The Project Gutenberg EBook of Robert Burns, by Auguste Angellier

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Title: Robert Burns
       Vol. I., La Vie.

Author: Auguste Angellier

Release Date: May 5, 2008 [EBook #25335]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

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AUGUSTE ANGELLIER
DOCTEUR ÈS LETTRES,
PROFESSEUR À L'UNIVERSITÉ DE LILLE.

ROBERT BURNS

I

LA VIE

PARIS, HACHETTE ET Cie. 1893.

(p. iii)

À
M. ÉMILE CHARLES
CORRESPONDANT DE L'INSTITUT
RECTEUR DE L'ACADÉMIE DE LYON
JE DÉDIE CE LIVRE
EN TÉMOIGNAGE DE RESPECT ET D'AFFECTION.

AUGUSTE ANGELLIER.

(p. v) PRÉFACE.

Après un siècle on sait ce que vaut la renommée d'un poète, et quelles verdures les contemporains ont plantées sur sa tombe: si c'étaient des peupliers et des bouleaux, essences de quelques années, ou le chêne qui résiste aux âges. Parmi les gloires poétiques qui ont éclaté en Angleterre à la fin du dernier siècle et au commencement du nôtre, quelques-unes se sont flétries; il n'en est pas qui ait plus régulièrement grandi que celle de Robert Burns. Il est désormais, pour une fraction considérable et supérieure de l'humanité, un grand poète d'usage quotidien, un de ceux où des milliers d'âmes trouvent le froment et le vin. Le rameau qui fut planté sur sa fosse est devenu un arbre puissant, indestructible.

Il nous a paru que Burns n'était pas assez connu en France, si l'on songe à la place que son nom tient désormais dans le monde. Les quelques études qui ont été écrites sur lui sont sommaires; la plupart ont été produites avant que les derniers documents, dont quelques-uns sont importants, aient été publiés. Il nous a paru aussi que, même après les biographies anglaises, dont plusieurs sont admirables, il était encore possible d'élucider certains moments intérieurs de sa vie. Cela nous a engagé à entreprendre ce travail. Sans doute une secrète sympathie pour cette âme curieuse et forte nous y poussait obscurément.

Sa vie est, en effet, intéressante et instructive entre toutes. C'est pour ainsi dire une vie type. Par la violence et la variété des sentiments et des vicissitudes, par le mélange de hautes intentions et d'accomplissements débiles, par certaines crises maîtresses et essentielles, elle est une figure à la fois complète et rare de la vie humaine. Et, plus précisément, par l'effort et l'énergie de la jeunesse, l'indécision et le vacillement de la maturité, le relâchement et la déchéance des dernières années, elle offre, avec des proportions plus amples et des accents plus forts, l'image et, (p. vi) le tracé de tant d'existences, entreprises avec confiance et courage, mollement maintenues au moment décisif, achevées dans les regrets et les remords. Elle est comme un exemplaire, fait d'un métal fin et frappé d'une empreinte forte, de la majeure partie peut-être des destinées qui se débattent sur ce globe.

Nous avons pensé que cette existence ne pouvait prendre son intérêt, son enseignement entiers, que si toutes les situations en étaient étudiées dans leur forme particulière et dans leur étroite succession. Ces études, à leur tour, ne pouvaient avoir de portée et de pénétration que si elles étaient assez détaillées pour revêtir l'intensité que ces situations eurent vraiment. Nous avons voulu reconstituer, avec tout le drame qu'elles contenaient, les crises de cœur, de conscience, ou de circonstances, dont fut formée cette destinée. En d'autres termes, nous avons essayé d'en écrire le roman, mais un roman réel, établi sur des faits, des lettres, des aveux. Nous voulons, par ce mot, indiquer notre effort pour remettre ces moments d'émotion dans la vérité vécue, pour les évoquer tels qu'ils furent dans le cœur qu'ils bouleversèrent. C'est une tentative pour reconstituer la réalité avec une pleine exactitude.

Le résultat inévitable de cet essai est un développement qu'on trouvera sans doute excessif; on nous reprochera d'avoir donné trop de place à des faits qui se retrouvent dans les souvenirs de beaucoup d'hommes. Nous pourrions répondre qu'il n'y a pas de faits peu importants quand ils renseignent sur une âme importante; et que souvent les faits les plus communs fournissent les plus probants indices pour connaître une conscience. Mais nous désirons revendiquer plus franchement et plus largement la méthode suivie dans ce travail. Si les actes ordinaires de gens ordinaires, étudiés avec minutie dans ce qu'ils ont d'individuellement intense et de généralement humain, suffisent à faire vivre le roman et le théâtre, pourquoi n'y aurait-il pas, dans une vie réelle, dans celle surtout d'un homme qui a senti plus que les autres, les mêmes situations de roman et de drame, la même émotion et les mêmes leçons. Que dis-je? L'impression est ici plus poignante et l'enseignement plus haut par la vérité des événements et la valeur de celui qui les a vécus. La même angoisse peut naître des crises d'un cœur qui a palpité que des crises de cœurs imaginaires. Toute étude psychologique d'un homme, si elle remontait à ce qui fut la réalité, se retrouverait devant une de ces analyses qui semblent réservées aux romanciers et aux dramaturges. La foncière étude d'un homme d'État, d'un artiste, d'un poète, d'un ambitieux ne diffère pas de l'étude du père Grandet ou de Macbeth. Et souvent les situations réelles ne le cèdent ni en grandeur ni en cruauté aux situations inventées. Celui qui essaye de reconstituer une âme, au moyen des débris qu'elle a laissés d'elle-même, se trouve, le plus souvent, en face d'une suite de scènes qui furent des (p. vii) drames; et l'on ne crée un drame que par la minutie du décor et du détail, eux seuls redonnent à un épisode ordinaire l'importance, la gravité majeure et comme l'accaparement qu'il eut pour les âmes qui en attendaient la tristesse ou la joie.

On me dira peut-être que j'ai été trop indulgent, que j'ai trop excusé une vie chargée de défaillances. Je répondrai: je n'ai pas été indulgent dans les faits; je ne les ai pas atténués; je n'en ai pas dissimulé un seul; il en est même plusieurs dont on n'avait pas aperçu la portée, je l'ai indiquée, à ce point que certains admirateurs du poète pourront me reprocher d'avoir été dur pour lui, d'avoir fait entrer le soleil dans certains coins qui auraient pu demeurer obscurs. Je n'ai pas non plus été indulgent dans l'interprétation de ces actes de faiblesse et d'égoïsme. Je crois avoir donné à chacun d'eux sa notation morale, mesurée surtout aux souffrances dont ils furent la cause. L'indulgence apparaît seulement dans le jugement général sur l'homme, en tenant compte du bien qu'il y avait en lui, de ses qualités, de ses efforts, des circonstances de sa vie, des entraînements d'une nature qui a fait partie de son génie. Là, en effet, l'indulgence existe; elle n'est autre chose que de l'équité. Je ne suis pas un juge pour condamner mon semblable; je n'en ai pas l'infaillibilité, et le cruel office ne m'en est pas imposé; je parle avec pitié et précaution des faiblesses apparentes d'un frère humain, d'un grand frère humain, dont je ne connais pas toute la vie, dont je ne sais pas toutes les souffrances, dont je ne puis mesurer les desseins, dont je n'ai pas pesé les regrets, dont je ne touche que la grossière écorce que les actes font autour des intentions de l'âme. Il y avait à la Renaissance un médailleur italien dont le nom a été perdu. Il avait l'habitude de graver au revers de ses œuvres la figure de l'Espérance, et on lui a donné le nom charmant de «médailleur à l'Espérance». De même, si c'est le devoir pour l'historien de montrer clairement les faits, il serait beau que derrière chacun de ses jugements on aperçût toujours la marque de bonté. Il n'y aurait pas à nos yeux de plus haut titre, pour un critique dont le nom serait inconnu ou oublié, que d'être désigné, même sur une seule page sauvée, comme le critique de l'Indulgence.[Lien vers la Table des matières.]

(p. 002) LA VIE.

(p. 003) CHAPITRE I.

ALLOWAY ET MONT-OLIPHANT.
1759—1777.

I.
ALLOWAY. — L'ENFANCE.

À deux milles environ au sud de la petite ville d'Ayr, en Écosse, sur la route qui longe la mer près de la côte, se trouve un cottage de paysan, blanchi à la chaux, qui est peut-être, après la petite maison de Shakspeare à Stratford-sur-l'Avon, le lieu de pèlerinage littéraire le plus fameux de la race anglo-saxonne. Ce ne sont pourtant pas les endroits consacrés qui manquent en Angleterre, et l'affluence des fidèles ne leur fait pas défaut. Aucune race n'a davantage le culte, parce qu'aucune n'a autant l'orgueil, de ses grands hommes. Les ruines de Newstead Abbey, avec les souvenirs orageux de Byron; la bourgeoise maison de Cowper à Olney; la résidence gothique de Walter Scott à Abbotsford; la paisible demeure de Wordsworth à Rydal Mount sont, chaque année, visitées par des milliers de voyageurs venus de tous les coins du monde, où l'on parle anglais. Mais elles le sont surtout par des catégories particulières d'admirateurs; elles attirent de préférence telle ou telle classe d'âmes, selon que celles-ci ont plus d'affinité pour la révolte, la douceur, la santé d'esprit ou la méditation sereine. Aucun de ces lieux n'est l'objet d'un culte aussi général que cette petite chaumière d'argile. C'est là que naquit Robert Burns. Sa vie et ses œuvres sont en effet assez pleines d'un intérêt unique pour exciter toutes les curiosités, assez pleines d'infortunes et de beautés pour exciter toutes les pitiés et toutes les admirations.

Son père William Burns, ou plutôt, pour écrire son nom comme il l'écrivait lui-même, Burnes, venait du nord-est de l'Écosse, du Kincardineshire. C'était le fils d'un fermier; il avait été élevé sur la côte austère et âpre de la mer du Nord, parmi les ruines du château de Dunnottar, sur l'ancien domaine de la famille des Keith-Marischal dont les (p. 004) biens avaient été confisqués après la révolte de 1715. La destinée avait été rude pour lui. Vers l'âge de 19 ans, il avait été, en même temps qu'un frère aîné, forcé de s'éloigner pour aller gagner sa vie. «J'ai souvent, dit Gilbert Burns, entendu mon père décrire l'angoisse qu'il ressentit, quand ils se séparèrent au sommet d'une colline, sur les confins de leur lieu de naissance, chacun prenant sa route à la recherche de nouvelles aventures et sachant à peine où il allait[1].» William Burnes avait d'abord séjourné à Édimbourg où il avait travaillé de son métier de jardinier. Puis il avait traversé l'Écosse et était venu vers l'ouest, s'établir dans l'Ayrshire. Après avoir servi les autres comme jardinier, il avait loué sept acres de terre, près du pont du Doon, pour s'y établir comme pépiniériste. Sur ce terrain, près de la vieille église du village d'Alloway, il avait de ses propres mains bâti le cottage aux murs d'argile, qui est maintenant un des joyaux de l'Écosse. Au mois de décembre 1757, il y avait amené sa femme de beaucoup plus jeune que lui, Agnes Brown, fille d'un fermier du Carrick.

À coup sûr, ce n'était pas un homme ordinaire. Froid, sévère, silencieux et sombre, singulièrement honnête, il vivait retiré en lui-même. Il semble avoir inspiré autour de lui un sentiment un peu timide de vénération et d'affection, comme il arrive aux hommes austères et bons. Sa femme avait pour lui un amour plein de déférence; lorsqu'il grondait ses enfants, ce qu'il faisait rarement, ils l'écoutaient avec une sorte de terreur respectueuse. Il avait eu l'art de gagner l'estime et le bon vouloir de ceux qu'il employait, et celui de conserver toute sa dignité devant les gens d'une position plus élevée que la sienne. Sous ces dehors glaciaux et rigides, il cachait une faculté d'observation pénétrante et une disposition à l'emportement dont Robert hérita sans sa puissance à la maîtriser. «Pendant de nombreuses années de vie errante ou de séjours, dit celui-ci en parlant de son père, il avait ramassé une assez grande somme d'observation et d'expérience, à laquelle je dois la plus grande partie de mes faibles prétentions à la sagesse. J'ai rencontré peu de personnes qui comprissent les hommes, leurs mœurs et leurs façons aussi bien que lui. Mais une intégrité obstinée et une irascibilité fougueuse et ingouvernable sont de mauvaises conditions pour réussir. Je naquis donc le fils d'un homme très pauvre[2].» Murdoch, le maître d'école de ses fils, dans le portrait qu'il en traça plus tard, dit qu'il ne le (p. 005) vit que deux fois en colère: une fois parce que les moissonneurs n'avaient pas fauché un champ comme il était dit; une autre fois parce qu'un vieillard avait tenu devant lui une conversation avec des allusions grivoises[3]. Mais, Murdoch vécut peu de temps avec lui, et ne le voyait que par intervalles. Burns, dans sa lettre au Dr Moore, revient une seconde fois sur cette disposition: «Il était, dit-il, sujet à de fortes colères.» Évidemment il y avait chez lui des réserves d'orage qui ne parurent jamais; mais parfois un éclair ou un grondement perçaient la froideur de l'aspect. L'orage éclata chez le fils, avec tous ses ravages et toutes ses beautés.

La mère de Burns était la fille d'un fermier du Carrick, et ce détail a son importance. Tandis que la partie de l'Écosse méridionale qui s'étend à l'est des collines des Lowther jusqu'à la mer du Nord, avait été envahie par les Angles et devenait saxonne, toute la contrée qui s'étend à l'ouest des mêmes collines jusqu'à la mer d'Irlande et qui constituait le royaume breton de Strathclyde, était restée autrefois celtique. Lorsque plus tard les Angles pénétrèrent dans la vallée de la Clyde et jusque dans les plaines d'Ayrshire, la partie sud de cette région, le Galloway, resta pur de tout mélange[4]; la population gallique, qui n'a pas cessé de l'habiter, déborda même sur une partie du comté d'Ayr et couvrit le district de Carrick qui en forme le coin méridional, contre la mer[5]. C'est de ce bout de terre, où s'est conservé un fonds de sang gaulois, que venait la mère de Burns. Elle était petite, extrêmement vive et active, d'une humeur gaie, avec une chevelure d'un roux pâle et de magnifiques yeux noirs. Elle avait le goût celtique pour la musique, elle savait une inépuisable quantité de vieilles chansons et de vieilles ballades qu'elle chantait fort bien et dont sûrement elle berça son fils. C'est à elle bien plus qu'à son père que Robert ressemblait de façons et de traits. Il tenait d'elle ces étincelants yeux noirs dont Walter Scott, qui avait connu cependant tous les hommes éminents de son temps, disait qu'il n'avait jamais vu les pareils dans une autre tête humaine; son aisance de démarche et de manières; sa force de familiarité et cette alerte joie de vivre qui, pendant longtemps, perça toutes ses tristesses. S'il est vrai que, dans la poésie anglaise, les qualités soudaines et brillantes, la vivacité de la couleur, la légèreté du rhythme, l'essor des strophes, l'ardeur, doivent être attribués au génie celtique[6], c'est par sa mère (p. 006) que Burns les a reçus. La partie grave et méditative de son œuvre, ses poèmes sagaces et solides peuvent être attribués à l'influence paternelle; c'est à l'influence maternelle que revient la partie lyrique, ses adorables chansons si légères, hymnes joyeuses aux couleurs claires qui laissent deviner le sang vif des Gaulois.

Robert Burns naquit le 25 janvier 1759. Sa vie qui devait être si orageuse commença dans un orage, et lui-même rappelait, avec une rondeur de termes à laquelle il faut s'habituer avec lui, dans quelles circonstances il était venu au monde et ce qu'une commère lui avait prédit dès la première heure.

Il y eut un garçon qui naquit en Kyle,
Mais en quel jour et de quelle façon,
Je me demande si cela vaut la peine
D'être si minutieux pour Robin.

Robin fut un vagabond,
Un joyeux gars, un vagabond, un joyeux gars, un vagabond;
Robin fut un vagabond,
Un joyeux gars, un vagabond, Robin!

L'avant-dernière année de notre monarque
Était de vingt-cinq jours commencée,
Ce fut alors qu'une rafale du vent de janvier
Entra et commença à souffler sur Robin.

La commère regarda dans sa main,
Elle dit: «Qui vivra, verra la preuve
Que ce gros garçon ne sera pas un sot,
Je crois que nous l'appellerons Robin.

Il aura des malheurs, grands et petits,
Mais toujours un cœur au dessus d'eux,
Il nous fera honneur à nous tous,
Nous serons fiers de Robin.

Mais aussi sûr que trois fois trois font neuf,
Je vois par toutes les marques et toutes les lignes
Que le vaurien aimera chèrement notre sexe,
Aussi sois notre chéri, Robin[7]

Ce n'était pas assez: neuf ou dix jours après, un des ouragans qui sortent de l'Atlantique et se ruent sur cette côte écossaise, sans être ralentis ou affaiblis encore par aucun obstacle, renversa le pignon de la maison. Pauvre pignon, il est vrai, bâti d'argile, et sans doute par des mains malhabiles! Pour y établir sa cheminée, William Burnes avait mis dans le mur deux jambages et un linteau de pierre; mais (p. 007) lorsque l'argile s'était tassée, cette partie solide n'avait pas cédé et avait fait bomber la paroi en dehors. Avec sa méchanceté à découvrir le moindre point faible des abris humains, le vent avait profité de ce défaut pour pousser le pignon du côté où il penchait. Le mur s'était effondré. Pendant la nuit, à travers la tourmente, il fallut transporter la mère et le nouveau-né chez un voisin, où ils attendirent que William Burnes eût réparé les dégâts et refermé la maisonnette[8]. «Rien d'étonnant, disait plus tard Robert, que lorsqu'on est entré dans ce monde par une telle tempête, on soit la victime de passions tempétueuses[9]».

Moins d'un an après Robert, naquit son frère Gilbert qui devait être son compagnon, son confident et plus tard presque son meilleur biographe. Puis vinrent en 1762 et en 1764 deux sœurs, Agnes et Arabella, en sorte que le petit cottage fut bientôt trop peuplé. Plus tard la famille devait s'augmenter encore d'un troisième fils, William, né en 1767; d'un quatrième, John, né en 1769 et qui mourut jeune, et de la dernière fille, Isabella, née en 1771, douze ans après son frère aîné et qui mourut en 1858, amenant ainsi jusque dans notre génération un front sur lequel avaient joué les doigts de Robert Burns.

C'est dans les quelques milles compris entre la petite rivière de l'Ayr et le petit cours d'eau du Doon que s'écoulèrent les premières années de Robert Burns.

La route, qui passe maintenant devant le cottage, passait alors derrière, au bout du jardin, plus près de la mer, pittoresque et animée comme les routes d'alors par une population errante, très nombreuse en Écosse. C'étaient les colporteurs, avec leur paquet sur l'épaule et leur aune en main; des marchands de littérature populaire avec leurs livres à un penny et leurs ballades à un demi-penny; les chaudronniers avec leur provision de cornes et leur moule à faire les cuillers courtes qu'on nomme cutties; des bandes de gipsies; et parfois un sergent de recrutement ou un mendiant du roi avec sa robe de drap bleu et sa plaque d'étain. C'est là, sans doute, dans les interminables contemplations enfantines, que Burns prit le sentiment des grand'routes qui revient souvent chez lui et qu'il s'éprit de sympathie pour le peuple poudreux et déloqueté des vagabonds et des gueux. Les endroits qu'il habita en quittant le cottage de la route d'Ayr n'étaient pas aussi faits pour lui donner cette impression, qu'il dut surtout emporter d'ici. De devant le cottage, on voit, du côté du nord, les pignons débandés des dernières maisons d'Ayr, entre lesquels apparaissait jadis le Vieux Pont avec ses contreforts massifs; au dessus des toits se dresse la Tour de Wallace. Du côté sud, on voit la bordure d'arbres sous lesquels coule le Doon et le (p. 008) pont du Doon, avec son arche unique. En face, s'étagent des collines à pentes douces, couvertes de champs et parsemées de bouquets de bois. Elles n'avaient pas sans doute l'aspect de riche culture qu'elles ont aujourd'hui; mais elles présentaient déjà un paysage ramassé, de proportions moyennes, formant un ensemble et portant, de quelque côté qu'on se tournât, la marque de l'homme.

C'est là que, dans sa première enfance, Burns courut et gambada librement, pieds nus, tête nue, comme un vrai gamin écossais, et vécut de la vie des petits paysans. Il devait parfois vagabonder jusqu'à Ayr, qui lui paraissait sûrement une grande ville. Mais le plus souvent il a dû aller courir dans l'eau, sur les cailloux aux bords du Doon qui avait pour lui l'attrait qu'ont les ruisseaux pour les enfants. C'était, c'est encore—car, comme dit le rivulet de Tennyson, les ruisseaux passent moins vite que les hommes—une bonne rivière pour y jouer, peu profonde, assez rapide, un de ces cours d'eau dont les bonds semblent prendre part à la gaîté des petits garçons qui jouent avec eux. Surtout il est semé de gros galets et de rochers au milieu desquels il est si amusant de sauter de l'un à l'autre, en se mouillant un peu. Il y avait aussi cette bordure touffue de coudriers et de noisetiers, sous lesquels court et écume le flot, et qui étaient pleins d'oiseaux en avril et de noisettes en septembre. Plus d'une fois le gamin ardent au jeu dut s'y attarder, et revenir bien vite lorsque, le soir tombant, il fallait, pour rentrer à la maison, repasser devant la vieille église ruinée d'Alloway qu'on disait hantée. Ce coin de pays, qui a servi de trame à ses premiers souvenirs, se retrouve tout entier dans ses poèmes, depuis l'antique pont d'Ayr et l'auberge de la Grand'Rue jusqu'à la vieille église mystérieuse et au pont du Doon, sur lequel la sorcière en chemise devait brandir désespérément, dans les éclairs et l'orage, la queue de la jument de Tam de Shanter.

D'autre part, c'est peut-être le voisinage de la ville d'Ayr qui éveilla en Burns les sentiments de patriotisme rétrospectif par lesquels il est cher aux cœurs écossais. Ayr est une ville à souvenirs historiques. C'est là que William Wallace, le héros et le martyr de l'indépendance écossaise, à ce que raconte la légende, brûla 5.000 Anglais dans les magasins à grains qu'on appelait les granges d'Ayr. Le nom de William Wallace était resté vivant dans la contrée et sa vie était un des livres de lecture populaire. Un des premiers livres que Burns ait lus était une vie de Wallace que lui avait prêtée un forgeron, et lui-même raconte l'effet qu'il en ressentit. «La vie de Wallace versa dans mes veines un enthousiasme écossais qui y bouillonnera jusqu'à ce que les écluses de la vie se ferment dans le repos éternel.[10]» Ajoutez que c'est dans le district voisin du Carrick que Robert Bruce, le continuateur de Wallace, le (p. 009) vainqueur de Bannockburn se révolta et a d'abord «brandi sa lance[11]». C'est peut-être à ces premières impressions que les Écossais doivent l'Ode de Bruce à ses soldats.

Son enfance de poète eût été incomplète si elle n'avait eu sa part de contes merveilleux. Il y avait, dans la pauvre chaumière, une vieille femme que William Burnes avait recueillie par charité, et qui sous ses rides possédait une mémoire, une imagination de conteur; un trésor d'histoires fantastiques sortait d'elle comme ces beaux livres qu'on trouve dans un meuble vermoulu et poussiéreux. Elle n'était jamais lasse de raconter, et Burns lui a rendu justice. «J'ai dû beaucoup à une vieille femme qui restait dans la famille, remarquable par son ignorance, sa crédulité et sa superstition. Elle possédait, je suppose, la plus vaste collection dans le domaine des histoires et des chansons concernant diables, esprits, fées, lutins, sorcières, sorciers, feux-follets, lueurs d'elfes, lumières de trépassés, revenants, apparitions, charmes, géants, tours enchantées, dragons et autres fantasmagories. Cela cultiva en moi les germes cachés de poésie, mais eut un si puissant effet sur mon imagination que, même aujourd'hui, dans mes promenades nocturnes, je fais parfois attention dans les endroits qui ont mauvaise mine; et bien que personne ne puisse être plus sceptique que moi en pareille matière, cependant il faut que je fasse un effort de philosophie pour secouer ces vaines terreurs[12].» C'est probablement à ces contes de vieille femme que sont dues les pièces fantastiques de Burns: la Mort et le Docteur Hornbook, l'Adresse au Diable, toute la diablerie de Tam de Shanter, et surtout ce frisson d'épouvante qui y court.

Les huit premières années de la vie matrimoniale de William Burnes, les sept premières années de la vie de Robert Burns, se passèrent là et ainsi. Elles semblent avoir été les plus heureuses qu'ait connues la pauvre famille. Mais le nid était devenu trop étroit. Déjà trois enfants, un quatrième attendu. Pour rester dans la maisonnette, il fallait placer les aînés au dehors, les exposer si jeunes aux duretés, peut-être aux brutalités et, pire encore, peut-être aux mauvais exemples d'étrangers. Avec sa noblesse de vues, le père résolut de tout faire pour garder ses fils sous son regard et sous sa main, jusqu'à ce qu'ils fussent moralement formés. Robert Burns a marqué, très précisément, cette préoccupation de son père. «Si mon père était resté dans cette situation, il aurait fallu que je m'éloignasse et que je devinsse un des petits domestiques qui traînent dans une ferme. Mais c'était son souhait et sa prière les plus chers de pouvoir conserver ses enfants sous ses yeux, jusqu'à ce qu'ils pussent discerner entre le bien et le mal[12].» À ce beau devoir William Burnes (p. 010) immola sa santé et abrégea sa vie; mais un de ses enfants devint un grand homme et tous les autres furent d'honnêtes gens.

Que faire cependant pour vivre? Il pensa à se mettre fermier. C'était un nouveau métier qu'il fallait entreprendre à quarante ans. Une de ces heures mauvaises conseillères, qui passent dans la vie des plus prudents, le lui persuada. Et avec quel argent commencer? Comment acheter les outils, les charrues, les premières semences, les quelques bestiaux? Le propriétaire du terrain qu'occupait déjà William Burnes était en même temps propriétaire d'une ferme vacante. Il avait confiance dans le courage et l'honnêteté de son tenancier; il lui avança cent livres pour ses premiers débours. À la Pentecôte de 1766, William Burnes abandonna le cottage d'argile où il avait amené sa femme et où leurs fils leur étaient nés. Il alla s'installer à Mont-Oliphant, une ferme moyenne, située au sommet des collines, au pied desquelles était l'ancienne demeure qu'on pouvait voir de là-haut.[Lien vers la Table des matières.]

II.
MONT-OLIPHANT. — L'ÉDUCATION. — L'ADOLESCENCE.

Si la ferme avait été choisie par Robert Burns lui-même, qui paraît, pendant toute sa vie, avoir considéré plutôt le site que le sol de ses fermes, il ne l'aurait pas choisie ailleurs. Du verger qui est derrière le bâtiment, on découvre une des plus belles vues qui se rencontrent sur cette admirable côte ouest de l'Écosse. On est au haut et au centre d'un vaste amphithéâtre parsemé de bouquets d'arbres, qui descend jusqu'à la mer. À droite, derrière des hauteurs, les clochers et les fumées d'Ayr; à gauche, les collines brunes de Carrick qui aboutissent aux têtes d'Ayr, grands caps rocheux à pic, avec leur château ruiné de Greenan; en face la mer et, au fond de ce grandiose tableau, l'île d'Arran aux nobles lignes léonines, sur laquelle chaque soir d'admirables couchers de soleil descendent dans toutes les pourpres du ciel. C'est un paysage de côte, superbe d'ampleur et d'âpreté. Il n'a pas cependant, ainsi que nous le verrons, passé tout entier dans l'âme de Burns.

Le choix de William Burnes révélait son inexpérience. Ce site magnifique est fait d'une terre ingrate. «Mont-Oliphant, la ferme que mon père occupait dans la paroisse d'Ayr, est presque le plus pauvre sol que je connaisse en état de culture. Je ne puis en donner de plus forte preuve que le fait que, malgré l'accroissement extraordinaire de la valeur de la terre en Écosse, cette ferme, après qu'une somme considérable a été dépensée par le propriétaire pour l'améliorer, a été louée, il y a peu d'années, cinq livres (125 fr.) moins cher que la rente qu'en donnait (p. 011) mon père, il y a trente ans[13].» De plus l'exposition est des plus dures. La dévalée de terrain qui descend vers la mer forme une issue où tous les vents de la baie se précipitent, se réunissent, pour monter furieusement ce couloir au bout duquel est la ferme. Encore maintenant, les braves gens qui l'occupent disent que l'hiver y est terrible. William Burnes allait arroser en vain de sa sueur et de celle de ses fils, ce sol stérile.

Une vie de labeur et de privations commença alors pour la famille. Il est probable que Robert et son frère furent mis aussitôt au travail et que les autres aussi, à mesure qu'ils grandissaient, étaient pris par la besogne. Ces années doivent avoir été bien dures, car elles ont laissé, dans des cœurs courageux qui habitaient des corps endurcis, un souvenir dont la cruauté fut indestructible. Plus de dix ans après, Robert Burns écrivait «la ferme était une affaire ruineuse, mon père était avancé en âge quand il s'était marié; j'étais l'aîné de sept enfants et lui, usé par des privations de jeunesse, n'était pas capable de travailler. Nous vivions très pauvrement; j'étais un habile laboureur pour mon âge et celui qui venait après moi était un frère qui pouvait conduire très bien une charrue et m'aider à battre le grain... Ce genre de vie, la tristesse sombre d'un ermite avec le travail sans répit d'un galérien, me conduisit à ma seizième année[14].» Et près de trente ans plus tard, Gilbert, si calme cependant, en parle dans des termes qui, dans leur simplicité et leur exactitude, sont terribles. «Mon père, en conséquence de ceci (la mauvaise qualité de la terre), tomba dans des difficultés qui s'augmentèrent par la perte d'une partie de ses bestiaux et par la maladie. Aux attaques du malheur, nous ne pouvions opposer qu'un rude labeur et la plus rigide économie. Nous vivions très étroitement. Pendant plusieurs années, la viande de boucherie fut inconnue à la maison, tandis que tous les membres de la famille travaillaient de toutes leurs forces, et même plutôt au-delà de leurs forces, aux besognes de la ferme. Mon frère, à treize ans, aidait à battre la récolte de blé et, à quinze ans, il était le principal ouvrier de la ferme, car nous n'avions aucun domestique, ni mâle ni femelle. L'angoisse d'esprit que nous ressentîmes dans nos tendres années sous ces privations et ces difficultés fut très grande. Quand nous pensions à notre père vieilli (il avait alors plus de 50 ans), brisé par les longues et continues fatigues de sa vie, avec une femme et cinq autres enfants et dans une situation déclinante, ces réflexions produisaient dans l'esprit de mon frère et dans le mien des sensations de la plus profonde détresse. Je n'ai aucun doute que le dur travail et le chagrin de cette période de sa vie n'aient été en grande partie la cause de cette dépression de vitalité dont Robert fut si souvent affligé pendant tout le reste de sa (p. 012) vie. À cette époque, il souffrait presque constamment, le soir, d'une sourde migraine, qui, à une période ultérieure de sa vie, se changea en palpitations du cœur et en menaces de faiblesses et de suffocations dans le lit, pendant la nuit.[15]»

Il est impossible, en lisant ces lignes, de ne pas voir tous ces enfants, garçons et filles, le père, la mère, la famille entière s'épuisant sur ce sol méchant, pendant des journées où l'acharnement au travail étourdit sur son inutilité, puis rentrant le soir exténuée, hâve de fatigue, et s'asseyant à un maigre souper qui calme à peine la faim et ne refait pas les forces. On devine une vie qui épuise les tempéraments, décharne les muscles et durcit les traits. On y sent surtout ce découragement progressif du paysan, quand sa ruine semble se tramer dans la solitude des champs, qu'il a contre lui, avec le mauvais vouloir de la glèbe, les contrariétés fourbes des saisons, et que son travail, sans récompense, prend vraiment le caractère d'un châtiment.

C'est à travers ces anxiétés et ces privations que se fit l'éducation de Robert Burns et de son frère. Elle mérite qu'on s'y arrête avec respect, car elle forme un des touchants chapitres de l'admirable histoire de l'instruction populaire en Écosse. Rien n'est plus curieux et plus beau que les efforts de ce petit peuple, si pauvre cependant, si durement éprouvé par le climat, les guerres étrangères et les discordes civiles, vers une éducation. «Dans presque toutes les périodes de l'histoire de l'Écosse, dit J. Hill Burton, tous les documents qui traitent de la condition sociale du pays révèlent un système d'éducation (machinery for education) toujours en avance sur les traces de l'art ou des autres éléments de civilisation.[16]»

Ce que l'Écosse a eu d'original, ce n'a pas été ses quatre Universités, bien qu'elles fussent nombreuses, eu égard à la population, et libéralement ouvertes à tous; ce n'était pas même ses écoles de grammaire, qui existaient dans toutes les villes de quelque importance; ces mêmes institutions se retrouvaient en Angleterre, plus riches et plus répandues. Ce qui a fait l'Écosse ce qu'elle a été, ce qui a tiré de cette maigre population un nombre considérable d'hommes illustres, un nombre incalculable d'hommes distingués, a été son système d'éducation primaire. Elle avait organisé l'instruction universelle que notre âge croit avoir découverte. Dès 1560, les rédacteurs du Premier Livre de Discipline proposaient qu'une partie des biens du clergé fût appliquée à l'éducation nationale. «Attendu que tous les hommes venaient ignorants au monde et que Dieu avait cessé de les éclairer miraculeusement, un (p. 013) système d'éducation pour tous devenait une nécessité.» Une école devait être attachée à chaque église et les parents qui n'avaient pas le moyen de mettre leurs enfants à l'école devaient être assistés sur les fonds de l'église[17]. Le clergé réformé poussait dans ce sens. En 1616, un acte du Conseil Privé portait qu'il y aurait une école dans chaque paroisse du royaume, sous la surveillance de l'évêque[18]. Enfin, en 1696, parut le statut qui créa définitivement le fameux système connu sous le nom des «Écoles Paroissiales». Il portait que, dans chaque paroisse, l'entretien d'une école devenait un impôt de la propriété foncière. Le salaire du maître d'école devenait une charge à l'égal du traitement du ministre. Les propriétaires fonciers devaient également fournir au maître d'école une maison convenable[19].

Dès lors, dans chaque paroisse, les pauvres purent être instruits. Humble enseignement, sans doute, donné souvent dans des masures, par des ignorants. Mais qu'importe? Le peuple avait la soif de la science qui, pour l'énergie et l'activité de la vie, vaut mieux, vaut mille fois mieux que la possession et la satiété de la science. Maîtres et élèves enseignaient, apprenaient du mieux qu'ils pouvaient; la bonne volonté va loin en tout. Dans presque toutes les chaumières, à la lumière du feu de tourbe, car on ne brûlait guère de houille alors et les collines écossaises n'ont le plus souvent que des taillis, on lisait avidement; on se passait les quelques livres qu'on pouvait avoir, souvent des livres de théologie ou des recueils de sermons; on discutait l'orthodoxie, la doctrine du ministre, parfois avec une éloquence ou une perspicacité natives, toujours avec une ténacité d'argumentation caractéristique de la race. Tandis que les villes des autres pays étaient encore des bas-fonds d'ignorance croupissante, le voyageur qui passait dans le plus misérable clachan écossais s'émerveillait d'y trouver des germes et parfois des fleurs singulièrement épanouies de vie intellectuelle. Il y a de cette surprise un exemple bien probant. Dans le voyage que Wordsworth fit avec Coleridge en Écosse, un peu après cette époque, et dont le charmant journal a été publié récemment, on trouve des impressions comme celles-ci: «Nos petits gars avant d'être loin furent rejoints par une demi-douzaine de leurs compagnons, tous sans souliers ni bas. Ils nous dirent qu'ils demeuraient à Wanlockhead, le village là-haut, qu'ils montaient au sommet de la colline; ils allaient à l'école et apprenaient le latin, Virgile, et quelques-uns d'entre eux le grec, Homère; mais quand Coleridge commença à les questionner plus avant, vite, ils s'enfuirent, pauvres petits! Je suppose qu'ils avaient peur d'être (p. 014) examinés.» Le lendemain on trouve cette note: «Passé près d'un berger qui était assis sur le sol, lisant, avec un livre sur ses genoux, s'abritant du vent au moyen de son plaid, tandis qu'un troupeau de moutons paissait près de lui parmi les roseaux et une herbe grossière»; et le soir du même jour, cet autre trait: «La petite fille fut enchantée des six pence que je lui donnai et dit qu'elle achèterait avec cela un livre lundi matin.» Le lendemain était un dimanche et il n'était pas question d'acheter quoi que ce fût en Écosse, un dimanche. Ces quelques notes de voyage en prouvent plus que beaucoup de textes[20].

De ces écoles de villages, il arrivait que des élèves plus méritants allaient jusqu'à une des Universités. Au prix de quels sacrifices et de quelles privations! Il fallait vraiment que la flamme sacrée brûlât en eux. Les classes étaient ouvertes cinq mois par an; le reste du temps, ils enseignaient eux-mêmes ou revenaient travailler la terre pour gagner leurs maigres dépenses. Ils recevaient, pendant leurs termes, par les voituriers, leurs provisions de pain d'avoine et de pommes de terre; ils vivaient avec cela; aux vacances, ils regagnaient à pied la maison du père[21]. Boswell raconte qu'étant dans l'île de Col, il vit un fermier dont le fils allait chaque année à pied à Aberdeen, pour son éducation, et en revenait dans l'été, servir de maître d'école dans l'île, traversant ainsi deux fois l'Écosse d'une mer à l'autre. «Il y a quelque chose de noble, dit le Dr Johnson, dans ce jeune homme qui fait une marche de deux cents milles, et autant pour revenir, par amour du savoir[22]». «L'éducation est une passion en Écosse», dit Froude en racontant l'histoire, touchante aussi, de l'éducation d'un autre grand Écossais, Thomas Carlyle[23]. C'est ainsi qu'ont été élevés beaucoup des hommes qui ont fait honneur à l'Écosse.

Même dans ce pays si merveilleusement épris de savoir, l'éducation de Robert Burns et de son frère Gilbert forme un épisode rare et vraiment émouvant. On ne sait ce qu'on y doit le plus admirer des sacrifices du père, du dévouement du maître, ou de l'ardeur des enfants à apprendre. À eux tous ils forment comme un groupe complet qui symbolise ce qu'il y a eu de plus élevé et de plus méritoire dans l'élan universel de l'Écosse vers l'éducation.

William Burnes habitait encore son cottage d'Alloway quand il commença à songer à l'instruction de ses fils. Le maître de l'école d'Alloway venait de partir et l'école était vide. William Burnes va à Ayr, s'informe. Il y avait alors un jeune garçon d'environ dix-sept ans, nommé John (p. 015) Murdoch, qui achevait lui-même son éducation et perfectionnait son écriture. William lui envoie dire qu'il l'attend à l'auberge où il le prie d'apporter un de ses cahiers. L'examen ayant été favorable, il l'engage. Burnes s'était entendu avec quatre de ses voisins. Ils donnaient, à tour de rôle, l'hospitalité au jeune maître d'école; Murdoch restait une semaine chez l'un, puis la semaine suivante chez l'autre, et ainsi de suite[24]. Il enseignait dans la journée les enfants de ces braves gens, et sans doute, le soir, faisait quelques lectures, commençait presque sans livres et sans ressource à apprendre le français qu'il devait plus tard posséder fort bien. Au bout d'environ un an, William Burnes se transporta à Mont-Oliphant; mais, malgré la distance qui, à la vérité, n'était pas grande, Robert et Gilbert continuèrent de venir à l'école de John Murdoch, pendant plus d'une année.

Ce qui n'est pas moins remarquable que tout ceci, c'est l'excellence de l'éducation qui se donnait dans un coin perdu de ce pays qu'on regardait ailleurs comme presque barbare. Les livres dont on se servait étaient le Nouveau-Testament, la Bible, un choix de morceaux en vers et en prose, la grammaire anglaise. On lisait, on épelait sans livre, on faisait des analyses. Murdoch lui-même a laissé un exposé de sa méthode. «C'était, dit-il, de leur faire bien comprendre le sens de chaque mot, dans chaque phrase qu'on devait apprendre par cœur. Soit dit en passant, ceci peut se faire plus aisément et plus tôt qu'on ne le pense généralement. Dès qu'ils étaient assez avancés pour le faire, je leur enseignais à mettre les vers dans l'ordre naturel de la prose, quelquefois à substituer les expressions synonymes aux mots poétiques et à suppléer toutes les ellipses. Ce sont des moyens de s'assurer que l'élève comprend son auteur. Ce sont des aides excellentes pour apprendre l'arrangement des mots dans les phrases, et pour acquérir de la variété d'expression[24]

Robert et Gilbert faisaient de rapides progrès. Ils apprenaient les hymnes et les poésies de leur recueil avec une grande facilité, et, dans tous les petits exercices littéraires, ils étaient à la tête de leur classe. Chose étrange, Murdoch était beaucoup plus frappé de Gilbert que de Robert. Le premier dont la face joyeuse disait: «Gaîté, avec toi je veux vivre![25]» lui semblait doué d'une imagination plus vive et avoir plus d'esprit. «Assurément, si on avait demandé à quelqu'un qui connaissait les deux enfants, lequel courtiserait les Muses, il n'aurait jamais deviné que Robert vraisemblablement eût une tendance de ce côté[26].» Celui-ci avait une expression généralement grave, qui révélait un esprit sérieux, contemplatif et pensif. «À cette époque, dit-il de lui-même, (p. 016) je n'étais le favori de personne. J'étais noté pour une mémoire tenace, quelque chose de brusque et d'obstiné dans mon caractère et une piété enthousiaste et stupide. Je dis stupide, parce que je n'étais encore qu'un enfant. Bien qu'il en coûtât quelques corrections au maître d'école, je devins un excellent élève en anglais et, vers l'âge de dix ou onze ans, j'étais passé critique en substantifs, verbes et particules[27]

Après avoir fait ainsi la classe à Alloway, pendant plus de deux ans et demi, Murdoch dut quitter le pays. Des changements étaient survenus parmi les fermiers qui soutenaient l'école; on lui offrait une situation meilleure dans le Carrick. Il ne voulut pas partir sans dire adieu à ses deux élèves favoris et à leur père pour lequel il avait de la vénération. Un soir, il s'en alla par les collines qui montent vers Mont-Oliphant, un peu triste sans doute, comme aux déplacements de la pauvre vie de maître d'école, avec la perspective de nouveaux visages et d'un milieu peut-être plus difficile. Il n'était pas riche, et cependant il emportait pour chacun de ses élèves, un présent qu'ils garderaient en souvenir de lui, peu de chose, à la vérité, un présent un peu pédant, et toutefois touchant à cause de la pauvreté et de l'affection de celui qui le donnait: un résumé de grammaire anglaise et la tragédie de Titus Andronicus. Pour passer la soirée, il se mit à lire la pièce à haute voix. Toute la famille écoutait en cercle. Shakspeare, si ce drame est de lui, y a entassé toutes les horreurs de l'ancien théâtre anglais. À la fin du second acte, on voit, dans une forêt, Lavinia ensanglantée, la langue et les mains coupées, entre deux scélérats qui viennent de la violer et qui lui conseillent de demander de l'eau pour se laver les mains. À cet endroit, toute la famille éclata en sanglots et pria Murdoch de ne pas poursuivre. Burnes toujours calme, fit observer avec raison que, si on ne voulait écouter la pièce jusqu'au bout, il était inutile que Murdoch la laissât. Mais Robert impétueusement s'écria que, si on la laissait, il la jetterait au feu. Le père allait gronder; le jeune maître intervint, en disant qu'il aimait cette sensibilité et laissa une autre comédie à la place du terrible Titus Andronicus[28]. Combien y avait-il, à cette époque, en Europe, de foyers de paysans où une pareille scène fût possible?

Murdoch parti, la petite école de là-bas, près de l'ancien cottage, avait de nouveau fermé ses volets. D'ailleurs, les garçons grandissaient; leurs services commençaient à se faire sentir à la ferme; on avait besoin d'eux, car la lutte contre la misère était âpre et serrée; il fallait que tout le monde fût là. Pendant les soirées d'hiver, à la chandelle, le père enseignait l'arithmétique à ses fils; les deux sœurs aînées et un frère de (p. 017) la mère de Burns qui étaient à la ferme profitaient des leçons. William Burnes essayait de continuer lui-même l'éducation de ses fils. Il est beau de voir comment cet homme, dévoré de soucis et livré à ses propres ressources, essayait, malgré tout, de diriger ses enfants. Quand ils l'accompagnaient dans ses occupations de la ferme, il causait avec eux de tous les sujets, comme s'ils avaient été des hommes; il essayait de mener la conversation sur tout ce qui pouvait augmenter leur savoir ou les affermir dans des habitudes de vertu. Il avait emprunté pour eux un manuel de géographie, et s'efforçait de leur faire connaître la situation et l'histoire des diverses contrées du globe. À un cabinet de lecture d'Ayr, il se procurait la Théologie physique et astrale de Durham, la Sagesse de Dieu dans la Création de Ray, pour leur donner quelque idée d'astronomie et d'histoire naturelle. Il avait souscrit chez un libraire de Kilmarnock à l'Histoire de la Bible de Stackhouse. Jusque dans les personnages secondaires, on retrouve cette soif d'apprendre et, du fond de ce tableau si curieux, sortent de toutes parts des détails qui en complètent l'impression. Un frère de la mère de Burns, qui était resté quelque temps à la ferme, en avait profité pour apprendre lui-même un peu d'arithmétique, «à la chandelle des soirs d'hiver,» comme dit Gilbert. Il s'en va un jour à Ayr, dans une boutique de libraire, pour acheter un guide du calculateur ou quelque parfait secrétaire du temps. Il s'explique mal ou le marchand se trompe, et il emporte un choix de lettres des principaux écrivains anglais. Comme tous les livres qui entraient dans la maison, celui-ci passe par les mains de Burns, et c'est sans doute à l'impression qu'il en reçut qu'on doit sa correspondance qui fut, peut-être, pour lui un travail plus sérieux que sa poésie[29]. Une des plus grosses dépenses de cette famille si pauvre était l'achat de quelques livres.

En 1772, une bonne nouvelle arriva: Murdoch, qui a été si longtemps absent, dont on a si souvent parlé, qui a séjourné dans le Carrick, puis à Dumfries, Murdoch revient à Ayr. Sur cinq candidats, il a été choisi pour être professeur à l'école de la ville. C'est un ami qui est rendu! Il n'a pas oublié ses anciens élèves. Il leur envoie en cadeau les Œuvres de Pope et quelque autre poésie. C'est la première qu'ils aient entre les mains, depuis le recueil de la petite école d'autrefois. William Burns profite du retour de son jeune ami pour lui envoyer son fils aîné, qui se perfectionnera avec lui et pourra, à son tour, servir de maître à ses frères et sœurs. Mais le travail presse et on ne peut guère disposer que des quelques semaines qui précèdent immédiatement la moisson. Aussitôt qu'on commencera à faucher, Robert, qui fournit la besogne d'un homme, devra être à son rang, à l'aube, quand la file des (p. 018) moissonneurs se préparera à attaquer le premier champ. C'est dans les souvenirs de Murdoch lui-même qu'il faut lire l'emploi de ces quelques jours dérobés au labeur de la ferme et retrouver l'enthousiasme du maître et de l'élève.

«En 1773 Robert Burns vint vivre et loger avec moi, dans le dessein de revoir la grammaire anglaise etc., afin d'être plus capable d'instruire ses frères et sœurs à la maison. Il était avec moi jour et nuit, à l'étude, à tous les repas et dans toutes mes promenades. Au bout d'une semaine, je lui dis que, comme il possédait assez bien les parties du discours etc., j'aimerais à lui enseigner un peu de prononciation française, afin que lorsqu'il rencontrerait le nom d'une ville française, d'un navire, d'un officier ou quelque autre nom semblable dans les journaux, il pût le prononcer un peu comme du français. Robert fut heureux d'entendre cette proposition et nous attaquâmes immédiatement le français avec grand courage. On n'entendait plus autre chose que la déclinaison des noms, la conjugaison des verbes etc. Quand nous nous promenions ensemble, et même aux repas, je lui disais continuellement le nom des objets en français, au fur et à mesure qu'ils s'offraient; en sorte que d'heure en heure il accumulait une provision de mots et quelquefois de petites phrases. Bref, il prit si grand plaisir à apprendre, et moi à enseigner, qu'il était difficile de dire lequel des deux était le plus zélé, et, vers la fin de la seconde semaine de notre étude du français, nous commençâmes à lire un peu des aventures de Télémaque, dans les mots mêmes de Fénelon.

Mais voici que les plaines de Mont-Oliphant commencèrent à jaunir et Robert rappelé dut abandonner les agréables scènes qui entouraient la grotte de Calypso et, armé d'une faucille, chercher la gloire en se signalant dans les champs de Cérès. Et c'est ce qu'il faisait, car bien qu'il n'eût que quinze ans, on me disait qu'il faisait l'ouvrage d'un homme.

Aussi fus-je privé de mon très bon élève et d'un très agréable compagnon au bout de trois semaines, dont l'une fut entièrement consacrée à l'étude de l'anglais et les deux autres principalement à celle du français. Cependant je ne le perdis pas de vue; mais je faisais de fréquentes visites chez son père quand j'avais moi-même ma demi-journée de congé, et souvent j'y allais accompagné d'une ou deux personnes plus intelligentes que moi-même, afin que le bon William Burnes pût goûter une petite fête intellectuelle. Alors on passait à d'autres mains l'aviron. Le père et le fils s'asseyaient avec nous et nous goûtions une conversation où un raisonnement solide, des remarques sensées et un assaisonnement modéré de plaisanterie étaient si heureusement mêlés qu'elle était du goût de tout le monde. Robert avait cent choses à me demander sur les Français, etc. et le père, qui avait toujours en vue une instruction rationnelle, avait sans cesse quelques questions à poser à mes amis, plus instruits sur la physique ou les sciences naturelles ou la philosophie ou quelque autre sujet intéressant[30]

Cette page, dans sa bonhomie simple et son enthousiasme un peu naïf, n'est-elle pas d'une âme excellente et saine? De son séjour auprès de Murdoch, Robert avait rapporté un dictionnaire et une grammaire français ainsi que les fameuses Aventures de Télémaque. «En peu de temps, au moyen de ces livres, il acquit une connaissance du langage suffisante pour lire et (p. 019) comprendre n'importe quel auteur français en prose. Ceci fut considéré comme une sorte de prodige et, par l'entremise de Murdoch, lui procura la connaissance de plusieurs jeunes garçons d'Ayr, qui à ce moment s'exerçaient à parler français, et l'attention de quelques familles, en particulier celle du Dr Malcolm où la connaissance du français était une recommandation[31]

Tous les personnages de cette histoire, même ceux qui sortent à peine du second plan, sont intéressants par cette soif de savoir et l'énergie de leur travail solitaire. Voici une autre figure qui apparaît à peine et qui est bien de ce monde-là. «Observant la facilité avec laquelle il avait acquis le français, M. Robinson, le maître d'écriture établi à Ayr, et ami particulier de M. Murdoch, après avoir acquis une connaissance considérable du latin par son propre effort, sans l'avoir jamais appris à l'école, conseilla à Robert de faire la même tentative en lui promettant toute l'aide en son pouvoir. Conformément à cet avis, celui-ci acheta Les Rudiments du latin, mais trouvant cette étude aride et peu intéressante, il l'abandonna peu après[31].» Ce maître d'écriture qui s'est fait par lui-même latiniste et qui veut enseigner la langue de Virgile et de Tite-Live à un petit paysan n'est pas non plus à passer sous silence.

Quant à Murdoch, après avoir continué pendant quelques années à enseigner à Ayr, il se fâcha avec le ministre de la paroisse et partit pour Londres. Il y vécut en y donnant des leçons de français aux Anglais et d'anglais aux étrangers; il paraît qu'il eut pour élève Talleyrand. À force de volonté, il avait réussi à posséder le français assez bien pour écrire un Vocabulaire des Racines de la Langue Française; un Essai sur la Prononciation et l'Orthographe de la Langue Française. La renommée de Burns lui parvint à travers le bruit de Londres. Après une vie de peine, il arriva pauvre à la vieillesse. Les amis et les admirateurs du poète firent une souscription en sa faveur pour le retirer de l'indigence. Il mourut en 1824, à soixante-dix-sept ans, après avoir survécu vingt-huit ans à son élève favori. Il a mérité d'être uni à sa gloire, et il a droit au respect qui revient aux cœurs bons et aux vies d'honnêteté.

Il est à peu près clair, d'après la page citée plus haut, que Murdoch avait à cette époque modifié son opinion sur les deux frères. Une flamme était allumée dans Robert. Il était dès à présent facile de voir que la lueur qui se formait en lui n'était pas de même essence que chez les autres. Dans l'isolement de Mont-Oliphant dont Gilbert disait plus tard: «Rien ne pouvait être plus retiré que notre manière ordinaire de vivre à Mont-Oliphant; nous voyions rarement quelqu'un d'autre que (p. 020) les membres de notre famille[32]», dans cette solitude de pauvreté et ce travail sans trêve, Robert s'était jeté avec fureur dans la lecture.

Tout jeune, il avait aimé à lire et il semble avoir été très tôt sensible aux beautés littéraires. Il se rappelait, comme tous ceux qui aiment les lettres, le premier morceau qui lui avait fait impression et donné ce petit choc inoubliable qui éveille l'âme à des choses nouvelles. C'était la vision où Mirzah contemple, du sommet de la colline, la vie humaine, sous la forme d'un pont aux arches ruineuses jeté sur le torrent du temps, et discerne au-delà les îles bienheureuses, dans lesquelles reposent ceux qui furent gens de bien[33]. C'est un des beaux morceaux de prose anglaise, calme, harmonieux, et, en dépit de son affabulation orientale, éclairé d'une lumière qui semble empruntée aux allégories de Platon. «Je pouvais voir des personnes vêtues d'habits brillants avec des guirlandes sur la tête, passant entre les arbres, couchées au bord de fontaines ou reposant sur des lits de fleurs; et je pouvais entendre une harmonie confuse d'oiseaux chanteurs, d'eaux tombantes, de voix humaines et d'instruments de musique. Une allégresse grandit en moi à la découverte d'une scène si délicieuse.» À côté de cette noble page un autre morceau, également d'Addison, avait agi sur lui, un hymne de remerciement à Dieu après les dangers d'un voyage, d'une dignité un peu artificielle. «Le premier objet de composition littéraire dans lequel je me rappelle avoir pris plaisir était la vision de Mirzah et un hymne d'Addison commençant: «Combien bénis sont tes serviteurs, ô Seigneur.» Je me rappelle particulièrement une demi stance qui était une musique pour mes oreilles d'enfant; je rencontrai ces deux morceaux dans le recueil de Mason, un de mes livres de classe.» La strophe qui était restée dans sa mémoire est, en effet, une des meilleures du morceau. Addison fut ainsi doublement un initiateur pour Burns. Il lui révéla d'un même coup les deux côtés du plaisir littéraire: le pouvoir qu'ont les mots d'évoquer de belles images et la part de musique qu'ils peuvent contenir.

À partir de ce moment, il dévora tout ce qui lui tombait sous la main: vieux livres, volumes dépareillés, romans incomplets, ouvrages ennuyeux ou démodés. Il mettait à contribution les pauvres planches de livres des voisins. L'un d'eux lui prêtait deux volumes de Pamela; le forgeron qui ferrait les chevaux lui prêtait la Vie de William Wallace. Robert lisait tout cela avec une avidité et une ardeur sans égales. «Aucun livre n'était assez volumineux pour effrayer son zèle ou assez vieux pour refroidir ses recherches[34].» Lui-même a laissé la liste de ces lectures hétérogènes, rassemblées au hasard des prêts ou des trouvailles dans un panier de (p. 021) bouquiniste. «Ma connaissance de l'histoire ancienne provenait de la Grammaire géographique de Guthrie et de Salmon; j'acquis du Spectateur mes connaissances de mœurs modernes, de littérature et de critique. Ces livres, avec les œuvres de Pope, quelques pièces de Shakspeare, Tull et Dickson sur l'Agriculture, le Panthéon, l'Essai de Locke sur l'Entendement Humain, l'Histoire de la Bible de Stackhouse, le Jardinier anglais de Justice, les Lectures de Boyle, les œuvres d'Allan Ramsay, la Doctrine de l'Évangile sur le Péché originel du Dr Taylor, une collection choisie de chansons anglaises et les Méditations d'Hervey avaient été la mesure de mes lectures[35].» Et il ajoute ces mots qui font saisir à son origine sa vocation de chansonnier, au moment très précoce où l'action future point dans une préférence. «La collection de chansons était mon vade mecum. Je les lisais et relisais, en conduisant mon chariot ou en allant au travail, chanson par chanson, vers par vers, notant soigneusement le tendre et le sublime; de l'affectation ou de la boursouflure. Je suis convaincu que je dois à cet exercice beaucoup de mon habileté de critique, telle quelle[35]

Il n'est guère possible de parcourir la liste de ces auteurs sans faire une remarque importante et à laquelle les critiques anglais ne paraissent pas avoir prêté suffisamment attention. C'est, si on néglige les livres de renseignements, qu'Addison et Pope ont été les deux premiers maîtres littéraires de Burns; il a été formé, à l'âge où les impressions sont vives et profondes, par les deux écrivains les plus classiques de l'époque classique de la littérature anglaise, j'entends ceux qui ont le mieux possédé, l'un par art et l'autre par grâce de nature, la netteté et la sobriété de la forme, ceux également où l'idée s'ajuste sur un plan très raisonné. Burns a peu lu les auteurs colorés et imaginatifs du XVIe siècle. Dans sa jeunesse, il n'avait, on le voit, que quelques pièces de Shakspeare; il n'a connu Spenser que beaucoup plus tard, après qu'il avait déjà fourni la meilleure partie de son œuvre. Il doit peut-être, en partie, à ces modèles, ce que sa poésie a de court, d'arrêté et de direct, on pourrait presque dire de classique. Il faut ajouter à cette influence celle des chansons populaires, dont il parle lui-même et qui souvent, pour d'autres causes, ont des qualités analogues, avec plus de passion.

Le travail d'esprit que ces lectures excitaient faisait naître peu à peu dans ce jeune paysan la conscience confuse de sa force. Il était bien loin de croire qu'il serait jamais un écrivain, un poète. Mais il prenait lentement le sentiment de sa supériorité. Il était fier de ses lectures. Il aimait à se mêler à ces discussions théologiques familières aux paysans (p. 022) écossais, nourris de la lecture de la Bible, d'ouvrages religieux et de sermons raisonneurs. Il s'y jetait avec son impétuosité naturelle et une hardiesse, où entrait peut-être bien quelque envie d'étonner et de terrifier l'entourage. «Les discussions de théologie, vers cette époque, faisaient perdre à moitié la tête au pays, et moi, ambitieux de briller les dimanches, entre les sermons, dans les conversations, aux funérailles, etc., je pris l'habitude, quelques années plus tard, de mettre le calvinisme dans l'embarras, avec tant de chaleur et d'emportement, que je soulevai contre moi un haro d'hérésie qui n'a pas encore cessé à présent[36].» Il y employait déjà la vigueur et la souplesse de raisonnement qui devaient plus tard tant frapper les esprits cultivés d'Édimbourg, et sans doute aussi sa raideur de sarcasme. Il rapportait un certain orgueil de ces rencontres où il devait secouer ses adversaires comme il lui plaisait. À cela se mêlait une poussée obscure de rêves, de désirs, d'aspirations sans forme, et cependant claires et chères, car elles prenaient un corps dans la solitude des travaux champêtres, et la misère de sa vie leur donnait de la douceur. Tout cela s'ébauchait indistinct, au fond d'un gars robuste, gauche et timide, tantôt ombrageux et sombre, tantôt pris d'accès de sociabilité et de gaîté.

Cependant, ces jours assombris ne furent pas sans leur joie, et, pour employer le proverbe anglais, ces nuages eurent leur liseré d'argent. Au milieu de ces tracas, l'amour entra dans l'âme du poète et y éveilla la poésie. Ce fut une pastorale charmante et chaste qui restera mémorable dans l'histoire de la littérature écossaise. C'était au temps de la moisson. Les champs de Mont-Oliphant n'étaient pas aussi bruyants que ceux de ce fermier qui louait un musicien pour animer ses travailleurs et faisait tomber les gerbes au son des cornemuses. Toutefois la récolte est joyeuse partout, et il y a, dans l'emportement du faucheur lancé dans les blés, une sorte d'ivresse qui fait oublier les soucis. À chaque moissonneur, c'était la coutume d'adjoindre une moissonneuse qui le suivait, mettait en javelle les épis qu'il avait coupés. Robert avait quinze ans, mais il donnait le travail d'un homme. Il eut pour la première fois sa place et sa compagne. La fillette avait un an de moins que lui. Elle se nommait Nelly Kilpatrick; c'était la fille du forgeron qui avait jadis prêté à Burns la Vie de Wallace[37]. L'Écosse n'est pas disposée à oublier le nom de cette famille qui a eu, à deux reprises, sur son poète, une telle influence. Burns a laissé lui-même le récit ravissant de cette idylle; il y a quelque chose de la simplicité et de la grâce de certains passages de Daphnis et Chloé.

(p. 023) Vous connaissez la coutume de nos campagnes d'associer un homme et une femme comme partenaires dans les travaux de la moisson. Dans mon quinzième automne, ma compagne était une ensorcelante créature qui comptait juste un automne moins que moi. La pauvreté de mon anglais me refuse le pouvoir de lui rendre justice dans ce langage, mais vous connaissez notre expression écossaise, elle était une «bonie, sweet, sonsie lass.» Bref, tout à fait sans en avoir conscience, elle m'initia à certaine passion délicieuse, que je tiens, quoi qu'en puissent dire le désappointement aigri, la prudence routinière et la philosophie pédante, pour la première des joies humaines et notre principal plaisir ici-bas. Comment elle attrapa la contagion, je n'en sais rien; vous autres, médecins, vous parlez beaucoup d'infection en respirant le même air, du toucher etc., mais je ne lui dis jamais expressément que je l'aimais. À la vérité, je ne savais pas bien moi-même pourquoi j'aimais tant à m'attarder en arrière avec elle, quand nous revenions au soir de notre travail; pourquoi les tons de sa voix faisaient frémir les cordes de mon cœur, comme une harpe éolienne; et particulièrement pourquoi mon pouls battait une charge si furieuse quand je la regardais et que je tenais dans mes doigts sa main pour en retirer les piquants d'orties et de chardons. Parmi ses autres titres à inspirer l'amour, elle chantait avec douceur, et c'est son réel écossais favori que j'essayai de traduire et d'exprimer en rimes.

Je n'étais pas assez présomptueux pour m'imaginer que je pouvais faire des vers comme les vers imprimés, composés par des hommes qui possédaient le grec et le latin. Mais ma fillette chantait une chanson qui, disait-on, avait été composée par le fils d'un petit propriétaire de campagne, sur une des servantes de son père, dont il était épris. Je ne voyais pas pourquoi je ne pourrais pas rimer aussi bien que lui, car excepté pour goudronner les moutons et mouler la tourbe (car son père vivait dans les moors) il n'avait pas plus d'habileté de savant que moi. Ainsi commencèrent en moi l'amour et la poésie qui, par moments, ont été mon seul et, jusqu'à cette dernière année, mon plus haut bonheur[38].

Cette première chanson, pour laquelle il conserva toujours une tendresse secrète, était, faut-il le dire? un pauvre essai tout gauche. Lui-même déclarait plus tard qu'elle était «puérile et sotte», mais qu'elle lui plaisait toujours parce qu'elle lui rappelait ces jours heureux où son cœur était honnête et sa langue sincère[39]. Elle est cependant intéressante par le mélange de bonnes intentions et de platitudes, s'embrouillant dans une maladresse de débutant. Elle marque bien d'où est parti le poète, et permet de mesurer ses progrès.

Ô jadis j'aimais une jolie fillette,
Oui, et Je l'aime encore;
Et tant que la vertu réchauffera ma poitrine,
J'aimerai ma jolie Nell.

J'ai vu des fillettes aussi jolies,
Et j'en ai vu mainte aussi bien mise;
Mais pour un air modeste et gracieux,
Je ne vis jamais sa pareille.

(p. 024) Une jolie fillette, je le confesse,
Est agréable à l'œil;
Mais, sans d'autres meilleures qualités,
Elle n'est pas la fillette qu'il me faut.

Mais l'air de Nelly est gai et doux,
Et, ce qui vaut mieux que tout,
Sa réputation est complète
Et claire sans une tache.

Elle s'habille si net et si propre,
À la fois décente et gentille;
Et puis, il y a quelque chose dans sa marche
Qui fait paraître bien n'importe quelle toilette.

Une mise voyante, un air doux
Peuvent toucher légèrement le cœur;
Mais c'est l'innocence et la modestie
Qui polissent la flèche toujours.

C'est ce qui me plaît en Nelly,
C'est ce qui enchante mon âme,
Car, absolument, dans mon cœur,
Elle règne sans contrôle[40].

Ce furent les premiers vers et le premier amour de Burns. Tous deux lui restèrent chers. «Elle est pleine de défauts, disait-il, mais je me souviens que je la composai dans un enthousiasme extravagant de passion, et aujourd'hui même, je n'y puis pas penser que ce souvenir ne fasse fondre mon cœur et bondir mon sang[41].» Il conserva de la reconnaissance pour l'enfant qui avait fait jaillir en lui la première chanson.

Je me rappelle, il y a longtemps,
Alors que j'étais sans barbe, jeune et timide,
Quand je commençais à être capable de battre en grange
Ou de conduire un attelage à la charrue,
Et que, bien que fatigué et endolori souvent,
J'étais tout fier d'apprendre,
La première fois où, dans les blés jaunis,
Je fus compté pour un homme,
Et où, avec les autres, chaque gai matin,
J'eus, à ma place, mon sillon et ma fillette;
À faucher ferme, à enlever ferme
Chaque rangée de javelles,
Dans le babil et les légers propos,
La journée se passait.

Dès alors un souhait me vint (je sais sa puissance)
Un souhait qui, jusqu'à ma dernière heure,
(p. 025) Gonflera fortement ma poitrine,
De pouvoir, pour la vieille Écosse aimée,
Faire un plan ou un livre utile,
Ou chanter une chanson tout au moins;
Le rude chardon aigu, qui s'étalait à l'aise
Dans l'orge aux épis barbelés,
J'en détournais les cisailles du sarcleur,
Et j'épargnais le cher emblème;
Aucune nation, aucune position
Ne pouvaient exciter mon envie;
Écossais toujours, sans reproche toujours,
Je ne savais pas de plus haut éloge.

Cependant les éléments de la poésie,
Informes, embrouillés, le bon et le mauvais,
Pêle-mêle flottaient dans mon cerveau,
Jusqu'à ce que, pendant cette moisson dont je parle,
Ma compagne dans la bande joyeuse,
Éveillât les chants qui se formaient;
Je la vois encore la jolie fillette
Qui a allumé mes rimailles,
Son sourire ensorcelant, ses yeux malins,
Qui faisaient frémir les cordes de mon cœur,
Je m'enflammai, inspiré
Par ses regards qui portaient la flamme,
Mais fauchant avec rage, abattant l'ouvrage,
Je n'osai jamais parler[42].

Vingt années après, lorsqu'il donnait au recueil publié par Johnson ses plus parfaites chansons, la dernière qu'il envoya fut cette modeste chanson d'autrefois, qui avait été la primevère de sa poésie. Et après que tant d'amours si divers, les uns chastes et distants, les autres ardents et douloureux, d'autres vulgaires, tous sincères, eurent secoué son cœur de leurs joies et de leurs chagrins, l'image de cette affection enfantine, éclose dans les premiers blés coupés, lui revenait avec toute sa grâce.

Peu de temps après cette aventure et dans le courant de sa dix-septième année, il se fit en lui une crise. Ce n'était pas qu'il se transformât; mais il se manifestait. L'homme excessif qu'il devait être perçait à travers l'adolescent, et sa vie commença à affecter la tournure qu'elle devait garder jusqu'au bout. On put voir apparaître en lui, dans leurs premières et encore faibles manifestations, l'emportement dans le plaisir qui venait de son tempérament, le besoin de primer et de briller qui venait de sa supériorité intellectuelle, et un désir de sociabilité bruyante dont lui-même a bien marqué les causes, les unes gaies, les autres sombres: une (p. 026) certaine jovialité naturelle qui l'attirait vers les autres, et une hypocondrie contractée dans des misères précoces qui le poussait hors de lui. À côté de ces causes d'entraînement et de danger, on eût pu discerner un manque de soutien et de direction morale. Et du même coup on eût aperçu que, à cette absence de principes rigides, grâce auxquels il eût accepté sa position comme un devoir,—ce qui probablement avait été le cas de son père—s'ajoutait un manque de proportion entre ses facultés et leur champ d'action, et que cet écart était excessif, inquiétant. Son lot ne l'avait pas placé dans une de ces existences solidement établies qui maintiennent leur homme. Il a eu lui-même conscience de ce travail et il en a fort bien distingué les éléments: «Le grand malheur de ma vie fut de n'avoir jamais de but. J'avais senti de bonne heure quelques éveils d'ambition, mais c'étaient les tâtonnements aveugles du Cyclope d'Homère autour des murailles de sa caverne. Les deux seules portes par lesquelles je pouvais entrer dans les champs de la fortune étaient la plus lésinarde économie ou le petit art chicanant de faire des marchés. La première est une ouverture si étroite que je ne pus jamais me rapetisser assez pour y passer. La seconde... j'ai toujours abhorré la souillure de son seuil. Ainsi privé de tout dessein et de tout but dans la vie, avec un fort appétit de sociabilité—qui provenait autant d'une gaîté native que d'un orgueil d'observations et de remarques—j'avais une teinte d'hypocondrie constitutionnelle qui me faisait fuir la solitude. Ajoutez à tous ces mobiles vers une vie sociable, que ma réputation de savant en livres, un certain talent aventureux de logique, une certaine force de pensée et quelque chose comme les rudiments du bon sens faisaient que j'étais généralement un hôte bien accueilli. Aussi n'est-ce pas grande merveille que toujours «quand deux ou trois étaient réunis j'étais au milieu d'eux[43].» Là était le danger. Qui n'en a connu, à un niveau plus bas, de ces jeunes paysans, que la nature a doués d'une certaine force comique, sans lesquels il n'y a pas de bonne partie ni de rires bruyants, qui sont les rois et les oracles, et plus tard les victimes, des cabarets de bourgades?

Ces premières apparitions du véritable tempérament de son fils durent peiner et courroucer William Burnes. Austère et religieux, rendu plus sombre par le malheur et plus exigeant par la misère, il voyait avec chagrin son aîné chercher des occasions de dissipation et de dépense. Le premier différend se produisit entre le père et le fils quand celui-ci se mit dans l'idée de suivre une de ces écoles de danse qui commençaient à se répandre dans la campagne, au grand scandale des rigides. La danse, qui n'est en somme qu'un prétexte au rapprochement des deux sexes, avait toujours été chose haïssable au Presbytérianisme. Elle avait longtemps été prohibée, même aux mariages. Certaines paroisses avaient (p. 027) interdit, à cet effet, la présence de cornemusiers aux noces, et décrété que les hommes et les femmes «coupables de danses promiscueuses» comparaîtraient en lieu public et confesseraient leur faute[44]. Quand on ouvrit en 1723 la première assemblée ou réunion dansante à Édimbourg, il fallut une véritable polémique. Il y eut des brochures publiées contre cette abomination, et Allan Ramsay dut écrire un poème pour la défendre[45]. Dans les campagnes c'était une chose inouïe. Le charmant et admirable volume de John Galt Les Annales de la Paroisse, qu'on a heureusement comparé au Vicaire de Wakefield et qui lui est comparable, note l'effet que produisait, vers cette époque, l'arrivée dans une paroisse rurale de cette cause de relâchement et de vanité. «Pendant le courant de cette année (1761) une chose se produisit qui mérite d'être enregistrée, parce qu'elle manifeste l'effet que la contrebande commençait à exercer sur les mœurs du pays. Un M. Macskipnish, originaire des Hautes-Terres, qui avait été valet de chambre d'un major pendant ses campagnes et fait prisonnier avec lui par les Français, ayant été relâché dans un échange, ouvrit une école de danse à Irville. Il avait appris cet art de la façon la plus distinguée, à la mode de Paris et de la Cour de France. Jamais de mémoire d'homme on n'avait, dans tout ce côté de la contrée, entendu parler de quelque chose comme une école de danse. Les pas et les cotillons de M. Macskipnish firent un tel bruit que tous les gars et les fillettes, qui avaient un peu de temps et d'argent, allaient le trouver au grand dommage de leur travail[46].» On comprend que William Burnes ait eu toutes sortes d'objections à ce que Robert fréquentât une de ces écoles. Il y a apparence qu'il essaya de l'en dissuader et que son fils ne l'écouta pas; puis qu'il le lui défendit et que son fils lui désobéit. Ce qu'il y a d'assuré, c'est qu'un dissentiment durable se produisit à ce propos entre le père et le fils, une de ces fêlures qui font qu'une affection n'a plus jamais le même son qu'avant. Il suffit d'en lire l'aveu dans l'autobiographie de Burns. «Dans ma dix-septième année, pour donner à mes manières un coup de brosse, j'allai à une école de danse de campagne. Mon père avait une antipathie inexplicable contre ces réunions. J'y allai—ce dont je me repens encore aujourd'hui—absolument en dépit de ses ordres. Mon père, comme je l'ai dit auparavant, était le jouet de colères violentes. Par suite de ce fait de rébellion, il conçut envers moi une sorte d'éloignement qui, je le crois, fut une cause de la dissipation qui marqua mes années futures[47]

(p. 028) Cette fréquentation de l'école de danse avec ses attraits et ses rencontres, et cette révolte, n'étaient qu'un symptôme du tumulte d'âme qui se faisait en lui. L'idylle délicate de la moisson avait jeté l'étincelle dans un cœur étrange qui se mit à flamber follement, et à tout propos, et pour toujours. Presque aussitôt commença pour Burns ce libertinage, ce vagabondage de cœur, qui est la marque de sa vie. Il semble avoir secoué sa timidité et assumé du premier coup l'audace, l'esprit d'aventure et, selon son expression, la dextérité d'un don Juan. L'amour devint pour lui une sorte d'ivresse dans laquelle il se complut dès lors.

Toute cette éclosion prit peu de temps. Juste un an après la jeune moissonneuse, il était occupé d'aventures d'un autre caractère. Vaguement désireux sans doute d'échapper à l'existence de misère où son père s'enfonçait, il alla passer, chez un frère de sa mère, une partie de son dix-septième été, afin d'étudier sous le maître d'école du petit village de Kirkosvald, qui avait une renommée dans la contrée pour la géométrie et la levée des plans. C'était un long séjour que Burns faisait hors du regard paternel. L'endroit était mal choisi. Toute cette côte du district de Carrick était infestée de contrebande qui se faisait avec l'île de Man, nid de contrebandiers. «Ce fut cette année-là, dit M. Balwhidder dans Les Annales de la Paroisse, que la grande extension de la contrebande corrompit toute la côte ouest, spécialement les basses terres dans les environs de Troon et de Loans. Le thé passait comme paille de blé, l'eau-de-vie comme eau de puits, et le gaspillage de toutes choses était terrible. On ne s'occupait plus que des porte-balles, qui passaient à cheval dans le jour, et des gens de l'excise, dans la nuit,—et des batailles entre les contrebandiers et les gens du roi, sur terre et sur mer. Il y eut une débauche et une ivrognerie continuelles, et notre paroisse, qui n'était qu'au bord de ce tourbillon d'iniquités, passa des moments terribles[48].» Burns trouva là des brutalités et des audaces nouvelles, les orgies lourdes et âpres de cette populace de receleurs et de smuggleurs. Il se mêla à eux, prit part à leurs séances de cabarets. Ce n'était pas seulement l'attrait de ces beuveries, mais plus encore son désir d'observation, d'étudier les caractères, qui se montrait déjà en lui. Il se trouva là avec des types nouveaux et bien marqués. Enfin il mélangea à tout cela une intrigue dont le ton si différent de celui de l'année précédente montre bien le chemin parcouru.

«Une autre circonstance de ma vie, qui produisit des altérations considérables sur mon esprit et mes mœurs, fut que je passai mon dix-septième été à une bonne distance de la maison, sur une côte de contrebandiers, à une école connue, pour apprendre la mensuration, l'arpentage, l'art d'employer les cadrans etc., où je fis d'assez bons progrès. Mais je fis de plus grands progrès dans la connaissance du genre humain. (p. 029) La contrebande était à cette époque-là en pleine prospérité; les scènes de débauche fanfaronne et de dissipation bruyante m'avaient été jusque-là inconnues, et je n'étais pas ennemi d'une existence sociable. Bien que j'apprisse ici à regarder sans émoi un large compte de taverne, et à me mêler sans peur dans des bagarres d'ivrognes, néanmoins j'avançai haut la main dans ma géométrie, jusqu'au moment où le soleil entra dans la Vierge, un mois qui met toujours le carnaval dans mon cœur. Une charmante fillette, qui vivait dans la maison porte à porte avec l'école, renversa ma trigonométrie et m'envoya par la tangente hors de la sphère de mes études. Je continuai à lutter avec mes sinus et cosinus encore pendant quelques jours; mais étant sorti dans le jardin, par un joli midi charmant, pour prendre l'altitude du soleil, je rencontrai mon ange:

«Comme Proserpine cueillant des fleurs,
Elle-même fleur plus belle.»

Il devint inutile de songer à faire rien de bon à l'école. La dernière semaine de mon séjour, je ne fis rien d'autre que de mettre à l'envers toutes les facultés de mon âme à propos d'elle, ou de me glisser dehors pour la rencontrer, et les deux dernières nuits de mon séjour dans le pays, si le sommeil avait été un péché mortel, j'aurais été innocent[49]

Le changement dans la manière de sentir est bien apparent. Ce n'est déjà plus l'amour involontaire et troublé et subi; c'est je ne sais quelle façon délibérée et provoquante de s'y abandonner, un parti pris d'aimer, le goût à rechercher le moment le plus pétillant et le plus capiteux de l'amour, c'est-à-dire les commencements, où l'incertitude fait les joies plus soudaines et plus fortes, outre qu'elles sont neuves. «Les inclinations naissantes, après tout, ont des charmes inexplicables, disait déjà don Juan, et tout le plaisir de l'amour est dans le changement[50]

Il est bien vrai cependant que la poésie et l'amour se tenaient dans le cœur de Burns. Cette seconde aventure lui fournit le thème d'une chanson qui, à un an d'intervalle, est aussi loin de sa première chanson, que ses sentiments étaient loin du trouble juvénile qu'il avait ressenti. Quels pas étonnants faisait ce garçon, capable désormais d'écrire des strophes comme celles-ci:

Maintenant les vents d'ouest et les fusils meurtriers
Ramènent le plaisant temps d'automne;
Le coq de marais s'envole sur ses ailes bruissantes
Parmi la bruyère fleurissante;
Maintenant les grains, ondoyant au loin sur la plaine,
Réjouissent le fermier fatigué,
Et la lune brille clairement quand j'erre la nuit
Pour songer à ma charmeresse.

Mais, ô chère Peggy, la soirée est claire,
Pressées volent les effleurantes hirondelles,
(p. 030) Le ciel est bleu, les champs à la vue
Ne sont que vert fané et que jaune;
Viens errer, viens suivre notre chemin joyeux,
Et voir les charmes de la nature,
Les blés frémissants, l'épine en fruits
Et toutes les créatures heureuses.

Nous marcherons lentement, nous parlerons doucement,
Jusqu'à ce que la lune silencieuse brille clairement,
Je serrerai ta taille et dans tes bras aimants
Je jurerai combien je t'aime chèrement:
Les averses printanières aux fleurs en boutons,
L'automne au fermier,
Ne sont pas aussi chers que tu l'es pour moi,
Ma belle, mon aimable charmeresse[51].

Le développement se faisait en lui avec une rapidité singulière. Tout lui était une source d'acquisitions et chaque semaine était une étape. C'était un esprit qui grandissait à vue d'œil. Ces quelques semaines passées loin de chez lui, au milieu de physionomies et de façons nouvelles, lui avaient été profitables à un degré qu'on ne soupçonnerait pas si l'on n'avait son témoignage. «Je revins chez moi, dit-il en parlant de cette excursion, ayant fait des progrès considérables. Mes lectures s'étaient élargies de l'addition très importante des œuvres de Thomson et de Shenstone; et j'engageai plusieurs de mes camarades d'école à entretenir avec moi une correspondance littéraire. J'avais trouvé une collection de lettres par les beaux esprits du règne de la reine Anne, et je les relisais très dévotieusement. Je conservais copie de celles de mes propres lettres qui me plaisaient, et la comparaison entre elles et les compositions de la plupart de mes correspondants flattait ma vanité. Je poussai ce caprice si loin que, quoique je n'eusse pas pour trois liards d'affaires au monde, chaque poste m'apportait autant de lettres que si j'avais été un lourd et laborieux fils du journal et du grand-livre[52]

Toutes ces choses, clartés ou flammes, éclataient dans les soucis plus sombres chaque jour qui entouraient la famille. Malgré le courage et les privations de tous, les affaires allaient en empirant. Le propriétaire de William Burnes, celui qui lui avait prêté cent livres et lui témoignait de la bonté, était mort; cette mort était pour les pauvres gens le dernier coup de malheur. La gestion des biens était tombée entre les mains d'un intendant cruel, brutal. La tristesse s'augmentait de scènes, de menaces et de violences. «Pour compléter la malédiction, nous tombâmes entre les mains d'un agent qui a posé pour la peinture que j'ai donnée d'un de ces hommes dans Les deux chiens... Mon (p. 031) indignation bout encore au souvenir des lettres menaçantes et insolentes de ce chenapan et de ce despote, qui nous mettaient tous en larmes[53].» Par les vers auxquels il fait allusion, on a ces scènes devant les yeux:

J'ai remarqué le jour d'audience de nôtre seigneur,
Et maintefois mon cœur en a été attristé;
Les pauvres tenanciers, maigrement pourvus d'argent,
Comme ils doivent supporter l'insolence de l'intendant!
Il frappe du pied et menace, maudit et jure
Qu'ils iront en prison, qu'il saisira leur bien;
Tandis qu'ils doivent se tenir debout, avec un aspect humble,
Et tout entendre, et craindre et trembler[54].

Plus d'une fois, tandis que le père accablé acceptait tout et que les femmes étaient en pleurs, les deux garçons durent se retenir, les poings crispés, pour ne pas jeter ce butor dehors, lui surtout, ce gars aux yeux flamboyants dont la force était terrible et qui avait en lui des énergies de colères aussi violentes que celles d'amour. Que d'affronts ils dévorèrent, bouleversés par la rage d'honnêtes gens brutalisés jusque dans leur désespoir! Il n'y a pas de doute que ces humiliations n'aient été le germe de rancunes et de colères qui se font sentir dans toute la correspondance de Burns, et qui, à bien des années de là, firent de plusieurs de ses pièces des cris redoutables de revendication sociale. Ces temps doivent avoir été horribles à traverser. En dehors des chansons d'amour, les seuls vers qui aient subsisté de cette période sont des plaintes, des lamentations comme cette chanson qui est placée dans la bouche «d'un fermier ruiné»:

Le soleil est enfoncé à l'ouest,
Toutes les créatures sont retirées au repos,
Tandis qu'ici je suis assis, douloureusement assiégé
De chagrins, de douleurs, de peines;
Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!

L'homme prospère est endormi,
Il n'entend pas les tourbillons de vent passer;
Mais la misère et moi veillons, guettons
La morne tempête souffler;
Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!

Là dort la chère compagne de mon cœur;
Ses soucis pour un instant reposent;
Faut-il que je te voie, orgueil de mes jeunes ans,
Ainsi descendue et tombée!
Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!

(p. 032) Mes doux bébés reposent dans ses bras,
Les craintes anxieuses n'alarment pas leurs petits cœurs;
Mais pour eux mon cœur souffre
De maintes angoisses amères;
Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!

Je fus jadis par la fortune caressé,
Je pus jadis soulager la détresse;
Maintenant le maigre soutien de la vie durement gagné
Mon destin me l'accorde à peine;
Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!

Je n'ai pas d'espoir, pas d'espoir!
Comme la tombe serait bienvenue!
Mais alors, ma femme et mes chers petits
Oh! où iraient-ils?
Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas!

Oh, où, oh où me tournerai-je!
Partout sans ami, abandonné, délaissé,
Car dans ce monde, ni le Repos, ni la Paix
Je ne les connaîtrai plus!
Et c'est hélas, fortune infidèle, hélas![55]

C'étaient les sentiments de son père que Burns traduisait ainsi. Enfin, à travers ces angoisses, William Burnes atteignit le terme d'une des périodes sexennales de son bail, époque à laquelle il pouvait le résilier. Il abandonna cette ferme ingrate de Mont-Oliphant, où lui et les siens avaient tant peiné et tant souffert. Ce fut à la Pentecôte de 1777. Robert Burns avait un peu plus de dix-huit ans[56].[Lien vers la Table des matières.]

(p. 033) CHAPITRE II.

LOCHLEA.
1777—1784.

La nouvelle ferme de Lochlea se trouve à une distance de dix milles au Nord de Mont-Oliphant, un peu plus enfoncée dans les terres, non loin du village de Tarbolton, dont elle dépend. Ce n'est plus le décor de Mont-Oliphant, avec la route animée des voitures, et, derrière la route, la mer animée de navires; ce n'est plus le voisinage d'Ayr, la capitale du comté. La ferme est au fond d'un entonnoir de collines nues, dans un site borné et morose, à l'écart de tout chemin. Quelques arbres chétifs et d'aspect tourmenté se montrent çà et là au haut des pentes. L'impression est attristante; c'est un vilain endroit. De quelques sommets voisins, la vue se dégage et s'élargit; mais le mouvement humain fait péniblement défaut. Tarbolton lui-même est à l'avenant. Pauvre village perdu; une seule longue rue de masures affaissées sous leurs chaumes verdis de mousse, et des champs aux deux bouts. Quand on le traverse aujourd'hui, on y sent la misère et l'abandon. La population, à un des derniers recensements, ne dépassait guère huit cents habitants[57]. Et pourtant là est le cabaret que Burns a fait trembler d'éclats de rire, la loge maçonnique où les séances se prolongeaient jusqu'à cinq heures du matin, le cimetière où tant d'éloquence et d'ironie fut dépensé dans des discussions religieuses. Tout ce coin de pays est maussade. Mais à quelque distance, le pays, boisé, parsemé de vieilles résidences et de parcs, coupé par le cours pittoresque de l'Ayr, offre des endroits charmants, propices aux rencontres amoureuses.

Le séjour à Lochlea, qui fut de sept années, compte peu dans l'œuvre de Burns; cependant, Gilbert se trompe, lorsqu'il dit en parlant de son frère: «les sept années que nous vécûmes dans la paroisse de Tarbolton ne furent pas marquées par un grand avancement littéraire[58].» Si la production, dont une partie n'a pas été conservée, fut peu considérable, (p. 034) l'effort fut continuel et le progrès immense. C'est une période de formation plutôt que de création, et dans laquelle il faut chercher plutôt des germes que des résultats. Au point de vue du caractère, c'est également une époque importante et décisive. «C'est pendant ce temps, dit Gilbert, que les fondements furent posés de certaines habitudes dans le caractère de mon frère, qui, plus tard, ne devinrent que trop proéminentes, et que la malice et l'envie ont pris plaisir à exagérer[59].» Et Robert, lui-même, se rappelant ces jours en apparence insignifiants, écrivait: «C'est pendant cette époque climatérique que ma petite histoire est le plus pleine d'événements[60]»; non pas d'événements extérieurs et bruyants comme ceux qui, plus tard, se présentent dans sa vie; mais de ces petits faits intérieurs et silencieux dont on n'a pas conscience sur le moment, par lesquels une nature se forme, se modifie ou se révèle, et qui grandissent dans les souvenirs jusqu'à y envahir et y étouffer tous les autres. Un grain qui tombe est pour le sillon un événement plus important que tous les orages qui, plus tard, battront l'épi.

La vie continua toujours la même pour la famille, une vie de labeur et de frugalité. Les premiers temps furent tolérables. «Pendant quatre années nous y vécûmes confortablement,» dit Robert[60]. Ce dut être un soulagement après la vie de Mont-Oliphant. Tout le monde travaillait. Robert et Gilbert recevaient les gages qu'on donnait aux autres ouvriers, d'où on défalquait les objets de vêtement fabriqués dans la maison par la mère et les sœurs.[Lien vers la Table des matières.]

I.
LA JEUNESSE. — LES PREMIERS AMOURS.

Dès le début de cette période, on retrouve Burns devenu homme. C'est un beau gars, de taille moyenne, robuste, carré, agile quoique d'une structure massive, le teint brun, le front solide, les cheveux noirs, les traits un peu gros, la bouche forte et mobile, et de merveilleux yeux noirs, larges, hardis, étincelants, «pleins d'ardeur et d'intelligence[61]»; «sa physionomie avait à première vue un certain air de lourdeur mêlé à une expression de profonde pénétration et de réflexion calme qui touchait à la mélancolie[61]». C'est son expression habituelle. Mais le visage se transforme sans cesse et il prend, avec une rapidité et une force (p. 035) extraordinaires, le reflet de toutes les passions, depuis le rire le plus franc jusqu'à toutes les éloquences que l'amour ou la colère peuvent prêter à une face humaine. Il est impossible de voir ce garçon sans le remarquer. Il est même une manière de personnage dans le pays et les hameaux d'alentour. Il est entouré d'une sorte de notoriété; on s'occupe de lui; les uns l'admirent, les autres redoutent son sarcasme. Lui-même n'est pas fâché d'attirer l'attention sur lui: il se singularise, s'habille d'une façon originale qui doit lui attirer les regards. Il tranche sur les autres; il est le seul gars de la paroisse qui porte les cheveux liés derrière; c'est le dimanche à l'église qu'il se montre ainsi. Les filles se chuchotent: «C'est Robie Burns»; les gars le regardent avec admiration et envie; ils désirent faire sa connaissance. Il est le lion du village. Il le sait et il en est fier. Tous ces points apparaissent clairement dans les souvenirs de David Sillar qui fut son compagnon à cette époque: «M. Robert Burns était depuis quelque temps dans la paroisse de Tarbolton, quand je fis sa connaissance. Son humeur sociable lui procurait facilement des relations, mais un certain assaisonnement satirique, qui était mêlé à son génie comme à tous les génies poétiques, tout en faisant éclater de rire le cercle rustique, ne laissait pas d'amener à sa suite sa compagne naturelle: une défiance craintive. Je me rappelle avoir entendu ses voisins dire qu'il avait la langue bien pendue et qu'ils suspectaient ses principes. Il portait la seule chevelure nouée qu'il y eût dans la paroisse, et à l'église, il drapait son plaid, qui était d'une couleur particulière, feuille morte je crois, d'une manière particulière autour de ses épaules. Ces notions et son extérieur eurent une influence si magique sur ma curiosité qu'ils me rendirent très désireux de faire sa connaissance. Je ne me rappelle plus maintenant très bien si ma liaison avec Gilbert fut accidentelle ou préméditée. Par lui je fus présenté non seulement à son frère mais à toute cette famille où, au bout de peu de temps, je fus un visiteur fréquent, et, je le crois, bienvenu[62].» On devine, dans cette affectation de vêtement, quelque chose de théâtral. M. Robert Stevenson l'a bien remarqué, et il rappelle que, dix ans plus tard, quand il sera marié, père de famille, on le retrouve dans un costume encore plus extraordinaire: une casquette de fourrure, un pardessus avec un ceinturon et une grande rapière écossaise au côté. «Il aimait, dit-il, à s'habiller pour le plaisir de s'habiller»[63]; et le critique observe finement qu'il y a là une marque fréquente chez les tempéraments artistiques. Il eût pu ajouter qu'elle est faite d'une disposition à vivre en dehors des conditions entourantes, qui vient de l'activité de l'imagination et (p. 036) d'un besoin de se distinguer, et résulte d'un mélange complexe de vanité, de paradoxe, de logique et de bravoure.

Au milieu de ce monde villageois où il se sentait aisément le chef, où sa supériorité était acceptée, il marchait avec assurance. Mais dès qu'il se trouvait avec des étrangers, surtout lorsqu'ils étaient d'une position supérieure à la sienne, il devenait taciturne et se repliait en une observation méfiante. Il avait ce mélange de timidité et d'orgueil que bien des gens supérieurs, accoutumés à se sentir les maîtres dans leur cercle habituel, apportent dans un milieu nouveau. Sans calcul sans doute, ils attendent de s'en rendre compte avant d'en prendre possession. Ainsi faisait-il: il écoutait, il observait, et quand dans son coin il avait jaugé ces nouveaux venus il sortait de ce silence et du même coup prenait le haut du pavé dans la conversation. L'impression qu'il fit au docteur Mackenzie est très formelle à cet égard. On retrouve, encore là, exprimée par un homme dont la déposition dénote un observateur expert et soigneux, la différence qu'il y avait entre les deux frères; elle confirme assez bien la remarque de Murdoch: «Gilbert et Robert étaient certainement très différents d'apparence et de façons, bien qu'ils possédassent tous deux de grandes capacités et un savoir peu commun. Gilbert, dans la première entrevue que j'eus avec lui à Lochlea, était franc, modeste, bien renseigné et communicatif. Le poète semblait distrait, soupçonneux et sans aucun désir d'intéresser ou de plaire. Il demeura très silencieux dans un coin sombre de la chambre et, avant qu'il prît aucune part à l'entretien, je le surpris fréquemment en train de me scruter pendant ma causerie avec son père et sa mère. Mais plus tard quand la conversation, qui était sur un sujet de médecine, eut pris le tour qu'il souhaitait, il commença à s'y engager, déployant une dextérité de raisonnement, une subtilité de réflexion, et une familiarité avec des sujets au delà de sa portée, dont son visiteur ne fut pas moins charmé qu'étonné[64]

Ces premières années de Lochlea, non seulement elles sont intéressantes, parce qu'elles nous montrent l'apparition de qualités et de défauts qui devaient se développer et rendre plus tard illustre et malheureuse la vie de Burns, mais elles sont reposantes, et on aime à y faire une halte. C'est le seul moment de tranquillité qu'ait connu cette famille persécutée du malheur, un répit entre la misère de Mont-Oliphant et la ruine qui ne tarda pas à venir. Pendant quelque temps, on connut presque le bien-être. Et pour Burns lui-même, c'est un temps de joie et de pureté de cœur. Nous aurons la gaieté de Mossgiel, un peu factice, nerveuse et souvent plus près du défi que de la joie, (p. 037) l'éblouissement d'Édimbourg, l'assombrissement d'Ellisland et de Dumfries; nous ne le reverrons plus dans cette atmosphère joyeuse et légère. Il aura de plus éclatants moments, mais souvent avec des orages, et les plus heureux ne seront jamais sans leurs nuées. On aime à se le représenter, serein, avec ses regards si éloquents où ne passaient pas encore les regrets, robuste, gai, se précipitant, comme il le faisait, en toutes choses, impétueusement dans le travail. Il ne craignait personne pour conduire une charrue ou manier une faux. Avec cela, plein de bonté pour les gens et les bêtes. Son frère avait un peu de la sévérité du père, mais, lui, sous son enveloppe plus rude, avait toujours un coup de main et un mot d'encouragement prêt pour les plus jeunes travailleurs; quand l'autre grondait, «ô homme! vous n'êtes pas fait pour ce jeune peuple,» disait-il[65]. Les animaux eux-mêmes semblaient sentir en lui une indulgence plus grande: on peut être sûr qu'il leur causait amicalement et que le Salut de Nouvelle Année du Vieux Fermier à sa vieille jument n'est pas autre chose qu'une de ces conversations.

Et quels flots de poésie, de gaieté, d'éloquence, d'humour, de fantaisie, répandus sur toute la dure besogne de cette dure vie; tout cela débordant, jaillissant, étincelant, intarissable, plein de bonds joyeux, de visions fantastiques, comme le ruisseau écossais qui saute autour d'un roc et frissonne aux rayons du soleil. Les œuvres, chez lui, ne sont que des fragments, les premiers venus, de sa parole ordinaire. Tous ceux qui l'ont connu prétendent que sa conversation était égale, sinon supérieure à sa poésie; et elle n'eut jamais plus de gaieté qu'à Lochlea. Gilbert se rappelait avec bonheur les jours où, avec deux autres compagnons, ils allaient couper de la tourbe pour le combustible d'hiver[66]: Avec ces deux ou trois paysans obscurs pour auditeurs, Robert entretenait un feu roulant d'esprit, de fines remarques sur les hommes et les choses, qui rendaient radieuses ces heures passées dans un marécage. Il était vraiment l'étonnement et la gaieté de tout le pays. Les anecdotes sont unanimes et inépuisables à raconter l'effet de sa parole sur ceux qui l'entouraient. Un jour, passant dans un champ qu'on fauchait, il attire peu à peu autour de lui toute la bande des moissonneurs qui se tordent de rire et se laissent tomber à terre oubliant leur besogne. Un autre jour, il entre dans un moulin et fait si bien que ceux qui sont chargés de déblayer l'auge où tombe la farine, absorbés à l'entendre, la laissent s'emplir jusqu'à ce que la meule s'engorge et s'arrête. Ailleurs, c'est le forgeron qui, le marteau levé, l'écoute jusqu'à ce que le morceau de fer qu'il (p. 038) avait sur l'enclume se refroidisse. C'était à la forge surtout, le lieu de réunion du village, qu'il fallait le voir. Chaque fois qu'il y devait venir, les voisins arrivaient pour faire cercle autour de lui et écouter les histoires qu'il inventait et racontait, de façon à les secouer de gaîté ou à leur arracher des larmes[67]. C'était vraiment un poète par nature que cet homme qui composait, pour des filles de fermes, les plus adorables chansons d'amour de la littérature anglaise et qui, devant quelques laboureurs, jetait à pleine main des récits dont la Mort et le Dr Hornbook et Tam de Shanter peuvent nous donner une idée. On croirait à peine à une telle puissance de parole chez ce jeune paysan de vingt et quelques années, si plus tard les hommes distingués et critiques qui l'entendirent à Édimbourg n'étaient aussi d'accord pour reconnaître que sa conversation les surprit plus encore que ses vers. On trouve dans ces souvenirs du Dr Mackenzie la première déposition, faite par un esprit cultivé, sur l'invraisemblable puissance de conversation de Burns. «À partir de la période dont je parle, je pris un vif intérêt à Robert Burns et, avant de connaître ses pouvoirs poétiques, je m'aperçus qu'il possédait de très grandes capacités intellectuelles, une imagination extraordinairement fertile et vive, une connaissance profonde de beaucoup de nos poètes écossais et une admiration enthousiaste de Ramsay et de Fergusson. Même alors, sur les sujets qu'il connaissait, sa conversation était riche en figures bien choisies, animée et énergique. À la vérité j'ai toujours pensé que personne ne pouvait avoir une juste idée de l'étendue des talents de Burns s'il n'avait pas eu l'occasion de l'entendre causer[68].» On voit ainsi peu à peu l'homme grandir et la force de cet esprit s'imposer à tous autour de lui.

Cependant les choses de l'esprit continuaient à l'attirer. Il portait toujours quelque livre dans sa poche. C'était l'Homme de Sentiment de Mackenzie, le Tristram Shandy de Sterne, les œuvres du vieux poète écossais Adam Ramsay, c'était surtout sa chère collection de chansons. Il continuait à les lire avec le même soin; il prenait dans cette habitude une sûreté critique qui paraît dans les notes qu'il a mises aux vieilles chansons écossaises, et à la façon dont il juge les siennes propres. Du reste, toute la famille lisait, et quand on entrait à la ferme aux heures des repas, les seules libres, on voyait le père et les fils un livre à la main[69].

Le goût de l'activité intellectuelle était vraiment admirable parmi ces hommes accablés de fatigues, et pour lesquels il semble que le (p. 039) repos dût être un affaissement vide et silencieux. Robert, Gilbert et quatre ou cinq de leurs amis, auxquels quelques-uns s'adjoignirent encore, formèrent une sorte de club dans lequel on devait discuter des questions proposées et s'exercer à la parole. Cela en soi n'a rien d'étonnant; c'est dans des réunions de ce genre que bien des jeunes éloquences ont donné leurs premiers coups d'ailes. Mais si l'on réfléchit au milieu, si l'on songe que les membres de cette conférence rustique étaient quelques jeunes paysans sans ressources, perdus dans un petit village que l'absence de communications enfonçait davantage dans la campagne, on comprendra qu'il y avait là une ardeur intellectuelle qu'il n'eût pas été facile de retrouver ailleurs[70]. Le premier président fut Burns. La première séance eut lieu le 11 novembre 1780. La première question discutée fut celle-ci:

Étant donné qu'un jeune homme élevé pour être fermier, mais sans aucune fortune, peut épouser de deux femmes l'une: ou bien une fille de fortune, ni belle de sa personne, ni agréable de conversation, mais capable de diriger suffisamment les affaires domestiques d'une ferme; ou bien une fille agréable de toutes façons, de personne, de conversation et de manières, mais sans fortune, laquelle des deux choisira-t-il?

On peut reconnaître dans le choix de cette question une des préoccupations habituelles de Burns et imaginer la discussion et les déclamations éloquentes, auxquelles elle donna lieu. Burns y prit une part active et le Dr Currie retrouva dans ses papiers les notes d'un discours dans lequel il soutenait la seconde alternative. Il n'est peut-être pas sans intérêt de voir quel était le genre de questions débattues par ces jeunes laboureurs. En voici quelques-unes:

Retirons-nous plus de bonheur de l'amour ou de l'amitié?

Doit-il exister quelque réserve entre des amis qui n'ont aucune raison de douter de l'amitié l'un de l'autre?

Lequel est le plus heureux du sauvage ou du paysan d'une contrée civilisée?

Un jeune homme des rangs inférieurs de la vie sera-il plus heureux s'il a reçu une bonne éducation et s'il a un esprit meublé de savoir; ou s'il a juste l'éducation et le savoir de ceux qui l'entourent?

Les deux dernières questions dépassent le cercle des sentimentalités générales des deux premières. Elles ont la marque de leur époque; elles arrivent jusqu'au bord de la discussion sociale à la façon du XVIIIe siècle; on y sent comme une lointaine influence de Rousseau. Peut-être cependant, celle-ci n'était-elle pas indispensable pour que (p. 040) des demandes semblables se posassent dans l'esprit de Burns. Il aurait suffi de l'analogie des génies et des situations. Il y eut de bonne heure dans Burns une protestation et une révolte inévitables contre l'inégalité des rangs et, ce qui est mieux, une revendication de la valeur individuelle. L'amour, les préoccupations de la vie, d'autres luttes l'empêchèrent de développer tout à fait ce côté de protestation sociale, mais il éclatera dans quelques passages de ses poésies, et on en discerne le germe dans ces discussions de jeunesse.

En même temps il se fit affilier à la loge maçonnique de Tarbolton, dont les séances se tenaient dans une salle de l'auberge du village. Les registres y sont encore conservés et montrent qu'il était assidu aux séances[71].

À travers tout cela, il continuait plus que jamais son métier d'amoureux rural: «L'amour sage ou insensé fut une perpétuelle nécessité de son âme,» dit Hately Waddell[72]; et Carlyle, dans une de ses fortes appréciations qui dégagent la ligne morale de toute une existence, avait dit: «À la vérité, il n'y a qu'une ère dans la vie de Burns, c'est la première. Nous n'avons pas la jeunesse, puis la maturité, mais seulement la jeunesse; car, jusqu'à la fin, nous ne discernons aucun changement décisif dans la complexion de son caractère; dans sa trente-septième année, il est encore, pour ainsi dire, dans la jeunesse[73].» C'est surtout pour ce qui concerne son intarissable faculté d'aimer que cela est vrai. Pendant vingt ans, il a été dans une continuelle admiration de la beauté ou plutôt de la grâce féminine, et ce qu'il y a de particulier en lui c'est que ses derniers amours avaient autant d'enthousiasme que les premiers. Il a chéri toute sa vie avec la bonne foi fougueuse des dix-huit ans, et il eût aimé ainsi indéfiniment. Chez lui, les passions ne formaient pas ces légers résidus d'accoutumance, d'amertume, de lassitude ou seulement d'habitude, que même les meilleures laissent au fond du cœur, et qui rendent celles qui y viennent ensuite moins douces ou les font paraître moins charmantes. Bien qu'il y ait bu souvent, le cristal de la coupe resta clair et transparent. L'amour conserva toujours pour lui toute sa nouveauté et sa délicieuse surprise. Il ne devint pas en lui amer comme dans Byron, railleur comme dans Heine, ou douloureux comme dans Musset. Il continua d'être pour lui, selon l'expression de Keats, «une chose de beauté et une joie éternelle.»

L'épisode de la petite moissonneuse n'avait été qu'une de ces aspirations vagues dont tous les cœurs de seize ans sont troublés, et l'épisode de (p. 041) Kirkoswald un premier essai. C'est à Lochlea qu'aimer devint l'habitude et l'état normal de son âme. Quand il y arriva, il était gauche et timide; il confesse «qu'au commencement de cette période, il était peut-être le garçon le plus lourd et le plus empêtré de toute la paroisse[74].» Mais cela ne devait pas durer et il ne devait pas tarder à prendre sa place, soit comme héros, soit comme confident, dans la plupart des intrigues amoureuses du village et des environs. Il y apporta bientôt la désinvolture et la sûreté d'un maître. Il avait ce don de familiarité rieuse et railleuse qui est la clef qui ouvre le plus de cœurs féminins. «Après le début de mes relations avec lui, raconte David Sillar, nous nous rencontrions souvent à l'église, et au lieu d'aller avec nos amis ou les filles à l'auberge, nous faisions une promenade dans les champs. Dans ces promenades j'ai été souvent frappé de sa facilité à s'adresser au beau sexe et mainte fois, quand j'étais tout confus et ne savais comment m'exprimer, il était entré en conversation avec elles avec la plus grande aisance et la plus grande liberté; c'était généralement la mort de notre conversation, si agréable fût-elle, que de rencontrer une connaissance féminine[75].» Burns d'ailleurs a raconté lui-même comment il se tirait d'affaires dans ces rencontres:

Bien au delà de toutes les autres impulsions de mon cœur était un penchant pour l'adorable moitié du genre humain[76]. Mon cœur était du pur amadou et était continuellement enflammé, par une déesse ou une autre. Comme il arrive dans toutes les campagnes de ce monde, ma fortune était diverse. Tantôt j'étais reçu avec faveur, tantôt mortifié par un échec. À la charrue, à la faux et à la faucille, je ne craignais pas de rival, je défiais aussi le besoin et comme je ne me suis jamais préoccupé de mon labeur que pendant que j'y étais employé, je passais mes soirées d'après mon cœur. Un jeune campagnard conduit rarement une aventure d'amour sans un confident qui l'assiste. Je possédais un zèle, une curiosité et une dextérité intrépide qui me recommandaient comme un second convenable dans ces occasions, et, j'ose le dire, j'avais autant de plaisir à être dans le secret de la moitié des amours de la paroisse de Tarbolton que jamais homme d'État en a ressenti à connaître les intrigues de la moitié des cours d'Europe. La plume que je tiens à la main semble connaître instinctivement ce sentier familier de mon imagination, et j'ai de la peine à l'empêcher de vous donner une couple de paragraphes sur les histoires d'amour de mes compagnons, humbles habitants de la ferme ou de la chaumière. Mais les graves fils de la science, de l'ambition ou de l'avarice baptisent ces choses du nom de folies. Pour les fils du travail et de la pauvreté, ce sont des matières de la plus sérieuse nature: pour eux, l'espoir ardent, l'entrevue dérobée, le tendre adieu sont les plus grandes et les plus délicieuses parties de leur bonheur[77]

Les occasions ne lui manquèrent pas. Quand on regarde d'un peu près la vie rurale de son temps, on est surpris de la quantité d'intrigues qui (p. 042) allaient leur train dans ces petits villages, de ferme à ferme, sous la stricte surveillance presbytérienne. La façon dont ces intrigues se passaient est un trait de mœurs écossaises qui ne manque pas d'une certaine grâce rustique. Après une rude journée à la charrue ou au fléau, quand le soir descendait, le jeune paysan mettait son bonnet bleu et son plaid. Il faisait deux ou trois milles, parfois plus, jusqu'au cottage de sa promise. Un homme, qui n'est rien moins que le grave Lockhart, a retracé, avec complaisance, la manière dont les choses se passaient. «Dans ces districts, l'amoureux rustique poursuit sa tendre recherche d'une façon dont les jeunes citadins peuvent trouver difficile de comprendre le charme. Quand les travaux de la journée sont finis, que dis-je? souvent lorsque ses parents le croient dans le lit, l'heureux gars regarde comme un jeu de marcher maints longs milles écossais, jusqu'à la résidence de sa maîtresse. Au signal d'un coup donné à sa fenêtre, celle-ci sort pour passer une heure ou deux sous la lune d'été ou, si le temps est âpre, (circonstance qui n'empêche jamais le voyage) parmi les gerbes de la grange paternelle. Ce «chappin' out», comme ils l'appellent, est une coutume dont les parents affectent de ne pas voir la mise en pratique, s'ils ne l'approuvent pas. Et les conséquences sont très rares et beaucoup plus fréquemment inoffensives que ne sont disposées à se l'imaginer les personnes qui ne sont pas familières avec les mœurs et les sentiments de nos paysans[78].» Ceci est peut-être moins sûr. À consulter les registres de la paroisse, à lire les épîtres de Burns et à suivre toute sa vie, il ne paraît pas que les paysans écossais—dans ces environs du moins—fussent plus habiles qu'ailleurs à brider l'amour. C'est sur des expéditions de ce genre que sont composées les quelques-unes des premières et des plus jolies choses de Burns.

Derrière ces collines là-bas, où le Lugar coule,
Parmi de nombreux moors et marais, Ô,
Le soleil d'hiver a clos le jour,
Et je vais retrouver Nannie, Ô.

Le vent d'ouest souffle bruyant et aigre;
La nuit est à la fois noire et pluvieuse, Ô;
Mais je prendrai mon plaid; je me glisserai dehors,
Et, par delà les collines, vers Nannie, Ô.

Ma Nannie est charmante, douce et jeune,
Sans ruses artificieuses pour vous attirer, Ô;
Le malheur tombe sur la langue flatteuse
Qui séduirait ma Nannie, Ô!

(p. 043) Son visage est joli, son cœur est sincère,
Aussi innocente qu'elle est gentille, Ô.
La pâquerette, qui s'ouvre humide de rosée,
N'est pas plus pure que Nannie, Ô.

Je ne suis qu'un jeune paysan,
Et il y a peu de gens qui me connaissent, Ô;
Mais que m'importe combien peu ils sont,
Je suis toujours bienvenu chez Nannie, Ô.

Toutes mes richesses sont mes gages,
Et il faut que je les gère avec soin, Ô;
Mais les biens de ce monde ne m'inquiètent pas,
Toutes mes pensées sont: Ma Nannie, Ô.»

Notre vieux fermier se plaît à regarder
Ses moutons et ses vaches prospérer grassement, Ô;
Mais je suis aussi heureux, moi qui tiens sa charrue,
Et n'ai d'autre souci que Nannie, Ô.

Vienne heur, vienne malheur, je ne m'en occupe guère;
Je prendrai ce que le Ciel m'enverra, Ô;
Je n'ai pas d'autre souci dans la vie
Que de vivre et d'aimer ma Nannie, Ô[79].

C'est à cœur perdu que Burns se jeta dans ces aventures qui bientôt ne se comptèrent plus. Il avait généralement une affection principale et centrale, mais il rencontrait sans cesse des affections nouvelles et subordonnées qui se groupaient autour de celle-là, et formaient autant d'intrigues secondaires, dans le drame de son amour. Gilbert, rappelant à ce propos un fin passage de Sterne, un des auteurs favoris de Robert, compare spirituellement son frère à Yorick, qui venait de jurer à Eliza une fidélité éternelle et à qui il suffisait de se trouver cinq minutes, à la porte de la remise, avec Mme de L... pour en tomber épris, juste le temps que M. Dessein mettait à courir chercher les clefs[80]. Peu lui importait d'ailleurs à quelle femme il s'adressait. Il avait vite fait de les transformer, de les embellir, de les transfigurer, dès qu'elles entraient dans le rayonnement du rêve de beauté qu'il portait en lui. Gilbert, en homme froid et raisonnable qu'il était, n'y comprenait rien. «Quand, dans la souveraineté de son bon plaisir, il choisissait une personne à qui il décidait d'offrir ses attentions particulières, elle était sur le champ revêtue d'une quantité suffisante de charmes pris dans les abondantes réserves de son imagination. Il y avait souvent une grande différence entre sa maîtresse, telle que les autres la voyaient, et ce qu'elle semblait lorsqu'elle était revêtue des attributs qu'il lui donnait[81](p. 044) Sans doute; mais c'est que Murdoch s'était trompé et que Gilbert n'était pas poète. Quant à Robert, il admirait de tous côtés, répandant, devant ces simples filles étonnées, des trésors de poésie qu'elles ne comprenaient sans doute pas, mais où, avec l'intuition féminine, elles sentaient quelque chose de supérieur et de précieux. Qui peut imaginer, car son éloquence fut peut-être plus merveilleuse que ses vers, quelles strophes pleines de ferveur et de tendresse il a murmurées à des oreilles ignorantes, où elles résonnaient comme une musique incompréhensible et cependant douce à écouter? Ses chansons n'en sont peut-être qu'un écho affaibli.

Et ce qu'il y a de surprenant en lui c'est qu'il n'aimait pas des lèvres, mais vraiment du cœur. Chacune de ces amourettes avait, pendant qu'elle durait, la véhémence et l'intensité d'une passion qui le bouleversait de joie ou de désespoir. Les passions se poussaient dans ce cœur continuellement agité, rapides mais fortes et innombrables comme des vagues. C'étaient de vraies ivresses et de vraies angoisses qu'il éprouvait sans trêve. Sa charpente de paysan, singulièrement massive et solide, endurcie à toutes les fatigues, en éprouvait des secousses terribles. Il ne s'habitua jamais à aimer. Les cœurs ordinaires se tarissent dans des amours trop répétés qui vont s'affaiblissant par leur abondance. Mais cette âme inépuisable fournit un torrent de passion qui resta jusqu'au bout égal à lui-même dans son impétuosité. Gilbert qui n'est pas suspect d'exagérer ces sujets, disait: «Bien qu'il fût, dans sa jeunesse, timide et gauche dans ses rapports avec les femmes, cependant, quand il devint un homme, son attachement à leur société devint très fort et il était constamment la victime et l'esclave de quelque beauté. Les symptômes de sa passion étaient souvent tels qu'ils égalaient ceux de la célèbre Sapho. À la vérité, je ne sache pas qu'il se soit jamais évanoui, qu'il ait fléchi sur ses genoux et expiré; mais son agitation physique et mentale surpassait tout ce que j'ai jamais vu de ce genre, dans la vie réelle[82]

Chez certains poètes, les passions ne deviennent une matière poétique que lorsqu'elles sont façonnées par le souvenir; ils travaillent, toujours tournés vers leur passé, semblables aux cordiers qui n'ont jamais dans la main qu'une masse confuse de chanvre et ne voient leur travail se faire que loin d'eux. Leur œuvre a presque toujours de la tristesse et du calme, parce que les choses dont ils parlent sont perdues, écoulées, parce qu'elles sont éloignées. Mais il en est d'autres pour lesquels la production est immédiate et n'est que le prolongement, l'écho instantané de la joie ou de la souffrance présentes. Ils sont comme des boucliers qui retentissent en même temps qu'on les frappe. Leurs chants conservent (p. 045) toute la vibration triomphale ou déchirante du coup dont tremble encore leur âme. Leur œuvre a souvent le trouble et l'élan de sentiments que le temps n'a pas épurés mais n'a pas affaiblis. Elle contient moins de pensée et plus de passion. C'est parmi ces derniers qu'il faut placer Burns. Non seulement, l'émotion et la création étaient chez lui simultanées, mais la première était si désordonnée qu'elle eût été intolérable, si elle n'avait trouvé un soulagement dans la seconde. «Mes passions, dit-il, une fois allumées, se déchaînaient comme autant de démons, jusqu'à ce qu'elles trouvassent une issue dans la rime, et, alors, réciter par cœur mes vers agissait comme un charme et calmait et adoucissait tout[83].» Il faut ajouter que ces amours, malgré leur violence, étaient purs, car Gilbert et Burns lui-même ont pris soin de marquer la date où ils cessèrent de l'être.

Ainsi, avec les journées dans les champs, les sorties du soir, les lectures et les compositions le long du chemin, les séances chez le forgeron, les discussions du club, le mélange de travail, de tristesse et de joie qui fait la vie de tous; avec des rafales de passion, des éclairs d'ambition, des élans de tendresses charmantes, des bondissements éblouissants de gaîté qui n'étaient propres qu'à lui; jetant à pleines mains, comme lorsqu'il semait, la poésie et le rire, inconscient encore et cependant déjà frémissant de son génie, causant une sorte d'étonnement autour de lui, impétueux et honnête en toutes choses, avec l'emportement qui devait lui faire commettre bien des fautes, mais sans le remords d'en avoir encore commis, il passa les premières années de Lochlea. Années agitées, mais pures, et qui, en somme, furent heureuses.

Il tint peut-être alors à peu de chose que cette agitation ne se fixât et que le calme ne grandît dans sa vie. «Comme toutes ces relations, dit Gilbert, en parlant de ses intrigues, étaient gouvernées par les règles les plus strictes de la vertu et de la modestie—desquelles il ne dévia jamais jusqu'à ce qu'il eût atteint sa vingt-troisième année—il devint anxieux d'être en situation de se marier[84].» Il y avait, dans une famille qui habitait sur les bords du Cessnock, petite rivière qui va rejoindre l'Irvine, une jeune fille qui s'appelait Ellison Begbie. Elle y servait en qualité de domestique, comme beaucoup de filles de fermiers. Son père était lui-même fermier à Galston, près de Kilmarnock. C'est sur elle que Burns avait jeté les yeux et fixé son choix. Ce n'était pas une beauté, semble-t-il, mais elle avait un charme particulier et une sorte d'attrait vif que la beauté a rarement. Dans la chanson qu'il a écrite sur elle, on devine, à travers les comparaisons dont elle se (p. 046) compose, un visage vermeil, tout riant de couleurs fraîches et vives, des cheveux fins et châtains, un sourire où éclate la blancheur des dents. Mais, le refrain est: «ses deux yeux brillants et malicieux», comme s'ils étaient en effet le trait principal de cette physionomie mobile, ouverte et charmante de gaîté. Avec cela une grâce spirituelle faite d'enjouement et de malice.

Ses lèvres sont comme ces cerises mûres,
Que des murailles ensoleillées protègent de Borée;
Elles tentent le goût et charment la vue;
Et elle a deux yeux brillants et malicieux.

Sa voix est comme le merle, le soir,
Qui chante sur les bords du Cessnock, invisible,
Tandis que sa compagne est nichée dans le buisson;
Et elle a deux yeux brillants et malicieux.

Mais ce n'est pas son air, sa forme, son visage,
Bien qu'elle égale la reine fabuleuse de la beauté;
C'est l'esprit qui brille dans ses grâces,
Et surtout dans ses yeux malicieux[85].

Il fallait qu'elle eût quelque chose de véritablement distingué, puisque plus tard, après avoir beaucoup admiré et comparé les plus séduisantes dames d'Édimbourg, il avouait que, de toutes les femmes qu'il avait connues, c'était celle qui aurait fait dans sa vie la plus agréable compagne[86]. Telle était la femme que Burns demandait en mariage. S'il avait été accepté, sa vie aurait peut-être pris une voie normale. Sans doute, la fougue y serait restée et, par elle, il était difficile que les fautes n'y pénétrassent pas; mais il est probable que le désarroi ne s'y serait pas mis. Peut-être son exubérance de vie et sa vigueur d'esprit se seraient-elles tournées vers d'autres directions et son bonheur y eût-il gagné aux dépens de sa gloire. Ce n'était pas sa destinée.

Outre l'influence qu'elle aurait pu avoir sur sa vie, sa courte liaison avec Ellison Begbie est intéressante parce qu'elle a produit une correspondance, qui comprend les premiers spécimens de prose que nous ayons de lui. Ce sont quatre lettres seulement, mais bien curieuses. Au point de vue littéraire, elles sont caractéristiques. On y sent une affectation de correction, une recherche d'élégance, la prétention épistolaire qu'il gardera pendant toute sa vie et qu'il devait au recueil de lettres que le hasard avait mêlé à ses premières lectures. Les pensées s'y font graves et compassées, les phrases s'y succèdent achevées et correctes. (p. 047) Cela a beaucoup de tenue et peu de mouvement; c'est le contraire de son esprit. La langue elle-même est différente. Autant ses poèmes abondent en expressions écossaises, autant cette correspondance est écrite dans une langue purement anglaise, avec une affectation de mots latins. Au point de vue des sentiments, ces lettres sont également remarquables par leur gravité, leur ton de convenance et de franchise, un désir de bien préciser le genre d'affection qu'il éprouve et de placer ses déclarations sur un terrain de vie pratique. Dans la première de ces épîtres, il se défend, avec beaucoup d'habileté, contre un soupçon d'inconstance de sa part, qui pourrait bien venir à l'esprit d'Ellison Begbie et il fait une description de la vie mariée, qui est réellement un beau morceau sur le mariage:

Il est naturel qu'un jeune homme aime la connaissance des femmes et il est habituel qu'il recherche leur société quand l'occasion s'en présente. L'une d'elles lui est plus agréable que les autres; quand il est avec elle, il y a quelque chose, il ne sait pas quoi, qui le séduit, il ne sait pas comment. Je suppose que cela est ce que la plupart d'entre nous appellent amour et je dois avouer, ma chère E., que c'est un jeu difficile que celui que vous avez à jouer lorsque vous rencontrez un amoureux de cette espèce. Vous ne pouvez vous empêcher de dire qu'il est sincère, et cependant, avec quelque faveur que vous le traitiez, peut-être dans quelques mois ou au plus tard dans un an ou deux, la même inexplicable fantaisie peut le rendre éperdument épris d'une autre, tandis que vous serez oubliée. Je n'ignore pas que peut-être, la prochaine fois que j'aurai le plaisir de vous voir, vous me conseillerez de prendre cette leçon pour moi, et vous me direz que la passion que je professe pour vous est peut-être une de ces lueurs passagères. Mais j'espère, ma chère E., que vous me ferez l'honneur de me croire, quand je vous assure que l'amour que j'ai pour vous est fondé sur les principes de la Vertu et de l'Honneur, et que conséquemment, aussi longtemps que vous continuerez à posséder ces aimables qualités qui m'ont d'abord inspiré ma passion pour vous, aussi longtemps faut-il que je continue à vous aimer.

Croyez-moi, ma chère, c'est un amour comme celui-là qui seul peut rendre heureux l'état de mariage. On peut causer de flammes, d'enthousiasmes, autant qu'on veut, et une chaude imagination, avec l'ardeur de la jeunesse, peut faire éprouver quelque chose de pareil à ce qu'on décrit. Mais je suis sûr que les plus nobles facultés de l'esprit, unies à des sentiments semblables dans le cœur, sont le seul fondement de l'amitié et ç'a toujours été mon opinion que la vie mariée n'est pas autre chose que de l'amitié à un degré plus élevé. Si vous êtes assez bonne pour exaucer mes souhaits, et s'il plaît à la Providence de nous épargner jusqu'à la période la plus reculée de la vie, je puis, en regardant vers l'avenir, voir que même alors, bien que courbé sous la vieillesse ridée, même alors, quand toutes les choses de ce monde me seront indifférentes, je regarderai mon E...... avec l'affection la plus tendre, pour la simple raison qu'elle aura toujours, mais à un degré plus élevé et perfectionné, ces nobles qualités qui inspirèrent ma première affection pour elle[87].

Ces dernières lignes sur l'idée du bonheur tranquille et apaisé qu'il faut attendre du mariage, sur la nécessité des qualités de l'âme (p. 048) pour un amour durable, ne sont-elles pas éloquentes, et cette vue de l'amitié qui sort d'une vie commune ne va-t-elle pas au fond des unions heureuses?

Une autre lettre est intéressante par la façon presque religieuse dont il parle de l'amour. On sent bien, dans cette correspondance, qu'à ce moment il était encore dominé et gouverné par l'austérité paternelle, que son âme était toujours pleine de déférence pour l'exemple de vie qu'il avait devant lui et que les amourettes nombreuses qu'il avait déjà eues étaient restées des affaires de cœur et d'imagination.

Je crois en vérité, ma chère E., que les purs, les sincères sentiments d'amour sont aussi rares dans le monde que les purs et sincères principes de vertu et de piété. Ceci, j'espère, vous expliquera le singulier style de mes lettres à vous. Par singulier, je veux dire qu'elles sont écrites d'une façon si sérieuse que, pour vous dire la vérité, j'ai souvent eu peur que vous ne me preniez pour quelque dévot outré qui converse avec sa maîtresse comme il converserait avec son ministre.

Je ne sais pas comment cela se fait, ma chère, car bien que, sauf votre société, il n'y ait rien au monde qui me donne autant de plaisir que de vous écrire, cependant cela ne me cause jamais ces vertiges d'enthousiasme dont on parle tant parmi les amoureux. J'ai souvent pensé que, si une affection solide n'est pas effectivement une partie de la vertu, c'est quelque chose qui est tout à fait de la même famille. Chaque fois que la pensée de mon E...... échauffe mon cœur, elle allume dans ma poitrine tous les sentiments d'humanité, tous les principes de générosité; elle éteint toute méprisable étincelle de malice et d'envie qui ne sont que trop prêtes à m'infester. Je serre tous les êtres dans les bras d'une bienveillance universelle, également, je prends part aux plaisirs des heureux et je sympathise avec les misères des infortunés. Je vous assure, ma chère, que je lève souvent vers le divin Ordonnateur des événements un regard plein de reconnaissance pour le bonheur que, je l'espère, il a dessein de me donner en vous donnant à moi. Je souhaite sincèrement qu'il bénisse mes efforts pour rendre votre vie aussi confortable et heureuse que possible, en adoucissant les côtés les plus rudes de mon caractère aussi bien qu'en améliorant les conditions peu propices de ma fortune. Ceci, ma chère, est une passion, à mes yeux, digne d'un homme et, j'ajouterai, digne d'un chrétien[88]

La façon dont il lui demande sa main est pleine d'une gravité presque cérémonieuse. On ne conçoit pas qu'un jeune clergyman adressant, avec toute la dignité et le décorum de sa profession, une requête de ce genre, puisse le faire en un langage plus rapproché d'un sermon:

Il y a une règle que j'ai jusqu'ici pratiquée et que j'observerai invinciblement avec vous, c'est de vous dire honnêtement la simple vérité. Il y a quelque chose de si bas, de si indigne d'un homme, dans les artifices de la dissimulation et de la fausseté, que je suis surpris qu'ils puissent être employés par personne dans une passion aussi noble et généreuse qu'un amour vertueux. Non, ma chère E., je n'essayerai jamais de gagner votre faveur par de si détestables pratiques. Si vous êtes assez bonne et assez généreuse pour m'accepter pour votre partenaire, votre compagnon, votre ami de cœur, à travers la vie, il n'y a rien, de ce côté-ci de (p. 049) l'éternité, qui puisse me donner un plus grand bonheur; mais je ne songerai jamais à acheter votre main par des arts indignes d'un homme et, j'ajouterai, d'un chrétien. Il y a une chose que je vous demande sérieusement, ma chère, et c'est ceci: que vous mettiez bientôt un terme à mes espérances par un refus péremptoire ou que vous me guérissiez de mes anxiétés par un consentement généreux.

Cela m'obligerait beaucoup si vous vouliez m'envoyer une ligne ou deux quand vous le pourrez. J'ajouterai seulement que si une conduite réglée (quoique peut-être bien imparfaitement) par les règles de l'Honneur et de la Vertu, si un cœur consacré à vous aimer et à vous estimer, si un effort anxieux de vous rendre heureuse, si ces qualités sont celles que vous souhaiteriez dans un ami, dans un époux, j'espère que vous les trouverez toujours dans votre vrai ami et sincère amant[89].

La jeune fille ne tarda pas à faire connaître à Burns sa réponse définitive; c'était un refus. La lettre qu'il lui envoie et qui est la dernière de cette série est, avec un chagrin très sincère et très profond, pleine d'une très belle et très digne franchise:

J'aurais dû, pour être poli, accuser plus tôt réception de votre lettre, mais mon cœur en avait reçu un tel coup que je puis encore à peine rassembler mes pensées, de façon à vous écrire à ce sujet. Je n'essayerai pas de décrire ce que j'ai ressenti en recevant votre lettre. Je l'ai lue et relue, mainte et mainte fois et, bien qu'elle fût dans le langage le plus poli du refus, ce refus était péremptoire: «Vous étiez triste de ne pas pouvoir me payer de retour, mais vous me souhaitez toute espèce de bonheur.» Ce serait une faiblesse indigne d'un homme que de dire que, sans vous, je ne pourrai jamais être heureux, mais je suis certain que partager la vie avec vous lui aurait donné une saveur que, sans vous, je ne goûterai jamais.

Ce ne sont pas vos rares avantages personnels et votre bon sens supérieur qui me frappent tant en vous; il est possible que, dans quelques cas, on puisse rencontrer ces qualités chez d'autres. Mais cette bonté aimable, cette tendresse et cette douceur féminines, cette attachante suavité de caractère, avec tous les charmes qui naissent d'un cœur chaud et aimant, voilà ce que je ne puis espérer retrouver de nouveau dans ce monde, à un tel degré. Toutes ces qualités charmantes, rehaussées par une éducation bien au delà de ce que j'ai jamais trouvé chez les femmes que j'ai jamais osé approcher, ont fait sur mon cœur une impression que je ne crois pas que la vie effacera jamais. Mon imagination s'était flattée du souhait,—je n'ose pas dire que ce fut jamais un espoir,—que, peut-être un jour, je vous appellerais mienne. J'avais formé les plus délicieuses images et mes rêves s'y complaisaient; aujourd'hui, je suis malheureux pour avoir perdu ce que je n'avais vraiment pas le droit d'attendre. Je ne dois plus penser à vous comme à une amante; j'ose cependant demander à être admis comme un ami. C'est à ce titre que je désire la permission de vous rendre visite, et comme je pense dans peu de jours aller m'établir plus loin et que vous ne tarderez pas, je le suppose, à quitter cet endroit, je désire vous voir ou avoir de vos nouvelles bientôt[90].

Ellison Begbie est la première des héroïnes de Burns dont on voie se dessiner un peu la physionomie. D'après Mrs Begg, la sœur de Burns, c'était une fille supérieure et la favorite du voisinage[91]. Elle paraît avoir (p. 050) été, en outre, une fille de tête et de sang-froid, qui tenait à voir clair dans l'avenir et dans le présent. Elle fut un moment attirée vers ce garçon capable d'écrire de telles déclarations. En effet, c'est seulement «après quelque intimité et quelque correspondance qu'elle rejeta sa poursuite et bientôt après épousa un autre amoureux»[92]; et cette supposition est bien confirmée par les mots de Burns: «Pour couronner ma détresse, une belle fille que j'adorais et qui avait juré son âme de venir à ma rencontre dans le champ du mariage, se joua de moi dans les circonstances les plus mortifiantes[93].» Il y avait donc eu une attraction mais qui ne dura pas. Pour quelle cause? On ne sait ces secrets de cœur. Elle est peut-être dans un passage cité plus haut, où Burns se défend, comme s'il éprouvait le besoin de dissiper certaines préventions et d'aller au-devant de certaines rumeurs. Peut être Ellison Begbie n'eut-elle pas confiance dans ces ardentes protestations, et voyait-elle dans le cœur de son poursuivant mieux que lui-même. À coup sûr, elle passa auprès d'une vie qui n'aurait pas été sans orages. Elle fit le choix qui convenait le mieux à sa nature équilibrée, pratique et discernante; «elle a deux yeux brillants et malicieux» dit la chanson de Burns. Il est probable qu'elle vécut heureuse avec un homme moyen. Pourtant, comme il arrive aux imprudents, leurs passions bues, quand ils n'ont plus que le verre vide et craquelé de la vie, de se dire que leurs ivresses ont été une folie, il arrive aussi que les sages rassasiés de calme se demandent si leur prudence n'a pas été une duperie. Il est certain qu'Ellison Begbie se rappela, avec orgueil, que le poète avait composé pour elle quelques-unes de ses jeunes chansons, les plus pures et les plus sincères, car, plus d'un quart de siècle après cette aventure, «il vivait à Glasgow une dame» qui en récita une qu'elle seule savait, à Cromek, lorsque celui-ci recueillait ses Reliques de Burns et c'était la chanson sur des yeux malicieux[94].[Lien vers la Table des matières.]

II.
LE SÉJOUR À IRVINE.

Ce projet de mariage eut une grande influence sur la vie de Burns. Il avait compris, avec Gilbert, qu'il lui serait difficile de s'établir comme fermier. Pour acheter des instruments et des bestiaux, pour faire les premières semailles et attendre la première récolte, il faut une mise de fonds. Comment l'espérer, quand la famille avait à peine de quoi joindre les (p. 051) deux bouts à la fin de l'année? Si jamais ces ressources arrivaient, quand serait-ce? Trop tard à coup sûr. Ellison ne l'aimait pas assez et lui-même l'aimait trop pour attendre. Peut-être les difficultés qui commençaient à s'amonceler de nouveau sur le chemin de son père, contribuaient-elles à l'éloigner d'un métier, où la sueur du front ne suffisait pas à gagner le pain. Il chercha une façon plus rapide, plus sûre, de parvenir à vivre. Depuis quelques années déjà, les deux frères avaient obtenu du père quelques pièces de terre où ils faisaient pour leur propre compte pousser du lin, fort cultivé alors dans ces parties de la contrée. Robert résolut d'aller à Irvine apprendre à préparer cette plante. Cependant, le refus d'Ellison Begbie survint. Il partit néanmoins, le cœur plus chargé de chagrins qu'on ne l'imaginerait d'après la calme affection exprimée dans ses lettres, assombri, découragé. Évidemment, il venait de recevoir bravement un coup dont il serait longtemps à guérir. C'était vers le milieu de juillet 1781.

La ville où il arrivait et le nouveau métier qu'il entreprenait n'étaient pas faits pour dissiper sa mélancolie. Irvine est un endroit d'apparence désolée; c'est une bourgade maritime avec toute la tristesse des ports, situés non pas sur la mer, qui est à elle seule un mouvement et une multitude, mais sur les rives plates et vaseuses d'une embouchure de rivière. Un horizon rampant de maigres dunes, des bas-fonds de sables coupés de flaques, recouverts et découverts par l'alternance monotone du flux et du reflux; sur ces pauvres bords, un ramassis de dépôts de marchandises et de maisonnettes, moitié cabarets, moitié boutiques à objets de matelots, basses, minables et louches. Aux heures d'eau retirée, les navires, comme échoués, augmentent cette impression d'abandon par celle de désarroi, que donnent leurs grands corps désemparés, leurs mâtures penchées hors d'équilibre et qui semblent faire gauchir le ciel. Pour un jeune paysan, accoutumé à se réjouir des mille vies de la terre, ce séjour de stérilité, lavé d'une eau morne et inféconde, dut être comme un cauchemar.

À ce serrement de cœur s'ajouta bientôt le dégoût d'un métier pénible et presque rabaissant pour lui. Au lieu des journées au grand air, de la fierté du labour et de la diversité des occupations, un emprisonnement dans un taudis puant de l'odeur fade du lin roui, et une besogne assise, monotone et mécanique. Des heures et des heures sur le banc, devant le chevalet de l'espade ou l'établi des sérans. Pour des bras dignes du fléau ou de la faux, maillocher le lin, l'écraser, l'écanguer sous la broie, l'étirer sur les peignes, avoir toujours les mains perdues dans des filasses, c'était presque un métier de femme. Dans cette salle basse, moitié hangar moitié écurie, au milieu de cette atmosphère alourdie des émanations et des poussières du lin, on ne respirait pas. Il étouffait, sa santé s'en ressentit. Ce changement d'existence, en toutes circonstances, lui eût (p. 052) été pénible, insurmontable. Il y apportait, avec un cœur récemment blessé, un amour-propre meurtri. Un travail sain à l'air libre, la puissance de la nature à changer nos peines en rêveries, l'auraient apaisé; cette vie étrécie et emmurée, d'une fatigue nouvelle et exaspérante pour les nerfs, renferma sa douleur, l'aigrit, la rendit plus corrosive et plus dévorante. Puis, au lieu de la popularité à laquelle il était accoutumé, c'était, pour lui plus que pour d'autres, un isolement plus dur, dans une populace de matelots, d'ouvriers et de déchargeurs. Enfin cet indéfinissable et invincible sentiment, la nostalgie, se mettait de la partie.

Il eut un de ces accès de désespérance où l'âme et le corps s'affaissent en même temps, s'entraînant l'un l'autre dans leur descente. Il en arriva à être dans un état terrible: «Le mal final qui amena l'arrière-garde de ce cortège infernal fut que ma maladie d'hypocondrie s'irrita à un tel degré que, pendant trois mois, je fus dans un état délabré de corps et d'esprit qui eût été à peine enviable pour ces misérables sans espoir qui viennent d'entendre leur juste sentence: «Retirez-vous de moi, maudits[95].» C'est dans cette condition qu'il passa la fin de l'année 1781. Aussi l'impression de cette période est celle d'une tristesse et d'un accablement infinis. Une personne qui l'avait connu alors racontait, en 1826, à R. Chambers, que ce qu'on avait remarqué en lui était sa mélancolie. Parmi les gens ordinaires, il restait assis pendant des heures, la tête dans la main, et le coude sur le genou; c'était seulement lorsqu'un homme intelligent ou une femme se joignait à la société qu'il s'éveillait et s'animait un peu[96]. Lui qui, tant de fois, avait jeté tout le village dans des convulsions de rire et avait suspendu à ses lèvres ses rudes auditeurs, s'était renfermé dans le chagrin et le silence. Le changement d'existence et plus encore la souffrance morale avaient en outre altéré et débilité sa santé. Il était devenu gravement malade d'une maladie nerveuse. Dans une lettre à son père, il a laissé le tableau désespéré de la faiblesse de son corps et du découragement de son âme.

«Ma santé est à peu près la même que quand vous étiez ici, seulement mon sommeil est un peu meilleur, et, à tout prendre, je suis plutôt mieux qu'autrement, bien que je ne m'améliore que bien lentement. La faiblesse de mes nerfs a tellement débilité mon esprit que je n'ose ni revoir les événements passés, ni regarder du côté de l'avenir; car la moindre anxiété et le moindre trouble dans ma poitrine produisent les effets les plus désastreux sur toute ma machine. Quelquefois, à la vérité, pendant une heure ou deux, mes esprits s'allègent un peu, je jette un rapide regard dans le futur, mais ma principale occupation et la seule qui me soit douce est de considérer le passé et l'avenir d'une façon religieuse et morale. Je suis transporté à la pensée qu'avant longtemps, peut-être bientôt, je dirai un éternel adieu à toutes les peines, agitations, et inquiétudes de cette pénible vie, car je vous assure que j'en suis (p. 053) vraiment fatigué, et, si je ne me trompe beaucoup, je pourrai avec contentement et joie la résigner.

L'âme, inquiète et renfermée en elle-même,
Se repose en errant dans une vie future.

C'est pour cette raison que le 15e, 16e et 17e versets du 7e chapitre des Révélations me plaisent plus qu'autant de dizaines de versets dans toute la Bible, et je ne voudrais pas échanger le noble enthousiasme qu'ils inspirent pour tout ce que ce monde peut offrir. Quant à ce monde-ci, je désespère d'y faire jamais quelque figure. Je ne suis pas fait pour l'agitation des gens d'affaires, ni pour le désordre des gens gais. Je ne serai jamais capable de paraître sur ces scènes. À la vérité je suis tout à fait détaché des pensées de cette vie. Je prévois que la pauvreté et l'obscurité m'attendent, je suis en quelque mesure préparé et je me prépare chaque jour à les rencontrer.

Il me reste juste assez de temps et de papier pour vous remercier des leçons de vertu et de piété que vous m'avez données, qui ont été trop négligées quand vous me les avez données, mais dont, j'espère, je me suis souvenu avant qu'il soit trop tard[97]

Tels étaient le trouble et l'abattement dans lesquels il se trouvait, aux premiers jours de 1782, car cette lettre était destinée à porter à son père des souhaits pour l'année nouvelle. Évidemment, un grand effondrement s'était fait dans son cœur. Il était à un de ces moments où une cruelle déception jette son ombre devant elle et envoie son amertume jusqu'au bout de la vie. D'un autre côté, sa famille commençait à se débattre dans la ruine. Tout conspirait à rendre son désespoir complet, comme lorsque les malheurs du dehors ont l'air de se concerter avec les chagrins intérieurs. Ce sont les heures qui restent douloureuses dans le souvenir, où tout nous abandonne et où les plus robustes énergies faiblissent et s'évanouissent dans des défaillances qui semblent définitives. C'est en vain qu'il se tournait du côté de la Bible. Il est facile de voir qu'elle était sans action profonde sur lui. Il n'y trouvait pas l'asile, la consolation, le fleuve de paix intérieure où les fervents lavent leurs angoisses. Il ne se rappela jamais sans frissonner cette noire période de sa vie. Quant à la poésie, elle avait cessé: «Je suspendis, écrivait-il, ma harpe aux saules[98]

Mais il avait trop de jeunesse et de ressort pour que cette lassitude et cette dépression durassent. Il est vraisemblable que les premiers mois furent les plus mornes. Peu à peu, la crise ayant atteint sa hauteur diminua. Dans la lettre à son père, il parle déjà d'un mieux et de clartés qui commençaient à percer l'assombrissement de sa vie. Par degrés aussi, son esprit de sociabilité lui fut rendu. Il est probable qu'il accueillit ces retours de gaîté avec une sorte de brusquerie à les saisir et à les épuiser, avec cette insouciance téméraire qui suit les grands soucis et les grandes défiances de la vie, quelque chose de dur qui fait qu'on arrache les joies (p. 054) plutôt qu'on ne les reçoit, et qu'on les tord plutôt qu'on n'en jouit. Rien n'est plus propre que ces mouvements excessifs vers le plaisir, à jeter dans des plaisirs excessifs par eux-mêmes. L'âpreté à jouir crée le goût de jouissances plus âpres. C'est surtout pour le cœur que les convalescences demandent à être lentes et sages. Burns vivait dans un milieu peu propice à ces ménagements. Dans ces ports de la côte ouest, surtout dans ceux situés en face des îles de Man et d'Arran, la contrebande par mer était active. Il y traînait toujours une population de gens, moitié matelots, moitié contrebandiers, aventureux, hardis, achetant, par une vie de duretés et de dangers, des intervalles violents de débauche. Burns se trouvait en contact avec eux à un moment critique. Il s'en ressentit.

Ce fut dans sa vie un tournant de grande importance morale et le point de départ de changements profonds dans sa façon d'être, d'où devaient sortir des résultats graves et durables. C'est l'époque que Gilbert et lui-même désignent comme celle où il tomba pour la première fois dans de vrais excès. «Ma vingt-troisième année fut pour moi une ère importante», écrivait-il dans son autobiographie. Et Gilbert disait: «à Irvine il fit connaissance des gens qui avaient une façon plus libre de penser et de vivre que celle à laquelle il était accoutumé, et cette société le prépara à franchir ces bornes d'une rigide vertu qui l'avaient jusque-là retenu[99].» C'est avec grande clairvoyance que Carlyle remarque à ce propos, que «si l'incident le plus frappant de la vie de Burns, est son voyage à Édimbourg, sa résidence à Irvine en est peut-être un plus important[100].» Il déplore son initiation à des dissipations et à des vices dont il était resté pur jusque-là. Il donne, par ce rapprochement, toute sa valeur et tout son relief à un de ces points capitaux d'une existence, duquel bien des péripéties futures dépendront. L'artisan de cette transformation fut un jeune marin nommé Richard Brown dont Burns a tracé le portrait et détaillé l'influence sur lui-même.

De cette aventure, j'appris un peu de la vie d'une ville; mais la principale chose qui donna un tour à mon esprit fut que je formai une amitié cordiale avec un jeune homme, un homme supérieur à tous ceux que j'avais jamais vus, mais un fils infortuné du malheur. Il était l'enfant d'un simple artisan; un homme riche du voisinage l'ayant pris sous sa protection lui avait fait donner une éducation relevée, afin d'améliorer sa position dans la vie. Ce protecteur mourut et laissa mon ami sans ressources juste au moment où il allait se lancer dans le monde; le pauvre garçon désolé prit la mer; après des vicissitudes de bonne et de mauvaise fortune, il avait été, peu de temps avant que je fisse sa connaissance, débarqué par un corsaire américain, sur les côtes sauvages du Connaught, sans qu'il lui restât rien. Je ne puis abandonner l'histoire de ce malheureux garçon sans ajouter qu'il est en ce moment capitaine d'un grand navire des Indes Occidentales, appartenant à la Tamise.

(p. 055) L'esprit de ce gentleman était doué de courage, d'indépendance, de magnanimité, de toute vertu noble et virile. Je l'aimais, je l'admirais jusqu'à l'enthousiasme; j'essayais de l'imiter. J'y réussis en quelque mesure; j'avais de la fierté auparavant, il lui enseigna à couler dans son vrai canal. Sa connaissance du monde était de beaucoup supérieure à la mienne, et j'étais très attentif à m'instruire. C'était le seul homme que j'aie jamais vu qui fût un plus grand extravagant que moi quand la Femme était l'étoile qui dominait; mais il parlait de certaine faute à la mode avec une légèreté que j'avais jusqu'alors regardée avec horreur. Ici son amitié me fut nuisible, et la conséquence fut que peu après avoir repris la charrue, j'écrivis «la Bienvenue que je vous envoie[101]

On verra un peu plus tard ce qu'était cette Bienvenue. La société du marin lui fut par quelques côtés utile. Richard Brown fut assez perspicace pour sentir dans son jeune ami un mérite caché et pour l'enhardir. «Vous rappelez-vous, lui écrivait plus tard Burns, un dimanche que nous passâmes ensemble dans le bois d'Eglington? Vous me dites, après que je vous eus récité quelques vers, que vous vous étonniez que je pusse résister à la tentation d'envoyer des vers d'un tel mérite à un magazine. C'est cette remarque qui me donna quelque idée de mes propres pièces et qui m'encouragea à essayer de devenir un poète[102].» Cette fois-ci, l'ambition commençait à prendre une forme et devenait un peu plus nette. Ce n'étaient plus «les indécis tâtonnements sur des murs obscurs de la caverne», c'était un pas vers un but aperçu, le désir clair et la volonté de marcher à la colline lointaine où croissent les lauriers. C'était beaucoup déjà.

Quant à la préparation du lin, l'apprentissage se termina d'une façon singulière. «Mon partenaire, dit-il, était un gredin de la plus belle eau qui faisait de l'argent par l'art mystérieux de voler, et pour finir le tout, pendant que nous étions en train de festoyer et de donner la bienvenue à l'année nouvelle, la boutique, par l'imprudence de la femme de mon partenaire qui s'était enivrée, prit feu et fut réduite en cendres. Je fus laissé comme un vrai poète sans un sixpence[103].» Ce fut la fin de son apprentissage. Il ne revint cependant à Lochlea qu'un peu plus tard, vers le mois de mars 1782.[Lien vers la Table des matières.]

III.
LES ANNÉES D'APPRENTISSAGE. — LES PREMIÈRES FAUTES. — LA MORT DU PÈRE.

Lorsqu'il se remit à la charrue il était un autre homme. Il avait traversé une dure épreuve, d'où il revenait encore endolori, mais en (p. 056) voie de guérison. Il jugeait la souffrance pour s'être mesuré avec elle. S'il en ressentait encore l'étreinte, il n'en avait plus autant l'horreur. Il avait en outre acquis des expériences diverses, qui flottaient encore en lui; il en rapportait des idées nouvelles sur la vie, vagues encore, mais qui ne tarderaient pas à devenir plus solides. Quand il se retrouva dans son ancienne vie des champs, l'influence de la campagne le reprit et le calma. Dans les lentes allées et venues de labourage, il put réfléchir. Son chagrin s'effaça et ses réflexions se dessinèrent dans son esprit. Il ressentit, après quelque temps, un peu de résignation, qui est la parcelle d'or contenue dans toute grande souffrance.

Ce n'est pas qu'il eût meilleur espoir dans l'avenir, qui restait caché et aussi sombre que jamais; mais il s'en préoccupait moins. Il rapportait un peu de l'insouciance des marins, accoutumés à prendre le temps comme il vient et à faire bon accueil au vent de quelque côté qu'il souffle. Son ami Brown lui avait communiqué quelque chose du sans gêne et de l'indifférence des gens de mer vis-à-vis du lendemain, si opposés à l'esprit des paysans, dont la richesse dépend chaque jour du jour suivant. Il lui avait aussi enseigné à ne pas s'inquiéter des jugements du monde, comme il est naturel chez des hommes qui ne sont jamais assez longtemps nulle part pour que leur amour-propre puisse y prendre racine. Que lui importait dès lors l'obscurité? Quant à la pauvreté, n'avait-il pas ses deux bras pour travailler? Et si même, en poussant les choses à l'extrémité, il devait avoir recours à la vie mendiante, «la dernière et pire ressource des malheureux et des misérables[104]» cela n'avait rien pour le terrifier. Certains mendiants étaient des moitié de conteurs qui payaient leur gîte par des histoires, ils étaient connus par leurs noms et accueillis avec plaisir dans le cercle de leurs itinéraires. Il ferait comme eux. «Je sais, écrivait-il à Murdoch, que mon talent pour ce que les gens de la campagne appellent une conversation raisonnable, quand il sera rendu vénérable par des cheveux blancs, me procurerait assez d'estime, pour que, même dans cette situation, j'apprenne à être heureux[104].» D'autres fois, il songeait à se faire soldat. C'était sa dernière ressource, quand toutes les autres auraient manqué. «De bonne heure dans ma vie et toute ma vie, j'ai regardé le tambour du recrutement comme ma suprême espérance[105].» Il en parlait avec un peu de cette crânerie qu'affectent les conscrits.

Ô pourquoi diable me désolerais-je
Et pourquoi toujours prévoir le mal?
J'ai vingt-trois ans et cinq pieds neuf pouces,
Je m'en irai, je me ferai soldat.

(p. 057) J'avais gagné un peu d'argent avec beaucoup de souci,
Je le gardais bien ensemble;
Maintenant il est parti et quelque chose avec;
Je m'en irai, je me ferai soldat[106].

Cette nouvelle disposition d'esprit, si différente de celle où il se trouvait dans la lettre écrite à son père, s'exprima dans une chanson:

De mainte façon, dans maint essai, j'ai courtisé la faveur de la Fortune Ô;
Quelque chose de caché toujours s'interposait, pour me frustrer de mes efforts Ô.
Parfois je fus accablé par mes ennemis, parfois abandonné de mes amis Ô;
Et quand mon espoir était au sommet, c'est alors que je me trompais le plus Ô.

Alors, endolori, harassé et las de la vaine tromperie de la Fortune Ô,
Je laissai tomber mes projets comme des songes vides et j'en vins à cette conclusion Ô:
Le passé était triste, le futur inconnu, ses biens et ses maux cachés Ô;
Mais l'heure présente était à moi, et ainsi j'en jouirais Ô.

Je n'avais ni aide, ni espoir, ni but, personne pour m'aider Ô;
Il me fallait travailler et suer, souffrir et peiner pour vivre Ô;
À labourer, à semer, à moissonner et à faucher mon père m'avait élevé Ô,
Car un homme, disait-il, fait au travail, peut tenir tête à la Fortune Ô.

Ainsi obscur, inconnu et pauvre, condamné à errer dans la vie Ô,
Jusqu'à ce que je repose mes os fatigués dans un sommeil éternel Ô;
Sans but et sans souci que d'éviter ce qui peut me faire peine ou chagrin Ô,
Je vis aujourd'hui aussi bien que je puis, insoucieux de demain Ô.

Pourtant je suis aussi joyeux qu'un monarque dans son palais Ô,
Bien que la Fortune maussade me poursuive avec sa malice ordinaire Ô;
Je gagne, à la vérité, mon pain quotidien et ne puis réussir à faire plus Ô;
Mais comme le pain quotidien est tout ce qu'il me faut, je me soucie peu d'elle, Ô[107].

«Cette chanson, disait Burns, est une inculte rhapsodie, misérablement fautive en versification; mais comme les sentiments sont vraiment ceux de mon cœur, j'ai, pour cette raison, un plaisir particulier à la répéter[108].» Et ce plaisir tenait non seulement à ce qu'elle exprimait son nouvel état d'âme, mais à ce que cet état lui-même était un soulagement après la tristesse. Cette insouciance des jours inconnus, du bien ou du mal qu'ils contiennent, cette bonne humeur vis-à-vis de la fortune, cette façon d'attendre, lui resteront désormais. Aux heures tout à fait sombres, cette raillerie se haussera, elle deviendra un défi âpre et farouche; mais dans les temps ordinaires, ce sera une ironie légère et un peu narquoise. Il y aura toujours de la fierté et du courage, la résolution de ne compter que sur soi et de (p. 058) n'avoir besoin que de peu. Carlyle l'a bien noté: «Il y a une force dans ce jeune homme qui le rend capable de marcher sur l'infortune, bien plus, de la lier sous ses pieds pour s'en faire un jeu. Car une humeur de caractère, hardie, chaude, rebondissante lui a été donnée; et ainsi les formes du malheur qui arrivent de toutes parts, il les reçoit avec une ironie gaie, amicale; et quand il est le plus serré par elles, il ne perd pas un pouce de courage ou d'espérance[109]

Cette insouciance du lendemain et cette façon de hausser les épaules aux menaces du sort, très opposées à l'esprit de vigilance et de prévoyance inquiète qui régnait dans la maison, n'était pas la seule chose qu'il eût rapportée de son séjour à Irvine. L'approbation et les encouragements de son camarade Brown faisaient leur travail dans son esprit et y déterminaient quelque chose comme un commencement d'ambition. C'était très vague et très obscur, très latent, presque inconscient même; mais il s'y remuait une préoccupation nouvelle. Jusqu'alors Burns avait été satisfait de son application intellectuelle pour le plaisir qu'il en recevait; ses productions littéraires ne visaient pas au delà de l'instant présent. Il se fit dès lors, dans sa pensée, des ouvertures sur des choses plus reculées. La naissance de ce germe d'ambition suscita une confuse idée de préparation, une espèce de recueillement, une disposition à l'effort et à l'étude. Les deux années qui s'écoulèrent après le voyage d'Irvine, et qui sont les dernières de Lochlea, sont occupées par cette sourde fermentation. Cela est très insensible ou du moins très caché; car les renseignements sur cette période de sa vie sont peu nombreux. Il en existe pourtant quelques-uns qui la révèlent et la résument. On voit qu'elle est faite de conflits entre des influences diverses, d'états d'âme opposés, les uns factices et les autres sortant du vrai fond de sa nature.

Par un certain côté, il est soumis à des influences qui paraissent peu en harmonie avec sa nature d'esprit. Il lit beaucoup, mais une classe très particulière d'auteurs. «En matière de livres, à la vérité, je suis très prodigue. Mes auteurs favoris sont du genre sentimental tels que Shenstone, particulièrement ses Élégies; Thompson; l'Homme de Sentiment (un livre que j'estime tout de suite après la Bible) l'Homme du Monde; Sterne, spécialement son Voyage sentimental; l'Ossian de Mac Pherson[110].» À l'exception de Sterne—et encore est-il représenté ici par son œuvre la plus unifiée et la plus purifiée—ce sont des auteurs de style noble et de noble prestance. Même ils ne sont pas exempts, sinon d'un peu de déclamation, du moins d'un peu d'apparat et de solennité. Ils disent toutes choses avec dignité, ou ils ne disent que des choses dignes. On (p. 059) connaît la pompe éclatante et un peu froide de Thompson; l'élégance un peu compassée de Shenstone qui, dans sa Maîtresse d'École, traitait un sujet digne de Crabbe à la manière de Spenser. Mackenzie, dont on reverra le nom dans l'histoire de Burns, l'auteur de l'Homme de Sentiment et de l'Homme du Monde, sensible, délicat, exquis, est un Sterne sans la malice, la familiarité, sans le débraillé, sans la pénétration; c'est un Sterne convenable; un Sterne pour jeunes personnes et pour pudeurs effarouchées. Au milieu de cela, Ossian, avec ses peintures sauvages et ses grandioses déclamations, toujours dans le sublime ou sur le bord du sublime, haute et noble source de poésie, où passe, quoi qu'on en ait dit, un souffle aussi puissant que les vents orageux. Toutes ces lectures sont faites de gravité et de grandiloquence; ce sont des lectures de haute tenue, sans abandon, sans familiarité et sans souplesse. Elles fournirent, pendant quelque temps, les aliments de l'esprit de Burns. À ces fréquentations, il s'était haussé à une tonalité de sentiments très élevée, qui s'exprimait d'une façon oratoire: «Tels sont les glorieux modèles d'après lesquels j'essaye de former ma conduite; et il est ridicule, il est absurde de penser que l'homme dont l'esprit brille des sentiments allumés à leur flamme sacrée, l'homme dont le cœur est gonflé de bienveillance pour toute la race humaine, que l'homme qui peut s'élever au-dessus de cette petite scène des choses, que cet homme pourrait descendre à s'occuper des petits intérêts pour lesquels la race terrœfiliale s'agite, s'échauffe et s'exaspère. Ô comme ce triomphe glorieux enfle mon cœur! J'oublie que je suis un pauvre diable insignifiant, ignoré et obscur, traînant dans les foires et les marchés, quand il m'arrive d'y lire une page ou deux de la nature humaine et d'y saisir les mœurs vivantes quand elles s'élèvent, tandis que les hommes d'affaires me bousculent de tous côtés, comme un obstacle dans leur chemin[111].» C'est là un bien grand détachement de la vie, et une façon bien hautaine et bien dédaigneuse de la regarder de loin.

L'influence d'Ossian se fait bien sentir dans une certaine façon de s'adresser à la nature, qui n'était ni dans ses habitudes de vie ni dans le ton général de son esprit. Les puissantes et mélancoliques invocations que le chantre de Morven adressait aux vents et aux orages, eurent pendant un temps leur écho dans l'âme de Burns. Le passage suivant, écrit juste à cette époque, en est la preuve. Il est cité par tous les biographes de Burns, sans qu'ils aient pris la peine de le rattacher à son instant particulier et de marquer ce qu'il a d'anormal.

Comme je suis ce que les gens du monde, s'ils connaissaient un homme comme moi, appelleraient un mortel fantasque, j'ai plusieurs sources de plaisir et de contentement (p. 060) qui, en quelque manière, me sont particulières à moi seul—ou peut-être, ici et là, à quelque autre original comme moi. Tel est le plaisir particulier que je prends à la saison de l'hiver plus qu'à tout le reste de l'année. Ceci, je le crois, peut être dû en partie à mes malheurs, qui ont donné à mon esprit une tournure mélancolique; mais il y a quelque chose dans

La puissante tempête et le désert blanchâtre,
Abrupt et profond, étendu au-dessus de la terre ensevelie,

qui élève l'esprit à une sublimité sérieuse, favorable à tout ce qui est grand et noble. Il y a à peine aucun spectacle terrestre qui me donne—je ne sais si je dois appeler cela du plaisir, mais quelque chose qui m'exalte, quelque chose qui me soulève—plus que de me promener sur l'orée abritée d'un bois ou d'une haute plantation, par un jour d'hiver nuageux, et d'entendre un vent d'orage hurler dans les arbres et gronder sur la plaine. C'est ma meilleure saison de dévotion; mon esprit est enlevé dans une sorte d'enthousiasme vers celui qui dans le langage pompeux de l'Écriture «marche sur les ailes du vent[112]

C'est à cette même influence qu'il faut rattacher quelques pièces qui n'ont pas grande valeur dans son œuvre, mais qui ont une certaine importance dans sa biographie, car elles témoignent d'une tendance vers une école littéraire qui pouvait être dangereuse pour lui. La chanson suivante fut composée dans un des moments qu'il a dépeints plus haut.

L'Ouest hibernal souffle sa rafale,
Et jette la grêle et la pluie;
Ou bien le Nord orageux envoie et chasse
Le grésil et la neige aveuglants;
En chutes brunes, le ruisseau descend
Et rugit entre ses rives
Oiseaux et bêtes restent à couvert
Et passent le jour maussade.

La rafale balayante, le ciel assombri,
Le jour d'hiver attristé,
Que d'autres les redoutent; pour moi ils sont plus chers
Que toute la pompe de Mai.
Le hurlement de la tempête apaise mon âme,
Il semble s'unir à mes douleurs;
Les arbres sans feuilles plaisent à ma pensée,
Leur destin ressemble au mien[113].

Ces derniers vers sont de l'Ossian tout pur. C'en est la note mélancolique et orageuse. «Les hommes se succèdent comme les flots de l'océan ou comme les feuilles des bois de Morven. Desséchées elles volent au souffle des vents[114].» C'est presque le cri de René, le cri si étrange, (p. 061) si nouveau pour nos pères, qu'il bouleversa leurs cœurs: «Levez-vous vite, orages désirés, qui devez emporter René dans les espaces d'une autre vie! Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté et comme poussé par le démon de mon cœur[115].» Et c'est, plus près de nous encore, le soupir de l'Isolement.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s'élève et l'arrache aux vallons;
Et moi je suis semblable à la feuille flétrie,
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons[116]!

On est tout étonné de trouver dans Burns cette ressemblance avec les romantiques mélancoliques. Il faut vite ajouter que le mélange de sublimité ossianique et de grandeur biblique, qui paraît dans le morceau de prose cité plus haut, fut passager chez lui. Elles n'étaient pas en accordance avec sa nature qui était pondérée, et violente, mais dans la région moyenne des sentiments. Les nuages n'étaient point son fait. Il aimait à sentir la terre sous ses pieds. Il ne tarda pas à abandonner ce grandiose surhumain, qui moralise plutôt sur la vanité de la vie qu'il n'en dépeint les actes. Cependant toutes traces de l'influence ossianique ne disparurent pas de son œuvre. On la retrouve, plus tard, très sensible dans des pièces comme l'Élégie de Sir James Hunter Blair, celle sur la mort de Robert Dundas (1787), celle sur le comte de Glencairn (1791). Quant à l'influence plus large et plus mélangée des lectures de cette époque, elle persista dans ses lettres, où la familiarité et le sans-façon n'apparaissent presque jamais.

Heureusement, dans un autre coin de sa cervelle, une autre partie de lui-même était également à l'ouvrage. On voit paraître pour la première fois, avec conscience, un des côtés de son esprit, beaucoup plus réel et plus solide: le goût de l'observation directe, sans commentaires, sans morale, appliquée nettement à la vie. Ce goût pour l'étude des hommes avait déjà paru, comme un trait rapide, dans son séjour à Kirkoswald, tout à fait à la sortie de son adolescence. Burns ne l'avait pas perdu à coup sûr. Mais cette préoccupation se manifeste ici et se proclame clairement. «Il me semble que je suis quelqu'un envoyé dans le monde pour voir et observer; et je m'arrange très aisément avec le coquin qui m'escroque mon argent, s'il y a en lui quelque chose d'original qui me montre la nature humaine dans une lumière différente de ce que j'ai vu auparavant. Bref, la joie de mon cœur est «d'étudier les hommes, leurs mœurs et leurs façons», et pour ce cher objet je sacrifie joyeusement (p. 062) toute autre considération[117].» Cette formation-ci appartient bien plus définitivement à sa vie; elle en est un des éléments permanents et solides, et on ne tardera pas à voir ce que devait donner cette observation. C'était le contrepoids des enthousiasmes et des sublimités un peu factices.

Cette réaction fut aidée par une influence littéraire très différente des autres. Le bonheur fit qu'en ces conjonctures les œuvres de Fergusson, très écossaises, très réelles et d'une grande saveur de terroir, tombèrent sous la main de Burns. Ce fut pour lui comme un coup de fouet. «J'avais abandonné la rime, dit-il, mais rencontrant les poésies écossaises de Fergusson, j'accordai de nouveau ma lyre rustique, aux sons incultes, dans la vigueur de l'émulation[118].» Pauvre Fergusson, délicat, doux, violent aux plaisirs, si malheureux, mourant à l'hospice, à vingt-quatre ans, en se plaignant du froid! Burns conserva pour lui une sorte de reconnaissance et une tendresse touchante. Il en parle plus souvent que de Ramsay. Il l'appelle son frère:

Mon frère aîné en infortune,
Et de beaucoup mon frère aîné en poésie[119].

Une des premières choses qu'il fit en arrivant à Édimbourg fut de faire mettre une pierre sur la tombe négligée du poète. Le frêle et plaintif souvenir de Fergusson restera attaché à sa gloire. C'est évidemment sous cette influence qu'il produisit alors son premier poème écossais et sa première œuvre assez longue. L'Élégie sur la mort de la pauvre Mailie, une brebis favorite.

Ces tiraillements, ces combats de tendances se mélangeaient à une arrière-pensée, à des rêveries qui dépassaient certainement les limites de la vie actuelle de Burns. La preuve en est dans un singulier document, un Journal, qu'il se mit à tenir au commencement de 1783, un an juste après son retour d'Irvine. Les modifications qui viennent d'être indiquées y sont exprimées, ce qui montre que leur travail était déjà accompli. Le début vaut d'être lu avec soin. Il indique clairement que Burns prêtait dès lors une certaine importance à ses sentiments, qu'il avait l'idée très vague, très naïve, que ses confidences ou ses confessions pourraient avoir un jour un intérêt pour d'autres que pour lui. Il y a même la pensée, implicitement contenue dans les motifs de ce Journal, qu'il sera lu un jour. Par qui? c'est confus encore. Mais il aura des lecteurs, sans quoi la principale raison que son auteur se donne de le tenir, disparaîtrait.

(p. 063) Observations, Notes, Chansons, Fragments de Poésie, etc., par Robert Burness, an homme qui avait peu l'art de faire de l'argent et encore moins celui de le garder; mais qui était, nonobstant, un homme de quelque bon sens, de beaucoup d'honnêteté, et d'une bienveillance illimitée envers toutes les créatures raisonnables ou non. Comme il doit peu à l'éducation des écoles et qu'il a été élevé au bout d'une charrue, ses œuvres doivent être fortement teintées de sa façon de vivre rude et rustique. Mais comme elles sont, à ce que je crois, véritablement siennes, ce peut être une distraction, pour un observateur curieux de la nature humaine, de voir comment un Laboureur pense et sent sous le poids de l'amour, de l'ambition, de l'anxiété, du chagrin et des autres soucis et passions qui, bien que diversifiées par les modes et les façons de vivre, opèrent à peu près de même, je le crois, dans toute la race[120].

À la suite de ce préambule déjà bien caractéristique il avait ajouté un extrait de Shenstone dont il s'appropriait et dont il s'appliquait le sens:

Il y a beaucoup d'hommes dans le monde, à qui pour faire bonne figure il manque beaucoup moins l'intelligence nécessaire que l'opinion de leurs propres capacités, qui leur permettrait de relater leurs propres observations et de leur accorder la même importance qu'à celles qui paraissent imprimées[120].

Burns a mis de tout dans ce journal: des confessions personnelles, des réflexions morales, des pièces de vers, des critiques de ses propres productions où il les discute strophe à strophe et vers à vers, des réflexions sur les chansons écossaises, très perspicaces, des projets d'imitation, des études de caractères. On sent qu'il est tout à fait au bord de la production et qu'à la première occasion son génie va s'envoler.

Tandis que toutes ces choses s'élaboraient en lui, il s'était, comme on peut le deviner, rejeté dans les aventures amoureuses avec plus d'entrain que jamais. On n'aurait pas l'idée de la légèreté avec laquelle il s'engageait dans ces intrigues, ni de sa facilité à s'exalter, ni surtout de sa curieuse façon de souffler sur le moindre caprice jusqu'à le chauffer au rouge et le changer en un amour brûlant, si l'on n'avait sous les yeux un des fragments de son journal. Il y a là quelques lignes qui en disent beaucoup sur ses habitudes de cœur. La confession est d'ailleurs dépouillée de toute hésitation et de tout artifice: «Ma Peggy de Montgomery fut ma divinité pendant six ou huit mois. Elle avait été élevée dans un genre de vie plutôt élégant. Mais, comme Vanbrugh le dit dans une de ses comédies, «ma maudite étoile me découvrit» là comme ailleurs. Car j'avais commencé l'affaire simplement de gaîté de cœur; ou plutôt, pour dire la vérité, qui peut sembler à peine croyable, c'était la vanité de montrer mon habileté à faire ma cour et particulièrement mon talent en Billets doux, dont je me suis toujours piqué, qui m'avait fait ouvrir le siège devant elle. Lorsque—ainsi que cela m'arrive toujours (p. 064) dans mes folles galanteries—je me fus donné une très ardente affection pour elle, elle me dit un jour, sous le drapeau d'une trêve, que sa forteresse était depuis quelque temps la légitime propriété d'un autre; mais avec la plus grande amitié et politesse elle m'offrit toute espèce d'alliance hormis la vraie possession. Je découvris plus tard que ce qu'elle m'avait dit d'un engagement antérieur était véritable, mais il m'en coûta quelques peines de cœur pour me débarrasser de cette affaire[121].» Il faut ajouter, pour donner à cette petite histoire tout son sel, qu'ils s'étaient connus parce qu'ils étaient assis au même banc à l'église[122]. Ce n'était là bien entendu qu'un épisode, relevé seulement parce qu'il donne le ton de bien d'autres. Ceux-ci étaient sans nombre et il a bien fallu que les biographes les plus minutieux de Burns renonçassent à les énumérer ou à les identifier.

Quelques-unes de ses plus jolies chansons: Mary Morison, Peggy de Montgomery sont restées de ces nombreuses intrigues inconnues. Mais le ton de ces déclarations lyriques a changé; il est plus chaud et plus voluptueux. Ce ne sont plus de purs élans du cœur, des adorations platoniques et des rêves lointains de vie commune. Ce sont des désirs plus proches ou des souvenirs plus précis, où frémit l'agitation des sens. La pièce suivante qui s'exhale comme un soupir brûlant, au sein d'un paysage de champs de blés et d'orge, endormis dans le silence d'une nuit lumineuse, est caractéristique du changement survenu. Elle n'aurait pu être écrite avant le séjour à Irvine.

C'était la nuit du premier août,
Quand les sillons de blé sont beaux;
Sous la lumière pure de la lune,
Je m'en allai vers Annie;
Le temps s'envola à notre insu,
Si bien qu'entre le tard et le tôt,
En la pressant un peu, elle consentit
À m'accompagner à travers les orges.

Le ciel était bleu, le vent paisible,
La lune clairement brillait;
Je la fis asseoir, elle le voulut bien,
Parmi les sillons d'orge.
Je savais que son cœur était à moi,
Et moi, je l'aimais sincèrement;
Je l'embrassai mainte et mainte fois,
Parmi les sillons d'orge.

Je l'emprisonnai dans une étreinte passionnée.
Comme son cœur battait!
(p. 065) Béni soit cet heureux endroit
Parmi les sillons d'orge!
Mais, par la lune et les étoiles si belles,
Qui si clairement brillaient sur cette heure,
Elle bénira toujours cette nuit heureuse
Parmi les sillons d'orge.

J'ai été gai avec de chers camarades,
J'ai été joyeux en buvant,
J'ai été content en amassant du bien,
J'ai été heureux en songeant;
Mais, tous les plaisirs que j'ai jamais vus,
Quand on les doublerait trois fois,
Cette heureuse nuit les valait tous
Parmi les sillons d'orge[123].

Et, après chaque strophe, le refrain reprend et court à travers la pièce comme un frémissement d'épis.

Les sillons de blé et les sillons d'orge,
Les sillons de blé sont beaux;
Je n'oublierai pas cette nuit heureuse
Avec Annie, parmi les sillons!

À ce jeu dangereux, ce qui devait arriver, arriva. Une des servantes de la ferme devint enceinte. Elle tomba, éblouie par ces yeux noirs si puissants, et séduite par cette voix aux accents d'une éloquence étrange. Ce qu'il ressentit, quand la malheureuse éperdue vint lui confier le terrible secret dut être affreux. Le père allait se mourant, ce serait un coup sûrement mortel que cette faute de son fils, si grande. Ses derniers jours en seraient affligés. Et les larmes dans les yeux de la mère, la désolation dans toute la maison! En même temps quel remords d'avoir perdu cette enfant! Quel châtiment que la vue de cette figure chaque jour plus attristée et plus pâle! Ce fut un temps de cruelles réflexions. Il les a dépeintes lui-même, en quelques vers écrits à la hâte dans le journal intime qu'il tenait à cette époque, et où éclate un cri douloureux de repentir.

De tous les maux nombreux qui blessent notre paix,
Qui pressent l'âme ou tordent l'esprit d'angoisses,
Sans comparaison, les pires sont ceux
Que nous devons à nos folies ou à nos crimes.
Dans toutes les autres circonstances, l'esprit
Peut dire ceci: «Ce ne fut pas ma faute.»
Mais quand à la souffrance du malheur
S'ajoute cet aiguillon: «Blâme ta propre folie!»

(p. 066) Quand, ce qui est pire encore, s'ajoutent les morsures du remords,
La conscience qui vous torture et vous ronge d'avoir fait une faute,
Une faute peut-être où nous avons attiré les autres,
Les jeunes, les innocents qui vous ont trop aimés;
Que dis-je? Quand leur amour même a été la cause de leur ruine,
Ô Enfer brûlant! dans tout ton arsenal de tourments
Il n'y a pas une lanière plus déchirante[124]!

C'était le remords poignant d'une première séduction. Il n'avait pas encore pris son parti de faire souffrir par l'amour celles qui l'aimaient. Plus ou moins vite, les séducteurs y arrivent et s'accoutument à meurtrir les cœurs, comme les chasseurs se font à étouffer dans leurs mains les oiseaux sanglants. Mais les cris des premières victimes font mal et troublent l'âme. Burns avait ressenti cette amertume. Cependant, avec la lâche adresse du cœur humain à forger des excuses à ses fautes, il ne tarda pas bientôt à atténuer à ses propres yeux le mal qu'il causait et sa responsabilité. C'étaient de ces réflexions générales, au moyen desquelles on essaye de se consoler d'avoir, par passion ou faiblesse, méchamment agi. Qu'on compare aux vigoureux reproches dont il se flagellait lui-même, cette sorte d'indulgence universelle réclamée pour tous, afin d'en profiter soi-même.

J'ai souvent observé, dans le cours de mon expérience de la vie humaine, que chaque homme, même le plus mauvais, a en lui quelque chose de bon; bien que ce ne soit souvent qu'une disposition de constitution qui l'incline vers telle ou telle vertu: c'est de cette disposition que dépendent également un grand nombre de nos vices; personne ne saurait dire combien. C'est pourquoi aucun homme ne peut dire à quel point un autre homme que lui-même peut, en stricte justice, être appelé méchant. Que celui d'entre nous qui est le plus noté pour la stricte régularité de sa conduite examine impartialement combien de ses vertus il doit à sa constitution et à son éducation, et de combien de vices il a été exempt, non par suite de soins, de vigilance, mais par manque d'occasions ou parce qu'une circonstance accidentelle est intervenue; qu'il examine à combien de faiblesses humaines il a échappé, parce qu'il n'était pas sur le chemin de ces tentations; qu'il considère ce qui souvent, sinon toujours, pèse plus que tout le reste, combien il doit de la bonne opinion du monde, à ce que le monde ne le connaît pas tout entier; je dis que celui qui réfléchirait à tout cela, regarderait les faiblesses, que dis-je! les fautes et les crimes de tous les hommes qui l'entourent, avec l'œil d'un frère[125].

Voilà bien des défaillances excusées ou du moins atténuées. Il y a loin de ce plaidoyer à la condamnation de tout à l'heure. Comme les erreurs personnelles se rapetissent quand on les considère de cette façon générale! C'est peut-être le vrai point de vue des choses. Mais le cœur qui invoque ces théories est en train de se réconcilier avec ses fautes; il (p. 067) est en quête d'intermédiaires entre elles et lui; il cherche, avec ces hôtesses importunes et odieuses qu'il avait d'abord chassées dans la première colère de son remords, un modus vivendi, un prétexte à les accueillir; dont il n'est qu'à moitié la dupe. C'est une transaction où l'on perd toujours, et où l'on va sans cesse perdant. On saisit le moment où Burns y accéda, et l'on suit cette espèce d'acclimatement d'un cœur dans sa faute. Dans quelque temps, après avoir trouvé des excuses à ses erreurs, il en tirera vanité.

Cependant William Burnes approchait de sa fin. Sa constitution affaiblie par les privations, usée par le travail, minée par les inquiétudes, était à bout de résistance. La phtisie y avait pénétré. De derniers chagrins l'achevaient. Il est possible qu'il soit mort sans avoir connaissance de la faute que son fils avait commise sous son toit, et que ce calice lui ait été épargné. Avec sa rigidité religieuse, c'eût été vraiment pour lui la suprême amertume. Mais, depuis longtemps, les angoisses s'amoncelaient et s'assombrissaient de tous côtés. Il se débattait, avec des forces chaque jour plus faibles, contre des difficultés chaque jour plus lourdes, et il était facile de prévoir le moment où il serait écrasé. Il avait pris la ferme de Lochlea sur une convention orale, sans contrat écrit. Pendant quatre ans, les choses allèrent bien; mais, au bout de ce temps, un malentendu s'éleva entre lui et son propriétaire. Les discussions, les difficultés, les luttes commencèrent. Elles durèrent trois ans, amenant leurs irritations, leurs incertitudes, la fièvre consumante des procès. Elles se terminèrent par une décision qui ruinait complètement William Burnes, et le lançait, lui et sa famille, dans le dénûment, dans un gouffre de dettes[126]. C'en était trop. Cela acheva de le briser. De quelle tristesse il a fallu que cette période de leur vie fût remplie, pour que Burns ait pu écrire ces terribles paroles et savoir gré à la mort de lui avoir ravi son père. «Après avoir été ballotté et entraîné pendant trois ans dans le gouffre des procès, mon père fut sauvé de la prison par une phthisie qui, après deux années de promesses, entra avec bonté et l'emporta la où les impies cessent d'exciter des tumultes et où trouvent le repos ceux dont les forces sont usées[127]

Bien qu'épuisé de souffrances et assailli de tourments, le père resta pareil à lui-même, calme, bon, un peu plus sombre, un peu plus silencieux peut-être, préoccupé jusqu'au bout de l'instruction de ses enfants. Les fils étaient maintenant des hommes; mais la seconde fille était encore toute jeune. Elle avait pour occupation de faire paître le bétail peu (p. 068) nombreux de la ferme. Il allait la rejoindre et s'asseyant près d'elle, car il était épuisé par la moindre marche, il lui disait les noms des herbes et des fleurs sauvages qui poussaient alentour[128]. À travers les souvenirs attendris de ses enfants, on a la vision mélancolique de cet homme, portant l'air morne et absorbé des paysans moribonds qu'on voit parfois dans les champs, les yeux fixés sur le sol que le seul attrait et la joie puissante de leur vie a été de remuer. Quand leurs bras amaigris les trahissent, ils sont envahis d'un profond chagrin. Leurs dernières sorties, pleines de longues et taciturnes contemplations, ont une tristesse indicible. À ce lent et douloureux détachement de la terre, où les campagnards tiennent par les racines de tout leur être, s'ajoutait pour William Burnes l'angoisse du lendemain pour les siens. Dans quelles affres cette âme puissante à souffrir et stoïque dut se consumer durant ces derniers mois! Heureusement, ce noble paysan avait pour appui une foi solide et la confiance qu'elle donne. Quand ses yeux étaient trop lassés des misères sombres et troublées d'ici-bas, il savait où les lever plus haut, pour les reposer dans une espérance sereine et lumineuse; il savait où sont les rayons qui sèchent les larmes et les attentes qui guérissent des déceptions. La foi religieuse, austère et inébranlable, était le refuge et le roc sur cette mer de troubles qu'avait été sa vie. Dans l'impression poignante et un peu révoltée que causent tant de malheurs immérités, on éprouve une sorte de soulagement à songer que les tristesses suprêmes de cet homme de bien ne furent pas délaissées de toute consolation, et qu'il portait en lui un rêve où pouvaient se réconcilier la pureté et l'affliction de sa vie.

Dès le commencement de 1783, il vit que la mort n'était plus loin. Il s'y prépara courageusement avec une sorte de calme méthodique. Quoique affaibli, il envoya lui-même ses adieux à ses plus proches parents et chargea ses fils de les transmettre pour lui à ceux qui étaient plus éloignés. Cette brave et touchante façon de se mettre en règle avec sa famille et de se tenir prêt, apparaît bien dans une lettre que Robert écrivait à son cousin James Burness, de Montrose, le fils de ce frère que William avait embrassé sur la colline quand ils s'étaient séparés au sortir de la maison paternelle. Elle est datée du 21 juin 1783.

«Mon père a reçu votre honorée du 10 courant, et comme il est depuis plusieurs mois en très pauvre santé et que, selon sa propre expression—et à la vérité, selon l'opinion de tous—il est mourant, il a, avec beaucoup de difficulté, écrit quelques lignes d'adieu à chacun de ses beaux-frères. C'est pour cette triste raison que je tiens aujourd'hui la plume pour lui, afin de vous remercier de votre bonne lettre et vous assurer que ce ne sera pas ma faute si la correspondance de mon père dans le Nord meurt avec lui.»

(p. 069) Et elle se termine par ces mélancoliques paroles:

«Mon père vous envoie, probablement pour la dernière fois en ce monde, ses souhaits les plus ardents pour votre réussite et votre bonheur[129]

Il pensait dès lors mourir bientôt. Cependant il vit l'automne et une dernière fois les moissons rentrer; il passa l'hiver; il alla jusqu'au moment où les blés commencent à montrer leur verdure.

Le jour qui fut son dernier, il était seul dans sa chambre avec sa plus jeune fille en qui vécut le souvenir de la scène, et Robert. La pauvre petite pleurait. Il essaya de parler et ne put que trouver quelques mots de consolation, tels qu'on en dit aux enfants. Ils étaient faibles et comme murmurés avec peine. Il lui conseilla dans un soupir déjà lointain de «marcher dans la voie de la vertu et d'éviter le vice». Après un instant silencieux, il dit qu'il y avait quelqu'un dans la famille sur la conduite future de qui il avait des craintes. Il répéta ces paroles, comme si c'eût été là pour lui une préoccupation suprême. Robert s'approcha du lit et lui demanda: «Mon père, est-ce moi que vous voulez dire?» Le vieillard répondit que c'était lui. Robert se tourna vers la fenêtre, les joues couvertes de larmes et la poitrine tremblante de sanglots qu'il étouffait. Peut-être, avec l'attention vigilante, furtive et si aiguë des malades, son père avait-il saisi quelque indice, deviné quelque chose. Ces paroles se sont plus d'une fois représentées à l'esprit de Burns, avec amertume[130]. William Burnes expira le même jour, le 13 février 1784, dans sa soixante-troisième année. Sa vie avait été dure et inclémente comme un jour d'hiver. Il avait eu pour lot de connaître le labeur sans sa récompense et l'effort sans l'espoir du repos. Il avait tout accepté sans plainte, sans même un murmure. Il avait vécu noblement. Après tant de traverses et si peu de joie, il atteignit le calme.

On ne voulut pas qu'il dormît dans un cimetière étranger, mais dans le cimetière familier d'Alloway, près du petit cottage d'argile. Les funérailles furent faites selon une vieille coutume. Le cercueil fut suspendu entre deux chevaux qui marchaient l'un derrière l'autre. Les parents et les voisins suivaient à cheval[130]. Il fut couché à l'ombre des murs de l'église, sous le son des cloches qu'il avait connues. Sur l'humble pierre qui recouvrait sa tombe, Robert fit graver quelques vers:

Oh! vous dont la joue se mouille d'une larme,
Approchez-vous avec un pieux respect,
Ici reposent les restes chers d'un époux aimant,
D'un père tendre, d'un ami généreux,

(p. 070) Le cœur charitable qui ressentait toute souffrance humaine,
Le cœur indomptable qui ne craignait aucun orgueil humain,
L'ami de l'homme, du vice seul l'ennemi;
«Car même ses faiblesses penchaient du côté de la vertu[131]

Ils ne disent rien au delà de la vérité. Dans ce petit cimetière, autour de sa tombe, le gazon est usé; les pas de ceux qui viennent la visiter ont fait un sentier où l'herbe ne croîtra plus. Il a l'immortalité qui, au cœur des parents, est peut-être la plus douce de toutes, celle qui vient d'un enfant. Il en fut digne parce qu'il fut lui-même admirable. C'est pour des hommes tels que lui qu'a été écrite la belle Élégie de Gray. Il fut, du moins par la noblesse morale, un de ces grands cœurs ignorés qui dorment dans les cimetières de village.

Lorsque les fils revinrent de l'enterrement du père, ils trouvèrent la ruine dans la maison. «Quand mon père mourut, tout son avoir s'en alla aux rapaces limiers d'enfer qui grognent dans le chenil de la justice[132].» Il ne restait plus rien absolument. C'est seulement en se portant créanciers de leur père pour les arrérages des gages dus sur leur travail, que les deux fils et les deux filles aînées arrachèrent aux gens de loi de quoi pouvoir aller travailler ailleurs[133]. Mais avant de quitter la maison où William Burnes avait rendu le dernier soupir, Robert écrivit à son cousin une lettre par laquelle on aime à terminer les rapports de ce père et de ce fils.

Le 13 de ce mois j'ai perdu le meilleur des pères. Quoique assurément nous fussions depuis longtemps avertis du coup qui nous menaçait, néanmoins les sentiments de la nature réclament leur part, et je ne puis me rappeler la chère affection et les leçons paternelles du meilleur des amis et du plus capable des maîtres sans ressentir ce que, peut-être, les dictées plus calmes de la raison condamneraient en partie.

J'espère que les parents de mon père, dans votre pays, ne laisseront pas leurs rapports avec nous s'éteindre en même temps que lui. Pour ma part, c'est toujours avec plaisir, avec orgueil, que je reconnaîtrai ma parenté avec ceux qui étaient unis, par les liens du sang et de l'amitié, à un homme dont j'honorerai et révérerai toujours le souvenir[134].

Ce sont des paroles dignes de celui à qui elles étaient consacrées. Elles expriment bien l'amitié respectueuse qui unissait les fils au père; on y sent bien aussi ce beau rôle d'instituteur, d'éducateur que William Burnes avait, avec tant de clairvoyance, de persévérance et de sagesse, (p. 071) rempli envers ses enfants, depuis les promenades qu'il faisait avec ses deux jeunes garçons dans les champs de Mont-Oliphant, jusqu'aux dernières leçons que, mourant, il donnait encore à sa dernière fillette.

En prévision d'un dénouement inévitable, les deux fils avaient loué par avance une petite ferme située à quelques milles de Lochlea, près de Mauchline[135]. À la Pentecôte de 1784, toute la famille y émigra: Robert et Gilbert, la vieille mère, les trois filles et un jeune garçon de dix-sept ans. Robert venait d'entrer dans sa vingt-sixième année.[Lien vers la Table des matières.]

(p. 072) CHAPITRE III.

MOSSGIEL, MAUCHLINE.
Mars 1784 — Novembre 1786.

Mossgiel! Ce nom, dans sa sonorité claire, chante aux oreilles écossaises comme quelque chose de radieux et de glorieux. C'est là qu'a éclaté une des plus étonnantes floraisons de poésie dont un peuple puisse s'enorgueillir. C'est là que Burns a vécu dans un tourbillon de passion et de gaîté, dans des péripéties de désespoir et d'ivresse, telles qu'il a été donné à peu d'hommes d'en connaître d'égales, et peut-être à aucun de les connaître en un temps si court.

Le site est à souhait pour y installer le logis d'un poète. Quand on y arrive au sortir du fond de Lochlea, il semble qu'on monte vers la lumière. La ferme est sur un plateau qui domine toute la contrée. Derrière, la vue s'étend sur les moors de Galston, au fond desquels se déchire la fente pourprée du matin. Devant, le paysage est immense et admirable. Le regard s'étend sur une pente où des vallées fuyantes et indéfiniment prolongées se perdent entre des ondulations décroissantes, qui les emmènent mourir dans des brumes lointaines. Ce vaste pays est semé de collines, de bois, de champs, de haies et de fermes blanches qui vont diminuant jusqu'à n'être plus que des points. Tout à l'extrémité, par une échappée, on voit la plaine au bord de la mer, puis la mer comme une lame de fer ou d'argent ou d'or et, encore au delà, les montagnes d'Arran perdues dans les nuées. Ce n'est plus le paysage du mont Oliphant solidement renfermé dans un cadre âprement découpé. C'est un paysage d'immense envergure, flottant, aérien, très sensible aux impressions du ciel et continuellement soumis à ses métamorphoses. Rien ne peut rendre la magnificence et la variété des effets qui se déploient et se nuancent devant cette petite porte de ferme, surtout quand des soleils couchants, qui auraient transporté Wordsworth, y épandent leurs couleurs. Lorsque la mélancolie s'empare de ces étendues, ce qui arrive fréquemment, et qu'on est au centre de cet immense cercle de ciel attristé, il semble qu'on tienne à peine plus de place que le nid de souris blotti dans un sillon ou qu'une pâquerette. Et les comparaisons se suggèrent d'elles-mêmes, entre (p. 073) ces pauvres choses et la vie humaine, également chétive et aussi perdue. C'est là qu'il faut lire, pour les comprendre tout à fait, les dernières strophes des pièces à la Pâquerette et à la Souris. En revanche, lorsqu'on descend du plateau vers les lits de l'Ayr ou du Cessnock, on voit que le pays abonde en détails, en coins retirés et intimes qui se retrouvent dans les poésies amoureuses de Burns.

Pour le va-et-vient de la vie humaine, on est loin de l'isolement de Lochlea et de la pauvreté de Tarbolton. Mossgiel est situé à un mille de Mauchline, au bord de la route qui conduit à Kilmarnock. Celle-ci était, dès ce temps, la ville industrielle de la région; on y fabriquait déjà des lainages et des tapis; elle possédait une imprimerie; on y venait de tous côtés[136]. Mauchline, d'autre part, était une jolie bourgade rurale, très vivante autour de sa vieille église à l'aspect de grange. C'était un centre d'activité agricole, un lieu de foires et de réunions religieuses; il s'y tenait un important marché de bestiaux; on y faisait commerce avec la campagne. Ces transactions y avaient fixé un certain nombre de personnes de position et d'éducation supérieures, comme Gavin Hamilton le notaire, et le Dr Mackenzie, le médecin de William Burnes, qui devinrent les amis et les patrons de Burns. Il y avait là du mouvement, des types variés et peut-être plus dans le champ d'observation de Burns que ceux qu'il aurait trouvés à Ayr, par exemple, ville de bourgeois riches et de petite noblesse. Les éléments ne manquaient pas pour cette étude de l'homme à laquelle, depuis quelque temps, il se donnait de propos délibéré[137].

C'est là que Burns a vécu la période la plus importante de sa vie, la plus dramatique et la plus féconde. Elle fut courte cependant. Bien que la plupart des biographies lui attribuent quatre années, elle n'a duré en réalité que deux ans et quelques mois. Mais ces deux années et demie, qui vont de Mars 1784 à Novembre 1786, sont certainement parmi les plus extraordinaires qui aient jamais été vécues par un homme. Il y a eu rarement, entassé en un temps si étroit, tant d'orages de colère et de passion, tant de vaillance, tant de gaîté, tant de travail, tant de fautes, de folies, de déceptions, et de désespoir. Qu'on ajoute à ce tumulte du cœur et des circonstances une production littéraire, soudaine, éclatante, d'une fougue et d'une variété sans rivales. Et au moment même où tant d'espoir et de génie semblaient écrasés par tant d'erreurs et d'infortunes, passe un coup de vent qui balaye toutes les menaces et laisse resplendir une gloire imprévue et merveilleuse. Les matelots, qu'un ouragan entraîne (p. 074) loin du pauvre havre, plonge dans les abîmes, flagelle aux flancs et aux faîtes des flots, et jette soudain sur une côte enchantée, connaissent seuls d'aussi extrêmes aventures et des péripéties aussi rapprochées.

Mais il convient d'abord de retracer le fond d'existence sur lequel ces événements se sont passés. La ferme était une petite construction un peu plus confortable que celles que la famille Burns avait habitées jusqu'alors. Elle était sur le modèle des maisons écossaises, comprenant en bas les deux pièces ordinaires que les écossais appellent but et ben, c'est-à-dire la pièce du devant et la pièce intérieure. Au-dessus, se trouvait une manière d'étage, auquel on arrivait par une échelle de meunier et une trappe, et dont une partie était employée comme grenier, tandis que l'autre formait un galetas où couchaient les deux frères, sur un même lit. Une fenêtre de quatre vitres étroites éclairait cette chambrette; tout le mobilier consistait en une petite table de bois blanc placée sous la fenêtre, dans le tiroir de laquelle Burns rangeait ses papiers et ses poèmes[138]. La ferme était en commun, car tout le monde avait fourni ses économies pour la garnir. «Chaque membre de la famille, dit Gilbert, recevait les gages ordinaires pour le travail qu'il donnait sur la ferme. Les gages de mon frère et les miens étaient de 7 livres (175 frs.) par an, pour chacun. Pendant tout le temps que l'entreprise de la famille dura, c'est-à-dire quatre années, aussi bien que pendant la période précédente à Lochlea, ses dépenses n'excédèrent jamais son maigre revenu[139].» Tous travaillaient. Il n'y avait d'étrangers que trois gamins qui faisaient les commissions, lesquelles consistaient surtout à porter les lettres de Robert, ou qui aidaient aux diverses besognes. La ferme n'était pas très richement montée, ni en bétail ni en instruments. Avec bonne humeur Burns en a laissé l'inventaire complet. Il a quatre chevaux qui sont l'attelage de sa charrue: un bon vieux bidet, une jument rapide, mais à laquelle (Dieu lui pardonne ce péché avec les autres!) il a donné les éparvins un jour qu'il allait faire sa cour, une troisième bonne bête, et la quatrième, un maudit cheval des hautes terres têtu, farouche et fou; avec cela un beau poulain:

De plus, un poulain, le roi des poulains
Qui ont jamais couru devant une queue;
S'il vit assez pour devenir une bête,
Il me rapportera quinze livres pour le moins.

De voitures, je n'en ai que peu:
Trois chariots dont deux ne sont guère neufs,
Une vieille brouette, plutôt pour montre;
Elle a une jambe et les deux bras brisés;
(p. 075) J'ai fait un tisonnier avec la barre de fer,
Et ma vieille mère a brûlé la roue.

Comme hommes, j'ai trois garnements de garçons,
Des démons pour le bruit et le vacarme;
L'un mène les chevaux, l'autre bat en grange,
Et le petit Davock garde les vaches à la pâture[140].

Le père étant mort, Robert était devenu le chef de la famille. Il s'acquittait de ce devoir avec courage, avec bonté et une familiarité qui n'empêchait pas le respect. C'était lui qui disait à haute voix la prière du soir[141]. Il s'occupait, d'une façon presque touchante, des jeunes gars qui étaient à son service et les interrogeait sur leur catéchisme. Ce devaient être parfois de singulières séances. Mais il n'y aurait rien d'étonnant à ce qu'il ait été un instituteur extraordinaire, et que ses leçons aient eu plus de clarté et d'éloquence que tous les sermons à dix lieues alentour. Il semble qu'il réussît assez bien avec ses élèves:

Je les gouverne, comme je le dois, avec mesure,
Et souvent je les secoue de fond en comble;
Et sans faute, le dimanche soir, comme il sied,
Je les retourne dru sur le catéchisme;
Si bien, ma foi! que le petiot Davock est devenu si fort,
Bien qu'à peine plus haut que votre jambe,
Qu'il vous dévidera la Grâce Efficace
Aussi vitement que quiconque dans la maison[142].

À défaut d'autres exemples il donnait celui du travail. C'était toujours le laboureur infatigable, le rude manieur de fléau, abattant la besogne de quatre hommes et allégeant de sa gaîté le labeur commun. Il s'était mis à l'œuvre avec les meilleures intentions du monde. «J'entrai dans cette ferme avec une ferme résolution: allons, mettons-nous-y, je veux être raisonnable. Je lus des livres de fermage, je calculai les moissons, je suivis les marchés—bref, en dépit du démon et du monde et de la chair, je crois que je serais devenu un homme sage, n'était que la première année, par suite de l'achat de mauvaises semences, la seconde, par suite d'une moisson tardive, nous perdîmes la moitié de nos récoltes. Cela renversa toute ma sagesse et je m'en retournai comme le chien à son vomissement, comme la truie qui a été lavée à son vautrement dans la boue[143].» Il semble avoir inspiré aux siens un mélange d'affection, d'admiration et de blâme tendre, un de ces blâmes qu'on ne s'avoue pas, tant les fautes qu'il condamne semblent, à (p. 076) ceux qui en souffrent, faire partie de la supériorité de celui qui les commet. On l'excusait parce que c'était lui et qu'il n'était pas comme les autres. Si Gilbert en avait fait la moitié, il aurait vite vu la différence. On passait tout à Robert. C'était donc, en résumé, une vie de fermier qui n'était pas sans dignité, mais qui déroulait, à travers les saisons, ses labeurs et ses fatigues: le labour, les semailles, le hersage, la moisson, le battage dans la grange. Elle avait aussi ses fêtes, les rentrées de récolte en été, et en hiver les veillées qu'il devait chanter dans sa fameuse pièce de la Toussaint.

À ces occupations s'ajoutaient des visites fréquentes à Mauchline, car il était toujours le sel et le pétillement de toutes les réunions; des causeries avec des hommes comme Gavin Hamilton ou le Dr Mackenzie; des descentes à Tarbolton où était la loge maçonnique à laquelle il continuait d'appartenir. Tout cela n'allait pas sans séances prolongées au cabaret, surtout les soirs de Tarbolton. La franc-maçonnerie, même du rite écossais, aimait alors le choc des verres. Gilbert dit que l'initiation de Robert avait été son introduction à la vie de joyeux compagnon[144]. Il ajoute néanmoins que, pendant tout le séjour à Lochlea et presque jusqu'à la fin du séjour à Mauchline, il ne vit jamais son frère pris de boisson. «Malgré ces circonstances et l'éloge qu'il a fait du breuvage écossais,—lequel semble avoir trompé ses historiens—je ne me rappelle pas pendant ces sept années, ni jusqu'à la fin de la période où il commença à devenir auteur, quand sa célébrité grandissante le jeta en de fréquentes sociétés, l'avoir jamais vu en état d'ivresse; il n'était nullement adonné à la boisson[144].» Cette attestation fraternelle est, sans doute, vraie en gros; mais il y a grand espace entre une habitude d'ivrognerie et des excès passagers. Il est difficile, quand on connaît les mœurs des paysans écossais de ce temps, de ne pas admettre que Burns y était entraîné. Si cela ne lui est pas arrivé, ses pièces sur le whiskey seraient une exception unique dans son œuvre et les seules qui n'auraient pas pour support quelque réalité dans sa vie.

C'est donc sur cette routine que se sont superposés les événements qui ont marqué le séjour de Burns à Mauchline. Quoiqu'ils s'offrent comme un tout lumineux et orageux à la fois, où les tristesses et les clartés se mêlant éclatent les unes dans les autres, étrange jeu de toutes les humeurs de la destinée, il faut cependant en dégager les divers éléments sans oublier qu'ils agissent simultanément les uns sur les autres. Il sont au nombre de trois: sa lutte contre le clergé local, le développement de sa vocation et de sa production littéraire et une série de drames d'amour dont les conséquences pèseront sur toute sa vie.[Lien vers la Table des matières.]

(p. 077) I.
LA LUTTE CONTRE LE CLERGÉ.

Pour bien comprendre les causes et les circonstances de la révolte de Burns contre le clergé, il faut se rendre compte de la façon dont la religion était arrivée à s'emparer de toute la vie écossaise, il faut se représenter le contrôle intolérable et l'espèce d'inquisition que le pouvoir ecclésiastique avait fini par exercer sur tous les actes même les plus privés; il faut sentir de quel poids cette organisation pouvait peser sur l'existence quotidienne et comment il se faisait que rien ne lui échappait.

En Angleterre, la Réforme s'était faite par la royauté; elle avait conservé l'autorité des évêques et une hiérarchie qui rattachait le clergé au trône. Mais en Écosse, où la nature du pays rendait l'aristocratie presque indépendante et où la violence de l'histoire avait empêché le développement des villes et la formation d'une bourgeoisie qui pût lui faire contrepoids[145], la royauté n'avait trouvé d'appui contre les nobles que sur le clergé[146]. Quand celui-ci fut attaqué, elle le défendit, et la Réformation se fit contre elle et lui, par l'union des grands et du peuple[147]. Dès le début de la nouvelle église naissante, l'influence de Knox qui, pendant ses visites et son séjour à Genève, s'était pénétré des principes de Calvin, avait contribué à lui donner une forme plus démocratique, comme il apparaît d'après le premier Livre de Discipline de 1560[148]. Ce règlement remettait l'élection des Ministres au peuple, après un examen public, fait par les Ministres et les Anciens, sur les points de controverse entre les Protestants et les Catholiques[149]. Un peu plus tard, la querelle qui survint, à propos des anciens biens ecclésiastiques, entre les nobles qui avaient tout accaparé et le clergé protestant qui en réclamait une partie, sépara le clergé de la noblesse, et le rejeta davantage du côté (p. 078) du peuple[150]. Par ces ruptures, toute la hiérarchie périt successivement, et les liens qui pouvaient rattacher l'organisation religieuse au gouvernement furent brisés. Le clergé fut de plus en plus poussé vers le peuple[151]. Sa pauvreté même contribua à l'y unir plus étroitement. Il devint plus indépendant du pouvoir civil et plus démocratique, jusqu'au point où l'organisation religieuse fut tout à fait en dehors de l'organisation politique, et où tout ce qui pouvait rattacher l'Église à l'État fut aboli. La paroisse devint le seul organisme religieux et un organisme absolument libre. Toutes les paroisses furent égales entre elles; elles n'eurent au-dessus d'elles que des assemblées représentatives émanées d'elles, comme les Presbytères qui étaient une sorte de conseil des paroisses, les Synodes qui étaient formés par la réunion des Presbytères, et enfin l'Assemblée Générale qui se réunissait tous les ans à Édimbourg, véritable parlement ecclésiastique et une des forces du pays[152].

Les austères origines calvinistes, l'aspect du pays, la dureté des longues persécutions entreprises pour rétablir l'épiscopat, conspirèrent pour donner à la nouvelle religion un esprit de tristesse. De cette disposition, sortirent un culte morose, une morale implacable et une discipline inflexible, au-dessus des forces humaines.

Les églises étaient laides, nues, froides, plus semblables à des granges qu'à des temples[153]. Toute image en était proscrite comme sentant la superstition. Tout embellissement du culte était interdit[154]; tel était le préjugé sur ce point que, même de notre temps, un ministre d'Édimbourg, ayant introduit dans son église un harmonium, cela fut considéré comme une innovation dangereuse que l'Assemblée Générale songea à réprimer[155]. Entre ces murs dégarnis, se déroulaient d'interminables services, monotones, dépouillés de tout ce qui fait la pompe et la poésie de la Religion, consistant en psalmodies, en lectures, en prières improvisées et en sermons démesurés[156]. Ces services s'éternisaient pendant des journées entières, et, dans la contrée de l'ouest, occupaient les dimanches de (p. 079) l'aube au crépuscule[157]. Les sermons ordinaires duraient deux heures; quelques-uns, trois, quatre ou cinq; dans les grandes circonstances, plusieurs ministres étaient présents afin de se relayer au fur et à mesure que l'un d'eux était épuisé[158]. Les sermons étaient exclusivement doctrinaux; ils évitaient toute tendance morale et pratique; ils portaient constamment sur les mêmes points: la chute de l'homme dans Adam, son salut par le Christ, la purification par la foi, la Nouvelle-Alliance; ils retombaient sans cesse dans les mêmes divisions, pleins d'interminables et fastidieuses répétitions[159]. Le fanatisme des traditions, l'habitude de prêcher en plein air, la lourdeur des auditeurs avaient amené un style d'éloquence véhément, bruyant, plein de fureur et de gestes, tumultueux, une nuée d'éclairs et de tonnerre d'où le prédicateur descendait la voix brisée et le visage couvert de sueur[160].

De ces harangues furibondes tombait une doctrine de terreur et de tremblement. Pas un mot de pardon, de miséricorde ou d'espérance; rien que des avertissements et des prophéties de souffrances éternelles[161]. C'était l'esprit sauvage et dur de l'Ancien Testament; ce qu'il y a d'indulgence et de tendresse dans le Nouveau leur restait inconnu. Le divin sourire du Christ n'éclairait pas ces sombres esprits; ils n'auraient pas compris ces mots charmants, par lesquels le désigne le plus hébraïque pourtant de nos orateurs, lorsqu'il l'appelle: «Cet enchanteur céleste[162].» Dean Stanley a bien marqué le caractère judaïque de cette théologie: «L'immense prépondérance de l'enseignement de l'Ancien Testament et de quelques-unes des moins importantes parties de l'Ancien Testament sur l'enseignement du Nouveau et de la partie la plus essentielle du Nouveau, devait nécessairement mutiler, rétrécir et aigrir l'enseignement religieux du pays[163].» Celui-ci n'avait pris du nouveau Testament que l'idée de l'Enfer, et appliquant à des châtiments sans fin, la rigueur que l'ancien Testament appliquait à des châtiments corporels, ils avaient fait sortir de ce mélange une religion qui rendait éternelles les férocités de la Bible.

Un dieu terrible planait sur cette religion sinistre, juge de colère et de vengeance, un Jéhovah irrité et inexorable, dont la main était toujours levée sur le genre humain. C'est de lui que venaient les (p. 080) inondations, les tremblements de terre, les pestilences et les famines, lui qui envoyait les vents avec l'ordre de détruire, qui balayait la terre du déchaînement de son courroux. C'était le Dieu des puritains, mais plus sombre encore. Les catastrophes de la nature étaient les signes de son déplaisir. Par lui, le monde était sans cesse menacé de destruction; les feux d'en bas, les météores d'en haut allumaient dans le ciel des signaux d'alarmes; les étais et les piliers de notre planète semblaient craquer; les éléments troublés proclamaient la ruine universelle et le moment présent n'était qu'un répit[164]. S'il apparaissait tel dans les vers du tendre et délicat Cowper, on devine quel aspect il devait prendre dans les déclamations d'hommes incultes, grossiers et durs.

En même temps qu'ils se faisaient du Tout-Puissant une idée si terrible, ils représentaient l'Ennemi occupé sans cesse au milieu d'eux à son œuvre de perdition. Ses stratagèmes étaient infinis, car, depuis cinq mille ans qu'il s'étudiait à perdre l'homme, il était presque irrésistible. Il rôdait toujours autour de ses victimes. Et ce n'était pas sous la forme toute morale du péché; c'était un être réel, présent, qu'on pouvait rencontrer chaque jour et surtout chaque nuit «quand les vieux châteaux ruinés et gris font des signes de tête à la lune[165].» Il n'y avait pas de village où quelqu'un ne l'eût vu, sous une des mille figures qu'il prenait. On vivait en un péril constant, au milieu de la trame de ruses que lui et ses méchants esprits ourdissaient, tendaient partout. De quelque côté qu'on se tournât, c'étaient des menaces et des dangers. Les âmes semblaient des oiseaux éperdus entre des cieux de fer d'où un Dieu implacable lançait ses jugements et des gouffres de feu où le Démon leur préparait d'éternelles tortures. Et quel enfer! C'était un des triomphes des prédicants que de le représenter de façon à faire dresser les cheveux. Les supplices les plus atroces qui puissent déchirer et tordre le corps et l'âme de l'homme, les raffinements de souffrances, étaient énumérés et décrits avec complaisance. Dans une atmosphère de cris et de hurlements, les damnés étaient fouettés de scorpions, plongés dans de l'huile ou du plomb bouillants, suspendus à des crocs par la langue[166]. Des scènes plus affreuses complétaient celles-là. Les enfants, dans leurs supplices, accablaient leurs parents de reproches et de malédictions[167]. Ce qui s'est dépensé de poésie et d'éloquence sombre, dans ces tableaux d'une imagination horrible et parfois grandiose, est incroyable. On ferait avec les extraits des prédications écossaises un (p. 081) poème de tortures auprès duquel celui de Dante perdrait sa terreur. Et quelle chance d'échapper à ces horreurs? Les élus étaient si peu nombreux que chacun pouvait se considérer comme un damné. C'était dans toute sa rigueur le puritanisme, la doctrine effrayante qui mena Bunyan à l'illuminisme et Cowper à la démence.

Chose redoutable! cette doctrine ne se contentait pas de régner sur les âmes; elle avait ici, à son service, une organisation pratique qui s'étendait sur tout ce pays et pénétrait dans ses moindres recoins. Un gouvernement théocratique, qui avait mis la main sur une partie des attributions du pouvoir civil, avait subjugué tout le pays et le terrassait. C'est ce qui constitue la forme religieuse si curieuse du Presbytérianisme, qui n'a eu son complet développement qu'en Écosse, où il n'a pas trouvé la limite des autres sectes, ni l'obstacle du pouvoir civil. Il était seul maître du pays.

Le clergé s'était arrogé le droit de juger et de punir certaines fautes. Chaque paroisse était gouvernée par un tribunal ecclésiastique. Ce tribunal, appelé Kirk session ou session ecclésiastique, était composé du ministre et de plusieurs elders ou anciens, généralement au nombre de trois. Le premier Livre de Discipline de 1561 avait voulu que ces anciens fussent nommés par la Congrégation et pour une année; mais celui de 1581 avait été moins libéral et, d'après la coutume devenue prévalente, ils étaient choisis par la Kirk session, qui se recrutait ainsi elle-même, et choisis à vie, sauf désunion, départ de la paroisse ou déposition[168]. Ils avaient un vote égal à celui du ministre et cette introduction de l'élément laïque dans toutes les assemblées ecclésiastiques est une des originalités et fut une des forces du Presbytérianisme. Ils devaient aider le ministre dans ses fonctions pastorales, l'assister dans les cérémonies comme la communion, le catéchisme, les visites, la distribution de l'argent aux pauvres. La Kirk session se réunissait une fois par semaine. Si elle ne s'était occupée que de l'administration de l'église, elle n'aurait été qu'une sorte de fabrique protestante. Mais c'était là la moindre partie de sa besogne. Elle pénétrait dans la vie privée, exerçait une sorte de police occulte sur toutes les actions, entrait dans les intérieurs et soumettait tout à un véritable despotisme.

Les anciens se partageaient, par quartiers, la surveillance de la paroisse. Ils avaient des espions[169]. Les sages-femmes étaient tenues de venir déclarer les naissances illégitimes[170]. Dès que la session connaissait ou seulement soupçonnait une faute, elle citait l'inculpé devant elle. Il (p. 082) était interrogé, examiné, confronté avec des témoins[171]. S'il était reconnu coupable, il était «suspendu des privilèges de l'Église[172]», c'est-à-dire mis hors de la vie commune. Pour obtenir la levée de cet interdit, il devait paraître à l'église, se tenir debout ou assis sur une sorte de siège ou de pilori[173], souvent pieds nus, parfois la tête rasée[174], presque partout affublé d'un drap d'étoffe grossière, blanche et salie[175]. Dans cette situation honteuse, il recevait une réprimande sur sa conduite. Cet affront pouvait se prolonger des mois, il pouvait aller de trois dimanches à cinquante-deux[176]. Enfin le coupable devait faire une profession de contrition, de repentir et d'amendement[177]. Cet usage s'est continué dans quelques paroisses presque jusqu'au milieu de notre siècle[178]. Tout tombait sous la juridiction de ces terribles tribunaux: la médisance, les jurons, la non-observance du dimanche, les jeux de hasard, le mensonge, l'ivrognerie, la calomnie, les querelles de ménage, les injures, l'adultère, l'immoralité[179], tout jusqu'aux plus infimes détails de la vie «l'excès de mangeaille[180]», «les paroles vaines et les gestes inconvenants[181]

Et nul moyen d'échapper à cette tyrannie. L'appel à la juridiction supérieure du Presbytère est difficile ou entraîne une procédure lente, presque uniformément dérisoire[182]. Si on disparaît, on est déclaré contumace «fugitif de la discipline de l'église[183];» on a son nom publié dans toutes les chaires de toutes les paroisses du Presbytère. Et où aller? On ne peut être admis dans une nouvelle paroisse qu'en produisant un certificat de vie de celle qu'on quitte. Si on est frappé de censure dans une paroisse étrangère, on est atteint dans la sienne, jusqu'à ce qu'on apporte un certificat d'absolution, de celle où on a été jugé. Une ramification de police ecclésiastique s'étend sur tout le pays et la condamnation de la moindre session vous attend et vous retrouve partout[184]. Si on résiste, (p. 083) on est excommunié et la vie devient impossible dans une société fanatique et terrifiée. Il faut se soumettre, ou bien on n'a de refuge que dans l'existence nomade des mendiants et des vagabonds. Il faut, devant toute la Congrégation, paraître en pénitent et recevoir la réprimande du ministre. Et dans quelle situation? En face de la chaire, dans le passage de l'église, se trouve un escabeau élevé qu'on appelle l'escabeau du repentir. C'est là qu'il faut s'asseoir, sous tous les regards, et endurer pendant des heures l'humiliation de ce pilori ecclésiastique. Quand ce sont de pauvres filles, elles essaient de cacher leur rougeur et leurs larmes sous leurs plaids. Mais les sessions sont impitoyables: «considérant que la plupart des femmes qui viennent à l'escabeau pour y faire leur contrition publique, s'y asseoient avec leurs plaids autour de leurs têtes, couvrant leurs visages, pendant tout le temps qu'elles sont assises, en sorte que personne ne peut voir leur visage, on ordonne que l'officier enlèvera son plaid à chaque pénitente avant qu'elle ne monte sur l'escabeau[185].» Et ce supplice n'est pas d'un seul dimanche; pendant trois ou quatre, pendant neuf ou dix quelquefois, c'est-à-dire, pendant près de trois mois, il faut chaque semaine subir cette déshonorante exposition. On devine les résultats fréquents de ce système. Les âmes faibles en restaient honteuses et brisées; d'autres se révoltaient, s'endurcissaient.

Sous ce dogme et cette discipline, le peuple avait perdu toute joie et toute gaîté; les sentiments expansifs, naturels et sains, qui sont le sel et le levain de la vie, qui la rendent plus légère et moins amère, en avaient été retirés. Elle était devenue contrainte, morose, sombre, uniforme, ombrageuse à propos des moindres faits. Ces hommes, toujours en défiance contre eux-mêmes, redoutaient et se reprochaient comme un péché le moindre plaisir qu'offrent les relations sociales ou la vue de la nature[186]. Ils étaient bourrelés de scrupules. Ils vivaient dans un état de surexcitation religieuse continuelle, brûlés d'un feu sombre et d'une inextinguible soif de parole sainte. Ces sermons même qui, pendant des journées entières, coulaient, ne les désaltéraient pas; leur attention usait le zèle de leurs pasteurs. Chose étrange! ils étaient devenus partisans de cette religion beaucoup plus infernale que céleste. Ils en étaient venus à ne plus vouloir, à ne plus comprendre qu'un Dieu inflexible. Ils ne voulaient pas être rassurés. Quand on le leur représentait clément et accessible au pardon, ils criaient à l'hérésie. Dans sa jeunesse, le célèbre Francis Hutcheson avait un jour remplacé son père dans sa chaire et avait prêché pour lui. Son sermon étant (p. 084) entaché de libéralisme, la congrégation quitta l'église: «Votre sot fils Francis, dit un des anciens à son père, a troublé la congrégation par son sot bavardage, car il a bavardé pendant une heure d'un Dieu bon et bienveillant, et il a dit que les âmes des païens eux-mêmes vont au ciel, s'ils suivent les lumières de leur conscience. Le stupide garçon ne s'inquiète pas s'il ne dit pas un mot des bonnes et confortables doctrines de l'élection, de la réprobation, du péché originel et de la foi. Fi! homme, nous ne voulons pas d'un tel individu[187]

De même, ils chérissaient la verge de fer par laquelle ils étaient menés et ils criaient au relâchement quand il paraissait un peu de tolérance. «L'affaiblissement de la discipline, dit Hill Burton, fut une des principales causes qui créèrent les scissions, pendant le dix-huitième siècle[188].» On a remarqué que les séparations dans l'église écossaise se sont toujours produites dans le sens de la sévérité. Lorsque l'église avance un peu, fait quelques progrès, s'éloigne insensiblement de l'ancienne rigidité, il y a des groupes qui se détachent, qui restent en route, ne voulant pas la suivre, abandonner la rigueur première. Tandis qu'ailleurs les dissidences se produisent généralement en avant, elles se font ici en arrière; ailleurs les non-conformistes prétendent avoir fait un progrès; ils pensent, ici, s'être gardés d'une décadence[189]. Les scissions se font, pour ainsi parler, en cercles concentriques. Chacune des communions prétend être le vase dans lequel se conserve dans son intégrité, le parfum de la véritable église d'Écosse, et s'enorgueillit de son orthodoxie. Ce goût pour le dur contrôle du clergé était si ancré dans le peuple que, aujourd'hui même, dans les fractions presbytériennes qui se sont détachées de l'église pour suivre un régime plus strict, les ministres ont la main forcée par leurs congrégations et sont contraints d'observer des pratiques d'un rigorisme qu'ils relâcheraient volontiers[190].

Ainsi, l'austérité puritaine avait pénétré le pays; il n'y avait nulle part de refuge contre la domination ecclésiastique, et si on se rebellait contre elle, on se mettait du même coup en révolte contre la société. Il n'est pas étonnant qu'après avoir étudié de près cet état social Buckle ait comparé l'Écosse à l'Espagne pour la bigoterie, et que Lecky ait dit que, pendant le dix-septième siècle, il y eut plus de réelle liberté religieuse à Naples et dans la Castille que dans l'ouest des Basses-Terres de l'Écosse[191].

(p. 085) Il faut reconnaître qu'il y avait dans cette domination inflexible une grandeur et une noblesse singulières. Cette discipline faisait, des âmes qui pouvaient la supporter, des âmes d'une austérité, d'une gravité, d'une pureté parfaites et continuelles. Elles vivaient dans une sorte de raideur impeccable, il est vrai, mais dans un sentiment constant du devoir, sans défaillances, sans hésitations, droites et fermes jusqu'à la mort. La constitution démocratique du clergé, le contact incessant de la Bible, avaient fait entrer, jusque dans les plus basses classes de la nation, le sens libérateur de la petitesse des choses humaines et le sens élevant de la présence des choses divines. Les plus humbles, les derniers, les plus ignorants, étaient munis d'une direction sûre et minutieuse de la vie. Ils travaillaient, souffraient, allaient de l'enfance à la caducité, sous un regard toujours fixé sur eux. Ils portaient cette crainte religieuse qui est le commencement de la sagesse. Ils trouvaient, dans la lecture assidue de la Bible, un soutien et toute une culture. C'est ainsi qu'on arrivait à des vies de paysans comme celle du père de Burns. Aucun pays n'en pouvait offrir de comparables. Tous les soirs, sous des milliers de toits qui étaient plus pauvres, plus misérables, plus ouverts aux vents et aux froids que dans la majeure partie de l'Europe, se passait une scène que nulle part on n'aurait retrouvée, lorsque le paysan, après le repas, prenait la Bible de la famille, où étaient inscrites les naissances et les morts, en lisait et souvent en commentait un chapitre. Ces pauvres intérieurs en étaient comme sanctifiés pendant un moment. Il y avait vraiment sur tout le pays une heure solennelle. L'Écosse n'a rien eu dont elle puisse être plus fière. Burns a laissé un admirable tableau de ce côté de la vie écossaise dans une pièce qui est l'expression la plus haute de l'influence de la religion presbytérienne.

Vers la fin du premier quart du XVIIIe siècle, un commencement de réaction s'était manifesté et quelques germes de libre examen et d'émancipation avaient été jetés. Le mouvement partit de l'Université de Glasgow où un grand nombre de ministres presbytériens d'Écosse et la plupart de ceux d'Irlande étaient formés[192]. Il avait faiblement commencé avec John Simson, qui avait occupé la chaire de théologie de 1708 à 1729. Son enseignement semble avoir été fait de subtilités métaphysiques dans lesquelles se glissaient des erreurs de doctrine sur des points essentiels. Il fut, de la part des cours ecclésiastiques, l'objet d'une plainte devant l'Assemblée Générale. D'interminables discussions s'engagèrent qui durèrent pendant quinze années[193]. L'Assemblée Générale (p. 086) montra une telle hésitation à intervenir et une telle indulgence lorsqu'elle intervint, que ce fut une des grandes causes de la sécession de 1733[194], qui se fit, comme la plupart, dans le sens d'un retour à la sévérité. Mais le véritable créateur du mouvement fut Francis Hutcheson qui lui succéda. Il commença ce que Buckle appelle «la grande rébellion de l'esprit écossais[195].» Employant le premier la langue anglaise dans ses conférences, éloquent, affable et dévoué, son charme de parole et ses qualités d'homme firent passer un enseignement dont l'influence ne tarda pas à être sensible. Partant de principes, non pas théologiques, mais métaphysiques, il fonda un système de morale séculière. Il s'adressait à la raison pour trouver des règles de conduite. Cette confiance dans l'entendement humain, si opposée au mépris qu'a pour lui la doctrine calviniste, était nouvelle en Écosse, et «son apparition forme une époque dans la littérature nationale[196].» «Il forma, dit Lecky, une atmosphère intellectuelle dans laquelle les vieilles conceptions théologiques de Dieu et de l'Univers s'évanouirent silencieusement. Enseignant que les vertus sont des modes de la bienveillance, il éleva les qualités aimables de l'homme à une dignité tout à fait incompatible avec la théorie calviniste de la nature humaine, tandis que ses admirables expositions de la fonction de la beauté dans le monde moral, aussi bien que sa ferme assertion de l'existence et de l'autorité suprême d'un sens moral dans l'homme, frappèrent à la racine le dur ascétisme et le dénigrement systématique de la nature humaine qui avaient si profondément pénétré dans l'église écossaise[197].» Cette réhabilitation des instincts humains, cette affirmation que la nature humaine est plutôt bonne que mauvaise, cet accueil de la beauté, ce retour de la confiance et de la joie dans la vie, sont un changement important dans la marche de l'esprit écossais[198].

Il sortit de là un double courant de libéralisme. Le premier, fortifié par des influences étrangères et surtout françaises, mena bientôt la pensée écossaise jusqu'aux investigations d'Adam Smith et au scepticisme de Hume. C'était de beaucoup le plus fort et ce fut aussi le moins actif. Buckle a expliqué d'une façon magistrale comment cette marche de la culture intellectuelle se fit sans affecter la nation, se développant à part et au-dessus d'elle, comment il y eut une littérature sceptique qui ne produisit pas de scepticisme et une philosophie qui (p. 087) ne toucha pas à la superstition[199]. Ce courant n'avait pas pénétré dans les profondeurs sociales où vivait Burns. Celui-ci n'en put sentir l'influence que plus tard, lorsqu'il séjourna à Édimbourg.

En même temps, un second courant plus faible mais plus efficace s'était établi. Glasgow, où avait enseigné Simson, où enseignait Hutcheson, était justement, nous l'avons vu, l'Université où un grand nombre des ministres presbytériens de l'Écosse et la plupart de ceux de l'Irlande recevaient leur éducation. Hutcheson y avait comme collègue un professeur de théologie, le Dr Leechman, qui, sans avoir sa vigueur de pensée, partageait sa largeur de vues[200]. Par l'influence de ces deux hommes, une nouvelle génération de ministres pénétra dans le peuple. «C'est grâce à Hutcheson et à lui, dit le Dr Carlyle qui avait lui-même été leur élève, qu'une nouvelle école se forma dans les provinces ouest de l'Écosse où, jusqu'à cette époque, le clergé était étroit et intolérant, avec un esprit qui ne s'était jamais aventuré au-delà des limites d'une stricte orthodoxie. Car bien qu'aucun de ces professeurs n'enseignât aucune hérésie, cependant ils ouvrirent et élargirent les esprits des étudiants, ce qui leur donna bientôt un tour de libre recherche, dont le résultat fut la franchise et le libéralisme des sentiments. L'expérience prouva que cette liberté de pensée n'était pas aussi dangereuse qu'on pouvait d'abord l'appréhender, car bien que la téméraire jeunesse fît des excursions dans les régions illimitées de la perplexité métaphysique, cependant tous les judicieux revenaient bientôt à la sphère plus basse des vérités établies depuis longtemps, qu'ils trouvèrent, non seulement utiles au bon ordre de la société, mais nécessaires pour fixer leurs esprits dans quelque degré de stabilité[201]

Ces nouvelles recrues du clergé, en augmentant d'année en année, ne tardèrent pas à former un parti plus jeune, plus éclairé, plus libéral, qui apportait plus de largeur dans la doctrine et plus de douceur dans la pratique. Selon le conseil de Hutcheson, ils mettaient dans leurs sermons moins de discussion et de définitions théologiques, et plus de (p. 088) conseils moraux et pratiques. L'ancien clergé étroit, intolérant, et souvent ignorant, les regardait avec défiance, gardant jalousement son ancienne rigidité et sa prédication purement doctrinale. Peu à peu, il se forma dans l'église deux partis opposés et bientôt ennemis: les jeunes et les vieux, les modérés et les extrêmes. On désigna l'ancien parti sous le nom de Old Light «l'Ancienne Lumière» et le nouveau sous celui de New Light, «la Nouvelle Lumière». Bientôt, dans les paroisses, dans les presbytères et jusqu'à l'Assemblée Générale, les deux partis furent aux prises, avec ce qu'un membre du clergé d'alors appelle lui-même une acrimonie théologique.

Cette hostilité, qui existait un peu partout, était particulièrement vive dans le district où résidait Burns, parce que les provinces de l'ouest avaient toujours été la citadelle du presbytérianisme le plus rigide, et qu'en même temps, elles fournissaient la plupart des étudiants de l'Université de Glasgow, à cause du voisinage[202]. Il en résulta que les deux extrêmes furent en présence et que la lutte était là d'une animosité plus violente qu'ailleurs. Il était difficile qu'elle n'outrepassât point les limites. Autour de la Nouvelle Lumière, se rangeaient des hommes jeunes et ardents, et ils avaient devant eux des adversaires qui devaient les amener aux extrémités de la raillerie, tant ils étaient ridicules, et, par certains côtés, odieux. Lockhart a tracé de ce clergé retardataire un tableau qu'il convient de reproduire, tant on craindrait d'être accusé d'exagération si on lui en substituait un qui n'eût pas l'autorité de sa parfaite connaissance des choses écossaises, et la garantie de son impartialité. «Les antagonistes marquants de ces hommes (les jeunes) et les champions choisis de la Old Light, en Ayrshire—cela est maintenant admis par tout le monde—présentaient, en bien des points de leur conduite ou de leurs maximes, une cible aussi large que celles qui ont jamais tenté les traits d'un satirique. Ces hommes se vantaient d'être les descendants et les représentants légitimes et non dégénérés des Puritains qui, après avoir été les principaux auteurs de la ruine de la papauté en Écosse, avaient régenté pendant quelque temps et auraient volontiers continué à régenter la royauté et le peuple, sous une domination plus tyrannique que le clergé catholique lui-même n'avait jamais été capable d'en exercer dans cette nation courageuse. Ayant toujours à la bouche les horreurs du système papal, ces hommes étaient réellement, dans leurs cœurs, des moines aussi fanatiques et des inquisiteurs presque aussi implacables que ceux qui jamais portèrent corde et capuchon. Austères et désagréables d'aspect, bourrus et répugnants de langage et de manières, c'étaient de véritables Pharisiens en ce qui concernait les petites pratiques de la loi, et beaucoup d'entre (p. 089) eux, au moins pour l'apparence, débordaient d'orgueil pharisaïque et de fiel monastique. Que d'admirables qualités fussent cachées sous cet extérieur grossier, se mélangeant aux plus mauvaises de ces sombres passions et les tenant en échec, c'est ce dont aucun homme sincère ne se permettra de douter; que Burns ait fortement chargé ses portraits, noircissant les ombres déjà assez profondes par elles-mêmes et omettant tout à fait des traits de caractère plus brillants et peut-être plus tendres qui restituaient les originaux aux sympathies des hommes les plus dignes et les meilleurs, c'est ce qui semble également évident[203]

Entre la vivacité des uns et la brutalité des autres, le conflit ne tarda pas à perdre toute mesure. De toutes parts, les reproches, les accusations, les injures, les diffamations même, volaient de toutes les chaires. Les congrégations prenaient parti pour leur ministre. Tout le pays était en émoi. «La polémique de Divinité, dit Burns, vers cette époque, affolait à moitié la contrée[204]»; et Lockhart, en parlant de ces divisions s'exprime ainsi: «Il est impossible de contempler maintenant la guerre civile qui sévissait parmi ces hommes d'église de l'ouest de l'Écosse, sans confesser que, de chaque côté, il y a eu beaucoup à regretter et pas peu à blâmer. Des esprits orgueilleux et hautains étaient malheureusement opposés les uns aux autres, et, dans un déploiement exagéré de zèle à propos des points de doctrine, aucun des deux partis ne semble avoir apporté beaucoup de la charité de l'esprit chrétien. Le spectacle d'une si indécente violence parmi les principaux ecclésiastiques du district agissait défavorablement sur les esprits des hommes. Personne ne peut douter que, dans l'état des principes de Burns qui étaient, à mettre les choses au mieux, fort indécis, ce résultat n'ait été, en ce qui le concernait, très funeste[205]

Dans cette bataille, il se trouvait que les deux ministres d'Ayr, le Dr Dalrymple, qui avait baptisé Burns, et le Rev. Mac Gill appartenaient à la Jeune Lumière. Le ministre de Mauchline, le Rev. Auld appartenait à la Vieille Lumière. La Kirk-session de Mauchline se composait avec lui de deux anciens nommés William Fisher et John Sillars. Celui-ci semble avoir été un brave homme, mais Fisher était une sorte de tartufe puritain à qui Burns infligea, dans son Saint Willie, une déshonorante immortalité. Il y avait, dans la ville voisine de Kilmarnock, un autre représentant de l'ancien parti nommé le Rev. John Russell et désigné, dans les satires de Burns, sous le nom de Black Jock. C'était un géant, rude, redouté de tous, hurlant d'une voix de stentor des sermons qui s'entendaient à un mille, et ébranlant la chaire de ses formidables (p. 090) coups de poing. Tels étaient les principaux personnages ecclésiastiques dans l'entourage de Burns, et leur situation.

Cet exposé de l'esprit et de l'organisation de la religion presbytérienne et de la situation des deux partis, est peut-être un peu long, mais il nous a paru nécessaire. «Le lecteur anglais, dit Lockhart, qui ignore tous ces détails, ne sera certainement jamais capable de saisir les mérites ou les démérites de maintes des plus remarquables productions de Burns[206].» Il nous a paru que le lecteur français avait encore plus besoin de ces renseignements que le lecteur anglais. Sans eux, il serait presque impossible de rien comprendre à cette période de la vie de Burns.

Sa nature franche et sa forte vitalité, son besoin de libre allure devaient lui faire prendre en haine ce régime d'espionnage qui encourageait l'hypocrisie et emprisonnait l'existence dans la tristesse. Peut-être cependant ne serait-il pas entré dans la mêlée s'il n'avait eu que ces répugnances générales. Mais il fut atteint lui-même par cet odieux système de surveillance, et il n'était pas de ceux qu'on attaque impunément.

Voici à quel propos la lutte s'engagea. Lorsque la famille de Burns s'était transportée de Lochlea à Mossgiel, la servante que Burns avait séduite, Élizabeth Paton, était retournée dans sa famille, dans une paroisse voisine. Il ne tarda pas à devenir apparent qu'elle était enceinte. La chose commençait à s'ébruiter dans le pays. Un de ses amis, le jovial fermier John Rankine, en donna avis au poète, qui lui répondit, en plaisantant, qu'il s'attendait bien à quelque noise avant peu. Il avait joué ce jeu dangereux trop de fois pour ne pas y être pris enfin:

Je m'y suis risqué une fois ou deux,
Et peut-être même bien pas loin de trois fois;
Et je n'avais jamais rencontré la surprise
Qui eût brisé mon repos;
Mais, ce coup-ci, il y aura probablement du bruit;
Il y a un courlis dans le nid[207].

Des cas de ce genre n'échappaient pas longtemps à la vigilance des Kirk sessions. La pauvre fille fut condamnée à paraître dans l'église de sa paroisse sur l'escabeau du repentir. Il eût été possible à Burns de s'éviter l'humiliation d'y paraître lui-même, car la règle de la discipline portait que, lorsque les personnes impliquées dans une accusation d'impudicité vivaient dans des paroisses différentes, la censure était (p. 091) infligée là où la femme vivait ou bien dans l'endroit où le scandale avait été notoire[208]. Mais il eut toute sa vie ce mérite de ne pas essayer d'éluder les conséquences de ses folies. Bravement, il alla de lui-même prendre place à côté de celle qui était humiliée à cause de lui.

Devant la Congrégation entière,
Je répondis à l'appel loyalement;
Ma belle Betsy à mon côté,
Nous reçûmes une rare antienne;
Mais, par amour d'elle, je fais ce vœu,
Et je jure solennellement
Que, tant qu'il me restera une couronne,
Elle est bienvenue à la partager[209].

On peut imaginer la scène: Les deux coupables attendaient à la porte de l'église jusqu'à la fin de la première prière; le sacristain les faisait alors entrer et les conduisait à l'escabeau où ils recevaient leur réprimande et demeuraient pendant tout le sermon, exposés à tous les regards[210]. Ils étaient reconduits dehors avant la prière de la fin. On voit la femme, essayant, la tête baissée, de cacher sa confusion, et, à côté d'elle, le front haut, et avec un air de défi, ce jeune paysan dont les yeux noirs devaient laisser paraître d'étranges menaces de colère et de dédain.

Des châtiments de ce genre n'étaient pas faits pour dompter une âme altière et fougueuse comme celle-là. Burns sortit de cette réprimande exaspéré contre ceux qu'il appela, à partir de ce moment, des hypocrites, avec je ne sais quel air de fanfaronnade et de bravoure, affectant de se glorifier plutôt que de se repentir de ce qu'il avait fait et proclamant qu'il recommencerait dès qu'il en aurait l'occasion. C'est ce qu'il déclarait à son ami John Rankine, en lui racontant dans une épître comment les choses s'étaient passées. C'est la première de sa charmante série d'épîtres, et la première pièce importante composée à Mossgiel. Il reproche d'abord à son correspondant de griser abominablement les saints et de leur faire dire ensuite les mille et une horreurs. Ce vieux coquin de Rankine, qui était coutumier de ces tours, avait en effet, quelque temps auparavant, offert à un édifiant personnage un verre de toddy, c'est un mélange de whiskey et d'eau chaude. Mais il avait eu soin de faire verser du whiskey dans l'eau de la bouilloire, en sorte que plus le dévot pensait rallonger son verre, plus il le corsait et qu'il fut ivre de fond en comble, au parfait ébaudissement de Rankine[211]. Comme (p. 092) la vérité est dans le whiskey autant que dans le vin, il est probable que le malfaisant fermier faisait parler ses victimes.

Vous avez tant de contes et de tours,
Et, dans vos méchantes brindes et ribotes,
Vous faites des diables avec les saints,
Et vous les soulez jusqu'en haut;
Et alors leurs défauts, leurs pailles et leurs manquements,
On aperçoit tout.

Par pitié épargnez l'Hypocrisie!
Cette sainte robe, oh! ne la déchirez pas!
Épargnez-la, au nom de ceux qui la portent souvent,
Les gens en noir;
Mais votre maudit esprit, quand il en approche,
La leur arrache du dos.

Pensez, méchant pécheur, au mal que vous faites:
C'est la «robe bleue», la livrée et le vêtement
Des saints; ôtez-leur cela, vous ne leur laissez rien
Pour les distinguer
De païens non rachetés,
Comme vous ou moi[212].

On sent déjà dans ces strophes la main impatiente de frapper, l'homme qui est sur le point de porter la guerre chez l'ennemi et qui n'attend que la première opportunité. Après ce début, il raconte sa propre aventure, sur un ton qui laisse voir les dispositions d'esprit qu'il en avait rapportées.

Ma foi, je n'ai pas le cœur à chanter!
Ma Muse peut à peine ouvrir l'aile;
Je me suis joué à moi-même un joli air
Et j'ai dansé mon soûl!
J'aurais mieux fait de partir et de servir le roi
À Bunkers-Hill.

C'était une nuit, récemment, tout content,
J'étais parti me promener avec un fusil,
Et voilà que j'amenai une perdrix à terre,
Une jolie poule;
Et comme le crépuscule était venu
Je crus qu'on n'en saurait rien.

La pauvre petite créature était peu blessée;
Je la caressai un peu, par jeu,
Ne pensant pas qu'ils me tracasseraient pour cela;
Mais, le diable m'emporte!
Quelqu'un raconte à la cour de braconnage
Toute l'histoire.

(p. 093) Quelques vieux friands experts avaient bien vu
Que telle poulette avait reçu du plomb,
On soupçonna que j'étais dans l'affaire,
Je dédaignai de mentir,
Aussi j'eus pour mon sou mon sifflet,
Et je payai l'amende.

Mais par mon fusil, le roi des fusils,
Et par ma poudre et par mon plomb,
Et par ma poule et par sa queue,
Je promets et je jure
Que, par moor et vallon, le gibier me paiera
Cela l'année prochaine[213].

C'était un singulier résultat de cette grave leçon. Lorsqu'on avait à faire à de mauvaises têtes prêtes à tout risquer, c'était souvent ce qui arrivait. La résolution de Burns était cousine du stratagème de ce méchant gars de Nichol Snipe, le garde-chasse, qui avait tellement interloqué M. Balwhidder, le bon et simple ministre des Annales de la Paroisse. C'est une des jolies anecdotes de ce charmant livre et elle montre à quel point de bravade ces humiliations publiques poussaient parfois des natures inflexibles. M. Balwhidder raconte que ce Nichol et la fille qu'il avait séduite furent obligés de se tenir debout dans l'église. Le reste de la scène demande à être dit par lui-même. «Mais Nichol était un vaurien perdu, car il arriva avec deux habits: l'un boutonné par derrière et l'autre boutonné par devant; et deux perruques de mylord, qui lui avaient été prêtées par le valet de chambre: l'une sur sa figure et l'autre à sa vraie place; et il se tenait le visage contre la muraille de l'église. Quand je l'aperçus de la chaire, je lui dis «Nichol, vous devez vous tourner de mon côté.» Sur quoi, il se retourna, il est vrai, mais il me présenta le même aspect que son dos. Je demeurai confondu et je ne savais pas quoi dire, mais je lui criai d'une voix de courroux: «Nichol! Nichol! si vous aviez toujours été de dos, vous ne seriez pas ici aujourd'hui» et ces paroles eurent un tel effet sur toute la congrégation que le pauvre garçon souffrit ensuite plus de ma moquerie que si je l'avais réprimandé de la manière prescrite par la session[214].» Il y avait un peu de Nichol dans la façon dont Burns avait reçu la réprimande du révérend.

Lorsque, quelque temps après, Élizabeth Paton accoucha d'une fille, il répondit à la censure qu'il avait dû subir, par une pièce intitulée, Bienvenue d'un poète à sa fille, enfant de l'amour, pièce charmante dans son genre, toute pleine de mots caressants pour le petit être qui lui (p. 094) donnait pour la première fois droit «à la vénérable appellation de père»[215], avec une pointe d'émotion et de tendresse derrière le défi.

Tu es la bienvenue, fillette; le malheur me prenne
Si ta pensée ou celle de ta mère
M'intimide ou m'effraye jamais,
Ma jolie petite dame;
Ou si je rougis quand tu m'appelleras
Tata ou papa.

Ils peuvent maintenant m'appeler fornicateur,
Et tracasser mon nom dans leur bavardage rustique;
Plus ils parlent et plus je suis connu;
Qu'ils clabaudent donc!
Une langue de femme est mince matière
À troubler un homme!

Bienvenue! ma jolie, douce, mignonne fillette,
Bien que tu sois venue un peu sans être demandée,
Et bien que ta venue m'ait mis aux prises
Avec l'église et le chœur;
Cependant, par ma foi, j'avais fait ce qu'il fallait,
Ça, j'en donne ma parole!

Mignonne image de ma jolie Betty,
Quand je t'embrasse et je te caresse paternellement
Aussi chère, aussi proche de mon cœur je te place,
Aussi volontiers,
Que si ta naissance avait été vue par tous les prêtres
Qui ne sont pas encore en enfer!

Doux fruit de mainte rencontre joyeuse,
Maintenant c'en est fait de mon plaisant labeur,
Puisque tu es venue au monde obliquement,
Ce qui fait rire les imbéciles;
Dans mon dernier sou tu as ta part,
Et c'est la plus grosse moitié.

Quand je devrais en être pauvre et ruiné,
Tu seras aussi belle, aussi bien vêtue,
Et tes jeunes années aussi bien élevées
Dans l'éducation,
Que n'importe quel mioche de lit conjugal,
De ta position.

Dieu fasse que tu puisses hériter
La personne, la grâce, le mérite de ta mère,
Et l'esprit de ton pauvre et indigne père,
Sans ses défauts,
J'aimerais mieux te voir héritière de cela
Que de fermes bien garnies.

(p. 095) Si tu es ce que je voudrais que tu sois,
Si tu prends les conseils que je te donnerai,
Je ne regretterai jamais mes tracas à propos de toi,
Ni le coût, ni l'affront;
Mais je serai un père aimant pour toi
Et fier d'en porter le nom[216].

Cette fillette si joliment saluée par son père fut prise et tendrement élevée à Mossgiel, par la mère de Burns et par ses sœurs. Elle fut l'enfant de la maison. On devine, à quelques lignes écrites plus tard, les rentrées au logis de Burns et les caresses d'enfant.

De mioches, j'en suis plus que satisfait,
Le ciel m'en a envoyé une de plus que je ne demandais;
Ma petite Bess fraîche, souriante, chèrement achetée,
Elle regarde à grands yeux son père dans le visage[217].

Quand Burns partit, elle resta avec sa grand'mère. À vingt-et-un ans, elle reçut en dot dix mille francs pris sur les fonds souscrits pour la veuve et les enfants du poète. Elle se maria et mourut en 1816 à l'âge de trente-deux ans. Elle ressemblait, dit-on, beaucoup à son père.

Le prêtre qui avait humilié ce jeune paysan ne s'était pas douté de l'ennemi qu'il préparait au clergé. Tout frémissant de colère sur l'escabeau, Burns s'était juré de se venger et la première occasion ne se fit pas attendre. Il arriva, avant la fin de l'année, que deux des principaux ministres du parti de Auld Light, un révérend Moodie qui était ministre de Riccarton et l'énorme John Russell de Kilmarnock se querellèrent à propos des limites de leurs paroisses. Ils portèrent le cas devant le presbytère d'Irvine, et là, dans une séance publique qui avait attiré tout le pays des alentours et Burns parmi beaucoup d'autres, les deux révérends, jusqu'alors amis, apportant dans leurs invectives la violence de leurs sermons, s'insultèrent grossièrement en face de leurs partisans consternés et de leurs adversaires amusés[218]. Burns était à l'affût. Aussitôt il composa sa première satire: Les deux Pasteurs ou la Sainte Bagarre, histoire étrangement triste. Il les comparait, avec des détails qui poursuivaient la comparaison jusque dans ses dernières allusions, à deux bergers dont les troupeaux, pendant qu'ils se querellaient, étaient exposés à tous les dangers.

Ô vous tous, saints troupeaux pieux,
Bien nourris dans les pâturages orthodoxes,
(p. 096) Qui maintenant vous gardera du renard
Ou des chiens rôdeurs?
Ou qui aura soin des brebis égarées ou âgées,
Aux abords des fossés?

Les deux meilleurs bergers de tout l'ouest,
Qui aient jamais soufflé dans la trompe de l'Évangile
Ces vingt-cinq derniers étés,
Oh, horrible à dire!
Ont eu une amère et noire querelle
Entre eux.

Ô, Moodie, homme, et toi, verbeux Russell,
Comment pûtes-vous susciter un pareil fracas;
Vous verrez comme les bergers de la «Jeune Lumière» vont siffler,
Et diront que c'est du beau!
La cause du seigneur n'a jamais eu telle entorse,
À ma mémoire[219].

Il décrit le troupeau de Moodie, beau et sain «jusqu'aux pattes»; son pasteur le tient à l'écart de la mare empoisonnée de l'Arminianisme et ne lui laisse boire que l'eau claire du puits de Calvin; il connaît les putois, les chats sauvages, les blaireaux, les renards et il est prêt à verser leur sang et à vendre leur peau. Et quel berger que Russell! On l'entend par moors et vallons. C'était la vérité, car la voix de Russell s'entendait à un mille.

Que ces deux hommes—Ô! faut-il vivre pour voir cela?—
Que ces deux fameux se soient querellés,
Et que des noms comme «gredin», «hypocrite»
Aient été de l'un à l'autre,
Tandis que les bergers de la «Jeune Lumière» ricanant, hostiles,
Disent que ni l'un ni l'autre ne ment.

Cela se terminait par un éloge des représentants du Nouveau Parti, qui faisait contraste avec la caricature des champions de la Vieille Lumière. La pièce ne tarda pas à circuler dans le pays et à y provoquer un vaste éclat de rire. «Ce fut la première de mes productions poétiques qui vit la lumière» dit Burns, voulant dire qu'il la communiqua en manuscrit. «J'avais une idée que la pièce avait quelque mérite, mais pour prévenir tout malheur, j'en donnai une copie à un ami qui était très friand de cette sorte de choses, et je lui dis que je ne pouvais pas deviner qui en était l'auteur, mais que je la trouvais assez bien faite. Dans une certaine partie du clergé aussi bien que des laïques, elle souleva un fracas d'applaudissement[220].» C'étaient les membres de la (p. 097) Nouvelle Lumière qui, charitablement, accueillaient cette démolition de leurs adversaires. C'était assurément le plus rude coup que le Vieux Parti eût encore reçu.

Ce n'était là que la première d'une série fameuse de diatribes contre le clergé de l'ancienne école. Pendant l'année 1785 et une partie de 1786, c'est-à-dire pendant presque tout son séjour à Mossgiel, elles se pressent, tombant drues, fouettant ferme de leur sarcasme et de leur éloquence, comme un fouet à double lanière, faisant résonner toute la contrée d'un franc rire et blêmir plus d'un visage puritain. Ce jeune paysan se trouvait d'un coup un satirique de premier ordre, et les noms qu'il choisit sont marqués aussi magistralement, que ceux qui l'ont été par la main de Martial ou de Régnier.

Le premier qui lui tomba sous la main, après les révérends Moodie et John Russell, fut précisément William Fisher, un des elders de Mauchline. Il le malmena plus terriblement encore, dans sa Prière de Saint Willie. Les circonstances qui motivèrent cette implacable satire sont tellement caractéristiques des mœurs, et elles démontrent si bien que la tyrannie sacerdotale dont nous avons parlé plus haut n'avait pas disparu à cette époque, qu'il peut être utile de les rappeler. Gavin Hamilton, le notaire de Mauchline et le propriétaire de Mossgiel, avait été menacé d'être exclu de la communion annuelle et écarté des tables «pour négligence habituelle des ordonnances de l'Église». On lui reprochait d'être irrégulier à l'église; d'avoir été absent deux dimanches dans un mois et trois dans l'autre; de s'être mis en route un dimanche, malgré les conseils du ministre; de négliger habituellement, si toutefois pas entièrement, le culte de Dieu, dans sa famille[221]. Gavin Hamilton affirma que ces accusations sortaient d'une rancune personnelle et en appela de la Kirk session au Presbytère d'Ayr. Il y fut défendu par un de ses confrères d'Ayr, nommé Aiken, ami de Burns, qui était, paraît-il, doué d'un talent de parole remarquable et qui semble avoir été un grand orateur dans un petit bourg. La Kirk session de Mauchline, c'est-à-dire Daddy Auld et William Fisher, fut considérée comme mal fondée dans sa réprimande, et Gavin Hamilton rapporta un ordre du Presbytère que les procès-verbaux de la session dont il avait appelé fussent détruits. C'est en sortant de ce jugement que Burns place les lamentations suivantes dans la bouche de William Fisher, lequel gémit de ce qui vient de se passer[222]. Il s'adresse au Dieu de justice:

Ô Toi qui résides dans les cieux, Qui, selon ton bon plaisir, (p. 098) En envoies un an ciel et dix en enfer, Pour ta plus grande gloire, Et non pas pour le bien ou le mal Qu'ils ont fait devant Toi!

Je bénis et je loue Ta puissance infinie,
Quand Tu en as laissé des milliers dans les ténèbres,
De ce que je suis ici, devant Ta vue,
Pour les dons et la grâce
Une lumière brûlante et éclairante
Pour toute cette contrée.

Qu'étais-je donc, moi ou ma génération,
Pour obtenir une telle exaltation
Moi qui mérite si justement la damnation
Pour avoir enfreint Tes lois,
Cinq mille ans avant ma création,
Par la faute d'Adam.

Quand je chus du ventre de ma mère,
Tu aurais pu me plonger en enfer,
Pour y grincer des gencives, y pleurer, y crier,
Dans des lacs brûlants,
Où les démons maudits rugissent et hurlent
Enchaînés à leurs poteaux.

Cependant me voici, choisi pour exemple
Que Ta grâce est grande et ample;
Je suis un pilier de Ton temple
Ferme comme un roc,
Un guide, un bouclier, un exemple
À tout Ton troupeau.

Ô Lord, Tu sais quel zèle je montre,
Quand les buveurs boivent, et les jureurs jurent,
Et qu'on chante ici et qu'on danse là,
Petits et grands;
Car je suis gardé par Ta crainte
Et exempt de toutes ces choses.

Pourtant, ô Lord, il faut que je le confesse
Par moment je suis troublé d'une luxure charnelle;
Et parfois aussi, avec une assurance mondaine,
Le vil égoïsme entre en moi;
Mais Tu sais que nous sommes une poussière
Souillée de péché[223].

Il avoue alors qu'avec une certaine Meg, puis avec la fillette de Lizzie.... Mais c'est que ce vendredi-là il était gris, sans quoi il ne se serait jamais (p. 099) approché d'elle. C'est peut-être la volonté de Dieu et, s'il en est ainsi, que cette volonté soit faite.

Peut-être laisses-Tu cette épine charnelle
Tourmenter Ton serviteur soir et matin,
De crainte qu'il ne devienne exalté et orgueilleux
Des dons qu'il a reçus.
Si c'est ainsi, il faut qu'il supporte Ta main
Jusqu'à ce que Tu la relèves.

Toutes ces pages sont d'une malice qui tombe juste à point, tous les mots portent. C'est d'une raillerie charmante et cruelle, où chacun des traits dessine et égratigne à la fois. La fin est surtout caractéristique. L'aigreur, le fiel de cette âme dévote éclatent en une longue prière haineuse où le nom du Seigneur revient et roule au milieu de demandes de châtiment contre ces indignes, Gavin Hamilton, Aiken et leurs semblables. Ce Tartuffe rustique s'emporte lui aussi. Mais tandis que celui de Molière est peut-être bien un pur incrédule qui se sert de la religion comme d'un moyen d'escroquerie; celui-ci, par une vue très profonde de l'état de ces esprits, est un vrai croyant; sa rancune a sincèrement recours à sa foi. Toute cette pièce est parfaite. Ce n'est pas sans doute l'ample satire du Tartuffe; c'est quelque chose de court et de léger comme une flèche, mais infaillible.

Lord, bénis Tes élus en cet endroit,
Car ici Tu as une race d'élus;
Mais que Dieu confonde la face hardie
Et flétrisse le nom
De ceux qui amènent sur Tes elders la disgrâce
Et la honte publique.

Lord, rappelle-Toi ce que Gavin Hamilton mérite;
Il boit, et jure, et joue aux cartes,
Cependant il a une habileté si prenante
Près des humbles et des grands,
Que, hors des mains des prêtres de Dieu, les cœurs des gens
S'en vont à lui.

Et lorsque naguère nous l'avons châtié,
Tu sais quel scandale il a excité,
Qu'il a fait éclater le monde de rire,
De rire de nous.
Maudits soient sa corbeille et ses provisions,
Ses choux et ses pommes de terre.

Lord, écoute mon cri fervent, ma prière
Contre le presbytère d'Ayr,
Que Ta main puissante, Lord, soit sévère
Sur leurs fronts,
Lord fais-la peser, fais peser Ta colère
Sur leurs affronts.

(p. 100) Ô Lord, mon Dieu, cet Aiken à la langue souple,
Mon cœur et mon âme en tremblent encore
De penser comment nous étions debout, apeurés, gémissants,
Et tout suants de peur,
Tandis que lui, la lèvre dédaigneuse et courbée,
Tenait haut la tête.

Lord, au jour de la vengeance, visite-le;
Lord, ceux qui l'ont employé, visite-les;
Dans Ta miséricorde ne les oublie pas,
N'entends pas leur prière;
Mais, pour l'amour de Tes fidèles, détruis-les
Ne les épargne pas.

Mais, Lord, souviens-Toi de moi et des miens,
Dans Tes bontés temporelles et divines,
Que je puisse briller en fortune et en grâce
Au-dessus de tous;
Et toute la gloire en sera Tienne,
Amen, Amen[224].

C'est une merveilleuse satire, forte surtout parce que l'ironie atteint le fond des choses et est pleine de sens. Tout y est: la doctrine sauvage, la sécurité de ce misérable qui est sûr d'être parmi les élus, ses vices, avec le mélange de cynisme et d'hypocrisie, qu'on retrouve souvent chez les gens de son espèce, et enfin la haine dévote, fiel qui rancit au fond de tant de vases d'élection. Et tout est exprimé en termes si précis, si nerveux, d'un mouvement si rapide, que rien n'arrête la force du coup et que Holy Willie en fut comme assommé. C'est la plus féroce des satires de Burns et c'est une chose grave que d'attacher à une mémoire un pareil écriteau. Heureusement, il avait eu la main juste autant que rude, William Fisher fut, peu de temps après, convaincu d'avoir volé l'argent dans le plateau qu'on tenait à la porte de l'église. Il finit plus mal encore. Une nuit, rentrant ivre chez lui, il tomba dans un fossé sur le bord de la route et y périt de froid, dans la boue[225].

L'effet de cette pièce dans le pays fut encore plus grand que celui de la Sainte Bagarre. Il fut tel que la Kirk-Session songea à en poursuivre l'auteur. «La Prière de Saint Willie, fit ensuite son apparition et alarma tellement la Kirk-Session qu'ils tinrent trois réunions séparées pour examiner leur sainte artillerie et voir s'il ne s'y trouvait pas quelque arme qu'on pût diriger contre les rimeurs profanes[226].» Cela n'intimida point Burns. Après Holy Willie vinrent, en rapide succession, pendant 1785, le Post-Scriptum de l'Épître à Simson, l'Épître à John Goldie, l'Épître au (p. 101) Rev. Mac Math; et pendant 1786, l'Ordination, l'Adresse aux rigidement vertueux et la Sainte-Foire, que ses biographes rangent parmi ses satires religieuses et que nous serions plus disposé à mettre parmi ses poèmes locaux comme la Veillée de la Toussaint et les Joyeux Mendiants. C'est toute une série de pièces pleines de bon sens, d'esprit et d'éloquence. Quelques-unes, comme l'Ordination et l'Épître à John Goldie sont trop spéciales et locales. Mais les autres conservent leur intérêt en dehors des circonstances qui les ont produites.

Si Burns, dans ses démêlés avec le clergé ambiant, s'était contenté de fouailler tel révérend ou tel ancien, il n'aurait fait qu'œuvre de représailles individuelles. Il aurait pu déployer des qualités de satire et des ressources d'invectives, sans cesser de faire une besogne toute personnelle, comme s'il avait élargi des épigrammes et leur avait donné l'envolée et le cinglement retentissant de pièces lyriques. Mais il a été bien au delà et, après avoir attaqué et bafoué la discipline presbytérienne sous la forme et sous les noms qu'elle revêtait en face de lui, il s'en prit à la doctrine elle-même. Il en saisit, avec une parfaite clairvoyance, les points essentiels, c'est-à-dire l'omniprésence diabolique qui causait toutes les terreurs, et cette morale inflexible, sans compassion pour la faiblesse, sans notion de pardon, qui cachait, sous son écorce de dureté, bien des hypocrisies. Ces points il les attaqua en eux-mêmes, sans mélange de rancune, hors du rapetissement qui prend les questions présentées dans des querelles personnelles. C'est par ces coups portés à la doctrine que Burns mérite surtout d'être placé au nombre de ceux qui contribuèrent à l'émancipation de l'esprit écossais, pendant le XVIIIe siècle.

On a vu quelle place tient dans la religion puritaine l'idée du Malfaisant. Une doctrine qui repose sur la déchéance de la nature humaine et sur sa dégradation, ne peut manquer de faire une large place à l'esprit du mal. Selon elle, chacun vit assailli par la tentation, est destiné à la damnation. Les hommes sont normalement la proie du diable; il faut, pour en retirer quelques-uns, le sauvetage miraculeux de la grâce. Cette doctrine, tombant dans un pays sombre, où le sang est superstitieux, où la nature a quelque chose de mystérieux et de menaçant, où les anciennes croyances féeriques mal détruites renaissaient sous des formes nouvelles, devait y prospérer étrangement. Reprise, colportée, développée en d'innombrables sermons hurlés par des prédicateurs démoniaques, avec de tels cris qu'ils semblaient avoir les pieds dans le soufre, elle était devenue un épouvantail; elle avait terrorisé toutes les âmes. Ces gens vivaient dans un frisson continuel des mauvais esprits. «À leur tête était Satan lui-même, dont le plaisir était d'apparaître en personne, attirant ou terrifiant tous ceux qu'il rencontrait. Un jour il visitait la terre sous la forme d'un chien noir, un autre jour sous celle d'un corbeau; un autre jour on l'entendait (p. 102) au loin rugir comme un taureau. Il apparaissait quelquefois comme un homme pâle vêtu de noir et quelquefois il venait comme un homme noir vêtu de noir; on remarquait que sa voix était spectrale, qu'il ne portait pas de chaussures et qu'un de ses pieds était fourchu. Ses stratagèmes étaient infinis, car, dans l'opinion des théologiens, sa ruse augmentait avec l'âge et, ayant étudié depuis plus de 5000 ans, il était arrivé à une incomparable dextérité. Il aimait à saisir et il saisissait des hommes et des femmes et il les emportait à travers les airs. Généralement il était vêtu en laïque, mais on disait qu'en plus d'une occasion il avait eu l'impudence de s'habiller en ministre de l'Évangile. En tous cas, sous un costume ou sous un autre, il apparaissait aux membres du clergé et il essayait de les séduire et de les attirer de son côté. Ces tentatives naturellement échouaient; mais hors du clergé bien peu étaient capables de lui résister. Il pouvait soulever ouragans et tempêtes, il pouvait exercer ses maléfices non seulement sur l'esprit, mais sur les organes du corps, faisant voir et entendre ce qui lui plaisait. Parmi ses victimes, il poussait les unes à commettre le suicide, les autres à commettre un crime. Cependant, tout formidable qu'il fût, aucun chrétien n'était considéré comme ayant acquis une pleine expérience religieuse si, à la lettre, il ne l'avait pas vu, s'il ne lui avait pas parlé, s'il n'avait pas lutté contre lui. Le clergé prêchait constamment de lui, et préparait son auditoire à des entrevues avec le grand ennemi. La conséquence fut que les gens devinrent presque fous de peur. Chaque fois qu'un prédicateur mentionnait Satan, la consternation était si grande que l'église se remplissait de soupirs et de gémissements[227].» Cette page pittoresque et dense en renseignements, comme Buckle les écrivait, rend bien l'état des esprits. Il n'y avait pour l'Ennemi qu'un sentiment universel de crainte et de haine, et comme un cri unanime d'épouvante et d'exécration.

Soudain, dans le propre langage du pays, on entendit quelqu'un qui parlait à Satan non seulement sans crainte mais encore avec une sorte de camaraderie et de cordialité familières. C'était Burns qui avait conversation avec lui! On n'avait jamais entendu parler du diable sur ce ton. C'était une épître charmante, enjouée, toute pleine de raillerie, de bonne humeur, avec un grain d'amitié, tout comme si les deux causeurs avaient été compères et compagnons, prêts à faire route, bras dessus bras dessous. Voici que quelqu'un se moque de Satan, le tourne en ridicule, le plaisante, le nargue, tout comme on fait d'une personne dont on n'a pas peur. Et c'est peu encore! Voici qu'il l'admoneste, lui dit qu'il est méchant garçon depuis assez longtemps, et finit par lui donner de bons avis, lui conseille de se convertir. C'est à quoi les Théologiens n'avaient jamais pensé; c'est cependant une idée bien simple et qui arrangerait (p. 103) fameusement les choses. Sur le coup, ce dut être une stupeur et presque une indignation comme devant un blasphème et une hérésie. Car pour beaucoup, même d'aujourd'hui, dire du bien du diable c'est une abomination aussi grave que de dire du mal de Dieu. Jack Russell et la Vieille Lumière en durent prédire de belles. Il y avait assurément beaucoup de bravoure d'esprit et de hardiesse de conduite à faire une pareille pièce.

Et cependant comment résister? La pièce était charmante, si franchement gaie, un si heureux mélange de crânerie, de bonhomie, de bonne humeur et de moquerie, qu'elle devait rassurer ceux qui la lisaient. Et le fait est qu'avec la curieuse puissance de conduite et d'entraînement qu'ont les poésies de Burns, celle-ci vous mène du tremblement, où ses lecteurs devaient se trouver d'accord avec lui, au badinage où ils devaient se trouver étonnés de prendre part.

Ô toi, quel que soit le titre qui te convient,
Vieux Cornu, Satan, Nick ou Fourchu,
Qui, dans cette caverne effrayante et pleine de suie,
Enfermé sous les écoutilles,
Éclabousses le cuvier à soufre,
Pour échauder de pauvres misérables!

Écoute-moi, vieux Pendard, un instant,
Et laisse tranquilles ces pauvres corps damnés;
Je suis sûr que cela ne fait guère plaisir
Même au diable
De battre et d'échauder de pauvres chiens comme moi,
Et de nous entendre piailler.

Grand est ton pouvoir et grande ta renommée;
Ton nom est connu et célèbre au loin;
Et bien que ce trou enflammé soit ta demeure,
Tu voyages partout;
Et ma foi, tu n'es ni lent, ni boiteux,
Ni timide, ni paresseux.

Tantôt errant comme un lion rugissant,
Tu cherches ta proie dans les trous et dans les coins;
Tantôt volant sur la tempête aux fortes ailes,
Tu découvres les églises;
Tantôt, regardant dans les cœurs humains,
Invisible, tu guettes.

J'ai entendu ma vénérable grand'mère dire
Que dans les gorges solitaires, tu aimes à errer;
Ou que là où les vieux châteaux ruinés, grisâtres
Font des signes à la lune,
Tu épouvantes la route du voyageur nocturne;
D'un murmure fantastique.

(p. 104) Quand le crépuscule appelait ma grand'mère
À dire ses prières, brave honnête femme!
Souvent derrière le foin, elle t'a entendu bourdonner
D'un bourdonnement effrayant;
Ou passer, en froissant les feuilles des sureaux
Avec un lourd soupir.

Il raconte que lui-même, une nuit d'hiver sombre et venteuse, quand les étoiles lançaient leurs rayons de côté, il l'a aperçu, de l'autre côté de l'étang, sous la forme d'un paquet de roseaux. Le bâton trembla dans sa main et ses cheveux se dressèrent sur sa tête, quand il le vit s'envoler comme un canard, d'un vol sifflant. Il lui rappelle, d'un ton moitié sérieux et moitié moqueur, toutes ses fredaines, depuis le moment où il a troublé dans l'Eden la première paire d'amoureux. Il se moque de lui et il lui dit qu'il saura bien lui échapper au dernier moment:

Et maintenant, vieux Fourchu, je sais bien que tu penses
Que les escapades et les buveries d'un certain barde,
En quelque heure fâcheuse, l'enverront d'un bon pas
À ton trou noir;
Mais, ma foi! il tournera lestement le coin
Et se moquera de toi!

Enfin il finit d'un ton paternel, en lui donnant de bons avis, en lui conseillant de se convertir:

Allons, bonsoir, vieux Nick;
Je désire que tu réfléchisses et que tu t'amendes;
Tu pourrais peut-être, je n'en sais rien,
Avoir encore une chance;
Cela me fait chagrin de penser à ce trou,
Même pour toi![228]

Et il le quitte après cette petite admonestation. Il faut se rappeler l'horreur des Écossais pour le démon, leur croyance à son intervention continuelle, à sa présence dans leur vie; il faut se rappeler les prédications dont nous parlions plus haut pour comprendre l'originalité et la bravoure d'une pièce comme celle-ci, pour comprendre aussi son succès. Plus d'un que l'idée du Méchant tenait lié dans l'épouvante, dut écouter avec soulagement ces strophes qui traitaient le diable avec insouciance, comme un être plus ridicule que dangereux; et plus d'un, en rentrant le soir, assailli aux passages noirs des routes par la crainte de le voir surgir, dut se rassurer en se fredonnant les couplets du poète:

Mais, ma foi! il tournera lestement le coin
Et se moquera de toi!

(p. 105) De même, il faut se rendre compte de la dureté de la morale puritaine, repenser aux jugements inflexibles dont elle frappait toutes les actions, à l'implacable condamnation dont elle accablait les moindres fautes, pour admirer, en la replaçant dans l'austérité environnante, son Adresse aux très Vertueux. C'était une nouvelle chose, dans une petite paroisse de campagne, à cette époque, que ce plaidoyer plein de compassion attendrie pour la faiblesse humaine et, en même temps, que cette façon, la seule juste, de mesurer les fautes aux tentations de la nature ou des circonstances. Nulle part on n'a mieux exprimé cette indulgence, que la sympathie pour l'homme a rendue maintenant commune, mais qui n'a jamais trouvé une forme plus humaine, plus portative, pour ainsi dire, plus propre à devenir la devise du mélange de défiance et de bonté, avec lequel seulement nous devons nous permettre de juger les autres. S'adressant aux rigides, il leur disait:

Oh! vous qui êtes si bons vous-mêmes,
Si pieux et si saints
Que vous n'avez rien à faire qu'à noter et compter
Les fautes et les folies de votre voisin!
Vous dont la vie est comme un moulin bien allant,
Fourni d'une eau abondante;
La trémie pleine tourne toujours
Et toujours le clapet fait son bruit.

Écoutez-moi, vous, vénérable cohorte,
Je suis l'avocat de ces pauvres mortels
Qui fréquemment passent la porte de la calme Sagesse,
Pour aller au portail de l'étourdie Folie;
Oui, au nom de ces écervelés et de ces insouciants,
Je voudrais ici proposer une défense,
Pour leurs malheureux tours, leurs noires fautes,
Leurs défaillances et leurs infortunes.

Vous comparez votre état au leur,
Et vous frissonnez de les rapprocher;
Mais jetez, un moment, un regard juste,
Qu'est-ce qui fait la grande différence?
Défalquez ce que le manque d'occasions a donné
À cette pureté dans laquelle vous vous enorgueillissez,
Et, (ce qui souvent est plus que tout le reste)
Votre meilleur art de dissimuler.

Pensez, quand votre pouls maté
Donne de temps en temps une secousse,
Quelles fureurs doivent convulser les veines
De celui dont le pouls sans répit galope!
Avec bon vent et la marée en poupe,
Vous filez tout droit au large;
Mais faire voile contre l'un et l'autre,
Cela fait étrangement louvoyer.

(p. 106) Voyez la Sociabilité et la Jovialité s'asseoir,
Joyeuses et sans défiance,
Jusqu'à ce que, défigurées, elles deviennent
La Débauche et l'Ivrognerie:
Oh! si elles pouvaient s'arrêter à calculer
Les éternelles conséquences,
Ou bien, pour parler d'un enfer que vous craignez plus,
La maudite, maudite dépense.

Vous, hautes, fières, vertueuses dames,
Ficelées droites dans vos corsets pieux,
Avant d'injurier la pauvre Fragilité,
Supposez les cas renversés:
Un gars chèrement aimé, une occasion câline,
Une inclination traîtresse;
Mais, laissez-moi le murmurer à votre oreille,
Peut-être que vous n'êtes pas une tentation.

Et la pièce, dépouillant brusquement son air ironique, se termine, comme il arrive souvent à la fin des morceaux de Burns, par deux strophes d'une gravité éloquente, pleines de la substance de bien des sermons.

Examinez donc avec bonté, votre frère, l'homme,
Avec plus de bonté encore, votre sœur, la femme;
Encore qu'ils puissent aller un peu de travers,
S'égarer en chemin est chose humaine;
Un point reste toujours grandement obscur,
Le motif pour quoi ils agissent ainsi;
Et il est tout aussi difficile de marquer
Jusqu'à quel degré peut-être ils se repentent.

Celui qui a créé le cœur, c'est celui-là seul
Qui avec certitude peut nous juger;
Il en connaît chaque corde—et son ton divers,
Chaque ressort—et sa portée diverse;
Devant la balance, restons donc muets,
Nous ne pouvons pas l'ajuster:
Ce qui a été commis nous pouvons en partie l'estimer,
Nous ignorons ce qui a été surmonté[229].

Ceci était plus qu'une correction d'elder. C'était une protestation très claire et délibérément jetée contre cette sévérité pharisaïque qui ne connaissait ni atténuation, ni rachat des fautes, contre cette morale toute de réprobation et d'exorcisme, sans nuances ni limites, qui condamnait d'un coup, en bloc et à toujours. C'était, vers la fin, mieux encore. C'était une voix d'indulgence et de pardon. Il y avait bien longtemps que cette voix-là n'avait été entendue, au milieu de ces paroles d'airain et de fer. (p. 107) Sans doute, on discerne dans cette pièce, sous couleur de plaidoyer général, une défense pour soi-même; et l'auteur avait besoin de la mansuétude de jugement qu'il réclamait pour tous. Mais qu'est-ce que la lutte contre les préjugés et les abus sinon un front de poussées sur les points où il nous blessent; seraient-ils jamais détruits s'ils n'étaient combattus par ceux-là qu'ils font souffrir? Il n'en existait pas moins que l'attaque était complète et ouverte, et qu'elle portait sur les endroits vitaux de la doctrine. Sans le savoir, Burns continuait, dans cette région, le travail entrepris par Hutcheson, et collaborait à une même émancipation. Et, en ce qui regarde Burns particulièrement, il n'en était pas moins vrai que, par la logique et les meilleures aspirations de son esprit, il était sorti graduellement des altercations et des ripostes personnelles pour faire du débat la défense d'une idée généreuse.

Il y avait—nous ne devons pas l'oublier—un certain courage à protester ainsi et cette attitude n'allait pas sans lui attirer quelques chagrins et des ennuis. Chez lui, il trouvait les remontrances et les prières de sa mère, de son frère, ou ces silences qui blâment[230]. Dehors, il rencontrait la froideur, l'aversion de beaucoup. Si sa franchise et sa crânerie lui avaient attiré, même dans les rangs du clergé libéral, des amitiés qui compensaient le scandale des pharisiens, il n'en devait pas moins souffrir dans ses relations, et il pouvait en souffrir dans ses intérêts. Nous verrons que cette hostilité ne fut pas étrangère à une des grandes douleurs de sa vie. Il était de plus exposé, si un hasard avait mal tourné les choses, à être poursuivi et frappé de l'excommunication qui, dans ce pays, mettait un homme aussi sûrement hors de la société qu'au moyen-âge. Il n'était pas d'ailleurs sans s'en rendre compte. Après la fougue et la fièvre de la bataille, il lui venait des appréhensions. Il écrivait à un révérend de ses amis, un modéré de la Nouvelle Lumière:

Ma petite Muse, fatiguée de mainte chanson
Sur les robes et les rabats et les graves bonnets noirs,
Est devenue tout alarmée, maintenant qu'elle l'a fait,
De peur qu'ils ne la blâment,
Et qu'ils ne lancent leur saint tonnerre sur elle,
Et qu'ils ne l'anathématisent.

J'avoue que ce fut téméraire et assez imprudent,
Pour moi, pauvre poétaillon rustique,
De me mêler d'une bande si puissante
Qui, s'ils me connaissent,
Peuvent aisément, d'un simple petit mot,
Lâcher l'enfer sur moi.

(p. 108) Mais j'étais hors de moi de voir leurs grimaces,
Leurs faces soupirantes, hypocrites, fières de la grâce,
Leurs prières de trois milles, leurs grâces d'un demi-mille,
Leur conscience élastique,
À ces gens que l'avidité, la vengeance et l'orgueil déshonorent
Plus encore que leur ineptie[231].

Il avait beau se tenir; dès qu'il parlait d'eux, la colère lui remontait à la gorge et il repartait de plus fort. Dans cette même pièce, à deux pas de ces regrets, il reprenait de plus belle:

Ô Pope, si j'avais les dards de ta satire
Pour donner à ces chenapans leur dû,
J'arracherais leurs cœurs pourris et creux,
Et je crierais bien haut
Leurs jongleries, leurs filouteries, leurs ruses
Pour tromper la foule.

Dieu sait que je ne suis pas ce que je devrais être,
Que je ne suis pas même ce que je pourrais être,
Mais j'aimerais vingt fois mieux être
Tout net un athée,
Que de me cacher sous les couleurs de l'Évangile,
Comme sous un écran.

Un honnête homme peut aimer un verre,
Un honnête homme peut aimer une fillette,
Mais la basse vengeance, la fausse malice,
Il les dédaigne toujours,
Et aussi de crier son zèle pour les lois de l'Évangile,
Comme quelques-uns que nous connaissons.

Ils ont la religion à la bouche,
Ils parlent de merci, de grâce, de vérité,
Pourquoi? pour donner du champ à leur méchanceté,
Contre un pauvre diable,
Et le pourchasser, par delà droit et pitié,
Jusqu'à la ruine.

C'étaient là de bien dangereuses paroles. On les sent encore vibrer de colère sourde et d'indignation. Elles permettent de concevoir les orages de haine et de rancune qui grondèrent dans le cœur de Burns pendant ces mois-là.

Toutes ses pièces anti-cléricales sont ramassées dans l'étendue d'un an et demi environ. Sauf une seule l'Alarme de l'Église, composée beaucoup plus tard, et due à un de ces moments de vie rétrospective qui transportent les hommes en arrière, elles appartiennent à la période de Mossgiel, et la plupart à l'année 1785. Mais Burns garda de ces aventures une (p. 109) rancune contre le clergé et chaque fois qu'il trouva l'occasion de glisser dans ses poèmes une méchanceté ou une insolence à son adresse, il n'y manqua jamais. C'était un souvenir de l'escabeau de pénitence.[Lien vers la Table des matières.]

II.
LE FLOT DE POÉSIE. — LA VISION.

Au courant de cette lutte contre le clergé, au milieu de ces troubles de colère, d'indignation et de rancune, sa vocation littéraire, d'un très beau mouvement et par une ascension assurée, se dégageait et se manifestait de telle façon qu'il fallait bien qu'elle devînt claire à tous les yeux. Après tant d'années de lectures, d'essais, d'observations, après une si longue et si opiniâtre préparation, ce trésor accumulé allait enfin s'ouvrir; les riches ressources et les économies prolongées de cet esprit se répandre tout à coup. Et au fur et à mesure de cette production, il n'est pas sans douceur de le voir prendre conscience de son génie, de voir son ambition, après des hésitations et des tâtonnements, d'abord mesurée et indécise, s'affermir, se hausser et regarder en face l'entreprise et l'effort.

Jusqu'au moment où il entra à la ferme de Mossgiel, Burns avait, somme toute, peu produit et rien de très important. Une vingtaine de chansons sur les fillettes dont il avait été amoureux, quelques paraphrases de psaumes, la ballade de Jean Grain d'Orge, quelques fragments inachevés, la Mort et les dernières paroles de la pauvre Mailie, composaient son bagage. Le tout tient en quelques pages et, sauf quelques-unes des chansons, n'est pas essentiel à sa gloire. Si l'on répand cela sur une dizaine d'années, on a un bien petit tas pour chacune. C'étaient, en outre, des pièces tout accidentelles, faites sur une occasion personnelle et qui avaient assurément demandé moins de travail à Burns que certaines de ses lettres. L'ensemble n'indique pas la volonté de produire, et aucune de ces pièces n'est en soi un effort bien sérieux. Mais les choses ne tardèrent pas à changer, peu après l'installation à Mossgiel. Son œuvre littéraire partit comme un flot, abondante, pressée, copieuse, rapide et d'une perfection achevée.

Elle préluda tout à fait à la fin de 1784, vers le mois de novembre, avec l'Épître à Rankine, la Bienvenue du Poète à son Enfant illégitime et la pièce satirique des Deux Pasteurs, pour commencer vraiment en janvier 1785. Pendant l'année 1785 et les premiers mois de 1786, vinrent, en une succession rapide, presque toutes les pièces qui constituent sa gloire, le fameux volume de Kilmarnock en entier. De janvier à la fin de mars, parurent l'Épître à Davie, la Prière du Saint Homme Willie, la Mort et le (p. 110) Docteur Hornbook; le 1er avril, la première Épître à Lapraik; le 21 avril, la seconde; en mai l'Épître à William Simson le maître d'école, avec ses jolis passages sur la poésie écossaise; en août l'Épître à John Goldie; en septembre la troisième Épître à Lapraik et l'Épître au Révérend Mac Math; en octobre la seconde Épître à Davie. C'est la période de ces charmants poèmes, familiers, alertes, gais, souvent pleins de détails biographiques, qui imitent et dépassent les modèles qu'en avait donnés Allan Ramsay. À partir de ce moment la production se presse encore; en même temps elle s'anoblit et s'élargit. Chaque semaine, presque chaque jour, en ces quelques mois fructueux, donne une pièce. Les chefs-d'œuvre se succèdent; on peut dire que Burns serait immortel rien qu'avec ce qu'il a écrit pendant les deux mois de novembre et de décembre 1785. Cette série s'ouvre par la fameuse pièce de la Veillée de la Toussaint; l'admirable et tendre pièce à la Souris est aussi de novembre; puis viennent l'une sur l'autre, l'Adresse au Diable, le Breuvage Écossais et surtout ces deux morceaux de premier ordre le Samedi soir du Villageois et la plus étonnante, à nos yeux, de toutes ses créations, sa cantate des Joyeux Mendiants. Telle était sa fécondité à ce moment qu'il laissait ses œuvres sans en prendre souci et que cette cantate fut oubliée, presque perdue et ne parut qu'après sa mort. Le jour de l'an de 1786 c'est le Salut matinal de bonne année du vieux fermier à sa vieille jument Maggie, une poésie pleine du sentiment des bêtes. Pendant les premiers mois de l'année, ce sont, coup sur coup, les Deux Chiens, le Cri et la Sincère Prière de l'Auteur aux Représentants Écossais à la Chambre des Communes, à propos d'un acte sur les distilleries écossaises, l'Ordination, la jolie Épître à James Smith, avec sa vaillante philosophie et sa crânerie, cette admirable et noble pièce de la Vision qui est comme le couronnement et la consécration de toute cette fécondité, l'Adresse aux très Vertueux, la Sainte Foire, peut-être sa plus forte peinture de mœurs; la célèbre ode à la Pâquerette est du mois d'avril. Puis s'entassent immédiatement une suite de pièces mélancoliques et désespérées qui correspondent à des angoisses de cœur: à la Ruine, Lamentation occasionnée par l'issue infortunée de l'Amour d'un Ami, le Désespoir. Arrivent alors la sage et virile Épître à un Jeune Ami, qu'on comparerait presque pour la sagesse pratique aux conseils de Polonius à son fils; enfin l'Adresse à Belzebud, le Songe, la Dédicace à Gavin Hamilton, l'Épitaphe d'un Barde. Avant le mois de mai 1786, tout un volume était écrit, dont il n'existait, pour ainsi dire, rien en janvier 1785. Cette production était entassée en quinze mois. Si on place, dans les interstices de ces pièces capitales, des chansons, des épitaphes, des épigrammes, des billets poétiques, d'autres morceaux divers de moindre importance; si on considère qu'il y a, dans ce flot, des satires, des élégies, des tableaux de mœurs, des pièces d'une moralité et d'une noblesse incomparables, des cris de douleur, des épîtres familières, de tout enfin, on comprendra l'étonnement que cause à ceux (p. 111) qui l'étudient de près cette merveilleuse explosion de poésie. Les printemps tardifs, où les sèves longtemps contenues éclatent soudain de toutes parts et à toutes les branches, ont seuls de pareilles frondaisons.

On comprend que, pour fournir en un temps si court une pareille abondance de vers, il fallait qu'il fût continuellement en état de poésie. C'était en effet sa façon d'être habituelle; il la portait dans tous les moments et dans toutes les occupations de toutes ses journées.

Ô chère, chère rime! c'est toujours un trésor,
Mon principal, presque mon unique plaisir;
À la maison, aux champs, au travail, au repos,
La muse, pauvre fillette,
Bien que sa mesure soit rude,
Est rarement à ne rien faire[232].

Sa tête était toujours en animation et en travail de poésie, tantôt avec volonté, tantôt, comme disent les théologiens, par une activité indélibérée. L'inspiration fermentait et fumait en lui sans trêve.

Juste à l'instant je suis pris d'un accès de rime,
Ma caboche en levure travaille fortement,
Ma fantaisie fermente et monte haut
D'une poussée rapide;
Avez-vous un moment de loisir
Pour écouter ce qui va venir?[233]

Souvent il travaillait à plusieurs pièces à la fois. Presque toujours la composition était instantanée, elle sortait des faits eux-mêmes; c'était une impression, une émotion brusquement saisies en vers. Elles n'avaient pas le temps de se refroidir; elles étaient prises, martelées sous la rime, façonnées en strophes pendant qu'elles étaient chaudes. Il se prend, un soir, de pique avec le maître d'école de Tarbolton, personnage inoffensif et ridicule qui affectait le médecin. Le soir même, en s'en retournant, il compose sur la route la Mort et le Docteur Hornbook qu'il récite le lendemain à son frère[234]. Un autre soir, à Mauchline, il entre avec deux amis dans le cabaret de Poosie Nansie, où était réunie à boire et à chanter une troupe de gueux vagabonds, et quelques jours après il dit à un de ses amis la pièce des Joyeux mendiants[235]. La plupart de ses épîtres sont de véritables lettres écrites au courant de la plume, composées dans le temps qu'il fallait pour les griffonner.

(p. 112) Et quelle chose plus faite pour faire naître de l'admiration et de la sympathie que de le voir composer? C'est pendant son travail, au milieu des corvées d'une ferme, en face des soucis qui commençaient à assaillir les deux frères comme ils avaient assailli le père, qu'il poursuit ses strophes. Il ne distrait pas une heure de son métier. Tantôt, c'est le soir, après avoir semé toute la journée et donné aux chevaux leur avoine pour la nuit qu'il se met à écrire, le corps brisé. Sa pauvre muse, c'est-à-dire sa tête, lasse aussi, résiste, réclame un peu de sommeil. Il faut qu'elle obéisse.

Tandis que les vaches fraîchement vêlées beuglent au piquet,
Et que les chevaux fument à la charrue ou à la herse,
Sur le bord du crépuscule, je prends cette heure-ci,
Pour reconnaître que je suis débiteur
Du vieux Lapraik, au cœur honnête,
Pour sa bonne lettre.

Excédée, endolorie, les jambes lasses
D'avoir jeté du blé par dessus les sillons,
Ou distribué aux bidets
Leur picotin de dix heures,
Ma pauvre muse plaide tristement et demande
Que je n'écrive pas.

L'insouciante, la surmenée, la pauvrette
Est, en ses meilleurs jours, indolente et un peu paresseuse,
Elle me dit: «tu sais, nous avons été si occupés
Depuis un mois et davantage,
Qu'en vérité ma tête est tout étourdie
Et un peu endolorie.»

Ses sottes excuses me mirent en colère:
«Sur ma foi, dis-je, petite sotte, chipie,
J'écrirai et j'écrirai un bon coup,
Cette nuit même.
Ainsi tâche de ne pas faire affront à notre métier
Et de rimer droit.»

Et j'ai pris mon papier en un clin d'œil.
Et crac! ma plume plonge dans l'encre,
Je dis: «avant que je ferme l'œil,
Je fais vœu de finir ma lettre.
Et si tu ne veux pas la tinter en cliquetis,
Par Jupiter, je récrirai en prose.»

Et ainsi j'ai commencé à barbouiller, mais si c'est
En vers ou en prose ou tous les deux ensemble,
Ou quelque hotch-potch qui n'est ni l'un ni l'autre,
On le verra plus tard;
Mais du moins j'alignerai un bout de bavardage
Là, juste, sur le pouce[236].

(p. 113) D'autres fois, il profite d'une après-midi de pluie qui empêche de rentrer les grains. On est au moment de la moisson:

J'y suis occupé aussi et nous y allons bon train,
Mais des averses aigres, cinglantes, l'ont mouillée;
Alors, j'ai pris ma vieille plume écachée
Avec beaucoup de peine,
Et j'ai pris mon couteau et je l'ai taillée
Tout comme un clerc[237].

Mais pendant qu'il écrit, le vent a monté, et voici qu'il est en train de culbuter les gerbes; il faut courir, aller donner un coup de main pour les redresser, car la nuit tombe. L'épître se tirera d'affaire comme elle pourra:

Mais voici nos gerbes renversées par la rafale,
Et voici que le soleil clignote à l'Ouest,
Il faut que je coure rejoindre les autres,
Et que je quitte ma chanson;
Ainsi je sous-signe en hâte
Votre: Rob le vagabond[237].

Il arrive qu'il prend un instant sur le lieu même du travail et qu'il profite d'une averse qui oblige les moissonneurs à se réfugier derrière les gerbes; il improvise une épître achevée de forme et toute nourrie de pensée:

Tandis que les faucheurs se blottissent derrière les gerbes,
Pour éviter l'âpre, la piquante averse,
Ou courant à la débandade s'enfuient;
Pour passer le temps
Je vous consacre une heure
En rime oisive[238].

Plus souvent encore il composait en labourant. «Tenir la charrue, dit Gilbert, était chez Robert une attitude favorite pour ses compositions poétiques et quelques-uns de ses meilleurs vers furent produits pendant qu'il était à ce travail[239].» Rien n'est plus caractéristique que l'origine de sa pièce à une Souris. Il labourait un champ voisin de la ferme; c'était aux labours de novembre. Le soc, en versant la glèbe, disperse un petit tas de feuilles mortes et de paille, un nid de souris. En voyant la bestiole chassée de son refuge, ruinée, s'enfuir sous la bise, sur ce terrain dénudé, une commisération prit Burns. Puis, avec ce vaste horizon attristé autour de lui, il songea à sa propre vie, à peine plus assurée, exposée aussi aux (p. 114) duretés. Il devint pensif et silencieux et quand, la nuit tombée, il ramena son attelage, il rapportait un des chefs-d'œuvre de la poésie anglaise[240]. L'histoire de la pièce à la Pâquerette est analogue. Cette fois c'était aux labours d'avril; en poussant la charrue il coupa une pâquerette dont la destinée le toucha. «Ses vers à la Souris et à la Pâquerette de montagne furent composés pendant que l'auteur tenait la charrue; je pourrais montrer l'endroit exact où chacune de ces deux pièces fut composée[241].» N'est-ce pas un tableau d'une simplicité touchante et non pas sans grandeur, que ce paysan, ce grand poète, arrêté au bout d'un sillon et songeant appuyé sur le manche de sa charrue? C'est un épisode digne de nobles Georgiques.

Le soir, dans son galetas, il écrivait les vers de la journée et la pièce nouvelle allait rejoindre les autres dans le tiroir de la petite table[242]. Le lendemain ou quelques jours après, il la récitait généralement à Gilbert. Les circonstances où ces récitations étaient faites sont aussi bien curieuses. «Ce fut je pense pendant l'été de 1784, quand dans l'intervalle de plus pénibles labeurs, lui et moi étions à arracher les mauvaises herbes du jardin, qu'il me répéta la plus grande partie de son Épître à Davie[243].» Et ailleurs: «Ce fut, je pense, l'hiver suivant, pendant que nous allions ensemble avec des chariots chercher du combustible pour la famille, (et je pourrais indiquer l'endroit précis) que l'auteur me répéta pour la première fois l'Adresse au Diable.[243]» Et encore ce coin de champ: «Il me répéta ces vers le lendemain après midi, tandis que j'étais à la charrue et qu'il faisait écouler l'eau hors du champ[243]». Il nous semble que ces vers récités au milieu de grossières besognes sont un dernier trait qui complète ce tableau unique.

Au fur et à mesure qu'il produisait, il prenait conscience de son génie et de sa vocation. Peu à peu il entrevoyait un but à sa vie, un but qui resta confus et souvent fut obscurci, mais d'où lui vinrent ses meilleures clartés. La pensée d'être poète s'établissait en lui, non pas poète européen, un poète qu'on lirait aux quatre coins du globe; pas même poète anglais; pas même poète écossais. Son ambition était beaucoup plus circonscrite. Pendant longtemps, toujours peut-être, à l'époque de sa grande production très sûrement, il ne songea qu'à être un poète local, il n'eut d'autre visée que de chanter le canton qu'il habitait. Son vœu le plus élevé était que le coin de pays qu'il chérissait eût aussi ses louanges quand d'autres districts de l'Écosse avaient les leurs; que les sites et les mœurs de Kyle (p. 115) eussent leur place dans la poésie populaire. À ses plus hauts moments, il prononçait les noms d'Allan Ramsay et de Fergusson. Sauf le génie, il a été un de ces mille poètes qui célèbrent les mérites de leur canton. Il y a un vers de Keats qui semble avoir été fait pour lui. Dans une de ces pièces où ce charmant esprit refaisait d'instinct la vie des anciens Hellènes, il parle de ces poètes qui moururent

Laissant une grande poésie à un petit clan[244].

Il avait compris, par la divination qu'il a quelquefois, l'origine toute locale de quelques-unes des plus vastes œuvres de la Grèce. Il en fut exactement ainsi de Burns. Il n'a songé qu'à être le poète d'un «petit clan». Ce fut cette ambition, et non une autre, dont on peut suivre dans son esprit l'entrée et l'affermissement.

Elle avait apparu dès la première manifestation de la poésie en lui, et on a vu que son ami Brown lui avait donné à Irvine des encouragements qui n'avaient pas été vains. Il est probable qu'elle avait peu à peu progressé dans la période de maturation qui avait suivi le retour d'Irvine. On la voit pour la première fois se montrer avec une netteté qui ne laisse plus de doute, dans le Journal qu'il avait commencé à tenir à Lochlea et qu'il continua pendant un peu de temps à Mossgiel. L'ambition y est, cette fois, bien marquée et précisée dans son existence et dans ses bornes.

Quelque plaisir que je prenne aux ouvrages de nos poètes écossais, en particulier de l'excellent Ramsay et du plus excellent Fergusson, cependant je souffre de voir d'autres régions de l'Écosse, leurs villes, rivières, bois, prairies, etc., immortalisés dans des œuvres si célèbres, tandis que ma chère contrée natale, les anciens bailliages de Carrick, Kyle et Cunningham, fameux dans les temps anciens et modernes par une race d'habitants brave et guerrière; une contrée où la Liberté civile et surtout la Liberté religieuse ont toujours trouvé leur premier soutien et leur dernier asile; une contrée qui a été le berceau de maints Philosophes, Soldats et Hommes d'État illustres, et le théâtre de maints importants événements de l'histoire d'Écosse, particulièrement d'un grand nombre des exploits du Glorieux Wallace, le sauveur de la patrie; tandis que cette contrée, dis-je, n'a jamais eu un poète écossais de quelque éminence, pour faire que les fertiles rives de l'Irvine, les bois romantiques et les scènes solitaires de l'Ayr, et la source saine et montagneuse, le cours sinueux du Doon deviennent les émules du Tay, du Forth, de l'Ettrick, de la Tweed, etc. C'est un regret auquel je serais heureux de porter remède, mais hélas! Je suis trop au-dessous de cette tâche, en génie natif et en éducation.

Obscur je suis et obscur je dois rester, bien que jamais cœur de jeune poète ou de jeune soldat n'ait battu pour la renommée plus éperdument que le mien[245].

Ce n'est encore là qu'une ambition rêvée plus que tentée, qui inspire plutôt le regret que l'effort. Par degrés cependant elle se dégage et se (p. 116) fortifie. On en saisit très bien les progrès. Dans la première Épître à Lapraik, écrite au commencement d'avril de cette mémorable année de 1785, elle reparaît, modeste encore. Cependant Burns n'est plus qu'à deux doigts de se donner à lui-même le nom de poète:

Je ne suis pas poète en un sens,
Mais juste un rimeur, comme cela, au hasard,
Et sans prétendre à la science;
Et, après tout, qu'importe!
Chaque fois que ma muse me fait une œillade,
Je la fais tinter.

Tous vos critiques peuvent hausser le nez
Et dire: «Comment pouvez-vous prétendre,
Vous qui connaissez à peine vers de prose,
À écrire une chanson?»
Mais, avec votre permission, mes savants amis,
Vous avez peut-être tort.

Qu'est tout votre jargon de vos écoles,
Vos noms latins pour cuillers et tabourets?
Si l'honnête nature vous a créés sots,
Que vous servent vos grammaires?
Vous auriez mieux fait de prendre une bêche, des outils,
Ou un marteau à casser les cailloux.

Une troupe d'imbéciles ternes et pédants
Se brouillent la tête aux classes de collège;
Ils y entrent veaux, ils en sortent ânes,
À dire la vérité,
Et puis ils pensent grimper le Parnasse,
Au moyen du Grec.

Donnez-moi une étincelle d'un feu naturel,
Voilà toute la science que je désire;
Alors, bien que je peine à travers flaques et boues,
À la charrue on au chariot,
Ma muse, quoique pauvrement vêtue,
Pourra toucher le cœur.

Oh! une flammèche de la gaîté d'Allan (Ramsay)
Ou de Fergusson, le hardi et le malin,
Ou du brillant Lapraik mon ami futur,
Si je puis l'obtenir,
Cela serait assez de savoir pour mol,
Si je pouvais l'acquérir[246].

Il y a encore bien de l'hésitation et de la crainte dans cette sortie contre les savants. On sent qu'il s'est fait à lui-même les objections qu'il réfute. (p. 117) Elles ne lui sont pas venues sans lui causer un peu de dépit et d'impatience. Il s'en débarrasse avec brusquerie, en prenant l'offensive et en affirmant la supériorité d'une étincelle de génie naturel sur l'huile de toutes les lampes de collèges. «Je suis trop au-dessous de cette tâche en génie natif et en éducation» avait-il écrit. Qu'importe l'éducation? Et voilà la moitié de l'obstacle écarté.

En effet, un mois après, le ton a beaucoup changé. Sans doute, Robert Burns ne se compare pas aux poètes écossais célèbres, à ceux qu'il admire le plus. Il se tient encore à distance d'eux. Mais du moins, il est bien poète cette fois; et il chantera son cher district de Kyle. C'est une résolution prise. Le rêve lointain qu'il faisait dans son journal, le chagrin qu'il éprouvait de n'avoir ni le génie ni l'instruction pour le réaliser, ont disparu. Il avait déjà reconnu que le savoir n'y était pour rien et écarté cet obstacle-là. Il comprend maintenant qu'il possède l'étincelle. Dans un mouvement fier, il déclare que Coila (c'est le nom de la personnification de Kyle) aura désormais ses poètes et ses louanges. Il en prend l'engagement dans une suite de strophes vraiment charmantes. Elles sont aussi pleines de bonne grâce, de belle humeur et de confiance tranquille, que celles du mois précédent étaient agressives et âpres. C'est qu'il déchirait alors, avec colère, la dernière objection, et qu'aujourd'hui son parti est pris.

Mon bon sens serait dans une hotte,
Si je risquais l'espoir de grimper
Avec Allan ou avec Gilbertfield
Les talus de la renommée,
Ou avec Ferguson, le jeune clerc
Nom immortel...[247]

Mais, cette réserve faite, il le promet, il ose l'affirmer, sa contrée aura ses poètes et un de ces poètes sera lui-même.

L'antique Coila peut tressaillir de joie,
Elle a désormais ses propres poètes,
Des gars qui n'épargneront pas leurs chansons,
Mais qui chanteront leurs lais,
Jusqu'à ce que les échos redisent tous
Ses louanges bien chantées.

Pas un poète ne pensait qu'elle valût la peine
Qu'on montât son nom en style mesuré:
Elle gisait comme une île inconnue
Près de la Nouvelle-Hollande,
Ou bien là où les Océans aux chocs farouches bouillonnent
Au sud de Magellan.

(p. 118) Ramsay et le fameux Fergusson
Ont donné au Forth et à la Tay un coup d'épaule;
La Yarrow et la Tweed, en mainte mélodie,
Résonnent par toute l'Écosse;
Tandis que l'Irvine, le Lugar, l'Ayr, le Doon,
Personne ne les chante.

L'Ilissus, le Tibre, la Tamise et la Seine
Glissent doucement en maint vers mélodieux;
Mais, Willie, emboîtez-moi le pas,
Redressez votre crête,
Nous ferons si bien que nos rivières et ruisseaux luiront
Autant que les autres.

Nous chanterons de Coila les plaines et les collines,
Les moors d'un brun rouge sous les clochettes des bruyères,
Ses rives, ses pentes, ses cavernes, ses gorges,
Où le glorieux Wallace
Souvent remporta le succès, dit l'histoire,
Sur les gars du sud.

Au nom de Wallace, quel sang écossais
Ne bouillonne pas comme une marée de printemps?
Souvent nos indomptables pères ont marché
Aux côtés de Wallace,
Poussant toujours en avant, chaussés de sang,
Ou sont morts glorieusement.

Oh, doux sont les rivages et les bois de Coila,
Où les linots chantent parmi les bourgeons,
Où les lièvres folâtres, en bonds amoureux,
Goûtent leurs amours,
Tandis que par les coteaux le ramier roucoule
Avec un cri plaintif[248].

À partir de ce moment son activité redouble. Ce qu'il avait déjà produit lui a inspiré la confiance qu'il vient d'exprimer, et cette confiance à son tour stimule sa production. C'est dans les mois qui suivent que s'accumulent les unes sur les autres ses œuvres capitales: la Veillée de la Toussaint, à une Souris, les Joyeux Mendiants, le Samedi soir du villageois, l'Adresse au Diable, le Salut de bonne année du fermier à sa jument, les Deux chiens, l'Ordination, et des chansons et des épîtres, tout cela vient à la suite de cette déclaration. Si bien qu'un beau jour, il reconnaît qu'il a un peu de génie naturel.

L'étoile qui gouverne mon pauvre sort
M'a destiné à porter l'habit grossier,
Et condamné ma fortune à n'être qu'un liard,
(p. 119) Mais, en revanche,
Elle m'a béni d'un rayon perdu
D'esprit rustique[249].

En sorte que de la phrase: «Je suis trop au-dessous de cette tâche en génie natif et en éducation» il ne reste plus rien désormais. Que de chemin parcouru en un an et quelques mois, car l'extrait du journal était du mois d'août 1784 et cette strophe est du début de 1786. Le vœu lointain s'est changé en ambition, l'ambition en effort, l'effort en confiance. Tous les degrés ont été gravis jusqu'à la pleine possession de soi-même et la fierté de son œuvre.

Enfin, après tant de mois de doutes, d'appréhensions, d'examens intimes, de tentatives, le jour de la claire révélation arriva, le jour de la récompense, un jour mémorable, où la déesse si longtemps adorée descendit, posa la main sur l'épaule du poète et son sourire sur son front. Oui! un jour, la chambre, la pauvre chambre nue s'emplit de clarté et une forme céleste apparut qui le salua poète et lui donna le rameau vert que les âges ne flétriront pas. C'était la consécration, la couronne de sa vie. Cette vision nous a été révélée dans un récit charmant de simplicité, de mesure et de bonne grâce, et en même temps si plein de franchise et de brave orgueil qu'il est à la fois très familier et très élevé et qu'on ne peut rien imaginer qui soit plus vrai.

Il venait de rentrer fatigué d'avoir brandi le fléau toute la journée, à l'heure où le soleil fermait son regard au fond d'un horizon neigeux. Il s'était assis tout pensif dans la chambre de derrière de la ferme pour se reposer; il était triste et accablé et «ce qui l'entourait était propre à accroître sa tristesse. Il se mit à regarder la fumée du foyer qui emplissait le vieux cottage d'argile, et faisait tousser; à écouter les rats qui couraient dans la toiture. Ce sont des heures qui entraînent l'esprit vers la mélancolie ou le passé, ce qui souvent est tout un. C'était sûrement tout un pour lui. Il se mit à songer au temps perdu, à sa jeunesse dépensée, aux occasions échappées; il prêta l'oreille à ce chœur de reproches qui court et crie derrière nous.

Dans cet air chargé de suie et de fumée,
Je regardai en arrière, je réfléchis au temps perdu,
Comment j'avais passé ma fleur de jeunesse,
Sans rien faire
Qu'enfiler des balivernes ensemble par des rimes,
Pour faire chanter des sots.

Si j'avais seulement écouté les bons avis,
Je pourrais aujourd'hui être un gros bonnet aux marchés,
(p. 120) Ou entrer fièrement dans une banque et régler
Mon compte-courant;
Tandis qu'ici, à demi affolé, mi-nourri, mi-vêtu,
Voilà toute ma richesse[250].

Rencontre singulière: c'est, presque dans les mêmes termes, la plainte du pauvre Villon:

Bien sçay se j'eusse estudié
Ou temps de ma jeunesse folle,
Et à bonnes mœurs dédié,
J'eusse maison et couche molle!
Mais quoy! je fuyois l'escolle,
Comme faict le mauvays enfant,
En escrivant ceste parolle,
À peu que le cueur ne me fend[251].

C'est le cri, proféré tout haut ou tout bas, de ceux qui ont gaspillé leurs premières années en billevesées et brûlé leur poudre aux moineaux, au lieu de viser un bon gibier substantiel. «Mais quoy!» est-il si raisonnable après tout? Cela avancerait bien le pauvre Villon d'avoir été un bourgeois dodu, calfeutré «lez ung brasier, en chambre bien nattée» avec dame Sydoine. Vaut-il pas mieux avoir fait la ballade des Dames du Temps jadis? Et en admettant qu'il n'en sache plus rien lui-même à l'heure qu'il est, n'est-ce pas un plaisir aussi doux de goûter ses propres vers que de «boire ypocras à jour et à nuytée[252]». Ainsi de Burns. Quand il serait devenu fermier cossu et qu'il aurait eu un crédit à la banque, vaut-il pas mieux qu'il ait fait la Vision et vécu pauvre? Et quel jour de marché ou de vente lui aurait jamais procuré une fête intérieure comme celles qui ont réjoui son âme?

Mais en ce soir d'hiver où les reproches lui bourdonnaient dans la tête, il n'en était pas là. Sur le moment, il se fâche, il s'emporte contre lui-même, il se dit des injures, lève le poing tout prêt à faire quelque serment imprudent de ne plus rimer:

Je m'agitai, murmurant «imbécile, idiot»,
Et je levai en l'air ma main durcie,
Pour jurer par le toit semé d'étoiles,
Ou par quelque antre serment imprudent,
Que désormais je serais à l'abri des rimes,
Jusqu'à mon dernier souffle.

Les paroles funestes lui viennent, quand tout à coup quelque chose d'extraordinaire se passe. La porte s'ouvre et une femme apparaît. Les (p. 121) strophes qui annoncent l'entrée de la vision sont parfaites de grâce et de réalité; un autre poète aurait dépeint cette apparition sous la forme d'une allégorie, quelque chose comme une statue de monument public, très majestueuse et très banale. Mais Burns portait le vrai en ses moelles et ses extases elles-mêmes étaient faites de réalité. Aussi c'est une jolie fille qui lui apparaît, modeste, gracieuse et belle, mais, sous ses vêtements féeriques, vivante, une des filles bien prises du pays d'Ayr. Avec un jugement sûr, il a choisi le vrai symbole de sa poésie:

Quand, click! la ficelle tira le loquet,
Et, dgi! la porte alla frapper le mur,
Et je vis, à la flamme de mon foyer
Toute brillante maintenant,
Une jeune fille étrangère, bien prise, jolie,
M'apparaître en plein.

Vous ne doutez pas que je retins mon souhait;
Mon jeune serment à moitié formé fut étouffé;
Je regardais effaré, comme si j'avais été effrayé
Dans quelque gorge sauvage,
Quand, doucement, comme la modeste vertu, elle rougit
Et elle entra.

Des branches de houx, vertes, minces, avec leurs feuilles,
Étaient tordues gracieusement autour de son front;
Je la pris pour quelque muse écossaise,
D'après cet emblème,
Venue pour arrêter ces vœux imprudents
Qui eussent été vite brisés.

Une expression légère, sentimentale,
Était fortement marquée sur sa face,
Une grâce rustique, farouche et fine,
Brillait sur elle,
Ses yeux, même fixés dans le vide,
Brillaient clairement d'honneur.

Sa robe—en tartan brillant—coulait, descendait,
Laissant voir simplement la moitié de sa jambe;
Et quelle jambe! ma jolie Jane
Seule aurait la pareille,
Si droite, si effilée, si bien prise, si nette;
Aucune autre n'en approchait.

On reconnaît bien là l'amateur de beauté féminine, qui ne peut se tenir, en voyant même sa muse, de regarder si elle a la jambe bien faite. Qui sait? Ces fous de poètes seraient peut-être moins épris de la gloire, si à l'origine les hasards du langage en avaient fait un mot masculin.

Par dessus sa robe de tartan, c'est-à-dire de cette étoffe quadrillée qui (p. 122) est l'élément principal du costume calédonien, la jeune inconnue porte un large manteau de couleur verdâtre, dont le lustre est moiré de lumières profondes et d'ombres. Il est orné de broderies étranges qui représentent le pays d'Ayr: on y voit des montagnes, des vagues qui marquent la côte, des fleuves, des villes. Il est parsemé en outre de scènes où figurent ceux qui ont illustré ou défendu ce coin de terre écossaise. En sorte que les plis changeants du manteau montrent tantôt une scène tantôt une autre, et font varier, avec les mouvements de celle qui le porte, les images dont il est brodé.

Tandis que le poète stupéfait la regarde, l'apparition s'adresse à lui. Elle répond du premier coup aux inquiétudes et aux amertumes dont il était assailli; ses paroles ont une douceur chaste et une autorité dont le poète se rend compte. Ce n'est déjà plus la fille au corps gracieux; en un instant, il en est venu à employer des mots qui ne connaissent plus que le respect.

Avec un songement profond, un regard étonné,
Je regardais cette beauté qui semblait céleste:
Un murmure, un battement de cœur me donnait témoignage
D'une parenté secrète;
Quand avec l'air d'une sœur aînée
Elle me salua:

«Salut, mon poète, inspiré par moi,
Vois en moi ta muse native,
Ne te plains plus que ton lot soit dur
Si pauvre et si humble!
Je viens te donner la récompense
Que nous autres accordons.»

Ensuite, elle lui révèle qui elle est. Non sans quelque longueur, elle lui explique qu'elle fait partie de ces bons génies qui allument, dans un pays, toutes les flammes nécessaires pour qu'il vive, se défende et jette son éclat. Les uns suscitent des soldats; les autres des hommes d'État; d'autres des inventeurs, des artisans; d'autres enfin des poètes. C'est à cette classe de génies qu'elle appartient et depuis longtemps elle veille sur son cher poète. Tout le discours qui suit alors devient admirable. Elle lui représente la vie qu'il a vécue. Les jours qu'il voyait tout à l'heure perdus, enlaidis, inutiles, repris par cette parole enchanteresse, repassent devant lui rehaussés, éclairés, dignes de lui, dignes d'elle. Il n'avait vu tout à l'heure que l'envers de sa propre vie; en voici le vrai côté, avec de belles et nobles images, avec son véritable sens. Il écoute dans le ravissement ces mots qui le raniment et le rassurent vis à vis de lui-même:

Coila est mon nom,
Et je revendique ce district comme mien,
(p. 123) Où jadis les Campbells, chefs illustres,
Ont tenu la force et le pouvoir;
J'ai vu poindre ta flamme harmonieuse
À ton heure natale.

Avec des espoirs futurs, j'aimais à regarder
Affectueusement tes petites façons enfantines,
Ton rude ramage, ta phrase carillonnant
En rimes inhabiles
Allumées aux chansons simples et naïves
D'autres temps.

Je t'ai vu rechercher la grève retentissante,
Charmé par les mugissements des houles;
Ou bien, quand les flocons accumulés du Nord
Chassaient à travers le ciel,
Je vis que la face blanchie de la farouche nature
Frappait ton jeune regard;

Ou bien, quand la terre au vert manteau, profonde
Et chaude, soignait la naissance de chaque fleurette,
Et que la joie et la musique s'épandaient
Dans tous les bois,
Je l'ai vu contempler l'allégresse universelle
Avec un amour illimité.

Quand les champs mûris et les cieux d'azur
Appelaient le bruissement des faucheurs,
Je t'ai vu déserter leurs joies du soir
Et, solitaire, errer,
Pour dissiper les mouvements qui gonflaient ta poitrine
Dans ta pensive promenade.

Quand le jeune amour, aux rougeurs chaudes, fort,
Aigu, vibrant, courut dans tes nerfs,
Ces accents chers à ta bouche,
Le nom de l'adorée,
Je t'ai appris à les verser en chansons,
Pour apaiser ta flamme.

J'ai vu le jeu affolé de ton pouls
Désordonné le lancer dans ce sentier oblique du plaisir,
Égaré par les météores luisants de la Fantaisie,
Poussé par la Passion;
Et pourtant la lumière qui te dévoyait
Était, quand même, une lumière du ciel.

Je t'ai enseigné tes chansons qui dépeignent les mœurs,
Les amours, les façons des simples paysans,
Si bien que maintenant, sur tout mon vaste domaine,
Ta renommée s'étend,
Et que quelques-uns, l'ornement des plaines de Coila,
Sont devenus tes amis.

(p. 124) Après ces éloges, avec une bonne grâce et une modestie qui sont un des côtés curieux de cette pièce, la marque de la fermeté d'esprit et de la clairvoyance de Burns envers lui-même, viennent des paroles qui mesurent et qui limitent le domaine du poète. Sérieuse, la Muse continue:

Tu ne peux apprendre, ni moi t'enseigner
À peindre les paysages avec la lumière éclatante de Thomson;
Ni à éveiller ces battements qui font fondre les âmes
Avec l'art de Shenstone;
Ni à répandre avec Gray un flot d'émotion
Ardente sur les cœurs.

Cependant sous la rose sans rivales
L'humble pâquerette fleurit suavement;
Bien que le monarque des forêts, jette au loin
Ses bras ombreux,
Cependant la savoureuse aubépine croît verte,
Plus bas dans la clairière.

Ne murmure donc pas, ne regrette donc rien,
Efforce-toi de briller dans ton humble sphère,
Et, crois-moi, les mines de Potosi
Ni les attentions des rois
Ne peuvent donner un bonheur qui surpasse le tien,
Ô poète rustique.

Les dernières strophes sont admirables. D'un bond de pensée la Muse monte plus haut et arrive au sommet où l'on voit les origines communes et les rapports réciproques de l'esprit et du caractère. Ce n'est plus le poète local qu'elle rassure, c'est l'homme tout entier qu'elle exhorte; elle joint à ses encouragements un avertissement de noble morale, comme si elle considérait que, sinon l'innocence de la vie, du moins la noblesse des intentions est l'appui du talent, et comme si elle le prévenait que, en laissant détériorer son âme, il laisserait obscurcir son inspiration.

Pour te donner mes conseils en un seul,
Entretiens toujours avec soin ta flamme harmonieuse,
Sauvegarde en toi la dignité de l'Homme,
D'une âme toujours droite;
Et aie confiance que le Plan Universel
Protégera tout le monde.

Et, porte désormais ceci—dit-elle avec solennité,
Et elle noua le houx autour de mon front;
Les feuilles luisantes et les baies rouges
Frémirent bruissantes;
Et, comme une pensée passagère, s'envolant,
Elle disparut dans la lumière.

(p. 125) Si elle était arrivée comme une jeune paysanne revêtue par hasard d'un manteau magnifique, comme elle est transformée! elle s'éloigne vraiment déesse. Par un art subtil, cette Vision, qui pour sembler vraisemblable avait dû faire une entrée familière, s'est transfigurée en une lumineuse et bienfaisante protectrice. Le pauvre paysan qui s'est tout à l'heure laissé choir sur un escabeau, harassé de labeurs, de regrets et de soucis, est maintenant consolé, raffermi. Malgré tout, en dépit de tes fautes, pauvre Robert Burns, tu as bien fait! tu as choisi le vrai chemin! tu as abandonné la fortune pour la gloire. Et encore que tu aies fait saigner quelques cœurs—en quoi tu as failli surtout—rassure-toi même sur cela; tant de cœurs que tu consoleras plus tard feront que tu seras pardonné. Lève-toi donc et mène ta vie! Elle sera ce qu'elle voudra, elle n'aura pas été en vain. La déesse ne t'a pas trompé. Lève-toi donc, va, laboure, sème, fauche sous les grésils, les vents et les soleils, sois malheureux et quelquefois coupable; tu as désormais au front un rameau invisible.[Lien vers la Table des matières.]

III.
LES ORAGES DU CŒUR. — JANE ARMOUR. — MARY CAMPBELL.

Cette puissante explosion contre la rigueur du clergé et l'hypocrisie de certains dévots, sa production littéraire, la conscience de son génie qui s'éveillait en lui, la fierté et l'ambition qui, à sa suite, entraient dans son âme et l'emplissaient de rayons, ne sont qu'une partie de son histoire pendant ces années qui foisonnent d'événements. Les aventures du cœur toujours tiennent une grande place dans sa vie; celles qui se sont succédé pendant son séjour à Mossgiel ont eu une telle influence sur sa destinée, et elles sont si étroitement liées à la naissance de plusieurs de ses plus belles pièces, que son sort resterait incompris et quelques-unes de ses œuvres inexplicables, si on n'étudiait avec détails ce curieux passage de l'histoire de ce cœur, pourtant si pleine de surprises.

Il est certain qu'il eut là comme ailleurs plusieurs de ces sous-intrigues d'amour dont parlait Gilbert. On en retrouve la trace dans ses vers: que ce soient des attendrissements de quelques jours ou de quelques heures comme dans les pièces à la jeune Peggy, la Fille de Ballochmyle; ou des rapports plus étroits et plus prolongés comme dans la pièce à Elisa. Il continuait son jeu de séducteur; il en indique lui-même la méthode et le danger dans des vers bien précis:

Ô laissez là les romans, jolies filles de Mauchline,
Vous êtes plus en sûreté à votre rouet;
(p. 126) Ces livres séduisants sont des appâts et des hameçons
Pour des vauriens roués comme Rob Mossgiel;
Vos beaux Tom Jones et vos Graudisson
Font tourner vos jeunes têtes;
Ils allument vos cerveaux, enflamment vos veines,
Et alors vous êtes une proie pour Rob Mossgiel.

Méfiez-vous d'une langue douce et bien pendue,
D'un cœur qui semble ressentir ardemment;
Ce cœur sensible ne fait que jouer un rôle;
C'est un art roué chez Rob Mossgiel,
L'abord ouvert, les douces caresses
Sont pires que des dards d'acier empoisonnés;
L'abord ouvert, les douces caresses
Ne sont que finesse chez Rob Mossgiel.

Mais ces épisodes secondaires reculent et s'effacent devant une aventure qui prit pendant quelque temps l'aspect d'un drame, et qui modifia toute son existence. Les courses de chevaux étaient depuis longtemps un plaisir favori en Écosse[253]; elles avaient réussi surtout dans l'Ayrshire. Il y avait des courses annuelles à Mauchline; elles avaient lieu vers la fin d'Avril. Le soir, il y avait des bals: les uns, pour les gentilshommes et les dames; d'autres plus humbles, pour les rustiques. C'était, comme dans les villages, une pauvre salle probablement décorée de branchages, où jouait un violon. On invitait les filles dans la rue et on donnait un penny par danse au musicien. Dans un de ces bals, en 1785, pendant que Burns dansait, son chien de berger pénétra dans la salle et troubla les figures en suivant son maître. Burns en riant dit qu'il voudrait bien avoir une fille qui l'aimât autant que son chien. Quelque temps après, il passait par le pré communal de Mauchline où une jeune fille mettait du linge blanchir. Son chien, en courant, s'en approchant trop près, elle lui dit de le rappeler à lui. Il en fallait moins à Burns pour entrer en conversation. Tout en devisant, elle lui demanda s'il avait trouvé quelqu'un qui l'aimât autant que son chien, se moquant un peu de ce qu'elle lui avait entendu dire au bal. Ce fut la première rencontre de Burns avec celle qui après de singulières péripéties devait devenir sa femme[254]. Elle s'appelait Jane et était la fille d'un maître maçon nommé William Armour, homme dur, fier de sa petite importance et appartenant au parti de la Vieille Lumière, autant de raisons, dont il convient de se souvenir, pour qu'il n'aimât point Burns. Les Armour demeuraient près de l'église, dans une ruelle sur laquelle donnait le derrière d'une auberge, où Burns, à partir de ce moment, alla se poster plus d'une fois[255].

(p. 127) Chose singulière chez Burns, en qui le sentiment du moment s'échappait sous une forme poétique presque instantanée et qui a fait tant de vers pour des liaisons moins sérieuses, il n'y a pas, de lui, à cette époque, une seule chanson dédiée à Jane Armour. Son nom, quand il monte des profondeurs du cœur, apparaît dans des poésies qui ne sont pas faites pour elle. On le trouve mentionné pour la première fois dans un impromptu sur les belles de Mauchline où l'auteur déclare que pour lui, la fille d'Armour est «le joyau d'elles toutes[256]». Le passage le plus important qu'il y ait sur elle se trouve dans la première Épître à Davie, écrite au mois de Janvier 1785. Ce qui montre que les relations étaient déjà établies entre les deux amants. C'est un passage assez vif, mais plutôt ardent qu'ému.

Cette vie a des joies pour vous et moi,
Des joies que la richesse ne peut acheter,
Des joies, de toutes les meilleures;
11 y a tous les plaisirs du cœur,
Ceux de l'amant et de l'ami:
Vous avez votre Meg, votre très chérie,
Et moi ma Jane adorée.
Cela m'échauffe, cela me charme,
Rien que de dire son nom;
Cela m'embrase, cela m'allume,
Et me met tout en flamme[257].

Juste un an après, dans la Vision qui est de Janvier 1786, il compare la jambe de la muse à celle de sa Jane, ce qui indique des progrès dans la liaison, et dans l'Adresse au Diable, il parle encore d'elle.

Il y a longtemps, dans la scène heureuse de l'Eden,
Quand les jours du jeune Adam étaient verdoyants,
Et qu'Ève était comme ma jolie Jane,
Ma très chère âme,
Une dansante, douce, jeune, belle fille,
D'un cœur innocent[258].

Ces quelques allusions et ces quelques strophes sont en somme peu de chose. Plus tard Burns composa pour Jane, devenue sa femme, quelques-unes de ses plus exquises et de ses plus caressantes chansons. Mais, dans ses commencements, cet amour fut peu fécond en poésie; comme un arbre tardif, il devait avoir sa vraie floraison dans l'arrière-saison.

En dépit de la défense et de la vigilance des parents Armour, les rapports entre les deux amoureux continuèrent, avec des regards échangés (p. 128) entre les fenêtres de l'auberge et celles de la maisonnette, avec des entrevues furtives et dangereuses. Ces relations duraient depuis un peu plus d'une année. Le 17 février 1786, Burns écrivait à son ami John Richmond, à Édimbourg: «J'ai quelques très importantes nouvelles en ce qui me concerne, pas des plus agréables; ce sont des nouvelles que sûrement vous ne pouvez pas deviner; je vous en donnerai des détails une autre fois[259]». C'est le premier indice des tribulations et des orages qui allaient éclater. Jane était enceinte. C'était un coup terrible! C'était la ruine; c'était bien pis encore! La ruine, elle était déjà venue; la récolte de 1785 avait été manquée et les deux frères, à bout de ressources, avaient compris et s'étaient dit qu'ils ne pouvaient aller beaucoup plus longtemps. Mais ce nouveau coup c'était la ruine dans la ruine, le naufrage, la perdition. Brusquement les conséquences se déroulaient autour des deux amoureux; ils étaient debout dans l'âpre moisson de leur faute. C'était une nouvelle tristesse à apporter au foyer de Mossgiel. Qu'allait devenir Jane quand il faudrait faire cet aveu chez elle, à son père surtout? Et derrière ces scènes cruelles, quand leur malheur, déjà trahi par leurs visages troublés, courrait le pays dans quelques semaines, c'était la masse confuse du scandale, des reproches, des ironies, des affronts, des humiliations, qui allait éclater. Ils pouvaient déjà en entendre le flot derrière cette muraille de quelques jours. Et ces avanies se chargeraient de toute la rancune des dévots. C'étaient toutes les angoisses et les affres, tout le drame des grossesses de filles, qui fait passer les égarements dans l'esprit et obtient des mères qu'elles tuent leur enfant.

Dans l'âme excessive et surexcitée de Burns, ces prévisions se déchaînèrent en un véritable affolement. Il ne songea plus qu'à quitter le pays, à fuir tout droit devant lui, comme un bœuf taonné. De quels reproches, de quelles récriminations, de quelle querelle entre les deux amants ce désespoir se compliqua-t-il? Il n'en reste de trace qu'un lambeau de lettre déchirée, incomplet mais douloureusement cruel. «Contre deux choses je suis aussi décidé que le destin: rester dans le pays et la reconnaître pour ma femme! La première chose, par le ciel, je ne la ferai pas:—la seconde, par l'enfer, je ne la ferai jamais. Un bon Dieu vous protège et vous rende aussi heureux que le désire ardemment en pleurant l'amitié qui s'éloigne. Si vous voyez Jane, dites-lui que je la rencontrerai, ainsi m'aide Dieu en mon heure de besoin[260]». C'est la dernière amertume quand, au fond d'une faute commune, un homme et une femme, au lieu de trouver une tristesse partagée et une tendresse accrue par un besoin et une pensée de soutien mutuel, rencontrent l'acrimonie et la discorde.

(p. 129) Cette fuite, cet abandon de Jane eût été une lâcheté. Cette pensée d'ailleurs ne semble avoir été qu'un mauvais éclair. Lockhart raconte que, ainsi que les derniers mots de la lettre le montrent, Burns eut avec sa maîtresse une entrevue. Les prières et les larmes de la pauvre fille vainquirent le serment fait par l'Enfer. «Le résultat de cette entrevue fut ce qu'on pouvait attendre de la tendresse et de la virilité des sentiments de Burns. Toute crainte de tribulations personnelles céda aussitôt aux pleurs de la femme qu'il aimait[261]». Pour réparer autant qu'il était possible la faute commise et détourner la tempête prévue, il lui donna par écrit une sorte de déclaration de mariage, qui suffit, selon la loi écossaise[262], pour constituer un mariage irrégulier, mais parfaitement valide. Avec ce papier, Jane et lui étaient considérés comme mariés; tout s'arrangeait. Un accident de ce genre était alors trop ordinaire dans les villages de l'Écosse pour qu'on s'en inquiétât beaucoup: pourvu que le mariage fût au bout de la grossesse, les choses étaient réputées régulières[262].

Mais le drame ne faisait que se compliquer au moment où on pouvait le croire terminé. L'obstacle vint d'où on ne l'aurait sûrement pas attendu. William Armour refusa de reconnaître cet engagement et préféra voir sa fille déshonorée plutôt que mariée à celui qui l'avait séduite. Il n'avait jamais aimé Burns et il le voyait de nouveau sur le bord de la misère, sans avenir[263]. Burns reconnut qu'il était dénué de ressources. Il offrit d'aller à la Jamaïque chercher à s'en créer, et de revenir dans quelques années reprendre Jane; les arrangements de cette sorte ne sont pas aussi rares en Angleterre qu'ils peuvent nous le paraître[264]. Si on n'acceptait pas cette proposition, il offrit de travailler comme un simple ouvrier pour nourrir sa femme et l'enfant attendu. Il ne semble pas qu'il ait songé aux étonnantes poésies entassées dans le tiroir de la petite table de Mossgiel. William Armour fut inflexible. Sa conduite a été jugée dure, étroite et précipitée. Peut-être n'est-elle pas sans excuses, ni sans explication. Burns était un gendre fait pour dérouter et effaroucher maint homme plus intelligent que le maître maçon de Mauchline. Il devait lui apparaître comme un mauvais garnement impie, misérable, destiné à toujours l'être et à entraîner sa fille dans son indigence et dans son immoralité.

La décision suprême était suspendue aux lèvres de Jane. Après tout, elle était maîtresse de son choix. Si, avec la profonde tendresse féminine, avec la foi en l'homme qu'elle devait connaître mieux que son père, et (p. 130) la vaillance que l'amour inspire en face des avenirs nébuleux, elle avait voulu être la femme de Burns, elle le pouvait. Sans doute son père violenta sa réponse; sans doute elle ressentit ces défaillances d'énergie que donne la confusion d'une faute; peut-être la réponse de sa voix fut-elle loin du souhait de son cœur. Elle céda pourtant, livra le papier sur lequel leurs deux noms réunissaient leurs deux existences[265]. L'engagement fut remis par William Armour à M. Aiken. Celui-ci le détruisit-il réellement? Il suffit que Burns l'ait cru. La destruction matérielle du contrat signifiait pour lui la rupture de la foi jurée, et que Jane se reprenait de lui, à ce qu'il croyait alors, pour jamais.

Pendant ces quelques semaines, Burns souffrit beaucoup. Cependant, tant que le papier n'était pas détruit, il y avait un lien entre Jane et lui. Quand il apprit qu'on avait découpé leurs deux noms du contrat, il en reçut un coup terrible. Il écrivait le lendemain du jour où il en fut informé: «À propos, le vieux Mr Armour a persuadé à Mr Aiken de mutiler ce malheureux papier, hier. Le croiriez-vous? Bien que je n'eusse ni un espoir, ni même un désir de la faire mienne après sa conduite, cependant, quand il me dit que les noms étaient coupés du papier, mon cœur mourut en moi; il me coupa les veines avec cette nouvelle. Que la perdition saisisse la fausseté de cette femme[266]». Une scène cruelle[267]: le vieux maçon, dur et vindicatif, annonçant lui-même à Burns qu'on a mutilé le contrat, lui donnant des détails, qui sait? les inventant, mentant peut-être; et Burns, chez lequel les palpitations et les bonds du cœur étaient désordonnés, effrayants, bouleversé, défaillant, et, avec son orgueil, essayant de cacher sa torture. À partir de ce moment, il changea sa signature; cette lettre est paraphée: «Burns» au lieu de Burness; comme s'il voulait laisser à jamais derrière lui ce nom qu'on avait pris en vain. Il ne le reprit plus[268]. En même temps, pour rendre la séparation des amoureux plus définitive et éviter les scènes qui auraient pu amener une entente, le père Armour envoya sa fille à Paisley, chez un oncle, charpentier là-bas[269]. Toutes ces émotions, les scènes entre les deux amants, l'engagement, l'aveu de Jane chez elle, la rupture, le départ sont contenus dans quelques semaines, depuis la fin de février jusqu'à la fin de mars 1786.

Le mois d'avril 1786 est dans l'histoire de Burns un mois de torture et de démence. Lorsqu'il apprit l'abandon et la faiblesse de Jane, sa peine fut d'une véhémence inouïe, comme on pouvait l'attendre d'un (p. 131) homme chez lequel les moindres émotions étaient extrêmes. Ce fut d'abord de la stupeur, un engourdissement de la souffrance par la force du coup qui l'assénait. Mais c'était une nature trop puissante pour que cet accablement durât. Ce fut alors une tempête de désespoir et d'affliction qui l'emporta jusqu'aux rivages de la folie. Chaque fois qu'il a parlé de cette cruelle période de sa vie, il ne l'a jamais fait sans qu'un frisson de l'ancienne angoisse n'ait ressaisi son cœur; il en a gardé un souvenir analogue à celui que les marins gardent des heures où ils ont failli sombrer. Les images qui lui viennent sont toutes empruntées aux fureurs de l'Océan et suggèrent l'idée d'une barque en péril et sans boussole. Évidemment, il avait conservé la sensation d'une âme désemparée, affolée, à la merci des convulsions d'une formidable souffrance.

On a publié récemment, pour la première fois, une lettre où il retrace les phases de cette épreuve. Elle commence par une raillerie découragée de lui-même et de sa destinée, et par un récit de son amour enveloppé dans une plaisanterie brutale, presque grossière et douloureuse. Peu à peu cependant, il laisse tomber son rire; le style monte, grandit dans un mouvement où l'ironie passe encore mais comme emportée dans un tourbillon de colère; et la lettre se termine par de puissantes images de bouleversement et de chaos.

Tristes et douloureuses, Monsieur, ont été mes tribulations en ces temps derniers, et nombreux et perçants mes chagrins. Si ce n'avait été pour la perte que ce monde aurait faite en perdant un si grand poète, il y a longtemps que j'aurais imité un homme beaucoup plus sage que moi, le fameux Achitophel de prévoyante mémoire, quand «il s'en retourna chez lui et mit sa maison en ordre[270]». J'ai perdu, Monsieur, le plus cher des trésors terrestres, le plus grand bonheur ici-bas, le dernier, le meilleur don qui compléta la félicité d'Adam dans le jardin béni, j'ai perdu—j'ai perdu—ma main tremblante refuse son office, l'encre épouvantée remonte dans la plume—ne l'annoncez point dans Gath[271]—j'ai perdu—une—une—une femme!

La plus belle des créatures de Dieu, la dernière et la meilleure!
Maintenant tu es perdue.

Vous avez sans doute, Monsieur, entendu parler de mon histoire avec toutes ses exagérations—mais comme mes actions et mes motifs d'action sont particulièrement comme moi, et comme ce moi est particulièrement différent de tous les autres, je vous demande de m'accorder un moment de loisir et une larme inoccupée pour que je vous raconte mon histoire à ma façon.

J'ai été toute ma vie, Monsieur, un des fils du désappointement, gens à l'air triste, à la longue face. Une étoile maudite a toujours occupé mon zénith et versé sa funeste influence, selon l'énergique malédiction du prophète. «Et vois, tout ce qu'il tentera (p. 132) ne prospérera pas[272]». J'atteins rarement où je vise, et si j'ai besoin de quelque chose, je suis à peu près sûr de ne pas le trouver là où je le cherche. Par exemple, si j'ai besoin de mon couteau, je tire de ma poche vingt objets: un coin à charrue, un clou de fer à cheval, une ancienne lettre, un lambeau de rimes, bref tout, sauf mon couteau, et celui-ci, à la fin, après une recherche pénible et inutile, je le trouverai dans le coin insoupçonné d'une poche insoupçonnée, comme si on l'avait mis à l'écart exprès. Malgré tout, Monsieur, depuis longtemps je tournais un regard de convoitise vers ce bonheur inestimable: une femme. L'eau me venait délicieusement à la bouche de voir un jeune gars, après quelques contes niais et quelques lieux communs débités par un Monsieur en noir, s'en aller coucher avec une jeune fille, sans que personne osât y trouver à redire; tandis que moi, juste pour avoir fait la même chose, sauf cette cérémonie, je suis devenu l'objet de la risée de tout le Dimanche, et je suis insulté comme un pick-pocket. Je n'ignorais pas cependant que, si ma fortune à mauvaise étoile avait le vent de mon désir matrimonial, mes projets s'en iraient au néant. Pour empêcher cela, je résolus de prendre mes mesures avec tant de caution et de précaution que toutes les planètes malignes de l'Hémisphère ne pourraient pas ruiner mes projets[273].

Puis, avec une grande crudité de termes et toutes sortes de comparaisons à double entente et d'un goût douteux sur les escarpes, les contre-escarpes, les bastions et tous les détails d'un siège et d'un assaut de citadelle, il raconte qu'il avait pris ses précautions pour déjouer le mauvais vouloir de sa mauvaise fortune et rendre son mariage inévitable. Il laisse entendre qu'il n'a pas eu, tout le temps, d'autre chose en vue. On le prend ici sur le fait d'une de ces mille faiblesses secondaires qu'une première faute amène avec elle, et qui en sont les menues branches. Ce qu'il dit là est faux. Il cédait au besoin d'expliquer et de pallier son aventure. En réalité il n'avait jamais eu la pensée d'épouser Jane et le serment fait plus haut le prouve suffisamment. C'est le résultat fatal d'une de ces défaillances, qu'on est obligé de défendre contre elle le reste de sa vie et de la combattre, dans l'esprit de ceux surtout qui vous estiment, par des explications ou des atténuations qui déforment la vérité. Quand on fait un plaidoyer pour soi-même, on est exposé à tous les défauts de l'avocat et on perd les excuses qu'il a. Toute cette partie de lettre est mêlée d'un ricanement pénible et presque grossier. La seconde partie, où il parle de ce qu'il a éprouvé quand sa promesse fut rejetée, est vraiment, en dépit de ses comparaisons trop poussées, une terrible peinture de désespoir.

«Comment j'ai supporté tout cela? On peut seulement l'imaginer. Toutes les ressources de la description restent loin, loin en arrière. Il y a, en tout temps, une bonne part de folie dans la composition d'un poète, mais, dans cette occasion, j'étais sur dix parties, neuf parties et neuf dixièmes fou à lier. D'abord je demeurai figé (p. 133) dans une stupeur insensible, silencieux, sombre, comme la femme de Loth, changée en sel dans la plaine de Gomorrhe. Mais c'est surtout mon second paroxysme qui rend pauvre toute description. La débâcle de l'Océan arctique quand le retour du soleil dissout les chaînes de l'hiver et, détachant des montagnes de glace longuement accumulée, bouleverse avec des craquements affreux l'abîme écumant; des images comme celle-là donnent une faible idée de ce qu'était la situation de mon âme. Mes facultés enchaînées, tout d'un coup lâchées, mes passions affolantes s'élevant à une décuple fureur, passèrent par dessus leurs rives, avec une force impétueuse, irrésistible, balayant devant elles tous les obstacles et tous les principes. La Prudence était un appel inaperçu dans l'ouragan qui passe; la Raison un élan bramant dans les tourbillons du Maelström, la Religion un castor se débattant faiblement dans les chûtes rugissantes du Niagara. Je reniai le premier moment de mon existence; j'exécrai la faiblesse et la folie d'Adam pour ce présent, agréable à l'œil, mais exhalant le poison, qui l'avait ruiné et m'avait perdu; je suppliai les flancs de la nuit inanimée de se refermer sur moi et tous mes chagrins.

Une tempête naturellement se dissipe en soufflant. Mes passions épuisées retombèrent graduellement en un calme blafard et, par degrés, je suis rentré dans le chagrin assoupi par le temps d'un homme veuf qui, essuyant les pleurs décents, relève ses yeux usés par le chagrin pour chercher—une autre femme.

Tel est l'état de l'homme; aujourd'hui bourgeonnent sur lui
Les tendres feuilles de son espérance; demain, il fleurit
Et il porte sa parure empourprée, abondante, sur lui;
Le troisième jour arrive une gelée, une gelée meurtrière
Qui mord sa racine et alors il tombe comme moi[274].

Telle est, Monsieur, cette ère fatale de ma vie. «Et il arriva que comme j'attendais la douceur, voici l'amertume; et comme j'attendais la lumière, voici les ténèbres[275]».

Mais ce n'est pas tout. Déjà les bassets saints, la meute à fornication, commencent à quêter la voie et je m'attends à chaque instant à les voir lâchés et à les entendre derrière moi donner de la voix. Mais comme je suis un vieux renard je leur donnerai des détours et des ruses et, bientôt, j'ai l'intention d'aller me terrer dans les montagnes de la Jamaïque.

C'est qu'effectivement la Kirk-Session avait déjà vent de toute l'aventure. Rien ne donne la sensation directe de la rapidité d'information et de l'inquisition de ces singuliers tribunaux comme les procès-verbaux où sont enregistrées les diverses phrases de l'histoire de Burns et de Jane Armour. Ce fut notre bonne fortune d'arriver à Mauchline au moment où le ministre de la paroisse, le Révérend Edgard, préparait ses études sur la vie religieuse en Écosse; et c'est un de nos bons souvenirs que le soir où, après avoir entendu une de ses substantielles conférences sur tout ce vieux monde disparu, nous découvrîmes, en feuilletant avec lui ces cahiers jaunis, ces (p. 134) souvenirs qui, à notre connaissance, paraissent pour la première fois dans une biographie du poète. Voici le début et les premiers indices:

Avril, le 2.—La session étant informée qu'on dit que Jane Armour, femme non mariée, est enceinte, et qu'elle a disparu de l'endroit où elle demeurait récemment pour aller résider ailleurs, la session pense qu'il est de son devoir de faire une enquête sur la vérité on la fausseté de cette rumeur.

Dans l'intervalle, elle charge deux de ses membres, à savoir James Lamie et William Fisher, d'aller entretenir, à ce sujet, les parents qui, elle l'espère, seront disposés à prêter leur concours à la session, comme cela est le devoir et comme il sied, et feront leur déclaration.

«Avril, le 9.—James Lamie expose qu'il a parlé à Mary Smith, mère de Jane Armour, qui lui a dit qu'elle ne soupçonnait pas sa fille d'être enceinte, que celle-ci était allée à Paisley pour voir ses parents et qu'elle ne tarderait pas à rentrer».

Il n'est pas inutile de remarquer qu'un des deux membres chargés de cette délicate mission était le fameux Holy Willie, lui-même, l'homme à la prière. Le digne homme put avoir de bien douces dégustations de fiel en pensant à cette nouvelle imprudence de son ennemi. Au moment de la satire, on n'avait pas pu atteindre ce méchant gars, mais voici qu'il s'offrait de lui-même. «Malheureusement pour moi, dit Burns au moment où il se félicite d'avoir échappé à l'artillerie de la session, malheureusement pour moi mes sottes escapades m'amenèrent, par un autre côté, juste en face et à portée de leurs plus lourds projectiles[276]». Nous aurons, dans les mêmes extraits, la suite de cette histoire. En attendant on voit que rien ne manquait aux tribulations de Burns, et que les anxiétés l'assaillaient au dehors comme au dedans.

Cette période de sa vie fut vraiment en proie à un chagrin indicible, qui ne se ramassait pas en quelques heures douloureuses, mais qui se répandait dans tous les instants. Dans ses lettres les plus insignifiantes, il affleure à la surface entre les formules les plus banales. «Rappelez-vous un pauvre poète luttant, dans vos prières. Il attend, avec crainte et tremblement, ce moment important pour lui, qui peut-être frappera la médaille de l'empreinte d'une disgrâce éternelle pour votre humble, affligé, tourmenté, Robert Burns[277]». Et dans une autre lettre: «Ce sont les sentiments plaintifs, naturels à un cœur que, ainsi que l'élégant et touchant Gray le dit, la mélancolie a marqué pour un des siens[278]». Cette tristesse était devenue chez lui une idée fixe qui se saisissait des moindres faits et leur donnait l'aspect inquiétant d'un présage funeste ou d'une affligeante leçon. En labourant un champ, si sa charrue (p. 135) bouleverse un pied de pâquerettes, aussitôt le rapprochement s'offre à des yeux fixés toujours sur la même pensée.

Petite modeste fleur, cerclée de cramoisi,
Tu m'as rencontré dans une heure mauvaise,
Il a fallu que j'écrase dans la poussière
Ta tige mince:
T'épargner maintenant n'est plus en mon pouvoir,
Toi jolie perle.

Toi-même, toi qui gémis sur le destin de la pâquerette,
Ce destin est le tien, à une date prochaine,
Le soc de l'âpre Ruine arrive droit
En plein sur ta jeunesse,
Bientôt, être écrasé sous le poids du sillon
Sera ta destinée[279].

Mais cette image, d'une mélancolie gracieuse, ne lui suffit pas; il y en a une seule qui rend ce qu'il y a de démesuré et de tourmenté dans son chagrin: c'est la plus complète image de l'impuissance de l'homme, toujours la même, celle qui est empruntée aux tempêtes de mer. Il s'est détourné de la donnée de la pièce et de la suite naturelle des comparaisons, pour introduire, de force, hors de sa place, l'image qu'il porte partout avec lui et dont il ne peut se débarrasser:

Tel est le destin de l'humble barde,
Sur le rude Océan de la vie, sous une mauvaise étoile,
Il est inhabile à consulter la carte
Du savoir prudent,
Jusqu'à ce que les houles l'emportent,
Que les rafales soufflent dur,
Et qu'il succombe[279].

Cet état d'esprit produisit toute une série de poèmes d'une teinte funèbre et dont les titres suffisent à indiquer les sujets: à la Ruine, Désespoir, Lamentation. Ils sont tous éloquents. La plupart sont très personnels et, comme il arrive souvent chez Burns, pleins de détails fournis par les circonstances dans lesquelles ils ont été écrits. On y reconnaît le milieu et la saison. Dans une de ces pièces, c'est le printemps dans les champs, avec ses gaîtés de fleurs et d'oiseaux et son réveil d'occupations rustiques. La nature réjouie voit sa robe reprendre ses couleurs vernales et sa chevelure de feuillage ondule dans la brise, toute fraîche de rosée. Une fête est partout; la violette et la primevère fleurissent; le merle et le linot chantent; le laboureur excite gaiement (p. 136) son attelage et la joie est avec le semeur attentif qui fait de grands pas. Mais le pauvre poète blessé glisse à travers ces scènes comme un fantôme épuisé de douleur, et pour lui la vie est un songe fatigant, le songe d'un homme qui ne s'éveille jamais:

Viens, Hiver, avec ton hurlement courroucé,
Et, furieux, ploie l'arbre dénudé;
Tes ténèbres calmeront mon âme désolée,
Quand la nature entière sera triste comme moi[280].

Parfois, comme dans la Lamentation, c'est la nuit; tandis que les mortels dorment soulagés de leurs soucis, errant dans la campagne il cherche, dans la solitude et la vue des endroits familiers, cette recrudescence déchirante et étrangement poursuivie dont nous aimons à sentir nos regrets s'aviver. La pâle lune luit silencieusement et, sous sa blême et froide clarté, il vient se lamenter de ce que la vie et l'amour ne soient qu'un songe. Il raconte ses nuits sans sommeil et harassées de chagrin, et ses matins où il voit s'allonger la file des heures pénibles et lentes; jusqu'à ce que l'image des heures amoureuses lui revienne et que le souvenir des moments heureux le ressaisisse[281].

Ô toi, orbe pâle, qui brilles silencieux,
Tandis que sommeillent les mortels délivrés de leurs soucis,
Tu vois un malheureux qui languit intérieurement
Et erre ici pour gémir et pleurer!
Chaque nuit, je tiens veillée avec la Douleur,
Sous tes rayons blêmes, sans chaleur;
Et je me plains, en lamentations profondes,
Que la vie et l'amour ne sont qu'un songe.

Oh! se peut-il qu'elle ait un cœur si bas,
Si perdu à l'honneur, si perdu à la foi,
Qu'elle abandonne l'amant le plus épris,
L'époux à qui sa jeunesse s'est liée?
Hélas! le sentier de la vie peut être rude!
Sa route peut la conduire à travers d'âpres détresses!
Qui alors adoucira ses angoisses et ses peines,
Qui partagera ses chagrins pour les diminuer?

Le matin, qui annonce l'approche du jour,
M'éveille pour le labeur et la douleur;
Je vois, en longue série, les heures
Où je dois souffrir, se traîner lentement;
Mainte angoisse, mainte torture,
Cortège affreux du souvenir,
(p. 137) Tordront mon âme, avant que Phœbus s'abaissant
Ne baise au loin la mer occidentale.

Et quand, la nuit, je me jette sur ma couche,
Meurtri, harassé de soucis et de chagrin,
Mes nerfs brisés de fatigue, mes yeux usés de larmes
Veillent comme les voleurs nocturnes:
Ou si je sommeille, l'imagination, maîtresse,
Règne, farouche, hagarde, folle d'épouvante:
Même le jour, malgré ses amertumes, est un soulagement
Après ces nuits qui respirent l'horreur.

Dans le Désespoir, pièce composée peut-être après les autres, en un de ces moments où la douleur tend à se généraliser en réflexions et s'infiltre, pour ainsi dire, dans les idées, la souffrance devient une vue pessimiste de la vie humaine.

Accablé de chagrin, accablé de souci,
Fardeau plus lourd que je ne puis porter,
Je m'assieds à terre et je soupire:
«Ô vie, tu es une charge douloureuse,
Sur une route âpre et fatigante,
Pour des malheureux tels que moi!
Quand je jette mon regard dans le sombre passé,
Quelles scènes pénibles apparaissent!
Quelles peines nouvelles peuvent me percer?
J'ai trop lieu de les redouter!
Toujours soucieux, désespérant,
Tel est mon sort amer:
Mes douleurs ici-bas ne se fermeront
Que lorsque se fermera ma tombe.

Ô jours enviables, jours de jeunesse,
Vous qui dansiez insouciants dans le labyrinthe du plaisir,
Ignorant le souci et le mal!
Pourquoi vous échanger contre des moments plus mûrs,
Pour sentir les folies et les crimes
Des autres ou les miens propres!
Et vous, petits enfants, qui innocemment jouez
Comme des linots dans les buissons,
Vous ne savez pas quels maux vous demandez
Quand vous désirez être des hommes;
Les pertes, les peines,
Qui saisissent l'homme mûr;
Rien que des alarmes, rien que des larmes
Pour la vieillesse obscurcie[282]

Cette désespérance atteint son apogée dans un appel à la mort, au-delà duquel il n'y a plus que le suicide.

(p. 138) «Et toi, puissance hideuse, abhorrée par la vie,
Tant que la vie a un plaisir à offrir,
Oh! écoute la prière d'un misérable!
Je ne recule plus épouvanté, je n'ai plus peur;
Je brigue, je mendie ton aide amicale,
Pour clore cette scène de souci!
Quand donc mon âme, dans une paix silencieuse,
Terminera-t-elle le jour attristé de la vie?
Quand mon cœur lassé cessera-t-il ses battements,
Refroidi, pourrissant dans l'argile?
Plus de crainte, plus de larmes,
Pour souiller mon visage inanimé,
Embrassé et serré
Dans ton étreinte glaciale![283]

Toutes ces pièces et la lettre que nous citions plus haut sont d'avril et de mai 1786. Ces productions véritablement désespérées sont serrées les unes contre les autres dans le court espace de quelques semaines. Il n'y avait évidemment pas de repos pour l'esprit misérable de Burns dans l'intervalle de l'une à l'autre; sa douleur ne prit pas haleine une seule fois. À la surface, il resta gai; sa fierté et son excitabilité sociale le soutenaient. Il chercha à oublier ou tout au moins à s'étourdir, et probablement cette maudite époque de sa vie est responsable de l'habitude de boire qui lui devint plus tard funeste. En effet Gilbert dit que, ni pendant le séjour à Tarbolton, ni pendant le séjour à Mauchline jusqu'au moment où il devint auteur, il ne le vit pas une seule fois en état d'ivresse, et il attribue le changement survenu dans sa conduite à ce que, devenant célèbre, il fut plus recherché[284]. Ce motif est à peine plausible. Burns était depuis longtemps aimé dans son entourage, assez connu dans les villages voisins, assez fêté de toutes parts pour qu'il n'y eût de réunion sans qu'il y fût et sans qu'il en devînt aussitôt le roi. Il y avait beaux jours que les occasions l'assaillaient, et s'il avait résisté à celles qu'il avait rencontrées, il pouvait résister à toutes. Assurément, il ne faisait pas fi d'un gobelet de whiskey, «l'âme des jeux et des caprices[285]», et il aimait John Barleycorn le roi des grains. Mais c'était dans la mesure où, depuis qu'en faisant fermenter le raisin ou l'orge l'homme a trouvé le moyen de faire aussi fermenter sa pensée, il semble qu'il soit permis, tant cela est universel et naturel, de surexciter son imagination et de tendre, au-dessus des tristesses de la vie, un léger arc-en-ciel de joie factice. C'était dans la mesure où boire avec un compagnon noue plus rapidement les connaissances et fait plus rapidement mûrir l'amitié.

(p. 139) Nous ferons résonner la mesure de quatre,
«Nous la baptiserons avec de l'eau fumante,
Et puis, nous nous asseoirons et nous boirons notre coup
Pour nous réjouir le cœur;
Et ma foi, nous aurons fait meilleure connaissance
Avant que nous nous quittions[286]

Mais il n'avait jamais outrepassé les limites et n'avait cherché, dans les cabarets de village que la compagnie d'amis, et dans la boisson qu'un pétillement de verve. C'est pendant ces semaines mauvaises qu'il semble qu'il se soit mis, pour la première fois, à boire lourdement, qu'il ait cherché dans l'ivresse non plus la surexcitation mais la stupeur. Afin de trouver l'oubli, il a été jusqu'au point où s'engourdissent du même coup la pensée et la souffrance. Il s'est jeté dans des orgies plus épaisses, avec une sorte de fureur et de bravade farouche. Il a apporté dans la boisson, ce besoin de défi qui pousse les amoureux; il a parié de boire plus que les autres; il a fait toutes les extravagances de tant de pauvres cœurs qui ont cru s'étourdir. Il le dit lui-même: «J'ai essayé souvent de l'oublier, je me suis plongé dans toutes sortes de désordres et d'orgies: réunions maçonniques, assauts de boissons et autres folies pour la chasser de ma tête, mais tout a été vain![287]» Ce n'est plus la légère excitation faite presque entière de rire, de paroles et de verve bruyante, dans laquelle sa nature exubérante se plaisait; c'est la vraie ivresse, celle qui va jusqu'au bout et continue à outrance, jusqu'à ce que la raison, la parole, l'être entier chancelle et que le dernier mot appartienne à la boisson. Gilbert avait raison en disant que son frère n'avait connu cette dégradation qu'au moment où il devint auteur. Il se trompe sur les causes qui l'y ont poussé. Burns, hélas! n'est pas le seul des poètes que «les vœux brisés d'une femme sans foi[288]» aient poussé dans cette voie fatale, où maints ont laissé leur santé, et quelques-uns leur génie.

En voyant les ravages que cet amour a faits dans le cœur de Burns et en songeant à la place qu'il a tenue dans la suite de sa vie, il est impossible de ne pas se demander ce que fut cette passion si cruellement despotique, ce qu'était la femme qui l'a inspirée. Elle ne semble pas avoir été belle. Brune, avec des cheveux noirs épais et des yeux noirs brillants, ce qui frappe en elle c'est quelque chose de bien pris et de net dans les formes du corps, d'alerte et de ferme dans l'allure, la grâce qui ressort de mouvements souples, d'un pas libre et décidé. (p. 140) Burns faisait allusion à cette élégance de tournure quand, en parlant de la Nymphe de la Vision, il disait:

«Sa robe—en tartan brillant—coulait, descendait,
Laissant voir simplement la moitié de sa jambe;
Et quelle jambe! ma jolie Jane
Seule aurait la pareille,
Si droite, si effilée, si bien prise, si nette;
Aucune autre n'en approchait[289]

Elle conserva jusqu'avant dans la vie la jeunesse de démarche et l'activité qui avaient été son grand attrait. Il est probable cependant qu'elle avait dans les manières quelque chose de vif et de séduisant, et cette gaîté de caractère dont le charme est grand. Son esprit était ordinaire et on pourrait croire, si l'on s'en tenait à ses premières relations avec Burns, que son cœur l'était encore davantage.

Et cet amour lui-même, quelle place occupe-t-il dans la nomenclature des amours de Burns? Violent, véhément, sincère, il le fut sans doute; mais ce sont là des caractères qui peuvent être communs à bien des passions dont l'essence est différente. Si on regarde d'un peu plus près celui-ci, on ne tarde pas à voir qu'il relevait presque exclusivement des sens. Ce qui frappe dans les pièces qui s'y rattachent, c'est le ton voluptueux qui y domine. Elles sont faites uniquement de sensations physiques, contenues dans des expressions brûlantes.

Ce ne sont pas des pensées poétiques, feintes et vaines,
Qui réclament mes tristes lamentations délaissées de l'amour;
Ce n'est pas un pipeau de berger, des chants d'Arcadie,
Ni des tortures imaginaires, bizarres et faibles;
La foi échangée, la flamme mutuelle,
Les pouvoirs célestes souvent attestés,
Le tendre nom de père qui m'était promis,
C'étaient là les gages de mon amour.

Quand ses bras étreignants m'encerclaient,
Comme les instants extasiés s'envolaient!
Combien j'ai souhaité les charmes de la fortune
Pour l'amour de ma chérie, de ma seule chérie!
Et faut-il que je le pense! est-elle partie
La fierté secrète de mon cœur joyeux,
Et entend-elle, insouciante, mes plaintes,
Et est-elle à jamais, à jamais perdue?[290]

Les souvenirs auxquels se complaisent ces «pensées qu'il rassemble comme un trésor[290]», ont parfois une infinie douceur de caresse, parfois (p. 141) un emportement de lascivité; ils sont tout matériels. La poésie en est merveilleuse, toutes ces strophes sont encore ardentes et comme enveloppées d'une chaude atmosphère pourpre, toute de baisers. Depuis les sonnets de Shakspeare, il ne s'était rien vu dans la littérature anglaise qui eût cette sincérité et cette splendeur de sensualité:

Ô toi, reine brillante, qui, au-dessus de la plaine,
Règnes maintenant dans le ciel, d'un empire illimité!
Souvent, ton regard, qui suit silencieusement,
Nous a vus nous égarer, errant amoureusement;
Le temps, inaperçu, s'enfuyait,
Tandis que le pouls voluptueux de l'amour battait fortement,
Quand sous tes rayons aux clartés d'argent
Nous voyions nos yeux s'enflammer mutuellement.

Ô scènes, fixées en un puissant souvenir!
Scènes qui jamais, jamais ne reviendront!
Scènes, qui, si j'oublie parfois dans la stupeur,
Dès que je les ressens de nouveau, m'embrasent de nouveau!
Arraché à toutes les joies et à tous les plaisirs,
À travers le vallon désolé de la vie, j'erre;
Et sans espoir, sans secours, je lamenterai
Les vœux brisés d'une femme infidèle[291].

Dans ses lettres aussi, n'est-ce pas toujours le côté sensuel de cet amour qui reparaît? Il n'en parle jamais sans que le trait dominant ne soit un détail physique. «Ma pauvre chère infortunée Jane, comme j'ai été heureux dans tes bras![292]» Et plus tard il s'écrie dans une expression où la sensation de la possession est fortement rendue et dont la sensualité est presque intraduisible: «I don't think I shall ever meet with so delicious an armful again. Je ne retrouverai jamais une si délicieuse embrassée[293]». On verra que cet amour conservera toujours le même caractère.

Cette même aventure allait exercer sur la vie de Burns une influence toute différente et non moins importante. À la suite de la rupture, son départ pour la Jamaïque, qui n'avait été qu'une offre, devint une résolution[294]. Désireux de s'expatrier à tout prix, il s'entendit avec un Dr Douglas pour aller être quelque chose comme un teneur de livres ou un gérant de propriétés[295]. Telle était la pénurie de Burns qu'il songea à s'engager comme matelot pour pouvoir faire le passage. Son ami et fidèle protecteur, (p. 142) Gavin Hamilton, lui donna le conseil, afin de se procurer l'argent nécessaire pour le voyage, de publier ses poésies par souscription. C'était un mode de publication fréquent au XVIIIe siècle. Il lui dit que son nom lui assurait assez de souscripteurs pour garantir le placement d'un nombre de volumes suffisant à laisser un petit profit. Ce serait pour payer son passage à bord d'un navire et se mettre en train là-bas, de l'autre côté des mers[296]. On a vu que Burns avait assez pris conscience de sa valeur pour qu'une proposition de ce genre ne l'étonnât pas. Il accepta et se mit sur le champ à distribuer à ses amis des circulaires de souscription. Il le fit avec beaucoup d'activité et, pendant tout ce lamentable mois d'avril, on le voit occupé à envoyer de droite et de gauche une petite feuille imprimée qui portait:

Proposition pour publier par souscription
les Poèmes Écossais, par Robert Burns.

Le livre sera élégamment imprimé en un volume in-octavo. Prix, broché, trois shellings. Comme l'auteur n'a pas la moindre vue mercenaire en publiant, aussitôt qu'il y aura assez de souscripteurs pour défrayer les dépenses nécessaires, l'ouvrage sera envoyé à la presse[297].

Cette proposition sembla, tout de suite, être accueillie avec faveur. On trouve, dans la correspondance de ce mois d'avril, des remerciements à des personnes qui réclament des listes[298]. Gavin Hamilton s'était chargé d'en placer un bon nombre. Tous ses autres amis, pris de pitié pour ce pauvre garçon, s'en occupaient aussi; il devint aussitôt évident que le nombre de souscripteurs serait plus que suffisant et qu'il allait falloir s'occuper de l'impression.

C'est ainsi que ces mois de mars et d'avril 1786 se passèrent pour Robert Burns et c'était avec raison qu'il disait plus tard: «Ce fut une terrible affaire, dont je ne puis encore supporter le souvenir, elle me donna une ou deux des principales qualités pour prendre place parmi ceux qui ont perdu la carte et brouillé tous les calculs de la raison[299]».

Ici s'intercale un des plus étranges et des plus mystérieux épisodes de la vie de Burns, celui de Highland Mary, de Mary des Hautes-Terres. Il resta longtemps ignoré. Burns, de son vivant, n'en parla jamais qu'avec réserve et l'entoura d'une sorte de silence. Quand (p. 143) il fut forcé d'en dire quelques mots, à propos des pièces qui portaient le nom de Highland Mary, il le fit d'une manière très vague et très évasive. Il y fait allusion comme à un événement du temps passé: «le sujet est un des passages les plus intéressants de mes jours de jeunesse[300]», ou «ceci est une de mes compositions du commencement de ma vie, avant que je fusse du tout connu dans le monde[301].» C'est, avec quelques mots cités plus loin, tout ce qu'il en laissa jamais échapper. Après sa mort, sa famille semble avoir désiré laisser dans l'ombre et l'oubli cet incident. Il est de toute évidence que, lorsque le Dr Currie prépara son édition de Burns, il reçut de Gilbert des confidences partielles à ce sujet, mais en même temps des recommandations de n'en point parler. C'est ce qu'impliquent les lignes suivantes: «Les rivages de l'Ayr furent la scène de passions de sa jeunesse, d'une nature encore plus tendre; il ne conviendrait pas d'en révéler l'histoire quand bien même cela serait en notre pouvoir; on n'en pourra bientôt plus découvrir les traces que dans ces poèmes pleins de nature et de sensibilité auxquels elles ont donné naissance. On sait que la chanson intitulée Mary des Hautes-Terres se rapporte à un de ces attachements. L'objet de cette passion mourut au début de la vie, et l'impression laissée sur l'esprit de Burns semble avoir été profonde et durable[302].» Il s'en fallut de peu en effet—et cela eût peut-être été à souhaiter pour la mémoire de Robert Burns—que cette histoire passât comme un événement indistinct et secondaire. Aucun des biographes du poète n'avait pris la peine d'en marquer ni la date, ni l'importance. M. Scott Douglas, avec beaucoup de pénétration et de patience, est parvenu à élucider ce point obscur, et le résultat de ses recherches a été une révélation imprévue et, par certains côtés, affligeante. Au moment même où, le cœur saignant de la blessure faite par Jane, Burns poussait ces plaintes déchirantes, il est désormais certain qu'il aima ou crut aimer une autre femme et surtout qu'il se fit aimer d'elle[303].

Il y avait, dans le domaine de Coilsfield, situé à quelque distance de (p. 144) Mossgiel et habité alors par le colonel Hugh Montgomery, une jeune fille des Hautes-Terres, nommée Mary Campbell. Elle était employée comme servante et avait charge de la laiterie. Elle avait été auparavant chez Gavin Hamilton, l'ami de Burns, où il est probable que celui-ci la vit pour la première fois[304]. C'était une étrangère, et on se rappelle peu de chose d'elle; personne ne se doutait de la poésie qui glorifierait un jour son nom. Il semble probable que Burns avait déjà tenté de lui faire la cour, car sa sœur Mrs Begg se souvenait de lui avoir entendu dire à son domestique John Blane que «Mary avait refusé de le rencontrer dans le vieux château». C'était la tour démantelée d'un ancien prieuré près de la maison de M. Hamilton[304]. Il est probable aussi que sa passion pour Jane avait coupé court à ces velléités.

Quand il fut repoussé par les Armour, comment se retourna-t-il vers cette jeune fille, et comment celle-ci reçut-elle des hommages qu'elle paraît d'abord avoir tenus à distance? Peut-être fut-elle portée vers lui par cette pitié féminine que la douleur attire, et il est plus vraisemblable encore que lui alla vers elle parce qu'il souffrait. Il y a dans l'âme humaine de ces réactions. Lorsqu'elle a été endolorie par les déceptions et qu'elle est toute brisée d'une trahison, elle est prise d'un grand besoin de sécurité et de confiance. Elle va, comme un voyageur fatigué, aux sources pures et limpides qui coulent dans les âmes tranquilles et simples. Après les amours orageux, elle aspire à ceux qui calment, reposent et consolent. Mais c'est un hasardeux essai, un remède dangereux. Car si la passion qui affole et torture revient, avant que l'affection qui apaise et guérit n'ait achevé son œuvre, le charme reprend et il ne reste alors qu'une sacrifiée. Burns était brisé; il alla vers la douce Mary, parce qu'elle formait avec Jane un contraste complet. Blonde avec les yeux azurés des gens des Hautes-Terres, elle passe dans cette histoire agitée comme une figure touchante, et laisse après elle une impression d'affection silencieuse, de modestie et de pureté.

Ces nouvelles amours avancèrent avec une étrange rapidité. Le groupe de chants de désespoir qui maudissent la trahison de Jane couvre une partie du mois d'avril. Dès le commencement de mai, Burns s'était fiancé à Mary, avant de partir, comme il le croyait, pour la Jamaïque. Lui-même a laissé en quelques mots le récit de ces fiançailles: «Ma jeune fille des Hautes-Terres, dit-il, était une charmante créature au cœur le plus aimant qui ait jamais béni un homme d'un généreux amour. Après une assez longue durée du plus ardent attachement réciproque, nous convînmes de nous rencontrer, le second dimanche de mai, dans un endroit retiré, près des bords de l'Ayr, où nous passâmes la journée à nous dire adieu avant qu'elle s'embarquât pour les Hautes-Terres (p. 145) de l'Ouest, afin d'arranger les choses dans sa famille pour notre changement de vie projeté[305]».

La scène de ces fiançailles et de ces adieux est célèbre dans l'histoire de la poésie anglaise. Tout contribue à lui donner un caractère de grâce pastorale et de mélancolie: la beauté du lieu, la destinée des personnages et la douceur des vers qu'elle a produits. C'est près de la résidence de Coilsfield, à l'endroit où le petit ruisseau de la Flail rejoint la rivière d'Ayr, qu'on montre l'aubépine près de laquelle les amants se rencontrèrent. Le cours de l'Ayr, entre des bords raides et verts, est pittoresque jusqu'à son embouchure; il ne l'est nulle part davantage que dans cet endroit fait à souhait et choisi par un poète. L'eau peu profonde coule sur des cailloux, entre la rive basse et sablonneuse où débouche la Flail, et l'autre rive escarpée, qui disparaît sous un manteau d'églantiers, de chèvrefeuilles et de bruyères, dans les épaisseurs duquel le printemps sème des milliers d'hyacinthes violettes. C'est une retraite charmante et intime. Tout autour ondule un horizon de collines boisées. Si l'on jette sur ce tableau le silence solennel d'un dimanche écossais, si l'on met dans l'âme des deux personnages, le respect, la révérence qu'inspire le jour sacré, on a quelque idée du sentiment qui présida à cette scène et on comprend qu'elle soit pour les Écossais grave et presque religieuse. Cromek raconte que leurs fiançailles, qui étaient en même temps leurs adieux, s'accomplirent «avec ces cérémonies si simples et frappantes que le sentiment rustique a inventées pour prolonger les émotions tendres et les consacrer.» Ils se tinrent debout de chaque côté du ruisseau; ils se lavèrent les mains dans le courant et, tenant une Bible entre eux, prononcèrent leur vœu d'être fidèles l'un à l'autre[306]. On a retrouvé la Bible en deux volumes que Burns donna à sa fiancée. Sur le premier volume était écrit le nom de Mary Campbell, suivi de la marque maçonnique du poète et de ces paroles du Lévitique: «Vous ne jurerez point faussement par mon nom. Je suis l'Éternel.» Sur le second volume était écrit: «Robert Burns, Mossgiel», également avec la marque maçonnique, et ces mots de St. Matthieu: «Tu ne te parjureras point, mais tu t'acquitteras envers le Seigneur de ce que tu as déclaré par serment[307].» Les heures radieuses s'envolèrent, sur lesquelles flottaient des parfums, faites pour eux de tendresse voilée par la mélancolie des adieux et sanctifiée par une solennelle promesse. Quand l'ouest étincelant proclama la fuite du jour, les amants se séparèrent, pour ne jamais se retrouver. Mais le lieu où fleurit l'aubépine blanche de Burns est devenu, pour une partie du monde, aussi précieux que celui où poussent sur les talus les petites pervenches bleues de Rousseau.

(p. 146) On peut juger de la ferveur et de la gravité des vœux que Burns avait prononcés d'après cette pièce dans laquelle il les rappelle et les renouvelle:

Veux-tu venir aux Indes, ma Mary,
Et quitter le rivage de la vieille Écosse?
Veux-tu venir aux Indes, ma Mary,
À travers le rugissement de l'Atlantique?

Oh! doucement croissent le citron et l'orange,
Et l'ananas sur son arbre;
Mais tous les charmes des Indes
Ne sauraient jamais égaler les tiens.

J'ai juré par les cieux à ma Mary,
J'ai juré par les cieux d'être fidèle;
Et puissent aussi les cieux m'oublier,
Le jour où j'oublierai mon vœu!

Oh! donne-moi ta foi, ma Mary,
Et donne-moi ta main blanche comme la neige;
Oh! donne-moi ta foi, ma Mary!
Avant que je quitte la grève de l'Écosse!

Nous nous sommes donné notre foi, ma Mary,
De nous unir en affection mutuelle;
Et maudite soit la cause qui nous séparera
L'heure et le moment du temps[308]!

C'est avec ces assurances et cette musique de promesses emportée en elle, que la douce Mary Campbell partit pour les Hautes-Terres. Pauvre fille!

Mais nous ne sommes pas encore au terme des surprises. Le dimanche où il avait dit adieu à Mary Campbell tombait le 14 mai. Jane Armour revint de Paisley dans les premiers jours du mois suivant. Moins d'un mois après la promesse du bord de l'Ayr, le 12 juin, il écrivait cette incroyable lettre:

«La pauvre, mal conseillée, ingrate Armour est rentrée chez elle, vendredi dernier. Vous connaissez tous les détails de cette affaire et c'est une sombre affaire. Ce qu'elle pense maintenant de sa conduite, je ne le sais pas. Ce que je sais c'est qu'elle m'a rendu complètement misérable. Jamais homme n'a aimé ou plutôt adoré une femme plus que je ne l'ai adorée; et, pour confesser une vérité entre vous et moi, je l'aime encore, après tout, jusqu'à la folie, bien que je ne voulusse pas le lui dire si je la voyais, ce que je ne souhaite pas. Ma pauvre chère infortunée Jane, comme j'ai été heureux dans tes bras! Ce n'est pas de la perdre qui me rend si malheureux; mais c'est surtout à cause d'elle que je crains. Je prévois qu'elle est sur la route qui mène, je le redoute, à la ruine éternelle.

(p. 147) Puisse Dieu tout puissant lui pardonner son ingratitude et son parjure envers moi, comme du fond de mon âme, je lui pardonne; et puisse sa grâce être avec elle et la bénir dans l'avenir. Je n'ai pas de plus exacte idée de l'endroit des châtiments éternels que ce que j'ai ressenti dans mon âme à cause d'elle. Je me suis jeté dans toutes sortes de dissipations et d'orgies, réunions maçonniques, assauts de boire et autres folies pour la chasser de ma tête et tout cela est vain. Et maintenant, au grand remède! Le navire est en train de revenir qui doit m'emporter à la Jamaïque, et alors adieu, chère vieille Écosse, adieu, chère ingrate Jane, car jamais, jamais plus je ne vous reverrai[309]

Et le 9 juillet, il écrivait à un autre correspondant, son ami John Richmond d'Édimbourg:

«J'ai été pour voir Armour depuis qu'elle est de retour, nullement en vue d'une réconciliation, mais simplement pour m'informer de sa santé, et à vous, je puis le confesser, par suite d'une sotte et importune tendresse fort mal placée sans doute. La mère m'a interdit la maison et Jane n'a pas montré le repentir auquel on aurait pu s'attendre[310]

Et ailleurs encore:

«La pauvre Armour est de retour à Mauchline. J'ai été pour la voir et sa mère m'a interdit la maison; elle n'a pas exprimé beaucoup de regret de ce qu'elle a fait[311]

Comme on sent, sous ces faux prétextes, le besoin de la revoir, de se rapprocher d'elle! Ainsi donc Jane revenue avait trouvé la nouvelle affection mal affermie, avait eu pour complices des souvenirs trop récents encore, s'était réinstallée dans ce cœur incertain.

En même temps, Burns dut subir la seconde réprimande publique. En détruisant l'acte de mariage, le vieil Armour avait rendu irrégulière la situation de sa fille et de Burns; il en avait fait deux délinquants. Burns, sur le point de quitter le pays, aurait pu se soustraire à cette punition. Mais il tenait à obtenir un certificat de célibat et cette cérémonie était l'attestation même de sa liberté[311]. Il s'y soumit donc. Il eut à comparaître plusieurs fois à l'église. La dernière fut le 6 août. Voici du reste, avec la suite des procès-verbaux dont nous avons parlé plus haut, la suite et les détails caractéristiques de cet épisode:

Juin, le 11.—La session, étant informée que Jane Armour est enceinte, ordonne à son officier de la convoquer pour le prochain sabbath.

Juin, le 18.—Conseil de session. Jane Armour convoquée n'a pas paru mais a envoyé une lettre adressée au Ministre de la paroisse, dont la teneur est ainsi que suit:

Révérend Monsieur,

Je suis sincèrement affligée d'avoir donné et de devoir donner à votre session du (p. 148) tracas à cause de moi. Je reconnais que je suis enceinte; et Robert Burns de Mossgiel est le père. Je suis avec grand respect

Votre très humble servante,

Signé: Jane Armour.

Mauchline 13 juin 1786.

L'officier devra convoquer Robert Burns à se présenter aujourd'hui en huit jours.

Juin, le 25.—À comparu Robert Burns et s'est reconnu le père de l'enfant de Jane Armour.

Signé: Robert Burns.

(On a ajouté, après coup, au mot child la terminaison du pluriel child-ren).

Août, le 6.—Robert Burns, John Smith, Mary Lindsay, Jane Armour et Agnes Auld ont comparu devant la congrégation, professant leur repentir du péché de fornication; chacun d'eux ayant comparu à deux dimanches auparavant, ils ont aujourd'hui reçu la réprimande et l'absolution de scandale[312].

M. Auld, le Ministre, montra du tact. Il adoucit la réprimande et au lieu de le faire asseoir sur l'escabeau il lui permit de se tenir debout à sa place[313], à la condition que, s'il prospérait dans sa vie nouvelle, il n'oublierait pas les pauvres de Mauchline[314]. Du reste, cette nouvelle comparution semble n'avoir produit sur Burns qu'une très mince impression, il en parle dans ses lettres sans colère et en passant.

Pendant ces mois de juin et de juillet, le paroxysme de douleur du mois d'avril était peu à peu tombé. L'influence adoucissante de Mary Campbell était intervenue. L'apaisement s'était fait, et son amour pour Jane, s'il s'était réveillé, était plus calme et avait dépouillé sa violence. Dans cette âme mobile et ondoyante, à travers laquelle passaient sans cesse «les vagues alternées de la crainte et de l'espoir», les changements étaient brusques et complets. Il lui fallait peu de temps pour passer d'une extrémité à l'autre. Il reprit sa belle humeur, bien que la pensée du départ et d'autres dussent assombrir plus d'une heure solitaire. Il produisit, dans ces quelques semaines, une série de morceaux gais dont quelques-uns comme l'Adresse à Belzebud, un Songe, ont une tendance politique, dont d'autres sont des adieux, des notes en vers, parmi lesquelles se trouve sa belle Épître à un Jeune Ami, pleine de conseils sagaces, et d'une sagesse toute fraîche récoltée sur ses folies récentes. Il paraissait même avoir pris parti de son départ et en parlait avec insouciance, avec bonne humeur et presque avec gaîté. Malgré tout, l'incompressible ressort qu'il y avait en lui, par moments, soulevait et éparpillait tous ces chagrins.

(p. 149) Vous tous qui vivez en vidant les verres,
Vous tous qui vivez en rimant les vers,
Vous tous qui vivez sans jamais réfléchir,
Allons, pleurez avec moi;
Notre camarade nous fausse compagnie
Et va par delà les mers.

Pleurez-le, ô troupe joyeuse,
Qui chèrement aimez, par ci par là, une bordée;
Il ne se joindra plus aux éclats joyeux,
Dans le ton sociable;
Car il est parti pour un autre rivage,
Par delà les mers.

Les jolies filles peuvent bien le pleurer,
Et dans leurs plus chères prières le placer,
Les veuves, femmes, toutes peuvent le bénir
D'un œil plein de larmes;
Car je sais bien qu'il leur manquera beaucoup,
Par delà les mers.

Il vit le froid nord-ouest du malheur
Longuement rassembler une amère rafale;
Une coquette enfin lui brisa le cœur,
Malheur lui en advienne!
Alors, il prit passage, devant le mât,
Par delà les mers.

Trembler sous le gourdin de la Fortune,
N'avoir que peu d'eau et de farine pour s'emplir le ventre,
Avec son humeur fière, indépendante,
S'accordent mal;
Alors, il se roula les fesses dans un hamac,
Par delà les mers.

Gens de la Jamaïque, traitez-le bien,
Trouvez-lui un bon abri confortable,
Vous trouverez en lui un bon garçon
Plein de joyeuseté,
Qui ne voudrait pas faire mal au diable,
Par delà les mers.

Adieu! mon camarade, faiseur de rimes,
Votre sol natal fut de mauvais vouloir,
Mais puissiez-vous fleurir comme un lis
Maintenant et prospérer!
Je boirai mon dernier gobelet à votre santé,
Par delà les mers[315].

Mais il était incorrigible. En même temps que son esprit reprenait un peu de calme, il reprenait sa veine de galanterie, séduit au point de (p. 150) tout oublier, par la moindre image qui mettait son imagination en jeu. Il y en a un exemple qui est curieux par les renseignements qu'il donne sur sa rapidité d'impression et par la renommée même de l'aventure. Il est curieux aussi parce qu'il complète le tableau de cette âme dont la soudaineté et la variété d'impressions est déconcertante et déroute les présomptions.

Un soir du mois de juillet, il se promenait dans le domaine de Ballochmyle qui venait d'être acheté par M. Alexander. Il suivait les pentes escarpées au bas desquelles coule la rivière à peine visible. C'était une de ses promenades favorites, qui l'avait déjà inspiré, quand il avait mis sur les lèvres de la fille du propriétaire précédent, forcé par des revers de fortune de vendre son domaine héréditaire, ce joli et triste adieu:

Les bois de Catrine étaient jaunis,
Les fleurs tombaient sous la pelouse de Catrine;
Aucune alouette ne chantait sur les tertres verts,
La nature apparaissait languissante;
À travers les bosquets flétris, Maria chantait,
Elle-même dans toute la fleur de la beauté;
Et les échos des bois sauvages résonnaient:
Adieu les pentes de Ballochmyle!

Couchées dans votre lit hibernal, ô fleurs,
Vous fleurirez de nouveau fraîches et belles,
Vous, oiselets, muets dans les bosquets dépouillés,
Vous charmerez de nouveau l'air de vos voix;
Mais ici, hélas, pour moi, jamais plus
L'oiselet ne chantera ni la fleur ne sourira,
Adieu les jolies rives de l'Ayr,
Adieu, adieu, doux Ballochmyle![316]

Cette fois-ci il suivait une petite allée, quand il aperçut la sœur du propriétaire actuel, Miss Wilhelmine Alexander. Lui-même a décrit le tableau et raconté la scène, dans une lettre qui indique bien les splendeurs et en même temps les délicatesses de sensations qui passaient dans cette tête, pêle-mêle avec des choses brutales ou grossières. C'est du reste un riche morceau de prose descriptive, et qui donne une idée de la façon dont ce paysan écrivait:

«J'avais erré au hasard dans les lieux préférés de ma muse, les bords de l'Ayr, pour contempler la nature dans toute la gaîté de l'année à son printemps. Le soleil flamboyait au-dessus des lointaines collines à l'ouest; pas une baleine ne remuait les fleurs cramoisies qui s'ouvraient ou les feuilles vertes qui se déployaient. C'était un moment d'or pour un cœur poétique. J'écoutais les gazouilleurs emplumés qui répandaient leur harmonie de tous côtes, avec des égards de confrère; et je sortais (p. 151) fréquemment de mon sentier, de peur de troubler leurs petites chansons ou de les faire s'envoler ailleurs en les effrayant. Sûrement, me disais-je, celui-là est un vrai misérable qui, insoucieux de vos harmonieux efforts pour lui plaire, peut suivre de l'œil vos détours, afin de découvrir vos retraites cachées et vous dépouiller de tous les biens que la nature vous a donnés: vos plus chers trésors, vos faibles petits. Même la branche d'aubépine blanche qui se mettait en travers du chemin, quel cœur, en un pareil moment, pouvait s'empêcher de s'intéresser à son bonheur et de souhaiter qu'elle fût préservée du bétail à la dent rude ou du souffle meurtrier de l'est? Telle était la scène et telle était l'heure, quand, dans un coin du tableau, j'aperçus une des plus belles œuvres de la nature qui ait jamais couronné un paysage poétique ou ravi l'œil d'un poète, en exceptant ces bardes visionnaires, qui tiennent commerce avec des êtres aériens. Si la calomnie et la raillerie avaient passé par mon chemin, elles se seraient en ce moment réconciliées à jamais avec un tel objet. Quelle heure d'inspiration pour un poète! Elle aurait élevé la simple et terne prose historique à la métaphore et au rhythme. La chanson fut le travail de mon retour à la maison et répond peut-être pauvrement à ce qu'on aurait pu attendre d'une pareille scène[317].

C'était le soir, sous la rosée, les champs étaient verts,
À chaque brin d'herbe pendaient des perles;
Le Zéphyr se jouait autour des fèves,
Et emportait avec lui leur parfum;
Dans chaque vallon, le mauvis chantait,
Toute la Nature paraissait écouter,
Sauf là où les échos des bois verts résonnaient,
Parmi les pentes de Ballochmyle.

D'un pas négligent, j'avançais, j'errais,
Mon cœur se réjouissait de la joie de la nature,
Quand, rêvant dans une clairière solitaire,
J'entrevis, par hasard, une belle jeune fille:
Son regard était comme le regard du matin,
Son air comme le sourire vernal de la nature;
La Perfection, en passant, murmurait:
«Regarde la fille de Ballochmyle.»

Doux est le matin de mai fleuri,
Et douce est la nuit dans le tiède automne,
Quand on erre dans le gai jardin
Ou qu'on s'égare sur la lande solitaire;
Mais la femme est l'enfant chéri de la nature!
C'est là que celle-ci réunit tous ses charmes;
Mais même là, ses autres ouvrages sont éclipsés
Par la jolie fille de Ballochmyle.

Ô que ne fut-elle une fille de campagne!
Et moi, l'heureux gars des champs!
Quoique abrité sous le plus humble toit
Qui s'éleva jamais sur les plaines Écossaises!
Sous le vent et la pluie du morose hiver,
(p. 152) Avec joie, avec bonheur, je travaillerais,
Et, la nuit, je presserais sur mon cœur
La jolie fille de Ballochmyle.

Alors l'orgueil pourrait gravir les pentes glissantes,
Où brillent bien haut la gloire et les honneurs;
Et la soif de l'or pourrait tenter l'abîme,
Ou descendre et fouiller les mines de l'Inde:
Donnez-moi la chaumière sons le sapin,
Un troupeau à soigner, un sol à bêcher;
Et chaque jour aura des joies divines
Avec la jolie fille de Ballochmyle[318].

La chose étonnante que ces imaginations-là! On peut croire que, dans des moments comme celui-ci, Jane Armour et Mary Campbell et tous les soucis et toutes les imprudences avec leurs suites étaient loin. Il oubliait tout, se donnait au ravissement présent, perdu dans des chaumières en Espagne. Il avait, autant qu'on peut l'avoir, cette faculté des poètes et des artistes de tout oublier à chaque instant et d'être en réalité comme des instruments qui vibrent, sans souci de l'air précédent. Il envoya peu après cette chanson à celle qui la lui avait inspirée, mais il n'en reçut aucune réponse. Ce silence l'offensa car il en reparla plus tard avec une amertume peu raisonnable[319]. Il était tout naturel que la demoiselle, fût-elle de Ballochmyle, ne trouvât aucune réponse à faire à ce singulier paysan qui, avec toutes les circonlocutions pastorales, n'en parlait pas moins de la presser chaque nuit sur son cœur. Cependant Miss Alexander apprit à être fière d'avoir inspiré ces vers au poète inconnu en qui, ainsi que le dit le Dr Currie, avec l'élégance de son temps «respirait la Muse de Tibulle»[320]. Elle ne se maria pas et devint une vieille, vieille dame. Elle mourut en 1848 âgée de 88 ans[321]. Elle avait fait encadrer la chanson reçue jadis et l'avait avec elle partout où elle allait[322]. C'est excentrique, mais non pas sans quelque chose de profondément féminin. Le manuscrit de la chanson est maintenant un des objets précieux des archives de la famille Alexander[323].

Au milieu de ce mélange incohérent de désespoirs, de fiançailles, d'orgies maçonniques, de productions désolées, exquises ou railleuses, de ces adieux, de ces sautes de sentiments, de ces échappées d'imagination, (p. 153) qui s'entassent du mois d'avril au mois de juillet, Burns copiait ses poésies et corrigeait les épreuves. On avait trouvé un imprimeur à Kilmarnock, un nommé John Wilson. Burns se rendait à pied à Kilmarnock plusieurs fois par semaine, non sans y faire des stations prolongées avec ses amis, au public-house du vieux Sandy, à l'enseigne du jeu de Boules, dont le propriétaire avait une spécialité pour la fabrication d'une certaine bière[324]. L'impression commença probablement le 13 juin, car dans une lettre du 12 juin, il écrivait: «Vous avez entendu dire que je deviens poète imprimé; demain mes œuvres vont à la presse. Je pense que ce sera un volume d'environ deux cents pages. C'est la dernière sottise que je pense faire; ensuite, je veux devenir un homme sage aussi vite que possible[325]».

On se demande involontairement quelles pouvaient être ses appréhensions à la veille de tenter cette aventure, si extraordinaire pour lui, de la publication de ses poèmes. Il en a fait la confidence avec sa franchise ordinaire, dans un passage curieux et qui est bien une preuve frappante de sa netteté et de sa fermeté d'esprit. Il était à peu près sûr du succès:

«Je pesai mes productions aussi impartialement que cela m'était possible; je pensais qu'elles avaient du mérite; ce m'était une délicieuse idée qu'on dirait de moi que j'étais un garçon de talent, même si cela ne devait jamais arriver à mes oreilles, quand je serais un pauvre conducteur de nègres, ou peut-être parti pour le monde des esprits, victime d'un climat inhospitalier. Je puis dire avec vérité que, pauvre inconnu[326], comme je l'étais alors, j'avais à peu près une aussi haute opinion de moi-même et de mes œuvres que je l'ai en ce moment.... Me connaître moi-même avait toujours été ma constante étude. Je me pesais moi-même seul; je me mettais en balance avec d'autres; je guettais tous les moyens d'observation, examinant quelle surface de terrain j'occupais comme homme et comme poète; j'étudiais assidûment le dessin de la nature, les endroits où elle semblait avoir voulu placer les différentes ombres et les lumières de mon caractère. J'étais à peu près certain que mes poèmes obtiendraient quelque applaudissement; à mettre les choses au pis, le grondement de l'Atlantique assourdirait la voix de la critique et la nouveauté des scènes des Indes occidentales, me ferait oublier l'Indifférence[327]

Il attendait donc l'événement avec confiance et sans doute aussi avec un peu de fierté. Entre temps, il semblait qu'il eût épuisé toutes les émotions qui peuvent tenir en si peu de temps, quand il en survint une dernière qui sembla dépasser toutes les autres. La conduite des Armour avait été telle envers Burns qu'il s'était cru délié de toute obligation à leur égard. Ils avaient refusé la plus haute réparation qu'il fût en son pouvoir de leur donner; c'était refuser les moindres. Avant de s'éloigner du pays, il fit dresser un acte par lequel il passait à son frère Gilbert (p. 154) tout ce qu'il possédait et «particulièrement les profits qui peuvent sortir de la publication de mes poèmes présentement sous presse», à la condition que son frère se chargerait d'élever la petite fille d'Élizabeth Paton, maintenant âgée de deux ans, qu'on avait recueillie à la ferme[328]. Il ne fit aucune provision pour Jane Armour. Le vieil Armour eut-il vent de la résolution de Burns ou connaissance de cet acte? Ce qu'il y a de certain c'est qu'il prit la résolution d'empêcher Burns de partir sans avoir laissé garantie d'une somme suffisante pour élever l'enfant dont sa fille était grosse. Il mit l'affaire entre les mains des gens de loi. Il y allait pour Burns de l'emprisonnement[329]. Nouvel acte dans ce drame! Le voilà obligé de quitter la ferme, de dépister les recherches. «Depuis quelque temps, je me glissais de cachette en cachette, dans toutes les terreurs de la prison; des gens mal avisés et ingrats avaient découplé la meute sans merci des gens de loi à mes trousses[330]». Sans un avertissement singulier et dont l'origine se laisse deviner, il était saisi. Il est probable que le vieil Armour comptait mettre la main sur une partie des profits que les souscriptions désormais couvertes assuraient aux poèmes. Burns alla chercher refuge, comme un véritable outlaw, dans la forêt de Old Rome, laissant ignorer à tous où il avait disparu. Le 30 juillet 1786, il écrivait à son ami Richmond cette lettre qui rend bien l'état d'esprit où il devait être:

Mon heure est maintenant venue. Vous et moi, nous ne nous reverrons plus en Angleterre. J'ai des ordres pour me rendre avant trois semaines, à bord de la Nancy, capitaine Smith, allant de la Clyde à la Jamaïque et faisant escale à Antigua. Ceci, sauf pour notre ami Smith que Dieu préserve longtemps, est un secret à Mauchline. Le croiriez-vous? Armour a obtenu un mandat d'amener pour me jeter en prison, jusqu'à ce que je donne garantie pour une somme énorme. Ils gardent un secret absolu sur ceci, mais j'en ai été informé par un canal auquel ils ne songent guère et me voici errant d'une maison d'ami à une autre, et, comme un vrai fils de l'Évangile, «je n'ai pas où reposer ma tête». Je sais que vous allez verser l'exécration sur la tête de Jane; mais, par amour pour moi, épargnez la pauvre fille mal conseillée: pourtant puissent toutes les furies qui déchirent la poitrine de l'amant ruiné et désespéré, accompagner sa mère jusqu'à sa dernière heure! J'écris dans un moment de rage, réfléchissant à ma misérable situation—exilé, abandonné, délaissé. Je ne puis écrire davantage—donnez-moi de vos nouvelles par retour de la voiture. Je vous écrirai avant de partir[331].

On devine, aux derniers mots de la lettre, d'où venait l'avertissement qui l'avait sauvé. Au moment où elle avait vu celui qui l'avait aimé, (p. 155) auquel elle avait appartenu, auquel elle tenait par l'enfant qu'elle portait dans ses entrailles, sur le point d'être saisi et jeté en prison, il est vraisemblable que Jane sentit se réveiller en elle son attachement ou du moins de la pitié. Elle eut horreur de perdre celui qui, pendant quelques jours, avait été son époux. Elle le fit prévenir secrètement. On sent dans la lettre que ce trait de dévouement et d'amitié a presque réconcilié Burns avec celle qui lui avait meurtri le cœur et attristé sa vie. Il y a là comme la reconnaissance d'un service rendu et un ton de pardon, un retour vers l'infidèle. Et, du même coup, ces lignes contiennent peut-être le sort de la pauvre Mary Campbell.

Le lendemain même de cette lettre, le 31 juillet 1786, paraissaient les poèmes, un humble volume de deux cents pages, avec sa grossière couverture de papier bleu, son papier rugueux et ses caractères lourds. Il portait comme titre: Poèmes, principalement en dialecte écossais, par Robert Burns, et comme épigraphe, quatre vers qui indiquaient que l'auteur avait une appréciation exacte de son mérite. Il commençait par une préface dans laquelle on sent une attente pleine de confiance et de fierté. Elle mérite d'être lue entière et avec soin; il est impossible, dans des conditions si singulières et si difficiles, de se présenter avec plus de tact, de simplicité et de dignité:

Les bagatelles suivantes ne sont pas la production d'un poète qui, avec tous les avantages d'un art savant, et peut-être au milieu des élégances et des loisirs de la vie riche, abaisse ses regards pour chercher un thème rural, en songeant à Théocrite et à Virgile. Pour l'auteur de ceci, ces noms et d'autres noms célèbres, leurs compatriotes, sont, dans leur langage original, une fontaine fermée et un livre scellé. Dépourvu des conditions nécessaires pour se mettre poète par règles, il chante les sentiments et les mœurs qu'il a ressentis et vus, en lui-même et dans ses compagnons rustiques autour de lui, dans son langage natif et dans le leur. Bien qu'il fût Rimeur depuis ses plus jeunes années, ou du moins depuis les premières impulsions des passions tendres, ce n'est que très récemment que les applaudissements, peut-être la partialité de l'Amitié, ont éveillé sa vanité jusqu'à lui faire penser que quelque chose de lui valait la peine d'être montré; aucune des productions suivantes n'a été composée avec la pensée qu'elles pourraient être imprimées. S'amuser des petites créations de sa propre imagination, parmi le travail et les fatigues d'une vie laborieuse; transcrire les sentiments divers, les amours, les chagrins, les espoirs, les craintes, de sa propre poitrine; trouver une sorte de contrepoids aux luttes du monde, scène toujours antipathique et tâche toujours malaisée à l'esprit poétique; tels furent ses motifs pour courtiser les muses, et il a trouvé que la poésie est sa propre récompense.

Maintenant qu'il apparaît dans le personnage public d'un auteur, il le fait avec crainte et tremblement. La renommée est si chère à la tribu des rimeurs, que même lui, poète obscur et sans nom, recule et pâlit à la pensée d'être traité «comme un sot impertinent qui impose de force ses balivernes au monde et, parce qu'il sait faire tinter quelques mauvaises rimailles écossaises, se considère comme un poète et non de peu d'importance, en vérité.»

C'est une observation de ce célèbre poète, dont les divines Élégies font honneur à (p. 156) notre langage, à notre nation et à notre race[332], que «l'Humilité a réduit plus d'un génie à l'existence d'un hermite, mais n'en a jamais élevé un à la renommée.» Que si quelque critique relève le mot génie, l'auteur lui dit, une fois pour toutes, que certainement il se considère comme doué de quelques dispositions poétiques; autrement la façon dont il publie ses œuvres serait une manœuvre au-dessous du pire jugement que, il l'espère, ses pires ennemis porteront jamais sur lui. Mais au génie d'un Ramsay ou à la glorieuse aurore du pauvre et infortuné Fergusson, il déclare avec la même simplicité et la même sincérité, qu'il n'a pas la plus lointaine prétention, même pendant les plus hautes poussées de sa vanité. Dans les pièces suivantes, il a souvent tourné son regard vers ces deux poètes écossais, justement admirés, mais plutôt pour s'allumer à leur flamme qu'en vue d'une imitation servile.

À ses souscripteurs, l'auteur envoie ses plus sincères remerciements. Ce n'est pas le salut mercenaire par-dessus un comptoir, mais la gratitude profonde et cordiale du poète qui sait combien il doit à la bienveillance et à l'amitié pour lui permettre de gratifier—s'il le mérite—le vœu le plus cher de tout cœur poétique: être distingué. Il prie ses lecteurs, en particulier les Instruits et les Polis, qui pourront lui faire l'honneur de le parcourir, de tenir compte de l'éducation et des circonstances de sa vie. Mais si, après un examen juste, sincère et impartial, il est convaincu de lourdeur et de niaiserie, qu'il soit traité comme il traiterait les autres dans le même cas—qu'il soit condamné sans merci au dédain et à l'oubli.

Le volume se composait presque entièrement des pièces écrites pendant l'année 1785 et les premiers mois de 1786. Il est à remarquer que quelques-unes de ses principales pièces n'y figuraient pas. Peut-être par un sentiment de réserve Burns avait-il omis: la Mort et le Dr Hornbook et la Prière de Saint Willie. Quant aux Joyeux Mendiants, cette incomparable production semblait être sortie entièrement de sa mémoire. Ce volume était principalement fait de ses poèmes rustiques, de ceux qui ont le plus le goût de terroir, et dépeignent les mœurs et les superstitions de la campagne. Il ne représentait réellement que la moitié de son génie poétique. Pas de chansons; le don de musique qui était en lui y était à peine indiqué. Dans le volume entier, il n'y en a que trois véritables. Mary Morison, cette chose exquise, bien que dès lors en manuscrit, n'est pas du nombre. Parmi les trois choisies pour être publiées, une au moins, les Sillons d'orge, est de première excellence; les deux autres sont bonnes. On peut dire que ces quelques strophes étaient uniquement la promesse de ce que le monde devait entendre de ses lèvres dans ce genre de poésie. C'est par elles seulement qu'une oreille perspicace pouvait deviner cette mélodie encore mystérieuse, qui devait plus tard être révélée au monde, faire de lui un des chantres les plus hauts et, selon l'expression du Dr Hately Waddell, un des psalmistes de son pays.

La vente du volume fut tellement rapide que, le 26 août, moins d'un mois après la mise en vente, il ne restait plus que quinze exemplaires[333]. (p. 157) Un peu d'argent rentra dans la poche étonnée du poète, qui le mit aussitôt de côté pour assurer son voyage. «Dès que je fus maître de neuf guinées, le prix pour me faire transporter à la zone torride, je retins mon passage sur le premier vaisseau qui devait partir[334].» On a vu que la veille même de la publication de ses poèmes, il fixait son départ à trois semaines. Pendant les premiers jours d'août, il s'attendait à partir à chaque instant. Ce fut un simple accident, une rencontre de hasard dans le cabinet du frère de son futur patron qui l'empêcha de partir:

«Je suis allé hier chez le Dr Douglas, tout à fait décidé à saisir l'occasion du capitaine Smith; mais je trouvai le Dr avec un Mr et une Mrs White, tous deux de la Jamaïque; ils ont entièrement dérangé mes plans. Ils lui ont assuré que pour m'envoyer à Port-Antonio, il en coûtera à mon maître Charles Douglas plus de 50 livres; sans compter le risque de me faire attraper une fièvre pleurétique par suite de la fatigue de voyager au soleil. Pour ces raisons, il refuse de m'envoyer avec Smith, mais il y a un vaisseau qui part de Greenock le 1er septembre, tout droit pour ma destination. Le capitaine est un ami intime de M. Gavin-Hamilton et aussi bon garçon que mon cœur peut le souhaiter; je suis destiné à partir avec lui. Où je trouverai un abri? Je n'en sais rien; mais j'espère sortir de ces orages. Périsse la goutte de mon sang qui les redoute! Je connais le pire qu'ils peuvent faire et suis préparé à les affronter[335]

Son voyage ainsi reculé, il passa une partie du mois d'août à aller voir ses amis dans le pays et à recueillir le montant des souscriptions. Il circulait maintenant librement et avait même reparu à Mauchline. Le vieil Armour, intimidé peut-être ou rassuré par le bruit qui se faisait autour du nom de son gendre manqué, avait cessé ses poursuites et se tenait maintenant tranquille[336].

À travers tout cela, il y avait un chapitre attendu de cette histoire, qui, s'il n'était pas un dénoûment, n'en était pas moins inévitable. Un dimanche, qui était le trois du mois de septembre, tandis que Burns était à l'église et écoutait un prédicateur dont il ridiculisait le sermon, Jane accouchait de deux jumeaux, un fils et une fille. Un frère de sa maîtresse vint le lui annoncer, le soir, à la ferme, et s'entendre avec lui pour le baptême[337]. Cet événement, qui devait être prévu, lui fait de nouveau oublier tout le reste. Il semble enchanté et comme tout fier d'avoir deux enfants. Toutes les cordes de paternité, qui avaient déjà vibré en lui, se mettent à trembler de nouveau, mais touchées cette fois par quatre petites mains. Il tressaille de cette espèce de frémissement joyeux qui prend les pères aux entrailles à l'annonce de leur paternité. Sur le (p. 158) champ il saisit sa plume et écrit à son ami Richmond un mot tout exultant:

Souhaitez-moi bonne chance, cher Richmond. Armour vient de me donner un beau garçon et une belle fille d'un seul jet. Dieu bénisse les chers petits.

Les roseaux verdissent, Ô;
Les roseaux verdissent, Ô;
Un lit de plume n'est pas si doux
Que le sein des fillettes, Ô.[338]

On se demande si ceux qui l'entouraient, si la vieille mère surtout partageait son enthousiasme. Quelques jours après, quand cette première allégresse instinctive fut tombée, il en parlait à un autre ami avec plus de gravité et une notion plus claire de la réalité.

«Vous avez entendu dire, sans doute, que la pauvre Armour m'a payé double. Un très beau garçon et une fille ont éveillé une pensée et des sentiments qui vibrent, dans mon âme, les uns avec des impressions de tendresse, d'autres avec de tristes pressentiments[339]

C'était plutôt le langage qu'il convenait de parler dans les circonstances où il était. Il fut entendu que les deux familles se partageraient les enfants. La fille devait rester à sa mère et être nourrie par elle; elle vécut peu d'ailleurs. Le garçon devait être porté à la ferme pour y être élevé par sa grand'mère et ses tantes; il allait rejoindre son autre sœur, la petite Bess[340]. C'était le second bâtard que Burns apportait à la maison; c'étaient deux enfants qu'il allait laisser à la garde et aux soins du sage Gilbert, et de la vieille mère, dont le foyer se peuplait de petits-enfants venus par le chemin de traverse. Le gars grandit dru et fort, portant une ressemblance frappante avec son père et devint plus tard un homme distingué.

Ainsi, prenant chacun un enfant, ces amants de deux années, ces époux de quelques jours, se séparèrent, croyant ne jamais se reprendre. Ils ne gardaient, des rencontres nocturnes et des heures d'amour, que des souvenirs déchirés par les éclats du bonheur brisé, des reproches réciproques, et la lassitude d'une crise où l'une avait laissé son honneur et l'autre failli laisser sa raison; au milieu de cela, des fibres de sympathie mal déchirées saignantes encore, et je ne sais quelle attraction profonde, indélébile de deux êtres qui ont, avec ivresse, goûté l'un à l'autre et dont les chairs se reconnaissent.

Pendant ce temps que devenait la douce Mary des Hautes-Terres, la pauvre fille qui avait eu pour son jour de fiançailles le radieux second (p. 159) dimanche de mai? En quittant l'Ayrshire, elle était allée dans la presqu'île de Cantyre, qui forme la pointe méridionale du comté d'Argyle. Son père était matelot à bord d'un cutter des douanes, dont la station était dans la petite ville maritime de Campbeltown. C'est là que vivait sa famille. Elle passa l'été au milieu des siens, recevant probablement des lettres de Burns, mais sans prendre, à ce qu'il paraît, aucune mesure pour son union avec lui. Peut-être n'en parlait-il plus. Elle accepta l'offre qui lui fut faite, par un de ses parents, d'une place à Glasgow pour le terme de la St.-Martin. Elle arriva à Greenock avec son père et un frère qu'on venait mettre en apprentissage chez un charpentier de navire nommé Macpherson, cousin de sa mère. À peine arrivé le jeune garçon tomba malade. Mary le soigna avec dévouement et tendresse; mais quand il commença à aller mieux, elle-même sembla languir. Ses amis, superstitieux comme des Highlanders, crurent qu'on lui avait jeté le mauvais œil, et peut-être peut-on voir là un indice que sa tristesse et sa pâleur remontaient à quelque temps. Il fallait du moins que ce dépérissement leur parût inexplicable. Ils conseillèrent à son père d'aller à l'endroit où deux ruisseaux se rencontrent et de choisir dans leur lit sept cailloux polis, de les faire bouillir dans du lait nouveau et de le lui donner à boire. Ce n'était pas là le charme qui pouvait la guérir; elle souffrait de quelque chose de trop profond. Après quelques jours, elle fut enlevée par une fièvre maligne qui régnait. Elle fut enterrée dans un terrain que Macpherson venait d'acheter, à l'extrémité du vieux cimetière de Greenock, sur le bord de la Clyde, loin des siens, abandonnée dans la grande ville fumante; telle fut la fin de l'épisode de ce second dimanche de mai. Quelques personnes, à qui la destinée de cette douce fille a paru pure et touchante, lui ont élevé un monument qui abrite sa tombe des rayons du soleil couchant, quand il s'abaisse au delà du «rugissement de l'Atlantique». Les steamers qui sortent de la Clyde passent tout auprès. Une des dernières choses que voient les Écossais, qui quittent le pays en emportant, à travers le monde, les vers de leur poète national, est la pierre où sont sculptés les adieux de Burns et de Mary Campbell.

Burns en apprenant la nouvelle de Greenock reçut un coup terrible. Mrs Begg se rappelait qu'après le travail de la moisson achevée, elle était un jour à son rouet, avec sa mère ou une de ses sœurs qui l'aidaient. Les deux frères étaient là aussi. On apporta une lettre pour Robert. Il alla à la fenêtre pour l'ouvrir et la lire, et elle fut frappée de l'expression d'angoisse qui passa sur son visage. Il sortit sans dire un mot. Ce fut plus tard seulement que sa famille apprit cette histoire qui resta toujours comme un sujet sacré dont on ne devait pas parler[342].

(p. 160) Involontairement on se demande quel a été le rôle de Burns en tout ceci, et cette question, une fois venue dans l'esprit, ne se laisse pas aisément renvoyer. Lui-même a rapporté cet incident dans ces mots qui suivent immédiatement le récit de la journée de mai. «À la fin de l'automne suivant, elle traversa la mer pour me retrouver à Greenock, où elle était à peine débarquée qu'elle fut saisie d'une fièvre maligne qui, en peu de jours, poussa ma chère fille dans la tombe avant même que je fusse informé de sa maladie[343].» Mais comment arrangeait-il cette union avec la passion qui l'avait repris. Qu'il fût sincère quand il maudissait l'heure et le moment du temps qui le rendrait infidèle, cela est probable. Il pouvait croire que l'indignation avait tué l'ancien amour, et prendre pour une guérison le baume que répandait une douce présence. Mais voici que la maîtresse possédée avait reparu, ressaisi son pouvoir, chassé devant des désirs troublants, des souvenirs impétueux, la modeste et tranquille image de l'absente. Quelle imprudence, quelle faute il avait commise! Que pouvait-il faire? Sans briser réellement, laissa-t-il voir, peut-être malgré lui, par l'espacement des lettres, par leur froideur, leur gêne, le changement qui s'était fait en lui? Et elle, le devina-t-elle? Eut-elle les serrements de cœur et les larmes silencieuses des abandonnées? On ne peut s'empêcher de le penser et il semble que les faits fassent de cette supposition une probabilité. Sur la Bible qui appartint à Mary Campbell, les deux noms sont presque effacés, comme si on avait mouillé le papier et essayé de faire disparaître avec le doigt les traces d'un vœu violé[344].

Après la mort de sa fille, le père brûla les lettres de Burns, et quand celui-ci lui écrivit une lettre émouvante pour lui demander un souvenir de celle qu'il avait aimée, il refusa de lui répondre et défendit qu'on mentionnât son nom devant lui[345]. Dans les pièces que Burns consacra à cet amour, on sent comme une secrète accusation contre soi-même. Enfin il y a une lettre de lui de cette époque qui ne s'applique à rien d'autre. Elle est du commencement d'octobre et adressée à son ami Robert Aiken.

«Je suis, depuis quelque temps, miné par un chagrin sincère, secret, dû à des causes que vous connaissez assez bien: la déception, le désappointement, la piqûre de l'orgueil, avec quelques coups de couteau de remords qui ne manquent jamais de s'abattre comme des vautours sur mes parties vitales, quand mon attention n'est pas détournée par les demandes de la société ou les poursuites de la muse. Même dans ces moments, ma gaîté n'est que la folie d'un condamné ivre entre les mains du bourreau[346]

(p. 161) Ces remords ne pouvaient se rapporter à l'affaire des Armour, puisqu'il avait fait tout ce qui était en lui pour réparer le mal et qu'il avait été sacrifié. Il avait de ce côté des griefs et non des remords; c'était lui qui pouvait faire des reproches et non en recevoir. D'où lui venaient donc ces vautours qui ne lui laissaient point de paix? La réserve singulière qu'il garda toujours sur ce sujet, dont il semblait vouloir éviter de parler, ajoute encore à l'idée qu'on ne peut s'empêcher de concevoir qu'il y eut là quelque chose dont le souvenir lui était pénible.

Ce qui semble certain, c'est qu'il expia, par un long regret, l'imprudence d'avoir donné des paroles à ce qui aurait dû rester un rêve, ou la faiblesse d'avoir pris pour un rêve ce qu'il avait revêtu de sa parole. Il porta en secret cette blessure jusqu'à la tombe. Après des événements soudains et extraordinaires, qui se pressèrent dans un si bref espace de son existence qu'ils semblaient devoir refouler et étouffer le passé, à des intervalles de plusieurs années, elle se rouvrait aussi fraîche qu'au premier jour. Les plaintes qu'elle lui arracha, longtemps après, sont parmi les plus déchirantes que la mort d'une femme ait jamais inspirées à l'homme. Ce fut, à son honneur, un endroit de son cœur qui resta éternellement douloureux et saignant. Ce fut le plus pur, le plus durable et de beaucoup le plus élevé de ses amours. Au-dessus de tous les autres, dont quelques-uns furent plus ardents, il se dresse avec la blancheur d'un lis. L'opposition qu'il forme avec la passion pour Jane est complète. Rien n'est curieux comme de comparer les pièces qui ont été inspirées par ces deux femmes. D'un côté toutes les épithètes sont matérielles; ici, elles sont toutes morales. Les louanges sont empruntées, non aux grâces du corps, mais aux qualités de l'âme. Les mots qui reviennent sans cesse sont ceux d'honneur, de douceur et de bonté.

«Bien que j'erre sous des climats lointains,
Je sais que son cœur ne change pas;
Car son sein brûle de l'éclat de l'honneur,
Ma fidèle fillette des Hautes-Terres, Ô.[347]»

L'idée de la revoir un jour poursuivait Burns. Chaque fois qu'il songea à quelque chose d'éternel, à une vie future, à des rencontres dans l'inconnu, ce fut vers elle que sa pensée se tourna. L'amour pour Jane, vainqueur maintenant, devait être vaincu dans la revanche inévitable des choses idéales sur celles qui sont seulement terrestres. On peut dire que, comme les autres passions du poète, il périt et tomba sur le tas des fleurs fanées. L'amour du second dimanche de mai fut toujours présent. C'est lui qui conduisit Burns dans la sphère la plus élevée où il atteignit, (p. 162) lui qui inspira ses plus hauts efforts de spiritualité. La douce fille des Hautes-Terres aux yeux azurés fut sa Béatrice et lui fit signe du bord du ciel.[Lien vers la Table des matières.]

IV.
LA RENOMMÉE SOUDAINE. — DÉPART POUR ÉDIMBOURG.

Cependant, le volume de Kilmarnock avait un succès prodigieux. Il s'était enlevé si vite qu'il n'en était pas resté un exemplaire pour la pauvre ferme de Mossgiel, et que la mère, les frères et les sœurs de Burns n'eurent ses œuvres imprimées que dans l'édition d'Édimbourg[348]. La renommée de l'humble volume de Kilmarnock grandissait et, dépassant les limites de l'Ayrshire, se répandait à travers le pays entier. On se prêtait ces poèmes étonnants; de tous côtés, on les récitait, on les chantait. Les gens du peuple, les paysans, avaient pour la première fois un grand poète qui rendait, dans leur propre langue, leurs propres sentiments. C'était un enthousiasme presque incroyable et tel qu'on aime à le laisser exprimer par ceux qui l'ont connu. «La fille de ferme chantait ses chansons, dit Allan Cunningham, le laboureur et les bergers répétaient ses poésies, tandis que les vieux et les prudents citaient ses vers dans la conversation, heureux de trouver que des choses de fantaisie pouvaient être rendues utiles. Mon père qui aimait la poésie emprunta le volume à un clergyman caméronien qui, en le lui prêtant, y ajouta ce remarquable conseil: «Ne le laissez pas sur le chemin des enfants, John, de peur de les attraper comme j'ai attrapé les miens, à le lire le jour du Sabbath.[349]» Robert Heron raconte que, dans le Kirkcudbrightshire où il était alors, il est presque impossible d'exprimer avec quelle admiration fervente et quelles délices ces poèmes furent reçus. Jeunes et vieux étaient également ravis, agités et transportés. Lui-même obtint le livre un soir, et ne dormit point qu'il ne l'eût achevé. «Même les garçons de charrue et les servantes auraient été heureux de donner les gages qu'ils gagnaient très durement et dont ils avaient besoin pour acheter leurs vêtements, s'ils avaient pu se procurer les œuvres de Burns[350].» La contrée entière résonnait de son nom. Et ce n'étaient pas seulement les paysans; les gens cultivés et instruits étaient également saisis par cette contagion d'admiration pour l'homme et la langue. La plupart d'entre eux, sans doute, commençaient avec la méfiance de Walker et (p. 163) passaient par les même phases que lui, pour arriver à la même admiration:

«Je classais le laboureur poétique avec les filles de ferme et les batteurs en grange poétiques de l'Angleterre, pour les productions de qui je n'avais pas une violente admiration. Ainsi préparé, les poèmes furent mis entre mes mains, et avant d'avoir achevé une page, j'éprouvai des émotions de surprise et de plaisir dont je n'avais jamais eu conscience auparavant. Le langage que j'avais commencé à dédaigner, comme bon seulement pour les conversations vulgaires, semblait transformé par le charme du génie et être devenu le langage propre de la poésie. Il exprimait toutes les idées avec une brièveté et une force, il se pliait à tous les sujets avec une souplesse qui manquent parfois aux langages les plus parfaits. À chaque page, on voyait l'empreinte du génie. Tout était touché par une main d'une dextérité si étonnante qu'elle semblait remplir ses fonctions les plus faciles et les plus familières, quand elle accomplissait ce que toute autre aurait tenté en vain. Je ne quittai pas le volume avant de l'avoir achevé, et je ne puis pas me rappeler de moments qui aient passé plus rapidement que les heures où je fus ainsi occupé. Un désir de voir l'homme qui avait le pouvoir de produire de tels effets succéda naturellement[351]».

Tous étaient ainsi gagnés, séduits, enveloppés par ce charme qui courait le pays; il semblait que c'en fût véritablement un. Une vieille dame des environs, descendante de Vallace, Mrs Dunlop, venait d'être affligée d'une longue et cruelle maladie qui l'avait réduite à un état d'assombrissement et de découragement. Un volume des poèmes fut laissé sur sa table par un de ses amis. Elle l'ouvrit et tomba sur le Samedi soir du Villageois. Elle le lut avec la plus grande surprise et le plus grand plaisir. «La description des simples villageois opéra sur son esprit comme le charme d'un puissant exorciste, chassa le démon ennui et la rendit à son harmonie et à sa bonne humeur ordinaires». Mrs Dunlop envoya aussitôt un messager à Mossgiel, qui était à une distance de 15 à 16 milles, avec une lettre flatteuse pour Burns, lui demandant de lui envoyer une demi-douzaine de ses exemplaires et de lui faire le plaisir de venir la voir à Dunlop-House, aussitôt qu'il le pourrait. Ce fut le commencement d'une amitié et d'une correspondance qui ne finirent qu'avec la vie du poète. Le dernier emploi qu'il ait fait de sa plume fut une lettre à Mrs Dunlop, quelques jours avant sa mort[352].

Les avances les plus flatteuses lui venaient de tous côtés et des hommes les plus éminents. Dugald Stewart, le célèbre professeur de philosophie à l'Université d'Édimbourg et un des hommes les plus accomplis de son temps, qui passait ses vacances dans la villa de Catrine, sur les bords de l'Ayr, pria le Dr Mackenzie, le docteur de Mauchline, un de ses amis, de lui amener le poète à dîner. Celui-ci y rencontra (p. 164) Lord Daer, jeune noble de grande espérance, qui revenait de France où il avait été lié avec quelques-uns des hommes qui jouèrent un peu plus tard un rôle dans la Révolution Française, entre autres Condorcet[353]. C'était la première fois que Burns se trouvait avec un représentant de l'aristocratie; il a laissé ses impressions de cette entrevue, dans une pièce curieuse où l'on sent, sous la bonne humeur et la satisfaction, ce qu'il y avait d'ombrageux dans ses rapports avec les personnes d'une position sociale supérieure à la sienne.

Oh! où est le pouvoir magique de Hogarth
Pour montrer les regards étonnés de Messire le Poète,
Et comment il ouvrait les yeux et balbutiait,
Quand effaré, comme conduit à la bride,
Et piétinant lourdement sur ses jambes de laboureur
Il s'embarrassa dans le salon?

Je gagnai, de côté, un coin, un abri,
Et vers sa seigneurie glissai un regard,
Comme vers un prodige effrayant;
Sauf le bon sens, la jovialité,
Et (ce qui me surprit) la modestie,
Je ne remarquai rien d'extraordinaire.

Je guettais les symptômes des grands,
L'orgueil du sang, la pompe seigneuriale,
L'assurance arrogante;
Du diable s'il avait de la fierté;
Ni vanité, ni orgueil—à ce que je pus voir,
Pas plus qu'un honnête laboureur[354].

Burns, on le voit, était sorti enchanté de sa rencontre. On aime à se figurer cette première introduction de Burns dans une société qu'il ne connaissait pas, et on se représente ce dîner qui fournirait un tableau à un Meissonier anglais: le médecin intelligent et instruit, le jeune noble libéral, la douce et calme figure du vénérable D. Stewart, et ce poète paysan, un peu gauche, cependant le plus grand de tous. Dugald Stewart a laissé de son côté l'impression que lui fit cette première rencontre; elle était, elle aussi, excellente.

«Ses manières étaient alors, comme elles continuèrent toujours de l'être ensuite, simples, viriles et indépendantes. Elles exprimaient la conscience de son génie et de sa valeur, mais sans rien qui indiquât la forfanterie, l'arrogance ou la vanité. Il prenait sa part dans la conversation; mais pas plus qu'il ne lui appartenait et écoutait avec une attention et une déférence visibles, quand il s'agissait de sujets sur lesquels son éducation le privait de moyens d'information. S'il y avait eu un peu plus (p. 165) de douceur et d'accommodement dans son caractère, il aurait encore été, je le pense, plus intéressant. Mais il avait été accoutumé à faire la loi dans le cercle de ses connaissances ordinaires, et sa crainte de tout ce qui approchait de la bassesse et de la servilité rendait sa manière d'être un peu décidée et dure. Rien peut-être n'était plus remarquable, parmi ses divers talents, que l'aisance, la précision et l'originalité de son langage, quand il parlait en compagnie. Cela était d'autant plus remarquable qu'il visait à la pureté dans son tour d'expression, et évitait, avec plus de souci que la plupart des Écossais, les particularités de la phraséologie écossaise[355]

Sa position toutefois restait toujours indécise et comme en suspens. Il ne prenait plus guère part aux travaux de la ferme. Cependant il fit la moisson, qui fut cette année-là tardive. Quelques-uns de ses amis, Gavin Hamilton, Aiken, Ballantine, désolés de laisser partir, pour des climats meurtriers et un avenir incertain, l'homme dont ils étaient fiers et qu'ils aimaient, s'occupèrent de lui trouver une situation qui pût lui permettre de rester en Écosse et cherchaient à lui obtenir une place dans l'Excise[356]. Lui-même tantôt désirait, tantôt semblait redouter que leurs démarches réussissent. La pensée de ses enfants le retenait; d'autres considérations assez mystérieuses et qu'on ne peut guère rattacher qu'à l'épisode de Mary Campbell, semblaient le pousser hors du pays. La lettre suivante expose la situation d'esprit dans laquelle il se trouvait alors:

«J'ai ressenti en moi toutes sortes de fluctuations et de mouvements en ce qui concerne l'Excise. Il y a beaucoup de motifs qui plaident fortement contre: l'incertitude d'obtenir bientôt une place, les conséquences de mes folies qui peuvent rendre mon séjour ici impraticable... Toutes ces raisons m'engagent à aller à l'étranger, et contre toutes ces raisons, je n'ai qu'une réponse: les sentiments d'un père. Ceci, dans l'humeur où je me trouve à présent, fait contrepoids à tout ce qui peut être dans l'autre côté de la balance...

Vous pouvez peut-être croire que c'est une fantaisie extravagante, mais c'est un sentiment qui m'atteint au cœur. Bien que sceptique sur plusieurs points de la foi ordinaire, je pense cependant avoir toutes les preuves qu'il existe d'une vie par delà les limites étroites de notre existence présente. S'il en est ainsi, comment en présence de cet Être redoutable, auteur de l'existence, comment affronterai-je les reproches des êtres qui sont vis-à-vis de moi dans la chère relation d'enfants, et que j'aurais abandonnés dans l'innocence souriante de leur faible enfance! Ô toi, Pouvoir inconnu, toi Dieu tout puissant, qui as allumé la raison dans mon sein et m'as donné le bienfait de l'immortalité, j'ai fréquemment dévié de cet ordre et de cette régularité qui sont nécessaires à la perfection de tes œuvres, cependant tu ne m'as jamais quitté ni délaissé....

«Depuis que j'ai écrit la page précédente, j'ai vu l'orage du malheur s'épaissir au-dessus de ma tête dévouée à la folie. Si vous réussissez, ô mon ami, mon bienfaiteur, dans vos démarches pour moi, peut-être me sera-t-il impossible de recueillir le fruit de vos efforts. Ce que j'ai écrit dans les pages précédentes est la (p. 166) ferme teneur de ma résolution; mais si des circonstances ennemies m'empêchaient d'accepter votre offre bienveillante, on si l'accepter menaçait de m'attirer de nouvelles misères....[357]»

La lettre coupée, inachevée, trahissait l'état d'incertitude et d'émotion douloureuse où il se trouvait alors. Le temps passait sans qu'il prît de résolution et sans que la pensée du départ quittât son esprit.

Il se produisit alors un événement qui l'en chassa définitivement et eut sur sa destinée future une importance décisive. Il l'a rappelé lui-même en ces termes:

«J'avais fait mon dernier adieu à quelques amis; ma malle était sur le chemin de Greenock; j'avais composé une chanson La Nuit ténébreuse s'épaissit rapidement, qui devait être le dernier effort de ma muse en Calédonie, quand une lettre du Dr Blacklock à un de mes amis renversa tous mes projets, en éveillant mon ambition poétique. Le docteur appartenait à une classe de critiques dont je n'aurais pas osé espérer l'approbation. Son idée que je rencontrerais des encouragements pour une seconde édition m'enflamma tellement que je partis aussitôt pour Édimbourg, sans une seule connaissance dans la ville et sans une seule lettre de recommandation[358]

Les choses ne se passèrent pas tout à fait aussi simplement que Burns le raconte à distance et dans une lettre où les événements de sa vie devaient être ramassés en quelques mots. Même ce départ pour Édimbourg ne fut pas sans ses incertitudes et ses difficultés. Tout ce passage de la vie de Burns est encore intéressant à suivre de près.

À quelques milles de Mossgiel se trouve la paroisse de Loudon, dont le ministre était alors le Rév. George Lawrie. C'était un homme de culture et de goût littéraires. Il avait des relations dans la société intellectuelle d'Édimbourg. C'était un ami de Blair et de Robertson. Par une rencontre assez curieuse, il avait été l'intermédiaire par lequel les fragments de Macpherson avaient été soumis à Blair, qui avait appelé sur eux l'attention publique. Lawrie avait lu les poèmes de Burns avec la surprise et l'admiration qu'ils causaient à tous ceux entre les mains desquels ils tombaient. Bien qu'il ne connût pas le poète, il les envoya à un de ses amis, le docteur Blacklock, en lui en demandant son avis et en insinuant qu'il pourrait les communiquer à Blair, alors connu comme le premier critique du temps.

C'est une figure vénérable et touchante que celle du Dr Blacklock et qui vaut un crayon d'un instant. Né en 1721, il avait perdu la vue à l'âge de six mois, par suite de la petite vérole, si implacable alors. Son père, un maçon pauvre, avait entrepris d'instruire lui-même du mieux (p. 167) qu'il pouvait son petit aveugle, en lui lisant à ses heures de repos Milton, Spenser, Prior, Pope et Addison. C'est un autre exemple de ces éducations écossaises. L'enfant, élevé dans cette musique de poètes, se mit à faire des vers, qui tombèrent entre les mains d'un brave homme, le Dr Stevenson d'Édimbourg. Celui-ci s'intéressa à lui et lui fournit les moyens de faire ses études à l'Université. Blacklock entra alors dans les ordres et devint un prédicateur de réputation. Mais, à la suite de déboires dus à sa cécité, il s'était retiré à Édimbourg et y tenait une sorte de maison de famille où il recevait quelques élèves choisis. C'était un vieillard très pâle, avec de beaux cheveux blancs; il était d'une douceur et d'une bonté inaltérables. On disait de lui «qu'il n'avait jamais perdu un ami et ne s'était jamais fait un ennemi». Sa bienveillance était continue, elle agissait comme un des modes de sa vitalité. Il avait pris, pour se faire conduire, un petit paysan et lui trouvant de la bonne volonté à apprendre, il lui enseigna le grec, le latin, le français et en fit un homme distingué. «Si on énumérait tous les jeunes gens qu'il a retirés de l'obscurité et mis en état, par l'éducation, de se pousser dans la vie, disait Walker, le catalogue exciterait une surprise très naturelle[359]». Et Heron: «Il n'y a peut-être jamais eu un homme qui pût, avec plus de vérité, être appelé un Ange sur la terre que le Dr Blacklock. Il était candide et innocent comme un enfant, néanmoins doué de la sagacité et de la pénétration d'un homme. Son cœur était une source continuelle de bonté[360]». Cette âme exquise était d'une aménité et d'une gaîté constantes, se réjouissant d'une clarté intérieure. Il vivait entouré du respect et de l'amour de tous. Quand le Dr Johnson avait passé par Édimbourg, il lui avait dit: «Cher Dr Blacklock, je suis heureux de vous voir»; ce qui était un grand honneur. Tel était celui qui venait d'avoir une influence capitale sur la destinée de Burns par quelques-unes de ces paroles, par un de ces actes de bienveillance, qui sortaient de tous les instants de sa vie. Il était de ces hommes autour desquels tombe comme une manne, et près de qui la faim, la fatigue, la douleur, ne peuvent passer sans trouver un réconfort. Ils ne s'en doutent souvent pas; ils n'ont pas même notion d'un effort, d'une volition; ils sont bienfaisants par nature, par exercice de leur façon d'exister[361].

Voici la lettre que le Dr Blacklock écrivait à Mr Lawrie pour le remercier de l'envoi du volume de Burns. Elle est curieuse, dans la première partie, parce qu'elle donne l'impression produite sur lui par (p. 168) cette lecture; et dans la seconde, parce qu'il montre qu'un mois après la publication du volume, on s'en occupait déjà à Édimbourg:

J'aurais dû vous remercier, il y a longtemps, de votre envoi, non seulement parce que c'est un témoignage de votre bon souvenir, mais parce qu'il m'a donné l'occasion de goûter un des plus délicats et peut-être un des plus sincères plaisirs dont l'esprit humain est susceptible. Une quantité d'occupations m'ont empêché d'avancer dans la lecture des Poèmes; à la fin cependant j'ai achevé cette agréable tâche. J'ai vu bien des exemples de la force et de la générosité de la nature s'exerçant sous des désavantages nombreux et formidables; je n'en ai jamais vu d'égal à celui que vous avez eu la bonté de me présenter. Il y a une émotion et une délicatesse dans ses poèmes sérieux, une vérité d'esprit et d'humeur dans ceux qui ont un tour joyeux, qu'on ne peut trop admirer ni trop chaudement louer. Je pense que je ne rouvrirai jamais le livre sans sentir mon étonnement renouvelé et accru. J'aurais voulu exprimer mon approbation en vers, mais, soit par suite du déclin de ma vie ou d'une dépression temporaire de mes esprits, il est maintenant hors de mon pouvoir d'accomplir cette intention.

M. Stewart (Dugald Stewart) professeur de philosophie de notre Université, m'avait déjà lu trois poèmes et je lui avais témoigné le désir qu'il fit inscrire mon nom parmi les souscripteurs; mais si cela a été fait ou non, je n'ai jamais pu le savoir.... Il m'a été rapporté, par un gentleman à qui j'avais montré ces œuvres et qui en a cherché un exemplaire avec diligence et ardeur, que l'édition tout entière était déjà épuisée. Il serait donc très désirable, pour ce jeune homme, qu'une seconde édition plus nombreuse que la première pût être immédiatement imprimée, car il paraît certain que son mérite intrinsèque et les efforts des amis de l'auteur pourraient lui donner une circulation plus répandue que tout ce qui a été publié en ce genre, à ma souvenance[362].

M. Lawrie fit parvenir cette lettre à Burns. On peut penser si elle fut accueillie avec joie. Toutefois il ne semble pas qu'elle lui ait d'abord suggéré l'idée de se rendre à Édimbourg. Elle ne lui donna que ce qu'elle contenait réellement, la pensée de faire une seconde édition, dans laquelle il mettrait quelques morceaux composés récemment. Il se peut que cette lettre, écrite au commencement de septembre, ait mis quelque temps à arriver jusqu'à Burns. Il alla, vers le commencement d'octobre, trouver son imprimeur de Kilmarnock, pour lui demander s'il voudrait faire une autre édition de 1000 exemplaires. L'imprimeur voulait bien risquer les avances de la composition mais pas du papier. «D'après lui le papier de 1000 copies coûterait environ 25 livres et l'impression environ 15 ou 16; il offre de s'entendre là dessus pour l'impression, si je veux faire les avances pour le papier; mais ceci, vous le savez, est hors de mon pouvoir; aussi adieu l'espérance d'une seconde édition jusqu'à ce que je devienne plus riche! C'est une époque qui, je le pense, arrivera avec le paiement de la dette nationale britannique[363]

(p. 169) Cet échec fut une déception pour Burns qui avait peut-être vu, dans une seconde édition, le moyen de reculer ou d'éviter son départ. Son esprit y fut forcément ramené et plus que jamais il se crut sur le point de quitter son pays. En revenant d'une visite qu'il avait faite à Mr Lawrie, probablement pour le remercier, «je composai, dit-il, la dernière chanson que je devais écrire en Calédonie». Son esprit était assombri et la description des circonstances dans lesquelles il avait fait ce suprême adieu est peut-être plus frappante que le poème lui-même: «Il avait pris congé de la famille du Dr Lawrie, après une visite qu'il pensait être la dernière, et pour s'en retourner chez lui, il avait à traverser une vaste étendue de moors solitaires. Son esprit était fortement affecté de quitter pour toujours une scène où il avait goûté tant de plaisirs d'une sociabilité élégante, et attristé par l'aspect sombre de son avenir qui faisait un contraste. L'aspect de la nature était en harmonie avec ses sentiments; c'était un soir sombre et lourd à la fin de l'automne. Le vent s'était levé et sifflait à travers les roseaux et les longues herbes qu'il faisait plier. Les nuages couraient chassés dans le ciel, et par intervalles, de froides averses cinglantes ajoutaient le déconfort du corps à la tristesse de l'âme[364].» C'est dans cet état d'âme qu'il composa ces derniers vers:

La nuit ténébreuse s'épaissit rapidement,
La rafale sauvage et inconstante rugit bruyamment,
Ce nuage sombre est chargé de pluie,
Je le vois passer sur la plaine;
Le chasseur a quitté le moor,
Les couvées éparpillées se retrouvent en sûreté,
Tandis que j'erre ici, pressé de souci,
Sur les bords solitaires de l'Ayr.

L'automne pleure son grain mûrissant
Arraché par le ravage de l'hiver;
À travers son ciel azuré et tranquille
Elle voit passer la tempête;
Mon sang est glacé de l'entendre mugir,
Je pense à la vague orageuse
Sur laquelle je dois affronter maint danger,
Loin des bords jolis de l'Ayr.

Ce n'est pas le rugissement de la houle soulevée,
Ce n'est pas ce rivage fatal et mortel,
Bien que la mort y apparaisse sous toutes les formes,
Les malheureux n'ont plus rien à redouter;
Mais autour de mon cœur des liens sont noués,
Et ce cœur est percé de maintes blessures,
Celles-ci saignent de nouveau, je déchire ces liens,
Quand je quitte les jolis bords de l'Ayr.

(p. 170) Adieu collines et vallons de la vieille Coila,
Ses moors couverts de bruyère, ses vallées tortueuses,
Les scènes où ma malheureuse imagination erre,
Poursuivant les amours passées et malheureuses!
Adieu mes amis, adieu mes ennemis,
Mon pardon aux uns, mon amour aux autres,
Les larmes qui jaillissent trahissent mon cœur;
Adieu les jolis bords de l'Ayr![365]

Il continua à songer au départ jusqu'à la fin d'octobre, car il en parle encore dans une épître adressée au major Logan le 30 de ce mois. C'est seulement dans les premiers jours de novembre que ses amis, comme M. Ballantine d'Ayr, chagrinés de le voir toujours sur le point de partir, semblent l'avoir poussé à aller à Édimbourg essayer d'y publier cette seconde édition. Ils pensaient probablement que, s'ils gagnaient du temps, il y avait chances pour que l'exil de Burns fût évité. En même temps, il est impossible qu'il ne fût pas informé que les journaux, le Magazine d'Édimbourg, s'étaient occupés de lui et avaient fait grand cas de ses poèmes.

«Un exemple frappant de génie naturel éclatant à travers l'obscurité de la pauvreté et les obstacles d'une vie laborieuse.... À ceux qui admirent les créations d'une imagination libre et qui ferment les yeux sur de nombreuses fautes, en tenant compte de beautés sans nombre, ses poèmes donneront un singulier plaisir. Ses observations du caractère humain sont pénétrantes et sagaces et ses descriptions sont vives et justes. Il y a un riche fonds de plaisanterie rustique, et quelques-unes des scènes tendres sont touchées avec une délicatesse inimitable. Le caractère qu'Horace donne à Osellus lui est particulièrement applicable:

Rusticus abnormis sapiens crassaque Minerva[366]

Le critique ne s'apercevait pas que les œuvres de Burns étaient autrement parfaites et achevées que les œuvres des poètes à la mode, à commencer par Blair. Mais c'était, beaucoup déjà que cette admiration, même un peu à côté.

Toutes ces raisons combinées firent que Burns prit une grave résolution; vers le commencement de novembre, il se décida à partir pour Édimbourg, à aller tenter sa fortune dans une ville inconnue, la capitale intellectuelle de l'Écosse et, on peut le dire, à cette époque-là, de l'Angleterre. Il se lançait brusquement vers un avenir nouveau dont il n'avait pas la moindre idée quelques semaines auparavant. C'était une décision qui devait avoir une influence considérable sur son avenir, un des tournants importants de sa vie.

(p. 171) Au fur et à mesure que ces bonnes nouvelles affluaient, que les témoignages de la renommée de Robert arrivaient d'endroits plus éloignés, montrant par là qu'elle gagnait le pays, on peut compter qu'une joie grandissait dans la maison. Non pas une surprise; les siens l'avaient toujours regardé comme un être exceptionnel. Sa mère surtout dut être heureuse et ce baume, après les réce