler secrètement aux deux routes qui devaient conduire à la montagne en face du château, car il voulait qu'elles fussent prêtes pour la veille de cette fête. La cave de la maison d'été était creusée, et une belle pierre semblait attendre l'instant d'être posée. Cette activité mystérieuse, la résolution qu'il avait prise de vaincre son amour, le rendait silencieux et embarrassé, lorsque le soir il se trouvait pour ainsi dire seul avec Charlotte, le Baron ne s'occupant que d'Ottilie.

Un soir cependant Édouard s'aperçut que sa femme et son ami ne s'adressaient que des monosyllabes, et à des intervalles très-éloignés. Attribuant leur silence à l'ennui, il les engagea à exécuter ensemble un morceau de piano et de violon. Il eût été difficile de justifier un refus; ils choisirent une ouverture difficile qu'ils aimaient tous deux et qu'ils exécutèrent avec autant d'ensemble que de talent. L'autre couple les écouta avec satisfaction.

—Ils sont plus forts que nous, chère Ottilie, murmura le Baron à l'oreille de la jeune fille; admirons-les et soyons heureux ensemble.

CHAPITRE IX.

Tout avait réussi au gré des désirs du Capitaine. Un mur enfermait le ruisseau, une route nouvelle traversait le village, passait à côté de l'église, se confondait avec l'ancien sentier de Charlotte, le quittait pour s'élever en serpentant, laissait la cabane de mousse à gauche, et montait doucement, et par un détour nouveau, jusqu'au haut de la montagne.

Dès le matin le château était rempli par les hôtes invités pour la fête de Charlotte. Tout le monde se rendit à l'église, où l'on trouva les habitants de la commune vêtus de leurs plus beaux habits. Le sermon terminé, le cortège se mit en marche dans l'ordre indiqué par le Capitaine. Les enfants mâles, les jeunes garçons et les hommes ouvraient le marche; les maîtres du château et leurs invités suivaient cette avant-garde; les femmes de Charlotte, les petites filles, les jeunes villageoises et leurs mères, fermaient le cortège.

A un détour de la route on arriva sur un plateau de rochers où le Capitaine fit faire une courte halte à ses amis et à leurs hôtes, autant pour les reposer que pour leur faire remarquer la beauté du coup d'oeil dont on jouissait de ce point de vue si adroitement ménagé. En levant les yeux vers la cime de la montagne, ils voyaient les hommes gravir lentement et en bon ordre vers cette cime; en laissant errer leurs regards dans le fond, ils découvraient non-seulement une campagne riche et fertile, mais le gracieux cortège des femmes qui montaient légèrement vers eux. Un beau soleil éclairait ce tableau, et Charlotte, émue jusqu'aux larmes, pressa en silence la main de son ami.

Lorsqu'on atteignit enfin la plate-forme où devait s'élever la maison d'été, les hommes s'étaient déjà placés en demi-cercle autour des fossés destinés aux murs des fondements. Un maçon, en costume de fête et décoré de tous les insignes de son état, invita Charlotte et sa suite à descendre dans ces fossés. Personne ne se fit répéter cette invitation. Une belle pierre de taille était disposée de manière à être facilement posée. Le maçon, tenant le marteau d'une main et la truelle de l'autre, prononça en vers naïfs un discours dont nous ne donnons ici que le résumé en prose.

«Lorsqu'on veut élever un bâtiment, il ne faut jamais perdre de vue trois points principaux, sans lesquels il n'y a pas de bonne construction possible. Le premier est le choix d'un emplacement convenable, le second la solidité des fondements, le troisième la perfection de l'exécution des détails et de l'ensemble.

«Le premier dépend de celui qui fait bâtir. Dans les villes, les souverains ou les autorités légales déterminent la place que doit occuper telle ou telle maison, tel ou tel édifice. A la campagne, le seigneur du canton a, seul, le droit de dire, sans autre considération que celle de sa volonté: C'est ici et non ailleurs que s'élèvera mon château ou ma maison de plaisance.»

Édouard et Ottilie, placés très-près l'un de l'autre, n'osèrent ni se regarder, ni lever les yeux sur le Capitaine et sur Charlotte, dans la crainte de lire sur leurs traits que ce n'était pas le seigneur, mais une jeune fille qui avait choisi la place de la maison d'été.

«Le troisième point, continua l'orateur, c'est-à-dire, la perfection de l'exécution des détails et de l'ensemble, demande le concours de tous les métiers. Le second, c'est-à-dire la solidité des fondements, ne regarde que le maçon; et ce point, une fausse modestie ne m'empêchera pas de le proclamer hautement, est le plus important. C'est un travail solennel, aussi est-ce solennellement que nous vous invitons à le sanctionner par votre présence et par votre concours. Il s'accomplit dans les profondeurs mystérieuses que nous creusons après de longues et graves méditations. Bientôt les nobles témoins qui tiennent de nous faire l'honneur de descendre ici avec nous pour voir poser la première pierre, remonteront sur la surface de la terre. Bientôt ils seront remplacés dans ces galeries souterraines par des pierres cimentées, qui en rendront l'entrée impossible.

«Cette pierre fondamentale dont les angles réguliers indiquent la régularité du bâtiment, et dont la position perpendiculaire doit faire pressentir quel sera l'aplomb des murailles et l'équilibre parfait de l'ensemble de l'édifice, nous pourrions nous borner à la poser sur le sol, ainsi que toutes celles qui vont la suivre. Leur surface polie et uniforme et leur pesanteur suffiraient pour les consolider, et cependant nous ne leur refuserons pas la chaux qui les unira plus étroitement encore. C'est ainsi que les époux que l'amour a rapprochés deviennent inséparables quand la loi a cimenté les liens du coeur.

«Il est peu agréable de rester oisifs au milieu de travailleurs ardents; nous espérons donc que vous ne nous refuserez pas l'honneur de travailler avec nous.»

A ces mots il présenta à Charlotte sa truelle remplie de chaux mêlée de sable, et lui fit signe d'étendre ce mélange sous la pierre; ce qu'elle exécuta avec autant de grâce que d'adresse. Le Baron, le Capitaine, Ottilie et une partie des invités se prêtèrent avec la même bonne volonté à cette cérémonie. La pierre tomba sur la couche de chaux; le maçon présenta le marteau à Charlotte et la pria d'annoncer, par trois coups vigoureusement frappés, l'union inséparable de la pierre avec le sol qui portera la construction nouvelle. Cette formalité remplie, le maçon reprit son discours.

«Le travail du maçon, dit-il, est prédestiné d'avance à passer inaperçu. La terre cache les fondements qu'il a construits avec tant de peines et tant d'intelligence; il n'a pas même le droit de se plaindre, quand le menuisier, le peintre et le sculpteur décorent ses plus hardies murailles, et font oublier ainsi son oeuvre en faveur des leurs. Pour lui point de gloire, point de triomphe de vanité! S'il fait bien, c'est pour sa propre satisfaction; il faut que le témoignage de sa conscience lui suffise, il n'a pas d'autre récompense à espérer. Lorsqu'il passe près d'un palais qu'il a bâti, lui seul reconnaît son ouvrage dans les murs et les voûtes, décorés avec tant d'éclat; si, en les construisant, il avait commis la plus légère faute, ils s'écrouleraient et feraient rentrer dans le néant tous ces ornements fragiles qui, seuls cependant, attirent l'attention et obtiennent des éloges.»

«Celui qui fait le mal à l'ombre du mystère, vit dans la crainte perpétuelle qu'un événement imprévu vienne le trahir; pourquoi celui qui fait le bien sans qu'on daigne s'en apercevoir, n'espérerait-il pas qu'un jour on lui rendra justice?

«Les hommes qui vivront longtemps après nous fouilleront peut-être ces fondements, et alors leur solidité témoignera de notre zèle, de notre adresse et de notre mérite. Qu'ils trouvent auprès de ces pierres quelques autres témoins de notre existence, et que ces témoins soient d'une nature moins sévère et moins grave. Voyez ces boîtes de métal, elles renferment des narrations écrites; sur ces plaques de cuivre, on lit plus d'une inscription curieuse; ce beau flacon de cristal contient un vin généreux, et l'on trouvera dans l'étui qui le renferme le nom de son cru, la date de l'année où il fut porté au pressoir; ces pièces de monnaies, toutes frappées depuis peu, donneront la date de cette construction.

«Nous tenons tous ces objets de la libéralité du noble seigneur qui fait bâtir. Si quelques-uns des spectateurs éprouvaient le désir d'envoyer à la postérité un messager de leurs pensées, une preuve de leur passage sur la terre, il y a encore de la place près de la pierre que nous venons de poser!»

L'orateur se tut et regarda autour de lui; mais, ainsi que cela arrive presque toujours en pareil cas, personne ne s'était préparé, et tout le monde garda le silence, honteux de s'être laissé surprendre ainsi. Tout à coup un jeune officier sortit de la foule et s'écria gaîment:

—Je ne laisserai pas ce dépôt mystérieux se fermer pour toujours, sans y ensevelir mon offrande. Arrachant aussitôt un des boutons de son uniforme, il le remit au maçon.

—J'espère, continua-t-il, que cet insigne belliqueux vaut bien la peine de parler un jour de nous à ceux qui n'existent pas encore.

Cette heureuse idée trouva de nombreux imitateurs; les dames surtout se dépouillaient avec un empressement passionné de leurs flacons, de leurs bijoux, petits peignes et autres objets de toilette. Ottilie seule n'avait rien donné encore. A un signe d'Édouard, elle ôta de son cou la chaîne dont elle avait déjà détaché le portrait de son père, et la posa doucement sur les autres objets jetés pêle-mêle dans un coffre solide. Le Baron ferma aussitôt le couvercle, le fit cimenter et le couvrit lui-même de chaux.

La cérémonie était terminée, et le maçon reprit la parole d'un air grave:

«En posant ces fondements nous croyons travailler pour l'éternité, et cependant la conscience de la fragilité des choses humaines nous domine malgré nous; le petit trésor que nous venons de renfermer dans ce coffre en est une preuve certaine. Nous pressentons qu'un jour on l'ouvrira, et pour qu'on puisse l'ouvrir, il faut qu'il soit détruit, le bâtiment qui n'est pas encore terminé!

«Nous le terminerons cependant! pour nous en donner le courage, repoussons les pensées d'avenir, revenons au présent! Après la joyeuse fête de ce jour, nous reprendrons notre travail avec une ardeur nouvelle. Que les nombreux artisans qui ne peuvent exercer leurs talents qu'après nous, ne soient pas réduits à attendre que la maison s'élève promptement, et que bientôt, par les fenêtres qui n'existent pas encore, le maître qui fait bâtir, sa noble dame et ses hôtes, puissent admirer la belle et fertile contrée que l'on découvre du haut de cette montagne. Qu'ils me permettent tous de boire à leur santé.»

Un de ses camarades lui présenta un grand et beau verre à patte. Il le vida d'un trait et le lança en l'air, car en brisant le vase où l'on a bu dans un moment de joie, on prouve que cette joie était excessive et sans pareille.

Les débris du verre ne retombèrent point sur la terre; on allait crier au miracle, lorsqu'on découvrit la cause toute naturelle de ce singulier incident.

Le côté du bâtiment opposé à celui dont l'on venait de poser la première pierre, était déjà fort avancé, et les murs si hauts qu'on ne pouvait y travailler que sur des échafaudages. Une partie des habitants de la contrée était montée sur ces échafaudages, et l'un d'eux reçut le verre que le maçon avait lancé dans cette direction.

Voyant dans ce hasard un heureux pronostic pour son avenir, il montra en triomphe le verre sur lequel étaient gravées les lettres E, O, initiales des prénoms du Baron (Édouard-Othon). Ce verre était un présent qu'un de ses parents lui avait fait dans sa première jeunesse, et comme il n'y attachait pas un très-grand prix, il avait permis qu'on le donnât au maçon pour la cérémonie.

La foule avait quitté l'échafaudage. Les invités du château les plus jeunes et les plus lestes s'empressèrent d'y monter; ils savaient combien une belle vue dont on jouit sur le haut d'une montagne, s'embellit encore quand on peut s'élever de quelques toises de plus. Ils découvrirent en effet plusieurs villages nouveaux, et prétendirent qu'ils distinguaient le long sillon d'argent du fleuve qui coulait à plusieurs lieues de là; quelques-uns furent jusqu'à soutenir qu'ils voyaient les clochers de la capitale.

Lorsqu'on se tournait vers les collines boisées derrière lesquelles s'élevait une longue chaîne de montagnes bleuâtres, on se croyait transporté dans un autre monde; car le regard se reposait avec bonheur sur la large et paisible vallée où dormaient, entre de vertes prairies, trois étangs entourés d'aulnes, de platanes et de peupliers.

—Si ces nappes d'eau étaient réunies et formaient un seul lac, s'écria un jeune homme, ce point de vue ne laisserait plus rien à désirer, il aurait le cachet de grandeur qui lui manque.

—La chose serait faisable, dit le Capitaine.

—C'est possible, répondit vivement Édouard; mais je m'y opposerais formellement, s'il fallait sacrifier mes platanes et mes peupliers. Voyez comme ils se groupent délicieusement autour de l'étang du milieu. Tous ces beaux arbres, ajouta-t-il en se penchant à l'oreille d'Ottilie, je les ai plantés moi-même.

—En ce cas, ils sont encore bien jeunes.

—Ils ont à peu près votre âge. Oui, chère Ottilie, je plantais déjà lorsque vous n'étiez encore qu'au berceau.

Un dîner splendide avait été préparé au château; les convives y firent honneur. En sortant de table l'on fut visiter le village, où, d'après les ordres du Capitaine, chaque famille s'était réunie sur le seuil de sa demeure: les vieillards étaient assis sur des bancs neufs, et les jeunes gens se tenaient debout sous les arbres nouvellement plantés, comme si le hasard seul les eût groupés ainsi. Il était impossible de ne pas admirer la métamorphose subite qui, d'un hameau sale, pauvre et irrégulier, avait fait un village où tout respirait la propreté, l'ordre et l'aisance.

Lorsque les invités se furent retirés, et que nos quatre amis se retrouvèrent seuls dans la grande salle que quelques instants plus tôt une société bruyante avait encombrée, ils respirèrent plus librement; car un petit cercle que des affections sincères ont formé, souffre toujours quand une société nombreuse le force à s'étendre. Leur satisfaction cependant ne fut pas de longue durée, le Baron reçut une lettre qui lui annonçait de nouveaux hôtes.

—Le Comte arrive demain, s'écria-t-il après avoir lu cette lettre.

—En ce cas la Baronne n'est pas loin, répondit Charlotte.

—Elle arrivera deux heures après le Comte, et ils partiront ensemble après avoir passé une journée et une nuit avec nous.

—Il faut nous préparer de suite à les recevoir; à peine en avons-nous le temps. Qu'en penses-tu, Ottilie? dit Charlotte.

La jeune fille demanda à sa tante quelques instructions générales sur ses intentions, et s'éloigna aussitôt pour les faire exécuter.

Le Capitaine profita de son absence pour demander à Charlotte et à son mari quels étaient ces deux personnages qu'il ne connaissait que de nom. Les époux lui apprirent que le Comte et la Baronne, quoique mariés chacun de leur côté, n'avaient pu se voir sans s'aimer passionnément. Cet amour, qui avait troublé deux ménages, avait causé tant de scandale, que le divorce était devenu nécessaire. La Baronne seule avait pu l'obtenir, et le Comte s'était vu forcé de rompre avec elle, en apparence du moins, car s'il ne pouvait plus la voir en ville et à la cour, il se dédommageait de cette privation aux eaux et pendant les voyages auxquels il consacrait la plus grande partie de sa vie.

Si Édouard et sa femme n'approuvaient pas entièrement cette conduite, ils ne se sentaient pas le courage de condamner des personnes avec lesquelles ils étaient liés depuis leur première jeunesse, aussi avaient-ils conservé avec elles des relations de bonne amitié. En ce moment cependant leur arrivée au château causa à Charlotte une vague inquiétude, dont sa nièce était l'objet involontaire; car elle craignait l'influence qu'un pareil exemple pourrait exercer sur l'esprit de cette enfant. Édouard aussi était peu satisfait de cette visite, mais pour des causes bien différentes.

—Ils auraient mieux fait de venir quelques jours plus tard, dit-il au moment où Ottilie rentrait dans la salle, nous aurions eu au moins le temps de terminer la vente de la métairie. Le projet du contrat est rédigé, j'en ai fait une copie, il nous en faudrait une seconde, et le vieux secrétaire est malade.

Charlotte et le Capitaine offrirent de faire cette copie, mais il refusa, parce qu'il ne voulait pas, dit-il, abuser de leur complaisance.

—Je me charge de ce travail, s'écria Ottilie.

—Toi? dit Charlotte, mais tu n'en finiras jamais.

—Il est vrai, ajouta le Baron, que cet acte est fort long, et qu'il me faudrait la copie après-demain matin.

—Vous l'aurez.

Et s'emparant du papier qu'il tenait à la main, Ottilie sortit avec précipitation.

Le lendemain matin nos amis se placèrent de bonne heure aux fenêtres du salon, et leurs regards se fixèrent sur la route par laquelle le Comte et la Baronne devaient arriver. Bientôt Édouard aperçut un cavalier dont les allures ne lui étaient pas inconnues; craignant de se tromper, il pria son ami, dont la vue était meilleure que la sienne, de lui décrire le costume et la tournure de ce voyageur. Le Capitaine s'empressa de lui donner ces détails, mais le Baron l'interrompit et s'écria:

—C'est lui! oui, c'est Mittler! Par quel hasard inexplicable permet-il à son cheval de marcher ainsi d'un pas tranquille et lent?

C'était en effet Mittler; on l'accueillit avec une joie cordiale.

—Pourquoi n'êtes-vous pas venu hier? lui demanda le Baron.

—Parce que je n'aime pas les fêtes bruyantes. J'arrive aujourd'hui, pour célébrer avec vous seuls, et en paix, le lendemain de l'anniversaire de la naissance de notre excellente amie.

—Comment vous a-t-il été possible de trouver assez de temps pour nous faire ce plaisir? dit Édouard en riant.

—Je désire que ma visite vous soit en effet agréable; en tout cas, vous la devez à une observation que je me suis faite à moi-même ce matin. J'ai tout récemment rétabli l'harmonie dans une famille qu'un malentendu avait divisée, et j'y ai fort gaîment passé une partie de la journée d'hier. Ce matin je me suis dit: Tu ne partages jamais que le bonheur qui est ton ouvrage, c'est de l'égoïsme, c'est de l'orgueil. Réjouis-toi donc aussi avec les amis dont jamais rien n'a troublé la bonne intelligence. Aussitôt dit, aussitôt fait, je savais qu'on venait de célébrer ici une fête de famille, et me voilà.

—Je conçois, dit Charlotte, qu'une société bruyante et nombreuse vous déplaise et vous fatigue; mais j'aime à croire que vous verrez avec plaisir les amis que nous attendons aujourd'hui. Ils ne vous sont pas inconnus; je dirai plus, ils ont déjà plus d'une fois mis votre esprit conciliant à l'épreuve; vos efforts ont échoué contre une passion obstinée … Enfin, le Comte et la Baronne ne tarderont pas à arriver.

Mittler saisit son chapeau et sa cravache, et s'écria avec colère:

—Ma mauvaise étoile ne me laissera donc pas un instant de repos! Aussi, pourquoi suis-je sorti de mon caractère? pourquoi suis-je venu ici sans y avoir été appelé? J'ai mérité d'en être chassé! Oui, je suis chassé d'ici par ces gens-là, car je ne resterai pas un seul instant sous le toit qui les abrite. Prenez garde à vous, ils portent malheur! Leur présence est un levain qui met tout en fermentation!

Charlotte chercha vainement à le calmer; il continua avec une véhémence toujours croissante:

—Celui qui par ses paroles ou par ses actions attaque le mariage, cette base fondamentale de toute société civilisée, de toute morale possible, celui-là, dis-je, a affaire à moi! Si je ne puis le convaincre, le maîtriser, je n'ai plus rien à démêler avec lui! Le mariage est le premier et le dernier échelon de la civilisation; il adoucit l'homme sauvage et fournit à l'homme civilisé des moyens nobles et grands pour pratiquer les vertus les plus difficiles. Aussi faut-il qu'il soit indissoluble, car il donne tant de bonheur général qu'on ne saurait faire attention au malheur individuel. Ce malheur, au reste, existe-t-il en effet? Non, mille fois non! On cède à un mouvement d'impatience, on cède à un caprice et on se croit malheureux! Calmez votre impatience, domptez votre caprice, et vous vous applaudirez d'avoir laissé exister ce qui doit être toujours! Il n'est point de motifs assez puissants pour justifier une séparation! Le cours de la vie humaine amène avec lui tant de joies et tant de douleurs, qu'il est impossible de déterminer la dette que deux époux contractent l'un envers l'autre; ce compte-là ne peut se régler que dans l'éternité. Je conviens que le mariage gêne quelquefois, et cela doit être ainsi. Ne sommes-nous pas aussi mariés avec notre conscience, qui souvent nous tourmente plus que ne pourrait le faire le plus mauvais mari ou la plus méchante femme? et qui oserait dire hautement qu'il a divorcé avec sa conscience?

Mittler aurait sans doute encore continué pendant longtemps ce discours passionné, si le roulement de deux voitures et le son du cor des postillons ne lui avaient pas annoncé la visite qu'il voulait éviter. Le Comte et la Baronne entrèrent en effet, et en même temps, dans la cour du château, mais chacun par une porte différente.

Charlotte et son mari se hâtèrent d'aller les recevoir. Mittler descendit par un escalier dérobé, traversa le jardin et se rendit au cabaret du village. Un domestique du château, à qui il en avait donné l'ordre, lui amena son cheval, il le monta précipitamment, partit au galop et de très-mauvaise humeur.

CHAPITRE X.

Le Comte et la Baronne revirent avec plaisir le château où ils avaient passé plus d'une agréable journée, et leur présence rappela d'heureux souvenirs aux époux. Au reste, tous deux plaisaient généralement. Grands, bien faits et d'un extérieur imposant, ils étaient du petit nombre des personnes qui arrivent à l'âge mûr sans avoir rien perdu, parce qu'elles n'ont jamais possédé la fraîcheur et les grâces naïves de la première jeunesse.

Les avantages qui leur manquaient étaient amplement compensés par une bonté digne, qui attire les coeurs et inspire une confiance illimitée. L'aisance de leurs manières, et leur gaîté tempérée par une haute convenance, rendaient leur commerce aussi facile qu'agréable. Leur costume et tout ce qui les entourait respirait un parfum de cour et de grand monde, ce qui ne laissait pas de former un certain contraste avec les allures des époux, auxquels la vie de campagne avait déjà donné quelque chose de champêtre. Ils ne tardèrent pourtant pas à se mettre à l'unisson avec leurs anciens amis, qui facilitèrent ce rapprochement par une foule de gracieuses concessions, que leur délicatesse exquise savait rendre imperceptibles.

La conversation ne tarda pas à devenir générale et très-animée, et cette petite société ne semblait plus faire qu'une seule et même famille.

Au bout de quelques heures, les dames se retirèrent dans l'aile du château qui leur était spécialement réservée; elles avaient tant de choses à se dire! La coupe des robes, la couleur des étoffes et la forme des chapeaux à la mode jouèrent un grand rôle dans leurs causeries confidentielles. De leur côté, les hommes se montrèrent leurs chevaux, leurs voitures, leurs équipages de chasse, et se mirent à troquer, à vendre et à acheter selon leurs caprices et leurs fantaisies.

A l'heure du dîner on se retrouva avec un plaisir nouveau. Le changement que le Comte et la Baronne avaient fait subir à leur toilette, annoncèrent un tact parfait, car s'ils ne possédaient que des vêtements à la dernière mode, et par conséquent encore inconnus aux habitants du château, ils avaient su les ajuster de manière à modifier le cachet de nouveauté et d'élégance qui aurait pu choquer leurs amis ou blesser leur amour-propre.

On parla français, afin de ne pas être compris par les domestiques qui servaient à table. Il était bien naturel qu'après une assez longue séparation on eût beaucoup de choses à se demander et à s'apprendre. Charlotte s'informa avec intérêt d'une amie qui, depuis qu'elle l'avait perdue de vue, s'était avantageusement mariée. Le comte lui dit qu'elle était sur le point de divorcer.

—Voici une nouvelle, s'écria-t-elle, qui m'afflige autant qu'elle me surprend. Rien n'est plus douloureux que d'apprendre qu'une personne qui nous intéresse et que l'on croyait heureuse et tranquille au port, a été jetée de nouveau sur une mer incertaine et orageuse.

—De pareils changements, reprit le Comte, nous étonneraient moins, si nous n'attachions pas aux relations de cette vie passagère, et principalement aux liens du mariage, une idée de stabilité impossible. Le mariage, surtout, nous apparaît toujours tel qu'on nous le représente au théâtre, c'est-à-dire, comme un but final vers lequel les héros tendent pendant toute la durée de la pièce, et dont une foule d'obstacles, sans cesse renaissants, les repoussent malgré eux, jusqu'au moment où le rideau va et doit tomber: car, dès que ce but est atteint, la pièce est finie. Les spectateurs emportent un sentiment de satisfaction complet, qu'ils voudraient retrouver dans la vie réelle. Mais comment le pourraient-ils? Dans la vie réelle, l'action continue derrière le rideau, et quand il se relève enfin, elle est arrivée à des résultats dont on détourne la tête avec dépit, et souvent même avec horreur.

—Vous exagérez un peu, dit Charlotte en souriant, je connais plus d'un acteur qui, après avoir fini son rôle dans ces sortes de drames, reparaît avec plaisir dans une pièce du même genre.

—J'en conviens, répondit le Comte, car il est toujours agréable de jouer un rôle nouveau. Quiconque connaît le monde, sait que les divers liens sociaux, et surtout ceux du mariage, ne deviennent fatigants et souvent même insupportables, que parce qu'on a eu la folie de vouloir les rendre immuables au milieu du mouvement perpétuel de la vie. Un de mes amis, qui, dans ses moments de gaîté, se pose en législateur et propose des lois nouvelles, prétendit un jour que le mariage ne devrait être valable que pour cinq ans.

«Ce nombre impair et sacré, disait-il, suffit pour apprendre à se connaître, pour donner le jour à deux ou trois enfants, pour se brouiller, et, ce qui est le plus charmant, pour se réconcilier. Les premières années seraient infailliblement heureuses; si, pendant la dernière, l'amour diminuait chez un des contractants, l'autre, stimulé par la crainte de perdre l'objet de ses affections, redoublerait d'égards et d'amabilité. De pareils procédés touchent et séduisent toujours, et l'on oublierait, au milieu de ce charmant petit commerce, l'époque fixée pour la résiliation du contrat d'association, comme on oublie dans une bonne société l'heure à laquelle on s'était promis de se retirer. Je suis persuadé qu'on ne s'apercevrait de cet oubli qu'avec un sentiment de bonheur, parce qu'il aurait tacitement renouvelé le contrat.»

Ces paroles qui, sous les apparences d'une plaisanterie gracieuse, agitaient une haute question morale, inquiétèrent Charlotte par rapport à Ottilie. Elle savait que rien n'est plus dangereux pour une jeune fille que des conversations dans lesquelles on regarde comme peu importantes, et parfois même comme louables, les actions qui blessent les principes et les conventions regardées, plus ou moins justement, comme sacrées et inviolables; et certes, toutes celles qui ont rapport au mariage se trouvent en ce cas.

Après avoir vainement cherché à détourner l'entretien, elle regarda autour d'elle pour trouver quelque chose à blâmer dans le service, afin de mettre sa nièce dans la nécessité de sortir pour donner des ordres. Malheureusement il n'y avait pas moyen de faire la plus légère observation. Depuis le maître d'hôtel jusqu'à deux valets maladroits qui endossaient la livrée pour la première fois, tous lisaient dans les yeux de l'aimable enfant ce qu'ils avaient à faire, et le faisaient ponctuellement et avec intelligence.

Dans tout autre moment, le Comte se serait aperçu que la légèreté avec laquelle il parlait contre un lien aussi sacré que celui du mariage, blessait Charlotte. Mais les obstacles toujours renaissants qui s'opposaient à son divorce avec sa femme, l'avaient tellement irrité contre ce lien, que cependant il était très-disposé à former de nouveau avec la Baronne, qu'il saisissait avec empressement toutes les occasions qui lui permettaient d'exprimer sa colère sous le masque de la raillerie.

—Ce même ami, continua-t-il, disait encore, et toujours en plaisantant, que si l'on voulait absolument un mariage indissoluble, il fallait regarder comme tel un troisième essai; parce qu'en renouvelant deux fois les mêmes engagements, soit avec la même, soit avec une autre personne, on avait proclamé, pour ainsi dire, qu'on le regardait comme indispensable par rapport à soi du moins. Il ajoutait, pour donner plus de poids à cet argument, que deux essais ou deux divorces précédents, fournissaient à la personne qui voudrait s'engager dans un lien indissoluble, avec celle qui avait demandé ou subi ses essais et ses divorces, le moyen de s'assurer si les ruptures étaient le résultat d'un travers d'esprit, d'un vice de coeur ou de caractère, ou d'une fatalité indépendante de la volonté humaine.

«Une pareille loi, continuait mon ami, aurait en outre l'avantage de reporter l'intérêt et l'attention de la société sur les personnes mariées, puisqu'on pourrait un jour aspirer à leur possession si on les trouvait dignes d'amour et d'estime.»

—Il faut avouer, dit vivement Édouard, que cette réforme donnerait aux relations sociales plus de vie et plus de mouvement. Dans l'ordre actuel des choses, le mariage est une espèce de mort; dès que le lien conjugal est authentiquement formé, on ne s'occupe plus ni de nos vices, ni de nos vertus.

—Si les suppositions de l'ami du Comte étaient une réalité, interrompit la Baronne avec un sourire malin, nos aimables hôtes auraient déjà subi les deux premières épreuves, et il ne leur resterait plus qu'à se préparer à la troisième.

—C'est juste, dit le Comte, mais il faut convenir, du moins, que les deux premières leur ont été très-faciles; la mort a fait volontairement ce que le consistoire ne fait presque jamais que malgré lui.

—Laissons les morts en paix, murmura Charlotte d'un air mécontent.

—Et pourquoi? reprit le Comte, je ne vois rien qui puisse vous empêcher d'en parler, puisque vous n'avez qu'à vous louer d'eux. En échange du bien qu'ils vous ont fait, ils ne vous ont pris que quelques années …

—Oui, mais les plus belles, interrompit Charlotte avec un soupir mal étouffé.

—Je conviens que cela serait désespérant, continua le Comte, si en ce monde il ne fallait pas s'attendre toujours et partout à voir nos espérances déçues. Les enfants ne deviennent jamais ce qu'ils promettaient de devenir, les jeunes gens fort rarement; et s'ils restent fidèles à eux-mêmes, le monde les trahit.

Charlotte s'applaudit de voir enfin la conversation prendre une autre tournure, et elle répondit gaîment:

—Ce que vous venez de dire, cher Comte, prouve que nous ne saurions nous accoutumer trop tôt à nous contenter d'un bonheur imparfait qui nous arrive par pièces et par morceaux.

—Cela vous est plus facile qu'à tout autre, car vous et votre mari vous avez eu de brillantes années, on vous appelait le plus beau couple de la cour. Quand vous dansiez ensemble, on ne regardait que vous, tandis que vous vous miriez l'un dans l'autre; et chacun se répétait tout bas: Il ne voit qu'elle! elle ne voit que lui! Édouard a manqué de persévérance, je l'en ai souvent blâmé, car je suis sûr que ses parents auraient fini par céder. Dix années de bonheur perdu, perdu! par sa propre faute, certes, il y a là de quoi se repentir!

—Charlotte n'est pas tout-à-fait exempte de reproches, ajouta la Baronne. Je conviens qu'elle aimait Édouard de tout son coeur; mais, pour exciter sa jalousie sans doute, ses regards s'arrêtaient parfois sur un autre. Elle poussait cette manie bien loin; tourmenter son amant était pour elle un bonheur. Ils ont eu des moments d'orage pendant lesquels il a été très-facile de décider le pauvre Édouard à former un autre lien, afin de se séparer à jamais de celle qui se faisait un jeu de ses souffrances.

Édouard remercia la Baronne par un signe de tête, elle feignit de ne pas s'en apercevoir, et continua d'un air gracieux:

—Je dois ajouter cependant, non-seulement pour justifier Charlotte, mais pour rendre hommage à la vérité, que son premier mari, qui dès cette époque cherchait à obtenir sa main, était un homme d'un mérite rare et possédait des qualités supérieures. Oui, supérieures, vous avez beau sourire, messieurs, aujourd'hui comme alors vous chercheriez en vain à les nier.

—Convenez, chère amie, dit vivement le Comte, que cet homme ne vous était pas indifférent, et que vous étiez pour Charlotte une rivale redoutable? Je ne vous fais pas un crime du souvenir que vous en avez conservé. Le temps et la séparation n'effacent jamais dans le coeur des femmes l'amour que nous avons eu le bonheur de leur inspirer, ne fût-ce que pour quelques jours, et c'est là un des plus beaux traits de leur caractère.

—Il existe aussi chez les hommes, chez vous surtout, cher Comte, répliqua la Baronne. L'expérience m'a prouvé que personne n'a plus d'empire sur vous que les femmes pour lesquelles vous avez eu autrefois un tendre penchant. Tout récemment encore, vous fîtes, à la recommandation d'une de ces dames, et en faveur de sa protégée, des démarches auxquelles vous ne vous seriez pas décidé si je vous en avais prié.

—Un pareil reproche, répondit le Comte en souriant, est un compliment très-flatteur; mais revenons au premier mari de Charlotte. Je n'ai jamais pu l'aimer parce qu'il a séparé un beau couple prédestiné à sortir victorieux des deux premières épreuves de cinq années, pour conclure hardiment la troisième et irrévocable union.

—Nous essaierons du moins, dit Charlotte, de regagner le temps que nous avons perdu.

—Et je vous conseille de ne rien négliger à cet effet, s'écria le Comte. Vos premiers mariages étaient à coup sûr de l'espèce la plus détestable. Au reste, tous les mariages ont quelque chose de grossier qui gâte et empoisonne les relations les plus délicates et les plus douces. Ce n'est pas la faute du mariage, mais de la sécurité vulgaire et matérielle qu'il procure. Grâce à cette sécurité, l'amour et la fidélité ne sont plus qu'un sous-entendu, dont il est inutile de parler; enfin, les amants ne semblent s'être mariés que pour avoir le droit de ne plus s'occuper l'un de l'autre.

Cette nouvelle et brusque sortie contre le mariage déplut tellement à Charlotte, qu'elle jeta tout à coup, et par un détour non moins brusque, la conversation sur un terrain où tout le monde pouvait y placer son mot, sans même en excepter Ottilie. Dans cette nouvelle disposition d'esprit, on se sentit assez calme pour admirer et savourer le dessert, qui se distinguait surtout par un luxe peu ordinaire de fruits et de fleurs. On parla beaucoup des promenades et des plantations nouvelles, aussi s'empressa-t-on d'aller les visiter immédiatement après le dîner. Ottilie resta au château, sous prétexte qu'elle avait des ordres à donner pour faire préparer les appartements et régler le souper; mais dès que tout le monde fut parti, elle courut s'enfermer dans sa chambre pour travailler à la copie qu'elle avait promise à Édouard.

Pendant la promenade le Comte s'était trouvé assez près du Capitaine pour engager avec lui une conversation particulière qui dut l'intéresser beaucoup, car elle se prolongea très-longtemps. Lorsqu'il revint enfin auprès de Charlotte, il lui dit avec chaleur:

—Cet homme m'a étonné au plus haut degré; il est aussi profondément instruit que sérieusement actif. S'il employait dans un cercle plus vaste les grandes facultés qu'il prodigue ici à de simples amusements, il pourrait rendre des services incalculables. J'espère, au reste, que le hasard qui la fait trouver sur mon passage, nous sera utile à tous deux. Je lui destine un poste qui lui assurera un sort digne de son mérite, et rendra en même temps un service à un ami puissant que je m'applaudis de pouvoir obliger ainsi.

Charlotte avait écouté l'éloge du Capitaine avec un sentiment d'orgueil et de bonheur, que le respect des convenances put seul lui donner la force de renfermer en elle-même; mais les dernières paroles du Comte la frappèrent comme un coup de foudre. Il ne s'en aperçut point et continua avec beaucoup de vivacité:

—Quand j'ai pris une résolution, il faut que je l'exécute à l'instant. La lettre par laquelle je vais annoncer à mon ami le trésor que j'ai trouvé pour lui, est faite dans ma tête, je vais aller l'écrire; procurez-moi, avant la fin du jour, un messager à cheval qui puisse la porter à son adresse.

Cruellement blessée au coeur, mais accoutumée, ainsi que toutes les femmes bien élevées, à maîtriser ses émotions, Charlotte ne laissa point deviner ce qu'elle souffrait, et le Comte continua à lui détailler tous les avantages de la position qu'il allait assurer à son ami, et dont elle ne pouvait pas douter.

Le Capitaine, qui était allé chercher ses plans et ses cartes, vint les rejoindre et mit le comble au trouble de Charlotte. L'idée qu'il allait, selon toutes les probabilités, la quitter pour toujours, lui donna à ses yeux un charme si puissant, qu'elle se serait infailliblement trahie si elle ne s'était pas éloignée, sous prétexte de le laisser libre de montrer au Comte ses dessins, sur les lieux mêmes où ils avaient été levés.

Éperdue, hors d'elle, la malheureuse Charlotte descendit vers la cabane de mousse, et s'enfermant dans ce réduit solitaire, elle éclata en sanglots et s'abandonna à un désespoir dont quelques heures plus tôt elle ne supposait pas même la possibilité.

De son côté, Édouard avait conduit la Baronne vers les étangs. Cette femme spirituelle, qui ne laissait jamais échapper l'occasion d'exercer sa pénétration, ne tarda pas à s'apercevoir qu'Édouard éprouvait un plaisir extraordinaire à parler d'Ottilie et de ses perfections. En laissant l'entretien suivre cette pente naturelle, elle reconnut bientôt qu'il ne s'agissait pas d'un amour naissant, mais d'une passion déjà formée.

Il existe entre les femmes mariées, même entre celles qui se haïssent et se calomnient, un pacte instinctif et tacite, qui les liguent contre les jeunes filles. Il était donc bien naturel que la Baronne prît, dans sa pensée, le parti de Charlotte contre Ottilie. Dans la matinée du même jour, elle avait parlé à son amie de cette enfant, elle l'avait même blâmée de l'avoir appelée près d'elle et de la réduire ainsi à une vie de campagne monotone, qui ne servait qu'à l'affermir dans le penchant qu'elle avait pour la retraite et pour les occupations domestiques; penchant qu'il était indispensable de combattre, puisqu'il ne pouvait manquer de l'empêcher d'acquérir les qualités nécessaires pour faire un mariage sortable. Charlotte avait trouvé ses observations fort justes, en ajoutant, toutefois, qu'elle était très-embarrassée, ne sachant quel parti prendre à l'égard de sa nièce. Cet aveu avait rappelé à la Baronne qu'une dame de ses connaissances cherchait une jeune personne douce et aimable qui, à la seule condition de tenir compagnie à sa fille unique, recevrait la même éducation qu'elle et serait traitée en tout comme l'enfant de la maison. Il dépendait d'elle de faire obtenir à Ottilie cette position qui, sous tous les rapports, était très-favorable pour elle. Charlotte l'avait compris; aussi, sans accepter définitivement cette offre, elle avait promis d'y réfléchir.

Le regard pénétrant que la Baronne venait de jeter dans le coeur d'Édouard, lui rappela l'entretien qu'elle avait eu le matin avec Charlotte, et elle comprit qu'il était indispensable de la décider à tout prix à éloigner Ottilie. Mais plus elle était décidée à contrarier la passion du Baron, plus elle feignit de partager son enthousiasme pour celle qui en était l'objet; car personne ne possédait à un plus haut degré qu'elle cet art que dans les grands événements on appelle la force de se commander à soi-même, et qui, dans les circonstances ordinaires de la vie, n'est que de la dissimulation. Les personnes douées de cette faculté, au point de l'appliquer aux incidents les plus simples, cherchent toujours à exercer sur les autres le pouvoir qu'elles ont sur elles-mêmes, pour se dédommager, sans doute, des sacrifices qu'elles sont souvent forcées de s'imposer. Les caractères francs et naïfs leur inspirent une pitié dédaigneuse; c'est avec une joie maligne qu'elles les voient courir au-devant des pièges qu'elles aiment à leur tendre; et ce n'est presque jamais l'espoir d'un succès, mais celui de préparer aux autres une grande humiliation, qui leur cause cette joie.

La Baronne poussa ce genre de malice jusqu'à prier Édouard de venir, avec sa femme, passer la prochaine saison des vendanges dans son château, et à faire cette invitation en termes si perfidement calculés, que le Baron pouvait facilement croire qu'Ottilie y était comprise. Déjà il revoyait de la pensée la magnifique contrée où il se flattait de pouvoir la conduire, et qui sans doute lui paraîtrait plus belle encore lorsqu'il l'admirerait à ses côtés. L'impression que le fleuve majestueux qui traverse cette contrée, les hautes montagnes avec leurs ruines du moyen âge, les vignobles et le tumulte joyeux des vendanges, ne pourraient manquer de faire sur l'imagination neuve et impressionnable de sa jeune amie, lui causa une joie d'enfant qu'il exprima sans détour et avec beaucoup d'exaltation.

En ce moment Ottilie s'avança vers eux; il allait courir au-devant d'elle pour lui annoncer ce voyage, mais la Baronne le retint.

—Ne lui parlez pas de ce projet, lui dit-elle, et vous-même n'y songez plus, si vous ne voulez pas qu'il manque. L'expérience m'a prouvé que les parties de plaisir arrêtées longtemps d'avance et dont on se promet beaucoup de bonheur, réussissent rarement et ne répondent jamais à notre attente.

Édouard promit de se taire et pressa le pas pour arriver plus vite près d'Ottilie. La Baronne contrariée ralentit le sien. Édouard, oubliant alors les convenances les plus vulgaires, dégagea brusquement son bras, courut au-devant de la jeune fille, lui baisa la main et lui remit le petit bouquet de fleurs des champs qu'il avait cueillies pendant sa promenade.

La Baronne regarda Ottilie avec une malveillance jalouse. Si la passion d'Édouard lui avait d'abord paru coupable, elle la trouvait en ce moment absurde et offensante pour toutes les femmes d'un vrai mérite. L'enfant simple et timide qui était devant elle, lui paraissait tout à fait indigne d'inspirer un autre sentiment que celui de la pitié, et il lui était impossible de comprendre comment le beau, le brillant Édouard pouvait prodiguer tant d'attentions délicates à une petite niaise.

Lorsqu'on se réunit le soir au château, où l'on venait de servir le souper, chacun se trouva dans une disposition d'esprit bien différente de celle qui avait présidé au dîner. Le Comte, qui avait fait partir sa lettre, ne s'occupa que du Capitaine. Altéré par la promenade, Édouard ne ménagea point le vin; aussi sa tête ne tarda-t-elle pas à s'exalter au point que, sans songer aux témoins dont il était entouré, il approcha sa chaise toujours plus près de celle d'Ottilie et lui parla comme s'ils eussent été entièrement seuls. Charlotte fit de vains efforts pour cacher les angoisses qui déchiraient son coeur et que la vue du Capitaine redoublait. La Baronne, placée entre Édouard et le Comte, et par conséquent inoccupée, devait nécessairement remarquer que son amie souffrait; elle attribua naturellement son chagrin à la conduite de son mari envers Ottilie, dans laquelle il était impossible de ne pas reconnaître une véritable passion.

On se leva de table, et la société se divisa plus complètement encore. Naturellement laconique et calme, le Capitaine n'avait pas entièrement satisfait la juste curiosité du Comte. Excité par cette réserve, il s'était promis de s'en dédommager après le souper. Ce fut dans cette intention qu'il le conduisit à une des extrémités de la salle, où il réussit à l'engager dans une conversation suivie qui ne tarda pas à devenir si intéressante, qu'ils oublièrent entièrement tout ce qui se passait autour d'eux. De son côté Édouard, enhardi par le vin, riait et plaisantait avec Ottilie qu'il avait attirée dans l'embrasure d'une fenêtre. Les deux dames entièrement abandonnées à elles-mêmes, se promenaient l'une à côté de l'autre dans la salle, mais en silence; la pensée de Charlotte était près du Capitaine, et la Baronne rêvait au moyen de faire partir Ottilie le plus tôt possible.

L'isolement des deux dames finit par être remarqué par les autres membres de la société, ce qui les embarrassa péniblement. Aussi ne tarda-t-on pas à se retirer, les dames dans l'aile gauche, et les hommes dans l'aile droite du château. Les plaisirs comme les inquiétudes de la journée paraissaient terminés.

CHAPITRE XI.

Édouard avait accompagné le Comte dans sa chambre, et comme ni l'un ni l'autre n'avaient envie de dormir, ils se laissèrent aller à une conversation intime, dans laquelle ils se rappelèrent mutuellement diverses aventures de leur première jeunesse. La beauté de Charlotte occupa de droit la place d'honneur dans ces souvenirs, le Comte en parla en connaisseur enthousiaste.

—Oui, dit-il après avoir posé méthodiquement toutes les conditions de la beauté, ta belle maîtresse les réunissait toutes. Une seule est restée intacte, celle-là brave toujours le temps, je veux parler du pied. J'ai remarqué aujourd'hui celui de Charlotte lorsqu'elle marchait devant moi, et je l'ai retrouvé aussi parfait qu'il y a dix ans. Convenons-en, cet usage, des Sarmates qui, pour honorer leurs belles, leur prenaient un soulier dans lequel ils buvaient à leur santé, est barbare sans doute, mais le sentiment sur lequel il est fondé est juste; car c'est un culte d'admiration rendu à un beau pied.

Entre deux amis intimes qui parlent d'une femme aimée, la conversation ne se borne pas longtemps à faire l'éloge de son pied. Les charmes de Charlotte, à l'époque ou Édouard n'était encore que son amant, furent vantés et décrits avec exaltation, puis on parla des difficultés que le Baron était obligé de surmonter pour obtenir un instant d'entretien avec sa bien-aimée.

—Te souvient-il encore, dit le Comte, de l'aventure où je te secondai d'une manière bien désintéressée, ma foi? Nous venions d'arriver dans le vieux château où notre souverain s'était rendu avec toute la cour pour y recevoir la visite de son oncle. La journée s'était passée en cérémonies et en représentations ennuyeuses. Il ne t'avait pas été possible de t'entretenir avec Charlotte; une heure de douce causerie pendant la nuit devait vous dédommager de cette privation.

—Oui, oui, répondit Édouard, et tu connaissais si bien les sombres détours par lesquels on arrivait aux appartements des filles d'honneur, que je te choisis pour guide. Tu ne te fis pas prier, et nous arrivâmes sans accident chez ma belle …

—Qui, songeant beaucoup plus aux convenances qu'à mon plaisir, avait garde près d'elle la plus laide des ses amies. Certes, ma position était fort triste tandis que vous étiez si heureux, vous autres.

—Notre retour aurait pu me faire expier ce bonheur. Nous nous trompâmes de route, et quelle ne fut pas notre surprise, lorsqu'en ouvrant une porte, la seule de la galerie où nous nous étions égarés, nous vîmes le plancher d'une grande chambre garni de matelas, sur lesquels ronflaient les gardes du palais, dont les tailles gigantesques nous avaient plus d'une fois étonnés. Un seul ne dormait pas, et il nous regarda avec une muette surprise, tandis que, n'écoutant que l'audace de la jeunesse, nous passâmes, sans façon, sur les bottes de ces enfants d'Énac[1], dont aucun ne se réveilla.

—Je t'avoue, continua le Comte en riant, que je fus plus d'une fois tenté de butter et de me laisser tomber sur les dormeurs. Si tous ces géants s'étaient levés tout à coup pêle-mêle, quelle délicieuse résurrection cela aurait fait!

En ce moment la cloche du château sonna minuit.

—Voici l'heure des tendres aventures, reprit gaiement le Comte. Voyons, cher Baron, feras-tu aujourd'hui pour moi ce qu'autrefois j'ai fait pour toi, me conduiras-tu chez la Baronne? Nous avons été depuis bien longtemps privés du plaisir de nous rencontrer chez de vrais amis, et nous avons besoin de quelques heures d'entretien intime. Montre-moi seulement le chemin pour y aller; quant au retour, je me tirerai d'affaire tout seul … En tout cas, je ne serai pas exposé chez toi à enjamber quelques douzaines de paires de bottes emmanchées dans les jambes de gigantesques gardes du palais.

—Je te rendrais volontiers ce petit service, répondit Édouard, mais les dames habitent seules l'aile gauche du château. Peut-être sont-elles encore ensemble; et Dieu sait à quelles suppositions bizarres notre excursion pourrait donner lieu.

—Oh! ne crains rien, la Baronne est avertie, je suis sûr de la trouver seule dans sa chambre.

Édouard prit un bougeoir, et, marchant devant son ami, il descendit le grand escalier, traversa un long vestibule et monta ensuite un escalier dérobé qui les conduisit dans un passage fort étroit. Là, il remit le bougeoir au Comte, et lui indiqua du doigt une petite porte en tapisserie; cette porte s'ouvrit au premier signal, se referma aussitôt, et laissa Édouard seul, dans une profonde obscurité et à quelques pas d'une autre porte dérobée, donnant dans la chambre à coucher de sa femme.

Le Baron prêta l'oreille, car il venait d'entendre Charlotte demander à sa femme de chambre qui venait de la déshabiller, si Ottilie était couchée.

—Non, madame, elle est encore occupée à écrire, répondit la femme de chambre.

—C'est bien. Allumez la veilleuse, j'éteindrai moi-même la bougie; il est tard, retirez-vous.

La femme de chambre sortit par les appartements donnant sur le grand escalier, et Charlotte resta seule dans sa chambre à coucher.

En apprenant qu'Ottilie travaillait pour lui, le Baron s'était laissé aller à un mouvement de joie; son imagination s'exalta, il voyait la jeune fille assise devant lui, il entendait les battements de son coeur, il respirait son haleine. Un désir brûlant, irrésistible le poussa vers elle; mais sa chambre ne donnait pas sur ce passage secret, elle n'avait point de communication mystérieuse, La porte dérobée devant laquelle il se trouvait conduisait chez sa femme, chez cette belle Charlotte, dont la conversation intime avec le Comte lui avait rappelé les charmes; ce souvenir donna le change à son délire, et il frappa à cette porte.

Charlotte n'entendit rien, car elle se promenait à grands pas dans la pièce voisine. La douleur que lui causait l'idée du prochain départ du Capitaine était si vive, qu'elle en fut effrayée. Pour rappeler son courage, elle se répétait à elle-même que le temps guérit toutes les blessures du coeur; et si, dans un instant, elle désirait que cette guérison fût déjà achevée, elle maudissait presque aussitôt le jour où cette oeuvre de destruction serait accomplie. Elle aimait sa douleur, car son amour pour celui qui en était l'objet, était d'autant plus violent, qu'elle s'était promis de le vaincre. Au milieu de cette lutte cruelle, des larmes abondantes se firent jour; épuisée de fatigue elle se jeta sur un canapé et pleura amèrement.

L'attente et les obstacles avaient tellement irrité la bizarre exaltation d'Édouard, qu'il se sentit comme enchaîné à la porte de la chambre à coucher de sa femme. Déjà il avait frappé une seconde, une troisième, une quatrième fois, lorsque Charlotte l'entendit enfin.

C'est le Capitaine! telle fut la première pensée de son coeur, mais sa raison ajouta aussitôt: C'est impossible!

Quoique persuadée qu'une illusion l'avait abusée, il lui semblait qu'elle avait entendu frapper; elle le craignait, elle le désirait!

Rentrant aussitôt dans sa chambre à coucher, elle s'approcha doucement de la porte dérobée.

La Baronne peut-être a besoin de moi, se dit-elle machinalement.

Puis elle demanda d'une voix étouffée:

—Y a-t-il quelqu'un?

—C'est moi, répondit Édouard, mais si doucement qu'elle ne reconnut point sa voix.

—Qui? demanda-t-elle de nouveau.

Et l'image du Capitaine était devant ses yeux, dans son âme!

Son mari répondit d'une voix plus distincte:—C'est Édouard.

Elle ouvrit la porte. Il plaisanta sur sa visite inattendue, et elle eut la force de répondre sur le même ton.

—Tu veux savoir ce qui m'amène, dit-il enfin, eh bien, je vais te l'avouer. J'ai fait voeu, ce soir, de baiser ton soulier.

—Cette pensée-là ne t'est pas venue depuis bien longtemps.

—Tant pis, ou peut-être tant mieux.

Charlotte s'était blottie dans une grande bergère, afin de ne pas attirer l'attention de son mari sur son léger déshabillé. Ce mouvement de pudeur produisit l'effet contraire, Édouard se prosterna devant elle, baisa son soulier, et pressa sur son coeur ce beau pied qui quelques instants plus tôt avait fait le sujet de sa conversation avec le Comte.

Charlotte était une de ces femmes naturellement modestes et calmes, qui conservent encore dans le rôle d'épouse quelque chose de la réserve d'une chaste amante. Si elle n'excitait et ne prévenait jamais les désirs de son mari, elle ne leur opposait pas non plus une froideur qui blesse et révolte; en un mot, elle était restée la mariée de la veille qui tremble encore devant ce que Dieu et les lois viennent de permettre.

Ce fut ainsi, et peut-être plus que jamais, que ce soir-là elle se montra à son époux; car l'image aérienne du Capitaine était toujours devant elle, et semblait lui demander une fidélité impossible. Son agitation était visible, et la rougeur de ses yeux prouvait qu'elle avait pleuré. Si les larmes ennuient et fatiguent chez les personnes faibles qui en répandent à tout propos, elles ont un attrait irrésistible quand nous en découvrons les traces chez une femme que nous avons toujours connue forte et maîtresse de ses émotions; aussi Édouard se montra-t-il plus aimable, plus empressé que jamais.

Plaisantant et suppliant tour à tour, mais sans jamais invoquer ses droits, il feignit de renverser la bougie par maladresse; son intention avait été de l'éteindre, et il réussit.

A la faible clarté de la veilleuse, les penchants du coeur reprirent leurs droits, et l'imagination mit l'idéal à la place de la réalité: C'était Ottilie qu'Édouard tenait dans ses bras, et l'âme de Charlotte se confondait avec celle du Capitaine. Ce fut ainsi, et par un singulier mélange de vérité et d'illusion, que les absents et les présents s'unirent et se confondirent par un lien plein de charmes et de bonheur!

Le présent sait toujours rentrer dans l'exercice plein et entier de son immense privilège. Les deux époux passèrent une partie de la nuit dans des conversations d'autant plus gracieuses, que le coeur n'y était pour rien.

Édouard se réveilla au point du jour; en se voyant dans les bras de sa femme, il lui sembla que le soleil ne se levait que pour éclairer le crime de la nuit, et il s'enfuit avec égarement.

Quelle ne fut pas la surprise de Charlotte, lorsqu'en se réveillant à son tour elle se trouva seule!

CHAPITRE XII.

Un observateur attentif aurait facilement deviné les diverses sensations de nos amis, dans la manière dont ils s'abordèrent en entrant dans la salle à manger où le déjeuner les attendait.

Le Comte et la Baronne se saluèrent avec la douce satisfaction de deux amants qui, après une longue séparation, ont pu se renouveler leurs serments d'amour, et de fidélité. Les terreurs du repentir, du remords même altéraient les traits d'Édouard et de Charlotte; et quand leurs regards rencontraient ceux d'Ottilie et du Capitaine, un tremblement involontaire agitait leurs membres.

L'amour est insatiable dans ses exigences; il ne se borne pas à se croire des droits sans limites, il veut encore anéantir tous les autres droits, quelle que soit leur nature.

Ottilie était candidement gaie et presque communicative, mais le Capitaine avait quelque chose de grave et de sérieux. Sans parler du poste qu'il lui destinait, le Comte lui avait fait sentir que la vie qu'il menait au château n'était qu'une agréable oisiveté, et que cette vie, si elle se prolongeait, l'amollirait au point, qu'en dépit de ses hautes facultés, il ne tarderait pas à devenir incapable de les employer d'une manière réellement utile pour lui et pour les autres.

Après le déjeuner, le Comte et la Baronne montèrent en voiture et continuèrent leur voyage. A peine étaient-ils sortis de la cour du château, que de nouveaux hôtes y entrèrent, à la grande satisfaction de Charlotte, qui ne cherchait qu'à s'arracher à elle-même. Mais Édouard qui désirait être seul avec Ottilie, en fut très-contrarié; pour la jeune fille aussi, cette visite était importune, car elle n'avait pas encore terminé sa copie. Vers la fin du jour elle courut s'enfermer dans sa chambre, tandis que Charlotte, Édouard et le Capitaine reconduisaient les visiteurs jusqu'à la grande route, où leur voiture les avait devancés. La soirée était belle, et nos amis, qui désiraient prolonger la promenade, se décidèrent à revenir au château par un sentier qui passait devant les étangs.

Le Baron avait fait venir de la ville, à grands frais, un élégant bateau, afin de procurer aux siens le plaisir de la promenade sur l'eau, et l'on se proposa de 'essayer pour s'assurer qu'il était léger et facile à mouvoir. Ce bateau était attaché près d'une touffe de chênes, sous laquelle on devait, par la suite, établir un point de débarquement, et élever un lieu de repos architectonique, vers lequel pourraient se diriger tous ceux qui navigueraient sur le lac.

—Et que ferons-nous sur la rive opposée? demanda Édouard, il me semble que c'est sous mes platanes chéris qu'il faut créer le lieu de débarquement qui doit répondre à celui-ci?

—Ce point, répondit le Capitaine, est un peu trop éloigné du château; au reste, nous avons encore le temps d'y songer.

Tout en prononçant ces mots, il entra dans le bateau, y fit monter Charlotte et saisit une rame. Déjà Édouard avait pris l'autre rame, lorsqu'il pensa tout à coup que cette promenade sur l'eau retarderait l'instant où il pourrait revoir Ottilie. Sa résolution fut bientôt prise: jetant au hasard un mot d'excuse que personne ne comprit, il sauta sur la rive et se rendit en hâte au château. Là on lui apprit qu'Ottilie s'était enfermée dans sa chambre.

La certitude qu'elle travaillait pour lui le flattait, mais le désir de l'entretenir avant le retour de sa femme et du Capitaine, l'emportait sur tout autre sentiment. Chaque instant de retard augmentait son impatience. Il commençait à faire nuit, on venait d'allumer les bougies, lorsque la jeune fille entra enfin au salon. La vive satisfaction qui brillait sur ses traits lui donnait un charme nouveau, l'idée d'avoir pu faire quelque chose agréable à son ami l'élevait au-dessus d'elle-même.

—Voulez-vous collationner cet acte avec moi? dit-elle, en posant l'original et la copie sur la table.

Surpris et embarrassé, le Baron feuilleta la copie en silence. Il remarqua d'abord une gracieuse et timide écriture de femme, mais peu à peu le trait devenait plus hardi et se rapprochait du sien; sur les dernières pages enfin, la ressemblance était si parfaite qu'il en fut presque effrayé.

—Au nom du Ciel! s'écria-t-il, qu'est-ce que cela? On dirait que ces pages ont été écrites par moi.

La jeune fille le regarda avec une expression ineffable de joie et de satisfaction intérieure.

—Tu m'aimes donc? murmura Édouard, oui, Ottilie, tu m'aimes!

Ils étaient dans les bras l'un de l'autre, sans savoir lequel des deux avait le premier ouvert ou tendu les siens.

Le monde avait changé de face pour le Baron. Debout devant la jeune fille, son regard brûlant plongeait dans le regard timide de la belle enfant; ses mains tremblantes pressaient les siennes, il allait de nouveau l'attirer sur son coeur …

La porte s'ouvrit, Charlotte et le Capitaine entrèrent et cherchèrent à justifier leur retard. Édouard sourit dédaigneusement.

—Hélas! se dit-il à lui-même, vous êtes arrivés trop tôt, beaucoup trop tôt.

On se mit à table, et la conversation roula sur les voisins qui avaient passé une partie de la journée au château. Trop heureux pour être malveillant, le Baron n'avait que du bien à en dire. Charlotte était loin de partager son opinion, et son indulgence l'étonna; il ne l'y avait point accoutumée, car d'ordinaire il critiquait sévèrement et sans pitié. Elle lui en fit l'observation.

—Ce changement est fort naturel, répondit-il; quand on aime de toutes les forces de son âme une noble créature humaine, toutes les autres nous paraissent aimables.

Ottilie baissa les yeux, Charlotte resta pensive. Le Capitaine prit la parole.

—Je crois, dit-il, qu'il en est de même de l'estime que de la vénération; quand on a trouvé un être digne que l'on fixe ses sentiments sur lui, on aime à les étendre sur tous les autres.

Charlotte ne tarda pas à se retirer dans ses appartements où elle s'abandonna au souvenir de ce qui s'était passé entre elle et le Capitaine dans le cours de la soirée.

En sautant sur le rivage, Édouard avait poussé la nacelle sur l'étang qu'enveloppait le crépuscule du soir, et Charlotte regarda avec une douce tristesse l'ami pour lequel elle avait déjà tant souffert et qui la guidait seul en ce moment. Le balancement du bateau, le bruit des rames, le souffle du vent du soir sous lequel la surface mobile de l'étang se ridait légèrement, le murmure des roseaux qu'il agitait, le vol inquiet des oiseaux attardés qui cherchaient un refuge pour la nuit, le scintillement des premières étoiles, la pose gracieuse de son conducteur dont elle ne pouvait déjà plus distinguer les traits, si profondément gravés dans son coeur, tout, jusqu'au silence solennel de la nature, donnait à sa position quelque chose d'idéal et de fantastique. Il lui semblait que son ami la conduisait loin, bien loin de là, pour la laisser seule sur quelque plage aride et inconnue. Une émotion profonde et douloureuse l'agitait, et cependant elle ne pouvait pas pleurer.

De son côté, le Capitaine, trop ému pour s'exposer au danger du silence dans un pareil moment, fit l'éloge du bateau, qui était assez léger pour être facilement gouverné par une seule personne.

—Il faudra apprendre à ramer, ajouta-t-il. Rien n'est plus agréable que d'errer parfois seul sur l'eau, et de se servir à soi-même de rameur, de timonier et de pilote.

Charlotte vit dans ces paroles une allusion à leur prochaine séparation.

—A-t-il tout deviné? se dit-elle, ou serait-il prophète sans le savoir?

Un sentiment douloureux mêlé d'impatience s'empara d'elle et lui fit désirer d'arriver au château le plus tôt possible. A peine avait-elle exprimé ce désir, que le Capitaine, accoutumé à lui obéir aveuglément, chercha du regard un point où il pourrait aborder. C'était pour la première fois qu'il traversait l'étang dans un bateau, et s'il en avait sondé et calculé la profondeur en général, plus d'une place lui était entièrement inconnue; aussi suivait-il prudemment la route sur laquelle il était sûr de ne pas se tromper.

Bientôt Charlotte le pria de nouveau d'abréger la promenade; alors il rama plus directement vers le point qu'elle-même lui désigna. Au bout de quelques instants le bateau s'arrêta, il venait de toucher le fond, et, malgré ses efforts vigoureux et réitérés, il lui fut impossible de le remettre à flot. Que faire? un seul parti lui restait, il n'hésita pas à le prendre. Sautant dans l'eau, assez basse pour qu'il pût y marcher sûrement, il prit Charlotte dans ses bras pour la porter vers le rivage.

Aussi robuste qu'adroit, il ne fit pas un mouvement qui pût lui donner de l'inquiétude, et cependant elle enlaçait son cou et il la pressait tendrement contre sa poitrine. Arrivé sur le rivage, il la déposa sur un tertre couvert de gazon. Son agitation tenait du délire; ses bras qui enlaçaient le corps de son amie, toujours suspendue à son cou, ne pouvaient se détacher. Eperdu, hors de lui, il l'attira sur son coeur, et imprima sur ses lèvres un baiser brûlant; mais presque au même instant il se jeta à ses pieds.

—Me pardonnerez-vous! oh! me pardonnerez-vous, Charlotte? s'écria-t-il avec désespoir.

Le baiser qu'elle avait reçu, qu'elle avait rendu, rappela Charlotte à elle-même. Sans relever le Capitaine, elle posa une main dans les siennes et appuya l'autre sur son épaule.

—Il n'est pas au pouvoir humain, dit-elle, d'effacer cet instant de notre vie, il y fera époque; que cette époque du moins soit honorable! Sous peu le Comte va vous assurer un sort digne de votre mérite. Je ne devais vous en parler que lorsque tout serait décidé; la faute que nous venons de commettre, me force à trahir ce secret. Oui, pour nous pardonner à nous-mêmes, il faut que nous ayons le courage de changer de position; car désormais il ne dépend plus de nous de changer le sentiment qui nous a rapprochés.

Elle le releva, prit son bras, s'y appuya avec confiance, et tous deux retournèrent au château sans échanger une parole.

Lorsque Charlotte fut seule dans sa chambre à coucher, elle sentit la nécessité de revenir entièrement aux sensations et aux pensées convenables à l'épouse d'Édouard. Son caractère éprouvé, l'habitude de se juger elle-même et de se dicter des lois, la secondèrent si bien, qu'elle crut à la possibilité de rétablir bientôt et complètement, non-seulement dans son coeur, mais encore dans celui de tous les siens, l'équilibre troublé par un instant d'oubli. Le souvenir de la visite nocturne de son mari qui lui avait été d'abord si pénible, lui causa un frémissement mystérieux auquel succéda bientôt un pieux et doux espoir. Dominée par cet espoir, elle s'agenouilla, et répéta au fond de son âme le serment qu'elle avait prononcé au pied des autels, le jour de son union avec Édouard. Les inclinations, les penchants contraires à ce serment, n'étaient plus pour elle que des visions fantastiques, que la force de sa volonté reléguait dans un lointain ténébreux; et elle se retrouva tout à coup telle qu'elle avait été, et que désormais elle voulait rester toujours. Une douce fatigue s'empara de ses sens et elle ne tarda pas à s'endormir d'un sommeil bienfaisant et tranquille.

[1] Énac était un géant qui demeurait à Hébron. Lorsque Moyse envoya reconnaître la terre promise, ses messagers revinrent lui dire qu'ils avaient vu en ce pays les enfants d'Énac, qui étaient si grands, qu'auprès d'eux ils ressemblaient à des sauterelles. (Note du Traducteur.)

CHAPITRE XIII.

Le Baron se trouvait dans une situation d'esprit bien différente. Le sommeil était si loin de lui, qu'il ne songeait pas même à se déshabiller. Tenant toujours dans ses mains l'acte copié par Ottilie, il couvrait les premières pages de baisers, et regardait avec une muette admiration celles qui paraissaient écrites de sa main à lui. L'idée que ce papier était un contrat de vente, l'avait désespéré d'abord; mais il se rappela bientôt que ce contrat accomplissait un de ses plus chers désirs, et que la copie qui lui était si chère devait rester entre ses mains. Quoique profanée par des signatures authentiques, son coeur pourrait toujours reconnaître dans cette copie les caractères de la main d'Ottilie, et cette conviction le consola.

La lune venait de se lever au-dessus des plus grands arbres de la forêt. L'air était tiède: entraîné par un vague besoin de mouvement, Édouard descendit au jardin. Il s'y trouva trop à l'étroit, et se mit à courir à travers la campagne, et la campagne lui parut trop vaste; c'est qu'il était à la fois le plus heureux et le plus agité des mortels. L'instinct le ramena sous les murs du château, sous les fenêtres d'Ottilie.

—Des murailles et des verroux nous séparent, se dit-il, mais nos coeurs sont unis. Si elle était là, devant moi, elle volerait dans mes bras, je me précipiterais dans les siens! Cette certitude ne doit-elle pas suffire à mon bonheur?

Autour de lui, tout était silence et repos, et s'il n'avait pas été absorbé par des rêves séduisants, il aurait pu entendre le travail nocturne de ces animaux infatigables, ennemis nés des jardiniers, et pour lesquels il n'y a ni jour ni nuit.

Bercé par ses heureuses illusions, il s'assit sur les premières marches d'une terrasse où il finit enfin par s'endormir. Lorsqu'il se réveilla, les brouillards du matin fuyaient déjà devant les premiers rayons du soleil.

Tandis que tout dormait encore dans ses domaines, il fut visiter les constructions nouvelles; les ouvriers n'y arrivèrent qu'après lui. Leur nombre lui parut insuffisant, et il donna l'ordre d'en faire venir le double. On le satisfit dans le courant de la même journée; concession inutile: les travaux marchaient toujours trop lentement pour son impatience. Il eût voulu finir tout à la fois, afin qu'Ottilie pût jouir à l'instant même de la maison d'été, des promenades et des plantations nouvelles, du lac formé par les trois étangs, et de tous les embelissements projetés. Au reste, l'anniversaire de la naissance de cette jeune fille n'était pas très-éloigné, et rien ne lui paraissait assez grand, assez beau, pour célébrer dignement cette fête. Ses voeux n'avaient plus de bornes, ses désirs plus de limites, la certitude d'aimer et d'être aimé le jetait dans l'incommensurable.

L'agitation de son esprit était telle, qu'il ne reconnaissait plus ni ses domaines, ni son château; Ottilie y était, il ne voyait qu'elle. Pour lui, tout s'absorbait dans cette enfant, tout, jusqu'à la voix de la conscience. Les divers liens qui semblaient avoir enchaîné et dompté son ardente nature s'étaient rompus brusquement; et la surabondance de ses forces aimantes se précipitait au-devant d'Ottilie avec l'impétuosité d'un torrent qui vient de rompre ses digues.

L'activité passionnée du Baron n'avait pu échapper au Capitaine, qui s'en alarma sérieusement. On était convenu de faire marcher les travaux lentement et, d'un commun accord, Édouard les faisait aller à pas de géant et au gré de ses désirs à lui. La métairie était vendue, Charlotte avait encaissé le premier paiement, et cette somme, qui devait suffire jusqu'au second terme, se trouva épuisée en peu de semaines. Était-il juste, était-il possible de l'abandonner dans un pareil embarras? Lors même que le Capitaine n'aurait eu que de l'amitié pour elle, il se serait cru obligé de la seconder. Il lui expliqua donc franchement ses craintes et ses inquiétudes. Tous deux comprirent qu'ils chercheraient en vain à arrêter Édouard, et qu'au reste il valait mieux terminer les travaux tant que le Capitaine pouvait encore les diriger. Ces divers motifs leur firent prendre la résolution d'emprunter une somme suffisante pour achever tout ce qui était commencé, dans le plus court délai possible.

Ces arrangements les avaient rapproches de nouveau, et ils s'expliquèrent sur la passion d'Édouard pour Ottilie. Déjà Charlotte avait sondé le coeur de cette jeune fille, et acquis la certitude qu'elle partageait cette passion. Dans un pareil état de choses il n'y avait pas d'autre moyen de salut possible que de séparer les amants. Le hasard venait de lui fournir un prétexte pour rendre cette séparation simple et facile, car la grande tante de Luciane, charmée des brillantes qualités de cette jeune personne, l'avait appelée près d'elle pour l'introduire dans le grand monde, ce qui rendait le retour d'Ottilie à la pension aussi simple que naturel.

Constamment guidée par la raison, Charlotte se croyait en droit d'espérer qu'après le départ d'Ottilie et du Capitaine, elle parviendrait facilement à rétablir ses rapports avec son mari, tels qu'ils étaient avant l'arrivée des deux personnes qui les avaient troublés. Enfin, ses projets étaient si bien combinés, ses résolutions si sages et si prudentes, qu'elle ne supposa pas même combien il est difficile de rentrer dans une position bornée, quand ces bornes ont été brisées par une explosion violente.

Édouard ne tarda pas à s'apercevoir qu'on cherchait à l'éloigner d'Ottilie, car il ne pouvait presque plus l'entretenir sans témoins, ce qui l'irrita au point que quand il pouvait lui glisser quelques mots, c'était moins pour l'assurer de son amour que pour se plaindre de la tyrannie que sa femme et son ami se permettaient d'exercer contre eux. Sans songer que par son empressement à terminer les travaux il avait lui-même épuisé la caisse, il accusa sa femme et son ami d'avoir violé leurs premières conventions, et poussa l'injustice jusqu'à leur faire un crime de l'emprunt qu'ils venaient de négocier et que cependant il avait approuvé.

La haine est partiale, l'amour l'est plus encore; aussi la douce et bonne Ottilie devint-elle malveillante pour Charlotte et pour le Capitaine. Lorsqu'un jour Édouard se plaignait amèrement de ce dernier, elle lui répondit qu'elle avait depuis longtemps la preuve de sa perfidie.

—Plus d'une fois, lui dit-elle, je l'ai entendu se plaindre à Charlotte de votre obstination à leur déchirer les oreilles avec votre flûte; vous pouvez vous imaginer combien cette injustice m'a blessée, moi qui aime tant à vous accompagner, et surtout à vous entendre.

A peine avait elle prononcé ces mots, qu'elle sentit la faute qu'elle venait de commettre, car une colère concentrée altéra les traits du Baron; jamais rien ne l'avait aussi douloureusement offensé. Il faisait de la musique sans prétention et pour s'amuser. Ne pas respecter un plaisir aussi innocent, c'était manquer non-seulement aux devoirs de l'amitié, mais encore à ceux de l'humanité, dans son dépit, il ne songeait pas que pour des oreilles musicales il n'y a pas de tortures plus cruelles que d'écouter une exécution au-dessous du médiocre. Il était offensé et exalta sa colère jusqu'à la fureur, afin de ne point pardonner. Il lui semblait que Charlotte et le Capitaine venaient de le dégager de tous ses devoirs envers eux.

Le besoin de confier toutes ses pensées à Ottilie devint chaque jour plus dominant chez Édouard. Les difficultés toujours croissantes contre lesquelles il était obligé de lutter pour lui adresser quelques mots, lui suggérèrent l'idée de lui écrire et de l'engager à une correspondance secrète. Il venait d'exprimer laconiquement ce désir sur un petit morceau de papier, lorsque son valet de chambre entra pour lui friser les cheveux. Le courant d'air qu'il avait occasionné en ouvrant la porte, fit tomber ce papier sur le parquet; le valet de chambre le ramassa pour essayer le degré de chaleur du fer à friser; Édouard le lui arracha des mains, mais trop tard: une partie de l'écriture était brûlée.

Un second billet qu'il écrivit dans la même journée lui parut moins bien; il éprouva même quelques scrupules sur la démarche dans laquelle il allait engager sa jeune amie. Il hésita et se promit d'attendre; mais dès qu'il en trouva l'occasion, il lui glissa son billet dans la main. Dans la même soirée, Ottilie trouva le moyen de lui remettre sa réponse; ne pouvant la lire à l'instant, il la cacha dans la poche de son gilet. Mais ce gilet, fait à la dernière mode, était très-court et la poche si petite, qu'au premier mouvement qu'il fit, le papier tomba par terre. Charlotte le releva et y jeta un regard fugitif.

—Voici, dit-elle, en lui remettant ce billet, quelque chose de ton écriture que tu ne serais peut-être pas content de perdre.

Édouard la remercia d'un air embarrassé.

—Est-ce de la dissimulation, se dit-il à lui-même, ou prend-elle en effet l'écriture d'Ottilie pour la mienne?

Ce hasard et plusieurs autres du même genre qu'on peut regarder comme des avertissements par lesquels la Providence daigne quelquefois chercher a nous garantir contre les dangers qui nous menacent, étaient perdus pour lui. Les entraves que l'on opposait à sa passion l'irritèrent toujours plus fortement, et bientôt un sentiment de malveillance, de haine, remplaça son ancienne affection pour sa femme et pour son ami. Parfois, cependant, il se reprochait ce changement, et alors il cherchait à cacher ses remords sous une gaîté folle; mais comme cette gaîté ne partait pas du coeur, elle dégénérait en ironie amère.

Charlotte supporta toutes ces boutades avec patience et courage. Irrévocablement décidée à renoncer au Capitaine, ce sacrifice la rendait satisfaite et fière d'elle-même, et lui inspirait le désir de venir en aide au couple qui marchait si imprudemment vers l'abîme qu'elle avait su éviter. Elle sentait que pour éteindre une passion arrivée à un aussi haut degré de violence, il ne suffit pas de séparer les amants, elle essaya de donner quelques conseils généraux à Ottilie. Malheureusement ces conseils se rapportaient aussi bien à sa propre position qu'à celle de sa nièce; et plus elle cherchait à détourner cette jeune fille de la route funeste où elle s'était engagée, plus elle sentait qu'elle-même était bien loin encore de se retrouver sur le chemin du devoir.

Forcée ainsi de garder le silence, elle se borna à tenir les amants éloignés l'un de l'autre, ce qui ne rendit pas la position meilleure. Les allusions délicates par lesquelles elle cherchait parfois à avertir Ottilie, ne produisirent aucun effet; car Édouard était parvenu à lui prouver que sa femme aimait le Capitaine, et que, par conséquent, elle aussi désirait le divorce, pour lequel il ne s'agissait plus que de trouver un prétexte décent. Soutenue par le sentiment de son innocence, elle croyait pouvoir sans crime s'avancer vers le but où elle devait trouver un bonheur si ardemment désiré; elle ne respirait plus que pour Édouard: cet amour l'affermissait dans le bien, embellissait sou cercle d'activité et la rendait plus expansive envers tout le monde; elle se croyait au ciel sur la terre.

C'est ainsi que nos quatre amis continuèrent à vivre, en apparence du moins, de leur vie habituelle. Rien dans leurs allures n'était changé, ainsi que cela arrive souvent dans les positions les plus terribles; tout est remis en question, les habitudes quotidiennes suivent leur cours ordinaire, comme si rien ne menaçait cette existence paisible.

CHAPITRE XIV.

Le Capitaine venait de recevoir deux lettres du Comte: l'une, qu'il devait montrer à ses amis, contenait des promesses, des espérances; l'autre, écrite pour lui seul, renfermait l'offre positive d'une charge importante d'administration et de cour, le grade de major, de forts appointements et plusieurs autres avantages brillants. Comme il était indispensable de tenir cette offre secrète pendant quelque temps encore, le Capitaine ne parla à ses amis que des espérances que lui donnait la première de ces deux lettres.

S'occupant avec toutes les précautions nécessaires, des préparatifs de son prochain départ, il chercha surtout à hâter les travaux commencés. Édouard le seconda de son mieux, car il désirait que tout fût fini pour la fête d'Ottilie.

Le projet de réunir les trois étangs pour en former un lac, avait déjà eu un commencement d'exécution; il était donc impossible d'y renoncer. Sachant qu'il ne pourrait le mener à fin lui-même, le Capitaine fit venir, sous un prétexte spécieux, un jeune architecte, autrefois son élève, et qu'il savait être capable d'achever dignement cette entreprise difficile.

Le Capitaine avait un mérite réel et un caractère noble et généreux, aussi était-il loin de ressembler à ces êtres vaniteux qui, pour mieux faire sentir leur importance, jettent le désordre et la confusion dans les entreprises qu'ils doivent cesser de diriger, afin de laisser après eux la certitude qu'il est impossible de les remplacer.

Le Baron ne pouvait avouer la véritable de cause l'ardeur fiévreuse avec laquelle il hâtait les travaux, car il savait que sa femme ne consentirait jamais à célébrer avec éclat et ostensiblement le jour anniversaire de la naissance d'Ottilie. Au reste, il comprit lui-même que l'âge de cette jeune fille et sa position de protégée qui devait tout à la bienfaisance de sa tante, ne lui permettait pas de paraître publiquement en reine d'une grande fête. Aussi les préparatifs et les invitations se firent-ils sous le prétexte de l'inauguration de la maison d'été et des promenades nouvelles.

Décidé à prouver à Ottilie par tous les moyens qui étaient en son pouvoir, que tout se faisait pour elle, il lui destinait des présents qu'il voulait mettre en harmonie avec la force de sa passion. Les conseils que Charlotte lui donnait à ce sujet étaient si opposés à ses intentions, qu'il prit le parti de s'adresser à son valet de chambre, qui soignait sa garde-robe, et se trouvait, par conséquent, en relation avec les marchands de nouveautés. Cet adroit serviteur commanda aussitôt un coffre d'une forme élégante, couvert eu maroquin rouge et garni de clous d'acier; les parures et les objets de toilette dont il le fit remplir, répondaient à la magnificence de ce coffre. Il avait depuis longtemps deviné la passion de son maître, et, sans lui en parler directement, il la servait toutes les fois que l'occasion s'en présentait. Ce fut dans ce but qu'il rappela au Baron qu'il avait depuis longtemps au château tous les matériaux nécessaires pour un feu d'artifice, et que si on s'en servait pour célébrer l'anniversaire de la naissance d'Ottilie, cette fête n'en aurait que plus d'éclat. Édouard saisit cette proposition avec empressement, et le valet de chambre se chargea des préparatifs, qui devaient se faire avec le plus grand mystère afin de surprendre la société.

De son côté, le Capitaine prenait toutes les mesures de précaution nécessaires pour prévenir les accidents qui troublent presque toujours les solennités auxquelles assiste une foule nombreuse.

Édouard et son confident ne s'occupèrent que du feu d'artifice. L'échafaudage devait s'élever sur les bords de l'étang et au milieu des chênes centenaires. La place des spectateurs était naturellement en face, sous les platanes, d'où l'on pourrait, sans danger, voir l'ensemble du feu, ainsi que ses merveilleux effets dans l'eau. Lorsqu'on débarrassa cette place des plantes et des buissons qui l'embarrassaient, Édouard remarqua avec plaisir que ses arbres chéris étaient plus beaux et plus robustes encore qu'il ne le croyait.

—C'est à peu près dans cette saison que je les ai plantés, se dit-il à lui-même, mais dans quelle année?

La date précise lui était échappée, il se souvint toutefois qu'elle se rapportait à un événement de famille qui était resté gravé dans sa mémoire. Il chercha cet événement sur le journal dans lequel son père enregistrait tout ce qui lui arrivait d'important. Quel ne fut pas son ravissement, lorsqu'il reconnut que, par le plus merveilleux des hasards, le jour et l'année où il avait planté ces arbres étaient le jour et l'année de la naissance d'Ottilie!

CHAPITRE XV.

Dès les premières heures de la matinée, si impatiemment attendue, les invités arrivèrent en foule au château du Baron. Les personnes présentes à la pose de la première pierre de la maison d'été, avaient conservé un agréable souvenir de cette cérémonie, et celles qui n'avaient pu y assister en avaient entendu parler avec beaucoup d'éloges; aussi chacun s'empressa-t-il de venir prendre sa part d'une nouvelle fête de ce genre.

Au moment où on allait se mettre à table, les charpentiers, précédés par une joyeuse musique, firent leur entrée solennelle dans la cour du château. L'un d'eux prononça une courte harangue et fit circuler une immense couronne de chêne, ornée de mouchoirs et de rubans de soie. Les dames s'empressèrent d'enrichir cette couronne de toutes sortes de dons gracieux qu'elles y attachèrent elles-mêmes. Puis on se mit à table, et les charpentiers, heureux et fiers, continuèrent leur marche à travers le village, où ils enlevèrent aux jeunes filles leurs plus beaux mouchoirs, leurs plus beaux rubans; et le cortège grossi par la foule des curieux arriva, au milieu des cris de joie, à la maison d'été, dont le toit fut aussitôt orné de la couronne de chêne surchargée d'offrandes de tout genre.

Après le dîner, Charlotte, qui ne voulait ni cortège ni marche régulière, se borna à proposer à ses hôtes une promenade sur la montagne de la maison d'été, où l'on arriva par groupes isolés et sans ordre; Ottilie, qu'elle avait retenue afin de l'empêcher de jouer un rôle dans cette fête, arriva la dernière sur la plate-forme, circonstance qui causa précisément le mal que Charlotte avait voulu éviter. Les trompettes et les cymbales qui devaient saluer la société, et qui avaient attendu qu'elle fût toute réunie, n'entonnèrent leurs bruyantes fanfares qu'au moment où la jeune fille parut, et ils la proclamèrent ainsi la reine de la fête.

Pour mettre la maison d'été en harmonie avec la solennité de ce jour, on l'avait décorée de guirlandes de fleurs disposées selon les règles architectoniques. Le Baron avait fait placer sur le fronton, des chiffres en fleurs qui indiquaient la date de cette inauguration. Il avait en même temps donné l'ordre de faire figurer le nom d'Ottilie dans le tympan du fronton; heureusement le Capitaine était arrivé assez tôt pour enlever les lettres en fleurs et les remplacer par d'autres ornements.

Les rubans et les mouchoirs bigarrés qui ornaient la couronne flottaient dans l'air, et le vent emporta la nouvelle et courte allocution du charpentier. La cérémonie était terminée et la place devant la maison avait été nivelée et entourée de branches d'arbres, afin de la disposer en salle de danse.

Un jeune charpentier présenta au Baron une svelte et jolie villageoise, et pria fort poliment Ottilie de lui faire l'honneur d'ouvrir le bal avec lui. Les deux couples trouvèrent de nombreux imitateurs, et Édouard ne tarda pas à changer sa rustique danseuse contre la charmante Ottilie. Les invités pour lesquels ce genre de plaisir n'avait point d'attrait, se dispersèrent dans les alentours et admirèrent les promenades et les plantations nouvelles; mais avant de se séparer, on s'était donné rendez-vous sous les platanes, à la chute du jour.

Édouard arriva le premier à ce rendez-vous, et donna ses derniers ordres au valet de chambre, qui se rendit aussitôt, avec l'artificier, sur la rive opposée de l'étang où déjà tout était prêt pour la surprise que l'on réservait à la société. Ce ne fut qu'en ce moment que le Capitaine devina le mystère qu'on lui avait caché jusqu'ici. Prévoyant que la foule allait se porter sur les bords de l'étang, il allait faire prendre des mesures de précaution; mais le Baron lui dit sèchement qu il voulait diriger seul un divertissement de son invention.

Ainsi que le Capitaine l'avait prévu, les campagnards, qui ne croyaient jamais pouvoir s'approcher assez près du lieu où devait s'opérer la merveille qu'on venait de leur annoncer, se pressèrent sur les digues auxquelles l'on avait déjà commencé à ôter une partie de leurs soutiens, la réunion des trois étangs en un seul ayant rendu leur destruction nécessaire.

Le soleil venait enfin du se coucher, le crépuscule du soir enveloppait déjà la contrée, et les nobles spectateurs, réunis sous les platanes où l'on venait de servir une magnifique collation, attendaient fort commodément une obscurité plus complète. La soirée était calme, pas un souffle n'agitait le feuillage, et tout permettait d'espérer que le feu d'artifice réussirait complètement.

Tout à coup des cris horribles se firent entendre, d'immenses mottes de terre s'étaient détachées des digues, et des hommes, des femmes, des enfants roulaient avec elles dans l'eau. On se précipita vers le lieu du désastre, pour voir plutôt que pour secourir, car le malheur paraissait sans remède. Les digues, dégarnies et trop faibles pour supporter le poids qui les surchargeait, s'affaissaient de plus en plus. Enfin la confusion était telle, que tous ceux qui se trouvaient sur ces digues ne pouvaient plus ni avancer ni reculer. Le Capitaine seul conserva assez de présence d'esprit pour faire chasser, de force, de ces digues, la foule éperdue, ce qui empêcha de nouveaux éboulements, et donna aux hommes courageux dont il s'était entouré assez de place pour secourir les malheureux qui luttaient contre les flots. Au bout de quelques minutes, tous avaient été ramenés sur le rivage. Un jeune garçon seul avait été poussé trop avant dans l'eau pour gagner la terre, et les efforts qu'il fit pour s'en approcher l'éloignèrent toujours davantage; ses forces l'abandonnèrent, et l'on n'aperçut plus que ses bras qu'il élevait vers le Ciel comme pour implorer son secours. Le bateau était rempli de pièces d'artifice qu'on devait brûler sur l'eau, et le temps que l'on aurait mis à le décharger était plus que suffisant pour rendre certaine la mort du malheureux enfant. La résolution du Capitaine fut bientôt prise, il se dépouilla en hâte de son habit et se précipita dans l'étang.

Un long cri de surprise et d'admiration retentit dans la foule; tous les yeux étaient fixés sur l'intrépide nageur qui, après avoir plongé plusieurs fois, reparut avec l'enfant. Il l'amena sur le rivage et le remit au chirurgien, car il ne donnait plus aucun signe de vie; puis il demanda s'il ne manquait plus personne et fit faire à ce sujet une enquête sévère. En vain Charlotte le supplia de retourner au château et de s'y faire donner les soins nécessaires, il ne consentit à s'éloigner qu'après avoir acquis la certitude que tout le monde était sauvé; le chirurgien le suivit avec l'enfant qui avait repris l'usage de ses sens.

A peine les eut-on perdus de vue que Charlotte se souvint que le thé, le sucre, le vin et les autres objets dont ils avaient besoin étaient enfermés sous clef, et que par conséquent sa présence et celle d'Ottilie étaient nécessaires au château. Pour y retourner il fallait passer sous les platanes, où elle vit son mari occupé à réunir et à retenir la société, en l'assurant que le feu d'artifice allait commencer. Elle le supplia de remettre un plaisir dont personne en ce moment n'était en état de profiter, et lui fit sentir qu'il serait inhumain de s'amuser avant de savoir qu'il n'y avait en effet plus rien à craindre pour le malheureux enfant et pour son généreux sauveur.

—Le chirurgien fera son devoir, répondit sèchement le Baron, il a tout ce qu'il faut pour cela et notre présence au château ne ferait que le gêner.

Charlotte n'insista pas davantage, mais elle fit signe à Ottilie de la suivre; elle allait obéir, Édouard la retint.

—Je ne veux pas, s'écria-t-il, qu'on la traite en soeur de charité; cette journée est trop belle pour la terminer à l'hôpital! L'enfant noyé est sauvé et le Capitaine se séchera fort bien sans nous.

Charlotte partit seule et en silence; quelques invités la suivirent d'abord, et après une courte hésitation, toute la société prit le chemin du château. Restée seule sous les platanes avec Édouard, la tremblante Ottilie le supplia d'imiter l'exemple qu'on venait de leur donner.

—Non, non, dit-il, restons ici ensemble: les choses exceptionnelles ne se font pas sur les routes ordinaires. Que la catastrophe de ce soir hâte notre union, tu m'appartiens, je te l'ai juré assez de fois, que les actions succèdent enfin aux paroles!

Le bateau traversa l'étang et s'approcha des platanes: c'était le valet de chambre qui venait demander à son maître ce que deviendrait le feu d'artifice.

—Fais-le partir, s'écria le Baron.

Et le valet de chambre retourna à son poste. Édouard prit les deux mains d'Ottilie.

—C'est pour toi seule qu'il a été préparé, qu'il s'exécute pour toi seule, permets-moi seulement de l'admirer à tes côtés.

Puis il s'assit près d'elle d'un air tendrement ému, mais avec une réserve respectueuse.

Au milieu des explosions principales et terribles comme le tonnerre des canons, on entendait le sifflement des fusées, des balles luisantes et des serpenteaux, le craquement des roues et des soleils, et le bruissement des pluies de feu.

Édouard suivait avec ravissement du regard et de la pensée tous ces météores qui s'élançaient dans les airs, tantôt les uns après les autres, et tantôt tous à la fois. Mais pour la tendre et douce Ottilie, déjà intimidée par tout ce qui avait précédé cet instant, ces apparitions bruyantes et éphémères furent plutôt un objet d'effroi que de plaisir. Dominée par la peur, elle se rapprocha de son ami, qui ne vit dans ce mouvement qu'une preuve de confiance, et la promesse réitérée de lui appartenir pour toujours.

La nuit avait repris ses droits que l'éclat du feu d'artifice venait de lui disputer; la lune argentait seule les étangs, et éclairait l'étroit sentier sur lequel les deux amants retournaient au château. Tout à coup un homme se présenta devant eux et leur demanda l'aumône, et Édouard reconnut l'insolent qui l'avait forcé à prendre des mesures contre l'importunité des mendiants. Trop heureux pour ne pas chercher à étendre ce bonheur sur tout ce qui l'entourait, il jeta une pièce d'or dans le chapeau de cet homme.

Grâce à l'habileté du chirurgien et aux soins empressés de Charlotte, l'enfant était presque entièrement remis, et la santé du Capitaine et des hommes qui l'avaient secondé ne courait plus aucun danger; toutes les mesures de précaution nécessaires en pareil cas ayant été prises a temps.

La catastrophe de l'étang avait laissé une certaine inquiétude dans l'esprit de tout le monde, aussi les invités s'était-ils empressés de regagner leurs demeures.

Resté seul avec Charlotte, le Capitaine l'informa de son prochain départ; cette nouvelle inattendue la surprit sans la troubler. La soirée avait été si fertile en événements graves et extraordinaires, que tout ce qui pouvait les suivre n'était plus pour elle que la réalisation de l'avenir solennel dont ces mêmes événements lui avaient paru le présage certain. Telle était la disposition de son esprit lorsqu'elle vit entrer Édouard et Ottilie. Son premier soin fut de leur apprendre que le Capitaine était sur le point de les quitter pour aller remplir un poste brillant. Le Baron ne vit dans ce changement de fortune subit, qu'un hasard favorable qui ne pouvait manquer de hâter l'accomplissement de ses voeux. Son imagination devançant les événements, lui montrait d'un côté Charlotte heureuse et fière de son nouvel époux, et de l'autre Ottilie établie par lui en qualité de maîtresse légitime du château et de ses vastes domaines.

Éblouie par des rêves semblables, la jeune fille s'était retirée dans sa chambre, où elle trouva le riche coffre qui contenait les cadeaux de son ami. Les mousselines, les soieries, les dentelles, les schalls étaient aussi riches qu'élégants; de magnifiques bijoux complétaient ce trousseau. Elle devina sans peine que l'intention d'Édouard était de l'habiller d'une manière digne du rang qu'il lui destinait; mais tous ces objets étaient si bien rangés et surtout si brillants, qu'elle osa à peine les soulever, et encore moins se les approprier même de la pensée.

CHAPITRE XVI.

Le lendemain matin le Capitaine avait quitté le château, laissant au Baron quelques lignes par lesquelles il lui exprimait sa reconnaissance et son invariable attachement. La veille, déjà, il avait fait à demi mot ses adieux à Charlotte; elle avait le pressentiment que cette séparation serait éternelle, et elle eut la force de s'y résigner.

Le Comte ne s'était pas borné à élever son protégé à un poste honorable; il voulait encore lui faire faire un mariage brillant; il s'en occupa avec tant d'ardeur, que, dans la pensée de Charlotte, cette seconde affaire lui parut tout aussi certaine que la première. En un mot, elle avait complètement et pour jamais renoncé à un homme qui n'était plus à ses yeux que le mari d'une autre femme.

Convaincue que tout le monde avait son courage, et que ce qui n'avait pas été impossible pour elle ne devait l'être pour personne, elle prit la résolution d'amener son mari, par une explication franche et sincère, au point où elle était arrivée elle-même.

—Notre ami, lui dit-elle, vient de nous quitter, et avec lui disparaîtra une partie des changements survenus dans notre manière d'être. Il dépend de nous maintenant de redevenir, sous tous les rapports, ce que nous étions naguère.

N'écoutant que la voix de la passion, Édouard crut voir dans ces paroles une allusion à leur veuvage et à un divorce prochain qui les rendrait libres comme ils l'étaient alors.

—Rien, en effet, dit-il, ne parait plus facile et plus juste, il s'agit seulement de bien nous entendre afin d'éviter le scandale.

—Je conviens, reprit Charlotte, qu'il faut, avant tout, assurer à Ottilie une position avantageuse. Deux partis se présentent à cet effet: nous pouvons la renvoyer à la pension, puisque ma tante a fait venir près d'elle Luciane, qu'elle veut introduire dans le grand monde. D'un autre côté, une dame respectable, riche et noble, est prête à la recevoir chez elle, en qualité de compagne de sa fille unique, et de la traiter, sous tous les rapports, comme sa propre enfant.

Édouard reconnut enfin qu'il s'était trompé sur les intentions de sa femme, et répondit avec nu calme affecté:

—Depuis son séjour au château, Ottilie a contracté des habitudes qui lui rendraient, je le crois du moins, un changement de position fort peu agréable.

—Nous avons tous contracté des habitudes folles, funestes! toi surtout, dit vivement Charlotte. Cependant il arrive une époque où l'on se réveille de ses rêves dangereux, où l'on sent la nécessité de les sacrifier à ses devoirs de famille.

—Tu conviendras, sans doute, qu'il serait injuste de sacrifier Ottilie à ces prétendus devoirs de famille? Et, certes, la repousser, l'envoyer loin de nous, ce serait la sacrifier. La fortune est venue chercher le Capitaine ici, aussi avons-nous pu le voir partir sans regret et même avec joie. Attendons; qui sait si un avenir brillant n'est pas réservé à Ottilie?

Charlotte ne chercha pas à maîtriser son émotion, car elle était décidée à s'expliquer sans détour.

—L'avenir qui nous est réservé est assez clair: tu aimes Ottilie; elle aussi nourrit depuis long temps pour toi un penchant qui déjà touche de près à la passion. Ce langage te déplaît? Pourquoi ne pas rendre en termes précis ce que chaque instant nous révèle? Pourquoi n'oserais-je pas te demander quel sera le dénouement de ce drame?

—Il est impossible de répondre à une pareille question, dit Édouard avec un dépit concentré. Notre position est une de celles où il est indispensable d'attendre la marche des événements. Qui peut deviner les secrets du destin?

—Pour ce qui nous concerne, on le peut sans être doué d'une haute sagesse ou d'une grande pénétration, répliqua Charlotte. Au reste, nous ne sommes plus assez jeunes pour nous avancer au hasard sur une route que nous ne devons pas suivre. Personne ne cherchera à nous en détourner, car, à notre âge, on doit savoir se gouverner soi-même. Oui, il ne nous est pas permis de nous égarer; on ne nous pardonnera plus ni fautes ni ridicules.

Incapable d'imiter, ni même d'apprécier la noble franchise de sa femme, Édouard répondit avec un sourire affecté:

—Peux-tu blâmer l'intérêt que je prends au bonheur de ta nièce? non à son bonheur à venir qui dépend toujours des chances du hasard, mais à son bonheur actuel? Ne te fais pas illusion à toi-même. Pourrais-tu te figurer sans chagrin cette pauvre enfant arrachée à notre cercle domestique et jetée dans un monde étranger? Moi, du moins, je n'ai pas le courage de supposer la possibilité d'un pareil changement.

Charlotte sentit pour la première fois toute la distance qui séparait le coeur d'Édouard du sien.

—Ottilie, s'écria-t-elle, ne peut être heureuse ici, puisqu'elle arrache un mari à sa femme, un père à ses enfants.

—Quant à nos enfants, répondit le Baron d'un air moqueur, nous aurions tort de nous alarmer pour eux, puisqu'ils ne sont pas encore nés. Au reste, pourquoi se perdre ainsi dans des suppositions exagérées?

—Parce que les passions déréglées engendrent l'exagération. Il en est temps encore, ne repousse pas les conseils, l'assistance sincère que je t'offre. Lorsqu'on cherche sa route à travers l'obscurité, le rôle de guide appartient de droit au plus clairvoyant, et, certes, dans le cas où nous nous trouvons, j'y vois mieux que toi. Édouard, mon ami, mon bien-aimé, laisse-moi tout essayer, tout entreprendre pour te conserver. Ne me suppose pas capable de renoncer à un bonheur dont j'ose me croire digne, au seul bien que j'ambitionne en ce monde, à toi enfin.

—Et qui parle de cela? dit Édouard d'un air embarrassé.

—Mais puisque tu veux garder Ottilie auprès de toi, mon ami, pourrais-tu ne pas prévoir les conséquences inévitables d'une pareille conduite? Je n'insisterai pas davantage; mais si tu ne veux pas te vaincre, bientôt du moins tu ne pourras plus te tromper.

Édouard fut forcé de s'avouer qu'elle avait raison, mais il ne se sentit pas la force de le déclarer ouvertement. Un mot qui formule tout à coup d'une manière positive ce que le coeur s'est permis vaguement et par degrés, est terrible à prononcer; aussi ne chercha-t-il qu'à éluder ce mot.

—Tu me demandes une résolution, dit-il, et je ne sais même pas encore quel est en effet ton projet à l'égard d'Ottilie.

—Mon projet, répondit Charlotte, est de peser avec toi lequel des deux partis dont je t'ai parlé pour elle offre le plus d'avantages.

Après avoir peint la vie du pensionnat sous tous ses rapports, elle s'étendit avec chaleur sur la douce existence qu'elle pourrait trouver près de la dame qui voulait l'associer à sa fille.

—Je voterais pour cette dernière position, dit elle, non-seulement parce que la pauvre enfant sera plus heureuse, mais parce qu'en la renvoyant à la pension, nous nous exposons à faire renaître et augmenter l'amour, qu'à son insu elle a inspiré à son professeur.

Le Baron feignit de l'approuver, mais dans le seul but de gagner du temps; et Charlotte, qui déjà se croyait sûre de sa victoire, fixa le départ d'Ottilie pour la fin de la semaine.

Ne voyant plus dans la conduite de sa femme qu'une perfidie adroitement combinée pour lui enlever à jamais son bonheur, il prit le parti désespéré de quitter lui-même sa maison, afin de ne pas en faire chasser Ottilie, ce qui, pour l'instant du moins, lui paraissait le point principal. La crainte de voir Charlotte s'opposer à son départ, le poussa à lui dire qu'il allait s'absenter pour quelques jours, parce qu'une sage prudence lui faisait craindre de revoir Ottilie et d'être témoin de son départ.

Cette ruse eut tout l'effet qu'il en avait attendu, Charlotte se chargea elle-même des préparatifs de son voyage, ce qui lui donna le temps d'écrire le billet suivant:

ÉDOUARD A CHARLOTTE.

Je ne sais si le mal qui est venu nous frapper est guérissable ou non, mais je sens que pour échapper au désespoir, j'ai besoin d'un délai, et le sacrifice que je m'impose me donne le droit de l'exiger. Je quitterai ma maison jusqu'à ce que notre avenir à tous soit décidé. En attendant cette décision, tu en seras la maîtresse absolue, mais à la condition expresse que tu partageras cet empire avec Ottilie. Ce n'est pas au milieu d'étrangers, c'est à tes côtés que je veux qu'elle vive. Continue à être bonne et douce pour elle, redouble d'égards et de délicatesse envers cette chère enfant; je te promets, en échange, de n'entretenir avec elle aucune relation. Je veux même rester, pour un certain temps, dans une ignorance complète sur tout ce qui vous concernera toutes deux. Mon imagination rêvera que tout va pour le mieux, et vous pourrez en penser autant sur mon compte.

Je te prie, je te conjure encore une fois de ne pas éloigner Ottilie. Si elle dépasse le cercle dans lequel se trouve ce domaine et ses dépendances, si elle entre dans une sphère étrangère, elle n'appartient plus qu'à moi, et je saurai m'emparer de mon bien. Si tu respectes mes voeux, mes espérances, mes douleurs, mes illusions, eh bien! alors je ne repousserai peut-être pas la guérison, si toutefois elle venait s'offrir à mon coeur malade …

A peine sa plume avait-elle tracé cette dernière phrase, que son âme tout entière la démentit; en la voyant sur le papier, tracée par sa main, il éclata en sanglots. Une puissance irrésistible lui disait plus clairement que jamais qu'il n'était pas en son pouvoir de cesser d'aimer Ottilie, soit que cet amour fût un bonheur ou un malheur pour lui.

En ce moment d'agitation fiévreuse, il se rappela tout à coup qu'il allait s'éloigner de son amie, sans savoir même si jamais il lui serait possible de la revoir. Mais il avait promis de partir, et dans son trouble il lui semblait que l'absence le rapprochait du but de ses désirs, tandis qu'en restant il lui serait impossible d'empêcher sa femme d'éloigner Ottilie de la maison. Poussé par cette dernière pensée, il descendit rapidement l'escalier et s'élança sur le cheval qui l'attendait dans la cour.

En passant devant l'auberge du village, il reconnut, sous un berceau en fleurs et devant une table bien servie, le mendiant auquel il avait donné la veille une pièce d'or. Cette vue lui rappela douloureusement les plus belles heures de sa vie, et l'immensité de sa perte.

Combien j'envie ton sort! se dit-il à lui-même, sans détourner les yeux du mendiant. Tu jouis encore aujourd'hui du bien que je t'ai fait hier; mais moi, il ne me reste plus rien du bonheur dont je m'enivrais alors.

CHAPITRE XVII.

Le bruit des pas d'un cheval au trot avait attiré Ottilie à sa fenêtre, où elle était arrivée assez tôt pour voir sortir Édouard de la cour. Ne pouvant s'expliquer pourquoi il s'éloignait ainsi sans l'en avertir, et même sans l'avoir vue une seule fois dans la matinée, elle devint triste et pensive; et son inquiétude augmenta lorsque Charlotte vint la prendre et lui lit faire une longue promenade, pendant laquelle elle évita avec une affectation visible de parler de son mari. Mais quand à son retour au château elle entra dans la salle à manger, sa surprise toucha de près à l'effroi, car elle ne vit que deux couverts sur la table.

Il est toujours pénible de se voir déranger dans ses habitudes quelqu'insignifiantes qu'elles puissent être; mais quand ces habitudes tiennent à vos affections, y renoncer, c'est renoncer au bonheur. Au reste, tout contribuait à jeter Ottilie dans un autre monde. Charlotte avait, pour la première fois, ordonné elle-même le dîner; son extérieur cependant annonçait le calme et la tranquillité d'esprit, et elle parlait de la nouvelle position du Capitaine, comme d'un événement heureux, tout en assurant qu'elle le mettait dans l'impossibilité de jamais revenir au château.

Remise enfin de son premier mouvement de terreur, Ottilie se flatta qu'Édouard avait été reconduire son ami, et qu'il ne tarderait pas à revenir. Cette consolation lui fut bientôt enlevée, car, en sortant de table, elle s'approcha de la fenêtre et vit une berline de voyage arrêtée dans la cour.

Charlotte demanda pourquoi cette voiture n'était pas encore partie; le domestique répondit que le valet de chambre du Baron l'avait fait attendre, parce qu'il lui manquait encore une foule de petites choses dont son maître pourrait avoir besoin en voyage. Ottilie eut recours à toute sa présence d'esprit pour cacher sa surprise et sa douleur.

En ce moment le valet de chambre entra d'un air affairé et réclama plusieurs objets peu importants, mais qui faisaient deviner l'intention d'une longue absence.

—Je ne comprends pas ce que vous venez faire ici, lui dit Charlotte d'un ton irrité; vous avez toujours été chargé seul de tout ce qui concerne le service personnel de votre maître, et vous n'avez besoin de personne pour vous procurer les choses qui vous sont nécessaires.

L'adroit valet s'excusa de son mieux, mais sans renoncer à l'espoir de faire sortir Ottilie; car c'était là le seul but de sa démarche. Elle le devina et allait s'éloigner avec lui, mais Charlotte la retint et ordonna sèchement au valet de chambre de se retirer. Il fut forcé d'obéir, et bientôt la berline sortit du château.

Quel instant terrible pour la pauvre jeune fille! elle ne comprit, elle ne sentit rien, sinon qu'Édouard venait de lui être arraché pour un temps illimité. Sa souffrance était telle que Charlotte en eut pitié et la laissa seule.

Qui oserait décrire sa douleur, ses larmes, ses angoisses? Elle pria Dieu de lui aider à passer cette cruelle journée; la nuit fut plus terrible encore, mais elle y survécut, et le lendemain matin il lui semblait qu'elle avait changé d'existence et de nature. Elle ne s'était pas résignée à son malheur; elle l'avait approfondi, elle avait acquis la certitude qu'il pouvais s'augmenter encore. Le départ d'Édouard ne lui paraissait que le prélude du sien; car elle ignorait la menace par laquelle il avait su forcer sa femme à garder sa rivale près d'elle, et à la traiter avec indulgence et bonté.

Charlotte s'acquitta noblement de la tâche difficile que son mari lui avait imposée. Pour arracher Ottilie à elle-même, elle la surchargeait d'occupations, et ne la laissait que fort rarement seule. Sans se flatter qu'il serait possible de combattre une grande passion par des paroles, elle chercha du moins à lui donner une juste idée de la puissance de la volonté et d'une sage résolution.

—Sois persuadée, mon enfant, lui dit elle un jour, que rien n'égale la reconnaissance d'un noble coeur, quand nous avons eu le courage de lui aider à dompter les emportements d'une passion mal entendue. J'ai osé entreprendre un pareil ouvrage, ose me seconder, aide-moi à l'achever. C'est à la modération, à la patience de la femme qu'il appartient de conserver ce que l'homme veut détruire par sa violence et par ses excès.

—Puisque vous parlez de modération, chère tante, répondit Ottilie, je dois vous dire que je me suis aperçue avec chagrin que cette vertu manque absolument aux hommes; ils ne savent pas même l'exercer à table quand le vin leur plaît. Les plus remarquables d'entre eux troublent ainsi pour plusieurs heures leur raison, perdent toutes les aimables qualités qui les distinguent, et semblent ne plus aimer que le désordre et la confusion. Je suis sûre que plus d'un funeste projet a été arrêté et exécuté dans un pareil moment.

Charlotte fut de son avis; mais elle changea d'entretien, car elle avait compris qu'il ramenait la pensée de la jeune fille sur Édouard, qui cherchait, sinon habituellement, du moins plus souvent qu'elle ne l'aurait voulu, à augmenter sa gaieté en à chasser un souvenir fâcheux en buvant quelques verres de vin de trop. Pour achever de détourner la pensée de sa nièce d'un pareil sujet, elle parla du prochain mariage du Capitaine avec la femme que le Comte lui destinait, et ses discours et sa contenance annonçaient qu'elle regardait cette union comme un bonheur qui devait achever de consolider l'avenir d'un ami pour lequel elle avait l'affection d'une soeur.

Cette révélation inattendue jeta l'imagination d'Ottilie dans une sphère bien différente de celle qu'Édouard lui avait fait envisager. Dès ce moment, elle observa et commenta chaque parole de sa tante; le malheur l'avait rendue soupçonneuse.

Charlotte persista dans la route qu'elle s'était tracée avec la persévérance, l'adresse et la pénétration qui faisaient la base fondamentale de son caractère. A peine était-elle parvenue à faire rentrer ses penchants dans les bornes étroites du devoir, qu'elle soumit sa vie extérieure et toute sa maison à la même réforme. Au milieu du calme monotone et de la paix régulière qui régnaient autour d'elle, elle s'applaudit des incidents qui avaient si violemment troublé son intérieur, puisqu'ils avaient mis un terme à des travaux et à des projets d'embellissement devenus si vastes qu'ils menaçaient de compromettre sa fortune et celle de son mari. Trop sage pour arrêter ce qu'il était indispensable d'achever, elle suspendit les travaux au point où ils pouvaient, sans danger, attendre le retour du maître; car elle voulait laisser à son mari le plaisir de mener paisiblement à fin ce qui avait été entrepris dans un état d'agitation fiévreuse. L'architecte comprit ses intentions et les seconda avec autant de sagesse que de réserve.

Déjà les trois étangs ne formaient plus qu'un lac, dont on embellissait les bords par des plantations utiles, au milieu desquelles on pouvait, plus tard, placer facilement des points de repos, des pavillons et des retraites pittoresques. La maison d'été était finie autant qu'elle avait besoin de l'être pour braver la rigueur des saisons, et le soin de la décorer fut remis à une autre époque.

Satisfaite d'elle-même, Charlotte était réellement heureuse et tranquille. Ottilie s'efforça de le paraître; mais, au fond de son âme elle ne prenait part à ce qui se passait autour d'elle, que pour y chercher un présage du prochain retour d'Édouard. Aussi vit-elle avec un vif plaisir qu'on venait d'exécuter une mesure dont elle l'avait souvent entendu parler comme d'un projet favori.

Ce projet consistait à réunir les petits garçons du village pendant les longues soirées d'été, pour leur faire nettoyer les plantations et les promenades nouvelles. Peu de semaines avaient suffi à Charlotte pour les faire habiller tous d'une espèce d'uniforme qui restait déposé au château, car ils ne devaient s'en servir que pendant les heures de travail. L'architecte, qui les guidait avec une rare intelligence, ne tarda pas à donner à l'ensemble de cette petite troupe quelque chose de régulier et de gracieux. Rien, en effet, n'était plus agréable à voir que ces enfants. Les uns, armés de serpettes, de râteaux de bêches et de balais, parcouraient les routes, les sentiers et les massifs, tandis que les autres les suivaient avec des paniers, dans lesquels ils entassaient les pierres, les épines et les branches de bois mort. Leurs diverses attitudes fournissaient presque chaque jour à l'architecte des modèles de groupes gracieux pour des bas-reliefs, dont il se proposait d'orner les frises de la première belle maison de campagne qu'il aurait à construire.

Pour Ottilie, ce corps de petits jardiniers si bien disciplinés, n'était qu'une attention par laquelle ou se proposait de surprendre agréablement le maître que, sans doute, on attendait sous peu. Ranimée par cette pensée, elle se promit d'offrir à son ami un établissement d'utilité de son invention.

L'embellissement du village, ainsi que le Capitaine l'avait prévu, avait inspiré à tous les habitants l'amour de la propreté, de l'ordre et du travail. Ce fut ce penchant qu'Ottilie se proposa de développer chez les petites filles. A cet effet, elle les réunit au château à des heures fixes, et leur enseigna à filer, à coudre et d'autres travaux analogues à leur sexe. On ne saurait enrégimenter les petites Elles comme les petits garçons. Ottilie le sentit, aussi ne leur imposa-t-elle aucune uniformité de costume ou de mouvement, mais elle s'efforça d'augmenter leur activité et de les rendre plus attachées à leurs familles, plus utiles dans leurs maisons. Chez une seule de ses élèves, la plus vive et la plus éveillée de toutes, ses conseils ne produisirent pas le résultat qu'elle en avait attendu. La petite espiègle se détacha entièrement de ses parents, pour ne plus vivre que pour sa belle et bonne maîtresse.

Comment Ottilie aurait-elle pu rester insensible à tant d'affection? Bientôt la petite Nanny, qu'elle avait tolérée d'abord, devint sa compagne inséparable, et, par conséquent, commensale du château. Sans cesse à ses côtés, elle aimait surtout à la suivre dans les jardins, où la petite gourmande se régalait avec les cerises et les fraises tardives dont le Baron avait su se procurer les espèces les plus rares. Les arbres fruitiers, qui promettaient pour l'automne une riche récolte, fournissaient au jardinier l'occasion de parler de son maître dont il désirait le prochain retour. Ottilie l'écoutait avec plaisir, car il connaissait son état et aimait sincèrement Édouard.

Un jour qu'elle lui faisait remarquer avec satisfaction que tout ce que le Baron avait greffé pendant le printemps avait parfaitement réussi, il lui répondit d'un air soucieux:

—Je désire que ce bon seigneur en recueille beaucoup de joie; mais s'il nous revient pour l'automne, il verra qu'il y a dans l'ancien jardin du château des espèces précieuses qui datent du temps de feu son père. Les pépiniéristes d'aujourd'hui ne sont pas aussi consciencieux que les Chartreux. Leurs catalogues sont remplis de noms curieux, on achète, on greffe, on cultive, et quand les fruits arrivent, on reconnaît que de pareils arbres ne méritent pas la place qu'ils occupent.

Le fidèle serviteur demandait surtout à Ottilie l'époque du retour d'Édouard, et lorsqu'elle lui disait qu'elle l'ignorait, il devenait triste et pensif, car il croyait qu'elle le jugeait indigne de sa confiance. Et cependant elle ne pouvait se séparer des plates-bandes, des carrés où tout ce qu'elle avait semé et planté avec son ami était en pleine fleur, et n'avait plus besoin d'autres soins que d'un peu d'eau, que Nanny, qui la suivait toujours un arrosoir à la main, versait avec prodigalité. Les fleurs d'automne, encore en boutons, lui causaient surtout une douce émotion. Il était certain que pour la fête d'Édouard elles brilleraient dans tout leur éclat, et elle espérait s'en servir à cette occasion, comme d'autant de témoins de son amour et de sa reconnaissance. Mais l'espoir de célébrer cette fête n'était pour elle qu'une ombre vacillante: le doute et les soucis entouraient sans cesse de leurs tristes murmures l'âme de la pauvre fille.

Dans de pareilles dispositions d'esprit, un rapprochement sincère entre elle et sa tante était impossible. Au reste, la position de ces deux femmes devait naturellement les éloigner l'une de l'autre. Un retour complet au passé et dans la vie légale, rendait à Charlotte tout ce qu'elle pouvait jamais avoir espéré, tandis qu'il enlevait à Ottilie tout ce que la vie pouvait lui promettre, et dont elle n'avait eu aucune idée avant sa liaison avec Édouard. Cette liaison lui avait appris à connaître la joie et le bonheur; et sa situation actuelle n'était plus qu'un vide effrayant.

Un coeur qui cherche, sent vaguement qu'il lui manque quelque chose; un coeur qui a trouvé et perdu ce qu'il cherchait, a la conscience du malheur; et, alors, les tendres rêveries, les désirs incertains qui le berçaient doucement deviennent des regrets amers, du dépit, du découragement. Alors le caractère de la femme, quoique façonné pour l'attente, sort de ce cercle passif pour entreprendre, pour faire quelque chose qui puisse lui rendre son bonheur.

Ottilie n'avait point renoncé à Édouard; Charlotte cependant fut assez prudente pour feindre de regarder comme une chose convenue et certaine, qu'il ne pouvait plus désormais y avoir entre sa nièce et son mari que des relations de protection bienveillante, d'amitié paisible.

Ottilie passait une partie de ses nuits à genoux devant le coffre ouvert où les riches présents d'Édouard se trouvaient encore tels qu'il les y avait placés lui-même. Pour elle, tous ces objets étaient tellement sacrés, qu'elle aurait craint de les profaner en s'en servant. Après ces nuits cruelles, elle sortait, avec les premiers rayons du jour, du château où, naguère; elle avait été si heureuse, et se réfugiait dans les solitudes les plus agrestes. Parfois même il lui semblait que le sol ne la portait qu'à regret; alors elle se jetait dans la nacelle, la faisait glisser jusqu'au milieu du lac, tirait une relation de voyage de sa poche; et doucement bercée par les vagues, elle se laissait aller à des rêves qui la transportaient dans les pays lointains dont parlait son livre, et où elle rencontrait toujours l'ami que rien ne pouvait éloigner de son coeur.

CHAPITRE XVIII.

Mittler, dont nos lecteurs connaissent déjà l'humeur bizarre et l'activité inquiète, avait entendu parler sourdement des troubles survenus au château de ses bons amis, dont il croyait le bonheur à l'abri de tout orage. Persuadé que le mari ou la femme ne tarderait pas à réclamer son intervention, qu'il était très-disposé à leur accorder, il s'attendait à chaque instant à recevoir un message de l'un ou de l'autre. Leur silence l'étonna sans diminuer ses bienveillantes intentions à leur égard, et il finit par se décider à aller leur offrir ses services. Cependant il remettait cette démarche de jour en jour; l'expérience lui avait prouvé que rien n'est plus difficile que de ramener des personnes douées d'une intelligence supérieure, sur la route dont elles n'ont pu s'éloigner sans le savoir. Après une assez longue hésitation, il prit enfin le parti d'aller trouver Édouard, dont il venait de découvrir la retraite.

La route qu'il fallait suivre pour se rendre près de ce mari égaré, le conduisit à travers une agréable vallée tapissée de prairies que sillonnait un rapide et bruyant ruisseau. Des champs et des vergers séparaient les villages qui s'élevaient çà et là sur le penchant des collines, et donnaient à la contrée quelque chose de paisible et de riant. Rien dans cette vaste vallée ne frappait l'imagination, tout y développait l'amour de la vie.

Bientôt une grande métairie, entourée de jardins, attira l'attention de Mittler par son air de propreté et d'élégance champêtre; et il devina sans peine que c'était en ce lieu que le Baron se cachait à tous les siens.

Édouard avait en effet choisi cette demeure silencieuse, où il s'abandonnait entièrement à tous les rêves que lui suggérait sa passion. Souvent il se flattait qu'Ottilie pourrait partager avec lui cette retraite, s'il trouvait le moyen de l'y attirer. Plus souvent encore, il bornait ses voeux à lui assurer la propriété de ce joli petit domaine, afin qu'elle pût y vivre tranquille, indépendante surtout. Parfois même il poussait la résignation jusqu'à supporter l'idée qu'elle pourrait redevenir heureuse, en partageant cette existence paisible avec un autre que lui. C'était ainsi que ses journées s'écoulaient dans un passage perpétuel de l'espérance à la douleur, de la résignation au désespoir.

L'arrivée de Mittler ne l'étonna point; il s'était attendu à le voir plus tôt, mais en qualité de messager de Charlotte; aussi s'était-il préparé d'avance à le charger de propositions assez claires et assez tranchées, pour terminer enfin leurs incertitudes mutuelles. L'idée qu'il ne pouvait manquer de lui donner des nouvelles d'Ottilie acheva de lui faire regarder la visite de ce vieil ami comme l'apparition d'un messager du ciel.

Lorsqu'il apprit que non-seulement Mittler ne venait pas de la part de Charlotte, mais qu'il ignorait complètement ce qui se passait au château, où il n'était pas retourné depuis le jour où il en avait été chassé par l'arrivée du Comte et de la Baronne, son coeur se serra et il se renferma dans un silence absolu.

Mittler comprit que pour l'instant, du moins, il fallait renoncer au rôle de médiateur, et accepter franchement celui de confident. Le Baron céda au besoin d'épancher ses douleurs, et son vieil ami l'écouta sans le blâmer; il se borna seulement à lui reprocher avec beaucoup de douceur la retraite absolue à laquelle il s'était condamné.

—Et comment, s'écria Édouard, pourrais-je supporter l'existence ailleurs que dans la solitude? là, du moins, je puis toujours penser à elle, je la vois marcher et agir, et mon imagination lui fait faire tout ce que mon coeur désire. Elle m'écrit des lettres pleines d'amour et m'avoue qu'elle cherche le moyen d'arriver jusqu'à moi! Eh! n'est-ce pas ainsi, en effet, qu'elle devrait se conduire? J'ai promis de m'abstenir de toute démarche qui pourrait nous rapprocher; mais elle, rien ne la retient! Ou bien Charlotte aurait-elle eu la cruauté de lui arracher le serment de ne point m'écrire, de ne point chercher à me revoir? c'est probable, c'est naturel; et cependant, si cela était, je ne pourrais m'empêcher de dire que cela est inouï, horrible!

Ottilie m'aime, je le sais, qu'elle vienne donc se jeter dans mes bras! Cette pensée me domine au point qu'au plus léger bruit mes regards se fixent vers la porte, comme si je devais la voir entrer. Je m'y attends, je l'espère, je le crois; il me semble que tout ce qui est impossible doit devenir facile. Si la vie vulgaire a pour nous des obstacles insurmontables, rien au moins ne doit être impossible dans la vie intellectuelle. Qu'Ottilie trouve dans son amour la force de faire pour moi, intellectuellement, ce que des causes matérielles l'empêchent de faire matériellement. Que, pendant la nuit, quand la veilleuse répand dans ma chambre une lueur incertaine, son âme vienne parler à la mienne, qu'elle m'apparaisse en fantôme vaporeux, et me prouve ainsi qu'elle pense à moi, qu'elle m'appartient.

Une seule consolation me reste. Depuis que j'ai fait connaissance avec quelques femmes aimables qui demeurent dans le voisinage, Ottilie occupe plus exclusivement mes rêves, comme si elle voulait me dire: «Tu as beau chercher, tu ne trouveras jamais une amie aussi gracieuse, aussi aimante que moi.» Les plus légers incidents de nos doux rapports se reproduisent pêle-mêle dans ces éphémères créations de mon cerveau, mais elles ne sont pas toujours sans amertume. Parfois, nous signons ensemble notre contrat de mariage, nos mains se confondent et effacent alternativement nos noms enlacés. Souvent même il y a quelque chose de contraire à la pureté angélique que j'adore en elle, et alors je sens plus que jamais combien elle m'est chère, car mon chagrin touche de près au désespoir. Dans un de mes derniers rêves encore elle m'agaçait et me tourmentait d'une manière tout à fait opposée à son caractère. Il est vrai que son beau visage rond et candide s'était allongé, ses traits avaient changé d'expression, enfin ce n'était pas elle, c'était une autre femme. Je n'en ai pas moins été troublé, bouleversé, anéanti!

Souriez, mon cher Mittler, je vous le permets, je ne rougis pas de cette passion. Appelez-la folle, extravagante, furieuse, que m'importe; je sens qu'elle est mon premier, mon seul amour! Tout ce que j'ai éprouvé jusqu'ici n'était qu'un prélude, qu'un divertissement, qu'un jeu; maintenant j'aime! Ma femme et mon ami ont eu la bonté de dire, non devant moi, mais entre eux, que j'étais et que je serais toujours médiocre en tout. Ils se sont trompés; je suis arrivé, en fort peu de temps, à la perfection dans l'art d'aimer, jamais personne ne m'y surpassera! Je conviens que c'est un talent qui ne vaut à celui qui le possède que des larmes et des souffrances, mais il m'est si naturel que je ne pourrais plus y renoncer.

En se laissant aller ainsi au plaisir d'exprimer ses douloureuses sensations à un ami qu'il croyait disposé à le plaindre, Édouard s'était affaibli au point qu'il éclata en sanglots.

Naturellement vif et impatient, et doué d'une raison impitoyable, Mittler blâma d'autant plus cette explosion d'une passion coupable, qu'elle renversait toutes ses prévisions, et semblait le jeter pour toujours loin du but qu'il s'était proposé en se rendant près du Baron. L'imminence du danger lui donna cependant la force de se contraindre.

Après avoir exhorté Édouard à se remettre, il lui dit de ne pas oublier ainsi sa dignité d'homme, de se rappeler que le courage honore le malheur, et que, pour conserver l'estime de soi-même et celle des autres, il faut savoir supporter les souffrances avec résignation et modérer son désespoir.

Le Baron ne pouvait voir dans ces généralités que des paroles vides de sens; elles irritaient sa douleur au lieu de la calmer.

—Il est facile à l'homme heureux, s'écria-t-il, de sermonner celui qui souffre, et s'il savait tout le mal qu'il lui fait, il aurait honte de lui-même! Rien ne lui paraît plus simple, plus facile qu'une patience infinie, tandis qu'il ne croit pas à la possibilité d'une douleur infinie, pour laquelle la consolation est une bassesse et le désespoir un devoir. L'immortel chantre de la Grèce, lui qui savait si bien peindre les héros, ne craignait pas de les faire pleurer. Il dit même très-positivement qu'il n'y a de véritablement bon que les hommes riches en larmes. Qu'il fuie loin de moi celui dont les yeux sont toujours secs, car son coeur est sec aussi! Qu'il soit maudit l'homme heureux qui ne cherche dans l'homme malheureux qu'un spectacle édifiant! qu'un héros de théâtre qu'il n'applaudit qu'autant qu'il exprime ses angoisses par des paroles mesurées, par des gestes et des attitudes nobles et imposantes! qu'un gladiateur qui sait mourir avec grâce sous les yeux du spectateur.

Je vous sais gré cependant de votre visite, mon cher Mittler, mais je crois qu'en ce moment nous devrions faire, chacun de notre côté, une petite promenade dans les jardins; quand nous nous retrouverons, je serai plus calme.

Mittler savait qu'il lui serait difficile de faire revenir la conversation sur le même terrain, aussi chercha-t-il à la continuer en promettant plus d'indulgence; et le Baron se laissa entraîner par l'espoir d'arriver à une solution quelconque.

—Je conviens, dit-il, que les longs pourparlers et les diverses combinaisons de la réflexion ne servent à rien; c'est par la réflexion cependant que je suis arrivé à savoir ce que je veux, ce que je dois faire. J'ai pesé le présent et l'avenir, et je n'y ai vu que des malheurs inouïs ou un bonheur ineffable. Dans une pareille alternative, le choix peut-il être difficile? Non, non, vous comprenez vous-même la nécessité d'un divorce. Il existe déjà de fait, aidez-nous à le légaliser, obtenez le consentement de Charlotte et assurez ainsi notre bonheur à tous.

Mittler garda le silence, et le Baron continua avec une chaleur toujours croissante.

—Mon sort est désormais inséparable de celui d'Ottilie. Regardez ce verre où nos chiffres sont enlacés depuis longtemps et sans notre participation. Il a été lancé en l'air en signe de réjouissance, et devait se briser en retombant sur le sol rocailleux. Un témoin de la fête a eu le bonheur de recevoir dans ses mains ce verre prophétique; il me l'a vendu fort cher, j'y bois chaque jour et je me répète sans cesse, que les arrêts formés par le destin sont seuls indissolubles.

—Malheur à moi! s'écria Mittler, la superstition a toujours été à mes yeux l'ennemie la plus funeste à l'homme, et me voilà réduit à la combattre chez vous. Songez donc qu'en jouant avec des pronostics, des pressentiments, des rêves, on donne une importance dangereuse même aux choses et aux positions les plus vulgaires. Mais quand notre position est importante par elle-même, quand tout autour de nous est agité, tumultueux, menaçant, ces fantômes-là rendent l'orage plus terrible.

—Oh! permettez du moins au malheureux qui lutte au milieu de ces orages, de lever ses regards vers un fanal protecteur. Qu'importe que ce fanal ne soit qu'une illusion, puisqu'il aura toujours le pouvoir réel de soutenir ses forces.

C'est possible, et je pourrais peut-être excuser ces sortes de folies, si je n'avais pas remarqué que l'homme ne s'y abandonne que pour s'affermir dans ses erreurs. Jamais il ne voit les symptômes qui pourraient être pour lui un avertissement utile, il ne se confie, il ne croit qu'à ceux qui flattent sa passion.

Le caractère que l'entretien venait de prendre jeta Mittler dans des régions ténébreuses pour lesquelles il avait une aversion innée. Ne cherchant plus qu'à le terminer le plus tôt possible, et persuadé enfin qu'il n'obtiendrait rien du Baron, il lui proposa d'aller trouver Charlotte. Édouard accepta avec plaisir, et Mittler partit, plein d'espoir dans la démarche qu'il allait faire; car elle avait l'avantage certain de gagner du temps, et de lui fournir le moyen de connaître la situation d'esprit, les projets et les espérances des deux femmes.

Lorsqu'il arriva au château, il trouva Charlotte telle qu'il l'avait toujours vue. Elle lui raconta avec calme et franchise les événements dont Édouard ne lui avait fait connaître que les résultats, et il vit le mal dans toute sa gravité, dans toute son étendue. Aucun remède possible ne se présenta à son esprit, et cependant il ne parla point du divorce que le Baron lui avait si fortement recommandé de proposer. Quelle ne fut pas sa joie quand Charlotte lui dit avec un doux sourire:

—Rassurez-vous, mon ami, j'ai lieu d'espérer que mon mari ne tardera pas à revenir à moi. Comment pourrait-il songer à m'abandonner, quand il saura que je vais être bientôt mère?

—Vous ai-je bien comprise? s'écria Mittler.

—Il me semble que l'équivoque est impossible, répondit Charlotte en rougissant.

—Qu'elle soit bénie mille fois, cette bienheureuse nouvelle! Quel argument irrésistible ne pourra-t-on pas en tirer? J'en connais la toute-puissance sur l'esprit des hommes! Il est vrai que pour ma part je n'ai pas lieu de m'en réjouir; je perds tous mes droits à votre reconnaissance, puisque votre réconciliation se fera d'elle-même. Je ressemble à un de mes amis, excellent médecin quand il traite les pauvres pour l'amour de Dieu, mais incapable de guérir un riche qui le paierait généreusement. Puisque tel est mon sort, il est heureux que vous n'ayez pas besoin de mon intervention, car elle eût été impuissante pour vous, puisque vous êtes riche.

Charlotte le pria de porter une lettre de sa part à son mari, et de chercher à connaître le parti qu'il prendrait en apprenant le changement survenu dans leur position respective. Mittler lui refusa ce service.

—Tout est fait, tout est arrangé, s'écria-t-il, vous pouvez lui envoyer votre lettre par un messager quelconque. J'ai affaire ailleurs, je ne reviendrai que pour vous faire mon compliment sur votre réconciliation, et pour assister au baptême.

A ces mots il sortit avec précipitation, laissant Charlotte fort mécontente et très-inquiète; elle savait que la pétulance de cet homme bizarre lui avait valu presque autant de défaites que de succès, et qu'il avait, en général, la funeste habitude de regarder comme des faits accomplis les espérances que lui suggéraient les impressions du moment; aussi était-elle loin de partager sa confiance et sa sécurité.

Édouard s'était flatté que Mittler lui apporterait la réponse de sa femme, et la lettre qui lui fut remise par un messager lui causa un mouvement de terreur. Après l'avoir longtemps tenue dans ses mains sans oser l'ouvrir, il la décacheta enfin et la parcourut des yeux. Qui oserait peindre les émotions contradictoires dont son âme fut bouleversée en lisant le passage suivant de la lettre de Charlotte:

«Souviens-toi de l'heure nocturne où tu vins visiter ta femme en amant aventureux, où tu l'attiras presque malgré elle dans tes bras, sur ton coeur!… Ne voyons plus désormais dans cet événement bizarre qu'un arrêt de la Providence. Oui, la Providence a resserré nos rapports par un lien nouveau, au moment même où le bonheur de notre vie était sur le point de s'anéantir!»

Lorsqu'un gentilhomme se trouve réduit à chercher les moyens de s'arracher à lui-même et de tuer le temps, la chasse et la guerre se présentent naturellement à son esprit.

Nous ne chercherons pas à donner une juste idée de tout ce qui se passait alors dans le coeur d'Édouard. Craignant de succomber dans le combat qu'il se livrait à lui-même, il éprouva le besoin de braver des périls matériels. Au reste, la vie lui était devenue si insupportable, qu'il se fortifiait avec complaisance dans l'idée que sa mort seule pouvait rendre le repos à ses amis, et surtout à sa chère Ottilie.

Ses sinistres projets ne rencontrèrent aucun obstacle, car il ne les confia à personne. Son premier soin fut de faire son testament avec toutes les formalités nécessaires, et il se sentit presque heureux en dictant la clause par laquelle il léguait à Ottilie, la métairie qu'il habitait depuis sa fuite du château; puis il régla les intérêts de Charlotte et de son enfant, assura l'avenir du Capitaine, et fit des pensions à tous ses serviteurs.

Une guerre nouvelle venait de succéder à un court intervalle de paix. Dans sa première jeunesse, le Baron s'était trouvé sous les ordres d'un chef d'un mérite très-médiocre qui l'avait dégoûté du service. Un grand Capitaine était en ce moment à la tête de l'armée; il fut se ranger sous sa bannière, car là, la mort était probable et la gloire certaine.

Lorsqu'Ottilie fut instruite de l'état de Charlotte, elle se refoula complètement sur elle-même. Malgré son inexpérience, elle avait compris qu'il ne lui était plus ni possible ni permis d'espérer. Un regard rapide que nous jetterons plus tard sur son journal, nous donnera quelques éclaircissements sur ce qui se passait alors dans son coeur.

DEUXIÈME PARTIE.

CHAPITRE PREMIER.

Nous voyons souvent dans la vie ordinaire ce que dans l'épopée nous appelons un artifice de poète. Les figures principales s'éloignent, se voilent ou restent dans l'inaction, afin de laisser à celles que l'on avait à peine remarquées jusque là, le temps et la place d'agir et de mériter à leur tour la louange ou le blâme.

C'est ainsi qu'immédiatement après le départ du Capitaine et du Baron l'Architecte se fit remarquer par sa sage activité dans les affaires, et par son empressement à distraire les dames pendant les heures de loisir.

Son extérieur seul aurait suffi pour inspirer un bienveillant intérêt. Jeune, svelte, grand et bienfait, il était modeste sans timidité, et prévenant sans jamais importuner. Toujours prêt à se rendre utile et agréable, il ne tarda pas à étendre sa bienfaisante influence jusque sur les affaires domestiques. Lui seul recevait les visites désagréables ou importunes, et lorsqu'il ne pouvait entièrement les épargner aux dames, il savait prendre pour lui ce qu'elles avaient de plus fâcheux.

Un jour sa complaisance à cet égard fut mise à une cruelle épreuve, par un jeune avocat qu'un gentilhomme du voisinage avait envoyé au château pour traiter une affaire qui, sans être importante par elle-même, occupait Charlotte très-désagréablement. Ce dernier motif nous oblige de la rapporter avec tous ses détails.

L'on n'a pas oublié sans doute les changements que Charlotte avait fait exécuter dans le cimetière du village: les croix et les monuments avaient été rangés contre la muraille du fond et le socle de l'église; le reste du terrain nivelé et semé de trèfle formait une riante prairie traversée par une seule route qui conduisait de la porte du cimetière à celle de l'église. Les nouveaux tombeaux étaient creusés au fond près du mur et sans former de tertre; Charlotte avait même ordonné de semer sur la terre nouvellement remuée, du trèfle et de l'herbe afin de cacher, autant que possible, l'image de la mort aux yeux des vivants. Le vieux pasteur, attaché aux anciennes routines, avait d'abord blâmé cette mesure. Mais lorsque le soir, semblable à Philémon, il venait s'asseoir avec sa Baucis sur les tilleuls qui ornaient l'entrée du presbytère, il comprit qu'il était plus agréable d'avoir en face de lui une belle prairie dont l'herbe servait à la nourriture de ses vaches, qu'un champ de mort hérissé de tertres et d'insignes lugubres.

Quelques habitants du village continuaient cependant à blâmer une réforme qui leur enlevait la consolation de voir la place où l'on avait enterré leurs pères. Les croix et les monuments rangés avec ordre, leur disaient toujours les noms des personnes qu'ils avaient perdues et la date de leur mort; mais ces noms et ces dates les intéressaient beaucoup moins que la place où reposaient leurs restes. Telle était aussi l'opinion du gentilhomme qui protestait contre les réformes de Charlotte; car il avait dans ce cimetière une place réservée pour sa famille, privilège en échange duquel il avait assez généreusement doté l'église.

L'avocat chargé de faire valoir ses droits les exposa avec chaleur, mais avec convenance; Charlotte l'écouta avec attention.

—Je suis persuadé, Madame, lui dit-il enfin, que vous êtes maintenant convaincue vous-même que l'homme, dans toutes les positions sociales, éprouve le besoin de connaître la place où dorment les siens. Le campagnard le plus pauvre veut pouvoir planter une croix de bois sur la tombe de son enfant, pour y suspendre une couronne; l'une et l'autre dure autant que sa douleur, son modeste deuil n'en demande pas davantage. Les classes plus aisées convertissent ces croix de bois en fer qu'elles entourent et protègent de différentes manières. Voici déjà la prétention d'une durée de plusieurs années. Mais ces croix de fer aussi finissent par tomber et disparaître, voilà pourquoi les riches ont conçu l'idée d'élever des monuments de pierre qui survivent à plusieurs générations et qu'on peut relever de leurs ruines. Est-ce le monument qui demande et obtient la vénération? Non, c'est la cendre qu'il couvre. Il ne représente donc pas un souvenir, mais une personne; il n'appartient pas au passé, mais au présent. Ce n'est pas dans le monument, mais dans la terre que l'imagination cherche et retrouve un mort chéri; c'est autour de cette terre que se réunissent les amis, les parents; il est donc bien naturel qu'ils demandent le droit d'en exclure ceux qui ont été hostiles ou étrangers à ce mort.

Selon moi, Madame, mon client donnerait une grande preuve de modération s'il se contentait du remboursement de la somme dont il a doté l'église; rien ne saura jamais le dédommager du mal que vous avez fait à tous les membres de sa famille, puisque vous les avez privés du bonheur douloureux de pleurer sur les tombes de leurs pères, et de l'espoir de dormir un jour à leurs côtés.

—Je ne me repens pas de ce que j'ai fait, répondit Charlotte, l'église rendra le don qu'elle a reçu, je me charge de l'en dédommager. C'est donc une affaire terminée; permettez-moi seulement d'ajouter que vos arguments ne m'ont point convaincue: la pensée qui se fonde sur une égalité parfaite, du moins après la mort, me paraît plus juste et plus consolante que celle qui perpétue les individualités et les distinctions sociales, même au-delà de la tombe. N'est-ce pas là aussi votre avis? continua-t-elle en s'adressant à l'Architecte.

—Je ne me crois pas capable de décider une pareille question, répondit l'artiste; mais puisque vous l'exigez, Madame, je vous dirai l'opinion qui m'a été suggérée à ce sujet par mes sentiments et par mon art: on nous a privés de l'avantage inappréciable de renfermer les cendres des objets de nos regrets dans des urnes cinéraires que nous pouvions presser sur notre coeur; nous ne sommes pas assez riches pour embaumer leurs restes et les exposer, magnifiquement parés, dans de superbes sarcophages, et nous sommes devenus si nombreux, que nos églises ne sauraient plus contenir tous nos morts. Il faut donc nécessairement leur creuser des fosses en plein air. Dans un pareil état de choses, je me vois forcé d'approuver complètement votre réforme. Oui, Madame, faire dormir ensemble tous les membres d'une même commune, c'est rapprocher ce qui doit être uni, et puisque nous sommes réduits à déposer nos morts dans la terre, il est juste et naturel de ne point la hérisser de tertres disgracieux.

Au reste, en étendant sur tous une seule et même couverture, elle devient plus légère pour chacun.

—Ainsi, dit Ottilie, tout sera terminé pour nous, sans que nous ayons laissé une marque, un signe qui puisse aller au-devant de la mémoire, pour lui rappeler que nous avons été.

—Non, non, répondit vivement l'Architecte, ce n'est pas au désir de perpétuer le souvenir de notre existence, mais à la place où nous avons cessé d'être, qu'il faudrait renoncer. L'architecture, la sculpture, la plupart des arts, enfin, ont besoin que l'homme leur demande une marque durable de ce qu'il a été. Pourquoi donc les placer au hasard, dans des lieux exposés à toutes les intempéries des saisons? tandis qu'il serait possible, facile même de les réunir dans des monuments spéciaux, et de leur donner ainsi plus de noblesse et de durée. Depuis que les grands ne jouissent plus du privilège de faire déposer leurs restes dans les églises, ils s'y font élever des monuments! Que cet exemple nous éclaire enfin. Il y a mille et mille formes pour ennoblir un édifice consacré à de pareils souvenirs.

—Puisque l'imagination des artistes est si riche, dit Charlotte, vous devriez bien m'apprendre comment ils pourraient faire autre chose que des urnes, des obélisques et des colonnes. Quant à moi, je n'ai jamais vu, au milieu des mille et mille formes dont vous venez de me parler, que mille et mille répétitions de ces trois types.

—Cette uniformité désespérante existe chez nous, Madame, mais elle est loin d'être universelle. Je conviens, au reste, qu'il est fort difficile de rendre un sentiment grave d'une manière gracieuse et d'exprimer agréablement la tristesse. Je possède une assez jolie collection de dessins représentant les ornements funéraires des genres les plus opposés; mais il me semble que le plus beau de tous sera toujours l'image de l'homme, dont on veut perpétuer le souvenir. Elle seule donne une juste idée de ce qu'il a été, et devient un texte inépuisable pour les notes et les commentaires les plus variés. Il est vrai qu'elle ne saurait remplir ces conditions que si elle a été faite à l'époque la plus favorable de la vie de celui qu'elle représente, ce qui arrive fort rarement, car on ne songe point à reproduire des formes encore vivantes. Quand on a moulé la tête d'un cadavre et posé un pareil marbre sur un piédestal, on ose lui donner le nom de buste. Hélas! où sont-ils, les artistes capables de rendre le cachet de la vie aux empreintes de la forme que la mort a frappée?

Vous défendez mes opinions sans le vouloir et sans le savoir peut-être, dit Charlotte. L'image de l'homme est indépendante du lieu où on la place; partout où elle est, elle est pour elle-même; il serait donc impossible de la réduire à orner des tombes véritables, c'est-à-dire le coin de terre dans lequel se décompose l'être qu'elle représente. Faut-il vous dire ma pensée tout entière à ce sujet? Les bustes et les statues, considérés comme monuments funéraires, ont quelque chose qui me répugne. J'y vois un reproche perpétuel qui, en nous rappelant ce qui n'est plus, nous accuse de ne pas assez honorer ce qui est. Et comment pourrait-on, en effet, ne pas rougir de soi-même, quand nous songeons au grand nombre de personnes que nous avons vues et connues, et dont nous avons fait si peu de cas? Combien de fois n'avons-nous pas rencontré sur notre route des êtres spirituels, sans nous apercevoir de leur esprit? des savants, sans utiliser leur science; des voyageurs, sans profiter de leurs récits; des coeurs aimants, sans chercher à mériter leur affection? Cette vérité ne s'applique pas seulement aux individus que nous avons vus passer; non, elle est l'exacte mesure de la conduite des familles envers leurs plus dignes parents, des cités envers leurs plus estimables habitants, des peuples envers leurs meilleurs princes, des nations envers leurs plus grands citoyens.

J'ai entendu plusieurs fois demander pourquoi on louait les morts sans restriction, tandis qu'un peu de blâme se mêle toujours au bien qu'on dit des vivants; et alors des hommes sages et francs répondaient qu'on agissait ainsi parce qu'on n'avait rien à craindre des morts, et qu'on était toujours exposé à rencontrer, dans les vivants, un rival sur la route que l'on suivait soi-même. En faut-il davantage pour prouver que notre sollicitude à entretenir des rapports vivants entre nous et ceux qui ne sont plus, ne découle point d'une abnégation grave et sacrée de nous-mêmes, mais d'un égoïsme railleur.

CHAPITRE II.

Excités par la conversation de la veille, on visita, dès le lendemain matin, le cimetière, et l'Architecte donna plus d'un heureux conseil pour embellir ce lieu. L'église, qui déjà avait attiré son attention, devait également devenir l'objet de ses soins. Cet édifice, d'un style éminemment allemand, existait depuis plusieurs siècles. Il était facile de reconnaître la manière et le génie de l'architecte qui, dans la même contrée, avait construit un magnifique monastère. Malgré les changements intérieurs rendus indispensables par les exigences du culte protestant, l'ensemble du temple avait conservé une partie de son ancien cachet de majesté calme et imposante.

L'Architecte sollicita et obtint sans peine de Charlotte la somme nécessaire pour restaurer cette église dans le style antique et, pour la mettre en harmonie avec les réformes qu'avaient subies le cimetière dont elle était entourée. Assez adroit pour faire beaucoup de choses par lui-même, il se fit seconder par les ouvriers que la suspension de la construction de la maison d'été avait laissés sans ouvrage, et qu'on lui permit de garder pour achever sa pieuse entreprise.

En examinant cet édifice et ses dépendances, il découvrit, à sa grande satisfaction, une chapelle latérale d'un style remarquable et décorée par des ornements d'un travail exquis. Ce lieu renfermait une foule d'objets peints ou sculptés à l'aide desquels le catholicisme célèbre et désigne spécialement la fête de chacun de ses saints.

Entrevoyant la possibilité de faire de ce lieu un monument dans le goût artistique des siècles passés, le jeune Architecte se promit d'orner la partie vide des murailles de peintures à fresque, car il n'était pas novice dans ce bel art. Mais, pour l'instant, il jugea à propos de garder le silence sur ses intentions.

Les dames l'avaient déjà prié plusieurs fois de leur montrer ses copies et ses projets de monuments funéraires, et il se décida à mettre sous leurs yeux les portefeuilles qui contenaient ses dessins. Pendant qu'il les leur faisait examiner, la conversation tomba naturellement sur les tombeaux des anciens peuples du Nord, ce qui l'autorisa à produire, dès le lendemain, sa collection d'armes et autres antiquités trouvées dans ces tombeaux.

Tous ces objets étaient fixés sur des planches couvertes de drap, et avec tant d'art et d'élégance, qu'au premier abord on aurait pu les prendre pour des cartons d'un marchand de nouveautés. La solitude profonde dans laquelle les dames vivaient leur rendait une distraction nécessaire, et comme il s'était décidé une fois à leur montrer ses trésors, il arriva presque chaque soir avec une curiosité nouvelle. Ces curiosités étaient presque toutes d'origine germaine, et se composaient spécialement de bractéates, de monnaies, de sceaux et autres objets semblables; çà et là, seulement, il y avait quelques modèles des premiers essais de l'imprimerie et de la gravure sur bois et sur cuivre.

Si l'examen de cette collection et les souvenirs du passé qu'elle suggérait, occupaient agréablement les soirées des dames, elles jouissaient pendant le jour du plaisir plus grand encore de voir l'église reculer, pour ainsi dire, vers ce même passé, sous l'influence magique de l'Architecte. Aussi étaient-elles souvent tentées de lui demander si elles ne vivaient pas, en effet, à une autre époque, et si les moeurs, les habitudes et les croyances qu'elles voyaient se dérouler, s'agiter et vivre autour d'elles, n'étaient pas une illusion prophétique, un rêve de l'avenir.

Un dernier portefeuille contenant des personnages dessinés au trait seulement, et dont le jeune artiste tournait, chaque soir, quelques feuillets, acheva de les plonger toujours plus avant dans cette disposition d'esprit. Ces divers personnages calqués sur les originaux avaient conservé leur caractère d'antiquité, de noblesse et de pureté. L'amour et la résignation, une douce sociabilité, une pieuse vénération pour l'être invisible qui est au-dessus de nous, respiraient sur tous ces visages, se manifestaient dans chaque pose, dans chaque mouvement. Le vieillard à la tête chauve, et l'enfant à la riche chevelure bouclée, l'adolescent courageux et l'homme grave et réfléchi, les saints aux corps transfigurés et les anges planant dans les nuages, tous enfin semblaient jouir du même bonheur, parce que tous étaient sous l'empire de la même satisfaction innocente, de la même espérance pieuse et calme. Les actions les plus vulgaires de ces personnages paraissaient se rapporter à la vie céleste, et une offrande en l'honneur de la divinité semblait découler d'elle-même de la nature de ces êtres si saintement sublimes.

La plupart d'entre nous lèvent leurs regards vers de semblables régions comme vers un paradis perdu; Ottilie seule s'y sentait dans sa sphère et au milieu de créatures semblables à elle.

L'Architecte promit de décorer la chapelle de peintures d'après ses esquisses, afin de perpétuer son souvenir dans un lieu où il avait été si heureux, et que bientôt il serait forcé de quitter. Sur ce dernier point il s'exprima avec une émotion visible, car tout lui prouvait qu'il ne jouissait que momentanément d'une aussi aimable société.

Au reste, si les jours offraient peu d'événements remarquables, ils fournissaient de nombreux sujets pour de graves entretiens. Nous profiterons de ce moment pour signaler ici les extraits de ses conversations que nous avons trouvés dans les feuilles du Journal d'Ottilie. Nous ne croyons pouvoir mieux préparer nos lecteurs à ce passage, qu'en leur communiquant la comparaison que ces gracieuses feuilles nous ont suggérée.

En Angleterre tous les cordages de la marine royale sont traversés par un fil rouge qu'on ne saurait faire disparaître sans détruire le travail du cordier qui ne les a enlacés ainsi, que pour prouver à tout le monde que ces cordages appartiennent à la couronne de la grande Bretagne. C'est ainsi qu'à travers le Journal d'Ottilie règne le fil d'un tendre penchant qui unit entre elles les observations et les sentences, et fait de leur ensemble un tout qui appartient spécialement à cette jeune fille!

Nous espérons que les extraits de ce Journal, que nous citerons à plusieurs reprises, suffiront pour justifier notre comparaison.

* * * * *

EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.

«Toutes les fois que la pensée de l'homme dépasse la vie d'ici bas, il ne saurait rien espérer de plus doux que de dormir auprès des personnes qu'il a aimées. Comme elle est chaleureuse, comme elle part sincèrement du coeur, cette phrase si simple: Aller rejoindre les siens!

«Il y a plus d'une manière de perpétuer le souvenir d'une personne morte ou absente; la meilleure de toutes est, sans contredit, le portrait. Lors même qu'il ne serait pas parfaitement ressemblant, il charme et attire; et l'on aime à s'entretenir avec lui, comme on aime parfois à discuter avec un ami; car alors, seulement, on sent distinctement qu'on est à deux, et qu'il serait impossible de se séparer.

«Combien de fois l'ami présent n'est-il pour nous autre chose qu'un portrait! Il ne nous parle pas, il ne s'occupe pas de nous, mais nous nous occupons de lui en nous abandonnant au plaisir de le regarder; nous sentons ce qu'il est pour nous, et souvent notre affection augmente sans qu'il ait contribué à ce résultat plus que n'aurait pu le faire son portrait.

«On n'est jamais content du portrait d'une personne qu'on aime, voilà ce qui me fait plaindre sincèrement les peintres de portraits. On leur demande l'impossible; on veut qu'ils représentent la personne non telle qu'ils la voient, ou qu'elle est en effet, mais telle que l'exige la nature de ses rapports avec les individus qui regardent cette représentation, et qui y cherchent, non la vérité, mais la justification de leur affection ou de leur haine. Il est donc bien naturel que les peintres de portraits finissent par devenir indifférents, capricieux, opiniâtres, et que, par conséquent, un bon portrait de l'être qui nous est le plus cher au monde, est presque une impossibilité.

«La collection d'armes et d'autres objets trouvés dans les tombes antiques que fermaient d'immenses blocs de rochers, et que l'Architecte nous a montrés n'est à mes yeux qu'une preuve de la futilité des efforts humains pour la conservation de notre individualité après la mort. Quelle n'est pas la force de l'esprit de contradiction, et qui de nous peut se flatter d'en être exempt, puisque ce sage Architecte, après avoir fouillé lui-même plusieurs de ces tombes, où il n'a pu trouver que des insignes indépendants de la personne du mort, n'en continue pas moins à s'occuper de monuments funéraires?

«Mais pourquoi nous juger si sévèrement? Ne pouvons, ne devons-nous donc travailler que pour l'éternité? Ne nous habillons-nous pas le matin pour nous déshabiller le soir? Ne nous mettons-nous pas en voyage avec l'espoir de revenir au lieu du départ? Pourquoi ne souhaiterions-nous pas de reposer auprès des nôtres, quand ce ne serait que pour un siècle ou deux?

«Les pierres mortuaires usées par les genoux des fidèles, les églises dont les voûtes se sont écroulées sur ces lugubres monuments, nous montrent, pour ainsi dire, une seconde époque de la vie de souvenir que nous aimons à faire à nos morts, et, en général, cette vie est plus longue que la vie d'action. Mais elle aussi a un terme et finit par s'évanouir. Pourquoi le temps, dont l'inflexible tyrannie est toujours sans pitié pour l'homme, serait-il plus indulgent pour l'oeuvre de ses mains ou de son intelligence?»

CHAPITRE III.

Il est si agréable de s'occuper d'une chose qu'on ne sait qu'à demi, que nous ne devrions jamais nous permettre de rire aux dépens de l'amateur qui s'occupe sérieusement d'un art qu'il ne possédera jamais, ni blâmer l'artiste qui dépasse les limites de l'art où son talent a acquis droit de cité, pour s'égarer dans les champs voisins où il est étranger.

C'est avec cette disposition bienveillante que nous allons juger les peintures dont l'Architecte se disposa à orner la voûte et les places vides des murailles de la chapelle. Ses couleurs étaient prêtes, ses mesures prises, ses cartons dessinés. Trop modeste pour prétendre à la création, il se borna à reproduire avec goût et intelligence les délicieuses figures et les ornements antiques dont il possédait les esquisses et les plans.

L'échafaudage était dressé et son travail s'avançait rapidement, car les fréquentes visites de Charlotte et d'Ottilie doublaient son courage et enflammaient son imagination. De leur côté, les dames ne pouvaient se lasser d'admirer ces vivantes figures d'anges dont les draperies savamment éclairées, se détachaient si bien de l'azur du ciel, et qui, par leur cachet de piété simple et calme, invitaient à une douce méditation.

Un jour l'artiste avait fait monter Ottilie près de lui sur son échafaudage. La vue d'objets commodément étalés, et dont elle avait appris à se servir à la pension, éveilla tout à coup chez cette jeune fille un sentiment artistique dont elle n'avait jamais supposé l'existence; et, saisissant la palette et les pinceaux, elle termina très-heureusement une draperie commencée.

Satisfaite de voir sa nièce s'occuper ainsi, Charlotte devint plus solitaire; l'isolement était un besoin pour elle, car là, seulement, il lui était possible de se livrer aux tristes pensées qu'elle ne pouvait communiquer à personne.

L'agitation fiévreuse et les tourments outrés que les événements les plus communs causent aux hommes vulgaires, nous font sourire de pitié; mais nous nous sentons pénétrés d'un saint respect quand nous voyons devant nous un noble coeur où le destin mûrit une de ses plus mystérieuses combinaisons, sans lui permettre d'en hâter le développement et d'aller ainsi au-devant du bien ou du mal qui doit en résulter pour lui et pour les autres.

Édouard avait répondu à la lettre de sa femme, avec calme, avec résignation, mais sans abandon, sans amour surtout. Quelques jours après avoir écrit cette lettre, il disparut de sa retraite, et cacha si bien les traces de la route qu'il avait prise qu'il fut impossible de les découvrir. La voie de la publicité, celle des journaux apprit enfin à Charlotte que son mari était rentré dans la carrière militaire, car son nom figurait avec honneur dans le récit d'une bataille où il s'était distingué. La pauvre femme osa à peine se féliciter du bonheur avec lequel il venait d'échapper à tant de dangers, car elle savait qu'il en chercherait de nouveaux, non par amour pour la gloire, mais parce qu'il préférait la mort à la nécessité de renouer ses anciennes relations avec sa femme. Plus elle s'affermissait dans cette conviction, si douloureuse pour elle, plus elle s'efforçait de la cacher au fond de son âme.

Ignorant toujours le parti extrême que le Baron avait pris, et heureuse de cette ignorance, Ottilie s'était passionnée pour la peinture. Charlotte lui avait accordé avec plaisir la permission de travailler avec l'Architecte au plafond de la chapelle, et le ciel que représentait ce plafond se peupla rapidement de gracieux habitants. Devenus plus habiles par l'exercice et par l'émulation, les deux artistes faisaient des progrès visibles à mesure qu'ils avançaient dans leur travail. Les figures, surtout, dont l'Architecte s'était spécialement chargé, avaient une ressemblance plus ou moins grande avec Ottilie. Sa présence constante impressionnait le jeune artiste au point qu'il ne pouvait plus rêver d'autre physionomie que celle de cette belle enfant. Un seul ange restait encore à faire, il devait être le plus beau, et il le devint en effet: en le voyant, on eût dit qu'Ottilie planait dans les sphères célestes.

L'Architecte s'était promis d'abord de laisser les murs tels qu'ils étaient, en les couvrant toutefois d'une couche de brun clair, sur laquelle les gracieuses colonnes et les riches boiseries sculptées devaient ressortir naturellement par leur ton plus foncé. Mais, ainsi que cela arrive presque toujours en pareil cas, il modifia son premier plan, et décora ces places de corbeilles, de guirlandes et de couronnes de fruits et de fleurs; la représentation de ces dons précieux de la nature unissait, pour ainsi dire, le ciel à la terre. Dans ce dernier travail, Ottilie surpassa presque son maître: les jardins lui fournissaient les modèles les plus riches et les plus variés, et quoiqu'ils dotassent très-richement ces corbeilles et ces couronnes, les peintures se trouvèrent achevées plus tôt qu'ils ne l'auraient désiré tous deux.

Tout était terminé enfin; mais les bois des échafaudages et autres objets dont on s'était servi pour peindre gisaient pêle-mêle sur les pavés, cassés et bariolés de couleurs, et l'Architecte pria les deux dames de ne revenir dans la chapelle que lorsqu'il l'aurait fait débarrasser et nettoyer. Pendant une belle soirée, il vint les prier de s'y rendre, demanda la permission de ne pas les accompagner, et s'éloigna aussitôt.

—Quelle que soit la surprise qui nous est réservée, dit Charlotte, je ne me sens pas disposée à en profiter en ce moment. Va voir, seule, ce qu'il a fait, et tu m'en rendras compte. Je suis sûre que tu vas jouir d'un coup d'oeil agréable; mais je veux le juger d'abord par ce que tu m'en diras, je verrai ensuite avec mes propres yeux.

Ottilie, qui savait que sa tante évitait avec soin tout ce qui pouvait l'impressionner ou la surprendre, partit aussitôt et se détourna plusieurs fois dans l'espoir de voir l'Architecte, mais il ne parut point. L'église qui était achevée depuis longtemps n'avait rien de neuf à lui offrir; elle s'avança donc vers la porte de la chapelle, qui, quoique surchargée d'airain, s'ouvrit sans effort; et l'aspect de ce lieu, qu'elle croyait connaître parfaitement, lui causa un étonnement mêlé d'admiration: a travers la haute et unique fenêtre qui l'éclairait, tombait un jour grave et bizarrement nuancé; les vitraux étaient peints, ce qui donnait à l'ensemble un ton étrange, et disposait l'âme à des impressions mélancoliques. Les pavés cassés avaient été remplacés par des briques de forme différente, et unies entre elles par une couche de plâtre, de manière à former des dessins allégoriques. Ce double ornement, que l'Architecte avait fait préparer et exécuter en secret, rehaussait la beauté des peintures. Les stalles antiques savamment sculptées, qu'on avait trouvées parmi les bois et les meubles qui encombraient cette chapelle, étaient symétriquement rangées contre la muraille et offraient de solennels lieux de repos.

Ottilie contemplait avec plaisir ces détails connus, qui se présentaient devant elle comme un tout inconnu; elle fut s'asseoir dans une des stalles, et ses regards errèrent autour d'elle sans se fixer sur aucun objet; il lui semblait qu'elle était et qu'elle n'était point; qu'elle sentait et qu'elle ne sentait point; que tout disparaissait devant elle, et qu'elle disparaissait devant tout.

Lorsque le soleil, qui avait fait briller les vitraux peints d'un éclat singulier, disparut, Ottilie se réveilla tout à coup de l'inconcevable rêverie dans laquelle elle s'était abîmée, et retourna en hâte au château. Son émotion était d'autant plus vive, que ce jour était la veille de l'anniversaire de la naissance d'Édouard, fête qu'elle s'était flattée de célébrer dans une autre disposition d'esprit, et dans une situation bien différente. Les magnifiques fleurs d'automne brillaient encore sur leurs tiges; le tournesol levait toujours vers les cieux sa tête altière, et les marguerites aux mille couleurs s'inclinaient modestement vers la terre. Si une faible partie de ce luxe de la nature avait été cueillie, ce n'était pas pour tresser des couronnes à Édouard, mais pour servir de modèle aux peintures qui décoraient un lieu destiné à recevoir des monuments funéraires.

La tristesse et la mélancolie de cette soirée rappelaient cruellement à la jeune fille la joie bruyante que le Baron avait fait régner le jour de l'anniversaire de sa naissance à elle; le feu d'artifice, surtout, pétillait encore à ses oreilles, et brillait à ses yeux; illusion pleine de charmes et de désespoir, car elle était seule! Son bras ne se reposait plus sur celui de son ami; il ne lui restait pas même le vague espoir de retrouver tôt ou tard en lui une consolation, un appui.

* * * * *

EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.

«Il faut que je signale ici une observation de notre jeune Architecte, car elle m'a paru très-juste: Lorsque nous examinons de près la destinée de l'artiste, et même celle de l'artisan, nous reconnaissons qu'il n'est pas permis à l'homme de s'approprier un objet quelconque, pas même celui qui semble lui appartenir de droit, puisqu'il émane de lui. Ses oeuvres l'abandonnent comme l'oiseau abandonne le nid où il est éclos.

«Sous ce rapport la destinée de l'Architecte est la plus cruelle de toutes. Il consacre une partie de son existence et toutes les ressources de son génie à construire et à décorer un édifice; mais dès qu'il est achevé, il en est banni. C'est à lui que les rois doivent la magnificence et la pompe imposante des salles de leurs palais; et, cependant, ils ne lui permettent pas de jouir de l'effet merveilleux de son oeuvre. Dans les temples, une limite infranchissable l'exile du sanctuaire dont la beauté imposante est son ouvrage, et il lui est défendu de monter les marches qu'il a posées, de même que l'orfèvre ne peut adorer que de loin l'ostensoir qu'il a fabriqué de ses mains. En remettant aux riches la clef d'un palais terminé, il leur donne à jamais la jouissance exclusive de tout ce qu'il a pu inventer pour rendre la vie de tous les jours commode, agréable et brillante. L'art ne doit-il pas s'éloigner de l'artiste, puisque ses oeuvre ne réagissent plus sur lui, et se détachent de lui comme la fille richement dotée se détache du père à qui elle doit cette dot? Ces réflexions nous expliquent pourquoi l'art avait plus de puissance, lorsqu'il était presque entièrement consacré au public, c'est-à-dire, aux choses qui continuent à appartenir à l'artiste, parce qu'elles appartiennent à tout le monde.

«Les anciens peuples du Nord se sont formé, sur la vie au-delà de la tombe, des idées imposantes et graves; on peut même dire qu'elles ont quelque chose d'effrayant. Ils se figuraient leurs ancêtres réunis dans d'immenses cavernes, assis sur des trônes et plongés dans de muets entretiens, puisqu'ils ne se parlaient que de la pensée. Et lorsqu'un nouveau venu, digne d'eux par sa valeur et par ses vertus, se présentait dans cette majestueuse réunion, tous se levaient et s'inclinaient devant lui. Hier j'étais assise dans la chapelle, dans une stalle sculptée, et, en face et près de moi, je voyais beaucoup de stalles semblables, mais vides. Alors les idées de ces anciens peuples me sont revenues à la mémoire, et je les ai trouvées douces et bienfaisantes. Pourquoi, me suis-je dit, ne peux-tu rester assise ici, silencieuse et pensive, jusqu'à ce qu'il arrive le bien-aimé devant lequel tu te lèveras avec joie pour lui assigner une place à tes côtés?

«Les vitraux peints font du jour un crépuscule solennel; mais il faudrait inventer une lampe permanente, afin que la nuit ne fût pas aussi noire.

«Oui, l'homme a beau faire, il ne peut se concevoir que voyant, et je crois qu'il ne rêve pendant son sommeil que pour ne pas cesser de voir. Peut-être aussi portons-nous en nous-mêmes une lumière cachée et prédestinée à sortir un jour de ces profondeurs mystérieuses, afin de rendre toute autre clarté inutile.

«L'année touche à sa fin, le vent passe sur le chaume et ne trouve plus de moissons à faire ondoyer. Les baies rouges de ces jolis arbres au feuillage dentelé semblent seules vouloir nous retracer quelques images riantes de la saison passée, comme les coups mesurés du batteur en grange nous rappellent que dans les épis dorés tombés sous la faucille du moissonneur, il y avait un principe de vie et de nourriture.»

CHAPITRE IV.

Lorsqu'il ne fut plus possible de cacher à Ottilie qu'Édouard était allé braver les chances incalculables de la guerre, elle en fut d'autant plus vivement affectée que, depuis longtemps déjà, elle n'éprouvait plus que des sensations qui lui rappelaient la fragilité des choses humaines. Heureusement, notre nature ne peut accepter qu'une certaine dose de malheur; tout ce qui dépasse cette dose l'anéantit ou ne l'atteint point. Oui, il est des positions où la crainte et l'espérance ne font plus qu'un même sentiment morne et silencieux, qu'on pourrait presque appeler de l'insensibilité. S'il n'en était pas ainsi, comment pourrions-nous continuer à vivre de la vie vulgaire, et suivre le cours de nos habitudes et nos travaux, tout en sachant que des dangers, sans cesse renaissants, enveloppent l'objet de nos affections qui vit loin de nous.

Ottilie allait pour ainsi dire s'abîmer dans la solitude silencieuse au milieu de laquelle elle vivait, lorsque le bon génie, qui veillait encore sur elle, introduisit au château une espèce de horde sauvage. Le désordre qu'elle y causa, rappela les forces actives de la jeune fille sur les objets extérieurs, et lui rendit la conscience de son être.

Luciane, la brillante fille de Charlotte, avait, ainsi que nous l'avons déjà dit, quitté le pensionnat, pour aller habiter avec sa grande-tante, qui s'était empressée de l'introduire dans le monde élégant. Là, le désir de plaire qui l'animait, devint une fascination qui captiva bientôt un jeune et riche seigneur, auquel il ne manquait, pour réunir tout ce qu'il y avait de mieux en tout genre, qu'une femme accomplie, dont tout le monde lui envierait la possession. Pour arrêter définitivement cet avantageux mariage, il fallait entrer dans des explications et des détails sans nombre, et établir des relations nouvelles; ce qui augmenta tellement la correspondance de Charlotte, qu'elle ne pouvait plus s'occuper d'autre chose.

On savait que les jeunes fiancés devaient venir voir leur mère; mais l'époque de cette visite n'était pas fixée. Ottilie se borna donc à faire lentement et par degrés les préparatifs de cette réception. Rien n'était terminé encore, lorsque le tourbillon s'abattit à l'improviste sur le château.

Des voitures découvertes amenèrent d'abord un monde de femmes de chambre et de valets; des brancards chargés de caisses et de cartons suivaient de près cette bruyante avant-garde, à laquelle succéda immédiatement le gros de l'armée, c'est-à-dire, la grande-tante, Luciane, plusieurs de ses jeunes amies du pensionnat et un nombre considérable de gentilshommes des plus à la mode. Le prétendu s'était également entouré d'un cortège d'amis de son âge et de son rang. Une pluie battante survenue tout à coup augmenta le désordre de cette entrée tumultueuse et imprévue. Les bagages gisaient pêle-mêle dans les vestibules et les antichambres, il n'y avait pas assez de bras pour les porter, pas assez de voix pour dire à qui appartenaient telle ou telle malle, caisse ou porte-manteau; les hôtes encombraient les salons et chacun voulait être logé le premier. Ottilie seule resta calme et tranquille. Son activité impassible domina la confusion générale; en peu d'heures tout le monde fut convenablement casé, et s'il était impossible de servir tant de personnes à la fois, on laissait du moins à chacun la liberté de se servir soi-même.

La route, quoique courte, avait été fatigante, les voyageurs avaient besoin de repos, et le futur désirait passer, du moins les premières journées, dans la société intime de sa belle-mère, afin de lui parler de son amour pour sa fille et de son désir de la rendre heureuse. Luciane en avait décidé autrement. Son prétendu avait amené plusieurs magnifiques chevaux de selle qu'elle ne connaissait pas encore, et elle les essaya à l'instant, en dépit de la tempête et de la pluie; il lui semblait que l'on n'était au monde que pour se mouiller et pour se sécher.

Les constructions et les promenades nouvelles dans les environs du château et dont on lui avait parlé souvent, piquaient également sa curiosité; elle voulait tout voir, tout examiner dans le plus court délai possible. Sans égard pour ses vêtements ou pour ses chaussures, elle visitait à pied les lieux où on ne pouvait se rendre ni à cheval ni en voiture. Aussi les femmes de chambre étaient-elles forcées de consacrer, non-seulement les journées, mais encore une partie des nuits à décrotter, laver et repasser.

Quand il ne lui resta plus rien à voir dans la contrée, elle se mit à faire des visites dans le voisinage; et comme elle allait toujours au galop, les limites de ce voisinage s'étendaient fort loin. On s'empressa de venir la voir à son tour, ce qui acheva d'encombrer le château. Parfois ces visites arrivaient pendant que Luciane était absente; pour remédier à cet inconvénient, elle fixa des jours de réception, et dans ces jours, une foule aussi brillante que nombreuse accourait de tous côtés.

Pendant ce temps, Charlotte réglait avec sa tante et le chargé d'affaires du futur les intérêts du jeune couple; Ottilie entretenait, par son esprit d'ordre et sa bonté, le zèle des domestiques, des chasseurs, des jardiniers, des pêcheurs et des fournisseurs de toute espèce, afin de pouvoir satisfaire aux besoins et aux caprices de cette nombreuse société.

Semblable à une comète vagabonde qui traîne après elle une crinière enflammée, Luciane n'accordait de repos à personne. A peine les visiteurs les plus âgés et les plus calmes avaient-ils arrangé leurs parties de jeu, qu'elle renversait les tables et forçait tout ce qui pouvait se mouvoir à prendre part aux danses et aux divertissements bruyants. Et qui aurait osé rester immobile, quand une aussi séduisante jeune fille exigeait le mouvement et l'action?

Toutefois, si elle ne voyait et ne demandait jamais que son plaisir à elle, les autres trouvaient aussi leur compte dans son humeur bruyante; les hommes surtout; car, grâce au tact merveilleux avec lequel elle distribuait ses prévenances et ses agaceries, chacun d'eux se croyait le mieux partagé. Dominée par le besoin de plaire toujours et à tout le monde, elle n'épargna pas même les hommes d'un caractère grave ou avancés en âge, quand leur rang ou leur position sociale leur donnait quelqu'importance. Pour les captiver, elle avait recours à toutes sortes d'attentions délicates, telles que de célébrer leurs fêtes de naissance ou de nom, dont elle s'était procurée les dates par des détours adroits.

Chez elle la malignité était pour ainsi dire érigée en système; peu satisfaite d'humilier la sagesse et le mérite, en les réduisant à rendre hommage à ses extravagances, elle aimait à se jouer des hommes jeunes et étourdis, en les enchaînant à son char, au jour et à l'heure qu'elle avait fixés d'avance pour leur défaite.

L'Architecte avait attiré son attention, beaucoup moins par ses manières distinguées, que par sa chevelure noire et bouclée, à travers laquelle il regardait avec tant d'ingénuité; mais il continua à se tenir éloigné d'elle, répondit laconiquement à ses questions, et l'évita avec un calme si parfait, qu'elle se sentit presque offensée de sa conduite. Pour l'en punir et le forcer à grossir le cortège de ses adorateurs, elle se promit de le faire le héros d'une brillante journée.

Ce n'était pas seulement par manie qu'elle se faisait toujours précéder dans ses voyages par une immense quantité de malles et de caisses; elle en avait réellement besoin pour satisfaire les nombreux caprices dont la prompte réalisation était pour elle un besoin. Jamais elle ne faisait moins de quatre toilettes par jour, et souvent même il ne lui suffisait pas de varier ainsi les costumes que les usages du monde élégant assignent à chaque partie de la journée, elle inventait encore les déguisements les plus extraordinaires, qu'elle réalisait dans les moments où on s'y attendait le moins. C'est ainsi qu'après une courte absence des salons, elle s'y glissait furtivement vêtue en paysanne, en fée, en bouquetière, et même en vieille femme, car il lui était agréable d'entendre les cris d'admiration qui retentissaient de toutes parts, quand elle rejetait brusquement le capuchon qui cachait son joli visage. Ses allures naturellement gracieuses, s'accordaient toujours si bien avec les personnages qu'elle représentait, qu'on ne pouvait la regarder sans se croire sous l'empire du plus charmant et du plus espiègle des farfadets.

Ces sortes de déguisements lui valaient encore un autre genre de triomphe, auquel elle attachait le plus grand prix; celui de faire paraître dans tout son éclat, le talent avec lequel elle exécutait des danses de caractère et des pantomimes.

Un jeune cavalier de sa suite, qui s'était exercé à accompagner sur le piano ses attitudes et ses gestes par des airs analogues, savait si bien lire ses désirs dans ses yeux, qu'il lui suffisait d'un coup d'oeil pour deviner sa pensée.

Au milieu d'une brillante soirée dansante, elle jeta sur lui un de ces regards significatifs; il la comprit et la supplia aussitôt de surprendre la société par une représentation improvisée. Cette demande parût l'embarrasser; elle se fit prier longtemps contre son habitude, feignit d'hésiter sur le choix du sujet et finit, à l'exemple de tous les improvisateurs, par demander qu'on lui en donnât un; le jeune cavalier lui indiqua celui d'Artémise au tombeau de son mari.

Luciane s'éloigna et reparut bientôt sous le costume de la royale veuve. Sa démarche était grave et imposante, une marche funèbre savamment exécutée sur le piano soutenait ses gestes et ses attitudes, et ses yeux ne quittaient point l'urne funèbre qu'elle tenait dans ses mains. Deux pages en grand deuil la suivaient, portant un grand tableau noir et un morceau de crayon blanc. Un autre cavalier de sa suite, qui était également dans le secret, poussa l'Architecte au milieu du cercle qui s'était formé autour d'Artémise; mais il avait eu soin de l'avertir qu'il ne pouvait se dispenser de jouer, dans cette scène, le rôle qui lui appartenait de droit, c'est-à-dire de dessiner sous les yeux de la reine un mausolée digne de sa douleur et du mort qui en était l'objet.

Cette exigence lui fut d'autant plus désagréable que son costume noir, il est vrai, mais étroit et à la mode, contrastait d'une manière bizarre avec la couronne, les franges, les glands de jais, les voiles de crêpe et les draperies de velours de la reine. Prenant toutefois son parti en homme d'esprit et de bonne compagnie, il s'avança gravement vers le tableau, prit le crayon qu'un des pages lui présenta et dessina un mausolée imposant et beau, mais qui semblait plutôt appartenir à un prince lombard qu'à un roi de Carie.

Tout entier à son travail il ne fit aucune attention à la reine, et ce ne fut qu'après avoir donné le dernier coup de crayon qu'il se tourna vers elle, pour lui annoncer, par une respectueuse inclination, qu'il avait accompli ses ordres. Persuadé que son rôle était joué, il allait se retirer; mais Luciane lui montra l'urne qu'elle tenait à la main, en cherchant à lui faire comprendre qu'elle voulait la voir reproduite sur le haut du monument.

L'Architecte n'obéit qu'à regret et d'un air contrarié, car ce nouvel ornement ne s'accordait nullement avec le caractère de son esquisse. De son côté, la reine était mécontente, presque humiliée: elle s'était flattée qu'il tracerait en hâte quelque chose de semblable à un tombeau, pour ne s'occuper que d'elle, et lui témoigner ainsi qu'il était sensible à la préférence marquée qu'elle venait de lui accorder sur tous les autres jeunes hommes de la société, en le choisissant pour jouer cette pantomime avec elle. Stimulée par sa vanité blessée, elle chercha plusieurs fois à établir des rapports directs avec lui, tantôt en admirant son travail avec enthousiasme, et tantôt en l'engageant indirectement à la consoler en partageant sa douleur.

Malgré ces avances, l'Architecte resta immobile et froid, ce qui la mit dans la nécessité d'occuper seule les spectateurs par l'expression de son désespoir. Plusieurs fois déjà elle avait pressé l'urne sur son coeur, levé ses regards vers le ciel, et fait plusieurs autres gestes semblables; en cherchant à les varier, elle les exagéra au point, qu'elle finit par ressembler beaucoup plus à la matrone d'Éphèse qu'à la royale veuve de Carie.

Cette scène s'était tellement prolongée, que le pianiste ne savait plus comment varier ses airs de deuil; aussi passa-t-il tout à coup à des mélodies gaies et bruyantes qui forcèrent Luciane à donner un autre caractère à ses attitudes, au moment même où elle allait exprimer à l'artiste sa larmoyante reconnaissance. On se pressa autour d'elle en l'accablant d'éloges et de remercîments, et l'Architecte eut sa part du succès; car son dessin excita une admiration générale et sincère. Le futur, surtout, en fut très-satisfait et le lui témoigna en termes flatteurs.

—Il est fâcheux, continua-t-il, que, dans peu de jours, il ne restera plus rien de ce beau dessin. Je vais le faire porter dans ma chambre, afin d'en jouir du moins aussi longtemps que possible.

—Si vous le désirez, répondit l'Architecte, je vous montrerai une collection de monuments funéraires dont cette esquisse n'est qu'une réminiscence très-imparfaite.

Ottilie, qui se trouvait près d'eux, s'empressa de lui dire qu'il ne pourrait jamais montrer ses chefs-d'oeuvre à un connaisseur plus capable de les apprécier.

Luciane accourut en ce moment et demanda quel était le sujet de leur conversation.

—Nous parlions d'une collection de dessins, lui dit son futur, que cet aimable artiste m'a promis de me montrer incessamment.

—Qu'il l'apporte tout de suite, s'écria Luciane.

Et saisissant les deux mains de l'artiste, elle ajouta d'une voix caressante:

—N'est-il pas vrai, Monsieur, que vous l'apporterez tout de suite?

—Il me semble, Madame, que cet instant est peu convenable pour un pareil examen.

—Quoi! Monsieur, dit-elle d'un ton ironiquement impérieux, vous oseriez résister aux ordres de votre reine!

Puis elle se remit à le prier et à lui prodiguer les plus gracieuses flatteries.

—N'y mettez pas d'obstination, murmura Ottilie en se penchant à l'oreille de l'artiste, qui s'éloigna aussitôt après avoir fait une inclination respectueuse, mais qui ne promettait rien.

Dès qu'il fut sorti, Luciane se mit à jouer à travers le salon avec un grand lévrier. Le pauvre animal se réfugia auprès de Charlotte. La jeune étourdie le poursuivit avec tant d'ardeur qu'elle manqua de renverser sa mère.

—Ah! que je suis malheureuse de ne pas avoir amené mon singe! s'écria-t-elle tout à coup. J'en avais l'intention, on m'en a détourné pour flatter la paresse de mes gens; mais je veux qu'on aille le chercher dès demain. Si j'avais seulement son portrait! Oh! je le ferai faire, et son image du moins ne me quittera jamais; elle me consolera, quand je ne pourrai pas avoir l'original près de moi.

—Je puis dès ce moment t'offrir cette consolation, dit Charlotte, car j'ai dans ma bibliothèque un grand nombre de gravures représentant toutes les variétés de singes.

Luciane poussa un cri de joie, et un domestique apporta l'in-folio qu'elle se mit aussitôt à feuilleter avec enthousiasme, trouvant à chacune de ces hideuses créatures, qu'on regarde à juste titre comme la plus laide parodie de l'homme, une ressemblance frappante avec les diverses personnes de sa connaissance.

—Regardez celui-ci, dit-elle, n'est-ce pas le véritable portrait de mon oncle? Et cet autre? Ah! c'est le célèbre marchand de nouveautés M——. Voici le Curé S——. Et celui-là? Ne reconnaissez-vous pas Monsieur … Monsieur … chose …? En vérité, les singes sont les vrais incroyables[2] de la bonne société; et je ne sais de quel droit on se permet de les en exclure.

Et c'était au milieu d'une bonne société qu'elle parlait ainsi, sans supposer la possibilité qu'elle pouvait blesser quelqu'un. On avait commencé par tant pardonner à ses grâces et à son esprit, qu'on était arrivé à tout pardonner à son impertinence.

Ce genre de plaisanterie avait peu d'attraits pour le futur, qui s'entretenait dans un coin avec Ottilie sur le mérite de l'Architecte, dont la jeune fille attendait le retour avec impatience; car elle espérait qu'il mettrait un terme à l'inconvenant babillage de Luciane à l'occasion des singes. A son grand étonnement, il se fit encore attendre longtemps, et lorsqu'il reparut, il se perdit dans la foule. Non-seulement il n'avait point apporté ses dessins, mais il semblait avoir oublié qu'on les lui avait demandés. Ottilie l'accusa intérieurement et avec chagrin du peu de cas qu'il faisait de sa prière. Au reste, elle ne lui avait adressé cette prière que pour procurer à son futur cousin une distraction agréable; car il était facile de voir que, malgré son amour sans bornes pour Luciane, il souffrait parfois de ses extravagances.

Bientôt les singes firent place à une splendide collation, à laquelle succédèrent des danses animées. Puis il y eut un moment de causerie paisible, et les jeux bruyants recommencèrent de nouveau et se prolongèrent bien avant dans la nuit. Luciane, que le pensionnat avait accoutumée à une vie réglée, s'était promptement façonnée aux allures du monde élégant et dissipé, et jamais elle ne pouvait ni se coucher ni se lever assez tard.

Malgré les nombreuses occupations dont elle était surchargée, Ottilie ne négligea point son journal; elle n'y inscrivit cependant pas des événements, mais des pensées et des maximes que nous n'osons pas lui attribuer. Il est probable qu'elle les puisa dans un livre qu'on lui avait prêté, et dont elle s'appropria tout ce qui portait le cachet de son caractère; car on y retrouve toujours le fil rouge des cordages de la marine royale d'Angleterre.

* * * * *

EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.

«Nous aimons à regarder dans l'avenir, parce que nous espérons que nos voeux secrets dirigeront en notre faveur les chances du hasard qui s'y agitent.

«Nous ne nous trouvons presque jamais dans une société nombreuse sans croire, vaguement du moins, que le hasard, qui rapproche tant de choses, y amènera quelques-uns de nos amis.»

«On a beau vivre dans une retraite profonde, on devient tôt ou tard, et sans s'y attendre, créancier ou débiteur.»

«Quand nous rencontrons une personne qui nous doit de la reconnaissance, nous nous en souvenons à l'instant; mais nous pouvons rencontrer plus de cent fois celles qui ont le droit d'en exiger de notre part, sans nous le rappeler.»

«La nature nous pousse à communiquer nos sensations; l'éducation nous apprend à recevoir les communications des autres pour ce qu'ils nous les donnent.»

«Nous parlerions fort peu en société, si nous savions que nous comprenons presque toujours nous-mêmes fort mal ceux qui nous parlent.»

«C'est sans doute parce que nous ne comprenons jamais complètement les paroles des autres, que nous les changeons toujours en les rapportant.»

«Celui qui parle longtemps seul sans flatter son auditoire, excite sa malveillance.»

«Chaque parole prononcée éveille naturellement une antinomie.»

«La contradiction est aussi nuisible au charme de la conversation que la flatterie.»

«Une réunion n'est réellement agréable, que lorsque tous ceux qui la composent s'estiment et se respectent sans se craindre.»

«L'homme ne dessine jamais plus complètement son caractère, que par ce qui lui paraît ridicule.»

«Le ridicule n'est autre chose qu'une opposition aux convenances sociales, opposition qui s'harmonise avec nos penchants naturels d'une manière inoffensive.»

«L'homme qui se laisse aller à ses penchants naturels, rit souvent là, où les autres ne voient rien de risible. C'est que, pour lui, la satisfaction intérieure domine toujours les impressions qu'il reçoit des objets extérieurs.»

«Tout est ridicule pour l'homme raisonnable, rien ne l'est pour le sage.»

«On reprocha un jour à un homme âgé d'adresser toujours ses hommages aux jeunes personnes. C'est le seul moyen de se rajeunir, répondit-il; et qui de nous oserait prétendre que se rajeunir n'est pas ce qu'il désire le plus au monde?»

«Nous nous laissons tranquillement reprocher nos défauts, nous supportons même avec patience les châtiments et autres maux qu'ils entraînent; mais on nous indigne, on nous désespère, quand on veut nous contraindre à nous en corriger.»

«Il est des défauts nécessaires au bien-être des existences individuelles, et nous serions nous-mêmes peu satisfaits, si nos anciens amis se débarrassaient tout à coup des bizarreries qui les caractérisent.»

«Lorsqu'un individu se conduit d'une manière entièrement opposée à ses habitudes, on dit: Il mourra bientôt.»

«Quels sont les travers d'esprit que nous devons plutôt chercher à cultiver qu'à déraciner en nous? Ceux qui flattent les personnes au milieu desquelles nous vivons, au lieu de les offenser.»

«Les passions sont des défauts et des vertus exagérés.»

«Chaque passion est un phénix qui, au moment même où on le croit consumé, renaît de sa cendre.»

«Les passions sont des maladies sans espoir de guérison, car les moyens qui devraient les guérir, ne servent presque jamais qu'à les augmenter.»

«Lorsque nous faisons l'aveu d'une passion qui nous domine, nous en augmentons la force; mais parfois aussi cet aveu l'affaiblit.»

«Un juste équilibre n'est nulle part plus nécessaire et plus difficile, que dans notre conduite envers un objet aimé; car nous y mettons presque toujours ou trop de confiance ou trop de réserve.»

Note:

[2] Ce mot est en français dans le texte. C'est une allusion aux jeunes élégants de la France du temps de la République, que l'on désignait sous le nom d'incroyables.

CHAPITRE V.

Entraînée par le tourbillon des plaisirs les plus bruyants et les plus bizarres, Luciane continua à fouetter devant elle l'ivresse de la vie au milieu du tourbillon des plaisirs sociaux. Son cortège grossissait de jour en jour; car elle savait s'attacher, par sa bienveillance et par sa générosité, tous ceux qu'elle n'avait pu réussir à attirer par son extravagance et ses folies.

Sa grande-tante et son futur rivalisaient entre eux pour prévenir ses désirs, aussi ne connaissait-elle pas même la valeur des choses qu'elle prodiguait. Lorsqu'une dame de sa société lui paraissait moins richement habillée que les autres, elle l'affublait à l'instant d'un châle magnifique ou de toute autre parure qui lui manquait; et elle imposait ces dons avec tant d'adresse et de bonté, qu'il était aussi impossible de les refuser que de s'en offenser.

Quand elle se transportait d'un lieu à un autre, un des jeunes gentilshommes qui l'accompagnaient toujours, était spécialement chargé d'aller à la découverte des vieillards et des malades indigents, et de leur distribuer, de sa part, de riches aumônes; ce qui lui donnait la réputation d'ange tutélaire, de seconde providence des malheureux. Cette réputation flattait agréablement sa vanité, mais elle l'exposait en même temps à des inconvénients graves et réels; car cette orgueilleuse bienfaisance la rendait le point de mire, non-seulement des pauvres, mais des paresseux et des intrigants.

Le hasard qui semblait lui être toujours favorable, fit qu'on parla un jour devant elle d'un jeune homme du voisinage fort beau et fort bien fait, mais qui avait perdu la main droite dans une bataille. Cette mutilation, quoiqu'honorable, l'avait rendu si misanthrope qu'il s'était consacré tout entier à l'étude, et ne voyait qu'un très-petit nombre d'anciens amis avec lesquels il ne se trouvait pas réduit à la fâcheuse nécessité d'expliquer toujours de nouveau la catastrophe qui l'avait privé de sa main.

Luciane se promit d'attirer ce jeune homme au château. Elle réussit d'abord à le faire assister à ses réunions intimes, où elle le traita avec tant de prévenances et tant d'égards, qu'il finit par se décider à venir à ses assemblées quotidiennes, et même à ses fêtes brillantes. Dans toutes les circonstances possibles, elle avait toujours soin de le placer à ses côtés, et toutes ses attentions étaient pour lui. A table, elle le servait elle-même; et quand la présence de quelque personnage important la forçait à l'éloigner, les domestiques avaient ordre de prévenir tous ses désirs. Enfin elle témoigna tant d'égards pour son malheur, et semblait chercher si sincèrement à le lui faire oublier, qu'il finit par s'en applaudir. Pour mettre le comble à ses séductions, elle l'engagea à écrire de la main gauche et à lui adresser ses essais. Le malheureux jeune homme sentit que par ce moyen il pourrait prolonger ses rapports avec la plus séduisante des femmes, même lorsqu'il serait loin d'elle. Aussi se livra-t-il avec passion au travail qu'elle lui avait conseillé, et il lui semblait qu'il venait de s'éveiller à une vie nouvelle et pleine de charmes. Les lettres et les vers qu'il adressait à Luciane, et la préférence marquée qu'elle continuait à lui accorder, loin d'exciter la jalousie du futur, n'étaient à ses yeux qu'une preuve nouvelle du haut mérite de sa fiancée. Au reste, il avait assez observé son caractère pour être certain que la plupart de ses bizarreries étaient de nature à détruire les soupçons à mesure qu'elle les faisait naître. Elle aimait à se jouer de tout le monde, à railler et à tourmenter tantôt l'un, tantôt l'autre; à pousser, heurter, culbuter tous ceux qui l'entouraient, sans distinction de sexe, d'âge ou de rang; mais elle n'accordait à personne le droit d'en agir de même envers elle. S'offensant de la moindre liberté, elle savait tenir les autres dans les bornes de la plus sévère bienséance, que cependant elle dépassait à chaque instant. Etait-ce légèreté ou principe? mais si elle aimait passionnément les louanges, elle savait braver le blâme; et si elle cherchait à captiver les coeurs par ses prévenances, elle ne craignait pas de les blesser par son humeur moqueuse et satirique.

Dans tous les châteaux de la contrée on s'empressait de lui faire, ainsi qu'à sa société, l'accueil le plus gracieux et le plus distingué, et cependant elle ne revenait jamais de ses visites sans prouver, par ses observations railleuses, que son esprit ne saisissait jamais que le côté ridicule des diverses situations de la vie.

Là, c'étaient trois frères qui avaient vieilli dans le célibat parce que chacun d'eux aurait cru manquer à la politesse, s'il n'avait pas cédé à l'autre le privilège de se marier le premier. Ici une petite jeune femme tourbillonnait autour d'un mari vieux et grand, et ailleurs un petit homme éveillé vivait à l'ombre d'une géante disgracieuse. Ailleurs encore on butait à chaque pas dans les jambes d'un enfant, tandis qu'un autre château, malgré la nombreuse société qu'elle y réunissait, lui avait semblé vide, parce qu'il n'y avait pas d'enfants.

—Les vieux époux, disait-elle, devraient se faire ensevelir le plus tôt possible, afin que l'on pût du moins entendre, dans leur lugubre demeure, les bruyants éclats de rire des collatéraux. Quant aux jeunes époux, il faut qu'ils voyagent, car la vie de ménage les rend souverainement ridicules.

Les choses inanimées ne trouvaient pas chez elle plus d'indulgence; sa malignité s'excitait sur les antiques tapisseries de haute lisse, comme sur les tentures les plus modernes; sur les respectables tableaux de famille, comme sur les plus frivoles gravures des modes du jour.

Tous ces travers, cependant, n'étaient pas le résultat d'une méchanceté réfléchie, mais d'une pétulance folle et présomptueuse. Jamais encore elle ne s'était montrée malveillante pour personne, Ottilie seule lui inspira ce sentiment, et elle ne chercha pas même à le déguiser. Tout le monde remarquait et louait son activité infatigable, tandis que Luciane n'en parlait jamais qu'avec une amertume dédaigneuse. Pour la convaincre du mérite de cette jeune fille, on lui apprit qu'elle étendait ses soins jusque sur les jardins et sur les serres, et dès le lendemain Luciane se plaignit de la rareté des fleurs et des fruits, comme si elle avait oublié que l'on était au milieu de l'hiver. Elle poussa même la malice jusqu'à faire enlever chaque jour, sous prétexte d'orner les appartements et les tables, les fleurs en boutons et les branches vertes des arbres, afin de détruire ainsi, pour toute la saison prochaine, les espérances d'Ottilie et du jardinier dont elle secondait les intelligents travaux.

Persuadée que la pauvre enfant ne pouvait se mouvoir à son aise que dans le cercle domestique, Luciane l'en arracha malgré elle, tantôt pour aller aux assemblées ou aux bals du voisinage, tantôt pour grossir le cortège de ses promenades en traîneau et à cheval, à travers la neige, la glace et la tempête. En vain Ottilie chercha-t-elle à lui faire comprendre que ses devoirs de ménagère la retenaient à la maison, et que sa santé était trop délicate pour un pareil genre de vie, Luciane avait pour principe que tout ce qui lui convenait ne devait gêner ni incommoder personne.

Bientôt cependant elle eut lieu de se repentir de ce despotisme; car Ottilie, quoique toujours la moins parée, était, aux yeux des hommes du moins, la plus belle. Sa mélancolie pensive les attirait, et sa douceur inaltérable les fixait. Le futur lui-même subissait, sans le savoir, cette fascination; il aimait à s'entretenir avec elle, et à la consulter sur un projet qui le préoccupait fortement.

L'Architecte S'était décidé enfin à lui montrer ses dessins et sa collection d'objets d'antiquité, il consentit même à lui faire voir les travaux qu'il avait exécutés dans les domaines du Baron, ainsi que les restaurations et les peintures de l'église et de la chapelle. Cette complaisance eut le résultat qu'elle ne pouvait manquer d'avoir: le futur de Luciane conçut une haute idée du talent et du caractère de l'Architecte.

Riche, et amateur passionné des arts, ce jeune seigneur était assez sage pour sentir qu'il perdrait son temps et son argent, s'il suivait au hasard le penchant qui le poussait à faire bâtir et à réunir des objets curieux. La direction d'un homme prudent et expérimenté lui était indispensable, et personne ne pouvait mieux remplir son but que l'Architecte, dont il venait de faire connaissance d'une manière si inattendue: il en parla à Luciane qui l'excita à s'attacher sans délai ce jeune artiste.

En allant ainsi au-devant des désirs de son futur, elle n'avait d'autre intention que d'enlever à Ottilie un homme remarquable qui lui avait voué une amitié si tendre, qu'on ne pouvait manquer d'y reconnaître un commencement d'amour. L'idée que les conseils et les secours d'un artiste aussi distingué pourraient lui être utiles à elle-même, n'entrait pour rien dans sa conduite. Cependant il avait déjà plus d'une fois donné à ses fêtes improvisées un mérite réel; mais loin de lui en savoir gré, elle ne supposait pas même la possibilité qu'elle pût avoir besoin de ses avis; elle se croyait supérieure en tout et à tout le monde. Au reste, l'intelligence et l'adresse de son valet de chambre qui lui avaient suffi jusque là, étaient en effet tout ce qu'il fallait pour exécuter ses inventions vulgaires et bornées; car jamais elle ne voyait, pour célébrer les anniversaires ou tout autre jour remarquable, qu'un autel où brûlait l'encens et la flamme du sacrifice, un buste, des couronnes, des guirlandes et des transparents.

Ottilie était parfaitement à même de donner à son futur cousin une juste idée de la position dans laquelle se trouvait l'Architecte. Elle savait que Charlotte ne pouvait ni ne voulait plus l'employer, et que, sans l'arrivée de Luciane et de sa brillante suite, il aurait déjà quitté le château; la rigueur de la saison rendant d'ailleurs toute construction impossible, lors même qu'on aurait voulu en faire exécuter. L'intelligent artiste avait donc plus que jamais besoin d'un protecteur qui eût le pouvoir et la volonté d'utiliser son talent.

Les rapports de cet artiste avec l'aimable Ottilie étaient nobles et purs comme elle. La jeune fille aimait à le voir déployer sous ses yeux les forces actives de sa belle intelligence, comme on aime à être témoin des utiles travaux et des honorables succès d'un frère. Son affection calme et paisible ne sortait pas de ses limites; une passion quelconque ne pouvait plus trouver de place dans son coeur qu'Édouard remplissait tout entier; Dieu, lui qui pénètre partout, pouvait seul y régner avec lui.

Plus l'hiver devenait rigoureux et les routes impraticables, plus on s'applaudissait du hasard qui avait mis tout le voisinage à même de passer, en bonne compagnie, cette triste saison avec ses courtes journées et ses nuits interminables. Le torrent des visiteurs qui inondait le château allait toujours en croissant; on avait tant parlé de la vie joyeuse qu'on y menait, que ces bruits attirèrent les officiers en garnison dans les environs. Les uns, aussi bien élevés que bien nés augmentèrent la satisfaction générale, tandis que les autres causèrent plus d'un désordre par leur manque d'usage et leur grosse gaîté.

Au milieu de ce mouvement perpétuel, le Comte et la Baronne arrivèrent de la manière la plus inattendue; leur présence convertit tout à coup cette cohue bigarrée en une véritable cour. Les hommes les plus distingués par leur rang et leurs manières se groupèrent autour du Comte, et la Baronne donna l'impulsion aux dames qui, toutes, rendaient justice à son mérite supérieur.

On avait été surpris d'abord de les voir arriver ensemble et publiquement. L'air de satisfaction qui respirait sur leur visage avait mis le comble à cette surprise. En apprenant que la femme du Comte venait de mourir, et que, par conséquent, il pouvait épouser la Baronne dès que les convenances sociales le lui permettraient, on comprit leur gaîté et on la partagea franchement.

Ottilie seule se rappela avec une vive douleur leur première visite, et tout ce qui avait été dit alors sur le mariage et le divorce, sur le devoir et les penchants, sur les désirs et sur la résignation. Ces deux amants dont, à cette époque, rien encore n'autorisait les espérances, se représentaient devant elle, sûrs enfin de leur bonheur, au moment même où tout lui imposait la loi de renoncer au sien. Il était donc bien naturel qu'elle ne pût les revoir sans étouffer un soupir et essuyer furtivement une larme de regret.

A peine Luciane eut-elle appris que le Comte aimait la musique, qu'elle organisa des concerts, où elle espérait briller par son chant qu'elle accompagnait de la guitare, instrument dont elle se servait avec art. Quant à sa voix, elle était belle et bien cultivée; mais il était aussi impossible de comprendre les paroles qu'elle chantait que celles de toutes les belles chanteuses allemandes qui font les délices des salons. Un soir son triomphe fut troublé par un incident peu flatteur pour son amour-propre.

Au nombre des auditeurs se trouvait un jeune poète qui, pour l'instant, était l'objet de ses préférences, parce qu'elle voulait le mettre dans la nécessité de composer des vers pour elle, et de les lui dédier authentiquement. Pour hâter ce résultat, elle avait pris le parti de ne chanter que les vers de ce poète. Dès que le premier morceau fut fini, il vint comme tout le monde, ainsi que la politesse l'exige, la féliciter sur son admirable talent. Luciane, qui en avait espéré davantage de sa part, hasarda, mais en vain, plusieurs allusions sur le choix des paroles. Forcée enfin de reconnaître qu'il ne la comprenait pas, ou qu'il ne voulait pas la comprendre, elle chargea un des gentilshommes de sa suite, accoutumé à exécuter ses ordres, de demander directement au poète récalcitrant si ses vers, chantés par une si belle bouche et une voix si séduisante, ne lui avaient pas paru plus beaux qu'à l'ordinaire.—Mes vers? demanda le poète surpris, mais je n'ai entendu que des voyelles, et pas même nettement articulées! N'importe, il est de mon devoir de remercier cette dame de son aimable attention, et je m'en acquitterai.

Le Courtisan était trop bien appris pour rendre à sa souveraine un compte fidèle de sa mission, le poète paya sa dette par des phrases sonores, mais banales, et Luciane lui exprima assez clairement le désir de pouvoir chanter à la première occasion une romance composée par lui et pour elle. Piqué de cette demande, il eut un instant la pensée de lui présenter un alphabet, et de lui conseiller de prendre au hasard les premières lettres venues, avec l'intention d'en former un hymne à sa louange, qu'elle pourrait ensuite appliquer au premier air qu'il lui plairait de choisir; mais il sentit à temps que cette ironie eût été trop amère, et même inconvenante. La soirée cependant ne devait pas se passer sans faire subir à Luciane une humiliation complète, car on ne tarda pas à lui apprendre que le jeune poète venait de glisser dans le cahier de musique d'Ottilie un charmant petit poème qu'il avait composé sur un des airs favoris de la jeune fille, et dans lequel respirait un sentiment trop tendre pour qu'il fût possible de ne l'attribuer qu'à la simple galanterie.

Les personnes avides de louanges et dominées par le besoin de briller, se croient ordinairement aptes à tout, et s'attachent presque toujours de préférence à ce qu'elles font mal. Luciane était plus que toute autre soumise à cette loi; aussi ne tarda-t-elle pas à chercher de nouveaux succès dans la déclamation. Sa mémoire était bonne, mais son débit était calculé sans intelligence, et exalté sans passion. Elle avait, en outre, contracté la mauvaise habitude de ne jamais rien réciter sans faire des gestes qui confondaient désagréablement le genre lyrique et épique avec le genre dramatique.

Le Comte, dont l'esprit pénétrant avait saisi en peu de jours tous les travers de la société dont il était, pour ainsi dire, le chef et le directeur, suggéra à Luciane un projet qui devait lui fournir le moyen de se poser d'une manière nouvelle devant ses admirateurs.

—Vous avez autour de vous, lui dit-il, beaucoup de personnes spirituelles et gracieuses, et je suis étonné qu'avec leur secours vous n'ayez pas encore représenté quelques tableaux célèbres. Ces sortes de représentations demandent une foule de soins et d'apprêts, j'en conviens, mais elles ont un charme infini.

Ce genre d'amusement convenait parfaitement au goût et au caractère de Luciane, aussi s'empressa-t-elle de suivre le conseil indirect que le Comte venait de lui donner, et dont elle avait le droit d'espérer de grands succès. Sa taille élégante, ses formes arrondies, sa figure régulière et expressive, ses beaux cheveux bruns, son cou blanc et souple, tout en elle enfin était parfait et digne de servir de modèle au plus grand peintre; et son penchant pour les tableaux vivants serait sans doute devenu une passion exclusive, si elle avait su qu'elle était plus belle encore quand elle était tranquille et calme, que lorsqu'elle se mouvait sans cesse; car alors elle avait quelque chose de turbulent qui devenait parfois disgracieux.

Ne pouvant se procurer les tableaux des grands maîtres que l'on voulait représenter, on se contenta des gravures qui se trouvaient au château. On choisit d'abord le Bélisaire de Van-Dick. Le personnage assis du vieux général aveugle fut confié à un gentilhomme déjà avancé en âge, grand, bien fait et d'une physionomie noble. L'Architecte se chargea du guerrier qui, debout devant le général, le regarde avec une tristesse compatissante; par un hasard singulier, il avait réellement beaucoup de ressemblance avec ce guerrier. Luciane s'était modestement contentée de la jolie jeune femme que l'on voit au fond du tableau, faisant passer de sa bourse dans sa main, l'aumône qu'elle destine à l'aveugle. La vieille qui semble lui dire qu'elle va trop donner, et la troisième femme qui déjà remet son offrande à Bélisaire ne furent point oubliées.

Les préparatifs nécessaires pour exécuter ce tableau et ceux qui devaient le suivre, conduisirent beaucoup plus loin qu'on ne l'avait pensé d'abord; à chaque instant on avait besoin d'une foule de choses qu'il était difficile de se procurer à la campagne, et surtout au milieu de l'hiver, où les communications sont lentes et souvent même impossibles.

Tout retard était antipathique à Luciane, aussi sacrifia-t-elle sans hésiter tous les objets de sa garde-robe qui pouvaient servir pour faire des draperies et des costumes tels que les exigeaient les tableaux. L'Architecte s'occupa activement de la construction du théâtre et de la manière de l'éclairer; le Comte le seconda de son mieux, et lui donna souvent d'utiles et sages conseils.

Lorsque tout fut prêt enfin, on réunit une société nombreuse et brillante qui, depuis longtemps déjà, attendait avec impatience la première représentation.

Après avoir préparé les spectateurs par une musique appropriée au sujet du tableau de Bélisaire, on leva le rideau. Les attitudes étaient si justes, les couleurs si heureusement harmonisées, la lumière si savamment disposée, qu'on se croyait transporté dans un autre monde. Au premier abord cependant, cette réalité, mise ainsi à la place d'une fiction artistique, avait quelque chose d'inquiétant.

Le rideau retomba, mais les voeux unanimes des spectateurs le firent relever plus d'une fois. Bientôt la musique les occupa de nouveau, et jusqu'au moment où tout fut prêt pour la représentation d'un second tableau d'un genre plus élevé. Ce tableau causa une surprise générale et agréable, car c'était la célèbre Esther, du Poussin, devant Assuérus. Dans le personnage de la reine à demi évanouie, Luciane parut dans tout l'éclat de sa beauté et de ses grâces. Les filles qui la soutenaient étaient jolies, mais elle les avait si prudemment choisies, qu'aucune ne pouvait lui porter ombrage. Il est inutile, sans doute, d'ajouter qu'Ottilie fut toujours exclue par elle de la représentation de tous ces tableaux. L'homme le plus beau de la société, et le plus imposant en même temps, avait été chargé d'occuper le trône d'or du grand roi, si semblable à Jupiter; ce qui acheva de donner à l'ensemble un cachet de perfection qui tenait du merveilleux.

La réprimande paternelle de Terburg, que la belle gravure de Wille a rendue familière à tous les amis des arts, était le sujet du troisième tableau, aussi intéressant dans son genre que les deux premiers.

Un vieux chevalier assis et les jambes croisées semble parler à sa fille avec l'intention de toucher sa conscience. L'expression de ses traits et de son attitude prouve, toutefois, qu'il ne lui dit rien d'humiliant, et qu'il est plutôt peiné qu'irrité. La contenance de la jeune personne, debout devant lui, mais dont on ne voit pas le visage, annonce qu'elle cherche à maîtriser une vive émotion. La mère, témoin de la réprimande, a l'air embarrassée; elle regarde au fond d'un verre plein de vin blanc qu'elle tient à la main et dans lequel elle parait boire à longs traits.

En choisissant la position de la fille réprimandée, Luciane savait sans doute qu'elle lui fournirait l'occasion de faire ressortir tous ses avantages. Il était en effet impossible de voir quelque chose de plus beau et de plus suave que les tresses de ses longs cheveux bruns, que les contours de sa tête, de son cou, de ses épaules. Sa taille, que les modes du jour cachaient et déguisaient si désagréablement, se dessinait avec une grâce parfaite sous ce costume du moyen-âge. L'Architecte avait eu soin de draper lui-même les nombreux plis de sa robe de satin blanc; et il ne put s'empêcher de convenir que cette copie vivante était infiniment supérieure à l'original jeté sur la toile par le pinceau d'un grand artiste. L'admiration qu'elle excita fut telle qu'on ne cessa de faire relever le rideau. Le bonheur qu'éprouvaient les spectateurs en contemplant cette belle personne qui leur tournait le dos, devait nécessairement faire naître le désir de voir son visage; mais personne n'osait exprimer ce désir. Tout à coup un jeune gentilhomme, vif jusqu'à l'audace, prononça à haute voix cette formule qu'on met parfois à la fin des pages: Tournez, s'il vous plaît! Tous les spectateurs la répétèrent aussitôt en choeur, mais en vain. Les personnages du tableau connaissaient trop bien leurs intérêts pour répondre à un appel aussi contraire à l'esprit et à la nature de l'oeuvre d'art dont ils voulaient donner une juste idée. La jeune fille resta immobile, le chevalier conserva l'attitude d'un père qui gronde doucement un enfant chéri, et la mère ne détourna point ses regards du fond du verre dans lequel elle buvait toujours sans faire diminuer le vin qu'il contenait.

Nous croyons pouvoir nous dispenser de donner le détail d'une foule d'autres représentations qui étaient presque toutes empruntées aux délicieuses scènes de cabarets et de foires que nous devons aux meilleurs peintres de l'école flamande.

Le Comte et la Baronne annoncèrent enfin leur départ, en promettant de venir passer au château les premières semaines de leur mariage; et Charlotte vit avec plaisir que Luciane et sa suite ne tarderaient pas à imiter cet exemple. Le séjour de plus de deux mois que sa fille venait de faire près d'elle, l'avait suffisamment convaincue que son union avec l'homme qu'on lui destinait, lui assurerait un heureux avenir. Ce jeune gentilhomme, en effet, ne se bornait pas à l'aimer tendrement, il était fier d'elle. Riche, mais modéré dans ses désirs, toute son ambition se renfermait dans la possession d'une femme généralement admirée. Son besoin de voir tout en cette femme, et de n'être quelque chose que pour et par elle, était si prononcé, qu'il se sentait douloureusement affecté, lorsqu'une connaissance nouvelle ne donnait pas toute son attention à Luciane, et cherchait plutôt à se mettre en rapport avec lui, ainsi que cela lui arrivait quelquefois, surtout avec les hommes d'un certain âge et d'un caractère grave, dont il gagnait l'estime et la bienveillance par son mérite et son amabilité.

Les arrangements du futur avec l'Architecte n'avaient pas été longs à conclure. Après le nouvel an, l'artiste devait venir rejoindre le jeune couple dans la capitale, où il se proposait de passer le carnaval. Luciane se promettait d'exploiter cette époque de folies par les plaisirs les plus vifs et les plus variés. La représentation des tableaux qui lui avaient déjà valu tant de brillants succès, occupaient le premier rang sur la liste de ses projets d'amusement. Elle ne songea pas même à l'argent que pourrait coûter la réalisation de ces projets, car sa grande-tante et son futur l'avaient accoutumée à n'attacher aucune importance aux sommes qu'elle dissipait pour ses plaisirs.

Le départ de Luciane et de sa suite était définitivement arrêté; mais il ne pouvait s'effectuer de la manière habituelle et vulgaire, car chez elle tout avait un cachet en dehors des allures ordinaires de la vie.

A la fin d'un splendide dîner qui avait surexcité la gaîté des convives, on railla la maîtresse du château sur la rapidité avec laquelle on avait dévoré toutes ses provisions d'hiver, et sur la fausse honte qui l'empêchait d'avouer franchement à ses hôtes qu'ils n'avaient qu'à chercher fortune ailleurs puisqu'elle ne pouvait plus les nourrir.

Le gentilhomme qui, dans la représentation des tableaux, s'était chargé du personnage de Bélisaire, aspirait depuis longtemps au bonheur de posséder la charmante Luciane chez lui; son immense fortune lui permettait de satisfaire toutes les fantaisies de cet objet de son adoration. Encouragé par la plaisanterie que l'on venait de faire, il osa exprimer nettement ce désir.

—Puisque la famine vous chasse d'ici, belle dame, lui dit-il, ayez le courage d'en agir à la polonaise: venez me dévorer chez moi, et ainsi de suite à la ronde, jusqu'à ce que vous ayez affamé la contrée tout entière.

Cette proposition charma la jeune étourdie; on fit les paquets à la hâte et, dès le lendemain, l'essaim s'abattit dans sa nouvelle ruche. On y trouva plus d'espace, plus d'abondance et de profusion, et par conséquent moins d'ordre, de commodité et de bien-être réel; d'où il résultait une foule de quiproquo et de situations comiques, qui achevèrent d'enchanter Luciane.

La vie qu'elle menait et qu'elle faisait mener aux siens, devenait toujours plus désordonnée et plus sauvage: des battues dans les forêts, des courses à pied et à cheval, des collations et des danses en plein air au milieu des neiges et des glaces, enfin tout ce qu'il était possible d'imaginer de plus fatigant, de plus bizarre et de plus anti-civilisé, remplissait ses jours et une partie de ses nuits. Ne pas assister à ses folles parties, c'était lui déplaire; et qui aurait osé braver un pareil anathème?

Ce fut ainsi qu'elle s'avança de château en château, chassant, chantant, dansant, courant en traîneau, à pied et à cheval. Toujours entourée de cris de joie et d'admiration, elle arriva enfin à la capitale, où les récits des aventures galantes et les plaisirs de la cour et de la ville donnèrent enfin une autre direction à son imagination. Au reste, sa grande-tante, qui avait eu soin de la précéder de plusieurs semaines, s'était empressée de prendre toutes les mesures nécessaires, pour la faire rentrer sous le joug des habitudes du monde élégant.

* * * * *

EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.

«Le monde prend les hommes pour ce qu'ils veulent être, mais il faut du moins qu'ils aient l'intention d'être quelque chose. On aime, en général, beaucoup mieux supporter ceux qui nous importunent, que de souffrir ceux qui nous semblent nuls.»

«On peut tout imposer à la société; elle accepte tout, hors les conséquences de ce qu'elle a accepté.»

«On ne connaît jamais que très-superficiellement les personnes qui viennent nous voir: pour juger leur valeur réelle, il faut les observer chez elles.»

«Rien ne me parait plus naturel que de trouver des sujets de blâme et des défauts aux personnes qui nous visitent, et de les juger sévèrement quand ils nous ont quitté; car en venant chez nous elles nous ont, pour ainsi dire, donné le droit de les mesurer d'après nos manières de voir. C'est une censure dont, en pareil cas, les personnes les plus justes ne s'abstiennent que fort rarement.» «Mais lorsqu'on va chez les autres, et que l'on voit leur entourage, les nécessités qui les enchaînent, les obstacles qui les retiennent, les devoirs qu'ils accomplissent et les contrariétés qu'ils supportent, il faudrait être déraisonnable ou malveillant pour s'apercevoir de ce qu'il peut y avoir de mal ou de ridicule chez des personnes respectables sous tant de rapports.»

«Ce que nous appelons la décence et les moeurs, n'est qu'un moyen pour faire arriver les hommes, de bon gré, à des résultats où il ne serait pas même toujours possible de les conduire par la force brutale.»

«La société des femmes est l'élément où se développent les bonnes moeurs.»

«Serait-il possible de faire accorder l'individualité avec le savoir-vivre?»

«Oui, mais il faudrait pour cela que le savoir-vivre ne fût qu'un moyen pour faire ressortir l'individualité. Malheureusement tout le monde aime et désire les hommes et les choses qui ont de la valeur et de l'importance, mais on ne veut pas en être gêné ou contrarié.»

«La position sociale la plus agréable est celle d'un militaire instruit et bien élevé.»

«Les militaires les plus grossiers savent du moins rester dans leur sphère, et, en cas de besoin, ils sont toujours prêts à se rendre utiles; car la conscience de la force est inséparable d'une certaine bonté instinctive.»

«Il n'y a rien de si insupportable qu'un homme du civil gauche et lourd. Puisqu'il ne se trouve jamais en contact avec des êtres grossiers, on a le droit de lui demander de le politesse et de l'élégance.»

«Lorsque nous vivons avec des personnes qui ont, pour ainsi dire, l'instinct du convenable, nous souffrons pour elles, dès qu'on fait en leur présence quelque chose d'inconvenant. C'est ainsi que je souffre toujours pour Charlotte, quand je vois quelqu'un se balancer sur sa chaise, parce que je sais que cela lui déplaît souverainement.»

«Les hommes n'entreraient jamais avec des lunettes sur le nez dans un appartement où il y a des femmes, s'ils savaient que par là ils nous ôtent l'envie de les regarder et de leur parler.»

«Ils devraient également se garder de déposer leurs chapeaux, lorsqu'ils ont à peine fini de saluer. Cela leur donne quelque chose de comique, parce que la familiarité qui succède immédiatement à un témoignage de respect est toujours ridicule.»

«Il n'est point de signe extérieur de politesse qui ne tire son origine des moeurs; la meilleure éducation, sous ce rapport, serait donc celle qui enseignerait en même temps et les signes et leur origine.»

«Les manières sont un miroir dans lequel se reflète notre propre image.»

«Il y a une certaine politesse de coeur qui tient de près à l'amour; c'est elle qui donne les manières les plus agréables et les plus gracieuses.»

«La plus belle relation de la vie est une dépendance volontaire; mais sans amour cette dépendance serait une impossibilité.»

«Nous ne sommes jamais plus loin de l'accomplissement de nos désirs, que lorsque nous possédons ce que nous avons désiré.»

«Personne n'est plus réellement esclave que celui qui se croit libre sans l'être en effet.»

«Celui qui ose se déclarer libre, se sent enchaîné de toutes parts; mais dès qu'il a le courage de se reconnaître enchaîné, il se sent libre.»

«L'amour est la seule arme qu'il soit possible d'opposer à la supériorité.»

«Quand des êtres stupides s'enorgueillissent d'un homme supérieur, ils le font haïr.»

«On prétend qu'il n'y a pas de héros en face de son valet de chambre. C'est qu'un héros ne peut être compris que par des héros, et que les valets de chambre ne savent apprécier que leurs pareils.»

«Il n'y a pas de plus grande consolation pour les hommes médiocres, que la certitude que les hommes de génie ne sont pas immortels.»

«Les plus grands hommes tiennent toujours à leur siècle par quelques-uns de ses travers, de ses faiblesses.»

«On croit, en général, les hommes plus dangereux qu'ils ne le sont en effet.»

«Ce ne sont ni les fous ni les sages qu'il faut redouter, mais les demi-fous et les demi-sages, car ceux-là seuls sont réellement dangereux.»

«Il n'y a pas de meilleur moyen possible pour échapper aux hommes, que de se consacrer aux arts. Et cependant, par ce même moyen, on leur appartient plus complètement que jamais, puisque, dans les moments de prospérité comme dans les jours de chagrin et de douleur, tous ont besoin de l'artiste.»

«L'art est la réalisation du difficile, du beau et du bon.»

«Lorsque nous voyons le difficile s'exécuter facilement, nous concevons l'idée de la possibilité de l'impossible.»

«Les difficultés augmentent à mesure qu'on approche du but.»

«Il faut moins de peine et de travail pour semer que pour récolter.»

CHAPITRE VI.

Charlotte se sentait complètement dédommagée des fatigues, des tourments et des tribulations que lui avaient causés le séjour de sa fille au château, puisqu'ils l'avaient mise à même d'apprendre à connaître parfaitement cette jeune personne. Grâce à son expérience raisonnée du monde, le caractère de Luciane n'avait rien de neuf pour elle; mais c'était pour la première fois qu'elle le voyait se dessiner avec tant de franchise et de netteté, ce qui ne l'empêcha pas d'avoir la conviction que de semblables jeunes filles peuvent, en passant par les diverses épreuves de la vie, arriver à une maturité d'autant plus remarquable et plus méritoire, que le sentiment outré de l'individualité, et l'activité turbulente qui les caractérisaient au début de leur carrière, deviennent des qualités supérieures, quand le temps leur a fait prendre une direction sage et déterminée. Il est, au reste, fort naturel qu'une mère supporte avec plaisir ce qui choque et importune les autres. Elle cherche et trouve instinctivement des sujets d'espérance heureuse, dans le caractère de ses enfants, que les étranges ne jugent favorablement que lorsqu'ils en tirent quelques avantages, ou que, du moins, ils n'en éprouvent aucune contrariété.

L'orgueil maternel de Charlotte ne tarda cependant pas être vivement blessé par un incident fâcheux dont sa fille était la cause. Ce malheur n'était pas le résultat de ses bizarreries que l'on avait réellement le droit de blâmer, mais d'un trait caractéristique, que tout le monde aimait et approuvait en elle. Luciane ne se bornait pas à rire avec les heureux, elle aimait à s'affliger avec les malheureux; elle poussait même l'esprit d'opposition jusqu'à faire tous ses efforts pour attrister les premiers et pour égayer les derniers. Dès qu'on l'accueillait intimement dans une famille dont un ou plusieurs membres se trouvaient par leur grand âge ou par leur mauvaise santé forcés de garder leur chambre, elle affectait pour eux une tendre sollicitude; les visitait dans leurs réduits solitaires, et, vantant ses hautes connaissances en médecine, elle les forçait, pour ainsi dire, à prendre quelques-unes des drogues dont se composait la pharmacie de voyage qu'elle portait partout avec elle. Il est facile de deviner que ces sortes de remèdes, distribués au hasard, augmentaient plutôt les maux qu'ils ne les soulageaient.

Les sages représentations par lesquelles on cherchait à la détourner de ce genre de bienfaisance, ne produisaient aucun résultat; car c'était précisément sous ce rapport qu'elle se croyait non-seulement à l'abri de tout reproche, mais encore digne de l'admiration générale. Convaincue de la puissance salutaire de ses drogues contre les infirmités du corps, elle avait étendu ses essais curatifs jusque sur le domaine de l'intelligence. Le mauvais succès d'une cure de ce genre, qu'elle avait tentée dans les environs du château de sa mère, eut des suites si déplorables, que l'on en parla dans toute la contrée. Ces bruits fâcheux ne tardèrent pas à arriver aux oreilles de Charlotte, qui pria Ottilie de l'éclairer sur ce sujet délicat; car la jeune fille avait été témoin de l'accident que l'on interprétait de tant de manières diverses. Nous allons le rapporter tel qu'il s'était passé:

La fille aînée du propriétaire d'un château du voisinage avait causé, involontairement, la mort de sa jeune soeur. Affectée par ce malheur au point que sa raison en était presque altérée, elle se tenait renfermée dans sa chambre où elle ne recevait ses parents et ses amis qu'isolément et les uns après les autres; car dès qu'elle voyait plusieurs personnes réunies, elle s'imaginait qu'ils venaient pour la punir de son crime. Dans toutes les autres circonstances, sa conduite était sensée, et sa conversation annonçait la pieuse résignation d'une âme blessée, qui se soumet aux arrêts de la Providence.

A peine Luciane eut-elle entendu parler de cette jeune infortunée, qu'elle conçut le projet de la rendre à la société, et de donner ainsi une preuve éclatante du pouvoir merveilleux de son intervention. Comme elle attachait un très-grand prix à la réalisation de ce projet, elle y procéda avec plus de prudence qu'à l'ordinaire, et se fit présenter secrètement à la malade dont elle captiva bientôt l'affection, en chantant et en exécutant devant elle, et pour elle seule, des morceaux de musique en harmonie avec la disposition de son esprit. Se croyant sûre d'un succès qui, d'après ses manières de voir, était déjà trop longtemps resté un secret de famille, elle voulut enfin en jouir en public. A cet effet elle traîna, un soir, la pâle et tremblante jeune fille qu'elle croyait avoir guérie, au milieu des salons du château encombrés d'une brillante société. Cette apparition inattendue excita une si vive curiosité chez les uns, et causa tant de crainte aux autres, que tout le monde se conduisit de la manière la plus maladroite et la plus déplacée. On ne regardait que la malade, on se chuchotait à l'oreille, on se pressait autour d'elle ou on la fuyait avec affectation. Déjà éblouie par l'éclat des lumières et des parures, par le bruit et les apprêts d'une fête, cet accueil acheva de troubler sa raison. Elle s'enfuit épouvantée en poussant des cris de terreur, comme si elle venait d'apercevoir un monstre prêt à la dévorer. A peine eut-elle fait quelques pas, qu'elle tomba sans connaissance; Ottilie la reçut dans ses bras et, secondée par le peu d'amis qui avaient osé la suivre, elle la porta dans sa chambre.

Luciane réprimanda sévèrement la société sur l'inconséquence de sa conduite, sans songer le moins du monde qu'elle était l'unique cause du malheur dont elle accusait les autres. Cette triste expérience n'était pas la première, et, selon toutes les probabilités, elle ne suffit pas pour la faire renoncer à la funeste manie de se poser en médecin de l'âme et du corps.

Depuis ce jour l'état de la malade avait tellement empiré, que ses parents s'étaient vus forcés de la placer dans une maison d'aliénés. Malheureusement Charlotte ne pouvait offrir que des consolations stériles, en échange du mal que sa fille avait causé. Ottilie, surtout, déplorait l'état de la pauvre malade, car elle avait la conviction qu'en continuant de la traiter comme on l'avait fait, elle n'eût pas tardé à être complètement guérie.

Cette fâcheuse circonstance rappela péniblement à la jeune fille tout ce qui lui était arrivé de désagréable pendant le séjour de sa cousine au château, et elle ne put s'empêcher de reprocher à l'Architecte le refus qu'il lui avait fait de montrer ses dessins et sa collection d'antiquités au futur de Luciane. Ce refus lui avait laissé une impression désagréable et très-naturelle, car elle sentait vaguement que ce qu'elle voulait bien se donner la peine de demander, ne devait pas être refusé par un homme tel que ce jeune artiste. Il s'empressa de se justifier.

—Si vous saviez, lui dit-il, que les personnes les plus distinguées traitent presque toujours très-cavalièrement les objets d'art les plus curieux et les plus fragiles, vous me pardonneriez de n'avoir pas voulu exposer ma collection à la brutalité de la foule. Au lieu de tenir une médaille par ses bords, la plupart des personnes appuient lourdement leurs doigts sur les plus belles empreintes, sur les fonds les plus purs; elles prennent à pleines mains les chef-d'oeuvre les plus délicats, comme si l'on pouvait juger le mérite des formes artistiques en les tâtant. On dirait qu'elles ignorent qu'une grande feuille de papier doit toujours être soutenue par les deux extrémités; elles font circuler entre le pouce et 'index, les gravures, les dessins les plus précieux, semblables à un politique présomptueux, qui, en saisissant son journal, prononce d'avance, par le froissement du papier, son jugement sur les événements que rapporte ce journal. En un mot, lorsque vingt curieux ont examiné un objet d'art et d'antiquité, le vingt-unième ne peut plus y voir grand chose.

—Je vous ai sans doute causé moi-même plus d'un chagrin, en endommageant ainsi, sans le savoir, vos précieux trésors, que j'admirais si sincèrement?

—Jamais! s'écria l'Architecte, non, jamais! le sentiment du juste et du convenable est inné chez vous.

—Il n'en serait pas moins fort utile, répondit Ottilie en souriant, d'ajouter, au traité de la civilité puérile et honnête, après le chapitre qui nous indique la manière de nous conduire à table, un chapitre indiquant, avec tous les détails nécessaires, comment on doit examiner les collections des artistes.

—Et alors les artistes les montreraient avec plus d'empressement et de plaisir, répondit gravement l'Architecte.

Ottilie avait depuis longtemps oublié ce petit démêlé, mais l'Architecte cherchait toujours de nouvelles occasions pour se justifier, et lui renouvelait sans cesse l'assurance qu'il aimait, pardessus tout, à contribuer à l'amusement de ses amis. Cette persistance lui prouva que ses reproches l'avaient blessé au coeur; se croyant coupable, à son tour elle n'eut pas le courage de refuser la faveur qu'il lui demanda avec beaucoup d'instance; et cependant un sentiment intime l'avertissait qu'il lui serait difficile de tenir l'engagement qu'elle venait de prendre.

Cette faveur concernait la représentation des tableaux. L'Architecte avait remarqué avec chagrin qu'Ottilie en avait été exclue par la jalousie de Luciane, et que Charlotte n'avait vu que les premiers essais, parce que des indispositions, naturelles dans son état, la retenaient fort souvent dans ses appartements. Aussi s'était-il promis de ne point quitter le château sans avoir donné une représentation de ce genre, supérieure à toutes celles où Luciane avait figuré. Il espérait ainsi procurer une distraction agréable à la tante, et contraindre sa charmante nièce à faire valoir, à son tour, les brillants avantages que la nature lui avait prodigués. Peut-être aussi cherchait-il un moyen de retarder son départ; car plus l'époque de ce départ approchait, plus il lui paraissait impossible de se séparer de cette jeune fille, dont le regard doux et calme était devenu nécessaire à son existence.

L'approche des fêtes de Noël lui rappela que l'imitation des tableaux par des figures en relief, tirait son origine des pieuses représentations dites présèpes, dans lesquelles on montrait l'enfant Jésus et sa Mère, recevant, malgré la bassesse apparente de sa condition, d'abord les hommages des bergers, et bientôt après ceux de trois grands rois.

Un semblable tableau s'était si fortement gravé dans son imagination, qu'il ne douta point de la possibilité de le réaliser. L'enfant fut bientôt trouvé ainsi que les bergers et les bergères; mais, selon lui, Ottilie seule pourrait donner une juste idée de la Mère de Dieu, car depuis longtemps déjà la pensée du jeune artiste l'avait élevée à cette hauteur. Lorsqu'il la pria de se charger de ce personnage, elle lui dit d'en demander la permission à sa tante qui l'accorda sans difficulté, et combattit même avec autant de bonté que de raison les scrupules de sa nièce; car la modeste jeune fille craignait de commettre une profanation, en imitant la céleste figure que l'on voulait lui faire représenter.

Sûr enfin du succès, l'Architecte travailla sans relâche afin que, la veille de Noël, tout fût prêt pour la représentation dont il se promettait tant de bonheur. Depuis longtemps déjà, la seule présence d'Ottilie semblait suffire à la satisfaction de tous ses besoins, et l'on eût dit que, tandis qu'il ne s'occupait que d'elle et pour elle, le sommeil et la nourriture lui étaient devenus inutiles.

Enfin, grâce à son infatigable activité, tout avait marché au gré de ses désirs; il était même parvenu à réunir un certain nombre d'instruments à vent dont les sons, savamment combinés, devaient disposer les coeurs aux émotions qu'il voulait leur faire éprouver.

Au jour et à l'heure indiqués le rideau se leva devant les spectateurs, qui se composaient de Charlotte et de quelques commensaux du château. Le tableau par lui-même était si connu, qu'on ne devait pas s'attendre à en recevoir une impression nouvelle, et cependant il causa, non-seulement de la surprise, mais encore de l'admiration; cet effet n'était pas produit par le tableau, mais par la perfection des réalités qui l'imitaient. L'ensemble était plutôt un effet de nuit que de crépuscule, et pourtant chaque détail se voyait et se dessinait distinctement. L'artiste avait eu l'heureuse idée de faire de l'Enfant-Dieu, le centre de lumière, à l'aide d'un mécanisme savant qui portait les lampions. Ce mécanisme était caché par les figures placées sur le premier plan et à demi éclairées par des rayons obliques. D'autres lampions placés au-dessous éclairaient vivement, de bas en haut, les frais visages des jeunes filles et des jeunes garçons posés çà et là, sur les divers points du tableau. Des anges, dont l'éclat pâlissait et dont l'enveloppe brillante et aérienne paraissait épaisse et sombre devant la transparente clarté que répandait le Dieu qui venait de naître, contribuaient puissamment à la perfection de l'ensemble.

Par un hasard favorable, l'enfant s'était endormi dans une gracieuse position, et le regard pouvait, sans rencontrer aucune distraction, se reposer sur la mère. Éclairée par les faisceaux de lumière que son fils reflétait sur elle, elle relevait, avec une grâce infinie et modeste, un pan du voile qui enveloppait cet enfant précieux. Tous les personnages secondaires du tableau, matériellement éblouis par la lumière, et moralement pénétrés de respect, paraissaient avoir un instant détourné leurs regards fatigués par tant d'éclat, pour les reporter aussitôt, avec une curiosité invincible, sur le miracle qui semblait leur causer plus de surprise et de plaisir que d'admiration et de terreur. Mais pour ne pas exclure entièrement ces deux sentiments, inséparables de la nature d'un pareil sujet, l'Architecte avait eu soin d'en confier l'expression à quelques vieillards, dont les têtes antiques se dessinaient dans un clair obscur merveilleux.

L'attitude, le regard, le visage, toute la personne enfin d'Ottilie surpassait l'idéal le plus parfait qu'eût jamais rêvé le peintre le plus habile. Si un connaisseur avait été témoin de cette représentation, il aurait craint de la voir changer de nature en perdant son immobilité; mais l'Architecte seul était capable d'apprécier cette grande et merveilleuse beauté artistique; il en jouissait réellement, et cependant il ne pouvait la contempler sous son véritable point de vue, car il y figurait lui-même en qualité de berger.

Qui oserait décrire ce qu'il y avait de vraiment sublime dans Ottilie? Son âme pure sentait tout ce que la reine du ciel avait dû éprouver en ce moment, où tant d'honneurs inattendus, tant de bonheur ineffable étaient venus la surprendre; aussi ses traits exprimaient-ils l'humilité la plus angélique, la modestie la plus douce et la plus aimable.

Charlotte rendit justice à la beauté de ce tableau mais elle fut surtout impressionnée par l'enfant, et ses yeux se remplirent de larmes, en songeant que bientôt elle bercerait sur ses genoux une aussi charmante petite créature.

On baissa le rideau, car les personnages avaient besoin de repos, et le machiniste procéda aux changements nécessaires pour passer d'un tableau de nuit et d'humilité, à une image de gloire et de transfiguration.

La certitude que pas une personne étrangère n'assistait à cette pieuse momerie artistique, avait tranquillisé Ottilie sur le rôle qu'elle y jouait; aussi fut-elle désagréablement affectée lorsque pendant l'entr'acte on lui apprit qu'un étranger, dont personne ne savait le nom, venait d'arriver au château; que Charlotte l'avait accueilli avec joie et fait placer à côté d'elle. La crainte d'enlever à l'Architecte la plus belle partie de son triomphe, put seule lui donner le courage de reprendre sa place dans la seconde partie du tableau qui offrait un spectacle éblouissant. Plus d'ombres, plus de demi-teintes; l'heureuse variété des couleurs rompait seule les torrents de lumière qui inondaient la scène.

Ottilie chercha en vain à reconnaître l'homme qu'elle voyait assis près de sa tante, car son rôle la forçait à tenir ses longues paupières baissées. Il parlait avec feu et sa voix lui rappelait son professeur de la pension. Cette voix lui causa une vive émotion: il s'était passé tant de choses depuis qu'elle avait frappé son oreille pour la dernière fois! Le souvenir des joies et des douleurs qui avaient rempli cet intervalle traversa son âme en détours rapides et capricieux, comme l'éclair quand il fend et sillonne les sombres nuages qui obscurcissent le ciel.

—Pourrai-je tout lui avouer? se demanda-t-elle; suis-je digne de ce saint entourage? et que dira-t-il de cette mascarade, lui qui est l'ennemi de tout déguisement?

Pendant que le sentiment et la réflexion se croisaient ainsi dans son coeur, elle s'efforça de rester une statue immobile; mais ses yeux se remplirent de larmes; et elle se sentit soulagée d'un grand poids lorsque le réveil de l'enfant mit fin à la représentation.

Le rideau était tombe, et Ottilie, devenue libre, se trouva dans un nouvel embarras. Fallait-il donner à son ancien professeur une preuve du plaisir que sa présence lui causait en se montrant à lui sous son costume théâtral, ou devait-elle changer de vêtements? Elle ne choisit point et prit instinctivement le dernier parti. En se revoyant avec ses habits ordinaires, elle se sentit assez calme pour faire à son digne maître l'accueil qu'il avait droit d'attendre d'elle.

CHAPITRE VII.

Tout ce qui pouvait contribuer à la satisfaction de Charlotte et d'Ottilie, était naturellement agréable à l'Architecte, et en ce sens, du moins, il s'applaudit de l'arrivée du Professeur. Cependant sa modestie, et peut-être aussi un peu d'égoïsme, lui firent regretter de se voir sitôt remplacé auprès des dames. Il alla même jusqu'à craindre de se survivre à lui-même par un plus long séjour au château, et cette crainte lui donna la force de hâter son départ.

Lorsqu'il prit congé des dames, elles lui firent présent d'un gilet de soie qu'il leur avait vu broder alternativement, en enviant en secret le sort de l'heureux mortel auquel elles le destinaient. Pour un homme dont le coeur est accessible aux tendres sentiments, de pareils dons sont d'un prix inestimable, car il ne pense jamais aux jolis doigts qui travaillaient pour lui avec tant de grâces et de persévérance, sans se flatter que parfois, du moins, le coeur les guidait.

Charlotte et sa nièce estimaient sincèrement le bon Professeur, aussi faisaient-elles tout ce qui était en leur pouvoir pour rendre son séjour au château aussi agréable que possible. Les femmes nourrissent au fond de leur coeur des pensées et des sensations qui leur sont particulières et dont rien au monde ne saurait les détourner; mais dans les relations sociales, elles se laissent facilement aller aux impulsions que l'homme dont elles s'occupent pour l'instant, juge à propos de leur donner. C'est par ce mélange de répulsion et d'attraction, qu'elles exercent un empire absolu auquel, dans le monde civilisé, pas un homme ne peut se soustraire, sans se donner à lui-même un brevet de brutalité et de grossièreté.

L'Architecte avait mis ses talents au service des dames, autant pour leur plaire, que pour leur être réellement utile, ce qui avait resserré les travaux comme les causeries dans le domaine des arts. La présence du Professeur les jeta tout à coup dans une sphère différente. Cet homme, qui avait consacré sa vie à l'éducation, se distinguait par une éloquence facile et gracieuse, dont les diverses relations sociales, et surtout celles qui concernent la jeunesse, étaient toujours le but et l'objet. Il parlait trop bien pour ne pas être écouté avec plaisir, et ses discours amenèrent une révolution d'autant plus complète dans la manière d'être à laquelle l'Architecte avait accoutumé les dames, que toutes les distractions que cet artiste leur avait procurées pendant son long séjour au château, étaient entièrement opposées aux opinions de ce digne professeur.

Craignant sans doute de blâmer avec trop d'amertume les tableaux vivants dont il avait vu une représentation au moment de son arrivée, il n'en parlait jamais; mais il s'expliquait franchement sur les embellissements de l'église et de la chapelle qu'on lui montra dans la certitude qu'il les trouverait dignes d'admiration.

—Je ne connais rien de plus déplacé, de plus dangereux même, dit-il, que le mélange du sacré et du profane, et je blâmerai toujours la manie d'orner et de consacrer telle ou telle enceinte, afin que les fidèles viennent s'y abandonner à des sentiments de piété. Est-ce que ces sentiments ne sont pas gravés dans nos coeurs au point de nous suivre au milieu des objets les plus vulgaires; des êtres les plus grossiers dont le hasard peut nous entourer? Oui, dès que nous le voulons sérieusement, chaque point de l'univers devient un temple, un sanctuaire. J'aime à voir les exercices de piété s'accomplir dans la même pièce où la famille se réunit pour manger, travailler, danser. Tout ce qu'il y a de plus grand, de plus sublime dans l'homme, n'a point de formes et ne saurait être représenté que par de grandes et sublimes actions.

Peu de jours avaient suffi à Charlotte pour saisir toutes les nuances d'un caractère que, depuis longtemps, elle connaissait dans son ensemble. Persuadée que pour être réellement agréable à cet excellent homme, il fallait l'occuper à sa manière, elle avait fait réunir dans la grande salle du château les petits jardiniers, enrégimentés et dressés par l'Architecte qui, avant son départ, les avait une dernière fois passés en revue. Leur uniforme était propre et bien tenu, et leurs allures, naturellement vives et animées, annonçaient encore l'habitude de se conformer aux règles d'une sage discipline.

Se sentant dans son véritable cercle d'activité, le Professeur interrogea ces enfants. Par des détours aussi ingénieux qu'imprévus, il s'éclaira sur leurs caractères et leurs facultés; il fit plus, car, en moins d'une heure, il avança leur jugement de plusieurs années, et rendit leur raison accessible à plus d'une utile vérité. Ce résultat presque merveilleux n'échappa point à Charlotte.

—Je vous ai écouté avec attention, lui dit-elle, et cependant je ne comprends pas votre méthode. Vous n'avez parlé que de choses que tout le monde peut et doit connaître; mais comment est-il possible d'agiter et de résoudre tant de questions, et avec tant d'ordre et de suite en si peu de temps, et à travers une foule de propos qui semblaient toujours vous jeter sur un autre terrain?

—Il est peut-être imprudent, répondit en souriant le Professeur, de trahir les secrets de son métier. N'importe, je vais vous expliquer le procédé par lequel le résultat qui vient de vous étonner devient facile, naturel même. Pénétrez-vous d'un objet, d'une matière, d'une pensée, car je ne tiens pas au nom qu'on juge à propos de donner au sujet d'une démonstration, saisissez-le dans son ensemble, examinez-le dans toutes ses parties, attachez-vous-y avec fermeté, avec opiniâtreté même, puis interrogez un certain nombre d'enfants sur ce sujet, et vous reconnaîtrez sans peine ce qu'ils savent déjà, et ce qu'il faudra leur apprendre encore. Qu'importe que leurs réponses soient incohérentes ou relatives à des sujets étrangers; si vos questions les ramènent, si vous restez inébranlable dans le cercle que vous vous êtes tracé, vous finirez par les contraindre à ne penser, à ne concevoir, à ne comprendre que ce que vous voulez leur enseigner. Le plus grand, le plus dangereux défaut que puisse avoir l'homme qui se consacre à l'enseignement, est de se laisser entraîner par ses élèves, et de divaguer avec eux, au lieu de les forcer à s'arrêter avec lui sur le point qu'il s'est proposé de traiter. Si vous pouviez, Madame, vous décidera faire un essai de ce genre, je crois que vous en seriez très-satisfaite.

—Il paraît, répondit Charlotte, que les règles de la bonne pédagogie sont entièrement opposées à celles du savoir-vivre. S'arrêter longtemps et avec opiniâtreté sur une même question, est une inconvenance dans le monde, tandis que la première loi de l'instituteur est d'éviter toute digression.

—Je crois que la variété sans digression serait toujours et partout agréable et utile, malheureusement il est difficile de trouver et de conserver cet admirable équilibre.

Il allait continuer, mais Charlotte venait d'apercevoir les petits jardiniers qui traversaient la cour, et elle le fit mettre à la fenêtre pour les voir passer. Il admira de nouveau leur bonne tenue, et approuva, surtout, l'uniformité de leurs vêtements.

—Les hommes, dit-il, devraient depuis leur enfance, s'accoutumer à un costume commun à tous. Cela leur apprendrait à agir ensemble, à se perdre au milieu de leurs pareils, à obéir en masse, et à travailler pour le bien général. L'uniforme a, en outre, l'avantage de développer l'esprit militaire et de donner à nos allures quelque chose de décidé et de martial, analogue à notre caractère, car chaque petit garçon est né soldat. Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner les jeux de notre enfance, qui, tous, se renferment dans le domaine des sièges et des batailles.

—J'espère que vous me pardonnerez, dit Ottilie, de ne pas avoir soumis mes petites élèves à l'uniformité du costume. Je vous les présenterai un de ces jours, et vous verrez que la bigarrure aussi peut avoir son charme.

—J'approuve très-fort la liberté que vous leur avez laissée à ce sujet: la femme doit toujours s'habiller à son gré, non-seulement parce qu'elle seule sait ce qui lui sied et lui convient le mieux, mais parce qu'elle est destinée à agir seule et par elle-même.

—Cette opinion me paraît paradoxale, observa Charlotte, car nous ne vivons jamais pour nous …

—Toujours, au contraire, interrompit le Professeur; je dois ajouter cependant que ce n'est que par rapport aux autres femmes. Examinez l'amante, la fiancée, l'épouse, la ménagère, la mère de famille; toujours et partout elle est et veut rester seule; la femme du monde elle-même éprouve ce besoin que toutes tiennent de la nature. Oui, chaque femme doit nécessairement éviter le contact d'une autre femme, car chacune d'elles remplit à elle seule les devoirs que la nature a imposés à l'ensemble de leur sexe. Il n'en est pas ainsi de l'homme, il a besoin d'un autre homme, et s'il n'existait pas il le créerait, tandis que la femme pourrait vivre pendant toute une éternité sans songer à produire son semblable.

—Lorsqu'on a l'habitude d'énoncer des vérités d'une manière originale, dit Charlotte, on finit par donner, à ce qui n'est qu'original, les apparences de la vérité. Votre opinion, au reste, est juste sous quelques rapports, nous devrions toutes en faire notre profit, en cherchant à nous soutenir et à nous seconder, afin de ne pas donner aux hommes trop d'avantages sur nous. Convenez cependant que les hommes ne sont pas toujours parfaitement d'accord entr'eux, et que plus ils nous reprochent nos petites mésintelligences, plus ils nous autorisent à nous égayer malignement aux dépens des leurs.

Après cette conversation, le sage et prudent Professeur observa Ottilie, à son insu, dans ses fonctions d'institutrice, et il ne tarda pas à lui exprimer sa satisfaction sur la manière dont elle s'en acquittait.

—Vous avez parfaitement raison, lui dit-il, de maintenir vos élèves dans les étroites limites de l'utile, du nécessaire, et de leur faire contracter des habitudes d'ordre et de propreté. Par là elles apprennent à faire cas d'elles-mêmes, et l'on peut fonder de grandes espérances sur les enfants qui savent s'apprécier.

Ce qui le charma, surtout, dans la méthode d'Ottilie, c'est qu'elle ne sacrifiait rien aux apparences; tous ses soins se portaient sur les besoins du coeur et sur les devoirs de chaque instant.

—Si l'on avait des oreilles pour entendre, s'écria-t-il après avoir assisté à l'une des leçons de la jeune fille, il serait facile de donner en peu de mots tout un système d'éducation.

—Je vous entendrais, moi, dit Ottilie d'un air caressant, si vous vouliez me parler.

—Très-volontiers, mais ne me trahissez pas; voici mon système: Il faut élever les hommes pour en faire des serviteurs, et les femmes pour en faire des mères!

—Les femmes pourraient se soumettre à votre arrêt, répondit Ottilie en souriant, car si toutes ne deviennent pas mères, toutes en remplissent les devoirs envers les divers objets de leur affection; mais nos jeunes hommes! comment pourraient-ils adopter un principe qui les condamne à servir? Leurs moindres paroles, leurs gestes mêmes ne prouvent-ils pas que chacun d'eux se croit né pour commander.

—Voilà pourquoi il faut se garder de leur parler de ce principe. Tout le monde cherche à se glisser à travers la vie en la cajolant, mais elle ne cajole jamais personne. Qui de nous aurait eu le courage de faire volontairement, et au début de sa carrière, les concessions que le temps finit toujours par nous arracher malgré nous? Mais brisons sur un sujet qui n'a rien de commun avec le cercle d'activité que vous vous êtes créé ici, et laissez-moi plutôt vous féliciter de n'avoir affaire qu'à des élèves dont l'éducation se renferme dans le domaine de l'indispensable. Quand vos petites filles promènent leurs poupées et faufilent de jolis chiffons pour les habiller, quand leurs soeurs aînées cousent, tricotent et filent pour elles et pour le reste de la famille, dont chaque membre s'utilise à sa façon, le ménage marche pour ainsi dire de lui-même; et la jeune fille n'a presque rien à apprendre pour diriger à son tour un ménage, car elle retrouvera chez son mari tout ce qu'elle a quitté chez ses parents.

Dans les classes élevées la tâche est plus difficile, car elles envisagent les relations sociales sous un autre point de vue. Là, on demande aux instituteurs de s'occuper des apparences, de cultiver l'extérieur, et d'élargir sans cesse devant leurs élèves le cercle de l'activité et des connaissances humaines. Cela serait facile encore, si l'on savait mutuellement se poser de sages limites; mais à force de vouloir étendre l'intelligence, on la pousse, sans le vouloir, dans le vague, et l'on finit par oublier entièrement ce qu'exige chaque individualité par rapport à elle-même et par rapport aux autres individualités avec lesquelles elle peut se trouver en contact. Éviter cet écueil est un problème que chaque système d'éducation cherche à résoudre, et que pas un n'a résolu complètement. Pour ma part, je me vois à regret forcé d'enseigner à nos pensionnaires, une foule de choses qui ne leur servent qu'à perdre un temps précieux, car l'expérience m'a prouvé qu'elles cessent de s'en occuper dès qu'elles deviennent épouses et mères. Si une compagne sage et fidèle pouvait un jour s'associer à ma destinée, je serais le plus heureux des hommes, car elle m'aiderait à développer chez les jeunes personnes toutes les facultés nécessaires à la vie de famille, et je pourrais me dire que, sous ce rapport du moins, l'éducation que l'on recevrait dans ma maison serait complète. Sous tous les autres rapports l'éducation recommence presque avec chaque année de notre vie; mais celle-là ne dépend ni de notre volonté, ni de celle de nos instituteurs, mais de la marche des événements.

Ottilie trouva cette dernière observation d'autant plus juste que, dans l'espace de moins d'une année, une passion inattendue lui avait fait, pour ainsi dire, recommencer son passé tout entier; et quand sa pensée s'arrêtait sur l'avenir le plus près comme le plus éloigné, elle ne voyait partout que de nouvelles épreuves à subir.

Ce n'était pas sans intention que le Professeur venait de parler d'une compagne, d'une épouse enfin. Malgré sa modestie et sa réserve, il voulait laisser deviner à Ottilie le véritable motif de sa présence au château. Il avait été poussé à cette démarche décisive par un incident imprévu, et sans lequel peut-être il se serait toujours borné à espérer en secret.

La maîtresse de la pension déjà avancée en âge et sans enfants, cherchait depuis longtemps une personne digne de la remplacer un jour, et de devenir en même temps son héritière. Son choix s'était arrêté sur le professeur, mais il ne pouvait complètement répondre à ses espérances, qu'en se mariant avec une jeune personne capable de remplir les devoirs difficiles qui, dans un pareil établissement, ne peuvent être confiés qu'à une femme. Le coeur du professeur appartenait à son ancienne élève, des considérations de sang lui faisaient croire qu'on ne la lui accorderait pas, quand tout à coup un événement fortuit sembla lui prouver le contraire.

Déjà le mariage de Luciane l'avait autorisé à espérer le retour d'Ottilie à la pension, et les bruits qui circulaient sur l'amour du Baron pour la nièce de sa femme rendaient pour ainsi dire ce retour indispensable. Ce fut en ce moment que le Comte et la Baronne vinrent visiter le pensionnat. Dans toutes les phases de la vie sociale, l'apparition de quelque personnage important amène toujours de graves et subits changements.

Les nobles époux, que deux fois déjà nous avons vus au château de Charlotte, avaient été si souvent consultés sur le mérite des pensionnats où leurs amis voulaient placer leurs enfants, qu'ils avaient pris le parti d'apprendre à connaître par eux-mêmes le plus célèbre de tous, celui où s'était formée la brillante Luciane. Leur mariage récent leur permettait de se livrer ensemble à cet examen qui, chez la Baronne, avait un motif secret et presque personnel.

Pendant son dernier séjour au château d'Édouard, Charlotte l'avait initiée à toutes ses inquiétudes et consultée sur les moyens de sortir de l'embarras dans lequel elle se trouvait; car si d'un côté l'éloignement d'Ottilie lui paraissait plus que jamais nécessaire, de l'autre les menaces de son mari la mettaient dans l'impossibilité d'agir. La Baronne était femme à comprendre que dans une pareille situation on ne pouvait employer que des moyens détournés, et lorsque son amie lui parla de l'amour d'un des professeurs du pensionnat pour Ottilie, elle se promit d'exploiter ce sentiment pour arriver à un résultat décisif. Lorsqu'elle visita ce pensionnat, ce professeur seul captiva son attention; elle l'interrogea sur Ottilie dont le Comte fit aussitôt un éloge pompeux. Cette jeune personne l'avait distingué de la foule des hôtes insignifiants dont se composait le cortège de Luciane, et s'était presque toujours entretenu avec lui. En lui parlant, elle apprenait à connaître le monde qu'Édouard lui avait fait oublier. Un même penchant les rapprochait, il ressemblait à celui qui unit un père à sa fille, et cependant la Baronne s'en était offensée. Si elle eût encore été à cette époque de la vie où les passions sont violentes, elle aurait sans doute persécuté la pauvre Ottilie. Heureusement pour cette jeune fille l'âge l'avait rendue plus calme et elle ne forma contre elle d'autres projets que celui de l'établir le plus tôt possible, afin de la mettre dans l'impossibilité de nuire aux femmes mariées.

Ce fut dans ce but qu'elle encouragea avec autant de prudence que d'adresse les voeux du Professeur, qui finit par lui confier ses espérances; et elle les fortifia au point qu'il prit la résolution de se rendre au château de Charlotte, autant pour revoir son élève que pour la demander à sa tante. La maîtresse du pensionnat approuva ce voyage, et il partit le coeur plein de joie; car il croyait devoir compter sur l'affection de son élève. Quant à la distinction des rangs, l'esprit de l'époque l'effaçait naturellement, surtout parce qu'Ottilie était pauvre, considération que la Baronne n'avait pas manqué de faire valoir, en ajoutant que sa proche parenté avec une famille riche n'était qu'un avantage illusoire. En effet, les personnes les plus favorisées par la fortune se croient rarement le droit de priver leurs héritiers directs d'une somme un peu considérable pour en disposer en faveur de parents plus éloignés. Par une bizarrerie qui tire sans doute son origine d'un respect instinctif pour les droits de la naissance, nous semblons craindre de laisser, après notre mort, ce que nous possédions pendant notre vie aux personnes que nous aimions le mieux; car nous le léguons presque toujours à celles à qui la loi l'aurait accordé, si nous n'avions désigné personne. C'est ainsi que le dernier acte de notre existence n'est point un choix libre et indépendant, mais un hommage rendu aux institutions et aux convenances sociales.

L'accueil bienveillant que la tante et la nièce firent au Professeur l'affermit dans la conviction qu'il pouvait, sans témérité, prétendre à la main de son ancienne élève. S'il trouva moins de laisser-aller dans la conduite de cette jeune personne envers lui, elle lui parut, en général, plus communicative; il remarqua avec plaisir qu'elle avait grandi, et que, sous tous les rapports, elle s'était formée à son avantage. Cependant une crainte indéfinissable l'empêchait toujours de laisser deviner le véritable but de sa visite, et il aurait continué à garder le silence, si Charlotte, à la suite d'un entretien familier, ne lui avait pas fourni l'occasion de s'expliquer.

—Vous avez vu et examiné tout ce qui agit et se meut autour de moi, lui dit-elle. Que pensez-vous d'Ottilie? J'espère que cette question, faite en sa présence, ne vous embarrasse pas?

Le Professeur énonça son opinion avec beaucoup de sagesse, sur les divers points sur lesquels la jeune fille s'était perfectionnée. Il convint que ses allures avaient pris de l'aisance et qu'il le s'était formée, sur les choses de ce monde, des principes dont la justesse se manifestait beaucoup plus encore dans ses actions que dans ses paroles. Mais il ajouta que ces heureux changements, résultat de l'éducation morcelée et superficielle que l'on puise dans le contact du monde, avaient besoin d'être consolidés et complétés par une instruction sagement combinée.

—Je crois donc, continua-t-il, que votre aimable nièce, devrait, pour quelque temps du moins, retourner à la pension. Il est inutile de faire l'énumération des avantages qu'elle y trouverait, car elle ne peut pas encore avoir oublié ce qu'il y a d'utile et de juste dans l'enchaînement de théories et de pratiques auxquelles elle a été arrachée par une circonstance indépendante de notre volonté.

Ottilie comprit que tout le monde approuverait nécessairement les paroles du Professeur, ce qui l'affligea profondément; car il ne lui était pas permis de dire que, pour trouver tout dans la vie admirablement enchaîné et combiné, il lui suffisait d'arrêter sa pensée sur Édouard, tandis qu'en la détournant de cet homme adoré, elle ne voyait partout que désordre et confusion.

Charlotte répondit au Professeur avec une bienveillance adroite et calculée.

—Ma nièce et moi nous désirons depuis longtemps ce que vous venez de nous offrir. Dans l'état où je me trouve en ce moment, la présence de cette chère enfant m'est indispensable; mais si après ma délivrance elle désire encore retourner à la pension pour y achever son éducation si heureusement commencée, je m'empresserai de l'y conduire moi-même.

Cette promesse, quoique conditionnelle, pénétra le Professeur de la joie la plus vive; mais elle fit tressaillir Ottilie, car elle sentait qu'elle ne pourrait opposer aucun motif raisonnable à la réalisation de cette promesse. De son côté Charlotte n'avait cherché qu'à retarder la demande formelle du Professeur, tout en s'assurant de la réalité de ses intentions, dans lesquelles elle voyait un moyen favorable pour assurer l'avenir de sa nièce. Il est vrai qu'elle ne pouvait prendre ce parti qu'avec le consentement de son mari, dont elle attendait le retour immédiatement après la naissance de son enfant, se flattant toujours que le titre de père suffirait pour réveiller dans son coeur tous les devoirs et toutes les affections du mari, et qu'il s'estimerait heureux de pouvoir dédommager Ottilie de ses espérances trompées, on la mariant à un homme, si digne d'un amour qu'elle ne pourrait manquer de lui accorder.

Lorsque des personnes qui cherchent depuis longtemps à s'expliquer sur une affaire importante et grave, sont parvenues enfin à la mettre en question, et se sont convaincues que l'instant de la traiter à fond n'est pas venu encore, leur entretien est toujours suivi d'un silence qui ressemble à l'embarras, à la gêne.

Charlotte et sa nièce ne trouvaient plus rien à dire, et le Professeur se mit à feuilleter le volume de gravures contenant les diverses espèces de singes, resté au salon depuis qu'on l'y avait apporté pour amuser Luciane. Ce recueil était peu de son goût sans doute, car il le referma presque aussitôt; mais il paraît avoir donné lieu à une conversation dont nous retrouvons les principaux traits dans le journal d'Ottilie.

* * * * *

EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.

«Je ne comprends pas comment on peut consacrer son temps et son art à retracer l'image d'un singe. Il me semble qu'il est presque avilissant d'accorder à ces vilaines créatures une place dans la famille des animaux; mais il faut être méchant et malicieux pour retrouver sous ces masques hideux des êtres humains, et surtout ceux dont se compose le cercle de nos amis et de nos connaissances.»

«C'est toujours par un travers d'esprit que nous aimons à nous occuper des charges et des caricatures. Je remercie beaucoup mon bon professeur de ne m'avoir pas imposé l'étude de l'histoire naturelle; je n'aurais jamais pu me familiariser avec les vers et les scarabées.»

«Il vient de m'avouer qu'il est de mon avis à ce sujet, et que nous ne devrions connaître la nature qu'en ce qu'elle fait immédiatement mouvoir et vivre autour de nous. Chaque arbre qui verdit, fleurit et porte ses fruits sous nos yeux, chaque plante que nous trouvons sur notre passage, chaque brin d'herbe que nous foulons à nos pieds, ont des rapports directs avec nous et sont nos véritables compatriotes. Les oiseaux qui sautent de branche en branche dans nos jardins et qui chantent dans nos bosquets, nous appartiennent et parlent un langage que, dès notre enfance, nous apprenons à connaître. Mais, qu'on se le demande à soi-même, chaque être étranger arraché à son entourage naturel, ne produit-il pas sur nous une impression inquiétante et désagréable que l'habitude seule peut vaincre? Il faut s'être façonné à un genre de vie tumultueux et bizarre, pour souffrir tranquillement autour de soi des singes, des perroquets et des nègres.»

«Quand parfois une curiosité instinctive me fait désirer de voir des objets étrangers, j'envie le sort des voyageurs; car ils peuvent observer ces merveilles dans leur harmonie avec d'autres merveilles vivantes, et qui ne sont pour elles que des relations ordinaires et indispensables. Au reste, le voyageur lui-même doit se sentir autre chose que ce qu'il était au foyer paternel. Oui, les pensées et les sensations doivent changer de caractère dans un pays où l'on se promène sous des palmiers où naissent les éléphants et les tigres.»

«Le naturaliste ne devient réellement estimable, que lorsqu'il nous représente les objets inconnus et les plus rares avec les localités et l'entourage qui forme leur véritable élément. Que je m'estimerais heureuse, si je pouvais une seule fois entendre Humbold raconter une partie de ce qu'il a vu!»

«Un cabinet d'histoire naturelle ressemble à un sépulcre égyptien, où l'on voit les plantes et les animaux dont on a fait des dieux soigneusement embaumés et symétriquement classés. Que la secte des prêtres s'occupe sous le voile du mystère religieux d'une pareille collection, je le conçois; mais jamais rien de semblable ne devrait entrer dans l'enseignement universel, où son moindre inconvénient est d'occuper une place qui pourrait être remplie par quelque chose de nécessaire et d'utile.»

«L'instituteur qui parvient à pénétrer ses élèves d'un sentiment d'admiration profond et vrai pour une bonne action, pour un beau poème, leur rend plus de services qu'en gravant dans leur mémoire, une longue série des productions de la nature avec leurs noms et leurs qualités. Le plus beau résultat d'une pareille étude est de nous apprendre ce que nous savons déjà, c'est-à-dire que, de tout ce qui existe dans la création, l'homme seul porte en lui l'image de la Divinité.»

«Chaque individu, pris isolément, est libre de s'occuper de préférence des choses qui lui plaisent le plus; mais l'homme est et sera toujours le véritable but des études de l'espèce humaine.»

CHAPITRE VIII.

L'homme s'occupe rarement des événements de la veille. Quand le présent ne l'absorbe pas tout entier, il se perd dans un passé lointain, et use ses forces à vouloir faire revenir ce qui ne peut et ne doit plus être. C'est ainsi que dans les grandes et riches familles qui doivent tout à leurs ancêtres, on parle plus souvent du grand-père que du père, du bisaïeul que de l'aïeul.

Cette réflexion avait été inspirée au Professeur par la promenade qu'il venait de faire dans l'ancien grand jardin du château; le temps était doux et beau, c'était une de ces journées par lesquelles l'hiver, prêt à s'enfuir devant le printemps, semble vouloir emprunter les allures de son jeune et brillant successeur. Les allées régulières que le père d'Édouard avait fait planter dans ce jardin lui donnait quelque chose d'imposant; les tilleuls et tous les autres arbres avaient prospéré au-delà de toute espérance et cependant personne ne daignait plus leur accorder la moindre attention; d'autres goûts avaient donné lieu à d'autres genres d'embellissements. Les penchants et les dépenses s'étaient fixés sur un champ plus vaste. Peu accoutumé à déguiser sa pensée, le Professeur communiqua les impressions de sa promenade à Charlotte qui ne s'en offensa point.

—Hélas! lui dit-elle, nous croyons agir d'après nos propres inspirations et choisir nous-même nos plaisirs et nos travaux, mais c'est la vie qui nous entraîne; nous cédons à l'esprit de notre époque, et nous suivons ses tendances sans le savoir.

—Et qui pourrait résister à ses tendances? répondit le Professeur; le temps marche toujours, et les opinions, les manières de voir, les préjugés et les penchants marchent avec lui. Si la jeunesse du fils tombe à une époque de réaction, il est certain qu'il n'aura rien de commun avec son père. Supposons que pendant la vie de ce père on ne songeait qu'à acquérir, à consolider, à limiter la propriété et à s'en assurer la jouissance exclusive, en séparant l'intérêt individuel de l'intérêt général, le fils cherchera à étendre, à élargir ces jouissances, à les communiquer et à renverser les barrières qui les renferment dans l'arène de la personnalité.

—Ce que vous dites de ce père et de ce fils peut s'appliquer aux divers âges de la société. Qui de nous, aujourd'hui, pourrait se faire une juste idée des siècles où chaque petite ville avait ses remparts et ses fossés, chaque marais sa gentilhommière, et le plus modeste castel son pont-levis? car nos plus grandes cités détruisent leurs fortifications et les souverains comblent les fossés qui entouraient leurs demeures, comme si la paix générale était scellée pour toujours, comme si l'âge d'or devait commencer demain. Pour se plaire dans son jardin, il faut qu'il ressemble à une vaste campagne, il faut que l'art qui l'embellit soit caché comme les murs qui l'enferment. On veut agir et respirer à son aise et sans contrainte. Vous paraît-il possible, mon ami, que d'un pareil état on puisse revenir au passé?

—Pourquoi pas, puisque chaque état a ses inconvénients. Celui dans lequel nous vivons exige l'abondance et conduit à la prodigalité; la prodigalité engendre la misère, et dès que la misère se fait sentir, chacun se refoule sur lui-même. Le propriétaire forcé d'utiliser son terrain, s'empresse de relever les murailles que son père a abattues; peu à peu tout se présente sous un autre point de vue, l'utile reparaît, la crainte de se le voir enlever domine tous les esprits, et le riche lui-même finit par croire qu'il a besoin de tout utiliser, de tout défendre. Qui sait si un jour votre fils ne fera pas passer la charrue dans vos pittoresques promenades, pour se retirer derrière les sombres murailles et sous les tilleuls majestueux du jardin de son grand-père?

Charmée de s'entendre ainsi prédire un fils, Charlotte pardonna volontiers au Professeur le triste sort qu'il craignait pour ses promenades favorites.

—J'espère, dit-elle, que nous ne serons pas réduits à voir de semblables changements; mais lorsque je me rappelle les lamentations des vieillards que j'ai connus pendant mon enfance, je suis forcée de reconnaître la justesse de vos observations. Ne serait-il donc pas possible de remédier d'avance à l'opposition systématique des générations à venir, pour celles qui les ont précédées? Faudra-t-il que les goûts du fils que vous m'avez annoncé soient en contradiction avec ceux de son père, et qu'il détruise ce qu'il trouvera fait ou commencé au lieu de l'achever et de le perfectionner?

—Ce résultat pourrait s'obtenir par un moyen fort simple, mais il est peu de personnes assez raisonnables pour l'employer. Il suffirait de faire de son fils l'associé, le compagnon de ses travaux, de ses projets, de bâtir, de planter de concert avec lui, et de lui permettre des essais, des fantaisies comme on s'en permet à soi-même. Une activité peut se joindre à une autre activité, mais elle ne consentira jamais à lui succéder et à lui servir, pour ainsi dire, de rallonge et de rapiécetage. Un jeune bourgeon s'unit facilement à un vieux tronc, sur lequel on chercherait vainement à faire prendre une grande branche.

Le Professeur s'estima heureux d'avoir trouvé le moyen de dire quelque chose d'agréable à Charlotte, au moment ou il allait la quitter; car il sentait que par là il s'assurait de nouveaux droits à ses bonnes grâces. Son absence s'était déjà prolongée trop longtemps, et cependant il ne put se décider à retourner au pensionnat, qu'après avoir obtenu la conviction que Charlotte ne prendrait un parti décisif à l'égard d'Ottilie qu'après ses couches. Forcé de se soumettre à cette nécessite, il prit congé des deux dames, le coeur rempli d'heureuses espérances.

L'époque de la délivrance de Charlotte approchait, aussi ne sortait-elle presque plus de ses appartements, où quelques amis intimes lui tenaient constamment société. Ottilie continuait à gouverner la maison avec le même zèle, mais sans oser penser à l'avenir. Sa résignation était si complète qu'elle aurait voulu pouvoir toujours être utile à Charlotte, à son mari et à leur enfant; malheureusement elle n'en prévoyait pas la possibilité, et ce n'était qu'en accomplissant chaque jour les devoirs qu'elle s'était imposés, qu'elle parvenait à faire régner une harmonie apparente entre ses pensées et ses actions.

La naissance d'un fils répandit la joie dans le château; toutes les amies de Charlotte soutenaient qu'il était le portrait vivant de son père; mais Ottilie ne pouvait trouver un seul trait d'Édouard sur le visage de l'enfant dont elle venait de saluer l'entrée dans la vie avec une émotion bienveillante et sincère.

Les nombreuses démarches que nécessitaient le mariage de Luciane avaient déjà plus d'une fois forcé Charlotte à déplorer l'absence de son mari; elle en fut bien plus affligée encore, en songeant qu'il ne serait pas présent au baptême de son enfant, et que tout, jusqu'au nom qu'on donnerait à cet enfant, devait nécessairement se faire sans sa participation.

Mittler vint le premier complimenter la mère, car il avait si bien pris ses mesures, que rien d'important ne pouvait se passer au château sans qu'il en fût instruit à l'instant. Son air était triomphant, et il ne modéra sa joie en présence d'Ottilie qu'à la prière réitérée de Charlotte. Au reste, cet homme singulier possédait l'activité et la résolution nécessaires pour faire disparaître les difficultés que soulevait la naissance de l'enfant. Il hâta les apprêts du baptême, car le vieux pasteur avait déjà un pied dans la tombe, et la bénédiction de ce digne vieillard lui paraissait plus efficace pour rattacher l'avenir au passé, que celle d'un jeune successeur. Quant au nom, il choisit celui d'Othon, car c'était, disait-il, celui du père et de son meilleur ami.

La persévérance seule eût été insuffisante pour vaincre les scrupules, les hésitations, les conseils timides, les avis opposés et les tâtonnements qui renaissent à chaque instant dans les positions délicates où l'on ne veut blesser aucune exigence; il fallait de l'opiniâtreté, et Mittler était opiniâtre. Lui-même écrivit les lettres de faire part, et les fit porter par des messagers à cheval, car il tenait à faire connaître, le plus tôt possible, aux voisins malveillants et aux amis véritables un événement qui, selon lui, ne pouvait manquer de rétablir la paix dans une famille trop visiblement troublée par la passion d'Édouard, pour n'être pas devenue l'objet de l'attention générale; le monde, au reste, est toujours prêt à croire que tout ce qui se fait n'arrive que pour lui fournir des sujets de conversation. Les apprêts du baptême furent bientôt terminés; il devait avoir lieu d'une maniéré imposante, mais sans pompe. Au jour et à l'heure indiqués, le vieux pasteur, soutenu par un servant, entra dans la salle du château, où quelques amis intimes s'étaient réunis pour assister à la cérémonie. Ottilie devait être la marraine et Mittler le parrain.

Dès que la première prière fut terminée, la jeune fille prit l'enfant sur ses bras pour le présenter au baptême; ses regards s'arrêtèrent sur lui avec une douce tendresse, et rencontrèrent ses grands yeux qu'il venait d'ouvrir pour la première fois. En ce moment elle crut voir ses propres yeux, et cette ressemblance frappante la fit tressaillir. Lorsque Mittler prit l'enfant à son tour, il éprouva une surprise tout aussi grande, mais d'une nature bien différente; car il reconnut sur ce jeune visage les traits du Capitaine reproduits avec une fidélité dont il n'avait pas encore vu d'exemple.

Le bon pasteur se sentit trop faible pour ajouter à la liturgie d'usage, une allocution que la circonstance rendait indispensable. Mittler, qui avait passé une partie de sa vie dans l'exercice de ces pieuses fonctions, ne voyait jamais s'accomplir une cérémonie quelconque, sans se mettre par la pensée à la place de l'officiant. Dans la situation où il se trouvait en ce moment, son imagination devait nécessairement agir avec plus de force que jamais, et il se laissa entraîner d'autant plus facilement, qu'il n'avait devant lui qu'un auditoire peu nombreux et composé d'amis intimes.

Exposant d'abord avec beaucoup de simplicité ses devoirs et ses espérances, en sa qualité de parrain, il s'anima par degrés, car il se sentit encouragé par la vive satisfaction qui épanouissait les traits de Charlotte. Sans s'apercevoir que le vieux pasteur, épuisé de fatigue, faisait des efforts inouïs pour continuer à se tenir debout, il étendit le sujet de son discours sur tous les assistants, et peignit les obligations qu'ils venaient de contracter envers le nouveau-né avec tant de feu et d'exagération, qu'il les embarrassa visiblement; pour Ottilie, surtout, son énergique et imprudente éloquence fut une véritable torture. Trop ému lui-même pour craindre de causer aux autres des émotions dangereuses, il se tourna tout à coup vers le vieux pasteur en s'écriant d'un ton d'inspiré:

—Et toi, vénérable Patriarche, tu peux dire avec Siméon[3]: «Seigneur, laisse maintenant aller ton serviteur en paix selon ta parole, car mes yeux ont vu le Sauveur de cette maison!»

Il allait terminer enfin son discours par quelque trait brillant, mais au même instant le pasteur, à qui il allait remettre l'enfant, se pencha en avant et tomba dans les bras du servant. On se pressa autour de lui, on le déposa dans un fauteuil, le chirurgien accourut, et on lui prodigua les secours les plus empressés: vains efforts, le bon vieillard avait cessé de vivre.

La naissance et la mort, le berceau et le cercueil ainsi rapprochés, non par la puissance de l'imagination, mais par un fait réel, était un de ces événements capables de répandre la terreur au milieu de la joie la plus vive. Ottilie seule resta calme et tranquille; le visage du mort avait conservé son expression de douceur évangélique, et la jeune fille le contempla avec un sentiment d'admiration qui ressemblait presque à de l'envie. Elle sentait que chez elle aussi la vie de l'âme était éteinte, et elle se demandait avec douleur pourquoi son corps se conservait toujours.

Depuis longtemps ces tristes pensées occupaient ses journées et les remplissaient de pressentiments de mort et de séparation; mais ses nuits étaient consolantes et douces. Des visions merveilleuses lui prouvaient que son bien-aimé appartenait encore à cette terre et l'y rattachaient elle-même. Chaque soir ces visions lui apparaissaient au moment où, couchée dans son lit, elle n'était plus entièrement éveillée, et pas encore tout à fait endormie. Sa chambre lui paraissait alors très-éclairée, et elle y voyait Édouard revêtu du costume militaire, debout ou couché, à pied ou à cheval, toujours enfin dans des attitudes différentes et qui n'avaient rien de fantastique. Il agissait et se mouvait naturellement devant elle, et sans qu'elle eût cherché à surexciter son imagination par le plus léger effort. Parfois il était entouré d'objets moins lumineux que le fond du tableau, et dont les uns étaient mouvants et les autres immobiles, tels que des hommes, des chevaux, des arbres, des montagnes. Ces images cependant restaient toujours vagues et confuses; en cherchant à les définir, le sommeil la surprenait, d'heureux rêves continuaient les visions qui les avaient précédées, et le matin elle se réveillait avec la douce certitude que non-seulement Édouard vivait, mais que leurs rapports mutuels étaient toujours les mêmes.

Note:

[3] C'est le nom d'un vieillard respectable de Jérusalem qui avait été averti par le Saint-Esprit qu'il ne mourrait point sans avoir vu le Christ. Il se trouva au temple quand on y apporta Jésus pour le faire circoncire, et prononça les paroles que Goethe met ici dans la bourbe de Mittler. (Note du Traducteur.)

CHAPITRE IX.

Le printemps était venu plus tard qu'à l'ordinaire, et la végétation se développa avec une rapidité si merveilleuse, qu'Ottilie se trouva amplement récompensée des soins qu'elle avait donnés aux jardins et aux serres, car tout y verdissait et fleurissait à l'époque voulue. Les arbustes et les plantes cachés depuis si longtemps derrière les vitraux, s'épanouissaient sous l'influence extérieure de l'air auquel on venait de les exposer; et tout ce qui restait encore à faire n'était plus un travail fondé sur de vagues espérances, mais un soin plein de charmes, puisque le plaisir le suivait de si près.

Ottilie cependant se voyait fort souvent réduite à consoler le jardinier, car l'insatiabilité sauvage de Luciane qui avait demandé de la verdure et des fleurs à la neige et aux glaces, avait découronné plus d'un arbuste et dérangé la symétrie de plus d'une famille de plantes grasses ou de fleurs d'oignons. En vain la jeune fille s'efforçait-elle de persuader au vieux serviteur que la belle saison réparerait promptement ces désastres, il avait un sentiment trop profond et trop consciencieux de son art, pour trouver des consolations dans ces phrases banales.

Le jardinier digne de ce nom ne se laisse détourner par aucun autre penchant du soin qu'exige la culture des plantes, dont rien ne doit interrompre la marche régulière vers leur état de perfection, que cet état soit durable ou éphémère. Les plantes, en général, ressemblent à quelques personnes opiniâtres dont on n'obtient rien en les contrariant, et tout, quand on sait les prendre; aussi personne n'a-t-il plus, que le jardinier, besoin de l'esprit d'observation sévère et calme, et de cette conséquence dans les idées qui nous fait faire chaque jour ce qui doit être fait.

Le bon vieux serviteur, devenu le favori d'Ottilie, possédait ces qualités au suprême degré, ce qui ne l'empêchait pas depuis quelque temps de se sentir gêné dans l'exercice de ses fonctions. Aussi zélé qu'instruit, il soignait et dirigeait à la fois les vergers et les potagers, l'antique jardin à la française, l'orangerie et les serres chaudes. Son adresse défiait la nature à varier et à multiplier les espèces de fleurs d'oignons, d'oeillets, d'auricules et autres végétaux semblables; mais les fleurs et les arbustes à la mode lui étaient restés étrangers, et la botanique, dont le domaine infini s'enrichissait chaque jour de quelque découverte importante, de quelque nom nouveau, lui inspirait une crainte mêlée d'aversion. L'argent que ses maîtres dépensaient depuis près d'un an, pour acheter des plantes qui lui étaient inconnues, lui paraissait une prodigalité d'autant plus déplacée, qu'on négligeait celles qu'il cultivait depuis son enfance, et qui lui semblaient beaucoup plus précieuses. Il allait même jusqu'à douter de la bonne foi des jardiniers qui vendaient ces curiosités dont il était incapable d'apprécier la valeur.

Après avoir adressé plusieurs fois de vaines réclamations à ce sujet à Charlotte, il concentra toutes ses espérances sur le prochain retour du Baron. Ottilie le maintint de son mieux dans ces dispositions; il lui était bien doux d'entendre dire que l'absence d'Édouard laissait un vide affligeant dans les jardins, car cette absence produisait le même effet dans son coeur.

A mesure que les plantations et les greffes du Baron se développaient dans toute leur beauté, elles devenaient plus chères à Ottilie; c'est ainsi qu'elle les avait vues le jour de son arrivée au château. Elle n'était alors qu'une orpheline sans importance, combien n'avait-elle pas gagné et perdu depuis cette époque? Jamais elle ne s'était sentie ni aussi riche ni aussi pauvre. Le sentiment de son bonheur et celui de sa misère se croisait sans cesse dans son âme, et l'agitaient au point qu'elle ne pouvait retrouver un peu de calme qu'en s'attachant avec passion à tout ce qui naguère avait occupé Édouard. Espérant toujours qu'il ne tarderait pas à revenir, elle se flattait qu'il lui saurait gré d'avoir pris soin, pendant son absence, des objets de ses prédilections.

Ce même besoin de lui être agréable la poussait à veiller jour et nuit sur l'enfant qui venait de naître. Elle seule préparait son lait et le lui faisait boire, car Charlotte, n'ayant pu le nourrir, n'avait pas voulu de nourrice; elle seule aussi le portait à l'air, afin de lui faire respirer le parfum fortifiants des fleurs et des jeunes feuilles. En promenant ainsi cette jeune créature endormie, et qui ne vivait encore que de la vie des plantes, à travers les plantations nouvelles qui devaient grandir avec lui, son imagination lui retraçait vivement toute l'étendue des richesses destinées à ce faible enfant; car tout ce que ses regards pouvaient embrasser, devait lui appartenir un jour. Alors son coeur lui disait que malgré tant de prospérité il ne pourrait jamais être complètement heureux, s'il ne s'avançait pas dans la vie sous la double direction de son père et de sa mère, d'où elle arrivait naturellement à la triste conclusion, que le Ciel n'avait fait naître cet enfant que pour devenir le gage d'une union nouvelle et désormais indissoluble entre Charlotte et son mari. Cette conviction, éclose sous le ciel pur et le beau soleil du printemps, lui apparaissait avec tant de force et de clarté, qu'elle comprit la nécessité de purifier son amour pour Édouard de toute espérance personnelle. Parfois même elle croyait que ce grand sacrifice était accompli, qu'elle avait renoncé à son ami, et qu'elle se résignerait à ne plus jamais le revoir, si à cette condition il pouvait retrouver le repos et le bonheur; mais elle n'en persista pas moins dans la résolution qu'elle avait prise de ne jamais appartenir à un autre homme.

L'automne ne pouvait manquer d'être aussi riche en fleurs que le printemps, car on avait semé une grande quantité de ces fleurs dites plantes d'été, qui fleurissent non-seulement tant que dure l'automne, mais qui ouvrent hardiment leurs corolles aux mille nuances devant les premières gelées, et couvrent ainsi de tout l'éclat des étoiles et des pierres précieuses, la terre qui se cachera bientôt sous le tapis d'argent de la neige.

* * * * *

EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.

«Lorsqu'un passage, un mot, une pensée nous ont frappé dans un livre ou dans une conversation, nous l'inscrivons aussitôt dans notre journal. Les pages de ce recueil s'enrichiraient bien plus vite si nous nous donnions la peine d'extraire les observations caractéristiques, les idées originales, les mots spirituels qui se trouvent toujours dans les lettres que nous écrivent nos amis. Malheureusement nous nous bornons à les conserver sans jamais les relire; souvent même nous les détruisons par une discrétion mal entendue, et le souffle le plus beau et le plus immédiat de la vie se perd ainsi dans le néant pour nous et pour les autres. Je me promets bien de réparer cette faute, puisqu'il en est encore temps pour moi.»

«Le livre des saisons recommence la série de ses contes charmants; grâces au Ciel, nous voilà revenus à son plus gracieux chapitre: il a pour frontispice et pour vignette les violettes et le muguet qu'on ne retrouve jamais sans plaisir sur les pages de sa vie, que malgré soi on tourne et on retourne périodiquement.»

«C'est à tort que nous accusons les pauvres et surtout les enfants qui mendient à travers la campagne, car ils cherchent à s'occuper utilement dès qu'ils en trouvent la possibilité. A peine la nature ouvre-t-elle une partie de ses riants trésors, que les enfants l'exploitent comme une branche d'industrie qui leur appartient de droit. Ce n'est plus l'aumône qu'ils demandent quand nous les rencontrons dans nos promenades, non, ils nous présentent un bouquet qu'ils se sont donnés la peine de cueillir pour nous, pendant que nous dormions encore; et le regard qui accompagne ce bouquet quand ils nous le présentent, est suave et gracieux comme lui; c'est qu'on n'a jamais l'air humble ou craintif quand on se sent le droit d'exiger ce qu'on demande.»

«Pourquoi la durée d'une année nous paraît-elle à la fois si courte et si longue? Courte en réalité et longue par le souvenir! C'est ainsi du moins qu'a été pour moi l'année qui vient de s'écouler. En visitant les jardins je sens plus que partout ailleurs jusqu'à quel point le passager et le durable se touchent et se confondent. Cependant il n'y a rien d'assez passager pour ne pas laisser après soi une trace, un semblable qui rappelle son souvenir.»

«On s'accommode de l'hiver. Nous croyons avoir plus de place dans la nature quand les arbres dépouillés se posent devant nous comme autant de fantômes transparents. Ils ne sont rien, mais aussi ils ne couvrent rien. Dès que les premiers bourgeons paraissent, notre impatience devance le temps et demande que le feuillage se développe, que les arbres prennent des formes déterminées, que le paysage se corporifie.»

«Toute perfection, n'importe dans quel genre, doit dépasser les limites de ce genre, et devenir quelque chose d'incomparable. Le rossignol a beaucoup de sons qui appartiennent à l'oiseau, mais il en a d'autres qui s'élèvent au-dessus de tous ceux que peuvent produire les espèces ailées, et qui semblent vouloir leur enseigner ce que c'est que le chant.»

«La vie sans amour ou sans la présence de l'objet aimé, n'est qu'une comédie à tiroir. Ouvrant et fermant au hasard, tantôt l'un, tantôt l'autre de ces tiroirs, on peut y trouver parfois des choses bonnes et remarquables; mais elles ne sont jamais liées entr'elles que par un lien fragile et accidentel.»

«On doit toujours et partout commencer par le commencement, tandis qu'on ne cherche toujours et partout que la fin.»

CHAPITRE X.

La santé de Charlotte s'était parfaitement remise. Heureuse et fière du robuste garçon auquel elle avait donné la vie, ses yeux et sa pensée suivaient chaque développement de la physionomie expressive de cet enfant. Sa naissance l'avait rattachée au monde et à ses divers rapports, et réveillé son ancienne activité; tout ce qu'elle avait fait, créé, établi pendant l'année écoulée lui revenait à la mémoire et lui causait un plaisir nouveau, puisque tout cela devait profiter à son fils.

Dominée par ce sentiment de mère, elle se rendit un jour dans la cabane de mousse avec Ottilie et l'enfant qu'elle fit déposer sur la petite table comme sur un autel domestique. En voyant auprès de cette table deux places vides, occupées naguère par Édouard et par le Capitaine, le passé se présenta vivement devant elle, et fit germer dans sa pensée un nouvel espoir pour elle et pour Ottilie.

Les jeunes filles examinent probablement, dans leur silence pudique, les jeunes hommes de leur société habituelle, en se demandant à elles-mêmes lequel elles désireraient pour époux. Mais la femme chargée de l'avenir d'une fille ou d'une jeune parente étend ses recherches sur un cercle plus vaste; Charlotte se trouvait dans ce cas: aussi son imagination lui représenta-t-elle le Capitaine qui, quelques mois plus tôt, avait occupé un des sièges restés vides dans la cabane, et elle crut voir en lui le futur mari d'Ottilie; car elle savait qu'il n'y avait plus aucun espoir de conclure le brillant mariage que le Comte avait projeté pour lui.

La jeune fille prit l'enfant dans ses bras et suivit Charlotte qui venait de sortir brusquement de la cabane pour continuer sa promenade, pendant laquelle elle s'abandonna à une foule de réflexions.

—La terre ferme a aussi ses naufrages, se dit-elle à elle-même, et il est aussi louable qu'utile de chercher à réparer ces désastres inévitables le plus promptement possible. La vie est-elle autre chose qu'un échange perpétuel de pertes et de gains? Qui de nous n'a pas été arrêté dans un projet favori? détourné de la route qu'il croyait avoir choisie pour toujours? Que de fois n'avons-nous pas abandonné le but vers lequel nous tendions depuis longtemps, pour aspirer à un prix plus noble et plus grand? Lorsqu'un voyageur brise sa voiture en route, cet accident lui paraît fâcheux, et cependant il lui vaut parfois une connaissance, un lien nouveau qui embellira le reste de sa vie. Oui, le destin se plaît à réaliser nos voeux, mais à sa manière; il aime à nous donner plus que nous ne demandions d'abord.

En arrivant sur le haut de la montagne, près de la maison d'été, Charlotte trouva pour ainsi dire la réalisation des pensées auxquelles elle venait de se livrer, car le tableau qui se déroulait sous ses yeux dépassait ses espérances. Tout ce qui aurait pu nuire à l'effet de l'ensemble en lui donnant un cachet de petitesse ou de confusion, avait disparu. La beauté calme et grandiose du paysage se dessinait nettement aux regards étonnés, qui se reposaient avec plaisir sur la verdure naissante des plantations nouvelles, destinées à unir agréablement les parties trop coupées.

La vue dont on jouissait des fenêtres du premier étage de la maison était aussi belle que variée, et faisait pressentir le charme que devaient nécessairement lui prêter les variations des effets de lumière, de soleil et de lune. La maison était presque habitable; quelques journées de menuisier, de peintre en bâtiments et de tapissier suffisaient pour terminer ce qui restait à faire. Charlotte donna des ordres en conséquence, puis elle y fit apporter des meubles et approvisionner la cave et les cuisines, car le château était trop éloigné pour aller à chaque instant y chercher les objets de première nécessité.

Ces préparatifs achevés, les dames s'installèrent avec l'enfant dans cette charmante demeure, environnée de tous côtés de promenades aussi pittoresques qu'intéressantes. Dans ces régions élevées, elles respiraient avec bonheur l'air frais et embaumé du printemps.

Ottilie cependant descendait toujours de préférence, tantôt seule et tantôt avec l'enfant dans ses bras, le sentier commode qui conduisait vers les platanes, et de là à l'une des places où l'on trouvait la nacelle pour traverser le lac. Ce plaisir avait beaucoup d'attrait pour elle, mais elle ne se le permettait que lorsqu'elle était seule; car Charlotte, que la plus légère apparence de danger faisait trembler pour son enfant, lui avait recommandé de ne jamais le promener sur l'eau. Le jardinier, accoutumé à voir la jeune fille partager sa sollicitude pour les fleurs, ne fut point négligé; elle laissait rarement passer une journée sans aller le visiter dans ses jardins.

A cette époque Charlotte reçut la visite d'un Anglais qu'Édouard avait rencontré plusieurs fois dans ses voyages. Ils s'étaient promis de venir se voir si l'un se trouvait dans le pays de l'autre, et le Lord, à qui l'on avait parlé des embellissements que le Baron avait fait faire dans ses domaines, s'était empressé de réaliser sa promesse. Muni d'une lettre de recommandation du Comte, il arriva chez Charlotte et lui présenta son compagnon de voyage, homme d'un caractère aimable et doux, qui le suivait partout.

Ce nouvel hôte visita la contrée, tantôt avec les dames ou avec son compagnon, tantôt avec le jardinier ou les gardes forestiers, parfois même seul; et ses remarques prouvaient qu'il savait apprécier les travaux achevés et ceux qui ne l'étaient pas encore; et que lui-même avait fait exécuter de semblables embellissements dans ses propriétés. Au reste, tout ce qui pouvait donner de l'importance ou un charme quelconque à la vie, l'intéressait, et il y prenait une part active, quoiqu'il fût déjà avancé en âge.

Sa présence fit sentir plus vivement aux dames la beauté des sites qui les entouraient. Son oeil exercé saisissait chaque point remarquable delà contrée qui le frappait d'autant plus vivement, que ne l'ayant pas vue avant les changements exécutés, il ne pouvait savoir ce qu'il devait a l'art ou à la nature. On peut dire en général que ses observations agrandissaient et enrichissaient la contrée, car cet amateur passionné jouissait d'avance du charme qu'y ajouteraient les plantations nouvelles que son imagination voyait déjà telles qu'elles seraient quelques années plus tard. Mais s'il admirait tout ce qui était et tout ce qui ne pouvait manquer d'être bientôt, aucun oubli n'échappait à sa pénétration. Indiquant ici une source qui n'avait besoin que d'être déblayée pour en faire l'ornement d'un vaste bocage, et là un creux de montagne, qui, un peu élargi, formerait un lieu de repos d'où l'on pourrait, en abattant seulement quelques arbres, apercevoir de magnifiques masses de rochers pittoresquement entassés, il félicitait Charlotte de ce qu'il lui restait encore quelque chose à faire, et l'engageait à ne pas aller trop vite, afin de prolonger aussi longtemps que possible le plaisir de créer et d'embellir.

Cet homme si sociable ne se rendait jamais importun, car il savait s'occuper utilement. A l'aide d'une chambre obscure qu'il portait partout avec lui, il reproduisait les points de vue les plus saillants des contrées qu'il visitait, et se procurait ainsi un recueil de dessins aussi agréable pour lui que pour les autres. Pendant les soirées qu'il passait avec les dames, il leur montrait ses dessins qui les amusaient d'autant plus, que les récits et les explications dont l'aimable Lord les accompagnait, faisaient passer sous leurs yeux, au milieu de la profonde solitude dans laquelle elles vivaient, les rivages et les ports, les mers et les fleuves, les montagnes et les vallées les plus célèbres, ainsi que les castels et les autres localités immortalisés par les événements historiques dont ils avaient été le théâtre. Cet intérêt cependant était d'une nature différente chez chacune des deux dames. L'importance historique captivait Charlotte, tandis qu'Ottilie aimait a s'arrêter sur les contrées dont Édouard lui avait parlé souvent, et avec prédilection; car nous avons tous des souvenirs de faits ou de localités plus ou moins éloignés, auxquels nous revenons toujours avec plaisir parce qu'ils se trouvent en harmonie avec certaine particularité de notre caractère, ou avec certains incidents de notre vie, que l'habitude ou nos penchants naturels nous ont rendus chers.

Lorsque les dames demandaient au noble Lord dans laquelle des charmantes contrées dont il leur montrait les dessins il se fixerait de préférence, s'il avait la liberté du choix, il éludait une réponse directe et se bornait à raconter les aventures agréables qui lui étaient arrivées dans les unes ou les autres de ces contrées, et il en vantait le charme, avec une prononciation en français pittoresque, qui donnait à son langage quelque chose de piquant. Un jour Charlotte lui ayant demandé positivement quel était son domicile actuel, il répondit avec une franchise à laquelle elle était loin de s'attendre.

—J'ai contracté l'habitude de me croire partout dans mes propres foyers, au point que je ne trouve rien de plus commode que de voir les autres bâtir, planter et tenir ménage pour moi. Je n'ai nulle envie de revoir mes propriétés, d'abord pour certaines raisons politiques, et puis parce que mon fils, pour lequel je les avais embellies dans l'espoir de l'en voir jouir avec moi, ne s'y intéresse nullement. Il s'est embarqué pour les Indes, afin d'y utiliser ou gaspiller sa vie comme l'ont fait et le feront tant d'autres avant et après lui. J'ai remarqué, en général, que nous nous occupons beaucoup trop de l'avenir. Au lieu de nous installer commodément dans une position médiocre, nous cherchons toujours à nous étendre, ce qui ne sert qu'à nous mettre plus mal à l'aise nous-mêmes, sans aucun avantage pour les autres. Qui est-ce qui profite maintenant des bâtiments que j'ai fait élever, des parcs et des jardins que j'ai fait planter? Certes ce n'est pas moi, ce n'est pas même mon fils, mais des étrangers, des voyageurs que la curiosité attire, et que le besoin de voir toujours quelque chose de nouveau pousse sans cesse en avant. Au reste, malgré tous nos efforts pour nous trouver bien chez nous, nous ne le sommes jamais qu'à demi, surtout à la campagne où il nous manque, à chaque instant, quelque chose que la ville seule peut nous fournir. Le livre que nous désirons le plus ne se trouve jamais dans notre bibliothèque, et les objets de première nécessité, du moins selon nous, sont précisément ceux qu'on a oublié de mettre à notre portée. Oui, nous passons notre vie à arranger telle ou telle demeure dont nous déménageons avant d'avoir pu terminer nos apprêts. C'est rarement notre faute, et presque toujours celle des circonstances, des passions, du hasard, de la nécessité.

Le Lord était loin de présumer que ces observations pouvaient s'appliquer à la situation de la tante et de la nièce. Les généralités les plus indéterminées deviennent toujours des allusions, quand on les énonce devant plusieurs personnes, lors même que l'on connaîtrait parfaitement l'ensemble de leurs rapports de famille et de société.

Charlotte avait si souvent été blessée de la sorte par les amis les mieux intentionnés, et sa haute raison envisageait le monde sous un point de vue si juste, qu'elle supportait, sans en souffrir, les attaques involontaires qui la forçaient à reporter ses regards sur tel ou tel point fâcheux de son existence. Mais pour Ottilie qui rêvait et pressentait plutôt qu'elle ne jugeait, et que son extrême jeunesse autorisait à détourner les yeux de ce qu'elle ne voulait ou ne devait pas voir; pour Ottilie, disons-nous, les remarques de l'Anglais avaient quelque chose d'effrayant. Il lui semblait qu'il venait de déchirer le voile gracieux sous lequel l'avenir se cachait encore pour elle. Le château, les promenades, les constructions nouvelles, ne lui paraissaient plus que de froides inutilités, puisque leur véritable propriétaire n'en jouissait pas, et qu'il errait à travers le monde, non en voyageur et pour sa propre satisfaction, mais exposé à tous les dangers de la carrière militaire dans laquelle il avait été poussé par dévouement pour les objets de ses affections. Accoutumé depuis longtemps à écouter en silence, elle ne répondit rien, mais son coeur était déchiré. Loin de présumer l'effet qu'il avait produit, le Lord continua gaiement la conversation sur le même sujet.

—Je me crois enfin sur la bonne route, car je suis arrivé à ne plus voir en moi qu'un voyageur perpétuel qui renonce à beaucoup pour jouir de plus encore. Me voilà fait au changement, il est même devenu un besoin pour moi; je m'y attends sans cesse, comme on s'attend, à l'Opéra, à une décoration nouvelle, par la seule raison qu'on en a déjà vu une grande quantité. Je sais d'avance ce que je dois espérer de la meilleure comme de la plus mauvaise auberge; et que le bien et le mal seront en dehors de mes habitudes. Mais qu'on soit esclave de ses habitudes ou des caprices du hasard, le résultat est le même, excepté cependant que, dans le dernier cas, on n'est pas exposé à se fâcher parce qu'un objet de prédilection a été égaré ou perdu; à ne pas dormir pendant plusieurs nuits, parce que l'on est obligé de coucher dans une autre chambre jusqu'à ce que les réparations devenues indispensables dans la nôtre soient terminées; ou à trouver fort longtemps son déjeuner mauvais, parce qu'on ne peut plus le prendre dans la tasse qu'on affectionnait et qu'un valet maladroit a cassée. Cette foule de petits malheurs et d'autres plus réels, ne sauraient plus m'atteindre. Quand le feu prend à une maison, j'ordonne à mes gens de faire les paquets; je monte tranquillement en voiture, et je sors de cette maison et de la ville pour aller chercher un gîte ailleurs. Et lorsqu'à la fin de l'année j'arrête mon compte, je trouve que je n'ai pas dépensé davantage que si je fusse resté chez moi.

Ce tableau retraçait à Ottilie l'image d'Édouard luttant péniblement contre les incommodités, les privations et les dangers de la vie des camps, lui qui s'était habitué à trouver chez lui la sécurité, l'aisance et même les superfluités de la vie de famille la plus élégante la plus commode et la plus libre. Pour cacher sa douleur elle se réfugia dans la solitude. Jamais encore elle n'avait été aussi malheureuse, car elle sentait clairement qu'elle était la cause qui avait éloigné Édouard de sa maison, et qui l'empêchait d'y revenir. Cette conviction était plus cruelle pour elle que les doutes les plus pénibles, et cependant elle cherchait toujours à s'y affermir davantage. Lorsque nous nous jetons une fois sur la route des tourments, nous en augmentons l'horreur en nous tourmentant nous-mêmes.

La situation de Charlotte, qu'elle jugea d'après ses propres sensations, lui parut si cruelle qu'elle se promit de hâter de tout son pouvoir la réconciliation des époux, d'ensevelir son amour et sa douleur dans quelque retraite obscure, et de tromper ses amis en leur faisant croire qu'elle avait trouvé le repos et le bonheur dans une occupation utile.

Le compagnon de voyage du Lord joignait aux nombreuses qualités qui le distinguaient, un esprit d'observation aussi juste que profond. S'intéressant spécialement aux événements qui résultent d'un conflit entre les lois et la liberté, les relations sociales et naturelles, la raison et la sagesse, les passions et les préjugés, il avait deviné sans peine ce qui s'était passé au château avant leur arrivée. Persuadé que les dernières conversations du Lord avaient affligé les dames, il s'était empressé de l'en avertir, et le noble voyageur se promit de ne plus commettre de pareilles fautes. Il savait cependant qu'il n'avait pas été réellement coupable, et qu'il faudrait se taire toujours si l'on ne voulait jamais rien dire qui pût affecter l'une ou l'autre des personnes devant lesquelles on parle; car les observations les plus vulgaires peuvent réveiller des douleurs assoupies, blesser des intérêts vivants.

—J'éviterai autant que possible, dit-il à son compagnon, toute nouvelle méprise de ce genre, tâchez de me seconder en racontant à ces dames quelques-unes des charmantes anecdotes dont, pendant votre voyage, vous avez enrichi votre portefeuille et votre mémoire.

Ce louable dessein n'eut pas tout le succès que les deux étrangers en avaient espéré. Les dames écoutèrent le narrateur avec beaucoup de plaisir. Flatté de l'intérêt qu'elles prenaient à ses récits et à son débit, il voulut achever de les charmer par une petite histoire aussi singulière que touchante. Comment aurait-il pu deviner qu'elles y prendraient un intérêt personnel?

* * * * *

LES SINGULIERS ENFANTS DE VOISINS.
NOUVELLE.

Deux enfants nés de riches propriétaires dont les domaines se touchaient, grandissaient ensemble sous les yeux de leurs parents qui, pour resserrer les liens de bon voisinage, avaient formé le projet de les unir un jour. Sous le rapport de l'âge, de la fortune, de la position sociale, ce mariage ne laissait rien à désirer; aussi les parents le regardaient-ils déjà comme une affaire irrévocablement arrêtée. Bientôt cependant ils furent forcés de reconnaître que chaque jour augmentait l'antipathie instinctive qui séparait ces deux enfants, dont, sous tous les autres rapports, les dispositions annonçaient les caractères les plus heureux. Peut-être se ressemblaient-ils trop pour pouvoir vivre en paix ensemble. Chacun d'eux ne s'appuyait que sur lui-même, énonçait clairement sa volonté, et y tenait avec une fermeté inébranlable. Chéris, presque vénérés par tous leurs petits camarades pour lesquels ils avaient une affection sincère, ils ne se montraient malveillants, emportés et querelleurs, que lorsqu'ils se trouvaient en face l'un de l'autre. Les mêmes désirs, les mêmes espérances les animaient sans cesse; mais an lieu d'y tendre par une émulation salutaire, ils cherchaient à s'arracher la victoire par une lutte opiniâtre.

Cette disposition singulière des deux enfants se trahissait surtout dans leurs jeux. Le petit garçon, poussé par les penchants de son sexe, organisait des batailles. Un jour l'armée ennemie, qu'il avait déjà vaincue plusieurs fois, allait fuir de nouveau devant ce vaillant chef, quand tout à coup l'audacieuse jeune fille se mit à la tête du bataillon dispersé, le ramena au combat et se défendit avec tant de courage, qu'elle serait restée maîtresse du champ de bataille, si son jeune voisin, abandonné de tous les siens, ne lui avait pas seul tenu tête. Luttant corps à corps avec elle, il la désarma et la déclara prisonnière. L'héroïne refusa de se rendre, et son vainqueur, forcé de choisir entre l'alternative de se laisser arracher les yeux ou de blesser sérieusement son indomptable ennemie, prit le parti de détacher sa cravate pour lui lier les mains, et les lui attacher sur le dos.

Depuis ce jour, elle ne rêva qu'aux moyens de venger l'affront qu'elle avait reçu. A cet effet, elle fit, en secret, une foule de tentatives qui auraient pu avoir pour son petit voisin les résultats les plus fâcheux. Une pareille inimitié ne pouvait manquer d'attirer enfin l'attention des parents. Après une sincère et loyale explication, ils reconnurent que non-seulement ils devaient renoncer à l'union projetée, mais qu'il était urgent de séparer au plus vite ces petits et irréconciliables ennemis.

On éloigna le jeune homme de la maison paternelle, et ce changement de position eut pour lui les conséquences les plus heureuses. Après s'être distingué dans divers genres d'études, les conseils de ses protecteurs et ses propres penchants lui firent embrasser la carrière militaire. Estimé et chéri partout et par tout le monde, il semblait prédestiné à ne jamais employer ses forces actives que pour son bonheur à lui et pour la satisfaction des autres. Sans se l'avouer ouvertement, il s'applaudissait d'avoir enfin été débarrassé du seul adversaire que la nature lui avait donné dans la personne de sa petite voisine.

De son côté, la jeune fille se montra tout à coup sous un jour différent. Un sentiment intime l'avertit qu'elle était trop grande pour continuer à partager les jeux des petits garçons. Il lui semblait en même temps qu'il lui manquait quelque chose, car depuis le départ de son ennemi né, elle ne voyait plus autour d'elle aucun objet assez fort, assez noble pour exciter sa haine, et jamais encore personne ne lui avait paru aimable.

Un jeune homme plus âgé de quelques années que son ancien ennemi, et qui joignait à une naissance distinguée de la fortune et de grands mérites personnels, ne tarda pas à lui accorder toute son affection. Les sociétés les plus élégantes cherchaient à l'attirer et toutes les femmes désiraient lui plaire. La préférence marquée d'un tel homme sur une foule de jeunes filles plus riches et plus brillantes qu'elle, ne pouvait manquer de la flatter. Les soins qu'il lui rendait étaient constants, mais sans importunité, et elle pouvait, dans toutes les éventualités possibles, compter sur son appui. Il avait positivement demandé sa main à ses parents, en prenant toutefois l'engagement d'attendre aussi longtemps qu'on le jugerait convenable, puisqu'elle était encore trop jeune pour se marier immédiatement. L'habitude de le voir chaque jour et d'entendre sa famille et ses amis parler de lui comme de son fiancé, l'amenèrent insensiblement à croire qu'il l'était en effet. Les anneaux furent échangés, et personne n'avait songé que les jeunes gens ne se connaissaient pas encore assez pour que l'on pût, sans imprudence, les unir par une cérémonie qui est presque un mariage.

Les fiançailles ne changèrent rien à la situation calme et paisible des futurs époux; des deux côtés les relations restèrent les mêmes, on s'estimait heureux de vivre ainsi ensemble et de prolonger aussi longtemps que possible le printemps de la vie, qui n'est toujours que trop tôt remplacé par les chaleurs fatigantes et par les orages de l'été.

Pendant ce temps le jeune homme absent était devenu un officier distingué; un grade mérité venait de lui être accordé, et il obtint sans peine la permission d'aller passer quelques semaines avec ses parents, ce qui le plaça de nouveau en face de sa belle voisine.

Cette jeune personne n'avait encore éprouvé que des affections de famille, et le sentiment paisible d'une fiancée qui accepte sans répugnance l'homme qu'on lui destine. En harmonie parfaite avec son entourage, elle se croyait heureuse, et, sous certains rapports du moins, elle l'était en effet. Cette uniformité fut tout à coup interrompue par l'arrivée de l'ennemi de son enfance. Elle ne le haïssait plus, son coeur s'était fermé à la haine. Au reste, cette ancienne aversion n'avait jamais été que la conscience confuse du mérite de l'enfant dans lequel elle avait vu un rival. Lorsque devenu un remarquable jeune homme, il se présenta devant elle, elle éprouva une joyeuse surprise, et le besoin involontaire d'un rapprochement sincère, d'autant plus facile à satisfaire, que le jeune officier partageait, à son insu, toutes les sensations de son ancienne ennemie. Les années pendant lesquelles ils avaient vécu éloignés l'un de l'autre, leur fournissaient des sujets interminables pour de longs et intéressants récits. Parfois aussi ils se plaisantaient mutuellement sur leurs querelles d'enfance; et tous deux se croyaient, au fond de leurs coeurs, obligés de réparer leurs torts par des attentions aimables. Il leur semblait même qu'ils ne s'étaient jamais méconnus, et qu'ils n'avaient été qu'égarés par une rivalité naturelle entre deux enfants auxquels la nature a donné les mêmes désirs, les mêmes prétentions. Puisqu'ils avaient enfin appris à s'apprécier, leur ancienne hostilité n'était plus à leurs yeux qu'une lutte pour établir l'équilibre d'où devaient naturellement naître l'estime et l'affection.

Ce changement se fit dans l'âme du jeune homme d'une manière vague et calme. Préoccupé des devoirs de son état dans lequel il espérait arriver à un grade élevé; animé du désir de perfectionner ses connaissances acquises, et d'approfondir toutes les sciences en rapport avec la carrière militaire, il accepta la bienveillance marquée de la belle fiancée, comme un plaisir passager, une distraction de voyageur. Voyant déjà en elle la femme d'un autre, il ne supposa pas même qu'il fût possible d'envier le bonheur du futur avec lequel il vivait dans une intimité qui touchait de près à l'amitié.

La jeune fille était dans une disposition d'esprit bien différente, il lui semblait qu'elle venait de se réveiller d'un long rêve. Son petit voisin avait été l'objet de sa première, de sa seule passion; en se rappelant la guerre ouverte dans laquelle elle avait vécu avec lui, elle reconnut qu'elle y avait été poussée par un sentiment violent, mais agréable, d'où elle conclut que sa prétendue haine était de l'amour; et qu'elle n'avait jamais aimé que lui. Bientôt elle arriva à se convaincre que sa manie de l'attaquer les armes à la main, et de lui tendre des pièges, au risque de le blesser, lui avait été inspirée par le besoin de s'occuper de lui et d'attirer son attention. Elle crut même se souvenir distinctement que pendant la lutte où il était parvenu à la dompter et à lui lier les mains, elle s'était laissé aller à une sensation enivrante que jamais rien depuis ne lui avait fait éprouver.

Ne voyant plus qu'un malheur dans la méprise qui avait éloigné son jeune voisin, elle déplora l'aveuglement d'un amour qui s'était manifesté sous les apparences de la haine, et maudit la puissance assoupissante de l'habitude, puisque cette puissance lui avait fait accepter pour futur le plus insignifiant des hommes. Enfin elle était complètement métamorphosée. Avait-elle dépassé l'avenir ou était-elle revenue sur le passé? On pourrait répondre affirmativement à l'une et à l'autre de ces deux questions.

Lors même qu'il eût été possible de lire au fond de l'âme de cette jeune fille, on n'aurait osé blâmer son changement à l'égard de son futur, car il était tellement au-dessous du jeune officier, que la comparaison ne pouvait que lui être défavorable. Si l'on accordait volontiers à l'un une certaine confiance, l'autre inspirait une sécurité complète; si l'on aimait à associer l'un à tous les plaisirs de la société, on voyait dans l'autre un ami aussi sûr qu'aimable; et lorsqu'on se les figurait tous deux dans une de ces positions sérieuses et graves, qui font dépendre le sort de toute une famille de la résolution et de la sagesse d'un homme, on doutait de l'un, tandis que l'on comptait sur l'autre comme sur un appui inébranlable. Les femmes ont, pour sentir et pour juger ces sortes de différences, un tact particulier que leur position sociale les met sans cesse dans la nécessité de développer et de perfectionner.

Personne ne songea à plaider la cause du futur auprès de sa belle fiancée, ni à lui rappeler les devoirs que lui imposaient à son égard les convenances de famille et de société; car on ne supposait pas qu'elle nourrissait un penchant opposé à ces devoirs. Son coeur cependant se laissait aller à ce penchant en dépit du lien qui l'enchaînait, et qu'elle avait sanctionné par un consentement positif et volontaire. Elle ne se laissa pas même décourager par le peu de sympathie qu'elle rencontrait chez le jeune officier. Se conduisant en frère bienveillant plutôt que tendre, il lui fit voir que toutes ses espérances se bornaient à avancer promptement dans la carrière militaire, ce qui devait nécessairement l'éloigner bientôt et pour toujours peut-être. Il alla jusqu'à lui parler de ses projets et de son prochain départ avec une tranquillité parfaite.

Ce prochain départ, surtout, alarma la jeune fille, et l'irritation qui avait agité son enfance se réveilla chez elle avec ses ruses malfaisantes et ses funestes emportements, pour causer des maux plus grands sur un degré plus élevé de l'échelle de la vie. Afin de punir de sa froide indifférence l'homme qu'elle n'avait tant haï que pour l'aimer davantage encore, elle prit la résolution de mourir. Ne pouvant être à lui, elle voulait au moins vivre dans son imagination comme un éternel sujet de repentir, laisser dans sa mémoire l'image ineffaçable de ses restes inanimés, et le réduire ainsi à se reprocher toujours de n'avoir su ni apprécier ni deviner le sentiment qu'elle lui avait voué.

Tout entière sous l'empire de cette cruelle démence, qui se manifesta sous les formes les plus capricieuses, elle étonna tout le monde; mais personne ne fut assez sage, assez pénétrant pour deviner la cause de ce singulier changement.

Les parents, les amis, les simples connaissances même, s'étaient entendus entr'eux afin de surprendre presque chaque jour les jeunes fiancés par quelque fête nouvelle; la plupart des sites des environs avaient déjà été exploités à cette occasion. Le jeune officier cependant ne voulait pas quitter le pays sans avoir fait aux futurs époux une galanterie semblable, et il les invita, avec toute leur société, à une promenade en bateau.

Au jour indiqué tous les invités montèrent sur un de ces jolis yachts qui offrent sur l'eau presque toutes les commodités de la terre ferme, et l'on descendit le fleuve au son d'une joyeuse musique. Le salon et les petits appartements qui l'entouraient offraient un refuge agréable contre l'ardeur du soleil; aussi la société ne tarda-t-elle pas à s'y retirer et à organiser de petits jeux.

Le jeune officier, dont le premier besoin était de s'occuper utilement, resta sur le pont. S'apercevant que le patron, accablé par la fatigue et par la chaleur, était sur le point de céder au sommeil, il prit le gouvernail à sa place. Sa tâche était d'abord facile et douce, car le yacht suivait seul le cours de l'eau; mais bientôt il s'approcha d'une place où le fleuve se trouvait resserré entre deux îles qui étendaient sous les flots leurs rivages plats et sablonneux, ce qui rendait ce passage fort dangereux. L'officier ne manquait pas d'habileté, et cependant il se demandait, tout en se dirigeant vers le détroit, s'il ne serait pas plus prudent de réveiller le patron. En ce moment sa belle ennemie parut sur le pont, arracha la couronne de fleurs dont on venait d'orner ses cheveux, et la lui jeta en s'écriant d'une voix altérée:

—Reçois ce souvenir!

—Ne me distrais pas, répondit le jeune homme en saisissant la couronne au vol, j'ai en ce moment besoin de toutes mes forces, de toute ma présence d'esprit.

—Je ne te distrairai pas longtemps! tu ne me reverras plus jamais!

A peine avait-elle prononcé ces mots, qu'elle se précipita dans le fleuve.

—Au secours! au secours! elle se noie, s'écrièrent plusieurs voix confuses.

On courut çà et là, le tumulte était au comble. L'officier ne pouvait quitter le gouvernail sans exposer la vie de tous ceux qui se trouvaient sur le yacht, et s'il continuait à le diriger, la jeune fille était perdue; car, au lieu de la secourir, on se bornait à crier. Ces cris venaient de réveiller le patron; il saisit le gouvernail que le jeune homme lui abandonna pour se dépouiller de ses vêtements, et se précipiter dans le fleuve afin de sauver sa belle ennemie.

Dans les moments critiques, le changement de la main qui gouverne amène toujours une catastrophe funeste, et le bateau, malgré l'expérience et l'habileté du patron, échoua sur le sable.

Pour le nageur habile, l'eau est un élément ami; elle porta docilement l'officier qui rejoignit bientôt la jeune fille; il la saisit et la soutint avec tant de force, qu'elle semblait nager à ses côtés: c'était l'unique secours qu'il pût lui donner pour l'instant, car le courant était si fort, que toute tentative pour gagner le rivage les eût rendus la proie des flots. Au bout de quelques instants il avait laissé derrière lui le yacht échoué, le détroit et les îles; le fleuve était redevenu calme, car il coulait de nouveau dans un vaste lit; le danger le plus grand était passé, et le jeune homme, qui n'avait agi jusque là qu'instinctivement, retrouva enfin la force de calculer ses actions. Ses yeux cherchèrent et découvrirent bientôt le point du rivage le moins éloigné. Redoublant d'efforts il se dirigea vers ce point qui était garni d'arbres et qui s'avançait dans le fleuve. Il l'atteignit facilement et y déposa la jeune fille. Ce fut alors seulement qu'il s'aperçut qu'elle ne donnait aucun signe de vie. Regardant autour de lui avec désespoir, comme s'il demandait des secours au hasard, il vit un sentier battu qui conduisait à travers le bois. L'espoir de trouver un lieu habité ranima son courage.

Chargé du doux fardeau qu'il cherchait à disputer à la mort, il s'avança à grands pas sur ce sentier qui ne tarda pas à le conduire à la demeure solitaire d'un jeune couple nouvellement marié. Sa position n'avait pas besoin de commentaires, et le mari et la femme firent tout ce qui était en leur pouvoir pour l'aider à secourir sa compagne; l'un alluma du feu, l'autre débarrassa la jeune fille de ses vêtements mouillés, et l'enveloppa dans des couvertures et des peaux de mouton qu'elle faisait chauffer. Enfin, on ne négligea rien de tout ce que l'on pouvait faire pour ranimer ce beau corps nu et toujours immobile et glacé.

Tant de soins ne restèrent pas sans récompense: la jeune fille ouvrit enfin les yeux, jeta ses beaux bras nus autour du cou de son sauveur et éclata en sanglots. Cette explosion de sensibilité acheva de la sauver. Pressant plus fortement son ami sur sa poitrine, elle lui dit avec exaltation:

—Je t'ai retrouvé une seconde fois, veux-tu encore m'abandonner?

—Non, non, répondit l'officier qui ne savait plus ce qu'il faisait ni ce qu'il disait; mais au nom du Ciel, ménage-toi, songe à ta santé, pour toi, pour moi surtout.

En jetant un regard sur elle-même, elle s'aperçut de l'état où elle se trouvait et pria son ami de s'éloigner. Cette prière ne lui avait pas été inspirée uniquement par la pudeur, comment aurait-elle pu avoir honte devant son amant, devant son sauveur? mais elle voulait lui donner le temps de prendre soin de lui-même et de sécher ses vêtements.

Le costume de noce des jeunes mariés était encore frais et beau, ils s'empressèrent d'en parer leurs hôtes qui, en se revoyant, se regardèrent un instant avec une joyeuse surprise; puis, entraînés par la violence d'une passion devenue enfin réciproque, ils se précipitèrent dans les bras l'un de l'autre. Soutenus par la force de la jeunesse et par l'exaltation de l'amour, ils n'éprouvaient aucun malaise; et, s'ils avaient entendu de la musique, ils se seraient mis à danser.

Se trouver tout à coup transporté du milieu de l'eau sur une terre hospitalière, et du cercle de la famille dans une solitude agreste; passer de la mort à la vie, de l'indifférence à la passion, du désespoir à l'ivresse du bonheur, ce sont là de ces changements qui altéreraient la tête la plus forte, si le coeur ne venait pas à son secours par ses tendres épanchements.

Absorbés, pour ainsi dire, l'un dans l'autre, les deux anciens ennemis avaient oublié leur famille et leur position sociale; et, lorsqu'ils songèrent enfin à l'inquiétude que leur disparition ne pouvait manquer de causer à leurs parents, ils se demandèrent avec effroi comment ils oseraient reparaître devant eux.

—Faut-il fuir? faut-il pour toujours nous soustraire à leurs recherches? demanda le jeune homme.

—Que m'importe! répondit-elle, pourvu que nous restions ensemble.

Et elle se jeta de nouveau dans ses bras.

Le villageois à qui ils avaient appris l'accident arrivé au yacht, s'était rendu à leur insu sur le bord du fleuve où il espérait l'apercevoir, car il présumait qu'on s'était empressé de le remettre à flot. Cet espoir ne tarda pas à se réaliser, et il fit tant de signes qu'il attira l'attention des parents des jeunes gens qui étaient tous réunis sur le pont et cherchaient des yeux un indice qui pût leur faire découvrir les traces de leurs malheureux enfants.

Le yacht se dirigea en hâte vers le rivage, où le jeune paysan continuait à faire des signaux. On débarqua avec précipitation, on apprit que les jeunes cens étaient sauvés, et au même instant tous deux sortirent des buissons. Leur costume rustique les rendait presque méconnaissables.

Est-ce bien eux? s'écrièrent les mères.

—Est-ce bien eux? répétèrent les pères.

—Oui, ce sont vos enfants, répondirent-ils tous deux, en se jetant à genoux.

—Pardonnez-nous, dit la jeune fille.

—Bénissez notre union, ajouta le jeune homme.

—Bénissez notre union, répétèrent-ils tous deux.

Pas une voix ne répondit. Les jeunes gens demandèrent une troisième fois la bénédiction de leurs parents: comment auraient-ils pu la leur refuser?

CHAPITRE XI.

Le narrateur se tut, et remarqua avec surprise que Charlotte était en proie à une vive émotion. Craignant de s'y abandonner d'une manière trop visible, elle quitta brusquement le salon.

Le jeune officier, le héros de l'histoire que l'Anglais venait de raconter, n'était autre que le Capitaine. Les traits principaux étaient rigoureusement vrais, les détails seuls avaient subi quelques modifications, ainsi que cela arrive toujours quand un fait qui a déjà passé par plusieurs bouches, est rapporté par un conteur gracieux et spirituel.

Ottilie suivit sa tante, et le Lord put à son tour faire remarquer à son compagnon de voyage que sans doute il avait commis une faute, et réveillé par son récit quelques souvenirs douloureux dansée coeur de Charlotte.

—Il paraît, continua-t-il, que malgré notre bonne volonté, nous ne pouvons rendre à ces dames que le mal pour le bien; ce qui nous reste de mieux à faire est donc de partir le plus tôt possible.

—J'en conviens. Je dois cependant vous avouer, Milord, que je me sens retenu ici par un fait singulier que je voudrais pouvoir éclaircir. Hier, pendant notre promenade, vous étiez beaucoup trop absorbé par votre chambre obscure, pour vous occuper de ce qui se passait autour de vous. Un point peu visité des bords opposés du lac vous avait spécialement frappé, et vous vous y êtes rendu par un sentier détourné. Au lieu de prendre ce même sentier, Ottilie m'a proposé de vous rejoindre en traversant le lac, et je suis monté dans la nacelle qu'elle dirigeait avec tant d'adresse, que je n'ai pu m'empêcher de lui exprimer mon admiration. Je l'ai assurée que depuis notre départ de la Suisse, où de charmantes jeunes filles servent souvent de bateliers aux voyageurs, je n'avais encore jamais été balancé sur les flots d'une manière aussi agréable. Je lui ai demandé ensuite pourquoi elle n'avait pas voulu suivre le sentier que vous aviez choisi, car je m'étais aperçu qu'il lui inspirait un sentiment de crainte insurmontable.

—Si vous me promettez de ne pas vous moquer de moi, m'a-t-elle répondu, je vous dirai mes motifs, autant que cela est en mon pouvoir, puisqu'ils sont un mystère pour moi-même. Je ne puis marcher sur cette route sans être saisie d'une terreur qu'aucune autre cause ne saurait me faire éprouver et que je ne puis m'expliquer. Cette sensation est d'autant plus désagréable, qu'elle est presque aussitôt suivie d'une violente douleur au côté gauche de la tête, incommodité à laquelle je suis au reste très-sujete.

Pendant cette explication nous sommes arrivés près de vous, Ottilie s'est occupée de votre travail et je suis allé visiter le sentier qui exerce sur elle une si singulière influence. Quelle n'a pas été ma surprise, lorsque j'ai reconnu les indices certains de la présence du charbon de terre. Oui, j'en suis convaincu, si l'on voulait faire des fouilles à cette place, on découvrirait bientôt une abondante mine de houille.

Vous souriez, Milord? Je sais que vous avez pour mes opinions sur ce sujet l'indulgence d'un sage et d'un ami. Vous me croyez dominé par une folie inoffensive, continuez à l'envisager sous ce point de vue, et laissez-moi soumettre la charmante Ottilie à l'épreuve des oscillations du pendule.

Le Lord n'entendait jamais parler de cette épreuve sans répéter les principes et les raisonnements sur lesquels il fondait son incrédulité. Son compagnon l'écoutait avec patience, mais il restait inébranlable dans ses convictions. Parfois, seulement, il répondait tranquillement qu'au lieu de renoncer à des essais, dont on obtient rarement les résultats espérés, il fallait s'y livrer avec plus d'ardeur et de persévérance. Selon lui c'était l'unique moyen de découvrir, tôt ou tard, les rapports et les affinités encore inconnus que les corps organisés et non organisés ont entre eux, et les uns envers les autres.

Déjà il avait étalé sur une table les anneaux d'or, les marcassites et autres substances métalliques dont se composait l'appareil de son expérience, et qu'il portait toujours sur lui renfermés dans une boîte élégante. Sans se laisser déconcerter par le sourire ironique du Lord, il attacha plusieurs morceaux de métaux à des fils, et les tint suspendus au-dessus d'autres métaux posés sur la table.

—Je ne trouve pas mauvais, Milord, dit-il, que vous vous égayiez aux dépens de mon impuissance. Je sais depuis longtemps que pour et par moi rien ne s'agite, aussi mon expérience n'est-elle en ce moment qu'un prétexte pour piquer la curiosité des dames, qui ne tarderont pas à revenir.

Bientôt elles rentrèrent en effet au salon. Charlotte devina à l'instant le but de l'opération de l'Anglais.

—J'ai souvent entendu parler de ces sortes d'expériences, dit elle, mais je n'en ai jamais vu faire. Puisque vous vous y livrez en ce moment, laissez-moi essayer si je pourrais obtenir un effet quelconque.

Et prenant le pendule à la main, elle le soutint sans émotion et avec le désir sincère de le voir s'agiter; tout resta immobile. Ottilie essaya à son tour. Ignorant ce qu'elle faisait, son esprit était plus tranquille et plus calme encore que celui de sa tante; mais à peine eut-elle approché le métal suspendu au bout du pendule, du morceau de métal posé sur la table, que le premier se mit en mouvement comme entraîné par un tourbillon irrésistible. Tantôt il tournait à droite ou à gauche, en cercle ou en ellipses, et tantôt il prenait son élan en lignes perpendiculaires, selon la nature du métal posé sur la table, et que l'Anglais ne pouvait se lasser de changer afin de varier et de multiplier les expériences. Ce succès, presque merveilleux, causa au Lord une vive surprise et dépassa toutes les espérances de son compagnon de voyage.

Ottilie qui s'était prêtée avec beaucoup de complaisance à une opération dans laquelle elle ne voyait qu'un jeu insignifiant, ne tarda cependant pas à prier l'Anglais de mettre un terme à ce jeu, parce que son mal de tête venait de la reprendre avec une violence inaccoutumée. Cette dernière circonstance acheva d'enchanter l'Anglais. Dans son enthousiasme il promit à la jeune fille que, si elle voulait avoir confiance au procédé qui pour l'instant venait d'augmenter son mal, il l'en guérirait promptement et pour toujours. Charlotte repoussa cette offre bienveillante avec beaucoup de vivacité, elle avait toujours eu une appréhension instinctive pour cette expérience, et il n'entrait pas dans ses principes de laisser faire aux siens ce qu'elle n'approuvait pas complètement.

Les deux voyageurs venaient d'exécuter leur projet de départ, et les dames, que plus d'une fois ils avaient péniblement affectées, désiraient cependant pouvoir un jour les retrouver dans la société.

Devenue entièrement libre, Charlotte profita de la belle saison pour rendre les nombreuses visites par lesquelles tous ses voisins s'étaient empressés de lui prouver leur intérêt et leur amitié. Le peu d'heures que l'accomplissement de ce devoir lui permettait de passer chez elle, était consacré à son enfant qui, sous tous les rapports, méritait une affection et des soins extraordinaires. Tout le monde, au reste, voyait en lui un don merveilleux de la Providence, et il justifiait cette opinion. Doué d'une santé robuste, il grandissait et se développait rapidement, et la double ressemblance qui, le jour de son baptême, avait causé tant de surprise, devenait toujours plus frappante. La coupe de son visage et le caractère de ses traits, le rendaient l'image vivante du Capitaine; mais ses yeux semblaient avoir été modelés sur ceux d'Ottilie, et la même âme s'y réfléchissait.

Cette singulière parenté et surtout le sentiment qui pousse les femmes à étendre l'amour qu'elles ont voué au père sur les enfants dont elles ne sont pas les mères, rendaient le fils d'Édouard cher à Ottilie. L'entourant des soins les plus tendres, elle était pour lui une seconde mère, ou plutôt une mère d'une nature plus élevée, plus noble que celle qui lui avait donné la vie. Cette affection avait excité la jalousie de Nanny, qui s'était éloignée peu à peu de sa maîtresse, et qui avait fini par pousser l'obstination jusqu'à retourner chez ses parents, où elle vivait dans un isolement volontaire.

Ottilie continua à promener l'enfant et s'accoutuma ainsi à de longues excursions; aussi avait-elle soin d'emporter toujours un petit flacon de lait pour donner à son petit favori la nourriture dont il avait besoin. Comme elle oubliait rarement de se munir d'un livre, elle formait une gracieuse Penserosa, quand elle marchait ainsi lisant et tenant ce bel enfant sur ses bras.

CHAPITRE XII.

Le principal but que le souverain s'était proposé en entrant en campagne était atteint, et le Baron chargé de décorations honorablement gagnées, se retira de nouveau dans la métairie où il avait cherché un refuge lors de son départ du château. Il savait tout ce qui s'était passé pendant son absence, car il avait trouvé moyen de faire observer les dames de très-près, et si adroitement, qu'elles n'en avaient jamais eu le plus léger soupçon. La séjour de la ferme lui parut d'autant plus agréable, qu'on y avait fidèlement exécuté les ordres qu'il avait donnés avant son départ, pour améliorer et embellir cette retraite. Enfin, il la trouva telle qu'il l'avait désirée, c'est-à-dire, remplaçant par son utilité et la variété de ses agréments, ce qui lui manquait en étendue.

L'activité tumultueuse et la promptitude décidée de la vie militaire avaient accoutumé Édouard à mettre plus de fermeté dans sa manière d'agir, et il se sentit enfin le courage de réaliser un projet sur lequel il croyait avoir suffisamment médité. Son premier soin fut de faire venir le Major près de lui, et tous deux éprouvèrent en se revoyant une joie égale. Les amitiés d'enfance et les liens du sang ont, sur toutes les autres affections, l'avantage inappréciable qu'aucun malentendu ne peut les rompre entièrement, et qu'il suffit d'une courte absence pour rétablir les anciennes relations telles qu'elles étaient autrefois.

Édouard apprit avec le plus vif plaisir que la position de fortune de son ami réalisait, surpassait même toutes ses espérances, et il s'empressa de lui demander s'il n'avait pas quelque riche mariage en perspective. Le Major répondit négativement et d'un air grave et sérieux.

—Je ne veux ni ne dois rien te cacher, lui dit-il, apprends tout de suite quelles sont mes intentions et mes projets. Tu connais ma passion pour Ottilie, et tu as compris que c'est cette passion qui m'a précipité au milieu des périls de la guerre. J'avoue que j'aurais voulu pouvoir me débarrasser honorablement, dans cette carrière, d'une existence qui m'était devenue insupportable, puisque je ne devais pas la consacrer à mon amie. Cependant je n'ai jamais entièrement perdu l'espoir. La vie à côté d'Ottilie me paraissait si belle, qu'il m'a été impossible d'en faire une abnégation complète; mille pressentiments, mille signes mystérieux, m'affermissaient malgré moi dans la vague croyance qu'un jour elle pourrait m'appartenir. Un verre qui porte son chiffre et le mien, a été jeté en l'air le jour ou on a posé la première pierre de la maison d'été, et il ne s'est pas brisé, et il a été remis entre mes mains! Que de combats cruels et inutiles n'ai-je pas soutenus contre moi-même dans ce lieu où nous nous revoyons aujourd'hui! Fatigué de tant de luttes stériles, j'ai fini par me dire: Mets-toi à la place de ce verre prophétique, deviens toi-même la pierre de touche de ton avenir; va chercher la mort, non en homme désespéré, mais en homme qui croit encore à la possibilité de vivre; combats pour Ottilie, qu'elle soit le prix d'une bataille gagnée, d'une forteresse prise d'assaut; fais des prodiges pour mériter ce prix! Tels sont les sentiments qui m'ont animé pendant toute la campagne. Aujourd'hui je me sens arrivé au but, car j'ai vaincu les obstacles, j'ai renversé les difficultés qui me barraient le passage. Ottilie est enfin mon bien à moi, et ce qui me reste à faire pour passer de cette pensée à la réalisation, n'est plus rien à mes yeux.

—Tu viens de repousser d'avance les observations que je puis et que je dois te faire, répondit le Major, cela ne m'empêchera pas de te parler en ami sincère. Je te laisse le soin de peser le bonheur que tu as trouvé naguère auprès de ta femme; il ne t'est pas possible de t'aveugler sur ce point, mais je te rappellerai que le Ciel vous a donné un fils, et que par conséquent vous êtes désormais inséparables; car ce n'est plus trop de vos efforts réunis pour veiller sur son éducation et assurer son avenir.

—C'est par pure vanité, s'écria Édouard, que les parents se croient indispensables à leurs enfants: tout ce qui existe trouve autour de soi la nourriture et les soins dont il a besoin. Si la mort prématurée d'un père rend la jeunesse du fils moins douce, ce fils gagne, en résumé plus qu'il ne perd, car son esprit se développe et se forme plus vite, parce qu'il est de bonne heure réduit à se plier devant la volonté d'autrui; nécessité cruelle à laquelle nous sommes tous forcés de nous soumettre tôt ou tard. Au reste, le besoin ne pourra jamais atteindre mon fils, je suis assez riche pour assurer un sort convenable à plusieurs enfants, et je ne vois point de considération qui puisse me faire un devoir de laisser mon immense fortune à un seul héritier.

Le Major essaya de retracer à son ami le tableau de son premier et constant amour pour Charlotte: l'impatient mari l'interrompit vivement.

—Nous avons fait tous deux une haute folie, s'écria-t-il; oui, c'est toujours une folie de vouloir réaliser dans un âge plus avancé, les rêves de la première jeunesse. Chaque âge a des espérances, des vues, des besoins qui lui sont particuliers. Malheur à l'homme que les circonstances ou l'erreur poussent à chercher le bonheur avant ou après l'époque de la vie où il se trouve. Mais si nous avons commis une imprudence, faut-il qu'elle empoisonne toute notre existence? De vains scrupules doivent-ils nous empêcher de profiter d'un avantage que la loi elle-même nous offre? Que de fois ne revenons-nous pas sur une résolution prise qui ne concerne que des intérêts de détails, que des parties de la vie? Pourquoi seraient-elles irrévocables quand il s'agit de l'ensemble, de l'enchaînement de cette vie?

Le Major redoubla d'adresse et d'éloquence pour rappeler a son ami l'utilité des rapports de famille et de société qu'il devait à sa femme; mais il lui fut impossible de se faire écouter avec intérêt.

—Tout cela, mon cher ami, répondit Édouard, je me le suis répété à satiété au milieu des batailles, quand le tonnerre du canon faisait trembler le sol, quand les balles sifflaient à droite et à gauche, éclaircissaient nos rangs, tuaient mon cheval sous moi et perçaient mon chapeau! Et quand j'étais assis seul sous la voûte étoilée, près du foyer d'un bivouac, tous ces devoirs de convention, toutes ces exigences sociales passaient devant ma pensée. Je les ai examinés sous tous les points de vue, j'ai fait la part du coeur et de la raison, je ne leur dois plus rien, j'ai réglé mes comptes à plusieurs reprises, et pour toujours enfin.

Dans ces moments solennels, pourquoi te le cacherai-je, mon ami, toi aussi tu m'as occupé, car tu faisais partie de mon cercle domestique, et longtemps avant déjà nous nous appartenions de coeur. Si dans le cours de notre vie je suis resté ton débiteur, le moment est venu de te payer avec usure; si tu es le mien, je vais te fournir le moyen de t'acquitter noblement. Tu aimes Charlotte, elle est digne de toi et tu ne lui es pas indifférent; comment aurait-elle pu te voir intimement sans t'apprécier? Reçois-la de ma main, conduis Ottilie dans mes bras, et nous serons les deux couples les plus heureux de la terre.

—Ce don précieux que tu m'offres, répondit le Major, loin de m'éblouir, double ma prudence, et je vois avec chagrin que ta proposition, au lieu de trancher les difficultés, les augmente. Elle jetterait le jour le plus défavorable sur la réputation, sur l'honneur de deux hommes qui, jusque là, se sont montrés à l'abri de tout reproche.

—Mais c'est précisément parce que nous sommes à l'abri du reproche, que nous pouvons le braver sans crainte, s'écria Édouard. Celui qui n'a jamais fait douter de soi ennoblit une action qu'on blâmerait, si elle était commise par un homme qui se serait déjà rendu coupable de plus d'une faute. Quant à moi, je me suis soumis à tant d'épreuves cruelles, j'ai tant fait pour les autres que je me sens enfin le droit de faire quelque chose pour moi. Charlotte et toi, vous pourrez à votre aise prendre conseil du temps et des circonstances, mais rien ne pourra modifier ma résolution en ce qui me concerne. Si l'on veut m'aider, je saurai me montrer reconnaissant; si l'on m'oppose des obstacles, je saurai les faire disparaître par les moyens les plus extrêmes; il n'en est point qui pourraient me faire reculer.

Persuadé qu'il était de son devoir de combattre aussi longtemps que possible les projets d'Édouard, le Major dirigea l'entretien sur les formalités judiciaires qu'exigeraient le divorce et un nouveau mariage; et il fit ressortir vivement tout ce que ces démarches indispensables avaient de pénible, de fatigant, d'inconvenant même.

—Je le crois, dit Édouard avec humeur, et je vois avec chagrin que ce n'est pas seulement à ses ennemis, mais encore à ses amis qu'il faut enlever d'assaut les avantages que le préjugé nous refuse. Eh bien! puisqu'il le faut, je vous arracherai malgré vous l'objet de mes désirs sur lequel mes yeux restent fixés. Je sais que d'anciens noeuds ne se brisent pas sans déplacer, sans renverser plus d'un accessoire qui aurait préféré ne pas être dérangé. Mais, dans de semblables situations, les sages discours ne servent à rien; tous les droits sont égaux dans la balance de la raison, et si l'un d'eux pouvait la faire pencher, il serait facile de jeter dans le bassin opposé un autre droit qui l'emporterait à son tour. Décide-toi donc, mon ami, à agir dans mon intérêt, dans le tien, à dénouer ce qui doit être rompu, à resserrer ce qui est déjà uni. Qu'aucune considération ne te retienne; déjà le monde s'est occupé de nous, nous le ferons parler une seconde fois; puis il nous oubliera comme il oublie tout ce qui a cessé d'être nouveau pour lui.

Craignant d'irriter son ami par des objections nouvelles, le Major garda le silence. Édouard continua à parler de son divorce comme d'une chose convenue, il plaisanta même sur les formalités qu'il serait forcé de remplir; mais tout en en raillant, il redevint sérieux et pensif, car il ne pouvait se dissimuler ce qu'elles avaient de désagréable et de pénible.

—Il n'est pourtant pas possible, dit-il, d'espérer que notre existence bouleversée se remettra d'elle-même, ou qu'un caprice du hasard viendra à notre secours. En nous faisant ainsi illusion, nous ne pourrions jamais retrouver le bonheur et le repos; et, comment pourrais-je me consoler, moi qui suis l'unique cause de nos maux à tous? C'est d'après mes instantes prières que Charlotte s'est décidée à te recevoir au château; l'arrivée d'Ottilie n'était, pour ainsi dire, que le résultat, la conséquence de la tienne. Il n'est pas au pouvoir humain de rendre comme non avenus les événements qui se sont succédés depuis, mais nous pouvons les faire contribuer à notre satisfaction. Détourne tes regards du riant avenir qu'il nous serait si facile de nous préparer, impose-nous à tous une abnégation complète, terrible, et dont je veux bien, pour un instant, admettre la possibilité; mais lors même que nous aurions pris la résolution de rentrer dans une ancienne position qu'on a violemment quittée, est-il facile, est-il possible de la réaliser? Et quel avantage y trouverait-on en échange des mille et mille inconvénients, des tourments réels qu'on y rapporte malgré soi? Commençons par toi, et conviens que la fortune t'aurait souri en vain en te donnant un poste brillant, puisque tu ne pourrais jamais passer une seule journée sous mon toit. Et Charlotte et moi quel prix pourrions-nous attacher à nos richesses après le sacrifice que nous nous serions fait mutuellement? Si tu partages l'opinion des gens du monde, si tu crois que l'âge finit par amortir les passions les plus violentes et les plus nobles, par effacer les sentiments le plus profondément gravés dans notre âme, n'oublie pas; du moins, que la lutte contre ces passions, contre ces sentiments, empoisonne précisément cette époque de la vie que l'on ne voudrait pas passer dans l'abnégation et la souffrance, mais dans la joie et dans le bonheur; de cette époque de la vie enfin, à laquelle on attache d'autant plus de prix, que l'on commence déjà à s'apercevoir qu'elle n'est point éternelle.

Laisse-moi maintenant parler du point le plus important. Lors même que nous pourrions nous résigner tous à souffrir sans aucun espoir de compensation, que deviendrait Ottilie? car je serais forcé de la bannir de ma maison et de souffrir qu'elle vive au milieu de ce monde maudit qui ne sent, qui ne comprend, qui n'apprécie rien. Cherche, trouve, invente, s'il le faut, une situation où elle pourrait être heureuse sans moi, et tu m'auras opposé un argument qui, lors même qu'il ne me convaincrait pas à l'instant, me ferait réfléchir de nouveau sur le parti qui me reste à prendre.

La solution de ce problème n'était pas facile, le Major n'en trouva point à sa portée: il se borna donc à répéter à son ami, pour l'endormir plutôt que pour le convaincre, tout ce qu'il y avait d'important, de difficile, de dangereux même dans la réalisation de ses projets; et qu'il fallait au moins peser chaque démarche décisive avant de l'entreprendre. Édouard se rendit à ces prudentes observations, mais à la condition expresse que son ami ne le quitterait que lorsqu'ils auraient arrêté ensemble la conduite qu'ils devaient tenir, et fait les premières démarches qui rendraient impossible tout retour sur le passé.

CHAPITRE XIII.

Lorsque de simples connaissances se rencontrent après une longue séparation, le besoin de se communiquer les changements survenus dans leurs positions respectives, fait naître entre elles une certaine intimité qui tient de près à l'abandon. Il est donc bien naturel qu'Édouard et son ami se confiassent tout ce que l'un devait encore ignorer du passé de l'autre. Ce fut ainsi que le Major avoua qu'à l'époque du retour d'Édouard de ses voyages, Charlotte lui avait confié le projet de marier sa jolie nièce au jeune veuf et qu'il avait promis de la seconder de tout son pouvoir. En apprenant que, dès cette époque, ses amis avaient reconnu qu'Ottilie était la compagne qui convenait à son âge et à son caractère, Édouard crut pouvoir parler sans détour d'une sympathie semblable entre sa femme et son ami, et qui lui paraissait d'autant plus vraie et plus juste qu'elle favorisait ses desseins.

Le Major ne pouvait nier complètement l'existence de cette sympathie, mais il n'osa pas l'avouer ouvertement; ses hésitations affermirent les convictions d'Édouard: à ses yeux, son divorce et les mariages qui devaient s'en suivre, n'étaient plus des choses à faire, mais des faits accomplis, et il se proposait de voyager avec Ottilie.

Parmi tous les rêves de l'imagination, il n'en est point de plus séduisant que celui qui place de jeunes amants ou de nouveaux époux dans une position qui leur permet de se familiariser avec les liens durables qui les unissent, au milieu d'un monde nouveau et des changements les plus bizarres. Une pareille existence leur semble, pour ainsi dire, la preuve la plus positive de la solidité de ces liens.

Continuant à exposer ses projets à son ami, Édouard lui dit qu'avant de se mettre en route avec Ottilie, il lui laisserait, ainsi qu'à Charlotte, tous les pouvoirs nécessaires pour régler pendant son absence les affaires d'intérêt matériel, selon leur bon vouloir, car sa confiance en leur justice et en leur équité était sans bornes. Mais ce qui le charmait surtout, c'était l'idée que son fils, qu'il se proposait de laisser à sa mère, serait élevé par le Major qui ne pouvait manquer d'en faire un homme de mérite. Il soutenait même que le nom d'Othon, sous lequel cet enfant avait été baptisé, était un indice certain que celui des deux amis qui avait continué à porter ce nom, devait lui servir de père.

Tous ces projets étaient si mûrs et si vivants dans l'imagination d'Édouard, qu'il ne voulait pas en retarder l'exécution d'un seul jour. Il se mit en route avec son ami et arriva bientôt dans une petite ville où il possédait une maison; c'est là qu'il voulait attendre le retour du Major qui devait aller sonder les intentions de Charlotte. Il lui fut impossible cependant de descendre dans cette maison, car il voulait accompagner son ami, du moins jusqu'au-delà de la ville. Tous deux étaient à cheval et s'entretenaient d'objets qui les intéressaient si vivement, qu'ils ne s'aperçurent point de la longueur de la route qu'ils venaient de faire.

A un brusque détour de cette route, ils aperçurent tout à coup la maison d'été dont le toit de tuiles brillait pour la première fois à leurs regards. Édouard ne se sentit plus le courage de retourner à la ville; il conjura son ami d'insister fortement auprès de Charlotte, afin que tout fût terminé dans la soirée même, et promit de se cacher, en attendant, dans un hameau voisin. Forcé de s'en remettre à sa femme pour la réussite de ses voeux les plus chers, if se persuada sans peine qu'en ce jour, comme autrefois, leurs désirs étaient les mêmes, et que, par conséquent, la démarche du Major serait suivie d'un plein succès. Dans cette conviction, il pria son ami de l'avertir de sa réussite à l'instant même par un signal convenu, tel qu'un coup de canon, s'il faisait encore jour, ou quelques fusées si la nuit était déjà venue.

Le Major dirigea son cheval vers le château. Lorsqu'il y arriva, on lui apprit que Charlotte l'avait quitté pour aller habiter la maison d'été; on ajouta qu'en ce moment il ne l'y trouverait pas parce qu'elle était allée faire une visite dans les environs. Contrarié de cette absence, il retourna au cabaret du village où il avait laissé son cheval, et où il se promit d'attendre le retour de Charlotte.

Pendant ce temps, Édouard poussé par une impatience irrésistible, quitta sa retraite, suivit des sentiers tortueux et touffus, connus seulement par les chasseurs et les pêcheurs du voisinage; et qui le conduisirent dans les nouvelles plantations de ses domaines. Vers la fin du jour, il arriva enfin dans un des bosquets qui bordaient le lac, dont le vaste miroir immobile s'offrit pour la première fois à ses regards dans toute son étendue.

Dans la même soirée Ottilie s'était engagée dans une longue promenade sur les rives du lac. L'enfant sur ses bras, et tenant un livre à la main, elle lisait en marchant, suivant son habitude. Arrivée près de la touffe de vieux chênes qui ombrageait la place d'embarquement de cette rive, elle s'aperçut que l'enfant s'était endormi. Se sentant fatiguée elle-même, elle le déposa sur le gazon, s'assit à ses côtés et continua sa lecture. Ce livre était un de ceux qui captivent et intéressent les caractères impressionnables au point de leur faire oublier la marche du temps. Tout entière sous l'empire de ce charme, Ottilie ne songea point aux heures qui s'écoulaient ni à la longueur du chemin qu'elle avait à faire pour revenir par terre à la maison d'été. Abîmée ainsi dans sa lecture et en elle-même, elle était si séduisante, que si les arbres et les buissons d'alentour avaient eu des yeux, ils n'auraient pu s'empêcher de l'admirer et de se réjouir à sa vue. En ce moment un rayon oblique et rougeâtre du soleil couchant tombait sur son épaule et dorait ses joues.

Édouard avait réussi à 's'avancer dans ses domaines sans rencontrer personne. Enhardi par ce succès, il pénétra toujours plus avant et sortit tout à coup des buissons qui croissaient sous le bouquet de chênes et lui dérobaient la vue du lac.

Au bruit des branches froissées, Ottilie détourna la tête, tous deux se reconnurent! Édouard se précipita vers elle et tomba à ses pieds. Après un silence plein de charmes dont tous deux avaient besoin pour se remettre, il lui expliqua enfin comment et pourquoi il se trouvait en ce lieu.

—J'ai envoyé le Major auprès de Charlotte, continua-t-il; notre sort à tous se décide sans doute en ce moment. Jamais je n'ai douté de ton amour, tu as dû compter sur le mien; ose me dire enfin que tu veux m'appartenir; consens à notre union.

Elle hésita, il insista plus fortement, et, s'appuyant sur ses anciens droits, il allait l'attirer dans ses bras; elle lui désigna d'un geste l'enfant endormi. Édouard jeta sur lui un regard fugitif, et une surprise mêlée d'effroi se peignit sur ses traits.

—Grand Dieu! s'écria-t-il, si je pouvais douter de ma femme, de mon ami, quelle preuve terrible ne trouverais-je pas sur la figure de cet enfant! ce sont les traits du Major, jamais je n'ai vu une ressemblance aussi frappante.

—Non, non, dit Ottilie, tout le monde soutient que c'est à moi qu'il ressemble.

—C'est impossible, répondit Édouard.

Mais au même instant l'enfant ouvrit ses grands yeux noirs, pénétrants, animés et tendres; il semblait regarder dans le monde avec intelligence et amour. On eût dit qu'il connaissait les deux personnes debout devant lui. Fasciné par ce regard, Édouard se prosterna devant l'enfant comme s'il se jetait une seconde fois aux genoux d'Ottilie.

—C'est toi! s'écria-t-il; oui, ce sont tes yeux célestes! qu'importe, je ne veux voir que les tiens, jetons un voile impénétrable sur l'instant funeste qui donna le jour à cette fatale créature. Pourquoi troublerai-je ton âme chaste et pure par la pensée terrible que le mari et la femme, même quand leurs coeurs se sont éloignés l'un de l'autre, peuvent encore s'enlacer de leurs bras, et profaner un lien sacré par des désirs opposés à ces liens! Mais puisque je touche au terme de mes voeux, puisque mes rapports avec Charlotte doivent nécessairement être rompus, puisque tu vas m'appartenir enfin, pourquoi ne te dirais-je pas tout? Pourquoi n'aurais-je pas le courage de te faire un aveu terrible? Écoute et tâche, de me comprendre. Cet enfant est le fruit d'un double adultère! Au lieu de resserrer les liens qui m'attachaient à ma femme et ma femme à moi, il les brise pour toujours! Que cet enfant témoigne contre moi, que m'importe, pourvu que ses yeux célestes disent aux tiens que dans les bras d'une autre je t'appartenais! pourvu que tu puisses comprendre et sentir que cette faute, ce crime, je ne puis l'expier que sur ton coeur!

Écoutons! s'écria-t-il en se levant avec précipitation, car il venait d'entendre un coup de fusil qu'il prit pour un signal du Major.

C'était l'explosion de l'arme à feu d'un chasseur qui parcourait les montagnes voisines. Rien n'interrompit plus le silence solennel de la contrée, Édouard devint impatient et inquiet.

Ottilie s'aperçut enfin que le soleil venait de disparaître derrière la cime des rochers; mais ses derniers rayons réfractés étincelaient encore sur les vitres de la maison d'été.

—Éloigne-toi, Édouard, lui dit la jeune fille, songe que nous avons souffert depuis bien longtemps avec patience et courage; n'anticipons pas sur un avenir que Charlotte seule a le droit de régler. Je suis à toi si elle le permet; si elle veut conserver ses droits je me résignerai. Puisque tu as la certitude que nous touchons à l'instant décisif, ayons le courage de l'attendre. Retourne au hameau, où peut-être déjà le Major te cherche en vain; car il n'est pas naturel qu'il veuille avoir recours au moyen brutal d'un coup de canon pour t'annoncer le succès de sa démarche. Je sais qu'il n'a pas trouvé Charlotte chez elle; mais il peut être allé à sa rencontre, et avoir besoin maintenant de te parler. Que sais-je tout ce qui peut être arrivé. Laisse-moi, Charlotte va revenir, elle m'attend là haut à la maison d'été, moi et surtout son enfant.

Ottilie parlait avec un désordre et une vivacité extraordinaires; elle se sentait si heureuse en présence d'Édouard, et cependant elle comprenait la nécessité de l'éloigner.

—Je t'en conjure, mon bien-aimé, retourne au hameau, va attendre le
Major.

—Je t'obéis, répondit Édouard, en arrêtant sur elle un regard passionné; puis il l'attira dans ses bras: la jeune fille l'enlaça des siens et le pressa tendrement sur son coeur.

L'espérance passa sur leurs têtes comme une étoile qui se détache du ciel pour éclairer la terre de plus près. Se sentant unis ils échangèrent pour la première fois, et sans contrainte, des baisers brûlants; puis ils se séparèrent avec violence et douloureusement.

Le crépuscule du soir et les exhalaisons humides du lac enveloppaient la contrée. Restée seule, Ottilie tremblante et confuse leva les yeux vers la maison d'été; il lui semblait, qu'elle voyait flotter sur le balcon la robe blanche de Charlotte. La route qui conduisait à cette maison, en faisant le tour du lac, était longue; et elle savait combien sa tante était sujette à s'inquiéter quand, en rentrant chez elle, elle ne trouvait pas son enfant. Les platanes de la place de débarquement de la rive opposée se balançaient à ses regards, l'espace étroit du lac la séparait seule de cette place et du sentier court et commode qui, de là, conduisait à la maison d'été. Déjà ses regards et sa pensée avaient passé l'eau, et la crainte de s'y hasarder avec l'enfant disparut devant la crainte plus forte encore d'arriver trop tard. S'avançant rapidement vers la nacelle, elle ne sentit point que son coeur battait avec violence, que ses jambes tremblaient sous elle, que ses sens étaient près de l'abandonner.

D'un bond elle s'élança vers la nacelle et saisit la rame. Pour mettre à flot la légère embarcation, elle a besoin de toutes ses forces, et renouvelle le coup de rame. La nacelle se balance et glisse en avant. Tenant sur son bras et dans sa main gauche l'enfant et le livre, elle agite la rame de la main droite, chancelle et tombe au fond du bateau. La rame lui échappe et en cherchant à la retenir, elle laisse glisser l'enfant et le livre, et tout tombe dans le lac. Par un mouvement spontané elle saisit la robe de l'enfant, mais la position dans laquelle elle est tombée l'empêche de se relever; la main droite, qui seule est restée libre, ne lui suffit pas pour se retourner et se redresser. Après de longs et cruels efforts, elle y réussit enfin et retire l'enfant de l'eau; ses yeux sont fermés, il ne respire plus!

En ce moment terrible, elle retrouva toute sa présence d'esprit, et sa douleur n'en fut que plus cruelle. La nacelle était arrivée presqu'au milieu du lac, la rame flottait sur sa surface immobile, pas un être vivant ne paraissait sur le rivage: au reste, quels secours aurait-elle pu attendre dans cette nacelle qui la balançait au milieu d'un élément inaccessible et perfide?

Ce n'était qu'en elle-même que la malheureuse Ottilie pouvait trouver des ressources, elle avait souvent entendu parler des moyens par lesquels on rappelait les noyés à la vie; elle les avait même vu appliquer à la suite du feu d'artifice par lequel Édouard avait célébré l'anniversaire de sa naissance.

Encouragée par ces souvenirs, elle déshabille l'enfant, l'essuie avec la robe de mousseline dont elle était vêtue, découvre pour la première fois à la face du ciel son chaste sein, y presse l'infortunée petite créature dont le froid glacial engourdit son coeur. Les larmes brûlantes dont elle inonde les membres raides et immobiles de l'enfant lui rendent quelque apparence de chaleur et de vie. Ivre de joie, elle l'entoure de son schall, le couvre de baisers, le réchauffe de son haleine, lui communique son souffle et croit avoir remplacé ainsi les secours plus efficaces que son isolement ne lui permet pas de lui prodiguer.

Vains efforts! l'enfant reste sans vie dans les bras d'Ottilie, et la nacelle semble enracinée au milieu du lac! Dans cette situation terrible, elle trouve encore des ressources dans sa belle âme qui s'adresse au Ciel. Agenouillée au fond de la nacelle, elle élève l'enfant glacé au-dessus de sa poitrine découverte, blanche et froide comme celle d'une statue de marbre. Ses yeux humides s'attachent aux nuages et demandent assistance et protection, là où les nobles coeurs placent leurs espérances quand tout leur manque sur la terre.

Ottilie n'avait pas en vain invoqué les étoiles, qui, çà et là, étincelaient au firmament. Une légère brise s'éleva tout à coup et poussa doucement la nacelle vers les platanes.

CHAPITRE XIV.

Ottilie se dirigea en hâte vers la maison d'été. Dès qu'elle y fut arrivée, elle fit appeler le chirurgien et lui remit l'enfant. Cet homme expérimenté et toujours prêt à remédier à tous les accidents possibles, prodigua à cette frêle créature des secours proportionnés à sa constitution. La jeune fille le seconda avec activité; apportant elle-même les objets qu'il demandait, elle allait, venait et donnait des ordres avec suite et précision. En la voyant se mouvoir ainsi, on eût dit qu'elle marchait, agissait et vivait dans un autre monde; c'est que les grands événements, qu'ils soient heureux ou malheureux, nous font croire que tout autour de nous a changé de nature.

L'habile chirurgien continua ses efforts gradués; Ottilie chercha à lire ses espérances dans ses yeux, car il ne répondait rien à ses questions réitérées. Bientôt cependant il secoua la tête d'un air de doute, et lorsqu'elle lui demanda positivement s'il croyait pouvoir sauver le malheureux enfant, il laissa échapper de ses lèvres un non à peine articulé. Au même instant Ottilie quitta l'appartement, qui était la chambre a coucher de sa tante, pour passer dans la pièce voisine; mais, à quelques pas du canapé, elle tomba sans mouvement sur le tapis.

On entendit la voiture de Charlotte entrer dans la cour, et le chirurgien courut au-devant d'elle pour la préparer au malheur qui venait d'arriver. Il ne la rencontra pas; car, au lieu de monter directement à sa chambre à coucher, elle entra au salon où elle vit sa nièce étendue par terre sans apparence de vie. Une femme de chambre accourut du côté opposé en poussant des cris lamentables; le chirurgien arriva presque aussitôt et fut forcé de tout avouer. Charlotte cependant croyait encore à la possibilité de rappeler son enfant à la vie; le prudent chirurgien s'en applaudit et se borna à la prier de ne pas demander à voir son fils en ce moment, puis il s'éloigna pour l'entretenir dans son erreur, en lui faisant croire que sa présence était nécessaire auprès de son petit malade.

Charlotte s'est assise sur le canapé, Ottilie est toujours couchée sur le tapis. Sa malheureuse tante la soulève par un effort pénible, et attire sur ses genoux la belle tête de la jeune fille. Le chirurgien entre et sort à chaque instant; il feint de redoubler d'efforts pour l'enfant, tandis qu'il ne s'occupe plus que des deux dames. Minuit vient de sonner, le silence de la mort règne dans la contrée et dans la maison. Charlotte comprend enfin qu'elle a perdu son enfant, elle veut du moins avoir près d'elle ses restes inanimés, et l'on dépose sur le canapé un panier où repose ce petit corps glacé, enveloppé dans des mouchoirs de laine chauds et blancs; son visage seul est découvert; il semble dormir.

Le bruit de cette catastrophe ne tarda pas à mettre tout le village en émoi. Dès qu'il arriva au Major, il quitta l'auberge et se rendit à la maison d'été. N'osant y entrer, il interrogea les domestiques qui couvaient çà et là, et finit par dire à l'un d'eux de faire descendre le chirurgien. Celui-ci ne se fit pas long-temps attendre; quelle ne fut pas sa surprise, en reconnaissant son ancien protecteur! Sa présence dans un pareil moment lui parut de bonne augure; aussi se chargea-t-il avec plaisir de préparer Charlotte à le recevoir. Voulant s'acquitter de cette tâche délicate avec toute la prudence nécessaire, il commença par lui parler de plusieurs personnes absentes qui ne pouvaient manquer de partager sa juste douleur. Ce genre de conversation l'amena naturellement à prononcer le nom du Major; et il l'imposa pour ainsi dire à la pensée de la malheureuse mère, en lui rappelant le dévouement sans bornes dont cet ami sincère lui avait déjà donné tant de preuves. Passant du récit à la réalité, il lui apprit qu'il était là, à sa porte, et n'attendait qu'un mot pour paraître.

Au même instant le Major entra, Charlotte l'accueillit avec un sourire douloureux. Il s'avança doucement et s'arrêta en face d'elle. Elle releva la couverture de soie verte qui couvrait le cadavre de l'enfant, et, à la faible lueur d'une seule bougie, le Major reconnut avec une secrète terreur, dans les traits de cet enfant, sa propre image immobilisée par la mort. D'un geste, Charlotte lui désigna un siège près d'elle, et tous deux restèrent ainsi en face l'un de l'autre pendant toute la nuit, sans prononcer un seul mot. Ottilie était toujours appuyée sur les genoux de sa tante, dans une attitude calme et respirant doucement. Elle dormait ou semblait dormir.

La bougie s'était éteinte, le crépuscule du matin éclairait l'appartement, et semblait arracher le Major et son amie à un rêve lugubre. Charlotte le regarda d'un air résigné et lui dit à voix basse, comme si elle craignait de réveiller Ottilie:

—Dites-moi, mon ami, quelle combinaison du destin vous a fait arriver ici, pour être témoin d'une pareille scène de deuil et de douleur?

—Je crois, répondit-il sur le même ton, que la réserve et les moyens préparatoires seraient en ce moment inutiles et déplacés. Je vous trouve dans une situation si terrible, que la mission dont je suis chargé et que je croyais importante et grave, ne me parait plus qu'un événement ordinaire.

Puis il l'instruisit avec calme et simplicité de l'arrivée d'Édouard et du but dans lequel il l'avait envoyé près d'elle. Il lui parla même des espérances personnelles qu'Édouard l'avait autorisé à concevoir, si tous ses projets pouvaient se réaliser. Son langage était franc, mais aussi délicat que l'exigeaient les circonstances. Charlotte l'écouta tranquillement, et sans manifester ni surprise ni irritation.

—Je ne me suis encore jamais trouvée dans un cas semblable, dit-elle d'une voix si faible, que, pour l'entendre, le Major fut obligé d'approcher son siège du canapé; mais j'ai toujours eu l'habitude, quand il s'agissait de prendre une détermination grave, de me demander: Que ferai-je demain? Je sens que le sort de plusieurs personnes qui me sont chères est en ce moment entre mes mains; je ne doute plus de ce que je dois faire, et je vais l'énoncer clairement: Je consens au divorce. Ce consentement, j'aurais dû le donner plus tôt; mes hésitations, ma résistance ont tué ce malheureux enfant! Quand le destin veut une chose qui nous paraît mal, elle se fait en dépit de tous les obstacles que nous nous croyons obligés d'y opposer par raison, par vertu, par devoir. Au reste, je ne puis plus me le dissimuler, le destin n'a réalisé que mes propres intentions, dont j'ai eu l'imprudence de me laisser détourner. Oui, j'ai cherché à rapprocher Ottilie d'Édouard, j'ai voulu les marier; et vous, mon ami, vous avez été le confident, le complice de ce projet. Comment ai-je pu voir dans l'entêtement d'Édouard un amour invariable? Pourquoi, surtout, ai-je consenti à devenir sa femme, puisqu'on restant son amie je faisais son bonheur et celui de la malheureuse enfant qui dort là, à mes pieds? Je tremble de la voir sortir de ce sommeil léthargique! Comment pourra-t-elle supporter la vie, si nous ne lui donnons pas l'espoir de rendre un jour à Édouard plus qu'elle ne lui a fait perdre, par la catastrophe dont elle a été l'aveugle instrument? Et elle le lui rendra, j'en ai la certitude, car je connais toute l'étendue de sa passion pour lui. L'amour qui donne la force de tout supporter, peut tout remplacer. Quant à ce qui me concerne, il ne doit pas en être question en ce moment. Eloignez-vous en silence, cher Major, dites à votre ami que je consens au divorce, que je m'en remets, pour le réaliser, à lui, à vous, à Mittler. Je signerai tout ce que l'on voudra; qu'on me dispense seulement d'agir, de donner des conseils, des avis.

Le Major se leva et pressa sur ses lèvres la main que Charlotte lui tendit par-dessus la tête d'Ottilie.

—Et moi, murmura-t-il d'une voix à peine intelligible, que puis-je espérer?

—Dispensez-moi de vous répondre, mon ami; nous n'avons pas mérité d'être toujours malheureux, mais sommes-nous dignes de trouver le bonheur ensemble?

Le Major s'éloigna, vivement pénétré de la douleur de Charlotte; mais il lui fut impossible de s'affliger, comme elle, de la mort de son fils, qui n'était, à ses yeux, qu'un sacrifice, indispensable pour assurer le bonheur de tous. Déjà il voyait de la pensée, d'un côté, la jeune Ottilie tenant dans ses bras un bel enfant plus cher au Baron que celui dont elle avait innocemment causé la mort; et de l'autre, Charlotte berçant sur ses genoux un fils dont les traits animés lui offriraient, à plus juste titre, la ressemblance qu'il avait reconnue avec effroi sur le visage glacé de la jeune victime du sort.

Préoccupé de ces riants tableaux qui passaient devant son âme, il descendit vers le hameau où il espérait trouver Édouard. Il le rencontra avant d'y arriver. Lui aussi avait passé la nuit dans une cruelle agitation. Espérant toujours entendre ou voir le signal qui devait lui annoncer l'accomplissement de ses voeux, il s'était constamment promené dans les environs de la maison d'été; aussi n'avait-il pas tardé à apprendre la mort de l'enfant. Cette catastrophe le touchait de plus près que le Major, et cependant il ne pouvait s'empêcher de l'envisager sous le môme point de vue. Le compte fidèle que son ami lui rendit de son entrevue avec Charlotte, acheva de le convaincre que rien ne s'opposait plus à ses désirs, et il se décida sans peine à retourner avec lui au hameau. De là ils se rendirent à la petite ville, lieu de leur premier rendez-vous, où ils se proposaient de combiner ensemble les moyens les plus convenables pour réaliser enfin ce divorce depuis si longtemps demandé et refusé.

Après le départ du Major, Charlotte resta plongée dans ses réflexions, mais elle en fut bientôt arrachée par le réveil d'Ottilie. La jeune fille leva la tête et regarda sa tante avec de grands yeux étonnés. Puis elle s'appuya sur ses genoux, se redressa et se tint debout devant elle.

—C'est pour la seconde fois de ma vie, dit la noble enfant avec une imposante et douce gravité, que je me trouve dans l'état auquel je viens de m'arracher. Tu m'as dit souvent que les mêmes choses nous arrivent parfois de la même manière et toujours dans des moments solennels. L'expérience vient de me convaincre que tu disais vrai; pour te le prouver, il faut que je te fasse un aveu.

Peu de jours après la mort de ma mère, j'étais bien jeune alors, et pourtant je m'en souviendrai toujours, j'avais approché mon tabouret du sopha où tu étais assise avec une de tes amies; la tête appuyée sur tes genoux, je n'étais ni éveillée ni endormie, j'entendais tout, mais il m'était impossible de faire un mouvement, d'articuler un son. Tu parlais de moi avec ton amie, et vous déploriez le sort de la pauvre petite orpheline, restée seule dans le monde, où elle ne pourrait trouver que déception et malheur, si le Ciel, par une grâce spéciale, ne lui donnait pas un caractère et des goûts en harmonie avec sa position. Je compris parfaitement le sens de vos paroles, et je me posai à moi-même des lois, trop sévères peut-être, mais que je croyais conformes à tes voeux pour moi. Je les ai religieusement observées pendant tout le temps que ton amour maternel a veillé sur moi, et je leur suis restée fidèle, même quand tu m'as fait venir dans ta maison, pendant les premiers mois, du moins.

J'ai fini par sortir de la route que je devais suivre, j'ai violé les lois que je m'étais imposée, j'ai été jusqu'à oublier qu'elles étaient pour moi un devoir sacré, et maintenant qu'une catastrophe terrible m'en a punie, c'est encore toi qui viens de m'éclairer sur ma position, cent fois plus déplorable que celle de la pauvre orpheline qui retrouvait une mère en toi. Couchée comme je l'étais alors sur tes genoux, et plongée dans la même inexplicable léthargie, j'ai entendu ta voix, comme si elle sortait d'un autre monde, parler de moi et me révéler ainsi ce que je suis devenue. J'ai eu horreur de moi-même; mais aujourd'hui, comme autrefois, je me suis, pendant mon sommeil de mort, tracé la route sur laquelle je dois marcher.

Oui, ma résolution est irrévocablement prise, et tu vas la connaître à l'instant: Je ne serai jamais la femme d'Édouard! Dieu vient de m'ouvrir les yeux d'une manière terrible sur les crimes que j'ai commis; je veux les expier! Ne cherche pas à me faire revenir de cette résolution, prends tes mesures en conséquence, rappelle le Major ou écris-lui à l'instant que le divorce est impossible! Combien n'ai-je pas souffert pendant mon immobilité! car à chaque mot que tu lui disais, je voulais me relever et m'écrier: Ne lui donne pas d'aussi sacrilèges espérances!

Charlotte comprit l'état d'Ottilie, tout en croyant toutefois qu'il serait facile de la faire changer de résolution, quand le sentiment qui la lui avait fait prendre se serait émoussé; mais à peine eut-elle prononcé quelques phrases dont le but était de faire entrevoir les consolations et les espérances que le temps apporte naturellement aux plus grandes infortunes, que la jeune fille s'écria avec une élévation d'âme qui tenait de l'exaltation:

—Ne cherchez jamais à m'émouvoir, à me tromper! au moment où j'apprendrai que tu as consenti au divorce, je me punirai de mes fautes, de mes crimes, en me précipitant dans ce même lac où s'est éteinte la vie de ton enfant!

CHAPITRE XV.

Dans le cours ordinaire et paisible de la vie domestique, les parents, les amis aiment à parler entre eux, même au risque de s'ennuyer mutuellement, de leurs travaux, de leurs entreprises, de leurs projets; d'où il résulte que tout se fait d'un commun accord, sans que l'on ait songé à se demander des conseils ou des avis. Mais dans les moments graves, importants, où l'homme a plus que jamais besoin de l'approbation d'un autre homme digne de sa confiance, chacun se refoule sur lui-même et agit suivant ses propres inspirations; tous se cachent les moyens qu'ils emploient, et ce n'est que par les résultats, par les faits accomplis dont chacun est forcé d'accepter sa part, que la communauté de pensée et d'action se rétablit.

C'est ainsi qu'après une foule d'événements aussi singuliers que malheureux, chacune des deux dames s'était renfermée dans une gravité imposante, qui ne les empêcha cependant pas d'avoir l'une pour l'autre les procédés les plus délicats. Charlotte avait fait déposer en silence et presque avec mystère son malheureux enfant dans la chapelle, où il dormait comme une première victime d'un avenir encore gros de catastrophes funestes.

Mille autres soins, plus ou moins importants et dont elle s'acquittait avec une exactitude scrupuleuse, prouvaient que le sentiment du devoir avait donné à Charlotte la force d'agir de nouveau dans la vie active. Là, elle trouva d'abord Ottilie qui, plus que tout autre, avait besoin de sa sollicitude, et elle ne s'occupa plus que d'elle, mais avec tant de délicatesse, que la noble enfant ne put pas même s'apercevoir de cette préférence. Elle savait enfin combien cette enfant aimait Édouard, et par les aveux qui lui échappaient malgré elle, et par les lettres que le Major lui écrivait chaque jour.

De son côté, Ottilie faisait tout ce qui était en son pouvoir pour rendre plus douce la position actuelle de sa tante. Elle était franche, communicative même; mais jamais elle ne parlait du présent ou d'un passé trop rapproché. Elle avait toujours beaucoup écouté, beaucoup observé, et elle recueillit enfin les fruits de cette louable habitude; car elle lui fournit le moyen d'amuser, de distraire Charlotte qui, au fond de son coeur, nourrissait l'espoir de voir uni, tôt ou tard, le couple qui lui était devenu si cher.

L'âme d'Ottilie était dans une situation bien différente. Elle avait révélé le secret de sa vie à sa tante, qui était devenue enfin son amie; et elle se sentait affranchie de la servitude dans laquelle elle avait vécu jusque là; le repentir et la résolution qu'elle avait prise la débarrassaient du fardeau de ses fautes et du crime dont le destin l'avait rendue coupable. Elle n'avait plus besoin de se dominer elle-même, elle s'était pardonnée au fond de son coeur, à la condition de renoncer à tout bonheur personnel: aussi cette condition devait-elle nécessairement être irrévocable.

Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi, et Charlotte finit par sentir que cette délicieuse maison d'été, son lac, ses rochers et ses promenades pittoresques n'avaient plus que des souvenirs pénibles pour elle et pour sa jeune amie; qu'enfin il fallait changer de demeure: mais il était plus facile d'éprouver ce besoin que de le satisfaire.

Les deux dames devaient-elles rester inséparables? La première déclaration d'Édouard leur en avait fait un devoir, et les menaces qui avaient suivi cette déclaration en rendaient nécessaire l'exact accomplissement. Cependant il était facile de voir que, malgré leur bonne volonté, leur raison et leur complète abnégation, elles ne pouvaient plus, en face l'une de l'autre, éprouver que des sensations pénibles. Les entretiens les plus étrangers à leur position, amenaient parfois des allusions que la réflexion repoussait en vain, car le coeur les avait senties. Enfin, plus elles craignaient de s'affliger et de se blesser, plus elles devenaient faciles à s'affliger, à se blesser mutuellement.

Mais dès que Charlotte songeait à changer de demeure et à se séparer momentanément d'Ottilie, les anciennes difficultés renaissaient, et elle était forcée de se demander en quel lieu elle placerait cette jeune personne. Le poste honorable de compagne d'étude, de soeur adoptive d'une jeune et riche héritière était encore vacant, la Baronne ne cessait d'en parler à Charlotte dans ses lettres, et elle crut devoir enfin s'en expliquer franchement avec sa nièce. La pauvre enfant refusa avec beaucoup de fermeté, non-seulement cette offre, mais encore toutes celles qui la réduiraient à vivre dans ce qu'on est convenu d'appeler le grand monde.

—N'allez cependant pas, continua-t-elle, m'accuser d'aveuglement, d'obstination, et permettez-moi de vous donner des explications que, dans toute autre circonstance, il serait de mon devoir de passer sous silence. Un être coupable, lors même qu'il ne l'est pas devenu volontairement, est marqué du sceau de la réprobation; sa présence inspire une terreur mêlée d'une curiosité désespérante, car chacun désire et croit découvrir dans ses traits, dans ses gestes, dans ses paroles les plus insignifiantes, les indices du monstre qu'il porte dans son sein et qui l'a poussé au crime. C'est ainsi qu'une maison, une ville où a été commise une action monstrueuse, reste un objet de terreur pour quiconque en franchit le seuil. On s'imagine que là, le jour est plus sombre et que les étoiles ont perdu leur éclat. L'importunité par laquelle certains amis aussi maladroits que bienveillants cherchent à rendre au monde ces infortunés qu'il repousse, est presque un crime, quoiqu'il soit excusable.

Pardonnez-moi, chère tante; mais je ne puis m'empêcher de vous dire ce qui s'est passé en moi, lorsque Luciane jeta brusquement au milieu d'une fête joyeuse la pauvre jeune fille condamnée à l'isolement et au repentir, parce qu'elle avait involontairement causé la mort de son jeune frère. Effrayée par l'éclat des lumières et des parures, et surtout par l'aspect des danses et des jeux auxquels on voulait lui faire prendre part, elle resta d'abord interdite; puis sa tête s'égara, elle s'enfuit éperdue et tomba sans connaissance dans mes bras. Eh bien, le croiriez-vous! cette catastrophe augmenta la curiosité de la société, chacun voulait voir de plus près la pauvre criminelle! je ne croyais pas alors qu'un sort semblable m'était réservé; mais ma compassion était si vive que je souffrais plus qu'elle peut-être, et je me hâtai de la ramener dans sa chambre. Qu'il me soit permis aujourd'hui d'avoir pitié de moi, et d'éviter toute position où je pourrais devenir l'héroïne d'une scène semblable.

—Songe, du moins, chère enfant, répondit Charlotte, qu'il n'en est point qui puisse entièrement te cacher au monde. Les couvents qui, dans de semblables extrémités, offrent aux catholiques un refuge paisible, n'existent pas pour nous autres protestants.

—La solitude et l'isolement, chère tante, ne font pas le seul mérite d'un refuge; à mes yeux, il n'en est de véritablement estimable que celui qui nous offre la possibilité de nous occuper utilement. Les pénitences et les macérations ne sauraient nous soustraire aux arrêts de la Providence, quand elle les a prononcés sur nous. L'attention du monde ne serait mortelle pour moi que s'il fallait lui servir de spectacle, plongée dans une coupable oisiveté. Si son regard malveillant me trouve infatigable au travail et remplissant un devoir utile, je le soutiendrai sans rougir, car alors je ne serai plus réduite à trembler devant le regard de Dieu!

—Ou je me trompe fort, dit Charlotte, ou tes voeux te rappellent au pensionnat.

—J'en conviens. Il me paraît beau de guider les autres sur les routes ordinaires de la vie, quand on s'est formée soi-même à l'école de l'adversité et de l'erreur. L'histoire nous apprend que les hommes poussés dans les déserts par le remords ou la persécution, n'y sont pas restés oisifs et ignorés. On les a rappelés dans le monde pour y soutenir les faibles, ramener les égarés, consoler les malheureux! Et cette tâche, le Ciel lui-même la leur imposait; car ils pouvaient seuls l'accomplir dignement, ces nobles initiés aux fautes, aux faiblesses dont ils avaient su se relever, ces martyrs de la vie, malheureux au point qu'aucun malheur terrestre ne pouvait plus les frapper.

—La carrière que tu choisis est pénible! n'importe; je ne m'opposerai point à ton désir, me flattant toutefois que tu ne tarderas pas à y renoncer pour revenir près de moi.

—Je vous remercie d'un consentement qui me permet d'essayer mes forces; j'en espère trop peut-être, car il me semble que je réussirai. Qu'est-ce que les épreuves du pensionnat que naguère je trouvais si cruelles, auprès de celles que j'ai subies depuis? Quel ne sera pas mon bonheur, lorsque je pourrai diriger de jeunes élèves à travers cette foule d'embarras qui causent leurs premières douleurs et dont j'ai déjà acquis le droit de sourire? Les heureux ne savent pas conseiller et guider les heureux, car il est dans notre nature d'augmenter nos exigences pour nous et pour les autres, en proportion des faveurs que le Ciel nous accorde. Celui qui a souffert et qui a su se relever, sait seul développer dans de jeunes coeurs le sentiment qui empêche le sien de se briser, en lui faisant accepter le plus petit bienfait comme un grand bonheur.

—Je te le répète, chère enfant, je ne m'oppose point à ton projet; mais je dois te faire une observation dont tu comprendras toi-même l'importance, car elle ne porte pas sur toi, mais sur cet excellent et sage Professeur qui ne m'a pas laissé ignorer ses sentiments à ton égard. En te destinant à la carrière où il voulait te voir marcher à ses côtés, tu lui deviendras chaque jour plus chère, et lorsqu'il se sera accoutumé à ta coopération et à ta présence, tu le rendras malheureux et incapable en l'abandonnant.

—Le sort a été si sévère envers moi, dit Ottilie, que tous ceux qui osent m'aimer, sont peut-être condamnés d'avance à de rudes épreuves. Au reste, l'ami dont vous venez de me parler est si noble et si généreux, que j'ose espérer qu'il finira par ne plus ressentir pour moi que le saint respect qu'on doit à une personne vouée à une pieuse expiation. Oui, il comprendra que je suis un être consacré, qui ne peut conjurer le mal immense qui plane sans cesse sur elle et sur les autres, qu'en ne respirant plus que pour les puissances supérieures qui nous entourent d'une manière invisible, et peuvent seules nous protéger contre les puissances malfaisantes dont nous sommes sans cesse assiégés.

Chaque entretien dans lequel l'aimable enfant dévoilait ainsi ses pensées, devint pour Charlotte un sujet de graves réflexions. Plusieurs fois déjà elle avait cherché à la rapprocher d'Édouard; mais le plus léger espoir, la plus faible allusion à ce rapprochement n'avaient servi qu'à blesser la jeune fille au point qu'un jour elle se crut forcée de renouveler l'assurance positive qu'elle avait pour toujours renoncé à lui.

—Si ta résolution est en effet irrévocable, répondit Charlotte, tu dois avant tout éviter de revoir Édouard. Tant que l'objet de nos affections est loin de nous, il nous semble facile de dominer la passion qu'il nous inspire, car plus elle a de force, plus elle nous refoule alors sur nous-mêmes, et augmente les facultés énergiques qui nous rendent maîtres de nos actions; mais dès que cet objet dont nous croyons pouvoir nous séparer reparaît devant nous, nous sentons de nouveau, et plus fortement que jamais, qu'il nous est indispensable. Fais en ce moment ce que tu crois convenable à ta situation, interroge ton coeur, reviens sur ta résolution s'il le faut, mais que ce soit de ta propre volonté et non dans l'entraînement d'une passion aveugle. Si tu renouais tes relations passées par surprise, C'est alors que tu ne pourrais plus te retrouver d'accord avec toi-même, et que ta vie s'écoulerait dans des contradictions perpétuelles, qui seules la rendent réellement insupportable. En un mot, avant de te séparer de moi pour entrer dans une carrière qui te conduira peut-être plus loin que tu ne penses et sur des routes que nous ne prévoyons pas, demande-toi une dernière fois si tu peux renoncer pour toujours à Édouard. Si tu te reconnais cette force, formons ensemble une alliance indissoluble dont la principale condition est que tu ne lui répondras pas un seul mot, si, à force de témérité, il trouvait le moyen de pénétrer jusqu'à toi et de te parler.

Ottilie n'hésita pas un instant, et fit à sa tante la promesse qu'elle s'était déjà faite à elle-même.

Charlotte, cependant, se souvenait toujours avec une secrète inquiétude des menaces par lesquelles son mari l'avait mise naguère dans l'impossibilité de se séparer d'Ottilie. Les graves événements qui s'étaient passés depuis pouvaient lui faire présumer qu'il souffrirait aujourd'hui l'éloignement de cette jeune personne, sans se croire pour cela autorisé à s'emparer d'elle par tous les moyens possibles. La crainte de l'offenser l'emporta néanmoins sur toute autre considération, et elle prit le parti de le faire sonder par Mittler, sur l'effet que pourrait produire sur lui le retour d'Ottilie à la pension.

Mittler avait toujours continué à venir la voir souvent, mais pour quelques instants seulement, surtout depuis la mort de l'enfant. Ce malheur l'avait d'autant plus vivement affecté, qu'il rendait la réunion des époux moins certaine. La résolution d'Ottilie ranima bientôt toutes ses espérances, et persuadé que le pouvoir bienfaisant du temps ferait le reste, il se représenta de nouveau Édouard heureux et content auprès de Charlotte. Les passions qui les avaient jetés un instant hors de la route du devoir, n'étaient plus à ses yeux, que des épreuves dont la fidélité conjugale ne pouvait manquer de sortir triomphante et plus forte que jamais.

Charlotte s'était empressée d'écrire au Major pour lui faire connaître les intentions qu'Ottilie avait manifestées en revenant à la vie, et pour le prier d'engager Édouard à s'abstenir de toute démarche relative au divorce, du moins jusqu'à ce que la pauvre enfant eût retrouvé plus de calme et de tranquillité d'esprit. Elle avait également eu soin de l'instruire de tout ce qui se passait chaque jour, et cependant ce fut à Mittler, qu'elle crut devoir confier la tâche difficile de préparer son mari au changement total de leur position respective.

L'expérience avait plus d'une fois prouvé à ce médiateur passionné, qu'il est plus facile de nous faire accepter un malheur devenu un fait accompli, que d'obtenir notre consentement à une démarche qui nous contrarie; il persuada donc à Charlotte que le parti le plus sage était d'envoyer Ottilie à la pension.

A peine avait-il quitté la maison, qu'on disposa tout pour ce départ précipité. Ottilie aida elle-même à faire les paquets; mais il était facile de voir qu'elle ne voulait emporter ni le beau coffre qu'elle avait reçu d'Édouard ni aucun des objets qu'il contenait. Charlotte laissa agir la silencieuse enfant au gré de ses désirs. Le voyage devait se faire dans sa voiture, et l'on était convenu qu'elle passerait la première nuit à moitié chemin, dans une auberge où Charlotte et les siens avaient l'habitude de descendre; la seconde nuit elle ne pouvait manquer d'arriver à la pension; Nanny devait l'accompagner et rester près d'elle en qualité de domestique.

Immédiatement après la mort de l'enfant, cette impressionnable jeune fille était revenue près d'Ottilie, qu'elle paraissait aimer plus passionnément que jamais. Cherchant à la distraire par son babil et l'entourant des soins les plus tendres, elle ne respirait plus que pour sa chère maîtresse. En apprenant qu'on lui permettait de la suivre et de rester près d'elle, et qu'elle verrait des contrées inconnues, car elle n'était jamais sortie de son village, elle ne se connaissait plus de joie, et courait à chaque instant chez ses parents, chez ses amis et ses connaissances pour prendre congé d'eux et leur faire part de son bonheur. Malheureusement elle entra dans une chambre où il y avait des enfants malades de la rougeole, et elle ressentit aussitôt l'effet de la contagion.

Charlotte ne voulait pas retarder le départ de sa nièce qui, elle-même, ne le désirait point. Au reste, elle connaissait la route et les maîtres de l'auberge où elle devait passer la première nuit. Le cocher du château à qui l'on avait confié la tâche de la conduire était un homme sûr, il n'y avait donc rien à craindre.

Depuis longtemps Charlotte désirait quitter la maison d'été et s'arracher ainsi aux images qu'elle lui retraçait; mais, avant de retourner au château, elle voulait faire remettre les appartements qu'Ottilie y avait habitée, dans l'état où ils étaient lorsqu'Édouard les occupait avant l'arrivée du Major.

L'espoir de ressaisir un bonheur perdu vient souvent nous surprendre malgré nous, et Charlotte pouvait se croire de nouveau autorisée à nourrir cet espoir.

CHAPITRE XVI.

Lorsque Mittler arriva près du Baron pour lui faire part du départ d'Ottilie, il le trouva seul, et la tête appuyée dans sa main droite. Il paraissait souffrir.

—Est-ce que votre mal de tête vous tourmente encore? lui dit-il.

—Oui, et j'aime cette souffrance, car elle me rappelle Ottilie. Peut-être est-elle en ce moment appuyée sur sa main gauche; car, vous le savez, pour elle, le mal est au côté gauche de la tête. Il est sans doute plus fort que le mien, pourquoi ne le supporterais-je pas avec autant de patience qu'elle? Au reste, cette souffrance a pour moi quelque chose d'utile, de salutaire; elle me rappelle puissamment la patience angélique qui complète toutes les perfections dont elle est douée. Ce n'est que lorsque nous souffrons que nous comprenons combien il faut de grandes et hautes qualités pour supporter la douleur.

Enhardi par l'air de résignation de son jeune ami, Mittler s'acquitta de sa commission par degrés, et en racontant comment le retour d'Ottilie à la pension n'avait d'abord été chez les deux dames qu'une pensée, un vague désir, puis un projet, et bientôt après une résolution définitivement arrêtée.

Édouard ne répondit que par des monosyllabes qui semblaient prouver qu'il laissait Charlotte et sa nièce maîtresses de faire ce qu'elles Voulaient, et que pour l'instant son mal de tête l'absorbait au point de le rendre indifférent à tout.

Mais à peine Mittler l'eut-il quitté qu'il se leva et se promena à grands pas dans sa chambre. Jeté violemment en dehors de lui-même, il ne sentait plus son mal de tête, son imagination d'amant était surexcitée; il voyait Ottilie seule, sur une route qu'il connaissait parfaitement et dans une auberge dont il avait successivement habité toutes les chambres. Il pensait, il réfléchissait, ou plutôt il ne pensait, il ne réfléchissait point; il désirait, il voulait, quoi? la voir, lui parler? mais pourquoi, dans quel but? comment aurait-il pu se le demander? Il ne chercha pas même à lutter; une puissance irrésistible l'entraîna machinalement.

Son premier soin fut de se confier à son valet de chambre, qui se procura en peu d'heures tous les renseignements nécessaires.

Dès le lendemain matin, Édouard se rendit seul et à cheval à l'auberge ou Ottilie devait passer la nuit. Il y arriva beaucoup trop tôt. L'hôtesse l'accueillit avec des transports de joie; elle lui devait un grand bonheur de famille, son fils avait servi sous ses ordres et fait une action d'éclat dont lui seul avait été témoin. Guidé par la justice, le Baron avait fait valoir cette action auprès du général en chef, et obtenu pour le jeune soldat une décoration méritée, et que l'envie et la jalousie avaient cherché à lui disputer. L'heureuse mère ne négligea rien pour lui prouver sa reconnaissance, et pour le recevoir dignement; elle fit nettoyer en hâte son salon qui, malheureusement, lui servait en même temps de garde-meuble et d'office. Il refusa d'en prendre possession, lui dit de le réserver pour une jeune dame qu'il attendait; et se fit arranger pour lui un petit cabinet qui donnait sur le corridor.

L'hôtesse présuma que ces mesures cachaient quelque mystère, et elle s'estima heureuse de trouver sitôt l'occasion de faire quelque chose qui pût être agréable au protecteur de son fils.

Pendant le reste de la journée Édouard fut en proie aux sensations les plus contradictoires; tantôt il visitait la chambre qui devait servir de demeure à Ottilie, et qui, malgré son singulier mélange d'élégance et de rusticité, lui paraissait un séjour céleste, et tantôt il formait des projets sur la manière de se présenter à elle, et il se demandait s'il devait la surprendre ou la préparer à sa présence. Cette dernière opinion lui parut la plus sage, et il se mit à lui écrire le billet suivant.

ÉDOUARD A OTTILIE.

«Pendant que tu liras ce billet, ma bien-aimée, je serai là, tout près de toi. Ne t'en effraie point; que pourrais-tu craindre de ton ami? Je ne te contraindrai pas à me recevoir, non; je ne me présenterai devant toi que lorsque tu me l'auras permis.

«Avant de m'accorder ou de me refuser cette grâce, songe à ta position, à la mienne. Je te remercie de t'être abstenue jusqu'ici de toute démarche irrévocable; celle que tu es sur le point de faire, cependant, est grave, significative. Je t'en conjure, reviens sur tes pas, car tu marches vers un point où nous serons forcés de dire: Là notre route nous sépare! Demande-toi de nouveau si tu peux, si tu veux être à moi. Si tu le peux, tu nous accorderas à tous un grand bienfait, pour moi surtout, il sera incommensurable.

«Souffre que je te revoie, de ton consentement et avec joie. Que ma bouche puisse t'adresser cette douce question: Veux-tu m'appartenir? et que ta belle âme y réponde. Ma poitrine, Ottilie, cette poitrine sur laquelle tu t'es appuyée quelquefois, c'est là ta place pour toujours!…»

Tout en traçant ces mots, l'idée que l'objet de ses plus chères affections ne tarderait pas à arriver le saisit avec tant de force, qu'il la croyait déjà à ses côtés.

—C'est par cette porte qu'elle entrera, se dit-il; elle lira ce billet, je la verrai en réalité, ce ne sera plus une douce vision comme il m'en est apparu tant de fois; mais sera-t-elle toujours la même? Son extérieur, ses sentiments seraient-ils changés?

Tenant toujours la plume à la main, il allait jeter sur le papier les pensées qui se présentaient à son imagination. Au même instant une voiture entra dans la cour et il ajouta en hâte les mots suivants:

«C'est toi, je t'entends arriver, adieu, pour un instant seulement, adieu!»

Puis il plia le billet et écrivit l'adresse; mais il était trop tard pour le cacheter, et il se sauva dans un cabinet qui donnait sur le corridor, Se souvenant tout à coup qu'il avait laissé sur la table sa montre et le cachet qui y était attaché, il sentit qu'Ottilie ne devait pas voir ces objets avant d'avoir lu sa lettre, et il retourna sur ses pas pour les enlever. Déjà il les tenait dans sa main, quand il entendit la voix de l'hôtesse qui désignait à la jeune voyageuse la chambre où elle allait l'introduire. Craignant d'être surpris, il s'élança vers le cabinet; mais avant de l'atteindre, un courant d'air en ferma violemment la porte, et la clef qui était restée en dedans, tomba sur le plancher du cabinet. Hors de lui il secoua la porte avec violence, mais elle ne céda point. Combien n'envia-t-il pas alors le sort des fantômes qui se glissent à travers les serrures! Ne sachant plus ce qu'il voulait où ce qu'il devait faire, il se cacha le visage contre le chambranle de la porte. Ottilie entra du côté opposé, et l'hôtesse qui la suivait se retira presque aussitôt, car la présence inattendue et l'attitude singulière d'Édouard l'avait surprise et même effrayée.

La jeune fille aussi venait de le reconnaître, et il se tourna vers elle, car il avait conservé assez de présence d'esprit pour sentir qu'elle devait l'avoir vu. Ce fut ainsi que les deux amants se trouvèrent de nouveau en face l'un de l'autre.

Muette et immobile, Ottilie le regarda d'un air sérieux et calme; mais au premier mouvement qu'il fit pour s'approcher d'elle, elle recula jusqu'à la table.

—Ottilie! s'écria-t-il, pourquoi ce terrible silence? Ne sommes-nous déjà plus que des ombres qui se dressent en face l'une de l'autre? Écoute-moi, c'est par un hasard funeste que tu me trouves ici. Regarde, là, sur cette table, je t'ai écrit, j'y ai déposé le billet qui devait te préparer à ma présence. Je t'en conjure, lis-le, et puis décide, prononce notre arrêt.

Elle baissa les yeux vers le billet, le prit après une courte hésitation, le déploya, le lut sans aucune émotion apparente, le replia et le replaça en silence sur la table. Puis elle éleva ses mains jointes vers le ciel, les rapprocha de sa poitrine, s'inclina en avant comme si elle voulait se prosterner devant Édouard, et le regarda avec une expression si déchirante, qu'il s'enfuit désespéré, et chargea l'hôtesse, qui était restée dans la salle d'entrée, d'aller veiller sur la malheureuse jeune fille.

Ne sachant plus que faire, que devenir, il se promena à grands pas dans cette salle. La nuit était venue et le plus morne silence régnait chez Ottilie. L'hôtesse sortit enfin et ferma la porte à clef. La pauvre femme était émue, embarrassée. Après un instant d'hésitation, elle offrit au Baron la clef de la chambre d'Ottilie; il la refusa d'un geste désespéré. L'hôtesse posa la chandelle sur une table et se retira.

Édouard se jeta sur le seuil de la porte d'Ottilie et l'arrosa de ses larmes. Jamais encore deux amants n'ont passé si près l'un de l'autre une nuit aussi cruelle.

Le jour parut enfin, le cocher était pressé de partir; l'hôtesse vint ouvrir la chambre d'Ottilie et y entra. En voyant la jeune fille qui s'était jetée tout habillée sur son lit, où elle paraissait dormir paisiblement, elle revint sur ses pas et invita Édouard par un sourire compatissant à s'approcher. Il se tint un instant debout devant son lit, mais il lui fut impossible de soutenir la vue de la malheureuse enfant qui l'avait banni de sa présence. L'hôtesse n'eut pas le courage de la réveiller; elle prit une chaise et s'assit en face d'elle. Bientôt Ottilie ouvrit ses beaux yeux et se leva. L'hôtesse lui offrit à déjeuner, elle refusa d'un geste. Édouard renvoya l'hôtesse qui venait de rassembler toutes ses forces, et se présenta devant la jeune fille.

—Je t'en supplie, lui dit-il, adresse-moi un mot, un seul mot. Fais-moi du moins connaître ta volonté? donne-moi tes ordres, je t'obéirai.

Elle garda le silence. Il lui demanda de nouveau avec amour, avec délire, si elle voulait lui appartenir. Elle baissa les yeux et sa belle tête s'agita avec une grâce ineffable, mais ce mouvement était un signe négatif.

—Veux-tu te rendre à la pension? lui demanda Édouard avec égarement.

Elle secoua la tête d'un air indifférent; mais lorsqu'il lui demanda si elle voulait lui permettre de la ramener près de Charlotte, elle y consentit par un geste plein de confiance. Il ouvrit la fenêtre pour donner des ordres au cocher, Ottilie profita de ce moment pour glisser rapidement derrière lui. Sortant de la chambre avec la rapidité de l'éclair, elle descendit l'escalier et s'élança dans la voiture. Le cocher prit le chemin du château; Édouard suivit la voiture à cheval, mais à une certaine distance.

CHAPITRE XVII.

Quelle ne fut pas la surprise de Charlotte, lorsqu'elle vit entrer en même temps dans la cour du château la voiture qui ramenait Ottilie, et son mari qui la suivait à cheval. Sans se rendre compte de ce singulier événement, elle courut recevoir ces hôtes inattendus. La jeune fille s'avança vers elle avec Édouard, saisit les mains des époux, les unit avec un geste passionné, et s'enfuit dans sa chambre.

Le malheureux Édouard se jette au cou de sa femme, éclate en sanglots, la supplie d'avoir pitié de lui, et de secourir Ottilie. Charlotte s'empresse d'aller la rejoindre dans sa chambre; mais en y entrant elle frémit malgré elle. On en avait déjà emporté tous les meubles, à l'exception du magnifique coffre dont on ne savait que faire et qu'on avait laissé au milieu de l'appartement. Ottilie s'était jetée par terre à côté de ce fatal objet; elle y appuyait sa tête et l'entourait de ses bras. Charlotte la relève et l'interroge, mais en vain; la Jeune fille ne répond pas. Une femme de chambre vient apporter des sels et des fortifiants propres à la tirer de son état de stupeur, et Charlotte court près d'Édouard qu'elle trouve au salon, mais hors d'état de l'instruire de ce qui vient de se passer. Il se prosterne devant elle, baigne ses mains de larmes et finit par s'enfuir dans son appartement. En voulant le suivre, elle rencontre son valet de chambre qui lui en apprend enfin assez pour lui faire deviner le reste. Toujours maîtresse d'elle-même, elle s'occupe avant tout des exigences du moment, et fait rapporter les meubles dans les appartements d'Ottilie. Quant à Édouard, il a retrouvé les siens dans l'état où il les avait quittés; pas un meuble, pas un papier n'avait été dérangé.

Tous trois semblaient s'entendre et ne vivre que les uns pour les autres. Ottilie cependant persista à se renfermer dans un silence désespérant. Édouard continua à exhorter sa femme à la patience, car la sienne l'abandonnait à chaque instant. Charlotte envoya un messager à Mittler et l'autre au Major pour les appeler près d'elle; il fut impossible de trouver Mittler, mais le Major accourut en hâte. Édouard ouvrit son coeur à cet ami fidèle et lui raconta jusque dans les plus petits détails tout ce qui venait de se passer. Ce fut par lui que Charlotte apprit enfin à connaître les causes secrètes qui avaient de nouveau troublé leurs esprits et changé leur position. Entourant son mari des soins les plus tendres et les plus délicats, elle ne cessa de le supplier de ne pas importuner la malheureuse enfant en lui demandant une résolution qu'elle n'était pas en état de prendre.

Édouard apprécia plus que jamais la haute raison de sa femme, mais sa passion pour Ottilie le dominait toujours exclusivement. En vain Charlotte chercha-t-elle à entretenir ses espérances, en lui promettant de consentir au divorce, il soupçonna sa sincérité et s'abandonna aux conjectures les plus bizarres. Poussé par le doute et la défiance, il exigea qu'elle prît formellement l'engagement d'épouser le Major. Elle consentit à tout pour le conserver et le tranquilliser, car le désordre de son esprit tenait de la démence. Cependant elle mit, au consentement de son mariage avec le Major, la condition expresse qu'Ottilie deviendrait la femme d'Édouard, et que, pour l'instant, les deux amis feraient ensemble un voyage de quelques mois.

Cette derrière condition était facile à remplir, car le Major venait d'être chargé d'une mission secrète pour une cour étrangère, et le Baron promit de l'accompagner. On fit aussitôt les apprêts du voyage, ce qui leur procura à tous une distraction salutaire.

Malgré cette activité inquiète, on s'aperçut qu'Ottilie ne prenait presque plus de nourriture; ses amis lui firent les représentations les plus douces et les plus tendres, mais sans rompre le silence absolu qu'elle s'était imposé, elle trouva moyen de leur faire comprendre que leurs soins l'importunaient et l'affligeaient. Ils n'insistèrent plus, car, par une faiblesse inexplicable, nous craignons toujours de tourmenter les personnes que nous aimons, même lorsque nous sommes convaincus que c'est pour leur bien.

Après avoir longtemps cherché dans sa pensée un nouveau moyen d'action sur l'esprit malade d'Ottilie, Charlotte conçut l'idée de faire venir le Professeur, dont elle connaissait l'influence sur son ancienne élève. Déjà elle avait eu soin de l'instruire du retour de la jeune fille à la pension, et comme elle ne s'y était pas rendue, il avait écrit à Charlotte pour lui demander la cause de ce retard. Cette lettre qui exprimait la tendre inquiétude d'un véritable ami, était restée sans réponse.

Trop prudente pour vouloir surprendre la malade par une visite qui pouvait ne pas lui être agréable, elle parla devant elle du projet d'engager le Professeur à venir passer quelque temps au château. Un mécontentement douloureux se manifesta sur les traits d'Ottilie; elle devint pensive comme si elle cherchait à prendre une résolution, puis elle se leva et se retira en hâte dans sa chambre. Bientôt ses amis encore réunis au salon, reçurent le billet suivant:

OTTILIE A SES AMIS.

«Pourquoi, mes bien-aimés, faut-il que je vous dise clairement ce que vous devez déjà avoir deviné? Je me suis laissée écarter de la route que je devais suivre, et je ne puis plus y rentrer. Le démon qui m'a égarée a pris tant d'empire sur moi, que j'ai beau être d'accord avec moi-même au fond de mon âme, il fait surgir des circonstances extérieures par lesquelles il m'empêche d'exécuter mes bonnes résolutions.

«Je m'étais sincèrement promis de renoncer à Édouard et de ne plus jamais le revoir. Le sort en a décidé autrement; nous nous sommes revus malgré moi, malgré lui-même. J'ai peut-être trop fidèlement tenu la promesse que j'avais faite de ne plus jamais lui parler. Dans l'agitation cruelle du moment terrible où je l'ai vu en face de moi, ma conscience m'a dit que je devais agir comme je l'ai fait. J'ai gardé le silence, je suis devenue muette devant mon ami, et je n'ai plus rien à dire à personne. Les voeux de certains ordres religieux peuvent, parfois, peser péniblement sur celui qui les a acceptés volontairement; le mien m'a été imposé par l'impression du moment, souffrez donc que j'y persiste tant que mon coeur m'y obligera. Ne mettez aucun médiateur entre nous, ne cherchez ni à me faire parler ni à me faire prendre plus de nourriture que je n'en ai rigoureusement besoin. Que votre indulgence, que votre bonté m'aident à sortir de cette cruelle époque de ma vie! je suis jeune, et la jeunesse se remet facilement et au moment où on s'y attend le moins. Supportez-moi dans votre cercle, consolez-moi par votre amour, éclairez-moi par vos entretiens, mais permettez à ma conscience de ne suivre que ses propres inspirations pour tout ce qui ne concerne qu'elle.»

* * * * *

Le voyage projeté des deux amis ne se réalisa point, car la mission du Major fut remise à une époque indéterminée. Ce contre-temps charma Édouard, car le billet d'Ottilie avait ranimé toutes ses espérances; se sentant de nouveau la force de persévérer et d'attendre, il déclara positivement que, sous aucun prétexte, il ne consentirait à s'éloigner du château.

—Il n'y a rien de plus extravagant, s'écria-t-il, qu'une renonciation volontaire et anticipée; quand un bien précieux est sur le point de nous échapper, ne vaut-il pas mieux chercher à le ressaisir? Une pareille folie ne peut découler que de la sotte prétention de conserver du moins les apparences de la liberté du choix. Trop de fois déjà je me suis laissé égarer par cette vanité insensée. Elle m'a fait fuir des amis qui m'étaient chers et dont je ne m'éloignais que parce que je savais que tôt ou tard je serais contraint de me séparer d'eux, et que je ne voulais pas avoir l'air de céder à la nécessité. Pourquoi m'éloignerais-je d'elle? Ne sommes-nous pas déjà que trop séparés? Je n'ose plus ni presser sa main ni l'attirer sur mon coeur, je ne puis pas même le penser sans tressaillir! Elle ne s'est pas détournée de moi, non, elle s'est élevée au-dessus de moi!

Ce fut ainsi que tout resta sur l'ancien pied. Rien n'égalait le bonheur d'Édouard lorsqu'il se trouvait près d'Ottilie, et la jeune fille aussi éprouvait une douce sensation qu'elle ne pouvait chercher à éviter, puisqu'elle lui devenait toujours plus indispensable. Le magnétisme mystérieux qu'ils avaient toujours exercé l'un sur l'autre, n'avait rien perdu de sa puissance. Quoiqu'habitant sous le même toit, ils ne pensaient pas toujours exclusivement l'un à l'autre, s'occupaient souvent d'objets différents et suivaient les impulsions opposées de leur entourage, et cependant ils se trouvaient et se rapprochaient toujours. Quand ils entraient au salon, on les voyait bientôt debout ou assis côte à côte: pour se sentir calmes et heureux, ils avaient besoin de se tenir ainsi le plus près possible; mais ce rapprochement leur suffisait, sans leur faire désirer les communications plus positives du regard et de la parole. Alors ce n'étaient plus que deux personnes réunies en une seule par le sentiment instinctif d'un bien-être parfait, et qui se sentaient aussi contentes d'elles-mêmes que du monde. Si l'un d'eux s'était trouvé retenu malgré lui à une extrémité de l'appartement, l'autre se serait aussitôt dirigé vers ce point, sans avoir la conscience de ce mouvement. La vie était pour eux une énigme dont ils ne comprenaient le mot que lorsqu'ils étaient ensemble.

Ottilie semblait avoir retrouvé un calme parfait et une entière sérénité d'esprit, au point que l'on croyait n'avoir plus rien à redouter pour elle. Jamais elle ne se dispensait de paraître aux réunions de la famille, la table seule exceptée. Elle avait si vivement manifesté le désir de manger seule dans sa chambre, qu'on s'était cru obligé de céder à cette fantaisie. Nanny seule était chargée de la servir.

Les choses qui arrivent ordinairement à tels ou tels individus, se représentent plus souvent que nous ne le croyons, parce qu'elles sont pour ainsi dire une conséquence de leur nature. Le sentiment de l'individualité, les penchants, les tendances, les localités, les entourages et l'habitude, forment un élément, une atmosphère où seuls nous vivons et respirons à notre aise. Voilà pourquoi nous retrouvons presque toujours, après une longue absence, les amis dont la versatilité nous a souvent désespérés, tels que nous les avons quittés.

C'était ainsi que nos amis semblaient, dans leurs rapports de chaque jour, se mouvoir dans le même cercle. Malgré son silence obstiné, Ottilie trouvait moyen de prouver par une foule de petites prévenances qu'elle était toujours serviable et bonne, et chacun avait repris ses allures et son caractère. Enfin, cet intérieur reflétait si parfaitement l'image du passé, qu'il était possible, permis même de croire que rien n'y était changé, ou que, du moins, tous s'y remettraient bientôt complètement sur l'ancien pied.

On était en automne et les jours ressemblaient par leur durée à ceux du printemps, où le Capitaine et Ottilie furent appelés au château. Les heures de promenades et celles des réunions au salon étaient les mêmes; et les fruits et les fleurs de la saison actuelle paraissaient être les produits de cet heureux printemps. On croyait les avoir cultivés et semés ensemble; tout ce qui s'était passé entre ces deux époques était tombé dans l'oubli.

Le Major allait et venait sans cesse du château à la résidence, et de la résidence au château; Mittler aussi venait souvent voir les amis. Les amusements des soirées avaient repris leur cours régulier. Édouard mettait, dans ses lectures habituelles, plus de feu et de sentiment que jamais, on aurait dit qu'il cherchait, tantôt par la gaîté et tantôt par le sentiment, à faire revenir Ottilie de son engourdissement et à triompher de son silence obstiné. Tenant comme autrefois son livre de manière à ce qu'elle pût y lire, il était inquiet, distrait chaque fois qu'il n'avait pas la certitude qu'elle devançait du regard chaque mot qu'il prononçait.

Les soupçons, les inquiétudes, les susceptibilités du passé s'étaient complètement évanouis. Le violon du Major s'unissait instinctivement au piano, quand Charlotte le tenait, et la flûte d'Édouard se mariait avec bonheur au jeu d'Ottilie, quand les touches de cet instrument vibraient sous les doigts de la jeune fille.

Ce fut dans cette disposition d'esprit qu'on vit approcher l'anniversaire de la naissance du Baron, pour laquelle l'année précédente on avait vainement espéré son retour au château. Cette fois on s'était promis de célébrer ce jour dans une douce et silencieuse intimité. A mesure qu'il approchait, Ottilie devenait plus grave et plus solennelle. Quand elle visitait les jardins, elle semblait passer les fleurs en revue, et faisait signe au jardinier de veiller avec soin sur elles, et, surtout, sur les marguerites, qui, cette année, donnaient avec une abondance extraordinaire.

CHAPITRE XVIII.

Les amis ne tardèrent pas à s'apercevoir avec bonheur qu'Ottilie s'était décidée enfin à ouvrir le riche coffre, et à en tirer plusieurs objets et pièces d'étoffes qu'elle disposa et tailla elle-même, afin d'en composer un habillement aussi complet qu'élégant.

En aidant à sa maîtresse à replacer dans ce coffre les effets parmi lesquels se trouvaient beaucoup de gants, de jarretières, de bas, de souliers, Nanny s'aperçut qu'il serait difficile de les replier assez adroitement pour les faire tenir tous dans ce même coffre, et elle la pria de lui donner quelques-unes de ces bagatelles qui avaient vivement excité sa coquetterie et sa cupidité. Ottilie refusa positivement, mais elle lui fit signe de prendre dans sa commode tout ce qu'elle y trouverait à son goût. Charmée de cette permission, elle en usa avec autant d'indiscrétion que de maladresse, et courut aussitôt montrer son butin à tous les domestiques du château.

Pendant ce temps, Ottilie replaça si adroitement tous les dons d'Édouard dans le riche coffre, qu'ils ne paraissaient pas avoir été dérangés. Puis elle ouvrit le tiroir secret placé dans le couvercle, qui contenait divers billets d'Édouard, une boucle de ses cheveux, des fleurs sèches qu'ils avaient cueillies ensemble dans des moments de bonheur et d'espérance, et plusieurs autres souvenirs de ce genre. Elle y ajouta le portrait de son père, ferma le tiroir et le coffre, et passa son élégante clef à une petite chaîne d'or qu'elle portait au cou.

Les changements survenus dans les allures d'Ottilie, avaient fait naître les plus heureuses espérances chez ses amis. Charlotte surtout était convaincue que le jour de la fête d'Édouard elle se remettrait à parler, car elle avait cru reconnaître dans son sourire la joie secrète qu'on cherche vainement à cacher quand on prépare une heureuse surprise aux objets de ses affections. Personne ne savait que la pauvre enfant passait des heures entières dans un état voisin de l'anéantissement, et que la force qui la soutenait en présence de ses amis était factice.

Mittler venait souvent au château et s'y arrêtait plus longtemps qu'à l'ordinaire. Cet homme opiniâtre savait qu'il est des moments où l'exécution des projets les plus difficiles devient facile. Le refus d'Ottilie d'épouser Édouard et le silence qu'elle s'obstinait à garder étaient à ses yeux des augures favorables. Aucune démarche concernant le divorce n'avait été faite, il pouvait donc espérer encore que la jeune fille trouverait à se placer dans le monde sans troubler l'union des deux époux. Mais il se borna à observer, il céda même parfois et se contenta de laisser deviner, de donner à entendre; en un mot, il se conduisit assez sagement, du moins d'après son caractère.

Ce caractère cependant le dominait toutes les fois que l'occasion de raisonner sur des matières importantes se présentait. Depuis longtemps il vivait presque toujours seul, et lorsqu'il se trouvait en contact avec les autres, ce n'était que pour agir; mais lorsque dans un cercle d'amis il se laissait aller au plaisir de parler, sa parole, ainsi que nous avons déjà eu occasion de le voir, roulait comme un torrent, sans songer s'il blessait ou s'il guérissait, s'il faisait du bien ou du mal.

La veille de l'anniversaire de la naissance d'Édouard Charlotte et le Major étaient réunis au salon, en attendant le retour du Baron qui était allé faire une promenade à cheval. Ottilie était restée dans sa chambre, où elle travaillait à la parure du lendemain, secondée par Nanny, qui comprenait et exécutait à merveille les ordres muets de sa maîtresse.

Mittler, qui venait d'arriver au château, se promena d'abord à grands pas dans le salon, puis la conversation tomba sur un de ses sujets favoris. Selon lui, il n'y avait rien de plus barbare et de plus contraire à l'éducation des enfants, et même à celle des peuples, que de leur imposer des lois qui commandent ou défendent certaines actions.

—L'homme est naturellement actif, dit-il, et, pour le faire bien agir, il suffit de le bien diriger. Quant à moi, j'aime mieux supporter un défaut jusqu'à ce qu'il se soit converti en qualité, que de le faire disparaître pour ne rien mettre de bon à sa place. Nous aimons tous à faire ce qui est bien et juste, pourvu qu'on nous en fournisse l'occasion; alors nous le faisons, uniquement pour avoir quelque chose à faire, et sans y attacher plus d'importance qu'aux sottises et aux absurdités dont nous ne nous rendons coupables que pour échapper à l'ennui et à l'oisiveté.

—Quel avantage, par exemple, continua-t-il, les enfants peuvent-ils tirer des dix commandements de Dieu qu'on leur enseigne au catéchisme? Passe encore pour le quatrième commandement: Honore ton père et ta mère. Que l'enfant se pénètre bien de ce commandement pendant la leçon, il trouvera, le long du jour, le moyen de le mettre en pratique; mais le cinquième, à quoi bon: Tu ne tueras pas: comme si c'était une chose toute simple et très-récréative que de s'entre-tuer. Un homme fait s'abandonne à la colère, à la haine, à d'autres funestes passions, et peut, égaré par elles et par la force des circonstances, aller jusqu'à tuer son semblable; mais n'est-ce pas une atroce folie que de défendre à de pauvres enfants le meurtre et l'assassinat? Si on leur disait: Occupe-toi du bien-être des autres, cherche à leur procurer ce qui leur est utile, à éloigner d'eux ce qui peut leur nuire; expose ta vie pour sauver la leur, et songe que le mal que tu pourrais leur faire retomberait sur toi-même, ce serait là des enseignements tels qu'on doit en donner à des peuples civilisés, et cependant on leur accorde à peine une petite place dans les instructions supplémentaires du catéchisme.

—Et le sixième commandement! N'est-il pas horrible? Attirer la curiosité des enfants sur les mystères les plus dangereux, et enflammer leur imagination par des paroles énigmatiques, n'est-ce pas les jeter de force au milieu des écueils qu'on veut leur faire éviter? et ne vaudrait-il pas cent fois mieux abandonner au bon plaisir d'un tribunal secret le châtiment de pareils crimes, que d'en bavarder en pleine église devant la commune réunie?

Ottilie entra doucement et Mittler continua avec feu:

Tu ne commettras point d'adultère! Que c'est grossier! Que c'est inconvenant! Est-ce que cela ne sonnerait pas mieux aux oreilles si l'on disait: Respecte les liens du mariage, et quand tu verras des époux heureux, réjouis-toi de leur bonheur comme de l'éclat d'un beau jour; s'il existe quelque sujet de mésintelligence entre eux, fais-les disparaître, rapproche leurs coeurs, réconcilie-les; fais-leur sentir les avantages de leur position avec un généreux désintéressement; fais-leur comprendre surtout que si l'accomplissement de chaque devoir est une source de bonheur, celui de ce devoir qui unit indissolublement le mari et la femme est la base de tous les autres devoirs, de tous les autres bonheurs de la vie sociale.

Charlotte était sur des charbons ardents, sa position était d'autant plus pénible qu'elle savait que Mittler n'avait pas la conscience de ce qu'il disait et devant qui il prononçait ces imprudentes paroles. Elle allait l'interrompre lorsque Ottilie, dont le visage avait tout à coup changé d'expression, se retira brusquement.

—J'espère, mon cher Mittler, dit Charlotte en s'efforçant de sourire, que vous me ferez grâce du septième commandement.

—Des neuf commandements, si vous voulez, pourvu que celui qui concerne le mariage soit respecté, car c'est le plus important de tous.

Au même instant Nanny se précipita hors d'elle dans le salon en poussant ces cris terribles:

—Au secours! au secours! mademoiselle va mourir, mademoiselle se meurt!

Ottilie était retournée dans sa chambre en se soutenant à peine, les vêtements dont elle voulait se parer le lendemain étaient encore étalés sur les chaises, et Nanny qui venait de les contempler de nouveau, avait exprimé son admiration à sa maîtresse en disant que c'était une véritable parure de fiancée. A peine avait-elle prononcé ces mots qu'Ottilie était tombée sur le canapé sans apparence de vie. Egarée par la terreur, la jeune villageoise s'était précipitée dans le salon pour appeler des secours.

Charlotte se rend en hâte chez sa nièce, accompagnée du Chirurgien qui, attribuant l'état de la malade à la faiblesse, fait apporter un consommé. Ottilie le repousse avec dégoût, presque avec horreur. Surpris de cette répugnance il demande quels aliments elle peut avoir pris dans le cours de la journée. Nanny hésite, se trouble, et finit par avouer que sa maîtresse à refusé toute espèce de nourriture. Son agitation excite les soupçons du Chirurgien; il l'entraîne dans une pièce voisine, Charlotte les suit. La jeune fille se jette à leurs pieds et confesse que depuis longtemps déjà c'était elle qui mangeait les mets qu'on apportait à Ottilie pour ses repas.

—Mademoiselle m'y a forcée par des gestes tantôt suppliants et tantôt menaçants, et puis, ajouta-elle dans toute l'innocence de son coeur, j'avais tant de plaisir à manger ces mets délicats!

Lorsque le Major et Mittler vinrent prendre des nouvelles de la malade, ils trouvèrent le Chirurgien et Charlotte autour d'elle. La céleste enfant, malgré sa pâleur mortelle, n'avait pas perdu connaissance; mais elle était toujours muette et immobile. On la pria de se coucher; elle refusa d'un geste et fit approcher le coffre sur lequel elle appuya ses pieds. Ainsi à demi étendue sur le canapé, elle paraissait plus à son aise, et son regard et sa physionomie annonçaient l'amour, la reconnaissance et le désir de dire à tous ses amis un dernier et tendre adieu.

En rentrant au château Édouard apprend ce qui vient de s'y passer; il se précipite dans la chambre d'Ottilie, se prosterne devant elle, saisit sa main et l'inonde de larmes. Après un long et terrible silence, il s'écrie tout à coup:

—N'entendrai-je plus jamais le son de ta voix? Ne peux-tu revenir à la vie pour m'adresser un mot, un seul? Eh bien! soit, je te suivrai! au-delà de la tombe nous parlerons un autre langage!

Ottilie lui pressa la main avec force et arrêta sur lui un regard plein de vie et d'amour; les lèvres s'agitèrent longtemps en vain, elle respira profondément et laissa enfin échapper ces paroles:

—Promets-moi de vivre …

Epuisée par ce dernier effort de sa tendresse, elle retomba sur ses coussins.

—Je le promets, murmura Édouard.

Cette promesse ne la rencontra plus sur la terre, elle la suivit dans un meilleur monde: Ottilie avait cessé de vivre!…

La nuit se passa dans les larmes, Charlotte se chargea du triste soin de faire ensevelir sa nièce. Le Major et Mittler la secondèrent de tout leur pouvoir. Le désespoir semblait avoir anéanti Édouard, il ne s'arracha à cet état que pour défendre positivement que l'on sortît sa bien-aimée du château; puis il donna des ordres afin qu'elle fût traitée comme une malade, car il soutenait qu'elle n'était pas morte, qu'elle ne pouvait pas l'être. Craignant de l'irriter par la contradiction, on laissa le corps d'Ottilie au château, et il ne demanda point à le voir.

Un nouvel incident se joignit bientôt à tant de sujets de douleur et d'alarmes, Nanny venait de disparaître. Après de longues recherches on la retrouva enfin, mais dans un état d'égarement qui tenait de la folie. Les reproches du Chirurgien lui avaient fait voir que, sous plus d'un rapport, elle avait contribué à la mort de sa maîtresse. On la ramena chez ses parents; les consolations et les procédés les plus doux restèrent sans effet, et pour l'empêcher de s'échapper de nouveau on fut obligé de l'enfermer.

On réussit peu à peu à arracher Édouard à la stupeur où il était tombé d'abord, et par là on augmenta son malheur; car il ne pouvait plus se dissimuler que tout espoir était à jamais perdu pour lui. Le voyant plus tranquille en apparence, on chercha à lui faire comprendre qu'il était indispensable de déposer dans la chapelle les restes d'Ottilie, en ajoutant, toutefois, que dans cette silencieuse et riante demeure qu'elle-même avait aidé à décorer, elle ne cesserait pas de compter parmi les vivants. Il y consentit, mais à la condition expresse qu'elle serait déposée dans un cercueil ouvert qui ne pourrait jamais être fermé que par un couvercle de verre, et qu'une lampe, toujours allumée, serait suspendue au plafond de la chapelle.

Le beau corps d'Ottilie fut revêtu de la parure qu'elle s'était préparée elle-même, et l'on entoura son front d'une couronne de marguerites, dont les nuances variées formaient autour de sa tête une auréole prophétique. Pour orner le cercueil, l'église et la chapelle, on avait dépouillé les jardins de toutes leurs parures; ils étaient sombres et déserts, comme si déjà l'hiver avait engourdi la végétation.

Dès les premiers rayons du jour, ou emporta Ottilie du château dans un cercueil découvert, et le soleil levant éclaira pour la dernière fois son beau visage et lui prêta les nuances de la vie. La foule se pressa autour d'elle; on ne voulait ni la devancer ni la suivre, mais la voir, la regarder et lui adresser un dernier adieu. L'émotion fut générale; mais les jeunes filles surtout, dont elle avait été la protectrice, étaient inconsolables. Nanny manquait au cortège; pour ne pas augmenter son irritation par des images douloureuses, on lui avait caché le jour et l'heure de l'enterrement. Quoique enfermée chez ses parents dans une chambre qui donnait sur le jardin, elle entendit le son des cloches qui lui fit deviner ce qui allait se passer. La garde chargée de veiller sur elle l'avait imprudemment quittée pour assister à la cérémonie. Restée seule, elle s'échappa par une fenêtre qui donnait sur le corridor, d'où elle monta au grenier, car toutes les autres portes de la maison étaient fermées.

En ce moment le cortège s'avançait lentement sur la route jonchée de feuilles et de fleurs qui traversait le village. Bientôt il passa sous la lucarne du grenier par laquelle Nanny voyait sa maîtresse mieux et plus distinctement que tous ceux qui suivaient le cortège. Il lui semblait qu'elle était portée sur des nuages et que, par un geste surnaturel, elle l'appelait, et la jeune fille éperdue, hors d'elle, se précipita par la lucarne.

La foule se dispersa de tous côtés avec des cris d'effroi, et les porteurs déposèrent le cercueil auprès duquel Nanny était tombée sans mouvement et comme si tous ses membres eussent été brisés. On la releva, et soit hasard, soit prédestination, on l'appuya sur le cadavre; car le dernier souffle de sa vie semblait vouloir rejoindre celui de sa maîtresse bien-aimée. Mais à peine ses membres flottants eurent-ils touché les vêtements d'Ottilie, qu'elle se redressa d'un bond, leva les bras et les yeux vers le ciel, s'agenouilla devant le cercueil et contempla la morte dans une pieuse extase. Puis elle se leva comme animée d'une vie nouvelle, et s'écria avec une sainte joie:

—Oui, elle m'a pardonné le crime dont personne en ce monde n'aurait pu m'absoudre, que je ne me serais jamais pardonné à moi-même, Dieu vient de me le remettre par son regard, par son geste, par sa bouche à elle!… La voilà redevenue silencieuse et immobile; mais vous l'avez vue tous se redresser et me bénir les mains déjointes et levées sur moi! Vous l'avez vue me sourire avec bonté, vous l'avez entendue! Oui, vous êtes tous témoins qu'elle m'a dit: Tout est pardonné!… Je ne suis plus une meurtrière parmi vous. Elle m'a absous, Dieu a confirmé ce pardon, personne n'a plus le droit de m'adresser le moindre reproche.

La foule qui s'était réunie de nouveau, se tint immobile; tout le monde était surpris; on prêtait l'oreille, on regardait çà et là, on ne savait plus que faire ni que devenir.

Portez-la maintenant à l'asile du repos, continua Nanny, elle a courageusement supporté sa part d'action et de souffrance; elle ne peut plus demeurer parmi nous.

Le cercueil se remit en marche, la jeune villageoise le suivit de près et arriva avec lui à la chapelle.

En déposant les restes d'Ottilie dans cette chapelle, on avait placé à sa tête le cercueil de l'enfant, et à ses pieds le magnifique coffre renfermé dans une caisse de chêne. Une garde spéciale devait pendant les premiers jours veiller sur le corps qui, à travers le couvercle de verre du cercueil, charmait encore tous les yeux. Mais Nanny ne voulait pas se laisser enlever ce qu'elle appelait son droit, elle demanda à rester seule auprès de sa maîtresse et à veiller sur la lampe qu'on alluma pour la première fois. L'accent passionné dont elle exprima ce désir, fit qu'on y céda dans la crainte de porter à sa raison une atteinte dangereuse.

Nanny cependant ne resta pas longtemps seule dans la chapelle. Dès que la nuit fut venue, et que la lumière vacillante de la lampe y répandit sa clarté lugubre, la porte s'ouvrit, et l'Architecte franchit le seuil de ce lieu dont les murs pieusement décorés par lui et doucement éclairés par la lampe nocturne, se présentaient à ses regards sous un aspect d'antiquité prophétique, dont il ne les aurait jamais crus susceptibles.

Nanny, assise près du cercueil, le reconnut aussitôt, et lui indiqua par un geste silencieux les restes inanimés de sa maîtresse. L'extérieur de l'Architecte annonçait la force et les grâces de la jeunesse, mais une puissance surnaturelle semblait l'avoir tout à coup refoulé sur lui-même. Muet, immobile, les regards fixés sur le corps d'Ottilie, il la contemplait en joignant ou plutôt en se tordant les mains avec un mouvement de désespoir compatissant.

C'est ainsi que naguère il s'était tenu debout devant Bélisaire; en ce moment ce n'était pas l'art, c'était la nature qui le faisait retomber dans la même position. Ottilie, morte comme Bélisaire aveugle, offrait un exemple terrible des abîmes où s'engloutissent toutes les espérances de la terre. Si Bélisaire nous force à regretter la valeur, la sagesse, le rang et la richesse perdus par la volonté du même prince qui avait d'abord cherché à développer, à utiliser ses rares qualités; on ne peut s'empêcher de voir dans Ottilie l'exemple de toutes les vertus modestes et bienfaisantes, à peine sorties des profondeurs mystérieuses où la nature se plaît à les cacher. Sa main froide et dédaigneuse, les avait détruites presqu'aussitôt comme si elle se plaisait à se jouer de l'espèce humaine, qui accueille toujours avec une joyeuse satisfaction, ces aimables et rares vertus dont l'influence lui est si nécessaire; tandis qu'elle déplore leur absence par un deuil sincère.

L'Architecte garda le silence, Nanny ne proféra pas une parole; mais lorsqu'elle le vit fondre en larmes et prêt à succomber sous le poids de sa douleur, elle lui parla avec tant de force et de vérité, tant de bienveillance et de persuasion, que tout en s'étonnant du pouvoir qu'elle exerçait sur lui, il voyait avec elle la belle Ottilie planer et agir dans les régions célestes. Ses larmes s'arrêtèrent, sa douleur s'adoucit, il se prosterna devant le cercueil, prit congé de Nanny par un cordial serrement de main, s'élança sur son cheval, et franchit avant le jour les limites de la contrée où il n'avait été ni vu, ni reconnu par personne.

Le Chirurgien, qui avait, à l'insu de Nanny, passé la nuit dans l'église, se rendit de bonne heure auprès d'elle, et s'étonna beaucoup de la trouver calme et sensée; car il s'attendait à l'entendre parler de visions et d'entretiens nocturnes avec Ottilie. Mais si elle avait retrouvé complètement le souvenir du passé et la conscience du présent, sous tous les autres rapports elle persistait à croire à la réalité de ce qui lui était arrivé pendant l'enterrement de sa jeune maîtresse, et elle répétait sans cesse, avec autant de joie que de conviction, que le cadavre s'était redressé sur son cercueil pour l'appeler, lui pardonner et la bénir.

Ottilie continua à paraître endormie, aucun symptôme de destruction ne se fit sentir, et ce phénomène, joint au miracle que Nanny racontait à tout venant, attira les habitants de la contrée. Les uns venaient pour se moquer, les autres pour se confirmer dans leurs doutes, un très-petit nombre pour espérer et croire.

Tout besoin dont la satisfaction matérielle est impossible engendre la foi. Nanny, brisée par une chute terrible aux yeux de la population de tout un village, avait été rappelée à la vie par le simple attouchement des restes d'Ottilie, pourquoi d'autres malades ne jouiraient-ils pas du même bonheur? Cette pensée devait nécessairement germer dans la tête des jeunes mères dont les enfants souffraient de quelque mal incurable, elles les apportèrent en secret près du cercueil, et les guérisons subites, qui peut-être n'étaient qu'imaginaires, augmentèrent tellement la confiance générale, que l'affluence des infirmes devint telle, qu'on se vit forcé de leur interdire l'entrée de la chapelle.

Édouard n'avait osé une seule fois aller visiter Ottilie. Ne vivant plus que de la vie animale, la source des larmes s'était tarie dans son coeur, il semblait être devenu inaccessible à la douleur morale. Ne prenant plus aucun intérêt à ce qui se passait autour de lui, on le voyait chaque jour diminuer la dose de nourriture qu'il avait l'habitude de prendre. S'il se ranimait parfois, ce n'était qu'en buvant dans le verre qui, malheureusement, n'avait été pour lui qu'un faux prophète. Cependant il contemplait toujours avec plaisir ses chiffres enlacés, et son regard semblait dire qu'il continuait à y voir le pronostic d'une prochaine réunion.

Si l'homme heureux s'appuie sur chaque hasard, sur chaque circonstance fortuite, pour s'élever toujours plus haut dans la sphère de son bonheur, les incidents les plus légers suffisent pour abattre et désespérer ceux qui souffrent.

Un jour qu'Édouard allait porter à ses lèvres son verre chéri, il l'éloigna tout à coup avec effroi, car il venait de s'apercevoir de l'absence d'un signe particulier dont il l'avait marqué, et que lui seul connaissait. Le valet de chambre fut forcé d'avouer que le véritable verre avait été cassé et remplacé par un autre parfaitement semblable et qui datait également de la première jeunesse du Baron.

Édouard ne manifesta ni colère ni chagrin; convaincu, que le sort venait de prononcer son arrêt, l'emblème de cet arrêt ne pouvait l'émouvoir; cependant, si jusque là il s'était abstenu de manger, il était facile de voir que, dès ce moment, les boissons ne lui plaisaient plus; et bientôt après il cessa de parler.

Une inquiétude cruelle le dominait de temps en temps, alors il redemandait de la nourriture et se remettait à parler.

—Hélas! dit-il, dans un de ces moments au Major qui ne le quittait jamais, que je suis malheureux! tous mes efforts pour l'imiter ne sont qu'une vaine parodie. Ce qui était un bonheur pour elle, est une torture pour moi. C'est par respect pour ce bonheur que je supporte cette torture, il faut que je la suive sur la route qu'elle a choisie pour me quitter; mais la force de ma constitution, et la promesse que j'ai eu l'imprudence de lui faire me retiennent. Quelle terrible tâche que de vouloir imiter ce qui est inimitable! Je le sens, cher ami, il faut du génie pour tout, même pour subir le martyre.

L'état d'Édouard était si désespéré qu'il nous paraît inutile de parler de la tendresse conjugale, des attentions, de l'amitié et des secours de l'art qui, pendant quelque temps encore, entourèrent cet infortuné.

Un matin Mittler le trouva mort dans son lit; il appela le Chirurgien et examina, avec sa présence d'esprit habituelle, toutes les circonstances de ce trépas subit. Charlotte accourut, le soupçon d'un suicide se présenta à sa pensée; elle accusa tout le monde et s'accusa elle-même d'une négligence impardonnable. Mittler et le Chirurgien la convainquirent bientôt du contraire. L'un s'appuyait sur des causes morales et l'autre sur des preuves matérielles. Il était facile de voir qu'Édouard avait été surpris par la mort. Un petit coffre et un portefeuille contenant des fleurs qu'Ottilie avait cueillies pour lui dans des moments de bonheur; les billets qu'il lui avait écrits, sans en excepter celui que Charlotte avait relevé et qu'elle lui avait remis d'une manière si prophétique; une boucle de ses cheveux et plusieurs autres souvenirs de son amie qu'il avait toujours soigneusement cachés, étaient ouverts devant lui; et, certes, il ne pouvait pas avoir eu l'idée d'exposer ces précieux trésors aux regards indiscrets du premier valet que le hasard aurait pu conduire dans sa chambre.

Ce coeur, que la veille encore des émotions violentes faisaient tressaillir, avait enfin trouvé le repos, et l'on pouvait croire à son salut éternel, puisqu'il avait cessé de battre en s'occupant d'une bienheureuse, d'une sainte.

Charlotte lui accorda une place à côté d'Ottilie, et donna des ordres, pour que jamais personne ne fût à l'avenir déposé dans cette chapelle. Ce fut à cette condition expresse qu'elle dota richement l'église et l'école, le pasteur et le maître d'école.

Les deux amants reposent enfin l'un à côté de l'autre; la paix règne dans leur éternelle demeure, et, du haut de la voûte de cette demeure, des anges, auxquels une mystérieuse parenté semble les unir, les regardent avec un sourire céleste. Quel ne sera pas le bonheur de ces amants lorsqu'un jour ils se réveilleront ensemble, et si près l'un de l'autre!

FIN DES AFFINITÉS ÉLECTIVES.

* * * * *

MAXIMES ET RÉFLEXIONS

DE
GOËTHE.

Les sciences naturelles ont des problèmes qu'on ne saurait résoudre sans appeler la métaphysique a son secours, non cette métaphysique d'école qui n'est qu'un bavardage vide de sens; mais la science réelle qui était, qui est et qui sera, avant, avec et après la physique.

L'autorité qui s'appuie sur des choses qui ont déjà été faites ou dites à, sans doute, un très-grand prix; mais les sots seuls demandent toujours et partout une semblable autorité.

Il est bon de respecter les anciennes fondations, mais il ne faut pas pour cela renoncer au droit de fonder quelque chose à son tour.

Maintiens-toi là où tu es! Cette maxime devient chaque jour plus nécessaire; car si d'un côté les hommes forment d'immenses associations, de l'autre chaque individu cherche à se faire valoir selon ses vues et ses facultés individuelles.

Il vaut toujours mieux exprimer tout simplement son opinion que de l'appuyer sur des preuves, car les preuves ne sont que les variations de l'opinion, et nos adversaires n'écoutent volontiers ni le thème ni les variations.

Je me familiarise chaque jour davantage avec l'histoire naturelle et avec sa marche progressive, ce qui me suggère une foule de réflexions sur les pas que nous faisons à la fois en avant et en arrière. Je n'exprimerai qu'une seule de ces réflexions: La science ne saurait vous débarrasser des erreurs mêmes reconnues comme telles. La cause de cette singularité est un secret à la portée et connu de tout le monde.

J'appelle erreur la fausse interprétation d'un événement, les faux enchaînements auxquels il a donné lieu, et la fausse conséquence qu'on en tire. Il arrive pourtant parfois, dans la marche de l'expérience et de la pensée humaine, qu'un événement ait été conséquemment noué et déduit d'un autre événement. Le monde tolère ce redressement d'une erreur sans y attacher une grande importance; aussi l'erreur reste-t-elle intacte à côté de la vérité. Je connais un petit magasin de ces sortes d'erreurs que l'on garde très-soigneusement.

L'homme ne s'intéresse réellement qu'à ses propres opinions; aussi dès qu'il en énonce une, le voit on chercher de tous côtés des moyens d'appui. Tant que le vrai peut lui être utile, il l'accepte et s'en sert; mais quand le faux se trouve dans le même cas, sa rhétorique passionnée s'en empare et l'exploite, lors même qu'elle n'y trouverait que des demi-arguments qui éblouissent, des remplissages et des lieux communs qui donnent une apparence d'unité aux choses le plus bizarrement morcelées. En découvrant cette vérité, je me suis d'abord mis en colère, puis je me suis affligé; maintenant j'en ris avec une joie maligne, et je me suis promis à moi-même de ne plus jamais dévoiler de semblables perfidies.

Chaque chose qui existe est analogue à tout ce qui existe, voilà pourquoi l'existence nous paraît si unie et si morcelée. Si l'on s'attache à l'analogie, tout se confond dans l'identité; si on l'évite, tout se disperse dans l'infini. Dans l'un et l'autre cas, la réflexion reste stagnante, tantôt dans une vitalité surexcitée, et tantôt dans une mort apparente.

L'esprit s'occupe de ce qui sera, sans demander pourquoi cela sera ainsi; la raison s'attache à ce qui est, sans s'inquiéter des motifs qui font que cela est ainsi. L'esprit se plaît dans les développements; la raison veut tout fixer afin que tout puisse être utile.

Par une particularité innée chez l'homme, ce qui est le plus près de lui ne saurait lui suffire. Cependant ce que nous voyons nous-mêmes, et qui, par conséquent, est, pour l'instant du moins, le plus près de nous, peut, si nous le voulons fortement, s'expliquer par lui-même.

Voilà pourtant ce que les hommes ne comprendront jamais, parce que cela est contraire à leur nature. Les plus instruits eux-mêmes, lorsqu'ils découvrent quelque part une vérité, ne la rattachent jamais aux choses qui leur sont les plus près et les plus connues, mais à celles qui leur sont les plus éloignées et les plus inconnues. D'où il résulte une foule d'erreurs. Le phénomène qui se passe près de nous ne tient à celui qui se passe au loin, que sous un seul rapport: celui qui fait que tout, dans la nature, se rattache au petit nombre de lois fondamentales qui se manifestent partout.

Qu'est-ce qui est général? Un fait isolé. Qu'est-ce qui est particulier? Des millions de faits semblables.

L'analogie doit se garder de deux écueils également dangereux. Si elle se laisse aller aux saillies, aux jeux d'esprit, aux pointes, elle se réduit à rien; quand elle s'enveloppe de tropes et de comparaisons, elle est moins funeste, mais complètement inutile.

La science ne peut admettre ni les mythologies ni les légendes; elles appartiennent au poète qui a mission de les exploiter pour notre amusement. Le savant se renferme dans le présent le plus positif et le plus clair. S'il puise aux mêmes sources que le poète, il devient rhéteur, ce qu'au reste on n'a pas le droit de lui défendre.

Pour me garantir de l'erreur, je cherche à rendre les événements indépendants les uns des autres et à les isoler; puis je les considère comme autant de corrélatifs, et ils s'unissent aussitôt et s'animent d'une vie positive. J'applique surtout ce procédé à la nature; mais il est également utile dans l'étude de l'histoire du monde agissant et vivant autour de nous.

Tout ce que nous pouvons inventer ou découvrir dans le sens le plus élevé, n'est que l'action spontanée du sentiment primitif du vrai qui dormait en nous, et qu'un événement imprévu convertit tout à coup en intuition. Ce réveil est une révélation qui agit de l'intérieur à l'extérieur, et donne à l'homme la conscience de sa ressemblance avec Dieu; c'est la synthèse de la matière et de l'esprit qui conduit à l'heureuse certitude de l'éternelle harmonie de l'existence.

Si l'homme ne croyait pas que l'inconcevable est concevable, il ne ferait jamais usage de son entendement.

Chaque particularité qui peut s'appliquer d'une manière déterminée, est concevable; en envisageant l'inconcevable sous ce point de vue, il peut devenir utile.

Il existe un empyrisme épuré qui s'identifie tellement avec son objet, qu'il devient une théorie; mais cette gradation des facultés intellectuelles n'appartient qu'aux époques de haute civilisation.

Il n'y a rien de plus fâcheux que les observateurs malveillants et les théoriciens fantasques. Leurs essais son mesquins et compliqués, et leurs hypothèses obstrues et bizarres.

Il est des pédants qui sont en même temps des fripons, et c'est la pire espèce.

Il n'est pas besoin de faire le tour du monde pour se convaincre que le ciel est bleu partout.

Le général et le particulier se tiennent, car le particulier n'est que le général qui se présente à nous sous des conditions différentes.

Il n'est pas nécessaire d'avoir tout vu, tout éprouvé par soi-même; et lorsqu'on veut se confier aux récits d'un autre, il ne faut pas oublier qu'alors on a à faire à trois choses: à l'objet et à deux sujets.

Les propriétés fondamentales de l'unité vivante sont: se séparer et se réunir, se répandre dans les faits généraux et se fixer dans les faits particuliers; se métamorphoser, se spécifier, se manifester enfin sous les mille conditions diverses qui caractérisent la vie, et qui consistent à s'avancer et à disparaître, à se consolider ou à se dissoudre, à s'étendre ou à se concentrer. Puisque ces divers effets s'accomplissent à des époques semblables, tout pourrait se passer dans un seul et même moment. Paraître et disparaître, créer et détruire, naître et mourir, éprouver de la joie ou de la douleur, tout cela agit pêle-mêle dans le même sens et dans la même mesure; voilà pourquoi les événements qui nous paraissent les plus extraordinaires, ne sont que l'image et la comparaison des généralités les plus vulgaires.

L'existence dans son ensemble n'est qu'une séparation et une réunion perpétuelle, d'où il résulte que les hommes, en considérant de près cet état monstrueux, ne songeront bientôt plus qu'à séparer et à réunir.

Tout ce qui est séparé doit se poser séparément devant nous, c'est ainsi que la physique ne doit rien avoir de commun avec les mathématiques. La première doit se maintenir dans son indépendance déterminée, et s'armer de toutes les forces que peuvent lui prêter l'amour, la piété et la vénération, pour pénétrer dans la vie sacrée de la nature, sans s'inquiéter de ce que les mathématiques pourront faire et prouver de leur côté. Les mathématiques doivent se détacher de toute influence extérieure, marcher librement sur la grande route intellectuelle qui leur est propre, et s'y perfectionner avec une pureté qu'elles n'atteindront jamais, tant qu'elles continueront à s'occuper de ce qui est, pour lui enlever ou pour lui faire adopter quelque chose.

On peut étudier la nature et la morale sans adopter un mode catégoriquement impératif; mais il ne faudrait pas se croire arrivé à la fin, car alors on n'en est encore qu'au commencement.

Le plus haut degré de perfection serait de comprendre que tout ce qui est factice est une théorie. La couleur bleue du ciel nous révèle la loi fondamentale du chromatisme. Ne cherchez jamais rien au-delà d'un phénomène; il est lui-même un enseignement complet.

Les sciences renferment beaucoup de certitudes, quand on ne se laisse pas égarer par les exceptions et qu'on sait respecter les problèmes.

Si je suis parvenu à envisager avec calme les inexplicables phénomènes primitifs, c'est que j'ai appris à me résigner; mais il y aura toujours une différence immense entre la résignation qui nous arrête devant les limites de l'humanité, et celle qui nous renferme dans l'arène hypothétique d'une réalité bornée.

Lorsqu'on réfléchit sur les problèmes d'Aristote, on s'étonne du merveilleux don d'observation qui mettait, pour ainsi dire, les anciens Grecs à même de tout savoir. Mais on ne tarde pas à les accuser de précipitation, car ils passent immédiatement du phénomène à son explication, et tombent ainsi dans des décisions théoriques très-insuffisantes. Hâtons-nous d'ajouter que c'est encore là aujourd'hui notre défaut dominant.

Les hypothèses sont des chants de berceuses par lesquels les maîtres endorment leurs élèves. L'observateur sincère et consciencieux se pénètre toujours plus intimement de son insuffisance, et il sent que les problèmes augmentent à mesure qu'il étend son savoir.

Notre plus grand défaut est de douter du certain et de vouloir fixer l'incertain. Mon principe à moi, surtout dans l'étude de la nature, est de fixer le certain, et d'être toujours en garde contre l'incertain.

J'appelle une hypothèse détestable, celle que l'on établit, pour ainsi dire, malicieusement, afin de la faire réfuter par la nature.

Comment pourrait-on se faire accepter comme maître dans une profession quelconque, si l'on n'enseignait jamais rien d'inutile?

Ce qu'il y a de plus fou en ce monde, c'est que chacun se croit obligé d'enseigner aux autres ce qu'il croit savoir.

Le discours didactique doit être décidé. Les auditeurs ne veulent pas qu'on leur parle de doute et d'incertitude, ce qui met l'orateur dans l'impossibilité de laisser certains problèmes sans les résoudre ou de les tourner à distance. Quand on a entendu arrêter, affirmer quelque chose, on croit avoir conquis un terrain immense, et l'on conserve cette croyance jusqu'à ce qu'un nouveau venu resserre ou agrandisse ce terrain, en reculant ou en rapprochant les bornes que le premier avait posées.

Les questions vives sur les causes, le mélange confus des causes et des effets, tranquillisent celui qui se perd dans de fausses théories; mais leurs conséquences sont incalculables et impossibles à éviter.

Il est des personnes qui auraient entièrement changé de caractère, si elles n'avaient pas pensé qu'il était de leur devoir de soutenir et de répéter un mensonge, uniquement parce qu'elles l'ont dit une fois.

Le faux a l'avantage de fournir d'inépuisables sujets de causeries; le vrai ne peut qu'être utilisé, sans cela il serait comme non avenu.

Celui qui ne reconnaît pas combien le vrai facilite la pratique, le fausse et le tiraille afin de fournir des aliments à son pénible besoin d'activité.

Les Allemands possèdent le don de rendre les sciences inaccessibles, mais ce n'est cependant pas là une propriété exclusive.

Les Anglais profitent à l'instant même de chaque découverte, jusqu'à ce qu'elle les mène à une découverte nouvelle. Que l'on se demande encore pourquoi ils nous devancent toujours et en tout.

L'homme pensant possède la faculté bizarre de rêver une image fantastique, là où il voit un problème qui n'est pas encore résolu. Et quand le problème est résolu, et que la vérité s'est fait jour, il cherche en vain à se débarrasser de cette image.

Il faut une disposition d'esprit particulière pour saisir la réalité sans forme, telle qu'elle est, et pour la distinguer des vagues créations du cerveau qui ne laissent pas de s'imposer vivement et avec une certaine apparence de réalité.

En observant la nature dans ses plus grands comme dans ses plus petits effets, je me suis constamment demandé: Est-ce l'objet de tes observations, ou bien est-ce toi qui te prononces ainsi? J'ai toujours envisagé mes prédécesseurs et mes collaborateurs sous le même point de vue.

Chacun de nous ne voit dans la création achevée, réglée, accomplie, qu'un élément avec lequel il s'efforce de créer un monde à sa guise. Les hommes robustes s'emparent sans hésiter de cet élément, et le forcent à enfanter tant bien que mal; les faibles jouent et badinent avec lui en tremblant, il y en a qui vont jusqu'à douter de son existence.

Si nous pouvions nous pénétrer complètement de cette vérité fondamentale, on ne disputerait plus; car on ne verrait dans les opinions des autres comme dans les siennes, que des phénomènes de diverses espèces. L'expérience, au reste, ne nous prouve-t-elle pas, chaque jour, que tel homme pense facilement ce que tel autre ne saurait jamais penser? et cette différence existe non seulement dans les questions relatives au bien ou au mal réel, mais encore dans les choses qui nous sont complètement indifférentes.

Tout ce qu'on sait, on ne le sait que pour soi-même. Dès que je m'entretiens avec quelqu'un sur une chose que je crois savoir, il croit la savoir mieux que moi, et je me vois forcé de refouler mon savoir sur moi-même.

Le vrai hâte et favorise le bien; l'erreur ne développe rien et embrouille tout.

L'homme se trouve jeté au milieu de tant d'effets, qu'il ne peut s'empêcher d'en demander la cause; la première venue lui étant la plus commode, il la croit la meilleure et s'en contente. C'est ainsi du moins qu'agit le sens commun général.

Dès qu'on voit un mal on se met à le combattre, c'est-à-dire qu'on exerce l'art de guérir sur les symptômes et non sur la maladie.

L'entendement n'a d'empire que sur ce qui vit. Le monde dont s'occupe la géognosie est mort; il n'y a donc pas de géologie, car cette science serait inaccessible à l'entendement.

Lorsque je vois les parties éparses d'un squelette, je puis les rassembler et les replacer dans l'ordre voulu; car l'entendement me parle d'après les analogies éternelles et immuables, lors même que ce squelette serait celui du Léviathan.

Il ne nous est pas possible de voir naître en pensées, ce qui ne naît plus sous nos yeux. Une création définitivement accomplie, achevée et sans variation, n'est pas concevable pour nous.

Le système des vulcanistes modernes, n'est qu'un effet hardi pour rattacher l'inconcevable monde présent au monde passé qui nous est entièrement inconnu.

Les forces actives de la nature produisent souvent des effets semblables par des moyens différents.

Rien n'est plus absurde que la majorité, car elle se compose d'un très-petit nombre de prédécesseurs énergiques, de fripons qui s'accommodent entre eux, de faibles qui cherchent à s'assimiler, et d'une masse qui trotte toujours à la suite de quiconque veut bien se donner la peine de la faire mouvoir.

Les mathématiques sont, comme la dialectique, l'organe d'un sens noble et élevé; dans la pratique elles deviennent un art semblable à celui de l'éloquence, car, pour l'un comme pour l'autre, la forme est tout, et l'objet n'est rien: il est aussi indifférent aux mathématiques de calculer des oboles ou des guinées, qu'à la rhétorique de servir à la défense du vrai ou du faux.

En pareil cas tout dépend du mérite de l'homme qui pratique cette science, qui exerce cet art. L'avocat éloquent et entraînant qui défend et gagne une cause juste, et le mathématicien profond qui calcule avec justesse la marche des étoiles, sont deux êtres également divins.

Il n'y a d'exact dans les mathématiques que l'exactitude qui n'est elle-même qu'une conséquence du sentiment inné du vrai.

Les mathématiques ne sauraient faire disparaître les préjugés, modifier l'entêtement ou calmer l'esprit de parti; elles sont impuissantes pour tout ce qui concerne le monde moral.

Pour être un mathématicien parfait, il faut être avant tout un homme accompli. Ce n'est qu'en sentant tout ce qu'il y a de beau dans le vrai qu'il devient profond, pénétrant, clair, gracieux et même élégant; car il faut être tout cela pour ressembler à un Lagrange.

Ce n'est pas le langage par lui-même qui est juste, énergique ou agréable, mais l'esprit qui se corporifie pour ainsi dire par le langage. Il ne dépend pas de nous de donner à nos calculs, à nos discours, à nos poèmes, les qualités désirables, si la nature nous a refusé les qualités morales et intellectuelles nécessaires pour arriver à ce résultat. Les qualités intellectuelles consistent dans la pénétration et dans le pouvoir de méditer; et les qualités morales, dans la force de conjurer le mauvais esprit qui nous empêche de rendre hommage à la vérité.

Expliquer le simple par le composé, le facile par le difficile, est un mal profondément enraciné dans le corps des sciences; la plupart des savants le savent, mais fort peu en conviennent.

En méditant consciencieusement sur la physique, on reconnaît que les phénomènes et les expériences qui lui servent de base n'ont pas tous la même valeur.

Les phénomènes originels et les expériences primitives sont de la plus haute importance, et tout ce qui en découle immédiatement est immuable. En accordant le même droit aux phénomènes et aux expériences secondaires, on confond et on obscurcit tout ce que les premiers avaient expliqué et éclairci.

Rien n'est plus funeste à la science que les hommes qui, sans posséder un grand fonds d'idées qui leur soient propres, se permettent d'établir des théories; car ils ne conçoivent pas que même beaucoup de savoir acquis ne suffit pas pour leur donner ce droit. Dans leurs premières tentatives ils sont, à la vérité, toujours guidés par le bon sens; mais ce bon sens a des limites fort étroites, et, quand ils les dépassent, ils tombent dans l'absurde; son véritable domaine est l'action. Oui, le bon sens agissant ne s'égare jamais, mais il n'est pas propre à argumenter, à conjecturer, à juger; les hautes spéculations de la pensée, les fonctions élevées de l'esprit lui sont interdites.

L'expérience est d'abord utile à la science, puis elle lui devient nuisible, parce qu'elle enseigne à la fois le lois et les exceptions; et c'est toujours en vain qu'on croira trouver la vérité dans le résultat d'une règle de proportion entre les unes et les autres.

On prétend communément qu'entre deux opinions opposées, la vérité se trouve dans le centre. Rien n'est plus faux; ce n'est pas la vérité qu'on y trouve, c'est le problème, c'est la vie invisible et éternellement active supposée visible et en état de repos.

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DERNIER CONSEIL.

Rien de ce qui est ne peut être réduit à ne plus être; l'éternité se meut en tout. Sois heureux d'exister, l'existence est éternelle; des lois éternelles veillent sur les trésors vivants où le grand tout puise ses parures.

Depuis longtemps il a été trouvé, le vrai, et de nobles esprits se sont unis en lui. Fils de la terre, attache-toi à cet ancien vrai, et remercie les sages qui lui ont montré le chemin qui tourne autour du soleil et des étoiles.

Concentre tes regards sur toi-même, tu y trouveras le centre dont pas un noble coeur n'ose douter. Tu comprendras toutes les règles et toutes les exceptions; la conscience indépendante et ne subsistant que par elle-même, est le soleil qui éclaire chaque jour de ta vie morale.

Que ta raison veille toujours et tu pourras te confier à tes sens, ils ne te feront rien voir de faux. Observe tout d'un regard satisfait et marche d'un pas ferme et sûr à travers les monts et les vallons de ce monde si richement doté.

Jouis avec modération et avec sagesse de tant de biens, de tant de richesses. Quand la vie se réjouit de la vie, le passé s'arrête, l'avenir s'anime d'avance et le présent est éternel!

Et quand tu auras réussi à te pénétrer de la conviction que l'utile seul est vrai; quand tu auras étudié le mouvement de la foule qui tourne toujours dans le même cercle, alors tu la laisseras se mouvoir à sa manière et tu viendras te réunir au plus petit nombre.

Et, semblable au poète, au philosophe qui depuis l'antiquité la plus reculée, se sont créé en silence une oeuvre chérie s'harmonisant avec leurs penchants et leurs désirs, tu arriveras par degrés à ce résultat si heureux et si beau! Précéder les belles âmes sur la route de leurs plus nobles sensations, n'est-ce pas là une destinée digne d'envie?

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Tout ce qui est raisonnable a déjà été pensé, mais il faut essayer de le penser de nouveau.

Comment peut-on apprendre à se connaître soi-même? Ce n'est pas par le raisonnement, c'est par l'action. Essaie de faire ton devoir, et tu verras tout de suite ce que tu vaux.

Qu'est-ce que ton devoir? L'exigence de chaque jour.

La partie pensante de l'espèce humaine doit être regardée comme une grande et immortelle individualité qui, en faisant sans cesse l'indispensable et le nécessaire, finit par se rendre maître de l'éventuel.

Plus j'avance dans la vie, plus je me dépite, quand je vois l'homme placé assez haut sur l'échelle de la création pour commander à la nature et s'affranchir de ses impérieuses nécessités, manquer à cette vocation en se laissant entraîner par de fausses idées à faire précisément le contraire de ce qu'il veut; quand je le vois, surtout, gâter volontairement l'ensemble, et se réduire ainsi à se débattre péniblement au milieu d'une foule de détails gênants et mesquins.

Sois utilement actif, tu auras mérité d'obtenir et tu pourras t'attendre à trouver: chez les grands, des grâces; chez les puissants, des faveurs; chez les hommes actifs et utiles, de l'appui, dans la multitude, de la sympathie; chez les individus isolés, de l'affection.

Dis-moi qui tu hantes, je dirai qui tu es, dit un vieux proverbe. J'ajouterai: dis-moi de quoi tu t'occupes, et je te dirai ce que tu pourras devenir.

Chaque individu doit penser à sa façon, car il trouve toujours sur sa route une vérité ou une espèce de vérité qui lui sert de guide; mais il ne doit pas se laisser aller sans aucun contrôle: le pur instinct ne suffit pas à l'homme, il le ravale au-dessous de sa dignité.

L'activité sans frein, quelle que soit sa nature, finit par faire banqueroute à la raison.

Dans les oeuvres des hommes comme dans celles de la nature, il n'y a de réellement digne de notre attention que les intentions.

L'homme ne se trompe si souvent par rapport à lui et par rapport aux autres, que parce qu'il voit un but dans un moyen; et qu'à force de vouloir agir en ce sens, il ne fait rien, ou fait le contraire de ce qu'il devrait faire.

Quand nous avons réfléchi sur une chose, et que nous avons pris la résolution de l'exécuter, elle devrait être si pure et si belle, que le monde ne pourrait plus que gâter notre oeuvre; par là nous conserverions toujours intact l'immense avantage de rétablir ce qui a été détruit, de rassembler ce qui a été dispersé.

Les erreurs, lors même qu'elles ne seraient pas complètes, sont toujours difficiles à rectifier; car il faut conserver ce qu'il y avait de vrai et le mettre à la place où il doit être.

Le vrai n'a pas toujours besoin de se corporifier; c'est déjà beaucoup quand il plane çà et là comme un pur esprit et éveille des sympathies intellectuelles, quand il vibre dans l'air doux et grave comme le son d'une cloche.

Les idées générales et les grandes vanités sont toujours sur le point de causer d'immenses malheurs.

Souffler dans une flûte, ce n'est pas en jouer; il faut remuer les doigts.

Les botanistes admettent une classe de plantes qu'ils appellent incomplètes. On pourrait dire avec autant de justesse qu'il y a une classe d'hommes incomplets; et j'appelle ainsi tous ceux qui ne savent pas mettre leurs désirs et leurs tendances en harmonie avec leurs facultés. L'homme le plus insignifiant est complet s'il sait se renfermer dans le cercle de ses capacités, tandis que les plus belles qualités s'obscurcissent, s'anéantissent même sans cette indispensable loi de proportion. L'absence de cette loi est un mal que l'esprit des temps modernes augmente chaque jour; car qui pourrait suffire à la marche rapide et aux exigences d'un présent toujours progressif?

Les hommes sagement actifs, qui connaissent leurs forces et qui les utilisent avec prudence, prospèrent toujours dans les affaires de ce monde.

C'est un grand défaut de se croire plus qu'on n'est, ou de s'estimer moins qu'on ne vaut.

Je rencontre de temps en temps des jeunes gens auxquels je ne trouve rien à changer, rien à corriger, et cependant ils me donnent des inquiétudes, parce que je les vois disposés à suivre le torrent de leur époque. C'est précisément de cette disposition que je voudrais les garantir. Il n'a été donné une rame à l'homme, réduit à naviguer dans une nacelle fragile, que pour qu'il puisse se guider selon sa volonté et son jugement, au lieu de suivre le cours aveugle des flots.

Comment un jeune homme pourrait-il trouver blâmable et nuisible ce que tout le monde fait et approuve? Pourquoi résisterait-il seul à la tendance de tous?

Le plus grand mal de notre époque où rien ne peut arriver à sa maturité, est de consommer chaque jour le produit de chaque jour, sans jamais songer à garder quelque chose pour l'avenir. Nous avons des journaux pour le soir et d'autres pour le matin, et l'on ne tardera sans doute pas à en inventer pour les heures intermédiaires. Cette manie traîne à la barre du public tout ce que chacun rêve ou se propose de faire; on ne peut plus ni souffrir ni se réjouir que pour amuser les autres. Les événements les plus intimes sont colportés de maison en maison, de ville en ville, et d'empire en empire; bientôt ils passeront d'une partie du monde à l'autre à l'aide de quelques vélocifères.

Il serait aussi impossible d'éteindre les machines à vapeur du monde matériel, que d'arrêter ce mouvement du monde moral. La vivacité du commerce, le froissement du papier qui remplace l'argent monnayé, la recrudescence de la dette pour payer des dettes, voilà les éléments monstrueux au milieu desquels les jeunes hommes se trouvent jetés aujourd'hui. Qu'ils rendent grâce à la nature si elle leur a donné un esprit assez juste et assez calme pour ne pas se laisser entraîner par le monde, ou pour ne pas lui demander l'impossible.

Dans chaque cercle d'activité l'esprit de l'époque poursuit et menace les jeunes hommes; aussi ne saurait-on leur montrer trop tôt le point vers lequel ils doivent diriger leur volonté.

Plus on avance en âge, plus on sent l'importance des paroles et des actions les plus innocentes. Cette conviction m'engage à faire remarquer à tous ceux qui m'entourent, la différence qui existe entre la sincérité, la confiance et l'indiscrétion; c'est-à-dire, qu'il n'y a pas de différence, mais une gradation lente comme celle qui conduit de la chose la plus indifférente à la plus nuisible, et qu'il faut sentir, car elle ne peut se raisonner.

C'est sur cette gradation qu'il faut régler notre conduite, si nous ne voulons pas perdre la bienveillance des hommes, sur la même route où nous sommes parvenus à la gagner. L'expérience nous apprend toujours cette vérité, mais elle la fait payer par un cher apprentissage, que par malheur on cherche toujours vainement à épargner à ses descendants.

L'influence des arts et des sciences sur la vie, est tellement soumise au degré de perfection de l'esprit du temps, et à mille autres circonstances fortuites, qu'il est impossible de la déterminer.

La poésie est toute-puissante dans les débuts de la société, que ces débuts soient la barbarie, la demi-civilisation, une réorganisation, ou un changement résulté du contact d'une civilisation étrangère; d'où l'on peut conclure que l'influence de la poésie se fait sentir dans tout ce qui est nouveau.

La musique a moins besoin de cette nouveauté; elle lui est presque nuisible, car plus elle est ancienne, plus on y est accoutumé, plus elle a de puissance.

C'est dans la musique, surtout, que la dignité de l'art est éminente, car il n'y a en elle rien de matériel à déduire; à la fois forme et fond, elle ennoblit tout ce qu'elle exprime.

La musique est ou profane ou sacrée. Le caractère sacré, surtout, lui convient; il lui donne sur la vie une haute influence, qui reste invariable à travers toutes les variations de l'esprit des temps. La musique profane devrait toujours être joyeuse et gaie.

La musique qui mêle le sacré au profane est impie; celle qui exprime des sensations faibles, lamentables ou mesquines est absurde; car n'étant pas assez imposante et assez grave pour être sacrée, il lui manque la gaîté qui fait le seul mérite de la musique profane.

La sainteté de la musique d'église et l'espièglerie des chants populaires sont les deux pivots, sur lesquels la musique doit toujours rouler, c'est l'unique moyen de produire les deux grands effets qui lui sont propres: la prière et la danse. Si elle confond les genres, elle jette de la confusion dans l'âme; si elle les affaiblit, elle devient fade; si elle veut s'associer à la poésie didactique ou descriptive, elle glace et ennuie.

La plastique ne peut agir que sur un degré élevé de l'échelle artistique. Le médiocre peut, sous plus d'un rapport, avoir quelque chose d'imposant; mais une oeuvre d'art médiocre sera toujours plus propre à induire en erreur qu'à plaire. Voilà pourquoi la sculpture doit s'associer un intérêt matériel qu'elle trouvera sans peine dans la représentation des personnages importants; mais, malgré ce secours, il lui faut encore un haut degré de perfection pour être à la fois vraie et digne.

La peinture est de tous les arts le plus nonchalant et le plus commode. Lors même qu'elle n'est que du métier, elle plaît à cause de son sujet. Son exécution, ne serait-elle que mécanique et par conséquent dépourvue d'intelligence, a quelque chose de si merveilleux qu'elle étonne les esprits les plus cultivés comme les plus vulgaires; et dès qu'elle s'élève sur l'échelle artistique, elle est préférée aux autres arts arrivés au même degré de perfection. La vérité dans la couleur, dans les superficies et dans les rapports que les objets visibles ont entre eux, suffit pour la rendre agréable. Et comme les yeux ont été forcés de s'accoutumer à tout voir, même le laid, une difformité ne les affecte pas aussi péniblement que la dissonance blesse l'oreille; ils supportent une mauvaise copie de la réalité, parce qu'il y a des réalités plus vilaines encore. Enfin, le peintre médiocrement artiste aura toujours plus d'amis, plus de partisans dans le public, que le musicien qui ne serait pas plus avancé que lui dans son art. En tous cas, le peintre peu habile a du moins l'avantage de pouvoir travailler seul et pour lui seul, tandis que le musicien est toujours obligé de s'associer d'autres musiciens, car ce n'est que par l'association qu'il peut produire des effets.

On se demande si, en examinant les diverses productions artistiques, il faut les comparer entre elles? Je répondrai que le connaisseur parfait peut et doit juger par comparaison, car la pensée fondamentale de l'art plane devant lui, et il a la conscience de tout ce que l'on pourrait, de tout ce que l'on devrait faire. Mais l'amateur, qui en est encore aux premiers pas sur la route de l'appréciation du vrai beau, doit considérer isolément chaque genre de mérite; par là seulement le sens et le sentiment s'accoutument par degrés à agir sur les généralités. En tous cas, la manie de comparer n'est qu'une paresse de l'esprit qui veut s'épargner la peine de juger.

Le propre de l'amour de la vérité est de nous faire découvrir et apprécier le bon partout où il est.

Le sentiment humain peut s'appeler historique, quand il s'est perfectionné au point de faire entrer le passé en ligne de compte, dans l'appréciation des mérites du présent.

Ce qu'il y a de mieux dans l'histoire, c'est l'enthousiasme qu'elle excite en nous.

L'individualité engendre l'individualité.

Il ne faut jamais oublier qu'il y a une foule de personnes qui veulent absolument dire ou produire quelque chose de remarquable, sans avoir pour cela les facultés nécessaires, et que de là doit nécessairement résulter le bizarre, l'extravagant.

Les penseurs profonds et sérieux sont rarement bien vus du public.

Si l'on veut que j'écoute avec attention l'opinion d'un autre, il faut du moins qu'elle soit positivement énoncée; car j'ai toujours en moi-même un assez grand fonds de données problématiques.

La superstition fait pour ainsi dire partie de l'homme, et il se flatte en vain de pouvoir la bannir complètement; au lieu de le quitter, elle se réfugie dans les profondeurs les plus mystérieuses de son être, d'où elle reparaît tout à coup dès qu'elle se sent moins rigoureusement poursuivie.

Que de choses nous pourrions savoir mieux, si nous ne voulions pas les savoir trop bien. Ce n'est que dans l'angle de quarante-cinq degrés que les objets deviennent accessibles à notre vue.

Les microscopes et les lunettes d'approche ne servent qu'à égarer le bon sens.

Je garde le silence sur beaucoup de choses, car je ne veux causer ni trouble ni désordre. Je vois même sans déplaisir les hommes se réjouir des choses qui me scandalisent et me chagrinent.

Tout ce qui affranchit l'esprit sans lui donner un pouvoir absolu sur nous-mêmes est nuisible.

Quand les hommes examinent et jugent une production de l'art, ils cherchent plus tôt à savoir ce qu'elle est, que pourquoi et comment elle est. Guidé par ce sentiment, on s'attache aux détails, on fait des extraits. Il est vrai que par ce procédé on finit toujours par saisir l'ensemble, mais c'est toujours sans le savoir.

L'art, et surtout celui de la poésie, a seul le pouvoir de soumettre l'imagination aux règles qui lui sont indispensables, car l'imagination sans goût est une monstruosité.

Le maniéré est la subjectivité de l'idée; voilà pourquoi il a toujours quelque chose de spirituel.

La tâche du philologue consiste à approfondir le contenu des traditions écrites. Il examine un manuscrit et il y voit des lacunes, des erreurs ou des omissions de copiste, et d'autres fautes semblables qui nuisent à la clarté du texte. On découvre une seconde, une troisième copie du même manuscrit; il les compare entre elles et arrive ainsi à savoir ce qu'il y a de croyable, de sensé dans la tradition. Il va plus loin, il demande à sa propre raison de saisir et de rendre, sans le secours des moyens extérieurs, et avec une perfection toujours croissante, les convenances et les rapports qu'ont entre elles les matières qu'il traite; les vérités, les erreurs et les mensonges qu'elles contiennent. Pour arriver à ce résultat, il a besoin de beaucoup de tact, d'une étude approfondie des auteurs morts, et même d'un certain degré d'imagination. Il n'est donc pas étonnant que le philologue arrive à se croire juge compétent dans le domaine du goût; malheureusement il y réussit rarement.

Le poète doit tout mettre en action, en représentation, et il n'est au niveau de sa tâche que lorsque ses représentations rivalisent avec la réalité, et séduisent l'esprit au point que tout le monde croit voir et entendre ce qu'il décrit ou représente. Quand la poésie a atteint ce haut degré de perfection, elle paraît n'appartenir qu'au monde extérieur; et cela est si vrai, que, lorsqu'elle se refoule dans le monde intérieur, elle est en décadence. La poésie qui ne représente que des sensations intérieures sans les corporifier par des objets extérieurs, ou celle qui ne représente que des objets extérieurs, sans les animer par des sensations intérieures, sont toutes deux arrivées au plus bas degré de l'échelle poétique, d'où il ne leur reste plus qu'à entrer dans la vie vulgaire.

L'éloquence jouit de toutes les faveurs, de tous les privilèges de la poésie, elle s'en empare; elle en abuse même pour s'assurer dans la vie sociale un avantage momentané, moral où immoral, juste ou injuste.

La littérature n'est qu'un fragment des fragments de l'esprit humain. On n'a écrit que la plus petite partie de ce qui a été fait et dit, et l'on n'a conservé que la plus petite partie de ce qui a été écrit.

Le talent de lord Byron a une vérité et une grandeur naturelles qui se sont développées dans une sauvagerie dont le principal effet est d'étonner et de mettre mal à son aise; aussi son talent ne peut-il être comparé à aucun autre talent.

Le véritable mérite des chants populaires est d'avoir pris immédiatement leurs motifs dans la nature. Les poètes les plus avancés en civilisation pourraient tirer de grands avantages de cette source s'ils savaient y puiser.

J'ajouterai cependant qu'ils n'en seraient pas moins inférieurs à ces grands modèles, du moins sous le rapport de la concision; car l'homme de la nature sera toujours plus laconique que l'homme civilisé.

L'étude de Shakespeare est fort dangereuse pour les talents naissants, car elles les force à l'imiter quand ils se flattent de créer.

Pour apprécier l'histoire, il faut qu'il y ait eu de l'histoire dans notre vie. Il en est de même des nations: les Allemands ne peuvent juger la littérature que depuis qu'ils en ont une.

On ne vit réellement, que lorsqu'on se sent heureux par la bienveillance et l'affection dont on est l'objet.

La piété n'est pas un but, mais un moyen pour arriver à un haut degré de civilisation par une douce tranquillité d'esprit.

On peut conclure de là que tous ceux qui font de la piété un but sont des hypocrites.

On a plus de devoirs à remplir dans la vieillesse que dans la jeunesse.

Un devoir contracté est une créance perpétuelle, car il est impossible de la solder complément.

La malveillance seule voit les imperfections et les défauts, il faut donc se faire malveillant pour les voir; mais gardons-nous de le devenir plus que cela n'est rigoureusement nécessaire.

Le plus grand bonheur qui puisse nous arriver, est celui qui corrige nos imperfections et répare nos fautes.

Si tu sais lire, il faut que tu comprennes; si tu sais écrire, il faut que tu saches quelque chose; si tu crois, tu es forcé de concevoir; si tu désires, tu t'imposes des obligations; si tu exiges, tu obtiendras; si tu as de l'expérience, on te demande d'être utile.

Nous ne reconnaissons de l'autorité qu'à ceux qui nous sont utiles. Si nous nous soumettons à nos souverains, c'est parce qu'ils nous assurent la tranquille possession de nos propriétés, et qu'ils nous protègent contre tout ce qui pourrait nous arriver de désagréable.

Le ruisseau est l'ami du meunier qui l'utilise. Il aime mieux se précipiter par-dessus les roues qu'il fait mouvoir, que de rouler à travers la vallée avec une tranquillité stérile.

Celui qui se contente de régler sa conduite sur une simple expérience, est toujours dans le vrai. Considéré sous ce point de vue, l'enfant qui commence à raisonner est un grand sage.

La théorie n'a d'autre mérite réel que celui de nous faire croire à la coïncidence des événements.

Toutes les choses abstraites deviennent inaccessibles au sens commun, lorsqu'on veut les mettre en oeuvre; et le sens commun arrive toujours à l'abstrait par l'action et par l'observation.

Lorsqu'on demande trop et qu'on se plaît datas les combinaisons compliquées, on s'expose à s'égarer dans le désordre.

Il est bon de penser par analogie, car l'analogie ne conclue rien. L'induction est dangereuse, car elle se pose un but déterminé qu'elle ne perd jamais de vue, et vers lequel elle entraîne indistinctement le faux et le vrai.

L'intuition juste mais vulgaire des choses terrestres, est une propriété du simple sens commun. L'intuition pure des objets extérieurs et intérieurs est fort rare.

La première se manifeste d'une manière tout à fait pratique, c'est-à-dire par l'action immédiate; la seconde, par symboles, tels que les chiffres, les formules de mathématiques, et la parole ou plutôt les tropes, que l'on peut regarder comme la poésie du génie et la manifestation proverbiale du sens commun.

Le passé ne peut agir sur nous que par la narration écrite ou parlée. La plus ordinaire, la plus sensée est historique; celle qui tient le plus près à l'imagination est mythique. Dès que l'on cherche dans cette dernière quelque chose d'important et de caché, elle devient mystique, et prend un cachet si sentimental, que nous n'en acceptons que ce qui concerne le sentiment.

Si nous voulons réellement arriver à quelque chose, il faut soutenir notre activité par les facultés qui préparent, accompagnent, coïncident, secondent, accélèrent, fortifient, arrêtent et réagissent.

Pour observer comme pour agir, il faut séparer l'accessible de l'inaccessible, sans cela notre vie et notre savoir seront toujours également stériles.

Un Français a dit: «Le sens commun est le génie de l'humanité.» mais avant d'accepter ce sens commun comme le génie de l'humanité, il faudrait du moins l'examiner dans ses divers modes de manifestation. Si nous nous demandons en quoi il est utile aux hommes, nous arrivons aux résultats suivants:

L'humanité est soumise à des besoins; si elle ne peut les satisfaire, elle s'agite et s'impatiente; dès qu'ils sont satisfaits, elle redevient calme, indifférente. L'homme de la nature est donc toujours dans l'un ou l'autre de ces deux états, et il doit nécessairement employer la simple raison, c'est-à-dire le sens commun des Français, pour trouver le moyen de satisfaire ses besoins. Ces moyens, il les trouve toujours tant que ses besoins restent dans les limites du nécessaire; mais s'ils s'étendent, s'ils s'élèvent au-dessus du commun, le sens commun devient insuffisant, il cesse d'être un génie protecteur; car les régions de l'erreur se sont ouverte devant l'humanité.

Il ne se fait rien de déraisonnable que la raison ou le hasard ne puissent réparer; il ne se fait rien de raisonnable que le hasard ou la déraison ne puissent gâter.

Toute idée vaste et grande qui vient de surgir, agit tyranniquement: voilà pourquoi les préjugés qu'elle fait naître deviennent si vite nuisibles, et qu'il n'y a point d'institution qu'on ne puisse défendre et louer, si l'on remonte à son origine; il ne s'agit que de faire valoir ce qu'elle avait alors de bon, et ce qu'elle en a su conserver.

Lessing, qui s'indignait sincèrement contre toute espèce d'entraves, fait dire à un de ses personnages: «Personne ne doit devoir faire ou penser une chose;» un homme fort spirituel répondit: Celui qui le veut le doit. Un troisième, penseur plus subtil, ajouta: «Celui qui peut comprendre doit vouloir.» On croyait avoir terminé ainsi la discussion sur le vouloir et le devoir, sans songer qu'en général les actions des hommes sont déterminées par le degré de leur intelligence et de leur instruction; aussi n'y a-t-il rien de si épouvantable que l'ignorance et la stupidité en action.

Il existe deux substances pacifiques: le dû et le convenable.

La justice demande le dû, la police le convenable; la justice examine et juge, la police surprend et ordonne. La justice s'occupe des individus, la police de l'ensemble d'une population.

L'histoire est une longue fugue dans laquelle chaque peuple élève la voix à son tour.

L'homme ne pourrait satisfaire à ce qu'on exige de lui, que s'il se croyait beaucoup plus qu'il n'est. C'est, au reste, une erreur qu'on lui pardonne volontiers tant qu'elle ne tombe pas dans l'absurde.

Il est des livres qui semblent avoir été écrits non pour apprendre quelque chose, mais pour prouver que l'auteur savait quelque chose.

J'ai vu des gens qui fouettaient du lait dans l'espoir de le faire tourner en crème.

Il est plus facile de se faire une juste idée de l'état d'un cerveau qui nourrit les erreurs les plus complètes, que de celui qui s'attache à des demi-vérités.

Le penchant des Allemands pour l'indéfini et pour le vague dans les arts, vient de leur peu d'habileté.

L'artiste médiocre doit rejeter les lois du vrai beau qui réduiraient son talent à rien.

Il est triste de voir un homme remarquable lutter toute sa vie contre lui-même, contre l'esprit de son époque, et contre les événements, sans pouvoir sortir de la foule où le préjugé le retient. La bourgeoisie nous offre plus d'un pareil exemple.

Un auteur ne saurait mieux prouver son estime pour le public, qu'en lui donnant, non ce qu'il demande, mais ce que lui-même trouve juste et bon.

La sagesse n'est que dans la vérité.

Quand nous commettons une erreur, tout le monde peut s'en apercevoir; il n'en est pas de même quand nous avançons un mensonge.

Les Allemands ont de la liberté dans la pensée, voilà pourquoi ils ne s'aperçoivent pas quand ils manquent de liberté dans le goût et dans l'esprit.

N'y a-t-il donc pas assez d'énigmes en ce monde? Et pourquoi cherche-t-on à convertir en énigmes les choses les plus simples?

Le cheveu le plus fin projette une ombre.

J'ai souvent essayé de faire des choses vers lesquelles je n'avais été poussé que par de fausses tendances, et cependant j'ai toujours fini par les concevoir.

La libéralité excite toujours la bienveillance, surtout quand elle est accompagnée par la modestie.

La poussière ne se soulève jamais avec plus de force, qu'au moment où l'orage qui va la faire retomber pour longtemps, est sur le point d'éclater.

Les hommes se connaissent fort difficilement entre eux, lors même qu'ils en ont réellement l'intention; le mauvais vouloir qui les guide presque toujours achève de les aveugler.

On apprendrait plus facilement à connaître les autres, si on n'avait pas toujours la manie de se comparer à eux.

Voilà pourquoi les hommes les plus distingués sont les plus maltraités; n'osant se comparer à eux on cherche à leur trouver des défauts.

Pour parvenir en ce monde, il n'est pas nécessaire de connaître les hommes, mais d'être plus fin et plus adroit que celui auquel on a affaire pour l'instant. Les charlatans qui, à chaque foire, débitent une grande quantité de mauvaises marchandises, sont une preuve palpable de cette vérité.

Il n'y a pas des grenouilles partout où il y a de l'eau, mais il y a de l'eau partout où l'on entend croasser des grenouilles.

Quand on ne sait aucune langue étrangère on ne sait pas la sienne.

Il est des erreurs qui ne vont pas mal aux jeunes gens; mais il ne faut pas qu'ils les traînent après eux jusque dans la vieillesse.

Quand un travers a vieilli, il est aussi inutile que désagréable à tout le monde.

La despotique déraison du cardinal de Richelieu, a fait douter
Corneille de lui-même.

La nature s'égare quelquefois dans des spécifications où elle se trouve arrêtée comme dans une impasse. C'est ce qui nous explique l'opiniâtreté avec laquelle chaque peuple se renferme dans son caractère national.

Les métamorphoses dans le sens le plus élevé, c'est-à-dire celles qui s'opèrent par la perte ou le gain, par l'action de donner ou de prendre, sont admirablement dépeintes par le Dante.

Chacun de nous a, dans sa nature, quelque chose qui, s'il osait l'avouer publiquement, lui attirerait le blâme général.

Toutes les fois que l'homme se met à réfléchir sur son état physique ou moral, il se trouve malade.

L'assoupissement sans sommeil est une situation dont la nature a fait à l'homme un besoin, ce qui explique son goût pour le tabac, l'eau-de-vie et l'opium.

L'important pour l'homme d'action est de faire ce qui est justes sans s'inquiéter si ce qui est juste se fait partout.

Il est des personnes qui frappent au hasard avec leur marteau contre la muraille, en s'imaginant que chaque coup tombe sur la tête d'un clou.

Les mots français ne tirent pas leur origine de la langue latine écrite, mais de la langue latine parlée.

Nous appelons réalité vulgaire, celle qui se présente fortuitement et sans que nous puissions y reconnaître, pour l'instant du moins, une loi de la nature.

Le tatouage du corps humain est un retour vers l'état de brute.

Écrire l'histoire, c'est se débarrasser utilement du passé.

On ne saurait posséder ce qu'on ne comprend pas.

Les choses les plus vulgaires, lorsqu'elles sont dites d'une manière burlesque, peuvent paraître piquantes.

Nous conservons toujours assez de force pour agir, lorsque nous sommes guidés par une conviction profonde.

La mémoire peut nous faire défaut impunément, pourvu qu'au même instant le jugement ne nous abandonne pas aussi.

Les poètes qui ne reconnaissent ou n'admettent d'autres lois que celles de leur propre nature, sont des talents frais et neufs, rejetés par l'esprit d'une époque artistique, qui, à force de vouloir cultiver et perfectionner les arts, est devenu stagnant et maniéré. Comme il est impossible à ces talents d'éviter toujours la platitude, on peut, sous ce rapport, les regarder comme rétrogrades; mais, sous tous les autres, ils méritent le titre de régénérateurs, car ils font entrer les autres dans la voie du progrès.

Le jugement d'une nation ne se développe que lorsqu'elle peut se juger elle-même, avantage dont elle ne commence à jouir que dans l'âge mûr de la civilisation.

Lorsqu'on met la nature à la torture, elle devient muette; lorsqu'on l'interroge loyalement, elle se borne à répondre oui ou non.

La plupart des hommes trouvent la vérité trop simple; ils devraient se souvenir qu'il est déjà assez difficile de la pratiquer utilement telle qu'elle est.

Je maudis tous ceux qui, se faisant de l'erreur un monde à leur usage, osent demander encore que tout ce que l'homme fait soit utile.

Il faut considérer une école comme un seul homme qui, pendant tout un siècle, se parle à lui-même et s'admire, lors même que ce qu'il dit est absurde et niais.

On ne saurait réfuter un faux enseignement, parce qu'il se fonde sur la conviction que le faux est vrai; mais il est possible, il est nécessaire même de le combattre par une opposition directe et réitérée.

Prenez deux petites baguettes; peignez l'une en rouge et l'autre en bleu; mettez-les dans l'eau l'une à côté de l'autre, et toutes deux vous paraîtront brisées. Rien n'est plus facile que de se convaincre de cette vérité avec les yeux du corps; celui qui pourrait la voir avec les yeux de l'intelligence, y trouverait une garantie précieuse contre une foule d'erreurs et de paradoxes.

Les adversaires d'une cause bonne et spirituelle, frappent sur des charbons ardents pour faire voler de tous côtés des étincelles, et porter ainsi l'incendie sur des points que, sans ce procédé, ils n'auraient pu atteindre.

L'homme ne serait pas ce qu'il y a de plus noble sur la terre, s'il n'était pas trop noble pour elle.

Le temps n'enfouit les anciennes découvertes que pour nous réduire à les découvrir de nouveau. Par combien d'efforts pénibles Tycho-Brahé n'a-t-il pas cherché à nous prouver que les comètes étaient des corps réguliers, tandis que depuis bien des siècles, déjà, Sénèque les regardait comme tels?

Depuis combien de temps n'a-t-on pas discuté en tous sens sur l'existence des antipodes?

Il est des esprits auxquels il faut laisser leurs allures et leur idiotisme.

Rien n'est plus commun aujourd'hui que des productions littéraires nulles sans être mauvaises. Elles sont nulles, parce qu'elles n'ont point de valeur; elles ne sont pas mauvaises, parce que l'auteur s'est renfermé dans les formes générales des bons modèles.

La neige est une propreté mensongère.

Celui qui craint la portée d'une pensée, finit par devenir incapable de la concevoir.

On ne doit appeler son maître que celui dont on peut toujours apprendre quelque chose. Aussi tous ceux qui nous ont appris quelque chose ne méritent-ils pas le titre de maître.

Les compositions lyriques doivent être raisonnables dans leur ensemble, et un peu déraisonnables dans les détails.

Il en est des hommes comme des océans; on leur donne des noms différents, et, cependant, ce n'est toujours et partout que de l'eau salée.

On dit que les louanges qu'on se donne à soi-même ne sont pas de bon aloi; c'est possible: mais quelle est la valeur d'une critique injuste? Le public ne songe pas à la qualifier.

Le roman est une épopée subjective dans laquelle l'auteur s'arroge le droit d'arranger le monde à sa manière. Il ne s'agit que de savoir s'il a en effet une manière à lui, le reste va tout seul.

Il est des natures problématiques qui ne suffisent à aucune position et auxquelles aucune position ne saurait suffire, d'où il résulte une lutte dans laquelle la vie s'use sans plaisir et sans profit.

Le véritable bien se fait presque toujours clam, vi et precario.

Un ami joyeux est une chaise roulante pour le chemin de la vie.

Les ordures mêmes brillent quand le soleil les éclaire.

Le meunier s'imagine que le blé ne croit que pour faire marcher son moulin.

Il est difficile d'être juste envers l'instant actuel; s'il est insignifiant, il nous ennuie; s'il est heureux, il faut le soutenir; s'il est malheureux, il faut le traîner.

L'homme le plus heureux est celui qui peut mettre la fin de sa vie en rapport avec le commencement.

L'homme est tellement entêté et contrariant, qu'il ne veut pas qu'on le contraigne à être heureux, tandis qu'il cède au pouvoir qui le force à être malheureux.

Tant qu'on ne regarde que devant soi, on n'a qu'un seul point de vue; mais dès qu'on jette ses regards en arrière, on en a plusieurs.

Toute position qui nous cause chaque jour quelque chagrin nouveau, est fausse.

Lorsqu'on commet une imprudence, on se flatte toujours de la possibilité de s'en tirer par des détours.

Une vérité insuffisante se maintient pendant quelque temps; une brillante erreur la remplace, et le monde s'en contente et l'accepte. C'est ainsi qu'on s'aveugle et qu'on s'étourdit pendant une longue suite de siècles.

Il est fort utile dans les sciences de rechercher les vérités insuffisantes connues des anciens, pour les utiliser et les compléter.

Les opinions avancées ressemblent aux figures de l'échiquier par lesquelles on commence l'attaque; elles peuvent être forcées à la retraite, mais elles ont engagé la partie.

La vérité et l'erreur découlent de la même source; cette conformité, aussi singulière que certaine, nous fait un devoir de ménager plus d'une erreur, par respect pour la vérité qui périrait avec elle.

La vérité appartient aux hommes, et l'erreur au temps; voilà pourquoi on a dit d'un homme remarquable: «Le malheur des temps a causé son erreur, mais la force de son âme l'en a fait sortir avec gloire.»[1]

Note:

[1] Cette phrase est en français dans le texte.

Chacun de nous a ses bizarreries dont il ne peut se débarrasser, et souvent les plus inoffensives de toutes causent notre perte.

Celui qui ne s'estime pas trop haut vaut plus qu'il ne croit.

Dans les arts, dans les sciences, comme dans la vie vulgaire, le point le plus important est de voir les objets tels qu'ils sont, et de les traiter selon leur nature.

Les hommes âgés, mais sages et raisonnables, ne dédaignent les sciences que parce qu'ils ont trop demandé d'elles et d'eux-mêmes.

Je plains sincèrement les hommes qui se plaignent sans cesse de l'instabilité des choses de ce monde, et du néant de la vie terrestre. Est-ce que nous ne sommes pas venus sur cette terre pour rendre le périssable impérissable? Et pourrions-nous remplir cette tâche, si nous ne savions pas apprécier l'un et l'autre?

Un phénomène, une expérience pris isolément, ne prouvent rien: c'est l'anneau d'une grande chaîne dont la valeur ne peut être déterminée que par son ensemble. Celui qui cherche à vendre un collier de perles, trouverait difficilement un acquéreur, s'il ne voulait montrer que la plus belle de ses perles, en soutenant que les autres, qu'il cache, sont de la même qualité.

Des images, des descriptions, des mesures, des nombres, des signes, ne seront jamais les équivalents d'un phénomène. Le système de Newton ne s'est si longtemps conservé intact, que parce que les erreurs qu'il contient ont été embaumées dans l'in-4° de la traduction latine.

On ne saurait répéter trop souvent sa profession de foi, et énoncer tout haut son approbation et son blâme; car nos adversaires usent toujours très-amplement de ce moyen.

A l'époque où nous vivons, on ne doit ni se taire ni céder; il faut parler et agir, non pour vaincre, mais pour se maintenir à sa place. Il importe peu que ce poste soit dans la majorité ou dans la minorité.

Ce que les Français appellent tournure, n'est qu'une prétention gracieuse. Chez les Allemands, la prétention est toujours rude et dure, et leurs grâces sont tendres et douces, c'est-à-dire, opposées à la prétention et par conséquent incapables de s'unir avec elle. On voit par là que les Allemands ne sauraient avoir de la tournure.

Quand l'arc-en-ciel se maintient pendant un quart d'heure seulement, personne ne le regarde plus.

Une oeuvre d'art au-dessus de ma portée me déplaît au premier coup d'oeil; mais le sentiment de sa valeur me pousse à l'examiner de plus près, ce qui me procure toujours un double plaisir; car je découvre des mérites nouveaux dans cette oeuvre et des facultés nouvelles en moi.

La foi est un capital secret et domestique, qui ne diffère que sur un point des fonds publics destinés à secourir des malheureux: dans les jours de calamités, chaque individu reçoit avec pompe la part des intérêts de ses fonds publics, tandis qu'on prend soi-même et en silence celle de son capital domestique.

Malgré ses apparences vulgaires et sa facilité à se contenter de la satisfaction des besoins les plus urgents, la vie a des exigences nobles et élevées qu'elle cherche toujours à satisfaire secrètement.

L'obscurantisme ne résulte pas des obstacles qui empêchent la propagation du vrai et de l'utile, mais des efforts que l'on fait pour accréditer le faux.

Depuis que je m'occupe de biographie, je me suis dit que, dans le grand tissu des événements généraux, les hommes remarquables sont la chaîne, et les hommes ordinaires la trame. Les premiers marquent la largeur de ce tissu, les seconds lui donnent de la solidité, et les ciseaux de la Parque en déterminent la longueur; arrêt auquel les uns et les autres sont forcés de se soumettre.

Les Allemands du dix-septième siècle désignaient leur bien-aimée par ce mot pittoresque: (mannrauschlein) petite ivresse d'homme[2].

Note:

[2] La traduction littérale de ce mot n'en donne qu'une idée très-imparfaite, une longue périphrase même serait insuffisante; une explication grammaticale remplira mieux ce but. On ne dit pas seulement en allemand. Je suis ou il est ivre; mais on dit encore, J'ai ou il a une ivresse, comme on dit en français: J'ai ou il a une indigestion. Aimer une femme et en être aimé, est donc pour l'homme une petite ivresse, c'est-à-dire un état où la raison, sans être entièrement troublée, n'est plus assez maîtresse d'elle-même pour nous montrer les dangers du bonheur que l'on convoite. On comprendra maintenant tout ce qu'il y a de gracieux et de fin dans ce nom de petite ivresse d'homme, appliqué à une maîtresse. (Note du Traducteur.)

Chère petite âme bien lavée, est l'expression la plus tendre qu'à Hiodensée on puisse adresser à une femme.

Le vrai est un flambeau immense qui nous éblouit, et la crainte de nous brûler fait que nous cherchons à passer le plus vite possible et en clignant des yeux.

Le plus grand tort des hommes sensés, est de ne pas savoir mettre à leur place les paroles des personnes incapables d'exprimer nettement leurs pensées.

Quiconque parle, croit pouvoir raisonner sur les langues.

L'âge rend indulgent: Je ne vois plus aujourd'hui commettre une faute sans me dire que je m'en suis moi-même rendu coupable dans le cours de ma vie.

La chaleur de l'action étouffe les scrupules; la contemplation rend consciencieux.

Les gens heureux s'imagineraient-ils que les malheureux sont forcés de succomber sous leurs yeux, avec la grâce et la noblesse, que la populace de Rome demandait aux gladiateurs, qui devaient vaincre ou mourir pour l'amuser?

Un père de famille consulta Timon sur l'éducation qu'il devait donner à ses enfants, et Timon répondit: Fais-les instruire sur ce qu'ils ne pourront jamais concevoir.

Il est des personnes à qui je veux tant de bien, que je voudrais pouvoir leur en souhaiter davantage.

L'habitude nous fait jeter les yeux sur une horloge arrêtée, comme si elle marchait encore; c'est ainsi que nous regardons une infidèle comme si elle nous aimait toujours.

La haine est un mécontentement actif; l'envie n'est que le même sentiment dans un état passif; il ne faut donc pas s'étonner si l'envie dégénère si souvent en haine.

Le rythme a un pouvoir si magique, qu'il parvient à nous faire regarder le sublime comme une propriété individuelle.

Le dilettantisme pris au sérieux, et les sciences traitées machinalement dégénèrent en pédantisme.

Les maîtres seuls peuvent faire avancer les arts; les grands et les riches ne savent que protéger les artistes. Il est juste et bon de les protéger, mais cela ne tourne pas toujours au profit des arts.

La clarté consiste dans une sage distribution de là lumière et des ombres.

Il n'est point d'erreur plus folle, que celle qui pousse les jeunes gens à croire qu'ils renonceraient à leur individualité, s'ils admettaient des vérités reconnues par leurs prédécesseurs.

Lorsqu'un savant réfute une opinion erronée, il prend presque toujours le ton de la haine; car il est dans sa nature de voir un ennemi personnel dans l'homme qui se trompe.

Il est plus facile de reconnaître une erreur que de découvrir une vérité. La première glisse sur la surface que l'on peut mesurer sans peine, la seconde dort dans des profondeurs qu'il n'est pas donné à tout le monde de sonder.

Nous vivons du passé et le passé nous tue.

Dès qu'il s'agit d'apprendre quelque chose de grand, nous nous réfugions dans notre pauvreté innée, et cependant nous avons appris quelque chose.

Les Allemands tiennent beaucoup moins à l'union qu'à l'individualité. Chacun d'eux est pour lui-même une propriété à laquelle il ne renoncerait pas facilement.

Le monde moral empirique ne se compose guère que d'envie et de mauvais vouloir.

La superstition est la poésie de la vie, voilà pourquoi il est permis au poète d'être superstitieux.

C'est une chose bien singulière que la confiance! Un individu isolé peut nous tromper ou se tromper lui-même; parmi plusieurs individus réunis, l'un ou l'autre peut être en ce cas; au reste, chacun est presque toujours d'un avis différent, ce qui rend la vérité plus difficile à découvrir.

On ne doit pas désirer une position exceptionnelle; mais lorsque nous y avons été jetés malgré nous, elle devient la pierre de touche de notre caractère et de notre valeur morale.

L'honnête homme le plus borné, devin et fait échouer parfois les roueries du faiseur le plus habile.

Celui qui ne sait pas aimer, doit apprendre à flatter s'il veut arriver à quelque chose.

Il est impossible d'échapper à la critique: le seul moyen de la désarmer est de la braver.

La multitude ne saurait se passer d'hommes capables, et cependant ils lui sont presque toujours à charge.

Celui qui supporte mes défauts, lors même que ce serait mon domestique, est mon maître.

Il faut payer cher les gens, quand on leur impose des devoirs sans leur accorder des droits.

Une contrée est romantique quand elle éveille en nous le sentiment de la grandeur du passé, ou, en d'autres termes, quand elle nous donne de la solitude, des souvenirs et des regrets.

Le beau est la manifestation d'une loi secrète de la nature qui, sans cette manifestation nous serait resté inconnu.

On peut promettre d'être sincère; mais il ne dépend pas de nous d'être impartial.

L'ingratitude est une faiblesse; les caractères forts ne sont jamais ingrats.

Nos facultés sont tellement bornées que nous croyons toujours avoir raison; c'est ce qui explique l'opiniâtreté de certains esprits distingués, qui se plaisent dans l'erreur.

Il est difficile de trouver une coopération sincère pour l'accomplissement du bien; en ce cas, on ne rencontre presque jamais que le pédantisme qui veut nous arrêter, ou l'audace qui veut nous devancer.

La parole et l'image sont deux corrélatifs qui se cherchent sans cesse, comme les tropes et la comparaison; voilà pourquoi il serait utile de mettre sous les yeux ce que l'on dit aux oreilles, ainsi que cela se pratique dans les livres destinés à la première enfance, où les images et le texte se balancent; mais il faut se borner à peindre ce qui peut se dire, et dire ce qui ne saurait se peindre. Malheureusement on parle souvent quand il faudrait peindre, d'où il résulte des monstruosités à double face, parce qu'elles sont à la fois symboliques et mystiques.

Lorsqu'on se destine aux arts, il faut lutter d'abord contre le mauvais vouloir des hommes qui n'attachent jamais aucun prix à nos premiers travaux, et, plus tard, contre leurs prétentions orgueilleuses, qui les poussent à feindre que tout ce que nous pouvons faire de mieux leur était déjà connu.

Il n'y a pas de trésor plus précieux pour l'homme du monde, qu'un recueil d'anecdotes et de maximes; pourvu qu'il sache les placer à propos.

On dit à l'artiste: Etudie la nature! comme s'il était si facile de trouver le noble dans le vulgaire, et le beau dans le difforme.

La mémoire diminue avec l'intérêt que nous inspirent les hommes et les choses.

Le monde est une cloche fêlée; elle fait du bruit, mais elle ne résonne pas.

Il faut supporter avec patience les importunités des jeunes amateurs d'arts; en avançant en âge ils deviennent toujours des connaisseurs utiles, et des admirateurs zélés des artistes habiles.

Quand les hommes deviennent tout à fait méchants, ils n'ont plus d'autre plaisir que celui de faire ou de voir faire le mal.

Les hommes d'esprit sont les meilleurs dictionnaires de la conversation.

Il est des personnes qui ne se trompent jamais, parce qu'elles ne se proposent jamais rien de raisonnable.

Lorsque je connais parfaitement ma position envers moi-même et envers les autres, je dis que je suis dans la vérité. C'est ainsi que chacun peut avoir sa vérité à soi, qui n'est cependant que celle de tout le monde.

La spécialité se perd toujours dans la généralité, et la généralité est toujours forcée de s'adjoindre la spécialité.

Ce qui est véritablement productif, n'appartient à personne en particulier; on a beau faire, il faut souffrir que tout le monde en profite.

Dès que la nature commence à nous révéler ses secrets visibles, nous nous passionnons pour l'art, son digne interprète.

Le temps est un élément.

L'homme ne comprendra jamais jusqu'à quel point il est anthropomorphite.

Une différence qui ne prouve rien à la raison n'en est pas une.

On ne peut pas vivre pour tout le monde, et, surtout, pour les personnes avec lesquelles on ne voudrait pas vivre.

L'appel à la postérité, est le résultat de la conviction noble et pure qu'il existe quelque chose d'impérissable, qui, longtemps méconnu, puis senti par la minorité, finit par réunir la majorité.

Les secrets ne sont pas des miracles.

J'avais, dans ma jeunesse, le défaut d'accorder aux talents problématiques une protection inconsidérée et passionnée; et je n'ai jamais pu me corriger entièrement de ce défaut.

Les auteurs libéraux ont beau jeu par le temps qui court, le public tout entier est leur suppléant.

Les hommes ne prouvent jamais plus clairement qu'ils ne comprennent pas la valeur des mots dont ils se servent, que lorsqu'ils font l'éloge des idées libérales. Une idée ne doit pas être libérale, mais forte, énergique, arrêtée, afin qu'elle puisse remplir sa vocation divine, c'est-à-dire produire le bon, le vrai, l'utile.

L'intention elle-même ne doit pas être libérale, elle a une autre mission à remplir. C'est dans les sentiments qu'il faut chercher le libéralisme; et c'est précisément là qu'on ne le trouve presque jamais, car les sentiments sont personnels et découlent immédiatement de nos relations, de nos besoins.

Un homme d'esprit ne fera jamais une folie insignifiante.

Dans une oeuvre d'art, tout dépend de la conception.

Tout ce qui approche de la perfection, quel que soit l'usage qu'on en fasse, ne saurait être approfondi.

C'est en méditant sur la marche générale des événements, que j'ai appris à apprécier les services que chaque homme remarquable rend en particulier.

On ne sait quelque chose que lorsqu'on sait peu de chose; plus on sait, plus on doute.

Il est des hommes qui ne sont aimables que par leurs erreurs.

Certains caractères aiment et recherchent les caractères qui leur ressemblent; tandis que d'autres aiment et recherchent ceux qui leur sont opposés.

Celui qui aurait toujours vu le monde tel que les misanthropes le représentent, serait nécessairement devenu un misérable.

Quand la pénétration est guidée par la malveillance et par la haine, elle ne voit jamais que la superficie des choses; mais quand la bienveillance et l'amour la dirigent, elle approfondit les hommes et les choses, et il lui est permis d'espérer qu'elle pourra atteindre les mystères les plus élevés.

Il serait à désirer que chaque Allemand fût doué d'une certaine dose de poésie; ce serait le seul moyen de donner un peu de grâce et de valeur à sa position sociale.

La matière est à la portée de tout le monde; quiconque veut l'utiliser, apprend à en connaître les propriétés; la forme seule est le secret des maîtres.

Il est dans la nature de l'homme de fixer ses penchants sur ce qui vit; la jeunesse prend toujours la jeunesse pour modèle.

Nous avons beau apprendre à connaître le monde sous différents points de vue, il n'aura jamais que deux aspects bien tranchés: celui du jour et celui de la nuit.

Puisque l'erreur se répète toujours par les actions, ne nous lassons pas du moins de répéter le vrai par la parole.

Il y avait à Rome, non-seulement des Romains, mais encore tout un peuple de statues. C'est ainsi qu'au-delà du monde réel il y a un monde d'illusions tout-puissant, et dans lequel nous vivons presque tous.

Les hommes ressemblent aux flots de la mer Rouge; à peine la baguette du Prophète les a-t-il séparés, qu'ils se réunissent et se confondent.

Le devoir de l'historien est de séparer le vrai du faux, le certain de l'incertain, le douteux du mensonger.

Les chroniques n'ont été écrites que par des hommes qui attachaient beaucoup de prix au présent.

Les pensées renaissent, les convictions se transmettent, les événements seuls passent pour ne plus jamais revenir avec le même entourage.

De tous les peuples de la terre, les Grecs ont le plus noblement rêvé le rêve de la vie.

Les traducteurs sont des espèces d'entremetteurs; ce n'est jamais qu'à travers un voile qu'ils nous montrent la beauté dont ils nous vantent les attraits, et ils excitent ainsi en nous le désir irrésistible de connaître l'original.

Nous consentons volontiers à placer au-dessous de nous ce qui nous a précédés, il n'en est pas de même de ce qui doit nous survivre; un père seul n'envie jamais le talent de son fils.

Le difficile n'est pas de se subordonner à ce qui est au-dessus de nous, mais à ce qui est au-dessous.

Nos artifices se bornent à sacrifier notre existence au besoin d'exister.

Toutes nos actions, tous nos efforts, ne sont qu'une fatigue perpétuelle; heureux celui qui ne se lasse point.

L'espérance est la seconde âme des malheureux.

L'amour est un vrai recommenceur[3].

Note:

[3] Cette phrase est en français dans le texte.

Il y a quelque chose dans l'homme qui semble demander la servitude, voilà pourquoi il y avait du servage dans la chevalerie des Français.

Au théâtre, le plaisir de voir et d'entendre domine la réflexion.

L'expérience peut s'étendre à l'infini; l'univers s'ouvre devant elle avec ses routes innombrables; il n'en est pas de même des théories que les bornes de l'entendement humain entourent de toutes parts. Aussi, toutes les manières de voir, tous les systèmes reviennent-ils successivement; il arrive même parfois, quoique cela soit fort bizarre, que les théories les plus bornées s'accordent de nouveau au milieu de l'expérience la plus étendue.

Le monde, objet de nos contemplations et de nos pressentiments, est toujours le même; et ce sont toujours les mêmes hommes qui tantôt vivent dans le vrai, et tantôt dans le faux, et qui, dans cette dernière manière d'être, se sentent plus à leur aise.

La vérité est en contradiction avec notre nature; il n'en est pas de même de l'erreur, et par une raison fort simple: la vérité nous force à voir les limites de notre intelligence, tandis que l'erreur nous permet de croire que, sous quelques rapports du moins, cette intelligence est illimitée.

Voici bientôt vingt ans que les Allemands continuent à marcher sur la route du transcendantalisme; si, un jour, ils viennent à s'en apercevoir, ils se trouveront bien singuliers.

Il est bien naturel de croire que l'on sait encore ce qu'on a su autrefois; il est moins naturel, mais non moins rare, de s'imaginer que l'on sait ce qu'on n'a jamais su.

En tout temps ce sont les hommes et non l'esprit de l'époque qui ont fait faire des progrès aux sciences. C'est l'esprit de l'époque qui a fait boire la ciguë à Socrate; c'est l'esprit d'une autre époque qui a dressé un bûcher à Jean Hus. Tous ces esprits se ressemblent; c'est toujours le même.

Le véritable symbole est celui qui représente le général par le particulier, non comme un rêve, une ombre, mais comme une révélation vivante et spontanée de l'inconcevable.

Lorsque l'idéal veut prendre la place de la réalité, il la dévore et périt avec elle. C'est ainsi que le crédit et le papier-monnaie font disparaître l'argent, et finissent par perdre eux-mêmes leur valeur factice.

L'exercice du droit de maître, passe souvent pour de l'égoïsme.

Quand les bonnes oeuvres et ce qu'elles ont de méritoire disparaissent, on les remplace par la sentimentalité, ainsi que cela arrive chez les protestants.

Quand on vient de recevoir un bon conseil, on se sent assez fort pour le suivre.

Le despotisme favorise l'autocratie de tous; car en étendant la responsabilité des individus depuis le premier jusqu'au dernier, il développe un haut degré d'activité.

Les erreurs coûtent très-cher, quand on veut s'en débarrasser: heureux, cependant, celui qui peut y parvenir!

Lorsqu'autrefois un littérateur allemand voulait dominer sa nation, il lui suffisait de le dire; car cela l'intimidait au point qu'elle s'estimait heureuse d'être dominée par lui.

Les arts ont des dilettanti et des spéculateurs; les premiers les cultivent pour leur plaisir, les seconds, pour leur profit.

Je suis naturellement sociable; aussi ai-je toujours eu soin de me donner des collaborateurs, et de me faire le leur; c'est ce qui m'a valu le plaisir de me voir perpétuer par eux, et eux par moi.

L'action de mes forces intérieures s'est toujours manifestée comme une prophétie vivante, qui, admettant un principe inconnu, mais pressenti, cherche à le trouver dans le monde extérieur, pour l'y faire adopter et propager.

Il existe une réflexion enthousiaste qui est de la plus grande utilité, quand on ne se laisse pas entraîner par elle.

On ne se prépare à l'étude que par l'étude elle-même.

Il en est de l'erreur et de la vérité comme du sommeil et du réveil. J'ai toujours remarqué qu'on se sent revivre, lorsqu'on se réveille d'une erreur pour revenir à la vérité.

On souffre toujours quand on ne travaille pas pour soi. Celui qui travaille pour les autres veut en profiter avec eux.

Le concevable appartient à la sensation et à la raison, et il s'adjoint toujours le dû et le convenable, son proche parent. Le dû, cependant, n'est lui-même qu'une convention propre à certaines époques et à certaines circonstances déterminées.

Nous ne pouvons apprendre quelque chose que dans les livres que nos facultés intellectuelles ne nous permettent pas de juger; l'auteur d'un livre que nous sommes en état de juger, pourrait s'instruire auprès de nous.

La Bible n'est un livre éternellement utile, que parce qu'il ne s'est encore trouvé personne au monde qui ait pu dire: Je conçois l'ensemble et je comprends chaque détail. Quant à nous, nous disons humblement: L'ensemble est vénérable, et les détails sont d'une grande utilité pratique.

La mysticité consiste à s'élever au-dessus de certains objets qu'elle laisse derrière elle, et dont elle se détache complètement. Plus ces objets sont grands et importants, plus la mysticité se croit grande et importante.

La poésie mystique des Orientaux, a l'immense avantage de laisser toujours à la disposition de ses adeptes, les richesses de ce monde qu'elle leur apprend à dédaigner. C'est ainsi qu'ils se trouvent toujours dans l'abondance qu'ils veulent fuir, et profitent sans cesse des biens dont ils cherchent à se débarrasser.

Il ne devrait pas y avoir de mystiques chrétiens, car la religion elle-même a assez de mystères; voilà pourquoi ses mystiques tombent dans l'abstrus, et s'abîment au fond du sujet.

Un homme spirituel a dit «que la mysticité moderne était la dialectique du coeur, et qu'elle mettait en question des choses dont l'homme ne peut se faire aucune idée en suivant les routes intellectuelles et religieuses ordinaires.» Que celui qui se sent le courage de se livrer à une pareille étude, sans se donner des vertiges, s'enfonce, à ses risques et périls, dans cette caverne de Trophonios.

Les Allemands devraient s'abstenir, pendant trente ans, au moins, de prononcer les mots sentiments affectueux; alors, peut-être, ils renaîtraient. Maintenant on se borne à dire: indulgence pour les faiblesses! pour celles d'autrui comme pour les nôtres.

Les préjugés de chaque individu dépendent de son caractère, et sont étroitement liés à tout son être, c'est ce qui les rend invulnérables; l'évidence, l'esprit et la raison n'y peuvent rien.

Il est des caractères qui érigent la faiblesse en loi. Certains observateurs profonds du monde ont dit: «La sagesse qui se cache derrière la peur est seule invulnérable.» Les hommes faibles ont souvent des principes révolutionnaires; persuadés qu'ils seraient heureux si on ne les gouvernait pas, ils oublient qu'ils ne savent gouverner ni eux-mêmes, ni les autres.

Les artistes allemands modernes se trouvent en ce cas; car ils déclarent nuisibles les branches de l'art qu'ils ne possèdent pas, et conseillent de les abattre.

Le bon sens est né avec l'homme bien organisé; il se développe de lui-même et se manifeste par la connaissance du nécessaire et de l'utile. Cette connaissance est employée avec assurance et succès par les hommes et par les femmes; et quand le bon sens leur manque, les uns et les autres regardent comme nécessaire ce qu'ils désirent, et comme utile ce qui leur plaît.

Dès que les hommes parviennent à se rendre libres, ils mettent leurs défauts en évidence; celui des forts est de tout exagérer; celui des faibles est de tout négliger.

La lutte de l'ancien, du stable, du constant avec ses développements et ses transformations, est toujours la même. L'ordre engendre le pédantisme; pour se débarrasser de l'un on détruit l'autre, et l'on marche au hasard jusqu'à ce qu'on éprouve de nouveau le besoin de l'ordre. Le classique et le romantique, la maîtrise et la liberté du travail, la centralisation et le morcellement de la propriété foncière, ne sont qu'un seul et même conflit qui en produit plusieurs autres. La plus haute sagesse des gouvernants serait de modifier ce combat de manière à ce que les parties pussent se mettre en équilibre sans qu'aucune d'elles pérît. Mais il n'est pas donné à l'homme d'obtenir ce résultat, et Dieu ne paraît pas le vouloir.

Quelle est la meilleure méthode d'éducation? Celle des hydriotes. En leur qualité d'insulaires et de navigateurs, ils emmènent leurs enfants mâles avec eux sur leurs navires où ils les laissent grandir. Dès qu'ils peuvent se rendre utiles, ils ont leur part des bénéfices; aussi s'intéressent-ils de bonne heure au commerce, au butin, et deviennent des navigateurs savants, des négociants habiles, des pirates intrépides. D'un pareil peuple doit nécessairement sortir, parfois, un de ces héros qui lance de sa propre main la torche de l'incendie sur le vaisseau de l'amiral ennemi.

Toute innovation, lors même qu'elle serait excellente, nous gêne d'abord, parce que nous ne sommes pas à sa hauteur; elle ne devient utile et précieuse que lorsque nous l'avons introduite dans notre civilisation, et mis nos facultés intellectuelles à son niveau.

Nous nous plaisons tous plus ou moins dans le médiocre, parce qu'il nous laisse en repos, et nous procure cette douce satisfaction que l'on éprouve dans la société de son semblable.

Ne cherchons jamais rien dans le commun, il est toujours le même.

Quand nous nous trouvons en contradiction avec nous-mêmes, nous sommes toujours forcés de nous remettre d'accord; il n'en est pas ainsi quand les autres nous contredisent, cela ne nous regarde pas, c'est leur affaire à eux.

On se demande quel serait le meilleur des gouvernements? Je réponds:
Celui qui nous apprendrait à nous gouverner nous-mêmes.

Les hommes qui ne s'occupent que des femmes, finissent par ressembler à des fuseaux dont toute la poupée a été filée.

Les plus grandes probabilités de l'accomplissement d'un désir, ont toujours quelque chose de douteux; voilà pourquoi l'espérance la mieux fondée, quand elle devient une réalité, nous surprend malgré nous.

Il faut savoir pardonner quelque chose à tous les arts; c'est envers l'art grec seul qu'on reste éternellement débiteur.

La sentimentalité des Anglais est capricieuse et tendre, celle des Français populaire et pleureuse, celle des Allemands naïve et réalistique.

Quand on représente l'absurde avec goût, on excite à la fois de la répugnance et de l'admiration.

Lorsqu'on veut faire l'éloge d'une société, on dit que la conversation était instructive, et le silence convenable.

On ne saurait mieux louer les productions littéraires d'une femme, qu'en disant qu'il y a plus d'énergie que d'enthousiasme, plus de caractère que de sentiment, plus de rhétorique que de poésie; que le tout enfin a un cachet mâle.

Rien n'est plus effroyable qu'une ignorance active.

Il faut se tenir en garde contre l'esprit et contre la beauté, si l'on ne veut pas devenir leur esclave.

Le mysticisme est la scholastique du coeur, et la dialectique du sentiment.

On ménage les vieillards, comme on ménage les enfants.

Les vieillards ont perdu le plus beau privilège de l'humanité, celui d'être jugés par leurs semblables.

Il m'est arrivé dans les sciences, ce qui arrive à un homme qui se lève de très-bon matin; au milieu du crépuscule qui l'entoure, il attend le soleil avec impatience, et cependant il en est ébloui quand il paraît.

On a déjà beaucoup discuté et l'on discutera encore beaucoup sur le bien et sur le mal qui résultent de la propagation de la Bible. Quant à moi, je dis que si on la considère sous le rapport dogmatique et fantastique elle fera toujours beaucoup de mal; tandis qu'elle fera toujours beaucoup de bien, si on la prend didactiquement et sentimentalement.

Rien n'agit plus activement que les grandes forces primitives, et celles que le temps a développées; mais l'influence de cette action sur nos destinées, soit en bien soit en mal, est purement fortuite.

L'idée est unique, éternelle, et nous avons tort de nous servir du pluriel pour l'exprimer. Tout ce que nous voyons, tout ce dont nous pouvons parler, n'est qu'une des diverses manifestations de l'idée. Nous exprimons des intuitions, et, en ce sens, l'idée n'est qu'une intuition.

On ne devrait pas, en matière esthétique, se servir de cette locution: idée du beau, car par-là on isole le beau qu'on ne saurait concevoir isolément. Les notions sur le beau peuvent être complètes et transmissibles.

La manifestation de l'idée du beau est aussi fugitive que celle du sublime, du spirituel, du gai, du ridicule; voilà pourquoi il est si difficile d'en parler.

On pourrait être réellement esthétique dans le sens didactique, si on faisait glisser ses élèves sur tout ce qui concerne le sentiment, ou si on le leur faisait concevoir au moment où ils en sont le plus susceptibles. Mais comme il est impossible de remplir cette condition, l'ambition d'un professeur doit se borner à donner à ses élèves des notions d'un nombre suffisant de manifestations pour les rendre accessibles à tout ce qui est beau, grand et vrai, et les disposer à les recevoir avec joie quand ils l'aperçoivent au moment convenable. C'est ainsi que l'on poserait, à leur insu, la base des idées fondamentales d'où sortent tout les autres.

Plus on voit d'hommes distingués, plus on reconnaît que la plupart ne sont accessibles qu'à une seule manifestation des principes primitifs, et cela est suffisant. Le talent développe tout dans la pratique et n'a pas besoin de s'occuper des particularités théoriques. Le musicien peut, sans danger pour sa profession, ignorer l'art du sculpteur; il en est ainsi de tous les arts.

On devrait toujours penser pratiquement, cela établirait une étroite parenté entre les diverses manifestations de la grande pensée, qui doivent être mises en action et harmonisées entre elles par les hommes. La peinture, la plastique, la mimique, sont des arts inséparables, et cependant, l'artiste appelé à exercer un de ces arts, doit se garder de l'influence trop prononcée des autres. Le peintre, le sculpteur et le mimique peuvent s'égarer mutuellement au point de tomber tous les trois à la fois.

La danse mimique l'emporterait sur tous les autres arts si, par bonheur pour eux, l'effet qu'elle produit sur les sens, n'était pas si fugitif qu'elle est forcée d'avoir recours à l'exagération. C'est cette exagération qui effraie les autres artistes; mais s'ils étaient sages et prudents, la danse mimique leur fournirait de grands et utiles enseignements.

Lorsqu'on conduisit Mme Roland à l'échafaud, elle demanda de l'encre et du papier pour écrire les pensées qui pourraient se présenter à elle pendant ses derniers pas en ce monde. Il est fâcheux qu'on lui ait refusé cette faveur, car lorsqu'un esprit ferme touche à la fin de sa carrière, il conçoit des idées qui, jusque-là, étaient restées inimaginables pour lui-même. Ce sont des démons bienheureux qui viennent se poser avec éclat sur les points les plus élevés du passé.

On prétend qu'il ne faut pas trop varier ses occupations, et que, plus on avance en âge, moins on doit s'aventurer dans des affaires nouvelles. Mais on a beau dire, vieillir c'est commencer une affaire nouvelle; toutes les relations changent et il faut cesser d'agir, ou accepter volontairement et avec connaissance de cause ce rôle nouveau.

Vivre pour une idée, c'est traiter l'impossible comme s'il était possible. Quand la force de caractère se joint à celle de l'idée, il en résulte des événements qui remplissent le monde d'une stupéfaction de plusieurs siècles.

Napoléon ne vivait que par l'idée, et cependant il ne pouvait pas la saisir d'une manière déterminée, car il niait l'existence de l'idéalisme et cherchait à en paralyser les effets. Lui-même s'exprime avec autant d'originalité que de grâce sur cette contradiction perpétuelle qui révoltait sa raison, car cette raison est aussi juste qu'incorruptible.

Il considère l'idée comme une chose spirituelle, sans réalité et qui pourtant, lorsqu'elle s'est évaporée, laisse après elle un résidu auquel on ne saurait contester une certaine réalité. Un pareil raisonnement peut nous paraître sec et matériel, mais il n'en est pas de même quand il parle des conséquences de ses actions. Alors on sent qu'il a foi et confiance en lui; il convient que la vie engendre des choses vivantes, et que l'action d'une fructification fondamentale se perpétue à travers le temps. Il se plaît à avouer qu'il donne à la marche du monde une impulsion forte, une impulsion nouvelle.

La répugnance des hommes, dont l'individualité est toute dans une idée, pour ce qui est idéal, sera toujours un fait singulier et digne de notre attention. C'est ainsi que Hamann ne trouvait rien de plus insupportable que de parler des choses de l'autre monde. Il a exprimé cette opinion dans un certain paragraphe dont, sans doute, il n'était pas satisfait, puisqu'il l'a changé quatorze fois. Deux de ces variantes sont arrivées jusqu'à nous; j'ai moi-même osé en faire une troisième que les réflexions précédentes m'autorisent à insérer ici.

«L'homme est une réalité placée au centre d'un monde réel, il a été doué d'organes qui lui permettent de connaître l'arbitraire et le possible. Tout homme en état de santé a la conscience de son existence et de toutes les existences qui l'entourent; cependant il y a toujours une place creuse dans son cerveau, c'est-à-dire une place où ne se reflète aucun objet, comme il y a dans l'oeil un point qui ne voit point. L'homme qui s'occupe trop de cette place et prend plaisir à s'y perdre, s'attire ainsi une maladie d'esprit, et pressent des choses d'un autre monde, qui ne sont que des riens sans force et sans limites, et qui pourtant poursuivent, comme autant de fantômes terribles, celui qui n'a pas la force de s'arracher à leur nocturne empire.»

Il est inutile de demander si l'historien est au-dessus du poète, ou le poète au-dessus de l'historien, car ce ne sont ni des rivaux ni des concurrents; chacun d'eux a sa couronne qui lui est propre.

L'historien a un double devoir à remplir, d'abord envers lui-même, puis envers ses lecteurs. Pour se satisfaire lui-même, il est obligé de s'assurer que les faits qu'il rapporte sont réellement arrivés; pour satisfaire ses lecteurs, il est obligé de le prouver. La manière dont il agit envers lui-même est l'affaire de ses collègues, le public ne doit pas être initié dans le secret de la grande question qui est de savoir ce que l'on peut admettre comme incontestable dans l'histoire.

Il en est des livres nouveaux comme des connaissances nouvelles: au premier abord une conformité générale ou un rapprochement partiel sur un seul point de notre existence, nous suffisent; mais un commerce plus intime nous fait découvrir une foule de différences et d'oppositions. Alors il ne faut pas, à l'exemple de la jeunesse inconsidérée, reculer d'épouvante; la raison nous ordonne au contraire de fixer les conformités et de s'éclairer sur les différences, sans songer toutefois, à établir une union parfaite.

Lorsqu'on vit familièrement avec les enfants, on reconnaît que, chez eux, chaque impression extérieure est suivie d'une contre-impression, toujours passionnée et souvent énergique.

Voilà pourquoi les enfants jugent avec précipitation et avant l'événement. Le temps seul peut modifier cette précipitation et étendre sur les généralités, le jugement qui d'abord ne saisit qu'un seul côté. L'étude de cette particularité est le premier devoir de tous ceux qui se destinent à l'éducation.

On ne devrait opposer au travers du jour que la grande masse de l'histoire du monde.

On ne peut ni ne doit révéler les secrets du sentier de la vie, car il s'y trouve des pierres d'achoppement contre lesquelles chaque voyageur est forcé de butter. Le poète seul peut faire pressentir la place où elles se trouvent.

Si aux yeux de Dieu toute la sagesse humaine n'était que de la folie, ce ne serait pas la peine d'arriver jusqu'à l'âge de soixante-dix ans.

Le vrai est comme le divin, il ne nous apparaît pas immédiatement, et nous sommes forcés de le deviner dans ses manifestations.

Le véritable disciple apprend à développer l'inconnu du connu et s'approche ainsi du maître.

Mais il est fort difficile à la plupart des hommes de trouver l'inconnu dans le connu, car ils ne savent pas que leur entendement opère avec autant d'art que la nature elle-même.

Les Dieux nous ont appris à imiter leurs oeuvres; mais nous ne savons pas ce que nous faisons, et nous ne connaissons pas ce que nous imitons.

Tout est semblable et différent; tout est utile et nuisible; tout est muet et parlant; tout est sensé et déraisonnable; et les faibles notions que nous avons sur les choses, se contredisent sans cesse.

Les hommes se sont donné des lois sans savoir sur quoi ils les imposaient; la nature a été réglée par les Dieux.

Ce qui a été établi par les hommes, que ce soit juste ou injuste, ne cadre jamais assez bien pour rester toujours à la même place: ce qui a été établi par les Dieux, que ce soit juste ou injuste, est immuable.

Quant à moi je soutiens que les arts connus des hommes, ressemblent aux événements secrets ou visibles de la nature.

Il en est ainsi de l'art de prédire l'avenir. Il consiste à voir le caché dans le découvert, l'avenir dans le présent, le vivant dans le mort, le sensé dans l'insensé.

C'est ainsi que l'homme instruit juge toujours bien la nature de l'homme, tandis que l'ignorant la voit tantôt d'une façon et tantôt d'une autre; chacun d'eux l'imite à sa manière.

Quand un homme s'approche d'une femme et qu'il en résulte un enfant mâle, l'inconnu sort du connu; mais quand l'esprit, d'abord obscur et faible de l'enfant, commence à percevoir clairement les choses, il apprend à connaître l'avenir par le présent.

Ce qui est immortel ne saurait se comparer à ce qui ne vit que d'une vie mortelle, et cependant ce qui vit ainsi ne manque pas de raison; l'estomac, par exemple, sait fort bien quand il a besoin d'aliments.

Tels sont les rapports de l'art de prédire l'avenir avec la nature humaine. L'homme à vues élevées s'accommode de l'un et de l'autre.

Le forgeron amollit le fer en soufflant le feu qui enlève à ce fer des substances superflues; puis il le frappe et le contraint à redevenir fort en s'unissant aux substances de l'eau qui lui sont étrangères. Voilà ce que chacun de nous a éprouvé de la part de ses instituteurs.

Nous sommes convaincus que celui qui contemple le monde intellectuel, et y voit la véritable beauté intellectuelle, peut aussi voir le père de cette beauté, qui cependant est inaccessible à nos sens. Voilà ce qui nous engage à employer toutes nos forces pour comprendre et pour nous expliquer à nous-mêmes, autant que cela est possible, de quelle manière nous pouvons contempler la beauté de l'esprit et celle du monde.

Supposons que deux masses de pierre aient été placées l'une en face de l'autre. La première est restée brute; l'art a converti la seconde en une statue d'homme ou de dieu. Si cette statue représente une divinité, c'est une Muse ou une Grâce; si elle représente un homme, ce n'est pas un homme ordinaire, c'est un être exceptionnel, sur lequel l'art a réuni toutes les conditions de la beauté.

La pierre convertie en statue paraîtra la plus belle, non parce qu'elle est pierre, car alors l'autre masse ne pourrait lui être inférieure, mais parce qu'elle a une forme que l'art lui a donnée.

Cette forme cependant n'appartient pas à la matière; car avant de se manifester sur la pierre, elle était dans la pensée de l'artiste, non parce qu'il a des pieds et des mains, mais parce qu'il a le sentiment de l'art.

Il y avait dans cet art une beauté bien plus grande, car la pensée n'a pu faire passer sur la pierre la forme que l'art renfermait en lui; elle y est restée tout entière, et la manifestation sur la pierre n'est qu'une forme inférieure, même au désir de l'artiste, qui n'a fait qu'obéir aux principes de l'art.

Si l'art pouvait rendre tout ce qu'il est et tout ce qu'il possède, s'il pouvait rendre le beau avec la même raison qu'il agit, celui qui posséderait en lui-même une plus grande, une plus parfaite beauté artistique, serait toujours supérieur à toutes les manifestations extérieures.

La forme qui passe dans la matière se détend et devient plus faible que celle qui est restée enfermée dans la pensée; car tout ce qui dans cette pensée est susceptible d'éloignement, s'éloigne de soi-même. C'est ainsi que la force sort de la force, la chaleur de la chaleur, la beauté de la beauté. C'est ce qui explique pourquoi la faculté productive est toujours plus excellente que l'objet produit. Ce n'est pas la musique primitive qui fait le musicien, mais la musique; et la musique, qui est au-delà de nos sens, produit la musique accessible à nos sens.

Si quelqu'un voulait dédaigner les arts, parce qu'ils ne sont qu'une imitation de la nature, on pourrait répondre que les arts n'imitent pas simplement ce que voient nos yeux, mais qu'ils remontent aux lois de la raison qui font la stabilité de la nature et dirigent ses actes.

Les arts, au reste, puisent fort souvent dans leur propre fonds; ils prêtent à la nature des perfections qu'elle n'a pas et qu'ils possédaient, puisqu'ils ont en eux le vrai beau. C'est ainsi que Phidias a pu faire un dieu sans imiter ce qu'il avait matériellement vu; car sa pensée d'artiste avait conçu Jupiter, tel qu'il pourrait et devrait être, s'il apparaissait à nos yeux.

Il n'est pas étonnant que les idéalistes de tous les temps, insistent sur la conservation intacte de l'unité d'où découle toute chose et vers laquelle tout retourne; car le principe ordonnateur et producteur est serré de si près par les manifestations, qu'il ne sait plus que devenir. Cependant nous resserrons la portée de notre entendement, quand nous renvoyons à une unité inaccessible à nos sens extérieurs et intérieurs, non seulement ce qui produit la forme, mais la forme elle-même.

L'homme est forcé de se borner à l'extension et au mouvement; aussi est-ce par ces deux formes que se manifestent toutes les autres formes, surtout celles qui sont visibles et accessibles à nos sens. La forme spirituelle seule ne perd rien en se manifestant, en admettant, toutefois, que cette manifestation est réelle et viable. En ce cas, le produit n'est jamais inférieur au principe producteur, il peut même être plus excellent que lui.

Il serait bon, sans doute, de développer cette opinion, et de la rendre pour ainsi dire palpable, afin qu'elle pût passer dans la pratique; mais un pareil développement exigerait, de la part des lecteurs, une attention trop grande, et qu'il serait injuste de leur demander.

Nous avons beau vouloir jeter loin de nous ce qui nous est propre, nous ne parvenons jamais à nous en débarrasser.

La philosophie moderne de nos voisins de l'ouest, prouve que les individus comme les nations retournent toujours, quelle que soit leur résistance, à ce qui leur est inné. Comment en serait-il autrement, puisque ce qui est inné règle notre nature et nos manières d'être? Les Français ont renoncé au matérialisme et accordé plus d'intelligence et de vie aux points de départ primitifs. Ils se sont également détachés du sensualisme pour reconnaître qu'il y a dans les profondeurs de la nature humaine, quelque chose qui se développe par lui-même. Ils accordent enfin à cette nature humaine une force productive, et ne font plus consister l'art dans la simple imitation des objets extérieurs. Puissent-ils continuer à suivre cette direction.

Il ne peut pas y avoir de philosophie, mais des philosophes éclectiques.

Tout homme qui s'approprie dans son entourage ce qui convient à sa nature est éclectique. Ceci peut s'appliquer à tout ce qu'on appelle civilisation, progrès, soit qu'on le considère sous le point de vue théorique ou pratique.

Deux philosophes éclectiques peuvent devenir des adversaires passionnés, s'ils sont nés avec des dispositions différentes; car alors chacun prendra dans toutes les philosophies connues tout ce qui lui convient et ne convient pas à l'autre. Qu'on regarde autour de soi et l'on verra que la plupart des hommes en agissent ainsi, ce qui nous explique pourquoi il nous est si difficile de comprendre comment les autres ne peuvent pas se convertir à nos opinions à nous.

Il est rare que, dans un âge très-avancé, on consente à se regarder soi-même et les autres sous le point de vue historique; d'où il résulte qu'on ne veut et qu'on ne peut plus se mettre en harmonie avec personne.

En envisageant ce travers de plus près, on reconnaît que l'historien lui-même voit rarement l'histoire historiquement. Lorsqu'on raconte, on croit voir passer les faits sous ses yeux, et l'on oublie de se pénétrer de ce qui était et agissait à l'époque où se passaient ces faits. Quant au chroniqueur, il ne désigne que les limites, les particularités de sa ville, de son monastère, de son temps.

Plusieurs dictons des anciens, que l'on répète souvent, ont une tout autre signification que celle que nous leur donnons.

Par exemple, cette phrase: «Celui qui ne s'est pas familiarisé avec la géométrie, ne doit pas songer à se présenter à l'école de la philosophie;» ne veut pas dire qu'il faut être un mathématicien pour pouvoir devenir un sage.

La géométrie est prise ici dans le sens élémentaire, telle que nous la trouvons dans Euclide, et qu'elle convient à tous les commençants; en ce sens, elle est la meilleure étude préparatoire, la meilleure introduction possible à la philosophie.

Lorsque l'enfant commence à concevoir qu'un point visible doit être précédé par un point invisible, et qu'il faut avoir pensé la ligne la plus droite et la plus courte entre deux points, avant de la tracer avec le crayon, il est satisfait et fier de lui-même, et il en a le droit; car la route de la pensée vient de s'ouvrir devant lui. L'idée est la réalisation, potentia et actu, ne sont plus pour lui des mots vides de sens. Le philosophe n'a rien de nouveau à lui révéler; le géomètre lui a dévoilé la base de toutes les manières de penser.

Il ne faut pas interpréter dans le sens ascétique cette phrase: «Apprends à te connaître toi-même.» Elle veut dire tout simplement: Fais attention à toi-même, surveille-toi, afin que tu puisses toujours connaître ta position par rapport à tes semblables et par rapport au monde. Chaque individu sensé peut comprendre cela; c'est un bon conseil pratique dont il est facile de profiter sans se tourmenter par des subtilités psychologiques.

Les écoles des anciens, et surtout celle de Socrate, ne se perdaient pas en vaines spéculations, mais elles découvraient les sources de toute vitalité, de toute action, et apprenaient ainsi à vivre et à agir. Voilà ce qui les rendait réellement grandes et utiles.

Nos écoles modernes nous renvoient sans cesse aux anciens, et imposent l'étude des langues grecque et latine. Heureusement pour nous ce retour perpétuel au passé, n'a rien qui puisse imprimer à la civilisation une marche rétrograde.

Lorsque nous contemplons l'antiquité avec le désir sincère de la prendre pour modèle, il nous semble que, dès ce moment seulement, nous comprenons notre dignité.

Quand le savant parle latin ou écrit en cette langue, il a une plus haute opinion de lui-même, que lorsqu'il se renferme dans sa vie et dans sa langue de tous les jours.

Les intelligences poétiques et artistiques se croient, lorsqu'elles contemplent l'antiquité, transportées dans le plus noble et le plus idéal état de nature. Les chants d'Homère ont encore aujourd'hui l'avantage immense de nous débarrasser, momentanément du moins, du fardeau dont les traditions de plusieurs milliers d'années nous ont chargés.

Socrate s'était borné à appeler à lui l'homme moral, pour lui donner des notions simples et faciles sur sa propre essence; Platon et Aristote, se croyant des êtres privilégiés par la nature, se placèrent en face d'elle; l'un pour se l'approprier avec son coeur et son intelligence, l'autre pour la commenter par l'esprit d'observation et la méthode. Aussi toute relation d'ensemble ou de détail qui nous rapproche de ces trois hommes, sera-t-elle toujours un événement agréable à nos sensations intérieures, et un moteur puissant pour notre perfectionnement moral et intellectuel.

L'histoire naturelle moderne est tellement compliquée et morcelée, que pour revenir à une vérité simple on est obligé de se demander: Qu'aurait fait Platon de cette nature, telle que nous la considérons aujourd'hui, avec son unité fondamentale et ses immenses variétés?

Nous avons la conviction que la route que nous suivons nous conduira d'une manière organique jusqu'au dernier embranchement de l'entendement; et que, sur ce point fondamental, nous élevons par degrés le plus haut édifice possible de tout savoir. Cette conviction nous met dans la nécessité d'examiner chaque jour le degré d'assistance ou d'opposition que nous pouvons trouver dans l'esprit de notre époque, sans quoi nous serions exposés à repousser l'utile pour accepter le nuisible.

On vante surtout le dix-huitième siècle, parce qu'il s'est spécialement occupé d'analyses; la tâche du dix-neuvième siècle est donc de découvrir les fausses synthèses de son prédécesseur, et de les analyser de nouveau.

Il n'y a que deux véritables religions, celle qui laisse sans forme ce qu'il y a de sacré en nous, et celle qui ne le reconnaît et ne l'adore que sous la plus belle des formes; toutes les autres sont des idolâtries.

Il est certain que l'esprit humain a cherché à s'affranchir par la réformation. En nous éclairant sur les anciennes églises grecque et romaine, nous avons conçu le besoin d'une vie plus libre, plus élégante et plus gracieuse. Mais ce qui favorisa surtout ce changement, c'est que le coeur demande toujours à retourner à un certain état de nature simple et noble; et que l'imagination cherche sans cesse à se concentrer sur quelque chose digne d'elle.

Tous les saints furent tout à coup chassés du ciel, et le coeur, la pensée et les sens se dirigèrent vers une mère divine et un faible enfant, pour se fixer ensuite sur cet enfant devenu homme, modèle de morale, d'abord injustement persécuté, bientôt après vénéré comme un demi-dieu, finalement reconnu Dieu véritable et adoré comme tel.

Sur le fond qu'occupe ce Dieu, le Créateur étend l'univers, et l'action morale qu'il fait découler de lui s'étend de tous côtés. On s'appropria ses souffrances en les prenant pour exemple, et sa transfiguration devint le garant d'une vie éternelle.

L'encens réveille la vie d'un charbon prêt à s'éteindre; c'est ainsi que la prière réveille les espérances du coeur.

Je suis convaincu que la Bible s'embellit à mesure que nous apprenons à la comprendre, c'est-à-dire, à mesure que nous sentons que les passages que nous saisissons dans l'ensemble, et que nous nous appliquons particulièrement, avaient, d'après certaines circonstances de temps et de lieu, des rapports immédiats et individuels.

En nous examinant de près, nous reconnaissons que nous avons besoin chaque jour de nous réformer et de protester contre les autres, quoique ce ne soit pas toujours dans le sens religieux.

Nous éprouvons le besoin incessant, sérieux et sans cesse renaissant, de saisir la parole dans son accord immédiat avec tout ce que l'on a senti, pensé, éprouvé, imaginé et reconnu comme sensé.

Mais cela est plus difficile qu'on ne le croit; les mots ne sont pour l'homme que des surrogats; il sait et pense toujours mieux qu'il ne dit.

Il n'en faut pas moins persister dans le désir de faire disparaître, par la clarté et la probité de nos discours et de notre conduite, tout ce qui aurait pu s'introduire chez nous ou chez les autres de faux, de déplacé ou d'insuffisant.

Lorsque je suis contraint de cesser d'être convenable, je cesse d'être fort.

La censure et la liberté de la presse seront toujours en guerre ensemble. Le supérieur demande et exerce la censure, l'inférieur demande la liberté de la presse; car l'un ne veut pas être troublé dans ses projets et dans son activité par des observations et des contradictions prématurées; c'est de l'obéissance qu'il lui faut, tandis que l'autre éprouve le besoin de faire connaître publiquement les motifs par lesquels il compte légitimer sa désobéissance.

Il ne faut pas oublier cependant que lorsque le parti faible et opprimé conspire et craint d'être trahi, il cherche également à gêner, à sa façon, la liberté de la presse.

On n'est jamais trompé, mais on se trompe soi-même.

Nous ne demandons jamais de quel droit nous régnons, et si le peuple n'aurait pas le droit de nous destituer; tous nos efforts se bornent à le mettre dans l'impossibilité de le faire.

Si l'on pouvait abolir la mort, personne ne s'y opposerait; mais il sera toujours difficile d'abolir la peine de mort: si cela arrive parfois, on y revient tôt ou tard.

La société ne peut renoncer au droit d'infliger la peine de mort, sans rendre à la défense personnelle tous ses droits; et alors l'expiation du sang par le sang vient frapper à chaque porte.

Les lois ont été faites par les anciens et par des hommes; les adolescents et les femmes demandent des exceptions, les anciens s'en tiennent à la règle.

Ce n'est pas l'homme spirituel, c'est l'esprit; ce n'est pas l'homme raisonnable, c'est la raison qui gouverne.

On se compare toujours à la personne qu'on loue.

Il ne suffit pas de savoir, il faut vouloir; il ne suffit pas de vouloir, il faut faire.

Il n'y a ni sciences ni arts patriotiques; les unes et les autres appartiennent, ainsi que tout ce qui est souverainement bien, au monde entier, où ils ne peuvent se propager que par un échange perpétuel entre tous les contemporains. Il ne faut cependant jamais perdre de vue ce qui était déjà connu dans le passé, et ce qui nous en est resté.

La femme la plus digne du titre de femme de mérite, est celle qui, si ses enfants venaient à perdre leur père, serait capable de le remplacer.

Les étrangers qui se mettent aujourd'hui à étudier sérieusement notre littérature, ont l'avantage immense de passer par-dessus les maladies de développement que nous avons été forcés de supporter pendant près d'un siècle. S'ils savaient s'y prendre, notre exemple achèverait leur éducation littéraire de la manière la plus désirable.

Là où les Français du dix-huitième siècle détruisaient, Wieland raillait.

Le talent poétique a été accordé au paysan aussi bien qu'à son seigneur; la grande question est que chacun se renferme dans son état et s'y comporte dignement.

Les tragédies ne sont autre chose que la mise en vers des passions de certaines personnes, qui font de tous les objets extérieurs un je ne sais quoi.

Yoric Stern est un des meilleurs esprits qui ait jamais agi sur ses contemporains. Sa gaîté est inimitable, et toutes les gaîtés ne soulagent pas l'âme oppressée.

La vue est le plus noble des sens; les quatre autres ne nous instruisent qu'à l'aide du toucher; c'est par le toucher que nous entendons, que nous sentons, que nous goûtons; la vue s'élève plus haut; se purifiant pour ainsi dire de la matière, elle s'approche des facultés intellectuelles.

Si nous nous mettions à la place des personnes qui excitent notre jalousie et notre haine, nous cesserions de les envier et de les haïr; et si nous les mettions à la nôtre, elles auraient moins de présomption et d'orgueil.

La pensée et l'action peuvent se comparer à Rachel et à Lia; l'une était plus gracieuse et l'autre plus fertile.

Après la santé et la vertu, il n'y a rien de plus désirable que la connaissance et le savoir; et rien n'est plus facile à obtenir. Le travail consiste à se tenir tranquille, et la dépense se borne au temps, qu'en tout cas on ne saurait utiliser sans le dépenser.

Si l'on pouvait entasser le temps comme on entasse l'argent qu'on laisse dormir chez soi, les oisifs auraient du moins une excuse; mais elle serait toujours très-imparfaite, car, en ce cas même, leur conduite ressemblerait à celle d'un ménage qui vivrait aux dépens du capital, au lieu de chercher à lui faire rapporter des intérêts.

Les poètes modernes mettent beaucoup d'eau dans leur encre.

De toutes les bizarres absurdités des écoles, les discussions sur l'authenticité des vieux manuscrits me paraît la plus ridicule. Est-ce l'auteur ou le manuscrit que nous admirons ou que nous blâmons? Ce n'est jamais que le manuscrit que nous avons devant nous; et que nous importent les noms, quand il s'agit de juger une production de l'esprit?

Qui oserait dire qu'il voit Virgile ou Homère, quand nous lisons les écrits qu'on leur attribue? Nous voyons ces écrits, que nous faut-il davantage? Les savants qui mettent tant d'importance à une chose si insignifiante, me rappellent une jeune et belle femme qui me demanda un jour avec un de ses plus séduisants sourires, quel pouvait avoir été l'auteur des pièces de théâtre de Shakespeare.

Il vaut mieux s'occuper de la plus grande futilité du monde, que de regarder comme sans importance une demi-heure perdue.

Le courage et la modestie sont les moins équivoques de toutes les vertus, car l'hypocrisie ne saurait les imiter. Elles ont encore cela de commun entre elles, que toutes deux se montrent sous la même couleur.

Les fous sont les voleurs les plus dangereux, car ils nous volent le temps et les dispositions d'esprit nécessaires au travail.

L'estime que nous avons pour nous-mêmes décide de notre moralité; l'estime que nous avons pour les autres règle notre conduite.

L'art et la science sont des mots dont on se sert souvent, sans en connaître la véritable signification; aussi les emploie-t-on presque toujours l'un pour l'autre.

Les définitions qu'on nous donne de ces deux mots ne me plaisent pas. J'ai lu quelque part une comparaison de la science avec l'art; elle m'a donné une idée de la différence qui sépare l'une de l'autre, et non des propriétés qui les caractérisent tous deux.

Je crois qu'on pourrait appeler science, la connaissance générale, le savoir abstrait; tandis que l'art est la science en action. On pourrait ajouter que la science est la raison et l'art son mécanisme, c'est-à-dire la science pratique. Par là, la science deviendrait le théorème et l'art le problème.

On m'objectera peut-être que la poésie est un art, et que pourtant elle n'a rien de mécanique; mais je nie que la poésie soit un art et même une science. Les arts et les sciences s'apprennent par la pensée, et la poésie ne s'apprend jamais; elle est inspirée, et ses premiers mouvements se font sentir dans l'âme; voilà pourquoi il ne faudrait l'appeler ni une science ni un art, mais un génie.

Toutes les personnes bien élevées devraient se remettre à lire Stern, afin que le dix-neuvième siècle aussi apprenne ce qu'il lui doit et ce qu'il pourrait lui devoir encore.

La marche de la littérature a cela de particulier qu'elle plonge dans l'oubli les oeuvres qui ont exercé le plus d'influence, et qu'elle donne toujours plus de valeur et d'étendue aux effets qu'elles ont produit; aussi devrions-nous, de temps en temps, regarder derrière nous. Le meilleur moyen de conserver l'originalité que nous pouvons avoir, est de ne pas perdre nos prédécesseurs de vue.

Puisse l'étude de la littérature grecque et latine rester toujours la base d'une éducation distinguée.

Les antiquités chinoises, indiennes, égyptiennes, ne sont que des curiosités. Il est toujours bon de les faire connaître au reste du monde; mais elles ne sont jamais d'aucune utilité pour notre perfectionnement moral et esthétique.

Rien n'est plus dangereux pour la nation allemande, que de vouloir s'élever avec et par ses voisins. Il n'est peut-être pas de nation plus propre à se développer d'elle-même, et elle peut s'estimer très-heureuse que les étrangers aient tant tardé à vouloir bien la prendre en considération.

Si nous regardons en arrière dans notre littérature, d'un demi-siècle seulement, nous trouvons que rien n'a été fait par rapport aux étrangers.

Les Allemands ont été piqués du dédain du grand Frédéric qui les regardait comme non avenus; aussi ont-ils fait leur possible pour être quelque chose à ses yeux.

En ce moment une littérature universelle est sur le point de s'organiser. Tout bien considéré, les Allemands y perdront le plus; je les engage à prendre cet avertissement à coeur.

Désormais on sera fort embarrassé si on ne possède pas un art ou un métier. Le savoir ne suffit plus au milieu du mouvement rapide du monde; on s'y perd jusqu'à ce qu'on ait pu parvenir à prendre des notions sur tout.

La civilisation générale nous est imposée par le monde, sans que nous ayons besoin d'y contribuer; bornons-nous donc à acquérir des connaissances spéciales.

Les plus grandes difficultés sont toujours là où nous ne les cherchons pas.

Les auteurs modernes et plus originaux, ne le sont pas parce qu'ils disent quelque chose de neuf, mais par ce qu'ils disent des choses qui semblent ne jamais encore avoir été dites.

La plus grande preuve d'originalité est de faire fructifier et de développer une pensée qui nous a été suggérée, de manière qu'on ne puisse pas facilement deviner que tant de choses y étaient enfermées.

Il est des pensées qui sortent de la civilisation générale, comme les fleurs sortent des branches vertes d'un arbre. Dans la saison des roses, on voit partout fleurir des roses.

Tout dépend de la manière de sentir; elle fait surgir les pensées et leur donne son caractère.

Rien ne peut être reproduit avec une fidélité parfaite. On dira peut-être que le miroir du moins fait une exception, je répondrai que le miroir ne rend jamais parfaitement notre visage; il fait plus, il renverse toute notre personne, au point que la main droite devient la main gauche. Que ceci nous serve de guide pour nos observations sur nous-mêmes.

Au printemps et dans l'automne, on songe rarement à se chauffer, et cependant, lorsqu'on passe par hasard près d'un feu de cheminée, on trouve la sensation qu'il procure si agréable qu'on s'y laisse aller. N'en est-il pas de même de toutes les sensations?

Ne t'impatiente jamais quand on ne veut pas admettre tes arguments.

Il n'arrive pas, à celui qui occupe longtemps une position importante, tout ce qui peut arriver aux hommes, mais tout ce qui est analogue à tout ce qui peut arriver et parfois même il lui arrive ce qui est sans exemple.

Les sciences dans leur ensemble s'éloignent de la vie, mais elles y reviennent par un détour.

Elles sont les véritables abrégés de la vie qui unissent entre elles les expériences de la pensée et de l'action.

Cependant l'intérêt qu'elles inspirent ne peut se réveiller que dans un monde à part, c'est-à-dire, dans le monde scientifique. Associer le reste du monde à cet intérêt, est une manie des temps modernes plus nuisible qu'utile; car les sciences sont naturellement ésotériques et ne peuvent devenir exotériques que par l'amélioration d'un faire quelconque. Toute autre participation du monde vulgaire au monde scientifique ne sert à rien.

Cependant la culture des sciences dépend, même dans leur sphère intérieure, d'un intérêt actuel et momentané. Une forte impulsion donnée par quelque chose de neuf, d'inouï ou de puissamment secondé, excite un intérêt général qui peut durer longtemps, et qui, de nos jours surtout, produit de grands effets.

Un fait important, un simple aperçu du génie occupe toujours un grand nombre d'individus. On veut d'abord savoir ce que c'est, puis on l'étudie, on y travaille et on cherche à le faire aller plus loin.

A chaque nouvelle découverte, la foule demande: A quoi cela pourra-t-il servir? et elle a raison, car elle ne peut juger de l'importance d'une chose que par son utilité.

Les vrais sages ne s'occupent que des rapports d'une découverte nouvelle avec elle-même et avec les choses existantes, sans songer à son utilité, c'est-à-dire, à son application aux choses connues et nécessaires. Trouver cette application est la tâche des esprits plus pénétrants, plus techniquement exercés et plus amoureux de la vie.

Les faux sages ne cherchent qu'à exploiter à leur profit et le plus vite possible chaque découverte nouvelle. Leur vanité mal entendue leur fait croire qu'ils s'immortaliseront par la propagation, la correction ou la rapide prise de possession de ces découvertes. De pareils efforts prématurés donnent à la véritable science quelque chose d'incertain et de confus, qui appauvrit la plus belle de ces conséquences, la fleur pratique.

Croire qu'il serait possible d'exciter ou de supprimer un acte quelconque de la nature, est le plus funeste des préjugés.

L'observateur doit se regarder comme un individu appelé à faire partie du jury; sa tâche se borne à examiner la fidélité des rapports et l'authenticité des preuves sur lesquelles il forme sa conviction et donne sa voix. Peu lui importe que cette conviction soit conforme ou opposée à celle du référendaire.

Que la majorité se range de son côté ou le jette dans la minorité, il peut être également tranquille; il a fait son devoir en donnant son opinion, il n'est pas le maître de celle des autres.

Dans les sciences, au contraire, l'opinion n'est rien: là il s'agit de dominer ou de se laisser dominer; et comme les hommes forts par eux-mêmes sont rares, le plus grand nombre entraîne presque toujours les individus isolés.

L'histoire de la philosophie, des sciences et de la religion prouve que toutes les opinions se répandent par degrés, mais qu'on accorde toujours la préférence à la plus saisissable, c'est-à-dire, à celle qui s'accorde le plus facilement et le plus commodément avec l'esprit humain dans son état vulgaire. L'homme qui a su s'élever au-dessus de cet état, doit s'attendre à avoir la majorité contre lui.

Comment la nature pourrait-elle arriver à la vue incommensurable et incalculable, si, dans ses points de départ inanimés, elle n'était pas si sévèrement stéréo-métrique?

L'homme, par lui-même et jouissant du libre exercice de tous ses sens, est le plus grand et le plus exact appareil de physique qui puisse exister; c'est un grand défaut de la physique moderne d'avoir isolé, détaché toutes les expériences de cet appareil, et de vouloir sonder, prouver et limiter les forces de la nature, d'après les expériences faites avec des instruments artificiels.

Il en est de même des calculs. Que de vérités qu'on ne saurait prouver mathématiquement! Beaucoup d'autres se refuseront toujours à l'épreuve d'une expérience physique.

Il y a quelque chose de si élevé dans l'homme, qu'il représente ce qui, sans lui, ne saurait être représenté. Qu'est-ce que la corde d'un instrument et ses divisions mécaniques, à côté de l'oreille du musicien? Que sont même les événements élémentaires de la nature, auprès de l'homme qui les dompte et les modifie afin de pouvoir se les assimiler?

Vouloir qu'une expérience scientifique produise de suite tout ce qu'elle est susceptible de produire, c'est trop en exiger. L'électricité ne se manifesta d'abord que par le frottement; aujourd'hui, ses plus grands phénomènes s'obtiennent par un simple attouchement.

Personne ne contestera à la langue française l'avantage d'être la langue des cours et du grand monde, et de se propager de plus en plus en cette qualité. Il en est de même de la langue des mathématiciens; c'est par elle qu'ils traitent les affaires les plus importantes de ce monde et règlent, déterminent et distinguent tout ce qui, même dans le sens le plus élevé, peut être soumis au nombre et à la mesure.

Tout être pensant qui consulte son calendrier ou sa montre, se souvient avec reconnaissance qu'il doit ces guides bienfaisants aux mathématiciens. Mais si nous les laissons respectueusement régler le temps, ils n'en doivent pas moins reconnaître que nous voyons quelque chose de plus élevé qui appartient à tout le monde, et sans quoi ils ne pourraient rien voir eux-mêmes: ce quelque chose c'est l'idée et l'amour.

Rien n'est plus nuisible à une vérité nouvelle qu'une ancienne erreur.

Un joyeux naturaliste disait un jour: Ou ne s'aperçoit de l'existence de l'électricité que lorsqu'on caresse un chat dans les ténèbres, ou lorsque le tonnerre gronde et que les éclairs brillent autour de nous. Mais alors même que vaut le peu ou le beaucoup que nous en savons?

«La passion des voyageurs à gravir les montagnes, a pour moi quelque chose de barbare et d'impie. Les montagnes sont une preuve de la force de la nature et non de la bonté de la Providence, car de quelle utilité sont-elles pour l'homme? S'il veut y demeurer, il est englouti en hiver par une avalanche, en été par un rocher qui glisse dans la vallée; un torrent entraîne ses troupeaux, un coup de vent enlève ses moissons. S'il se met en route, chaque montée est pour lui la torture de Sisyphe, et chaque descente, la chute de Vulcain. Ses sentiers sont encombrés de pierres, et le torrent refuse de porter sa nacelle. Si les éléments épargnent ses troupeaux nains qu'il nourrit péniblement, les bêtes féroces les dévorent; il végète seul et tristement comme la mousse sur une pierre sépulcrale! Enfin tous ces zigzags perpétuels, ces hautes murailles de montagnes, ces rochers pyramidaux qui répandent sur les plus belles contrées les terreurs des pôles, quel être bienveillant, quel ami des hommes pourrait les voir avec plaisir?»

On peut répondre à ce paradoxe d'un digne homme, que s'il avait plu à Dieu de continuer les montagnes de la Nubie jusqu'à l'Océan et de les entrecouper de vallées, plus d'un patriarche Abraham y aurait trouvé un Chanaan où ses descendants auraient pu se multiplier à leur aise.

Les pierres sont des instituteurs muets, l'observateur reste muet devant elles, et leurs muets enseignements ne peuvent se redire.

Ce que je sais le mieux, je ne le sais que pour moi. Les paroles par lesquelles on essaie de rendre ce que l'on sait n'excitent presque jamais que de la contradiction, de l'hésitation et du silence.

La cristallographie considérée comme science, mène à des vues singulières. Toujours improductive, elle n'est que par elle-même et n'a point de conséquences, surtout depuis qu'on a découvert plusieurs corps isomorphes, et très-différents entre eux cependant par leurs substances. C'est précisément parce que la cristallographie n'est applicable nulle part, qu'elle se complète par elle-même. Si elle ne procure à l'esprit qu'une satisfaction limitée, elle a, dans ses détails, une variété inépuisable, voilà pourquoi, sans doute, elle captive parfois, et pour très-longtemps, des hommes d'un grand mérite.

On pourrait dire qu'elle a quelque chose de l'orgueil et de la suffisance des moines et des célibataires, puisqu'elle se suffit à elle-même. Son influence pratique sur la vie est nulle; les plus beaux produits de son domaine, les pierres précieuses cristallines, ont besoin d'être polies avant que nous puissions en parer nos femmes.

Il n'en est pas de même de la chimie; son influence sur la vie est universelle et illimitée.

Les idées précises sur la formation primitive nous manquent totalement, aussi croyons-nous, quand nous voyons quelque chose se former, que cela existait déjà, du moins en partie.

Nous voyons tant de choses importantes se former et se composer de différentes parties, que les idées anatomiques se présentent naturellement à nous, et que nous ne craignons pas de les appliquer aux corps organisés.

Celui qui ne sait pas faire la différence entre le fantastique et l'idéal, le légal et l'hypothétique, sera toujours un mauvais observateur de la nature.

Il est des hypothèses où l'esprit et l'imagination se mettent à la place de l'idée.

Il ne faut pas s'arrêter trop longtemps aux choses abstraites. L'ésotérique n'est nuisible que lorsqu'il cherche à devenir exotérique. La vie ne s'enseigne que par ce qui est vivant.

Le mot école, tel qu'on l'emploie dans l'histoire des arts, où il est question d'école vénitienne, florentine, romaine, etc. ne peut plus s'appliquer au théâtre allemand. Il y a trente ou quarante ans on le pouvait encore, car alors il était possible de se figurer un art qui se développe dans des limités étroites selon les règles de la nature et de l'art. Tout bien considéré, le mot école ne peut s'appliquer qu'aux débutants; car dès qu'une école a produit de grands maîtres, elle s'en détache pour exercer son influence ailleurs. C'est ainsi que Florence exerce son influence sur la France et sur l'Espagne: les Flamands et les Allemands doivent aux Italiens plus de liberté d'esprit et de sentiment, tandis que les méridionaux ont appris des habitants du nord à mettre plus d'exactitude dans leur exécution.

Le théâtre allemand est arrivé à cette époque, de conclusion où la culture générale est tellement répandue, qu'elle n'appartient plus à aucun pays, et ne peut avoir aucun point de départ déterminé.

Le vrai et le naturel sont la base fondamentale de l'art dramatique et de tous les autres arts. L'élévation du théâtre dépend du point de vue sous lequel le poète et l'acteur envisagent et pratiquent leur art. Heureusement pour l'Allemagne on y a pris l'habitude de dire avec talent de bons vers, même en dehors du théâtre.

La déclamation et la mimique se fondent sur le débit, et comme ce dernier est seul employé lorsqu'on lit haut, on peut en conclure que des lectures à haute voix sont la meilleure école pour l'artiste dramatique qui, pénétré de la dignité de sa vocation, tient toujours à être naturel et vrai.

Shakespeare et Calderon ont fait un brillant éloge de ces lectures. Mais il ne faut pas oublier qu'un talent étranger imposant et poussé jusqu'à l'exagération, peut devenir funeste au développement de l'art allemand.

L'individualité dans l'expression, est le commencement et la fin de tout art. Chaque nation a son individualité différente, sous certains rapports, de l'individualité humaine en général. Au premier abord, elle répugne à une autre nation, mais peu à peu on s'y accoutume, et si l'on n'y prend garde, on court risque d'y perdre sa propre nature caractéristique et nationale.

C'est aux littérateurs de l'avenir à prouver historiquement tout ce que Shakespeare et Calderon nous ont transmis de faux et de nuisible, et jusqu'à quel point ces deux grandes lumières du ciel poétique n'étaient pour nous que des feux follets qui égarent le voyageur au lieu de l'éclairer.

Je n'approuverai jamais ceux qui placent le théâtre espagnol aussi haut que le nôtre. Le sublime Calderon est si conventionnel qu'il est difficile de deviner le talent du grand poète à travers son étiquette théâtrale. En donnant de pareilles oeuvres à un autre public, on est forcé de lui supposer assez de bonne volonté pour renoncer momentanément à ses goûts et à ses habitudes, afin d'admettre l'existence de ce qui lui est complètement étranger, et de s'amuser des manières de voir et de sentir, du ton et du rhythme d'un autre peuple.

* * * * *

VERS INSPIRÉS PAR LA VUE DU CRANE DE SCHILLER.

Au milieu d'un amas d'ossements humains j'appris comment les crânes alignés s'ajustent et s'accordent; et je pensai au temps qui n'est plus, au temps qui s'est perdu dans le lointain grisâtre du passé. Les voilà debout, étroitement rangés sur une même file, ceux qui naguère se haïssaient, et les bras robustes qui se sont porté des coups meurtriers, on les a entassés pêle-mêle, afin que, tranquilles et paisibles, ils puissent se reposer ici. Omoplates arrachées des épaules qui vous devaient leur vigueur, qui songe à vous demander quel fardeau il vous a fallu porter? Et vous qui fûtes plus gracieusement actifs, vos mains, vos pieds délicats ont été jetés loin des sillons de la vie! Pauvres pèlerins épuisés de fatigues, c'est en vain que vous avez espéré trouver le repos dans la nuit des sépulcres, on vous a fait revenir à la lumière du jour! Quelque précieux qu'ait été lenoyau, qui peut aimer l'écorce sèche et vide? Elle a été tracée pour moi, adepte bienheureux, l'écriture dont le sens sacré ne se révèle pas à tout le monde! Je l'ai saisi ce sens sacré lorsqu'au milieu d'une masse d'ossements inertes j'ai reconnu une image précieuse, inestimable. A son aspect, l'étroit espace qui renfermait ces ossements s'est élargi pour moi, ces murs glacés couverts de moisissures se sont échauffés, embaumés, et je me suis senti ranimé comme si une source de vie venait de s'échapper tout à coup du sein de la mort! Comme elle m'enchantait mystérieusement la forme qui portait encore la trace de la pensée divine! Son aspect m'a transporté sur les rives de cette mer dont les vagues agitées charrient sans cesse des créations éphémères et gonflées comme elle! Vase mystérieux! toi qui prononças des oracles, suis-je digne de te tenir dans ma main? O toi, le plus grand des trésors, je veux te voler pieusement à la destruction, je veux te porter à l'air libre et me tourner dévotement avec toi vers les rayons du soleil. Quel plus grand bien l'homme peut-il espérer en ce monde, si ce n'est que la nature daigne se révéler à lui, en lui montrant comment elle fait s'évaporer en pur esprit ce qui était solide, et comment elle solidifie les productions du pur esprit.

FIN DES MAXIMES ET RÉFLEXIONS.

End of Project Gutenberg's Les affinites electives, by Johann Wolfgang Goethe