The Project Gutenberg EBook of Mmoires d'un artiste, by Charles Gounod

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Title: Mmoires d'un artiste

Author: Charles Gounod

Release Date: January 15, 2008 [EBook #24325]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MMOIRES D'UN ARTISTE ***




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              CHARLES GOUNOD

                 MMOIRES

               D'UN ARTISTE



                  PARIS
          CALMANN LVY, DITEUR
RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

           LA LIBRAIRIE NOUVELLE

                  1896

Droits de traduction et de reproduction rservs
pour tous les pays, y compris la Sude, la Norvge et la Hollande.

PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--16034-7-45.--(Encre Lorilleux).




AVERTISSEMENT


Les pages qu'on va lire sont un rcit des vnements qui ont le plus
intress ma vie d'artiste, des impressions que j'en ai ressenties, de
l'influence qu'ils ont pu exercer sur ma carrire, et des rflexions
qu'ils m'ont suggres. Sans m'abuser sur le degr d'intrt qui peut
s'attacher  mon individu, je crois que le rcit exact et simple d'une
existence d'artiste offre des enseignements utiles, qui, parfois, se
cachent sous un fait ou sous un mot sans importance apparente, mais qui
se rencontrent avec la disposition d'esprit ou le besoin du moment. Le
fait le plus indiffrent, le mot le moins prmdit est souvent une
opportunit; j'en ai fait l'exprience, et ce qui m'a t utile ou
salutaire peut l'tre  d'autres.

Dans des Mmoires, on a beaucoup, on a mme  chaque instant  parler
de soi. J'ai tch de le faire avec impartialit dans mes jugements; je
l'ai fait avec exactitude et vracit dans le rcit des vnements, ou
lorsqu'il s'agit de rapporter les paroles d'autrui  mon sujet. J'ai dit
avec sincrit ce que je pense de mes ouvrages; mais le hibou se
trompait dans son jugement sur ses petits, et je ne suis pas plus que
lui  l'abri de l'illusion. Le temps, s'il s'occupe de moi, donnera la
mesure de mes apprciations; c'est  lui que je m'en rapporte pour me
mettre  ma place, comme il fait de toute chose, ou pour m'y remettre
si j'en suis sorti.

       *       *       *       *       *

Ce rcit est un tmoignage de vnration et d'amour envers l'tre qui
nous donne le plus d'amour en ce monde, une _mre_. La mre est,
ici-bas, la plus parfaite image, le rayon le plus pur et le plus chaud
de la Providence; son intarissable sollicitude est l'manation la plus
directe de l'ternelle sollicitude de Dieu.

Si j'ai pu tre, ou dire, ou faire quelque peu que ce soit de bon
pendant ma vie, c'est  ma mre que je l'aurai d; c'est  elle que je
veux en restituer le mrite. C'est elle qui m'a nourri, qui m'a lev,
qui m'a _form_: non pas  son image, hlas! c'et t trop beau; et ce
qui en a manqu n'a pas t de sa faute, mais de la mienne.

Elle repose sous une pierre simple comme l'a t sa vie.

Puisse ce souvenir d'un fils bien-aim laisser sur sa tombe une couronne
plus durable que nos _immortelles d'un jour_, et assurer  sa mmoire,
au del de ma vie, un respect que j'aurais voulu pouvoir rendre
ternel!




I

L'ENFANCE


Ma mre naquit  Rouen, sous le nom de Victoire Lemachois, le 4 juin
1780. Son pre appartenait  la magistrature. Sa mre, une demoiselle
Heuzey, tait doue d'une intelligence remarquable et de merveilleuses
aptitudes pour les arts. Elle tait pote, musicienne; elle composait,
chantait, jouait de la harpe, et j'ai souvent ou dire  ma mre qu'elle
jouait la tragdie comme mademoiselle Duchesnois et la comdie comme
mademoiselle Mars.

Un ensemble aussi rare de dons naturels et exceptionnels la faisait
rechercher par les personnes les plus distingues de la haute socit,
les d'Houdetot, les de Mortemart, les Saint-Lambert, les d'Herbouville,
dont elle tait, littralement, l'enfant gte.

Mais, hlas! les facults qui font le charme et la sduction de la vie
n'en assurent pas toujours le bonheur. La paix du foyer s'accommode
difficilement d'une disparit totale de gots, de tendances,
d'instincts, et c'est un rve dangereux que de vouloir assujettir les
ralits de l'existence au rgne de l'idal. Aussi l'harmonie ne
tarda-t-elle gure  dserter un intrieur d'o tant de dissemblances
conspiraient  la bannir. L'enfance de ma mre en reut le douloureux
contre-coup, et sa vie devint srieuse  l'ge qui devait encore ignorer
le souci.

Mais Dieu l'avait doue d'une me robuste, d'une haute raison et d'un
courage  toute preuve. Prive des premiers soins de la vigilance
maternelle, rduite  apprendre seule la lecture et l'criture, c'est
par elle seule encore qu'elle acquit les premires notions du dessin et
de la musique, dont elle allait tre bientt oblige de se faire un
moyen d'existence.

La Rvolution venait de faire perdre  mon grand-pre sa position  la
cour de Rouen. Ma mre ne songea plus qu' travailler pour se rendre
utile. Elle chercha  donner des leons de piano; elle en trouva et
commena ainsi, ds l'ge de onze ans, cette vie laborieuse  laquelle
elle devait plus tard, devenue veuve, demander le moyen d'lever ses
enfants.

Stimule par un dsir de faire toujours mieux, et par une conscience du
devoir qui dirigea et domina son existence tout entire, elle comprit
que, voulant enseigner, il fallait apprendre ce qui constitue l'autorit
de l'enseignement. Elle rsolut donc de chercher, auprs de quelque
matre en renom, des conseils qui pussent  la fois affermir son crdit
et rassurer sa conscience. Pour atteindre son but, elle mit de ct,
petit  petit,--sou par sou, peut-tre,--une part du pauvre argent que
lui rapportait sa modeste clientle, et, quand elle eut conomis la
somme ncessaire, elle prit le _coche_,--qui mettait alors trois jours
pour aller de Rouen  Paris,--et courut tout droit chez Adam, professeur
de piano au Conservatoire, et qui fut le pre d'Adolphe Adam, l'auteur
du _Chalet_ et de tant d'autres charmants ouvrages. Adam la reut avec
bienveillance; il l'couta avec attention et distingua de suite, chez
elle, les qualits qui maintiennent et consolident l'intrt accord
d'abord  d'heureuses aptitudes. Ma mre ne pouvant, en raison de son
jeune ge, s'installer  Paris pour y recevoir, d'une faon rgulire et
suivie, les conseils d'Adam, il fut convenu qu'elle ferait, tous les
trois mois, le voyage de Rouen  Paris, pour venir prendre une leon.

Une leon tous les trois mois! C'tait, on en conviendra, une pauvre
ration, en apparence du moins, pour penser qu'elle pt tre profitable.
Mais il y a des mes qui sont une dmonstration vivante de la
_multiplication des pains_ dans le dsert, et l'on verra, par bien
d'autres exemples, au cours de ce rcit, que ma mre tait une de ces
mes-l.

Cette femme, qui devait se faire, plus tard, un si solide et si lgitime
renom dans le professorat, n'tait pas, ne pouvait pas tre une lve 
rien laisser perdre des rares et prcieuses instructions de son matre.
Aussi Adam fut-il merveill des progrs qu'il constatait d'une leon 
l'autre; et, plus sensible encore au courage de sa jeune lve qu' ses
capacits musicales, il obtint pour elle la livraison gratuite d'un
piano qui pt lui permettre d'tudier assidment sans avoir le souci ni
porter le fardeau d'une location, qui, si peu coteuse qu'elle ft,
reprsentait encore un gros impt pour un si mince budget.

 quelque temps de l, survint, dans l'existence de ma mre, un
vnement qui eut sur son avenir une influence dcisive.

Les matres en vogue,  cette poque, pour la musique de piano, taient
les Clementi, les Steibelt, les Dussek, etc. Je ne parle pas de Mozart
qui dj,  la suite de Haydn, rayonnait sur le monde musical, ni du
grand Sbastien Bach qui, depuis un sicle, tait devenu, par son
immortel recueil de Prludes et Fugues connu sous le nom de _Clavecin
bien tempr_, le code insurpassable de l'tude du clavier et comme le
brviaire de la composition musicale. Beethoven, jeune encore, n'avait
pas atteint la clbrit que devait lui conqurir son oeuvre de gant.

Ce fut alors qu'un musicien allemand, violoniste de mrite, Hullmandel,
contemporain et ami de Beethoven, vint se fixer en France, dans le
dessein de s'y crer une clientle de leons d'accompagnement.
Hullmandel fit un sjour  Rouen, et voulut y entendre plusieurs des
jeunes personnes qui passaient pour tre le mieux organises au point de
vue musical. Une sorte de concours s'ouvrit: ma mre y prit part et eut
l'honneur d'tre tout particulirement distingue et flicite par
Hullmandel, qui la dsigna de suite comme capable de recevoir ses leons
et de se faire entendre avec lui dans les maisons o l'on cultivait
passionnment et srieusement la musique.

Ici s'arrtent, pour moi, les renseignements que je tiens de ma mre sur
son enfance et sa jeunesse. Je ne sais plus rien de sa vie jusqu'
l'poque de son mariage, qui eut lieu en 1806. Elle avait alors
vingt-six ans et demi.

       *       *       *       *       *

Mon pre, Franois-Louis Gounod, n en 1758, avait, au moment de son
mariage, un peu plus de quarante-sept ans. C'tait un peintre distingu,
et ma mre m'a dit souvent qu'il tait considr comme le premier
dessinateur de son temps par les grands artistes ses contemporains,
Grard, Girodet, Gurin, Joseph Vernet, Gros et autres. Je me rappelle
un mot de Grard que ma mre racontait avec un bien lgitime orgueil.
Grard, entour de gloire et d'honneurs, baron de l'Empire, possesseur
d'une grande fortune, avait de fort beaux quipages. Sortant, un jour,
en voiture, il rencontra, dans les rues de Paris, mon pre qui tait 
pied. Aussitt il s'cria:

--Gounod!  pied! quand moi je roule carrosse! Ah! c'est une honte!

Mon pre avait t lve de Lpici, en mme temps que Carle Vernet (le
fils de Joseph et le pre d'Horace). Il avait concouru,  deux reprises
diffrentes, pour le grand prix de Rome. Un trait de sa jeunesse
montrera combien taient scrupuleuses sa conscience et sa modestie
d'artiste et de condisciple. Le sujet du concours tait _la Femme
adultre_. Parmi les concurrents dont mon pre faisait partie, se
trouvait le peintre Drouais, dont tout le monde connat le remarquable
tableau qui lui valut le grand prix. Mon pre avait t admis par
Drouais  voir son oeuvre de concours: il dclara sincrement  son
camarade qu'il n'y avait pas de comparaison possible entre leurs deux
tableaux, et, de retour dans sa loge, il creva sa toile, la jugeant
indigne de figurer  ct de celle de Drouais. Cela donne la mesure de
cette probit artistique qui ne balanait pas un instant entre la voix
de la justice et celle de l'intrt personnel.

Homme instruit, esprit dlicat et cultiv, mon pre eut, toute sa vie,
une sorte d'effroi  la pense d'entreprendre une grande oeuvre. Dou
comme il l'tait, peut-tre est-ce dans une sant assez frle qu'il faut
chercher l'explication de cette rpugnance; peut-tre aussi faut-il
tenir compte d'un extrme besoin d'indpendance qui lui faisait redouter
de s'engager dans un travail de longue haleine. L'anecdote suivante en
fournira un exemple.

M. Denon, alors conservateur du Muse du Louvre, et en mme temps, je
crois, surintendant des muses royaux de France, avait pour mon pre
beaucoup de sympathie et faisait grand cas de son talent comme
dessinateur et comme graveur  l'eau-forte. Il proposa un jour  mon
pre l'excution d'un recueil de gravures  l'eau-forte destin 
reproduire la collection composant le Cabinet des mdailles, et lui
assurait, en retour, et jusqu' l'achvement de ce travail, un revenu
annuel de dix mille francs. Pour un mnage qui n'avait rien, c'tait,
dans ce temps-l surtout, une fortune; et il y avait  faire vivre un
mari, une femme et deux enfants. Mon pre refusa net, se bornant 
quelques portraits et  des lithographies qu'on lui commandait, et dont
plusieurs sont des oeuvres de premier ordre, conserves encore
aujourd'hui dans les familles pour lesquelles elles avaient t
excutes.

Au reste, dans ces portraits mme qui rvlaient un sentiment si fin, un
talent si sr, la vaillante nergie de ma mre tait souvent
indispensable pour que la tche ft mene jusqu'au bout. Combien d'entre
eux seraient rests en route, si elle n'y avait pas mis la main! Que de
fois elle a d charger et nettoyer elle-mme la palette! Et ce n'tait
pas tout. Tant qu'il ne s'agissait que du ct humain du portrait, de
l'attitude, de la physionomie, des lments d'expression du visage, les
yeux, le regard, l'tre intrieur en un mot, c'tait tout plaisir, tout
bonheur! Mais, quand il fallait en venir au dtail des accessoires,
manchettes, ornements, galons, insignes, etc., oh! alors, la dfaillance
arrivait; l'intrt n'y tait plus; il fallait de la patience; c'est l
que la pauvre pouse prenait la brosse et endossait la partie ingrate de
la besogne, achevant, par l'intelligence et le courage, l'oeuvre
commence par le talent et abandonne par la crainte de l'ennui.

Mon pre, outre son travail de peintre, avait heureusement consenti 
ouvrir chez lui un cours de dessin, qui, non seulement amenait  la
maison un peu du ncessaire pour vivre, mais qui devint, comme on le
verra plus loin, le point de dpart de la carrire de ma mre comme
professeur de piano.

Tel fut le train plus que modeste de notre pauvre maison, jusqu' la
mort de mon pre, qui eut lieu le 4 mai 1823,  la suite d'une fluxion
de poitrine. Il tait g de soixante-quatre ans. Ma mre restait veuve
avec deux enfants, mon frre an, g de quinze ans et demi, et moi,
qui allais avoir cinq ans le 17 juin.

       *       *       *       *       *

En mourant, mon pre emportait avec lui le gagne-pain de la famille. Je
dirai maintenant comment ma mre, par son nergie virile et son
incomparable tendresse, nous rendit, et au del, la protection et
l'appui du pre qui nous tait enlev.

Il y avait,  cette poque, quai Voltaire, un lithographe nomm
Delpech,--dont le nom se voyait encore longtemps aprs sur la faade de
la maison qu'il avait habite.

 peine devenue veuve, ma mre courut chez lui.

--Delpech, lui dit-elle, mon mari n'est plus; me voil seule avec deux
enfants  nourrir et  lever; je dois tre dsormais leur pre en mme
temps que leur mre; je travaillerai pour eux. Je viens vous demander
deux choses: comment taille-t-on le crayon lithographique? comment
prpare-t-on la pierre  lithographier?... Je me charge du reste, et je
vous prie de me procurer du travail.

Le premier soin de ma mre fut d'annoncer qu'elle conserverait et
continuerait le cours de dessin de mon pre, si les parents des lves
voulaient bien y consentir.

Il n'y eut qu'une voix pour saluer la vaillante initiative de cette
noble et gnreuse femme qui, au lieu de s'abattre et de s'ensevelir
dans sa douleur de veuve, se relevait et se redressait dans son
dvouement et dans sa tendresse de mre. Le cours de dessin fut donc
maintenu et s'augmenta mme rapidement d'un assez grand nombre de
nouvelles lves. Cependant, comme ma mre, tout en dessinant fort bien,
tait excellente musicienne, les parents de ses jeunes lves de dessin
lui demandrent si elle consentirait  donner galement  leurs filles
des leons de musique.

Devant cette nouvelle ressource pour subvenir aux besoins de la petite
famille, ma mre n'hsita pas. Les deux enseignements marchrent de
front pendant quelque temps; mais, comme c'tait un mauvais moyen de
suffire  la tche que de succomber  la peine, il fallut bien opter
entre les deux professorats, et ce fut la musique qui resta matresse du
terrain.

Je n'ai pu conserver de mon pre, l'ayant si peu connu, qu'un bien petit
nombre de souvenirs, trois ou quatre au plus; mais ils sont encore aussi
nets que s'ils dataient d'hier. J'prouve,  les retracer ici, une
motion qu'il est facile de comprendre.

Au nombre des impressions qui me sont restes de lui, je distingue
surtout son attitude de lecteur attentif, assis, les jambes croises, au
coin de la chemine, portant des lunettes, habill d'un pantalon  pieds
en molleton, d'une veste  raies blanches, et coiff d'un bonnet de
coton tel que le portaient, d'habitude, les artistes de son temps, et
que je l'ai vu porter encore, bien des annes plus tard, par mon
illustre et regrett ami et directeur de l'Acadmie de France  Rome, M.
Ingres.

Pendant que mon pre tait ainsi absorb dans sa lecture, j'tais, moi,
couch  plat ventre au beau milieu de la chambre, et je dessinais, avec
un crayon blanc sur une planche noire vernie, des yeux, des nez et des
bouches dont mon pre avait lui-mme trac le modle sur ladite planche.
Je vois cela comme si j'y tais encore, et j'avais alors quatre ans ou
quatre ans et demi tout au plus. Cette occupation avait pour moi, je
m'en souviens, un charme si vif que je ne doute nullement que, si
j'avais conserv mon pre, je fusse devenu peintre plutt que musicien;
mais la profession de ma mre et l'ducation que je reus d'elle pendant
les annes de l'enfance firent pencher la balance du ct de la
musique.

Peu de temps aprs la mort de mon pre dans la maison qui portait et
porte encore aujourd'hui le n 11, place Saint-Andr-des-Arts (ou plutt
des Arcs), ma mre alla s'tablir dans un autre logement, non loin de
l, rue des Grands-Augustins, n 20. C'est de cette poque que datent
les premiers souvenirs prcis de mes impressions musicales.

Ma mre, qui avait t ma nourrice, m'avait certainement fait avaler
autant de musique que de lait. Jamais elle ne m'allaitait sans chanter,
et je peux dire que j'ai pris mes premires leons sans m'en douter et
sans avoir  leur donner cette attention si pnible au premier ge et si
difficile  obtenir des enfants. Sans en avoir conscience, j'avais dj
la notion trs claire et trs prcise des intonations et des intervalles
qu'elles reprsentent, des tout premiers lments qui constituent la
modulation, et de la diffrence caractristique entre le mode majeur et
le mode mineur, avant mme de savoir parler, puisqu'un jour, ayant
entendu chanter dans la rue (par quelque mendiant, sans doute) une
chanson en mode mineur, je m'criai:

--Maman, pourquoi il chante en do qui _plore_ (pleure)?

J'avais donc l'oreille parfaitement exerce et je pouvais tenir
avantageusement dj ma place d'lve dans un cours de solfge, o
j'aurais pu mme tre professeur.

Toute fire de voir son bambin en remontrer  de grandes jeunes filles
en fait de lecture musicale (et cela grce  elle seule), ma mre ne
rsista pas au dsir de montrer son petit lve  quelque musicien en
crdit.

Il y avait  cette poque un musicien nomm Jadin, dont le fils et le
petit-fils se sont fait une rputation dans la peinture. Ce Jadin
s'tait fait connatre par des romances qui avaient eu de la vogue, et
remplissait, si je ne me trompe, les fonctions d'accompagnateur dans la
clbre cole de musique religieuse de Choron. Ma mre lui crivit pour
le prier de vouloir bien venir la voir et se rendre compte de mes
dispositions musicales. Jadin vint  la maison, me fit mettre, le visage
tourn, dans un coin que je vois encore, se mit au piano et improvisa
une suite d'accords et de modulations, me demandant  chaque modulation
nouvelle:

--Dans quel ton suis-je?

Je ne me trompai pas une seule fois. Jadin fut merveill. Ma mre
triomphait.

Pauvre chre mre, elle ne se doutait pas, alors, qu'elle dveloppait
elle-mme dans son enfant les germes d'une dtermination qui devait,
bien peu d'annes plus tard, causer sa grande proccupation au sujet de
mon avenir, et sur laquelle eut dj, probablement, une grande
influence l'audition de _Robin des bois_ au thtre de l'Odon, o elle
m'avait emmen quand j'avais six ans.

       *       *       *       *       *

Ceux qui liront ce rcit seront sans doute surpris que je n'aie rien dit
encore de mon frre. Cela tient  ce que son souvenir ne se rattache 
aucun de ceux de ma premire enfance. Ce n'est gure qu' partir de
l'ge de six ans que je lui vois prendre place dans ma vie et dans ma
mmoire.

Mon frre, Louis-Urbain Gounod, tait n le 13 dcembre 1807. Il avait
donc dix ans et demi de plus que moi.

Vers l'ge de douze ans, mon frre tait entr au lyce de Versailles,
o il resta jusque vers dix-huit ans. C'est de Versailles que date le
premier souvenir que j'aie gard de ce frre excellent, qui devait
m'tre enlev au moment o je pouvais apprcier la valeur d'un tel ami.

Mon pre avait t appel par le roi Louis XVIII aux fonctions de
professeur de dessin des Pages. Le roi, qui aimait beaucoup mon pre,
l'avait autoris  occuper, pendant le temps que nous passions 
Versailles, un logement situ dans les vastes btiments du n 6 de la
rue de la Surintendance, laquelle s'tend de la place du Chteau  la
rue de l'Orangerie.

Notre appartement, que je vois encore, et o l'on montait par une
quantit d'escaliers d'une disposition bizarre, donnait sur la pice
d'eau des Suisses et sur les grands bois de Satory. Tout le long de
l'appartement, rgnait un corridor qui me semblait  perte de vue et qui
allait rejoindre le logement occup par la famille Beaumont, dans
laquelle je rencontrai l'un de mes premiers compagnons d'enfance,
douard Beaumont, qui devait se faire, plus tard, un nom distingu
comme peintre. Le pre d'douard tait sculpteur, et restaurateur des
statues du chteau et du parc de Versailles; c'est en cette qualit
qu'il occupait le logement faisant suite au ntre.

 la mort de mon pre, en 1823, on avait conserv  ma mre le droit de
sjourner, aux vacances de chaque anne, dans les btiments de la
Surintendance. Cette faveur continua de lui tre accorde sous le rgne
du roi Charles X, c'est--dire jusqu'en 1830, et fut retire 
l'avnement de Louis-Philippe. Mon frre qui tait, comme je l'ai dit,
au lyce de Versailles, passait au milieu de nous tout le temps de ses
vacances.

Il y avait un vieux musicien nomm Rousseau qui tait matre de chapelle
du chteau de Versailles. Rousseau jouait du violoncelle (de la basse,
comme on disait alors), et ma mre avait fait donner par lui des leons
de violoncelle  mon frre, qui tait dou d'une voix charmante et
chantait souvent aux offices de la chapelle du chteau.

Je ne saurais dire si ce vieux pre Rousseau jouait bien ou mal de la
basse; mais ce que je me rappelle, c'est que mon frre me faisait
l'effet d'tre assez peu habile sur la sienne; et, comme je ne pouvais
me rendre compte de ce que c'tait qu'un commenant, je me figurais,
instinctivement, que, ds qu'on jouait d'un instrument, on ne devait pas
pouvoir faire autrement que d'en jouer juste. L'ide qu'on pt jouer
faux n'entrait mme pas dans ma petite tte.

Un jour, j'entendis, de ma chambre, mon frre qui tait en train
d'tudier sa basse dans la pice voisine. Frapp de la quantit de
passages plus que douteux dont mon oreille avait eu  souffrir, je
demandai  ma mre:

--Maman, pourquoi donc la basse d'Urbain est-elle si fausse?

Je ne me rappelle pas quelle fut sa rponse, mais,  coup sr, elle a d
s'gayer de la navet de ma question.

J'ai dit que mon frre avait une trs jolie voix: outre que j'ai pu en
juger plus tard par moi-mme, je l'ai entendu dire  Wartel, qui avait
souvent chant avec lui  la chapelle royale de Versailles, et qui,
aprs avoir t  l'cole de musique de Choron, fit partie de la troupe
de l'Opra du temps de Nourrit, et acquit ensuite, dans le professorat,
une grande et lgitime rputation.

       *       *       *       *       *

En 1825, ma mre tomba malade. J'avais,  cette poque, prs de sept
ans. Son mdecin, depuis plusieurs annes, tait le docteur Baffos, qui
m'avait vu natre, et qui tait devenu le mdecin de notre famille aprs
le docteur Hall, et  sa recommandation. Baffos, voyant dans ma
prsence  la maison un surcrot de fatigue pour ma mre, dont la
journe se passait  donner des leons chez elle, suggra l'ide de me
faire conduire, chaque matin, dans une pension, o l'on venait me
reprendre avant le dner.

La pension choisie fut celle d'un certain M. Boniface, rue de Touraine,
prs l'cole de mdecine, et non loin de la rue des Grands-Augustins o
nous demeurions. Cette pension fut transfre, peu de temps aprs, rue
de Cond, presque en face du thtre de l'Odon. C'est l que je vis
pour la premire fois Duprez, qui devait tre, un jour, le grand tnor
que chacun sait et qui brilla d'un clat si vif sur la scne de l'Opra.
Duprez, qui a environ neuf ans de plus que moi, pouvait donc avoir
alors seize ou dix-sept ans. Il tait lve de Choron, et venait dans la
pension Boniface comme matre de solfge. Duprez, s'tant aperu que je
lisais la musique aussi aisment qu'on lit un livre, et mme beaucoup
plus couramment que je ne la lirais sans doute aujourd'hui, m'avait pris
en affection toute particulire. Il me prenait sur ses genoux, et, quand
mes petits camarades se trompaient, il me disait:

--Allons, petit, montre-leur comment il faut faire.

Lorsque, bien des annes plus tard, je lui rappelai ces souvenirs, si
lointains pour lui comme pour moi, il en fut frapp et me dit:

--Comment! c'tait vous, ce petit gamin qui solfiait si bien!...

Cependant, j'approchais de l'ge o il allait falloir songer  me faire
aborder le travail dans des conditions un peu plus srieuses que dans
une maison qui ressemblait plutt  un asile qu' une cole. On me fit
donc entrer comme interne dans l'institution de M. Letellier, rue de
Vaugirard, au coin de la rue Frou.  M. Letellier succda bientt M. de
Reusse, dont je quittai la maison au bout d'un an pour entrer dans la
pension Hallays-Dabot, place de l'Estrapade, prs du Panthon.

Je me rappelle M. Hallays-Dabot et sa femme aussi clairement, aussi
distinctement que si je les avais devant les yeux. Il est difficile
d'imaginer un accueil plus affectueux, plus bienveillant, plus tendre
que celui que je reus d'eux; j'en fus tellement touch que cette
impression suffit pour dissiper instantanment toutes mes craintes, et
pour me faire accepter avec confiance cette nouvelle preuve d'un rgime
pour lequel je m'tais senti une rpugnance insurmontable. Il me sembla
que je retrouvais presque un pre et qu'auprs de lui je n'avais rien 
craindre.

En effet, des deux annes que j'ai passes dans sa maison, je n'ai gard
aucun souvenir pnible. Son affection pour moi ne s'est jamais dmentie;
j'ai constamment trouv en lui autant d'quit que de bont; et,
lorsqu' l'ge de onze ans, il fut dcid que j'entrerais au lyce
Saint-Louis, M. Hallays-Dabot me donna un certificat si flatteur que je
m'abstiendrai de le reproduire. J'ai regard comme un devoir de faire
ici acte de reconnaissance envers ce qu'il a t pour moi.

       *       *       *       *       *

Les bons renseignements sous la protection desquels je quittais
l'institution Hallays-Dabot avaient contribu  me faire obtenir un
quart de bourse au lyce Saint-Louis. J'y entrai dans ces conditions,
 la rentre des vacances, c'est--dire au mois d'octobre 1829. Je
venais d'avoir onze ans.

Le proviseur du lyce tait alors un ecclsiastique, l'abb Ganser,
homme doux, grave, recueilli, paternel avec ses lves. Je fus admis de
suite dans la classe dsigne sous le nom de sixime. J'eus le bonheur
d'avoir, ds le dbut, pour professeur, l'homme que j'ai sans contredit
le plus aim pendant la dure de mes tudes, mon chez et vnr matre
et ami, Adolphe Rgnier, membre de l'Institut, qui fut le prcepteur et
est rest l'ami de monseigneur le comte de Paris.

Je n'tais pas un mauvais lve, et mes matres m'ont gnralement aim;
mais j'tais d'une lgret terrible et je me faisais souvent punir pour
ma dissipation, plutt cependant  l'tude qu'en classe.

J'ai dit que j'tais entr  Saint-Louis avec quart de bourse,
c'est--dire un quart de moins  payer du prix de la pension. C'tait 
moi de parvenir, peu  peu, par mes bonnes notes de conduite et de
travail,  dgrever ma mre de ce que lui cotait le collge, en
obtenant graduellement la demi-bourse, puis les trois quarts, puis
enfin la bourse entire; et, comme j'adorais ma mre, et que mon plus
grand bonheur aurait t de lui venir en aide par mon application, il
semble que cette pense n'et pas d m'abandonner un instant. Mais,
hlas! le naturel! chassez-le, il revient au galop!... Et le mien
galopait fort souvent!... trop souvent.

Un jour, je fus puni, je ne sais plus pour quelle peccadille de
distraction, ou de devoir non achev, ou de leon non sue. La punition
me parut sans doute excder la faute, car je protestai, ce qui me valut
un tel surcrot de pnitence que je fus conduit au squestre,
c'est--dire au cachot o je devais vivre de pain et d'eau jusqu' ce
que j'eusse achev un norme _pensum_, consistant en je ne sais combien
de lignes  crire: cinq cents ou mille; une ineptie. Quand je me vis en
prison, oh! alors, je me fis l'effet d'un criminel. Les Eumnides criant
 Oreste: Il a tu sa mre! ne devaient pas tre plus effroyables que
les penses qui m'assaillirent au moment o l'on m'apporta le pain et
l'eau du condamn. Je regardai mon morceau de pain et je fus pris d'un
dbordement de larmes. Gredin, sclrat, infme, me dis-je  moi-mme,
ce morceau de pain, c'est le travail de ta pauvre mre qui te le gagne!
ta mre qui va venir te voir  l'heure de la rcration et  qui on va
rpondre que tu es en prison, et elle va pleurer dans la rue en s'en
revenant chez elle sans t'avoir vu ni embrass! Va, tu n'es qu'un
misrable, et tu n'es mme pas digne de manger ce pain-l.

Et je laissai mon pain.

Cependant, rentr dans le courant ordinaire, je travaillais
passablement; et, grce aux prix que je remportais chaque anne, je
m'acheminais vers l'obtention de cette bourse entire, objet de tous
mes voeux.

Il y avait, au lyce Saint-Louis, une chapelle dans laquelle tous les
dimanches on excutait une messe en musique. La tribune tait coupe en
deux et occupait toute la largeur de la chapelle. Dans l'une des deux
moitis se trouvaient l'orgue et les bancs rservs aux chanteurs. Le
matre de chapelle,  l'poque o j'entrai au lyce, tait Hippolyte
Monpou, alors attach comme accompagnateur  l'cole de musique de
Choron, et qui depuis se fit connatre par plusieurs mlodies et
oeuvres de thtre qui rendirent son nom assez populaire.

Grce  l'ducation musicale que j'avais reue de ma mre ds ma plus
tendre enfance, je lisais la musique  premire vue; j'avais, en outre,
une voix trs jolie et trs juste; et, lorsque j'entrai au collge, on
ne manqua pas de me prsenter  Monpou qui fut merveill de mes
dispositions et me dsigna immdiatement comme soprano solo de sa petite
troupe musicale qui consistait en deux premiers dessus, deux seconds,
deux tnors et deux basses.

Une imprudence de Monpou me fit perdre la voix. Au moment de la _mue_,
il continua  me faire chanter, en dpit du silence et du repos
commands par cette phase de transformation des cordes vocales, et,
depuis lors, je ne retrouvai ni cette force, ni cette sonorit, ni ce
timbre, que je possdais tant enfant et qui constituent les vritables
voix; la mienne est reste couverte et voile. J'eusse fait, je crois,
sans cet accident, un bon chanteur.

La Rvolution de 1830 mit fin au provisorat de l'abb Ganser. Il fut
remplac par M. Liez, ancien professeur au lyce Henri IV, trs attach
au nouveau rgime, zl partisan des exercices militaires qui
s'introduisirent alors dans les collges, et auxquels il assistait la
tte haute, la main droite passe  la Napolon dans les boutons de sa
redingote, dans une attitude de sergent instructeur ou de chef de
bataillon.

Au bout de deux ans, M. Liez fut lui-mme remplac par M. Poirson, sous
le provisorat duquel commencent les vnements qui ont dcid de la
direction de ma vie.

       *       *       *       *       *

Parmi les fautes dont je me rendais le plus souvent coupable, il en
tait une pour laquelle j'avais un faible particulier. J'adorais la
musique; et de ce got passionn qui a dtermin le choix de ma carrire
sont sorties les premires temptes qui aient troubl ma jeune
existence. Quiconque a t lev dans un lyce connat cette fte chre
aux collgiens, la Saint-Charlemagne. C'est un grand banquet auquel
prennent part tous les lves qui, depuis la rentre des classes, ont
obtenu dans les compositions une place de premier ou deux places de
second. Ce banquet est suivi d'un cong de deux jours qui permet aux
lves de _dcoucher_, c'est--dire de passer une nuit chez leurs
parents: rgal trs rare, gterie trs envie de part et d'autre. Cette
fte tombait en plein hiver. J'eus, dans l'anne 1831, la bonne fortune
d'y tre convoqu; et, pour me rcompenser, ma mre me promit que
j'irais, le soir, avec mon frre, au Thtre-Italien, entendre _Otello_
de Rossini. C'tait la Malibran qui jouait le rle de Desdemona;
Rubini, celui d'Otello; Lablache, celui du pre. L'attente de ce plaisir
me rendit fou d'impatience et de joie. Je me souviens que j'en avais
perdu l'apptit, si bien qu' dner ma mre me dit:

--Si tu ne manges pas, tu m'entends, tu n'iras pas aux Italiens!

Immdiatement je me mis  manger avec _rsignation_. Le dner avait eu
lieu de trs bonne heure, attendu que nous n'avions pas de billets pris
 l'avance (ce qui et cot plus cher) et que nous tions obligs de
_faire queue_ pour tcher d'attraper au bureau deux places au parterre,
de 3 francs 75 centimes chacune, ce qui tait dj pour ma pauvre chre
mre une grosse dpense. Il faisait un froid de loup; pendant prs de
deux heures, mon frre et moi nous attendmes, les pieds gels, le
moment, si ardemment souhait, o la file commencerait  s'branler
devant l'ouverture des bureaux. Nous entrmes enfin. Jamais je
n'oublierai l'impression que j'prouvai  la vue de cette salle, de ce
rideau, de ce lustre. Il me sembla que je me trouvais dans un temple, et
que quelque chose de divin allait m'tre rvl. Le moment solennel
arrive. On frappe les trois coups d'usage; l'ouverture va commencer! Mon
coeur bat  fendre ma poitrine. Ce fut un ravissement, un dlire que
cette reprsentation. La Malibran, Rubini, Lablache, Tamburini (qui
jouait Iago), ces voix, cet orchestre, tout cela me rendit littralement
fou.

Je sortis de l compltement brouill avec la prose de la vie relle, et
absolument install dans ce rve de l'idal qui tait devenu mon
atmosphre et mon ide fixe. Je ne fermai pas l'oeil de la nuit;
c'tait une obsession, une vraie possession: je ne songeais qu' faire,
moi aussi, un Otello! (Hlas! mes thmes et mes versions s'en sont bien
aperus et ressentis!) J'escamotai mes devoirs dont je m'tais mis  ne
plus faire le brouillon et que j'crivais tout de suite au net, sur
copie, pour en tre plus vite dbarrass, et pouvoir me livrer sans
partage  mon occupation favorite, la composition, seul souci qui me
part digne de fixer ma pense. Ce fut la source de bien des larmes et
de gros chagrins. Mon matre d'tude, qui me voyait griffonner du papier
de musique, s'approcha un jour de moi et me demanda mon devoir. Je lui
prsentai ma copie.

--Et votre brouillon? ajouta-t-il.

Comme je ne pus le lui montrer, il s'empara de mon papier de musique et
le dchira en mille morceaux. Je rcrimine; il me punit; je proteste;
j'en appelle au proviseur; retenue, pensum, squestre, etc.

       *       *       *       *       *

Cette premire perscution, loin de me gurir, ne fait qu'enflammer de
plus belle mon ardeur musicale, et je me promets bien de mettre
dornavant mes joies en sret derrire l'accomplissement rgulier de
mes devoirs de collgien. Dans ces conjonctures, je me dcide  rdiger
une sorte de profession de foi dans laquelle je dclare formellement 
ma mre que je veux absolument tre artiste: j'avais, un moment, hsit
entre la peinture et la musique; mais, dfinitivement, je me sentais
plus de propension  rendre mes ides en musique, et je m'arrtais  ce
dernier choix.

Ma pauvre mre fut bouleverse. Cela se comprend. Elle avait vu de prs
ce que c'est qu'une vie d'artiste, et probablement elle redoutait pour
moi une seconde dition de l'existence peu fortune qu'elle avait
partage avec mon pre. Aussi accourut-elle, en grand moi, conter ses
dolances au proviseur, M. Poirson.

Celui-ci la rassura:

--Ne craignez rien, lui dit-il; votre fils ne sera pas musicien. C'est
un bon petit lve; il travaille bien; ses professeurs sont contents de
lui; je me charge de le pousser du ct de l'cole normale. J'en fais
mon affaire; soyez tranquille, madame Gounod, votre fils ne sera pas
musicien!

Ma mre partit toute remonte. Le proviseur me fit appeler dans son
cabinet.

--Eh bien? me dit-il, qu'est-ce que c'est, mon enfant? tu veux tre
musicien?

--Oui, monsieur.

--Ah , mais tu n'y songes pas! tre musicien, ce n'est pas un tat!

--Comment? monsieur! Ce n'est pas un tat de s'appeler Mozart? Rossini?

Et je sentis, en lui rpondant, ma petite tte de treize  quatorze ans
se rejeter en arrire.

 l'instant, le visage de mon interlocuteur changea d'expression.

--Ah! dit-il, c'est comme cela que tu l'entends? Eh bien, c'est bon;
nous allons voir si tu es capable de faire un musicien. J'ai depuis dix
ans ma loge aux Italiens, et je suis bon juge.

Aussitt il ouvrit un tiroir, en tira une feuille de papier et se mit 
crire des vers. Puis il me dit:

--Emporte cela et mets-le-moi en musique.

Je jubilais.

Je le quittai et revins  l'tude; chemin faisant, je parcourus avec une
anxit fivreuse les vers qu'il venait de me confier. C'tait la
romance de _Joseph_:  peine au sortir de l'enfance...

Je ne connaissais ni _Joseph_ ni Mhul. Je n'tais donc gn ni intimid
par aucun souvenir. On se figure aisment le peu d'ardeur que je
ressentis pour le thme latin dans ce moment d'ivresse musicale.  la
rcration suivante, ma romance tait faite. Je courus en hte chez le
proviseur.

--Qu'est-ce que c'est, mon enfant?

--Monsieur, ma romance est faite.

--Comment? dj?

--Oui, monsieur.

--Voyons un peu! chante-moi cela.

--Mais, monsieur, il me faudrait le piano, pour m'accompagner.

(M. Poirson avait une fille qui tudiait le piano, et je savais qu'il y
en avait un dans la pice voisine.)

--Non, non, c'est inutile; je n'ai pas besoin de piano.

--Mais, monsieur, j'en ai besoin, moi, pour mes harmonies!

--Comment, tes harmonies? Et o sont-elles, tes harmonies?

--Mais l, monsieur, dis-je en mettant un doigt sur mon front.

--Ah!... Eh bien, c'est gal, chante tout de mme; je comprendrai bien
sans les harmonies.

Je vis qu'il fallait en passer par l, et je m'excutai.

J'en tais  peine  la moiti de la premire strophe, que je vis
s'attendrir le regard de mon juge. Cette vue m'enhardit; je commenais 
sentir la victoire passer de mon ct. Je poursuivis avec confiance, et,
lorsque j'eus achev, le proviseur me dit:

--Allons, maintenant, viens au piano.

Du coup, je triomphais; j'avais toutes mes armes en mains. Je
recommenai mon petit exercice, et,  la fin, ce pauvre M. Poirson,
vaincu, les larmes aux yeux, me prenait la tte dans ses deux mains, et
m'embrassait en me disant:

--Va, mon enfant, fais de la musique!

       *       *       *       *       *

Ma chre sainte mre avait prudemment agi: sa rsistance tait un devoir
dict par sa sollicitude; mais,  ct des dangers qu'offrait un
consentement trop facile  mes dsirs, se prsentait la grave
responsabilit d'avoir peut-tre entrav ma vocation. L'encouragement
que m'avait donn le proviseur enlevait  ma mre un des principaux
appuis de son opposition  mes projets et le premier soutien sur lequel
elle et compt pour m'en dtourner: l'assaut tait donn, le sige
commenc; il fallut capituler. Ma mre, cependant, tint bon aussi
longtemps qu'elle put; et, dans la crainte de cder trop vite et trop
aisment  mes voeux, voici ce qu'elle imagina et  quel expdient elle
eut recours.

Il y avait alors  Paris un musicien allemand qui jouissait d'une haute
rputation comme thoricien: c'tait Antoine Reicha. Outre ses fonctions
de professeur de composition au Conservatoire, dont Cherubini tait
alors directeur, Reicha donnait chez lui des leons particulires. Ma
mre songea  me mettre entre ses mains et demanda au proviseur du lyce
l'autorisation de venir me prendre les dimanches,  l'heure o le
collge allait en promenade, et de me conduire chez Reicha pour y
commencer l'tude de l'harmonie, du contre-point, de la fugue, en un
mot, les prliminaires de l'art de la composition. Ma sortie, ma leon
et ma rentre au collge reprsentaient environ le temps consacr  la
promenade; mes tudes rgulires ne devaient donc souffrir en rien de
cette faveur de sortie exceptionnelle. Le proviseur consentit, et ma
mre me conduisit chez Reicha. Mais, en me confiant  lui, voici ce
qu'elle lui dit en secret, ainsi qu'elle me l'a racont elle-mme plus
tard:

--Mon cher monsieur Reicha, je vous amne mon fils, un enfant qui
dclare vouloir se livrer  la composition musicale. Je vous l'amne
contre mon gr; cette carrire des arts m'effraie pour lui, car je sais
de quelles difficults elle est hrisse. Toutefois, je ne veux avoir 
m'adresser, ni que mon fils soit en droit de m'adresser, un jour, le
reproche d'avoir entrav sa carrire et mis obstacle  son bonheur. Je
veux donc m'assurer, d'abord, que ses dispositions sont relles et que
sa vocation est solide. C'est pourquoi je vous prie de le mettre  une
srieuse preuve. Accumulez devant lui les difficults: s'il est
vraiment appel  faire un artiste, elles ne le rebuteront pas; il en
triomphera. Si, au contraire, il se dcourage, je saurai  quoi m'en
tenir, et je ne laisserai certainement pas s'engager dans une carrire
dont il n'aurait pas l'nergie de surmonter les premiers obstacles.

Reicha promit  ma mre de me soumettre au rgime qu'elle exigeait; il
tint parole, autant du moins qu'il tait en lui.

Comme chantillon de mes petits talents de gamin, j'avais port  Reicha
quelques pages de musique, des romances, des prludes, des bouts de
valse, que sais-je? tout le peu qui avait pass jusque-l par ma petite
cervelle.

Sur quoi, Reicha avait dit  ma mre:

--Cet enfant-l sait dj beaucoup de ce que j'aurai  lui apprendre;
seulement, il ignore qu'il le sait.

Lorsqu'au bout d'un an ou deux je fus arriv  des exercices d'harmonie
un peu plus qu'lmentaires, contrepoint de toute espce, fugues,
canons, etc., ma mre lui demanda:

--Eh bien, qu'en pensez-vous?

--Je pense, chre madame, qu'il n'y a pas moyen de le dgoter: rien ne
le rebute; tout l'amuse; tout l'intresse; et, ce qui me plat surtout
chez lui, c'est qu'il veut toujours savoir _le pourquoi_.

--Allons! dit ma mre, il faut se rsigner.

Je savais qu'avec elle il n'y avait pas  plaisanter. Plusieurs fois
elle m'avait dit:

--Tu sais, si cela ne marche pas bien, un fiacre, et _chez le
notaire_!...

Le notaire! c'tait assez pour me faire faire l'impossible.

D'autre part, mes notes de collge taient bonnes; et, en dpit de la
menace suspendue sur moi de me faire redoubler mes classes pour gagner
du temps, j'avais soin de ne pas donner  mes matres le droit de
considrer ma passion musicale comme nuisible  mes tudes. Une fois
pourtant, je fus puni, et mme assez svrement, pour n'avoir pas achev
je ne sais quel devoir. Le matre d'tude me mit en retenue avec un gros
_pensum_, quelque chose comme cinq cents vers  copier. J'tais donc en
train d'crire, ou plutt de gribouiller avec cette rapidit ngligente
qu'on apporte d'ordinaire  de semblables exercices, lorsque le
surveillant s'approcha de la table. Aprs m'avoir observ en silence
pendant quelques instants, il me mit doucement la main sur l'paule, et
me dit:

--C'est bien mal crit, ce que vous faites l!

Je relevai la tte et rpondis:

--Tiens! si vous croyez que c'est amusant!

--Cela vous ennuie parce que vous le faites mal; si vous y apportiez
plus de soin, ajouta-t-il paisiblement, cela vous ennuierait bien
moins.

Cette simple parole, si pleine de sens, si tranquille, prononce avec un
accent de bont patiente et persuasive, fut pour moi une telle lumire
que, depuis ce jour, je ne me souviens pas d'avoir apport de ngligence
ou de lgret  mon travail: elle a t, pour moi, une rvlation
soudaine, complte et dfinitive de l'_attention_ et de l'_application_.
Je me remis  mon _pensum_ que j'achevai dans de tout autres
dispositions, et l'ennui disparut sous le contentement et le profit du
bon conseil que je venais de recevoir.

       *       *       *       *       *

Cependant, mes tudes musicales se poursuivaient avec fruit et
m'attachaient de plus en plus.

Une vacance de plusieurs jours arriva (les congs du jour de l'an), et
ma mre en profita pour me procurer un plaisir qui fut en mme temps une
grande et salutaire leon. On donnait aux Italiens le _Don Giovanni_ de
Mozart. Ma mre m'y conduisit elle-mme; et cette divine soire passe
auprs d'elle, dans une petite loge des quatrimes du Thtre-Italien,
est reste l'un des plus mmorables et des plus dlicieux souvenirs de
ma vie. Je ne sais si ma mmoire est fidle, mais je crois que c'est
Reicha qui avait conseill  ma mre de me mener entendre _Don Juan_.

Devant le rcit de l'motion que me fit prouver cet incomparable
chef-d'oeuvre, je me demande si ma plume pourra jamais la traduire, je
ne dis pas fidlement, cela me parat impossible, mais au moins de
manire  donner quelque ide de ce qui s'est pass en moi pendant ces
heures uniques dont le charme a domin ma vie comme une apparition
lumineuse et une sorte de vision rvlatrice. Ds le dbut de
l'ouverture, je me sentis transport, par les solennels et majestueux
accords de la scne finale du Commandeur, dans un monde absolument
nouveau. Je fus saisi d'une terreur qui me glaait; et, lorsque vint
cette progression menaante sur laquelle se droulent ces gammes
ascendantes et descendantes, fatales et implacables comme un arrt de
mort, je fus pris d'un tel effroi que ma tte tomba sur l'paule de ma
mre, et qu'ainsi envelopp par cette double treinte du beau et du
terrible, je murmurai ces mots:

--Oh! maman, quelle musique! c'est vraiment _la_ musique, cela!

L'audition de l'_Otello_ de Rossini avait remu en moi les fibres de
l'instinct musical; mais l'effet que me produisit le _Don Juan_ eut une
signification toute diffrente et une tout autre porte. Il me semble
qu'il dut y avoir entre ces deux sortes d'impressions quelque chose
d'analogue  ce que ressentirait un peintre qui passerait tout  coup
du contact des matres vnitiens  celui des Raphal, des Lonard de
Vinci et des Michel-Ange. Rossini m'avait fait connatre l'ivresse de la
volupt purement musicale: il avait charm, enchant mon oreille. Mozart
faisait plus:  cette jouissance si complte au point de vue
exclusivement musical et sensible, se joignait, cette fois, l'influence
si profonde et si pntrante de la vrit d'expression unie  la beaut
parfaite. Ce fut, d'un bout  l'autre de la partition, un long et
inexprimable ravissement. Depuis les pathtiques accents du trio de la
mort du Commandeur et de Donna Anna sur le corps de son pre, jusqu'
cette grce de Zerline, et  cette suprme et magistrale lgance du
trio des Masques et de celui qui commence le deuxime acte sous le
balcon de Donna Elvire, tout, enfin (car, dans cette oeuvre immortelle,
il faudrait tout citer), me procura cette espce de batitude qu'on ne
ressent qu'en prsence des choses absolument belles qui s'imposent 
l'admiration des sicles, et servent, pour ainsi dire, d'_tiage_ au
niveau esthtique dans les arts. Cette reprsentation compte pour les
plus belles trennes de mes annes d'enfance; et plus tard, lorsque
j'obtins le grand prix de Rome, en 1839, ce fut de la grande partition
de _Don Juan_ que ma pauvre mre me fit cadeau pour me rcompenser.

Cette anne-l fut, au reste, particulirement favorable au
dveloppement de ma passion pour la musique. Aprs _Don Juan_,
j'entendis, pendant la semaine sainte, deux concerts spirituels de la
Socit des concerts du Conservatoire, alors dirige par Habeneck. 
l'un d'eux, on excuta la _Symphonie pastorale_ de Beethoven, et, 
l'autre, la _Symphonie avec choeurs_ du mme matre. Ce fut un nouvel
lan donn  mon ardeur musicale, et je me souviens trs bien que, tout
en me rvlant la personnalit si fire, si hardie de ce gnie
gigantesque et unique, ces deux auditions me laissrent comme la
conscience instinctive d'un langage semblable, au moins par bien des
cts,  celui auquel m'avait initi l'audition de _Don Juan_: quelque
chose me disait que ces deux grands gnies si diversement incomparables
avaient une patrie commune et appartenaient aux mmes doctrines.

Mon temps de collge s'avanait. Parmi les ressorts que ma mre avait
mis en jeu pour me donner  rflchir sur les consquences de ma
dtermination, outre qu'elle comptait toujours un peu sur le
redoublement de mes classes, elle avait espr me dissuader en me
dclarant formellement que si j'amenais un mauvais numro au tirage
pour la conscription, elle serait oblige de me laisser partir, tant
trop pauvre pour payer un remplaant militaire. videmment, ce n'tait
l qu'un expdient: la chre femme, qui avait,  coup sr, mang plus
d'une fois du pain sec pour que ses enfants ne manquassent de rien,
aurait vendu son lit plutt que de se sparer de l'un de nous; et, comme
j'tais en ge de sentir et de comprendre tout ce qu'une pareille vie de
travail, de dvouement et de sacrifices m'imposait d'obligations, de
respect et d'amour pour ma mre, je lui dis, lorsqu'elle me parla de la
conscription:

--C'est bien, maman; ne m'en parlez plus; j'en fais mon affaire: je me
rachterai moi-mme, j'aurai le grand prix de Rome.

       *       *       *       *       *

J'tais alors en troisime. Il s'tait pass, dans la classe, un
vnement qui m'avait attir une certaine considration parmi mes
camarades.

Nous avions pour professeur un certain M. Roberge qui avait un faible
tout particulier pour les vers latins. tre fort en vers latins, c'tait
tre sr de conqurir ses bonnes grces. On avait fait, un jour,  M.
Roberge, je ne sais plus quelle farce, dont l'auteur ne voulait pas se
dclarer et dont aucun de nous ne se serait permis de rvler la
provenance. M. Roberge, devant ce refus d'aveu, frappa la classe entire
d'une privation de cong. Comme on touchait aux vacances de Pques, qui
reprsentaient peut-tre quatre ou cinq jours de sortie, la punition
tait terrible. Nanmoins la solidarit lycenne ne broncha pas et le
coupable resta ignor.

L'ide me vint alors de prendre M. Roberge par son faible et d'essayer
de le flchir. Sans en rien dire  mes camarades, je composai une pice
de vers latins dont le sujet tait le chagrin de petits oiseaux enferms
dans une cage, loin des campagnes, des bois, du soleil, de l'air, et
redemandant  grands cris leur libert. Il faut croire que le sentiment
sous la dicte duquel j'crivis mes vers me porta bonheur. En entrant en
classe, je profitai d'un moment o M. Roberge avait les yeux tourns, et
je dposai furtivement sur sa chaise ma petite composition. Lorsqu'il
fut install  sa place, il aperut le papier, le dplia, il se mit  le
lire. Puis il dit:

--Messieurs, quel est l'auteur de cette pice de vers?

Je levai la main.

--Elle est trs bien, dit-il; puis il ajouta:--Messieurs, je lve la
privation de cong; remerciez votre camarade Gounod dont le travail vous
a mrit votre dlivrance.

On devine les honneurs civiques dont je fus combl en retour de cette
amnistie...

J'tais arriv en seconde. Je me retrouvais sous le professorat de mon
cher matre de sixime, Adolphe Rgnier. J'avais l pour camarades
Eugne Despois, qui devint un brillant lve de l'cole normale et un
humaniste si distingu; Octave Ducros de Sixt; enfin Albert Delacourtie,
l'honorable et intelligent avou qui est rest un de mes plus fidles et
meilleurs amis. C'est  peu prs entre nous quatre que se partageait le
banc d'honneur.  Pques, on me jugea assez avanc pour passer en
rhtorique, o je ne fis qu'un sjour de trois mois, mes tudes ayant
t assez satisfaisantes pour que ma mre renont au fameux projet de
me faire redoubler des classes. Je quittai le lyce aux vacances;
j'avais un peu plus de dix-sept ans.

Mais ma philosophie n'tait pas faite, et ma mre n'entendait pas que
mes tudes restassent inacheves. Il fut donc convenu et exig que je
continuerais mes tudes  la maison, et que, tout en poursuivant mon
travail de composition, je prparerais mes examens pour le baccalaurat
s lettres, que je passai en effet au bout d'un an.

J'ai bien souvent regrett de n'y avoir pas ajout le baccalaurat s
sciences, qui m'et familiaris de bonne heure avec une foule de notions
dont je n'ai apprci que plus tard toute l'importance et sur lesquelles
je suis malheureusement rest un ignorant! Mais le temps pressait; il
fallait se mettre en tat de remporter ce prix de Rome auquel je m'tais
engag, et qui tait une question de vie ou de mort pour mon avenir: or,
il n'y avait pas un jour  perdre.

       *       *       *       *       *

Reicha venait de mourir: je me trouvais sans professeur. Ma mre eut la
pense de me conduire chez Cherubini, et de lui demander mon admission
dans une des classes de composition du Conservatoire. J'emportai sous
mon bras quelques-uns de mes cahiers de leons avec Reicha, afin de
pouvoir renseigner Cherubini sur le point o j'en tais. Cette
exhibition ne fut pas ncessaire. Cherubini s'informa verbalement de mon
pass; et, lorsqu'il sut que j'tais lve de Reicha (qui avait
cependant profess au Conservatoire), il dit  ma mre:

--Eh bien! maintenant, il faut qu'il recommence tout dans une autre
manire. Je n'aime pas la manire de Reicha: c'est un Allemand; il faut
que le petit suive la mthode italienne: je vais le mettre dans la
classe de contrepoint et de fugue de mon lve Halvy.

Or, pour Cherubini, l'cole italienne, c'tait la grande cole qui
descend de Palestrina, comme, pour les Allemands, le matre par
excellence est Sbastien Bach. Loin de me dcourager, cette dcision me
ravit.

--Tant mieux, me disais-je et rptais-je  ma mre, je n'en serai que
mieux arm, ayant pris de chacune de ces deux grandes coles ce qu'elles
ont de particulier: tout est pour le mieux!

J'entrai dans la classe d'Halvy; en mme temps, Cherubini me mit, pour
la composition lyrique, entre les mains de Berton, l'auteur de _Montano
et Stphanie_ et d'un grand nombre d'ouvrages qui avaient joui d'une
rputation mrite; esprit fin, aimable, dlicat, grand admirateur de
Mozart, dont il recommandait la lecture assidue.

--Lisez Mozart, rptait-il sans cesse, lisez les _Noces de Figaro_!

Il avait bien raison; ce devrait tre le brviaire des musiciens:
Mozart est  Palestrina et  Bach ce que le Nouveau Testament est 
l'Ancien dans l'esprit d'une seule et mme Bible. Berton tant mort
environ deux mois aprs mon entre dans sa classe, Cherubini me plaa
dans celle de Le Sueur, l'auteur des _Bardes_, de la _Caverne_, de
plusieurs messes et oratorios: esprit grave, recueilli, ardent, d'une
inspiration parfois biblique, trs enclin aux sujets sacrs; grand, le
visage ple comme la cire, l'air d'un vieux patriarche. Le Sueur
m'accueillit avec une bont et une tendresse paternelles; il tait
aimant, il avait un coeur chaud. Sa frquentation, qui, malheureusement
pour moi, n'a dur que neuf ou dix mois, m'a t trs salutaire, et j'ai
reu de lui des conseils dont la lumire et l'lvation lui assurent un
titre ineffaable  mon souvenir et  ma reconnaissante affection.

Je refis, sous la direction d'Halvy, tout mon chemin de contrepoint et
de fugue; mais, en dpit de mon travail, dont mon matre tait pourtant
satisfait, je n'obtins jamais de prix au Conservatoire; mon objectif
unique tait ce grand prix de Rome que je m'tais engag  remporter
cote que cote.

J'allais avoir dix-neuf ans, lorsque je concourus pour la premire fois.
Je remportai le second prix. Lesueur tant mort, je devins lve de
Par, qui l'avait remplac comme professeur de composition. Je concourus
de nouveau l'anne suivante; ma mre tait pleine de crainte et d'espoir
 la fois: dsormais, je ne pouvais plus avoir que le grand prix ou un
chec. Ce fut un chec! J'avais vingt ans, l'ge de la conscription!
Mais mon second prix de l'anne prcdente me valait un sursis d'un an.
Il me restait donc encore les chances d'un troisime et dernier
concours. Pour me consoler de ma dfaite, ma mre m'emmena faire un
voyage d'un mois en Suisse. Elle avait alors, malgr ses cinquante-huit
ans, toute la verdeur d'une femme de trente ans. Pour moi qui, en dehors
de Paris, n'avais encore vu que Versailles, Rouen et le Havre, ce voyage
ne fut qu'une suite d'enchantements, depuis Genve, par Chamonix,
l'Oberland, le Righi, les lacs, et le retour par Ble. Je ne dsadmirais
pas. Nous parcourions la Suisse  dos de mulets, partant de grand matin,
nous couchant tard, ma mre toujours leve la premire et toute prte
avant de me rveiller.

Je rentrai  Paris plein d'une nouvelle ardeur pour le travail, et bien
rsolu  en finir, cette fois, avec le grand prix de Rome. L'poque de
ce concours si impatiemment attendu arriva enfin. J'entrai en loge, et
je remportai le prix. Ma pauvre mre en pleura: de joie, d'abord, puis
aussi de la pense que ce triomphe, c'tait la sparation prochaine, et
une sparation de trois ans, dont deux passs  Rome et l'autre en
Allemagne. Jamais nous ne nous tions quitts, et la fable des _Deux
Pigeons_ allait devenir sa pense quotidienne.

       *       *       *       *       *

Les artistes qui avaient remport les autres grands prix la mme anne
que moi taient: pour la peinture, Hbert; pour la sculpture, Gruyre;
pour l'architecture, Le Fuel; pour la gravure en mdailles, Vauthier,
petit-fils de Galle.

 la fin d'octobre avait lieu la distribution solennelle des prix de
Rome, sance publique annuelle, dans laquelle est excute la cantate du
musicien laurat. Mon frre, qui tait architecte, avait fait, comme
lve de Huyot, d'excellentes tudes  l'cole des beaux-arts. Ne
voulant pas quitter notre mre, prvoyant peut-tre que le grand prix
lui enlverait, un jour, le plus jeune de ses deux fils, mon frre avait
renonc au concours de Rome, qui l'et loign, pour cinq ans, de cette
mre qu'il adorait et dont il tait l'appui et le soutien. Mais il avait
remport ce qu'on appelait le prix dpartemental, qui tait accord 
l'lve ayant obtenu le plus de mdailles pendant le cours de ses tudes
 l'cole des beaux-arts. Ce prix tait proclam en sance publique de
l'Institut, et notre mre eut la joie de voir couronner ses deux fils le
mme jour.

J'ai dit que mon frre avait t lev au lyce de Versailles. C'est l
qu'il avait connu Le Fuel, dont le pre tait lui-mme architecte au
chteau, et qui devait, plus tard, rendre illustre le nom qu'il portait.
Le Fuel avait retrouv mon frre comme condisciple  l'atelier du
clbre architecte Huyot, l'un des auteurs de l'Arc de Triomphe de
l'toile, et, depuis lors, ils s'taient lis d'une amiti que rien
dsormais ne devait rompre. Le Fuel avait prs de neuf ans de plus que
moi. Ma mre, qui l'aimait comme un fils, me confia  lui, on devine
avec quelles instances, et je dois  la mmoire de cet excellent ami de
dire qu'il s'acquitta de sa mission avec la plus fidle et la plus
vigilante sollicitude.

       *       *       *       *       *

Avant mon dpart, l'occasion s'offrit  moi de me livrer  un travail
bien srieux  tout ge et surtout au mien, une messe. Le matre de
chapelle de Saint-Eustache, Dietsch, qui tait alors chef des choeurs 
l'Opra, me dit un jour:

--crivez donc une messe avant de partir pour Rome; je vous la ferai
excuter  Saint-Eustache.

Une messe! de moi! dans Saint-Eustache! Je crus rver. J'avais cinq
mois devant moi; je me mis rsolument  l'oeuvre, et, au jour dit,
j'tais prt, grce  l'activit laborieuse de ma mre qui m'avait aid
 copier les parties d'orchestre, car nous n'avions pas le moyen de
payer un copiste. Une messe  grand orchestre, s'il vous plat! je la
ddiai, avec autant de tmrit que de reconnaissance,  la mmoire de
mon cher et regrett matre Le Sueur, et j'en dirigeai, moi-mme,
l'excution  Saint-Eustache.

Ma messe n'tait certes pas une oeuvre remarquable: elle dnotait
l'inexprience qu'on pouvait attendre d'un jeune homme encore tout
novice dans le maniement de cette riche palette de l'orchestre dont la
possession demande une si longue pratique; quant  la valeur des ides
musicales considres en elles-mmes, elle se bornait  un sentiment
assez juste,  un instinct assez vrai de conformit au sens du texte
sacr; mais la fermet du dessin, le voulu y laissait fort  dsirer.
Quoi qu'il en soit, ce premier essai me valut de bienveillants
encouragements, parmi lesquels celui-ci, dont je fus particulirement
touch. Au moment o je rentrais  la maison avec ma mre aprs
l'excution de la messe, je trouvai  la porte de notre appartement
(nous demeurions alors au rez-de-chausse 8, rue de l'peron) un
commissionnaire qui m'attendait, une lettre  la main. Je prends la
lettre, je l'ouvre, et je lis ceci:

Bravo, cher homme que j'ai connu enfant! Honneur au _Gloria_, au
_Credo_, surtout au _Sanctus_! c'est beau; c'est vraiment religieux!
Bravo et merci; vous m'avez rendu bien heureux.

C'tait de l'excellent M. Poirson, mon ancien proviseur de Saint-Louis,
alors proviseur du lyce Charlemagne. Il avait vu annoncer l'excution
d'une messe de moi, et il tait accouru, tout plein d'intrt et de
sollicitude, pour entendre les dbuts du jeune artiste auquel il avait
dit, sept ans auparavant:

--Va, mon enfant, fais de la musique!

Je fus tellement touch de son souvenir que je ne pris mme pas le temps
d'entrer chez moi; je ne fis qu'un bond dans la rue, je montai dans un
cabriolet... et j'arrive au lyce Charlemagne, rue Saint-Antoine, o je
trouve mon cher ancien proviseur qui m'ouvre les bras et m'embrasse de
tout son coeur.

Je n'avais plus que quatre jours  passer avec cette mre de qui
j'allais me sparer pour trois ans et qui,  travers ses larmes,
prparait toutes choses pour le jour de mon dpart. Ce jour arriva
rapidement.




II

L'ITALIE


Le 5 dcembre 1839, Lefuel, Vauthier et moi, nous prenions,  huit
heures du soir, la malle-poste qui partait de la rue
Jean-Jacques-Rousseau. Mon frre seul tait venu nous dire adieu. Notre
premire tape tait Lyon. De l nous descendions le Rhne par Avignon,
Arles, etc... jusqu' Marseille.  Marseille, nous prenions un
_voiturin_.

Le _voiturin_! que de souvenirs dans ce mot! Pauvre vieux vhicule
croul, cras, broy sous la vitesse haletante, vertigineuse des roues
de fer de la vapeur! Le _voiturin_, qui permettait de s'arrter, de
regarder, d'admirer paisiblement tous les sites  travers
lesquels--quand ce n'est pas par-dessous lesquels--la rugissante
locomotive vous emporte maintenant comme un simple colis, et vous lance
 travers l'espace avec la furie d'un bolide! Le _voiturin_, qui vous
faisait passer, peu  peu, graduellement, discrtement, d'un aspect  un
autre, au lieu de cet obus  rails qui vous prend endormis sous le ciel
de Paris et vous jette, au rveil, sous celui de l'Orient, sans
transition, ni d'esprit ni de temprature, brutalement, comme une
marchandise,  l'anglaise! Beaucoup, vite et  fond de cale: comme du
poisson qu'on expdie par le _rapide_ pour qu'il arrive encore frais!

Si, du moins, le Progrs, ce conqurant sans piti, laissait la vie aux
vaincus! Mais non: le _voiturin_ n'est plus!... Je le bnis d'avoir t:
il m'a permis de jouir en dtail de cette admirable route de la Corniche
qui prpare si bien le voyageur au climat et aux beauts pittoresques de
l'Italie: Monaco, Menton, Sestri, Gnes, la Spezia, Trasimne, la
Toscane avec Pise, Lucques, Sienne, Prouse, Florence; enseignement
progressif et alternatif de la nature qui explique les matres et des
matres qui vous apprennent  regarder la nature. Tout cela, nous
l'avons pendant prs de deux mois dgust, savour  notre aise; et, le
27 janvier 1840, nous entrions dans cette Rome qui allait devenir notre
rsidence, notre ducatrice, notre initiatrice aux grandes et svres
beauts de la nature et de l'art.

Le Directeur de l'Acadmie de France  Rome tait alors M. Ingres. Mon
pre l'avait connu tout jeune. Ds notre arrive, nous montmes, comme
c'tait notre devoir, chez le directeur, pour lui tre prsents, chacun
par notre nom. Il ne m'eut pas plutt aperu qu'il s'cria:

--C'est vous qui tes Gounod! Dieu! ressemblez-vous  votre pre!

Et il me fit de mon pre, de son talent de dessinateur, de sa nature, du
charme de son esprit et de sa conversation, un loge que j'tais fier
d'entendre de la bouche d'un artiste de cette valeur, et qui tait bien
le plus doux accueil possible  mon arrive.

Chacun de nous s'tant install ensuite dans le logement qui lui tait
destin,--logement qui se composait d'une grande pice unique qu'on
appelait une loge et qui servait de cabinet de travail et de chambre 
coucher,--mon premier sentiment fut celui de ce long exil qui me
sparait de ma mre. Je me demandai comment mon travail de pensionnaire
suffirait  me faire prendre en patience un loignement que le sjour de
Rome et celui de l'Allemagne devaient faire durer trois ans.

De ma fentre, j'apercevais au loin le dme de Saint-Pierre, et je
m'abandonnais volontiers  la mlancolie dans laquelle me plongeait ma
premire exprience de la solitude, bien qu' tout prendre ce ne ft pas
une solitude que ce palais o nous tions vingt-deux pensionnaires,
runis chaque jour au moins deux fois autour de la table commune,--dans
cette fameuse salle  manger tapisse des portraits de tous les
pensionnaires depuis la fondation de l'Acadmie,--et que je fusse de
nature  faire de suite connaissance et bon mnage avec tous mes
camarades.

Je dois l'avouer: une des causes qui contriburent le plus  cette
tristesse fut assurment l'impression que me fit mon arrive  Rome. Ce
fut une dception complte. Au lieu de la ville que je m'tais figure,
d'un caractre majestueux, d'une physionomie saisissante, d'un aspect
grandiose, pleine de temples, de monuments antiques, de ruines
pittoresques, je me trouvais dans une vraie ville de province, vulgaire,
incolore, sale presque partout: j'tais en pleine dsillusion, et il
n'aurait pas fallu grand chose pour me faire renoncer  ma pension,
reboucler ma malle et me sauver au plus vite  Paris pour y retrouver
tout ce que j'aimais.

Certes, Rome renfermait tout ce que j'avais rv, mais non de manire 
frapper tout d'abord: il fallait l'y chercher; il fallait fouiller  et
l et interroger peu  peu cette grandeur endormie du glorieux pass et
faire revivre, en les frquentant, les ruines muettes, les ossements de
l'antiquit romaine.

J'tais trop jeune alors, non seulement d'ge, mais
encore et surtout de caractre; j'tais trop enfant pour saisir et
comprendre, au premier coup d'oeil, le sens profond de cette ville
grave, austre, qui ne me parut que froide, sche, triste et maussade,
et qui parle si bas qu'on ne l'entend qu'avec des oreilles prpares par
le silence et inities par le recueillement. Rome peut dire ce que la
Sainte criture fait dire  Dieu par rapport  l'me: Je la conduirai
dans la solitude et l je parlerai  son coeur.

Rome est,  elle seule, tant de choses, et ces choses sont enveloppes
d'un calme si profond, d'une majest si tranquille et si sereine qu'il
est impossible d'en souponner, au premier abord, le prodigieux
ensemble et l'inpuisable richesse. Son pass comme son prsent, son
prsent comme sa destine, font d'elle la capitale non d'un pays mais de
l'humanit. Quiconque y a vcu longtemps le sait bien; et,  quelque
nation que l'on appartienne, quelque langue que l'on parle, Rome parle
une langue si universelle qu'on ne peut plus la quitter sans sentir que
l'on quitte une _patrie_.

Peu  peu, je sentis ma mlancolie faire place  une disposition tout
autre. Je me familiarisai avec Rome et je sortis de cette espce de
linceul o j'tais renferm.

Toutefois je n'tais pas demeur absolument oisif. Ma distraction
favorite tait la lecture du _Faust_ de Goethe, en franais, bien
entendu, car je ne savais pas un mot d'allemand; je lisais, en outre, et
avec grand plaisir, les posies de Lamartine: avant de songer  mon
premier envoi de Rome, pour lequel j'avais du temps devant moi, je
m'tais occup  crire plusieurs mlodies, au nombre desquelles se
trouvaient _le Vallon_ ainsi que _le Soir_, dont la musique devait tre,
dix ans plus tard, adapte  la scne de concours du premier acte de mon
opra, _Sapho_, sur les beaux vers de mon ami et illustre collaborateur
mile Augier: _Hro, sur la tour solitaire..._--Je les crivis toutes
deux  peu de jours de distance et presque ds mon arrive  la Villa
Mdicis.

Six semaines environ s'coulrent; mes yeux s'taient habitus  cette
ville dont le silence m'avait caus l'impression d'un dsert; ce silence
mme commenait  me charmer,  devenir un bien-tre, et je trouvais un
plaisir particulier  frquenter le Forum, les ruines du Palatin, le
Colise, tous ces restes d'une grandeur et d'une puissance disparues,
sur lesquels s'tend, depuis des sicles, la houlette auguste et
pacifique du Pasteur des peuples et de la Dominatrice des nations.

J'avais fait connaissance et peu  peu li amiti avec une excellente
famille, les Desgoffe, qui recevaient l'hospitalit de M. et de madame
Ingres. Alexandre Desgoffe tait, non un pensionnaire de Rome, mais un
lve de M. Ingres, paysagiste d'un talent noble et svre. Il habitait
l'Acadmie avec sa femme et sa fille, une charmante enfant de neuf
ans,--devenue depuis madame Paul Flandrin, pouse et mre aussi
admirable qu'elle avait t une fille parfaite.--Desgoffe tait une
nature rare: coeur profond, digne, dvou, modeste; simple et limpide
comme un enfant; fidle et gnreux. Ce fut, on le pense bien, une
grande joie pour ma mre lorsque je lui crivis qu'il y avait prs de
moi des tres excellents qui me tmoignaient une vritable affection et
auprs desquels je pouvais trouver quelque adoucissement  ma solitude
et, au besoin, des soins affectueux et dvous.

       *       *       *       *       *

Notre soire du dimanche se passait habituellement dans le grand salon
du directeur, chez qui les pensionnaires avaient, ce jour-l, leurs
entres de droit. On y faisait de la musique. M. Ingres m'avait pris en
amiti. Il tait fou de musique; il aimait passionnment Haydn, Mozart,
Beethoven, Gluck surtout, qui, par la noblesse et l'accent pathtique de
son style, lui semblait un Grec, un descendant d'Eschyle, de Sophocle et
d'Euripide. M. Ingres jouait du violon: ce n'tait pas un excutant,
moins encore un virtuose; mais il avait, dans sa jeunesse, fait sa
partie de violon dans l'orchestre du thtre de sa ville natale,
Montauban, o il avait pris part  l'excution des opras de Gluck.
J'avais lu et tudi les oeuvres de Gluck. Quant au _Don Juan_ de
Mozart, je le savais par coeur, et, bien que je ne fusse pas un
pianiste, je me tirais assez passablement d'affaire pour pouvoir rgaler
M. Ingres du souvenir de cette partition qu'il adorait. Je savais
galement, de mmoire, les symphonies de Beethoven, pour lesquelles il
avait une admiration passionne: nous passions souvent une partie de la
nuit  nous entretenir ainsi tous deux dans l'intimit des grands
matres, et en peu de temps je fus tout  fait dans ses bonnes grces.

Qui n'a pas connu intimement M. Ingres n'a pu avoir de lui qu'une ide
inexacte et fausse. Je l'ai vu de trs prs, familirement, souvent,
longtemps; et je puis affirmer que c'tait une nature simple, droite,
ouverte, pleine de candeur et d'lan, et d'un enthousiasme qui allait
parfois jusqu' l'loquence. Il avait des tendresses d'enfant et des
indignations d'aptre; il tait d'une navet et d'une sensibilit
touchantes et d'une fracheur d'motion qu'on ne rencontre pas chez les
_poseurs_, comme on s'est plu  dire qu'il l'tait.

Sincrement humble et petit devant les matres, mais digne et fier
devant la suffisance et l'arrogance de la sottise; paternel pour tous
les pensionnaires qu'il regardait comme ses enfants et dont il
maintenait le rang avec une affection jalouse au milieu des visiteurs,
quels qu'ils fussent, qui taient reus dans ses salons, tel tait le
grand et noble artiste dont j'allais avoir le bonheur de recueillir les
prcieux enseignements.

Je l'ai beaucoup aim, et je n'oublierai jamais qu'il a laiss tomber
devant moi quelques-uns de ces mots lumineux qui suffisent  clairer la
vie d'un artiste quand il a le bonheur de les comprendre.

On connat le mot clbre de M. Ingres: Le dessin est la probit de
l'art. Il en a dit devant moi un autre qui est toute une synthse: Il
n'y a pas de grce sans force. C'est qu'en effet la grce et la force
sont complmentaires l'une de l'autre dans le total de la beaut, la
force prservant la grce de devenir mivrerie, et la grce empchant la
force de devenir brutalit. C'est l'harmonie parfaite de ces deux
lments qui marque le sommet de l'art et qui constitue le gnie.

On a dit, et beaucoup l'ont machinalement rpt, qu'il tait
despotique, intolrant, exclusif; il n'tait rien de tout cela. S'il
tait contagieux, c'est qu'il avait la foi, et que rien au monde ne
donne plus d'autorit. Je n'ai vu personne admirer plus de choses que
lui, prcisment parce qu'il voyait mieux que personne par o et
pourquoi une chose est admirable. Seulement il tait prudent; il savait
 quel point l'entranement des jeunes gens les expose  s'prendre, 
s'engouer, sans discernement et sans mthode, de certains traits
personnels  tel ou tel matre; que ces traits, qui sont les caractres
propres, distinctifs de chaque matre, leur physionomie individuelle 
laquelle on les reconnat comme nous nous reconnaissons les uns les
autres, sont prcisment aussi les proprits incommunicables de leur
nature; que, par consquent, c'est d'abord et tout au moins un plagiat
que de les vouloir imiter, et que, de plus, cette imitation tournera
fatalement  l'exagration de qualits dont l'imitateur fera autant de
dfauts. Voil ce qu'tait M. Ingres et ce qui l'a fait accuser, trs
injustement, d'exclusivisme et d'intolrance.

L'anecdote suivante montrera combien il tait sincre  revenir d'une
premire impression et peu obstin dans ses rpugnances. Je venais de
lui faire entendre, pour la premire fois, l'admirable scne de Caron et
des Ombres, dans _l'Alceste_, non de Gluck, mais de Lulli; cette
premire audition lui avait laiss une impression de raideur, de
scheresse, de duret farouche, si pnible qu'il s'cria:

--C'est affreux! c'est hideux! ce n'est pas de la musique! c'est du fer!

Je me gardai bien, moi jeune homme, de tenir tte  cette imptuosit
d'un homme pour qui j'avais un tel respect; j'attendis et laissai passer
l'orage.  quelque temps de l, M. Ingres revint sur le souvenir que lui
avait laiss ce morceau,--souvenir dj un peu adouci,  ce qu'il me
semblait,--et me dit:

--Voyons donc cette scne de Lulli: Caron et les Ombres! Je voudrais
rentendre cela.

Je la lui chantai de nouveau; et, cette fois, plus familiaris sans
doute avec le style primitif et rugueux de cette peinture si
saisissante, il fut frapp de ce qu'il y a d'ironique et de narquois
dans le langage de Caron, et de touchant dans les plaintes de ces Ombres
errantes,  qui Caron refuse le passage dans sa barque parce qu'elles
n'ont pas de quoi le payer. Peu  peu, il s'attacha tellement au
caractre de cette scne qu'elle devint un de ses morceaux favoris et
qu'il me la redemandait constamment.

Mais sa passion dominante tait le _Don Juan_ de Mozart, o nous
restions parfois ensemble jusqu' deux heures du matin, au point que
madame Ingres, tombant de fatigue et de sommeil, tait oblige de fermer
le piano pour nous sparer et nous envoyer dormir chacun de notre ct.

Il est vrai qu'en fait de musique ses prfrences taient pour les
Allemands et qu'il n'aimait pas beaucoup  parler de Rossini; mais il
regardait _le Barbier de Sville_ comme un chef-d'oeuvre; il avait la
plus grande admiration pour un autre matre italien, Cherubini, dont il
a laiss un si magnifique portrait, et que Beethoven considrait comme
le plus grand matre de son temps, ce qui n'est pas un mince loge
dcern par un tel homme. D'ailleurs, nous avons tous nos prfrences:
pourquoi M. Ingres n'aurait-il pas eu les siennes? Prfrer n'est pas
condamner ce que l'on ne prfre pas.

       *       *       *       *       *

Une circonstance particulire favorisa et multiplia mes relations avec
M. Ingres. J'aimais beaucoup  dessiner: aussi emportais-je souvent un
album dans mes excursions  travers Rome. Un jour, en revenant d'une de
mes promenades, je me trouvai,  la porte de l'Acadmie, nez  nez avec
M. Ingres, qui rentrait aussi. Il aperut mon album sous mon bras et me
dit, en fixant sur moi ce regard  la fois profond et lumineux qui lui
tait propre:

--Qu'est-ce que vous avez l, sous le bras?

Je rpondis, un peu troubl:

--Mais... monsieur Ingres... c'est... un album!

--Un album? et pour quoi faire? vous dessinez donc?

--Oh!... monsieur Ingres!... non... c'est--dire... oui... je dessine
un peu.. mais... si peu...

--Vraiment? Ah! voyons! montrez-moi a!

Et, ouvrant mon album, il tomba sur une petite figure de Sainte
Catherine que je venais de copier, le jour mme, d'aprs une fresque
attribue  Masaccio, dans la vieille basilique de Saint-Clment, non
loin du Colise.

--C'est vous qui avez fait a? me dit M. Ingres.

--Oui, monsieur.

--Tout seul?

--Oui, monsieur.

--Ah !... mais... savez-vous bien que vous dessinez comme votre pre!

--Oh!... monsieur Ingres!...

Puis, me regardant srieusement:

--Vous me ferez des calques.

Faire des calques pour M. Ingres! peut-tre les faire auprs de lui!
m'clairer de ses rayons! me chauffer  son enthousiasme! J'tais
suffoqu d'honneur et de joie.

C'tait, en effet,  ct de lui, le soir,  la lampe, que je me livrais
 cette occupation si attachante et, en mme temps, si instructive pour
moi, tant par les chefs-d'oeuvre qui passaient sous la pointe soigneuse
de mon crayon que par tout ce que je recueillais de la conversation de
M. Ingres. Je fis pour lui prs d'une centaine de calques, d'aprs des
gravures de sujets primitifs, qui eurent l'honneur d'habiter ses
cartons, et dont plusieurs n'avaient pas moins de quarante centimtres
de hauteur.

Un jour, M. Ingres me dit:

--Si vous voulez, je vous fais revenir  Rome avec le grand prix de
peinture.

--Oh! monsieur Ingres, rpondis-je, changer de carrire et en
recommencer une autre! Et puis, quitter ma mre encore une fois! Oh!
non, non...

       *       *       *       *       *

Cependant, comme aprs tout j'tais  Rome pour me livrer  la musique
et non  la peinture, il fallait songer un peu srieusement aux
occasions d'y entendre de la musique. Ces occasions n'taient pas
prcisment frquentes, mais, surtout, il s'en fallait qu'elles fussent
profitables et salutaires.

Et d'abord, en fait de musique religieuse, il n'y avait gure qu'un
endroit que l'on pt dcemment et utilement frquenter, c'tait la
chapelle Sixtine, au Vatican: ce qui se passait dans les autres glises
tait  faire frmir! En dehors de la chapelle Sixtine--et de celle dite
des Chanoines, dans Saint-Pierre--la musique n'tait pas mme nulle:
elle tait excrable. On n'imagine pas un tel assemblage, en pareil
lieu, des inconvenances qui s'y talaient en l'honneur du ciel. Tous les
oripeaux de la musique profane passaient sur les trteaux de cette
mascarade religieuse. Aussi ne m'y reprit-on pas aprs les premires
expriences.

J'allais, d'ordinaire, le dimanche, entendre l'office en musique  la
chapelle Sixtine, le plus souvent en compagnie de mon camarade et ami
Hbert... Mais la Sixtine! pour en parler comme il conviendrait, ce ne
serait pas trop des auteurs de ce qu'on y voit et de ce qu'on y
entend,--ou plutt de ce qu'on y entendait jadis, car, hlas! si l'on y
peut voir encore l'oeuvre sublime mais destructible et dj bien altre
de l'immortel Michel-Ange, il parat que les hymnes du divin Palestrina
ne rsonnent plus sous ces votes que la captivit politique du
Souverain Pontife a rendues muettes et dont le vide pleure loquemment
l'absence de leur hte sacr.

J'allais donc le plus possible  la chapelle Sixtine. Cette musique
svre, asctique, horizontale et calme comme la ligne de l'Ocan,
monotone  force de srnit, antisensuelle, et nanmoins d'une
intensit de contemplation qui va parfois  l'extase, me produisit
d'abord un effet trange, presque dsagrable. tait-ce le style mme de
ces compositions, entirement nouveau pour moi, tait-ce la sonorit
particulire de ces voix spciales que mon oreille entendait pour la
premire fois, ou bien cette attaque ferme jusqu' la rudesse, ce
martlement si saillant qui donne un tel relief  l'excution en
soulignant les diverses entres des voix dans ces combinaisons d'une
trame si pleine et si serre,--je ne saurais le dire. Toujours est-il
que cette impression, pour bizarre qu'elle ft, ne me rebuta point. J'y
revins encore, puis encore, et je finis par ne pouvoir plus m'en passer.

Il y a des oeuvres qu'il faut voir ou entendre dans le lieu pour lequel
elles ont t faites. La chapelle Sixtine est un de ces lieux
exceptionnels; elle est un monument unique dans le monde. Le gnie
colossal qui en a dcor les votes et le mur de l'autel par ces
incomparables conceptions de la Gense et du Jugement dernier, ce
peintre des Prophtes, avec lesquels il semble traiter d'gal  gal,
n'aura sans doute jamais son pareil, non plus qu'Homre ou que Phidias.
Les hommes de cette trempe et de cette taille ne se voient pas deux
fois: ce sont des synthses; ils embrassent un monde, ils l'puisent,
ils le ferment, et ce qu'ils ont dit, nul ne peut plus le redire aprs
eux. La musique palestrinienne semble tre une traduction chante du
vaste pome de Michel-Ange, et j'inclinerais  croire que les deux
matres s'clairent, pour l'intelligence, d'une lumire mutuelle: le
spectateur dveloppe l'auditeur, et rciproquement; si bien qu'au bout
de quelque temps on est tent de se demander si la chapelle Sixtine,
peinture et musique, n'est pas le produit d'une seule et mme
inspiration. Musique et peinture s'y pntrent dans une si parfaite et
si sublime unit qu'il semble que le tout soit la double parole d'une
seule et mme pense, la double voix d'un seul et mme cantique; on
dirait que ce qu'on entend est l'cho de ce qu'on regarde.

Il y a, en effet, entre l'oeuvre de Michel-Ange et celle de Palestrina
de telles analogies, une telle parent d'impressions, qu'il est bien
difficile de n'en pas conclure au mme ensemble de qualits, j'allais
dire de vertus chez ces deux intelligences privilgies. De part et
d'autre, mme simplicit, mme humilit dans l'emploi des moyens, mme
absence de proccupation de l'effet, mme ddain de la sduction. On
sent que le procd matriel, la main, ne compte plus, et que l'me
seule, le regard immuablement fix vers un monde suprieur, ne songe
qu' rpandre dans une forme soumise et subjugue toute la sublimit de
ses contemplations. Il n'y a pas jusqu' la teinte gnrale, uniforme,
dont cette peinture et cette musique sont enveloppes, qui ne semble
faite d'une sorte de renoncement volontaire  toutes les teintes: l'art
de ces deux hommes est pour ainsi dire un sacrement o le signe sensible
n'est plus rien qu'un voile jet sur la ralit vivante et divine. Aussi
ni l'un ni l'autre de ces deux grands matres ne sduit-il tout d'abord.
En toutes choses, c'est l'clat extrieur qui attire; l, rien de
pareil: il faut pntrer au del du visible et du sensible.

 l'audition d'une oeuvre de Palestrina, il se passe quelque chose
d'analogue  l'impression produite par la lecture d'une des grandes
pages de Bossuet: rien ne frappe en route, et au bout du chemin on se
trouve port  des hauteurs prodigieuses; serviteur docile et fidle de
la pense, le mot ne vous a ni dtourn ni arrt  son profit, et vous
tes parvenu au sommet, sans secousse, sans diversion, sans
malversation, conduit par un guide mystrieux qui vous a cach sa trace
et drob ses secrets. C'est cette absence de procds visibles,
d'artifices mondains, de coquetterie vaniteuse, qui rend absolument
inimitables les oeuvres suprieures: pour les atteindre, il ne faut rien
de moins que l'esprit qui les a conues et les ravissements qui les ont
dictes.

Quant  l'oeuvre immense, gigantesque de Michel-Ange, que pourrai-je en
dire? Ce que Michel-Ange a rpandu, dpens, entass de gnie, non
seulement comme peintre mais comme pote, sur les murs de ce lieu unique
au monde est prodigieux. Quel assemblage puissant des faits ou des
personnages qui rsument ou symbolisent l'histoire capitale, l'histoire
essentielle de notre race! Quelle conception que cette double ligne de
Prophtes et de Sibylles, ces voyants et ces voyantes dont l'intuition
perce les voiles de l'avenir et porte  travers les ges l'Esprit devant
qui tout est prsent! Quel livre que cette vote remplie des origines de
l'humanit, et qui se rattache, par la figure colossale du prophte
Jonas chapp aux entrailles d'une baleine, au triomphe de cet autre
Jonas arrach par sa propre puissance aux tnbres du tombeau et
vainqueur de la mort! Quel hosanna rayonnant et sublime que cette lgion
d'anges que le transport de leur enthousiasme roule et tord pour ainsi
dire autour des instruments bnis de la Passion qu'ils emportent 
travers l'espace lumineux jusque dans les hauteurs de la gloire
cleste, tandis que, dans les abmes infrieurs du tableau, la cohue
des rprouvs se dtache, lugubre et dsespre, sur les livides et
dernires lueurs d'un jour qui semble leur dire adieu pour jamais! Et
sur la vote mme, quelle traduction loquente et pathtique des
premires heures de nos premiers parents! Quelle rvlation que ce geste
prodigieux de l'acte crateur qui, sur cette statue encore inanime du
premier homme, vient de dposer cette me vivante qui va le mettre en
relation consciente avec le principe de son tre! Quelle puissance
immatrielle se dgage de cet espace vide, si troit et d'une si
profonde signification, laiss par le peintre entre le doigt crateur et
la crature, comme s'il et voulu dire que, pour passer et pour
atteindre, la volont divine ne connat ni distance ni obstacle, et que
pour Dieu, acte pur, comme s'exprime la langue thologique, vouloir et
produire ne sont qu'une seule et mme opration! Quelle grce dans cette
attitude soumise de la premire femme lorsque, tire des profondeurs du
sommeil d'Adam, elle se trouve en prsence de son Crateur et son Pre!
Quelle merveille que cet lan d'abandon filial et de gratitude expansive
par lequel elle s'incline sous cette main qui l'accueille et la bnit
avec une tendresse si calme et si souveraine!

Mais il faudrait s'arrter  chaque pas, et on n'aurait encore
qu'effleur ce pome extraordinaire dont l'tendue donne le vertige. On
pourrait presque dire, de ce vaste ensemble de peintures de la Bible,
que c'est la Bible de la peinture. Ah! si les jeunes gens souponnaient
ce qu'il y a d'ducation pour leur intelligence et de nourriture pour
leur avenir dans ce sanctuaire de la chapelle Sixtine, ils y passeraient
leurs journes entires, et les sollicitations de l'intrt, pas plus
que le souci de la renomme, n'auraient de prise sur des caractres
faonns  une si haute cole de ferveur et de recueillement.

       *       *       *       *       *

 ct de cette grande tradition de musique sacre maintenue par les
offices de la chapelle pontificale, j'avais  faire aussi comme
pensionnaire, une part  l'tude de la musique dramatique. Le rpertoire
du thtre,  cette poque, tait  peu prs entirement compos des
opras de Bellini, de Donizetti, de Mercadante, toutes oeuvres qui,
malgr les qualits propres et l'inspiration parfois personnelle de
leurs auteurs, taient, par l'ensemble des procds, par leur coupe de
convention, par certaines formes dgnres en formules, autant de
plantes enroules autour de ce robuste tronc rossinien dont elles
n'avaient ni la sve ni la majest, mais qui semblait disparatre sous
l'clat momentan de leur feuillage phmre. Il n'y avait, en outre,
aucun profit musical  recueillir de ces auditions bien infrieures, au
point de vue de l'excution,  celles qu'offrait le Thtre-Italien de
Paris, o les mmes ouvrages taient interprts par l'lite des
artistes contemporains. La mise en scne elle-mme tait parfois
grotesque. Je me rappelle avoir assist, au Thtre Apollo,  Rome, 
une reprsentation de _Norma_, dans laquelle les guerriers romains
portaient une veste et un casque de pompier et un pantalon beurre frais
de nankin  bandes rouge cerise: c'tait absolument comique; on se
serait cru chez Guignol.

J'allais donc rarement au thtre, et je trouvais plus d'avantages 
tudier chez moi les partitions de mes chers matres favoris, les
_Alceste_ de Lulli, les _Iphignies_ de Gluck, le _Don Juan_ de Mozart,
le _Guillaume Tell_ de Rossini.

Outre les heures d'intimit passes auprs de M. Ingres pendant cette
fameuse priode des _calques_, j'avais la bonne fortune d'tre admis 
le voir travailler dans son atelier, et on devine si j'avais garde de ne
pas profiter d'une telle faveur. Pendant qu'il peignait je lui faisais
la lecture, et on peut penser que je m'interrompais plus d'une fois pour
le regarder peindre. C'est ainsi que je l'ai vu reprendre et achever son
tableau si exquis de la _Stratonice_, devenu la proprit du duc
d'Orlans, et sa _Vierge  l'hostie_, destine  la galerie de M. le
comte Demidoff. L'histoire de ce dernier tableau offre une particularit
trs intressante dont je fus le tmoin. Dans la composition primitive,
le premier plan n'tait pas occup par le ciboire surmont de la sainte
hostie, mais par une admirable figure de l'Enfant Jsus, couch,
endormi, la tte reposant sur un oreiller dont sa petite main tenait un
gland avec lequel il avait l'air de jouer encore. C'tait ou, du moins,
cela me semblait quelque chose d'exquis, comme grce de dessin, comme
charme de peinture, comme abandon d'attitude, que ce ravissant petit
corps si lumineux et si potel. M. Ingres lui-mme en paraissait trs
satisfait, et lorsque je le quittai, au moment o le dclin du jour
l'obligea de suspendre son travail, il tait enchant de sa journe. Le
lendemain, dans l'aprs-midi, je remonte  son atelier:--plus d'Enfant
Jsus! La figure avait disparu, entirement gratte par le couteau 
palette: il n'en restait plus trace.

--Ah! monsieur Ingres! m'criai-je constern.

Et lui, triomphant, l'air rsolu:

--Mon Dieu, oui! me dit-il; oui!... souligna-t-il encore.

La splendeur du symbole divin venait de lui apparatre comme suprieure
 cette lumineuse ralit humaine, et, par suite, plus digne des
hommages de cette vierge adorant son fils: il n'avait pas hsit 
sacrifier un chef-d'oeuvre  une vrit. C'est  ces nobles prfrences,
c'est  cette rigueur dsintresse qu'on reconnat les hommes dont le
privilge et la rcompense lgitime sont dans cette autorit inamissible
qui les classe parmi les guides et les docteurs des autres hommes.

       *       *       *       *       *

La compagnie des pensionnaires de mon temps,  l'Acadmie de France, 
Rome, comptait dans son sein bien des jeunes artistes, dont plusieurs
sont devenus clbres: entre autres, Lefuel, Hbert, Ballu,
l'architecte, tous trois aujourd'hui membres de l'Institut; d'autres,
ou qui se seraient illustrs ou qu'une mort prmature a enlevs  leur
art en pleine esprance pour leur pays: Papety le peintre, Octave
Blanchard, Buttura, Lebouy, Brisset, Pils, les sculpteurs Dibolt et
Godde, les musiciens Georges Bousquet, Aim Maillart; autant de rejetons
de cette cole si dcrie qui, aprs les Hippolyte Flandrin et les
Ambroise Thomas, produisait Cabanel, Victor Mass, Guillaume, Cavelier,
Georges Bizet, Baudry, Massenet et tant d'autres artistes minents dont
il faudrait joindre le nom  cette liste dj respectable.

Les pensionnaires taient souvent invits aux soires de l'ambassade de
France. C'est l que je vis, pour la premire fois, Gaston de Sgur,
alors attach d'ambassade, devenu, depuis, le saint vque que tout le
monde sait, et que j'ai eu le bonheur de compter au nombre de mes plus
tendres et plus fidles amis.

Au sjour de Rome, qui tait la rsidence permanente et rgulire,
vinrent s'ajouter les excursions autorises dans le reste de l'Italie.

Je n'oublierai jamais l'impression que me fit Naples la premire fois
que j'y arrivai, avec mon camarade Georges Bousquet, mort aujourd'hui,
et qui avait eu le grand prix de musique l'anne prcdente. Nous
faisions le voyage avec le marquis Amde de Pastoret, qui avait crit
les paroles de la cantate avec laquelle je venais de remporter le prix.

Ce climat enchanteur qui fait pressentir et deviner le ciel de la Grce,
ce golfe, bleu comme le saphir, encadr dans une ceinture de montagnes
et d'les dont les pentes et les sommets prennent, au coucher du soleil,
cette gamme incessamment changeante de teintes magiques qui dfieraient
les plus riches velours et les pierreries les plus tincelantes, tout
cela me produisit l'effet d'un rve ou d'un conte de fes. Les environs,
ces merveilles qu'on appelle le Vsuve, Portici, Castellamare, Sorrente,
Pomp, Herculanum, les les d'Ischia et de Capri, Pausilippe, Amalfi,
Salerne, Poestum enfin avec ses admirables temples doriques que
baignaient autrefois les flots d'azur de la Mditerrane, me semblrent
une vritable vision. Ce fut absolument l'inverse de Rome: le
ravissement instantan.

Si l'on ajoute  de pareilles sductions tout l'intrt qui s'attache 
la visite du Muse de Naples (les _Studii_ ou Muse Borbonico), trsor
unique par les chefs-d'oeuvre d'art antique qu'il renferme et dont la
plupart ont t rvls par les fouilles de Pomp, d'Herculanum, de
Nola et autres villes enfouies depuis plus de dix-huit sicles sous les
ruptions du Vsuve, on comprendra facilement ce que doit tre
l'attrait d'une pareille ville, et combien de jouissances y attendent un
artiste.

Trois fois, pendant mon sjour  Rome, j'eus le bonheur de visiter
Naples, et parmi les plus vives et les plus profondes impressions que
j'en aie rapportes, je place en premire ligne cette le merveilleuse
de Capri, si sauvage et si riante  la fois grce au contraste de ses
rochers abruptes et de ses coteaux verdoyants.

Ce fut en t que je visitai Capri pour la premire fois. Il faisait un
soleil ardent et une chaleur torride. Pendant le jour, il fallait ou
s'enfermer dans une chambre en demandant  l'obscurit un peu de
fracheur et de sommeil, ou se plonger dans la mer et y passer une
partie de la journe, ce que je faisais avec dlices. Mais ce qu'il est
difficile d'imaginer, c'est la splendeur des nuits sous un pareil
climat, dans une telle saison. La vote du ciel est littralement
palpitante d'toiles; on dirait un autre Ocan dont les vagues sont
faites de lumire, tant le scintillement des astres emplit et fait
vibrer l'espace infini. Pendant les deux semaines que dura mon sjour,
j'allais souvent couter le silence vivant de ces nuits
phosphorescentes: je passais des heures entires, assis sur le sommet de
quelque roche escarpe, les yeux attachs sur l'horizon, faisant parfois
rouler, le long de la montagne  pic, quelque gros quartier de pierre
dont je suivais le bruit jusqu' la mer, o il s'engouffrait en
soulevant un friselis d'cume. De loin en loin, quelque oiseau solitaire
faisait entendre une note lugubre et reportait ma pense vers ces
prcipices fantastiques dont le gnie de Weber a si merveilleusement
rendu l'impression de terreur dans son immortelle scne de la fonte des
balles de l'opra _le Freischtz_.

Ce fut dans une de ces excursions nocturnes que me vint la premire ide
de la nuit de Walprgis du _Faust_ de Goethe. Cet ouvrage ne me
quittait pas; je l'emportais partout avec moi, et je consignais, dans
des notes parses, les diffrentes ides que je supposais pouvoir me
servir le jour o je tenterais d'aborder ce sujet comme opra, tentative
qui ne s'est ralise que dix-sept ans plus tard.

Cependant il fallait reprendre la route de Rome et rentrer  l'Acadmie.
Quelque agrable et sduisant que ft le sjour de Naples, je n'y suis
jamais rest sans prouver, au bout d'un certain temps, le besoin de
revoir Rome: c'tait comme le mal du pays qui s'emparait de moi, et je
m'loignais sans tristesse de ce milieu auquel je devais cependant des
heures si dlicieuses. C'est qu'avec toute sa splendeur et tout son
prestige, Naples est, en somme, une ville criarde, tumultueuse, agite,
glapissante. La population s'y dmne et s'y interpelle et s'y chicane
et s'y dispute, du matin au soir et mme du soir au matin, sur ces quais
o l'on ne connat ni le repos ni le silence. L'altercation,  Naples,
est l'tat normal; on y est assig, importun, obsd par les
infatigables poursuites des _facchini_, des marchands, des cochers, des
bateliers qui, pour un peu, vous prendraient de force et se font, entre
eux, la concurrence au rabais[1].

[1] Voir plus loin, p. 211, une lettre de Gounod  Lefuel, en date du 14
juillet 1840.

       *       *       *       *       *

De retour  Rome, je me mis au travail. C'tait  l'automne de 1840.

Malgr le professorat qui, pendant la semaine, remplissait du matin au
soir les journes de ma mre, elle trouvait encore le temps de me faire
une large part de correspondance. Ce n'tait gure que sur son sommeil
qu'elle pouvait prendre les heures que me consacrait, sous cette forme,
sa tendre et constante sollicitude. Je recevais d'elle des lettres dont
la longueur seule me donnait la mesure du repos dont elle avait d se
priver pour les crire. Je savais que, ds cinq heures, elle tait leve
pour tre prte  recevoir sa premire lve, qui arrivait  six heures;
que, fort souvent, l'heure mme de son djeuner tait sacrifie  une
leon pendant laquelle, pour tout repas, elle avalait une soupe, ou mme
un simple morceau de pain avec un verre d'eau rougie; que ce mtier
durait jusqu' six heures du soir; qu'aprs son dner il lui fallait
s'occuper des mille soins qu'exige l'entretien d'une maison; qu'elle
avait, d'ailleurs,  crire  bien d'autres qu' moi; que, de plus, elle
tait dame de charit et travaillait bien souvent de ses mains pour
vtir les pauvres qu'elle visitait; mille choses, enfin, qu'on ne
pouvait concilier qu' force d'ordre et de mthode dans l'emploi du
temps:--c'est qu'elle tait doue, au plus haut degr, de ces deux
essentielles et fondamentales qualits sur lesquelles repose toute vie
utile et bien remplie. Ah! par exemple, elle avait ray de son programme
cette plaie de _la visite_ qui consiste  perdre son temps, du lundi au
samedi, pour aller simplement chez les autres leur faire perdre le leur,
et  _tuer_ ce temps qui fait mourir d'ennui quiconque ne l'emploie pas
 _vivre_. Aussi nous avait-elle levs avec des maximes courtes, mais
qui en disaient long, et qu'elle nous jetait en passant, avec ce
laconisme des gens qui n'ont pas le temps d'tre bavards:--Qui ne fait
pas de dpenses inutiles trouve toujours moyen de faire les dpenses
ncessaires.--Qui ne perd pas une minute a toujours le temps de faire
tout ce qu'il doit.

Un des amis de notre famille me disait: Votre mre est, pour moi, non
pas un miracle, mais deux miracles; je ne sais pas o elle trouve le
temps qu'elle emploie et l'argent qu'elle donne. Je sais bien, moi, o
elle trouvait l'un et l'autre: dans sa raison et dans son coeur. Plus
elle en avait  faire, plus elle en faisait. C'est l'inverse d'un mot
charmant d'mile Augier, mais qui signifie absolument la mme chose:
J'ai t tellement inoccup que je n'ai eu le temps de rien faire.

Dans les lettres de ma mre, mon cher et excellent frre glissait aussi,
de temps  autre, quelques bonnes paroles et quelques sages conseils 
mon adresse. J'en avais grand besoin, car, je dois le dire, la sagesse
n'a jamais t mon ct fort, et la _faiblesse_ est bien _forte_ quand
la raison n'est pas l pour lui faire contrepoids. Hlas! j'ai assez
mal profit de tout cela, et j'en fais mon _me culp_...

Il y a,  Rome, dans le Corso, une glise qu'on appelle
Saint-Louis-des-Franais, et qui est desservie par un chanoine et des
prtres franais. Tous les ans,  la fte du roi Louis-Philippe,
c'est--dire le 1er mai, on clbrait, dans cette glise, une messe
en musique dont la composition revenait au musicien pensionnaire.
L'anne de mon arrive  Rome, la messe excute (messe avec orchestre)
tait de mon camarade Georges Bousquet. L'anne suivante, ce devait tre
mon tour. Craignant qu'avec mes obligations de pensionnaire je n'eusse
pas le temps d'accomplir un travail de cette importance, ma mre
m'envoya ma messe de Saint-Eustache entirement copie de sa main sur le
manuscrit de ma partition d'orchestre, dont elle ne voulait ni se
dessaisir ni risquer la perte dans le transport par la poste.

On imagine ce que j'prouvai en recevant,  Rome, cette nouvelle preuve
de la tendresse et de la patience maternelles. Toutefois je n'en fis pas
l'usage auquel ma mre l'avait destine: je trouvai qu'il tait plus
digne d'un artiste consciencieux de chercher mieux que cela (ce qui
n'tait pas difficile), et je poursuivis bravement la nouvelle messe que
j'avais commence en vue de la fte du roi. Je la composai et j'en
dirigeai moi-mme l'excution[2]. Ce travail me porta bonheur; outre les
flicitations, fort indulgentes assurment, qu'il me valut, je lui dus
la nomination de Matre de chapelle honoraire  vie de l'glise
Saint-Louis-des-Franais,  Rome. Je ne me doutais gure que, l'anne
suivante, j'aurais, en Allemagne, l'occasion de la faire entendre et de
la diriger. On verra plus loin quels furent pour moi les consquences et
les avantages de cette seconde excution.

[2] Sur une rptition de cette messe voir plus loin, p. 216, une lettre
de Gounod  Lefuel, avec post-scriptum d'Hbert, en date du 4 avril
1841.

       *       *       *       *       *

Plus j'avanais dans mon sjour  Rome, plus je m'attachais profondment
 cette ville d'un attrait mystrieux et d'une paix incomparable. Aprs
les lignes crneles, volcaniques, bondissantes, du cratre de Naples,
les lignes placides, solennelles, silencieuses de la campagne de Rome
encadre par les monts Albains, les montagnes du Latium et la Sabine, le
majestueux mont Janvier, le Soracte, les monts de Viterbe, le Monte
Mario, le Janicule, me causaient l'impression douce et sereine d'un
clotre  ciel ouvert. Un de mes sites de prdilection, dans les
environs de Rome, tait le village de Nemi, avec son lac que l'oeil
dcouvre au fond d'un vaste cratre et qui est entour de bois touffus
d'une vgtation splendide. Le tour du lac, par la route suprieure, est
une des plus ravissantes promenades qu'il soit possible de rver: faite
par un beau jour et termine par un coucher de soleil tel qu'il m'a t
donn de le contempler en apercevant la mer des hauteurs de Gensano,
c'est un souvenir enchanteur et ineffaable.

Mais les environs de Rome abondent en sites admirables et fournissent au
voyageur et au touriste une srie inpuisable d'excursions: Tivoli,
Subiaco, Frascati, Albano, l'Ariccia, et mille autres lieux tant de fois
explors par les peintres paysagistes, sans parler de ce Tibre dont les
bords ont un caractre si noble et si majestueux.

       *       *       *       *       *

Parmi les merveilles d'art qu'on ne rencontre qu' Rome, comment
passerais-je sous silence, dans ces souvenirs de ma jeunesse, une oeuvre
d'une beaut incomparable qui se partage, avec la chapelle Sixtine,
l'intrt et la gloire du Vatican? Je veux parler de ces immortelles
peintures de Raphal dont l'ensemble compose ce que l'on nomme les
Loges et les Stances: _le Loggie e le Stanze_. C'est l que se
trouvent ces pages immortelles de _l'cole d'Athnes_ et de la _Dispute
du Saint-Sacrement_, dans la salle (_stanza_) dite de la Signature.
Ces deux chefs-d'oeuvre, parmi tant d'autres dus au pinceau de ce
peintre unique, ont port si haut le prestige de la beaut qu'il semble
impossible qu'on les surpasse jamais. Et pourtant, tel est l'ascendant
irrsistible du gnie que cet homme qui n'a pas son pareil, cet homme
dont les sicles ont plac le nom au sommet de la gloire, ce Raphal
enfin, a t troubl par Michel-Ange! Il a subi l'treinte de ce Titan;
il a flchi sous le poids de ce colosse, et ses dernires oeuvres
portent la trace de l'hommage rendu  l'inspiration grandiose de ce
vaste et puissant cerveau qui a dpass les proportions humaines.

Raphal est le premier; Michel-Ange est le seul. Chez Raphal, la force
se dilate et s'panouit dans la grce; chez Michel-Ange, c'est la grce
qui semble, au contraire, discipliner et soumettre la force. Raphal
vous charme et vous sduit, Michel-Ange vous fascine et vous crase.
L'un est le peintre du Paradis terrestre; l'autre semble plonger, avec
le regard de l'aigle, comme le captif de Pathmos, jusque dans le sjour
enflamm des sraphins et des archanges. On dirait que ces deux grands
vanglistes de l'Art ont t placs l, l'un prs de l'autre, dans la
plnitude des temps esthtiques, pour que celui qui avait reu le don
de la beaut sereine et parfaite ft un abri salutaire contre les
splendeurs blouissantes rvles au chantre des Apocalypses.

Une analyse dtaille des innombrables chefs-d'oeuvre qui se trouvent 
Rome sortirait des bornes de ces Mmoires o j'ai voulu surtout retracer
les circonstances principales de ma jeunesse et de ma carrire
artistique...

       *       *       *       *       *

Ce fut dans l'hiver de 1840-41 que j'eus, pour la premire fois,
l'occasion de voir et d'entendre Pauline Garcia, soeur de la Malibran,
et qui venait d'pouser Louis Viardot, alors directeur du
Thtre-Italien  Paris. Elle n'avait pas encore dix-huit ans, et ses
dbuts au Thtre-Italien avaient t un vnement. Elle faisait son
voyage de noces avec son mari, et j'eus l'honneur et le plaisir de lui
accompagner, dans le salon de l'Acadmie, l'air clbre et immortel de
_Robin des Bois_. Je fus merveill du talent dj si majestueux de
cette enfant qui annonait et qui devait tre, un jour, une femme
illustre. Je ne la revis qu'au bout de dix ans.--Chose curieuse!  douze
ans, j'avais entendu la Malibran dans l'_Otello_ de Rossini, et j'avais
emport de cette audition le rve de me consacrer  l'art musical; 
vingt-deux ans, je faisais la connaissance de sa soeur, madame Viardot,
pour qui je devais,  trente-deux ans, crire le rle de Sapho, qu'elle
cra, en 1851, sur la scne de l'Opra, avec une si clatante
supriorit.

Le mme hiver, j'eus le bonheur de faire la connaissance de Fanny
Henzel, soeur de Mendelssohn. Elle passait l'hiver  Rome avec son mari,
peintre du roi de Prusse, et son fils qui tait encore enfant. Madame
Henzel tait une musicienne hors ligne, pianiste remarquable, femme
d'un esprit suprieur, petite, fluette, mais d'une nergie qui se
devinait dans ses yeux profonds et dans son regard plein de feu. Elle
tait doue de facults rares comme compositeur, et c'est  elle que
sont dues plusieurs mlodies sans paroles publies dans l'oeuvre de
piano et sous le nom de son frre. M. et madame Henzel venaient souvent
aux soires du dimanche,  l'Acadmie; madame Henzel se mettait au piano
avec cette bonne grce et cette simplicit des gens qui font de la
musique parce qu'ils l'aiment, et, grce  son beau talent et  sa
prodigieuse mmoire, je fus initi  une foule de chefs-d'oeuvre de la
musique allemande qui m'taient,  cette poque, absolument inconnus;
entre autres, quantit de morceaux de Sbastien Bach, sonates, fugues et
prludes, concertos, et nombre de compositions de Mendelssohn qui furent
pour moi autant de rvlations d'un monde ignor. M. et madame Henzel
quittrent Rome pour retourner  Berlin, o je devais les revoir deux
ans plus tard.

       *       *       *       *       *

Avant de quitter l'Acadmie, M. Ingres voulut me laisser un souvenir qui
m'est doublement prcieux comme gage de son affection et comme relique
de son talent; il fit mon portrait au crayon, et me reprsenta assis au
piano et ayant devant moi le _Don Juan_ de Mozart.

Je sentis profondment le vide qu'allait me faire son dpart et combien
me manquerait cette salutaire influence d'un matre dont la foi tait si
vive, l'ardeur si communicative et la doctrine si sre et si leve. Il
y a, dans les arts, autre chose que le savoir technique, l'habilet
spciale, la connaissance et la possession, mme parfaites, des
procds: tout cela est bien et mme absolument ncessaire; mais tout
cela ne constitue que les matriaux de l'artiste, l'enveloppe et le
corps d'un art particulier et dtermin. Dans tous les arts, il y a
quelque chose qui n'appartient exclusivement  aucun et qui est commun 
tous, au-dessus de tous, et sans quoi ils ne sont plus que de simples
mtiers; ce quelque chose, qui ne se voit pas, mais qui est l'me et la
vie, c'est l'Art.

L'Art est une des trois grandes transformations que subissent les
ralits au contact de l'esprit humain, selon qu'il les considre  la
lumire idale et souveraine de l'un des trois grands aspects du Bien,
du Vrai ou du Beau. L'Art n'est pas plus un rve pur qu'il n'est une
pure copie; il n'est ni l'Idal seul ni le Rel seul; il est, ainsi que
l'homme lui-mme, la rencontre, l'union des deux. Il est l'unit dans la
dualit. Par l'Idal seul, il est au-dessus de nous; par le Rel seul,
il reste au-dessous. La Morale est l'humanisation, l'incarnation du
Bien; la Science est celle du Vrai; l'Art est celle du Beau.

C'est  cet apostolat du Beau qu'appartenait M. Ingres; c'est l
qu'tait sa vie; on le sentait dans ses discours autant que dans ses
oeuvres, et plus encore, peut-tre, que dans ses oeuvres, tant les
hommes de _foi_ sont des hommes de _dsirs_, et tant l'effort de
l'aspiration les emporte au del du chemin parcouru. De cette hauteur,
il rpandait sur un musicien autant de lumire que sur un peintre, et
rvlait  tous le foyer commun des vrits suprieures. En me faisant
comprendre ce que c'est que l'Art, il m'en a plus appris sur mon art
propre que n'auraient pu le faire quantit de matres purement
techniques.

Quelque peu que j'eusse recueilli de ce prcieux contact, ce peu avait
suffi pour laisser en moi une empreinte qui ne devait plus s'effacer et
un souvenir qui allait me tenir lieu de prsence relle.

       *       *       *       *       *

Au mois d'avril 1841, M. Ingres fut remplac par M. Schnetz, peintre
renomm, qui devait principalement son succs et sa popularit  des
qualits de sentiment et d'expression. M. Schnetz tait un homme
aimable, affectueux, plein d'esprit naturel, trs cordial avec les
pensionnaires, trs gai, et d'une physionomie trs douce et trs
bienveillante, en dpit d'une charmille paisse de sourcils noirs qui
venait rejoindre une chevelure abondante couvrant le front presque
entier, M. Schnetz tait, par-dessus tout, le type de ce qu'on appelle
un _bon enfant_.

Je passai sous sa direction ma seconde et dernire anne de sjour 
Rome. M. Schnetz avait pour Rome une prdilection que les circonstances
ont particulirement favorise. Trois fois il a t directeur de
l'Acadmie de France, o il a laiss les meilleurs souvenirs.

Mon temps de rsidence  Rome allait expirer avec l'anne 1841; mais je
ne me sentais pas la force de partir, et je prolongeai mon sjour, avec
le consentement du directeur; je restai  l'Acadmie prs de cinq mois
au del de mon temps rglementaire, et ne partis qu' la dernire
extrmit, n'ayant plus que les ressources strictement ncessaires pour
me rendre  Vienne, o je devais toucher le premier semestre de ma
troisime anne de pension.

Je n'essaierai pas de dcrire mon chagrin lorsqu'il fallut dire adieu 
cette Acadmie,  ces chers camarades,  cette Rome o je sentais que
j'avais pris racine. Mes camarades me firent la conduite jusqu'
Ponte-Molle (Pons Milvius), et, aprs les avoir embrasss, je montai
dans le voiturin qui devait m'arracher, c'est bien le mot,  ces deux
chres annes de Terre Promise. Si, du moins, j'avais d venir
directement retrouver ma pauvre mre et mon excellent frre, le dpart
m'aurait moins cot; mais j'allais me trouver seul dans un pays o je
ne connaissais personne, dont j'ignorais la langue, et cette perspective
ne laissait pas de me paratre bien froide et bien sombre. Tant que la
route le permit, mes yeux demeurrent attachs sur la coupole de
Saint-Pierre, ce sommet de Rome et ce centre du monde: puis les collines
me la drobrent tout  fait. Je tombai dans une rverie profonde et je
pleurai comme un enfant.




III

L'ALLEMAGNE


Quittant Rome pour me rendre en Allemagne, j'avais ma route trace tout
naturellement par Florence et le nord de l'Italie, en inclinant sur la
droite par Ferrare, Padoue, Venise et Trieste.

Je m'arrtai  Florence, dont je n'entreprendrai pas de dresser
l'inventaire. Florence est, ainsi que Rome, une ville inpuisable sous
le rapport des oeuvres d'art. Les _Uffizi_, avec leur admirable tribune
(une vraie chsse de reliques du beau), le muse Pitti, l'Acadmie, les
glises, les couvents regorgent de chefs-d'oeuvre. Mais l encore, dans
cette dlicieuse ville de Florence, le sceptre est dans la main de
Michel-Ange, qui domine tout du haut de cette merveilleuse et
saisissante Chapelle des Mdicis. L, comme  Rome, son gnie a laiss
sa trace unique, souveraine, incomparable.

Partout o on le rencontre, Michel-Ange impose le recueillement: ds
qu'il parle, on sent qu'il faut se taire; et cette suprme autorit du
silence, il ne l'a peut-tre exerce nulle part avec plus d'empire que
dans cette crypte redoutable de la Chapelle des Mdicis. Quelle
prodigieuse conception que celle de ce _Pensieroso_, sentinelle muette
qui semble veiller sur la mort et attendre, immobile, le clairon du
Jugement! Quel repos et quelle souplesse dans cette figure de la Nuit,
ou plutt de la Paix du sommeil, qui fait pendant  la robuste figure du
Jour tendu et comme enchan jusqu' l'aurore du dernier des jours!
C'est par le sens profond, par l'attitude  la fois idale et si
naturelle, que Michel-Ange s'lve partout  cette intensit
d'expression qui est le caractre propre de sa puissante individualit.
L'ampleur de sa forme est comme le lit creus par le fleuve majestueux
de la pense, et c'est ce qui condamne forcment  l'emphase et  la
boursouflure toute imitation d'une enveloppe que son gnie seul pouvait
absoudre parce que seul il pouvait la remplir et la vivifier.

Mais je suis en route pour l'Allemagne, o le temps et l'argent me
pressent d'arriver: il faut glisser rapidement sur Florence et sur les
beaux souvenirs que j'en emporte. Je traverse Ferrare la dserte; je
m'arrte  Padoue un jour ou deux pour y visiter les belles fresques de
Giotto et de Mantegna.

       *       *       *       *       *

Mon sjour en Italie m'avait fait connatre les trois grandes villes qui
sont les principaux foyers d'art de cette terre privilgie: Rome,
Florence et Naples; Rome, la ville de l'me; Florence, la ville de
l'esprit; Naples, la ville du charme et de la lumire, de l'ivresse et
de l'blouissement. Il me restait  en connatre une quatrime, qui a
tenu, elle aussi, une place immense et glorieuse dans l'histoire des
arts, et  laquelle sa situation gographique a fait une physionomie
exceptionnelle et unique au monde, Venise.

Venise, joyeuse et triste, lumineuse et sombre, rose et livide, coquette
et sinistre, contraste permanent, assemblage trange des impressions les
plus opposes: une perle dans une sentine.

Venise est une enchanteresse. C'est la patrie des matres rayonnants:
elle a ensoleill la peinture.

Au rebours de Rome, qui vous attend, vous sollicite lentement et vous
conquiert invinciblement et pour toujours, Venise vous saisit par les
sens et vous fascine  l'instant mme. Rome, c'est la sereine et la
pacifiante; Venise, c'est la capiteuse et l'inquitante: l'ivresse
qu'elle procure est mle (du moins l'a-t-elle t pour moi) d'une
mlancolie indfinissable comme serait le sentiment d'une captivit.
Est-ce le souvenir des drames sombres dont elle a t le thtre et
auxquels sa situation mme semble l'avoir prdestine? Cela peut tre;
toujours est-il qu'un long sjour dans cette sorte de ncropole amphibie
ne me parat pas possible sans qu'on finisse par s'y sentir asphyxi et
comme englouti par le _spleen_. Ces eaux dormantes dont le morne
silence baigne le pied de tous les vieux palais, cette ombre lugubre du
fond de laquelle on croit entendre sortir les gmissements de quelque
victime illustre, font de Venise une espce de capitale de la Terreur:
elle a gard l'impression du Sinistre. Et pourtant, par un beau soleil,
quelle magie que ce Grand Canal! Quel miroitement que ces lagunes o le
flot se transforme en lumire! Quelle puissance d'clat dans ces vieux
restes d'une ancienne splendeur qui semblent se disputer les faveurs de
leur ciel et leur demander secours contre l'abme dans lequel ils
s'enfoncent chaque jour davantage pour disparatre enfin  jamais!

Rome est un recueillement; Venise est une intoxication. Rome est la
grande anctre latine qui, par la canalisation de la conqute, rpandra
sur le monde la catholicit du langage, prlude et moyen d'une
catholicit plus vaste et plus profonde; Venise est une orientale, non
grecque mais byzantine: on y songe aux satrapes plus qu'aux pontifes, au
luxe de l'Asie plus qu'aux solennits d'Athnes ou de Rome.

Il n'y a pas jusqu' cette merveille de l'glise Saint-Marc qui ne
tienne plutt d'une mosque que d'une basilique ou d'une cathdrale, et
qui ne s'adresse  l'imagination plus encore qu'au sentiment et  l'me.
La magnificence de ces mosaques et de cet or dont le chatoiement sombre
ruisselle du haut de la coupole jusqu' la base est quelque chose
d'absolument unique au monde. Je ne sais rien de comparable comme
vigueur de ton et puissance d'effet.

Venise est une passion; ce n'est pas un amour. Je fus sduit en y
entrant; lorsque je la quittai, je n'prouvai pas ce dchirement que
j'avais ressenti en me sparant de Rome, et qui est le signe et la
mesure des attaches et des racines.

Naples est un sourire de la Grce: ses horizons noys dans la pourpre et
dans l'azur, son ciel bleu se refltant dans des flots de saphir, tout,
jusqu' son ancien nom de Parthnope, tout vous replonge dans cette
civilisation brillante  laquelle la nature avait prpar un cadre
enchanteur. Tout autre est le sourire de Venise,  la fois caressant et
perfide: c'est une fte au-dessus d'une oubliette. C'est pour cela, sans
doute, que, sans m'en rendre compte, j'eus plutt, en la quittant,
l'impression d'une dlivrance que celle d'un regret, malgr les
chefs-d'oeuvre qu'elle renferme et la magie dont elle est enveloppe.

       *       *       *       *       *

Le bateau  vapeur me conduit  Trieste, o je monte immdiatement en
diligence pour Graetz. En route, je visite les curieuses et superbes
grottes de stalactites d'Adelberg, vritables cathdrales souterraines.
Je traverse les montagnes de Carinthie dont je dessine, chemin faisant,
la silhouette dentele. J'arrive  Graetz, puis  Olmutz, d'o le chemin
de fer me conduit jusqu' Vienne, ma premire tape dans cette Allemagne
que je ne songeais qu' traverser le plus vite possible pour abrger
l'exil qui m'loignait de la maison maternelle.

Vienne est une ville anime. La population y est presque plus franaise
qu'allemande par sa vivacit de caractre: elle a de l'entrain, de la
bonhomie, de la gaiet.

Je n'avais pour Vienne aucune lettre de recommandation: je n'y
connaissais me qui vie. Je me logeai provisoirement  l'htel, sauf 
chercher le plus tt possible une installation plus tranquille et moins
coteuse dans cette ville o j'allais passer des mois et o il fallait
proportionner mon train de vie  mes ressources: un compagnon de voyage
m'avait conseill de me loger, si je le pouvais, dans une maison
particulire, en pension bourgeoise. L'occasion s'offrit bientt de
mettre cet avis en pratique.

Pour rien au monde je n'aurais voulu que ma mre se privt pour
engraisser mon petit pcule; d'ailleurs, euss-je eu la moindre vellit
d'une dpense inutile, que l'exemple d'une vie laborieuse comme la
sienne et suffi pour m'en ter la tentation. Mon logement, ma
nourriture et le thtre o m'appelait ncessairement l'tude de mon
art, c'tait l tout mon budget, et, avec de l'ordre, le montant de ma
pension pouvait y suffire.

Le premier ouvrage que je vis sur les affiches de l'Opra de Vienne fut
_la Flte enchante_ de Mozart. J'y courus avec empressement, et pris un
billet des places les moins chres, tout en haut de la salle. Pour
modeste que ft ma place, je ne l'aurais pas donne pour un empire.

C'tait la premire fois que j'entendais cette adorable partition de _la
Flte enchante_. Je fus ravi. L'excution fut excellente. C'tait Otto
Nicola qui dirigeait l'orchestre. Le rle de la Reine de la nuit tait
suprieurement tenu par une cantatrice d'un trs grand talent, madame
Hasselt-Barth; celui du grand-prtre Sarastro tait chant par un
artiste d'une grande rputation, dou d'une voix admirable qu'il
conduisait avec une grande mthode et un grand style: c'tait Staudigl.
Les autres rles taient tous tenus avec un trs grand soin, et je me
rappelle encore les charmantes voix des trois garons qui remplissaient
les rles des trois gnies.

Je fis passer au directeur ma carte de pensionnaire, et demandai si je
pouvais le voir. Il m'envoya chercher, et je fus conduit vers lui sur
le thtre o il me prsenta aux artistes, avec qui je me trouvai, ds
lors, en relations assez suivies. Comme je ne savais pas un tratre mot
d'allemand et que la plupart d'entre eux ne parlaient gure mieux
franais, les premiers temps furent assez durs.

Par bonheur, je rencontrai sur la scne un des artistes de l'orchestre
auquel Nicola me prsenta galement, et qui parlait franais: il se
nommait Lvy et tait premier corniste,--pre de Richard Lvy, qui tait
alors un enfant de quatorze ans, et qui a tenu depuis  l'Opra de
Vienne l'emploi de son pre.--Il me fit charmant accueil et m'invita 
venir le voir. En peu de temps, nous devnmes trs bons amis. Il y avait
dans la maison trois autres enfants: l'an, Carl Lvy, tait pianiste
de beaucoup de talent et compositeur distingu; le second, Gustave, est
aujourd'hui diteur de musique  Vienne, et la fille, Mlanie, charmante
personne, avait pous le harpiste Parish Alwars.

Ce fut  lui que je dus d'entrer en relations, au bout de quelques
semaines de sjour, avec le comte Stockhammer, l'un des hommes qui
m'aient t le plus utiles  Vienne. Le comte Stockhammer tait
prsident de la Socit philharmonique. Lvy,  qui j'avais fait
entendre ma messe de Rome, me conduisit chez lui, et lui parla de ma
messe en termes trs favorables. Le comte m'offrit, avec un bienveillant
empressement, de la faire excuter, dans l'glise Saint-Charles, par les
solistes, les choeurs et l'orchestre de la socit[3]. Le jour choisi
fut le 14 septembre. On parut assez content de mon ouvrage, et le comte
Stockhammer m'en donna sur-le-champ la preuve en me demandant une messe
de requiem,--soli, choeurs et orchestre,--pour tre excute dans la
mme glise, le 2 novembre, fte de la Commmoration des morts.

[3] Voir plus loin, p. 231, une lettre de Gounod  Lefuel, en date du 21
aot 1842.

Je n'avais que six semaines devant moi. Il tait impossible d'tre prt
pour l'poque indique,  moins de travailler jour et nuit, sans trve
ni relche. J'acceptai avec joie et ne perdis pas un instant. Le requiem
fut achev en temps voulu. Une seule rptition fut suffisante pour que
tout marcht  merveille, grce  une gnralit d'ducation musicale
qu'on ne trouve qu'en Allemagne et qui est bien agrable  rencontrer.
Je fus surtout merveill de la facilit avec laquelle les garons des
coles dchiffraient  premire vue: ils lisaient tous la musique aussi
couramment que si c'et t leur langue maternelle. Aussi l'excution
des choeurs fut-elle parfaite. J'avais, parmi les solistes, une voix de
basse superbe: c'tait Draxler, qui tait alors tout jeune et partageait
avec Staudigl l'emploi de premire basse au thtre. Depuis lors,
Staudigl est mort fou, dit-on; et Draxler, qui l'a remplac, tait
encore au thtre vingt-cinq ans aprs, en 1868, lorsque je retournai 
Vienne pour y faire reprsenter mon opra de _Romo et Juliette_.

Quelque temps avant l'excution de mon requiem, Nicola m'avait mis en
relation avec un compositeur minent nomm Becker, qui s'adonnait
exclusivement  la musique de chambre; chez lui se runissait, toutes
les semaines, un quatuor dont le premier violon, Holz, avait intimement
connu Beethoven, circonstance qui, en dehors de son talent, rendait sa
frquentation trs intressante. Becker tait, en outre, le critique
musical le plus accrdit peut-tre  cette poque dans toute
l'Allemagne. Il vint entendre mon requiem et en fit un compte rendu trs
logieux, qui, pour un jeune homme de mon ge, tait fort encourageant.
Il disait, que cette oeuvre, tout en tant celle d'un jeune artiste qui
cherchait encore sa voie et son style, rvlait une grandeur de
conception devenue trs rare de son temps.

Ce grand travail que j'avais accompli en si peu de semaines m'avait
tellement fatigu que je tombai malade d'une angine trs grave, avec
abcs  la gorge. Ne voulant pas inquiter ma mre, je ne donnai de
nouvelles vridiques et confidentielles qu' mes excellents amis
Desgoffe, qui taient  Paris. Ds qu'il me sut malade  Vienne,
Desgoffe ne balana pas un instant: il quitta sa femme, sa fille, laissa
de ct les tableaux qu'il prparait pour le Salon, et partit pour venir
s'installer auprs de moi et me soigner.

On mettait,  cette poque, environ cinq ou six jours pour aller de
Paris  Vienne; nous tions en plein hiver, au mois de dcembre, et ce
trajet, dj bien pnible dans une telle saison, le devint plus encore
par suite d'une indisposition grave que mon pauvre ami avait contracte
en route. Il arriva donc  Vienne ayant besoin lui-mme de se soigner.
Il n'en passa pas moins vingt-deux jours auprs de mon lit, dormant d'un
oeil sur un matelas par terre, piant, avec la sollicitude d'une mre,
le moindre de mes mouvements, et ne me quitta, pour retourner  Paris,
que quand le mdecin l'eut rassur sur ma parfaite convalescence.

De telles amitis ne se rencontrent pas souvent, et, sous ce rapport, la
Providence m'a combl.

Cependant le succs de mon requiem tait venu modifier tous mes plans
de sjour en Allemagne en me faisant prolonger ma rsidence  Vienne.
Le comte Stockhammer me fit, au nom de la Socit philharmonique, une
nouvelle commande. Il s'agissait d'crire une messe vocale, sans
accompagnement, destine  tre excute, pendant le carme, dans cette
mme glise de Saint Charles,--mon patron.--Je n'eus garde de laisser
chapper cette nouvelle occasion de m'exercer d'abord, puis de
m'entendre, chose si rare et si prcieuse au dbut de la carrire. Ce
fut mon second et mon dernier travail  Vienne, d'o je partis aussitt
aprs pour me rendre  Berlin par Prague et Dresde o je ne fis que
passer.--Je voulus, cependant, ne pas quitter Dresde sans avoir visit
l'admirable muse o se trouvent, entre autres chefs-d'oeuvre, la
clbre Vierge d'Holbein, et la merveilleuse Madone dite de Saint-Sixte,
due au pinceau de Raphal.

 mon arrive  Berlin, je m'empressai d'aller voir madame Henzel, ainsi
qu'elle m'avait engag  le faire; mais, au bout de trois semaines
environ, je tombai de nouveau gravement malade d'une inflammation
d'intestins, au moment mme o je venais d'crire  ma mre que je me
disposais  partir et que j'allais enfin la revoir aprs une sparation
de trois ans et demi.

Madame Henzel m'envoya aussitt son mdecin auquel je posai l'ultimatum
suivant:

--Monsieur, j'ai  Paris une mre qui attend mon retour et qui,
maintenant, compte les heures: si elle me sait retenu loin d'elle par la
maladie, elle va partir et est capable d'en devenir folle en route. Elle
est ge. Il faut que je lui donne un motif de mon retard, mais ce ne
peut tre qu' bref dlai. Quinze jours, c'est tout ce que je puis vous
donner pour me mettre en terre ou me remettre sur pied.

--C'est bien, me dit le docteur; si vous tes rsolu  suivre mes
prescriptions, dans quinze jours vous partirez.

Il tint parole: le quatorzime jour, j'tais hors d'affaire, et
quarante-huit heures aprs, je partais pour Leipzig, o rsidait
Mendelssohn pour qui sa soeur, madame Henzel, m'avait donn une lettre
d'introduction.

Mendelssohn me reut admirablement. J'emploie ce mot  dessein pour
qualifier la condescendance avec laquelle un homme de cette valeur
accueillait un enfant qui ne pouvait tre  ses yeux qu'un colier.
Pendant les quatre jours que je passai  Leipzig, je puis dire que
Mendelssohn ne s'occupa que de moi. Il me questionna sur mes tudes et
sur mes travaux avec le plus vif et le plus sincre intrt; il voulut
entendre au piano mes derniers essais, et je reus de lui les paroles
les plus prcieuses d'approbation et d'encouragement. Je n'en
mentionnerai qu'une seule, dont j'ai t trop fier pour jamais
l'oublier. Je venais de lui faire entendre le _Dies ir_ de mon requiem
de Vienne. Il mit la main sur un morceau  cinq voix seules, sans
accompagnement, et me dit:

--Mon ami, ce morceau-l pourrait tre sign Cherubini!

Ce sont de vritables dcorations que de semblables paroles venant d'un
tel matre, et on les porte avec plus d'orgueil que bien des rubans.

Mendelssohn tait directeur de la Socit philharmonique _Gewandhaus_.
Cette Socit ne se runissait pas  cette poque, la saison des
concerts tant passe; il eut la dlicate prvenance de la convoquer
pour moi et me fit entendre sa belle symphonie dite cossaise en _la_
mineur, de la partition de laquelle il me fit prsent avec un mot de
souvenir amical crit de sa main,--Hlas! la mort prmature de ce beau
et charmant gnie devait bientt faire pour moi de ce souvenir une
vritable et prcieuse relique!... Et cette mort elle-mme suivait, au
bout de six mois, celle de la charmante soeur  qui je devais d'avoir
connu son frre!

Mendelssohn ne borna pas ses attentions  cette convocation de la
Socit philharmonique. Il tait organiste de premier ordre, et voulut
me faire connatre plusieurs des nombreuses et admirables compositions
que le grand Sbastien Bach a crites pour l'instrument sur lequel il
rgna en souverain. Il fit,  cette intention, visiter et remettre en
tat le vieil orgue de Saint-Thomas que Bach lui-mme avait jou jadis,
et l, pendant plus de deux heures, me rvla des merveilles que je ne
souponnais pas; puis, pour mettre le comble  ses gracieusets, il me
fit cadeau d'un recueil de motets de ce Bach pour lequel il avait une
religieuse vnration,  l'cole duquel il avait t form ds son
enfance, et dont,  l'ge de quatorze ans, il dirigeait et accompagnait
par coeur le grand oratorio de la _Passion selon Saint Mathieu_.

Telle fut pour moi l'obligeance parfaite de cet homme charmant, de ce
grand artiste, de cet immense musicien, enlev, dans la fleur de
l'ge,--trente-huit ans,-- l'admiration qu'il avait conquise et aux
chefs-d'oeuvre que lui et rservs l'avenir. trange destine du gnie,
mme le plus aimable! ces oeuvres exquises qui font aujourd'hui les
dlices des abonns du Conservatoire, il a fallu la mort de celui qui
les avait crites pour leur faire trouver grce devant les mmes
oreilles qui les avaient autrefois repousses.

       *       *       *       *       *

Aprs avoir vu Mendelssohn, je n'avais plus qu'un souci: revenir le
plus tt possible  Paris et retrouver ma pauvre chre mre. Je partis
donc de Leipzig le 18 mai 1843; je changeai de voiture dix-sept fois en
route: sur six nuits, j'en passai quatre en voyage; et enfin, le 25 mai,
j'arrivais  Paris, o allait commencer pour moi une vie nouvelle. Mon
frre m'attendait  l'arrive de la diligence, et tous deux nous
prenions le chemin de cette chre maison o j'allais retrouver et
rapporter tant de joie.




IV

LE RETOUR


Soit que ces trois ans et demi d'absence m'eussent beaucoup chang, soit
que ma dernire et encore rcente maladie jointe  la fatigue du voyage
et terriblement altr mes traits, lorsque ma mre me revit elle ne me
reconnut pas. J'avais, il est vrai, une bauche de barbe, mais si peu
qu'on en aurait, je crois, mme compt les rudiments.

Ma mre avait, pendant mon absence, quitt la rue de l'peron, et elle
tait venue s'installer rue Vaneau, sur la paroisse dite des Missions
trangres, dont l'glise fait le coin de la rue du Bac et de la rue de
Babylone, et o m'attendait le nouveau poste que j'allais occuper
pendant plusieurs annes.

Le cur de ladite paroisse, l'abb Dumarsais, avait t autrefois mon
aumnier au lyce Saint-Louis. Il avait succd, dans la cure des
Missions,  l'abb Lecourtier. Pendant mon sjour  l'Acadmie de France
 Rome, l'abb Dumarsais m'avait crit pour me demander d'tre,  mon
retour  Paris, organiste et matre de chapelle de sa paroisse. J'avais
accept mais en posant mes conditions. J'entendais ne recevoir d'avis,
encore moins d'ordres, ni du cur, ni de la fabrique, ni de qui que ce
ft. J'avais mes ides, mon sentiment, mes convictions: en un mot, je
serais le cur de la musique; sinon, non. C'tait radical. Mes
conditions avaient t acceptes; cela ne devait pas faire un pli. Mais
les habitudes sont tenaces. Le rgime musical auquel mon prdcesseur
avait accoutum ces bons paroissiens tait tout l'oppos des tendances
que je rapportais de Rome et d'Allemagne. Palestrina et Bach taient mes
dieux, et je venais brler ce qu'on avait ador jusqu'ici.

Les ressources dont je disposais taient  peu prs nulles. En dehors de
l'orgue, trs mdiocre et trs limit, j'avais un personnel chantant qui
se composait de deux basses, un tnor, un enfant de choeur; puis moi,
qui remplissais  la fois les fonctions de matre de chapelle,
d'organiste, de chanteur et de compositeur. Je travaillai donc en raison
et en vue de ce maigre budget, et ce fut un bien que cette ncessit o
je me trouvais de tirer le meilleur parti possible de moyens si
restreints.

Les choses n'allrent pas mal tout d'abord, mais,  une sorte de rserve
et de froideur, je devinai que je n'tais pas absolument dans les bonnes
grces de mon auditoire. Je ne me trompais pas. Vers la fin de ma
premire anne, mon cur me fit appeler et me confia qu'il avait  subir
les plaintes et les rcriminations de ses paroissiens, Monsieur tel, et
madame telle, qui ne trouvaient pas que le service musical ft le moins
du monde jovial et divertissant. Le cur m'invita donc  modifier mon
genre et  faire des concessions.

--Monsieur le cur, lui rpondis-je, vous savez quel est notre contrat!
Je ne viens pas consulter vos paroissiens; je viens tcher de les
difier. Si _mon genre_ ne leur convient pas, la situation est bien
simple: je me retire, vous rappelez mon prdcesseur, et tout le monde
est content. C'est  prendre ou  laisser.

--Eh bien! me dit le cur, c'est trs bien; c'est entendu, j'accepte
votre dmission.

Et l-dessus, nous nous quittons les meilleurs amis du monde.

Je n'tais pas rentr chez moi depuis une demi-heure que le domestique
du cur sonnait  ma porte.

--Eh bien! Jean, qu'y a-t-il?

--Monsieur, c'est M. le cur qui voudrait vous parler.

--Ah!... C'est bien, Jean, dites que j'y vais.

J'arrive chez le cur, qui reprend la conversation en me disant:

--Voyons, voyons, mon cher enfant, vous avez jet le manche aprs la
cogne, tout  l'heure; est-ce qu'il n'y a pas moyen de s'entendre?
Examinons la question avec calme. Vous tes parti l comme la
poudre!...

--Monsieur le cur, c'est inutile de recommencer cette discussion; je
maintiens tout ce que j'ai dit. S'il me faut essuyer les objections du
tiers et du quart, il n'y a pas moyen de rien faire; ou bien je reste
avec une indpendance complte, ou bien je m'en vais: ce sont l nos
conventions, vous le savez, et je n'en rabattrai rien.

--Ah! mon Dieu, dit-il, quel terrible homme vous faites!

Puis, aprs une pause:

--Eh bien, allons, restez.

Et  partir de ce jour, il ne m'en reparla plus et me laissa la plus
parfaite libert d'action. Depuis lors, mes opposants les plus
dtermins devinrent peu  peu mes plus chauds partisans, et mes petits
appointements se ressentirent, par suite, de ce progrs dans la
sympathie de mes auditeurs. J'tais entr  douze cents francs par an:
ce n'tait gure; la seconde anne, on m'accorda une augmentation de
trois cents francs; la troisime, j'eus dix-huit cents francs, et la
quatrime deux mille cent.--Mais je ne veux pas anticiper sur l'ordre
des vnements.

       *       *       *       *       *

Ma mre et moi, nous habitions la mme maison que le cur. Dans cette
maison logeait aussi un ecclsiastique, de trois ans plus g que moi,
et qui avait t un de mes camarades au lyce Saint-Louis. C'tait
l'abb Charles Gay. La distance d'ge et de classe qui nous sparait au
lyce nous et sans doute laisss parfaitement trangers ou, du moins,
indiffrents l'un  l'autre, si un lment commun ne nous et pas
rapprochs. Cet lment fut la musique. Charles Gay, qui avait alors
quatorze ans, avait de grandes aptitudes musicales, et chantait, dans
les choeurs, la partie de second dessus. Il tait, en outre, un des
lves les plus brillants du collge. Il termina ses tudes, et je
restai trois ans environ sans le revoir. Je le retrouvai au foyer de
l'Opra, un soir o l'on jouait _la Juive_. Je le reconnus et j'allai
droit  lui.

--Comment! me dit-il, c'est toi! Et qu'est-ce que tu deviens?

--Mais je m'occupe de composition.

--Vraiment? dit-il. Moi aussi. Et avec qui travailles-tu?

--Avec Reicha.

--Tiens! moi aussi. Oh! mais c'est charmant; il faudra nous revoir.

C'est ainsi que se renoua cette amiti qui avait commenc au collge et
qui est reste l'une des plus chres affections de ma vie.

J'tais en admiration devant cet ami en qui je reconnaissais une
organisation d'lite et des facults bien suprieures aux miennes. Ses
compositions me semblaient rvler un homme de gnie, et j'enviais
l'avenir auquel il me paraissait appel. J'allais souvent passer la
soire chez lui, o l'on faisait beaucoup de musique. Sa soeur tait
excellente pianiste, et j'entendais l (outre ses propres compositions
qu'on y essayait entre invits intimes) des trios de Mozart et de
Beethoven.

Un jour, je reus de mon ami, qui tait  la campagne, un mot par lequel
il me priait de venir le voir, me disant qu'il avait  me faire part
d'une nouvelle qui m'intresserait. Je crus qu'il s'agissait d'un
mariage. Lorsque j'arrivai chez lui, il m'annona qu'il voulait se faire
prtre. Je m'expliquai alors le sens des in-folio et autres gros livres
dont, depuis quelque temps dj, j'avais remarqu que sa table tait
charge. J'tais trop jeune pour comprendre un tel revirement, et je le
plaignais d'une prfrence qui lui faisait sacrifier un si bel avenir
pour un sort qui me paraissait si peu digne d'envie.

Sur ces entrefaites, il rsolut d'aller passer quelque temps  Rome pour
y commencer ses tudes thologiques. Je venais alors de remporter le
grand prix qui allait m'envoyer moi-mme  Rome pour deux ans, et ce fut
ainsi que j'y retrouvai mon ami, dont l'arrive avait prcd de trois
mois la mienne.  mon retour d'Allemagne, les circonstances nous
rapprochaient encore en nous faisant habiter  Paris sous le mme toit.
Prtre aujourd'hui depuis trente ans, vicaire gnral de son intime ami
l'vque de Poitiers, l'abb Gay[4] est devenu par ses vertus et ses
talents d'orateur et d'crivain un des membres les plus minents du
clerg de France.

[4] L'abb Gay, depuis, est devenu lui-mme vque de Poitiers.

Vers la troisime anne de mes fonctions de matre de chapelle, je me
sentis une vellit d'adopter la vie ecclsiastique.  mes occupations
musicales j'avais ajout quelques tudes de philosophie et de thologie,
et je suivis mme pendant tout un hiver, sous l'habit ecclsiastique,
les cours de thologie du sminaire de Saint-Sulpice.

Mais je m'tais trangement mpris sur ma propre nature et sur ma vraie
vocation. Je sentis, au bout de quelque temps, qu'il me serait
impossible de vivre sans mon art, et, quittant l'habit pour lequel je
n'tais pas fait, je rentrai dans le monde. Je dois cependant  cette
priode de ma jeunesse une amiti dont je tiens  honneur d'associer la
mention  cette histoire de ma vie.

L'abb Dumarsais, l'abb Gay et moi, nous avions t envoys, pendant
l't de 1846 aux bains de mer de Trouville pour notre sant. Je
faillis un jour m'y noyer, et la presse s'empara si vite de cet incident
que la nouvelle en tait publie le lendemain mme dans des journaux de
Paris, pendant que, de son ct, mon frre que j'avais heureusement
inform de suite du danger auquel j'avais chapp, rassurait ma mre en
lui apportant ma lettre qu'il venait de recevoir. On annonait sans
faon que j'avais t rapport mort sur une civire! La vrit a bien
de la peine  courir aussi vite que le mensonge.

Or, dans le courant de notre saison de bains, nous rencontrmes sur la
plage un excellent abb qui se promenait avec un jeune garon dont il
tait le prcepteur. Cet enfant de douze  treize ans se nommait Gaston
de Beaucourt. Sa mre, la comtesse de Beaucourt, possdait une fort
belle proprit  quelques lieues de Trouville, entre Pont-l'vque et
Lisieux. Elle nous engagea, de la faon la plus courtoise et la plus
gracieuse,  nous y arrter avant de retourner  Paris.

Ce cher et charmant enfant, qui est aujourd'hui un homme de
quarante-trois ans et le meilleur des hommes, est devenu un ami de toute
ma vie: je dois  son affection si sre, si solide et si tendre, non
seulement les joies que peut donner par elle-mme une aussi parfaite
amiti, mais les preuves du dvouement le plus complet et le plus
rsolu.

       *       *       *       *       *

La rvolution de Fvrier 1848 venait d'clater lorsque je quittai la
matrise des Missions trangres. J'avais rempli, pendant quatre ans et
demi, des fonctions qui, tout en tant trs utiles et trs profitables 
mes tudes musicales, avaient nanmoins l'inconvnient de me laisser
vgter, au point de vue de ma carrire et de mon avenir, dans une
situation sans issue. Pour un compositeur il n'y a gure qu'une route 
suivre pour se faire un nom: c'est le thtre.

Le thtre est un lieu dans lequel on trouve chaque jour l'occasion et
le moyen de parler au public: c'est une exposition quotidienne et
permanente ouverte au musicien.

La musique religieuse et la symphonie sont assurment d'un ordre
suprieur, absolument parlant,  la musique dramatique; mais les
occasions et les moyens de s'y faire connatre sont exceptionnels et ne
s'adressent qu' un public intermittent, au lieu d'un public rgulier
comme celui du thtre. Et puis quelle infinie varit dans le choix des
sujets pour un auteur dramatique! Quel champ ouvert  la fantaisie, 
l'imagination,  l'histoire! Le thtre me tentait. J'avais alors prs
de trente ans, et j'tais impatient d'essayer mes forces sur ce nouveau
champ de bataille. Mais il fallait un pome, et je ne connaissais
personne  qui en demander un; mais il fallait trouver un directeur qui
voult de moi et consentt  me confier un ouvrage: lequel y et t
dispos devant mes antcdents de musique religieuse et mon inexprience
de la scne? Aucun: je me voyais dans une impasse.

Les circonstances placrent sur mon chemin un homme qui me mit en
lumire. Ce fut le violoniste Seghers, qui dirigeait,  cette poque,
les concerts de la Socit Sainte-Ccile, rue de la Chausse-d'Antin.
J'eus l'occasion de faire entendre,  ces concerts, quelques morceaux
qui firent une bonne impression. Seghers connaissait la famille Viardot:
Madame Viardot tait alors dans tout l'clat de son talent et de sa
rputation: c'tait en 1849, au moment o elle venait de crer, avec
une autorit si magistrale, le rle de Fids dans le _Prophte_, de
Meyerbeer. Madame Viardot m'accueillit avec la meilleure grce et
m'engagea  lui apporter plusieurs de mes compositions pour les lui
faire entendre: je me rendis  son offre avec empressement. Je passai
plusieurs heures au piano avec elle; et, aprs m'avoir cout avec le
plus bienveillant intrt, elle me dit:

--Mais, monsieur Gounod, pourquoi n'crivez-vous pas un opra?

--Eh! madame, rpondis-je, je ne demanderais pas mieux; mais je n'ai pas
de pome.

--Comment? vous ne connaissez personne qui puisse vous en faire un?

--Qui le puisse, mon Dieu, peut-tre; mais qui le veuille, c'est autre
chose!... Je connais, ou plutt j'ai connu jadis, dans mon enfance,
mile Augier, avec qui j'ai jou au cerceau dans le Luxembourg; mais
depuis, Augier est devenu clbre; moi, je n'ai pas de crdit, et le
camarade d'enfance ne se souciera sans doute gure de refaire une partie
autrement risque qu'un tour de cerceau!

--Eh bien, me dit madame Viardot, allez trouver Augier, et dites-lui que
je me charge de chanter le principal rle de votre opra s'il veut vous
en crire le pome!

On devine si je me le fis dire deux fois. Je courus chez Augier, qui
accueillit ma proposition  bras ouverts.

--Madame Viardot! s'cria-t-il, comment donc! mais tout de suite!...

C'tait Nestor Roqueplan qui se trouvait alors  la direction de
l'Opra. Sur la recommandation de madame Viardot, il consentait bien 
m'abandonner une partie du spectacle, mais non la soire entire. Il
fallait donc trouver un sujet qui runt trois conditions essentielles:
1 tre court; 2 tre srieux; 3 offrir un rle de femme comme figure
principale. Nous nous dcidmes pour _Sapho_. L'ouvrage ne pouvait tre
mis  l'tude que l'anne suivante; d'autre part, Augier avait 
terminer une grande pice dont il s'occupait en ce moment: c'tait, je
crois, _Diane_ pour mademoiselle Rachel.

Enfin, je tenais une promesse et j'attendis  la fois avec impatience et
tranquillit.

Un vnement douloureux vint frapper notre famille au moment o j'allais
me mettre au travail. C'tait au mois d'avril 1850. Augier venait
d'achever le pome de _Sapho_, lorsque mon frre tomba malade, le 2
avril. Le 3, je signais chez Roqueplan le trait par lequel je prenais
l'engagement de lui livrer la partition de _Sapho_ le 30 septembre au
plus tard. J'avais six mois pour composer et crire une oeuvre en trois
actes, mon dbut au thtre. Dans la nuit du 6 avril, mon frre rendait
le dernier soupir. C'tait un coup affreux pour ma vieille mre et pour
nous tous!

Mon frre laissait une veuve, mre d'un enfant de deux ans et d'un autre
petit tre qui devait venir au monde sept mois plus tard, au milieu des
larmes, et dont la destine tait d'entrer dans la vie le 2 novembre, le
jour mme o l'glise pleure avec nous ceux que nous avons perdus. Cette
situation amenait des difficults et des complications d'existence
auxquelles il fallut songer immdiatement. Les questions de tutelle des
enfants, de succession du cabinet d'architecte de mon frre, dont la
mort laissait une foule d'affaires en suspens, toutes les consquences
enfin d'un malheur aussi soudain et aussi imprvu rclamrent pendant
un mois ma participation directe au rglement des intrts et aux
arrangements de la vie de ma pauvre belle-soeur anantie et
inconsolable. De plus, ma malheureuse mre avait pens perdre la raison
sous le coup foudroyant qui venait de la frapper. Tout conspirait, en
moi-mme comme autour de moi,  me rendre incapable de me livrer au
travail pour lequel j'avais dj si peu de temps.

Au bout d'un mois cependant, je pus songer  m'occuper de mon ouvrage,
qu'il tait si urgent d'aborder. Madame Viardot, qui tait  ce moment
en Allemagne, en reprsentations, et que j'avais instruite du malheur
qui venait de nous atteindre, m'crivit sur-le-champ pour me presser de
partir avec ma mre et d'aller nous installer dans une proprit qu'elle
avait dans la Brie: l, je trouverais, me disait-elle, la solitude et la
tranquillit dont j'avais besoin.

Je suivis son conseil, et nous partmes, ma mre et moi, pour cette
rsidence o se trouvait la mre de madame Viardot (madame Garcia, la
veuve du clbre chanteur), en compagnie d'une soeur de M. Viardot et
d'une jeune fille (l'ane des enfants), aujourd'hui madame Hritte,
remarquable musicienne compositeur. Je rencontrai l aussi un homme
charmant, Ivan Tourgueneff, l'minent crivain russe, excellent et
intime ami de la famille Viardot. Je me mis au travail ds mon arrive.
Chose trange! il semble que les accents douloureux et pathtiques
auraient d tre les premiers  remuer mes fibres si rcemment branles
par de si cruelles motions! Ce fut le contraire: les scnes lumineuses
furent celles qui me saisirent et s'emparrent de moi tout d'abord,
comme si ma nature courbe par le chagrin et le deuil et prouv le
besoin de ragir et de respirer aprs ces heures d'agonie et ces jours
de larmes et de sanglots.

Grce au calme qui rgnait autour de moi, mon ouvrage avana plus
rapidement que je ne l'avais espr. Aprs sa saison d'Allemagne, madame
Viardot fut appele par ses engagements en Angleterre; elle en revint au
commencement de septembre, et trouva mon travail presque termin. Je
m'empressai de lui faire entendre cette oeuvre sur laquelle j'attendais
son impression avec grande anxit: elle s'en montra satisfaite et, en
quelques jours, elle fut si bien au courant de la partition qu'elle
l'accompagnait presque en entier par coeur sur le piano. C'est peut-tre
le tour de force musical le plus extraordinaire dont j'aie jamais t le
tmoin, et qui donne la mesure des tonnantes facults de cette
prodigieuse musicienne.

       *       *       *       *       *

_Sapho_ fut reprsente  l'Opra, pour la premire fois, le 16 avril
1851. J'allais donc avoir bientt trente-deux ans. Ce ne fut pas un
succs; et cependant ce dbut me plaa dans une bonne situation aux yeux
des artistes. Il y avait  la fois, dans cette oeuvre, une inexprience
de ce qu'on nomme le sens du thtre, une absence de connaissance des
effets de la scne, des ressources et de la pratique de
l'instrumentation, et un sentiment vrai de l'expression, un instinct
gnralement juste du ct lyrique du sujet, et une tendance  la
noblesse du style. Le final du premier acte produisit un effet dont je
fus tout surpris; on le bissa avec des acclamations unanimes, auxquelles
je ne pouvais croire en dpit de mes oreilles qui en bourdonnaient
d'motion inattendue, et ce _bis_ se reproduisit aux reprsentations
suivantes. L'effet du second acte fut infrieur  celui du premier,
malgr le succs d'une _cantilne_ chante par madame Viardot, et celui
d'un _duo_ de genre lger, chant par Brmond et mademoiselle Poinsot:
Va m'attendre, mon matre! Mais le troisime acte produisit une trs
bonne impression. On bissa la chanson du ptre: Broutez le thym,
broutez mes chvres, et les stances finales de Sapho:  ma lyre
immortelle furent trs applaudies.

La chanson du ptre fut le dbut du tnor Ayms, qui la chantait 
merveille et s'y tait fait une rputation. Gueymard et Mari
remplissaient les rles de Phaon et d'Alce.

Ma mre, naturellement, assistait  cette premire reprsentation. Comme
je quittais la scne pour aller la rejoindre dans la salle, o elle
m'attendait aprs la sortie du public, je rencontrai, dans les couloirs
de l'Opra, Berlioz tout en larmes. Je lui sautai au cou, en lui
disant:

--Oh! mon cher Berlioz, venez montrer ces yeux-l  ma mre: c'est le
plus beau feuilleton qu'elle puisse lire sur mon ouvrage.

Berlioz se rendit  mon dsir, et, s'approchant de ma mre, il lui dit:

--Madame, je ne me souviens pas d'avoir prouv une motion semblable
depuis vingt ans.

Il publia sur _Sapho_ un compte rendu qui est assurment une des
apprciations les plus flatteuses et les plus leves que j'aie eu
l'honneur et le bonheur de recueillir dans ma carrire.

_Sapho_ ne fut joue que six fois: l'engagement de madame Viardot
touchait  sa fin: elle fut remplace dans son rle par mademoiselle
Masson avec qui l'ouvrage n'eut que trois reprsentations de plus.

On peut, je crois, poser en principe qu'une oeuvre dramatique a
toujours,  peu de chose prs, le succs de public qu'elle mrite. Le
succs, au thtre, est la rsultante d'un tel ensemble d'lments qu'il
suffit (et les exemples en abondent) de l'absence de quelques-uns de ces
lments, parfois mme des plus accessoires, pour balancer et
compromettre l'empire des qualits les plus leves. La mise en scne,
les divertissements, les dcors, les costumes, le livret, tant de choses
concourent au prestige d'un opra! L'attention du public a un tel besoin
d'tre soutenue et soulage par la varit du spectacle! Il y a des
oeuvres de premier ordre par certains cts qui ont sombr, non dans
l'admiration des artistes, mais dans la faveur publique, faute de ce
condiment ncessaire pour les faire accepter de ceux  qui ne suffit pas
le pur attrait du beau intellectuel.

Je ne prtends en aucune sorte rclamer pour la destine de _Sapho_ le
bnfice de ces considrations. Le public apporte, au jugement d'un
ouvrage, des titres et des droits qui constituent un genre de comptence
et d'autorit  part. On ne doit ni attendre ni exiger de lui les
connaissances spciales qui permettent de dcider sur la valeur
technique d'une oeuvre d'art; mais il a, lui, le droit d'attendre et
d'exiger qu'une oeuvre dramatique rponde aux instincts dont il vient
demander l'aliment et la satisfaction au thtre. Or une oeuvre
dramatique ne repose pas exclusivement sur les qualits de forme et de
style: ces qualits sont essentielles, assurment; elles sont mme
indispensables pour protger un ouvrage contre les rapides atteintes du
temps dont la faux ne s'arrte que devant les traces de la beaut
idale; mais elles ne sont ni les seules ni mme, en un certain sens,
les premires: elles consolident et affermissent le succs dramatique,
elles ne l'tablissent pas.

Le public du thtre est un _dynamomtre_: il n'a pas  connatre de la
valeur d'une oeuvre au point de vue du got; il n'en mesure que la
puissance passionnelle et le degr d'motion, c'est--dire ce qui en
fait proprement une oeuvre dramatique, expression de ce qui se passe
dans l'me humaine personnelle ou collective. Il rsulte de l que
public et auteur sont rciproquement appels  faire l'ducation
artistique l'un de l'autre: le public, en tant pour l'auteur le
critrium et la sanction du Vrai; l'auteur, en initiant le public aux
lments et aux conditions du Beau. Hors de cette distinction, il me
parat impossible d'expliquer cet trange phnomne de l'incessante
mobilit du public, qui se dprend le lendemain de ce qui le passionnait
la veille et qui crucifie aujourd'hui ce qu'il adorera demain.

       *       *       *       *       *

Pour n'tre pas ce qu'on appelle un succs, le sort de _Sapho_ n'en eut
pas moins des consquences profitables  ma carrire et  mon avenir. Et
d'abord, Ponsard me demanda, le soir mme de la premire reprsentation,
si je voudrais crire la musique des choeurs d'une tragdie en cinq
actes, _Ulysse_, qu'il destinait au Thtre-Franais. J'acceptai
sur-le-champ, sans connatre l'ouvrage; mais la rputation de l'auteur
de _Lucrce_, de _Charlotte Corday_ et d'_Agns de Mranie_ m'inspirait
plus que de la scurit sur la valeur de l'oeuvre  la collaboration de
laquelle j'avais l'heureuse chance d'tre appel.

Arsne Houssaye tait alors directeur de la Comdie-Franaise. Il
fallait annexer au personnel ordinaire du thtre, un personnel choral
et un renfort de l'orchestre accoutum[5].

[5] Voir plus loin, p. 238, une lettre de Berlioz  Gounod, en date du
19 novembre 1851.

_Ulysse_ fut reprsent le 18 juin 1852. Je venais d'pouser, quelques
jours auparavant, une fille de Zimmerman[6], le clbre professeur de
piano du Conservatoire,  qui est due la belle cole de piano de
laquelle sont sortis Prudent, Marmontel, Goria, Lefbure-Wly, Ravina,
Bizet et tant d'autres; je devenais, par cette alliance, le beau-frre
du jeune peintre douard Dubufe, qui dj portait dignement le nom de
son pre, et dont le fils, Guillaume Dubufe, promet aujourd'hui de
soutenir brillamment l'hritage et la rputation.

[6] Voir plus loin, p. 240, une lettre de Gounod 
Lefuel, sans date.

Les principaux rles d'_Ulysse_ taient tenus par mademoiselle Judith,
MM. Geffroy, Delaunay, Maubant, mademoiselle Nathalie et autres. La
part de la musique ne reprsentait pas moins de quatorze choeurs, un
solo de tnor, plusieurs passages de mlodrame instrumental et une
introduction d'orchestre. Il y avait pour le musicien un certain danger
de monotonie dans l'emploi uniforme des mmes ressources, l'orchestre et
les choeurs.

J'eus, nanmoins, la bonne fortune de tourner assez heureusement la
difficult, et ce second ouvrage me valut une nouvelle bonne note dans
l'opinion des artistes. Ma partition eut en outre une chance que n'avait
pas eue celle de _Sapho_, pour laquelle aucun diteur ne s'tait
prsent: MM. Escudier me firent l'honneur et la faveur de graver mon
nouvel ouvrage _gratis_.

_Ulysse_ fut jou une quarantaine de fois. C'tait la seconde preuve
dont ma mre fut tmoin dans ma carrire dramatique.

Les choeurs d'_Ulysse_ me semblent empreints d'un caractre et d'une
couleur assez justes et d'un style assez personnel; le maniement de
l'orchestre y laisse encore bien  dsirer sous le rapport de
l'exprience, plutt que sous celui du coloris dont l'instinct est en
gnral assez heureux.

       *       *       *       *       *

Peu de jours aprs mon mariage, je fus nomm Directeur de l'orphon et
de l'enseignement du chant dans les coles communales de la Ville de
Paris. Je remplaais,  ce poste, M. Hubert, lve et successeur
lui-mme de Wilhem, le crateur de cette institution.

Ces fonctions que j'ai remplies pendant huit ans et demi ont exerc une
heureuse influence sur ma carrire musicale par l'habitude qu'elles
m'ont conserve de diriger et d'employer de grandes masses vocales
traites dans un style simple et favorable  leur meilleure sonorit.

       *       *       *       *       *

Ma troisime tentative musicale au thtre fut _la Nonne sanglante_,
opra en cinq actes de Scribe et Germain Delavigne. Nestor Roqueplan,
qui tait toujours directeur de l'Opra, s'tait pris d'affection pour
_Sapho_ et d'amiti pour moi: il disait qu'il me trouvait une tendance 
faire grand. C'tait lui qui avait dsir que j'crivisse pour l'Opra
un ouvrage en cinq actes. _La Nonne sanglante_ fut crite en 1852-53;
mise en rptition le 18 octobre 1853, laisse de ct et successivement
reprise  l'tude plusieurs fois, elle vit enfin la rampe le 18 octobre
1854, un an juste aprs sa premire rptition. Elle n'eut que onze
reprsentations, aprs lesquelles Roqueplan fut remplac  la direction
de l'Opra par M. Crosnier. Le nouveau directeur ayant dclar qu'il ne
laisserait pas jouer plus longtemps une pareille ordure, la pice
disparut de l'affiche et n'y a plus reparu depuis.

J'en eus quelque regret. Le chiffre excellent des recettes n'autorisait
assurment pas une mesure aussi radicale et aussi sommaire. Mais les
dcisions directoriales ont parfois, dit-on, des dessous qu'il serait
inutile de vouloir pntrer: en pareil cas, on donne des prtextes: les
raisons demeurent caches. Je ne sais si _la Nonne sanglante_ tait
susceptible d'un succs durable; je ne le pense pas: non que ce ft une
oeuvre sans effet (il y en avait quelques-uns de saisissants); mais le
sujet tait trop uniformment sombre; il avait, en outre, l'inconvnient
d'tre plus qu'imaginaire, plus qu'invraisemblable: il tait en dehors
du possible, il reposait sur une situation purement fantastique, sans
ralit, et par consquent sans intrt dramatique, l'intrt tant
impossible en dehors du vrai ou, tout au moins, du vraisemblable.

Je crois qu'il y avait  mon actif, dans cet ouvrage, une part srieuse
de progrs dans l'emploi de l'orchestre; certaines pages y sont traites
avec une connaissance plus sre de l'instrumentation et avec une main
plus exprimente; plusieurs morceaux sont d'une bonne couleur, entre
autres le chant de la Croisade, avec Pierre l'Ermite et les choeurs, au
premier acte; au second acte, le prlude symphonique des Ruines, et la
marche des Revenants; au troisime acte, une cavatine du tnor, et son
duo avec la Nonne.

Mes principaux interprtes furent mesdemoiselles Wertheimber et Poinsot,
MM. Gueymard, Depassio et Merly.

       *       *       *       *       *

Je me consolai de mon dboire en crivant une symphonie (n 1, en _r_)
pour la Socit des Jeunes artistes, qui venait d'tre fonde par
Pasdeloup et dont tous les concerts avaient lieu salle Herz, rue de la
Victoire. Cette symphonie fut bien accueillie, et cet accueil me dcida
 en crire pour la mme socit, une seconde (n 2, en _mi bmol_), qui
obtint aussi un certain succs. J'crivis,  cette mme poque, une
messe solennelle de Sainte-Ccile qui fut excute avec succs par
l'Association des artistes musiciens, le 22 novembre 1855, dans l'glise
Saint-Eustache, pour la premire fois, et qui a t joue plusieurs fois
depuis; elle est ddie  la mmoire de mon beau-pre, Zimmerman, que
nous avions perdu le 29 octobre 1853.

Un autre malheur vint frapper notre famille: le 6 aot 1855, la mort
nous enleva une soeur ane de ma femme, Juliette Dubufe, femme
d'douard Dubufe, le peintre, nature doue d'un rare assemblage des
plus charmantes qualits joint  un talent exceptionnel de sculpteur et
de pianiste. Bont, esprit, talent, telle fut l'inscription simple,
mais aussi mrite qu'loquente, qui rsuma l'loge et les regrets
inspirs par cette femme dont la grce exquise captivait
irrsistiblement ceux qui l'approchaient.

       *       *       *       *       *

La direction de l'orphon occupait alors la plus grande partie de mon
temps: j'crivais, pour les grandes runions chorales de cette
institution, nombre de morceaux dont quelques-uns furent remarqus, et
parmi lesquels se trouvent deux messes dont l'une avait t excute
sous ma direction, le 12 juin 1853, dans l'glise de
Saint-Germain-l'Auxerrois,  Paris. Ce fut pendant une des grandes
sances annuelles de l'orphon que ma femme me donna un fils, le
dimanche 8 juin 1856. (Trois ans auparavant, le 13 du mme mois, nous
avions eu la douleur de perdre un premier enfant, une fille qui n'avait
pas vcu.) Le matin du jour o naquit mon fils, ma courageuse femme, au
moment o j'allais partir pour la sance de l'orphon, eut la force de
me cacher les douleurs dont elle ressentait les premires atteintes; et,
lorsque, dans l'aprs-midi, je rentrai  la maison, mon fils tait au
monde.

La venue de cet enfant, que j'avais tant dsir, fut pour nous une joie
et une fte: nous avons eu le bonheur de le conserver; il a maintenant
vingt et un ans accomplis et se destine  la peinture.

       *       *       *       *       *

Depuis _la Nonne sanglante_, je n'avais travaill  aucune oeuvre
dramatique; mais j'avais crit un petit oratorio, _Tobie_, que m'avait
demand, pour l'un de ses concerts annuels  bnfice, George Hainl,
alors chef d'orchestre du Grand-Thtre  Lyon. Cet ouvrage a, je crois,
quelques qualits de sentiment et d'expression; on y avait remarqu un
air assez touchant du jeune Tobie et quelques autres passages qui ne
manquaient pas d'un certain accent pathtique.

En 1856, je fis connaissance de Jules Barbier et de Michel Carr. Je
leur demandai s'ils seraient disposs  travailler avec moi et  me
confier un pome; ils y consentirent avec beaucoup de bonne grce. La
premire ide sur laquelle j'attirai leur collaboration fut _Faust_.
Cette ide leur plut beaucoup: nous allmes trouver M. Carvalho, qui
tait alors directeur du Thtre-Lyrique, situ boulevard du Temple, et
qui venait de monter _la Reine Topaze_, ouvrage de Victor Mass, dans
lequel madame Miolan-Carvalho avait un trs grand succs.

Notre projet sourit  M. Carvalho, et aussitt mes deux collaborateurs
se mirent  l'oeuvre. J'tais parvenu  peu prs  la moiti de mon
travail, lorsque M. Carvalho m'annona que le thtre de la
Porte-Saint-Martin prparait un grand mlodrame intitul _Faust_, et que
cette circonstance renversait toutes ses combinaisons au sujet de notre
ouvrage. Il considrait, avec raison, comme impossible que nous fussions
prts avant la Porte-Saint-Martin; et, d'autre part, il jugeait
imprudent, au point de vue du succs, d'engager, sur un mme sujet, la
lutte avec un thtre dont le luxe de mise en scne aurait dj fait
courir tout Paris au moment o notre oeuvre verrait le jour.

Il nous invita donc  chercher un autre sujet; mais cette dconvenue
soudaine m'avait rendu incapable de diversion, et je restai huit jours
sans pouvoir me livrer  d'autre travail.

Enfin M. Carvalho me demanda d'crire un ouvrage comique et d'en
chercher la donne dans le thtre de Molire. Ce fut l l'origine du
_Mdecin malgr lui_, qui fut reprsent au Thtre-Lyrique le 15
janvier 1858, jour anniversaire de la naissance de Molire[7]. L'annonce
d'un ouvrage comique crit par un musicien dont les trois premiers
essais semblaient indiquer des tendances tout autres fit craindre et
prsager un chec. L'vnement djoua ces craintes, dont quelques-unes
taient peut-tre des esprances, et le _Mdecin malgr lui_ fut,
_malgr cela_, mon premier succs de public au thtre. Le plaisir
devait en tre empoisonn par la mort de ma pauvre mre qui, malade
depuis des mois, et compltement aveugle depuis deux ans, expirait le
lendemain mme, 16 janvier 1858,  l'ge de soixante-dix-sept ans et
demi. Il ne m'a pas t donn d'apporter  ses derniers jours ce fruit
et cette rcompense d'une vie toute consacre  l'avenir de ses fils!
J'espre, du moins, qu'elle a emport l'espoir et le pressentiment que
ses soins n'auraient pas t striles et que ses sacrifices seraient
bnis[8].

[7] Voir plus loin, Lettres, p. 271, comment Gounod, trente-trois ans
aprs, dans un toast  S. A. I. la princesse Mathilde, voquait le
souvenir de cet ouvrage.

[8] Voir plus loin, p. 242, une lettre de Gounod  l'un de ses
beaux-frres, M. Pigny.

       *       *       *       *       *

_Le Mdecin malgr lui_ donna une srie non interrompue d'une centaine
de reprsentations. L'ouvrage fut mont avec beaucoup de soin, et
l'acteur Got, de la Comdie-Franaise, eut mme,  la demande du
directeur, l'obligeance de prter l'appui de ses prcieux conseils aux
artistes pour la mise en scne traditionnelle de la pice et la
dclamation du dialogue parl. Le rle principal, celui de Sganarelle,
fut cr par Meillet, baryton plein de rondeur et de verve, qui y obtint
un grand succs de chanteur et d'acteur. Les autres rles d'hommes
furent confis  Girardot, Wartel, Fromant et Lesage (remplacs depuis
par Potel et Gabriel), qui s'en acquittrent fort bien. Les deux
principaux rles de femmes taient tenus par mesdemoiselles Faivre et
Girard, toutes deux pleines d'entrain et de gaiet. Cette partition, la
premire que j'aie eu l'occasion d'crire dans le genre comique, est
d'une allure facile et lgre qui se rapproche de l'opra bouffe
italien. J'ai tch d'y rappeler, dans certains passages, le style de
Lulli; mais l'ensemble de l'ouvrage reste nanmoins dans la forme
moderne et participe de l'cole franaise. Parmi les morceaux qui furent
le plus gots, se trouve la _Chanson des glouglous_, suprieurement
dite par Meillet,  qui on la redemandait toujours; le _Trio de la
bastonnade_, le _Sextuor de la consultation_, un _Fabliau_, la _Scne de
consultation des paysans_, et un _duo_ entre Sganarelle et la nourrice.

Le _Faust_ de la Porte-Saint-Martin venait d'tre reprsent, et le luxe
dploy dans la mise en scne n'avait pu assurer  ce mlodrame une trs
longue carrire. M. Carvalho se reprit alors  notre premier projet, et
je m'occupai immdiatement de terminer l'oeuvre que j'avais interrompue
pour crire le _Mdecin_.

_Faust_ fut mis en rptition au mois de septembre 1858. Je l'avais fait
entendre, au foyer du thtre,  M. Carvalho, le 1er juillet, avant
mon dpart pour la Suisse, o j'allais passer les vacances avec ma femme
et mon fils, alors g de deux ans.  ce moment, rien n'tait encore
arrt quant  la distribution des rles, et M. Carvalho m'avait
demand de laisser assister  l'audition que je lui avais donne madame
Carvalho, qui demeurait en face du thtre. Elle fut tellement
impressionne par le rle de Marguerite que M. Carvalho me pria de le
lui donner. Ce fut chose convenue, et l'avenir a prouv que ce choix
avait t une vritable inspiration.

Cependant les tudes de _Faust_ ne devaient pas se poursuivre sans
rencontrer de difficults. Le tnor  qui avait t confi le rle de
Faust ne put, en dpit d'une voix charmante et d'un physique trs
agrable, soutenir le fardeau de ce rle important et considrable.
Quelques jours avant l'poque fixe pour la premire reprsentation, on
dut s'occuper de le remplacer, et on eut recours  Barbot qui tait
alors disponible. En un mois, Barbot sut le rle et fut prt  jouer, et
l'ouvrage put tre reprsent le 19 mars 1859.

Le succs de _Faust_ ne fut pas clatant; il est cependant jusqu'ici ma
plus grande russite au thtre. Est-ce  dire qu'il soit mon meilleur
ouvrage? Je l'ignore absolument; en tout cas, j'y vois une confirmation
de la pense que j'ai exprime plus haut sur le succs,  savoir qu'il
est plutt la rsultante d'un certain concours d'lments heureux et de
conditions favorables qu'une preuve et une mesure de la valeur
intrinsque de l'ouvrage mme. C'est par les surfaces que se conquiert
d'abord la faveur du public; c'est par le fond qu'elle se maintient et
s'affermit. Il faut un certain temps pour saisir et s'approprier
l'expression et le sens de cette infinit de dtails dont se compose un
drame.

L'art dramatique est un art de portraitiste: il doit traduire des
caractres comme un peintre reproduit un visage ou une attitude; il doit
recueillir et fixer tous les traits, toutes les inflexions si mobiles
et si fugitives dont la runion constitue cette proprit de physionomie
qu'on nomme un personnage. Telles sont ces immortelles figures d'Hamlet,
de Richard III, d'Othello, de Lady Macbeth, dans Shakespeare, figures
d'une ressemblance telle avec le type dont elles sont l'expression
qu'elles restent dans le souvenir comme une ralit vivante: aussi les
appelle-t-on justement des crations. La musique dramatique est soumise
 cette loi hors de laquelle elle n'existe pas. Son objet est de
spcialiser des physionomies. Or ce que la peinture reprsente
simultanment au regard de l'esprit, la musique ne peut le dire que
successivement: c'est pourquoi elle chappe si facilement aux premires
impressions.

Aucun des ouvrages que j'avais crits avant _Faust_ ne pouvait faire
attendre de moi une partition de ce genre; aucun n'y avait prpar le
public. Ce fut donc, sous ce rapport, une surprise. C'en fut une aussi
quant  l'interprtation. Madame Carvalho n'avait certes pas attendu le
rle de Marguerite pour rvler les magistrales qualits d'excution et
de style qui la placent au premier rang parmi les cantatrices de notre
poque; mais aucun rle ne lui avait fourni, jusque-l, l'occasion de
montrer  ce degr les cts suprieurs de ce talent si sr, si fin, si
ferme et si tranquille, je veux dire le ct lyrique et pathtique. Le
rle de Marguerite a tabli sa rputation sous ce rapport, et elle y a
laiss une empreinte qui restera une des gloires de sa brillante
carrire. Barbot se tira en grand musicien du rle difficile de Faust.
Balanqu, qui cra le rle de Mphistophls, tait un comdien
intelligent dont le jeu, le physique et la voix se prtaient  merveille
 ce personnage fantastique et satanique: malgr un peu d'exagration
dans le geste et dans l'ironie, il eut beaucoup de succs. Le petit rle
de Siebel et celui de Valentin furent trs convenablement tenus par
mademoiselle Faivre et M. Raynal.

Quant  la partition, elle fut assez discute pour que je n'eusse pas
grand espoir d'un succs...




LETTRES

I

 MONSIEUR H. LEFUEL, ARCHITECTE,

      _ l'Acadmie de France,  Rome, villa Mdicis._

                      Naples, le mardi 14 juillet 1840.

J'aurais bien dsir, cher Hector, t'adresser plus tt ce petit mot que
je remets  Murat[9]. Mais je n'ai trouv jusqu' cette heure que le
temps d'crire  mon frre une assez longue pancarte; et dans cette
ville de Naples, o j'ai fait quelques connaissances il y a trois mois,
il m'a fallu commencer cette fois par me faire voir. Maintenant, 
partir d'aujourd'hui, me voil plus libre. J'ai crit aussi  Desgoffe,
et j'aurais voulu en faire autant pour ce bon Hbert, auquel je te prie
de faire bien des excuses de ma part. Il aura certainement de mes
nouvelles directes un de ces jours, et mme trs prochainement, car je
pense, sans toutefois en tre sr, partir mercredi ou jeudi de la
semaine prochaine pour faire ma tourne des les d'Ischia, Capri, puis
revenir par Poestum, Salerne, Amalfi, Sorrento, Pompia et Naples; c'est
une affaire d'une douzaine de jours. J'espre, cher bon ami, que tu t'es
bien port depuis mon dpart; je le demande aussi  Desgoffe, que je
prie de t'engager  ne pas trop travailler. La chaleur l-bas doit tre
si grande en ce moment! Ici,  Naples, il fait quelquefois trs lourd;
aujourd'hui surtout, nous avons eu un temps d'orage assommant; mais la
brise de mer n'est pas une charge et, surtout pour nous qui sommes logs
en quelque sorte sur la mer, nous en jouissons et nous en sentons la
fracheur autant qu'il est possible.

Naples m'ennuie plus que jamais (la ville, s'entend). Je suis fort
curieux de Capri et d'Ischia, ainsi que de Poestum. Je suis enfin mont
hier aux Camaldules: c'est un point de vue admirable, surtout comme
tendue de mer; tu sais si nous aimons la mer: plus on la voit, plus on
comprend la beaut de cette simple ligne horizontale derrire laquelle
on pourrait souponner l'infini. Demain soir,  quatre heures, s'il fait
beau, nous montons au Vsuve pour y voir le coucher du soleil; nous y
passons la nuit pour voir l'effet de tout le golfe au clair de lune, et
nous voyons le lendemain matin le lever du soleil. Tu vois que c'est
une belle partie.

J'ai reu avant-hier une lettre de ma mre, envoye de Rome; je te
remercie, cher Hector, si c'est  toi que je dois l'arrive de cette
lettre. Ma mre m'y charge de mille amitis pour toi ainsi que mon bon
Urbain.

Comment t'es-tu trouv du tableau de M. Ingres? cris-le-moi, ou
mets-moi un mot dans la lettre de Desgoffe quand il me rpondra.
Envoyez-moi toujours vos lettres  la Ville-de-Rome, quai Sainte-Lucie,
 Naples. Si je suis en tourne pendant ce temps, je les trouverai  mon
retour. Dis  Hbert que je serai trs content aussi de savoir l'effet
que lui aura produit le tableau de M. Ingres: bien que je ne mrite pas
cette nouvelle avant de lui avoir crit moi-mme, j'en suis bien
dsireux.

Embrasse bien mon petit frre Vauthier, que je prie aussi de ne pas
m'oublier. Dis  Fleury[10] que je suis bien fch de n'avoir pu lui
dire adieu avant mon dpart. Enfin je te charge, cher ami, de tous mes
souvenirs pour nos bons camarades en gnral et en particulier, selon la
formule consacre.

Adieu, cher Hector, je t'embrasse comme je t'aime, et c'est de tout
coeur, tu le sais bien; au reste, je peux te le dire, car dans notre
exil  tous deux, j'ai la part de trois.

Tout  toi de coeur,

                    CHARLES GOUNOD.

Gunepin[11] t'crira sous peu de jours; il te dit mille choses
aimables; il est fort bon garon pour moi, nous avons fait bon voyage,
bien que nos nuits aient t de trois ou quatre heures au plus: c'est
un dtail. Fais-moi donc l'amiti de me dire, quand tu m'criras, si
Desgoffe a renvoy chercher ma partition de _Freischtz_ chez le prince
Soutzo.

[9] Murat (Jean), peintre, prix de Rome.

[10] Domestique de confiance des pensionnaires; au service de
l'Acadmie, alors, depuis quarante ans.

[11] Gunepin (Franois-Jean-Baptiste), architecte, prix de Rome.


II

 MONSIEUR HECTOR LEFUEL

_ Venise, poste restante._

               Rome, le mardi 4 avril 1841.

    Mon cher et tendre pre,

Voil dj que ton enfant dsol se creusait la tte pour savoir o
t'crire, et il commenait  dsesprer de la tendresse de son vieux
papa, lorsqu'il apprend par M. Schnetz que cet intrpide centenaire
s'est transport de Florence  Bologne pour se rendre au plus vite 
Venise. C'est donc  Venise que ce fils rassur se hte de lui faire
parvenir de ses nouvelles pour lui dire qu'il se porte trs bien, et
ensuite que sa messe a obtenu un heureux succs parmi ses petits
camarades d'abord, et en second lieu parmi les en bas. Il a pens
aussitt  la satisfaction de son vieux pre et cette pense a t pour
beaucoup dans la joie de son succs.

Il a aussi regrett beaucoup l'absence du mme vieux pre, qui est
naturellement l'tre auquel il tenait le plus ici, et dont le sort l'a
frustr fort mal  propos dans ce moment-l.

De plus, nouvelles de Paris qui me chargent de mille amitis pour toi,
mon cher bon Hector: je ne sais pas comment cela se fait, mais maman
croyait que j'allais te revoir au bout d'un ou deux mois: je l'ai
dsabuse sur ce point, et cette dsillusion n'aura pas t sans lui
faire de peine. Et puis tu ne sais pas la nouvelle que j'ai reue 
propos d'Urbain: elle m'a donn d'abord une fameuse alerte de joie, et
puis  la fin du paragraphe un affreux renfoncement; il s'agissait tout
bonnement pour lui du voyage en Sicile et  Rome; mais c'est tomb dans
l'eau, et voici comment.

M. le marquis de Crillon, qui a toujours port beaucoup d'intrt 
notre famille, avait l'intention de s'adjoindre pour son compagnon de
voyage en Sicile un artiste distingu, ayant fait de bonnes tudes,
enfin un homme srieux. Bref, il avait pens  Urbain. Il arrive donc 
la maison un jour, et fait  ma mre la dclaration de ce projet; ma
mre le remercie de cette extrme bont, lui en exprime toute sa
reconnaissance, en parle  Urbain lorsqu'elle le voit. Urbain, aprs
avoir vite et mrement rflchi, se dcide, et va donner sa rponse
affirmative  M. de Crillon. Ensuite, lorsqu'il s'est agi d'aller faire
ses visites d'adieu  ses clients, il a trouv partout des visages
contrits et dsols de le voir partir, des regrets universels: on ne
trouverait jamais  remplacer sa dlicatesse, sa loyaut, etc... enfin
toutes les bonnes et estimables qualits que tu lui connais.
Circonstance dj entravant les projets de dpart; mais ce n'est pas le
tout; voici qui est venu mettre les plus gros btons dans les roues: ce
sont ses intrts compromis pour une somme de dix ou douze mille francs.
 ce moment-l, sa prsence est devenue indispensable  Paris, comme tu
peux bien penser. Je suis fort inquiet de cette aventure critique et
voudrais bien savoir le plus tt possible comment cela aura tourn: je
t'en informerai dans ma plus prochaine lettre. Pauvre Urbain, qui est si
bon et qui s'est donn tant de mal! Heureusement qu'il a bien du courage
et qu'il sait supporter de vilaines preuves; mais c'est dur sur le
moment.

J'ai su, mon cher Hector, que tu avais crit  Gruyre; au moment o je
me laissais aller  ma jalousie, Hbert m'a dit: Console-toi: c'est une
commission dont il le charge, tout simplement. Alors, je me suis
consol dans l'espoir d'en recevoir une plus tard pour moi. Je dois te
dire que j'ai t fort heureux des tmoignages d'intrt que m'ont
donns ces jours-ci plusieurs de mes camarades, entre autres notre bon
petit peintre Hbert: j'ai t trs sensible au soin et  l'attention
avec lesquels je l'ai vu couter la rptition de ma messe; il n'y
aurait certainement pas eu cela chez un indiffrent, et on est toujours
heureux de pouvoir citer ceux qui ne le sont pas. Comme je sais que tu
aimes aussi Hbert, je suis bien aise de te faire parvenir ce
renseignement sur son compte, bien sr que son attachement pour moi ne
diminuera en rien le tien pour lui. Il se porte aussi d'une manire
satisfaisante, et me charge de mille amitis pour toi ainsi que tous ces
messieurs de l'Acadmie. Je vais voir s'il est chez lui et le tenter
pour qu'il te mette deux mots au bas de ma lettre.

Bazin n'est toujours pas arriv; je ne sais pas ce qu'il fait: j'ai
grand'peur que dans l'enthousiasme qu'a d lui tmoigner sa ville natale
 son passage on ne l'ait pris lui-mme en nature pour le clouer sur un
pidestal en guise de statue  son honneur. Les Marseillais ont la tte
chaude, ils sont capables de lui avoir fait celle-l; elle serait un peu
bonne pour ses mois de pension!

Adieu, mon cher Hector; tu sais comme je t'aime, eh bien, je t'embrasse
comme cela, sur les deux joues et sur l'oeil gauche, comme on dit: si tu
es encore avec Courtpe[12], dis-lui que je lui envoie une poigne de
main bien soigne aussi. J'espre que vous vous portez bien tous les
deux et que, si vous avez le mme temps que nous, vous devez faire des
choses superbes. Adieu, cher ami. Tout  toi de coeur.

                    CHARLES GOUNOD.

[12] Architecte, rapin de Lefuel.

Mon cher architecte, je profite de l'occasion de notre cher musicien
pour te donner signe de vie. J'ai appris par notre grand sculpteur
Gruyre que tu tais aux prises avec une foule de rhumes; j'espre que
le soleil de la noble et voluptueuse Venise te fondra les glaces que le
vieux hiver a amonceles dans ton cerveau. Tu as eu un succs 
l'Exposition; tous ont t tonns de tes dessins, l'ambassadeur et
l'ambassadrice n'en dorment plus. Je ne te parle pas de moi: ce que j'ai
fait est trop peu important et trop peu bien pour mriter une ligne. La
messe de notre clbre musicien a eu un plein succs parmi nous et parmi
le monde. Elle a t bien excute grce  l'activit qu'il a dploye 
secouer ces vieux endormis. Si tu vois Loubens[13], dis-lui bien des
choses de ma part; et ce Courtpe, qu'en fais-tu? peux-tu venir  bout
de le faire lever en mme temps que toi,  travailleur matinal?

Adieu. Si je puis t'tre utile ou agrable, je suis  toi.

                    E. HBERT.

Murat ne veut pas seulement t'crire deux mots: il dit qu'il t'crira.

                    CH. GOUNOD.

Ce n'est pas vrai.

                    MURAT.

[13] Ancien lve de l'cole polytechnique, ami de Gounod, d'Hbert,
etc...


III

 MONSIEUR LEFUEL, ARTISTE

_ Nice-Maritime (poste restante)_[14]

                    Rome, le 21 juin (lundi).

     Cher bon ami,

Comme il est bien plus naturel de voir un enfant se presser de rpondre
 son pre qu'un pre  son enfant, je commencerai par m'excuser de ne
t'avoir pas accus plus tt rception de ta dernire lettre date de
Mantoue. Mais c'est bien malgr moi, je t'assure. J'ai eu beaucoup 
crire tous ces derniers temps, et je n'ai pas encore fini. C'est
vraiment quelquefois trs occupant et mme autre chose que d'avoir 
reconnatre seul par critures l'intrt que quelques personnes se
contentent trs bien de vous faire tmoigner par d'autres, et dont on ne
peut pas rendre, soi, les remerciements en mme monnaie. Enfin il faut
encore se trouver fort heureux de cet intrt-l, et ne pas faire son
dgot devant un peu d'activit: sans quoi les autres diraient: Il est
bien facile de lui retirer tout cet embarras, n'est-ce pas, cher ami?
Aussi je ne dis cela qu' toi ou qu' des amis en lesquels je me
confierais de mme.

Je te dirai que j'ai fait auprs de Gruyre la commission relative  ton
habit autour duquel nous avons si longtemps _brl_, comme lorsqu'on
cherche quelque chose  cache-cache. Cet habit a enfin revu le jour et
n'tait dtrior ni par de mauvais plis, ni par des vers ou des
papillons.

J'ai fait aussi tes amitis  nos camarades qui n'ont pas manqu de me
demander d'o j'avais reu une lettre de toi. J'ai rpondu qu'elle me
venait de Mantoue. Alors se sont leves maintes conversations
particulires et gnrales sur ta position comme pensionnaire favoris,
surtout depuis que la mme faveur a t refuse  Gruyre, qui avait
galement demand  faire un voyage, et qui prtend avoir allgu de
trs bons motifs. Je n'ai pas voulu parler longuement de toi pour ne pas
chauffer les opinions qui nous taient dfavorables, mais j'ai
seulement relev  l'instant un mot d'un pensionnaire que je ne nommerai
pas, mais qui, parlant de la faveur qui dj t'avait t accorde l'an
pass pour Naples, prsentait ta conduite comme peu dlicate et peu
franche en allant  Florence d'abord. Je me suis born  exclure de
toute ma force cette opinion-l sans vouloir nullement me lancer dans
une discussion qui aurait pu devenir une dispute. Et puis, cher Hector,
si tu savais que de choses, depuis ton dpart, se sont passes dans les
caractres de bien des gens! Si cela ne change pas, je ne doute point
qu' ton retour tu ne trouves des individus qui font ce qu'on appelle
_leur tte_. Je ne suis pas le seul  l'avoir remarqu, et je ne pense
pas que cela doive t'chapper non plus.

Quant  moi, dans dix jours je pars pour Naples, et je compte rester un
mois et demi, deux mois, non pas  Naples mme, mais dans le royaume et
dans les les; pour le mois de septembre, je le passerai sans doute 
Frascate pour bien revoir  cette poque et pour la dernire fois ce
magnifique Monte Cavi dont je voudrais bien faire quelques tudes.

Si tu m'cris pendant mon voyage, adresse ta lettre poste restante 
Naples. Quand je serai en ville, je la prendrai moi-mme; sinon je me la
ferai envoyer o je serai.

J'ai fait dernirement une tourne d'une dizaine de jours dans la
montagne du ct de Subiaco, Civitella, Olevano; j'y ai vu de trs
belles choses comme pays: mais de tout, ce qui m'a le plus intress,
c'est le couvent de San Benedetto  Subiaco. J'ai vu l des choses et
j'ai prouv des motions que je n'oublierai jamais de ma vie.

J'ai reu dernirement des nouvelles de chez moi: on va bien et on
t'envoie mille affectueux souvenirs. On me dit qu'Urbain a adress une
lettre  Gnes de manire que tu pusses l'y trouver le 15 du mois: je ne
sais sur quoi il a jug que tu serais  Gnes  cette poque, mais en
tout cas, il me semble qu'il s'est tromp de quelque peu dans ses
calculs. Au reste il vaut mieux qu'elle soit arrive avant toi qu'aprs;
outre que tu es sr de la trouver en quittant Milan, tu pourrais au
besoin te la faire envoyer si tu avais quelqu'un de connaissance.
Ensuite ma mre me dit que Blanchard a eu l'extrme gracieuset de faire
pour Urbain un petit dessin de ton portrait, ce qui a excessivement
touch la mre et le frre. Ce beau Blanchard,  ce que me dit ma mre,
avait eu la fivre trs forte  Paris depuis son retour, mais il va
beaucoup mieux maintenant. Il a dn  la maison plusieurs fois depuis
son retour  Paris, et ma mre me dit qu'il est fort aimable, qu'il a de
bonnes manires et qu'il lui plat parce qu'il lui a paru fort bon.

Tu sais sans doute, si quelque journal franais t'est tomb sous la
main, que notre Jules Richomme n'est pas reu en loge; cette nouvelle
m'a caus une vive peine pour lui et pour sa famille, qui dsirerait
tant le voir remporter le grand prix et venir  Rome. Pour moi je suis
sr maintenant de le revoir  Paris; parce que, et-il mme le prix
l'anne prochaine, il ne partirait en tout cas qu'aprs l'poque de mon
retour.

Et toi, cher ami, o en sont tes travaux? Il me semble que tes cartons
doivent firement se remplir. cris-moi tout cela: comment tu te portes,
ce que tu fais: bien que je ne sois pas tout  fait apte  le
comprendre, je crois que mon avidit  savoir tout ce qui te plat et ce
que tu aimes, m'ouvrira la comprenette jusqu' un certain point. Au
reste je m'en remets absolument  toi pour le compte rendu sous ce
rapport: tant que cela ne te cotera ni trop de temps, ni trop d'ennui,
donne toujours.

Adieu, cher Hector, porte-toi bien, et aime-moi toujours, parce que
c'est une bonne oeuvre que tu fais, et que cela te sera rendu de bien
des manires.

Sois aussi exact  me donner tes adresses successives que je le serai 
te donner la mienne pendant et aprs mon voyage.

Je t'embrasse de tout mon coeur de fils.

                    CHARLES GOUNOD.

[14] Cette lettre a t adresse d'abord  Milan, poste restante, puis
renvoye de Milan  Gnes, et de Gnes  Nice.


IV

      MONSIEUR H. LEFUEL,

     _ Gnes, poste restante._

_Si M. Lefuel ne vient pas rclamer ses lettres  Gnes,
 lui envoyer celle-ci  l'Acadmie de France,  Rome._

                        Vienne, le 21 aot 1842 (lundi).

    Mon cher Hector,

J'ai reu, l'autre semaine, une lettre d'Hbert, auquel j'avais crit le
premier de Vienne; il m'apprend que tu es quelque part autour de Gnes,
mais il ne peut pas me dire au juste o tu es. Comme tu m'as abandonn
tout le long de mon voyage, cher ami, et que je n'ai trouv ni 
Florence ni  Venise ni  Vienne une ligne de tes nouvelles, je me suis
vu oblig de demander  quelque ami commun si, par hasard, il ne saurait
pas ton adresse et s'il ne pourrait pas me la donner. Par la rponse que
j'ai reue d'Hbert, j'ai vu qu'il avait t plus heureux que moi,
puisqu'il savait au moins o tu tais et o il pouvait te donner de ses
nouvelles en recevant des tiennes. Tu sais pourtant bien, abominable et
monstrueux pre, combien ton fils aurait t content de voir quelques
lignes de toi! mais tout le long du voyage, pas une panse d'A! moi, de
mon ct, comment t'crire? partout j'en ai eu envie, nulle part je n'en
ai eu par toi le moyen. D'un autre ct, je crains maintenant que cette
lettre-ci ne te trouve dnich d'o tu tais: de sorte que cette
incertitude m'a dcid  prendre pour l'adresse de ma lettre les
prcautions que tu vois. Si j'tais prs de toi, va, je te gronderais
bien fort. Comment! tes entrailles patriarcales ont donc dgnr au
point de n'avoir plus besoin d'envoyer quelques-unes de ces bonnes
lignes auxquelles tu sais que ton premier-n est si sensible! avec ton
nom et ton adresse, si tu n'avais pas le temps d'crire, moi au moins
j'aurais pu te tenir au courant de tout ce qui m'avait intress, de ce
qui m'intresse encore aujourd'hui, choses auxquelles je ne puis pas te
croire indiffrent. Enfin, cher et trs cher pre et ami, maintenant que
je t'ai bien grond, j'oublie tes iniquits; je te pardonne du fond du
coeur, je sais depuis longtemps que cela t'embte d'crire; je sais
aussi que tu ne perds pas ton temps, et j'en eu trop souvent la preuve 
Rome pour jeter le manque de tes nouvelles sur le compte de la
flnerie. Ainsi donc, tout est oubli except toi.

J'aurais voulu pouvoir te dire dj depuis longtemps ce qui m'arrive
d'heureux ici: c'est de pouvoir faire excuter  grand orchestre, le 8
septembre, dans une des glises de Vienne, ma messe de Rome, qui a t
joue  Saint-Louis-des-Franais  la fte du Roi. C'est un grand
avantage et qui n'est encore chu  aucun pensionnaire: je dois cela 
la connaissance de quelques artistes fort obligeants qui m'en ont fait
connatre d'autres, _influents_.  Vienne, je travaille; je n'y vois que
trs peu de monde, je ne sors presque pas; je suis jusqu'au cou dans un
requiem  grand orchestre qui sera probablement excut en Allemagne le
2 novembre. On m'a dj offert ici, dans l'glise o sera joue ma messe
de Rome, de m'excuter aussi mon requiem. Comme je ne sais pas encore
jusqu' quel point je serai satisfait de l'excution, je n'ai encore
rien dcid  part moi.  Berlin, par la connaissance de madame Henzel
et de Mendelssohn, il serait fort possible que j'obtinsse une excution
beaucoup plus belle qu' Vienne, et qui aurait l'avantage de me donner
une position meilleure aux yeux des artistes.  Vienne, je suis toujours
libre d'accepter: si je suis content de l'excution de ma messe du 8
septembre, je me dciderai  donner mon requiem ici; sinon, je le porte
 Berlin. Madame Henzel, lorsqu'elle tait  Rome, me disait: Quand
vous viendrez en Allemagne, si vous avez de la musique  faire jouer,
mon frre pourra vous tre d'un grand secours. Je lui ai crit 
Berlin, il y a quelques jours, et, comme je dois partir d'ici le 12
septembre pour faire une tourne  Munich, Leipzig, Berlin, Dresde,
Prague, je la prie de vouloir bien me dire si elle croit que je puisse
ou non arriver  Berlin avec des projets d'y faire jouer de ma musique;
sa rponse influencera encore ma dcision  cet gard. Si elle me dit
oui, je reste  Berlin jusque dans les premiers jours de novembre, et
puis je reviens ensuite  Paris; sinon, il me faut redescendre  Vienne,
o je reviens en quatre jours par les chemins de fer. Il y en a un qui
va de Vienne  Olmutz, et qui me fait faire prs de soixante lieues. Si
je dois rester  Berlin pour mon requiem, je serai oblig d'arranger mon
voyage diffremment et de le faire ainsi: Munich, Prague, Dresde,
Leipzig, Berlin. Au reste, je t'en informerai quand j'en serai sr.

J'ai bien des fois regrett notre belle Rome, cher Hector, et j'envie
bien le sort de ceux qui y sont encore; ce n'est presque que dans le
souvenir de ce beau pays que je trouve vraiment quelque charme et
quelque bonheur: si tu savais ce que c'est que tous les pays que j'ai
traverss, quand on les compare  l'Italie!

La dernire chose qui m'ait bien vivement et profondment impressionn,
c'est Venise! tu sais combien c'est beau: ainsi je ne m'talerai pas en
descriptions, ni en extases, tu me comprends.

Tu as probablement appris de ton ct, cher ami, la mort de notre bon
camarade Blanchard. Je mesure  l'affliction que j'en ai eue celle que
tu as d prouver, toi, qui tais plus troitement li que moi avec lui.
Voil, cher, comme on est sr de se revoir quand on se quitte, et, bien
qu'il n'y ait rien de plus banal, il n'y a rien de plus terriblement
ncessaire que de mettre au bas de chacune de ses lettres:

Adieu, cher ami, adieu; je t'embrasse comme je t'aime, c'est--dire en
ami comme un frre: j'espre toujours que nous nous reverrons.

Adieu, tout  toi de coeur.

                    CHARLES GOUNOD.


V

MONSIEUR CHARLES GOUNOD,

         _47, rue Pigalle, Paris._

                    19 novembre.

     Mon cher Gounod,

Je viens de lire trs attentivement vos choeurs d'_Ulysse_. L'oeuvre,
dans son ensemble, me parat fort remarquable et l'intrt musical va
croissant avec celui du drame. Le double choeur du Festin est admirable
et produira un effet entranant s'il est convenablement excut. La
Comdie-Franaise ne doit ni ne peut lsiner sur vos moyens d'excution.
La musique seule, selon moi, attirera la foule pendant un grand nombre
de reprsentations. Il est donc de l'intrt le plus direct, le plus
commercial, du directeur de ce thtre, de faire au compositeur la part
large dans les dpenses et la mise en scne d'_Ulysse_; et je crois
qu'il la lui fera telle. Mais ne faiblissez pas. _Il faut ce qu'il
faut_, ou rien. Prenez garde aux chanteurs que vous chargerez de vos
_solos_: un solo ridicule gte tout un morceau.

 la page marque d'une corne, se trouve une faute de ponctuation dans
la musique du commencement d'un vers que je vous engage  corriger. _Les
honntes gens_ ne doivent pas scander ainsi; laissons cela aux
pacotilleurs.

Mille compliments empresss et bien sincres.

Votre tout dvou,

                    H. BERLIOZ.


VI

 MONSIEUR HECTOR LEFUEL,

  _Rue de Tournon, 20, Paris._

     Mon cher Hector,

Je suis all chez toi, il y a environ un mois, pour t'informer d'un
vnement trs important et  la connaissance duquel ton vieux titre
d'ami et de _pre_ te donnait un droit spcial. Je vais me marier, le
mois prochain, avec mademoiselle Anna Zimmerman.--Nous sommes tous on ne
peut plus contents de cette union, qui nous parat offrir les plus
srieuses assurances de bonheur durable. La famille est excellente, et
j'ai l'heureuse chance d'y tre aim de tous les membres.

Je suis sr, cher ami, que tu vas t'associer de tout ton coeur  cette
nouvelle joie: elle sera momentanment trouble, cependant, par le
souvenir cruel pour notre pauvre Marthe[15] du mme bonheur qu'elle a
got et qu'elle pleure maintenant tous les jours. Dieu veuille que ma
nouvelle compagne la ddommage par son affection du mal involontaire que
sa joie aura rveill dans le coeur de sa nouvelle soeur! Ce sera,
j'espre, ainsi: car ces deux excellentes natures se sont dj bien
sympathiques.

Adieu, cher Hector; tout  toi de coeur.

                    CHARLES GOUNOD.


Mes respects affectueux  madame Lefuel.

[15] La veuve de son frre.


VII

 MONSIEUR PIGNY[16], _rue d'Enghien, Paris._

               La Luzerne, mardi 28 aot 1855.

     Mon bon et cher Pigny,

Dans la lettre que je reois d'elle aujourd'hui, ma mre me parle, avec
la reconnaissante motion d'un coeur qui s'y connat, des attentions
toutes filiales que vous lui avez tmoignes depuis mon dpart et des
prcautions dlicates dont vous lui avez offert d'entourer, par votre
assistance personnelle, son dmnagement de la campagne, pnible  ses
annes dj lourdes, si rduit qu'il soit par la simplicit de ses
habitudes et de sa vie.

Vous qui avez, dit-on, une mre Dvouement, une mre Abngation
(j'emploie les noms  dessein, car les pithtes ne suffisent pas pour
ces sortes de coeur-l), vous me comprendrez si je vous dis que donner 
ma mre, c'est me donner,  moi, ce qui m'est le plus doux et le plus
cher: car c'est me suppler et m'aider dans une oeuvre que je
n'accomplirai jamais selon mon coeur, c'est--dire lui rendre une faible
partie de ce que sa longue, digne et laborieuse existence m'a prodigu
de soins, de sacrifices, d'inquitudes, de dvouements de tout genre; en
un mot, nous avons t toute sa vie, elle n'aura t qu'une portion de
la ntre!...

Croyez, mon cher Pigny, que je suis profondment touch de voir votre
me dj si parente pour moi, et rien, avec l'affection unanime qu'on
vous porte ici, ne pouvait vous donner plus de titres et plus de droits
 la mienne que la pieuse dfrence dont vous avez fait si cordialement
l'hommage  ma vnre et bien-aime mre.

CHARLES GOUNOD.

[16] M. Pigny, architecte, avait pous, lui aussi, une fille de
Zimmerman.


VIII

               Varangeville, dimanche 4 septembre 1870.

     Mes chers enfants,

Notre chre grand'mre est, et cela se comprend de reste, fort indcise
sur le parti qu'elle doit prendre. Les nouvelles qui circulent ce matin,
si elles sont exactes, nous annoncent des dsastres. Vous savez que la
bonne Luisa Brown a fait auprs de grand'mre des offres _instantes_ et
_ritres_ de l'abriter chez elle,  Blackheath, jusqu' ce qu'elle
trouvt une installation, et que ces offres se rapportent
nominativement aussi  _vous_ comme  _nous_.

Dans ces conjonctures, je me sens une trs grande responsabilit.
Engager ou dissuader me parat galement grave: je voudrais que notre
cher Pigny me ft connatre l-dessus son sentiment. Quant au mien, le
voici:

Si la fortune adverse veut que la Prusse triomphe (ce qui ne m'a jamais
paru si facile que cela), et si la France doit tre humilie sous la
conqute trangre, j'avoue que je ne me sens pas le courage de vivre
sous le drapeau ennemi. Or, si la captivit de l'Empereur, la dfaite de
Mac-Mahon, et la perte de quatre-vingt mille hommes sont des faits
certains, je pense que la France est, en ce moment, assez expose pour
que ce soit un devoir pour moi de conduire _provisoirement_  Londres
notre mre, ma femme et mes deux enfants. Parle, mon Pigny, je t'coute
des deux oreilles.

                    CHARLES GOUNOD.


IX

          8 Morden Road, Blackheath, near London.

Oui, mon ami, tu as raison: c'est une chose honteuse que les
propositions de paix rves par la Prusse! Mais, Dieu merci, la honte de
ces propositions reste tout entire  celui qui les a faites; la gloire
est pour qui les repousse.

Ainsi que toi, je me sens, je ne dirai pas humili, mais navr jusqu'au
fond de l'me de l'horrible fortune qui s'abat aujourd'hui sur notre
pauvre chre France! C'est au point que je me demande,  toute heure du
jour, si le devoir de ceux qui ont l'honneur et le bonheur de la
dfendre n'est pas plus lger  porter que celui que toi et moi nous
accomplissons de notre ct, et que nul de nous ne voudrait remplir s'il
devait lui en monter le rouge au visage. Hlas! mon pauvre ami, ft-ce
dans cette seule page de son histoire, la France a trop vaillamment
rpandu son sang gnreux pour que la honte de ceux qui ne songent qu'
se mettre en sret pour leur propre compte rejaillisse sur d'autres que
sur eux-mmes. Mais aujourd'hui la gloire d'une victoire (pour la
premire fois peut-tre au monde!) revient aux machines plus qu'aux
hommes, et les dsastres d'une dfaite seront jugs dans la mme
balance. La Prusse n'a pas t plus brave que nous, c'est nous qui avons
t plus malheureux qu'elle!

Tu sais, et je te le rpte, que si tu te dcidais  rentrer par une
porte de Paris, je ne t'y laisserais pas rentrer seul:--la _famille_, ce
n'est pas seulement de _dner_ ensemble!...

Nous voici maintenant, cher ami, dans notre nouvelle habitation, aprs
dix-huit jours passs au sein d'une srieuse et sincre hospitalit. Il
y a des Anglais qui, pour les Franais, ne sont pas l'_Angleterre_: la
part que nos dignes et excellents Brown prennent  notre dtresse est l
pour le prouver.

Toutefois, la tranquillit extrieure que nous sommes venus chercher ici
est loin de nous tranquilliser au dedans. Plus cette effroyable
sanglante guerre d'orgueil et d'extermination se prolonge, plus je sens
ma vie se consumer de deuil pour mon pauvre pays, et tout ce qui me
dtourne de ce regard triste que je ne puis dtacher de ma France
m'irrite comme une injure, loin de me soulager comme un bienfait.

Malheureuse terre! misrable habitation des hommes, o la barbarie n'a
pas encore cess non seulement d'_tre_, mais d'tre _de la gloire_, et
de faire obstacle aux rayons purs et bienfaisants de la seule vraie
gloire, celle de l'_amour_, de la _science_ et du _gnie_! Humanit qui
en est encore aux difformits du chaos et aux monstruosits de l'ge de
fer, et qui, au lieu d'enfoncer le fer dans le sol pour le bien des
hommes, enfonce le fer dans le coeur des hommes pour la possession du
sol! Barbares! Barbares!...

Ah! cher ami! je m'arrte: car je ne m'arrterais pas de chagrin!... Les
sants que j'ai prs de moi et que nous aimons sont bien: que
n'avons-nous pu les cacher un peu moins loin!--dans Paris!...

                    CHARLES GOUNOD.


X

               Mercredi, 12 octobre 1870,
          8 Morden Road, Blackheath Park, near London.

     Mes chers amis,

Puisque la correspondance est la seule ressource qui nous soit laisse
pour combattre l'preuve de la sparation, on ne saurait trop
l'employer tant que les circonstances le permettent: car sait-on, hlas!
si ce qui est possible aujourd'hui le sera encore demain? Nous avons
donc rgl avec grand'mre que nous ferions  tour de rle le service de
Varangeville pendant le temps que vous y sjournerez; j'entre en
fonctions aujourd'hui.

Mon cher Pi, je viens de lire dans un journal franais que le
sous-prfet de Dieppe avait fait afficher un arrt interdisant la
sortie de France  tout citoyen g de moins de soixante ans. Te voil
donc intern chez nous, non plus seulement par ta propre volont, mais
par ordre des autorits. Mais moi, qui me trouve hors de France, et dont
le dpart a eu lieu avant toute dfense de ce genre, je voudrais savoir
de toi si le dcret en question se trouve, ou non, accompagn de
quelque autre mesure complmentaire qui me semble en tre la
consquence ou plutt la cause et le principe logique, c'est l'_appel au
service_ pour tous les hommes valides au-dessous de soixante ans: car je
ne comprendrais pas une interdiction de quitter la France s'appliquant 
des hommes dont on ne voudrait pas se servir pour dfendre le pays.

Je te demande donc,  ce sujet, les renseignements les plus officiels
que tu puisses obtenir. Je ne te laisserai pas prendre ton fusil sans en
prendre un  ct de toi, et, quoique je ne sois pas chasseur, je ne
serai pas encore assez maladroit pour te tuer, sois tranquille. Chacun
de nous deux _doit_ tre prs de l'autre, ds que l'un des deux est
expos, je te l'ai dj dit, et l'humeur peu militaire dont je suis dou
n'a rien  voir ni  rclamer l dedans. Ce que j'ai fait, je l'ai
regard comme un devoir _absolu_, qui ne serait plus qu'un devoir
_relatif_, et par consquent _moindre_, et par consquent _nul_, ds
qu'un autre viendrait le primer.

Notre chre pauvre patrie est dans une situation bien grave, et n'a
encore, que je sache, rien travers de pareil. Jamais les deux grands
problmes de la lutte  l'extrieur et de l'union  l'intrieur ne se
sont poss avec la mme urgence et dans de semblables proportions. Je
suis convaincu de l'unit _actuelle_  l'intrieur, contre l'ennemi
commun. Est-elle temporaire ou durera-t-elle aprs l'issue du combat,
quelle qu'en soit la fin? voil la question. Vaincus ou victorieux,
serons-nous, oui ou non, la France rpublicaine? En tout cas, quelles
que soient la rsistance et la destine de Paris, il me semble que la
France mettra du temps  tre dvore; c'est un gros morceau, et son
unit ne sera peut-tre pas si commode  draciner.

Allons, je vous embrasse pour nous tous. Mille bonnes amitis  vos
chers htes, et mes trs affectueux respects  M. le cur, que je
n'oublie jamais.

                    CHARLES GOUNOD.


XI

          19 octobre 1870, midi et demi.

     Chers amis,

Nous allons sortir dans un instant avec madame Brown qui va venir nous
prendre en voiture pour nous conduire au Palais de Cristal, dont les
eaux jouent aujourd'hui pour la dernire fois et qu'elle veut absolument
nous faire voir. Tu juges, mon Pigny, si mes yeux seront bien occups de
ce qui sera devant eux! Je ne vois plus que _notre patrie_! Je la
_vois_, plus encore, plus obstinment que si j'y tais!

Ah! mon pauvre ami! qui se lvera donc pour tracer au courage franais
une conduite _compacte_ sans laquelle ce courage, _mme hroque_, ne
peut rien! Tu le vois: tous, les uns aprs les autres, tombent, _un 
un_, _un par un_, comme par une fatalit _inoue_, dans la gueule de ce
gant _organis_, de cette hydre d'artillerie; tous font naufrage dans
cet ocan ennemi; tous vont chouer avec une intrpidit infatigable
devant cette montagne toujours croissante de canons, et de bombes, et
d'obus, et d'engins inattendus, et de bataillons tout prts qui semblent
sortir de terre partout o l'ennemi en a besoin!

Et pendant ce temps-l, on destitue nos gnraux, on les change de
poste, on les laisse sans instruction, on les livre au petit bonheur de
leur inspiration personnelle et prive!... Trois mille cinq cents hommes
se font hacher pour dfendre tant bien que mal, et jusqu' extinction,
une gare d'Orlans, sans savoir qu'ils ont trente-cinq mille hommes
devant eux!

Mais c'est de la dmence que de prodiguer ainsi, dans les tnbres de
l'improvisation et du hasard, le sang, le courage, l'hrosme de ces
braves! C'est TOUS qu'il faudrait tre maintenant devant la Prusse!
TOUS, ou PAS UN! Et ce qui m'tonne, c'est que l'urgence d'une loi n'ait
pas appel, il y a un mois, sous le mme drapeau (celui, non seulement
de la France, mais de l'humanit), trois millions de Franais, et trente
mille canons pour repousser une invasion non d'_hommes_, mais de
machines!...

Voici madame Brown qui arrive! Adieu!  bientt!

                    CHARLES GOUNOD.


XII

     8 Morden Road, Blackheath Park,
           Mardi, 8 novembre 1870.

     Mon douard,

Voici encore que nous allons changer de domicile: nous quittons Morden
Road samedi pour aller nous installer  Londres, o il va tre
indispensable que je sois pour mon travail et mes affaires. Il va
falloir se remettre  l'_oeuvre_ et  la vie _utile_, car je ne peux pas
me laisser plus longtemps teindre et anantir dans une tristesse sans
fin et sans fruit! Un mois de plus et je serais incapable de quoi que ce
soit.

Si je peux produire et vendre, je vendrai; si je suis oblig de donner
des leons, j'en donnerai: car, hlas! l'armistice se gte, et ce que
sera l'hiver chez nous, personne ne le sait. Voil donc notre pauvre
volire disperse, mon ami! Non les coeurs, mais les yeux et je ne suis
pas de ceux qui disent: ce n'est rien!... je dis que c'est
beaucoup!--comme le bon La Fontaine.

Dis  mon cher petit Guillaume combien ses lettres sont prcieuses, non
seulement au coeur de sa grand'mre, mais  la tendresse de son oncle,
qui cherche et suit, avec une sollicitude que j'oserai presque appeler
maternelle, la trace de tous ses sentiments, les lans de sa nature, les
lments de son avenir, le mouvement de sa pense, tout cet ensemble
enfin se composant en nous de ce qui _persiste_ et de ce qui _se
transforme_. Tout ce que je vois en lui est bien bon et de bien bon
augure, et les graves et tragiques vnements dont le tumulte accompagne
son entre dans la vie auront donn  toutes ses qualits l'ge que la
paix leur et peut-tre donn vingt ans plus tard.

Tout le monde va bien. Jean et Jeanne embrassent tendrement leurs oncle
et cousin.

                    CHARLES GOUNOD.


XIII

     Mon cher Pi,

Voil donc encore une fois nos esprances trompes par la rupture
dfinitive de cet armistice aux chances duquel il me semble que M.
Thiers avait apport toutes les garanties d'un ngociateur consomm, et
le gouvernement toutes les concessions o peut descendre un peuple qui
se respecte.--Et maintenant, que va-t-il se passer? Hlas! je suis
boulevers d'y songer! Mais, si je ne puis ni dtacher ni dtourner mon
coeur des malheurs de notre cher pays, je sens qu'il faut absolument
faire appel  mon travail,  mon devoir,  mon activit _utile_; utile
aux miens (car il faut les nourrir),--utile  moi-mme, car il faut que
je me tire de cette agonie  distance qui dure depuis notre arrive ici,
et qui me submergerait comme un dluge si je n'employais pas les forces
qui me restent  _ragir_, moi aussi, contre cette _invasion de mon
territoire moral_.

Je vais donc, en prsence des vnements qui me paraissent rendre
impossible d'ici  quelque temps, la perspective d'un retour en France,
employer mon hiver  terminer ou du moins  avancer mon oeuvre[17], afin
que, quand les eaux se seront retires, je puisse ouvrir mon arche, et
en laisser envoler cette colombe (qui ne sera peut-tre qu'un corbeau),
mais qui, en tout cas, marquera pour moi le retour de l'arc-en-ciel et
de la tranquillit des nations.--Que ne pouvons-nous vous avoir prs de
nous, mes chers amis! Quelle dispersion que la ntre, cet hiver!

                    CHARLES GOUNOD.

[17] _Polyeucte._--C'est aussi  ce moment que Gounod crivit _Gallia_.


XIV

          Londres, 24 dcembre 1870.

     Chers amis,

Nous voici  la veille d'un grand jour, qui est le jour de l'an des
Anglais; et j'avoue qu' mes yeux cette fte de Nol, qui nous ramne 
la plus grande date de notre histoire, commence la vritable anne
humaine bien autrement que notre jour de l'an.

Hlas! quel que soit celui des deux que nous considrions comme tel,
chers amis, quelle douloureuse anne que celle qui va s'achever pour
nous tous et pour chacun de nous, spars les uns des autres, aprs tant
de malheurs accomplis, au milieu de tant d'angoisses toujours prsentes,
et dans l'attente de ce qui peut survenir encore! _Depuis cinq mois le
coeur n'a pas cess un jour de gmir et de souffrir!_ Depuis cinq mois,
l'humanit contemple l'pouvantable spectacle de la destruction la plus
acharne dans un sicle qui s'est pompeusement drap lui-mme dans ce
mot de _progrs_, et qui va laisser  l'histoire le souvenir des plus
odieuses atrocits! Qu'est-ce donc que le progrs, si ce n'est pas la
marche de l'intelligence  la lumire de l'amour? Et ce sicle,
qu'aura-t-il fait, je ne dis pas pour le plaisir, mais pour le _bonheur_
de l'humanit? Napolon Ier, Napolon III, Guillaume de Prusse,
Waterloo, les mitrailleuses, le canon Krupp!...

Sur quelles ruines nous nous reverrons!... Elles ont spar nos corps,
mais non pas nos coeurs; bien au contraire! il semble que ce rude et
svre apprentissage doive nous rapprocher plus du centre de tout ce qui
est vrai, solide et sr dans la vie. Je vous envoie donc  tous un coeur
plus tendre et plus attach  travers l'absence qu'il ne l'a jamais t
dans des temps meilleurs! Tous, nous serons plus pntrs de nous revoir
que si nous ne nous tions pas quitts. J'embrasse chacun de vous,
Berthe, le cher Pi, nos amis, du meilleur de mon coeur.

                    CHARLES GOUNOD.


XV

          Le 25 dcembre 1870.

     Mon douard,

C'est un triste jour de l'an que celui que nous allons traverser si loin
les uns des autres, et spars depuis si longtemps! Plus de foyer,
l'loignement des siens, l'absence et la dispersion des amis, l'angoisse
de tout instant sur le sort, la sant, la vie de ceux qu'on aime, des
existences fauches par milliers, des carrires ananties, suspendues ou
entraves, des familles ruines, des provinces ravages, et au bout de
tout cela une solution encore inconnue: voil le bilan et le testament
de l'anne qui va mourir aprs avoir englouti tant de victimes et
rpandu tant de dsastres! Voil le rsultat _actuel_ du Progrs humain.
Si c'est aux fruits qu'on juge l'arbre, et si, comme cela est
incontestable, la valeur des causes doit se mesurer  celle des effets,
il faut reconnatre que, pour en arriver o nous sommes, la sagesse
humaine a d faire bien fausse route, et que cette raison, de
l'mancipation de laquelle nous sommes si jaloux, n'a pas de quoi se
montrer bien fire de son indpendance et de ses enseignements! Si tant
de malheurs ont pu nous instruire et nous ramener  la simplicit du
vrai, et au vrai de la simplicit, tout ne sera pas perdu, et quelque
chose de prcieux et de salutaire y aura t gagn, car tout se tient
ici-bas, les consquences du faux comme celles de la vrit; telle la
sve, tel le fruit.

Que va nous apporter 1871? Je ne le sais; mais il me semble que ce devra
tre, en bien ou en mal, une anne dcisive, non pas pour nous
seulement, mais pour l'Europe, pour ce qu'on nomme le monde civilis. Il
faut enfin savoir  quoi s'en tenir; il est temps que les nations soient
fixes sur ce qui doit les faire vivre ou mourir, les rendre fortes ou
faibles, leur donner la lumire ou l'ombre, les sauver des expdients
pour les asseoir sur des fondements solides et durables. Les sciences
font ainsi: la politique est une science; elle doit avoir sa base et ses
procds de construction... Enfin!... Mille tendresses d'Anna et de
grand'mre.

                    CHARLES GOUNOD.


XVI

               Jeudi, 16 mars 1871.

     Ma Berthe,

C'est seulement ce matin que nous recevons votre lettre du 13. Elle nous
afflige profondment: le dpart de notre chre mre, les motifs qui le
lui conseillent et mme le lui imposent, la pense de tout ce qu'elle va
revoir d'affligeant pour son coeur, l'espoir du de vous possder ici
quelque temps, tout cela va clore tristement un hiver si tristement
rempli!

Si l'engagement que j'ai contract pour le 1er mai ne me retenait 
Londres jusque-l, je serais parti ainsi qu'Anna et mes enfants, avec
notre mre. Le devoir, reprsent par quelques morceaux de pain 
gagner, m'enjoint de ne pas partir encore; mais la premire huitaine de
mai ne s'achvera pas sans que nous soyons en route pour aller vous
retrouver. Malgr l'accueil trs honorable et la situation artistique
que mes oeuvres m'ont faite ici, je sens que ce pays n'est pas ma
France: et comme je suis beaucoup plus humanitaire qu'autre chose, je
crois que ma nature et mes habitudes franaises sont trop ges pour se
plier  une transplantation. Je mourrai _Franais_ malgr tout. Ce n'est
qu' des temps encore loin de nous, qu'il sera donn de faire prdominer
dans l'homme la _patrie de la Terre_, sur la _terre de la Patrie_.

Je vous embrasse tous deux du fond du coeur.

                    CHARLES GOUNOD.


XVII

          Londres, 14 avril 1871.

     Cher ami,

Ta lettre du 12 m'arrive  l'instant, et je me mets de suite en devoir
d'y rpondre, dans l'espoir que celle-ci arrivera peut-tre  temps 
Versailles pour t'y recevoir  ta rentre dans la chre maison
fraternelle[18], et que tes deux frres pourront fter ton retour chacun
 leur faon, l'un par la paix de son jardin, l'autre par quelques
lignes venues d'outre-mer; l'un en t'ouvrant sa porte, l'autre en
t'ouvrant ses bras; tous deux en t'ouvrant leur coeur, o tu sais la
place que tu occupes!

Hlas! mon ami, mon cher frre, j'entends comme toi cet horrible canon
dont le grondement te navre et te dsespre  si juste titre! En suivant
pas  pas la marche des vnements et les diverses phases du conflit ou
plutt de la ptaudire qui les produit et qui les entretient, j'en
arrive  sentir tomber une  une, je ne dirai pas mes illusions (le nom
ne serait pas digne de la chose et n'en vaudrait pas le deuil!...) mais
mes esprances, au moins actuelles ou prochaines, sur l'avnement d'un
nouvel _tage_ dans la construction de cette maison morale qu'on appelle
_la Libert_, et qui est pourtant la seule habitation digne de la race
humaine.

Non, je le rpte, ce ne sont pas des illusions qui disparaissent: la
Libert n'est pas un rve; c'est une terre de Chanaan, une vritable
_Terre promise_. Mais, nous ne la verrons encore que de loin, comme les
Hbreux: pour y entrer, il faut que nous devenions le peuple de Dieu.
La Libert est aussi relle que le ciel: c'est un ciel sur la terre;
c'est une patrie des lus; mais il faut la mriter et la conqurir, non
par des tyrannies, mais par des dvouements; non en pillant, mais en
donnant; non en tuant, mais en faisant vivre moralement et
matriellement. Moralement surtout, car, lorsque la besogne morale sera
bien comprise, bien dtermine, la question matrielle ira de soi:
l'hygine de l'_homme_ d'abord; puis ensuite celle de la bte. C'est la
marche de la justice: c'est pourquoi c'est la marche logique.

Quand je repasse en moi-mme o nous ont conduits (jusqu' prsent, du
moins) toutes les gnrosits morales, tous les crdits de confiance
dont l'humanit politique et sociale a t l'objet jusqu' ce jour, je
ne puis m'empcher de reconnatre que l'homme a t trait en enfant
gt; je me demande si on n'a pas devanc, par une prodigalit
imprudente et tmraire, la distribution opportune et sage de tous ces
dons que l'_ge de majorit_ est seul capable de comprendre et
d'utiliser. Nous avons encore besoin de tuteurs; et, matre pour matre,
j'en aime mieux _un_ que _deux cent mille_: on peut se dlivrer d'un
tyran (la mort naturelle, ce qu'on appelle _la belle mort_, peut s'en
charger); mais une tyrannie collective, compacte, renaissant d'elle-mme
et s'alimentant sans cesse de ses victimes, dont elle se fait comme un
engrais perptuel, il est impossible que ce soit l le _plan_ sur lequel
Dieu a jet le mouvement humain.

Maintenant, si on voulait presser toutes les consquences de ceci, on
arriverait  cette conclusion: La Libert n'est que l'accomplissement
_volontaire_ et _conscient_ de la justice. Et comme la justice est
d'obir  des lois ternelles et immuables, il s'ensuit que, pour tre
_libre_, il faut tre _soumis_. Voil la _fin_ de tout argument et la
_base_ de toute vie... Je bavarderais longtemps l-dessus (et toi
aussi); mais, je ne dois pas oublier que ma lettre ne sera pas seule
sous cette enveloppe.

Je t'embrasse donc, toi et ta Berthe, de tout mon coeur.

   Ton frre,

                    CHARLES GOUNOD.

[18] Chez douard Dubufe.


XVIII

. S. A. I. LA PRINCESSE MATHILDE

          Mardi 6 janvier 1891.

     Chre princesse,

Permettez-moi de proposer un toast  votre sant,

Pour la premire fois nous avons l'honneur et la joie de vous voir
assise  notre table.

Si c'est un honneur de recevoir la princesse, c'est surtout un bonheur
de recevoir l'amie sre, constante et dvoue qui a su se crer et
retenir tant d'amis dont la fidlit fait votre loge plus encore que le
leur. Trop souvent, hlas! l'ingratitude des obligs se charge
d'entretenir la mmoire des bienfaiteurs.

Il n'en est pas ainsi chez nous, princesse; et puisque l'occasion s'en
prsente, permettez-moi de rappeler devant ceux qui le savent et
d'apprendre  ceux qui l'ignorent que si _le Mdecin malgr lui_, le
premier de mes ouvrages qui m'ait concili la faveur du public, a vu le
feu de la rampe, je le dois  votre entire et chaleureuse intervention
qui a fait tomber les obstacles suscits par le ministre d'tat et par
la Comdie-Franaise, et que vous avez mis le comble  nos bonnes
grces en acceptant la ddicace de cet ouvrage. Je suis sr que vous
avez moins de bijoux que de souvenirs de cette sorte, et qu' vos yeux
comme  ceux de vos amis, vos bienfaits sont la plus riche de vos
couronnes.

 la sant de la princesse Mathilde.

                    CHARLES GOUNOD.




DE L'ARTISTE

DANS

LA SOCIT MODERNE


L'extension prodigieuse que la vie moderne a donne aux relations
sociales a eu sur l'existence et les oeuvres de l'artiste une influence
considrable et, si je ne me trompe, plutt funeste que salutaire.

Jadis,--et ce jadis n'est pas encore si loin de nous,--un artiste, non
moins qu'un savant, tait, et  juste titre, considr comme appartenant
 l'une des grandes corporations d'ouvriers de la pense; on voyait en
lui une sorte de reclus dont la cellule tait inviolable et sacre; on
se faisait scrupule de l'arracher au silence et au recueillement sans
lesquels il est bien difficile, sinon impossible, de concevoir et de
produire des oeuvres robustes, victorieuses du temps, ce juge redoutable
qui n'pargne pas ce qui se fait sans lui.

Aujourd'hui, l'artiste ne s'appartient plus: il est  tout le monde; il
est plus qu'une cible, il est une proie. Sa vie personnelle et
productive est presque tout entire absorbe, confisque, gaspille par
les prtendues obligations de la vie sociale qui l'touffent peu  peu
dans le rseau de ces devoirs factices et striles dont se composent
tant d'existences dpourvues d'un but srieux et d'un mobile suprieur.
En un mot, il est dvor par le monde.

Or, qu'est-ce que le monde? C'est la collection des gens qui ont peur de
s'ennuyer, et qui ne songent  sortir d'eux-mmes que par crainte de se
trouver en face d'eux-mmes.

Lorsqu'on se prend  faire le dcompte des heures prleves sur le
travail d'un artiste par la quantit toujours croissante des menues
rquisitions qui se disputent et s'arrachent l'emploi de ses journes,
on se demande par quel supplment d'activit, par quel effort de
concentration, il peut trouver le temps d'accomplir son premier devoir,
celui de faire honneur  la carrire qu'il a choisie et  laquelle
appartiennent le meilleur de ses forces et le plus pur de ses facults.

Il faut bien l'avouer, en faisant tomber devant l'artiste des barrires
qu'une indiffrence ddaigneuse, plus encore peut-tre qu'une discrtion
intelligente, avait longtemps leves devant lui, la socit moderne lui
a caus un prjudice que ne saurait compenser aucun des attraits dont
elle dispose.

Molire, qui a sond d'un regard si profond et dessin d'une main si
ferme tous les travers de la vie humaine, adressait, sous ce rapport, au
grand ministre Colbert, des rflexions pleines de la plus haute sagesse
et de la plus saine philosophie:

    L'tude et la visite ont leurs talents  part.
    Qui se donne  la cour se drobe  son art;
    Un esprit partag rarement s'y consomme,
    Et les emplois de feu demandent tout un homme.

Qu'on imagine ce qui peut sortir d'un esprit incessamment cartel par
des soires mondaines, par des dners en ville, par des convocations
perptuelles  des runions de toute sorte, par l'assaut d'une
correspondance dont l'importunit ne lui laisse pas un instant de rpit
et dont les coupables ne songent gure  se dire: Mais voil un homme 
qui je vole son temps, sa pense, sa vie; enfin par ces mille petites
tyrannies dont est faite la grande tyrannie de l'indiscrtion publique!

Et les visiteurs, cette foule d'inoccups et de curieux qui assigent
votre porte du matin au soir! On me dira: C'est votre faute; vous
n'avez qu' fermer votre porte.  merveille; mais alors, voici venir
les lettres de recommandation, auxquelles il est souvent fort difficile
de refuser le service qu'elles vous demandent; en prsence de quoi, on
se rsigne!... et voil le visiteur introduit.

--Pardon, monsieur, je vous drange!...

--Mais... oui, monsieur.

--Alors, excusez-moi; je me retire; je reviendrai une autre fois...

--Oh! non!...

--Mais... quand peut-on vous voir sans vous dranger?

--Monsieur, on me drange toujours, quand j'y suis.

--Vraiment? vous tes donc toujours trs occup?

--Toujours, quand on ne me drange pas.

--Oh! que je suis donc fch!... Mais je ne vous prendrai que quelques
minutes...

--Mon Dieu, monsieur, c'est plus qu'il n'en faut pour dcapiter un
homme, voire mme une ide; mais enfin puisque vous voil, parlez.

C'est ainsi que les choses se passent journellement. Et je ne prends ici
que l'artiste en gnral. Mais il y a une certaine catgorie d'artistes
qui est, sous ce rapport, tout  fait privilgie; j'en puis parler en
connaissance de cause; c'est celle des musiciens.

Le peintre, le statuaire, abritent aisment leur journe de travail sous
une consigne implacable: la sance du modle; et encore peuvent-ils, 
la rigueur, continuer  tenir le pinceau ou l'bauchoir en prsence des
visiteurs. Mais le musicien!... Oh! le musicien, c'est bien diffrent.
Comme il peut travailler pendant le jour, on lui prend ses soires pour
l'amusement des salons; et comme il peut travailler le soir, on lui
dpense, on lui miette ses journes sans le moindre scrupule.
D'ailleurs, c'est si facile, la composition musicale! cela n'exige aucun
travail! cela vient tout seul, d'inspiration.

On ne se figure pas le nombre incalculable des sollicitations
indiscrtes auxquelles un musicien est quotidiennement en butte. Tout ce
qu'il y a de jeunes pianistes, violonistes, vocalistes, compositeurs,
rimeurs (lyriques ou non lyriques), de professeurs, d'inventeurs de
mthodes, thories, systmes quelconques, de fondateurs de priodiques
qui vous perscutent de leurs offres d'abonnement,--sans compter les
demandes d'autographes, de photographies, les envois d'albums et
d'ventails, et mille autres choses encore,--tout cela constitue cette
pouvantable obsession qui fait du musicien une sorte de _proprit
nationale_ ouverte au public  toute heure du jour.

En un mot, ce n'est plus notre maison qui est dans la rue, c'est la rue
qui traverse notre maison; la vie est livre en pture aux oisifs, aux
curieux, aux ennuys, et jusqu'aux _reporters_ de tout genre qui
pntrent dans nos intrieurs pour initier le public, non seulement 
l'intimit de nos entretiens confidentiels, mais encore  la couleur de
nos robes de chambre ou de nos vestons de travail.

Eh bien! cela est mauvais et malsain. Cette prcieuse et dlicate pudeur
de conscience, qui ne s'entretient que par le recueillement, se
dcolore et se fane, chaque jour davantage, au contact de cette
perptuelle cohue, d'o l'on ne rapporte plus qu'une activit
superficielle, haletante, fivreuse, qui s'agite convulsivement sur les
ruines d'un quilibre  jamais rompu. Adieu les heures de calme, de
lumineuse srnit qui seules permettent de voir et d'entendre au fond
de soi-mme; peu  peu dlaiss pour l'agitation du dehors, le
sanctuaire auguste de l'motion et de la pense n'est bientt plus qu'un
cachot sombre et sourd, dans lequel on meurt d'ennui faute d'y pouvoir
vivre de silence.

Si, du moins, le temps qu'on donne tait toujours utilement donn! Si on
ne se dpensait que pour des tres capables! Si on n'encourageait que
des tres courageux! Mais que de peines perdues! Que de conversations
creuses! Que de non-valeurs qui flottent  la surface de cet ocan de
relations sans y apporter rien, sans en retirer rien!

En somme, la plaie vritable, la plaie par excellence, ce sont les gens
qui _s'ennuient_, et qui, de peur que le temps ne les tue, viennent tuer
celui des autres.

S'ennuyer! tre son propre ennui! S'ingnier, par tous les moyens
imaginables,  s'enfuir de soi-mme! Y a-t-il, au monde, un dnment
comparable  celui-l, et quelle compensation  ce qu'on leur donne
peut-on attendre des gens qui s'ennuient?

Il y a une quantit d'opinions courantes dont on se donne rarement la
peine de vrifier le contenu et qui forment le vaste patrimoine des
absurdits admises. L'une d'elles consiste  croire, ou plutt 
persuader que la sympathie et la protection du monde sont ncessaires
pour _arriver_.

Il faut vraiment avoir bien peu ressenti la vivifiante atmosphre d'une
fidle conviction pour cder  une illusion pareille ou pour y demeurer.

La protection du monde! Mais elle n'est pas seulement incertaine; elle
est ce qu'il y a de plus inconstant, de plus versatile; et ce qui est
encore plus assur, c'est qu'il ne l'offre, d'ordinaire, qu' ceux qui
n'en ont plus besoin,  l'exemple de ces courtisans qui, dans un opra
clbre, accablent de leurs offres de services un jeune seigneur devenu
en un instant l'objet de faveurs royales.

Ah! quand l'_existence_ a pris la place de la _vie_, doit-on s'tonner
que le _paratre_ prenne la place de l'_tre_, et le _savoir-faire_
celle du _savoir_?

Ds que le Dieu cach, le Dieu dont le rgne est au dedans de nous, ds
que Celui-l est absent, il faut bien se fabriquer des idoles. De l,
tant d'artistes proccups de se rpandre, de se montrer partout, de
s'appuyer sur ce bton fragile de la rclame dont les dbris jonchent la
pnible route de tant d'mes sans ferveur et de tant d'ambitions
vulgaires.

Il n'y a qu'une protection dont il faille se mettre en peine, parce que
c'est la seule qui en vaille la peine, c'est celle de l'absolue
sincrit en face de soi-mme; c'est de placer l'oeuvre extrieure sous
la garde de l'oeuvre vcue, la parole sous la garde de la pense. Peu
importe, aprs cela, le conflit des jugements pour ou contre. Les
oeuvres ne communiquent que la somme de chaleur qui les a fait clore et
qu'elles conservent toujours; mais il faut le temps d'allumer son feu et
de l'entretenir. C'est pour cela qu'un compositeur illustre avait mis
sur sa porte cette inscription significative: Ceux qui viennent me voir
me font honneur, ceux qui ne viennent pas me font plaisir. En d'autres
termes: Je n'y suis jamais.

Voici une autre banalit, galement accueillie avec faveur, et dont le
clich fournit un tirage considrable:

--Vous vous tuerez! vous travaillez trop! il faut vous reposer; venez
donc nous voir; cela vous fera du bien, cela vous distraira!...

Cela me distraira! H! c'est justement ce dont je me plains et ce dont
on ne se charge que trop!... _Se distraire_,  un moment donn,
librement choisi,  la bonne heure; mais _tre distrait_,  contretemps,
c'est tre dsorient, dracin.

Le travail, une fatigue! le travail, un danger! Ah! qu'il faut peu le
connatre pour lui faire une pareille injure! Non, le travail n'a ni
cette ingratitude ni cette cruaut; il rend au centuple les forces
qu'on lui consacre, et, au rebours des oprations financires, c'est ici
le revenu qui rapporte le capital.

S'il est au monde un travailleur occup sans relche,--et Dieu sait de
combien de faons,--c'est assurment le coeur: de la rgularit
permanente de ses battements dpend celle de notre respiration, ainsi
que la circulation de ce sang qui charrie et distribue  chaque organe,
avec un discernement si merveilleux, les divers lments ncessaires 
l'entretien de leurs fonctions; et tout ce magnifique ensemble se
droule jusque pendant notre sommeil, sans un moment de trve.

Que dirait le coeur, si on lui conseillait,  lui aussi, de ne pas
travailler tant que cela, de prendre un peu de repos, de se distraire,
enfin?

Or le travail est  la vie de l'esprit ce que le coeur est  la vie du
corps; c'est la nutrition, la circulation et la respiration de
l'intelligence.

Comme toutes les espces de gymnastique, il n'est une fatigue que pour
ceux qui n'y sont point exercs. On a prsent le travail comme un
chtiment et une peine; il est une batitude et une sant. Voyez une
terre cultive et fertile auprs d'une terre en friche, et dites si
l'aspect de la joie et du bonheur n'est pas du ct de la culture et de
l'abondance.

Non, ce n'est pas le travail qui tue, c'est la strilit; la fcondit,
voil la jeunesse et la vie.

Je ne voudrais pas, cependant, que l'on me crt tellement quinteux,
chagrin, misanthrope, que de considrer l'artiste comme une sorte de
loup-garou. Assurment, et je le reconnais sans peine, en largissant
ainsi le cercle des relations, la socit moderne a multipli pour
l'artiste les occasions de contact entre les diffrentes classes
sociales et de rencontres souvent charmantes, parfois mme fort utiles.
Mais, encore un coup, qu'est-ce que cela, au prix de ces heures de
tranquillit dlicieuse, j'allais dire d'esprance divine, pendant
lesquelles on attend--et d'une attente moins qu'on ne croit sujette 
dception--la visite d'une motion vraie ou d'une vrit mouvante?
Qu'est-ce que tout l'clat du dehors compar  la lumire intime,
sereine et chaude de ce cher Idal qu'on poursuit toujours sans jamais
l'atteindre, mais qui nous attire jusqu' nous faire croire que c'est
lui qui nous aime, bien plus encore que nous ne l'aimons? Ds lors, ne
devine-t-on pas quelle preuve on inflige  un malheureux qu'on fait
sortir d'un temple pour le conduire dans un palais, ft-il cent fois
plus brillant que ceux des Mille et une Nuits?...

Chacun se rappelle le mot clbre d'un de nos plus grands potes:

    Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre.

Il ne s'agit pas, en effet, que tous les verres soient de mme grandeur;
l'essentiel est qu'ils soient toujours pleins. Un nain, tout couvert
d'or, se trouverait aussi bien partag qu'un gant, si, pour tous deux,
le bonheur suprme consistait  tre tout couvert d'or. C'est
l'ingnieuse comparaison imagine par saint Franois de Sales au sujet
des lus, pour expliquer l'galit du bonheur dans l'ingalit de la
gloire; comparaison si fine et si juste qu'on peut l'appliquer  tous
les degrs de la vie et  toutes les formes de la perfection.

Il n'est pas donn  chacun d'tre un de ces fleuves majestueux dont les
eaux rpandent partout la fertilit sur leur passage; mais le plus
humble ruisseau, si l'onde en est pure et limpide, reflte le ciel aussi
bien que les plus vastes rivires et que les profondeurs de l'Ocan.

Je le conduirai dans la solitude, et l je parlerai  son coeur, dit
un prophte hbreu.

L'excellent auteur de l'_Imitation_ exprime ainsi la mme pense:
L'habitude de la retraite en augmente le charme.

--Enfin, dit-on encore avec un air gracieux, que voulez-vous? ce sont
les inconvnients de la clbrit!...

Autre formule dont il serait grand temps de faire justice: car, en
conscience, tre dvor parce qu'on n'est plus ignor, voil qui est un
bnfice mdiocrement enviable.

On ne saurait assez le redire: ce n'est pas la _personne_ de l'artiste
qui appartient au monde; ce sont ses _oeuvres_: or, point d'oeuvres
fortes, homognes, durables, avec un travail constamment interrompu et
morcel. Que le monde se pntre donc de ce dernier conseil adress par
Molire  l'illustre ministre de qui je parlais tout  l'heure:

    Souffre que, dans leur art, s'avanant chaque jour,
    Par leurs ouvrages seuls ils te fassent la cour.

Une trop large part accorde aux relations sociales expose encore
l'artiste  un autre danger duquel il n'est peut-tre pas inutile de
dire deux mots.

 force d'entendre bourdonner autour de lui tant d'opinions diverses,
d'loges, de critiques, d'engouements pour telles productions en vogue,
l'artiste en arrive insensiblement  douter de lui, de sa nature, des
dictes de son motion personnelle, qui lui indiquait la route  suivre,
et il finit par se sentir dans un ddale inextricable; la voix de son
guide intrieur disparat dans le bruit de ce tourbillon, et c'est aux
caprices d'une faveur inconstante comme la mode qu'il mendie vainement
le point d'appui qu'elle ne peut donner. On dit: Qui n'entend qu'une
cloche n'entend qu'un son. Cela dpend du mtal et de la fonte de la
cloche, qui, lorsqu'elle est parfaite, donne une admirable srie de
vibrations harmoniques. Mais entendre  la fois toutes les cloches,
quelle horrible cacophonie!

Lorsque, par un de ces temps d'orage qui rendent la respiration pnible
et oppresse, nous disons qu'il fait lourd, nous employons un terme
inexact; il fait, au contraire, trs lger: ce que nous appelons
pesanteur n'est qu'une rarfaction, un dficit de la quantit d'air dont
nous avons besoin pour respirer librement.

Il en est de mme de l'atmosphre intellectuelle. Le savant, l'artiste,
le pote et bien d'autres encore ont, eux aussi, leur atmosphre
spciale, et, par consquent, leurs conditions spciales de respiration
et d'asphyxie: gardons-nous de les enlever  l'lment qui les fait
vivre, et de les touffer sous ce que Joseph de Maistre a si justement
appel l'horrible poids du rien.

Oh! je le sais et je le confesse; l'artiste est un tre  part,
singulier, anormal, bizarre: c'est un original. D'accord. S'il en fait
souffrir, il en souffre aussi, et souvent beaucoup plus qu'on ne croit.
Mais, aprs tout, c'est peut-tre  ce qu'il est qu'il faut s'en prendre
de ce qui lui manque, comme, peut-tre aussi, est-ce un peu  ce qui lui
manque qu'il doit ce qu'il vaut. Prenons-le donc pour ce qu'il est,
laissons-le tre tel qu'il est; c'est le seul moyen de le laisser
_devenir_ tout ce qu'il _peut tre_.




L'ACADMIE DE FRANCE

 ROME[19]

[19] Janvier 1882.


Au moment o, sous le masque d'un soi-disant _naturalisme_ dans l'art,
on s'efforce de jeter la dfaveur sur cette noble et gnreuse
institution de l'Acadmie de France  Rome, il m'a sembl que c'tait un
devoir de protester contre des tendances dissolvantes qui, si elles
pouvaient aspirer  l'honneur de s'appeler des doctrines, n'iraient 
rien moins qu' l'oblitration du sens lev des Beaux-Arts, et qui,
d'ailleurs, ne reposent que sur les arguments les plus creux et les plus
frivoles.

Les avocats de ce qu'on nomme l'Art moderne (comme si l'art vritable
n'tait pas de tous les temps) s'attaquent  l'cole de Rome d'une
manire absolue, et leur _ultimatum_ est qu'il faut, au plus vite, raser
la villa Mdicis comme un foyer d'infection artistique. C'est l le
_delenda Carthago_ de la secte anti-romaine.

Je n'entreprendrai pas ici une plaidoirie _ex professo_ en faveur des
peintres, sculpteurs, architectes et graveurs que l'tat envoie, chaque
anne,  Rome, pour leur assurer, en retour des esprances qu'ils ont
fait concevoir, le commerce assidu et gratuit de ces immortels docteurs
qu'on nomme les matres. Je me bornerai, moi musicien,  ce qui
concerne les intrts des musiciens compositeurs. Aussi bien, est-ce
surtout pour eux que l'on affecte de regarder comme parfaitement inutile
et insignifiant le sjour  Rome. Mais la cause de l'art tant la mme
pour tous les arts, ce que j'aurai  dire au sujet des musiciens
s'appliquera de soi-mme aux autres artistes.

Ce qui me frappe tout d'abord, c'est que cet acharnement contre l'cole
de Rome n'est, lui-mme, que la consquence d'un voeu plus ou moins
franchement formul, et qui rsume  peu prs,  lui seul, tout le
programme de l'opposition. Ce voeu, le voici: Plus de professeurs! Il
faut voler de ses propres ailes! C'est l, sans doute, ce qu'on entend
par l'art moderne.

Ainsi, plus d'ducation; plus de notions acquises et transmissibles,
c'est--dire plus de capital, partant plus de patrimoine ni d'hritage;
plus de pass, partant plus de traditions, plus de paternit
intellectuelle; nous voici en pleine gnration spontane,--car il n'y
a pas de milieu: ou l'enseignement ou la science infuse.

Et remarquez bien que ceux qui prnent ce systme sont justement ceux-l
mmes qui parlent,  tout propos, de l'_cole de l'avenir_! L'avenir!
Eh! de quel droit l'invoquez-vous donc, vous qui, demain, serez devenus,
pour lui, ce pass dont vous ne voulez pas?

Merveilleuse contradiction de l'absurde, ce royaume divis au dedans de
lui-mme! Qu'on me montre un emploi quelconque des facults humaines,
un seul, qui repose sur une semblable thorie! Est-ce le droit? Est-ce
la physique, la chimie, l'astronomie, la mcanique? Est-ce que l'homme
n'est pas un tre _enseign_? Est-ce qu'il ne vit pas, en tout, sur un
capital de notions amasses? Est-ce qu'on ne lui apprend pas  lire, 
crire,  marcher,  monter  cheval,  manier les armes,  jouer d'un
instrument quelconque? Est-ce que tout n'a pas sa _gymnastique_
spciale? Or, qu'est-ce qu'une cole, sinon un gymnase?

H bien! soit, dit-on; soit, pour tout ce qui est _science_ ou _mtier_;
mais le gnie? Le gnie ne s'enseigne pas; on en a ou on n'en a pas, et
il n'est au pouvoir de personne de le donner  qui n'en a pas, non plus
que de le retirer  qui en a.

D'accord, et cela est incontestable; mais ce qui ne l'est pas moins,
c'est que, selon le mot d'un grand artiste[20] qui avait qualit pour en
parler, _il n'y a pas d'art sans science_.

[20] Ingres.

Non, certes, personne ne communique le gnie, qui est incommunicable,
parce qu'il est un _don_ essentiellement personnel: mais ce qui est
communicable, transmissible, c'est le langage au moyen duquel se meut et
s'exprime le gnie, et sans la possession duquel il n'est qu'un _muet_
ou un _impotent_. Est-ce que Raphal, Mozart, Beethoven, n'taient pas
des hommes de gnie? Se sont-ils crus, pour cela, autoriss  rejeter
ddaigneusement le magistre traditionnel qui non seulement les initiait
 la _pratique_ de leur art, mais encore leur montrait la _route_ propre
 les y mener srement, leur pargnant ainsi une perte de temps
considrable  la recherche d'une certitude dont des sicles
d'expriences leur garantissaient le dpt? Vraiment, c'est se moquer du
sens commun que de prtendre ainsi dtrner l'histoire  coups de
paralogismes! Autant vaut dire que l'orateur et l'crivain n'ont besoin
d'apprendre ni leur langue, ni la syntaxe, ni le dictionnaire.

Thophile Gautier le disait avec raison: Si j'cris mieux que beaucoup
d'autres, c'est que _j'ai appris mon mtier_, et que j'ai un plus grand
nombre de mots  mes ordres. Mais, poursuit l'objection, quantit
d'artistes minents n'ont pas t pensionnaire de l'cole de Rome.

Cela est vrai, et je m'empresse d'ajouter (ce dont, au reste,
l'opposition a peu de mrite  se targuer si haut) que, pour avoir t
pensionnaire de l'cole de Rome, on n'en revient pas ncessairement un
homme suprieur. Mais que faut-il en conclure? Que Rome n'a pas fait le
miracle de donner ce que la nature avait refus? C'est vident, et ce
serait par trop commode d'avoir du gnie au prix d'un voyage que tout le
monde peut faire. Mais ce n'est pas l du tout ce dont il s'agit. Il
s'agit de savoir si, tant donn une organisation d'artiste, Rome
n'exerce pas sur cette organisation une influence incontestable et
incomparable sous le rapport de l'lvation de la pense et du
dveloppement artistique.

Cette considration m'amne  examiner l'utilit du sjour  Rome pour
les musiciens compositeurs.

Passe encore, dit-on, d'envoyer en Italie des peintres, des sculpteurs,
des architectes, des graveurs; ils trouvent l une collection
considrable de chefs-d'oeuvre qui peuvent du moins les intresser en
raison de l'art spcial auquel ils appartiennent. Mais un musicien! Que
va-t-il faire  Rome? Quelle musique y entendre? Quel bnfice en
retirer pour _son art_?

Il faut, en vrit, que ceux qui produisent de pareilles objections
aient bien peu rflchi  ce que c'est qu'un artiste. Croit-on donc que
l'artiste soit tout entier dans la seule _technique_ de son art? Comme
si le _mtier_, dans l'_art_, tait _tout_! Comme si l'on ne pouvait pas
tre un _praticien_ habile et un artiste vulgaire! un rhteur consomm
en mme temps qu'un crivain sans style ou un orateur sans flamme! Eh
quoi! l'loquence et la virtuosit ne sont qu'une seule et mme chose?
Il n'y a nulle diffrence entre l'homme et l'instrument? On oublie donc
que, sous l'_artisan_, il y a l'_artiste_, c'est--dire l'_homme_, et
que c'est lui qu'il faut atteindre, clairer, transporter, transfigurer
enfin, jusqu' lui faire aimer perdument cette incorruptible beaut qui
fait, non pas le succs d'un moment, mais l'empire sans fin de ces
chefs-d'oeuvre qui resteront les flambeaux et les guides de l'Humanit
en fait d'art, depuis l'Antiquit jusqu' la Renaissance, et jusqu' nos
jours, et aprs nous, et toujours!

Ignore-t-on, ou feint-on d'ignorer les lois immuables de nutrition et
d'assimilation qui rgissent le dveloppement et le perfectionnement de
tout organisme? Mais si le musicien n'a besoin que de musique pour se
dvelopper et se perfectionner, je ne demanderai plus seulement pourquoi
on l'envoie  Rome, o il n'a que faire d'aller contempler les fresques
de Raphal et de Michel-Ange au Vatican, cette colline qui garde tous
les oracles! Je demanderai  quoi lui sert de lire Homre, Virgile,
Tacite, Juvnal, Dante et Shakespeare, Molire et La Fontaine, Bossuet
et Pascal, en un mot tous les grands nourriciers de la forme et de la
pense humaines?  quoi bon tout cela? Ce n'est pas de la musique...

Non, sans doute; mais c'est de l'art, aussi moderne qu'ancien, de l'art
immortel et universel, et c'est de cet art-l que l'artiste--non
l'artisan--doit faire sa nourriture, sa sant, sa force et sa vie.

Qu'est-ce donc, aprs tout, que ce prtendu _naturalisme_ dans l'art?
J'avoue que je serais bien aise d'tre difi sur le sens qu'on attache
 ce mot, dont on semble faire le drapeau d'un grief et la revendication
d'un droit mconnu par le despotisme de la routine.

Veut-on dire que, dans les arts, il faut, avant tout, s'appuyer sur la
nature, la prendre pour point de dpart? En ce sens, tous les matres
sont d'accord. Mais l'art ne doit pas en rester l; et Raphal qui, je
suppose, connaissait bien la nature, n'a-t-il pas donn de l'art cette
dfinition aussi admirable que trop peu mdite: L'art ne consiste pas
 faire les choses comme la nature les _fait_, mais comme elle _devrait
les faire_! Paroles sublimes qui disent clairement que l'art est,
par-dessus tout, un choix, une prfrence, une vritable _slection_, ce
qui suppose une initiation de l'entendement  un critrium particulier
d'apprciation.

Si la nature est tout et l'ducation rien, si la foule en sait aussi
long que les matres, comment donc le Temps fait-il constamment justice
de ces jugements phmres qui ont accueilli, les uns avec transport
tant d'oeuvres bientt oublies, les autres avec ddain tant de
chefs-d'oeuvre acclams, depuis, par l'admiration de l'infaillible
postrit?

Que la foule soit juge, peut-tre, en matire de _drame_, je l'accorde;
et encore, cet aveu serait-il susceptible de bien des restrictions, si
l'on songe  la quantit prodigieuse d'oeuvres qui ont passionn nos
pres et qui nous laissent aujourd'hui assez indiffrents. Mais,
abstraction faite de ces revirements de la popularit, il s'en faut bien
que l'art ne soit que dans le _drame_! Il n'y a pas l'ombre d'analogie
entre les secousses violentes provoques par un coup de thtre
saisissant, et les jouissances sereines et nobles que procure une oeuvre
d'un art exquis et consomm: nul ne s'avisera d'tablir un parallle
entre les motions produites par un mlodrame du boulevard et celles
qu'veillent les frises du Parthnon ou la _Dispute du Saint-Sacrement_.
Il y a l tout l'abme qui spare le domaine des sensations de celui de
l'intelligence.

Que dire, enfin, des incalculables bienfaits de cette retraite et de
cette scurit loin des bruits fivreux et des constantes proccupations
de chaque jour? Que dire de ce silence o l'on apprend  couter ce qui
se passe au fond de soi-mme? Que dire de ces solitudes profondes, de
ces horizons dont les lignes majestueuses semblent conserver le magique
pouvoir de ravir la pense jusqu' la hauteur des grands vnements dont
ils furent les tmoins? Et ce Tibre, dont les eaux svres gardent, avec
la terreur des forfaits qu'elles ont engloutis, la tranquillit de cette
campagne romaine au sein de laquelle elles se droulent!

Et Rome elle-mme, elle seule, cette triple Rome dont le front a reu de
la main des sicles la tiare auguste que porte son Pontife Suprme, et
d'o rayonne, sur le monde, la lumire sans dclin de l'ternelle
Vrit! Quel niveau! quel diapason! quel milieu pour qui sait se
recueillir!

Ah! que l'on ne vienne plus agiter devant nous ces mots quivoques et
sonores de _naturalisme_, de _ralisme_ et autres semblables. Oui, l'Art
c'est la Nature, _d'abord_; mais la Nature vrifie, contrle, pese,
en un mot _juge_ au tribunal d'un discernement qui l'analyse et d'une
raison qui la rectifie et la restaure: l'Art est une rparation des
dfaillances et des oublis du Rel; c'est l'immortalisation des choses
mortelles par une limination clairvoyante et non par un culte servile
et aveugle de leurs cts dfectueux et prissables. Conservons-la donc
 tout prix, envers et contre tout, cette belle cole de Rome dont les
archives portent des noms comme ceux de David, d'Ingres, de Flandrin, de
Regnault, de Duret, d'Hrold, d'Halvy, de Berlioz, de Bizet, qui ne
sont pas, que je sache, pour autoriser la piti hautaine dont on essaie
de fltrir une dynastie dj plus que sculaire. Dfendons de toutes nos
forces cet asile sacr qui abrite la croissance de l'artiste loin de
l'obsession prmature des besoins de la vie, et le prmunit,  la fois,
contre les suggestions du mercantilisme et contre les vulgaires
triomphes d'une popularit sans noblesse et sans lendemain.




LA NATURE ET L'ART[21]


Messieurs,

Les transformations successives dont la terre a t le thtre et dont
se compose son histoire, j'allais presque dire son ducation, depuis le
moment o elle s'est dtache de la nbuleuse solaire pour occuper une
place distincte dans l'espace, sont comme autant de chapitres de cette
grande loi du progrs, de ce perptuel _devenir_ qui semble diriger
vers une finalit mystrieuse le mouvement de la cration, et dont les
phases diverses ont pu tre ramenes aux trois aspects gnraux qui ont
reu le nom de _rgnes_, et qui dsignent les trois manifestations les
plus tranches de la vie sur le globe.

Cependant, tout n'tait pas dit encore, et l'histoire de la terre ne
devait point s'arrter  ces trois premires formes de la vie. Un
quatrime rgne, le rgne humain,--puisque la science mme m'autorise 
l'appeler ainsi,--allait prendre possession de ce domaine qui
s'ignorait.

L'norme travail d'volution, le prodigieux effort d'enfantement 
travers lequel se droule le plan de la pense cratrice, l'homme allait
le reprendre au point o l'avaient amen ses devanciers, et le conduire,
en exerant de plus nobles fonctions, vers de plus hautes destines.
Cette loi de la vie, dont les cratures n'avaient t, jusqu' lui, que
des dpositaires plus ou moins passifs mais irresponsables, l'homme
allait en devenir le _confident_, lev au suprme honneur d'accomplir
volontairement sa loi connue, honneur qui constitue la notion mme de la
libert, et qui, d'emble, transforme l'activit instinctive en activit
rationnelle et consciente.

En un mot, la moralit ou dtermination du bien, la science ou
dtermination du vrai, l'art ou dtermination du beau, voil ce dont
manquait la terre avant l'homme, et ce dont il tait rserv  l'homme
de la doter et de l'embellir comme pontife de la raison et de l'amour
dans ce temple dsormais consacr au culte du bien, du vrai et du beau.

Ainsi envisag, qu'est-ce donc que l'artiste? Quelle est sa fonction
vis--vis des donnes et, si je puis ainsi parler, de la mise de fonds
de la nature?

La sublime fonction de l'homme, c'est d'tre positivement, et  la
lettre, _un nouveau crateur de la terre_. C'est lui qui, en tout, est
charg de la _faire_ ce qu'elle doit _devenir_. Non seulement par la
culture matrielle, mais par la culture intellectuelle et morale,
c'est--dire par la justice, l'amour, la science, les arts, l'industrie,
la terre ne s'achve, ne se conclut que par l'homme  qui elle a t
confie pour qu'il la _mt en oeuvre_, _ut operatur terram_, selon le
vieux texte sacr de la Gense.

L'artiste n'est donc pas simplement une sorte d'appareil mcanique sur
lequel se rflchit ou s'imprime l'image des objets extrieurs et
sensibles; c'est une lyre vivante et consciente que le contact de la
nature rvle  elle-mme et fait vibrer; et c'est prcisment cette
vibration qui est l'indice de la vocation artistique et la cause
premire de l'oeuvre d'art.

Toute oeuvre d'art doit clore sous la lumire personnelle de la
sensibilit, pour se consommer dans la lumire impersonnelle de la
raison. L'art, c'est la ralit concrte et sensible fconde jusqu'au
beau par cette autre ralit, abstraite et intelligible, que l'artiste
porte en lui-mme et qui est son _idal_, c'est--dire cette rvlation
intrieure, ce tribunal suprme, cette vision toujours croissante du
terme final vers lequel il tend de toute l'ardeur de son tre.

S'il tait possible de saisir directement l'idal, de le contempler face
 face dans la vision complte de sa ralit, il n'y aurait plus qu' le
copier pour le reproduire, ce qui reviendrait  un vritable ralisme,
suprieur assurment, mais dfinitif et qui, du mme coup, supprimerait
chez l'artiste les deux facteurs de son oeuvre, la fonction personnelle
qui constitue son _originalit_, et la fonction esthtique qui constitue
sa _rationalit_.

Telle n'est pas la position de l'idal vis--vis de l'oeuvre d'art.
L'idal n'est reproductible d'aucune faon adquate; il est un ple
d'attraction, une force motrice, on le _sent_, on le _subit_; c'est
l'excelsior indfini, le desideratum imprieux dans l'ordre du beau,
et la persistance de son tmoignage intime est la garantie mme de son
insaisissable ralit. Dgager du rel infrieur et imparfait la notion
qui dtermine et mesure le degr de conformit ou de dsaccord de ce
rel dans la nature avec sa loi dans la raison, telle est la fonction
suprieure de l'artiste; et ce contrle du rel dans la nature par sa
loi dans la raison est ce qu'on nomme l'esthtique. L'esthtique est
la rationalit du beau.

Dans l'art, comme en tout, le rle de la raison est de faire quilibre
 la passion; c'est pourquoi les oeuvres d'un ordre tout  fait
suprieur sont empreintes de ce caractre de tranquillit qui est le
signe de la vraie force, matresse de son art jusqu' le gourmander.

Dans cette collaboration de l'artiste avec la nature, c'est, nous
l'avons vu, l'motion personnelle qui donne  l'oeuvre d'art son
caractre d'_originalit_.

On confond souvent l'originalit avec l'tranget ou bizarrerie; ce sont
pourtant choses absolument dissemblables. La bizarrerie est un mtal
anormal, maladif; c'est une forme mitige de l'alination mentale et qui
rentre dans la classe des cas pathologiques: c'est, comme l'exprime fort
bien son synonyme l'excentricit, une dviation par la tangente.

L'originalit, tout au contraire, est le rayon distinct qui rattache
l'individu au centre commun des esprits. L'oeuvre d'art tant le
produit d'une mre commune qui est la nature et d'un pre distinct qui
est l'artiste, l'originalit n'est pas autre chose qu'une dclaration de
paternit; c'est le nom propre associ au nom de famille; c'est le
passeport de l'individu rgularis par la communaut.

Toutefois, l'oeuvre de l'artiste ne consiste pas uniquement dans
l'expression de sa personne, ce qui en est la marque distinctive, il est
vrai, la physionomie propre, mais, aussi et par cela mme, la limite. En
effet, si, par la sensibilit, l'artiste se trouve en contact avec les
donnes de la nature, il entre, par la raison, en contact avec l'idal,
en vertu de cette loi de transfiguration qui doit s'appliquer  toutes
les ralits qui _existent_, pour les rapprocher, de plus en plus, des
ralits qui _sont_, autrement dit, de leur prototype parfait.

Qu'on me permette de citer un mot qui me semble fournir sinon une
preuve, du moins une formule assez frappante des considrations qui
prcdent.

Sainte Thrse, cette femme minente que l'clat de ses lumires a fait
placer au nombre et au rang des plus illustres docteurs de l'glise,
disait qu'elle ne se rappelait pas avoir jamais entendu un mauvais
sermon. Ds qu'elle le dit, je ne demande pas mieux que de l'en croire.
Il faut, nanmoins, convenir que, si la grande sainte ne s'est point
fait illusion, il y a eu l, en faveur de son temps ou, tout au moins,
de sa personne, une grce tout  fait spciale et qui n'est certes pas
une des moindres que Dieu puisse accorder  ses fidles.

Quoi qu'il en soit, et sans vouloir aucunement rvoquer en doute la
sincrit d'un pareil tmoignage, il y a moyen de l'expliquer, de le
traduire, et de comprendre comment et jusqu' quel degr parfois
prodigieux la relation inexacte d'un fait peut se concilier avec la
vracit absolue du tmoin.

Pourquoi sainte Thrse ne se souvenait-elle pas d'avoir jamais entendu
un mauvais sermon? C'est parce que tous ceux qu'elle entendait au dehors
taient spontanment transfigurs et littralement _crs  nouveau_ par
la sublimit de celui qu'elle entendait en permanence au fond
d'elle-mme: c'est parce que la parole du prdicateur, si dnue qu'elle
ft de prestige littraire et d'artifices oratoires, l'entretenait de ce
qu'elle aimait le plus au monde, et qu'une fois emporte dans cette
direction et  cette hauteur, elle ne voyait plus et n'entendait plus
que le Dieu mme de qui on lui parlait.

Prenez mes yeux, disait un peintre clbre,  propos d'un modle que
son interlocuteur trouvait affreux; Prenez mes yeux, monsieur, et vous
le trouverez sublime!

C'est ainsi qu'un grand artiste se rvlera soudainement  lui-mme et
plongera, d'un regard instantan, jusque dans les profondeurs de son
art, au simple contact d'une oeuvre mme de mdiocre valeur, mais qui
aura suffi pour faire jaillir en lui la divine tincelle o se reconnat
le gnie. Qui sait si le _Barbier de Sville_ et _Guillaume Tell_ n'ont
pas eu pour berceau le trteau paternel qui a commenc l'ducation
musicale de Rossini?

Passer des ralits extrieures et sensibles  l'motion, puis de
l'motion  la raison, telle est la marche progressive du dveloppement
intellectuel; c'est ce que saint Augustin rsume admirablement dans une
de ces formules si nettes et si lumineuses que l'on rencontre  chaque
pas dans ses oeuvres: _Ab exterioribus ad interiora, ab interioribus
ad superiora_, du dehors au dedans, du dedans au-dessus.

L'art est une des trois incarnations de l'idal dans le rel; c'est une
des trois oprations de cet esprit qui doit _renouveler la face de la
terre_; c'est une des trois _renaissances de la nature dans l'homme_;
c'est, en un mot, une des trois formes de cette autognie ou
immortalit propre qui constitue la rsurrection de l'humanit, en
vertu de ses trois puissances cratrices fonctionnellement distinctes
mais substantiellement identiques,  savoir: l'amour, raison de l'tre,
la science, raison du vrai, l'art, raison du beau.

Aprs avoir essay de montrer, dans l'union de l'idal et du rel, la
loi qui rgit le progrs de l'esprit humain, il resterait  faire la
contre-preuve, en montrant o aboutit la sparation, l'isolement des
deux termes.

Dans l'art, le rel seul est la servilit de la copie; l'idal seul est
la divagation de la chimre.

Dans la science, le rel seul est l'nigme du fait sans la lumire de sa
loi; l'idal seul est le fantme de la conjecture sans sa confirmation
par les faits.

Dans la morale, enfin, le rel seul est l'gosme de l'intrt, ou
absence de sanction _rationnelle_ dans le domaine de la _volont_;
l'idal seul est l'utopie, ou absence de sanction _exprimentale_ dans
le domaine des _maximes_.

De tous cts, le corps sans l'me ou l'me sans le corps, c'est--dire
ngation de la loi de la vie pour l'tre qui, par sa double nature,
appartient  la fois au monde sensible et au monde intelligible, et dont
l'oeuvre n'est complte et normale qu' la condition d'exprimer ces deux
ordres de ralits.

S'il est un symptme qui caractrise ces trois hautes vocations
humaines, le service du bien, du vrai et du beau, s'il est un lien qui
trahisse leur commune divinit d'origine et les lve  la dignit d'un
vritable apostolat, c'est le dsintressement, c'est la gratuit.

Les fonctions de _la vie_ sont si troitement soudes  celles de
_l'existence_, que la libert divine de la vocation est bien oblige de
subir la ncessit humaine de la profession; aussi les passionns de la
vie s'entendent-ils gnralement fort peu et fort mal aux choses de
l'existence; mais, en soi et de leur nature, toutes les fonctions
suprieures de l'homme sont _gratuites_. Ni l'amour, ni la science, ni
l'art n'ont rien de commun avec une estimation vnale; ce sont les trois
personnes divines de la conscience humaine; on ne vend que ce qui meurt;
ce qui est immortel ne peut que se donner. C'est pourquoi les oeuvres
du bien, du vrai et du beau dfient les sicles; elles sont _vivantes_
de l'ternit mme de leur principe.

Ciel nouveau et nouvelle terre.

C'est ainsi que le grand captif de Pathmos, l'aigle des vanglistes,
annonce la fin des temps, au chapitre vingt-unime de l'Apocalypse,
cette vision grandiose qui s'achve dans l'Hosannah de la Jrusalem
nouvelle, la cit sainte, descendant des hauteurs clestes, comme une
fiance pare pour son poux.

Quels voyants sublimes que ces grands lyriques du peuple hbreu! Quels
_divins_ que ces _devins_ de la croissance et de la destine humaines!
Job, David, Salomon, les prophtes, et Paul, et Jean, l'initi aux
secrets ternels et aux insondables profondeurs de la gnration
infinie!

Cette Jrusalem nouvelle, cette patrie de l'_lection_, c'est la
_slection humaine_, victorieuse des nigmes et rapportant, comme un
glorieux trophe, tous les voiles sacramentels tombs, un  un, sur la
route des sicles; c'est l'intendant laborieux et fidle qui entre dans
la joie de son Seigneur, et qui remet entre les mains de son pre et
de son Dieu, sous la clart resplendissante d'un ciel nouveau, cette
terre nouvelle, rgnre, _re-cre_, conformment  la loi exprime
par cette formule suprme:

En vrit, je vous le dis, il faut que vous naissiez de nouveau; sinon
vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux!

[21] Lu dans la sance publique annuelle des cinq Acadmies du 25
octobre 1886.




PRFACE[22]



LA CORRESPONDANCE D'HECTOR BERLIOZ


Il y a, dans l'humanit, certains tres dous d'une sensibilit
particulire, qui n'prouvent rien de la mme faon ni au mme degr que
les autres, et pour qui l'exception devient la rgle. Chez eux, les
particularits de nature expliquent celles de leur vie, laquelle,  son
tour, explique celle de leur destine. Or ce sont les exceptions qui
mnent le monde; et cela doit tre, parce que ce sont elles qui paient
de leurs luttes et de leurs souffrances la lumire et le mouvement de
l'humanit. Quand ces coryphes de l'intelligence sont morts de la route
qu'ils ont fraye, oh! alors vient le troupeau de Panurge, tout fier
d'enfoncer des portes ouvertes; chaque mouton, glorieux comme la mouche
du coche, revendique bien haut l'honneur d'avoir fait triompher la
Rvolution:

    J'ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.

Berlioz fut, comme Beethoven, une des illustres victimes de ce
douloureux privilge: tre une exception; il paya chrement cette lourde
responsabilit! Fatalement, les exceptions doivent souffrir, et,
fatalement aussi, elles doivent faire souffrir. Comment voulez-vous que
la foule (ce _profanum vulgus_ que le pote Horace avait en excration)
se reconnaisse et s'avoue incomptente devant cette petite audacieuse
de personnalit qui a bien le front de venir donner en face un dmenti
aux habitudes invtres et  la routine rgnante? Voltaire n'a-t-il pas
dit (lui, l'esprit s'il en fut) que personne n'avait autant d'esprit que
tout le monde? Et le suffrage universel, cette grande conqute de notre
temps, n'est-il pas le verdict sans appel du souverain collectif? La
voix du peuple n'est-elle pas la voix de Dieu?...

En attendant, l'histoire, qui marche toujours et qui, de temps  autre,
fait justice d'un bon nombre de contrefaons de la vrit, l'histoire
nous enseigne que partout, dans tous les ordres, la lumire va de
l'individu  la multitude, et non de la multitude  l'individu; du
savant aux ignorants, et non des ignorants au savant; du soleil aux
plantes, et non des plantes au soleil. Eh quoi! vous voulez que
trente-six millions d'aveugles reprsentent un tlescope et que
trente-six millions de brebis fassent un berger? Comment! c'est donc la
foule qui a form les Raphal et les Michel-Ange, les Mozart et les
Beethoven, les Newton et les Galile? La foule! mais elle passe sa vie 
_juger_ et  _se djuger_,  condamner tour  tour ses engouements et
ses rpugnances, et vous voudriez qu'elle ft un juge? Cette juridiction
flottante et contradictoire, vous voudriez qu'elle ft une magistrature
infaillible? Allons, cela est drisoire. La foule flagelle et crucifie,
_d'abord_, sauf  revenir sur ses arrts par un repentir tardif, qui
n'est mme pas, le plus souvent, celui de la gnration contemporaine,
mais de la suivante ou des suivantes, et c'est sur la tombe du gnie que
pleuvent les couronnes d'immortelles refuses  son front. Le juge
dfinitif, qui est la postrit, n'est qu'une superposition de minorits
successives: les majorits sont des conservatoires de _statu quo_; je
ne leur en veux pas; c'est vraisemblablement leur fonction propre dans
le mcanisme gnral des choses: elles retiennent le char, mais enfin
elles ne le font pas avancer; elles sont les freins,--quand elles ne
sont pas des ornires. Le succs contemporain n'est, bien souvent,
qu'une question de mode; il prouve que l'oeuvre est au niveau de son
temps, mais nullement qu'elle doive lui survivre; il n'y a donc pas lieu
de s'en montrer si fier.

Berlioz tait un homme tout d'une pice, sans concessions ni
transactions; il appartenait  la race des Alceste: naturellement, il
eut contre lui la race des Oronte;--et Dieu sait si les Orontes sont
nombreux! On l'a trouv quinteux, grincheux, hargneux, que sais-je?
Mais,  ct de cette sensibilit excessive pousse jusqu'
l'irritabilit, il et fallu faire la part des choses irritantes, des
preuves personnelles, des mille rebuts essuys par cette me fire et
incapable de basses complaisances et de lches courbettes; toujours
est-il que, si ses jugements ont sembl durs  ceux qu'ils atteignaient,
jamais du moins n'a-t-on pu les attribuer  ce honteux mobile de la
jalousie si incompatible avec les hautes proportions de cette noble,
gnreuse et loyale nature.

Les preuves que Berlioz eut  traverser comme concurrent pour le grand
prix de Rome furent l'image fidle et comme le prlude prophtique de
celles qu'il devait rencontrer dans le reste de sa carrire. Il
concourut jusqu' quatre fois et n'obtint le prix qu' l'ge de
vingt-sept ans, en 1830,  force de persvrance et malgr les obstacles
de toute sorte qu'il eut  surmonter. L'anne mme o il remporta le
prix avec sa cantate de _Sardanapale_, il fit excuter une oeuvre qui
montre o il en tait dj de son dveloppement artistique, sous le
rapport de la conception, du coloris et de l'exprience. Sa _Symphonie
fantastique_ (pisode de la vie d'un artiste) fut un vritable vnement
musical, de l'importance duquel le fanatisme des uns et la violente
opposition des autres peuvent donner la mesure. Quelque discute
cependant que puisse tre une semblable composition, elle rvle, dans
le jeune homme qui la produisait, des facults d'invention absolument
suprieures et un sentiment potique puissant qu'on retrouve dans toutes
ses oeuvres. Berlioz a jet dans la circulation musicale une foule
considrable d'effets et de combinaisons d'orchestre inconnus jusqu'
lui, et dont se sont empars mme de trs illustres musiciens: il a
rvolutionn le domaine de l'instrumentation, et, sous ce rapport du
moins, on peut dire qu'il a fait cole. Et cependant, malgr des
triomphes clatants, en France comme  l'tranger, Berlioz a t
contest toute sa vie; en dpit d'excutions auxquelles sa direction
personnelle de chef d'orchestre minent et son infatigable nergie
ajoutaient tant de chances de russite et tant d'lments de clart, il
n'eut jamais qu'un public partiel et restreint; il lui manqua le
public, ce _tout le monde_ qui donne au succs le caractre de la
_popularit_: Berlioz est mort des retards de la popularit. _Les
Troyens_, cet ouvrage qu'il avait prvu devoir tre pour lui la source
de tant de chagrins, _les Troyens_ l'ont achev: on peut dire de lui,
comme de son hroque homonyme Hector, qu'il a pri sous les murs de
Troie.

Chez Berlioz, toutes les impressions, toutes les sensations vont 
l'extrme; il ne connat la joie et la tristesse qu' l'tat de dlire;
comme il le dit lui-mme, il est un volcan. C'est que la sensibilit
nous emporte aussi loin dans la douleur que dans la joie: les Thabor et
les Golgotha sont solidaires. Le bonheur n'est pas dans l'absence des
souffrances, pas plus que le gnie ne consiste dans l'absence des
dfauts.

Les grands gnies souffrent et doivent souffrir, mais ils ne sont pas 
plaindre; ils ont connu des ivresses ignores du reste des hommes, et,
s'ils ont pleur de tristesse, ils ont vers des larmes de joie
ineffable; cela seul est un ciel qu'on ne paye jamais ce qu'il vaut.

Berlioz a t l'une des plus profondes motions de ma jeunesse. Il avait
quinze ans de plus que moi; il tait donc g de trente-quatre ans 
l'poque o moi, gamin de dix-neuf ans, j'tudiais la composition au
Conservatoire, sous les conseils d'Halvy. Je me souviens de
l'impression que produisirent alors sur moi la personne de Berlioz et
ses oeuvres, dont il faisait souvent des rptitions dans la salle des
concerts du Conservatoire.  peine mon matre Halvy avait-il corrig ma
leon, vite je quittais la classe pour aller me blottir dans un coin de
la salle de concert, et, l, je m'enivrais de cette musique trange,
passionne, convulsive, qui me dvoilait des horizons si nouveaux et si
colors. Un jour, entre autres, j'avais assist  une rptition de la
symphonie _Romo et Juliette_, alors indite et que Berlioz allait faire
excuter, peu de jours aprs, pour la premire fois. Je fus tellement
frapp par l'ampleur du grand finale de la Rconciliation des Montaigus
et des Capulets, que je sortis en emportant tout entire dans ma
mmoire la superbe phrase du frre Laurent: Jurez tous par l'auguste
symbole!

 quelques jours del, j'allai voir Berlioz, et, me mettant au piano, je
lui fis entendre ladite phrase entire.

Il ouvrit de grands yeux, et, me regardant fixement:

--O diable avez-vous pris cela? dit-il.

-- l'une de vos rptitions, lui rpondis-je.

Il n'en pouvait croire ses oreilles.

L'oeuvre total de Berlioz est considrable. Dj, grce  l'initiative
de deux vaillants chefs d'orchestre (MM. Jules Pasdeloup et douard
Colonne), le public d'aujourd'hui a pu connatre plusieurs des vastes
conceptions de ce grand artiste: la _Symphonie fantastique_, la
symphonie _Romo et Juliette_, la symphonie _Harold, l'Enfance du
Christ_, trois ou quatre grandes ouvertures, le _Requiem_, et surtout
cette magnifique _Damnation de Faust_ qui a excit depuis deux ans de
vritables transports d'enthousiasme dont aurait tressailli la cendre de
Berlioz, si la cendre des morts pouvait tressaillir. Que de choses
pourtant restent encore  explorer! Le _Te Deum_, par exemple, d'une
conception si grandiose, ne l'entendrons-nous pas? Et ce charmant opra,
_Beatrix et Bndict_, ne se trouvera-t-il pas un directeur pour le
mettre au rpertoire? Ce serait une tentative qui, par ce temps de
revirement de l'opinion en faveur de Berlioz, aurait de grandes chances
de russite, sans avoir le mrite et les dangers de l'audace; il serait
intelligent d'en profiter.

Les lettres qu'on va lire[23] ont un double attrait: elles sont toutes
indites et toutes crites sous l'empire de cette absolue sincrit qui
est l'ternel besoin de l'amiti. On regrettera, sans doute, d'y
rencontrer certains manques de dfrence envers des hommes que leur
talent semblait devoir mettre  l'abri de qualifications
irrvrencieuses et injustes; on trouvera, non sans raison, que Berlioz
et mieux fait de ne pas appeler Bellini un petit polisson, et que la
dsignation d'illustre vieillard, applique  Cherubini dans une
intention videmment malveillante, convenait mal au musicien hors ligne
que Beethoven considrait comme le premier compositeur de son temps et
auquel il faisait (lui Beethoven, le symphoniste gant) l'insigne
honneur de lui soumettre humblement le manuscrit de sa _Messe
solennelle_, oeuvre 123, en le priant d'y vouloir bien faire ses
observations.

Quoi qu'il en soit, et malgr les taches dont l'humeur acaritre est
seule responsable, ces lettres sont du plus vif intrt. Berlioz s'y
montre pour ainsi dire _ nu_; il se laisse aller  tout ce qu'il
prouve; il entre dans les dtails les plus confidentiels de son
existence d'homme et d'artiste; en un mot, il ouvre  son ami son me
tout entire, et cela dans des termes d'une effusion, d'une tendresse,
d'une chaleur qui montrent combien ces deux amis taient dignes l'un de
l'autre et faits pour se comprendre. Se comprendre! ces deux mots font
penser  l'immortelle fable de notre divin la Fontaine: _les deux Amis_.

Se comprendre! entrer dans cette communion parfaite de sentiments, de
penses, de sollicitude  laquelle on donne les deux plus beaux noms qui
existent dans la langue humaine, l'Amour et l'Amiti! C'est l tout le
charme de la vie; c'est aussi le plus puissant attrait de cette _vie
crite_, de cette conversation entre absents qu'on a si bien nomme la
_correspondance_.

Si les oeuvres de Berlioz le font admirer, la publication des prsentes
lettres fera mieux encore: elle le fera aimer, ce qui est la meilleure
de toutes les choses ici-bas.

[22] _Correspondance indite_ d'Hector Berlioz, 1 vol., Calmann Lvy,
diteur, 1878.

[23] Voir _Correspondance indite_.




M. CAMILLE SAINT-SANS

--_HENRI VIII_--[24]

[24] Avril 1883.


Lorsque, aprs des annes de persvrance et de lutte, un artiste de
haute valeur est parvenu  conqurir, dans l'opinion publique, la grande
situation  laquelle il a droit, chacun s'crie,--mme ceux qui lui ont
fait l'opposition la plus rtive:--Que vous avais-je toujours dit?
qu'on finirait par se rendre. Voil vingt-cinq ans et plus (car c'tait
un prodigieux enfant), que M. Saint-Sans a fait son apparition dans le
monde musical. Combien de fois, depuis lors, ne m'a-t-on pas dit:
Saint-Sans? Ah bah! Vraiment? Vous croyez?... Comme pianiste, comme
organiste, oh! certainement; je ne dis pas; mais comme compositeur?
Est-ce que... rellement... vous trouvez?... Et tous les vieux
clichs de ce genre. Eh bien, oui; je _trouvais_, et je n'tais pas le
seul; et aujourd'hui, c'est tout le monde qui _trouve_. Les dfiances
sont tombes: les prjugs sont vaincus: M. Saint-Sans est dans la
place; il n'a plus qu' dire: J'y suis, j'y reste. Il demeurera une
des illustrations de son art et de son temps.

D'aprs une opinion admise, parat-il, chez certains artistes, il serait
convaincu que, si l'on dit du bien de l'oeuvre d'un confrre, cela
signifie naturellement qu'on en pense du mal,--et rciproquement.

Eh! pourquoi donc cela? Pour avoir du talent ou du gnie, est-il
ncessaire de le refuser  d'autres? Est-ce que Beethoven a tu Mozart?
Est-ce que Rossini empchera Mendelssohn de vivre? Croyez-vous, comme le
dit Climne:

    Que c'est tre savant que trouver  redire.

Craignez-vous qu'il n'y ait plus de place pour vous? Oh! quant  cela,
rassurez-vous; dans le temple de la Gloire, il restera toujours plus de
places libres qu'il n'y en aura jamais d'occupes. S'il y en a une pour
vous, elle vous attend; le tout est de la prendre.

Mais non. Ce qu'on craint, c'est de n'tre pas _le premier_. H, mon
Dieu! cette proccupation chagrine et inquite du mrite relatif est ce
qu'il y a, au monde, de plus contraire au mrite rel et vritable:
c'est toujours la vilaine histoire de l'amour-propre usurpant la place
et les devoirs de l'amour. Aimons notre art; dfendons honntement et
vaillamment quiconque le sert avec noblesse et courage; ne retenons pas
la vrit captive dans l'injustice; la conscience publique saura,
demain, ce que l'on s'efforce de lui cacher aujourd'hui; le seul parti
honorable  prendre, c'est de prparer le jugement de la postrit, ce
_vox populi, vox Dei_, qui ne fixe pas les rangs par faveur ou, chose
pire encore, par intrt, mais qui prononce dans l'infaillible et
immortelle justice. Taire la vrit, c'est prouver qu'on ne l'aime pas;
souffrir parce qu'un autre l'a mieux servie qu'on n'a pu le faire
soi-mme, c'est montrer qu'on voulait pour soi l'hommage qui n'est d
qu' elle seule.

Faisons la lumire autant que nous le pouvons; il n'y en a jamais trop.

M. Saint-Sans est une des plus tonnantes organisations musicales que
je connaisse. C'est un musicien arm de toutes pices. Il possde son
mtier comme personne; il sait les matres par coeur; il joue et se joue
de l'orchestre comme il joue et se joue du piano,--c'est tout dire. Il
est dou du sens descriptif  un degr tout  fait rare; il a une
prodigieuse facult d'assimilation: il crirait,  volont, une oeuvre 
la Rossini,  la Verdi,  la Schumann,  la Wagner; il les connat tous
 fond, ce qui est peut-tre le plus sr moyen de n'en imiter aucun. Il
n'est pas agit par la crainte de ne pas produire d'effet (terrible
angoisse des pusillanimes); jamais il n'exagre; aussi n'est-il ni
mivre, ni violent, ni emphatique. Il use de toutes les combinaisons et
de toutes les ressources sans abuser ni tre l'esclave d'aucune.

Ce n'est point un pdant, un solennel, un _transcendanteux_; il est
rest bien trop enfant et devenu bien trop savant pour cela. Il n'a pas
de systme; il n'est d'aucun parti, d'aucune clique: il ne se pose en
rformateur de quoi que ce soit: il crit avec ce qu'il _sent_ et ce
qu'il _sait_. Mozart non plus n'a rien rform; je ne sache pas qu'il en
soit moins au sommet de l'art. Autre mrite (sur lequel j'insiste, par
le temps qui court), M. Saint-Sans fait de la musique qui _va en
mesure_ et qui ne s'tale pas  chaque instant sur ces ineptes et odieux
_temps d'arrt_ avec lesquels il n'y a plus d'ossature musicale
possible, et qui ne sont que de l'affectation et de la sensiblerie. Il
est simplement un musicien de la grande race: il dessine et il peint
avec la libert de main d'un matre; et, si c'est tre soi que de
n'imiter personne, il est assurment lui.

Je n'ai point  raconter ici, par le menu, le livret de l'opra _Henri
VIII_: tous les comptes rendus de la premire reprsentation se sont
chargs de ce soin. Au demeurant, tout le monde connat
l'histoire--j'allais dire de ce pourceau couronn,--de ce Barbe-Bleue
mrite, doubl d'un pitoyable et vaniteux thologien.  son ambition,
il ne fallait rien moins que la tiare, et le pape le troublait, pour le
moins, autant que les femmes et la boisson. Mais il n'y a ni tempte ni
menace qui tienne: en fait de rodomontades, la papaut en a vu de toutes
les couleurs, ce qui ne l'a pas empche de dormir en paix dans sa
barque insubmersible.

M. Saint-Sans n'a pas crit d'ouverture. Ce n'est certes pas que la
science symphonique lui fasse dfaut; il l'a prouv surabondamment.
L'ouvrage dbute par un prlude bas sur un thme anglais qui se
reproduira comme thme principal du finale du troisime acte.

Ce prlude s'enchane, sans interruption, avec le drame. Ds la premire
scne, entre Norfolk et Don Gomez, l'ambassadeur d'Espagne  la cour
d'Henri VIII, se trouve un charmant cantabile La beaut que je sers,
phrase pleine de jeunesse dont la terminaison, sur les mots Bien que je
ne la nomme pas, est ravissante de simplicit. On remarque surtout,
dans le premier acte, un choeur de seigneurs s'entretenant de la
condamnation de Buckingham; une cantilne du roi: Qui donc commande
quand il aime? phrase pleine de vrit d'expression; l'entre d'Anne de
Boleyn, sur une gracieuse ritournelle amenant un choeur de femmes trs
lgant: Salut  toi qui nous viens de la France! auquel succde une
page tout  fait remarquable scniquement et musicalement,--c'est la
marche funbre accompagnant Buckingham  sa dernire demeure, sur le
chant du _De Profundis_ suprieurement combin avec les aparts d'Henri
VIII et d'Anne sur le devant de la scne, pendant que l'orchestre
murmure, en mme temps que le roi,  l'oreille de la jeune dame
d'honneur, la phrase caressante qui se reproduira dans le cours de
l'ouvrage: Si tu savais comme je t'aime! Cette belle scne s'achve
dans un magistral ensemble de grande envergure dramatique, qui couronne
noblement le premier acte.

Le second acte se passe dans le parc de Richmond. Il s'ouvre par un
dlicieux prlude d'une instrumentation fine et transparente,
introduisant un thme ravissant qui reparatra plus loin dans le dernier
ensemble du duo entre le roi et Anne de Boleyn, un des morceaux les plus
saillants de la partition.

Aprs un monologue de Don Gomez, dans lequel on rencontre de beaux
accents de dclamation, parat Anne de Boleyn, accompagne de dames de
la cour qui lui offrent des fleurs, page remplie de charme et de
distinction. Vient ensuite une scne rapide entre Anne et Don Gomez;
puis le grand duo entre Anne et le roi. Ce duo est un morceau capital.
On y sent circuler partout une sensualit impatiente, noye dans une
instrumentation pleine de caresses flines. Le dernier ensemble de ce
duo est exquis et d'un charme de sonorit incomparable. L'air qui suit:
Reine! je serai reine! est d'un beau caractre d'orgueilleux
enivrement. Dans le duo entre Anne de Boleyn et Catherine d'Aragon, l'on
remarque les accents tour  tour pleins de clmence et de fiert de la
noble et malheureuse reine.

Le troisime acte reprsente la salle du synode, et s'ouvre par une
marche processionnelle d'un caractre majestueux qui accompagne le
dfil de la cour et des juges. Alors commence un grand et superbe
ensemble: Toi qui veilles sur l'Angleterre!, aprs lequel Henri VIII
s'adresse  l'assemble synodale: Vous tous qui m'coutez, gens
d'glise et de loi! Catherine, trs mue, pouvant  peine parler,
s'avance vers le roi et le supplie d'avoir piti d'elle. Ce morceau,
dans lequel intervient le choeur, est d'un sentiment des plus vrais et
des plus touchants. Devant le ddain cruel du roi pour la pauvre reine,
Don Gomez se lve et dclare qu'il prend, comme Espagnol, la dfense de
celle dont il est le sujet. Henri VIII s'indigne et en appelle  son
peuple, les fils de la noble Angleterre, qui se proclament prts 
accepter les dcrets du Ciel, dcrets dont l'archevque de Cantorbry va
tre l'organe: Nous dclarons nul et contraire aux lois l'hymen  nous
soumis! Catherine se rvolte, et, dans un superbe lan de fiert, elle
s'crie: Peuple, que de ton roi dshonore le crime, tu ne te lves
pas! Cette page est remarquable et laisse une impression profonde.
Catherine en appelle au jugement de la postrit. Elle sort avec Don
Gomez.

Parat le lgat, et alors commence la grande scne qui termine le
troisime acte.

Le lgat tient en main la bulle du Saint-Pre:

     Au nom de Clment VII, pontife souverain...

Le roi, pouss  bout, ordonne qu'on ouvre les portes du palais et qu'on
fasse entrer le peuple:

    Vous plat-il recevoir des lois de l'tranger?
                        Non! Jamais!
          Vous convient-il qu'un homme
          Dont le vrai pouvoir est  Rome
          Sur mon trne m'ose outrager?
                        Non! jamais!

Et le roi se proclame chef de l'glise de l'Angleterre; et pour sa femme
il prend dame Anne de Boleyn, marquise de Pembroke!

Toute cette scne, magistralement conduite, se termine par un grand et
pompeux ensemble:

    C'en est donc fait! Il a bris sa chane!

ensemble dont le thme est le chant national, expos par le prlude
d'introduction qui sert d'ouverture.

Le quatrime acte est aussi divis en deux tableaux, dont le premier est
la chambre d'Anne de Boleyn. Au lever du rideau, les musiciens excutent
en scne un gracieux divertissement dans, pendant lequel Norfolk et
Surrey se livrent  un _a parte_ trs ingnieusement combin avec la
musique de danse.

La scne suivante, entre Anne et Don Gomez, contient un charmant
cantabile chant avec beaucoup d'expression par M. Dereims.

Un dialogue entre le roi et Don Gomez termine le premier tableau.

Le second tableau reprsente une vaste pice des appartements de la
reine Catherine, relgue au chteau de Kimbolton. Toute cette fin de
l'oeuvre de M. Saint-Sans est absolument d'un matre; le souffle des
chefs-d'oeuvre a pass l.

Le monologue de la reine est d'un accent de douleur, d'une expression,
d'une vrit de dclamation admirables.

La reine distribue ensuite, comme souvenirs, aux femmes qui l'entourent,
quelques-uns des objets qui lui ont appartenu. Cette toute petite scne
intime est trs grande par le sentiment profond que l'auteur y a
rpandu, tant la vrit agrandit tout ce qu'elle touche.

Vient ensuite la magnifique scne entre Catherine et Anne de Boleyn; il
y a l des accents d'indignation superbes, que mademoiselle Krauss a
compris et rendus en tragdienne consomme dont le jeu atteint une
puissance d'expression saisissante.

La dernire page de ce second et dernier tableau est ce qu'on nomme, en
langage de thtre, le _clou_ de la pice. C'est irrsistible, et le
rideau ne peut tomber sur rien de plus empoignant. Situation, musique,
chant et jeu des interprtes, tout contribue  l'impression puissante de
cette admirable scne qui a soulev les applaudissements de toute la
salle.

Tel est, autant du moins qu'un expos aussi rapide en puisse donner
l'ide, le nouvel ouvrage de M. Camille Saint-Sans.

Parmi les interprtes qui, tous, se sont montrs  la hauteur de leur
tche, il convient de citer, en premire ligne, ceux  qui sont chus
les trois plus grands rles: Mademoiselle Krauss (Catherine d'Aragon),
mademoiselle Richard (Anne de Boleyn), M. Lassalle (Henri VIII). Puis
M. Boudouresque (le lgat du Pape), M. Dereims (Don Gomez), M. Lorrain
(Norfolk), M. Sapin (Surrey), M. Gaspard (l'archevque de Cantorbry).

Mademoiselle Krauss est d'une grandeur, d'une noblesse, d'une dignit
souveraines. Comme actrice et comme cantatrice, elle a dploy, dans ce
rle de Catherine d'Aragon, une puissance pathtique merveilleuse; elle
a, en particulier, jou, chant, souffert, pendant tout le dernier
tableau, avec une vrit et une intensit d'expression  rendre la
ralit positivement suffocante. Ah! la grande artiste! quel rpertoire
elle soutient! quelle vaillance elle apporte  tous ses rles! quelle
place elle occupe!--et quel vide laisserait son dpart!...

Mademoiselle Richard a trouv, dans Anne de Boleyn, l'occasion de faire
valoir tout le charme de son bel et gnreux organe dont rien, dans
cette sage et saine musique, ne surmne la moelleuse sonorit.

M. Lassalle a donn au rle d'Henri VIII tout l'intrt de sa diction si
franche, de son articulation si claire, de son jeu tour  tour sombre et
passionn, et de cette voix privilgie qui possde  un gal degr
toutes les ressources de la puissance et de la douceur.

M. Boudouresque semble tre n cardinal; n'en dplaise au diabolique
Bertram et au huguenot Marcel qu'il reprsente avec tant de talent, on
le dirait mis au monde pour jouer les princes de l'glise, tmoin
Brogni, dans la _Juive_, et le lgat du pape auquel il a donn, dans
_Henri VIII_, un caractre imposant. M. Dereims s'est fait remarquer,
dans le rle de Don Gomez, par ses qualits de charme et d'lgance.
L'orchestre, sous la conduite de M. Alts, a t admirable, ainsi que
les choeurs si soigneusement instruits et dirigs par M. Jules Cohen.

M. Vaucorbeil a bien aussi sa belle part dans cette affaire. Il a cru en
M. Saint-Sans et, ds son avnement  la direction de l'Opra, il
exprimait son dsir de lui ouvrir les portes de notre premire scne
lyrique. Il a dploy, comme toujours, sa sollicitude intelligente et
dvoue de directeur artiste au service de ce noble et srieux ouvrage,
auquel un autre vritable artiste, M. Rgnier, a consacr toute
l'exprience scnique de sa longue et brillante carrire de comdien.

Voil donc, mon cher Saint-Sans, ton nom dsormais attach  l'une des
oeuvres qui auront le plus honor l'art franais et notre Acadmie
nationale de musique. Pour ceux qui t'ont connu enfant (et je suis un de
ceux-l), ta destine tait certaine; tu n'as pas eu d'enfance musicale.
Infatigablement couv par ton intelligente et gnreuse mre, tu as eu,
tout de suite, pour nourriciers les matres du grand art; ils t'ont
fait robuste et ferme dans ta voie. Depuis longtemps dj, la renomme
avait devanc pour toi cette popularit dont le thtre semble avoir le
privilge exclusif; il ne manquait plus  ton autorit que la
conscration d'un clatant succs dramatique; tu la tiens aujourd'hui.

Va donc maintenant, cher grand musicien; ta cause est victorieuse sur
toute la ligne. Parce que tu as t fidle  ton art, l'avenir sera
fidle  ton oeuvre. Dieu t'a donn la lumire et la main d'un matre:
qu'il te les conserve longtemps, pour toi comme pour nous tous.

FIN




TABLE


MMOIRES D'UN ARTISTE
  Avertissement                                                        1
  I.--L'enfance                                                        5
 II.--L'Italie                                                        77
III.--L'Allemagne                                                    138
 IV.--Le retour                                                      162

LETTRES>                                                             211

DE L'ARTISTE DANS LA SOCIT MODERNE                                 275

L'ACADMIE DE FRANCE  ROME                                          297

LA NATURE ET L'ART                                                   313

PRFACE  LA CORRESPONDANCE D'HECTOR BERLIOZ                         329

M. CAMILLE SAINT-SANS, _Henri VIII_                                 343


PARIS.--IMPRIMERIE CHAIX.--16034-7-95.--(Encre Lorilleux).




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  La Princesse des Tnbres             1

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  Thtre des autres, t. I et II        2

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  Chemin fleuri                         1

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  Karikari                              1

       EUGNE LABICHE
  Thtre complet                      10

       LA FEUILLE
  Le Cahier bleu d'un petit jeune homme 1

       PIERRE LOTI
  La Galile                            1

       LON SAY
  Contre le socialisme                  1

  VICOMTE DE SPOELBERCH DE LOVENJOUL
  Un Roman d'amour                      1

       H. SUDERMANN
  Le Moulin silencieux                  1

       LON DE TINSEAU
  Vers l'Idal                          1

Paris.--Imprimerie A. DELAFOY, 3, rue Auber.







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both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark.  Contact the
Foundation as set forth in Section 3 below.

1.F.

1.F.1.  Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
collection.  Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
works, and the medium on which they may be stored, may contain
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property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
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Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
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LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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DAMAGE.

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harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
that arise directly or indirectly from any of the following which you do
or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.


Section  2.  Information about the Mission of Project Gutenberg-tm

Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
electronic works in formats readable by the widest variety of computers
including obsolete, old, middle-aged and new computers.  It exists
because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
people in all walks of life.

Volunteers and financial support to provide volunteers with the
assistance they need, is critical to reaching Project Gutenberg-tm's
goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
remain freely available for generations to come.  In 2001, the Project
Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.


Section 3.  Information about the Project Gutenberg Literary Archive
Foundation

The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
Revenue Service.  The Foundation's EIN or federal tax identification
number is 64-6221541.  Its 501(c)(3) letter is posted at
http://pglaf.org/fundraising.  Contributions to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
permitted by U.S. federal laws and your state's laws.

The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
throughout numerous locations.  Its business office is located at
809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
business@pglaf.org.  Email contact links and up to date contact
information can be found at the Foundation's web site and official
page at http://pglaf.org

For additional contact information:
     Dr. Gregory B. Newby
     Chief Executive and Director
     gbnewby@pglaf.org


Section 4.  Information about Donations to the Project Gutenberg
Literary Archive Foundation

Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
spread public support and donations to carry out its mission of
increasing the number of public domain and licensed works that can be
freely distributed in machine readable form accessible by the widest
array of equipment including outdated equipment.  Many small donations
($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
status with the IRS.

The Foundation is committed to complying with the laws regulating
charities and charitable donations in all 50 states of the United
States.  Compliance requirements are not uniform and it takes a
considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
with these requirements.  We do not solicit donations in locations
where we have not received written confirmation of compliance.  To
SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
particular state visit http://pglaf.org

While we cannot and do not solicit contributions from states where we
have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
against accepting unsolicited donations from donors in such states who
approach us with offers to donate.

International donations are gratefully accepted, but we cannot make
any statements concerning tax treatment of donations received from
outside the United States.  U.S. laws alone swamp our small staff.

Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
methods and addresses.  Donations are accepted in a number of other
ways including checks, online payments and credit card donations.
To donate, please visit: http://pglaf.org/donate


Section 5.  General Information About Project Gutenberg-tm electronic
works.

Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
concept of a library of electronic works that could be freely shared
with anyone.  For thirty years, he produced and distributed Project
Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.


Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
unless a copyright notice is included.  Thus, we do not necessarily
keep eBooks in compliance with any particular paper edition.


Most people start at our Web site which has the main PG search facility:

     http://www.gutenberg.org

This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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