The Project Gutenberg EBook of Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III, by Antoine Vincent Arnault This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at www.gutenberg.org Title: Souvenirs d'un sexagénaire, Tome III Author: Antoine Vincent Arnault Release Date: January 21, 2008 [EBook #24383] Language: French Character set encoding: ISO-8859-1 *** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK SOUVENIRS D'UN SEXAGÉNAIRE *** Produced by Mireille Harmelin, Eric Vautier aand the Online Distributed Proofreaders Europe at http://dp.rastko.net. This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France SOUVENIRS D'UN SEXAGÉNAIRE TOME TROISIÈME. PAR A. V. ARNAULT, DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE Verum amo. Verum volo dici. PLAUTE. _Mostellaria_. PARIS. LIBRAIRIE DUFÉY, RUE DES MARAIS-S.-G. 17. 1833. LIVRE IX. AVRIL 1797 AU 15 SEPTEMBRE 1797. CHAPITRE PREMIER. Voyage de Paris à Milan.--La Savoie.--Le Mont-Cenis.--Visite à Bonaparte; son quartier-général.--Conversation. Sans m'arrêter à décrire un itinéraire cent et cent fois décrit, je rendrai compte des impressions que fit sur moi l'aspect de tant d'objets dont je n'avais qu'une connaissance imparfaite, celle qu'on acquiert dans les livres. Le jour commençait à poindre quand nous sortîmes de Paris. Nous étions dans la plus belle saison de l'année, _mentre april e maggio_, dirait le Tasse. Le printemps rhabillait les arbres, ressuscitait les fleurs, rafraîchissait la verdure, ravivait la nature entière. Je parcourais un pays que j'avais traversé l'année précédente, mais dans la mauvaise saison; je ne m'y reconnaissais plus. La monotonie qui avait affligé mes regards était remplacée par une série non interrompue de tableaux variés à l'infini. Quoi de magnifique comme la forêt de Fontainebleau! Quoi de riant comme le paysage à travers lequel on roule entre Nemours et Montargis! Je revois encore les eaux limpides qui s'échappent de ces bosquets, et surmontant leurs digues, s'épanchent en cascades dans les prairies verdoyantes qui bordent la route. Ces lieux-là me semblaient avoir été décrits par le chantre de _la Jérusalem_. Ces eaux si pures sont celles de l'Oronte; ces frais bocages sont nés sous la baguette d'Armide, et je croyais, en les regardant, entendre les accens les plus mélodieux que Gluck ait modulés. Nous traversâmes trop rapidement ces délicieuses contrées. À Roanne, où nous étions arrivés avec la vitesse de l'éclair, il fallut s'arrêter un moment. Grossie par la fonte des neiges, la Loire coulait avec une effrayante rapidité. Le service du bac était interrompu. Les bateliers assuraient que de vingt-quatre heures on ne pourrait le rétablir. À les entendre, il y aurait péril de la vie pour quiconque entreprendrait ce trajet tant que durerait cette crue, qui de minute en minute s'accroissait encore. «Raison de plus pour passer à l'instant», dit Leclerc pour qui les minutes avaient la valeur des heures. Trois louis offerts aux mariniers triomphèrent de leur frayeur. La voiture est embarquée; et nous voilà dans le bac où aucun voyageur n'avait osé nous suivre. Le péril, au fait, était imminent. Quand nous fûmes au milieu du fleuve, le câble, le long duquel filait le bac, formait, en s'écartant de la ligne droite qu'il garde quand le fleuve est tranquille, un angle pareil à celui que forme la corde d'un arc sous l'effort du plus vigoureux des archers. Si ce câble se fût rompu, j'ignore où nous eût portés le courant. Les gens qui nous voyaient du rivage tremblaient pour nous. Néanmoins nous contemplions assez tranquillement ce fleuve en colère; mais pas plus tranquillement que ne le contemplait une petite femme que nous devions déposer à Lyon entre les mains de sa famille, et qui, de crainte de se mouiller les pieds, n'avait pas voulu descendre de la voiture où elle était montée en sortant du bal, sans se donner le temps de changer de costume. La traversée fut heureuse. Le fleuve franchi, nous montâmes et descendîmes sans encombre la chaîne de Tarare, sur le sommet de laquelle la nuit nous surprit; le lendemain, au jour naissant, nous entrions dans Lyon, où nous ne nous arrêtâmes que le temps nécessaire pour remettre à son adresse le joli paquet dont nous étions chargés. Vingt-quatre heures après, nous gravissions la route qui traverse _les échelles_, la route que depuis vingt siècles Annibal nous avait frayée à travers le pays des Allobroges. Là, tout était nouveau pour moi, étrange même. Rentrant dans l'hiver, nous avions plus froid à mesure que nous nous éloignions du nord. L'aspect des Alpes était bien triste encore. Le soleil qui brillait sur la cime des monts n'avait pas réchauffé le sol où s'appuyait leur base. La verdure commençait bien à percer quelque couches de terre que le hasard avait plaquées sur ces rochers à une élévation où l'homme semble ne pas pouvoir atteindre, et qu'il va pourtant cultiver dans la belle saison; mais la neige les partageait encore avec elle; la neige recouvrait encore les sapins; seulement elle avait changé sa blancheur éclatante contre cette teinte sale et terne qui annonce le dégel, et attriste l'oeil plus même que l'hiver. Grossis par les eaux qui descendaient des montagnes, les torrens roulaient avec un fracas qui, mêlé à celui des cascades et des avalanches, se propageait d'écho en écho dans toutes les sinuosités de ces vallées. Quel contraste entre l'aspect de ces régions âpres, nébuleuses, stériles, et celui de la riche vallée de Grésivaudan que, du haut des Alpes, j'avais vue se déployer sous mes pieds! La population chétive, infirme et stupide qui végète en Savoie s'accorde singulièrement avec cette nature indigente: des goîtreux, des scrofuleux, des rachitiques, des crétins, voilà ce qu'on rencontre à chaque pas dans les villages clair-semés sur cette terre où tout animal dégénère, excepté la marmotte. La nuit nous avait surpris au-delà de Saint-Jean-de-Maurienne. Quelque terreur se mêla bientôt à l'étonnement dont jusqu'alors j'avais été saisi: mes yeux ne m'expliquant plus ce qui affectait mes oreilles, tous les bruits prenaient pour moi un caractère formidable. Sur ces entrefaites, la lune se leva; sa lumière, qui me semblait épaissir les ombres des cavités où elle ne pénétrait pas, ne diminua pas mes inquiétudes. Je vis que nous courions de toute la rapidité des chevaux le long du torrent qui gronde au fond d'un précipice dont en plein jour l'oeil ne peut mesurer la profondeur; je vis que, suivant l'habitude des gens pour qui un danger couru tous les jours cesse d'être un danger, les postillons, pour faire preuve d'adresse, se rapprochaient le plus possible de l'abîme où chaque pas semblait devoir nous précipiter. J'étais d'autant plus fondé à le craindre, que du fond de la voiture je ne pouvais pas juger de la distance réelle qui se trouvait entre nos roues et la terrible ornière prête à nous engloutir. Je ne fermai pas l'oeil de la nuit. Cependant mon camarade ronflait, et le postillon sifflait. Quand le jour se leva, nous descendions à Termignon, le plus triste village de ces tristes contrées. Nulle part, même en Savoie, la nature ne présente un aspect plus désolé. Je me croyais dans la plus maussade des vallées du Dante. Le mont Cenis, qui depuis s'est aplani sous la puissance de Napoléon, n'était pas praticable alors pour les voitures. On démonta la nôtre à Lanslebourg, et on la distribua en détail sur des mulets, pour la transporter à Suze où on devait la remonter. Nous suivîmes à pied, mais accompagnés de montagnards munis de chaises portatives, et dont la vigueur était prête à suppléer à la nôtre si elle venait à nous manquer. Le soleil, qui ne s'était fait voir que par intervalles dans les régions dont nous nous échappions, se montrait dans toute sa splendeur sur celles où nous nous élevions; mais, sur ce vaste plateau, il brillait plus qu'il n'échauffait; et sa lumière, réfléchie par la neige, nous éblouissait plus qu'elle ne nous éclairait. Suivant le cortège à la voix, je marchais les yeux presque fermés; ils étaient tellement irrités par la réfraction, que j'en étais offusqué; les objets étaient devenus pour moi d'un rouge rosé. Le sommet du mont Cenis n'offrait alors aux regards qu'une immense plaine de neige, qui n'avait pour bornes que l'horizon, et avec laquelle se confondait la superficie du lac qui en occupe une partie, et que la glace recouvrait encore. La topographie de ces lieux, nouvelle pour moi, ne l'était pas pour Leclerc. Pendant dix-huit mois, il avait campé sur ces limites de la Savoie et du Piémont, qu'il défendait contre les avant-postes de l'armée sarde: aussi chaque pas lui rappelait-il le souvenir d'un petit combat, d'une petite victoire, par lesquels il avait préludé à de plus grands exploits. Après six ou sept heures de marche, nous arrivâmes à Suze. Comme toutes celles du Piémont, depuis le traité de Cherascho, cette place était occupée par les troupes françaises. Le général qui la commandait, c'était, je crois, le général Duhesme, nous invita à dîner pendant qu'on remonterait notre voiture. Nous nous rendîmes à ses instances. Leclerc, qui avait grande impatience d'arriver à Milan, lui déclara toutefois que, dès que notre équipage serait prêt, nous quitterions la table. Cela ne nous fut pas possible aussitôt qu'il le croyait: un orage, qui avait éclaté sous nos pieds pendant que nous franchissions les Alpes, s'était répandu en torrens dans les plaines de Rivoli; la route de Turin était momentanément coupée par les eaux débordées. Tandis qu'elles s'écoulaient, et que des ouvriers envoyés exprès réparaient le dégât, nous dînâmes ou plutôt nous soupâmes avec l'état-major. La chère était excellente, les vins délicieux; l'appétit ne me manquait pas, mais j'avais encore plus besoin de dormir que de manger: aussi, tout en mangeant, m'endormis-je si profondément, qu'on me déshabilla et qu'on me mit au lit sans que je m'en aperçusse. À quatre heures du matin, les eaux retirées et les chemins redevenus praticables, nous nous remîmes en route; et après avoir déjeuné et fait notre toilette à Turin, où nous nous arrêtâmes un moment à l'enseigne de la _Bonne Femme_, qui là comme partout est figurée par une femme sans tête, nous nous rendîmes à Milan. Le général en chef, le général Bonaparte, venait d'y arriver. Il occupait le palais Serbelloni; Leclerc s'y rendit. Moi, je me fis conduire chez Regnauld de Saint-Jean d'Angély, qui depuis six mois remplissait les fonctions administrateur général des hôpitaux à l'armée d'Italie, et demeurait alors, avec sa femme, à la _Casa Greppi_. Je fus reçu là comme un frère. Regnauld, qui, en qualité de chef de service, était en relation continuelle avec le général en chef, alla le soir prendre ses ordres; et, en lui annonçant mon arrivée, lui parla du désir que j'avais de lui être présenté: «Amenez-le-moi sur-le-champ, s'il n'est pas trop fatigué», répondit le vainqueur de Rivoli. Il n'était pas moins impatient d'entendre un homme tout frais venu de Paris, que je ne l'étais de voir l'homme dont tout Paris s'occupait. Presqu'en descendant de voiture, je me trouvai donc en face du premier des généraux français, du premier général du siècle, du général contre le génie duquel toutes les réputations autrichiennes venaient de se briser. Le palais Serbelloni est un des plus magnifiques qui soient à Milan. Les assises de granit qui servent de base à cette construction, et qui s'élèvent au-dessus du sol à une assez grande hauteur, sont roses et semées de parties cristallisées qui étincelaient aux rayons du soleil: on eût dit des blocs de sucre candi. Tel devait être le palais du roi de Cocagne. La pièce où le général recevait les visites était une galerie divisée, ce me semble, comme le foyer de l'Opéra de Paris, en trois compartimens, par des colonnes; ceux des deux extrémités formaient des salons parfaitement carrés; celui du milieu était un long et large promenoir. Dans le salon par lequel j'entrai étaient avec Mme Bonaparte, Mme Visconti, Mme Léopold Berthier, depuis comtesse de Lasalle, et Mme Yvan. Près de ces dames, sur le canapé qui régnait autour de cette pièce, plaisantait et riait comme un page Eugène de Beauharnais; de tous les hommes qui se trouvaient là, lui seul était assis. Par-delà l'arceau qui indiquait l'entrée de la galerie, était le général. Autour de lui, mais à distance, se tenaient les officiers supérieurs, les chefs des administrations de l'armée, les magistrats de la ville, et aussi quelques ministres des gouvernemens d'Italie, tous debout comme lui. Rien de remarquable pour moi comme l'attitude de ce petit homme au milieu de colosses dominés par son caractère. Son attitude n'était pas celle de la fierté, mais on y reconnaissait l'aplomb d'un homme qui a la conscience de ce qu'il vaut et qui se sent à sa place. Bonaparte ne se haussait pas pour se mettre au niveau des autres; déjà on lui évitait cette peine. Personne de ceux avec qui il liait conversation ne paraissait plus grand que lui. Berthier, Kilmaine, Clarke, Villemanzy, Augereau même, attendaient en silence qu'il leur adressât la parole, faveur que tous n'obtinrent pas ce soir-là. Jamais quartier-général n'a plus ressemblé à une cour. C'était ce qu'ont été depuis les Tuileries. Toute personne qui, précédée de quelque réputation, se présentait au général Bonaparte, en était accueillie d'ordinaire avec une politesse qui n'était pas exempte de coquetterie, soit que le mérite de l'homme qu'il cherchait à se concilier fût incontestable, soit qu'il lui en attribuât plus qu'il n'en avait réellement: _la puissance de l'inconnu_, disait-il, quand il lui convenait de s'expliquer à ce sujet. Cette puissance, je l'exerçai probablement sur lui ce jour-là, car je fus l'objet de son attention particulière. M'emmenant avec Regnauld dans la galerie, tout en s'y promenant il me questionnait; ce fut d'abord sur l'état de Paris. Je ne le lui déguisai pas. «Il me semble, lui dis-je, qu'il est tout-à-fait pareil à celui qui amena le 13 et le 14 vendémiaire. La faction battue et dispersée dans ces journées se rallie, et songe plus que jamais à recueillir les fruits du 10 thermidor; le gouvernement directorial n'est pas moins menacé qu'en vendémiaire ne l'était le gouvernement conventionnel; on l'attaque par les mêmes moyens, par la diffamation surtout. Vingt, trente, cinquante forcenés lui livrent une guerre quotidienne. Comment les fera-t-il taire? Et s'il ne les fait pas taire, comment y résistera-t-il? «Je n'aime pas les hommes de ce gouvernement, ajoutai-je. Mais j'aime mieux ce gouvernement que celui qu'on a tué pour lui faire place, et que celui qu'on voudrait ressusciter pour le lui substituer. «J'aime mieux ce pouvoir réglé par une constitution que le despotisme du comité de salut public, et que celui de Louis XIV, quoiqu'il se soit adouci quelque peu dans les mains de Louis XVI. Je doute pourtant qu'on puisse se sauver de là sans se réfugier sous le pouvoir d'un seul, sous le pouvoir d'un homme unique; mais cet homme unique, où est-il?» Pendant que je parlais ainsi, l'impassibilité de sa figure contrastait singulièrement, à ce que m'a dit Regnauld, avec l'expression qui animait la mienne. Après quelques réflexions très-circonspectes sur l'esprit de Paris, il en vint naturellement à lui opposer l'esprit de l'armée; et tout en répondant à des questions qu'il semblait provoquer, il passa successivement en revue ses opérations les plus brillantes, nous démontrant la justesse de ses principes, soit en tactique, soit en politique, par l'application qu'il en avait faite aux circonstances difficiles où il s'était trouvé, et par l'importance des résultats qu'il en avait obtenus. Cette conversation sera toujours présente à ma mémoire. Je n'ai presque fait que la transcrire dans mon chapitre sur la levée du siège de Mantoue et les combinaisons qui décidèrent de la victoire à Rivoli[1]. Il semait cette conversation d'anecdotes qui caractérisaient tout à la fois ses soldats, ses compagnons et lui-même. «À peu d'exceptions près, disait-il, c'est à la troupe la plus nombreuse que la victoire est assurée. L'art de la guerre consiste donc à se trouver en nombre supérieur sur le point où l'on veut combattre. Votre armée est-elle moins nombreuse que celle de l'ennemi, ne laissez pas à l'ennemi le temps de réunir ses forces; surprenez-le dans ses mouvemens; et vous portant avec rapidité sur les divers corps que vous aurez eu l'art d'isoler, combinez vos manoeuvres de manière à pouvoir opposer dans toutes ces rencontres votre armée entière à des divisions d'armée. C'est ainsi qu'avec une armée moitié moins forte que celle de l'ennemi, vous serez toujours plus fort que lui sur le champ de bataille; c'est ainsi que j'ai successivement anéanti les armées de Beaulieu, de Wurmser, d'Alvinzi et du prince Charles. «Il ne faut pas hésiter non plus, ajoutait-il, à faire les sacrifices exigés par la circonstance. Les avantages qui résultent de la victoire vous en indemniseront largement. C'est à un sacrifice de ce genre que j'ai dû la victoire que couronna la bataille de Castiglione. À la nouvelle de la marche de Wurmser, je n'hésitai pas à lever le blocus de Mantoue pour pouvoir opérer contre lui avec toutes mes forces. Il fallait abandonner pour cela toute l'artillerie de siége, cent quarante pièces de canon. Quand je déclarai cette intention aux généraux de division, ils ne pouvaient s'y résigner. Berthier en pleurait. Partons, nous aurons bientôt repris ce qui est ici et ce qui est là-bas, lui dis-je en montrant la ville. Me suis-je trompé? «Il est des cas imprévus, poursuivait-il, où la présence d'esprit peut seule vous tirer d'affaire. À Lonato, si j'en avais manqué, j'étais pris au milieu d'une victoire. Une colonne égarée avait investi la place; le général autrichien nous sommait de nous rendre. Devinant, par suite de la connaissance que j'avais des mouvemens des différens corps, que cette colonne n'était pas soutenue:--C'est à votre général lui-même à se rendre, dis-je au parlementaire à qui je fais débander les yeux; aurait-il la présomption d'espérer prendre le général en chef de l'armée française? C'est lui qui est mon prisonnier. Si dans huit minutes il n'a pas posé les armes, je ne fais grâce à personne.--Quatre mille hommes se rendent à douze cents.» «Il y a dans toutes les affaires un moment qu'il faut savoir saisir et aussi savoir attendre. Pendant qu'Alvinzi, engagé entre l'Adige et le lac de Garde, manoeuvrait pour nous tourner et pour débloquer Mantoue, comme il m'importait de connaître ses projets pour régler mes mouvemens, j'attendais qu'il les démasquât; et en attendant, couché sur un matelas à Vérone, je prenais quelque repos. Cependant Joubert qui, attaqué par des forces supérieures, se croyait dans une situation des plus critiques, m'envoyait aide de camp sur aide de camp, me pressant de venir juger par moi-même de sa position, et d'y apporter un prompt remède. Je les laissais dire, et me retournant sur mon matelas, dès qu'ils avaient fini, je me rendormais. On ne concevait rien à cette tranquillité en pareille circonstance; mais un dernier rapport m'ayant appris que l'ennemi, venu au point où je l'attendais, exécutait une manoeuvre qui ne laissait plus de doute sur ses intentions: À Rivoli! dis-je. Toutes mes divisions marchent sur ce point, où je me rends moi-même au milieu de la nuit. La bataille dès lors était gagnée dans ma tête. Vous savez le reste.» Dans cette conversation, il nous raconta aussi l'anecdote du chien de Bassano. Je l'ai transcrite ailleurs, si ce n'est dans les termes dont il s'est servi, du moins conformément à l'impression qu'a faite sur moi son récit. Peut-être ne me saura-t-on pas mauvais gré de la répéter: «Curieux d'apprécier par moi-même la perte de l'ennemi, disait-il, le soir avec mon état-major je parcourais le terrain où s'était livré le combat. Tandis que, avec cette impassibilité que donne la guerre, jeu terrible où les hommes ne sont que des pions, les militaires comptaient les victimes de cette journée, de cette foule silencieuse s'élèvent tout à coup des gémissemens ou plutôt des hurlemens qui augmentaient à mesure que nous approchions du point d'où ils partaient; c'étaient ceux d'un chien fidèle à son maître mort, ceux d'un chien qui veillait sur le cadavre d'un soldat. La révolution que ce pauvre animal produisit sur moi fut singulière. Rappelé par lui à des sentimens naturels, je ne vis plus que des hommes là où un moment avant je ne voyais que des choses. _Mes amis_, dis-je en interrompant ce triste dénombrement, _retirons-nous; ce chien nous donne une leçon d'humanité_.» Ajoutez à l'intérêt de ces récits, faits tantôt d'un ton grave, tantôt avec un accent animé, l'autorité que leur prêtait une figure singulièrement mobile, une physionomie dont la sévérité était souvent tempérée par le sourire le plus gracieux, par un regard où se réfléchissaient les pensées les plus profondes de la plus forte des têtes, et les sentimens les plus vifs du coeur le plus passionné; prêtez-leur enfin le charme d'une voix mélodieuse et toutefois masculine, et vous concevrez la facilité avec laquelle Napoléon conquérait dans la conversation tous ceux qu'il voulait séduire. Il nous tint ainsi deux heures au moins sur nos jambes. Cependant les courtisans, car il en avait même dans les personnages les plus rudes dont il était entouré, se tenaient aussi sur leurs jambes, et ne parurent songer à se retirer que quand le général nous congédia. Ce ne fut pas sans nous inviter à dîner, non pour le lendemain, il devait, nous dit-il, aller passer ce jour-là tout entier à la campagne, mais pour le surlendemain, invitation que Joséphine nous répéta de la manière la plus gracieuse. Tout ce que j'avais vu, tout ce que j'avais entendu chez Bonaparte m'avait vivement frappé: ces deux heures m'avaient révélé sa destinée tout entière. «Cet homme-là, dis-je à Regnauld en retournant chez nous (car j'aurais tort de désigner autrement sa demeure), cet homme-là est un homme à part: tout fléchit sous la supériorité de son génie, sous l'ascendant de son caractère; tout en lui porte l'empreinte de l'autorité. Voyez comme la sienne est reconnue par des gens qui s'y soumettent sans s'en douter, ou peut-être en dépit d'eux. Quelle expression de respect et d'admiration dans tous les hommes qui l'abordent! Il est né pour dominer comme tant d'autres sont nés pour servir. S'il n'est pas assez heureux pour être emporté par un boulet, avant quatre ans d'ici, il sera en exil ou sur un trône.» Au fait, il régnait déjà. Ceci n'est pas une prédiction faite après coup, mais une opinion exprimée dès lors dans mes lettres comme dans mes discours; plusieurs personnes peuvent le certifier. CHAPITRE II. Bonaparte au château de Montebello.--L'ordonnateur Villemanzy me nomme commissaire des guerres.--J'en refuse le brevet.--Pourquoi.--Anecdote.--Histoire d'un favori. Le dîner n'eut pas lieu. La campagne que le général avait été voir la veille lui avait plu; il y avait transporté son quartier-général. Cette campagne était le château de Montebello, château magnifique, situé à quatre lieues de Milan. À la _Casa Greppi_, où demeurait Regnauld, demeurait aussi l'ordonnateur de l'armée, M. de Villemanzy. L'accueil que j'avais reçu du général m'avait concilié la bienveillance de tous les chefs de service: celui-ci s'empressa de me donner des preuves de la sienne. «Votre intention, me dit-il, est de parcourir l'Italie: voulez-vous accepter une fonction qui vous donnera les moyens de visiter les principales villes de la Lombardie et des États-Vénitiens sans qu'il vous en coûte rien? Voilà un brevet de commissaire des guerres adjoint. Le traitement qui y est attaché n'est pas considérable; mais il s'accroîtra par les indemnités de voyage et par les gratifications que vous mériterez certainement. J'aurai soin de vous employer de manière à concilier vos intérêts avec ceux du service.» Je reçus comme je le devais cette proposition; mais, tout en lui exprimant ma reconnaissance, je demandai à M. de Villemanzy la permission de prendre à ce sujet l'assentiment du général en chef. «C'est, me répondit-il, un des motifs pour lesquels je vous propose de venir avec moi à Montebello demain matin.» Le lendemain nous étions à Montebello à neuf heures. Avant de commencer son travail avec le général, l'ordonnateur, qui m'avait introduit, parle de ce qu'il a fait pour moi, et de la condition que j'avais mise et que je devais mettre à mon acceptation: «C'est bien, dit le général; nous en reparlerons. Il passera la journée avec nous.» Villemanzy lui ayant répondu qu'il était obligé de retourner à Milan immédiatement après le déjeuner:--«N'importe; je me charge de le faire reconduire»; et un salut nous fit comprendre qu'il n'avait pas autre chose à nous dire pour le moment. Après le déjeuner, Villemanzy étant parti, le général me fait appeler: «Vous voulez donc être commissaire des guerres? me dit-il d'un ton assez grave.--Je ne veux rien, général, que ce que vous voudrez: c'est moins votre acquiescement que vos conseils que je viens chercher ici.--Écoutez, et décidez-vous d'après ce que vous aurez entendu. C'était sans doute un état respectable que celui de commissaire des guerres: institués pour pourvoir aux besoins de l'armée, ces fonctionnaires ont droit à la plus haute considération lorsqu'en remplissant ce devoir ils épargnent le pays; ils réunissent ainsi à l'estime les droits de l'intelligence et de la probité. Tels sont les titres qui particulièrement recommandent à la nôtre Villemanzy; mais, dans son corps, le nombre des gens qui lui ressemblent n'est pas grand. Faisant le contraire de ce qu'ils devraient faire, la plupart de ses agens laissent le soldat dans le besoin, et n'en ménagent pas plus pour cela le pays conquis; ils se repaissent de la substance des habitans, sans s'inquiéter de la détresse de l'armée, qui est obligée de se procurer violemment ce qui devrait lui être fourni, et enlève par la maraude, aux paysans qui ont déjà satisfait à une réquisition, ce qui est échappé à l'avidité de ces exacteurs. Ces misérables sont plus funestes au pays que le soldat: au lieu d'y établir l'ordre, ils aggravent dans une épouvantable proportion les malheurs de la guerre. Ce sont eux qui font le mal, c'est nous qu'on maudit. Plusieurs ont acquis ainsi une fortune considérable; mais quelle réputation ils ont acquise au corps dont ils font partie! quel déshonneur ils ont appelé sur l'habit qu'ils portent! Et vous revêtiriez cet habit-là!--Je n'en ai certes pas l'envie, général. Je venais vous demander s'il vous convenait que j'acceptasse la commission qui m'est offerte, et non vous dire que je l'acceptais.--Ne l'acceptez pas, reprit-il avec plus de chaleur encore. Accepter aujourd'hui le titre de commissaire des guerres, ce serait entrer en partage de l'opprobre attaché à ce titre, sans partager les bénéfices des gens qui l'ont déshonoré. Ces Messieurs-là sont chatouilleux pourtant! En voilà un qu'on a pris la main dans le sac: c'est le pillard en chef du mont-de-piété de Vérone; il est renvoyé par-devant une commission militaire pour être jugé. Ces Messieurs ne prétendent-ils pas que cela porte atteinte à l'honneur du corps entier! Comme si la peine était plus infamante que le crime! Au reste, ils ont bien tort de tant s'inquiéter: un homme qui a un million est-il jamais condamné? Ne recevez pas un titre porté par un homme semblable. Voilà ce que je n'ai pas voulu vous dire devant Villemanzy. J'arrangerai la chose avec lui; je lui dirai que j'ai d'autres vues sur vous. Vous voulez voir l'Italie; je vous la ferai voir. En attendant, restez ici, restez avec nous.» Comme je n'avais rien apporté de ce qui m'était nécessaire pour séjourner à Montebello, je demandai au général la permission de retourner le soir à Milan; il me l'accorda, en m'invitant de nouveau à revenir au quartier-général le plus tôt que je pourrais, et à m'arranger de manière à pouvoir y passer quelques jours. Pour terminer cet article, je dirai que les prévisions du général sur l'issue du procès dont il est ici question furent à peu près réalisées. Le conseil de guerre n'acquitta pas, à la vérité, l'accusé; il le condamna même à quelques années de galères. Mais comme on le conduisait en France pour y subir sa peine, on trouva le moyen de le faire évader, et _l'honneur du corps fut sauvé_. Je dois le dire, le malheureux payait pour tous. Il s'en fallait de beaucoup qu'il fût le seul qu'eût enrichi la spoliation du mont-de-piété de Vérone; d'autres personnages en avaient aussi profité, et tous n'étaient pas des commissaires des guerres. Parmi ceux-ci il s'en trouvait encore un à qui cette affaire pensa faire tourner la tête. Il n'en avait pas tiré un million: sa part de butin, qui consistait en mauvais diamans, ne valait guère plus de cinquante mille écus; mais enfin il y tenait autant que le maraud en chef tenait à la sienne, et il tenait également à la réputation d'honnête homme. Pour ne pas la compromettre, il ne parla pas de cette légère aubaine à son secrétaire. Instruit des choses par une autre voix, ce secrétaire, homme fort délicat aussi, fut vivement affecté de ce défaut de confiance. Sur ces entrefaites, le millionnaire dont j'ai parlé plus haut est arrêté: il doit, dit-on, être traduit par-devant une commission militaire. Ses confrères se hâtent d'envoyer à Milan une députation à l'ordonnateur en chef, pour le supplier d'intervenir auprès du général, et d'obtenir, pour _sauver l'honneur du corps_, que l'affaire ne soit pas instruite. L'homme aux diamans est adjoint à cette députation. Cela ne tourna ni au profit du corps ni au sien. Après huit jours consommés en démarches inutiles, il revient à Vérone rendre compte à ses commettans du mauvais résultat de sa mission; mais avant tout, voulant en conférer avec son secrétaire, il le demande. «Aussitôt après votre départ, il a disparu, lui répondent ses domestiques.--Et où est-il allé?--Où vous avez voulu qu'il allât?», a-t-il dit en nous remettant ce billet. Le commissaire ouvre le billet et y lit ce qui suit: «Citoyen, je croyais, par ma discrétion, avoir acquis des droits à votre confiance comme à votre générosité par mon dévouement. Je vois avec douleur que je me suis trompé. Vous ne m'avez ni fait part de l'expédition qui s'est faite au mont-de-piété de Vérone, ni fait une part dans celle que vous en avez rapportée. Ne vous étonnez donc pas que, maître de votre butin, je suive votre exemple, et que je m'empare de tout. Cela peut vous donner quelque contrariété, mais vous en prendrez votre parti, j'en suis sûr, et vous ne ferez pas de bruit. À quoi le bruit vous mènerait-il? serait-il dans votre intérêt d'appeler l'attention sur cette affaire? Le bien que vous réclameriez est-il le vôtre? Seriez-vous sûr enfin de ne pas vous perdre en me perdant? Toutes réflexions faites, je suis assuré de votre discrétion par les raisons qui vous assurent de la mienne. _Salut et fraternité_.» Il aurait pu ajouter _et la mort_, conformément à la formule en usage, car si le bon patron ne mourut pas de révolution à cette lecture, il s'en fallut de bien peu. Le secrétaire, découvrant la cachette où les diamans étaient enfermés, les avait en effet emportés tous, à l'exception de deux qui restaient entre les mains du commissaire, comme des échantillons de sa fortune passée. Ce pauvre homme ne les contemplait pas sans fondre en larmes: et il les contemplait quelquefois pendant des heures entières. «Quelle coquinerie, disait-il un jour, ces diamans-là me rappellent! voilà pourtant tout ce qui me reste d'une honnête fortune avec laquelle je comptais me retirer auprès de mon vertueux père! Un brigand, un voleur, un scélérat, un drôle, m'a tout pris. Il n'y a plus de probité au monde!» L'homme qui se plaignait si naïvement ne croyait pas trop avoir manqué à la probité en faisant en Italie ce qu'il aurait eu scrupule de faire en France. En pays conquis, tout lui semblait acquis à son greffe par droit de conquête. Ce principe, au reste, était celui de bien des gens qui en tirèrent plus de profit, et qui, rentrés en France, reprirent leurs habitudes honnêtes. La probité était un bagage qu'ils avaient laissé en dépôt, comme un effet inutile, au pied des Alpes, pour le reprendre en repassant. Rien de plus ennuyeux qu'un quartier-général, quand on n'y a pas d'occupation. À l'exemple du général et de Mme Bonaparte qui me dirent _à tantôt_, chacun, après le déjeuner, se retira dans son appartement pour y employer ou perdre le temps à sa manière. Resté seul dans le salon, et n'ayant pas même un livre, je ne sais trop comment j'aurais passé les six heures qui s'écoulèrent entre le déjeuner et le dîner, si je n'eusse pas emporté dans ma tête un moyen d'occupation ou de distraction qui m'a suivi partout, grâce à l'habitude que j'ai de composer sans avoir besoin d'écrire. Suis-je seul, je reprends un ouvrage commencé, ou je commence un nouvel ouvrage. Me voilà donc travaillant à mon troisième acte des _Vénitiens_ tout en parcourant les jardins de Montebello autour desquels régnait une allée couverte qui, tout-à-fait semblable aux berceaux de Marly, m'offrait une voûte impénétrable aux rayons du soleil. Les heures s'écoulèrent ainsi sans que je m'en aperçusse, et je rapportai à Milan, où j'avais laissé mes brouillons, une scène de plus. Ma journée n'avait pas été absolument perdue. Avant le dîner, quand je revins dans le salon, il s'était repeuplé. J'y retrouvai, avec Mme Bonaparte et Mme Berthier, cette jolie _Paulette_, alors plus impatiente de devenir Mme Leclerc qu'elle ne l'a été depuis d'être princesse Borghèse. Tout près de Mme Bonaparte, sur le même canapé, était _Fortuné_, ce favori venu de Paris entre elle et son fils. L'affection qu'elle lui portait n'était pas diminuée, et cette affection qu'elle ne craignait pas de lui témoigner, même en public, était des plus vives. Pardonnons-la-lui; ne soyons pas moins indulgens que ne l'était son mari. «Vous voyez bien ce Monsieur-là, me disait le général; c'est mon rival. Il était en possession du lit de Madame quand je l'épousai. Je voulus l'en faire sortir: prétention inutile; on me déclara qu'il fallait me résoudre à coucher ailleurs, ou consentir au partage. Cela me contrariait assez; mais c'était à prendre ou à laisser. Je me résignai. Le favori fut moins accommodant que moi: j'en porte la preuve à cette jambe.» Le lecteur est curieux peut-être de savoir quels droits avait _Fortuné_ pour être traité ainsi. _Fortuné_ n'était ni beau, ni bon, ni aimable. Bas sur pattes, long de corps, moins fauve que roux, ce carlin au nez de belette ne rappelait sa race que par son masque noir et sa queue en tire-bouchon. Comme bien d'autres, il n'avait pas tenu en grandissant ce qu'il promettait étant petit; mais Joséphine, mais ses enfans ne l'en aimaient pas moins, quand une circonstance particulière le leur rendit plus cher encore. Arrêtée en même temps que son premier mari le général Beauharnais, Joséphine languissait en prison, d'autant plus inquiète, qu'elle ignorait absolument ce qui se passait au dehors. Ses enfans avaient la permission de la venir voir au greffe avec leur gouvernante. Mais comment la mettre au fait? le concierge assistait à toutes leurs entrevues. Comme _Fortuné_ était toujours de la partie, et qu'il ne lui était pas interdit d'entrer dans l'intérieur, la gouvernante imagina un jour de cacher sous un beau collier neuf, dont elle le para, un écrit qui contenait ce qu'on ne pouvait dire à sa maîtresse. Joséphine, qui ne manquait pas de finesse, devina la chose, et répondit au billet par le même moyen. Ainsi s'établit entre elle et ses amis, sous les yeux même de son surveillant, une correspondance qui la tenait au courant des démarches qu'on faisait pour la sauver, et qui soutenait son courage. La famille sut gré au chien du bien qui s'opérait par son entremise autant que s'il se fût opéré par sa volonté; et il devint, pour les enfans comme pour la mère, l'objet d'un culte que le général fut contraint de tolérer. Ce culte dura jusqu'à la mort de _Fortuné_. Cette mort fut des plus tragiques. Ce favori, comme de raison, était d'une arrogance extrême; il attaquait, il mordait tout le monde, les chiens même. Moins courtisans que les hommes, les chiens ne le lui pardonnaient pas toujours. Un soir il rencontre dans les jardins de Montebello un mâtin qui, bien qu'il appartînt à un domestique de la maison, ne se croyait pas inférieur au chien du maître: c'était le chien du cuisinier. _Fortuné_ de courir sur lui et de le mordre au derrière: le mâtin le mord à la tête, et d'un coup de dent l'étend sur la place. Je vous laisse à penser quelle fut la douleur de sa maîtresse! Le conquérant de l'Italie ne put s'empêcher d'y compatir: il s'affligea sincèrement d'un accident qui le rendait unique possesseur du lit conjugal. Mais ce veuvage-là ne fut pas long. Pour se consoler de la perte d'un chien, Joséphine fit comme plus d'une femme pour se consoler de la perte d'un amant: elle en prit un autre, un carlin; cette race n'était pas encore détrônée. Héritier des droits et des défauts de son prédécesseur. Carlin régnait depuis quelques semaines, quand le général aperçoit le cuisinier qui se promenait à la fraîche dans un bosquet assez éloigné du château. À l'aspect du général, cet homme de se jeter dans l'épaisseur du bois. «Pourquoi te sauver ainsi de moi? lui dit Bonaparte.--Général, après ce qu'a fait mon chien...--Eh bien?--Je craignais que ma présence ne vous fût désagréable.--Ton chien! est-ce que tu ne l'as plus, ton chien?--Pardonnez-moi, général, mais il ne met plus les pates dans le jardin, à présent surtout que Madame en a un autre...--Laisse-le courir tout à l'aise; il me débarrassera peut-être aussi de cet autre-là.» Je me plais à raconter ce trait, parce qu'il est caractéristique, et qu'il donne une idée de l'empire qu'exerçait la plus douce et la plus indolente des créoles sur le plus volontaire et le plus despotique des hommes. Sa résolution, devant laquelle tout fléchissait, ne pouvait résister aux larmes d'une femme; et lui qui dictait des lois à l'Europe, chez lui ne pouvait pas mettre un chien à la porte. À dîner, je fus placé auprès de _Paulette_ qui, se souvenant de m'avoir vu à Marseille, et d'ailleurs me sachant dans ses confidences puisque j'étais dans celles de son futur époux, me traita en vieille connaissance. Singulier composé de ce qu'il y avait de plus complet en perfection physique, et de ce qu'il y avait de plus bizarre on qualités morales! Si c'était la plus jolie personne qu'on pût voir, c'était aussi la plus déraisonnable qu'on pût imaginer. Pas plus de tenue qu'une pensionnaire, parlant sans suite, riant à propos de rien et à propos de tout, contrefaisant les personnages les plus graves, tirant la langue à sa belle-soeur quand elle ne la regardait pas, me heurtant du genou quand je ne prêtais pas assez d'attention à ses espiègleries, et s'attirant de temps en temps de ces coups d'oeil terribles avec lesquels son frère rappelait à l'ordre les hommes les plus intraitables. Mais cela ne lui imposait guère; le moment d'après c'était à recommencer, et l'autorité du général de l'armée d'Italie se brisait aussi contre l'étourderie d'une petite fille: bonne enfant d'ailleurs par nature plus que par volonté, car elle n'avait aucun principe; et capable de faire le bien même par caprice. Les convives étaient nombreux: la conversation générale n'était pas possible; la symphonie y suppléait. Pendant le repas, les musiciens des guides exécutèrent alternativement des marches militaires et des airs patriotiques qui ne déplaisaient pas aux Italiens. La chaleur étant tombée, on prit le café et les glaces sur la terrasse, et l'on ne rentra que tard dans les salons. À la brune, le général devenu plus communicatif prit part à la conversation; il se mit même à diriger les amusemens de la société, fit chanter des romances à Madame Léopold, demanda des histoires au général Clarke, et se mit à en raconter lui-même. Les récits fantastiques étaient ceux qu'il affectionnait; il préférait même les contes qui effrayaient l'imagination, à ceux qui intéressaient l'esprit ou le coeur; il improvisait dans ce genre avec une facilité singulière, et se plaisait à fortifier l'effet de ses narrations par tous les artifices qu'un acteur habile peut trouver dans les inflexions de sa voix[2]. À dix heures, une des personnes qui étaient venues dîner à Montebello me reconduisit à Milan. L'illumination imprévue qui se déployait alors au milieu de l'obscurité me jeta dans une surprise qui tenait de l'enchantement: les prairies émaillées de fleurs, que j'avais traversées le matin, étincelaient de l'éclat d'un milliard de paillettes voltigeantes ou d'un milliard de mouches phosphoriques qui semblaient danser sur le gazon, et dont les bonds s'élevaient à quatre ou cinq pieds du sol. Ce phénomène, dont je n'avais pas d'idée, faisait à mes yeux de la contrée entière un pays de féerie: il était produit par une innombrable quantité de ces lampyres, appelés en Italie _luciole_, insectes qui à la plus brillante des propriétés du ver luisant joignent des ailes dont ceux-ci sont dépourvus. CHAPITRE III. Ma vie à Milan.--Le Dôme, la rue des Orfèvres.--Second voyage à Montebello.--Le marquis del Gallo.--Les négociateurs vénitiens.--Portraits.--Clarke, Marmont.--Train habituel des Français en Italie. Pendant les trois ou quatre jours qui séparèrent mes deux courses au quartier-général, je visitai la capitale de la Lombardie. Qu'on n'ait pas peur d'en retrouver ici la description: elle serait au moins inutile. De ses monumens, celui que je fréquentais le plus c'est la cathédrale ou _le Dôme_, pour me servir de l'expression du pays. Commencé au XIVe siècle, cet édifice, qui attendait la main de Napoléon, n'était pas encore achevé à la fin du XVIIIe, car les marbres qui revêtent aujourd'hui son clocher s'élevaient à peine à la moitié de sa hauteur. J'y allais tous les jours vers midi, mais, je dois l'avouer, dans un intérêt tant soit peu profane: comme les voûtes et les murs de cette magnifique carrière sont impénétrables à la chaleur, qui déjà était excessive, j'en avais fait mon cabinet de travail comme des bosquets de Montebello. Les gens qu'un intérêt moins profane y amenait habituellement s'étonnaient sans doute de trouver dans un Français une dévotion si recueillie; mais ils devaient s'étonner aussi que cette dévotion ne lui permît pas de rester un moment en place et ne lui fit jamais ployer les genoux. Milan est entourée de promenades superbes, et traversée par de larges rues bordées de palais et de boutiques magnifiquement pourvues: celles de la rue des Orfèvres offrent un aspect aussi riche que celles du quai qui porte ce nom à Paris. Aussi les grenadiers français, à qui le pillage avait été permis pendant deux heures à Pavie, en punition de la révolte de cette ville, disaient-ils en traversant cette rue: _Est-ce que ces scélérats ne se révolteront pas?_ J'aime la musique avec passion, et avec prédilection la musique italienne: sous ce rapport, tout ce que j'entendais était pour moi sujet de jouissance, tout, y compris ces _virtuosi ambulanti_, ces musiciens ambulans, symphonistes de carrefours, choristes en plein vent, à qui il est aussi difficile de faire un ton faux qu'aux nôtres de faire un ton juste. L'on imagine bien que ma première soirée libre fut donnée au théâtre; j'allai à celui _della Scala_. Ce vaste monument n'était éclairé ni au dehors, ni au dedans: entré là presque à tâtons, je me crus d'abord dans une caverne, dans la beaume de Roland; mais lorsque enfin mes yeux, familiarisés avec ces demi-ténèbres, purent distinguer les objets, je reconnus que j'étais au milieu d'un immense colombier, dans les parois duquel sont pratiqués des trous disposés comme ceux qui reçoivent les nids des pigeons. Telle est en moi l'idée qu'éveilla le premier aspect des salles d'Italie, où les loges, loin de se détacher en saillie, comme dans nos théâtres, sont creusées dans le mur comme des fenêtres sans balcons. Disposées ainsi pour la plus grande commodité des propriétaires, qui seuls en ont la clef, ces loges sont de véritables appartemens où leur société se rassemble pour causer, pour jouer, pour faire pis ou mieux, sous la protection d'un rideau qui ne s'ouvre qu'au tintement de la sonnette annonçant la scène ou l'air favori: le morceau fini, le rideau se referme. Le spectacle est là ce dont les spectateurs s'occupent le moins. S'il rend la salle extrêmement triste, ce système, qui rend les loges extrêmement gaies, a de plus l'avantage de jeter aussi une grande gaieté sur le théâtre: en raison de ce que la salle est plus sombre, la scène paraît plus éclairée, ce qui n'est pas peu favorable à l'effet des décorations. Les loges à Milan ne font pas, comme à Paris, spectacle pour le parterre; mais le spectacle de la scène en est plus parfait: favorable à tous les intérêts, cette quasi-obscurité sert ceux qui viennent là pour voir comme ceux qui viennent pour n'y être pas vus. Le répertoire, comme on sait, ne varie pas en Italie ainsi qu'il varie en France. Les salles y sont successivement occupées pour quelques semaines par diverses troupes. Chacune arrive là avec son opéra, qui, pendant la durée de son bail, occupe exclusivement le théâtre: tous les soirs, c'est la même pièce jouée par les mêmes acteurs. J'en pris mon parti. Alors on jouait un opéra-buffa de Paësiello et un ballet héroïque en deux actes, comme le drame; mais concurremment et non pas successivement, c'est-à-dire qu'un acte de l'opéra était suivi d'un acte du ballet. Ainsi, les aventures tragiques d'_Éponine_ et de _Sabinus_ servaient d'intermède à _la Pietra simpatica_, bouffonnerie dans laquelle il était enchevêtré. Je laisse à penser quel effet produisait un pareil salmis! Les Italiens s'en accommodaient; je fis comme eux. De retour à Montebello, j'y trouvai compagnie nombreuse. Plusieurs négociations étaient ouvertes: l'une avec l'Autriche pour convertir en paix définitive le traité de Léoben, l'autre avec le gouvernement de Venise, qui implorait la protection de la France contre sa populace révoltée. Les députés vénitiens étaient les sénateurs _Pisani_ et _Mocenigo_. La réponse du général français ne se fit pas attendre. Baraguey-d'Hilliers, dont la division, campée en-deçà des lagunes, interceptait les communications de Venise avec la terre ferme, reçut, après huit jours de blocus, ordre d'entrer dans cette grande ville pour y rétablir la tranquillité, et le sénat lui fournit les embarcations qui transportèrent la première armée étrangère qui soit entrée dans cette ville imprenable. C'est à la sollicitation de l'aristocratie que fut prise cette mesure qui détruisit à jamais la domination de l'aristocratie la plus puissante qui ait existé. Ces patriciens avaient quelque peu rabattu de leur fierté. Le doge de Gênes ne s'est pas montré plus modeste devant Louis-le-Grand qu'eux devant ce _petit caporal_ que le nom de grand attendait aussi. Les négociations ne se terminèrent pas aussi lestement à beaucoup près avec l'Autriche qu'avec Venise. Il est douteux même qu'elles fussent déjà ouvertes. Le marquis del Gallo, qui, bien que ministre de la cour de Naples, était envoyé au quartier-général français comme ministre de la cour de Vienne, attendait les plénipotentiaires autrichiens qui devaient lui être adjoints. Tête à tête pour lors avec Clarke qui, sous le titre de général, avait été envoyé en Italie pour y remplir une mission qui n'était rien moins que militaire, ce marquis faisait de la diplomatie provisoire, et pelotait, comme on dit, en attendant partie. Le marquis del Gallo était un homme beaucoup plus sage que la protectrice qui l'avait mis en crédit auprès de l'empereur François II, que la reine Caroline. Son esprit modéré et conciliant perçait dans toutes ses habitudes; il plaisait évidemment au général Bonaparte, dans la société duquel il introduisait des manières qui contrastaient tant soit peu avec celles du quartier-général, mais qui pour cela peut-être n'en plaisaient que plus à Bonaparte et à Joséphine, à qui elles rappelaient celles de Versailles. On en essayait déjà des imitations à Montebello. «Si vous aimez la chasse, me dit le général en me revoyant, vous pourrez demain prendre ici ce plaisir.» Je croyais qu'il entendait par-là qu'armé d'un fusil et conduit par un garde, il me serait permis de battre la plaine, où la Providence avait probablement conservé quelques lièvres. Pas du tout. C'est d'une chasse au sanglier qu'il s'agissait, chasse organisée par Berthier, qui, ainsi que moi, avait passé sa première jeunesse à Versailles et en conservait les goûts. N'étant pas équipé pour un pareil exploit, je préférai passer la matinée au château avec les dames, et je fis bien; car ces veneurs qui, faute de sanglier, avaient lancé un cochon noir, furent à leur retour l'objet de la raillerie du général, qui n'y allait pas de main-morte quand il s'y mettait. Il y en eut pour toute la soirée. Les trois jours que je passai là ne furent qu'une répétition de celui dont j'ai rendu compte. Même vide entre les deux repas; même moyen pour échapper à l'ennui et à l'oisiveté. Quelquefois, je dois le dire, je rencontrais pourtant à qui parler dans le salon de service. J'y trouvai tantôt Eugène, tantôt Marmont, tantôt aussi le général Clarke. Deux mots sur l'attitude de ce dernier auprès du général en chef de l'armée d'Italie. Envoyé en apparence comme négociateur aux conférences qui allaient s'ouvrir, il n'y devait être en réalité qu'un observateur chargé de surveiller un général devenu suspect aux directeurs par une ambition qui s'appuyait sur tant de victoires; il était même autorisé à s'assurer de sa personne si cela était possible. Il fut deviné dès son arrivée. Reconnaissant bientôt qu'il avait affaire à plus fin comme à plus fort que lui, Clarke aima mieux faire pacte avec un homme aussi supérieur, que s'obstiner dans une lutte inutile; et comme il a fait dans une circonstance plus récente, il se donna tout entier à celui contre lequel il devait opérer. Il faut qu'il ait joué ce double rôle avec bien de l'habileté; car quoique cette transaction ne fut ignorée de personne en Italie, le Directoire ne le révoqua pas d'abord. N'en pourrait-on pas conclure qu'il trompait également les persécuteurs et le persécuté? Quoi qu'il en soit, il avait pris le parti le plus conforme à ses intérêts. Bientôt il en eut la preuve. Bonaparte n'abandonna jamais l'homme qui s'était donné à lui; il le maintint dans ses fonctions en dépit du gouvernement, qui après le 18 fructidor l'avait rappelé à Paris; et après le 18 brumaire, il l'éleva de fonctions en fonctions à celles de ministre, et de dignités en dignités à celle de duc. Au reste, ces faveurs étaient justifiées par la capacité, le dévouement et l'assiduité laborieuse de l'administrateur à qui le souverain les accorda. À l'exception du bâton de maréchal, qu'il ne tint pas de la reconnaissance impériale, Clarke ne dut qu'à des services honorables les honneurs dont il fut comblé. Loin d'avoir alors les airs de suffisance qu'il prit à mesure qu'il s'éleva, il était d'humeur prévenante et facile. Sa conversation, aimable et instructive à la fois, abondait en observations judicieuses, en anecdotes piquantes. Il avait le ton de la meilleure compagnie; ses manières étaient nobles sans affectation, et s'accordaient parfaitement avec sa belle figure. Je ne dirai pas la même chose des manières de toutes les personnes qui approchaient le général Bonaparte. Se composant sur lui, plus d'un de ses aides de camp affectaient des airs de gravité qui contrastaient assez singulièrement avec des figures de vingt-cinq ou vingt-six ans. Leclerc, ainsi que je l'ai dit, n'était pas exempt de ce petit travers. C'était aussi celui de Marmont. Un mot sur lui. Ce n'est pas à beaucoup près un homme sans mérite que Marmont; mais si grand que soit ce mérite, il est bien loin de celui qu'il s'attribue, opinion au reste que les éloges dont Napoléon était si prodigue dans ses bulletins, envers les militaires qu'il aimait, n'ont pas peu contribué à fortifier. Que de jugement ne faut-il pas à un homme vanté par un tel homme, pour ne pas se croire le premier après lui! Et quand à beaucoup de présomption il joint un esprit essentiellement faux, dans quels écarts peut-il ne pas donner? Rassasié d'honneurs, de richesses, mais non de gloire, Marmont se crut un moment appelé à sauver la France. De là ses fautes. Il crut, en sacrifiant à ce grand intérêt la fortune de son ami, de son bienfaiteur, de son maître, faire un acte héroïque. Son coeur paie depuis 1814 les torts de son esprit, et les paie d'autant plus chèrement, qu'il n'est rien moins qu'insensible à l'opinion publique. Que n'a-t-il pas fait pour la reconquérir? Mais le sort qui, dans ses persécutions comme dans ses faveurs, semble se complaire à accabler les objets de sa préférence, a tout fait tourner contre lui. Poursuivi par une espèce de fatalité, éternellement compromis dans les événemens par la position que son faux esprit lui a faite, et non moins accusé par le parti des Bourbons que par le parti qu'il leur a sacrifié, Marmont doit être un des hommes les plus malheureux qui existent, un des hommes les plus malheureux qui aient existé. Simple aide de camp de son beau-père, Eugène alors n'était plus un enfant, mais ce n'était pas encore un homme. Des qualités qui depuis lui ont acquis une si haute place dans l'estime du prince et dans celle du public, sa bravoure et sa loyauté sont les seules qui se fussent déjà développées. Chargé d'une mission auprès du sénat de Venise, Junot, dont j'occupais la chambre, était alors en course ainsi que Lavalette qui, je crois, remplissait dans l'intérêt de Bonaparte, auprès du Directoire, une mission assez semblable à celle dont Clarke avait été chargé par le Directoire auprès de Bonaparte. Dans ce dénombrement n'oublions pas le citoyen Bourrienne. Des habitués du quartier-général, c'est celui qu'on y rencontrait le moins souvent, quoiqu'il n'en sortît jamais. Habituellement retenu dans le cabinet par ses fonctions de secrétaire particulier, il ne se montrait guère qu'aux heures des repas et de la promenade. À la manière dont son chef le traitait, il était évident qu'on ne considérait pas uniquement en lui l'ami de collège. Intelligent, actif, infatigable, saisissant sur un mot la pensée d'un homme en qui les pensées se succédaient avec une incroyable rapidité, et la traduisant en une ligne, Bourrienne avait incontestablement une partie des rares qualités qu'exigeaient les fonctions de secrétaire auprès d'un génie qui ne se reposait jamais; et il est probable que Bonaparte, qui tenait tant à ses vieux amis, ou chez qui l'habitude avait la force de l'affection, ne s'en serait jamais séparé, s'il eût cru pouvoir le maintenir dans une place qui exigeait tous les genres d'intégrité. Dans mes conversations avec les uns et les autres, j'eus occasion de recueillir encore sur le conquérant de l'Italie quelques unes de ces anecdotes caractéristiques qui prouvent qu'il n'était pas moins homme d'esprit qu'homme de génie. Telle est l'allocution qu'il adressait à son armée, quand du haut des Alpes il lui montrait les campagnes du Piémont: «Soldats, vous manquez de tout; les magasins de l'ennemi sont là: marchons.» Tel est aussi le trait suivant: L'armée avait déjà remporté plusieurs victoires, mais elles n'avaient pas été aussi productives que l'exigeaient ses besoins. On n'avait pas pu encore renouveler l'habillement. Dans une revue que passait le général en chef, un grenadier sort des rangs, et lui montre avec humeur son habit qui tombait en lambeaux. Qu'y faire? Lui accorder sa demande, c'était en provoquer une multitude de la même nature, et l'on n'avait pas de drap. Le général ne voulait cependant pas renvoyer ce soldat mécontent. «Citoyen, dit-il d'un ton assez dur au commissaire des guerres qui l'accompagnait, peut-on laisser la troupe dans cet état? Un habit à ce brave et à tous ceux de ses camarades qui en demanderont.» Le soldat de porter la main au chapeau, et la troupe de crier: _Vive le petit caporal!_ Le commissaire des guerres était déjà fort embarrassé, quand le _petit caporal_ rappelle notre homme. «Dis-moi donc, lui dit-il, avec ton habit neuf, toi qui viens de faire la campagne, ne crains-tu pas d'avoir l'air d'une recrue?--Diable! répond le soldat, je n'y pensais pas. Que le commissaire garde son habit neuf; je ne veux pas avoir l'air d'une recrue.» Pas un soldat ne voulut d'habits neufs. Cette dénomination de _petit caporal_ lui avait été donnée par l'armée. En usant avec lui comme l'autorité en use avec tout soldat qui se distingue, l'armée, à chaque victoire nouvelle, l'élevait à un grade dans les grades inférieurs, s'entend. Le titre de _caporal_, qu'il reçut, je crois, après la bataille de Montenotte, est toutefois celui par lequel il fut toujours désigné, dans les camps, quoi qu'il soit parvenu un peu plus haut. Si j'en crois une note qui m'a été donnée par un Anglais fort instruit, à qui nous devons une traduction des _Réminiscences d'Horace Walpole_, l'armée anglaise en avait usé de même envers Marlborough; elle désignait aussi par le titre de _caporal_ le vainqueur de Blenheim. Les soldats de Bonaparte étaient à la hauteur de leur général; la passion dont il était dévoré les animait. «Tu veux de la gloire, eh bien! nous t'en _donnerons_», lui dit un jour de bataille, dans un langage moins châtié qu'énergique, un grenadier qui parlait pour tous ses camarades; c'était à Castiglione. Ils tinrent parole. Bonaparte rapportait tout à la tactique et à la politique. Il y ramenait insensiblement toutes les conversations, sur quelque sujet qu'elles se fussent engagées. Il y rattachait jusqu'aux contes qu'il improvisait. Un jour après dîner, les convives étant réunis dans le salon: «Il faut, dit-il, que chacun conte son histoire. À vous à commencer, M. de Gallo.» M. de Gallo de s'excuser. Ce plénipotentiaire n'avait pas à beaucoup près, quant à cet article du moins, la facilité d'esprit de M. de Cobentzel qui lui fut postérieurement adjoint. «Eh bien! puisque vous ne voulez pas nous dire une histoire, je vous ferai un conte;» et devant ce ministre chamarré de cordons et chargé de la négociation la plus grave, le voilà improvisant une allégorie sur la futilité des intérêts humains, sur le néant des grandeurs, sur la vanité des décorations. Il comparait la vie à un pont jeté sur un fleuve rapide: des voyageurs le traversent, les uns à pas lents, les autres au pas de course; ceux-ci en ligne droite, ceux-là en serpentant; les uns, les bras ballans, s'arrêtent pour dormir ou pour voir couler l'eau; les autres, sans prendre de repos et chargés de fardeaux, se fatiguent à poursuivre des bulles de savon, des bulles de toutes les couleurs, que du haut de tréteaux richement décorés des charlatans enflent et lancent dans le vide, et qui s'évanouissent en salissant la main qui les saisit. L'objet de cette satire, dont la malice était encore relevée par une foule de traits mordans, n'échappa à personne, car personne ne souriait, excepté M. de Gallo, ce qui prouve que, bien qu'il ne sût pas plaisanter, ce diplomate savait entendre la plaisanterie. Cela est plaisant; mais n'est-il pas plaisant aussi que l'auteur de ce conte-là, quelques années après, ait enflé lui-même tant de bulles qui s'échangèrent contre toutes les bulles dont il se moquait alors? Il fit bien; au reste, comme souverain, de tirer parti d'un moyen qu'il dédaignait comme philosophe. Ces bulles-là sont, après tout, une monnaie avec laquelle le prince peut payer de grands services: pourquoi n'en userait-il pas, puisque tant de bonnes gens s'en contentent? Mais qu'il se garde bien de la prodiguer, car il en est de cette monnaie comme d'un papier mis en circulation: pour qu'elle conserve sa valeur, il ne faut pas trop la multiplier. Mon tour vint. Je craignais de me jeter dans les difficultés de l'improvisation: le général m'en sauva en me demandant des vers. Ma mémoire était bonne alors; c'était un livre toujours ouvert où je pouvais puiser à loisir: le récit d'un combat entre les Parthes et les Romains me parut convenir plus que tout autre chose à la circonstance. On l'accueillit favorablement; le général lui-même ne lui refusa pas des éloges. Mais, avec lui, aux complimens succédaient toujours les critiques: j'étais loin de prévoir les siennes. Analysant mon plan de campagne, et le jugeant d'après les règles de la tactique, ne voilà-t-il pas qu'il me demande compte de tous mes mouvemens, discutant ma bataille comme une partie d'échecs, et me démontrant par mille raisons qu'elle aurait dû être perdue par ceux qui l'avaient gagnée! Cette discussion littéraire m'en a plus appris, en une demi-heure, sur l'art militaire que tout ce que j'avais lu avant et tout ce que j'ai lu depuis sur cette matière. Si jamais je fais une description de bataille, je saurai ce que je dirai. Ainsi se passait le temps à Montebello pour ceux qui n'y avaient rien à faire: ils y rencontraient quelques bons quarts d'heure; mais on le passait un peu plus agréablement à Milan, même quand on y perdait sa journée tout entière. J'y retournai au bout de trois jours, non sans avoir promis au général, qui, me le répéta-t-il, avait des vues sur moi, de revenir au premier moment prendre ses ordres. À Milan, je repris mon train de vie accoutumé: à l'église le matin, le soir au théâtre, comme l'abbé Pellegrin; m'occupant surtout de ma tragédie, mais ne négligeant pas la société française, qui se composait de ce qu'il y avait pour lors de plus aimable, soit parmi les administrateurs, soit parmi les militaires qui se trouvaient dans la place; et, tout en attendant mieux de l'avenir, trouvant le présent assez bon pour prendre patience. Le présent, au fait, était assez doux. Plusieurs Français, à l'exemple de Regnauld, avaient fait venir leurs femmes à Milan, et y tenaient maison. Les affaires finies, on se réunissait tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, et l'on ne se séparait que très tard, en se donnant parole pour le lendemain. Ces réunions avaient lieu, soit à la _Casa Balabi_, jolie maison que Regnauld venait de louer, soit à la _Casa Candiani_, chez Mme Hamelin; soit à la _Casa Trivulci_, chez Mme Léopold Berthier; soit enfin je ne sais où, chez l'ordonnateur Le Noble. Des hommes distingués à des titres différens formaient le fonds de cette société, où je retrouvai plusieurs de mes amis de Marseille et de Paris, et où je me liai avec l'honnête et bon Dessole, alors adjudant général, et avec ce pauvre Livron, qui, après avoir échappé à tous les périls de la vie la plus aventureuse, nous a été enlevé, en 1832, d'une manière si fatale et si imprévue. Tout était pour nous objet d'amusement; mais ce qui nous amusait surtout, c'était l'importance que se donnaient les autorités locales et les officiers de la milice cisalpine, avec lesquels les militaires français étaient en continuelle taquinerie. À la porte des théâtres, tous les jours nouvelles disputes, auxquelles tout ce qui parlait français prenait part. Au cri, _Français, à moi!_ eût-il été jeté par un cocher; civil comme militaire, petit comme grand, valet ou maître, chacun se précipitait vers le point d'où partait l'appel, et malheur à l'Italien qui l'avait provoqué; il était impitoyablement rossé, quel que fut son titre ou sa dignité. Nous trouvions fort ridicule que ces gens-là se crussent indépendans parce qu'ils n'étaient plus sujets d'une monarchie, et militaires parce qu'ils portaient des uniformes. Le caractère français est toujours le même; toujours le même est aussi le sort d'un peuple dont le pays est militairement occupé. CHAPITRE IV. Je suis chargé d'une mission pour les îles Ioniennes.--Lodi, Mantoue, le palais du T, Vérone, Venise.--Théâtre de la Fenice. Regnauld avait acheté un fort joli cheval. Appelé précipitamment à Vérone pour les intérêts du service, il me recommanda en partant de tenir sa monture en haleine. Comme je ne recevais pas de nouvelles de Montebello, je dirigeai un soir ma promenade de ce côté-là. Il était sept heures quand j'arrivai. «Vous venez à propos, me dit le général: j'allais vous envoyer chercher. Il s'agit d'une mission importante. Attendez un instant; vous allez recevoir vos instructions.» L'instant fut long: à minuit j'attendais encore. Le général me fait appeler: «Vous pouvez vous aller coucher, me dit-il. Demain je vous dirai ce dont il est question.--Je pars donc pour Milan, où l'on doit être fort inquiet de moi, ou tout au moins de mon cheval, qui n'est pas à moi.--Soit: allez coucher à Milan; mais revenez ici de bonne heure.» Il était plus de deux heures du matin quand j'arrivai à Milan: on n'y était pas, en effet, sans inquiétude pour mon compagnon de voyage. Je dis pour expliquer mon retard ce que je savais, c'est-à-dire que je ne saurais rien que le lendemain. Le lendemain à dix heures j'étais de retour à Montebello. «Après le déjeuner, vous aurez vos instructions», me dit le général. Je ne les avais pas encore à l'heure du dîner, pas même encore à l'heure du coucher. À une heure après minuit, enfin, le général me fait réveiller dans le salon, où je m'étais endormi:--«Rendez-vous à Venise au plus vite; là vous trouverez le général Gentili, qui dirige les apprêts d'une expédition destinée à prendre possession de Corfou et des îles Ioniennes. Vous suivrez cette expédition en qualité de commissaire du gouvernement, et avec le rang et le traitement de chef de brigade. Vous organiserez, de concert avec le général, le gouvernement et l'administration de ces colonies, sur lesquelles vous aurez la haute-main pour tout ce qui concerne le civil. Vous entretiendrez avec moi une correspondance, qui non seulement roulera sur vos opérations, mais sur tout ce qui vous paraîtra digne de remarque. Vous vous entendrez de tout avec Gentili. C'est un brave homme, que Gentili, un brave Corse! C'est un élève, un ami de Paoli. S'il y a des coups de fusil à recevoir, il y courra le premier et en reviendra le dernier. Le bruit du canon ne l'inquiète guère, car il est sourd à ne pas l'entendre. C'est de plus un homme des moeurs les plus douces: vous êtes faits pour vous convenir. «Voilà ce que je voulais vous dire. Les instructions que Bourrienne va vous remettre en sont le sommaire[3]. Il vous remettra aussi un mandat sur Haller, que vous irez voir à Milan, et qui vous paiera vos frais de route. Partez à l'instant même: vous devriez déjà être parti.» Comment partir? La personne qui m'avait amené était retournée à la ville. Je me trouvais sans voiture. Par bonheur se trouvait là Joseph Bonaparte qui, obligeant pour tout le monde, fut de tout temps si bon pour moi. Il mit à ma disposition une bastardelle qui lui appartenait, en m'indiquant à Fusine une auberge où je pourrais la laisser en dépôt. Il y avait toujours une poste près du quartier-général. On attèle, et je pars. Je restai à Milan plus long-temps que je ne le croyais. Voici pourquoi. Bien que les matières de la monnaie ne manquassent pas au trésor de l'armée, la monnaie y manquait quelquefois. Mais comme on y tenait en réserve les objets d'or et d'argent que les agens militaires répandus dans les pays conquis recueillaient dans les églises et dans les couvens, et qu'on possédait les coins de la monnaie autrichienne, on convertissait aisément en numéraire, proportionnément au besoin, les matières qu'une pieuse magnificence avait dérobées à la circulation; et les produits de la guerre subvenaient aux dépenses de la guerre. La fabrication n'étant pas ce jour-là aussi rapide que la consommation, il me fallut attendre quelques heures. C'est avec des talaris frappés le matin que le soir je payai la poste. Je la payais largement, trop largement même par suite de l'ignorance où j'étais du rapport des monnaies italiennes avec la monnaie française. Le maître de poste de Crémone m'en avertit, quoique mon erreur ne dût pas tourner à son détriment à beaucoup près. Cet avis me fut d'autant plus utile que voyageant seul, absolument seul, j'eusse pu continuer long-temps à semer ainsi mon argent en Italie, comme jadis le semaient en France certains Anglais qui se montraient généreux par pure inadvertance. Que de glorieux souvenirs réveillait en moi la route que je parcourais! elle était semée de victoires. Tout pressé que j'étais, je n'avais voulu traverser qu'au petit pas ce pont de Lodi que sous la mitraille autrichienne nos bataillons avaient traversé au pas de charge et sans tirer un coup de fusil. L'Adda est fort large en cet endroit. Qui n'a pas mesuré des yeux ce passage étroit et long que défendaient trente pièces de canon dont le feu était soutenu par celui de dix mille hommes, n'a pas une juste idée de la valeur des troupes qui l'ont emporté. Mantoue aussi était environnée de la gloire française. Sous ces murs assiégés et conquis par notre armée, se livrèrent les batailles de Saint-Georges et de la Favorite qui lui en ouvrirent l'accès. Je ne sortis pas de Mantoue sans avoir visité le palais du T, palais moins remarquable par la singularité de son plan tracé d'après la figure de la lettre T, que par les fresques dont Jules Romain l'a décoré. Ces peintures sont toutes de proportions gigantesques. Ici c'est Polyphème qui, assis sur un rocher, module des airs sur la flûte aux sept tuyaux. Là ce sont les Titans entassant Pélion sur Pélion, Ossa sur Ossa, pour escalader l'Olympe au plus haut duquel Jupiter fait briller et retentir la foudre qui va les renverser. Cette scène qui, du sol au sommet de sa voûte, recouvre en totalité les parois d'un vaste salon, est d'un formidable effet. On craint d'être écrasé sous les masses soulevées par les fils de la terre; on craint d'être anéanti par les traits que va lancer le maître des dieux. En traversant la contrée, Tardis ingens ubi flexibus errat Mincius, et tenera prætexit arundine ripas, Georg., lib. III. je ne vis pas le vaste lac formé par les épanchements du Mincio, et les flexibles roseaux dont ses rives sont revêtues, sans penser au poëte né sur ce rivage, sans penser au plus parfait des poëtes. Je regrettai de ne pas pouvoir me détourner pour aller en pèlerinage au monument élevé sur les ruines d'Andès par le général Miolis à la gloire de Virgile et à la sienne conséquemment. À Vérone je retrouvai Regnauld. J'y retrouvai aussi un homme que la Providence semblait avoir envoyé là tout exprès pour moi, un homme qui joignait aux connaissances les plus étendues en littérature ancienne et moderne la science des finances et de l'administration dans lesquelles, à parler franchement, j'étais absolument novice. Je l'avais vu souvent à Paris chez des amis communs; et j'avais été à même de l'apprécier. Il était venu chercher de l'emploi en Italie, et n'en avait pas encore trouvé. Je lui proposai de m'accompagner dans ma mission, moins comme secrétaire que comme ami. Il me promit de venir me rejoindre à Venise et m'a tenu parole. Ce n'est pas ce qui m'est arrivé de moins heureux dans mon voyage. Il s'appelait Digeon, nom honoré dans l'Université où j'ai réussi à le faire entrer lors de son organisation. Trop pressé pour visiter les monumens de Vérone, je remis la chose à mon retour. J'en usai de même à Vicence que je n'admirai qu'en passant, à Padoue que je traversai de nuit, et je poursuivis sans m'arrêter mon chemin jusqu'à Fusine, le point de la terre ferme le plus rapproché des lagunes, et d'où Venise vous apparaît au milieu de l'Adriatique, comme une garenne au milieu des plaines de la Beauce ou de la Brie. Après avoir fait remiser la voiture de Joseph Bonaparte à l'auberge indiquée, je me jette dans une gondole qu'à sa forme et à sa couleur j'eusse prise pour un cercueil, et me voilà voguant à Venise. L'aspect de cette ville, que semble porter la mer, devient plus étonnant à mesure qu'on s'en approche. Environné par les flots qui viennent battre contre sa ceinture de pierre, ce groupe d'îles sans rivages et sans végétation, sur lesquels domine une forêt de clochers, ressemble assez à une flotte à l'ancre, pour qui voit Venise des lagunes. Pour qui la parcourt, c'est un spectacle encore plus merveilleux que cette agglomération de palais de marbre et de monumens magnifiques, entre lesquels fourmille une population si active, et cela sur des bancs de gravier qui long-temps ne furent disputés aux oiseaux de mer que par quelques misérables pécheurs. All' Adria in seno Un popolo d'Eroi saduna, e cangia In asilo di pace L'instabile elemento. Con cento ponti e cento Le sparse isole unisce: Colle moli impedisce All' Ocean la libertà dell' onde. E intanto su le sponde Stupido resta il pellegrin, che vede Di marmi adorne, e gravi Sorger le mura, ove ondeggiar le navi. Métastase, Ezio, att. I°. Entré dans le grand canal, comme je n'avais pas d'auberge de prédilection, je me laissais conduire par le gondolier à celle qu'il affectionnait, à celle où descendit Théodore, _di corsica il re posticio_, et où Candide soupa avec six têtes découronnées, à _l'Aigle impériale_ enfin, quand du fond d'une gondole qui nous croise je m'entends appeler par mon nom. C'était un associé de Lenoir, un de mes amis de Marseille. Le croyant occupé d'affaires à Milan, où je l'avais retrouvé, je ne fus pas peu surpris de le rencontrer à Venise: il y était arrivé la veille. Comme il était attaché à une des administrations de l'armée, on lui avait assigné un logement au palais Justiniani. «Ne nous séparons pas, me dit-il; je suis là chez un bon abbé à qui je ne cause pas grand embarras. Il ne refusera pas de mettre à notre disposition une chambre de plus dans ce vaste édifice dont il n'occupe pas le quart, et où on pourrait lui envoyer des hôtes plus incommodes que nous.» En effet, il n'acceptait là que l'hospitalité nue. Quelques instances qu'on lui eût faites, il avait refusé d'y prendre autre chose qu'un verre de vin de Chypre. Me félicitant du hasard qui me rendait un ami dans une ville où je ne me croyais connu de personne, je me laissai mener chez l'_abbate_ Justiniani, qui demeurait sur le grand canal, non loin du Rialto, en face du palais Contarini, et à sa prière j'y pris domicile. Les amis de mon ami furent les miens dès le jour même. Il me fallut absolument accepter à dîner chez M. Pavy, négociant de Lyon. Comme celui-là était établi à Venise depuis long-temps, depuis la prise de Lyon peut-être, ce que je ne songeai pas à lui demander, il me mit, tout en dînant, au courant des usages, si bien qu'en sortant de table je savais déjà quel emploi je devais faire de ma soirée. Le général Baraguey-d'Hilliers, que je n'avais pas revu depuis la partie de chasse de Gentilly, commandait à Venise. J'avais été le voir; il ne m'avait pas reçu comme un chien[4], bien mieux, il m'avait invité à dîner pour le lendemain dans une campagne délicieuse qu'il occupait en terre ferme. Instruit par lui que l'expédition ne pouvait pas être prête avant dix jours, et sans affaires pour le moment, je résolus d'employer tout ce temps à mes plaisirs. Les plus vifs même aujourd'hui pour moi sont ceux du théâtre. Dès le soir, sans songer que j'avais passé deux nuits à peu près sans dormir, je courus au théâtre de la _Fenice_, où l'on donnait, pour la dernière fois, les _Orazi_ de Cimarosa. Soit par suite de la fatigue dont je me ressentais encore, soit parce que le caractère prêté dans cet opéra par le compositeur aux héros de la vieille Rome, contrariait par trop celui qui leur est donné par Corneille, cet ouvrage me plut peu; je fus même insensible à la mélodie de certains morceaux qui, abstraction faite de la couleur historique, m'ont charmé depuis. Je crois, au reste, que l'_opéra seria_ n'est pas le genre auquel le génie de Cimarosa s'appliquait le plus heureusement: plus gracieux que pathétique, plus spirituel que sublime, c'est vers la comédie que ce génie le portait. Dans l'_opéra seria_, il faisait quelquefois aussi bien que les autres; dans l'_opéra buffa_, personne ne faisait mieux que lui. Une bizarrerie, de laquelle on n'avait pas songé à me prévenir, dut aussi contribuer au peu d'effet que cette représentation produisit sur moi. En Italie alors, des imberbes étaient en possession des rôles les plus virils, des rôles qui, sur la scène lyrique, sont aujourd'hui la propriété des femmes: un héros de ce genre, ou plutôt un héros qui n'était d'aucun genre, représentait Horace, personnage que nous avons vu jouer à Mme Sessi sur notre théâtre de Paris, où Crescentini, Mme Pasta et Mme Malibran se sont succédé dans le rôle du tendre Roméo, que je n'ai jamais vu jouer non plus par un homme. Dès le surlendemain, une troupe nouvelle prit possession de la _Fenice_. Les _Horaces_ de Cimarosa firent place à un opéra de Zingarelli. Ce n'était pas Corneille, mais Racine que l'auteur du _libretto_ mettait à contribution dans ce _Mithridate_, copie du nôtre, au sublime près. La musique n'y compensait pas tout-à-fait le dommage que le poème avait éprouvé; elle m'a laissé pourtant d'assez doux souvenirs. Je retournai plusieurs fois l'entendre: cela me semble absolument nécessaire à qui veut prononcer en connaissance de cause sur la valeur d'une grande composition musicale. Peut-on se flatter d'en pouvoir apprécier toutes les intentions, d'en juger toutes les beautés, dans une seule audition? Les opéras que je revois avec le plus de plaisir ne sont pas ceux que j'ai compris le plus facilement. À la première représentation, l'_Otello_ de Rossini m'avait paru plus brillant, plus bruyant même qu'expressif, et le _Freischütz_ de Weber plus bizarre qu'original. Que de fois ne m'a-t-il pas fallu revenir au _Don Giovanni_, pour découvrir toutes les richesses entassées par Mozart dans cette sublime oeuvre, dans ce trésor inépuisable de mélodie et d'harmonie? C'est à force de les entendre que j'ai compris ces chefs-d'oeuvre, où chaque nouvelle exécution me fait découvrir de nouvelles beautés. Le Mithridate était représenté aussi par un héros façonné à la manière de l'Horace; l'un n'était pas plus masculin que l'autre. On m'en vit moins rire toutefois, non que je commençasse à me prêter à l'illusion, mais parce que je crus devoir montrer quelque condescendance pour l'usage. Cette condescendance n'alla pas pourtant jusqu'à me faire garder mon sérieux, quand après avoir chanté avec beaucoup d'expression son dernier air, le roi de Pont qui s'était poignardé, ressuscitant à la voix du parterre, se relève, salue, recommence son air, se poignarde de nouveau, tombe et se relève encore pour répondre par de nouvelles salutations aux nouveaux témoignages d'admiration qu'on ne se lassait pas de lui prodiguer. Il y a sept ou huit théâtres à Venise. Celui de _San Chrisostome_ aussi était occupé par une troupe d'_opera seria_, qui représentait la _Mérope_ de Nazolini: je n'y allai qu'une fois, quoique la _prima donna_ de cette troupe fût supérieure à celle de l'autre; c'était la célèbre _Billington_. Il n'y avait pas alors en Europe de gosier plus souple que celui de cette anglaise, pas de virtuose plus habile à exécuter ces _sonate di Gola_, que les compositeurs commençaient à jeter dans leurs opéras; elle surmontait avec une facilité singulière les difficultés les plus grandes, mais elle abusait de cette facilité. Son talent m'étonna plus qu'il ne me charma. À _San Samuel_ on jouait l'_opera buffa_. Les pièces en vogue alors étaient le _Secreto_ de Mayer, et _gli Nemici generosi_ de Cimarosa, ouvrages charmans. Ce n'est pas sans un surcroît de plaisir que, dans une de ces pièces, je reconnus ce bon Rafanelli, le Préville de l'Opéra-Italien; là aussi je fis connaissance avec le talent inégal, mais si étonnant quelquefois, de la Strinasacchi, que depuis nous avons tant applaudie, pas tous les jours pourtant, au théâtre de la rue Chantereine, alors rue de la Victoire. La douce vie pour quelqu'un qui aimait à vivre et qui en avait le temps, que celle qu'on menait alors à Venise! pas de plus molles habitudes, même en Orient! Entouré de toutes les douces jouissances que peuvent donner les arts, on n'y connaissait d'autre lassitude que celle de jouir, que celle qu'on peut prendre dans les gondoles, canapés ambulans, qui, tout en vous berçant au refrain d'une barcarole, vous transportent d'un plaisir à un autre pendant le plaisir même. La place Saint-Marc est le soir pour Venise ce qu'est le soir pour Paris le boulevard Italien, le rendez-vous des promeneurs. Dès que la chaleur était tombée, là, devant les cafés, sur plusieurs rangées de chaises, se réunissait l'élite de la société, qui, tout en prenant des rafraîchissemens, se faisait spectacle à elle-même. À neuf heures, on sortait du café pour aller au théâtre, d'où l'on sortait à minuit pour revenir au café où l'on restait jusqu'à la fin de la nuit. La nuit est vraiment le temps de l'activité à Venise et dans toutes les villes d'Italie. Sous un ciel dont les ardeurs sont insupportables, le jour est le temps du repos: ce n'est guère avant quatre heures après midi que commence à circuler cette population, qui ne se couche qu'à l'heure où se lève la population du nord. Ces moeurs indolentes et voluptueuses ne doivent pas être entièrement imputées au climat; il faut y voir aussi l'influence de l'ancien gouvernement vénitien. Ne permettant pas qu'on s'occupât de politique, il rendait en licence au peuple ce qu'il lui enlevait en liberté, et lui permettait même des vices en échange des vertus qu'il lui interdisait, ou qu'il punissait plus cruellement qu'ailleurs on ne punit des crimes. Cette politique ne déplaisait pas aux courtisanes, qu'autrefois on avait exilées. Comme les conséquences de cette mesure avaient perverti les moeurs au lieu de les épurer, se relâchant de sa rigueur, non seulement le gouvernement rappela ces dames, mais il leur assigna, avec des fonds pour leur entretien, des maisons spéciales qu'on appelait _case rampane_. Effrayés surtout de la propagation d'une certaine aberration de goût que l'absence de ces femmes avait provoquée chez les jeunes gens, les pères de la patrie, pour remettre en crédit l'amour honnête, décrétèrent qu'il fallait remettre même en honneur les femmes qui n'étaient pas honnêtes, et à cet effet ils convinrent, dit Hamelot de la Houssaie, de se montrer en public avec les _signore_. Quelles étaient les moeurs d'un peuple où les sages croyaient un tel exemple utile à la régénération des moeurs! Pendant mon séjour à Venise, j'employai ainsi toutes mes soirées. Quant aux matinées, car il y en avait même là pour les Français dont l'activité ne pouvait se résigner à rester oisive la moitié du jour, quant aux matinées, je les employais à parcourir la ville, et à visiter les monumens dans un intérêt auquel la politique n'était pas étrangère. CHAPITRE V. Palais Saint-Marc.--Salle de l'inquisition d'État.--Le général Gentili.--Julien et Matera.--Départ de l'expédition. Les circonstances favorisaient ma curiosité. Avec l'ancien gouvernement étaient tombés les verrous qui fermaient les portes du palais Saint-Marc. Je pus donc voir et revoir ce que l'oeil d'un étranger n'avait jamais vu deux fois, et ce que la plume n'avait pas encore osé décrire. Je n'entends pas parler de l'enceinte magnifique où délibérait le grand conseil, des salles où s'assemblaient le conseil des dix et d'autres tribunaux, mais de celle où le conseil des trois tenait ses terribles assises, et rendait ses arrêts mystérieux. Là, plus de cette pompe qui recouvre d'or, de sculptures et de tableaux les parois et les plafonds des autres parties du palais; des murs nus, trois fauteuils de cuir noir placés sur une estrade de bois de chêne pour les juges; dans le parquet, une table de même bois et un siége de même étoffe pour le greffier; au milieu du parquet, une sellette pour l'accusé; du côté opposé à une porte qui communique avec le palais, et dans un des angles de la pièce, un rideau d'étoffe sombre masquant une porte qui, par un long corridor, communique avec les prisons; voilà tout ce qui s'offrit à mes regards dans ce local célèbre. Je n'y trouvai pas ces tentures noires dont il devait être tapissé, d'après ce que m'avait dit mon ami Denon qui n'en parlait que par tradition; je ne trouvai pas non plus dans l'espèce de tambour que recouvrait le rideau funeste les instrumens de torture qui arrachaient des aveux aux accusés trop discrets à l'interrogatoire, et le tourniquet fatal à l'aide duquel les jugemens du tribunal s'exécutaient à l'instant même où ils étaient prononcés. Avait-on fait disparaître cette horrible partie du mobilier inquisitorial, ou n'avait-il existé que dans l'imagination des narrateurs? Mais bien qu'aucun objet n'y révoltât les yeux, bien qu'aucune voix n'y affligeât les oreilles, les souvenirs que réveille le nom seul du tribunal qui siégea là pendant plus de cinq siècles n'en faisaient pas moins pour moi un lieu formidable. De là, je passai dans des lieux plus formidables encore. Je descendis dans les cachots appelés _Pozzi_ (les puits), cachots établis au-dessous du niveau de la mer dans les fondations du palais ducal. L'air pénètre à peine dans ces tombeaux où le jour ne pénétra jamais. Sept pieds de long, cinq pieds de large, telle est à peu près leur dimension; un bois de lit, tel est leur ameublement. Pour garantir le prisonnier de l'humidité qui suinte éternellement à travers les murs, on les avait recouverts en planches de chêne. Mais ces planches pouvaient-elles le protéger? Pénétrées et amollies par la moiteur, elles étaient réduites en une espèce de pâte noire qui cédait sous les doigts et en conservait l'empreinte. J'en détachai un débris que j'emportai. Exposé au grand air, il se sécha, et ressemblait alors à un morceau de charbon. Une dame vénitienne, Mme Michieli, à qui je le montrai, et qui, bien que nièce du doge détrôné, applaudissait plus que personne à la ruine de l'aristocratie, me le demanda comme un témoignage de la cruauté du gouvernement déchu. Il me semblait qu'on ne pouvait pas vivre six semaines dans ces cachots. Les Français, à leur arrivée, y trouvèrent pourtant deux prisonniers qui gémissaient là, l'un depuis dix-sept ans, et l'autre depuis trente ans, sans savoir pourquoi. Sous les toits du même palais, sont d'autres prisons, _i Piombi_ (les plombs), où les détenus étaient exposés à un supplice d'un genre tout contraire. L'action continuelle du soleil faisait de ces chambres étroites et basses de véritables fournaises. Le palais Saint-Marc abonde en richesses de tous les genres. Les arts semblent s'être épuisés à le décorer; le Tintoret, le Titien, Paul Véronèse, le Bassan, les deux Palma, ont peint les tableaux immenses qui tapissent ses murs et ses voûtes. Je n'en ferai pas la description; ce n'est pas un itinéraire que j'écris ici. Je dirai seulement que, dans le palais Saint-Marc comme dans celui de Versailles, ce sont les faits les plus glorieux pour l'État que les peintres s'appliquaient à retracer. La salle dite du _Squitinio_, peinte en grande partie par Véronèse, est un résumé de l'histoire de la république, comme la grande galerie de Versailles est un résumé de l'histoire de Louis XIV. Autour de cette vaste enceinte, sont représentés les papes venant chercher un asile dans Venise, les empereurs sollicitant son alliance, acceptant sa médiation, ses flottes conquérant les îles, ses armées escaladant les remparts, des victoires sur terre, des victoires sur mer, et au point dominant de la voûte ou plutôt du plafond, comme du haut de l'empyrée, la république de Venise, sous la figure d'une belle femme, souriant au spectacle de sa gloire et de sa prospérité. Autour de cette salle se développe, à l'instar d'une frise, une série de portraits représentant les doges qui ont régné depuis l'institution de cette dignité jusqu'à sa destruction, c'est-à-dire depuis Luc Anafeste, élu en 697, jusqu'à Manini que les Français détrônèrent en 1797, ce qui forme juste une période de onze cents ans. Il est à remarquer que le portrait de ce dernier occupait la seule place qui restât à remplir lors de son élection, de sorte qu'il n'en restait plus pour son successeur; singulier présage! À son rang, dans un cadre sur lequel semblait être tiré un voile funèbre, on lisait en caractères rouges: _Locus Marini Falieri decapitati pro criminibus_, place de Marin Falier, décapité pour ses crimes. Quelle leçon pour ses successeurs! Cédant aux gens de l'art le droit d'analyser les titres des maîtres de l'école vénitienne à l'admiration publique, je ne me permettrai pas de leur assigner leur rang; je dirai toutefois que si le Titien m'a ravi par l'énergie de son dessin et par l'éclat de ses couleurs, Paul Véronèse ne m'a pas moins surpris par la vérité des siennes et par la simplicité de ses compositions. Moins brillant qu'eux, le Tintoret m'a paru avoir une capacité de conception supérieure encore à la leur. On n'en saurait disconvenir en voyant son tableau du Paradis, où l'on ne compte pas moins de quatorze cents têtes; ce que je répète, au reste, sur la foi d'autrui, car je n'ai pas entrepris ce dénombrement. Je ne crois pas qu'il y ait plus de faces humaines dans le _Jugement dernier_ de Michel-Ange, conception à laquelle je ne prétends pas néanmoins comparer celle-ci; conception bien autrement animée: tout est en action dans le _Jugement dernier_, et cette action se communique au plus froid des spectateurs. Tout est en repos, tout est calme dans le Paradis, et ce calme vous gagne. Les fortes émotions naissent des situations fortes: voilà pourquoi, dans les arts, la représentation du bonheur ennuie à la longue; voilà pourquoi on lui préfère la fatigue qu'excite le spectacle d'une grande infortune. C'est par son _Enfer_ que le Dante est connu; on le relit dix fois, vingt fois, cent fois: que de gens n'ont pas lu deux fois son _Paradis_! Parmi les tableaux de Palma (le jeune), il en est deux qui frappèrent mon attention. L'un représente, autant que je puis m'en souvenir, les Nations dans l'attente du Jugement dernier. Je ne me rappelle pas trop si le Souverain-Juge a pris place sur son tribunal, mais je me rappelle très-bien que déjà les ministres de ses volontés remplissent leurs fonctions, que les anges sont en l'air, et qu'au son de la trompette les humains se sont rassemblés au pied du trône. Dans la foule se trouve une jeune femme, belle comme un ange, fraîche comme une nymphe; on voit bien qu'elle n'est pas tout-à-fait innocente, et que ce n'est pas sans quelque inquiétude qu'elle voit approcher l'heure que le juste lui-même ne verra pas venir sans trembler; mais son regard tout à la fois tendre et suppliant est rempli d'un charme si particulier, qu'on sent qu'il lui obtiendra grâce devant celui qui a fait grâce à Madeleine, et que déjà _remittuntur ei peccata multa, quia dilexit multùm_. (Év. selon saint Luc, c.v.) Dans l'autre tableau, on ne retrouve pas la même indulgence chez celui qui rend à chacun selon ses oeuvres. Le jugement a été prononcé, il s'exécute. Les boucs sont séparés des brebis; l'enfer ouvert attend sa proie: déjà les diables s'en sont saisis. Dans les griffes de l'un d'eux se retrouve la pécheresse, moins fraîche peut-être, mais toujours belle, mais toujours séduisante: c'est pour sa coquetterie, évidemment, que la pauvrette est damnée; car tout en subissant la peine de son péché, elle y retombe. Tout suppliant qu'il soit, le regard qu'elle adresse à l'Ange de ténèbres porte éminemment le caractère de l'agacerie et de la séduction: le diable ailleurs séduit la femme, ici c'est la femme qui séduit le diable. Voici l'explication de ce double fait. La seigneurie avait, dit-on, commandé au peintre deux tableaux sur ces sujets. Heureux alors, Palma plaça dans le premier la femme qu'il aimait, la femme dont il se croyait aimé, et la peignit resplendissante de tous les charmes qui l'avaient séduit, charmes dignes du Paradis; mais le tableau à peine fini, et l'autre à peine commencé, le bonheur du peintre s'étant évanoui avec la fidélité de sa maîtresse, pour la punir des tortures qu'elle lui causait, l'artiste la condamna aux tortures éternelles, l'immortalisant par sa vengeance comme il l'avait immortalisée par sa tendresse. L'église Ducale, _la chiesa Ducale_, qui touche au palais Saint-Marc, renferme aussi des richesses innombrables et inestimables. C'est d'elles, plus que de son architecture, qu'elle tient son prix. Les matières les plus précieuses y ont été prodiguées pour son embellissement. Dépouilles de l'Attique, des colonnes d'albâtre fleuri y soutiennent le tabernacle; les murs, le sol, la voûte sont incrustés de mosaïques magnifiques: mais ces objets de l'admiration des voyageurs ont bien moins de prix pour les Vénitiens que le sarcophage qui contient le corps de saint Marc. Cette précieuse relique appartenait jadis à l'église d'Alexandrie d'Égypte. Elle fut apportée de là à Venise par des marchands vénitiens qui s'en emparèrent en substituant dans le tombeau qui la renfermait, au corps de saint Marc, celui de saint Claude, saint moins recommandable, quoiqu'il ait son mérite. Pour empêcher les douaniers musulmans de visiter à la sortie le panier dans lequel ce trésor était enfermé, nos pieux contrebandiers l'avaient recouvert d'une échinée de porc, chair pour laquelle les Musulmans ont une horreur invincible; et, pris pour ce qu'il n'était pas, grâce à cette fraude ingénieuse, saint Marc échappa à leur surveillance, et fut transporté à Venise. Au débarqué, proclamé patron de la république par le peuple et par le sénat, il fut logé dans une église que Justinien Participatio fit bâtir à ses frais: c'est l'église Ducale. Cela se passait en 827. Indépendamment des objets dont je viens de parler, on retrouve à Venise plusieurs dépouilles de la Grèce. Les colonnes qui se dressent sur la _Piacetta_ viennent de Constantinople, ainsi que les quatre chevaux qui piaffent sur le portique de Saint-Marc, où ils sont revenus après avoir été piaffer à Paris pendant quinze ans devant les Tuileries. Les lions de marbre qui sont assis à la porte de l'arsenal, gardaient jadis l'entrée du Pyrée d'où ils ont été enlevés par Morosini le Péloponésiaque; mais il s'en faut de beaucoup qu'ils vaillent les chevaux de Corinthe, car c'est à cette ville qu'avaient été originairement enlevés les quadrupèdes d'airain dont je viens de parler. Les lions de l'arsenal sont plutôt des monumens de la gloire vénitienne que de l'habileté athénienne. Si c'étaient des chefs-d'oeuvre de l'art, il faut que la main de la guerre et celle du temps les aient bien endommagés, car ce ne sont plus que des blocs à peu près aussi informes que les lions qu'on voit sur le devant des boutiques de certains faïenciers. L'arsenal de Venise forme dans la ville une ville à part. Là se construisaient, s'armaient et se retiraient ces flottes qui pendant tant de siècles dominèrent l'Archipel et transportèrent en Europe les productions de l'Orient. On y armait pour lors les faibles et derniers restes de cette marine qui, devenue française, devait conduire dans des colonies qui avaient cessé d'être vénitiennes l'expédition dont je faisais partie. Parmi ces débris d'une grandeur à jamais effacée, se remarquait _le Bucentaure_, galère semblable à celle de Cléopâtre, galère sculptée et dorée dans toute son étendue, qui était immense, et dont tous les agrès étaient dorés aussi. C'est sur ce bâtiment qu'une fois l'an, non point à Pâques, mais à l'Ascension, le doge s'embarquait pour aller renouveler son mariage avec la mer, épouse qui lui avait fait plus d'une infidélité, et qui même était en divorce avec lui quand ce mariage, qui avait été béni au XIIe siècle par le pape Alexandre III, fut cassé au XVIIIe par le général Bonaparte. Le projet était alors d'envoyer ce trophée en France à la remorque de quelque frégate. Mais pensant que telle aventure pourrait, chemin faisant, lui faire changer de destination et le conduire en Angleterre, on trouva plus sage de le brûler. On dut retirer un trésor de ses cendres. On n'en trouva pas un dans celles du livre d'or. Ce nobiliaire, à la combustion duquel j'assistai, ne produisit que de la fumée[5]. En me rendant d'un quartier dans un autre, j'ai parcouru toutes les sinuosités que décrit le grand canal à travers une masse d'édifices également magnifiques par la matière et par l'art qui l'employa. Coupé par un seul pont d'une seule arche[7] construit en marbre, le canal est bordé, dans toute sa longueur, de palais de marbre aussi. Ils portent pour la plupart le caractère de l'architecture italienne. Quelques uns cependant offrent l'empreinte d'un style différent, style à qui l'on doit les plus beaux monumens qui ont été construits entre l'époque où l'architecture abandonna le système des Grecs, et celle où prévalut le système de Palladio. On reconnaît aussi dans plusieurs constructions vénitiennes, comme dans le palais Saint-Marc, le style de l'architecture mauresque, dont les Vénitiens avaient contracté le goût par leurs fréquens rapports avec l'Orient. Ce mélange des magnificences de trois siècles différens donne à Venise une physionomie toute particulière. Il n'y avait pas d'autre promenade alors à Venise que la grande place Saint-Marc et la petite, qui y est contiguë. Par son étendue et par l'architecture qui la décore, la grande place, autour de laquelle on peut circuler dans des galeries, me rappelait assez une de nos promenades les plus fréquentées. Sous le rapport de l'architecture, c'est le Palais-Royal, sans arbres, sans gazons, sans fleurs, sans eaux jaillissantes. Au bout est l'église Ducale. La petite place, _la Piacetta_, ouverte du côté de la mer, semble être l'avant-cour du palais ducal, monument remarquable par son caractère, et qui ressemble moins à la résidence d'un prince chrétien qu'à celle d'un prince maure. Sur le côté de la place qui regarde la mer, se dressent deux grandes colonnes de marbre apportées de Constantinople au XIIe siècle. Sur l'une était perché ce lion ailé qui est venu à Paris boire à la fontaine des Invalides; sur l'autre se tenait ou se tient, comme saint Siméon stylite, non pas à cloche-pied pourtant, un guerrier qui, au rebours des guerriers de tous les siècles, tient sa lance de la main gauche, et de la droite son bouclier. Ce gaucher-là est saint Théodore. Autour du palais sont plaqués plusieurs masques ou mascarons, à la bouche béante; je les aurais pris pour des ouvertures de boîtes établies par la poste aux lettres, si une inscription gravée sur une tablette de marbre, et placée au-dessus de chacune de ces bouches, ne m'eût indiqué leur véritable destination. C'est par ces bouches que les délateurs s'entretenaient avec les inquisiteurs d'État, ainsi que me l'apprirent ces deux mots: _Denunzie secrete_. L'espionnage et la délation étaient les principaux ressorts du gouvernement de Venise, qui, présent partout, n'était vu nulle part. Préoccupé comme je l'étais d'un sujet que je ne pouvais traiter convenablement sans bien connaître les moeurs civiles et politiques de la république la plus singulière qui ait existé, je ne voyais pas sans intérêt, quoiqu'en frémissant, les vestiges de ses anciennes institutions. Chaque promenade m'apportait le produit d'une étude. Faisons encore un tour à la place Saint-Marc. C'était le _forum_ vénitien, le rendez-vous des oisifs, des promeneurs, des femmes galantes, des nouvellistes, des charlatans de toute espèce. Toutes les industries avaient des représentans au milieu de cet éternel carnaval, et l'on ne traversait pas la foule qui s'y presse sans avoir coudoyé une fille, un missionnaire, un arlequin, un filou ou un inquisiteur. Au milieu des plaisirs, je sentais néanmoins qu'il me manquait quelque chose à Venise. Là, rien que de factice, hors la mer et le ciel, rien qui vous rappelle la nature. Vous êtes à Venise comme si vous étiez embarqué. Quand j'en sortis, il y avait trois semaines que je n'avais vu un arbre; je n'y avais même vu qu'un cheval qui, amené là par je ne sais quel hasard, passait sa tête à une fenêtre, et était là un objet de curiosité, comme chez nous un chameau. Des courses de gondole sur le grand canal, et des illuminations, tels sont les amusemens que le gouvernement donnait au peuple les jours de réjouissances publiques. Ajoutez à cela quelquefois un feu d'artifice tiré en plein jour pour prévenir les accidens que pourraient occasionner les mouvemens de la foule resserrée entre tant de canaux. C'est un luxe dont on aurait bien pu faire l'économie. Cependant les apprêts de l'expédition se poursuivaient. D'après des conférences que j'avais eues avec le général Gentili, j'avais rédigé en français et fait traduire en italien et en grec vulgaire les différentes pièces que nous voulions publier à notre arrivée; je les avais même fait imprimer, car on nous avait prévenu que nous ne trouverions pas d'imprimerie à Corfou; nulle part que ce soit, une république ou un monarque qui exerce le despotisme n'aime la presse. Digeon était venu me rejoindre; Villemanzy, par suite de sa bienveillance, m'ayant nommé payeur de l'expédition, je fis de cette place celle de mon soi-disant secrétaire, à qui j'en déléguai les émolumens. Avant de partir, j'adressai au général en chef, conformément aux instructions que j'en avais reçues, plusieurs lettres relativement à tout ce qui m'avait frappé pendant mon séjour à Venise. C'est le complément du compte que je viens de rendre ici. On les trouvera dans les notes qui suivent ce volume[8]. Dans un des cafés où, après le spectacle, j'allais achever, ou si l'on veut commencer la journée, car minuit appartient autant à la veille qu'au lendemain, je liai amitié avec quelques officiers recommandables à plus d'un titre, et particulièrement avec _Julien_, aide de camp du général Bonaparte, qui l'avait envoyé à Venise pour hâter les apprêts de notre expédition, et avec _Matera_, Napolitain, qui avait pris du service dans notre armée par suite de son attachement pour les principes de notre révolution, en conséquence desquels il avait été contraint à fuir de son pays. Jeunes tous les deux, ces militaires, qui se plaisaient peut-être par cela même qu'ils ne se ressemblaient pas, me divertissaient singulièrement par leur conversation. Elle n'était pas des plus graves, mais elle abondait en traits aussi plaisans qu'on peut en attendre de l'étourderie qui se permet tout et de la bonhomie qui ne s'offense de rien. Julien jouait avec Matera comme un écolier joue avec un jeune chien qui s'amuse de ce qu'on s'amuse de lui. Les scènes qu'improvisaient sans le savoir deux interlocuteurs d'esprit si différent valaient pour moi la plus piquante des comédies. Pas de trève à leurs saillies; pas de trève à leur rire, à ce rire que tout excite dans un âge où l'on ne voit que sujet de gaieté dans ce qui plus tard n'est que sujet de pitié. Rire pour eux c'était vivre, et ils se hâtaient de vivre; vivant plus en une heure que l'on ne vit en un jour, en un mois, en une année. Ils avaient raison. L'insouciance de l'avenir était instinct dans ces deux rieurs: ni l'un ni l'autre ne devait fournir une longue carrière. Deux ans s'étaient à peine écoulés, que Matera, rentré dans sa patrie à la suite de l'armée française, avait péri misérablement lorsque cette armée fut obligée d'évacuer sa conquête; et alors il y avait déjà un an que Julien avait été assassiné en Égypte par les Arabes. Je ne me rappelle pas sans tristesse leur gaieté, que je ne devais plus partager. Le 13 juin, tous les apprêts étant terminés, bien que le vent ne fût pas très-favorable, nous nous embarquâmes. Ce ne fut pas sans quelques regrets que je dis adieu à Venise; mais je me consolai en pensant que cet adieu ne serait peut-être pas éternel. En effet j'y reviendrai avant de retourner en France. LIVRE X. DE MAI 1797, AU MOIS D'AOÛT MÊME ANNÉE. CHAPITRE PREMIER. Considérations sur la chute de la république vénitienne.--Trajet de Venise à Corfou.--Le capitaine Bourdé.--Le capitaine Standelet.--Arrivée des Français dans les îles Ioniennes.--Quel était alors l'état de l'administration de ces colonies. Je n'ai pas pris l'engagement d'écrire l'histoire. Qu'on ne s'attende donc pas à trouver ici celle de la chute de la république de Venise. Pour raconter comment elle s'est opérée, il faudrait faire un livre. Si j'en ai le loisir, je n'en ai pas la volonté: j'ai peur des entreprises de longue haleine. Mais pour expliquer ce fait, c'est différent; quelques mots peuvent y suffire. Cette catastrophe, inévitable peut-être dans le mouvement imprimé à l'Europe par la révolution française, a été surtout déterminée par la fausse politique du gouvernement vénitien. Il avait été sage en refusant, avant l'invasion de nos troupes en Italie, de s'allier contre la France qu'il ne redoutait pas, avec l'Autriche qu'il redoutait; mais quand l'espace qui nous séparait des États Vénitiens eut été franchi par nos armées victorieuses, il fut bien malavisé de persister dans une neutralité qu'il n'avait pas les moyens de faire respecter. Les Autrichiens qui, à travers ces États, allaient secourir leurs provinces attaquées, y amenèrent nécessairement la guerre en se retirant. Après leurs défaites en Lombardie, Venise pouvait-elle défendre contre les vainqueurs ce territoire qu'elle n'avait pas pu fermer aux vaincus? Les Français en conquirent successivement toutes les places en les prenant sur les Autrichiens. Le sénat avait peut-être alors un moyen de prévenir la ruine de la république, c'était de s'allier avec le plus fort contre le plus faible. La crainte des principes français l'en empêcha. Il fit même le contraire en provoquant sous main dans ses provinces une révolte générale contre les Français, et en autorisant leur massacre en-deçà des Alpes, quand il crut leur armée compromise au-delà. À son retour, l'armée à laquelle il s'était montré hostile ne vit plus en lui qu'un ennemi, et le traita comme tel. N'était-ce pas de droit? Au reste, l'aristocratie vénitienne fut renversée plus encore par les principes français que par les armées françaises, et cela montre du moins que ses appréhensions avaient été fondées; mais avec plus d'habileté, si elle n'avait pas pu sauver la forme de son gouvernement, ne pouvait-elle pas du moins conserver l'indépendance à la république de Venise? Le sort des îles vénitiennes suivit celui de Venise. Le général de l'armée d'Italie s'empressa pour plus d'un motif d'en prendre possession; elles lui assuraient la propriété de l'Adriatique dont Corfou est la clé; elles ouvraient à notre flotte un port de plus dans la Méditerranée; elles nous livraient le complément de la marine de Saint-Marc dont nous n'avions trouvé à Venise que des débris, et dont le reste devait se trouver à Corfou où stationnait l'armée navale. De plus, il fallait, en usant de vitesse, prévenir les puissances à qui ces îles convenaient; à Naples qui songeait à faire valoir sur elles de vieilles prétentions; à l'Angleterre qui ne tarderait guère à les convoiter; à la Russie qui avait déjà lié des intelligences avec les insulaires dont neuf dixièmes sont, ainsi qu'elle, de la communion grecque. L'escadre mit à la voile le 13 juin 1797. Elle était composée de deux frégates françaises, _la Sensible_ et _l'Artémise_, de plusieurs vaisseaux vénitiens de diverses grandeurs, et même de galères. Vu l'urgence et vu le dépenaillement où se trouvait la marine ducale, on avait armé tout ce qui pouvait tenir la mer. Cette escadre portait quinze cents hommes. Les vaisseaux vénitiens étaient commandés par des officiers vénitiens qui, pour la plupart, devaient leur grade à la circonstance. L'un d'eux, capitaine marchand, qui portait le titre d'amiral depuis la révolution, prétendait en cette qualité commander la flottille; on ne lui contestait pas son titre, mais force lui fut néanmoins d'obéir à un simple capitaine de frégate français, qui commandait _la Sensible_, le capitaine Bourdé. La fermeté que celui-ci montra en cette occasion démontra si pleinement à ce pantalon[10] la vanité de ses prétentions qu'il n'osa plus les reproduire de toute la campagne. L'amiral vénitien conçut qu'il serait difficilement le maître là où il y avait quinze cents Français plus disposés à le jeter à la mer qu'à lui obéir. La traversée fut longue, soit parce que le vent nous manqua souvent, soit parce que l'allure pesante des bâtimens de Saint-Marc secondait la mauvaise volonté du gouvernement provisoire qui les avait armés. Quand on va de conserve, c'est le train du plus mauvais marcheur qui règle celui du convoi. J'étais à bord de _la Sensible_; je n'eus que lieu de m'en féliciter. Le capitaine Bourdé était un excellent homme. À l'instruction nécessaire aux gens de sa profession, il joignait celle qu'on acquiert par les voyages. De plus, il avait le goût de la littérature et se plaisait à en entendre parler. Ses conversations abrégèrent souvent pour moi l'ennui de la route. Il ne négligeait d'ailleurs aucun moyen de me la rendre agréable ou du moins supportable. Un matin il m'éveille: «Voulez-vous voir une trombe?» me dit-il. En effet, il s'en formait une à l'horizon. Je la vis, tournoyant sur elle-même, se placer comme une colonne entre les nuages et la mer, et se dissoudre en quelques minutes. Heureusement ce terrible phénomène ne menaçait-il personne, et se manifestait-il à trois ou quatre lieues de nous. Rien de désolant pour les passagers comme le calme plat. L'immobilité du pénon qui pend perpendiculairement à la verge à laquelle il est attaché, vous désespère. On aimerait mieux le voir agité par le vent contraire. Sur treize jours nous en passâmes huit au moins sans plus avancer qu'un vaisseau à l'ancre. Pour nous distraire alors, nous faisions mettre la chaloupe en mer, et l'on se visitait réciproquement. Dans une de ces visites, je fis connaissance avec le capitaine Standelet qui commandait _l'Artémise_; brave homme s'il en fut, vrai loup de mer. Rien ne le prouve comme le récit de ses aventures. En voici un échantillon. Standelet est de Dunkerque. Il avait servi d'abord dans la marine marchande, et fait quantité de voyages sur des bâtimens de commerce. Il avait même, je crois, fait quelques courses comme corsaire. Quand la défection de la plupart des officiers de la marine royale laissa la majeure partie de nos vaisseaux sans commandans, Standelet fut nommé capitaine d'un petit bâtiment, d'un brick ou d'une corvette, je ne sais. Il s'était signalé dans plusieurs rencontres par une habileté égale à sa bravoure, et avait ramené plusieurs prises dans nos ports, quand attaqué par un bâtiment de force supérieure au sien, il est pris à son tour. On le conduisait avec deux de ses officiers à Plymouth, sur son propre bord. Ne se défiant pas de trois hommes, le lieutenant anglais qui commandait la prise, et dont l'équipage était aussi nombreux que la prudence l'exigeait, prenait le frais sur le pont avec deux de ses officiers. Le reste de son monde était dans l'entrepont. «Je me charge de celui-là, chargez-vous de ceux-ci», dit Standelet à ses hommes; et les trois Anglais sont jetés à la mer; puis, fermant l'écoutille, il s'empare de la manoeuvre, vire de bord, et gouverne sur France. Il y touchait, quand par malheur il rencontre un second vaisseau anglais. On s'aborde. Standelet se bat en désespéré, tue encore quelques soldats au roi George; mais, accablé par le nombre, et mis hors de combat par plusieurs coups de sabres qui lui coupèrent les nerfs du bras droit, il est fait prisonnier de nouveau, et remis dans le chemin de Plymouth. Arrivé là, il s'attendait à être traité avec la dernière rigueur. Les Anglais délivrés criaient vengeance; l'amirauté ne leur donna cependant pas satisfaction. Comme il était constant que le capitaine français n'avait pas engagé son honneur, «Pourquoi ne vous gardiez-vous pas?» leur répondit-on; et loin de maltraiter Standelet, on eut pour lui tous les égards que réclamaient ses blessures et que commandait son courage. Bien plus, après avoir reçu sa parole, on lui permit d'aller à Londres se faire traiter, et attendre qu'il fût échangé. Là, il fut l'objet de la curiosité publique comme il l'avait été à Plymouth. Chacun voulait voir un si brave homme. Il n'eût pas été plus honoré en France en y amenant sa prise, qu'il ne le fut en Angleterre, où il était amené prisonnier. Le 16 juillet enfin, nous reconnûmes les côtes de Corfou. Dès que nous fûmes entrés dans le canal qui sépare cette île de l'Épire, impatient de prendre terre, je me jetai dans une chaloupe. Le temps était superbe dans la plus riche acception du terme. Je ne puis oublier l'aspect que la nature offrait ce jour-là. Jamais l'azur du ciel ne m'avait paru si pur; jamais la mer ne s'était montrée à moi teinte d'un bleu aussi céleste. C'est ce jour-là que, pour la première fois, je compris le sens de _coeruleus_ que Virgile donne à l'Océan, qui jusqu'alors m'avait paru plus verdâtre que bleuâtre. D'où lui venait cette couleur si suave? Est-ce du ciel qu'il réfléchissait? L'illusion était si forte, que plusieurs fois je puisai de l'eau dans le creux de ma main pour m'assurer que cette eau n'était pas imprégnée d'une matière _cérulée_. Cette teinte d'indigo, elle ne la perdait pas, même dans le flot qui oscillait près des lames du cuivre rouge dont notre frégate était doublée. J'eus dans ce court trajet un singulier camarade de voyage. C'était un de ces hommes qui trouvent une patrie partout, parce qu'ils n'ont pas de patrie réelle; c'était un de ces aventuriers que les tourmentes populaires naturalisent successivement dans tous les pays qu'ils viennent agiter, et qui, de bandits qu'ils étaient, deviennent en un moment, et pour un moment, des citoyens. Celui-là avait fortement contribué à la révolution de Venise, et son effroyable _libéralisme_ lui donnait une grande influence sur la multitude. Le nouveau gouvernement vénitien, qui voyait dans les services de cet homme le mal qu'il pouvait faire, s'était empressé de le récompenser. Il avait permis qu'il prît l'uniforme et les épaulettes de je ne sais quel grade, dans une légion qui n'existait pas; et, sous apparence de lui donner une mission de confiance, il l'avait envoyé à Corfou, certain que l'autorité française le mettrait à la raison, comme cela se fit. On ne saurait se faire une idée exagérée de la férocité de ce Maltais, car il était né à Malte. Après nous avoir raconté quantité de prouesses dont la plus honorable eût mérité la corde, il en vint au chapitre des haines et de la vengeance, de _la vendetta_. «J'avais juré de le tuer», dit-il avec une expression qui ne peut se rendre, en terminant le récit d'un démêlé qu'il avait eu avec un misérable de son espèce; «j'avais juré de le tuer! Voyez si j'ai tenu parole»; et tirant de sa poitrine un lambeau qui était suspendu à son cou par un cordon, comme un scapulaire: «Voilà tout ce qui reste de lui!» poursuivit-il en déchirant avec les dents ce lambeau de chair humaine. Ce misérable fit horreur même aux plus grossiers de nos matelots. Quelques heures après nous arriva l'escadre. Le débarquement s'opéra sans difficulté. Le général Gentili prit, dans la citadelle, l'hôtel que le provéditeur général occupait. En qualité de commissaire du gouvernement, je fus installé dans le logement du provéditeur de terre. Digeon y vint habiter avec moi: je fus d'autant plus heureux de l'avoir amené, qu'indépendamment d'un ami, je trouvai en lui un homme qui entendait parfaitement la comptabilité. Sans lui, je ne sais comment je me serais tiré de la mienne. Je ne puis rien faire de mieux, pour donner une idée de l'état des choses à Corfou lors de notre arrivée, que de renvoyer le lecteur à la lettre où j'en rendis compte au général en chef. Il la trouvera à la fin de ce volume[13]. Le premier soin du général Gentili, après avoir assuré la subsistance de la troupe, fut d'organiser le gouvernement de l'île, opération à laquelle je devais concourir. Comme nous étions d'accord sur les principes, il s'en remit absolument à moi pour le reste. Des despotismes, le plus dur, sans contredit, c'est celui des républiques. Celui de Saint-Marc, si pesant pour les provinces de terre ferme, l'était bien plus encore pour les îles. Pas d'autres lois là que le bon plaisir des provéditeurs, qui pouvaient tout ce que Verrès avait pu en Sicile. Point de frein pour leur cupidité, point de bornes à leurs exactions: tout y était pour eux un objet de trafic, tout, à commencer par la justice; tout y était taxé, l'impunité du crime à commettre comme la rémission du crime commis. En vain les anciennes lois avaient-elles soumis ces proconsuls à la surveillance de certains agens, qui, tous les cinq ans, allaient juger par eux-mêmes de l'état des choses, et recueillir sur les lieux les plaintes que les colons n'auraient pas pu faire parvenir à la métropole: ces nobles ne remplissaient pas toujours leur mission avec scrupule. Indulgens pour des fautes qu'ils avaient commises ou qu'ils pourraient commettre, ils passaient la rhubarbe dans l'espérance qu'on leur passerait le séné; et, pour l'ordinaire, moins sévères pour la faute que pour la manière dont elle avait été commise, ils ne dénonçaient que le scandale. Comme il était de notoriété publique qu'un noble n'était envoyé dans les îles que pour y faire sa fortune, il leur semblait injuste de le punir pour avoir rempli sa mission, pour peu qu'il l'eût fait décemment. L'art consistait à faire concorder, dans l'exploitation de sa place, la décence avec la cupidité, et aussi avec la célérité; car, ne pouvant pas rester plus de seize mois en place, il n'avait pas de temps à perdre: il lui fallait mettre les morceaux doubles. «Comme ils ont peu de part aux biens dont ils ordonnent, Dans le champ du public largement ils moissonnent, Assurés que chacun leur pardonne aisément, Espérant après eux un pareil traitement.» CORNEILLE, _Cinna_. CHAPITRE II. Organisation de l'administration de Corfou.--Émeutes, conspirations.--Pourquoi formées; comment déjouées. Corfou se trouvait soustraite au joug de cette odieuse aristocratie; mais quel gouvernement substituer à celui des exacteurs vénitiens? En se laissant aller à l'impulsion de la révolution, on pouvait la placer sous une autre tyrannie, sous celle de la démagogie. Pour éviter cet inconvénient, le mieux était de faire pour les îles ce que le général Bonaparte avait fait pour la métropole, où l'autorité municipale avait remplacé celle du sénat, mais n'avait, en réalité, que l'administration de la ville où le général français gouvernait. Il fut donc convenu qu'une municipalité serait formée à Corfou, à l'instar de celle de Venise, et qu'elle se composerait de citoyens domiciliés dans l'île, et connus par leurs lumières et leur droiture. Nous en déterminâmes le nombre à vingt-quatre. Pour populariser cette institution, dont les membres devaient être nommés par le général sur ma proposition, je pensai qu'il ne fallait pas faire ce choix sans avoir consulté l'opinion publique; et, pour la connaître sans convoquer aucune assemblée de quelque, nature que ce fût, voici comment je m'y pris. J'engageai dix des habitans les plus à même de m'éclairer sur ce choix, à me donner chacun une liste de quarante citoyens des plus recommandables par les qualités ci-dessus énoncées; et après avoir extrait de ces listes, qu'ils avaient faites à l'insu des uns des autres, les vingt-quatre noms qui s'y trouvaient le plus fréquemment reproduits, j'en formai une liste définitive. Par suite de l'esprit de justice qui m'avait suggéré cette idée, j'avais pensé devoir admettre dans la composition de la municipalité les sectateurs des croyances diverses dans une proportion à peu près semblable à celle où ces croyances entraient dans la population du pays, qui se forme de catholiques romains, de schismatiques grecs et de Juifs, mais qui pour la plus grande partie suit le rite grec. Ainsi quatre mille Latins étaient représentés par quatre magistrats sur ma liste, où deux seulement représentaient deux mille Juifs; les dix-huit autres noms appartenaient à des Grecs. Idée plus philosophique que politique, ou plutôt mauvaise idée. C'était seulement déplacer le centre d'oppression; nous en eûmes bientôt la preuve. La municipalité ayant été nommée d'après la liste proposée, nous l'installâmes solennellement. Nous ne négligions cependant aucun moyen de nous concilier la confiance de la population. Le général nous conduisit le même jour en visite chez les chefs respectifs des différentes croyances, chez l'archevêque, chez le proto-papa et chez le rabbin, et après les avoir reçus tous trois le même jour à sa table, il alla avec nous dîner chez chacun d'eux successivement. Il eût été à désirer qu'à son exemple chacun de ces grands-prêtres nous eût réunis chez lui avec les chefs des religions rivales de la sienne, mais cela eût été trop beau; en les amenant à boire ensemble en maison tierce, on avait fait plus qu'il ne semblait possible de faire. Les choses néanmoins paraissaient marcher d'elles-mêmes. Persuadés que la population ne pouvait qu'être favorable à une administration tirée de son sein et nommée sous sa dictée, nous pensions n'avoir plus qu'à entretenir le mouvement imprimé à l'administration, quand, trois jours après l'installation de nos magistrats, éclate la plus imprévue des émeutes[14]. La fermeté du général Gentili réprima la sédition: sa douceur semblait devoir en prévenir le retour; mais nous reconnûmes bientôt que l'esprit de résistance qui venait de se manifester était plutôt assoupi qu'étouffé, et que les Grecs de cet âge ne le cèdent en ruse et en dissimulation ni aux Grecs du moyen âge, ni aux Grecs des temps héroïques. Comprenant mal la liberté, et ne comprenant pas du tout l'égalité, de sujets des Vénitiens qu'ils étaient, ils se croyaient devenus leurs souverains. Pour eux, la liberté était le droit d'opprimer leurs anciens oppresseurs; bien plus, le droit d'opprimer tout ce qui n'était pas de leur communion, ce que ne démontrait que trop la dureté qu'ils témoignaient pour les Latins, et le mépris qu'ils affectaient pour les Juifs. Notre système ne les satisfaisait donc pas; il ne satisfaisait pas non plus les Latins, à qui il donnait des égaux dans leurs inférieurs; il ne satisfaisait pas même les Juifs, qui n'avaient la prétention de s'égaler à personne. Résignés, de temps immémorial, à la condition que le préjugé leur avait faite, mais dont les bénéfices qu'ils recueillaient en conscience aux dépens d'une nation étrangère les dédommageaient largement, les enfans d'Israël s'affligeaient qu'on pensât à les en tirer[15]. L'égalité que la révolution leur apportait, et que la population leur contestait, ne valait pas pour eux la sécurité qu'elle leur coûtait, et les honneurs où nous les appelions leur paraissaient achetés trop cher par les outrages qu'ils leur attiraient. L'expérience nous démontra que, tout en mécontentant les Latins, nous avions trop fait pour les Juifs au sens des Juifs, et pas assez fait pour les Grecs au sens des Grecs, s'entend. Ne négligeant aucun moyen pour s'emparer du pouvoir, les Grecs, qui voyaient en nous un obstacle continuel à tout empiètement sur les droits communs, pensèrent qu'il n'était pas impossible de se débarrasser de nous, et que soixante mille hommes pouvaient venir à bout de quinze cents Français. Une conspiration se formait donc; mais comme la population, plus ménagée par nous qu'elle ne l'avait été par les Vénitiens, n'y serait pas facilement entrée pour des intérêts purement politiques, on mit en jeu les intérêts de la religion. Corfou possède une relique des plus vénérée en Orient: c'est le corps entier de saint Spiridion, lequel est encagé sous glace, entre des grilles qui permettent de le voir, mais qui ne lui permettent pas de sortir; ce bon évêque y dort sous la protection de trois serrures, dont, et pour cause, les clefs étaient déposées entre trois mains différentes: l'une dans celle du provéditeur général, l'autre dans celle du baile; quant à la troisième, elle restait chez la famille _Hongaro_, à qui appartenait ce squelette, et qui desservait la chapelle où il est honoré. Par la distribution des clefs, le gouvernement, en conservant à cette famille une propriété qui n'est pas des moins productives, empêchait qu'elle n'en abusât et qu'elle ne fît sortir cette sainte carcasse de son cercueil, miracle qui ne se fût pas opéré sans inconvéniens pour lui, car ce saint ne se dressait pas sur ses pieds, dans les temps où cela lui était permis, que tout n'entrât en danse dans l'île; c'était le signal d'un mouvement auquel les prêtres grecs donnaient la direction qu'il leur plaisait. Par suite de la précaution que les Vénitiens avaient prise, ce miracle ne pouvait plus s'opérer qu'avec le concours de trois volontés; aussi ne s'opérait-il plus. Les _Hongaro_, à la faveur de l'ignorance où nous pouvions être de ces faits, avaient essayé de s'emparer de ces trois clés. Le baile, qui, tout furieux, avait quitté Corfou à notre arrivée, leur avait livré sa clé dans l'espérance qu'ils en abuseraient. Mais le provéditeur général, homme plein de droiture et de probité, ne leur avait pas livré la sienne[16]. Elle était chez moi; ces capellans ne l'ignoraient pas et se flattaient de me l'escamoter. Mais comme je savais de quelle importance il était de la garder, je m'étais constamment refusé même à la leur laisser voir, quelques soins que leur chef, homme spirituel et instruit, et rusé surtout, qui tous les matins venait me parler d'Homère, se donnât pour s'insinuer dans ma confiance. Voyant qu'il leur fallait renoncer à faire un miracle, nos gens s'y prirent d'une autre manière pour remuer la population. Feignant une inquiétude fondée, disaient-ils, sur des avis certains, ils me prient de faire placer à la porte de leur chapelle un corps-de-garde pour empêcher qu'elle ne soit pillée par des brigands avides des trésors qu'elle renferme. En effet, elle contenait une quantité considérable de chandeliers, de lampes et autres ustensiles nécessaires au culte, en argent, en or même, que les dévots y avaient apportés de toutes les parties de l'Orient. Quoique ces craintes ne me parussent pas fondées, les croyant sincères, je fis accorder à la famille _Hongaro_ la garde qu'elle demandait, et, sur ses instances, je décidai même le général à venir, accompagné de son état-major, rendre avec moi visite à leur momie. J'appris bientôt dans quel but réel ils avaient sollicité cette faveur. Plusieurs lettres, et une entre autres signée _Loverdo_[17], m'engagèrent à redoubler de surveillance. On me disait que des émissaires partis de la ville, et répandus dans toute l'île, se prévalaient du poste établi auprès de la chapelle, et de la visite que nous avions faite à saint Spiridion, pour nous accuser auprès des habitans de la campagne de vouloir nous approprier ses richesses, dont le général lui-même avait été faire l'inventaire. Je savais d'ailleurs que, profitant de l'ignorance où nous étions de leur dialecte, ces promoteurs de sédition accréditaient ces bruits dans la ville en notre présence même, et que, entre autres, un officier vénitien, nommé _Danieli_, avait osé nous imputer cette intention dans le café le plus fréquenté de Corfou, en présence de la famille _Hongaro_ qui ne l'avait pas démenti. Ces tartufes se flattaient qu'au premier jour de marché éclaterait une insurrection plus grave que la première, et que notre extermination en serait la conséquence. Persuadé qu'en circonstance pareille il vaut mieux déjouer la ruse par la ruse, que de recourir à la force, et qu'on est toujours le plus fort dès qu'on est le plus fin, j'envoyai aux trois _Hongaro_ l'ordre de se rendre chez moi, et j'eus avec le papa _Pietro_, chef de cette famille, la conversation suivante en italien que je parlais fort mal, mais que j'entends assez bien pour répondre de la fidélité de cette traduction. «_Sior commissario_, me dit ce vieux matois, qui ressemblait singulièrement à feu de Lalande, car il ressemblait singulièrement à un singe[18], vous nous voyez tout surpris de l'ordre que nous venons de recevoir. Pourquoi nous mander tous trois? Il n'y a pas un _Hongaro_ pour le moment à la chapelle. «--Papa _Piero_, c'est ainsi qu'on le nommait par syncope, papa _Piero_, craindriez