Project Gutenberg's Le Cote de Guermantes (Premiere partie), by Marcel Proust This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Le Cote de Guermantes (Premiere partie) Author: Marcel Proust Release Date: July 15, 2004 [EBook #8946] Language: French Character set encoding: ASCII *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE COTE DE GUERMANTES *** Produced by Robert Connal, Wilelmina Malliere and the Online Distributed Proofreading Team. From images generously made available by gallica (Bibliotheque nationale de France) at http://gallica.bnf.fr MARCEL PROUST A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU VI LE COTE DE GUERMANTES _(PREMIERE PARTIE)_ _nrf_ GALLIMARD OEUVRES DE MARCEL PROUST _A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU_ DU COTE DE CHEZ SWANN (_2 Vol._). A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS (_3 vol._). LE COTE DE GUERMANTES (_3 vol._). SODOME ET GOMORRHE (_2 vol._). LA PRISONNIERE (_2 vol._). ALBERTINE DISPARUE. LE TEMPS RETROUVE (_2 vol._). * * * * * PASTICHES ET MELANGES. LES PLAISIRS ET LES JOURS. CHRONIQUES. LETTRES A LA N.R.F. MORCEAUX CHOISIS. UN AMOUR DE SWANN (_edition illustree par Laprade_). * * * * * _Collection in-8 "A la Gerbe"_ OEUVRES COMPLETES (_18 vol._). A LEON DAUDET _A L'AUTEUR_ DU VOYAGE DE SHAKESPEARE DU PARTAGE DE L'ENFANT DE L'ASTRE NOIR DE FANTOMES ET VIVANTS DU MONDE DES IMAGES DE TANT DE CHEFS-D'OEUVRE _A L'INCOMPARABLE AMI_ EN TEMOIGNAGE DE RECONNAISSANCE ET D'ADMIRATION M.P. Le pepiement matinal des oiseaux semblait insipide a Francoise. Chaque parole des "bonnes" la faisait sursauter; incommodee par tous leurs pas, elle s'interrogeait sur eux; c'est que nous avions demenage. Certes les domestiques ne remuaient pas moins, dans le "sixieme" de notre ancienne demeure; mais elle les connaissait; elle avait fait de leurs allees et venues des choses amicales. Maintenant elle portait au silence meme une attention douloureuse. Et comme notre nouveau quartier paraissait aussi calme que le boulevard sur lequel nous avions donne jusque-la etait bruyant, la chanson (distincte de loin, quand elle est faible, comme un motif d'orchestre) d'un homme qui passait, faisait venir des larmes aux yeux de Francoise en exil. Aussi, si je m'etais moque d'elle qui, navree d'avoir eu a quitter un immeuble ou l'on etait "si bien estime, de partout" et ou elle avait fait ses malles en pleurant, selon les rites de Combray, et en declarant superieure a toutes les maisons possibles celle qui avait ete la notre, en revanche, moi qui assimilais aussi difficilement les nouvelles choses que j'abandonnais aisement les anciennes, je me rapprochai de notre vieille servante quand je vis que l'installation dans une maison ou elle n'avait pas recu du concierge qui ne nous connaissait pas encore les marques de consideration necessaires a sa bonne nutrition morale, l'avait plongee dans un etat voisin du deperissement. Elle seule pouvait me comprendre; ce n'etait certes pas son jeune valet de pied qui l'eut fait; pour lui qui etait aussi peu de Combray que possible, emmenager, habiter un autre quartier, c'etait comme prendre des vacances ou la nouveaute des choses donnait le meme repos que si l'on eut voyage; il se croyait a la campagne; et un rhume de cerveau lui apporta, comme un "coup d'air" pris dans un wagon ou la glace ferme mal, l'impression delicieuse qu'il avait vu du pays; a chaque eternuement, il se rejouissait d'avoir trouve une si chic place, ayant toujours desire des maitres qui voyageraient beaucoup. Aussi, sans songer a lui, j'allai droit a Francoise; comme j'avais ri de ses larmes a un depart qui m'avait laisse indifferent, elle se montra glaciale a l'egard de ma tristesse, parce qu'elle la partageait. Avec la "sensibilite" pretendue des nerveux grandit leur egoisme; ils ne peuvent supporter de la part des autres l'exhibition des malaises auxquels ils pretent chez eux-memes de plus en plus d'attention. Francoise, qui ne laissait pas passer le plus leger de ceux qu'elle eprouvait, si je souffrais detournait la tete pour que je n'eusse pas le plaisir de voir ma souffrance plainte, meme remarquee. Elle fit de meme des que je voulus lui parler de notre nouvelle maison. Du reste, ayant du au bout de deux jours aller chercher des vetements oublies dans celle que nous venions de quitter, tandis que j'avais encore, a la suite de l'emmenagement, de la "temperature" et que, pareil a un boa qui vient d'avaler un boeuf, je me sentais peniblement bossue par un long bahut que ma vue avait a "digerer", Francoise, avec l'infidelite des femmes, revint en disant qu'elle avait cru etouffer sur notre ancien boulevard, que pour s'y rendre elle s'etait trouvee toute "deroutee", que jamais elle n'avait vu des escaliers si mal commodes, qu'elle ne retournerait pas habiter la-bas "pour un empire" et lui donnat-on des millions--hypothese gratuite--que tout (c'est-a-dire ce qui concernait la cuisine et les couloirs) etait beaucoup mieux "agence" dans notre nouvelle maison. Or, il est temps de dire que celle-ci--et nous etions venus y habiter parce que ma grand'mere ne se portant pas tres bien, raison que nous nous etions gardes de lui donner, avait besoin d'un air plus pur--etait un appartement qui dependait de l'hotel de Guermantes. A l'age ou les Noms, nous offrant l'image de l'inconnaissable que nous avons verse en eux, dans le meme moment ou ils designent aussi pour nous un lieu reel, nous forcent par la a identifier l'un a l'autre au point que nous partons chercher dans une cite une ame qu'elle ne peut contenir mais que nous n'avons plus le pouvoir d'expulser de son nom, ce n'est pas seulement aux villes et aux fleuves qu'ils donnent une individualite, comme le font les peintures allegoriques, ce n'est pas seulement l'univers physique qu'ils diaprent de differences, qu'ils peuplent de merveilleux, c'est aussi l'univers social: alors chaque chateau, chaque hotel ou palais fameux a sa dame, ou sa fee, comme les forets leurs genies et leurs divinites les eaux. Parfois, cachee au fond de son nom, la fee se transforme au gre de la vie de notre imagination qui la nourrit; c'est ainsi que l'atmosphere ou Mme de Guermantes existait en moi, apres n'avoir ete pendant des annees que le reflet d'un verre de lanterne magique et d'un vitrail d'eglise, commencait a eteindre ses couleurs, quand des reves tout autres l'impregnerent de l'ecumeuse humidite des torrents. Cependant, la fee deperit si nous nous approchons de la personne reelle a laquelle correspond son nom, car, cette personne, le nom alors commence a la refleter et elle ne contient rien de la fee; la fee peut renaitre si nous nous eloignons de la personne; mais si nous restons aupres d'elle, la fee meurt definitivement et avec elle le nom, comme cette famille de Lusignan qui devait s'eteindre le jour ou disparaitrait la fee Melusine. Alors le Nom, sous les repeints successifs duquel nous pourrions finir par retrouver a l'origine le beau portrait d'une etrangere que nous n'aurons jamais connue, n'est plus que la simple carte photographique d'identite a laquelle nous nous reportons pour savoir si nous connaissons, si nous devons ou non saluer une personne qui passe. Mais qu'une sensation d'une annee d'autrefois--comme ces instruments de musique enregistreurs qui gardent le son et le style des differents artistes qui en jouerent--permette a notre memoire de nous faire entendre ce nom avec le timbre particulier qu'il avait alors pour notre oreille, et ce nom en apparence non change, nous sentons la distance qui separe l'un de l'autre les reves que signifierent successivement pour nous ses syllabes identiques. Pour un instant, du ramage reentendu qu'il avait en tel printemps ancien, nous pouvons tirer, comme des petits tubes dont on se sert pour peindre, la nuance juste, oubliee, mysterieuse et fraiche des jours que nous avions cru nous rappeler, quand, comme les mauvais peintres, nous donnions a tout notre passe etendu sur une meme toile les tons conventionnels et tous pareils de la memoire volontaire. Or, au contraire, chacun des moments qui le composerent employait, pour une creation originale, dans une harmonie unique, les couleurs d'alors que nous ne connaissons plus et qui, par exemple, me ravissent encore tout a coup si, grace a quelque hasard, le nom de Guermantes ayant repris pour un instant apres tant d'annees le son, si different de celui d'aujourd'hui, qu'il avait pour moi le jour du mariage de Mlle Percepied, il me rend ce mauve si doux, trop brillant, trop neuf, dont se veloutait la cravate gonflee de la jeune duchesse, et, comme une pervenche incueillissable et refleurie, ses yeux ensoleilles d'un sourire bleu. Et le nom de Guermantes d'alors est aussi comme un de ces petits ballons dans lesquels on a enferme de l'oxygene ou un autre gaz: quand j'arrive a le crever, a en faire sortir ce qu'il contient, je respire l'air de Combray de cette annee-la, de ce jour-la, mele d'une odeur d'aubepines agitee par le vent du coin de la place, precurseur de la pluie, qui tour a tour faisait envoler le soleil, le laissait s'etendre sur le tapis de laine rouge de la sacristie et le revetir d'une carnation brillante, presque rose, de geranium, et de cette douceur, pour ainsi dire wagnerienne, dans l'allegresse, qui conserve tant de noblesse a la festivite. Mais meme en dehors des rares minutes comme celles-la, ou brusquement nous sentons l'entite originale tressaillir et reprendre sa forme et sa ciselure au sein des syllabes mortes aujourd'hui, si dans le tourbillon vertigineux de la vie courante, ou ils n'ont plus qu'un usage entierement pratique, les noms ont perdu toute couleur comme une toupie prismatique qui tourne trop vite et qui semble grise, en revanche quand, dans la reverie, nous reflechissons, nous cherchons, pour revenir sur le passe, a ralentir, a suspendre le mouvement perpetuel ou nous sommes entraines, peu a peu nous revoyons apparaitre, juxtaposees, mais entierement distinctes les unes des autres, les teintes qu'au cours de notre existence nous presenta successivement un meme nom. Sans doute quelque forme se decoupait a mes yeux en ce nom de Guermantes, quand ma nourrice--qui sans doute ignorait, autant que moi-meme aujourd'hui, en l'honneur de qui elle avait ete composee--me bercait de cette vieille chanson: _Gloire a la Marquise de Guermantes_ ou quand, quelques annees plus tard, le vieux marechal de Guermantes remplissant ma bonne d'orgueil, s'arretait aux Champs-Elysees en disant: "Le bel enfant!" et sortait d'une bonbonniere de poche une pastille de chocolat, cela je ne le sais pas. Ces annees de ma premiere enfance ne sont plus en moi, elles me sont exterieures, je n'en peux rien apprendre que, comme pour ce qui a eu lieu avant notre naissance, par les recits des autres. Mais plus tard je trouve successivement dans la duree en moi de ce meme nom sept ou huit figures differentes; les premieres etaient les plus belles: peu a peu mon reve, force par la realite d'abandonner une position intenable, se retranchait a nouveau un peu en deca jusqu'a ce qu'il fut oblige de reculer encore. Et, en meme temps que Mme de Guermantes, changeait sa demeure, issue elle aussi de ce nom que fecondait d'annee en annee telle ou telle parole entendue qui modifiait mes reveries, cette demeure les refletait dans ses pierres memes devenues reflechissantes comme la surface d'un nuage ou d'un lac. Un donjon sans epaisseur qui n'etait qu'une bande de lumiere orangee et du haut duquel le seigneur et sa dame decidaient de la vie et de la mort de leurs vassaux avait fait place--tout au bout de ce "cote de Guermantes" ou, par tant de beaux apres-midi, je suivais avec mes parents le cours de la Vivonne--a cette terre torrentueuse ou la duchesse m'apprenait a pecher la truite et a connaitre le nom des fleurs aux grappes violettes et rougeatres qui decoraient les murs bas des enclos environnants; puis c'avait ete la terre hereditaire, le poetique domaine ou cette race altiere de Guermantes, comme une tour jaunissante et fleuronnee qui traverse les ages, s'elevait deja sur la France, alors que le ciel etait encore vide la ou devaient plus tard surgir Notre-Dame de Paris et Notre-Dame de Chartres; alors qu'au sommet de la colline de Laon la nef de la cathedrale ne s'etait pas posee comme l'Arche du Deluge au sommet du mont Ararat, emplie de Patriarches et de Justes anxieusement penches aux fenetres pour voir si la colere de Dieu s'est apaisee, emportant avec elle les types des vegetaux qui multiplieront sur la terre, debordante d'animaux qui s'echappent jusque par les tours ou des boeufs, se promenant paisiblement sur la toiture, regardent de haut les plaines de Champagne; alors que le voyageur qui quittait Beauvais a la fin du jour ne voyait pas encore le suivre en tournoyant, depliees sur l'ecran d'or du couchant, les ailes noires et ramifiees de la cathedrale. C'etait, ce Guermantes, comme le cadre d'un roman, un paysage imaginaire que j'avais peine a me representer et d'autant plus le desir de decouvrir, enclave au milieu de terres et de routes reelles qui tout a coup s'impregneraient de particularites heraldiques, a deux lieues d'une gare; je me rappelais les noms des localites voisines comme si elles avaient ete situees au pied du Parnasse ou de l'Helicon, et elles me semblaient precieuses comme les conditions materielles--en science topographique--de la production d'un phenomene mysterieux. Je revoyais les armoiries qui sont peintes aux soubassements des vitraux de Combray et dont les quartiers s'etaient remplis, siecle par siecle, de toutes les seigneuries que, par mariages ou acquisitions, cette illustre maison avait fait voler a elle de tous les coins de l'Allemagne, de l'Italie et de la France: terres immenses du Nord, cites puissantes du Midi, venues se rejoindre et se composer en Guermantes et, perdant leur materialite, inscrire allegoriquement leur donjon de sinople ou leur chateau d'argent dans son champ d'azur. J'avais entendu parler des celebres tapisseries de Guermantes et je les voyais, medievales et bleues, un peu grosses, se detacher comme un nuage sur le nom amarante et legendaire, au pied de l'antique foret ou chassa si souvent Childebert et ce fin fond mysterieux des terres, ce lointain des siecles, il me semblait qu'aussi bien que par un voyage je penetrerais dans leurs secrets, rien qu'en approchant un instant a Paris Mme de Guermantes, suzeraine du lieu et dame du lac, comme si son visage et ses paroles eussent du posseder le charme local des futaies et des rives et les memes particularites seculaires que le vieux coutumier de ses archives. Mais alors j'avais connu Saint-Loup; il m'avait appris que le chateau ne s'appelait Guermantes que depuis le XVIIe siecle ou sa famille l'avait acquis. Elle avait reside jusque-la dans le voisinage, et son titre ne venait pas de cette region. Le village de Guermantes avait recu son nom du chateau, apres lequel il avait ete construit, et pour qu'il n'en detruisit pas les perspectives, une servitude restee en vigueur reglait le trace des rues et limitait la hauteur des maisons. Quant aux tapisseries, elles etaient de Boucher, achetees au XIXe siecle par un Guermantes amateur, et etaient placees, a cote de tableaux de chasse mediocres qu'il avait peints lui-meme, dans un fort vilain salon drape d'andrinople et de peluche. Par ces revelations, Saint-Loup avait introduit dans le chateau des elements etrangers au nom de Guermantes qui ne me permirent plus de continuer a extraire uniquement de la sonorite des syllabes la maconnerie des constructions. Alors au fond de ce nom s'etait efface le chateau reflete dans son lac, et ce qui m'etait apparu autour de Mme de Guermantes comme sa demeure, c'avait ete son hotel de Paris, l'hotel de Guermantes, limpide comme son nom, car aucun element materiel et opaque n'en venait interrompre et aveugler la transparence. Comme l'eglise ne signifie pas seulement le temple, mais aussi l'assemblee des fideles, cet hotel de Guermantes comprenait tous ceux qui partageaient la vie de la duchesse, mais ces intimes que je n'avais jamais vus n'etaient pour moi que des noms celebres et poetiques, et, connaissant uniquement des personnes qui n'etaient elles aussi que des noms, ne faisaient qu'agrandir et proteger le mystere de la duchesse en etendant autour d'elle un vaste halo qui allait tout au plus en se degradant. Dans les fetes qu'elle donnait, comme je n'imaginais pour les invites aucun corps, aucune moustache, aucune bottine, aucune phrase prononcee qui fut banale, ou meme originale d'une maniere humaine et rationnelle, ce tourbillon de noms introduisant moins de matiere que n'eut fait un repas de fantomes ou un bal de spectres autour de cette statuette en porcelaine de Saxe qu'etait Mme de Guermantes, gardait une transparence de vitrine a son hotel de verre. Puis quand Saint-Loup m'eut raconte des anecdotes relatives au chapelain, aux jardiniers de sa cousine, l'hotel de Guermantes etait devenu--comme avait pu etre autrefois quelque Louvre--une sorte de chateau entoure, au milieu de Paris meme, de ses terres, possede hereditairement, en vertu d'un droit antique bizarrement survivant, et sur lesquelles elle exercait encore des privileges feodaux. Mais cette derniere demeure s'etait elle-meme evanouie quand nous etions venus habiter tout pres de Mme de Villeparisis un des appartements voisins de celui de Mme de Guermantes dans une aile de son hotel. C'etait une de ces vieilles demeures comme il en existe peut-etre encore et dans lesquelles la cour d'honneur--soit alluvions apportees par le flot montant de la democratie, soit legs de temps plus anciens ou les divers metiers etaient groupes autour du seigneur--avait souvent sur ses cotes des arriere-boutiques, des ateliers, voire quelque echoppe de cordonnier ou de tailleur, comme celles qu'on voit accotees aux flancs des cathedrales que l'esthetique des ingenieurs n'a pas degagees, un concierge savetier, qui elevait des poules et cultivait des fleurs--et au fond, dans le logis "faisant hotel", une "comtesse" qui, quand elle sortait dans sa vieille caleche a deux chevaux, montrant sur son chapeau quelques capucines semblant echappees du jardinet de la loge (ayant a cote du cocher un valet de pied qui descendait corner des cartes a chaque hotel aristocratique du quartier), envoyait indistinctement des sourires et de petits bonjours de la main aux enfants du portier et aux locataires bourgeois de l'immeuble qui passaient a ce moment-la et qu'elle confondait dans sa dedaigneuse affabilite et sa morgue egalitaire. Dans la maison que nous etions venus habiter, la grande dame du fond de la cour etait une duchesse, elegante et encore jeune. C'etait Mme de Guermantes, et grace a Francoise, je possedais assez vite des renseignements sur l'hotel. Car les Guermantes (que Francoise designait souvent par les mots de "en dessous", "en bas") etaient sa constante preoccupation depuis le matin, ou, jetant, pendant qu'elle coiffait maman, un coup d'oeil defendu, irresistible et furtif dans la cour, elle disait: "Tiens, deux bonnes soeurs; cela va surement en dessous" ou "oh! les beaux faisans a la fenetre de la cuisine, il n'y a pas besoin de demander d'ou qu'ils deviennent, le duc aura-t-ete a la chasse", jusqu'au soir, ou, si elle entendait, pendant qu'elle me donnait mes affaires de nuit, un bruit de piano, un echo de chansonnette, elle induisait: "Ils ont du monde en bas, c'est a la gaiete"; dans son visage regulier, sous ses cheveux blancs maintenant, un sourire de sa jeunesse anime et decent mettait alors pour un instant chacun de ses traits a sa place, les accordait dans un ordre apprete et fin, comme avant une contredanse. Mais le moment de la vie des Guermantes qui excitait le plus vivement l'interet de Francoise, lui donnait le plus de satisfaction et lui faisait aussi le plus de mal, c'etait precisement celui ou la porte cochere s'ouvrant a deux battants, la duchesse montait dans sa caleche. C'etait habituellement peu de temps apres que nos domestiques avaient fini de celebrer cette sorte de paque solennelle que nul ne doit interrompre, appelee leur dejeuner, et pendant laquelle ils etaient tellement "tabous" que mon pere lui-meme ne se fut pas permis de les sonner, sachant d'ailleurs qu'aucun ne se fut pas plus derange au cinquieme coup qu'au premier, et qu'il eut ainsi commis cette inconvenance en pure perte, mais non pas sans dommage pour lui. Car Francoise (qui, depuis qu'elle etait une vieille femme se faisait a tout propos ce qu'on appelle une tete de circonstance) n'eut pas manque de lui presenter toute la journee une figure couverte de petites marques cuneiformes et rouges qui deployaient au dehors, mais d'une facon peu dechiffrable, le long memoire de ses doleances et les raisons profondes de son mecontentement. Elle les developpait d'ailleurs, a la cantonade, mais sans que nous puissions bien distinguer les mots. Elle appelait cela--qu'elle croyait desesperant pour nous, "mortifiant", "vexant",--dire toute la sainte journee des "messes basses". Les derniers rites acheves, Francoise, qui etait a la fois, comme dans l'eglise primitive, le celebrant et l'un des fideles, se servait un dernier verre de vin, detachait de son cou sa serviette, la pliait en essuyant a ses levres un reste d'eau rougie et de cafe, la passait dans un rond, remerciait d'un oeil dolent "son" jeune valet de pied qui pour faire du zele lui disait: "Voyons, madame, encore un peu de raisin; il est esquis", et allait aussitot ouvrir la fenetre sous le pretexte qu'il faisait trop chaud "dans cette miserable cuisine". En jetant avec dexterite, dans le meme temps qu'elle tournait la poignee de la croisee et prenait l'air, un coup d'oeil desinteresse sur le fond de la cour, elle y derobait furtivement la certitude que la duchesse n'etait pas encore prete, couvait un instant de ses regards dedaigneux et passionnes la voiture attelee, et, cet instant d'attention une fois donne par ses yeux aux choses de la terre, les levait au ciel dont elle avait d'avance devine la purete en sentant la douceur de l'air et la chaleur du soleil; et elle regardait a l'angle du toit la place ou, chaque printemps, venaient faire leur nid, juste au-dessus de la cheminee de ma chambre, des pigeons pareils a ceux qui roucoulaient dans sa cuisine, a Combray. --Ah! Combray, Combray, s'ecriait-elle. (Et le ton presque chante sur lequel elle declamait cette invocation eut pu, chez Francoise, autant que l'arlesienne purete de son visage, faire soupconner une origine meridionale et que la patrie perdue qu'elle pleurait n'etait qu'une patrie d'adoption. Mais peut-etre se fut-on trompe, car il semble qu'il n'y ait pas de province qui n'ait son "midi" et, combien ne rencontre-t-on pas de Savoyards et de Bretons chez qui l'on trouve toutes les douces transpositions de longues et de breves qui caracterisent le meridional.) Ah! Combray, quand est-ce que je te reverrai, pauvre terre! Quand est-ce que je pourrai passer toute la sainte journee sous tes aubepines et nos pauvres lilas--en ecoutant les pinsons et la Vivonne qui fait comme le murmure de quelqu'un qui chuchoterait, au lieu d'entendre cette miserable sonnette de notre jeune maitre qui ne reste jamais une demi-heure sans me faire courir le long de ce satane couloir. Et encore il ne trouve pas que je vais assez vite, il faudrait qu'on ait entendu avant qu'il ait sonne, et si vous etes d'une minute en retard, il "rentre" dans des coleres epouvantables. Helas! pauvre Combray! peut-etre que je ne te reverrai que morte, quand on me jettera comme une pierre dans le trou de la tombe. Alors, je ne les sentirai plus tes belles aubepines toutes blanches. Mais dans le sommeil de la mort, je crois que j'entendrai encore ces trois coups de la sonnette qui m'auront deja damnee dans ma vie. Mais elle etait interrompue par les appels du giletier de la cour, celui qui avait tant plu autrefois a ma grand'mere le jour ou elle etait allee voir Mme de Villeparisis et n'occupait pas un rang moins eleve dans la sympathie de Francoise. Ayant leve la tete en entendant ouvrir notre fenetre, il cherchait deja depuis un moment a attirer l'attention de sa voisine pour lui dire bonjour. La coquetterie de la jeune fille qu'avait ete Francoise affinait alors pour M. Jupien le visage ronchonneur de notre vieille cuisiniere alourdie par l'age, par la mauvaise humeur et par la chaleur du fourneau, et c'est avec un melange charmant de reserve, de familiarite et de pudeur qu'elle adressait au giletier un gracieux salut, mais sans lui repondre de la voix, car si elle enfreignait les recommandations de maman en regardant dans la cour, elle n'eut pas ose les braver jusqu'a causer par la fenetre, ce qui avait le don, selon Francoise, de lui valoir, de la part de Madame, "tout un chapitre". Elle lui montrait la caleche attelee en ayant l'air de dire: "Des beaux chevaux, hein!" mais tout en murmurant: "Quelle vieille sabraque!" et surtout parce qu'elle savait qu'il allait lui repondre, en mettant la main devant la bouche pour etre entendu tout en parlant a mi-voix: "_Vous_ aussi vous pourriez en avoir si vous vouliez, et meme peut-etre plus qu'eux, mais vous n'aimez pas tout cela." Et Francoise apres un signe modeste, evasif et ravi dont la signification etait a peu pres: "Chacun son genre; ici c'est a la simplicite", refermait la fenetre de peur que maman n'arrivat. Ces "vous" qui eussent pu avoir plus de chevaux que les Guermantes, c'etait nous, mais Jupien avait raison de dire "vous", car, sauf pour certains plaisirs d'amour-propre purement personnels--comme celui, quand elle toussait sans arreter et que toute la maison avait peur de prendre son rhume, de pretendre, avec un ricanement irritant, qu'elle n'etait pas enrhumee--pareille a ces plantes qu'un animal auquel elles sont entierement unies nourrit d'aliments qu'il attrape, mange, digere pour elles et qu'il leur offre dans son dernier et tout assimilable residu, Francoise vivait avec nous en symbiose; c'est nous qui, avec nos vertus, notre fortune, notre train de vie, notre situation, devions nous charger d'elaborer les petites satisfactions d'amour-propre dont etait formee--en y ajoutant le droit reconnu d'exercer librement le culte du dejeuner suivant la coutume ancienne comportant la petite gorgee d'air a la fenetre quand il etait fini, quelque flanerie dans la rue en allant faire ses emplettes et une sortie le dimanche pour aller voir sa niece--la part de contentement indispensable a sa vie. Aussi comprend-on que Francoise avait pu deperir, les premiers jours, en proie, dans une maison ou tous les titres honorifiques de mon pere n'etaient pas encore connus, a un mal qu'elle appelait elle-meme l'ennui, l'ennui dans ce sens energique qu'il a chez Corneille ou sous la plume des soldats qui finissent par se suicider parce qu'ils s'"ennuient" trop apres leur fiancee, leur village. L'ennui de Francoise avait ete vite gueri par Jupien precisement, car il lui procura tout de suite un plaisir aussi vif et plus raffine que celui qu'elle aurait eu si nous nous etions decides a avoir une voiture.--"Du bien bon monde, ces Jupien, de bien braves gens et ils le portent sur la figure." Jupien sut en effet comprendre et enseigner a tous que si nous n'avions pas d'equipage, c'est que nous ne voulions pas. Cet ami de Francoise vivait peu chez lui, ayant obtenu une place d'employe dans un ministere. Giletier d'abord avec la "gamine" que ma grand'mere avait prise pour sa fille, il avait perdu tout avantage a en exercer le metier quand la petite qui presque encore enfant savait deja tres bien recoudre une jupe, quand ma grand'mere etait allee autrefois faire une visite a Mme de Villeparisis, s'etait tournee vers la couture pour dames et etait devenue jupiere. D'abord "petite main" chez une couturiere, employee a faire un point, a recoudre un volant, a attacher un bouton ou une "pression", a ajuster un tour de taille avec des agrafes, elle avait vite passe deuxieme puis premiere, et s'etant faite une clientele de dames du meilleur monde, elle travaillait chez elle, c'est-a-dire dans notre cour, le plus souvent avec une ou deux de ses petites camarades de l'atelier qu'elle employait comme apprenties. Des lors la presence de Jupien avait ete moins utile. Sans doute la petite, devenue grande, avait encore souvent a faire des gilets. Mais aidee de ses amies elle n'avait besoin de personne. Aussi Jupien, son oncle, avait-il sollicite un emploi. Il fut libre d'abord de rentrer a midi, puis, ayant remplace definitivement celui qu'il secondait seulement, pas avant l'heure du diner. Sa "titularisation" ne se produisit heureusement que quelques semaines apres notre emmenagement, de sorte que la gentillesse de Jupien put s'exercer assez longtemps pour aider Francoise a franchir sans trop de souffrances les premiers temps difficiles. D'ailleurs, sans meconnaitre l'utilite qu'il eut ainsi pour Francoise a titre de "medicament de transition", je dois reconnaitre que Jupien ne m'avait pas plu beaucoup au premier abord. A quelques pas de distance, detruisant entierement l'effet qu'eussent produit sans cela ses grosses joues et son teint fleuri, ses yeux debordes par un regard compatissant, desole et reveur, faisaient penser qu'il etait tres malade ou venait d'etre frappe d'un grand deuil. Non seulement il n'en etait rien, mais des qu'il parlait, parfaitement bien d'ailleurs, il etait plutot froid et railleur. Il resultait de ce desaccord entre son regard et sa parole quelque chose de faux qui n'etait pas sympathique et par quoi il avait l'air lui-meme de se sentir aussi gene qu'un invite en veston dans une soiree ou tout le monde est en habit, ou que quelqu'un qui ayant a repondre a une Altesse ne sait pas au juste comment il faut lui parler et tourne la difficulte en reduisant ses phrases a presque rien. Celles de Jupien--car c'est pure comparaison--etaient au contraire charmantes. Correspondant peut-etre a cette inondation du visage par les yeux (a laquelle on ne faisait plus attention quand on le connaissait), je discernai vite en effet chez lui une intelligence rare et l'une des plus naturellement litteraires qu'il m'ait ete donne de connaitre, en ce sens que, sans culture probablement, il possedait ou s'etait assimile, rien qu'a l'aide de quelques livres hativement parcourus, les tours les plus ingenieux de la langue. Les gens les plus doues que j'avais connus etaient morts tres jeunes. Aussi etais-je persuade que la vie de Jupien finirait vite. Il avait de la bonte, de la pitie, les sentiments les plus delicats, les plus genereux. Son role dans la vie de Francoise avait vite cesse d'etre indispensable. Elle avait appris a le doubler. Meme quand un fournisseur ou un domestique venait nous apporter quelque paquet, tout en ayant l'air de ne pas s'occuper de lui, et en lui designant seulement d'un air detache une chaise, pendant qu'elle continuait son ouvrage, Francoise mettait si habilement a profit les quelques instants qu'il passait dans la cuisine, en attendant la reponse de maman, qu'il etait bien rare qu'il repartit sans avoir indestructiblement gravee en lui la certitude que "si nous n'en avions pas, c'est que nous ne voulions pas". Si elle tenait tant d'ailleurs a ce que l'on sut que nous avions "d'argent", (car elle ignorait l'usage de ce que Saint-Loup appelait les articles partitifs et disait: "avoir d'argent", "apporter d'eau"), a ce qu'on nous sut riches, ce n'est pas que la richesse sans plus, la richesse sans la vertu, fut aux yeux de Francoise le bien supreme, mais la vertu sans la richesse n'etait pas non plus son ideal. La richesse etait pour elle comme une condition necessaire de la vertu, a defaut de laquelle la vertu serait sans merite et sans charme. Elle les separait si peu qu'elle avait fini par preter a chacune les qualites de l'autre, a exiger quelque confortable dans la vertu, a reconnaitre quelque chose d'edifiant dans la richesse. Une fois la fenetre refermee, assez rapidement--sans cela, maman lui eut, parait-il, "raconte toutes les injures imaginables"--Francoise commencait en soupirant a ranger la table de la cuisine. --Il y a des Guermantes qui restent rue de la Chaise, disait le valet de chambre, j'avais un ami qui y avait travaille; il etait second cocher chez eux. Et je connais quelqu'un, pas mon copain alors, mais son beau-frere, qui avait fait son temps au regiment avec un piqueur du baron de Guermantes. "Et apres tout allez-y donc, c'est pas mon pere!" ajoutait le valet de chambre qui avait l'habitude, comme il fredonnait les refrains de l'annee, de parsemer ses discours des plaisanteries nouvelles. Francoise, avec la fatigue de ses yeux de femme deja agee et qui d'ailleurs voyaient tout de Combray, dans un vague lointain, distingua non la plaisanterie qui etait dans ces mots, mais qu'il devait y en avoir une, car ils n'etaient pas en rapport avec la suite du propos, et avaient ete lances avec force par quelqu'un qu'elle savait farceur. Aussi sourit-elle d'un air bienveillant et ebloui et comme si elle disait: "Toujours le meme, ce Victor!" Elle etait du reste heureuse, car elle savait qu'entendre des traits de ce genre se rattache de loin a ces plaisirs honnetes de la societe pour lesquels dans tous les mondes on se depeche de faire toilette, on risque de prendre froid. Enfin elle croyait que le valet de chambre etait un ami pour elle car il ne cessait de lui denoncer avec indignation les mesures terribles que la Republique allait prendre contre le clerge. Francoise n'avait pas encore compris que les plus cruels de nos adversaires ne sont pas ceux qui nous contredisent et essayent de nous persuader, mais ceux qui grossissent ou inventent les nouvelles qui peuvent nous desoler, en se gardant bien de leur donner une apparence de justification qui diminuerait notre peine et nous donnerait peut-etre une legere estime pour un parti qu'ils tiennent a nous montrer, pour notre complet supplice, a la fois atroce et triomphant. "La duchesse doit etre alliancee avec tout ca, dit Francoise en reprenant la conversation aux Guermantes de la rue de la Chaise, comme on recommence un morceau a l'andante. Je ne sais plus qui m'a dit qu'un de ceux-la avait marie une cousine au Duc. En tout cas c'est de la meme "parenthese". C'est une grande famille que les Guermantes!" ajoutait-elle avec respect, fondant la grandeur de cette famille a la fois sur le nombre de ses membres et l'eclair de son illustration, comme Pascal la verite de la Religion sur la Raison et l'autorite des Ecritures. Car n'ayant que ce seul mot de "grand" pour les deux choses, il lui semblait qu'elles n'en formaient qu'une seule, son vocabulaire, comme certaines pierres, presentant ainsi par endroit un defaut et qui projetait de l'obscurite jusque dans la pensee de Francoise. "Je me demande si ce serait pas euss qui ont leur chateau a Guermantes, a dix lieues de Combray, alors ca doit etre parent aussi a leur cousine d'Alger. (Nous nous demandames longtemps ma mere et moi qui pouvait etre cette cousine d'Alger, mais nous comprimes enfin que Francoise entendait par le nom d'Alger la ville d'Angers. Ce qui est lointain peut nous etre plus connu que ce qui est proche. Francoise, qui savait le nom d'Alger a cause d'affreuses dattes que nous recevions au jour de l'an, ignorait celui d'Angers. Son langage, comme la langue francaise elle-meme, et surtout la toponymie, etait parseme d'erreurs.) Je voulais en causer a leur maitre d'hotel.--Comment donc qu'on lui dit?" s'interrompit-elle comme se posant une question de protocole; elle se repondit a elle-meme: "Ah oui! c'est Antoine qu'on lui dit", comme si Antoine avait ete un titre. "C'est lui qu'aurait pu m'en dire, mais c'est un vrai seigneur, un grand pedant, on dirait qu'on lui a coupe la langue ou qu'il a oublie d'apprendre a parler. Il ne vous fait meme pas reponse quand on lui cause", ajoutait Francoise qui disait: "faire reponse", comme Mme de Sevigne. "Mais, ajouta-t-elle sans sincerite, du moment que je sais ce qui cuit dans ma marmite, je ne m'occupe pas de celle des autres. En tout cas tout ca n'est pas catholique. Et puis c'est pas un homme courageux (cette appreciation aurait pu faire croire que Francoise avait change d'avis sur la bravoure qui, selon elle, a Combray, ravalait les hommes aux animaux feroces, mais il n'en etait rien. Courageux signifiait seulement travailleur). On dit aussi qu'il est voleur comme une pie, mais il ne faut pas toujours croire les cancans. Ici tous les employes partent, rapport a la loge, les concierges sont jaloux et ils montent la tete a la Duchesse. Mais on peut bien dire que c'est un vrai feignant que cet Antoine, et son "Antoinesse" ne vaut pas mieux que lui", ajoutait Francoise qui, pour trouver au nom d'Antoine un feminin qui designat la femme du maitre d'hotel, avait sans doute dans sa creation grammaticale un inconscient ressouvenir de chanoine et chanoinesse. Elle ne parlait pas mal en cela. Il existe encore pres de Notre-Dame une rue appelee rue Chanoinesse, nom qui lui avait ete donne (parce qu'elle n'etait habitee que par des chanoines) par ces Francais de jadis, dont Francoise etait, en realite, la contemporaine. On avait d'ailleurs, immediatement apres, un nouvel exemple de cette maniere de former les feminins, car Francoise ajoutait: --Mais sur et certain que c'est a la Duchesse qu'est le chateau de Guermantes. Et c'est elle dans le pays qu'est madame la mairesse. C'est quelque chose. --Je comprends que c'est quelque chose, disait avec conviction le valet de pied, n'ayant pas demele l'ironie. --Penses-tu, mon garcon, que c'est quelque chose? mais pour des gens comme "euss", etre maire et mairesse c'est trois fois rien. Ah! si c'etait a moi le chateau de Guermantes, on ne me verrait pas souvent a Paris. Faut-il tout de meme que des maitres, des personnes qui ont de quoi comme Monsieur et Madame, en aient des idees pour rester dans cette miserable ville plutot que non pas aller a Combray des l'instant qu'ils sont libres de le faire et que personne les retient. Qu'est-ce qu'ils attendent pour prendre leur retraite puisqu'ils ne manquent de rien; d'etre morts? Ah! si j'avais seulement du pain sec a manger et du bois pour me chauffer l'hiver, il y a beau temps que je serais chez moi dans la pauvre maison de mon frere a Combray. La-bas on se sent vivre au moins, on n'a pas toutes ces maisons devant soi, il y a si peu de bruit que la nuit on entend les grenouilles chanter a plus de deux lieues. --Ca doit etre vraiment beau, madame, s'ecriait le jeune valet de pied avec enthousiasme, comme si ce dernier trait avait ete aussi particulier a Combray que la vie en gondole a Venise. D'ailleurs, plus recent dans la maison que le valet de chambre, il parlait a Francoise des sujets qui pouvaient interesser non lui-meme, mais elle. Et Francoise, qui faisait la grimace quand on la traitait de cuisiniere, avait pour le valet de pied qui disait, en parlant d'elle, "la gouvernante", la bienveillance speciale qu'eprouvent certains princes de second ordre envers les jeunes gens bien intentionnes qui leur donnent de l'Altesse. --Au moins on sait ce qu'on fait et dans quelle saison qu'on vit. Ce n'est pas comme ici qu'il n'y aura pas plus un mechant bouton d'or a la sainte Paques qu'a la Noel, et que je ne distingue pas seulement un petit angelus quand je leve ma vieille carcasse. La-bas on entend chaque heure, ce n'est qu'une pauvre cloche, mais tu te dis: "Voila mon frere qui rentre des champs", tu vois le jour qui baisse, on sonne pour les biens de la terre, tu as le temps de te retourner avant d'allumer ta lampe. Ici il fait jour, il fait nuit, on va se coucher qu'on ne pourrait seulement pas plus dire que les betes ce qu'on a fait. --Il parait que Meseglise aussi c'est bien joli, madame, interrompit le jeune valet de pied au gre de qui la conversation prenait un tour un peu abstrait et qui se souvenait par hasard de nous avoir entendus parler a table de Meseglise. --Oh! Meseglise, disait Francoise avec le large sourire qu'on amenait toujours sur ses levres quand on prononcait ces noms de Meseglise, de Combray, de Tansonville. Ils faisaient tellement partie de sa propre existence qu'elle eprouvait a les rencontrer au dehors, a les entendre dans une conversation, une gaiete assez voisine de celle qu'un professeur excite dans sa classe en faisant allusion a tel personnage contemporain dont ses eleves n'auraient pas cru que le nom put jamais tomber du haut de la chaire. Son plaisir venait aussi de sentir que ces pays-la etaient pour elle quelque chose qu'ils n'etaient pas pour les autres, de vieux camarades avec qui on a fait bien des parties; et elle leur souriait comme si elle leur trouvait de l'esprit, parce qu'elle retrouvait en eux beaucoup d'elle-meme. --Oui, tu peux le dire, mon fils, c'est assez joli Meseglise, reprenait-elle en riant finement; mais comment que tu en as eu entendu causer, toi, de Meseglise? --Comment que j'ai entendu causer de Meseglise? mais c'est bien connu; on m'en a cause et meme souventes fois cause, repondait-il avec cette criminelle inexactitude des informateurs qui, chaque fois que nous cherchons a nous rendre compte objectivement de l'importance que peut avoir pour les autres une chose qui nous concerne, nous mettent dans l'impossibilite d'y reussir. --Ah! je vous reponds qu'il fait meilleur la sous les cerisiers que pres du fourneau. Elle leur parlait meme d'Eulalie comme d'une bonne personne. Car depuis qu'Eulalie etait morte, Francoise avait completement oublie qu'elle l'avait peu aimee durant sa vie comme elle aimait peu toute personne qui n'avait rien a manger chez soi, qui "crevait la faim", et venait ensuite, comme une propre a rien, grace a la bonte des riches, "faire des manieres". Elle ne souffrait plus de ce qu'Eulalie eut si bien su se faire chaque semaine "donner la piece" par ma tante. Quant a celle-ci, Francoise ne cessait de chanter ses louanges. --Mais c'est a Combray meme, chez une cousine de Madame, que vous etiez, alors? demandait le jeune valet de pied. --Oui, chez Mme Octave, ah! une bien sainte femme, mes pauvres enfants, et ou il y avait toujours de quoi, et du beau et du bon, une bonne femme, vous pouvez dire, qui ne plaignait pas les perdreaux, ni les faisans, ni rien, que vous pouviez arriver diner a cinq, a six, ce n'etait pas la viande qui manquait et de premiere qualite encore, et vin blanc, et vin rouge, tout ce qu'il fallait. (Francoise employait le verbe plaindre dans le meme sens que fait La Bruyere.) Tout etait toujours a ses depens, meme si la famille, elle restait des mois et _an_-nees. (Cette reflexion n'avait rien de desobligeant pour nous, car Francoise etait d'un temps ou "depens" n'etait pas reserve au style judiciaire et signifiait seulement depense.) Ah! je vous reponds qu'on ne partait pas de la avec la faim. Comme M. le cure nous l'a eu fait ressortir bien des fois, s'il y a une femme qui peut compter d'aller pres du bon Dieu, sur et certain que c'est elle. Pauvre Madame, je l'entends encore qui me disait de sa petite voix: "Francoise, vous savez, moi je ne mange pas, mais je veux que ce soit aussi bon pour tout le monde que si je mangeais." Bien sur que c'etait pas pour elle. Vous l'auriez vue, elle ne pesait pas plus qu'un paquet de cerises; il n'y en avait pas. Elle ne voulait pas me croire, elle ne voulait jamais aller au medecin. Ah! ce n'est pas la-bas qu'on aurait rien mange a la va vite. Elle voulait que ses domestiques soient bien nourris. Ici, encore ce matin, nous n'avons pas seulement eu le temps de casser la croute. Tout se fait a la sauvette. Elle etait surtout exasperee par les biscottes de pain grille que mangeait mon pere. Elle etait persuadee qu'il en usait pour faire des manieres et la faire "valser". "Je peux dire, approuvait le jeune valet de pied, que j'ai jamais vu ca!" Il le disait comme s'il avait tout vu et si en lui les enseignements d'une experience millenaire s'etendaient a tous les pays et a leurs usages parmi lesquels ne figurait nulle part celui du pain grille. "Oui, oui, grommelait le maitre d'hotel, mais tout cela pourrait bien changer, les ouvriers doivent faire une greve au Canada et le ministre a dit l'autre soir a Monsieur qu'il a touche pour ca deux cent mille francs." Le maitre d'hotel etait loin de l'en blamer, non qu'il ne fut lui-meme parfaitement honnete, mais croyant tous les hommes politiques vereux, le crime de concussion lui paraissait moins grave que le plus leger delit de vol. Il ne se demandait meme pas s'il avait bien entendu cette parole historique et il n'etait pas frappe de l'invraisemblance qu'elle eut ete dite par le coupable lui-meme a mon pere, sans que celui-ci l'eut mis dehors. Mais la philosophie de Combray empechait que Francoise put esperer que les greves du Canada eussent une repercussion sur l'usage des biscottes: "Tant que le monde sera monde, voyez-vous, disait-elle, il y aura des maitres pour nous faire trotter et des domestiques pour faire leurs caprices." En depit de la theorie de cette trotte perpetuelle; depuis un quart d'heure ma mere, qui n'usait probablement pas des memes mesures que Francoise pour apprecier la longueur du dejeuner de celle-ci, disait: "Mais qu'est-ce qu'ils peuvent bien faire, voila plus de deux heures qu'ils sont a table." Et elle sonnait timidement trois ou quatre fois. Francoise, son valet de pied, le maitre d'hotel entendaient les coups de sonnette non comme un appel et sans songer a venir, mais pourtant comme les premiers sons des instruments qui s'accordent quand un concert va bientot recommencer et qu'on sent qu'il n'y aura plus que quelques minutes d'entr'acte. Aussi quand, les coups commencant a se repeter et a devenir plus insistants, nos domestiques se mettaient a y prendre garde et estimant qu'ils n'avaient plus beaucoup de temps devant eux et que la reprise du travail etait proche, a un tintement de la sonnette un peu plus sonore que les autres, ils poussaient un soupir et, prenant leur parti, le valet de pied descendait fumer une cigarette devant la porte; Francoise, apres quelques reflexions sur nous, telles que "ils ont surement la bougeotte", montait ranger ses affaires dans son sixieme, et le maitre d'hotel ayant ete chercher du papier a lettres dans ma chambre expediait rapidement sa correspondance privee. Malgre l'air de morgue de leur maitre d'hotel, Francoise avait pu, des les premiers jours, m'apprendre que les Guermantes n'habitaient pas leur hotel en vertu d'un droit immemorial, mais d'une location assez recente, et que le jardin sur lequel il donnait du cote que je ne connaissais pas etait assez petit, et semblable a tous les jardins contigus; et je sus enfin qu'on n'y voyait ni gibet seigneurial, ni moulin fortifie, ni sauvoir, ni colombier a piliers, ni four banal, ni grange a nef, ni chatelet, ni ponts fixes ou levis, voire volants, non plus que peages, ni aiguilles, chartes, murales ou montjoies. Mais comme Elstir, quand la baie de Balbec ayant perdu son mystere, etant devenue pour moi une partie quelconque interchangeable avec toute autre des quantites d'eau salee qu'il y a sur le globe, lui avait tout d'un coup rendu une individualite en me disant que c'etait le golfe d'opale de Whistler dans ses harmonies bleu argent, ainsi le nom de Guermantes avait vu mourir sous les coups de Francoise la derniere demeure issue de lui, quand un vieil ami de mon pere nous dit un jour en parlant de la duchesse: "Elle a la plus grande situation dans le faubourg Saint-Germain, elle a la premiere maison du faubourg Saint-Germain." Sans doute le premier salon, la premiere maison du faubourg Saint-Germain, c'etait bien peu de chose aupres des autres demeures que j'avais successivement revees. Mais enfin celle-ci encore, et ce devait etre la derniere, avait quelque chose, si humble ce fut-il, qui etait, au dela de sa propre matiere, une differenciation secrete. Et cela m'etait d'autant plus necessaire de pouvoir chercher dans le "salon" de Mme de Guermantes, dans ses amis, le mystere de son nom, que je ne le trouvais pas dans sa personne quand je la voyais sortir le matin a pied ou l'apres-midi en voiture. Certes deja, dans l'eglise de Combray, elle m'etait apparue dans l'eclair d'une metamorphose avec des joues irreductibles, impenetrables a la couleur du nom de Guermantes, et des apres-midi au bord de la Vivonne, a la place de mon reve foudroye, comme un cygne ou un saule en lequel a ete change un Dieu ou une nymphe et qui desormais soumis aux lois de la nature glissera dans l'eau ou sera agite par le vent. Pourtant ces reflets evanouis, a peine les avais-je quittes qu'ils s'etaient reformes comme les reflets roses et verts du soleil couche, derriere la rame qui les a brises, et dans la solitude de ma pensee le nom avait eu vite fait de s'approprier le souvenir du visage. Mais maintenant souvent je la voyais a sa fenetre, dans la cour, dans la rue; et moi du moins si je ne parvenais pas a integrer en elle le nom de Guermantes, a penser qu'elle etait Mme de Guermantes, j'en accusais l'impuissance de mon esprit a aller jusqu'au bout de l'acte que je lui demandais; mais elle, notre voisine, elle semblait commettre la meme erreur; bien plus, la commettre sans trouble, sans aucun de mes scrupules, sans meme le soupcon que ce fut une erreur. Ainsi Mme de Guermantes montrait dans ses robes le meme souci de suivre la mode que si, se croyant devenue une femme comme les autres, elle avait aspire a cette elegance de la toilette dans laquelle des femmes quelconques pouvaient l'egaler, la surpasser peut-etre; je l'avais vue dans la rue regarder avec admiration une actrice bien habillee; et le matin, au moment ou elle allait sortir a pied, comme si l'opinion des passants dont elle faisait ressortir la vulgarite en promenant familierement au milieu d'eux sa vie inaccessible, pouvait etre un tribunal pour elle, je pouvais l'apercevoir devant sa glace, jouant avec une conviction exempte de dedoublement et d'ironie, avec passion, avec mauvaise humeur, avec amour-propre, comme une reine qui a accepte de representer une soubrette dans une comedie de cour, ce role, si inferieur a elle, de femme elegante; et dans l'oubli mythologique de sa grandeur native, elle regardait si sa voilette etait bien tiree, aplatissait ses manches, ajustait son manteau, comme le cygne divin fait tous les mouvements de son espece animale, garde ses yeux peints des deux cotes de son bec sans y mettre de regards et se jette tout d'un coup sur un bouton ou un parapluie, en cygne, sans se souvenir qu'il est un Dieu. Mais comme le voyageur, decu par le premier aspect d'une ville, se dit qu'il en penetrera peut-etre le charme en en visitant les musees, en liant connaissance avec le peuple, en travaillant dans les bibliotheques, je me disais que si j'avais ete recu chez Mme de Guermantes, si j'etais de ses amis, si je penetrais dans son existence, je connaitrais ce que sous son enveloppe orangee et brillante son nom enfermait reellement, objectivement, pour les autres, puisque enfin l'ami de mon pere avait dit que le milieu des Guermantes etait quelque chose d'a part dans le faubourg Saint-Germain. La vie que je supposais y etre menee derivait d'une source si differente de l'experience, et me semblait devoir etre si particuliere, que je n'aurais pu imaginer aux soirees de la duchesse la presence de personnes que j'eusse autrefois frequentees, de personnes reelles. Car ne pouvant changer subitement de nature, elles auraient tenu la des propos analogues a ceux que je connaissais; leurs partenaires se seraient peut-etre abaisses a leur repondre dans le meme langage humain; et pendant une soiree dans le premier salon du faubourg Saint-Germain, il y aurait eu des instants identiques a des instants que j'avais deja vecus: ce qui etait impossible. Il est vrai que mon esprit etait embarrasse par certaines difficultes, et la presence du corps de Jesus-Christ dans l'hostie ne me semblait pas un mystere plus obscur que ce premier salon du Faubourg situe sur la rive droite et dont je pouvais de ma chambre entendre battre les meubles le matin. Mais la ligne de demarcation qui me separait du faubourg Saint-Germain, pour etre seulement ideale, ne m'en semblait que plus reelle; je sentais bien que c'etait deja le Faubourg, le paillasson des Guermantes etendu de l'autre cote de cet Equateur et dont ma mere avait ose dire, l'ayant apercu comme moi, un jour que leur porte etait ouverte, qu'il etait en bien mauvais etat. Au reste, comment leur salle a manger, leur galerie obscure, aux meubles de peluche rouge, que je pouvais apercevoir quelquefois par la fenetre de notre cuisine, ne m'auraient-ils pas semble posseder le charme mysterieux du faubourg Saint-Germain, en faire partie d'une facon essentielle, y etre geographiquement situes, puisque avoir ete recu dans cette salle a manger, c'etait etre alle dans le faubourg Saint-Germain, en avoir respire l'atmosphere, puisque ceux qui, avant d'aller a table, s'asseyaient a cote de Mme de Guermantes sur le canape de cuir de la galerie, etaient tous du faubourg Saint-Germain? Sans doute, ailleurs que dans le Faubourg, dans certaines soirees, on pouvait voir parfois tronant majestueusement au milieu du peuple vulgaire des elegants l'un de ces hommes qui ne sont que des noms et qui prennent tour a tour quand on cherche a se les representer l'aspect d'un tournoi et d'une foret domaniale. Mais ici, dans le premier salon du faubourg Saint-Germain, dans la galerie obscure, il n'y avait qu'eux. Ils etaient, en une matiere precieuse, les colonnes qui soutenaient le temple. Meme pour les reunions familieres, ce n'etait que parmi eux que Mme de Guermantes pouvait choisir ses convives, et dans les diners de douze personnes, assembles autour de la nappe servie, ils etaient comme les statues d'or des apotres de la Sainte-Chapelle, piliers symboliques et consecrateurs, devant la Sainte Table. Quant au petit bout de jardin qui s'etendait entre de hautes murailles, derriere l'hotel, et ou l'ete Mme de Guermantes faisait apres diner servir des liqueurs et l'orangeade; comment n'aurais-je pas pense que s'asseoir, entre neuf et onze heures du soir, sur ses chaises de fer--douees d'un aussi grand pouvoir que le canape de cuir--sans respirer les brises particulieres au faubourg Saint-Germain, etait aussi impossible que de faire la sieste dans l'oasis de Figuig, sans etre par cela meme en Afrique? Il n'y a que l'imagination et la croyance qui peuvent differencier des autres certains objets, certains etres, et creer une atmosphere. Helas! ces sites pittoresques, ces accidents naturels, ces curiosites locales, ces ouvrages d'art du faubourg Saint-Germain, il ne me serait sans doute jamais donne de poser mes pas parmi eux. Et je me contentais de tressaillir en apercevant de la haute mer (et sans espoir d'y jamais aborder) comme un minaret avance, comme un premier palmier, comme le commencement de l'industrie ou de la vegetation exotiques, le paillasson use du rivage. Mais si l'hotel de Guermantes commencait pour moi a la porte de son vestibule, ses dependances devaient s'etendre beaucoup plus loin au jugement du duc qui, tenant tous les locataires pour fermiers, manants, acquereurs de biens nationaux, dont l'opinion ne compte pas, se faisait la barbe le matin en chemise de nuit a sa fenetre, descendait dans la cour, selon qu'il avait plus ou moins chaud, en bras de chemise, en pyjama, en veston ecossais de couleur rare, a longs poils, en petits paletots clairs plus courts que son veston, et faisait trotter en main devant lui par un de ses piqueurs quelque nouveau cheval qu'il avait achete. Plus d'une fois meme le cheval abima la devanture de Jupien, lequel indigna le duc en demandant une indemnite. "Quand ce ne serait qu'en consideration de tout le bien que madame la Duchesse fait dans la maison et dans la paroisse, disait M. de Guermantes, c'est une infamie de la part de ce quidam de nous reclamer quelque chose." Mais Jupien avait tenu bon, paraissant ne pas du tout savoir quel "bien" avait jamais fait la duchesse. Pourtant elle en faisait, mais, comme on ne peut l'etendre sur tout le monde, le souvenir d'avoir comble l'un est une raison pour s'abstenir a l'egard d'un autre chez qui on excite d'autant plus de mecontentement. A d'autres points de vue d'ailleurs que celui de la bienfaisance, le quartier ne paraissait au duc--et cela jusqu'a de grandes distances--qu'un prolongement de sa cour, une piste plus etendue pour ses chevaux. Apres avoir vu comment un nouveau cheval trottait seul, il le faisait atteler, traverser toutes les rues avoisinantes, le piqueur courant le long de la voiture en tenant les guides, le faisant passer et repasser devant le duc arrete sur le trottoir, debout, geant, enorme, habille de clair, le cigare a la bouche, la tete en l'air, le monocle curieux, jusqu'au moment ou il sautait sur le siege, menait le cheval lui-meme pour l'essayer, et partait avec le nouvel attelage retrouver sa maitresse aux Champs-Elysees. M. de Guermantes disait bonjour dans la cour a deux couples qui tenaient plus ou moins a son monde: un menage de cousins a lui, qui, comme les menages d'ouvriers, n'etait jamais a la maison pour soigner les enfants, car des le matin la femme partait a la "Schola" apprendre le contrepoint et la fugue et le mari a son atelier faire de la sculpture sur bois et des cuirs repousses; puis le baron et la baronne de Norpois, habilles toujours en noir, la femme en loueuse de chaises et le mari en croque-mort, qui sortaient plusieurs fois par jour pour aller a l'eglise. Ils etaient les neveux de l'ancien ambassadeur que nous connaissions et que justement mon pere avait rencontre sous la voute de l'escalier mais sans comprendre d'ou il venait; car mon pere pensait qu'un personnage aussi considerable, qui s'etait trouve en relation avec les hommes les plus eminents de l'Europe et etait probablement fort indifferent a de vaines distinctions aristocratiques, ne devait guere frequenter ces nobles obscurs, clericaux et bornes. Ils habitaient depuis peu dans la maison; Jupien etant venu dire un mot dans la cour au mari qui etait en train de saluer M. de Guermantes, l'appela "M. Norpois", ne sachant pas exactement son nom. --Ah! monsieur Norpois, ah! c'est vraiment trouve! Patience! bientot ce particulier vous appellera citoyen Norpois! s'ecria, en se tournant vers le baron, M. de Guermantes. Il pouvait enfin exhaler sa mauvaise humeur contre Jupien qui lui disait "Monsieur" et non "Monsieur le Duc". Un jour que M. de Guermantes avait besoin d'un renseignement qui se rattachait a la profession de mon pere, il s'etait presente lui-meme avec beaucoup de grace. Depuis il avait souvent quelque service de voisin a lui demander, et des qu'il l'apercevait en train de descendre l'escalier tout en songeant a quelque travail et desireux d'eviter toute rencontre, le duc quittait ses hommes d'ecuries, venait a mon pere dans la cour, lui arrangeait le col de son pardessus, avec la serviabilite heritee des anciens valets de chambre du Roi, lui prenait la main, et la retenant dans la sienne, la lui caressant meme pour lui prouver, avec une impudeur de courtisane, qu'il ne lui marchandait pas le contact de sa chair precieuse, il le menait en laisse, fort ennuye et ne pensant qu'a s'echapper, jusqu'au dela de la porte cochere. Il nous avait fait de grands saluts un jour qu'il nous avait croises au moment ou il sortait en voiture avec sa femme; il avait du lui dire mon nom, mais quelle chance y avait-il pour qu'elle se le fut rappele, ni mon visage? Et puis quelle pietre recommandation que d'etre designe seulement comme etant un de ses locataires! Une plus importante eut ete de rencontrer la duchesse chez Mme de Villeparisis qui justement m'avait fait demander par ma grand'mere d'aller la voir, et, sachant que j'avais eu l'intention de faire de la litterature, avait ajoute que je rencontrerais chez elle des ecrivains. Mais mon pere trouvait que j'etais encore bien jeune pour aller dans le monde et, comme l'etat de ma sante ne laissait pas de l'inquieter, il ne tenait pas a me fournir des occasions inutiles de sorties nouvelles. Comme un des valets de pied de Mme de Guermantes causait beaucoup avec Francoise, j'entendis nommer quelques-uns des salons ou elle allait, mais je ne me les representais pas: du moment qu'ils etaient une partie de sa vie, de sa vie que je ne voyais qu'a travers son nom, n'etaient-ils pas inconcevables? --Il y a ce soir grande soiree d'ombres chinoises chez la princesse de Parme, disait le valet de pied, mais nous n'irons pas, parce que, a cinq heures, Madame prend le train de Chantilly pour aller passer deux jours chez le duc d'Aumale, mais c'est la femme de chambre et le valet de chambre qui y vont. Moi je reste ici. Elle ne sera pas contente, la princesse de Parme, elle a ecrit plus de quatre fois a Madame la Duchesse. --Alors vous n'etes plus pour aller au chateau de Guermantes cette annee? --C'est la premiere fois que nous n'y serons pas: a cause des rhumatismes a Monsieur le Duc, le docteur a defendu qu'on y retourne avant qu'il y ait un calorifere, mais avant ca tous les ans on y etait pour jusqu'en janvier. Si le calorifere n'est pas pret, peut-etre Madame ira quelques jours a Cannes chez la duchesse de Guise, mais ce n'est pas encore sur. --Et au theatre, est-ce que vous y allez? --Nous allons quelquefois a l'Opera, quelquefois aux soirees d'abonnement de la princesse de Parme, c'est tous les huit jours; il parait que c'est tres chic ce qu'on voit: il y a pieces, opera, tout. Madame la Duchesse n'a pas voulu prendre d'abonnements mais nous y allons tout de meme une fois dans une loge d'une amie a Madame, une autre fois dans une autre, souvent dans la baignoire de la princesse de Guermantes, la femme du cousin a Monsieur le Duc. C'est la soeur au duc de Baviere. --Et alors vous remontez comme ca chez vous, disait le valet de pied qui, bien qu'identifie aux Guermantes, avait cependant des _maitres_ en general une notion politique qui lui permettait de traiter Francoise avec autant de respect que si elle avait ete placee chez une duchesse. Vous etes d'une bonne sante, madame. --Ah! ces maudites jambes! En plaine encore ca va bien (en plaine voulait dire dans la cour, dans les rues ou Francoise ne detestait pas de se promener, en un mot en terrain plat), mais ce sont ces satanes escaliers. Au revoir, monsieur, on vous verra peut-etre encore ce soir. Elle desirait d'autant plus causer encore avec le valet de pied qu'il lui avait appris que les fils des ducs portent souvent un titre de prince qu'ils gardent jusqu'a la mort de leur pere. Sans doute le culte de la noblesse, mele et s'accommodant d'un certain esprit de revolte contre elle, doit, hereditairement puise sur les glebes de France, etre bien fort en son peuple. Car Francoise, a qui on pouvait parler du genie de Napoleon ou de la telegraphie sans fil sans reussir a attirer son attention et sans qu'elle ralentit un instant les mouvements par lesquels elle retirait les cendres de la cheminee ou mettait le couvert, si seulement elle apprenait ces particularites et que le fils cadet du duc de Guermantes s'appelait generalement le prince d'Oleron, s'ecriait: "C'est beau ca!" et restait eblouie comme devant un vitrail. Francoise apprit aussi par le valet de chambre du prince d'Agrigente, qui s'etait lie avec elle en venant souvent porter des lettres chez la duchesse, qu'il avait, en effet, fort entendu parler dans le monde du mariage du marquis de Saint-Loup avec Mlle d'Ambresac et que c'etait presque decide. Cette villa, cette baignoire, ou Mme de Guermantes transvasait sa vie, ne me semblaient pas des lieux moins feeriques que ses appartements. Les noms de Guise, de Parme, de Guermantes-Baviere, differenciaient de toutes les autres les villegiatures ou se rendait la duchesse, les fetes quotidiennes que le sillage de sa voiture reliaient a son hotel. S'ils me disaient qu'en ces villegiatures, en ces fetes consistait successivement la vie de Mme de Guermantes, ils ne m'apportaient sur elle aucun eclaircissement. Elles donnaient chacune a la vie de la duchesse une determination differente, mais ne faisaient que la changer de mystere sans qu'elle laissat rien evaporer du sien, qui se deplacait seulement, protege par une cloison, enferme dans un vase, au milieu des flots de la vie de tous. La duchesse pouvait dejeuner devant la Mediterranee a l'epoque de Carnaval, mais, dans la villa de Mme de Guise, ou la reine de la societe parisienne n'etait plus, dans sa robe de pique blanc, au milieu de nombreuses princesses, qu'une invitee pareille aux autres, et par la plus emouvante encore pour moi, plus elle-meme d'etre renouvelee comme une etoile de la danse qui, dans la fantaisie d'un pas, vient prendre successivement la place de chacune des ballerines ses soeurs, elle pouvait regarder des ombres chinoises, mais a une soiree de la princesse de Parme, ecouter la tragedie ou l'opera, mais dans la baignoire de la princesse de Guermantes. Comme nous localisons dans le corps d'une personne toutes les possibilites de sa vie, le souvenir des etres qu'elle connait et qu'elle vient de quitter, ou s'en va rejoindre, si, ayant appris par Francoise que Mme de Guermantes irait a pied dejeuner chez la princesse de Parme, je la voyais vers midi descendre de chez elle en sa robe de satin chair, au-dessus de laquelle son visage etait de la meme nuance, comme un nuage au soleil couchant, c'etait tous les plaisirs du faubourg Saint-Germain que je voyais tenir devant moi, sous ce petit volume, comme dans une coquille, entre ces valves glacees de nacre rose. Mon pere avait au ministere un ami, un certain A.J. Moreau, lequel, pour se distinguer des autres Moreau, avait soin de toujours faire preceder son nom de ces deux initiales, de sorte qu'on l'appelait, pour abreger, A.J. Or, je ne sais comment cet A.J. se trouva possesseur d'un fauteuil pour une soiree de gala a l'Opera; il l'envoya a mon pere et, comme la Berma que je n'avais plus vue jouer depuis ma premiere deception devait jouer un acte de _Phedre_, ma grand'mere obtint que mon pere me donnat cette place. A vrai dire je n'attachais aucun prix a cette possibilite d'entendre la Berma qui, quelques annees auparavant, m'avait cause tant d'agitation. Et ce ne fut pas sans melancolie que je constatai mon indifference a ce que jadis j'avais prefere a la sante, au repos. Ce n'est pas que fut moins passionne qu'alors mon desir de pouvoir contempler de pres les parcelles precieuses de realite qu'entrevoyait mon imagination. Mais celle-ci ne les situait plus maintenant dans la diction d'une grande actrice; depuis mes visites chez Elstir, c'est sur certaines tapisseries, sur certains tableaux modernes, que j'avais reporte la foi interieure que j'avais eue jadis en ce jeu, en cet art tragique de la Berma; ma foi, mon desir ne venant plus rendre a la diction et aux attitudes de la Berma un culte incessant, le "double" que je possedais d'eux, dans mon coeur, avait deperi peu a peu comme ces autres "doubles" des trepasses de l'ancienne Egypte qu'il fallait constamment nourrir pour entretenir leur vie. Cet art etait devenu mince et minable. Aucune ame profonde ne l'habitait plus. Au moment ou, profitant du billet recu par mon pere, je montais le grand escalier de l'Opera, j'apercus devant moi un homme que je pris d'abord pour M. de Charlus duquel il avait le maintien; quand il tourna la tete pour demander un renseignement a un employe, je vis que je m'etais trompe, mais je n'hesitai pas cependant a situer l'inconnu dans la meme classe sociale d'apres la maniere non seulement dont il etait habille, mais encore dont il parlait au controleur et aux ouvreuses qui le faisaient attendre. Car, malgre les particularites individuelles, il y avait encore a cette epoque, entre tout homme gommeux et riche de cette partie de l'aristocratie et tout homme gommeux et riche du monde de la finance ou de la haute industrie, une difference tres marquee. La ou l'un de ces derniers eut cru affirmer son chic par un ton tranchant, hautain, a l'egard d'un inferieur, le grand seigneur, doux, souriant, avait l'air de considerer, d'exercer l'affectation de l'humilite et de la patience, la feinte d'etre l'un quelconque des spectateurs, comme un privilege de sa bonne education. Il est probable qu'a le voir ainsi dissimulant sous un sourire plein de bonhomie le seuil infranchissable du petit univers special qu'il portait en lui, plus d'un fils de riche banquier, entrant a ce moment au theatre, eut pris ce grand seigneur pour un homme de peu, s'il ne lui avait trouve une etonnante ressemblance avec le portrait, reproduit recemment par les journaux illustres, d'un neveu de l'empereur d'Autriche, le prince de Saxe, qui se trouvait justement a Paris en ce moment. Je le savais grand ami des Guermantes. En arrivant moi-meme pres du controleur, j'entendis le prince de Saxe, ou suppose tel, dire en souriant: "Je ne sais pas le numero de la loge, c'est sa cousine qui m'a dit que je n'avais qu'a demander sa loge." Il etait peut-etre le prince de Saxe; c'etait peut-etre la duchesse de Guermantes (que dans ce cas je pourrais apercevoir en train de vivre un des moments de sa vie inimaginable, dans la baignoire de sa cousine) que ses yeux voyaient en pensee quand il disait: "sa cousine qui m'a dit que je n'avais qu'a demander sa loge", si bien que ce regard souriant et particulier, et ces mots si simples, me caressaient le coeur (bien plus que n'eut fait une reverie abstraite), avec les antennes alternatives d'un bonheur possible et d'un prestige incertain. Du moins, en disant cette phrase au controleur, il embranchait sur une vulgaire soiree de ma vie quotidienne un passage eventuel vers un monde nouveau; le couloir qu'on lui designa apres avoir prononce le mot de baignoire, et dans lequel il s'engagea, etait humide et lezarde et semblait conduire a des grottes marines, au royaume mythologique des nymphes des eaux. Je n'avais devant moi qu'un monsieur en habit qui s'eloignait; mais je faisais jouer aupres de lui, comme avec un reflecteur maladroit, et sans reussir a l'appliquer exactement sur lui, l'idee qu'il etait le prince de Saxe et allait voir la duchesse de Guermantes. Et, bien qu'il fut seul, cette idee exterieure a lui, impalpable, immense et saccadee comme une projection, semblait le preceder et le conduire comme cette Divinite, invisible pour le reste des hommes, qui se tient aupres du guerrier grec. Je gagnai ma place, tout en cherchant a retrouver un vers de _Phedre_ dont je ne me souvenais pas exactement. Tel que je me le recitais, il n'avait pas le nombre de pieds voulus, mais comme je n'essayai pas de les compter, entre son desequilibre et un vers classique il me semblait qu'il n'existait aucune commune mesure. Je n'aurais pas ete etonne qu'il eut fallu oter plus de six syllabes a cette phrase monstrueuse pour en faire un vers de douze pieds. Mais tout a coup je me le rappelai, les irreductibles asperites d'un monde inhumain s'aneantirent magiquement; les syllabes du vers remplirent aussitot la mesure d'un alexandrin, ce qu'il avait de trop se degagea avec autant d'aisance et de souplesse qu'une bulle d'air qui vient crever a la surface de l'eau. Et en effet cette enormite avec laquelle j'avais lutte n'etait qu'un seul pied. Un certain nombre de fauteuils d'orchestre avaient ete mis en vente au bureau et achetes par des snobs ou des curieux qui voulaient contempler des gens qu'ils n'auraient pas d'autre occasion de voir de pres. Et c'etait bien, en effet, un peu de leur vraie vie mondaine habituellement cachee qu'on pourrait considerer publiquement, car la princesse de Parme ayant place elle-meme parmi ses amis les loges, les balcons et les baignoires, la salle etait comme un salon ou chacun changeait de place, allait s'asseoir ici ou la, pres d'une amie. A cote de moi etaient des gens vulgaires qui, ne connaissant pas les abonnes, voulaient montrer qu'ils etaient capables de les reconnaitre et les nommaient tout haut. Ils ajoutaient que ces abonnes venaient ici comme dans leur salon, voulant dire par la qu'ils ne faisaient pas attention aux pieces representees. Mais c'est le contraire qui avait lieu. Un etudiant genial qui a pris un fauteuil pour entendre la Berma ne pense qu'a ne pas salir ses gants, a ne pas gener, a se concilier le voisin que le hasard lui a donne, a poursuivre d'un sourire intermittent le regard fugace, a fuir d'un air impoli le regard rencontre d'une personne de connaissance qu'il a decouverte dans la salle et qu'apres mille perplexites il se decide a aller saluer au moment ou les trois coups, en retentissant avant qu'il soit arrive jusqu'a elle, le forcent a s'enfuir comme les Hebreux dans la mer Rouge entre les flots houleux des spectateurs et des spectatrices qu'il a fait lever et dont il dechire les robes ou ecrase les bottines. Au contraire, c'etait parce que les gens du monde etaient dans leurs loges (derriere le balcon en terrasse), comme dans de petits salons suspendus dont une cloison eut ete enlevee, ou dans de petits cafes ou l'on va prendre une bavaroise, sans etre intimide par les glaces encadrees d'or, et les sieges rouges de l'etablissement du genre napolitain; c'est parce qu'ils posaient une main indifferente sur les futs dores des colonnes qui soutenaient ce temple de l'art lyrique, c'est parce qu'ils n'etaient pas emus des honneurs excessifs que semblaient leur rendre deux figures sculptees qui tendaient vers les loges des palmes et des lauriers, que seuls ils auraient eu l'esprit libre pour ecouter la piece si seulement ils avaient eu de l'esprit. D'abord il n'y eut que de vagues tenebres ou on rencontrait tout d'un coup, comme le rayon d'une pierre precieuse qu'on ne voit pas, la phosphorescence de deux yeux celebres, ou, comme un medaillon d'Henri IV detache sur un fond noir, le profil incline du duc d'Aumale, a qui une dame invisible criait: "Que Monseigneur me permette de lui oter son pardessus", cependant que le prince repondait: "Mais voyons, comment donc, Madame d'Ambresac." Elle le faisait malgre cette vague defense et etait enviee par tous a cause d'un pareil honneur. Mais, dans les autres baignoires, presque partout, les blanches deites qui habitaient ces sombres sejours s'etaient refugiees contre les parois obscures et restaient invisibles. Cependant, au fur et a mesure que le spectacle s'avancait, leurs formes vaguement humaines se detachaient mollement l'une apres l'autre des profondeurs de la nuit qu'elles tapissaient et, s'elevant vers le jour, laissaient emerger leurs corps demi-nus, et venaient s'arreter a la limite verticale et a la surface clair-obscur ou leurs brillants visages apparaissaient derriere le deferlement rieur, ecumeux et leger de leurs eventails de plumes, sous leurs chevelures de pourpre emmelees de perles que semblait avoir courbees l'ondulation du flux; apres commencaient les fauteuils d'orchestre, le sejour des mortels a jamais separe du sombre et transparent royaume auquel ca et la servaient de frontiere, dans leur surface liquide et pleine, les yeux limpides et reflechissant des deesses des eaux. Car les strapontins du rivage, les formes des monstres de l'orchestre se peignaient dans ces yeux suivant les seules lois de l'optique et selon leur angle d'incidence, comme il arrive pour ces deux parties de la realite exterieure auxquelles, sachant qu'elles ne possedent pas, si rudimentaire soit-elle, d'ame analogue a la notre, nous nous jugerions insenses d'adresser un sourire ou un regard: les mineraux et les personnes avec qui nous ne sommes pas en relations. En deca, au contraire, de la limite de leur domaine, les radieuses filles de la mer se retournaient a tout moment en souriant vers des tritons barbus pendus aux anfractuosites de l'abime, ou vers quelque demi-dieu aquatique ayant pour crane un galet poli sur lequel le flot avait ramene une algue lisse et pour regard un disque en cristal de roche. Elles se penchaient vers eux, elles leur offraient des bonbons; parfois le flot s'entr'ouvrait devant une nouvelle nereide qui, tardive, souriante et confuse, venait de s'epanouir du fond de l'ombre; puis l'acte fini, n'esperant plus entendre les rumeurs melodieuses de la terre qui les avaient attirees a la surface, plongeant toutes a la fois, les diverses soeurs disparaissaient dans la nuit. Mais de toutes ces retraites au seuil desquelles le souci leger d'apercevoir les oeuvres des hommes amenait les deesses curieuses, qui ne se laissent pas approcher, la plus celebre etait le bloc de demi-obscurite connu sous le nom de baignoire de la princesse de Guermantes. Comme une grande deesse qui preside de loin aux jeux des divinites inferieures, la princesse etait restee volontairement un peu au fond sur un canape lateral, rouge comme un rocher de corail, a cote d'une large reverberation vitreuse qui etait probablement une glace et faisait penser a quelque section qu'un rayon aurait pratiquee, perpendiculaire, obscure et liquide, dans le cristal ebloui des eaux. A la fois plume et corolle, ainsi que certaines floraisons marines, une grande fleur blanche, duvetee comme une aile, descendait du front de la princesse le long d'une de ses joues dont elle suivait l'inflexion avec une souplesse coquette, amoureuse et vivante, et semblait l'enfermer a demi comme un oeuf rose dans la douceur d'un nid d'alcyon. Sur la chevelure de la princesse, et s'abaissant jusqu'a ses sourcils, puis reprise plus bas a la hauteur de sa gorge, s'etendait une resille faite de ces coquillages blancs qu'on peche dans certaines mers australes et qui etaient meles a des perles, mosaique marine a peine sortie des vagues qui par moment se trouvait plongee dans l'ombre au fond de laquelle, meme alors, une presence humaine etait revelee par la motilite eclatante des yeux de la princesse. La beaute qui mettait celle-ci bien au-dessus des autres filles fabuleuses de la penombre n'etait pas tout entiere materiellement et inclusivement inscrite dans sa nuque, dans ses epaules, dans ses bras, dans sa taille. Mais la ligne delicieuse et inachevee de celle-ci etait l'exact point de depart, l'amorce inevitable de lignes invisibles en lesquelles l'oeil ne pouvait s'empecher de les prolonger, merveilleuses, engendrees autour de la femme comme le spectre d'une figure ideale projetee sur les tenebres. --C'est la princesse de Guermantes, dit ma voisine au monsieur qui etait avec elle, en ayant soin de mettre devant le mot princesse plusieurs _p_ indiquant que cette appellation etait risible. Elle n'a pas economise ses perles. Il me semble que si j'en avais autant, je n'en ferais pas un pareil etalage; je ne trouve pas que cela ait l'air comme il faut. Et cependant, en reconnaissant la princesse, tous ceux qui cherchaient a savoir qui etait dans la salle sentaient se relever dans leur coeur le trone legitime de la beaute. En effet, pour la duchesse de Luxembourg, pour Mme de Morienval, pour Mme de Saint-Euverte, pour tant d'autres, ce qui permettait d'identifier leur visage, c'etait la connexite d'un gros nez rouge avec un bec de lievre, ou de deux joues ridees avec une fine moustache. Ces traits etaient d'ailleurs suffisants pour charmer, puisque, n'ayant que la valeur conventionnelle d'une ecriture, ils donnaient a lire un nom celebre et qui imposait; mais aussi, ils finissaient par donner l'idee que la laideur a quelque chose d'aristocratique, et qu'il est indifferent que le visage d'une grande dame, s'il est distingue, soit beau. Mais comme certains artistes qui, au lieu des lettres de leur nom, mettent au bas de leur toile une forme belle par elle-meme, un papillon, un lezard, une fleur, de meme c'etait la forme d'un corps et d'un visage delicieux que la princesse apposait a l'angle de sa loge, montrant par la que la beaute peut etre la plus noble des signatures; car la presence de Mme de Guermantes, qui n'amenait au theatre que des personnes qui le reste du temps faisaient partie de son intimite, etait, aux yeux des amateurs d'aristocratie, le meilleur certificat d'authenticite du tableau que presentait sa baignoire, sorte d'evocation d'une scene de la vie familiere et speciale de la princesse dans ses palais de Munich et de Paris. Notre imagination etant comme un orgue de Barbarie detraque qui joue toujours autre chose que l'air indique, chaque fois que j'avais entendu parler de la princesse de Guermantes-Baviere, le souvenir de certaines oeuvres du XVIe siecle avait commence a chanter en moi. Il me fallait l'en depouiller maintenant que je la voyais, en train d'offrir des bonbons glaces a un gros monsieur en frac. Certes j'etais bien loin d'en conclure qu'elle et ses invites fussent des etres pareils aux autres. Je comprenais bien que ce qu'ils faisaient la n'etait qu'un jeu, et que pour preluder aux actes de leur vie veritable (dont sans doute ce n'est pas ici qu'ils vivaient la partie importante) ils convenaient en vertu des rites ignores de moi, ils feignaient d'offrir et de refuser des bonbons, geste depouille de sa signification et regle d'avance comme le pas d'une danseuse qui tour a tour s'eleve sur sa pointe et tourne autour d'une echarpe. Qui sait? peut-etre au moment ou elle offrait ses bonbons, la Deesse disait-elle sur ce ton d'ironie (car je la voyais sourire): "Voulez-vous des bonbons?" Que m'importait? J'aurais trouve d'un delicieux raffinement la secheresse voulue, a la Merimee ou a la Meilhac, de ces mots adresses par une deesse a un demi-dieu qui, lui, savait quelles etaient les pensees sublimes que tous deux resumaient, sans doute pour le moment ou ils se remettraient a vivre leur vraie vie et qui, se pretant a ce jeu, repondait avec la meme mysterieuse malice: "Oui, je veux bien une cerise." Et j'aurais ecoute ce dialogue avec la meme avidite que telle scene du _Mari de la Debutante_, ou l'absence de poesie, de grandes pensees, choses si familieres pour moi et que je suppose que Meilhac eut ete mille fois capable d'y mettre, me semblait a elle seule une elegance, une elegance conventionnelle, et par la d'autant plus mysterieuse et plus instructive. --Ce gros-la, c'est le marquis de Ganancay, dit d'un air renseigne mon voisin qui avait mal entendu le nom chuchote derriere lui. Le marquis de Palancy, le cou tendu, la figure oblique, son gros oeil rond colle contre le verre du monocle, se deplacait lentement dans l'ombre transparente et paraissait ne pas plus voir le public de l'orchestre qu'un poisson qui passe, ignorant de la foule des visiteurs curieux, derriere la cloison vitree d'un aquarium. Par moment il s'arretait, venerable, soufflant et moussu, et les spectateurs n'auraient pu dire s'il souffrait, dormait, nageait, etait en train de pondre ou respirait seulement. Personne n'excitait en moi autant d'envie que lui, a cause de l'habitude qu'il avait l'air d'avoir de cette baignoire et de l'indifference avec laquelle il laissait la princesse lui tendre des bonbons; elle jetait alors sur lui un regard de ses beaux yeux tailles dans un diamant que semblaient bien fluidifier, a ces moments-la, l'intelligence et l'amitie, mais qui, quand ils etaient au repos, reduits a leur pure beaute materielle, a leur seul eclat mineralogique, si le moindre reflexe les deplacait legerement, incendiaient la profondeur du parterre de feux inhumains, horizontaux et splendides. Cependant, parce que l'acte de _Phedre_ que jouait la Berma allait commencer, la princesse vint sur le devant de la baignoire; alors, comme si elle-meme etait une apparition de theatre, dans la zone differente de lumiere qu'elle traversa, je vis changer non seulement la couleur mais la matiere de ses parures. Et dans la baignoire assechee, emergee, qui n'appartenait plus au monde des eaux, la princesse cessant d'etre une nereide apparut enturbannee de blanc et de bleu comme quelque merveilleuse tragedienne costumee en Zaire ou peut-etre en Orosmane; puis quand elle se fut assise au premier rang, je vis que le doux nid d'alcyon qui protegeait tendrement la nacre rose de ses joues etait, douillet, eclatant et veloute, un immense oiseau de paradis. Cependant mes regards furent detournes de la baignoire de la princesse de Guermantes par une petite femme mal vetue, laide, les yeux en feu, qui vint, suivie de deux jeunes gens, s'asseoir a quelques places de moi. Puis le rideau se leva. Je ne pus constater sans melancolie qu'il ne me restait rien de mes dispositions d'autrefois quand, pour ne rien perdre du phenomene extraordinaire que j'aurais ete contempler au bout du monde, je tenais mon esprit prepare comme ces plaques sensibles que les astronomes vont installer en Afrique, aux Antilles, en vue de l'observation scrupuleuse d'une comete ou d'une eclipse; quand je tremblais que quelque nuage (mauvaise disposition de l'artiste, incident dans le public) empechat le spectacle de se produire dans son maximum d'intensite; quand j'aurais cru ne pas y assister dans les meilleures conditions si je ne m'etais pas rendu dans le theatre meme qui lui etait consacre comme un autel, ou me semblaient alors faire encore partie, quoique partie accessoire, de son apparition sous le petit rideau rouge, les controleurs a oeillet blanc nommes par elle, le soubassement de la nef au-dessus d'un parterre plein de gens mal habilles, les ouvreuses vendant un programme avec sa photographie, les marronniers du square, tous ces compagnons, ces confidents de mes impressions d'alors et qui m'en semblaient inseparables. _Phedre_, la "Scene de la Declaration", la Berma avaient alors pour moi une sorte d'existence absolue. Situees en retrait du monde de l'experience courante, elles existaient par elles-memes, il me fallait aller vers elles, je penetrerais d'elles ce que je pourrais, et en ouvrant mes yeux et mon ame tout grands j'en absorberais encore bien peu. Mais comme la vie me paraissait agreable! l'insignifiance de celle que je menais n'avait aucune importance, pas plus que les moments ou on s'habille, ou on se prepare pour sortir, puisque au dela existait, d'une facon absolue, bonnes et difficiles a approcher, impossibles a posseder tout entieres, ces realites plus solides, _Phedre_, la maniere dont disait la Berma. Sature par ces reveries sur la perfection dans l'art dramatique desquelles on eut pu extraire alors une dose importante, si l'on avait dans ces temps-la analyse mon esprit a quelque minute du jour et peut-etre de la nuit que ce fut, j'etais comme une pile qui developpe son electricite. Et il etait arrive un moment ou malade, meme si j'avais cru en mourir, il aurait fallu que j'allasse entendre la Berma. Mais maintenant, comme une colline qui au loin semble faite d'azur et qui de pres rentre dans notre vision vulgaire des choses, tout cela avait quitte le monde de l'absolu et n'etait plus qu'une chose pareille aux autres, dont je prenais connaissance parce que j'etais la, les artistes etaient des gens de meme essence que ceux que je connaissais, tachant de dire le mieux possible ces vers de _Phedre_ qui, eux, ne formaient plus une essence sublime et individuelle, separee de tout, mais des vers plus ou moins reussis, prets a rentrer dans l'immense matiere de vers francais ou ils etaient meles. J'en eprouvais un decouragement d'autant plus profond que si l'objet de mon desir tetu et agissant n'existait plus, en revanche les memes dispositions a une reverie fixe, qui changeait d'annee en annee, mais me conduisait a une impulsion brusque, insoucieuse du danger, persistaient. Tel jour ou, malade, je partais pour aller voir dans un chateau un tableau d'Elstir, une tapisserie gothique, ressemblait tellement au jour ou j'avais du partir pour Venise, a celui ou j'etais alle entendre la Berma, ou parti pour Balbec, que d'avance je sentais que l'objet present de mon sacrifice me laisserait indifferent au bout de peu de temps, que je pourrais alors passer tres pres de lui sans aller regarder ce tableau, ces tapisseries pour lesquelles j'eusse en ce moment affronte tant de nuits sans sommeil, tant de crises douloureuses. Je sentais par l'instabilite de son objet la vanite de mon effort, et en meme temps son enormite a laquelle je n'avais pas cru, comme ces neurastheniques dont on double la fatigue en leur faisant remarquer qu'ils sont fatigues. En attendant, ma songerie donnait du prestige a tout ce qui pouvait se rattacher a elle. Et meme dans mes desirs les plus charnels toujours orientes d'un certain cote, concentres autour d'un meme reve, j'aurais pu reconnaitre comme premier moteur une idee, une idee a laquelle j'aurais sacrifie ma vie, et au point le plus central de laquelle, comme dans mes reveries pendant les apres-midi de lecture au jardin a Combray, etait l'idee de perfection. Je n'eus plus la meme indulgence qu'autrefois pour les justes intentions de tendresse ou de colere que j'avais remarquees alors dans le debit et le jeu d'Aricie, d'Ismene et d'Hippolyte. Ce n'est pas que ces artistes--c'etaient les memes--ne cherchassent toujours avec la meme intelligence a donner ici a leur voix une inflexion caressante ou une ambiguite calculee, la a leurs gestes une ampleur tragique ou une douceur suppliante. Leurs intonations commandaient a cette voix: "Sois douce, chante comme un rossignol, caresse"; ou au contraire: "Fais-toi furieuse", et alors se precipitaient sur elle pour tacher de l'emporter dans leur frenesie. Mais elle, rebelle, exterieure a leur diction, restait irreductiblement leur voix naturelle, avec ses defauts ou ses charmes materiels, sa vulgarite ou son affectation quotidiennes, et etalait ainsi un ensemble de phenomenes acoustiques ou sociaux que n'avait pas altere le sentiment des vers recites. De meme le geste de ces artistes disait a leurs bras, a leur peplum: "Soyez majestueux." Mais les membres insoumis laissaient se pavaner entre l'epaule et le coude un biceps qui ne savait rien du role; ils continuaient a exprimer l'insignifiance de la vie de tous les jours et a mettre en lumiere, au lieu des nuances raciniennes, des connexites musculaires; et la draperie qu'ils soulevaient retombait selon une verticale ou ne le disputait aux lois de la chute des corps qu'une souplesse insipide et textile. A ce moment la petite dame qui etait pres de moi s'ecria: --Pas un applaudissement! Et comme elle est ficelee! Mais elle est trop vieille, elle ne peut plus, on renonce dans ces cas-la. Devant les "chut" des voisins, les deux jeunes gens qui etaient avec elle tacherent de la faire tenir tranquille, et sa fureur ne se dechainait plus que dans ses yeux. Cette fureur ne pouvait d'ailleurs s'adresser qu'au succes, a la gloire, car la Berma qui avait gagne tant d'argent n'avait que des dettes. Prenant toujours des rendez-vous d'affaires ou d'amitie auxquels elle ne pouvait pas se rendre, elle avait dans toutes les rues des chasseurs qui couraient decommander dans les hotels des appartements retenus a l'avance et qu'elle ne venait jamais occuper, des oceans de parfums pour laver ses chiennes, des dedits a payer a tous les directeurs. A defaut de frais plus considerables, et moins voluptueuse que Cleopatre, elle aurait trouve le moyen de manger en pneumatiques et en voitures de l'Urbaine des provinces et des royaumes. Mais la petite dame etait une actrice qui n'avait pas eu de chance et avait voue une haine mortelle a la Berma. Celle-ci venait d'entrer en scene. Et alors, o miracle, comme ces lecons que nous nous sommes vainement epuises a apprendre le soir et que nous retrouvons en nous, sues par coeur, apres que nous avons dormi, comme aussi ces visages des morts que les efforts passionnes de notre memoire poursuivent sans les retrouver, et qui, quand nous ne pensons plus a eux, sont la devant nos yeux, avec la ressemblance de la vie, le talent de la Berma qui m'avait fui quand je cherchais si avidement a en saisir l'essence, maintenant, apres ces annees d'oubli, dans cette heure d'indifference, s'imposait avec la force de l'evidence a mon admiration. Autrefois, pour tacher d'isoler ce talent, je defalquais en quelque sorte de ce que j'entendais le role lui-meme, le role, partie commune a toutes les actrices qui jouaient _Phedre_ et que j'avais etudie d'avance pour que je fusse capable de le soustraire, de ne recueillir comme residu que le talent de Mme Berma. Mais ce talent que je cherchais a apercevoir en dehors du role, il ne faisait qu'un avec lui. Tel pour un grand musicien (il parait que c'etait le cas pour Vinteuil quand il jouait du piano), son jeu est d'un si grand pianiste qu'on ne sait meme plus si cet artiste est pianiste du tout, parce que (n'interposant pas tout cet appareil d'efforts musculaires, ca et la couronnes de brillants effets, toute cette eclaboussure de notes ou du moins l'auditeur qui ne sait ou se prendre croit trouver le talent dans sa realite materielle, tangible) ce jeu est devenu si transparent, si rempli de ce qu'il interprete, que lui-meme on ne le voit plus, et qu'il n'est plus qu'une fenetre qui donne sur un chef-d'oeuvre. Les intentions entourant comme une bordure majestueuse ou delicate la voix et la mimique d'Aricie, d'Ismene, d'Hippolyte, j'avais pu les distinguer; mais Phedre se les etait interiorisees, et mon esprit n'avait pas reussi a arracher a la diction et aux attitudes, a apprehender dans l'avare simplicite de leurs surfaces unies, ces trouvailles, ces effets qui n'en depassaient pas, tant ils s'y etaient profondement resorbes. La voix de la Berma, en laquelle ne subsistait plus un seul dechet de matiere inerte et refractaire a l'esprit, ne laissait pas discerner autour d'elle cet excedent de larmes qu'on voyait couler, parce qu'elles n'avaient pu s'y imbiber, sur la voix de marbre d'Aricie ou d'Ismene, mais avait ete delicatement assouplie en ses moindres cellules comme l'instrument d'un grand violoniste chez qui on veut, quand on dit qu'il a un beau son, louer non pas une particularite physique mais une superiorite d'ame; et comme dans le paysage antique ou a la place d'une nymphe disparue il y a une source inanimee, une intention discernable et concrete s'y etait changee en quelque qualite du timbre, d'une limpidite etrange, appropriee et froide. Les bras de la Berma que les vers eux-memes, de la meme emission par laquelle ils faisaient sortir sa voix de ses levres, semblaient soulever sur sa poitrine, comme ces feuillages que l'eau deplace en s'echappant; son attitude en scene qu'elle avait lentement constituee, qu'elle modifierait encore, et qui etait faite de raisonnements d'une autre profondeur que ceux dont on apercevait la trace dans les gestes de ses camarades, mais de raisonnements ayant perdu leur origine volontaire, fondus dans une sorte de rayonnement ou ils faisaient palpiter, autour du personnage de Phedre, des elements riches et complexes, mais que le spectateur fascine prenait, non pour une reussite de l'artiste mais pour une donnee de la vie; ces blancs voiles eux-memes, qui, extenues et fideles, semblaient de la matiere vivante et avoir ete files par la souffrance mi-paienne, mi-janseniste, autour de laquelle ils se contractaient comme un cocon fragile et frileux; tout cela, voix, attitudes, gestes, voiles, n'etaient, autour de ce corps d'une idee qu'est un vers (corps qui, au contraire des corps humains, n'est pas devant l'ame comme un obstacle opaque qui empeche de l'apercevoir mais comme un vetement purifie, vivifie ou elle se diffuse et ou on la retrouve), que des enveloppes supplementaires qui, au lieu de la cacher, rendaient plus splendidement l'ame qui se les etait assimilees et s'y etait repandue, que des coulees de substances diverses, devenues translucides, dont la superposition ne fait que refracter plus richement le rayon central et prisonnier qui les traverse et rendre plus etendue, plus precieuse et plus belle la matiere imbibee de flamme ou il est engaine. Telle l'interpretation de la Berma etait, autour de l'oeuvre, une seconde oeuvre vivifiee aussi par le genie. Mon impression, a vrai dire, plus agreable que celle d'autrefois, n'etait pas differente. Seulement je ne la confrontais plus a une idee prealable, abstraite et fausse, du genie dramatique, et je comprenais que le genie dramatique, c'etait justement cela. Je pensais tout a l'heure que, si je n'avais pas eu de plaisir la premiere fois que j'avais entendu la Berma, c'est que, comme jadis quand je retrouvais Gilberte aux Champs-Elysees, je venais a elle avec un trop grand desir. Entre les deux deceptions il n'y avait peut-etre pas seulement cette ressemblance, une autre aussi, plus profonde. L'impression que nous cause une personne, une oeuvre (ou une interpretation) fortement caracterisees, est particuliere. Nous avons apporte avec nous les idees de "beaute", "largeur de style", "pathetique", que nous pourrions a la rigueur avoir l'illusion de reconnaitre dans la banalite d'un talent, d'un visage corrects, mais notre esprit attentif a devant lui l'insistance d'une forme dont il ne possede pas l'equivalent intellectuel, dont il lui faut degager l'inconnu. Il entend un son aigu, une intonation bizarrement interrogative. Il se demande: "Est-ce beau? ce que j'eprouve, est-ce de l'admiration? est-ce cela la richesse de coloris, la noblesse, la puissance?" Et ce qui lui repond de nouveau, c'est une voix aigue, c'est un ton curieusement questionneur, c'est l'impression despotique causee par un etre qu'on ne connait pas, toute materielle, et dans laquelle aucun espace vide n'est laisse pour la "largeur de l'interpretation". Et a cause de cela ce sont les oeuvres vraiment belles, si elles sont sincerement ecoutees, qui doivent le plus nous decevoir, parce que, dans la collection de nos idees, il n'y en a aucune qui reponde a une impression individuelle. C'etait precisement ce que me montrait le jeu de la Berma. C'etait bien cela, la noblesse, l'intelligence de la diction. Maintenant je me rendais compte des merites d'une interpretation large, poetique, puissante; ou plutot, c'etait cela a quoi on a convenu de decerner ces titres, mais comme on donne le nom de Mars, de Venus, de Saturne a des etoiles qui n'ont rien de mythologique. Nous sentons dans un monde, nous pensons, nous nommons dans un autre, nous pouvons entre les deux etablir une concordance mais non combler l'intervalle. C'est bien un peu, cet intervalle, cette faille, que j'avais a franchir quand, le premier jour ou j'etais alle voir jouer la Berma, l'ayant ecoutee de toutes mes oreilles, j'avais eu quelque peine a rejoindre mes idees de "noblesse d'interpretation", d'"originalite" et n'avais eclate en applaudissements qu'apres un moment de vide, et comme s'ils naissaient non pas de mon impression meme, mais comme si je les rattachais a mes idees prealables, au plaisir que j'avais a me dire: "J'entends enfin la Berma." Et la difference qu'il y a entre une personne, une oeuvre fortement individuelle et l'idee de beaute existe aussi grande entre ce qu'elles nous font ressentir et les idees d'amour, d'admiration. Aussi ne les reconnait-on pas. Je n'avais pas eu de plaisir a entendre la Berma (pas plus que je n'en avais a voir Gilberte). Je m'etais dit: "Je ne l'admire donc pas." Mais cependant je ne songeais alors qu'a approfondir le jeu de la Berma, je n'etais preoccupe que de cela, je tachais d'ouvrir ma pensee le plus largement possible pour recevoir tout ce qu'il contenait. Je comprenais maintenant que c'etait justement cela: admirer. Ce genie dont l'interpretation de la Berma n'etait seulement que la revelation, etait-ce bien seulement le genie de Racine? Je le crus d'abord. Je devais etre detrompe, une fois l'acte de _Phedre_ fini, apres les rappels du public, pendant lesquels la vieille actrice rageuse, redressant sa taille minuscule, posant son corps de biais, immobilisa les muscles de son visage, et placa ses bras en croix sur sa poitrine pour montrer qu'elle ne se melait pas aux applaudissements des autres et rendre plus evidente une protestation qu'elle jugeait sensationnelle, mais qui passa inapercue. La piece suivante etait une des nouveautes qui jadis me semblaient, a cause du defaut de celebrite, devoir paraitre minces, particulieres, depourvues qu'elles etaient d'existence en dehors de la representation qu'on en donnait. Mais je n'avais pas comme pour une piece classique cette deception de voir l'eternite d'un chef-d'oeuvre ne tenir que la longueur de la rampe et la duree d'une representation qui l'accomplissait aussi bien qu'une piece de circonstance. Puis a chaque tirade que je sentais que le public aimait et qui serait un jour fameuse, a defaut de la celebrite qu'elle n'avait pu avoir dans le passe, j'ajoutais celle qu'elle aurait dans l'avenir, par un effort d'esprit inverse de celui qui consiste a se representer des chefs-d'oeuvre au temps de leur grele apparition, quand leur titre qu'on n'avait encore jamais entendu ne semblait pas devoir etre mis un jour, confondu dans une meme lumiere, a cote de ceux des autres oeuvres de l'auteur. Et ce role serait mis un jour dans la liste de ses plus beaux, aupres de celui de Phedre. Non qu'en lui-meme il ne fut denue de toute valeur litteraire; mais la Berma y etait aussi sublime que dans _Phedre_. Je compris alors que l'oeuvre de l'ecrivain n'etait pour la tragedienne qu'une matiere, a peu pres indifferente en soi-meme, pour la creation de son chef-d'oeuvre d'interpretation, comme le grand peintre que j'avais connu a Balbec, Elstir, avait trouve le motif de deux tableaux qui se valent, dans un batiment scolaire sans caractere et dans une cathedrale qui est, par elle-meme, un chef-d'oeuvre. Et comme le peintre dissout maison, charrette, personnages, dans quelque grand effet de lumiere qui les fait homogenes, la Berma etendait de vastes nappes de terreur, de tendresse, sur les mots fondus egalement, tous aplanis ou releves, et qu'une artiste mediocre eut detaches l'un apres l'autre. Sans doute chacun avait une inflexion propre, et la diction de la Berma n'empechait pas qu'on percut le vers. N'est-ce pas deja un premier element de complexite ordonnee, de beaute, quand en entendant une rime, c'est-a-dire quelque chose qui est a la fois pareil et autre que la rime precedente, qui est motive par elle, mais y introduit la variation d'une idee nouvelle, on sent deux systemes qui se superposent, l'un de pensee, l'autre de metrique? Mais la Berma faisait pourtant entrer les mots, meme les vers, meme les "tirades", dans des ensembles plus vastes qu'eux-memes, a la frontiere desquels c'etait un charme de les voir obliges de s'arreter, s'interrompre; ainsi un poete prend plaisir a faire hesiter un instant, a la rime, le mot qui va s'elancer et un musicien a confondre les mots divers du livret dans un meme rythme qui les contrarie et les entraine. Ainsi dans les phrases du dramaturge moderne comme dans les vers de Racine, la Berma savait introduire ces vastes images de douleur, de noblesse, de passion, qui etaient ses chefs-d'oeuvre a elle, et ou on la reconnaissait comme, dans des portraits qu'il a peints d'apres des modeles differents, on reconnait un peintre. Je n'aurais plus souhaite comme autrefois de pouvoir immobiliser les attitudes de la Berma, le bel effet de couleur qu'elle donnait un instant seulement dans un eclairage aussitot evanoui et qui ne se reproduisait pas, ni lui faire redire cent fois un vers. Je comprenais que mon desir d'autrefois etait plus exigeant que la volonte du poete, de la tragedienne, du grand artiste decorateur qu'etait son metteur en scene, et que ce charme repandu au vol sur un vers, ces gestes instables perpetuellement transformes, ces tableaux successifs, c'etait le resultat fugitif, le but momentane, le mobile chef-d'oeuvre que l'art theatral se proposait et que detruirait en voulant le fixer l'attention d'un auditeur trop epris. Meme je ne tenais pas a venir un autre jour reentendre la Berma; j'etais satisfait d'elle; c'est quand j'admirais trop pour ne pas etre decu par l'objet de mon admiration, que cet objet fut Gilberte ou la Berma, que je demandais d'avance a l'impression du lendemain le plaisir que m'avait refuse l'impression de la veille. Sans chercher a approfondir la joie que je venais d'eprouver et dont j'aurais peut-etre pu faire un plus fecond usage, je me disais comme autrefois certain de mes camarades de college: "C'est vraiment la Berma que je mets en premier", tout en sentant confusement que le genie de la Berma n'etait peut-etre pas traduit tres exactement par cette affirmation de ma preference et par cette place de "premiere" decernee, quelque calme d'ailleurs qu'elles m'apportassent. Au moment ou cette seconde piece commenca, je regardai du cote de la baignoire de Mme de Guermantes. Cette princesse venait, par un mouvement generateur d'une ligne delicieuse que mon esprit poursuivait dans le vide, de tourner la tete vers le fond de la baignoire; les invites etaient debout, tournes aussi vers le fond, et entre la double haie qu'ils faisaient, dans son assurance et sa grandeur de deesse, mais avec une douceur inconnue que d'arriver si tard et de faire lever tout le monde au milieu de la representation melait aux mousselines blanches dans lesquelles elle etait enveloppee un air habilement naif, timide et confus qui temperait son sourire victorieux, la duchesse de Guermantes, qui venait d'entrer, alla vers sa cousine, fit une profonde reverence a un jeune homme blond qui etait assis au premier rang et, se retournant vers les monstres marins et sacres flottant au fond de l'antre, fit a ces demi-dieux du Jockey-Club--qui a ce moment-la, et particulierement M. de Palancy, furent les hommes que j'aurais le plus aime etre--un bonjour familier de vieille amie, allusion a l'au jour le jour de ses relations avec eux depuis quinze ans. Je ressentais le mystere, mais ne pouvais dechiffrer l'enigme de ce regard souriant qu'elle adressait a ses amis, dans l'eclat bleute dont il brillait tandis qu'elle abandonnait sa main aux uns et aux autres, et qui, si j'eusse pu en decomposer le prisme, en analyser les cristallisations, m'eut peut-etre revele l'essence de la vie inconnue qui y apparaissait a ce moment-la. Le duc de Guermantes suivait sa femme, les reflets de son monocle, le rire de sa dentition, la blancheur de son oeillet ou de son plastron plisse, ecartant pour faire place a leur lumiere ses sourcils, ses levres, son frac; d'un geste de sa main etendue qu'il abaissa sur leurs epaules, tout droit, sans bouger la tete, il commanda de se rasseoir aux monstres inferieurs qui lui faisaient place, et s'inclina profondement devant le jeune homme blond. On eut dit que la duchesse avait devine que sa cousine dont elle raillait, disait-on, ce qu'elle appelait les exagerations (nom que de son point de vue spirituellement francais et tout modere prenaient vite la poesie et l'enthousiasme germaniques) aurait ce soir une de ces toilettes ou la duchesse la trouvait "costumee", et qu'elle avait voulu lui donner une lecon de gout. Au lieu des merveilleux et doux plumages qui de la tete de la princesse descendaient jusqu'a son cou, au lieu de sa resille de coquillages et de perles, la duchesse n'avait dans les cheveux qu'une simple aigrette qui dominant son nez busque et ses yeux a fleur de tete avait l'air de l'aigrette d'un oiseau. Son cou et ses epaules sortaient d'un flot neigeux de mousseline sur lequel venait battre un eventail en plumes de cygne, mais ensuite la robe, dont le corsage avait pour seul ornement d'innombrables paillettes soit de metal, en baguettes et en grains, soit de brillants, moulait son corps avec une precision toute britannique. Mais si differentes que les deux toilettes fussent l'une de l'autre, apres que la princesse eut donne a sa cousine la chaise qu'elle occupait jusque-la, on les vit, se retournant l'une vers l'autre, s'admirer reciproquement. Peut-etre Mme de Guermantes aurait-elle le lendemain un sourire quand elle parlerait de la coiffure un peu trop compliquee de la princesse, mais certainement elle declarerait que celle-ci n'en etait pas moins ravissante et merveilleusement arrangee; et la princesse, qui, par gout, trouvait quelque chose d'un peu froid, d'un peu sec, d'un peu couturier, dans la facon dont s'habillait sa cousine, decouvrirait dans cette stricte sobriete un raffinement exquis. D'ailleurs entre elles l'harmonie, l'universelle gravitation preetablie de leur education, neutralisaient les contrastes non seulement d'ajustement mais d'attitude. A ces lignes invisibles et aimantees que l'elegance des manieres tendait entre elles, le naturel expansif de la princesse venait expirer, tandis que vers elles, la rectitude de la duchesse se laissait attirer, inflechir, se faisait douceur et charme. Comme dans la piece que l'on etait en train de representer, pour comprendre ce que la Berma degageait de poesie personnelle, on n'avait qu'a confier le role qu'elle jouait, et qu'elle seule pouvait jouer, a n'importe quelle autre actrice, le spectateur qui eut leve les yeux vers le balcon eut vu, dans deux loges, un "arrangement" qu'elle croyait rappeler ceux de la princesse de Guermantes, donner simplement a la baronne de Morienval l'air excentrique, pretentieux et mal eleve, et un effort a la fois patient et couteux pour imiter les toilettes et le chic de la duchesse de Guermantes, faire seulement ressembler Mme de Cambremer a quelque pensionnaire provinciale, montee sur fil de fer, droite, seche et pointue, un plumet de corbillard verticalement dresse dans les cheveux. Peut-etre la place de cette derniere n'etait-elle pas dans une salle ou c'etait seulement avec les femmes les plus brillantes de l'annee que les loges (et meme celles des plus hauts etages qui d'en bas semblaient de grosses bourriches piquees de fleurs humaines et attachees au cintre de la salle par les brides rouges de leurs separations de velours) composaient un panorama ephemere que les morts, les scandales, les maladies, les brouilles modifieraient bientot, mais qui en ce moment etait immobilise par l'attention, la chaleur, le vertige, la poussiere, l'elegance et l'ennui, dans cette espece d'instant eternel et tragique d'inconsciente attente et de calme engourdissement qui, retrospectivement, semble avoir precede l'explosion d'une bombe ou la premiere flamme d'un incendie. La raison pour quoi Mme de Cambremer se trouvait la etait que la princesse de Parme, denuee de snobisme comme la plupart des veritables altesses et, en revanche, devoree par l'orgueil, le desir de la charite qui egalait chez elle le gout de ce qu'elle croyait les Arts, avait cede ca et la quelques loges a des femmes comme Mme de Cambremer qui ne faisaient pas partie de la haute societe aristocratique, mais avec lesquelles elle etait en relations pour ses oeuvres de bienfaisance. Mme de Cambremer ne quittait pas des yeux la duchesse et la princesse de Guermantes, ce qui lui etait d'autant plus aise que, n'etant pas en relations veritables avec elles, elle ne pouvait avoir l'air de queter un salut. Etre recue chez ces deux grandes dames etait pourtant le but qu'elle poursuivait depuis dix ans avec une inlassable patience. Elle avait calcule qu'elle y serait sans doute parvenue dans cinq ans. Mais atteinte d'une maladie qui ne pardonne pas et dont, se piquant de connaissances medicales, elle croyait connaitre le caractere inexorable, elle craignait de ne pouvoir vivre jusque-la. Elle etait du moins heureuse ce soir-la de penser que toutes ces femmes qu'elle ne connaissait guere verraient aupres d'elle un homme de leurs amis, le jeune marquis de Beausergent, frere de Mme d'Argencourt, lequel frequentait egalement les deux societes, et de la presence de qui les femmes de la seconde aimaient beaucoup a se parer sous les yeux de celles de la premiere. Il s'etait assis derriere Mme de Cambremer sur une chaise placee en travers pour pouvoir lorgner dans les autres loges. Il y connaissait tout le monde et, pour saluer, avec la ravissante elegance de sa jolie tournure cambree, de sa fine tete aux cheveux blonds, il soulevait a demi son corps redresse, un sourire a ses yeux bleus, avec un melange de respect et de desinvolture, gravant ainsi avec precision dans le rectangle du plan oblique ou il etait place comme une de ces vieilles estampes qui figurent un grand seigneur hautain et courtisan. Il acceptait souvent de la sorte d'aller au theatre avec Mme de Cambremer; dans la salle et a la sortie, dans le vestibule, il restait bravement aupres d'elle au milieu de la foule des amies plus brillantes qu'il avait la et a qui il evitait de parler, ne voulant pas les gener, et comme s'il avait ete en mauvaise compagnie. Si alors passait la princesse de Guermantes, belle et legere comme Diane, laissant trainer derriere elle un manteau incomparable, faisant se detourner toutes les tetes et suivie par tous les yeux (par ceux de Mme de Cambremer plus que par tous les autres), M. de Beausergent s'absorbait dans une conversation avec sa voisine, ne repondait au sourire amical et eblouissant de la princesse que contraint et force et avec la reserve bien elevee et la charitable froideur de quelqu'un dont l'amabilite peut etre devenue momentanement genante. Mme de Cambremer n'eut-elle pas su que la baignoire appartenait a la princesse qu'elle eut cependant reconnu que Mme de Guermantes etait l'invitee, a l'air d'interet plus grand qu'elle portait au spectacle de la scene et de la salle afin d'etre aimable envers son hotesse. Mais en meme temps que cette force centrifuge, une force inverse developpee par le meme desir d'amabilite ramenait l'attention de la duchesse vers sa propre toilette, sur son aigrette, son collier, son corsage et, aussi vers celle de la princesse elle-meme, dont la cousine semblait se proclamer la sujette, l'esclave, venue ici seulement pour la voir, prete a la suivre ailleurs s'il avait pris fantaisie a la titulaire de la loge de s'en aller, et ne regardant que comme composee d'etrangers curieux a considerer le reste de la salle ou elle comptait pourtant nombre d'amis dans la loge desquels elle se trouvait d'autres semaines et a l'egard de qui elle ne manquait pas de faire preuve alors du meme loyalisme exclusif, relativiste et hebdomadaire. Mme de Cambremer etait etonnee de voir la duchesse ce soir. Elle savait que celle-ci restait tres tard a Guermantes et supposait qu'elle y etait encore. Mais on lui avait raconte que parfois, quand il y avait a Paris un spectacle qu'elle jugeait interessant, Mme de Guermantes faisait atteler une de ses voitures aussitot qu'elle avait pris le the avec les chasseurs et, au soleil couchant, partait au grand trot, a travers la foret crepusculaire, puis par la route, prendre le train a Combray pour etre a Paris le soir. "Peut-etre vient-elle de Guermantes expres pour entendre la Berma", pensait avec admiration Mme de Cambremer. Et elle se rappelait avoir entendu dire a Swann, dans ce jargon ambigu qu'il avait en commun avec M. de Charlus: "La duchesse est un des etres les plus nobles de Paris, de l'elite la plus raffinee, la plus choisie." Pour moi qui faisais deriver du nom de Guermantes, du nom de Baviere et du nom de Conde la vie, la pensee des deux cousines (je ne le pouvais plus pour leurs visages puisque je les avais vus), j'aurais mieux aime connaitre leur jugement sur _Phedre_ que celui du plus grand critique du monde. Car dans le sien je n'aurais trouve que de l'intelligence, de l'intelligence superieure a la mienne, mais de meme nature. Mais ce que pensaient la duchesse et la princesse de Guermantes, et qui m'eut fourni sur la nature de ces deux poetiques creatures un document inestimable, je l'imaginais a l'aide de leurs noms, j'y supposais un charme irrationnel et, avec la soif et la nostalgie d'un fievreux, ce que je demandais a leur opinion sur _Phedre_ de me rendre, c'etait le charme des apres-midi d'ete ou je m'etais promene du cote de Guermantes. Mme de Cambremer essayait de distinguer quelle sorte de toilette portaient les deux cousines. Pour moi, je ne doutais pas que ces toilettes ne leur fussent particulieres, non pas seulement dans le sens ou la livree a col rouge ou a revers bleu appartenait jadis exclusivement aux Guermantes et aux Conde, mais plutot comme pour un oiseau le plumage qui n'est pas seulement un ornement de sa beaute, mais une extension de son corps. La toilette de ces deux femmes me semblait comme une materialisation neigeuse ou diapree de leur activite interieure, et, comme les gestes que j'avais vu faire a la princesse de Guermantes et que je n'avais pas doute correspondre a une idee cachee, les plumes qui descendaient du front de la princesse et le corsage eblouissant et paillete de sa cousine semblaient avoir une signification, etre pour chacune des deux femmes un attribut qui n'etait qu'a elle et dont j'aurais voulu connaitre la signification: l'oiseau de paradis me semblait inseparable de l'une, comme le paon de Junon; je ne pensais pas qu'aucune femme put usurper le corsage paillete de l'autre plus que l'egide etincelante et frangee de Minerve. Et quand je portais mes yeux sur cette baignoire, bien plus qu'au plafond du theatre ou etaient peintes de froides allegories, c'etait comme si j'avais apercu, grace au dechirement miraculeux des nuees coutumieres, l'assemblee des Dieux en train de contempler le spectacle des hommes, sous un velum rouge, dans une eclaircie lumineuse, entre deux piliers du Ciel. Je contemplais cette apotheose momentanee avec un trouble que melangeait de paix le sentiment d'etre ignore des Immortels; la duchesse m'avait bien vu une fois avec son mari, mais ne devait certainement pas s'en souvenir, et je ne souffrais pas qu'elle se trouvat, par la place qu'elle occupait dans la baignoire, regarder les madrepores anonymes et collectifs du public de l'orchestre, car je sentais heureusement mon etre dissous au milieu d'eux, quand, au moment ou en vertu des lois de la refraction vint sans doute se peindre dans le courant impassible des deux yeux bleus la forme confuse du protozoaire depourvu d'existence individuelle que j'etais, je vis une clarte les illuminer: la duchesse, de deesse devenue femme et me semblant tout d'un coup mille fois plus belle, leva vers moi la main gantee de blanc qu'elle tenait appuyee sur le rebord de la loge, l'agita en signe d'amitie, mes regards se sentirent croises par l'incandescence involontaire et les feux des yeux de la princesse, laquelle les avait fait entrer a son insu en conflagration rien qu'en les bougeant pour chercher a voir a qui sa cousine venait de dire bonjour, et celle-ci, qui m'avait reconnu, fit pleuvoir sur moi l'averse etincelante et celeste de son sourire. Maintenant tous les matins, bien avant l'heure ou elle sortait, j'allais par un long detour me poster a l'angle de la rue qu'elle descendait d'habitude, et, quand le moment de son passage me semblait proche, je remontais d'un air distrait, regardant dans une direction opposee et levant les yeux vers elle des que j'arrivais a sa hauteur, mais comme si je ne m'etais nullement attendu a la voir. Meme les premiers jours, pour etre plus sur de ne pas la manquer, j'attendais devant la maison. Et chaque fois que la porte cochere s'ouvrait (laissant passer successivement tant de personnes qui n'etaient pas celle que j'attendais), son ebranlement se prolongeait ensuite dans mon coeur en oscillations qui mettaient longtemps a se calmer. Car jamais fanatique d'une grande comedienne qu'il ne connait pas, allant faire "le pied de grue" devant la sortie des artistes, jamais foule exasperee ou idolatre reunie pour insulter ou porter en triomphe le condamne ou le grand homme qu'on croit etre sur le point de passer chaque fois qu'on entend du bruit venu de l'interieur de la prison ou du palais ne furent aussi emus que je l'etais, attendant le depart de cette grande dame qui, dans sa toilette simple, savait, par la grace de sa marche (toute differente de l'allure qu'elle avait quand elle entrait dans un salon ou dans une loge), faire de sa promenade matinale--il n'y avait pour moi qu'elle au monde qui se promenat--tout un poeme d'elegance et la plus fine parure, la plus curieuse fleur du beau temps. Mais apres trois jours, pour que le concierge ne put se rendre compte de mon manege, je m'en allai beaucoup plus loin, jusqu'a un point quelconque du parcours habituel de la duchesse. Souvent avant cette soiree au theatre, je faisais ainsi de petites sorties avant le dejeuner, quand le temps etait beau; s'il avait plu, a la premiere eclaircie je descendais faire quelques pas, et tout d'un coup, venant sur le trottoir encore mouille, change par la lumiere en laque d'or, dans l'apotheose d'un carrefour poudroyant d'un brouillard que tanne et blondit le soleil, j'apercevais une pensionnaire suivie de son institutrice ou une laitiere avec ses manches blanches, je restais sans mouvement, une main contre mon coeur qui s'elancait deja vers une vie etrangere; je tachais de me rappeler la rue, l'heure, la porte sous laquelle la fillette (que quelquefois je suivais) avait disparu sans ressortir. Heureusement la fugacite de ces images caressees et que je me promettais de chercher a revoir les empechait de se fixer fortement dans mon souvenir. N'importe, j'etais moins triste d'etre malade, de n'avoir jamais eu encore le courage de me mettre a travailler, a commencer un livre, la terre me paraissait plus agreable a habiter, la vie plus interessante a parcourir depuis que je voyais que les rues de Paris comme les routes de Balbec etaient fleuries de ces beautes inconnues que j'avais si souvent cherche a faire surgir des bois de Meseglise, et dont chacune excitait un desir voluptueux qu'elle seule semblait capable d'assouvir. En rentrant de l'Opera, j'avais ajoute pour le lendemain a celles que depuis quelques jours je souhaitais de retrouver l'image de Mme de Guermantes, grande, avec sa coiffure haute de cheveux blonds et legers; avec la tendresse promise dans le sourire qu'elle m'avait adresse de la baignoire de sa cousine. Je suivrais le chemin que Francoise m'avait dit que prenait la duchesse et je tacherais pourtant, pour retrouver deux jeunes filles que j'avais vues l'avant-veille, de ne pas manquer la sortie d'un cours et d'un catechisme. Mais, en attendant, de temps a autre, le scintillant sourire de Mme de Guermantes, la sensation de douceur qu'il m'avait donnee, me revenaient. Et sans trop savoir ce que je faisais, je m'essayais a les placer (comme une femme regarde l'effet que ferait sur une robe une certaine sorte de boutons de pierrerie qu'on vient de lui donner) a cote des idees romanesques que je possedais depuis longtemps et que la froideur d'Albertine, le depart premature de Gisele et, avant cela, la separation voulue et trop prolongee d'avec Gilberte avaient liberees (l'idee par exemple d'etre aime d'une femme, d'avoir une vie en commun avec elle); puis c'etait l'image de l'une ou l'autre des deux jeunes filles que j'approchais de ces idees auxquelles, aussitot apres, je tachais d'adapter le souvenir de la duchesse. Aupres de ces idees, le souvenir de Mme de Guermantes a l'Opera etait bien peu de chose, une petite etoile a cote de la longue queue de sa comete flamboyante; de plus je connaissais tres bien ces idees longtemps avant de connaitre Mme de Guermantes; le souvenir, lui, au contraire, je le possedais imparfaitement; il m'echappait par moments; ce fut pendant les heures ou, de flottant en moi au meme titre que les images d'autres femmes jolies, il passa peu a peu a une association unique et definitive--exclusive de toute autre image feminine--avec mes idees romanesques si anterieures a lui, ce fut pendant ces quelques heures ou je me le rappelais le mieux que j'aurais du m'aviser de savoir exactement quel il etait; mais je ne savais pas alors l'importance qu'il allait prendre pour moi; il etait doux seulement comme un premier rendez-vous de Mme de Guermantes en moi-meme, il etait la premiere esquisse, la seule vraie, la seule faite d'apres la vie, la seule qui fut reellement Mme de Guermantes; durant les quelques heures ou j'eus le bonheur de le detenir sans savoir faire attention a lui, il devait etre bien charmant pourtant, ce souvenir, puisque c'est toujours a lui, librement encore a ce moment-la, sans hate, sans fatigue, sans rien de necessaire ni d'anxieux, que mes idees d'amour revenaient; ensuite au fur et a mesure que ces idees le fixerent plus definitivement, il acquit d'elles une plus grande force, mais devint lui-meme plus vague; bientot je ne sus plus le retrouver; et dans mes reveries, je le deformais sans doute completement, car, chaque fois que je voyais Mme de Guermantes, je constatais un ecart, d'ailleurs toujours different, entre ce que j'avais imagine et ce que je voyais. Chaque jour maintenant, certes, au moment que Mme de Guermantes debouchait au haut de la rue, j'apercevais encore sa taille haute, ce visage au regard clair sous une chevelure legere, toutes choses pour lesquelles j'etais la; mais en revanche, quelques secondes plus tard, quand, ayant detourne les yeux dans une autre direction pour avoir l'air de ne pas m'attendre a cette rencontre que j'etais venu chercher, je les levais sur la duchesse au moment ou j'arrivais au meme niveau de la rue qu'elle, ce que je voyais alors, c'etaient des marques rouges, dont je ne savais si elles etaient dues au grand air ou a la couperose, sur un visage maussade qui, par un signe fort sec et bien eloigne de l'amabilite du soir de _Phedre_, repondait a ce salut que je lui adressais quotidiennement avec un air de surprise et qui ne semblait pas lui plaire. Pourtant, au bout de quelques jours pendant lesquels le souvenir des deux jeunes filles lutta avec des chances inegales pour la domination de mes idees amoureuses avec celui de Mme de Guermantes, ce fut celui-ci, comme de lui-meme, qui finit par renaitre le plus souvent pendant que ses concurrents s'eliminaient; ce fut sur lui que je finis par avoir, en somme volontairement encore et comme par choix et plaisir, transfere toutes mes pensees d'amour. Je ne songeai plus aux fillettes du catechisme, ni a une certaine laitiere; et pourtant je n'esperai plus de retrouver dans la rue ce que j'etais venu y chercher, ni la tendresse promise au theatre dans un sourire, ni la silhouette et le visage clair sous la chevelure blonde qui n'etaient tels que de loin. Maintenant je n'aurais meme pu dire comment etait Mme de Guermantes, a quoi je la reconnaissais, car chaque jour, dans l'ensemble de sa personne, la figure etait autre comme la robe et le chapeau. Pourquoi tel jour, voyant s'avancer de face sous une capote mauve une douce et lisse figure aux charmes distribues avec symetrie autour de deux yeux bleus et dans laquelle la ligne du nez semblait resorbee, apprenais-je d'une commotion joyeuse que je ne rentrerais pas sans avoir apercu Mme de Guermantes? pourquoi ressentais-je le meme trouble, affectais-je la meme indifference, detournais-je les yeux de la meme facon distraite que la veille a l'apparition de profil dans une rue de traverse et sous un toquet bleu marine, d'un nez en bec d'oiseau, le long d'une joue rouge, barree d'un oeil percant, comme quelque divinite egyptienne? Une fois ce ne fut pas seulement une femme a bec d'oiseau que je vis, mais comme un oiseau meme: la robe et jusqu'au toquet de Mme de Guermantes etaient en fourrures et, ne laissant ainsi voir aucune etoffe, elle semblait naturellement fourree, comme certains vautours dont le plumage epais, uni, fauve et doux, a l'air d'une sorte de pelage. Au milieu de ce plumage naturel, la petite tete recourbait son bec d'oiseau et les yeux a fleur de tete etaient percants et bleus. Tel jour, je venais de me promener de long en large dans la rue pendant des heures sans apercevoir Mme de Guermantes, quand tout d'un coup, au fond d'une boutique de cremier cachee entre deux hotels dans ce quartier aristocratique et populaire, se detachait le visage confus et nouveau d'une femme elegante qui etait en train de se faire montrer des "petits suisses" et, avant que j'eusse eu le temps de la distinguer, venait me frapper, comme un eclair qui aurait mis moins de temps a arriver a moi que le reste de l'image, le regard de la duchesse; une autre fois, ne l'ayant pas rencontree et entendant sonner midi, je comprenais que ce n'etait plus la peine de rester a attendre, je reprenais tristement le chemin de la maison; et, absorbe dans ma deception, regardant sans la voir une voiture qui s'eloignait, je