Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913, by Various

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Title: L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913

Author: Various

Release Date: November 10, 2011 [EBook #37971]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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Produced by Jeroen Hellingman et Rénald Lévesque







L'Illustration, No. 3660, 19 Avril 1913



(Agrandissement)

Ce numéro contient:
1º LA PETITE ILLUSTRATION. Série-Théâtre n° 4: L'Embuscade, de M. Henry Kistemaeckers;
2° Un Supplément économique et financier de deux pages.


S. S. PIE X
Phot. G. Felici.--Droits de reproduction réservés.



NOTRE SUPPLÉMENT HEBDOMADAIRE ÉCONOMIQUE ET FINANCIER

Ce supplément, qui paraît depuis trois semaines seulement, a conquis d'emblée la faveur du public et semble avoir été particulièrement apprécié de nos abonnés. Beaucoup d'entre eux ont bien voulu nous l'écrire, en nous adressant des demandes de renseignements particuliers que nous avons aussitôt transmises à L'Information.

C'est, en effet, à la direction expérimentée de ce grand organe, qui occupe dans la presse financière française une place prépondérante, que nous avons confié la rédaction de notre nouvelle rubrique. Et c'est à L'Information (8 bis, place de la Bourse, Paris) que doit être adressée directement toute correspondance, dans les conditions indiquées par l'avis imprimé en tête du supplément financier.



LA PETITE ILLUSTRATION

(ROMAN-THÉATRE)

Le prochain numéro contiendra la cinquième et dernière partie des Anges gardiens, l'importante oeuvre nouvelle de M. Marcel Prévost, de L'Académie française.

Avant de commencer la publication d'un autre grand roman inédit: le Démon de midi, de M. Paul Bourget, de l'Académie française, nous consacrerons au théâtre plusieurs numéros consécutifs de La Petite Illustration. Paraîtront successivement: Les Éclaireuses, de M. Maurice Donnay, de l'Académie française; Hélène Ardouin, de M. Alfred Capus; Servir et La Chienne du Roi, de M. Henri Lavedan, de l'Académie française; L'Habit vert, de MM. R. de Flers et G.-A. de Caillavet.

Parmi les pièces que nous publierons ensuite, citons encore:

Le Secret, de M. Henry Bernstein. L'Exilée, de M. Henry Kistemaeckers.



COURRIER DE PARIS

DAVID

Ah! que le nom seul de ce peintre signe donc bien son époque et la signe comme il le faut! Il ne pouvait pas s'appeler autrement. Nom pompeux, solennel, nom de roi qui montre une couronne à dents pointues, des étoffes amplement drapées, des plis rigides et d'une sévère harmonie, tout un système de barbes bouclées et de chevelures en anneaux, et de beaux genoux osseux à fossettes académiques, et des pieds nus, serrés par des courroies sans défauts. En entendant prononcer ce nom nous voyons se dérouler sur-le-champ l'espèce de mythologie révolutionnaire et impériale qu'il résume en ses deux syllabes. Peu d'artistes, en effet, ont donné et légué de leur propre personne et aussi du temps que la Destinée leur a mis sous les yeux et dans les mains, une image plus rigoureuse et plus serrée que Louis David, dont les maîtresses oeuvres, flanquées de celles de ses élèves, j'allais dire de ses disciples, attirent depuis plusieurs jours au Petit Palais une foule de visiteurs fortement saisis. Avant cette exposition nous avions sans doute, de ce Sicambre du pinceau, de ce démocrate historique, infléchi plus tard par les honneurs, une idée qui pouvait nous suffire, mais à présent, quand nous sortons du palais des Beaux-Arts des Champs-Elysées, nous sommes renseignés, nous savons la manière dont l'homme et le peintre surent se transformer selon les lois, s'adapter tour à tour aux passages et aux caprices parfois sanglants d'un temps très sérieux et difficile, inouï, où chaque jour, à chaque heure, la vie présentait, imposait des sujets extraordinaires dans le terrible et le majestueux, offrant une succession de grandes toiles mises toutes en scène d'abord, puis exécutées par les hommes qui en étaient les modèles et les auteurs, et cela dans une inconscience fougueuse, désordonnée, dans un vertige souvent sincère.

David, issu et vite évadé d'un dix-huitième siècle élégant, libertin, que, naturellement, tout chez lui devait réprouver jusqu'à l'injustice, accueillit avec des yeux levés à la Rousseau, et des bras ouverts, cette Révolution qui, en éclatant comme un orage, paraissait tout de même descendre du ciel. Il allait, à partir de 1790, devenir le jouet--et le miroir--des événements parmi lesquels il s'imagina, dans son fanatisme naïf, tenir un emploi de direction active. Sans jeunesse et sans gaieté, de physique fruste et d'humeur bougonne, n'ayant nul souci de plaire, envahi de haines et de passions politiques, tourmenté de ces creuses vertus, filles de la révolte et de l'orgueil, qui peuvent mener tout droit au crime les plus honnêtes gens, il fut bientôt possédé de «la folie du personnage». Il crut jouer dans la mauvaise tragédie cornélienne un rôle important qui lui était distribué par l'Être suprême. Les héros romains, les Brutus, les Horaces au coeur de lion et aux chairs de cuivre lui marchaient par la tête à grandes enjambées, avec des jarrets tendus pour la patrie. Il voyait les tableaux-leçons à faire, à ériger, et les incorruptibles toges à remettre en faveur. Il allait protester, personnellement, le pinceau levé comme un glaive, affirmer devant tous sa foi civique. Le serment des trois jeunes hommes fameux, c'était aussi le sien, à lui David. Il jurait déjà obéissance à la Constitution, et haine aux tyrans, sans savoir très nettement lesquels. Il fut une façon de prêtre assermenté de l'Art. Il officia dans les grandes circonstances. Il célébra les messes laïques de la Raison, sur les autels païens dont il se plaisait à être aussi l'architecte officiellement inspiré. Le goût prononcé qu'il avait de la manifestation classique put alors se donner vigoureux et libre cours. Comme un lait qui s'impatiente aux seins d'une Romaine, toute son antiquité remonta à la tête de David en une méningite superbe. Et, dès ce moment, il laisse entrevoir l'homme double et incertain, inexplicable et si attachant qu'il était par ses contradictions sous les dehors d'une tenue rigide et sans faiblesse. En effet, ce sage, ce pur, cet austère, ce Socrate d'atelier, flétrissant les pompes et les fastes des anciens régimes, ami de la simplicité Spartiate, ennemi du décorum et de l'apparat monarchique; ce sénateur à tête nue et rasée, dédaigneux de l'ornement, n'acceptant pour le corps que la rude et piquante laine et le cuir sans douceur des sandales, ce même homme était ravagé par la passion du costume et du déguisement solennel. Il posait lui-même pour les regards de la Postérité, il prenait l'attitude avantageuse dans laquelle il se préoccupait d'être retenu par l'histoire. Il avait un fond de comédien et une nature de théâtre.

Cinq mois après que Le Pelletier de Saint-Fargeau fut abattu au café, sous le sabre de Paris, quand, à son tour, Marat, le grand Marat, périt, saigné par Charlotte, soyez sûr que David, malgré l'évidente bonne foi de son indignation et de sa douloureuse rage, dut sentir frissonner d'une âpre joie, le décorateur étonnant qui s'agitait en lui. Il ne pouvait s'empêcher de s'exalter à l'idée des mises en scène admirables, des fresques vivantes que lui réservait cette époque privilégiée, fertile en assassinats et en coups de tout genre. Aussitôt, il était sur le trépied, il travaillait. Il sentait le parti à tirer de la victime, il voyait le pathétique emploi du cadavre, la bonne façon de le présenter haut, de le brandir livide et couleur du bronze étrusque de la Mort, patiné déjà par la décomposition, avec un torse pitoyable et nu, brisé, penché de côté hors de cette autre baignoire qu'est le tombeau. En un clin d'oeil et de pensée il combinait tout, le foulard noué au front pustuleux de l'ami du peuple, la bouche essuyée et lavée qui ne bavera plus, les linges du fond de bain enveloppant le corps rachitique, le drapant de leurs plis humides, plaqués et conduits avec art, le bras pendant inerte comme pour une «étude» et la main aux doigts ouverts qui a fini pour toujours d'être un poing et de menacer. A cette besogne d'arrangement macabre David s'attache, se livre, se prodigue avec un sombre zèle et des trouvailles d'embaumeur égyptien. A chaque occasion il est là. On le trouve. Il est indiqué. Pour tout: pour les fêtes, les cortèges, les défilés, les spectacles, les allégories. Ordonnateur des grandes pompes funèbres et maître des cérémonies nationales, il fut pendant plusieurs années le Dreux-Brézé de la Convention. Il était tout glorieux de s'empanacher. Comprimé dans la large ceinture tricolore, engoncé dans l'habit à vastes revers, on l'avait vu porter le 20 prairial an II son gros bouquet de coquelicots, de bleuets et d'épis de blé mûr. Il précédait Robespierre en criant: Place, place! Il était le dispensateur des lauriers en zinc, des boucliers de carton, des tables de la loi, des palmes en papier peint, il tenait le magasin d'accessoires patriotiques et il avait retiré de tous les casques de l'antiquité les plumes pour les mettre en touffes sur les chapeaux... les chapeaux à la Henri IV. Il était tout prêt et mûr pour l'Empire qui germait dans la terre grasse et arrosée de sang... cette terre qui allait devenir le terreau du Directoire. Et l'on s'explique très aisément que l'ancien jacobin à costume ait fourni avec un si complet bonheur le peintre-fonctionnaire des pompes impériales, l'historiographe magnifique et glacé du Sacre, le Dangeau des collantes culottes et des bottes à glands, le Saint-Simon des mollets et des fronts à la Titus. Il était surtout fait pour représenter. Il représenta. Sans jamais émouvoir, ni faire penser, ni faire monter. C'est le Tapissier, le Décorateur d'un moment, de plusieurs moments considérables de la France. Un génie du garde-meuble de l'histoire. Mais l'exécutant reste un maître d'une sûreté de fer, digne de toutes les admirations et de tous les respects, une probité souveraine, savante, intraitable et rude, un Jupiter du dessin, et de la cuisse duquel devait sortir Ingres tout armé.

On ne doit pas marchander les éloges et les remerciements aux organisateurs vigoureux de cette exposition, nouvelle et nécessaire, pour laquelle, si l'on en voulait parler convenablement et dans le détail,--il faudrait plus de place et aussi de compétence que je n'en ai. Grâces donc soient rendues à la vaillante brigade, toujours en mouvement, du Petit Palais, au général, M. Lapauze, qui marque ses états de service par des victoires; à son aide de camp, Adrien Fauchier-Magnan, hier encore historien, évocateur délicieux de lady Hamilton. Ils avaient assumé les difficultés d'une belle entreprise. Ils l'ont réussie, on ne peut plus joliment. Et si vous saviez au prix de quelles peines! Mais peu importe. Ils recommenceront.
Henri Lavedan.
(Reproduction et traduction réservées.)




M. Raymond Poincaré et son frère Lucien.
Le cortège funèbre de Madame Antoni Poincaré se rendant de la gare de Nubécourt à l'église.

LA MORT DE Mme POINCARÉ MÈRE

Le président de la République vient d'être éprouvé par un deuil cruel: sa mère tendrement chérie, Mme Antoni Poincaré, est morte la semaine dernière, vendredi, dans l'appartement qu'elle occupait, 10, rue de Babylone, à Paris.


                              Mme Antoni Poincaré

Mme Poincaré a eu, du moins, la plus clémente, la plus douce des fins. Elle s'est éteinte soudainement, sans souffrance. Depuis quelques jours, sa santé laissait à désirer; elle ne donnait pourtant aucune inquiétude grave. Ses enfants, ses deux fils, le Président et M. Lucien Poincaré, directeur de l'enseignement secondaire au ministère, ses deux belles-filles, Mmes Raymond et Lucien Poincaré, l'entouraient de la plus constante sollicitude. Vendredi matin, Mme Raymond Poincaré, qui était venue aux nouvelles, rencontra chez sa belle-mère M. et Mme Lucien Poincaré, amenés par le même souci. Aucun symptôme nouveau ne pouvait altérer leur quiétude. M. Lucien Poincaré, bien tranquille, venait à peine de prendre congé pour aller à ses occupations quand Mme Antoni Poincaré se tourna doucement, comme pour leur parler, vers ses deux brus. Mais tandis que celles-ci se penchaient vers elle, empressées, elle avait exhalé déjà le dernier soupir.

M. Raymond Poincaré et son frère idolâtraient leur mère. Il faut avoir causé, là-bas, dans la Meuse, avec quelques-uns des vieux camarades du président de la République, quelques-uns des compagnons de son enfance, pour savoir par quels soins constamment attentifs Mme Antoni Poincaré avait mérité cette affection sans bornes. Elle avait été leur éducatrice zélée. C'est elle qui, chaque matin, procédait, avant le départ pour le lycée, à la révision des devoirs et des leçons, sauf pour le grec et le latin réservés au contrôle paternel. Et M. Raymond Poincaré surtout doit à cette mère exquise plus d'une des qualités qui le caractérisent, l'ordre et la clarté de son esprit, la distinction de ses manières, son urbanité charmante. C'est, pour les deux frères, la plus cruelle des douleurs.

Mme Poincaré mère repose, depuis lundi, à Nubécourt (Meuse), dont sa famille était originaire. Rappelons que, née Ficatier-Gillon, elle appartenait à une famille qui avait fourni à la magistrature, à la politique, des hommes éminents, comme Jean-Landry Gillon et Paulin Gillon. Son mari, M. Antoni Poincaré, qui avait été inspecteur général des ponts et chaussées, était mort il n'y a guère qu'un an.

J'avais vu, en janvier dernier, à la veille de l'élection présidentielle, au petit cimetière familial de Nubécourt, ombragé de grands vieux arbres, la place de longtemps marquée pour sa sépulture, au côté de celui qui avait été, pendant plus d'un demi-siècle, le compagnon irréprochable et chèrement aimé de sa vie. On pouvait espérer que cette tombe demeurerait plus longtemps vide. Mme Antoni Poincaré, en effet, n'avait que soixante-quatorze ans.

Les obsèques ont eu lieu là-bas, lundi dernier. Elles ont été aussi dénuées de faste que possible, juste ce qu'exigeait la haute fonction dont est investi M. Raymond Poincaré. Mais les plus respectueuses sympathies, celles de tout ce pays où leur famille et eux-mêmes jouissent de l'universelle estime, celles de la France entière faisaient cortège au chef de l'État et à son frère, derrière ce corbillard fleuri sur lequel s'en allaient, avec la chère morte, tant de pieux souvenirs, tant de tendresses.
G. B.



LA MALADIE DE PIE X

On n'ignorait plus, depuis déjà des mois, que la santé du Souverain Pontife était très chancelante. Mais la nouvelle, confirmée par les bulletins des médecins du Vatican, que l'état de Pie X donnait des inquiétudes précises n'en a pas moins, ces derniers jours, causé une sensation profonde dans le monde entier. A Rome, qui, au-dessus de la succession des événements politiques et historiques, demeure la hautaine capitale spirituelle de la Chrétienté, une émotion fiévreuse entraîne chaque jour des foules sur la place Saint-Pierre, d'où le soir on interroge la symbolique lumière qui veille dans les appartements du Souverain Pontife. Une tradition affirme que, dans l'église Saint-Jean de Latran, la statue de bronze du pape Martin V se couvre de sueur lorsque le pape vivant est en danger de mort. Et des visiteurs, cette semaine, seraient revenus épouvantés pour avoir vu s'accomplir le miracle. Ce n'est point là, sans doute, autre chose que l'un des signes innombrables de cette angoisse qui naît à chaque fois que vacille, en son reposoir, la lueur dont s'éclaire, depuis deux mille ans, le monde catholique. Mais il est admirable de constater que, dans notre époque de discussion et de critique, cette angoisse demeure la même en face de cette lueur et que jamais peut-être la force morale incarnée par le fragile vieillard du Vatican ne fut plus réelle et plus respectée.

Nous reproduisons en notre première page une remarquable et récente photographie de cette blanche figure sur laquelle se concentre en ce moment l'attention universelle. L'attitude conserve sa simplicité de toujours, et trahit à peine un peu de lassitude physique. Le visage, qui reflète la gravité de la pensée intérieure, de la préoccupation d'âme, paraît sensiblement vieilli. Les traits, tendus, semblent plus fins et composent une expression d'indéfinissable tristesse. Les yeux, fixes, regardent loin.

On peut encore espérer, à l'heure où nous écrivons ces lignes, que l'auguste vieillard, malgré son grand âge, triomphera de la crise présente. Les bulletins des médecins, qui distribuent alternativement l'inquiétude et l'espoir, parlent d'une affection grippale aiguë, aggravée de diverses complications qui tiennent à l'état physique, très affaibli du malade. Car Pie X est âgé de soixante-dix-huit ans.




Le roi Alphonse XIII pendant la revue, quelques instants avant l'attentat. Juste derrière le souverain, au 2e plan, l'attaché militaire français, lieutenant-colonel Tillion (en uniforme de hussard bleu clair, qui parait blanc), auteur du récit de l'attentat que nous a envoyé notre correspondant de Madrid.
--Phot. Alfonso.

L'ATTENTAT CONTRE LE ROI D'ESPAGNE

Notre correspondant de Madrid nous écrit:

Madrid, 15 avril.



Pour la troisième fois depuis son avènement, le roi Alphonse XIII vient d'échapper à un attentat anarchiste.

C'était dimanche dernier, après la revue de la garnison de Madrid, passée, comme chaque année, par le souverain à l'occasion de la présentation du drapeau aux jeunes recrues. Cette grande solennité militaire qui équivaut, en Espagne, à notre 14 juillet, avait revêtu cette fois un éclat exceptionnel, puisqu'elle inaugurait l'application de la nouvelle loi du service obligatoire et aussi la prise de possession de la zone espagnole au Maroc; les tabors indigènes de Melilla et d'Alhucemas étaient venus tout exprès à Madrid pour assister à la parade.

La cérémonie terminée, le roi rentrait au palais à cheval lorsque se produisit l'attentat. Un de ses témoins les plus directs, le lieutenant-colonel de hussards Tillion, attaché militaire français récemment nommé à Madrid, qui figurait pour la première fois, à la revue, dans le cortège royal, a bien voulu m'en faire, en ces termes, le récit:

--Le roi, encadré, mais à distance, par ses aides de camp, le comte d'Aybar et le commandant Guiao, précédait de quelques mètres le groupe formé en première ligne par les généraux Luque, ministre de la Guerre, Aznar, Echague, Villar, Orozco et plusieurs autres; en seconde ligne par les attachés militaires mexicain, italien, allemand, russe, autrichien et français, le colonel Figuerou, les capitaines Marsengo, Kalle, Scuratof, le prince Schwartzenberg et moi-même; en arrière par l'escadron de l'escorte royale.

» En débouchant de la promenade de Recoletos dans la rue d'Alcala, la grande artère madrilène, l'agglomération de la foule, qui débordait des trottoirs sur la chaussée en acclamant le roi, nous obligea de ralentir et de prendre le pas. A ce moment, j'aperçus très distinctement, sur le côté gauche de la rue, un individu se détacher des rangs des curieux que les agents avaient refoulés, et se diriger rapidement vers le souverain: j'eus alors très nettement l'impression qu'un attentat allait se commettre. Arrivé à moins de deux mètres du roi, le criminel tira sur lui un coup de revolver.

» Le remous des cavaliers qui, tous, y compris nous-mêmes, se précipitaient en avant, me masqua le reste de la scène, mais j'entendis le bruit de deux autres coups de feu successifs, et il me sembla même en percevoir un quatrième, après un très court intervalle, quoique l'enquête paraisse avoir démontré qu'il n'y en eût que trois.

» Cependant nous étions arrivés en tourbillon auprès du roi; mon collègue, l'attaché russe, avait dégainé pour frapper au besoin l'agresseur. C'est alors que je vis celui-ci, qui, dans ce coup d'oeil fugace, me fit l'effet d'un homme relativement bien mis, maîtrisé et maintenu à terre par plusieurs sergents de ville.»


   L'auteur de l'attentat après son
   arrestation. On distingue les
   traces des coups qu'il a reçus
   dans la bagarre, notamment celle
   du coup de bâton que l'agent
   Guijarro lui asséna sur le front:
   ses vêtements étaient en lambeaux,
   il a revêtu des effets d'emprunt.

                 Phot. Alfonso.

» Quant au roi, qui venait d'échapper à ce péril, par un vrai miracle, ou plutôt grâce à son extraordinaire sang-froid--car il est maintenant avéré qu'il fit dévier le second coup de feu en poussant résolument son cheval sur le criminel--il se tourna vers nous, non seulement calme, mais souriant, et s'empressa de nous rassurer d'un geste de la main en s'écriant: «Ce n'est rien». Puis, avec la même vaillante simplicité, il reprit la tête du cortège reformé tant bien que mal, sans accélérer l'allure; et le retour au palais royal, à peine retardé de quelques minutes par cette scène dramatique, fut un véritable triomphe au milieu des ovations enthousiastes de la foule au «roi valeureux».

L'intéressante photographie qu'un hasard exceptionnel a fait saisir à l'instant même de l'attentat par un amateur, M. Ochoa, vient corroborer et compléter ce récit, en montrant précisément la phase du drame que la mêlée avait dérobée au lieutenant-colonel Tillion: à peine l'agresseur avait-il tiré sur le roi deux coups de revolver, dont l'un atteignit légèrement au poitrail son magnifique cheval «Alarun», que l'agent de la Sûreté Guijarro, se précipitant sur le criminel, l'abattit d'un coup de bâton à la tête. Il fut lui-même assez grièvement blessé par le troisième coup de feu.

L'agresseur, aussitôt maîtrisé par le sergent de ville Canela, un commandant en retraite et plusieurs autres personnes, et menacé de lynchage par la foule, dut être provisoirement enfermé, sous la garde de la gendarmerie, chez un dentiste de la maison royale, M. Aguilar.

L'instruction, confiée à la justice civile, a établi que le coupable est un nommé Rafaël Sanchez Alegre, âgé de vingt-cinq ans, charpentier, natif de Barcelone.

Les papiers saisis sur lui et à son domicile à Madrid attestent ses idées anarchistes et notamment son dessein de venger Ferrer. Il n'a pas nié, d'ailleurs, avoir voulu assassiner le roi, tout en se réjouissant de n'y avoir pas réussi; mais il a déclaré n'avoir eu aucun complice, ni même aucun plan prémédité et avoir obéi à une simple impulsion. Les lettres trouvées chez lui, et adressées à sa femme et à sa famille à Barcelone, semblent indiquer qu'il se proposait de renoncer à ses opinions subversives et d'émigrer au Chili, moyennant, un envoi de fonds. C'est faute d'une réponse et en désespoir de cause qu'il aurait décidé de commettre son crime.

Cependant l'opinion publique persiste à voir dans l'attentat, plutôt que l'acte isolé d'un déséquilibré, un véritable complot, et on en allègue comme preuve le fait même que cet attentat était pour ainsi dire prévu.

Depuis plusieurs jours, en effet, le bruit courait, à Madrid, qu'un méfait anarchiste se préparait contre le souverain. Tout en démentant ces propos, les autorités avaient pris les plus grandes précautions: elles devaient rester inutiles.

Le président du Conseil, comte de Romanonès, a cependant tenu à couvrir la police de tous reproches et à déclarer en même temps que cette nouvelle tentative anarchiste, pas plus que l'assassinat de M. Canalejas, ne déterminerait le gouvernement à recourir à des mesures d'exception, incompatibles avec le libéralisme du roi lui-même.

Quant aux complices supposés de Sanchez Alegre, l'anarchiste Mauro Bajatierra, son ami avéré, et le professeur français Pierre Pac, arrêté sur le théâtre de l'attentat pour avoir, au dire de plusieurs témoins, échangé quelques paroles avec l'agresseur, ils ont été incarcérés et inculpés, quoique les bons antécédents du second parussent le mettre hors de cause.

Le geste meurtrier qui a visé le roi Alphonse XIII n'a abouti qu'à accroître la popularité et les sympathies dont il jouit à l'étranger aussi bien qu'en Espagne: sa vaillance, déjà éprouvée lors des attentats de la rue de Rohan en 1905 et de la calle Mayor en 1906, s'est encore une fois montrée aux yeux de ses sujets.
J. Causse.



UN REMARQUABLE DOCUMENT PHOTOGRAPHIQUE:
L'ATTENTAT CONTRE LE ROI ALPHONSE XIII.
Instantané pris au moment où l'auteur de l'attentat, Rafaël Sanchez Alegre, après avoir tiré deux coups de revolver sur le roi sans l'atteindre mais en blessant son cheval, est terrassé par l'agent de la Sûreté Guijarro, mais tire encore un troisième coup de revolver qui blesse cet agent à la cuisse. Un des aides de camp à cheval (vu de profil sur la photographie) s'est jeté entre l'assassin et le souverain.
--Photographie Nuevo Mundo.--Propriété exclusive de L'Illustration en France.--Reproduction interdite.


UN INSTANT APRÈS L'ATTENTAT DU 13 AVRIL.
--Toute l'escorte s'est groupée autour du roi.

Phot. Nuevo Mundo.




Colonel Pastchenko. Colonel Met. Colonel de Woyna-Pantchenko. Colonel Hanjine. Général Delwig. Général de Béliaeff
Phot. S. Liégeois.

FRATERNITÉ D'ARMES.--Officiers russes et français servant un canon de 75, pendant la visite au camp de Mailly d'une mission militaire russe.

UNE MISSION MILITAIRE RUSSE

EN FRANCE

Les liens de camaraderie et d'estime qui unissent les officiers des deux armées française et russe ont eu, récemment, l'occasion de s'affirmer--de même qu'à l'automne dernier, lors des grandes manoeuvres auxquelles assistèrent le grand-duc Nicolas et son état-major--pendant le séjour au camp de Mailly de la mission militaire chargée d'étudier l'organisation et le fonctionnement de nos cours d'artillerie de campagne. Venus pour une visite technique, les membres de cette mission, qui comprenait le général Delwig, commandant la 24e brigade d'artillerie à Louga, le général Serge de Béliaeff, commandant la 29e brigade d'artillerie à Riga, les colonels Hanjine, de la 44e brigade d'artillerie, Pastchenko, de la 3e brigade d'artillerie de la Garde, et de Woyna-Pantchenko, aide de camp du grand-duc Serge, témoignèrent à leurs hôtes une affectueuse sympathie, que devaient rendre plus vive encore deux semaines de vie commune entre «gens de métier».

Du 31 mars au 12 avril, la mission russe suivit les exercices de tir que comportent, pour nos officiers, les cours d'artillerie de campagne. Et elle put admirer, sur le terrain, à quel point de précision est porté, dans l'arme savante par excellence, le maniement de notre merveilleux canon de 75. C'est au cours d'un de ces exercices qu'a pu être prise la curieuse photographie reproduite ici. Pour mieux se familiariser avec notre matériel, les membres de la mission tinrent à se mettre eux-mêmes à l'oeuvre. Et jamais sans doute pièce ne groupa autour d'elle autant de «servants» de marque, puisque le pointeur en était le général Delwig; le tireur, le général de Béliaeff; le chargeur, le colonel Hanjine, et que les colonels Pastchenko et de Woyna-Pantchenko, et enfin le colonel Nollet, commandant le 60e régiment d'artillerie et président de la commission d'études pratiques du tir de campagne, remplissaient les fonctions de déboucheurs.



LA GRÈVE GÉNÉRALE EN BELGIQUE

Une crise politique et économique d'une gravité exceptionnelle: la grève générale organisée par la population ouvrière pour obtenir le suffrage universel pur et simple, immobilise depuis lundi toute l'industrie belge, et contraint les pouvoirs publics à tenir sous les armes toutes les forces militaires du royaume.

Déjà, il y a onze ans, en 1902, 300.000 ouvriers abandonnèrent le travail dans le but de contraindre le Parlement à accepter le principe d'une révision constitutionnelle avec établissement du suffrage universel pur et simple. La Chambre résista énergiquement et bien qu'il eût été décidé comme aujourd'hui que la grève serait pacifique, il y eut deux émeutes à Bruxelles, des attentats à la dynamite et, partout, des troubles assez redoutables pour que les directeurs du mouvement, effrayés, prissent l'initiative du désarmement. Aujourd'hui, les conditions sont autres. Les éléments modérateurs n'ont plus sur la masse ouvrière leur autorité de jadis. D'autre part, la grève suit au lieu de précéder l'examen et le rejet par la Chambre de la proposition de revision constitutionnelle. Enfin, l'organisation pour la lutte a fait, dans les milieux ouvriers, l'objet d'une lente et minutieuse préparation.

Il y aurait aujourd'hui 370.000 grévistes, ce qui représente en salaires une perte de plus de 2 millions par jour. Quant aux pertes commerciales, on peut prévoir qu'elles seront énormes, la valeur des produits des industries belges de la houille, des métallurgie» et des carrières dépassant aux prix actuels 4 millions par jour.


LA GRÈVE GÉNÉRALE BELGE.--Le double avis aux travailleurs et aux soldats, placardé au fronton de la Maison du Peuple de Bruxelles.




LA GUERRE ILLUSTRÉE PAR UN COMBATTANT.
--Attaque et destruction du réseau barbelé de Mal Tepe (Maslak) dans la nuit du 24 au 25 mars.
Croquis communiqué à nos envoyés spéciaux, Georges Scott et Gustave Babin, par son auteur, un simple soldat bulgare du 23e régiment d'infanterie, S. Stoianof, qui prit part à l'assaut; dans la vie civile, il est instituteur de village.

"L'ILLUSTRATION" A ANDRINOPLE

(SUITE DES CORRESPONDANCES DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL)

DEUX VISIONS RÉVÉLATRICES

Andrinople (Odrin), 8 avril.



Encore que, dans la semaine qui s'était écoulée déjà depuis l'assaut héroïque, on eût eu tout le temps d'effacer les traces les plus horribles de la lutte, d'enterrer les pauvres morts, ou presque tous, de remettre, enfin, dans l'effroyable chaos un peu d'ordre, on ne visitait les forts d'Andrinople qu'avec l'autorisation de l'état-major bulgare. Sans compter que j'y reçus l'accueil le plus aimable, je ne regrette pas cette démarche obligée, car elle me conduisit à l'ancien konak, siège, naguère, de l'autorité ottomane. Le général Ivanof a installé là ses services. Et de nulle autre place, dans Andrinople, on ne saurait avoir une vision plus nette, plus saisissante de ce que pouvait être ici le «gâchis turc», qu'en ce... palais où siégeait l'administration, et où, comme un fossile dans le sédiment, elle a laissé sa trace révélatrice.

Le konak est situé sur la Grande-Rue, cahoteuse, abominablement pavée, pareille, enfin, à toutes les rues turques, si ce n'est qu'on y remarque, de chaque côté, les marques d'un sérieux effort vers le progrès: de belles bordures de granit, bien alignées, délimitant l'emplacement de trottoirs qui seront, évidemment, plus doux aux pieds des touristes douillets que les cailloux de la chaussée. Ils sont, quant à présent, inachevés--simples fossés que la moindre ondée doit changer en quelles fondrières!--et l'on se prend à maudire la guerre qui entrava, arrêta net un si bel essor. Calmons-nous: ce n'est point elle la coupable, mais l'invincible incurie orientale. Le projet, l'intention, la velléité de doter de trottoirs la principale avenue d'Andrinople, remonte au moment où le sultan Mahomet V manifesta le désir de visiter l'ancienne capitale de son lointain ancêtre Monrad Ier. On se mit à la tâche avec la plus louable ardeur, mais, quelque hâte relative qu'on y déployât, on dut renoncer à être prêts à temps. Le Commandeur des Croyants arriva avant la fin des travaux. Les bordures seulement étaient posées. Le cortège impérial défila entre ces simulacres, que lui masquaient d'ailleurs la haie des troupes et la foule des curieux. Le lendemain, l'administration retombait dans son indolence. Elle se garda bien de poursuivre l'oeuvre ainsi commencée en un jour de zèle. Et cela est conforme au génie ottoman. Pourquoi, une fois passée l'occasion qu'on avait saisie avec tant d'enthousiasme, eût-on continué un travail utile seulement à la vague tourbe, indifférent à quiconque, à cheval, en carrosse, tient le haut du pavé? Comment eût-on songé à améliorer la voirie, quand le konak, le palais administratif lui-même, demeure, après dix ans, vingt ans--que sais-je--inachevé à l'heure qu'il est?

Il est, ce konak, énorme, massif, non pas beau, certes, ni même élégant, mais imposant, au fond de sa cour immense où manoeuvrerait un régiment. Le seuil franchi, un escalier de belle pierre bleue s'offre aux pas du visiteur. Seulement, il s'arrête au palier de l'entresol. Comme les trottoirs de la Grande-Rue, on n'a pas eu le temps de le finir pour la visite du padischah,--ni depuis. Et il se continue jusqu'au premier par des marches en sapin grossier, rabotées à peine, et l'on s'aperçoit que la rampe n'est faite que de quelques madriers de bois blanc à la hâte assemblés, pas même badigeonnés. Qu'importe, si tout cela, au passage du monarque, était tendu de prestigieux tapis d'Asie? et puisque, au-dessus de la porte immense, auguste, du cabinet du vali, s'épanouissaient, en carton-pâte véhémentement peinturluré et doré, les armes glorieuses du sultan, les étendards vert et rouge où resplendit le croissant immaculé, au milieu de trophées où se mêlent au Coran, aux balances de justice, aux canons modernes--aux canons de Krupp--les haches à deux tranchants des barbares ancêtres descendus de Mongolie?

Après ces visions révélatrices, je ne pouvais plus guère m'étonner des découvertes qu'allait me révéler, à chaque pas, la visite aux positions conquises par les Bulgares; de l'évidente insuffisance, que j'ai signalée déjà, des ouvrages de défense; du désarroi partout visible dans cette mise en état précipitée de positions pourtant excellentes; de tant de manifestations criantes de l'esprit turc,--je veux dire de l'esprit officiel, car les peuples, quoi qu'on en ait dit, n'ont pas toujours les gouvernements qu'ils méritent. Celui-ci a prouvé son courage, son abnégation, son endurance, de rares et touchantes qualités. Mais des coeurs résolus ne suffisent pas, quand il s'agit de défendre la chère patrie contre un agresseur tout aussi résolu, au surplus, mais solidement armé et préparé de longue date à la lutte. On n'improvise pas une telle résistance. Pauvre Andrinople! Pauvre Turquie! Ah! du moins, méditons gravement, nous autres, en ce moment, la leçon terrible de ces événements!

VISITE AUX PORTS TURCS DU SECTEUR EST

Les formalités administratives remplies, dès que j'ai en poche le bienheureux permis que dix fois, dans la journée, on me demandera d'exhiber, tant les consignes sont rigoureusement exécutées, nous partons, le long de la route de Kirk-Kilissé. Nous allons voir, dans la matinée, les forts les plus rapprochés de la ville, les plus au sud de la ligne défensive de l'est, ceux où il se passa relativement peu de choses, Yldiz ou Vidia, Toprolou ou Nadeuz Kiosk, Kavkas et Stamboul-Tabia.

Faibles forts, il faut le répéter. Un méchant fossé, à demi comblé, les séparait de leurs glacis en pente douce. Leurs murailles vétustés étaient de briques déjà disjointes. Ils n'étaient pas même «armables», si je puis dire, et ne servaient plus que de casernes ou de dépôts de munitions. Leurs défenseurs, avec leur artillerie, étaient installés en dehors, sur des lignes vraiment bien sommairement installées aussi.

Pas d'abri pour les servants, sur la plupart des points. Les trous mêmes où s'entassaient les munitions devaient avoir été improvisés à la diable, couverts de planches fléchissantes, bien rarement de tôles ondulées.

Tout cela est rempli encore de projectiles amoncelés, obus coquettement parés de jaune citrin, shrapnells reconnaissables à leur belle robe rouge. Avec tous ces canons, dont les cols élancés se tendent vers l'horizon, quel butin pour les vainqueurs! Et la seule chose, dans cette défensive, qui donne une impression de perfectionnement, de modernité, c'est le réseau compliqué de fils de fer barbelés qu'on voit se développer en une ligne sinueuse, embrassant les mouvements de terrain, les contours de chaque fort, comme un souple corselet, une cotte de mailles flexible, scintillant au jeune soleil d'avril.

Au loin, dans une fine brume, se silhouette mollement Mal-Tepe, la colline enlevée dans la nuit du 24 au 25 avec les ouvrages dits de Maslak dont on l'avait armée.


LA RÉCOMPENSE D'UN LONG EFFORT.
--Les vainqueurs bulgares sous la coupole de la grande mosquée d'Andrinople.

Dessin de notre envoyé spécial Georges Scott

La terre, sous nos pas, est jonchée d'étuis de cartouches et de balles rondes de shrapnells,--et, ce qui frappe davantage et surprend, d'une profusion de munitions inutilisées, balles turques mêlées, par endroits, aux balles bulgares. C'est une constatation que je ferai à mainte et mainte reprise au cours de cette impressionnante promenade: il est telle heure de l'action, tel instant décisif, où, la baïonnette intervenant, les balles sont inutiles aux arrivants, qui s'en délestent à la hâte, afin d'être plus agiles à la poursuite, où elles sont plus lourdes encore au fuyard. Voilà pourquoi l'on retrouve pêle-mêle, à poignées, les balles aiguës des fusils turcs, les balles plus grosses, à pointe ronde, des Bulgares.

Les batteries succèdent aux batteries. Ce sont, en majorité, des canons de campagne qui les arment. Pourtant, au sud, à Kavkas-Tabia, une belle série de six pièces de siège, montées sur plates-formes, demeure en place, certaines pièces endommagées trop facilement, derrière leur pauvre rempart de terre. Et des artilleurs bulgares, déjà, s'appliquent à nettoyer, à graisser, à remettre en état ce matériel, invariablement signé du nom fameux de Frédéric Krupp, tandis que, sur les glacis, d'autres soldats, méticuleusement, démontent et rebobinent, tranquillement, comme des filandières le lin sur leurs fuseaux, les ronces artificielles. Rien ne sera perdu de ce qu'on a péniblement conquis.

AVEC LA COMPLICITÉ DE PHOEBÉ

A contempler ce terrain on admire davantage l'audace, la vaillance des Bulgares, et, aussi, l'on s'étonne un peu que l'adversaire ne leur ait pas rendu la victoire plus rude encore.

Au bas des hauteurs que couronne cette ligne de défense, la plaine dévale doucement, nue, sans un arbre, sans un buisson, sans un abri, sur deux kilomètres, peut-être, pour se relever vers la ligne de Mal-Tepe et les faibles crêtes qui la continuent au nord et au sud. Je constaterai un peu plus tard que sur tout le front, jusqu'à Aïdjiolou, Aïvas-Baba et Tash-Tabia, la structure du terrain est la même, la crête nord dominant de plus haut qu'ici, voilà tout, la plaine pareille à celle-ci, aussi molle, aussi nue. Comment une infanterie put-elle, sans être anéantie jusqu'au dernier homme, traverser cet immense espace à découvert, que pouvait battre en tous sens l'artillerie turque? Quelle faiblesse y eut-il, là encore, dans la résistance?

Notez que, sur ce point, sur ces quatre forts du sud-est, dix-huit pièces seulement étaient braquées pour protéger le mouvement des soldats bulgares, dix-huit pièces de campagne que dirigeait le major Nedeltchef, ancien secrétaire du consulat d'Andrinople.

Le guide aimable et cultivé que le sort bienveillant m'a donné, M. Grigor Vassilef--«dans le civil» avocat, journaliste estimé, et conseiller municipal de Sofia--me dit: «Nos artilleurs avaient promis à leurs camarades de la ligne de leur faire, pour s'y tapir pendant leur marche en avant, une échelle de trous.» De fait, la vallée verdoyante est, de place en place, défoncée d'excavations qui indiqueraient des coups bien mal placés, s'ils avaient été tirés contre les positions turques. Pourtant, l'explication ne séduit que par un petit côté élégant, savoureux, un peu romanesque, sans satisfaire pleinement la raison.

Enfin, les faits sont là: les assaillants purent s'approcher assez près des lignes ennemies pour n'avoir plus qu'un pas à faire, qu'un bond sur elles, afin de s'en emparer quand on allait leur en donner le signal, dans la nuit du 25 au 26 mars.

C'était une belle nuit de lune, comme avait été la précédente, celle qui avait favorisé la capture de Maslak. L'état-major avait imaginé, me racontait mon cicérone--qui est poète--d'avoir pour complice ou pour alliée la chaste Déesse elle-même: à l'instant précis où elle déverserait son premier rayon sur la plaine où guettaient, tapis dans les tranchées sommaires, dans les trous d'obus, les soldats de la croix,--tous les canons, qui grondaient presque sans relâche depuis deux jours, tous laisseraient soudain tomber leurs voix rauques. Un silence pacifique descendrait du ciel sur les hommes de bonne volonté... Quelle impression ne dut pas produire, parmi les assiégés énervés par le fracassant vacarme des dernières quarante-huit heures, cette accalmie soudaine?...

Elle dura dix minutes, juste: une embellie entre deux ondées. Puis l'ouragan de mitraille reprit avec une rage accrue. C'était le signal attendu. Des ordres cruels, implacables, vibrèrent dans l'air nocturne aux oreilles de ces hommes, qu'exaspéraient l'énervement d'avoir attendu tout le jour et la rage d'en finir. Sur toute la ligne se préparait l'assaut, tandis que le 10e et le 23e s'élançaient, hurlants, contre Aïdjiolou, Aïvas-Baba et Tash-Tabia,--à la baïonnette.

Il se peut bien qu'il y ait là un peu de légende mêlée à l'histoire--de la légende historique, si l'on veut--car je ne pouvais oublier, dans le moment qu'on me contait cet épisode, les téléphonistes du général Vasof et le circuit de fils d'airain qui courait, d'un poste à l'autre, tout autour du cercle d'investissement de la ville aux abois. Je ne discutai point, pourtant: ce reflet lunaire jeté sur cette sombre action de mort m'apparut comme un hommage rendu à la divine Poésie. La vie, d'ailleurs, n'est que contrastes. Tandis que nous achevions, devant Stamboul-Tabia à moitié effondré sous les coups, où, du sol moiré par places de taches brunes, montait une fade et obsédante odeur, où le pied risquait de heurter encore, sacrilègement, de hideux lambeaux, derrière nous, sur les pentes herbues qui tendaient au-devant d'Andrinople et de sa mosquée révérée comme un tapis de prière, parmi les fondrières creusées par les boulets, un berger menait son troupeau, et les clarines de ses brebis tintaient dans l'air que déchirait huit jours auparavant l'affreux fracas de la mitraille, avec des sons cristallins d'harmonica, bucolique après l'épopée.

VERS LA TROUÉE

Après un déjeuner sommaire, péniblement trouvé, nous repartons, sur la même ligne de forts, mais dans la direction du nord, cette fois, d'Yldiz vers Kourou-Tchesmé. Ah! ici, l'abominable souvenir: dans le fossé, oubliés, deux morts gisent encore, après huit grands jours. L'un n'a plus de tête, et, horreur! spectacle qu'on voudrait n'avoir jamais entrevu, un chien plonge son museau pourpre dans cette gorge décapitée! «Le fils de tant de soins!...» disait sainte Monique.

Pauvres abandonnés! On en retrouve quelques-uns chaque jour, épars en ces vastes champs déserts, tombés là, seuls, on ne sait quand, ni comment. Des corvées de prisonniers turcs, la pelle à l'épaule, sous la conduite de quelques soldats, battent la plaine à leur recherche. Pour chacun de ces isolés, on creuse un trou étroit, peu profond... En voici un qui passe sur une civière, tout roide, oscillant au pas de ses porteurs, les bras repliés sous la tête, à la façon d'un moissonneur qui dort.


LA GUERRE ILLUSTRÉE PAR UN COMBATTANT.--Une lutte de
fauves: soldat bulgare, à l'attaque de Baalar-Sarta, étranglant avec les dents un adversaire turc.

--Croquis du soldat-instituteur S. Stoianof.

Des canons aussi, comme des hommes, se sont égarés dans ces glèbes, des pièces qu'on emmenait en retraite, qu'on a abandonnées au moment de la panique et laissées là, démontées, souvent, l'affût ici, le caisson plus loin. Et l'on a tout à coup, à les rencontrer ainsi perdues sous le ciel livide, dans cette immensité déserte, l'impression soudaine de la débâcle.


Distribution de pain par les Bulgares aux affamés d'Andrinople.
Dessin de GEORGES SCOTT.

C'est toujours le même site, la même colline inclinée vers une vallée presque insensible, tant la pente en est lente, qui se relève à l'horizon en une autre ondulation aussi douce; ce sont toujours, le long de cette crête, les mêmes tranchées, hérissées de canons silencieux, les mêmes glacis, avec leurs haies de ronces d'acier, et, dans la terre inculte, les mêmes entonnoirs, pareils à la trappe d'un fourmilion géant, ouverts par la plongée d'un obus. Mais à mesure qu'on approche du point infernal où convergeaient les pièces les plus furieuses, de ce «saillant nord-est» où céda la défense, ces fondrières deviennent de plus en plus nombreuses, de plus en plus pressées, se touchent, se confondent. A distance, on dirait de champs labourés tant le sol est en tous sens sillonné, retourné, creusé, bossué de mottes.


L'ILE D'ÉPOUVANTE Le déchet de la garnison prisonnière:
les malades et les épuisés que l'état-major bulgare, ne pouvant ni les évacuer, ni les soigner, ni les nourrir, a parqués dans un îlot de la Toundja où ils meurent au pied des arbres dont ils ont dévoré l'écorce.
Dessin de Georges Scott, d'après ses croquis.
--Voir l'article aux pages suivantes.


Le camp des agonisants dans un îlot de la Toundja, au
nord d'Andrinople.
--Photographies Georges Scott.

Voici Aïdjiolou,--et la trouée, le passage de dix à quinze mètres ouvert à la cisaille et à la baïonnette à travers les fils de fer, par lequel s'engouffra l'irrésistible trombe. Un dessin que nous reproduisons, un croquis émouvant par son accent de véracité, car son auteur, qui fut parmi les combattants de cette nuit, n'a fait qu'interpréter, non sans adresse, en tout cas avec une évidente sincérité, ce qu'il a vu, retrace un épisode semblable de l'assaut et fait mieux comprendre et admirer davantage le stoïcisme de ces volontaires qui se dévouèrent pour assurer aux armes bulgares le triomphe avec la possession d'Odrin: il n'est aucun peuple dont l'histoire enregistre un plus noble sacrifice.

A partir de ce point, il faut renoncer à décrire la sinistre besogne, le labourage satanique du canon. La terre éventrée, hachée, mouchetée par la poudre d'étranges marbrures, est calcinée comme si le feu du ciel lui-même l'avait pénétrée. On voudrait s'arrêter longuement--et il faut courir--se recueillir, imaginer le cataclysme qui a laissé de son passage de telles traces. On évoque les catastrophes vengeresses de l'Écriture, laissant à jamais infertile le sol sur lequel s'était appesantie la colère divine, et ces emplacements de cités rasées que de haineux vainqueurs ensemençaient de sel. Ce promontoire qu'a foudroyé la guerre est sans doute, à l'heure où nous le visitons, avec les souvenirs tout frais qui le hantent, le lieu le plus tragique du monde. Il portait naguère, blotti entre ses trois forts, dans un pli de terrain, un calme village, Arnaut-keui, asile pacifique de laboureurs et de pâtres. Pauvre village! Qui dira, dans ce crépuscule défaillant, la désolation de ses ruines lamentables, chétifs amas de pierres pulvérisées marquant l'emplacement des foyers anéantis, pans informes érigeant sur un ciel d'or terni et de pourpre funèbre leurs silhouettes déchiquetées, où l'oeil hésite à reconnaître les vestiges d'une oeuvre humaine, d'anciens murs?...

Pourtant, des bergers, un troupeau, là aussi, dans ce décor d'indicible détresse, évoquent des rêves d'églogue. Où peuvent-ils donc bien, la nuit venue, trouver refuge?

l'île d'épouvante

J'ai croisé, un matin, en courant aux enquêtes, un bien pitoyable troupeau, --car comment donner un autre nom à cette foule hâve, chancelante, aux yeux vagues et vides de pensée? C'étaient des prisonniers turcs, une centaine ou deux de ceux, parmi les défenseurs d'Andrinople, qui n'avaient échappé à la rage dévastatrice des balles ou des obus que pour connaître la captivité, cruelle à telles âmes bien trempées plus que la mort.

Des soldats bulgares, fusil à la bretelle, les encadraient, les conduisaient, sans rudesse, réglant leur marche sur celle de ces épaves, avec une sorte de fraternelle commisération, car ils allaient, ils se traînaient plutôt avec une lenteur telle, un si visible effort, qu'on eût dit que chaque pas qu'ils faisaient allait être le dernier de leur vie. Mais, en l'absence même de ces gardiens armés, on les eût reconnus pour des vaincus, pour des captifs, à leurs tarbouchs de feutre kaki, de la couleur de leurs uniformes,--car l'Ottoman a fait à la tactique moderne ce sacrifice sans prix de renoncer, en temps de guerre, au fez rouge légendaire, qui était pour lui comme le signe même, le symbole de sa nationalité et de sa religion. Et, détail plus frappant encore que la couleur de ces coiffures, certaines arborent, à la place de l'écusson ou de la cocarde, sommairement dessinées ou enjolivées d'ornements, comme celles des portes chrétiennes de la ville, des croix: dans le désastre, ceux d'entre ces hommes qui ne sont pas musulmans ont songé à se mettre, en face des coreligionnaires vainqueurs, sous la protection du Christ. Qui donc nierait, après cela, le côté religieux de cette guerre?


Le pont du chemin de fer sur l'Arda, que Choukri pacha
fit sauter avant de rendre la ville.
--Phot. G. Woltz.

Au reste, que les attende un paradis ou l'autre, celui de notre Dieu ou celui du Prophète, ceux d'entre eux qui l'ont mérité ne sauraient tarder guère à recevoir la récompense de leurs vertus. Combien de ces moribonds essoufflés, aux minces lèvres violettes, aux nez déjà pinces par l'agonie, combien de ces ombres vacillantes qui se traînaient, hagardes, au grand soleil, allaient voir luire l'aube du lendemain? Ah! que ne les laissait-on finir en paix dans quelque coin, sans leur imposer encore ce douloureux calvaire sur les cailloux aigus, les routes poussiéreuses, sans les jeter en proie à d'indiscrètes pitiés!

L'après-midi seulement, je connus qu'on les voulait sauver d'une fin plus hideuse encore. Je sus de quel enfer ils s'évadaient en se traînant, et je sentis avec quelle joie farouche ils avaient dû surgir, dans un suprême effort, de la couche où ils gisaient désespérés, grabat, paille à demi pourrie ou terre nue.

Il est, au nord de la ville, au milieu de la Toundja qu'enjambe un vieux pont de terre grise, une île souriante au renouveau, dès qu'y bourgeonnent les saules glauques et les trembles d'argent. A travers les branchages reverdissants, les jeunes feuilles qui se défripent au soleil, on aperçoit, vision enchanteresse qui vous hante délicieusement à tous les points de l'horizon, autour d'Andrinople, Sultan Sélim et ses quatre minarets jaillissants. Sur l'île même, quelques monuments vétustés, une tour branlante, une mosquée déserte qui évoquent, dans ce site aimable en soi, le ressouvenir de ces jardins savamment apprêtés chers aux contemporains de Jean-Jacques, avec leurs fabriques, leurs temples, leurs ruines. Mais cette langue de terre, au milieu des eaux vives, est pour l'heure un domaine dantesque, un séjour d'horreur et d'épouvante.

On y a parqué, au lendemain de la reddition, bon nombre des prisonniers qu'on venait de faire, tous ceux qu'on jugea trop débiles pour les évacuer, les disperser en Bulgarie. On avait eu bien soin, d'avance, de s'enquérir de leur état sanitaire, puisqu'on les hospitalisait à l'endroit le plus dangereux pour la ville, à l'amont de toute agglomération. Et leurs chefs, l'un après l'autre interrogés, avaient hautement attesté qu'aucune trace d'épidémie n'avait été constatée parmi ces troupes. Hélas!...

Ces hommes allaient connaître des privations, des souffrances pires que celles auxquelles ils avaient été soumis pendant le siège. Alors, on les avait seulement rationnés. L'autorité militaire bulgare, dont la sollicitude, tout naturellement, devait aller à ses propres soldats, ne pouvait guère songer qu'à les empêcher de mourir tout à fait d'inanition.

L'arrivée dans la ville des Bulgares et des Serbes, si peu longtemps qu'y soient demeurés ces derniers, c'était 60.000 à 70.000 bouches de plus à nourrir, avec les survenants qui se précipitaient, dès qu'il fut possible, à la suite de ces vainqueurs. Or, en faisant sauter, à l'heure des résolutions désespérées, le pont du chemin de fer, sur l'Arda, Choukri pacha avait rendu impossible le ravitaillement de cette cité tout à coup surpeuplée au delà de toutes limites.

Ce fut dans la ville même, où chaque matin nous pouvions voir une multitude exténuée de femmes et d'enfants se traîner, suppliante, au konak, afin de mendier du pain, ce fut parmi les prisonniers une disette, une détresse pire qu'aux jours du siège.

Les miséreux qui se pressaient devant l'état-major étaient surtout, m'a-t-on dit, des mouhadjine, des paysans des villages d'alentour, ceux-là mêmes qui, aux temps calmes, approvisionnaient la ville, venaient, courbés sous le poids des fruits ou les mains chargées de fleurs, lui apporter les prémices de leurs jardins et de leurs champs, et qui, à mesure que se resserrait la ceinture des assiégeants, fuyant leurs maisons, fuyant l'ennemi, s'étaient réfugiés sous la protection de la place. Ils avaient été durement repoussés. Choukri pacha avait assez déjà de ses troupes à nourrir. Il leur refusa tout secours, il voulut les ignorer. Comment subsistèrent-ils,--quelques-uns au moins? C'est un profond mystère. Ceux qui restent ont part désormais aux distributions de vivres qu'on peut faire, et où ces pitoyables affamés retrouvent un reste de force pour se ruer vers les pains noirs entrevus, se bousculer, se battre,--puisque c'est la vie!

LA MALADIE ACHÈVE L'OEUVRE DE LA FAMINE

Ceux qui languissent dans l'île de la Toundja n'ont plus même cette énergie: des signes funèbres déjà les marquent.

Ils ont eu froid, ils ont eu faim, eux aussi: les troncs des arbres, dépouillés, pelés jusqu'à la hauteur où peut atteindre un homme monté sur l'épaule secourable d'un frère de misère, l'attestent: ils ont arraché ces écorces pour manger, en brûlant une partie pour faire cuire le reste. Que des humains puissent, pendant huit jours seulement, supporter une telle misère, et survivre, cela émerveille et stupéfie.

Tous ces êtres, épuisés déjà par les fatigues de la lutte, bientôt tombés au dernier degré de la misère physiologique, quelle proie désignée pour les fléaux qui suivent presque inévitablement la guerre, dysenterie, typhus, choléra!

L'îlot de la Toundja n'est qu'un cimetière où défaillent, au bord des fosses qui les recueilleront, les plus lents à finir. En vain, j'en ai peur, on a voulu procéder à un tri vague, isoler, d'après d'incertaines apparences, ceux qui semblaient résister le mieux. Sur ce sol pourri, souillé d'ignobles déjections, nulle vie n'est plus possible, nulle vie animale.

Oh! l'enfer! Une rumeur faite de plaintes, de hoquets, de râles, vous vrille sans relâche les oreilles et vous hérisse la chair. Des hommes de corvée, des prisonniers aussi, passent, portant des civières, vont et viennent des coins perdus où ils découvrent quelque cadavre, aux tombes larges et profondes où s'entassent déjà des corps, les uns décharnés, leurs chairs blêmes tendues sur les os, comme momifiés, d'autres tout noirs, gonflés de virus: on en ramasse plus d'un cent par jour.

Partout on agonise, en plein air, sous ce beau soleil printanier, au pied des arbres qui revivent, sur la grève humide, au bord des eaux courantes qui vont charrier plus loin la contagion, partout, et dans les plus ignobles postures, pauvres bêtes indifférentes à tout respect humain, évacuant par tous les orifices la pestilence du mal. Pourtant, d'aucuns, parmi ces malheureux, ont la pudeur de ne pas vouloir mourir au grand jour, et, rampant, s'aidant des mains, des pieds, vont vers un trou d'ombre, au pied de la tour qui s'effrite, et se plongent d'avance dans les ténèbres, pour y expirer en paix: chaque matin, ce cloaque est rempli de cadavres convulsés.

Ah! si la mort est le roi des Épouvantements, que dire de cette mort-là!...

L'autorité a ménagé certaines places à ceux qui ne sont pas encore ou qui ne semblent pas contaminés, à ceux qui ont encore quelque défense. Et là, accroupis en rond autour de fumants brasiers, impuissants à les réchauffer, serrés les uns contre les autres, comme on voit faire aux moutons devant la tempête ou sous l'ondée, ils attendent l'attouchement de l'ange exterminateur, jetant autour d'eux des regards de bêtes traquées.

A quel mal succombent ces tristes débris? Au choléra, beaucoup. Les signes n'en sont pas douteux. On l'a d'abord avoué. Puis on a parlé d'épuisement, d'inanition: l'un d'ailleurs n'exclut pas l'autre, et ceci ne facilite que trop la tâche de cela.

Alors, on tendrait à charger Choukri pacha de ces diverses misères, de ces déchirantes agonies, de toutes ces morts. En détruisant le pont de l'Arda, il savait, il avait dû prévoir les conséquences de cet acte farouche,--et inutile. L'ordre donné par lui d'allumer la mine, c'était l'arrêt irréparable prononcé contre des milliers et des milliers de ses compagnons d'armes, de ses frères. On lui reproche aussi des chevaux inutilement tués, à la fin de la lutte, des magasins brûlés, qui contenaient de quoi nourrir pendant des mois encore cette population qui succombe.

Peut-être. Mais dans Andrinople prise, dans Andrinople libre, on ne saurait obtenir un bain, et il faut se résigner à la saleté, presque aussi dangereuse, en certains cas, que la famine; et l'on n'ose pas, quelque soif ardente qu'on endure, approcher ses lèvres desséchées du verre d'eau limpide qui vous tente. Car, avant que le général ottoman eût fait sauter le pont, les généraux bulgares avaient coupé les aqueducs.

Ce qui était pour ceux-ci un devoir serait-il donc un crime pour l'autre? Admirable matière à casuistique. La vérité est que la guerre est une effroyable chose, et dans ses suites souvent plus que dans sa période héroïque.

L'autre soir, tandis que nous méditions sur la place ravagée où fut Arnaut-keui, nous voyions rôder, quêtant parmi les fondrières et les décombres une incertaine proie, des chats perdus, sans feu ni lieu, souples et défiants génies de ces lieux mélancoliques, apeurés encore d'avoir senti se hérisser leurs poils sous le souffle de l'ouragan de flamme. Et nous songions: «Voilà des bêtes qui doivent concevoir de l'homme une étrange idée.» Puis par une association naturelle d'idées, nous nous remémorions le couplet célèbre de La Bruyère: «Que si l'on vous disait que tous les chats d'un grand pays se sont assemblés par milliers dans une plaine...»
Gustave Babin.




Le fort d'Hadirlik ou Ildroum, à l'ouest d'Andrinople, où
Choukri pacha a été fait prisonnier par les Serbes.
--Phot. S. Tchernof.

COMMENT CHOUKRI PACHA SE RENDIT AUX SERBES

En rapportant aux lecteurs de L'Illustration les impressions, les renseignements qu'il avait recueillis touchant la dernière phase de la défense d'Andrinople par les alliés, Bulgares et Serbes, et la reddition des opiniâtres défenseurs dont la constance avait tenu en échec six mois durant les efforts des assiégeants, notre collaborateur Gustave Babin indiquait combien le rapport officiel bulgare était réservé touchant la part prise par l'armée serbe au décisif assaut, et quelle incertitude régnait par ailleurs sur les conditions dans lesquelles s'était remis aux vainqueurs Choukri pacha, qui incarnera devant l'histoire--comme autrefois Denfert-Rochereau à Belfort--l'idée de résistance héroïque.

Un précieux témoignage nous est apporté, avec des photographies qui l'illustrent, par un de nos confrères russes, M. S. Tchernof, sur cet épisode sensationnel,--le suprême épisode de la lutte acharnée engagée depuis le mois d'octobre entre les puissances balkaniques et les Ottomans: c'est le rapport officiel--publié par le journal Politica, de Belgrade--du commandant Milovan Gavrilovitch, chef de bataillon de l'infanterie serbe, qui eut l'enviable honneur de s'emparer du fort d'Hadirlik (Ildroum, pour les Serbes) d'où Choukri pacha avait dirigé l'ultime résistance et où le surprit l'attaque finale.

Le commandant Gavrilovitch est bon Français de coeur--un peu plus même que ses camarades, qui pourtant ne laissent passer aucune occasion de témoigner leur sympathie pour notre pays--puisqu'il a épousé une de nos compatriotes. Il a fait naguère un stage d'instruction dans un de nos régiments, à Nevers.

Caisses de cartouches intactes, abandonnées par les Turcs et tombées aux mains des troupes serbes. Emplacement d'un dépôt de cartouches que les Turcs ont fait sauter: on marche sur les balles et les douilles retombées après l'explosion. Phot. S. Tchernof.

LA PRISE D'ANDRINOPLE PAR LES BULGARES ET LES SERBES: AU FORT D'HADIRLIK

Croyons-nous. Il est, plus tard, revenu parmi nous comme membre d'une commission militaire chargée de recevoir les munitions fournies par les usines françaises à l'armée serbe. C'est alors qu'il fit la connaissance de Mlle Grandgirard, qu'il épousa. Ubi amo, ibi patria: le jeune officier démissionna pour demeurer dans sa patrie d'adoption. Et il se mit à suivre les cours à la Faculté de droit. Ce fut à Paris que le surprit la nouvelle de la déclaration de guerre; son devoir le rappela en Serbie, où il se vit confier, avec le grade de capitaine, le commandement du 4e bataillon du 20e régiment d'infanterie (division du Timok), envoyé bientôt devant Andrinople. Il y fit preuve en plusieurs circonstances d'une bravoure qui lui mérita d'être élevé par le roi Pierre au grade de commandant et d'être décoré par le roi Ferdinand. Après cette brève présentation, nous lui laissons la parole:

L'assaut général contre la forteresse d'Andrinople commença le 25 mars, à 3 heures du matin. Après une lutte acharnée, au cours de laquelle se produisirent plusieurs corps à corps, les premières positions abandonnées par les Turcs étaient tombées entre les mains des troupes serbes. Le colonel Konditeh, commandant de notre division du Timok, informait aussitôt de notre succès le général Ivanof. Dans ces attaques successives, mon bataillon avait eu 2 officiers et 15 soldats tués et 40 soldats blessés.

A l'aube, les canons turcs ouvrirent sur nous un feu terrible; mes hommes tinrent bon, et vers midi nous étions déjà maîtres de tous les avant-postes des forts que nous attaquions. C'est là que nous restâmes retranchés pendant tout l'après-midi et pendant toute la nuit, non sans avoir d'ailleurs à repousser nombre de contre-attaques turques.

Dans la nuit, nous recevions du général Ivanof l'ordre d'attaquer à l'aube toute la ligne des forts qui se trouvaient devant nous, avec l'indication des points dont nous devions nous emparer.

Mon régiment avait affaire, pour sa part, au fort Kazan-Tepe. Au point du jour nous commencions notre mouvement en avant. Les Turcs nous reçurent par un feu d'artillerie très meurtrier. Mais notre régiment progressa en une vague large, irrésistible, poursuivant à la baïonnette l'infanterie turque qui se retirait. Finalement de petits drapeaux blancs apparurent à la crête de l'ouvrage, et bientôt un parlementaire turc se présentait à un officier du 20e régiment, demandant à être conduit auprès du général Stépanovitch, commandant de l'armée serbe, afin d'entamer des pourparlers de reddition.


Le bureau de Choukri pacha, dans le fort d'Hadirlik.

Au moment même où les drapeaux blancs étaient hissés sur le fort, le feu cessait des deux côtés. Mais notre élan était tel que nous continuâmes notre marche en avant. Mon bataillon, pour sa part, était engagé dans la direction du fort nommé Hadirlik.

Comme nous arrivions sous le fort, j'aperçus sur le rempart un groupe d'officiers turcs. Après avoir déployé mon bataillon tout alentour, je me dirigeai vers eux. Un capitaine se détacha du groupe et vint à ma rencontre.

--Enfin, lui dis-je en français, ça y est. Tant mieux pour vous et pour nous.

--Pour vous, oui; pas pour nous, répondit-il.

Dans le même moment j'apercevais un peu plus loin, dans le fort même, un autre groupe important d'officiers.

--Qui sont ces messieurs? demandai-je.

--C'est là que se trouvent Choukri pacha et son état-major, répondit le capitaine.

Jusque-là, je n'avais pu m'imaginer que je venais de capturer une personnalité aussi haute que le commandant en chef lui-même, Choukri pacha, avec tout son état-major.

--Il est nécessaire, dis-je alors au capitaine, que je sois immédiatement présenté à Son Excellence. Je vous prie de me conduire auprès d'Elle.

Mon interlocuteur déféra à ce désir. Après m'avoir fait suivre une série de casemates obscures, il m'amena devant le bureau même de Choukri. J'y pénétrai.

A mon entrée dans la chambre, Choukri pacha se leva et avec lui tous les officiers qui l'entouraient. J'avançai d'un pas et fis le salut militaire. Ce fut une émotion que je n'oublierai jamais:

--Excellence! dis-je, le commandant Milovan Gavrilovitch a l'honneur de vous informer que, dès ce moment, vous vous trouvez sous la protection de l'armée serbe.

A dessein j'évitais toute expression blessante et le mot brutal de «prisonnier». Puis je priai le général d'agréer, lui et tous ses officiers et soldats, les compliments les plus sincères de toute notre armée pour l'héroïque résistance que nous avait opposée Andrinople.

--Je savais déjà, répondit Choukri pacha d'une voix émue, que le peuple serbe était un bon et brave peuple. Au cours de la dernière guerre j'ai eu l'occasion de m'en convaincre personnellement.


Le mât du télégraphe sans fil, dans le fort d'Hadirlik,
au sommet duquel Choukri pacha fit hisser le drapeau blanc.

Et il me présenta aux collaborateurs qui l'entouraient et m'invita à m'asseoir.

L'acte le plus solennel de la prise d'Andrinople venait de se dénouer.

Choukri pacha me tendit du tabac en s'excusant de n'avoir rien de mieux à m'offrir.

Une conversation cordiale s'engagea alors entre nous tous, au cours de laquelle le général Aziz pacha m'apprit qu'il avait commandé la division opposée à notre division du Timok. 11 ajouta qu'il avait eu l'honneur d'être présenté à notre roi et à sa famille et qu'il avait été le camarade du prince Arsène en Russie. 11 me remercia des compliments que j'avais adressés à l'armée turque en ajoutant qu'il ne me souhaitait point d'éprouver jamais le sort qui venait de leur être réservé.

L'heure avançait. Je me vis obligé d'interrompre cette conversation, et je demandai à Son Excellence la permission de me retirer.

A. ce moment, arriva devant le fort un lieutenant bulgare. Il m'informa qu'il avait mission d'emmener à l'état-major Choukri pacha.

--D'ordre de qui? lui demandai-je.

--D'ordre du général Ivanof.

--Avez-vous des pièces d'identité?

--Je n'en ai pas.

--Alors, je ne vous connais pas! lui répondis-je.

--Nous sommes tous sous les ordres du général Ivanof, répliqua-t-il.

--C'est vrai, mais cela ne me garantit pas que vous soyez en effet officier. J'ai besoin, pour en être sûr, de pièces d'identité, d'un ordre me commandant de vous confier la personne du pacha.

Il n'insista pas et repartit.

Un instant après, arrivait le lieutenant-colonel Ougrinovitch, commandant de notre régiment, et qu'on avait prévenu de la capture que nous venions de faire. Ensemble nous nous rendîmes auprès du pacha, à qui je présentai le colonel: ils eurent un court entretien.


Les officiers serbes à qui se
rendit Choukri pacha: le
lieutenant-colonel Ougrinovitch
et le commandant Gavrilovitch.

A notre sortie, un autre officier bulgare, un capitaine, cette fois, se présentait. A son tour, il nous dit qu'il avait ordre d'amener Choukri pacha au général Ivanof. Comme, pas plus que le premier, il n'était en possession d'un ordre écrit quelconque, nous nous refusâmes catégoriquement à faire droit à sa demande.

--Cela va créer un malentendu regrettable, fit-il.

--Nullement, répondis-je. Apportez-nous l'ordre que nous réclamons et nous vous confierons aussitôt le pacha.

--Les appartements, ajouta-t-il, sont déjà préparés pour le recevoir.

--C'est parfait. Mais, alors, il faut demander l'avis du pacha lui-même.

Et de nouveau je retournai auprès du commandant en chef de l'armée ottomane. Je lui expliquai ce dont il s'agissait. Il se tourna vers Aziz pacha, échangea quelques mots avec lui, puis déclara qu'il préférait rester où il se trouvait.

Je le saluai militairement et je sortis pour communiquer cette réponse au capitaine bulgare qui, tandis qu'avec mon colonel nous nous mettions à dresser l'état de tous les officiers que nous venions de capturer--209 en tout--s'en retourna au quartier général. Choukri pacha et ces officiers passèrent la nuit dans le fort. Ce fut le lendemain seulement qu'ils furent remis, en mon absence, par nos officiers, au général Ivanof, commandant en chef.

Voilà comment Choukri pacha fut fait prisonnier par le 4e bataillon du 20e régiment d'infanterie serbe.

Photographies S. Tchernof.




Poste serbe dans une rue d'Elbassan, la «ville mystérieuse» de l'Albanie.

AU COEUR DE L'ALBANIE

NOTES DE VOYAGE D'UN JOURNALISTE AMÉRICAIN, PUBLIÉES PAR ARRANGEMENT
SPÉCIAL AVEC «THE CHICAGO DAILY NEWS»

II

Le premier article de notre confrère M. Paul Scott Mowrer sur son audacieuse chevauchée à travers l'Albanie, que nous avons publié dans notre numéro du 29 mars, nous conduisait jusqu'à Kyouksi «haut perché», qui lui apparut comme le type même du village albanais, amas d'une vingtaine de maisons, habitées par une population ignorante, orgueilleuse, insoumise à toute autorité. M. Paul Scott Mowrer et son compagnon d'aventures, le professeur Constantin Stéphanof, ne firent dans cette bourgade peu hospitalière qu'une courte halte et repartirent le lendemain de leur arrivée vers Elbassan. Les chemins leur furent à peine plus cléments que ne l'avait été celui d'Okrida à Kyouksi et le temps demeura déplorable. Aussi fut-ce avec une joie véritable qu'ils saluèrent le but vers lequel ils tendaient,--par une belle roule dallée sur les derniers kilomètres. Il s'annonça soudain, après dix heures de marche par la neige et la pluie, sous de réconfortants augures:

ABRITÉE A ELBASSAN

... L'air fie la vallée était tout embaumé. Les eaux torrentielles avaient envahi les champs à notre droite et à notre gauche, et des rivières roulaient à côté de la route, la franchissant, de-ci de-là, et déchaussant ses dalles comme de simples cailloux. Encore qu'il continuât de pleuvoir, il faisait une tiède chaleur de climat semi-tropical. Nous avions dépassé la ligne de faîte des Alpes albanaises et nous trouvions sur le versant adriatique. Le doux feuillage des bosquets d'oliviers se montrait vaguement dans la nuit, et, vers 9 heures et demie, nous atteignîmes une modeste construction d'où surgirent deux soldats, baïonnettes croisées, qui nous intimèrent l'ordre d'arrêter. Nous nous trouvions à l'un des avant-postes de la garnison serbe d'Elbassan. Dix minutes plus tard, nous chevauchions entre des maisons basses, le long des rues étroites de la vieille ville.

Notre premier souci fut de nous enquérir des bagages que nous avions perdus deux jours auparavant. Nous atteignîmes un bâtiment à larges portes que nous reconnûmes pour être une auberge. De chaque côté de l'entrée se trouvait une chambre construite de telle manière que l'on pouvait, l'été, la dégarnir de ses cloisons et l'exposer ainsi à la fraîcheur. Pour le moment, seule la cloison faisant face à la porte était enlevée. Nous pûmes ainsi y jeter un oeil et nous vîmes plusieurs hommes d'aspect quasi sauvage, couverts de pèlerines blanches, assis sur le sol autour d'un brasero et fumant paisiblement. A notre approche, ils sautèrent sur leurs pieds et nous regardèrent d'abord d'un air soupçonneux et malveillant. Après quinze minutes de palabre, de colloques entre eux dans cette désagréable et rude langue albanaise, ils finirent par bien vouloir nous dire qu'il fallait nous renseigner ailleurs, que c'était sans doute dans quelque autre auberge que notre Albanais au bec-de-lièvre s'était arrêté avec nos bêtes de bât. Nous leur demandâmes un guide, et d'abord ils accueillirent cette demande avec la plus parfaite indifférence. Mais la présence du soldat les fit ensuite réfléchir. Nous repartîmes, à travers des rues couvertes d'une voûte épaisse de vigne vierge, conduits par un gamin portant à bout de bras une lampe de table sous un parapluie blanc.

La seconde auberge était la bonne. L'Albanais s'y trouvait avec nos bagages, et nous apprîmes qu'une chambre était à notre disposition.

«Conduisez-nous», fîmes-nous à l'aubergiste, tout en descendant vite de cheval. Mais cet homme ne nous accorda pas la moindre attention. Décidément, les gens n'ont pas grande importance en ce pays. Nous dûmes donc attendre que nos chevaux fussent dessellés, pansés et conduits au râtelier avant de pouvoir de nouveau demander à notre hôte de nous conduire à notre chambre. Il y avait là deux lits fort sales et une table boiteuse. Un petit garçon nous apporta un feu de bois, et nous enlevâmes nos vêtements mouillés. Après un maigre souper nous nous endormîmes très vite, enroulés dans nos couvertures et nos peaux de mouton.

LE MOUVEMENT NATIONALISTE ALBANAIS

Elbassan, qui est la Mecque du nationalisme albanais, regorge de Serbes. Leur main s'abat lourdement sur quiconque leur paraît prendre un intérêt trop vif aux choses de la politique. Et le fait est qu'aucun des hommes un peu instruits, qui sont à l'heure présente les leaders de la cause albanaise, n'osa, par peur des espions, me parler d'un sujet qui lui tient tant au coeur. Les Serbes considèrent comme criminel tout acte visant à l'indépendance de l'Albanie et le répriment avec la dernière vigueur.

Or les nouveaux occupants sont, quoi qu'il leur plaise de dire, fort enclins aux excès de zèle. Au cours de notre enquête nous avons appris qu'à peine arrivés à Elbassan, ils en avaient expulsé le seul résidant étranger qui y fût: le missionnaire américain Ericson.

Cet homme de caractère doux était venu en Albanie voici quelques années. Il tenta d'abord de fonder une école à Darma. Mais les habitants--musulmans pour le plus grand nombre--se montrèrent si fanatiques qu'il préféra chercher ailleurs un champ à son activité.

A Elbassan, il fut secondé par un Albanais nommé Tsilka, qui était protestant et brave homme. Ils fondèrent une mission et une école, et gagnèrent, par leurs bons procédés, l'affection de la population.

M. Ericson était à Genève quand les Serbes s'approchèrent d'Elbassan. M. Tsilka, qui était l'un des chefs du mouvement national, convoqua chez lui quelques-uns des notables et leur fit comprendre qu'il fallait laisser les Serbes entrer paisiblement dans la ville, comme en un pays neutre et que la guerre ne met pas en cause. Un gouvernement provisoire fut vite formé, avec Tsilka à la tête.

Les Serbes furent donc bien accueillis, mais, hélas! ils touchaient au terme d'une très périlleuse expédition dans la montagne et--ce qui n'avait pas été la moindre de leurs difficultés--ils s'y étaient trouvés en guérilla continuelle avec les Albanais montagnards. Aussi ne crurent-ils pas beaucoup à cette histoire de neutralité albanaise. Ils commencèrent par désarmer la population et par disperser le gouvernement provisoire. Tsilka fut d'abord détenu pendant trois jours comme guide et interprète, puis ils l'enfermèrent dans une chambre confortable du quartier général où, depuis, il ne lui a pas été permis de voir âme qui vive, fût-ce sa femme et ses enfants.

Cependant qu'on mettait Tsilka sous bonne garde, le missionnaire Ericson regagnait l'Albanie en toute hâte pour sauver son épouse et sa nombreuse progéniture.

Mais les Serbes l'arrêtèrent à Durazzo, avec défense de s'avancer dans l'intérieur. Dans son désarroi, le pauvre homme télégraphia au consul américain à Genève, qui se mit en rapport avec son collègue de Belgrade, si bien qu'Ericson put retourner à Elbassan. Mais à peine s'y trouva-t-il, qu'on lui donnait vingt-quatre heures pour rassembler sa famille et ses biens et quitter le pays. M. Ericson jugea préférable de se conformer du mieux qu'il put à la volonté des envahisseurs. Il chargea femme et enfants sur des bêtes de somme et entreprit ainsi cette pénible chevauchée qui mène en trois jours d'Elbassan à la côte. Son fils, âgé de quinze ans et malade depuis longtemps, vint à mourir. Et cette mort, survenant en un moment aussi critique, attrista davantage encore leur départ précipité. De Durazzo, ils gagnèrent Trieste.

Encore que les charges n'aient pas été très clairement établies, Ericson et Tsilka sont accusés tous deux d'avoir été des espions à la solde de l'Autriche. Pour ce qui regarde Tsilka, cette incrimination pourrait, à la rigueur, avoir quelque apparence de raison. Il serait, en effet, extrêmement difficile d'être l'une des têtes du mouvement national albanais et de n'avoir pas été plus ou moins en contact avec les agents de la double monarchie. Ceux-ci ont depuis longtemps travaillé l'Albanie par dons et promesses et se sont efforcés d'y éveiller des sympathies autrichiennes. Mais quant à M. Ericson, je pense que son expulsion ne se justifie en rien. Les seuls rapports qu'il semble avoir eus avec l'Autriche les voici: il pria, un jour, le consul autrichien à Durazzo de surveiller l'envoi par caravane d'une ample provision de lait condensé. Car, les Albanais, tout pasteurs qu'ils sont, n'ont jamais eu l'idée de faire commerce du laitage. Quand la caravane atteignit Elbassan, nombre de boîtes étaient défoncées. M. Ericson se plaignit auprès du consul autrichien et la plainte donna lieu à quelque correspondance. Mais il serait assez malaisé de surprendre dans cet échange de lettres la preuve de la complicité de M. Ericson dans les menées politiques autrichiennes.

L'origine de l'affaire semble être ailleurs, je dois le dire à mon vif regret. La religion, dans les Balkans, a invariablement un double aspect: côté spirituel,--côté politique. Pour ce qui est du côté spirituel, j'aime à croire que les chefs de toutes les sectes et croyances aspirent sincèrement au salut des âmes; mais, pour le côté politique, ils ne sont sûrement que des hommes, et, comme tels, souvent ils se montrent bassement jaloux les uns des autres.

Ainsi de nombreux Albanais, désintéressés de la question, puisque mahométans, nous ont assuré que l'évêque grec orthodoxe de Durazzo a longtemps attisé les haines contre Ericson et Tsilka. Il aurait mieux aimé, en effet, que le christianisme, au cas où il eût dû se répandre en Albanie, se propageât à l'ombre de sa bannière. Or, l'orthodoxie grecque est religion d'État, en Serbie, et le gouvernement de Belgrade est si attaché à cette foi qu'il interdit formellement, dans les limites du royaume, l'établissement de toute mission ou l'exercice de tout prosélytisme en faveur d'une autre croyance. Aussi, à peine l'évêque de Durazzo eut-il appris que les Serbes avaient atteint Elbassan, qu'il fit ses paquets et partit pour cette ville. Le lendemain de son arrivée l'on mettait Tsilka en prison.

Nous tenons la plupart de ces renseignements d'un riche gentleman albanais, qui fut un compagnon de Tsilka dans le mouvement national, mais qui dîne aujourd'hui chez le commandant serbe et de qui l'envahisseur lui-même réclame des conseils. Il s'appelle A. Irfan Nuuman bey. J'ai lu son nom sur une carte de visite pittoresque, toute rehaussée de branches vertes et de guirlandes.


La carte de visite d'un riche albanais.

Quand nous nous promenions avec lui à travers les rues sinueuses de la ville, sous les réseaux des vignes vierges qui tordent leurs rameaux d'un toit à l'autre,--le peuple s'arrêtait à notre passage, touchait fez ou bonnet et s'inclinait avec respect, tant Irfan bey est un grand personnage.

Nous avons apprécié l'hospitalité de cet homme digne et calme, nous avons été surpris par son intelligence; néanmoins devons-nous reconnaître qu'il n'est guère de taille à gouverner un pays barbare et indiscipliné.

l'Albanie est-elle mure pour l'autonomie?

De fait, il a été décidé qu'après la guerre, l'Albanie serait autonome. Mais avec sa population d'hommes de clans illettrés, impatients de toute autorité et n'ayant aucun respect pour la vie humaine, avec à peine, dans toute son étendue, une douzaine d'hommes capables de s'égaler aux deux personnalités déjà si modestes d'un Tsilka et d'un Irfan,--n'est-il pas extrêmement douteux qu'un tel pays puisse jamais se policer lui-même?


                              La mosquée d'Elbassan.

Les lois une fois faites, où sont ceux qui les mettront en vigueur? Où, celui qui recueillera les impôts dans ces nids de montagne, par exemple, dont les habitants n'ont jamais entendu parler d'une semblable chose: verser de l'argent à on ne sait qui pour on ne sait quoi?

A mon avis, une expérience prolongée de discipline et d'instruction doit précéder, en Albanie, l'établissement de la pleine indépendance. Vouloir donner à ce peuple, dès à présent, toutes ses franchises ne peut que conduire, tôt ou tard, à l'occupation du pays par l'une ou l'autre des grandes puissances. L'Autriche et l'Italie le savent bien. Aussi devine-t-on sans peine pourquoi, toutes deux, convoitant comme elles font, la côte orientale de l'Adriatique, ont tenu si ferme à la conférence de Londres pour l'autonomie albanaise.


                              Enfants tziganes à Elbassan.

Par ailleurs, les questions politiques se fabriquent de toute pièce dans les capitales de l'Europe. Les Albanais eux-mêmes n'en connaissent que peu de chose et s'en préoccupent moins encore. Tout ce qu'ils demandent, c'est qu'on les laisse tranquilles comme les Turcs les laissèrent tranquilles, au milieu de leur solitude, de leurs montagnes, de leurs querelles de clan à clan.

Il est toujours stupéfiant de constater combien l'état réel des populations albanaises est peu connu dans le reste de l'Europe, voire par les hommes les plus cultivés.

Exception faite de quelques hardis trafiquants et d'un petit nombre de voyageurs aventureux qui jouissaient d'une importance politique suffisante pour obtenir du gouvernement ottoman une forte escorte de cavalerie turque, s'est-il trouvé un seul explorateur qui ait visité cet anarchique pays de montagnards? A Elbassan, nous fûmes partout dévisagés avec la curiosité la plus vive. Des bandes d'enfants nous suivaient par les rues. Ils ne mendiaient pas, ils nous examinaient à cause de notre bizarrerie. Parfois nous faisions halte devant une boutique ouverte en plein vent. Le boutiquier indifférent se tenait accroupi près de son pauvre feu de braises, derrière les piles de tabac, les caisses d'oranges, les brochettes de figues et le pavoisement des clairs mouchoirs d'indiennes. Il n'était pas levé encore, que déjà les badauds resserraient leur cercle autour de nous et poussaient tout près des nôtres leur visage aux yeux si bleus, tout au plaisir de voir comment de pareils êtres allaient s'y prendre pour conclure un marché.

Il arriva au moins une demi-douzaine de fois que, comme nous passions avec notre escorte d'enfants, quelque grand diable s'en vint à nous et nous interrogea à brûle-pourpoint: «Qui êtes-vous? D'où venez-vous? Que faites-vous ici? Où allez-vous?»

A en croire ce que l'on vous raconte chez les Serbes et chez ceux-là qui ont fait avec les Serbes un pacte d'amitié, la contrée autour d'Elbassan aurait été, avant leur arrivée, infestée de bandits. Du haut de leurs collines, ils fondaient sur le voyageur sans armes ou sur la caravane sans escorte qui cheminaient à travers la vallée. Le peuple avait pour eux une sorte de vénération. Les jours de marché, ils pouvaient impunément fanfaronner en pleine ville. Bien mieux, c'étaient les autorités qui tremblaient. Quant à eux, leur personne, couverte de crimes, avait quelque chose de l'éclat héroïque des preux du moyen âge. Ce qui leur manquait, c'était cet élément chevaleresque qui arrondissait aux angles la brutalité des aventuriers des anciens temps.

Maintenant, tout cela est passé. Le premier soin des Serbes, en occupant la contrée, fut d'établir l'identité de tous ce maraudeurs et de détacher des troupes pour les capturer. A Kavaya, près de Durazzo, on en exécuta plus de deux cents en quinze jours. Les patrouilles ont reçu ordre de fusiller tout Albanais suspect. C'est la loi martiale dans toute sa rigueur. Aussi, encore que la population paisible se réjouisse incontestablement d'être débarrassée des bandits, n'en est-elle pas moins convaincue qu'elle n'a fait simplement qu'échanger un mal contre un pire.
Paul Scott Mowrer.

--A suivre.--




Le dirigeable rigide français Spiess (110m de longueur)
sortant pour la première fois de son hangar à Saint-Cyr. Devant le
dirigeable on aperçoit un biplan Zodiac.

UN DIRIGEABLE FRANÇAIS RIGIDE

Tous les dirigeables français actuellement en service sont du type souple, et aucun de nos ingénieurs n'avait entrepris jusqu'ici de construire un dirigeable rigide.

Ce système paraissait comporter, en effet, des inconvénients graves. La carcasse métallique constitue un poids mort considérable auquel s'ajoute celui de l'enveloppe des ballonnets intérieurs. Le rendement, pour un même cube, est donc fort inférieur à celui des ballons souples, et l'on se trouve ainsi amené à construire des engins de dimensions énormes, aussi fragiles que difficiles à manier. D'autre part, il est à craindre qu'une telle masse métallique constitue, au cours d'un orage, un condensateur électrique fort dangereux. Enfin, en cas d'avarie, les dirigeables souples peuvent se dégonfler rapidement; avec les dirigeables rigides, le dégonflage des ballonnets ne diminue en rien la surface qu'offre au vent l'enveloppe extérieure. C'est peut-être là le plus grave inconvénient du type rigide auquel on reconnaît en revanche un avantage incontestable: un ballonnet peut être transpercé et vidé de son gaz, sans qu'il en résulte une catastrophe immédiate ou même une simple déformation de l'enveloppe. Il paraît certain, d'autre part, que les dirigeables rigides se prêtent mieux que les souples à être équipés militairement et transformas en engins offensifs.

M. Spiess qui, seul en France, préconisait depuis longtemps le type rigide, est d'origine alsacienne. Dès 1873, il prenait un brevet où sont exposés les principes essentiels de ce mode de construction, et c'est seulement une vingtaine d'années plus tard, en 1895, que le comte Zeppelin commençait ses essais. En dépit d'un propagande aussi persistante que désintéressée, notre compatriote n'a pu jusqu'ici faire triompher ses idées auprès de l'autorité militaire. Aussi, dans un élan admirable de foi et d'ardent patriotisme, il a employé un moyen héroïque, rarement à la portée des inventeurs: il offre à l'armée française un dirigeable établi sur ses plans, avec ses deniers personnels. Le Spiess, construit par la Société Zodiac, est aujourd'hui monté; on procède à son gonflement, à Saint-Cyr, et, dans quelques jours, il effectuera sa première sortie.


Détail de l'échancrure avant, de la nacelle et des
attaches d'une des hélices du flanc gauche.


A la sortie du hangar: le dirigeable vu par l'arrière.

Cet aéronat est de dimensions moyennes; long de 110 mètres avec un diamètre maxima de 13 m. 50, il cube environ 12.000 mètres. C'est peu, comparativement aux Zeppelin qui mesurent en général 150 à 160 mètres de longueur et déplacent 20.000 mètres cubes ou davantage. Mais le Spiess est considéré, par le donateur, surtout comme un ballon d'expérience; ses dimensions, fort respectables, sont largement suffisantes pour permettre une étude approfondie de sa valeur pratique.

Par sa silhouette générale, le nouveau dirigeable ressemble évidemment à un Zeppelin; mais presque tous les détails de construction et d'aménagement diffèrent.

La carcasse est faite de tubes carrés en bois de sapin garnis de toile; on espère obtenir ainsi une grande rigidité, avec un poids et un prix de revient moindres, en même temps qu'une facilité de réparation plus grande qu'avec l'aluminium; on remédie aussi à un des inconvénients signalés plus haut. L'intérieur est divisé en 12 compartiments dont chacun loge un ballonnet rempli de gaz.

La disposition de la nacelle est particulièrement originale. Comme un navire ordinaire, le navire aérien repose directement sur une quille triangulaire qui présente deux échancrures où sont installés les groupes moteurs et les postes de l'équipage. Cette quille, entoilée et percée de hublots, forme un couloir mettant en communication les postes d'avant et d'arrière.


Le dirigeable français Spiess, photographié d'un biplan
Zodiac par M. André Schelcher.

La propulsion est assurée par 4 hélices en bois, de 4 mètres de diamètre, fixées de part et d'autre de la carcasse, à hauteur de l'axe de poussée, ce qui est encore un des avantages du système rigide. Les stabilisateurs d'altitude, formés par quatre plans horizontaux, sont installés à l'arrière, près des deux plans verticaux qui constituent le gouvernail de direction. Des réservoirs spéciaux contiennent l'eau qui sert de lest.

Notons encore un dispositif ingénieux, imaginé par M. Spiess, et destiné à faciliter la manoeuvre pour la sortie et le remisage du ballon. A l'intérieur du hangar, et à environ un mètre du sol, courent deux rails qui se continuent à l'extérieur pendant une centaine de mètres; sur ces rails glissent de petits chariots munis de poulies où viennent se fixer les câbles qui maintiennent le dirigeable. Ce dernier glisse donc dans l'axe même du hangar, en quelque sorte automatiquement, sans qu'on ait à craindre l'effet d'une maladresse ou d'une fausse manoeuvre.

Ajoutons que les moteurs du Spiess développent une force de 360 chevaux, et que les constructeurs espèrent réaliser une vitesse d'environ 65 kilomètres à l'heure.
F. H.



LE MEETING DE MONACO

Le meeting de Monaco, qui s'annonçait sous les plus heureux auspices, fut généralement favorisé par le soleil; mais le mistral est intervenu au programme, contrariant les épreuves les plus importantes et faussant certains résultats. D'autre part, malgré la réalisation de plusieurs performances intéressantes, il semble qu'un trop grand nombre de concurrents avaient une préparation insuffisante. Par contre, la violence du vent a fait ressortir l'endurance et la souplesse remarquable de quelques appareils, et, tout compte fait, ce meeting marque, pour les hydroplanes, un progrès assez sérieux depuis l'année précédente.

Le voyage de Monte-Carlo-San-Remo et retour, avec escale à Beaulieu, constituait la première des deux grandes épreuves finales. Il fut commencé au début d'une véritable tempête, et, sur les sept concurrents, deux furent mis hors course dès le départ. Les cinq autres firent un voyage singulièrement accidenté. Brégi, Weymann, Gaubert et Fischer durent s'arrêter à Beaulieu, où le biplan de ce dernier fut complètement brisé; Moineau parvint jusqu'à San-Remo où, après avoir chaviré, il fut sauvé par un remorqueur.

Ces audacieux restaient seuls qualifiés pour la grande course de 500 kilomètres autour d'une piste de 10 kilomètres en rade de Monaco, course dont on dut modifier le programme pour la transformer en épreuve de consolation. Quatre pilotes seulement prirent le départ; et, cette fois encore, le parcours ne fut point couvert. Gaubert fut classé premier, avec 270 kilomètres en 7 h. 40; Brégi et Espanet viennent ensuite avec 230 et 190 kilomètres; Prévost avait abandonné au troisième tour.

La journée fut attristée par une chute mortelle. Pendant que se déroulait l'épreuve, l'aviateur Gaudart essayait son nouvel hydroplane, le D'Artois, endommagé dans une précédente sortie et réparé avec trop de hâte. L'appareil s'éleva difficilement; à peine avait-il dépassé les jetées du port qu'on le vit capoter, puis, malgré les efforts désespérés de son pilote, piquer droit dans la mer et disparaître. L'épave fut ramenée au port, mais le corps du malheureux aviateur n'a pas encore été retrouvé.

Louis Gaudart, né à Pondichéry en 1885, était un des plus anciens aviateurs; il avait débuté en 1908, sous les auspices du capitaine Ferber. Excellent pilote en même temps qu'ingénieur distingué, il est la première victime de l'hydroplane.


LE NAUFRAGE D'UN HYDROPLANE AU MEETING DE MONACO.
--La chute de l'aviateur Gaudart enregistrée par deux instantanés: l'appareil perd son
équilibre et s'abat vers la mer où il va plonger entraînant son pilote emprisonné dans le capot.



L'AÉROCARTOGRAPHIE

Depuis les progrès récents de l'aéronautique, on envisage la possibilité d'établir les cartes géographiques au moyen de photographies prises de la nacelle d'un dirigeable. L'image d'un terrain horizontal et plat, obtenue sur une plaque photographique en braquant l'appareil perpendiculairement au sol, est en effet une carte rigoureuse, donnant tous les détails visibles, dans leurs proportions relatives. L'échelle est définie par le rapport entre la distance focale de l'objectif et la hauteur de ce dernier au-dessus du terrain.

Le relevé ainsi obtenu est analogue à celui que présentent les cartes ordinaires où l'on emploie, en général, la projection orthogonale, c'est-à-dire une représentation aussi semblable que possible à la vue que l'on aurait en regardant verticalement le sol d'un point quelconque de l'atmosphère.

Alors que l'art de la navigation aérienne était encore peu avancé, un officier de l'armée autrichienne, le capitaine Scheimpflug, tenta de résoudre le problème au moyen de cerfs-volants spéciaux, munis d'un appareil photographique qu'on déclanche à l'aide du courant électrique. Le résultat est satisfaisant au point de vue photographique, mais deux graves inconvénients se présentent pour l'utilisation cartographique du cliché:

1° L'horizontalité de l'appareil ne s'obtient pas avec la précision nécessaire pour que l'axe optique se trouve exactement vertical au moment du déclanchement, d'où déformation de la perspective;

2° Le peu d'ouverture de l'angle embrassé par un appareil simple oblige à prendre un grand nombre de vues pour couvrir le terrain à relever.

Après de longues recherches, le capitaine Scheimpflug semble avoir réussi à supprimer ces inconvénients.

Un appareil spécial, le photoperspectographe, permet de transformer les vues obliques en vues parfaitement horizontales, par un procédé exclusivement photographique. Cet appareil, fort bien combiné, ne semble d'ailleurs basé que sur des lois d'optique bien connues, et il est facile d'en comprendre le fonctionnement.

Supposons le cliché d'une vue prise obliquement: la perspective est déformée, et les proportions sont différentes de celles que présenterait une vue prise sur une plaque parallèle au plan du terrain, c'est-à-dire, dans notre cas, sur une plaque horizontale. Mais tous les points que l'on trouverait sur la plaque horizontale existent également sur la plaque oblique.

Dès lors, si nous photographions notre cliché sur une autre plaque en inclinant la plaque, ou le cliché, d'un angle convenable, nous redresserons la perspective et nous obtiendrons une image semblable à celle que nous aurions obtenue primitivement sur une plaque horizontale.

Il semble, au premier abord, qu'on doive rencontrer une sérieuse difficulté pour la mise au point de l'image redressée. Le cliché original ayant été pris à une distance de 100, 500 mètres, ou davantage, toutes les parties de l'image se trouvent au point et présentent une netteté égale. Dans la chambre noire de redressement, au contraire, ce cliché et la nouvelle plaque sont faiblement distants, et leur défaut de parallélisme rend la netteté plus difficile à obtenir sur toute la surface. On résout la difficulté en employant un objectif minuscule de très court foyer, ou même en le supprimant complètement et en le remplaçant par un simple trou de quelques dixièmes de millimètre de diamètre. On en est quitte alors pour augmenter considérablement le temps de pose.

D'autre part, pour réduire dans une large mesure le nombre de vues à prendre, le capitaine Scheimpflug a construit un appareil multiple composé d'une chambre centrale qu'entoure un polygone de chambres inclinées. Grâce au système de suspension, la chambre centrale est horizontale au moment du déclanchement; son axe optique se trouve alors dans la position verticale, alors que celui des chambres adjacentes est incliné à 45 degrés.


L'appareil photographique multiple accroché à la nacelle d'un aérostat.


L'appareil vu d'en dessous.

En suspendant l'appareil à la nacelle d'un aérostat, on photographie d'un seul coup un heptagone de terrain d'un diamètre égal à cinq fois la hauteur de l'appareil au-dessus du sol. Mais, en raison des espaces perdus, il faut déclancher à des distances à peu près égales à trois fois et demie cette hauteur pour couvrir complètement un terrain.

Nous avons dit que l'échelle est donnée par le rapport entre la distance focale et la hauteur de l'appareil. Dès lors, en supposant des objectifs ayant 100 millimètres de distance focale, les vues seront aux échelles suivantes:

              1/5.000 si elles sont prises de   500 mètres.
             1/10.000                         1.000 mètres.
             1/20.000                         2.000 mètres.

A une hauteur de 500 mètres, une bande de terrain d'un kilomètre de largeur sera donc représentée par une bande de 20 centimètres; une route large de 10 mètres formera un trait de 2 millimètres.

Pour les terrains accidentés on photographie une même tranche en se plaçant à deux points différents, de manière à avoir des vues chevauchantes ou stéréoscopiques. Avec quelques points de repère déterminés par les procédés ordinaires de la géodésie, on peut mesurer sur ces vues les différences de niveau.


Vues originales prises avec l'appareil multiple du
capitaine autrichien Scheimpflug.

Le photoperspectographe transforme les sept vues obliques en vues horizontales; un autre appareil réunit photographiquement ces dernières à la vue centrale.

On relève ensuite sur le terrain les documents qui manquent encore: routes ou cours d'eau à travers les forêts, catégories des routes, délimitations politiques ou administratives, noms de lieux, etc. Après quoi on établit la carte suivant les procédés ordinaires.

Dans ces conditions, le travail sur le terrain se trouve considérablement diminué pour le cartographe. Le travail subséquent l'est-il dans la même mesure? C'est un point assez discuté.

En tout cas, il paraît évident que l'appareil du capitaine Scheimpflug est susceptible de rendre de grands services pour dresser rapidement des cartes d'ensemble des pays neufs; il peut être aussi fort utile pour les reconnaissances militaires. En admettant qu'il ne puisse s'appliquer pratiquement à tous les cas, il constitue un système d'une élégante ingéniosité dont témoignent nos photographies.

F. Honoré.

Vue d'ensemble déduite des vues originales, après redressement de celles de la périphérie prises obliquement. La carte correspondante, achevée après relèvement sur le terrain des renseignements que ne fournit pas la photographie.

L'ÉTABLISSEMENT D'UNE CARTE GÉOGRAPHIQUE AU MOYEN DE L'APPAREIL PHOTOGRAPHIQUE MULTIPLE



CE QU'IL FAUT VOIR

guide de l'étranger à paris.

Un vieux diplomate, qui adore Paris et qui le connaît assez bien, me disait un jour:

--Ce qui m'enchante dans cette ville-ci, ce n'est pas seulement la qualité des spectacles qu'on y rencontre; c'est la façon dont ces spectacles s'offrent à nous; c'est le charme du décor où la plupart de vos nouveautés s'encadrent.

Il a raison, cet étranger, et vous sentirez la justesse de sa remarque en allant visiter cette délicieuse exposition bouddhique que viennent d'installer au musée Cernuschi quelques dévots des arts de l'antique Asie. Le paysage, c'est une courte avenue silencieuse, où s'alignent les façades élégantes de quelques hôtels particuliers; et c'est le parc Monceau, avec ses ruines souriantes, ses verdures d'avril, ses jolies allées tranquilles où s'ébattent des petites filles et des petits garçons très bien mis... La maison même n'a pas la majesté un peu intimidante des musées ordinaires; elle est restée ce qu'elle fut autrefois: le logis charmant d'un «amateur» très distingué. Il y fait bon. On s'y promène avec plaisir au milieu de vieilleries vénérables; on y vit, dans l'intimité d'un passé très lointain, de reposantes minutes.

*
* *

C'est un passé plus voisin de nous qu'évoque l'exposition, inaugurée il y a quelques jours, au Petit Palais, de «David et ses élèves». Le palais de Girault! le plus joli souvenir d'architecture que nous ait, je crois, laissé 1900; et dans quel paysage encore! un des mieux composés dont une ville puisse offrir la vision aux étrangers qui s'y promènent. Il faut aller voir l'exposition de «David et ses élèves». Entre l'instant de l'année où ferme le Salon des Indépendants et celui où s'ouvre le Salon d'automne, il est bon que l'étranger mette à profit les occasions qui lui sont offertes de se renseigner sur le passé de nos arts; de connaître et de voir d'un peu près nos vieux, ceux qu'on «blaguait» hier, et vers lesquels on reviendra demain. Quelques esthètes d'avant-garde ne se sont-ils pas avisés de découvrir et de nous présenter en plein Salon d'automne, il y a deux ou trois ans, monsieur Ingres?

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Mais voici du très moderne; voici du contemporain, même, à foison. Traversons l'avenue Nicolas-II, contournons le Grand Palais qu'animait encore, il y a huit jours, l'élégant remue-ménage du Concours hippique, et gagnons l'avenue d'Antin. La Nationale, ouverte il y a cinq jours, nous convie à son spectacle annuel, à son grand marché. (Si nous étions à Leipzig ou à Nijni Novgorod, j'oserais dire: à sa foire, et cela n'aurait rien de désobligeant pour personne.) Il faut aller à ce marché. Un étranger n'a pas le droit d'avoir, durant cette quinzaine d'avril, traversé Paris sans en rapporter le livret de la Nationale et quelques impressions personnelles sur les oeuvres signalées par les louanges éperdues ou par les éreintements de la Critique, et autour desquelles s'entasse la foule des dimanches, pendant deux mois. Il devra avoir vu l'Apothéose de Roll, les trois tableaux de Lucien Simon, les portraits de Gervex, les Raffaëlli; les envois de Friant et de La Gandara, de Dinet, Guiguet, Marie Cazin, Louise Breslau et Raymond Woog; d'Aman-Jean, de Rusinol, de Lepère et de Lebourg; de Madeleine Lemaire, de Séon, de Prinet, de Willette, de Cottet, de Lévy-Dhurmer; de Le Sidaner, Lhermitte et Dagnan; et il faut avoir vu aussi les Boldini, le Besnard et le Béraud, les envois de Meunier, Dauphin, Carolus Duran, La Touche et Karbowski; les dessins de Paul Renouard et de Kaufmann, et que de choses encore! A la sculpture, la statue de José Clara, les envois de Saint-Marceaux, d'Andreotti, Dejean, de Monard, Escoula, J. Froment-Meurice, Injalbert... Un étranger s'arrête aussi volontiers que nous devant les portraits des «célébrités». Cette curiosité très légitime est satisfaite, à la Nationale, par d'intéressants envois: je signale, entre autres, le Léon Bourgeois de Roll; le Jules Lemaître et le Forain de Saint-Marceaux; le portrait de Mme Raymond Poincaré, par Georges Bertrand,--devant lequel on s'écrasait de la belle façon, le jour du vernissage!

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On s'écrasait presque autant, hier, à la deuxième conférence de Mgr Bolo, et rarement vit-on, entre les quatre murs de la salle austère où la Société de Géographie tient ses séances, tant de plumes et de fleurs rassemblées sur tant de chapeaux! Ce n'est pourtant pas à la flagornerie que Mgr Bolo doit son succès, car il est impossible à un prédicateur de traiter les femmes de son temps avec plus de cinglante sévérité que ne fait celui-là. Mais il est évident qu'il y a une manière... acceptable, agréable même, de dire aux femmes leurs vérités, et Mgr Bolo a la manière. Plus il les rudoie, plus elles sont contentes; la semonce devient-elle par trop vive? Elles rient.

Il est vrai qu'il rit aussi. Et c'est là, sans doute, une des raisons de la sympathie que cet orateur inspire. Castigat ridendo... La figure est ronde, joviale, et, derrière le verre du binocle, l'oeil brille d'une satisfaction malicieuse. Et puis Mgr Bolo a beaucoup d'esprit, parle une jolie langue, enveloppe les choses qu'il dit de gestes adroits et qui ont de la grâce. Ajoutez à cela, enfin, que, en qualité de protonotaire apostolique, Mgr Bolo porte l'habit d'évêque, et qu'entendre un orateur se moquer, sous cet habit-là, du bridge, du flirt, des pianos à queue et des instituts de beauté, c'est un régal dont les Parisiennes elles-mêmes ne jouissent pas tous les jours. Aussi pardonnent-elles à Mgr Bolo de dire beaucoup de mal de leurs salons... Ce moraliste serait tellement moins amusant, s'il était moins réactionnaire! Mgr Bolo fera deux conférences encore; et, dans trois mois, le souvenir de ces causeries fournira, sur les plages, un sujet de conversation de plus:

--Vous avez entendu Mgr Bolo?

Et l'on discutera...
Un Parisien.



LES LIVRES & LES ÉCRIVAINS

«LA MAISON»

M. Henry Bordeaux publie le livre de la Maison (1). Est-ce le roman ou le poème de la Maison? Sans doute, l'un et l'autre à la fois. Mais surtout c'est une étude d'âme, cette âme profonde, incorporée à toutes choses du premier décor de notre vie, que nous trouvons installée dans l'âtre de notre enfance et qui demeure toujours immédiate et sensible parmi les générations qui passent et les pierres qui s'usent. C'est l'âme domestique, divinisée par les anciens pour qui chaque foyer était un autel. Bicoque, villa, hôtel, château, palais, comme tous ces termes prestigieux sont incolores. La maison, cela suffit. La maison, cela dit tout. Il nous fallait, en ce moment opportun où la sensibilité triomphe à nouveau du scepticisme, un romancier, un poète, un psychologue de la maison, et ce psychologue, ce poète, ce romancier, ne pouvait être que l'auteur des Roquevillard, du Pays natal, de la Croisée des chemins, de la Neige sur les pas.

Note 1: La Maison, par Henry Bordeaux, librairie Plon, 3 fr. 50.

Dans la demeure ancestrale que, du jardin au grenier, et avec tant d'émotion descriptive, nous présente M. Henry Bordeaux, trois générations coexistent et s'opposent. Elles forment non point une ligne droite continue, mais une ligne brisée. Qui, de l'aïeul, du père, ou de l'enfant dont la conscience est encore à former, a brisé cette ligne? Qui est l'auteur de la cassure? Qui a rompu la tradition? Le père, évidemment, serait-on tenté de répondre, car cela paraîtrait le plus normal et le plus commode pour l'agencement romanesque. On penserait encore à l'enfant, entraîné par un sang neuf dans les chemins de traverse. Mais qui songerait à l'aïeul? Eh bien, dans le livre de M. Henry Bordeaux, c'est l'aïeul qui défait l'oeuvre du passé, qui raille le souvenir, qui abandonne la tâche conservatrice léguée par ceux qui, avant lui, édifient la maison pour leur race. Non point que le vieillard ait ces exaltations ou ces défaillances morales, qui aliènent l'énergie. Il n'a point des égarements de jeune homme. Il n'est pas instinctif. Il demeure dogmatique, et il reste vieux, très vieux, puisqu'il croit en Jean-Jacques. Ce démolisseur n'est pas un homme d'aujourd'hui, et c'est pourquoi sans doute, et malgré tout, en dépit des ruines qu'il provoque, ingénument, inconsciemment, avec une angoissante indifférence, ce vieillard aux traits fins, presque féminins, aux yeux toujours un peu noyés de brume, ne nous est point antipathique. Avec lui, son fils--l'homme aux multiples énergies, le médecin, que sa profession, à chaque minute, penche sur l'humanité--forme une rude antithèse. Le docteur Rambert, qui une première fois déjà a réparé les erreurs du vieillard et relevé la maison chancelante, est le vrai chef des trois générations. Il répand autour de lui la paix et l'ordre. Il est le chaînon solide qui renoue avec le passé.

Reste le petit-fils, le chef de famille du lendemain, l'avenir qui se prépare et se précise pour la maison. Et c'est là tout le sujet du drame. Oh! c'est un drame, sans geste et sans éclat, un drame muet, mais combien poignant. L'enfant, placé entre deux directions, se trouve, par les circonstances--une maladie qui arrête ses études et l'oblige à la vie des bois et des champs--soumis presque exclusivement à l'influence du grand-père, l'homme qui continue de voir la vie à travers les Confessions. Et voici Jean-Jacques, réincarné, qui éduque l'Émile. Au moment du grand combat «qui se livre dans toute existence humaine entre la liberté et l'acceptation, entre l'horreur de la servitude et les sacrifices exigés pour durer», un précepteur dangereux révèle à l'enfant le charme miraculeux de la nature, de l'amour et de l'orgueil même qui croit nous soumettre la terre. Il dit: la forêt est à toi, le lac est à toi, le ciel est à toi. Crois à la vie libre et heureuse dans la nature, et laisse là l'enseignement des biographies héroïques, des récits d'épopée, de toute l'histoire menteuse de l'énergie humaine. Il n'y a rien de plus facile que la vie.

Les pages où nous suivons ce vagabondage d'âmes sont d'une bien grande séduction. Elles évoquent tous les éveils ardents de notre adolescence, ces éclats soudains de lumière et de bonheur si vifs que toute notre vie, par la suite, en demeure irradiée. Et rien n'est plus joli que l'idylle si timidement ingénue de l'enfant et de la petite bohémienne Nazzarena qui s'en va, un matin, sans se retourner, sur la, route, dans un soleil qui ne s'oubliera plus. On croirait lire un chapitre inédit des Confessions, retrouvé, reconstitué dans toute sa limpide fraîcheur.

Mais revenons au drame. L'oeuvre est réalisée. L'enfant est maintenant converti à l'évangile du grand-père. Après l'ivresse de la vie libre, il connaît les lendemains d'angoisse et de révolte. «J'étais né, dit-il, au sentiment de la liberté et partant à la notion d'esclavage. Je m'exerçai donc à me trouver malheureux.» Malheureux et persécuté. Et il en arrive à discuter et à haïr l'autorité nécessaire du père, du maître de la maison et de la famille. Pour reprendre cette âme de son enfant, cette conscience qui erre dans les mirages, pour réintégrer cette imagination en folie dans les réalités graves du foyer, pour redonner comme but précis à cette énergie errante la défense de la maison, il faudra, désormais, un long et désolant travail, toute une lutte ingrate, et plus encore: une crise terrible du foyer, la mort du chef, du maître, succombant à la peine, en beauté, en grandeur, admirable vaincu, qui lègue à celui qui le suit la mission de continuer la tâche héréditaire.

--Ton tour est venu.

Et, dans la chambre d'agonie, soudainement, l'enfant égaré rentre dans l'ordre, «comme un soldat prêt à déserter reprend sa place dans le rang, sous l'oeil de son chef». Désormais, sa vie est fixée à un anneau de fer. Il ne tendra plus vers les mirages du bonheur que des mains enchaînées. «Mais ces chaînes-là tout homme les reçoit un jour, qu'il monte sur un trône ou que son empire ne soit que d'un arpent ou que d'un nom.»

Tel est le livre, en ses conclusions. Nous avons dit le charme de son détail. Nous avons laissé de côté ses directions, politique ou religieuse,--dont chacun pourra discuter. Il nous a suffi de dégager l'essence pure, et accessible à tous, de son enseignement.
Albéric Cahuet.


Voir dans La Petite Illustration le compte rendu des autres livres nouveaux.



LES THÉÂTRES

L'Odéon, abandonnant, après s'y être longtemps voué, les drames à costumes historiques ou exotiques et à décors pittoresques ou fastueux, vient de représenter une «comédie bourgeoise» de MM. Pierre Decourcelle et André Maurel: la Rue du Sentier. Deux mondes y sont mis en présence; le monde des artistes et des comédiens, le monde des commerçants; la jonction et le heurt se produisent entre eux par le mariage du fils d'une «grande patronne» de la rue du Sentier, négociante à l'esprit rigide, impérieux, avec une jeune élève du Conservatoire, riche seulement de sa grâce et de son talent. Cela nous vaut une étude et un exposé tantôt émouvants, tantôt amusants, des moeurs et des usages de ces personnages et de ces milieux si différents. On a vivement applaudi cette comédie, d'une si jolie tenue, interprétée avec talent par MM. Vargas, Grétillat, Denis d'Inès, Desfontaines et Mmes Alice Nory et Grumbach.

Le spectacle que le théâtre Antoine nous offre depuis quelques jours, le Chevalier au masque, appartient, par le milieu où se développe son action et par quelques-uns de ses personnages,'au drame historique; mais, par la libre fantaisie de son affabulation enchevêtrée et romanesque, il relève de la pièce d'aventures policières; seulement la scène se passe en 1802 et Sherlock Holmes s'appelle Fouché. Les auteurs, MM. Paul Armont et Jean Manoussi ont très ingénieusement mélangé et dosé les deux genres. M. Qémier a donné un relief étonnant au personnage épisodique de Pouché; Mmes Dermoz, Jeanne Fusier, MM. Candé, Saillard, Lluis, Escoffier, sont les autres excellents interprètes de cette pièce divertissante.

Sur un curieux livret de M. Charles Le Goffic intitulé le Pays, et qui est une sorte de poème de la nostalgie, M. Guy Ropartz a écrit une partition émouvante; l'Opéra-Comique vient de représenter avec le plus vif succès le «drame en musique» de ces deux artistes. C'est l'histoire d'un marin breton hanté du mal du pays sur la terre d'Islande où il a fondé son foyer. Le spectacle se complète par un «conte mélodique», gracieux et joli, que M. Lattes a tiré de Il était une bergère, de M. André Rivoire. La musique s'est heureusement inspirée du poème si souvent applaudi à la Comédie-Française. On a fêté les interprètes de ces deux ouvrages Mlles Lubin, Mathieu-Lutz, Nicot-Vauchelet, MM. Salignac, Foix, Vieuille.

Le théâtre de l'Oeuvre a représenté une pièce de M. Francis Jammes, la Brebis égarée. Le poète des Géorgiques chrétiennes abordait la scène pour la première fois. A la vérité, sa pièce n'a pas été écrite pour le théâtre; elle s'adresse davantage aux lecteurs qu'aux spectateurs. L'action y est à peu près nulle. La brebis égarée, et qui se retrouve, c'est la femme coupable. Le public habituel de l'Oeuvre a écouté religieusement les longues récitations de prose rythmée et de vers blancs par quoi les personnages expriment les émois de leurs âmes dans des décors simplifiés et non sans charme. Ce poème dialogué a eu pour interprètes MM. Lugné Poe, Dhurtal, Jarvy et Mlles Gladys Maxhence et Sephora Mossé.

Le théâtre des Arts représente une originale pièce de M. W. V. Moody. C'est un drame d'Amérique, et nous ne pouvons le goûter que dans sa traduction. Néanmoins il a paru plaire. Un cow-boy de l'Ouest rencontre une jeune fille de l'Est et ces deux êtres de races presque différentes s'aiment. Mais leur conception de la vie, leurs instincts, leurs caractères se heurtent; ils ne pourront être heureux ensemble que plus tard, après s'être fait réciproquement souffrir. Les décors et les costumes sont dus à M. Maxime Dethomas.



DOCUMENTS et INFORMATIONS

La vaccination contre le charbon symptomatique.

Depuis douze ans, MM. Leclainche et Vallée s'occupent systématiquement de la vaccination contre le charbon symptomatique, maladie si redoutée des éleveurs. Ils viennent de faire connaître à l'Académie des sciences un procédé perfectionné qui leur permet d'obtenir des races microbiennes véritablement atténuées. On n'avait pu, jusqu'ici, produire ces races atténuées du bacille de Chauveau. Elles étaient indispensables à l'obtention d'un vaccin sur lequel on pût compter. Actuellement, grâce à ces races, MM. Leclainche et Vallée produisent des vaccins qui, par une seule injection, et sans aucun risque, déterminent une immunisation parfaite.

Depuis trois ans, il a été vacciné 345.000 bovidés en France, Allemagne, etc., par la nouvelle méthode, avec un succès complet. Aussi les auteurs considèrent-ils le problème de la vaccination contre le charbon symptomatique comme complètement résolu.

Un mode de classification des hivers.

Le système des moyennes, si souvent trompeur, semble particulièrement défectueux quand on l'applique à la comparaison des diverses saisons.

M. Angot, directeur du bureau central météorologique, propose donc une nouvelle méthode pour comparer les températures des différents hivers, surtout au point de vue de leur influence sur les phénomènes agricoles. Il fait remarquer que les moyennes mensuelles sont insuffisantes, car le mois de février, par exemple, peut, comme en 1913, donner une température moyenne à peu près normale, tout en ayant présenté deux parties absolument différentes, l'une chaude et humide, l'autre froide et sèche. De même l'examen des températures extrêmes ne permet pas de déductions certaines.

L'influence des froids sur la végétation dépendant à la fois de leur intensité et de leur durée, M. Angot fait, pour chaque mois, la somme des températures minima quotidiennes inférieures à 0°. Pour huit mois de l'année, octobre à mai inclusivement, le total est en moyenne 198°,7, soit 200° en chiffres ronds. Mais, d'une année à l'autre, ce total varie dans des proportions considérables: 52° en 1872-1873 et 588» en 1879-1880; il semble donc que de tels écarts permettent une classification assez exacte.

M. Angot a dressé un tableau résumant les observations faites au parc Saint-Mauv pendant quarante ans, soit depuis l'hiver 1872-1873 jusqu'à 1911-1912. Les quatre hivers donnant les totaux les plus forts sont les suivants:

1879-1880.......--588°
1890-1891.......--447
1894-1895.......--412
1887-1888.......--323

Les quatre hivers les moins froids ont donné des sommes très faibles:

1872-1873........--52°
1883-1884........--59
1911-1912........--61
1876-1877........--75

Les trente-deux autres hivers de la période considérée ont donné des sommes comprises entre 100° et 300°.

L'hiver actuel 1912-1913, d'octobre à mars inclus, a donné 73°,5, ce qui classe l'année courante au moins au quatrième rang dans la liste des hivers où il y a eu le moins de gelée.

Les étudiants étrangers en France.

D'après une statistique arrêtée au début de l'année 1913, les Universités françaises sont actuellement fréquentées par 41.109 étudiants ou étudiantes se répartissant ainsi:

              Étudiants. Étudiantes.

Droit............. 16.644       119
Médecine..........  8.687     1.057
Sciences........... 6.056       583
Lettres............ 4.157     2.241
Pharmacie.........  1.509        56
                   ______     _____
Total........      37.053     4.056

Dans ces nombres, l'étranger fournit 3.819 étudiants et 1.741 étudiantes, soit ensemble la proportion énorme de 13,5% du chiffre total.

D'autre part, la moitié des étudiantes fréquentent l'Université de Paris où elles se répartissent ainsi:

                  Françaises Étrangères.

Droit.............   43         41
Médecine..........  229        329
Sciences........... 130         89
Lettres............  36          2
Pharmacie.........  540        629
                    ___      _____
Total........       978      1.090

Cet afflux d'étrangers dans nos Universités est très flatteur, mais, peut-être, dangereux au point de vue économique. En tout cas, il démontre la nécessité de modifier certains règlements qui mettent les Français et les Françaises en état d'infériorité vis-à-vis des étrangers pour la conquête des diplômes français.

Limite utile des dimensions des navires.

Depuis une dizaine d'années, la dimension des grands paquebots s'est accrue dans des proportions inattendues, passant de 10.000 tonnes à 20.000, 30.000 et même 60.000 tonnes. A tort ou à raison, on prévoit l'apparition prochaine de navires encore plus gigantesques, où le confort moderne serait poussé à des raffinements insoupçonnés.

L'exploitation de ces monstres flottants ne donne point toujours des résultats financiers brillants, et on se demande si, dans l'état actuel de l'art naval, il n'y a pas une limite à l'accroissement utile de la dimension des navires. M. Bertin, ancien directeur des Constructions navales, a serré le problème de très près, et les chiffres qu'il vient de communiquer à l'Académie des sciences sont fort curieux.

On augmente les dimensions des paquebots en vue de réaliser soit une augmentation de chargement, soit une augmentation de vitesse, soit les deux choses à la fois.

M. Bertin suppose d'abord que l'on vise uniquement l'augmentation de chargement, et il résume ses calculs dans le tableau suivant où l'on voit le maximum de chargement compatible avec un déplacement déterminé.

                                          Proportion
        Déplacement     Chargement        du chargement
        du              maximum.          par tonne de
        navire.                           déplacement.

        20.000 tonnes.   992 tonnes.         0,0496
        30.000         1.675                 0,0558
        50.000         2.235                 0,0449
        60.000         2.130                 0,0355
        90.000           465                 0,0052

Ainsi, le maximum absolu de chargement correspond au déplacement de 50.000 tonnes; et c'est le navire de 30.000 tonnes qui permet le maximum de chargement par tonne de déplacement.

Avec un déplacement de 100.000 tonnes, le bâtiment devient irréalisable; il ne pourrait même pas naviguer à vide.

L'auteur examine ensuite le cas où l'accroissement de dimension des paquebots a uniquement pour but l'augmentation de la vitesse, le chargement restant constant. Il prend pour base un chargement de 1.675 tonnes, maximum compatible, ainsi que nous l'indiquons plus haut, avec un navire déplaçant 30.000 tonnes.

La vitesse dépendant seulement du poids du moteur, tandis que le chargement comprend ce poids et celui du combustible, nous considérons des navires approvisionnés en vue de franchir une même distance à la vitesse maxima; des paquebots transatlantiques, par exemple.

Avant l'adoption des turbines, le poids du moteur de ces paquebots atteignait les 6/5 de celui du combustible. Ainsi, la Provence, avec son moteur de 4.200 tonnes, exigeait 3.500 tonnes de charbon pour la traversée du Havre à New-York. Sur la France, actionnée par turbines, les deux poids sont sensiblement égaux: 5.500 tonnes pour le moteur, 5.000 tonnes pour le charbon.

En tenant compte de ces divers éléments, le calcul montre que, pour tous les navires dérivés du type la France, le maximum de vitesse réalisable varie avec le déplacement du navire comme l'indique le tableau suivant:

                                   Vitesse maxima
                                   (en noeuds)
        Déplacement.               avec un chargement
                                   constant.

        20.000 tonnes               23,188
        30.000                      24,000
        40.000                      24,386
        50.000                      24,346
        60.000                      24,307
        70.000                      24,066
        80.000                      23,801
        90.000                      23,482
       100.000                      23,118

Les vitesses varient donc très peu, tantôt en croissant avec le déplacement, tantôt en diminuant. Elles ne conduisent jamais aux conditions irréalisables concernant l'augmentation du chargement.

Le maximum de vitesse à chargement constant correspond à un déplacement de 40.000 tonnes, relativement peu différent du déplacement de 30.000 tonnes auquel correspond le maximum de chargement à vitesse constante.

D'où il résulte que la limite de l'accroissement utile des dimensions d'un paquebot, en vue d'augmenter soit la vitesse, soit le chargement, est comprise entre 30.000 et 40.000 tonnes environ. Au delà, les avantages escomptés sont plus qu'absorbés par le poids de la coque et du moteur; on perd en vitesse et en chargement. On peut simplement gagner de l'espace et des facilités d'aménagement.

Toutefois, comme le fait remarquer M. Bertin, ces calculs répondent aux conditions actuelles de la construction des coques et des moteurs et de la profondeur des ports. Le jour où ces conditions changeraient, où, par exemple, le poids des moteurs serait fortement allégé par rapport à leur puissance, le maximum du tonnage utile se trouverait également modifié.

Un naufrage sur les côtes du Maroc.

Il y a quelques jours, le vapeur Agadir s'échouait sur les côtes du Maroc. La mer était relativement calme et le sauvetage par va-et-vient s'opéra dans les meilleures conditions, grâce à l'énergie du commandement et au sang-froid des passagers.

Notre photographie montre un groupe de femmes, en tenue de naufrage ou plutôt de sauvetage. Ces dames ont simplement agrémenté leur «tailleur» d'une étole en liège jetée sur leurs épaules comme une étole d'hermine. Confiantes en la destinée et respectueuses de la discipline, elles attendent tranquilles, en apparence, malgré une angoisse secrète facile à comprendre, le moment de s'accrocher au câble qui les amènera sur le rivage, si rien ne casse.


Tenue de naufrage.--Les passagères d'un vapeur échoué sur
la côte marocaine attendent patiemment qu'on vienne les sauver.

Un cyclone anormal à l'île de la Réunion.

Les cyclones de l'océan Indien, qui ravagent si fréquemment les Antilles, obéissent à certaines lois aujourd'hui bien connues. Ils prennent naissance dans les régions équatoriales, vers le 80e degré de longitude est, sous forme de tourbillons entourant un noyau central, appelé centre du cyclone, où réside un calme absolu correspondant à une baisse extrême de la colonne barométrique. Dans l'hémisphère sud, le mouvement giratoire de ces tourbillons s'effectue dans le même sens que le mouvement des aiguilles d'une montre; dans l'hémisphère nord, le mouvement est inverse.


Marche anormale (indiquée en trait
plein) d'un cyclone, le 3 mars
dernier: le trait pointillé indique
la marche ordinaire des cyclones
observés jusqu'à présent. A, B,
centre du cyclone.

Quant au mouvement de translation, ou marche du cyclone, il dessine une ligne parabolique s'inclinant de l'équateur vers le sud-ouest et revenant au sud-est après avoir atteint le sommet de sa courbe. La vitesse de translation, qui peut atteindre 60 kilomètres à l'heure, est, en moyenne, de 30 à 40 kilomètres dans les Antilles.

La régularité de cette marche du nord-est au sud-est, en passant par l'ouest, fut constatée, il y a une cinquantaine d'années, par M. Bridet, ancien capitaine de frégate, établi à la Réunion; elle a été observée depuis lors par tous les navigateurs.

Or, l'île de la Réunion a été atteinte, les 3, 4 et 5 mars dernier, par un cyclone qui semble avoir décrit une courbe parabolique inverse de la courbe usuelle.

C'est un phénomène nouveau, tout à fait curieux, et un peu déroutant.

A propos d'un ancien portrait du roi de Grèce.

Dans notre numéro du 5 avril dernier, nous avons reproduit une ancienne photographie du roi Georges de Grèce, représentant le jeune souverain, peu après son avènement, «entouré de sa suite danoise».

Mme de Gobineau Serpeille, fille du comte de Gobineau, le fécond écrivain qui, à l'époque où fut pris le curieux portrait, était ministre plénipotentiaire à Athènes, nous signale quelques inexactitudes dans la désignation des personnages qui figurent aux côtés du roi: c'est M. Rodostamos, Ionien de Corfou, maréchal du Palais, qui est assis à sa gauche, et c'est le baron de Guldencrone que l'on voit debout à sa droite.

La photographie de M. Constans.

En publiant, dans notre dernier numéro, la photographie de M. Constans, prise il y a quelques années à Constantinople, alors qu'il représentait la France auprès de la Sublime-Porte, nous avons omis d'indiquer, en bas de notre gravure, l'auteur de ce cliché: nous le devons à M. Meys, de Boulogne-sur-Mer, qui fut déjà souvent notre collaborateur.



A DAYTON.--La fuite sur un wagonnet. Un bateau débarquant des réfugiés près de la terre ferme.

Photographies C. J. Brown, publiées par arrangement spécial avec The Chicago Daily News,

LES INONDATIONS EN AMÉRIQUE

Nous avons mentionné, la semaine dernière, le cataclysme terrible, à la suite de pluies diluviennes amenant le débordement du colossal Mississipi et de ses affluents principaux, l'Ohio, notamment, qui a ravagé quelques-uns des Etats les plus florissants de la grande république nord-américaine, Nebraska, Ohio, Indiana, Pennsylvanie, Virginie, Illinois, Kentucky, New-York même. Les conséquences de ce désastre, en ce qui concerne surtout les vies humaines anéanties, sont heureusement beaucoup moins graves qu'on ne l'avait redouté au premier abord. On avait parlé de milliers de morts. En réalité, quelques centaines de personnes ont trouvé la mort dans ces terribles jours. Beaucoup qu'on croyait disparus avaient pu trouver un asile assez sûr et ont peu à peu rejoint les leurs, regagné leurs foyers, ou ce qui en demeurait.

Car les ravages matériels causés par le fléau sont, en revanche, incalculables.


Un vieux ménage abandonnant ses pénates.
--Phot. Curtiss Brown, du Collier's Weekly.

Toutes ces populeuses cités américaines, si vivantes, si fébriles, ont été outrageusement dévastées, et les tristes spectacles qu'il nous a été donné de contempler voilà deux ans ne donneraient qu'une imparfaite idée des ruines accumulées par le sinistre dans des quartiers improvisés, construits en matériaux inconsistants et emportés comme des fétus par les eaux.

Différente aussi, sinon plus crâne, a été l'attitude, en présence du fléau, des populations. La circulation sur wagonnet, que montre l'une de nos photographies, est à nos yeux nouvelle et assez inattendue. Par ailleurs, il y avait, dans l'aspect des rues sillonnées de barques, assez de ressemblances avec ce que nous vîmes au commencement de 1911, ne serait-ce que la neige qui, succédant aux ondées, avait couvert les toits; et le froid, dont nous souffrions aussi, dans des conditions pareilles, était tel, nous dit-on, qu'à Columbus (Ohio) on vit des gens transis sur les arbres où ils avaient dû se réfugier en hâte pour fuir la montée des flots, tomber, incapables de résister plus longtemps, et se noyer.


LES INONDATIONS AUX ÉTATS-UNIS.
--A Pérou (État d'Indiana): deux oubliés qui se sont réfugiés
sous une véranda en attendant l'arrivée des secours.

--Phot. A. J. Miller, publiée par arrangement spécial avec The Chicago Daily News.




(Agrandissement)




Note du transcripteur: Les suppléments mentionnés en titre
ne nous ont pas été fournis.








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