The Project Gutenberg EBook of Cités et ruines américaines, by Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.net Title: Cités et ruines américaines Mitla, Palenqué, Izamal, Chichen-Itza, Uxmal Author: Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc Release Date: April 18, 2008 [EBook #25097] Language: French Character set encoding: UTF-8 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK CITÉS ET RUINES AMÉRICAINES *** Produced by Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France [BnF/Gallica] at http://gallica.bnf.fr and by The New York Public Library Digital Gallery at http://digitalgallery.nypl.org/nypldigital/) CITÉS ET RUINES AMÉRICAINES MITLA, PALENQUÉ, IZAMAL, CHICHEN-ITZA, UXMAL RECUEILLIES ET PHOTOGRAPHIÉES PAR DÉSIRÉ CHARNAY AVEC UN TEXTE PAR M. VIOLLET-LE-DUC ARCHITECTE DU GOUVERNEMENT SUIVI DU VOYAGE ET DES DOCUMENTS DE L'AUTEUR OUVRAGE DÉDIÉ À S. M. L'EMPEREUR NAPOLÉON III ET PUBLIÉ SOUS LE PATRONAGE DE SA MAJESTÉ PARIS GIDE, ÉDITEUR 5, RUE BONAPARTE A. MOREL ET Ce 18, RUE VIVIENNE PARIS.--IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS, 55, QUAI DES AUGUSTINS. 1863 Tous droits réservés. TABLE DES MATIÈRES PRÉFACE I ANTIQUITÉS AMÉRICAINES 1 Ruines d'Isamal 46 Ruines de Chichen-Itza 48 Ruines d'Uxmal 61 Ruines de Palenqué 72 Ruines de Mitla 74 LE MEXIQUE (1858-1861) 105 I. Départ de Paris.--La Vera Cruz.--Saint-Jean d'Ulloa.--Aspect général de la ville.--Le port.--Le môle.--Excursion aux environs.--Le nord à Vera Cruz.--Le départ.--Médellin.--La route de Mexico 107 II. MEXICO.--La vallée de Mexico.--La ville.--Le Mexicain.--Aspect général.--Le saint-sacrement.--Le tremblement de terre.--La vie à Mexico.--Les coutumes.--Le paseo.--L'alameda.--Les toros.--Le théâtre.--Les chaînes 133 III. COUTUMES.--Le peuple à Mexico.--Les Indiens.--Las pulquerias.--Les enterrements d'enfants.--Le clergé.--Les voleurs de grands chemins.--Utilité d'un rabat.--Mexico et ses monuments.--La banlieue.--Les ruines de Tlalmanalco 151 IV. ANECDOTES ET RÉFLEXIONS 177 V. TEHUACAN.--Départ pour Mitla.--État des routes.--Tehuacan.--Aventures de Pedro.--La venta Salada.--Fâcheuse rencontre.--Teotitlan del valle.--La fonda.--Une nuit dans les bois.--Tetomabaca.--Le jaguar et le torrent.--Quiotepec.--Le Huero Lopez et sa troupe.--Les Talages.--Cuicatlan.--Don Domingillo.--Le cheval volé.--La vallée d'Oaxaca 205 VI. Oaxaca.--La ville.--Les mœurs.--Le bal.--Le clergé.--L'histoire de don Raphaël.--Les passions politiques 225 VII. Long séjour.--Phénomènes photographiques---Les trois vallées.--Santa Maria del Tule.--Le sabino.--Mitla.--Les ruines.--Le village.--Les pitajas.--Clichés perdus.--Prise de la ville.--Mont Alban.--Le vieux couvent.--Deuxième expédition.--Siége de la ville.--Départ pour Vera Cruz 247 VIII. Le rancho dans le bois.--Ouajimoloïa.--L'escorte.--La sierra.--Yxtlan.--Macuiltanguis.--Les Indiens et leurs villages.--L'alcade officiant.--Le topil et le vieillard.--Osoc, le fabricant d'orgues.--La descente de Cuasimulco.--Yetla.--Tustepec.--Tlacotalpam.--Avarado.--Vera Cruz.--Le siége 271 IX. LE YUCATAN.--Départ de Vera Cruz.--Le vapeur _Mexico_.--Sisal.--Les Indiens prisonniers.--Mérida.--La semaine sainte à Mérida.--Types et coutumes.--Première expédition à Izamal.--L'antique voie indienne 301 X. CHICHEN-ITZA.--Seconde expédition.--Citaz.--Piste.--Le christ de Piste.--Chichen-Itza.--Les ruines.--Le musicien indien.--Le retour.--Le médecin malgré lui 323 XI. UXMAL.--Retour à Mérida.--Départ pour Uxmal.--Uaialke.--Sakalun.--La famille B.--Tikul.--L'hacienda de San Jose.--Uxmal.--Les ruines.--Le retour.--L'orage.--Les Indiennes de San Jose 351 XII. L'UZUMACINTA.--Campêche.--La ville.--L'hôtel.--La canoa.--La traversée.--Carmen.--Don Francisco Anizan.--L'Uzumacinta jusqu'à Palissada.-- Le Cajuco.--Quatre jours sur le fleuve.--Le rancho.--San Pedro et la chasse aux crocodiles.--Les marais.--L'iguane.--Las Playas 383 XIII. De las Playas à Palenqué.--Le village de Santo Domingo.--Don Agustin Gonzalès.--Les deux bas-reliefs.--Les ruines.--Le palais et les temples.--Travaux photographiques.--Insuccès.--Les nuits, apparitions.--Les lucioles.--Les tigres.--Retour à Santo Domingo. 411 XIV. TUMBALA.--Départ pour San Cristobal.--De Palenqué au rancho.--Absence des Indiens.--Départ pour le rancho de Nopa.--Chemins affreux.--Désespoir de Carlos.--Famine.--Les singes.--Nopa.--San Pedro.--Trois jours d'attente.--Le cabildo.--Attitude hostile des habitants.--Arrivée des Indiens.--Leur abandon dans la nuit.--De San Pedro à Tumbala.--Trois nuits dans la forêt vierge.--Les jaguars.--Arrivée à Tumbala. 443 XV. SAN CRISTOBAL.--Tumbala.--Le curé.--La chasse aux dindes.--Jajalun.--Chilon.--Citala.--Le dominicain et son ami.--Mœurs indiennes.--Ouikatepec.--Cankuk.--Les Indiens porteurs.--Ténéjapa.--San Cristobal.--Hospitalité de M. Bordwin.--Les mœurs.--Les églises.--Le psalterion.--Le gouvernement.--Ruines aux environs de Comitan. 467 XVI. TEHUANTEPEC.--La ville et la vallée de Chiapas.--Les troupeaux dans les bois.--La rivière.--Tuxtla.--Don Julio Lickens.--La fête du Corpus (Fête-Dieu).-- Organisation nouvelle.--De Tuxtla à Tehuantepec.--La compagnie américaine.--Les patricios.--La poursuite.--Les plantes grasses.--Totalapa.--Oaxaca.-- Histoire du voleurs.--Mexico. 489 XVII. LE POPOCATEPETL.--Ascension du Popocatepetl.--La ville d'Amécaméca.--La famille Perez.--Tomacoco.--Le rancho de Tlamacas.--Excursions aux environs.--Le cimetière indien.--Le volcan.--Retour à Amécaméca.--Départ pour Vera Cruz.--Rencontre de deux partis.--Encore les voleurs.--Dolorès Molina.--Son enlèvement.--Vera Cruz.--Retour en Europe. 513 NOTES 540 PLATES. FIN DE LA TABLE. PRÉFACE Il y a cinq ans, lorsque je partis à la recherche de ces ruines merveilleuses, mon intention était d'en faire une étude approfondie et de traiter le sujet moi-même. Surpris de la manière incomplète avec laquelle certains voyageurs avaient abordé ce grand sujet, il me sembla que dans une œuvre aussi vaste, texte et gravure, tout était à refaire. Attribuant l'indifférence du public pour une civilisation aussi originale aux incertitudes qui la voilaient à demi, je voulus qu'on ne pût récuser l'exactitude de mes travaux, et je pris la photographie comme témoin. Mais, lorsque je fus en présence des matériaux, je me sentis accablé par la grandeur du travail, et je ne me trouvai plus la force de l'achever. La portée philosophique d'une étude de ce genre saisira tout le monde; une pareille œuvre touche aux questions vitales de l'humanité; l'histoire des religions s'y trouve en cause aussi bien que l'anthropologie. Ces monuments ne sont-ils pas appelés à nous dire si leurs fondateurs furent nos frères et nos contemporains, ou si cette terre nouvelle eut une genèse à part? L'ouvrage, il faut bien le dire, peut fournir des matières à toutes les hypothèses et soutenir tous les systèmes. À Izamal, par exemple, vous trouvez, dans les bases des pyramides artificielles que surmontaient les temples, des figures gigantesques rappelant les sphinx de l'Égypte. À Chichen-Itza, l'Inde pourrait revendiquer les énormes figures d'idole qui ornent la frise du palais des Nonnes; le palais du gouverneur, à Uxmal, vous donne des grecques admirablement dessinées; Palenqué, dans quelques bas-reliefs, a des intentions assyriennes, et les palais funéraires de Mitla reproduisent en certains cas l'ordonnance des demeures chinoises. Une immixtion de races suffit-elle pour expliquer ces ressemblances? faut-il conclure à l'action exclusive des vieilles civilisations et renoncer à l'hypothèse d'une race originale américaine? L'histoire et l'origine de ces peuples n'offrent donc qu'un vaste champ d'hypothèses. Les premiers historiens de ce monde nouveau n'étaient point des érudits; la religion, du reste, défendait à cette époque, les investigations trop savantes; leurs descriptions, voire celles du conquérant lui-même, ne se bornent qu'à des comparaisons banales avec les villes d'Espagne, où çà et là percent quelques souvenirs romains. Les traditions recueillies jusqu'à ce jour (nous ne parlons point des Aztèques) ont un cachet apocryphe qui ne doit pas échapper à l'œil de l'observateur; il semble que des épisodes bibliques, mêlés dans les premiers temps aux anciennes légendes américaines, nous reviennent dans les traductions nouvelles, mélangés aux figures poétiques de ces peuples, mais empreints encore de leur parfum sacré. C'est ainsi que la création genésiaque, les luttes des géants, le déluge, se retrouvent dans le _Popol-Vuh_, que nous a récemment donné M. Brasseur de Bourbourg. Les Espagnols, aux jours de la conquête, avaient tout intérêt à faire disparaître les documents historiques des vaincus; ils durent les modifier à leur gré, le faisant de bonne foi peut-être, considérant les religions de leurs nouveaux sujets comme des abominations qu'il fallait balayer du sol et remplacer par la croyance catholique. Premier bégayement de l'histoire, la tradition est aussi le premier pas d'un peuple pour échapper à l'ignorance; à ce titre, elle est toujours respectable. Mais cette tradition n'est, dans ce cas, qu'une aide de plus dans le travail de l'historien; il doit s'en servir avec prudence et se garder de rien affirmer par elle. Pour moi, je m'étais dit qu'au commencement des choses, les hommes, en quelque lieu de la terre qu'ils habitassent, n'ayant que des idées simples et en petit nombre, devaient, en les formulant, se rencontrer parfois. Les poésies primitives, riches on pauvres, suivant le génie des peuples, m'avaient offert dans leurs images des rapprochements de ce genre, et je prêtais à l'architecture le même langage. Eus-je tort? Je m'arrête. Je sais que l'ignorance est pleine d'affirmation et de certitude; le doute raisonné, la grande discussion appartiennent à la science. Je remets donc sans commentaire mon œuvre entre ses mains; à elle seule de créer une histoire et de combler cette lacune dans la filiation des races. Quant à l'étude architectonique des monuments, il fallait un talent synthétique qui pût reconstruire le passé sur les ruines du présent; j'eus recours à M. Viollet-le-Duc, à qui rien n'est étranger de ce qui regarde l'architecture, et qui m'accueillit avec cette bienveillance que tous ceux qui l'approchent ont éprouvée comme moi. Il appartenait à une imagination aussi féconde, aidée d'une science d'appréciation aussi merveilleuse que celle de M. Viollet-le-Duc, le droit de donner sur ces monuments des aperçus neufs et de lumineuses expositions. L'album des _Cités et Ruines américaines_ complète, en les rectifiant parfois, les vastes travaux entrepris sur ces matières par d'illustres voyageurs. La première exploration date de 1787, et fut dirigée par Antonio del Rio; mais la publication des documents, retardée par l'opposition systématique du clergé mexicain, ne vit le jour qu'en 1822. Dupaix vient en seconde ligne, de 1805 à 1808. Ses relations et les dessins de Castañeda, remis entre les mains de M. Baradère, furent publiés en 1836, sous les auspices de MM. Thiers et Guizot. Plus tard, les travaux de MM. de Waldeck, de Stephens et Catherwood, et l'immense ouvrage de lord Kingsborough achevèrent d'attirer l'attention des Sociétés savantes sur ces empires oubliés. Depuis, d'autres auteurs ont dévoué leur vie à faire connaître ces ruines étranges. En première ligne, il faut citer M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, qui sait joindre à l'audacieuse ardeur d'un pionnier de la civilisation les persévérantes recherches d'un bénédictin. Pour ce qui me regarde, ma tâche est facile: je raconte ce que j'ai vu et ce qu'il m'a été donné d'observer; c'est donc une simple relation que j'offre au public; elle n'aura d'autre valeur que la vérité. L'Empereur, à qui rien n'échappe de ce qui est utile, noble ou grand, qui sait honorer le mérite comme encourager les plus modestes travaux, a daigné prendre sous son patronage l'album des _Cités et Ruines américaines_. C'est pénétré d'une si haute faveur, que nous adressons humblement à Sa Majesté nos actions de grâces et l'expression de notre reconnaissance. DÉSIRÉ CHARNAY. ANTIQUITÉS AMÉRICAINES Depuis le commencement du siècle, les antiquités mexicaines ont préoccupé, non sans raison, le monde savant. Des voyageurs ont parcouru l'Amérique centrale après de Humboldt, et ont ajouté leurs observations à celles de l'illustre écrivain, pour les confirmer plutôt que pour les modifier. Tel est, en effet, le privilége de ces grandes intelligences qui, de temps à autre, viennent éclairer l'humanité, que leurs découvertes et même leurs hypothèses sont consacrées par les recherches et les travaux des patients explorateurs venus après eux. Si ces génies ont négligé ou effleuré trop légèrement quelques détails, si parfois ils n'ont entrevu la vérité qu'à travers un brouillard, leurs conclusions sont en bloc toujours conformes à l'ordre général des faits moraux et physiques. Les Cuvier, les Humboldt, les Arago, les Champollion n'ont certes pas vu toute la vérité; mais ils ont frayé la route à suivre, et ne sont jamais tombés dans ces erreurs absolues qui pendant des années égarent les savants venus après eux. Le _nouveau_ monde est en effet nouveau, si on le compare à l'Asie et à la vieille Europe, c'est-à-dire que l'homme civilisé, ou plutôt civilisateur, est venu s'établir sur ce continent longtemps après les premiers siècles historiques de notre hémisphère; mais cependant toutes les recherches récemment faites portent à croire qu'une civilisation avancée dominait ces vastes contrées bien avant l'ère chrétienne. Relativement, les civilisations américaines étaient arrivées à la décadence au moment où les Espagnols s'emparèrent du Mexique, de l'Yucatan et du Pérou. Leur apogée remontait à plusieurs siècles avant la conquête; ce fait ne peut être mis en doute aujourd'hui. Mais à quelle race appartenaient ces peuplades qui jetèrent un si vif éclat vers le VIIe siècle de notre ère? D'où venaient-elles? étaient-elles sorties des provinces septentrionales du Japon? venaient-elles de l'Orient ou de l'Occident? appartenaient-elles aux races blanches pures ou aux races touraniennes mélangées de blanc? Ces questions ne sont pas résolues, et nous n'avons pas la prétention de les résoudre; toutefois, sans sortir des limites que nous impose notre tâche, en examinant avec attention les monuments d'architecture photographiés par M. Charnay, peut-être pourrons-nous jeter quelque lumière sur cette partie de la grande histoire humaine. Il est difficile d'admettre que _tous_ les hommes, à l'origine de leur civilisation, aient employé les mêmes méthodes, lorsqu'ils ont pu produire des œuvres sorties de leur cerveau; l'étude attentive des monuments qui nous sont connus, en Asie, en Égypte et en Europe, démentirait ce système de production uniforme; cette étude conduit à admettre que certaines méthodes appartiennent à certaines races. Ainsi, par exemple: telles races n'ont jamais employé le mortier dans leurs constructions; d'autres l'ont employé dès l'époque la plus reculée; celles-ci ont fait dériver leur architecture de l'art de la charpenterie; celles-là de la construction en terre, en pisé ou en brique. Les races jaunes ont une aptitude particulière pour extraire, affiner, mélanger et travailler les métaux; les races blanches, au contraire, ne peuvent s'astreindre aux pénibles labeurs qu'exigent leur extraction et leur mise en œuvre. Il est des hommes qui aiment les bords des fleuves, les marais, les lieux bas; il en est d'autres qui s'établissent sur les hauteurs. En cela, la nature physique est d'accord avec l'instinct, et si un Chinois peut vivre au milieu des rizières et des terrains paludéens, le Caucasien y mourra de la fièvre. Partant du connu pour arriver à l'inconnu, nous pourrons donc tout d'abord dire: tel monument appartient à telle race, parce que les méthodes employées pour l'élever n'ont été pratiquées sur les parties du globe, où les documents historiques ne font pas défaut, que par cette race seule. Mais, il faut l'avouer, les mélanges de ces races entre elles modifient les conséquences de ce principe à l'infini; non pas à ce point, cependant, que l'on ne puisse découvrir, dans les monuments mêmes, les origines diverses qui se sont confondues pour les élever. C'est là où l'on ne saurait apporter un esprit d'analyse trop scrupuleux. Il est nécessaire, avant d'entrer dans l'examen détaillé des monuments que nous essayerons de décrire, de jeter un coup d'œil sur le continent américain. Séparé de l'Europe et de l'Afrique, d'une part; des confins de l'Asie, de l'autre, par deux océans, il touche presque à l'Europe, au nord-est, par le Groenland; à l'Asie, au nord-ouest, par le détroit de Behring. Vers l'océan Pacifique, une chaîne de montagnes non interrompue, comme un immense pli, courant du nord au sud, domine les deux Amériques depuis les contrées habitées par les Esquimaux jusqu'au détroit de Magellan. Cette chaîne de montagnes ne laisse entre elle et l'océan Pacifique à l'ouest, qu'une langue de terre relativement étroite, tandis qu'au contraire, du côté de l'est, le continent s'étend, se découpe, est sillonné par de larges fleuves et dominé par des amas de montagnes secondaires. En admettant _à priori_ que les Amériques aient été occupées par des peuplades venues du nord, celles qui se seraient présentées par le détroit de Behring devaient naturellement suivre le pays situé à l'ouest entre les montagnes et la mer, et descendre peu à peu, afin de trouver des climats favorables, jusqu'à la hauteur du 20e degré, c'est-à-dire du Mexique; celles qui, étant sorties du Groenland, auraient débarqué sur la terre de Labrador devaient, toujours en cherchant un ciel plus doux, descendre vers les États de l'Ohio, occuper le littoral de la Caroline, s'étendre jusque dans la péninsule des Florides, reconnaître l'île de Cuba, et bientôt l'Yucatan. Toujours en suivant notre hypothèse, si les peuplades venues du nord-ouest appartenaient aux races touraniennes ou malayes, et si celles venues du nord-est appartenaient aux races scandinaves ou indo-germaniques, il est certain qu'en descendant l'une et l'autre vers le sud, elles devaient se rencontrer au point le plus étroit du continent américain entre les deux mers, c'est-à-dire sur les bords du golfe du Mexique. Si encore nous supposons que l'une de ces deux émigrations s'était établie avant l'autre sur le territoire du Mexique, la seconde a dû entamer avec celle-ci de longues luttes pour devenir maîtresse du sol. Or si, en 1829, Cuvier ne croyait pas pouvoir émettre une opinion sur la nature ethnique des nations indigènes de l'Amérique, on peut aujourd'hui, grâce aux travaux des derniers voyageurs et aux photographies, constater que peu de contrées du monde offrent une variété plus étendue de types appartenant à des races diverses. On trouve de tout en Amérique, depuis le noir du Congo jusqu'au blanc pur en passant par le touranien et la variété rouge. Les rares documents historiques antérieurs à la conquête espagnole du Mexique signalent en effet une suite d'immigrations, venant du nord-est, puis retournant d'où elles étaient venues, s'étendant jusqu'au Pérou; des luttes acharnées entre les conquérants et les anciens possesseurs du sol, un mouvement prodigieux d'hommes, de races ou de tribus diverses, se disputant la prédominance. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris si aujourd'hui, au Mexique même, on signale la présence de races diverses que d'ailleurs M. Flourens (nous ne saurions contester son opinion en ces matières) considère comme ne présentant aucune variété étrangère à celles qui occupent le reste du globe. Les photographies faites d'après des individus nés au Mexique, que nous avons sous les yeux, ne peuvent que confirmer cette opinion. Ces épreuves nous montrent des sujets appartenant à la race finnique, dont le caractère est parfaitement reconnaissable; d'autres plus nobles, qui reproduisent les traits saillants des figures sculptées à Palenqué; des métisses malais, mélangés de sang noir et de sang jaune, avec une dose très-légère de blanc; puis des personnages dont le caractère ethnique rappelle les beaux types blancs, quoique très-étrangers à la race celtibérienne ou espagnole qui se distingue toujours au milieu de ces diverses peuplades désignées aujourd'hui indifféremment sous le nom de Mexicains. Avant l'arrivée des conquérants européens du XVIe siècle, il y avait donc au Mexique des couches de races variées depuis la race jaune finnique ou touranienne jusqu'à la race blanche, dont l'origine apparaît sur les hauts plateaux septentrionaux de l'Inde. Je me garderai de trancher les questions que la présence de ces races diverses peut soulever; il suffira de constater les faits. Quant à savoir quelle est, dans l'Amérique centrale et au Mexique, la race aborigène, et s'il y a même une race aborigène, il ne semble pas que les observations recueillies jusqu'à présent permettent de conclure. Toutefois il paraît certain, d'après l'examen des documents historiques et des monuments, que les races jaunes ou fortement mélangées de sang jaune occupaient ces contrées bien avant la civilisation due aux Olmécas, aux Nahuas ou aux Toltèques. En cela, l'histoire primitive de l'Amérique ne différerait pas de celle de l'Inde, de la Chine, du Japon et même de la partie occidentale de l'Europe. Les Américains possédaient avant les voyages de Colomb une écriture phonétique; le mémoire de M. Aubin sur la _peinture didactique_ et l'_écriture figurative des anciens Mexicains_ et les travaux de M. Prescott ne laissent guère de doutes à cet égard. M. l'abbé Brasseur de Bourbourg prétend même que les cartouches gravés sur certains monuments de Palenqué, de Chichen-Itza et d'Uxmal appartiennent, suivant toute apparence, à la langue maya ou à ses dialectes. Quant aux Aztèques, les derniers venus, ou plutôt le résultat d'une fusion des émigrants blancs avec les indigènes, leur écriture ne consiste plus qu'en un système graphique imparfait, fort inférieur aux hiéroglyphes et à l'écriture phonétique des Olmécas et des Nahuas, Quichés ou Toltèques. Au moment de la conquête des Espagnols, le Mexique était retombé dans un état d'infériorité relative, comme si les tribus civilisatrices qui avaient dominé ces contrées quelques siècles avant notre ère, et s'y étaient maintenues jusqu'au XIIe, avaient été peu à peu absorbées par une race indigène inférieure. L'éloquence, ou pour mieux dire un parlage nébuleux, y était fort en honneur au moment de l'arrivée de Fernand Cortez. Les massacres hiératiques étaient pratiqués sans limites et sans scrupules. Ce n'était plus le sacrifice humain que nous trouvons chez les Scythes, chez les Grecs primitifs, chez les Germains, mais une tuerie sans choix comme sans raison. Il serait difficile de nier aujourd'hui l'existence des relations des Scandinaves avec l'Amérique dès le IXe siècle de notre ère. Ces voyages, fréquents alors et dans les siècles suivants, sont connus par les Sagas islandaises et relatés par divers chroniqueurs du nord[1]. On sait qu'à cette époque le Groenland était habité; de nombreuses colonies islandaises et scandinaves s'y étaient établies et y tenaient un commerce florissant, qui s'éteignit peu à peu à la suite du refroidissement progressif de cette vaste contrée. «C'est dans ces régions septentrionales, dit M. l'abbé Brasseur de Bourbourg[2], qu'existait l'_ultima Thule_, dont parlent tous les géographes anciens, longtemps avant l'ère chrétienne et que les commentateurs modernes ont placée alternativement en Danemark et en Islande.» Les relations indigènes de l'Amérique prouvent, d'une manière irrécusable, que ce nom avait été donné à plusieurs localités tout à fait distinctes, et que chacune d'elles avait pu jouer un rôle à part dans l'histoire. «Dans une mappemonde islandaise datant du milieu du XIIe siècle, écrit le savant Carl Rafn[3], on rencontre au nord-ouest, loin des autres pays de l'Europe le nom d'_Island_, et plus loin, vers l'ouest, on trouve le nom de _Tila_. Il s'ensuit donc que l'ancien géographe islandais a appliqué le nom de Tile ou de Tula à une des contrées américaines découvertes par les habitants du Nord.» C'est de Tula qu'un grand nombre de traditions indiennes font également sortir la race nahuatl, et voici ce que dit à ce sujet le manuscrit _Cakchiquel_: «Quatre personnes (_vinak_, gentes) vinrent de Tulan, du côté où le soleil se lève, c'est un Tulan. Il y en a un autre en Xibalbay[4], et un autre où le soleil se couche, et c'est là que nous vînmes; et du côté où le soleil se couche, il y en a un autre où est le dieu[5]: c'est pourquoi il y a quatre Tulan; et c'est là où le soleil se couche que nous vînmes à Tulan, de l'autre côté de la mer où est ce Tulan, et c'est là que nous avons été conçus et engendrés par nos mères et par nos pères.» Ces quatre Tulan ne donnent-ils pas la suite des établissements faits par les Islandais ou Scandinaves, depuis leur départ du nord de l'Europe jusqu'à leur arrivée dans l'Amérique centrale? Quoi qu'il en soit, voici des documents recueillis, les uns au nord de l'Europe, les autres dans les îles et au centre de l'Amérique, qui coïncident sur un point important, savoir: que les Européens septentrionaux prétendaient avoir et avaient, en effet, des relations avec une contrée située au nord-ouest et à l'ouest au delà de l'Océan, et que les Mexicains nobles prétendaient être venus d'une contrée de l'est au delà des mers. Des découvertes faites depuis le commencement du siècle, on peut déjà conclure que toute la vallée de l'Ohio, depuis le pays des Illinois jusqu'aux confins du Mexique, a été occupée par des races étrangères à celles qui habitaient ces contrées à l'époque de leur découverte par les colons français du Canada et de la Louisiane. En effet, sur le cours de cette vallée, on a trouvé quantité d'enceintes fortifiées, des _tumuli_ en terre ou en pierres sèches recouvrant des squelettes ne ressemblant nullement aux Indiens d'aujourd'hui, des chemins couverts, sortes de caponnières semblables aux ouvrages terrassés qui accompagnent les _oppida_ de l'Europe occidentale, des souterrains faits avec de la brique crue ou cuite, des silos, des puits, des coquilles taillées, des roches couvertes de figures que l'on suppose être des inscriptions, des momies revêtues de tissus, des objets de silex, d'os et de cuivre. Dans la partie occidentale de l'État de New-York, on trouve les vestiges d'une cité défendue par des forts et dont la superficie couvre plus de 500 acres. Le capitaine Carner a découvert, près du lac Pepin et du Missouri, par 45°,50 latitude nord, une fortification de forme générale circulaire de près d'un mille d'étendue et pouvant contenir 5,000 hommes: «Quoique ces ouvrages, dit Carner, aient été dégradés par le temps, on en distingue néanmoins les angles, qui paraissent avoir été tracés suivant les règles de l'art militaire.» À Marietta, État de l'Ohio, il existe des ouvrages en terre d'une grande importance qui paraissent avoir dû servir de défense à une ville. Ces ouvrages consistent en deux enceintes de forme carrée, l'une plus grande que l'autre; elles sont établies sur un plateau situé au confluent de l'Ohio et de la rivière Muskingum et entouré de deux autres cours d'eau. Dans la plus grande enceinte s'élèvent deux sortes de forts composés d'une suite d'angles rentrants et saillants. Près de la petite enceinte se trouve un tertre circulaire entouré d'un parapet. Deux chemins couverts donnent seuls le moyen d'arriver des bords de la rivière à la plus grande enceinte. À l'intérieur de cette grande enceinte, près de son angle nord-ouest, est un tertre à base parallélogramme, de cent quatre-vingt-huit pieds de long sur trente-deux de large et haut de neuf. Le sommet est horizontal comme une plate-forme et les côtés sont presque verticaux. Au milieu de chacun des petits côtés sont pratiqués des degrés réguliers de six pieds de longueur environ. Près de la partie méridionale de la même enceinte se trouve un autre tertre semblable. Or la disposition de ces tertres doit attirer l'attention, comme nous le verrons bientôt. Nous ne saurions voir dans ces vastes enceintes terrassées que des établissements temporaires, des campements de populations en cours d'émigration. Si, dans ces enceintes, il existait des habitations, elles ne pouvaient être qu'en bois, puisqu'il ne reste aucune trace de constructions en pierre. En admettant que ces peuples fussent aborigènes, pour qu'ils se soient trouvés dans la nécessité d'élever des fortifications de cette importance, il fallait qu'ils eussent à combattre des armées venues d'ailleurs, multitudes qui seraient parvenues à les refouler vers le sud. Que ces peuples primitifs de la vallée de l'Ohio, du Missouri, soient nés sur le sol américain ou qu'ils s'y soient transportés à une époque fort ancienne, à quelle race appartenaient-ils? D'une part, rien dans les restes des établissements de l'Amérique du Nord, non plus que dans ceux du Mexique, ne fait supposer la présence toujours caractérisée de la race aryane pure; d'autre part, tous les débris trouvés, depuis les ustensiles les plus ordinaires jusqu'aux grands monuments de l'Yucatan et du bas Mexique, semblent appartenir à des dérivés de races malayes fortement mélangées de blanc; nous sommes contraints de reconnaître, en effet, dans ces monuments ainsi que dans les coutumes religieuses des grands civilisateurs du Mexique, un filon de race blanche. Hérodote[6] rapporte que les Scythes sacrifient à ce qu'il suppose être le dieu Mars, de cette manière: «Dans chaque _nome_, on lui élève un temple au milieu d'un champ destiné aux assemblées de la nation. On entasse des fagots, et on en fait une plate-forme de trois stades en longueur et largeur, moins en hauteur. Sur cette plate-forme, on pratique une aire carrée dont trois côtés sont abrupts; le quatrième est fait en pente de manière à ce qu'on y puisse monter. On y entasse, tous les ans, cent cinquante charretées de menu bois, pour maintenir le niveau de la plate-forme que l'injure des saisons tend à réduire de hauteur. Au haut de cette plate-forme, chaque tribu scythe plante une vieille épée de fer, qui tient lieu de simulacre de Mars. Les Scythes offrent, tous les ans, à ces épées des sacrifices de chevaux et d'animaux... Ils sacrifient aussi le centième de tous les prisonniers qu'ils font sur leurs ennemis... Ils font d'abord des libations avec du vin sur la tête de ces victimes humaines, les égorgent ensuite sur un vase, portent ce vase au haut de la terrasse, et en répandent le sang sur l'épée...» Le même auteur[7] explique comment les Scythes scalpaient leurs ennemis. «Pour écorcher une tête, dit-il, le Scythe fait d'abord une incision à l'entour, vers les oreilles; et, la prenant par le haut, il en arrache la peau en la secouant.» Dans ces deux passages, il est difficile de ne pas trouver une analogie avec les pratiques des anciens habitants du Mexique: usage d'élever des plates-formes pour offrir des sacrifices humains à la divinité, sang des victimes recueilli et versé sur le symbole du dieu, crânes scalpés, écorchement des humains et emploi de leur peau comme vêtements, nous trouvons tout cela dans les populations anciennes de l'Amérique centrale. Hérodote rapporte encore que les Scythes rendent les honneurs de la sépulture à leurs rois dans un canton qu'on appelle _Gerrhes_, situé vers le lieu où le Borysthène cesse d'être navigable. Arrivé dans cette contrée, après de longues préparations, on place le corps sur un lit de verdure et de feuilles entassées. «On plante ensuite, autour du corps, des piquets, et l'on pose, en travers, des pièces de bois qu'on couvre de branches de saule. On met, dans l'espace vide de cette fosse, une des concubines du roi, qu'on a étranglée auparavant, son échanson, son cuisinier, son écuyer, son ministre, un de ses serviteurs, des chevaux; en un mot, les prémices de toutes les autres choses à son usage, et des coupes d'or... Cela fait, les assistants remplissent la fosse de terre, et travaillent tous à l'envi l'un de l'autre, à élever, sur le lieu de la sépulture, un tertre très-haut.» Voilà, certes des usages dont nous trouvons la trace chez les populations qui ont occupé une grande partie du nord de l'Europe; nous les trouvons également répandus depuis la vallée de l'Ohio jusqu'au Mexique même, témoin les deux pyramides élevées en l'honneur de Hun-Ahpu à Teotihuacan et qui existent encore. «De Tamoanchan, on allait offrir[8] des sacrifices dans la ville de Teotihuacan... et c'était là qu'on élisait ceux qui devaient gouverner les autres. Là aussi on enterrait les princes et les seigneurs, et sur leurs sépultures ils commandaient d'élever des monticules de terre qu'on voit encore aujourd'hui et qui paraissent comme des collines faites à la main...» Prescott[9] reconnaît que les Mexicains n'étaient pas les premiers civilisateurs de l'empire de Montézuma. Les Toltèques auraient été les fondateurs de cet empire avant le Xe siècle de notre ère, et, avant les Toltèques, les Olmécas seraient les constructeurs de ces vastes édifices dont les ruines présentent un mystère difficile à pénétrer aujourd'hui. Qu'étaient les Olmécas, d'où venaient-ils? Dans les Sagas islandaises, toute la contrée comprenant le Texas, la péninsule floridienne et les bords du Mississipi, la Géorgie actuelle et les Carolines, est désignée sous le nom d'_Irland-ik-Mikla_, ou la Grande-Irlande, et par celui de _Hvitramanaland_, ou la Terre des Hommes blancs[10]. Au Xe siècle, disent les Sagas, une tempête y jeta Ari[11]... Les Espagnols trouvèrent sur les côtes des Florides des nations énergiques qui formaient des États florissants, et dont les chefs possédaient plusieurs îles de l'archipel des Antilles. «Leurs villes, dit M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, étaient d'ordinaire construites au bord des lacs ou des fleuves, et quelquefois au milieu des marécages,»--ce qui porterait à penser que ces populations appartenaient à des races mélangées de sang jaune,--«entourées d'enceintes fortifiées avec de larges et profonds fossés: là dominait, au-dessus des huttes de la plèbe, le tertre massif aux formes pyramidales, sur l'esplanade duquel était érigée la demeure du chef gardien du sanctuaire... Ces conquérants parlent d'étangs artificiels, de routes, de canaux,» (tous travaux qui appartiennent particulièrement aux races blanches mêlées de sang jaune), «de vergers, de parcs clos, où les princes réunissaient des troupeaux considérables de cerfs privés, et, ce qui est plus surprenant, de vaches domestiques, dont le lait servait à faire du fromage» (ici l'influence de la race blanche est évidente); «toutes choses qui annoncent une société bien éloignée de l'état barbare.» Cependant, au moment de la conquête des Espagnols, les Mexicains ne savaient pas réduire les animaux en domesticité; ils ne connaissaient pas l'usage du lait, singularité que l'on signale chez certaines peuplades jaunes; il y avait donc eu, chez ces peuples du moins, un retour vers un état relativement barbare, par la prédominance d'une race inférieure. «Les mêmes récits des voyageurs du XVIe siècle[12] décrivent la poterie des nations floridiennes comme étant d'une remarquable finesse, d'une richesse de couleurs et de formes également admirables..... Les villes d'_Aquera_, d'_Ocale_, de _Nandacaho_ et de _Haïs_, situées dans les vallées voisines du Mississipi, frappèrent les Espagnols par leur étendue... Les rois s'y faisaient porter en litière, comme ceux du Mexique, par les seigneurs de la cour... Ce qui ajoute à la ressemblance avec les contrées d'origine toltèque, c'est que les hommes y faisaient l'office de portefaix et de bêtes de somme, exactement comme dans l'Anahuac... L'agriculture y était en honneur, pratiquée sur une grande échelle, et, sur les bords du Mississipi, les chefs possédaient des flottilles d'embarcations dont quelques-unes pouvaient contenir jusqu'à quatre-vingts hommes[13].» Mais voici qui indique chez ces populations une forte dose de sang blanc: les femmes, dans la Floride, héritaient quelquefois de l'autorité suprême, et disposaient alors des temples nationaux et du produit des récoltes publiques. Des vierges étaient chargées de garder le sanctuaire du temple du Soleil et devaient y entretenir un feu perpétuel. À la mort des chefs, comme chez les Nahuas, on égorgeait un grand nombre de serviteurs et de femmes destinés à les accompagner et à les servir dans l'autre monde. Chez les Natchez, au commencement du XVIIIe siècle, la plupart de ces usages s'étaient conservés. Les voyageurs français et anglais qui visitèrent la côte des États-Unis et des Florides, ainsi que le pays des Natchez, sont d'accord pour reconnaître que les habitants de ces contrées prétendaient être venus occuper ces territoires depuis que l'Amérique centrale était occupée par les blancs, c'est-à-dire depuis le XVIe siècle. Or ces dernières émigrations ne savaient plus par qui avaient été construits les monuments considérables et nombreux qui couvrent encore la vallée du Mississipi et principalement la rive orientale du fleuve, et cependant ces monuments sont parents de ceux de l'Yucatan et du Mexique. Ils consistent en des _tumuli_ élevés, des plates-formes carrées, des pyramides revêtues originairement de pierre et de brique. Ces ouvrages, attribués par les archéologues américains aux _Allighéwis_ (dénomination qui n'apprend rien), appartiennent, par leur nature, aux races qui se sont répandues dans l'Amérique centrale et qui ont élevé les grands édifices que nous allons examiner. En effet, on observe que ces monuments du nord-ouest consistent en des ouvrages de terrassement considérables; que si, sur certains territoires, ils ne présentent aucun travail de pierre, c'est que le sol était complétement dépourvu de ces matériaux; que, d'ailleurs, ces Allighéwis savaient au besoin employer la pierre, puisqu'on trouve des pierres sculptées dans l'intérieur de leurs pyramides; que, dans le Missouri, il existe des palais en pierre avec salles, dont les parois s'élèvent en encorbellement afin de pouvoir supporter un plafond terminal étroit, et que, dans la Louisiane, on voit encore des constructions comparables aux monuments _cyclopéens_ du Pérou; que ces édifices, comme le dit un auteur auquel nous faisons des emprunts fréquents[14], dont l'existence est constatée dans l'État de New-York, «s'étendent à la base occidentale des Allighéwis, tournent à l'est dans la Géorgie et atteignent les bords de l'Océan à l'extrémité la plus méridionale de la Floride; que, dans l'ouest, on les trouve en grand nombre au bord de toutes les eaux occidentales, jusqu'aux sources mêmes du Mississipi, éparpillés le long du Missouri et de ses affluents, et de là continuent jusqu'au golfe du Mexique, s'étendant même au delà de la Rivière-Rouge, au nord-ouest du Texas. Or la distance qu'il y a de la grande pyramide de la Rivière-Rouge aux premiers téocalli de la Nouvelle-Espagne, dit M. Brakenridge[15], n'est pas si grande qu'on ne puisse les considérer comme des monuments de la même contrée,» ou plutôt appartenant à la même race d'hommes. La direction de ce courant d'émigrations ayant laissé des traces sur le sol part des régions les plus froides du nord, ne touche sur aucun point la côte de l'océan Pacifique, et se dirige en ligne droite vers le Mexique; ce qui ferait supposer que les peuplades qui ont érigé les grands monuments de l'Amérique centrale ne sont point parties du détroit de Behring, mais du Groenland, et qu'elles appartiennent aux races scandinaves. Aujourd'hui, le séjour ou le passage des Scandinaves dans le Groenland dès le Xe siècle de notre ère, et peut-être avant cette époque, ne saurait être mis en doute. Le docteur Henri Rink, inspecteur du Groenland méridional, a fait parvenir à la Société royale des antiquaires du Nord, en 1859[16], un fragment d'une pierre runique, trouvée à Igalikko, près des ruines de Brattahlid. En 1824, le Groenlandais Pélinut avait trouvé, dans l'île de Kingiktorsoak, au haut de la mer de Baffin, presque vis-à-vis le détroit de Lancaster-et-Barrow, une pierre runique parfaitement gravée, dont voici la traduction: «Erling, fils de Sigvat, et Biarne, fils de Thord, et Endride, fils d'Odd, érigèrent ces monceaux de pierres et déblayèrent la place le samedi avant le jour de Gagndag (le 25 avril), en 1135[17].» Les traditions mexicaines font descendre les conquérants, les Nahuas, de la Floride, et ne remontent pas plus haut; mais, comme l'observe très-bien M. l'abbé Brasseur, «si la Floride avait été le lieu de leur origine, ils auraient naturellement poussé leurs établissements le long de l'Atlantique; mais on ne trouve de ce côté aucune trace de leur existence: aussi est-ce là ce qui a conduit les écrivains américains, indistinctement, à penser que leurs migrations avaient dû se diriger par les grandes vallées de l'ouest dans les contrées méridionales jusqu'à la Floride.» [Illustration: Fig. 1.] Il est à considérer d'ailleurs que les nombreuses traces d'établissements appartenant à une haute antiquité et visibles encore dans les vallées du Mississipi, du Missouri et de l'Ohio, bien qu'elles occupent de larges surfaces, n'ont pas l'aspect monumental des ouvrages observés dans le Mexique, et semblent plutôt être dus à des tribus ou peuplades en cours d'émigration: ces enceintes ont un caractère transitoire; mais dès que l'on entre dans le Mexique, les ouvrages de fortifications, les enceintes qui couronnent certains plateaux, paraissent élevés au contraire par des populations définitivement établies sur le sol et voulant s'y maintenir. Dans l'État d'Oaxaca, à Montalban, près Oaxaca, sur les plateaux orientaux qui bordent cette ville, on constate la présence de grands travaux de fortification qui se distinguent de ceux de l'Ohio et du Missouri, en ce que les remparts sont faits, non plus en terre, ou briques crues, ou en pierrailles, mais en blocages composés de petit moellon brut et de mortier. Ces forteresses sont plantées sur un parallélogramme de 500 mètres de côté sur 400 environ. À la base des remparts s'ouvrent des passages dont la fig. 1 donne la section. Les grandes pierres qui forment la fermeture triangulaire de ces passages sont couvertes de sculptures à l'intérieur, représentant des personnages dont le type s'éloigne visiblement des types de Palenqué. Les figures sont légèrement modelées et creusées dans la pierre, suivant la méthode de la sculpture égyptienne. Ces sortes de grandes redoutes sur plan barlong consistent en des plateaux élevés de plusieurs mètres au-dessus du sol, et au milieu desquels on trouve des amas de pierres taillées, mêlées de poteries fines, de menus objets en agate et en or. Alentour sont élevés des _tumuli_. À Mitla, dans l'État d'Oaxaca, même disposition de forteresses près de la ville antique, sur la montagne. Il est difficile cependant de ne pas admettre une analogie entre ces forts permanents bâtis en blocages et les ouvrages en terre de l'Amérique du Nord, dont nous avons parlé tout à l'heure. Mais, sur le territoire mexicain, nous le répétons, ces forteresses n'ont plus un caractère transitoire; ce sont des établissements fixes, faits soit pour protéger les villes contre des envahissements, soit, ce qui est plus probable, pour maintenir des populations conquises dans l'obéissance; car des constructions aussi importantes que celles dont M. Charnay rapporte des photographies, qui exigent le concours de tant de bras, des efforts immenses, sont élevées par des races inférieures soumises à un régime théocratique ou aristocratique. Dans l'histoire du monde, nous ne voyons surgir ces prodigieuses bâtisses que dans des conditions sociales identiques. Dans l'Inde, dans l'Assyrie, en Égypte, c'est toujours une race conquérante qui impose ces labeurs aux peuples indigènes: les races supérieures apportent leurs goûts, leurs traditions, leur génie particulier; les populations donnent leurs bras, leurs sueurs, les éléments matériels. Ce sont elles qui emploient ces procédés de construction si intéressants à observer pour nous aujourd'hui, parce qu'ils nous indiquent des origines à peu près certaines. Ainsi, ni dans l'Yucatan ni dans le Mexique, nous ne voyons de constructions en pierres sèches; partout le mortier, les enduits sont employés: or, quand le mortier apparaît dans une construction, on peut assurer que les hommes qui l'ont faite ont du sang touranien ou finnois dans leurs veines. Il n'est donné qu'aux Aryans et aux Sémites purs de bâtir en pierre sèche[18]. Mais la présence du sang aryan à dose assez forte apparaît cependant de la manière la plus évidente dans les constructions de l'Yucatan et du Mexique. S'il est donné aux Aryans sémitisés ou aux Sémites seuls d'assembler les pierres sans mortier, c'est aux Aryans purs que l'on doit attribuer les constructions de charpenterie, et partout où nous voyons apparaître une tradition indiquant une combinaison de bois assemblés, nous pouvons être assurés que l'influence de la race aryane se fait sentir. Tous les monuments les plus anciens de l'Inde, bien que taillés dans le roc ou bâtis en pierre, laissent voir une tradition appartenant à la construction de bois. Il en est de même des monuments assyriens, des monuments égyptiens et même des monuments ioniens. Au Japon, les édifices sacrés les plus anciens sont faits de bois, placés sur des éminences ou plates-formes auxquelles on arrive par des degrés. Si nous consultons les auteurs qui ont parlé _de visu_ des monuments sacrés des Japonais, nous serons frappés de certains rapports qui existent entre ces monuments et ceux qui nous occupent. Le P. Charlevoix[19] décrit ainsi les temples japonais: «Ils sont, dit-il, appelés _Mias_, c'est-à-dire les _demeures des âmes vivantes_, et si l'on en croit un voyageur, Kampfer, le nombre en est, dans tout l'archipel japonais, de 27,700; mais il y a bien de l'apparence qu'il y comprend les chapelles qui accompagnent les temples. On ne sera peut-être pas fâché d'en avoir ici la description. Ils sont pour l'ordinaire situés sur des éminences; ils doivent du moins être placés à distance des terres communes et fouillées par les travaux vulgaires. Une belle promenade, plantée d'arbres et qui s'éloigne du grand chemin, y conduit, et, à l'entrée de cette avenue, il y a une porte de pierre ou de bois, avec une planche carrée, d'environ un pied et demi, sur laquelle est gravé ou écrit en caractères d'or le nom du dieu auquel le Mia est consacré. Ces dehors semblent annoncer un temple considérable, mais on y est presque toujours trompé: la plupart se sentent de l'antique simplicité qui régnait lorsqu'on a élevé les premiers, sur le modèle desquels tous les autres sont construits. Ce ne sont, le plus souvent, que de misérables édifices de bois, cachés parmi les arbres et les buissons, et n'ayant qu'une seule fenêtre grillée, au travers de laquelle on peut voir le dedans du temple. Ces intérieurs sont tout à fait vides, ou ornés d'un miroir de métal placé dans le milieu et autour duquel pendent des housses de paille bien travaillées, ou de papier blanc découpé, qui sont attachées à une longue corde en façon de franges; c'est, dit-on, un symbole de la pureté et de la sainteté du lieu. «Comme les avenues qui conduisent à ces temples sont ordinairement plantées de cyprès, si ces arbres ont eu autrefois, comme parmi les anciens Romains, quelque chose de funèbre, on pourrait dire que les Mias étaient à leur origine les tombeaux des Camis, les seuls dieux que les Japonais ont adorés pendant plusieurs siècles, et que les cyprès ne sont devenus des arbres de bon augure que depuis que ces tombeaux sont devenus des temples pour l'apothéose de ceux dont ils renfermaient les cendres[20]. On monte ordinairement aux Mias par un escalier de pierre qui conduit à une espèce d'esplanade, où l'on entre par une seconde porte semblable à la première, et sur laquelle il y a souvent plusieurs de ces temples ou des chapelles qui accompagnent le temple principal..... L'édifice est soutenu sur des piliers de bois et communément carré; les poutres en sont fort grosses, et il règne tout autour, en dehors, une galerie où l'on monte par quelques degrés..... Le lieu prétendu saint est ordinairement fermé, si ce n'est les jours de fêtes; la plupart des sanctuaires ont un pronaos. Les portes et fenêtres de ce pronaos sont grillées et le pavé en est couvert de nattes fines. Le toit des temples est couvert de tuiles de pierre ou de bois; il avance assez de chaque côté pour couvrir la galerie, et il diffère de celui des autres bâtiments en ce qu'il est recourbé avec plus d'art et composé de plusieurs couches de belles poutres dont l'arrangement a quelque chose de fort singulier. À la cime du toit, il y a quelquefois une poutre plus grosse que les autres; elle est posée de long; et à ses extrémités, elle en reçoit deux autres qui se croisent, et souvent une troisième derrière qui est en travers. «Cette structure est faite sur le modèle du premier temple, qui est à Ixò, où Jasanami, le dernier des sept grands esprits célestes et le père de Tensiò Dai Dsin, a fait, dit-on, quelque temps sa résidence. Quoique cette structure soit très-simple, elle est très-ingénieuse et presque inimitable. En effet, le poids et les liaisons de toutes ces poutres entrelacées les unes dans les autres servent beaucoup à affermir tout l'édifice et le rendent moins sujet à être renversé par les tremblements de terre.....» Si les monuments du Mexique que nous allons examiner ne sont pas construits en bois, il est impossible de ne pas reconnaître, dans leur disposition générale et dans certains de leurs membres architectoniques, la tradition des constructions de bois. Si, à côté de ces traditions, nous constatons la présence de types de figures humaines appartenant aux races blanches, il faudra bien admettre que ces étranges monuments ont été élevés par des peuplades formées d'un mélange de races blanches venues du nord-est et de races jaunes aborigènes ou venues du nord-ouest, celles-ci établies sur le sol du Mexique avant l'arrivée des premières, soumises et prêtant leurs bras à l'édification de ces vastes constructions sous la domination de leurs nouveaux maîtres. Mais il ne faudrait pas s'y tromper, il y a dans les monuments du Mexique et de l'Yucatan photographiés par M. Charnay deux époques, ou plutôt deux écoles différentes qui paraissent être l'expression d'art de deux populations, produits de mélanges de races à doses inégales. Il y a certainement dans les monuments de l'Yucatan une influence des races blanches plus forte que dans ceux de Mitla et de Palenqué; c'est un fait que nous pensons pouvoir éclaircir aux yeux de nos lecteurs. Encore aujourd'hui, les indigènes de l'Yucatan présentent des types remarquablement beaux relativement à ceux des populations étrangement mêlées des plateaux du Mexique. On observe également des types de races très-diverses dans les vastes contrées situées entre le golfe de la Californie et le Nouveau-Mexique ou le Mexique du Nord. Certaines tribus indiennes se composent d'individus de petite taille, agiles, aux membres grêles; d'autres, comme les Osages, sont grands, robustes; d'autres encore, plus à l'est dans la prairie, sont presque blancs, les hommes sont barbus, et le colonel Emory[21] signale des Indiens rappelant les plus belles races blanches de l'Europe. Or le Nouveau-Mexique a été sillonné par ces migrations venant du nord et se rendant vers les régions méridionales, et par celles postérieures, quittant le Mexique proprement dit, pour revenir, à une époque plus récente, vers le Mississipi et dans la Floride. Ces diverses tribus ne sont-elles pas des débris, restés en chemin, de ces colonnes mobiles? «Les Néo-Mexicains, dit M. l'abbé Brasseur de Bourbourg[22], paraissent au premier abord parfaitement étrangers aux peuples dont ils sont entourés aujourd'hui. Dernier reste d'un groupe antérieur, ils n'ont de rapport qu'avec les races déjà éteintes ou déplacées. Leur industrie, si supérieure à celle des nomades de la plaine[23], conservait, au XVIe siècle, et même aujourd'hui conserve encore quelque ressemblance avec celle des Toltèques, ainsi que des nations inconnues dont les forteresses et les pyramides subsistent dans la région des lacs et sur les deux rives du Mississipi. Mais la preuve la plus frappante de leur ancienneté, c'est que, hors de la contrée qu'ils habitaient et de quelques parages plus méridionaux de la basse Californie, de la Sonora et de Chihuahua, les traces de leurs hautes constructions et de leurs vastes souterrains n'ont été retrouvées nulle part....» Castañeda, dans sa relation d'un voyage à Cibola[24], parlant du pays d'où ces Néo-Mexicains prétendaient être sortis, fournit de fortes présomptions en faveur d'une origine septentrionale: «D'après la route qu'ils ont suivie, dit-il, ils ont dû venir de l'extrémité de l'Inde orientale et d'une contrée inconnue, qui, d'après la configuration des côtes, serait située très-avant dans l'intérieur des terres, entre la Chine et la Norvége. Il doit y avoir, en effet, une immense distance d'une mer à l'autre, suivant la forme des côtes, comme l'a découvert le capitaine Villalobos, qui alla dans cette direction à la recherche de la Chine. Il en est de même quand on suit la côte de la Floride; elle se rapproche toujours de la Norvége, jusqu'à ce que l'on soit arrivé au pays des Bacallaos[25].» Ouvrons le _Popol-Vuh_[26], le Livre sacré. Nous trouvons, dans ce curieux récit héroïque de l'histoire des Quichés, des rapports frappants avec les habitudes des races blanches des plateaux septentrionaux de l'Inde, qui ont successivement poussé leurs conquêtes jusqu'à l'Égypte et dans toute l'Europe occidentale. Il s'agit de la création d'une race supérieure[27]; Celui qui engendre et Celui qui donne l'être, le Créateur et le Formateur pensent à faire sortir l'homme du néant. «Peu s'en fallait encore, dit le texte, que le soleil, la lune et les étoiles se manifestassent au-dessus d'eux, du Créateur et du Formateur.» C'est-à-dire que l'ordre des temps n'était pas encore fixé. «En _Paxil_ et en _Cayala_, ainsi qu'on nomme (ce lieu)[28], vinrent les épis de maïs jaune et les épis de maïs blanc.--Or, voici les noms des barbares qui allèrent chercher l'alimentation: le Renard, le Chacal, la Perruche et le Corbeau, quatre barbares qui leur apprirent la nouvelle des épis de maïs jaune et des épis de maïs blanc qui venaient en Paxil et qui leur montrèrent le chemin de Paxil[29]....» C'est dans le Paxil, c'est-à-dire dans la partie orientale du Mexique, que ces premiers humains supérieurs trouvent leur nourriture et se fortifient. «Il y avait des aliments de toute sorte, aliments petits et grands; plantes petites et grandes, dont le chemin leur avait été montré par les barbares. Alors on commença à moudre le maïs jaune, le maïs blanc, et Xmucané en composa neuf boissons.... Aussitôt ils commencèrent à parler de faire (le Créateur et le Formateur), et de former notre première mère et notre premier père...» Les premiers hommes créés sont au nombre de quatre[30]. Ces êtres supérieurs, non engendrés par la femme, apparaissent tout à coup; leur intelligence embrasse tout, leur sagesse est infinie, leurs connaissances sans limites, ils mesurent et voient ce qui est aux quatre angles dans le ciel et sur la terre. L'Édificateur et le Formateur en furent effrayés: «Ce n'est pas bien ce que disent nos créatures. Elles savent toutes choses, grandes et petites... Elles seront autant de dieux... Troublons un peu notre œuvre, afin qu'il leur manque quelque chose... Voudraient-ils par hasard s'égaler à nous qui les avons faits, à nous dont la sagesse s'étend au loin et connaît tout?... Alors un nuage leur fut soufflé sur la prunelle des yeux par le Cœur du Ciel, et elle se voila comme la face d'un miroir qui se couvre de vapeur...; ils ne virent plus que ce qui était rapproché...--Ainsi fut détruite leur sagesse ainsi que toute la science des quatre hommes, son principe et son commencement. Ainsi furent formés nos premiers aïeux et pères par le Cœur du Ciel, le Cœur de la Terre...--Alors existèrent aussi leurs épouses, et leurs femmes furent faites...--Ceux-ci engendrèrent les hommes, les tribus petites et grandes[31], et ceux-ci furent notre souche à nous, la nation _quichée_: en grand nombre existèrent en même temps les sacrificateurs[32]; ils ne furent pas seulement quatre, mais quatre seulement furent nos mères à nous, la nation quichée...» Suit le dénombrement des tribus de sang noble ou plutôt de la caste supérieure, «qui vinrent ensemble d'Orient et qui se propagèrent dans les contrées où le soleil se lève. Ces tribus se multiplient «durant l'obscurité,» dit le texte. Alors ils ne se servaient pas encore et ne soutenaient point (les autels des dieux); seulement ils tournaient leur visage vers le ciel, et ils ne savaient pas ce qu'ils étaient venus faire de si loin.--Là vivaient dans la joie les _hommes noirs_ et les _hommes blancs_; doux était l'aspect de ces gens, doux le langage de ces peuples, et ils étaient fort intelligents.» Mais voici ces tribus qui trouvent mauvais que des barbares parcourent les montagnes, ne possédant point de maisons; elles insultent ces peuples nomades.--«Ainsi parlaient ceux de là-bas qui voyaient lever le soleil. Or, tous n'avaient qu'une seule langue: ils n'invoquaient encore ni _le bois_ ni _la pierre_; et ils ne se souvenaient que de la parole du Créateur et du Formateur, du Cœur du Ciel et du Cœur de la Terre.--Et ils parlaient en méditant sur ce qui cachait le lever du jour... Ils parlaient, invoquant le retour de la lumière, et dans l'attente du lever du soleil, ils contemplaient l'étoile du matin....» Ces premières tribus n'adoraient point des idoles de pierre ou de bois, et leur culte consistait en une attente du lever du soleil: elles étaient déjà nombreuses ces tribus d'Orient et on comptait parmi elles la nation des _Yaqui_, des sacrificateurs. Ce titre de _Yaqui_ était donné primitivement aux populations parlant la langue nahuatl, aux Toltèques. Quatre personnages, _Balam-Quitzé_, _Balam-Agab_, _Mahucutah_ et _Iqi-Balam_, veulent partir pour aller chercher ce qui leur manque; une _arche_ pour renfermer leurs symboles, le feu qui doit brûler devant. Une ville seule les suit. Ils arrivent à la ville des Sept-Grottes, Sept-Ravins, _Tulan-Zuiva_. Là, les quatre personnages reçoivent un dieu principal Tohil, trois autres dieux et le feu. D'autres tribus les suivent et viennent à leur tour à Tulan réclamer les dieux et le feu. Mais bientôt Tohil, le dieu, réclame les sacrifices humains pour accorder le feu; une seule tribu résiste à la demande du dieu, toutes les autres fournissent des victimes, elles partent de Tulan et se dirigent vers l'ouest. Leur voyage est pénible, elles séjournent longtemps sur la montagne _Chi Pixab_ portant leurs dieux avec elles. Les tribus se séparent sur le conseil de Tohil, elles vont dans le bois et placent leurs divinités sur des pyramides (mot à mot: à la cime d'une maison de feu) et fondent des villes autour. Enfin l'aurore paraît; le soleil se lève en Tohil, en Avilix, en Hacavitz[33]. L'auteur du Livre sacré[34] fait alors une description poétique de cette apparition de l'astre du jour. Ce chapitre, l'un des plus remarquables, est empreint d'une certaine grandeur. Les animaux eux-mêmes sortent des ravins, des eaux, s'élèvent sur les sommets et tournent leurs têtes du côté où s'avance le soleil; les sacrificateurs sont prosternés; les nations sont toutes dans l'attente. Mais voici un passage d'un grand intérêt: «Avant que le soleil se manifestât, fangeuse et humide était la surface de la terre, et c'était avant que parût le soleil; et alors seulement le soleil se leva semblable à un homme.--Mais sa chaleur n'avait point de force, et il ne fit que se montrer lorsqu'il se leva; il ne resta que comme (une image) dans un miroir, et ce n'est pas véritablement le même soleil qui paraît aujourd'hui, dit-on dans les histoires.--Aussitôt après cela (le lever du soleil), Tohil, Avilix et Hacavitz se pétrifièrent, ainsi que les dieux du Lion, du Tigre et de la Vipère, du Quanti, du Blanc Frotteur de Feu; leurs bras se cramponnèrent aux branches des arbres, au moment où se montrèrent le soleil, la lune et les étoiles; de toutes parts devint pierre...» D'où sont venues ces traditions qui semblent remonter aux époques antérieures à l'existence de l'homme? et ces dieux changés en pierre? Est-ce une figure indiquant, par le lever de l'aurore, le commencement d'une civilisation ou l'arrivée des tribus sous une latitude moins septentrionale, et, par la pétrification des divinités, l'origine d'un culte des idoles de pierre substituées à l'adoration d'êtres invisibles? Il ne faut pas, il est vrai, prendre le _Livre sacré_ pour une œuvre des temps primitifs, mais pour une compilation de documents de différentes époques rassemblés sans ordre et sans critique; cependant ces documents ont avec les monuments qui nous occupent des affinités si intimes que l'on ne saurait les négliger. Tous ceux qui s'occupent d'histoire et d'archéologie savent combien les traditions sont respectables et combien elles doivent être consultées lorsqu'on cherche la vérité; or, le _Popol-Vuh_, le Livre national ou le Livre sacré, traduit avec tant de soin et de conscience par M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, est sinon une œuvre originale, d'une antiquité incontestable, au moins un recueil de traditions précieuses. Certains passages de ce livre ont avec les histoires héroïques de l'Inde une singulière analogie. Ainsi dans l'origine, les Hindous ne bâtissaient pas en l'honneur de la divinité; aux yeux des castes supérieures primitives de l'Inde, toute réalité extérieure est mauvaise et périssable. Dans la plus haute expression de la sagesse, l'Hindou se replie au dedans de lui-même et reste abîmé dans la contemplation de l'esprit qui réside dans les plus secrets replis du cœur. Le brahmane orthodoxe n'a pas besoin, pour prier ou sacrifier, d'un lieu spécialement approprié au culte. Le vrai temple de la divinité, c'est la forêt silencieuse; le tabernacle, c'est le cœur de l'homme où Dieu lui-même est présent. Le sage reste absorbé en lui-même. Mais le peuple, qui ne saurait atteindre à la hauteur de cet idéalisme, a besoin de figures pour comprendre; il met à la place de Brahma une série de dieux créés qui sont les attributs divers du Dieu créateur. Nous trouvons, dans les traditions grossières du _Popol-Vuh_, ces esprits supérieurs, comprenant tout, n'ayant pas de culte et vivant dans la contemplation, l'attente de la lumière, le besoin d'un culte pour la foule, la révélation d'un Dieu supérieur et de dieux secondaires qui ne sont que des attributs de la puissance suprême, les arches ou tabernacles visibles de ces divinités. Les dieux sortent de la ville aux _sept grottes_, et les arches qui les renferment ou les symbolisent sont déposées au milieu des forêts solitaires. De même dans l'Inde, les grottes sont les sanctuaires ou plutôt les symboles de la divinité; elles sont éclairées par des torches allumées au feu sacré, extrait du bois qui le recèle et ravi de force par le frottement. Ces grottes sont un symbole du dieu obscur, nu et vide, dont les formes ne nous apparaissent dans la création, qui seule se révèle, qu'à la clarté fugitive du Maya. Il est impossible de ne point être frappé de l'analogie qui existe entre les idées brahmaniques sur la divinité et les passages du _Popol-Vuh_ cités plus haut. Mais si nous consultons les traditions beaucoup plus récentes, conservées même après l'établissement du christianisme en Suède, nous trouverons encore, entre les coutumes religieuses des populations de ces contrées et celles qui nous sont retracées dans le _Popol-Vuh_, plus d'un rapport. Adam de Brême, dans son _Histoire ecclésiastique_, parle ainsi des peuples scandinaves[35]: «La nation des Suédois a un temple célèbre, celui d'Upsal, non loin de la ville de Sictona ou Birka. Dans ce temple, qui est tout orné d'or, le peuple vénère les statues de trois dieux, dont le plus puissant, qui est Thor, occupe seul, au milieu, le triclinium. À droite et à gauche sont Wodan et Fricco. Voici leur signification: Thor, disent-ils, règne dans l'air et gouverne les tonnerres et les éclairs[36], les vents et les pluies, les temps et les productions de la terre. Le second, Wodan, c'est-à-dire le fort, préside à la guerre et inspire le courage des hommes contre les ennemis. Le troisième est Fricco, qui accorde aux mortels la paix et les plaisirs, et qui est représenté par un grand phalle. Quant à Wodan, ils le façonnent tout armé, comme les nôtres ont coutume de représenter Mars. Thor, lui, avec son sceptre, semblait reproduire Jupiter. Ils honorent aussi des hommes élevés au rang des dieux et que, pour leurs grandes actions, ils ont gratifiés de l'immortalité[37], comme est dit avoir fait le roi Éric dans la vie de saint Ansgar, c'est-à-dire qu'ils assignent à tous les dieux des prêtres chargés d'offrir les sacrifices du peuple. Si l'on est menacé de la peste ou de la famine, on sacrifie à l'idole de Thor; si c'est de la guerre, on sacrifie à Wodan; s'il s'agit d'un mariage, à Fricco. Tous les neuf ans, on a coutume de célébrer une solennité où se réunissent toutes les provinces de la Suède: personne n'est dispensé de s'y rendre. Les rois et tout le peuple envoient leurs offrandes à Upsal, et, ce qu'il y a de plus douloureux au monde, ceux qui ont embrassé le christianisme se rachètent par ces cérémonies. Le sacrifice consiste à offrir neuf têtes d'hommes ou d'animaux mâles de toute espèce, par le sang desquels on a coutume de fléchir ces dieux. Leurs corps sont suspendus _dans le bois_ qui est voisin du temple[38]. Ce bois est tellement sacré pour les païens, qu'ils en croient tous les arbres divins, comme étant nourris du sang des victimes. Il y a des chiens suspendus avec des hommes: un chrétien m'a dit avoir vu soixante-dix corps d'hommes ou d'animaux mêlés ensemble qui pendaient aux arbres. Du reste, il se pratique dans ces cérémonies une foule d'autres choses pour la plupart déshonnêtes, et que, pour cela, nous passerons sous silence[39]...» Soit que l'on considère les nombreuses migrations qui, du nord, sont descendues vers l'Amérique centrale comme étant venues par le détroit de Behring ou par le Groenland, c'est-à-dire du nord-ouest ou du nord-est, toujours est-il qu'il existe entre les idées religieuses, les habitudes et les mœurs de ces tribus émigrantes et celles des populations antiques descendues des plateaux septentrionaux de l'Asie, des rapports frappants. Examinons donc les monuments. Nous avons dit précédemment que ces monuments ne pouvaient appartenir ni à une seule époque, ni à une seule race. À nos yeux, les monuments de Palenqué seraient les plus anciens; ils seraient dus à une race déjà mêlée cependant d'aborigènes ou d'indigènes jaunes et des premières migrations blanches, aux Olmécas. Ceux de l'Yucatan auraient été élevés après l'invasion de la puissante émigration blanche des Quichés dans l'empire de Xibalba; ceux de Mitla, au départ de certaines tribus quichées de Tulan et à leur établissement postérieur à la conquête de Xibalba. C'est ce que nous tenterons de démontrer, après avoir décrit les curieuses ruines qui nous occupent. Les monuments de l'Yucatan, quoique bâtis, pensons-nous, dans l'espace d'un siècle à peine, présentent entre eux des dissemblances de style qui nous obligent à les classer séparément. RUINES D'ISAMAL À la base d'une des pyramides, seuls débris de cette ville antique de l'Yucatan, il existe, pl. XXV, une tête gigantesque modelée au moyen d'un ciment enveloppant des moellons irréguliers. C'est une sorte de gros blocage dont les moellons, posés avec art par le sculpteur au milieu d'un mortier très-dur, ont formé les joues, la bouche, le nez, les yeux. Cette tête colossale est réellement une bâtisse enduite. Autour, des enroulements enchevêtrés, également modelés en ciment, forment un parement irrégulier. Le caractère de la tête ne rappelle pas le type de celles des sculptures de Palenqué; les traits sont beaux, la bouche est bien faite, les yeux grands sans être saillants, le front, couvert d'un ornement, ne semble point fuyant. Cette tête était peinte comme toute l'architecture mexicaine, et des traces de la peinture sont encore très-visibles dans la bouche. Ici, comme on le voit, non-seulement le mortier est employé comme moyen d'agglutination des matériaux, mais il sert à modeler; c'est une pâte que le sculpteur met en œuvre, et cette pâte, ce stuc a été appliqué par des ouvriers très-expérimentés, puisqu'il a résisté aux intempéries pendant une longue suite de siècles; or un peuple primitif, chez lequel les arts sont à l'état d'enfance, assemble du bois, ou accumule des blocs de pierre à force de bras; mais il n'arrive que bien tard à mettre en œuvre avec succès une matière comme le mortier, qui demande non-seulement des préparations diverses, mais une longue pratique et des observations très-délicates; encore faut-il que ces constructeurs possèdent les aptitudes naturelles aux races qui, sur la surface du globe, semblent spécialement destinées à employer la chaux dans leurs constructions. Je le répète, ni les Égyptiens, ni les Grecs même, n'ont jamais employé la chaux et le sable dans leurs bâtisses. Le mortier, la matière agglutinante qui réunit des pierres pour n'en former qu'un roc, n'appartient qu'aux races touraniennes ou à celles qui ont reçu du sang jaune dans leurs veines. La pl. XXIV présente un ensemble de la pyramide au bas de laquelle est modelée la tête précédente. La pl. XXIII fait voir l'ensemble de la grande pyramide à deux étages d'Isamal. La base de la plate-forme inférieure n'a pas moins de 250m de côté; son plateau, 200m environ; sa hauteur totale est de 15 à 20m. La pyramide supérieure a 20m environ. Il faut observer que ces pyramides élevées en pays plat sont entièrement en maçonnerie pleine. Dans la pl. XXIII, on distingue parfaitement les escaliers qui permettaient de monter jusqu'à la plate-forme supérieure, privée malheureusement de l'édifice qui la couronnait. RUINES DE CHICHEN-ITZA À Chichen-Itza, nous voyons une de ces pyramides de maçonnerie couronnée de son édifice, pl. XXXII, auquel on donne aujourd'hui le nom du château. Vu de près, l'un de ces monuments, appelé la Prison, pl. XXXI, présente une construction assez mal faite composée d'un blocage revêtu d'un parement en gros moellons irrégulièrement taillés et posés. On observera que les baies de cet édifice consistent en des pieds-droits verticaux avec linteaux de pierre; que le couronnement présente une combinaison de méandres formés de petites pierres juxtaposées et scellées au blocage au moyen du mortier. Des pierres plus fortes soutiennent les angles; mais cet édifice est un des moins bien construits de l'Yucatan. Le monument de Chichen-Itza, connu sous le nom du Cirque, pl. XXXIV, nous montre un appareil plus grand et dont une partie est couverte de sculptures. Sur une frise, comprise entre deux assises de rinceaux, sont figurés des tigres se suivant, ou affrontés deux par deux et séparés par des couronnes, contenant de petits disques percés. Bien que les parements de cet édifice soient mieux faits que ceux de la Prison, cependant on observera que les joints des pierres ne sont pas _coupés_ conformément à l'habitude des constructeurs d'_appareils_, mais que les pierres, ne formant pas _liaison_, présentent plusieurs joints les uns au-dessus des autres et ne tiennent que par l'adhérence des mortiers qui les réunit au blocage intérieur. Par le fait, ces parements ne sont autre chose qu'une décoration, un revêtement collé devant un massif. Toutefois, rien dans cette construction n'indique une tradition de structure en bois. C'est un blocage revêtu, tandis que dans la plupart des autres monuments de l'Yucatan, la structure de bois apparaît dans les bâtisses de pierre, particulièrement dans ceux d'Uxmal, que nous allons examiner tout à l'heure. On voit sur la face du bâtiment du Cirque, pl. XXXIV, au-dessous de l'assise des entrelacs inférieurs, cinq trous circulaires. Ces trous, que nous retrouverons plus apparents encore dans d'autres monuments du Mexique, paraissent avoir été réservés pour recevoir des _boulins_ ou grosses perches de bois, auxquelles étaient attachées des bannes, afin de former autour de l'édifice un portique couvert d'étoffes ou de nattes. Mais une des salles intérieures du Cirque nous fournit un ample sujet d'observations. Cette salle, pl. XXXIII, donne en coupe transversale la section fig. 2. Les parements (mal appareillés, comme ceux de l'extérieur) sont entièrement revêtus d'une série de sculptures plates, représentant des hommes armés combattant des serpents et des tigres. Si la signification de ce bas-relief est obscure, les types des têtes, les costumes, les armes des personnages, donnent de précieux renseignements. On remarque tout d'abord que les traits de la plupart de ces personnages ne rappellent nullement les profils des figures de Palenqué, ou ceux que l'on prête aux races indigènes du Mexique si souvent reproduits par des terres cuites recueillies en grand nombre dans ces contrées. Ainsi, fig. 3, nous donnons une copie fidèle de ces terres cuites que M. Charnay a bien voulu déposer entre nos mains, et fig. 3 _bis_, une tête d'un indigène, copiée par une photographie. Il est clair que ces deux types appartiennent à une même race ou à un même mélange de sang. La terre cuite, qui est d'une époque fort ancienne, et le sujet nouveau présentent les mêmes caractères; front étroit, naissance du nez mince et déprimée, sourcils rapprochés, paupières supérieures recouvrant fortement l'angle externe de l'œil, os du nez saillant, narines maigres, anguleuses, ouvertes; pommettes plutôt anguleuses que saillantes, joues plates, bouche large, abaissée vers ses extrémités, lèvres grosses et coupées nettement, os maxillaire se relevant sous la bouche. Or, ce type de Mexicain, donné fig. 3 _bis_, est fréquent, et parmi nos photographies, nous en possédons plusieurs qui conservent ce même caractère bien tranché. Nous ne pouvons donc mettre en doute l'exactitude des traits reproduits par cette terre cuite, puisque, encore de nos jours, ce type s'est conservé. À côté de ces types, nous donnons, fig. 4, le _fac-simile_ d'une photographie faite à Mexico: c'est un jeune sujet femelle. Ici le caractère de la race finnique est des plus prononcés; front bas, angle externe de l'œil relevé, nez court, pommettes hautes, bouche large, lèvre supérieure épaisse et coupée nettement, éloignée du nez, menton fuyant, base du visage large; et ce sujet n'est pas le seul, nous en possédons un certain nombre qui présentent les mêmes caractères et qui tous appartiennent à la plus basse classe de Mexico. Le sujet fig. 3 _bis_ se rapproche du type des figures de Palenqué, quoique, dans celles-ci, les angles externes des yeux soient relevés et le menton fuyant. Mais voici, fig. 5, une copie faite à la loupe, aussi exactement que possible, d'une des têtes les mieux conservées du bas-relief de Chichen-Itza[40]. Le profil du guerrier représenté ici se rapproche sensiblement des types du nord de l'Europe, et l'influence toujours si apparente du sang jaune ne s'y fait pas sentir. Dans le même bas-relief, nous voyons cependant des personnages dont les traits paraissent beaucoup moins purs. Quelques-uns ont un appendice qui leur traverse le nez, l'un d'eux même[41] semble avoir devant les yeux une paire de besicles saillantes comme le seraient de petites lorgnettes dites _jumelles_. En effet, dans la dissertation de M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, sur le _Livre sacré_[42], nous lisons ce passage. [Illustration: Fig. 2.] [Illustration: Fig. 3.] [Illustration: Fig. 3 _bis_.] [Illustration: Fig. 4.] [Illustration: Fig. 5.] «Dans l'inscription des divers calendriers d'origine nahuatl, le premier après Cipactli (Imox)[43], c'est _Ehecatl_ (_Ig_, dans l'Amérique centrale), l'esprit, le souffle qui anime tout, le vent de la nuit; _Opu_ ou l'invisible, personnification, sans doute, de _Hurakan_, l'ouragan, appelé aussi le _Cœur de la Mer_, le _Cœur du Ciel_, le _Centre de la Terre_, où il souffle la tempête. On lui prête, par conséquent, les mêmes attributs qu'à _Tlaloc_ (le _Fécondateur de la terre_), représenté la foudre à la main et commandant aux orages; puis ceux de _Xiuhteuctli_ (le _Maître du feu_ ou _de l'année_), et aussi ceux de _Tetzcatlipoca_ (_celui du miroir fumant?_), lançant la foudre et qui souvent paraît avec de grandes lunettes devant les yeux. Cependant, par l'effet d'une transition assez ordinaire dans cette théogonie, _Ehecatl_, l'esprit ou le vent, se personnifie dans Quetzalcohuatl; celui-ci devient alors le dieu de la pluie; ensuite il se trouve chargé de balayer les nuages devant Tetzcatlipoca, qui devient le soleil, _Tonatiuh_ le resplendissant, dans la langue nahuatl.» Tous les personnages représentés sur le bas-relief intérieur du Cirque sont richement vêtus, coiffés de casques ornés de plumes et très-variés de forme. Dans la main gauche, ils portent un paquet de javelines, et leur main droite tient une sorte de massue. Une garde, comme un épais bracelet, entoure leur poignet. En examinant scrupuleusement ces masses d'armes, on distingue à leur extrémité comme une pierre ou un morceau de métal engagé dans une enveloppe volumineuse composée de deux parties (voir la fig. 6 grossie à la loupe). De quelle matière étaient ces enveloppes? C'est ce qu'il est difficile de dire; leur bord est strié comme pour indiquer une fourrure ou une masse de bois rayée sur les côtés. Quelques-unes de ces armes sont munies d'un manche; d'autres ont un anneau qui sert à les tenir avec deux doigts seulement. Le _Livre sacré_, dont l'importance historique s'accroît en analysant les planches de M. Charnay, nous fournit, au sujet de ces masses d'armes, un renseignement curieux. Quatre tribus quichées sont retranchées sur le mont Hacavitz, personnifiées en Balam-Quitzé, Balam-Agab, Mahucutah et Iqi-Balam. Les populations de la plaine se réunissent pour les attaquer; mais celles-ci, arrivées au pied de la montagne avant la nuit, font halte et s'endorment[44]. «Tous ensemble donc ils firent halte dans la route; et, sans qu'ils s'en aperçussent, tous finirent par s'endormir; après quoi on commença (les quatre personnages quichés) à leur raser les sourcils avec leurs barbes; on leur enleva le riche métal de leur col, avec leurs couronnes et leurs ornements; mais ce ne fut que la _poignée de leurs masses_ qu'ils prirent en fait de métal précieux; on le fit pour humilier leurs faces et pour les prendre au piége, en signe de la grandeur de la nation quichée. Ensuite, s'étant réveillés, ils cherchèrent aussitôt à prendre leurs couronnes, avec la _poignée de leurs masses_, mais il n'y avait plus d'argent ou d'or à la poignée, ni à leurs couronnes.....» Quelques-unes des masses d'armes représentées entre les mains des personnages du bas-relief du Cirque de Chichen-Itza sont, en effet, garnies d'ornements à la poignée. [Illustration: Fig. 6.] Pour la facilité des lecteurs, nous donnons, fig. 7, deux des casques ou bonnets chargés de plumes de ces guerriers, soigneusement copiés à la loupe sur la photographie de M. Charnay. L'un de ces bonnets semble couvert d'une fourrure crépue comme sont les bonnets portés par les Persans de nos jours. Ces coiffures sont maintenues sous le menton au moyen d'une jugulaire garnie d'une large oreillère ronde. Les ornements qui sont attachés aux narines de quelques-uns des personnages de ce bas-relief étaient probablement en pierre, car on en conserve plusieurs, dans les collections de Mexico, qui paraissent avoir été destinés à cet usage; ce sont des morceaux d'obsidienne finement taillés. On observera aussi que le personnage portant une paire de lunettes, armé également d'une massue, tient son paquet de javelines sous une cape. Tous les guerriers sont très-vêtus, chaussés de bottes longues et amples avec un bourrelet à la hauteur de la cheville. Le caractère de cette sculpture présente un singulier mélange de barbarie comme dessin et de délicatesse comme exécution. Les figures sont lourdes, leurs gestes sont gauchement exprimés, et les détails de la sculpture indiquent un art avancé, presque voisin de la décadence. La porte d'une autre salle du même monument est terminée, à sa partie supérieure, par deux linteaux d'un bois dur, rougeâtre, et qui provient de l'arbre nommé en espagnol _zapote colorado_. Ces linteaux, qui sont parfaitement conservés, grâce à l'extrême sécheresse de l'atmosphère dans la péninsule de l'Yucatan, sont couverts de gravures. L'intérieur est peint, et les couleurs employées sont le rouge, le noir, le jaune et le blanc. Du reste, presque toutes les baies des monuments de l'Yucatan sont ainsi terminées par des linteaux du même bois; car les constructeurs de cette contrée, comme on peut le reconnaître facilement, n'employaient pas de matériaux d'un fort volume; ils se fiaient à la bonté de leurs mortiers pour maintenir les parements extérieurs mal liaisonnés et ces encorbellements qui composent les salles. Ces mortiers sont faits avec une chaux hydraulique presque pure, et ont une si complète adhérence, soit dans les massifs, soit même lorsqu'ils sont appliqués comme enduits, comme à Palenqué, qu'à peine si le marteau peut les entamer. On les employait avec profusion, car il existe encore quelques routes antiques dont la chaussée est entièrement revêtue d'un ciment très-dur. [Illustration: Fig. 7.] Les pl. XXVI, XXVII, XXVIII, XXIX et XXX, représentent les divers aspects d'un des monuments de Chichen-Itza, désigné sous le nom de _Palais des Nonnes_. L'architecture de cet édifice est plus franche que celle de la Prison et du Cirque. La façade, pl. XXX, est même d'un beau caractère, et la composition de la porte avec le bas-relief qui la surmonte est pleine d'une grandeur sauvage, d'un effet saisissant. Mieux traité que dans les exemples précédents, l'appareil des parements est plus régulier, et il présente cette particularité très-remarquable qu'il s'accorde exactement avec la décoration. Ainsi, les méandres, les têtes monstrueuses qui garnissent les parois et les angles, sont composés au moyen de pierres juxtaposées formant chacune un membre de l'ornement. Le menton, les moustaches, les joues, le nez, les prunelles des yeux, les sourcils et le bandeau frontal sont autant de morceaux présentant une sorte de mosaïque saillante et sculptée. Nous allons retrouver cet ornement bizarre répété à satiété sur les parois des monuments de l'Yucatan. Mentionnons, pl. XXVII et XXIX, ces treillis de pierre qui figurent des claires-voies de bois sur un des soubassements et sur une frise du Palais des Nonnes. Constatons aussi la présence de ces consoles sur le linteau de la porte, pl. XXX, qui semblent figurer des bouts de solives. Ces caractères particuliers et la perfection relative des tailles des parements doivent faire supposer que ce Palais est d'une époque un peu postérieure à la Prison et au Cirque, ou du moins qu'il a été élevé sous une influence nouvelle. Mais poursuivons l'examen des photographies, nous reviendrons ensuite sur les observations que cet examen fait naître. RUINES D'UXMAL En se dirigeant à l'ouest de Chichen dans l'Yucatan, on découvre, non loin de Mérida et de Ticul, les ruines d'une ville importante, Uxmal. Voici, fig. 8, un plan général de ces ruines. Au nord, en A, est un vaste palais, dit _Palais des Nonnes_, comprenant divers bâtiments disposés à angles droits et contenant une cour avec deux citernes _aa_ et chemin revêtu de ciment _e_. Le bâtiment _b_ est précédé d'une esplanade surélevée _c_ avec logements au-dessous. En B, vers le sud-est, est un téocalli elliptique bâti, avec large escalier, et couronné par un temple connu aujourd'hui sous le nom de _Maison du Nain_. Au sud, en C, est le palais dit _du Gouverneur_, et qui semble également avoir été un temple. L'ensemble de cette construction consiste en une première pyramide tronquée, ou première plate-forme carrée de plus de 200m de côté. Une seconde plate-forme s'élève en retraite sur la première; deux citernes _dd_ sont creusées sur le plateau. Sur une troisième plate-forme _k_ est construit l'édifice désigné par les gens du pays comme étant la résidence du gouverneur. Un autel est placé en _g_, et une pierre en _h_, dite _Pierre du Châtiment_. Vers la corne nord-ouest s'élève un petit bâtiment dit _Maison des Tortues_. À l'extrémité sud-ouest est une autre pyramide D, devant laquelle est bâti un édifice singulier, dit _Maison des Colombes_. En E s'élève une autre pyramide couronnée par des débris. Tout le sol situé entre ces constructions gigantesques est couvert de ruines. [Illustration: Fig. 8.] Si l'on se place dans la cour du _Palais des Nonnes_, au point O, regardant vers le sud, on découvre la vue générale donnée dans la pl. XLIX. Sur le devant apparaît l'intérieur du bâtiment de face du _Palais des Nonnes_, avec sa grande entrée formée d'assises en encorbellement; sur le second plan, à droite, la _Maison des Colombes_; au milieu, les deux pyramides du sud, devant lesquelles se détache la _Maison des Tortues_; puis, sur la gauche, se découpant sur le ciel, le grand _Palais du Gouverneur_, dont la longueur est de 100m environ. Si, du même point O, pl. XXXVI, on se tourne vers l'est, on découvre, au-dessus du bâtiment K de cette cour, la _Maison du Nain_ ou _du Sorcier_, bâtie sur un tumulus elliptique. Mais examinons un instant cette façade intérieure du bâtiment K. Ici, la tradition d'une structure de bois par empilage, avec claires-voies interposées, est évidente. D'ailleurs, les linteaux de ces portes carrées sont en bois sous la maçonnerie. Au-dessus de la porte centrale, on retrouve ces têtes monstrueuses que nous avons déjà vues à Chichen-Itza. Entre les deux assises en saillie qui simulent des sablières de charpente sur le soubassement, l'architecte a même placé comme une suite de rondins de bois juxtaposés. Il n'est pas douteux ici que l'on a cherché à rappeler ces bâtisses primitives de bois qui, chez les peuples présentant un mélange de sang blanc et de sang jaune, ont consisté d'abord en un empilage de troncs d'arbres disposés en encorbellement, afin de réserver de larges vides à leur base. Ces vides sont fermés par des treillis imitant des claires-voies. Pour rendre parfaitement compréhensibles ces structures par empilages, encore en usage dans les contrées où les deux sangs blanc et jaune sont mêlés, il est utile de donner une figure de cette œuvre primitive de charpenterie. En effet, fig. 9, supposons des piles ou murs de refend A; si l'on pose à la tête des piles les premiers patins B, sur lesquels, à angle droit, on embrèvera les traverses C, puis les secondes pièces B´,les deuxièmes traverses C´en encorbellement également embrévées, et ainsi de suite, on obtient, au droit des têtes de piles ou murs de refend, des parois verticales, et, dans le sens des ouvertures, des parois inclinées arrivant à porter les filières D avec potelets intercalés. Si, d'une pile à l'autre, on pose les linteaux E en arrière du nu des pièces BB´ et que sur ces linteaux on établisse des treillis, on obtiendra une construction de bois primitive, qui est évidemment le principe de la décoration de la façade de pierre du bâtiment, pl. XXXIX. Mais cette structure primitive n'était plus comprise par les artistes qui élevèrent ces façades, car on remarquera que les encorbellements de bois par empilage sont indifféremment disposés sur les pleins et les vides, ce qui est un contre-sens; on observera encore, fig. 10 donnant une portion du plan de ce bâtiment, que les parois inclinées des salles sont disposées parallèlement aux murs de face, comme l'indique le rabattement G, et non perpendiculairement à ces murs de face. Ainsi donc les traditions de la structure de bois, bien que conservées dans leur apparence à Uxmal, n'étaient plus admises autrement que comme une décoration, ce qui indique une longue période d'art entre l'époque de leur origine et celle de la construction de ces édifices. [Illustration: Fig. 9.] [Illustration: Fig. 10.] Un détail de l'angle nord-ouest de ce bâtiment, pl. XXXIX, explique plus clairement encore cette tradition de la construction de bois primitive. La grande échelle de cette vue de détail permet de constater le caractère des têtes humaines qui semblent accrochées au milieu des empilages; ce ne sont pas là les types des figures de Palenqué, mais bien plutôt ceux des figures des monuments assyriens. Sur la frise supérieure sont attachées des rosettes avec franges qui ont toute l'apparence d'un objet en passementerie, et cependant, à l'angle comme au centre du bâtiment, apparaissent ces têtes monstrueuses qui semblent n'avoir avec le reste de cette façade aucun rapport, ni comme style, ni comme ornementation. La façade nord intérieure du _Palais des Nonnes_, pl. XXXVI, présente encore un bien autre mélange de style et de traditions. La structure de bois est à peine observée, on n'en trouve plus que çà et là quelques vestiges. Les grosses têtes forment la principale décoration des dessus de portes; les treillis sont historiés, les encorbellements empilés supprimés. Ces amoncellements verticaux d'ornements rappellent certaines décorations des monuments de l'Inde septentrionale, tels que ceux, par exemple, de la pagode Noire à Kanaruc. Sous la dernière porte à gauche, pl. XXXVI, on distingue parfaitement l'un des linteaux de bois dur dont nous avons parlé et qui a fléchi sous la charge. Si l'on se retourne vers le bâtiment de l'entrée et que l'on regarde la façade intérieure, pl. XLII, on retrouve là encore la tradition des constructions primitives en rondins. Ce sont des travées entières de cylindres de pierre juxtaposés comme une palissade de troncs d'arbre. Le treillis et les grosses têtes complètent la décoration. À la porte principale, que l'on voit à droite, c'était bien le cas d'adopter le parti figuré des bois empilés en encorbellement; cependant l'architecte s'est contenté de deux parements de pierre inclinés, comme dans les constructions pélasgiques. Ce fait seul prouverait que les artistes qui ont construit ces édifices subissaient l'influence de traditions très-diverses et les appliquaient indifféremment sans se rendre compte de leurs origines; qu'ils venaient donc après des peuples ayant laissé des traces de toutes ces traditions sur le sol de l'Amérique centrale. Sans sortir de cette cour si riche, et regardant vers l'ouest, on aperçoit la façade, fort ruinée malheureusement, d'un bâtiment qui, dans sa décoration, présente une particularité curieuse, pl. XL. On connaît aujourd'hui cette façade sous le nom du _Serpent_, et, en effet, un serpent immense, formant des entrelacs, mais dont la tête et la queue ont été préservées de la ruine, fait avec les éternelles grosses têtes, tous les frais de la décoration de cette façade. Dans le Livre sacré de la nation quichée, les quatre sages ou héros primitifs des tribus sont _Xmucané_ et _Æpiyacoc_, puis _Tepeu_ (le Dominateur) et _Gucumatz_ (le Serpent orné de plumes). Ces deux derniers, dit M. l'abbé Brasseur de Bourbourg, paraissent commander; les deux premiers agissent. L'état de ruine du bâtiment permet de voir en coupe deux des salles qu'il contient et dont les parois intérieures inclinées supportaient un étroit plafond de pierre. La pl. XLI donne le détail de la tête et de la queue du serpent. Un ornement, imité d'une sorte de pompon en passementerie terminé par une frange, se voit au-dessus de la queue du reptile. On découvre également dans la frise ces rosettes frangées comme celles signalées dans le bâtiment de l'est. La pl. XLIV présente une partie conservée des entrelacs formés par les anneaux du serpent, et, au milieu d'une grecque, composée de pierres juxtaposées, une figure humaine tenant un bâton ou une arme. Nous constaterons encore ici que le caractère de la tête de ce personnage ne rappelle point les traits des figures de Palenqué. La pl. XLVIII donne la vue extérieure du bâtiment dit _des Tortues_, posé sur l'angle nord-ouest de la plate-forme du palais _du Gouverneur_. La décoration du parement de cet édifice ne consiste qu'en une imitation de palissade formée de rondins de bois. Sur la frise supérieure, des tortues saillantes rompent seules les lignes horizontales. Au fond, sur la gauche, on aperçoit le bâtiment principal planté sur la plate-forme la plus élevée. Des linteaux de bois, brisés aujourd'hui, et visibles dans l'épreuve photographique, couronnaient la porte de la salle _des Tortues_. Les pl. XLV et XLVI donnent la façade principale du palais dit _du Gouverneur_. On remarquera le renfoncement terminé par une vaste construction en encorbellement, muré postérieurement mais faisant apparaître au dehors la section ordinaire des salles. La pl. XLVII montre l'entrée du bâtiment dit _du Gouverneur_. À travers ces grands méandres formés par l'appareil se montrent, ici encore, la tradition des constructions de bois par empilages, en encorbellement et le treillis. Cette construction est une des plus soignées parmi celles d'Uxmal; les parements sont dressés avec art et la décoration pleine de grandeur. Le palais _du Nain_ ou _du Sorcier_ est représenté sur la pl. XXXV. Ainsi que l'indique le plan général, ce temple (car c'est évidemment un temple) est bâti au sommet d'un téocalli très-élevé, à base elliptique, et entièrement composé d'un blocage de maçonnerie revêtu de gros moellons parementés. Dans la vue photographique, la porte s'ouvrant à la base de l'édifice est opposée à l'emmarchement qui permet de monter au temple. Cette porte, surmontée de la tête monstrueuse, était donc destinée à faire voir au peuple assemblé les sacrifices offerts à la divinité. C'était comme la _montre_ du temple dont l'intérieur n'était ouvert qu'aux sacrificateurs. La base de la colline factice est revêtue d'un parement vertical avec une frise dans laquelle on retrouve l'imitation des rondins de bois, surmontés d'une sorte de balustrade presque entièrement détruite. La pl. XLIII donne l'extrémité d'un des bâtiments du palais des Nonnes. À ces vingt-cinq planches, si complètes d'ailleurs, se borne la collection des monuments du plateau de Yucatan recueillis par M. Charnay. Elles suffisent, et au delà, pour démontrer aux moins clairvoyants que ces monuments n'ont pu être élevés que par un peuple chez lequel la civilisation était arrivée à un développement considérable; que ce peuple avait dû subir des influences très-diverses, parmi lesquelles il est difficile de ne point reconnaître celles des races blanches du nord de l'Inde, soit que ces influences aient été produites par des émigrations venues du nord du Japon ou des contrées Scandinaves: mais nous reviendrons plus tard sur ces différentes origines, continuons la description des monuments. Aujourd'hui encore, la sierra qui borde le golfe est occupée par une population vivant isolée au milieu des bois; pas de villes; les habitants qui, de temps immémorial, se nourrissent d'un peu de maïs, ne se livrent ni au commerce ni à l'industrie, le point saillant de leur caractère moral est l'indépendance; ils ont les étrangers en aversion, et ne reconnaissent d'autre autorité que celle du prêtre local. La configuration du sol, couvert de montagnes amoncelées confusément, sans grandes vallées, sans plateaux, ne se prête pas d'ailleurs à l'établissement des villes. Les habitants de l'État de Chiapas n'entretiennent de relations qu'avec ceux de l'Yucatan, bien que ces derniers possèdent des villes, et aient comparativement une existence beaucoup plus voisine de celle des Européens. Or, les traditions les plus anciennes laissent supposer que cette contrée de Chiapas n'a jamais été qu'un centre religieux, le noyau des traditions théocratiques du Mexique et de l'Yucatan. Lors de la conquête des Espagnols, l'État de Chiapas était un désert couvert de forêts comme aujourd'hui, si bien que Fernand Cortès éprouva les plus grandes difficultés pour le traverser, et que sa petite armée faillit y périr de faim et de misère, à peu de distance de Palenqué. RUINES DE PALENQUÉ L'établissement le plus important de ce territoire, au point vue archéologique est Palenqué. Oubliés au milieu des forêts, les monuments de Palenqué ont échappé à la fureur de destruction des conquérants européens. Les édifices, ni comme plan, ni comme construction, ni comme décoration, ne ressemblent à ceux de la péninsule yucatèque. L'édifice principal de Palenqué, bâti au sommet d'une plate-forme, se compose d'une succession de grosses piles portant une voûte en encorbellement. Bâties en blocages, ces piles sont revêtues de stucs très-durs ornés de sculptures autrefois peintes. Cependant les artistes qui ont élevé ces édifices savaient sculpter la pierre, et le bas-relief dit _de la croix_, ainsi que plusieurs autres, en est la preuve certaine. Ce bas-relief _de la croix_ a soulevé plus d'une question que je ne chercherai point à discuter ici; je me bornerai à l'examiner au point de vue général de l'art. M. Charnay en a photographié la partie principale et la seule qui soit encore à Palenqué[45], pl. XXI. Grâce à cette reproduction, dont on ne peut discuter l'exactitude, il est facile de voir que le personnage debout à côté de la croix, et qui semble faire une offrande au coq qui la surmonte, ne présente nullement les traits des figures d'Isamal, de Chichen-Itza et d'Uxmal; son front déprimé, ses yeux saillants, son nez busqué, la distance énorme qui sépare le menton des narines, la compression de l'occiput, établissent un caractère de race étrangère à celles qui sont reproduites dans les sculptures de l'Yucatan. Sous la croix cependant, on retrouve la tête monstrueuse si souvent figurée à Uxmal et à Chichen-Itza. Le style de la sculpture diffère de celui des monuments que nous avons déjà examinés; s'il indique un art plus savant, si les proportions du corps humain sont observées avec plus de soin et d'exactitude, on s'aperçoit que le _faire_ est mou, rond, et qu'il accuse plutôt une période de décadence que l'âpreté des premiers temps d'un art. Les mêmes observations peuvent s'appliquer aux fragments de personnages représentés sur les pl. XIX et XX, et qui proviennent également du grand palais de Palenqué. Nous prions nos lecteurs de ne point oublier ces observations sommaires; nous aurons l'occasion de les développer. Il semble préférable en ce moment, de continuer notre examen. RUINES DE MITLA Nous traversons l'État de Chiapas, nous dirigeant vers l'ouest, nous abandonnons les montagnes qui ferment la presqu'île yucatèque et nous trouvons dans l'État d'Oaxaca une autre contrée montagneuse, au milieu de laquelle sont construits les vastes monuments de Mitla, non loin de la ville d'Oaxaca. Les ruines de ces immenses édifices sont peut-être les plus imposantes du Mexique; elles font reconnaître encore l'existence de quatre grands palais et d'un téocalli ou colline artificielle, dont la plate-forme supérieure est occupée par une chapelle espagnole qui a remplacé le temple antique. La pl. XVII donne une vue générale de ces ruines assises à mi-côte, le long de montagnes peu élevées, mais dont les lignes rappellent celles des horizons de la Grèce. Le plus grand de ces palais et le mieux conservé, celui que l'on voit à gauche sur la photographie, présente en plan des dispositions générales analogues à celles des palais d'Uxmal, fig. 11, mais dont les détails diffèrent sensiblement de ceux-ci. Comme à Uxmal, la cour est bornée, mais non fermée, par quatre bâtiments indépendants les uns des autres; celui du fond consiste en une grande salle avec une épine de colonnes au milieu, puis en une annexe contenant une petite cour intérieure entourée de salles étroites. De la grande salle à colonnes, on ne communique à cette cour intérieure que par un passage détourné. Le bâtiment de droite ne renferme qu'une seule salle, de même avec une épine de colonnes; celui antérieur et celui de gauche ne laissent plus voir qu'un amas de ruines; tout indique qu'ils étaient disposés comme l'édifice de droite. La magnifique vue photographique, pl. V et VI, donne la façade du bâtiment principal du côté de la cour. On distingue parfaitement les trois portes, en partie murées postérieurement à la construction, qui donnent entrée dans la grande salle à colonnes. Au sommet des piles qui forment les pieds-droits de ces portes, on remarquera quatre trous ronds, destinés très-vraisemblablement à recevoir quatre _boulins_ supportant une banne en étoffe. [Illustration: Fig. 11.] Les monuments de la Grèce et ceux de Rome, de la meilleure époque, égalent seuls la beauté de l'appareil de ce grand édifice. Les parements dressés avec une régularité parfaite, les joints bien coupés, les _lits_ irréprochables, les arêtes d'une pureté sans égale indiquent, de la part des constructeurs, du savoir et une longue expérience. Dans ce monument, les linteaux ne sont plus en bois, mais en grandes pierres, comme ceux des édifices de l'Égypte et de la Grèce. Le grand appareil forme une suite d'encadrements alternés, sertissant un appareil très-délié, composé de petites pierres parfaitement taillées et de la dimension d'une brique, formant par leur assemblage des méandres, des treillis d'un bon goût et tous variés dans leurs combinaisons. Comme dans les autres monuments que nous avons déjà examinés, ces parements masquent un blocage en mortier et moellons. Les pl. VI, VII et VIII donnent l'aspect extérieur de ce palais, du côté occidental, avec l'angle rentrant que forme l'annexe accolée à la grande salle. Si nous franchissons les portes ouvertes sur la façade principale, nous entrons dans la grande salle à colonnes, pl. X. Les murs de cette salle sont revêtus d'un enduit fort dur, ainsi que le pavé; les colonnes, taillées dans un calcaire poreux, sont monolithes et dépourvues de chapiteaux; leurs fûts, légèrement fuselés, sont terminés à la partie supérieure par des cônes tronqués (voir la coupe A de la fig. 11, faite sur la ligne _ba_ du plan). Ces formes rappellent certaines colonnes de réserve des hypogées de l'Inde. À Mitla, les colonnes, disposées en épine, étaient destinées à diminuer la portée des poutres soutenant la couverture de la salle; car ici les parois verticales laissaient à ces poutres une portée considérable, eu égard à la charge qu'elles étaient destinées à soutenir. La fig. 12, donnant la coupe restaurée de la salle principale, fera comprendre l'utilité des colonnes. Aujourd'hui, la construction, dérasée au niveau A, ne laisse plus voir que les portions des blocages qui étaient comprises entre les solives. Il y a tout lieu de croire que les colonnes portaient deux chapeaux en bois (B dans la coupe transversale et B´ dans la portion de coupe longitudinale), lesquels recevaient les deux autres chapeaux (C dans la coupe transversale, C´ dans la coupe longitudinale), soulageant les portées des deux filières (D dans la coupe transversale, D´ dans la coupe longitudinale). Sur ces filières passaient les solives E, engagées, à leurs extrémités, dans les murs, et soulagées encore par les corbelets en bois F. Un épais plancher de solives jointives fermait le tout et recevait un bétonnage couvert d'un enduit. La petitesse des matériaux de pierre accumulés à l'intérieur ou à l'extérieur du palais de Mitla ne peut faire supposer que ces colonnes aient jamais supporté des linteaux de pierre. D'ailleurs ce genre de construction a beaucoup d'analogie avec certains monuments du nord de l'Inde et du Japon. Trois petites niches carrées s'ouvrent dans le mur du fond, en face des trois portes, et une porte étroite et basse donne entrée dans le couloir qui communique de cette salle à la cour intérieure, dont la pl. XI nous présente une vue. C'est le même système d'appareil que celui des dehors: grands linteaux au-dessus de la porte[46], fortement accusés par un large encadrement. [Illustration: Fig. 12.] Mais la partie la plus curieuse de cet édifice est peut-être la salle donnant sur cette cour et dont M. Charnay a pu faire la photographie, pl. IX. Cette salle est entièrement tapissée au moyen de cet appareil de petites pierres en forme de briques composant des dessins de méandres très-variés. Comme la grande salle, cette pièce était couverte par un solivage en bois et ne recevait de jour que par la porte. C'était là, il faut en convenir, un singulier intérieur, surtout si l'on se figure ces mosaïques saillantes, revêtues de peintures; mais les salles des palais égyptiens n'étaient ni plus ouvertes ni d'un aspect moins sévère. Du bâtiment situé du côté oriental de la grande cour du palais, il ne reste plus, pl. XII, qu'une porte et deux colonnes. Cette construction rappelle exactement celle du grand bâtiment. Il faut dire que l'aire de la grande cour est entièrement revêtue d'un ciment très-résistant. La pl. XIII donne la vue d'un des autres palais ruinés de Mitla et dont la construction ne diffère du précédent qu'en ce qu'un vaste souterrain est réservé sous la salle. Là encore, les trois portes avec les trous dans les pieds-droits, les trois niches dans le mur du fond, le grand et bel appareil. Les autres planches reproduisent certains aspects des palais plus ou moins ruinés de Mitla, mais qui présentent tous les mêmes caractères que nous observons dans le premier décrit. Les deux colonnes qui sont posées devant une porte ouverte depuis peu dans le mur du palais, pl. III, proviennent d'ailleurs et ne sont point là à leur place. Ces colonnes étaient toujours posées en épine dans les intérieurs des grandes salles. Le téocalli de Mitla, dépouillé malheureusement de son temple antique, est représenté dans la pl. II. Son large emmarchement est encore conservé. La photographie du célèbre calendrier mexicain conservé à Mexico, pl. I, commence la série des planches qui composent la collection des monuments recueillis par M. Charnay. Nous retrouvons dans cette sculpture le _faire_ de celle de Palenqué. Il y a certainement une analogie de style entre tous les monuments que nous venons de décrire, et cependant on ne peut les considérer comme appartenant les uns et les autres aux mêmes écoles d'art, partant aux mêmes races et aux mêmes traditions. Ainsi, habituellement, dans la péninsule yucatèque, la tradition de la structure en bois est visible, le goût exagéré de l'ornementation se fait sentir, les constructions à parois inclinées pour les intérieurs sont générales, la sculpture est abondante, et la reproduction de la figure humaine très-fréquente; tandis qu'à Mitla, pas de sculpture, aucune ornementation autre que celle donnée par l'assemblage de l'appareil, les parois intérieures des salles sont verticales, les colonnes sont employées, la construction est parfaite, et le bois n'apparaît dans ces bâtisses que pour la couverture, sans que rien fasse apercevoir, dans les formes de la maçonnerie, une imitation d'une structure primitive en bois. Si les Yucatèques cherchent la variété en élevant les divers bâtiments d'un même palais, les Zapotèques de Mitla semblent au contraire avoir adopté un type, une forme première dont il leur est interdit de s'écarter. D'ailleurs, dans tous ces monuments, temples ou palais, qu'ils s'élèvent sur le sol mexicain ou sur le plateau de l'Yucatan, il est impossible de ne pas reconnaître l'influence d'un art hiératique, rivé à certaines formes consacrées par une civilisation essentiellement théocratique; or, les arts hiératiques ne se développent jamais que dans certaines conditions sociales, comme les institutions théocratiques elles-mêmes. Les civilisations fondées sur une théocratie n'ont jamais pu s'établir que là où se manifestait la présence d'une race supérieure au milieu d'une race inférieure, et où cette dernière était assez nombreuse et assez forte pour ne pas être anéantie. La théocratie n'existe qu'avec le principe des castes, et les castes ne se sont instituées à l'état d'ordre social que dans les contrées où une invasion aryane avait été assez puissante pour soumettre par la force des populations finniques, touraniennes, ou noires, ou métisses. Mais les Aryans, ou si l'on aime mieux, les hommes blancs sortis des vastes contrées septentrionales de l'Inde, n'ont d'aptitude pour les arts plastiques qu'à l'état latent, dirai-je; pour que cette aptitude arrive à se développer au point de produire, il faut qu'il se fasse un mélange entre le sang blanc et le sang noir ou jaune. Cette sorte de fermentation nécessaire à la production des œuvres d'art se manifeste différemment si le mélange se fait à doses inégales, et surtout s'il se fait entre l'aryan et le touranien, ou entre l'aryan et le mélanien. Là, par exemple, où le mélange se fait entre l'aryan et le noir, apparaissent les constructions en grand appareil sans l'aide du ciment ou du mortier, les monolithes. Là les lois les plus simples de la statique sont seules admises, comme dans l'architecture égyptienne, et même plus tard dans l'architecture de l'Ionie et de l'Hellade. Mais si l'on trouve dans un monument des traces de mortier, de blocages, de pierres agglutinées par une pâte, on peut être assuré que le sang touranien ou finnois s'est mêlé au sang aryan. Alors la population conquise laisse, jusqu'aux époques les plus éloignées de la conquête, la trace de sa présence, car c'est elle qui construit, c'est elle qui taille la pierre et qui la pose, c'est elle qui emploie les méthodes propres à sa race. Cependant l'aryan, pour qui la structure de bois est un souvenir, une tradition des premiers temps, un signe de la supériorité de caste; l'aryan, dis-je, entend que, quelle que soit la méthode de bâtir admise par la race asservie, elle laisse subsister la trace de cette sculpture sacrée de bois, considérée comme ayant servi de demeure aux héros primitifs. Aussi, dans l'Inde, en Asie Mineure, en Égypte même, comme dans l'Yucatan, retrouve-t-on partout, dans l'architecture de pierre, et quelle que soit la méthode employée par les constructeurs, la tradition de la structure de bois, comme étant celle qui rappelle l'origine noble de la race supérieure et conquérante. À cette règle, les _tumuli_, pyramides, téocalli font seuls exception; mais c'est que ces amas de terre ou de pierre, ces montagnes factices que l'on rencontre dans la Sibérie méridionale, dans l'Inde, en Asie Mineure, en Égypte, en Amérique, depuis les contrées septentrionales jusqu'au Pérou, en Europe, et particulièrement là où les invasions venues de l'Orient ont pénétré, sont partout des monuments funéraires dans l'origine, élevés sur la dépouille des héros, des demi-dieux, et sur lesquels plus tard, comme en Amérique, on bâtit le temple. L'idée de la divinité résidant sur les montagnes appartient particulièrement à la race aryane, qui place toujours ses monuments sacrés sur des hauteurs naturelles, et, à leur défaut, sur des hauteurs factices. La montagne et la forêt sont les conditions essentielles au culte des races aryanes, et c'est, encore une fois, un souvenir des origines divines que se donne cette race sortie des montagnes et des forêts septentrionales du continent asiatique. Quelques savants de notre temps[47] pensent, non sans de fortes raisons, que la race jaune, originaire du vaste continent américain, se serait répandue au nord de l'Asie, chassant devant elle, vers le sud-est et l'ouest, des races mélaniennes qui alors occupaient ces immenses contrées. Mêlée à cette race noire, elle aurait formé la grande famille malaye le long des côtes orientales de l'Asie, et se serait étendue par la Sibérie jusque vers l'Europe, alors déserte. Que cette bifurcation de la race jaune ait eu lieu en effet, l'histoire ne remonte pas si haut; elle ne commence à poindre qu'avec les races civilisatrices, et la civilisation ne pouvait procéder de ce mélange des deux races inférieures. Plus de cinq mille ans avant notre ère, des plateaux septentrionaux de l'Inde descendent, au milieu de cet amas de peuplades grossières, les hommes blancs, possédant une cosmogonie savante, puisque toutes les religions n'ont fait depuis qu'en recueillir les débris. Forts, se considérant comme supérieurs aux autres humains, entreprenants, particulièrement aptes à gouverner, ils poussent devant eux, descendant vers le sud-ouest, ces flots de noirs et de métis, à travers les plaines du Tourân, et s'établissent dans l'Asie Mineure[48]. Depuis lors, le courant ne s'arrête plus jusque vers les premiers siècles du christianisme. Ce grand réservoir de la race blanche s'épanche, à plusieurs reprises, par le Tourân et le Caucase, sur l'Asie Mineure et jusqu'en Égypte, dans la péninsule indienne, en Perse, le long de la mer Caspienne, du Bosphore, jusqu'à la Grèce et sur toute l'Europe occidentale. Il jette des dominateurs civilisateurs sur la Chine et sur le Japon. Seul, le continent américain serait-il resté en dehors de l'influence de ces incessantes émigrations? Est-il possible d'admettre cet isolement, lorsque sur le continent américain nous retrouvons des monuments qui indiquent la trace de ces peuplades indo-septentrionales? lorsque nous retrouvons dans le Mexique des armes et des ustensiles qui rappellent par leur forme et leur matière ceux que l'on découvre en Asie Mineure, tels, par exemple, que ces flèches en obsidienne, ces vases en terre revêtus de peintures[49], et mieux que tout cela, sur les monuments existants, des figures qui conservent le type des peuplades blanches indo-septentrionales? lorsque tous les monuments bâtis, figurés ou écrits, nous laissent entrevoir les enseignements, altérés il est vrai, d'une même cosmogonie? Il s'élève cependant contre l'hypothèse d'une émigration blanche indo-septentrionale en Amérique, soit par le détroit de Behring, soit par le Groenland, de graves objections. Nulle part on ne constate, dans l'Amérique centrale, avant l'arrivée des Espagnols, la trace de chevaux, par exemple. Or le cheval est le compagnon inséparable de l'Aryan. Les peuples blancs, là où ils pénètrent, combattent sur des chars, chez les Hindous, chez les Assyriens, les Perses et les Mèdes, en Égypte, en Grèce, en Italie, dans le nord de la Gaule, en Bretagne, en Germanie et en Scandinavie. Or, au Mexique, le cheval n'est représenté nulle part sur les monuments. Les bas-reliefs si curieux de Chichen-Itza nous montrent les guerriers combattant à pied des serpents et des tigres. Nous ne trouvons sur ces monuments figurés, pas plus que dans les textes, la trace de pasteurs. Dans le _Popol-Vuh_, l'animal domestique n'existe pas, les habitudes des pasteurs ne laissent aucune trace; le principe de la famille, si puissant chez tous les peuples aryans ou issus d'aryans, le patriarcat est confus; toutefois la caste existe, ainsi que la noblesse du sang. Si, dans la Floride, les Espagnols ont vu des troupeaux de bestiaux domestiques, il ne paraît pas que les Mexicains en aient jamais possédés; or l'aryan est pasteur. On ne conçoit guère même comment des édifices aussi considérables que ceux du Mexique ont pu être construits sans le concours de bêtes de somme. Quant à ce dernier point, n'oublions pas que, dans l'empire de Montézuma, des hommes, considérés comme appartenant à une race inférieure, étaient soumis aux travaux imposés aux brutes, et que l'idée de la supériorité de caste est tellement évidente dans le _Popol-Vuh,_ par exemple, que le _peuple_, c'est-à-dire la masse étrangère aux tribus quichées, n'est jamais désigné que sous des noms d'animaux; ce sont les fourmis, les rats, les singes, les oiseaux, les tortues, les abeilles, etc. À chaque instant, dans ce livre, ces bêtes sont chargées, par les nobles quichés, de messages, d'entreprises; c'est avec leur aide que les Xibalbaïdes sont détruits, et ce sont même les animaux alliés qui sont chargés d'assurer les suites de la conquête. N'y a-t-il pas là un signe évident de la race blanche au milieu de populations regardées par elle comme très-inférieures? Quant aux chevaux, si les tribus blanches qui ont envahi le Mexique ne sont arrivées du nord, comme tout porte à le croire, qu'après une suite d'étapes prolongées peut-être pendant plusieurs siècles, et après un ou plusieurs voyages à travers l'Océan, il ne serait pas surprenant, qu'arrivés sous le 20e degré de latitude, ils n'eussent plus possédé un seul cheval, qu'ils eussent perdu même le souvenir de ces compagnons de leurs expéditions. D'ailleurs, il paraît évident que ces émigrations blanches étaient, relativement à ce qu'elles furent en Asie et en Europe, peu nombreuses. Leur disparition presque totale et le peu de fixité de leurs établissements en Amérique en serait une preuve. Doit-on conclure de l'état sauvage actuel d'une grande partie des populations de l'Amérique que ces peuples ne sont pas encore civilisés ou qu'ils nous laissent voir les restes de civilisations depuis longtemps étouffées? Cette dernière hypothèse est adoptée par Guillaume de Humboldt, et elle paraît très-voisine de la vérité, si l'on considère qu'à l'époque de la conquête des Espagnols, Fernand Cortez trouva en Amérique des États policés là où l'on ne rencontre plus que des populations misérables, clair-semées au milieu des déserts, et que ces États avaient atteint déjà l'ère de leur décadence. Mais telle est la puissance de la race blanche que, si faible qu'elle soit numériquement parlant, elle laisse des traces indélébiles, et que seule elle possède ce privilège d'inaugurer les civilisations. En l'état de mélange où se rencontrent les grandes races humaines sur la surface du globe aujourd'hui, il est assez difficile de distinguer les aptitudes premières de chacune d'elles; cependant, là où le noir est sans mélange, il n'existe pas, à proprement parler, une civilisation; il n'y a ni progrès ni décadence: c'est un état normal barbare où la force matérielle et la ruse gouvernent seules; là où la race touranienne ou finnique est restée pure, si les mœurs sont moins grossières, si l'on trouve une apparence d'autorité morale, il n'y a point cependant de progrès et de variations sensibles dans l'état social. L'industrie, le commerce se développent jusqu'à un certain point; le bien-être matériel et la discipline peuvent régner, mais jamais l'amour du beau, le dévouement raisonné, l'attrait de la gloire ne remuent ces populations paisibles, attachées à la satisfaction des besoins matériels de chaque jour. L'élément blanc seul donne la vie à ces masses inertes et obscures; il apporte sa cosmogonie, l'observation des temps, sa passion pour la renommée, son besoin incessant d'activité; il veut vivre dans l'avenir et écrit l'histoire. Les traditions ou souvenirs écrits de ce monde datent de l'invasion de l'élément aryan; or, les Mexicains avaient une histoire, tous les auteurs espagnols l'ont reconnu, et Las Casas[50], entre autres, le dit de la manière la plus formelle. «Dans les républiques de ces contrées, dans les royaumes de la Nouvelle-Espagne et ailleurs, entre autres professions et gens qui en avaient la charge étaient ceux qui faisaient les fonctions de chroniqueurs ou d'historiens. Ils avaient la connaissance des origines et de toutes les choses touchant à la religion, aux dieux et à leur culte, comme aussi des fondateurs des villes et des cités. Ils savaient comment avaient commencé les rois et les seigneurs, ainsi que leurs royaumes, leurs modes d'élection et de succession; le nombre et la qualité des princes qui avaient passé; leurs travaux, leurs actions et faits mémorables, bons et mauvais; s'ils avaient gouverné bien ou mal; quels étaient les hommes vertueux ou les héros qui avaient existé; quelles guerres ils avaient eu à soutenir et comment ils s'y étaient signalés; quelles avaient été leurs coutumes antiques et les premières populations; les changements heureux ou les désastres qu'ils avaient subis; enfin tout ce qui appartient à l'histoire, afin qu'il y eût raison et mémoire des choses passées. «Ces chroniqueurs tenaient le comput des jours, des mois et des années. Quoiqu'ils n'eussent point une écriture comme nous, ils avaient, toutefois, leurs figures et caractères, à l'aide desquels ils entendaient tout ce qu'ils voulaient, et de cette manière ils avaient leurs grands livres composés avec un artifice si ingénieux et si habile, que nous pourrions dire que nos lettres ne leur furent pas d'une bien grande utilité... Il ne manquait jamais de ces chroniqueurs; car, outre que c'était une profession qui passait de père en fils et fort considérée dans la république, toujours il arrivait que celui qui en était chargé instruisait deux ou trois frères ou parents de la même famille en tout ce qui concernait ces histoires; il les y exerçait continuellement durant sa vie, et c'était à lui qu'ils avaient recours lorsqu'il y avait du doute sur quelque point de l'histoire. Mais ce n'était pas seulement ces nouveaux chroniqueurs qui lui demandaient conseil, c'étaient _les rois_, _les princes_, _les prêtres eux-mêmes_...» Ces chroniqueurs, ces juges, consultés par les princes, avaient plus d'un rapport avec les mages; ce texte ne laisse à cet égard aucun doute, et il est difficile de leur chercher une autre souche que celle d'où sortaient ces personnages essentiels de la société antique de l'Asie. Les traditions mexicaines donnent aux populations de ces contrées trois origines. Elles prétendent que toutes vinrent du nord et de l'orient; les premières, les _Chichimèques_, étaient des sauvages vivant de chasse et n'ayant ni villes ni cultures; les secondes, les _Colhuas_, qui enseignèrent à cultiver la terre et donnèrent les premières notions de la vie civilisée; les dernières, venues longtemps après, furent les _Nahuas_, qui instituèrent un gouvernement, apportèrent une religion et un culte. Les _Colhuas_ seraient arrivés, à travers l'Océan, de l'orient, neuf ou dix siècles avant l'ère chrétienne, et leurs descendants seraient les fondateurs de ces monuments merveilleux de Palenqué et de Mayapan. Quant aux _Nahuas_, descendus par le nord-est, ils se seraient, après des luttes acharnées, emparés du Mexique. Nation guerrière, important avec elle un culte farouche, mais intelligente et superbe, elle aurait imposé un joug théocratique aux habitants de ces contrées. Ces immigrations du nord-est paraissent n'avoir pas cessé jusqu'au XIIe siècle de notre ère. Ces _Nahuas_ procèdent vis-à-vis les possesseurs du pays comme le faisaient les nations belliqueuses du nord en face du vieil empire romain. Ils demandent d'abord un territoire pour établir une colonie et pour vivre; ils acceptent l'état de vassaux et de tributaires; puis, quand ils se sentent assez forts, ils attaquent la puissance suzeraine. L'État de Guatémala et de Chiapas, de Xibalba dans le _Popol-Vuh_, était le centre de la domination des Quinamés ou Colhuas[51]. Le _Livre sacré_ représente le roi de ces contrées et ses fils comme des géants; l'un se dit l'égal du soleil et de la lune, ses enfants roulent des montagnes. C'est contre cette race orgueilleuse que les _Nahuas_ ouvrent la lutte, personnifiés en deux frères, Zaki-Nim-Ak (le grand Sanglier blanc), et Zaki-Nima-Tzyiz (le grand-blanc-piqueur d'épines)[52]. Les géants sont vaincus et écrasés. Cependant (toujours d'après le _Popol-Vuh_) la guerre continue et se termine à l'avantage des _Nahuas_. L'auteur du _Livre sacré_, après une sorte d'anathème jeté aux gens de Xibalba, porte sur eux ce jugement suprême... «Mais leur éclat ne fut jamais bien grand auparavant; seulement ils aimaient à faire la guerre aux hommes; et véritablement on ne les nommait pas non plus des dieux anciennement; mais leur aspect inspirait l'effroi; ils étaient méchants hiboux, inspirant le mal et la discorde.--Ils étaient également de mauvaise foi, en même temps _blancs et noirs_, hypocrites et tyranniques, disait-on. En outre, ils se peignaient le visage et s'oignaient avec de la couleur[53]...» Les traditions toltèques, conservées par Ixtlilxochitl[54], présentent les princes nahuas comme souverains de villes riches, puissantes et à peu près indépendantes des rois chichimèques. Leur cité principale, _Tlachiatzin_, avait été fondée par des hommes sages et d'une grande habileté dans les arts, ce qui avait fait donner à cette ville le surnom de _Toltecatl_, qui, dans la langue nahuatl, signifie ouvrier ou artiste[55].» D'après les mêmes traditions conservées par Ixtlilxochitl et Veytia[56], le soulèvement des Toltèques ou Nahuas et leurs victoires auraient eu lieu à la fin du IIIe siècle de notre ère[57]. Leur domination ne dura pas toutefois plus d'un siècle. Vaincus à leur tour par la race asservie, ils auraient recommencé une longue série d'émigrations vers l'ouest, puis vers le nord, jusqu'à la hauteur de la Californie, puis vers les contrées du centre et le Pérou, laissant partout des traces de leur passage, fondant des villes, civilisant des pays, mais regrettant toujours le lieu de leur domination, ainsi que le constate le _Livre sacré_. La race nahuatl, quelques siècles avant l'ère chrétienne et jusqu'au moment de la chute de Xibalba, aurait occupé le pays montagneux situé dans les États de Chiapas et de Guatémala. Le Tulan dont parlent les traditions guatémaliennes était situé entre les ruines de Palenqué et la ville moderne de Comitan; aussi les mythes qui personnifient les vainqueurs de Xibalba sont-ils présentés comme descendant des degrés pour combattre leurs oppresseurs; mais les héros quichés Hun-Ahpu et Xbalanqué, de race nahuatl pure, ayant fait appel aux _animaux_, aux _brutes_, pour détruire l'empire de Xibalba, sont reçus froidement par leurs concitoyens, lorsqu'ils reviennent après la victoire, car ils ont vaincu avec l'aide des races inférieures, des barbares. La mention de ces animaux que les mythes quichés appellent à leur aide dans toutes les circonstances graves, animaux gagnés par des menaces ou des promesses, indiquerait assez que la race nahuatl pure était peu nombreuse et dominait sur des vassaux indigènes considérés comme appartenant à une race inférieure; les frères de Hun-Ahpu et de Xbalanqué, voués aux travaux d'art, changés en singes au moment de la lutte et assimilés ainsi aux brutes, montrent que les arts étaient pratiqués, non par la féodalité nahuatl, mais par ses vassaux de race métisse probablement. Il paraîtrait donc que les édifices de Palenqué, déjà ruinés et oubliés au moment de la conquête des Espagnols, appartiendraient à la race indigène au milieu de laquelle des tribus quichées de race supérieure seraient venues s'établir quelques siècles avant notre ère; mais que les monuments de l'Yucatan, tels que ceux d'Isamal, de Chichen-Itza et d'Uxmal, auraient été élevés, à la suite de la destruction de l'empire xibalbaïde, par les Nahuas. En effet, entre les monuments de Palenqué et ceux de l'Yucatan, il y a des différences profondes; le système de construction, à Palenqué, ne consiste pas, comme à Chichen-Itza ou à Uxmal, en des revêtements d'appareil devant des massifs en blocage, mais en des enduits de stucs ornés et de grandes dalles recouvrant les blocages. Le caractère de la sculpture, à Palenqué, est loin d'avoir l'énergie de celle que nous voyons dans des édifices de l'Yucatan; les types des personnages représentés diffèrent plus encore; ils accusent des traits éloignés de ceux de la race aryane à Palenqué, s'en rapprochent sensiblement à Chichen-Itza. Enfin, ce n'est que dans les monuments de l'Yucatan qu'apparaissent ces traditions si sensibles de la structure de bois. On se souvient de l'analyse très-sommaire de l'origine des Quichés donnée plus haut d'après le _Livre sacré_. C'est à Tulan que les Quichés arrivent et qu'ils viennent chercher l'arche qui personnifie la divinité. Jusqu'à leur arrivée à Tulan, les Quichés n'ont pas de culte apparent, ils adorent le soleil, les splendeurs célestes. Il leur faut un signe _pour le peuple_. Ces émigrants d'une race supérieure, arrivant du nord-est, n'auraient-ils pas trouvé à Tulan un culte établi par une race moins élevée, et ne l'auraient-ils pas en partie adopté, puisque c'est à dater de leur séjour à Tulan que le dieu Tohil exige les sacrifices humains, et que toutes les tribus toltèques, sauf une seule, se soumettent à cette nouveauté, entraînées probablement par l'exemple des traditions puissantes, qui existaient dans le pays avant leur arrivée? Ces tribus qui viennent ainsi, dit le _Livre sacré_, s'établir au milieu d'un pays où vivaient «des hommes noirs et des hommes blancs, ayant un doux langage, d'un aspect agréable,» et présentant tous les caractères d'un état social avancé, ces tribus qui se considèrent comme issues des dieux, ne nous montrent-elles pas l'introduction d'une race blanche relativement peu nombreuse chez des peuples déjà très-civilisés, protégeant les arts, possédant un culte et forçant ainsi les nouveaux venus à se façonner aux mœurs du pays? Mais, bien que se considérant toujours comme appartenant à une caste supérieure, les Quichés font alliance avec les peuples tributaires de Xibalba, ils se mettent à leur tête et les entraînent contre leurs oppresseurs vers le IIIe siècle de notre ère. Vainqueurs, ils fondent des villes sur la péninsule yucatèque, et bâtissent les monuments étranges que nous y trouvons encore aujourd'hui, se servant naturellement des artistes et ouvriers du pays pour élever ces énormes constructions; ils leur imposent cependant un goût nouveau; eux aussi, les Quichés, ont leurs traditions, la structure de bois[58]; ils aiment les étoffes riches, les plumes, les bijoux, et, en moins d'un siècle probablement, surgissent ces monuments dont nous voyons les ruines entourées de villes considérables. Sur un sol où l'on ne peut trouver d'eau pendant neuf mois de l'année, ils font creuser d'immenses citernes enduites avec soin, ou profitent des excavations naturelles qui laissent passer des cours d'eau sous une épaisse couche calcaire. Cependant les conquérants de Xibalba, les Quichés ou Toltèques, ainsi qu'alors on les désigne, vivant sous une sorte de régime féodal, car l'esprit de la tribu ne s'éteint pas, se livrent à des querelles incessantes, sont peu à peu chassés du pays, et recommencent une longue série d'émigrations jusqu'à une époque voisine de la conquête espagnole. De Tulan, d'après le _Livre sacré_, trois émigrations principales auraient eu lieu, l'une vers _Mexico_, les deux autres vers _Tepeu_ et _Oliman_[59]. L'empire de Mexico acquit une grande puissance en peu de temps et penchait déjà vers la décadence au moment de l'arrivée de Fernand Cortez. À Mexico même, il ne reste pas un seul monument des Toltèques; mais ceux de Mitla, dont une partie est si bien conservée, nous paraissent appartenir à la civilisation quichée, quoique postérieurs à ceux de l'Yucatan. La perfection de l'appareil, les parements verticaux des salles avec leurs épines de colonnes portant la charpente du comble, l'absence complète d'imitation de la construction de bois dans la décoration extérieure ou intérieure, l'ornementation obtenue seulement par l'assemblage des pierres sans sculpture, donnent aux édifices de Mitla un caractère particulier qui les distingue nettement de ceux de l'Yucatan et qui indiquerait aussi une date plus récente. Une seule tribu, partie de Tulan, s'établit à Mexico, c'est dire qu'elle venait civiliser une contrée déjà peuplée, mais qu'elle se trouvait numériquement peu importante, au milieu de populations indigènes qui déjà possédaient des arts. L'influence des Toltèques ne put donc exercer, dans le Mexique proprement dit, une action aussi complète que dans l'Yucatan, où ils étaient relativement nombreux, et l'architecture devait participer davantage des mœurs et des habitudes appartenant aux indigènes. Nous voyons que les Quichés avaient une aptitude particulière pour la sculpture et la peinture; les frères de Hun-Ahpu et de Xbalanqué s'adonnent aux arts du dessin. Les sacrificateurs réfugiés sur le mont Hacavitz peignent des étoffes[60]. Quand, après la mort des trois héros Balam-Quitzé, Balam-Agab et Mahucutah, les tribus victorieuses se séparent, elles fondent partout où elles émigrent des villes pleines de monuments, de palais magnifiques «bâtis de pierre et de chaux[61].» Mais ces édifices, qui demandaient le concours de tant de bras, étaient nécessairement construits par les nations indigènes soumises et devaient se ressentir des traditions et habitudes locales, suivant que les tribus conquérantes et civilisatrices formaient une caste plus ou moins considérable. Il y aurait donc lieu de voir dans les édifices de Mitla, éloignés déjà du centre de la domination primitive des Toltèques, un art ayant conservé plus que dans l'Yucatan des traditions étrangères à cette domination et appartenant aux populations indigènes. Cette façon de construire par compartiments de dessins formés de petites pierres imitant la structure en brique, ces terrasses en charpente établies sur des colonnes et des murs verticaux, et jusqu'aux méandres composés par le petit appareil, rappellent les monuments anciens de la race malaye beaucoup plus que ceux de l'Yucatan. Remarquons, d'ailleurs, qu'aujourd'hui encore les habitants de l'Yucatan sont d'une race beaucoup plus belle et se rapprochant plus du type blanc que ceux des plateaux du Mexique, qui, comme nous l'avons dit en commençant, présentent un mélange assez confus de races diverses où cependant le type de la race malaye semble dominer. Pour nous résumer donc en peu de mots, il y a tout lieu de croire que l'Amérique centrale, le Mexique et l'Yucatan étaient occupés, quelques siècles avant notre ère, par une race ou un mélange de races participant surtout des races jaunes; que ces populations, de mœurs assez douces, arrivées à ce degré de civilisation matérielle à laquelle les jaunes sont particulièrement aptes, tout en pratiquant cependant les sacrifices humains et des épreuves religieuses cruelles, ce qui n'est pas incompatible chez ces peuples avec une organisation très-parfaite, avec le culte des arts et les habitudes de bien-être; que ces populations, disons-nous, virent s'implanter au milieu d'elles des tribus d'une race blanche venue du nord-est, possédant à un degré beaucoup plus élevé les aptitudes civilisatrices; que ces nouveaux venus, guerriers, braves, se seraient bientôt emparés du pouvoir, auraient institué un régime théocratique, et, avec cette prodigieuse activité qui distingue les races blanches, auraient fondé quantité de villes, soumis le pays à une sorte de gouvernement féodal ou plutôt de castes supérieures, et élevé ces immenses monuments qui nous surprennent aujourd'hui par leur grandeur et leur caractère étrange. Nous rangerions ainsi les édifices de Palenqué dans la série des monuments construits par les indigènes, avant la soumission de Xibalba, ceux de l'Yucatan sitôt après la domination des Quichés, de la race conquérante et supérieure, et ceux de Mitla parmi les dérivés de l'influence quichée, postérieurement à la séparation des tribus réunies à Tulan. Les monuments dont les restes se voient encore dans l'Amérique centrale, que notre ami M. Daly a visités et dont nous attendons une description, seraient dus au retour des tribus quichées vers le nord et le nord-est, après la chute de leur domination sur la péninsule yucatèque, affaiblies qu'elles étaient par leurs querelles et un soulèvement de l'antique population indigène. Peut-être sommes-nous arrivés au moment où une intervention européenne au Mexique permettra de déchirer les voiles qui couvrent encore l'histoire de cette belle contrée. M. Charnay a rendu un service signalé à l'étude de l'archéologie en offrant au public cette collection de photographies recueillies à travers mille périls et aux dépens de sa fortune privée. Nous ne pouvons que souhaiter le voir compléter ces renseignements déjà si curieux pendant un second voyage que, cette fois, nous l'espérons du moins, il entreprendrait sous la protection de la France. Mais ces études ne seront complètes que lorsqu'on aura pu faire, dans l'Amérique centrale, dans celle du Nord et dans le Pérou, une série de photographies entreprises avec méthode, des relevés de plans dressés avec exactitude et ces observations comparatives à l'aide desquelles l'archéologie peut formuler des conclusions certaines. À nos yeux, l'architecture antique du Mexique se rapproche, sur bien des points, de celle de l'Inde septentrionale; mais comment ces rapports se sont-ils établis? Est-ce par le nord-est? est-ce par le nord-ouest? C'est une question réservée jusqu'au moment où la connaissance de ces monuments indo-septentrionaux sera complète. VIOLLET-LE-DUC. LE MEXIQUE 1858-1861 SOUVENIRS ET IMPRESSIONS DE VOYAGE Un pays est un livre que chaque voyageur a le droit de commenter à sa manière, en s'appuyant sur la vérité. CHAPITRE PREMIER Départ de Paris.--La Vera-Cruz.--Saint-Jean d'Ulloa.--Aspect général de la ville--Le port.--Le môle.--Excursion aux environs.--Le nord à Vera-Cruz.--Le départ.--Médellin.--La route de Mexico. Chargé d'une mission par le ministre d'État, à l'effet d'explorer les ruines américaines, je quittai Paris le 7 avril 1857, me dirigeant sur Liverpool par New-Haven et Londres: deux amis m'accompagnaient. Le lendemain, nous étions à bord de l'_America_, paquebot transatlantique de la compagnie Cunard, en partance pour Boston. Je l'avoue humblement, quoiqu'ayant beaucoup voyagé, je ne m'embarque jamais sans une certaine appréhension; je n'aime point l'Océan, il me fait peur. Je suis peut-être moins poëte qu'homme de mer, et, dès l'instant du départ, je ne rêve qu'au jour de l'arrivée. Voyez à quoi peut tenir une question d'art? En mer, j'ai le cœur sensible, un autre ne l'a point; il admire tout, rien n'est beau pour moi; je suis malade, il est bien portant. Je ne dirai rien d'un séjour de huit mois aux États-Unis: c'est pourtant un beau voyage que celui qui vous montre New-York et Boston, le Saint-Laurent, ses chutes et ses rapides, les grands lacs, le Niagara, les plaines de l'Ouest et le parcours prodigieux du Mississipi. Je réserve à ces belles choses une étude à part, et j'arrive à Vera-Cruz, où nous abordâmes à la fin de novembre. On donne généralement à Vera-Cruz une physionomie orientale; quelques coupoles assez basses pourraient seules rappeler le style des mosquées, mais il faudrait une bonne volonté singulière pour prêter à ses lourds clochers l'élégance des minarets. Quant à ces bouquets de verdure qui distinguent et réjouissent les villes d'Orient, on ne trouve à la porte de Mexico que cinq à six palmiers rabougris, seuls échantillons de l'espèce; encore n'existent-ils plus aujourd'hui. Vu de la mer, l'aspect de Vera-Cruz est des moins flatteurs; c'est une ligne monotone de maisons basses, noircies par les pluies et par les vents du nord. Les bâtiments de la douane, d'un style moderne, et la porte monumentale qui les décore sont, en fait d'architecture, ce que la ville offre de plus remarquable. Les églises sont pauvres, comparativement à la richesse qu'elles déploient dans toute la république; elles y sont mal suivies, et la population de Vera-Cruz ne brille point par sa piété. Essentiellement commerçante, entrepôt de toutes les marchandises qui montent à l'intérieur, Vera-Cruz est peuplée d'un grand nombre d'étrangers; les affaires lui font oublier l'Église; comme partout au monde, l'amour du lucre éloigne de Dieu. Assise sur les sables de la mer, entourée de dunes arides et de lagunes croupissantes, Vera-Cruz est pour l'étranger le séjour le plus malsain de la république. La fièvre jaune y règne en permanence, et, quand un centre d'émigration lui fournit de nouveaux aliments, elle devient alors épidémique et d'une violence extrême. En fait de port, Vera-Cruz n'a qu'un mauvais mouillage où les bâtiments de commerce ne sont point en sûreté; l'abri du fort est leur seule défense contre les vents du nord, et souvent, dans les tempêtes, ils dérapent et sont jetés à la côte. Les gros bâtiments et les navires de guerre vont mouiller à Sacrificios, à quatre kilomètres au sud, ou bien à l'île Verte, à plus de deux lieues de distance. Quand vient le vent du nord, rien ne peut donner une idée de sa violence; il souffle par terribles rafales, soulevant des tourbillons de sable qui pénètre les habitations les mieux closes; aussi, tout se ferme aux premiers symptômes: les barques rentrent, on les enchaîne, les navires doublent leurs ancres, le port se vide, tout mouvement est suspendu, la ville paraît déserte et inhabitée. Un froid subit envahit l'atmosphère, le _Cargador_ s'enveloppe grelottant dans sa couverture, le paletot de laine remplace la jaquette de toile, on gèle; le môle disparaît sous les vagues monstrueuses que soulève la tempête; les vaisseaux se heurtent dans le port, heureux quand la tourmente ne les jette pas à la côte. Néanmoins, le vent du nord est un bienfait pour la ville; sa première venue est le signe d'une époque plus saine qui ramène l'étranger dans ses murs; le _vomito_ diminue de violence, quelquefois disparaît et n'offre que rarement des cas mortels. Vera-Cruz est, pour l'homme d'affaires, la ville la plus désirable comme résidence; la vie y est plus facile et sinon plus confortable, à cause des grandes chaleurs, du moins plus grande, plus large, plus abondante. Les vins y sont aussi communs qu'en France, le golfe abonde en poissons délicieux: toutes choses considérées comme luxe et que les gens riches hésitent à s'offrir dans l'intérieur de la république. Le marché abonde en fruits des tropiques et l'Indien y apporte toute la famille des oiseaux du soleil, depuis le moqueur et le perroquet jusqu'au grand ara rouge de Tabasco. Le caractère des habitants est plus liant, moins gourmé, et l'on se sent au milieu d'eux plus vite chez soi. Puis, cette allée et venue des navires européens, cet échange de nouvelles qui vous tient sans cesse au courant de la politique du vieux monde et des fluctuations de la littérature dans la mère patrie, rapprochent Vera-Cruz de la France; il semble qu'on puisse partir à toute heure. Ajoutez à cela le golfe et ses eaux bleues, les bains de mer, ce môle, si modeste qu'il soit, où l'on va rêver le soir sous un magnifique dais d'étoiles, où, le jour, on épie la marche incertaine d'une voile à l'horizon: imaginez ce ciel merveilleux, dont parfois l'azur vous lasse; animez-le de ces bandes criardes d'oiseaux de mer et de ces petits vautours noirs qui le virgulent à des hauteurs prodigieuses; voyez à vos pieds ces deux pélicans vénérables, antiques habitués du port, qui plongent silencieusement, s'élèvent et replongent pour venir se reposer pleins d'une burlesque majesté sur la hampe du drapeau de la douane, et vous aurez la plage de Vera-Cruz. Ce qui donne à la ville une physionomie toute particulière, c'est la foule innombrable de ces petits vautours noirs qui encombrent les rues, couvrent les maisons et les édifices. Ils se dérangent à peine quand vous passez, et lorsque les ménagères viennent déposer sur le devant des portes les immondices de la maison, ils se précipitent avec acharnement; c'est une mêlée générale, une dispute, des tiraillements, un véritable combat, où les chiens se mêlent et dont ils ne sortent point toujours vainqueurs. Les _zopilotes_ sont chargés de l'édilité de la ville; aussi chacun les respecte; une amende assez forte est même infligée à qui les tue. À la porte de Mexico se trouve une petite promenade, déserte la semaine, et qui n'offre une certaine animation que le dimanche. Dans le faubourg, qui le suit, les matelots et les gens du port viennent danser le soir, en même temps qu'offrir à quelque danseuse émérite des hommages vivement disputés. Le couteau joue souvent un rôle actif dans ces réunions de famille; la danse, menée par la guitare et le chant monotone de l'instrumentiste, n'est qu'un piétinement cadencé, accompagné de mouvements lascifs propres à exciter les passions de la galerie; aussi le triomphe de la danseuse n'est complet que consacré par quelque sanglante dispute. Si vous sortez de Vera-Cruz, la côte nord ne vous offre qu'une vaste plaine de sable. Au sud, vous avez le cimetière, puis les abattoirs; un peu plus loin, vous entrez dans les dunes et vous tombez au milieu de marais couverts de garzas, de hérons et de canards sauvages. Les îles sont peuplées d'iguanes et de serpents; la perspective se continue couverte d'affreuses broussailles, et rien n'anime ces solitudes mortelles, que les cris de quelques fauves, le passage d'un aigle pêcheur ou le tournoiement du vautour en quête d'une proie facile. Certains romanciers en vogue ont cependant choisi ces déserts sablonneux comme siége d'aventures impossibles. Ils peuplent, à l'envi, ces marais fangeux d'habitations délicieuses, de palais magiques où s'agitent, au milieu des luxes réunis de la nature et de l'art, d'enivrantes créatures et des héros dignes de l'Arioste. Ô capitaine Maine-Read, que d'affreuses bourdes vous racontez à vos indulgents lecteurs! Pour trouver la végétation tropicale, il faut franchir quatre ou cinq lieues au moins de ces broussailles marécageuses; ou bien, remontant la rivière de Boca del Rio, vous arriverez, par une suite de charmants paysages, jusqu'à Médellin, village délicieux au milieu des bois, et dont la fête patronale attire à ses jeux toute la population de la Vera-Cruz et des environs. Deux diligences vont de Vera-Cruz à Mexico: l'une passant par Jalapa, l'autre par Orizaba; c'est la route la plus courte, mais la plus ennuyeuse. Il reste au touriste les chariots. Les chariots partent ordinairement par convois de douze, vingt-quatre ou trente-six, et ce n'est pas une des choses les moins pittoresques de la route que le spectacle de cette immense file de voitures et les soins qu'un tel matériel comporte. Ces convois ont une organisation parfaite: une douzaine possède d'habitude un majordome, un sergent, puis un caporal; chaque voiture a dans la marche une place spéciale, un numéro qu'elle doit conserver jusqu'au jour de l'arrivée. Le conducteur, toujours à cheval sur la timonière de gauche, a quatorze mules qui sont les siennes et rien n'égale l'instinct extraordinaire qui lui permet de distinguer dans l'obscurité et de reconnaître, au milieu d'un troupeau de deux cents mules qui paraissent à peu près de la même couleur, les mules de son chariot. Je me rappelle, à ce sujet, une anecdote qui prouve à quel point un _arriero_ possède cette faculté presque divinatoire. Un Français de mes amis, se rendant avec sa famille de Tehuantepec à San Cristobal, dans l'État de Chiapas, voyageait avec des mules qui lui appartenaient, une douzaine au moins, sous la conduite d'un arriero, son domestique. La course est longue et c'est un grand voyage que quinze journées de marche avec femme et enfants. Là, point de routes royales, mais d'étroits sentiers coupant la plaine ou longeant les précipices de la Cordillère. Le voyageur n'a souvent pour auberge qu'un abri de chaume et pour ses mules d'autres ressources que les broussailles de la forêt. Chaque soir, il faut donc donner aux bêtes la liberté d'errer où bon leur semble, et chaque matin les reprendre au lasso, ce qui n'est pas toujours facile besogne. On comprend que cette manière de voyager ne soit pas des plus expéditives et que, pour une famille, un déplacement lointain est chose considérable. Il arriva donc que l'une des mules s'égara, disparut dans quelque abîme ou fut volée; en tout cas, les recherches pour la retrouver furent vaines et l'on dut repartir sans elle. M. L... vivait depuis deux ans à Tuxtla, quand, se trouvant sur la place de Chiapas avec son domestique, ils entendirent au loin les hennissements d'une mule. --_Aquí está la mula, señor_, s'écria celui-ci. Voilà votre mule monsieur. --Quelle mule? répondit le maître, car dès longtemps il avait oublié l'aventure de la bête perdue. --Eh parbleu! reprit le domestique, la mule que nous perdîmes, il y a deux ans, lorsque vous vîntes en ce pays. --Tu plaisantes? --Oh! non pas, mon maître, fit l'Indien; je reconnais sa voix. C'est bien elle, et du reste vous allez voir. Il disparut aussitôt dans la direction des hennissements et revint, une demi-heure après, traînant une mule après lui. --Caramba! fit M. L..., c'est bien elle. En effet, outre la physionomie et la couleur de la mule en question, celle-ci avait bien encore les deux lettres J. L., marque et initiales de mon ami. Comme notre voyage n'avait d'autre but que de bien voir, et qu'en diligence on ne voit rien; que de plus, nous étions légers d'argent et qu'il eût fallu près de trois mois pour faire venir d'Europe les fonds qui nous manquaient, nous suivîmes, le fusil sur l'épaule, les chariots qui transportaient nos dix-huit cents kilos de bagage. La première étape est celle de la Tejeria. Le chemin de fer s'en charge; au delà, vous trouvez la plaine coupée de taillis et d'arbustes épineux. Nous étions à la fin de novembre, et les prairies avaient une toison verte encore; les bois étaient feuillus; aussi, la campagne avait cet aspect délicieux et jeune qu'elle ne saurait garder longtemps dans ce pays de pluies périodiques, où pendant neuf mois la terre est privée d'eau. La chaleur était forte, la marche pénible, et parfois nous nous couchions dans les hautes herbes pour attendre que les mules nous rejoignissent. Nous étions donc mollement étendus, la paupière à demie fermée, dans le doux _farniente_ d'un homme qui repose, quand le galop d'un cheval se fit entendre: ne sachant comment expliquer une course semblable, nous crûmes à la poursuite de quelque malheureux par des coureurs de route, et nous nous levâmes aussitôt pour le secourir. Le cavalier était à dix pas de nous; il était seul, nul ne le poursuivait; à l'aspect de trois hommes armés, surgissant des hautes herbes à son approche, d'un effort désespéré il s'arrêta court, la figure pleine d'épouvante, fit volte-face et disparut, nous laissant ébahis; persuadé qu'il était tombé sur trois audacieux brigands, auxquels il n'avait échappé que par miracle; voilà comment les meilleures intentions sont dénaturées. Ainsi donc, à notre premier pas sur la terre mexicaine, nous passâmes pour des voleurs! Quelle éclatante revanche ces messieurs prirent par la suite, et que de fois il nous fallut retourner nos poches sur la poussière des grands chemins! Le convoi n'atteignit Zopilote qu'à cinq heures du soir: c'était un simple _rancho_, avec parc pour les mules et une _tienda_. Nous passâmes la nuit sous une veranda de chaume, exposés à la voracité des moustiques qui sont, en Terre Chaude, les plus terribles tourmenteurs. À minuit, les chariots se mirent en marche. L'étape est longue de _Zopilote_ à _Paso de Ovegas_; l'obscurité rendait la marche difficile dans des chemins démantelés, coupés de profondes ornières; mais le matin dédommage et les levers de soleil sont splendides: comme d'habitude, nous prîmes les devants; les bois devenaient plus touffus, les arbres plus élevés et des nuées de perruches, aux cris perçants, s'élevaient de toutes parts; nous courions comme des enfants après elles, sans pouvoir les atteindre; souvent nous quittions la route, nous enfonçant dans les bois à la poursuite d'une poule de Montézuma, au risque d'en sortir dévorés par les _pinolillos_ ou couverts de _garrapatas_; mais la chasse était maigre et nous n'avions que des perroquets verts à tête jaune, des toucans au grand bec et de ces jolies tourterelles, grosses comme des moineaux et qui fourmillent sur les routes. À midi, nous étions à _San Juan_, où la Terre Chaude déploie toutes ses splendeurs et, vers les quatre heures, nous arrivâmes à Paso de Ovegas, moulus de fatigue, couverts de poussière et le corps enflé de piqûres d'insectes. Aussi, nous hâtâmes-nous d'aller prendre un bain dans la rivière qui traverse le village. Un compatriote nous offrit l'hospitalité, c'est-à-dire une planche et un établi pour nous étendre. C'était un menuisier, à qui la fortune ne semblait pas sourire, et qui depuis plusieurs années traînait dans cette pauvre bourgade une vie de misère. On rencontre, sur tous les chemins du globe, de ces pauvres écloppés de la civilisation, que des espérances trompeuses amènent dans les pays lointains et qui ne forment qu'un vœu, souvent stérile, celui de revoir la France. Celui-ci s'informait avec une fiévreuse curiosité des nouvelles de son pays, des grandes victoires que nous avions remportées en Orient; il semblait pour lui que tout était nouveau, et des événements oubliés en Europe avaient à ses yeux la fraîcheur d'une chose récente. Cependant il fallait nous reposer, mais d'affreuses démangeaisons rendaient la chose impossible; l'un de nous éprouvait aux pieds quelques picotements inquiétants.--Auriez-vous des _niguas_, nous dit notre hôte. Des _niguas_! Nous ne savions ce que cela voulait dire, mais nous l'apprîmes aussitôt; nous en avions, hélas! La _nigua_ est un des plus terribles insectes parmi les parasites de Terre Chaude: c'est un petit être imperceptible, qui se loge sous les ongles des doigts de pied, dans le pouce surtout; il s'y creuse un nid, dépose ses œufs sous la forme d'une boule blanche; puis une fois éclos, ceux-ci fondent à l'entour des colonies semblables; de telle sorte, qu'un beau jour, quand vous y pensez le moins, il vous tombe une phalange. Cet insecte est d'autant plus dangereux qu'il ne trahit sa présence que par un picotement insignifiant, auquel l'étranger ne prend pas garde; le travail ténébreux s'accomplit sans douleur, et les Indiens eux-mêmes en sont souvent victimes. Pour éviter le danger, il faut, au premier symptôme, ouvrir le pouce à l'endroit du picotement; l'on découvre alors une petite boule de la grosseur d'un pois, qu'il faut enlever de la plaie, puis remplir l'espace de cendres de tabac: c'est du moins la méthode suivie sur place. Je fis mieux, je remplis les cavités, car j'en avais plusieurs au pied droit, d'ammoniaque, afin d'anéantir toute la génération. La térébenthine les chasse également; il est bon, dans ce cas, d'en imbiber la chaussure à l'intérieur. De _Paso de Ovegas_ on passe à la _Rinconada_ pour tomber à _Puente Nacional_. _Puente Nacional_ se trouve au bas d'une gorge pittoresque, et de l'autre côté d'un torrent, que traverse un pont magnifique reconstruit par Santa-Anna. Point fortifié de la route de Vera-Cruz à Mexico, c'est un passage des plus faciles à défendre. Mille hommes déterminés arrêteraient une armée; mais le Mexicain, qui se bat bien à l'abri des murailles, ne sait pas résister en rase campagne; l'ardeur lui manque et les chefs ne payent pas d'exemple. Comment les Américains forcèrent-ils _Puente Nacional_ défendu par une armée aussi nombreuse que la leur? On ne peut le comprendre. Outre la difficulté des lieux, le défilé se trouve balayé par des batteries d'un petit fort placé à gauche sur un rocher à pic, qui, de tous côtés, domine la route. Une autre batterie, sur la droite, appuyait les feux de la première; le site est d'un sauvage grandiose. Santa-Anna s'y était fait bâtir une magnifique habitation, aujourd'hui abandonnée; sous son administration, le village était riche, et quoi qu'on ait à lui reprocher sous le rapport de la tyrannie de son gouvernement et de l'impudeur de ses concussions, du moins les routes étaient sûres, le commerce florissant; chaque village répondait des vols ou des attentats commis sur son territoire; de telle sorte que les coureurs de routes avaient disparu, et que de Vera-Cruz à Mexico on pouvait voyager sans crainte. Il n'en est plus ainsi. Le village porte l'empreinte de la misère; la guerre civile qui désole la république a fait de ce lieu naturellement fortifié un camp de guerillas: aussi, les Indiens s'enfuient-ils chaque jour, et vous ne rencontrez aujourd'hui que maisons vides et cabanes désertes. Voilà _Plan del rio_, situé comme _Puente Nacional_, moins gai, moins riant, plus sauvage encore: la route alors tourne brusquement, traverse des bois épais et monte sans cesse avant d'aboutir à _Cerro Gordo_, premier village de la Terre Tempérée, autre témoin de la victoire des Américains en 47, et de la défaite de Santa-Anna; tout auprès se trouve la _barranca de Cerro Gordo_. Les barrancas sont des ravins dus à l'action des eaux, et qui, dans certaines parties du Mexique, prennent des proportions gigantesques; celle de Cerro Gordo, sans être une des plus considérables, est néanmoins fort importante. En obliquant à droite de la route, et pénétrant dans le _monte_, le voyageur étonné voit tout à coup le plateau se dérouler sous ses pas pour faire place à un énorme ravin presque à pic, dont il distingue à peine le fond, et dont le bord opposé se trouve à plus d'un kilomètre. Le bruit d'un torrent monte jusqu'à lui, mais il l'aperçoit à peine dans la profondeur. S'il veut descendre, il lui faut s'ouvrir un passage au milieu des arbustes et des broussailles épineuses; le sol s'éboule et des quartiers de roc, une fois ébranlés, bondissent, entraînant avec eux toute une avalanche de pierres. Il y a des barrancas de plusieurs mille pieds de profondeur. Vous êtes dans la zone tempérée, le fond du précipice est terre chaude; du haut d'un plateau où croissent tous les produits de terre froide, vous voyez à vos pieds la verdure des bananiers, des orangers chargés de fruits, et toute la végétation tropicale. À partir de _Corral falso_, la route, de plateau en plateau, et par des pentes toujours plus rapides s'élève jusqu'à Jalapa, la reine des terres tempérées. Mollement étendue sur l'un des contre-forts de la Cordillère, _Jalapa_ s'épanouit au soleil dans un climat délicieux. Peu de villes au monde réunissent comme elle les productions des trois zones. Le voisinage des montagnes lui amène, quelle que soit la saison, des ondées bienfaisantes qui tempèrent les ardeurs de l'atmosphère et lui donnent cette robe d'éternelle verdure. Le café, cependant, n'y arrive pas à maturité complète, et l'humidité permanente entraîne avec elle des fièvres dangereuses. L'étranger doit s'y préserver de la fraîcheur des nuits. Après avoir gravi la dernière pente qui dérobe la ville à ses yeux, le voyageur l'aperçoit tout à coup à ses pieds à demi cachée sous des flots de verdure. Le coup d'œil est charmant et grandiose, c'est un nid de colombes dans les branches d'un laurier-rose; au loin, l'horizon est fermé par les lignes sévères de la sierra que dominent sur la gauche le pic neigeux de l'_Orizaba_ et les cimes plus rapprochées du _coffre de Perote_. Les pentes lointaines, bleuies par la distance, passent, en se rapprochant, au vert sombre sous les sapins qui les couvrent, pour arriver au vert tendre des chênes d'Europe. Dans le fond des vallées, quelques fermes aux murs blanchis animent le paysage un peu désert; quant au chemin qui vous conduit à la ville, c'est un fouillis de roses grimpantes, de caféiers aux baies rouges et de dahlias arborescents; d'énormes daturas agitent à la brise leurs grandes fleurs blanches au parfum pénétrant et des bosquets de bananiers abritent à l'ombre de leurs feuilles gigantesques les régimes de leurs fruits succulents. Les maisons placées en amphithéâtre sont blanches et propres, ornées de ces balcons espagnols en fer ou en bois, qui leur donnent un air de défiance jalouse. Les cours intérieures sont entourées de portiques, garnies d'habitude d'une fontaine et plantées d'orangers et de grenadiers fleuris. Partout vous entendez le bourdonnement de l'oiseau-mouche; des cages pleines de moqueurs et de _sensontlis_ se suspendent aux voûtes, pendant qu'un perroquet, vieux favori de la maison, traîne au hasard sa marche bancale, en poussant quelques éclats de son parler ventriloque. Les femmes de Jalapa ont une réputation de beauté méritée, et se distinguent par une grâce toute créole. Les forêts qui entourent la ville sont peuplées d'oiseaux rares, la chasse y est abondante et l'amateur peut y réunir de magnifiques collections. On s'éloigne à regret de cette ville charmante pour s'enfoncer dans les gorges de la Cordillère; le paysage change graduellement et s'assombrit; les vallées se rétrécissent, des pentes abruptes s'élèvent de toutes parts et semblent barrer la route; vous êtes alors en pleine sierra; ainsi vous arrivez au village de _Pajarito_. Mais ce qui surprend le plus, c'est le changement subit qui s'opère dans les populations. À partir de Jalapa, il faut renoncer à la gracieuse et légère cabane de roseau pour le _jacal_ délabré, d'aspect sombre; il faut dire adieu à ces beaux types d'Indiennes et de métis que vous avez si souvent admirés; vous laissez derrière vous les teintes claires, la superbe beauté des chairs, et vous ne retrouverez plus ces femmes en chemisettes brodées, laissant voir leurs bras, deviner leur sein robuste, étalant sur des épaules pleines les longues nattes de leurs cheveux noirs; plus de grâces, plus de rires, plus de beaux enfants nus, se roulant à l'entour des mères souriantes; vous n'avez plus devant les yeux que des femelles hideuses, aux crins hérissés, aux seins pendants, recouvertes de lambeaux d'étoffes de couleur sombre. Des hommes, les mâles, au buste nu, marchant en silence, courbés sous le poids d'un fardeau, tout cela, noir, misérable et sale à faire peur. C'est l'Indien de la montagne, vieil esclave affranchi, sans le savoir, des tyrannies de l'Espagne. Du reste, les types se croisent, se modifient, changent d'un village à l'autre, et, nulle part au monde, il ne serait possible de trouver dans un diamètre aussi restreint une telle diversité de races. Mais la route poursuit, contournant les escarpements de la montagne, et vous arrivez à _San Miguel del Soldado_; là s'éteignent les dernières traces de la végétation tempérée; un pas de plus, vous êtes en Terre Froide. Avant d'atteindre _la Hoya_, jetez un regard derrière vous; le coup d'œil est admirable. De cette hauteur, de 3,000 mètres environ, vous voyez se dérouler tout le panorama du versant du golfe. Au premier plan, les maisons de San Miguel; autour de vous, sur les plateaux d'alentour, quelques villages perchés comme des nids d'aigles, avec leurs clochers étincelant au soleil; plus loin, l'œil suit, sous les vapeurs transparentes comme au travers d'un voile, le cours sinueux des torrents; plus bas, les divers plateaux étages se fondent par la distance en une vaste plaine d'où surgissent ça et là les sommets des derniers contre-forts ou que sillonnent en lignes foncées les profondeurs des _barrancas_; quelques éclaircies de champs cultivés varient les couleurs, et tout à l'horizon qui va s'éteindre dans le ciel, des miroitements lointains laissent deviner la mer. Après avoir traversé la Hoya, village pauvre et froid, placé comme étape pour les convois qui vont et reviennent de Mexico, le voyageur s'enfonce dans des gorges pittoresques et sauvages, qu'il serait difficile d'enlever à une poignée d'hommes résolus; la route s'ouvre alors sur des champs de lave refroidie, s'enfonce sous les sapins et débouche, par une descente rapide, sur le versant de l'Anahuac, en passant par _las Bigas_ et _Cruz Blanca_. En cet endroit, le chemin se bifurque; à gauche, il mène à la ville de _Perote_; la droite conduit à _Céruleum_. En temps de guerre, les partis qui veulent éviter le fort de Perote, dont les feux défendent l'entrée de la ville, prennent cette dernière direction. La forteresse, bâtie par des ingénieurs américains, est une des plus importantes et la mieux construite du Mexique. Lors de la guerre de 1847, les Américains ne s'en emparèrent qu'avec difficulté. La ville de Perote est triste et déserte; les nuits y sont froides et glaciales, surtout en arrivant de Jalapa; le contraste est brusque, violent, inattendu; vous passez de la puissante végétation de la zone tempérée et des grandes forêts pleines de bruits et de chansons, à la plus désolante aridité; on se croirait transporté dans les steppes arides de la Russie. Il était tard quand, après avoir traversé la ville, nous arrivâmes au _mezon_ de San Antonio, vaste enclos pour les mules, premier abri des caravanes qui s'engagent dans le désert. Nous étions harassés de fatigue, et, roulés dans nos couvertures, nous nous étendîmes autour des feux de bivouac allumés dans l'intérieur de la cour. À trois heures, tout se préparait pour le départ. Il régnait une animation extraordinaire; dans la demi-obscurité de la nuit, à la flamme vacillante des feux mourants, on voyait des multitudes d'hommes s'agiter et courir, tandis que des mules rétives fuyaient en tous sens les atteintes du lasso. Cependant le jour commençait à poindre, et la cime neigeuse de l'Orizaba se teignait rapidement d'une nuance pourpre qui du sommet s'étendit bientôt à la base. Ces levers de soleil sont splendides. L'intérieur du _mezon_ offrit alors un curieux tableau: des milliers de mules, rangées par troupes ou _atajos_, attendaient, frissonnantes et les yeux bandés, que les ballots de marchandises, symétriquement rangés devant les énormes bâts qui les soutiennent, fussent hissés sur leur dos. C'étaient alors des luttes d'hommes et de bêtes, une mêlée, une foule incroyable, où les appels de l'un à l'autre, les cris, les jurons, les hennissements composaient un concert de clameurs impossibles. Les mules une fois chargées, la jument conductrice, la clochette au cou, prenait les devants, et chacune la suivait, ployant sous la charge, gémissant, lançant ruades et pétarades. Le défilé dura deux heures. Le désert de Perote s'étend sur un diamètre de vingt-cinq lieues au moins. Il n'a d'autre végétation que des nopals rabougris: de nombreuses trombes de poussière le sillonnent; le sol est semé de scories volcaniques et de ponces, coupé de marais couverts de canards et de nuées de bécassines; on y remarque de fréquents effets de mirage. Pour les voyageurs, comme pour les convois, deux pauvres villages se trouvent échelonnés dans la plaine; gîtes souvent assaillis par les voleurs, _Tepeahualco_ et _Ojo de Agua_. Quelques kilomètres au delà, la contrée monte et perd cet aspect marécageux; les efflorescences salines ennemies de toute végétation disparaissent, et les sables se fertilisent jusqu'à présenter aux regards des champs d'orge rabougri, de maïs nains et de gigantesques agaves. La culture de cette dernière plante devient l'une des principales industries du pays, et la petite ville de _Nopaluca_ n'offre, en fait de plantation et de culture, que de vastes champs d'aloès. Au sortir de _Nopaluca_, les convois n'avancent plus qu'avec défiance; des hommes à cheval éclairent leur marche et vont sonder à l'avant les plis du terrain: le front du majordome se rembrunit; nous approchons du _Pinal_ et de la barranca _Del Aguila_. Vingt années de vol, de pillage et d'assassinat ont fait, des environs du _Pinal_, l'un des endroits le plus redouté de la république. Le terrain, brisé, hérissé de monticules, coupé de ravins, est essentiellement propice aux attaques à main armée; la route se perd dans ce dédale, et le voleur, surpris la main dans le sac ou le poignard sur la gorge de sa victime, a dix chances pour une d'échapper. Le paysage a toute la physionomie de sa triste réputation: à droite, les sommets dénudés de la _Malincha_ étalent sur leurs flancs arides quelques fermes clair-semées; à gauche et devant vous, la plaine déserte s'étend à perte de vue, sans autre végétation que de grands _magueyes_, dont les profils sévères rompent seuls la monotonie désespérante. La route, toujours ensablée, semble retenir dans le sol mobile le pied du voyageur pressé de fuir ces lieux sombres; de distance en distance, des monticules de pierre surmontés de croix attristent l'âme par les réminiscences de leurs tableaux de mort et demandent à l'étranger tantôt un souvenir de commisération pour la victime et tantôt une prière de pardon pour l'assassin. La rencontre d'un corps de troupes nous permit de franchir le défilé sans crainte, et nous atteignîmes Amozoc sans accident. Quatre lieues au delà, nous traversons la _Puebla de los Angeles_, la seconde ville de la république, la plus propre et la mieux bâtie; son nom de ville des anges indique assez la tendance de ses mœurs et de son esprit. Centre d'action du parti clérical, les corporations religieuses et le clergé possèdent ou possédaient les trois quarts au moins des propriétés mobilières. Du haut de la colline de Guadalupe qui la domine, la ville étale, orgueilleuse, le panorama de ses quatre-vingts églises et de ses innombrables clochers. La cathédrale, immense édifice d'un style noble et sévère, le dispute en magnificence à celle de Mexico; la place est plus belle, mieux ornée, et, du milieu des arbres qui l'ombragent, l'œil peut se perdre sur les pics lointains du _Popocatepetl_ et de l'_Ixtaccihuatl_. De magnifiques maisons aux corniches énormes, plaquées de faïences aux milles couleurs reproduisant soit des mosaïques, soit des figures humaines, témoignent de la richesse des habitants. Les deux forts de _Loretto_ et de _Guadalupe_ défendent et maîtrisent Puebla. En se dirigeant vers Mexico, les alentours de la ville sont peuplés de fabriques de _rebozos_, étoffe de coton, produit essentiellement mexicain. Le _rebozo_ est une espèce d'écharpe étroite et longue, dans laquelle les femmes se drapent avec une certaine élégance. Puebla fournit cet article à la république et l'exporte jusque dans l'Amérique du Sud. Mais nous passons _Rio Prieto_, _Puente Quebrado_, de sinistre mémoire, et, laissant sur la gauche la pyramide de _Cholula_, nous arrivons à _San Martin_. En se rapprochant des montagnes, la plaine prend un aspect des plus riants; de nombreux villages dispersés çà et là donnent l'idée d'une grande population. Artificiellement arrosée par les cours d'eau de la Cordillère, cultivée comme un jardin, la terre n'offre partout que l'image d'une admirable fécondité. Le maïs, le froment, le frijol et la fève s'y succèdent tour à tour. Les gracieuses ondulations des blés, le bruissement de la brise dans les hauts maïs rappellent les cultures de France: moins déboisée, la plaine de Puebla offrirait le plus délicieux aspect. Avant d'arriver à Mexico, il nous reste à gravir toute la haute chaîne de _Rio Frio_. D'habitude, la route est gardée; de nombreuses escortes glissent ou bivouaquent dans les bois, car une fois le voyageur engagé dans les gorges, les hauts sapins sont remplis de terribles mystères, et souvent à la plainte du vent dans le feuillage sombre se mêlent les gémissements de victimes inconnues. Dans la partie la plus élevée de la sierra, quelques Indiens se sont groupés en village; presque tous occupés à l'abatage du bois dans la forêt, ils ne cultivent que des champs d'avoine et de seigle, qui mûrissent péniblement par cette latitude élevée. Un maître d'hôtel français tient table ouverte pour tous les voyageurs que la fatigue et la faim rendent ses tributaires. Le malheureux n'y fait point fortune, et le plus clair de ses bénéfices passe en impositions forcées, en dons involontaires sollicités par les sourires menaçants des chefs de bandes. II MEXICO La vallée de Mexico.--La ville.--Le Mexicain.--Aspect général.--Le saint Sacrement.--Le tremblement de terre.--La vie à Mexico.--Les coutumes.--Le paseo.--L'alameda.--Les toros.--Le théâtre.--Les chaînes. En quittant _Rio Frio_, passage culminant de la chaîne qui sépare Puebla de Mexico, le voyageur ne voit pas sans appréhension la diligence s'engager au triple galop dans la terrible descente qui le mène au grand plateau de l'Anahuac. Au milieu de cahots effroyables, lancés de l'arrière à l'avant et de l'avant à l'arrière, les malheureux _passagers_ ne franchissent ce dangereux défilé, endroit chéri des _salteadores_, que grâce à des prodiges d'équilibre, à la protection toute spéciale de la Providence, et du reste brisés, moulus, prêts à rendre l'âme. Mais la première éclaircie dans les noirs sapins de la route dédommage amplement le touriste des souffrances passées: la diligence, abandonnant la forêt, se trouve tout à coup au milieu de landes arides, parsemées de pommiers sauvages et de quelques champs cultivés. De là, l'œil embrasse toute la vallée, et c'est, je vous assure, un magnifique spectacle. À gauche, sur le second plan, par-dessus les sapins de la montagne, l'_Ixtaccihuatl_ (la Femme de neige) vous éblouit de l'éclat de sa réverbération; le pic est à quatre lieues au moins, et pourtant il semblerait, grâce à la pureté de l'atmosphère, qu'on le puisse toucher de la main. Plus loin, sur la même ligne, le _Popocatepetl_, la plus haute cime du Mexique et le volcan le plus élégant du globe, élève à près de dix-huit mille pieds sa tête orgueilleuse. Aux pieds de ces deux rois de la Cordillère s'étend la magnifique plaine d'Amécaméca, semée de moissons toujours vertes; çà et là surgissent, rompant la monotonie des lignes, ces pitons extraordinaires, produits volcaniques à la tête couronnée de sapins, isolés dans la plaine de Mexico et sans rapport avec la Cordillère. Voilà le _Sacro Monte_ d'Améca, les monticules de Tlalmanalco, village abandonné, mais riche en ruines. Plus bas, vous voyez Chalco se mirant au soleil dans les eaux de sa lagune; à vos pieds, _Cordova_, _Buena Vista_;--Ayotla que la politique a rendu célèbre;--au loin, le _Peñon_, la grande chaussée qui sépare la lagune d'Ayotla du lac de Texcoco; puis enfin la reine des colonies espagnoles, Mexico, dont les murailles blanchissent au soleil, et dont les dômes étincellent. Au-dessus, le regard se perd sur les coteaux où s'épanouissent San Agustin, San Angel et Tacubaya; un peu sur la gauche, le voile de Nuestra Señora de Guadalupe se détache sur le fond noir de la montagne, et, traversant le lac, l'ombre de la grande Texcoco vous arrache un dernier coup d'œil. Ce n'est partout que villages, villas, lagunes; un panorama splendide, un miroitement incroyable, une richesse de lignes inouïe; sur le tout, un soleil éclatant jette à profusion des teintes à désespérer un peintre; en un mot, c'est une débauche de couleurs qui éblouit l'œil et ravit l'âme; ajoutez à cela qu'on arrive. Mais hélas! vous descendez, et l'illusion tombe; vous approchez, les couleurs s'effacent et le mirage s'évanouit. Au lieu de la plaine fertile, des palmiers verts qu'on attend, des lacs délicieux chargés de _chinampas_ fleuris (îles flottantes), le voyageur harassé ne traverse que plaines brûlées et stériles; le paysage devient morne et triste; à chaque pas en avant, la féerie disparaît. Le village est ruiné, le palmier n'est qu'un nain rabougri, le lac un marais fangeux aux exhalaisons fétides, couvert de nuages de mouches empoisonnées. L'entrée de Mexico n'est que celle d'un bouge, et rien ne fait encore présager la grande ville; les rues sont sales, les maisons basses, le peuple déguenillé; mais bientôt la diligence débouche sur la place d'Armes, bordée d'un côté par le palais, de l'autre par la cathédrale. Vous devinez alors une capitale; vous passez rapidement, et l'ancien palais de l'empereur Iturbide vous prête, sous ses lambris autrefois dorés, l'hospitalité banale de l'hôtel. Mexico perd tous les jours quelque chose de sa physionomie étrangère: les colonies allemande, anglaise et française ont européanisé la cité; l'on ne trouve plus guère de couleur locale que dans les _barrios_ (faubourgs). Qu'on me pardonne ici une digression: Les géographes prêtent à Mexico deux cent mille habitants: c'est beaucoup trop; nous croyons être plus près de la vérité en ne lui en donnant que cent cinquante mille. Nous avons, du reste, en fait de géographie, de graves erreurs à nous reprocher, et nous manquons totalement de géographie commerciale. En admettant les deux cent mille habitants de Mexico, ne serait-il pas utile de dire comment se compose cette population? Ne serait-il pas nécessaire d'avertir l'émigrant ou l'homme d'affaires, que sur ce chiffre de deux cent mille, qui constitue en Europe une grande ville pour ce qui regarde la consommation, vous n'avez pas à Mexico plus de vingt-cinq à trente mille individus qui consomment? Le surplus se compose de _leperos_, mendiants, portefaix, voleurs, et autres sans profession aucune, sans moyens d'existence et vivant au jour le jour. Cette classe, loin de rien apporter à la circulation, tend à l'arrêter chaque jour, et ne vit qu'aux dépens de la communauté. Combien de gens, en Europe, croient n'avoir affaire, au Mexique, qu'à des sauvages à l'état de nature, et s'imaginent encore voir un peuple vivant sous des palmiers, la tête et la ceinture ornées de plumes! Les mauvaises gravures font plus de mal qu'on ne pense; elles parlent plus vivement à l'esprit du peuple que des livres qu'il ne lit guère, et perpétuent dans la population des erreurs déplorables. On cite, à Mexico, l'histoire d'un malheureux qui vint à Vera-Cruz avec une pacotille de verroteries, de miroirs et de petits couteaux: naturellement il fut ruiné. Mais reprenons notre récit. Le Mexicain est une figure complexe, difficile à peindre: hautain, fier, insolent dans la bonne fortune, il est plat et servile dans la mauvaise; cependant il est de relations faciles, surtout si vous lui imposez. Sa politesse exagérée ressemble trop à la politesse obséquieuse des gens faux; il est bon, cependant, et d'une obligeance rare; mais, homme d'instinct avant tout, il s'engage volontiers par des promesses métaphoriques que le vent emporte, et dont il ne se souvient jamais. Il a conservé de l'Espagnol cette naïve locution qu'il vous débite sans cesse: _Es también de Vd Señor_, «cela est à vous, monsieur;» ou bien: _a la disposición de Vd_, «à votre disposition.»--«La belle montre! dites-vous en admirant un bijou remarquable.--Elle est à vous, répond-il immédiatement.--Le beau cheval!--À votre disposition.» Ils appliquent à tout cette malheureuse formule; mais honni soit qui les prendrait au mot. Me trouvant au bal, dans la ville d'Oaxaca, j'admirais une jeune fille délicieusement jolie: «Ah! la belle enfant! m'écriai-je; quelle est donc cette charmante personne?--C'est ma sœur, répondit mon voisin, _muy a la disposición de Vd_.» Je rougis et je me tus. Sans souci du lendemain, le Mexicain dépense l'argent qui lui vient du jeu avec la même facilité que celui de son travail; il semble qu'à ses yeux l'un n'ait pas plus de valeur que l'autre, preuve évidente de démoralisation! Habitué, en matière de gouvernement, aux changements à vue, le fait accompli lui devient loi; témoin jaloux des fortunes scandaleuses de quelques traitants, faussaire éhonté des monnaies publiques, la politique le perd, la paresse le corrompt, le jeu le déprave. N'ayant reçu qu'une éducation toute superficielle (je ne parle pas des jeunes gens élevés en France), gardant de l'Espagnol une fierté malheureuse, il méprise généralement le commerce pour crever de misère dans quelque administration. Il est volontiers soldat, et l'affaire est bonne quand on le paye, ce qui est très-rare par le temps qui court; j'ai vu de malheureux colonels me demander 2 fr. 50 c. pour dîner. Mais, en toute extrémité, il reste à l'employé, comme au soldat, une ressource: le _pronunciamento_. Nous avons tous une idée du pronunciamento. Je perds ma place, et naturellement le gouvernement ne me convient plus: je me _prononce_; Je suis mis en demi-solde: je me prononce. Colonel mécontent, général à la retraite, ministre dégommé, président en expectative: je me _prononce_, je me prononce, je me prononce; J'émets un plan, je groupe autour de moi quelques mécontents désœuvrés, je réunis quelques déguenillés, je forme noyau: j'arrête une diligence, j'impose un malheureux village, je dépouille une _hacienda_: je suis _prononcé_; J'agis pour le plus grand bien de la république. Qu'avez-vous à dire? Je fais boule, la paresse grossit mes rangs, le hasard me protége, je me bats bien, la fortune arrive, et je me trouve, un peu surpris je l'avoue, sur le siége de la présidence. Hier j'étais valet dans un consulat, je suis général aujourd'hui; je faisais il y a cinq ans le saut de carpe dans un cirque, je commande la place de Mexico; il y a deux ans, j'étais simple lieutenant, me voilà substitut-président; je n'ai rien, les ressources manquent, mes troupes désertent; j'enfonce les caisses du consulat d'Angleterre. Que voulez-vous de mieux? C'est ce qu'on voit tous les jours. Mais le portrait du Mexicain a été tracé par notre honorable ami le docteur Jourdanet, dans son remarquable ouvrage _les Altitudes de l'Amérique tropicale, comparées au niveau des mers_[62]. Qu'on nous permette de le citer: «Le Mexicain est de taille moyenne; sa physionomie porte l'empreinte de la douceur et de la timidité; il a le pied mignon, la main parfaite. Son œil est noir, le dessin en est dur, et cependant, sous les longs cils qui le voilent, et par l'habitude de l'affabilité, l'expression en est d'une douceur extrême; la bouche est un peu grande et le trait en est mal défini; mais, sous ces lèvres toujours prêtes à vous accueillir d'un sourire, les dents sont blanches et bien rangées. Le nez est presque toujours droit, quelquefois un peu aplati, rarement aquilin. Les cheveux sont noirs, souvent plats, et couvrent trop amplement un front qu'on regrette de voir si déprimé. Ce n'est pas là un modèle académique, et pourtant, quand la suave expression féminine vous présente cette forme américaine que l'école traiterait peut-être d'incorrecte, vous imposez silence aux exigences du dessin et vos sympathies approuvent le nouveau modèle. «Le Mexicain des hauteurs a l'aspect calme d'un homme maître de lui; il a la démarche aisée, les manières polies, l'œil attentif à vous plaire. Il pourra vous haïr, mais il ne saurait vous manquer d'égards en vous parlant. Quoi que vous ayez fait contre lui, quoi qu'il médite contre vous, son habitude de l'urbanité vous assure toujours une politesse exquise en dehors du cercle de ses ressentiments. «Beaucoup de gens appellent cela de la fausseté de caractère; je les laisse dire et je ne m'en plais pas moins à vivre parmi des hommes qui, par la douceur de leur sourire, l'aménité de leurs manières et leur obstination à me plaire, m'entourent de tous les dehors de l'amitié et de la plus cordiale bienveillance. «Le Mexicain aime à jouir, mais il jouit sans calcul; il prépare sa ruine sans inquiétude et se soumet avec calme au malheur. Ce désir du bien-être et cette indifférence dans la souffrance sont deux nuances du caractère mexicain bien dignes de remarque; ces hommes craignent la mort, mais ils se résignent facilement quand elle approche: mélange étrange de stoïcisme et de timidité. «Dans la basse classe, le mépris de la mort est de bon ton, et, comme les gladiateurs romains, ils aiment à poser en mourant. C'est pour cela qu'ils font échange de coups de poignard, comme nous donnerions des chiquenaudes. Et puis, à l'hôpital, ils vous disent avec calme, au milieu de leurs mortelles souffrances: «Bien touché!» rendant hommage avant d'expirer à l'adresse de leurs adversaires.» Dans le fond, cet élégant portrait n'est pas aussi doux qu'il en a l'air. Quoi qu'il en soit, on ne peut, en voyant l'état des choses au Mexique, s'empêcher de jeter un coup d'œil sur la république américaine sa voisine, dont le gouvernement, au dire d'un écrivain célèbre (M. de Tocqueville), n'est qu'une heureuse anarchie, et qui, néanmoins, marche à pas de géant dans les voies les plus avancées du progrès matériel, soutenu par cette seule force moralisatrice, le travail. Le Mexique est mieux doué; il a tous les climats, toutes les productions, toutes les richesses: il dépérit; je n'accuse point son organisation, je n'accuse que l'homme: il a le travail en horreur. Ce qui surprend dans toutes les villes mexicaines, c'est le nombre prodigieux des églises, signe incontestable de la toute-puissance du clergé. Ce ne sont partout que moines gris, noirs, blancs et bleus, couvents de femmes, établissements religieux, chapelles miraculeuses. À toute heure du jour, on voit s'ouvrir les portes du _sagrario_; un prêtre en sort tenant à la main le saint viatique: une voiture dorée, attelée de deux mules pies l'attend au dehors, il y monte; une espèce de _lepero_ le précède portant sur sa tête une petite table, à la main une cloche qu'il agite à chaque instant; aussitôt le poste du palais court aux armes, les tambours battent aux champs, la circulation s'arrête, les âmes pieuses s'agenouillent, l'étranger se découvre; le nouvel arrivé s'étonne, interroge, hésite, jusqu'à ce qu'une voix du peuple vienne le rappeler au respect de la coutume. Ce ne serait point sans danger pour sa personne qu'il se hasarderait à la braver. Quelquefois ce n'est pas seulement une voiture simplement dorée, la voiture de tous les jours, et qui ne porte qu'aux prolétaires les derniers secours de la religion. Le riche, comme partout, demande à l'Église le luxe de ses pompes; vivant ou mort, il réclame également l'hommage, ou tout au moins l'étonnement de la multitude. Alors le prêtre, en habits sacerdotaux, flanqué de deux diacres, monte en un superbe carrosse de gala rappelant les équipages de Louis XIV; une foule bigarrée l'accompagne, divisée en deux longues files. Chaque individu portant un cierge allumé psalmodie d'une voix traînarde des prières, des psaumes ou l'office des agonisants. Le prix de semblables cérémonies monte quelquefois à des sommes énormes; tout le monde y perd, sauf l'Église. Le Mexicain conserve encore une coutume charmante, tout imprégnée du parfum des vieux âges. À six heures sonne la _Oración_, l'Angelus; tous les habitants s'arrêtent, se découvrent et se souhaitent mutuellement _la buena noche_. Dans l'intérieur de chaque maison, la même scène se répète, et dans les champs aussi, les nombreux serviteurs de l'hacienda viennent humblement baiser la main de leur maître. À Mexico, les maisons sont à terrasse et admirablement construites; les murs sont épais et généralement surmontés d'une large corniche. Les encoignures sont ornées de niches enjolivées d'arabesques et meublées d'une statue de saint ou de la Vierge. Le toit, chargé d'une épaisse et lourde couche de terre glaise, prête à la bâtisse un appui contre les tremblements de terre si fréquents sur les hauteurs. On en compte en moyenne deux par année. Je fus témoin, pendant mon séjour, d'un de ces effroyables phénomènes. Le tremblement de terre du 12 au 15 juillet 1858 fut l'un des plus terribles qu'on ait jamais ressentis. Les Mexicains en garderont le souvenir. Un bruit souterrain l'annonce, bruit sourd, grondant, indescriptible; l'oscillation commence, lente d'abord, puis bientôt longue, précipitée, terrible; l'épouvante vous prend à la gorge et vous assistez, sans le bien analyser, à un cataclysme épouvantable; il semble qu'un vertige affreux fasse danser à vos yeux les édifices, se briser les arbres et s'écrouler les maisons. Dans la rue, le peuple à genoux se tord dans les convulsions de la peur, l'air se remplit de clameurs lugubres, de cris désespérés, de prières et de formules pieuses arrachées par l'épouvante; une minute (un siècle!) passe, et vous vous étonnez de vivre, de voir les palais debout et les temples résister à l'effroyable ébranlement de ces ouragans souterrains! Cette année-là néanmoins, le dommage fut grand, et l'on estimait à plus de dix millions les désastres de la journée. Nous avons dit qu'à Mexico, le centre de la ville était européen, presque français. Dans les rues Plateros, San Francisco, de la Professa, del Espiritu Santo, etc., on entend aussi souvent le français que l'espagnol; presque tous les gens bien élevés parlent notre langue. Dans ces quartiers, le paletot et la redingote dominent, le chapeau noir est bien porté; les jeunes gens y sont mis à la dernière mode. Chaque mois le packet anglais les éclaire à ce sujet; aussi les tailleurs font-ils fortune. Le Mexicain d'un accès si facile dans la rue, point trop poseur, est liant, mais jusqu'à la porte de sa maison. Il laisse difficilement l'étranger pénétrer dans l'intérieur de sa famille. La table, qui chez nous est l'instrument sociable par excellence, la salle à manger, le lieu où se déclarent le plus volontiers les vives sympathies, où, les coudes appuyés, se prolongent les longues causeries, n'existent pas pour le Mexicain. La table semble chose honteuse qu'il cache au besoin. Il s'y asseoit solitaire. La femme, demi-nue jusqu'à une heure avancée, laisse flotter sur ses épaules une chevelure généralement abondante, mais grossière, qu'elle lave tous les jours. Dans bien des maisons, la Mexicaine, même riche, s'accroupit plus volontiers sur son _petate_ (paillasson), devant quelque fricot pimenté, un plat de _frigoles_ (haricots) et la tortille à la main, qu'elle ne s'asseoit à une table élégamment servie. Le matin, la Mexicaine est chrysalide; le soir, c'est un papillon; elle en a les ailes légères, les riches couleurs et la grâce. Alors la créature que vous avez regardée sans la voir, dans le désordre de son intérieur, est le soir une femme élégante dont vous admirez les fraîches toilettes et le luxe éblouissant. L'heure du _paseo_ approche, et comment vivre sans _paseo_? Qu'il pleuve, qu'il vente ou qu'il tonne, elle part, son carrosse l'attend; elle court étaler ses grâces, sourire à son amant, saluer de la main l'amie qui passe, écraser une rivale. Comme elle, le Mexicain n'est plus le soir l'homme du matin; vous avez rencontré sur le trottoir un dandy du boulevard de Gand, vous le retrouvez à cheval; cavalier remarquable, il monte une bête de prix, couverte d'une selle de luxe. Pour lui, ses jambes sont emprisonnées dans des _calzoneras_ dont chaque bouton d'argent est un petit chef-d'œuvre, et lorsque le temps n'est pas sûr, des _chaparreras_ de peau de tigre lui descendent du genou au cou-de-pied. Une veste bien coupée fait valoir sa taille gracieuse que ceint un filet de soie rouge. Le vaste sombrero aux ailes galonnées, à la toquille d'or, a remplacé l'ignoble chapeau noir. Quand il pleut, le zarape aux mille couleurs est négligemment jeté sur ses épaules, et quand il fait beau, fixé sur l'arrière de la selle. Puis il va, faisant caracoler sa monture, alternant du pas au galop, distribuant des poignées de main à droite, un salut à gauche, et jetant, comme le tambour-major de la fable, un regard satisfait à quelque fenêtre privilégiée. Deux heures environ, il va, vient, passe et repasse, repart, s'arrête et voit défiler devant lui les équipages de la cité. Mais sept heures sonnent, la nuit tombe, les visiteurs deviennent rares; alors, abandonnant à regret son exercice favori, il rentre, et la journée du lendemain sera celle de la veille. L'hiver, le théâtre, dont tout Mexicain à son aise est l'abonné, lui dépense trois soirées par semaines: quant à la Mexicaine, elle y vient toujours élégante et parée comme les ladies de Hay-Market ou de Drury-Lane. Chaque représentation exige une toilette nouvelle, et elle se soumet à l'exigence, vous le pensez, avec bonheur. L'été, c'est le cirque, les combats de taureaux, combats anodins, où la victime, toujours la même, vient régulièrement s'enferrer sur la lame de l'_espada_. Le jeu des taureaux n'a véritablement d'attrait que la première fois qu'on y assiste. L'œil s'amuse de cette mise en scène brillante, des costumes élégants et légers des _banderilleras_, de leurs voiles multicolores, de la tenue matamoresque des _picadores_ et des chamarrures de l'_espada_. L'entrée du taureau vous émeut; il semble que rien ne doive résister à l'élan de la bête furieuse, et le _picador_ imprudent qui l'oserait affronter serait culbuté sans merci; mais tourmenté par les _banderilleras_, aveuglé par leurs voiles trompeurs, il épuise en vain sa rage contre d'insaisissables ennemis; le _picador_ n'arrive que lorsque, écumant, essoufflé, à demi vaincu, il ne se précipite plus qu'en un choc souvent impuissant sur la rosse qu'on lui sacrifie d'avance. Souvent aussi le directeur du cirque ne lance sur l'arène que des taureaux en bas âge, roquets de taureaux dont le peuple hue l'entrée (_fuera la vacca!_ à la porte la vache!), et qu'on remplace quelquefois pour le satisfaire. L'Alameda est un joli parc situé au centre de Mexico; de beaux ombrages, des fleurs malgré l'incurie des gardiens, de l'eau vive, une fontaine, en font un lieu de promenade assez agréable, mais presque uniquement à l'usage des enfants et des gens paisibles. Là, l'homme studieux arrive avec son livre, la _china_ (grisette) y donne ses rendez-vous, quelques dames aussi parfois. Le Français y domine. Ceci me rappelle que je ne dois pas oublier mes compatriotes. La société française à Mexico est composée de gens énergiques qui, partis de bas, sont arrivés à la fortune grâce à un travail obstiné et à des facultés incontestables. Presque tous libéraux, ils infusent au Mexique des principes qui ne sont point du goût des conservateurs: aussi ont-ils les vives sympathies des uns et la haine envenimée des autres. La colonie française a grandement souffert sous la présidence de Miramon, dont les emprunts forcés se renouvelaient chaque jour. Comme partout à l'étranger, les Français de Mexico se dénigrent entre eux, les femmes s'y jalousent avec fureur, et la colonie n'y est guère qu'un immense foyer de cancans. La promenade des «Chaînes» qui s'étend au pied de la cathédrale n'est fréquentée que le soir; la société s'y rend au clair de lune, si brillante en ces climats; les toilettes y sont belles, le châle porté sur la tête y abrite les belles señoras contre la fraîcheur de la nuit. Les accroche-cœurs y font quelques captifs, et le _caballero_ quelques conquêtes. III COUTUMES Le peuple à Mexico.--Les Indiens.--Las pulquerias.--Les enterrements d'enfants.--Le clergé.--Les voleurs de grands chemins.--Utilité d'un rabat--Mexico et ses monuments.--La banlieue.--Les ruines de Tlalmanalco. Le peuple de Mexico est composé de métis de toutes les teintes, et de quelques Indiens fournissant au commerce les domestiques mâles ou femelles, les _cargadores_ et les porteurs d'eau. Dans les faubourgs, c'est une fourmilière de femmes et d'enfants en guenilles, d'ignobles bouges d'où s'échappent des odeurs méphitiques. Tous ces êtres, rongés de vermine, les cheveux épars, ne présentent que l'aspect d'une population étiolée par le mauvais air, la mauvaise nourriture et la débauche. Souvent, sur la porte des masures, une femme accroupie tient entre ses genoux la tête d'un enfant; elle semble s'efforcer, mais en vain, d'arrêter la fécondité de la population parasite qui le dévore; quelquefois c'est un heureux soldat qui jouit de ce doux privilége. En vérité, cela rappelle les singes du Jardin des Plantes. Les _barrios_ ou faubourgs sont des quartiers qu'un étranger, la nuit venue, ne peut parcourir sans danger. Les habitants nous portent une haine féroce, en grande partie inspirée, il faut bien le dire, par les prédications du clergé. À leurs yeux, nous ne sommes que des _hereges_, hérétiques sans foi ni loi: notre présence n'est pour la république qu'un sujet de troubles, de discordes et de malheurs mérités: nous modifions leurs habitudes, nous rions de leurs cérémonies religieuses, nous bafouons leurs ministres; c'en est assez, malgré la fausseté d'une accusation si absolue et si générale, pour attirer sur nous les poignards. Le jour, les _pulquerias_ ou débits de _pulque_, liqueur tirée du maguey, espèce de boisson épaisse, blanchâtre et fort vineuse, ne cessent de verser au métis comme à l'Indien une ivresse abrutissante. Vous les voyez alors se traîner, l'œil mort, la bouche bavante, murmurant des paroles incompréhensibles; d'autres se précipitent sous l'impulsion d'une folie furieuse, et d'autres, roulés dans la fange, offrent au passant le plus déplorable des spectacles. Cette population des faubourgs est en même temps le réservoir où vient puiser chaque parti pour s'en faire de vaillants soldais. C'est la chair à pâté de l'armée, et telle est la soumission ou l'abrutissement de ces malheureux, que deux recruteurs cernant une _pulqueria_, ou pénétrant dans une de ces cours populeuses, ramènent avec la plus grande facilité tout un troupeau de ces pauvres créatures. On les conduit au palais, et là, mettant entre les mains de chacun un sabre ébréché et quelque carabine impossible, le malheureux est fait soldat par la grâce du commandant de place et pour le plus grand malheur de la république. Chaque nouvel engagement de l'armée demandant des contingents nouveaux, _la leva_, la levée recommence. La campagne ouverte, la femme suit l'homme et le nourrit en campagne; aussi rien de plus original qu'une armée mexicaine: les femmes, les enfants, les chiens la font ressembler à une émigration; c'est l'armée de Xerxès en guenilles. Il est facile de comprendre qu'au premier tournant de la route, au premier bois qui peut déguiser sa fuite, le soldat improvisé reprend le chemin de son faubourg ou de son _jacal_; il lui arrive ainsi d'un moment à l'autre de servir coup sur coup les deux partis contraires. Quelquefois il vend son équipage, fusil, sabre et giberne, le tout pour une piastre; le gouvernement le rachète pour dix ou quinze. C'est un commerce assez heureusement pratiqué, et dont le bénéfice pour la république est des plus clairs. Malgré la beauté de son climat, l'inaltérable sérénité de son ciel et l'état de fainéantise dans lequel il semble croupir avec délices, le _lepero_ de Mexico considère la vie comme une terrible épreuve, puisqu'il se réjouit de la mort des siens. Il rappelle alors ces tribus des Thraces qui jetaient des cris de désespoir à la naissance de leurs enfants, et chantaient à leur mort des actions de grâce. À Mexico, la basse classe semble avoir hérité de cette barbarie. Un enfant meurt, on le couche dans une bière ouverte, puis on l'ensevelit sous les fleurs; sa pauvre petite figure livide est seule visible au milieu des héliotropes, des jasmins et des roses. Un parent, quelquefois le père lui-même, charge le cadavre sur sa tête; puis il part suivi des siens qui causent gaiement et se promettent une belle journée. L'on arrive à quelque logis où la fête funèbre doit avoir lieu; les libations commencent, les jeux s'organisent, la partie s'échauffe, les danses enivrent; l'orgie est si douce, qu'on oublie parfois le petit mort sur une table, ou qu'on trouve au matin le cadavre profané loin de sa bière, au milieu des débris de toutes sortes. Pauvres mères! Combien doivent hurler de désespoir, écrasées par la tyrannie des coutumes! Gabriel Ferry, dans ses études sur le Mexique, nous a conté ces enterrements scandaleux, en même temps qu'il nous laissait de magnifiques types de moines qui disparaissent chaque jour. On ne saurait faire rien de mieux ni de plus exact. Les moines et les _padres_ forment, avec les _leperos_, une alliance indissoluble. Ils se traitent de père à fils, et ces derniers habitent presque tous des maisons appelées _de vecindad_ et qui appartiennent aux corporations religieuses ou au clergé. L'un est toujours le débiteur de l'autre; mais celui qui reçoit le plus n'est pas celui qu'on pense: aussi le _padre_ peut-il impunément traverser des routes infestées de voleurs; on le dépouille rarement, et quelques esprits forts se hasardent seuls à lui demander la bourse ou la vie. On appelle ordinairement les voleurs du nom familier de compères, _compadres_. En revenant de Tehuacan de las Granadas, nous fûmes arrêtés contre toute vraisemblance aux portes de la ville même par un monsieur fort bien vêtu, accompagné de son domestique. C'était, je crois, un colonel de la brigade Cobos qui, sachant qu'il y avait deux étrangers dans la diligence, crut à une bonne aubaine. Cet aimable officier nous demanda cinquante piastres d'une voix terrible. Je fis la quête, et nous ne pûmes, malgré toute notre bonne volonté, en réunir plus de dix à onze. Je les lui offris le plus gracieusement du monde, fort désolé de ne pouvoir mieux faire, et sur son refus de les prendre, alléguant que nous voulions le tromper, je les remis tranquillement dans ma poche. Il visita la diligence, et voyant qu'en somme il se pourrait bien que nous n'eussions pas davantage, il se décida, maugréant et jurant, à les accepter. Ce vol insolite était une véritable surprise: on n'avait jamais arrêté la diligence en cet endroit, les _compadres_ ayant marqué la route par étapes comme une chose réglée d'avance. De Tehuacan à Puebla, il fallut se résigner trois fois à l'aimable invitation de retourner ses poches. Nous avions parmi nos compagnons de route un homme grand et sec, porteur d'une figure entièrement rasée, auquel il ne manquait que la tonsure pour laisser deviner un curé de village. Le lecteur doit être averti que les prêtres au Mexique, surtout à la campagne, portent rarement le costume ecclésiastique. Un simple rabat nommé _cuello_, garni de perles ou simplement bordé d'un liséré blanc, suffit pour distinguer un membre du clergé. À peine remis de notre mésaventure, mon voisin, c'était l'homme en question, se tourna vers moi, et tirant de sa poche un rabat assez sale, me dit en me le montrant: «_Amigo_, voici mon arme, et vous verrez qu'elle en vaut bien une autre.» Il m'expliqua son stratagème, mit son rabat et attendit. Je m'inquiétais peu des voleurs pour mon compte. Je n'avais rien à perdre. En sortant de Tecamachalco, deux ou trois milles au delà, nous vîmes un petit berger dans un champ, qui de loin nous faisait signe, en nous désignant le lit encaissé d'une rivière à sec. En effet, deux compères à cheval, la figure voilée par des mouchoirs à carreaux, enjoignirent au postillon d'arrêter, et aux voyageurs de descendre. Le respect de l'autorité me paraît être, en principe, une vertu; aussi nous hâtâmes-nous d'obéir. Mais en voyant nos poches vides, ces gentilshommes de grande route jetèrent des cris de paon; jamais l'indignation vertueuse d'un galant homme, arrêté dans la plus louable entreprise, n'égala celle de ces délicieux détrousseurs. «On nous avait déjà volés!» C'était indigne, cela ne s'était jamais fait; ils n'en voulaient rien croire, et le conducteur lui-même fut obligé de donner sa parole d'honneur que le fait, tout extraordinaire qu'il fût, était exact. Il fallut se rejeter sur les bagages, chose assurément fort désagréable: le volume est gros, la valeur problématique, la vente difficile, enfin! En ce moment l'un d'eux aperçut le _cuello_, le rabat de notre ami: sa figure rébarbative s'adoucit aussitôt d'un sourire. Je vois encore la scène. L'autre voleur était fourré sous la bâche de la voiture, se faisant ouvrir et visitant en toute sécurité les coffres qu'elle abritait. «Ah! _padrecito_ (petit père), s'écria celui d'en bas, avez-vous aussi des bagages?» Et comme son acolyte demandait, en montrant une mallette: «À qui cela?--La mienne, répondit l'homme au rabat.--La vôtre, petit père? répond le voleur. Hé! là-haut! laisse cette malle, mon ami: c'est celle du _padrecito_.» Puis se retournant vers le _padre_ de circonstance: «Ah! _padrecito_, lui dit-il, nous ne sommes point des voleurs; vous n'en croyez rien, n'est-ce pas? Mais les temps sont si durs! Nous avons des enfants à nourrir. Cher père, donnez-moi votre bénédiction, nous sommes d'honnêtes gens, je vous le jure.» L'homme au rabat s'empressa de lui octroyer une faveur si humblement demandée et qui lui coûtait si peu. La diligence repartit. «Le tour est joué,» me dit mon vis-à-vis. Pour moi, je ne pus qu'éclater de rire. Ce respect du peuple et de la classe moyenne pour les _padres_ est si tenace que, quoi que beaucoup de ces derniers fassent pour l'éloigner d'eux, par leur conduite et la publicité d'une vie scandaleuse, ils ne peuvent y parvenir. Chacun sait aussi bien que moi que le clergé mexicain n'offre pas le modèle de toutes les vertus. Malgré tout, rien ne peut dessiller des yeux si aveuglément prévenus. Aussi quand, par suite d'une révolution quelconque, les moines sont en masse expulsés d'une ville, la route de l'exil est semée de femmes à genoux qui viennent accompagner de leurs larmes le départ de leurs chers confesseurs. Elles s'empressent à baiser la tunique du martyr et remplissent à l'envi la main du cordelier de pièces de monnaie, ou à défaut, de bijoux de toute valeur. Quand ils reviennent, c'est un triomphe. Mais laissons l'étude des hommes, et consacrons quelques lignes aux monuments de Mexico et de ses environs. Le premier, le plus important, sans contredit, est la cathédrale. La cathédrale forme le côté nord de la place d'Armes, dont le palais forme l'est, la Députation le sud, et le _Portal de las Damas_ l'ouest. Commencée sous le règne de Philippe II, en 1573, elle ne fut véritablement terminée qu'en 1791, au prix de 2,446,000 piastres, soit 12,330,000 fr. Vu de la place, l'édifice se présente sous l'aspect majestueux des églises de la seconde moitié du seizième siècle. La façade est remarquable par le contraste frappant de la simplicité qui la distingue des autres édifices religieux de la ville. Elle a trois portes placées entre des colonnes doriques; ces portes communiquent avec la grande nef et les deux nefs latérales. Au-dessus de la porte principale, deux étages superposés et ornés de colonnes doriques et corinthiennes supportent un petit clocher de forme élégante, couronné de trois statues, représentant les vertus théologales. De chaque côté s'élèvent les tours, d'un style sévère, terminées en coupole, et dont la hauteur est de 78 mètres. L'intérieur est tout or. Un chœur immense remplit toute la grande nef et se relie, par une galerie de composition précieuse, au maître-autel, imité, m'a-t-on dit, de celui de Saint-Pierre de Rome. Les deux nefs latérales sont destinées aux fidèles, et l'on n'y voit ni chaises ni bancs d'aucune sorte. Les Mexicaines, qui s'empressent à l'office divin, s'agenouillent ou s'asseyent sur les dalles humides, la ferveur leur défendant probablement une position moins humiliée qu'exigerait pourtant leur santé délicate. Les hommes ont le loisir de se tenir debout; ils sont rares, du reste, à l'intérieur de l'église; ils s'arrêtent plutôt à la porte, où ils attendent en causant l'arrivée des dames et la fin du service, se trouvant récompensés au delà de leur patience par une œillade discrète ou par un gracieux salut. Parmi les objets d'art que renferme la cathédrale, il faut rappeler une petite toile de Murillo, connue sous le nom de _Vierge de Belen_, et qui n'est pas une des meilleures du grand peintre. L'église la considère comme son joyau le plus précieux. La toile est en assez mauvais état et le tableau demanderait un rentoilement immédiat. Il faut citer encore une Assomption de la Vierge en or massif, du poids de 1,116 onces. La lampe en argent massif suspendue devant le sanctuaire a coûté 350,000 francs. Le tabernacle, également en argent massif, est estimé 800,000 francs. Citons encore des monceaux de diamants, d'émeraudes, de rubis, d'améthystes, de perles et de saphirs, une quantité prodigieuse de vases sacrés en or et en argent, pour une somme inimaginable. La cathédrale renferme le tombeau d'Iturbide, le plus terrible ennemi de l'indépendance, son soutien plus tard. Contre le mur de la tour gauche et regardant l'ouest, se trouve le fameux calendrier aztèque, découvert le 17 décembre 1790, tandis qu'on travaillait à la nouvelle esplanade de l'Impedradillo. Il fut enchâssé dans les murs de la cathédrale par ordre du vice-roi, qui en fit prendre soin comme du monument le plus précieux de l'antiquité indienne. Nous pourrions donner ici un résumé de l'œuvre de Gama en ce qui concerne le calendrier; mais, faute de place, nous sommes forcé de nous abstenir, nous réservant de publier plus tard des documents aussi intéressants. En tout cas, voici le titre de l'ouvrage où chacun pourra puiser d'amples renseignements: _Description historique et chronologique de deux pierres indiennes trouvées à Mexico en 1790_, par D. Antonio de Leon y Gama.--Mexico, 1832. Le _sagrario_ est une immense chapelle formant dépendance de la cathédrale. Là se font les mariages, les enterrements et les baptêmes, et le saint Sacrement y reste sans cesse exposé à la vénération des fidèles. Il est impossible de ne point s'arrêter devant la porte du _sagrario_, et quoique l'ensemble soit d'assez mauvais goût, on ne saurait s'empêcher d'admirer le luxe inouï de ses sculptures et de son ornementation. Nous avons parlé de la coutume religieuse qui impose encore aujourd'hui à chaque piéton de s'agenouiller dans la rue, ou tout au moins de s'arrêter et de se découvrir au passage du saint Sacrement; nous trouvons dans certaines chroniques de l'époque qu'il fallait jadis se joindre à la procession et accompagner le saint viatique jusqu'à la demeure du malade, si bien que la foule, grossissant à chaque pas, finissait par constituer une masse énorme. Le vice-roi lui-même n'en était pas exempt, et plusieurs fois il se vit obligé de prendre la tête de la colonne. En sortant de Mexico par la porte de Belen, et suivant l'aqueduc qui se dirige du côté de Tacubaya, on arrive au château de Chapultepec. Véritable oasis dans la vallée, Chapultepec s'élève sur un monticule volcanique d'environ deux cents pieds; il est entouré d'eaux vives et couvert d'une végétation splendide, le voyageur peut y admirer à son gré une vue panoramique des plus délicieuses. On y remarque de magnifiques _sabinos_, espèces de cyprès dont quelques-uns atteignent soixante-quinze et quatre vingts pieds de circonférence, et dont la vieillesse vigoureuse brave les ravages des siècles. Chapultepec est un des plus anciens souvenirs du Mexique. Au VIIIe siècle, suivant de vieilles chroniques, la colline était déjà le siége d'une colonie d'habitants industrieux et remarquables par leur civilisation. Pendant une longue période, les peuples nomades venant du Nord, se pressent, se succèdent et se mêlent sur ce terrain si souvent disputé, jusqu'à ce que l'avant-garde des hordes mexicaines accueillies par _Jolotl_, roi des Chichimèques, obtint la permission de s'établir à Chapultepec. Depuis la fondation définitive de Mexico, Chapultepec s'est converti en un lieu de pèlerinage. Plus tard, la dévotion populaire se refroidissant, les rois aztèques en firent un musée historique, et ses rocs furent destinés à transmettre à la postérité la physionomie des grands souverains du Mexique. Axayacatl, suivant Tezozomoc, fit placer sa statue sur un rocher de la colline, et le P. Acosta prétend avoir vu de beaux portraits en bas-relief, de Montézuma II et de ses fils, sur pierre vive. Au temps de Montézuma II, Chapultepec devint résidence impériale. Le château moderne élevé par les soins du vice-roi Mathias de Galvez, s'est transformé, en 1841, en école militaire, et dernièrement Miramon, après l'avoir restauré, en avait fait sa résidence. Mais revenons à Mexico. Sur la place de la Douane, place toujours encombrée d'attelages de mules et de chariots vides, se trouve le couvent de Santo Domingo, bien déchu de son ancienne splendeur. Il sert, en temps de guerre civile, de forteresse aux prononcés qui, du haut des clochers, fusillent à leur aise leurs ennemis logés sur les _azoteas_ des maisons, ou sur les tours des couvents voisins. À défaut, l'on choisit pour point de mire le piéton hasardeux que la nécessité chasse de son logis, l'étranger surtout quand on le reconnaît au loin. Aussi le cloître de Santo Domingo ne présente plus que l'aspect de la désolation. Les tableaux qui ornaient les galeries sont à moitié crevés, et les murailles sont noires de la fumée des camps. Les beaux jours de Santo Domingo remontent à l'inquisition, dont il fut le siége. Les annales font remonter à l'an 1646 les fêtes qui célébrèrent le premier auto-da-fé de Mexico. Quarante-huit personnes succombèrent à l'inauguration du terrible tribunal dont les décrets s'exécutèrent jusqu'au commencement du siècle. Autre chose est le couvent de San Francisco. Placé entre la rue du même nom, celle San Juan de Letran et Zuletta, il couvrait une superficie de près de soixante mille mètres carrés. Coupé de cloîtres magnifiques, de cours et de jardins, c'était, à notre avis, le plus considérable et le plus riche de Mexico. Deux églises, dont les intérieurs sont couverts de gigantesques autels de bois sculpté et doré, trois chapelles délicieuses, des cloîtres couverts de tableaux, en faisaient un monument des plus remarquables; mais la politique a renversé le couvent, percé des rues au travers des cloîtres et vendu les jardins. Les garnisons qui occupèrent l'édifice aux jours de lutte ont, comme à Santo Domingo, laissé les tristes marques de leur passage; le couvent est dans un état déplorable. La façade qui regarde la rue de San Francisco présente un portail magnifique. Cette porte est un composé bizarre de pilastres renaissance, couverts de figures en bas-relief, surmontés de chapiteaux composites, et séparés par des niches ornées de statues. Le tout est d'une richesse d'ornementation extraordinaire, d'un goût peut-être douteux, mais d'un remarquable fini de détail, et l'on admire d'autant plus ces sculptures que, au dire de la chronique, elles ne sont point dues au ciseau de l'artiste, mais au pic grossier du tailleur de pierre. Aujourd'hui, m'a-t-on dit, la porte de San Francisco n'existe plus; le couvent est démoli, les matériaux dispersés, le terrain vendu. On regrette que le gouvernement libéral, dans sa hâte de détruire les couvents, n'ait point su conserver ce magnifique échantillon de l'art mexicain. Le couvent de la Mercie n'est qu'une immense bâtisse dont rien, ni l'église, ni la façade, ne peut attirer l'attention du passant; mais son cloître est le plus admirable de Mexico. De blanches colonnes aux arceaux dentelés forment d'immenses galeries encerclant une cour dallée, dont une fontaine bien modeste orne le centre. Ces colonnes légères et les dentelures finement découpées rappellent le style grenadin qu'on voit se développer avec tant de splendeur dans la cour de l'Alhambra. Placé au centre d'un faubourg des plus populeux, le cloître, par sa solitude et son silence, forme un contraste frappant avec le tumulte et l'agitation du dehors. Rien ne peut se comparer à la tristesse qui règne dans ses murs. De temps à autre un _aguador_ vient remplir à la fontaine ses _cantaros_ et ses _chochocoles_ (urnes et pots qui lui servent à transporter l'eau). Quelquefois la tunique blanche d'un religieux vient animer une seconde le désert des galeries, pour disparaître aussitôt dans l'ombre des vastes corridors, peuplés de cellules désertes pour la plupart. Aux murailles des galeries sont suspendus de nombreux cadres avec personnages grandeur nature, représentant des scènes religieuses, les martyrs de l'ordre, et les saints qui l'ont rendu célèbre. Toutes ces physionomies muettes, dans l'extase de la prière ou de la douleur, n'offrent aux yeux que poses violentes et tableaux d'horreur. Ce ne sont que dislocations, bûchers, supplices de tous genres. Parmi ces personnages, les uns lèvent au ciel leur tête coupée dont le sang les inonde, d'autres vous tendent à l'envi leurs moignons sanglants ou leurs membres calcinés. Un dégoût invincible envahit tout votre être; vous vous reportez à ces temps de sainte fureur où l'on béatifiait la souffrance, où l'on avait soif de supplice et vous bénissez le ciel de vous avoir fait naître dans un siècle moins barbare, où Dieu se contente d'hommages plus faciles et de moins horribles sacrifices. La Mercie possède encore une belle bibliothèque où l'amateur pourrait découvrir des trésors; et le chœur de l'église, composé d'une centaine de siéges en chêne sculpté, est un des plus beaux que je connaisse. Le Salto del Agua est la seule fontaine monumentale que possède Mexico. Placé en dehors des grandes voies de circulation et dans le centre d'un faubourg, il termine l'aqueduc qui, partant de Chapultepec, amène à Mexico les eaux de ses sources. C'est une construction oblongue, ornée d'une façade fort médiocre. Au centre, un aigle, aux ailes déployées, soutient un écu meublé des armes de la ville. De chaque côté, des colonnes torses avec chapiteaux corinthiens supportent deux figures symboliques de l'Amérique et de l'Europe, qu'accompagnent huit vases à moitié brisés. Suivant les historiens de la conquête et les anciens auteurs mexicains, le Salto del Agua et l'aqueduc qu'il termine avaient remplacé l'ancien aqueduc de Montézuma, bâti par Netzahualcoyotl, roi de Texcoco, sous le règne de Izcoatl, c'est-à-dire de 1427 à 1440. Nous lisons aussi dans Clavijero, que deux aqueducs amenaient l'eau de Chapultepec à la capitale. La bâtisse était un mélange de pierre et de mortier, la hauteur des aqueducs de cinq pieds, la largeur de deux pas. Ces aqueducs occupaient une chaussée qui leur était exclusivement réservée, et amenaient l'eau jusqu'à la ville et de là dans les palais impériaux. Quoique l'aqueduc fût double, l'eau n'était fournie que par un seul à la fois, facilitant ainsi la réparation de l'autre, afin que l'eau arrivât toujours pure. Il faut avouer que les Mexicains d'autrefois avaient plus de prudence et plus de soin de leurs monuments que ceux de nos jours, qui laissent tomber les leurs en ruine. En parcourant les environs de Mexico, on trouve à Popotlan, à deux lieues environ de la ville, l'un des plus poétiques souvenirs de la conquête. Ce fut à l'ombre du vieil _ahuahuete_ (cyprès) que Cortez vint reposer ses membres endoloris et pleurer son effroyable défaite du 1er juillet. L'arbre fut appelé depuis: Arbre de la nuit triste. Rappelons rapidement les causes qui amenèrent ce déplorable événement. Montézuma était prisonnier des Espagnols, et la noblesse mexicaine, voulant encore fêter son roi dans les fers, offrit au monarque malheureux un bal, dans le palais même qui lui servait de prison. Alvarado commandait en l'absence de Cortez, mais il ne voulut permettre la réunion qu'à la condition expresse que les Mexicains s'y rendraient sans armes. Le palais se remplit, à l'heure fixée, des nobles mexicains vêtus de leurs plus riches parures et couverts de leurs joyaux les plus précieux. C'était un océan de plumes aux vives couleurs, une richesse incroyable de plaques d'or, un amas prodigieux de perles, de diamants et de pierres précieuses. À l'aspect de tant de richesse, les Espagnols furent éblouis, leur convoitise s'éveilla terrible, leurs regards s'allumèrent, la soif de l'or les enivra, et l'assurance de l'impunité leur fit commettre la plus infâme des trahisons. D'un commun accord, ils se précipitèrent comme des tigres sur la noblesse sans défense, et se gorgèrent à l'envi de carnage et d'or. La nation frémit à la nouvelle de cet attentat sans nom, mais le respect inspiré par le roi prisonnier la maintint encore. Cortez, du reste, était absent, et l'on comptait sur sa justice et le châtiment des coupables. Cependant, il arrivait vainqueur de Narvaez et son entrée fut triomphale. Aveuglé par le succès, Cortez se borna à quelques réprimandes, espérant que le temps apaiserait l'indignation populaire. Mais le désespoir et la colère des Mexicains arrivèrent à leur paroxysme, et la mort de Montézuma ne permit plus l'espérance d'aucun arrangement. Ce fut alors une guerre à mort, sans trêve ni merci. Les arquebuses et les couleuvrines furent impuissantes contre ce flot toujours renouvelé d'assaillants désespérés. Les Espagnols indécis, troublés, durent songer à la retraite. Cortez lui-même perdit en cette circonstance la présence d'esprit qui ne l'avait jamais abandonné. Devant l'énormité du péril, son courage chancela; il voulut fuir et crut déguiser sa retraite à la faveur d'une nuit pluvieuse. La troupe espagnole, suivie des Tlascaltecas ses alliés, abandonna donc cette ville, témoin de tant de triomphes. Chaque soldat chargé d'or suivait péniblement la route obscure; nul danger apparent n'arrêtait sa marche, la ville était silencieuse. Quelques heures encore tout était sauvé. Mais au moment de franchir les ponts de la rue de Tlacopan, des milliers de guerriers surgirent de tous côtés. Ce fut une mêlée horrible, un mélange épouvantable de cris de douleur et de hurlements de rage, un combat sans nom, où l'élite de la troupe espagnole périt sans gloire dans les eaux bourbeuses des fossés et sous la hache impitoyable des Mexicains. Cortez, Ordaz, Alvarado, Olid et Sandoval échappent avec peine, suivis d'une poignée des leurs. Ils fuient et s'éloignent désespérés, n'osant rappeler cette nuit sanglante. Ils arrivèrent ainsi jusqu'à Popotlan où Cortez, pleurant, dit-on, vint s'étendre sous le vieux cyprès. «Ô Cortez! s'écrie un de nos compatriotes, Alvarado et vous tous, valeureux comme Thésée, mais insatiables comme Cacus, vous ne méritez pas des statues de marbre, mais d'argile! Loin d'être les apôtres de la civilisation, votre valeur n'a servi qu'à l'abrutissement du peuple dont vous deviez améliorer le sort en l'initiant aux mystères d'une destinée supérieure. «Que reste-t-il de vos actions héroïques? Un peuple déchu de son ancienne splendeur, d'un christianisme douteux, et s'enfonçant chaque jour dans une abjecte barbarie: quelques pages glorieuses, mais impures; une rue du nom d'Alvarado, un vieil arbre décrépit et solitaire, devant bientôt mêler ses cendres à celles des malheureux dont il rappelle le souvenir funèbre.» C'est encore à notre savant ami, M. Jules Laverrière, que le voyageur de la vallée de Mexico doit la découverte des ruines de Tlalmanalco et quelques renseignements sur leur origine. Du reste, nul mieux que lui ne connaît le plateau, et personne n'est plus capable de le mieux dépeindre. À une lieue et demie de Chalco, le touriste se dirigeant vers les volcans, monte une petite côte, passe devant la magnifique filature de Miraflores, et se trouve, à quelques milles au delà, devant le village à demi ruiné de Tlalmanalco. Au milieu du cimetière, près de l'église moderne, s'élèvent les superbes arceaux dont la création remonte aux premiers temps de la conquête. Ces ruines, selon M. Laverrière, sont les restes d'un couvent de franciscains, dont les travaux restèrent inachevés. L'architecture de ces arceaux est vraiment extraordinaire, et la forme des colonnes, les chapiteaux et les sculptures tiennent du mauresque, du gothique et de la renaissance. La création est toute espagnole et reporte l'imagination de la cathédrale de Burgos à l'Alhambra. L'ornementation porte un cachet mexicain, riche, capricieux, fantastique et mi-symbolique. Mais si le dessin est espagnol, l'exécution est toute mexicaine, et l'ensemble de l'œuvre a l'empreinte des deux civilisations. Les ruines de Tlalmanalco sont uniques dans leur genre au Mexique, et l'on ne retrouve nulle part rien qui leur puisse être comparé. Il reste au voyageur, pour bien connaître la vallée, à faire une excursion à San Agustin, à Tacubaya et à Nuestra Señora de Guadalupe. San Agustin est un assez joli village à quatre lieues au sud de Mexico. Toute sa célébrité lui vient du jeu qui, à la fête patronale, attire les Mexicains et les étrangers qui viennent y tenter la fortune. Il faut avoir, au moins une fois dans sa vie, assisté à cette réunion extraordinaire, où la dignité la plus exquise préside aux arrêts de l'aveugle déesse. Dans une salle immense s'étend un vaste tapis vert, disparaissant sous des amas d'or. On y joue au _monte_, espèce de lansquenet. Le banquier n'a qu'une chance raisonnable, et les probabilités sont bien partagées, à l'opposé des jeux de Hombourg, qui sont une véritable duperie. L'enjeu est considérable; rien ne vient contrarier la chance du joueur, la ponte étant illimitée. Vous pouvez en principe, si vous en avez les moyens, ponter le total de la banque sur table, c'est-à-dire de quatre à cinq cent mille francs. Cela s'appelle _tapar el monte_. Il faut ajouter que ce cas est rare, mais un bonheur quelque peu suivi peut amener ce résultat. Entrons, la salle est pleine; l'or seul est admis. Les cartes s'étalent et s'appellent. Perdants ou gagnants reçoivent ou repontent sans qu'un geste malheureux ou qu'une parole déplacée vienne interrompre la partie qui se continue. Au milieu de cette assemblée où se déroulent à chaque instant les péripéties de la plus terrible des passions humaines, on entendrait voler une mouche, le silence est absolu. Combien, cependant, s'éloignent désespérés! On parle d'un _padre_ riche, qui quelquefois arrive suivi d'un domestique porteur d'une _talegue_ d'or (quatre-vingt-cinq mille francs). Il s'arrête, regarde un instant les coups, combine, observe, calcule et se décidant pour une carte qui lui plaît, dépose comme enjeu la somme entière. Le croupier appelle, il écoute sans émotion apparente, gagne ou perd avec le même calme, allume tranquillement une cigarette et se retire. Les fêtes de Tacubaya n'ont point la même célébrité; on y joue comme partout au Mexique, mais la merveille de Tacubaya, c'est la propriété de don Manuel Escandon, résidence délicieuse, entourée d'eau, coupée de lacs et de cascades, et contenant toutes les flores du globe. Un horticulteur émérite en dirige l'entretien, et nous rendons hommage à l'urbanité charmante du propriétaire de la villa et de son neveu don Pepe Amor, qui en font les honneurs avec tant de grâce. Guadalupe est un village à deux lieues au nord de Mexico. Un chemin de fer vous y mène en quelques minutes. Guadalupe est le grand pèlerinage du Mexique, et l'église se trouve sur le Tepeyac même où Tonantzin, la mère des dieux mexicains, respirait les vapeurs du copal, aux lieux où fumait le sang des victimes humaines. La Vierge y possède une chapelle privilégiée où les miracles se succèdent sans relâche. Placée au sommet d'une pointe de rocher relié à la chaîne principale et qui fait promontoire dans la plaine, la chapelle regarde Mexico et permet au voyageur de parcourir de l'œil tout le panorama de la vallée. Au pied du rocher, une fontaine merveilleuse, couverte d'un dôme magnifique, prodigue moyennant redevance, à tous les infirmes du globe, les vertus curatives de ses eaux sacrées. Chaque jour, l'Indien crédule y vient renouveler sa provision épuisée, réciter ses humbles prières aux pieds de la Vierge, et s'en retourne satisfait d'avoir un instant contemplé la divine image. Les jours de fête, c'est une masse énorme de population accourue de tous les points du Mexique; tous les costumes y sont réunis, tous les types s'y confondent: ce ne sont partout que cris de joie et bruit de cloches. Les marchands de toute espèce étalent aux yeux des promeneurs des fruits de tous les climats; l'Indienne y fabrique des tortilles et de grandes galettes à la graisse rance, dont l'odeur vous prend à la gorge. Le _pulque_ coule à plein bord. Vous vous retirez fatigué de ces bruits, la tête embarrassée par ces parfums de rôtisseur, couvert de poussière, et vous rentrez avec une vague réminiscence de la foire aux jambons de Paris. IV ANECDOTES ET RÉFLEXIONS Il peut sembler curieux, par le temps qui court, de tracer quelques esquisses mexicaines et de conter des anecdotes qui mettent le lecteur au fait de coutumes qu'il ne connaît guère. Mon dessein, en écrivant ces lignes, n'est point de faire de la politique pas plus actuelle que rétrospective; car, malgré tout mon désir d'être juste dans mes appréciations, il se pourrait que, malgré moi, mes sympathies se déclarassent pour tel ou tel, chose bien égale au lecteur assurément. Non, je parlerai de l'un et de l'autre, taisant quelquefois les noms, et tout aussi indépendant envers le parti de l'Église, que je respecte, qu'envers le parti libéral, qu'on blâme aujourd'hui. Des deux côtés, les hommes se valent; ils sont Mexicains. Quant aux principes, c'est une affaire d'appréciation. Je ne dirai que ce que j'ai vu, et cela suffira, je pense; car, au Mexique, le possible n'est guère vraisemblable, et les on dit pourraient m'attirer des contradictions. Je laisse dormir le passé. Il m'est dur néanmoins de ne pouvoir faire preuve d'érudition sur la conquête, les vice-rois, l'indépendance; sur l'empereur Iturbide, qu'on fusilla comme un chien, et Santa-Anna, qui jouit tranquillement de ses rentes. J'arrive à Comonfort, qui, chacun le sait, se retira tranquillement à Vera-Cruz, il y a quelque cinq ans, chassé par Zuloaga son ami, Osollo, un charmant garçon, et le jeune Miramon, qui voyage aujourd'hui pour son plaisir. À cette époque, j'arrivais précisément à Mexico, et j'avais à peine eu le temps de me choisir un gîte, lorsque j'aperçus quelques _leperos_ amoncelant des pavés dans la rue. Il y avait là-dedans une intention de barricade qui m'intrigua, et, m'informant aussitôt, j'appris avec étonnement que nous étions en révolution. Je ne m'en doutais vraiment pas. En effet, la citadelle s'était prononcée; elle avait pour elle le couvent de Santo Domingo et celui de San Agustin; quelques guerillas, en outre, arrivaient à toute vapeur. Comonfort tenait le palais, la cathédrale et San Francisco. J'ai dit, au précédent chapitre, ce qu'est un _pronunciamento_; c'est une charge de mauvais goût, qui, malheureusement, au Mexique se renouvelle trop souvent. Ces messieurs s'amusent, et c'est affaire entre eux; mais les étrangers en souffrent et leurs intérêts sont cruellement compromis. Bref, chacun fit ses barricades, face à face, à courte distance les uns des autres, sans plus se déranger que s'il se fût agi du barrage d'un ruisseau ou du dépavage d'une rue: s'arrêtant, prenant haleine, soulevant un pavé, se lançant une injure, quelque chose d'énorme, par exemple, et que je ne saurais redire, car leurs jurements sont fort orduriers. Quant au fusil, pendant deux jours il n'en fut pas question, et l'on n'entendit siffler des balles que lorsque les barricades terminées, chacun se trouvait parfaitement à l'abri. Comme on le voit, cela peut s'appeler faire la guerre en amateur. Pour les principes nouveaux proclamés par Zuloaga et Ce, je me dispenserai d'en parler; je n'ai jamais rien pu comprendre à tous les plans (car cela s'appelle un plan) de ces messieurs. Je les ai vus monter au pouvoir, en descendre, y remonter encore, moins légers, je vous prie de le croire, à la descente qu'à la montée: c'est là certainement le seul et véritable plan, s'enrichir; et il est bon, soyez-en sûr, car on ne recommencerait pas aussi souvent. En somme, et avec de la bonne volonté, je me suis aperçu d'une chose: c'est que le clergé et l'armée voulaient conserver le privilége d'être jugés par leurs pairs (cela s'appelle les _fueros_), et qu'une partie intelligente et éclairée de la nation n'entendait pas de cette oreille. C'est peut-être mauvaise volonté de sa part, entêtement ou mauvaise entente de ses intérêts. Je me rappelle cependant qu'en France, autrefois, on avait réclamé contre cette manière de faire. De plus, le clergé veut conserver ses biens; il possède comme les deux tiers du Mexique. On les lui a donnés, n'est-il pas juste qu'il les garde? Voilà toute la guerre; et depuis tantôt quarante ans, l'un tire à hue et l'autre à dia: «Je les garderai... tu ne les garderas pas.» Il y avait donc des barricades; une entre autres au pied de ma maison: j'étais aux premières loges. San Agustin tirait sur nous; quand je dis nous, c'est une figure, et c'est de la barricade que je veux parler. Chacun faisait son devoir et tirait, en détournant la tête, sur des ennemis absents, car on ne pouvait distinguer personne et je n'apercevais pas le plus petit plumet à l'horizon. Néanmoins, je fus obligé de me retirer de ma loge d'avant-scène: une balle, puis deux frappèrent la console de la fenêtre, une autre entra dans l'appartement. Je compris que c'était bien à moi que s'adressait cette plaisanterie. Je me retirai. C'est là, du reste, le côté plaisant de cette sorte de guerre; on se tue rarement entre soi, mais le passant ou l'étranger risque fort d'attraper une balle égarée. Ce fut alors que, pour la première fois, j'aperçus le président Comonfort; il inspectait les barricades, payant de sa personne et encourageant les siens. Malgré tout, l'enthousiasme baissait visiblement, car la paye devenait rare, et la victoire est au dernier écu. Comonfort est un gros bonhomme tirant à l'obésité, un peu mou, m'a-t-on dit, mais plein de cœur et trop clément. Ceux qui le chassèrent furent tous ses obligés. Les partis étaient en présence depuis huit jours: cela devenait gênant et menaçait de se prolonger encore: toutefois on prenait son temps et l'on se reposait mutuellement de tant de fatigues. Chaque jour, de huit à onze heures du matin, on avait vacance. C'était alors des visites de l'un à l'autre, une poignée de main par-ci, une injure par-là, et cependant, les cuisinières allaient aux provisions, de manière que personne ne souffrait de la faim, ce qui ne manquait pas de charité des deux parts. De plus, chaque parti s'adressait des cartels et des défis; l'un d'eux, je ne sais plus lequel, proposa donc à l'autre une bataille en rase campagne. Ne vous semble-t-il pas voir deux champions prudents se toiser avec fureur et s'écriant: «Sortons, monsieur, sortons,» et ne sortant jamais. Cela me fit cet effet-là, car ni l'un ni l'autre ne voulut sortir, se trouvant bien où il était; jusqu'à ce que, je l'ai dit plus haut, les partisans de Comonfort, n'ayant plus le sou, passèrent à l'ennemi qui en avait. Comonfort se retira donc sans être inquiété. Ces messieurs entrèrent au palais; il y avait foule; les cloches sonnaient à toute volée, et ce fut vraiment un beau jour pour nous, qui, depuis trois semaines, ne pouvions sortir du logis. On s'embrassait sur la place du Palais; c'étaient des cris de triomphe et des hourras, et viva Miramon, et viva Zuloaga! puis les courbettes de ces jours, les dévouements et les protestations, toute la comédie du succès. Comme il y avait beaucoup de moines sur la place et que les grands chapeaux à la Basile s'agitaient avec enthousiasme, je compris que le clergé devait avoir gagné quelque chose, et je m'en réjouis fort. Ce n'était partout que proclamation sur proclamation. J'avais lu les autres et je lus celles-là; c'est toujours, on le sait, la même histoire: anarchistes, voleurs, incendiaires, etc.; ce sont douceurs que chaque parti s'adresse, et vraiment entre les deux le cœur balance, car tous deux volent impunément. Les rues de Mexico, pendant ces jours de fête, offraient un spectacle vraiment singulier; la foule se composait surtout de _leperos_, tous plus ou moins chargés de pièces de coton ou d'indienne gagnées dans leur zèle à rétablir la circulation; il faut ajouter que quelques barricades étaient faites avec des ballots d'étoffes et que ces dépouilles étaient étrangères et ne coûtaient rien à la nation. Il y avait, parsemant la foule, un grand nombre de moines et de _padres_. Chacun d'eux jouit d'une physionomie toute particulière, et j'en veux dire quelque chose. Le père de la Mercie est sombre d'habitude; il porte en lui quelque chose de la désolation de son couvent et s'occupe de science. On le voit rarement faire l'œil aux passantes. L'augustin a quelque chose de dégagé dans sa marche et de guerrier dans son attitude; cela n'a point droit de surprendre; il a vu tant de _pronunciamentos_, ses cloîtres ont si souvent servi de casernes et ses clochers de forteresses, que le soldat a déteint sur lui. Le dominicain regrette l'inquisition; mais, quant au franciscain, c'est la perle des moines, il est tout a l'amour. Bien des fois je l'ai vu poursuivant les belles filles dans les rues; indifférent à l'âge; au type, à la naissance, il a pour toutes des sourires aussi bien que des bénédictions. Quelques dames cependant n'acceptent pas comme pain bénit des propositions au moins déplacées, et je puis parler d'une charmante Française qui n'échappa qu'avec peine aux obsessions de l'un d'eux. L'enragé, car il faut être enragé vraiment, ne se rebutait point devant l'indignation de notre compatriote; il continuait à lui sourire malgré ses gestes d'horreur, et, croyant mieux faire ou se rappelant peut-être le «_vous m'en direz tant_» d'une femme célèbre, il tira de sa poche une poignée d'onces; nouvelle galanterie qui força la dame en question à se réfugier chez moi. Pour lui, inébranlable dans sa persévérance et sachant du ciel que frappant on vous ouvre, il se planta devant la porte et attendit. --Tenez, le voilà, me disait cette pauvre femme, me montrant son persécuteur; le voilà, le monstre, s'écriait-elle avec indignation. Pour lui, touchant effet de la charité chrétienne, il lui rendait baiser pour injure. Mais il ne suffit pas de chanter victoire, et rien n'est fait, s'il reste quelque chose à faire; on connaît la phrase, elle a beaucoup servi, et Miramon, qui s'efforçait de copier l'immortel général de l'armée d'Italie, en bourra plus tard ses proclamations. Voilà comme on abuse des plus belles choses. Une fois donc le pouvoir organisé, c'est-à-dire Zuloaga nommé président, les factieux de la veille poursuivirent les rebelles du lendemain; ces changements sont de tous les siècles, de tous les pays et ne blessent personne. Osollo fut donc nommé général en chef de l'expédition; il partit. C'était un charmant garçon qui donnait à tous de grandes espérances; une victoire le rendit célèbre, mais il ne fit que passer, on l'oublia. Étrange chose que la renommée! il avait l'âme généreuse, l'éducation française, les idées libérales; quelques paroles imprudentes le trahirent, une colique l'emporta en quelques jours. Miramon lui succéda. Vous avez peut-être entendu prononcer ce nom-là; nous en dirons quelque chose tout à l'heure, j'ai hâte d'arriver à Zuloaga. Je ne puis parler qu'avec respect d'un aussi haut personnage, un président n'est pas un homme ordinaire, et celui-ci moins que tout autre. M. Zuloaga fut croupier de jeu dans un établissement de _monte_ puis général; ici, j'ai quelque doute: fut-il premièrement général et croupier par la suite; le cas est incertain, je crois qu'il cumulait. Arrivé à la présidence, il y réussit peu, et son passage aux affaires n'a de saillant que deux aventures que l'on croira difficilement, et qui sont parfaitement vraies. On célébrait la fête de l'indépendance et Zuloaga présidait à l'Alameda une assemblée de députés et de fonctionnaires publics; on parlait des jours immortels, des héros de l'indépendance, Hidalgo, Morelos, Iturbide, beaux discours et vaines paroles; quand un inconnu s'avança tenant à la main un jeu de cartes sale, et le jeta à la figure du président: la cérémonie se trouva, on le comprend, interrompue. Chacun s'empressa autour du premier fonctionnaire de l'État; mais lui, en homme qui sait vivre et qui connaît les cartes, et qui sait tout ce qu'on peut attendre de leurs bizarres caprices, s'essuya la figure avec le calme d'une grande âme, et la séance continua. Quant à l'audacieux, il avait disparu. Plus tard, lorsque Miramon lui fut adjoint comme substitut-président, Zuloaga le suivit en campagne, et fut escamoté six mois. Escamoté? dira-t-on, c'est par trop fort, un président escamoté, cela ne s'est jamais vu; en vérité, je réclame pour le Mexique, cela s'est vu, cela s'est fait, et le plus extraordinaire de la chose, c'est qu'on n'y fit pas attention. Quinze jours après la disparition de la victime, deux officiers rapportèrent à sa femme en deuil, l'un son épée, l'autre ses pistolets, tout comme dans Marlborough, mais là s'arrête la comparaison. On le crut mort. Six mois plus tard, Zuloaga reparut et le pays fut assez ingrat pour ne point célébrer ce grand jour! On ne s'en occupa même pas. Soyez donc président pour si peu! Miramon, qui lui succéda, est un garçon de trente-deux à trente-quatre ans, brave, cela n'est pas douteux, mais, m'a-t-on dit, de peu de moyens. Poussé par une femme ambitieuse, de beaucoup d'esprit, dit-on, et bas-bleu par-dessus le marché, il a fait son chemin et rapidement, car en dix-huit mois il devint, de capitaine, président. Je ne connais madame qu'indirectement, mais je puis donner sur son compte une anecdote qui peindra mieux que toute chose au monde les étranges mœurs de ce pays. Je tiens la chose de première main de madame X... elle-même. Madame X... tient à la porte de Mexico un charmant petit cabaret, avec ombrage et jeu de boule. On dîne parfaitement chez elle; de plus, elle est polie et avenante, ce qui ne gâte rien. Elle eut pour _commadre_, commère, madame Miramon, alors qu'elle n'était que mademoiselle Concha de Lombardo, ne songeant point assurément qu'un jour elle se verrait assise sur le fauteuil présidentiel du Mexique. Ô coup du sort! vanité des vanités! je pourrais à ce sujet me livrer à de longues considérations philosophiques, je suis bon prince, et je passe; la loi de succession au fauteuil est rapide au Mexique. Miramon n'est plus président, et madame n'est plus présidente. Ce fut à son passage au pouvoir que se rapporte _mon histoire_: en bonne princesse qu'elle était, en charmante femme qu'elle est toujours, madame Miramon venait visiter sa bonne amie, sa commère, madame X... Celle-ci, honorée, comme vous le pensez bien, d'une condescendance aussi grande, abandonnait à la hâte casseroles et poêle à frire, pour entamer avec la présidente de longues causeries, où la politique n'était point étrangère: --Tu devrais bien, disait madame X... (vous voyez l'intimité!) tu devrais bien dire à ton mari qu'il fasse telle ou telle chose, cela nous irait, et si cela continue il perdra nos sympathies. Les impositions forcées nous étouffent, tâche donc d'arranger cela. --Et dis-moi, ajoutait madame X.., que feras-tu quand ton mari ne sera plus président? car il faudra bien un jour faire place à quelque autre. --Ah! répondait ingénument la présidente, j'irais à Paris et à Londres voir l'impératrice et la reine. Et la conversation roulait intéressante de la cuisine à la politique, pour revenir aux chiffons. M. Gavarni pourrait introduire l'anecdote dans son _Histoire de politiquer_. La biographie de Miramon ne manque pas également de traits d'un haut comique; alors que substitut-président, et de fait, chef de la république, il se livrait à l'exercice de la savate ou de la boxe avec des ouvriers français qui chantaient la _Marseillaise_ dans un cabaret aux portes de Mexico, la chose est vraie. Voyez-vous d'ici le président rentrant au palais avec l'œil au beurre noir! Plus tard, on ne l'a pas oublié, quelque temps avant sa chute, Miramon forçait en plein jour le coffre-fort du consulat d'Angleterre pour enlever trois millions; j'étais présent, il y avait foule et murmures et indignation, mais ce fut tout, et l'Angleterre ne fit que protester, et Miramon se promène sans doute sur nos boulevards! Voilà qui est profondément triste. Ce que je viens de raconter des Mexicains et les anecdotes qui vont suivre n'ont point pour but de faire mépriser un peuple dont j'ai reçu de vives marques de sympathie: loin de moi l'idée de déverser le ridicule sur des natures bonnes au fond, mais déplorablement perverties. Le Mexicain a, pour toutes ses faiblesses, au besoin pour tous ses crimes, une excuse: le manque d'éducation, le défaut absolu d'organisation sociale. Mais, en nous reportant au moyen âge, au temps de nos guerres religieuses, et même au règne de Louis XV, nous trouverions chez nous plus de misères et de violences de toutes sortes. C'est l'histoire des deux chiens de Lycurgue. Au Mexique, on ne peut s'étonner que d'une chose, c'est que, dans l'état où se trouve la république, il n'y ait pas plus de vols et plus d'assassinats. Enlevez à Paris sa garde de police, à la France sa gendarmerie, et vous m'en direz des nouvelles! Quoi qu'on dise, notre nature est plus violente que celle des peuples qui habitent les pays chauds. Au Mexique, point de suicide par amour, jamais il ne m'en fut cité d'exemple; l'homme d'affaires résiste en stoïque au désespoir que peut amener une faillite, et le suicide du négociant est plus rare encore que celui de l'amoureux. Le duel, qui vous présente la mort comme un Anglais son ami, avec la froide politesse d'un homme bien élevé, ne lui sourit guère. La rixe, voilà son élément; le couteau marche, l'un d'eux succombe, il meurt, c'est fort bien: il n'a pas eu le temps d'y songer. Serait-ce que le sentiment de l'honneur est moins développé chez eux? S'ils tiennent davantage à la vie, c'est peut-être que la leur est plus douce que la nôtre; c'est peut-être encore une affaire d'éducation. Les Romains s'injuriaient comme des crocheteurs et ne se battaient pas. Ce que l'on raconte des guerres incessantes des Mexicains, de leur sang-froid dans la vengeance, de leur cruauté dans les exécutions sommaires, ne peut qu'amener l'erreur sur le jugement que mérite la nation. Les passions et les haines enfantées par les discordes civiles couvrent des instincts meilleurs. Le châtiment le plus légitime reçoit rarement son exécution, s'il n'est promptement appliqué. On en est chaque jour témoin parmi ces revirements soudains de la politique locale. Faites qu'à travers les cris de mort au traître, l'homme engagé dans la tourmente échappe un moment aux premiers élans du triomphe, sa vie est assurée. Cela prouve, en somme, que le Mexicain manque d'énergie. Il aime trop la paix, c'est pour cela qu'il a toujours la guerre. Une vingtaine d'hommes turbulents bouleversent l'empire: la loi de Lynch et quelques exécutions rapides réduiraient tous ces coureurs de route, et ces loups féroces se changeraient en mouton paisibles. Cette étrange apathie à laisser faire et à souffrir, leur avait attiré d'un journaliste français l'apostrophe suivante qui ne manque pas d'éloquence et qu'ils ne lui pardonnèrent jamais. «Ce n'était pas de l'_atole_, leur disait-il, qui coulait dans les veines de la Convention.» L'_atole_ est une solution fade et liquide de farine de maïs et d'eau. Quelle que soit donc la férocité que nous ayons vue régner dans les trois dernières années de lutte, ne faisons point retomber sur les instincts nationaux les scènes désolantes dont le Mexique a été le théâtre: ce serait plus injuste encore que d'inscrire au compte de la moralité des gens de bien et donner pour type du caractère social en France les monstrueuses horreurs de nos mauvais jours. Le voleur, au Mexique, ne peut être considéré sous le même point de vue que chez nous: ce n'est pas un scélérat, c'est un homme comme tout le monde... au Mexique. «Certes, me disait un ami, je n'ai nul goût à m'approprier sans façon le bien d'autrui; mais j'ai souvent envié le sort du voleur: il est le roi de la situation; pour peu qu'il mette d'entrain et d'adresse aux exploits de son art, il est partout vanté, comblé d'éloges, et les salons comme les ruelles mal famées applaudissent à ses ingénieux hauts faits.» Le Mexicain aime à conter les aventures où il a figuré comme victime; il ne s'en plaint pas; les grands événements l'intéressent, les petits accidents l'amusent. J'ai vu, dans les rues de Mexico, des gens bien élevés se montrer du doigt, en étouffant de rire, un apprenti filou qui escamotait, à vingt pas de leur cercle, le mouchoir d'un passant, auquel ils allaient ensuite en se moquant, demander des nouvelles de sa poche déserte. Les voleurs de mérite sont bien connus: on les rencontre parfois dans la rue; on les salue affectueusement, plusieurs même s'empressent à leur serrer la main. Dans les circonstances graves, les juges trouvent difficilement des témoignages pour condamner un coupable: personne n'a jamais rien vu; on craint de se faire une querelle avec l'accusé devenu libre ou avec ses amis; on se laisse voler, dans la crainte de se faire un mauvais parti. Au Mexique, le jeu est dans les mœurs, comme le vol. Les maisons de _monte_ sont tenues par les gens les plus honorables, qui parlent volontiers de leurs occupations incessantes et qui tonnent contre l'oisiveté, mère de tous les vices. Dans les grandes fêtes du tripot, à San Agustin par exemple, on rencontre des familles au complet, grands parents et petits-enfants, qui s'encouragent mutuellement à tenter les hasards du sort et qui trouveront toujours une bourse ouverte pour les aider à conjurer les malheurs de la fortune. En 1854, un sacristain de San Francisco, bien connu pour sa dévotion, eut l'idée suivante: il feignit avoir gagné le lot de vingt mille piastres (cent mille francs) à la loterie de la Havane. Le bruit s'en répandit et chacun de féliciter l'heureux sacristain. Lui, cependant, voulut rendre grâce au ciel d'une faveur si grande; il organisa donc une cérémonie religieuse d'une pompe exceptionnelle: le haut clergé serait présent et l'évêque (moyennant salaire) devait y faire un sermon sur la bienveillance du Seigneur s'étendant à la réussite des gens pieux; c'était de circonstance. La grande société de la ville était invitée; mais pour une fête aussi prônée, le mobilier des églises ne devait point suffire, et le sacristain s'en fut quêter, dans toutes les maisons riches, les objets de luxe servant au culte particulier de chacun. On s'empressa de lui fournir chandeliers d'or et d'argent massif, parures de la Vierge et de l'Enfant Jésus, broderies précieuses, perles et diamants: il y en eut pour une somme considérable. Tout se passa bien; le sermon de monseigneur fut des plus éloquents, la cérémonie splendide. Le soir, pour couronner la fête, le sacristain fûté disparaissait avec toutes les richesses d'emprunt qu'on ne put jamais retrouver. Le tour passa pour bien joué, l'on ne fit qu'en rire. Voilà de la tolérance. Un prêtre me racontait qu'il existe, à San Hypolito (l'hôpital des fous à Mexico), une image de la Vierge, d'un caractère particulier: elle est fort laide et presque noire, se rapprochant du type indien. Les filles publiques de la ville l'ont en grande vénération et viennent chaque jour la supplier de leur accorder pour la nuit une ample moisson d'amants. Lorsque le hasard a favorisé le commerce de ces malheureuses et qu'elles se trouvent satisfaites du produit de leurs charmes, elles s'empressent auprès de la Vierge pour la remercier de ses faveurs, et lui offrent en reconnaissance, une partie de leur gain, la priant de leur continuer sa toute-puissante protection. Voilà, certes, vis-à-vis de l'Immaculée-Conception, un singulier genre de piété. Pendant mon séjour à Mexico, un Mexicain ou un Espagnol se prit de querelle avec un Français. La scène se passait au café, devant de nombreux témoins. Il y eut voies de fait, une rencontre fut décidée. On prit rendez-vous, pour le lendemain cinq heures, à l'Alameda. Notre compatriote attendait son adversaire en retard et désespérait déjà de le voir arriver. Au moment de partir, celui-ci parut à cheval, suivi d'un domestique: il mit pied à terre et s'approcha; un ample manteau le couvrait en entier, de manière à cacher ses mouvements. Il aborda le Français en souriant, et quand il fut à deux pas du malheureux qui s'attendait à des excuses, il le renversa d'un coup de pistolet qu'il avait sous son manteau: le misérable n'avait pas même osé montrer son arme. L'homme à terre, l'assassin remonta tranquillement à cheval et disparut. Voilà du courage. Au temps de nos démêlés avec le Mexique, lors de l'occupation de Vera-Cruz par l'amiral Baudin et de la prise de San Juan de Ulloa par le prince de Joinville, Mexico se trouvait dans une agitation extraordinaire. Il y avait des élans de patriotisme et des bravades insolentes à l'adresse de nos malheureux compatriotes. Un jour, au café de la Gran Sociedad, trois officiers, parlant de l'armée française d'occupation, s'étaient échauffés outre mesure, et les motions les plus bizarres se succédaient sans relâche. --Moi, disait l'un, que Santa-Anna me donne un régiment, et je me charge de mettre tous ces _gavachos_ (terme de mépris) à la raison.--Moi, disait l'autre, j'irai les lasser jusque sur leurs vaisseaux.--Par la sambleu! s'écria le troisième, vous n'êtes que deux bravaches; je voudrais, moi, les tenir là, leur enfoncer mon épée dans le cœur et me la passer fumante sur les lèvres! --Toi, lui dit un Français bien connu pour ses aventures extraordinaires et mort depuis peu, toi, mon bonhomme, tu passerais avec délices sur tes lèvres une épée teinte de sang français? Tiens, voilà ce que tu te passeras. Et, joignant le geste à la parole, il lui cira deux fois la moustache avec son doigt. Le Mexicain, stupéfait, garda l'outrage. Voilà de la forfanterie. À propos d'officiers, il est avéré qu'au Mexique, pour une armée de trente ou quarante mille soldats, le nombre des généraux suffirait aux cadres de deux millions d'hommes; quant à l'état-major, colonels, lieutenants colonels, etc., le chiffre paraîtrait improbable. La fortune de tous ces parvenus est du reste singulière; pour quelques chefs sortis de l'école militaire de _Chapultepec_, la statistique, s'il y avait lieu, fournirait une quantité prodigieuse d'officiers supérieurs sortis des classes les plus infimes, dont quelques-uns ne savent pas écrire, et dont la majeure partie ne doit ses épaulettes à grains d'épinard qu'à des exploits peu chevaleresques, accomplis sur les grandes routes de la république: de ce nombre, il faut citer C..., ancien épicier d'Orizaba, dont la renommée au Mexique est des plus impopulaires, et dont les exactions sont devenues proverbiales. Il paya, dit-on, 500,000 fr. à M... le droit d'expédition contre la ville libérale d'Oaxaca qu'il abandonna ruinée après trois mois d'occupation. Marquez, dont on vante les talents militaires et dont la cruauté au-dessus de tout éloge reçut une éclatante consécration dans les massacres de Tacubaya. L'un voiturier, l'autre chapelier, un autre, ancien laquais à l'ambassade de Guatémala, conquit en une année son titre de général, et gouvernait en dictateur la vallée de Mexico. Le plus remarquable de tous, paillasse émérite dans un cirque de province, se trouvait, cinq ans plus tard, gouverneur de la capitale, sous la présidence de M... Jamais la fortune inconstante ne distribua plus au hasard distinction plus imméritée. Tous ces hommes à demi-solde, ou sans autre paye que de rares gratifications, ne reculent devant aucune violence pour assurer une existence précaire (en campagne du moins): dénués de principes, sans autre éducation que celle donnée par le frottement des villes, privés de sens moral qu'on perdrait à moins, leurs expéditions dans les provinces rappellent les razzias des Bédouins ou les rafles des boucaniers de la Tortue. Généreux comme des voleurs, dirait Beaumarchais, ils satisfont largement aux caprices des leurs; les coffres vides, ils demandent au crédit les satisfactions d'une prodigalité sans pudeur, quitte à nier leurs dettes avec une assurance impassible, trop souvent justifiée par la complaisance d'un juge ami ou de témoins sans vergogne. L'audace néanmoins réussit quelquefois à les confondre, et l'intimidation sait arracher de leurs mains ce que la sentence d'un jugement ne saurait obtenir. Je peux donner à l'appui l'anecdote suivante: Mr M... avait depuis longtemps, auprès du général Valencia, une facture en souffrance; démarches, visites, citations, tout était vain: Son Excellence invisible se refusait à tout accommodement comme à tout à compte; son palais cependant retentissait de cliquetis joyeux et de bruits de fête; bals et dîners s'y succédaient sans relâche; mais Son Excellence ne payait pas. Mr M..., à bout de patience, pénètre un soir sans invitation dans la salle de bal, armé de sa terrible facture. Il y avait foule: on jouait, on dansait, et le général faisait avec grandeur les honneurs de sa maison; en apercevant Mr M..., sa figure perdit de sa sérénité, mais trop bien appris pour laisser rien voir de la surprise que lui causait l'intempestive apparition de son créancier, ou plutôt craignant un éclat, il s'empressa près de son nouvel hôte. --Eh! mon fils, quel honneur! voilà qui est bien, et je ne m'attendais pas à pareille fortune. Puis appelant un domestique: --Holà! Pablo, s'écria-t-il, du champagne par ici. --Général, répond Mr M..., je ne suis point ici pour danser, mais pour exiger le montant de ma facture; voilà vingt fois qu'au palais et chez vous on me refuse votre porte: vous avez été jusqu'à ce jour insolvable et introuvable à la fois, il me faut mon argent. L'Excellence pâlit affreusement, et le menaça tout bas de le faire jeter par la fenêtre; mais le créancier élevant la voix, il le pria poliment de passer dans son cabinet, et fermant la porte à clef: --À nous deux, lui dit-il, d'une voix terrible, et, mêlant à ses menaces d'affreux blasphèmes, il saisit une canne: on eût dit que le dernier jour de Mr M... était arrivé. Mais, sans se déconcerter le moins du monde, le créancier s'approcha d'un air résolu, et saisissant Son Excellence au collet: --Mettez bas cette canne, lui dit-il, et surtout payez, ou, par la corbleu! je vous étrangle comme un poulet. L'Excellence lâcha le bâton, et du ton le plus naturel et le plus amical: --Allons! mauvaise tête, lui dit-il, pas de scandale, voilà ton argent; et, fouillant dans un tiroir, il paya le tout en or au créancier presque épouvanté de son succès. Depuis lors, ils furent toujours amis, et le général, ou payait comptant, ou faisait des dupes ailleurs. La composition des cours de justice est aussi remarquable que celle de l'armée, et je ne sais si l'épithète de vénale est suffisante pour caractériser les manœuvres de certains juges. L'anecdote suivante en peut donner une idée; je fus témoin de la chose et je puis parler _de visu_: Un de mes amis se trouvait en procès avec un avocat de la plus déplorable réputation; il s'agissait d'une somme réclamée par ce dernier, et qu'à tort ou raison, il prétendait ne pas devoir; les antécédents de mon ami plaidaient en sa faveur: c'était la première fois qu'il se trouvait en discussion pour affaire de ce genre, et l'avocat bien connu pour ses chantages avérés, comme pour une conduite des plus compromettantes; une simple information devait éclairer la religion du tribunal. Le jour de la citation, et en présence du juge, X. déclara sous serment ne pas devoir, expliquant l'origine du débat, et se proposant de citer trois témoins à l'appui de son dire. L'adversaire affirmait et jurait de même; mais il ne pouvait offrir que son affirmation personnelle. L'affaire fut renvoyée à huitaine. X. s'en fut tranquille: les témoins étaient connus, honorables, et la cause lui paraissait gagnée. Pendant l'intervalle, il reçut la visite du juge en personne, qui, tout en causant art, commerce et théâtre, sut adroitement amener l'objet du procès. --Ami, disait-il, nous connaissons votre adversaire: il est coutumier du fait, et vos témoins sont inutiles. Il s'étendit alors en épithètes vigoureuses sur la conduite de l'avocat, et partit en accablant X. de louanges métaphoriques. --Adieu, lui dit-il en se retirant, envoyez simplement votre homme d'affaire pour entendre le prononcé du jugement. Huit jours après, mon trop confiant ami était condamné à payer la somme en question, plus les frais, etc. Toute réflexion serait ici superflue: les deux fripons avaient partagé. En vivant au milieu de cette population mexicaine, si passionnée pour les fêtes et le jeu, si attachée à ses vieilles superstitions et à ses vieilles coutumes, si fatalement ignorante et prétentieuse, si voluptueusement ennemie d'un travail et d'un joug quelconque, sans administration, sans police, sans mœurs et sans lois, il vous passe d'étranges idées sur le sort réservé à cette immense république. Quarante années de luttes, de guerres civiles et de dévastations effroyables, n'ont pu tarir la source de ses richesses. Quelques mois d'arrêt lui donnent une nouvelle vigueur, et tout semble revivre au moment que tout doit succomber. C'est une belle proie pour qui saura la prendre. Mais nous ne sommes plus au siècle des conquêtes, l'on jette en vain sur le vieux monde un regard interrogateur; le Mexicain lui-même ne saurait à quelle puissance s'adresser pour fonder, dans sa patrie dévastée, un ordre régulier et des institutions qui lui manquent. Il abhorre l'Espagnol dont les tyrannies lui sont toujours présentes; il aime le Français et respecte l'Anglais; quant à l'Américain, il en éprouve une terreur indéfinissable: il semble qu'il devine en lui le futur envahisseur de sa patrie, le dominateur de sa race. Tout faisait présager ce résultat, et quoique le nombre des Américains soit fort réduit dans ses provinces, le Mexique néanmoins, encerclé dans les vastes bras de l'Union, en subissait l'irrésistible ascendant. Au nord, la Californie, dans son incroyable prospérité, menaçait déjà ses frontières et convoitait la Sonora; au nord-est et à l'est le Nouveau-Mexique et le Texas cédés par Santa-Anna, avaient jeté jusqu'au centre l'influence de la civilisation yankee, et Minatitlan au sud n'était plus qu'une colonie américaine. Il était réservé à la France de secouer le Mexique de son engourdissement. Mais il a fallu des circonstances extraordinaires: le cataclysme d'un grand peuple et le génie d'un grand prince, pour l'arracher à la pente fatale qui l'entraînait à l'Amérique. La scission des États-Unis rejette pour un longtemps le Mexique sous l'influence européenne, et l'expédition actuelle assure à la France une prépondérance sans conteste sur cette contrée la plus riche du globe. À son origine, l'expédition alliée, dirigée dans le simple but d'une réclamation de créance, s'engageait dans une entreprise impraticable, et ne pouvait que se heurter contre l'impuissance d'un débiteur insolvable. Le Mexique, dans l'état où l'a réduit la guerre civile, privé de ressources et malgré la meilleure volonté du monde, n'aurait pu rembourser la moindre échéance, et la saisie de ses douanes ne pouvait que le précipiter dans de nouveaux désordres. Mais il semble que la Providence ouvre à ce pays une perspective nouvelle. Aujourd'hui le Mexique lui-même ne peut qu'applaudir au succès et au développement de l'expédition française. Libérale, la France ne peut que lui imposer un régime libéral, et les clameurs des partis n'en imposeront point à la clairvoyance de l'empereur. L'Amérique seule protestera; mais, abattue déjà par l'effroyable guerre qui la dévore, réduite à l'impuissance par la reconnaissance probable du Sud, elle ne pourra qu'assister d'un œil jaloux à la renaissance du magnifique empire qui lui échappe. Maîtresse des grandes villes de la république, Vera-Cruz, Puebla, Mexico, Queretaro, etc., la France verra le Mexique, reconstitué par ses soins et son influence, enrichi de voies ferrées, décuplant en quelques mois ses immenses richesses, assurer à nos manufactures l'écoulement de leurs produits, verser entre nos mains les trésors métalliques dont il regorge, et s'élancer dans l'avenir vers une prospérité qu'il n'eût jamais rêvée. Comme compensation, n'est-il point permis de penser que l'isthme de Tehuantepec doit nous revenir un jour? Ne serait-ce pas une admirable possession que celle qui mettrait en nos mains la grande voie de transit du golfe au Pacifique? Magnifique pendant à la vaste entreprise de l'isthme de Suez. V TEHUACAN Départ pour Mitla.--État des routes.--Tehuacan.--Aventures de Pedro.--La venta salada.--Fâcheuse rencontre.--Teotitlan del valle.--La fonda.--Une nuit dans les bois.--Tetomabaca.--Le jaguar et le torrent.--Quiotepec.--Le huero Lopez et sa troupe.--Les Talages.--Cuicatlan.--Don Domingillo.--Le cheval volé.--La vallée d'Oaxaca. Quelques mois de séjour à Mexico m'avaient donné de la langue espagnole une habitude suffisante pour me permettre d'affronter sans crainte les embarras d'une expédition lointaine. La saison des pluies tirait à sa fin; je partis aux derniers jours de septembre. J'emportais avec moi tout mon bagage artistique, et les escortes qui surveillent la route jusqu'à Puebla me garantissaient un voyage tranquille. Pour ce qui regarde l'embranchement de Tehuacan, il n'en est pas de même: la contrée, peuplée de voleurs, n'est point gardée; des attentats quotidiens arrêtent toute circulation. Je suivis donc les conseils d'amis prudents, et je laissai aux mains des muletiers qui font le voyage par les montagnes le gros de mon bagage, c'est-à-dire trois caisses, ne me réservant que l'indispensable pour un séjour de quelques semaines; le tout, m'assurait-on, devant me parvenir à Oaxaca quelque vingt jours après mon arrivée. J'avais en outre dans cette dernière ville, des instruments et divers produits qui, en cas de besoin, devaient me permettre de mener à bonne fin les travaux que je me proposais d'y faire. J'avais avec moi mes boîtes à glaces et divers objets; en tout, la charge d'une mule. Un Mexicain de mes amis m'accompagnait. J'avais à Tehuacan deux chevaux qui m'attendaient; j'étais donc sûr d'arriver sans encombre. C'est ce que nous allons voir. Par un hasard singulier, la diligence de Puebla à Tehuacan ne fut point arrêtée. On expliquait ce phénomène par la fin tragique de deux voleurs imprudents qui, la veille, avaient eu la maladresse de s'adresser à une forte troupe d'_arrieros_. Ceux-ci s'étaient défendus, à la profonde surprise des _compadres_, qu'ils laissèrent sur place. Ma première visite, en arrivant à Tehuacan, fut pour nos montures; deux mois de repos devaient leur avoir procuré un embonpoint respectable et prêté de nouvelles forces pour un voyage de longue durée; mais j'éprouvai en les retrouvant une amère désillusion. Il n'avait fallu rien moins qu'un jeûne de quarante jours pour amener les pauvres bêtes à l'état de maigreur, de dessiccation où elles étaient réduites. Je craignis un instant qu'elles ne pussent nous porter. Je fis au brigand qui les avait en garde les plus violents reproches sur son indigne conduite; mais lui me tendit, en protestant de ses bons traitements, une note d'apothicaire qu'il fallut payer. Puis, comme la ville n'avait rien de bien intéressant à m'offrir, je louai une mule, j'arrêtai un domestique pour nous accompagner, et je disposai tout pour le départ. Il deviendrait banal de parler de guerre civile: c'est l'état normal de la république. Donc, le général commandant la place de Tehuacan, concevant quelque doute sur la moralité de mon compagnon de voyage, et le prenant pour un factieux allant rejoindre les révoltés d'Oaxaca, se mit en tête de nous retenir. De plus, le pauvre Pedrito (c'était le nom de mon ami) fut arrêté et mis au secret. La chose s'était faite en mon absence, et je me hâtai d'aller trouver le général. Pedrito n'était pas à coup sûr un homme dangereux; je le connaissais de longue main; c'était un bavard comme on en trouve tant, parlant de tout au hasard, mêlant la politique aux légèretés de langage d'un gamin et aux bouffonneries d'un clown. J'expliquai au commandant de place le caractère de mon compagnon; je l'assurai qu'il y avait quiproquo et qu'il confondait le Pedrito qu'il tenait entre ses mains avec un autre Pedrito compromis dans certaines intrigues à Mexico. L'Excellence ne crut point à mes allégations, et, devant la persistance et la vivacité de mes observations, menaçait de m'arrêter moi-même. L'affaire de Pedro s'envenimait, des dénonciations et des inimitiés particulières indisposaient le général; on parlait de le renvoyer à Mexico. Quant à Pedro, qui se prenait au sérieux, comme tous les gens de son esprit, et qui ayant approché quelques hommes du gouvernement, jouait volontiers à la mouche du coche, il adressait à son geôlier les supplications les plus tendres et les plus basses, si elles n'eussent été bouffonnes; puis, me prenant à part: --Ami, me disait-il d'un air tragique et les yeux en larmes, tu porteras à mon père la nouvelle de ma mort, car ces brigands méditent de m'assassiner: deux d'entr'eux seront apostés sur la route, et je serai fusillé dans l'ombre, martyr de mes saintes convictions. En fait de convictions, Pedro n'en avait aucune; mais qui n'aime à se poser en martyr à l'occasion! Quand je vis que la détention se prolongeait, et que Pedrito maigrissait à vue d'œil, j'écrivis à Puebla avec ordre de télégraphier à Mexico, afin d'obtenir un mot de recommandation du commandant de place, pour son confrère de Tehuacan. Il fallut trois jours pour la réponse; il était temps: l'esprit craintif de Pedro commençait à se détraquer. Nous partîmes enfin après huit jours de retard. Tehuacan se trouve en Terre Tempérée, et le chemin d'Oaxaca suit en pente douce jusqu'en Terre Chaude. La première journée se passa sans encombre; les chevaux, quoique rappelant la célèbre monture du héros de la Manche, se soutenaient encore, grâce à leur jeunesse et aux huit jours d'abondance dont ils avaient joui lors de la détention de Pedro. Le soir, nous couchions à San Sebastian, à huit lieues de Tehuacan. Nous étions en Terre Chaude, et des champs de cannes se rencontraient ça et là sur le passage des ruisseaux; les habitations changeaient aussi d'aspect; à côté des maisons toujours massives des Espagnols, on retrouvait le jacal de roseaux de l'Indien, remplaçant la hutte en terre des hauts plateaux, et c'est une chose étrange assurément de rencontrer en Terre Chaude les races indiennes d'une teinte jaune clair, comparées à la teinte foncée des Indiens du nord; c'est, du reste, toujours la même attitude soumise, la même application au travail des champs; le niveau de l'oppression a passé sur toutes ces races en leur donnant un caractère commun. Ce n'est que dans les âpres hauteurs de la sierra que l'homme reprend un aspect plus noble, et semble avoir respiré dans l'air de ses montagnes inaccessibles le souffle vivifiant de la liberté. À Venta Salada, nous donnâmes aux mules quelques instants de repos. La plaine coupée de ravins qui s'étendait devant nous jouissait d'un assez mauvais renom; quelques déserteurs battaient la campagne. N'étant point armés, nous avions tout à redouter d'une rencontre avec eux; nous cheminions cependant, sondant de l'œil les plis du terrain, et rien de suspect jusqu'alors n'était venu confirmer nos craintes, lorsqu'au détour d'un sentier nous nous trouvâmes nez à nez avec un malheureux en chemise, assis à poil sur un vieux cheval écorché. Il pleurait à chaudes larmes et ses deux poignets portaient l'empreinte sanglante d'une corde. --Eh! l'ami, d'où venez-vous, lui dis-je, et qui vous réduisit à cet affreux état? --Ah! monsieur, répondit-il en sanglotant, n'allez pas plus loin; tenez, vous voyez d'ici le lit desséché de cette rivière, ils étaient là trois pandours; je revenais de San Antonio; ils m'ont tout pris, mon zarape, mon cheval, mon argent, mes belles calzoneras à boutons d'acier, tout; et voyez mes bras: ils m'ont pendu par les poignets, et pour mon alezan doré, ils m'ont donné cette vieille rosse que vous voyez. Jésus! monsieur, retournez. Pedrito se grattait la tête, et mon domestique me regardait d'un air piteux; je ne me sentais point à l'aise, je l'avoue. Nous tînmes conseil. La majorité se prononçait pour une retraite immédiate; mais le lendemain offrait les mêmes inconvénients, moins de chance peut-être; il fallait ou passer ou renoncer au voyage. Eussé-je eu vingt troupes de voleurs à mes trousses, je voulais passer. En cas de besoin, nous aurions pu fuir; mais, outre le désagrément de la chose, la mule chargée eût toujours été capturée; aussi, pensant avec raison que ces messieurs avaient dû détaler pour partager leur butin et que le malheureux dépouillé serait par le fait notre sauvegarde, je fis signe au domestique d'avancer, et nous nous mîmes en route. --_Vaya se Vd con Dios_, me cria l'homme en chemise; que Dieu vous garde! et il disparut. Le ravin était désert; pas le moindre voleur à l'horizon. Nous arrivâmes à Teotitlan sans encombre autre que quelques fausses alertes que nos esprits impressionnés par l'accident du matin étaient tout disposés à accueillir. Teotitlan est une petite ville perchée sur un mamelon escarpé, d'une défense facile et que les partis se disputent sans cesse. Il y avait garnison, et le fortin, au midi de la place, sur l'éminence qui la domine, montrait fièrement deux pièces de petit calibre. Les maisons, cachées sous la feuillée des grands zapotes, des pacaniers et des grenadiers couverts de fruits, respiraient le bien-être et le mystère. J'allai frapper à la porte d'une _tienda_ de belle apparence, où je demandai le vivre et le couvert pour nos chevaux et pour nous. Le domestique s'empressa de décharger nos bêtes et de leur verser une abondante provende. Pour nous, couchés à l'ombre et réconfortés par une coupe de mezcal, nous attendions dans une douce impatience que le repas fût servi. Nous devions partir à trois heures du matin pour atteindre, avant la grande chaleur, _Totamabaca_, but de l'étape, en passant par _San Martin_ et _los Cuises_. L'arrivée de deux étrangers dans un village offre toujours un nouvel aliment à la naïve curiosité des habitants; aussi la porte de la tienda était-elle encombrée. Je remarquai un individu de mauvaise mine qui semblait s'attacher au domestique avec une persistance inquiétante; nous étions assurément l'objet de la conversation, et je craignais quelque confidence indiscrète. Le drôle n'y avait pas manqué. Je l'appelai, lui demandant ce qu'il avait à faire avec l'homme en question, il me répondit ingénument qu'on l'avait interrogé sur notre voyage, qui nous étions, d'où nous venions, où nous allions, et qu'il avait répondu de façon à satisfaire l'inquisition en personne. Je le réprimandai pour sa sottise, et je compris qu'il nous fallait changer notre itinéraire et l'heure du départ. Je lui demandai s'il connaissait bien le pays, et, sur sa réponse affirmative, la lune étant dans son plein, nous partîmes à minuit, prenant par le _monte_ (le bois). _Pancho_ connaissait si bien son affaire, qu'une demi-heure après nous étions égarés à ne pas nous retrouver. Nous errions, depuis deux heures, au milieu des ronces, des plantes grasses aux pointes d'acier et d'épais taillis, sans pouvoir trouver un sentier convenable; il fallut descendre de cheval pour soulager nos bêtes. Tantôt le hurlement d'un chien nous guidait à gauche, et tantôt le cri d'un coq nous attirait à droite; nous finîmes cependant par apercevoir, à la lueur incertaine de la lune, les murailles blanchissantes d'une habitation. Après un quart d'heure de cris d'appel éveillant les aboiements des chiens, au milieu d'un vacarme à réveiller un mort, un Indien de mauvaise humeur vint nous demander la cause d'un tel bruit. Je lui exposai mon cas, mais il fallut parlementer longtemps pour le décider à nous ouvrir en grommelant. Il se radoucit néanmoins à la vue d'une pièce blanche, et voulut bien, moyennant quatre réaux, et s'éclairant d'une torche, nous remettre dans le bon chemin. Au petit jour, nous étions loin déjà, hors de toute atteinte; seulement nos chevaux s'étaient blessés dans le bois et tous deux boitaient affreusement. Je dus faire la moitié de la route à pied, chose dure en tout pays, mais déplorable par un soleil de plus de cinquante degrés. Pedro, en vrai Mexicain qu'il était, resta plus longtemps sur sa bête; mais comme elle menaçait chute à chaque pas, il lui fallut aussi descendre. Il faisait une triste figure vraiment, et nous arrivâmes en piteux état au village de Tetomabaca. Les chevaux demandaient un repos forcé. Un Indien du village, expert dans l'art de guérir, vint examiner les malades; j'en fus quitte pour lui payer sa visite; le lendemain les chevaux n'allaient guère mieux, et comme il n'y en avait point à vendre dans le village, au grand désespoir de Pedro, nous nous mîmes en route. Quatre lieues seulement nous séparaient de Quiotepec; mais au delà, cinq journées encore pour atteindre Oaxaca. La perspective était des plus désolantes. Six journées de marche! pas un pouce d'ombre dans le sentier, le paysage est d'une sécheresse extrême, et le _monte_ n'offre en fait de végétation que de pauvres mezquites au maigre feuillage; les chevaux boitaient de plus belle. Pedro poussait des soupirs déchirants, nous étions tous deux rouges comme des homards et inondés de sueur; nous remontions cependant pour passer les rivières, et ce fut ainsi, clopin clopant, tantôt portés, tantôt portant, que nous débouchâmes sur la rivière de Quiotepec, torrent impétueux et profond qu'on traverse en pirogue et dont un Indien a le monopole. Il était tard, six heures au moins, et déjà nous entendions le bruit sourd de la rivière, quand un jaguar énorme bondit derrière nous, dans le chemin creux où nous étions engagés. La mule, quoique chargée, fit un bond prodigieux, et les chevaux oublieux de leurs blessures s'élancèrent en avant. Le jaguar cependant nous adressa le sourire félin qu'imite si bien le chat faisant le gros dos au chien qui le guette, puis passa tranquillement, franchit le talus, et disparut. J'avais éprouvé à son aspect une émotion bien sentie, c'était ma première rencontre de ce genre, et faite dans une circonstance désagréable; j'en vis et en entendis d'autres par la suite, et je m'aguerris avec le temps. Mes deux suivants, non plus rassurés que moi, allumèrent un feu sur le bord de la rivière, car la nuit se faisait sombre et le jaguar est alors mauvais coucheur. L'Indien du bateau n'était pas à son poste, et comme le village se trouve à une certaine distance, nous nous égosillâmes en vain à l'appeler un quart d'heure durant. Une nuit à la belle étoile, sans souper, ne nous offrait qu'une perspective des moins attrayantes. Je me déshabillai donc, j'attachai mes vêtements sur ma tête et enfourchant mon malheureux cheval, je risquai le passage, parfaitement assuré, grâce à mon talent de nageur, d'atteindre l'autre bord, si ma monture se laissait emporter. Il n'en fut rien heureusement; j'arrivai au village, et le passeur s'en vint immédiatement chercher mes compagnons d'infortune. Une surprise nous attendait à Quiotepec. J'avançais au hasard dans une obscurité profonde, lorsqu'un énergique _Quien vive_? Qui vive? m'arrêta court: «Ami,» répondis-je, et j'avançai. Deux hommes armés gardaient le sentier; ils me demandèrent d'où je venais, où j'allais, et l'un d'eux me conduisit au quartier général, c'est-à-dire dans une bicoque, où le chef d'une troupe en guenilles siégeait au milieu de son état-major. J'ignorais à qui j'avais affaire. Le chef en question me demanda de nouveau qui j'étais, où j'allais, et mes papiers. Je lui tendis une lettre du ministre de France constatant ma qualité d'envoyé du gouvernement en mission artistique: mon interlocuteur prit la lettre à l'envers, eut l'air d'y jeter un coup d'œil d'autorité, puis passa la missive à moins ignare que lui. J'ajoutai que j'avais un compagnon, plus un domestique, et que l'Indien passeur était allé les chercher. «C'est bien, dit-il, asseyez-vous, nous verrons vos compagnons.» Il y avait bien, tant dehors que dedans, une troupe de cent cinquante hommes d'une mine des moins rassurantes. Sur ces entrefaites, arriva Pedro, suivi du bagage. --Eh! Pedrito, comment vas-tu? s'écria l'un des assistants, et là-dessus, coup de théâtre, reconnaissance, tableau! Il y eut des _abrazos_ et des serrements de main: je fus présenté, ce qui me permit d'apprendre que je ne me trouvais rien moins qu'en présence du _Huero Lopez_; _huero_ veut dire blond, et comme Lopez avait les cheveux et la barbe de cette couleur, on lui avait donné le surnom de _Huero_. C'était un homme de trente-six à quarante ans, jeune encore, et dont la physionomie n'avait rien de féroce; il avait cependant, dans un rayon des plus étendus, une terrible réputation. Le _Huero Lopez_ était un chef de voleurs émérite, autour duquel cinq ou six ans de brigandages impunis avaient groupé la fleur des sacripants de la province; la troupe variait de cent à deux cents hommes, et comme elle commençait à devenir respectable, le chef, depuis peu rentré en grâce auprès du gouvernement libéral, avait fait sa paix avec le monde. Il n'était plus corvéable de la potence; loin de là, le gouvernement constitutionnel lui avait octroyé le grade de commandant. La carrière des honneurs lui était ouverte, il n'avait plus qu'à poursuivre. Le _Huero Lopez_ avait dirigé sa première expédition contre Teotitlan que nous avions quitté la veille, et dont il s'était emparé après un assaut des plus opiniâtres. Aussi, la soirée se passa-t-elle à raconter les hauts faits de ses officiers, la mort du général un tel, dont voici le vainqueur, me disait-il, en me montrant un de ses acolytes. On avait fait tant de butin, fusillé tant de réactionnaires; l'un était mort bravement, l'autre s'était fait tirer l'oreille; tous détails fort intéressants et qui soulèvaient le cœur. Cependant il s'inquiétait de notre voyage, s'étonnant que nous fussions arrivés jusqu'à lui sans accident; puis, en bon prince, et avec une galanterie merveilleuse, il s'informa si nous avions faim, et, sur l'affirmative de nos estomacs aux abois, il commanda deux tasses de chocolat qu'on apporta chaud et mousseux à faire plaisir, nous promettant pour le lendemain quelque chose de plus substantiel. Voyant mon hôte en si belle humeur, je lui contai la mésaventure de nos bêtes et le priai de vouloir bien me changer mes deux chevaux invalides contre deux autres en meilleur état, me proposant de payer la différence. Il y acquiesça de tout cœur, et remit au lendemain la négociation de l'affaire. Il n'y a vraiment plus vertueux qu'un coquin parvenu. Malgré tout le charme d'une réception si flatteuse, je crus prudent d'éviter à ses hommes des tentatives inhospitalières à l'endroit de mes bagages; aussi, le tout fut-il empilé dans la cabane même où sommeillait le chef. De notre côté, nous dûmes songer à trouver un gîte. Le temps était couvert, la nuit orageuse, la chaleur asphyxiante; impossible de songer à dormir sous un abri quelconque; j'étendis donc mon manteau de gutta-percha dans la cour, sur la terre nue, je pris ma selle pour oreiller et je m'endormis. Toute la nuit, cependant, je fus agité, tourmenté par des démangeaisons effroyables, et de gauche et de droite, Pancho mon domestique, et Pedro mon ami, s'agitaient comme moi. Quel réveil, hélas! Tous trois avions à la figure des marques rouges et sanglantes de deux centimètres de largeur; les bras et les jambes en portaient également, et c'était une fureur de picotements à n'y pas tenir. Le _talaje_, tel est le nom du charmant inconnu qui nous avait martyrisés, est une espèce de petit ver qui, la nuit, s'attaque à tout être étendu sur la terre; aussi les habitants de Quiotepec couchent-ils sur des planches élevées de quelques pouces au-dessus du sol. Au petit jour, un trompette avait sonné la _diane_, et chaque soldat, avec l'aplomb des troupes régulières, s'était aligné pour passer une inspection; sitôt qu'elle fut terminée, je rappelai au commandant sa promesse de la veille, et l'on s'occupa de me choisir deux chevaux; les miens étaient véritablement jeunes et vigoureux, quelques jours de repos les remettraient infailliblement, et ce n'était pas en somme une mauvaise affaire que je proposais là. Guidé par un lieutenant du Huero, je fixai mon choix sur un alezan bas sur jambes mais trapu, de huit à dix ans d'âge, et sur un gris pommelé plus jeune, grande et jolie bête, gracieuse sous le harnais, et d'une prestance remarquable. Je montai les deux, et fis avec chacun un temps de galop; ils me parurent doux, dociles, et je me confondis en remercîments. Ne voulant pas, de mon côté, être en reste de générosité avec mes hôtes, je donnai cinq piastres d'étrenne au garçon qui me les sella. À dix heures, après un déjeuner copieux, j'allai prendre congé du futur général et je partis. Ah! la belle chose qu'un bon cheval, pour courir le monde à travers les sentiers d'un pays inconnu! Joyeux et fiers nous avancions, nous faisant un jeu des plus âpres montées, et nous livrant dans les plaines à des _fantasias_ échevelées. Ah! la belle chose qu'un bon cheval! Ah! la poétique chose! alors que dans une course rapide, le souffle du zéphyr vous fouette la figure comme un vent de tempête! le doux être qu'un coursier soumis, esclave de son frein, calme à la voix du maître ou se précipitant comme l'aquilon! Ainsi nous chantions, Pedro et moi, célébrant les vertus de nos compagnons nouveaux et bénissant la main qui nous les donna. La journée fut belle assurément, et la pauvre mule fut seule à la trouver longue. À midi, nous étions à Cuicatlan, délicieux village caché sous la verdure aux pieds de montagnes à pic. Le soir, à six heures, nous entrions au galop dans la rue de Don Domingillo; mais, ô terreur! d'affreux murmures nous poursuivent; en peu d'instants les cris augmentent, le village entier, l'alcade en tête, est à nos trousses; au voleur! arrêtez, au voleur! Je regardais Pedro, Pedro me regardait, nous cherchions vainement à qui pouvaient s'adresser ces cris et ces clameurs, Nous étions seuls dans la carrière, Aveuglant de flots de poussière Nos acharnés persécuteurs. En vérité, l'illusion n'était plus permise, il fallut s'arrêter. Ce cheval m'appartient, dit un Indien désignant l'alezan; il me fut volé la semaine dernière, et je le réclame; tout le village m'est témoin. Pedro se trouvait démonté. Je protestai de toutes mes forces alléguant l'échange que j'avais fait le matin même, et le retour que j'avais donné. Nous parvînmes, mais au pas, jusqu'à la _fonda_, où deux Espagnols et leurs femmes étaient arrivés avant nous; je les pris pour juges de l'affaire. Le Huero Lopez était une autorité reconnue, je croyais avoir fait un échange honnête, et je protestai de nouveau de la pureté de mes intentions. Ce cheval est à moi, répétait l'Indien, je veux mon cheval; cette raison valait mieux que toutes les miennes; en fin de compte, il me fallut parlementer. «Venez avec moi, dis-je au féroce propriétaire, n'est-il pas juste que j'achève ma route, et forcerez-vous ce pauvre homme à faire vingt-cinq lieues à pied. Pedro m'appuyait, on le comprend sans peine: Venez avec moi jusqu'à la ville, vous ramènerez votre cheval, et je payerai vos peines.» L'alcade trouva la proposition acceptable, et le marché fut conclu. Je compris alors la générosité du bon Lopez; le commandant avait troqué deux chevaux volés et qu'on pouvait lui réclamer à chaque instant, pour deux chevaux légalement acquis et que personne ne pouvait revendiquer comme siens; il a dû bien rire de ma simplicité. Le tour était bon néanmoins, je ne pouvais qu'en rire moi-même; Pedro criait: Vertu, tu n'es qu'un nom! De Don Domingillo, deux routes conduisent à la vallée d'Oaxaca; la première, grande et belle, achevée sous l'administration de Juarez, alors qu'il était gouverneur de la province, contourne les hauts sommets de la Cordillère pour aboutir à la naissance de la première des trois vallées qui composent le _Marquesado_; l'autre est un simple sentier suivant le _rio de las Vueltas_, petite rivière aux mille détours courant enchaînée dans des montagnes à pic; impraticable pendant la saison des pluies, ce sentier n'est suivi qu'en temps de sécheresse: la rivière étant alors guéable dans tout son parcours, le voyageur y gagne une journée de marche. Nous suivîmes ce dernier. Notre petite troupe formait une caravane de dix personnes en y comprenant les domestiques et l'Indien du cheval. C'est avec bonheur qu'on s'enfonce dans ces gorges profondes où les eaux du torrent entretiennent une fraîcheur délicieuse et une éternelle verdure; le sentier se perd à chaque instant sous l'ombre des grands arbres, traverse la rivière, se perd de nouveau, puis la traverse encore: soixante et dix fois, dans un parcours de deux lieues nous traversâmes le torrent. Le sentier s'élève alors, la vallée s'élargit, quelques haciendas de cannes, çà et là de pauvres villages, puis la montagne aux escarpements rapides où souvent le cavalier est forcé de mettre pied à terre pour soulager sa monture: le matin, nous étions en Terre Chaude et le soir nous parcourions les forêts de chênes et de sapins des hauts sommets. À sept heures, nous arrivions à Etla, dans la plaine, et le lendemain nous étions à Oaxaca. VI Oaxaca.--La ville.--Les mœurs.--Le bal.--Le clergé.--L'histoire de don Raphaël.--Les passions politiques. Oaxaca, comme toutes les villes de la Nouvelle-Espagne, est divisée en carrés parfaits, presque toujours orientés, à savoir chaque façade regardant un des points cardinaux. Quoique ayant moins souffert de la guerre civile que les villes du nord, par suite de son éloignement des centres révolutionnaires et de la difficulté des chemins qui la relient aux provinces voisines, Oaxaca n'en est pas moins déchue de son ancienne prospérité. Il m'était réservé de voir achever sa ruine. Admirablement située au point d'intersection de trois vallées fertiles prodiguant à l'envi les produits des deux mondes, elle offre, en fait de monuments, une charmante église avec portail renaissance mélangé de mauresque d'une richesse extrême, mais que déparent deux clochers bâtards; la cathédrale, construction massive qui n'a rien pour attirer le regard, et le couvent de Santo Domingo, colossal établissement avec cloîtres magnifiques et des escaliers d'un grandiose qui ne le cède en rien au plus monumental de nos escaliers royaux. La place, attenant à une promenade ombreuse, est de belle dimension, flanquée d'un côté par le palais, édifice de construction moderne; elle est bordée des trois autres par des _portales_, galeries couvertes, à piliers ou à colonnes. Le marché, où se pressent des Indiens de toutes nuances, est d'une richesse incroyable en légumes et en fruits de toutes sortes; les poires, les pêches, les raisins y sont amoncelés auprès d'énormes _cherimoias_, d'ananas et de bananes: aussi la vie est-elle facile, et l'on ne rencontre dans la ville, en fait de mendiants, que quelques estropiés et des aveugles. La grande sécheresse de l'atmosphère et la lumière éblouissante du plateau y causent de nombreuses affections ophthalmiques; je fus obligé moi-même de renoncer à toute lecture devant les accidents inquiétants auxquels ma vue devenait sujette. Presque toutes les maisons d'Oaxaca n'ont qu'un rez-de-chaussée; il ne faut point leur demander d'architecture, les rues n'offrent aux regards de l'étranger que de simples murs percés de fenêtres avec grilles, sans sculpture et sans ornementation aucune. L'édilité de la ville exige que toutes les maisons soient peintes en couleurs foncées ou peu photogéniques; hors le blanc, vous y trouverez toutes les couleurs de la palette. Si l'extérieur des habitations est ingrat et nu, l'intérieur est presque toujours charmant; un vaste _saguan_, porte cochère, vous introduit dans une cour carrée, entourée pour l'ordinaire d'un portique assez gracieux, et plantée de grenadiers, d'orangers et d'une espèce de cédrats à fruits ronds nommés _toronjo_, et dont la tige atteint des proportions énormes. Des parterres de fleurs s'épanouissent à l'ombre des arbustes, et des roses grimpantes s'allongent autour des colonnes. Tout cela est propre, bien tenu, plein de fraîcheur, de gazouillement d'oiseaux et de senteurs enivrantes. La vie, on le comprend, se passe toute au dehors, dans ces pays du soleil. La galerie sert à la fois de salle à manger et de salon. Ces petits jardins, qui sont la joie de la vie intérieure, sont d'un entretien difficile et coûteux; chaque fleur exige, comme première condition d'existence; un pot isolé au moyen d'une sébile en terre pleine d'eau, de manière à former une île. Les arbustes sont également entourés d'un anneau concave en ciment, qui les isole. Cette précaution est prise contre les _arrieras_, espèce de fourmis à corselet épineux nommées charretières, qui atteignent une grosseur remarquable, et dont la rage de destruction est sans égale. Ces fourmis sont une plaie pour les maisons. Comme les voleurs et autres gents malfaisantes, elles ne travaillent guère que la nuit, ce qui leur assure ordinairement l'impunité. Leur établissement principal est toujours à une distance considérable du théâtre de leurs dégâts; aussi est-il impossible de les détruire, et la longueur de leurs galeries les met hors d'atteinte de toute espèce de châtiment. Leur nombre est si extraordinaire et leur organisation si merveilleuse, qu'il leur arrive de dépouiller, en une nuit, de ses bourgeons, de ses fleurs et de ses feuilles, un oranger de grande dimension; les unes montent et découpent les feuilles par grandeur voulue, tandis que d'autres attendent au pied de l'arbre la besogne des découpeuses; et tel est l'instinct de ces petits animaux, qu'ils savent attendre que l'arbre soit raisonnablement chargé de feuilles, de manière que la moisson en vaille la peine. Je les ai vues surveiller un rosier que j'affectionnais, et ne le dépouiller qu'au moment où les boutons allaient s'épanouir. Les tremblements de terre sont annuels à Oaxaca, et les murs de ces maisons si basses ont la plupart jusqu'à deux mètres d'épaisseur. Ces tremblements, sur un sol rocailleux, n'agissent point par oscillation comme dans la plaine mobile de Mexico, mais par trépidation, mouvement plus dangereux s'il est possible, et qui, par des ébranlements successifs, détruit en un clin d'œil les édifices les plus solides. À Oaxaca comme à Mexico, je fus témoin d'un de ces terribles phénomènes; il fut violent, mais de courte durée; assez long cependant pour épouvanter l'âme la plus résolue et me donner le temps de me précipiter dans la cour. L'instinct de la conservation bannit toute convenance et toute pudeur: je trouvai le personnel de la maison, hommes et femmes, Dans le simple appareil...... d'aucunes enveloppées dans un drap et d'autres parfaitement nues; tout ce monde éclatant en prières ferventes, je vous assure, et en supplications passionnées. Dieu n'a besoin que d'une petite secousse pour constater le nombre de ses fidèles. Le danger passé, une vieille domestique de la famille expliquait tranquillement à son fils une formule au moyen de laquelle on pouvait prévenir tout désastre. Le palais et la cathédrale en furent tous deux pour une corniche dont la chute ne blessa personne, et des crevasses qu'on s'empressa de combler. Au sud-ouest de la ville se trouve le mont Alban, qui se relie à la chaîne de la Misteca; au nord-ouest la sierra Madre envoie jusqu'aux maisons du faubourg le prolongement de ses derniers contre-forts. Le San Felipe, point culminant de la sierra, borne l'horizon de la ville au nord, et lui prodigue en tout temps des eaux fraîches et limpides. Ainsi placée, Oaxaca ne doit rien envier aux plus belles villes de la république. Tout fédéral que soit le Mexique, le lien qui unit chacune de ses parties est des plus faibles, et l'on peut dire qu'il n'y a d'autre nationalité que la nationalité de province. L'habitant de Puebla est un Poblano, celui de Chiapas un Chiapaneco, nul ne vous dira qu'il est Mexicain. Cet esprit de clocher se retrouve partout, mais nulle part il n'éclate avec autant de violence que dans la jolie ville d'Oaxaca. Rien n'est bon, n'est beau, n'est bien, n'est admirable en dehors de ce petit État, et quoique tirant toute chose du dehors, pour ce qui regarde la mode, l'industrie et les arts, il semble que ce soit un tribut que l'univers lui paye et dont il ne doive aucune reconnaissance. Quelques habitants poussent cette faiblesse jusqu'au ridicule le plus insensé; il n'est pas jusqu'à leurs femmes qu'ils ne dotent des avantages les plus singuliers et des vertus les plus extraordinaires. Mon séjour ne m'a rien appris à cet égard, et je laisse à d'autres plus heureux le soin de les découvrir. Il faut attribuer cet amour-propre excessif à la concentration d'une existence toute locale, que des relations plus suivies avec le monde viendront sans aucun doute modifier un jour. Le besoin de société, l'esprit de réunion sont fort développés à Oaxaca. L'on arrive promptement à l'intimité avec des gens qui se livrent avec abandon, et le même jour vous donne presque autant d'amis que de connaissances; je n'affirmerai point pour cela qu'il faille compter sur eux dans une circonstance difficile: le dévouement est une fleur rare par toute la terre; mais ils s'empresseront pour une démarche, vous combleront d'avances, de lettres de recommandation, vous couvriront de leur influence, s'il y a lieu, déployant une affabilité constante et une bienveillance infatigable. La causerie est vive et animée, l'esprit agressif et mordant des petites villes y déroule avec complaisance les mille et un riens d'une chronique passablement scandaleuse, qu'entretient une morale relâchée. La politique, dans laquelle les femmes jouent un rôle considérable, jette en pâture à la conversation des petits cercles un aliment toujours nouveau. Cette tendance est naturelle dans un pays où la bureaucratie absorbe toutes les ambitions: être ou n'être pas employé, c'est pour eux une question de vie ou de mort; aussi les partis y sont-ils toujours sur la brèche pour attaquer ou pour défendre: quoi de plus simple que la guerre civile dans de telles conditions? Il n'est pas rare de rencontrer parmi ces jeunes ambitieux des talents remarquables, une instruction solide, fruit d'un travail obstiné, et le don de deux ou trois langues qu'ils parlent avec facilité. Comment expliquer qu'une fois au pouvoir, ces brillantes qualités disparaissent pour faire place à une nullité désespérante? C'est qu'ils trouvent à leur tour, chez les autres, cette opposition systématique qu'ils pratiquaient eux-mêmes avec une si déplorable obstination; c'est que tout est paralysé chez eux, et que leurs facultés suffisent à peine à défendre contre leurs agresseurs les positions qu'ils viennent si péniblement d'acquérir. Les beaux projets de réforme sont oubliés, le service public abandonné, la désorganisation se précipite, la gangrène arrive à sa dernière période, l'État se meurt: voilà le Mexique. Réactionnaires et libéraux se reprochent mutuellement, dans ce langage qu'on connaît, leurs fautes réciproques; tous deux sont également coupables et travaillent avec une émulation impie à l'anéantissement complet de leur beau pays. Le président Juarez est une des illustrations de l'État d'Oaxaca: de sang indien pur, il est fils de ses œuvres et doit tout à lui-même. On le voit passer du barreau d'une ville de province au gouvernement de l'État, arriver à la présidence de la cour suprême et s'asseoir, honnête homme, sur le fauteuil présidentiel. Son administration, comme gouverneur de l'État d'Oaxaca, a laissé derrière lui un parfum de probité qu'on respire rarement au Mexique, et les améliorations qu'il s'efforça de répandre dans le service public donnent une preuve de son dévouement au bien-être de ses concitoyens. L'organisation des villages indiens de la sierra qui font partie de la province, et dont il est originaire, lui fait le plus grand honneur: on est surpris d'y trouver des écoles obligatoires, d'où sortent des Indiens sachant lire, écrire et compter; on en croit à peine ses oreilles, alors que les sons de l'orgue des temples ou les fanfares des instruments de cuivre vous rappellent les goûts de votre patrie lointaine au milieu du sauvage aspect de la montagne. Je ne sais si le Mexique placera Juarez au nombre de ses grands hommes; mais c'est à coup sûr une personnalité remarquable. Au milieu de la pénurie de talents qui l'entoure, il a pour lui cette probité si méritante en son pays, une constance glorieuse à ne point désespérer de sa cause, une obstination molle, mais infatigable à lasser la fortune, une douceur de caractère que travestissent ceux qui l'ont peu connu. Plusieurs m'en ont dit du bien; chaque fois que je le vis, il me rendit service. Parmi les personnalités remarquables d'Oaxaca, il faut rappeler une pauvre vieille, dernière descendante de Montézuma. Le gouvernement, m'a-t-on dit, lui faisait autrefois une pension suffisante pour assurer une existence honorable à cette princesse déchue, et les Indiens, une fois l'an, venaient rendre hommage à l'arrière-petite-fille du grand roi. La señora Silva, sur un trône, entourée du prestige inoffensif de sa haute naissance, recevait des Indiens prosternés la muette expression d'un religieux respect. Mais la pension se réduisit insensiblement suivant les fluctuations des finances; aujourd'hui, le dernier rejeton d'une race impériale s'éteint dans la solitude et la misère. J'ai dit que les mœurs étaient relâchées: l'intimité des familles entre elles prête à la familiarité des jeunes gens des proportions dangereuses. Les amourettes naissent comme des fleurs sous ce ciel merveilleux. Si les fenêtres ont des grilles, les maisons sont basses, et le diable est leste. L'amour, au Mexique, a conservé de sa tournure espagnole: il lance des madrigaux, fait jouer la sérénade, improvise sur la guitare, et ne craint pas d'employer la gazette pour envoyer un sonnet à sa belle. Il s'accroche encore, mais rarement, à l'échelle de soie. Le mariage consacre pour l'ordinaire ces unions anticipées; mais lorsqu'un inconstant porte à d'autres idoles l'encens d'un cœur volage et que la délaissée ne peut dissimuler le fruit de sa faute, le monde n'impose à la pécheresse qu'une réprobation indulgente. «_Hubo una desgracia_, dit-on: elle eut une mésaventure.» Quelques mois d'éloignement arrangent les choses; de temps à autre cependant la comédie tourne au drame, drame atroce, vengeance de cannibale. Telle est l'histoire du señor Eusebio. J'ai connu les personnages, j'ai assisté au dénoûment, j'essayerai de vous la dire. Don Eusebio peut avoir de quarante-cinq à cinquante ans; il paraît jeune encore; ses épaules larges et trapues, sa marche facile et légère malgré l'embonpoint qui commence à l'envahir, lui donnent l'apparence d'une force peu commune; sa tête est grosse sur un cou charnu; les lèvres sont épaisses, la bouche est grande; tout le bas de la figure dénote des instincts où la violence le dispute à la sensualité; ses yeux sont jaunes tirant sur le vert et pleins d'une expression jalouse et méchante. Il jouit d'une réputation douteuse, et son passé renferme des mystères. Sa maison, placée au nord de la cathédrale, n'a rien qui la distingue des demeures voisines: elle se trouve parallèle à un couvent de femmes qui fait le coin du carré suivant, et s'ouvre de ce côté par deux fenêtres à grillage en bois. Don Eusebio n'a pas d'amis, et sa maison fut pour ainsi dire déserte jusqu'au jour où ses filles devinrent de grandes personnes. Il en a trois. Héléna, la première, ressemble à don Eusebio et paraît en avoir tous les instincts. C'est une grande et superbe fille chez qui la vie déborde; elle a toutes les beautés provocatrices: la hanche saillante, des bras robustes et ronds, des épaules grasses, une gorge audacieuse, des lèvres rouges et ce teint pâle et mat des natures passionnées; ses yeux noirs avaient une fixité embarrassante. À l'époque dont nous parlons, la chronique s'était déjà maintes fois occupée d'elle; mais elle n'avait point eu de _desgracias_. Une cour nombreuse se disputait ses sourires, et quelques robes noires se mêlaient à la foule. Le père autorisait, cherchant un gendre. Oaxaca respirait dans un entr'acte de guerre civile, et les réunions se succédaient sans relâche. Sur ces entrefaites, un jeune homme de Mexico vint passer quelque temps dans le Marquesado, vivant chez son père, voisin de don Eusebio, et dont la maison occupait, à cinquante mètres plus bas, le milieu du carré de face. La famille de don Rafael se composait de doña Marianita, sa femme, de Louisito, un fils tard venu, le Benjamin, et du nouvel arrivant. Henrique rapportait de la capitale une tournure dégagée, cet air de suffisance qui plaît aux femmes et des prétentions de blasé que les sots affichent volontiers; une moustache longue et pointue lui donnait un petit genre matamore qui ne messeyait point; il avait l'œil d'un bleu tendre, et sa chevelure blonde, naturellement bouclée, était fort belle. En somme, on le disait beau cavalier, il le croyait plus que tout autre; mais, à mes yeux; il perdait la moitié de ses avantages par un rire bête qu'il lançait éternellement et à tout propos, ce qui chez bien des gens lui avait fait une renommée de bel esprit. On lui prêtait mille aventures; c'était pour Héléna une conquête à faire. La famille d'Henrique possédait quelque bien; c'était pour don Eusebio le mari demandé. Du reste, la chose allait de soi. Henrique renoua sans difficulté des relations d'enfance, et, malgré les avertissements de son père qui n'estima jamais don Eusebio, il fut en quelques jours du nombre des intimes. À première vue, il fut ébloui. On ne pouvait rêver plus belle maîtresse. Pour Héléna, jeune et coquette, elle éprouva quelque satisfaction de l'effet produit et ne demanda pas mieux que de plaire. Il fut bientôt évident qu'Henrique était le préféré. Aussi le cercle des adorateurs diminua chaque jour; quelques-uns seulement cherchèrent à disputer au Mexicain une conquête si belle; mais ils n'eurent plus qu'à se retirer devant la persistance de ses succès. D'autres tournèrent bride et déposèrent aux pieds de la sœur des hommages dont l'aînée ne voulait plus. Rien de moins platonique que cette passion facile; mais la jeunesse verse sur toutes choses un tel torrent de fleurs, qu'on se méprend volontiers sur des liaisons qu'on croit éternelles et qui ne sont que d'un jour. Henrique me raconta souvent les premiers bonheurs de son amour naissant. Il me parlait de ses promenades solitaires dans la vallée, de ses rencontres fortuites à San Felipe, de ces charmants dîners à Santa Maria del Tule sous les ombrages du vieux Sabino; mais l'amour-propre chez lui l'emportait sur l'amour, et son œil brillait plus encore en me disant ses triomphes, le dépit de ses rivaux repoussés; et l'éclatante satisfaction que lui valaient les préférences d'une aussi belle personne. Don Rafael fermait les yeux et voyait tout. Cependant le tête-à-tête est difficile dans une maison ouverte à tout venant, où se croisent et s'ébattent une foule de domestiques et d'enfants; il fallait un dénoûment; mais Henrique ne pensait point au mariage. Il y eut alors d'humbles demandes, des supplications et des résistances: toute cette habile et naïve comédie de l'amour à laquelle nous croyons si facilement et dont, en somme, les femmes sont presque toujours victimes. Henrique, désespéré, parlait de départ; à cette époque, il était vraiment épris. Héléna céda. Par une nuit obscure, Henrique escaladait la grille de bois d'une fenêtre, s'accrochait à la corniche et bondissait sur l'_azotea_ (toit plat). Héléna, tremblante, l'attendait sous un bosquet de jasmins. Don Eusebio avait tout vu. Un mois de sérénades, d'entrevues mystérieuses, de rendez-vous dangereux pleins de poignantes émotions, prolongea le délire de cette première nuit d'amour. Les observations de don Rafael n'arrêtèrent point l'heureux Henrique. On jasait cependant, et les rivaux éconduits surent lui dire, à mots couverts, qu'il n'était pas le seul heureux, et qu'en tout cas il n'avait pas été le premier. Henrique refusa d'y croire, et sa position compromettante; peut-être son courage, ne lui permirent pas d'imposer silence à ces bruits insultants; mais son amour baissa; il ne se montra plus aussi souvent dans la maison de don Eusebio: les nuits le surprirent plus rarement sous ce bosquet parfumé témoin de ses premiers soupirs, et l'escalade de l'_azotea_ lui sembla d'une prodigieuse difficulté. La fière jeune fille lui demanda compte de son insultante froideur; Henrique se défendit faiblement, protesta, balbutia et voulut se retirer. Il y eut alors une scène de violence qui l'épouvanta; mais voyant qu'elle allait perdre son amant, Héléna devint tout à coup tendre, pressante, suppliante; elle le prit comme un enfant dans ses bras, le couvrit de baisers et de caresses passionnées. --Que deviendrai-je sans toi, lui disait-elle; je t'aime et n'adore que toi; je suis seule au monde; tu l'as vu, je n'ai plus d'amis: tous se sont éloignés. Ton amour, mon Henrique, c'est ma seule joie sur terre, c'est mon avenir, ma vie, mon seul bonheur. Ne m'abandonne pas! Et puis, ajouta-t-elle en le voyant se fondre devant ces témoignages passionnés, je n'osais te le dire, Henrique, je suis mère. Que devenir si tu t'en vas? Mon père, oh! mon père me tuerait. Cette confession terrifia le pauvre amant. Il revint néanmoins, mais sombre, craintif, désillusionné, ne sachant plus comment rompre des liens de fer. Don Eusebio jugea prudent d'intervenir. Il surprit Henrique chez Héléna, obtint une confession complète, et ne permit au malheureux de s'éloigner que sous serment d'épouser sa fille. Il fallut tout dire à don Rafael. Devant de pareils faits, toute observation était inutile, et la conférence se termina par un refus énergique de jamais consentir à ce mariage. Henrique n'aimait plus; la nuit venue, à l'heure où si souvent il s'agenouillait près d'elle, il sella son cheval et partit. Le lendemain, don Eusebio aux aguets, fut étonné de ne point le voir; il s'informa, connut le départ, rentra. Il était calme, quiconque l'eût rencontré n'eût point deviné ce qui se passait en lui; il croisa plusieurs personnes auxquelles il répondit, en souriant, aux compliments banals, insultes déguisées que chacun lui adressait, car tout se savait déjà. Une fois chez lui, l'orage fit explosion; il brisait, en les touchant, les meubles qui tombaient sous sa main, ses yeux étaient sanglants, il épouvanta les siens, on n'osa lui rien dire. Héléna pleurait en silence. Cependant, il reprit quelque pouvoir sur lui-même, et voilant sa fureur, il sella son cheval et sortit la cigarette à la bouche comme en un jour de _paseo_. Henrique n'avait que deux chemins à prendre, la route de la sierra par Vera Cruz, c'est-à-dire faire un détour de plus de cent lieues, et le chemin de Tehuacan le plus facile et le plus rapide. Le doute n'était pas possible, une fois hors de la ville, don Eusebio mit son cheval au galop et fit presque huit lieues d'une traite; il sut qu'Henrique était arrivé le matin et s'était reposé trois heures. C'était une demi-journée d'avance.--Fils de chien, je t'atteindrai, murmurait-il. Il rafraîchit les naseaux de son cheval, et prit par le rio de las Vueltas. Henrique, croyant le sentier coupé par le torrent, avait pris la route presque carrossable de la montagne; du reste, ignorant la poursuite, il prenait son temps; le cheval de don Eusebio, vigoureux et fort, dévorait l'espace. Henrique arriva, vers les quatre heures du soir, à Don Domingillo, et fut se loger à tout hasard à l'entrée du village chez un Indien qu'il connaissait, fit renfermer son cheval et ne sortit qu'à la nuit tombante, sans s'éloigner cependant et fumant un cigare. Il lui sembla tout à coup entendre le galop précipité d'un cheval; un frisson terrible le saisit, il reçut, me racontait-il, comme un coup d'épée en pleine poitrine, et, se dissimulant derrière une cloison, il vit déboucher du sentier de las Vueltas don Eusebio lui-même, couvert de poussière, son cheval haletant et rendu. Il passa près de lui et mit pied à terre à deux cents mètres environ à la seule _fonda_ du village. Henrique rentra dans la cabane de l'Indien auquel il conta partie de son histoire, lui donna dix piastres pour se taire, et fut s'ensevelir au milieu des épis de maïs dans une espèce de grenier suspendu sur quatre pieux. Le mors de son cheval, sa selle et son zarape, lui furent jetés d'en bas. Il attendit. Don Eusebio apprit, en blasphémant, qu'Henrique n'avait point paru; il voulut cependant s'en assurer, visiter la _fonda_ du haut en bas, et s'en fut errer comme un chacal dans le village: aucune trace, rien qui pût le guider. Il remonta et se dirigea du côté de la cabane en question. Au débouché de la route, Henrique le vit venir et se crut perdu. Don Eusebio entra, donna le signalement du cheval et de l'individu, déposa une piastre dans la main de l'Indien, et lui fit détailler toutes personnes qui avaient dû passer devant lui. --C'est un ami que je désire rejoindre, disait don Eusebio, et nous devions nous trouver en ce village; je suis en vérité bien étonné de ne le point voir. Il examinait avec soin l'intérieur de la cabane, saisit avec violence un mors suspendu dans l'obscurité, l'examina, et ne le reconnut point. --N'as-tu point de cheval, l'ami? demanda-t-il encore. --Si, monsieur, une vieille jument couchée là-bas dans le _patio_, si vous voulez de la lumière; nous l'irons voir. --C'est inutile, répondit don Eusebio, que déroutait l'assurance de l'Indien. Il s'approcha néanmoins, jeta un coup d'œil dans la cour, et comme l'animal était couché, que la nuit était assez sombre, il ne le reconnut pas non plus; Henrique, la mort dans l'âme, suivait du haut de son observatoire suspendu tous les mouvements de son ennemi. --Maudit! s'écria don Eusebio, en partant. Il a dû suivre jusqu'à Cuicatlan, ajouta-t-il tout bas, à demain. Cuicatlan n'était qu'à deux lieues. Henrique fut sauvé, mais ne dormit pas de la nuit. Vers les trois heures, il entendit le trot d'un cheval s'éloignant dans la direction de Tehuacan, c'était don Eusebio continuant sa poursuite. Henrique attendit une heure environ, et suivit le même chemin; mais, à deux kilomètres du village, il laissa sur la droite la rivière que venait de traverser don Eusebio, prit à gauche, et s'enfonça dans la Misteca. Deux jours après, don Eusebio rentrait à Oaxaca, et reprenait ses occupations. L'enfant ne vint jamais au monde. Don Rafael néanmoins sentait la vengeance planer au-dessus de sa tête, divers guet-apens dont il se tira par bonheur, laissaient deviner la main de son ennemi: le temps, pensait-il apaiserait l'affaire. Il n'en fut rien. Deux ans après, les événements que nous venons de raconter, C... prit la ville; ses troupes occupaient le palais, la cathédrale et le couvent qui se trouvait sur l'alignement des deux maisons ennemies; de temps à autre, les partis tiraillaient entre eux. Don Rafael, portes et fenêtres closes, ne permettait à aucun des siens le moindre coup d'œil au dehors, sa tendresse de père lui faisait craindre un malheur. Pour don Eusebio, toujours à l'affût comme un tigre guettant sa proie, il quittait rarement sa fenêtre observatrice. Un jour, sur le midi, comme de la matinée on n'avait entendu le son d'un coup de fusil, doña Marianita ouvrit la fenêtre. Louisito s'y précipita pour regarder, elle-même ne put se défendre d'un moment de curiosité. Pour Dieu! s'écria le père, retirez-vous. Au même instant une explosion isolée se fit entendre, et l'enfant, une balle au front, tombait dans les bras de sa mère. --Jésus! fit-elle. Ah! Jésus! mon fils! mon fils! Ah! Dieu! elle s'affaissa, on la crut morte aussi. Elle tenait l'enfant dans ses bras; tous deux couverts de sang formaient un épouvantable tableau; don Rafael, muet, hagard, épouvanté, se précipita sur eux: il était bien mort, le doux enfant. Don Rafael traîne depuis ce jour une vie à demi-éteinte, quant à doña Marianita, elle est folle. Le clergé encourage par son exemple cette dissolution de mœurs qui se retrouve un peu partout dans le Mexique; mais il est difficile de trouver une province où il affiche avec plus de naïveté le relâchement de ses mœurs. La première fois qu'il me fut donné d'observer cette étrange manière de vivre, c'était au bal où l'on me présenta à mademoiselle X..., fille du curé X..., qui lui-même, en habit de ville, se trouvait présent. Je sus depuis que grand nombre de ces messieurs avaient famille, que plusieurs d'entre eux menaient grand train, donnant bals et banquets, qu'un autre, exception il est vrai, entretenait trois sœurs à la fois, desquelles il avait des filles, dont chacune était dotée sur les priviléges de telle ou telle église dont il était curé. Plus tard, me trouvant dans une maison de jeu d'assez bas étage, j'y rencontrai deux prêtres en soutane, et l'un, tutoyant ponteurs et croupiers, jurant comme un damné, tenait sur ses genoux une fille publique avec laquelle il s'était associé; il y avait là cinquante personnes peut-être, et de tout ce monde j'étais le seul que la chose étonnât. Quand, chez un peuple, le sens moral est à ce point perverti, que de pareils exemples ne soulèvent que les plaintes discrètes des honnêtes gens et que toute indignation est morte, il faut se voiler la face et désespérer du salut de ce peuple. VII Long séjour.--Phénomènes photographiques.--Les trois vallées.--Santa Lucia.--Santa Maria del Tule.--Le Sabino.--Mitla.--Les ruines.--Le village.--Les pitajas.--Clichés perdus.--Prise de la ville.--Mont Alban.--Le vieux couvent.--Deuxième expédition.--Siége de la ville.--Départ pour Vera Cruz. J'attendais mes bagages depuis deux mois, ils n'arrivaient pas; je craignis que l'état des routes ne permit pas à l'expéditeur de me les envoyer, il fallut donc me mettre à l'œuvre avec les ressources que m'offrait la ville. Je fabriquai du nitrate et du fulmicoton, j'avais des glaces et l'un de mes instruments; je trouvai de l'éther et de l'alcool. Pour développer l'image il me fallut employer le sulfate de fer qu'on trouve partout. Mes premiers essais ne furent pas heureux, les clichés des monuments de la ville étaient mauvais. Quelques jours après j'en fis d'autres meilleurs, presque satisfaisants. Je préparai donc mon expédition de Mitla, car je devais retourner au Yucatan, remonter à Palenqué, traverser la sierra et faire le tour de la province de Chiapas, en passant par Tehuantepec pour revenir à Oaxaca. J'aurais voulu faire ce long voyage avant la saison des pluies s'il était possible, et le temps pressait. Mais quand je voulus partir, je m'aperçus que mes produits ne marchaient plus. Pendant huit jours, je fis les essais les plus variés, je me servis de bains vieux et nouveaux, j'avais une douzaine de collodions différents, j'employai tous les développants et tous les fixateurs; peine inutile. Le collodion arriva même jusqu'à perdre toute sensibilité. Avec une exposition de cinq minutes au soleil, et un instrument double, je n'obtenais qu'une tache blanche à l'endroit du col. Désespérant de réussir je mélangeai tous les collodions et j'attendis. Quelques jours après, je voulus tenter un nouvel essai, je fis un cliché le matin à sept heures, il était bon: à sept heures et demie, insensibilité. Le lendemain, j'en fis deux, sans pouvoir en réussir un troisième; le surlendemain trois et, par progression, chaque jour en faisant un de plus, mais pas davantage. Tout à coup le collodion ne m'apportait que des positifs sur verre; un autre jour des négatifs, et cela sans qu'il me fût possible de faire l'un ou l'autre à mon choix. J'ai vainement cherché la clef de phénomènes aussi curieux et je laisse aux photographes érudits le soin d'en trouver les causes. Ma position était des plus embarrassantes, je craignis un moment de ne pouvoir réussir. J'aurai donc fait, me disais-je, trois mille lieues dans le but de rapporter en Europe l'image de ces ruines merveilleuses, si peu connues, si intéressantes, pour me trouver devant elles impuissant à les reproduire! J'éprouvai pendant ces jours de sombres découragements et de terribles défaillances; j'étais sans nouvelles de mes bagages, et l'état de la province allait empirant chaque jour. Je fus sur le point de faiblir et d'abandonner la partie. Je parvins cependant à remonter ce moral affaibli, et, quoi qu'il dût m'en coûter, je voulus achever mon œuvre. Attendre! Que la patience est une belle chose pour qui sait la pratiquer! Les vallées m'offraient une longue série de courses et d'observations; j'avais mon cheval, et chaque jour, seul le plus souvent, je parcourais l'une ou l'autre, indifférent aux aventures périlleuses de ces excursions solitaires. La vallée de l'ouest, la première en venant de Mexico, n'offre au voyageur que des terres cultivées, des villages et des haciendas, quelques élévations douteuses où la science n'a rien à prendre, et le touriste rien à copier: c'est la moins riche de ces trois vallées et la moins intéressante. Dans la seconde se trouve un vaste couvent, commencé par Cortez, inachevé aujourd'hui et fondé sur l'emplacement d'un temple indien dont quelques murailles d'_adobes_ (briques en terre cuite au soleil) subsistent encore. Il semble que les constructeurs de l'édifice moderne se soient servis de ces murailles pour remplacer les échafaudages dans leur construction. Ces murailles de terre sont en effet au milieu de la nef et soutiennent encore diverses parties d'un clocher moderne. L'_adobe_ a pris la consistance de la pierre, les murs paraissent devoir résister à l'action du temps aussi bien que l'édifice espagnol, et, dans la suite des siècles, ne formant qu'une seule et même ruine, le voyageur étonné de cette création étrange confondra l'œuvre de marbre des vainqueurs et l'humble monument des vaincus. Ces ruines confondues n'offrent-elles pas à l'esprit de l'observateur une image saisissante de cette civilisation espagnole du nouveau monde, qui n'a laissé derrière elle que souvenirs perdus, solitude et désolation? Ce mur de terre, humble mais solide encore, soutenant cet édifice incomplet, n'est-ce point l'image vivante de cette race indienne, humble aussi, soumise et opprimée, gémissant depuis trois siècles sous le poids accablant d'une civilisation menteuse, ruine aujourd'hui d'un monument inachevé? La route qui conduit à ce vieux temple domine la vallée; couverte de _tumuli_ vierges jusqu'à ce jour de toute profanation, elle offre à l'antiquaire des témoignages précieux de la civilisation indienne. Ces éminences, selon toute probabilité, sont des tombeaux d'où l'on pourrait exhumer de riches trésors scientifiques. Je m'efforçai, mais vainement, de faire des fouilles: les Indiens se sont fait une religion, de ne point laisser toucher à ces vieux souvenirs de leurs ancêtres. Il m'eût fallu l'appui du gouvernement que l'agitation des esprits et la menace d'un siége m'empêchèrent d'obtenir. À l'ouest d'Oaxaca, touchant la ville, se trouve le mont Alban, montagne aux pentes rapides comme toutes celles de la Cordillère, et surmontée d'un plateau d'une demi-lieue carrée au moins. Ce plateau, qui semble travaillé de main d'homme, n'offre plus aujourd'hui qu'une arène bouleversée, des masses imposantes de mortier de pierres, percées de souterrains étroits, des forts, des esplanades, des contre-forts et de gigantesques pierres sculptées. Les souterrains sont formés par des dalles de grandes dimensions à murailles parallèles, et dont la voûte est remplacée par deux immenses pierres s'appuyant l'une sur l'autre. Ces pierres sont revêtues de sculptures offrant des têtes de profil qui rappellent un type étranger, le passage lui-même est étroit, ne permettant qu'à une seule personne de s'avancer à la fois. Les plus grandes masses se trouvent au sud du plateau. Elles affectent en général la forme carrée et se composent d'une pyramide tronquée à talus fort rapide, d'une hauteur de vingt-cinq pieds environ; d'une enceinte qu'on peut suivre encore, et d'énormes monceaux de maçonneries ruinées, autrefois demeures, palais, temples ou forteresses de ces nations disparues. Le tout est semé de débris de poteries d'une finesse extrême et d'un vernis rouge et brillant. Un Italien de Mexico fit, il y a quelques années, pratiquer des ouvertures dans ces monceaux de pierres; il en retira des colliers d'agate, des obsidiennes travaillées, et divers bijoux d'or d'un fini merveilleux. Quel musée n'enrichiraient pas des fouilles faites avec soin! Le mont Alban est, à notre avis, l'un des restes les plus précieux et bien certainement le plus ancien des civilisations américaines. Nulle part nous n'avons retrouvé ces profils étranges d'une originalité si frappante, que vous leur cherchez en vain quelque chose d'analogue, dans les souvenirs du vieux monde. Ces ruines n'ont rien de commun avec les ruines de la vallée, non plus qu'avec celles de Mitla; les matériaux ne sont point les mêmes et l'architecture est différente. Ici vous ne trouvez que l'_adobe_, de la terre; à Mitla, un mélange de terre battue et de gros cailloux plaqués de briquettes de différentes grandeurs; dans les forts qui défendaient les palais, l'_adobe_ encore: au mont Alban, vous n'avez que des constructions en pierre, reliées par le ciment et le mortier de chaux. Les murs des temples étaient perpendiculaires aux plafonds, se coupant à angle droit; Mitla présente la même architecture. Au mont Alban, au contraire, vous retrouvez la construction dite _de Boveda_, c'est-à-dire deux murs perpendiculaires jusqu'à hauteur d'appui, et s'inclinant l'un vers l'autre jusqu'à ne plus former qu'un écartement de vingt-cinq centimètres, fermé par une dalle. Il semble, en vérité, que les fondateurs de ces ruines, chassés autrefois par des émigrations du nord, aient poursuivi leur retraite vers le sud, traversé la _sierra_ de Chiapas, et, se divisant en deux branches, l'une suivant jusqu'à Guatémala, l'autre aboutissant aux plaines du golfe, fondé les palais de Palenqué et plus tard les monuments du Yucatan, qui ont avec les ruines du mont Alban plus d'un point de ressemblance. Quoi qu'il en soit de cette supposition, nous croyons pouvoir affirmer que le Marquesado offre aux voyageurs le plus vaste et le plus riche sujet d'étude. Partout des tumuli, des temples, des palais, des ruines, un amoncellement étrange de terres réunies, des masses ruinées de maçonneries, en un mot, des traces irrécusables d'envahissements successifs et de luttes effroyables! Le Marquesado, avec ses vallées fertiles, devait offrir aux émigrations des peuples un séjour facile dans leur marche vers le sud; il semble avoir été, dans cet univers, le grand chemin de l'homme, où chaque race, à son tour, laissa tomber quelqu'un de ses souvenirs[63]. Je dus suspendre mes promenades dans la campagne: l'armée libérale envoyée contre Cobos, alors à Teotitlan, s'était dispersée sans combat; Oaxaca pouvait encore se défendre avec douze cents hommes formant la garnison de la ville; le gouvernement avait de l'argent et des munitions, il jugea plus prudent de décamper dans la nuit, laissant la ville sans autorité, sans police et sans protection contre les faubourgs. On craignait un pillage, et tous les intéressés, c'est-à-dire les commerçants et les gens riches, organisèrent un comité de vigilance. Chacun dut prendre les armes pour veiller à la sûreté publique. On expédia sur-le-champ au chef de l'armée réactionnaire un exprès pour hâter l'arrivée de ses troupes, et chacun, en attendant, monta sa garde et fit patrouille. J'offris mon bras comme chacun, et du reste tout se passa bien ou à peu près, la première nuit fut seule orageuse; il y eut quelques fusillades, deux ou trois arrestations, plus un assassinat. Le malheureux était un préfet des environs, qui revenait chargé de la capitation de son village, et qui ne savait rien des événements de la ville. Hélas! il en fut la première victime. À l'entrée d'un faubourg, il reçut un coup de feu qui le renversa de son cheval; laissé pour mort, on le dépouilla des 1,500 fr. qu'il portait, de son zarape, de son cheval et de son chapeau. Ranimé par la fraîcheur de la nuit, il eut le courage de faire plus d'un kilomètre. Je le rencontrai titubant comme un homme ivre; ses gémissements m'attirèrent près de lui, et je n'arrivai que pour le voir s'affaisser évanoui. J'appelai, on vint, et nous le transportâmes dans la boutique d'un épicier, où on l'étendit mourant sur quelques sacs vides. La balle avait dû traverser le poumon; le médecin appelé ne le regarda même pas: il n'avait que peu de temps à vivre. Une femme arriva, sa maîtresse, me dit-on. Un prêtre était là, qui lui jeta à la hâte une absolution de circonstance; puis il se passa une comédie qu'on pourrait appeler la comédie de la mort ou du testament. La femme se penchait à l'oreille du blessé qui ne l'entendait plus: «À qui donnes-tu la maison?» Puis, plaçant à son tour son oreille sur la bouche du mourant, elle prenait à témoin le prêtre et les personnes présentes, que telle maison lui était donnée. Le prêtre approuvait, un complaisant rédigeait. «À qui telle valeur?--Au clergé,» fit-elle sur un signe du confesseur. «À qui telle propriété?» Et le testament, terminé de cette manière, on fit circuler le papier pour que chacun signât. Quelques personnes s'abstinrent et je fus du nombre. Le testament fut-il reconnu valable? Je l'ignore. Le lendemain, les troupes réactionnaires firent en triomphe, au son des cloches et des fanfares, leur entrée dans la ville. Je pouvais donc continuer mes excursions. À l'entrée de la troisième vallée au sortir d'Oaxaca, se trouve le village de Santa Lucia, célèbre par ses combats de coqs. Deux lieues plus loin, sous des bosquets de goyaviers, de cherimoias et de grenadiers, se cache le joli village de Santa Maria del Tule. Le vieux arbre appelé _Sabino_, qui ombrage la cour d'une petite chapelle, est connu dans toute la république; de loin, le dôme de verdure qui couronne son énorme tronc ferait croire à l'existence d'un petit bois. De près, il frappe de stupeur et d'admiration par son prodigieux développement[64]. Le tronc, dans son plus grand diamètre, mesure quarante pieds; sur une autre face, il peut en avoir trente. À vingt pieds au-dessus du sol, il conserve les mêmes dimensions. À cette hauteur, il se bifurque et ses branches vigoureuses, semblables à des chênes centenaires, portent à cent pieds de là l'ombre de leurs rameaux protecteurs. Il n'est pas aussi haut que le comporterait l'énormité de son diamètre, et je ne suppose point qu'il dépasse cent cinquante pieds. Outre la taille du géant, ce qui surprend le visiteur, c'est l'étonnante vigueur qui le distingue; il est plein, et les incisions faites dans l'écorce ne résistent pas au delà d'une année. Que de chiffres entrelacés, que de serments prirent le vieil arbre à témoin d'éternelles amours! Mais, image du temps qu'il personnifie, son écorce mobile les raye à jamais de sa surface, comme le temps du cœur qui les dicta. Les Indiens veillent cependant à ce qu'aucune main profane ne s'attaque au vieux monument; comme pour tout ce qui tient à leur passé, ils entourent le sabino d'une superstitieuse vénération; nul ne le visite que sous leur surveillance; ils balayent et nettoient chaque jour le pied de l'arbre, et ne souffriraient pas qu'on en brisât le moindre branchage. L'Indien a la religion du souvenir, et peut-être, dans les nuits d'orage, entend-il gémir la voix des ancêtres dans les rameaux centenaires du vieux sabino. Quelques voyageurs expliquent ce phénomène de végétation par la réunion de trois troncs divers. Nous l'avons examiné avec soin, et nous n'avons pu y découvrir qu'une seule souche, à laquelle sa vigueur ménage encore des siècles d'existence. Nous avons entendu des horticulteurs et des savants affirmer que l'arbre de Santa Maria del Tule devait avoir au moins de deux mille cinq cents à trois mille ans. Or, ce serait une preuve de plus de l'antiquité de la civilisation dans la vallée, car le sabino est un arbre cultivé, on ne le trouve que près des ruines, comme aujourd'hui dans les lieux de plaisance des rois aztèques, à Chapultepec, Culloacan, Texcoco, etc. Trois mille ans! nous remontons à la période égyptienne; il y avait donc dans cette vallée des hommes, une civilisation, des palais. Quels horizons pour les esprits chercheurs, et quelles conséquences peut en tirer la philosophie! En poursuivant à l'est, la vallée se resserre; vous traversez Tlacolula, vous longez les collines aux pieds desquelles des carrières à ciel ouvert présentent encore des blocs à moitié taillés par les anciens constructeurs de Mitla. En obliquant à droite, vous arrivez jusqu'à San-Dionysio, dernier village de la plaine qui s'arrête brusquement, pour déboucher sur Totalapa. La vallée de Tlacolula, comme celle qui se dirige au sud, est le centre d'une riche culture; nous voulons parler de la cochenille. Depuis trois siècles, l'Indien retire de ce produit des sommes immenses; il cultive en outre le maïs, la canne à sucre, le blé qui vient parfaitement; il exploite des mines d'or et d'argent que lui seul connaît; rien ne lui manque pour s'assurer une vie heureuse, abondante et facile. Grand nombre d'entre eux pourraient, au besoin, se permettre un certain luxe: il n'en est rien. Comme tout peuple ignorant, l'Indien est imbu de superstitions, mais je n'ai trouvé que dans le Marquesado, l'avarice passée à l'état de vice national. Dans toutes les parties du monde, l'homme cache le numéraire, mais il en jouit et sait s'en servir au besoin. L'Indien ne jouit jamais; il produit et ne consomme pas. Quelle que soit sa fortune, ses richesses enfouies, la somme de ses productions, il vit de la même manière; sa cabane ne se distingue point de celle du pauvre, il a pour éternel vêtement l'ample pantalon de cotonnade grossière et le gros zarape de laine; pour nourriture, la tortille et le _frijol_ aiguisé de _chile_ (poivre rouge). L'Indien voyage avec ses vivres, sa bourse meublée de quelques réaux pour la _copita de mezcal_, car il adore l'alcool; mais voilà tout. Jamais un Indien ne pourra vous rendre sur une piastre, il faut le payer en monnaie; il ne pourrait changer. Je vis un jour un Indien demander quatre réaux à un commerçant auquel il avait vendu, la veille, pour 1,500 fr. de cochenille dont il avait reçu l'argent. --Que diable as-tu fait de ton argent? lui demandait l'acheteur. --_Ah! señor está colocado_, il est placé, répondit-il. Cela voulait dire qu'il était enterré; mais où? chacun l'ignore, sa femme la première, ses enfants ne le savent pas davantage. Quand il meurt, son secret s'éteint avec lui. Riche, il ne lègue aux siens que la misère, avec la même inutile passion d'acquérir. Si par hasard il découvre un trésor inconnu, il respecte le secret du propriétaire quel qu'il soit, et, loin d'y toucher, le recouvre religieusement. J'ai rencontré un manœuvre souvent sans ouvrage, qui m'affirmait avoir découvert deux cachettes renfermant des sommes importantes auxquelles il s'était gardé de rien enlever. «Indique-les moi, lui dis-je, et je te payerai cher.» Sans s'attacher à la naïveté de ma demande, il me répondit qu'il ne le pouvait pas; et comme je m'efforçais d'apprendre l'origine d'une superstition aussi bizarre: «Cela ne se doit pas,» dit-il. On a calculé que les vallées doivent renfermer, en numéraire enfoui, quelque chose comme quinze cents millions! Quelle effroyable perte pour la société, qu'une telle somme enlevée à la circulation! Je n'ai connu qu'une exception à cette règle. C'était à Mitla, près des ruines; une vieille Indienne d'une fortune immense, mais suspecte (car on l'attribuait à la découverte de plusieurs trésors), s'était fait bâtir une maison magnifique, avec cour plantée d'arbres d'agrément et de fleurs rares. Elle avait toute une basse-cour d'oiseaux étrangers, des paons, des hoccos, des oies de Barbarie, des cygnes, etc.; ses appartements étaient pleins de meubles modernes en acajou; mais je m'aperçus qu'elle n'avait rien à faire avec ce luxe, et que son gendre, un métis ambitieux, porterait, devant les dieux indiens, la peine d'avoir dérogé à une habitude aussi invétérée. Pour elle, son petit palais n'était qu'une espèce de musée, au milieu duquel elle restait parfaitement étrangère; jamais un lit d'acajou n'avait abrité son sommeil; elle couchait à terre, sur un paillasson; son costume était celui des siens, une pièce de laine attachée autour de la taille, et toute sa vie se passait dans une petite _tienda_ occupant le coin de sa maison, où elle débitait à ses compatriotes le maïs, le mezcal et le coton. Mitla, où une charrette à bœufs avait transporté mon matériel, se trouve dans la partie la plus inculte et la plus ingrate de la vallée. Adossé aux montagnes, il y règne sans cesse un vent violent qui dessèche tout; la végétation y est presque nulle et ne présente guère que des plantes grasses appelées _pitayales_, qui servent aux clôtures et dont le fruit est délicieux; il atteint la grosseur d'un œuf de cygne, la pulpe est jaune-rouge, piquetée de points noirs, et d'une saveur comparable à celle de la fraise. C'est un rafraîchissant fort à la mode dans les chaleurs, et les habitants en tirent un assez joli revenu sur les marchés d'Oaxaca. Les ruines de Mitla[65] qui occupaient, au temps de la conquête, un immense emplacement, ne présentent plus aujourd'hui que l'ensemble de six palais et trois pyramides ruinées. La place du village contient une bâtisse en carré long dont les revêtements de pierre n'offrent aucune sculpture; d'une longueur de trente mètres sur une largeur de quatre environ, elle n'a qu'une seule ouverture, sur l'un des petits côtés. La destination funéraire des palais de Mitla pourrait aussi lui être appliquée, en admettant, vu sa simplicité, que cette sépulture était réservée à quelques personnages de second ordre. La maison du curé est le premier édifice au nord, sur la déclivité de la colline. C'est un enchevêtrement de cours et de bâtisses, avec parements ornés de mosaïques en relief, du dessin le plus pur. Sous les saillies des encadrements, on retrouve des traces de peintures toutes primitives où la ligne droite n'est pas même respectée: ce sont de grossières figures d'idoles et des lignes formant des méandres dont la signification nous échappe. Ces peintures se reproduisent avec la même imperfection, dans tout palais où un abri quelconque sut les préserver des atteintes du temps. L'incorrection de ces dessins accolés à des palais d'une architecture si correcte, ornés de panneaux de mosaïque d'un si merveilleux travail, jette l'esprit dans d'étranges pensers: ne pourrait-on trouver l'explication de ce phénomène dans l'occupation de ces palais par une race moins avancée que celle des premiers fondateurs? C'est une simple hypothèse que j'émets. J'ai donné à cette première ruine l'appellation de _maison du curé_, car le vénérable prêtre qui l'occupe depuis un demi-siècle sut profiter des murs inébranlables de l'édifice ancien, pour se ménager une retraite vaste et confortable, recouverte aujourd'hui d'un toit moderne. L'église du village, attenant à cette construction, est tout entière composée des matériaux du vieux palais. Au-dessous, à gauche, se trouve la pyramide tronquée d'origine indienne, surmontée d'une chapelle moderne. La pyramide est en adobes avec escalier de pierre. Les Espagnols eurent soin de faire disparaître jusqu'au moindre vestige de l'ancien temple qui devait la surmonter. Le grand palais, dont l'ensemble est encore entier et dont la toiture seule est absente, se compose d'une immense bâtisse en forme de _tau_, dont la façade principale regardant le sud est la plus belle, la plus considérable et la mieux conservée des divers monuments de Mitla. Elle a quarante mètres de face et enveloppe une pièce de même étendue, dont six colonnes monolithes d'environ quatorze pieds soutenaient la couverture. Trois portes larges et basses donnaient accès dans la pièce, dont le sol était couvert d'une épaisse couche de ciment. Sur la droite, un couloir obscur communique avec une cour intérieure également cimentée, dont les murs, comme la façade principale, sont couverts de panneaux de mosaïque et de dessins avec encadrements de pierre. La cour est carrée et donne jour à quatre pièces étroites et longues, couvertes du haut en bas de mosaïques en reliefs dont les dessins en bandes se superposent en variant jusqu'à la toiture. Les linteaux des portes sont d'énormes blocs qui atteignent cinq et six mètres. Le second palais a été un des plus maltraités de Mitla, parmi ceux qui existent encore. La porte seule est debout avec son linteau sculpté, et deux colonnes à l'intérieur témoignent de la même ordonnance observée dans la grande pièce déjà décrite. Le quatrième palais se distingue dans sa façade orientale par des panneaux beaucoup plus allongés. Quatre palais, les plus importants peut-être, se trouvent au sud-ouest de ceux que reproduisent nos photographies; ils sont à moitié rasés et enterrés, car les murailles ne s'élèvent plus qu'à trois ou quatre pieds au-dessus du sol: les énormes assises, les blocs immenses qui les distinguent, leur prêtent une importance plus considérable que celle des palais debout aujourd'hui. Les Indiens se sont emparés de ces ruines, ont fixé leurs demeures au milieu des cours, et les murailles leur servent de clôture. Les matériaux employés, nous l'avons dit, sont la terre battue, mêlée de gros cailloux et revêtue de pierres. Des souterrains s'étendent au-dessous des ruines: une fois déjà ils ont été ouverts, mais l'attitude hostile des Indiens les fit refermer avant qu'on ait pu les parcourir et en retirer les trésors qu'ils renferment. Je voulus vainement poursuivre la même entreprise; il m'eût fallu l'appui d'une cinquantaine d'hommes au moins pour protéger mes travaux, et je ne pus l'obtenir d'un gouvernement désorganisé qui ne pouvait se soutenir lui-même. On n'arrivera jamais à la connaissance parfaite de ces monuments, tant que dureront au Mexique ces bouleversements perpétuels; la vie des voyageurs est sans cesse à la merci du premier pandour venu, comme à la discrétion des populations indiennes; il lui arrive tous les jours, comme cela m'arriva, de se voir enlever le fruit de six mois de travail, d'une dépense énorme et de fatigues sans nombre: j'eus des clichés brisés et presque toutes mes notes enlevées. Du reste, les ruines vont se détériorant chaque jour: les Indiens hâtent cet anéantissement déjà trop rapide, et, poussés par une superstition des plus bizarres, ils accourent par bandes des plus lointains villages et s'emparent de ces petites pierres taillées en brique qui composent les mosaïques, persuadés qu'entre leurs mains, elles se changeront en or. L'administration locale devrait bien mettre un terme à ce vandalisme stupide; il suffirait pour cela d'un ordre à l'alcade du village, et d'un gardien qu'on relèverait chaque jour. Les caprices du collodion avaient bien voulu me permettre de réussir les reproductions des ruines; j'en avais une vingtaine que je fis transporter à dos d'homme, et que je m'empressai de vernir à mon retour à Oaxaca. Comme je n'avais pas de vernis Sœhné, j'en fis un à l'ambre et au chloroforme, qui ne me réussit point; je résolus alors de les protéger provisoirement avec une couche d'albumine, recette donnée par Van Monckhoven, dans son _Traité de photographie_. Les clichés vernis, je les mis sécher au soleil, et m'occupai déjà du jour de mon départ: il devait en être autrement. J'allai dans la ville rendre quelques visites, me proposant au retour de déposer religieusement mes clichés dans leurs boîtes à rainures. Ah! monsieur Monckhoven qu'avez-vous fait! Je rentrai; de loin les glaces me parurent d'une transparence extraordinaire, je m'approchai: quelle fut ma stupéfaction de voir que tout avait disparu, la contraction de l'albumine avait tout enlevé. Certes, c'était un grand malheur; mes produits et mes ressources épuisés me faisaient désespérer de réussir; ajoutez à cela que les troupes libérales, chassées trois mois auparavant, venaient à leur tour assiéger les réactionnaires. La ville allait être fermée; il y avait plus de cinq mois que j'attendais, et pas de nouvelles de mes bagages! La position était désastreuse; j'appelai à mon aide tout mon courage, et je me rendis une seconde fois à Mitla. Je ne pus trouver que mon vieux charretier pour m'accompagner: les chemins étaient coupés par des bandes armées, et chacun restait chez soi. J'étais seul, complétement seul; mais j'y mis une telle persistance et une telle énergie qu'en cinq jours, ne dormant pas et passant la nuit à préparer mes glaces et mes produits, j'achevai de nouveau mon ouvrage; il était temps: mes forces étaient à bout, et j'eus toutes les peines du monde à regagner la ville. Les troupes ennemies couronnaient déjà les hauteurs; les rues étaient coupées de barricades, le feu commençait. Le danger n'existait à vrai dire pour personne, et l'ennemi nous offrait plutôt le spectacle d'un feu d'artifice que celui d'un bombardement; nuit et jour, une batterie de deux pièces de douze et deux mortiers, placée sur la colline, lançait boulets et bombes sur le couvent de Santo Domingo, où s'étaient renfermées les troupes de Cobos; mais les bombes éclataient presque toujours à quelques centaines de pieds au-dessus de l'édifice, de manière que les habitants, du haut des terrasses de leurs maisons, pouvaient juger en toute sécurité de la valeur des coups, et suivre de l'œil les éclats des bombes. Lorsque, de l'un ou de l'autre camp, un boulet atteignait approximativement le but, alors c'étaient des hourras, des hurlements de sauvages, et l'habile tireur était mis à l'ordre du jour. Cependant la vue de cette guerre inoffensive n'avait que peu d'attrait à mes yeux, et j'attendais avec impatience qu'elle se terminât; mais huit jours se passèrent, puis quinze, et la discussion n'avait pas fait un pas: chaque parti conservait prudemment sa position, l'un sans faire de sortie, l'autre sans tenter d'assaut. Il fallait en finir. J'allai faire mes visites d'adieu, et serrer la main des personnes qui voulurent bien me montrer quelque amitié pendant mon long séjour. Je dois à la reconnaissance de rappeler avec quelle grâce je fus reçu chez M. Lançon, négociant français, avec quelle amabilité madame Lançon sut me faire l'honneur de sa délicieuse retraite, mettant à ma disposition les ressources d'une bibliothèque choisie, à laquelle je dus d'échapper à l'ennui de bien des jours. Il est si rare d'unir, comme madame Lançon, tant de vertus privées à une aussi solide instruction, que le souvenir de sa bienveillante hospitalité est inséparable chez moi de l'admiration que j'éprouve pour ses mérites. Puissent ces quelques lignes lui porter un jour le témoignage de ma sincère gratitude! Mes préparatifs de départ terminés, j'eus toutes les peines du monde à trouver des mules et un domestique qui consentît à me suivre; il fallait en outre, qu'il connût la sierra, et qu'il entendît le métier d'_arriero_, ce qui n'est pas facile. Une mule mal chargée s'écorche et se tue en quelques jours de marche, surtout dans les montagnes où descentes et montées impriment aux ballots un mouvement de va-et-vient des plus pénibles pour l'animal. Je payai deux mules et un mulet avec leurs appareils, espèces d'énormes bâts, 150 piastres (750 fr.) et c'étaient d'assez pauvres animaux. Quant à José, je dus lui promettre le double de la paye ordinaire, 20 fr. par jour. Pour moi, j'avais comme monture le cheval gris, objet de mon échange avec le Huero Lopez et que personne ne m'avait heureusement réclamé. VIII Le rancho dan le bois.--Ouajimoloïa.--L'escorte.--La sierra.--Yxtlan.--Macuiltanguis.--Les Indiens et leurs villages.--L'alcade officiant.--Le topil et le vieillard.--Osoc, le fabricant d'orgues.--La descente de Cuasimulco--Yetla.--Tustepec.--Tlacotalpam.--Alvarado.--Vera Cruz.--Le siége. Quoique porteur de passes des deux partis, je n'étais pas sans appréhension du côté de mes vues. Mes bagages et l'argent qui me restait m'importaient peu: mais pour quelques voleurs bien élevés, on en rencontre une foule, de manières détestables, faisant main-basse sur tout objet d'une valeur quelconque, et brisant ce qu'ils jugent inutile d'emporter. J'étais bien résolu à défendre mon trésor au prix de ma vie; mais j'étais seul, et le résultat d'un engagement contre plusieurs, était au moins douteux. José se serait éclipsé sans remords, je le savais bien; aussi ne comptais-je pas sur lui. J'avais pris le chemin de la montagne, et j'allais faire un détour de plus de cent lieues pour éviter les compadres qui occupaient la route de Mexico: il eût été pénible assurément de tomber ainsi de Charybde en Scylla, rien de plus probable cependant. La première partie de la journée se passa bien, ou à peu près: solitude complète, de loin quelques échos affaiblis du canon de la ville, la joie d'un succès relatif aux difficultés de l'exécution, le départ considéré comme une délivrance, ne me jetaient dans l'esprit que des idées riantes. Outre José, j'avais, pour compagnon de route, un ami dont les gentillesses charmaient mon isolement. L'ami en question était un magnifique ara rouge admirablement apprivoisé. Je l'avais apporté de Chiapas lors d'un premier voyage, et depuis lors il ne m'avait plus quitté. Fait aux expéditions lointaines, il avait une telle habitude des voyages, qu'il se tenait libre et à son aise sur la charge d'une mule, se promenant jacassant tout le jour, et s'accrochant du bec dans les moments difficiles; quelquefois, il demandait à venir auprès de moi; je le mettais alors sur le pommeau de ma selle, mais il préférait mon épaule, et me contait alors une foule de jolies choses en me mordillant l'oreille. Il avait ses ailes entières; il pouvait partir et s'envoler, et n'avait pour le retenir près de moi qu'une longue habitude aidée d'une grande et véritable affection. Quant à José, je m'aperçus bientôt que j'avais à faire au plus affreux hâbleur qui fut jamais; il ne connaissait pas plus le pays, qu'il ne savait charger une mule, et je dus faire avec lui mon apprentissage d'_arriero_. À chaque instant, il fallait mettre pied à terre, resserrer telle charge, en redresser une autre, et parfois tout refaire; les récriminations eussent été vaines en pareil cas: je pris mon mal en patience, mais nous n'avancions guère. De plus, messire José n'avait point eu la valeur en partage; il tremblait à chaque rencontre, et je le voyais toujours sur le point de lâcher pied. Comme je m'extasiais devant cette timidité féroce, il se redressa comme un capitan et prétendit me prouver qu'il était l'homme le plus courageux du monde; à cet effet, il m'expliqua que, s'il tremblait parfois, c'était de crainte d'être pris comme déserteur et réincorporé, qu'il avait quitté son corps à la vérité, mais en vue de venir en aide à sa mère veuve et dont il était l'unique soutien. Je devais assurément l'approuver, disait-il; il ajoutait que, pour preuve de sa valeur, il m'allait montrer ses blessures. Là-dessus, José se mit en devoir d'ouvrir sa chemise et de quitter son pantalon. Je le suppliai de n'en rien faire, et lui ordonnai au besoin de s'en tenir là de ses démonstrations à l'appui, l'assurant que je le croyais sur parole. --_Un cobarde!_ un poltron, moi! ajouta-t-il; j'ai deux coups de lance dans le dos. J'éclatai de rire à cette preuve sans réplique: ce qui m'attira de mon fidèle suivant une mauvaise humeur qui ne tint pas devant un verre de _mezcal_. Cependant nous étions arrivés au pied de la sierra, et les mules n'avançaient plus qu'avec peine dans un sentier rapide. Il est, du reste, dans la coutume de ne jamais forcer une mule le premier jour de marche; il faut qu'elle se fasse petit à petit et qu'elle se brise à la fatigue. En vertu de ce principe, nous nous arrêtâmes, sur le midi, dans un petit _rancho_ caché dans un ravin de la sierra. Le propriétaire était un montagnard de bonne mine, qui m'engagea fortement à ne pas poursuivre; le bois était plein de déserteurs, auxquels il me serait difficile d'échapper. --Reposez-vous, me dit-il, voilà ma cabane; en attendant, comme nous avons un poste dans le haut du goulet, je vais aller, si cela vous convient, chercher deux hommes auxquels je me joindrai pour vous servir d'escorte; nous partirons au milieu de la nuit, et vous arriverez de bonne heure à Uajimoloia. Je consentis de grand cœur à cet arrangement, qui me donnait une sécurité si précieuse; une fois dans la sierra, je n'avais plus rien à redouter; on n'y avait jamais connu de voleurs. Mon homme partit donc, et nous déchargeâmes les mules. Le _jacal_ était tellement petit que nous ne pûmes nous y loger. Ce n'était, au dire de sa femme, qu'une habitation provisoire, qu'une maison de campagne, où tous deux venaient surveiller la récolte d'un magnifique verger de pêchers. L'Indienne nous prépara quelques morceaux de _tasajo_ (lanières de viande sèche) et un plat de frigoles; j'avais apporté du pain. Quant au repos, il me fut impossible d'en goûter; une fois entré sous l'abri de cette affreuse cabane, je fus envahi par une nuée d'insectes de toutes sortes, pinolillos, puces, scorpions, etc.; il en pleuvait, et j'eus beau m'étendre au dehors, il me fut impossible de m'en délivrer. Vers minuit, l'Indien, de retour avec ses deux amis, me réveilla; les mules furent chargées et nous nous mîmes en route. La nuit était sans lune, l'obscurité profonde et la pente tellement rapide que j'étais à moitié couché sur mon cheval; de temps en temps il fallait arrêter et donner aux mules un instant de repos; leur respiration était bruyante, saccadée, haletante: je craignais à tout moment de les voir rouler dans les gouffres qu'on devinait à droite et à gauche. Pour moi, je descendis de cheval et préférai laisser ma bête libre suivre sans fardeau les mules qui nous précédaient. Cependant le froid augmentait en raison de notre ascension, jusqu'à devenir incommode. Les bois retentissaient des sifflements mystérieux de quelques maraudeurs, et, de loin en loin, on voyait briller les feux d'un campement de charbonniers. Le jour commençait à poindre quand un: Qui vive! nous arrêta: c'était le poste libéral d'où deux de mes guides étaient descendus me chercher; on vint nous reconnaître, et quelques minutes après je me chauffais voluptueusement au feu du bivouac. Ils étaient là une cinquantaine d'hommes gardant un défilé et ne permettant à personne l'entrée de la sierra. Cinq d'entre eux se détachèrent donc pour me remettre, à Uajimoloia, entre les mains du commandant des divers postes échelonnés dans ces hauteurs. Le soleil était au-dessus de l'horizon et le froid avait disparu. Nous parcourions de magnifiques forêts de sapins, nous engageant parfois au milieu de chaos de roches écroulées rappelant les gorges d'Apremont; les sites étaient beaux, grandioses, sauvages, et dans des éclaircies de verdure, à quelques mille pieds au-dessous, l'œil se perdait dans les profondeurs de la vallée. Le _rancho_ de Uajimoloia, où nous arrivâmes à dix heures, est un établissement d'Indiens charbonniers, composé d'une ferme et de trois ou quatre cabanes; la culture de la pomme de terre, qui atteint à peine la grosseur d'un œuf, et l'élevage d'un troupeau de vaches sont les seules occupations des habitants. Le commandant, jeune officier de vingt-cinq ans au plus, me parut ne pas goûter les charmes de sa solitude; il demandait un changement à grands cris. Puis, s'étant informé des nouvelles du siége, ayant constaté ma qualité d'étranger, il me donna le laisser-passer nécessaire, et je lui souhaitai meilleure fortune. La descente est à pic, et ce ne fut que par mille détours et presque toujours à pied que j'arrivai, le soir fort tard, au premier village de la sierra. J'étais rompu de fatigue, et je m'étendis avec délices sur les bancs du _cabildo_ (maison destinée aux voyageurs), laissant à José le soin de procurer à nos malheureuses bêtes le fourrage et le maïs dont elles avaient si grand besoin. Pour moi, je m'endormis sans manger, le sommeil avait tué la faim. Aussi fîmes-nous la grasse matinée. Il était tard quand nous nous dirigeâmes vers Ixtlan, la capitale de la montagne. L'ara, enchanté d'avoir abandonné les hauteurs glacées du rancho pour un climat plus doux, jacassait comme une pie; mais les mules faisaient piteuse figure. Comme je l'avais prévu, toutes trois étaient écorchées; le _macho_ (le mulet) surtout avait l'échine dans un état déplorable, et les choses ne pouvaient qu'empirer jusqu'au jour de l'arrivée. De mes trois animaux, ce mulet m'avait paru le plus intelligent; aussi l'avais-je chargé du fardeau le plus précieux, mes caisses de clichés. Les mules ses compagnes, plus jeunes et mieux découplées, allaient un peu à la légère, et plusieurs fois je les vis glisser et ne devoir qu'à un rare bonheur de ne point rouler au fond des précipices; mais le mulet avait un grand défaut, et la prudence qui le faisait n'avancer que parfaitement sûr de son point d'appui donnait à sa façon de faire toute l'apparence d'une paresse invétérée; aussi me tenais-je volontiers derrière lui pour exciter son amour-propre au moyen de quelques coups de pied bien appliqués; depuis longtemps, j'avais renoncé à la cravache dont il se souciait comme d'une figue. En vérité, le mérite a toujours quelque faiblesse qui lui fait contre-poids; on a les défauts de ses qualités. Outre sa paresse, mon animal avait la mauvaise habitude de se plaindre sans cesse, ce qui lui avait valu de José, son chef de file, le surnom de _pujador_ (soupireur). En effet, il poussait à tout moment des soupirs épouvantables, des soupirs à émouvoir les rochers de la route; ah! quels soupirs! et notez que sa charge ne pesait pas soixante kilos: c'était paresse toute pure. Me voulant assurer si sa charge était mal assise et le gênait, malgré sa légèreté relative, nous le déchargeâmes, ce qui parut lui causer un sensible plaisir, et pendant que José resserrait son bât, il se mit à geindre de plus belle, quoique n'ayant aucun fardeau. C'était décidément une manie; qui n'a les siennes? On le rechargea et nous partîmes; mais le _pujador_ avait un vice, un vice, hélas! dont je fis la douloureuse expérience: il était sournois et rancunier. Comme j'étais à cheval, les encouragements que je lui prodiguais touchaient à l'endroit sensible, et j'avais la bonhomie de croire à l'impunité. Il m'observait néanmoins de temps à autre, étudiant la position et mitonnant sa vengeance. Il finit sans doute par trouver l'instant favorable: au moment où je m'y attendais le moins, et comme je me préparais à lui administrer une nouvelle correction, il fit brusquement un bond de côté et me lança fort adroitement une ruade qui m'atteignit au gras de la jambe. Cet animal est fort méchant, Quand on l'attaque il se défend. Je n'avais rien à dire, et je laissai à José le soin de ménager un animal aussi susceptible. Le chemin qui conduit à Ixtlan côtoie des établissements miniers d'or et d'argent, où de grosses meules de pierre, mises en mouvement par des mules, broyaient le minerai. Les habitations des propriétaires sont magnifiques et les cabanes indiennes, disséminées alentour, respirent une aisance et un bien-être rares dans la république. C'est que la sierra jouit, à l'abri de ses rochers impraticables, d'une tranquillité qu'on ne trouve nulle part. Nous étions encore dans les bas-fonds, et la vue très-bornée, ne nous permettait pas d'admirer les panoramas splendides qui se déroulent devant l'habitant des hauteurs; ce ne fut qu'en approchant d'Jxtlan que je pus juger de la grandeur du paysage et de la profondeur des horizons. Je trouvai réunis, dans le chef-lieu de la sierra, les membres de l'ancien gouvernement d'Oaxaca; il y avait affluence de troupes, et des convois d'Indiens et de mules, porteurs de vivres et de munitions, se hâtaient dans la direction de la vallée. On ne doutait pas de la prise de la ville en quelques jours; mais je sus plus tard que le siége avait duré quatre mois, ce qui est un long temps pour une place sans murailles et sans défense. Il est vrai d'ajouter que les assiégés étaient plus nombreux que les assiégeants, ce qui arrive parfois au Mexique. À Jxtlan, je pris un guide pour nous conduire à Macuiltanguis, car décidément José m'aurait égaré dans ce labyrinthe de sentiers qui croisent en tous sens la montagne. Plus nous avancions et plus la nature déployait de beautés. C'était, à chaque pas, des sites enchanteurs et variés; une culture des plus riches étalait sous nos pas un tapis de verdure où les teintes les plus diverses se succédaient tour à tour. C'était l'orge, le maïs, le froment, des prairies artificielles, des bouquets de bois et, çà et là, les cabanes indiennes entourées d'orangers, de limons doux et de grenadiers en fleurs. Cette nature est joie et fête; la sierra possède toutes les beautés: la grandeur dans les lignes, le sauvage dans ses roches escarpées, la naïveté dans ses villages, le vierge dans ses hauteurs, et, par-dessus tout, son ciel d'un bleu si pur et cette atmosphère transparente qui enveloppe toutes choses du voile magique de ses colorations. Parfois, le son d'une cloche d'église montait des profondeurs jusqu'à nous comme une fumée d'encens et répandait une rosée de prière au milieu de ces splendeurs. Un torrent grondait à nos pieds, perdu dans l'invisible, et le village qui nous regardait d'en face semblait à portée de la voix: il fallait trois heures pour l'atteindre. Quelle journée pleine et rapide je passai, et combien ces douze heures de marche me parurent courtes! Il était six heures quand j'atteignis Macuiltanguis, perché comme un nid d'aigle sur un plateau escarpé. Je me fis enseigner le _cabildo_, maison commune destinée aux voyageurs. Chaque village doit en avoir une. Mon arrivée avait été signalée à l'alcade, qui m'envoya l'un de ses _topils_. L'alcade, dans les villages indiens, est toujours assisté de deux _topils_, qui ont ordre de se mettre à la disposition des voyageurs pour fournir, moyennant un prix fixé, du maïs et du fourrage aux chevaux et la nourriture que peut offrir le village. Le _topil_ en question me fournit immédiatement ce dont mes bêtes avaient besoin, et, pour ce qui me regardait, une métis, voisine de la _casa real_, me servit en quelques minutes le repas le plus confortable que pût désirer un estomac affamé. J'eus du pain blanc comme la neige, un _mole de huajolote_ admirablement réussi (dinde en ragout avec purée de poivre long), un plat de frigoles, du fromage et des fruits. J'avais pour boisson du _pulque_ mousseux et une demi-bouteille d'_aguardiente_. Je soupai, ma foi, délicieusement, et ne craignis pas un verre de trop; le _topil_, du reste, me faisait les honneurs de chez lui avec un empressement qu'égalait seule ma générosité à lui verser rasade sur rasade; aussi se leva-t-il légèrement ému, mais enchanté d'avoir fait ma connaissance. Il me parlait de son village avec enthousiasme et voulut me donner des preuves de sa haute instruction. Il lisait parfaitement et possédait quelques idées géographiques; mais il pataugea horriblement dans l'histoire et se perdit tout à fait en abordant la politique. Sur ces entrefaites, quelques curieux des deux sexes s'étaient assemblés dans la cour du _cabildo_. Un mendiant aveugle vint les rejoindre, portant en bandoulière une guitare invalide. C'était le ménétrier du village, et sa vieille figure ridée, où se jouaient encore quelques sourires, rappelait l'aveugle de Bagnolet. Il répétait, comme lui, les refrains de sa jeunesse; il mettait dans ses chants toute la poésie des regrets, et savait arracher de cette guitare fêlée des sons touchants. Peut-être étais-je le jouet de mes illusions, peut-être aussi le souvenir des merveilles que j'avais parcourues, disposait mon âme aux admirations faciles, et sans doute j'eusse trouvé ravissants les cris les plus discordants. Néanmoins, tout s'agitait autour de moi, le vieillard avait abandonné les chants mélancoliques du passé, pour entonner des chansons modernes, et l'entraînement de la danse avait saisi tout le monde. Garçons et filles, à l'envi, frappaient en cadence la mesure du _zapatero_, mon _topil_ faisait mille extravagances, et se trémoussait comme un démon. Je m'étonnai bien un peu qu'un homme aussi grave, qu'une lumière de la science, se compromît à ce point, et j'étais disposé à le rappeler au respect de sa dignité, quand je réfléchis qu'un rien m'eût entraîné dans le même abîme. Je me contentai d'applaudir et de faire circuler à profusion les rafraîchissements les plus propres à entretenir l'enthousiasme; il fallut se quitter cependant, et le vieux barde se retira satisfait, comme tout le monde. Le lendemain, le spectacle se déployait à mes yeux, grandiose comme celui de la veille, sans jamais lasser mon admiration. Le soir, j'arrivai aux pieds d'une montagne dont les plateaux, disposés en amphithéâtre et séparés par des pentes à pic, figuraient un escalier de titans; trois villages se trouvaient échelonnés sur ces hauteurs; je m'arrêtai au dernier, c'était le village d'Ozoc. Les mules étaient dans un état déplorable et rendues de fatigue, le repos d'un jour leur était nécessaire. Je pris gîte dans la maisonnette d'un charpentier instrumentiste, dont la renommée, comme fabricant d'orgues, était universelle dans la sierra. J'allais m'engager au delà dans des sentiers plus difficiles encore, car une fois sur le versant du golfe, les pentes, aussi rapides que celles que j'avais parcourues, étaient glissantes et dangereuses. Je voulais m'adjoindre un ou deux Indiens pour leur confier mes clichés, n'osant même plus m'en rapporter au _pujador_. Je passai donc le jour tout entier dans le village. C'était un dimanche, et de bonne heure, j'entendis le son des cloches; il y avait affluence aux portes de l'église placée à vingt mètres au-dessous de mon logis; je voulus assister à la cérémonie religieuse. Je fus surpris, en entrant dans le temple, de n'y point apercevoir le prêtre: sans doute, il allait venir; du reste, la tenue des Indiens était édifiante, et rien ne faisait prévoir le dénoûment burlesque de la cérémonie. L'officiant n'arrivait pas, quand, à ma grande surprise, je vis un Indien revêtu du surplis, entonner près de l'autel des chants religieux pendant que d'autres se livraient à divers exercices dont je ne pouvais saisir la signification. Ce doit être le sacristain, pensai-je, et ses acolytes; mais point. Comme toutes les églises, celle du village possédait un choix varié de saints, placés dans des niches et sur des estrades. Les officiants saisirent deux de ces statues, les placèrent sur des brancards, et commencèrent en dedans, puis au dehors, une série de processions accompagnées de chants, le tout d'un air grave et dans un recueillement parfait; je n'avais pas aperçu le _padre_; désespérant de le voir arriver, je laissai la procession et remontai à la cabane de mon hôte. Ma première question fut pour m'informer de l'absence du curé et de cette étrange manière de célébrer le service divin; il me répondit que le _padre_ s'était retiré devant des démonstrations malveillantes, et que, dans bien des villages de la sierra, les curés avaient abandonné leurs églises pour les mêmes motifs. Je trouvai la chose fort mal et lui exprimai la réprobation que m'inspirait une impiété si grande. --Baste! me répondit-il, nous nous passons fort bien de _padre_, tantôt l'alcade, tantôt un autre, se charge de dire la messe. (L'impie appelait cela dire la messe!) Et vous avez vu que tout se passe parfaitement. D'ailleurs, ajouta-t-il, le _padre_ nous coûtait, bon an mal an, quelque chose comme 4,000 piastres, (20,000 fr.). Son absence nous est donc une grande économie. Le décret de Juarez établissant le mariage civil avait, je crois, amené ce bouleversement dans la montagne. --Je suis le seul à perdre dans cette affaire, reprit mon hôte, mon commerce ne marche plus aussi bien, et les villages sans curé regardent à la dépense d'un orgue; mais, comme ils sont fous de musique, il est probable que les commandes reviendront. Je remarquai que l'exil du _padre_ n'enlevait rien aux sentiments religieux des Indiens; ils observent sans infraction le repos dominical, nul ne travaillait aux champs, et le jour entier se passa pour eux en cérémonies dans l'église. L'Indien est l'être le plus essentiellement théocratique de la création, et nul ne s'incline avec plus de respect devant le nom du Seigneur; du sorcier des peaux rouges au grand lama, du bonze au pape, quiconque lui parle au nom de la divinité, lui impose ses lois. Comment expliquer chez ces montagnards de la sierra ce besoin d'idées et de cérémonies religieuses alliées à cette indifférence du prêtre? Je ne me trouvais certes pas au milieu d'un peuple de philosophes: qui donc leur apprit que la religion est indépendante des fautes de ses ministres, que l'idée de Dieu est éternellement belle, jeune et pure quel que soit celui qui la répand? Il me semble avoir remarqué que partout où le cultivateur est riche, où le paysan possède, le fidèle a moins de ferveur. Le propriétaire travaille le dimanche, le manœuvre s'y refuse et se rend à l'église; l'un a la rage d'augmenter son avoir, l'autre désespère de jamais acquérir. En cela s'explique parfaitement l'indifférence de l'Indien de ces montagnes pour le prêtre, chacun est propriétaire d'un lopin du sol, il n'aime point à donner, il lui semble doux de pouvoir se marier sans frais devant l'alcade, au lieu de payer au _padre_ 125 fr. pour une bénédiction nuptiale. L'Indien de l'Anahuac, serf presque toujours, ne possédant rien que ses deux bras, se réfugie tout entier dans l'idée religieuse et personnifie son Dieu dans le _padre_ qui le dirige; il lui donnera tout au besoin, il a si peu de chose, et l'aumône du vieux martyr n'est pas un des moindres revenus du clergé dans cette partie de la république; mais tout cela ne résout pas la question, et je ne puis me rendre compte de cette étrange anomalie. La chose la plus remarquable à noter, c'est que les Indiens de la sierra paraissent former une masse homogène, présentant les mêmes types, ayant les mêmes aptitudes, formant un corps de nation, à l'encontre de la diversité des races qui les entourent. Grands et bien faits, d'une teinte jaune clair, doués d'une intelligence remarquable et d'une instruction peu commune, ils se trouvent sans conteste placés en première ligne parmi les nations aborigènes du Mexique, et l'historien qui cherche les origines de la civilisation éteinte que représentent les palais de Mitla, pourrait trouver au milieu d'eux quelque tradition perdue ou quelque précieux document. Pour moi, je ne quittai pas sans regret ces montagnes enchantées; les huit jours que j'ai passés au milieu de ces populations hospitalières resteront comme l'un de mes plus charmants souvenirs. Les sommets de la montagne de Cuasimulco sont presque toujours glacés; une couche de neige couvrait la terre quand nous y arrivâmes, ma troupe et moi. Nous formions caravane; plusieurs Indiens, chargés de fardeaux divers, se rendaient dans la plaine. À partir de ce point élevé, le coup d'œil change brusquement, c'est le désert à la porte de la civilisation, les champs cultivés ont disparu, et la forêt vierge étend, à perte de vue, le manteau de son épaisse végétation. Aux sapins des sommets se mêlent déjà des chênes rabougris; quelque cent mètres plus bas, vous trouvez les arbres de la Terre Chaude, vous entrez pour de longues heures dans la demi-obscurité d'un ombrage que ne perce jamais un rayon de soleil, l'humidité vous pénètre, les orchidées se mêlent aux lianes, et les fourrés deviennent impénétrables. La descente qui conduit aux plaines du golfe est si rapide et si glissante, qu'il a fallu de distance en distance étayer la terre du sentier, au moyen de pièces de bois transversales, de manière à simuler un immense escalier; la même inclinaison se continue près de huit lieues, avec quelques alternatives de montées et de descentes, avant d'arriver à la plaine. Pas une habitation dans tout le trajet; des torrents qu'il faut traverser avec prudence, et de temps à autre des éclaircies où le soleil et l'ombre, se jouant au milieu de cette végétation splendide, produisent les plus magnifiques décors. Cuasimulco est un misérable rancho, peuplé de _Sambos_, métis de nègres et d'Indiens. Il est impossible de trouver un contraste plus frappant que celui qui existe entre les industrieux habitants de la sierra et la race dégénérée au milieu de laquelle je me trouvais. Placée dans des conditions merveilleuses pour tout produire, possédant une terre fertile au delà de toute expression, et qui n'offre, comme difficulté de culture que la rapidité des pentes, elle croupit dans une épouvantable misère, fruit d'une paresse sans excuse. Ces malheureux ne produisent que le maïs nécessaire à leur consommation, et quand la récolte manque, il leur faut aller mendier au loin; mais ils ont soin d'entretenir un vaste champ de cannes dont ils distillent de l'eau-de-vie; aussi s'enivrent-ils perpétuellement. J'eus toutes les peines du monde à me procurer un peu de maïs pour le cheval et les mules. Je dus faire venir l'alcade auquel je fis une rude semonce sur son indifférence à l'égard d'un étranger, et le menaçai de me plaindre aux autorités de Tustepec. Il finit par m'envoyer quelques mesures de grains, et, comme fourrage, deux paquets de jeunes cannes à sucre dont les bêtes se dégoûtèrent aussitôt. Le _cabildo_ était à l'unisson de l'entourage; c'était un toit de chaume ouvert à tous les vents, où je m'installai de mauvaise humeur, car j'avais fait la route à pied, et cette journée de douze lieues, dont plus de huit par une descente de 40 degrés, m'avait mis les jambes dans un état pitoyable. Mais la journée suivante fut plus terrible encore; c'était une suite de petites montées où l'on n'avançait que pour reculer d'autant; il fallait littéralement marcher à quatre pattes. Je vis combien j'avais eu raison de m'aider d'un Indien pour le transport de mes clichés; les mules trébuchaient et s'acculaient à chaque instant. Le _pujador_ lui-même vit échouer tous les efforts de sa prudence; enfin, l'une des mules manqua des deux pieds de droite et disparut. Je poussai un cri d'effroi; on entendait dans le fond du ravin mugir les eaux d'un torrent, je la crus perdue. Les Indiens qui m'accompagnaient déposèrent aussitôt leurs fardeaux et, s'aidant du _machete_, ils s'ouvrirent un passage dans le taillis où la mule s'était engouffrée. Je les suivis, et à cinquante pas au-dessous du sentier nous trouvâmes l'animal étendu sur le côté; un arbuste assez fort le soutenait par le milieu du ventre et l'avait empêché d'aller plus loin. La pauvre bête avait eu plus de peur que de mal, elle en fut quitte pour quelques écorchures sans gravité, à la tête et à l'une des jambes de derrière. On eut toutes les peines du monde à la mettre sur pied, l'ayant préalablement déchargée: mais ce fut bien autre chose pour la tirer de là et atteindre la hauteur. Nous perdîmes plus de deux heures par cet accident, heureux de ne pas l'avoir payé plus cher. On comprendra sans peine que j'allais à pied, et que je laissais à mon cheval le soin de sa conservation personnelle. Ce fut avec un vrai bonheur que je vis s'éteindre la dernière colline, et que je pus fouler en toute sécurité le sol de la plaine. À Yetla, même incurie, même misère qu'à Cuasimulco, et la nature n'est qu'un jardin! Comme à partir de ce dernier point, la route se continuait facile jusqu'à Tustepec, je payai l'Indien qui m'avait accompagné; il me remercia, regagna ses montagnes et je poursuivis seul mon voyage. José avait repris la direction de ses mules et tout alla bien d'abord; nous entrions dans la région des cours d'eau, quelques-uns larges et profonds dont il faut connaître les gués. Pendant l'hiver, alors que les pluies ont gonflé les torrents, les Indiens établissent d'un bord à l'autre un pont de lianes qui s'accroche aux arbres des deux rives. Ces passerelles vacillantes sont de vrais chefs-d'œuvre; il est difficile en les voyant de comprendre comment le seul poids du tablier et des accessoires n'entraîne pas la chute de l'ouvrage. Élevées de cinq à six mètres au-dessus de la rivière, d'un développement considérable, elles supportent néanmoins de lourds fardeaux, et pendant trois mois l'on n'a pas d'autre moyen de passage. Je n'eus pas à en faire l'épreuve. Le gué qu'on m'avait indiqué n'avait rien qui le distinguât clairement, et j'étais fort embarrassé: je croyais me rappeler qu'il devait être quelques mètres au-dessus du pont et, après maintes hésitations, consultant José dont la mémoire n'était pas plus fidèle que la mienne, je dirigeai les mules au-dessus de la passerelle: à mon grand désespoir, je les vis s'enfoncer aussitôt, plus que le comportait un gué; je lançai mon cheval au galop pour les ramener, mais je ne pus les empêcher de poursuivre; je crus mes clichés perdus, car les boîtes avaient aux trois quarts disparu dans l'eau. L'ara, se voyant au milieu des flots, poussait des cris déchirants; je suivais désolé, ne quittant pas mes clichés de l'œil, indifférent à toute autre chose qu'au danger qu'ils couraient devant moi, sans que j'y pusse rien. Ce fut une véritable agonie; chaque soubresaut de la mule perdant pied, nageant et marchant tour à tour, me jetait dans de nouvelles angoisses; ce fut long comme un siècle, et la largeur de la rivière me parut infinie. Je ne respirai que lorsque je les vis à l'autre bord, où j'arrivai en même temps qu'elles. Je m'empressai de décharger le tout et d'ouvrir les boîtes. Elles étaient remplies d'eau que je versai doucement, de peur que la couche de collodion humidifiée ne se soulevât de la glace; il n'y eut heureusement que peu de mal, les bords seuls s'étaient décollés; le séjour dans l'eau, si long pour moi, n'avait été que relativement court, et trois d'entre eux seulement avaient souffert. Je les retirai tous des boîtes mouillées, et je les étendis immédiatement au soleil: quand ils furent secs nous repartîmes. Dorénavant, je n'avais plus les mêmes risques à courir; les cours d'eau, beaucoup plus considérables, exigeaient un bac pour les voyageurs et les marchandises; d'ailleurs nous approchions de lieux plus civilisés où je pouvais me procurer assistance au besoin. Les deux journées qui me restaient à faire furent une véritable promenade; de jolis villages cachés sous la feuillée, s'étageaient sur la route; quelques Espagnols et des Français étaient venus planter leur tente dans ces lieux charmants, et j'eus l'extrême bonheur de pouvoir converser dans ma langue, ce qui, depuis longtemps, ne m'était arrivé. Les métis offraient à l'œil ce costume gracieux des femmes de la côte, costume transparent qui ne voile qu'à demi leur buste élancé, aux chairs de bronze. Les bois étaient parsemés de gigantesques _sapotes mamey_, dont les fruits énormes se balançaient au-dessus de ma tête; la chaleur était forte, mais le sentier longe pendant longtemps les bords d'une rivière dont les eaux limpides permettaient de suivre dans leurs ébats des poissons de toute espèce. Parfois, des volées de perruches et des perroquets à tête jaune s'envolaient à notre approche, et des couples de grands aras verts faisaient retentir les bois de leurs cris perçants. Mon vieil ami redressait la tête à ce langage connu, parfois il répondait comme à un appel, et l'inquiétude qui l'agitait me fit craindre qu'il ne m'abandonnât. Je le pris sur moi, et ses caresses me prouvèrent victorieusement qu'il n'en avait pas la moindre idée. Tustepec est un grand village placé sur la rive gauche du Papaloapam. Les Indiens de la montagne viennent s'y approvisionner de toute chose, comme y entreposer certains produits de la vallée d'Oaxaca. À Tustepec, je rencontrai deux compatriotes que les vicissitudes du sort avaient conduits dans ce coin reculé du globe. L'un, vieux Basque à la figure énergique et d'une vieillesse vigoureuse, cultivait lui-même, aidé de domestiques, des plantations de tabac et de coton; il voulut bien m'offrir l'hospitalité. Fort considéré dans le village, il avait amassé à la sueur de son front une fortune indépendante, et comme il n'avait point eu d'enfants de la compagne qu'il s'était donnée, il avait adopté une jeune et belle fille que les galants commençaient à courtiser. L'autre, mort depuis, homme du monde, autrefois riche spéculateur de coton, avait eu sa fortune compromise dans des achats malheureux; il avait pris pour femme une fille de couleur, sa maîtresse, et, tout à l'encontre du vieux Basque, lui faisait un enfant chaque année. Quoique profondément désillusionné des choses de ce monde, et connaissant par expérience le néant des richesses, il ne désespérait point de rétablir sa fortune et me faisait part du résultat espéré de telle plantation; il s'appliquait surtout à la culture du tabac. Ancien disciple du Caveau, il possédait Collé, Panard et Béranger, dont nous chantions ensemble quelques refrains en dégustant des vins de France, bonheur que je n'avais point goûté depuis six mois. Il faut avoir été privé pendant ce long temps de toute communication avec la dive bouteille, pour apprécier à sa valeur la jouissance que procure le choc d'un verre ami. Comme je devais m'arrêter à Tustepec pour m'embarquer sur le Papaloapam, je vendis chevaux et mulets, et payai à José le compte de ses journées. Le pauvre garçon me quitta les larmes aux yeux et ne demandait pas mieux que de me suivre au bout du monde. Il oubliait sa mère, dont il était le seul soutien; je le lui rappelai, il me donna l'_abrazo_ mexicain et partit. Durant mon séjour, M. B. me conduisait dans les diverses plantations du village; il m'expliquait la culture des produits, le rendement de chacun d'eux, passant en revue la canne à sucre, le tabac, le coton, le maïs, la vanille, etc. Il se plaisait à me dire la fécondité de la terre. Le millième n'est pas cultivé, la carrière est ouverte à tous; il suffit, pour devenir propriétaire, de se faire naturaliser citoyen de la commune, et vous avez le droit de choisir, dans le territoire du village, telle position qui vous convient le mieux; vous n'avez d'autre obligation que d'abattre les bois et d'enclore le champ. Il m'expliquait avec quelle facilité l'émigrant pourrait se créer l'aisance et le bien-être qu'il atteint avec tant de peine aux États-Unis. Le coton est de première qualité, le tabac classé parmi les meilleurs crus, les forêts regorgent de vanille. Mais la grande culture est interdite, les bras manquent, il faut pour ainsi dire cultiver soi-même, car le naturel qu'on emploie vous abandonne après quelques jours de travail, jusqu'à ce que, son salaire épuisé, la faim le ramène à vos champs. Trois jours s'étaient écoulés, la _canoa_ m'attendait; c'était un énorme tronc d'acajou creusé, mesurant quarante pieds de longueur sur six de large; l'équipage se composait de quatre hommes. Deux bateaux pareillement montés nous accompagnaient. De Tustepec, on met habituellement quatre jours pour atteindre Alvarado, à l'embouchure du fleuve. Quatre jours de navigation dans une pareille embarcation, par un soleil d'enfer, peuvent passer pour des plus pénibles. Ajoutez-y des moustiques affamés et des nuées de mouches imperceptibles plus terribles encore, et vous aurez une idée des charmes du voyage. Les bords du fleuve sont plats et presque déserts; en approchant de la côte, vous traversez Casamaloapam, Tlacotalpam, un peu plus bas deux colonies américaines, et vous arrivez à Alvarado. Un mouvement étrange animait le petit port, deux vapeurs chargeaient du bois, des armes, des canons et des hommes. Je demandai la cause de ce déménagement, et l'on me répondit que Miramon, ayant mis le siége devant Vera Cruz, viendrait probablement s'emparer d'Alvarado; on voulait donc qu'il n'y trouvât rien en fait de munitions de guerre et d'engins utiles dans un siége. Trois goëlettes déjà chargées attendaient que les vapeurs les remorquassent. Je m'embarquai sur l'une d'elles, et le soir nous étions à Vera Cruz. Il y avait sept mois que j'étais sans nouvelle de Mexico et je me réjouissais d'en apprendre quelque chose; mais je jouais de malheur, la ville était entourée, le siége commencé, et des batteries à huit cents mètres de la place montraient déjà la gueule de leurs canons. C'était la seconde fois que je me trouvais à pareille fête. À peine débarqué, je rencontrai un ami qui me prit pour un revenant. Je passais pour mort depuis trois mois; on me disait assassiné dans les environs de Mitla et le récit du combat que j'avais soutenu, les détails horribles du meurtre étaient parvenus je ne sais comment à Mexico. Un artiste de l'endroit en avait fait un dessin fort exact et s'apprêtait à l'envoyer à l'_Illustration_. Je lui écrivis immédiatement de suspendre l'envoi, ou du moins de modifier le tableau. J'étais donc de nouveau prisonnier pour un temps indéfini; car on ne savait combien pourrait durer le siége, et Miramon avait juré de prendre et d'anéantir la ville. Les moyens de destruction du général n'étaient pas, heureusement, à la hauteur de sa colère; il fit ce qu'il put, c'est-à-dire beaucoup de mal inutilement, mais ne tint ni l'un ni l'autre de ses serments. Je reçus à mon arrivée la plus bienveillante hospitalité dans la maison d'un négociant dont le nom, connu dans toute la république, est synonyme de grandeur d'âme, de dévouement et de générosité, je veux parler de M. Joseph Lelon, homme d'esprit, riche d'instruction, jeune d'idées. Je lui adresse de loin, en même temps que ce tribut d'éloges mérités, mes remerciements pour les bontés qu'il me prodigua. Sa maison, du reste, est la plus avenante de Vera Cruz; toute une pléiade de jeunes et vaillants commis la remplissent du bruit de leur gaieté gauloise, et je prie mes bons camarades Alfred et Léonce Labadi de me considérer comme leur débiteur, pour les moments agréables que je passai près d'eux. Mais les événements se précipitaient, les habitants avaient envoyé leurs femmes et leurs enfants sur les vaisseaux marchands à l'ancre dans la rade; les familles pauvres avaient émigré dans le fort de San Juan d'Ulloa, de sorte que la moitié de la ville était déserte. Ceux qui restaient fabriquaient à la hâte des _covachas_, espèces de retraites couvertes de poutres énormes et doublées d'une épaisse couche de peaux de chèvres, de manière à former des abris à l'épreuve de la bombe. La ville, admirablement fortifiée, n'avait rien à craindre de l'ennemi. Cent cinquante canons de fort calibre répondaient aux quelques pièces de Miramon, et quoique le tir ne fût ni juste ni bien nourri, les artilleurs de Vera Cruz démontèrent en quelques jours les batteries des assiégeants; cependant une couple de mortiers de quatorze faisaient un ravage effroyable; ils tiraient jour et nuit, et lancèrent plus de cinq cents bombes; deux tombèrent sur la maison que j'habitais, une troisième vint, qui coupa mon lit en deux; inutile de dire que je n'étais point couché; mais ce qui peut paraître incroyable, c'est qu'un éclat de la même bombe, du poids de cinquante livres, enleva la queue de mon ara, perché sur une échelle dans la cour. En personne bien élevée, l'oiseau se trouva mal, mais en fut quitte pour un évanouissement et quelques gouttes de sang qui prouvaient combien le projectile l'avait rasé de près. Au milieu de ce remue-ménage, je voulus prendre quelques vues photographiques et j'allai me placer à cet effet sur l'un des belvédères de la ville; mais on ne me laissa pas poursuivre mes opérations: l'autorité s'émut de cet appareil braqué dans la direction de l'ennemi et me prit pour un conspirateur faisant des signaux; les deux instruments me furent enlevés et transportés au quartier général, et j'eus toutes les peines du monde à les avoir. Je n'avais du reste que des remerciements à l'adresse de la police, car le pavillon fut emporté peu après par un boulet, et le pied de ma chambre brisé du même coup. Il est évident que j'eusse pris là ma dernière vue. Le bombardement durait depuis trois semaines et les munitions de l'ennemi étaient épuisées; mais il attendait deux vaisseaux espagnols chargés d'articles de guerre, et l'on ne pouvait prévoir où se seraient arrêtées les choses, si un vapeur américain ne se fût emparé de ces deux barques. Miramon, déçu dans son espoir de détruire la ville, se retira la rage dans le cœur, pour succomber six mois après. On connaît son histoire. J'eus, pendant mon séjour, l'honneur de voir pour la première fois le président Juarez, qui m'accueillit avec bienveillance et se hâta de me faire donner des lettres de recommandation pour le gouverneur actuel du Yucatan, où je comptais me rendre à la fin du mois. Nous étions au 20 avril; et le vapeur espagnol qui fait le service arrivait le 28 pour partir le 30. Je n'avais pas trop de ces huit jours pour préparer mon expédition. Il s'agissait de trouver des produits chimiques, des glaces et de l'argent, hélas! que je ne pouvais faire venir à temps de Mexico. Par un hasard tout providentiel, mon ami Alfred Labadi avait nouvellement reçu de France une caisse contenant des alcools rectifiés, de l'éther à 62° et des iodures, toutes choses que je n'aurais pu trouver sur place; il me fallut renoncer aux glaces et me contenter de simples verres assez mauvais dont quelques-uns se brisèrent par la suite, me causant une perte irréparable. Quant à l'argent, M. Lelon m'ouvrit généreusement sa caisse. Tout étant prêt, je partis. IX LE YUCATAN Départ de Vera Cruz.--Le vapeur _Mexico_.--Sisal.--Les Indiens prisonniers.--Mérida.--La semaine sainte à Mérida.--Types et coutumes.--Première expédition à Izamal.--L'antique voie indienne. Le 30 avril, je m'embarquai sur _le Mexico_, vaisseau sale, lent, lourd, dont le service est détestable. Le 31 mai, nous étions en vue des terres yucatèques et de Sisal, notre port de débarquement. Le Yucatan est le pays des ruines le plus riche sans contredit en monuments américains, il en est couvert du nord au sud, et nous y trouverons les plus vastes, les plus importants et les plus merveilleux ouvrages de ces civilisations originales. Placé à l'extrémité sud de la confédération mexicaine, le Yucatan[66] en fait nominalement partie; car je n'ai jamais bien compris quelle espèce de lien l'attachait à la république; indépendant par le fait, il appartient aujourd'hui à l'opinion avancée, dite libérale, représentée à Mexico par le président Juarez, le premier Indien pur sang qui arriva jamais au pouvoir; demain, au moment où j'écris, peut-être s'est-il rallié au parti réactionnaire! Les révolutions sont permanentes en ce curieux pays, et les changements à vue n'y surprennent personne. Le Yucatan n'a guère qu'une seule voie de communication avec le monde. Le vapeur _Mexico_ dessert le petit port de Sisal, venant et retournant de la Havane à Vera Cruz. Ce trajet a lieu une fois par mois, quand le vapeur n'a point à réparer ses avaries ou à nettoyer sa coque, ce qui lui arrive de temps à autre. Le commerce, presque nul du reste, n'emploie que quelques goëlettes de petit tonnage et des bâtiments côtiers d'un mince format. Sisal et Campêche, Campêche surtout, se trouvent le centre du commerce yucatèque. Placé au sud-ouest de Cuba, entre le vingt-deuxième et le dix-septième degré de latitude nord, le quatre-vingt-huitième et le quatre-vingt-quatorzième de longitude ouest, le Yucatan n'est qu'un immense banc calcaire, de quelques pieds à peine élevé au-dessus du niveau de la mer, et dont les côtes n'offrent ni port ni abri; aussi les vaisseaux d'un fort tonnage sont-ils forcés de stationner au loin, à trois milles à peu près, ce qui rend le débarquement fort pénible en toute saison, fort périlleux par la brise, et tout à fait impossible lorsque le vent du nord souffle dans ces parages. Placé sous la zone torride, doué d'une température des plus brûlantes, le Yucatan, sauf les parties avoisinant Tabasco et Belize, jouit d'un climat relativement sain, et cela, grâce à la sécheresse de l'atmosphère. Les côtes y sont, comme toutes celles du golfe, tributaires du _vomito_; il y règne en été, mais doux et rarement mortel: l'épidémie réservant ses fureurs pour les centres d'émigration. Le Yucatan, qui n'offre pas un cours d'eau, on peut même dire pas une goutte d'eau, n'a qu'un immense bois taillis, semé sur sa plaine monotone; aussi le paysage n'existe-t-il pas, vous avez toujours cette même ligne d'horizon, droite, continue, désolante. Mais, terre de prédilection pour le voyageur, le Yucatan est riche en souvenirs: monuments prodigieux, femmes ravissantes, costumes pittoresques, il a tout pour impressionner; il parle au cœur, à l'âme, à l'imagination, à l'esprit, et quiconque le peut quitter avec indifférence ne fut jamais un artiste et ne sera jamais un savant. Je surveillai le débarquement de mes bagages avec une sollicitude toute paternelle; les marins mettaient du reste à leur besogne une brutalité pleine de dangers pour mes instruments et mes flacons de produits chimiques, et ce fut avec plaisir que nous quittâmes les flancs du vapeur. Il s'agissait de toucher la terre; trois heures de bordées nous permirent d'atteindre le petit môle en bois qui fait de Sisal un port de mer: ce ne fut pas sans une certaine joie, tout séjour en mer, de quelque durée qu'il soit, m'étant particulièrement désagréable. L'arrivée du vapeur avait jeté quelque animation sur la plage, et deux ou trois dames attendaient à l'abri d'un hangar le passage des voyageurs. Nous fûmes soumis à l'inspection de ces señoras, qui n'ont probablement de tout le mois d'autre distraction que celle-là. Je me fis indiquer la _fonda_. Quand je me fus assuré du bon état de toutes choses, je pus me livrer sans remords à une réfection des plus copieuses, n'ayant, pendant ces trois jours de traversée, rien pu prendre sur ce déplorable vapeur. Sisal est un bourg de douze cents âmes environ, défendu par un fortin en ruines où veillent quelques vieilles pièces de canon rouillées et silencieuses. La rade est parsemée de coques brisées ou enterrées dans le sable, tristes témoins des violences du nord. Les maisons, abritées par des cocotiers, meublées de hamacs, offrent le confort des climats chauds: de l'ombre et des courants d'air. Groupés dans la cour de la _fonda_, quelques Indiens attirèrent mon attention. Ils étaient pour la plupart presque nus; les femmes portaient un simple jupon, les petits ne portaient rien: tous étaient maigres, mais bien bâtis; ils avaient un air de fierté sauvage que je n'avais point remarqué parmi les individus de l'espèce que j'avais rencontrés dans le village. On me dit que c'étaient des Indiens _bravos_ faits prisonniers dans une dernière expédition et qu'on les expédiait à la Havane. Là, ils sont vendus à des planteurs 2,500 à 3,000 fr., et leur doivent, pendant dix ans, leurs services, soit à la ville, soit à la campagne, comme les Chinois ou les coolies: après quoi ils sont libres. Mais on a toujours soin de prolonger cette espèce d'esclavage, et ils restent à Cuba ou meurent à la peine. De toutes manières, le Yucatan s'en débarrasse; ils n'y reviennent jamais. À quatre heures du soir, la diligence nous emportait vers Mérida au galop de ses cinq mules. Une plaine couverte d'efflorescences salines s'étendait autour de nous, la couche épaisse et continue était blanc de neige, et sans la chaleur torride qui nous accablait, on se serait cru volontiers sur quelque lande antarctique. Le mois de mai est un vilain mois pour visiter le Yucatan; la terre est sans verdure, le taillis sans feuillage; tout est sec et laid; les pluies de juillet lui donnent à coup sûr un air de fête que je n'ai point vu et que je ne peux décrire. Pour le moment, le taillis s'étendait au loin, monotone, couleur de cendre; quelques arbres à vert feuillage faisaient tache sur ce triste tableau; les ronces et les lianes pendaient desséchées d'un arbre à l'autre, et l'on voyait le rocher calcaire percer le sol à chaque pas, comme le squelette d'un cadavre momifié. Au travers du bois, passaient des bestiaux exténués cherchant vainement un brin de verdure dans les ronces du taillis. Plus loin, le cadavre de l'un d'eux, entouré de _zopilotes_ dévorants (espèce de vautours), témoignait de l'inflexible stérilité du sol jusqu'à la saison des pluies. Ainsi, sous un ciel de feu, au milieu d'une nature désolée, aveuglé de poussière, on arrive au premier relai. Mais le soleil baisse, l'ombre s'étend, le crépuscule commence, quelques souffles de la mer parviennent jusqu'à vous, le corps accablé se réveille, le paysage prend une teinte mystérieuse, l'âme s'abandonne à des rêveries bizarres que vient compléter l'apparition de blancs fantômes. C'est l'Indienne _yucatèque_, au _fustan_, jupon lâche ou empesé, orné de broderies bleues, jaunes ou rouges, couverte du _uipile_, tunique très-ample, qui laisse les bras et les épaules nus, et tombe sans ceinture jusqu'à mi-jambe et de l'écharpe, blanche aussi, voilant la tête, s'enroulant autour des bras ou flottant au gré du vent. Plus la nuit s'avance, et plus le chemin s'anime; de lourdes voitures font entendre au loin le grincement de leurs essieux criards, les mules se saluent de hennissements prolongés, puis des groupes d'Indiens paraissent; une courroie d'écorce enveloppe leurs fardeaux, appuyés sur l'épaule, mais portés par la tête; ils vont tristes, rapides et sans bruit: trois siècles d'oppression pèsent sur leur âme éteinte. À votre approche, ces silencieux passants s'inclinent ou se rangent respectueusement sur le bord du chemin. Je fus naturellement amené à établir un parallèle entre cet homme sombre et le nègre. J'avais vécu avec les Indiens de plusieurs contrées et les esclaves de l'Amérique. Deux mots pourront peindre ces deux martyrs de la conquête. L'Indien, en quelque part du Mexique qu'on le prenne, libre ou opprimé, est triste, silencieux, fatal: il semble porter le deuil d'une race détruite et de sa grandeur déchue; c'est un peuple qui meurt. Le nègre, au milieu des chaînes de l'esclavage, rit et danse encore; il a l'insouciance de l'enfant, l'ingénuité d'un peuple qui naît. La danse de l'Indien a tout le cachet de son caractère: il glisse en mesure, piétine à peine, sa figure reste impassible, et le chant d'amour qui l'accompagne ne semble qu'une longue complainte. Le nègre, au contraire, s'élance en bonds désordonnés, en postures lascives, sa cadence est une tempête et son chant un violent éclat de rire. Au deuxième relai, nous nous arrêtâmes; il était huit heures, et le Yucatèque ne peut vivre sans prendre le chocolat trois fois par jour au moins; chacun prit donc une tasse, suivi du classique verre d'eau. La besogne achevée, je me hâtai de courir dans la rue du village, où, malgré la nuit, j'espérais saisir quelque trait original de la physionomie du pays. Je n'y trouvai rien de particulier, que cet air de mélancolique tristesse répandue sur les maisons délabrées, sur les animaux et sur les gens. La rue, presque déserte, était silencieuse; on n'entendait pas un cri, et les enfants eux-mêmes semblaient porter le joug de cette mélancolie profonde. Aucun symptôme de curiosité ne les attirait à moi; ils me regardaient passer, craintifs ou indifférents, sans intérêt comme sans passion. Une seule personne s'approcha de moi, vrai fantôme sous son vêtement blanc: c'était une pauvre mendiante affligée d'une affreuse lèpre; son corps décharné, sa figure hideuse me firent une impression pénible. Je me hâtai de lui jeter un réal et je regagnai la diligence; on reparlait. Nous arrivâmes à Mérida[67] vers dix heures du soir. À notre premier voyage, Mérida possédait une _fonda_ (hôtel), chose rare dans ces parages; à ma seconde expédition, la _fonda_ n'existait plus, et le voyageur n'avait de ressource que dans l'hospitalité payante d'une maison particulière. Je m'étais, à mon premier séjour chez doña Rafaela, lié d'amitié avec l'excellent docteur D. Macario Morandini, Italien, spirituel polyglotte, grand voyageur, ayant plusieurs fois fait le tour du monde, et par conséquent l'un des plus intéressants conteurs que j'aie rencontrés. J'appris, à la descente de voiture, que M. Morandini exerçait encore à Mérida, et que, la _fonda_ n'existant plus, il vivait dans la maison du señor D. Joaquim Trugillo. Je m'empressai de me faire conduire chez cet excellent homme, que j'avais aussi connu l'année précédente. D. Joaquim m'accueillit avec plaisir et mit à ma disposition une fort belle chambre munie de son hamac. C'est, en fait de mobilier, tout ce qu'il est nécessaire d'avoir. Quant à D. Macario, il fut étonné de me revoir, ce bon docteur! et n'en pouvait croire ses yeux. Il m'avait quitté l'année précédente; j'allais alors à Palenqué, Mitla, Mexico; je devais de là retourner en France, et certes, je ne pensais pas moi-même revoir jamais le Yucatan; et puis ces liaisons loin du pays sont pleines d'un charme tout particulier, quelles que soient leur date et leur durée. C'est en ami qu'on se quitte, et c'est avec bonheur qu'on se revoit. Aussi, quand le docteur, après avoir mis ses lunettes, car il est fort myope, m'eût reconnu, ce fut une série d'acclamations et un déluge de questions auxquelles je ne pus répondre. Je lui expliquai simplement la cause forcée de mon retour, comment les voleurs m'avaient dépouillé et brisé mes clichés, et comme quoi j'étais forcé de recommencer mes travaux. Il s'était passé bien des événements depuis mon voyage: le gouverneur de l'État, Erigojen, avait quitté le fauteuil de la présidence pour la paille du cabanon; D. Agustin Acereto l'avait remplacé. Guerre civile sur guerre civile; les Indiens avaient anéanti une forte expédition organisée contre eux, et tout faisait craindre une attaque de leur part. Voilà le sommaire des nouvelles que me donna le docteur. Je me retirai vivement contrarié: cette victoire des Indiens _bravos_ rendait mes expéditions fort dangereuses, principalement celle qui devait me mener à Chichen-Itza, enclavé dans leur territoire. Néanmoins je m'endormis bientôt, grâce au balancement de mon hamac, et ne me réveillai que fort tard avec un affreux torticolis. C'est l'effet ordinaire du hamac pour quiconque ne s'est point familiarisé avec son usage; or depuis longtemps j'avais rompu avec cette coutume, il me fallait un nouvel apprentissage. Je me hâtai de sortir pour profiter des quelques instants de fraîcheur de la matinée. J'allai visiter cette ville charmante, son marché si animé, admirer ces métis au galbe de vierge, aux formes accusées, aux chairs de bronze dans leur attrayant costume. Voyez-les portant, gracieuses, le corps cambré, leurs paniers de fleurs et de fruits, avec leur main levée au-dessus de l'épaule; souriantes et faciles, elles céderont avec la même grâce et les fleurs de leur corbeille, et les roses de leur sourire. Mérida, autrefois capitale de tout le Yucatan, partage aujourd'hui la suprématie avec Campêche qui, depuis 1847 ou 1848, forme un État séparé. Ce fut en 1847 qu'éclata cette effroyable révolte des Indiens qui a ruiné le Yucatan et qui menace chaque jour de le rayer du nombre des États policés. Voici en quelles circonstances: Lors des démêlés de Campêche et de Mérida, cette dernière résolut de soumettre la ville rebelle, et, comme les troupes manquaient, on eut la malheureuse idée d'armer les Indiens et de les emmener comme auxiliaires dans l'expédition projetée. Campêche, défendue par une bonne enceinte et par une garnison courageuse, ne put être prise. On brûla quelques faubourgs et l'armée dut se retirer; mais les Indiens, poussés par quelques métis, brûlant du reste de s'affranchir d'un joug effroyable, ne voulurent point rendre leurs armes et commencèrent cette guerre de dévastation, qui s'est continuée sans interruption jusqu'à ce jour. Après avoir brûlé leurs villages, ils s'enfuirent en masse au fond des bois où ils se bâtirent une capitale, _Chan Santa Cruz_. De là partent incessamment des expéditions meurtrières. Ils détruisirent ainsi ou ruinèrent à moitié Izamal, Valladolid, Sakalun, Tikul, Tekax, une foule de villages et d'_haciendas_. Pour eux, c'est une guerre d'extermination où il n'est point fait de quartier: femmes, enfants, vieillards, leur haine s'attache à tous les blancs, leur furie vengeresse ne connaît point de pitié. On raconte qu'à Tekax ils tuèrent à _puro machete_, au sabre seulement, deux mille cinq cents personnes en trois jours. Les supplices les plus barbares accompagnent ces exécutions; les femmes, mises nues et violées, servent de jouet aux jeunes gens qui suivent ces expéditions; les mutilations les plus épouvantables achèvent leur supplice. Certains prisonniers sont en outre réservés pour les fêtes nationales de Chan Santa Cruz. Là, un anneau passé dans le nez, on leur fait jouer le rôle de taureau dans un cirque; poursuivis par les pierres, les flèches et les lances, ils rendent le dernier soupir au milieu d'un supplice sans nom: on ne les abandonne que lorsque le corps, ne formant qu'une plaie, tombe de douleur et d'épuisement. Malgré toute l'horreur de ces vengeances, on ne peut s'empêcher de voir en ces exécutions quelque chose de providentiel; on regrette pourtant qu'un peuple innocent paye la dette de sang que lui laissa l'Espagne, seule responsable devant Dieu de tant d'infamies commises dans le nouveau monde. Quant aux Yucatèques, leurs représailles sont marquées au coin de la douceur et de l'humanité. Ils se bornent à circonscrire autant que possible la marche envahissante des Indiens et à transporter leurs prisonniers à la Havane, où, comme nous l'avons dit, ils remplissent le rôle de coolies chinois. Quoi qu'il fasse, le gouvernement est impuissant à contenir les révoltés. Ceux-ci, pleins d'une soif inextinguible de vengeance, fanatisés par leurs bonzes, car ils ont renoncé à la religion menteuse qui les opprimait, se jettent sur les blancs comme des bêtes féroces, sans crainte, indifférents à la mort; chaque meurtre leur ouvre au ciel de leurs aïeux une existence divine, ou sur la terre une transformation brillante. Ils possèdent aujourd'hui les meilleures terres de la péninsule, et ce malheureux pays ne traîne plus qu'une existence morne et décolorée. Le Yucatan est à l'agonie et le corps politique semble prêt à rendre le dernier souffle; rongé par trois plaies sanglantes, trois guerres civiles à la fois: guerre de Mérida à Campêche, guerre des partis à l'intérieur de l'État même, guerre indienne, on s'étonne de le voir respirer encore. Eh bien! quoi qu'il en soit de cette indifférence impie, de cette rage parricide des blancs, on se prend de sympathie étrange pour ce malheureux peuple. Bon, beau, intelligent, c'est le plus remarquable de la république mexicaine, celui qui a fourni le plus d'hommes capables comme politiques, poëtes et historiens. Obligeants au suprême degré, hospitaliers comme on ne l'est plus, je conserverai toujours une grande admiration pour leurs vertus privées, en même temps qu'une affection sincère et une reconnaissance profonde. Parmi les églises de Mérida, la cathédrale est la plus remarquable. C'est un assez grand édifice de style jésuite; le portail fort simple est flanqué de deux statues, œuvre d'un artiste du cru, et qui passent pour fort belles aux yeux des habitants[68]. Les maisons n'ont qu'un étage, la plupart qu'un rez-de-chaussée; les toits sont plats, les cours à colonnades et plantées de palmiers sont fort gracieuses, et les vastes corridors sont tendus de hamacs pour la sieste. La grande place faisant face à la cathédrale est plantée de _ceibas_, ornée de fleurs et entourée de maisons à portiques; elle est charmante, mais on n'y vient guère que le soir: le jour, la chaleur est trop intense, et chacun reste enfermé chez soi. Le théâtre, petite salle enfumée, s'ouvre de temps à autre à quelque troupe espagnole, et la principale distraction consiste en promenade en _calezas_[69], où les jeunes filles étalent la fraîcheur de leurs toilettes et distribuent les éclairs de leurs yeux noirs. Le marché abonde en fruits du tropique: ce sont les _ciruelas_, espèce de prunes; les ananas et les bananes de plusieurs espèces; la _cherimoia_, le roi des fruits tropicaux; la _guanavana_, variété du précédent, mais d'un développement énorme et qui ne sert qu'aux _dulces_ (confitures); l'_auacate_, fruit à beurre; les dattes et le coco, l'orange, la pastèque, le melon, le _mango_, la _papaya_, toute la famille des _sapote_, _chico_, _prieto_, _blanco_, _mamey_, _de Santo Domingo_, petit, rouge, blanc, etc.; les patates, le _camote_, etc. L'exportation fait peu de chose; le principal revenu des _haciendas_ consiste dans la vente du _jenequen_, fil tiré d'une espèce d'agave, plante textile dont on fait d'excellents cordages et avec laquelle les naturels confectionnent leurs hamacs. Le Yucatan produit la canne dans les lieux humides, le tabac, le maïs et le frijol, haricot qui compose, comme dans toute la république, la nourriture exclusive des Indiens. Mérida contient près de vingt-cinq mille habitants, et je me suis laissé dire qu'il y avait plus de vingt mille femmes pour environ quatre mille mâles. Les naissances sont en moyenne de cinq pour un, et les guerres civiles, les Indiens, l'exil, établissent cette différence énorme entre les deux sexes. Aussi les maris y sont-ils rares, et les jeunes filles fières d'en trouver. Les célibataires y courent, m'a-t-on dit, bien des dangers. Lecteurs, j'en suis revenu sain et sauf. J'arrivai à Mérida le mercredi de la semaine sainte de l'année 1860, et je voulus, avant d'entreprendre mon voyage dans l'intérieur, voir les cérémonies religieuses dont on m'avait beaucoup parlé. On travaillait avec ardeur dans l'église à tout disposer pour ces augustes fêtes; de tous côtés, on édifiait les chapelles ardentes; c'était un luxe de verroteries de toutes couleurs, une dépense inouïe de fleurs. Le jeudi, les processions commencent, pour continuer jusqu'au samedi. Les colonies espagnoles, comme la métropole, sont folles d'images et de statues de saints. Chaque église se montre fière de telle ou telle statue, représentant saint Joseph, ou la Vierge, ou saint Antoine; et Mexico, de ce côté, peut en revendre à toutes les parties du monde. Le culte des images a toujours été le bien venu chez les Indiens qui ont besoin, dans la simplicité de leur nature, de matérialiser l'objet de leur adoration; aussi ne voit-on pas une église indienne dans les districts les plus rapprochés, qui ne soit munie d'un petit musée de saints. Je ne fus pas aussi surpris que je pensais l'être, à la vue de toutes ces cérémonies religieuses que j'avais admirées à Mexico; et n'était le luxe déployé par les señoras qui se parent, en ces jours de deuil, de leurs plus brillants atours, et les délicieux costumes des métis qui se portent en foule à ces cérémonies, je n'eusse pris aucun intérêt à la chose. Tantôt la foule promenait le Christ entre quatre soldats romains, suivi de la Vierge aux Sept-Douleurs, et plus loin de sainte Élisabeth munie d'un mouchoir trempé de larmes; le lendemain, une Cène copiée de Léonard de Vinci, un Crucifiement d'après Rubens, ou la sainte Trinité avec tous ses attributs. Chaque sujet était revêtu de costumes précieux, et la Vierge étalait des parures de perles et de diamants d'un grand prix. Une musique des plus primitives précédait chaque procession, et, dans les églises, des orgues de Barbarie déployaient, en l'absence de tout autre orchestre, le luxe de leur répertoire. Je me rappelle avoir entendu le vendredi saint, dans une chapelle faisant face à la cathédrale, l'un de ces instruments vraiment barbare, entonner la _Monaco_ pour déplorer la mort du Sauveur. Le soir, la ville de nouveau sillonnée par les processions, offrait à l'œil une illumination des plus splendides. Chaque maison, tendue de tapis aux riches couleurs et de rideaux de mousseline brodée, jetait la lumière de milliers de cierges sur le passage des saintes reliques, et la foule immense, dont chaque individu portait un luminaire, la masse bigarrée, les señoras aux riches costumes et les vêtements gracieux des métis, formaient un tableau extraordinaire et présentaient un aspect des plus féeriques. Les fêtes terminées, il me fallait penser à mes expéditions; j'étais arrivé muni de lettres du président Juarez. Il avait mis à me recommander au gouverneur du Yucatan une bienveillance empressée: je lui adresse de loin mes remerciements bien sincères. J'ai pareillement des actions de grâces à rendre à M. Manuel Donde, qui me donna des lettres pour le juge de Citax, et des recommandations à Tikul, pour l'homme d'affaires de don Felipe Péon et de don Simon Péon, propriétaire d'Uxmal, et qui, plus tard, mit généreusement à ma disposition toute une escouade de ses Indiens. Partout enfin je n'ai trouvé que bon accueil, des mains tendues pour serrer les miennes et des sourires de bienvenue. Le lundi de Pâques, je traitai avec un entrepreneur de voitures qui devait me fournir une _caleza_ de voyage à trois mules; la _caleza_ est une espèce de volante avec arrière-train pour les bagages. Il fut convenu que nous partirions le mardi matin, de deux heures et demie à trois heures; car, autant que possible, on a soin de voyager la nuit, pour éviter aux mules les terribles chaleurs du jour. Je dormais profondément, quand le domestique vint frapper à ma porte; il s'empara aussitôt de mon bagage qui fut attaché à l'arrière-train, ainsi que la chambre noire et les produits chimiques; j'avais près de moi, et le plus souvent sur mes genoux, les deux boîtes à glaces afin que les violents cahots de la route ne les brisassent point. Je me rendais à Izamal, ce qui n'est qu'une simple excursion de seize lieues, avec route carrossable; je n'avais point à m'éloigner des endroits habités. Partis le matin, nous arrivâmes le soir vers les trois heures, et je m'empressai de rendre ma visite au gouverneur, don Agustin Acereto, auquel je remis la lettre de Juarez. Don Agustin mit à ma disposition ce qui m'était nécessaire, me promettant, pour ma prochaine expédition à Chichen-Itza, une escorte suffisante pour éviter un coup de main. Izamal, à en juger par l'importance de ses ruines, dut être autrefois un grand centre de population[70]. Les alentours sont parsemés de pyramides artificielles, et deux, entre autres, sont les plus considérables de la péninsule. Placées face à face, au centre de la petite ville moderne, à un kilomètre l'une de l'autre, elles étaient composées d'une première pyramide de deux cent cinquante mètres de côté sur quinze de hauteur, servant de base à une seconde beaucoup plus petite et adossée au côté nord de la première. Sur cette seconde pyramide, se trouvait le temple d'où le prêtre ou le chef pouvait facilement haranguer la multitude assemblée à ses pieds sur les vastes plateaux de la première pyramide. Les Espagnols détruisirent le cône tronqué de l'une et construisirent sur le plateau un immense cloître ainsi que l'église paroissiale d'Izamal. La base d'une autre élévation artificielle, enclavée dans les cours d'une maison particulière, contenait encore des restes de figures gigantesques, dont l'une fut donnée par Stephens et Catherwood dans leur album lithographique; et c'est ici le cas de rappeler de quelle manière on entend l'histoire. Ces messieurs placent les figures ci-dessus dans un désert; au pied de la pyramide, se trouve un tigre en fureur, tandis que des Indiens sauvages l'ajustent avec leurs flèches. À force de vouloir faire de la couleur locale, on fausse l'histoire et on déroute la science. Ces figures se trouvent au milieu même de la petite ville d'Izamal. Combien d'erreurs on relève chaque jour en voyage, dans les relations des littérateurs (voire les plus illustres, à commencer par Chateaubriand)! Que d'idées fausses répandues dans le peuple par les enthousiastes qui s'extasient devant un brin d'herbe, éclairé par un autre soleil et quelque peu différent de ceux que nous foulons aux pieds; que de sottes déclamations sur les forêts vierges, le soleil africain, le ciel mexicain, sur la majesté de telle nature rabougrie! et quelle rage éprouve-t-on de vouloir tout changer? On me fit remarquer une figure du même style, mais plus gigantesque, nouvellement découverte. Ce fut en enlevant les pierres éboulées depuis des siècles et qui encombraient le pied de la pyramide, qu'on aperçut tout à coup une tête de douze pieds de hauteur, entourée d'ornements bizarres, d'un genre cyclopéen. Ce sont de vastes entailles, espèces de modelages en ciment, dont il est difficile de donner une idée; la tête elle-même est modelée de la même manière; ainsi, par exemple, deux énormes cailloux forment la prunelle des yeux, et au moyen du ciment, ils modelaient la paupière; ils obtenaient les ailes du nez et les lèvres par le même procédé, et nous retrouvâmes plus tard quelque chose de semblable dans les bas-reliefs de Palenqué, qui sont (je parle de ceux qui ornent les piliers du palais), comme à Izamal, de simples modelages en ciment. Izamal, du reste, nous semble la première étape de la civilisation au Yucatan et pourrait bien être contemporaine de Palenqué, dont les ruines portent un si grand cachet d'antiquité. L'une des choses qui excita le plus mon admiration fut une route, dont il n'est, autant que je sache, fait mention nulle part et que l'on me fit remarquer, se dirigeant d'Izamal sur Mérida. Elle longe, un mille ou deux durant, la route moderne, et en la suivant dans les bois, en soulevant la couche de débris et d'humus qui la cache, on découvre une voie magnifique de sept à huit mètres de largeur, dont les assises sont en pierres énormes surmontées d'un mortier de pierre parfaitement conservé, lequel est couvert d'une couche de ciment de deux pouces d'épaisseur. Cette route se trouve partout à un mètre et demi environ au-dessus du sol, de façon que, pendant les grandes pluies, le voyageur était toujours à l'abri de l'inondation. La couche de ciment semble posée d'hier. Il n'y a pas lieu de s'en étonner, quand on songe que les véhicules à roues ne devaient pas exister chez ces peuples manquant d'animaux de trait; tout se faisant à dos d'hommes, une route aussi solidement établie devait difficilement se détériorer. Ce qui surprend, c'est l'épaisse couche d'humus qui recouvre cette voie ancienne. Dans une contrée aussi sèche, où la végétation est si rachitique, on se demande quelle série de siècles il a fallu, pour produire quarante centimètres environ de détritus. En somme, je ne rapportai d'Izamal que trois clichés, regrettant que mes moyens ne me permissent pas de faire des fouilles qui, certainement, eussent été productives. X CHICHEN-ITZA Seconde expédition.--Citaz.--Piste.--Le christ de Piste.--Chichen-Itza.--Les ruines.--Le musicien indien.--Le retour.--Le médecin malgré lui. Izamal n'avait été qu'une excursion; ce fut ma sortie d'essai, et j'éprouvai à combien de vicissitudes les collodions seraient sujets par la suite. La chaleur au Yucatan est toujours fort élevée, le thermomètre variant dans cette saison, nous sommes en avril, de trente-six à quarante degrés; quarante-deux fut le maximum; il s'y maintint pendant deux jours. Nous dirons pourquoi. La culture au Yucatan, comme dans Tabasco et les montagnes de Chiapas se pratique de la manière suivante. Travailler la _milpa_ veut dire préparer la terre à recevoir le grain; on a fait aussi le verbe _milpear_, récolter, de là, _milpa_, la moisson. Chaque propriétaire, _hacendado_, désigne dans ses terres chaque partie de bois devant être abattue pour faire place à la semaille du maïs. Toute la presqu'île est couverte de bois. Les Indiens se rendent donc au lieu indiqué, coupent, abattent bois et taillis, puis laissent sécher sur place. Ceci se passe généralement au mois de septembre ou octobre; six mois de soleil calcinent ces branchages; au mois d'avril qui précède les pluies, on dispose les bois de manière que, le feu une fois allumé, l'incendie se propage facilement à toute la masse abattue. Dans le même mois, vers le midi, se lève régulièrement un vent impétueux qui pousse les flammes en tourbillons et facilite l'incendie, _quemason_. Si tout brûle bien, c'est une chance de bonne récolte, les cendres fument la terre, sinon l'on perd une masse de terrain préparé qui, restant embarrassé par les cadavres des arbres, ne donne plus qu'une maigre récolte. Une fois ceci fait et les premières pluies tombées, l'on pique le maïs et l'on attend. Chaque chose au monde, chaque coutume est la résultante des divers milieux où l'on s'agite. Cette manière de cultiver est toute indienne. Ainsi, outre la difficulté de labourer une terre dont l'arête calcaire écorche de toutes parts la couche végétale, le défaut d'animaux domestiques et d'instruments de fer avait forcé les Indiens à chercher une méthode plus expéditive de préparer le sol à la culture. Ce vent régulier, qui s'élève chaque jour à la même heure, leur donna probablement l'idée de brûler afin de débarrasser la terre; n'ayant pas de bestiaux, et par conséquent pas d'engrais, la cendre put le remplacer, et comme dans une contrée où la chaleur est intense les bois étaient de peu de valeur, on n'eut aucun sacrifice à faire pour suivre ce qui s'offrait si naturellement à l'esprit. Je reviens au thermomètre. Tout le monde sait que, d'après un principe physique, la chaleur se concentre et s'accumule sans cesse dans une serre et que, par la superposition de plusieurs vitrages, on peut arriver à l'ébullition; or, la _quemason_, au Yucatan, opère en grand le même phénomène. Quand, dans toute la péninsule à la fois, on brûle la _milpa_, l'atmosphère se couvre d'épais nuages de fumée; on ne voit plus le soleil qu'au travers d'un brouillard qui rappelle le verre noirci dont on se sert pour observer les éclipses; si le vent tombe, la fumée reste suspendue et forme serre. Le calorique se concentre, s'amasse, et le thermomètre monte quelquefois au delà de quarante-deux degrés. La chaleur devient alors intolérable. Mon premier soin en rentrant à Mérida fut de préparer mon expédition pour Chichen-Itza. Je nettoyai donc mes glaces afin de les retrouver toutes prêtes en arrivant, m'évitant ainsi dans les ruines une besogne difficile et désagréable. Je remplis un litre de collodion normal prêt à être sensibilisé, et comme j'avais remarqué, lors de ma première expérience, que sur des plaques de trente-six centimètres sur quarante-cinq, le collodion était sec dans le haut avant d'arriver au bas du verre, je le composai de cent dix parties d'alcool contre quatre-vingt-dix d'éther et un pour cent d'iodure; encore étais-je obligé de le verser en toute hâte et de précipiter immédiatement la glace dans le bain. Le collodion ainsi composé est fort léger, très-délicat, et j'éprouve aujourd'hui combien il adhère peu à la glace; mais c'était la seule manière de réussir pour d'aussi grandes dimensions, et je fus obligé d'employer la même recette dans toutes mes expéditions successives. Tout étant prêt, je fixai le jour du départ. Cette fois, je l'avoue, je ne partais pas sans émotion: les ruines étaient loin, j'allais seul, ces légendes d'Indiens barbares, les actes de férocité commis par eux, leur dernière victoire qui grandissait encore la terreur de leur nom, tout cela me troublait et m'impressionnait vivement. Suivant la coutume, la _caleza_ fut à ma porte à deux heures, et, le tout emballé le mieux possible, les mules m'entraînèrent avec rapidité sur la route d'Izamal. La matinée était fraîche et délicieuse, la nuit sombre et le bois plein de mystère. Quelques lucioles jetaient au vent leurs dernières étincelles; de temps à autre, de lourdes charrettes s'arrêtaient au bruit de la _caleza_ lancée au galop et aux cris de mon domestique, se rangeaient sur le bord de la route, afin d'éviter tout accident. Plus tard, une bande orangée laissait deviner le jour, et comme le premier rayon de soleil dorait la cime des arbres, le bois retentit des cris perçants des _chachalacas_, du babillage infernal des perruches et des sifflements aigus du geai bleu; quelques lapins fuyaient sous les épines et des volées de cailles croisaient la route. Tout ce gracieux petit monde saluait le jour et lui souhaitait la bienvenue. La _chachalaca_, dont j'ignore le nom savant et dont l'appellation indienne n'est qu'une heureuse onomatopée, est une espèce de gallinacée à chair dure et coriace. J'en tuai deux, mais elles étaient immangeables; peut-être n'étaient-elles plus de la première jeunesse. J'eus cependant occasion d'essayer d'en manger d'autres par la suite et toujours avec le même insuccès. À quelques lieues de Mérida, je vis passer une once; mais j'eus à peine le temps de mettre en joue, elle avait disparu; le domestique, pas plus que les mules, n'avaient paru effrayés. Mais le bruit cesse comme il a commencé; ce charmant tapage s'envole avec la fraîcheur; le soleil se montre, tout se tait. À dix heures, un silence absolu règne dans le _monte_ (le bois). Après un repos de quelques heures donné aux mules, nous reprenions la route d'Izamal; il était cinq heures quand nous y arrivâmes. Le correspondant de la poste fut assez aimable pour m'offrir l'hospitalité, et le matin, de bonne heure, je me rendis chez D. Agustin Acereto, afin de lui demander les lettres qu'il m'avait promises. Il me les fit donner, me recommandant de me hâter le plus possible et de rester à Chichen-Itza le moins longtemps que je pourrais, les circonstances ne lui permettant de répondre de rien. Je lui fis mes adieux et je partis. Mais au moment de monter en _caleza_, je m'aperçus avec épouvante que le devant de ma chambre noire était entièrement défoncé; je m'empressai de délier les bagages afin de mieux constater le désastre; il me parut irréparable, et je m'abandonnai à un dépit bien naturel en pensant qu'il me faudrait retourner à Mérida pour faire réparer ma caisse. Mon hôte, heureusement, vint adoucir mes regrets, en m'assurant qu'un de ses amis, menuisier à Izamal, se ferait fort de réparer le précieux objet. La glace dépolie, fort heureusement, n'était point cassée, et je n'ai jamais compris comment elle a pu résister pendant tous mes voyages. Je fis immédiatement porter la chambre noire chez l'individu en question, qui me la promit pour le soir même. Il tint parole. La caisse était tant bien que mal réparée; en somme, elle pouvait servir. Je me réservais de la faire mettre complétement à neuf à mon retour à Mérida. Ce ne fut, après tout, qu'une journée de perdue. Je la passai visitant la petite ville, les pyramides qu'elle renferme, causant avec les habitants, cherchant des légendes et des traditions. Ce fut peine perdue; je les trouvai d'une ignorance crasse, et, malgré toute ma bonne volonté, je n'en pus rien tirer; absorbés dans leur admiration de clocher, chacun me demandait, avec un air de satisfaction profonde, quel était le pays qui, dans mes longues pérégrinations, m'avait séduit le plus et quelle ville la plus charmante? J'étais obligé de convenir qu'Izamal était certainement le lieu le plus privilégié que j'eusse visité sous le soleil: et ces bonnes gens de sourire doucement, sûrs qu'ils étaient de ma réponse. Ce sentiment d'admiration, cet amour pour la patrie se retrouve partout, mais plus violent à mesure que l'on descend la chaîne civilisée. J'ai rencontré de ces malheureux me demandant si l'on savait manger du pain dans mon pays, si l'on y buvait de l'_anizado_, espèce d'alcool, et autres naïvetés de ce genre. Izamal fut la dernière ville brûlée par les Indiens sur la route de Valladolid du côté de Mérida; mais les habitants ont, depuis quatorze ans, réparé leurs maisons en ruine et dissimulé leurs pertes. Au delà d'Izamal, tout fut dévasté; aussi la campagne prend-elle, à mesure qu'on s'éloigne, des teintes plus mélancoliques et des airs de triste solitude; les rencontres sur les routes deviennent rares, et l'on n'aperçoit plus que de loin en loin la tête de quelques palmiers dénonçant l'existence d'un _rancho_ isolé ou d'une chétive _hacienda_. Quant aux villages, ils apparaissent noirs, brûlés, en ruine; on dirait que la vie s'est retirée de ces lieux désolés; les rues sont désertes, nul être vivant ne les anime, le grognement de quelques pourceaux étiques est le seul bruit qui se fasse entendre, et les vautours, silencieusement posés sur le chaume des toits, semblent veiller un cadavre. La nuit fut déplorable. Je m'endormis plein d'idées sombres et n'eus point de songes couleur de rose; je pensais à ma patrie si lointaine, à ma mère, si triste autrefois à mon départ, à toute cette famille que j'avais laissée unie et heureuse, pour courir seul les sentiers du grand univers; quelques regrets me faisaient penser au retour, et j'eus de la peine à secouer ce premier accès de faiblesse. Le lendemain, nous arrivâmes à Citaz, petite bourgade où devaient s'arrêter les mules; les ruines se trouvent à six lieues de là, dans le bois, et l'on y arrive, à cheval, par de petits sentiers d'Indiens. J'avais laissé, au village précédent, un ordre du gouverneur, afin qu'on envoyât quelques soldats pour m'accompagner. Je donnai au juge de Citaz une lettre semblable qui lui recommandait de me donner autant d'hommes qu'il serait nécessaire. Cet honorable magistrat se mit à ma disposition et me fit d'abord conduire à la petite cabane, _casa real_, maison royale, servant d'abri aux voyageurs. On y suspendit mon hamac et je m'y étendis avec délices, brisé que j'étais par trois journées de cahots sur une route de rochers. La cabane était voisine du corps de garde, et je pus me faire une idée de la vie étrange que mènent ces populations déshéritées. Tous les hommes valides, y compris les métis seulement, sont appelés aux armes et à la défense de la communauté menacée. Les Indiens, esclaves pour ainsi dire, sont exclus de cette mesure. Ces malheureux, restés sous le joug, n'ont tiré d'autre profit de leur fidélité qu'une misère plus profonde et une menace de mort suspendue sur leur tête; leurs frères révoltés leur ont voué une haine plus implacable qu'aux blancs eux-mêmes; on les appelle Indiens _hidalgos_. La moitié de la population veille donc l'arme au bras, pendant que l'autre moitié travaille ou dort; des sentinelles, relevées d'heure en heure, font une garde perpétuelle, et, au moindre signe suspect, une bombe, placée sur la voûte de l'église, éclate, avertissant le village voisin du danger que court telle ou telle localité. Des courriers sont, en outre, expédiés de toutes parts, afin de précipiter les secours. Citaz avait une physionomie plus sombre encore que tout ce que j'avais vu. Les maisons étaient brûlées, et les anciens habitants, chassés par les Indiens, étaient revenus bâtir un misérable abri dans l'intérieur même de la ruine, préférant cet imminent danger de mort à la douleur d'abandonner leur foyer dévasté. Vers le soir, j'eus la visite du juge, du curé, du commandant. Je priai ces messieurs de vouloir bien me procurer les chevaux nécessaires à ma personne et des Indiens pour transporter mes bagages; on mit à me satisfaire une obligeance charmante; l'alcade fut mandé, le juge lui traduisit ma demande; je lui donnai l'argent nécessaire, car on paye toujours d'avance, et il promit que le lendemain, à la première heure, les Indiens seraient à ma porte. Le capitaine voulut m'accompagner à Chichen: il me recommanda un sergent qui parlait très-bien l'espagnol et qui devait me servir d'interprète pour les ordres que j'aurais à donner aux Indiens, ceux-ci ne parlant que le maya. J'engageai donc le sergent. Le curé de la Cruz Montforte voulut aussi venir avec nous; son grand âge faisait de cette excursion un voyage très-fatigant; mais sa curiosité, au sujet de ces ruines qu'il n'avait jamais vues, était trop éveillée pour qu'il y renonçât. Il avait un cheval fort doux, disait-il, et douze lieues n'étaient pas une affaire. Mon arrivée l'intriguait au plus haut point. Ce brave homme ne pouvait comprendre qu'un simple motif d'art ou de science m'eût poussé à quitter ma patrie, à traverser l'Océan, _el mar_ (cette idée le faisait frémir), pour venir simplement dessiner des ruines que les habitants du pays ne connaissaient même pas. --Il y a quelque chose là-dessous, me disait le _padre_; il est probable que votre nation habitait autrefois ces palais, et l'on vous envoie pour les visiter, étudier les lieux et voir s'il serait possible de les réparer, afin qu'un jour elle put revenir les occuper. Le _padre_ n'en pouvait mais, et son système de probabilité n'avait certainement pas le sens commun. Les Espagnols ont, autant que possible, entretenu cette abjecte ignorance, n'appelant l'attention de ces pauvres colonies que sur la métropole, et leur faisant croire qu'il n'y avait que l'Espagne au monde. Vers les huit heures, ces messieurs eurent la bonté de me faire servir à souper: quelques _tortillas_, des _frijoles_ et un petit poulet en composaient le menu; le tout fut couronné d'une tasse de chocolat que mes hôtes voulurent bien partager avec moi. Après une causerie de quelques heures et des plus étranges, je vous assure, nous nous séparâmes. --Nous ne savons jamais en nous couchant si nous reverrons la lumière, me dit le juge en me quittant. Cet aimable bonsoir était fait pour rassurer mes esprits. Néanmoins je dormis d'un profond sommeil et me réveillai au moment du départ, rempli de courage et sous le coup d'une émotion toute nouvelle. J'allais entrer sur le territoire ennemi; j'allais voir enfin ces ruines magnifiques dont j'avais lu de si merveilleuses relations; il n'y avait plus aucun danger à mes yeux, ou plutôt il ne faisait qu'ajouter un nouveau charme à cette expédition moitié artistique et moitié militaire. Ma troupe se composait pour le moment de vingt-cinq soldats et Indiens, et devait se grossir à Piste. C'était une faible escorte; cependant je jetais des yeux satisfaits sur cette troupe bariolée, je me voyais à la tête d'une expédition originale et je pensais avec quelque fierté, je l'avoue, qu'on avait rarement fait de la photographie dans ces conditions. À partir d'Izamal, on se dirigeant sur Citaz et Valladolid[71], le pays, de complétement plat qu'il était, commence à légèrement onduler. Ces ondulations se dirigent du nord au sud, rappelant les vagues de la mer, elles vont croissant en hauteur quand on s'approche de Valladolid, jusqu'à atteindre une hauteur moyenne de quinze à vingt pieds. À partir de Citaz, se dirigeant sur Piste, c'est-à-dire au sud-ouest, le sol devient brisé, cassant, hérissé de petits monticules; aussi, quand nous partîmes au petit jour, perchés sur des selles détraquées, le cheval retenu par un simple bridon, je fus quelque temps à prendre mon assiette, craignant à tout moment de voir ma monture se couronner sur les roches du sentier. Les jambes pendantes, la figure battue par les branches des arbres, quelquefois enlacé par les lianes, il fallait une attention soutenue pour garder son équilibre; il y avait loin de là aux belles cavalcades du _paseo_ de Mexico. Le cheval, cependant, accoutumé aux difficultés de la route, trébuchait sans tomber, et nous arrivâmes sans encombre à un _rancho_, distant de trois lieues de Citaz, où nous entrâmes nous reposer. Le soleil était haut, la chaleur suffocante, la route monotone, et cette tristesse qui chargeait l'atmosphère semblait croître à mesure que nous nous éloignions des centres habités. Ce _rancho_, ou petite habitation, était le seul reste d'un village autrefois florissant, maintenant désert. Autour de nous, l'on n'apercevait que des ruines noircies par le feu, et l'ancienne église effondrée ne laissait voir que son clocher délabré et ses murailles déjà couvertes d'une végétation parasite. L'habitant de cette cabane isolée écrasait, au moyen d'un _trapiche_, moulin primitif, manœuvré par une mule, des cannes à sucre, dont le suc mis en énormes pains faisait toute sa fortune; trois ou quatre femmes métisses composaient le personnel de l'habitation. Le propriétaire nous offrit immédiatement une _jicara de posole_. La _jicara_ est une tasse faite avec l'écorce d'un fruit, et le _posole_ une pâte de maïs cru, délayée dans de l'eau. C'est une boisson assez insipide, mais rafraîchissante; j'en consommai d'énormes quantités par la suite: elle possède le double avantage de nourrir et de désaltérer. Après une halte d'une demi-heure, le vénérable curé se sentant mieux, nous reprîmes le sentier; deux heures après nous arrivions à Piste, village frontière à une lieue des ruines qu'on distinguait dans l'éloignement. Nous avions une soif ardente et une faim canine, et, malgré l'envoi d'un Indien qui devait mettre le village en réquisition, nous ne trouvâmes rien de disposé pour nous recevoir. Je m'en étonnai peu, du reste, en voyant la misère du pauvre _pueblo_, composé de quelques huttes indiennes et portant comme aux alentours la trace indélébile du passage des Indiens révoltés. Pendant que le sergent, institué le majordome de l'expédition, s'empressait de réparer la négligence de notre émissaire, je montai sur la voûte de l'église, encore debout, afin de jeter un coup d'œil sur les alentours et prendre vue des ruines qu'on apercevait au loin. De là, je distinguai fort bien ce que je sus plus tard s'appeler le Château, le palais des Nonnes; sur la gauche, le _Caracol_, escargot, dont je donnerai la définition, et la Prison, dont nous donnons le dessin. J'examinai l'église, entièrement composée de pierres enlevées aux temples et aux palais dont j'allais étudier les ruines. Il y avait là de fort jolies choses: de petits bas-reliefs représentant des guerriers dans toutes les positions, la tête ornée de plumes et de coiffures bizarres, le nez percé d'une pierre ou d'un morceau de bois. On remarquait aussi beaucoup de fragments de cette ornementation formée de pierres dentelées, distribuées en carrés, avec une rosace au milieu, genre affectionné par les artistes indiens et que l'on retrouve dans tout le Yucatan. J'entrai aussi dans l'église, un sentiment pieux m'entraînait vers le pauvre sanctuaire; j'avais besoin de prier le Seigneur qu'il me donnât la force et qu'il me permît de secouer cette effroyable tristesse qui m'avait assailli à l'aspect de ces lieux désolés. J'avais aussi à remercier la Providence de la protection toute spéciale qui, depuis deux ans de voyage, m'avait garanti contre les maladies dangereuses et contre les accidents si fréquents dans ces contrées à demi sauvages. J'entrai, mon vénérable compagnon m'avait précédé; cette église était de sa juridiction et c'était la première fois qu'il venait à Piste; il voulut néanmoins m'en faire les honneurs. L'église était nue, les plâtras des murailles tombaient par larges plaques et quelques bancs vermoulus attestaient l'abandon du saint lieu. Le chœur, comme dans toutes les églises du Mexique, était composé de colonnes torses, droites et cannelées, superposées, avec chapiteaux composites s'élevant jusqu'à la voûte; mais les dorures étaient ternies par le temps ou noircies par la fumée. L'autel se dressait sans nappe dans une désolante nudité, et la porte du tabernacle gisait au loin dans la poussière. Deux candélabres en bois, dénués de cierges, et puis au pied des premières marches de l'autel un Christ courbé sous sa croix, complétaient ce tableau de désolation. Le jour venait de gauche par la porte ouverte et l'église était pleine de tristesse sombre qui ajoutait à l'effet. Jamais émotion plus poignante ne s'empara de moi à la vue de ce Dieu misérable. Je me jetai à genoux et les larmes me vinrent aux yeux. Une tunique ignoble, jadis bleue, incolore et en lambeaux, couvrait à peine ses membres décharnés; ses cheveux souillés de boue, s'échappaient en mèches collées de sa couronne d'épines; le sang ruisselait en gouttes noirâtres sur sa divine figure, et tous les crachats de l'humanité semblaient avoir séché sur sa face endolorie. C'était bien le Dieu des Indiens, de ces pauvres opprimés; l'expression de souffrance et de misère était atroce. Oh! c'était bien là le crucifié à l'agonie, la personnification de toutes les douleurs, et celui-là était un grand artiste qui sculpta le Christ de Piste! Les Indiens avaient-ils respecté leur ancien Dieu, ou s'étaient-ils enfuis épouvantés devant cette immense infortune? Comme nous sortions, on vint nous avertir que le dîner nous attendait; il était servi dans la sacristie, et se composait de _tortillas_, de haricots et d'œufs; j'avais quelques bouteilles de _staventum_, liqueur exclusivement yucatèque, miel distillé avec de l'anis, qui nous servit de dessert.--Des petits garçons nous apportèrent d'énormes _ciruelas_. Je me mis immédiatement à l'ouvrage, préparant des produits pour le lendemain, examinant la chambre noire, les développants et les fixateurs. La nuit vint ensuite; elle fut ravissante; nous dormîmes la porte ouverte, doucement bercés dans nos hamacs. À cinq heures, j'étais sur pied; les Indiens, chargés, n'attendaient plus que l'ordre de partir. Une douzaine d'entre eux, armés de haches, nous suivaient aussi pour couper les bois et dégager les monuments; quelques soldats de station au village se joignirent à notre petite troupe, qui s'ébranla tout entière, formant un total de quarante-cinq personnes. Le guide nous conduisit directement au palais des Nonnes, le plus considérable des monuments de Chichen-Itza[72], dont notre ouvrage reproduit la façade principale. On fut obligé d'ouvrir un passage au _machete_. Ce ne fut pas sans peine que nous arrivâmes, déchirés par les ronces et le corps couvert de _garrapatas_, espèce de gros pou de bois qui s'enfonce dans les chairs comme ses confrères, et dont on a toutes les peines du monde à se débarrasser. Je m'installai dans l'une des pièces parfaitement conservées du palais; on posa des sentinelles au loin, afin de prévenir toute surprise, et les Indiens se mirent au travail. Une fois mon cabinet noir organisé, je fis un cliché d'essai; tous ces braves gens étaient émerveillés de la nature de l'instrument et du phénomène de la chambre noire. Le point obtenu, ils voulurent tous admirer sur la glace dépolie la reproduction renversée de l'image, et semblèrent frappés de stupeur; le vieux curé surtout ne pouvait s'en rassasier. Je laissai les Indiens à leur besogne, et, guidé par le sergent, accompagné de quelques soldats, j'allai visiter le Cirque, que les naturels appellent _Iglesia_ (l'église); les habitants avaient pris pour un temple inachevé ce qui n'était qu'un gymnase. Le doute à cet égard n'est plus permis, et l'accord des voyageurs à lui donner cette destination en a fait une certitude. Les emblèmes qu'on y rencontre à chaque pas disent assez que les jeunes hommes de cette nation disparue venaient y lutter de vigueur, d'adresse et d'agilité: on y voit l'aigle, le serpent, le tigre, le renard, le hibou; c'est dire le courage, la force, la prudence, la sagesse, etc.; il ne reste de ce monument que le bas-relief des tigres, représentant des tigres deux à deux, séparés par un ornement de forme ronde meublé de petits cercles à l'intérieur. Le monument se composait autrefois de deux pyramides perpendiculaires et parallèles, d'un développement de cent dix mètres environ, avec plate-forme disposée pour les spectateurs. Aux extrémités, deux petits édifices semblables, sur une esplanade de six mètres de hauteur, devaient servir aux juges, ou d'habitation aux gardiens du gymnase. Sur la pyramide de droite (regardant le nord), se trouvaient deux chambres dont la première est détruite; elle devait avoir un portique soutenu par deux énormes colonnes dont les piédestaux existent encore. La seconde, entière aujourd'hui, est couverte de peintures. Ce sont des guerriers et des prêtres, quelques-uns avec barbe noire et drapés dans de vastes tuniques, la tête ornée de coiffures diverses. Les couleurs employées sont le noir, le jaune, le rouge et le blanc. Ces deux salles forment l'intérieur du bas-relief des tigres. Dans le bas et en dehors du monument, se trouve la salle ruinée dont nous donnons les bas-reliefs, qui sont certainement ce qu'il y a de plus curieux à Chichen-Itza. Toutes les figures en bas-relief, sculptées sur les murailles de cette salle, ont conservé le type de la race indienne existante. Le crâne est large, aplati à la partie supérieure, sans pour cela que le front soit bombé; il forme avec le nez aquilin une ligne presque droite; l'Indien Yucatèque est un beau type. La forme osseuse du crâne, chez lui, s'éloigne donc du tout au tout de celle des fondateurs de Palenqué, dont le front fuyant et la tête terminée en pointe se retrouve encore chez les Indiens de la montagne: il faut ajouter que le croisement de l'Indien et du blanc donne au Yucatan une race de métis admirable qui ne ressemble en rien aux croisements des autres races indiennes; de plus, le caractère indien se conserve, quelque éloignée que soit la filiation et quelque blanc que soit le produit, de telle sorte que l'observateur peut reconnaître à première vue un métis yucatèque d'autres métis. Ce fait est au moins étrange, et différencie essentiellement la race yucatèque des autres races indiennes du Mexique. N'oublions pas que la pyramide de droite possède à l'intérieur, et enchâssé dans le mur, le fameux anneau qui servait au jeu de paume, et qu'a reproduit M. l'abbé Brasseur sur la couverture du remarquable ouvrage le _Popol Vuh_, qu'il a récemment publié. Le palais des Nonnes est bien le monument le plus important de Chichen-Itza. Considérable dans son ensemble, sa façade n'a qu'une médiocre étendue; mais, travaillée comme un coffret chinois, c'est le bijou de Chichen pour la richesse des sculptures. La porte, surmontée de l'inscription du palais, possède en outre une ornementation de clochetons de pierre qui rappellent, comme ceux des coins de plusieurs édifices, la manière chinoise ou japonaise. Au-dessus, se trouve un magnifique médaillon représentant un chef la tête ceinte d'un diadème de plumes; quant à la vaste frise qui entoure le palais, elle est composée d'une foule de têtes énormes représentant des idoles, dont le nez est lui-même enrichi d'une figure parfaitement dessinée. Ces têtes sont séparées par des panneaux de mosaïque en croix, assez communs dans le Yucatan. L'intérieur de l'édifice se compose de cinq pièces de grandeur égale dont la forme, commune à Palenqué, ne varie jamais; on dit en espagnol de _boveda_, qui n'exprime aucunement cette architecture toute particulière; _boveda_ veut dire voûte, et ces intérieurs n'y ressemblent nullement; ce sont deux murs parallèles jusqu'à une hauteur de trois mètres, obliquant alors l'un vers l'autre, et terminés par une dalle de trente centimètres. Les linteaux des portes sont en pierre. Chichen n'offre que quelques rares échantillons de linteaux de bois, qu'on trouve partout à Uxmal. Le corps principal du palais des Nonnes, flanqué de deux ailes placées à distances inégales, s'appuie à une pyramide perpendiculaire, sur la plate-forme de laquelle se trouve un édifice très-soigné, percé de petites pièces avec deux niches faisant face à la porte et traversé par un couloir qui, s'ouvrant à l'orient, va donner sur l'extrémité occidentale du palais. Ce second édifice est lui-même surmonté d'un autre plus petit, le total formant un palais de trois étages. On arrive à la première plate-forme par un escalier gigantesque fort rapide, composé de quarante à quarante-cinq marches. Il y avait là, quand j'y montai, tout un monde d'oiseaux, de serpents et d'iguanes, des cailles entre autres dont l'une fut prise à la main, de beaux oiseaux verts et bleus, au cri plaintif, s'harmoniant parfaitement à la solitude des ruines. Les iguanes couraient, sautant de branches en branches, et je ne pus en attraper aucune. Le développement du palais et de la pyramide est d'environ soixante-quinze mètres. La pyramide avait été fouillée par Stephens, je suppose, mais il n'avait trouvé qu'une masse de mortier de pierre, qu'il renonça à percer d'outre en outre, laissant béante une énorme excavation qui montre suffisamment l'excellence des matériaux et la solidité de l'ouvrage. Le bâtiment appelé _la Carcel_ (la Prison) par les indigènes, on n'a jamais su pourquoi, est un édifice parfaitement conservé. Placé sur une pyramide peu élevée (de deux mètres environ), il se compose d'un seul corps de logis, avec trois portes au couchant, éclairant une galerie de la longueur du palais. Cette galerie est percée de trois salles qui ne prennent jour que par des portes intérieures correspondant aux portes du dehors; nous n'avons jamais remarqué, dans les ruines du Yucatan, pas plus que dans celles de Mitla et de Palenqué, un seul édifice à fenêtre. D'autres ruines s'offrent encore de tous côtés à la vue du voyageur. Ce sont le _Caracol_ ou l'Escargot, bâti en manière de mur à limaçon; le Château, que surmonte une pyramide de cent pieds au moins, puis un énorme bâtiment près des Nonnes, mais totalement dénué de sculptures; des amoncellements de pierres taillées indiquent encore la place d'autres édifices, le sol au loin en est couvert. Quant à l'_hacienda_ de Chichen-Itza, ses bâtiments et ses chapelles, perdus dans le bois, attendent que les Indiens étant soumis, le maître revienne leur donner le mouvement et la vie qui les ont abandonnés. Le propriétaire actuel vit à Mérida; il me proposa la cession de sa propriété et des ruines pour la somme de deux mille piastres. C'était peu; mais, hélas! j'étais trop pauvre pour l'acheter; elles sont trop loin pour tirer parti de tant de choses précieuses; abandonnées au ravage des temps, exposées à la barbarie de certains voyageurs, ces magnifiques ruines vont se dégradant chaque jour; quelques siècles encore et pas une pierre ne se dressera pour rappeler aux hommes l'existence de ces civilisations éteintes. Le _Cenote_ de Chichen-Itza n'est qu'une vaste citerne naturelle à ciel ouvert. Il n'a rien de remarquable. Formés par l'affaissement de la couche calcaire, les _cenotes_ qui parsèment le Yucatan et lui fournissent de l'eau en chaque saison affectent toutes les formes, depuis l'immense rotonde où l'on pénètre par le trou de la voûte jusqu'à la citerne à ciel ouvert. Quelques-uns, ornés de cristallisations, offrent un coup d'œil grandiose, et celui de Bolonchen, donné par Stephens, est un des plus remarquables. Plus tard, nous en avons rencontré d'autres dans la direction d'Uxmal; nous en parlerons en temps et lieu. Quant au degré de civilisation de Chichen, nous avons cru pouvoir le considérer comme plus avancé qu'à Izamal, où les pyramides et les figures énormes dénotent plus d'antiquité avec moins de perfection dans les détails; à Chichen, la masse des ruines forme ville; les édifices, les temples et les monuments qui, par leur simplicité, rappelleraient des habitations particulières, les places publiques même, font songer à un état civil plus avancé, et de la théocratie pure, on pourrait passer à une théocratie militaire. Huit jours s'étaient écoulés, et chaque matin on m'engageait à me hâter: il tardait à ces messieurs de revoir leurs pénates et les ruines étaient muettes pour eux. Depuis longtemps déjà le vieux curé avait repris la route de Citaz, bien fatigué de son excursion; je ne le revis plus, et je sus par la suite qu'il était mort des suites de sa visite à Chichen. Pauvre curé! pour moi, le temps passait rapide; j'étais pourtant accablé de fatigue, le visage brûlé, les bras couverts de coups de soleil; je ne puis me rendre compte de l'insensibilité de ma machine à l'endroit de ce climat dévorant. Chaque soir, je m'étendais avec délices sur mon hamac suspendu aux arbres des ruines; on allumait un feu pour éloigner les tigres et l'on soupait. Quelquefois les Indiens entonnaient un chant monotone, mélopée plaintive qui précipitait le sommeil. Je me laissais vivre, sans regard vers le passé, sans souci de l'avenir. J'avais distingué, parmi les travailleurs indiens, un jeune homme à figure fine et intelligente: c'était l'artiste de la bande; un soir, il me voulut donner un échantillon de son talent. Il coupa une branche d'arbre mince et flexible dont il enleva l'écorce, s'en fut dans le bois chercher une racine d'une espèce particulière, fort longue, fort déliée, et s'en servit comme d'une corde à boyau pour tendre la branche en forme d'arc. Du pouce de la main gauche, il maintenait contre le fil un morceau de bois sec qui figurait le chevalet, et dans sa main droite il tenait un autre morceau de bois dont il se servait comme d'archet. Puis, approchant sa bouche d'une extrémité de ce violon primitif, l'ouvrant ou la fermant tour à tour, il tira de ce naïf instrument des sons d'une douceur infinie; il passait de quelques airs espagnols qu'il avait retenus aux mélodies indiennes, pleines de tristesse et de mélancolie, se rappelant et improvisant tour à tour. J'éprouvais à le suivre un charme étrange, et le plaisir qu'il me voyait prendre à l'écouter redoublait l'élan de sa verve poétique. Il joua longtemps; je le récompensai au delà de ses espérances. Le neuvième jour, j'avais terminé mon travail et je précipitai le départ. Arrivé à Citaz il fallut montrer aux autorités du petit village les vues dont le _padre_ leur avait conté des merveilles. Je m'exécutai aussitôt; mais ce fut pour eux une désillusion profonde, et comme une raillerie; ces clichés négatifs ne parlaient point à leurs yeux ignorant les mystères de la photographie; ils me remercièrent néanmoins, mais bien convaincus de la nullité artistique des trésors que j'emportais. L'une des idées fixes, chez la plupart des métis, c'est de prendre tout étranger pour un médecin. Je portais toujours avec moi une petite boîte de drogues et un _Manuel_ Raspail. À Chichen-Itza, j'avais eu occasion de soulager le vieux curé d'une courbature par des frictions prolongées de pommade camphrée. C'en fut assez pour établir à leurs yeux ma réputation de docteur. À Citaz, il me fallut donc écouter les doléances de quelques individus, mais sans prévoir jusqu'où mon ministère improvisé pouvait me conduire. Vers le soir, une autre visite m'arriva. C'était un jeune homme, marié depuis trois ans à peine, et dont la femme, jeune et jolie, disait-il, ne lui donnait point d'enfants. Je lui avouai bien sincèrement tous mes regrets de la stérilité de sa compagne, l'assurant que je n'y pouvais rien, et qu'il devait, dans un cas semblable, s'adresser à quelque médecin de Mérida. La confession de mon ignorance ne fut à ses yeux qu'une modestie extrême, et, malgré tous mes efforts pour l'arrêter, il entra dans des détails intimes qui ne laissèrent pas que d'émouvoir mon imagination. Bref, il finit par m'engager à visiter sa femme, désirant que je l'examinasse avec soin. La chose prenait une tournure assez piquante; le mari avait dit que la malade était jolie, circonstance atténuante, je ne me défendais plus que faiblement; ses insistances redoublèrent. Je pensai, malgré moi, au médecin malgré lui, et je ne pus m'empêcher de sourire du rapprochement, désirant du reste que la ressemblance s'arrêtât là, sans pousser jusqu'au bâton. J'aurais eu mauvaise grâce à ne point me rendre, je le suivis. La maison était petite, mais propre. Il renvoya une vieille servante, ferma la porte, et me pria d'entrer dans l'exercice de mes fonctions. La malade paraissait une jeune fille encore, elle était vraiment jolie, et la pâleur répandue sur sa jeune physionomie, l'espèce de crainte respectueuse que je lui inspirais, lui prêtaient un air des plus intéressants. Sans être docteur, les confidences du mari m'avaient indiqué la nature de la maladie, et certes, mon ignorance me rendait impuissant à la guérir. Je tâchai néanmoins de faire bonne contenance, car j'étais plus ému qu'il ne convient à un membre de la Faculté, surtout lorsqu'il s'agit de palper le sein de la malade. Je rougis prodigieusement, lorsqu'il me fallut examiner le siége même de la maladie. Mais, en voyant les deux époux de si bonne foi, je faillis prendre mon rôle au sérieux, et me rappelant à propos l'article Raspail sur le traitement de ce genre d'affections, j'ordonnai bravement l'aloès, le safran et les bougies camphrées, dont j'expliquai l'usage. Je sortis chargé des bénédictions du jeune couple, auquel je prédis la postérité d'Abraham, me jurant tout bas de ne plus accepter semblable tâche à l'avenir, certain, en tout cas, que je n'avais ordonné que choses excellentes ou inoffensives. Trois jours après, j'étais à Mérida. XI UXMAL Retour à Mérida.--Départ pour Uxmal.--Uaialke.--Sakalun.--La famille B.--Tikul.--L'hacienda de San Jose.--Uxmal.--Les ruines.--Le retour.--L'orage.--Les Indiennes de San Jose. Il faut avoir éprouvé les fatigues de quinze jours d'expédition et de rudes travaux dans ces climats brûlants, pour comprendre les charmes du repos. Je me donnai quelques jours de congé; ils passèrent comme un rêve. La maison de don Joaquim est un palais coupé de galeries à colonnes et de cours plantées de palmiers: un vaste réservoir d'eau renouvelée tous les deux jours m'offrait chaque matin le plaisir d'un bain fortifiant; je m'y livrais comme en pleine rivière à l'exercice de la natation; puis venait le déjeuner, que nous prenions de compagnie avec mon ami J. Laclos, qu'un heureux hasard avait amené à Mérida le soir de mon arrivée. C'étaient alors des causeries charmantes sur la patrie lointaine, où se mêlaient les historiens de nos jours et les noms aimés de nos littérateurs modernes; c'étaient de longues discussions au sujet des ruines que j'avais visitées et que j'allais revoir; puis venaient les excursions dans le passé, les rêveries de l'avenir: confidences mutuelles, souvenirs évoqués, que vous avez de charmes! Quand la chaleur montait, nous livrant au doux bercement du hamac, l'esprit tranquille, le corps moite, l'âme engourdie, une heure de sieste, fille des climats chauds, achevait cette matinée si bien remplie. Je m'étais, en outre, lié d'amitié avec ma respectable voisine, la señora C..... Une sympathie subite nous avait rapprochés. Il semblait qu'elle m'eût rencontré dans une de ces vagues existences qu'on croit avoir vécues; ses traits me rappelaient de chers souvenirs. Malade depuis longtemps, elle en était arrivée au dernier période d'une maladie de poitrine. Abandonnée des docteurs, elle attendait, avec le calme d'une conscience pure, que Dieu fixât le jour de son rappel. Agée de trente à trente-cinq ans, ornée d'une instruction peu commune, douée d'une âme tendre et mystique, ses entretiens étaient pour moi pleins de charmes. Une religion bien entendue versait sur cette nature éprouvée par tant de souffrances le trésor de ses consolations les plus douces. Je me trouvais heureux et fier de l'amitié que m'avait vouée cette pauvre femme. Que d'heures passées en épanchements intimes, en confidences, en causeries sérieuses, où je m'efforçai de ranimer dans son cœur l'amour des choses de ce monde et l'espoir d'un rétablissement prochain! Ses yeux voyaient clair dans l'avenir; elle se sentait partir, triste mais résignée. Quand je la quittai, notre amitié de quinze jours était vieille de longues années, et mes yeux se mouillèrent de larmes quand je lui fis mes derniers adieux. Je ne devais point oublier que la saison s'avançait; aussi Antonio vint-il m'arracher un matin aux délices de ma paresse. J'avais perdu l'habitude de me lever aussi tôt, et j'eus toutes les peines du monde à m'arracher du hamac. La voiture attendait, il fallait partir. Il faisait une nuit assez noire; mon petit conducteur prit à droite; puis, une fois au dehors de la ville, malgré l'obscurité, malgré les affreux cahots d'une route rocailleuse, il mit ses mules au galop. J'eus beau lui crier de ralentir, qu'il allait tout briser, le gamin faisait la sourde oreille, et nous galopions de plus belle. Tout à coup le ressort de cuir de gauche se brisa; je fis une effroyable pirouette, et n'eus que le temps de me saisir du tablier, ce qui amortit ma chute. Antonio se trouvait tranquillement assis sur son brancard et semblait ne s'être aperçu de rien; il s'arrêta cependant au bruit de mes imprécations, qu'appuyèrent immédiatement deux soufflets parfaitement sentis, destinés à réprimer l'élan de mon drôle. Le jour naissait à peine; nous nous trouvions alors à quatre lieues de Mérida. Que devenir? Impossible de songer au retour, la _caleza_ ne pouvait aller plus loin. --À deux pas, me dit Antonio, se trouve une habitation; veuillez garder les mules et la voiture, je vais chercher des cordes et du monde. Il disparut. J'allumai un cigare et me promenai en l'attendant. Cinq minutes à peine s'étaient écoulées depuis le départ de mon domestique, quand j'entendis dans le bois, sur la droite, un tumulte effroyable, et je vis déboucher, au triple galop, six Indiens dans un costume étrange. Ils avaient l'air si féroces, je m'expliquai si peu leur présence à cette heure, la rapidité de leur course, leur direction,--ils arrivaient sur moi,--que, rapide comme l'éclair, je me précipitai sur mon fusil que j'armai: je crus mon dernier jour arrivé, persuadé que j'avais affaire à l'avant-garde d'une troupe d'Indiens _bravos_. Quoique décidé à vendre chèrement ma vie, j'éprouvai, je l'avoue, une surprise qui me parut être de la pire espèce. À moitié caché derrière la botte de la _caleza_, le doigt sur la gâchette du fusil, j'étais dans une fiévreuse attente de ce qui allait arriver. Les Indiens n'avaient d'autre arme qu'un _machete_, ce qui me donna quelque espoir; mais ils passèrent devant moi comme un tourbillon, sans s'inquiéter de ma présence, et je les perdis bientôt de vue. Antonio, qui arrivait avec deux hommes, me dit que c'étaient tout bonnement des _vaqueros_ indiens préposés à la garde et à la recherche du bétail dans les bois. Ils portent alors des costumes de peau qui les enveloppent de la tête aux pieds; les mains sont cachées par le prolongement des manches, et les pieds dans d'immenses étriers en bois recouverts de cuir; les jambes sont, en outre, garanties par la selle elle-même, faite d'un cuir de bœuf qui, se repliant de chaque côté, forme une espèce de botte. Ce costume, qui ne laisse apercevoir que la moitié d'une face bronzée, donne aux _vaqueros_ l'aspect le plus sauvage et leur permet de courir sans crainte au plus épais des fourrés. Cependant, avec l'aide de ses deux Indiens, Antonio réparait notre accident avec assez d'intelligence; il remplaça la courroie par une corde sept ou huit fois doublée et me garantit la solidité de la voiture jusqu'à notre arrivée à Tikul. Nous poursuivîmes donc, et, vers les dix heures, nous arrivions à Uaialke, où je rencontrai don Felipe Peon, pour lequel j'avais des lettres de recommandation; il m'en donna lui-même une autre pour sa maison de Tikul et pour le majordome de l'_hacienda_ de San Jose qui lui appartient. La famille Peon, la plus riche de l'Yucatan, possède la plupart des _haciendas_ de Mérida à Uxmal, c'est-à-dire un espace de vingt-cinq lieues; cette dernière, où se trouvent les magnifiques ruines du même nom, est la propriété de don Simon. Uaialke est bien, comme le disait avec orgueil le majordome, la plus belle _finka_ de l'Yucatan. On y arrive par une porte monumentale qui s'ouvre sur une vaste cour, plantée d'arbres verts; sur la gauche, s'étend une plantation de _jenequen_ (agave dont le fil est d'un revenu considérable); à droite, se trouve un jardin ombragé de palmiers et de manguiers, où l'œil se repose sur les touffes vertes des bananiers et des goyaviers chargés de fruits. La maison, élevée sur un plateau de quinze pieds au moins, est abordable de tous côtés au moyen d'un escalier continu qui borde la terrasse; une plantation de _sapote_ de Santo Domingo, à fruits énormes à pulpe jaune, alternée de rosiers en fleurs, prête son ombrage à la galerie. Sur le devant se trouve un manège à dépouiller l'agave, et, dans des cours intérieures, s'ébattent quelques daims privés. Sur le derrière, s'étendent deux vastes clôtures destinées au bétail, et d'immenses réservoirs toujours pleins d'eau les bordent dans toute leur longueur. Deux puits, à chaîne garnie de seaux d'écorce, fournissent jour et nuit à l'alimentation des réservoirs et à l'arrosage du jardin. Le bétail abandonné dans les bois, où six mois de l'année il ne trouve qu'une maigre nourriture, vient s'abreuver chaque jour aux réservoirs de l'_hacienda_. Comme nulle autre part il ne trouve une goutte d'eau, la soif répond au propriétaire du retour de ses troupeaux. Il peut tout au plus s'égarer quelque tête dans une habitation voisine, et, comme chaque animal porte le chiffre de son maître, il n'y en a jamais de perdus. Dix-huit cents bêtes à cornes donnent à Uaialke un revenu considérable, et plus de douze cents Indiens, sujets de l'_hacienda_, travaillaient aux champs du maître; aujourd'hui, le nombre en est fort réduit: le choléra de 1854 enleva en peu de jours plus de sept cents de ces malheureux. Deux heures de repos avaient donné aux mules une nouvelle vigueur; il s'agissait d'atteindre Sakalun avant la nuit. En approchant de ce dernier point, je retrouvai, comme dans la direction de Valladolid, les traces de la révolte indienne: quelques murs noircis et des cabanes abandonnées formaient la ligne frontière de leurs derniers exploits. Sakalun fut deux fois ravagé; aussi le village a-t-il un air de tristesse mortelle. Mon équipage s'arrêta sur la place: Antonio ne savait à qui s'adresser pour réclamer une nuit d'hospitalité. J'allai donc frapper aux portes, mais nul ne pouvait me recevoir, et l'on m'indiqua, de l'autre côté de l'église, la maison d'une pauvre veuve qui, d'habitude, hébergeait les étrangers de passage. Je m'y rendis; elle me pria d'entrer dans sa maisonnette, m'assurant qu'elle ferait son possible pour me procurer le nécessaire. Elle s'excusa d'une manière charmante de ne pouvoir m'accueillir d'une façon plus grande, et le regard de reproche qu'elle semblait adresser au ciel me fit comprendre que la fortune contraire avait dû bouleverser une existence que des manières distinguées, jointes à une figure noble, annonçaient avoir été brillante. Antonio s'en alla dans le bois couper du _ramon_ (feuillage pour les mules); de mon côté, j'allai visiter le _cenote_, l'un des plus beaux du Yucatan. Il est au milieu de la place; l'ouverture en est presque circulaire, sur un diamètre de quinze pieds environ. Un escalier gigantesque de rondins de bois unis par des lianes permet d'arriver à la nappe d'eau qui garnit la surface du fond. Vous vous trouvez alors dans une vaste rotonde, d'une élévation de près de vingt mètres, d'où pendent d'énormes stalactites; des masses de stalagmites correspondent aux cristallisations supérieures, et quelquefois les deux réunies semblent former à la voûte d'immenses colonnes de support. L'aspect est grandiose, et l'ensemble donne l'idée d'un gothique sauvage. Au crépuscule, une longue file d'Indiennes, vêtues de blanc, s'en vont, l'urne antique sur la hanche, puiser l'eau du ménage; à les voir subitement disparaître, on dirait une suite de fantômes s'engloutissant dans les entrailles de la terre. Le dîner tout servi m'attendait au logis de la veuve; la petite table garnie d'une serviette blanche, quelques assiettes d'une propreté exquise, m'eussent rendu indulgent pour le plus détestable repas; mais tout était bon, bien apprêté, délicieux. Deux jeunes filles, celles de l'hôtesse, me servaient à table: belles toutes deux, la plus jeune attirait le regard par ses merveilleuses perfections: elle avait treize ans; blanche comme l'albâtre, son buste, qui se dessinait sous la transparence du _uipile_ indien, présentait les lignes admirables de la statuaire antique; ses grands yeux noirs, voilés de longs cils, avaient la douce expression d'une résignation touchante; le nez, droit, aux ailes mobiles, disait la facilité de ses impressions, et sa bouche de corail s'ouvrait sur une rangée de perles. Ses cheveux, une rivière de jais, relevés à la chinoise, formaient sur sa nuque blanche deux touffes luisantes reliées par une faveur jaune et percées d'une flèche d'argent. Cette coiffure élégante et bizarre s'harmoniait au costume indien de la jeune fille. L'air d'innocence et de candeur qui rayonnait de toute sa personne en faisait un idéal que le rêve le plus divin ne pouvait dépasser. De même qu'une fleur ignorée donne ses parfums au premier qui les respire, de même la belle enfant semblait heureuse de mes admirations, et son visage se voilait de pudeur souriante, sous le feu de mes regards passionnés. La mère me dit son histoire; elle était courte: de terribles événements, une longue misère; d'origine espagnole, elle me conta l'_hacienda_ pillée et incendiée, son mari assassiné, son désespoir, sa fuite, l'exil, puis son retour en ces lieux désolés; elle me dit cette vie sombre et solitaire, et l'avenir plus sombre encore. Des pleurs coulaient sur sa face ridée; ses filles mêlaient leur douleur à la sienne, et de grosses larmes bondissaient sur leurs jeunes visages comme des gouttes de pluie sur les pétales d'un lis. Je n'oublierai jamais cette désolation. Ah! que n'étais-je riche, libre, puissant! Et qui sait, pensais-je? Que m'importent les ruines, le monde, l'avenir? Où donc est le bonheur? Heureux qui le rencontre et sait le reconnaître! Je ne pus taire la part que je prenais aux infortunes de mon hôtesse, la joie que j'aurais à les soulager, le désir...; mais j'en dis trop peut-être, un silence d'acquiescement, un sourire d'ange reconnaissant, ce vif besoin d'espoir chez des malheureux, m'avertirent de ne point ajouter les tristesses de la désillusion aux navrantes tristesses du passé; je me tus. Il était l'heure de se séparer; j'allai m'étendre, songeur, dans le hamac qui m'attendait. La nuit porte conseil; je résolus de hâter mon départ, pour échapper à cette fascination qui m'avait engourdi la veille. Je la revis cependant, et plus belle, et plus séduisante encore; deux longues nattes étalaient jusqu'à terre les trésors de sa chevelure d'ébène, et sa tunique de gaze légère, brodée de jaune, voilait à peine les merveilleuses beautés de son corps; ses yeux, pleins de timides promesses, prenaient mon cœur: mon esprit irrésolu flottait comme celui d'un homme ivre. Il fallait m'arracher à ces enchantements. J'appelai Antonio; une demi-heure après, les mules attelées m'attendaient à la porte. Je leurs dis adieu. --Quand reviendrez-vous, dit-elle? Je ne la revis jamais. La première des sagesses n'est-elle pas d'éviter le danger? Au retour, j'allai prendre à Mouna la route de Campêche. Il fallut, à Tikul, nous arrêter de nouveau pour réparer la _caleza_, que menaçait un second accident; de là, nous arrivâmes le soir même à San Jose où je passai la nuit. Les mules et la _caleza_ devaient attendre mon retour, car il n'y avait point d'autre route conduisant à Uxmal qu'un sentier traversant les bois. Uxmal est à cinq lieues; le majordome me loua des chevaux et des Indiens porteurs pour mes bagages. Le sentier gravit les collines qui, du nord-est au sud-ouest, traversent le Yucatan pour aboutir à Campêche et retomber dans la plaine où se trouve Uxmal. Toujours enfoui dans l'épaisseur des taillis, le voyageur n'aperçoit l'_hacienda_ qu'en arrivant sur la petite place qui la précède. Rarement habité par le maître, Uxmal n'est qu'un centre agricole où sont groupés les quelques serviteurs de l'habitation. Les ruines se trouvent à 2 kilomètres au sud: des monticules touchent même à l'_hacienda_, d'où l'on aperçoit dans le lointain le palais du Gouverneur et le sommet de la maison du Nain. Je fis immédiatement porter mes instruments et mes bagages aux ruines, et, le lendemain, je m'installai dans une salle de la partie sud du palais des Nonnes. Au moyen de paillassons et de couvertures, je fis une chambre noire parfaitement obscure, et, sur une table que me fournit l'_hacienda_, j'installai mes bains et mes produits. Deux Indiens avaient pour unique occupation la charge de m'aller quérir de l'eau, ce qu'ils faisaient au moyen de jarres. Quatre autres devaient m'aider dans mes opérations, tenir un dais de drap blanc au-dessus de l'instrument, pour que l'intérieur de la chambre ne s'échauffât pas trop; ils avaient à m'ouvrir la porte de mon cabinet noir, à la fermer hermétiquement aussitôt rentré. Quarante autres Indiens furent occupés trois jours à couper les bois, pour dégager les monuments entourés de taillis et souvent couverts de plantes grimpantes. Antonio formait ma réserve et ne me quittait pas: il tenait la lumière, pendant que, au-dessus de ma tête, durant le travail du développement des clichés, les quatre premiers Indiens tenaient également un drap pour empêcher les gravats des voûtes de tomber sur la couche de collodion. Voici la disposition et l'orientation des ruines. Je ne parlerai que des principales; car, sur un diamètre d'une lieue, le sol est couvert de débris, dont quelques-uns recouvrent des intérieurs fort bien conservés. La première au nord[73] est le palais des Nonnes. Au sud-est, à cent mètres de distance, la pyramide surmontée de l'édifice connu sous le nom de maison du Nain; sur la même ligne, mais à l'ouest, à cinq cents mètres environ, la _Carcel_; Au sud, le palais du Gouverneur avec la maison des Tortues, sa dépendance; À l'ouest, sur la même ligne, la maison des Colombes; Au sud de ces édifices, et fort rapprochées l'une de l'autre, deux immenses pyramides autrefois surmontées de temples, dont il ne reste presque plus rien aujourd'hui. Tout l'espace qui sépare les palais que nous venons d'énumérer est couvert de ruines de moindre importance et de débris de toute sorte. Le palais des Nonnes se compose de quatre corps de logis disposés en carré formant une cour de quatre-vingts mètres de côté. La façade nord, qui commande l'édifice et semble avoir été la demeure principale du maître du palais, est élevée sur une plate-forme de douze à quinze pieds, dans laquelle se trouvaient disposés des logis bas et de petite dimension, probablement à l'usage des serviteurs. On arrive à la plate-forme par un escalier de face correspondant à l'entrée du palais, percée dans la partie sud. Une petite voie cimentée, bordée de dalles, menait de l'une à l'autre. Cette façade, fort délabrée aujourd'hui, présente un développement de cent sept mètres, et déborde les bâtiments des deux ailes; elle est percée de quatorze couvertures correspondant au même nombre de salles doubles d'égales dimensions, ne recevant le jour que par la porte commune. Les linteaux des portes sont en bois, comme partout à Uxmal, et soutiennent l'encadrement saillant d'une vaste frise où l'art indien semble avoir épuisé toutes ses ressources. Chaque porte, de deux en deux, est surmontée d'une niche merveilleusement ouvragée que devaient occuper des statues diverses. Quant à la frise elle-même, c'est un ensemble extraordinaire de pavillons, où de curieuses figures d'idoles superposées ressortent comme par hasard de l'arrangement des pierres et rappellent les têtes énormes sculptées sur les palais de Chichen-Itza. Des méandres de pierres finement travaillées leur servent de cadre et donnent une vague idée de caractères hiéroglyphiques: puis viennent une succession de grecques de grande dimension, alternées, aux angles, de carrés et de petites rosaces d'un fini admirable. Le caprice de l'architecte avait jeté çà et là, comme des démentis à la parfaite régularité du dessin, des statues dans les positions les plus diverses. La plupart ont disparu, et les têtes ont été enlevées à celles qui restent encore. Les intérieurs, de dimensions variées suivant la grandeur des édifices, sont les mêmes qu'à Chichen; deux murailles parallèles, puis obliquant, pour se relier par une dalle. Cette définition peut s'appliquer à toutes les ruines. Les salles étaient enduites d'une couche de plâtre fin qui existe encore. Elles sont percées à chaque extrémité de quatre ou huit trous se faisant face deux à deux, destinés à soutenir des rondins de bois de _sapote_ rouge, auxquels les habitants de ces palais suspendaient leurs hamacs. Le hamac est donc d'invention américaine. Ne serait-il pas à propos de chercher si cette coutume était en usage chez les premiers peuples de l'ancien monde? Il n'est rien à négliger dans une étude de ce genre, et l'affirmation d'un fait d'aussi peu d'importance apparente pourrait éclairer bien des obscurités. Aux petites causes, les grands effets. C'est en tout cas le seul héritage qu'ait légué la race disparue à la race conquérante. Le hamac est d'un usage général dans toute la péninsule yucatèque. Les ouvertures ne laissent apercevoir aucun vestige qui puisse faire supposer l'emploi des portes; les montants de pierre, parfaitement intacts, n'offrent aucune trace de mortaises ou de trous quelconques qu'auraient occupés des gonds de cuivre ou de bois: mais si l'on observe l'intérieur, on remarque de chaque côté de l'ouverture, à égale distance du sol et du linteau de la porte, plantés dans la muraille de chaque côté des supports, quatre crochets en pierre. Il est alors très-facile de se figurer la manière employée par les anciens habitants pour clore leurs demeures. Il s'agissait tout simplement d'un plateau de bois appliqué de l'intérieur contre l'ouverture, et maintenu par deux barres transversales et parallèles, s'emboîtant dans les crochets de pierre. L'aile droite de la façade égyptienne n'a que soixante-quatre mètres de développement et cinq ouvertures, mais les salles sont beaucoup plus vastes et plus élevées que dans la façade que nous venons de décrire. La décoration se compose d'une espèce de trophée en forme d'éventail, qui part du bas de la frise en s'élargissant jusqu'au sommet du bâtiment. Ce trophée est un ensemble de barres parallèles terminées par des têtes de monstre. Au milieu de la partie supérieure, et touchant à la corniche, se trouve une énorme tête humaine, encadrée à l'égyptienne, avec une corne de chaque côté. Ces trophées sont séparés par des treillis de pierre qui donnent à l'édifice une grande richesse d'effet. Les coins ont toujours cette ornementation bizarre, composée de grandes figures d'idoles superposées, avec un nez disproportionné, tordu et relevé, qui fait songer à la manière chinoise. L'aile gauche (_casa de la Culebra_), façade du Serpent, presque entièrement ruinée, devait être la plus belle. Son nom lui vient d'un immense serpent à sonnettes courant sur toute la façade, dont le corps, se roulant en entrelacs, va servir de cadre à des panneaux divers. Il n'existe plus qu'un seul de ces panneaux: c'est une grecque, que surmontent six croisillons, avec rosace à l'intérieur; une statue d'Indien s'avance en relief de la façade, il tient à la main un sceptre; on remarque au-dessus de sa tête un ornement figurant une couronne. La tête et la queue du serpent se rejoignent à l'autre extrémité, et l'on reconnaît parfaitement l'appendice caudal qui distingue le serpent à sonnettes. La partie écroulée laisse voir l'intérieur de deux salles, où l'on distingue encore les trous destinés aux hamacs dont j'ai parlé plus haut. Les petites niches en forme de ruche qui ornent les dessus de porte de la quatrième façade lui ont fait donner le nom de façade des Abeilles. C'est un ensemble de colonnettes nouées dans le milieu trois par trois, séparées par des parties de pierres plates et les treillis qu'on rencontre si souvent; ce bâtiment est d'une simplicité relative, comparé à la richesse des trois autres. Comme la cour, il est en contre-bas, et la grande entrée du palais le partage en deux. La cour contient deux citernes cimentées, destinées à recueillir les eaux pluviales. On ne peut s'empêcher d'admirer la richesse d'imagination qui sut grouper dans le même palais une telle profusion d'ornements et les distribuer sur des façades toutes différentes, malgré quelques points de ressemblance. La maison du Nain, dont Stephens raconte la légende, est un temple placé sur une pyramide artificielle de soixante-quinze à quatre-vingts pieds d'élévation. Placé à cent mètres environ du palais des Nonnes, il se compose d'un corps d'habitation avec deux salles intérieures, et d'une espèce de petite chapelle en contre-bas tournée à l'ouest; ce petit morceau est fouillé comme un bijou; une inscription paraît avoir été gravée, formant ceinture au-dessus de la porte. Les caractères, brisés pour la plupart, disparaîtront bientôt avec le bâtiment, aujourd'hui dans un état déplorable de dégradation. La légende de Stephens a un cachet tout indien; elle peut intéresser le lecteur. La voici: LÉGENDE DE LA MAISON DU NAIN Il y avait une fois une vieille femme, vivant solitaire dans son _jacal_, sur le lieu même où s'élève la pyramide et le petit palais. Cette pauvre vieille se désolait de n'avoir point d'enfants. Dans sa douleur, elle prit un jour un œuf, l'entoura de chiffons et le mit avec soin dans un coin de sa cabane. Chaque jour, elle l'examinait avec anxiété; mais l'œuf conservait sa forme première. Un matin cependant, elle trouva la coquille brisée et, dans les langes de coton, une charmante petite créature lui tendait les bras. La vieille femme, ravie, l'appela son fils, lui chercha une belle nourrice et en prit tant de soin, qu'au bout d'une année, l'enfant marchait et parlait aussi bien qu'un homme; mais il cessa de grandir. Plus enchantée, plus ravie que jamais, la bonne vieille s'écria qu'il serait un grand chef, un grand roi. Un jour, elle lui dit d'aller droit au palais du gouverneur et de le défier à tous les exercices de force. Le nain la supplia de ne point l'engager dans une telle entreprise, mais la vieille exigea qu'il partît. Il lui fallut donc obéir. La garde du palais l'introduisit près du monarque, auquel il jeta son défi. Ce dernier sourit et le pria de soulever seulement une pierre de trois _arrobas_ (75 livres). Le pauvre enfant s'en revint en pleurant vers sa mère qui le renvoya, disant: Si le roi soulève la pierre, tu la soulèveras aussi. Le roi la leva donc, et le nain la leva pareillement. On voulut alors éprouver sa force d'autres manières, mais tout ce qu'avait fait le roi, le nain l'exécutait avec la même facilité. Indigné d'être vaincu par un si petit être, le roi lui dit alors que s'il ne bâtissait, en une nuit, un palais plus élevé que tous ceux de la ville, il mourrait. L'enfant, épouvanté, retourna sanglottant vers la vieille qui lui dit de ne point désespérer, et, le matin, ils se réveillèrent tous deux dans le charmant palais qui existe encore aujourd'hui. Le roi vit avec étonnement ce palais magique; il manda le nain et lui ordonna de réunir deux faisceaux de _cogoiol_, espèce de bois très-dur, avec lequel, lui, le roi, frapperait le nain sur la tête, son petit ennemi devant le frapper à son tour. Celui-ci courut encore chez sa mère, pleurant et se désolant; mais la vieille releva son courage, et lui ayant placé sur la tête une petite tortille de froment, elle le renvoya près du roi. L'épreuve fut faite en présence des personnages les plus considérables de l'État, et le roi brisa son faisceau tout entier sur la tête du nain sans lui faire le moindre mal: ce que voyant, il voulut sauver sa tête de l'épreuve qui l'attendait; mais, comme il avait donné sa parole devant toute sa cour, il ne put s'y soustraire. Le nain frappa donc et, dès le second coup, fit voler en éclats le crâne du roi; aussitôt tous les spectateurs chantèrent victoire et acclamèrent le vainqueur comme leur souverain. La vieille femme disparut alors; mais dans le village indien de Mani, à dix-sept lieues de là, se trouve un puits profond qui mène à d'immenses souterrains s'étendant jusqu'à Mérida. Dans ce souterrain, sur le bord d'une rivière et sous l'ombre d'un grand arbre, une vieille femme est assise, un serpent à son côté. Elle vend de l'eau par petite quantité, mais n'accepte point d'argent pour sa peine; il lui faut des créatures humaines, d'innocents bébés que le serpent dévore. Cette vieille femme, c'est la mère du nain. * * * La Prison, à l'ouest, dans le bois, semble être une copie du même édifice à Chichen-Itza; même disposition intérieure, même architecture au dehors, avec plus de simplicité. La _casa de las Palomas_ (palais des Colombes) ne présente plus aujourd'hui qu'une muraille dentelée de pignons assez élevés, percés d'une multitude de petites ouvertures, qui donnent à chacun la physionomie d'un colombier. Cette muraille, espèce d'ornementation bizarre, est élevée en surplomb d'un monument à quatre corps de logis plus considérable encore, comme étendue, que le palais des Nonnes; malheureusement, les quatre façades sont entièrement ruinées et ne présentent plus que des débris où toute trace d'ornementation a disparu. Le palais du Gouverneur est la pièce capitale des ruines d'Uxmal; de proportions plus harmonieuses, plus sobre d'ornements avec plus d'ampleur, du haut de ses trois étages de pyramides, il se dresse comme un roi, dans un isolement plein de majestueuse grandeur. Le corps du palais mesure plus de cent mètres; il est élevé sur trois pyramides successives; la première de ces pyramides a deux cent vingt mètres et sert, pour ainsi dire, de marchepied à la seconde; la seconde, de deux cents mètres environ sur quinze pieds d'élévation, forme une immense esplanade pavée autrefois, avec deux citernes, comme dans la cour des Nonnes. Un autel, au centre, soutenait un tigre à deux têtes, dont les corps reliés au ventre figurent une double chimère. Un peu plus à l'avant se dressait une espèce de colonne dite _pierre du châtiment_, où les coupables devaient recevoir la punition de leurs fautes. La troisième pyramide, qui sert de plate-forme au palais, n'a guère que dix pieds d'élévation; un large escalier aboutit à l'entrée principale du monument. Quant à l'édifice, l'ornementation se compose d'une guirlande en forme de trapèzes réguliers, de ces énormes têtes déjà décrites, courant du haut en bas de la façade et servant de ligne enveloppante à des grecques d'un relief très-saillant, reliées entre elles par une ligne de petites pierres en carré diversement sculptées; le tout sur un fond plat de treillis de pierre. Le dessus des ouvertures était enrichi de pièces importantes, que divers voyageurs ont eu le soin d'enlever. Quatre niches, placées régulièrement, contenaient des statues, absentes aujourd'hui. La frise se termine par un cordon rentrant sur la saillie de l'encadrement, et figure, par une ligne courbe s'enroulant sur une ligne droite, un ouvrage de passementerie moderne. Deux passages à angle rentrant s'ouvraient autrefois de chaque coté du palais; les constructeurs eux-mêmes durent les condamner pour les remplacer par deux chambres de moindres dimensions que les autres. Le palais contient vingt et une salles, ne recevant de jour que par l'ouverture des portes; mais les pièces du milieu se distinguent par leurs dimensions colossales; elles mesurent vingt mètres de longueur sur une hauteur approximative de vingt-cinq pieds. Au-dessus de la porte principale se trouve l'inscription du palais; les caractères sont parfaitement visibles, et donneraient, si l'on en possédait la clef, le nom du prince ou du dieu en l'honneur de qui le monument fut élevé. Au-dessous de l'inscription, un buste, dont la tête manque et dont les bras sont cassés, semble un buste de femme. Le piédestal est orné de trois têtes à rebours, bien ciselées, et d'un type presque grec. En somme, les ruines d'Uxmal nous paraissent être la dernière expression de la civilisation américaine; nulle part un tel assemblage de ruines, maisons particulières, temples et palais; la masse agglomérée des débris indique une ville et fait supposer une société où l'homme, affranchi des entraves d'une théocratie barbare, et peut-être même du lien honteux des castes, se trouvait appelé à l'exercice de certains droits. Le Yucatan, à l'époque de la conquête, était industrieux et commerçant, et c'est le propre de l'industrie d'étendre jusqu'aux humbles les bienfaits d'une égalité relative. À Uxmal, j'éprouvai dans mes opérations, des difficultés sans nombre: une chaleur terrible, la décomposition des produits chimiques, ainsi que des accidents de toutes sortes faillirent compromettre le succès de mon expédition. Ajoutez à cela des nuits sans sommeil, et vous aurez une idée de ma position. J'ai dit que je m'étais installé dans le palais des Nonnes, et que j'avais fait ma chambre à coucher de l'un des intérieurs de l'aile sud. Ma première nuit fut charmante; j'avais enlevé les draperies qui masquaient la porte, et les balancements du hamac rendaient la chaleur supportable. Je dormais seul dans le palais; les Indiens se refusèrent constamment à passer la nuit dans les ruines; l'idée seule leur inspirait une frayeur mortelle. Antonio m'avait supplié d'aller chaque soir coucher à l'_hacienda_; c'eût été perdre trop de temps, et comme je vis bien où tendait cette manœuvre, je le laissai libre d'aller où il lui plairait, pourvu toutefois qu'au petit jour il se trouvât, lui et les Indiens, à ma disposition. Ils y manquèrent rarement, et le majordome eut la bonté de veiller à ce qu'ils fussent ponctuels. L'un d'eux n'étant arrivé qu'à huit heures reçut, à ce qu'il paraît, et sans que j'y fusse pour rien, une bastonnade des mieux appliquées. Depuis ce jour, il fut exact. J'étais donc seul, et grâce à mes travaux, à peine étendu sur mon hamac, je dormais comme un bienheureux. Le troisième jour, je perdis à jamais ce doux repos; il y avait eu, vers les quatre heures, un orage épouvantable, accompagné d'une pluie torrentielle; la promenade du soir m'avait été interdite, et je me bornai à prendre quelques notes, assis à la porte de mon logis. La nuit vint, je me roulai sur mon hamac, où je ne tardai pas à m'endormir du sommeil du juste. Mais, hélas! juste, je ne l'étais point, car je m'éveillai soudain en proie à d'atroces douleurs. Un bruit d'ailes remplissait la chambre, et, portant les mains au hasard, je sentis une multitude d'insectes froids et plats de la taille d'un grand cafard. Horreur! une multitude d'entre eux passèrent sur ma figure; je me précipitai pour allumer une bougie, et mes yeux furent frappés du spectacle le plus désolant qui se pût voir. Dans mon hamac, plus de deux cents de ces affreuses bêtes restaient comme prises au filet; trente, au moins, de ces animaux, que je me hâtai de secouer, restaient encore sur moi; j'avais à la figure, aux mains, sur le corps, des enflures qui me causaient une douleur insupportable. Une grande quantité, parmi ceux du hamac, étaient gras, rebondis et gonflés du sang qu'ils m'avaient tiré; les murailles étaient couvertes de compagnons de même espèce, qui paraissaient attendre que leurs amis, rassasiés, leur cédassent la place. Comment me défaire de tant d'ennemis? Je m'armai d'une petite planche et je commençai le massacre. C'était une besogne atroce et dégoûtante à soulever le cœur; le combat dura deux heures, sans pitié, sans merci: j'écrasai tout. Quand je vis la place nettoyée, qu'il n'y eut plus que des cadavres, je fermai hermétiquement la porte et tâchai de me rendormir, deux heures après il fallait recommencer. Ces insectes étaient des _piques_ ou punaises volantes. Le lendemain, je changeai mon domicile, mes ennemis m'y poursuivirent encore, et ma vie ne fut plus qu'un enfer. Pendant huit jours, j'endurai ce supplice, qui fut bien un des plus atroces de ma vie de voyage. Quinze jours après, je portais encore les marques des piqûres de mes adversaires. Je me trouvais moins de vigueur pour mon travail, travail où j'usais mes forces par une épouvantable transpiration. Le lecteur s'en rendra compte, quand je lui dirai que je consommais quelque chose comme douze litres de liquide, vin et eau mélangée d'alcool, et que le tout s'évaporait, ce qui constituait un poids de plus de vingt-cinq livres. Chaque reproduction me coûtait jusqu'à deux ou trois essais; d'autres, parfaitement réussies, se trouvaient perdues par des accidents inattendus et souvent par l'indiscrète curiosité des Indiens, qui, malgré mes défenses expresses, ne pouvaient retirer leurs doigts des clichés terminés que je mettais sécher au dehors. À ce sujet, il m'arriva l'aventure suivante qui faillit compromettre ma réussite dans la reproduction du plus beau de ces palais, la maison du Gouverneur. Je l'avais réservé pour le dernier, afin de pouvoir lui donner tous mes soins. Comme le palais s'élève sur une pyramide, il m'avait fallu construire sur l'esplanade qui le précède un cube en pierre sèche de douze pieds de hauteur, afin d'établir mon instrument au niveau de l'édifice. Mon cabinet noir, installé dans la grande salle du milieu, c'est-à-dire à quatre-vingts mètres du lieu d'exposition, m'avait forcé d'ajouter un drap mouillé à tous mes engins; j'en enveloppais le châssis, afin que, pendant le temps prolongé de l'exposition et des allées et venues, la couche de collodion ne séchât point. Je courais pour abréger autant que possible. Comme le palais est fort grand, je résolus de le faire en deux parties, afin de donner plus de détails, et d'arriver à un effet d'ensemble plus saisissant. J'avais mis de côté pour cette reproduction un flacon de collodion parfaitement reposé, sur lequel je comptais, et deux glaces, les seules que j'eusse trouvées; je n'avais plus d'autres produits, et pas d'autres glaces, il fallait donc réussir, et réussir coup sur coup sous peine de voir la lumière changer et l'éclairage n'être plus le même pour les deux parties du monument. Je commençai donc, et le premier cliché vint parfaitement: pas une tache, clair, transparent, chaque détail dans ses valeurs, irréprochable en un mot. Pour le second, un rayon de soleil s'était glissé dans le châssis, la glace se trouvait coupée par une ligne noire qui rendait le cliché impossible. Je me hâtai de nettoyer la glace, mon collodion s'épuisait, et je n'en avais pas d'autre, je le versai donc avec tout le soin possible, et connaissant l'accident qui m'avait fait manquer l'autre, il m'était facile de l'éviter pour celui-là. Tout alla bien, le cliché réussit; il était de même teinte, de même force, et je me glorifiais déjà de mon triomphe dans une affaire aussi délicate. Je déposai celui que je venais d'achever pour examiner le premier et mieux juger de la perfection de mon œuvre. Je l'avais à la main, et, le regardant par transparence, je voulus effacer avec le doigt quelques voiles de produits que j'apercevais derrière la glace. Ô désespoir! quelqu'un avait changé la position du verre, et ma main entière se grava sur la couche impressionnée. Je compris que tout était manqué, et jetant un regard terrible autour de moi, au milieu d'affreuses imprécations, je demandai le nom du coupable; il n'avait garde de se nommer. Je bondissais comme un tigre sous l'excitation de ma colère, et mes Indiens semblaient pétrifiés. Que faire? J'avais laissé dans le palais des Nonnes plusieurs flacons contenant des résidus de collodion sensibilisés; je promis une piastre au premier qui me les rapporterait. Les pauvres gens se précipitèrent alors comme des flèches, se livrant au milieu des bois coupés à un _steeple-chase_ des plus échevelés, auquel mon courroux de photographe ne put tenir; je me hâtai cependant de nettoyer ma glace à nouveau; je n'avais pas terminé qu'ils arrivèrent. Mais, sur quatre coureurs, il y avait trois gagnants, chacun me présentant un flacon. Je n'avais pas prévu le résultat; calcul ou hasard, je m'exécutai de bonne grâce. Il n'était point encore trop tard, et si le dernier cliché passablement réussi ne valait pas les autres, on pouvait au moins s'en contenter. Uxmal possède aussi l'un de ces vastes étangs artificiels creusés dans les bas-fonds, pour réunir l'eau des pluies, et qui sont appelés à compenser le manque d'eau dans la péninsule. Ces _cenotes_ sont d'immenses ouvrages de maçonnerie et de ciment, qui se retrouvent toujours auprès des ruines et des anciens centres de population. Il était temps pour moi de quitter ces lieux de damnation; mon corps n'était qu'une plaie, j'étais dans un état de maigreur impossible et tanné comme un vieil Indien. Quelques accès de fièvre s'ajoutèrent à mes malaises, aussi je me reposai délicieusement le soir à l'_hacienda_, où le majordome m'avait fait préparer un repas de laitage et de fruits. Cette contrée a toujours été pleine pour moi d'une ineffable mélancolie; je laissai de côté la fête du village où quelques Indiens s'ébattaient pauvrement sous l'incitation de l'_anisado_, et je passai ma journée, couché à l'ombre des palmiers qui abritent la _noria_, fumant les cigarettes parfumées de la Havane, enfoncé et perdu dans ce bien-être du repos qui suit toute fébrile agitation. Le soir, la venue des jeunes filles à la fontaine déroulait à mes yeux des scènes de mœurs toutes primitives et pleines d'une poésie antique; suivant leur manière de porter l'urne sur la tête, sur l'épaule ou sur la hanche, comme aussi d'après leurs draperies, leur démarche et leur grâce; tantôt c'était Rébecca dans le désert, des femmes grecques à la fontaine, ou la fille d'Alcinoüs dans son île des Phéaciens. Pour elles, timides comme de jeunes sauvages, embarrassées par la présence de l'étranger, elles masquaient en souriant leur visage par un mouvement de pudeur tout indienne. Ce mouvement, que je n'ai retrouvé qu'au Yucatan et dans les montagnes, consiste à se voiler la bouche seulement au moyen d'une partie du _uipile_. Nous étions décidément entrés dans la saison des pluies; chaque jour, c'était une averse et l'orage qui la précède; je fis donc partir les bagages de fort bonne heure, afin de les retrouver secs à San Jose, de façon que je pusse changer de vêtements s'il m'arrivait d'être surpris par l'orage. Cela ne manqua pas. Une heure à peine après mon départ d'Uxmal, je fus inondé par des masses d'eau qui entravaient la marche de mon cheval, m'aveuglaient moi-même et me coupaient la respiration; quoique mouillé comme un rat, je m'en inquiétais peu, sachant mes malles à l'abri et me proposant de me changer à mon arrivée; mais point. J'atteignis mes bagages à une demi-lieue de l'_hacienda_: ils étaient, on le pense, dans un état déplorable. Les conducteurs avaient trouvé plus simple de vider une coupe avec les danseurs d'Uxmal et ne s'étaient mis en route que fort tard, alors que je les croyais arrivés. Je les dépassai donc, me hâtant vers San Jose. Le majordome, auquel j'exposai ma pitoyable situation, n'avait rien à m'offrir en remplacement de mes effets mouillés, qu'une chemise de rechange dont je dus me contenter. Ce majordome était bien l'homme le plus microscopique du monde, et sa chemise, _proh pudor_! ne me venait qu'aux hanches. Je n'osai, en cet état, m'exposer à l'admiration des habitants, et je me promenai en grommelant dans l'intérieur de l'_hacienda_. Un grand gaillard, surpris comme moi par l'orage, et comme moi vêtu de l'unique défroque du pauvre majordome, n'y mit point tant de façon, il se promenait le cigare à la bouche dans les galeries de l'habitation. C'était un Espagnol, au teint bronzé mais bien tourné de corps, et d'une blancheur remarquable. Aussi les Indiennes, très-friandes de chair blanche, s'extasiaient-elles devant ce nouvel Adonis; il y prit peu garde d'abord, aspirant avec une indifférence de blasé l'encens de leur naïve admiration. Mais son triomphe devint tellement éclatant qu'il en fut embarrassé, le spectacle était des plus comiques et je riais à me tordre. --_Ve Vd estas p...._, me dit-il faisant retraite, voyez-vous ces coquines...; ne faudrait-il pas leur faire à chacune un enfant? XII L'UZUMACINTA Campêche.--La ville.--L'hôtel.--La canoa.--La traversée.--Carmen.--Don Francisco Anizan.--L'Uzumacinta jusqu'à Palissada.--Le Cajuco.--Quatre jours sur le fleuve.--Le rancho.--San Pedro et la chasse aux crocodiles. Les marais.--L'iguane.--Las Playas. Le fidèle Antonio fut encore mon guide jusqu'à Campêche, où ses mules me conduisirent en trois longues journées. La physionomie de Campêche diffère en toutes choses de celle de Mérida: l'entrée tortueuse des faubourgs, les fossés avec pont-levis et les murailles lui donnent un air de ville de guerre dont elle est glorieuse, et ses combats avec Mérida, ses victoires et le siége qu'elle soutint à cette époque, se mêlent souvent à la conversation de ses habitants. Les rues ne sont pas tirées au cordeau, comme toutes celles de la république; ses maisons, inégales et plus élevées que celles des villes mexicaines, lui donnent un air moins oriental. Les monuments y sont rares et sa cathédrale est des plus modestes. Les riches commerçants possèdent, en dehors des murs, des habitations de plaisance où la flore des tropiques étale toutes ses magnificences, et dont l'ensemble forme à la ville une enceinte de verdure. Vue de la mer, assise sur le rivage en pente douce, appuyée sur les promontoires de deux collines, avec son bois de palmiers placé sur la gauche comme une aigrette mobile sur la tête d'une jolie femme, Campêche offre un coup d'œil d'une coquetterie ravissante. Le port est mauvais, ou plutôt, il n'y a point de port. De même qu'à Sisal, les navires doivent stationner au loin, de crainte des bas-fonds et des vents du nord. Quoique bien déchue de sa grandeur commerciale, Campêche est encore la ville la plus riche de la Péninsule, et la plupart des maisons de l'île de Carmen ne sont que les comptoirs de ses habitants. Tout le monde sait que les bois de teinture, connus sous le nom de bois de Campêche, viennent de l'État de Tabasco et de la partie m