Project Gutenberg's Voyages dans la basse et la haute Egypte, by Vivant Denon

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Title: Voyages dans la basse et la haute Egypte
       pendant les campagnes de Bonaparte en 1798 et 1799

Author: Vivant Denon

Release Date: September 27, 2007 [EBook #22780]

Language: French

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VOYAGES

DANS

LA BASSE ET LA HAUTE ÉGYPTE,

PENDANT

LES CAMPAGNES DE BONAPARTE,

EN 1798 ET 1799.

PAR VIVANT DENON,

ET LES SAVANTS ATTACHÉS À l'EXPÉDITION DES FRANÇAIS.



ÉDITION ORNÉE DE CXVIII. PLANCHES EN TAILLE-DOUCE.




Note du transcripteur:

Les planches ne sont pas comprises dans le document qui a servi à la production de cette version.



À LONDRES:

CHEZ CHARLES TAYLOR, HATTON GARDEN, ET SHERWOOD, NEELY, ET JONES, PATERNOSTER ROW.


1817.


À BONAPARTE.

Joindre l'éclat de votre nom à la splendeur des monuments d'Égypte, c'est rattacher les fastes glorieux de notre siècle aux temps fabuleux de l'histoire; c'est réchauffer les cendres des Sésostris et des Ménès 1, comme vous conquérants, comme vous bienfaiteurs.

L'Europe, en apprenant que je vous accompagnais dans l'une de vos plus mémorables expéditions recevra mon ouvrage avec un avide intérêt. Je n'ai rien négligé pour le rendre digne du héros à qui je voulais l'offrir.

VIVANT DENON.



Note 1: (retour) Dans la grande édition originale, imprimée par Didot aîné, on lit Mendès, au lieu de Ménès: J'ai rétabli le texte, suivant ce que je crois avoir été l'intention du voyageur. Ménès ayant été le premier roi, et en quelque sorte le fondateur de l'Égypte, tandis que Mendès était une divinité que les Égyptiens adoraient sous la forme d'un bouc; ce ne peut être qu'au premier que le voyageur a voulu assimiler le conquérant. Cette erreur typographique a fourni aux ennemis du général Bonaparte le sujet de quelques mauvaises plaisanteries. Elle a été copiée par les savants traducteurs qui ont rédigé l'édition Anglaise.

AVIS DE L'ÉDITEUR.


Jusqu'à ce jour, toutes les relations des voyageurs qui ont décrit l'Égypte, ont été reçues avec avidité, et les éditions de leurs voyages ont été successivement et rapidement enlevées, ainsi que les traductions qui en ont été faites presque dans toutes les langues.

Cependant les récits de ces voyageurs, et surtout de ceux qui avaient parcouru la Haute-Égypte, étaient si imparfaits; leurs moyens de visiter, d'examiner, et de représenter les monuments que ce pays recèle encore, étaient si bornés, que leurs relations servaient plutôt à exciter la curiosité qu'à la satisfaire.

À l'intérêt général que ce pays inspire, soit par l'importance que lui donnent sa fertilité et sa situation, soit par les souvenirs historiques qu'il retrace à l'imagination, se joint en ce moment l'intérêt des grands événements militaires dont il vient d'être le théâtre; aussi la curiosité est-elle doublement excitée lorsqu'il paraît aujourd'hui quelque nouvelle publication sur l'Égypte. Deux grandes nations y ont paru tour à tour victorieuses. «Elles aimeront toujours à revoir les images des lieux et des monuments témoins de leurs exploits, tandis que leurs savants y chercheront de nouveaux sujets d'étude. Par quelle fatalité se fait-il que des rivalités d'ambition condamnent irrévocablement ce beau pays, ce grand domaine des artistes du monde entier, ce berceau des sciences, cette magnifique école encore subsistante d'architecture et de sculpture, à la destruction, à la misère et à la barbarie? En vain les amis des arts s'étaient flattés d'un arrangement qui leur aurait permis d'aller interroger ces mystérieuses constructions aux lieux qui les ont vu s'élever, et qui semblent encore fiers d'en porter le vénérable fardeau; il faut y renoncer; le charme est détruit; la porte de l'Égypte vient de se refermer une autre fois sur l'Europe, et le dernier soldat Britannique qui évacuera Alexandrie, pourra dire: voi che vorreste entrare, perdete via ogni speranza 2. Honneur soit donc rendu à ceux qui viennent aujourd'hui nous soulever la plus grande partie du voile qui nous cachait encore l'Égypte.

Note 2: (retour) Un homme de lettres m'a communiqué un état qu'il s'était amusé à faire de la dépense que coûteraient, et du nombre de jours que prendraient, la route de Londres à Thèbes et le retour de Thèbes à Londres, par des diligences, paquebots, et coches d'eau réguliers. En voici le résumé:
De Londres à Paris. . . . . . . . . . . . . .  5 jours . .  6 louis d'or,
De Paris à Lyon . . . . . . . . . . . . . . .  5 jours . .  6 do.
De Lyon à Marseille, partie par le Rhône       6 jours . .  5 do.
Paquebot de Marseille à Alexandrie    . . .   18 do    . . 10 do.
D'Alexandrie au Caire par le Canal et le Nil   4 do.   . .  2 do.
Du Caire à Thèbes. . . . . . . . . . . . . .  10 do.   . .  6 do.
                                             ___          ___
                                              48           35

Séjour à Thèbes, au Caire, à Alexandrie, etc. 24 do   . .  30 do.
Retour à Londres . . . . . . . . . . . . .    48 do   . .  35 do.
                                             _______________________

                     Total . . . . . . . .   120 jours. . 100 louis.
                                             _______________________

Cet ami des arts avait l'intention de fonder et de tenir à Thèbes, un caravansérail, ou une auberge à l'Européenne.

Honneur à M. Denon qui, au péril de sa vie, est allé le premier de tous les savants de l'expédition de Bonaparte, au milieu du fracas des batailles, et dans l'incertitude du succès, visiter et dessiner des monuments qui ont fait l'admiration et l'étonnement des siècles passés.

Il n'entre point dans mon objet de discuter ici le mérite ou l'extravagance de cette expédition. Contentons-nous de jouir de ses résultats dans le magnifique ouvrage qu'elle a déjà produit, en attendant l'ouvrage plus magnifique encore que prépare la Commission des arts et des sciences de l'Institut d'Égypte.

Les talents de M. Denon sont déjà jugés par toute l'Europe. Sa touche, fine et spirituelle, l'exactitude de ses dessins, l'agrément de sa manière, étaient connus par les ouvrages qu'il a publiés antérieurement; et il passait généralement pour un des meilleurs dessinateurs existants. Ce dernier ouvrage met le comble à sa réputation d'artiste. On a peine à concevoir comment un homme seul a pu, en si peu de temps, et dans des circonstances tellement pénibles et fatigantes, exécuter un travail aussi prodigieux, et le rendre public d'une manière aussi brillante, en un espace de temps aussi court, (deux ans après son retour).

La gravure a répondu aux talents du dessinateur. Si la réputation des Bertaux, des Coiny et des Malbête n'était pas déjà faite, les planches qu'ils ont gravées pour ce voyage leur assureraient l'immortalité.

Quoique le style du voyageur soit souvent négligé, le journal du voyage n'en est pas moins rempli de charmes. M. Denon a su mêler l'enthousiasme avec la précision, et la gaîté avec l'érudition. Le récit de ses marches, celui des batailles dont il a été témoin, est vif, animé et plaisant, sans être dépourvu de sensibilité. On distinguera surtout la franchise et la candeur avec lesquelles il peint les excès de l'armée Française d'Égypte.

On lui a reproché avec juste raison d'avoir écrit le journal de son Voyage, sans aucune division dans les matières, sans aucun repos, sans aucun chapitre, même sans table qui puisse faciliter la recherche des objets sur lesquels le lecteur peut désirer de revenir.

J'ai essayé de remédier à cet oubli, en divisant par des intitulés en Italique, les divers objets que ce journal présente successivement.

Après avoir ainsi fait la part des éloges que méritent l'écrivain, le dessinateur et les graveurs, il m'est pénible d'en venir à la critique: mais il est impossible de passer sous silence la manière défectueuse dont l'impression de l'ouvrage a été conduite. La dissonance de cette partie de l'exécution avec les autres, est choquante; et elle a d'autant plus droit de surprendre que c'est le premier imprimeur de France, le célèbre Didot aîné, auquel la partie typographique a été confiée.

D'abord, le format, qui n'est propre par son énormité à entrer dans aucune bibliothèque, présente des marges inutiles d'une étendue prodigieuse, qui font croire que l'on a eu intention de spéculer sur l'empressement des lecteurs à se procurer le texte, afin de leur vendre surabondamment une quantité de papier blanc, et d'associer ainsi l'intérêt de l'ouvrage à l'intérêt du marchand. Il n'est pas nécessaire de faire un livre colossal parce qu'on y décrit des colosses.

L'inconvénient de la grandeur de cette publication se fait encore sentir en Angleterre d'une autre manière. Les droits qui sont établis sur l'importation des livres étrangers, se perçoivent en raison de leur poids; aussi a-t-il fallu vendre cet ouvrage à Londres sur le pied de 21 guinées; et sans doute il y sera bientôt à 25, et peut-être 30, car les deux premières éditions de Paris en ont été enlevées aussitôt qu'elles ont été achevées, et l'on n'aura bientôt plus que des planches retouchées.

En second lieu, l'incorrection du texte est au delà de ce que l'on peut imaginer, lorsque l'on voit des caractères si beaux et si larges, et des feuilles tirées avec autant de soin; nous pourrions en donner un errata de deux pages 3. Outre cela, les dates sont souvent erronées, et les noms propres des mêmes villes y sont presque toujours écrits de plusieurs manières différentes.

Note 3: (retour) Parmi ces fautes, je citerai ici l'équivoque ridicule qui se trouve dans la préface Mendès; et puis, page 91, ligne 30, la plaine des moines pour la plaine des Momies (en Anglais the Plain of the Monks, édition de M. Phillips), page 22, ligne dernière, avaries pour avanies; page 30, ligne 3, changea et rendit pour changèrent et rendirent; page 137, ligne 33, supérioté pour supériorité; page 173, ligne 7, les caisses de moines pour des caisses des momies, page 205, ligne 24, j'ai crus pour je crus; ailleurs, celle pour celui, etc.

La difficulté de lire cette édition a obligé d'en faire une petite en trois volumes in 12mo., pour ceux qui craindraient de se disloquer le col, de se casser les reins, ou de se crever les yeux, en lisant l'original.

Cette petite édition a l'inconvénient d'être encore plus défectueuse que l'autre; car, outre les mêmes fautes, elle en a qui lui sont propres, notamment à la page 41, où la dernière ligne de la page 22 de la grande édition a été totalement oubliée.

Dans l'impossibilité où j'étais de copier toutes les planches de l'édition de Paris, et voulant faire une édition de ce voyage plus portative et moins dispendieuse que l'original, j'ai choisi de préférence les dessins qui intéressent le plus les artistes et les savants. J'ai mis de côté les vues inutiles des côtes de la Méditerranée, les représentations des batailles des Français et des Mamelouks, les vues des villes Égyptiennes modernes, les costumes et les portraits des personnages principaux du pays qui ont eu des relations avec l'armée Française, comme étant d'un intérêt beaucoup inférieur: mais je crois n'avoir rien omis des monuments de l'antiquité, ainsi qu'on en jugera par la nomenclature qui suit. Il suffit de dire que mes planches ont été gravées par MM. Landseer, Roffe, Middiman, Armstrong, Smith, Conte, Newton, Mitan, Poole, Audinet, Cardon, Wise, Pollard, &c, pour que l'on soit assuré d'avance qu'elles sont au moins égales à l'original, lorsqu'elles ne lui sont pas supérieures.

J'ai préféré la carte d'Égypte tirée de l'ouvrage du général Reynier, à celle du voyage original; il ne peut pas y avoir deux opinions sur la supériorité de la première.

Enfin, j'ai joint à cet ouvrage environ un demi-volume de découvertes et de descriptions ultérieures, publiées tout récemment par les savants de l'expédition d'Égypte; ce qui assure à mon édition un avantage remarquable sur les petites éditions Françaises et Anglaises du Voyage de M. Denon, lesquelles ont été faites à la hâte, et dont aucune n'est digne de ce bel ouvrage.


PRÉFACE.


Le principal objet d'un auteur, lorsqu'il se décide à faire une préface, est de donner une idée de son ouvrage. Je remplirai cette espèce de devoir en insérant ici le Discours que je me proposais de lire, à l'Institut du Caire, à mon retour de la Haute-Égypte.

«Vous m'avez dit, Citoyens, que l'Institut attendait de moi que je lui rendisse compte de mon Voyage dans la Haute-Égypte, en lui faisant lecture, dans différentes séances, du journal qui doit accompagner les dessins que j'ai rapportés. L'envie de répondre au voeu de l'Institut hâtera la rédaction d'une foule de notes que j'ai prises, sans autre prétention que de ne rien oublier de tout ce que chaque jour offrait à ma curiosité. Je parcourais un pays que l'Europe ne connaît guère que de nom; tout y devenait donc important à décrire; et je prévoyais bien qu'à mon retour chacun m'interrogerait sur ce qui, en raison de ses études, habituelles ou de son caractère, exciterait davantage sa curiosité. J'ai dessiné des objets de tous les genres; et si je crains ici de fatiguer ceux à qui je montre mes nombreuses productions, parce qu'elles ne leur retracent que ce qu'ils ont sous les yeux, arrivé en France, je me reprocherai peut-être de ne les avoir pas multipliées encore davantage, où, pour mieux dire, je gémirai de ce que les circonstances ne m'en ont laissé ni le temps ni les facilités. Si mon zèle a mis en oeuvre tout ce que j'ai de moyens, ils ont été puissamment secondés par le général en chef, en qui les plus vastes conceptions ne font oublier aucun détail. Comme il savait que le but de mon voyage était de visiter les monuments de la Haute-Égypte, il me fit partir avec la division qui devait en faire la conquête. J'ai trouvé dans le général Desaix un savant, un curieux, un ami des arts; j'en ai obtenu toutes les complaisances que pouvaient lui permettre les circonstances. Dans le général Belliard, j'ai trouvé égalité de caractère, de l'amitié, des soins inaltérables; de l'aménité dans les officiers; une cordiale obligeance dans tous les soldats de la vingt-unième demi-brigade; enfin je m'étais identifié de telle sorte au bataillon qu'elle formait, et au milieu duquel j'avais, si l'on peut s'exprimer ainsi, établi mon domicile, que j'oubliais le plus souvent que je faisais la guerre, ou que la guerre était étrangère à mes occupations.

«Comme on avait à poursuivre un ennemi toujours à cheval, les mouvements de la division ont toujours été imprévus et multipliés. J'étais donc obligé quelquefois de passer rapidement sur les monuments les plus intéressants; quelquefois, de m'arrêter où il n'y avait rien à observer. Mais, si j'ai senti la fatigue des marches infructueuses, j'ai éprouvé aussi qu'il est souvent avantageux de prendre un premier aperçu des grandes choses avant de les détailler; que si elles éblouissent d'abord par leur nombre, elles se classent ensuite dans l'esprit par la réflexion; que s'il faut conserver avec soin les premières impressions, ce n'est qu'en l'absence de l'objet qui les a fait naître qu'on peut les bien examiner, les analyser. J'ai pensé aussi qu'un artiste voyageur, en se mettant en marche, devait déposer tout amour-propre de métier; qu'il ne doit pas s'occuper de ce qui peut ou non composer un beau dessin, mais de l'intérêt que devra généralement inspirer l'aspect du lieu qu'il se propose de dessiner. J'ai déjà été récompensé de l'abandon que j'ai fait de cet amour-propre par la complaisante curiosité que vous avez mise, Citoyens, à observer avidement le nombre immense des dessins que j'ai rapportés; dessins que j'ai faits le plus souvent sur mon genou, ou debout, ou même à cheval: je n'ai jamais pu en terminer un seul à ma volonté, puisque pendant toute une année je n'ai pas trouvé une seule fois une table assez bien dressée pour y poser une règle.

«C'est donc pour répondre à vos questions que j'ai fait cette multitude de dessins, souvent trop petits, parce que nos marches étaient trop précipitées pour attaquer les détails des objets dont je voulais au moins vous apporter et l'aspect et l'ensemble. Voilà comme j'ai pris en masse les pyramides de Sakharah, dont j'ai traversé l'emplacement au galop pour aller me fixer un mois dans les maisons de boue de Bénisouef. J'ai employé ce temps à comparer les caractères, dessiner les figures, les costumes des différents peuples qui habitent maintenant l'Égypte, leurs fabriques, le gisement de leurs villages.

«Je vis enfin le portique d'Hermopolis; et les grandes masses de ses ruines me donnèrent la première image de la splendeur de l'architecture colossale des Égyptiens: sur chaque rocher qui compose cet édifice il me semblait voir gravé, Postérité, éternité.

«Bientôt après Dendérah (Tintyris) m'apprit que ce n'était point dans les seuls ordres Dorique, Ionique et Corinthien, qu'il fallait chercher la beauté de l'architecture; que partout où existait l'harmonie des parties, là était la beauté. Le matin m'avait amené près de ses édifices, le soir m'en arracha plus agité que satisfait. J'avais vu cent choses; mille m'étaient échappées: j'étais entré pour la première fois dans les archives des sciences et des arts. J'eus le pressentiment que je ne devais rien voir de plus beau en Égypte; et vingt voyages que j'ai faits depuis à Dendérah m'ont confirmé dans la même opinion. Les sciences et les arts unis par le bon goût ont décoré le temple d'Isis: l'astronomie, la morale, la métaphysique, ont ici des formes, et ces formes décorent des plafonds, des frises, des soubassements, avec autant de goût et de grâce que nos sveltes et insignifiants arabesques enjolivent nos boudoirs.

«Nous avancions toujours. Je l'avouerai, j'ai tremblé mille fois que Mourâd-bey; las de nous fuir, ne se rendît, ou ne tentât le sort d'une bataille. Je crus que celle de Samanhout allait être la catastrophe de ce grand drame: mais, au milieu du combat, il pensa que le désert nous serait plus fatal que ses armes; et Desaix vit encore fuir l'occasion de le détruire, et moi renaître l'espoir de le poursuivre jusqu'au-delà du tropique.

«Nous marchâmes sur Thèbes, Thèbes dont le seul nom remplit l'imagination de vastes souvenirs. Comme si elle avait pu m'échapper, je la dessinai du plus loin que je pus l'apercevoir; et je crus sentir en faisant ce dessin que vous partageriez un jour le sentiment qui m'animait. Nous devions la traverser rapidement; à peine on apercevait un monument, qu'il fallait le quitter.

«Là était un colosse qu'on ne pouvait mesurer que de l'oeil et d'après le sentiment de surprise que sa vue occasionnait; à droite, des montagnes creusées et sculptées; à gauche, des temples, qui, à plus d'une lieue, paraissaient encore d'autres rochers; des palais, d'autres temples dont j'étais arraché; et je me retournais pour chercher machinalement ces cent portes, expression poétique par laquelle Homère a voulu d'un seul mot nous peindre cette ville superbe, chargeant le sol du poids de ses portiques, et dont la largeur de l'Égypte pouvait à peine contenir l'étendue. Sept voyages n'ont pas suffi à la curiosité que m'avait inspirée cette première journée; ce ne fut qu'à la quatrième que je pus toucher à l'autre rive du fleuve.

«Plus loin, Hermontis m'aurait semblé superbe, si je ne l'eusse trouvée presque aux portes de Thèbes. Le temple d'Esné, l'ancienne Latopolis, me parut la perfection de l'art chez les Égyptiens, une des plus belles productions de l'antiquité; celui d'Edfu (ou Apollinopolis Magna), un des plus grands, des plus conservés, et le mieux situé, de tous les monuments de l'Égypte: en son état actuel il paraît encore une forteresse qui la domine.

«Ce fut là que le sort de mon voyage fut décidé, et que nous nous mîmes irrévocablement en marche pour Syené (Assouan); c'est dans cette traversée de désert que pour la première fois je sentis le poids des années, que je n'avais pas comptées en m'engageant dans cette expédition; mon courage plus que mes forces me porta jusqu'à ce terme. Là je quittai l'armée pour rester avec la demi-brigade qui devait tenir Mourâd-bey dans le désert. Fier de trouver à ma patrie les mêmes confins qu'à l'empire Romain, j'habitai avec gloire les mêmes quartiers des trois cohortes qui les avaient jadis défendus. Pendant vingt-deux jours que je restai dans ce lieu célèbre je pris possession de tout ce qui l'avoisinait. Je poussai mes conquêtes jusque dans la Nubie, au-delà de Philoe, île délicieuse, dont il fallut encore arracher les curiosités à ses farouches habitants; six voyages et cinq jours de siège m'ouvrirent enfin ses temples. Sentant toute l'importance de vous faire connaître le lieu que j'habitais, toutes les curiosités qu'il rassemblait, j'ai dessiné jusqu'aux rochers, jusqu'aux carrières de granit, d'où sont sorties ces figures colossales, ces obélisques plus colossales encore, ces rochers couverts d'hiéroglyphes. J'aurais voulu vous rapporter, avec les formes, des échantillons de tout ce qu'elles contiennent d'intéressant. Ne pouvant faire la carte du pays, j'ai dessiné à vol d'oiseau l'entrée du Nil dans l'Égypte, les vues de ce fleuve roulant ses eaux à travers les aiguilles granitiques, qui semblent avoir marqué les limites de la brûlante Ethiopie, et d'un pays plus heureux et plus tempéré. Laissant pour jamais ces âpres contrées, je me rapprochai de la verdoyante Éléphantine, le jardin du tropique: je recherchai, je mesurai tous les monuments qu'elle conserve, et quittai à regret ce paisible séjour, où des occupations douces m'avaient rendu la santé et les forces.

«Sur la rive droite du Nil je trouvai Ombos, la ville du Crocodile, celle de Junon Lucine, Coptos, près de laquelle il fallut défendre ce que je rapportais de richesses, du fanatisme atroce des Mekkyns.

«Établi à Kénéh, j'accompagnai ceux qui traversèrent le désert pour aller à Kosséïr mettre une barrière à de nouvelles émigrations de l'Arabie. Je vis ce que l'on pourrait appeler la coupe de la chaîne du Moqatham, les bords stériles de la mer Rouge: j'appris à connaître, à révérer cet animal patient que la nature semble avoir placé dans cette région pour réparer l'erreur qu'elle a commise en créant un désert. Je revins à Kénéh, d'où je partis successivement pour retourner à Edfou, à Esné, à Hermontis, à Thèbes, à Dendérah; à Edfou, à Thèbes encore, toutes les fois qu'on envoyait un détachement, et partout où il était envoyé. Si l'amour de l'antiquité a fait souvent de moi un soldat, la complaisance des soldats pour mes recherches en a fait souvent des antiquaires. C'est dans ces derniers voyages que j'ai visité les tombeaux des rois; que j'ai pu prendre dans ces dépôts mystérieux une idée de l'art de la peinture chez les Égyptiens, de leurs armes, de leurs meubles, de leurs ustensiles, de leurs instruments de musique, de leurs cérémonies, de leurs triomphes; c'est dans ces derniers voyages que je suis parvenu à m'assurer que les hiéroglyphes sculptés sur les murailles n'étaient pas les seuls livres de ce peuple savant. Après avoir trouvé sur des bas-reliefs des personnages dans l'action d'écrire, j'ai trouvé encore ce rouleau de papyrus, ce manuscrit unique qui a déjà fait l'objet de votre curiosité; frêle rival des pyramides, précieux gage d'un climat conservateur, monument respecté par le temps, et que quarante siècles placent au rang du plus ancien de tous les livres.

«C'est dans ces dernières excursions que j'ai cherché, par des rapprochements, à compléter cette volumineuse collection de tableaux hiéroglyphiques; c'est en pensant à vous, Citoyens, et à tous les Savants de l'Europe, que je me suis trouvé le courage de copier avec une scrupuleuse exactitude les détails minutieux de tableaux secs, dénués de sens, et qui ne devraient avoir pour moi de l'intérêt qu'avec le secours de vos lumières.

«À mon retour, Citoyens, chargé de mes ouvrages, dont le poids s'était journellement augmenté, j'ai oublié la fatigue qu'ils m'avaient coûtée, dans la pensée qu'achevés sous vos yeux, et à l'aide de vos conseils, je pourrais quelque jour les utiliser pour ma patrie, et vous en faire un digne hommage.»



VOYAGE

DANS

LA BASSE ET LA HAUTE ÉGYPTE.



Introduction.--Départ de Paris, et de Toulon.--Arrivée devant Malte.

J'avais toute ma vie désiré de faire le Voyage d'Égypte; mais le temps, qui use tout, avait usé aussi cette volonté. Lorsqu'il fut question de l'expédition qui devait nous rendre maîtres de cette contrée, la possibilité d'exécuter mon ancien projet en réveilla le désir; un mot du héros qui commandait l'expédition décida de mon départ; il me promit de me ramener avec lui; et je ne doutai pas de mon retour. Dès que j'eus assuré le sort de ceux dont l'existence dépendait de la mienne, tranquille sur le passé, j'appartins tout à l'avenir. Bien persuadé que l'homme qui veut constamment une chose acquiert dès lors la faculté de parvenir à son but, je ne songeai plus aux obstacles, ou du moins je sentis au-dedans de moi tout ce qu'il fallait pour les surmonter; mon coeur palpitait, sans qu'il me fût possible de me rendre compte si cette émotion était de la joie ou de la tristesse; j'allais errant, évitant tout le monde, m'agitant sans objet, sans prévoir ni rassembler rien de ce qui allait m'être si utile dans un pays si dénué de toutes ressources. Le brave et malheureux du Falga m'associa mon neveu. Combien je fus reconnaissant de ce bienfait! emmener un être aimable en m'éloignant de tout ce que j'aimais, c'était empêcher la chaîne de mes affections de se rompre, c'était conservé à mon âme l'exercice de sa sensibilité, c'était un acte qui caractérisait la délicatesse de ce brave et savant homme.

Je m'étendrai peu sur mon voyage de Paris jusqu'au port désigné pour l'embarquement. Nous arrivâmes à Lyon sans sortir de voiture; là nous nous embarquâmes sur le Rhône jusqu'à Avignon. Je pensais, en voyant les belles rives de la Saône, les pittoresques bords du Rhône, que, sans jouir de ce qu'ils possèdent, les hommes vont chercher bien loin des aliments à leur insatiable curiosité. J'avais vu la Néva, j'avais vu le Tibre, j'allais chercher le Nil; et cependant je n'avais pas trouvé en Italie de plus belles antiquités qu'à Nîmes; Orange, Beaucaire, S.-Remi, et Aix. Je cite cette dernière ville, parce que nous y restâmes une heure, et que, je m'y baignai dans une chambre et dans une baignoire où, depuis le proconsul Sextus, on n'avait rien changé que le robinet.

Nous perdîmes un jour à Marseille: nous en partîmes le 14 Mai 1798, pour Toulon; et, le 15, j'étais en mer sur la frégate la Junon, destinée avec deux autres frégates à éclairer la route, et former l'avant-garde.

Le vent était contraire; la sortie fut difficile: nous abordâmes deux autres bâtiments; pronostic fâcheux: un Romain serait rentré; mais ce Romain aurait eu tort, car le hasard, qui nous sert presque toujours mieux, que nous ne nous servons nous-mêmes, en ne me laissant rien faire comme je voulais, en me conduisant aveuglément à tout ce que je voulais faire, me mit dès ce moment aux avant-postes, que je ne devais pas quitter de toute l'expédition.

Le 16, nous ne fîmes que des bordées.

Le 17, vers le soir, nous découvrîmes quatre voiles; elles manoeuvraient sous notre vent en ordre de bataille: on ordonna le branlebas; le branlebas! mot terrible dont on ne peut se faire idée, quand on n'a pas été en mer: silence, terreur, appareil de carnage, appareil de ses suites, plus funestes que le carnage même, tout est là sous les yeux réuni sur un même point; la manoeuvre et les canons sont les seuls objets de la sollicitude, et les hommes ne sont plus qu'accessoires; La nuit vint, et non pas la tranquillité; nous la passâmes à notre poste. Au jour, nous n'avions rien perdu de l'avantage des vents: nous ne pouvions juger si c'étaient des vaisseaux ou des frégates; ils étaient quatre, et nous trois; tous nos bas agrès étaient embarrassés de trains d'artillerie: dans l'après-midi la commandante nous ordonna de la suivre en ordre de bataille, et assura son pavillon d'un coup de canon: les bâtiments inconnus arborèrent pavillon espagnol. La nuit arrivait, on nous laissa coucher: à trois heures du matin on nous éveilla avec l'ordre de se préparer au combat.

Je n'étais pas fâché de commencer une expédition par quelque chose de brillant; mais j'avais bien quelque peur d'échanger le Nil contre la Tamise. Nous n'étions plus qu'à une portée de canon, lorsque la commandante envoya un canot, qui après une heure, nous rapporta que nous avions également inquiété quatre frégates espagnoles, qui ne venaient pas plus que nous chercher l'ennemi.

Le 20, à la pointe du jour, le vent passa au nord-ouest: la flotte et le convoi se mirent en mouvement, et à midi lamer en fut couverte. Quel spectacle imposant! jamais pompe nationale ne peut donner une plus grande idée de la splendeur de la France, de sa force, de ses moyens; et peut-on, sans la plus vive admiration, songer à la facilité, à la promptitude avec laquelle fut préparée cette grande et mémorable expédition! On vit accourir avec enthousiasme dans les ports des milliers d'individus de toutes les classes de la société. Presque tous ignoraient quelle était leur destination: ils quittaient femmes, enfants, amis, fortune, pour suivre Bonaparte, et par cela seul que Bonaparte devait les conduire.

Le 21, l'Orient sortit enfin du port, et nous commençâmes à marcher par un bon vent; chaque bâtiment prit ses positions en ordre de marche. Nous nous mîmes en avant; ensuite venait le général avec ses avisos et les vaisseaux de ligne; le convoi suivait la côte entre les îles d'Hyères et du Levant: le soir, le vent fraîchit; le Franklin fut démâté de son hunier d'artimon; deux frégates de notre division furent envoyées pour avertir le convoi de Gênes qui devait nous joindre; et, le 23 au matin, nous nous trouvâmes par le travers de la Corse à la hauteur de St. Florent.

Nous nous dirigions sur le cap Corse, marchant à l'est, abandonnant à notre gauche Gênes et le rivage ligurien. Notre ligne militaire avait une lieue d'étendue, et le demi-cercle que formait le convoi en avait tout au moins six. Je comptai cent soixante bâtiments, sans pouvoir tout compter.

Le 24, au matin, nous avions dépassé le cap Corse; le convoi filait en bon ordre; nos vaisseaux étaient par le travers du cap Corse, et de l'île Capraya. J'en dessinai le détroit.

Le convoi qui était resté sous le vent du cap, ne put le doubler de la journée, et nous restâmes à l'attendre sur le cap même, à une lieue de la terre. Je fis un dessin du cap.

Le 25, au matin, la division légère se trouva par le travers de la côte orientale de la Corse, vis-à-vis de Bastia, dont je distinguai fort bien la rade et le port: j'en fis le dessin. La ville me parut jolie, et le territoire d'un aspect moins sauvage que le reste de l'île: j'en fis un dessin. L'île d'Elbe est un rocher de fer, dont les mines cristallisées offrent toutes les couleurs du prisme. Ce rocher est partagé en trois souverainetés: la seigneurie et les mines sont au prince de Piombino; à gauche, Porto-Ferraio appartient au grand-duc de Toscane; à droite, Porto-Longone est au roi de Naples 4.

Note 4: (retour) D'après le dernier traité de paix avec Naples, la possession de l'île est assurée à la France.

Je fis aussi le dessin de la partie sud-ouest de Capraya, qui n'est de ce côté qu'un rocher escarpé inabordable. Il appartient aux Génois, qui y ont un château et un mouillage à la partie orientale.

À 5 heures, nous avions à l'est l'île Pianose, qui n'est qu'un plateau d'une lieue d'étendue; elle ne s'élève qu'à quelques pieds au-dessus de la surface de la mer; ce qui en fait un écueil très dangereux de nuit pour tout pilote qui ne connaît pas ces parages; elle est entre l'Elbe et Monte-Christo, rocher inculte, abandonné aux chèvres sauvages. À l'ouest de cette île, le vent nous manquait, et notre pesant convoi ne cheminait plus.

Quand le calme s'établit, l'oisiveté développe toutes les passions des habitants d'un vaisseau, fait naître tous les besoins superflus, et les querelles pour se les procurer. Les soldats voulaient manger le double, et se plaignaient; les plus avides vendaient leurs effets ou en faisaient des loteries; d'autres, encore plus pressés de jouir, jouaient, et perdaient plus en un quart d'heure qu'ils ne pouvaient payer en toute leur vie: après l'argent venaient les montres; j'en ai vu six ou huit sur un coup de dés. Lorsque la nuit faisait trêve à ces jouissances violentes, un mauvais violon, un plus mauvais chanteur, charmaient sur le pont un nombreux auditoire: un peu plus loin, un conteur énergique attachait l'attention d'un groupe de soldats, à bord; cet ordre était de marcher sur Cagliari, et de revenir à Porto-Vecchio, si l'ennemi supérieur en forces nous y avait prévenus.

Le 31 Mai et le 1er Juin, nous ne pûmes profiter du vent, la flotte n'ayant fait que des bordées: le soir, la Badine nous rejoignit, nous apportant l'espoir presque certain de trouver la mer libre à la pointe de Cagliari. Le soir, je dessinai cette pointe.

Jusqu'au 5 il n'y eut rien de nouveau. Nos provisions s'achevaient; notre eau fétide ne pouvait plus être chauffée; les animaux utiles disparaissaient, et ceux qui nous mangeaient centuplaient.

Le 6, nous reçûmes l'ordre d'une nouvelle formation; ce qui nous fit penser que décidément nous nous mettions en marche, et que nous allions faire canal. La Diane marchait en avant: nous passions ses signaux à l'Alceste, qui les transmettait au Spartiate, de là à l'Aquilon, et enfin à l'Amiral. Vers les 8 heures nous nous trouvâmes dans l'ordre que je viens de décrire. En cas que la Diane chassât un vaisseau ennemi, les cinq bâtiments de la flotte légère, devaient forcer de voiles pour les rejoindre. Nous vîmes de petits dauphins à notre proue; mais, à notre grand regret, ils disparurent pendant que nous nous disposions à les harponner. Je les observai de très près; leur marche ressemble au tangage d'un bâtiment; ils sortent ainsi de l'eau, et s'élancent à vingt pieds en avant; leur forme est élégante, et leurs mouvements rapides ressemblent plutôt à la gaieté d'une joute, qu'ils n'annoncent la voracité d'un animal qui cherche une proie. Le soir, le vent fraîchit, et, passant de l'est à l'ouest, rassembla de telle sorte le convoi, que je crus voir Venise, et que tous ceux qui connaissaient cette ville s'écrièrent, C'est Venise qui marche!; Au soleil couchant nous découvrîmes Martimo, et reçûmes ordre de rallier le convoi, au milieu duquel nous passâmes la nuit comme dans une ville ambulante.

Le 7, nous réprimes l'ordre de la veille. Je dessinai le Martimo, rocher qui semble être un môle à la pointe occidentale de la Sicile: c'est un des points de reconnaissance de la Méditerranée, et c'était un de ceux où nous pouvions trouver les Anglais. Le vent fraîchit, et nous faisions deux lieues à l'heure; c'est dans ces cas qu'on oublie les inconvénients de la mer pour ne voir que l'avantage d'en faire l'agent d'une marche de quarante mille hommes, sans halte ni relais. À une heure, nous étions par le travers de Martimo, à une lieue de ce rocher, découvrant la Favaniane, autre rocher qui est devant Trapany, et le Mont-Erix, qui domine cette ville célèbre par un temple de Vénus, et par la manière dont on y offrait des sacrifices à cette déesse. J'avais autrefois visité le Mont-Erix, et j'y avais cherché son temple, la ville du même nom, renommée par la beauté des femmes qui l'habitaient: mais, malgré ma jeunesse et l'imagination de cet âge, je n'avais pu voir qu'un méchant village, quelques substructions du temple, et les squelettes des anciennes beautés. Je fis un dessin de la Favaniane, du Mont-Erix, et d'une partie de la côte de Sicile.

Ce pays agréable, cultivé, abondant, consolait nos yeux de l'aspect âpre des côtes de Corse et des rochers qui les avoisinent: ils avaient un charme de plus pour moi, celui des souvenirs; la Sicile était pour mon imagination une ancienne propriété: je pouvais apercevoir, à travers les vapeurs de l'atmosphère, Marsala, l'ancienne Lilybée, d'où les Grecs et les Romains voyaient sortir de Carthage les flottes qui venaient les attaquer. Plus loin, j'entrevoyais les campagnes vertes et riantes de Mazzarra, la ville de Motia, que les Syracusains attachèrent à la terre par une jetée, pour y aller combattre les Carthaginois; et mon imagination, suivant la côte, revoit les aspects de Sélinonte, de ses temples, de ses colonnes debout ressemblant encore à des tours, et plus loin l'hospitalière Agrigente. Nous faisions trois lieues à l'heure; et mon rêve allait se réaliser, lorsqu'on nous signala de nous rapprocher de l'armée pour passer la nuit avec elle. Je fis, en soupirant de regret, un dessin de ce que je voyais de ces heureuses côtes: c'était un dernier hommage, et, suivant toute apparence, ce fut un éternel adieu.

La nuit fut belle. J'avais recommandé qu'on m'éveillât si l'on voyait encore la terre au point du jour; à trois heures et demie j'étais sur le pont, et les premiers rayons du jour me firent voir que toute l'armée et le convoi faisant canal avaient marché sur Malte. La Sicile disparut. J'aperçus au sud-ouest, pu plutôt je jugeai le gisement de la Pantellerie aux nues orageuses dont elle s'enveloppe perpétuellement, honteuse sans doute d'avoir de tout temps servi aux vengeances des gouvernements: les Romains y exilaient leurs illustres proscrits; elle recèle encore les prisonniers d'état du roi de Naples.

Le 8, le ciel fut clair; mais un vent faible nous fit faire peu de chemin; et une chasse que nous fîmes sur un bâtiment inconnu nous sépara de la flotte, que nous ne pûmes rejoindre. On vit un poisson d'environ 80 pieds de long.

La nuit fut calme, et le point du jour du 20 nous retrouva dans la même position où nous avait laissés le soleil couchant. Nous vîmes au nord-est l'Etna se découper sur l'horizon; j'en reconnus les contours dans tous leurs développements; la fumée s'échappait par son flanc oriental, et accusait une éruption par une bouche accidentelle; il était à 50 lieues de nous, et paraissait encore plus grand que les montagnes de la côte du midi, qui n'en était qu'à 12. À peine le soleil fut-il à quelques degrés d'élévation, qu'il disparut avec l'ombre qui marquait son contour.

Nous aperçûmes le Gozo à six heures; le soir nous le distinguâmes parfaitement qui rougissait à l'horizon à 7 lieues de distance: nous nous mîmes en panne pour passer la nuit et attendre le convoi. À la pointe du jour, je revis encore l'Etna, dont la fumée s'étendait sur le ciel à plus de 20 lieues de distance comme un long voile de vapeurs. Nous étions alors à 53 lieues de l'île.

Tous les bâtiments armés passèrent à la poupe du général. Nous n'avions pas encore approché de l'Orient depuis notre départ: cette évolution avait quelque chose de si auguste et de si imposant que, malgré le plaisir que nous avions de nous revoir, nous n'ajoutâmes pas une phrase au bonjour qu'à voix basse nous dîmes en passant.

Le 9, nous tournâmes à la partie nord du Gozo; c'est un plateau élevé, taillé à pic, et sans abordage: nous côtoyâmes ensuite la partie orientale à demi portée de canon. Ce côté, qui paraît d'abord aussi aride que l'autre, est cependant cultivé en coton; toutes les petites vallées sont autant de jardins.

Vers le milieu de l'île, il y a un gros village, sous lequel est une batterie, et au sommet le plus élevé un château casematé, fort bien bâti.

À huit heures, on signala des voiles; on en distinguait trente: était-ce la flotte ennemie? on envoya reconnaître; c'était enfin la division du général Desaix, le convoi de CivitaVecchia, qui avait suivi la côte d'Italie, passé le détroit de Messine, et nous avait précédés de quelques jours devant Malte.

De même que l'avalanche, qui s'est grossie en roulant des neiges, menace dans sa chute accélérée par sa masse d'entraîner les forêts et les villes, ainsi notre flotte, devenue immense, portait sans doute l'effroi sur tous les parages qui venaient à la découvrir. La Corse avertie n'avait ressenti d'autre émotion que celle qu'inspire un aussi grand spectacle; la Sicile fut épouvantée; Malte nous parut dans la stupeur. Mais n'anticipons pas sur les événements.


Prise de Malte.

À cinq heures, nous passâmes devant le Cumino et le Cumin Otto, qui sont deux îlots qui séparent le Gozo de Malte, et composent avec ces deux derniers toute la souveraineté du Grand-Maître. Il y a plusieurs petits châteaux pour garder les îlots des Barbaresques, et les empêcher de s'y établir lorsque les galères de Malte ont fini leur croisière. Une de nos barques allait y aborder; on lui refusa de mettre à terre: son canot fit le tour, et en sonda les mouillages. À six heures, nous vîmes Malte, dont l'aspect ne m'imposa pas moins d'admiration que la première fois que je l'avais vue: deux seules méchantes barques vinrent nous proposer du tabac à fumer. La nuit vint; aucune lumière ne parut dans la ville: notre frégate était par le travers de l'entrée du port à moins d'une portée de canon du fort S.-Elme; on ordonna de mettre toutes les embarcations en mer. À neuf heures, on nous signala de prendre position; le vent était presque nul. L'armée fit des signaux de nuit relatifs à ces mouvements, et à ceux du convoi; on tira des fusées, puis le canon; ce qui fit éteindre jusqu'à la dernière lumière du port. Notre capitaine était allé à bord du général; mais il garda le secret sur les ordres qu'il y avait reçus.

Le 22, à quatre heures du matin, entraînés par les courants, nous étions sous le vent de l'île, dont nous voyions la partie de l'est; il n'y avait point encore de vent. Je fis une vue de toute l'île, du Gose, et des deux îlots, pour avoir une idée de la forme générale de ce groupe et de sa surface sur toute la ligne horizontale de la mer.

Il s'éleva une petite brise; on en profita pour former une ligne demi-circulaire, et dont une extrémité aboutissait à la pointe Ste.-Catherine, et l'autre à une lieue à gauche de la ville, et en bloquait le port, nous mîmes le centre par le travers des forts S.-Elme et S.-Ange. Le convoi était allé mouiller entre les îles de Cumino et du Gose. Un moment après on entendit un coup de canon qui partait du fort Ste.-Catherine, et qui était dirigé sur les barques qui s'approchaient de la côte, et le débarquement que commandait Desaix: tout de suite un autre coup se fit entendre du château qui domine la ville; sur le même château l'étendard de la religion fut déployé en même temps, à l'autre extrémité de la circonvallation de nos bâtiments, des chaloupes mettaient à terre des soldats et des canons: à peine formés sur le rivage, ils marchèrent sur deux postes, dont la garnison se replia après un moment de résistance. Alors les batteries de tous les forts commencèrent à tirer sur les débarquements et sur nos bâtiments. J'en fis le dessin. Les forts continuèrent à tirer jusqu'au soir avec une précipitation imprudente qui décelait le trouble et la confusion. À dix heures, nous vîmes nos troupes gravir le premier monticule, et marcher sur les derrières de la Cité Valette, pour s'opposer à une sortie qu'avaient faite les assiégés: ils furent repoussés jusque dans les murs et sous les batteries; la fusillade ne cessa qu'à la nuit fermée. Cette tentative de la part des chevaliers unis à quelques gens de la campagne eut une funeste issue: il y avait eu du mouvement dans la ville, et la populace massacra plusieurs chevaliers à leur rentrée.

Le vent tombait: nous profitâmes du:-reste de la brise pour nous rapprocher des vaisseaux, dans la crainte de nous trouver par un calme plat à la disposition de deux galères Maltaises, qui étaient venues mouiller à l'entrée du port. J'étais toujours sur le pont, et, la lunette à la main, j'aurais pu faire de là le journal de ce qui se passait dans la ville, et noter, pour ainsi dire, le degré d'activité des passions qui en dirigeaient les mouvements. Le premier jour tout était en armes: les chevaliers en grande tenue, une communication perpétuelle de la ville aux forts, où l'on faisait entrer toutes sortes de provisions et de munitions; tout annonçait la guerre: le second jour, le mouvement n'était plus que de l'agitation; il n'y avait qu'une partie des chevaliers en uniforme; ils se disputaient et n'agissaient plus.

Le 12, à la pointe du jour, je retrouvai tout dans le même état où je l'avais laissé: on continua un feu lent et insignifiant. Bonaparte était revenu à bord; le général Reynier, qui s'était emparé du Gose, lui avait envoyé des prisonniers; après se les être fait nommer, il leur dit d'un ton indigné: Puisque vous avez pu prendre les armes contre votre patrie, il fallait savoir mourir; je ne veux point de vous pour prisonniers; vous pouvez retourner à Malte tandis qu'elle ne m'appartient pas encore.

Une barque sortit du port; nous envoyâmes un canot la héler, et la conduire au général. Quand je vis cette petite barque portant à sa poupe l'étendard de la religion, cheminant humblement sous ces remparts qui avaient victorieusement résisté deux années à toutes les forces de l'orient commandées par le terrible Dragus; quand je me peignis cette masse de gloire, acquise et conservée pendant des siècles, venant se briser contre la fortune de Bonaparte, il me sembla entendre frémir les mânes des Lisle-Adam, des Lavalette, et je crus voir le temps faire à la philosophie, le plus illustre sacrifice de la plus auguste de toutes les illusions.

À onze heures, il se présenta une seconde barque avec le drapeau parlementaire: c'étaient des chevaliers qui quittaient Malte; ils ne voulaient point être comptés parmi ceux qui avaient tenté de résister. On put juger par leurs discours que les moyens des Maltais se réduisaient à peu de chose. A quatre heures, la Junon était à une demi portée; j'observai tous les forts, et j'y voyais moins d'hommes que de canons.

Les portes des forts étaient fermées; ils n'avaient plus de communication avec la ville; ce qui faisait voir la méfiance et la mésintelligence qui existaient entre les habitants et les chevaliers. L'aide de camp Junot fut envoyé avec l'ultimatum du général. Quelques moments après une députation de douze commissaires Maltais se rendit à l'Orient. Nous nous trouvions parfaitement vis-à-vis de la ville, percée du nord au sud, et dont nous avions la vue dans toute la longueur des rues; elles étaient aussi éclairées alors qu'elles avaient été obscures la nuit de notre arrivée.

Le 13 au matin, nous apprîmes que l'aide de camp du général avait été reçu avec acclamation par les habitants. Avec ma lunette, je distinguai que la grille qui fermait le fort S.-Elme paraissait assaillie par une multitude de gens du peuple: ceux qui étaient dedans étaient assis sur les parapets des batteries sans proférer une parole, dans l'attitude de gens qui attendent avec inquiétude. A onze heures et demie, nous vîmes partir de l'Orient la barque parlementaire qui y était restée la nuit, et en même temps, nous reçûmes l'ordre d'arborer le grand pavillon; un moment après, on nous signala que nous étions maîtres de Malte.

Cette île devenait une échelle entre notre pays et celui que nous allions conquérir; elle achevait la conquête de la Méditerranée, et jamais la France n'était arrivée à un si haut degré de puissance. A cinq heures nos troupes entrèrent dans les forts et furent saluées par la flotte, de cinq cents coups de canon.

Nous étions sortis les premiers de Toulon, nous entrâmes les derniers à Malte; nous ne pûmes aller à terre que le 14 au matin. Je connaissais cette ville surprenante; je ne fus pas moins frappé, la seconde fois, de l'aspect imposant qui la caractérise.

On hésite en géographie si l'on doit attacher Malte à l'Europe ou à l'Afrique. La figure des Maltais, leur caractère moral, la couleur, le langage, doivent décider la question en faveur de l'Afrique.

Français et Maltais, tous étaient très surpris de se trouver sur le même sol; chez nous c'était de l'enthousiasme, chez eux de la stupéfaction.

On délivra tous les esclaves turcs et arabes; jamais la joie ne fut prononcée d'une manière plus expressive: lorsqu'ils rencontraient les Français, la reconnaissance se peignait dans leurs yeux d'une manière si touchante, qu'à plusieurs reprises elle me fit verser des larmes; ce fut un vrai bonheur que j'éprouvai à Malte. Pour prendre une idée de leur extrême satisfaction dans cette circonstance, il faut savoir que leur gouvernement ne les rachetait et ne les échangeait jamais, que leur esclavage n'était adouci par aucun espoir: ils ne pouvaient pas même rêver la fin de leurs peines.

J'allai chercher mes anciennes connaissances: je revis avec un plaisir nouveau les belles peintures à fresque du Calabrese dont les voûtes de l'église de S.-Jean sont décorées, et le magnifique tableau de Michel Ange de Caravage, dans la sacristie de la même église. J'allai à la bibliothèque; et j'y vis un vase étrusque, trouvé au Gose, de la plus belle espèce et pour la terre et pour la peinture. Je fis le dessin d'un vase de verre d'une très grande proportion, celui d'une lampe trouvée de même au Gose, celui encore d'une espèce de disque votif en pierre, portant en bas-relief sur l'une de ses faces; un sphinx avec la patte sur une tête de bélier: le travail n'en est pas précieux, mais il y a trop de style pour laisser douter, que ce morceau ne soit antique; le reste des curiosités est gravé dans le Voyage pittoresque d'Italie.

On avait trouvé depuis quelques mois une sépulture près la cité, dans un lieu appelé Earbaçeo.

Le quatrième jour, le général nous donna un souper où furent admis les membres des autorités nouvellement constituées. Ils virent avec autant de surprise que d'admiration l'élégance martiale de nos généraux, cette assemblée d'officiers: rayonnants de santé, de vie, de gloire, et d'espérance; ils furent frappés de la physionomie imposante du général en chef, dont l'expression agrandissait la stature.

Le mouvement qui avait régné dans la ville à notre arrivée avait fait fermer les cafés et autres lieux publics: les bourgeois, encore étonnés des événements, se tenaient clos dans leurs maisons; nos soldats, la tête échauffée par le soleil et par le vin, avaient épouvanté les habitants, qui avaient fermé leurs boutiques et caché leurs femmes. Cette belle ville, où nous ne voyions que nous, nous parut triste; ces forts, ces châteaux, ces bastions, ces formidables fortifications qui semblaient dire à l'armée que rien ne pouvait plus l'arrêter et qu'elle n'avait plus qu'à marcher à la victoire, la firent retourner avec plaisir à bord. Le vent s'opposait cependant à notre sortie; j'en profitai pour faire trois vues de l'intérieur du port.

La journée du 19 se passa à courir des bordées devant le port.

Le matin du 20, le général sortit, laissant dans l'île quatre mille hommes de troupes, commandés par le général Vaubois, deux officiers de génie et d'artillerie, un commissaire civil, et enfin tous ceux qui, poussés par une inquiète curiosité, s'étaient embarqués sans trop de réflexion, qui, par une suite de leur inconstance ou de leur inconséquence, s'étaient dégoûtés sur la route, et qui, fatigués des inconvénients inséparables des voyages, les comptaient au nombre des injustices, qu'à les en croire, on leur faisait éprouver. J'en ai vu qui, peu touchés des beautés de Malte, de la commodité des ports, et de l'avantage de sa situation, trouvaient ridicule qu'un rocher sous le climat de l'Afrique ne fût pas aussi vert que la vallée de Montmorency: comme si chaque contrée n'avait pas reçu des dons particuliers de la nature! Voyager n'est-ce pas en jouir? et ne les détruit-on pas en cherchant à les comparer?

Si l'aspect de Malte est aride, peut-on voir sans admiration que la plus petite colline qui recèle quelque peu de terre soit toujours un jardin aussi délicieux qu'abondant, où l'on pourrait acclimater toutes les plantes de l'Asie et de l'Afrique? Cette espèce de première serre chaude pourrait servir à en alimenter une autre à Toulon, et, par degré, en amener les productions jusqu'à Paris, sans leur avoir fait éprouver les secousses trop vives qu'occasionne l'extrême différence des climats: peut-être y naturaliserait-on une grande partie des plantes exotiques que nous faisons venir à grands frais chaque année dans nos serres, qui y languissent la seconde année, et y périssent, la troisième. Les expériences déjà faites sur les animaux me semblent venir à l'appui de ce système de graduation.


Départ de Malte.--La Flotte Française échappe dans une Brume à
l'Escadre de l'Amiral Nelson.--Arrivée devant Alexandrie
.

Toute la journée du 20 Juin fut employée à rassembler l'armée, l'escadre légère, et les convois. Vers les six heures on signala de se mettre en ordre de marche: le mouvement fut général dans tous les sens, et produisit la confusion.

Obligés de céder le passage à l'Amiral, nous nous aperçûmes un peu tard que la frégate la Léoben venait sur nous: l'officier de quart prétendait que la Léoben avait tort, et s'en tint strictement à la tactique; le capitaine, plus occupé de sauver la frégate contre la règle que de donner un tort à la Léoben, ordonna une manoeuvre; l'officier en ordonna une autre: il y eut un moment d'inertie; il ne fut plus temps d'opérer. Je conçus notre danger à la contraction de toute la personne de notre capitaine: Nous aborderons! nous allons aborder! nous abordons! furent les trois mots prononcés consécutivement; et le temps de les prononcer celui qu'il fallait pour décider de notre sort. Les bâtiments s'approchent, les agrès s'engagent, se déchirent; une demi manoeuvre de la Léoben nous fait présenter son flanc, et le choc est amorti par des roues de trains d'artillerie attachées contre son bordage; elles sont fracassées: les cris de quatre cents personnes, les bras étendus vers le ciel, me font croire un instant que la Léoben est la victime de ce premier choc; nous voulons faire un mouvement pour éviter ou diminuer le second, nous trouvons à tribord l'Artémise qui nous arrivait dans le sens contraire, et, en avant, la proue d'un vaisseau de 74, que nous n'eûmes pas le temps de reconnaître. L'effroi fut à son comble; nous étions devenus un point où tous les dangers se concentraient à la fois. Le second mouvement de la Léoben nous présentait la partie de l'avant; sa vergue de misaine entra sur notre pont. Cet incident, qui pouvait être funeste à bien du monde, tourna à notre avantage; les matelots, et notamment les Turcs qui nous étaient arrivés, se jetèrent sur cette vergue, et firent de tels efforts pour la repousser, que le coup, qui n'était point appuyé par le vent, fut amorti; et cette fois nous en fûmes quittes pour un trou fait dans la partie haute de notre bordage par l'ancre de la Léoben. L'Artémise avait glissé à notre poupe; le vaisseau avait avancé; les efforts pour le débarrasser de la vergue de la Léoben l'avaient repoussé au large, et tous ces dangers, qui s'étaient amoncelés sur nous comme les huées pendant l'orage, se dissipèrent encore plus promptement. Il ne nous resta que la fureur de notre officier de quart, qui aurait voulu que nous eussions tous péri, pour prouver à son camarade que c'était lui qu'il fallait accuser. Nous dûmes notre salut à la faiblesse du vent, et aux trains d'artillerie qui affaiblirent le premier choc. Deux bâtiments marchands qui se heurtent peuvent se faire quelque mal, mais non s'anéantir: il n'en est pas de même de deux vaisseaux de guerre; il est bien rare que l'un ou l'autre ne périsse, et souvent tous les deux.

Le 21, nous eûmes toute la journée un calme plat, et toute la chaleur du soleil de la fin de Juin au trente-cinquième degré.

Dans la nuit, une brise nous mit en pleine route. L'ordre de la marche fut changé.

Le 22, on mit le convoi en avant, l'armée derrière, et nous sur le flanc gauche.

Les 23, 24, et 25, nous eûmes un temps fait, vent arrière, qui nous eût menés à Candie, si nous n'eussions pas eu notre convoi qu'il fallait attendre à tout moment.

Les vents de nord et de nord-est sont les vents alizés de la Méditerranée pendant les trois mois de Juin, Juillet et Août; ce qui rend la navigation de cette saison délicieuse pour aller au sud et à l'ouest, mais ce qui en même temps fait dépendre du hasard tous les retours, parce qu'il faut les faire dans les mauvaises saisons.

Du 25 au 26, nous fîmes quarante-huit lieues par une brise qui était presque du vent. On nous fit signal à onze heures de faire chasse pour trouver la terre; nous découvrîmes la partie de l'ouest de Candie à quatre heures. Je vis le mont Ida de vingt lieues; je le dessinai à quinze; Je n'en voyais que le sommet et la base, le reste de l'île se perdant dans la brume; mais je craignais qu'elle ne m'échappât dans la nuit, et de n'avoir pas pris le contour de la montagne où naquit Jupiter, et qui fut la patrie de presque tous les dieux.

J'aurais eu le plus grand désir de voir le royaume de Minos, de chercher quelques vestiges du labyrinthe; mais ce que j'avais prévu arriva, l'excellent vent que nous avions nous tint éloignés de l'île.

Le 27, à cinq heures, je trouvai que nous avions cheminé dans la direction de la côte de l'est sans nous en approcher; le vent avait été si fort pendant la nuit que tout le convoi était dispersé: nous passâmes toute la matinée à le rassembler, et à diminuer de voiles pour l'attendre. C'était pendant cette manoeuvre que, par une brume épaisse, le hasard nous dérobait à la flotte anglaise, qui, à six lieues de distance, gouvernant à l'ouest, allait nous cherchant à la côte du nord.

Le soir du 28, on nous signala de passer à poupe de l'Orient. Il serait aussi difficile de donner que de prendre une idée exacte du sentiment que nous éprouvâmes à l'approche de ce sanctuaire du pouvoir, dictant ses décrets, au milieu de trois cents voiles, dans le mystère et le silence de la nuit: la lune n'éclairait ce tableau qu'autant qu'il fallait pour en faire jouir. Nous étions cinq cents sur le pont, on aurait entendu voler une mouche; la respiration même était suspendue. On ordonna à notre capitaine de se rendre à bord du commandant. Quelle fut ma joie à son retour, lorsqu'il nous dit que nous étions dépêchés en avant pour aller chercher notre consul à Alexandrie, et savoir si on était instruit de notre marche et quelles étaient les dispositions de cette ville à notre égard; qu'il nous était réservé d'aborder les premiers en Afrique pour y recueillir nos compatriotes, et les mettre à l'abri du premier mouvement des habitants à l'approche de la flotte. Dès cet instant nous déployâmes toutes les voiles pour faire le plus vite qu'il nous serait possible les soixante lieues qui nous restaient à parcourir; mais le vent nous manqua toute la nuit du 28 au 29: nous eûmes quelques heures de brise, et le reste du temps nous ne fîmes de chemin que par le mouvement donné à la mer, et les courants qui portaient sur le point que nous devions atteindre.

Notre mission, après avoir prévenu les Francs de se tenir sur leurs gardes, était de venir retrouver l'armée qui devait croiser, et nous attendre à six lieues du cap Brûlé. À midi, nous étions à trente lieues d'Alexandrie; à quatre heures les gabiers crièrent terre; à six nous la vîmes du pont: nous eûmes toute la nuit la brise; à la pointe du jour je vis la côte à l'ouest, qui s'étendait comme un ruban blanc sur l'horizon bleuâtre de la mer. Pas un arbre, pas une habitation; ce n'était pas seulement la nature attristée, mais la destruction de la nature, mais le silence et la mort. La gaieté de nos soldats n'en fut pas altérée; un d'eux dit à son camarade en lui montrant le désert: Tiens, regarde, voilà les six arpents qu'on t'a décrétés. Le rire général que fit éclater cette plaisanterie peut servir de preuve que le courage est désintéressé, ou du moins qu'il a sa source dans de plus nobles sentiments.

Ces parages sont périlleux dans les temps d'orage et dans les brumes de l'hiver, parce qu'alors la côte basse disparaît, et qu'on ne l'aperçoit que lorsqu'il n'est plus temps de l'éviter. Mais le bonheur qui nous accompagnait nous laissa maîtres de manoeuvrer sur le cap Durazzo, que nous cherchions en tirant à l'est quart de sud.

À dix lieues du cap, à cinq d'Alexandrie, nous vîmes une ruine que l'on appelle la Tour des Arabes; à midi j'en fis un dessin. Cette ruine me parut un carré bastionné; à quelque distance il y a une tour. J'aurais bien désiré pouvoir mieux en distinguer les détails, juger si c'est une fabrique arabe, ou si sa construction est antique, et à quelle antiquité elle appartient; si c'est la Taposiris des anciens, que Procope nous donne comme le tombeau d'Osiris, ou le Chersonesus de Strabon, ou bien Plinthine, dont le golfe tirait son nom. La garnison d'Alexandrie a poussé depuis des reconnaissances jusqu'à ce poste; mais les rapports purement militaires de ces reconnaissances n'ont pu porter aucune lumière sur l'origine de ces ruines, et n'ont fait qu'augmenter la curiosité qu'inspirent leur masse et leur étendue. En général toute cette côte de l'ouest, contenant la petite et la grande Syrte de la Cyrénaïque, autrefois très habitée, qui a eu des républiques, des gouvernements particuliers, est à présent une des contrées les plus oubliées de l'univers, et n'est plus rappelée à notre mémoire que par les superbes médailles qui nous en restent.

De droite et de gauche notre terre promise nous parut plus aride encore que celle des Juifs. Il est vrai que jusqu'alors elle ne nous avait pas coûté si cher; que, s'il ne nous avait pas plu des cailles toutes rôties, notre manne ne s'était pas corrompue; que nous n'avions pas eu de coliques ardentes et que nous avions encore conservé tout ce qui était tombé aux Israélites; mais au reste les Arabes Bédouins, qui errent sur ces côtes, auraient pu équivaloir à ces fléaux, et nous devenir aussi funestes. On assure cependant que depuis vingt ans ils ont fait un accord avec la factorerie d'Alexandrie, par lequel, après plus ou moins d'avanies, ils rendent les naufragés pour vingt piastres par tête, au lieu de les tuer, comme ils faisaient plus anciennement.

Le lieutenant, que l'on dépêcha à terre, partit à une heure après midi; il n'avait pas le pied dans le canot que nous attendions son retour et comptions les instants.

Je fis de trois lieues de distance, une vue d'Alexandrie.

Nous voyions avec la lunette le drapeau tricolore sur la maison de notre consul: je me figurais la surprise qu'il allait éprouver, et celle que nous ménagions au shérif d'Alexandrie pour le lendemain.

Quand les ombres du soir dessinèrent les contours de la ville, que je pus distinguer ces deux ports, ces grandes murailles flanquées de nombreuses tours, qui n'enferment plus que des mornes de sables, et quelques jardins où le vert pâle des palmiers tempère à peine l'ardente blancheur du sol, ce château Turc, ces mosquées, leurs minarets, cette célèbre colonne de Pompée, mon imagination se reporta sur le passé; je vis l'art triompher de la nature, le génie d'Alexandre employer la main active du commerce pour planter sur une côte aride les fondements d'une ville superbe, et la choisir pour y déposer les trophées des conquêtes du monde; les Ptolomées y appeler les sciences et les arts, et y rassembler cette bibliothèque à la destruction de laquelle la barbarie a employé des années: c'est là, me disais-je, pensant à Cléopâtre, à César, à Antoine, que l'empire de la gloire a cédé à l'empire de la volupté: je voyais ensuite l'ignorance farouche s'établir sur les ruines des chefs-d'oeuvre des arts, achevant de les consumer, et n'ayant cependant pu défigurer encore les beaux développements qui tenaient aux grands principes de leurs premiers plans. Je fus tiré de cette préoccupation, de ce bonheur de rêver devant de grands objets, par un coup de canon tiré de notre bord; pour appeler à l'ordre un bâtiment qui avait mis tout au vent pour entrer malgré nous à Alexandrie, et y porter, sans doute l'avis de notre marche: la nuit le déroba bientôt à nos recherches. Notre inquiétude sur le canot augmentait à chaque moment; et se changeait en terreur. À minuit, nous entendîmes appeler avec des voix effrayées, et bientôt nous vîmes entrer notre consul et son drogman, échappant au sabre vengeur et à l'effroi répandu dans le pays. Ils nous apprirent qu'une flotte de quatorze vaisseaux de guerre anglais n'avait quitté que la veille au soir le mouillage d'Alexandrie; que les Anglais avaient déclaré qu'ils nous cherchaient pour nous combattre; ils avaient été pris pour des Français; et tout le pays, déjà averti de nos projets, et instruit de la prise de Malte, s'était aussitôt soulevé; on avait fortifié les châteaux, ajouté des milices aux troupes réglées, et rassemblé une armée de Bédouins (ce sont les Arabes errants, que les habitants poursuivent, mais avec lesquels ils s'allient lorsqu'ils ont à combattre un ennemi commun).

La présence des Anglais avait noirci notre horizon. Quand je me rappelai que trois jours auparavant nous regrettions que le calme nous retînt, et que sans lui nous serions tombés dans la flotte ennemie, à laquelle nous aurions découvert la nôtre, je me vouai dès lors au fatalisme, et me recommandai à l'étoile de Bonaparte.

Le shérif n'avait consenti au départ du consul qu'en le faisant accompagner par des mariniers d'Alexandrie, qui devaient l'y ramener: ils parlaient la langue franque, et entendaient l'italien; je causai avec eux: ils ajoutèrent à ce que le consul avait dit, que les Anglais avaient fait route à l'est pour aller nous chercher à Chypre, où ils croyaient que nous étions restés.

Nous marchions à la rencontre de notre flotte: la première pointe du jour nous fit découvrir la première division du convoi; à sept heures, nous arrivâmes à bord de l'Orient.

J'avais été chargé d'accompagner le consul d'Alexandrie; nous avions à dire au général ce qui pouvait le plus vivement l'intéresser dans une circonstance aussi critique: on avait vu les Anglais, ils pouvaient arriver à chaque instant; le vent était très fort, le convoi mêlé à la flotte, et dans une confusion qui eût assuré la défaite la plus désastreuse si l'ennemi eût paru. Je ne pus pas remarquer un mouvement d'altération sur la physionomie du général. Il me fit répéter le rapport qu'on venait de lui faire; et après quelques minutes de silence il ordonna le débarquement.


Débarquement au Fort Marabou.--Prise d'Alexandrie.

Les dispositions furent d'approcher le convoi de terre autant que le pouvait permettre le danger de faire côte dans un moment où le vent était aussi fort; les vaisseaux de guerre formaient un cercle de défense en dehors; toutes les voiles furent amenées, et les ancres jetées. À peine avions-nous fait cette opération que nous eûmes ordre d'aller croiser devant la ville aussi près que le vent pourrait nous le permettre, et de faire de fausses attaques pour faire diversion.

Le vent avait encore augmenté; la mer était si forte que nous travaillâmes en vain tout le reste du jour pour lever l'ancre. La nuit fut trop orageuse pour faire cette opération sans risquer de nous abattre, et couler bas les embarcations et les transports, qui effectuaient le débarquement avec une peine et des dangers inouïs: les chaloupes prenaient un à un et à la volée ceux qui descendaient des vaisseaux; lorsqu'elles en étaient encombrées, les vagues menaçaient à chaque instant de les engloutir, ou bien, poussées par le vent, elles se rencontraient ou en abordaient d'autres; et, après avoir échappé à tous ces dangers, en arrivant près de la côte elles ne savaient comment y toucher sans se rompre contre les brisants. Au milieu de la nuit une embarcation qui ne pouvait plus gouverner passa à notre poupe, et nous demanda du secours: le danger où je sentais ceux dont elle était chargée me causa une émotion d'autant plus vive que je croyais reconnaître la voix de chacun de ceux qui criaient. Nous jetâmes un câble à ces malheureux; mais à peine l'eurent-ils atteint qu'il fallut le couper; les vagues faisant heurter l'embarcation contre notre bâtiment menaçaient de l'ouvrir. Les cris qu'ils jetèrent au moment où ils se sentirent abandonnés retentirent jusqu'au fond de nos âmes; le silence qui succéda y apporta encore de plus funestes pensées. L'effroi était redoublé par les ténèbres, et les opérations étaient aussi lentes qu'elles étaient désastreuses. Cependant, le 2 Juillet, à six heures du matin, il y eut assez de troupes à terre pour attaquer et prendre un petit fort appelé le Marabou. Là fut planté le premier pavillon tricolore en Afrique.

Le 3, la mer était meilleure: nous appareillâmes tandis que la plage se couvrait de nos soldats. À midi, ils étaient déjà sous les murs d'Alexandrie; le centre à la colonne de Pompée, derrière de petits mornes formés des débris de l'ancienne ville. Ces vieilles murailles n'offrirent à la valeur de nos soldats qu'une suite de brèches: une colonne s'ébranla, toutes les autres se déployèrent, marchèrent, et attaquèrent en même temps; en approchant de mauvais fossés, elles découvrirent plus de murailles qu'on n'en avait vu d'abord: un feu d'une vivacité extraordinaire de la part des assiégés étonna un moment nos troupes, mais ne ralentit point leur impétuosité: on chercha sous le feu de l'ennemi l'approche la plus praticable; on la trouva à l'angle de l'ouest, où était l'antique port de Kibotos; on monta à l'assaut: Kléber, Menou, Lescale, furent renversés par des coups de feu, et par la chute des pans de murailles. Koraïm, shérif d'Alexandrie, qui combattait partout, prit Menou renversé pour le général en chef blessé à mort, ce qui soutint encore un moment le courage des assiégés. Personne ne fuyait; il fallut tout tuer sur la brèche, et deux cents des nôtres y restèrent.

Notre frégate eut ordre de protéger l'entrée du convoi dans le vieux port; et je saisis cette occasion pour aller à terre. Un ancien préjugé avait établi que dès qu'un vaisseau franc entrerait dans le port vieux, l'empire d'Alexandrie serait perdu pour les Musulmans; pour le moment, notre canot vérifia la prophétie.

Il me serait impossible de rendre ce que j'éprouvai en abordant à Alexandrie: il n'y avait personne pour nous recevoir ou nous empêcher de descendre; à peine pouvions-nous déterminer quelques mendiants, accroupis sur leurs talons, à nous indiquer le quartier général; les maisons étaient fermées; tout ce qui n'avait osé combattre avait fui, et tout ce qui n'avait pas été tué se cachait de crainte de l'être, selon l'usage oriental. Tout était nouveau pour nos sensations, le sol, la forme des édifices, les figures, le costume, et le langage des habitants. Le premier tableau qui se présenta à nos regards fut un vaste cimetière, couvert d'innombrables tombeaux de marbre blanc sur un sol blanc: quelques femmes maigres, et couvertes de longs habits déchirés, ressemblaient à des larves qui erraient parmi ces monuments; le silence n'était interrompu que par le sifflement des milans qui planaient sur ce sanctuaire de la mort. Nous passâmes de là dans des rues étroites et aussi désertes. En traversant Alexandrie, je me rappelai, et je crus lire la description qu'en a faite Volney; forme, couleur, sensation, tout y est peint à un tel degré de vérité, que, quelques mois après, relisant ces belles pages de son livre, je crus que je rentrais de nouveau à Alexandrie. Si Volney eût décrit ainsi toute l'Égypte, personne n'aurait jamais pensé qu'il fût nécessaire d'en tracer d'autres tableaux, d'en faire de dessin.

Dans toute la traversée de cette longue ville si mélancolique, l'Europe et sa gaieté ne me fut rappelée que par le bruit et l'activité des moineaux. Je ne reconnus plus le chien, cet ami de l'homme, ce compagnon fidèle et généreux, ce courtisan gai et loyal; ici sombre égoïste, étranger à l'hôte dont il habite le toit, isolé sans cesser d'être esclave, il méconnaît celui dont il défend encore l'asile, et sans horreur il en dévore la dépouille. L'anecdote suivante achèvera de développer son caractère.

Le jour où je descendis à terre, n'ayant point apporté de linge pour changer, je voulais aller sur la frégate la Junon, que je croyais placée à l'entrée du port; je prends une petite barque turque, et nous voguons vers ce point. Arrivés à la frégate, nous vîmes que ce n'était pas la Junon; on nous en montra une autre en rade à une demi lieue de là. Le soleil se couchait; les deux tiers du chemin étaient faits; je pouvais coucher à bord: nous voilà de nouveau en route. Ce n'était point encore la Junon: elle croisait au large. Il nous fallut donc revenir; mais le vent avait fraîchi; les vagues étaient devenues si hautes que nous ne voyions plus qu'à la dérobée la terre qu'il nous fallait regagner. Mon homme me mit au timon pour ne s'occuper que de la voile.

Je n'apercevais qu'à peine la direction qu'il me fallait garder; et je commençai alors à sentir que c'était un véritable abandon de soi-même de se trouver à cette heure livré aux vents, au milieu d'une mer agitée, seul avec un homme qui, comme tous ses concitoyens, pouvait bien, sans injustice, haïr les Français, et vouloir s'en venger. J'affectai de la confiance, de la gaieté même, je fis bonne contenance; et enfin nous touchâmes au rivage, objet de tous mes voeux. Mais il était onze heures, j'étais encore à une demi lieue du quartier; j'avais à traverser une ville prise d'assaut le matin, et dont je ne connaissais pas une rue. Aucune offre de récompense ne put persuader mon homme de quitter son bateau pour m'accompagner. J'entrepris seul le voyage, et, bravant les mânes des morts, je traversai le cimetière; c'était le chemin que je savais le mieux: arrivé aux premières habitations des vivants, je fus assailli de meutes de chiens farouches, qui m'attaquaient des portes, des rues, et des toits; leurs cris se répercutaient de maison en maison, de famille en famille; cependant je pus m'apercevoir que la guerre qui m'était déclarée était sans coalition, car dès que j'avais dépassé la propriété de ceux dont j'étais assailli, ils étaient repoussés par ceux qui étaient venus me recevoir à la frontière. Ignorant l'abjection dans laquelle ils vivaient, je n'osais les frapper, dans la crainte de les faire crier, et d'ameuter aussi les maîtres contre moi. L'obscurité n'était diminuée que par la lueur des étoiles, et la transparence que la nuit conserve toujours dans ces climats. Pour ne pas perdre cet avantage, pour échapper aux clameurs des chiens, et suivre une route qui ne pouvait m'égarer, je quittai les rues, et résolus de longer le rivage; mais des murailles et des chantiers qui arrivaient jusqu'à la mer me barraient le passage; enfin passant dans la mer pour éviter les chiens, escaladant les murs pour éviter la mer lorsqu'elle devenait trop profonde, mouillé, couvert de sueur, accablé de fatigue et d'épouvante, j'atteignis à minuit une de nos sentinelles, bien convaincu que les chiens étaient la sixième et la plus terrible des plaies d'Égypte.

En arrivant le matin au quartier général, je trouvai Bonaparte entouré des grands de la ville et des membres de l'ancien gouvernement; il en recevait le serment de fidélité: il dit au shérif Koraïm: Je vous ai pris les armes à la main, je pourrais vous traiter en prisonnier; mais vous avez montré du courage; et, comme je le crois inséparable de l'honneur, je vous rends vos armes, et pense que vous serez aussi fidèle à la république que vous l'avez été à un mauvais gouvernement. Je remarquai dans la physionomie de cet homme spirituel une dissimulation ébranlée et non vaincue par la généreuse loyauté du général en chef: il ne connaissait pas encore nos moyens, et ne savait pas assez si tout ce qui s'était passé, n'était pas un coup de main; mais quand il vit 30 mille hommes et des trains d'artillerie à terre, il s'attacha à capter Bonaparte, il ne quitta plus le quartier général. Bonaparte était couché qu'il était encore dans son antichambre; chose bien remarquable dans un Musulman.

Le premier dessin que je fis fut le port neuf, depuis le petit Pharion jusqu'au quartier des Francs, qui était, au temps de Cléopâtre, le quartier délicieux où son palais était bâti, et où était le théâtre.

Le 5, au matin, j'accompagnai le général dans une reconnaissance: il visita tous les forts, c'est-à-dire des ruines, de mauvaises constructions, où de mauvais canons gisaient sur quelques pierres qui leur servaient d'affût. Les ordres du général furent d'abattre tout ce qui était inutile, de ne raccommoder que ce qui pouvait servir à empêcher l'approche des Bédouins; il porta toute son attention sur les batteries qui devaient défendre les ports.


Monuments d'Alexandrie.

Nous passâmes près de la colonne de Pompée. Il en est de ce monument comme de presque toutes les réputations, qui perdent toujours dès qu'on s'approche de ce qui en est l'objet. Elle a été nommée colonne de Pompée dans le quinzième siècle, où les connaissances commençaient à se réveiller de leur assoupissement: les savants, plutôt que les observateurs, se hâtèrent à cette époque d'assigner un nom à tous les monuments; et les noms passèrent sans contradiction de siècle en siècle; la tradition les consacra. On avait élevé à Alexandrie un monument à Pompée; il ne se trouvait plus, on crut le retrouver dans cette colonne. On en a fait, depuis un trophée à Septime Sévère; cependant elle est élevée sur des décombres de l'ancienne ville, et au temps de Septime Sévère la ville des Ptolémées n'était point encore en ruine. Pour faire à cette colonne une fondation solide on a piloté un obélisque, sur le culot duquel on a posé un vilain piédestal, qui porte un beau fût, surmonté d'un chapiteau corinthien lourdement ébauché.

Si le fût de cette colonne en le séparant du piédestal et du chapiteau a fait partie d'un édifice antique, il en atteste la magnificence et la pureté de l'exécution; il faut donc dire que c'est une belle colonne, et non un beau monument; qu'une colonne n'est point un monument; que la colonne de Ste Marie Majeure, bien qu'elle soit une des plus belles qui existent, n'a point le caractère d'un monument, que ce n'est qu'un fragment; et que si les colonnes Trajane et Antonine sortent de cette catégorie, c'est qu'elles deviennent des cylindres colossaux, sur lesquels est fastueusement déroulée l'histoire des expéditions glorieuses de ces deux empereurs, et que, réduites à leurs simples traits et à leur seule dimension, elles ne seraient plus que de lourds et tristes monuments.

Les fondations de la colonne de Pompée étant venues à se déchausser, on a cru ajouter à leur solidité en adaptant à la première fondation deux fragments d'obélisque en marbre blanc, le seul monument de cette matière que j'aie vu en Égypte.

Des fouilles faites à l'entour de la colonne donneraient sans doute des lumières sur son origine; le mouvement du terrain et les formes qu'il laisse voir encore attestent d'avance que les recherches ne seraient pas vaines: elles découvriraient peut-être la substruction et l'atrium du portique auquel a appartenu cette colonne, qui a été l'objet de dissertations faites par des savants qui n'en ont vu que des dessins, ou n'en ont eu que des descriptions de voyageurs; et ces voyageurs ne leur ont pas dit qu'on trouvait près de là des fragments de colonne de même matière et de même diamètre; que le mouvement du sol indique la ruine et l'enfouissement de grands édifices, dont les formes se distinguent à la surface, tels qu'un carré d'une grande proportion, et un grand cirque, dont on pourrait quoiqu'il soit recouvert de sable et de débris, mesurer encore les principales dimensions.

Après avoir observé que la colonne dite de Pompée est d'un style et d'une exécution très pure, que le piédestal et le chapiteau ne sont pas de même granit que le fût, que le travail en est lourd et ne semble être qu'une ébauche, que la fondation, faite de débris, annonce une construction moderne; on peut conclure que ce monument n'est point antique, et que son érection peut appartenir également au temps des empereurs Grecs, ou à celui des califes, puisque, si le piédestal et le chapiteau sont assez bien travaillés pour appartenir à la première de ces époques, ils n'ont pas assez de perfection pour que l'art dans la seconde n'ait pu atteindre jusque-là.

Des fouilles dans cet endroit pourraient aussi déterminer l'enceinte de la ville au temps des Ptolémées, lorsque son commerce et sa splendeur changèrent son premier plan et la rendirent immense: celle des califes, qui existe encore en fut une réduction, quoiqu'elle enferme aujourd'hui des campagnes et des déserts: cette circonvallation fut construite de débris, car leurs édifices rappellent toujours la destruction et le ravage; les chambranles et les someses des portes qu'ils ont faites à leurs enceintes et à leurs forteresses ne sont que des colonnes de granit, qu'ils n'ont pas même pris la peine de façonner à l'usage qu'ils leur ont donné; elles paraissent n'être restées là que pour attester la magnificence et la grandeur des édifices dont elles sont les débris; d'autres fois ils ont fait entrer cette immensité de colonnes dans la construction de leurs murailles, pour en redresser et niveler l'assise; et comme elles ont résisté au temps, elles ressemblent maintenant à des batteries. Au reste ces constructions arabes et turques, ouvrages des besoins de la guerre, offrent une confusion d'époques et de différentes industries dont on ne voit peut-être nulle part ailleurs d'exemples plus frappants et plus rapprochés. Les Turcs surtout, ajoutant l'ineptie à la profanation, ont mêlé au granit non seulement la brique et la pierre calcaire, mais des madriers, et jusqu'à des planches, et de tous ces éléments, si peu analogues et si étrangement amalgamés, ont présenté l'assemblage monstrueux de la splendeur de l'industrie humaine, et de sa dégradation.

En revenant de la colonne vers la ville moderne, nous traversâmes celle des Arabes, ou celle qui était enceinte par leurs murs; car ce n'est maintenant qu'un désert parsemé de quelques enclos, qui sont des jardins dans les mois de l'inondation, et qui dans les autres temps conservent plus ou moins d'arbres et de légumes en proportion de la grandeur de la citerne qu'ils renferment: cette citerne est le principe de leur existence; si elle tarit, les jardins redeviennent des décombres et du sable.

À la porte de chacun de ces jardins, il y a des monuments d'une piété touchante; ce sont des réservoirs d'eau que la pompe remplit toutes les fois qu'on la met en mouvement, et qui offrent au voyageur qui passe de quoi satisfaire le premier besoin dans ce climat brûlant, la soif.

On rencontre à chaque pas des regards de ces citernes qui se communiquent, et dont les soupiraux sont couronnés de la base ou du chapiteau d'une colonne antique creusée, et servant de margelle.

Il suffit, pour la fabrication d'une nouvelle citerne, de creuser et de revêtir des réservoirs à plusieurs étages, de faire ensuite une saignée, et de la prolonger jusqu'à ce qu'elle rencontre une autre excavation; dès lors elle reçoit le bénéfice commun du débordement, qui remplit, par l'effet du niveau que cherchent les eaux, tout le vide qui lui est présenté. La grande piscine, ou conserve d'eau d'Alexandrie, est une des grandes antiquités du temps moyen de l'Égypte, et un des plus beaux monuments de ce genre, soit par sa grandeur, soit par l'intelligence de sa construction: quoiqu'une partie soit dégradée et que l'autre ait besoin de réparation, elle contient encore assez d'eau pour suffire à la consommation des hommes et des animaux pendant deux années. Nous arrivâmes le mois avant celui où elle allait être renouvelée, et nous la trouvâmes très fraîche et très bonne.

Nous fumes attirés par une ruine rougeâtre, que les catholiques appellent la maison de Ste. Catherine la savante, celle qui épousa le petit Jésus, quatre cents ans après sa mort: la construction en est Romaine; les canaux enduits de stalactites, annoncent que ce devait être des thermes.

Nous vînmes ensuite à l'obélisque dit de Cléopâtre; un autre, renversé à côté, indique qu'ils décoraient tous deux une des entrées du palais des Ptolémées, dont on voit encore des ruines à quelques pas de là. L'inspection de l'état actuel de ces obélisques, et les cassures, qui existaient lors même qu'ils ont été dressés dans cet endroit, prouvent qu'ils étaient déjà fragments à cette époque, et apportés de Memphis ou de la Haute Égypte. Ils pourraient facilement être embarqués, et devenir en France un trophée de la conquête, trophée très caractéristique, parce qu'ils sont à eux seuls un monument, et que les hiéroglyphes dont ils sont couverts doivent les rendre préférables à la colonne de Pompée, qui n'est qu'une colonne un peu plus grande que celles qu'on trouve partout. On a depuis fouillé la base de cet obélisque, et l'on a trouvé qu'il posait sur une dalle: les piédestaux, qu'on a toujours ajoutés en Europe à cette espèce de monument, sont un ornement qui en change le caractère. Le trait que j'en ai donné, fait connaître l'état de cet obélisque depuis la fouille.

Je fis un dessin pittoresque de ces deux obélisques, ainsi que des paysages et monuments qui les avoisinent: en observant le monument Sarrasin qui est auprès, je trouvai que le soubassement appartenait à un édifice grec ou romain; on y distingue encore des chapiteaux de colonnes engagées, d'ordre dorique, dont les fûts vont se perdre au-dessous du niveau de la mer. Strabon a dit que les bases du palais de Ptolomée étaient battues par les vagues: ces débris pourraient tout à la fois attester la vérité du rapport de Strabon et donner le gisement de ce palais.

En revenant au fond du port par le bord de la mer, on trouve des débris de fabriques de tous les temps, également maltraités par la vague et par les siècles. On y distingue des restes de bains, dont il existe encore plusieurs chambres, fabriquées postérieurement dans des murailles plus anciennes. Ces fabriques me parurent arabes; et pour les conserver, on a fait une espèce de pilotis en colonnes, qui ressemblent maintenant à des batteries rasantes; leur nombre immense prouve combien étaient magnifiques les palais qu'elles ont décorés. Lorsqu'on a dépassé le fond du port, on trouve de grandes fabriques sarrasines, qui ont quelques détails de magnificence et d'un mélange de goût qui embarrasse l'observateur: des frises, ornées de triglyphes doriques, surmontées de voûtes à ogives, doivent faire croire que ces fabriques ont été construites de fragments antiques que les Sarrasins ont mêlés au goût de leur architecture. Les portes de ces édifices peuvent donner la mesure de l'indestructibilité du bois de sycomore, qui est resté dans son entier, tandis que le fer dont elles étaient revêtues a cédé au temps et a disparu entièrement. Derrière cette espèce de forteresse sont des thermes arabes, décorés de toutes sortes de détails déficence: nos soldats, qui les avaient trouvés tout chauffés, s'y étaient établis pour faire la lessive, et en avaient suspendu l'usage. Je renvoie donc à un autre moment la description des bains de cette espèce, et à celle qu'en a faite Savary, l'idée de volupté qu'on en doit prendre.

Auprès de ces bains est une des principales mosquées, autrefois une primitive église sous le nom de St. Athanase. Cet édifice, aussi délabré que magnifique, peut donner une idée de l'incurie des Turcs pour les objets dont ils sont le plus jaloux. Avant notre arrivée ils n'en laissaient pas approcher un chrétien, et préféraient y avoir une garde plutôt que d'en raccommoder les portes: dans l'état où nous les avons trouvées, elles ne pouvaient ni fermer ni rouler sur leurs gonds.

Au milieu de la cour de cette mosquée, un petit temple octogone renferme une cuve de brèche égyptienne d'une beauté incomparable, soit par sa nature, soit par les innombrables figures hiéroglyphiques dont elle est couverte, en dedans comme en dehors; ce monument, qui est sans doute un sarcophage de l'antique Égypte, sera peut-être illustré par des volumes de dissertations. Il eût fallu un mois pour en dessiner les détails; je n'eus que le temps d'en prendre la forme générale; et je dois ajouter qu'il peut être regardé comme un des morceaux les plus précieux de l'antiquité, et une des premières dépouilles de l'Égypte, dont il serait à désirer que nous pussions enrichir un de nos musées. Mon enthousiasme fut partagé par Dolomieux lorsque nous découvrîmes ensemble ce précieux monument.

Ce fut des galeries des minarets de cette mosquée que je fis un dessin où l'on voit à vol d'oiseau tout le développement du port neuf. Tout près de la mosquée sont trois colonnes debout, dont aucun voyageur n'a parlé. Il serait intéressant de fouiller à leur base: au fini du travail de ces colonnes on peut juger qu'elles ont fait partie de quelques monuments antiques; mais leur espacement exagéré doit faire penser qu'elles ne sont pas placées à leur destination primitive: quoiqu'il en soit, elles sont les restes d'un grand et magnifique édifice.

Nous allâmes de là jusqu'à la porte de Rosette, qui est fortifiée, et où s'étaient défendus les Turcs lors de notre arrivée. Un groupe de maisons y forme une espèce de bourg, qui laisse un espace vide d'une demi lieue entre cette partie de la ville et celle qui avoisine les ports. Toutes les horreurs de la guerre existaient encore dans ce quartier. J'y fis une rencontre qui m'offrait le plus frappant de tous les contrastes: une jeune femme, blanche et d'un coloris de roses, au milieu des morts et des débris, était assise sur un catalecte encore tout sanglant; c'était l'image de l'ange de la résurrection: lorsqu'attiré par un sentiment de compassion je lui témoignai ma surprise de la trouver si isolée, elle me répondit avec une douce ingénuité qu'elle attendait son mari pour aller coucher dans le désert; ce n'était encore qu'un mot pour elle, elle y allait coucher comme à un autre gîte. On peut juger par là dû sort qui attendait les femmes auxquelles l'amour avait donné le courage de suivre leurs maris dans cette expédition.


Marche de l'Armée, d'Alexandrie sur le Caire.--Trait de Jalousie.--
Mirage.--Combat de Chebreise
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La plupart des divisions, en descendant du navire, n'avaient fait que traverser Alexandrie pour aller camper dans le désert. Il fallut s'occuper aussi d'abandonner Alexandrie, ce point si important dans l'histoire, où les monuments de toutes les époques, où les débris des arts de tant de nations sont entassés pêle-mêle, et où les ravages des guerres, des siècles, et d'un climat humide et salin, ont apporté plus de changement et de destruction qu'en aucune autre partie de l'Égypte.

Bonaparte, qui s'était emparé d'Alexandrie avec la même rapidité que St. Louis avait pris Damiette, n'y commit pas la même faute: sans donner le temps à l'ennemi de se reconnaître, et à ses troupes celui de voir la pénurie d'Alexandrie et son âpre territoire, il fit mettre en marche les divisions à mesure qu'elles débarquaient, et, sans leur laisser le temps de prendre des renseignements sur les lieux qu'elles allaient occuper. Un officier, entre autres, disait à sa troupe au moment du départ: Mes amis, vous allez coucher à Béda; vous entendez: à Béda; cela n'est pas plus difficile que cela: marchons, mes amis, et les soldats marchèrent. Il est sans doute difficile de citer un trait plus frappant de naïveté d'une part et de confiance de l'autre: c'est avec ce courage insouciant qu'on entreprend ce que d'autres n'osent projeter, et qu'on exécute ce qui paraît inconcevable. Plus curieux qu'étonnés ils arrivent à Béda, qu'ils devaient croire un village bâti, peuplé comme les nôtres; ils n'y trouvent qu'un puits comblé de pierres, au travers desquelles distillait un peu d'eau saumâtre et bourbeuse; puisée avec des gobelets, elle leur fut distribuée, comme de l'eau-de-vie, à petite ration. Voilà la première étape de nos troupes dans une autre partie du monde, séparés de leur patrie par des mers couvertes d'ennemis, et par des déserts mille fois plus redoutables encore; et cependant cette étrange position ne flétrit ni leur courage ni leur gaieté.

Si l'on veut avoir la mesure du despotisme domestique des orientaux, si l'on ne craint pas de frémir de l'atrocité de la jalousie, quand elle a pour appui un préjugé reçu, et quand la religion absout de ses emportements, qu'on lise l'anecdote suivante.

Le second jour de marche de nos troupes au départ d'Alexandrie, quelques soldats rencontrèrent, près de Béda, dans le désert, une jeune femme le visage ensanglanté; elle tenait d'une main un enfant en bas âge, et l'autre main égarée allait à la rencontre de l'objet qui pouvait la frapper ou la guider. Leur curiosité est excitée; ils appellent leur guide, qui leur servait en même temps d'interprète; ils approchent, ils entendent les soupirs d'un être auquel on a arraché l'organe des larmes; une jeune femme, un enfant au milieu, d'un désert! Étonnés, curieux, ils questionnent: ils apprennent que le spectacle affreux qu'ils ont sous les yeux est la suite et l'effet d'une fureur jalouse: ce ne sont pas des murmures que la victime ose exprimer, mais des prières pour l'innocent qui partage son malheur, et qui va périr de misère et de faim. Nos soldats, émus de pitié, lui donnent aussitôt une part de leur ration, oubliant leur besoin près d'un besoin plus pressant; ils se privent d'une eau rare dont ils vont manquer tout à fait, lorsqu'ils voient arriver un furieux, qui de loin repaissant ses regards du spectacle de sa vengeance, suivait de l'oeil ces victimes; il accourt arracher des mains de cette femme ce pain, cette eau, cette dernière source de vie que la compassion vient d'accorder au malheur: Arrêtez! s'écrie-t-il; elle a manqué à son honneur, elle a flétri le mien; cet enfant est mon opprobre, il est le fils du crime. Nos soldats veulent s'opposer à ce qu'il la prive du secours qu'ils viennent de lui donner; sa jalousie s'irrite de ce que l'objet de sa fureur devient encore celui de l'attendrissement; il tire un poignard, frappe la femme d'un coup mortel, saisit l'enfant, l'enlève, et l'écrase sur le sol; puis, stupidement farouche, il reste immobile, regarde fixement ceux qui l'environnent, et brave leur vengeance.

Je me suis informé s'il y avait des lois répressives contre un abus d'autorité aussi atroce; on m'a dit qu'il avait mal fait de la poignarder, parce que si Dieu n'avait pas voulu qu'elle mourût, au bout de quarante jours on aurait pu recevoir la malheureuse dans une maison, et la nourrir par charité.

La division Kléber, commandée par Dugua, avait pris la route de Rosette pour protéger la flottille, qui était entrée dans le Nil. L'armée acheva de se mettre en marche, les 6 et 7 Juin, par Birket et Demenhour: les Arabes en attaquent les avant-postes, en harcèlent le reste; la mort devient la peine du traîneur. Desaix est au moment d'être pris pour être resté cinquante pas derrière la colonne; Le Mireur, officier distingué, et qui, par l'effet d'une distraction mélancolique, n'avait pas répondu à l'invitation qu'on lui avait faite de se rapprocher, est assassiné à cent pas des avant-postes; l'adjudant général Galois est tué en portant un ordre du général en chef; l'adjudant Delanau est fait prisonnier à quelques pas de l'armée en traversant un ravin: on met un prix à sa rançon; les Arabes s'en disputent le partage, et, pour terminer le différent, brûlent la cervelle à cet intéressant jeune homme.

Les Mamelouks étaient venus au-devant de l'armée française: la première fois qu'elle les vit ce fut près de Demenhour; ils ne firent que la reconnaître, et cette apparition, ainsi que le combat insignifiant de Chebreise, donna leur mesure à nos soldats, et leur ôta cette émotion incertaine qui tient de la terreur, et que donne toujours un ennemi inconnu. De leur côté, n'ayant vu dans notre armée que de l'infanterie, sorte d'arme pour laquelle ils avaient un souverain mépris, ils emportèrent la certitude d'une victoire aisée, et ne tourmentèrent plus notre marche, déjà assez pénible par sa longueur, par l'ardeur du climat, et les souffrances de la soif et de la faim, auxquelles il faut encore ajouter les tourments d'un espoir toujours trompé et toujours renaissant; en effet c'était sur des tas de blé que nos soldats manquaient de pain, et avec l'image d'un vaste lac devant les yeux qu'ils étaient dévorés par la soif. Ce supplice d'un nouveau genre a besoin d'être expliqué, puisqu'il est l'effet d'une illusion qui n'a lieu que dans ces contrées: elle est produite par le mirage des objets saillants sur les rayons obliques du soleil réfractés par l'ardeur de la terre embrasée; ce phénomène offre tellement l'image de l'eau, qu'on y est trompé la dixième fois comme la première; il attise une soif d'autant plus ardente que l'instant où il se manifeste est le plus chaud du jour. J'ai pensé qu'un dessin n'en donnerait pas l'idée, puisqu'il ne pourrait jamais être que la représentation d'une ressemblance; mais, pour y suppléer, il faut lire un rapport fait à l'institut du Caire, et inséré dans les mémoires imprimés par Didot l'aîné, dans lequel le citoyen Monge a décrit et, analysé ce phénomène avec la sagacité et l'érudition qui caractérisent ce savant.

Les villages étaient désertés à l'approche de l'armée, et les habitants en emportaient tout ce qui aurait pu l'alimenter.

Les pastèques furent le premier soulagement que le sol de l'Égypte offrit à nos soldats, et ce fruit fut consacré dans leur mémoire par la reconnaissance. En arrivant au Nil ils s'y jetèrent tout habillés pour se désaltérer par tous les pores.

Lorsque l'armée eut dépassé Rahmanieh, ses marches sur les bords du fleuve devinrent moins pénibles. Nous ne la suivrons pas dans toutes ses stations; nous dirons seulement que le 20 Juillet elle vint coucher à Amm-el-Dinar; elle en partit le lendemain avant le jour; après douze heures de marche elle se trouva près Embabey, où les Mamelouks étaient rassemblés; ils y avaient un camp retranché, entouré d'un mauvais fossé, défendu par trente-huit pièces de canon.


Bataille des Pyramides.

Dès qu'on eut découvert les ennemis, l'armée se forma: lorsque Bonaparte eut donné ses derniers ordres, il dit, en montrant les pyramides: Allez, et pensez que du haut de ces monuments quarante siècles nous observent. Desaix, qui commandait l'avant-garde, avait dépassé le village; Reynier suivait à sa gauche; Dugua, Vial et Bon, toujours à gauche, formaient le demi-cercle en se rapprochant du Nil. Mourat-bey, qui vint nous reconnaître, et qui ne vit point de cavalerie, dit qu'il allait nous tailler comme des citrouilles (ce fut son expression): en conséquence le corps le plus considérable des Mamelouks, qui était en avant d'Embabey, s'ébranla, et vint charger la division Dugua avec une rapidité qui lui avait à peine laissé le temps de se former; elle les reçut avec un feu d'artillerie qui les arrêta; et par un à gauche ils allèrent tomber jusque sur les baïonnettes de la division Desaix; un feu de file nourri et soutenu produisit une seconde surprise: ils furent un moment sans détermination; puis, tout à coup voulant tourner la division, ils passèrent entre celle de Reynier et celle de Desaix, et reçurent le feu croisé de toutes deux: ce qui commença leur déroute. N'ayant plus de projet, une partie retourna sur Embabey, l'autre alla se retrancher dans un parc planté de palmiers, qui se trouvait à l'occident des deux divisions, et d'où on les envoya déloger par les tirailleurs; ils prirent alors la route du désert des pyramides. Ce furent eux qui dans la suite nous disputèrent la haute Égypte. Pendant ce temps les autres divisions en s'approchant du village, se trouvaient dans le cas d'être endommagées par l'artillerie du camp retranché: on résolut de l'attaquer; il fut formé deux bataillons, tirés de la division Bon et Menou, et commandés par les généraux Rampon et Marmont, pour marcher sur le village, et le tourner à l'aide du fossé: le bataillon Rampon leur paraît facile à envelopper et à détruire; il est attaqué par ce qui restait de Mamelouks dans le camp. Ce fut là que le feu fut le plus vif et le plus meurtrier; ils ne concevaient pas notre résistance (ils ont dit depuis qu'ils nous avaient crus liés ensemble): en effet la meilleure cavalerie de l'orient, peut-être du monde entier, vint se rompre contre un petit corps hérissé de baïonnettes; il y en eut qui vinrent enflammer leur habit au feu de notre mousqueterie, et qui, blessés mortellement, brûlèrent devant nos rangs. La déroute devint générale: ils voulurent retourner dans leur camp; nos soldats les y suivirent et y entrèrent pêle-mêle avec eux; leurs canons furent pris; toutes les divisions qui s'approchaient en entourant le village leur ôtaient tous moyens de retraite; ils voulurent longer le Nil, un mur qui y arrivait transversalement les arrêta et les refoula; alors ils se jetèrent dans le fleuve pour aller rejoindre le corps d'Ibrahim bey, qui était resté vis-à-vis pour couvrir le Caire: dès lors ce ne fut plus un combat, mais un massacre; l'ennemi semblait défiler pour être fusillé, et n'échapper au feu de nos bataillons que pour devenir la proie des eaux. Au milieu de ce carnage, en levant les yeux, on pouvait être frappé de ce contraste sublime qu'offrait le ciel pur de cet heureux climat: un petit nombre de Français, sous la conduite d'un héros, venait de conquérir une partie du monde; un empire, venait de changer de maître; l'orgueil des Mamelouks achevait de se briser contre les baïonnettes de notre infanterie. Dans cette grande et terrible scène, qui devait avoir de si importants résultats, la poussière et la fumée troublaient à peine la partie la plus basse de l'atmosphère; l'astre du jour roulant sur un vaste horizon achevait paisiblement sa carrière: sublime témoignage de cet ordre immuable de la nature qui obéit à d'éternels décrets dans ce calme silencieux qui la rend encore plus imposante. C'est ce que j'ai cherché à peindre dans le dessin que j'ai fait de ce moment.

La relation officielle du général Berthier, où les mouvements militaires sont circonstanciés de la manière la plus lucide et la plus savante, servira encore d'explication au plan de cette bataille, plan qui doit acquérir un prix particulier par les corrections qu'a bien voulu y faire Bonaparte lui-même dans la disposition des corps, et la détermination de leurs mouvements.


Tournée de l'Auteur dans le Delta.--Le Bogaze.--Rosette.

Le général Menou était resté blessé à Alexandrie: il devait aller organiser le gouvernement à Rosette, et faire une tournée dans le Delta. Avant de se rendre au Caire il m'avait engagé à l'accompagner dans cette marche: je me décidai d'autant plus volontiers à faire ce voyage, que je pensais d'avance qu'il ne pouvait être très intéressant qu'autant qu'on le ferait avant celui de la haute Égypte; j'accompagnais d'ailleurs un homme aimable, instruit, et mon ami depuis longtemps.

Nous nous embarquâmes sur un aviso dans le port neuf d'Alexandrie; nous manoeuvrâmes tout le jour: mais nos capitaines, ne connaissant ni les courants, ni les brisants, ni les bas-fonds de ce port, après avoir évité la pointe du Diamant, pensèrent nous échouer au rocher du petit Pharillon, et nous ramenèrent mouiller à l'entrée du port pour repartir le lendemain. Je fis le dessin du château, bâti dans l'île Pharus, sur l'emplacement de ce fameux monument si utile et si magnifique, cette merveille du monde, qui, après avoir pris le nom de l'île sur lequel il avait été élevé, le transmit à tous les monuments de ce genre.

Nous repartîmes le lendemain sous d'aussi mauvais auspices que la veille. À peine fûmes-nous à quelques lieues en mer, quel le vent étant devenu très fort, le général Menou fut pris d'un vomissement convulsif qui pensa lui coûter la vie, en le faisant tomber de sa hauteur, la tête sur la culasse d'un canon. Aucun de nous ne pouvait juger du danger de la large blessure qu'il s'était faite: il avait perdu connaissance; nous mîmes en délibération si on le conduirait sur l'Orient, qui était mouillé avec la flotte à Aboukir, et vis-à-vis duquel nous nous trouvions dans le moment.

Nos marins croyaient que quelques heures nous suffiraient pour nous rendre dans le Nil: nous choisîmes ce parti, qui devait finir les angoisses du général. Malgré le tourment de notre situation et le roulis du bâtiment, je parvins à dessiner une petite vue qui donne une idée du mouillage de notre flotte devant Aboukir; de ce promontoire célèbre autrefois par la ville de Canope et toutes ses voluptés, aujourd'hui si fameux par toutes les horreurs de la guerre. Quelques heures après nous nous trouvâmes, sans le savoir, à une des bouches du Nil, ce que nous reconnûmes au tableau le plus désastreux que j'aie vu de ma vie. Les eaux du Nil repoussées par le vent élevaient à une hauteur immense des ondes qui étaient perpétuellement refoulées et brisées par le courant du fleuve avec un bruit épouvantable; un de nos bâtiments qui venait de faire naufrage, et que la vague achevait de rompre, fut le seul indice que nous eûmes de la côte; plusieurs autres avisos dans la même situation que nous, c'est-à-dire dans la même confusion, se rapprochaient pour se consulter, s'évitaient pour ne pas se briser, et ne pouvaient s'entendre que par des cris encore plus épouvantables. Il n'y avait point de pilote côtier; nous ne savions plus qu'aviser; le général allait toujours en empirant: nous imaginâmes d'aller reconnaître le bogaze ou la barre du fleuve; le canot fut mis à la mer, et le chef de bataillon Bonnecarrère et moi nous nous y jetâmes comme nous pûmes. À peine eûmes-nous quitté notre bord que nous nous trouvâmes au milieu des abîmes, sans voir autre chose que la cime recourbée des vagues qui de toutes parts menaçaient de nous engloutir; à mille toises de l'aviso, nous ne pouvions plus le rejoindre: le mal de mer commençait à me tourmenter; il était question d'attendre d'une manière indéfinie, et de passer ainsi la nuit. Je m'enveloppais de mon manteau pour ne plus rien voir de notre déplorable situation, lorsque nous passâmes sous les eaux d'une felouque, où j'aperçus un malheureux qui, en descendant dans une embarcation, était resté suspendu à une corde; fatigué des efforts qu'il faisait pour se soutenir dans cette périlleuse position, ses bras s'allongeaient, et le laissaient aller dans ceux de la mort, que je voyais ouverts pour le recevoir. J'éprouvai à ce spectacle une telle révolution que mes évanouissements cessèrent: je ne criais pas, je hurlais; les matelots mêlaient leurs cris aux miens: ils furent enfin entendus de ceux du bâtiment; d'abord on ne savait ce que nous voulions; on chercha de tous côtés avant de venir au secours du malheureux dont les dernières forces expiraient; on le découvre à la fin.... on eût encore le temps de le sauver.

Le moment que nous avait fait perdre cet événement, et les efforts que nous avions faits pour nous tenir au vent en cas que cet homme tombât à la mer, nous avaient fait prendre assez de hauteur pour regagner notre aviso; nous l'escaladâmes assez heureusement, et nous nous retrouvâmes au même point d'où nous étions partis sans savoir plus que tenter. Le vent se calma un peu, mais la mer resta grosse: la nuit vint; elle fut moins orageuse.

Le général était trop mal pour prendre lui-même une résolution: nous tînmes de nouveau conseil, et nous résolûmes de le mettre de notre mieux dans le canot, pensant que le bâtiment naufragé et les brisants nous serviraient de guide, et qu'en les évitant également nous entrerions dans le Nil: cela nous réussit; au bout d'une heure de navigation nous nous trouvâmes à l'angle de la côte, et tournant tout à coup à droite, nous voguâmes dans le plus paisible lit du plus doux de tous les fleuves, et une demi-heure après au milieu du plus frais et du plus verdoyant de tous les pays; c'était, exactement sortir du Ténare pour entrer par le Léthé dans les Champs-Élysées. Ceci était encore plus vrai pour le général, qui était déjà sur son séant, et ne nous laissait d'inquiétude que sur la profondeur de sa blessure, qu'aucun de nous n'avait osé sonder.

Nous trouvâmes bientôt à notre droite un fort, et à notre gauche une batterie, qui, autrefois construite pour défendre l'embouchure du Nil, en est maintenant à une lieue; ce qui pourrait donner la mesure de la progression de l'alluvion du fleuve. En effet, la construction de ces forts ne remonte pas au-delà de l'invention de la poudre, et ils n'ont par conséquent pas plus de trois cents ans. Je fis rapidement deux dessins de ces deux points.

Le premier, à l'ouest du fleuve, présente un château carré, flanqué de grosses tours aux angles, avec des batteries dans lesquelles étaient des canons de vingt-cinq pieds de longueur; le second n'est plus qu'une mosquée, devant laquelle était une batterie ruinée, dont un canon, du calibre de vingt-huit pouces, ne servait plus qu'à procurer d'heureux accouchements aux femmes lorsqu'elles venaient l'enjamber pendant leur grossesse.

Une heure après, nous découvrîmes, au milieu des forêts de dattiers, de bananiers et de sycomores, Rosette, placée sur les bords du Nil, qui sans les dégrader, baigne tous les ans les murailles de ses maisons. J'en fis la vue avant d'y aborder.

Rascid, que les Francs ont nommé Rosette, ou Rosset, a été bâtie sur la branche et près de la bouche Bolbitine, non loin des ruines d'une ville de ce nom, qui devait être située à un coude du fleuve, où est à présent le couvent d'Abou-Mandour, à une demi lieue de Rosette: ce qui pourrait appuyer cette opinion, ce sont les hauteurs qui dominent ce couvent, et qui doivent avoir été formées par des atterrissements; ce sont encore quelques colonnes et autres antiquités trouvées en faisant, il y a une vingtaine d'années, des réparations à ce couvent.

Léon d'Afrique dit que Rascid fut bâtie par un gouverneur d'Égypte, sous le règne des califes; mais il ne dit ni le nom du calife, ni l'époque de la fondation.

Rosette n'offre aucun monument curieux. Son ancienne circonvallation annonce qu'elle a été plus grande qu'elle n'est à présent; on reconnaît sa première enceinte aux buttes de sables qui la couvrent de l'ouest au sud, et qui n'ont été formées que par les murailles et les tours qui servent aujourd'hui de noyaux à ces atterrissements. Ainsi qu'à Alexandrie, la population de cette ville va toujours en décroissant. On y bâtit peu, et ce qui s'y construit ne se fait plus que des vieilles briques des édifices qui tombent en ruine faute d'habitants et de réparations. Les maisons, mieux bâties en général que celles d'Alexandrie, son cependant si frêles encore, que si elles n'étaient épargnées par le climat qui ne détruit rien, il n'existerait bientôt plus une maison à Rosette; les étages, qui vont toujours en avançant l'un sur l'autre, finissent presque par se toucher; ce qui rend les rues fort obscures et fort tristes. Les habitations qui sont le long du Nil n'ont pas cet inconvénient; elles appartiennent pour la plupart aux négociants étrangers. Cette partie de la ville serait d'un embellissement facile; il n'y aurait qu'à construire sur la rive du fleuve un quai alternativement rampant et revêtu: les maisons, outre l'avantage d'avoir vue sur la navigation, ont encore l'aspect riant des rives du Delta, île qui n'est qu'un jardin d'une lieue d'étendue.

Cette île devint d'abord notre propriété, notre promenade, et enfin le parc où nous nous donnions le plaisir de la chasse; lequel était doublé par celui de la curiosité, puisque chaque oiseau que nous tuions était une nouvelle connaissance.

Je pus remarquer que les habitants de la rive gauche du Nil, c'est-à-dire les habitants du Delta, étaient plus doux et plus sociables: je crois qu'il faut en attribuer la cause à plus d'abondance, et à l'absence des Arabes Bédouins, qui, ne traversant jamais le fleuve, les laissent dans un état de paix que les autres n'éprouvent dans aucun moment de leur vie.


Arabes cultivateurs.--Arabes Bédouins.

En observant les causes on est presque toujours moins porté à se plaindre des effets. Peut-on reprocher aux Arabes cultivateurs d'être sombres, défiants, avares, sans soins, sans prévoyance pour l'avenir, lorsque l'on pense qu'outre la vexation du possesseur du sol qu'ils cultivent, de l'avide bey, du cheikh, des Mamelouks, un ennemi errant, toujours armé, guette sans cesse l'instant de lui enlever tout ce qu'il oserait montrer de superflu? L'argent qu'il peut cacher, et qui représente toutes les jouissances, dont il se prive, est donc tout ce qu'il peut croire véritablement à lui; aussi l'art de l'enfouir est-il sa principale étude: les entrailles de la terre ne le rassurent pas: des décombres, des haillons, toute la livrée de la misère, c'est en ne présentant que ces tristes objets aux regards de ses maîtres qu'il espère soustraire ce métal à leur avidité; il lui importe d'inspirer la pitié: ne pas le plaindre, ce serait le dénoncer; inquiet en amassant ce dangereux argent, troublé quand il le possède, sa vie se passe entre le malheur de n'en point avoir, ou la terreur de se le voir ravir.

Nous avions à la vérité chassé les Mamelouks; mais, à notre arrivée, éprouvant toutes sortes de besoins, en les chassant, ne les avions-nous pas remplacés? et ces Arabes Bédouins, mal armés, sans résistance, n'ayant pour rempart que des sables mouvants, de ligne que l'espace, de retraite que l'immensité, qui pourra les vaincre ou les contenir? Tâcherons-nous de les séduire en leur offrant des terres à cultiver? mais les paysans d'Europe qui deviennent chasseurs cessent sans retour de travailler la terre; et le Bédouin est le chasseur primitif; la paresse et l'indépendance sont les bases de son caractère; et pour satisfaire et défendre l'un et l'autre, il s'agite sans cesse, et se laisse assiéger et tyranniser par le besoin. Nous ne pouvons donc rien proposer aux Bédouins qui puisse équivaloir à l'avantage de nous voler; et ce calcul est toujours la base de leurs traités.

L'envie, fléau dont n'est pas exempt le séjour même du besoin, plane encore sur les sables brûlants du désert. Les Bédouins guerroient avec tous les peuples de l'univers, ne haïssent et ne portent envie qu'aux Bédouins qui ne sont pas de leur horde; ils s'engagent dans toutes les guerres, ils se mettent en mouvement dès qu'une querelle intérieure ou un ennemi étranger vient troubler le repos de l'Égypte; et, sans s'attacher à l'un ou à l'autre des partis, ils profitent de leur querelle pour les piller tous deux. Lorsque nous descendîmes en Afrique, ils se mêlaient parmi nous, enlevaient nos traîneurs, et eussent pillé les Alexandrins, s'ils fussent venus se faire battre hors de leurs murailles. Là où est le butin, là est l'ennemi des Bédouins: toujours prêts à traiter, parce qu'il y a des présents attachés aux stipulations; ils ne connaissent d'engagement que la nécessité. Leur cruauté n'a cependant rien d'atroce: les prisonniers qu'ils nous ont faits, en retraçant les maux qu'ils avaient soufferts dans leur captivité, les considéraient plutôt comme une suite de la manière de vivre de cette nation que comme un résultat de la barbarie; des officiers, qui avaient été leurs prisonniers, m'ont dit que le travail qu'on avait exigé d'eux n'avait rien eu d'excessif ni de cruel; ils obéissaient aux femmes, chargeaient et conduisaient les ânes et les chameaux; il fallait à la vérité camper et décamper à tout moment; tout le ménage était plié, et l'on était en route dans un quart d'heure au plus: au reste ce ménage consistait en un moulin à blé et à café, une plaque de fer pour cuire les galettes, une grande et une petite cafetière, quelques outres, quelques sacs à grains, et la toile de la tente qui servait d'enveloppe à tout cela. Une poignée de blé rôti, et douze dattes étaient la ration commune des jours de marche, et quelque peu d'eau, qui, vu sa rareté, avait servi à tout avant que d'être bue; mais ces officiers n'ayant eu l'âme flétrie par aucun mauvais traitement, ils ne conservaient aucun souvenir amer d'une condition malheureuse qu'ils n'avaient fait que partager.

Sans préjugé de religion, sans culte extérieur, les Bédouins sont tolérants: quelques coutumes révérées leur servent de lois; leurs principes ressemblent à des vertus qui suffisent à leurs associations partielles, et à leur gouvernement paternel.

Je dois citer un trait de leur hospitalité: un officier français était depuis plusieurs mois le prisonnier d'un chef d'Arabes; son camp surpris la nuit par notre cavalerie, il n'eut que le temps de se sauver; tentes, troupeaux, provisions, tout fût pris. Le lendemain, errant, isolé, sans ressource, il tire de ses habits un pain, et en donnant la moitié à son prisonnier, il lui dit: Je ne sais quand nous en mangerons d'autre; mais on ne m'accusera point de n'avoir pas partagé le dernier avec l'ami que je me suis fait. Peut-on haïr un tel peuple, quelque farouche que d'ailleurs il puisse être? et quel avantage lui donne sur nous cette sobriété comparée aux besoins que nous nous sommes faits? comment persuader ou réduire de pareils hommes? n'auront-ils pas toujours à nous reprocher de semer de riches moissons sur les tombeaux de leurs ancêtres?


Insurrections dans le Delta.--Incendie de Salmie.--Repas Égyptien.

Tant que nous n'avions pas été maîtres du Caire, les habitants des bords du Nil, regardant notre existence comme très précaire en Égypte, s'étaient soumis en apparence à notre armée lors de son passage; mais, ne doutant point qu'elle ne se fondît bientôt devant leurs invincibles tyrans, ils s'étaient permis, soit pour qu'ils leur pardonnassent de s'être soumis, soit pour se livrer à leur esprit de rapine, de courir et de tirer sur les barques que nous envoyions à l'armée, et sur celles qui en revenaient: quelques bateaux furent obligés de rétrograder, après avoir reçu pendant plusieurs lieues de chemin des coups de fusil, notamment des habitants des villages de Metubis et Tfemi. On envoya contre eux un aviso et quelques troupes: j'étais de cette expédition; les instructions étaient pacifiques; nous acceptâmes leurs soumissions, et emmenâmes des otages. Je fis, pendant les pourparlers qu'exigea notre traité, les vues de Metubis et de Tfemi.

Quelques jours après, une autre barque partit pour le Caire: on n'entendit plus parler de ceux qui la montaient; et ce ne fut que par les gens du pays que nous sûmes qu'ils avaient été attaqués au-delà de Tua; qu'après avoir été tous blessés, leurs conducteurs s'étaient jetés à l'eau; que, livrés au courant, ils avaient échoué; qu'arrêtés et conduits à Salmie, ils y avaient été fusillés. Le général Menou se crut obligé de faire un grand exemple. Nous partîmes donc avec deux cents hommes sur un demi chebek et des barques; nous mîmes à terre à une demi lieue de Salmie; un détachement tourna le village, un autre suivit le bord du fleuve; la troisième division qui devait achever la circonvallation, était restée engravée à deux lieues au-dessous. Nous trouvâmes les ennemis à cheval, en bataille, devant le village; ils nous attaquèrent les premiers, et chargèrent jusque sur les baïonnettes: les principaux ayant été tués à la première décharge, et se voyant entourés, ils furent bientôt en déroute; la troisième division, qui devait fermer la retraite, n'étant point arrivée à temps, le cheikh et tous les combattants s'échappèrent. Le village fut livré au pillage pendant le reste du jour, et au feu dès que la nuit fut venue: les flammes et des coups de canon tant que durèrent les ténèbres avertirent à dix lieues à la ronde que notre vengeance avait été complète et terrible. J'en fis un dessin à la lueur de l'incendie.

Nous revînmes à Fua, où nous fumes reçus en vainqueurs qui savaient mettre des bornes à leurs vengeances: tous les cheikhs de la province avaient été convoqués, et s'étaient assemblés; ils entendirent avec respect et résignation le manifeste qui leur fut lu concernant l'expédition, et les bases sur lesquelles allait s'établir la nouvelle organisation de Salmie. On nomma un ancien cheikh à la place de celui que les Français venaient de déposséder et de proscrire; il fut envoyé pour rassembler les habitants épars, et amener une députation, qui arriva le troisième jour. Le détachement qui avait conduit le vieux cheikh avait été reçu avec acclamation. Les députés nous dirent en arrivant qu'ils avaient reconnu la paternité dans la main qui s'était appesantie sur eux; qu'ils voyaient bien que nous ne leur voulions point de mal, puisque nous n'avions tué que neuf coupables, et brûlé que le quart du village: ils ajoutèrent que le feu était éteint, que la maison du cheikh émigré était détruite, et qu'ils avaient offert le reste des poules et des oies aux soldats qui étaient venus terminer les remords qui les tourmentaient depuis trois semaines.

Nous établîmes une poste ordinaire à Salmie d'accord avec les arrondissements avoisinants, et nous achevâmes notre expédition par une tournée du département. Dans chaque village nous étions reçus d'une manière plus que féodale; c'était le principal personnage du pays qui nous recevait, et faisait payer notre dépense aux habitants. Il fallait connaître les abus avant d'y remédier; séduits d'ailleurs par la facilité que le hasard nous offrait d'observer les coutumes d'un pays dont nous allions changer les moeurs, nous laissions faire encore pour cette fois.

Une maison publique, qui presque toujours avait appartenu au Mamelouk, ci-devant seigneur et maître du village, se trouvait en un moment meublée, à la mode du pays, en nattes, tapis, et coussins; un nombre de serviteurs apportait d'abord de l'eau fraîche parfumée, des pipes et du café; une demi-heure après, un tapis était étendu; tout autour on formait un bourrelet de trois ou quatre espèces de pain et de gâteaux, dont tout le centre était couvert de petits plats de fruits, de confitures, et de laitage, la plupart assez bons, surtout très parfumés. On semblait ne faire que goûter de tout cela; effectivement en quelques minutes ce repas était fini: mais deux heures après le même tapis était couvert de nouveau d'autres pains et d'immenses plats de riz au bouillon gras et au lait, de demi moutons mal rôtis, de grands quartiers de veaux, des têtes bouillies de tous ces animaux, et de soixante autres plats tous entassés les uns sur les autres: c'étaient des ragoûts aromatisés, herbes, gelées, confitures, et miel non préparé; point de sièges, point d'assiettes, point de cuillers ni de fourchettes, point de gobelets ni de serviettes; à genoux sur ses talons, on prend le riz avec les doigts, on arrache la viande avec ses ongles, on trempe le pain dans les ragoûts, et on s'en essuie les mains et les lèvres; on boit de l'eau au pot: celui qui fait les honneurs boit toujours le premier; il goûte de même le premier de tous les plats, moins pour vous prouver que vous ne devez pas le soupçonner que pour vous faire voir combien il est occupé de votre sûreté, et le cas qu'il fait de votre personne. On ne vous présente une serviette qu'après le dîner, lorsqu'on apporte à laver les mains; ensuite, l'eau de rose est versée sur toute la personne; puis la pipe et le café.

Lorsque nous avions mangé, les gens du second ordre du pays venaient nous remplacer, et étaient eux-mêmes très rapidement relevés par d'autres: par principe de religion un pauvre mendiant était admis, ensuite les serviteurs, enfin tous ceux qui voulaient, jusqu'à ce que tout fût mangé. S'il manque à ces repas de la commodité et cette élégance qui aiguillonne l'appétit, on peut en admirer l'abondance, l'abandon hospitalier, et la frugalité des convives, que le nombre des plats ne retient jamais plus de dix minutes à table.


Bataille Navale d'Aboukir.

Le 1er d'Août, au matin, nous étions maîtres de l'Égypte, de Corfou, de Malte; treize vaisseaux de ligne rendaient cette possession contiguë à la France, et n'en faisaient qu'un empire. L'Angleterre ne croisait dans la Méditerranée qu'avec des flottes nombreuses qui ne pouvaient s'approvisionner qu'avec des embarras et des dépenses immenses.

Bonaparte, sentant tout l'avantage de cette position, voulait, pour le conserver, que notre flotte entrât dans le port d'Alexandrie; il avait promis deux mille sequins à celui qui en donnerait le moyen: des capitaines, de bâtiments marchands avaient, dit-on, trouvé une passe dans le port vieux; mais le mauvais génie de la France conseilla et persuada à l'amiral de s'embosser à Aboukir, et de changer en un jour le résultat d'une longue suite de succès.

Le 1er, après-midi, le hasard nous avait conduits à Abou-Mandour, couvent dont j'ai déjà parlé, et qui, depuis Rosette, est le terme d'une jolie promenade sur le bord du fleuve: arrivés à la tour qui domine le monastère, nous apercevons vingt voiles; arriver, se mettre en ligne, et attaquer, fut l'affaire d'un moment. Le premier coup de canon se fit entendre à cinq heures; bientôt la fumée nous déroba les mouvements des deux armées; mais à la nuit nous pûmes distinguer un peu mieux, sans pouvoir cependant nous rendre compte de ce qui se passait. Le danger que nous courions d'être enlevés par le plus petit corps de Bédouins ne put nous distraire de l'avide attention qu'excitait en nous un événement d'un si grand intérêt. Le feu roulant et redoublé était perpétuel; nous ne pouvions douter que le combat ne fût terrible, et soutenu avec une égale opiniâtreté. De retour à Rosette, nous montâmes sur les toits de nos maisons; vers dix heures, une grande clarté nous indiqua un incendie; quelques minutes après une explosion épouvantable fut suivie d'un silence profond: nous avions vu tirer de gauche à droite sur l'objet enflammé, et, par suite de raisonnement, il nous semblait que ce devaient être les nôtres qui avaient mis le feu; le silence qui avait succédé devait être la suite de la retraite des Anglais qui pouvaient seuls continuer ou cesser le combat, puisque seuls ils disposaient de la liberté de l'espace. À onze heures un feu lent recommença: à minuit le combat était de nouveau engagé; il cessa à deux heures du matin: à la pointe du jour j'étais aux postes avancés, et, dix minutes après, la canonnade fut rétablie; à neuf heures un autre vaisseau sauta; à dix heures quatre bâtiments, les seuls restés entiers, et que nous reconnûmes français, traversèrent à toutes voiles le champ de bataille, dont ils nous paraissaient maîtres, puisqu'ils n'étaient ni attaqués ni suivis. Tel était le fantôme produit par l'enthousiasme de l'espérance.

Je passais ma vie à la tour d'Abou-Mandour; j'y comptais vingt-cinq bâtiments, dont la moitié n'était plus que des cadavres mutilés, et dont le reste se trouvait dans l'impossibilité de manoeuvrer pour les secourir: trois jours nous restâmes dans cette cruelle incertitude. La lunette à la main j'avais dessiné les désastres, pour me rendre compte si le lendemain n'y apporterait aucun changement: nous repoussions l'évidence avec la main de l'illusion; mais le bogaze fermé, mais la communication d'Alexandrie interceptée, nous apprirent que notre existence était changée; que, séparés de la métropole, nous étions devenus colonies, obligés jusqu'à la paix d'exister de nos moyens: nous apprîmes enfin que la flotte anglaise avait doublé notre ligne, qui n'avait point été assez solidement appuyée contre l'île qui devait la défendre; que les ennemis, prenant par une double ligne nos vaisseaux l'un après l'autre, cette manoeuvre, qui invalidait l'ensemble de nos forces, en avait rendu la moitié spectatrice de la destruction de l'autre; que c'était l'Orient qui avait sauté à dix heures; que c'était l'Hercule qui avait sauté le lendemain; que ceux qui commandaient les vaisseaux le Guillaume Tell et le Généreux, et les frégates la Diane et la Justice, voyant les autres au pouvoir de l'ennemi, avaient profité du moment de sa lassitude pour échapper à ses coups réunis. Nous apprîmes enfin que le 1er août avait rompu ce bel ensemble de nos forces et de notre gloire; que notre flotte détruite avait rendu à nos ennemis l'empire de la Méditerranée, empire que leur avaient arraché les exploits inouïs de nos armées de terre, et que la seule existence de nos vaisseaux nous aurait conservé.


Bogaze.--Alluvions du Nil--Fournisseurs.--Tallien.--
Correspondances interceptées, etc
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Notre position avait entièrement changé: dans la possibilité d'être attaqués, nous fûmes obligés à des préparatifs de défense; on fortifia l'entrée du Nil, on établit une batterie sur une des îles, on visita tous les points.

Dans une de nos reconnaissances nous retournâmes au bogaze ou barre du Nil: il était à cette époque presque à sa plus grande hauteur; et nous fûmes dans le cas de voir les efforts de son poids contre les vagues de la mer, qui dans cette saison sont poussées douze heures de chaque jour par le vent de nord dans le sens opposé au cours du fleuve: il résulte de ce combat un bourrelet de sables, qui s'exhausse avec le temps, devient une île qui partage le cours du fleuve, et lui forme deux bouches qui ont chacune leurs brisants; le remous de ces brisants rapporte au rivage une partie du sable, que le courant avait entraîné, et, par cette alluvion, les deux bouches se resserrent peu à peu jusqu'à ce que l'une d'elles l'emportant sur l'autre, la moins forte s'obstrue, devient terre ferme avec l'île; et à la bouche qui reste se reforme bientôt un autre bourrelet, une île, deux bouches nouvelles, etc. etc. N'est-ce pas là comme on peut le plus naturellement rendre compte de l'antique géographie des bouches du Nil, expliquer le voyage de Ménélas dans Homère, le changement du Delta, dont l'emplacement a pu d'abord être un golfe, puis une plage, puis une terre cultivée, couverte de villes superbes et de riches moissons, coupée de canaux, qui, desséchant ou arrosant avec intelligence le sol, portaient l'abondance sur toute la surface de ce pays nouveau? Puis, par le laps de temps, les fléaux des révolutions, et leurs résultats funestes, des points de dessèchements se seront manifestés; des parties auront été abandonnées, d'autres seront devenues salines; des lacs se seront formés, détruits, et reproduits, avec des formes nouvelles; les canaux obstrués auront changé de cours, se seront perdus; et aujourd'hui, dans nos recherches incertaines, nous demandons où étaient les bouches de Canope, de Bolbitine, de Bérénice, etc. etc.

Les premiers végétaux qui croissent sur les alluvions sont trois à quatre espèces de soudes: les sables s'amoncellent contre ces plantes; elles s'élèvent de nouveau sur l'amoncellement: leur dépérissement est un engrais qui fait croître des joncs; ces joncs élèvent encore le sol et le consolident: le dattier paraît, qui, par son ombré y conservé l'humidité, et achève d'y apporter l'abondance, ainsi qu'on peut le voir aux environs du château de Racid, dont, au temps de Selim, le canon, tirait en mer, et qui maintenant se trouve à une lieue du rivage, entouré de forêts de palmiers, sous lesquels croissent d'autres arbres fruitiers, et tous les légumes de nos jardins les plus abondants.

Dans cette expédition je vis, à l'embouchure du fleuve, nombre de pélicans et de gerboises. En observant le château de Racid, je remarquai qu'il avait été construit de membres d'anciens édifices; qu'une partie des pierres des embrasures de canon étaient de beaux grès de la Haute Égypte, couvertes encore d'hiéroglyphes. En visitant les souterrains, nous y trouvâmes une espèce de magasin, composé d'armes abandonnées; c'étaient des arbalètes, des arcs et flèches, avec des casques et des épées de la forme de celles des croisés. En fouillant ces magasins, nous délogeâmes des chauves-souris grosses comme des pigeons: nous en tuâmes plusieurs; elles avaient toutes les formes de la roussette.

Depuis la perte de notre flotte, ce qu'il y avait de troupes à Rosette avait été disséminé en petites garnisons dans les châteaux et les batteries: on avait été obligé d'établir une caravane d'Alexandrie à Rosette par Aboukir et le désert, pour entretenir la communication de ces deux villes: des soldats étaient employés à protéger ces caravanes contre les Arabes: il en restait trop peu à Rosette pour le service de la place, et la défense en cas d'attaque; il fut donc question de former une milice de ce qu'il y avait de voyageurs, de spéculateurs, et d'hommes inutiles, incertains, errants, irrésolus, qui arrivaient d'Alexandrie, ou qui revenaient déjà du Caire: ces amphibies, corrompus par les campagnes d'Italie, ayant ouï parler des moissons Égyptiennes comme des plus abondantes de l'univers, avaient pensé que la prise de possession d'un tel pays était la fortune toute faite des préoccupants; d'autres, curieux, blasés, l'esprit fasciné par les récits de Savary, étaient partis de Paris pour venir chercher de nouvelles voluptés au Caire; d'autres, spéculateurs, pour fournir l'armée, pour observer, faire venir et vendre à haut prix ce qui pourrait manquer à la colonie; et cependant les beys avaient emporté tout ce qu'il y avait d'argent et de magnificence au Caire; le peuple avait achevé le pillage des maisons opulentes, avant notre entrée dans cette ville; Bonaparte ne voulait point de fournisseurs, et la flotte marchande se trouvait bloquée par les Anglais: toutes ces circonstances jetaient un voile sombre sur l'Égypte pour tous ces voyageurs, étonnés de se trouver captifs, déçus de leurs projets, et obligés de concourir à la défense et à l'organisation d'un établissement qui ne devait plus faire que la fortune et la gloire de la nation en général: ils écrivaient en France de tristes récits, que les Anglais interceptaient, et qui contribuaient à les tromper sur notre situation. Les Anglais se complaisaient à croire que nous mourions de faim, nous renvoyaient nos prisonniers, pour hâter l'époque de notre destruction, imprimaient dans leurs gazettes que la moitié de notre armée était à l'hôpital, que la moitié de l'autre moitié était obligée de conduire le reste qui était aveugle; tandis que cependant la Haute Égypte nous fournissait en abondance le meilleur blé, et la Basse le plus beau riz; que le sucre du pays coûtait la moitié moins qu'en France; que des troupeaux innombrables de buffles, boeufs, moutons et chèvres, tant des cultivateurs que des Arabes pasteurs, fournissaient abondamment à une consommation nouvelle au moment même de l'invasion, ce qui nous assurait pour l'avenir abondance et superflu: tandis que, pour le luxe de nos tables, nous pouvions ajouter toutes espèces de volailles, poissons, gibiers, légumes et fruits. Voilà cependant ce que l'Égypte offrait d'objets de première nécessité à ces détracteurs, à qui il fallait de l'or pour réparer l'abus qu'ils en avaient fait, et qui, n'en trouvant point, ne voyaient plus autour d'eux que des sables brûlants, un soleil perpétuel, des puces et des cousins, des chiens qui les empêchaient de dormir, des maris intraitables, des femmes voilées ne leur montrant que des gorges éternelles.

Mais abandonnons au vent cette nuée de papillons qui affluent toujours où brille une première lueur: voyons nos triomphes, et la paix rouvrir la porte d'Alexandrie, y amener de sages et industrieux cultivateurs, d'utiles négociants, des colons enfin, qui, sans s'effrayer de ce que l'Afrique ne ressemble pas à l'Europe, observeront qu'en Égypte un homme, pour trois sous, peut avoir autant qu'il lui en faut pour un jour du meilleur riz du monde; qu'une partie des terres qui ont cessé d'être inondées peuvent être rendues à la culture par l'arrosement, que des moulins à vent feraient monter plus haut que les moulins à pots qu'on y emploie, et qui consomment tant de boeufs, occupent tant de bras; que les îles du Nil et la plus grande partie du Delta n'attendent que des colons américains pour produire les plus belles cannes à sucre sur un sol qui ne dévorera pas les hommes; en s'approchant du Caire et par-delà, ils verront qu'il n'y a qu'à améliorer pour rivaliser avec toutes les plantations d'indigo et de coton de toutes espèces; qu'en faisant une fortune sage et sûre, ils habiteront sous un ciel pur et sain, sur le bord d'un fleuve d'une espèce presque miraculeuse, et dont on ne peut achever de nombrer les avantages: ils verront une colonie nouvelle avec des villes toutes bâties, des travailleurs adroits accoutumés à la peine et tout acclimatés, avec lesquels, en peu d'années, et à l'aide des canaux qui sont tous tracés, ils créeront de nouvelles provinces, dont l'abondance future n'est pas problématique, puisque l'industrie moderne ne fera que leur rendre leur ancienne splendeur.

À l'égard de nos soldats insouciants, ils se moquèrent de nos marins qui avaient été battus: imaginèrent que Mourat-bey avait un chameau blanc chargé d'or et de diamants; et il ne fut plus question que de Mourat-bey et de son chameau blanc. Pour moi, j'avais à voir la Haute Égypte, et j'ajournai à penser sur notre situation jusqu'à ce que mon voyage fût fini.


Voyage de Rosette à Alexandrie par Terre.--Caravane.--Plage
d'Aboukir, vue après la Bataille navale.--Ruines de Canope
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Notre tournée dans le Delta se retardait par les affaires qui survenaient au général Menou: je résolus d'employer ce retard à revenir sur mes pas refaire par terre la partie dont je n'avais aperçu que les côtes en venant d'Alexandrie par mer; je profitai d'une caravane pour aller chercher les ruines de Canope.

Il s'était joint nombre de gens du pays à l'escorte de cette caravane: à la chute du jour, lorsqu'en sortant de la ville elle commença à se développer sur le tapis jaunâtre et lisse des monticules sablonneux qui environnent Rosette, elle produisit l'effet le plus pittoresque et le plus imposant; les groupes de militaires, ceux des marchands dans leurs différents costumes, soixante chameaux chargés, autant de conducteurs arabes, les chevaux, les ânes, les piétons, quelques instruments militaires, offraient la vérité d'un des plus beaux tableaux du Benedetto, ou de Salvator Rose. Dès que nous eûmes descendu les monticules et dépassé les palmiers, nous entrâmes, au jour expirant, dans un vaste désert, où la ligne horizontale n'est brisée que par quelques petits monuments en briques, qui sont destinés à empêcher le voyageur de se perdre dans l'espace, et sans lesquels la plus petite erreur dans l'ouverture d'angle le ferait aboutir par une ligne prolongée, à un but bien éloigné de celui où il tendait. Nous marchions, dans le silence du désert et des ténèbres, sur une croûte de sel qui consolidait un peu le sable mouvant: un détachement ouvrait la marche; ensuite venaient les voyageurs, puis les bêtes de somme; un autre détachement militaire assurait le convoi contre les Arabes voltigeurs, qui, lorsqu'ils n'ont pas les forces nécessaires pour attaquer de front, viennent quelquefois enlever les traîneurs à vingt pas de la caravane.

À minuit, nous arrivâmes au bord de la mer. La lune en se levant éclaira une scène nouvelle; quatre lieues de rivage couverts de nos débris nous donnèrent la mesure de la perte que nous avions faite à la bataille d'Aboukir. Les Arabes errants, pour avoir quelques clous ou quelques cercles de fer, brûlaient, tout le long de la côte, les mâts, les affûts, les embarcations, encore tout entières, fabriquées à grands frais, dans nos ports, et dont les débris même étaient encore des trésors sur des parages si avares de telles productions. Les voleurs fuyaient à notre approche; il ne restait que les cadavres des malheureuses victimes, qui, portés et déposés sur un sable mou dont ils étaient à demi-ouverts, étaient restés, dans des pauses aussi sublimes qu'effrayantes. L'aspect de ces objets funestes avait par degré fait tomber mon âme dans une sombre mélancolie; j'évitais ces spectres effrayants et tous ceux que je rencontrais, par leurs attitudes variées, arrêtaient mes regards, et apportaient à ma pensée des impressions diverses: il n'y avait que quelques mois que tous ces êtres, jeunes, pleins de vie, de courage et d'espoir, avaient été, par un noble effort, arrachés à des larmes que j'avais vu répandre, aux embrassements de leurs mères, de leurs soeurs, de leurs amantes, aux faibles étreintes de leurs jeunes enfants: tous ceux à qui ils étaient chers, me disais-je, et qui, cédant à leur ardeur, les laissèrent s'éloigner, font encore des voeux pour leur succès et leur retour; avides des nouvelles de leur triomphe, ils leur préparent des fêtes, ils content les instants, tandis que les objets de leur attente gisent sur un rivage étranger, desséchés par un sable brûlant, le crâne déjà blanchi... Quel est ce squelette tronqué? est-ce toi, intrépide Thévenard? impatient d'abandonner au fer secourable des membres fracassés, tu n'aspires plus qu'à l'honneur de mourir à ton poste; une opération trop lente fatigue ton ardeur inquiète: tu n'as plus rien à attendre de la vie, mais tu peux encore donner un ordre utile, et tu crains d'être prévenu par la mort. Un autre spectre succède; son bras enveloppe sa tête qui s'enfonce dans le sable: mort au combat, les remords semblent survivre à ta courageuse fin: as-tu quelques reproches à te faire? tes membres tronqués attestent ton courage; devais-tu donc être plus que brave? est-ce que les ruines que la vague disperse autour de toi sont entassées par tes erreurs? et mon âme, émue en abandonnant tes restes, ne peut-elle leur donner qu'une stérile pitié? Quel est cet autre, assis, les jambes emportées? il semble par sa contenance arrêter un moment la mort dont il est déjà la proie! c'est toi, sans doute, courageux Dupetit-Thouars; reçois le tribut de l'enthousiasme que tu m'inspires: tu meurs, mais tes yeux en se fermant n'ont pas vu ton pavillon abattu, et ta dernière parole a été l'ordre aux batteries que tu commandais, de tonner sur l'ennemi de la patrie: adieu; un tombeau ne couvrira pas ta cendre, mais les larmes du héros qui te regrette sont le trophée impérissable qui va placer ton nom au temple de mémoire. Quel est celui-ci dans cette attitude tranquille de l'homme vertueux, dont la dernière action a été dictée par la sagesse et le devoir? il regarde encore la flotte anglaise; semblable à Bayard, il veut expirer la face tournée du côté de l'ennemi; sa main est étendue vers des ossements tendres et presque déjà détruits; je distingue cependant un col allongé, et des bras étendus: c'est toi, jeune héros, aimable Casabianca; ce ne peut être que toi; la mort, l'inflexible mort, t'a réuni à ton père, que tu préféras à la vie; sensible et respectable enfant, le temps te promettait la gloire; la piété filiale a préféré la mort: reçois nos larmes, le prix de tes vertus.

Le soleil avait chassé les ombres, et n'avait point encore dissipé la teinte sombre de mes pensées; cependant la caravane en s'arrêtant m'avertit que nous étions au bord du lac qui sépare la plaine du désert de la presqu'île au bout de laquelle est bâti Aboukir. Ce vaste et profond lac est l'ancienne bouche Canopite, que le Nil a abandonnée, et dont la mer, en y entrant sans obstacle, a par son poids refoulé les rives et rélargi le lit: ce mal toujours croissant menace de détruire l'isthme qui attache Aboukir à la terre ferme, et sur lequel coule le canal qui porte les eaux à Alexandrie. Les princes arabes ont tenté de construire une digue, qui n'a jamais été finie, ou qui, trop faible, a cédé aux efforts de la vague, poussée pendant une partie de l'année par les vents du nord; il ne reste de cette digue que deux jetées sur les rives respectives. Le plan topographique de cette partie peu connue de l'Égypte, et toujours mal tracée sur toutes les cartes, procurerait le moyen de raisonner efficacement sur les dangers qui peuvent résulter du mouvement de la mer, et d'apporter les remèdes nécessaires à la sûreté du canal important, qui amené les eaux du Nil à Alexandrie.

L'embarcation difficile du canal de la Madié nous rendit ce petit trajet presque aussi long que tout le reste de la route. J'en fis le dessin. Nous trouvâmes à l'autre rive les premiers travaux d'une batterie que nous élevions pour protéger ce moyen de communication, que la présence de l'ennemi rendait mal assurée sans cette précaution. À peine fûmes-nous passés que nous en eûmes la preuve; car un brick et un aviso anglais venant pour troubler notre marche, nous tirèrent sept à huit coups de canon; notre silence leur fit croire que nous n'avions rien à leur répondre; en conséquence, quelques heures après nous vîmes se détacher de l'escadre anglaise douze embarcations, et les deux bâtiments du matin qui venaient à toutes voiles sur nos travaux. Nous crûmes qu'ils allaient tenter une descente; mais ils se contentèrent de jeter l'ancre près de la batterie, et, lorsque la nuit fut venue, de nous canonner: nous attendîmes la lune; et dès qu'elle nous eut assurés de leur position, nous commençâmes à leur répondre d'une manière apparemment si avantageuse, qu'au quatrième coup de canon ils coupèrent les câbles, laissèrent leur ancre, et disparurent.

Après avoir traversé la bouche du lac, en suivant deux sinus bordés de monticules sablonneux, j'arrivai enfin au faubourg d'Aboukir, qui ressemble beaucoup à la ville, dont il est séparé par un espace de cent cinquante pas: les deux ensemble peuvent être composés de quarante à cinquante mauvaises baraques en ruines, qui coupent en deux parties la presqu'île, au bout de laquelle est bâti le château: cette forteresse a quelque apparence de loin; mais les bastions s'en écrouleraient au troisième coup des couleuvrines qui sont sur les remparts, où elles semblent moins braquées qu'oubliées; il y en a une en bronze de quinze pieds, portant boulet de cinquante livres. Il a fallu jeter bas une partie des batteries pour former avec les décombres une plate-forme assez solide pour y placer quatre de nos canons de 36: cette précaution ne me parut pas d'une grande utilité, les bâtiments et embarcations susceptibles de porter du canon à battre des murailles ne pouvant s'approcher de ce promontoire à cause des récifs et des rochers qui le couronnent. Une descente hostile ne se ferait pas là; et, une fois effectuée, le château ne pourrait tenir, et ne pourrait même servir de logement ou de magasin que dans le cas où l'on construirait en avant des lignes pour en défendre l'approche; mais en tout il me parut qu'il serait préférable de détruire le château, de combler les fontaines, d'épargner ainsi une garnison, inutile quand il n'y a point d'ennemi, et qui doit être toujours bloquée ou prisonnière de guerre dès l'instant qu'il aura pu effectuer une descente.

Je fis le dessin à vol d'oiseau de la presqu'île.

Je trouvai dans l'embrasure de la porte du château quatre grandes pierres de porphyre d'un vert foncé, et deux pierres longues de granit statuaire le plus compact; à la seconde porte, je trouvai, avec quatre autres pierres, un membre d'entablement dorique, portant des triglyphes d'une grande proportion et d'une belle exécution: ces fragments, avec quelques traces de substructions à la pointe du rocher, sont les seules antiquités que j'aie pu découvrir à Aboukir, dont l'emplacement n'a jamais pu changer, puisque le sol est une plate-forme calcaire qui s'élève au-dessus de la mer, et n'est attachée à la terre que par un isthme trop étroit pour qu'une ville considérable y ait été bâtie: ce n'a donc jamais pu être que le fort ou le château en mer de Canope ou d'Héraclée, que Strabon place là ou près de là. J'avais passé devant des fontaines une demi lieue avant d'arriver à Aboukir; on me vanta leur construction: j'y retournai; je ne trouvai que trois puits carrés de fabrique arabe; ils sont entourés de hauteurs qui contiennent certainement des ruines contre lesquelles est amoncelée une quantité immense de tessons de pots de terre cuite, mêlés aux sables du désert apportés par le vent. Sont-ce des tours arabes enfouies? étaient-ce des fabriques de pots? sont-ce les ruines d'Héraclée? quelques morceaux de granit sur la plate-forme, de la plus grande éminence, me feraient préférer cette dernière opinion.

Le lendemain, je longeai, avec un détachement, la côte de l'ouest, interrogeant toutes les sinuosités et les plus petites éminences; car, dans la Basse Égypte, elles recèlent toutes les antiquités, lesquelles en sont presque toujours le noyau. Après trois quarts d'heure de marche, je trouvai dans le fond de la seconde anse une petite jetée formée de débris colossaux: quel plaisir j'éprouvai en apercevant d'abord un fragment d'une main, dont la première phalange, de quatorze pouces, appartenait à une figure de trente-six pieds de proportion! Le granit, le travail, et le style de ce morceau, ne me laissèrent nul doute qu'il ne remontât aux anciennes époques égyptiennes; au mouvement de cette main, à quelque autre débris qui l'avoisine, et d'après la seule habitude de voir des figures égyptiennes, dont la pose offre si peu de variété, on peut reconnaître dans ce fragment une Isis tenant un nilomètre: il serait facile d'emporter ce morceau; mais déplacé il perdrait presque tout son prix. Près de là plusieurs membres d'architecture attestent par leur dimension qu'ils ont appartenu à un grand et bel édifice d'ordre dorique: les vagues couvrent et frappent depuis bien des siècles ces débris sans les avoir défigurés: il semble que c'est le sort attaché à tous les monuments égyptiens de résister également aux hommes et au temps. Plus avant dans la mer, on voit mêlé aux fragments du colosse celui d'un sphinx, dont la tête et les jambes de devant sont tronquées, autant que les madrépores et les petits coquillages ont pu m'en laisser juger; il est d'un style et d'un ciseau grecs et n'est point de granit, mais d'un grès ressemblant au marbre blanc, et d'une transparence que je n'ai jamais vue qu'en Égypte à cette matière; il avait treize à quatorze pieds de proportion. À quelque distance, au milieu des débris d'entablements semblables à ceux que j'ai décrits, est une autre figure d'Isis, assez conservée pour, qu'on puisse en reconnaître la pose; ses jambes sont rompues, mais le morceau est à côté: cette figure est en granit, et a dix pieds de proportion. Tous ces débris semblent avoir été mis là pour former une jetée, et servir de brisant devant un édifice détruit; mais qui, à en juger par ses substructions, ne peut être que le reste d'un bain pris sur la mer, et dont le rocher coupé trace encore le plan. La partie que ne couvre pas la mer, conserve des conduits d'eau bâtis en briques, et recouverts en ciment et en pouzzolane. Tout cela n'ayant pas assez de saillie pour en faire un dessin qui fût une vue, j'en ai tracé une espèce de plan pittoresque qui donnera l'image des ruines et des fragments que je viens de décrire.

À quatre cents toises de là, en rentrant dans les terres, toujours tirant sur Alexandrie, on trouve plusieurs substructions construites en briques; et, quoiqu'on n'en puisse pas faire de plan, on juge, par quelques fragments de constructions soignées, qu'elles faisaient partie d'édifices importants. Près de là on trouve plusieurs chapiteaux corinthiens en marbre, trop frustes pour être mesurés, mais qui doivent avoir appartenu à des bases de même matière, et qui donnaient à la colonne vingt pouces de diamètre. Plus loin, une grande quantité de tronçons de colonnes de granit rose, cannelés, tous de même grosseur, de même matière, travaillés avec le même soin, sont les incontestables ruines d'un grand et superbe temple d'ordre dorique. D'après ce que nous a transmis Strabon sur cette partie de l'Égypte, d'après tout ce que je viens de décrire, et notamment ces derniers fragments, il ne me reste aucun doute que ce ne fussent là les ruines de Canope, et celles de son temple bâti par les Grecs, dont le culte rivalisait avec celui de Lampsaque: ce temple miraculeux où les vieillards retrouvaient la jeunesse; et les malades, la santé. Le bain dont j'ai donné la vue était peut-être un des moyens que les prêtres employaient pour opérer ces prodiges.

Le sol n'a rien conservé de l'antique volupté canopite; quelques éminences de sables, et des ruines en brique, de grandes pierres de granit carrées, sans hiéroglyphes ni formes qui attestent à quel genre d'édifice et à quel siècle elles ont appartenu, enfin de petites vallées, aussi arides que les monticules dont elles sont formées, sont tout ce qui reste de cette ville, jadis si délicieuse, et qui n'offre plus qu'un aspect triste et sauvage. Il est vrai que le canal dont par Strabon, qui communiquait d'Alexandrie à Éleusine, et qui par un embranchement arrivait à Canope, et y apportait la fraîcheur, a disparu: de telle sorte qu'on ne peut en distinguer la trace, ni même concevoir la possibilité de son existence: il ne reste d'eau aux environs que dans quelques puits ou citernes, si étroites et si obscures, qu'on ne peut en mesurer ni les dimensions ni la profondeur; elles recèlent cependant encore de l'eau: enfin cette ville, qui rassemblait toutes les délices; où affluaient tous les voluptueux, n'est plus maintenant qu'un désert que traversent quelques chacals et des Bédouins: je n'y trouvai point des derniers; mais je vis un chacal, que j'eusse pris pour un chien, si je n'avais eu le temps d'examiner très distinctement son nez pointu et ses oreilles dressées, sa queue plus longue, traînante, et garnie de poil comme celle du renard, à qui il ressemble beaucoup plus qu'au loup, quoique le chacal soit regardé comme le loup d'Afrique. Ne pouvant abuser de l'escorte qui m'avait accompagné, je repris la route d'Aboukir: j'y trouvai des dépêches pour le général en chef; on allait expédier un détachement pour les porter: je ne pus me défendre du plaisir que me faisait éprouver l'occasion qui s'offrait de quitter un lieu si triste. Pendant le séjour que j'y avais fait, je n'avais jamais pu éloigner de ma pensée que ce château était une prison d'état dans laquelle j'étais relégué; ce rocher exigu, battu continuellement des vagues, le bruit importun qui en résulte, le sifflement des vents, la blancheur du sol qui fatigue la vue, tout dans ce triste séjour afflige et flétrit l'âme: en le quittant, il me sembla que j'échappais à tous les tourments d'une tyrannique captivité.

Je me mis en route par une nuit obscure; j'en fus quitte pour marcher dans la mer, m'écorcher dans les halliers, et tomber parfois dans les débris épars sur le rivage; mais à trois heures du matin j'arrivai à Rosette, et j'allai me reposer voluptueusement, je ne dirai pas dans mon lit, je n'en avais pas vu depuis mon départ de France, mais dans une chambre fraîche, sur une natte propre.


Célébration de l'Anniversaire de la Naissance de Mahomet.

Le jour de l'anniversaire de la naissance de Mahomet était arrivé: nous vîmes avec surprise qu'on ne faisait aucun préparatif pour célébrer cette fête, la plus solennelle de l'année hégirienne. Vers le soir, le général Menou envoya chercher le moufti, dont notre arrivée avait augmenté les honneurs et les honoraires; ses réponses furent évasives: les autres municipaux questionnés dirent qu'ils avaient proposé les préparatifs d'usage, mais que, ne pouvant agir qu'en second dans une chose qui était du département de leur collègue le moufti, ils avaient été obligés d'attendre des ordres à cet égard. Le prêtre fut dévoilé: courtisan, il demandait et obtenait chaque jour une nouvelle faveur; mais l'occasion s'était présentée de faire croire au peuple que nous nous opposions à ce qui était un des actes les plus sacrés de son culte, il l'avait saisie: il fut déjoué à la manière orientale; on lui signifia qu'il fallait que la fête eût lieu à l'instant: sur l'observation que l'on n'aurait jamais assez de temps pour faire les préparatifs, le général lui dit que si ce qui restait de temps ne suffisait pas pour ordonner la fête, il suffirait pour conduire le moufti aux fers. La fête fut proclamée dans un quart d'heure; la ville fut illuminée, et les chants de piété furent unis à ceux de l'allégresse et de la reconnaissance.

Après souper, nous fûmes invités à nous rendre dans le quartier du premier magistrat civil où nous trouvâmes dans la rue tout l'appareil d'une fête turque: la rue était la salle d'assemblée, qui s'allongeait ou se raccourcissait suivant le nombre des assistants; une estrade couverte de tapis fut occupée par les personnes distinguées; des feux, joints à une quantité de petites lampes et de grands cierges, formaient une bizarre illumination; d'un côté, il y avait une musique guerrière, composée de petits hautbois courts et criards, de petites timbales, et de grands tambours albanais; de l'autre, étaient des violons, des chanteurs; et au milieu, des danseurs grecs, des serviteurs chargés de confitures, de café, de sirop, d'eau de rose, et de pipes: tout cela complétait l'appareil de la fête.

Dès que nous fûmes placés, la musique guerrière commença: une espèce de coryphée jouait deux phrases de musique que les autres répétaient en choeur à l'unisson; mais, soit faute de mouvement dans l'air, soit manie de le broder, la seconde mesure était déjà une cacophonie aussi désagréable pour des oreilles bien organisées qu'enchanteresse pour celles des Arabes. Ce que je remarquai, c'est que le coryphée reprenait toujours le même chant avec l'importance et l'enthousiasme d'un improvisateur inspiré et, quand ses nerfs semblaient ne pouvoir plus supporter l'exaltation de l'expression qu'il voulait y mettre, le choeur venait à son secours, et toujours avec la même dissonance; les violons, plus supportables, jouaient ensuite des refrains, où un peu de mélodie était noyé dans des ornements superflus: la voix nasarde d'un chanteur inspiré venait ajouter encore à la fastidieuse mollesse des semi-tons du violon, qui, évitant sans cesse la note du ton, tournait autour de la seconde, et terminait toujours par la sensible, comme dans les séguedilles espagnoles: ceci pourrait servir à prouver que le séjour des Arabes en Espagne y a naturalisé ce genre de chant: après le couplet, le violon reprenait le même motif avec de nouvelles variations, que le chanteur déguisait de nouveau par un mouvement, pointé, jusqu'à faire perdre entièrement le motif, et n'offrir plus que le délire d'une expression sans principe et sans rythme: mais c'était là ce qui ravissait toujours de plus en plus les auditeurs. La danse, qui suivit, fut du même genre que le chant; ce n'était ni la peinture de la joie ni celle de la gaieté, mais celle d'une volupté qui arrive très rapidement à une lasciveté, d'autant plus dégoûtante, que les acteurs, toujours masculins, expriment de la manière la plus indécente les scènes que l'amour même ne permet aux deux sexes que dans l'ombre du mystère.


Caractère physique des Cophtes, des Arabes, des Turcs, des Grecs,
des Juifs, etc.--Femmes Égyptiennes
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De petites affaires éloignaient sans cesse notre grande tournée, et retardaient ce qui faisait l'objet de mon voyage. Obligé de rapprocher mes observations autour de moi, je remarquai combien, dans la variété des figures, il était facile de distinguer les races des individus qui composaient la population de Rosette; je pensai que cette ville, entrepôt de commerce, devait naturellement rassembler toutes les nations qui couvrent le sol de l'Égypte, et devait les y conserver plus séparées et plus caractérisées que dans une grande ville, comme le Caire, où le relâchement des moeurs les croise et les dénature. Je crus donc reconnaître évidemment dans les Coptes l'antique souche égyptienne, espèce de Nubiens basanés, tels qu'on en voit les formes dans les anciennes sculptures: des fronts plats, surmontés de cheveux demi laineux; les yeux peu ouverts, et relevés aux angles; des joues élevées, des nez plus courts qu'épatés, la bouche grande et plate, éloignée du nez et bordée de larges lèvres; une barbe rare et pauvre; peu de grâce dans le corps; les jambes arquées et sans mouvement dans le contour, et les doigts des pieds allongés et plats. Je dessinai la tête de plusieurs individus de cette race: le premier était un prêtre ignorant et ivrogne; le second, un calculateur adroit, fin et délié: ce sont les qualités morales qui caractérisent ces anciens maîtres de l'Égypte. On peut assigner la première époque de leur dégradation à la conquête de Cambyse, qui, vainqueur jaloux et furieux, régna par la terreur, changea les lois, persécuta le culte, mutila ce qu'il ne put détruire, et, voulant asservir, avilit sa conquête: la seconde époque fut la persécution de Dioclétien, lorsque l'Égypte fut devenue catholique; cette persécution, que les Égyptiens reçurent en martyrs fidèles, les prépara tout naturellement à l'asservissement des Mahométans. Sous le dernier gouvernement, ils s'étaient rendus les courtiers et les gens d'affaires des beys et des kiachefs; ils volaient tous les jours leurs maîtres: mais ce n'était là qu'une espèce de ferme, parce qu'une avanie leur faisait rendre en gros ce qu'ils avaient amassé en détail; aussi employaient-ils encore plus d'art à cacher ce qu'ils avaient acquis qu'ils n'avaient mis d'impudeur à l'acquérir.

Après les Coptes viennent les Arabes, les plus nombreux habitants de l'Égypte moderne. Sans y avoir plus d'influence, ils semblent être là pour peupler le pays, en cultiver les terres, en garder les troupeaux, ou en être eux-mêmes les animaux; ils sont cependant vifs et pleins de physionomie; leurs yeux, enfoncés et couverts, sont étincelants de mouvement et de caractère; toutes leurs formes sont anguleuses; leur barbe courte et à mèches pointues; leurs lèvres minces, ouvertes, et découvrant de belles dents; les bras musclés; tout le reste plus agile que beau, et plus nerveux que bien conformé. C'est dans la campagne, et surtout chez les Arabes du désert que se distinguent les traits caractéristiques que je viens d'énoncer: il faut cependant en distinguer trois classes bien différentes; l'Arabe pasteur, qui semble être la souche originelle, et qui ressemble au portrait que je viens de faire, et les deux autres qui en dérivent; l'Arabe Bédouin, auquel une indépendance plus exaltée et l'état de guerre dans lequel il vit donnent un caractère de fierté sauvage, et l'Arabe cultivateur, le plus civilisé, le plus corrompu, le plus asservi, le plus avili par conséquent, le plus varié de forme et de caractère, comme on peut le remarquer dans les têtes de cheikhs ou chefs de village, les fellahs ou paysans, les boufackirs ou mendiants, enfin dans les manoeuvres, qui forment la classe la plus abjecte.

Les Turcs ont des beautés plus graves avec des formes plus molles; leurs paupières épaisses laissent peu d'expression à leurs yeux; le nez gras, de belles bouches bien bordées, et de longues barbes touffues, un teint moins basané, un cou nourri, toute l'habitude du corps grave et lourde, en tout une pesanteur, qu'ils croient être noblesse, et qui leur conserve un air de protection, malgré la nullité de leur autorité: à parler en artiste, on ne peut faire de leur beauté que la beauté d'un Turc. Il n'en est pas de même des Grecs, qu'il faut déjà classer au nombre des étrangers formant des espèces de collèges séparés des indigènes; leurs belles projections, leurs yeux pleins de finesse et d'esprit, la délicatesse et la souplesse de leurs traits et de leur caractère, rappellent tout ce que notre imagination se figure de leurs ancêtres, et tout ce que leurs monuments nous ont transmis de leur élégance et de leur goût. L'avilissement où on les a réduits, par la peur qu'inspire encore la supériorité de leur esprit a fait d'un grand nombre d'eux d'astucieux fripons; mais rendus à eux-mêmes, ils arriveraient peut-être bientôt jusqu'à n'être plus, comme autrefois, que d'adroits ambitieux. C'est la nation qui désire le plus vivement une révolution de quelque part qu'elle vienne. Dans une cérémonie (c'était la première prise de possession de Rosette) un jeune Grec s'approcha de moi, me baisa l'épaule, et, le doigt sur ses lèvres, sans oser proférer une parole, me glissa mystérieusement un bouquet qu'il m'avait apporté: cette seule démonstration était un développement tout entier de ses sensations, de sa position politique, de ses craintes, et de ses espérances. Ensuite viennent les Juifs, qui sont en Égypte ce qu'ils sont partout; haïs, sans être craints; méprisés et sans cesse repoussés, jamais chassés; volant toujours, sans devenir très riches, et servant tout le monde en ne s'occupant que de leur propre intérêt. Je ne sais si c'est parce qu'ils sont plus près de leur pays que leur caractère physique est plus conservé en Égypte, mais il m'a paru frappant: ceux qui sont laids ressemblent aux nôtres; les beaux, surtout les jeunes, rappellent le caractère de tête que la peinture a conservé à Jésus-Christ; ce qui prouverait qu'il est de tradition, et n'a pas pour époque le quatorzième siècle et le renouvellement des arts. Les Juifs disputent aux Coptes, dans les grandes villes d'Égypte, les places dans les douanes, les intendances des riches, enfin tout ce qui tient aux calculs et aux moyens d'amasser et de cacher une fortune bien ou mal acquise.

Une autre race d'hommes, nombreuse en individus, a des traits caractéristiques très prononcés; ce sont les Barabras ou gens d'en haut, qui sont des habitants de la Nubie, et des frontières de l'Abyssinie. Dans ces climats brûlants, la nature avare leur a refusé tout superflu; ils n'ont ni graisse ni chair, mais seulement des nerfs, des muscles, et des tendons, plus élastiques que forts; ils font par activité et par lesteté ce que les autres font par puissance: il semble que l'aridité de leur sol ait pompé la portion de substance que la nature leur devait; leur peau luisante est d'un noir transparent et ardent, semblable absolument à la patine des bronzes de l'autre siècle; ils ne ressemblent point du tout aux nègres de l'ouest de l'Afrique; leurs yeux sont profonds et étincelants, sous un sourcil surbaissé; leurs narines larges, avec le nez pointu, la bouche évasée sans que les lèvres soient grosses, les cheveux et la barbe rares et par petits flocons: ridés de bonne heure, et restant toujours agiles, l'âge ne se prononce chez eux qu'à la blancheur de la barbe; tout le reste du corps est grêle et nerveux: leur physionomie est gaie; ils sont vifs et bons: on les emploie le plus ordinairement à garder les magasins, et les chantiers de bois: ils se vêtissent d'une pièce de laine blanche, gagnent peu, se nourrissent de presque rien, et restent attachés et fidèles à leurs maîtres.

Le pèlerinage de la Mecque fait traverser l'Égypte à toutes les nations de l'Afrique qui sont désignées sous le nom de Maugrabins, ou gens de l'ouest. C'était le moment du retour de la caravane: Bonaparte, qui avait fait tous ses efforts pour la faire arriver complète au Caire, n'avait pu empêcher Ibrâhim-bey, qui se sauvait en Syrie, d'arriver avant lui dans le désert, et d'attaquer la caravane à Belbeis, d'en partager les trésors avec les Arabes et l'émir Adgis, qui devaient la protéger; Ibrâhim-bey ne laissa passer jusqu'à nous que les dévots mendiants, qui nous arrivèrent par pelotons de deux à trois cents, composés de toutes les nations d'Afrique, depuis Fez jusqu'à Tripoli: ils étaient dans un tel état de fatigue qu'ils se ressemblaient tous: aussi maigres que les pays qu'ils venaient de traverser sont arides, ils étaient aussi exténués que des prisonniers qu'on aurait oubliés dans les fers. C'est l'impulsion, c'est le ressort de l'opinion qui rend sans doute l'homme le plus fort de tous les animaux: quand on pense à l'espace que viennent de parcourir ces pèlerins, à tout ce qu'ils ont eu à souffrir dans cette immense et terrible traversée, on reste convaincu qu'un but moral peut seul faire affronter tant de fatigues si douloureuses, que l'enthousiasme d'un sentiment pieux, que la considération attachée au titre d'adgis ou pèlerins, que portent avec orgueil ceux qui font le voyage de la Mecque, sont les leviers qui peuvent seuls mouvoir l'indolence orientale, et la porter, à une telle entreprise; il faut y ajouter cependant le droit que s'arrogent les adgis de conter et faire croire le reste de leur vie aux autres musulmans tout ce qu'ils ont pu voir, et tout ce qu'ils n'ont pas vu. Ne pourrais-je pas être accusé d'un peu d'adgisme, dans le voyage que j'entreprends, et de braver des difficultés pour faire partager mon enthousiasme? mais ma propre curiosité rassure ma conscience; j'ai pour moi auprès des autres le peu de séduction de mon style, et la naïveté de mes dessins: et si tout cela ne suffit pas pour me cautionner, on pourra quelque jour, ajouter ma figure desséchée à celles des deux adgis que j'ai dessinés.

On nous avait aussi envoyé quatorze Mamelouks prisonniers, dont sans doute le quartier général ne savait que faire: je fus curieux de les observer, sans réfléchir que ce n'est point une nation, mais un ramassis de gens de tous les pays; aussi, dans le petit nombre de ceux qui nous arrivaient, je n'en trouvai pas un qui eût une physionomie assez caractérisée pour mériter d'être dessiné; il y avait cependant des Mingréliens et des Géorgiens; mais soit que la nature les eût déshérités de ce qu'elle a départi de beauté à leur contrée, soit que les femmes en soient dotées plus avantageusement, j'attendis que d'autres individus m'en offrissent des traits plus caractéristiques. J'ajournai aussi le plaisir de dessiner des Égyptiennes au moment où notre influence sur les moeurs de l'orient pourrait lever le voile dont elles se couvrent: mais quand même, ce qui n'est pas à présumer, les hommes, nous sacrifieraient leurs préjugés sur cet article, la coquetterie des vieilles, plus scrupuleuses sur tout ce qui tient à l'honneur, exigerait encore longtemps de leurs jeunes compagnes l'austérité dont elles furent victimes dans leur bel âge. Ce que j'ai pu remarquer, c'est que les filles qui ne sont point nubiles, et pour lesquelles la rigueur n'existe pas encore, retracent assez en général les formes des statues égyptiennes de la déesse Isis: les femmes du peuple, qui ont plus soin de se cacher le nez et la bouche que toutes les autres parties du corps, découvrent à tout moment, non des attraits, mais quelques beaux membres dispos, conservant un aplomb plus leste que voluptueux: dès que leurs gorges cessent de croître elles commencent à tomber, et la gravitation est telle qu'il serait difficile de persuader jusqu'où quelques unes peuvent arriver: leur couleur, ni noire ni blanche, est basanée et terne: elles se tatouent les paupières et le menton sans que cela produise un grand effet: mais je n'ai pas encore vu de femmes porter plus élégamment un enfant, un vase, des fruits, et marcher d'une manière plus leste et plus assurée. Leur draperie longue ne serait pas sans noblesse, si un voile en forme de flamme de navire, qui part des yeux et pend jusqu'à terre, n'attristait tout l'ensemble du costume jusqu'à le faire ressembler au lugubre habit de pénitent.

Un homme riche du pays qui m'avait quelques obligations voulut m'en témoigner sa reconnaissance en m'invitant chez lui: vu mon âge et ma qualité d'étranger, il crut qu'il pouvait, pour me fêter mieux, me faire déjeuner avec son épouse. Elle était mélancolique et belle: le mari, négociant, savait un peu d'italien, et nous servait d'interprète: sa femme, éblouissante de blancheur, avait des mains d'une beauté et d'une délicatesse extraordinaires; je les admirai, elle me les présenta: nous n'avions pas grand-chose à nous dire; je caressais ses mains; elle, très embarrassée de ce qu'elle ferait ensuite pour moi, me les laissait, et moi, je n'osais les lui rendre dans la crainte qu'elle crût que je m'en étais lassé: je ne sais comment cette scène eût fini, si, pour nous tirer d'embarras, on ne nous eût apporté les rafraîchissements; on les lui remettait, et elle me les offrait d'une manière toute particulière et qui avait une sorte de grâce. Je crus apercevoir que son insouciante mélancolie n'était qu'un air de grande dame qui, selon elle, devait la rendre supérieure à toutes les magnificences dont elle était entourée et couverte. Avant de la quitter, j'en fis rapidement un petit dessin. Je dessinai aussi une autre femme; celle-ci était une naturelle du pays qu'avait épousée un Franc: elle parlait italien, elle était douce et belle, elle aimait son mari; mais il n'était pas assez aimable pour qu'elle ne pût aimer que lui: jaloux, il lui suscitait à tout moment de bruyantes querelles; soumise, elle renonçait toujours à celui qui avait été l'objet de sa jalousie: mais le lendemain nouveau grief; elle pleurait encore, se repentait et cependant son mari avait toujours quelque motif de gronder. Elle demeurait vis-à-vis de mes fenêtres; la rue était étroite, et par cela même j'étais tout naturellement devenu le confident et le témoin de ses chagrins. La peste se déclara dans la ville: ma voisine était si communicative qu'elle devait la prendre et la donner; effectivement elle la prit de son dernier amant, la donna fidèlement à son mari, et ils moururent tous trois. Je la regrettai; sa singulière bonté, la naïveté de ses désordres, la sincérité de ses regrets, m'avaient intéressé, d'autant que, simple confident, je n'avais à la quereller ni comme mari ni comme amant, et qu'heureusement je n'étais point à Rosette lorsque la peste désola ce pays.


Tournée dans le Delta.--Almés.

Nous partîmes enfin pour le Delta, pour cette tournée si longtemps attendue, où nous allions fouler un terrain neuf pour tout Européen et même pour tous autres que les habitants: car les Mamelouks allaient rarement jusqu'au centre du Delta se faire payer le miri, ou organiser les avanies. Nous partîmes le 11 Septembre après midi; nous traversâmes le Nil en bateau, le général Menou, le général Marmont, une douzaine de savants ou artistes, et un détachement de deux cents hommes d'escorte. On avait cru tout prévoir, et ce que l'on avait oublié était l'essentiel. Les chevaux que nous devions monter n'avaient de la race Arabe que les vices; les voyageurs qui n'étaient point écuyers, et qui n'avaient que l'alternative d'un cheval, sans bride ou d'un âne sans bât, hésitaient s'ils se mettraient en route, ou renonceraient à un voyage qu'ils avaient désiré si ardemment et commencé avec tant d'enthousiasme: cependant peu à peu tout s'arrangea, et nous nous mîmes en marche. Nous traversâmes les villages de Madie, Elyeusera, Abougueridi, Melahoué, Abousrat, Ralaici, Bereda, Ekbet, Estaone, Elbat, Elsezri, Souffrano, Elnegars, Madie-di-Berimbal; et nous arrivâmes à Berimbal à la nuit fermée. Je place ici la nomenclature, peu intéressante de tous ces villages, pour donner une idée de la population de quatre lieues de pays, et de l'abondance d'un sol qui nourrit tant d'habitants et porte tant d'habitations, sans compter ce qu'il fournit au possesseur titulaire, qui pour le plus souvent fait sa résidence dans la capitale. À Madie-di-Berimbal nos chameaux tombèrent dans le canal; nous ne fûmes rassemblés qu'à minuit: on ne nous attendait plus; nos hardes et nos provisions étaient toutes mouillées: après un souper difficile à obtenir, nous nous couchâmes comme nous pûmes vers les deux heures du matin. Le lendemain, après nous être séchés, nous nous rendîmes à Métubis en deux heures de marche, rencontrant autant de villages que la veille.

Le général avait un travail à faire avec les cheikhs des environs, un éclaircissement à prendre, et une explication à avoir sur des fautes passées: il fut résolu que nous ne nous mettrions en route que le lendemain; Métubis offrait d'ailleurs sous quelques rapports un aliment à la curiosité: il est possible d'abord qu'elle ait été bâtie sur les ruines de l'antique Métélis; et, d'un autre côté, par la licence connue et permise de ses moeurs, elle a succédé à Canope, et à la même réputation. Nos recherches furent vaines quant aux antiquités; tout ce que nous y trouvâmes de granit était employé à moudre le grain, et paraissait y avoir été apporté d'autre part pour être consacré à cet usage: on nous parlait de ruines au Sud-Est, à une lieue et demie; il était tard, notre intérêt se reporta sur l'autre curiosité; nous demandâmes en conséquence aux cheikhs de nous faire amener des almés, qui sont des espèces de bayadères semblables à celles des Indes: le gouvernement du pays, des revenus duquel elles faisaient peut-être partie, mettait quelque difficulté à leur permettre de venir; souillées par les regards des infidèles, elles pouvaient diminuer de réputation, perdre même leur état: ceci peut donner la mesure de l'objection d'un Franc dans l'esprit d'un Musulman, puisque ce qu'il y a de plus dissolu chez eux peut encore être profané par nos regards; mais quelques vieux torts à réparer, la présence d'un général, et surtout de deux cents soldats, levèrent les obstacles; elles arrivèrent, et ne nous laissèrent point apercevoir qu'elles eussent partagé les considérations politiques et les scrupules religieux des cheikhs. Elles nous disputèrent cependant avec assez de grâce ce que nous aurions pu croire devoir être les moindres faveurs, celles de découvrir leurs yeux et leur bouche, car le reste fut livré comme par distraction; et bientôt, on ne pensa plus avoir quelque chose à nous cacher, tout cela cependant à travers des gazes colorées et des ceintures mal attachées, qu'on raccommodait négligemment avec une folie qui n'était pas sans agrément, et qui me parut un peu française. Elles avaient amené deux instruments, une musette, et un tambour, fait avec un pot de terre, que l'on battait avec les mains: elles étaient sept; deux se mirent à danser, les autres chantaient avec accompagnement de castagnettes, en forme de petites cymbales de la grandeur d'un écu de six livres: le mouvement par lequel elles les choquaient l'une contre l'autre donnait infiniment de grâce à leurs doigts et à leurs poignets. Leur danse fut d'abord voluptueuse; mais bientôt elle devint lascive, ce ne fut plus que l'expression grossière et indécente de l'emportement des sens; et, ce qui ajoutait au dégoût de ces tableaux, c'est que dans les moments où elles conservaient le moins de retenue, un des deux musiciens dont j'ai parlé venait, avec l'air bête du Gilles de nos parades, troubler d'un gros rire la scène d'ivresse qui allait terminer la danse.

Elles buvaient de l'eau-de-vie à grands verres comme de la limonade; aussi, quoique toutes jolies et jeunes, elles étaient fatiguées, et flétries excepté deux, qui ressemblaient en beau d'une manière si frappante à deux de nos femmes célèbres à Paris, que ce ne fut qu'un cri lorsqu'elles se découvrirent le visage: la grâce est tellement un pur don de la nature que Josephina et Hanka, qui n'avaient reçu d'autre éducation que celle réservée au plus infâme métier dans la plus corrompue des villes, avaient, lorsqu'elles ne dansaient plus, toute la délicatesse des manières des femmes à qui elles ressemblaient, et la caressante et douce volupté qu'elles réservent sans doute pour ceux à qui elles prodiguent leurs secrètes faveurs. Je l'avouerai, j'aurais voulu que Josephina ne se fût pas permis de danser comme les autres.

Malgré la vie licencieuse des almés, on les fait venir dans les harems pour instruire les jeunes filles de tout ce qui peut les rendre plus agréables à leurs maris; elles leur donnent des leçons de danse, de chant, de grâce, et de toutes sortes de recherches voluptueuses. Il n'est pas étonnant qu'avec des moeurs où la volupté est le principal devoir des femmes, celles qui font profession de galanterie soient les institutrices du beau sexe: elles sont admises dans les fêtes que se donnent les grands entre eux; et lorsqu'un mari veut bien quelquefois réjouir l'intérieur de son harem, il les fait aussi appeler.

Le Lendemain l'antiquité eut son tour. Nous allâmes à Qoùm-êl-Hhamar, c'est-à-dire la Montagne Rouge, nom qui vient sans doute du monticule de briques de cette couleur dont cette ruine est formée: elle ne conserve aucun caractère; ce peut être celle d'une ville antique sans monuments, comme celle d'un village moderne, rebelle aux Mamelouks, et détruit par eux: nous ne trouvâmes aucun vestige d'antiquité, malgré le désir de Dolomieu et le mien d'y reconnaître l'ancienne Métélis, capitale du nome de ce nom. Le pays que nous découvrîmes à la partie orientale au-delà de Comé-Lachma jusqu'au lac Bérélos n'était qu'un marais inculte. Nous vînmes dîner à Sindion, et coucher à Foua. Le lendemain nous allâmes à El-Alavi, à Thérafa: nous quittâmes la route pour aller au Nord-Est visiter des ruines considérables, appelées encore pour la même raison Qoùm-Hhamar-êl-Médynéh; était-ce Cabaza capitale du nome cabasite, ou la Naucratis qu'avaient bâtie les Mylésiehs? Nous ne fûmes pas plus heureux que la veille: même nature de décombres; car on ne peut pas donner un autre nom à ce nombre de tessons sans forme, à ces tas de briques dont il n'y avait pas une d'entière. Nous découvrîmes de là à peu près deux lieues carrées de terrains arides et incultes: ce qui nous désenchanta un peu sur la fécondité générale du sol du Delta. Si c'étaient là les ruines d'une des deux villes que je viens de nommer, leur situation était triste, et on peut assurer qu'elles ne possédaient aucun grand monument: quoique l'espace qu'elles occupaient fut considérable, on n'y distingue que quelques canaux d'irrigation, mais aucune trace d'un canal de navigation. Nous revînmes très peu satisfaits de nos recherches; nous n'avions pas même recueilli assez de renseignements pour nous aider à l'avenir dans celles que nous pourrions entreprendre. Nous avions quitté le détachement pour faire cette excursion: accompagnés seulement de quelques guides, nous cheminâmes en droite ligne sur Desouk, qui était notre rendez-vous; nous passâmes par Gabrith, village fortifié de murailles et de tours, particularité qui distingue ceux qui ne sont pas sur le bord du Nil au-delà de Foua. Le territoire était aussi moins cultivé; le sol, plus élevé et plus difficile à arroser avec des roues, attendait l'inondation pour être semé en blé et en maïs, auxquels rien ne devait succéder: dans les parties de terrain de cette nature, dès que les récoltes sont faites, la terre, abandonnée au soleil, se gerce, et n'offre plus à l'oeil que l'image d'un désert. Nous traversâmes Salmie, où nous pûmes distinguer tous les désastres qu'avait causés notre vengeance, sans pouvoir remarquer sur la physionomie des habitants qu'ils en eussent conservé quelque dangereux ressentiment; je ne pouvais cependant me rappeler sans émotion que je me trouvais à peu près seul sur la même place où j'avais vu tomber quelques jours auparavant les principaux habitants du pays: nous étions ensemble comme des gens qui ont eu un procès, mais dont les comptes sont arrêtés. J'ai remarqué d'ailleurs que pour tout ce qui est des événements de la guerre les orientaux n'en conservent point de rancune: ils ajoutèrent de bonne grâce et fort loyalement un guide à celui qui nous conduisait à Mehhâl-êl-Malek et au canal de Ssa'ïdy.

Le canal de Ssa'ïdy est assez grand pour porter des bateaux du Nil au lac de Bérélos: Desouk, village considérable, n'en est qu'à une demi lieue; une mosquée, révérée de tout l'orient deux fois dans l'année, y amène en dévotion deux cents mille âmes; les almés s'y rendent de toutes les parties de l'Égypte; et le plus grand miracle que fasse Ibrahim, si révéré à Desouk, est de suspendre la jalousie des Musulmans pendant le temps de cette espèce de fête, et d'y laisser jouir les femmes d'une liberté dont on assure qu'elles profitent dans toute l'extension imaginable.

On avait préparé un palais, disait-on, pour le général; nous y fumes tous logés: il consistait en une cour, une galerie ouverte, et une chambre qui ne fermait pas. Je pris le moment où le général Menou donnait audience par la fenêtre aux principaux du pays assemblés dans la cour, tandis qu'on apportait le déjeuner qu'ils nous avaient fait préparer, pour en faire un dessin.

Le jour après devait être consacré à visiter ce qui restait de villages du gouvernement du général Menou dans la province de Sharkié. Dans cette tournée nous devions passer à Sanhour-êl-Medin, où l'on nous avait dit qu'il y avait une quantité de ruines. Était-ce Saïs? Toujours séduits, notre espoir s'était accru par le nom de êl-Medin, qui veut dire la grande, et qui pouvait lui avoir été conservé à cause de son antiquité, ou de l'ancienne grandeur de Saïs, qui, selon Strabon, était la métropole de toute cette partie inférieure de l'Égypte. Nous traversâmes une grande plaine, altérée qui attendait d'heure en heure: le Nil, qui arrivait déjà par mille rigoles.

Sanhour-êl-Medin ne nous offrit encore que des dévastations, et pas une ruine qui eût une forme: le peu de fragments en grès et granit que nous rencontrâmes ne pouvait nous attester que quelques siècles d'antiquité; nos recherches obstinées dans tous les environs furent également vaines: nous revînmes coucher à Desouk sans rien rapporter.

Le lendemain notre marche se dirigea au Nord-Est, et vers l'intérieur du Delta. Après avoir traversé de nouveau Sanhour-êl-Medin, nous passâmes de grands canaux de chargement, que nous jugeâmes, à la qualité des eaux, devoir prendre leurs sources au lac de Bérélos.

Au-delà de ces canaux nous trouvâmes le pays déjà tout inondé, quoiqu'il fût élevé de 4 pieds plus haut que celui que nous venions de quitter: l'irrigation, dirigée et retenue par des digues sur lesquelles nous marchions alors, devait les surpasser pour arroser à leur tour les terres que nous avions parcourues; ces digues servaient de communication aux différents villages, qui s'élevaient au-dessus des eaux comme autant d'îles: cette circonstance détachant tous les objets, notre curiosité se flattait de ne rien laisser échapper d'intéressant. On nous avait promis des antiquités à Schaabas-Ammers: nous marchions sur ce village par une digue étroite qui partageait, en serpentant, deux mers d'inondation; nous avions devancé le détachement d'une lieue, pour avoir plus de temps à donner à nos observations: un guide à cheval, deux guides à pied, un jeune homme de Rosette, les deux généraux Menou et Marmont, un médecin interprète, un artiste dessinateur, et moi, formions le premier groupe en avant; Dolomieu, tirant par la bride un cheval vicieux, et plusieurs serviteurs étaient restés à quelque distance en arrière: nous observions la position avantageuse et pittoresque de Kafr-Schaabas, faubourg en avant de Schaabas, lorsque tout à coup nous vîmes revenir à toute bride le médecin disant. Ils nous attendent avec des fusils; on nous criait Erga, En arrière. Nos guides voulurent entrer en explication; mais on répondit par une fusillade, qui heureusement, quoique faite de très près, n'atteignit aucun de nous: nous voulûmes parlementer de nouveau; mais une seconde décharge nous apprit qu'il ne fallait pas laisser casser les jambes de nos chevaux qui étaient notre seule ressource. En nous retournant, nous aperçûmes une autre troupe armée qui, par un chemin couvert par l'eau, marchait pour nous couper la seule route que nous pussions suivre. Dans ce moment le dessinateur, frappé de cette terreur funeste qui ôte toutes les facultés physiques et morales, se laisse tomber de son cheval sur lequel il ne pouvait plus se tenir: en vain nous voulons le faire remonter, le prendre en croupe, ou l'engager à empoigner la queue d'un de nos chevaux; son heure est sonnée, sa tête est perdue; il crie, sans être maître d'un seul de ses mouvements, sans vouloir accepter aucun secours. Ceux qui avaient tiré sur nous s'avançaient; pour prévenir d'être cernés, nous n'avions que le temps d'échapper au galop tout à travers les balles qui nous arrivaient de tous côtés: nous rencontrons le second groupe, et Dolomieu monté sur son cheval rétif et dont la bride s'était rompue; il me reste heureusement assez de temps pour la lui rattacher; le hasard me paie aussitôt de ce service, car pendant le temps que je remonte à cheval je vois Dolomieu tomber dans un trou, où j'aurais été submergé, et d'où il parvint à se retirer, grâce à sa taille gigantesque. Je prends un autre chemin, franchis une digue que nos ennemis avaient rompue; l'eau couvrait déjà le terrain que nous avions traversé, et de toutes parts des courants le parcouraient dans tous les sens comme autant de torrents: dispersés, nous rejoignons chacun de notre côté le détachement, avec lequel nous revenons sur Kafr-Ammers, que dans notre colère nous croyions emporter d'un coup de main. Il était quatre heures après midi lorsque nous arrivâmes devant le village; quarante hommes retranchés dans un fossé firent feu sur nous, et nous manquèrent; nous ne fûmes pas plus heureux dans la riposte: ils se retirèrent cependant vers une autre troupe qui les attendait sous les murailles; car nous aperçûmes alors que ce faubourg était une petite forteresse formée de quatre courtines avec quatre tours aux angles, à l'une desquelles était attaché un château; ce petit fort était séparé de Schaabas par un canal rempli d'eau, et une esplanade de mille toises. Le chef-lieu avait arboré pavillon blanc; mais le faubourg continuait de tirer sur nous: notre première attaque fut sans succès; l'officier chargé de la diriger, emporté par son cheval, était tombé dans l'eau, et sa troupe s'était débandée pour courir sur des habitants qui emportaient leurs effets: les deux généraux coururent pour remédier à ce désordre, et rallier la troupe; nous fûmes par ce mouvement obligés de passer sous les tours et sous le feu de l'ennemi, plusieurs soldats furent tués ou blessés. Nous tournâmes la forteresse; une des tours n'avait pas été armée, nous enfonçâmes une des portes de la ville qu'elle défendait: trente soldats et le général entrèrent: ce dernier et moi étions les deux seuls à cheval, et les maisons étaient si basses que nous nous trouvâmes le point de mire des trois côtés de la place: au même instant que j'avertissais le général Menou qu'on l'ajustait, son cheval fut tué comme d'un coup de foudre, et par sa chute le précipita dans un trou: je le crus mort; je lui portais des secours impuissants, lorsque le général Marmont et quelques volontaires vinrent m'aider à le tirer de là: le feu était violent de part et d'autre; mais les assiégés étaient couverts, bien armés, et tiraient juste depuis qu'ils pouvaient poser leur fusil. Plusieurs morts et douze blessés nous obligèrent à la retraite. Nous attaquâmes avec plus d'ordre la tour parallèle à celle dont nous nous étions emparés: d'abord ils y perdirent plusieurs hommes, et l'abandonnèrent; on commença à mettre le feu aux maisons pour approcher du fort; huit des nôtres furent blessés à l'attaque de la porte; la position devenait fâcheuse, nous avions laissé trente hommes à la garde des équipages, et il nous restait peu de monde. À l'entrée de la nuit, les assiégés poussèrent des cris affreux, auxquels les habitants des villages circonvoisins répondirent par des hurlements: bientôt des rassemblements s'avancèrent; nous entendions concerter les moyens de se joindre; nous les laissâmes approcher, et, après une décharge faite au juger, nous entendîmes les cris de guerre se changer en cris de douleur, et la retraite s'effectuer. Bientôt après il nous arriva une députation du village de Schaabas, qui fut suivie du cheikh lui-même avec les drapeaux: il nous dit que les gens à qui nous avions affaire étaient des brigands atroces avec lesquels nous ne devions pas espérer de traiter: un homme du pays, que nous avions délivré à Malte, lui servait d'interprète; il nous dit en confidence que, si nous n'emportions pas la place dans la nuit, au jour nous ne serions pas assez de monde, que les gens des environs nous couperaient la retraite, et que nous serions tous tués. Pendant qu'il nous faisait ce récit, sa belle physionomie était accompagnée d'un air de compassion si vrai, que, sans réfléchir autrement aux suites de ce qu'il nous annonçait, par un instinct machinal, toujours étranger à toute circonstance, je me mis à dessiner sa tête. Les avis du cheikh étaient d'autant mieux fondés qu'un nombre de blessés à transporter sur une chaussée étroite et rompue rendait la retraite difficile à couvrir et à défendre. Pendant qu'on s'occupait des moyens qui pouvaient être les moins désastreux pour sortir avant le jour de la position, critique où nous nous trouvions, les assiégés feignirent dans les ténèbres d'appeler et de recevoir des secours, firent un grand feu sur leur flanc qu'ils voulaient conserver, et, abandonnant aux flammes toutes leurs possessions, effectuèrent leur retraite dans le plus profond silence; nous n'entendîmes de bruit que lorsqu'ils furent obligés d'entrer dans l'eau: nous tirâmes au hasard; et quelques chameaux qu'ils avaient abandonnés, et qui revinrent au village, nous avertirent de leur fuite. Maîtres du champ de bataille, nous achevâmes de brûler tout ce qui pouvait prendre feu; les soldats se consolèrent de la fatigue de la journée et de la nuit en chargeant sur deux cents ânes deux ou trois milles poulets et pigeons, et emmenant sept à huit cents moutons: mais à nous autres amateurs il ne restait rien qui pût nous dédommager de ce que cette malencontre faisait perdre à notre curiosité; notre espérance était déçue, et notre expédition avortée; nous n'avions pris que des notes peu intéressantes, et obtenu que des aperçus fort incertains et presque nuls. À la pointe du jour nous nous remîmes en route, sans trouver d'autres obstacles que ceux qu'on nous avait préparés la veille. Je fis un dessin de Kafr-Schaabas-Ammers, où je représentai cette petite forteresse à la pointe du jour, fumant encore de l'incendie de la nuit. Il est évident que pour faire une pareille tournée il fallait du canon, et que par les retardements nous avions perdu la saison où on en pouvait traîner après soi.

Le général Dugua m'a donné depuis deux plans topographiques de la Basse Égypte, que j'ai cru devoir faire graver: l'un représente les ruines de Tanis, aujourd'hui Sann ou Tanach, près le lac Menzaléh, et sur le canal de Moëz; l'autre est la ruine d'un temple près Beibeth. N'ayant point été sur les lieux, tout ce que j'ajouterais de descriptions pourrait être autant d'erreurs.

Nous revînmes à Rosette: les membres de l'Institut qui y étaient restés avaient reçu l'ordre du général en chef de rejoindre ceux qui étaient au Caire, pour organiser les travaux et les séances de cette assemblée. Je m'embarquai le lendemain avec mes camarades: en quittant la province de Rosette nous quittâmes ce que le Delta a de plus riant; quand on a passé Rahmanié, les sables du désert s'approchent quelquefois jusqu'à la rive gauche du fleuve, la campagne se dépouille, les arbres deviennent rares, l'horizon n'offre qu'une ligne dont il est presque impossible d'offrir l'aspect. Je fis le dessin d'Alcan, village dont les habitants avaient massacré l'aide de camp Julien et vingt-cinq volontaires: le village avait été brûlé, les habitants chassés; des volées innombrables de pigeons restaient sur les décombres, et semblaient ne vouloir point abandonner des habitations qui paraissaient n'avoir été construites que pour eux. Je dessinai aussi le village de Demichelat: on peut remarquer dans ces deux villages que le talus pyramidal du style égyptien antique, l'ordonnance des plans, et la simplicité des couronnements, se sont conservés encore quelquefois dans les constructions les plus modernes et les plus frêles, et donnent une gravité historique aux paysages de l'Égypte, que l'on ne trouve nulle part ailleurs.


Arrivée au Caire.--Visite aux Pyramides.--Maison de Mourat Bey.

À plus de dix lieues du Caire nous découvrîmes la pointe des pyramides qui perçait l'horizon; bientôt après, nous vîmes le Mont-Katam, et vis-à-vis, la chaîne qui sépare l'Égypte de la Libye, et empêche les sables du désert de venir dévorer les bords du Nil: dans ce combat perpétuel entre ce fleuve bienfaisant et ce fléau destructeur on voit souvent cette onde aride submerger des campagnes; changer leur abondance en stérilité, chasser l'habitant de sa maison, en couvrir les murailles, et ne laisser échapper que quelques sommités de palmiers, derniers témoins de sa végétante existence, qui ajoute encore au triste aspect du désert l'affligeante pensée de la destruction. Je me trouvais heureux de revoir des montagnes, de voir des monuments dont l'époque, dont l'objet de la construction, se perdaient également dans la nuit des siècles: mon âme était émue du grand spectacle de ces grands objets; je regrettais de voir la nuit étendre ses voiles sur ce tableau aussi imposant aux yeux qu'à l'imagination; elle me déroba la vue de la pointe du Delta, où, dans le nombre des vastes projets sur l'Égypte, il était question de bâtir une nouvelle capitale. Au premier rayon du jour, je retournai saluer les pyramides; j'en fis plusieurs dessins: je me complaisais sur la surface du Nil, à son plus haut point d'élévation, de voir glisser les villages devant ces monuments, et composer à tout moment des paysages dont elles étaient toujours l'objet et l'intérêt. J'aurais voulu les montrer avec cette couleur fine et transparente qu'elles tiennent du volume immense d'air qui les environne; c'est une particularité que leur donne sur tous les autres monuments la supériorité extraordinaire de leur élévation; la grande distance d'où elles peuvent être aperçues les fait paraître diaphanes, du ton bleuâtre du ciel, et leur rend le fini et la pureté des angles que les siècles ont dévorés.

Vers les neuf heures, le bruit du canon nous annonça et le Caire et la fête du premier de l'année que l'on y célébrait: nous vîmes d'innombrables minarets ceindre le Mont-Katam, et sortir des jardins qui avoisinent le Nil; le vieux Caire, Boulac, Roda, se groupant avec la ville, y ajoutent le charme de la verdure, lui donnent sous cet aspect, une grandeur, des beautés, et même des agréments: mais bientôt l'illusion disparaît; chaque objet se remettant pour ainsi dire à sa place, on ne voit plus qu'un tas de villages, que l'on a rassemblés là on ne sait pourquoi, les éloignant d'un beau fleuve pour les rapprocher d'un rocher aride.

À peine arrivé chez le général en chef, j'appris qu'il partait à l'heure même un détachement de deux cents hommes pour protéger les curieux qui n'avaient pas encore vu les pyramides: je gémissais de n'avoir pas su quelques heures plutôt cette expédition, et je croyais que voir des objets aussi importants sans s'être muni de ce qui pouvait mettre dans le cas de les observer avec fruit, ce n'était que céder à une curiosité vaine; j'étais d'ailleurs si fatigué des deux voyages que je venais de faire, que tous mes muscles, me déconseillaient d'en entreprendre un troisième, et je regardais comme prudent d'ajourner ma curiosité jusqu'au moment où les astronomes devaient aller faire leurs observations dans ces lieux si célèbres.

Au sortir de table le général dit: On ne peut aller aux pyramides qu'avec une escorte, et on ne peut pas y envoyer souvent un détachement de deux cents hommes. Cet entraînement qu'exercent certains esprits sur l'esprit des autres détruisit tous mes raisonnements; cet entraînement qui m'avait fait venir en Égypte me fit partir pour les pyramides, et, sans rentrer chez moi, je m'acheminai au vieux Caire; je rejoignis en route des camarades avec lesquels je traversai le Nil. Nous arrivâmes à la nuit fermée à Gizeh: je ne savais où je coucherais; mais déterminé à bivouaquer, ce fut une bonne fortune qui me parut tenir de l'enchantement de me trouver tout à coup sur de beaux divans de velours, dans une salle où le parfum de la fleur d'orange nous était apporté par un zéphyr rafraîchi sous des berceaux d'arbres touffus: je descendis dans le jardin, qui, au clair de la lune, me parut digne des descriptions de Savary. Cette maison était la maison de plaisance de Mourat-bey: je l'avais entendu déprécier, je ne la voyais qu'après le passage d'une armée victorieuse: et cependant je ne pus m'empêcher d'éprouver que, si l'on ne veut rien détruire par d'inutiles comparaisons, les jouissances orientales ont bien leur mérite, et qu'on ne peut refuser ses sens à l'abandon voluptueux qu'elles inspirent. Ce ne sont ici ni nos longues et fastueuses allées françaises, ni les tortueux sentiers des jardins anglais, de ces jardins où, pour prix de l'exercice qu'ils obligent de faire, on obtient et la faim et la santé. En orient, un exercice vain est retranché du nombre des plaisirs; du milieu d'un groupe de sycomores, dont les branches surbaissées procurent une ombre plus que fraîche, on entre sous des tentes ou des kiosques ouverts à volonté sur des taillis d'orangers et de jasmins: ajoutons à cela des jouissances, qui ne nous sont encore qu'imparfaitement connues, mais dont on peut concevoir la volupté: tel est, par exemple, le charme que l'on doit éprouver à être servi par de jeunes esclaves chez qui la souplesse des formes est jointe à une expression douce et caressante; là, sur de moelleux et immenses tapis couverts de carreaux, nonchalamment couché près d'une beauté préférée, enivré de désirs, de santé, de fumée de parfums, et de sorbet, présentés par une main que la mollesse a consacrée de tout temps à l'amour; près d'une jeune favorite, dont la pudeur ombrageuse ressemble à l'innocence, l'embarras à la timidité, l'effroi de la nouveauté au trouble du sentiment, et dont les yeux languissants, humides de volupté, semblent annoncer le bonheur et non l'obéissance, il est bien permis sans doute au brûlant Africain de se croire aussi heureux que nous. En amour tout le reste n'est-il pas convention? À la vérité, nous nous sommes créé avec elle encore un autre bonheur; mais n'est-ce point aux dépens de la réalité? Ah! oui: le bonheur se trouve toujours près de la nature; il existe partout où elle est belle, sous un sycomore en Égypte comme dans les jardins de Trianon, avec une Nubienne comme avec une Française; et la grâce qui naît de la souplesse des mouvements, de l'accord harmonieux d'un ensemble parfait, la grâce, cette portion divine, est la même dans le monde entier, c'est la propriété de la nature également départie à tous les êtres qui jouissent de la plénitude de leur existence, quel que soit le climat qui les a vus naître. Ce n'est point ici le bonheur d'un Mamelouk que j'ai voulu peindre; il faut toujours écarter de ses tableaux les monstruosités; et, si l'on se permet quelquefois d'en faire une esquisse, ce doit être une caricature qui en inspire le mépris, et le dégoût.

L'officier qui commandait l'escorte se trouva être un de mes amis; il me désigna dans le petit nombre de ceux qui devaient entrer dans les pyramides: on était trois cents. Le lendemain au matin on se chercha, on s'attendit; on partit tard, comme il arrive toujours dans les grandes associations. Nous croisâmes dans les terres par des canaux d'arrosement; après bien des bordées dans le pays cultivé, nous arrivâmes à midi sur le bord du désert, à une demi lieue des pyramides: j'avais fait en route plusieurs esquisses de leurs approches, et une vue de la maison de Mourat-bey. À peine avions-nous quitté les barques que nous nous trouvâmes dans des sables: nous gravîmes jusqu'au plateau sur lequel posent ces monuments; quand on approche de ces colosses, leurs formes anguleuses et inclinées les abaissent et les dissimulent à l'oeil; d'ailleurs comme tout ce qui est régulier n'est petit ou grand que par comparaison, que ces masses éclipsent tous les objets environnants, et que cependant elles n'égalent pas en étendue une montagne (la seule grande chose que tout naturellement notre esprit leur compare), on est tout étonné de sentir décroître la première impression qu'elles avaient fait éprouver de loin; mais dès qu'on vient à mesurer par une échelle connue cette gigantesque production de l'art, elle reprend toute son immensité: en effet cent personnes qui étaient à son ouverture lorsque j'y arrivai me semblèrent si petites qu'elles ne me parurent plus des hommes. Je crois que pour donner, en peinture comme en dessin, une idée des dimensions de ces édifices, il faudrait dans la juste proportion représenter sur le même plan que l'édifice une cérémonie religieuse analogue à leurs antiques usages. Ces monuments, dénués d'échelle vivante, ou accompagnés seulement de quelques figures sur le devant du tableau, perdent et l'effet de leurs proportions et l'impression qu'ils doivent faire. Nous en avons un exemple de comparaison en Europe dans l'église de St Pierre de Rome, dont l'harmonie des proportions, ou plutôt le croisement des lignes, dissimule la grandeur, dont on ne prend une idée que lorsque rabaissant sa vue sur quelques célébrants qui vont dire la messe suivis d'une troupe de fidèles, on croit voir un groupe de marionnettes voulant jouer Athalie sur le théâtre de Versailles: un autre rapprochement de ces deux édifices, c'est qu'il n'y avait que des gouvernements sacerdotalement despotes qui pussent oser entreprendre de les élever, et des peuples stupidement fanatiques qui dussent se prêter à leur exécution. Mais, pour parler de ce qu'ils sont, montons d'abord sur un monticule de décombres et de sables, qui sont peut-être les restes de la fouille du premier de ces édifices que l'on rencontre, et qui servent aujourd'hui à arriver à l'ouverture par laquelle on peut y pénétrer; cette ouverture, trouvée à peu près à soixante pieds de la base, était masquée par le revêtissement général, qui servait de troisième et dernière clôture au réduit silencieux que recelait ce monument: là commence immédiatement la première galerie; elle se dirige vers le centre et la base de l'édifice; les décombres, que l'on a mal extraits, ou qui, par la pente, sont naturellement retombés dans cette galerie, joints au sable que le vent du nord y engouffre tous les jours, et que rien n'en retire, ont encombré ce premier passage, et le rendent très incommode à traverser. Arrivé à l'extrémité, on rencontre deux blocs de granit, qui étaient une seconde cloison de ce conduit mystérieux: cet obstacle a sans doute étonné ceux qui ont tenté cette fouille; leurs opérations sont devenues incertaines; ils ont entamé dans le massif de la construction; ils ont fait une percée infructueuse, sont revenus sur leurs pas, ont tourné autour des deux blocs, les ont surmontés, et ont découvert une seconde galerie, ascendante, et d'une raideur telle qu'il a fallu faire des tailles sur le sol pour en rendre la montée possible. Lorsque par cette galerie on est parvenu à une espèce de palier, on trouve un trou, qu'on est convenu d'appeler le puits, et l'embouchure d'une galerie horizontale, qui mène à une chambre, connue sous le nom de chambre de la reine, sans ornements, corniche, ni inscription quelconque: revenu au palier, on se hisse dans la grande galerie, qui conduit à un second palier, sur lequel était la troisième et dernière clôture, la plus compliquée dans sa construction, celle qui pouvait donner le plus l'idée de l'importance que les Égyptiens mettaient à l'inviolabilité de leur sépulture. Ensuite vient la chambre royale, contenant le sarcophage: ce petit sanctuaire, l'objet d'un édifice si monstrueux, si colossal en comparaison de tout ce que les hommes ont fait de colossal. Si l'on considère l'objet de la construction des pyramides, la masse d'orgueil qui les a fait entreprendre paraît excéder celle de leur dimension physique; et de ce moment l'on ne sait ce qui doit le plus étonner de la démence tyrannique qui a osé en commander l'exécution, ou de la stupide obéissance du peuple qui a bien voulu prêter ses bras à de pareilles constructions: enfin, le rapport le plus digne pour l'humanité sous lequel on puisse envisager ces édifices, c'est qu'en les élevant les hommes aient voulu rivaliser avec la nature en immensité et en éternité, et qu'ils l'aient fait avec succès, puisque les montagnes qui avoisinent ces monuments de leur audace sont moins hautes et encore moins conservées.

Nous n'avions que deux heures à être aux pyramides: j'en avais employé une et demie à visiter l'intérieur de la seule qui soit ouverte; j'avais rassemblé toutes mes facultés pour me rendre compte de ce que j'avais vu; j'avais dessiné, et mesuré autant que le secours d'un seul pied-de-roi avait pu me le permettre; j'avais rempli ma tête: j'espérais rapporter beaucoup de choses; et, en me rendant compte le lendemain de toutes mes observations, il me restait un volume de questions à faire. Je revins de mon voyage harassé au moral comme au physique, et sentant ma curiosité sur les pyramides plus irritée qu'elle ne l'était avant d'y avoir porté mes pas.

Je n'eus que le temps d'observer le Sphinx, qui mérite d'être dessiné avec le soin le plus scrupuleux, et qui ne l'a jamais été de cette manière. Quoique ses proportions soient colossales, les contours qui en sont conservés sont aussi souples que purs: l'expression de la tête est douce, gracieuse et tranquille, le caractère en est africain: mais la bouche, dont les lèvres sont épaisses, a une mollesse dans le mouvement et une finesse d'exécution vraiment admirables; c'est de la chair et de la vie. Lorsqu'on a fait un pareil monument, l'art était sans doute à un haut degré de perfection; s'il manque à cette tête ce qu'on est convenu d'appeler du style, c'est-à-dire les formes droites et fières que les Grecs ont données à leurs divinités, on n'a pas rendu justice ni à la simplicité ni au passage, grand et doux de la nature que l'on doit admirer dans cette figure; en tout, on n'a jamais été surpris que de la dimension de ce monument, tandis que la perfection de son exécution est plus étonnante encore.

J'avais entrevu des tombeaux, de petits temples décorés de bas-reliefs et de statues, des tranchées dans le rocher qui pouvaient avoir formé des stylobates aux pyramides, et donné de l'élégance à leur masse; il m'avait paru rester tant d'objets d'observations à faire, qu'il aurait fallu encore bien des séances comme celle-ci pour entreprendre de faire autre chose que des esquisses, et dissiper enfin le nuage mystérieux qui semble avoir de tout temps voilé ces symboliques monuments. On est presque également incertain et de l'époque où ils ont été violés, et de celle où ils ont été construits: celle-ci, déjà perdue dans la nuit des siècles, ouvre un espace immense aux annales des arts; et, sous ce rapport, on ne peut trop admirer la précision de l'appareil des pyramides, et l'inaltérabilité de leur forme, de leur construction, et dans des dimensions si immenses, qu'on peut dire de ces monuments gigantesques qu'ils sont le dernier chaînon entre les colosses de l'art et ceux de la nature.

Hérodote rapporte qu'on lui avait conté que la grande pyramide, celle dont je viens de parler, était le tombeau de Chéopes; que la pyramide voisine était celui de son frère Chephrènes qui lui avait succédé; qu'il n'y avait que celle de Chéopes qui eût des galeries intérieures; que cent mille hommes avaient été occupés vingt ans à la bâtir; que les travaux qu'avait exigés cet édifice avaient rendu ce prince odieux à son peuple, et que, malgré les corvées qu'il avait exigées de ses sujets, les seules dépenses de la nourriture des ouvriers étaient montées si haut, qu'il avait été obligé de prostituer sa fille pour achever le monument; enfin que, du surplus de ce qu'avait rapporté cette prostitution, la princesse avait trouvé de quoi bâtir la petite pyramide qui est vis-à-vis, et qui lui servit de sépulture. Ou les princesses Égyptiennes qui se prostituaient se faisaient alors payer bien cher, ou l'amour filial était porté à un haut degré dans cette fille de Chéopes, puisque, dans son enthousiasme, elle avait montré encore plus de dévouement que n'en exigeait son père, et avait recueilli de quoi bâtir pour son compte une autre pyramide. Que de travaux pendant sa vie pour s'assurer un asile de repos après sa mort! Il faut dire aussi que Chéopes, ayant fermé les temples pendant son règne, n'avait pas trouvé après sa mort de panégyristes parmi les prêtres historiens de l'Égypte, et qu'Hérodote notre première lumière sur ce pays, s'était laissé conter bien des fables par ces prêtres.


Description du Caire.--Palais de Joseph.--Maison des Beys--
Tombeaux des Califes
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J'étais au Caire depuis près d'un mois, et je cherchais encore cette ville superbe, cette cité sainte, grande parmi les grandes, ce délice de la pensée, dont le faste et l'opulence font sourire le prophète; car c'est ainsi qu'en parlent les Orientaux. Je voyais effectivement une innombrable population, de longs espaces à traverser, mais pas une belle rue, pas un beau monument: une seule place vaste, mais qui a l'air d'un champ; c'était Lelbequier, celle où demeurait le général Bonaparte, qui, dans le moment de l'inondation, a quelque agrément par sa fraîcheur et les promenades que l'on y fait la nuit en bateau; des palais ceints de murs, qui attristent plus les rues qu'ils ne les embellissent; l'habitation du pauvre plus négligée qu'ailleurs ajoute à ce que la misère a d'affligeant partout ce qu'ici le climat lui permet d'incurie et de négligence: on est toujours tenté de demander quelles étaient donc les maisons où habitaient les vingt-quatre souverains. Cependant lorsqu'on a pénétré dans ces espèces de forteresses, on y trouve quelques commodités, quelques recherches de luxe et d'agréments, de jolis bains en marbre, des étuves voluptueuses, des salons en mosaïques, au milieu desquels sont des bassins et des jets d'eau; de grands divans, composés de tapis peluchés, de larges estrades matelassées, couvertes d'étoffes riches, et entourées de magnifiques coussins; ces divans occupent ordinairement les trois côtés de chacun des fonds de la chambre: les fenêtres, quand il y en a, ne s'ouvrent jamais, et le jour qui en vient est obscurci par des verres de couleur devant des grilles réticulaires très serrées; le jour principal vient ordinairement d'un dôme au milieu du plafond. Les Musulmans, étrangers à tous les usages que nous faisons de la lumière, se donnent très peu de soin de se la procurer: il semble en général que toutes leurs coutumes invitent au repos; les divans, où l'on est plutôt couché qu'assis, où l'on est bien, et d'où se lever est une affaire; les habillements, dont les hauts-de-chausses sont des jupes où les jambes sont engagées; les grandes manches qui couvrent huit pouces au-delà du bout des doigts; un turban avec lequel on ne peut baisser la tête; leur habitude de tenir d'une main une pipe de la vapeur de laquelle ils s'enivrent, et de l'autre un chapelet dont ils passent les grains dans leurs doigts; tout cela détruit toute activité, toute imagination: ils rêvent sans objet, font sans goût chaque jour la même chose, et finissent par avoir vécu sans avoir cherché à varier la monotonie de leur existence. Les êtres qui ont besoin de se livrer à quelques travaux ne sont pas très différents des grands dont je viens de parler; ils ont accoutumé ceux-ci à ne rien attendre de leur industrie hors de ce qui est la routine ordinaire: aussi n'en sortent-ils jamais, n'inventent-ils aucun moyen pour faire mieux, ne recherchent-ils pas même ceux qui sont inventés, et rejettent-ils tous ceux qui les obligent à se tenir debout, chose pour laquelle ils ont le plus d'aversion; le menuisier, le serrurier, le charpentier, le maréchal, travaillent assis; le maçon même élève un minaret sans jamais être debout: comme les sauvages, ils n'ont guère qu'un outil; on est tout étonné de ce qu'ils en savent faire; on serait tenté même de leur croire de l'adresse si, vous ramenant sans cesse à leur coutume, ils ne vous forçaient bientôt à penser que, semblables à l'insecte dont on admire le travail, ce n'est qu'un instinct dont il n'est pas en eux de s'écarter. Le despotisme, qui commande toujours et ne récompense jamais, n'est-il pas la source et la cause permanente de cette stagnation de l'industrie? J'ai vu depuis, dans la Haute Égypte, les Arabes artisans, éloignés de leur maître, venir chercher nos soldats manufacturiers, travailler avec eux, nous offrir leurs services, et, sûrs d'un salaire proportionné, s'efforcer de nous satisfaire, et recommencer leurs travaux pour y parvenir; regarder avec enthousiasme, l'effet du moulin à vent, et voir battre le mouton avec le saisissement de l'admiration: un secret sentiment de paresse leur inspirait peut-être, cette admiration pour ces deux machines qui suppléent à tout ce qui nécessite leurs plus grands travaux, l'obligation d'élever les eaux, et de faire des digues, pour les retenir? Ils bâtissent le moins qu'ils peuvent; ils ne réparent jamais rien: un mur menace ruine, ils l'étayent; il s'éboule, ce sont quelques chambres de moins dans la maison; ils s'arrangent à côté des décombres: l'édifice tombe enfin, ils en abandonnent le sol, ou, s'ils sont obligés d'en déblayer l'emplacement, ils n'emportent les plâtras que le moins loin qu'ils peuvent; c'est ce qui a élevé autour de presque toutes les villes d'Égypte et particulièrement du Caire, non pas des monticules, mais des montagnes, dont l'oeil du voyageur est étonné, et dont il ne peut tout d'abord se rendre compte. J'ai fait la vue de ces montagnes.

Il y a quelques édifices considérables au Caire, que je crois qu'il faut attribuer au temps des califes, tels que le palais de Joseph, le puits de Joseph, les greniers de Joseph, dont tous les voyageurs ont parlé, et quelques-uns en laissant subsister la tradition populaire que ces monuments sont dus aux soins prévoyants du Joseph de Putiphar: il faudrait pour cela que le Caire fût aussi ancien que Memphis, et qu'alors il y eût eu déjà des villes ruinées près de cette ville, puisque ces palais sont bâtis de ruines plus antiques: au reste, ces édifices portent les caractères de tout ce qu'ont bâti les Musulmans dans cette, région, c'est-à-dire qu'ils offrent un mélange de magnificence, de misère, et d'ignorance; ces demi barbares prenaient pour élever des constructions colossales, tous les matériaux qui étaient le plus à leur portée, et les employaient à mesure qu'ils les trouvaient sous leurs mains. L'aqueduc qui apporte de l'eau du vieux Caire au château, après lui avoir fait faire mille soixante toises de chemin, serait un édifice à citer, si dans sa longueur il n'était vicié de toutes ces inconséquences.

Le château, bâti sans plan, sans vrais moyens de défense, a cependant quelques parties assez avantageusement disposées; le pacha y était logé, ou plutôt enfermé; la seule pièce remarquable de son quartier est la salle du divan où s'assemblaient les beys, et qui a été souvent le lieu des scènes sanglantes de ce gouvernement orageux. On y voit aussi le puits de Joseph, taillé dans le roc à deux cents soixante-neuf pieds de profondeur: Norden en a donné tous les détails. Le palais de Joseph, dont je viens de faire mention, est d'une belle conception dans son plan: je n'ai pu voir sans une espèce d'admiration l'emploi que les architectes arabes ont su faire des fragments antiques qu'ils ont fait entrer dans leur construction, et avec quelle adresse ils y ont mêlé quelquefois des ornements de leur goût.

À présent que les Turcs ne trouvent plus sous leurs mains de colonnes de l'ancienne Égypte, qu'ils continuent d'élever des mosquées sans démolir celles qui s'écroulent, ils chargent les Francs de leur faire venir des colonnes à la douzaine: ceux-ci les achètent de toute grandeur à Carare; arrivées, les architectes musulmans les garnissent de cercles de fer à leur astragale, et leur font porter les arcs des portiques des mosquées. Les ornements sarrasins qui commencent au départ de ces colonnes d'un style grec mesquin en composent un mélange d'architecture du goût le plus détestable qu'on puisse imaginer: leurs minarets et leurs tombeaux sont les seules fabriques où ils aient conservé le style arabe dans toute son intégrité; si l'on n'y retrouve pas ce qui doit être la beauté de l'architecture, la rassurante solidité, du moins on y voit avec plaisir des ornements qui font richesse, sans offrir de pesanteur, et une élégance si bien combinée, qu'elle ne rappelle jamais l'idée de la sécheresse et de la maigreur. Le cimetière des Mamelouks en est un exemple: en sortant des masures du Caire, on est tout étonné de voir une autre ville toute de marbre blanc, où des édifices, élevés sur des colonnes couronnées de dômes, ou de palanquins peints, sculptés et dorés, forment un ensemble gracieux et riant; il ne manque que des arbres à cette retraite funèbre pour en faire un lieu de délices: enfin il semble que les Turcs qui bannissent la gaieté de partout veuillent encore l'enterrer avec eux.


Insurrection au Caire.

J'étais au moment d'achever le dessin de ce sanctuaire de la mort, si ridiculement festonné, lorsque j'entendis des cris; je crus d'abord que c'était un enterrement qui, selon l'usage, était suivi par des pleureuses à gages; mais je vis bientôt qu'au lieu de se lamenter ces femmes fuyaient, et me faisaient signe de les suivre; l'idée du fléau du pays me vint à l'esprit; mais découvrant un grand espace, et ne voyant point d'Arabes ni rien qui pût y ressembler, je me remis à dessiner. À peine assis, je vis fuir les hommes aussi; et me trouvant isolé assez loin de nos postes, je pensai qu'il était plus prudent de m'en rapprocher: je trouvai quelque agitation dans les rues, de la surprise dans les regards de ceux qui me fixaient. Arrivé à la maison, j'apprends qu'il y a du bruit dans la ville, que le commandant vient d'être assassiné; des fusillades se font entendre: le palais de l'Institut, attenant à la campagne, situé au milieu de grands jardins où l'on jouissait d'une tranquillité délicieuse en temps de paix, dans les circonstances fâcheuses devenait un quartier abandonné, et le premier attaqué par les Arabes, s'ils étaient appelés par les gens du pays, ou s'ils venaient pour leur compte; du côté de la ville, il était voisin de la partie du peuple la plus pauvre, et conséquemment la plus à craindre. Nous apprîmes que la maison du général Caffarelli venait d'être pillée, que plusieurs personnes de la commission des arts y avaient péri: nous fîmes la revue de ceux qui manquaient parmi nous; quatre étaient absents; une heure après nous sûmes par nos gens qu'ils avaient été massacrés. Nous n'avions point de nouvelles de Bonaparte; la nuit arrivait; les fusillades étaient partielles; les cris s'entendaient de toutes parts; tout annonçait un soulèvement général. Le général Dumas, revenant de poursuivre les Arabes, avait fait un grand carnage des rebelles en rentrant dans la ville; il avait coupé la tête d'un chef des séditieux pendant qu'il haranguait le peuple; mais toute une moitié de la ville et la plus populeuse s'était barricadée; plus de quatre mille habitants étaient retranchés dans une mosquée; deux compagnies de grenadiers avaient été repoussées, et le canon n'avait pu pénétrer dans les rues étroites et tortueuses; les pierres, les lances trouvaient leur victime sans qu'on vît d'ennemis: le général nous envoya un détachement qu'il fut obligé de nous retirer à minuit; ce qui exagéra pour l'Institut le danger de sa situation. La nuit fut assez calme, car les Turcs n'aiment point à se battre quand il fait noir, et se font un cas de conscience de tuer leurs ennemis dès que le soleil est couché: par un autre principe, moi, ayant toujours pensé que, dans les cas périlleux, des que la prévoyance est inutile elle n'est plus qu'une vaine inquiétude, et me fiant sur la terreur des autres pour être éveillé en cas d'alerte, j'allai me coucher. Le lendemain la guerre recommença avec les premiers rayons du jour: on nous envoya des fusils; tous les savants se mirent sous les armes: on nomma des chefs; chacun avait son plan, mais personne ne croyait devoir obéir. Dolomieu, Cordier, Delisle, Saint-Simon, et moi, nous étions logés loin des autres; notre maison pouvait être pillée par qui aurait voulu en Prendre la peine: soixante hommes venaient d'arriver au secours de nos confrères: rassurés sur leur compte, nous prîmes le parti d'aller nous retrancher chez nous de manière à tenir quatre heures au moins, si l'on nous attaquait avec des forces ordinaires, et attendre ainsi le secours que notre feu aurait sans doute appelé. Nous crûmes un moment être investis; nous avions vu fuir tous les paisibles habitants; les cris s'entendaient sous nos murs, et les balles sifflaient sur nos terrasses; nous les démolissions pour écraser avec leurs matériaux ceux qui seraient venus pour enfoncer nos portes; dans un cas extrême, l'escalier, par où l'on pouvait nous atteindre, était devenu une machine de guerre à ensevelir tous nos ennemis à la fois: nous jouissions de nos travaux, lorsqu'enfin la grosse artillerie du château vint faire la diversion après laquelle je soupirais; elle produisit tout l'effet que j'en attendais: la consternation succéda à la fureur: on ne pouvait battre la mosquée; mais elle devint le seul point de rassemblement des ennemis, tout le reste demanda grâce; la mosquée même fut tournée, une batterie lui apprit que chez nous la guerre ne cessait pas avec le jour: ils levèrent leurs barricades, crurent pouvoir faire une sortie, furent repoussés, et se rendirent. Le reste de la nuit fut calme; le lendemain nous fûmes libres.

Nous venions de conquérir le Caire, qui la première fois n'avait fait que se rendre au vainqueur des Mamelouks: les apathiques et timides Égyptiens avaient souri au départ de ceux qui les vexaient par des injustices et des avanies sans nombre; mais bientôt ils avaient regretté leurs tyrans, quand il avait fallu payer leurs libérateurs; revenus de leur première terreur, ils avaient écouté contre nous leur moufti, et, animés par un enthousiasme fanatique, ils avaient conspiré dans le silence. Il eût peut-être fallu livrer sans exception au trépas tous ceux dont les yeux avaient vu se replier des compagnies de Français; mais la clémence avait devancé le repentir: aussi l'esprit de vengeance ne fut point étouffé par la consternation; c'est ce que je lus le lendemain dans l'attitude et dans l'expression de la physionomie des mécontents; je sentis que si avant la journée du 22 Octobre nous étions déjà circonscrits par un cercle d'Arabes, un cercle plus étroit venait de nous enceindre, et que désormais nous ne marcherions plus qu'à travers de nos ennemis. On arrêta, on punit quelques traîtres, mais on rendit les mosquées qui avaient été l'asile du crime; et l'orgueil des coupables s'investissait de cette condescendance: le fanatisme ne fût pas terrassé par la terreur; et, quelque danger que l'on pût faire envisager à Bonaparte, rien ne put altérer le sentiment de bonté qu'il déploya dans cette circonstance: il voulût être aussi clément qu'il aurait pu être terrible; et le passé fut oublié, tandis que nous comptions des pertes nombreuses et importantes.

Le général Dupuis, excellent capitaine, qui, pendant deux ans dans les brillantes campagnes d'Italie, avait bravé tous les dangers dont est semée la carrière de la gloire, est assassiné dans une reconnaissance par un coup lâchement assené; un couteau au bout d'un bâton, lancé par l'embrasure d'une fenêtre, lui coupe l'artère du bras, et il expire au bout de quelques instants: le jeune et brave Sulkowsky, à peine guéri des blessures dont l'avait couvert le combat chevaleresque de Salayer, va reconnaître l'ennemi, le voit, l'attaque, malgré la disproportion du nombre, le culbute, le poursuit, tombe dans une embuscade; son cheval percé d'une lance se renverse sur lui, et il est écrasé par celui qui vole à son secours: ainsi finit un des officiers les plus distingués de l'armée; observateur dans les marches, chevalier dans les combats, la plume délassait ses mains des fatigues des armes; il venait de décrire la marche sur Belbeys avec autant de grâce et d'intérêt qu'un autre en aurait pu mettre à raconter les combats qu'il y avait soutenus, les blessures glorieuses qu'il y avait reçues: ambitieux de la gloire, ce jeune étranger avait cru ne la trouver que dans nos bataillons; captivant la vivacité de son caractère, il avait mesuré ses mouvements sur ceux de celui qu'il avait choisi pour maître; il poussait l'envie d'en être distingué, jusqu'à la jalousie; et la tâche qu'il s'était proposée donnait la mesure de ce qu'on pouvait attendre de lui. J'avais été confident des passions de sa jeunesse; je l'étais de sa noble ambition; elle était belle et grande; c'était par l'étude, c'était par un mérite réel qu'il voulait parvenir. Il n'y avait que quelques heures que, dans un épanchement amical, il venait de m'intéresser par son énergie, lorsque la nouvelle de sa mort vint flétrir et froisser mon âme; c'était un des officiers que je pouvais le plus aimer, et ce fut peut-être sa perte qui jeta un voile triste sur la victoire du 22 Octobre.

Si la populace, quelques grands, et tous les dévots se montrèrent fanatiques et cruels dans la révolte du Caire, la classe moyenne, celle où dans tous les pays résident la raison et les vertus, fut parfaitement humaine et généreuse, malgré les moeurs, la religion, et la langue, qui nous rendaient si étrangers les uns aux autres: tandis que des galeries des minarets on excitait saintement au meurtre, tandis que la mort et le carnage parcouraient les rues, tous ceux dont les Français habitaient les maisons s'empressaient de les sauver, de les cacher, de venir au-devant de leurs besoins: une vieille dame du quartier où nous demeurions nous fit dire que notre mur était mitoyen, que si nous étions attaqués nous n'avions qu'à l'abattre, et que son harem serait notre asile; un voisin, sans que nous l'en eussions prié, nous fit des provisions aux dépens des siennes, tandis qu'on ne trouvait rien à acheter dans la ville, et que tout annonçait la disette: il ôta tous les signes qui pouvaient faire remarquer notre demeure, et vint fumer devant notre porte pour écarter les assaillants, en leur faisant croire que la maison était à lui: deux jeunes gens, poursuivis dans la rue, sont enlevés par des personnes inconnues, et portés dans une maison; ils se regardent comme des victimes réservées à un tourment d'une cruauté plus réfléchie; ils deviennent furieux; leurs ravisseurs, ne pouvant espérer de se faire comprendre, leur livrent leurs enfants, comme des gages sincères de la douceur et de la bienfaisance de leurs intentions. On pourrait citer nombre d'autres anecdotes d'une sensibilité aussi délicate, qui rattachent à l'humanité dans les moments où elle semble briser tous ses liens. Si le grave musulman réprime l'expression de sensibilité qu'ailleurs on se ferait gloire de manifester, c'est qu'il veut conserver la noble austérité de son caractère. Mais passons à d'autres objets.


Caves de Saccara.--Momies d'Ibis.--Psylles.

On venait d'ouvrir des caves à Saccara, on avait trouvé dans une chambre sépulcrale plus de cinq cents momies d'Ibis, on m'en avait donné deux; je ne pus pas tenir au désir d'en ouvrir une: le citoyen Geoffroi et moi nous nous mîmes seuls à une table avec tous les moyens de procéder tranquillement à son ouverture; et, pour ne pas laisser vieillir mes idées sur cette opération, et n'en pas perdre une circonstance, je me mis en devoir d'en dessiner chaque développement, et d'en faire une espèce de procès-verbal.

Il existe une variété très sensible dans le soin donné à ces embaumements d'oiseaux; il n'y a que le pot de terre qui soit le même pour tous. Cette inégalité de soin dans des momies prises dans la même cave prouve qu'il y avait aussi, comme pour les hommes, variété dans le prix de l'opération, par, conséquent que c'étaient des particuliers qui faisaient cette dépense, et qu'ainsi il est à présumer que les oiseaux embaumés n'avaient pas été également nourris dans quelques temples ou par quelques collèges de prêtres en reconnaissance des services que rendait l'espèce. S'il en eût été des oiseaux comme du dieu Apis, un seul individu aurait suffi, et on ne trouverait pas de ces pots par milliers. On doit donc croire que l'ibis, destructeur de tous les reptiles, devait être en vénération dans un pays où ils abondaient à une certaine époque de l'année; et, comme la cigogne en Hollande, cet oiseau s'apprivoisant aussi par l'accueil qu'on lui faisait, chaque maison avait les siens affidés, auxquels après leur mort chacun, suivant ses moyens, donnait les honneurs de la sépulture. Hérodote dit qu'on lui avait conté que dans les premiers temps connus il y en avait en abondance; qu'à mesure que les marais de la Haute Égypte s'étaient desséchés, ils avaient gagné la Basse pour suivre leur pâture; ce qui s'accorderait assez avec ce que rapportent les voyageurs que l'on en voit encore quelquefois au lac Menzaléh. Si l'espèce avait déjà diminué du temps d'Hérodote, il n'est pas étonnant que son existence devienne presque problématique de nos jours. Hérodote raconte que les prêtres d'Héliopolis lui avaient dit qu'à la retraite des eaux du Nil il arrivait, par les vallées qui séparent l'Égypte de l'Arabie, des nuées de serpents ailés, que les ibis allaient au-devant de ces serpents et les dévoraient; il ajoute qu'il n'avait pas vu les serpents ailés, mais qu'il était allé dans les vallées, et avait trouvé des squelettes innombrables de ces monstres. Je crois, n'en déplaise au patriarche de l'histoire, que l'ibis n'avait pas besoin qu'on lui créât des dragons d'Arabie, pour le rendre intéressant à l'Égypte qui produit d'elle-même tant de reptiles malfaisants; mais le respectable Hérodote était Grec, et il aimait le merveilleux.

Il n'est plus question de serpents ailés en Égypte; mais cet animal y conserve encore quelque prestige. J'étais chez le général en chef un jour qu'on y introduisit des psylles: on leur fit plusieurs questions relativement au mystère de leur secte, et la relation qu'elle a avec les serpents auxquels ils paraissent commander; ils montraient plus d'audace que d'intelligence dans leurs réponses: on vint à l'expérience: Pouvez-vous connaître, leur dit, le général, s'il y a des serpents dans ce palais? et, s'il y en a, pouvez-vous les obliger de sortir de leur retraite? Ils répondirent par une affirmation sur les deux questions: on les mit à l'épreuve; ils se répandirent dans les appartements; un moment après ils déclarèrent qu'il y avait un serpent; ils recommencèrent leur recherche pour découvrir où il était, prirent quelques convulsions en passant devant une jarre placée à l'angle d'une des chambres du palais, et indiquèrent que l'animal était là; effectivement on le trouva. Ce fut un vrai tour de Comus; nous nous regardâmes, et convînmes qu'ils étaient fort adroits.

Toujours curieux d'observer les moyens que les hommes emploient pour commander à l'opinion, j'avais regretté de ne m'être pas trouvé à Rosette à la procession de la fête d'Ibrahim, où les convulsions des psylles sont pour le peuple la partie la plus intéressante de cette fonction religieuse: pour me dédommager je m'adressai au chef de la secte, qui était concierge de l'okel ou auberge des Francs; je le flattai: il me promit de me rendre spectateur de l'exaltation d'un psylle auquel il aurait soufflé l'esprit, c'étaient ses expressions. Il crut dans ma curiosité reconnaître un prosélyte, et me proposa de m'initier: j'acceptai; mais ayant appris que dans la cérémonie de réception le grand maître crachait dans la bouche du néophyte, cette circonstance refroidit ma vocation, et je sentis qu'elle ne résisterait pas à cette épreuve; je donnai de l'argent au concierge, et le grand prêtre me promit de me faire voir un inspiré. Effectivement le moment arriva; le chef de la secte me vint trouver avec tout le sérieux de sa suprématie: il était vêtu d'une longue robe, dont la magnificence était relevée par le dépenaillement des trois initiés qui l'accompagnaient, et qui n'avaient que quelques haillons sur le corps.

Ils avaient apporté des serpents; ils les sortirent d'un grand sac de cuir où ils les tenaient, et les firent se dresser et siffler en les irritant. Je remarquai que la lumière était principalement ce qui causait leur irritation, car dès qu'on les remettait dans le sac leur colère cessait, et ils ne cherchaient plus à mordre; ils avaient cela de particulier qu'au-dessous de leur tête, dans la longueur de six pouces, la colère dilatait leur peau de la largeur de la main. Je vis parfaitement que je ne craignais pas plus la morsure des serpents que les psylles; car ayant bien remarqué comment en les attaquant d'une main, ils les saisissaient avec l'autre tout auprès de la tête, j'en fis, à leur grand scandale, tout autant qu'eux, et sans danger. On passa de ce jeu au grand mystère: un des psylles prit un des serpents à qui il avait d'avance rompu la mâchoire inférieure, et dont il ratissa encore les gencives jusqu'à l'amputation totale du palais; cela fait, il l'empoigna avec l'affectation de l'emportement, s'approcha du chef, qui, avec celle de la gravité, lui accorda le souffle, c'est-à-dire qu'après quelques paroles mystérieuses il lui souffla dans la bouche; à l'instant l'autre, saisi d'une sainte convulsion, les bras et les jambes crispés, les yeux hors de la tête, se mit à déchirer l'animal avec les dents; et ses deux acolytes, touchés de ce qu'il paraissait souffrir, le retenant avec peine, lui arrachèrent de la main le serpent, qu'il ne voulait pas leur abandonner; dès qu'il en fut séparé il resta comme stupide: le chef s'approcha de lui, marmotta quelques mots, reprit l'esprit par aspiration, et il redevint dans son état naturel; mais celui qui s'était saisi du serpent, tourmenté de l'ardeur de consommer le mystère, vint aussi demander le souffle, et comme il était plus vigoureux que le premier, ses cris et ses convulsions furent encore plus forts et plus ridicules. Je me crus assez initié; et cette grossière jonglerie finit.

Cette secte des psylles remonte dans ces contrées à la plus haute antiquité: elle existait particulièrement dans la Cyrénaïque; le dieu Knuphis, ou l'architecte de l'univers, selon Strabon et Eusèbe, était adoré à Éléphantine sous la figure d'un serpent. Depuis le serpent d'Éden jusqu'à celui d'Achmin, dont nous parle Savary, ce reptile jouit d'une célébrité non interrompue: après avoir été la tentation de notre première mère, on lui fit lâcher la pomme, se mordre la queue, et il fut l'emblème de l'éternité; on le fit monter le long d'un bâton, et il devint le dieu de la santé; les Égyptiens en attachèrent deux autour d'un globe, pour représenter peut-être l'équilibre du système du monde; les Indiens le mirent à la main de toutes leurs divinités: nous en avons fait la justice, nous en avons fait la prudence: le serpent d'airain chez les Hébreux; celui d'Élerme et le serpent Python chez les Grecs; et tout récemment le dévirgineur Harridi chez les Musulmans, etc.: et cependant tant d'illustrations n'ont rien changé au principe de modestie de ce sage animal; il continue de chercher l'obscurité, il fuit l'éclat, et il n'élève sa tête qu'à la moitié de sa grandeur. Pourquoi donc cette célébrité? pourquoi ce culte unanimement accordé à ce reptile? Il a suivi le précepte de l'Écriture: Humilie-toi, et tu seras élevé; il a rampé, et il est parvenu.


Ânes.

Les chameaux sont les charrettes du Caire; ils y apportent toutes les provisions, et en remportent les ordures: les chevaux de selle y tiennent lieu de voitures, et les ânes de fiacres; on en trouve dans toutes les rues de tout bridés, et toujours prêts à partir. Cet animal, sérieux en Europe, toujours plus triste à mesure qu'il s'approche du nord, est en Égypte, dans le climat qui lui est propre; aussi semble-t-il y jouir de la plénitude de son existence: sain, agile et gai, c'est la plus douce et la plus sûre monture qu'on puisse avoir; il va tout naturellement l'amble ou le galop, et, sans fatiguer son cavalier, lui fait traverser rapidement les longs espaces qu'il faut parcourir au Caire. Cette manière d'aller me paraissait si agréable que je passais ma vie sur les ânes: peu de temps après mon arrivée, j'étais connu de tous ceux qui les louent; ils étaient au fait de mes habitudes, portaient mon portefeuille et ma chaise à dessiner, et me servaient d'écuyers tout le jour: en leur payant courses doubles, ils montaient d'autres ânes; et j'allais ainsi aussi vite qu'avec les meilleurs chevaux, et beaucoup plus longtemps. C'est de cette manière que, dans mes promenades, j'ai fait les dessins du canal qui amène l'eau du Nil au Caire à l'époque de l'inondation.

Chargé par l'Institut d'un rapport sur des colonnes qui sont près du vieux Caire, je fis:

1° Le dessin de l'aqueduc;

2° Les tombeaux des califes à l'est du Caire, hors des murs;

3° Une vue du vieux Caire;

4° Une autre vue du vieux Caire;

5° Une vue de Boulac;

6° Une autre vue des tombeaux des califes;

7° Une attaque d'Arabes;

8° Une vue du jardin de l'Institut.


Départ du Caire pour la Haute Égypte.--Pyramides de Ssakharah et
de Medoun.--Arbre Sacré.--Desaix.--Monrad-Bey--
Bataille de Sédiman
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J'étais fort bien au Caire; mais ce n'était pas pour être bien au Caire que j'étais sorti de Paris. Il arriva une caravane arabe; elle venait du Mont Sinaï; elle apportait du charbon, de la gomme, et des amandes; elle était composée de cinq cents hommes, et sept cents chameaux; c'était une manière bien dispendieuse d'apporter des marchandises qui devaient produire si peu d'argent: mais ils avaient besoin de choses qu'ils ne pouvaient trouver ailleurs, et ils n'avaient que du charbon à donner en échange: quelques-uns des leurs avaient essayé d'escorter des Grecs, un mois auparavant, pour savoir si les Français, maîtres du Caire, ne mangeaient pas les Arabes; on les avait bien traités, ils arrivèrent en caravanes. Le général en chef désirait que quelqu'un profitât de leur retour pour prendre connaissance de la route de Tor: je fus tenté de faire celle des Israélites; j'offris au général d'entreprendre ce voyage pourvu qu'il assurât mon retour: il me dit qu'il garderait le chef de la caravane en otage: il riait à mon imagination de penser que de là à douze jours je connaîtrais et j'aurais dessiné les sites de la partie merveilleuse de l'expédition de Moïse depuis son départ de Memphis jusqu'à son arrivée dans le désert de Pharan; que, sans y rester quarante ans, j'aurais vu en peu de jours le Mont Sinaï, traversé un des points de la terre dont les annales remontent le plus haut, le berceau de trois religions, la patrie de trois législateurs qui ont gouverné l'opinion du monde, sortis tous trois de la famille d'Abraham.

À la première proposition que je fis au chef des Arabes, il me dit que pour tout l'or du monde il ne se chargerait pas de moi; que ce serait risquer ma vie, celle des moines du Mont Sinaï, et celle de tous les individus de la caravane, parce que deux tribus puissantes, les Ovadis et les Ayaidis, avaient des vengeances à tirer des Français. Comme je venais rendre compte de ma mission au général en chef, il donnait des ordres pour envoyer un convoi à Desaix: je voulais partir pour l'orient; je lui demandai un passeport pour le sud, et quelques heures après j'étais déjà en chemin.

Le lendemain, à la pointe du jour, nous nous trouvâmes à une lieue de Ssakharah, n'ayant fait, faute de vent, que quatre lieues dans la nuit. Je fis un dessin de ce que je voyais des pyramides de Ssakharah, qui paraissent occuper l'espace de deux lieues. Quoiqu'éloigné du fleuve, je pus distinguer que la plus proche, de grandeur moyenne, est à gradins élevés; viennent ensuite d'autres petites pyramides presque détruites: à une demi lieue de celles-ci, il y en a une qui paraît avoir autant de base que la plus grande de celles de Gizeh, mais moins d'élévation; elle est très bien conservée: à une autre demi lieue de cette dernière il y en a une qui est la plus grande de toutes celles de Ssakharah; sa forme est irrégulière, c'est-à-dire que la ligne de son arrête a la courbure d'une console renversée: tout près de celle-ci il y en a une petite; et plus proche du Nil une autre absolument en ruine, et qui n'a plus la forme que d'un rocher gris brun; sa couleur est produite par les matériaux, qui me parurent être de brique non cuite: je crois que le rivage du fleuve nous en cachait encore d'autres plus petites. Cette multitude de pyramides, la plaine des momies, les caves des ibis, tout prouve que le territoire de Ssakharah était la Nécropolis au sud de Memphis, et le faubourg opposé à celui-ci, où sont les pyramides de Gizeh, une autre ville des morts, qui terminait Memphis au nord, et qui donne encore aujourd'hui la mesure de son étendue.

L'après midi, vis-à-vis Missenda, nous vîmes encore une pyramide fort grande, mais si fruste que dans tout autre pays que l'Égypte, à la grande distance d'où on la voit du Nil, on la prendrait pour un monticule: une lieue plus loin il y en a encore une et plus grande et plus déformée.

Les petites îles qui sont à cette hauteur étaient couvertes de canards, de hérons, et de pélicans.

Vers le soir nous vîmes la pyramide de Medoun, entre les villages de Rigga et Caffr-êl-Risk.

Nous arrivâmes dans la nuit à Saoyé: le général Belliard m'offrit obligeamment de partager sa demeure: c'était bien partager un infiniment petit; nos lits occupaient toute notre chambre; on les ôtait pour mettre la table, et on ôtait la table lorsque nous avions quelque toilette à faire. Cette association fut aussi heureuse qu'étroite, car nous ne nous quittâmes plus de la campagne; je désire qu'il ait conservé de moi un souvenir aussi agréable que celui que m'ont laissé sa douceur, son égalité, et l'amabilité inaltérable de son caractère. La seconde nuit, notre cuisine éboula, ainsi que notre écurie; mais, aussi flegmatiques que des Musulmans, nous ne désemparâmes pas; et, d'ailleurs malgré cet accident, cette maison était encore la meilleure et la plus apparente du village. Dans cette partie de l'Égypte toutes les constructions sont faites de boue et de paille hachée cuite au soleil: les escaliers; les embrasures, les fours, les ustensiles, et les ameublements sont de même matière; de sorte que, s'il était possible qu'il y eût un changement momentané, dans l'ordre que la nature a fixé imperturbablement en Égypte, s'il arrivait, par exemple, que des vents extraordinaires arrêtassent et fissent dissoudre un des groupes de nuages que le vent du nord pousse dans l'été contre les montagnes de l'Abyssinie; les villes et villages seraient délayés et liquéfiés en quelques heures, et l'on pourrait semer sur leur emplacement: mais, grâce au climat, une maison bâtie d'une manière aussi frêle dure la vie d'un homme; ce qui suffit à celui dont le fils doit racheter de son souverain le sol qu'il a déjà payé.

Le lendemain de mon arrivée, une colonne de trois cents hommes allait lever le miri ou l'imposition territoriale, et une réquisition de chevaux et de buffles: nous suivions en cela les manières, des Mamelouks, qui pour le même objet faisaient chacun dans la province qui lui était départie la même promenade militaire, en campant au-devant des villes et villages se nourrissant à leurs dépens jusqu'à l'acquittement de ce qu'ils avaient à recevoir. Cela rappelle ce que Diodore de Sicile dit des Égyptiens, qu'ils se croyaient dupes de payer ce qu'ils devaient, avant d'être battus pour y être contraints. Je pus remarquer que, sans jamais refuser, il n'y avait sorte de moyens ingénieux qu'ils n'employassent pour retarder de quelques heures le désaisissement de leur argent.

Les mouvements de cette colonne devenaient un moyen avantageux de faire des découvertes et d'observer les particularités de l'intérieur, du pays: cette première course m'approcha de la pyramide de Medoun, que j'avais vue de loin; je n'en étais plus qu'à une demi lieue, mais cet espace était traversé par le canal Jusef et un autre petit canal, et nous n'avions point de bateau; avec une excellente lunette et le plus beau temps je pus en observer les détails, comme si je l'avais touchée: bâtie sur une plate-forme secondaire de la chaîne libyque, sa forme est de cinq gradins en retraite; la pierre calcaire dont elle est construite étant plus ou moins friable, sa base et son premier gradin sont plus dégradés que tous les autres, et, dans le milieu de l'élévation du second, il y a plusieurs assises qui ont éprouvé la même dégradation. En passant du village de Medoun à celui de Sapht je fus dans le cas d'observer trois faces de cette pyramide; il paraît qu'on a tenté une fouille au second gradin du côté du Nord: les décombres, recouverts de sables, s'élèvent jusqu'à la hauteur de cette fouille, et ne laissent voir que les angles du premier gradin; la ruine absolue commence au troisième, dont il reste à peu près le tiers: la hauteur totale de ce qui existe de cette pyramide me parut être à peu près de deux cents pieds.

Tout le pays que nous avions parcouru était abondant, semé de blé, de sainfoin, d'orge, de fèves, de lentilles, et de doura ou sorgo, qui est une espèce de millet dont la culture est presque générale dans la Haute Égypte. Pendant que le grain de cette plante est en lait, les paysans le font griller comme le maïs: ils en mâchent la canne verte comme celle du sucre; la feuille nourrit le bétail, la moelle sèche sert d'amadou; la canne remplace le bois pour cuire et chauffer le four; du grain on fait de la farine, et de cette farine on fait des gâteaux; et rien de tout cela n'est bon.

Entre Medouni et Sapht, je trouvai les ruines d'une mosquée parmi lesquelles étaient de grandes colonnes de marbre cipolin: seraient-ce des débris de l'ancienne Nicopolis? au reste je ne trouvai aux environs aucun arrachement de mur qui indiquât l'existence d'aucune antiquité.

De Sapht nous allâmes à un hameau, qui en est tout près, et qui est une espèce de forteresse de boue: cette retraite féodale est formée d'une enceinte traversée par quelques rues alignées; dans cette enceinte est un petit château qui servait de demeure au kiachef, le tout crénelé, avec un chemin couvert criblé de meurtrières: le kiachef avait émigré, ses satellites étaient dispersés, et leurs maisons étaient pillées; les habitants des villages voisins avaient saisi cette occasion de prendre une revanche.

À notre seconde sortie nous allâmes à Meimound, village très riche, de dix mille habitants; il est entouré, comme tous les autres, de monceaux d'ordures et de décombres, qui, dans un pays de plaine, forment autant de montagnes d'où l'on découvre tout le pays d'alentour: aussi les crêtes de ces monticules sont-elles chaque soir couvertes d'une partie des habitants, qui, accroupis, y respirent l'air, fument leur pipe, et observent si la plaine est tranquille. L'inconvénient de ces tas d'ordures, c'est d'offusquer les villages, de les rendre malsains en les privant d'air, d'empâter les yeux des habitants d'une poussière fangeuse, mêlée de brins de paille imperceptibles, et d'être une des nombreuses causes des maux d'yeux dont l'Égypte est affligée.

De Meimound nous allâmes à El-Eaffer, joli village dans un excellent pays: on y recueille de la gomme, connue sous le nom de gomme Arabique, tirée de l'incision d'un mimosa, appelé épine Égyptienne, ou cassie, portant des boutons d'or très odoriférants: on nous donna à El-Eaffer de beaux chevaux et un bon déjeuner. Nous découvrîmes de là Aboussir, Benniali, Dallaste, Bacher, Tabouch, Bouch, Zeitoun, et Eschmend-êl-Arab. Nous trouvâmes à El-Eaffer une douzaine d'Arabes campés hors du village; je dessinai la tente du chef, composée de neuf piquets, soutenant un mauvais tissu de laine, sous lequel étaient tous les meubles de son ménage, consistant en une natte, et un tapis de même étoffe que la tente; deux sacs, l'un de blé pour le maître, et l'autre d'orge pour la jument; une grande jarre pour serrer les habits; un moulin à bras pour faire la farine; une cage à poulets, un vase à faire pondre les poules; des pots, enfin des cafetières et des tasses. Les femmes étaient hideuses, ainsi que les enfants. De El-Eaffer nous vînmes à Benniali; on ne nous y donna rien: nous emmenâmes les cheikhs; et le lendemain on nous amena des chevaux, et on nous compta l'argent du miri. Je fis encore une vue de Zaoyé à sa partie sud, et laissai sans regret cette première station pour aller joindre Desaix, que je connaissais, que j'aimais, que je n'allais plus quitter, et dont le sort des opérations allait être celui de mes voyages. Nous partîmes de Zaoyé, et vînmes coucher à Chendaouych, en repassant par Meimound et Benniali: les premiers arrivés à ce village en avaient trouvé les habitants armés; il en était résulté un malentendu pour lequel il y avait eu des coups de fusil tirés; plusieurs d'entre eux avaient été tués: mais on s'était expliqué, et tout s'était arrangé. Un moment après nous entendîmes de grands cris, qui nous parurent annoncer quelque terrible catastrophe, ou en être la suite; la hache de nos sapeurs avait attenté aux branches sèches d'un tronc pourri, qui avait paru à nos soldats très propre à faire bouillir la soupe; et ce fut bien un autre grief que le premier.

La croyance dans un Être suprême, quelques principes de morale, enfin tout ce qui est raisonnable suffit à l'homme sage; mais aux passions de l'homme ignorant il faut des divinités intermédiaires, des divinités grossières, analogues à sa grossière imagination, des divinités vicieuses, pour ainsi dire, avec lesquelles il puisse traiter de ses habitudes vicieuses. La religion de Mahomet, qui se réduit à des préceptes, ne peut donc suffire à l'ignorance fantastique des Arabes; aussi, malgré leur aveugle respect pour le Coran, et leur obéissance absolue pour tout ce qui vient de leur prophète, malgré l'anathème prononcé contre tout ce qui s'en écarte, ils n'ont pu se soustraire à l'hérésie, et au charme de l'idolâtrie: ils ont donc aussi des saints, auxquels ils n'assignent point de place à part dans leur paradis, où tout est commun, mais auxquels ils élèvent des tombeaux, et dont ils révèrent la cendre; et ce qu'il y a d'étrangement stupide, c'est que ces saints ne deviennent l'objet de leur culte qu'après leur avoir servi de risée pendant leur vie. Ils attribuent aux pauvres d'esprit, quand ils sont morts, des pouvoirs et des influences: l'un est le père de la lumière, et guérit le mal des yeux; un autre est le père de la génération, et préside aux accouchements, etc., etc. La plupart de ces saints, accroupis à l'angle, d'une muraille, ont passé leur vie à répéter sans cesse le mot allah, et à recevoir sans reconnaissance ce qui a suffi à leur subsistance; d'autres à se frapper la tête avec des pierres; d'autres, couverts de chapelets, à chanter des hymnes; d'autres enfin, tels que les fakirs, à rester immobiles, et absolument nus, sans témoigner jamais la moindre sensation, et attendant une aumône, qu'ils ne demandent point, et dont ils ne remercient jamais. Outre cette idolâtrie, il en est encore d'autres qui ont du rapport avec la magie: ce sont, par exemple, des pierres, des arbres, qui recèlent un bon ou un mauvais génie, et qui deviennent sacrés, dont on ne peut rien détacher sans profanation, auxquels on va faire des confidences domestiques, et communiquer ses projets; le culte en est mystérieux et secret, mais on les révère publiquement. Il y avait un arbre de ce genre à Chendaouyéh, et c'était le danger qu'il avait couru qui avait excité la rumeur: j'allai le voir, et je fus frappé de sa décrépitude: il n'y avait plus qu'une de ses branches qui portât des feuilles, toutes les autres, desséchées et rompues, étaient scrupuleusement conservées à l'endroit où en se détachant du tronc elles étaient tombées sur le sol: j'examinai cet arbre avec attention; j'y trouvai dés cheveux attachés avec des clous, des dents, de petits sacs de cuir, de petits étendards, et tout près des tombeaux, des pierres isolées, un siège en forme de selle, sous lequel était une grosse lampe. Les cheveux avaient été cloués par des femmes pour fixer l'inconstance de leurs maris: les dents appartenaient à des adultes, qui les consacrent pour implorer le retour des secondes; et de tous les miracles c'est le plus ordinaire, car ils possèdent les plus belles et les meilleures dents: les pierres sont votives, afin que la maison que l'on va fabriquer soit toujours habitée par celui qui va la bâtir: le siège est le lieu où se met celui qui adresse son voeu de nuit, après avoir allumé la lampe qui est dessous; cérémonie à laquelle j'aurais voulu assister pour en faire une vue avec l'effet mystérieux de la nuit. J'ai dessiné cet arbre tel que je l'ai vu ainsi qu'une figure de ces santons, et deux autres de ceux qui sont nus. J'ai aussi dessiné quelques figures particulières de ces êtres, parmi lesquels il y en a qui sont du plus grand caractère, qui tiennent plutôt à l'élévation de l'histoire qu'aux formes triviales, et avilies qui accompagnent d'ordinaire la misère et l'habitude de la mendicité.

À Chendaouyéh, nous bivouaquâmes dans un bois de palmiers, où pour la première fois je trouvai du gazon en Égypte. À peine nous étions enveloppés dans nos manteaux, une fusillade nous remit debout; nous passâmes la nuit à faire la ronde des postes, et à chercher vainement ce qui nous avait donné cette alerte: je fis un dessin de ce bivouac pittoresque. Le lendemain, nous arrivâmes à Bénésouef.

Desaix avait été chargé de poursuivre Mourat-bey, et de faire la conquête de la Haute Égypte, où ce dernier s'était réfugié après la bataille des pyramides; le même jour, la division Desaix était allé prendre position en avant du Caire; et lui n'était venu dans cette ville que pour prendre les ordres du général en chef, et concerter ses mouvements avec les siens: il en était parti le 25 Août avec une flottille qui devait convoyer sa marche.

Informé qu'une partie des provisions et munitions des Mamelouks était sur des bateaux à Rechuésé, Desaix avait, malgré l'inondation, marché pour les enlever; et la vingt et unième légère, ayant traversé huit canaux et le lac Bathen avec de l'eau jusque sous les bras, avait atteint le convoi à Bénéseh, chassé les Mamelouks qui devaient le défendre, et s'en était emparé. Mourat avait fui dans le Faïoum; Desaix avait rejoint sa division à Abougirgé, avait marché sur Tarout-êl-Cherif, où il avait pris position à l'entrée du canal Jusef, pour assurer ses communications avec le Caire. Arrivé à Siouth, où les Mamelouks n'avaient osé l'attendre, il avait essayé de les joindre à Bénéadi, où ils s'étaient retirés avec leurs femmes et leurs équipages: les ayant enfin tous rassemblés dans le Faïoum, il était reparti de Siouth pour descendre à Tarout-êl-Cherif; il y avait embarqué son armée, lui avait fait remonter le canal de Jusef, malgré les obstacles inouïs qu'offraient les sinuosités de ce canal, malgré les attaques des Mamelouks, et les oppositions des habitants, étonnés de se voir obligés de servir au succès d'opérations qu'ils avaient regardées d'abord comme impossibles. Desaix arriva cependant à la hauteur de Manzoura, sur le bord du désert, où il joignit enfin Mourat: ne pouvant effectuer son embarquement sous le feu de l'ennemi, il fit virer de bord pour revenir à Minkia; les Mamelouks, encouragés par cette contremarche, harcèlent les barques; des compagnies de grenadiers les chassent et les dispersent: le débarquement s'effectue, les troupes se forment en bataillons carrés; on reprend le chemin du désert, accompagné des barques, jusque vis-à-vis de Manzoura. Mourat-bey était à deux lieues; tandis que son arrière-garde nous harcèle, il gagne les hauteurs, où on le voit se déployer avec toute la magnificence orientale. Avec des lunettes on put distinguer sa personne toute resplendissante d'or et de pierreries; il était entouré de tous les beys et kiachefs qu'il commandait. On marche droit à lui; et cette brillante cavalerie, toujours incertaine dans ses opérations, canonnée par deux de nos pièces, les seules qui eussent pu suivre, s'arrête, se replie et se laisse chasser jusqu'à Elbelamon. En la suivant, on s'était éloigné des barques; nous manquions de vivres, il fallut rétrograder pour venir chercher du biscuit: l'ennemi croit que nous fuyons; il nous attaque avec des cris qui ressemblent à des hurlements: nos canons en éloignent la masse; mais les plus déterminés viennent avec leurs sabres braver notre mousqueterie, et enlever deux hommes jusque sous nos baïonnettes; la nuit seule nous délivre de leur obstination. On regagne les barques, on se charge de biscuit, et après avoir pris quelque repos on se remet en marche. Pendant ce temps, Mourat-bey avait fait venir à son armée un inconnu qui répandait la nouvelle que les Anglais avaient détruit ce qu'il y avait de Français à Alexandrie, que les habitants du Caire avaient massacré ceux qui occupaient cette ville, enfin qu'il ne restait en Égypte que cette poignée de soldats, que l'on avait vu fuir la veille, et que l'on allait anéantir: il y eut une fête ordonnée, et dans cette fête un simulacre de combat, où les Arabes représentant les Français, avaient ordre de se laisser vaincre; la fête se termina à la manière des cannibales, c'est-à-dire qu'ils massacrèrent les deux prisonniers qu'ils avaient faits deux jours auparavant.

Desaix avait appris que Mourat était à Sediman, qu'il s'ébranlait pour le joindre et lui livrer bataille; il résolut de l'attaquer lui-même; dès que nous eûmes quitté le pays couvert et cultivé, et que sur une surface unie l'oeil put nous compter; des cris d'une joie féroce se firent entendre; mais la journée était avancée, les ennemis remirent au lendemain une victoire qu'ils croyaient assurée. La nuit se passa en fêtes dans leur camp; leurs patrouilles venaient dans les ténèbres insulter nos avant-postes en contrefaisant notre langage. Au premier rayon du jour, on se forma en bataillon quarré avec deux pelotons aux flancs; peu de temps après, on vit Mourat-bey à la tête de ses redoutables Mamelouks et huit à dix mille Arabes, couvrant vis-à-vis de nous un horizon d'une lieue d'étendue. Une vallée séparait les deux armées; il fallait la franchir pour attaquer ceux qui nous attendaient; à peine nous voient-ils engagés dans cette position désavantageuse qu'ils nous enveloppent de toutes parts, et nous chargent avec une bravoure qui tenait de la fureur: notre masse pressée rend leur nombre inutile; notre mousqueterie les foudroie, et repousse leur première attaque: ils s'arrêtent, se replient comme pour prendre du champ, et tombent tous à la fois sur un de nos pelotons; il en est écrasé; tout ce qui n'est pas tué, par un mouvement spontané se jette à terre: ce mouvement démasque l'ennemi pour notre grand quarré; il en profite et le foudroie: ce coup de feu l'arrête de nouveau, et le fait encore se replier. Ce qui reste du peloton rentre dans les rangs; on rassemble les blessés. Nous sommes de nouveau attaqués en masse, non plus avec les cris de victoire, mais avec ceux de la rage; la valeur est égale des deux côtés; ils avaient celle de l'espérance, nous avions celle de l'indignation: nos canons de fusils sont entamés de leurs coups de sabres; leurs chevaux sont précipités contre nos files, qui n'en sont point ébranlées; ces animaux reculent à la vue de nos baïonnettes; leurs maîtres les poussent tournés en arrière, dans l'espoir d'ouvrir nos rangs à force de ruades: nos gens, qui savent que leur salut est dans l'unité de leurs efforts se pressent sans désordre, attaquent sans engager; le carnage est partout, et il n'y a point de mêlée: les tentatives impuissantes des Mamelouks excitent en eux un délire de fureur; ils lancent contre nous les armes qui n'ont pu autrement nous atteindre, et, comme si ce combat dût être le dernier, nous les voyons jeter fusils, tromblons, pistolets, haches, et masses d'armes; le sol en est jonché. Ceux qui sont démontés se traînent sous les baïonnettes, et viennent chercher avec leur sabre les jambes de nos soldats; le mourant rassemble sa force, et lutte encore contre le mourant, et leur sang, qui se mêle en abreuvant la poussière, n'a pas apaisé leur animosité. Un des nôtres, renversé, avait joint un Mamelouk expirant, et l'égorgeait; un officier lui dit: «Comment, en l'état où tu es, peux-tu commettre une pareille horreur?» «Vous en parlez bien à votre aise, vous, lui dit-il, mais moi, qui n'ai plus qu'un moment à vivre, il faut bien que je jouisse un peu.

Les ennemis avaient suspendu leur attaque; ils nous avaient tué bien du monde; mais en se repliant ils n'avaient pas fui, et notre position n'était pas devenue plus avantageuse: à peine s'étaient-ils retirés, que, nous laissant à découvert, ils firent jouer une batterie de huit canons, qu'ils avaient masquée, et qui, à chaque décharge, emportait six à huit des nôtres. Il y eut un moment de consternation et de stupeur; le nombre des blessés augmentait à chaque instant. Ordonner la retraite était rendre le courage à l'ennemi et s'exposer à toute sorte de dangers; différer était accroître inutilement le mal et s'exposer à périr tous: pour marcher il fallait abandonner les blessés, et les abandonner, était les livrer à une mort assurée; circonstance affreuse dans toutes les guerres, et surtout dans la guerre atroce que nous faisions! Comment donner un ordre? Desaix, l'âme brisée, reste immobile un instant; l'intérêt général commanda; la voix de la nécessité couvrit les cris, des malheureux blessés, et l'on marcha. Nous n'avions à choisir qu'entre la victoire ou une destruction totale; cette situation extrême avait, tellement rapproché tous les intérêts, que l'armée n'était plus qu'un individu, et que pour citer les braves il faudrait nommer tous ceux qui la composaient: notre artillerie légère, commandée par le bouillant Tournerie, fit des prodiges d'adresse et de célérité; et tandis, qu'elle démonte en courant quelques canons des Mamelouks, nos grenadiers arrivent; la batterie est abandonnée; cette cavalerie à l'instant s'étonne, s'ébranle, se replie, s'éloigne, et disparaît comme une vapeur; cette masse décuple de forces s'évanouit, et nous laisse sans ennemis.

Jamais il n'y eut de bataille plus terrible, de victoire plus éclatante, de résultat moins prévu; c'était un rêve dont il ne restait qu'un souvenir de terreur: pour la représenter j'en fis deux dessins.

L'avantage réel que nous obtînmes à la bataille de Sediman fut de détacher les Arabes des Mamelouks; mais nous devons encore compter parmi nos succès la terreur qu'acheva de donner à ces derniers notre manière de combattre; malgré la disproportion du nombre, la position désavantageuse où nous nous étions trouvés, malgré les circonstances qui avaient favorisé leurs armes, et qui avaient dû faire croire à notre destruction totale, le résultat du combat n'avait été pour eux que la perte d'une illusion. Il s'ensuit que Mourat-bey n'espéra plus d'enfoncer les lignes de notre infanterie, ni de tenir contre ses attaques ou de les repousser: aussi ne nous laissa-t-il plus de moyens de le vaincre; nous fumes réduits à poursuivre un ennemi rapide et léger, qui, dans son inquiète précaution, ne nous laissait ni repos ni sécurité. Notre manière de guerroyer allait être la même que celle d'Antoine chez les Parthes: les légions romaines renversant les bataillons, sans compter de vaincus, ne trouvaient de résistance que l'espace que l'ennemi laissait devant elles; mais, épuisées de pertes journalières, fatiguées de victoires, elles tinrent à fortune de sortir du territoire d'un peuple qui, toujours vaincu et jamais subjugué, venait le lendemain d'une défaite harceler avec une audace toujours renaissante ceux à qui la veille il avait abandonné un champ de bataille toujours inutile au vainqueur.

La chaleur des jours, la fraîcheur des nuits dans cette saison, avaient affligé l'armée d'un grand nombre d'ophtalmies; cette maladie est inévitable lorsque de longues marches ou de grandes fatigues sont suivies de bivouacs dans lesquels l'humidité de l'air répercute la transpiration: ces contrastes produisent des fluxions qui attaquent ou les yeux ou les entrailles.

Desaix, pressé de percevoir le miri et de lever des chevaux dans la province dont il vient de s'emparer, laisse trois cents cinquante hommes à Faïoum, et part pour réduire les villages que Mourat-bey avait soulevés. Pendant qu'il parcourt la province, mille Mamelouks et un nombre de fellahs ou paysans viennent attaquer dans la ville ceux qui y étaient restés malades.

Le général Robin, et le chef de brigade Exuper, atteint aussi de l'ophtalmie, ainsi que ceux qu'il commandait, font des prodiges de valeur, et repoussent de rue en rue un peuple d'ennemis, après en avoir fait un massacre épouvantable. Desaix rejoint ces braves, et toute l'armée marche sur Bénésouef pour disputer à Mourat-bey le miri de cette riche province.

Arrivé à Bénésouef, Desaix, pour se procurer les moyens de se remettre en campagne, alla au Caire; il y rassembla et fit partir tout ce qu'il croyait nécessaire pour assurer ses marches, et forcer Mourat à combattre. Redoutant les délices de la capitale, je restai à Bénésouef; quelque peu pittoresque qu'il fût, j'en fis le dessin.


Vallée des Chariots.--Villages engloutis par le Sable.--Conjectures
sur le Cours du Nil
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Sur la rive gauche du Nil, vis-à-vis de Bénésouef, la chaîne arabique s'abaisse, s'éloigne, et forme la vallée de l'Araba ou des Chariots, terminée par le Mont-Kolsun, fameux par les grottes des deux patriarches des Cénobites, Saint Antoine et Saint Paul, les fondateurs de la secte monastique, les créateurs de ce système contemplatif, si inutile à l'humanité, et si longtemps respecté par les peuples trompés. Sur le sol qui couvre les deux grottes qu'habitèrent ces deux saints ermites, il existe encore deux monastères, de l'un desquels on aperçoit, dit-on, le Mont Sinaï au-delà de la Mer Rouge. L'embouchure de cette vallée du côté du Nil n'offre qu'une triste plaine, dont une bande étroite sur le bord du fleuve est seule cultivée: au-delà de cette bande, on aperçoit encore quelques restes de villages dévorés par le sable; ils offrent le spectacle affligeant d'une dévastation journalière, produite par l'empiètement continuel du désert sur le sol inondé.

Rien n'est triste comme de marcher sur ces villages, de fouler aux pieds leurs toits, de rencontrer les sommités de leurs minarets, de penser que là étaient des champs cultivés, qu'ici croissaient des arbres, qu'ici encore habitaient des hommes, et que tout a disparu; autour des murs, dans leurs murs, partout le silence: ces villages muets sont comme les morts dont les cadavres épouvantent.

Les anciens Égyptiens parlant de cet empiètement de sables le désignaient par l'entrée mystérieuse de Typhon dans le lit de sa belle-soeur Isis, inceste qui doit changer l'Égypte en un désert aussi affreux que les déserts qui l'avoisinent; et ce grand événement arrivera lorsque le Nil trouvera une pente plus rapide dans quelques-unes des vallées qui le bordent que dans le lit où il coule maintenant, et qu'il élève tous les jours. Cette idée qui paraît d'abord extraordinaire, devient probable si l'on considère les lieux. L'élévation du Nil, l'exhaussement de ses rives, lui ont fait un canal artificiel, qui aurait déjà laissé le Faïoum sous les eaux, si le calife Jusef n'eût pas élevé des digues sur les anciennes, et creusé un canal d'embranchement au-dessous de Bénésouef, pour rendre au fleuve une partie des eaux que le débordement verse chaque année dans ce vaste bassin. Sans les chaussées faites pour arrêter l'inondation, les grandes crues ne feraient bientôt qu'un grand lac de toute cette province: c'est ce qui faillit arriver, il y a vingt-cinq ans, par une inondation extraordinaire, dans laquelle le fleuve ayant surpassé les digues d'Hilaon, il y eut à craindre que toute la province ne restât sous les eaux, ou que le Nil ne reprît une route qu'il est presque évident qu'il a déjà tenue dans des siècles bien reculés. C'est donc pour remédier à cet inconvénient qu'on a fabriqué près d'Hilaon une digue graduée, où, dès que l'inondation est arrivée à la hauteur qui arrose cette province sans la submerger, il y a une décharge qui en partage la masse, en fait entrer la quantité nécessaire pour arroser le Faïoum, fait dériver le surplus, et la force à revenir au fleuve par d'autres canaux plus profonds. Si donc l'on osait hasarder un système, on dirait que, plus anciennement que les temps les plus antiques dont nous avons connaissance, tout le Delta n'était qu'un grand golfe dans lequel entraient les eaux de la Méditerranée; que le Nil passait à l'ouverture de la vallée qui entre dans le Faïoum; que par le fleuve sans eau il allait former le Maréotis, qui en était l'embouchure dans la mer, ainsi que le lac Madier l'était de la bouche Canopite, et que les lacs de Bérélos et de Menzaléh le sont encore des bouches Sébénitique, Mendeisienne, Tanitique, et Pélusiaque; que le lac Bahr-Belamé ou le lac sans eau sont les ruines de l'ancien cours de ce fleuve, dans lequel on trouve en pétrification d'irrévocables témoignages de débordement, de végétations, et de travaux humains, qui attestent que ce sol a été exhaussé par le cours du fleuve, et par cette perpétuelle fluctuation des sables qui marchent toujours de l'ouest à l'est; que le Nil, à une certaine époque, trouvant plus de pente au nord qu'au nord-ouest, où il coulait, s'est précipité dans le golfe que nous venons de supposer; qu'il y a formé d'abord des marais, et puis enfin le Delta. Il résulterait de là que les premiers travaux des anciens Égyptiens, tels que le lac Moeris, aujourd'hui le lac Bathen et la première digue, n'ont été faits d'abord que pour retenir une partie des eaux du débordement, pour en arroser la province d'Arsinoé, qui menaçait de devenir stérile, et que, dans un temps postérieur, le lac Moeceris ou Bathen ne recevant plus assez d'eau et ne pouvant plus arroser le Faïoum, on a été obligé de prendre le fleuve de plus haut, et de creuser le canal Jusef, qui porte sans doute le nom du calife qui aura fait cette grande opération; mais en même temps, craignant que dans les grandes inondations le Faïoum ne fût inondé sans retour, ce prince aura élevé tout d'un temps de nouvelles digues sur les anciennes telles qu'elles existent maintenant, et fait creuser les deux canaux de Bouche et de Zaoyé, pour faire rentrer dans le fleuve le superflu des eaux.

Les observations sur les nivellements et sur les travaux des Égyptiens aux diverses époques, des plans et des cartes exacts, seront peut-être quelque jour le résultat d'une possession tranquille: ils établiront des certitudes à la place des systèmes; ils feront connaître à quel degré les Égyptiens se sont de tout temps occupés du régime des eaux et combien même, dans les siècles d'ignorance, ils ont encore dans cette partie conservé d'intelligence. Après cela, si le Nil continue à appuyer sur sa droite, à grossir, comme il fait déjà, la branche de Damiette aux dépens de celle de Rosette; s'il abandonne cette dernière comme il a déjà fait de celle du fleuve sans eau, et ensuite de celle de Canope; s'il laisse enfin le lac de Bérélos pour se jeter tout entier dans celui de Menzaléh, ou former de nouvelles branches et de nouveaux lacs à la partie orientale de Péluse; si la nature enfin, toujours plus forte que tout ce qu'on peut lui opposer, a condamné le Delta à devenir un sol aride, les habitants suivront le Nil dans sa marche, et trouveront toujours sur ses rives l'abondance qu'entraînent partout ses bienfaisantes eaux.


Suite de la Description de la Haute Égypte.--Beautés de la Nature.--
Conjectures sur le Lac Moeris.--Pyramide d'Hilahoun
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D'abord après le départ de Desaix, nous allâmes faire des reconnaissances, et une tournée pour la levée des contributions: nous visitâmes les villages qui avoisinent l'embouchure du Faïoum, à une demi lieue à l'ouest de Bénésouef; nous passâmes le canal; et, après deux heures de marche, nous arrivâmes à Davalta, beau village, c'est-à-dire beau paysage; car en Égypte, lorsque la nature est belle, elle est admirable en dépit de tout ce que les hommes y ajoutent, et n'en déplaise aux détracteurs de Savary qui se mettent en fureur contre ses riantes descriptions. Il faut cependant convenir que sans industrie la nature ici crée d'elle-même des bocages de palmiers, sous lesquels se marient l'oranger, le sycomore, l'oponcia, le bananier, l'acacia, et le grenadier; que ces arbres, formant des groupes du plus beau mélange de feuillage et de verdure; que lorsque ces bosquets sont entourés à perte de vue par les champs couverts de doura déjà mûr, de cannes à sucre prêtes à être recueillies, de champs de blés, de lin, et de trèfles, qui tapissent de velours vert les gerçures du sol à mesure que l'inondation se retire; lorsque, dans les mois de notre hiver, on a sous les yeux ce brillant tableau des richesses du printemps qui annonce déjà l'abondance de l'été; il faut bien dire avec ce voyageur que l'Égypte est le pays que la nature a le plus miraculeusement organisé, et qu'il ne lui manque que des collines ombragées d'où couleraient des ruisseaux, un gouvernement qui rendrait sa population industrieuse, et l'éloignement des Bédouins, pour en faire le plus beau et le meilleur de tous les pays.

En traversant la riche contrée que je viens de décrire, où l'oeil découvre vingt villages à la fois, nous arrivâmes à Dindyra, où nous nous arrêtâmes pour coucher. La pyramide d'Hilahoun, située à l'entrée du Faïoum, semble de là une forteresse élevée pour la commander. Serait-ce la pyramide de Mendes? Le canal de Bathen, qui y aboutit, n'est-il pas le Moeris creusé de mains d'hommes, ainsi que le croient Hérodote et Diodore? car le lac de Birket-êl-Kerun, qui est le Moeris de Strabon et de Ptolémée ne peut jamais être regardé que comme l'ouvrage de la nature. Quelque accoutumés que nous soyons aux travaux gigantesques des Égyptiens, nous ne pourrions nous persuader qu'ils eussent creusé un lac comme celui de Genève. Tout ce que les historiens et les géographes anciens ont dit du lac de Moeris est équivoque et obscur: on voit évidemment que ce qu'ils en ont écrit leur a été dicté par ces collèges de prêtres, toujours jaloux de tout ce qui regardait leur pays, et qui auront jeté d'autant plus facilement un voile mystérieux sur cette province qu'elle était écartée de la route ordinaire; et de là sont venus ce lac creusé de trois cents pieds de profondeur, cette pyramide élevée au milieu, ce fameux labyrinthe, ce palais des cent chambres, ce palais pour nourrir des crocodiles, enfin tout ce qu'il y a de plus fabuleux dans l'histoire des hommes, et tout ce qui nous reste d'incroyable dans celle de l'Égypte. Mais, à l'aspect de ce qui existe, on trouve qu'effectivement il y a un canal, qui est celui de Bathen, et qui était encore sous l'eau de l'inondation lorsqu'à plusieurs reprises nous nous en sommes approchés; que la pyramide d'Hilahoun peut être celle de Mendes, qui aurait été bâtie à l'extrémité de ce canal, qui serait le Moeris; que le lac Birket-êl-Kerun n'est qu'un dépôt d'eau qui a dû toujours exister, et dont le bassin aura été donné par le mouvement du sol, entretenu et renouvelé chaque année de l'excédent du débordement qui arrose le Faïoum; les eaux en seront devenues saumâtres à l'époque où le Nil aura cessé de couler par la vallée du fleuve sans eau. Les preuves de ce système sont les formes locales, l'existence du lit d'un fleuve prolongé jusqu'à la mer, ses dépositions et ses incrustations, la profondeur du lac, son extension, sa masse appuyée au nord à une chaîne escarpée, qui court de l'est à l'ouest, et dérive au nord-ouest pour suivre en s'abaissant jusqu'à la vallée du fleuve sans eau; enfin les lacs de natron, et, plus que tout cela, la chaîne au nord de la pyramide qui ferme l'entrée de la vallée, coupée à pic, comme presque toutes les montagnes dont le courant du Nil s'approche encore aujourd'hui, ornant aux yeux l'aspect d'un fleuve à sec et de ses destructions.

Les ruines que l'on trouve près de la ville de Faïoum sont sans doute celles d'Arsinoé: je ne les ai pas vues, non plus que celles qui sont à la pointe occidentale du lac, près du village de Kasr-Kerun; mais on m'en a fait voir le plan, et il n'offre que quelques chambres, avec un portique décoré de quelques hiéroglyphes.

La pyramide d'Hilahoun, la plus délabrée de toutes les pyramides que j'aie vues, est aussi celle qui avait été bâtie avec le moins de magnificence; sa construction est composée de masses de pierres calcaires, qui servent de noyau à un monceau de briques non cuites: cette frêle construction, ancienne peut-être que les pyramides de Memphis, existe cependant encore, tant le climat de l'Égypte est favorable aux monuments; ce qui serait dévoré par quelques uns de nos hivers résiste victorieusement ici au poids destructeur d'une masse de siècles.


Aventure arrivée à l'Auteur.

Il est des heures malencontreuses où tous les mouvements que l'on fait sont suivis d'un danger ou d'un accident. Comme je revenais de cette tournée pour rentrer à Bénésouef, le général me charge d'aller porter un ordre à la tête de la colonne: je me mets au galop; un soldat qui marchait hors des rangs m'entend venir, se tourne à gauche comme je passais à sa droite, et par ce mouvement me présente sa baïonnette que je n'ai plus le temps d'éviter, et dont le coup me soulève de ma selle, et le contrecoup jette le soldat par terre: voilà un savant de moins, dit-il en tombant; car pour nos soldats en Égypte tout ce qui n'était point militaire était savant: quelques piastres que j'avais dans la petite poche de la doublure de mon habit m'avaient servi de bouclier; j'en fus quitte pour un habit déchiré. Arrivé à la tête de la colonne, j'y trouve l'aide de camp Rapp: nous étions bien montés, le pas de nos chevaux avait devancé l'infanterie; c'était à la tombée du jour; plus on approche du tropique et moins il y a de crépuscule, le soleil plongeant perpendiculairement sous l'horizon, l'obscurité suit immédiatement ses derniers rayons. Les Bédouins infestaient la campagne; nous apercevons quelques points dans la plaine qui était immense; Rapp me dit, nous sommes mal ici, regagnons la colonne, ou franchissons l'espace, et arrivons à Bénésouef. Je savais que le parti le plus hardi était celui que préférait mon compagnon: j'accepte le dernier; nous piquons des deux, et bravons les Bédouins, dont c'était l'heure de la chasse: la course était longue; nous doublons le mouvement; mon cheval s'échauffe, et m'emporte; la nuit arrive, elle était noire lorsque je me trouve sous les retranchements de Bénésouef. Je crois pouvoir tenir la même route que le matin; mon cheval bronche, je le relève d'un coup d'éperon; il saute un fossé qu'on avait fait dans la journée, et je me trouve de l'autre côté, le nez contre une palissade, sans pouvoir avancer ni reculer. Pendant ce temps la sentinelle avait crié, je n'avais pas entendu; elle tire, j'appelle en français; elle me demande ce que je fais là, me gronde, me renvoie; et voilà le maladroit ou le savant avec un coup de baïonnette, un coup de fusil, querellé, et ramené chez lui comme un écolier sorti sans permission de son collège.


Continuation du Voyage dans la Haute Égypte.--Anecdote.--
Canal de Juseph
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Le 9 Décembre, le général Desaix revint du Caire, amenant douze cents hommes de cavalerie, six pièces d'artillerie, six djermes armées et bastinguées, et deux à trois cents hommes d'infanterie; ce qui faisait sa division, forte de trois mille hommes d'infanterie, douze cents chevaux, et huit pièces d'artillerie légère: il avait ainsi tout ce qu'il fallait poursuivre, attaquer, et battre Mourat-bey, s'il voulait se laisser approcher: nous étions pleins de courage et d'espoir. J'étais peut-être le seul qui dans tout cela n'eût à acquérir ni gloire ni grade; mais je ne pouvais me défendre de m'enorgueillir de mon énergie; mon amour-propre était exalté de marcher avec une armée toute brillante de victoires, d'avoir repris mon poste à l'avant-garde de l'expédition, d'être sorti le premier de Toulon, et de marcher avec l'espoir d'arriver le premier à Syène, enfin de voir mes projets se réaliser, et de toucher au but de mon voyage: en effet ce n'était que de là que commençait la partie importante de mon expédition particulière; j'allais défricher, pour ainsi dire, un pays neuf; j'allais voir le premier, et voir sans préjugé; j'allais fouler une terre couverte de tout temps du voile du mystère, et fermée depuis deux mille ans à tout Européen. Depuis Hérodote jusqu'à nous, tous les voyageurs, sur les pas les uns des autres, ont remonté rapidement le Nil, n'osant perdre de vue leurs barques, ne s'en éloignant quelques heures que pour aller avec inquiétude à quelques cent toises visiter rapidement les objets les plus voisins; ils s'en rapportaient à des récits orientaux pour tout ce qui n'est pas sur les bords du fleuve. Encouragé par l'accueil que me faisait le général en chef, secondé par tous les officiers qui partageaient mon amour pour les arts, je ne craignais plus que de manquer de temps, de crayons, de papier, et de talent: j'étais accoutumé au bivouac, et le biscuit de munition ne m'épouvantait pas; Je ne craignais de Mourat-bey que de le voir entrer dans le désert, et nous promener de Bénésouef au Faïoum, et du Faïoum à Bénésouef.

Enfin nous partîmes de cette ville le 16 décembre au soir: le spectacle du départ était admirable; je regrettai d'être trop occupé pour en pouvoir faire un dessin: notre colonne avait une lieue d'étendue: tout respirait la joie et l'espérance. À la tombée du jour, nous fûmes attristés par la vue d'une terre en friche, et d'un village abandonné; le silence de la nuit, un sol inculte, des maisons désertes, combien de tels objets apportent d'idées mélancoliques! c'est la tyrannie qui commence cette affreuse dépopulation, qu'achèvent le désespoir et le crime. Lorsque le maître d'un village a exigé tout ce que le pays peut donner, que la misère des habitants est encore troublée par de nouvelles demandes, réduits au désespoir, ils opposent la force à la force; dès lors, en état de guerre, on leur court sus; et si, en se défendant, ils ont le malheur de tuer quelques satellites de leurs tyrans, il ne leur reste de ressource que la fuite pour sauver leur vie, et le vol pour l'alimenter; hommes, femmes, enfants, errants, rayés de la société, deviennent la terreur de leurs voisins, ne paraissent dans leurs foyers que furtivement, et, comme des oiseaux de nuit, se servent de leurs murailles comme repaires de leur brigandage, et n'y reparaissent plus que momentanément pour épouvanter ceux, qui pourraient vouloir leur succéder. C'est ainsi que ces villages, devenus l'asile du crime, n'offrent plus aux regards que friches, ruines, silence et désolation.

Nous arrivâmes à El-Beranqah à une heure de nuit; nous en partîmes dès la pointe du jour; nous vînmes déjeuner à Bébé, village considérable, qui n'a rien de particulier que de posséder le poignet de Saint George, relique très recommandable pour tout pieux chevalier: ici la chaîne arabique se rapproche si fort du Nil qu'elle ne laisse qu'un ruban vert sur sa rive.

À Miniel-Guidi, nous fumes retardés par des accidents arrivés aux trains de notre artillerie dans les passages des canaux; nous apprîmes là que les Mamelouks étaient à Fechneh. Pendant que nous attendions assis à l'ombre, on amena au général Desaix un criminel. On criait, «C'est un voleur; il a volé des fusils aux volontaires, on l'a pris sur le fait»; et nous vîmes paraître un enfant de douze ans, beau comme un ange, blessé au bras d'un large coup de sabre; il regardait sa blessure sans émotion: il se présenta d'un air naïf et confiant au général, qu'il reconnut aussitôt pour son juge. Ô puissance de la grâce naïve! pas un assistant n'avait conservé de colère. On lui demanda qui lui avait dit de voler ces fusils: Personne; qui l'avait porté à ce vol: Il ne savait, le fort; s'il avait des parents: Une mère, seulement, bien pauvre et aveugle; le général lui dit que s'il avouait qui l'avait envoyé, on ne lui ferait rien; que s'il s'obstinait à se taire, il allait être puni comme il le méritait: Je vous l'ai dit, personne ne m'a envoyé, Dieu seul m'a inspiré; puis mettant son bonnet aux pieds du général: Voilà ma tête, faites-la couper. Religion fatale, où des principes vicieux unis au dogme mettent l'homme entre l'héroïsme et la scélératesse! Pauvre petit malheureux! dit le général; qu'on le renvoie. Il vit que son arrêt était prononcé; il regarda le général, celui qui devait l'emmener, et devinant ce qu'il n'avait pu comprendre, il partit avec le sourire de la confiance; sourire qui arriva jusqu'au fond de mon coeur: je fis le mieux que je pus un dessin de cette scène. C'est par des anecdotes qu'on peut faire connaître la morale des nations; c'est par des anecdotes, plutôt que par des discussions, que l'on peut développer l'influence des religions et des lois sur les peuples.

À cette scène touchante succéda un événement étrange, de la pluie! elle nous donna pour un instant une sensation qui nous rappela l'Europe et le premier parfum du printemps au 17 Décembre. Quelques moments après on vint nous avertir que les Mamelouks nous attendaient à deux lieues de là avec une armée de paysans: dès lors allégresse; bataille pour le soir ou au plus tard pour le lendemain. À l'approche de Fechneh nous découvrîmes un détachement de Mamelouks, qui nous laissa approcher à la demi portée du canon, et disparut: on nous dit que le gros corps était à Saste-Elsayéné, à une lieue plus loin; les canons se faisaient attendre, leur marche était à chaque instant arrêtée par les canaux; et, malgré la volonté du général de joindre l'ennemi, et de l'attaquer avant même que l'ordre de bataille fût complet, nous ne pûmes arriver à Saste qu'à la nuit; et il y avait deux heures que les Mamelouks en étaient sortis. À Saste, nous sûmes qu'ils avaient appris notre marche à la moitié de la journée, dans le moment où les habitants débattaient leurs intérêts sur ce qu'ils exigeaient d'imposition extraordinaire; et dès lors ils ne pensèrent plus qu'à charger leurs chameaux, nous nommant fléau de Dieu, envoyé pour les punir de leurs fautes; et en vérité ils auraient pu employer des expressions moins pieuses.

Ils allumèrent des feux qui furent bientôt éteints. Nous partîmes le 18 à la pointe du jour; ils nous avaient précédés de deux heures, et avaient pris trois lieues d'avance sur nous; ils marchaient en s'éloignant du Nil, entre le Bar Juseph et le désert, abandonnant le pays le plus riche de l'univers. Dans cette troisième traversée, je ne trouvai point ce canal droit comme il est tracé sur toutes les cartes: un nivellement général pourrait seul faire connaître le système et le régime des arrosements, et ce qui appartient à la nature ou aux travaux des hommes dans cette partie intéressante de l'Égypte. Vers le soir, nous traversâmes à gué le canal de Juseph, qui à cet endroit paraît n'être que la partie la plus basse de la vallée, le réceptacle de l'écoulement des eaux, et point du tout l'ouvrage de l'art, qui ne se manifeste nulle part. Le secret sûr tout cela est réservé à une grande opération faite en temps de paix, qui pourra déterminer ce qu'il y aurait à faire pour recouvrer les avantages négligés ou perdus de ce mystérieux canal. Ce travail important aurait été celui du général Caffarelli, toujours si ardent pour tout ce qui pouvait contribuer au bien de tous, si la mort n'eût enlevé dans sa personne un ami tendre au général en chef, un bienfaiteur à l'Égypte entière.

Au simple examen de ces nivellements, je serais porté à croire que cette partie de l'Égypte est devenue plus basse que les bords exhaussés du Nil, et qu'après l'inondation générale le refoulement des eaux les fait se rassembler dans cette partie. J'ai vu depuis, dans la Haute Égypte, l'effet de la filtration qui s'en opère; ces eaux, n'ayant dans cette région ni vallées ni canaux pour s'écouler après l'inondation, cette grande masse pénètre l'épaisseur du sol végétable, rencontre une couche de terre glaise, et revient au fleuve par des filons lorsque son décroissement l'a mis au-dessous de la superficie de cette couche. Ne serait-ce pas à cette même opération de la nature que l'on doit les oasis?

Nous vîmes des outardes; elles étaient plus petites que celles d'Europe, ainsi que toutes les espèces d'animaux communs aux deux continents. Nous nous approchâmes du désert, qui marchait à nous; car, comme l'ont dit les anciens Égyptiens, c'est le tyran Thyphon qui envahit sans cesse l'Égypte. Les montagnes étaient encore à deux lieues, et nous touchions aux dunes, qui sont l'ourlet entre les déserts et les terres cultivées. Pendant que nous faisions halte on vint nous dire que les Mamelouks en étaient aux mains avec nos avant-gardes: on fait des nouvelles à Paris d'un quartier à l'autre, on en fait aussi dans une division de l'avant-garde au grand corps; mais comme à l'armée il n'est jamais permis de les rejeter quand elles sont possibles, celle-ci pressa notre marche: nous ne trouvâmes point l'ennemi, et vînmes coucher près du village de Benachie, dans un joli bois de palmiers.

Le 19, à la pointe du jour, nous nous mîmes en route avec le constant espoir de joindre l'ennemi; nous apprîmes qu'il avait marché toute la nuit: l'artillerie appesantissait notre marche, y mettait à chaque instant de petits obstacles; les Mamelouks n'en n'avaient point, et ils avaient encore pour eux le désert, au milieu duquel ils défiaient notre ardeur: nous tentâmes de nous y enfoncer; bientôt nos chevaux de traits furent sur les dents; nous arrivâmes par cette route à Benesech, où heureusement pour moi on fut obligé de faire halte.


Benesech, l'antique Oxyrinchus.--Tableau du Désert.--
Pillage d'Elsack
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Benesech fut bâti sur les ruines de l'antique Oxyrinchus, capitale du trente-troisième nome ou province de l'Égypte; il ne reste de son ancienne existence que quelques tronçons de colonnes en pierre, des colonnes en marbre dans les mosquées, et enfin une colonne debout, avec son chapiteau et une partie de son entablement, qui annoncent que ce fragment faisait l'angle d'un portique composite. Le désir de dessiner, surtout depuis que j'en trouvais rarement l'occasion, m'avait fait prendre les devants: ce n'était pas sans quelque danger que j'étais arrivé seul une demi-heure avant la division; mais rester après eût été plus périlleux encore: je n'eus donc que le temps de parcourir à cheval et de faire une vue de ce triste pays, et de dessiner la seule colonne debout qui soit restée de son ancienne splendeur: de ce point on aperçoit un monument sorti des mains de la nature et du temps, qui, au lieu d'exciter l'admiration et la reconnaissance, porte dans l'âme un sentiment mélancolique; Oxyrinchus, autrefois capitale, entourée d'une plaine fertile, éloignée de deux lieues de la chaîne libyque, a disparu sous le sable; l'ancien Benesech, au-delà d'Oxyrinchus, a disparu aussi sous le sable; la nouvelle ville est obligée de fuir ce fléau en lui abandonnant chaque jour quelques habitations, et finira par aller se retrancher au-delà du canal Juseph, au bord duquel il vient encore la menacer. Ce beau canal semble vous offrir ses rives fleuries pour consoler vos yeux des horreurs du désert; du désert! nom terrible à qui l'a vu une fois, horizon sans bornes, dont l'espace vous oppresse, dont la surface ne vous présente si elle est unie qu'une tâche pénible à parcourir, où la colline ne vous cache ou ne vous découvre que la décrépitude et la décomposition, où le silence de la non-existence règne seul sur l'immensité. C'est pour cela sans doute que les Turcs vont y placer leurs tombeaux: des tombeaux dans le désert, c'est la mort et le néant.

Fatigué de dessiner, je me livrais, me croyant seul, à toute la mélancolie que m'inspirait ce tableau, lorsque j'aperçus Desaix dans la même attitude que moi, pénétré des mêmes sensations:

«Mon ami», me dit-il, «ceci n'est-il point une erreur de la nature? rien n'y reçoit la vie; tout semble être là pour attrister ou épouvanter; il semble que la Providence, après avoir pourvu abondamment les trois parties du monde, a manqué tout à coup d'un élément lorsqu'elle voulut fabriquer celle-ci, et que, ne sachant plus comment faire, elle l'abandonna sans l'achever.»--N'est-ce pas bien plutôt, lui dis-je, la décrépitude de la partie du monde la plus anciennement habitée? ne serait-ce pas l'abus qu'en auraient fait les hommes qui l'a réduite en cet état? Dans ce désert il y a des vallées, des bois pétrifiés; il y a donc eu des rivières, des forêts; ces dernières auront été détruites; dès lors plus de rosée, plus de brouillards, plus de pluie, plus de rivière, plus de vie, plus rien.»

Nous trouvâmes dans les mosquées de Benesech une quantité de colonnes de différents marbres, qui sont sans doute les dépouilles de l'antique Oxyrinchus, mais qui n'avaient point appartenu au temps des Égyptiens.

Nous nous remîmes en chemin en suivant le canal, qui dans cette partie ressemble à la Marne: après une lieue, nous vîmes une explosion considérable dont nous n'entendîmes pas le bruit; nous pensâmes que c'était un signal; ce ne fut que le surlendemain que nous sûmes que c'était une partie de la poudre des Mamelouks qui avait pris feu: un quart d'heure après nous nous saisîmes d'un convoi de huit cents moutons, que je crois bien qu'on fit semblant de croire leur appartenir; enfin il consola notre troupe des fatigues de cette grande journée. Nous arrivâmes à Elsack trop tard pour pouvoir sauver ce village du pillage; en un quart d'heure il ne resta rien dans les maisons, rien dans l'exactitude du mot; les habitants arabes s'étaient sauvés dans les champs: on leur dit de revenir; ils nous répondirent froidement: Qu'irions-nous chercher chez nous; ces champs déserts ne sont-ils pas pour nous comme nos maisons? Nous n'avions rien à répondre à cette phrase laconique.


Suite du Voyage dans la Haute Égypte.--Mynyeh.

Le lendemain 20 n'offrit rien de très intéressant. Nous trouvâmes le lac Bathen tortueux comme le lac Juseph: le nivellement du sol de l'Égypte nous en donnera quelque jour la coupe, et nous éclaircira l'histoire ténébreuse de ses irrigations tant anciennes que modernes; avant cette opération tous les raisonnements seraient téméraires, et les assertions illusoires. Nous vînmes coucher à Tata, grand village, habité par les Coptes, et un chef arabe, qui avait rejoint Mourat-bey, laissant à notre disposition une belle maison, et des matelas sur lesquels nous passâmes une nuit délicieuse: nous pouvions si rarement dormir avec quelque commodité!

Le lendemain, 21 Décembre, nous traversâmes des champs de pois et de fèves déjà en grains, et d'orge en fleur.

À midi, nous arrivâmes à Mynyeh, grande et jolie ville, où il y avait autrefois un temple à Anubis. Je n'y trouvai point de ruines, mais de belles colonnes de granit dans la grande mosquée, colonnes bien fuselées, avec un astragale très fin: faisaient-elles partie du temple d'Anubis? je ne sais; mais elles étaient sûrement d'un temps postérieur à celles des temples de la haute antiquité égyptienne que j'ai vus dans la suite de mon voyage.

Les Mamelouks étaient partis de la ville de Mynyeh, et avaient manqué d'être surpris par notre cavalerie qui y arriva quelques heures après; ils avaient été obligés d'abandonner cinq bâtiments armés de dix pièces de canon, et d'un mortier à bombe; ils en avaient enterré deux autres: plusieurs déserteurs grecs qui les montaient vinrent nous joindre.

Mynyeh était la plus jolie petite ville que nous eussions encore vue; d'assez belles rues, de bonnes maisons, fort bien situées, et le Nil coulant dans un large et riant bassin. J'en fis un dessin.

De Mynyeh à Come-êl-Caser, où nous couchâmes, la campagne est plus abondante et plus riche que toutes celles que nous avions parcourues, et les villages si nombreux et si rapprochés, qu'au milieu de la plaine j'en comptai vingt-quatre autour de moi; ils n'étaient point attristés par des monticules de décombres, mais tellement plantés d'arbres touffus, que l'on croyait voir les tableaux que les voyageurs nous ont transmis des habitations des îles de la Mer Pacifique.


Achmounin.--Portique d'Hermopolis.

Le lendemain, à onze heures, nous nous trouvâmes entre Antinoë et Hermopolis. Je n'étais pas très curieux de visiter Antinoë; j'avais vu des monuments du siècle d'Adrien, et ce qu'il avait bâti en Égypte ne pouvait rien avoir de piquant ni de nouveau pour moi, mais je brûlais d'aller à Hermopolis, où je savais qu'il y avait un portique célèbre; aussi quelle fut ma satisfaction lorsque Desaix me dit: Nous allons prendre trois cents hommes de cavalerie, et nous courrons à Achmounin, pendant que l'infanterie se rendra à Melaui.

En approchant de l'éminence sur laquelle est bâti le portique, je le vis se dessiner sur l'horizon, et déployer des formes gigantesques: nous traversâmes le canal d'Abou-Assi, et bientôt après, à travers des montagnes de débris, nous atteignîmes à ce beau monument, reste de la plus haute antiquité.

Je soupirais de bonheur: c'était, pour ainsi dire, le premier produit de toutes les avances que j'avais faites; c'était le premier fruit de mes travaux; en exceptant les pyramides, c'était le premier monument qui fût pour moi un type de l'antique architecture égyptienne, les premières pierres qui eussent conservé leur première destination, qui, sans mélange et altération m'attendissent là depuis quatre mille ans pour me donner une idée immense des arts et de leur perfection dans cette contrée. Un paysan qu'on sortirait des chaumières de son hameau, et que l'on mettrait tout d'abord devant un pareil édifice, croirait qu'il y a un grand intervalle entre lui et les êtres qui l'ont construit: sans avoir aucune idée de l'architecture, il dirait: Ceci est la maison d'un Dieu; un homme n'oserait l'habiter. Sont-ce les Égyptiens qui ont inventé et perfectionné un si grand et si bel art? c'est pourquoi il est difficile de prononcer: mais ce dont je ne pus douter dès le premier instant que j'aperçus cet édifice, c'est que les Grecs n'avaient rien inventé et rien fait d'un plus grand caractère. La première idée qui vint troubler ma jouissance, c'est que j'allais quitter ce grand objet, c'est que mes moments étaient comptés, et que le dessin que j'allais faire ne pourrait rendre la sensation que j'éprouvais: il fallait du temps et un grand talent; je manquais de l'un et de l'autre; mais si je n'osais mettre la main à l'oeuvre, je n'osais m'éloigner sans emporter avec moi un dessin quelconque, et je ne me mis à l'ouvrage qu'en désirant bien sincèrement qu'un autre plus heureux que moi pût faire un jour ce que j'allais ébaucher.

Si quelquefois le dessin donne un grand aspect aux petites choses, il rapetisse toujours les grandes; les chapiteaux, qui paraissent pesants, les bases ramincies, qui sont bizarres dans le dessin, ont par leur masse quelque chose d'imposant qui arrête la critique: ici on n'ose adopter ni rejeter; mais ce qu'il faut admirer, c'est la beauté des lignes principales, la perfection de l'appareil, l'emploi des ornements, qui font richesse de près, sans nuire à la simplicité qui produit le grand. Le nombre immense des hiéroglyphes qui couvrent toutes les parties de cet édifice, non seulement n'ont point de relief, mais ne coupent aucune ligne, disparaissent à vingt pas, et laissent à l'architecture toute sa gravité. La gravure, plus que la description, donnera une idée précise de ce qui est conservé de cet édifice; l'explication de l'estampe et le plan achèveront de donner toutes les dimensions que j'ai pu m'en procurer.

Parmi les monticules, à deux cents toises du portique, on voit à demi enfouis d'énormes quartiers de pierres, et des substructions, qui paraissent être celles d'un édifice auquel appartenaient des colonnes de granit, enfouies, et qu'à peine on distingue à la superficie du sol: plus loin, toujours sur les décombres de la grande Hermopolis, est bâtie une mosquée, où il y a nombre de colonnes de marbre Cipolin, de médiocre grandeur, et toutes retouchées par les Arabes; ensuite vient le gros village d'Achmounin, peuplé d'environ cinq mille habitants, pour lesquels nous fûmes une curiosité aussi étrange que leur temple l'avait été pour nous.

Nous vînmes coucher à Melaui, à une demi lieue de chemin d'Achmounin. Mais j'entends le lecteur me dire: Quoi! Vous quittez déjà Hermopolis, après m'avoir fatigué de longues descriptions de monuments, et vous passez rapidement quand vous pourriez m'intéresser; qui vous presse? qui vous inquiète? n'êtes-vous pas avec un général instruit qui aime les arts? n'avez-vous pas trois cents hommes avec vous? Tout cela est vrai; mais telles sont les circonstances d'un voyage, et tel est le sort du voyageur: le général, très bien intentionné, mais dont la curiosité est bientôt satisfaite, dit au dessinateur: Il y a dix heures que trois cents hommes sont à cheval, il faut que je les loge, il faut qu'ils fassent la soupe avant de se coucher. Le dessinateur entend cela d'autant mieux qu'il est aussi bien las, qu'il a peut-être bien faim, qu'il bivouaque chaque nuit, qu'il est douze à seize heures par jour à cheval, que le désert a déchiré ses paupières, et que ses yeux brûlants et douloureux ne voient plus qu'à travers d'un voile de sang.


Continuation de la Description de la Haute Égypte--Melaui.--
Bénéadi. Siouth.--Tombeaux de Licopolis
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Melaui est plus grande et encore plus jolie que Mynyeh; les rues en sont droites, son bazar fort bien bâti; et il y a une spacieuse maison de Mamelouks qui serait facile à fortifier.

Nous étions rentrés tard; j'avais perdu du temps à parcourir la ville et à aller chercher mon quartier: j'étais logé hors les murs, et devant une jolie maison qui paraissait assez commode: le propriétaire, aisé, était assis devant la porte; il me fit voir qu'il avait fait coucher le général Belliard dans une chambre, et que j'y trouverais place aussi; il y avait quelque temps que je couchais dehors; je fus tenté. À peine endormi, je suis réveillé par une agitation que je prends pour une fièvre inflammatoire, aux prises avec la douleur et le sommeil, chaque minute, passant de l'effroi d'une maladie grave à l'affaissement de la lassitude; prêt à m'évanouir, j'entends mon compagnon qui me dit, à moitié endormi, Je suis bien mal; je lui réponds, Je n'en puis plus: ce dialogue nous réveille tout à fait; nous nous levons, nous sortons de la chambre, et, à la clarté de la lune, nous nous trouvons rouges, enflés, méconnaissables; nous ne savions que penser de notre état, lorsque, bien éveillés, nous nous apercevons que nous sommes devenus la proie de toutes sortes d'animaux immondes.

Les maisons de la Haute Égypte sont de vastes colombiers dans lesquels le propriétaire se réserve une seule chambre; il y loge avec ce qu'il a de poules, de poulets, et tout ce que ses animaux et lui produisent d'insectes dévorants: la recherche de ses insectes l'occupe la journée; la dureté de sa peau brave, la nuit, leur morsure; aussi notre hôte, qui de bonne foi avait cru faire merveille, ne concevait rien à notre fuite. Nous nous débarrassâmes comme nous pûmes des plus affamés de nos convives, en nous promettant bien de ne jamais accepter pareille hospitalité.

Le 23, nous continuâmes de suivre les Mamelouks: ils étaient toujours à quatre lieues de distance; nous ne pouvions rien gagner sur eux: ils dévastaient autant qu'ils pouvaient le pays qu'ils laissaient entre nous. Vers le soir nous vîmes arriver une députation avec des drapeaux en signe d'alliance; c'étaient des Chrétiens auxquels ils avaient demandé une contribution de cent chameaux; et, ces malheureux n'ayant pu les leur donner, ils avaient tué soixante des leurs; un tel procédé ayant irrité les Chrétiens, ils avaient de leur côté tué huit Mamelouks, dont ils nous proposaient de nous apporter les têtes: ils parlaient tous à la fois, répétaient cent fois les mêmes expressions; mais heureusement pour nos oreilles l'audience se donnait dans un champ de luzerne, ce qui offrit un rafraîchissement à la députation, qui se mit à manger de l'herbe comme d'un mets délicieux dont on craint de perdre l'occasion de se rassasier. Sans descendre de cheval, je me mis aussi à dessiner un député comme il venait d'interrompre sa harangue.

Nous vînmes coucher à Elgansanier, où nous fûmes assez bien logés dans un tombeau de santon.

Le 24, nous marchions sur Mont-Falut, lorsqu'on vint nous dire que les Mamelouks étaient à Bénéadi, où nous courûmes les chercher. Électrisé par tout ce qui m'entourait, le coeur me battait de joie toutes les fois qu'il était question de Mamelouks, sans réfléchir que j'étais là sans animosité ni rancune contre eux; que, puisqu'ils n'avaient jamais dégradé les antiquités, je n'avais rien à leur reprocher; que, si la terre que nous foulions leur était mal acquise, ce n'était pas à nous à le trouver mauvais; et qu'au moins plusieurs siècles de possession établissaient leurs droits: mais les apprêts d'une bataille présentent tant de mouvements, forment l'ensemble d'un si grand tableau, les résultats en sont d'une telle importance pour ceux qui s'y engagent, qu'ils laissent peu de place aux réflexions morales; il n'est plus alors question que de succès: c'est un jeu d'un si grand intérêt, qu'on veut gagner quand on joue.

Nous arrivâmes à Bénéadi, et notre espérance fut encore déçue cette fois: nous n'y trouvâmes que des Arabes, que notre cavalerie chassa dans le désert. Bénéadi est un riche village d'une demi lieue de long, avantageusement situé pour le commerce des caravanes de Darfour; possédant un territoire abondant, sa population a toujours été assez nombreuse pour se trouver en mesure de composer avec les Mamelouks, et ne pas se laisser rançonner par eux. Il nous parut qu'il fallait temporiser aussi pour le moment, d'autant que les avances amicales qu'on nous y faisait avaient je ne sais quoi qui ressemblait à des conditions: nous jugeâmes qu'il fallait dissimuler l'insolence de ces procédés sous les dehors de la cordialité. Entourés d'arabes dont ils ne craignent rien, aux besoins desquels ils fournissent, et dont ils peuvent par conséquent disposer, les habitants de Bénéadi ont une influence dans la province qui les rendait embarrassants pour un gouvernement quelconque; ils vinrent au-devant de nous, ils nous reconduisirent au-delà de leur territoire, sans que nous fussions tentés ni les uns ni les autres de passer la nuit ensemble. Nous vînmes coucher à Benisanet.

Le 25, avant d'arriver à Siouth, nous trouvâmes un grand pont, une écluse, et une levée pour retenir les eaux du Nil après l'inondation; ces travaux arabes, faits sans doute d'après les errements antiques, sont aussi utiles que bien entendus; en tout il me paraissait que la distribution des eaux dans la Haute Égypte était faite avec plus d'intelligence que dans la basse, et par des moyens plus simples.

Siouth est une grande ville bien peuplée, sur l'emplacement, suivant toute apparence, de Licopolis ou la ville du Loup. Pourquoi la ville du Loup dans un pays où il n'y a pas de loups, puisque c'est un animal du nord? était-ce un culte emprunté des Grecs? et les Latins, qui nous ont transmis cette dénomination dans des siècles où l'on s'occupait peu de l'histoire naturelle, n'ont-ils fait aucune différence entre le chacal et le loup? On ne trouve point d'antiquités dans la ville; mais la chaîne libyque, au pied de laquelle elle est bâtie, offre une si grande quantité de tombeaux, qu'il n'est pas possible de douter qu'elle n'occupe le territoire d'une ancienne grande ville. Nous étions arrivés à une heure après-midi; il y eut des vivres à prendre pour l'armée, des malades à envoyer à l'ambulance, des barques et des provisions, que les Mamelouks n'avaient pu emmener, dont il fallait prendre possession: on résolut de coucher. Je commençai par faire un dessin de la Siouth moderne, à une demi lieue de la chaîne libyque.

Je courus bien vite la visiter; j'étais si envieux de toucher à une montagne égyptienne! J'en voyais deux chaînes depuis le Caire sans avoir pu risquer de gravir aucune d'elles: je trouvai celle-ci telle que je l'avais pressentie, une ruine de la nature, formée de couches horizontales, et régulières de pierres calcaires, plus ou moins tendres, plus ou moins blanches, entrecoupées de gros cailloux mamelonnés et concentriques, qui semblent être les noyaux ou les ossements de cette longue chaîne, soutenir son existence, et en suspendre la destruction totale: cette dissolution s'opère journellement par l'impression de l'air salin qui pénètre chaque partie de la surface de la pierre calcaire, la décompose, et la fait, pour ainsi dire, couler en ruisseaux de sables, qui s'amoncellent d'abord auprès du rocher, puis sont roulés par les vents, et de proche en proche, changent les villages et les champs fertiles en de tristes déserts. Les rochers sont à près d'un quart de lieue de Siouth; dans cet espace est une jolie maison du kiachef qui gérait pour Soliman bey. Les rochers sont creusés par d'innombrables tombeaux, plus ou moins grands, décorés avec plus ou moins de magnificence; cette magnificence ne peut laisser aucun doute sur l'antique proximité d'une grande ville: je dessinai un des principaux de ces monuments, et le plan intérieur. Tous les parvis intérieurs de ces grottes sont couverts d'hiéroglyphes; il faudrait des mois pour les lire, si on en savait la langue; il faudrait des années pour les copier: ce que j'ai pu voir avec le peu de jour qui entre par la première porte, c'est que tout ce que les Grecs ont employé d'ornements, dans leur architecture, tous les méandres, les enroulements, et ce qu'on appelle vulgairement les Grecques, est ici exécuté avec un goût, une délicatesse exquise. Si une telle excavation est une seule et même opération, comme la régularité de son plan semblerait l'indiquer, c'était une grande entreprise que la fabrication d'un tombeau: mais il est à croire qu'il servait à perpétuité à toute une famille, à une race entière; qu'on y venait rendre quelque culte aux morts: car, si l'on n'eût jamais pensé à rentrer dans ces monuments, à quoi eussent servi ces décorations si recherchées, ces inscriptions qu'on n'aurait jamais lues, ce faste ruineux, secret, et perdu? À diverses époques ou fêtes de l'année, chaque fois qu'on y ajoutait quelques nouvelles sépultures, il s'y célébrait sans doute quelques fonctions funèbres où la magnificence des cérémonies était jointe à la splendeur du lieu; ce qui est d'autant plus probable que les richesses des décorations de l'intérieur sont d'un contraste frappant avec la simplicité de l'extérieur, qui est la roche toute brute, ainsi qu'on peut le remarquer dans la vue que j'en ai faite. J'en trouvai une avec un simple salon, qui servait à une innombrable quantité de sépultures prises en ordre dans les roches; elle avait été toute fouillée pour en ravir des momies: j'y en trouvai encore quelques fragments, comme du linge, des mains, des têtes, des os épais. Outre ces principales grottes, il y en a une telle quantité de petites, que la montagne entière est devenue un corps caverneux et sonore. Plus loin, au sud, on trouve les restes de grandes carrières, dont les cavités sont soutenues par des pilastres: une partie de ces carrières a été habitée par de pieux solitaires; à travers les rochers, dans ces vastes retraites, ils joignaient à l'austère aspect du désert, celui d'un fleuve qui dans son cours majestueux répandait l'abondance sur ses rives. C'était l'emblème de leur vie; avant leur retraite, troubles, richesses, agitations; et depuis, calme et jouissances contemplatives: la nature muette imitait le silence auquel ils s'étaient condamnés; la splendeur constante et auguste du ciel d'Égypte commande avec sévérité une éternelle admiration; le réveil du jour n'est point réjoui par les cris de joie, les bondissements des animaux; le chant d'aucun oiseau ne célèbre le retour du soleil; l'alouette, qui égaie, anime nos guérets, dans ces climats brûlants, crie, appelle, mais ne chante jamais ni ses amours ni son bonheur; la nature, grave et superbe semble n'inspirer que le sentiment profond d'une humble reconnaissance: enfin la grotte du cénobite semble avoir été placée ici par l'ordre et le choix de Dieu même; tout ce qui devrait animer la nature partage avec lui sa triste et stupéfaite méditation sur cette Providence, distributrice éternelle d'éternels bienfaits.

De petites niches, des revêtissements en stuc, et quelques peintures en rouge, représentant des croix, des inscriptions, que je crus être en langue Copte, sont les témoignages et les seuls restes de l'habitation de ces austères cénobites dans ces austères cellules. Dans la saison où nous les vîmes, rien n'était comparable à la verdure de toutes les teintes qui tapissaient les rives du Nil aussi loin que la vue pouvait s'étendre: entraîné par la curiosité, j'avais tant fait de chemin que je ne pouvais plus me rendre au quartier.

La sortie d'une grande ville est toujours embarrassante pour une armée. Le lendemain nous nous mîmes en marche avant le jour: tous nos guides s'étaient attachés à la même division; et, laissant errer la nôtre à l'aventure, nous passâmes une partie de la matinée à nous chercher avec inquiétude, et à nous rassembler avec peine. Nous suivions toutes les sinuosités du canal d'Abou-Assi, qui est le dernier de la Haute Égypte, et aussi considérable que pourrait l'être un bras du Nil; il partage avec ce fleuve le diamètre de la vallée, qui dans cette journée ne me parut pas avoir plus d'une lieue, mais cultivée avec plus de soin et d'intelligence que tout ce que nous avions vu jusqu'alors; on y a tracé des chemins qui nous firent voir qu'avec très peu de frais on en ferait d'excellents et d'éternels dans un climat où il ne pleut ni ne gèle. À toutes les demi lieues nous trouvions des citernes, avec un petit monument hospitalier pour donner à boire au passant et à son cheval: je dessinai un des plus considérables de ces petits établissements philanthropiques, aussi agréables qu'utiles, qui caractérisent la charité arabe. Vers le milieu de la journée, nous nous rapprochâmes du désert, où je trouvai trois objets nouveaux: le palmier doum, qui ressemble par la feuille au palmier raquette, que nous connaissons, et qui n'a pas, comme le dattier, une seule tige, mais de huit jusqu'à quinze; son fruit ligneux est attaché par groupe à l'extrémité des branches principales, d'où partent les touffes qui forment le feuillage de l'arbre; il est de forme triangulaire et de la grosseur d'un oeuf; sa première enveloppe est spongieuse, et se mange comme le caroube; sa saveur est mielleuse, et approche du goût du pain d'épice; sous cette enveloppe est une écorce dure, filandreuse comme celle du coco, à qui il ressemble plus qu'à tout autre fruit; mais il manque absolument de cette partie ligneuse et fine; sa partie gélatineuse est sans saveur: elle devient d'une grande dureté; on en fait des grains de chapelets qui prennent la teinture et le poli.

Je vis aussi un petit oiseau charmant, qu'à sa forme et ses habitudes je dois ranger dans la classe des gobe-mouches; il prenait à chaque instant de ces insectes, avec une adresse admirable: grâce à l'apathie des Turcs, tous les oiseaux chez eux sont familiers; les Turcs n'aiment rien, mais ne dérangent rien: la couleur de l'oiseau dont il s'agit est verte, claire, et brillante; la tête dorée, ainsi que le dessus des ailes; son bec long, noir, et pointu; et il a à la queue, une plume d'un demi pouce plus longue que les autres: sa grosseur est celle d'une petite mésange.

Un peu plus loin, je vis dans le désert des hirondelles d'un gris clair comme le sable sur lequel elles volent; celles-ci n'émigrent pas, ou vont dans des climats analogues, car nous n'en voyons jamais en Europe de cette couleur: elles sont de l'espèce des cul-blancs.

Après treize heures de marche, nous vînmes coucher à Gamerissiem, malheureusement pour ce village; car les cris des femmes nous firent bientôt comprendre que nos soldats, profitant des ombres de la nuit, malgré leur lassitude, prodiguaient leurs forces superflues, et, sous le prétexte de chercher des provisions, arrachaient en effet ce dont ils n'avaient pas besoin: volés, déshonorés, poussés à bout, les habitants tombèrent sur les patrouilles qu'on envoyait pour les défendre, et les patrouilles, attaquées par les habitants furieux, les tuèrent, faute de s'entendre et de pouvoir s'expliquer... Ô guerre, que tu es brillante dans l'histoire! mais vue de près, que tu deviens hideuse, lorsqu'elle ne cache plus l'horreur de tes détails!

Le 27, nous suivîmes le désert, qui était bordé par une suite de villages. Malgré le froid que nous éprouvions la nuit, la chaleur du jour et les productions de la terre nous avertissaient que nous approchions du tropique; l'orge était mûre; le blé en grain, et les melon, plantés en plein champ, étaient déjà en fleurs. Nous vînmes bivouaquer dans un bois près de Narcette.


Le Couvent Blanc.--Ptolémaïs.

Le 28, nous traversâmes un désert, et vînmes aboutir à un couvent Copte, auquel les Mamelouks avaient mis le feu la veille, et qui brûlait encore; ce qui m'empêcha d'y entrer: mais on en connaîtra les détails par ceux que je vais donner du couvent Blanc, qui lui ressemble, et qui n'est éloigné de l'autre que de vingt minutes de marche, situé de même sous la montagne, et de même au bord du désert; on appelle le premier le couvent Rouge, parce qu'il est bâti en brique; l'autre le couvent Blanc, parce qu'il est en pierres de taille de cette couleur: ce dernier avait été brûlé aussi la veille; mais les moines, en s'enfuyant, avaient laissé la porte ouverte, et quelques serviteurs pour sauver les débris.

On attribue l'érection de cet édifice à Ste.-Hélène; ce qui est probable à en juger par le plan. Il y avait sans doute un couvent près de ce temple; quelques arrachements de mur et des blocs de granit attestent son ancienne existence. À l'aspect de ces monuments on doit penser que si c'est Ste.-Hélène qui les a fait construire, l'empereur Constantin secondait son zèle et mettait de fortes sommes à sa disposition; le couvent n'étant point, comme l'église, construit de manière à pouvoir se clore et se défendre aura sans doute été brûlé ou détruit dans quelques circonstances pareilles à celle dont nous venions d'être les témoins: la construction de cette église est telle encore qu'avec un mâchicoulis sur les portes et quelques pièces de canon sur les murailles on s'y défendrait très bien contre les Arabes, et même contre les Mamelouks; mais, sans armes, ces pauvres moines n'avaient pu opposer que la patience, la résignation, leur sainteté, et surtout leur misère, qui dans toute autre occasion les auraient sauvés; dans celle-ci, les Mamelouks s'étaient vengés sur des Catholiques des maux qu'ils éprouvaient des Catholiques: comme s'ils pouvaient réparer par un aussi injuste moyen les malheurs dont nous étions la cause! Nous aperçûmes dans les ruines produites par cette catastrophe le charbon qui résultait de l'incendie de la boiserie du choeur; et les insatiables besoins de l'insatiable guerre nous firent encore enlever ces débris de la misère, et ces restes de la dévastation dont nous étions la cause.

Depuis l'ancienne destruction du couvent, les moines se sont logés dans la galerie latérale de l'église, si l'on peut appeler des logements les petites huttes qu'ils se sont fabriquées sous ces portiques fastueux; c'est la misère dans le palais de l'orgueil.

Les pères avaient fui; nous ne trouvâmes que les frères, couverts de haillons, et à peine revenus de l'agonie qu'ils avaient éprouvée la veille. Pour avoir une idée de la vie, du caractère, et des moyens de subsistance de ces moines, il faut lire ce qu'en a écrit le général Andréossi dans l'excellent mémoire qu'il a donné sur les lacs de Natron, et les couvents d'El-Baramous, de Saint Ephrem, et de Saint-Macaire; cet exact et judicieux observateur y a décrit les besoins de ces moines, leur état de guerre continuelle avec les Arabes, les malheurs de leur existence, les causes morales qui les leur font supporter et perpétuent ces établissements.

Pendant qu'on faisait halte, j'en fis, aussi rapidement qu'il me fut possible, deux vues. L'une est dessinée du couvent Rouge au couvent Blanc, qui indique l'espace qu'il y a entre eux, et la situation de ces deux monastères appuyés contre le désert, et ayant la vue d'une riche campagne arrosée par le canal d'Abou-Assi: l'autre donne l'idée de l'architecture de ces édifices du quatrième siècle, par conséquent postérieurs de vingt siècles aux grands monuments égyptiens, et dont la gravité du style, la corniche et les portes rappellent absolument le genre de cette première architecture; le plan fait voir de belles lignes, excepté dans la partie du choeur, où l'on reconnaît la décadence du bon goût. Nous allâmes bivouaquer à Bonnasse-Boura.

Le 29, nous revînmes sur le Nil, et nous traversâmes le champ de bataille où, dans la dernière guerre des Turcs avec les Mamelouks, Assan-pacha fut battu par Mourat-bey, et où ce dernier, avec cinq mille Mamelouks, renversa et mit en fuite dix-huit mille Turcs et trois mille Mamelouks. Malem-Jacob, le Copte, qui, nous accompagnait comme intendant des finances, spectateur et acteur de cette bataille, nous en expliqua les détails; il nous démontrait avec quelle supériorité de talent Mourat avait pris ses avantages et en avait profité; ce même Mourat-bey devait rugir de colère d'être obligé de repasser sur le même sol fuyant devant quinze cents hommes d'infanterie. Comme nous raisonnions sur les vicissitudes de la fortune, entraînés par l'intérêt de la conversation, nous avions très imprudemment, comme il nous arrivait tous les jours, devancé l'armée d'une demi lieue. Je disais en plaisantant à Desaix qu'il serait très ridicule de trouver dans l'histoire qu'on lui eût coupé le cou dans une rencontre de cinq à six mamelouks, et que pour mon compte je serais désolé de laisser ma tête derrière quelques buissons, où elle serait oubliée: en ce moment nous dépassions Minchie; l'adjudant Clément vint dire au générai qu'il y avait des Mamelouks dans le village: en effet il en parut deux, puis six, puis dix, puis quatre autres, puis deux autres, puis des équipages; ils allèrent se mettre à une portée de fusil, et nous observaient: rétrograder eût été se faire enlever: le pays était couvert: Desaix prit le parti de faire bonne contenance, de paraître prendre des dispositions; il avait quatre fusiliers, qu'il plaçait alternativement sur tous les points, afin de les multiplier par leurs mouvements: nous mîmes quelques fossés entre les Mamelouks et nous; nous gagnâmes du temps; notre avant-garde parut enfin, et ils se retirèrent. On vint nous dire que Mourat nous attendait devant Girgé; nous entendîmes de grands cris, nous vîmes s'élever des nuages de poussière; Desaix crut avoir obtenu la bataille après laquelle nous courions depuis quatorze jours: je fus envoyé pour faire avancer la colonne d'infanterie; j'aperçus, en passant au galop, un revêtissement antique sur le bord du Nil, et des rampes à gradins descendant dans deux bassins: étaient-ce les ruines de Ptolémaïs?.... On tira un coup de canon pour faire rejoindre la cavalerie qui avait couché à une lieue de nous; après une demi-heure, nous nous trouvâmes en état de défense ou d'attaque: nous marchâmes en bataille sur le rassemblement, qui se dissipa; les Mamelouks eux-mêmes disparurent; et nous arrivâmes à Girgé sans avoir joint les ennemis.

Assis près de son bureau, la carte devant lui, l'impitoyable lecteur dit au pauvre voyageur, harassé, poursuivi, affamé, en butte à toutes les misères de la guerre: Il me faut ici Aphroditopolis, Crocodilopolis, Ptolémaïs; qu'avez-vous fait de ces villes? qu'êtes-vous allé faire là, si vous ne pouvez m'en rendre compte? n'avez-vous pas un cheval pour vous porter, une armée pour vous protéger, un interprète pour questionner? n'avez-vous pas pensé que je vous honorerais de ma confiance?--À la bonne heure; mais veuillez bien, lecteur, songer que nous sommes entourés d'Arabes, de Mamelouks, et que très probablement ils m'auraient enlevé, pillé, tué, si je m'étais avisé d'aller à cent pas de la colonne vous chercher quelques briques d'Aphroditopolis.

Ce quai revêtu, que j'ai vu en passant au galop à Minchie, c'était Ptolémaïs; il n'en reste rien autre chose.

Encore un peu de patience, et nous irons ensemble fouler un sol tout neuf pour les recherches, voir ce qu'Hérodote même n'a décrit que sur des récits mensongers, ce que les voyageurs modernes n'ont pu dessiner et mesurer qu'avec toute sorte d'anxiété, sans oser perdre le Nil et leur barque de vue: en effet ces malheureux voyageurs, rançonnés tour à tour et sous toutes sortes de prétextes par les reis, par leur interprète, par tous les cheikhs, kiachefs et pachas, abandonnés des leurs, volés des autres, suspects comme sorciers, tourmentés pour les trésors qu'ils devaient avoir trouvés ou pour ceux qu'ils allaient chercher, obligés en dessinant d'avoir un oeil sur tous ceux qui les environnaient, et qui étaient toujours près de se soulever, et d'attenter à l'ouvrage, s'ils n'allaient pas jusqu'à attenter à la personne; ces voyageurs, dis-je, ne sont pas si coupables de ne pas transmettre tous les détails que l'on pourrait désirer sur ce pays si curieux, mais si dangereux à observer.

Grâce à la courageuse obstination du brave Mourat-bey qui voudra tenter le sort de la guerre, nous irons encore à sa poursuite, et nous entrerons enfin dans, la terre promise.


Girgé.--Notices sur le Darfour, et Tombout.

Girgé , où nous arrivâmes à deux heures après-midi, est la capitale de la Haute Égypte: c'est une ville moderne qui n'a rien de remarquable; elle est aussi grande que Mynyeh et que Melaui, moins grande que Siouth, et moins jolie que toutes les trois: le nom de Girgé ou Dgirdgé lui vient d'un grand monastère, plus anciennement bâti que la ville, dédié à St. Georges, qui se prononce Gerge en langue du pays; le couvent existe encore, et nous y trouvâmes des moines européens. Le Nil vient heurter contre les constructions de Girgé, et en démolit journellement une partie; on n'y ferait qu'avec de grands frais un mauvais port pour les barques: cette ville n'est donc intéressante que par sa position à une distance égale du Caire et de Syene, et par la richesse de son territoire. Nous y trouvâmes tous les comestibles à un très bas prix; le pain à un sou la livre, douze oeufs pour deux sous, deux pigeons à trois sous, une oie de quinze livres pour douze sous. Était-ce pauvreté? non, c'était abondance; car, après un séjour de trois semaines, où plus de cinq mille personnes avaient augmenté la consommation et répandu de l'argent, tout était encore au même prix.

Les barques ne nous joignaient pas; nous manquions de souliers et de biscuit: on s'établit, on fit construire des fours, préparer une caserne pour stationner cinq cents hommes: la troupe se reposa; et moi j'y trouvai personnellement l'avantager de rafraîchir mes yeux, qui menaçaient de cesser tout à fait le service. Je n'avais le secours d'aucun remède; mais un pot de miel que je trouvai dans la maison d'un cheikh où je logeais, et une jarre de vinaigre, m'en tinrent lieu: je mangeai de ce premier jusqu'à l'indigestion, et calmai l'ardeur de mon sang en buvant l'autre avec de l'eau et du sucre.

Le 3 Décembre, nous apprîmes que des paysans, séduits par les Mamelouks, se rassemblaient derrière nous pour nous attaquer à dos, tandis qu'on leur promettait de nous attaquer en avant. Il n'y avait qu'un mois qu'ils avaient volé une caravane de deux cents marchands qui venaient de l'Inde par la Mer Rouge, Cosseïr, et Qouss; ils se croyaient des braves: quarante villages insurgés avaient rassemblé six à sept mille hommes; une charge de notre cavalerie qui en sabra mille à douze cents leur apprit que leur projet ne valait rien.

Nous trouvâmes à Girgé un prince nubien: il était frère du souverain de Darfour; il revenait de l'Inde, et allait rejoindre un autre de ses frères qui accompagnait une caravane de huit cents Nubiens de Sennar, avec autant de femmes: des dents d'éléphants et de la poudre d'or étaient les marchandises qu'il portait au Caire, pour les échanger contre du café, du sucre, des châles et des draps, du plomb, du fer, du séné, et du tamarin. Nous causâmes beaucoup avec ce jeune prince, qui était vif, gai, ardent et spirituel; sa physionomie peignait tout cela: il était plus que bronzé; les yeux très beaux et bien enchâssés; le nez peu relevé, mais petit; la bouche fort épatée, mais point plate; les jambes comme tous les Africains, grêles et arquées: il nous dit que son frère était allié du roi de Bournou, qu'il commerçait avec lui, et qu'il faisait une guerre perpétuelle avec ceux du Sennar; il nous dit que de Darfour à Siouth il y avait quarante jours de traversée, pendant lesquels ils ne trouvaient de l'eau que tous les huit jours, soit dans des citernes, soit à leur passage aux Oasis. Il faut que les profits de ces caravanes soient incalculables pour indemniser ceux qui les rassemblent des frais qu'ils ont à faire, et les payer de l'excès de leurs fatigues. Lorsque leurs esclaves femelles ne sont pas des captives, et qu'ils les achètent, elles leur coûtent un mauvais fusil; et les hommes, deux. Il nous raconta qu'il faisait très froid chez lui pendant un temps de l'année; n'ayant point de mot pour nous exprimer des glaces, il nous dit qu'on mangeait beaucoup d'une chose qui était dure en la prenant dans la main, et qui échappait des doigts lorsqu'on l'y tenait quelque temps. Nous lui parlâmes de Tombout, cette fameuse ville dont l'existence est encore un problème en Europe. Nos questions ne le surprirent point: selon lui, Tombout était au Sud-Ouest de son pays; ses habitants venaient commercer avec eux; il leur fallait six mois de trajet pour arriver; eux leur vendaient tous les objets qu'ils venaient chercher au Caire, et s'en faisaient payer avec de la poudre d'or: ce pays s'appelait dans leur langue le Paradis; enfin la ville de Tombout était sur le bord d'un fleuve qui coulait à l'Ouest; les habitants étaient fort petits et doux. Nous regrettâmes bien de posséder si peu de temps cet intéressant voyageur, que nous ne pouvions cependant pas questionner jusqu'à l'indiscrétion, mais qui n'eût pas mieux demandé que de nous dire, beaucoup de choses, n'ayant rien de la gravité musulmane, et s'exprimant avec énergie et facilité. Il nous dit encore que dans la famille royale la succession était élective, que c'étaient les chefs militaires et civils qui choisissaient parmi les fils du roi mort celui qu'ils jugeaient le plus digne de lui succéder au trône, et qu'il n'y avait pas encore d'exemple que cela eût produit la guerre civile. Tout ce qu'on vient de lire est mot pour mot le procès-verbal de l'interrogatoire que nous fîmes subir à cet étrange prince: il ajouta que nous avions infiniment de choses à fournir à l'Afrique; que nous la rendrions très volontairement notre tributaire, sans nuire au commerce qu'ils avaient à faire eux-mêmes, et que nous les attacherions à nos intérêts par tous leurs besoins, et par l'exportation de tout le superflu de nos productions; que le commerce de l'Inde se ferait de même par la Mekke, en prenant cette ville ou celle de Gosseir pour entrepôt commun, comme Alep l'était pour celui des états musulmans malgré la longueur des marches qu'il fallait faire de chaque côté pour arriver à ce point de contact.


Suite de la Marche dans la Haute Égypte.--Combats avec les
Mamelouks.--Voleurs.--Conteurs Arabes
.

Nous attendions les barques qui devaient suivre notre marche, et qui portaient nos vivres, nos munitions, et la chaussure de nos soldats: le vent avait été toujours favorable contre l'ordinaire en cette saison; et cependant les barques n'arrivaient point: nous avions dépêché divers exprès pour prendre des informations; les premiers avaient péri dans la traversée des villages révoltés; les autres ne reparaissant plus, notre belle saison se perdait dans l'inaction; le pays pouvait croire que nous prenions peur des Mamelouks, et ce préjugé égarer de nouveau les paysans: ils refusaient déjà de payer le miri, et ils disaient pour raison: Il doit y avoir bataille; nous paierons au vainqueur.

Le 9 Janvier, dixième jour de notre arrivée, le général Desaix se détermina à envoyer sa cavalerie jusqu'à Siouth, pour savoir définitivement ce qu'était devenu son convoi maritime; on avait envoyé en avant de Girgé un bataillon à Bardis pour chercher des vivres; l'officier qui le commandait nous fit dire, le 9 au soir, qu'il se répandait que le 11 les mamelouks se mettraient en marche de Hau pour arriver le 12, et qu'ils voulaient en venir à une bataille: cette nouvelle était confirmée de toutes parts; et quoique Desaix ne fût pas convaincu de cette bonne fortune, il se trouva dans le cas de reprocher encore à notre marine de le priver de notre cavalerie, qui le laisserait sans moyen de profiter de la victoire, s'il y en avait une; car la simple infanterie ne pouvait avec les Mamelouks qu'accepter le combat, sans jamais les y forcer ni le prolonger.

Un autre fléau dont nous étions travaillés, c'était une volerie perpétuelle, et organisée de telle sorte qu'aucune rigueur militaire ne pouvait en défendre nos armes et nos chevaux. Chaque nuit des habitants entraient dans nos camps comme des rats, et en sortaient comme des chauve-souris, emportant presque toujours leur proie. On en avait surpris qui avaient été sacrifiés au premier mouvement de la rage du soldat: on espéra que cette rigueur ferait quelque sensation; la garde fut doublée; et le jour même on prit deux des forges de l'artillerie: on saisit les voleurs, qui furent fusillés. Dans la nuit qui suivit cette exécution les chevaux de l'aide de camp du général de la cavalerie furent volés: le général gagea qu'on ne le volerait pas; le lendemain on lui enleva son cheval, et l'on avait démoli un mur pour le surprendre lui-même, si le jour ne fût venu à son secours.

Le 10, nous sûmes que Mourat-bey invitait les cheikhs Arabes des villages soumis à marcher contre nous, leur donnant rendez-vous à Girgé. Le 11, jour où il devait nous attaquer, plusieurs nous envoyèrent leur lettre, en nous faisant dire qu'ils restaient fidèles au traité, et nous dénoncèrent ceux qui avaient promis de marcher; mais la rencontre que ceux-ci avaient faite de notre cavalerie avait déconcerté leurs projets.

Le 11, le temps fut couvert, et nous en souffrîmes comme d'un jour d'hiver assez rude, quoiqu'il eût été un de nos fort beaux jours d'Avril; tant il est vrai que l'absence du bien sur lequel on a compté est déjà un mal! je vis cependant dans cette effroyable journée une treille de vigne verte comme au mois de Juillet; les feuilles ne font ici que se durcir, rougir, et sécher, pendant que le bout de la branche renouvelle perpétuellement sa verdure; les pois grimpants font la même chose; la tige en devient ligneuse: j'en ai vu qui avaient quarante pieds de haut, et atteignaient au sommet des arbres.

Nous sûmes qu'il était arrivé de la Mekke par Cosseïr une quantité innombrable de fantassins pour se joindre à Mourat-bey, et qu'ils étaient en marche pour venir nous attaquer.

Le 13, nous apprîmes que notre cavalerie avait rencontré un rassemblement à Menshieth, avait sabré mille de ces égarés, et avait poursuivi son chemin; leçon rien moins que fraternelle, mais que notre position rendait peut-être nécessaire: cette province, qui, de tout temps révoltée avait la réputation d'être terrible, avait besoin d'apprendre que ce n'était pas lorsqu'elle se mesurait contre nous; nous avions d'ailleurs à leur cacher que nos moyens étaient petits et disséminés; peut-être fallait-il encore qu'ils nous crûssent aussi vindicatifs que cléments; peut-être enfin, n'ayant pas le temps de les catéchiser, fallait-il, par un malheur de circonstance, punir sévèrement ceux qui s'obstinaient à ne pas croire que tout ce que nous faisions n'était que pour leur bien.

Nous nous disposions à partir aussitôt que la cavalerie serait de retour, soit que les barques arrivassent enfin, soit qu'il fallût y renoncer; car attendre ne faisait qu'aggraver nos maux, et ceux que nous étions obligés de faire aux habitants des environs, en laissant subsister cet état de guerre, d'incertitude, et d'inorganisation.

Le 14, nous n'en avions point encore de nouvelles. Nous nous faisions réciter des contes arabes pour dévorer le temps et tempérer notre impatience. Les Arabes content lentement, et nous avions des interprètes qui pouvaient suivre, ou qui ralentissaient très peu le débit: ils ont conservé pour les contes la même passion que nous leur connaissons depuis le sultan Shéhérazade des mille et une nuits; et sur cet article Desaix et moi nous étions presque des sultans: sa mémoire prodigieuse ne perdait pas une phrase de ce qu'il avait entendu; et je n'écrivais rien de ces contes, parce qu'il me promettait de me les rendre mot pour mot quand je voudrais: mais ce que j'observais, c'est que si les histoires n'étaient pas riches de détails vrais et sentimentaux, mérite qui semble appartenir particulièrement aux narrateurs du nord, elles abondaient en événements extraordinaires, en situations fortes, produites par des passions toujours exaltées: les enlèvements, les châteaux, les grilles, les poisons, les poignards, les scènes nocturnes, les méprises, les trahisons, tout ce qui embrouille une histoire, et paraît en rendre le dénouement impossible, est employé par ces conteurs avec la plus grande hardiesse; et cependant l'histoire finit toujours très naturellement et de la manière la plus claire, et la plus satisfaisante. Voilà le mérite de l'inventeur: il reste encore au conteur celui de la précision et de la déclamation, auxquelles les auditeurs mettent beaucoup de prix: aussi arrive-t-il que la même histoire est faite consécutivement par plusieurs narrateurs devant les mêmes auditeurs, avec un égal intérêt et un égal succès; l'un aura mieux traité et déclamé la partie sensible et amoureuse, un autre aura mieux rendu les combats et les effets terribles, un troisième aura fait rire; enfin c'est leur spectacle: et comme chez nous on va au théâtre une fois pour la pièce, d'autres fois pour le jeu des acteurs, les répétitions ne les fatiguent point. Ces histoires sont suivies de discussions; les applaudissements sont disputés, et les talents se perfectionnent; aussi y en a-t-il en grande réputation qui sont chéris, et font le bonheur d'une famille, de toute une horde. Les Arabes ont aussi leurs poètes, même leurs improvisateurs, que l'on fait venir dans les festins; ils en paraissent enchantés; je les ai entendus; mais quand leurs chansons ne sont pas apologétiques, elles perdent sans doute trop à être traduites; elles ne m'ont paru que des concetti ou jeux de mots assez insipides: leurs poètes ont d'ailleurs des manières extraordinaires, des tics, qui les singularisent aux yeux des gens du pays, mais qui leur donnaient pour nous un air de démence qui m'inspirait de la pitié et de la répugnance: il n'en était pas de même des conteurs, qui me paraissaient avoir un talent plus vrai, plus près de la nature.

Je devais m'affliger moins qu'un autre des retardements, puisqu'ils me laissaient le temps de calmer l'inflammation qui dévorait mes yeux; mais je partageais l'impatience de Desaix, qui avait dû compter sur toutes les ressources du convoi, dont l'absence paralysait ses opérations sous tous les rapports, et le laissait dans un dénuement affligeant: heureusement les malades et les blessés étaient peu nombreux; car les médecins sans remèdes n'étaient là que pour dire ceux qu'il aurait fallu leur donner, et ne pouvaient leur en administrer aucun; on fit cependant établir un hôpital, des fours, un magasin, et une caserne assez bien fortifiée pour se défendre d'une émeute ou d'une attaque de paysans, et pouvoir laisser à cet échelon de l'échelle du Nil trois cents hommes en sécurité.

Ne sachant que faire à mes yeux malades, j'imaginai d'aller prendre les bains du pays, qui me soulagèrent. Je renvoie mon lecteur à l'élégante description de M. Savary, dont la riante imagination a fait tout à la fois le tableau des agréments qu'offrent ces bains, et des voluptés dont ils sont susceptibles.

Le 15, il fit assez froid le matin pour désirer de se chauffer; mais ce froid pourtant ressemblait à celui qu'on éprouve quelquefois chez nous au mois de Mai; car en mettant la tête à la fenêtre, j'y vis les oiseaux faisant l'amour, ou tout au moins faisant leur nid pour le faire: le soir du même jour il tonna, événement très extraordinaire dans cette contrée; en effet cela n'arrive qu'une fois dans une génération, par un concours de circonstances peut-être faciles à expliquer. Le vent du nord, le plus constant de tous ceux qui dominent dans cette partie du monde, amène de la mer les nuages d'une région plus froide, les roule dans la vallée de l'Égypte, où le sol ardent les raréfie, et les réduit en vapeur; cette vapeur poussée jusqu'en Abyssinie, le vent du sud, qui traverse les montagnes élevées et froides de ce pays, en ramène quelquefois de petits nuages, qui, n'éprouvant qu'un léger changement de température en repassant dans la vallée humide du Nil lors de son débordement, restent condensés, et produisent par fois, sans tonnerre ni orage, de petites pluies d'un instant; mais les vents d'est et d'ouest, qui d'ordinaire enfantent les orages, traversant tous les deux des déserts ardents qui dévorent les nuages, ou élèvent les vapeurs à une telle hauteur qu'elles traversent la vallée étroite de la Haute Égypte, sans pouvoir éprouver de détonation par l'impression des eaux du fleuve, le phénomène du tonnerre devient une chose si étrange pour les habitants de ces contrées, que les savants même du pays n'imaginent pas de lui attribuer une cause physique. Le général Desaix questionna un homme de loi sur le tonnerre, il lui répondit avec la sécurité de l'assurance: «On sait très bien que c'est un ange, mais il est si petit qu'on ne l'aperçoit point dans les airs; il a cependant la puissance de promener les nuages de la Méditerranée en Abyssinie; et, lorsque la méchanceté des hommes arrive à son comble, il fait entendre sa voix, qui est celle du reproche et de la menace; et, pour preuve que la punition est à sa disposition, il entrouvre la porte du ciel, d'où sort l'éclair; mais, la clémence de Dieu étant toujours infinie, jamais dans la Haute Égypte sa colère ne s'est autrement manifestée.» On est toujours émerveillé d'entendre un homme sensé, avec une barbe vénérable, faire un conte aussi puéril. Desaix voulut lui expliquer différemment ce phénomène; mais il trouva son explication si inférieure à la sienne qu'il ne prit pas même la peine de l'écouter: au reste, il avait plu tout à fait la nuit; ce qui rendit les rues fangeuses, glissantes et presque impraticables. Ici finit l'histoire de notre hiver, et je n'aurai plus à en parler.

Le 15, on fit des fours à l'usage du pays. Le 16, on fit du biscuit. J'aurais voulu dans mon dessin pouvoir exprimer l'adresse et la célérité des ouvriers; on peut dire qu'individuellement, l'Égyptien est industrieux et adroit et que manquant, à l'égal du sauvage, de toute espèce d'instrument, on doit s'étonner de ce qu'ils font de leurs doigts auxquels ils sont réduits, et de leurs pieds, dont ils s'aident merveilleusement: ils ont, comme ouvriers, une grande qualité, celle d'être sans présomption, patients, et de recommencer jusqu'à ce qu'ils aient fait à peu près ce que vous désirez d'eux. Je ne sais jusqu'à quel point on pourrait les rendre braves; mais nous ne devons pas voir sans effroi toutes les qualités de soldats qu'ils possèdent; éminemment sobres, piétons comme des coureurs, écuyers comme des centaures, nageurs comme des tritons; et cependant c'est à une population de plusieurs millions d'individus qui possèdent ces qualités que quatre mille Français isolés commandaient impérieusement sur deux cents lieues de pays; tant l'habitude d'obéir est une manière d'être comme celle de commander, jusqu'à ce que les uns s'endormant dans l'abus du pouvoir, les autres soient réveillés par le bruit de leur chaîne!

Le 18, la cavalerie revint; elle nous annonça l'arrivée des barques, et nous donna les détails d'un combat qu'elle avait eu à soutenir contre quelques Mamelouks et leurs agents, qui avaient répandu le bruit qu'ils nous avaient détruits; que ce qu'on voyait rétrograder était le reste des Français qui tâchaient de gagner le Caire. Deux mille Arabes à cheval, et cinq à six mille paysans à pied, avaient cru en venir à bout; ils s'étaient portés en avant de Tata; lorsque la cavalerie les découvrit en bataille, elle avait fait un mouvement pour se former; ils avaient cru qu'elle déclinait le combat, et avaient chargé avec le désordre accoutumé, c'est-à-dire quelques braves en avant, le reste au milieu, frappant toujours et ne parant jamais; à la seconde décharge, étonnés de voir faire à la cavalerie des feux de bataillon, ils avaient commencé à lâcher pied; et, après avoir perdu quarante des leurs, et avoir eu une centaine de blessés, ils avaient disparu en se dispersant, et abandonnant la pauvre infanterie, qui comme de coutume, avait été hachée, et eût été détruite, si la nuit ne fût venue à son secours.

Le 20, les barques arrivèrent enfin; quelques commodités qu'elles nous apportèrent, et surtout la musique d'une de nos demi-brigades jouant des airs Français, firent une sensation si étrangement voluptueuse pour Girgé, qu'elle calma tout ce que l'impatience avait mis d'irascibilité dans notre esprit. C'était, hélas! le chant du cygne: mais n'anticipons pas sur les événements: à la guerre il faut jouir du moment, puisque celui qui suit n'appartient à personne.

Le 21, le prêt, l'eau-de-vie, raviva notre existence; et le soldat, déjà las de manger six oeufs pour un sou, partit avec joie pour aller au-devant du besoin.

Il y avait vingt-et-un jours que nous n'étions fatigués que de notre nullité: je savais que j'étais près d'Abidus, où Ossimandué avait bâti un temple, où Memnon avait résidé; je tourmentais Desaix pour pousser une reconnaissance jusqu'à El Araba, où chaque jour on me disait qu'il y avait des ruines; et chaque jour Desaix me disait: Je veux vous y conduire moi-même; Mourat-bey est à deux journées, il arrivera après-demain, il y aura bataille, nous déferons son armée, l'autre après-demain nous ne penserons plus qu'aux antiquités, et je vous aiderai moi-même à les mesurer. Il avait raison le bon Desaix; et quand sa raison n'aurait pas été bonne, il aurait bien fallu que je m'en accommodasse.

Enfin le 22, nous partîmes de Girgé à l'entrée de la nuit; nous passâmes vis-à-vis les antiquités; Desaix n'osait me regarder; Tremblez, lui dis-je; si je suis tué demain, mon ombre vous poursuivra, et vous l'entendrez sans cesse autour de vous vous répéter, El Araba. Il se souvint de ma menace, car cinq mois après il envoya de Siouth l'ordre de me donner un détachement pour m'y accompagner.

Nous arrivâmes devant un village; nous ne sûmes que le lendemain qu'il s'appelait El-Besera, car le soir il n'y avait pas un habitant pour nous le dire: j'aimais assez trouver les villages déménagés, pour ne pas entendre les cris des habitants que l'on était forcé de dépouiller: il ne restait que des murailles dans les déménagements prévus; les portes et les chambranles même étaient emportés, et un village abandonné depuis deux heures avait l'air d'être une ruine d'un siècle.

Le 23, à peine en marche, comme le plus désoeuvré, je fus le premier qui aperçus les Mamelouks; ils marchaient à nous sur un front d'une étendue immense: nous nous formâmes en trois carrés, deux d'infanterie aux ailes, et un de cavalerie au centre, flanqué de huit pièces d'artillerie aux angles; nous marchions dans cet ordre, en suivant notre route jusqu'à un quart de lieue de Samanhout, village élevé, contre lequel nous cherchions à nous appuyer. Les Mamelouks se développant et nous tournant sur trois points, ils commencèrent leur fusillade et leurs cris avant que nous pensassions à tirer le canon. Un corps de volontaires de la Mecque s'était posté dans un ravin, entre le village et nous, et tirait à couvert sur le carré de la vingt-et-unième: Desaix envoya un détachement d'infanterie pour les déloger du fossé, et un détachement de cavalerie, qui devait les poursuivre lorsqu'ils en auraient été chassés. La cavalerie, trop ardente, attaqua trop tôt et avec désavantage; un des nôtres fut tué, un autre fut blessé; l'aide de camp Rapp reçut un coup, de sabre, et aurait succombé, si un volontaire n'eût paré quatre autres coups dont il était menacé; les Mekkains furent cependant repoussés.

Des chasseurs furent envoyés au village pour en déloger ceux qui l'occupaient; les Mamelouks se mirent en mouvement pour attaquer notre gauche, pendant que d'autres longeaient notre droite: ils eurent un moment favorable pour nous charger; ils hésitèrent, et ne le retrouvèrent plus; ils caracolaient autour de nous, faisant briller leurs armes resplendissantes et manoeuvrer leurs chevaux; ils déployaient tout le faste oriental: mais notre boréale austérité présentent un aspect sévère qui n'était pas moins imposant; le contraste était frappant, le fer semblait braver l'or; la plaine étincelait, le spectacle était admirable. Notre artillerie tira sur toutes les faces à la fois: ils firent une fausse attaque à notre droite; plusieurs des leurs y périrent; un chef, atteint d'un boulet, était tombé trop près de nous pour être secouru des siens; son cheval, étonné de le voir se traînant, sans l'abandonner, ne se laissait point approcher; tout brillant d'or, il excitait la cupidité des tirailleurs, qui tentaient à chaque instant d'aller en faire leur proie; aux prises avec le sort, traîné çà et là par son cheval, ce malheureux ne périt qu'après avoir essuyé les horreurs de mille morts.

D'autres chasseurs avaient été envoyés à Samanhout pour en déloger ceux qui s'y étaient postés; ils les eurent bientôt mis en fuite: du nombre de ces fuyards était Mourat, qui s'y était mis en réserve; il prit la route de Farshiut. Ce mouvement divisa toute l'armée ennemie: Desaix saisit cette circonstance, fit marcher sur l'espace qu'elle abandonnait, et ordonna à la cavalerie de charger ceux qui restaient encore sur notre droite; en un instant, nous les vîmes dans le désert gravir une première rampe de la montagne avec une vélocité surprenante: nous pensions qu'arrivés sur le plateau ils en défendraient l'approche aux nôtres; mais la terreur et le désordre étaient dans leurs rangs, ils ne pensèrent plus qu'à se réunir dans leur fuite; quelques traîneurs furent tués, quelques chameaux furent pris; un petit corps séparé s'enfuit par la gauche: le feu finit à midi, à une heure nous ne vîmes plus d'ennemis. Nous marchâmes sur Farshiut, que Mourat-bey avait déjà abandonné.

Cette malheureuse ville avait été pillée quelques heures auparavant par les Mamelouks. Le cheikh était un descendant des cheikhs Ammam, souverains puissants et chéris dans le Saïd, qui, dans le commencement de ce siècle, avaient régné avec équité, et défendu leurs sujets des vexations des Mamelouks. Ce dernier, battu par Mourat, réduit à un état de faiblesse et de misère, avait vu avec plaisir arriver des vengeurs, et leur avait préparé du biscuit: Mourat, battu, obligé de fuir, avant de quitter Farshiut envoie chercher ce vieux prince, l'accable de reproches, et, dans sa fureur lui coupe la tête de sa main. Nous arrivons, nous achevons de piller les magasins; on bat la générale pour empêcher ce désordre; il aurait fallu punir toute l'armée: on allait ordonner une marche forcée; et, pour éviter les regards de reproche des habitants, nous partons à minuit.

L'obscurité était affreuse, et le froid assez vif pour être obligés d'allumer du feu toutes les fois que l'artillerie nous arrêtait; abrités contre le mur d'une maison auprès d'un de ces feux, nous nous chauffions, Desaix, ses aides de camp, et moi, lorsque tout à coup nous recevons une fusillade par-dessus le mur: c'étaient encore des volontaires de la Mecque, car nous étions destinés à en rencontrer partout; ils étaient vingt, on en tua huit; les autres se sauvèrent à la faveur des ténèbres. Ces volontaires, qui se prétendaient nobles, portaient un turban vert, comme descendants de la race d'Hali; ces chevaliers, à-peu-près vagabonds, volant les caravanes sur la côte de Gidda, et poussés d'un beau zèle, profitaient de la saison morte pour venir attaquer une nation Européenne qu'ils croyaient couverte d'or, et avaient bien voulu venir à leurs risques et fortune pour butiner sur nous.

Armés de trois javelots, d'une pique, d'un poignard, de deux pistolets et d'une carabine, ils attaquaient avec audace, résistaient avec opiniâtreté; et, quoique mortellement frappés, semblaient ne pouvoir cesser de vivre: lors de cette dernière surprise, j'en vis un combattre encore, et blesser deux des nôtres qui le tenaient cloué contre un mur avec leurs baïonnettes.

Nous arrivâmes à une heure de soleil à Haw; les Mamelouks venaient d'en partir: une partie des beys étaient entrés dans le désert avec les chameaux pour arriver par cette route en un jour et demi à Esnèh; les autres avaient suivi le Nil, route par laquelle il en faut quatre.

Haw, ou l'ancienne Diospolis-Parva, est dans une belle position militaire: elle ne conserve aucune antiquité.

Nous fîmes halte à Haw, et nous en partîmes une heure avant la nuit, qui, comme nous l'avions appris la veille, devait être sombre, et rendre périlleuse la marche de notre artillerie. Mais la conquête de l'Égypte, qui avait été commencée si brillamment par la bataille des pyramides, aurait fini de même par la bataille de Thèbes, s'il eût été possible de l'obtenir de notre Fabius Mourat-bey. Que de marches forcées nous a coûtées le rêve de cette bataille! mais, Desaix n'était point l'enfant gâté de la fortune, et son étoile était nébuleuse: l'expérience ne pouvait le convaincre de notre insuffisance pour gagner de vitesse l'ennemi que nous poursuivions; il ne voulait rien entendre de ce qui pouvait affaiblir ses espérances. L'artillerie était trop lourde, l'infanterie trop lente, la grosse cavalerie trop pesante; la cavalerie légère aurait à peine secondé sa volonté; et je suis sûr qu'il gémissait de n'être pas simple capitaine, pour aller, dans sa bouillante ardeur, avec sa compagnie attaquer et combattre Mourat-bey: enfin nous partîmes, et, après avoir été éclairés de la fausse lueur d'une aurore boréale, et avoir attendu la lune jusqu'à dix heures et demie, nous arrivâmes à onze heures à un grand village, dont je n'ai jamais su le nom, et où, malheureusement pour lui et au grand préjudice de ses habitants, nos soldats s'égarèrent...

Le 25, nous partîmes à la première pointe du jour. La langue de terre cultivée se resserrait peu à peu à la rive gauche, où nous étions, et s'augmentait en même proportion à l'autre rive.

Enfin nous entrâmes dans le désert; nous y vîmes d'assez près une bête sauvage, qu'à sa grosseur et à forme remarquable nous jugeâmes tous être une hyène; nous courûmes dessus, mais le galop de nos chevaux, ne put que la suivre sans rien gagner sur elle. Nous approchions de Tintyra: j'osai parler d'une halte; mais le héros me répondit avec humeur: cette défaveur ne dura qu'un moment; bientôt, rappelé à son naturel sensible, il vint me rechercher, et partageant mon amour pour les arts, il se montra leur ami, et peut-être plus ardent que moi. Doué d'une délicatesse d'esprit vraiment extraordinaire, il avait uni l'amour de tout ce qui est aimable à une violente passion pour la gloire, et à un nombre de connaissances acquises, les moyens et la volonté d'ajouter celles qu'il n'avait pas eu le temps de perfectionner; on trouvait en lui une curiosité active qui rendait sa société toujours agréable, sa conversation continuellement intéressante.


Tintyra.

Nous arrivâmes à Tintyra: le premier objet que je vis fut un petit temple à gauche du chemin, d'un si mauvais style et dans de si mauvaises proportions, que je le jugeai de loin n'être que les ruines d'une mosquée. En me retournant à droite, je trouvai enfouie dans les plus tristes décombres une porte construite de masses énormes couvertes d'hiéroglyphes; à travers de cette porte j'aperçus le temple. Je voudrais pouvoir faire passer dans l'âme de mes lecteurs la sensation que j'éprouvai. J'étais trop étonné pour juger; tout ce que j'avais vu jusqu'alors en architecture ne pouvait servir à régler ici mon admiration. Ce monument me sembla porter un caractère primitif, avoir par excellence celui d'un temple. Tout encombré qu'il était, le sentiment du respect silencieux qu'il m'imprima m'en parut une preuve; et, sans partialité pour l'antique, ce fut celui qu'il imposa à toute l'armée.

Avant d'entrer dans aucun détail, tâchons de faire connaître par les plans et les vues l'étendue et l'ordonnance de cet édifice, son état actuel, et son effet pittoresque. J'ai essayé par mes dessins de donner une idée générale de la situation de la ville antique, de l'emplacement qu'elle occupait, et de la situation respective des édifices, de leur état actuel, et de la richesse de leurs détails. Ces monuments étaient situés sur le bord du désert, sur le dernier plateau de la chaîne Libyque au pied duquel arrive l'inondation du fleuve, à une lieue de son lit.

Rien de plus simple et de mieux calculé que le peu de lignes qui composent cette architecture. Les Égyptiens n'ayant rien emprunté des autres, ils n'ont ajouté aucun ornement étranger, aucune superfluité à ce qui était dicté par la nécessité: ordonnance et simplicité ont été leurs principes; et ils ont élevé ces principes jusqu'à la sublimité: parvenus à ce point, ils ont mis une telle importance à ne pas l'altérer, que, bien qu'ils aient surchargé leurs édifices de bas-reliefs, d'inscriptions, de tableaux historiques et scientifiques, aucune de ces richesses ne coupe une seule ligne; elles sont respectées; elles semblent sacrées; tout ce qui est ornement, richesse, somptuosité de près, disparaît de loin pour ne laisser voir que le principe, qui est toujours grand et toujours dicté par une raison puissante. Il ne pleut pas dans ce climat; il n'a donc fallu que des plates-bandes pour couvrir et pour donner de l'ombre; dès lors plus de toits, dès lors plus de frontons: le talus est le principe de la solidité; ils l'ont adopté pour tout ce qui porte, estimant sans doute que la confiance est le premier sentiment que doit inspirer l'architecture, et que c'en est une beauté constituante. Chez eux l'idée de l'immortalité de Dieu est présentée par l'éternité de son temple; leurs ornements, toujours raisonnés, toujours d'accord, toujours significatifs, prouvent également des principes sûrs, un goût fondé sur le vrai, une suite profonde de raisonnements; et quand nous n'aurions pas acquis la conviction du degré éminent où ils étaient parvenus dans les sciences abstraites, leur seule architecture, dans l'état où nous l'avons trouvée, nous aurait donné l'idée de l'ancienneté de ce peuple, de sa culture, de son caractère, de sa gravité.

Je n'aurais point d'expression, comme je l'ai dit, pour rendre tout ce que j'éprouvai lorsque je fus sous le portique de Tintyra; je crus être, j'étais réellement dans le sanctuaire des arts et des sciences. Que d'époques se présentèrent à mon imagination, à la vue d'un tel édifice! que de siècles il a fallu pour amener une nation créatrice à de pareils résultats, à ce degré de perfection et de sublimité dans les arts! combien d'autres siècles pour produire l'oubli de tant de choses, et ramener l'homme sur le même sol à l'état de nature où nous l'avons trouvé! jamais tant d'espace dans un seul point; jamais les pas du temps plus prononcés et mieux suivis. Quelle constante puissance, quelle richesse, quelle abondance, quelle superfluité de moyens dans le gouvernement qui peut faire élever un tel édifice, et qui trouve dans la nation des hommes capables de le concevoir, de l'exécuter, de le décorer, de l'enrichir de tout ce qui parle aux yeux et à l'esprit! jamais d'une manière plus rapprochée le travail des hommes ne me les avait présentés si anciens et si grands: dans les ruines de Tintyra les Égyptiens me parurent des géants.

J'aurais voulu tout dessiner, et je n'osais mettre la main à l'oeuvre; je sentais que, ne pouvant m'élever à la hauteur de ce que j'admirais, j'allais rapetisser ce que je voudrais imiter; nulle part je n'avais été environné de tant d'objets propres à exalter mon imagination. Ces monuments, qui imprimaient le respect dû au sanctuaire de la divinité, étaient les livres ouverts où la science était développée, où la morale était dictée, où les arts utiles étaient professés; tout parlait, tout était animé, et toujours dans le même esprit. L'embrasure des portes, les angles, le retour le plus secret, présentaient encore une leçon, un précepte, et tout cela dans une harmonie admirable; l'ornement le plus léger sur le membre d'architecture le plus grave déployait d'une manière vivante ce que l'astronomie avait de plus abstrait à exprimer. La peinture ajoutait encore un charme à la sculpture et à l'architecture, et produisait tout à la fois une richesse agréable, qui ne nuisait ni à la simplicité ni à la gravité de l'ensemble. La peinture en Égypte n'était encore qu'un ornement de plus; suivant toute apparence, elle n'était point un art particulier: la sculpture était emblématique, et, pour ainsi dire, architecturale. L'architecture était donc l'art par excellence, dicté par l'utilité; elle pourrait donc à elle seule lever le doute, sinon sur la primogéniture, au moins sur la supériorité de l'architecture des Égyptiens comparée à celle des Indiens, puisque ne participant en rien de celle de ces derniers, elle est devenue le principe de tout ce que nous avons admiré depuis, de tout ce que nous avons cru être exclusivement de l'architecture, les trois ordres grecs, le dorique, l'ionique, et le corinthien. Il faut donc bien se garder de penser, comme on le croit abusivement, que l'architecture Égyptienne est l'enfance de l'art, mais il faut dire qu'elle en est le type.

Je fus frappé de la beauté de la porte qui fermait le sanctuaire du temple; tout ce que l'architecture a ajouté depuis d'ornements à ce genre de décoration n'a fait qu'en rapetisser le style.

Je ne devais pas espérer de rien trouver en Égypte de plus complet, de plus parfait que Tintyra; j'étais agité de la multiplicité des objets, émerveillé de leur nouveauté, tourmenté de la crainte de ne pas les revoir. J'avais aperçu sur des plafonds des systèmes planétaires, des zodiaques, des planisphères célestes, présentés dans une ordonnance pleine de goût; j'avais vu que les murailles étaient couvertes de la représentation des rites de leur culte, de leurs procédés dans l'agriculture et les arts, de leurs préceptes moraux et religieux; que l'Être suprême, le premier principe, était partout représenté par les emblèmes de ses qualités: tout était également important à rassembler; et je n'avais que quelques heures pour observer, pour réfléchir, pour dessiner ce qui avait coûté des siècles à concevoir, à construire, à décorer. Notre impatience française était épouvantée de la constante volonté du peuple qui avait exécuté ces monuments: partout même égalité de recherches et de soins; ce qui pourrait faire penser que ces édifices n'étaient point l'ouvrage des rois, mais qu'ils étaient construits aux frais de la nation, sous la direction de collèges de prêtres, et par des artistes auxquels il était imposé des règles invariables. Un laps de temps avait pu chez eux apporter quelques perfections dans l'art; mais chaque temple est d'une telle égalité dans toutes ses parties, qu'ils semblent tous avoir été sculptés de la même main; rien de mieux, rien de plus mal; point de négligence, point d'élans à part d'un génie plus distingué; l'ensemble et l'harmonie régnaient partout. L'art de la sculpture, enchaîné à l'architecture, était circonscrit dans le principe, dans la méthode, dans le mode: une figure n'exprimait rien par le sentiment; elle devait avoir telle pose pour signifier telle chose; le sculpteur en avait le poncif, et ne devait se permettre aucune altération qui aurait pu en changer le vrai sens: il en était de ces figures comme de nos cartes à jouer, dont nous avons respecté les imperfections, pour ne rien ôter à la facilité avec laquelle nous les savons reconnaître. La perfection qu'ils ont donnée à leurs animaux prouve assez qu'ils avaient l'idée du style, dont ils ont indiqué le caractère avec si peu de lignes dans un principe si grand, et un système qui tendait au grave et au beau idéal, comme nous en avions déjà la preuve dans les deux sphinx du capitole, et dont on retrouve ici le style dans ceux qui sont sur le flanc du grand temple.

Quant au caractère de leur figure humaine, n'empruntant rien des autres nations, ils ont copié leur propre nature, qui était plus gracieuse que belle. Celle des femmes ressemble encore à la figure des jolies femmes d'aujourd'hui: de la rondeur, de la volupté; le nez petit; les yeux longs, peu ouverts, et relevés à l'angle extérieur, comme tous les peuples dont cet organe est fatigué par l'ardeur du soleil ou la blancheur de la neige; les pommettes des joues un peu grosses, les lèvres bordées, la bouche grande, mais riante et gracieuse: en tout, le caractère africain, dont le nègre est la charge, et peut-être le principe.

Les hiéroglyphes, exécutés de trois manières, sont aussi de trois genres, et peuvent avoir aussi trois époques: par l'examen des différents édifices que j'ai été dans le cas d'observer, j'ai pu juger que ceux qui devaient être les plus anciens n'ont qu'un simple contour, creusé sans relief, et très profondément; les seconds, ceux qui font le moins d'effet, sont simplement en relief très bas; et les troisièmes, qui me paraissent du meilleur temps, et qui sont à Tintyra d'une exécution plus parfaite qu'en aucun autre lieu de l'Égypte, sont en relief au fond du contour creusé. À travers les figures qui composent les tableaux, il y a de petits hiéroglyphes, qui paraissent n'être que l'explication des tableaux, et qui, avec des formes simplifiées, sembleraient une manière plus rapide de s'exprimer, une espèce d'écriture cursive, si l'on peut dire ainsi en parlant de sculpture.

Un quatrième genre semblait être consacré à l'ornement; nous l'avons appelé improprement, et je ne sais pourquoi, Arabesque: adopté par les Grecs, au temps d'Auguste il fut admis chez les Romains, et dans le quinzième siècle, lors de la renaissance des arts, il nous fut transmis par eux comme une décoration fantastique, dont le goût était tout le mérite. Chez les Égyptiens, employé avec le même goût, chaque objet avait un sens ou une moralité, décorait en même temps les frises, les corniches, les soubassements de leur architecture. J'ai retrouvé à Tintyra des représentations, de péristyles de temples en cariatides, exécutées en peinture aux bains de Titus, copiées par Raphaël, et que nous singeons tous les jours, dans nos boudoirs, sans imaginer que les Égyptiens nous en ont donné les premiers modèles. Le crayon à la main, je passais d'objets en objets; distrait de l'un par l'intérêt de l'autre, toujours attiré, toujours arraché, il me manquait des yeux, des mains, et une tête assez vaste pour voir, dessiner, et mettre quelque ordre à tout ce dont j'étais frappé. J'avais honte des dessins insuffisants que je faisais de choses si sublimes: mais je voulais des souvenirs des sensations que je venais d'éprouver; je craignais que Tintyra ne m'échappât pour toujours, et mes regrets égalaient mes jouissances. Je venais de découvrir dans un petit appartement un planisphère céleste, lorsque les derniers rayons du jour me firent apercevoir que j'étais seul avec le constamment bon et complaisant général Belliard, qui, après avoir vu pour lui, n'avait pas voulu m'abandonner dans un lieu si désert.

Nous rattrapâmes au galop la division, déjà à Dindera, à trois quarts de lieue de Tintyra, où nous vînmes coucher: sans ordre donné, sans ordre reçu, chaque officier, chaque soldat s'était détourné de la route, avait accouru à Tintyra, et spontanément l'armée y était restée le reste de la journée. Quelle journée! qu'on est heureux d'avoir tout bravé pour obtenir de telles jouissances!

Le soir, Latournerie, officier d'un courage brillant, d'un esprit et d'un goût délicat, vint me trouver, et me dit: «Depuis que je suis en Égypte, trompé sur tout; j'ai toujours été mélancolique et malade: Tintyra m'a guéri; ce que j'ai vu aujourd'hui m'a payé de toutes mes fatigues; quoi qu'il puisse en être pour moi de la suite de cette expédition, je m'applaudirai toute ma vie de l'avoir faite par les souvenirs que me laissera éternellement cette journée.»


Crocodiles.

Le 26, une nature nouvelle se développa sous nos yeux: des palmiers-doum, beaucoup plus grands que ceux que nous avions vus, des tamaris gigantesques, des villages d'une demi lieue de long, et cependant des terres qui avaient été inondées, et qui étaient restées incultes. Les habitants ne voulaient-ils cultiver que ce qui devait suffire à leur nourriture, et priver ainsi leurs tyrans du superflu de leurs travaux? Dans l'après-midi, causant avec Desaix, il me parlait des crocodiles: nous étions dans la partie du Nil qu'ils habitent; devant nous étaient des îles basses de sable, comme celles où ils se montrent; nous vîmes quelque chose de long et brun à travers nombre de canards; c'était un crocodile; il avait quinze à dix-huit pieds; il dormait: on lui tira un coup de fusil, il entra doucement dans l'eau, et en ressortit quelques minutes après; un second coup de fusil l'y fit rentrer, il en ressortit de même: je lui trouvai le ventre beaucoup plus gros que ceux des animaux de même espèce que j'avais vus empaillés.

Nous apprîmes qu'une partie des Mamelouks avait passé à la rive droite du fleuve, et que l'autre suivait la route d'Esné et de Syène. Desaix fit partir sa cavalerie à minuit pour tâcher d'atteindre ces derniers.

Le 27, nous partîmes à deux heures du matin; à huit, nous trouvâmes un crocodile mort sur les bords du fleuve: il était encore frais; il avait huit pieds de long: la mâchoire de dessus, la seule mouvante, s'ajuste assez mal avec celle de dessous; mais son gosier y supplée, il se plisse comme une bourse et son élasticité fait l'office de la langue, dont il manque absolument: ses narines et ses oreilles se ferment comme les ouïes d'un poisson; ses yeux, petits et rapprochés, ajoutent beaucoup à l'horreur de sa physionomie.


Thèbes.

À neuf heures, en détournant la pointe d'une chaîne de montagnes qui forme un promontoire, nous découvrîmes tout à coup l'emplacement de l'antique Thèbes dans tout son développement; cette ville dont une seule expression d'Homère nous a peint l'étendue, cette Thèbes aux cent portes; phrase poétique et vaine que l'on répète avec confiance depuis tant de siècles. Décrite dans quelques pages dictées à Hérodote par des prêtres égyptiens, et copiées depuis par tous les autres historiens; célèbre par ce nombre de rois que leur sagesse a mis au rang des dieux, par des lois que l'on a révérées sans jamais les connaître, par des sciences confiées à de fastueuses et énigmatiques inscriptions, doctes et premiers monuments des arts, respectés par le temps; ce sanctuaire abandonné, isolé par la barbarie, et rendu au désert sur lequel il avait été conquis; cette cité enfin toujours enveloppée du voile du mystère par lequel les colosses même sont agrandis; cette cité reléguée, que l'imagination n'entrevoit plus qu'à travers l'obscurité des temps, était encore un fantôme si gigantesque pour notre imagination, que l'armée, à l'aspect de ses ruines éparses, s'arrêta d'elle-même, et, par un mouvement spontané, battit des mains, comme si l'occupation des restes de cette capitale eût été le but de ses glorieux travaux, eût complété la conquête de l'Égypte. Je fis un dessin de ce premier aspect comme si j'eusse pu craindre que Thèbes m'échappât; et je trouvai dans le complaisant enthousiasme des soldats des genoux pour me servir de table, des corps pour me donner de l'ombre, le soleil éclairant de rayons trop ardents une scène que je voudrais peindre à mes lecteurs, pour leur faire partager le sentiment que me firent éprouver la présence de si grands objets; et le spectacle de l'émotion électrique d'une armée composée de soldats, dont la délicate susceptibilité me rendait heureux d'être leur compagnon, glorieux d'être Français.

La situation de cette ville est aussi belle qu'on peut se la figurer; l'étendue de ses ruines ne permet pas de douter qu'elle ne fût aussi vaste que la renommée l'a publié: le diamètre de l'Égypte n'étant pas assez grand pour la contenir, ses monuments s'appuient sur les deux chaînes qui la bordent, et ses tombeaux occupent les vallées de l'ouest jusque bien avant dans le désert. Je fis une vue de sa situation dès l'instant où je pus distinguer ses obélisques, et ses portiques si fameux: je pensais bien que, tout aussi empressés que moi, mes lecteurs verraient avec intérêt l'image d'un objet aussi curieux d'aussi loin qu'on peut l'apercevoir, et qu'en général le premier devoir d'un voyageur est de rendre compte de toutes ses sensations, sans se permettre de les juger et de les dénaturer. C'est pourquoi je me suis fait une loi de donner à la gravure mes dessins tels que je les ai faits d'après nature: et j'ai tâché de conserver à mon journal la même naïveté que j'ai mise dans mes dessins.

Quatre bourgades se disputent les restes des antiques monuments de Thèbes; et le fleuve, par la sinuosité de son cours, semble encore fier de traverser ses ruines.

Entre midi et une heure, nous arrivâmes à un désert qui était le champ des morts: la roche, taillée dans son plan incliné, présente dans les trois faces d'un carré des ouvertures régulières, derrière lesquelles de doubles et triples galeries et des chambres servaient de sépultures. J'y entrai à cheval avec Desaix, croyant que ces retraites sombres ne pouvaient être que l'asile de la paix et du silence; mais à peine fûmes-nous engagés dans l'obscurité de ces galeries que nous fûmes assaillis de javelots et de pierres par des ennemis que nous ne pouvions distinguer; ce qui mit fin à nos observations. Nous avons appris depuis qu'une population considérable habitait ces retraites obscures; qu'y contractant apparemment des habitudes farouches, elle était presque toujours en rébellion avec l'autorité, et devenait la terreur de ses voisins: trop pressés pour faire plus ample connaissance avec les habitants, nous rétrogradâmes avec précipitation; et pour cette fois nous ne vîmes Thèbes qu'au galop.

Mon sort était de séjourner des mois à Zaoyé, à Bénisouef, à Girgé, et de passer sans m'arrêter sur les grands objets que j'étais venu chercher. Nous arrivâmes un moment après à un temple, que je dus juger des plus anciens à son délabrement, à sa couleur de vétusté plus prononcée, à sa construction moins perfectionnée, à l'excessive simplicité de ses ornements, à l'irrégularité de ses lignes, de ses dimensions, et surtout à la grossièreté de sa sculpture. Je me mis bien vite à en faire un dessin, puis, galopant après les troupes qui marchaient toujours, j'arrivai à un second édifice beaucoup plus considérable et bien mieux conservé. Je trouvai en chemin une statue de granit noir, je dis granit, en attendant qu'il soit décidé quelle est cette matière que l'on a longtemps appelée basalte, et dont sont faits les magnifiques lions égyptiens qui sont au bas de la rampe du Capitole.

À son entrée deux môles carrés flanquent une porte immense: contre le mur de l'intérieur sont sculptés en deux bas-reliefs les combats victorieux d'un héros; cette sculpture est de la composition la plus baroque, sans perspective, sans plan, sans distribution, et comme les premières conceptions de l'esprit humain qui a toujours la même marche. J'ai vu à Pompéi des dessins faits par des soldats romains sur le stuc des murailles; ils ressemblaient entièrement aux dessins des nôtres, à ceux de tout enfant qui veut rendre ses premières idées, lorsqu'il n'a encore ni vu, ni comparé, ni réfléchi. Ici le héros est gigantesque, et les ennemis qu'il combat sont vingt-cinq fois plus petits: si c'était déjà une flatterie des arts, elle était sans doute mal entendue, puisqu'il devait être honteux pour ce héros de n'avoir à combattre que des pygmées.

C'est à quelques pas de cette porte que sont les restes d'un colosse énorme; il a été méchamment brisé, car les parties épargnées ont tellement conservé leur poli, et les fractures leurs arêtes, qu'il est évident que si l'esprit dévastateur des hommes leur eût permis de confier au temps seul le soin de ruiner ce monument, nous en jouirions encore dans tout son entier; il suffit de dire, pour donner une idée de sa grandeur, que la largeur des épaules est de vingt-cinq pieds, ce qui donnerait à peu près soixante-quinze à la figure entière; exacte dans ses proportions, le style en est médiocre, mais l'exécution parfaite; dans sa chute il est tombé sur le visage, ce qui empêche de voir cette partie intéressante; la coiffure étant brisée, on n'est plus dans le cas de juger par ses attributs si c'était la figure d'un roi ou d'une divinité: était-ce la statue de Memnon ou celle d'Ossimandué?..... Les descriptions faites jusqu'à présent, comparées sur les lieux aux monuments, jettent plutôt de la confusion dans les idées qu'elles ne les éclaircissent. Si c'était celle de Memnon, ce qui est le plus probable, tous les voyageurs depuis deux mille ans se seraient trompés dans l'objet de leur curiosité, comme on le voit par l'inscription de leur nom sur un autre colosse, dont j'aurai à parler tout à l'heure.

Il reste un pied de cette première statue, qui est détaché et bien conservé, très susceptible d'être transporté, qui pourrait donner en Europe une échelle de comparaison des monuments de ce genre, et faire pendant aux pieds colossaux qui sont dans la cour du Capitole à Rome. L'enceinte dans laquelle est cette figure était, ou un temple, ou un palais, ou peut-être tous les deux à la fois; car si le bas-relief convenait à un palais de souverain, huit figures de prêtres devant deux portiques de l'intérieur convenaient aussi à un temple, à moins qu'elles ne fussent là pour rappeler au souverain que, conformément aux lois, les prêtres devaient toujours servir et assister Sa Majesté. Au reste cette ruine, située sur le penchant de la montagne, et n'ayant jamais été habitée dans les temps postérieurs, est si bien conservée dans ses parties encore debout, qu'elle a moins l'aspect d'une ruine que d'un édifice que l'on bâtit, et dont les travaux sont suspendus: on y voit nombre de colonnes jusqu'à leurs bases; les proportions en sont grandes, mais le style, quoique plus pur que celui du premier temple, n'est cependant pas comparable à celui de Tintyra, ni pour la majesté de l'ensemble, ni pour la délicatesse de l'exécution des détails. Il aurait fallu le temps de la réflexion pour en concevoir le plan; mais on avait pris le mouvement du galop, et il fallait suivre de près pour n'être pas arrêté pour toujours dans ses observations.

On fut attiré dans la plaine par deux grandes figures assises, entre lesquelles, selon les descriptions d'Hérodote, de Strabon, et de ceux qui ont copié ces écrivains, était la fameuse statue d'Ossimandué, le plus grand de tous les colosses: Ossimandué lui-même avait été si glorieux de l'exécution d'une entreprise si hardie, qu'il avait fait graver une inscription sur le piédestal de cette statue, dans laquelle il défiait la puissance des hommes d'attenter à ce monument ainsi qu'à celui de son tombeau, dont la fastueuse description ne paraît qu'un rêve fantastique. Les deux statues encore debout sont sans doute celles de la mère et du fils de ce prince, dont Hérodote fait mention; celle du roi a disparu; le temps et la jalousie s'étant disputé à l'envie sa destruction, il n'en reste plus qu'un rocher informe de granit; il faut le regard obstiné de l'observateur accoutumé à voir pour distinguer quelques parties de ces figures échappées à la destruction, et encore sont-elles si insignifiantes qu'elles ne peuvent donner aucune idée de sa dimension: les deux qui sont encore existantes ont cinquante à cinquante-cinq pieds de proportion; elles sont assises, les deux mains sur leurs genoux: ce qui en reste conservé fait voir que le style en était aussi sévère que la pose en est droite. Les bas-reliefs et les petites figures qui composent le fauteuil de celle qui est plus au sud ne manquent cependant ni de charme ni de délicatesse dans l'exécution; c'est contre la jambe de celle du nord que sont écrits en grec les noms des illustres et anciens voyageurs qui sont venus entendre les sons de la statue de Memnon. C'est ici que l'on peut se convaincre de l'empire de la célébrité sur l'esprit des hommes, puisque, dans des temps où l'ancien gouvernement égyptien et la jalousie des prêtres ne défendaient plus aux étrangers d'approcher de ces monuments, l'amour du merveilleux agissait encore sur ceux qui venaient les visiter; qu'au siècle d'Adrien, éclairé des lumières de la philosophie, Sabine, la femme de cet empereur, qui elle-même était lettrée, voulut bien, ainsi que les savants qui l'accompagnaient, avoir entendu des sons, qu'aucune raison physique ni politique ne pouvaient plus produire: mais l'orgueil de monumenter son nom en l'inscrivant sur de telles antiquités aura fort bien pu faire écrire les premiers noms, et le désir bien naturel d'associer le sien à cette espèce de gloire y aura fait ajouter les autres; telle est sans doute la cause de ces innombrables inscriptions de noms de toutes dates et en toutes langues.

J'avais à peine commencé à dessiner ces colosses que je m'aperçus que j'étais resté seul avec mes fastueux originaux, et les pensées que leur dénuement m'inspirait; effrayé de celui où je me trouvais, je me remis au galop pour rattraper mes curieux compagnons, déjà arrivés à un grand temple, près du village de Medinet-Abou. J'observai en courant que l'emplacement du tombeau d'Ossimandué était cultivé, que par conséquent l'inondation y arrivait; ce qui prouvait, ou que le lit du Nil était exhaussé, ou qu'anciennement il y avait eu quelque quai ou digue pour empêcher les eaux d'inonder cette partie de la ville, qui, dans le moment où nous la traversions, était un vaste champ de blé bien vert, et qui promettait une abondante récolte.

À droite et attenant au village de Medinet-Abou, au bas de la montagne, est un vaste palais, bâti et agrandi à diverses époques.

Ce que j'ai pu observer de positif dans la rapidité de ce premier examen, que nous faisions à cheval, c'est que le fond de ce palais, qui est adossé à la montagne, et qui me parut la partie la plus anciennement construite, était couvert d'hiéroglyphes, très profondément creusés, et sans aucun relief; que la catholicité, dans le quatrième siècle, s'est emparée de ce temple, et en a fait une église, en y ajoutant deux rangs de colonnes dans le style du temps, pour pouvoir soutenir une couverture. Au sud de ce monument, il y a des appartements égyptiens avec des fenêtres carrées, et des escaliers; c'était le seul édifice que j'eusse vu encore qui ne fût pas un temple; à côté, des fabriques reconstruites avec des matériaux plus anciens, devant lesquelles sont une façade et une cour qui n'ont jamais été achevées. C'était plutôt là un coup d'oeil, une reconnaissance faite à la hâte qu'un véritable examen. La première soif de curiosité satisfaite, Desaix s'était remis au galop comme s'il eût vu les Mamelouks dans la plaine; il nous mena encore à deux grandes lieues de là coucher à Hermontis, où pour ma part je fus logé dans un temple.


Hermontis--Arbre à Miracles.

Je pouvais enfin descendre de cheval: il y avait encore un moment de jour; j'en profitai pour en faire bien vite une vue. La figure de Typhon ou d'un Anubis est si souvent répétée dans l'intérieur de ce temple qu'on peut croire que ce monument lui était consacré; il est représenté debout avec un ventre de cochon surmonté de mamelles semblables à celles des Égyptiennes d'à présent; j'en fis un dessin. À l'orient, à cent toises du temple est un réservoir assez grand, revêtu en belle pierre, dans lequel on descendait par quatre escaliers.

À deux cents toises plus loin dans la même direction sont les ruines d'une église, bâtie dans le quatrième ou cinquième siècle, des plus beaux débris égyptiens; des colonnes de granit superbes décoraient la nef: mais tout est renversé; il ne reste debout que le cul-de-four du choeur et l'arrachement des murs de l'enceinte: cette destruction est de mains d'hommes; l'édifice était trop bien construit pour qu'il n'eût pas résisté au temps.

Le jour cessa, et je rentrai, la tête étourdie de la profusion d'objets qui avaient passé sous mes yeux dans un si court espace de temps; je croyais avoir rêvé durant toute cette journée si abondante; et en effet je me serais alimenté délicieusement un mois entier de ce qu'il m'avait fallu dévorer dans douze heures, sans que je pusse me promettre seulement de trouver le lendemain un moment pour y réfléchir.

Le 28 au matin, je vis un tamaris d'une grosseur énorme, planté sur le bord du Nil; il avait été déraciné par les inondations progressives, et enfin renversé; la plus grande partie de ses racines dressées avait produit des feuilles; les anciennes branches qui l'avaient reçu à terre, et qui s'y étaient fichées, lui servaient de pied; de sorte que son énorme tronc, resté suspendu horizontalement par une confusion dans le système de la circulation, végétait dans tous les sens, et lui donnait un si étrange aspect, que les Turcs n'avaient pas manqué d'en faire un arbre à miracle: je l'aurais dessiné, si dans ce moment je ne m'étais pas trouvé un peu en arrière de la division, et s'il n'eût pas fallu le détailler scrupuleusement pour faire bien concevoir ce phénomène végétal.

À notre halte nous trouvâmes un autre étranglement du Nil, dont je fis le dessin. La chaîne libyque, tournant tout à coup à l'orient, vient serrer le Nil contre la chaîne arabique; pressé entre ces deux obstacles, le fleuve a triomphé de celui qui lui offrait le moins de résistance; le courant a dans ses accroissements miné et dégradé un lit de gravier qu'il a trouvé sous le plateau du rivage libyque; la partie supérieure, manquant de base, a fait la bascule, et de sa déchirure a formé les deux pointes de rocher que l'on voit dans l'estampe, où j'ai représenté la halte que nous y fîmes. Ce rocher, appelé Gibelin ou les deux Montagnes, sert de limite à une subdivision de la Haute Égypte, et, sous le dernier gouvernement, était devenu une barrière pour les beys rebelles qui étaient relégués dans le haut Saïd, barrière que les exilés ne pouvaient franchir sans être hors la loi. C'est ainsi que dans les dernières années Osman bey, après avoir été envoyé à Cosséir accompagné d'hommes qui étaient secrètement chargés de le tuer, au lieu de l'embarquer pour la Mecque où il était sensé être exilé, prévint ses assassins, vola le bâtiment richement chargé, se sauva dans la Haute Égypte, rassembla assez de Mamelouks pour obliger Mourat de traiter, et de lui céder la souveraineté de tout l'espace entre Gibelin et Syène.

Après cet étranglement du cours du Nil la vallée s'élargit sans que la culture y gagne rien; de vastes champs gercés par le séjour des eaux avaient attendu en vain qu'on leur prêtât ce qu'ils auraient rendu à si gros intérêts.


Esné, l'ancienne Latopolis.

Le 29, nous arrivâmes le matin d'assez bonne heure à Esné, la dernière ville un peu considérable de l'Égypte; Mourat avait été obligé de l'abandonner la veille quelques heures avant l'arrivée, de notre cavalerie, d'y brûler une partie de ses tentes, et du gros bagage qui aurait pu ralentir sa marche. Nous dûmes donc juger qu'il était déterminé à quitter l'Égypte et à s'enfoncer dans la Nubie, dans l'espoir de nous fatiguer, et de nous disséminer; le pays n'offrant point le moyen de nourrir en masse notre armée, il pouvait espérer de rassembler des forces, et de venir par le désert attaquer nos détachements.

Esné est l'ancienne Latopolis; on voit encore sur le bord du Nil quelques débris de son port ou quai, qui a été souvent rétabli, et qui, bien qu'on y fasse quelques réparations, est dans un état déplorable. Il y a aussi dans la ville le portique d'un temple, que je crois le monument le plus parfait de l'antique architecture: il est situé près du bazar, sur la grande place, et en ferait un ornement incomparable, si les habitants pouvaient soupçonner son mérite; au lieu de cela, ils l'ont masqué de méchantes masures en ruine, et l'ont livré aux usages les plus abjects: le portique est très bien conservé et d'une grande richesse de sculpture; il est composé de dix-huit colonnes à chapiteaux évasés; ces colonnes sont élancées, et me parurent aussi élégantes que nobles, quoiqu'on ne puisse juger de leur effet que de la manière la plus désavantageuse à l'architecture; il faudrait déblayer, pour savoir s'il reste quelque partie de la Cella: je fis le mieux que je pus la vue pittoresque et un plan de ce monument; les hiéroglyphes en relief, dont il est couvert en dedans comme en dehors, sont d'une exécution soignée; on y remarque un zodiaque, de grandes figures d'hommes à têtes de crocodiles; les chapiteaux, quoique presque tous différents, sont d'un bel effet, et, ce qui pourrait ajouter à la preuve que les Égyptiens n'ont rien emprunté des autres nations, c'est qu'ils ont pris tous les ornements dont ces chapiteaux sont composés, des productions de leur pays, telles que le lotus, le palmier, la vigne, le jonc, etc., etc. Je ne sortis de ce temple que lorsqu'il fallut se remettre en route: nous laissâmes la moitié de notre infanterie et de notre artillerie à Esné, pour marcher plus lestement dans un pays dont les ressources diminuaient à chaque lieue, et devenaient presque à rien; nous vînmes coucher à trois lieues et demie d'Esné.

Le 30, après trois heures de marche, à trois quarts de lieue du fleuve, sur le bord du désert, nous trouvâmes une petite pyramide de cinquante à soixante pieds de base, bâtie en moellons, trop petits pour avoir conservé leur assise; aussi le revêtement en est-il dégradé du haut jusqu'en bas.


Hiéraconpolis.

À deux heures et demie, en avant d'Edfu, nous trouvâmes les ruines d'Hiéraconpolis, qui consistent dans les restes d'une porte d'un édifice considérable, à en juger par la grosseur des pierres, l'étendue des débris, et le diamètre des chapiteaux frustes que l'on trouve épars çà et là sur le sol; la nature du grès dont était bâti le temple d'Hiéraconpolis est si friable, que l'édifice n'a conservé aucune forme, et que les détails sont tout à fait perdus. À quelques toises plus loin, on en distingue avec peine un autre encore plus dégradé: les restes de la ville ne sont plus que des monceaux de briques très cuites, et quelques fragments de granit. Je dessinai ce que je pus de ces ruines presque effacées; je m'y suis représenté avec toute ma suite et dans le délabrement où m'avaient réduit les fatigues de la route.


Edfu, ou Apollinopolis la grande; son magnifique Temple.

Nous vîmes de l'autre côté du fleuve descendre deux cents Mamelouks avec leurs équipages; nous sûmes depuis que c'était Elfy-bey, qui, blessé à Samanhout, n'avait pas voulu passer les cataractes avec les autres beys. En approchant, nous admirions la superbe et avantageuse situation d'Apollinopolis la grande; elle dominait le fleuve et toute la vallée de l'Égypte, et son superbe temple pyramidait encore sur le tout comme une citadelle qui aurait pu commander le pays: cette idée dérive si naturellement de sa situation, que ce temple n'est connu dans le pays que sous le nom de la forteresse. Je prévoyais avec chagrin que nous arriverions tard et que nous partirions le lendemain de grand matin. Je me mis au galop pour devancer les premiers soldats, et avant que les derniers rayons du jour cessassent d'éclairer le pays. Je n'eus que le temps cette fois de parcourir à cheval cet édifice, dont la grandeur, la noblesse, la magnificence et la conservation surpassent tout ce que j'avais encore vu en Égypte et ailleurs; il me fit une impression gigantesque comme ses dimensions. Cet édifice est une longue suite de portes pyramidales, de cours décorées de galeries, de portiques, de nefs couvertes, construites, non pas avec des pierres, mais avec des rochers tout entiers. La nuit était venue avant que j'eusse eu le temps de faire le tour de ce surprenant monument; et je recommençai à gémir sur le sort qui m'obligeait de voir si rapidement ce qui méritait tant d'admiration. La conservation de cet édifice antique contraste merveilleusement avec les ruines grisâtres des habitations modernes construites dans son intérieur; une partie de la population du village habite le temple dans des huttes, bâties dans les cours et sur les combles, et qui, semblables aux nids des hirondelles dans nos maisons, les salissent sans les masquer ni les dégrader. Au reste, ce mélange, fâcheux au premier coup-d'oeil, produit un contraste pittoresque qui donne tout à la fois une échelle, et des hommes et des temps: d'ailleurs, avons-nous le droit de trouver ridicule que des peuples ignorants appuient leurs faibles constructions, et ne craignent pas de masquer des beautés sur lesquelles ils n'ont jamais arrêté leurs regards, tandis que nous laissons les arènes de Nîmes encombrées de masures?


Suite de la Marche dans la Haute-Égypte.--Détresse de l'Armée.--
Ruines de Silsilis.--Anecdotes.--Gazelles.--Arrivée à Syène
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Au-delà d'Edfu le pays se resserre; il n'y a plus qu'un quart de lieue entre le désert et le fleuve. À midi, nous fîmes halte sur le bord du Nil: la cavalerie nous avait devancés; au moment de nous mettre en route, elle nous fit dire que nous allions avoir à traverser un désert de sept lieues: la journée étant trop avancée pour nous engager dans une marche aussi longue, nous couchâmes dans un village abandonné, où heureusement il y avait du bois.

Le 30, nous partîmes à trois heures: après avoir marché une heure dans le pays cultivé, nous entrâmes dans la montagne composée d'ardoise pourrie, de grès, de quartz blanc et rose, de cailloux bruns, avec quelques cornalines blanches. Après cinq heures de marche dans le désert, les souliers étaient déchirés, les soldats attachaient ce qu'ils avaient de linge à leurs pieds, une soif ardente les dévorait; on ne pouvait trouver de l'eau que dans le Nil, dont les rives étaient aussi arides que le désert: la division était harassée, et pour arriver au fleuve il fallait se détourner d'une lieue; mais la soif commanda, on y arriva excédé; les équipages, dont les animaux n'avaient eu aucun pacage la veille, affaiblis par la faim, n'avaient pu suivre que partiellement. Quelle fut la détresse, lorsqu'il fallut annoncer à la troupe qu'il n'y avait rien à manger! nous nous regardions tristement; on n'entendait aucun murmure: mais un morne silence, mais les larmes, triste avant-coureur du désespoir, étaient bien autrement terribles. Après quelques instants de cette affreuse situation, un chameau qui portait une légère petite charge de beurre nous joignit avec quelques-uns de ceux dont les provisions étaient mangées; on chercha au fond des sacs, on les secoua, on parvint à ramasser de quoi faire une distribution d'une poignée de farine: on proposa de faire des beignets; un arbre nous donna du feu; l'occupation chassa les idées mélancoliques, et la gaieté française ramena parmi nous le courage accoutumé. Nous partîmes bien vite sur notre lest; mais à peine en route, nos pauvres chevaux qui n'avaient pas mangé de beignets roulaient sous nous d'inanition; il fallait les mener en main, il fallait les soutenir ou les abandonner; il fallait marcher, ce que j'aurais cru impossible sans la nécessité: mais il y avait urgence; et nous avions appris l'étendue des ressources que ce mot fait trouver.

Une demi-heure, après avoir passé le premier désert, nous trouvâmes les ruines de Silsilis, qui consistent en débris, en briques, et dans les restes d'un temple, dont les murs les plus élevés n'excèdent pas maintenant trois pieds au-dessus du sol. On peut reconnaître encore que la nef du temple, couverte d'hiéroglyphes, était entourée d'une galerie, à laquelle, dans un temps postérieur, on avait ajouté un portique sans hiéroglyphes; nous rentrâmes une troisième fois dans le désert; une hyène suivit la colonne pendant assez longtemps.

Le rocher devient graniteux, avec des cailloux de toute couleur et de toute espèce, que leur dureté rendait susceptibles d'un poli brillant; j'en trouvai de cornaline, de jaspe, et de serpentine; le sable n'est formé que des débris de toutes les matières primitives et constituantes du granit. Nous arrivâmes à un plateau élevé, d'où on découvre une vaste étendue dans laquelle on voit serpenter le Nil; après avoir coulé le long du Mokatam, il revient au nord-ouest pour courir de nouveau au nord. À cet angle, on distingue les ruines d'un phare, qui servait peut-être à éclairer cette partie tortueuse de la navigation; à l'autre angle, on voit les hauteurs d'Ombos; déployant de beaux monuments; au coude du fleuve, une de ses branches forme une île inondée, et qui vaut à elle seule vingt lieues carrées de tout le pays qui l'avoisine: sa position la sauva des incursions de la cavalerie Mamelouk et de notre visite; les habitants de terre ferme s'y retirèrent, nous abandonnant le grand village de Binban, accoudé au désert et aussi triste que lui. C'est là que nous arrivâmes après onze heures de marche. Le troupeau de boeufs qui nous suivait s'était égaré; il fallait l'attendre avec la peur qu'il n'eût été enlevé: le village ne nous offrait que quelques murailles; elles furent fouillées jusqu'à leur fondation. Je fus témoin dans cet instant d'une scène qui offrait un contraste frappant de la brutalité la plus farouche et de la sensibilité la plus hospitalière. Dans le moment où j'observais que si l'avarice est ingénieuse à trouver une cachette, le besoin l'est peut-être plus encore pour la découvrir, un soldat sort d'un trou, traînant après lui une chèvre qu'il en avait arrachée: il était suivi d'un vieillard portant deux enfants à la mamelle; il les laisse sur la terre, tombe à genoux, et, sans proférer une parole, il montre, en versant un torrent de larmes, que ces enfants vont mourir si la chèvre leur est enlevée. L'aveugle et sourd besoin n'est point arrêté par ce tableau déchirant, et la chèvre est déjà égorgée: dans le même instant arrive un autre soldat, tenant dans ses bras un autre enfant, qu'une mère, en fuyant devant nous, avait sans doute été obligée d'abandonner dans le désert; malgré le poids dont était chargé ce brave homme, son sac, son fusil, ses cartouches, la lassitude de quatre jours de marche forcée, le besoin de sauver cette malheureuse petite créature la lui avait fait ramasser soigneusement; il l'apportait depuis deux lieues dans ses bras: ne sachant plus qu'en faire dans ce village abandonné, il aperçoit un seul habitant, il voit deux enfants, et, sans prendre d'autres informations, il lui laisse encore l'objet de sa sollicitude avec l'enthousiasme d'un être sensible qui fait une bonne action.

Si j'avais eu horreur de voir que la faim rendait un individu de mon espèce aussi féroce qu'une bête farouche, cet autre soldat m'avait soulagé, m'avait rattaché à l'humanité. Quelles sensations que celles produites par les vertus douces au milieu des horreurs de la guerre! l'âme flétrie en est ravivée; c'est un verre d'eau douce et fraîche présenté au milieu du désert. Je pus donner de l'argent, du biscuit au malheureux vieillard; mais ne pouvant rien pour les enfants, je me sauvai pour échapper au spectacle d'un malheur auquel il n'était pas en mon pouvoir d'apporter aucun secours.

Le 31, nouveaux déserts à traverser: nous trouvons le rocher alternativement de granit et de grès décomposé, formant une croûte friable et déchirante à la superficie, semblable à des scories. Dans les vallées où abonde le sable, sa surface y est unie et tendre comme la neige, de sorte que les traces des animaux s'y impriment avec la même facilité, et que l'on peut reconnaître ceux qui les ont traversées depuis le dernier vent; le plus souvent ce sont des traces de gazelles qui les sillonnent: ce joli petit animal, plus timide que farouche, après avoir pris sa nourriture sur le bord du fleuve, va cacher sa peur dans le silence du désert. Je remarquai avec une réflexion triste qu'un animal de proie accompagne presque toujours les pas de ce joli et frêle individu; la vitesse de sa course n'assure point sa liberté, et l'espace n'est point encore pour lui un asile contre la tyrannie: nous vîmes dans la journée deux de ces animaux, les plus élégants, les plus délicats de tous ceux de cette grande famille. Nous marchions aussi lentement que péniblement, nous arrêtant à chaque instant pour raccommoder nos chaussures, et reprendre haleine: dans l'après-midi, je trouvai en plein désert la trace d'un grand chemin antique, revêtu de chaque côté de grosses masses de pierres alignées, et qui conduisait en droiture à Syène. L'après-midi, la troupe était tellement fatiguée, qu'au sortir du désert on la laissa s'arrêter au premier endroit qui pût fournir de l'herbe à nos chevaux; je crois qu'il eût été impossible de les en arracher, ni de faire relever les soldats: pour moi, j'étais au terme de mes forces, et je restai comme attaché au sol où je m'assis, et j'y passai la nuit. Le lendemain nous n'eûmes que trois quarts de lieue à faire pour rejoindre la cavalerie, qui ne nous avait devancés que pour manger le pays devant nous; enfin nous touchions à Assouan ou Syène, le terme de notre marche. Le soldat oublia ses fatigues, comme s'il fût arrivé à la terre promise; comme si, pour retrouver un pays qui pût le nourrir, il n'eût pas dû refaire le même chemin qu'il venait de parcourir, si péniblement; mais le passé n'est déjà plus rien, et la jouissance présente laisse à peine entrevoir l'avenir incertain. Je ne voyais cependant guère que moi qui fusse dans le cas de se réjouir, puisque j'allais pour la première fois respirer et m'asseoir dans un pays où tout allait être intéressant.

La première bonne nouvelle que nous apprîmes fut que les Mamelouks n'avaient pas brûlé les barques auxquelles ils n'avaient pu faire franchir les cataractes: nous bivouaquâmes à Contre Assouan. Le matin, je montai au couvent de S. Laurent, qui est une mauvaise ruine. Au-dessus, est la tour des vents, qui est une vedette d'où on a la vue la plus étrange: c'est le bout du monde, ou plutôt c'est le chaos, dont l'air s'est déjà dégagé, et dont l'eau par filons, commençant aussi à se séparer de la terre, promet à la nature de la rendre féconde; en effet ses premiers bienfaits se manifestent sur les rochers de granit, où du sable et du limon déposés dans des creux organisent une base pour les végétations, qui se multiplient en s'agrandissant par gradation. À Éléphantine, la culture, les arbres, les habitations, offrent déjà l'image de la nature perfectionnée; c'est sans doute ce qui lui a fait donner en Arabe le nom de Qêziret-êl-Sag ou d'Isle Fleurie. Je fis un dessin de ce pays, qu'il faudrait peindre, et dont je ne puis offrir qu'une carte à vol d'oiseau.

Le 2 février, nous traversâmes le fleuve pour aller à la rive droite occuper Assouan ou Syène. Mourat-bey avait passé les cataractes, et s'étendait dans un long espace pour pouvoir faire subsister ses Mamelouks et ses chevaux: nous nous trouvions dans le même cas pour les nôtres.

Le 4, Desaix partit avec la cavalerie pour aller chercher Elfy-bey, que nous avions laissé derrière nous à la droite du fleuve. Je n'avais pas encore quitté Desaix depuis que j'étais sorti du Caire: j'ose dire avec quelque orgueil que ce fut un chagrin pour tous deux; nous avions passé ensemble des moments si doux et si répétés, marchant au pas côte à côte pendant douze à quinze heures de suite; nous ne causions pas, nous rêvions tout haut; et souvent, après ces séances si longues, nous nous disions: Combien nous aurons de choses à nous dire le reste de notre vie! Que d'idées administratives, sages, philanthropiques, arrivaient à son âme quand le son de la trompette ou le roulement du tambour cessaient de lui donner la fièvre guerrière. Que de notes intéressantes me fournirait aujourd'hui son étonnante mémoire! avec quel avantage je le consulterais! avec quel intérêt il verrait mon ouvrage, qu'il aurait regardé comme le sien! En s'éloignant de moi pour quelques moments, il semblait qu'il voulût par degrés m'accoutumer à le quitter.


Syène.--L'Isle d'Éléphantine.

J'allai avec le général Belliard prendre possession du gouvernement de Syène. Pendant mon séjour dans cette ville, mes dessins vont suppléer à mon journal et le remplacer.

Je fis d'abord la vue que je viens de décrire, qui est une espèce de carte à vol d'oiseau, dans laquelle on peut voir d'un coup-d'oeil le tableau général du pays, l'entrée du Nil dans l'Égypte traversant le banc de granit qui forme ses dernières cataractes, l'île Éléphantine entre Contra Syène et Syène, les monuments de cette ville, dans lesquelles on peut distinguer les diverses époques, ou plutôt les périodes de son existence. Les ruines de sa première antiquité se font facilement reconnaître; ce devait être alors une cité bien considérable, si les édifices de droite et de gauche du Nil et ceux d'Éléphantine ne formaient qu'une même ville, comme on doit le croire, puisqu'ils ne sont séparés que par le fleuve, qui en cet endroit est plus profond que large: les ruines arabes sont groupées sur un rocher à l'est; au bas, sont des monuments Romains, que l'on retrouve aussi dans des fabriques dans l'île Éléphantine: à tout cela a succédé un grand village, mieux bâti, avec des rues plus droites que les villages ordinaires; ce que l'on doit attribuer à la présence de la pierre et à la quantité des anciens matériaux. Au milieu, est un château turc masqué de tous côtés, et qui ne peut être d'aucune défense.

Dans mes premières promenades, je dessinai les profils des objets dont j'avais fait la carte; et me rapprochant du rocher sur lequel était l'ancienne ville arabe, je fis celui de l'île Éléphantine et de ses monuments dont on peut voir le gisement avant d'en connaître les détails.

Nous employâmes nos premiers moments à nous établir: nous avions un assez beau quartier; c'était la maison du kiachef, bâtie en pierre, avec un étage, des terrasses, et des appartements voûtés: nous fîmes des lits, des tables, des bancs; se déshabiller, s'asseoir et se coucher me parut de la mollesse, une véritable volupté: les soldats en firent de même. Le second jour de notre établissement il y avait déjà dans les rues de Syène des tailleurs, des cordonniers, des orfèvres, des barbiers Français avec leur enseigne, des traiteurs et des restaurateurs à prix fixe. La station d'une armée offre le tableau du développement le plus rapide des ressources de l'industrie; chaque individu met en oeuvre tous ses moyens pour le bien de la société: mais ce qui caractérise particulièrement une armée française, c'est d'établir le superflu en même temps et avec le même soin que le nécessaire; il y avait jardins, cafés, et jeux publics, avec des cartes faites à Syène. Au sortir du village une allée d'arbres alignés se dirigeait au nord; les soldats y mirent une colonne milliaire avec l'inscription, Route de Paris, n° onze cent soixante-sept mille trois cent quarante: c'était quelques jours après avoir reçu une distribution de dattes pour toute ration qu'ils avaient des idées si plaisantes ou si philosophiques. La mort seule peut mettre un terme à tant de bravoure et de gaieté; les plus grands malheurs n'y peuvent rien.

De ce côté du fleuve, il n'y a d'autre reste de la ville égyptienne qu'un petit temple carré entouré d'une galerie, mais si détruite et si informe, qu'on n'y voit plus que l'embrasure de deux entrecolonnements, avec les chapiteaux, et une petite partie de l'entablement: ce fragment est ce que Savari, qui confesse n'être pas venu à Syène, indique sur parole comme pouvant être les restes de l'observatoire, dans lequel il faut, selon lui, chercher le nilomètre. J'ai fait le dessin particulier de cette petite ruine pour détruire une erreur dont on ne peut accuser notre ardent et élégant voyageur, qui a tout cherché, tout indiqué, et qui souvent a peint merveilleusement même ce qu'il n'avait pas vu.

Près de cette ruine, parmi les palmiers, sont des fragments d'un édifice qu'il faut, je crois, donner à la catholicité grecque; on voit encore debout deux colonnes de granit, deux chambranles de même matière, et des colonnes groupées contre deux faces d'un seul pilastre; ces deux derniers morceaux sont renversés.

L'île d'Éléphantine devint tout à la fois ma maison de campagne, mon lieu de délices, d'observation, et de recherches; je crois y avoir retourné toutes les pierres, et questionné tous les rochers qui la composent: c'était à sa partie sud qu'était la ville égyptienne et les habitations romaines et arabes qui lui ont succédé. On ne reconnaît l'occupation romaine qu'aux briques, aux tessons de poterie, aux petites déités de terre cuite et de bronze qu'on y trouve encore: on ne reconnaît celle des arabes qu'aux ordures dont elle a couvert le sol, et qui forment d'ordinaire les ruines de leurs édifices. Tous ceux des temps postérieurs ont à peine laissé des traces de leur existence; tout a péri devant ces monuments égyptiens, voués à la postérité, et qui ont résisté aux hommes et aux temps. Au milieu du vaste champ de briques et de terres cuites, dont je viens de parler, s'élève encore un très ancien temple carré, entouré d'une galerie en pilastres, avec deux colonnes au portique; il ne manque que deux pilastres à l'angle gauche de cette ruine: on y avait ajouté postérieurement d'autres édifices, dont il ne reste que quelques arrachements, qui ne peuvent rien indiquer de la forme qu'ils avaient, mais attester seulement que les accessoires étaient plus grands que le sanctuaire; ce dernier est couvert en dehors et en dedans d'hiéroglyphes en reliefs assez bien conservés et fort bien sculptés: j'ai dessiné tout un côté de la partie intérieure; celle qui lui fait face n'en est presque qu'une répétition. Cette espèce de tableau est d'autant plus intéressant à offrir à la discussion, qu'il est d'une unité que je n'avais pas encore rencontrée dans ces sortes de décorations, ordinairement partagées en compartiments: j'ai dessiné aussi tout un côté de l'extérieur, et un seul pilastre; tous les autres lui ressemblent à peu de chose près: la vue pittoresque de la totalité de ce petit édifice donnera une idée de son importance et de l'état de sa conservation.

Était-ce là le temple de Cneph, le bon génie, le dieu égyptien, qui se rapproche le plus de nos idées de l'Être Suprême? ou bien ce temple, cité par les historiens, était-il celui que l'on voit à six cents pas plus au nord, qui est plus ruiné, de même forme, de même grandeur, et dont tous les ornements sont accompagnés du serpent, emblème de la sagesse et de l'éternité, et particulièrement du dieu Cneph. À en juger par tout ce que j'ai vu d'édifices égyptiens, ce dernier est de l'ordre le plus anciennement employé, il est absolument du genre du temple de Kournou à Thèbes, celui qui m'a paru le plus ancien de cette ville. Ce que j'ai trouvé de particulier à la sculpture de ce temple-ci, c'est plus de mouvement dans les figures, des robes plus allongées et se composant davantage: les trois figures de ce dernier bas-relief semblent remercier un héros de les avoir délivrées d'un cinquième personnage presque effacé, mais que l'on reconnaît être renversé. Cette sculpture, où il semble qu'il y ait une espèce de composition groupée, avec de la perspective, est-elle antérieure ou postérieure à celle où les Égyptiens avaient arrêté un rythme pour leurs figures, afin d'en faire, comme de l'écriture, des caractères, dont à la première vue on reconnût la signification, que l'on expliquât sans presque avoir besoin de les regarder? Il n'y a de conservé de ce dernier édifice qu'une colonne du portique, et tout un côté de la galerie en pilastres; le reste est absolument détruit.

Au milieu de l'île, il y a deux chambranles d'une grande porte extérieure, en blocs de granit, ornés d'hiéroglyphes: ce débris a sans doute appartenu à quelques monuments d'une grande magnificence, dont quelque faible fouille pourrait faire connaître l'étendue. À l'orient est encore un fragment d'édifice très petit et très soigné; ce que l'on en voit est le côté occidental d'une chambre étroite ou d'un très petit temple, et ce qui reste des hiéroglyphes est parfaitement sculpté; les ornements en sont surchargés du lotus, et entr'autres des fleurs de cette plante, dont la tige penchée semble être ranimée par une figure qui l'arrose comme dans le tableau que j'ai trouvé à Lolopolis. Cette chambre ou temple communiquait à un couloir plus étroit, qui, à en juger par une suite de fabriques, aboutissait à une galerie ouverte sur le Nil, et posant sur un grand revêtement qui défendait la partie orientale de l'île d'être dégradée par le remous du courant du fleuve: il reste encore trois portiques de cette galerie, et un escalier en granit qui descend jusque dans le fleuve; cette galerie, cette chambre décorée, et cet escalier, ne seraient-ils pas cet observatoire et ce nilomètre que les voyageurs cherchent en vain à Syène? Préoccupé de cette idée, j'ai bien regardé et n'ai pu découvrir aucune marque sur le revêtement de l'escalier qui indiquât aucune graduation; mais au reste les marches mêmes de l'escalier en eussent pu servir, et la partie supérieure de cet escalier étant encombrée, il est possible que les mesures soient marquées dans cette partie que je n'ai pu voir 5.

Note 5: (retour) Strabon qui avait observé Syène avec soin; et qui l'a décrit avec détail, dit que ce nilomètre était un puits qui recevait les eaux du Nil, et que les marques d'après lesquelles on évaluait l'inondation étaient gravées sur les côtés de ce puits.

Toutes ces fabriques posent sur des masses de rochers, couverts d'hiéroglyphes gravés avec plus ou moins de soin. Plus loin, en s'avançant vers le nord, on trouve deux portions de parapet, qui laissent entre elles une ouverture pour descendre au fleuve: sur le flanc intérieur de droite est un bas-relief en marbre, représentant la figure du Nil, de quatre pieds de proportion, dans l'attitude d'un colosse qui est à Rome, et qui représente ce même fleuve. Cette copie de la même idée prouve tout à la fois que l'édifice est romain, qu'il est postérieur au temps où ce chef-d'oeuvre grec a été apporté à Rome, et que les Romains dans leur établissement à Syène, ayant pu ajouter les ornements de luxe et de superflu aux constructions de première nécessité, y avaient eu plus qu'une station militaire, mais une colonie puissante: les bains et ustensiles précieux en bronze que l'on y trouve encore journellement viennent à l'appui de cette opinion sur la richesse et la durée de cette colonie.

L'île d'Éléphantine, défendue au sud par des brisants, s'est sans doute fort augmentée au nord par des alluvions; ces alluvions deviennent journellement des terres labourées et des jardins assez agréables, qui, arrosés perpétuellement par des roues à chapelet, y produisent quatre ou cinq récoltes par an; aussi les habitants en sont-ils nombreux, aisés, et très accorts. Je les appelais de l'autre bord; ils venaient me chercher avec leurs barques; j'étais bientôt accompagné de tous les enfants, qui m'apportaient et me vendaient des fragments d'antiquité, et des cornalines brutes: avec quelques écus, je faisais nombre de petits heureux, et leurs parents devenaient mes amis; ils m'invitaient, me préparaient à déjeuner dans les temples où je devais venir dessiner; enfin j'étais comme le propriétaire bénévole d'un jardin, où tout ce que l'on cherche ailleurs à imiter était là en réalité, îlots, rochers, désert, champs, prés, jardins, bocage, hameaux, bois sombre, plantes extraordinaires et variées, fleuve, canaux et moulins, ruines sublimes: lieu d'autant plus enchanté que, comme les jardins d'Armide, il était environné des horreurs de la nature, de celles de la Thébaïde enfin, dont le contraste faisait sentir le bonheur. Les sens, l'imagination également en activité, je n'ai jamais passé d'heures plus délicieusement occupées que celles que j'ai données à mes promenades solitaires dans Éléphantine: cette île vaut à elle seule tout le territoire de terre ferme qui avoisine la ville.

La population de Syène est nombreuse; le commerce se réduit cependant au séné et aux dattes, et ces deux articles payaient tous les autres besoins des habitants, l'entretien d'un kiachef, d'un gouverneur, et d'une garnison turque: le séné qui croît aux environs de Syène est médiocre; on ne le vend qu'en le mêlant frauduleusement avec celui du désert qu'apportent les Barabra, et qu'ils vendent à-peu-près la centième partie de ce que nous le payons en Europe; il est vrai qu'il est imposé à nombre de droits avant d'y arriver, et que c'est un des articles les plus importants de la douane du Caire et d'Alexandrie. Le second article de l'exportation est celui des dattes; elles sont sèches et petites, mais si abondantes, qu'outre qu'elles font la nourriture principale des habitants, il en descend tous les jours des bateaux chargés dans la Basse Égypte.


Combat de Cavalerie contre les Mamelouks.

Nous apprenions par nos espions que les Mamelouks remontaient le moins qu'il leur était possible au-delà des cataractes, qu'ils ravageaient les deux rives du Nil qui leur fournissaient encore quelques fourrages. Ils avaient fait venir de Deir et de Bribes des provisions en farine et en dattes; mais l'aga qui y réside leur signifiait que ce secours allait tarir. Ils occupaient dix lieues d'espace sur l'une et l'autre rive; leur arrière-garde n'était qu'à quatre lieues de nous, d'où ils savaient tout ce que nous faisions, comme nous étions instruits de tous leurs mouvements par les mêmes moyens, et peut-être par les mêmes émissaires, qui fidèlement servaient les deux partis avec la même exactitude.

Le général Daoust avait rencontré Assan-bey sur la rive droite, vis-à-vis d'Edfu, au moment où il s'approchait du Nil pour faire de l'eau: le danger éminent de perdre ses équipages le fit charger avec fureur; l'empressement des nôtres de s'en emparer, et un peu de mépris qu'ils avaient pris à la bataille de Samanhout, les firent attaquer avec trop de négligence. Ce combat de deux cents cavaliers, contre deux cents cavaliers fut plutôt une mêlée qu'une bataille; les deux partis firent preuve d'une valeur inouïe. La charge dura une demi-heure: le champ de bataille resta aux Français; mais Assan-bey obtint ce qu'il avait voulu, c'était de sauver ses équipages: il resta trente à quarante morts de notre côté et autant de blessés; il y eut douze Mamelouks de tués et beaucoup de blessés: Assan le fut à la jambe: de sorte que personne n'eut à s'applaudir de cette rencontre.


Carrières.

Nous allâmes à la recherche des barques que les Mamelouks avaient essayé de remonter: notre projet était en même temps de voir les cataractes; nous rencontrâmes à travers les rochers de granit les carrières d'où l'on détachait les blocs qui servaient à faire ces statues colossales, qui ont été l'objet de l'admiration de tant de siècles, et dont les ruines nous frappent encore d'étonnement; il semble que l'on ait voulu illustrer les masses qui les ont produites, en laissant sur la place des inscriptions hiéroglyphiques qui en font peut-être mémoire. L'opération par laquelle on détachait ces blocs devait être la même que celle que l'on emploie de nos jours, c'est-à-dire, que l'on préparait une fente, et que l'on faisait éclater la masse par une suite de coins frappés tous à la fois. Les arêtes de ces premières opérations sont conservées si vives dans cette matière inaltérable, qu'il semble encore que les travaux n'en ont été suspendus que d'hier. J'en fis un dessin. La qualité de ce granit est si dure et si compacte, que les rochers qui se trouvent dans le courant, au lieu de se dégrader en se décomposant, ont acquis du lustre par le frottement de l'eau. Le plus beau granit, le plus abondant, est le granit rose; le gris est souvent trop micacé: entre ces blocs on trouve des veines de quartz très brillant, des couches d'une pierre rouge qui tient de la nature et de la dureté des porphyres, et d'autres lits de cette pierre noire et dure, que nous avons prise longtemps pour du basalte, et que les Égyptiens ont souvent employée pour leurs statues de moyenne grandeur.


Cataractes--Île et Monuments de Philae.

À une lieue et demie au-delà des carrières les rochers se multiplient, et forment une barre, où nous trouvâmes les barques des Mamelouks fixées, entre les rochers jusqu'à la première crue du fleuve; les paysans des environs en avaient pris les agrès et les provisions. Nous quittâmes là le petit bateau dans lequel nous étions venus, et, remontant à pied un quart-d'heure, nous vîmes ce qu'on est convenu d'appeler la cataracte. Ce n'est qu'un brisant du fleuve qui s'écoule à travers les roches, en formant dans quelques endroits des cascades de quelques pouces de hauteur; elles sont si peu sensibles qu'on pourrait à peine les exprimer dans un dessin: j'en fis seulement deux de la barre où finit la navigation, afin de détruire l'idée qu'on s'est faite de la chute de ces fameuses cataractes; au reste, elles feraient un beau tableau en les peignant avec la couleur qui les caractérise. Ces montagnes, toutes hérissées d'aspérités noires et aiguës; sont réfléchies d'une manière sombre dans le miroir des eaux du fleuve, contraint et rétréci par nombre de pointes de granit qui le partagent en déchirant sa surface, et le sillonnent de longues traces blanches; ces formes et ces couleurs austères sont contrastées par le vert tendre des groupes de palmiers jetés çà et là à travers les rochers et la voûte azurée du plus beau ciel, du monde: ce tableau bien fait aurait le singulier avantage d'offrir tout à la fois l'image d'une nature vraie et tout à fait nouvelle. Lorsque l'on a passé les cataractes, les rochers s'élèvent, et à leurs sommets s'amoncellent des blocs de granit, qui semblent pyramider et s'équilibrer pour produire des effets pittoresques. C'est à travers cette nature âpre et austère que l'on découvre tout à coup les superbes monuments de l'île de Philae, qui forment un brillant contraste et une des plus merveilleuses surprises qu'un voyageur puisse éprouver. Le Nil fait un détour comme pour venir chercher et enceindre cette île enchantée, où les monuments ne sont séparés que par quelques bouquets de palmiers, ou des rochers, qui ne semblent conservés que pour grouper les richesses de la nature avec les magnificences de l'art; et faire un faisceau de tout ce qu'elles peuvent rassembler de plus pittoresque et de plus imposant. L'enthousiasme qu'éprouve à tout moment le voyageur à la vue des monuments de la Haute-Égypte peut paraître au lecteur une perpétuelle emphase, une monotone exagération, et n'est cependant que la naïve expression du sentiment qu'impose la sublimité de leur caractère; c'est la défiance que j'ai de l'insuffisance de mes dessins pour donner l'idée de ce grand caractère, qui fait que je cherche, par mes expressions, à rendre à ces édifices le degré de surprise qu'ils inspirent, et celui d'admiration qui leur est dû.

Il n'y avait point d'habitants sur la terre ferme, ils avaient même quitté Philae, et s'étaient retirés sur une seconde île plus grande, où ils faisaient des cris de sauvages, que l'on nous assura être des cris de frayeur; nous fîmes ce que nous pûmes pour leur persuader de nous envoyer une barque qui était aprouée à leur bord; nous ne pûmes rien en obtenir. Au reste, comme cette branche du Nil est étroite, cela ne m'empêcha pas de faire des vues de l'île sous les trois aspects qu'elle pouvait nous offrir.

Nous revînmes fort contents de notre journée; mais cet aperçu ne me paraissait pas suffisant pour des objets d'antiquité aussi importants, pour des monuments aussi considérables, aussi conservés, et dont les détails devaient être si intéressants.

Quelques jours après nous apprîmes que les Mamelouks de la rive droite venaient fourrager jusqu'à deux lieues de nous; nous nous mîmes en devoir de les repousser; nous partîmes avec quatre cents hommes, et nous avançâmes sur Philae par la route de terre à travers le désert: ce que cette route a de particulier, c'est qu'on voit qu'elle a été tracée, relevée en chaussée, et très pratiquée autrefois; cet espace était le seul en Égypte où un grand chemin fût d'une absolue nécessité; le Nil cessant d'être praticable à cause des cataractes, toutes les marchandises du commerce de l'Éthiopie qui venaient aborder à Philae, devaient être transportées par terre à Syène, où on les embarquait de nouveau. Tous les blocs que l'on rencontre sur cette route sont couverts d'hiéroglyphes, et semblaient être là pour entretenir les passagers. Je fis des dessins de plusieurs de ces rochers; un plus étrange présente la forme d'un siège que l'on a achevé de façonner en fabriquant dans le massif un escalier pour arriver à la foulée du fauteuil; le tout couvert d'hiéroglyphes, dont la plupart sont fort soignés; j'ai fait le dessin de ce bloc, et celui de l'inscription.

Une autre particularité de cette route, ce sont les ruines de lignes construites en briques de terre cuites au soleil, dont la base a quinze à vingt pieds d'épaisseur: ce retranchement longeait la vallée en bordant la route, et aboutissait à des rochers et à des forts à près de trois lieues de Syène. Quoique ces murailles fussent construites de matériaux peu précieux, elles ont été d'une dépense de fabrication qui atteste l'importance qu'on avait mise à la défense de ce point: seraient-ce les restes de la fameuse muraille élevée par une reine d'Égypte appelée Zuleikha, fille de Ziba, l'un des Pharaons et qui s'étendait de l'ancienne Syène jusqu'où est à présent El-Arych, et dont les Arabes appellent les fragments Haïf-êl-adjouz, ou la muraille de la vieille?

Nous trouvâmes les habitants de Philae revenus à leur habitation, mais bien décidés à ne point nous recevoir; nous attribuâmes encore cette mauvaise volonté à la peur que nous leur causions, et nous continuâmes notre route: au-delà de Philae le fleuve est absolument libre et navigable; après avoir dépassé un fort arabe et une mosquée du même temps, le rivage du Nil devient peu à peu impraticable; au lieu de cette profusion de monuments et d'inscriptions, nous ne vîmes plus qu'une nature pauvre, livrée à elle-même, et sur des rochers quelques habitations qui ressemblaient à des huttes de sauvages; nous entrâmes dans un désert coupant un angle du Nil pour raccourcir le chemin; et après avoir gravi et descendu pendant plusieurs heures des vallées aussi creuses que si nous eussions été dans une région sujette aux orages et aux torrents, nous débouchâmes sur le Nil par un ravin qui nous amena à Taudi, mauvais village sur le bord du fleuve; à notre approche les Mamelouks venaient d'abandonner ce village, laissant leurs plats, leurs marmites, et jusqu'à la soupe qu'ils avaient préparée, et qu'ils devaient manger sitôt le soleil couché; car c'était le mois du ramadan, espèce de carême, pendant lequel les Musulmans, les soldats même ne mangent point, tant que le soleil est sur l'horizon.


Les Goublis.

Nous envoyâmes un espion pendant la nuit; nous sûmes à la pointe du jour qu'à Démiet, quatre lieues plus haut que Taudi, les Mamelouks se trouvant encore trop près de nous, après avoir fait rafraîchir leurs chevaux, étaient repartis à minuit. Notre but de les éloigner étant rempli, nous reprîmes la route de Syène. J'avais déjà assez de l'Éthiopie, des Goublis, et de leurs femmes, dont l'extrême laideur ne peut être comparée qu'à l'atroce jalousie de leurs maris: j'en vis quelques-unes; comme j'inspirais aux maris moins de peur que les soldats, ils en mirent un certain nombre sous ma sauvegarde dans une cabane, devant la porte de laquelle je m'étais établi pour passer la nuit. Surprises par notre marche détournée, à la chute du jour, elles n'avaient pas eu le temps de fuir et de se cacher dans les rochers, ou de passer le fleuve à la nage: elles avaient absolument la farouche stupidité des sauvages. Un sol âpre, la fatigue, et une nourriture insuffisante altèrent sans doute en elles tous les charmes de la nature, et donnent même à leur jeunesse l'empreinte et la dégradation de la décrépitude. Il semble que les hommes soient d'une autre espèce, car leurs traits sont délicats, leur peau fine, leur physionomie animée et spirituelle, et leurs yeux et leurs dents admirables. Vifs et intelligents, ils mettent dans leur langage tant de clarté et de concision, qu'une phrase courte est toujours la réponse complète à la question qu'on leur a faite: leur caractère de vivacité est plus analogue au nôtre que celui des autres orientaux; ils entendent et servent vite, dérobent encore plus lestement, et sont d'une avidité pour l'argent, qui ne peut être justifiée que par leur excessive pauvreté, et comparée qu'à leur frugalité. C'est à toutes ces raisons que doit être attribuée leur maigreur, qui ne tient point à leur mauvaise santé, car leur couleur, quoique noire, est pleine de vie et de sang, mais leurs muscles ne sont que des tendons: je n'en ai pas vu un seul gras, pas même charnu.


Prise de l'Île de Philae.

Il fallait affamer le pays pour tenir l'ennemi éloigné; nous achetâmes le bétail, nous payâmes la récolte en herbes, les habitants nous aidèrent eux-mêmes à arracher ce qu'elle leur promettait de provision, et nous suivirent avec ce qu'ils avaient d'animaux. Emmenant ainsi toute la population, nous ne laissâmes derrière nous qu'un désert. En revenant, je fus de nouveau frappé de la somptuosité des édifices de Philae; je suis persuadé que c'est pour produire cet effet que les Égyptiens avaient porté à leur frontière cette splendeur de monuments. Philae était l'entrepôt d'un commerce d'échange entre l'Éthiopie et l'Égypte; et voulant donner aux Éthiopiens une grande idée de leurs moyens et de leur magnificence, les Égyptiens avaient élevé nombre de somptueux édifices jusques aux confins de leur empire, à leur frontière naturelle, qui était Syène et les cataractes. Nous eûmes encore un pourparler avec les habitants de l'île; il fut plus explicatif: ils nous signifièrent que deux mois de suite nous viendrions tous les jours sans qu'il nous fût jamais permis d'arriver jusqu'à eux. Il fallut encore pour cette fois nous le tenir pour dit, car nous n'avions pas de moyens de rien changer à leur décision: mais comme il eût été d'un mauvais exemple qu'une poignée de paysans pût être insolente à quatre pas de nos établissements, on remit au lendemain à leur faire des observations qui pussent changer quelque chose à leur détermination. On y retourna effectivement avec deux cents hommes; ils ne les virent pas plutôt qu'ils se mirent en état de guerre: elle fut déclarée à la manière des sauvages, avec des cris répétés par les femmes. Les habitants de l'île voisine accoururent avec des armes qu'ils faisaient briller comme des lutteurs; il y en avait de tout nus, tenant d'une main un grand sabre, de l'autre un bouclier, d'autres avec des fusils de rempart à mèches et de longues piques; en un moment tout le rocher de l'est fut couvert de groupes d'ennemis. Nous leur criâmes encore que nous n'étions pas venus pour leur faire du mal, que nous ne leur demandions qu'à entrer amicalement dans l'île: ils répondirent qu'ils ne nous en donneraient jamais les moyens, que leurs barques ne viendraient point nous chercher, et qu'enfin, ils n'étaient pas des Mamelouks pour reculer devant nous: cette fanfaronnade fut couverte des cris d'unanimité qui retentirent de toutes parts: ils voulaient batailler; ils s'étaient défendus contre les Mamelouks; ils avaient battu leurs voisins; ils voulaient avoir la gloire de nous résister, et même de nous braver. Aussitôt l'ordre fut donné à nos sapeurs d'abattre les toits des huttes de terre ferme qui pouvaient nous fournir du bois pour faire un radeau: cet acte fut la déclaration de guerre; ils tirèrent sur nous; postés et cachés dans les fentes des rochers, ils nous couvraient de balles, fort bien ajustées. Dans ce moment arriva une pièce de canon dont la seule vue porta leur rage au dernier degré; dès lors il n'y eut plus de communication entre la grande île et l'île de Philae; ceux de la grande emmenèrent leurs troupeaux, leur firent passer le bras du fleuve, et allèrent les perdre dans le désert.

On s'aperçut que le bois de palmier était trop lourd et prenait l'eau, il fallut remettre au lendemain la descente: la troupe resta; on fit venir tout ce qu'il fallait pour la fabrication d'un radeau de grandeur à porter quarante soldats. Ce travail occupa tout le lendemain; ce retard augmenta l'insolence de ces malheureux, qui osèrent proposer au général de payer cent piastres pour passer seul et désarmé dans l'île: mais la scène changea quand tout à coup ils virent la grande île inondée de nos volontaires dont la descente avait été protégée par du canon à mitraille; la terreur succéda, comme de coutume, à l'insuffisante audace; hommes, femmes, enfants, tout se jeta dans le fleuve pour se sauver à la nage; conservant le caractère de la férocité, on vit des mères noyer les enfants qu'elles ne pouvaient emporter, et mutiler les filles pour les soustraire aux violences des vainqueurs. Lorsque j'entrai le lendemain dans l'île, je trouvai une petite fille de sept à huit ans, à laquelle une couture faite avec autant de brutalité que de cruauté avait ôté tous les moyens de satisfaire au plus pressant besoin, et lui causait des convulsions horribles: ce ne fut qu'avec une contre opération et un bain que je sauvai la vie à cette malheureuse petite créature qui était tout à fait jolie. D'autres, d'un âge plus avancé, se montrèrent moins austères, et se choisirent elles-mêmes des vainqueurs. Enfin cette colonie insulaire se trouva en quelques instants dispersée, ayant fait, relativement à ses moyens, une perte immense et irréparable.

Ils avaient pillé les barques que les Mamelouks n'avaient pu faire remonter, et avaient fait des magasins de ce butin, qui, par comparaison avec leurs voisins, les rendaient d'une richesse sans exemple, et pouvaient assurer leur aisance et leur repos pour nombre d'années; en quelques heures ils se trouvèrent privés du présent et de l'avenir, ils passèrent de l'aisance au besoin, et furent obligés d'aller demander asile à ceux chez lesquels ils avaient porté la guerre quelques jours auparavant. L'évacuation des magasins situés dans la grande île occupa les soldats tout le reste du jour; et j'employai ce temps à faire les dessins des rochers et des antiquités qui s'y trouvent.


Description des Ruines de Philae.

Ces ruines consistent en un petit sanctuaire, précédé d'un portique de quatre colonnes, avec des chapiteaux très élégants, auquel on avait ajouté postérieurement un autre portique qui tenait sans doute à la circonvallation du temple. La partie la plus ancienne, travaillée avec plus de soin, était beaucoup plus décorée; l'usage qu'en a fait la catholicité en a dénaturé le caractère, en ajoutant des arcs aux formés carrées des portes. Dans le sanctuaire, tout auprès des figures d'Isis et d'Osiris, on voit encore l'impression miraculeuse des pieds de St. Antoine ou de St. Paul, hermite.

Le lendemain fut le plus beau jour de mon voyage: j'étais possesseur de sept à huit monuments dans l'espace de trois cents toises, et surtout je n'avais point à mes côtés de ces curieux impatients qui croient toujours avoir assez vu, et qui vous pressent sans relâche d'aller voir autre chose; point de tambours battant le rassemblement ou le départ, point d'Arabes, point de paysans; seul enfin, et jouissant à mon aise, je me mis à faire la carte de l'île et le plan des édifices dont elle est couverte.

J'étais à mon sixième voyage à Philae; j'avais employé les cinq premiers à faire les vues du dehors et des environs.

Cette fois-ci, qui était la première où je touchais au sol de l'île, je commençai d'abord par parcourir tout son intérieur, pour prendre connaissance de ses divers monuments, et m'en former, une idée générale, une espèce de carte topographique, contenant l'île, le cours du fleuve, et les particularités adjacentes. Je pus me convaincre que ce groupe de monuments avait été construit à des époques différentes, par diverses nations, et avait appartenu à divers cultes, enfin que la réunion de ces édifices, dont chacun était régulier, offrait un ensemble irrégulier aussi magnifique que pittoresque. Je distinguai huit sanctuaires au temple particulier, plus ou moins grands; bâtis à différentes époques, on avait respecté les uns dans la construction des autres, ce qui avait nui à la régularité de l'ensemble. Une partie des augmentations n'avait été faite que pour raccorder ce qui avait été construit antérieurement, sauvant le plus adroitement possible les fausses équerres et les irrégularités générales. Cette espèce de confusion des lignes architecturales, qui paraissent des erreurs dans le plan, produit dans l'élévation des effets pittoresques que ne peut avoir la rectitude géométral, multiplie les objets, forme des groupes, et offre à l'oeil plus de richesse que la froide symétrie. Je pus me convaincre là de ce que j'avais déjà remarqué à Tintyra et à Thèbes, que le système de construction était d'élever des masses, dans lesquelles on travaillait pendant des siècles aux détails de la décoration, à commencer par les lignes architecturales, passant ensuite à la sculpture des figures hiéroglyphiques, et enfin aux stucs et à la peinture. Toutes ces différentes époques dans les travaux sont très sensibles ici, où il n'y a de fini que ce qui est de la plus haute antiquité; une partie des constructions qui servaient à rattacher les divers monuments n'avait été ni ragréée, ni sculptée, ni même achevée de bâtir; le grand et magnifique monument carré long est de ce nombre: il serait difficile d'assigner un usage à cet édifice, si les détails des ornements représentant des offrandes n'indiquaient qu'il devait encore être un temple. Il n'a cependant ni la forme d'un portique ni celle d'un sanctuaire; les colonnes qui composent son pourtour, et qui ne sont engagées que jusqu'à la moitié de leur hauteur, ne portent qu'un entablement et une corniche sans toit ni plate-forme; il n'était ouvert que par deux portes sans cimaises qui le traversaient dans sa longueur. Élevé sans doute à la dernière époque de la puissance Égyptienne, l'art s'y manifeste dans sa dernière pureté; les chapiteaux y sont d'une beauté et d'une exécution admirables, les volutes et les feuilles, fouillées comme au beau temps de la Grèce, symétriquement diversifiés comme à Apollinopolis, c'est-à-dire, variés entre eux et semblables dans leurs correspondants, et tous assujettis à la même parallèle.

Je n'eus pas peu de peine à déblayer dans mon imagination ces longues galeries encombrées de ruines, à suivre les lignes des quais, à relever les sphinx et les obélisques, à rattacher les communications des rampes et des escaliers: attiré par les peintures, par les sculptures, j'étais assailli à la fois par tous les genres de curiosité, et, dans la crainte de faire partager mes erreurs à ceux auxquels je me proposais de rendre compte de mes sensations et de mes opérations, j'aurais désiré pouvoir tracer sur mon plan l'état des ruines et le mélange des décombres, et sur ce plan leur communiquer mes doutes et mes incertitudes, et les discuter avec eux. Que pouvait signifier ce grand nombre de sanctuaires si rapprochés et si distincts? étaient-ils consacrés à différentes divinités? étaient-ce des chapelles votives, ou des lieux de station pour les cérémonies du culte? Les sanctuaires les plus secrets contenaient encore de plus mystérieux sanctuaires, des temples monolithes, qui étaient des tabernacles qui contenaient ce qu'il y avait de plus précieux, ce qu'il avait de plus sacré, et peut-être même l'oiseau sacré qui représentait le dieu du temple, l'épervier, par exemple, qui était l'emblème du soleil, auquel précisément ce temple était consacré. Sous le même portique étaient peints dans les plafonds des tableaux astronomiques, des théories des éléments, et sur les murs, des cérémonies religieuses, des images des prêtres et des dieux; à côté des portes, les portraits gigantesque de quelques souverains, ou des figures emblématiques de la force et de la puissance menaçant un groupe de personnages suppliants, qu'elles tiennent d'une main par leurs cheveux rassemblés. Sont-ce des sujets rebelles? sont-ce des ennemis vaincus? je pencherais pour cette dernière opinion, parce que les figures représentant des Égyptiens n'ont jamais de longs cheveux.

Outre cette grande enceinte, où ce nombre de temples était rattaché et groupé par les logements des prêtres, il y avait deux temples isolés; le grand, dont j'ai déjà parlé, et un second, le plus joli que l'on puisse imaginer, d'une conservation parfaite, et d'une dimension si petite, qu'il donne envie de l'emporter. Je trouvai dedans les restes d'un ménage, qui me sembla être celui de Joseph et Marie, et me fit venir en pensée le tableau d'une fuite en Égypte du style le plus vrai et le plus intéressant. Si jamais on voulait transporter un temple d'Afrique en Europe, il faudrait choisir celui-ci, outre qu'il en offre toutes les possibilités par la petitesse de sa dimension, il donnerait un témoignage palpable de la noble simplicité de l'architecture Égyptienne, et deviendrait un exemple frappant que le caractère et non l'étendue fait la majesté d'un édifice.

Outre les monuments Égyptiens, on trouve au sud-est de l'île des ruines Grecques ou Romaines, qui m'ont paru être les restes d'un petit port, et d'une douane, dont le mur de la façade est décoré de pilastres et d'arcades d'ordre dorique; quelques arrachements de colonnes formaient devant une galerie ouverte, une espèce de portique: entre ces ruines et les monuments Égyptiens, on peut remarquer le soubassement d'une église Catholique, construite de fragments antiques, mêlés de croix et d'ornements Grecs du bas temps; car l'humble catholicité paraît n'avoir jamais été assez opulente dans ces contrées pour séparer tout à fait son culte du faste des temples idolâtres. Après avoir établi ses saints à travers les divinités Égyptiennes, elle a peint souvent S. Jean ou S. Paul à côté de la déesse Isis, et déguisé Osiris en S. Athanase; lorsqu'elle a quitté les temples, elle les a dégradés emportant les pierres toutes façonnées pour en bâtir ses églises.

Que d'objets à questionner! et le temps s'écoulait; j'aurais voulu retenir le soleil: j'avais employé bien des heures à observer, je me mis à dessiner, à mesurer: je voyais se terminer l'enlèvement des magasins, je ne pouvais plus espérer de revenir à Philae: ce n'étaient pas ici mes bonnes gens de l'Éléphantine, et les troupes avaient été déjà trop fatiguées du siège de cette petite île. Je la quittai les yeux fatigués de tant d'objets, et l'âme remplie des souvenirs qui y étaient attachés; j'en partis a la nuit fermée, chargé de mon butin, et de ma petite fille, que je remis au cheikh d'Éléphantine, qui la rendit à ses parents.

On avait eu le projet de mettre Syene en état de défense: l'ingénieur Garbé avait choisi pour élever un fort une plate forme sur une éminence, au sud de la ville, qui en commandait toutes les approches, et d'où on découvrait tout le pays d'alentour. Il nous manquait pelles, pioches, marteaux et truelles; on forgea tout: nous n'avions pas de bois pour faire des briques; on rassembla toutes celles des vieilles fabriques Arabes. Semblable aux cohortes Romaines qui avaient déjà habité le même lieu, la brave vingt-et-unième ne connut point de difficultés, ou les surmonta toutes. Chaque individu était taxé à deux voyages par jour pour le transport des matériaux; beaucoup avaient peine à se porter eux-mêmes, et personne ne se dispensa d'un seul voyage: les bastions furent tracés, et les travaux conduits avec une telle célérité, qu'en peu de jours l'on vit la forteresse sortir de ses fondements; en même temps l'on bastionna et crénela une fabrique Romaine, bien bâtie et assez bien conservée, qui avait été un bain, et qui, par sa situation, avait le double avantage de protéger le cours du fleuve.

Le terme de la marche des Français en Égypte fut inscrit sur un rocher de granit au-delà des cataractes. Je profitai de l'occasion d'une reconnaissance qui était portée dans le désert de la rive gauche, pour aller chercher les carrières dont parle Pococke, et un ancien couvent de cénobites; après une heure de marche nous découvrîmes ce monument dans une petite vallée, entourée de roches décrépites, et des sables que produit leur décomposition. Le détachement, en poursuivant sa route, me laissa à mes recherches dans ce lieu.

À peine le détachement fut-il parti que je fus épouvanté de mon isolement. Perdu dans de longs corridors, le bruit prolongé que faisaient mes pas sous leurs tristes voûtes était peut-être le seul qui depuis plusieurs siècles en eût troublé le silence. Les cellules des moines ressemblaient aux cases des animaux d'une ménagerie; un carré de sept pieds n'était éclairé que par une lucarne à six de hauteur: ce raffinement d'austérité ne dérobait cependant aux reclus que la vue d'une vaste étendue du ciel, d'un aussi vaste horizon de sable, d'une immense lumière aussi triste et plus atténuante que la nuit, et qui les eût pénétrés peut-être encore davantage du sentiment affligeant de leur solitude: dans ce cachot une couche de brique, un enfoncement servant d'armoire étaient tout ce que l'art avait ajouté au lissé des quatre murailles: un tour placé à côté de la porte prouve encore que c'était isolément que ces solitaires prenaient leur austère repas. Quelques sentences tronquées, écrites sur les murs, attestent seules que des humains habitaient ces repaires: je crus voir dans ces inscriptions leurs derniers sentiments, une dernière communication avec les êtres qui devaient leur survivre, espoir dont le temps, qui efface tout, les a encore frustrés. Je me les peignais expirants et voulant dire quelques mots qu'ils n'avaient pas eu la force d'articuler. Oppressé du sentiment que m'inspirait cette suite de mélancoliques objets, je courus chercher l'espace dans la cour: entourée de hautes murailles crénelées, de chemins couverts, et d'embrasures de canons, tout y annonçait que les orages de la guerre avaient, dans ce lieu funeste, succédé à l'horreur du silence; que cet édifice, enlevé aux cénobites qui l'avaient construit avec tant de zèle et de constance, avait à diverses époques servi de retraite à des partis vaincus, ou de poste avancé à des partis vainqueurs. Les différents caractères de sa construction peuvent encore servir d'époques à l'histoire de ce monument: commencé dans les premiers siècles de la catholicité, tout ce qui a été construit par elle conserve encore de la grandeur et de la magnificence; ce que la guerre y a ajouté à été fait à la hâte, et se trouve plus ruiné que les premières constructions. Dans la cour une petite église bâtie en briques non cuites atteste encore qu'un plus petit nombre de solitaires sont revenus dans un temps postérieur en reprendre possession; enfin une dévastation plus récente laisse penser qu'il n'y a que quelques siècles que ce lieu a été rendu tout à fait à l'abandon et au silence auxquels la nature l'avait condamné.

Le détachement qui m'y avait laissé vint me reprendre; et il me sembla en m'en allant sortir d'un tombeau. J'avais fait le dessin de ce triste lieu en attendant le détachement. À l'égard des carrières que je trouvai près de là, ce ne sont point celles où se taillaient les obélisques; les obélisques sont toujours de granit; les roches de granit sont éloignées de ce lieu-ci, et ces roches sont de grès; ce qui en reste de curieux ce sont les fragments de routes inclinées, sur lesquelles on faisait glisser les masses, qui étaient ainsi conduites au fleuve pour y être embarquées et servir à la fabrication des différents édifices.

Nous apprîmes que les Mamelouks, qui avaient fui devant nous à Démiet avaient pris le désert de droite, et étaient descendus pour aller rejoindre Assan-bey; que Mourat, après de vives discussions, avait rassemblé tout ce que le pays supérieur pouvait lui fournir de vivres, et qu'il rétrogradait par le désert de gauche, ne laissant derrière lui que le vieux Soliman, qui tenait Bribe avec quatre-vingts Mamelouks. N'ayant plus rien à faire à Syene, nous en partîmes le 25 Février: j'y serais resté volontiers encore deux semaines; mais j'aurais redouté d'y voir arriver les vents brûlants du printemps: j'en avais déjà éprouvé douloureusement la secousse; trois jours de vent d'est en Janvier avaient enflammé l'atmosphère comme elle l'est dans notre canicule; ensuite avait succédé un vent de nord si froid, qu'en quatre heures il m'avait donné la fièvre. Espérant me reposer, je me mis sur les barques; elles devaient marcher à la même hauteur que les troupes qui reprenaient la route que j'avais déjà faite; et j'espérai par celle du fleuve voir Ombos, et les carrières de Gebel Silsilis, que j'avais laissées à gauche en montant.

À peine embarqué, j'éprouvai tous les inconvénients de cette manière de voyager; le vent, l'impossibilité de faire manoeuvrer les gens du pays, les cris vains de nos Provençaux, tout se réunissait pour notre supplice. Embarqués le 25, nous n'arrivâmes que le 27 à Com Ombos, au moment où le vent devenait favorable pour passer outre: on était trop pressé d'en profiter pour que j'osasse proposer de mettre une heure à terre; je n'eus que le temps d'observer un instant, et de faire bien vite une esquisse du site et de la position avantageuse des monuments. L'antique Ombos, où était révéré le crocodile, s'appelle encore Com Ombos (montagne d'Ombos); elle est effectivement posée sur une éminence qui domine le pays, et s'avance jusque sur le bord du fleuve. Si tous les fragments qu'on y voit encore appartenaient, comme il paraît, à un seul édifice, il était immense. Au centre, est un grand portique en colonnes à chapiteaux évasés, de la plus grande proportion: à la partie sud, une porte est conservée dans son entier; elle tenait à un mur de circonvallation qui est détruit: à l'ouest et sur le bord du Nil, s'élevait un môle énorme, ruiné à présent dans sa partie supérieure; les débordements du fleuve en ont déchaussé des fondations de quarante pieds de profondeur, elles étaient construites avec la même solidité et la même magnificence que ce qui servait de décoration. Au nord, dans la même direction, on voit les restes d'un temple ou galerie, de proportion plus petite, avec des colonnes à chapiteaux à tête. Dans l'espace entre ces deux derniers édifices était un parapet en pierres de taille, qui laissait voir le grand temple au milieu, et devait produire un effet aussi théâtral que magnifique. Il est bien prouvé que les Égyptiens tentaient plus au grandiose, même à l'effet pittoresque, qu'à la régularité symétrique; ils la remplaçaient par de belles masses, par de la richesse, par de grands partis, et par des effets imposants. Avaient-ils tort? c'est une grande question. Quoi qu'il en soit, et quel que fût le reste de ce qui composait la ville antique d'Ombos, elle ne pouvait offrir qu'un aspect très majestueux, puisque dans l'état de dégradation où elle est, et malgré les méchantes huttes dont ces monuments sont encombrés, ses formes offrent encore le tableau de ruine le plus magique qu'il fût possible d'imaginer.

Le lendemain je fus plus heureux; nous engravâmes vis-à-vis les grandes carrières de grès, taillées dans les montagnes qui aboutissent au Nil des deux côté de ce fleuve; ce lieu est appelé Gebel Silsilis, il est situé entre Etfu et Ombos: le grès de ces carrières, étant d'un grain égal et d'une masse entière; on pouvait y couper les quartiers de la grandeur dont on avait besoin qu'ils fussent; c'est sans doute à la beauté et à l'égalité de cette matière que l'on doit la grandeur et la conservation des monuments qui font après tant de siècles l'objet de notre admiration. Aux immenses excavations et à la quantité de débris que l'on voit encore dans ces carrières on peut juger que les travaux en ont été suivis pendant des milliers d'années, et qu'elles ont pu fournir les matériaux employés à la plus grande partie des monuments de l'Égypte: l'éloignement ne devait effectivement apporter aucun obstacle à l'exploitation de ces carrières, puisque le Nil dans ses accroissements venait tout naturellement soulever et conduire à leur destination les batardeaux chargés dans l'autre saison des masses à transporter.

La manie monumentale des Égyptiens se manifeste de toutes parts dans ces carrières; après avoir fourni à l'érection des temples, elles étaient elles-mêmes consacrées par des monuments: les carrières mêmes étaient décorées par des temples. Sur la rive du Nil, on trouve des portiques avec des colonnes, des entablements, et des corniches couvertes d'hiéroglyphes taillés et pris dans la masse, et un grand nombre de tombeaux creusés aussi dans le rocher; ces tombeaux sont encore très curieux, quoique tous fouillés et méchamment défigurés.

Dans ce tombeau et dans nombre de plus petits qui sont auprès on trouve, dans de petites chambres particulières, de grandes figures assises; ces chambres sont ornées d'hiéroglyphes tracés sur la roche, et terminés en stuc, colorié, représentant toujours des offrandes de pains, de fruits, de liqueurs, de volailles, etc. Les plafonds, aussi en stuc sont ornés d'enroulements peints et d'un goût exquis; le sol est entaillé de plusieurs tombes de dimension juste, et de la même forme que les caisses des momies, et en même nombre que les figures sculptées: celles qui représentent des hommes ont de petites barbes carrées, avec des coiffures pendantes derrière les épaules; celles des femmes ont les mêmes coiffures, mais pendantes en avant sur leurs gorges nues.

Ces dernières ont d'ordinaire un bras passé sous celui de la figure qui est près d'elles, de l'autre elles tiennent une fleur de lotus, plante de l'Achéron, emblème de la mort. Les tombeaux où il n'y a qu'une figure sont apparemment ceux des hommes morts célibataires; ceux où il y en a trois, étaient peut-être des maris qui avaient eu deux femmes à la fois, ou l'une après l'autre; peut-être aussi lorsque deux frères mariés tous deux ne s'étaient fait préparer qu'un tombeau, se faisaient-ils représenter ensemble. L'ouverture toujours brisée de ces tombeaux ne m'a pas laissé observer comment ces monuments s'ouvraient ou se fermaient; ce que j'ai pu distinguer dans les parties restantes, c'est que les portes sont toutes décorées d'un chambranle, couvert d'hiéroglyphes, surmonté d'un couronnement à gorge formant une corniche, et d'un entablement sur lequel est toujours sculpté un globe ailé.

Sur le côté des portes j'ai rencontré plusieurs fois la figure d'une femme dans l'attitude de la douleur; c'était peut-être celle d'une veuve qui avait survécu à son époux: j'en ai dessiné une.

Le choix de ce site pour placer des tombeaux prouve que de tout temps, en Égypte, le silence du désert a été l'asile de la mort, puisqu'aujourd'hui encore, pour trouver un sol perpétuellement sec et conservateur, les Égyptiens portent leurs morts dans le désert, jusqu'à trois lieues de leur habitation, et vont cependant chaque semaine faire des prières sur leurs sépultures. À peine eus-je dessiné ce qui était le plus intéressant dans ces carrières que le vent nous rappela à bord.

En nous rapprochant d'Esné nous retrouvâmes des crocodiles: on n'en voit point à Syène, et ils reparaissent au-dessus des cataractes; il semble qu'ils affectent de préférence certains parages, et particulièrement depuis Tintyra jusqu'à Ombos, et que le lieu où ils sont le plus abondants, c'est près d'Hermontis. Nous en vîmes trois ici, dont un, beaucoup plus gros que les deux autres, avait au moins vingt-cinq pieds de long; ils étaient tous trois endormis: nous en approchâmes jusqu'à vingt pas; nous eûmes tout le temps de distinguer leur triste allure; ils ressemblaient à des canons sur leurs affûts. Je tirai sur le plus gros avec une charge et un fusil de munition; la balle frappa et glissa sur les écailles; il fit un saut de dix pieds de longueur, et se perdit dans le Nil.

À quatre lieues avant Esné je vis un quai revêtu, sur le bord du Nil; à cent toises de là, une porte pyramidale fort détruite, et six colonnes du portique et de la galerie d'un temple, qui doit être celui de Chnubis. Nous avions bon vent: demander une demi-heure eût été un crime de lèse service militaire; il fallut prendre en passant une petite vue pittoresque, que j'ai recommencée depuis d'une manière un peu moins incommode.

À une demi lieue plus bas, nous trouvâmes quatre autres crocodiles.

À la pointe du jour, nous arrivâmes à Esné. En abordant, nous entendîmes battre un rassemblement: j'avais déjà bien assez de la marine: je me sauvai plutôt que je ne descendis du bateau, et dix minutes après avoir mis pied à terre j'étais déjà à cheval tournant le dos à Apollinopolis et à Latopolis, auxquelles j'avais bien encore quelques questions à faire: mais tel était le sort de la guerre; et je devais me compter bien heureux que l'opiniâtre de Mourat-bey m'eût fait voir Syene. Il avait fallu pour cela que, sans autre plan qu'une constante obstination, il eût suivi chaque jour, l'impulsion du moment et de la circonstance.

La coalition des beys était déjà rompue; Soliman était resté à Déir; Assan, avec quarante Mamelouks, s'était séparé de Mourat à la hauteur d'Esné, et était remonté à Etfu; tous les cheikhs de gauche devaient se séparer plus bas: et Mourat, seul avec ses trois cent Mamelouks, devait descendre jusqu'au-delà de Siouth; mais rencontré à Souhama, au-dessous de Girgé, par le général Friand, qui avait détruit tous les rassemblements qu'il avait formés, il prit la route d'Élouah, l'une des Oasis, où il alla attendre ce que le sort ordonnerait de lui et de nous. Il y avait eu deux affaires entre les Mekkains et la division du général Friand, sur la rive gauche entre Thèbes et Kous; six cents de ces aventuriers y avaient péri: on attendait, disait-on, le shérif de la Mekke lui-même, qui, avec six mille des siens, devait se joindre aux huit à neuf cents qui restaient de la première croisade.

Le 4 Mars, au matin, nous arrivâmes à Hermontis; nous nous y arrêtâmes pour attendre des nouvelles des Mamelouks, des Mekkains, et du reste de notre armée, disséminée dans ce moment sur nombre de points.

Réduit au temple dont j'avais déjà fait la vue, j'allai de nouveau en questionner les hiéroglyphes, et dessiner tout ce qui me paraissait plus utile à présenter aux observations des curieux et des savants.

Je fus dans le cas de mieux observer l'emplacement de la ville antique, qui avait eu une circonvallation et possédé plusieurs temples. Mais toujours des temples! pas un édifice public, pas une maison qui eût eu assez de consistance pour résister au temps, pas un palais de roi! qu'était donc la nation? qu'étaient donc les souverains? Il me semble que la première était composée d'esclaves; les seconds, de pieux capitaines; et les prêtres, d'humbles et hypocrites despotes, cachant leur tyrannie à l'ombre d'un vain monarque, possédant toutes les sciences et les enveloppant de l'emblème et du mystère, pour mettre ainsi une barrière entre eux et le peuple. Le roi était servi par des prêtres, conseillé par des prêtres, nourri par eux; prêché par eux; chaque matin, après l'avoir habillé, ils lui lisaient les devoirs du souverain envers son peuple, envers sa religion; ils le menaient au temple; le reste du jour, comme le doge de Venise, il n'était jamais sans six conseillers, qui étaient encore six prêtres. Avec de telles précautions il ne pouvait peut-être pas y avoir de mauvais rois; mais qu'y gagnait le peuple, si les prêtres les remplaçaient? Les deux seuls souverains qui, selon l'histoire, aient osé secouer le joug, qui fermèrent les temples pendant trente ans, Chephrènes et Chéops, furent regardés et consignés dans les annales que les prêtres écrivaient, comme des princes rebelles et impies.

Le palais des cent chambres, le seul palais cité dans l'histoire de l'Égypte, fut l'ouvrage d'une nouvelle forme de gouvernement où les prêtres ne pouvaient avoir la même influence. Ces fameux canaux, dont l'histoire nous parle si fastueusement, n'ont conservé aucune magnificence, aucune digue, aucune écluse, aucun empellement: ce que j'ai rencontré d'épaulements et de quais sur le bord du Nil sont de petits ouvrages en comparaison de ces temples colossales et immortels dont les circonvallations occupaient une grande partie de l'emplacement des villes. Les Jésuites du Paraguay auraient peut-être pu nous donner le secret ou l'exemple du système de cette domination théocratique; et, dans ce cas, je ne verrais dans ce riche pays de l'Égypte qu'un gouvernement mystérieux et sombre, des rois faibles, un peuple triste et malheureux.

Le 6, nous nous mîmes en route pour aller à la rencontre d'Osman bey, que l'on disait devoir passer le Nil à Kéné. J'eus la douleur de traverser l'emplacement de Thèbes, et d'y éprouver encore plus de privations que la première fois: sans mesurer une colonne, sans dessiner une vue, sans approcher d'un seul monument, nous suivîmes les bords du Nil, également éloignés des temples de Médinet-a-Bou, du Memnonium, des temples de Kournou, que je laissais à ma gauche, des temples de Louxor et de Karnak, que je laissais à ma droite; des temples! encore des temples! toujours des temples! et pas un vestige de ces cent portes si vaines et si fameuses, point de murailles, point de quais ni de ponts, point de thermes, point de théâtres, pas un édifice d'utilité ou de commodité publique: j'observais avec soin, je cherchais même, et je ne voyais que des temples, des murailles couvertes d'emblèmes obscurs, d'hiéroglyphes qui attestaient l'ascendant des prêtres qui semblaient dominer encore sur toutes ces ruines, et dont l'empire obsédait encore mon imagination.

Quatre villages et autant de hameaux, au milieu de vastes champs, remplacent maintenant cette ville incompréhensible, comme quelques rejetons sauvages rappellent l'existence d'un arbre célèbre par la majesté de son ombre ou la douceur de ses fruits. Quittant à regret ce sol fameux, nous fîmes halte dans le faubourg de l'ouest, le quartier de la Nécropolis, où je retrouvai les habitants de Kournou, qui nous disputèrent encore une fois l'entrée des tombeaux, devenus leur asile; il eût fallu les tuer pour leur apprendre que nous ne voulions pas leur faire de mal, et nous n'avions pas le temps d'entamer la discussion: nous nous contentâmes de les bloquer pendant un petit repas que nous fîmes sur l'emplacement de leur retraite; je profitai de ce moment pour dessiner le désert et les dehors de ces habitacles de la mort. Vers le soir un de nos espions nous rapporta que les Mekkains, unis à Osman bey, nous attendaient retranchés à Benhoute, à trois lieues en avant de Kéné; qu'ils avaient du canon, et étaient résolus à faire la guerre et à tenter une bataille; ils ajoutèrent qu'ils avaient arrêté plusieurs de nos barques sur le Nil, et qu'après un combat opiniâtre, où beaucoup de paysans et de Mekkains avaient été tués, les Français avaient succombé sous le nombre et avaient été tous massacrés. Nous vînmes coucher sur les bords du fleuve: il fallait le traverser pour rencontrer l'ennemi; nous attendions nos barques qui suivaient. Nous vîmes, à n'en pouvoir douter, que nous étions observés de l'autre rive; à chaque instant des cavaliers armés arrivaient et repartaient: nous fîmes une marche rétrograde pour rencontrer notre convoi, que nous rejoignîmes bientôt; tout le reste de la journée fut employé à notre passage, que nous effectuâmes à él-Kamontéh. Le 8 Mars, nous nous mîmes en marche; à notre arrivée à Kous on nous confirma le récit de la veille.

Kous, placé à l'entrée de l'embouchure du désert qui conduit à Bérénice et à Cosséir, a encore quelque apparence du côté du sud; ses immenses plantations de melons, ses jardins, assez abondants, doivent la faire paraître délicieuse aux habitants des bords de la Mer Rouge, et aux voyageurs altérés qui viennent de traverser le désert; elle a succédé à Copthos par son commerce et par sa catholicité: car les Copthes en sont encore les plus nombreux habitants. Leur zèle vint nous donner tous les renseignements qu'ils avaient pu recueillir; ils nous accompagnèrent de leurs personnes et de leurs voeux jusqu'aux confins de leur territoire. Je fus frappé de l'intérêt sincère du cheikh, qui, croyant que nous marchions à une mort assurée, nous donna les avis les plus circonstanciés, sans nous cacher aucun de nos dangers, nous prévint avec la plus parfaite intelligence sur tout ce qui pouvait nous les rendre moins funestes, nous suivit aussi loin qu'il put, et nous quitta les larmes aux yeux. Desaix avait été huit jours à Kous; il avait beaucoup vu le cheikh; et ce tendre intérêt que l'on nous témoignait était un résultat bien naturel de l'idée avantageuse qu'il avait donnée de son caractère loyal et communicatif, de cette équité douce et constante qui lui valut dans la suite le surnom de juste, le plus beau titre qu'ait jamais obtenu un vainqueur, un étranger arrivé dans un pays pour y porter la guerre.

Nous ne concevions rien à ces barques, à ce combat; nous étions bien éloignés de deviner l'importance du rapport qu'on nous avait fait: nous n'étions plus qu'à quatre lieues de l'ennemi; une heure après avoir dépassé Kous nous vîmes à notre droite, au pied du désert, les ruines de Copthos, fameuse dans le quatrième siècle par son commerce d'orient; on ne reconnaît son ancienne splendeur qu'à la hauteur de la montagne de décombres dont elle est entourée, et qui indique encore combien était grand l'emplacement qu'elle occupait. La ville antique est à présent aussi sèche et aussi déshabitée que le désert sur le bord duquel elle est située.

À peine avions-nous dépassé Copthos qu'on vint nous dire que l'ennemi était en marche: nous fîmes halte, et après un léger repas nous nous remîmes en mouvement pour joindre l'ennemi. Nous aperçûmes bientôt ses drapeaux; leur développement occupait une ligne de plus d'une lieue: nous continuâmes à marcher dans l'ordre que nous avions pris, c'est-à-dire, en bataillon carré, flanqué d'une seule pièce de canon de trois, et quinze hommes de cavalerie; nous avions l'air d'un point qui va toucher une ligne: nous entendîmes bientôt des cris, et nous nous rencontrâmes à un village que l'extrémité de leur développement était venue occuper; on détacha des tirailleurs qui au même instant se trouvèrent mêlés corps à corps avec eux: malgré quelques décharges efficaces de notre pièce, ils ne reculaient point; leur valeur et leur dévouement suppléaient chez eux à la pénurie des armes.

Après que cet avant poste eut été détruit plutôt que repoussé, on trouva plus de résistance dans les villages, où les murailles et quelques armes à feu leur donnaient quelque égalité dans le combat; nous les repoussâmes cependant jusque sous un autre village à un quart de lieue plus loin: à cet instant, les Mamelouks commentèrent à parader, et à paraître vouloir charger notre droite pour faire diversion à l'avantage que nous prenions sur leur coalisé; nous marchâmes droit à eux, sans cesser ni même affaiblir le combat que les chasseurs livraient aux Mekkains; notre marche fière et quelques coups de canon nous délivrèrent du voisinage des Mamelouks, qui n'y allaient pas d'aussi bonne foi que les Mekkains, et voulaient seulement essayer si le nombre de ces derniers et leur bravoure détacheraient assez de soldats du grand carré pour qu'il pût être attaqué avec avantage. Après avoir délogé l'infanterie du second village, nous nous trouvâmes dans une petite plaine qui précédait Benhoute, où nous savions qu'était retranché le grand corps ennemi, et où s'étaient encore réunis tous ceux que nous avions déjà battus. Nous nous attendions bien à un combat sanglant; mais non à être canonnés par une batterie en ordre, qui nous envoyait tout à la fois et mitraille et boulets, qui arrivaient à notre carré et même le dépassaient. La mort planait autour de moi; je la voyais à tout moment; dans l'espace de dix minutes que nous fûmes arrêtés, trois personnes furent tuées pendant que je leur parlais: je n'osais plus adresser la parole à personne; le dernier fut atteint par un boulet que nous voyions tous deux arriver labourant le sol et paraissant au terme de son mouvement; il leva le pied pour le laisser passer, un dernier ressaut du boulet l'atteignit au talon et lui déchira tous les muscles de la jambe; blessure dont mourut le lendemain ce jeune officier, parce que nous manquions d'outils pour faire les amputations.

Nous crûmes que, selon l'usage du pays, leurs pièces sans affût n'avaient qu'une direction; mais nous ne fûmes pas peu surpris de voir leurs coups suivre nos mouvements, et nous obliger de hâter le pas pour aller occuper la tête du village, et y maintenir le combat, tandis que les carabiniers et les chasseurs étaient allés tourner leur batterie et l'enlever à la baïonnette. Au moment où l'on battait la charge, les Mamelouks se précipitèrent sur nos carabiniers, qui les reçurent avec un feu de mousqueterie qui leur fit tourner bride; puis, tombant sur la batterie, ils firent un massacre général de ceux qui la servaient: les pièces se trouvèrent Françaises, et on reconnut que c'étaient celles de l'Italie, barque amirale de notre flottille. Nous espérions qu'après cette prise importante le combat allait finir par la dispersion ou la fuite de l'armée des Mekkains; une partie tint cependant encore assez longtemps dans un petit bois de palmiers, tandis que l'autre, et la plus considérable, faisait une espèce de retraite, que nous ne pouvions troubler, parce que, toutes les fois que nous dépassions les lieux couverts pour faire un mouvement rapide, les Mamelouks, que nous avions toujours en flanc, pouvaient nous attaquer et nous culbuter; il fallait donc marcher en ordre de bataille et toujours formés pour les recevoir. Il y avait déjà six heures que nous combattions sans relâche un ennemi inexpérimenté, mais brave, fanatique, et en nombre décuple, qui attaquait avec fureur et résistait avec obstination: il ne se repliait qu'en masse; il fallait tuer tout ce qui avait avancé en détachements. Harassés, haletants de chaleur, nous nous arrêtâmes un instant pour prendre haleine: nous manquions absolument d'eau, et jamais nous n'en avions eu autant de besoin. Je me rappelle qu'au fort de l'action je trouvai une cruche à l'angle d'une muraille, et que, n'ayant pas le temps de boire, tout en marchant je m'en versai l'eau dans le sein pour étancher l'ardeur dont j'étais dévoré.

Tant que l'ennemi eut ses batteries il se repliait avec confiance, parce qu'il se rabattait sur des forces nouvelles: nous dûmes même penser que son dessein avait été de nous attirer sur elles, mais qu'après les avoir perdues, le petit bois où il s'était retiré devenant son dernier point de défense, il tenterait le sort d'un dernier combat, se jetterait à l'eau, passerait le Nil, ou se joindrait aux Mamelouks, et disparaîtrait avec eux; ce qu'il nous était impossible d'empêcher: mais, en approchant de ce bois, nous aperçûmes qu'il contenait un gros village avec une maison de Mamelouks, fortifiée, crénelée, bastionnée, et d'une approche d'autant plus difficile que l'ennemi était fourni de toutes sortes d'armes et de munitions, que nous reconnûmes être des nôtres, tant par la portée des fusils que par les balles qu'il nous envoyait. Il y avait déjà plus de deux heures que nous attaquions cette maison de tous côtés, sans en trouver un qui ne fût meurtrier; nous avions perdu soixante hommes et nous en avions eu autant de blessés: la nuit venue, on mit le feu aux maisons adjacentes, on s'empara d'une mosquée, on sépara l'ennemi du Nil, et on travailla à rétablir les pièces reprises. De leur côté les assiégés s'occupaient à augmenter le nombre de leurs créneaux, à faire des batteries basses, et à pointer des canons qu'ils n'avaient point encore employés. Des paysans, qui s'échappèrent du feu des assiégeants et de celui des assiégés, vinrent nous dire que le lendemain du jour du départ du général Desaix pour aller poursuivre Mourat, les Mekkains, nouvellement descendus du désert, étaient venus attaquer l'Italie et la flottille qu'elle commandait; qu'après un combat de vingt-quatre heures, ceux qui la montaient engravèrent, et, craignant l'abordage, avaient brûlé la grande barque et monté sur les petites; mais qu'un grand vent ayant constamment contrarié leur manoeuvre, fatigués par le nombre et l'acharnement des assaillants, ces malheureux avaient tous été tués; que depuis ce temps les Mekkains n'avaient pensé qu'à rassembler tout ce que cette défaite leur fournissait de moyens d'attaque et de défense; qu'ils avaient échoué un de nos bâtiments, afin de forcer tout ce qui naviguerait sur le fleuve à passer sous leur batterie, et s'étaient ainsi rendus maîtres du Nil; que, malgré tout ce qu'ils avaient perdu de monde, ils étaient encore très nombreux et très déterminés.

À la pointe du jour, nous commençâmes à battre la maison en brèche: construite en briques non cuites, chaque boulet ne faisait point de progrès à cause des cours qui séparaient le corps de logis de la circonvallation. À neuf heures du matin, les Mamelouks s'avancèrent avec des chameaux comme pour porter des secours à la place; on marcha sur eux, et ils se retirèrent sans une véritable résistance: le général Belliard, voyant que les moyens conservatifs usaient et les hommes et le temps, ordonna un assaut, qui fut donné et reçu avec une valeur inouïe; on ouvrit sous le feu de l'ennemi la première circonvallation, et, à travers les fusillades et la sortie des assiégés, on introduisit des combustibles qui commencèrent à rendre leur retraite douloureuse: un de leurs magasins sauta; dès lors le feu les atteignent de toutes parts; ils manquaient d'eau, ils éteignaient le feu avec les pieds, avec les mains, ils l'étouffaient avec leurs corps. Noirs et nus, on les voyait courir à travers les flammes; c'était l'image des diables dans l'enfer: je ne les regardais point sans un sentiment d'horreur et d'admiration. Il y avait des moments de silence dans lesquels une voix se faisait entendre; on lui répondent par des hymnes sacrés, par des cris de combat; ils se jetaient ensuite sur nous de toutes parts malgré la certitude de la mort.

Vers la tombée du jour on donna un assaut; il fut long et terrible; deux fois on pénétra dans l'enceinte, deux fois on fut obligé d'en sortir: je n'étais pas tant effrayé de nos pertes que de la pensée qu'il faudrait recommencer de nouveaux efforts contre des ennemis toujours plus rassurés; je savais d'ailleurs que nous étions réduits à la dernière caisse de cartouches. Le capitaine Bulliot, officier d'une bravoure distingué, périt dans la dernière tentative: cet homme, connu par une insouciante imprudence, ému d'un sentiment de prédestination, me serra la main en m'entraînant avec lui, et me dit un adieu sinistre; l'instant d'après je le vis se traînant sur les mains, et cherchant à se dérober à la mort.

Quand la nuit fut venue on fit halte: il y avait deux jours que nous nous battions.

Au danger succédaient de tristes soins; nous entendions les cris de nos blessés, auxquels nous n'avions point de remèdes à donner, auxquels, faute d'instruments, on ne pouvait faire les plus urgentes opérations; nous avions perdu bien du monde, et nous avions encore bien des ennemis à vaincre: le besoin d'épargner de braves gens fit rétablir l'incendie à la place des assauts; on alluma des feux; à toutes les avenues on posa des postes; on se relayait pour prendre du repos; le carré reposa en bataille; le danger commandait l'exactitude du service: au milieu de la nuit, un âne, poursuivant une ânesse, entra au galop dans le quartier; chacun se trouva debout et à son poste avec un silence et un ordre aussi augustes que la cause en était ridicule.

Un malheureux évêque Copte, prisonnier dans le château, à la faveur des ténèbres se sauve avec quelques compagnons, et n'arrive jusqu'à nous qu'à travers le feu de nos postes, couvert de blessures et de contusions: après avoir pris quelque nourriture, il nous conta les détails des horreurs auxquelles il venait d'échapper. Les assiégés n'avaient plus d'eau depuis douze heures; leurs murailles hardaient; leurs langues épaissies les étouffaient; enfin leur situation était affreuse. Effectivement peu de moments après, une heure avant le jour, trente des assiégés les mieux armés, avec deux chameaux, forcèrent un de nos postes et passèrent. À la pointe du jour, on entra par les brèches de l'incendie, et l'on acheva d'assommer ceux qui, à moitié grillés, opposaient encore quelque résistance. On en amène un au général; il paraissait être un des chefs; il était tellement enflé, qu'en pliant pour s'asseoir, sa peau éclata de toute part: sa première phrase fut: Si c'est pour me tuer qu'on me conduit ici, qu'on se dépêche de terminer mes douleurs. Un esclave l'avait suivi; il regardait son maître avec une expression si profonde, qu'elle m'inspira de l'estime pour l'un et pour l'autre: les dangers qui l'environnaient ne pouvaient distraire un moment sa sensibilité; il n'existait que pour son maître; il regardait, il ne voyait que lui. Quels regards! quelle tendre et profonde mélancolie! qu'il devait être bon celui qui s'était fait chérir ainsi de son esclave! quelque affreux que fût son sort, je l'enviais: comme il était aimé! et moi, par un retour sur moi-même, je me disais: Pour satisfaire une orgueilleuse curiosité, me voilà à mille lieues de mon pays; j'accompagne des braves, et je cherche un ami; tandis que je m'afflige sur les vaincus, sur les vainqueurs, je vois frapper la mort autour, de moi; c'est toujours sa faux que je rencontre partout: hier j'étais avec des guerriers dont j'estimais la loyauté, dont j'admirais la bravoure brillante; aujourd'hui j'accompagne leur convoi; demain j'abandonnerai leurs restes sur une terre étrangère qui ne peut plus être que funeste pour moi: tout à l'heure un jeune homme brillant de santé et d'audace bravait l'ennemi qu'il allait combattre; je le vois attaquer une porte meurtrière, il tombe; aux expressions du courage succèdent les accents de la douleur; il appelle en vain; il se traîne, le feu le gagne, se communique aux cartouches dont il est chargé; il n'a déjà plus de forme, et cependant j'entends encore sa voix; et demain... demain son emploi consolera de sa perte le compagnon qui le remplacera. Ô homme, où puiserez-vous donc des vertus, si le métier le plus noble cache encore de si petites passions? Égoïste cruel, que le malheur ne corrige point, et qui devient atroce, parce que le danger ne permet plus de le cacher! c'est à là guerre qu'on peut vraiment le connaître et éprouver ses terribles effets. Mais tournons nos regards vers le beau côté du métier.

Le 9 au matin, le général Belliard eut le bonheur d'avoir à pardonner à ce qu'il avait fait de prisonniers, de pouvoir les renvoyer en leur faisant connaître notre générosité et la différence de nos coutumes. Plusieurs d'entre eux, émus de reconnaissance, les larmes aux yeux, demandaient à nous suivre: les Mamelouks parurent encore; nous marchâmes à eux: c'était une fausse attaque, pour donner à leurs chameaux le temps de faire de l'eau. Débarrassés du siège de la veille, nous les chassâmes jusqu'au désert: ce fut alors que nous vîmes toutes leurs forces rassemblées; elles consistaient en mille chevaux, autant de chameaux, et environ deux mille serviteurs à pied; le resté était composé des Mekkains, qu'ils avaient si perfidement engagés dans leur querelle, et si lâchement abandonnés. Nous crûmes d'abord qu'ils allaient s'enfoncer dans le désert; mais ils restèrent à mi-côte, mesurant leurs mouvements sur les nôtres, ayant en arrière des gens à cheval, qui les avertissaient par un coup de fusil, des haltes et des mouvements en avant que nous faisions. Nous sentîmes mieux que jamais combien il était inutile de les poursuivre quand ils ne voulaient pas se battre, et l'impossibilité de les surprendre dans un pays où il leur restait de chaque côté du fleuve une retraite toujours ouverte et toujours assurée, tant qu'ils conserveraient la supériorité de la cavalerie et qu'ils sauraient protéger leurs chameaux. Nous abandonnâmes donc une poursuite inutile, et retournâmes sagement à la garde de nos barques: le général Belliard passa le reste du jour à rassembler et faire charger ce qu'on avait repris d'artillerie, munitions et ustensiles de guerre.

C'est après l'accès que le malade sent ce que la fièvre lui a enlevé de forces. Tant que l'on avait tiré sur nous avec notre poudre et nos boulets, nous n'avions pas calculé ce qu'il fallait en dépenser pour épuiser ou reprendre celle qu'on nous avait enlevée; mais plus calmes, nous comptâmes cent cinquante hommes hors de combat, c'est à dire que nous avions joué à une loterie où chaque septième billet était un billet rouge, et qu'ayant, fait en munitions la dépense des deux côtés, il nous en restait à peine de quoi fournir à un combat; enfin que le convoi qui devait les remplacer était détruit avec tous ceux qui devaient le défendre; que nous étions à cent cinquante lieues du Caire où on ne nous croyait aucun besoin. J'avais admiré le courage tranquille du général Belliard pendant un combat de trois jours et deux nuits; je ne fus pas moins édifié de son intelligence administrative dans les heures qui suivirent cette action moins brillante que périlleuse: la moindre imprudence aurait mis le comble au malheur d'avoir perdu notre flotte; désastre que sa prudente intelligence n'avait pu réparer, mais dont au moins elle avait arrêté ce que les suites de cette perte auraient pu avoir de désastreux.

Pendant que l'on traitait du sort des habitants qui étaient restés à Benhouth, et de celui de ceux qui avaient fui, je ne fus pas peu surpris de trouver dans les postes que nous avions dans le village toutes les femmes établies avec une gaieté et une aisance qui me faisaient illusion; je ne pouvais pas me persuader qu'elles ne nous entendissent pas: elles avaient chacune fait librement leur choix, et en paraissaient très satisfaites: il y en avait de charmantes; il leur semblait si nouveau d'être nourries, servies et bien traitées par des vainqueurs, que je crois qu'elles auraient volontiers suivi l'armée. Appartenir est tellement leur destin, que ce ne fut que par le sentiment de l'obéissance qu'elles rentrèrent au pouvoir de leurs pères et de leurs maris; et, dans ces cas désastreux, elles ne sont point reçues avec cette jalousie scrupuleusement inexorable qui caractérise les Orientaux. C'est la guerre, disent-ils, nous n'avons pu les défendre; c'est la loi des vainqueurs qu'elles ont subie; elles n'en sont pas plus flétries que nous déshonorés des blessures qu'ils nous ont faites: elles rentrent dans le harem, et il n'est jamais question de tout ce qui s'est passé. Par des distinctions aussi délicates, la jalousie épurée ne devient-elle pas une passion noble dont on peut même s'enorgueillir? Nous apprîmes que le cheikh qui commandait ou plutôt exhortait les Mekkains s'était sauvé vers la fin de la dernière nuit; que pendant le siège il avait prié sans combattre; que de temps à autre il sortait de sa retraite, et disait aux siens: Je prie le ciel pour vous; c'est à vous de combattre pour lui. C'était après ces exhortations que nous avions entendu ces chants pieux, suivis de cris de guerre, de sorties, et de décharges générales.


Continuation de la Campagne de la Haute-Égypte.--Kéné.

Le 10, nous nous remîmes en marche sur Kéné pour aller savoir s'il y restait des Mekkains