Project Gutenberg's Histoire de la Nouvelle-France, by Marc Lescarbot
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Title: Histoire de la Nouvelle-France
(Version 1617)
Author: Marc Lescarbot
Release Date: August 8, 2007 [EBook #22268]
Language: French
Character set encoding: ISO-8859-1
*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA NOUVELLE-FRANCE ***
Produced by Rénald Lévesque
Contenant les navigations, découvertes, & habitations faites par les François és Indes Occidentales & Nouvelle-France, par commission de noz Roys Tres-Chrétiens, & les diverses fortunes d'iceux en l'execution de ces choses depuis cent ans jusques à hui.
En quoy est comprise l'histoire Morale, Naturele, & Geographique des provinces cy décrites: avec les Tables & Figures necessaires.
Par MARC LESCARBOT, Advocat en Parlement Témoin oculaire d'une partie des choses ici récitées.
Troisiesme Edition enrichie de plusieurs choses singulieres, outre la suite de l'Histoire.

A PARIS
Chez ADRIAN PERIER, ruë saint
Jacques, au Compas d'or
M. DC. XVII

IRE,
Il y a deux choses principales,
qui coutumierement excitent les
Roys à faire des conquétes, le zele
de la gloire de Dieu, & l'accroissement de la
leur propre. En ce double sujet noz Roys vos
preddecesseurs ont eté dés y a long temps invités
à étendre leur domination outre l'Ocean, & y
former à peu de frais des Empires nouveaux par
des voyes justes & legitimes. Ils y ont fait quelques
depenses en divers lieux & saisons. Mais
aprés avoir découvert le païs on s'est contenté
de cela, & le nom François est tombé à mépris,
non par faute d'hommes vertueux, qui pouvoient
le porter sur les ailes, des vents les plus
hautains: mais par les menées, artifices, &
pratiques des ennemis de vôtre Coronne, qui ont
sceu gouverner les esprits de ceux qu'ils ont
reconu pouvoir quelque chose à l'avancement d'un
tel affaire. Cependant l'Espagnol auparavant
foible, par nôtre nonchalance s'est rendu puissant
en l'Orient & en l'Occident, sans que nous
ayons eu cette honorable ambition non de le devancer,
mais de le seconder; non de le seconder,
mais de venger les injures par eux faites à noz
François, qui souz l'avoeu de noz Roys ont voulu
avoir part en l'heritage de ces terres nouvelles
& immenses que Dieu a presenté aux
hommes de deça depuis environ six-vints ans.
C'étoit chose digne du feu Roy de glorieuse
memoire vôtre pere, SIRE, de reparer ces choses:
mais ayant de hauts desseins pour le bien de
la republique Chrétienne, il avoit laissé à vos
jeunes ans ces exercices, & l'établissement d'un
Royaume nouveau au nouveau monde, tandis
que par-deça il travailleroit à réunir les diverses
religions, & mettre en bonne intelligence les
Princes Chrétiens entre eux fort partialisés. Or
la jalousie de ses ennemis lui ayant envié cette
gloire, & à nous un tel bien, on pourroit dire
Que le fardeau que vous avez pris de l'administration
des Royaumes qui vous sont écheuz
vous pese assez, sans rechercher des occupations
à plaisir & non necessaire. Mais, SIRE, je
trouve au contraire, que comme le grand Alexandre
commença préque à vôtre âge la conquéte
du premier Empire du monde; Ainsi, que les
entreprises extraordinaires sont bien-seantes à
vôtre Majesté, laquelle depuis six mois a donné
tant de preuves de sa prudence & de son courage,
que les cieux, en ont eté ravis, & la terre
tellement étonnée, qu'il n'y a celui d'entre les
hommes qui ne vous admire, ayme & redoute
aujourd'hui, & ne vous juge capable de
regir non ce que vous possedés, mais tout
l'univers. Cela étant, SIRE, & Dieu vous
ayant departi si abondamment ses graces, il les
faut reconoitre par quelque action digne d'un
Roy tres-Chrétien, qui est de faire des Chrétiens,
& amener à la bergerie de Jesus-Christ
les peuples d'outre mer qui ne sont encore à aucun
Prince assujétis, ou effacer de noz livres
& de la memoire des hommes ce nom de
NOUVELLE-FRANCE, duquel en vain nous
nous glorifions. Vous ne manquerez, SIRE,
de bons Capitaines sur les lieux s'il vous plait les
ayder & soutenir, & bailler les charges à ceux-là
seuls qui veulent habiter le païs. Mais, SIRE,
il faut vouloir & commander, & ne permettre
qu'on revoque ce qui aura eté une fois accordé,
comme on a fait ci-devant à la ruine d'une si belle
entreprise, que promettoit bien tot l'établissement
d'un nouveau Royaume aux terres de dela,
& seroit l'oeuvre aujourd'hui bien avancé, si
l'envie & l'avarice de certaines gens qui ne donneront
point un coup d'epée pour vôtre service,
ne l'eût empeché. Le feu sieur de Poutrincourt
Gentilhomme d'immortelle memoire bruloit d'un
immuable desir de Christianiser (ce qu'il avoit
bien commencé) les terres échuës à son lot: Et à
cela il a toujours eté traversé, comme aussi son fils
ainé, qui habite le païs il y a dix ans, n'ayans jamais
trouvé que bien peu de support en chose si
haute, si Chrétienne, & qui n'appartient qu'à des
Hercules Chrétiens. Les sieurs de Monts & de
Razilli font méme plainte à leur égard. Je laisse les
entreprises plus reculées de nôtre memoire és voyages
de Jacques Quartier, Villegagnon, & Laudonniere,
en Canada, au Bresil, & en la Floride.
Quoy donc, SIRE, l'Espagnol se vantera-il
que par-tout où le soleil luit depuis son reveil
jusques à son sommeil il a commandement; Et
vous premier Roy de la terre, fils ainé de l'Eglise,
ne pourrez pas dire le méme? Quoy? les anciens
Grecs & Romains en leur paganisme auront-ils
eu cette loüange d'avoir civilisé beaucoup de nations,
& chés elles envoyé des grandes colonies à
cet effect; Et nous nais en la conoissance du vray
Dieu, & sous une loy toute de charité, n'aurons
pas le zele, non de civiliser seulement, mais
d'amener au chemin de salut tant de peuples errans
capables de toutes choses bonnes, qui sont au-dela
de l'Ocean sans Dieu, sans loy, sans religion, vivans
en une pitoyable ignorance? Quoy, SIRE,
noz Roys voz grans ayeuls auront-ils epuisé la
France d'hommes & de tresors, & exposé leurs
vies à la mort pour conserver la religion aux
peuples d'Orientaux; Et nous n'aurons pas le méme zele
à rendre Chrétiens ceux de l'Occident, qui nous
donnent volontairement leurs terres, & nous
tendent les bras il y a cent ans passez? Pourrons-nous
trouver aucune excuse valable devant le throne
de Dieu quand ilz nous accuseront du peu de pitié
que nous aurons eu d'eux, & nous attribueront
le defaut de leur conversion? Si nous ne sçavions
l'état auquel ilz sont, nous serions hors de reproche.
Mais nous le voyons, nous le trouvons, nous
le sentons, & n'en avons aucun souci. Si quelques
gens nouveaux nous viennent d'Italie ou
d'Espagne avec un habit, ou un chant nouveau,
nous allons au-devant, nous les embrassons, nous
les admirons, nous les faisons en un moment regorger
de richesses. Je ne blame point cela, SIRE,
puis que les largesses des Roys n'ont autres bornes
que leur bon plaisir, & puis qu'en vôtre Royaume
chacun est maitre de son bien. Mais à la mienne
volonté que l'on fit autant d'état de l'oeuvre dont
je parle, oeuvre sans pareil, qui devance de bien
loin tut ce qui se peut imaginer de pieté entre les
exercice des hommes. Une seule confiscation, un
seul bon benefice, une seule somme de cent mille
écus comptée & nombrée (en plusieurs) depuis
la mort du sieur Roy vôtre pere, SIRE, à une
Compagnie qui n'en avoit que faire, pouvoit fournir
à cela, & vous faire commander puissamment
dedans la Zone torride, & dehors, à l'Occident.
Mais chacun veut tirer à soi, & tant s'en faut
qu'on vous remontre cela, qu'au contraire les
effects nous font croire que l'on tache partout tous
moyens d'enerver & faire perdre courage à ceux qui
s'employent à des actions si genereuses, sans se prendre
garde qu'aujourd'hui il y va de vôtre Etat en
ces affaires ici: Et si nous attendons encore un siecle
la France ne sera plus France, mais le proye de
l'étranger, qui nous sappe tous les jours, nous
debauche vos alliés, & se rend puissant à nôtre ruine
en un monde nouveau qui sera tout à lui. Et pour
nous eblouïr on demande des tresors tout appareillés
en ces terres là, comme si la voye n'étoit point
ouverte à votre Majesté pour y entrer d'un Tropique
à l'autre quand il lui plaira: Comme si la
gloire & force des Roys consistoit en autre chose
qu'en la multitude des hommes: Et comme si vôtre
antique France n'avoit pas de beaux tresors en
ses blez, vins, bestiaux, toiles, laines, pastel, &
autres denrées qui lui sont propres: Qui sont aussi les
tresors à esperer de vôtre NOUVELLE-FRANCE
plus voisine de nus, laquelle dés si
long temps telle qu'elle est, sustente de ses poissons
toute l'Europe tant par mer que par terre, & lui
communique ses pelleteries, d'où noz Terre-neuviers
& Marchans tirent de bons profits.
SIRE, s'il y a Roy au monde qui puisse & doive dominer sur la mer, & sur la terre, c'est vous qui avés des peuples innumerables dont une partie languissent faute d'occupation; Et n'étoit deux ou trois manieres de gens qui abondent dans vôtre Royaume, en auriez beaucoup d'avantage, qui ne seroient moins puissans à vous faire redouter aux extremitez de la terre, que les vieux Gaullois, qui conquirent l'Asie & l'Italie, & y occuperent des provinces appellées de leur nom: Et plus recentement encor noz peres les premiers François, qui possedoient autant delà que deçà le Rhin. Mais qui (outre ce) avés les ports pour l'Orient & l'Occident à vôtre commandement: Plus les bois pour les vaisseaux; les vivres, toiles, & cordages pour les fretter, en telle abondance, que vous en fournissés les nations voisines de vôtre Royaume. Il y a beaucoup d'autres choses à dire sur ce sujet, SIRE, dont je m'abstiens quant à cette heure pour les representer à vôtre Majesté quand elle aura consideré l'importance de ce que dessus, & donnera des témoignages qu'elle veut serieusement entendre à ce qui est du bien de son service & de la gloire de Dieu és terres de l'Occident. Ainsi Dieu vous vueille inspirer, SIRE: Ainsi Dieu vous ayde & fortifie vôtre bras pour r'entrer dans vôtre ancien heritage, & domter vos ennemis: Ainsi Dieu nous doint voir bien-tot vôtre grandeur servie & obéïe par toute la terre: A quoy je me reputeray glorieux de contribuer tout ce que doit un homme tel que je suis,
SIRE,
De vôtre Majesté
Tres-Humble, tres-obeissant,
& tres-fidele sujet.
MARC LESCARBOT
de Vervin.

ONSEIGNEUR,
Comme l'âge de l'homme
commence par l'ignorance,
& peu à peu l'esprit se formant,
par une studieuse recherche,
pratique & experience, acquiert la
cognoissance des choses belles & relevées:
Ainsi l'âge du monde, en son enfance
croit rude, agreste, & incivil, ayant peu
de conoissance des choses celestes &
terrestes, & des sciences que les siecles
suivans ont depuis trouvées, & communiquées
à la posterité: & y reste encore
beaucoup de choses à decouvrir, dont
l'âge futur se glorifiera, comme nous nous
glorifions des choses trouvées de nôtre
temps. C'est ainsi que le siecle dernier a
trouvé la Zone torride habitable, & la
curiosité des hommes a osé chercher &
franchir les antipodes que plusieurs anciens
n'avoient sceu comprendre. Tout
de méme en noz jours, le desir de sçavoir
a fait découvrir à noz François des
terres & orées maritimes qui onques n'avoient
eté vuës des peuples de deçà.
Témoins de ceci soient les Souriquois,
Etechemins, Armouchiquois, Iroquois,
Montagnais du Saguenay, & ceux que habitent
par-delà le Saut de la grande riviere
de Canada, decouverts depuis un an, au
lieu déquels les Hespagnols, & Flamens
ont couché sur leurs Tables geographiques
des noms inventés à plaisir: & le
premier menteur en a tiré plusieurs autres
aprés soi. Nemo enim (dit Seneque)
sibi tantum errat; sed alieni erroris causa &
author est, versatque nos & præcipitat traditus
per manies error, alienisque perimus exemplis.
Mais rien ne sert de chercher & decouvrir
des païs nouveaux au peril de tant
de vies, si on ne tire fruit de cela. Rien
ne sert de qualifier une NOUVELLE-FRANCE,
pour estre un nom en l'air & en
peinture seulement. Vous sçavés, Monseigneur,
que noz Roys ont fait plusieurs
découvertes outre l'Ocean depuis cent
ans en-çà, sans que la Religion Chrétienne
en ait esté avancée, ni qu'aucune
utilité leur en soit reüssie. La cause en est,
que les uns se sont contentez d'avoir veu,
d'autres d'en ouir parler, & que jamais
on n'a embrassé serieusement ces affaires.
Or maintenant nous sommes en un siecle
d'autre humeur. Car plusieurs pardeçà
s'occuperoient volontiers à l'innocente
culture de la terre, s'ils avoient dequoy
l'employer: & d'autres exposeroient volontiers
leurs vies pour la conversion
des peuples de delà. Mais il y faut au prealable
établir la Republique, d'autant que
(comme disoit un bon & ancien Eveque)
Ecclesia est in Republica, non Republica
in Ecclesia. Il faut donc premierement
fonder la republique, si l'on veut
faire quelque avancement par-delà (car
sans la Republique l'Eglise ne peut étre)
& y envoyer des colonies Françoises pour
civiliser les peuples qui y sont, & les rendre
Chrétiens par leur doctrine & exemple.
Et puis que Dieu, Monseigneur vous
a mis en lieu eminent sur le grand theatre
de la France pour voir & considerer
ces choses, & y apporter du secours:
Vous qui aymez les belles entreprises des
voyages & navigations, aprés tant de services
rendus à noz Roys, faites encore
valoir ce talent, & obligez ces peuples
errans, mais toute la Chrétienté, à prier
Dieu pour vous, & benir vostre Nom
eternellement, voire à le graver en tous
lieux dans les rochers, les arbres, & les
coeurs des hommes: Ce qu'ilz feront, si
vous daignés apporter ce qui est de vôtre
credit & pouvoir pour chasser l'ignorance
arriere d'eux, leur ouvrir le chemin de
salut, & faire conoitre les choses belles,
tant naturelles que surnaturelles de la terre
& des cieux. En quoy je n'épargneray
jamais mon travail, s'il vous plait en cela
(comme en toute autre chose) honorer
de voz commandemens celuy qu'il vous
a pleu aymer sans l'avoir veu: C'est,
MONSEIGNEUR,
Vôtre tres-humble &
tres-obeissant serviteur
MARC LESCARBOT.

EL oeil de l'Univers, Ancienne
nourrice des lettres & des armes,
Recours des affligez, Ferme appui
de la Religion Chrétienne, Tres-chere
Mere, ce seroit vous faire
tort de publier ce mien travail
(chose qui vous époinçonnera) souz vôtre
nom, sans parler à vous, & vous en declarer
le sujet. Vos enfans (tres-honorée Mere) noz
peres & majeurs ont jadis par plusieurs siecles eté
les maitres de la mer lors qu'ilz portaient le nom
de Gaullois, & vos François n'étoient reputez
legitimes si dés la naissance ilz ne sçavoient nager,
& comme naturellement marcher sur les
eaux. Ils ont avec grande puissance occupé l'Asie.
Ils y ont planté leur nom, qui y est encore.
Ils en ont fait de méme és païs des Lusitaniens
& Iberiens en l'Europe. Et aux siecles plus recens,
poussez d'un zele religieux & enflammé
de pieté, ils ont encore porté leurs armes & le
nom François en l'Orient & au Midi, si bien
qu'en ces parties là qui dit François il dit Chrétien:
& au rebours, qui dit Chrétien Occidental
& Romain, il dit François. Le premier Cæsar
Empereur & Dictateur vous donne cette louange
d'avoir civilisé & rendu plus humaines &
sociables les nations voz voisines, comme les
Allemagnes, léquelles aujourd'huy sont remplies
de villes, de peuples, & de richesses. Bref les
grans Evéques & Papes de Rome s'étant mis
souz vôtre aile en la persecution, y ont trouvé
du repos: & les Empereurs mémes en affaires
difficiles n'ont dedaigné se soubmettre à la justice
de votre premier Parlement. Toutes ces choses
sont marques de votre grandeur. Mais si és
premiers siecles vous avez commandé sur les
eaux, si vous avés imposé votre nom aux nations
éloignées, si vous avés eté zelée pour la
Religion Chrétienne, & bref si vous avés
apprivoisé les moeurs farouches des peuples rustiques;
il faut aujourd'hui reprendre les vieux
erremens en ce qui a esté laissé, & dilater les bornes
de vôtre pieté, justice, & civilité, en
enseignant ces choses aux nations de la Nouvelle-France,
puis que l'occasion se presente de ce faire,
& que vos enfans reprennent le courage &
la devotion de leurs peres. Que diray-je ici?
(tres-chere Mere) Je crains vous offenser si je
di pour la Verité que c'est chose honteuse aux
Princes, Prelats, Seigneurs & peuples tres-Chrétiens
de souffrir vivre en ignorance, & préque
comme bétes, tant de creatures raisonnables
formées à l'image de Dieu, léquelles
chacun sçait étre és grandes terres Occidentales
d'outre l'Ocean. L'Hespagnol s'est montré plus
zelé que nous en cela, & nous a ravi la palme
de la navigation qui nous étoit propre. Il y a eu
du profit. Mais pourquoy lui enviera-on ce qu'il
a bien acquis? Il a esté cruel. C'est ce qui souille
sa gloire, laquelle autrement seroit digne d'immortalité.
Depuis cinq ans le Sieur de Monts
meu d'un beau desir & d'un grand courage, a
essayé de commencer une habitation en la
Nouvelle-France, & a continué jusques à present à
ses dépens. En quoy faisant lui & ses lieutenans
ont humainement traité les peuples de ladite province.
Aussi aiment-ils les François universellement,
& ne desirent rien plus que de se conformer
à nous en civilité, bonnes moeurs, et religion.
Quoy donc, n'aurons nous point de pitié
d'eux, qui sont noz semblables? Les lairrons-nous
toujours perir à nos yeux, c'est à dire, le
sçachant, sans y apporter aucun remede? Il faut,
il faut reprendre l'ancien exercice de la marine,
&faire une alliance du Levant avec le Ponant,
de la France Orientale avec l'Occidentale, &
convertir tant de milliers d'hommes à Dieu avant
que la consommation du monde vienne, laquelle
s'avance fort, si les conjectures de quelques
anciens Chrétiens sont veritables, léquels ont estimé
que comme Dieu a fait ce grand Tout en six
journées, aussi qu'au bout de six mille ans viendroit
le temps de repos, auquel sera le diable
enchainé, & ne seduira plus les hommes. Ce qui se
rapporte à l'opinion des disciples & sectateurs
d'Elie, léquels, (selon les Talmudiste) on tenu
que le monde seroit
DEUX MILLE ANS VAGUE [1]
DEUX MILLE ANS LOY
DEUX MILLE ANS MESSIE,
[Note 1: C'est à dire ni Loy, ni Messie.]
& que pour nos iniquitez, qui sont grandes, seront diminuées dédites années autant qu'il en sera diminué.
Il vous faut, di-je (ô chere Mere) faire une alliance imitant le cours du Soleil, lequel comme il porte chasque jour sa lumiere d'ici en la Nouvelle-France: Ainsi, que continuellement votre civilité, vôtre justice, vôtre pieté, bref votre lumiere se transporte là-méme par vos enfans, léquels d'orenavant par la frequente navigation qu'ilz feront en ces parties Occidentales seront appellés Enfans de la mer, qui sont interpretés Enfans de l'Occident, selon la phraze Hebraïque, en la prophétie d'Osée. Que s'ilz n'y trouvent les thresors d'Atabalippa & d'autres, qui ont affriandé les Hespagnols & iceux attirés aux Indes Occidentales, on n'y sera pourtant pauvre, ainsi cette province sera digne d'étre dite vôtre fille, la transmigration des hommes de courage, l'Academie des arts, & la retraite de ceux de vos enfans qui ne se contenteront de leur fortune: déquels plusieurs faute d'estre employés, vont és païs étrangers, où desja ils-ont enseigné les metiers qui vous estoient anciennement particuliers. Mais au lieu de ce faire prenans la route de la Nouvelle-France, ilz ne se debaucheront plus de l'obeïssance de leur Prince naturel, & feront des negociations grandes sur les eaux, léquelles negociations sont si propres aux parties du Ponant, qu'és écrits des Prophetes, le mot de negociation [Hébreux] se prent aussi pour l'Occident: & l'Occident & la Mer sont volontiers conjoints avec les discours des richesses.
Plusieurs de lache coeur qui s'épouvantent la veuë des ondes, étonnent les simples gens, disans (comme le Poëte Horace) qu'il vaut mieux contempler de loin la fureur de Neptune:
Neptunum proculè terra spectare furentem,
& qu'en la Nouvelle France n'y a nul plaisir. Il n'y a point les violons, les masquarades, les danses, les palais, les villes, & les beaux batiments de France. Mais à telles gens j'ay parlé en plusieurs lieux de mon histoire. Et leur diray d'abondant que ce n'est à eux qu'appartient la gloire d'établir au nom de Dieu parmi des peuples errans qui n'en ont la conoissance: ni de fonder des Republiques Chrétiennes & Françoises en un monde nouveau: ni de faire aucune chose de vertu, qui puisse servir & donner courage à la posterité. Tels faineans mesurans chacun à leur aune, ne sçachans faire valoir la terre, & n'ayans aucun zele de Dieu, trouvent toutes choses grandes impossibles: & qui les en voudroit croire jamais on ne feroit rien.
Tacite parlant de l'Allemagne, disoit d'elle tout de méme que ceux-là de la Nouvelle-France: Qui est (dit-il) Celui, qui outre le danger d'une mer effroyable & inconnuë, voudroit laisser l'Italie, l'Asie, ou l'Afrique, pour l'Allemagne, où est un sol rigoureux, une terre informe & triste soit en son aspect, soit en sa culture, si ce n'est à celui qui y est nay? Cestui-là parloit en Payen, & comme un homme de qui l'esperance étoit en la jouïssance des choses d'ici bas. Mais le Chrétien marche d'un autre pié & a son but à ce qui regarde l'honneur de Dieu, pour lequel tout exil lui est doux, tout travail lui sont delices tous perils ne lui sont que jouëts. Pour n'y avoir des violons & autres recreations en la Nouvelle-France, il n'y a encore lieu de se plaindre: car il est fait aisé d'y en mener.
Mais ceux qui ont accoutumé de voir de beaux chateaux, villes & palais, & se contenter de l'esprit de cette veuë, estiment la vie peu agreable parmi les foréts, & un peuple nud: Pour auquels repondre je diray pour certain, que s'il y avoit des villes ja fondées de grande antiquité il m'y auroit point un poulce de terre au commandement des François, & d'ailleurs les entrepreneurs de l'affaire n'y voudroient point aller pour batir sur l'edifice d'autrui. D'abondant, qui est celui (s'il n'est bien sot) qui n'aime mieux voir une forét qui est à lui, qu'un palais où il n'a rien?
Les timides mettent encore une difficulté digne d'eux, qui est la crainte des Pyrates: A quoy j'ay répondu au Traité de la Guerre: & diray encore qu'à ceux qui marchent souz l'aile du Tout-puissant, & pour un tel sujet que celui ci, voici que dit notre Dieu: Ne craint point, ô vermisseau de Jacob, petit troupeau d'Israël: Je t'aideray, dit le Seigneur, & ton defenseur c'est le sainct d'Israël.
Et comme les hommes scrupuleux font des difficultez par tout: J'en ay quelquefois veu qui ont mis en doute si on pouvoit justement occuper les terres de la Nouvelle-France, & en dépoüiller les habitans: auquels ma reponse a esté en peu de mots, que ces peuples sont semblables à celui duquel est parlé en l'Evangile, lequel avoit serré le talent qui lui avoit esté donné, dans un linge, au lieu de le faire profiter, & partant lui fut oté. Et comme ainsi soit que Dieu le Createur ait donné la terre à l'homme pour la posseder, il est bien certain que le premier tiltre de possession doit appartenir aux enfans qui obeïssent à leur pere & le reconnoissent, & qui sont comme les ainez de la maison de Dieu, tels que sont les Chrétiens, auquels apparient le partage de la terre premier qu'aux enfans desobeïssans, qui ont eté chassez de la maison, comme indignes de l'heritage, & de ce qui en depend.
Je ne voudroy pourtant exterminer ces peuples ici, comme a fait l'Hespagnol ceux des Indes Occidentales prenant le pretexte des commandemens faits jadis à Josué, Gedeon, Saul, & autres combattans pour le peuple de Dieu. Car nous sommes en la loy de grace, loy de douceur, de pieté, & de misericorde, en laquelle nôtre Sauveur a dit, Apprenez de moy que je suis doux, & humble de coeur: Item, Venés à moy vous tous qui estes travaillés & chargés, et je vous soulageray: Et ne dit point: Je vous extermineray. Et puis, ces pauvres peuples Indiens estoient sans defense au pris de ceux qui les ont ruiné: & n'ont pas resisté comme ces peuples déquels la Sainte Ecriture fait mention. Et d'ailleurs, que s'il falloit ruiner les peuples de conquéte, ce seroit en vain que le méme Sauveur auroit dit à ses Apôtres: Allez vous-en par tout le monde, & prêchez l'Evangile à toute creature.
La terre donc appartenant de droit divin aux enfans de Dieu, il n'est ici question de recevoir le droit des Gents, & politique, par lequel ne seroit loisible d'usurper la terre d'autrui. Ce qu'étant ainsi, il la faut posseder en conservant ses naturels habitans, & y planter serieusement le nom de Jesus-Christ & le vôtre, puis qu'aujourd'hui plusieurs de vos enfans ont cette resolution immuable de l'habiter, & y conduire leurs propres familles. Les sujets y sont assez grans pour y attraire les hommes de courage & de vertu qui sont aiguillonnez de quelque belle & honorable ambition d'étre des premiers courans à l'immortalité par cette action l'une des plus grandes que les hommes se puissent proposer. Et comme les poissons de la mer salée passent tous les ans par le détroit de Constantinople à la mer du Pont Euxin (qui est la mer Major) pour y frayer, & faire leurs petits, d'autant que là ilz trouvent l'eau plus douce, ç cause de plusieurs fleuves qui se déchargent en icelle: Ainsi: (tres-chere Mere) ceux d'entre vos enfans qui voudront quitter cette mer salée pour aller boire les douces eaux du Port Royal en la Nouvelle-France, trouveront là bien-tot (Dieu aydant) une retraite tant agreable, qu'il leur prendra envie d'y aller peupler la province & la remplir de generation.
M. LESCARBOT


Auquel sont décrits les voyages & navigations faites par Commission, & aux dépens de noz Rois tres-Chrétiens FRANÇOIS I & CHARLES IX, en la Terre neuve de la Floride, & Virginie par les Capitaines Verazzan, Ribaut, Laudonniere, & Gourgues.
CHAPITRE I
RIGINE de la navigation. Motifs
des decouvertes, qui se sont faites
depuis six vints ans. Voyages
de nos François sur l'Ocean. Cause du
peu de fruit qu'on y a fait. Fausseté
des Tables geographiques. Que le sujet
de cette histoire n'est à mépriser. Qualités louables
des peuples qu'on appelle sauvages.
CHAP. II
Du nom de GAULLE, Réfutation des Autheurs Grecs sur ce sujet. Noé premier Gaullois. Les anciens Gaullois peres des Umbres en Italie. Bodin refuté. Conquétes & navigations des vieux Gaullois. Loix marines, justice, & victoires des Marseillois. Portugal. Navire de Paris. Navigations des anciens François. Refroidissement en la navigation d'où est venu. Lacheté de nôtre siecle. Richesses des Terres neuves.
CHAP. III
Conjectures sur le peuplement des Indes Occidentales, & consequemment de la Nouvelle-France comprise sous icelles.
CHAP. IV
Limites de la Nouvelle-France: & sommaire du voyage de Jean Verazzan Capitaine Florentin, en la Terre-neuve aujourd'hui dite la Floride, & en toute cette côte jusques au quarantième degré: avec une briéve description des peuples qui habitent ces contrées.
CHAP. V
Voyage du Capitaine Jean Ribaut en la Floride: Les découvertes qu'il y a faites, & la premiere demeure des Chrétiens et François en cette Province.
CHAP. VI
Retour du Capitaine Ribaut en France: Confederations des François avec les chefs des Indiens: Feste d'iceux Indiens: Necessité de vivres: Courtoisie des Indiens: Division des François: Mort du Capitaine Albert.
CHAP. VII
Election d'un Capitaine au lieu du Capitaine Albert. Difficulté de retourner en France faute de navire: Secours des Indiens la dessus: Retour: Etrange et cruele famine: Abord en Angleterre.
CHAP. VIII
Voyage du Capitaine Laudonniere en la Floride dite Nouvelle-France: Son arrivée à l'ile Sainct Dominique: puis en ladite province de la Floride: Grand âge des Floridiens: Honeteté d'iceux: Batiment de la forteresse des François.
CHAP. IX
Navigation dans la riviere de May: Recit des Capitaines & Paraoustis qui sont dans les terres: Amour de vengeance: Ceremonies étranges des Indiens pour reduire en memoire la mort de leurs peres.
CHAP. X
Guerre entre les Indiens: Ceremonies avant que d'y aller: Humanité envers les femmes & petits enfans: Leurs triomphes: Laudonniere demandant quelques prisonniers est refusé: Etrange accident de tonnerre: Simplicité des Indiens.
CHAP. XI
Renvoy des prisonniers Indiens à leur Capitaine: Guerre entre deux Capitaine Indiens: Victoire à l'aide des François: Conspiration contre le Capitaine Laudonniere: Retour du Capitaine Bourdet en France.
CHAP. XII
Autre diverses conspirations contre le Capitaine Laudonniere: & ce qui en avint.
CHAP. XIII
Ce que fit Laudonniere estant delivré de ses seditieux: Deux Hespagnols reduits à la vie des Sauvages: Les discours qu'ils tindrent tant d'eux mémes, que des peuples Indiens: Habitans de Serropé ravisseurs de filles: Indiens dissimulateurs.
CHAP. XIV
Comme Laudonniere fait provision de vivre: Découverte d'un Lac que l'on pense aboutir à la mer du Su: Montagne de la Mine: Avarice des Sauvages: Guerre: Victoire à l'aide des François.
CHAP. XV
Grandes necessité de vivres entre les François accruë jusques à une extreme famine: Guerre pour avoir la vie: Prise d'Outina: Combat des François contre les Sauvages: Façon de combattre d'iceux Sauvages.
CHAP. XVI
Provision de mil: Arrivée de quatre navires Angloises: Reception du Capitaine & general Anglois: Humanité & courtoisie d'icelui envers les François.
CHAP. XVII
Preparation du Capitaine Laudonniere pour retourner en France: Arrivée du Capitaine Jean Ribaut: Calomnies contre Laudonniere: Navires Hespagnoles ennemies: Deliberation sur leur venuë.
CHAP. XVIII
Opiniatreté du Capitaine Ribaut: Prise du Fort des François: Retour en France: Mort dudit Ribaut & des siens: Bref recit de quelques cruautés Hespagnoles. Impossible de reduire les hommes à méme opinion.
CHAP. XIX
Entreprise haute & genereuse du Capitaine Gourgues pour relever l'honneur des François en la Floride: Renouvellement d'alliance avec les Sauvages: Prise des deux plus petits Forts des Hespagnols.
CHAP. XX
Hespagnol déguisé en Sauvage: Grande resolution d'un Indien: Approches & prise du grand Fort: Demolition d'icelui, & des deux autres: Execution des Hespagnols prisonniers: Regrets des Sauvages au partir des François: Retour de Gourgues France: Et ce qui avint depuis.
Contenant les Voyages faits souz le
Capitaine Villegagnon en la France
Antarctique du Bresil.
CHAP. I
E
Ntreprise du Sieur de Villegagnon pour aller au
Bresil: Discours de tout son voyage jusques à son
arrivée en ce païs là: Fièvre pestilente à-cause des
eaux puantes: Maladies des François, & mort de
quelques uns: Zone Torride temperée: Multitude
de Poissons: Ile de l'Ascension: Arrivée au Bresil:
Riviere de Ganabara: Fort des François.
CHAP. II
Renvoy de l'un des navires en France: Expedition des Genevois pour envoyer au Bresil: Conjuration contre Villegagnon: Découverte d'icelle: Punition de quelques uns: Description du lieu & retraite des François: Partement de l'escouade Genevoise.
CHAP. III
Seconde navigation faite au Bresil aux dépens du Roy: Accident d'une vague de mer: Discours des iles Canaries: Barbarie, païs fort bas: Poissons volans, & autres, pris en mer: Tortuës merveilleuses.
CHAP. IV
Passage de le Zone Torride: où navigation difficile: & pourquoy: Et sur ce; Refutation des raisons de quelques autheurs: Route des Hespagnols au Perou: De l'origine du flot de la mer: Vent oriental perpetuel sous la ligne æquinoctiale: Origine & causes d'icelui, & des vents d'abas, & de midi: Pluies puantes souz la Zone Torride: Effects d'icelles: Ligne æquinoctiale pourquoy ainsi dite: Pourquoy sous icelle ne se voit ne l'un ne l'autre Pole.
CHAP. V
Découverte de la terre du Bresil: Margajas quels peuples: Façon de troquer avec les Ou-etacas peuple le plus barbare de tous les autres: Haute roche appellée l'Emeraude de Max-hé: Cap de Frie: Arrivée des François à la riviere de Ganabara, où étoit Villegagnon.
CHAP. VI
Comment le sieur du Pont exposa au sieur de Villegagnon la cause de sa venuë & de ses compagnons: Reponse dudit Villegagnon: Et ce qui fut fait au Fort de Colligni aprés l'arrivée des François.
CHAP. VII
Ordre pour le fait de la Religion: Pourquoy Villegagnon a dissimulé sa Religion: Sauvages amenez en France: Mariages celebrés en la France Antarctique: Debats pour la Religion: Conspirations contre Villegagnon: Rigueur d'icelui: Les Genevois se retirent d'avec lui: Question touchant la celebration de la Cene à faute de pain & de vin.
CHAP. VIII
Description de la riviere, ou Fort de Ganabara: Ensemble de l'ile où est le Fort de Colligni Ville-Henri de Thevet. Baleine dans le Port de Ganabara: Baleine échouée.
CHAP. IX
Famine extreme, & les effects d'icelle: Pourquoy on dit Rage de faim: Découverte de la terre de Bretagne: Recepte pour s'affermir le ventre: Procez contre les Genevois envoyé en France: Retour de Villegagnon.
CHAP. I
S
Ommaire de deux voyages faits par le Capitaine
Jacques Quartier en la Terre-Neuve: Golfe,
& grand fleuve de Canada: Esclaircissement
des noms de Terre-neuve Bacalos, Canada & Labrador:
Erreur de Belle-forest.
CHAP. II
Relation du premier voyage fait par le Capitaine Jacques Quartier en la Terre-Neuve du Nort jusques à l'embouchure du grand fleuve de Canada. Et premierement l'état de son equipage, avec les découvertes du mois de May.
CHAP. III
Les navigations & découvertes du mois de Juin.
CHAP. IIII
Les navigations & découvertes du mois de Juillet.
CHAP. V
Les navigations & découvertes du mois d'Aoust, & le retour en France.
CHAP. VI
Que la conoissance des voyages du Capitaine Jacques Quartier est necessaire principalement aux Terre-neuviers qui vont à la pecherie: Quelle route il a prise en cette seconde navigation: Voyage de Champlein jusques à l'entrée du grand fleuve de Canada: Epitre presentée au Roy par ledit Capitaine Jacques Quartier sur la relation de son deuxiéme voyage.
CHAP. VII
Preparation du Capitaine Jacques Quartier & des siens au voyage de la Terre neuve: Embarquement: Ile aux oiseaux: Découvertes d'icelui jusques au saut du grand fleuve de Canada, par lui dit Hochelaga: Largeur et profondeur nompareille d'iceluy: Son commencement inconnu.
CHAP. VIII
Retour du Capitaine Jacques Quartier vers Labaye sainct Laurent: Hippopotames: Continuation du voyage dans la grande riviere de Canada, jusques à la riviere de Saguenay qui sont cent lieues.
CHAP. IX
Voyage de Champlein depuis Anticosti jusques à Tadoussac: Description de Cachepé; Riviere de Mantanne: Port de Tadoussac; Baye des Morues, Ile percée, Baye de chaleur: Remarques des lieux, iles, ports, bayes, sables, rocher, & rivieres qui sont à la bende du Nort en allant à la riviere de Saguenay Description du port de Tadoussac, & de ladite riviere de Saguenay. Contradiction de Champlein.
CHAP. X
Bonne reception faite aux François par le grand Sagamos des Sauvages de Canada: Leurs festins & danses: La guerre qu'ils ont avec les Iroquois.
CHAP. XI
La rejouïssance que font les Sauvages aprés qu'ils ont eu victoire sur leur ennemis: Leurs humeurs: Sont malicieux: Leur croyance & faulses opinions. Que leurs devins parlent visiblement aux diables.
CHAP. XII
Comme le Capitaine Jacques Quartier par de la riviere de Saguenay pour chercher un port, & s'arrête à Saincte Crois: Poissons inconus: Grandes Tortues: Ile aux Coudres: Ile d'Orleans: Rapport de la terre du païs: Accueil des François par les Sauvages: Harangues des Capitaines Sauvages.
CHAP. XIII
Retour du Capitaine Jacques Quartier à l'ile d'Orleans, par lui nommée l'Ile de Bachus, & ce qu'il y trouva: Balizes fichées au port sainct Croix: Forme d'alliance: Navire mis à sec pour hiverner: Sauvages ne trouvent bon que le Capitaine aille en Hochelaga: Etonnement d'iceux au bourdonnement des Canons.
CHAP. XIV
Ruse inepte des Sauvages pour detourner le Capitaine Jacques Quartier du voyage en Hochelaga: Comme ilz figurent le diable: Depart de Champlein de Tadoussac pour aller à Saincte Croix: Qualités & rapport du païs: Ile d'Orleans: Kebec, Diamants audit Kebec: Riviere de Batiscan.
CHAP. XV
Voyage du Capitaine Jacques Quartier à Hochelaga: Qualités & fruits du païs: Reception des François par les Sauvages: Abondance de vignes & raisins. Grand lac: Rats musquets. Arrivée en Hochelaga. Merveilleuse rejouyssance desdits Sauvages.
CHAP. XVI
Comme le Capitaine & les Gentils-hommes de sa compagnie, avec ses mariniers allerent à la ville de Hochelaga: Situation du lieu: Fruits du païs; Batimens: & maniere de vivre des Sauvages.
CHAP. XVII
Arrivée du Capitaine Quartier à Hochelaga Accueil & caresses à lui faites: Malades lui sont apportez pour les toucher: Mont-Royal: Saut de la grande riviere de Canada: Etat de la dite riviere et ledit Saut: Mines: Armures de bois, dont usent certains peuples: Regrets pour son depart.
CHAP. XVIII
Retour de Jacques Quartier au Port de Saincte Croix aprés avoir esté à Hochelaga: Sauvage gardent les tétes de leurs ennemis: Les Toudamans ennemis des Canadiens.
CHAP. XIX
Voyage de Champlein depuis le port de Saincte Croix jusques au Saut de la grande riviere, où sont remarqués les rivieres, iles, & autres choses qu'il a découvertes audit voyage: & particulierement la riviere, le peuple, & le païs des Iroquois.
CHAP. XX
Arrivée au Saut: Sa description, & ce qui s'y void de remarquable. Avec le rapport des Sauvages touchant la fin, ou plustot l'origine de la grande riviere.
CHAP. XXI
Retour du Saut à Tadoussac, avec la confrontation du rapport de plusieurs Sauvages, touchant la longueur, & commencement de la grande riviere de Canada: Du nombre de sauts & lacs qu'elle traverse.
CHAP. XXII
Description de la grande riviere de Canada, & autres qui s'y dechargent: Des peuples qui habitent le long d'icelle: Des fruits de la terre: Des bétes & oiseaux: & particulierement d'une béte à deux piez: Des poissons abondans en ladite grande riviere.
CHAP. XXIII
De la riviere du Saguenay: Des peuples qui habitent vers son origine: Autre riviere venant dudit Saguenay au dessus du Saut de la grande riviere: De la riviere des Iroquois venant de vers la Floride, païs sans neges, ni glaces: Singularités d'icelui païs: Soupçon sur les Sauvages de Canada: Guet nocturne: Reddition d'une fille échappée: Reconciliation des Sauvages avec les François.
CHAP. XXIV
Mortalité entre les Sauvages: Maladie étrange & inconnuë entre les François: Devotions & voeux: Ouverture d'un corps mort: Dissimulation envers les Sauvages sur lesdites maladies & mortalité: Guerison merveilleuse d'icelle maladie.
CHAP. XXV
Soupçon sur la longue absence du Capitaine des Sauvages: Retour d'icelui avec multitude de gans: Debilité des François: Navire delaissé pour n'avoir la force de le remener: Recit des singularités du Saguenay, & autres recherches merveilleuses.
CHAP. XXVI
Croix plantée par les François: Capture des principaux Sauvages, pour les amener en France, & faire recit au Roy des singularités du Saguenay: Lamentations des Sauvages: Presens reciproques du Capitaine Quartier, & d'iceux Sauvages.
CHAP. XXVII
Retour du Capitaine Jacques Quartier en France: Rencontre de certains Sauvages qui avoient des couteaux de cuivre: Presens reciproques entre lesdits Sauvage & ledit Capitaine: Descriptions des lieux où la route s'est adressée.
CHAP. XXVIII
Rencontre des Montaignais (sauvages de Tadoussac) & Iroquois: Privilege de celui qui est blessé à la guerre: Ceremonies des Sauvages devant qu'aller à la guerre: Conte fabuleux de la monstruosité des Armouchiquois: De la Mine reluisante au Soleil: & du Gougou: Arrivée au Havre de Grace.
CHAP. XXIX
Discours sur le Chapitre precedent: Crédulité legere: Armouchiquois quels: Sauvages toujours en crainte: Causes des terreurs Paniques: Fausses visions, & imaginations: Gougou proprement que c'est: Autheur d'icelui: Mine de cuivre: Hano Carthageois: Censures sur certains Autheurs qui ont écrit de la Nouvelle-France. Conseil pour l'instruction des Sauvages.
CHAP. XXX
Entreprise du sieur de Roberval, pour la terre de Canada Commission du Capitaine Jacques Quartier. Fin de ladite entreprise.
CHAP. XXXI
Plainte sur nôtre inconstante & lacheté. Nouvelle entreprise & Commission pour Canada. Envie des Marchans Maloins. Revocation de ladite commission.
CHAP. XXXII
Voyage du Marquis de la Roche aux Terres-neuves. Ile de Sable. Son retour en France d'une incroyable façon. Ses gens cinq ans en ladite ile. Leur retour. Commission dudit Marquis.
CHAP. I
I
Ntention de l'Autheur. Commission du Sieur de
Monts. Defenses pour le traffic des pelleteries.
CHAP. II
Voyage du sieur de Monts en la Nouvelle-France: Des accidens survenus audit voyage: Causes des bancs de glaces en la Terre-neuve: Imposition de noms à certains ports: Perplexité pour le retardement de l'autre navire.
CHAP. III
Debarquement du Port au Mouton: Accident d'un homme perdu seze jours dans les bois: Baye Françoise: Port Royal: Riviere de l'Equille: Mine de cuivre: Malheur des mines d'or: Diamans: Turquoises.
CHAP. IIII
Description de la riviere sainct Jean: & de l'ile saincte Croix: Homme perdu dans les bois trouvé le seziéme jour: Exemples de quelques abstinences étranges: Differens des Sauvages remis au jugement du sieur de Monts: Authorité paternele entre lesdits sauvages: Quels marits choisissent à leur filles.
CHAP. V
Description de l'ile Saincte Croix: Entreprise du sieur de Monts difficile, & genereuse: et persecutée d'envie: Retour du Sieur de Poutrincourt en France: Perils du voyage.
CHAP. VI
Batimens de l'ile Saincte Croix: Incommoditez des François audit lieu: Maladies inconnuës: Ample discours sur icelles: De leur causes: Des peuples qui y sont sujets: Des Viandes, mauvaises eaux, airs, vents, lacs, pourriture des bois, saisons, disposition de corps des jeunes, des vieux: Avis de l'Autheur sur le gouvernement de la santé & guerison desdites maladies.
CHAP. VII
Découverte de nouvelles terres par le sieur de Monts: Conte fabuleux de la riviere & ville seinte de Norembega: Refutation des Autheurs qui en ont écrit: Bancs des Moruës en la Terre-neuve: Kinibeki: Choüakoet: Malebarre: Armouchiquois: Mort d'un François tué: Mortalité des Anglois en la Virginie.
CHAP. VIII
Arrivée du Sieur de Pont à l'ile Saincte Croix: Habitation transferée au Port Royal: Retour du Sieur de Monts en France: Difficulté des moulins à bras: Equipage dudit sieur du Pont pour aller decouvrir les Terres-neuves outre Malebarre: Naufrage: Prevoyance pour le retour en France: Comparaison de ces voyages avec ceux de la Floride: Blame de ceux qui méprisent la culture de la terre.
CHAP. IX
Motif, & acceptation du voyage du sieur de Poutrincourt, ensemble de l'autheur en la Nouvelle-France: Partement de la ville de Paris pour aller à la Rochelle: Adieu à la France.
CHAP. X
Jonas nom de nôtre navire: Mer basse à la rochelle cause de difficile sortie: La Rochelle ville reformée: Menu peuple insolent: Croquans: Accident de naufrage du Jonas: Nouvel equipage: Foibles soldats ne doivent estre mis aux frontieres: Ministres prient pour la conversion des Sauvages: Peu de zele des nôtres: Eucharistie portés par les anciens Chrétiens en voyage: Diligence du sieur de Poutrincourt sur le point de l'embarquement.
CHAP. XI
Partement de la Rochelle: Rencontres divers de navires, & Forbans: Mer tempetueuse à l'endroit des Essores, & pourquoy: Vents d'Ouest pourquoy frequens en la mer du Ponant: D'où viennent les vents: Marsoins prognostiques de tempétes: Façon de les prendre: Tempétes: Effects d'icelles: Calmes: Gain de vent que c'est: comme il se forme: Ses effects: Asseurance de Matelots: Reverence comme se rend au navire Royal: Supputation de voyage: Mer chaude, puis froide: Raison de ce: & des Bancs de glace en la Terre-neuve.
CHAP. XII
Du grand Banc des Moruës: Arrivée audit Banc: Description d'icelui: Pecherie de moruës & d'oiseaux; Gourmandise des Happe-foyes: Perils divers: Causes des frequentes & longues brumes en la mer Occidentale: Avertissemens de la terre: Veuë d'icelle: Odeurs merveilleuses: Abord de deux chaloupes: Descente au Port du Mouton: Arrivée au port Royal.
CHAP. XIII
Heureuse rencontre du Sieur du Pont. Son retour au Port Royal: Rejouïssance: Description des environs dudit port: Conjecture sur l'origine de la grande riviere de Canada Semailles de blez. Retour du sieur du Pont en France. Voyage du sieur de Poutrincourt au païs des Armouchiquois. Beau segle provenu sans culture. Exercices & façon de vivre au Port Royal: Cause des prairies de la riviere de l'Equille.
CHAP. XIV
Partement de l'ile Saincte Croix. Baye de Marchim. Choüakoet. Vignes & raisins, & largesse de Sauvages. Terre & peuples Armouchiquois: Cure d'un Armouchiquois blessé: Simplicité & ignorance de peuples. Vices des Armouchiquois. Soupçon. Peuple ne se souciant de vétement. Blé semé & vignes plantées en la terre des Armouchiquois. Quantité de raisins: Abondance de peuple. Mer perilleuse.
CHAP. XV
Perils. Langage inconnu Structure d'une forge, & d'un four. Croix plantée. Abondance. Conspiration. Desobeïssance. Assassinat. Fuite de trois cens contre dix. Agilité des Armouchiquois. Mauvaise compagnie dangereuse. Propheties de ce temps. Accident d'un mousquet crevé. Insolence, timidité, impieté, & fuite de Sauvages. Port Fortuné. Mer mauvaise. Vengeance. Conseil & resolution sur le retour. Nouveaux perils. Faveur de Dieu. Arrivée du Sieur de Poutrincourt au Port Royal, & la reception à lui faite.
CHAP. XVI
Etat des semailles. Nôtre façon de vivre en la Nouvelle-France. Comportement des Sauvages parmi nous. Etat de l'hiver: Pourquoy en ce temps pluies & brumes rares: Pourquoy pluies frequentes entre les Tropiques: Neges utiles à la terre: Conformité de temps en l'antique & Nouvelle-France: Pourquoy printemps tardif: Culture de jardins: Rapport d'iceux: Moulin à eau: Manne de harens: Preparation pour le retour: Invention du sieur de Poutrincourt: Admiration des sauvages. Nouvelles de France.
CHAP. XVII
Arrivée de François: Societé du sieur de Monts rompuë: et pourquoy: Avarice de ceux qui volent les Morts: Feuz de joye pour la naissance de Monseigneur d'Orleans: Partement des Sauvages pour aller ç la guerre: Sagamos Membertou: Voyages sur la côte de la Baye Françoise: Traffic sordide: Ville d'Ouïgoudi: Sauvages comme font de grans voyages: Mauvaises intentions d'iceux: Mine d'acier: Voix de Loups-Marins: Etat de l'ile Saincte Crois. Erreur de Champlein. Amour des Sauvages envers leurs enfans: Retour au Port Royal.
CHAP. XVIII
Port de Campseau: Partement du Port Royal: Brumes de huit jours: Arc-en-ciel paroissant dans l'eau: Port Savalet: Culture de la terre exercice honorable: Regrets des Sauvages au partir du sieur de Poutrincourt: Retour en France: Voyage au Mont sainct Michel: Fruits de la Nouvelle-France presentez au Roy: Voyage en la Nouvelle-France depuis le retour dudit sieur de Poutrincourt: Lettre missive dudit sieur au Sainct Pere le Pape de Rome.
CHAP. I
M
Ention de nôtre grand Roy Henri sur le
sujet des grandes entreprises: Ensemble des
Sieurs de Monts et de Poutrincourt. Revocation du
Privilege de la traite des Castors. Reponse aux envieux
pour le Sieur de Monts. Dignité du charactere
Chrétien. Perils dudit Sieur de Monts.
CHAP. II
Equipage du Sieur de Monts. Kebec. Commission de Champlein. Conspiration chatiée. Consideration sur le discours dudit Champlein. Fruits naturels de la terre. Scorbut. Anneda. Defense pour Jacques Quartier.
CHAP. III
Voyage de Champlein contre les Iroquois. Riviere des Iroquois, & saut d'icelle. Comme vivent les Sauvages allans à la guerre. Disposition de leur gendarmerie. Ilz croyent aux songes. Lac des Iroquois. Alpes des Iroquois.
CHAP. IV
Rencontre des Iroquois. Barricades. Message à l'ennemi. Effect d'arquebuse. Victoire. Butin. Retour des victorieux. Cruauté envers les prisonniers. Ceremonies à l'arrivée des victorieux en leur païs.
CHAP. V
Retour de Champlein en France, et de France en Canada. Riviere de Canada quand ouverte. Triste accident. Etat de Kebec. Guerre contre les Iroquois. Siege de leur Fort. Prise d'icelui à l'ayde de Champlein. Avarice de Marchans. Cruauté de Sauvages sur leurs prisonniers de guerre. Baleine touchée dormante en mer au retour en France.
CHAP. VI
Retour de Champlein en Canada. Bancs de glace longs de cent lieuës. Arrivée à la terre-neuve. Comment les Sauvages passent le Saut de la grande riviere de Canada. Saut du Rhin. Mensonges d'un qui a écrit un sien voyage en Mexique.
CHAP. VII
Commission de Champlein portant reglement pour le traffic avec les Sauvages. Etat de Kebec. Credulité de Champlein à un imposteur. Ses travaux en suite de ce. Sauvages haïssent les menteurs. Imposteur conveincu. Observations sur le voyage de Champlein aux Algumquins. Ceremonies des Sauvages passans le saut du bassin. Quels peuples voisinent les Algumquins. Variations de Champlein.
CHAP. VIII
Qu'il ne se faut fier qu'à soy-méme. Embarquement du Sieur de Poutrincourt. Longue navigation. Conspiration. Arrivée au Port Royal. Baptemes des Sauvages, s'il faut contraindre en Religion. Maniere d'attirer ces peuples. Mission pour l'Eglise de la Nouvelle-France.
CHAP. IX
Peril du Sieur de Poutrincourt. Zele des Sauvages à la religion Chrétienne. Remarques des faveurs de Dieu depuis l'entreprise de la Nouv. Fr.
CHAP. X
Sur la nouvelle des baptemes des Sauvages les Jesuites se presente pour la Nou. Fr. Empechement. Retardement à la ruine de Poutrincourt. Association des Jesuites pour le traffic. L'Eglise est en la Republique. Bancs de glace d'eau douce en mer. Justice de Poutrincourt. Mauvaise intelligence des Jesuites avec Poutrincourt, Polygamie.
CHAP. XI
Retour de Poutrincourt en France. Deffiance sur les Jesuites. Biencourt Vice-Admiral. Rebellion contre lui. Mort du grand Membertou. Un Jesuites en vain essaye de vivre à la Sauvage. Plaisante precaution d'un Sauvage. Association de la Dame de Guercheville avec Poutrincourt. A la suasion des Jesuite elle se fait donner la terre, & les prend pour administrateurs.
CHAP. XII
Contentions entre les Jesuites & ceux de Poutrincourt. Jésuites s'embarquent furtivement pour retourner en France. Sont empechés. Excommunication. Exercices de la religion delaissez. Reconciliation simulée. Saisie du navire de Poutrincourt. Lettre de lui-méme plaintive contre les Jesuites.
CHAP. XIII
Embarquement des Jesuites pour aller posseder la Nouvelle-France. Leur arrivée. Contestations entre eux. Sont attaqués, pris, & emmenés par les Anglois. Un Jesuite tué, avec deux autres. Lacheté du Capitaine. Charité des Sauvages. Retour des Anglois en Virginia, avec leur butin, & retour d'eux-mémes avec les Jesuites en la côte de la Nouvelle-France.
CHAP. XIV
Brigandage des Anglois. Lettre du Sieur de Poutrincourt narrative de ce qui s'est passé. Conjecture contre les Jesuites. Plainte de Poutrincourt. Extraict d'une requéte contre les Jesuites par les Chinois. Anglois retournans en Virginie écartez diversement. Le navire Jesuite porté par les vents contraires en Europe.
CHAP. XV
Pieté du sieur de Poutrincourt. Dernier exploit & mort d'icelui. Epitaphes en sa memoire.
CHAP. I
D
E LA NAISSANCE. Coutume des Hebrieux,
Cimbres, François, & Sauvages.
CHAP. II
DE L'IMPOSITION DES MONTS. Abus de ceux qui imposent les noms des Chrétiens aux infideles: Du changement de nom. Les noms n'ont point été imposez sans sujet. Des soubriquets. De l'origine des surnoms. Des noms des hommes imposés aux villes et provinces.
CHAP. III
DE LA NOURRITURE DES ENFANS, de l'amour des peres & meres envers eux. Femmes d'aujourd'hui: Anciennes Allemandes. Sauvages aiment leurs enfans plus que pardeça: & pourquoy. Nouvelle-France en quoy utile à l'antique France. Possession de la terre.
CHAP. IV
DE LA RELIGION. Origine de l'idolatrie. Celui qui n'adore rien est plus suceptible de la Religion Chrétienne qu'un idolatre. Religion des canadiens. Peuple facile à convertir. Astorgie & impitié des Chrétiens du jourd'hui. Donner du pain & enseigner les arts est le moyen de convertir les peuples Sauvages. Du nom de Dieu. De certains Sauvages ja Chrétiens de volonté. Religion de ceux de Virginia. Contes fabuleux de la Resurrection. Simulacres des dieux. Religion des Floridiens. Erreur de Belle-forest. Adoration du Soleil. Baise-main. Bresiliens tourmentez du diable: Ont quelque obscure nouvelle du Deluge: & de quelque Chrétien qui anciennement a esté vers eux.
CHAP. V
DES DEVINS, & Autmoins. De la Pretrise. Idoles des Mexicains. Pretres Indiens sont aussi Medecins. Pretexte de Religion. Ruse des Autmoins: Comme ils invoquent les diables. Le diable égratigne ses sacrificateurs negligens. Chansons à la loüange du diable. Sabat des Sauvages. Feuz de la sainct Jehan. Vrim & Tummin. Sacerdoce successif. Caraïbes, affronteurs semblables aux sacrificateurs de Bel.
CHAP. VI
DU LANGAGE. Les indiens tous divisés en langage. Le temps apporte changement aux langues. Conformité d'icelles. Du mot Sagamos. Sauvages parlent en tutoyant. Causes du changement des langues. Traffic de Castors depuis quand. Prononciation des Sauvages, anciens Hebrieux, Grecs, Latins: & des Parisiens. Sauvages ont des langues particuliers non entenduës des Terre-neuviers. Prier en langue entenduë. Maniere de conter des Sauvages.
CHAP. VII
DES LETTRES. Invention des lettres admirable. Anciens Allemans sans lettres. Les lettres & sciences és Gaulles avant les Grecs & Latins. Saronide des vieux Theologiens & Philosophes Gaullois. Poëte Bardes. Reverence qu'on leur portoit. Reverence de Mars aux Muses. Fille ainée du Roy. Basilic attaché au temple d'Apollon. Deploration de la mort du Roy HENRI LE GRAND.
CHAP. VIII
DES VETEMENS ET CHEVELURES. Vetemens à quelle fin. Nudité des anciens Pictes, des modernes Æthiopiens. Des Bresiliens. Sauvages de la Nouvelle-France plus honétes. Leurs manteaux de peluche. Vétement de l'ancien Hercules, des anciens Allemans, des Gots. Chaussure des Sauvages. Couverture de la téte. Chevelures des Hebrieux, Gaullois, Gots. Ordonnance aux prétres de porter chappeaux. Hommes tondus.
CHAP. IX
DE LA FORME ET DEXTERITE. Forme de l'homme la plus parfaite. Violence fait à la Nature. Bresiliens camus. Le reste des Sauvages beaux hommes. Demi nains. Patagons geans. Couleur des Sauvages. Description des Mouches Occidentales. Ameriquains pourquoy ne sont noirs. D'où vient l'ardeur de l'Afrique: & le rafraichissement de l'Armerique en méme degré. Couleur des cheveux, & de la barbe. Romains quand ont porté barbe, Sauvages ne sont velus. Femmes veluës. Anciens Gaullois & Allemans à poil blond comme or. Leurs Regard, Voix, Yeux: Beauté des Yeux quelle. Femmes à bonne tète. Yeux des hommes de la Taprobane, des Sauvage, & Scythes. Des Levres. Corps monstrueux. Agilité corporele. Comme font les Naires de Malabaris pour étre agiles. Quels peuples ont l'agilité. D'exterité à nager des Indiens. Veuë aigüe. Odorat des Sauvages. Leur haine contre les Hespagnols.
CHAP. X
DES ORNEMENS DU CORPS. Du fard, & peintures, des Hebrieux, Romains, Afriquains, &c. Anglois, Pictes, Gots, Scythes, &c. Indiens Occidentaux. Des Marques des anciens Hebrieux, Tyrons, & Chrétiens. Blame des fard & peintures corporeles.
CHAP. XI
DES ORNEMENS EXTERIEURS. Deux tyrans de nôtre vie. Superfluité de l'ancienne Rome. Exces des dames. Des Moules & Cages de téte. Peinture des cheveux. Pendans d'oreilles. Perles aux mains, jarretieres, bottines, & souliers. Perles que c'est. Matachiaz. Vignols. Esurgni. Carquans de fer, & d'or.
CHAP. XII
DU MARIAGE. Coutume des Juifs, Sauvages plus civils que maintes nations anciennes. Femmes veuves se noircissent le visage. Prostitution de filles. Continence des Souriquoises. Filles à l'épreuve avant le mariage. Maniere de rechercher une fille en mariage. Prostitution de filles au Bresil. Verole. Guerison. Continence des anciens Allemans. Raison de la continence des Sauvages. Floridiens aiment les femmes. Ithyphales. Degrez de consanguinité. Femmes Gaulloises secondes. Polygamie sans jalousie. Repudiation. Secondes nopces apres la separation. Homme ayant mauvaise femme que doit faire. Abstinences des veuves. Coutume de préter les femmes pour avoir lignée. Paillardise est abominable avec les infideles.
CHAP. XIII
LA TABAGIE. Vie des Sauvages des premieres terres. Comme les Armouchiquois usent de leur blé. Anciens Italiens de méme. Assemblée de Sauvages faisans la Tabagie. Femmes separées. Honneur rendu aux femmes entre les vieux Gaullois & Allemans. Mauvaise condition d'icelles entre les Romains. Quels ont établi l'empire Romain. Façon de vivre des vieux Romains, Tartares, Moscovites, Getuliens, Allemans, Æthiopiens, de sainct Jean Baptiste, Scipion, Æmilian, Trajan, Adrian: & des Sauvages. Sel non du tout necessaires. Sauvages patissent quelquefois. Superstition d'iceux. Gourmandise d'eux & de Hercules. Viandes des Bresiliens. Anthropophagie. Etrange prostitution de filles. Communauté de vie. Hospitalité des Sauvages, Gaullois. Allemans & Turc, à la honte des Chrétiens. DU BOIRE. Premiers Romains n'avoient vignes. Bierre des vieux Gaullois, & Ægyptiens. Anciens Allemans haïssoient le vin. Vin comment necessaire. Petun. Boire l'un à l'autre. Bruvage des Floridiens, & Bresiliens. Hydromel.
CHAP. XIV
DES DANCES ET CHANSONS. Origine des danses en l'honneur de Dieu. Danses & Chansons en l'honneur d'Apollon, Neptune, Mars, du Soleil. Des Saliens, Præsul. Danse et Socrate. Danses tournées en mauvais usage. Combien dangereuses. Tous Sauvages dansent. A quelle fin. Sotte chanson d'Orphée. Pourquoy nous chantons à Dieu. Chansons des Souriquois: Des peuples saincts, des Bardes Gaullois. Vaudevilles par le commandement de Charlemagne. Chansons des Lacedæmoniens. Danses & Chansons des Sauvages. Harangues de leurs Capitaines.
CHAP. XV
DE LA DISPOSITION DU CORPS. Phthisie. Sueurs des Sauvages. Medecins & Chirurgiens Floridiens, Bresiliens, Souriquois. Guerison par charmes. Merveilleux recit du mépris de douleur. Epreuve de constance. Souffrance de tourmens en l'honneur de Diane & du Soleil. Longue vie des Sauvages. Causes d'icelle, & de l'abbregement de noz jours.
CHAP. XVI
EXERCICES DES HOMMES. Fleches, arcs, masses, boucliers, lignes à pecher, raquettes, Canots des Sauvages, & la forme d'iceux. Canots d'oziers, de papier, de cuir, d'arbres creusez. Origine de la fable des Syrenes. Longs voyages à-travers les bois. Poterie de terre. Labeur de la terre. Allemans anciens n'ont eu champs propres. Sauvages non laborieux. Comme cultivent la terre. Double semaille & moisson. Vie de l'hiver. Villes des Sauvages. Origine des villes. Premier edificateur és Gaulles. Du mot Magus. Philosophie a commencé par les Barbares. Jeux des Sauvages.
CHAP. XVII
EXERCICES DES FEMMES. Femmes dite Percée. Femmes sauvées par la generation des enfans. Purification. Dure condition des femmes entre les Sauvages. Nattes, Conroyement de cuirs, Paniers, Bourses, Teinture, Ecuelles. Matachiaz, Canots. Amour des femmes envers leurs maris. Pudicité d'icelles. Belle observation sur les noms Hebrieux de l'homme & de la femme.
CHAP. XVIII
DE LA CIVILITÉ. Premiere civilité, obeïssance à Dieu, & aux peres et meres. Sauvages sont sales en leur Tabagie, faute de linge. Repas des vieux Gaullois & Allemans. Arrivés des Sauvages en quelque lieu. Leurs salutations: ensemble des Grecs, Romains, & Hebrieux. Salutations en éternuant: item és commencemens des Missives. De l'Adieu. Salutation des Chinois. Du baisepié, baise-main, & baise-bouche. De l'adoration humaine. Reverence des Sauvages à peres & meres, Malediction à qui n'honore son pere et sa mere.
CHAP. XIX
DES VERTUS ET VICES DES SAUVAGES. Les principes des Vertus sont en nous dés la naissance. De la force & grandeur du courage. Anciens Gaullois sans peur. Sauvages vindicatifs. Le Pape pere commun des Chrétiens pour mettre la paix entre ses enfans. Temperance en quoy consiste. Si les Sauvages en sont doüez. Liberalité en quoy consiste. Liberalité des Sauvages. Ilz méprisent les mercadens avares. Magnificence. Hospitalité. Pieté envers les peres & meres. Mansuetude. Clemence, Justice d'iceux. Gratelle de nôtre France. Execution de justice. Evasion incroyable de deux Sauvages prisonniers. Sauvages à quoy diligens & paresseux.
CHAP. XX
LA CAUSE Origine d'icelle. A qui elle appartient. A quelle fin les Rois cleuz. Chasse, image de la guerre. Premiere fin d'icelle. Interpretation d'un verset du Psal. 132, Tolus Sauvages chassent. Quand & Comment. Description & chasse de l'Ellan. Chiens de Sauvages. Raquettes aux piés. Constance des Sauvages à la chasse. Belle invention d'iceux pour la cuisine. Sauvages d'Ecosse cuisent la chair dans la peau. Devoir des femmes apres la chasse. La pechirie du Castor. Description d'icelui. Son batiment admirable. Comment se prent. Anciennement d'où venoient les Castors. Ours. Leopars. Description de l'animal. Nibachens, Loups. Lapins, etc. Bestial de France bien profitant en la Nouvelle-France. Merveilleuse multiplication d'animaux. Animaux de la Floride, & du Bresil. Vermine du Bresil. Sauvages sont vrayemens nobles.
CHAP. XXI
LA FAUCONNERIE. Les muses se plaisent à la chasse. Fauconnerie exercice noble. Sauvages comme prennent les oiseaux. Iles fourmillantes en oiseaux. Gibier du Port Royal. Niridau. Mouches luisantes. Poules d'inde. Oiseaux de la Floride, & du Bresil.
CHAP. XXII
LA PECHERIE. Comparaison entre la Venerie, la Fauconnerie, & la Pecherie. Empereur se delectant à la Pecherie. Absurdité de Platon. Pecherie permise aux Ecclesiastics. Nourriture de poisson est la meilleure & la plus saine. Tous poissons craignent l'hiver & se retirent. Reviennent au printemps. Manne d'Eplans, Harens, Sardines, Eturgeons, Saumons. Maniere de les prendre par les Sauvages. Abus & superstition de Pythagore. Sanctorum Terre-neuviers. Coquillages du Port Royal. Pecherie de la Moruë. Si la moruë dort. Poissons pourquoy ne dorment. Poissons ayans pierres à la téte, (comme la Moruë) craignent l'hiver. Huiles de poissons. Pecherie de la Baleine: en quoy est admirable la hardiesse des Sauvages. Hippopotames. Multitude infinie de Macquereaux. Faineantise du peuple d'aujourd'huy.
CHAP. XXIII
DE LA TERRE Quelle est la bonne terre. Terre sigillée en la Nouvelle-France. Rapport des semailles du sieur de Poutrincourt. Quel est le bon fumier. Blé de Turquie dit Mahis. Comme les Sauvages amendent leurs terres. Comme ilz sement. Temperament de l'air sert à la production. Greniers souz-terrains. Causes de la paresse des Sauvages des premieres terres. Chanve. Vignes. Quand premierement plantées és Gaulles. Arbres. Vertu de la gomme de sapin. Petun, & façon d'en user. Folle avidité apres le Petun. Vertu d'icelui. Erreur de Belle-forest. Racines. Culture de la terre exercice le plus innocent. Gloria adora. Gueux & faineans. Arbres fruitiers, & autres, du Port Royal, de la Floride, du Bresil, Vermine du Bresil. Mépris des Mines. Fruits à esperer en la Nouvelle-France. Prieres faites à Dieu par le Pape pour la prosperité des voyages en icelle.
CHAP. XXIV
DE LA GUERRE. A quelle fin les Sauvages font la guerre. Harangues des Capitaines sauvages. Surprises. Façon de presager l'evenement de la guerre. Poser les armes en parlementant. Succession des Capitaines. Armes des Sauvages. Excellens archers. D'où vient le mot Militia: Sujet de la crainte des Sauvages. Façon de marcher en guerre. Danse guerriere. Comme les Sauvages usent de la victoire. Victime. Hostie. Supplice. Les Sauvages ne veulent tomber és mains de leurs ennemis. Prisonniers tondus. Humanité des Sauvages envers les captifs: Trophées de tétes des veincus: Anciens Gaullois: Hongres modernes.
CHAP. XXV
DES FUNERAILLES. Pleurer les morts. Les enterrer oeuvre d'humanité. Coutumes des Sauvages en ce regard. De la conservation des morts. Du dueil des Perses, Ægyptiens, Romains, Gascons, Basques, Bresiliens, Floridiens, Souriquois, Hebrieux, Roynes de France, Thraces, Locrois, anciens Chrétiens. Brulement des meubles des Sauvages decedez Belle leçon aux avares. Coutumes des Phrygiens, Latins, Hebrieux, Gaullois, Allemans, Sauvages, en ce regard, Inhumation des morts. Quels peuples les enterrent, quels les brulent, & quels les gardent. Dons funeraux enclos és sepulcres des morts. Iceux reprouvés. Avarice des violateurs de sepulcres.
Aprés suivent LES MUSES DE LA NOUVELLE-FRANCE

x
MI Lecteur, C'est chose humaine que de faiblir,
& autre que Dieu ne se peut dire parfait, lequel méme
(ce dit le Proverbe) ne peut aggreer à un chacun. Parent
si tu trouves quelque chose ne ce livre qui ne vienne
bien à ton sens, ou quelque defaut d'elegance; je te prie
supporter le tout par ta prudence, ne m'estimant pas meilleur
que l'un des autheurs que l'on met parmi les livres sacrez,
lequel à la fin de son oeuvre dit: Que s'il ne s'il ne s'est assez
dignement acquitté de son histoire il luy faut pardonner: Me
soubmettant en toutes choses à la correction des plus sages
que moy.
Il y a une imperfection en nôtre langue, que l'on y couche trop de lettres superfluës. C'est pourquoy je les ay évitées tant que j'ay peu, par une ortographe non vulgaire.
J'adjouteray pour l'intelligence des Relieurs, que le lieu de la grande Charte geographique des Terres-neuves doit estre entre la page 224 & 225.
La figure de la terre de la Floride reconuë & habitée par les François, en la page 65.
La figure du port de Ganabara au Bresil, entre la page 190 et 191.
La figure du Port Royal, en la page 440.
En ladite grande Charte les lettres B. C. G. I. P. signifient Baye, Cap, Golfe, Ile, Port.
Pour les moins sçavans, je diray que les vents d'est, Ouest, Nort, & su sont les vents d'Orient, Occident, Septentrion, & Midi. Suest, Surouest, Nordest, Norouest, sont les vents moitoyens. Je laisse les quarts & demi-quarts de vents.
Finalement je t'avise qu'és Tables de Chapitres ci-dessus couchées, tu trouveras toute la moëlle & substance de cette presente Histoire.


Motif des decouvertes qui se sont faites depuis six-vint ans. Voyages de noz François outre l'Ocean. Cause du peu de fruict qu'on y a fit. Fausseté des Tables geographiques. Que le sujet de cette Histoire n'es à mépriser. Qualités loüables des peules qu'on appelle Sauvages.
'AUTHEUR du livre de la Sapience
attribué à Salomon, dit que
la convoitise du gain a meu l'esprit
de l'homme à rechercher le moyen
d'aller sur les eaux, & bâtir des navires,
par léquels on peût traverser la mer, & y
marcher comme par un chemin solide, nonobstant
la profondeur des flots & des abymes.
Cette sentence me fait croire vray-semblablement
que le saint Patriarche Noé ne fut point
le premier inventeur ou fabricateur de vaisseaux
de mer, n'ayant bati le sien à cette fin: & qu'avant
lui les hommes en avoient trouvé l'usage.
Ce qui ne sera trouvé étrange à qui considerera
que le monde peu aprés sa creation fut grandement
peuplé, & y eut incontinent des filles
fondées, & fournies des choses necessaires à la
vie humaine, & en outre des métiers de beaucoup
plus subtile invention que les navires, comme
celle des metaux; la recherche, la fonte le
maniment, & l'employ d'iceux, & autres choses
que l'Ecriture ne nous dit point, s'étant
contentée de nous indiquer cela pour nous faire
presumer le reste: sans parler des inventions de
musique & instrumens musicaux, comme
orgues, harpes, & autres, qui demontrent des
Republiques pleines de magnificence plusieurs
siecles avant Noé: non moins qu'un peu
aprés le deluge, & luy vivant encore, voila fut
pied cette grande & superbe ville de Babylone
miracle du monde, qui n'eut jamais sa semblable,
au moins quant à ses murs et defenses. Dés
ce temps on traffiquoit par mer, & y avoit des
villes le long de ses rives comme nous en voyons
des remarques & argument en l'Histoire sacrée,
là où il est écrit que le saint Patriarche Jacob
dit à son fils Zabulon que son partage seroit au
long de la mer prés le port des navires.
La méme convoitise a eté l'aiguillon qui depuis six-vints ans a poussé les Portugais, Hespagnols, & autres peuples de l'Europe à se hazarder sur l'Ocean, chercher des nouveaux mondes deçà & delà l'Equateur, & en un mot environner la terre; laquelle aujourd'huy se trouve toute reconuë par l'obstinée & infatigable avidité de l'homme, excepté quelques cotes antarctiques, & quelques-unes à l'Occident outre d'Amerique, léquelles ont eté negligées, parce qu'il n'y avoit rien à butiner.
Parmy tant de decouvertes noz Roys se sont aussi mis aux champs, mais d'une autre façon, & à une autre fin que noz voisins meridionaux. Car je voy par leurs Commissions qu'ils ne respirent que l'avancement de la Religion Chrétienne, sans aucun profit present: & ne voy en aucun écrit qu'en l'execution de leurs entreprises ils ayent, comme eux, cruellement depeuplé les provinces qu'ils ont voulu faire habiter, ayans plus estimé la conversion des ames à Dieu, & la loüange d'humanité, que la possession de la terre.
A cette fin nôtre Roy François premier entre les difficultez de ses affaires fit la premiere expedition outre mer en l'an mille cinq cens vint, envoyant le Capitaine Jehan Verazzan Florentin découvrir des terres neuves qui ne fussent occupées d'aucun Prince Chrétien, en intention de les faire habiter, s'il en avoit bon rapport. Ce que fit ledit Verazzan, & cotoya toute la terre depuis appellée la Floride, & celle qui a pris le nom de Virginie, jusques au quarantiéme degré, dont il fit sa relation, ainsi que nous dirons ci-apres. És années cinq cens trente-trois & trente-quatre le Capitaine Jacques Quartier de Saint Malo fut envoyé par le méme Roy à la découverte de la terre neuve des Moruës, & du fleuve de Canada par luy dit Hochelaga. Et six ans apres Jean François de la Roque sieur de Roberval, Gentil-homme Picard prit commission avec ledit Quartier pour aller peupler ladite terre.
Au regne du Roy Henry second és années mille cinq cens cinquante-cinq & cinquante-six furent faits nouveaux embarquemens pour l'habitation de la terre du Bresil souz la conduite de Nicolas Durant, dit Chevalier de Villegagnon. Et souz le Roy Charles IX, és années soixante-deux & soixante-quatre furent fait les voyages pour l'habitation de la terre qu'avoit découverte Jean Verazzan, déquels voyages furent conducteurs le Capitaine Jehan Ribaut & le sieur de Laudonniere Gentil-homme Poitevin.
Que si le saint desir de ces bons Roys ne reüssi comme il seroit à desirer, il en faut attribuer le defaut partie à nous-mémes, qui sommes en trop bonne terre pour nous en éloigner, & nous donner de la peine pour la commoditez de la vie, apres que la longueur de plusieurs centaines d'années nous a (faute d'exercice) affaineantis: partie aux guerres externes & civiles qui ont continuellement surfaissé la France, & retenu noz François Dans leurs bornes, soit au siecle du Roy François premier; soit depuis, lors que l'étranger fomentoit noz divisions & nous liguoit les uns contre les autres, pour à nôtre ruine établir sa grandeur.
En ces derniers temps la France commençant à respirer par la valeur incomparable de nôtre grand Henri, quelques-uns se sont efforcés de Reprendre les erremens delaissez, sçavoir les sieurs Marquis de la Roche Gentil-homme Breton, de Monts Gentil-homme Xaintongeois, & de Poutrincourt Gentil-homme Picard. De tous léquels je parleray chacun en son ordre, selon ce que j'ay veu, ouï dire à eux-mémes, ou trouvé par les écrits de ceux qui ont fait les premiers voyages, l'histoire déquels m'a eté d'autant plus difficile, que la memoire en etoit ja perduë: De sorte que j'ay eté contraint de la chercher partie en la bibliotheque du Roy, partie dans les papiers moisis des Libraires, m'étant quelquefois servi, au regard des derniers temps, de ce que Samuel Champlein en a donné au public.
Et comme on dit de certains poissons consacrés à Venus, qui naissent de l'écume de la mer, que pour se garentir de l'injure & gourmandise des plus grans, ilz s'assemblent par milliers, & s'entrelacent en tant de pelotons, qu'ils se rendent assez forts pour se defendre: Ainsi m'a semblé bon mettre en un corps tant de relations & menus écrits qui étoient comme ensevelis, afin de les faire revivre, & par cet assemblage m'essayer de leur donner une meilleure trempe contre la lime sourde du temps qui tout consomme: Et ce tant pour contenter l'honnete desir de plusieurs qui dés long temps requierent cela de moy, que pour employer utilement les heures que je puis avoir de loisir durant cette saison des vacations en l'an mille six cens huit.
Or d'autant qu'en cette histoire est souvent fait mention de plusieurs lieux auquels noz François int imposé les noms, léquels toutefois ceux qui impriment les Tables geographiques ont jusques ici ingratement supprimé, mettans en écrit des noms autant imaginaires que la delineation qu'ils ont fait de nôtre Nouvelle France est fausse: J'ay voulu particulierement tirer à la plume, & representer au vray selon les Tables particulieres de noz mariniers, & mémes dudit Champlein (car je n'ay pas tout veu) le fit de la premiere terre, pour montrer que les Hespagnols, ny autres avant nous, ne l'ont jamais veuë, & qu'ils ont donné des bourdes au peuple lors principalement qu'ils ont feint une grande riviere au-deçà des Armouchiquois, & sur icelle une ville grande & puissante qu'ils ont nommée (je ne sçay, ny eux-mémes, à quel sujet) Norembegue, laquelle ils ont située par les quarante-cinq degrés: dequoy nous parlerons plus amplement en son lieu.
Et jaçoit que mon sujet semble bas, n'étant ici traité d'un Royaume rempli de belles villes & beaux palais, enrichi de longue main de beaucoup d'ornemens domestics & publics, formillant en peuples instruits et toutes sortes d'arts liberaux & mecaniques: & en un mot, n'ayant ici à discourir sur les sept merveilles du monde. Toutesfois tel qu'il est, j'espere que les Sages lui donneront sauf-conduit, si l'on considere que ce grand vaisseau de sapience Salomon n'avoit dédaigné de traiter en son Histoire naturele, des moindres choses d'ici bas depuis le Cedre qui est au Liban jusques à l'Hissope qui sort de la paroy: des bestes, des oyseaux, des reptiles, & des poissons. Et quand ce ne seroit qu'en consideration de l'humanité, & que ces peuples déquels nous avons à parler sont hommes comme nous, nous avons dequoy estre incités au desir d'entendre leurs façons de vivre & moeurs, veu mémement que nous recevons souvent avec beaucoup d'applaudissement les histoires et rapports des choses qui ne sont si étranges, ny tant éloignées de nous: afin que par la consideration de leur deplorable état & condition (car ilz vivent nuds, vagabons, sans police, loy, ny religion) nous venions à remercier Dieu de ce qu'il nous a gratifié par-dessus eux, & dire avec le Prophete Roy son bien-aymé:
A Jacob il donne pour guide
Son verbe & ses enseignemens,
Et à la race Israëlide
Ses statuts & ses jugemens.
Il n'a fait ainsi pour le reste
Des peuples de tout l'univers
Leur rendant sa loy manifeste,
Et ses jugemens découvers.
Car outre la vie civile à laquelle nous sommes nés, il nous a par sa grace illuminé de son saint Esprit, & fait voir les secrets de sa haute sagesse, afin que le reconoissions, & l'adorions, & obtenions salut par son fils Jesus-Christ nôtre mediateur & sauveur, qui est en un mot toute la vie de l'homme, & la fin à laquelle nous devons aspirer.
Ainsi nous ne sçaurions moins faire que ce Philosophe Payen, lequel remercioit ses Dieux entre autres choses, de ce qu'il étoit né à Athenes plutot qu'allieurs, d'autant que là étoit le domicile de toute bonne instruction, civilité, & police; le siege des sciences & des bonnes loix.
Et neantmoins je ne veux tellement deprimer la condition des peuples que nous avons à representer, que je n'avouë qu'il y a beaucoup de choses bonnes en eux. Car pour dire brievement, ils ont de la valeur, fidelité, liberalité, & humanité, & leur est l'hospitalité si naturele & recommandable, qu'ilz reçoivent avec eux tout homme qui ne leur est ennemi. Ilz ne sont point niais comme plusieurs de deça, ilz parlent avec beaucoup de jugement & de raison: s'ils ont à entreprendre quelque chose d'importance, le Capitaine sera attentivement écouté, haranguant une, deux, & trois heures, & lui répondra-on de point en point, selon que la matiere le requerra. De sorte que si nous les appellons communement sauvages, c'est par un mot abusif, & qu'ilz ne meritent pas, n'étant rien moins que cela, ainsi qu'il se verifiera par le discours de cette histoire.
Un chose leur a manqué jusques ici, qui a causé, & cause encor leur nudité, c'est de n'avoir eu l'usage du fer, sans lequel toutes nos oeuvres manuelles cessent: Et croy que ne serions beaucoup plus relevez qu'eux, si nous eussions eté dépourveus de cette admirable invention, laquelle nous devons à Tubal-Cain specialement celebré au commencement de l'histoire sacrée de la naissance du monde.
Du nom Gaullois. Refutation des Autheurs Grecs sur ce sujet. Noé premier Gaullois. Les Gaullois peres des Umbres en Italie. Bodin refuté. Conquetes & navigations des anciens Gaullois. Loix marines, justice, & victoires des Marseillois. Portugal. Navire de Paris. Navigations des anciens François. Refroidissement en la navigation d'où est venu. Lacheté de nôtre siecle. Richesses des Terres-neuves.
LUSIEURS anciens ayans voulu discourir
de l'origine du nom Gaullois,
se sont escrimés en tenebres,& n'ont
point touché au but, soit ou faute de
sçavoir l'histoire de la creation du monde, ou
d'entendre les langues des vieux siecles (auquelles
il faut rapporter l'imposition des noms le
plus anciens) ou d'avoir des vrais memoires des
premiers Gaullois. Ce qu'aussi n'eussent-ilz
peu, d'autant que toute la Theologie, &
Philosophie d'iceux Gaullois consistait en traditive,
& sans écriture, de laquelle ilz n'usoient
qu'és choses privées, ce dit Cesar. Or ici nous
n'avons affaire qu'aux Latins & Grecs, qui seuls
ont traité de nôtre antiquité. Quant aux Latins,
iceux ne voyans apparence de deriver nôtre
nom d'un Coq, signifié par le mot Gallus en
leur langue, ilz n'en ont voulu rien dire. Mais
les Grecs plus hardis, léquels ont brouillé les
origines de toutes choses, & icelles remplies
de fables, ont écrit qu'un Roy des Gaullois nommé
Celtes, & par honneur Jupiter, eut une fille
dite Galathée, laquelle dedaignoit tous les
Princes de son temps, jusques à ce qu'ayant ouï
les vertus nompareilles, du grand Hercule de
Lybie fils d'Osiris, qui guerroyoit les tyrans de
la terre, comme il passoit par le païs des Celtes
pour aller d'Hespagne en Italie, elle en devint
amoureuse, & par la permission de ses parens
eut de luy un enfant, qui fut nommé Galates,
lequel surpassa tous les Princes de son âge en
force de corps & grandeur de courage: & ayant
conquis beaucoup de provinces par armes,
changea le nom de Celtes que son pere avoit
donné, & nomma ses sujets Galates. D'autres
ont pensé qu'ils avoient esté ainsi appellez du
mot Grec [gala] qui signifie Laict, pource que
le peuple Gaullois est blanc & de couleur
de laict. Or ces derivations sont absurdes: Car
pour ce qui est de la couleur blanche, il y avoit
plus de raison d'appeler ainsi ceux dela grande
Bretagne, ou les bas Allemans. Et puis c'est folie
d'estimer que nous ayons pris nôtre appellation
des Grecs, déquels au contraire une partie
est appellée de nôtre nom. Pour le regard du
mot Galates, c'est une invention de la méme
forge. Car je ne voy que contrarieté en tous
ceux qui en ont parlé. Pausanias en ses Attiques
dit, que le nom de Galates n'est venu que
sur le tard, & que de grande antiquité les Gaullois
auparavant s'appelloient Celtes. Et toutefois
Galates, selon Berose, a esté Roy des Gaullois
immediatement apres Celtes. Strabon au
contraire, dit, que tous les Galates ont esté appelez
Celtes par les Grecs, à cause du noble
estoc de ceux de la province Narbonoise, où il
donne à entendre qu'ils estoient Galates devant
qu'étre Celtes. Appian tient que les Celtes viennent
d'un Celtes, fils de Polyphemus, qui fut fils de
Neptune: ce qui ne se peut accorder avec ce
que dit Berose, que Jupiter Celtes fut le neufieme
Roy des Gaullois, plusieurs siecles apres Neptune.
Mais je voudroy demander pourquoy les Grecs, pour suivre leurs fantasies, ont changé le nom de Gaullois en Galates, ce que n'ont fait les Romains plus retenus et plus sobres à brouiller l'antiquité. Je croy qu'ils ont eu crainte de se rendre ridicules en les apellant Gaullois par une (ll) double, d'autant que [Gallos] en leur langue signifie Chatré: & ils voyoient les Gaulles formiller en generation. Et de là ont pris sujet d'imposer le nom de Galates aux Gaullois, à cause du Roy Galates. Et neantmoins Strabon, non autrement scrupuleux, les appelle indifferemment Gaullois & Galates, & ceux de l'Asie Gallo-grecs.
N'y ayant donc point d'apparence à ce nom de Galates, il est meilleur de nous arreter à l'appellation de noz plus proches voisins les Romains, qui nous cognoissent mieux, déquels saint Gregoire disoit que Comme ilz n'ont les pointes & subtilitez des Grecs, aussi n'en ont-ilz les heresies: Ilz ne sont si grans brouillons & menteurs. Et pour le nom Gaullois, nous avons l'authorité de Xenophon, lequel en ses Æquivoques dict, que le premier Ogyges (qui fut Noé) fut surnommé Le Gaullois, pource qu'au deluge du monde s'étant garenti des eaux, il en garentis aussi la race des hommes, & repeupla la terre: De là vient (dit-il) que les Sages (qui sont peuples de la Scythie Asiatique, c'est à dire de l'Armenie, où l'Arche de Noé s'arreta) appellent un vaisseau de mer Gallerim, pource qu'il garentit du naufrage. Et de ce mot nous avons retenu les noms de Gallere & Galliote, qui ne viennent pas de Galerus, comme a voulu dire Erasme. Caton au poëme de ses Origines, & autres Autheurs, s'accordent à ce que dessus, disans que Janus (qui est Noé) vint de Scythie en Italie avec les Gaullois peres des Umbres (peuples aujourd'huy tenans le Duché de Spolette) ainsi appellez d'un autre nom que leurs peres, mais revenant à méme signification. Car en langue Hébraïque & Aramée Gallim signifie Flot, Eau, Inondation: & en langue antique Latine Umber, ou Imber signifie Eau & Pluie.
Je sçay que Bodin n'approuve point ceci, & se mocque de Rabbi Samuel, qui est de méme opinion que nous. Mais je trouve sa raison bien plus ridicule de dire que comme les anciens Gaullois étoient vagabons, ne sçachans où ils alloient, ilz commencerent à murmurer par ces mots, où allons-nous? & que de là est venu le mot de U uallon, ou Gallon par une transposition de lettre.
Arrétons-nous donc à nôtre premier avis, & disons avec le méme Xenophon, que Noé repeuplant le monde amena une trouppe de familles pardeça, léquelles aimans la navigation trouverent bon de s'appeller du nom attribué à ce grand Ogyges (c'est à dire Illustre, & Sacré) & semblablement à Comerus Gallus (lequel en l'histoire sainte est appellé Gomer) premier Roy des Gaullois, selon Jacques de Bergome en son Supplement des Chroniques: quoy que Berose le face Roy d'Italie, à quoy je ne puis accorder, puis qu'elle n'en a retenu le nom.
Ainsi ayans beaucoup multiplié (comme la nation Gaulloise est feconde) ilz se rendirent maitres de la mer dés les premiers siecles pares le Deluge: & devant les guerres de Troye le grand Capitaine Cambaules ravagea toute la Grece & l'Asie, comme le confesse Pausanias en ses Phociques & ailleurs. Long temps depuis les Gaullois affriandez de butin firent trois armées, dont Brennus (l'un des chefs) avoit cent cinquante-deux mille pietons, & vingt mille quatre cens maitres de cheval à sa part, chacun déquels avoit deux chevaux de relais, & nombre de Solduriers souz lui, cotoyant toute l'Asie par mer aussi bien que par terre. Strabon fait mention d'autres grandes conquétes des Tectofages, Toliftobogiens, & Trocmiens peuples Gaullois, léquels occuperent la Bythinie, Phrigie, Cappadoce & Paphlagonie, sous un nommé Leonorius, lequel y institua douze Tetrarches semblables à noz douze Pairs de France. Et de ces conquétes parle aussi Pline, lequel dit qu'il avoient cent nonante-cinq villes et principautés.
Au reste ils avoient leurs loix marines si bien ordonnées, que les nations étrangeres se conformoient volontiers à icelles comme faisoient les Rhodiens, au recit de Strabon, léquels avoient emprunté de noz Marseillois les loix marines dont ils usoient. Ce qu'ils avaient fait d'autant plus volontiers qu'ilz les voyoient se gouverner avec Justice, & ne souffrir aucuns pyrates sur la mer, ayans (dit le méme Strabon) des grans magazins bien fournis de toutes choses necessaires à la marine, & pour battre les villes, ensemble infinie dépouilles des victoires par eux obtenuës durant plusieurs siecles contre les pyrates susdits. Et Jules Cesar parlant de la civilité des Gaullois, & de leur façon de vivre, laquelle ils ont enseigné aux Allemans, dit que la cognoissance des choses d'outre mer leur apporte beaucoup d'abondance & de commoditez pour l'usage de la vie.
Et ne faut penser que cette ardeur de naviger ait esté enclose dans la mer du Levant. Car le païs de Portugal portant le nom de Port des Gaullois, témoigne assez qu'ils ont aussi couru sur l'Ocean. En memoire dequoy la principale ville du Royaume des Gaullois porte encore aujourd'huy la Navire pour sa marque. Voire, je pourray bien encore ici mentionner la pointe d'Angleterre, qui s'appelle Cornu Gallia, Cornuaille. Ce qui ne peut provenir que des navigations des Gaullois.
Mais comme par la vicissitude des choses tout se change icy bas, & les siecles ont je ne sçay quelle necessité (pour n'user du mot de fatalité) née avec eux de suivre le gouvernement des astres instrumens de la providence de Dieu: les Gaullois ont quelquefois par occasion laissé refroidir cette ardeur de voguer sur les eaux, comme lors que les Romains semerent la division entre-eux, & s'emparerent par ce moyen de leur Etat: & depuis quand les François, Gots, & autres nations dechirerent ce grand empire ja cassé de vieillesse, & tout remply d'humeurs vicieuses, & corrompuës de longue main. Mais par aprés aussi selon les occurences, ils ont repris leurs premiers & anciens erremens, comme lors qu'on a publié les Croisades pour le recouvrement de la terre sainte; environ lequel temps, sçavoir en l'an mille deux cens quatre-vingt, pour éviter la peine de creer tous les jours des Admiraux extraordinaires, & par commission, pour envoyer sur la mer, & conduire l'armée Francoise en l'Orient, fut l'Admirauté de France erigée en tiltre d'office par le Roy Philippe surnommé le Hardi, fils de saint Louis, & deferée au Sire Enguerran de Couci, troisieme du nom en cette famille, premier Admiral de France en la qualité que j'ay dit.
Or comme un malade pressé de la douleur qui le violente oublie aisément les exercices auquels il souloit s'occuper estant en pleine santé; Ainsi les François par-aprés occupez sur la defensive aux longues guerres qu'ils ont euës contre les Anglois dans leurs propres entrailles & au milieu de la France, ils ont laissé derechef alentir cette ancienne ardeur en la navigation, qui ne s'est pas aysément r'échauffée depuis, n'étant à peine la France relevée de maladie, que voicy naitre d'autres guerres par la gloutonne ambition d'un Prince sujet de nôtre Roy, lequel ne se promettoit rien moins que de luy enlever la corone de dessus la téte, comme nous témoignent assez amplement nos histoires. Quoy que ce soit il en a tiré de bonnes pieces, léquelles jaçoit qu'elles se puissent justement debattre, toutefois ce ne seroit sans beaucoup de difficultez. Et depuis ce temps les differens pour la Religion, & les troubles étans survenus, noz François parmy ces longues alarmes ont esté tellement occupez, qu'en une division universelle il a esté bien difficile de viser au dehors, faisant un chacun beaucoup de conserver ce qui luy étoit acquis; & vivre chez soy-méme.
Neantmoins parmy toutes ces choses, noz Roys n'ont laissé de faire des découvertes avec beaucoup de depense en diverses contrées, & en divers temps, comme a esté veu au chapitre precedent: Et eussent fait davantage s'ils eussent eu prés d'eux des hommes amateurs de la navigation, ou si nos Admiraux se fussent pleu à la marine, ou n'eussent esté empechés ailleurs & embrouillés en noz guerres civiles: Car encores que les Roys bien souvent ne soient que trop poussez d'ambition pour commander à toute la terre, & à des nouveaux mondes, s'il étoit possible, d'autant que (comme dit le Sage) La gloire & dignité des Rois git en la multitude du peuple: si ont-ils besoin de gens que les secondent, voire qui les enflamment à un beau sujet, où principalement il y a apparence de faire chose qui peut reüssir à la gloire de Dieu, & n'y va point du detriment d'autrui. Et en cela nôtre siecle est en pire condition que les precedens, d'autant que combien que par la grace de Dieu nous jouïssions d'une bonne paix, que le Roy soit redouté, & ait des moyens autant que pas un de ses predecesseurs, que l'établissement d'un Royaume Chrétien & François soit facile és regions Occidentales d'outre-mer, & qu'il y ait des hommes immuables en cette resolution d'habiter la Nouvelle France, d'où ils ont rapporté les fruicts de leur culture, comme sera dit en son lieu: neantmoins il ne se trouve quasi personne (j'enten de ceux qui ont credit en Cour) qui favorise ce dessein, soit en privé, soit envers sa Majesté. On est bien aise d'en ouïr parler, mais d'y aider, on ne s'entend point à cela. On voudroit trouver les thresors d'Atabalippa sans travail & sans peine, mais on y vient trop tard, & pour en trouver il faut chercher, il faut faire de la dépense, ce que les grans ne veulent pas. Les demandes ordinaires que l'on nous fait, sont: Y a-il des thresors, y a-il des mines d'or & d'argent? & personne ne demande: Ce peuple là est-il disposé à entendre la doctrine Chrétienne? Et quant aux mines il y en a vrayment, mais il les faut fouiller avec industrie, labeur, & patience. La plus belle mine que je sçache c'est du blé & du vin, avec la nourriture du bestial. Qui a de ceci il a de l'argent. Et de mines nous n'en vivons point, quant à leur substance. Et tel bien-souvent a belle mine qui n'a pas bon jeu.
Au surplus, les mariniers qui vont de toute Europe chercher du poisson aux Terres-neuves, & plus outre, à mille lieuës loin de leur païs, y trouvent de belles mines sans rompre les rochers, éventrer la terre, vivre en l'obscurité des enfers (car ainsi faut-il appeller les minieres, où l'on condamnoit anciennement ceux que meritoient la mort) ils s'y trouvent, di-je, de belles mines au profond des eaux, & au traffic des pelleteries & fourrures d'Ellans, de Castors, de Loutres, de Martres, & autres animaux dont ilz retirent de bon argent au retour de leurs voyages, auquels ils ne se plairoient tant s'ilz n'y sentoient un ample proffit. Ceci soit dit en passant pour ce qui regarde la Terre-neuve, laquelle jaçoit qu'elle soit peu habitée, & en un climat assez froid, neantmoins est recherchée d'un grand nombre de peuple qui lui va tous les ans rendre hommage de plus loin qu'on ne fait les plus grans Roys du monde, léquels on caresse & honore bien souvent plus pource qu'ilz sont riches & peuvent enrichir les autres, que pour devoir. Ainsi en fait-on à cette terre: de laquelle si on retire tant d'utilité, il faut estimer que celles qui sont en plus haute élevation du soleil sont beaucoup plus è priser & estimer, d'autant qu'avec l'abondance de la mer elles ont ce que l'on peut esperer de leur culture; sans qu'il soit besoin de se travailler pour des mines d'or & d'argent déquelles nôtre France Orientale se passe bien & ne laisse d'étre aussi florissante que les païs dont elle est environnée. Dequoy nous parlerons plus amplement cy-aprés selon que le sujet se presentera.
Conjectures sur le peuplement des indes Occidentales, & consequemment de la Nouvelle France comprise sous icelles.
e sçay que plusieurs étonnez de la decouverte
des terres de ce monde nouveau
que l'on appelle Indes Occidentales,
ont exercé leur esprit à rechercher
le moyen, par lequel elles ont peu étre
peuplées aprés le Deluge: ce qui est d'autant
plus difficile, que d'un pole à l'autre, ce monde là
est separé de cetui-cy d'une mer si large, que les
hommes ne l'ont jamais (ce semble) ni peu, ni
osé traverser jusques à ces derniers siecles, pour
découvrir nouvelles terres: du moins n'en est il
aucune mention en tous les livres & memoires
qui nous ont esté laissez par l'Antiquité. Les uns
se sont servi de quelques propheties & revelations
de l'Ecriture sainte tirees par les cheveux,
pour dire les uns que les Hespagnols, les autres
que les Juifs devoient habiter ce nouveau monde.
D'autres ont pensé que c'étoit une race
de Cham portée là par munition de Dieu, lors
que Josué commença d'entrer en la terre de
Chanaan, & en prendre possession, l'Ecriture
sainte témoignant que les peuples qui y habitoient
furent tellement épouvantez, que le
coeur leur faillit à tous: & ainsi pourroit estre
avenu que les majeurs & ancestres des Ameriquains
& autres de delà, chassez par les enfans
d'Israël de quelques contrees de ces païs
de Chanaan, s'estans mis dans des vaisseaux à la
merci de la mer, auroient esté jettés & seroient
abordés en cette terre de l'Amerique. Chose
qui semble estre confirmee par ce qui est écrit
en la Sapience dite de Salomon, à sçavoir que les
Chananéens avant l'entree des enfans d'Israël
en leur terre estoient anthropophages, c'est à
dire mangeurs de chair humaine, comme sont plusieurs
en cette grande étenduë de païs. Et pour les
aider encore à dire, j'adjouteray que plusieurs
des Ameriquains sautent par-dessus le feu en faisant
leurs invocations à leurs Demons, ainsi que
faisoient les Chananéens. Mais il y a des raisons
encores plus probables que celle-ci: entre léquelles
je diray que ceux-là ne se sont point éloignez
de la verité, qui ont estimé que quelques
mariniers, marchans, & passagers surpris de quelque
fortunal de vent en mer, à la violence
duquel ilz n'auroient peu resister, auroient esté
portés en cette terre, & là paraventure auroient
fait naufrage, si bien que se trouvans nuds, ils
auroient esté contraints de vivre de chasse et de
pecherie, & se couvrir de peaux des animaux
qu'ils auroient tués, & ainsi auroient multiplié
& rempli cette terre telement quelement (car il
n'y a préque les rives de mer & des grandes
rivieres habitees, du moins aux premieres terres
qui regardent la France, & sont en méme parallele)
si bien qu'ores qu'auparavant ils eussent
quelque conoissance de Dieu, cela peu à peu
s'est évanouï, faute d'instructeurs, comme nous
voyons qu'il est arrivé en tout le monde de deçà
peu apres le Deluge. Et plusieurs accidens echeuz
de cette façon, tant de la partie de l'Orient, que
du Midi, & du Nort, & des païs y interposés, peuvent
avoir causé le peuplement de cette terre
Occidentale en toutes parts.
Ce qui n'est sans exemple, méme qui nous est familier. Car en l'an mil cinq cens quatre-vints dix-huict le sieur Marquis de la Roche gentil-homme Breton pretendant habiter la Nouvelle France, & y asseoir des colonies Françoises, suivant la permission qu'il en avoit du Roy, il y mena quelque nombre de gans, léquels (pource qu'ils ne conoissoit encore le païs) il dechargea en l'ile de Sable, qui est à vint lieuës de terre ferme plus au Su que le Cap-Breton, c'est à sçavoir par les quarante quatre degrez. Cependant il s'en alla reconoistre & le peuple & le païs, & chercher quelque beau port pour se loger. Au retour il fut pris d'un vent contraire qui le porta si avant en mer, que se voyant plus prés de la France que de ses gens, il continua sa route pardeça, où il fut peu apres prisonnier és mains de Sieur Duc de Mercure, & demeurerent là ses hommes l'espace de cinq ans vivans de poissons, & du laictage de quelques vaches qui y furent portées il y a environ quatre-vints ans, au temps du Roy François I par le Sieur Baron de Leri, & de saint Just, Vicomte de Gueu, lequel ayant le courage porté à choses hautes, desiroit s'établir par-dela, & y donner commencement à une habitation de François; mais la longueur du voyage l'ayant trop long temps tenu sur mer, il fut contraint de décharger là son bestial, vaches, & pourceaux, faute d'eau douces & de paturages: & des chairs de ces animaux aujourd'hui grandement multipliés, ont vécu les gens dudict Marquis, tout le temps qu'ils ont eté en cette ile. En fin, le Roy étant à Rouën commanda à un pilote de les aller recuillir lors qu'il iroit à la pecherie des Terres-neuves. Ce qu'il fit, & d'un nombre de quarante ou cinquante, en ramena une douzaine, qui le presenterent à sa Majesté vétuz de peaux de loup-marins. Voila comme les peuples Sauvages peuvent avoir été multipliés. Et qui eût laissé là pertuellement ces hommes avec nombre de femmes, ilz fussent (ou leurs enfans) devenuz semblables aux peuples de la Nouvelle-France, & eussent peu à peu perdu la conoissance de Dieu. Et sir cette consideration je pourrois m'écrier avec l'Apôtre saint Paul: O profondeur des richesse, & de la sapience, & de la conoissance de Dieu, que ses jugemens sont incomprehensibles, & ses voyes impossibles à trouver! Car qui est-ce qui a coneu la pensee du Seigneur, ou qui a été son Conseiller?
Si qu'un allegue que ce que je viens de dire n'a peu étre fait pource que ce n'est la coutume de mener les femmes en mer. Je repliqueray que cela est bon à dire en ce temps ici, mais que les premiers siecles ont eté autres, auquels croient les femmes plus vigoureuses, & avoient un courage du tout mâle: au lieu qu'aujourd'hui, les delices ont appoltronni & l'un & l'autre sexe. Et neantmoins encore voyons-nous quelquefois des femmes suivre leurs maris en mer. Et n'en faut qu'une pour en peupler tout un païs: ainsi que le monde a multiplié par la fecondité de nôtre premiere mere.
Or pour revenir à mon propos, j'ay un autre argument, qui pourroit servir pour dire que ces peuples ont eté portez là de cette façon, c'est à dire, par fortune de mer, & qu'ilz sont venuz de quelque race de gens qui avoient eté instruits en la loy de Dieu. C'est qu'un jour comme le sieur de Poutrincourt discouroit par truchement à un Capitaine Sauvage nommé Chkoudun, de nôtre Foy & religion, il répondit sur le propos du Deluge, qu'il avoit bien ouï dire dés long temps, qu'anciennement il y avoit eu des hommes mechans léquels moururent tous, & y en vint de meilleurs en leur place. Et cette opinion du Deluge n'est pas seulement en la partie de la Nouvelle-France, où nous avons demeuré, mais elle est encore entre les peuples du Perou, léquels (à ce que raconte Joseph Acosta) parlent fort d'un déluge avenu en leur païs, auquel tous les hommes furent noyés, & que du grand lac Titicaca sortit un Viracocha (qui est le plus grand de tous leurs Dieux, lequel ils adorent en regardant au ciel, comme createur de toutes choses) & ce Viracocha, s'arreta en Tiaguanaco, où l'on voit aujourd'hui des reines & vestiges d'anciens edifices fort étranges: & de là à Cusco. Ainsi recommença le genre humain à se multiplier.
Je ne veux nier pourtant que ces grans païs n'aient peu étre peuplez par un autre voye, sçavoir que les homme se multiplians sur la terre, & s'étendans toujours, comme ils ont fait pardeça, en fin il y a de l'apparence que de proche en proche ils ont atteint ces grandes provinces, soit par l'Orient, ou par le Nort, ou par tous les deux. Car je tiens que toutes les parties de la terre ferme sont concatenées ensemble, ou du moins s'il y a quelque détroit, comme ceux d'Anian & de Magellan: c'est chose que les hommes peuvent aisément franchir. La consideration du passage des animaux est ce qui plus nous peut arreter l'esprit en ceci. Mais on peut dire qu'il a eté aisé d'y transporter les petits, & les grands sont d'eux-mémes capables de passer les detroits de mer, comme il est vray-semblable que les Ellans ont passé de l'Europe Septentrionale en Labrador, en Canada, en la terre des Souriquois par le Nort car nous sçavons de certaine science qu'ilz ne font pas difficulté de passer des bayes de mer, pour accourcir le chemin d'une terre à vue autre. Et nous lisons au premier voyage du Capitaine Jacques Quartier, que les ours passent aisément quatorze lieuës de mer: En ayant lui-méme rencontré un qui traversoit à nage la mer qui est entre la terre ferme & l'ile aux oiseaux.
Mais quand je considere que les Sauvages ont de main en main par tradition de leurs peres, une obscure conoissance du Deluge, il me vient au devant une autre conjecture du peuplement des Indes Occidentales, qui n'a point encore esté mise en avant. Car quel empéchement y a-il de croire que Noé ayant vécu trois cens cinquante ans aprés le Deluge, n'ait luy méme eut le soin & pris la peine de peupler, ou plustot repeupler ces païs là? Est-il à croire qu'il soit demeuré un si long espace de temps sans avoir fait & exploité beaucoup de grandes & hautes entreprises? Luy qui étoit grand ouvrier, & grand pilote, sçavoit-il point l'art de faire un autre vaisseau (car le sien croit demeuré arreté aux montagnes d'Ararat, c'est à dire de la grande Armenie) pour reparer la desolation de la terre? Luy qui avoit la conoissance de mille choses que nous ne sçavons point, par la traditive des sciences infuses en nôtre premier pere, duquel il peut avoir veu les enfans ignoroit-il ces terres Occidentales, où par-aventure il avoit pris naissance? Certes en tout cas il est à presumer qu'ayt l'esprit de Dieu, & à r'établir le monde par une speciale election du ciel, il avoit (du moins par la renommee) conoissance de ces terres là, auquelles il ne luy a point eté plus difficile de faire voile, ayant peuplé l'Italie, que de venir du bout de la mer Mediterranée sur le Tibre fonder son Ianiculum, si les histoires prophanes sont veritables, & par mille raisons y a apparence de le croire. Car en quelque part du monde qu'il se trouvat, il étoit parmi ses enfans. Il ne lui a, di-je, point esté plus difficile d'aller du détroit de Gibraltar en la Nouvelle-France, ou du Cap-Vert au Bresil, qu'à ses enfans d'aller en Java, ou en Japan, planter leur nom: ou au Roy Salomon de faire des navigations de trois ans: léquelles quelques uns des plus sçavans de nôtre siecle dernier passé, & entre autres François Vatable, disent avoir eté au Perou, d'où il faisoit apporter cette grande quantité d'or d'Ophir tres-fin & pur tant celebré en la sainte Ecriture.
Que si (la chose presupposée de cette sorte) ceux des Indes Occidentales n'ont conservé le sacré depos de la conoissance de Dieu, & les beaux enseignement qu'il leur pouvoit avoir laissés, il faut considerer que ceux du monde de deça n'ont pas mieux fait. Somme cette conjecture me semble fondee en aussi bonne & meilleure raison que les autres. Et de telle chose ayans eu Platon quelque sourde nouvelle, il en a parlé en son Timée comme un homme de son païs, là où il a discouru de cette grande ile Atlantique laquelle comme il ne voyoit point, ny personne qui y eût eté de son temps, il a feint que par un grand deluge elle avoit esté submergée dans la mer. Et aprés lui Ælian au troisieme de son histoire Des choses diverses, rapporte chose préque semblable, quoy qu'il croye que ce soit fable, et soit selon Theopompus, que jadis il y eut «fort grande familiarité entre Mydas Phrygien, & Silenus. Ce Silenus croit fils d'une Nymphe, de condition inferieure aux Dieux, mais plus noble que celle des mortels. Apres avoir tenu plusieurs propos ensemble, Silenus adjouta que l'Europe, l'Asie & la Lybye estoient iles environnées de l'Ocean, mais qu'il y avoit une terre ferme par-delà ce monde ici de grandeur infinie, nourrissant de grans animaux, & des hommes deux fois aussi grans, & vivans deux fois autant que nous: qu'il y avoit de grandes cités, diverses façons de vivres, & des loix contraires aux nôtres. Par aprés il dit encores que cette terre possede grande quantité d'or & d'argent, si bien qu'entre les peuples de delà, l'or est moins estimé que le fer entre nous, &c.»
Qui considerera ces paroles, il trouvera qu'elles ne sont du tout fabuleuses: & conclura qu'és premier siecles les hommes ont eu conoissance de l'Amerique, & autres terres y continentes, & que pour la longueur du voyage les hommes cessans d'y aller, cette conoissance est venuë à neant, & n'en est demeuré qu'une obscure renommée. Car Pline méme se plaint que de son temps les hommes étoient appoltronnis & la navigation tellement refroidie, qu'il ne se trouvoit plus de gens entendus à la marine, de sorte que «les côtes des terres se reconnoissent mieux par des écrits de ceux qui ne les avoient jamais veuës, que par le dire de ceux qui les habitoient. On ne se soucie plus (dit-il) de chercher de nouvelles terres, ni méme de conserver la conoissance de celles qui sont des-ja trouvées, quoy que nous soyons en bonne paix, & que la mer soit ouverte» & ouvre ses ports à un chacun pour les recevoir. Ainsi les iles Fortunées (qui sont les Canaries) ayans eté és plus prochains siecles apres le Deluge fort conuës, & frequentees, cette conoissance s'est perdue par la nonchalance des hommes, jusques à ce qu'un Gentil-homme de Picardie Guillaume de Betancourt les decouvrit és derniers siecles, comme nous dirons cy-apres.
Et pour une derniere preuve de ce que j'ay dit ci-dessus, par une conjecture vray-semblable que les siecles plus reculés ont eu conoissance de terres Occidentales d'outre l'Ocean, j'adjouteray ici ce que les Poetes anciens ont tant chanté des Hesperides, léquelles ayans mis au Soleil couchant, elle peuvent beaucoup mieux étre appropriées aux iles des Indes Occidentales, qu'aux Canaries, ni Gorgones. En quoy volontiers je m'arreteray à ce que le méme Pline, sur une chose pleine d'obscurité, recite qu'un Stratius Sebofus employa quarante jours à naviger depuis les Gorgones (qui sont les iles du Cap Verd) jusques aux Hesperides. Or ne faut-il point quarante jour, ains seulement sept ou huict, pour aller des gorgones aux iles Fortunées (où quelques uns mettent les Hesperides) n'y ayant que deux cens lieuës de distance. Surquoy je conclus que les Hesperides ne sont autres que les iles de Cuba, l'Hespagnole, la Jamaïque, & autres voisines au golfe de Mexique.
Quant au dragon qu'on disoit garder les pommes d'or des Hesperides, & aucun n'y entroit, les anciens vouloient signifier les détroits de mer qui vont serpentant parmi ces iles, au courant déquels plusieurs vaisseaux s'estoient perdus, & qu'on n'y alloit plus. Que si le grand Hercule y a esté, & en a ravi des fruits, ce n'est pas chose éloignée de sa vertu.

Limites de la Nouvelle-France, & sommaire du voyage de Jean Verazzan Capitaine Florentin en la Terre-neuve, aujourd'hui dite La Floride, & en toute cette côte jusque au quarantiéme degré. Avec une briéve description des peuples qui habitent ces contrees.
YANT parlé de l'origine
du peuple de la Nouvelle-France,
il est à propos de dire quelle est
l'étenduë & situation de la province,
quel est ce peuple, les
moeurs, façons & coutumes
d'icelui, & ce qu'il y a de
particulier en cette terre, suivant les memoires
que nous ont laissé ceux qui premiers y ont eté,
& ce que nous y avons reconu & observé durant
le temps que nous y avons sejourné. Ce que je
feray, Dieu aydant, en six livres, au premier déquels
seront décrits les voyages des Capitaines
Verazzan, Ribaut, & Laudonniere en la Floride:
Au second ceux qui ont eté faits souz le sieur de
Villegagnon en la France antartique du Bresil: Au
troisiéme ceux du Capitaine Jacques Quartier
& de Samuel Champlein en la grande riviere de
Canada: Au quatriéme ceux des sieurs de Monts
& de Poutrincourt sur la côte de la Terre neuve
qui est baignee du grand Ocean jusques au quarantiéme
degré: Au cinquiéme ce qui s'est fait
en ce sujet depuis nôtre retour en l'an mille six cens
sept; & au sixiéme les moeurs, façons & coutumes
des peuples déquels nous avons à parler.
Je comprens donc souz la Nouvelle-France tout ce qui est au-deça du Tropique du Cancer jusques au Nort, laissant la vendication de la France Antarctique à qui la voudra & pourra debattre, & à l'Hespagnol la jouïssance de ce qui est au-delà de notredit Tropique. En quoy je ne veux m'arréter au partage fait autrefois par le Pape Alexandre sixiéme entre les Rois de Portugal & de Castille, lequel ne doit prejudicier au droit que noz Rois se sont justement acquis sur les terres de conquéte, telle que sont celles dont nous avons à traiter, d'autant que ce qu'il en a fait a esté comme arbitre de chose debattuë entre ces Rois: qui ne leur appartenoit non plus qu'à un autre. Et quand en autre qualité ledit Pape en auroit ainsi ordonné; outre que son pouvoir (hors son domaine) est purement spirituel, il est à disputer s'il pouvoit, ou devoit partager les enfans puisnéz de l'Eglise, sans y appeller l'ainé.
Ainsi nôtre Nouvelle-France aura pour limites du coté d'Ouest la terre jusques à la mer dite Pacifique, au deça du Tropique du Cancer: Au midi les iles & la mer Atlantique du côté de Cuba & l'ile Hespagnole: Au levant la mer du Nort qui baigne la Nouvelle-France: & au Septentrion, celle terre qui est dite inconuë vers la mer glacée jusques au pole arctique. De ce côté quelques Portugais & Anglois ont fait des courses jusques aux soixantieme & septantieme degrez pour trouver passage d'une mer à l'autre par le Nort: mais apres beaucoup de travail ils ont perdu leurs peines, soit pour les trop grandes froidures, soit par defaut des choses necessaires à poursuivre leur route.
En l'an mille cinq cens vingt-quatre, Jean Verazzan Florentin fut envoyé à la decouverte des terres par nôtre Roy Tres-Chrétien François premier, & de son voyage il fit un rapport à sa Majesté, duquel je representeray les choses principales sans m'arreter à suivre le fil de son discours. Voici donc ce qu'il en écrit: Ayans outrepassé l'ile de Madere, nous fumes poussez d'une horrible tempéte, qui nous guidant vers le Nort, au Septentrion, apres que la mer fut accoisée nous ne laissames de courir la méme route l'espace de vingt-cinq jours, faisans plus de quatre cens lieuës de chemin par les ondes de l'Ocean: où nous découvrimes une Terre-neuve, non jamais (que l'on sçache) conuë, ni découverte par les anciens, ni par les modernes: & d'arrivée elle nous sembla fort basse: mais approchans à un quart de lieuë, nous conumes par les grans feuz que l'on faisoit le long des havres, & orées de la mer, qu'elle étoit habitée, & qu'elle regardoit vers le Midy: & nous mettans en peine de prendre port pour surgir & avoir conoissance du pays, nous navigames plus de cinquante lieuës en vain: si que voyans que toujours la côte tournoit au Midi, nous deliberames de rebrousser chemin vers le Nort, suivant nôtre course premiere. Et fin voyant qu'il n'y avoit ordre de prendre port, nous surgimes en la côte, & envoyames un esquif vers terre, où furent veuz grand nombre des habitans du païs qui approcherent du bord de la mer, mais dés qu'ilz virent les Chrétiens proches d'eux ilz s'enfuirent, non toutefois en telle sorte qu'ils ne regardassent souvent derriere eux, & ne prinssent plaisir avec admiration de voir ce qu'ils n'avoient accoutumé en leur terre: & s'ébahissoient & des habits des nôtres, & de leur blancheur & effigie, leur montrans où plus commodément ilz pourroient prendre terre, &c. Puis adjoute: Ilz vont tout nuds, sauf qu'ilz couvrent leurs parties honteuses, avec quelques peaux de certains animaux qui se rapportent aux martres, & ces peaux sont attachées à une ceinture d'herbe qu'ilz font propre à ceci, & fort étroite, & tissuë gentillement, & accoutree avec plusieurs queuës d'autres animaux qui leur environnent le corps, & les couvrent jusques aux genoux: & sur la téte aucuns d'eux portent comme des chapeaux, & guirlandes faites de beaux pennaches. Ce peuple est de couleur un peu bazannée, comme quelques Mores de la Barbarie qui avoisinent le plus de l'Europe: ont les cheveux noirs, touffus, & non gueres longs, & léquels ilz lient tout unis & droits sur la téte, tous ainsi faits que si c'étoit une queuë. Ils sont bien proportionnez de membres, de stature moyenne, un plu plus grans que nous ne sommes, larges de poitrine, les bras forts & dispos, comme aussi ils ont & pieds & jambes propres à la course, n'ayant rien que ne soit bien proportionné, sauf qu'ils ont la face large, quoyque non tous, les ïeux noirs & grans, le regard prompt & arreté. Ils sont assez foibles de force, mais subtils & aigus d'esprit, agiles & des plus grans & vites coureurs de la terre.
Or quant au plan & site de cette terre & de l'orée maritime, elle est toute couverte de menu sablon qui va quelques quinze piés en montant, & s'étend comme petites collines & côteaux ayans quelques cinquante pas de large: & navigant plus outre on trouve quelques ruisseaux & bras de mer qui entrent par aucunes fosses & canaux, déquels arrousent les deux bords. Apres ce on voit la terre large, laquelle surmonte ces havres areneux, ayant de tres-belles campagnes & plaines, qui sont couvertes de bocages & forets tres-touffuës, si plaisantes à voir que c'est merveille: et les arbres sont pour la pluspart lauriers, palmiers, & hauts cyprés, & d'autres qui sont inconnue à notre Europe, & léquels rendoient une odeur tres-suave, qui fit penser aux François que ce païs participant en circonference avec l'Orient, ne peut étre qu'il ne soit aussi abondant en drogues & liqueurs aromatiques, comme encore la terre donne assez d'indices qu'elle n'est sans avoir des mines d'or, & d'argent & autres metaux. Et est encore cette terre abondante en cerfs, daims, & lievres. Il y a des lacs & étangs en grand nombre, et des fleuves & ruisseaux d'eau vive, & des oyseaux de diverses especes, pour ne laisser chose qui puisse servir à l'usage des hommes.
Cette terre est en elevation de trente-quatre degrez, ayant l'air pur, serein, & fort sain, & temperé entre chaud & froid, & ne sent-on point que les vens violens, & impetueux soufflent & respirent en cette region, y regnant le vent d'Orient & d'Occident, & sur tout en Eté, y estant le ciel clair & sans pluie, si ce n'est que quelquefois le vent Austral souffle, lequel fait élever quelques nuages & brouillars, mais cela se passe tout soudainement, & revient sa premiere clarté. La mer y est quoye, & sans violence ni tourbillonnemens de flots, & quoy que la plage soit basse & sans aucun port, si n'est-elle point facheuse aux navigans, d'autant qu'il n'y a pas un écueil, & que jusques à rez de terre à cinq ou six pas d'icelle, on trouve sans flux ny reflux vingts piés d'eau: Quant à la haute mer on y peut facilement surgir, bien qu'une nef fust combattue de la fortune, mais pres de la rade il y fait dangereux. Par cette description peut-on recognoitre que ledit Verazzan est le premier qui a découvert cette côte qui n'avoit point encore de nom, laquelle il appelle Terre-neuve, & depuis a esté appellée la Floride par les Hespagnols, soit ou pource qu'ils en eurent la veuë le jour de Pasques flories, ou pource qu'elle est toute verte & florissante, & que méme les eaux y sont couvertes d'herbes verdoyantes, estant auparavant nommée Jaquaza par ceux du païs.
Quant à ce qui est de la nature du peuple de cette contrée, noz François en parlent tout autrement que les Hespagnols, aussi estans naturellement plus humains, doux & courtois, ils y ont receu meilleur traitement. Car Jean Poncey estant allé à la découverte, & ayant mis pied à terre: comme il vouloit jetter les fondemens de quelque citadelle ou fort, il y fut si furieusement attaqué par un soudain choc des habitans du païs, qu'outre la perte d'un grand nombre de ses soldats, il receut une playe mortelle, dont il mourut tôt apres, ce qui mit son entreprise à neant, & ne recognuerent pour lors les Hespagnols que cet endroit où ils pretendoient se percher.
Depuis encore Ferdinand Sotto riche des dépouilles du Peru, apres avoir enlevé les thresors d'Atabalippa, desireux d'entreprendre choses grandes, fut envoyé en ces parties-là par Charles V Empereur avec une armee en l'an mil cinq cens trente-quatre. Mais comme l'avarice insatiable le poussoit, recherchant les mines d'or premier que de se fortifier, cependant qu'il erroit & esperoit, il mourut de vergogne & de dueil, & ses soldats que deça, qui dela, qui furent assommés en grand nombre par les Barbares. De rechef en l'an mil cinq cens quarante-huit, furent envoyez d'autres gens par le mesme Charles V léquels furent traitez de méme, & quelques-uns écorchéz, & leur peaux attachées aux portes de leurs temples.
Notre Florentin Verazzan s'estant (comme il est à presumer) comporté plus humainement envers ces peuples, n'en receut que toute courtoisie, & pourtant dit qu'ils sont si gracieux & humains, qu'eux (c'est à dire les François) voulans sçavoir quelle estoit la gent qui habitoit le long de cette côte, envoyerent un jeune marinier, lequel sautant en l'eau & pource qu'ils ne pouvoient prendre terre, à cause des flots & courans; afin de donner quelques petite denrees à ce peuple, & les leur ayant jettées de loin (pource qu'il se meffioit d'eux) il fut poussé violemment par les vagues sur la rive. Les Indiens (ainsi les appelle-il tous) le voyans en cet état le prennent & le portent bien loin de la marine, au grand étonnement du pauvre matelot, lequel s'attendoit qu'on l'allat sacrifier, & pource crioit-il à l'ayde, & au secours, comme aussi les Barbares crioient de leur part pensans l'asseurer. L'ayans mis au pied d'un côtau à l'objet du Soleil ils le dépouillerent tout nud, s'ébahissans de la blancheur de la chair, & allumans un grand feu le firent revenir & reprendre sa force: & ce fut lors que tant ce pauvre jeune homme que ceux qui étoient au bateau, estimoient que ces Indiens le dussent massacrer & immoler, faisans rotir sa chair en ce grand brazier, & puis en prendre leur curée, ainsi que font les Canibales. Mais il en avint tout autrement. Car ayant repris ses esprits, & eté quelque temps avec eux, il leur fit signe qu'il s'en vouloit retourner au navire, où avec grande amitié ilz le reconduirent, l'accollans fort amoureusement. Et pour lui donner plus d'asseurance, ils luy firent largue entre eux, & s'arreterent jusques à tant qu'il fut à la mer.
Ayans traversé païs quelque centaine de lieuës en tirant vers la côte qui est aujourd'hui appellée Virginia, ilz vindrent à une autre contree plus belle & plaisante que l'autre, & où les habitans étoient plus blancs, & qui se vétoient de certaines herbes pendantes aux rameaux des arbres, & léquelles ilz tissent avec cordes de chanve sauvage, dont ils ont grande abondance.
Ilz vivent de legumes, léquels ressemblent aux nôtres; de poissons, & d'oiseaux qu'ilz prennent aux rets, & avec leurs arcs, les fléches déquels sont faites de roseaux, & de cannes, & le bout armé d'arréte de poisson, ou des os de quelque béte.
Ils usent des canoës & vaisseaux tout d'une piece, comme les Mexiquains, & y est le païsage & terroir fort plaisant, fertil, & plantureux, bocageux & chargé d'arbres, mais non si odoriferens, à cause que la côte tire plus vers le Septentrion: & par ainsi étant plus froide, les fleurs & fruits n'ont la vehemence en l'odeur que celles des contrées susdites.
La terre y porte des vignes & raisins sans culture, & ces vignes vont se haussant sur les arbres, ainsi qu'il les voit accoutrées en Lombardie, & en plusieurs endroits de la Gascogne: & est ce fruit bon, & de méme gout que les nôtres, & bien qu'ils n'en facent point de vin, si est-ce qu'ils en mangent, & s'ils ne cultivent cet arbrisseau, à tout le moins otent-ils les feuillages qui lui peuvent nuire & empecher que le fruit ne vienne à maturité.
On y voit aussi des roses sauvages, des lis, des violettes, & d'autres herbes odoriferentes & qui sont differentes des nôtres.
Et quant à leurs maisons, elles sont faites de bois & sur les arbres, & en d'aucuns endroits ilz n'ont autre gite que la terre, ni aucune couverture que le ciel, & par ainsi ilz sont tretous logés à l'enseigne du Croissant, comme aussi sont ceux qui se tiennent le long de ces terres & rives de la mer.
Somme notre Verazzan decrit fort amplement toute cette côte, laquelle il a universellement veue jusques aux Terres-neuves où se fait la pecherie des moruës.
Mais d'autant qu'en nôtre navigation derniere souz la charge du sieur de Poutrincourt, en l'an mil six cens six, nous n'avons decouvert que jusques au quarantiéme degré, afin que le lecteur ait la piece entiere de toute nôtre Nouvelle-France conuë je coucheray ici ce que le méme nous a laissé d'un pays qu'il decrit, & lequel il fait en méme elevation qu'est la ville de Rome à sçavoir à quarante degrez de la ligne, qui est vue partie du païs des Armouchiquois (car il ne donne pas de nom à pas un des lieux qu'il a veu). Il dit donc qu'il vit deux Rois (c'est à dire Capitaines) & leur train, tous allans nuds, sauf que les parties honteuses sont couvertes de peau, soit de cerf ou d'autre sauvagine: hommes & femmes beaux & courtois sur tous autres de cette côte, ne se soucians d'or, ni d'argent, comme aussi ils ne tenoient en admiration ni les miroirs, ni la lueur des armes des Chrétiens: seulement s'enqueroient comme on avoit mis ceci en oeuvre. Vit leur logis qui étoient faits comme les chassis d'un lit, soutenu de quatre piliers, & couvert de certaine paille, comme noz nates, pour les defendre de la pluye: Et s'ils avoient l'industrie de bâtir comme par-deça, il leur seroit fort aisé, à cause de l'abondance de pierres qu'ils ont de toutes sortes: les bords de la mer en estans tout couvers, & de marbre & de jaspe, & autres especes. Ils changent de place, & transportent leurs cabanes toutes les fois que bon leur semble, ayans en un rien dressé un logis semblable, & chacun pere de famille y demeurant avec les siens, si bien qu'on verra en une loge vingt & trente personnes. Estans malades ils se guerissent avec le feu, & meurent plus de grande vieillesse que d'autre chose. Ilz vivent de legumes, comme les autres que nous avons dit, & observent le cours de la Lune lors qu'il faut les semer. Ils sont aussi fort pitoyable envers leurs parens lors qu'ilz meurent, ou sont en adversité: car ilz les pleurent & plaignent: y estans morts ils chantent je ne sçay quelz vers ramentevans leur vie passée.
Voila en somme la substance de ce que notre Capitaine Florentin écrit des peuples qu'il a découverts. Quelqu'un dit qu'estant parvenu au Cap-Breton (qui est l'entrée pour cingler vers la grande riviere de Canada) il fut pris & devoré des Sauvages. Ce que difficilement puis-je croire, puis qu'il fit la relation susdite de son voyage au Roy, & attendu que les Sauvages de cette terre-là ne sont point anthropophages, & se contentent d'enlever la teste de leur ennemi. Bien est vray que plus avant vers le Nort il y quelque nation farouche qui guerroye perpetuellement noz marinier faisans leur pecherie. Mais j'entens que la querele n'est pas si vieille, ains est depuis vingt ans seulement, que les Maloins tuerent une femme d'un Capitaine, & n'en est point encor la vengeance assouvie. Car tous ces peuples barbares generalement appetent la vengeance, laquelle ilz n'oublient jamais, ains en laissent la memoire à leurs enfans. Et la religion Chrétienne a cette perfection entre autre choses, qu'elle modere ces passions effrenées, remettant bien souvent l'injure, la justice, & l'execution d'icelle au jugement de Dieu.
Voyage du Capitaine Jean Ribaut en la Floride: Les découvertes qu'il y a fait: & la premiere demeure des Chrétiens & François en cette province.
NCORE que portez de la maree &
du vent tout ensemble nous ayons
passé les bornes de la Floride, & soyons
parvenuz jusques au quarantiéme degré,
toutefois il n'y aura point danger de tourner
le Cap en arriere & rentrer sur noz brisées, d'autant
que si nous voulons passer outre nous entrerons
sur les battures de Malebarre, terre des
Armouchiquois en danger de nous perdre, si ce
n'est que nous voulions tenir la mer: mais ce
faisans nous ne reconoitrons point les peuples sur
le subjet déquels nous nous sommes mis sur le
grand Ocean. Retournons donc en la Floride,
car j'enten que depuis notre depart le Roy y a
envoyé gens pour y dresser des habitations &
colonies Françoises.
Jaçoit donc que selon l'ordre du temps il seroit convenable de rapporter ici les voyages du Capitaine Jacques Quartier, toutefois il me semble meilleur de continuer ici tout d'une suite le discours de la Floride, & montrer comme nos François y envoyez par le Roy l'ont premiers habitées, & ont traité alliance & amitié avec les Capitaines & Chefs d'icelle.
En l'an mille cinq cens soixante deux l'Admiral de Charillon Seigneur de louable memoire, mais qui s'enveloppa trop avant aux partialitez de la Religion, desireux de l'honneur de la France fit en sorte envers le jeune Roy Charles IX porté de lui-méme à choses hautes, qu'il trouva fort bon d'envoyer nombre de gans à la Floride pour lors encores inhabitée de Chrétiens, afin d'y établir le nom de Dieu souz son authorité. De cette expedition fut ordonné chef Jean Ribaut, homme grave & fort experimenté en l'art de la marine, lequel aprés avoir receu commandement du Roy se mit en mer le 18 de Février accompagné de deux Roberges qui lui avaient eté fournies, & d'un bon nombre de gentilshommes, ouvriers & soldats. Ayant donc navigé deux mois il prit port en la Nouvelle France terrissant pres un cap, ou promontoire, non relevé de terre, pource que la côte est toute plate (ainsi que nous avons veu ci dessus en la description du voyage je Jean Verazzan) & appella ce cap le Cap François en l'honneur de nôtre France. Ce cap distant de l'Equateur d'environ trente degrez.
De ce lieu laissant la côte de la Floride qui se recourbe directement au Midi vers l'ile de Cuba finissant comme en pointe triangulaire, il cotoya vers le Septentrion, & dans peu de temps découvrit une fort belle & grande riviere, laquelle il voulut reconoitre, & arrivé au bord d'icelle le peuple le receut avec bon accueil, lui faisant presens de peaux de chamois: & là non loin de l'embouchure de la dite riviere, il fit planter dans la riviere méme une colonne de pierre de taille sur un côtau de terre sablonneuse, en laquelle les armoiries de France étoient empreintes & gravées. Et entrant plus avant pour reconnoitre le païs il s'arreta en l'autre côté d'icelle riviere, où ayant mis pied à terre pour prier Dieu & lui rendre graces, ce peuple cuidoit que les François adorassent le Soleil, par-ce qu'en priant ilz dressoient la veuë vers le ciel. Le Capitaine des Indiens de ce côté de la riviere (que l'historien de ce voyage appelle Roy) fit present audit Ribaut d'un panache d'aigrette teint en rouge, d'un panier fait avec des palmites, tissu fort artificiellement, & d'une grande peau figurée par tout de divers animaux sauvages si vivement representés & pourtraits que rien n'y estoit que la vie. Le Capitaine François en reciproque lui bailla des petits braselets d'étain argentez, une serpe, un miroir, & des couteaux, dont il fut fort content. Et au contraire contristé du depart des François, lesquel à l'adieu ils chargerent de grande quantité de poissons. De-là traversans la riviere ces peuples se mettoient jusques aux aisselles pour recevoir les nôtres avec presens de mil & meures blanches & rouges, & pour les porter à terre. Là ils allerent voir le Roy (que j'aime mieux nommer Capitaine) des ces Indiens, lequel ilz trouverent assis sur une ramée de cedres & de lauriers, ayant pres de soy ses deux fils beaux & puissans au possible, & environné d'une troupe d'Indiens, qui tous avoient l'arc en main & la trousse pleine de fleches sur le dos merveilleusement bien en conche. En cette terre il y a grande quantité de vers à soye, à cause des meuriers. Et pour-ce que noz gans y arriverent le premier jour de May, la riviere fut nommée du nom de ce mois.
De là poursuivans leur route ilz trouverent une autre riviere laquelle ilz nommerent Seine pour la ressemblance qu'elle a avec notre Seine. Et passans outre vers le Nord-est trouverent encor une autre riviere qu'ilz nommerent Somme là où il y avoit un Capitaine non moins affable que les autres. Et plus outre encore une autre qu'ilz nommerent Loire. Et consequemment cinq autres ausquelles ils imposerent les noms de noz rivieres de Cherente, Garonne, & Gironde, & les deux autres ilz les appellerent Belle, & Grande, toutes ces neuf rivieres en l'espace de soixante lieuës, les noms déquelles les Hespagnols ont changés en leurs Tables geographiques: & si quelques-unes se trouvent où ces noms soient exprimés, nous devons cela aux Holandois.
Or d'autant que celui qui est en plein drap choisit où il veut, aussi noz François trouvans toute cette côte inhabitée de Chrétiens ilz desirerent se loger à plaisir, & passans outre toujours vers le Nord-est trouverent une plus belle & grande riviere, laquelle ilz pensoient estre celle de Jordan, dont ils estoient fort desireux & paraventure est cette-ci méme, car elle est une des belles qui soit en toute cette universelle côte. La profondité y est telle, nommément quand la mer commence à fluer dedans, que les plus grans vaisseaux de France, voire les caraques de Venise y pourroient entrer. Ainsi ilz mouillerent l'ancre à dix brasses d'eau, & appelerent ce lieu & la riviere mme LE PORT ROYAL. Pour la qualité de la terre il ne se peut rien voir de plus beau, car elle étoit toute couverte de hauts chenes & cedres en infinité, & au dessus d'iceux de lentisques de si suave odeur, que cela seul rendoit le lieu desirable. Et cheminans à travers les ramées ilz ne voyoient autre chose que poules d'Indes s'envoler par les forets, & perdris grises & rouges quelque peu differentes des nôtres, mais principalement en grandeur. Ils entendoient aussi des cerfs brosser parmi les bois, des ours, loup-cerviers, leopars, et autres especes d'animaux à nous inconus. Quant à la pecherie un coup de saine étoit suffisant pour nourrie un jour entier tout l'equipage.
Cette riviere est à son embouchement large de cap en cap de trois lieuës Françoises. Ilz y penetrerent fort avant dedans, & trouverent force Indiens, qui de commencement fuioient à leur venuë, mais par aprés furent bien-tot apprivoisez, se faisans des presens les uns aux autres, & vouloient ces peuples les retenir avec eux, leur promettans merveilles. En un des bras de cette riviere trouvans lieu propre ilz planterent en une petite ile une borne où étoient gravées les armes de France. Au reste ces peuples là sont si heureux en leur façon de vivre, qu'ilz ne la voudroient pas quitter pour la nôtre. Et en cela est la condition du menu peuple de deça bien miserable (je laisse à part le point de la religion) qu'ils n'ont rien qu'avec une incroyable peine & travail, & ceux-là ont abondance de tout ce qui leur est necessaire à vivre. Que s'ilz ne sont habillez de velours & de satin la felicité ne git point en cela, ains je diray que la cupidité de telles choses, & autres superfluitez que nous voulons avoir, sont les bourreaux de nôtre vie. Car pour parvenir à ces choses, celui qui n'a son diner pret, a besoin de merveilleux artifices, léquels bien souvent la conscience demeure intéressée. Mais encore chacun n'a-il point ces artifices: car tel a envie de travailler qui ne trouve pas à quoy s'occuper: & tel travaille, à qui son labeur est ingrat: & delà mille pauvretés entre nous. Et entre ces peuples tous sont riches s'ils avoient la grace de Dieu, car la vraye richesse du monde, c'est d'avoir contentement. La terre & la mer leur donnent abondamment ce qu'il leur faut, ils en usent sans rechercher les façons de deguiser les viandes, ni tant de saulses qui bien-souvent coutent plus que le poisson. Et pour les avoir se faut donner de la peine. Que s'ilz n'ont tant d'appareils que nous, ilz peuvent dire d'autre part que nous n'avons point libre la chasse du cerf & autres bétes des bois, comme eux: ni des eturgeons, saumons, & mille autres poissons à foison.
Noz François caresserent fort long temps deux jeunes Indiens pour les amener en France & les presenter à la Royne, suivant le commandement qu'ils en avoient eu, mais il n'y eut moyen de les retenir, ains se sauverent sans emporter les habits qui leur avoient eté donnés. Au temps de Charles V Empereur, les Hespagnols habitans de sainct Domingue en attirent cauteleusement quelques uns de cette côte, jusque au nombre de quarante pour travailler à leurs mines, mais ilz n'en eurent point le fruit qu'ils en attendoient, car ilz se laisserent mourir de faim excepté un que fut mené à l'Empereur, lequel il fit peu apres baptizer, & lui donna son nom. Et parce que cet Indien parloit toujours de son Seigneur (ou Roy) Chiquola, il fut nomme Charles de Chiquola. Ce Chiquola, estoit un des plus grans Capitaines de cette contrée, habitant avant dans les terres en une ville, ou grand enclos, où il y avoit de fort belles & hautes maisons.
Or le Capitaine Ribaut apres avoir bien reconnu cette riviere, desireux de l'habiter il assembla ses gens, auquels il fit une longue harangue Pour les encourager à se resoudre à cette demeure, leur remontrant combien ce leur seroit chose honorable & tout jamais d'avoir entrepris une chose si belle, quoy que difficile. Enquoy il n'oublia à leur proposer les exemples de ceux qui de bas lieu estoient parvenus à des choses grandes, comme de L'Empereur Ælie Pertinax, lequel estant fis d'un cordonnier ne dedaigna de publier la bassesse de son extraction, ains pour exciter les hommes de courage, quoy que pauvres, à bien esperer, fit recouvrir la boutique de son pere d'un marbre bien elaboré. Aussi du vaillant & redouté Agatocles, lequel estant fils d'un potier de terre, fut depuis Roy de Sicile, & parmi les vaisselles d'or et d'argent se faisoit aussi servir de poterie de terre en memoire de la condition de son pere. De Rusten Bascha, de qui le pere estoit vacher, & toutesfois par sa valeur & vertu parvint à tel degré qu'il épousa la fille du grand Seigneur son Prince. A peine eut-il achevé son propos, que la pluspart des soldats respondirent qu'un plus grand heur ne leur pourroit avenir, que de faire chose, qui deust reussir au contentement du Roy, & à l'accroissement de leur honneur. Supplians le Capitaine avant que partir de ce lieu leur bâtir un fort, ou y donner commencement, & leur laisser munitions necessaires pour leur defense. Et ja leur tardoit que cela ne fût fait.
Le Capitaine les voyant en si bonne volonté, en fut fort rejouï, & choisit un lieu au Septentrion de cette riviere le plus propre & commode, & au contentement de ceux qui y devoient habiter, qu'il fut possible de trouver. Ce fut une ile qui finit en pointe vers l'embouchure d'icelle riviere, dans laquelle il entre une autre petite riviere, neantmoins assez profonde pour y retirer galleres & galliotes en assez bon nombre: & poursuivant plus avant au long de cette ile, il trouva un lieu fort explané joignant le bord d'icelle, auquel il descendit, & y bâtit la forteresse, qu'il garnit de vivres & munitions de guerre pour la defense de la place. Puis les ayant accomodé de tout ce qui leur estoit besoin, resolut de prendre congé d'eux. Mais avant que partir, appelant le Capitaine Albert (lequel il laissoit chef en ce lieu) Capitaine Albert (dit-il) j'ai à vous prier en presence de tous que vous ayés à vous acquitter si sagement de votre devoir & si modestement gouverner la petite troupe que je vous laisse (ils n'étoient que quarante) laquelle de si grande gayeté demeure souz vôtre obeissance, que jamais je n'aye occasion de vous loüer, & ne taire (comme j'en ay bonne envie) devant le Roy le fidele service qu'en la presence de nous tous lui promettez faire en la Nouvelle France. Et vous compagnons (dit-il aux soldats) je vous supplie aussi reconoitre le Capitaine Albert comme si c'étoit moy-méme qui demeurast, luy rendans obeissance telle que le vray soldat doit faire à son chef & Capitaine, vivans en fraternité les uns avec les autres, sans aucune dissension, & ce faisant Dieu vous assistera & benira vos entreprises.
Retour du Capitaine Jean Ribaut en France: Confederation des François avec les chefs des Indiens: Fétes d'iceux Indiens: Nécessité de vivres. Courtoisie des Indiens: Division des François: Mort du Capitaine Albert.
E Capitaine Ribaut ayant fini son
propos, il imposa au Fort des François
le nom de CHARLE-FORT,
en l'honneur du Roy Charles & à
la petite riviere celui de Chenonceau.
Et prenant congé de tous il se retira avec
sa troupe dans ses vaisseaux. Le lendemain levant
les voiles, il salua les François Floridiens de
maintes canonades pour leur dire adieu, eux de
leur part ne s'oublierent à rendre la pareille.
Les voila donc à la voile tirans vers le Nord-est pour découvrir davantage la côte; & à quinze lieuës du Port Royal trouverent une riviere, laquelle ayans reconu n'avoir que demie Brasse d'eau en son plus profond, ilz l'appellerent la Riviere basse. Delà gaignans la campagne salée, ilz se trouverent en peine, & ne sçavoient que faire étans reduits à six, cinq, quatre, & trois brasses d'eau, encores qu'ilz fussent six lieuës en mer. Mettans donc les voiles bas le Capitaine print conseil de ce qu'ils auroient à faire, ou de poursuivre la découverte, ou de se mettre en mer par le Levant, attendu qu'il avoit de certain reconnu, méme laissé des François qui ja possedoient la terre. Les uns lui dirent qu'il avoit occasion de se contenter veu qu'il ne pouvoit faire davantage, luy remettans devant les ïeux qu'il avoit découvert en six semaines plus que les Hespagnols n'avoient fait en deux ans de conquetes de leur Nouvelle Hespagne: & que ce seroit un grand service au Roy s'il lui portoit nouvelles en si peu de temps d'une si heureuse navigation. D'autres lui proposerent la perte & degats de ses vivres, & d'ailleurs l'inconvenient qui pourroit avenir pour le peu d'eau qui se trouvoit de jour en jour le long de la côte. Ce que bien debattu il se resolut de quitter cette route, & prendre la partie Orientale pour retourner droit en France, en laquelle il arriva le vintieme de Juillet, mil cinq cens soixante deux.
Cependant le Capitaine Albert s'étudia de faire des alliances & confederations avec les Paraoustis (ou Capitaines) du païs: entre autres avec un nommé Andusta, par lequel il eut la conoissance & amitié de quatre autres, sçavoir Mayon, Hoya, Touppa, & Stalame léquels il visita & s'honorerent les uns les autres par mutuels presens. La demeure dudit Stalame estoit distante de Charle-fort de quinze grandes lieuës à la partie Septentrionale de la riviere: & pour confirmation d'amitié, il bailla audit Capitaine Albert son arc et ses fleches & quelques peaux de chamois. Pour le regard d'Audusta l'amitié étoit si grande entre eux qu'il ne faisoit ny entreprenoit rien de grand sans le conseil de noz François. Mémes il les invitoit aux fétes qu'ilz celebrent par certaines saisons. Entre léquelles y en a une qu'ils appellent Toya, où ilz font des ceremonies étranges. Le peuple s'assemble en la maison (ou cabanne) du Paraousti, & apres qu'ilz se sont peints & emplumez de diverses couleurs ilz s'acheminent au lieu du Toya, qui est une grande place ronde, là où arrivés ilz se rangent en ordonnance, puis trois autres surviennent peints d'autre façon, chacun une tambourasse au poin, léquels entrent au milieu du rond dansans & chantans lamentablement, suivis des autres qui leur répondent. Aprés trois tournoyemens faits de cette façon ilz se prennent à courir comme chevaux debridez parmi l'epais des forets. Là dessus les femmes commencent à pleurer & continuent tout le long du jour si lamentablement que rien plus: & en telle furie empoignent les bras des jeunes filles, léquelles elles decoupent cruellement avec des écailles de moules bien aigües, si bien que le sang en decoule, lequel elles jettent en l'air, s'écrians: He Toya par trois fois. Les trois qui commencent la féte sont nommez Joanas: & sont comme les Prétres & sacrificateurs des Floridiens, auquels ils adjoutent foy & creance, en partie pour autant que de race ilz sont ordonnés aux sacrifices, & en parti aussi pour autant qu'ilz sont si subtils magiciens, que toute chose egarée est incontinent recouvrée par leur moyen. Or ne sont ilz reverez seulement pour ces choses, mais aussi pour autant que par je ne sçay quel science & conoissance qu'ils ont des herbes, ilz guerissent les maladies.
En toute nation du monde la Pretrise a toujours eté reverée, & ce d'autant plus que ceux de cette qualité sont comme les mediateurs d'entre Dieu (ou ce qu'on estime Dieu) & les hommes. Au moyen dequoy ils ont souvent possedé le peuple & assujettis les ames à leur devotion, & souz cette couleur se sont authorisé en beaucoup de lieux par dessus la raison. Ce qui a emeu plusieurs Roys & Empereurs d'envier cette dignité, reconoissans que cela pouvoit beaucoup servir à la manutention de leur état. Celui aussi qui peut reveler les choses absentes pour léquelles nous sommes en peine, non sans cause est honoré de nus, & principalement quant avec ceci il a la conoissance des choses propres à la guerison de noz maladies, choses merveilleusement puissante, pour acquerir du credit & authorité entre les hommes: ce que l'Ecriture saincte a remarqué quand elle a dit par la bouche du Sage fils de Sirach: Honore le Medecin de l'honneur qui lui appartient pour le besoin que tu en as: La science du Medecin lui fait lever la tête, & le rend admirable entre les Princes.
Ces Prétres donc, ou plutot Devins, qui s'en sont ainsi fuis par les bois, retournent deux jours aprés: puis étans arrivés, ilz commencent à danser d'une gayeté de courage tout au beau milieu de la place, & à rejouïr les bons peres Indiens qui pour leur vieillesse ou indisposition ne sont appellés à la feste: puis se mettent à banqueter, mais c'est d'une avidité si grande, qu'ilz semblent plutot devorer que manger. Or ces Joanas durant les deux jours qu'ilz font ainsi par les bois font des invocations à Toya (qui est le demon qu'ilz consultent) & par characteres magiques le font venir pour parler à lui, & lui demander plusieurs choses selon que leurs affaires le desirent. A cette féte furent noz François invitez, comme aussi au banquet.
Mais aprés s'en étans retournés à Charlefort, je ne trouve point à quoy ilz s'occupoient: & ose bien croire qu'ilz firent bonne chere tant que leurs vivres durerent sans se soucier du lendemain; ny de cultiver & ensemencer la terre, ce qu'ils ne devoient obmettre puis que c'étoit l'intention du Roy de faire habiter la province, & qu'ilz y étoient demeurez pour cet effect. Le sieur de Poutrincourt en fit tout autrement en nôtre voyage. Car dés le lendemain que nous fumes arrivés au Port Royal (Port qui ne cede à l'autre, duquel nous avons parlé, en tout ce qui peut estre du contentement des ïeux) il employa ses ouvriers à cela, comme nous dirons en son lieu, & print garde aux vivres de telle façon que le pain ni le vin n'a jamais manqué à personne, ains avions dix bariques de farines de reste, & du vin autant qu'il nous falloit, voire encore plus: mais ceux qui nous vindrent querir (dont on avoit fait chef un jeune fils de Saint-Malo nommé Chevalier) nous aiderent bien à le boire, au lieu de nous apporter du soulagement.
Noz François donc de Charle-fort soit faute de prevoyance, ou autrement, au bout de quelque temps se trouverent courts de vivres, & furent contraints d'importuner leurs voisins, léquels se depouillerent pour eux, se reservans seulement les grains necessaires pour ensemencer leurs champs, ce qu'ilz font environ le mois de Mars. En quoy je conjecture que dés le mois de Janvier ilz n'avoient plus rien. C'est pourquoy les Indiens leur donnerent avis de se retirer par les bois & de vivre de glans & de racines, en attendant la moisson. Ilz leur donnerent aussi avis d'aller vers les terres d'un puissant & redouté Capitaine nommé Covecxis, lequel demeuroit plus loin en la partie meridionale abondance en toutes saisons en mil, farines, & féves: disans que par le secours de cetui-ci & son frere Ouadé aussi grand Capitaine, ilz pourroient avoir des vivres pour un fort long temps, & seroient bien aises de les voir & prendre conoissance à eux. Noz François pressez ja de necessité accepterent l'avis, & avec un guide se mirent en mer, & trouverent Ouadé à vint-cinq lieuës de Charlefort en la riviere Belle, lequel en son langage lui témoigna le grand plaisir qu'il avoit de les voir là venuz, protestant leur estre si loyal amy à l'avenir, que contre tous ceux qui leur voudroient étre ennemis il leur seroit fidele defenseur. Sa maison étoit tapissée de plumasserie de diverses couleurs de la hauteur d'une picque, & son lict couvert de blanches couvertures tissuës en compartimens d'ingenieux artifice, & frangez tout à-lentour d'une frange teinte en couleur d'écarlate. Là ils exposerent leur necessité, à laquelle fut incontinent pourveu par le Capitaine Indien, lequel aussi leur fit present six pieces de ses tapisseries telles que nous avons dites. En recompense dequoy les François lui baillerent quelques serpes & autres marchandises: & s'en retournerent. Mais comme ils pensoient étre à leur aise, voici que de nuit le feu aidé du vent, se print à leurs maisons d'une telle apreté, que tout y fut consommé fors quelque peu de munitions. En cette extremité les Indiens ayans pitié d'eux les ayderent de courage à rebatir une autre maison, & pour les vivres ils eurent recours une autre fois au Capitaine Ouadé, & encores à son frere Covecxis, vers léquels ils allerent & leur raconterent le desastre qui les avoit ruiné, que pour cette cause ils les supplioient de leur subvenir à ce besoin. Ils ne furent trompez de leur attente. Car ces bonnes gens fort liberalement leur departirent de ce qu'ils avoient, avec promesse de plus si ceci ne suffisoit. Presens aussi ne manquerent d'une part & d'autre: mais Ouadé bailla à noz François nombre de perles belles au possible, de la mine d'argent & d'eux pierres de fin cristal que ces peuples fouissent au pied de certaines hautes montaignes qui sont à dix journées de là. A tant les François se departent & retirent en leur Fort. Mais le mal-heur voulut que ceux qui n'avoient peu étre domtez par les eaux, ni par le feu, le fussent par eux-mémes. Car la division se mit entreux à l'occasion de la rudesse ou cruauté de leur Capitaine, lequel pendit lui-méme un de ses soldats sur un assez maigre sujet. Et comme il menaçoit les autres de chatiment (qui paraventure ne luy obeïssoient, & il est bien à croire) & mettoit quelquefois ses menaces à execution, la mutinerie s'enflamma si avant entr-eux, qu'ilz le firent mourir. Et qui leur en donna la principale occasion, ce fut le degradement d'armes qu'il fit à un autre soldat qu'il avoit envoyé en exil, & lui avoit manqué de promesse. Car il lui devoit envoyer des vivres de huit en huit jours, ce qu'il ne faisoit pas, mais au contraire disoit qu'il seroit bien aise d'entendre sa mort. Il disoit davantage qu'il en vouloit chatier encore d'autres, & usoit de langage si malsonnant, que l'honneteté defent de le reciter. Les soldats qui voyoient les furies s'augmenter de jour en jour, & craignans de tomber aux dangers des premiers, se resolurent à ce que nous avons dit, qui est de le faire mourir.
Un Capitaine qui a la conduite d'un nombre d'hommes, & principalement volontaires, comme étoient ceux-ci, & en un païs tant eloigné, doit user de beaucoup de discretion, & ne prendre au pié levé tout ce qui se passe entre soldats, qui d'eux-mémes aiment la gloire & le point d'honneur. Et ne doit aussi tellement se dévetir d'amis, qu'en une troupe il n'en ait la meilleure partie à son commandement, & fut tout ceux qui sont de mise. Il doit aussi considerer que la conservation de ses gens c'est sa force, & le depeuplement sa ruine. Je puis dire du sieur de Poutrincourt (& ce sans flatterie) qu'en tout nôtre voyage il n'a jamais frappé un seul des siens, & si quelqu'un avoit failli il faisait tellement semblant de le frapper qu'il lui donnoit loisir d'évader. Et neantmoins la correction est quelquefois necessaire, mais nous ne voyons point que par la multitude des supplices le monde se soit jamais amendé. C'est pourquoy Seneque disoit que le plus beau & le plus digne ornement d'un Prince estoit cette couronne, POUR AVOIR CONSERVÉ LES CITOYENS.
Election d'un Capitaine au lieu du Capitaine Albert. Difficulté de retourner en France faute de navires: Secours des Indiens là dessus: Retour: Etrange & cruelle famine: Abord en Angleterre.
E dessein de noz mutins executé ilz retournerent
querir le soldat exilé
qui étoit en une petite ile distante
de Charle-fort de trois lieuës, là où
ilz le treuverent à demi mort de faim.
Or étans de retour ilz s'assemblerent pour élire
un Capitaine, enquoy l'election tomba sur Nicolas
Barré homme digne de commandement
& qui véquit en bonne concorde avec eux. Cependant
ilz commencerent à batir un petit bergantin
en esperance de repasser en France, s'il ne
leur venoit secours, comme ils attendoient de
jour en jour. Et encores qu'il n'y eut homme
qui entendit l'art, toutefois la necessité qui apprent
toutes choses, leu en montra les moyens.
Mais c'est peu de chose d'avoir du bois assemblé
en cas de vaisseau de mer. Car il y faut un si grand
attirail, que la structure de bois ne semble qu'une
petite partie. Ilz n'avoient ni cordages, ni voiles,
ni dequoy calfeutrer leur vaisseau, ni moyen d'en
recouvrer. Neantmoins en fin Dieu y proveut. Car
comme ils estoient en cette perplexité, voici,
voici venir Audusta & Macau Princes Indiens accompagnés
de cent hommes, qui sur la plainte des François
promirent de retourner dans deux jours, &
apporter si bonne quantité de cordages, qu'il y
en auroit suffisamment pour en fournir le bergantin.
Cependant noz gens allerent par les bois
recuillir tant qu'ils peurent de gommes de sapins
dont ilz brayerent leur vaisseau. Ilz se servirent
aussi de mousse d'arbre pour le calage ou
calfeutrage. Quant aux voiles ils en firent de leurs
chemises & draps de lit. Les indiens ne manquerent
à leur promesse. Ce qui contenta tant nosdits
François qu'il leur laisserent à l'abandon
ce qui leur restoit de marchandises. Le bergantin
achevé, ilz se mettent en mer assez mal
pourveuz de vivres & partant inconsiderément,
attendu la longueur du voyage & les grans accidens
qui peuvent survenir en une si spacieuse
mer. Car ayans tant seulement fait le tiers de leur
route, ilz furent surpris de calmes si ennuieux
qu'en trois semaines ilz n'avancerent pas
de vingt-cinq lieuës. Pendant ce temps les vivres
se diminuerent & vindrent à telle petitesse, qu'ilz
furent contraints ne manger que chacun douze
grains de mil par jour, qui sont environ de la valeur
de douze pois: encore tel heur ne leur dura-il
gueres: car tout à coup les vivres leur defaillirent,
& n'eurent plus asseuré recours qu'aux souliers
& colets de cuir qu'ilz mangerent. Quant
au boire, les une se servoient de l'eau de la mer
les autres de leur urine: & demeurerent en telle
necessité un fort long temps, durant lequel une
partie mourut de faim. D'ailleurs leur vaisseau
faisoit eau, & étoient bien empechés à l'etancher,
mémement la mer étant emeuë, comme
elle fut beaucoup de fois, si bien que comme desesperés
ilz laissoient là tout, & quelquefois reprenoient
un peu de courage. En fin au dernier
desespoir quelques-uns d'entr'eux proposerent
qu'il étoit plus expedient qu'un seul mourut, que
tant de gens perissent: suivant quoy ils arreterent
que l'un mourroit pour sustenter les autres. Ce
qui fut executé en la personne de Lachere, celui
qui avoit eté envoyé en exil par le Capitaine Albert,
la chair duquel fut departie également entr-eux tous,
chose si horrible à reciter, que la
plume m'en tombe des mains. Aprés tant de travaux
en fin ilz decouvrirent la terre, dont ilz furent
tellement réjouïs, que le plaisir les fit demeurer
un longtemps comme insensez, laissans errer
le bergantin ça & là sans conduite. Mais une
petite Roberge Anglesque aborda le vaisseau,
en laquelle y avoit un François qui étoit allé l'an
précédent en la Nouvelle-France, avec le Capitaine
Ribaut. Ce François les reconut & parla
à eux, puis leur fit donner à manger & boire.
Incontinent ilz reprindrent leurs naturels esprits,
& lui discoururent au long leur navigation. Les
Anglois consulterent long-temps de ce qu'ilz
devoient faire. En fin ilz resolurent de mettre les
plus debiles en terre, & mener le reste vers la
Royne d'Angleterre.
Deux fautes sont à remarquer en ce que dessus, l'une de n'avoir cultivé la terre, pour qu'on la vouloit habiter, l'autre de n'avoir reservé ou fabriqué d'heure quelque vaisseau, pour en cas de necessité retourner d'où l'on étoit venu. Il fait bon avoir un cheval à l'étable pour se sauver quant on ne peut resister. Main je me doute que ceux que l'on avoit envoyé là étoient gens ramassez de la lie des faineans, & qui aymoient mieux besogne faite, que prendre plaisir à la faire.
Voyage du Capitaine Laudonniere en la Floride dite Nouvelle France: Son arrivée à l'ile de sainct Dominique: puis en ladite province de la Floride: Grand âge des Floridiens: honnesteté d'iceux: Bastiment de la forteresse des François.
UAND le Capitaine Ribaut arriva
en France il y trouva les guerres civiles
allumées, léquelles furent cause
en partie que les François ne furent
secourus ainsi qu'il leur avoit eté
promis; que le Capitaine Albert fut tué, & le païs
abandonné. La paix faite, l'Admiral de Chatillon,
qui ne s'étoit souvenu de ses gens tandis qu'il
faisoit la guerre à son Prince, en parla au Roy au
bout de deux ans, lui remontrant qu'on n'en avoit
aucune nouvelle, & que ce seroit dommage
de les laisser perdre. A cause dequoy sa Majesté
lui accorda de faire equipper trois vaisseaux,
l'un des six vingts tonneaux, l'autre de cent, l'autre
de soixante, pour les aller chercher & secourir,
mais il en étoit bien tard.
Le Capitaine Laudonniere Gentilhomme Poitevin eut la charge de ces trois navires, & fit voiles du havre de Grace le vingt-deuxieme Avril mille cinq cens soixante quatre, droit vers les iles Fortunées, dites maintenant Canaries, en l'une déquelles appellée Teneriffé, autrement le Pic, y a une chose emerveillable digne d'estre couchée ici par escrit. C'est une montagne au milieu d'icelle si excessivement haute, que plusieurs afferment l'avoir veuë de cinquante à soixante lieuës loin. Elle est préque semblable à celle d'Ætna jetant des flammes comme mont Gibel en Sicile, & va droit comme un pic, & au haut d'icelle on ne peut aller sinon depuis la mi-May jusques à la mi-Aoust à cause de la trop vehemente froidure: chose d'autant plus émerveillable qu'elle n'est distante de l'Equateur que de vint-sept degrez & demi. Mesme il y a des neges encores au mois de May, à raison dequoy Solin l'a appelée Nivaria, comme qui diroit l'ile Negeuse. Quelques-uns pensent que cette montagne soit ce que les anciens ont appellé, le mont d'Atlas, d'où la mer Atlantique a pris son nom.
Delà par un vent favorable en quinze jours nos François vindrent aux Antilles, puis à sainct Dominique, qui est une des plus belles iles de l'Occident, fort montagneuse, & d'assez bonne odeur. Sur la côte de cette ile deux Indiens voulans aborder les François, l'un eut peur & s'enfuit, l'autre fut arreté, & en cette sorte ne sçavoit quel geste tenir tant il étoit epouvanté, cuidant étre entre les mains des Hespagnols, qui autrefois lui avoient coupé les genetoires, comme il montroit. En fin toutes fois il s'asseura, & lui bailla-on une chemise, & quelques petits joyaux. Ce peuple jaloux ne veut qu'on approche de leurs cabanes, & tuerent un François pour s'en estre trop avoisiné. La vengeance n'en fut faite, pour trop de considerations, léquelles les Hespagnols ne pouvans avoir, ont paraventure eté quelquefois induits aux cruautez qu'ils ont commises. Vray est qu'elles ont eté excessive, & d'autant plus abominables qu'elles ont parvenu jusques aux François, qui possedoient une terre de leur juste & loyal conquét, sans leur faire tore, comme nous dirons à la fin de ce livre. En cette ile de saint Dominique il y a des serpens enormement grans. Noz François cherchans par le bois certains fruits excellens appellés Ananas, tuerent un de ces serpens long de neuf grans piés, & gros comme la jambe.
L'arrivée en la Nouvelle-France fut le vint-deuxiéme Juin à trente degrez de l'Equateur, dix lieuës au dessus du Cap-François, & trente lieuës au dessuz de la riviere de May, où les nôtres mouillerent l'ancre en une petite riviere qu'ilz nommerent la riviere des Dauphins, où ilz furent receuz fort courtoisement & humainement des peuples du païs & de leur Paraousti (qui veut dire Roy ou Capitaine) au grand regret déquels ilz tirerent vers la riviere de May, à laquelle arrivez, le Paraousti appellé Satouriona avec deux siens fils beaux, grans & puissans, & grand nombre d'Indiens vindrent au-devant d'eux, ne sçachans quelle contenance tenir pour la joye qu'il avoient de leur venuë. Ilz leur montrerent la borne qu'y avoit plantée le Capitaine Ribaut deux ans auparavant, laquelle par honneur ils avoient environnée de lauriers, & au pied mis force petits panier de mil qu'ils appellent tapaga, tapola. Ils la baiserent plusieurs fois, & inviterent les François à en faire de méme. En quoy se reconoit combien la Nature est puissante d'avoir mis une telle sympathie entre ces peuples-ci & les François, & une totale antipathie entr'eux et les Hespagnols.
Je ne veux m'arréter à toutes les particularités de ce qui s'est passé en ce voyage, craignant d'ennuyer le lecteur en la trop grandes curiosité, mais seulement aux choses plus generales, & plus dignes d'estre sceuës. Noz gens donc desireux de reconnoitre le païs, allerent à-mont la riviere, en laquelle étans entré bien avant & recreuz du chemin, ilz trouverent quelques Indiens, léquels voyans étre entré en effroy, ilz les appelerent crians, Antipola, Bonnason, qui veut dire Frere, ami (comme là où nous avons demeuré Nigmach), &en autres endroits Hirmo. A cette parole ilz s'approcherent: & reconoissans noz François que le premier étoit suivi de quatre qui tenoit la queuë de son vetement de peau par derriere, ilz se douterent que c'étoit le Paraousti, & qu'il falloit aller au devant de lui. Ce Paraousti fit une longue harangue tendant à ce que les nôtres allassent à sa cabane, & en signe d'amitié bailla sa robbe, ou manteau de chamois, au conducteur de la trouppe Françoise nommé le sieur d'Ottigni. Et passant quelque marecage, les Indiens portoient les nôtres sur leurs épaules.
En fin arrivés ilz furent receus avec beaucoup d'amitié, & virent un vieillard pere de cinq generations, de l'aage duquel s'étans informés, ilz trouverent qu'il avoit environ trois cens ans. Au reste tout decharné, auquel ne paraissoient que les os: mais son fils ainé avoit mine de pouvoir vivre encore plus de trente ans. Pendant ces choses le Capitaine Laudonniere visita quelques montagnes où il trouva des Cedres, Palmiers, & Lauriers plus odorans que le baume: Item des vignes en telle quantité qu'elle suffiroient pour habiter le païs: & outre ce, grande quantité d'Esquine entortillee à l'entour des arbrisseaux: Item des prairies entrecouppées en iles & ilettes le long de la riviere: chose fort agreable. Cela fait il se partit delà pour aller à la riviere de Seine distante de la riviere de Somme là où il mit pied à terre, & fut fort humainement receu du Paraousti, homme haut, grave & bien formé comme aussi sa femme, & cinq filles qu'elle avoit d'une tres-agreable beauté. Cette femme lui fit present de cinq boulettes d'argent & le Paraousti lui bailla son arc & ses fleches, & qui est un signe entr'eux de confederation, & alliance perpetuelle. Il voulut voir l'effect de nos arquebuses; & comme il vit que cela faisoit un trop plus grand effort que ses arcs & fleches, il en devint tout pensif, mais ne voulut faire semblant que cela l'étonnat.

Apres avoir rodé la côte il fallut en fin penser de se loger. Conseil pris, on voyoit qu'au Cap de la Floride c'est un païs tout noyé; au Port Royal c'est un lieu fort agreable, mais non tant commode ni convenable qu'il leur étoit de besoin, voulans planter une colonie nouvelle. Partant trouverent meilleur de s'arreter en la riviere de May, où le païs est abondant non seulement en mil (que nous appelons autrement blé Sarazin, d'inde, ou de Turquie, ou du Mahis) mais aussi en or & argent. Ainsi le vint-neufiéme de Juin tournans la prouë s'en allerent vers ladite riviere, dans laquelle ilz choisirent un lieu le plus agreable qu'ilz peurent, où ilz rendirent graces à Dieu, & se mirent à qui mieux mieux à travailler pour dresser un Fort, & des habitations necessaires pour leurs logemens, aidez du Paraousti de cette riviere, dit Satouriona, lequel employa ses gens à recouvrer des palmites pour couvrir les granges & logis, chose qui fut faite en diligence. Mais est notable qu'en cette contrée on ne peut bâtir à hauts étages, à-cause des vens impetueux auquels elle est sujette. Je croy qu'elle participe aucunnement de la violence du Houragan, duquel nous parlerons en autre endroit. La Forteresse achevée, on lui donna le nom, LA CAROLINE, en l'honneur du Roy Charles, l'endroit de laquelle se pourra remarquer par la delineation que nous avons faite, & joindre ici du païs que les François ont découvert en la Floride.

Navigation dans la riviere de May: Recit des capitaines & Paraoustis qui sont dans les terres: Amour de vengeance: Ceremonie étrange des Indiens pour reduire en memoire la mort de leurs peres.
UAND le Capitaine Laudonniere
partit de la riviere de May,
pour tirer vers la riviere de Seine,
il voulut sçavoir d'où procedoit un
lingot d'argent que le Paraousti Satouriona
lui avoit donné: & lui fut dit que cela se conquetoit à
force d'armes, quant les Floridiens alloient à la
guerre contre un certain Paraousti nommé Timogona,
qui demeuroit bien avant dans les terres.
Pourtant, la Caroline achevée, le Capitaine
Laudonniere ne voulut demeurer oisif, ains se
ressouvenant dudit Timogona il envoya son
Lieutenant à-mont la riviere de May avec deux Indiens
pour decouvrir le païs, & sçavoir sa demeure.
Ayant cinglé environ vint lieuës, les Indiens
qui regardoient çà & là decouvrirent trois
Almadie (ou bateaux legers) & aussi-tôt
s'avancerent à crier Timogona, Timogona, & ne
parlerent que de s'avancer pour les aller combattre
jusques à se vouloir jetter dans l'eau pour cet
effet, car le Capitaine Laudonniere avoit promis
à Satouriona de ruiner ce Timogona son ennemi.
Le dessein des François n'étant de guerroyer ces
peuples, ains plutôt de les reconcilier les uns
avec les autres, le Lieutenant dudit Laudonniere
(dit le sieur d'Ottigni) asseura les Indiens qui
étoient dans lédites almadies, & s'approchans il
leur demanda s'ils avoient or, ou argent. A quoy
ilz répondirent que non, mais que s'il vouloit
envoyer quelqu'un des siens avec eux ilz le
meneroient en lieu où ils en pourroient recouvrer.
Ce qui fut fait. Et cependant Ottigni s'en retourne.
Quinze jours aprés un nommé le Capitaine
Vasseur accompagné d'un soldat fut depeché
pour aller sçavoir des nouvelles de celui
que les Indiens avoient mené. Apres avoir monté
la riviere deux jours, ils apperceurent deux
Indiens joignant le rivage, qui étoient au guet
pour surprendre quelqu'un de leurs ennemis.
Ces Indiens se doutans de ce qui étoit, dirent à
noz François que leur compagnon n'étoit point
chés-eux, ains en la maison du Paraousti Molona,
vassal d'un autre grand Paraousti, nommé Olata
Ouaé Outina, où ilz leur donnerent addresse. Le
Paraousti Molona traitta noz François honnetement
à sa mode, & discourut de ses voisins & alliés
& amis, entre léquels il en nomma neuf, Cadecha
Chilili, Esclavou, Evacappe, Calanay, Onataquara,
Omittaqua, Acquere, Moquosa, tous léquels &
autres avec lui jusques au nombre de plus de
quarante, il asseura estre vassaux du tres-redouté
Olata Ouaé Outina. Cela fait, il se mit semblablement
à discourir des ennemis d'Ouaé Outina,
du nombre déquels il mit comme le premier
le Paraousti Satouriona Capitaine des confins
de la riviere de May, lequel a souz son obeissance
trente Paraoustis, dont il y en avoit dix qui
tous étoient ses freres. Puis il en nomma trois
autres non moins puissans que Satouriona. Le
premier Potavou, homme cruel en guerre, mais
pitoyable en l'execution de sa furie. Car il prenoit
les prisonniers à merci, content de les marquer
sur le bras gauche d'un signe grand comme
celuy d'un cachet, lequel il imprimoit comme
si le fer chaud y avoit passé, puis les
renvoyoit sans leur faire autre mal. Les deux autres
étoient nommés Onathaqua & Houstaqua;
abondans en richesses, & principalement Ousthaqua
habitant prés les hautes montagnes fecondes
en beaucoup de singularités. Qui plus
est Molona recitait que ses alliés vassaux du
grand Olata s'armoient l'estomach, bras, cuisses,
jambes & front avec larges platines d'or &
d'argent, & que par ce moyen les fleches ne les
pouvoient endommager. Lors le Capitaine
Vasseur lui dit que quelque jour les François
iront en ce païs & se joindroient avec son seigneur
Olata pour deffaire tous ces gens là. Il fut
fort réjouï de ce propos, & repondit que le
moindre des Paraoustis qu'il avoit nommez,
bailleroit au chef de ce secours la hauteur de deux
piez d'or & d'argent qu'ils avoient ja conquis
sur Onathaqua & Housthaqua. J'ai mis ces
discours pour montrer que generalement tous
ces peuples n'ont autre but, autre pensée, autre
souci que la guerre, & ne leur sçauroit-on faire
plus grand plaisir que de leur promettre
assistance contre leurs ennemis.
Et pour mieux entretenir le desir de la vengeance, ils ont des façons étranges & dures pour en faire garder la memoire à leurs enfans, ainsi que se peut voir par ce qui s'ensuit. Au retour du Capitaine Vasseur, icelui ne pouvant (contrarié du flot) arriver au gite à la Caroline; il se retira chés un Paraousti qui demeuroit à Trois lieuës de Satouriona, appellé Molona comme l'autre duquel nous avons parlé. Ce Molona fut merveilleusement réjouï de la venuë de noz François, cuidant qu'ils eussent leur barque pleine de tétes d'ennemis, & qu'ilz ne fussent allés vers le païs de Timogona que pour le guerroyer. Ce que le Capitaine Vasseur entendant, lui fit à croire que de verité il n'y étoit allé à autre intention, mais que son entreprise ayant esté découverte, Timogona avait gaigné les bois, & neantmoins que lui & ses compagnons en avaient attrappé quelque nombre à la poursuite qui n'en avoient point porté les nouvelles chés eux. La Paraousti tout ravi de joye pria le Vasseur de lui conter l'affaire tout au long. Et à l'instant un des compagnons dudit Vasseur tirant son espee, lui montra par signes ce qu'il ne pouvoit de paroles; c'est qu'ou trenchant d'icelle il en avoit fait passer deux qui fuyoient par les foréts, & que ses compagnons n'en avoient pas fait moins de leur côté. Que si leur entreprise n'eût esté découverte par Timogona ilz l'eussent enlevé lui-méme & saccagé tout le reste. A ceste rodomontade le Paraousti ne sçavoit quelle contenance tenir de joye qu'il avoit. Et sur ce propos un quidam print une javeline qui estoit fichée à la natte, & comme furieux marchant à grand pas alla frapper un Indien qui étoit assis en un lieu à l'écart, criant à haute voix Hyou, sans que le pauvre homme se remuat aucunement pour le coup que patiemment il montroit endurer. A peine avoir eté remise la javeline en son lieu, que le méme la reprenant il en dechargea roidement un autre coup sur celui qu'il avoit ja frappé, s'écriant de méme que devant Hyou, & peu de temps aprés le pauvre homme se laissa tomber à la renverse roidissant les bras & jambes, comme s'il eüt eté pret à rendre le dernier soupir. Et lors les plus jeunes des enfans du Paraousti se mit aux pieds du renversé, pleurant amerement. Peu apres deux autres de ses freres firent le semblable: La mere vint encore avec grans cris & lamentations pleurer avec ses enfans. Et finalement arriva une troupe de jeunes filles qui ne cesserent de pleurer un long espace de temps en la méme compagnie. Et prindrent l'homme renversé & le porterent avec un triste geste en une autre cabane, & pleurerent là deux heures: pendant quoy le Paraousti & ses camarades ne laisserent de boire de la casine, comme ils avoient commencé, mais en grand silence: Dequoy le Vasseur etonné n'entendant rien à ces ceremonies, il demanda au Paraousti que vouloient signifier ces choses, lequel lentement lui répondit, Thimogona, Thimogona, sans autres propos lui tenir. Faché d'une si maigre réponse, il s'adresse à un autre qui lui dit de méme, le suppliant de ne s'enquerir plus avant de ces choses, & qu'il eût patience pour l'heure. A tant noz François sortirent pour aller voir l'homme qu'on avoit transporté, lequel ilz trouverent accompagné du train que nous avons dit, & les jeunes filles chauffans force mousse au lieu de linge dont elles lui frottoient le côté. Sur cela le Paraousti fut derechef interrogé comme dessus. Il fit réponse que cela n'étoit qu'une ceremonie par laquelle ilz remettoient en memoire la port & persecution de leurs ancestre Paraoustis, faite par leur ennemi Thimogona: Alleguant au surplus que toutes & quantes fois que quelqu'un d'entre-eux retournoit de ce païs-là sans rapporter les tétes de leurs ennemis, ou sans amener quelque prisonnier, il faisoit en perpetuelle memoire de ses predecesseurs, toucher le mieux aimé de tous ses enfans par les mémes armes dont ils avoient été tués; afin que renouvellant la playe, la mort d'iceux fust derechef pleurée.
Guerre entre les Indiens: Ceremonies avant que d'y aller: Humanité envers les femmes & petits enfans: Leur triomphes: Laudonniere demandant quelques prisonniers est refusé: Etrange accident de tonnerre: Simplicité des Indiens.
PRES ces choses le Paraousti Satouriona
envoya vers le Capitaine Laudonniere
sçavoir s'il vouloit continuer en
la promesse qu'il lui avoit faite à son
arrivée, d'étre ami de ses amis, & ennemi de ses
ennemis, & l'aider d'un bon nombre d'arquebusiers
à l'execution d'une entreprise qu'il faisoit
contre Timogona. A quoy ledit Laudonniere
fit réponse qu'il ne vouloit pour son amitié
encourir l'inimitié de l'autre: et que quand bien
il le voudroit, il n'avoit pour lors moyen de le
faire, d'autant qu'il étoit aprés à se munir de
vivres & choses necessaires pour la conservation
de son Fort: joint que ses barques n'étoient
pas prétes, & que s'il vouloit attendre deux
lunes, il aviseroit de faire ce qu'il pourroit. Cette
Réponse ne lui fut gueres agreable, d'autant
qu'il avoit ja ses vivres appareillés, & dix Paraoustis
qui l'étoient venuz trouver, si bien
qu'il ne pouvoit differer. Ainsi il s'en alla. Mais
avant que s'embarquer il commanda que
promptement on lui apportast de l'eau. Ce fait,
jettant le veuë au ciel, il se mit à discourir de
plusieurs choses en gestes, ne montrant rien
en lui qu'une ardante colere. Il jettoit souvent
son regard au Soleil, lui requérant victoire de
ses ennemis: puis versa avec la main sur tétes
des Paraoustis partie de l'eau qu'il tenoit en
un vaisseau, & le reste comme par furie & dépit
dans un feu préparé tout exprés, & lors il
s'écria par trois fois, Hé Timogona: voulant
signifier par telles ceremonies qu'il prioit le
Soleil lui faire la grace de répandre le sang de ses
ennemis, & aux Paraoustis de retourner avec
ces tétes d'iceux, qui est le seul & souverain
triomphe de leurs victoires. Arrivé sur les terres
ennemies, il ordonna avec son Conseil que
cinq des Paraoustis iroient par la riviere avec la
moitié des troupes, & se rendroient au point du
jour à la porte de son ennemi: quant à lui il
s'achemineroit avec le reste par les bois & forets le
plus secretement qu'il pourroit: & qu'étans là
arrivés au point du jour, on donneroit dedans le
village, & tueroit-on tout, excepté les femmes &
petits enfans. Ces choses furent executées comme
elles avoient eté arrétées, & enleverent
les tétes des morts. Quant aux prisonniers ils en
prindrent vingt-quatre, léquels ils emmenerent en
leurs almadies, chantant des loüanges au Soleil,
auquel ilz rapportoient l'honneur de leur victoire.
Puis mirent les peaux des tétes au bout de javelots,
& distribuerent les prisonniers à chacun
des Paraoustis, en sorte que Satouriona en eut treze.
Devant qu'arriver il envoya annoncer cette bonne
nouvelle à ceux qui étoient demeurés en la
maison, léquels incontinent se prindrent à pleurer,
mais la nuit venuë ilz se mirent à danser &
faire la feste. Le lendemain Satouriona arrivant, fit
planter devant sa porte toutes les tétes (c'est la
peau enlevée avec les cheveux) de ses ennemis,
& les fit environner de banchages de laurier.
Incontinent pleurs & gemissemens, léquels avenant
la nuit, furent changés en danses.
Le Capitaine Laudonniere averti de ceci pria le Paraousti Satouriona, de lui envoyer deux de ses prisonniers: ce qu'il refusa. Occasion que Laudonniere s'y en alla avec vingt soldats; & entre tint une mine renfrongnée sans parler à Satouriona. En fin au bout de demie heure il demanda où étoient les prisonniers que l'on avoit pris à Timogona, & commanda qu'ilz fussent amenés. Le Paraousti dépité & étonné tout ensemble fut long temps sans repondre. En fin il dit qu'étans épouvantez de la venuë des François ils avoient pris la fuite par les bois. Le Capitaine Laudonniere faisant semblant de ne le point entendre, demanda derechef les prisonniers. Lors Satouriona commanda à son fils de les chercher. Ce qu'il fit & les amena une heure aprés. Ces pauvres gens, voulans se prosterner devant Laudonniere, il ne le souffrit, & les emmena au Fort. Le Paraousti ne fut gueres content de cette bravade, & songeoit les moyens de s'en venger, mais dissimulant son mal-talent ne laissoit de lui envoyer des messages & presens. Laudonniere homme accort l'ayant remercié de ses courtoisies lui fit sçavoir qu'il desiroit l'appointer avec Timogona, moyennant quoy il auroit passage ouvert pour Aller contre Onathaqua son ancien ennemi: & que ses forces jointes avec celles d'Olata Ouaé Outina haut et puissant Paraousti, ilz pourroient ruiner tous leurs ennemis,& passer les confins des plus lointaines rivieres meridionales. Ce que Satouriona fit semblant de trouver bon, suppliant ledit Laudonniere y tenir la main, & que de sa part il garderoit tout ce qu'en son nom il passeroit avec Timogona.
Aprés ces choses il tomba à demie lieuë du fort des François un foudre du Ciel tel qu'il n'en a jamais eté veu de pareil, & partant sera bon d'en faire ici le recit pour clorre ce chapitre. Ce fut à la fin du mois d'Aoust, auquel temps jaçoit que les prairies fussent toutes vertes & arrousées d'eaux, si est-ce qu'en un instant ce foudre en consomma plus de cinq cens arpens, & brula par sa chaleur ardante tous les oiseaux des prairies chose qui dura trois jours en feu & éclairs continuels. Ce qui donnoit bien à penser à nos François, non moins qu'aux Indiens, léquels pensans que ces tonnerres fussent coups de canons tirez sur eux par les nôtres, envoyerent au Capitaine Laudonniere des harangueurs pour lui témoigner le desir que le Paraousti Allicamani avoit d'entretenir l'alliance qu'il avoit avec lui, & d'étre employé à son service: & pour-ce, qu'il trouvoit fort étrange la canonnade qu'il avoit fait tirer vers sa demeure, laquelle avoit fait bruler une infinité de verdes prairies, & icelles consommées jusques dedans l'eau, approché méme si prés de sa maison qu'il pensoit qu'elle deut bruler: pour ce, le supplioit de cesser, autrement qu'il seroit contraint d'abandonner sa terre. Laudonniere ayant entendu la folle opinion de cet homme, dissimula ce qu'il en pensoit, & repondit joyeusement qu'il avoit fait tirer ces canonnades pour la rebellion faite par Allicamani, quant il l'envoya sommer de lui renvoyer les prisonniers qu'il detenoit du grand Olea Ouaé Outina, non qu'il eût envie de lui mal faire, mais s'étoit contenté de tirer jusques à mi-chemin, pour lui faire paroitre sa puissance: l'asseurant au reste que tant, qu'il demeureroit en cette volonté de lui rendre obeïssance, il lui seroit loyal defenseur contre tous ses ennemis. Les Indiens contentez de cette reponse, retournerent vers leur Paraousti, lequel nonobstant l'asseurance s'absenta de sa demeure l'espace de deux mois, & s'en alla à vingt-cinq lieues de là.
Les trois jours expirés le tonnerre cessa & l'ardeur s'éteignit du tout. Mais és deux jours suivans il survint en l'air une chaleur si excessive, que la riviere préque ne bouilloit, & mourut une si grande quantité de poissons & de tant d'especes, qu'en l'emboucheure de la riviere il s'en trouva des morts pour charger plus de cinquante charriots; dont s'ensuivit une si grande putrefaction en l'air qu'elle causa force maladies contagieuses, & extremes maladies aux François, déquels toutefois par la grace de Dieu, aucun ne mourut.
Renvoy des prisonniers Indiens à leur Capitaine: Guerre entre deux Capitaines Indiens: Victoire à l'aide des Francçois: Conspiration contre Laudonniere: Retour du Capitaine Bourdet en France.
A fin pour laquelle le Capitaine
Laudonniere avoir demandé les
prisonniers à Satouriona étoit pour les
renvoyer à Ouaé Outina, & par
ce moyen pouvoir par son amitié,
plus facilement penetrer dans les terres. Ainsi le
dixiéme Septembre, s'étant embarqué le sieur
d'Arlac, le Capitaine Vasseur, le Sergent, & dix
soldats, ilz navigerent jusques à quatre vints
lieuës, bien receuz par tout, & en fin rendirent
les prisonniers à Outina, lequel aprés bonne chere
pria le sieur d'Arlac de l'assister à faire la guerre
à un de ses ennemis, nommé Potavou. Ce qu'il
lui accorda, & renvoya le Vasseur avec cinq soldats.
Or pource que c'est la coutume des Indiens
de guerroyer par surprise, Outina delibera de prendre
son ennemi à la Diane, & fit marcher ses gens
toute la nuit en nombre de deux cens, léquels ne
furent si mal avisez qu'ils ne priassent les arquebusiers
François de se mettre en téte, afin (disoient-ilz)
que le bruit de leurs arquebuses étonnat
leurs ennemis. Toutefois ilz ne sceurent aller si
subtilement que Potavou n'en fût averti, encores
que distant de vint-cinq lieuës de la demeure
d'Outina. Ilz se mirent donc en bon devoir &
sortirent en grande compagnie; mais se voyans
chargez d'arquebusades (qui leur étoit chose
nouvelle) et leur Capitaine du premier coup par
terre d'un coup d'arquebuse qu'il eut au front
tiré par le sieur d'Arlac, ilz quitterent la place: &
les Indiens d'Outina prindrent hommes, femmes,
& enfans prisonniers par le moyen de noz François,
ayans toutefois perdu un homme. Cela fait,
le sieur d'Arlac s'en retourna, ayant receu d'Outina
quelque argent & or, des peaux peintes &
autres hardes, avec mille remercimens: &
promit davantage fournir aux François trois cens
hommes quand ils auraient affaire de lui.
Pendant que Laudonniere travailloit ainsi à acquerir des amis, voici des conspirations contre lui. Un perigourdin nommé la Roquette débaucha quelques soldats, disant que par sa magie il avoit decouvert une mine d'or ou d'argent à-mont la riviere, de laquelle ilz devoient tous s'enrichir. Avec la Roquette y en avoit encore un autre nommé le Genre, lequel pour mieux former la rebellion disoit que leur Capitaine les entretenoit au travail pour les frustrer de ce gain, & partant falloit élire un autre Capitaine, & se depecher de cetui-ci. Le Genre lui-méme porta la parole à Laudonniere du sujet de leur plainte. Laudonniere fit réponse qu'ilz ne pouvoient tous aller aux terres de la mine, & qu'avant partir il falloyt rendre la Forteresse en defense contre les Indiens. Au reste qu'il trouvoit fort étrange leur façon de proceder, & que s'il leur sembloit que le Roy n'eût fait la depense du voyage à autre fin, que pour les enrichir de pleine arrivée, ilz se trompoient. Sur cette réponse ilz se mirent à travailler portans leurs armes quant & eux en intention de tuer leur Capitaine s'il leur eût tenu quelques propos facheux, méme aussi son Lieutenant.
Le Genre (que Laudonniere tenoit pour son plus fidele) voyant que par voye de fait il ne pouvoit venir à bout de son mechant dessein, voulut tenter une autre voye, & pria l'Apothicaire de mettre quelque poison dans certaine medecine que Laudonniere devoit prendre, ou lui bailler de l'arsenic ou sublimé, & que lui-méme le mettroit dans son breuvage. Mais l'Apothicaire le renvoya éconduit de sa demande, comme aussi fit le maitre des artifices. Se voyant frustré de ses mauvais desseins, il resolut avec d'autres de cacher souz le lict dudit Laudonniere un barillet de poudre à canon, & par une trainée, y mettre le feu. Sur ces entreprises un Gentil-homme qu'iceluy Laudonniere avoit ja depeché pour retourner en France, voulant prendre congé de lui, l'avertit que le Genre l'avoit chargé d'un libelle farci de toutes sortes d'injures contre lui, son Lieutenant, & tous les principaux de la compagnie. Au moyen dequoy il fit assembler tous ses soldats, & le Gentil-homme nommé le Capitaine Bourdet, avec tous les siens (léquels dés le quatriéme de Septembre étoient arrivés à la rade de la riviere) & fit lire en leur presence à haute voix le contenu au libelle diffamatoire, afin de faire conoitre à tous la mechanceté du Genre, lequel s'étant evadé dans les bois demanda pardon au sieur Laudonniere, confessant par ses lettres qu'il avoit merité la mort, se soumettant à sa misericorde. Cependant le Capitaine Bourdet se met à la voile le deuxiéme Novembre pour retourner en France; s'étant chargé de ramener sept ou huit de ces seditieux, non compris le Genre, lequel il ne voulut, quoy qu'il lui offrit grande somme d'argent pour ce faire.
Autres diverses conspirations contre le Capitaine Laudonniere: & ce qui en avint.
ROIS jours apres le depart du
Capitaine Bourdet, Laudonniere
aprés avoir evadé une conspiration
retombe en une autre, voire en deux & en trois:
la premiere pratiquée par quelques matelots
que le Capitaine Bourdet lui avoit laissés,
léquels debaucherent ceux dudit Laudonniere, au
moyen de la proposition qu'ilz leur firent d'aller
aux Entilles butiner quelque chose sur les Hespagnols,
& que là y avoit moyen de se faire riches.
Ainsi le Capitaine les ayans envoyé querir de la
pierre, & de la terre pour faire briques à une lieuë
& demie de Charle-fort, selon qu'ils avoient accoutumé,
ilz s'en allerent tout à fait, & prindrent
une barque passagere d'Hespagnols prés l'ile de
Cuba, en laquelle ilz trouverent quelque nombre
d'or & d'argent qu'ilz saisirent: & avec ce butin
tindrent quelque temps la mer jusques à ce
les vivres leur vindrent à faillir; ce qui fut
cause que veincuz de famine ilz se rendirent à la Havane,
ville principale de l'ile de Cuba, dont avint
l'inconvenient que nous dirons ci-apres.
Qui pis est deux Charpentiers Flamens que la méme Bourdet avoit laissés, emmenerent une autre barque qui restoit, de sorte que Laudonniere demeura sans barque ni bateau. Je laisse à penser s'il estoit à son aise. La dessus il fait chercher ses larrons: il n'en a point de nouvelles. Il fit donc batir deux grandes barques, & un petit bateau en toute diligence, & étoit la besongne ja fort avancée, quand l'avarice & l'ambition, mere de tous maux, s'enracinerent aux coeurs de quatre ou cinq soldats auquels cet oeuvre & travail ne plaisoit point.
Ces maraux commencerent à pratiquer les meilleurs de la troupe, leur donnans à entendre, que c'étoit chose vile & deshonnéte à hommes de maison comme ils étoient de s'occuper ainsi à un travail abject & mechanique, ettendu qu'ilz pouvoient se rendre galans-hommes & riches s'ilz vouloient busquer fortune au Perou & aux Entilles, avec les deux barques qui se batissoient. Que si le fait étoit trouvé mauvais en France ils auroient moyen de se retirer en Italie ou ailleurs, attendant que la colere se passeroit: puis il surviendroit quelque guerre que feroit tout oublier. Ce mot de richesse sonna si bien aux oreilles de ces soldats, qu'en fin aprés avoir bien consulté l'affaire ilz se trouverent jusques au nombre de soixante-six, léquels prindrent pretexte de remontrer à leur Capitaine le peu de vivres qui leur restoit pour se maintenir jusques à ce que les navires vinssent de France. Pour à quoy remedier leur sembloit necessaire de les envoyer à la Nouvelle-Hespagne, au Perou, & à toutes les iles circonvoisines, ce qu'ilz le supplioient leur vouloir permettre. Le Capitaine qui se doutoit de ce qui étoit, & qui sçavoit le commandement de la Royne lui avoit fait de ne faire tort aux sujets du Roy d'Hespagne, une chose dont il peût concevoir jalousie, leur fit réponse que les barques achevées il donneroit si bon ordre à tout qu'ilz ne manqueroient point de vivres, joint qu'il en avoient encore pour quatre mois. De cette réponse ilz firent semblant d'étre contens. Mais huit jours aprés voyans leur capitaine malade, oublians tout honneur & devoir, ilz commencent de nouveau à rebattre le fer, & protestent de se saisir du corps de garde & du Fort, voire de violenter leur Capitaine s'ils ne vouloit condescendre à leur méchant desir.
Ainsi les cinq principaux autheurs de la sedition armez de corps de cuirasse, la pistole au poing, & le chien abbattu entrerent en sa chambre, disans qu'ilz vouloient aller à la nouvelle Hespagne chercher leur aventure. Le Capitaine leur remontra qu'ilz regardassent bien à ce qu'ilz vouloient faire. A quoy ilz répondirent que tout y étoit regardé, & qu'il falloit leur accorder ce point, & ne restoit plus sinon de leur bailler les armes qu'il avoit en son pouvoir, de peur que (si vilainement outragé par eux) il ne s'en aidât à leur desavantage. Ce que ne leur ayant voulu accorder, ilz prindrent tout de force, & l'emporterent hors de sa maison: méme apres avoir offensé un Gentil-homme qui s'en formalisoit. Puis se saisirent dudit Capitaine, & l'envoyerent prisonnier en un navire qui étoit à l'ancre au milieu de la riviere, où il fut quinze jours, assisté d'un homme seul, sans visite d'aucun: & desarmerent tous ceux qui tenoient son parti. En fin ilz lui envoyerent un congé pour signer, lequel ayant refusé ilz lui manderent que s'il ne le signoit ilz lui iroient couper la gorge. Ainsi contraint de signer leur congé, il leur bailla quelques mariniers avec un pilote nommé Trenchant. Les barques parachevées, ilz les armerent des munitions du Roy, de poudres, de balles & d'artillerie, & contraignirent le Vasseur leur livrer l'enseigne de son navire: puis s'en allerent en intention de faire voile en un lieu des Entilles nommé Leaugave, & y prendre terre la nuit de Noé, à fin de faire un massacre & pillage pendant qu'on diroit la Messe de minuit. Mais comme Dieu n'est parmi telles gens, ils eurent de la division avant que partir, de sorte qu'ilz se separerent au sortir de la riviere, & ne se veirent qu'au bout de six semaines: pendant lequel temps l'une des barques print un bergantin chargé de quelque nombre de Cassava espece de pain de racine blanc & bon à manger, avec quelque peu de vin: & en cette conquéte perdirent quatre hommes, sçavoir deux tués, & deux prisonniers: toutefois le bergantin leur demeura, & y transporterent un bonne partie de leurs hardes. De là ilz resolurent d'aller à Baracou village de l'ile Jamaïque, où arrivés ils trouverent une caravelle de cinquante à soixante tonneaux qu'ils prindrent: & aprés avoir fait bonne chere au village cinq ou six jours, ilz s'embarquerent dedans abandonnans leur seconde barque, & tirerent vers le cap de Thibron, ou ilz rencontrerent une patache qu'ilz prindrent de force aprés avoir longuement combattu. En cette patache fut pris le Gouverneur de la Jamaïque, avec beaucoup de richesses tant d'or & d'argent, que de marchandises déquelles noz seditieux ne se contentans, delibererent en chercher encore en leur caravelle, & tirerent vers la Jamaïque. Le Gouverneur fin & accort se voyant conduit au lieu où il demandoit & commandoit, fit tant par ses douces paroles, que ceux qui l'avoient prins lui permirent mettre dans une barquette deux petits garçons pris quant & lui, & les envoyer au village vers sa femme, à fin de l'avertir qu'elle eût à faire provisions de vivres pour les lui envoyer. Mais au lieu d'écrire à sa femme, il dit secrettement aux garçons qu'elle se mit en tout devoir de faire venir les vaisseaux des ports circonvoisins à son secours. Ce qu'elle fit si dextrement, qu'un matin à la pointe du jour comme les seditieux se tenoient à l'embouchure du port ilz furent pris n'ayans peu découvrir les vaisseaux Hespagnols, tant pour l'obscurité du temps, que pour la longueur du port. Il est vray que les vint cinq ou vint-six qui étoient au bergantin les apperceurent, mais ce fut quand ilz furent prés, & n'ayans le loisir de lever les ancres, couperent le cable & s'enfuirent, & vindrent passer à la veuë de la Havane en l'ile de Cuba. Or le pilote Trenchant, le trompette & quelques autres mariniers qui avoient eté emmenez par force en ce voiage ne desirans autre chose qu s'en retourner vers leur Capitaine Laudonniere, s'accordernent ensemble de passer la traverse du canal de Gahame, tandis que les seditieux dormiroient, s'ilz voyaient le vent à propos: ce qu'ilz firent si bien que le matin au poinct du jour environ le vint-cinquiéme de Mars, ilz se trouverent à la côte de la Floride, où conoissant le mal par eux commis, ilz se firent par maniere de moquerie à contrefaire les Juges (mais ce fut aprés vin boire) d'autres contrefaisoient les Advocats, un autre concluoit disant, Vous serez causes telles que bon vous semblera, mais si étans arrivés au Fort de la Caroline le Capitaine ne vous fait tretous pendre je ne le tiendray jamais pour homme de bien. Leur voile ne fut plutôt découverte en la côte qu'un Paraousti, nommé Patica en envoya avertir le Capitaine Laudonniere. Sur ce le brigantin affamé vint surgir à l'embouchure de la riviere de May, & par le commandement d'icelui Capitaine fut amené devant le Fort de la Caroline. Trente soldats lui furent envoyez pour prendre les quatre principaux autheurs de la sedition, auquels on mit les fers aux piés, & à tous le Capitaine Laudonniere fit une remontrance du service qu'ilz devoient au Roy, duquel ilz recevoient gages & de leur trop grande oubliance: adjoutant à ceci qu'ayans échapé la justice des hommes ilz n'avoient peu éviter celle de Dieu. Aprés quoy les quatre enferrez furent condamnés à étre pendus & étranglez. Et voyans qu'il n'y avoit point d'huis de derriere contre cet arret, ilz se mirent en devoir de prier Dieu. Toutefois l'un des quatre pensant mutiner les soldats leur dit ainsi: Comment mes freres & compagnons, souffrirez-vous que nous mourions ainsi honteusement? A cela Laudonniere prenant la parole respondit qu'ilz n'étoient point compagnons de seditieux & rebelles au service du Roy. Neantmoins les soldats supplierent le Capitaine de les faire passer par les armes, & que puis aprés si bon luy sembloit les corps seroient penduz. Ce qui fut executé. Voila l'issuë de leur mutinerie, laquelle je croy avoir eté cause de la ruine des affaires des François ne la Floride, & que les Hespagnols irritez les allerent par-aprés forcer, quoy qu'il leur en ait couté la vie. Ici est à remarquer qu'en toutes conquétes nouvelles, soit en mer, soit en terre, les entreprises sont ordinairement troublées, étans les rebellions aisées à se lever, tant par l'audace que donne aux soldats l'éloignement du secours, que par l'espoir qu'ils ont de faire leur profit, comme il se voit assez par les histoires anciennes, & par les hurtades avenuës dans notre siecle à Christophe Colomb, apres sa premiere découverte: à François Pezarre, à Diego d'Alimagre au Perou & à Fernand Cortès.
Ce que fit le Capitaine Laudonniere étant delivré de ses seditieux: Deux Hespagnols reduits à la vie des Sauvages. Les discours qu'ilz tindrent tant d'eux-mémes, que des peuples Indiens: Habitans de Serropé ravisseurs de filles: Indiens dissimulateurs.
YANT parlé de ces rebellions, il faut
maintenant reprendre nos erres, &
aller titre de prison le Capitaine Laudonniere
à l'ayde du sieur d'Ottigni
son Lieutenant & de son Sergent, qui aprés le
depart des mutins l'allerent querir & le remenerent
au Fort, là où arrivé il assembla ce qui restoit,
& leur remontra les fautes commises par
ceux qui l'avoient abandonné, les priant leur en
souvenir pour en témoigner un jour en temps &
lieu. Là dessus chacun promet bonne obeïssance,
à quoy ilz n'ont oncques depuis failli, & travaillerent
de courage, qui aux fortifications, qui aux
barques, qui à autre chose. Les indiens le visitoient
souvent lui apportans des presens, comme poissons,
cerfs, poules d'Inde, leopars, petits ours,
& autres vivres qu'il recompensoit de quelques
menuës marchandises. Un jour il eut avis qu'en
la maison d'un Paraousti, nommé Onathaqua demeurant
à quelque cinquante lieuës loin de la Caroline
vers le Su, y avait deux hommes d'autre nation
que la leur: par promesse de recompense il
les fit chercher & amener. C'étoient des Hespagnols
nuds, portans cheveux longs jusques aux jarrets,
bref ne differans plus en rien des Sauvages. On leur
coupa les cheveux léquels ilz ne voulurent perdre,
ains les envelopperent dans un linge, disans
qu'ilz les vouloient reporter en leur païs, pour
temoigner le mal qu'ils avoient enduré aux Indes.
Aux cheveux de l'un fut trouvé quelque peu
d'or caché pour environ vint cinq escus, dont il
fit present au Capitaine. Enquis de leur venuë
en ce païs-là, & des lieux où ilz pouvoient avoir
été: ilz répondirent qu'il y avoit dé-ja quinze ans
passez que trois navires dans l'un déquels ils
étoient, se perdirent au travers d'un lieu nommé
Calos sur des basses que l'on dit Les Martyres, &
que le Paraousti de Calos retira la plus grande part
des richesses qui y étoient, mais la pluspart des
hommes se sauva, & plusieurs femmes, entre léquelles
y avoit trois ou quatre Damoiselles mariées
demeurantes encor', & leurs enfans aussi, avec
ce Paraousti de Calos: qui étoit puissant & riche,
ayant un fosse de la hauteur d'un homme & large
comme un tonneau, pleine d'or & d'argent,
laquelle il étoit fort aisé d'avoir avec quelque nombre
d'arquebuziers. Disoient aussi que les hommes
& femmes és danses portoient à leurs ceintures
des platines d'or larges comme une assiette,
la pesanteur déquelles leur faisoit empechement
à la danse. Ce qui provenoit la pluspart
des navires Hespagnoles qui ordinairement se
perdoient en ce detroit. Au reste que ce Paraousti
pour étre reveré de ses sujets leur faisoit
à croire que ses sorts & charmes étoient cause
des biens que la terre produisoit: & sacrifioit
tous les ans un homme au temps dela moisson,
pris au nombre des Hespagnols qui par fortune
s'étoient perdus en ce detroit.
L'un de ces Hespagnols contoit aussi qu'il avoit long temps servi de messager à ce Paraousti de Calos: & avoit de sa part visité un autre Paraousti nommé Oatchaqua, demeurant à cinq journées loin de Calos: mais qu'au milieu du chemin y avoit une ile située dans un grand lac d'eau douce, appelée Serropé, grande environ de cinq lieuës, & fertile principalement en dates qui proviennent des palmes, dont ilz font un merveilleux traffic, non toutefois si grand que d'une certaine racine propre à faire du pain, dont quinze lieuës alentour tout le païs est nourri. Ce qui apporte de grandes richesses aux habitans de l'ile; léquelz d'ailleurs sont fort belliqueux, comme ils ont quelquefois témoigné enlevans la fille d'Oatchaqua, et ses compagnes, laquelle jeune fille il envoyoit au Paraousti de Calos pour la lui donner en mariage. Ce qu'ilz reputent une glorieuse victoire, car ilz se marient puis aprés à ces filles, & les aiment éperduëment.
Davantage comme le Paraousti Satouriona sans cesse importunat le Capitaine Laudonniere de se joindre avec lui pour parfaire la guerre à Ouaé Outina, disant que sans son respect il l'eût plusieurs fois deffait: & en fin eût accordé la paix: les deux Hespagnols qui connoissoient le naturel des Indiens donnerent avis de ne se point fier à eux, pource que quand ilz faisoient bon visage, c'étoit lors qu'ilz machinoient quelque trahison: & estoient les plus grands dissimulateurs du monde. Aussi ne s'y fioient noz François que bien à point.
Comme Laudonniere fait provision de vivres: Découverte d'un Lac grand à perte de veuë. Montagne de la Mine: Avarice des Sauvages: Guerre: Victoire à l'aide des François.
E mois de Janvier venu, le Capitaine
n'étoit sans souci à cause des vivres
qui tous les jours appetissoient:
partant il envoyoit de tous
côtez vers les Paraoustis ses amis,
qui le secouroient. Entre autres la veuve du
Paraousti Hiocaia demeurante à douze lieuës du
Port des François, lui envoya deux barques pleines
de mil & de gland, avec quelques hottes pleines
de fueilles de Cassine, dequoy ilz font
leur breuvage. Cette veuve étoit tenuë pour la
plus belle de toute les Indiennes, tant honorée
de ses sujets, que la pluspart du temps ilz la
portoient sur leurs épaules, ne voulans qu'elle
allat à pied. Il survint en ce temps-là une telle
manne de ramiers par l'espace d'environ sept semaines,
que noz François en tuoient chacun jour
plus de deux cens par le bois. Ce qui ne leur venoit
mal à point. Et comme il n'est pas bon de
tenir un peuple en oisiveté, le Capitaine employait
ses gens à visiter ses amis, & ce faisant
découvrir le dedans des terres, & acquerir toujours
de nouveaux amis. Ainsi envoyant quelques-uns
des siens à mont la riviere, ils allerent
si avant qu'ilz furent bien trente lieuës au dessus
d'un lieu nommé Mathiaqua, & là découvrirent
l'entrée d'un lac, à l'autre coté duquel ne se
voyoit aucune terre, selon le rapport des Indiens,
qui méme bien souvent avoient monté sur les
plus hauts arbres du païs pour voir la terre, sans
la pouvoir découvrir. Et quand je considere ceci,
& en fais un rapport avec ce qu'écrit Champlein
au voyage qu'il fit en la grande riviere de
Canada en l'an mille six cens trois d'un grand lac
qui est au commencement de cette riviere &
d'où elle sort, lequel a trente journées de long,
& au bout l'eau y est salée, étant douce au commencement;
je suis préque induit à croire que
c'est ici le méme lac, & qui aboutit à la mer du Su.
Toutefois le méme dit au rapport des Sauvages
qu'en la riviere des Iroquois (qui se decharge
en ladite riviere de Canada) y a deux lacs
longs chacun de cinquante lieuës, & que du dernier
sort une riviere qui va descendre en la Floride à
cent ou sept-vints lieuës d'icelui lac. Mais
ceci n'étant encore bien averé, je m'arréte aussitôt
à ma premiere conjecture.
Noz François ayans borné leur découverte à ce lac, ne pouvans passer outre, revindrent par les villages Edelano, Eneguape, Chilili, Patica, & Caya, d'où ils allerent visiter le grand Ouaé Outina, lequel fit tant qu'il retint six de noz François, bien aise de les avoir prés de lui. Avec la barque s'en retourna un qui étoit demeuré là il y avoit plus de six mois, lequel rapporta que jamais il n'avoit veu un plus beau païs. Entre autre choses, qu'il avoit veu un lieu nommé Hestaqua d'où le Paraousti était si puissant, qu'il pouvoit mettre trois ou quatre mille Sauvages en campagne, avec lequel si les François se vouloient entendre ils assujettiroient tout le païs en leur obeïssance: & possederoient la montagne de Palassi, au pied de laquelle sort un ruisseau, où les Sauvages puisent l'eau avec une cane de roseau creuse & seche jusques à ce que la cane soit remplie, puis ils la secouent, & trouvent que parmi le sable y a force grains de cuivre & d'argent.
En ces quartiers avoit demeuré fort long temps un François nommé Pierre Gambie pour apprendre les langues, & trafiquer avec les Indiens, & comme il retournoit à la Caroline conduit dans un Canoa (petit bateau tout d'une piece) par deux Sauvages ilz le tuerent pour avoir quelque quantité d'or & d'argent qu'il avoit amassé.
Quelques jours aprés le Paraousti Outina demanda des forces aux François pour guerroyer son ennemi Potavou, afin d'aller aux montagnes sans empechement. Sur-ce conseil pris, le Capitaine lui envoya trente arquebuziers, quoy qu'Outina n'en eut demandé que neuf ou dix (car il se faut deffier de ce peuple) léquels arrivés, on charge de vivres femmes, enfans, & hermaphrodites, dont y a quantité en ce païs-là. Ne pouvans arriver en un jour vers Potavou, ilz campent dans les bois, & se partissent six à six faisans des feux alentour du lieu où est couché le Paraousti, pour la garde duquel sont ordonnez certains archers, auquels il se fie le plus. Le jour venu ilz arrivent prés d'un lac, où découvrans quelques pécheurs, ilz ne passèrent outre (car ilz ne font point la pecherie sans avoir nombre de sentinelles au guet). En fin pensans les surprendre ilz n'en peurent attraper qu'un, lequel fut tué à coups de fleches, & tout mort les Sauvages le tirerent à bord, lui enleverent la peau de la téte, & lui couperent les deux bras, reservans les cheveux pour en faire des triomphes. Outina se voyant découvert consulta son Jarva, c'est à dire Magicien, lequel apres avoir fait quelques signes hideux à voir, & prononcé quelques paroles, dit à Outina, qu'il n'étoit pas bon de passer outre, & que Potavou l'attendoit avec deux mille hommes, léquels étoient tous fournis de cordes pour lier les prisonniers qu'ils s'asseuroit prendre. Cette réponse ouïe, Outina ne voulut passer outre. Dequoy le sieur d'Ottigni faché, dit qu'on lui donnat un guide, & qu'il les vouloit aller attaquer avec sa petite troupe. Outina eut honte de ceci, & voyant ce bon courage delibera de tenter la fortune. Ilz ne faillirent pas de trouver l'ennemy au lieu ou le Magicien avoit dit, & là se fit l'ecarmouche, qui dura bien trois grosse heures: en laquelle veritablement Outina eût eté deffait sans les arquebuziers François qui porterent tout le faix du combat, & tuerent un grand nombre des soldats de Potavou, qui fut cause de les mettre en route. Outina se contentant de cela fit retires ses gens, au grand mécontentement du sieur d'Ottigni, qui desiroit fort de poursuivre la victoire. Apres qu'Outina fut arrivé en sa maison il envoya les messagers à dix-huict ou vint Paraoustis de ses vassaux, les avertir de se trouver aux fétes & danses qu'il entendoit celebrer à cause de la victoire. Cela fait, Ottigni s'en retourne lui laissant douze hommes pour son asseurance.
Grande necessité de vivres entre les François accrue jusques à une extreme famine: Guerre pour avoir la vie: Prise d'Outina: Combat des François contre les Sauvages: Façon de combattre d'iceux Sauvages.
OS François Floridiens avoient eu
promesse de rafraichissement & secours
dans la fin du mois d'avril.
Cet espoir fut cause qu'ilz ne se donnoient
gueres de peine de bien ménager leurs
vivres, qui leur étoient également distribué
par l'ordonnance du Capitaine, autant au plus
petit qu'à lui-méme: Or n'en pouvoient ilz plus
recouvrer du païs, par-ce que durant les mois
de Janvier Février, & Mars, les Indiens quittent
leurs maisons, & vont à la chasse par le vague
des bois. Cela fut cause que le mois de May venu
sans qu'il arrivat rien de France. Ilz se trouverent
en necessité de vivres jusques à courir aux
racines de la terre, & à quelques ozeilles qu'ilz
trouvoient par les bois & les champs. Car ores
que les Sauvages fussent de retour, ayans au paravant
troqué leur mil, féves, & fruits, pour de
la marchandise, ilz ne donnoient aucun secours
que de poisson, sans quoy veritablement les
nôtres fussent morts de faim. Cette famine dura
six semaines, pendant lequel temps ilz ne pouvoient
travailler, & s'en alloient tous les jours
sur le haut d'une montagne en sentinelle voir s'ilz
découvriroient point quelque vaisseau François.
En fin frustrez de leur esperance, ilz
s'assemblent & prient le Capitaine de donner ordre
au retour, & qu'il ne falloit laisser passer la saison.
Il n'y avoit point de navire capable de les
recevoir tous, si bien qu'il en falloit batir un. Les
charpentiers appellez promirent qu'en leur
fournissant les choses necessaires ilz le rendroient
parfait dans le huitiéme d'Aoust. Là dessus chacun
au travail: il ne restoit qu'à trouver des
vivres. Ce que le Capitaine entreprit faire avec
quelques-uns de ses gens & les matelots. Pour
quoy accomplir il s'embarque sur la riviere sans
aucuns vivres pour en aller chercher, se sustentant
seulement de framboises, & d'une certaine
graine petite & ronde, & de racines de palmites
qui étoient és côtes de cette riviere, en laquelle
aprés avoir navigé en vain, il fut contraint de
retourner au Fort, où les soldats commençans à
s'ennuyer du travail, à cause de l'extréme famine
qui les pressoit, proposerent pour le remede de
leur vie, de se saisir d'un des Paraoustis. Ce que le
Capitaine ne voulut faire du commencement,
ains les envoya avertir de leur necessité, & les
prier de leur bailler des vivres pour de la marchandise;
ce qu'ilz firent l'espace de quelques
jours qu'ils apporterent du gland & du poisson,
mais les Indiens reconoissans la necessité des
François, ilz vendoient si cherement leurs denrées,
qu'en moins de rien ilz leur tirerent toute
la marchandise qu'il avoient de reste. Qui pis
est craignans d'étre forcés, ilz n'approcherent
plus du Fort que de la portée d'une arquebuze.
Là les soldats alloient tout extenués & le plus
souvent se depouilloient de leurs chemises pour
avoir un poisson. Que si quelquefois ilz remontroient
le prix excessif, ces méchans repondoient
brusquement: Si tu fais si grand cas de ta marchandies,
mange-la, & nous mangerons nôtre poisson;
puis ilz s'éclatoient de rire & se mocquoient d'eux:
Ce que les soldats ne pouvans souffrir, avoient
envie de leur en faire payer la folle enchere,
mais le Capitaine les appaisoit au mieux qu'il
pouvoit. A la parfin il s'avisa d'envoyer vers
Outina le prier de le secourir de grand & de mil.
Ce qu'il fit assez petitement, & en lui baillant
deux fois autant que la marchandise valoit.
Sur ces entrefaites se presenta quelque occasion de respirer sur ce qu'Outina manda qu'il vouloit faire prendre & chatier un Paraousti de ses sujets, lequel avoit des vivres: & que si on le vouloit aider de quelques forces il conduiroit les François au village de cetui-là. Ce que fit le Capitaine Laudonniere, mais arrivez vers Outina il les fit marcher contre ses autres ennemis. Ce qui depleut au sieur d'Ottigni conducteur de l'oeuvre, & eut mis Outina en pieces sans le respect de son Capitaine. Cette mocquerie rapportee au Fort de la Caroline, les soldats r'entrent en leur premiere deliberation de punir l'audace & mechanceté des Sauvages, & prendre un de leurs Paraoustis prisonnier. Laudonniere comme forcé à ceci en voulut étre le conducteur, & s'embarquerent cinquante des meilleurs soldats en deux barques cinglans vers le païs d'Outina, lequel ilz prindrent prisonnier, ce qui ne fut sans grands cris & lamentations des siens, mais on leur dit que ce n'étoit pour lui faire mal, ains pour recouvrer des vivres par son moyen. Le lendemain cinq ou six cens Archers Indiens vindrent annoncer que leur ennemi Potavou averti de la capture de leur Paraousti étoit entré en leur village, eloigné de six lieuës de la riviere, & avoit tout brulé, & partant prioient les François de le secourir. Cependant ilz voyoient des gens en embuscade en intention de les charger s'ilz fussent descendus à terre. Se voyans découverts ilz envoyerent quelque peu de vivres. Et mesurans les François à leur cruauté, qui est de faire mourir tous les prisonniers qu'ilz tiennent & partant desesperans de la liberté d'Outina, ilz procederent à l'élection d'un nouveau Paraousti, mais le beau-pere d'Outina eleve dessus le siege Royal (pour user de notre mot) l'un des petits enfans d'icelui Outina, & fit tant que par la pluralité des voix l'honneur lui fut rendu d'un chacun. Ce que fut préque cause de grands troubles entre-eux. Car il y avoit le parent d'un Paraousti voisin de là qui pretendoit, & avoit beaucoup de voix entre ce peuple. Ce-pendant Outina demeuroit prisonnier avec un sien fils; & entendu par ses sujets le bon traitement qu'on luy faisoit, ilz le vindrent visiter avec quelques vivres. Les ennemis d'Outina ne dormoient point, & venoient de toutes parts pour le voir, s'efforçans de persuader à Laudonniere qu'il le fist mourir, & qu'il ne manqueroit de vivres, méme Satouriona, lequel envoya plusieurs fois des presens de victuailles pour l'avoir en sa puissance, dont se voyant éconduit il se desista d'y plus pretendre. La famine cependant pressoit de plus en plus: car il ne se trouvoit ni mil, ni féves par tout, ayant eté employé ce qui restoit aux semailles: & fut si grande la disette, qu'on faisoit bouillir & piler dans un mortier des racines pour en faire du pain: méme un soldat ramassa dans les balieures toutes les arrétes de poisson qu'il peut trouver, & les mit secher pour les mieux briser, & en faire aussi du pain, si bien qu'à la pluspart les os perçoient la peau, méme la riviere étoit en sterilité de poissons: & en cette deffaillance il étoit difficile de se deffendre si les Sauvages eussent fait quelque effort.
En ce desespoir vint sur le commencement de Juin un avis des Indiens voisins, qu'au haut païs de la riviere y avoit du mil nouveau. Laudonniere y alla avec quelques-uns des siens, & trouva qu'il étoit vray. Mais d'un bien avint un mal: Car la pluspart de ses soldats pour en avoir plus mangé que leur estomac n'en pouvoit cuire, en furent fort malades. Et de verité il y avoit quatre jours qu'ilz n'avoient mangé que de petits pinocs (fruits verds qui croissent parmi les herbes des rivieres, & sont gros comme cerises) & quelque peu de poisson.
De là il s'achemina pour aller surprendre le Paraousti d'Edelano, lequel avoit fait tuer un de ses hommes, pour avoir son or, mais le Paraousti en eut le vent, & gaigna aux piés avec tout son peuple. Les soldats François brulérent le village, qui fut une maigre vengeance: car en une heure ce peuple aura bati une nouvelle maison. Arrivé à la Caroline, les pauvres soldats, & ouvriers affamez ne prindrent le loisir d'egrener le mil qui lur fit distribué, ains le mangerent en épic. Et est chose étrange qu'il faut garder les champs en ce païs-la, depuis que les blés (ou mils) viennent à maturité, non seulement à cause des mulots, mais aussi des larrons, ainsi qu'on fait pardeçà les raisins en temps de vendange. Ce que ne sçachans deux Charpentiers François ilz furent tuez pour en avoir cuilli un peu. La canne, ou tuyau de ce mil est si douce & sucrée, que les petits animaux de la terre la mangent bien souvent par le pied, comme il m'est avenu en ayant semé en nôtre voyage fait avec le sieur de Poutrincourt.
Ainsi que ces chose se passoient deux des sujets d'Outina & un hermaphrodite apporterent nouvelles que dés-ja les mils étoient meurs en leur terroir. Ce qui fut cause qu'Outina en promit, & des féves à foison si on le vouloit remener. Conseil pris, sa requéte lui fut accordée, mais sans fruit, car étans prés de son village, on y envoya, & ne s'y trouva personne, toutefois son beau-pere & sa femme en étans avertis, vindrent aux barques Françoises avec du pain, & entretenans d'esperance le Capitaine tachoient de le surprendre. En fin se voyans découverts, dirent ouvertement que les grains n'étoient encores meurs. De maniere qu'il fallut remener Outina, lequel pensa étre tué par les soldats, voyans la méchanceté de ces Indiens.
Quinze joura aprés Outina pria derechef le le Capitaine de le remener, s'assurrant que ses sujets ne feraient difficulté de bailler des vivres, & que le mil étoit meur: & en cas de refus, qu'on fit de lui tout ce qu'on voudroit. Laudonniere ne personne le conduisit jusqu'à la petite riviere, qui venoit de son village. On envoya Outina avec quelques soldats moyennant otages, qui furent mis à la chéne, craignant l'evasion. Sur ces divers pourparlers, Ottigni avec sa troupe s'en alla en la grande maison d'Outina, où les principaux du païs se trouverent: & pendant qu'ilz faisoient couler le temps, ils amassoient des hommes, puis se plaignoient que les François tenoient leurs meches allumées, demandans qu'elles fussent éteintes, & qu'ilz quitteroient leurs arcs: ce qui ne leur fut accordé. Outina cependant demeuroit clos & couvert, & ne se trouvoit point és assemblées. Et comme on se plaignoit à lui de tant de longueurs, il répondit qu'il ne pouvoit empécher ses sujets de guerroyer les François, qu'il avoit veu par les chemins des fleches plantées, au bout déquelles y avoit des cheveux longs, signe certain de guerre denoncée & ouverte: & que pour l'amitié qu'il portoit aux François il les avertissoit que ses sujets avoient deliberé de mettre des arbres au travers de la petite riviere, pour arréter là leurs barques, & les combattre à l'aise. Là dessus on ouït la voix d'un François qui avoit préque toujours eté parmi les Indiens, lequel crioit pour autant qu'on le vouloit porter dans le bois pour l'égorger, dont il fut secouru & delivré. Toutes ces choses considerées le Capitaine arréta de se retirer le 27 de Juillet. Parquoy il fit mettre ses soldats en ordre, & leur bailla à chacun un sac de mil: puis s'achemina vers les barques, cuidant prevenir l'entreprise des Sauvages. Mais il rencontra au bout d'une allée d'arbres de deux à trois cens Indiens, qui le saluerent d'une infinité de traits bien furieusement. Cet effort fut vaillamment soutenu par l'Enseigne de Laudonniere, si bien que ceux qui tomberent morts modererent un peu la colere des survivans. Cela fait, les nôtres poursuivirent leur chemin en bon ordre pour gaigner païs. Mais au bout de quatre cens pas ilz furent rechargés d'une nouvelle troupe de Sauvages en nombre de trois cens, qui les assaillirent en front, ce pendant que le reste des precedens leur donnoient en queuë. Ce second assaut fut soutenu avec tant de valeur qu'il est possible par le sieur d'Ottigni. Et bien en fut besoin étans si petit nombre contre tant de barbares qui n'autre étude que la guerre.
Leur façon de combattre étoit telle, que quand deux cens avoient tiré, ilz se retiroient & faisoient place aux autres qui étoient derriere: & avoient ce-pendant le pied & l'oeil si prompts, qu'aussi-tôt qu'ilz voyoient coucher l'arquebuze en jouë, aussi tôt étoient-ils en terre, & aussi-tôt relevez pour répondre de l'arc, & se détourner si d'aventure ilz sentoient que l'on voulût venir aux prises: car il n'y a rien que plus ilz craignent, à cause des dagues & des epées. Ce combat dura depuis neuf heures du matin jusques à ce que la nuict les separa. Et n'eüt été qu'Ottigni s'avisa de faire rompre les fléches tu'ilz trouvoient par les chemins, il n'y a point de doute qu'il eût eu beaucoup d'affaires: car les fléches par ce moien defaillirent aux barbares, & furent contraints se retirer. La reveuë faite, se trouva faute de deux hommes qui avoient été tués, & vint-deux y en avoit de navrez, léquels, à peine peurent étre conduits jusques aux barques. Tout ce qui se trouva de mil ne fut que la charge de deux hommes, qui fut distribué également. Car lors que le combat avoit commencé, chacun fut contraint de quitter son sac pour se deffendre..
Voila comme pour la vie on est contraint de rompre les plus étroites amitiez. La pestilence (disoit un Ancien) est chose heureuse, le carnage d'une bataille perdue chose heureuse, bref toute sorte de mort est aisée: mais la cruele faim epuise la vie, saisit les entrailles, tourment de l'esprit, dessechement du corps, maitresse de transgression, la plus dure de toutes les necessitez, la plus difforme de tous les maux, la peine la plus intolerable qui soit méme aux enfers. Ce fut une pauvre providence aux François de porter des vivres si écharcement qu'il n'y en eüt que pour une chetive année. Et puis qu'on vouloit habiter en la province, & qu'on la tenoit pour bonne, & de bon rapport, il falloit tout d'un coup se pourvoir de vivres pour deux ou trois ans, puis que le Roy embrassoit cet affaire; & s'addonner courageusement à la culture de la terre, ayans l'amitié du peuple. Les accidens de mer sont si journaliers, qu'il est difficile d'executer les promesses à point nommé, quand bien on auroit bonne volonté de ce faire. Noz voyages, graces à Dieu, n'ont esté reduit à cette misere, ny en ont approché. Et quand telle disgrace nous fût arrivéee en nôtre Port Royal, les rives d'icelui sont en tout temps remplies de coquillages, comme de moules, coques, & palourdes, qui ne manquent point au plus long & plus rigoureux hiver.

Provision de mil: Arrivée de quatre navires Angloises: Reception du Capitaine & general Anglois: Humanité & courtoisie d'icelui envers les François.
PRES que Laudonniere eut rendu &
fait rendre graces à Dieu de la delivrance
de ses gens, se voyant frustré
de ce côté, il fit diligence de trouver
des vivres d'ailleurs. Et de fait en trouva quantité
à l'autre part de la riviere aux villages de
Saranaï & d'Emoloa. Il envoya aussi vers la riviere
de Somme, dite par les Sauvages Ircana, où le
Capitaine Vasseur & son Sergent allerent avec
deux barques, & y trouverent une grand assemblée des
Paraoustis du païs, entre léquels
étoit Athore fils de Satouriona, Apalote & Tacadoierou,
assemblez là pour se rejouïr, pource
qu'il y a de belles femmes & filles. Noz
François leur firent des presens; en contre-change
dequoy leurs barques furent incontinent chargées
de mil. Se voyans Honétement pourveuz de
vivres ilz dilegenterent au parachevement des
vaisseaux pour retourner en France, & commencerent
à ruiner ce qu'avec beaucoup de peines ils
avoient bati. Ce pendant il n'y avoit celui qui
n'eût un extreme regret d'abandonner un païs de
verité fort riche & de bel espoir, auquel il avoit
tant enduré pour découvrir ce que par la propre
faute des nôtres il falloit laisser. Car si en temps
& lieu on leur eût tenu promesse, la guerre ne
se fût meuë alencontre d'Outina, lequel, & autres,
ils avoient entretenus en amitié avec beaucoup
De peines, & n'avoient encore perdu leur
alliance, nonobstant ce qui s'étoit passé.
Comme un chacun discouroit de ces choses en son esprit, voici paroitre quatre voiles en mer le troisiéme jour d'Aoust, dont ilz furent épris d'excessive joye melée de crainte tout ensemble. Aprés que ces navires eurent mouillé l'ancre ilz découvrirent comme ils envoyoient une de leurs barques en terre, surquoy Laudonniere fit armer en diligence l'une des siennes pour envoyer au-devant, & sçavoir quelles gens c'étoient. Ce-pendant de crainte que ce ne fussent Hespagnols, il fit mettre ses soldats en ordre & les tenir préts. La barque retournée, il eut avis que c'étoient Anglois, & avec eux un Dieppois, lequel au nom du general Anglois vint prier Laudonniere de permettre qu'ilz prinssent des eaux, dont ils avoient grande necessité, faisans entendre qu'il y avoit plus de quinze jours qu'ilz rodoient le long de la côte sans en pouvoir trouver. Ce dieppois apporta deux flaccons de vin avec du pain de froment, que furent departis à la pluspart de la compagnie. Chacun peut penser si cela leur apporta de la rejouïssance. Car le Capitaine méme n'avoit point beu de vin il y avoit plus de sept mois. La requeste de l'Anglois accordée il vit trouver Laudonniere dans une grande barque accompagné de ses gens honorablement vétuz, toutefois sans armes: & fit apporter grande quantité de pain & de vin pour en donne à un chacun. Le Capitaine ne s'oublia à lui faire la meilleure chere qu'il pouvoit. Et à cette occasion fit tuer quelques moutons & poules qu'il avoit jusques alors soigneusement gardez, esperant en peupler la terre. Car pour toutes sortes de maladies & de necessitez qui lui fussent survenuës, il n'avoit voulu qu'un seul poulet fut tué. Ce qui fut cause qu'en peu de temps il en avoit amassé plus de cent chefs.
Or ce-pendant que le general Anglois étoit là trois jours se paserent, pendant léquels les Indiens abordoient de tous côtez pour le voir, demandans à Laudonniere si c'étoit pas son frere, ce qu'il leur accordoit: & adjoutoit qu'il l'étoit venu secourir avec si grande quantité de vivres, que delà en avant il se pourroit bien passer de prendre aucune chose d'eux. Le bruit incontinent en fut épandu par toute la terre, si bien que les ambassadeurs venoient de tous côtez pour traiter alliance au nom de leurs maitres avec lui, & ceux hommes qui par-avant avoient envie de lui faire la guerre, se declarent ses amis & serviteurs: à quoy ilz furent receuz. Le general conut incontinent le desir & la necessité qu'avoient les François de retourner en France: & pource il offrit de les passer tous. Ce que Laudonniere ne voulut étant en doute pour quelle raison il s'offroit si liberalement, & ne sçachant en quel état étoient les affaires de France avec les Anglois: & craignant encore qu'il ne voulut attenter quelque chose ne la Floride au nom de sa maitresse, la Royne d'Angleterre. Parquoy il fut refusé tout à plat: dont s'éleva un grand murmur entre les soldats, léquels disoient que leur Capitaine avoit envie de les faire tous mourir. Ilz vindrent donc trouver le Capitaine en sa chambre, & lui firent entendre leur dessein, qui étoit de ne refuser l'occasion. Laudonniere ayant demandé une heure de temps Pour leur répondre, amassa les principaux de la compagnie, léquels (aprés communication) répondirent tous d'une voix qu'il ne devoit refuser la commodité qui se presentoit, & qu'étans delaissés il étoit loisible de se servir des moyens que Dieu avoit envoyés.
Ils acheterent donc un des navires de l'Anglois & prix honneste pour la somme de sept cens escus, & luy baillerent partie de leurs canons & poudres en gage. Ce marché ainsi fait, il considera la necessité des François qui n'avoient par toute nourriture, que du mil & de l'eau: dont emeu de pitié il s'offrit de les aider de vint bariques de farine, six pipes de féves, un poinson de sel, & un quintal de cire pour faire de la chandelle. Or pour autant qu'il voyait les pauvres soldats piés nuds, il offrit encores cinquante paires de souliers. Ce qui fut accepté, & accordé de prix avec lui. Et particulierement encore il fit present au Capitaine d'une jare d'huile, d'une jare de vinaigre, d'un baril d'olives, d'une assez grande quantité de ris, & d'un baril de biscuit blanc. Et fit encore plusieurs autres presens aux principaux officiers de la compagnie selon leurs Qualitez. Somme, il ne se peut exprimer au monde plus grande courtoisie que celle de cet Anglois, appelé maitre Jean Hawkins, duquel si j'oubliois le nom je penserois avoir contre lui commis ingratitude.
Incontinent qu'il fut parti, on fait diligence de se fournir de biscuit, au moyen des farines que les Anglois avoient laissée, on relie les futailles necessaires pour les provisions d'eau. Ce qui fut d'autant plutôt expedié que le desir de retourner en France fournissoit à un chacun de courage. Etans préts de faire voile il fut avisé de mener en France quelques beaux Indiens & Indiennes, à fin que si derechef le voyage s'entreprenoit ilz peussent raconter à leurs Paraoustis la grandeur de noz Rois, l'excellence de noz Princes, la bonté de nôtre païs, & la façon de vivre des François. A quoy le Capitaine avoit fort bien pourveu, si les affaires ne se fussent ruinées, comme il sera dit aux chapitres prochainement suivans.
Preparation du Capitaine Laudonniere pour retourner en France: Arrivée du Capitaine Jean Ribaut: Calomnies contre Laudonniere: Navires Hespagnoles ennemies: Deliberation sur leur venuë.
N n'attendoit plus que le vent & la
marée, léquels se trouverent propres
le vint-huitiéme jour du mois
d'Aoust, quand (sur le point de la sortie)
voici que les Capitaines Vasseur
& Verdier commencerent à découvrir des
voiles en la mer, dont ils avertirent leur
general Laudonniere: surquoy il ordonna de bien
armer une barque pour aller découvrir & reconoitre
quelles gens c'étoient, & ce-pendant fit mettre les
siens en ordre & en tel équipage que si c'eussent eté
ennemis: enquoy le temps apporta sujet de doute:
car ses gens étoient arrivez vers le vaisseau à deus
heures apres midi, & n'avoient fait sçavoir aucune
nouvelles de tout le jour. Le lendemain au
matin entrerent en la riviere environ sept barques
(entre léquelles étoit celle qu'avoit envoyé
Laudonniere) chargées de soldats, tous ayans
l'arquebuse & le morion en téte, & marchoient
lédites barques toutes en bataille le long des côteaux
où étoient quelques sentinelles Françoises,
auquelles ilz ne voulurent donner aucune réponse,
nonobstant toutes les demandes qu'on leur
fit: tellement que l'une dédites sentinelles fut
contrainte de leur tirer une arquebuzade, sans toutefois
les assener à cause de la trop grande distance.
Laudonniere pensant que ce fussent ennemis fit
dresser deux pieces de campagne, qui lui étoient
restées: De façon que si approchans du Fort ilz
n'eussent crié que c'étoit le Capitaine Ribaut, il
n'eût failli à leur faire tirer la volée. La cause
pour laquelle ledit Capitaine étoit venu de
cette façon, étoit pource qu'on avoit fait des
rapports en France que Laudonniere trenchoit
du grand, & du Roy, & qu'à grand'peine pourroit-il
endurer qu'un autre que lui entrat au
Chateau de la Caroline pour y commander. Ce
qui étoit calomnieux. Etant donc fait certain
que c'étoit le Capitaine Ribaut, il sortit du Fort
pour aller au-devant de lui, & lui rendre tous les
honneurs qu'il lui étoit possible. Il le fit saluer
par une gentille sclopeterie de ses arquebuziers,
à laquelle il répondit de méme. La rejouïssance
fut telle que chacun se peut facilement imaginer.
Sur les faux rapports susdits, le Capitaine
Ribaut vouloit arréter Laudonniere pour
demeurer là avec lui, disant qu'il écriroit en
France, & feroit évanouir tous ces bruits. Laudonniere
dit qu'il ne lu seroit point honorable de
faire telle chose, d'étre inferieur en un lieu où il
auroit commandé en chef, & où il auroit enduré
tant de maux. Et que lui-méme Ribaut, mettant
la mais à la conscience, ne lui conseilleroit point
cela. Plusieurs autres propos furent tenuz tant
avec ledit Ribaut, qu'autres de sa compagnie, &
répondu par Laudonniere aux calomnies qu'on
lui avoit mis sus en Court, mémement sur ce qu'on
avoit fait trouver mauvais à monsieur l'Admiral
qu'il avoit mené une bonne femme pour subvenir
aux necessitez du ménage, & des malades, laquelle
plusieurs là méme avoient demandée en
mariage, & de fait a eté mariée depuis son retour
en France à un de ceux qui la desiroient étans en
la Floride: Au reste qu'il est necessaire en telles
entreprises se faire reconoitre & obeir suivant
sa charge, de peur que chacun ne veuille étre
maitre se sentant éloigné de plus grandes forces.
Que si les rapporteurs avoient appellé cela rigueur,
cette chose venoit plutot de la desobeïssance
des complaignans, que de sa nature
moins sujette à étre rigoureuse qu'ilz n'étoient
à étre rebelles comme les effets l'ont montré.
Le lendemain de cette arrivée voici venir Indiens de toutes parts pour sçavoir quelles gens c'étoient. Aucuns reconnurent le Capitaine Ribaut à sa grande barbe, & lui firent des presens, disans qu'en peu de jours ilz le meneroient sur montagnes du Valati, où se trouvoit du cuivre rouge, qu'ilz nomment en leur language Pieroapira, duquel le Capitaine Ribaut ayant fait faire quelque essay par son Orfevre, il lui rapporta que c'étoit vray or.
Pendant ces parlemens comme le Capitaine Ribaut eut fait décharger ses vivres, voici que le quatriéme de Septembre six grandes navires Hespagnoles arriverent en la rade où les quatres plus grandes des François étoient demeurées, léquelles mouillerent l'ancre en asseurant noz François de bonne amitié. Ilz demanderent comme se portoient les chefs de cette entreprise, & les nommerent tous par noms & surnoms. Mais le lendemain sur le point du jour ilz commencerent à canonner sur les nôtre, léquelz reconoissans leur équipage étre trop petit pour leur faire téte, à raison que la pluspart de leurs gens étoient en terre, ils abandonnerent leurs ancres, & se mirent à la voile. Les Hespagnols se voyans découverts leur lacherent encore quelques volées de canons, & les pourchasserent tout le jour; & voyans les navires Françoises meilleures de voiles que les leurs, & aussi qu'ilz ne se vouloient point depouiller de la côte, ilz se retirerent en la riviere des Dauphins, que les Indiens nomment Seloy, distante de huit ou dix lieuës de la Caroline. Les nôtres donc se sentans forts de voiles les suivirent pour voir ce qu'ilz feroient; puis revindrent en la riviere de May, là où le Capitaine Ribaut étant allé dans une barque, on lui fit le recit de ce qui se passoit, méme qu'il y étoit entré trois navires Hespagnoles dans la riviere des Dauphins, & les trois autres étoient demeurés à la rade: Aussi qu'ils avoient fait descendre leur infanterie, leurs vivres & munitions. Ayant entendu ces nouvelles il revint vers la Forteresse, & en presence des Capitaines & autres Gentils-hommes, il proposa qu'il étoit necessaire pour le service du Roy de s'embarquer avec toutes les forces, & aller trouver les trois navires Hespagnoles qui étoient en la rade; surquoy il demanda avis. Le Capitaine Laudonniere malade au lit, remontra les perilleux coups de vents qui surviennent en cette côte, & que là où il aviendroit qu'il la dépouillast, il seroit mal-aisé de la pouvoir reprendre: que cependant ceux qui demeureroient au Fort seroient en peine & danger. Les autres Capitaines lui en remontrent encore davantage, & qu'ilz n'étoient point d'avis que telle entreprise se fit, mais étoit beaucoup meilleur de garder la terre, & faire diligence de se fortifier. Ce nonobstant il se resolut de le faire, & persista en son embarquement: print tous les soldats qu'il avoit souz sa charge, & les meilleurs de la compagnie de Laudonniere, avec son Lieutenant, son Enseigne, & son Sergent. Laudonniere lui dit qu'il avisat bien à ce qu'il vouloit faire, puis qu'il étoit chef dedans le païs, de crainte qu'il n'arrivat quelque chose de sinistre. A quoy il répondit qu'il ne pouvoit moins faire que de continuer cette entreprise: & qu'en la lettre qu'il avoit receuë de Monsieur l'admiral y avoit une apostille, laquelle il montra écrite en ces termes: Capitaine Jean Ribaut, en fermant cette lettre, j'ay eu certain avis comme Dom Petro Melandes se part d'Hespagne pour aller à la côte de la Nouvelle-France. Vous regarderez de n'endurer qu'il entreprenne sur nous, non plus qu'il veut que nous entreprenions sur eux. Vous voyez (ce dit-il) la charge que j'ay, & vous laisse à juger à vous-méme si vous en feriez moins attendu le certain avertissement que nous avons que desja ilz sont en terre, & nous veulent courir sus. A cela Laudonniere ne sceut que repliquer.
Opiniatreté du Capitaine Ribaut: Prise du Fort des François: Retour en France: Mort dudit Ribaut & des siens: Brief recit de quelques cruautés Hespagnoles.
E Capitaine Ribaut opiniatré en
sa premiere proposition, s'embarqua
le huitiéme de Septembre, &
emmena avec lui trente-huit des
gens du Capitaine Laudonniere,
ensemble son Enseigne. Ainsi ne lui demeura
aucun homme de commandement, car chacun
suivit ledit Ribaut comme chef, au nom duquel
depuis son arrivée tous les cris & bans se faisoient.
Le dixiéme Septembre survint une tempéte
si grande en mer, que jamais ne s'en étoit
veuë une pareille. Ce qui fut cause que Laudonniere
remontra à ce qui lui estot de gens le danger
où ils étoient d'endurer beaucoup de maux,
s'il arrivoit inconvenient au Capitaine Ribaut
& ceux qui étoient avec lui: ayans les Hespagnols
si prés d'eux, qui se fortifioient. Partant
qu'il falloit aviser à se remparer & racoutrer ce
qui avoit été démoli. Les vivres étoient petits;
car méme le Capitaine Ribaut avoit emporté le
biscuit que Laudonniere avoit fait faire des
farines Angloises, & ne s'étoit ressenti d'aucune
courtoisie dudit Ribaut, qui lui avoit distribué
son vivre comme à un simple soldat. Nonobstant
toute leur diligence ilz ne peurent achever
leur cloture. En cette necessité donc on fit la
reveuë des hommes de defense, que se trouverent
en bien petit nombre. Car il y avait plus de
quatre-vints que de goujats, que femmes, & enfans,
& bon nombre de ceux d'icelui Laudonniere
encore estropiez de la journée qu'ils eurent
contre Outina. Cette reveuë faite le Capitaine
ordonne les gardes, déquelles il fit deux
escouades pour se soulager l'une l'autre.
La nuit d'entre le dix-neuf & vintiéme de Septembre un nommé la Vigne étoit de garde avec son escouade, là où il fit tout le devoir, encore qu'il pleût incessamment. Quand donc le jour fut venu, & qu'il vit la pluie continuer mieux que devant, il eut pitié des sentinelles ainsi mouillées: & pensant que les Hespagnols ne peussent venir en un si étrange temps, il les fit retirer, & de fait lui-méme s'en alla en son logis. Cependant quelqu'un qui avoit à faire hors le Fort, & le trompette qui étoit allé sur le rempart, apperceurent une troupe d'Hespagnols qui descendoient d'une montagnette, & commencerent à crier alarmes, & méme le trompette. Ce qu'entendu, le Capitaine sort la rondelle & l'épée au poing, & s'en va au milieu de la place cirant aprés ses soldats. Aucuns de ceux qui avoient bonne volonté, allerent devers la breche là où étoient les munitions de guerre, où ilz furent forcés et tués. Par ce méme lieu deux Enseignes entrerent, léquelles furent incontinent plantées. Deux autres Enseignes aussi entrerent du côté d'ouest, où y avoit aussi une autre breche, à laquelle ceux qui se presenterent furent tués & défaits. Le Capitaine allant pour secourir une autre breche, trouva en téte une bonne troupe d'Hespagnols, qui ja étoient entrés, & le repousserent jusques en la place, là où étant il découvrit un nommé François Jean, l'un des mariniers qui deroberent les barques dont a été parlé ci-dessus, lequel avoit amené & conduit les Hespagnols. Et voyant Laudonniere il commença à dire, c'est le Capitaine: & lui ruerent quelque coups de picques. Mais voyant la place dé-ja prise & les enseignes plantées sur les rempars, & n'ayant qu'un homme auprés de soy, il entra en la cour de son logis, dedans laquelle il fut poursuivi; & n'eût été un pavillon qui étoit tendu, il eust été pris: mais les Hespagnols qui le suivoient s'amuserent à couper les cordes du pavillon, & cependant il se sauva par la breche du côté d'Ouest, & s'en alla dans les bois, là où il trouva une quantité de ses hommes qui s'étoient sauvés, du nombre déquels y en avoit trois ou quatre fort blessés. Alors il leur dit: Enfans, puis que Dieu a voulu que la fortune nous soit avenuë, il faut que nous mettions peine de gagner à travers les marais jusques aux navires qui sont à l'embouchure de la riviere. Les uns voulurent aller en un petit village qui étoit dans les bois, les autres le suivirent au travers des roseaux dedans l'eau, là où ne pouvant plus aller pour la maladie qui le renoit, il envoya deux hommes sçachans vine nager, qui étoient auprés de lui, vers les vaisseaux, pour les avertir de ce qui étoit avenu, & qu'ils le vinssent secourir. Ilz ne sçeurent pour ce jour là gaigner les vaisseaux pour les avertir, & fallut que toute la nuit il demeurât en l'eau jusqu'aux épaules, avec un de ses hommes, qui jamais ne le voulut abandonner. Le lendemain pensant mourir là, il se mit en devoir de prier Dieu. Mais ceux des navires ayans sceu où il étoit, le vindrent trouver en piteux état, & le porterent en la barque. Ils allerent aussi le long de la riviere pour recuillir ceux qui s'étoient sauvez. Le Capitaine ayant changé d'habits, dont on l'accommoda, ne voulut entrer dans les navires, que premierement il n'allat avec la barque le long des roseaux chercher les pauvres gens qui étoient épars, là où il en recuillit dix-huit ou vint. Etant arrivé aux vaisseaux on lui conta comme le Capitaine Jacques Ribaut neuveu de l'autre (qui étoit en son navire distant du fort de deux arquebuzades) avoit parlementé avec les Hespagnols, & que François Jean étoit allé en son navire, où il avoit long-temps été, dont on s'emerveilla fort, veu que c'étoit l'autheur de cette entreprise.
Aprés s'étre r'assemblés on parlementa de revenir en France, & des moyens de s'accomoder. Ce que fait, le vint-cinquiéme de Septembre Laudonniere & Jacques Ribaut firent voiles, & environ le vit-huitiéme Octobre decouvrirent l'ile de Flores aux Açores, ayans assez heureusement navigé, mais avec telle incommodité de vivres, qu'ilz n'avoient que du biscuit & de l'eau. L'onziéme de Novembre ilz se trouverent à soixante-quinze brasses d'eau, & s'étant trouvé le Capitaine Laudonniere porté fut la côte de l'Angleterre ne Galles, il y mit pied à terre, & renvoya le navire ne France, attendant qu'il se fût un petit raffraichi, & peu aprés vint trouver le Roy pour lui rendre compte de sa charge.
Voila l'issuë des affaires qui ne marchent par bonne conduite. Le long-delay fait en l'embarquement du Capitaine Jean Ribaut: & les quinze jours de temps qu'il employa à côtoyer la Floride avant que d'arriver à la Caroline, ont été cause de la perte de tout. Car s'il fût arrivé quand il pouvoit, sans s'amuser à aller de riviere en riviere, il eût eu du temps pour décharger ses navires, & se mettre en bonne defense, & les autres fussent revenuz paisiblement en France. Aussi lui a il fort mal pris d'avoir voulu plutot suivre les conceptions de son esprit, que son devoir. Car il n'eut point plutot laissé le Fort François pour se mettre en mer aprés les navires Hespagnoles, que la tempéte le print, laquelle à la fin le contraignit de faire naufrage contre la côte, là où tous ses vaisseaux furent perdus, & lui à peine se peut-il sauver des ondes, pour tomber entre les mains des Hespagnols qui le firent mourir & tous ceux de sa troupe: je di mourir, mais d'une façon telle que les Canibales & Lestrigons en auroient horreur. Car aprés plusieurs tourmens ilz l'écorcherent cruelement (contre toutes les loix de guerre qui furent jamais) & envoyerent sa peau en Europe. Exemple indigne de Chrétiens, & d'une nation qui veut que l'on croye qu'elle marche d'un zele de religion en la conquéte des terres Occidentales, ce que tout homme qui sçait la verité de leurs histoires ne croira jamais. Je m'en rapporte à ce qu'en écrit Dom Barthelemi de las Casas Moine Hespagnol, & Evéque de Chiapa, qui a été present aux horribles massacres, boucheries, cruautés, & inhumanités exercées sur les pauvres peuples qu'ils ont domtés en ces parties-là, entre léquels il rapporte qu'en quarante cinq ans ils en ont fait mourir & détruit vint millions: concluant que les Hespagnols ne vont point és Indes y étans menez de l'honneur de Dieu, & du zele de sa foy, ni pour secourir & avancer le salut à leurs prochains, ni aussi pour servir à leur Roy, dequoy à faulses enseignes ilz se vantent: mais l'avarice & l'ambition les y pousse, à fin de perpetuellement dominer sur les Indiens en tyrans & diables. Ce sont les mots de l'Autheur; lequel recite qu'on n'avoit (au temps qu'il y a été) non plus de soin d'endoctriner & amener à salut ces pauvres peuples là, que s'ils eussent été des bois, des pierres, des chiens, ou des chats: adjoutant qu'un Jean Colmenero homme fantastique, ignorant & sot, à qui étoit donné une grande ville ne commande, & lequel avoit charge d'ames, étant une fois par lui examiné, ne sçavoit seulement faire le signe de la Croix: & enquis quelle chose il enseignoit aux Indiens, il répondit qu'il les donnoit aux diables, & que c'étoit assez qu'il leur disoit: Per signin sanctin cruces. Cet autheur nous a laissé un Recueil, ou abbregé intitulé, Destruction des Indes par les Hespagnols: meu à ce faire voyant que tous ceux qui en écrivent les histoires, soit pour agréer, soit par crainte, ou qu'ilz soient pensionnaires passent souz silence leurs vices, cruautés, & tyrannies, afin qu'on les repute gens de bien. Je mettrai ici seulement ce qu'il recite de ce qu'ils ont fait en l'ile de Cuba, qui est la plus proche de la Floride.
En l'an mille cinq cens & onze (dit-il) passerent à l'ile de Cuba, où il avint chose fort remarquable. Un Cacique (c'est ce que les Floridiens appellent Paraousti, Capitaine, ou Prince) grand seigneur nommé Hathues, qui s'étoit transporté de l'ile Hespagnole & celle de Cuba, avec beaucoup de ses gens pour fuir les cruautés & actes inhumains des Hespagnols: Comme quelques Indiens lui disoient les nouvelles que les Hespagnols venoient vers Cuba, il assembla son peuple, & leur dit: Vous sçavez le bruit qui court que les Hespagnols viennent par-deça, & sçavés aussi par experience comme ilz ont traité tels & tels, & les gens de Hayti (qui est l'ile Hespagnole voisine de Cuba) ilz viennent faire le méme ici. Sçavez-vous pourquoy ilz le font? Ilz répondirent que non, sinon (disoient-ilz) qu'ilz sont de leur nature cruels & inhumains. Il leur dit: Ilz ne le font point seulement pour cela, mais aussi parce qu'ils ont un Dieu lequel ils adorent& & demande avoir beaucoup; & afin d'avoir de nous autres pour l'adorer, ilz mettent peine à nous subjuguer, & ilz nous tuent. Il avoit auprés de soy un coffret plein d'or & de joyaux, & dit: Voici le Dieu des Hespagnols. Faisons luy s'il vous semble bon Areytos (qui sont bals & danses); & en ce faisant lui donnerons contentement, & commandera aux Hespagnols qu'ilz ne nous facent point de deplaisir. Ilz répondirent tous à claire voix: C'est bien dit, c'est bien dit. Et ainsi ilz danserent devant lui jusques à se lasser. Et lors le seigneur Hatuey dit: Regardez, quoy qu'il en soit, si nous le garderons afin qu'il nous soit oté, car à la fin ilz nous tuëront. Parquoy jettons le en la riviere. A quoy ilz s'accorderent tous, & ainsi jetterent ce Dieu en une grande riviere qui étoit là tout prés.
Ce seigneur & Cacique alloit toujours fuyant les Hespagnols incontinent, qu'ils arrivoient à l'ile de Cube, comme celui qui les conoissoit trop, & il se defendoit quand il les rencontroit. A la fin il fut pris, & brulé tout vif. Et comme il étoit attaché au pal, un Religieux de sainct François homme saint lui dit quelques choses de nôtre Dieu, & de nôtre Foy, léquelles il n'avoit jamais ouïes, & ne pouvoient l'instruire en si peu de temps. Le Religieux adjouta que s'il vouloit croire à ce qu'il lui disoit il iroit au ciel, où y a gloire & repos eternel: s'il ne le croyoit point, il iroit en enfer pour y étre tourmenté perpetuellement. Le Cacique aprés y avoir un peu pensé, demanda si les Hespagnols alloient au ciel. Le Religieux répondit qu'ouï, quant aux bons. Le Cacique à l'heure sans plus penser dit qu'il ne vouloit point aller au ciel, mais en enfer, afin de ne se trouver en la compagnie de telles gens. Et voici les louanges que Dieu & nôtre Foy ont receu des Hespagnols qui sont allés aux Indes.
Une fois (poursuit l'Autheur) les Indiens venoient au devant de nous nous recevoir avec des vivres & viandes delicates, & avec toute autre caresse, de dix lieuës loin, & arrivés ilz nous donnerent grande quantité de poisson, de pain, & autres viandes. Voila incontinent que le diable se met és Hespagnols, & passent par l'épée en ma presence, sans cause quelconque, plus de trois mille ames, qui étoient assis devant nous, hommes, femmes, & enfans, je vis là si grandes cruautés, que jamais hommes vivans n'en virent, ni n'en verront de semblables.
Une autre fois & quelques jours aprés, j'envoyay des messagers à tous les Seigneurs de la province de Havana, les asseurant qu'ilz n'eussent peur (car ils avoient ouï de mon credit) & que sans s'absenter ilz nous vinssent voir, & qu'il ne leur seroit fait aucun déplaisir: car tout le païs étoit effrayé des maux & tueries passées: & fis ceci par l'avis du Capitaine méme. Quand nous fumes venu à la province, vint & un Caciques nous vindrent recevoir, léquels le Capitaine print incontinent, rompant l'asseurance que je leur avoy donnée, & les voulut le jour ensuivant bruler vifs, disant qu'il étoit expedient de faire ainsi: qu'autrement ilz feroient quelque jour un mauvais tour. Je me trouvay en une tres-grande peine pour les sauver du feu: toutefois à la fin ils échapperent.
Apres que les Indiens de cette ile furent mis en la servitude & calamité de ceux de l'ile Hespagnole: & qu'ilz virent qu'ilz mouroient & perissoient tous sans aucun remede, les uns commencerent à s'enfuir aux montagnes, les autres tous desesperez se pendirent, hommes, & femmes, pendans quant & quant leurs enfans. Et par la cruauté d'un seul Hespagnol que je conoy, il se pendit plus de deux cens Indiens, & est mort de cette façon une infinité de gens.
Il y avoit en cette ile un officier du Roy, à qui ilz donnerent pour sa part tris cens Indiens, dont au bout de tris mois il lui en étoit mort au travail des minieres deux cens soixante: Apres ilz lui en donnerent encore une fois autant, & plus, & les tua aussi bien: & autant qu'on lui en donnoit, autant en tuoit-il, jusques à ce qu'il mourut, & que le diable l'emporta.
En trois, ou quatre mois, moy present, il est mort plus de six mille enfans, pour leur étre otez peres & meres qu'on avoit mis aux minieres. Je vis aussi d'autres choses épouventables au depeuplement de cette ile, laquelle c'est grand pitié de voir ainsi maintenant desolée.
Je n'ay voulu mettre que ceci des cruautez des Hespagnols en l'ile de Cuba. Car qui voudroit écrire ce qu'ils ont fait en trois mille lieuës de terre, on en pourroit faire un gros volume Tout de méme étoffe que ce que dessus. Comme par exemple j'adjouteray ce que le méme dit des cruautez faites és iles de Saint-Jean & de Jamaïca. Les Hespagnols (dit-il) passerent à l'ile Saint-Jean & à celle de Jamaïca (qui étoit comme de jardins & ruches d'abeilles) ne l'an mille cinq cens neuf, s'étans proposé la méme fin & but qu'ils avoient eu en l'ile Hespagnole, faisans & commettans les brigandages & pechez susdits, & y adjoutans davantage beaucoup de tres-grandes & notables cruautés, tuans, brulans, rotissans, & jettans aux chiens, puis apres aussi opprimans, tourmentans, & vexans en des minieres, & par autres travaux, jusques à consumer & extirper tous ces pauvres innocens, qui étoient en ces deux iles, jusques à six cens milles: voire je croy qu'ils étoient plus d'un million: & il n'y a point aujourd'hui en chacune ile 200 personnes & tous sont peris sans foy & sans sacremens.
Toutes léquelles cruautés, & cent mille autres, ce bon Evesque ne pouvant supporter, il en fit ses remontrance & plaintes au Roy d'Hespagne, qui ont été rédigées par écrit, au bout desquelles est la protestation qu'il en a fait, appellant Dieu è témoin, & toutes les hierarchies des Anges, & tous les Saints de la Cour celeste, & tous les hommes du monde de méme ceux-là qui vivront ci apres, de la certification qu'il en donne, & de la décharge de la conscience; en l'année mille cinq cens quarante deux. Chose certes au recit de laquelle paravanture ceux qui ont l'Hespagne en l'ame ne me croiront: mais ce que j'ay dit n'est qu'une petite parcelle du contenu au livre de cet Autheur, lequel les Hespagnols méme ne se dédaignent de citer avec ce que dessus és livres qu'ils ont intitulez: Histoire du grand royaume de la Chine. Et pour mieux confirmer telz scrupuleux, je les r'envoye encore à un autre qui a décrit l'histoire naturele & morale des Indes tant Orientales qu'Occidentales, Joseph Acosta, lequel quoy qu'il couvre ces horribles cruautez (comme étant de la nation) toutefois en addoucissant la chose il n'a peu se tenir de dire: Mais nous autres à present ne considerans rien de cela (il parle de la bonne police, & entendement des Mexiquains) nous y entrons par l'épée, sans les ouïr ni entendre, &c. Et ailleurs rendant la raison pourquoy les iles qu'on appelle de Barlouënte, c'est à sçavoir l'Hespagnole, Cube, Port-riche, & autres en ces environs sont aujourd'hui si peu habitées & Pource, dit il, qu'il y est resté peu d'Indiens naturels par l'inconsideration & desordre des premiers conquereurs & peupleurs. Par ces paroles se reconoit qu'ilz disent une méme chose, mais l'un parle par zele, & l'autre comme un homme qui ne veut scandalizer son païs.
Que s'ils ont fait telles choses aux Indiens: étans des-ja accoutumés au carnage, il ne se faut étonner de ce qu'ils ont fait au Capitaine Ribaut, & aux siens: & s'ils eussent tenu Laudonniere, il n'en eût pas eu meilleur marché Car les François demeurez avec lui qui tomberent entre leurs mains furent tous pendus, avec cet écriteau: Je ne fay ce ceci comme à François, mais comme à Lutheriens. Je ne veux defendre les Lutheriens: mais je diray que ce n'étoit aux Hespagnols de conoitre de la Religion de sujets du Roy, mémement n'étans sur les terres d'eux Hespagnols, mais sur ce qui appartenoit au Roy de son propre conquest. Et puis que les François s'étoient abstenuz de les troubler (car la rebellion de laquelle nous avons parlé ci-dessus ne vient point ici en consideration) ilz les devoient tout-de-méme laisser en leurs limites, & n'empecher l'avancement du nom Chrétien. Car quoy qu'il y eût des pretendus Reformés, il y avoit aussi des Catholiques, & y en eût eu plus abondamment avec le temps: là où maintenant ces pauvres peuples-là sont encore en leur ignorance premiere.
Quelques hommes sots & trop scrupuleux diront qu'il vaut mieux les laisser tels qu'ilz sont, que de leur donner une mauvaise teinture: Mais je repliqueray que l'Apostre sainct Paul se rejouissoit de ce que (quoy que par envie & contention, & non purement) en quelque maniere que ce fust, ou par feintise, ou en verité, Christ étoit annoncé. Il est difficile, voire impossible aux mortels d'amener tous les hommes à une méme opinion, & principalement où il y va de choses qui peuvent étre sujette à interpretation. L'Empereur Charles V aprés la Diete d'Ausbourg, voyant qu'en vain il s'étoit travaillé apres une telle chose, se depleut au monde & se fit moine: auquel genre de vie voulant parmi son loisir accorder les horloges, puis qu'il n'avoit sceu accorder les hommes, il y y perdit aussi sa peine & ne sceut onques faire quelques sonnassent toutes ensemble, quoy qu'elles fussent de pareille grandeur, & faites de méme main. C'eust été beaucoup d'avoir donné à ce peuple quelque conoissance de Dieu, & par sa bonté & l'assistance de son sainct Esprit il eût fait le reste. L'Admiral de Colligni n'a pas toujours vécu: un autre eût fait des colonies purement Catholiques, & eût revoqué les autres: & ne trouve point quant à moy que les Hespagnols soient plus excusables ne leurs cruautez que les Lutheriens en leur religion. Au reste les Terres-neuves & Occidentales étans d'une si grande étendue que toute l'Europe ne suffiroit à peupler ce qui est de vague, c'est une envie bien maudite, un ambition damnable, & une avarice cruele aux Hespagnols de ne pouvoir souffrir que personne y aborde pour y habiter; & une folie de se dire seuls seigneurs de ce dequoy personne y ayant droit ne les a fait heritiers. Or cette cruauté barbaresque exercée alencontre des François fut vengée deux ans aprés par le gentil courage du Capitaine Gourgues, comme sera veu au chapitre suivant.

Entreprise haute & genereuse du Capitaine Gourgues pour relever l'honneur des François en la Floride: Renouvellement d'alliance avec les sauvages: Prise des deux plus petits Forts des Hespagnols.
'AN mille cinq cens soixante-sept
le Capitaine Gourgues Gentil-homme
Bourdelois poussé d'un
courage vrayment François, & du
desir de relever l'honneur de sa nation,
fit un emprunt à ses amis, & vendit une partie
de ses biens pour dresser & fournir de tout le
besoin trois moyens navires portans cent cinquante
soldats, avec quatre-vints mariniers
choisis souz le Capitaine Cazenove son Lieutenant
& François Bourdelois maitre sur les
matelots. Puis partit le vint deuxiéme d'Aoust an
susdit, & aprés avoir quelque temps combattu
les vents & tempétes contraires, en fin arriva &
territ à l'ile de Cuba. De là fut au Cap saint
Antoine au bout de l'ile de Cuba éloignée de la Floride
environ deux cens lieuës, où ledit Gourgues
declara à ses gens son dessein d'il leur avoit toujours
celé, les priant & admonétant de ne l'abandonner
si prés de l'ennemi, si bien pourvus,
& pour une telle occasion. Ce qu'ils lui jurerent
tous, & ce de si bon courage qu'ils ne pouvoient
attendre la pleine lune à passer le détroit de
Baham, ainsi découvrirent la Floride assez tôt, du
Fort de laquelle les Hespagnols les saluerent de
deux canonades, estimans qu'ilz fussent de leur
nation, & Gourgues leur fit pareille salutation
pour les entretenir en cet erreur, afin de les surprendre
avec plus d'avantage, passant outre
neantmoins, & feignant aller ailleurs, jusques
à ce qu'il eut perdu le lieu de veuë, si que la nuit
venuë il descend à quinze lieuës du fort devant
la riviere Tacadacourou, que les François ont nommée
Seine, pource qu'elle lur sembla telle que
celle de France: Puis ayant découvert la rive toute
bordée de Sauvages pourveuz d'arcs & fleches,
leur envoya son Trompette pour les asseurer
(outre le signe de paix & d'amitié qu'il leur
faisoit faire des navires) qu'ilz n'étoient là venuz
que pour renouer l'amitié & confederation
des François avec eux. Ce que le Trompette
executa si bien (pour y avoir demeuré souz Laudonniere)
qu'il rapporta du Paraousti Satouriona
un chevreuil & autres viandes pour rafraichissement:
puis se retirerent les Sauvages dansans en
signe de joye, pour avertir tous les Paraoustis d'y
retourner le lendemain. A quoy ilz ne manquerent:
& entre autres y étoient le grand Satouriona
Cacadocorou, Halmacanir, Athore, Harpaha, Helmatré,
Helycopile, Molona, et autres avec leurs armes
accoutumées, léquelles reciproquement ilz laisserent
pour conferer ensemble avec plus d'assurance.
Satouriona étant allé trouver le Capitaine
Gourgues sur la rive, le fit seoir à son côté
droit: & comme Gourgues voulut parler,
Satouriona l'interrompit, & commença à lui deduire
des maux incroyables & continuelles
indignitez que tous les Sauvages, leurs femmes
& enfans avoient receu des Hespagnols depuis
leur venuë, & le bon desir qu'il avoit de s'en
venger pourveu qu'on le voulût aider. A quoy
Gourgues prétant le serment, & la confederation
entr'eux jurée, il leur donna quelques dagues,
couteaux, miroirs, haches, & autres marchandises
à eux propres. Ce qu'ayant fait ilz demanderent
encore chacun une chemise pour se vétir
en leurs jours solennels, & étre enterrées
avec eux à leur mort. Eus en recompense firent
presens au Capitaine Gourgues de ce qu'ils
avoient, & se retirerent dansans fort joyeux avec
promesse de tenir le tout secret, &d'amener au
méme lieu bonnes troupes de leurs sujets tous
embatonez pour se bien venger des Hespagnols.
Cependant Gourgues ayant interrogé Pierre
de Bré natif du Havre de Grace, autrefois échappé
du Fort à travers les bois, tandis que les Hespagnols
tuoient les autres François, & depuis
nourri par Satouriona, qui le donna audit Gourgues,
il se servit fort de ses avis, sur léquels il envoya
recognoitre le Fort & l'état des ennemis
par quelques-uns des siens conduits par Olotataes
neveu de Satouriona.
La demarche conclue, & le rendez-vous donné aux Sauvages au-delà la riviere Salinacani, autrement Somme, il burent tous en grande solennité leur breuvage dit Cassine fait de jus de certaines herbes, lequel ils onc accoutumé prendre quant ilz vont en lieux hazardeux, parce qu'il leur ote la soif & la faim par vingt-quatre heures: & fallut que Gourgues fit semblant d'en boire puis leverent les mains, & jurerent tous de ne l'abandonner jamais. Ils eurent des difficultez grandes pour les pluies & lieux pleins d'eau qu'il fallut passer avec du retardement qui leur accroissoit la faim. Or avoient-ilz sceu que les Hespagnols étoient quatre cens hommes de defenses repartis en trois Forts dressée & flanqués, & bien accommodés sur la riviere de May. Car outre la Caroline, ils en avoient encore fait deux autres plus bas vers l'embouchure de la riviere, aux deux côtez d'icelle. Etant donc arrivé assez prés, Gourgues delibere d'assaillir le Fort à la diane du matin suivant: ce qu'il ne peut faire pour l'injure du ciel & obscurité de la nuit. Le Paraousti Helycopile le voyant faché d'y avoir failly l'asseure de le conduite par un plus aisé, bien que plus long chemin: si que le guidant par les bois il le meine en veuë du Fort, où il reconut un quartier qui n'avoit que certains commencemens de fossez, si bien qu'aprés avoir fait sonder la petite riviere qui se rend là, ilz la passerent & aussi-tôt s'appreterent au combat la veille de Quasimodo en Avril mil cinq cens soixante-huit. Tellement que Gourgues pour employer ce feu de bonne volonté, donne vint arquebuziers à son Lieutenant Cazenove, avec dix mariniers chargez de pots & grenades à feu pour bruler la porte: puis attaque le Fort par autre endroit, aprés avoir un peu harangué ses gens sur l'étrange trahison que ces Hespagnols avoient joué à leurs compagnons. Mais apperceuz venans à téte baissée, à deux cens pas du fort, le canonier monté sur la terrasse d'icelui, ayant crié Arme, Arme, ce sont François, leur envoya deux coups d'une coulevrine portant les armes de France prinse sur Laudonniere. Et comme il vouloit recharger pour le trosiéme coup, Olotocara transporté de passion sortant de son rang monta sur une plate-forme, & lui passa sa picque à travers le corps. Surquoy Gourgues d'avançant, & ayant ouï crier par Cazenove que les Hespagnols sortis armés au cri de l'alarme s'enfuyoient, tire cette part, & les enferme de sorte entre lui & son Lieutenant, que de soixante il n'en rechappa que quinze reservés à méme peine qu'ils avoient fait porter aux François. Les Hespagnols de l'autre Fort ce-pendant ne cessent de tirer des canonades, qui incommodoient beaucoup les nôtres. Gourgues voyans cela, se jette (suivi de quatre-vints arquebuziers) dans une barque qui se trouva là bien à point pour passer dans le bois joignant le fort, duquel il jugeoit que les assiegez sortiroient pour se sauver à la faveur dudit bois dedans le grand Fort, qui n'en étoit éloigné que d'une lieuë à l'autre part de la riviere. Les Sauvages impatiens d'attendre le retour de la barque se jettent tous en l'eau tenans leurs arcs & fleches élevées en une main, & nageans de l'autre; en sorte que les Hespagnols voyans les deux rives couvertes de si grand nombre d'hommes penserent fuir vers les bois, mais tirez par les François, puis repoussez par les Sauvages, vers léquels ilz se vouloient ranger, on leur otoit la vie plutot qu'ilz ne l'avoient demandée: Somme que tous y finirent leurs jours hors-mis les quinze qu'on reservoit à punition exemplaire. Et fit le Capitaine Gourgues transporter tout ce qu'il trouva du deuxiéme Fort au premier, où il vouloit se fermer pour prendre resolution contre le grand Fort, duquel il ne sçavoit l'état.
Hespagnol déguisé en Sauvage: Grande resolution d'un Indien: Approches & prise du grand Fort: Demolition d'icelui, & des deux autres: Execution des Hespagnols prisonniers: Regret des Sauvages au partir des François: Retour de Gourgues en France: Et ce qui lui avint depuis.
E n'étoit peu avancé d'avoir
fait l'execution que nous avons
dit en la prise des deux petits
Forts, mais il en restoit encore
une bien imporatante & plus
difficile que les deux autres
ensemble, qui étoit de gaigner le
grand Fort nommé la Caroline par les François,
où y avoit trois cens hommes bien munis, sous un
brave Gouverneur, qui étoit homme pour se faire
bien battre en attendant secours. Gourgues
donc ayant eu le plan, la hauteur, les fortifications
& avenuës dudit Fort par un Sergent de bande
Hespagnol son prisonnier, il fait dresser huit
bonnes écheles, & soulever tout le païs contre
l'Hespagnol, & delibere sortir sans lui donner
loisir de débaucher les peuples voisins pour
le venir secourir. Cependant le Gouverneur
envoye un Hespagnol deguisé en Sauvage
pour reconoitre l'état des François. Et bien que
découvert par Olotocara il subtiliza tout ce qu'il
peut pour faire croire qu'il étoit du second Fort,
duquel échappé, & ne voyant que Sauvages de
toutes parts, il s'étoit ainsi deguisé pour mieux
parvenir aux François, de la misericorde déquels
il esperoit plus que de ces barbares. Confronté
toutefois avec le Sergent de bandes, &
conveincu étre du grand Fort, il fut de la reserve,
aprés qu'il eut asseuré Gourgues qu'on le
disoit accompagné de deux mille François,
crainte déquels ce qui restoit d'Hespagnols au
grand Fort étoient assés étonnés. Surquoy
Gourgues resolut de les presser en telle épouvente,
& laissant son Enseigne avec quinze arquebuziers
pour la garde du Fort, & de l'entrée
de la riviere, fait de nuit partir les Sauvages
pour s'embusquer dans les bois deçà & delà la
la riviere: puis part au matin, menant liez le Sergent
& l'espion pour lui montrer à l'oeil ce
qu'ilz n'avoient fait entendre qu'en peinture.
S'étans acheminez, Olotocara determiné Sauvage,
qui n'abandonnoit jamais le Capitaine,
lui dit qu'il l'avoit bien servi, & fait tout ce qu'il
lui avoit commandé: qu'il s'asseuroit de mourir
au combat du grand Fort. Partant le prioit de
donner à sa femme aprés sa mort ce qu'il lui
donneroit s'il ne mouroit point, afin qu'elle
l'enterrat avec lui. Le Capitaine Gourgues aprés
l'avoir loué de sa fidele vaillance, amour conjugal
& genereux courage digne d'un honneur
immortel, répond qu'il l'aimoit mieux honorer
vif que mort, & que Dieu aidant le remeneroit
victorieux.
Dés la découverte du Fort, les Hespagnols ne furent chiches de canonades, mémement de deux doubles coulevrines, léquelles montées sur un boulevert commandoient le long de la riviere. Ce qui fit retirer Gourgues dans le bois, où étant il eut assez de couverture pour s'approcher du Fort sans offense: Et avoit bien deliberé de demeurer là jusques au matin, qu'il étoit resolu d'assaillir les Hespagnols par escalade du côté du mont où le fossé ne lui sembloit assez flanqué pour la deffense de ses courtines; mais le Gouverneur avança son desastre, faisant sortir soixante arquebuziers, léquels coulez le long des fossez s'avancerent pour découvrir le nombre & valeur des François: vint déquelz se mettans souz Cazenove entre le Fort & les Hespagnols ja sortis, leur coupent la retraite, pendant que Gourgues commande au reste de les charger en téte, mais ne tire que de prés & coups qui portassent, pour puis aprés les sagmenter plus aisément à coups d'épée. Ce qui fut fait, mais tournans le dos aussi-tôt que chargez, & resserrez d'ailleurs par Cazenove, tous y demeurerent. Dont le reste des assiegez furent si effrayez qu'ilz ne sceurent prendre autre resolution pour garentir leur vie, que par la fuite dans les bois prochains, où neantmoins rencontrez par les fléches des Sauvages qui les y attendoient, furent aucuns contraints de tourner téte, aimans mieux mourir par les mains des François qui les poursuivoient, s'asseurans de ne pouvoir trouver lieu de misericorde en l'une ni en l'autre nation qu'ils avoient également & si fort outragée.
Le Fort pris fut trouvé bien pourveu de toute chose necessaire, nommément de cinq double coulevrines, & quatre moyennes, avec plusieurs autres pieces de toutes sortes: & dix-huit gros caques de poudre, & toutes sortes d'armes, que Gourgues fit soudain charger en la barque, non les poudres & autres meubles, d'autant que le feu emporta tout par l'inadvertance d'un Sauvage, lequel faisant cuire du poisson, mit le feu à une trainée de poudre faite & cachée par les Hespagnols pour fétoyer les François au premier assaut.
Les restes des Hespagnols menés avec les autres, aprés que Gourgues leur eut remontré l'injure qu'ils avoient fait sans occasion à toute la nation Françoise, furent tous penduz aux branches des mémes arbres qu'avoient été les François, cinq déquels avoient été étranglez par un Hespagnol, qui se trouvant à un tel desastre, confessa la faute, & la juste punition que Dieu lui faisoit souffrir. Et comme ils avoient mis des écriteaux aux François, on leur en mit tout de méme en ces mots: Je ne fay ceci comme à Hespagnols, ni comme à mariniers, mais comme à traitres, voleurs, & meurtriers. Puis se voyant foible de gens pour garder ces Forts, moins encore pour les peupler, & crainte aussi que l'Hespagnol n'y retournast, à l'aide des Sauvages les mit tous rez pied, rez terre en un jour. Cela fait il renvoye l'artillerie par eau à la riviere de Seine où étoient ses vaisseaux: & quant à lui retourne à pied, accompagné de quatre-vints arquebusiers armez sur le dos & meches allumées, suiviz de quarante mariniers portant picques, pour le peu d'asseurance de tant de Sauvages, toujours marchans en bataille, & trouvans le chemin tout couvert d'indiens qui le venoient honorer de presens & de louanges, comme au liberateur de tous les pars voisins. Une vieille entre autres lui dit qu'elle ne se soucioit plus de mourir, puis que les Hespagnols chassez elle avoit une autre fois veu les François en la Floride. En fin arrivé, & trouvant ses navires prets à faire voile, il conseilla les Paraoustis de persister en l'amitié & confederation ancienne qu'ils ont euë avec les Rois de France, qui les defendra contre toutes les nations. Ce que tous lui promirent, fondant en larmes pour son départ, & sur tous Olotocara. Pour léquels appaiser il leur promit estre de retour dans douze lunes (ainsi content-ils leurs années) & que son Roy leur envoyeroit armée, & force presens de couteaux, haches & toutes autres choses de besoin. Cela fait il rendit graces à Dieu, avec tous les siens, faisant lever les ancres le troisiéme May, cinq cens soixante huit, & cinglerent si heureusement qu'en dix-sept jours ilz firent onze cens lieuës, d'où continuans le sixiéme Juin arriverent à la Rochelle.
Aprés les caresses qu'il receut des Rochelois il fit voile vers Bourdeaux: mais il l'échappa belle. Car le jour méme qu'il partit de la Rochelle arriverent dix-huit pataches & une roberge de deux cent tonneaux chargés d'Hespagnols, léquels asseurez du desastre de la Floride, venoient pour l'enlever, & lui faire une merveilleuse féte, & le suivirent jusques à Blaye, mais il étoit ja rendu à Bourdeau.
Depuis le Roy d'Hespagne averti qu'on ne l'avoit sçeu attraper, ordonna une grande somme de deniers à qui lui pourroit apporter sa téte: priant en outre le Roy Charles d'en faire justice, comme d'un infracteur de leur bonne alliance & confederation, sans faire mention que les siens premierement avoient été infracteurs de cette confederation. Tellement que Gourgues venu à Paris pour se presenter au Roy, & lui faire entendre avec le succés de son voyage le moyen de remettre tout ce païs en son obeissance, à quoy il protestoit d'employer sa vie & ses moyens, il eut un recueil & réponse tant diverse, qu'il fut en fin forcé de se celer long temps en la ville de Roüen environ l'an mil cinq cens soixante-dix: & sans l'assistance de ses amis il eût été en danger. Ce qui le facha merveilleusement, considerant les service par lui renduz tant au Roy Charles, qu'à ses predecesseurs Rois de France. Car il avoit été en toutes les armées qui s'étoient levées l'espace de vint-cinq trente ans, & avec trente soldats avoit soutenu en qualité de Capitaine les efforts d'une partie de l'armée Hespagnole en une place prés Seine, en laquelle ses gens furent taillés en pieces, & lui mis en galere pour temoignage de bonne guerre & bien rare faveur Hespagnole. Enfin pris du Turc, & depuis par le Commandeur de Malte, il retourna en sa maison, où il ne demeura oisif: mais dressa un voyage au Bresil, & en la mer du Su, & depuis en la Floride: si que la Royne d'Angleterre desira l'avoir pour le merite des ses vertus. Somme qu'en l'an quatre-vints deux il fut choisi par Dom Anthoine pour conduire en titre d'admiral la flotte qu'il deliberoit envoyer contre le Roy d'Hespagne lors qu'il s'empara du Royaume de Portugal. Mais arrivé à Tours Il fut saisi d'une maladie qui l'enleva de ce monde, au grand regret de ceux qui le conoissoient.


Contenant les voyages faits souz le Sieur de
Villegagnon en la France
Antarctique du Bresil
ROIS choses volontiers induisent
les hommes à rechercher les païs
lointains, & quitter leurs habitations
natureles & le lieu de leur naissance.
La premiere est l'espoir de mieux: La seconde
quant une province est tellement
inondée de peuple, qu'il faut qu'elle déborde, & envoye
ce qu'elle ne peut plus contenir sur les regions
convoisines, ou éloignées: ainsi qu'apres le deluge
les hommes se disperserent selon leurs langues &
familles jusques aux dernieres parties du monde,
comme en Java, en Japan & autres lieux en l'Orient
& en Italie & és gaulles: & les
parties Septentrionales se répandirent par
tout l'Empire Romain, jusques en Afrique, au
temps des Empereurs Honorius & Theodose
le Jeune, & autres de leur siecle. Les Hespagnols
qui ne sont si abondans en generation,
ont eu d'autres sujets qui les ont tiré hors de
leurs provinces pour courir la mer, ç'a été la
pauvreté, n'étant leur terre d'assez ample rapport
pour leur fournir les necessitez de la vie.
La France n'est pas de méme. Chacun est d'accort
que c'est l'oeil de l'Europe, laquelle n'emprunte
rien d'autrui si elle ne veut. Sa fertilité
se reconoit en la proximité des villes & villages,
qui se regardent de tous côtez: ce qu'ayant
quelquefois observé, j'ay pris plaisir étant en
Picardie, à compter dix-huit & vint villages
à l'entour de moy, léquels reçoivent leur nourriture
en un petit pourpris comme de deux ou
trois lieuës Françoises d'etenduë de toutes
parts. Noz Rois saoulez de cette félicité, & à
leur exemple leurs vassaux & sujets qui avoient
moyen de faire quelque belle entreprise, pensans
qu'ilz ne pouvoient trouver mieux qu'en
leur païs, ne se sont autrement souciez des
voyages d'outre l'Ocean, ni de la conquéte des
Nouvelles terres. Joint que (comme a eté dit
ailleurs) depuis le découverte des Indes
Occidentales la France a toujours eté travaillée
de guerres intestines & externes, qui en ont
retenu plusieurs de tenter la méme fortune
qu'ont fait les Hespagnols.
La troisiéme chose qui fait sortir les peuples hors de leurs païs & s'y déplaire, c'est la division, les quereles, les procés; sujet qui fit jadis sortir les Gaullois de leurs terres,& les abandonner pour en aller chercher d'autres en Italie (à ce que dit Justin l'Historien) là où ilz chasserent les Toscans hors de leur païs, & bâtirent les villes de Milan, Come, Bresse, Veronne, Bergame, Trente, Vincene, & autres.
Quoy que ce soit qui ait poussé quelques François à traverser l'Ocean, leurs entreprises n'ont encore bien reussi. Vray est qu'ilz sont excusables en ce qu'ayans rendu des témoignages de leur bonne volonté & courage, ilz n'ont point eté virilement soutenus, & n'a-on marché en ces affaires ici que comme par maniere d'acquit. Nous en avons veu des exemples és deux voyages de la Floride; & puis que nous sommes si avant, passons du Tropique de Cancer & celui du Capricorne, & voyons s'il est mieux arrivé au Capricorne, & voyons s'il est vieux arrivé au Chevalier de Villegagnon en la France Antarctique du Bresil: puis nous viendrons visiter le Capitaine Jacques Quartier, lequel est dés y a longtemps à la découverte des Terres-neuves vers la grande riviere de Canada.
Entreprise du Sieur de Villegagnon pour aller au Bresil: Discours de tout son voyage jusques à son arrivée ne ce païs-là: Fiévre pestilente à cause des eaux puantes: Maladies des François, & mort de quelques uns: Zone torride temperée: Multitude de poissons: Ile de l'Ascension: Arrivée au Bresil: Riviere de Ganabara: Fort des François.
N l'an mille cinq cens cinquante-cinq
le sieur de Villegagnon Chevalier
de Malte, se fachant en France
& méme ayant (à ce qu'on dit) receu
quelque mécontentement en Bretagne, où il se tenoit
lors, fit sçavoir en plusieurs endroits le desir
qu'il avoit de se retirer de la France, & habiter
en quelque lieu à l'écart, eloigné des soucis
qui rongent ordinairement la vie à ceux qui se
trouvent enveloppés aux affaires du monde de
deça. Partant il jette l'oeil & son desir sur les terres
du Bresil, qui n'étoient encores occupées par
aucuns Chrétiens, en intention d'y mener des
colonies Françoises, sans troubler l'Hespagnol
en ce qu'il avoit découvert & possedoit. Et d'autant
que telle entreprise ne se pouvoit bonnement
faire sans l'avoeu, entremise, consentement
& authorité de l'Admiral, qui étoit pour lors
Messire Gaspar de Colligni imbeu des opinions
de la Religion pretenduë reformée, il fit entendre
(soit par feinte ou autrement) audit sieur Admiral,
& à plusieurs Gentils-hommes & autres
pretenduz reformez, que dés long temps il avoit
non seulement un desir extréme de se ranger en
quelque païs lointain où peüt librement, &
purement servir à Dieu selon la reformation de
l'Evangile: mais aussi qu'il desiroit y preparer
lieu à tous ceux qui s'y voudroient retirer
pour éviter les persecutions: léquelles
de fait étoient telles en ce temps contre les
protestans, que plusieurs d'entr'eux & de tout
sexe & qualité, étoient en tout lieu du Royaume
de France, par Edits du Roy, & par arrets de la
Cour de Parlement, brulez vifs, & leurs biens
confisquez. L'Admiral ayant entendu cette
resolution en parla au Roy Henry II lors regnant,
aupres duquel lui étoit bien venu, & lui discourut
de la consequence de l'affaire, & combien cela
pourroit à l'avenir étre utile à la France si
Villegagnon homme entendu en beaucoup de
choses, étant en cette volonté, entreprenoit le
voyage. Le Roy facile à persuader, mémement
en ce qui étoit de son service, accorda volontiers
ce que l'Admiral lui proposa, & fit donner à
Villegagnon deux beaux navires équippez & fourniz
d'artillerie, & dix mille francs pour faire sa
navigation. De laquelle j'avois omis les particularitez
pour n'en avoir sceu recouvrer les memoires,
mais sur le point que l'Imprimeur achevoit
ce qui est de la Floride, un de mes amis m'en a
fourni de bien amples, léquels en ce temps-là ont
eté envoyez par deça de la France Antarctique
par un des gens dudit sieur de Villegagnon, dont
voici la teneur.
L'an du Seigneur mille cinq cens cinquante-cinq, le douziéme jour de Juillet, Monsieur de Villegagnon ayant mis ordre, & appareillé tout ce qu'il lui sembloit estre convenable à son entreprise: accompagné de plusieurs Gentils-hommes, manouvriers, & mariniers, equippa en guerre & marchandise deux beaux vaisseaux, léquels le Roy Henry second de ce nom lui avoit fait delivrer, du port chacun de deux cens tonneaux, munis & garnis d'artillerie, tant pour la defense dédits vaisseaux, que pour en delaisser en terre avec un hourquin de cent tonneaux, lequel portoit les vivres, & autres choses necessaires en telle faction. Ces choses ainsi bien ordonnées, commanda qu'on fit voile ledit jour sur les trois heures aprés midi, de la ville du Havre de Grace, auquel lieu s'étoit fait son embarquement. Pour lors la mer étoit belle, afflorée du vent North-est, qui est Grec levant, lequel (s'il eust duré) étoit propre pour nôtre navigation, & d'icelui eussions gaigné la terre Occidentale. Mais le lendemain, & jours suivans il se changea au Suroest, auquel avions droitement affaire: & tellement nous tourmenta, que fumes contraints relacher à la côte d'Angleterre nommée la Blanquet, auquel lieu mouillame les ancres, ayant esperance que la fureur de cetui vent cesseroit, mais ce fut pour rien, car il nous convint icelles lever en la plus grande diligence qu'on sçauroit dire, pour relacher & retourner en France au lieu de Dieppe. Avec laquelle tourment il survint au vaisseau auquel s'étoit embarqué ledit Seigneur de Villegagnon un tel lachement d'eau, qu'en moins de demie heure l'on tiroit par des sentines le nombre de huit à neuf cens batonnées d'eau, c'est à dire quatre cens seaux: Qui étoit chose étrange & encore non ouïe à navire qui sort d'un port. Par toutes ces choses nous entrames dans le havre de Dieppe, à grande difficulté, parce que ledit havre n'a que trois brassées d'eau, & nos vaisseaux tiroient deux brassées d'eau. Avec cela il y avoit grande levée pour le vent qui ventoit, mais les Dieppois (selon leur coutume louable & honéte) se trouverent en si grand nombre pour haller les ammares & cables, que nous entrames par leur moyen le dix-septiéme jour dudit mois. De celle venuë plusieurs de noz Gentils-hommes se contenterent d'avoir veu la mer, accomplissant le proverbe: Mare vidit & fugit. Aussi plusieurs soldats, manouvriers & artisans furent degoutez & se retirent. Nous demeurames là l'espace de trois semaines, tant pour attendre le vent bon, & second, que pour le radoubement desdits navires. Puis aprés le vent retourna au Northest, duquel nous nous mimes encore en mer, esperans toujours sortir hors les côtes & prendre la haute mer. Ce que ne peumes, ains nous convint relacher au Havre d'où nous étions partis, par la violence du vent qui nous fut autant contraire qu'auparavant. Et là demeurames jusques à la veille notre Dame de la mi-Aoust. Entre lequel chacun s'efforça de prendre nouveaux raffraichissemens pour r'entrer encor, & pour la troisiéme fois, en mer. Auquel jour nous apparut la clemence & benignité de nôtre bon Dieu: car il appaisa le courroux de la mer, & le ciel furieux contre nous, & les changea selon que nous lui avions demandé par noz prieres. Quoy voyant, & que le vent pourroit durer de la bande d'où il étoit, derechef avec plus grand espoir que n'aions encor eu, pour la troisiéme fois nous nous embarquames & fimes voile ledit jour quatorziéme Aoust. Celui vent nous favorisa tant, qu'il fit passer la Manche (qui est un détroit entre l'Angleterre & Bretagne) le gouffre de Guyenne & de Biscaye, Hespagne, Portugal, Le Cap de Saint Vincent, le détroit de Gibraltar appellé les Colomnes de Hercules, les iles de Madere, & les sept iles Fortunées, dites les Canaries. L'une déquelles reconnumes, appellée le Pic Tanariffé, des anciens le Mont Atlas: & de cetui selon les Cosmographes est dite la mer Atlantique: Ce Mont est merveilleusement haut: il se peut voir de vint cinq lieuës. Nous en approchames à la portée de canon le Dimanche vintiéme jour de nôtre troisiéme embarquement. Du Havre de Grace jusques audit lieu il y a quinze cens lieuës. Cetui est par les vint & huit degrés au Nort de la ligne Torride. Il y croit, à ce que je puis entendre, des succres en grande quantité, & de bons vins. Cette ile est habitée des Hespagnols, comme nous sceumes: car comme nous pensions mouiller l'ancre pour demander de l'eau douce, & des raffraichissemens, d'une belle Forteresse située au pied d'une montagne, ilz deployerent une enseigne rouge nous tirans deux ou trois coups de coulevrine, l'un déquels perça le Vice-Amiral de notre compagnie, c'étoit sur l'heure de onze ou douze du jour, qu'il faisoit une chaleur merveilleuse sans aucun vent. Ainsi il nous convint soutenir leurs coups. Mais aussi de nôtre part nous les canonames tant qu'il y eut plusieurs maisons rompues & brisées; les femmes & enfans fuyoient par les champs. Si noz barques & bateaux eussent eté hors les navires, je croi que nous eussions fait le Bresil en cette belle ile. Il n'y eut qu'un de noz canoniers que se blessa en tirant d'un cardinac, dont il mourut dix jours aprés. A la fin l'on vit que nous ne pouvions rien pratiquer là que des coups: & pource nous nous retirames en mer, approchans la côte de Barbarie, qui est une partie d'Afrique. Nôtre vent fecond nous continua & passames la riviere de Loyre en Barbarie, le Promontoire blanc, qui est souz le Tropique du Cancer: & vimmes le huitiéme jour dudit mois en la hauteur du Promontoire d'Æthiopie, où nous commençames à sentir la chaleur. De l'ile qu'avions conuë, jusques audit Promontoire, il y a trois cens lieuës. Cette chaleur extréme causa une fiévre pestilentieuse dans le vaisseau où étoit ledit Seigneur, pour raison que les eaux étoient puantes & tant infectes que c'étoit pitié, & les gens dudit navire ne se pouvoient garder d'en boire. Cette fiévre fut tant contagieuse & pernicieuse, que de cent personnes elle n'en épargna que dix, qui ne fussent malades: & des nonante qui étoient malades, cinq moururent, qui étoit chose pitoyable & pleine de pleurs. Ledit seigneur de Villegagnon fut contraint soi retirer dans le Vic'Admiral, où il m'avois fait embarquer, dans lequel nous étions dispos & fraiz, bien faschés toutefois de l'accident qui étoit dans nôtre compagnon. Ce promontoire est quatorze degrez prés de la Zone torride: & est la terre habitée des Mores. Là nous faillit nôtre bon vent & fumes persecutez six jours entiers de bonasses & calmes, & les soirs sur le Soleil couchant, des tourbillons & vents les plus impetueux & furieux, joints avec pluie tant puante, que ceux qui étoient mouillez de ladite pluie, soudain étoient couverts de grosses pustules de ces vents tant furieux. Nous n'osions partir, que bien peu, de la grand'voile de Papefust: toutefois le Seigneur nous secourut: car il nous envoya le vent Suroest, contraire neantmoins, mais nos étions trop Occidentaux. Ce vent fut toujours fraiz, qui nous recrea merveilleusement l'esprit & le corps, & d'icelui nous côtoyames la Guinée, approchans peu à peu de la Zone Torride: laquelle trouvames tellement temperée (contre l'opinion des Anciens) que celui qui étoit vétu n'avoit besoin de se depouiller pour la chaleur. Nous passames ledit centre du monde le dixiéme Octobre prés les iles saint Thomas, qui sont droit souz l'Equinoctial, prochaines de la terre de Manicongo. Combien que ce chemin ne nous étoit propre, si est-ce qu'il convenoit faire cette route-là, obeissans au vent qui nous étoit contraire: & tellement y obeïmes que pour trois cens lieuës qu'avions seulement à faire de droit chemin, nous en fimes mille ou quatorze cens. Voire que si nous eussions voulu Promontoire de Bonne esperance, qui est trente sept degrez deça la ligne en l'Inde Orientale, nous y eussions plutot été qu'au Bresil. Cinq degrez North dudit Equateur, & cinq degrez Suroest du méme Equateur, nous trouvames si grand nombre de poissons & de diverses especes, que quelquefois nous pensions étre assechez sur lédits poissons. Les especes sont Marsouins, Dauphins, Baleines, Stadins, Dorades, Albacorins, Pelamides, & le poisson volant, que nous voyons voler en troupe comme les étournaux en nôtre païs. Là nous faillirent nos eaux, sauf celle des ruisseaux, laquelle était tant puante & infecte, que nulle infection c'est à y comparer. Quand nous en beuvions il nous falloit boucher les ïeux, & étouper le nez. Etant en ces grandes perplexités & préque hors d'espoir de venir au Bresil, pour le long chemin qui nous restoit, qui de neuf cent à mille lieuës, le Seigneur Dieu nous envoya le vent au Suroüest, qui étoit le lieu où nous avions affaire. Et tant fumes portez de ce bon vent, qu'un Dimanche matin vintiéme Octobre eumes conoissance d'une belle ile, appellée dans la Charte marine, l'ascension. Nous fumes tous rejouis de la voir, car elle nous montroit où nous estions, & quelle distance y pouvoit avoir jusques à la terre de l'Amérique. Elle est elevée de huit degrez & demi. Nous n'en peumes approcher plus prés que d'une grande lieuë. C'est une chose merveilleuse que de voir cette ile étant loin de la terre ferme de cinq cens lieuës. Nous poursuivimes nôtre chemin avec un vent second, & fimes tant par jour & par nuit que le 3e jour de Novembre, un Dimanche matin, nous eumes conoissance de l'Inde Occidentale, quarte partie du monde, dite Amérique, du nom de celui qui la découvrit l'an mille quatre cens nonante trois. Il ne faut demander si nous eumes grande joye, & si chacun rendoit graces au Seigneur, veu la pauvreté, & le long-temps qu'il y avoit que nous étions partis. Ce lieu que nous découvrimes est par vint degrez, appellé des Sauvages Pararbre. Il est habité des Portugais, & d'une nation qui ont guerre mortelle avec ceux auquels nous avons alliance. De ce lieu nous avons encore trois degrez jusques au Tropique de Capricorne, qui valent octante lieuës. Nous arrivames le dixiéme de Novembre en la riviere de Ganabara. Elle est droitement souz le Tropique de Capricorne. Là nous mimes pied en terre, chantans loüanges & action de graces au Seigneur. Nous y trouvames de cinq à six cens Sauvages tout nuds, avec leurs arcs & fleches, nous signifians en leurs langages que nous étions les bien venuz, nous offrans de leurs biens, & faisans les feuz de joye de ce que nous étions venuz pour les defendre contre les Portugais, & autres leurs ennemis mortels & capitaux. Le lieu est naturellement beau & facile à garder, à raison que l'entrée en est étroite, close des deux côtez de deux hauts monts. Au milieu de la dite entrée (qui est, possible, de demie lieuë de large) y a une roche longue de cent pieds, & large de soixante, sur laquelle Monsieur de Villegagnon a fait un Fort de bois, y mettant une partie de son artillerie, pour empecher que les ennemis ne viennent les endommager. Cette riviere est tant spacieuse, que toutes les navires du monde y seroient seurement. Elle est semee de preaux & iles fort belles, garnies de bois toujours verds: à l'une déquelles (étant à la portee du canon du lieu qu'il a fortifié) il a mis le reste de son artillerie & tous ses gens, craignant que s'il se fut mis en terre ferme, les Sauvages ne nous eussent saccagez pour avoir sa marchandise.
Voila le discours du premier voyage fait en la terre du Bresil; où je reconois un grand defaut, soit au Chevalier de Villegagnon, soit en ceux que l'avoient envoyé. Car que sert de prendre tant de peine pour aller à une terre de conquéte, si ce n'est pour la posseder entierement? Et pour la posseder il faut se camper en la terre ferme & la bien cultiver: car en vain habitera-on en un païs s'il n'y a dequoy vivre. Que si on n'est assez fort pour s'en faire à-croire, & commander aux peuples qui occupent le païs, c'est folie d'entreprendre & s'exposer à tant de dangers. I y a assez de prisons par tout sans en aller chercher si loin.
Quant à ce qui est des moeurs & coutumes des Bresiliens, & du rapport de la terre, nous recueillerons au dernier livre tant ce que l'autheur du Memoire sus-écrit en a dit, que ce que d'autres nous en ont laissé.

Renvoy de l'un des navires en France: Expedition des Genevois pour envoyer au Bresil: Conjuration contre Villegagnon: Découverte d'icelle: Punition de quelques-uns: Description du lieu & retraite des François: Partement de l'escouade Genevoise.
PRES que le sieur de Villegagnon
eut dechargé ses vaisseaux, il pensa
d'en r'envoyer un en France, &
quant & quant donner avis au Roy,
& Monsieur l'Admiral & autres, de
tout son voyage, & de l'esperance qu'avoit de
faire là quelque chose de bon qui reussiroit à
l'honneur de Dieu, au service du Roy, & au
soulagement de plusieurs des ses sujets. Et pour ne
manquer de secours & rafraichissement l'an suivant,
& ne demeurer là comme degradé (ainsi
que ceux qui étoient anciennement relegués en
des iles par maniere de punition) conoissant qu'il
ne pouvoit rien faire sans ledit Admiral, & qu'il
se falloit conformer à son humeur, ou quitter
l'entreprise, il écrivit aussi particulierement à
l'Eglise de Geneve & aux Ministres dudit lieu, les
requerant de l'aider autant qu'il leur seroit possible
à l'avancement de son dessein, & à cette fin
qu'on lui envoyat des Ministres & autres
personnes bien instruites en la Religion Chrétienne
pour endoctriner les Sauvages, & les attirer
à la conoissance de leur salut.
Les lettres receuës & leuës, les Genevois desireux de l'amplification de leur Religion (comme chacun naturellement est porté à ce qui est de sa secte) rendirent solennellement graces à Dieu de ce qu'ilz voyoient le chemin preparé pour établir par-delà leur doctrine, & faire reluire la lumiere de l'Evangile parmi ces peuples barbares sans Dieu, sans loy, sans religion. Ledit sieur Admiral sollicita par lettres Philippe de Corguilleray dit le sieur du Pont son voisin en la terre de Chatillon sur Loin (lequel avoit quitté sa maison pour aller demeurer auprés de Geneve) d'entreprendre le voyage pour conduire ceux qui se voudroient acheminer au Bresil vers Villegagnon. L'Eglise de Geneve aussi l'en pria, & les Ministres encor: si bien que, zele & affection, il postposa le soin de sa femme & de ses enfans à cette entreprise, pour laquelle il accepta ce dont il étoit requis.
On lui trouva nombre de jeunes hommes ayans bien étudié, léquelz furent par l'examen trouvés capables de pouvoir instruire ces peuples en la Religion Chrétienne. On lui fournit aussi d'artisans & ouvriers, selon que Villegagnon avoit mandé, léquels sans apprehender la dure façon de vivre qui leur étoit proposée en ce païs-là par les lettres dudit Villegagnon (car il n'y avoit ni pain ni vin, mais au lieu de pain il falloit user de certaine farine faite d'une racine blanche de laquelle usent les Bresiliens, comme sera dit en ce méme chapitre) de gayeté de coeur suivirent ledit sieur du Pont en nombre de quatorze, sans les manouvriers. D'autres apprehendans la façon de vivre delà aimoient mieux flairer l'odeur des cuisines Françoises, ou de Geneve, que le boucan du Bresil: & conoitre ce païs-là par theorique plutot que par pratique. Mais avant que les laisser mettre en chemin, il est besoin de dire ce qui se faisoit en la France Antarctique du Bresil parmi la troupe que Villegagnon y avoit menée. Ce que je feray suivant le memoire d'une seconde lettre envoyée en France au mois de May, l'an mil cinq cens cinquante-six, conceuë en ces mots:
Mes freres & meilleurs amis, &c. Deux jours aprés le partement des navires (qui fut le quatorziéme jour de Fevrier mil cinq cens cinquante-six) nous découvrimes une conjuration faite par tous les artisans & manouvriers qu'avions amenez, qui étoient au nombre d'une trentaine contre monsieur de Villegagnon, & tous nous autres qui étions avec lui, dont n'y en avoit que huit de defense. Nous avons sceu que ce avoit été conduit par un Truchement, lequel avoit été donné audit Seigneur par un Gentil-homme Normand, qui avoit accompagné ledit Seigneur jusques en ce lieu. Ce truchement étoit marié avec une femme Sauvage, laquelle il ne vouloit ni laisser, ni la tenir pour femme. Or ledit seigneur de Villegagnon, en son commencement regla sa maison en hommes de bien, & craignant Dieu: defendant que nul homme n'eût affaire à ces chiennes Sauvages, si l'on ne les prenoit pour femmes, & sur peine de la mort. Ce Truchement avoit vécu (comme tous les autres vivent) en la plus grande abomination & vie Epicurienne qu'il est possible de raconter: sans Dieu, sans Foy, ne Loy, l'espace de sept ans. Pourtant lui faisoit mal de laisser sa putain, & vie superieure, pour vivre en homme de bien, & en compagnie de Chrétiens. Premierement il proposa d'empoisonner monsieur de Villegagnon, & nous aussi: mais un de ses compagnons l'en détourna. Puis s'addressa à ceux des artisans & manouvriers, léquels il conoissoit vivre en regret, en grand travail, & à peu de nourriture. Car par ce que l'on n'avoit rapporté vivres de France, pour vivre en terre, il convint du premier jour laisser le cidre, & au lieu boire de l'eau creuë. Et pour le biscuit s'accommoder à une certaine farine du païs faicte de racines d'arbres, qui ont la feuille comme le Paoniamas; & croit plus haut en hauteur qu'un homme. Laquelle soudaine & repentine mutation fut trouvée étrange, mémement des artisans qui n'étoient venus que pour la lucrative & profit particulier. Joint les eaux difficiles, les lieux âpres & deserts, & labeur incroyable qu'on leur donnoit, pour la necessité de se loger où nous estions: parquoy aisément les seduit, leur proposant la grande liberté qu'ils auroient, & les richesses aussi par aprés, déquelles il en donneroient aux Sauvages en abandon, pour vivre à leur desir. Volontiers s'accorderent ces pauvres gens, & à la chaude voulurent mettre le feu aux poudres, qui avoient été mises en un cellier fait legerement sur lequel nous couchions tous: mais aucuns ne le trouverent pas bon, parce que toute la marchandise, meubles & joyaux que nous avions eussent été perdus & n'y eussent rien gaigné. Ilz conclurent donc entr'eux de nous venir saccager, & couper la gorge durant que nous serions en nôtre premier somme. Toutefois ils y trouverent une difficulté, pour trois Ecossois qu'avoit ledit seigneur pour sa garde, léquels pareillement ilz s'efforcerent de seduire. Mais eux, aprés avoir conu leur mauvais vouloir, & la chose étre certaine, m'en vindrent avertir, & decelerent tout le fait. Ce à l'heure méme je declaray audit seigneur, & à mes compagnons, pour y remedier. Nous y remediames soudainement, en prenant quatre des principaux, qui furent mis à la chaine & aux fers devant tous: l'autheur n'y étoit pas. Le lendemain, l'un de ceux qui étoit aux fers se sentant conveincu, se traina prés de l'eau, & se noya miserablement: un autre fut étranglé. Les autres servent ores comme esclaves: le reste vit sans murmure, travaillant beaucoup plus diligemment qu'auparavant. L'autheur truchement (par-ce qu'il n'y étoit pas) fut averti que son affaire avoit été découverte. Il n'est retourné depuis à nous, & se tient maintenant avec les Sauvages, ayant débauché tous les autres Truchements de ladite terre, qui sont au nombre de vint ou vint-cinq: léquels font & disent tout du pis qu'ilz peuvent pour nous étonner, & nous faire retirer en France. Et par-ce qu'il est avenu que les Sauvages ont été persecuté d'une fiévre pestilentieuse depuis que nous sommes en terre, dont il en est mort plus de huit cens: ilz leur ont persuadé que c'étoit Monsieur de Villegagnon qui les faisoit mourir: parquoy ilz conçoivent une opinion contre nous en telle sorte qu'ilz voudroient faire la guerre, si nous étions en terre continente: mais le lieu ou nous sommes les retient. Ce lieu est une ilette de six cens pas de long, & de cent de large, environnée de tous côtez de la mer, large & long d'un côté & d'autre par la portée d'une coulevrine, qui est cause qu'eux n'y peuvent approcher, quand leur frenesie les prent. Le lieu est fort naturellement, & par art nous l'avons flanqué & remparé, tellement que quand ilz nous viennent voir dans leurs auges & almadies ilz tremblent de crainte. Il est vray qu'il y a une incommodité d'eau douce, mais nous y saisons une citerne qui pourra garder & contenir de l'eau, au nombre que nous sommes, pour six mois. Nous avons du depuis perdu un grand bateau & une barque, contre les roches: qui nous on faite grande faute, pour-ce que nous ne sçaurions recouvrer ni eau, ni bois, ni vivres, que par bateaux. Avec ce, un maitre charpentier & deux autres manouvriers se sont allez rendre aux Sauvages, pour vivre plus à leur liberté. Nonobstant Dieu nous a fait la grace de resister constamment à toutes ces entreprises, ne nous deffians de sa misericorde. Léquelles choses il nous a voulu envoyer, pour montrer que sa parole prend difficilement racine en un lieu, afin que la gloire lui en soit rapportée: mais aussi quand elle est enracinée elle dure à jamais. Ces troubles m'ont empeché, que je n'ay peu reconoitre le païs, s'il y avoit mineraux, ou autres choses singulieres: qui sera pour une autre fois. L'on nous menace fort que les Portugais nos viendront assieger, mais la bonté divine nous en gardera. Je vous supplie tous deux de m'écrire amplement de vos nouvelles, &c. De la riviere de Ganabara au païs du Bresil en la France Antarctique, souz le Tropique du Capricorne, ce vingt-cinquiéme jour de May, mille cinq cens cinquante-six. Vôtre bon amy N. B.
Or pour revenir aux termes de ce que nous avions commencé à dire touchant le voyage du sieur du Pont, les volontaires qui se rangerent de sa troupe partirent de Geneve le dixiéme de Septembre mille cinq cens cinquante-six, & allerent trouver ledit sieur Admiral en sa maison de Chatillon sur Loin, où il les encouragea à poursuivre leur entreprise, avec promesse de les assister pour le fait de la marine. De là ilz vindrent à Paris, où durant un mois qu'ils y sejournerent, plusieurs Gentils-hommes & autres avertis de leur voyage se joignirent avec eux. Puis s'en allerent à Honfleur, où ils attendirent que leurs navires fussent prets & appareillez pour faire voiles.

Seconde navigation faite au Bresil au dépens du Roy: Accident d'une vague de mer: Discours des iles de Canarie: Barbarie païs fort bas: Poissons volans, & autres pris en mer: Tortuës merveilleuses.
ANDIS que les Genevois
disposoient les choses comme
nous avons dit, le sieur de
Bois-le-Comte nevoeu du sieur
de Villegagnon preparoit les
vaisseaux à Honfleur, léquels
il fit equipper en guerre au
nombre de trois, aux dépens du Roy. Fourniz
qu'ilz furent de vivres & autres choses necessaires,
les ancres furent levées, & se mirent
en mer le dix-neufiéme Novembre. Ledit sieur de
Bois-le-Comte éleu Vice-Admiral de cette flotte
avoit quatre-vints personnes tant soldats que
matelots dans son vaisseau: dans le second y en
avoit six-vints: dans le troisiéme il y avoit
environ quatre-vints-dix personnes, compris six
jeunes garçons qu'on y menoit pour apprendre
le langage du païs: & cinq jeunes filles &
une femme pour les gouverner, afin de commencer
à faire multiplier la race des François
par-dela.
Au partir les canonades ne manquerent, ni l'eclat des trompettes, ni le son des tambours & fifres, selon la coutume des navires de guerre qui vont en voyage. Au bout de quelques jours ils arriverent de bon vent aux iles Fortunées, dites Canaries, où quelques matelots penserent mettre pied à terre pour butiner quelque chose, mais ilz furent repoussez par les Hespagnols qui les avoient apperceuz de loin. Le seziéme Decembre ilz furent pris d'une forte tempéte qui mit à fonds une barque attachée à un navire, en laquelle y avoit deux matelots pour la garde d'icelle, qui penserent boire à tous leurs amis pour une derniere fois. Car il est bien difficile en tel accident de sauver un homme parmi les fortes vagues de la mer. Neantmoins aprés beaucoup de peine ilz furent sauvés avec les cordages qu'on leur jeta. En cette tempéte arriva un hazard fort remarquable & que je mettray volontiers ici (quoy que je ne me vueille arréter à toutes les particularitez qu'a écrit Jean de Lery autheur de l'histoire de ce voyage.) C'est que comme le cuisinier eut mis un matin dessaler dans un cuvier du lard pour le repas, un coup de mer sautant impetueusement sur le pont du navire, l'emporta plus de la longueur d'une picque hors le bord (c'est à dire hors le navire) & une autre vague venant à l'opposite, sans renverser ledit cuvier, de grand roideur le rejetta au méme lieu dont il étoit party, avec ce qui étoit dedans. Le méme autheur rapporte à propos un exemple de Valere le Grand que j'ay dés y a long temps admiré: sçavoir d'un matelot qui vuidant l'eau de la basse partie d'un navire (avec la pompe, comme il faut presumer) fut jetté en mer par un coup de vague, & incontinent repoussé dedans par une autre vague contraire.
Le dix-huitiéme dudit mois de Decembre noz François découvrirent la grand'Canarie, ainsi appellée (je croy) à cause des Cannes de succre qu'elle produit en abondance, & non pour-ce qu'elle produit grande quantité de chiens, ainsi que disent Pline & Solin. A cette ile est voisine celle qui est aujourd'hui appellée Teneriffé, de laquelle nous avons parlé ci-dessus. Et puis que nous sommes sur le propos des iles Canaries, il n'y a point danger de nous y arréter un petit, mémement veu que la possession qu'en ont aujourd'hui les Hespagnols, ilz la doivent aux François. Elles sont sept en nombre distantes de quarante & cinquante lieuës les unes des autres, appellées par les Anciens d'un mot general Fortunées, à cause de leur beauté, & pour le temperature de l'air, n'y ayant jamais ni de froid, ni de chaud excessif, dont ne faut s'étonner si plusieurs les ont pris pour les Hesperides, déquelles les Poëtes ont chanté tant de fables. De ces sept il y en avoit ci-devant quatre Chrétiennes, à sçavoir Lauzarette, Forteventure, la Gomere, & l'ile de Fer. Les trois autres étoient peuplées d'Idolatres, qui sont appellées la grand'Canarie, Teneriffé, & la Palme, mais aujourd'hui j'entens qu'elles sont toutes Chrétiennes. Ces peuples avant le Christianisme étoient barbares, toujours en guerre, & se tuoient l'un l'autre comme bétes; & le plus fort, estoit celui qui emportoit la seigneurie & domination d'entr'eux. Ils alloient nuds comme ceux de la Nouvelle-France, & ne souffroient aucun approcher de leurs iles. Neantmoins comme les Chrétiens se mettoient quelquefois aux aguets pour les attraper, & envoyer vendre en Hespagne, il avenoit souvent qu'eux-mémes étoient pris: mais les Barbares avoient cette humanité qu'ilz ne tuoient point leurs prisonniers, ains leur faisoient faire le plus vil exercice qu'ils estimoient étre possible, qui étoit d'écorcher leurs chevres, & les depecer ainsi que font les Bouchers, jusques à ce qu'ils eussent payé leur rançon: & lors ils étoient delivrez. Ç'a été par le moyen de ces prisonniers que l'on a sceu ce qui est en leurs iles, leurs coutumes & façons de vivre, que ne n'ay entrepris de representer en ce lieu pour ne m'égarer de mon sujet. Mais je repeteray ce que j'ay déja dit, que les Hespagnols doivent aux François la possession qu'ils ont de ces iles, suivant le rapport qu'en fait Pierre Martyr, celui qui a écrit l'histoire des Indes Occidentales, lequel en parle en cette sorte. «Ces iles (dit-il) bien qu'elles fussent venuës à la conoissance des anciens, si est-ce que la memoire en étoit effacée: & en l'an mille quatre cens cinq il y eut un François de nation nommé Guillaume de Bentachor, lequel ayant congé d'une Royne de Castille de découvrir nouvelles terres, trouva les deux Canaries, qui ores se nomment Lancelotte, & Forteventure, léquelles apres sa mort ses heritiers vendirent aux Hespagnols, &c.» Ici peut-on remarquer que les Hespagnols par envie, ou autrement, ont voulu obscurcir le nom, & la gloire du premier qui a découvert ces iles, apres étre demeurées tant de siecles comme ensevelies, & hors de la conoissance des hommes. Car ce Guillaume de Bentachor s'appelloit Betancourt, Gentil-homme de Picardie, lequel par son testament supplia le Roy de Castille d'estre protecteur des ses enfans: mais il aima mieux étre protecteur des iles conquises par ledit Betancourt: comme il a fait, & y en a adjouté d'autres, déquelles il a peu plus justement s'emparer.
Quant à la situation de ces iles tous sont aujourd'hui d'accord qu'elles gisent par les vint-sept degrez & demi au-deça de l'Equateur. Et partant les Geographes & historiens qui ont situé lédites iles par les dix-sept degrés ou environ, en se trompant en ont trompé beaucoup d'autres, s'étans en cela arretés au calcul de Ptolomée, lequel a marqué les iles Fortunées au promontoire Arsinarie, qui sont les iles du Cap verd. Mais il y a lieu d'excuser Ptolomée en cet endroit, & dire que ceux qui ont transcrit ses livres ne pouvans discerner les nombres des Grecs, ont été cause de l'erreur qui se trouve en cet autheur. Car il n'est point à croire qu'un homme tel que lui, quine marche qu'avec une grande solidité & doctrine, eût si lourdement choppé en ceci.
Noz François donc ayans passé les Canaries cotoyerent la Barbarie habitée des Mores, qui est un païs fort bas, si bien qu'à perte de veuë ilz découvroient des campagnes immenses, & leur sembloit qu'ilz deussent aller fondre là dessus. Et comme ordinairement où est la force là est l'insolence, noz gens se sentans forts d'hommes & d'armes, ne faisoient difficulté d'attaquer quelque navire, ou caravelle si elle se rencontroit à leur chemin, & prendre ce que bon leur sembloit. En quoy je ne les veux louer; & valoit mieux faire des amis en s'établissant paisiblement, que de proceder par ces voyes. Aussi Dieu n'a-il point beni leurs entreprises. Es derniers voyages faits en la Nouvelle-France, on y est allé honétement équippé, & y a eu moyen quelquefois (méme de ma conoissance) de prendre le dessus du vent, & faire ammener les voiles à plusieurs navires qui se sont rencontrez, mais on n'a jamais mis en avant de leur faire tort. Aussi n'est-ce pas le dessein de ceux qui en ce dernier temps veulent habiter la Nouvelle-France, léquelz ne recherchent que ce que la mer & la terre par un juste exercice leur acquerront, sans envier la fortune d'autrui.

Passage de la Zone Torride: où navigation difficile: & pourquoy: Et source: Refutation des raisons de quelques autheurs: Route des Hespagnols au Perou: De l'origine du flot de la mer: Vent Oriental perpetuel souz la ligne æquinoctiale: Origine & causes d'icelui, des vens d'abas, & de Midi: Pluies puantes sous la Zone Torride: Effets d'icelles: Ligne æquinoctiale pourquoy ainsi dite: Pourquoy sous icelle ne se vois ne l'un ne l'autre Pole.
OZ François étans en ces parties
de la Zone Torride à trois ou quatre
degrez au-deça de l'Æquateur,
ilz trouverent la navigation fort
difficile par l'insonstance de plusieurs vens
qui s'assemblent là, & transportent les vaisseaux
diversement, à l'est, au Nort, à l'ouest,
selon qu'ilz se rencontrent. Jean de Lery cherchant
la raison de cela, presuppose que la ligne
æquinoctiale tirant de l'Orient à l'Occident
soit comme le doz & l'échine du monde à ceux
qui voyagent du Nort au su: tellement que
pour y aborder d'une part ou d'autre, il faut
comme monter cette sommité du monde, ce
qui est difficile. Il adjoute une seconde raison,
c'est que là est la source des vens, qui soufflans
oppositement l'un à l'autre assaillent les vaisseaux
de toutes parts. Et pour un troisiéme il
dit que les Courans, de la mer prenans là leurs
commencement en rendent les approches difficiles.
Or jaçoit que ces raisons soient studieusement
recherchées, si est-ce que je ne puis
bonnement m'y accorder. Car quant à la premiere
il est certain que la terre & la mer faisant
un globe rond il n'y n'y a point d'ascendant plus
difficile aupres de la ligne æquinoctiale, qu'au 20,
40, & 60 degré. Quant à la seconde, il est certain
que le Nort ne prend point là sa source: &
l'experience journaliere fait conoitre que souz
la ligne & dedans la Torride, les vens de Levant
y regnent toujours soufflans continuellement,
sans permettre leurs contraires y avoir
aucun accez, ni vent d'Ouest, ni de Midi qu'on
appelle vents d'abas. Et c'est l'occasion pourquoy
les Hespagnols qui vont au Perou ont
ordinairement plus de peine gaigner les Canaries,
qu'en tout le reste du voyage, à cause des
vents de Midi, qui commencent là à entrer en
force: mais passé icelles ilz cinglent aisément
jusques à entrer en la Torride, où ilz trouvent
incontinent ce vent Oriental qui fuit le Soleil,
& les chasse en poupe de telle sorte, qu'à peine
est-il plus besoin en tout le voyage de toucher
aux voiles. Pour cette raison il appellent ce
grand trait de mer, le Golphe des Dames, pour
sa douceur & serenité. Et en fin arrivent és iles
de la Dominique, Guadelupe, Desirét, Marigualante,
& les autres qui sont en cette part
comme les faux-bourgs des Indes. Mais au retour
ilz prennent un autre chemin, & viennent à
la Havane chercher leur hauteur hors le
Tropique du Cancer, là où regnent les vents d'abas,
ainsi qu'entre les Tropiques le vent de Levant:
léquels vens d'abas leurs servent jusques à la veuë
des Açores ou Tierceres, & de là à Seville. Et
pour le regard de la troisiéme raison, je di qu'en
la grande & pleine mer il n'y a point de Courans,
ains les Courans se font quant la mer resserrée
entre deux terres ne trouve point son passage libre
pour continuer son flux, de maniere qu'elle
est contrainte de roidir son cours ainsi qu'un fleuve
qui passe par un canal. Mais posons le cas que
son flux prenne là son origine; étant lent en cette
haute & spacieuse étenduë, il ne fait pas grand
empechement aux navires d'aborder l'Æquateur:
& puis s'il y a six heures de flux contre les navigans,
il y en a autant pour eux au reflux, sans comprendre
le chemin qu'il avancent d'eux mémes
sans l'aide du flot. Or ne suis-je point d'accord
que le principe du flot de la mer soit souz la ligne
æquinoctiale, car il y a plus d'apparence de
croire qu'elle n'a qu'un flux qui va d'un Pole à
l'autre, en sorte que quand il est Ebe au Pole arctique
il est flot au Pole Antarctique; que de lui
donner double flux: ce qu'il faudra faire si on
met le principe de ce flux, souz ladite ligne: si
ce n'est qu'on vueille dire que le flux de la mer
est comme le bouillon d'un pot, lequel s'étend
de toutes parts, & tout à la fois egalement. Et si
l'on veut sçavoir la cause de ce vent Oriental
qui est perpetuel souz cette ligne, qui fait la
ceinture du monde, je m'en arreteray volontiers
au jugement du docte naturaliste Joseph Acosta,
lequel attribue ceci au premier mobile
dont le mouvement circulaire est si rapide qu'il
meine à la danse non seulement tous les autres
cieux, mais aussi les elemens plus legers, le feu
& l'air, léquels tournent aussi quant & lui de
l'Orient en l'Occident en vint-quatre heures; la
terre & l'eau demeurans par leur trop grande
pesanteur au centre du monde. Or ce mouvement
est d'autant plus grand, vehement & puissant,
qu'il s'approche de la ligne æquinoctiale,
où est la plus grande circumference du tournoyement
du ciel, & diminuë cette vehemence
à mesure qu'on s'approche de l'un & de l'autre
Tropique: si bien qu'és environs d'iceux,
par je ne sçay quelle repercussion du cours &
mouvement de la Zone, les vapeurs que l'air
attire quant & soy (d'où procedent les vens
qui courent d'Orient en Occident) sont
contraintes de retourner quasi au contraire; & de
là viennent les vens d'abas & Surouest communs
& ordinaires hors les Tropiques. Je di donc
que la plus vray-semblable cause de la difficulté
qu'ont eu noz François de parvenir à la ligne
æquinoctiale, a été qu'ilz n'étoient pas encor
eloignez de terre (témoins les pluies puantes,
qui ne venoient d'autre part que des vapeurs
terrestres, qui sont grossieres & malfaisantes) &
ainsi se trouvoient enveloppez de certains vens
terrestres, d'autant plus divers que la terre est
inegale, à cause des montagnes & vallées, rivieres,
lacs & situations de païs, & de quelques
vens maritimes, léquels rencontrans ce vent
fort & Oriental conduit par la force du Soleil,
& le mouvement du premier mobile, ne pouvoient
passer outre du moins qu'avec un grand
combat, qui arrétoit leurs vaisseaux, & les dispersoit
ça & là.
Quant aux pluies puantes déquelles je viens de parler, cela est tout commun au long de la côte de la Guinée souz la Zone torride voisine de la terre: voire est tellement contagieuse, que si elle tombe sur la chair il s'y levera des pustules & grosses vessies, voire méme imprime la tache de la puanteur és habillemens. D'ailleurs l'eau douce leur faillit du moins elle se corrompit tellement par les ardantes chaleurs du climat, qu'elle étoit remplie de vers, & falloit en la beuvant tenir la tasse d'une main & se boucher le nez de l'autre, pour l'extréme puanteur qui en sortoit. Le biscuit en fut de méme. Car les longues pluies ayant penetré jusques dans la Soute, le gatèrent entierement si bien qu'il falloit manger autant de vers que de pain. Ce qui eût eté aucunement tolerable si étans en ce mauvais passage ils en fussent bien-tôt sortis, mais ilz furent environ cinq semaines à tournoyer sans pouvoir approcher de céte ligne equinoctiale, à laquelle en fin ils arriverent avec un vent de Nort nord d'Est le 4e jour de Fevrier 1557. Ici il est bon de dire pour les moins sçavans que cette partie du monde est dite être souz la ligne æquinoctiale (autrement souz l'Æquateur) pource que le Soleil venant à cette partie du ciel qui fait le milieu entre les deux poles & ce qui arrive deux fois l'annee, sçavoir l'onziéme de Mars, quand il s'approche de nous; & le treiziéme de Septembre, quand il se recule pour porter l'Eté aux terres Antarctiques les jours & les nuits sont égaux par tout le Et comme le Soleil ayant passé cette ligne noz jours r'accourcissent, aussi venant au deça de la méme ligne ilz diminuent aux regions Antarctiques. Or cette ligne n'est qu'une chose imaginaire, mais il est necessaire user de ce mot pour entendre la chose, & en sçavoir discourir. Et au surplus est à remarquer que les peuples qui habitent souz cette ligne imaginaire ont en tout temps les nuits & les jours égaux, pour raison dequoy aussi elle pourroit bien étre dite æquinoctiale.
Or comme en beaucoup de choses on fait de ceremonies pour la souvenance, aussi c'est la coutume des matelots (qui se rejouissent volontiers) de faire la guerre à ceux qui n'ont encores passé la ligne æquinoctiale, quand ils y arrivent. Ainsi ilz les plongent dans l'eau, ou leur donnent la bascule, ou les attachent au grand mast pour en avoir memoire. Toutefois il y a moyen de se racheter de cette condemnation en payant le vin des compagnons.
Aydez de ce vent de Nor-nord'Est (comme nous avons dit) ilz franchirent quatre degrés au delà de l'Equateur, d'où ilz commencerent à découvrir le pole Antarctique, ayans demeuré long temps sans voir ni l'un ni l'autre, tant à-cause de quelques calmes, que des vens divers que se rencontrent environ le milieu du monde (que je prens souz ladite ligne æquinoctiale) allans comme pour combattre & deposseder ce vent Oriental que nous avons dit, lequel ne s'en étonne gueres. Et neantmoins encores qu'on eût le vent à propos, si est-ce, qu'etant au milieu d'une si grande circumference qu'est celle du ciel, il n'est pas possible de voir l'un ou l'autre pole, moins les deux ensemble, si tôt qu'on est venu souz ladite ligne, ains faut s'approcher de quelques degrez de l'un ou de l'autre: d'autant que les deux poles sont comme deux points imaginaires & immobiles, ainsi que le point milieu d'une roue à l'entour duquel se fait le mouvement d'icelle, ou comme les deux points invisibles qu'on se peut imaginer aux deux côtez d'une boule roulante, par léquels voir tout ensemble il faudroit étre au centre de la dite boule; aussi pour voir les deux poles ou essieux du monde, il faudroit étre au centre de la terre. Mais y ayant grande distance de ce centre à la superficie d'icelle, ou de la mer; de là vient que nonobstant la rondeur de ces deux plus bas elemens, on ne peut si tôt appercevoir le pole quand on est parvenu à la ligne æquinoctiale.
Découverte de la terre du Bresil: Margaias quels peuples: Façon de troquer avec les Ou-etacas peuple le plus barbare de tous les autres: Haute roche apellée l'Emauraude de Mak-hé: Cap de Frie: Arrivée des François à la riviere de Ganabara, où étoit le Sieur de Villegagnon.
E treziéme Fevrier les maitres
de noz navires Françoises ayans
pris hauteur à l'astrolabe, se
trouverent avoir le Soleil droit
pour Zenith: & apres quelques
tourmentes & calmes, par un bon vent
d'est qui dura quelques jours, ils eurent la veuë
de la terre du Bresil le vint-sixiéme de Fevrier
mille cinq cens cinquante-sept, au grand
contentement de tous, comme on peut penser,
pares avoir demeuré prés de quatre mois sur la
mer sans prendre port en aucun lieu.
La premiere terre qu'ilz découvrirent est montueuse, & s'appelle Huvassou par les sauvages de ce païs-là, à l'abord de laquelle (selon la coutume) ilz tirerent quelques coups de canons pour avertir les habitans, qui ne manquerent de se trouver en grande troupe sur la rive. Mais les François ayans reconu que c'étoient Margaias alliez des Portugais, & par consequent leurs ennemis, ilz ne descendirent point à-terre, sinon quelques matelots qui dans une barque allerent prés du rivage à la portée de leurs fleches, leur montrans des couteaux, miroirs, peignes & autres bagatelles, pour léquelles ilz leur demanderent des vivres. Ce que les Sauvages firent en diligence, & apporterent de leur farine de racine, des jambons, & de la chair d'une certaine espece de sanglier qu'ils ont, avec autres victuailles & fruits telz que le païs les porte: car en cette saison là, quoy que ce fût le mois de Fevrier, les arbres étoient aussi verds qu'ilz sont ici en Juin. Les Sauvages ne furent point tant scrupuleux d'aborder les navires François. Car il y en vint six avec une femme entierement nuds, peints, & noircis par tout le corps, ayans les lévres de dessouz percées, & en chaque trou une pierre verte, bien polie & proprement appliquée, & de la largeur d'un teston, pour étre coints & jolis. Mais quand le pierre est levée, ilz sont effroyablement hideux, ayans comme deux bouches au dessouz du nez. La femme avoir les oreilles de méme si hideusement percées, que le doigt y pourroit entrer, auquelles elle portoit des pendans d'os blancs qui lui battoient sur les épaules. Ces sauvages eussent fort desiré qu'on se fût arrété là, mais on ne s'y voulut pas fier, joint qu'il falloit tendre ailleurs. A neuf ou dix lieuës de là les François se trouverent à l'endroit d'un Fort des Portugais dit par eux Spiritus Sanctus, et par les Sauvages Moab, qui est par les vints degrez audelà de l'Æquateur. Les gardes de ce Fort reconoissans à l'equipage que ce n'étoient de leurs gens, tirerent trois coups de canon sur les François, léquels firent de méme envers eux, mais n'un & l'autre en vain. De là passerent auprés d'un lieu nommé Tapemiri, & plus avant vindrent côtoyant les Paraïbes, outre léquels tirans vers le Cap de Frie il y a des basses & écueils entremélez de pointes de rochers qu'il faut soigneusement éviter. Et à cet endroit y a une terre plaine d'environ quinze lieuës de longueur habitée par un certain peuple farouche & étrange nommé Ou-etacas dispos du pied autant & plus que les cerfs & biches, léquels ils prennent à la course: portent les cheveux longs jusques aux fesses, contre la coutume des autres Bresiliens qui les rognent par derriere mangent la chair creuë: ont langage particulier n'ont aucun trafic avec les nations de deça, d'autant qu'ils ne veulent point que leur païs soit conu semblables aux Hespagnols de l'Amerique, qui ne souffrent aucune nation étrangere vivre parmi eux. Toutefois quand les voisins de ces Ou-etacas ont quelques marchandises dont ilz les veulent accommoder, voici leur façon & maniere de permuter. Les Margaia, Caraia ou Tououpinambaouls (qui sont peuples voisins d'iceux) ou autres Sauvages de ce païs-là sans se fier, ni approcher de l'Ou-etacas, lui montrant de loin ce qu'il aura, soit serpe, soit couteau, peigne, miroir, ou autre chose, il lui fera entendre par signes s'il veut échanger quelque chose à cela. Que si l'Ou-etacas s'y acorde, lui montrant au reciproque de la plumasserie, des pierres vertes, pour servir d'ornement à la lévre d'embas ou autre chose provenant de leur terre, le premier mettra sa marchandise sur une pierre, ou piece de bois, & se retirera, & lors l'Ou-etacas apportera ce qu'il aura & le lairra à la place, qui se retirant permettra que le Margaia, ou autre le vienne querir: & jusques là se tiennent promesse l'un à l'autre. Mais chacun ayant son change, si tôt que l'un & l'autre est retourné en ses limites d'où il avoit parlementé, le tréves rompuës, c'est à qui pourra attrapper son compagnon: ainsi que noz soldats és dernieres guerres sortans de quelque ville neutre; celle qu'étoit la petite ville de Vervin en Tierache lieu de ma naissance, appartenant à la tres-illustre maison de Couci. Apres avoir laissé derriere ces espiegles d'Ou-etacas, ilz passerent ç la veuë d'un autre païs voisin nommé Mak-hé, d'où certes les habitans n'ont besoin de toujours dormir, ayans de tels reveils-matin auprés d'eux. En cette terre, & sur le bord de la mer se voit une grosse roche faite en forme de tour, laquelle aux rayons du soleil reluit & brille si fort, qu'aucuns pensent que ce soit une sorte d'Emeraude. Et de fait les mariniers tant Portugais que François l'appellent l'Emeraude de Mak-hé. Mais le lieu est inaccessible étant environné de mille pointes de rochers qui se jettent fort avant en mer.
La prés y a trois petites iles dites les iles de Mak-hé, où ayans mouillé l'ancre, une tempéte de nuit se leva si furieuse que le cable d'un des navires fut rompu, tellement que porté à la merci des Sauvages contre terre il vint jusques à deux brasses d'eau. Ce que voyans le Maitre & le Pilote, comme au desespoir ilz crierent deux ou trois fois nous sommes perdus. Toutefois en ce besoin les matelots ayans fait diligence de jetter une autre ancre, Dieu voulut qu'elle tint, & par ce moyen furent sauvez. C'est chose rude qu'une tempéte en pleine mer où l'on ne voit que montagnes d'eau, & profondes vallées; mais encore n'est ce que jeu au pris du peril où est reduit un vaisseau qui est sur une côte en perpetuel danger de s'aller échouer sur la rive; ou briser contre les rochers. Mais en pleine mer on ne craint point tout cela, quand on a fait diligence d'ammener les voiles à temps. Vray est qu'on est balotté de merveilleuse façon en telle occasion, mais le peril est dehors, j'entens en un bon vaisseau: car un coup de mer emportera quelquesfois un quartier d'un mauvais navire, comme j'ay ouï reciter n'a pas long temps d'un Capitaine qui fut emporté étant dans sa chambre vers le gouvernail. La tempéte passée le vent vint à souhait pour gaigner le Cap de Frie, port & havre des plus renommé en ce païs-là pour la navigation des François. Là apres avoir mouillé l'ancre & tiré quelques coups de canons, ceux qui se mirent à terre trouverent d'abordée grand nombre de Sauvages nommez Tououpinambaouls alliez & confederer de nôtre nation, léquels outre la caresse & bonne reception dirent à nos François des nouvelles de l'aycolas (ainsi nommoient-ilz le sieur de Villegagnon). En ce lieu ilz virent nombre de perroquets, qui volent par troupes, & fort haut, & volontier s'accouplent comme les tourterelles. Partis de là ayans vent à propos ils arriverent au bras de mer & riviere nommée Ganabara par les Sauvages: & Genevre par les Portugais, le septiéme Mars mil cinq cens cinquante-sept, où d'environ un quart de lieuë loin ilz saluerent ledit sieur de Villegagnon à force de canonades, & lui leur rendit la pareille en grande rejouissance.
Comme le sieur du Pont exposa au sieur de Villegagnon la cause de sa venuë, & de ses compagnons: Réponse dudit sieur de Villegagnon: Et ce qui fut fait au Fort de Colligni apres l'arrivée des François.
TANS descendus à terre en l'ile où
le sieur de Villegagnon s'étoit logé,
la troupe rendit graces à Dieu, puis
alla trouver ledit sieur de Villegagnon
qui les attendoit en une place; ou il les
receut avec beaucoup de demonstration de joye
& contentement. Apres les accollades faites le
sieur du Pont commence à parler & lui exposer
les causes de leur voyage fait avec tant de perils,
peines, & difficultez, qui étoient en un mot pour
dresser une Eglise, qu'il appelloit reformée selon
la parole de Dieu en ce païs-là, suivant ce
qu'il avoit écrit à ceux qui les avaient envoyés.
A quoy il répondit (ce dit l'Autheur) qu'ayant
voirement dés long temps & de tout son coeur
desiré telle chose il les recevoit volontiers à ces
conditions: méme par ce qu'il vouloit leur Eglise
étre la mieux reformée pardessus toutes les autres,
il declara qu'il entendoit déslors que les
vices fussent reprimez, la sumptuosité des
accoutremens reformée (je ne puis croire qu'il en
fût si tôt de besoin) & en somme tout ce qui
pourroit apporter de l'empéchement au pur service
de Dieu. Puis levant les yeux au ciel, &
joignans les mains: Seigneur Dieu (dit-il) je te rend
graces de ce que tu m'as envoyé ce que dés si
long temps je t'ay si ardamment demandé. Et
derechef s'addressant à eux dit: Mes enfans (car
je veux estre vôtre pere) comme Jesus-Christ
étant en ce monde n'a rien fait pour lui, ains
tout ce qu'il a fait a été pour nous: aussi ayant
cette esperance que Dieu me preservera en vie
jusques à ce que nous soyons fortifiés en ce païs,
& que vous vous puissiez passer de moy, tout ce
que je pretens faire ici, est tant pour vous, que
pour tous ceux qui y viendront à méme fin que
vous étes venus. Car je delibere de faire une
retraite aux pauvres fideles que seront persecutez
en France, en Hespagne, & ailleurs outre mer,
afin que sans crainte ni du Roy, ni de l'Empereur,
ou d'autres Potentats ils y puissent purement
servir à Dieu selon sa volonté.
Aprés cet accueil la compagnie entre dans une petite salle qui étoit au milieu de l'ile, & chanterent le Psalme cinquiéme, qui commence selon la traduction de Marot, Aux paroles que je veux dire &c. lequel fut suivi d'un préche, où le Ministre Richer print pour texte ces versets du Psalme 26 & entre les Hebrieux 27 Je demande une chose au Seigneur, laquelle je requerray encore, c'est que j'habite en la maison du Seigneur tous les jours de ma vie: durant l'exposition déquels Villegagnon ne cessoit de joindre les mains, lever les ïeux au ciel, faire des soupirs, & autres semblables contenances, si-bien que chacun s'en emerveilloit. Aprés les prieres tous se retirerent horsmis les nouveau venus, léquels dinerent en la méme salle, mais ce fut un diner de Philosophe, sans excez. Car pour toutes viandes ilz n'eurent que de la farine de racines, à la façon des Sauvages, du poisson boucané, c'est à dire roti, & quelques autres sortes de racines cuites aux cendres. Et pour breuvage (parce qu'en cette ile n'y a point d'eau douce) ilz beurent de l'eau des égouts de l'ile, léquels on faisoit venir dans un certain reservoir, ou citerne; en façon de ces fossés où barbottent les grenouilles. Vray est qu'elle valoit mieux que celle qu'il falloit boire sur la mer. Mais il n'est pas besoin d'étre toujours en souffrance. C'est une des principales parties d'une habitation d'avoir les eaux douces à commandement. La vie depend de là & la conservation du lieu qu'on habite, lequel ayant ce defaut ne se peut soutenir un long siege. Le sieur de Mons, ces années dernieres s'étant logé en une ile semblable, fut incommodé pour les eaux, mais vis à vis en la terre ferme y avoit de beaux ruisseaux gazouillans à-travers les bois, où ses gens alloient faire la lécive & autres necessitéz de ménage. Ce qui me fait dire que puis qu'il faut bâtir en une ile & s'y fortifier, il vaut beaucoup mieux employer ce travail sur la rive d'une riviere qui servira toujours de rempar en son endroit. Car ayant la terre ferme libre, on y peut labourer & avoir les commoditez du païs plus à l'aise soit pour se fortifier, soit pour preparer les moyens de vivre.
Je trouve un autre defaut en ceux qui ont fait tant les voyages du Bresil que de la Floride, c'est de n'avoir porté grande quantité de blés & farines, & chairs salées pour vivre au moins un an ou deux, puis que le Roy fournissoit, honnétement aux fraiz de l'equipage, sans s'en aller pardelà pour y mourir de faim, par maniere de dire. Ce qui étoit fort aisé à faire, veu la fecondité de la France en toutes ces choses qui lui sont propres, & ne les emprunte point ailleurs.
Le sieur de Villegagnon ayant ainsi traité ses nouveaux hôtes, s'avisa de les embesogner à quelque chose, de peur que l'oisiveté ne leur engourdît les membres. Il les employa donc à porter des pierres & de la terre pour le Fort commun qu'ils avoient nommé Colligni. En quoy ils eurent assés à souffrir, attendu le travail de la mer, duquel ilz se ressentoient encor, le mauvais logement, la chaleur du païs, & l'écharse nourriture, qui étoit en somme par chacun jour deux gobelets de farine dure faite de racines, d'une partie de laquelle ilz faisoient de la bouillie, avec de l'eau que nous avons dit des égouts de l'ile. Toutefois le desir qu'ils avoient de s'établir & faire quelque chose de bon en ce païs-là leur faisoit prendre le travail en patience, & en oublier la peine. Méme le Ministre Richer pour les encourager davantage, disoit qu'ils avoient trouvé un second Sainct Paul en la personne dudit Villegagnon, comme de fait tous lui donnent cette louange de n'avoir jamais ouï mieux parler de la Religion & reformation Chrétienne qu'à lui. Ce qui leur augmentoit la force & le courage parmi la debilité où ilz se trouvoient.
Ordre pour le fait de la Religion: Pourquoy Villegagnon a dissimulé sa Religion: Sauvages amenés en France: Mariage celebrés en la France Antarctique: Debats pour la Religion: Conspiration contre Villegagnon: Rigueur d'icelui: Les Genevois se retirent d'avec lui: Question touchant la celebration de le Cene à faute de pain & de vin.
'AUTANT que la Religion est le lien
qui maintient les peuples en concorde,
& est comme le pivot de l'Etat,
dés la premiere semaine que les François
furent arrivés auprés de Villegagnon, il
établit un ordre un ordre pour le service de Dieu, qu'outre
les prieres publiques qui se faisoient tous les
soirs apres qu'on avoit laissé la besongne, les Ministres
precheroient deux fois le Dimanche, &
tous les jours ouvriers une heure durant: declarant
aussi par exprés, qu'il vouloit & entendoit
que sans aucune addition humaine les Sacremens
fussent administrez selon la pure parole de
Dieu, & qu'au reste la discipline Ecclesiastique
fût pratiquée contre les defaillans. Suivant quoy
le Dimanche vint-uniéme de Mars ilz firent la
celebration de leur Cene, apres avoir catechizé
tous ceux qui y devoient communier. Et ce faisant
firent sortir les matelots & autres Catholiques,
disans qu'ilz n'estoient pas capables d'un
tel mystere. Et lors Villegagnon s'étant mis à
genoux sur un careau de velours, lequel son page
portoit ordinairement aprés lui, fit deux prieres
publiques & à haute voix, rapportées par Jean
de Lery en son histoire du Bresil, léquelles finies
il se presenta le premier à la Cene, & receut à
genoux le pain & le vin de la main du Ministre.
Et neantmoins on tient qu'il y avoit de la simulation
en son fait: car quoy que lui & un certain
Maitre Jean Cointa & qu'on dit avoir été Docteur
de la Sorbonne, eussent abjuré publiquement
l'Eglise Catholique Romaine, si est-ce
qu'ilz ne demeurerent gueres à émouvoir des
disputes touchant la doctrine, & principalement
sur le point de la Cene. Voire-méme il y a
apparence que Villegagnon ne fut jamais autre
que Catholique, en ce qu'il avoit ordinairement
en main les oeuvres du subtil l'Escot pour se tenir
prét à la defense contre les Calvinistes sur toutes
les disputes susdites. Mais il luy sembloit étre
necessaire de faire ainsi, ne pouvant venir à chef
d'une telle entreprise s'il n'eût eu apparence
d'étre des pretenduz reformez, du côté déquels
d'ailleurs s'il se fût voulu maintenir, il étoit en
danger d'étre accusé envers le Roy (qui le tenoit
pour Catholique) par les Catholiques qui
étoient avec lui, & de perdre une pension de
quelques milles livres que sa Majesté lui bailloit.
Toutefois faisant toujours bonne mine, &
protestant de desirer rien plus que d'étre droitement
enseigné, il renvoya en France le Ministre
Chartier, dans l'un des navires, lequel (apres
qu'il fut chargé de Bresil, & autres marchandises
du païs) partit le quatriéme de Juin pour s'en
revenir, afin que sur ce different de la Cene il
rapportât les opinions des Docteurs de sa secte.
Dans ce navire furent apportés en France dix
jeunes garçons Bresiliens, âgez de neuf à dix
ans & au dessous, léquels ayans été pris en guerre
par les Sauvages amis des François, avoient
été venduz pour esclaves audit Villegagnon. Le
Ministre Richer leur imposa les mains, & prieres
furent faites pour eux avant que partir, à ce
qu'il pleût à Dieu en faire des gens de bien. Ilz
furent presentés au Roy Henry second, lequel
en fit present à plusieurs grans Seigneurs de sa
Court.
Au surplus le troisiéme Avril precedent se celebrerent les premiers mariages des François qui ayent jamais été faits en ce païs-là; ce fut de deux jeunes hommes domestics de Villegagnon avec deux de ces jeunes filles que nous avons dit avoir été menées au Bresil. Il y avoit des Sauvages presens à telles solemnitez, léquels étoient tout étonnez de voir des femmes Françoises vétuës & parées au jour des nopces. Le dix-septiéme de May ensuivant se maria semblablement maitre Jean Cointa (que l'on nommoit monsieur Hector) à une autre de ces jeunes filles. Comme le feu fut mis aux étouppes deux autres filles qui restoient ne demeurerent gueres à étre mariées, & s'il y en eût eu davantage c'en eût été bien-tot fait. Car il y avoit là force gens deliberez qui ne demandoient pas mieux que d'aider à remplir cette nouvelle terre. Et de prendre en mariage des femmes infideles il n'étoit pas juste, la loy de Dieu étant rigoureuse alencontre de ceux qui font telle chose, laquelle méme en la loy Evangelique est aussi defenduë par l'Apôtre sainct Paul, quand il dit: Ne vous accouplez point avec les infideles, là où jaçoit qu'il discoure de la profession de la foy, toutefois cela se peut fort commodement rapporter au fait des mariages. Et en l'ancien Testament il étoit defendu d'accoupler à la charruë deux animaux de diverses especes. Il est vray qu'il est aisé en ce païs-là de faire d'une infidele une Chrétienne, & se fussent peu telz mariages contracter s'il y eût une demeure bien solide & arretée pour les François.
Ce sujet de conjonction charnelle avec les femmes infideles fut cause que sur l'avis qu'eut Villegagnon que certains Normans s'étans autrefois dés y avoit long temps sauvés du naufrage, & devenus comme Sauvages, paillardoient avec les femmes & filles, & en avoient des enfans; pour obvier à ce que nul des siens n'en abusat de cette façon, par l'avis du Conseil fit defenses à peine de la vie que nul ayant tiltre de Chrétien n'habitât avec les femmes & filles des Sauvages, sinon qu'elles fussent instruites en la connaissance de Dieu, & baptizées. Ce qui n'arriva point en tous les voyages des François par-delà, car ce peuple est si peu susceptible de le Religion Chrétienne (dit Jean de Lery) qu'il n'a point été possible en trois ans d'en donner aucun asseuré fondement au coeur de pas un d'eux. Ce qui n'est pas en nôtre Nouvelle-France. Car toutes & quantes fois que l'on voudra (par la grace de Dieu & de son sainct Esprit) ilz seront Chrétiens, & sans difficulté recevront la doctrine du salut. Je le dy, pour ce que je le sçay par mon experience, & en ay fait des plaintes en mon Adieu à la Nouvelle France.
Or pour revenir au different de la Cene, la Pentecoste venuë, nouveau debat s'éleve encore tant pour ce sujet qu'autres points. Car jaçoit Que Villegagnon eût au commencement declaré qu'il vouloit bannir de la Religion toutes inventions humaines, toutefois il mit en avant qu'il falloit mettre de l'eau au vin de la dite Cene, & vouloit que cela se fit, disant que saint Cyprien & saint Clement l'avoient écrit: qu'il falloit méler l'usage du sel & de l'huile avec l'eau du baptéme: qu'un Ministre ne se pouvoit marier en secondes nopces; amenant pour preuve le passage de S. Paul à Timothée: Que l'Evéque soit marit d'une seule femme. Somme il s'en fit à croire: & fit faire des leçons publiques de Theologie à Maitre Jean Cointa, lequel se mit à interpreter l'Evangile selon saint Jean, qui est la Theologie la plus sublime & relevée. Le feu de division ainsi allumé entre ce petit peuple; Villegagnon sans attendre la resolution que le Ministre Chartier devoit apporter, dit ouvertement qu'il avoit changé l'opinion qu'il disoit autrement avoir euë de Calvin, & que c'étoit un heretique devoyé de la Foy. On tint que le Cardinal de Lorraine par quelques lettres l'avoit fort âprement repris de ce qu'il avoit quitté la Religion Catholique-Romaine, & que cela lui donna sujet de faire ce qu'il fit, mais comme j'ay des-ja dit, il ne pouvoit bonnement entreprendre les voyages du Bresil sans le support de l'Admiral, pour quoy parvenir il fallut faire du reformé. Dés lors il commença à devenir chagrin, & menacer par le corps de Saint Jacques (c'étoit son serment ordinaire) qu'il romproit bras & jambes au premier qui le facheroit. Ces rudesses, avec le mauvais traitement, firent conspirer quelques-uns contre lui, léquels ayant découvert, il en fit jette une partie en l'eau, & châtia le reste. Entre autres un nommé François la Roche qu'il tenoit à la cadene: l'ayant fait venir il le fit coucher tout à plat contre terre, & par un de ses satellites lui fit battre le ventre à coups de batons, à la mode des Turcs, & au bout de là il falloit aller travailler. Ce que quelques-uns ne pouvans supporter, s'allerent rendre parmy les Sauvages. Jean de Lery qui n'aime gueres la memoire de Villegagnon, rapporte d'autres actes de sa severité: & remarque que par ses habits (qu'il prenoit à rechange tous les jours, & de toutes couleurs) on jugeoit dés le matin s'il seroit de bonne humeur, ou non, & quand on voyait le jaune, ou le vert en païs, on se pouvoit asseurer qu'il n'y faisoit pas beau: mais sur tout quand il étoit paré d'une robe de camelot jaune bendée de velours noir: ressemblant (ce disoient aucuns) son enfant sans souci.
Finalement les François venus de Geneve, se voyans frustrez de leur attente, lui firent dire par leur Capitaine le sieur du Pont, que puis qu'il avoit rejetté l'Evangile ilz n'étoient plus à son service, & ne vouloient plus travailler au Fort. Là dessus on leur retranche les deux gobelets de farine de racines qu'on avoit accoutumé leur bailler par chacun jour: de quoy ilz ne se tourmenterent gueres: car ils en avoient plus que pour une serpe, ou deux ou trois couteaux qu'ils échangoient aux Sauvages, qu'on ne leur en eût sceu bailler en demi an. Ainsi furent bien aise d'étre delivrez de sa sujetion. Et neantmoins cela n'aggreoit pas beaucoup à Villegagnon, lequel avoit bien envie de les domter, s'il eût peu, & comme il est bien à presumer: mais il n'étoit pas le plus fort. Et pour en faire preuve, certains d'entre eux ayans pris congé du Lieutenant de Villegagnon, sortirent une fois de l'ile pour aller parmi les Sauvages, où ilz demeurerent quinze jours. Villegagnon feignant ne rien sçavoir dudit congé, & par ainsi pretendant qu'ils eussent enfraint son ordonnance, portant defense de sortir de ladite ile, sans licence, leur voulut mettre les fers aux piés, mais se sentans supportez d'un bon nombre de leurs compagnons mal-contens & bien unis avec eux, lui dirent tout à plat qu'ilz ne souffriroient pas cela, & qu'ils étoient affranchis de son obeissance, puis qu'il ne les vouloit maintenir en l'exercice & liberté de leur Religion. Cette audace fit que Villegagnon appaisa sa colere. Sur cette rencontre il y en eût plusieurs & des principaux de ses gens (pretendus reformez) qui desiroient fort d'en voir une fin & le jetter en l'eau, à fin (disoient-ilz) que sa chair et ses grosses espaules servissent de nourriture aux poissons. Mais le respect de monsieur l'Admiral (qui souz l'authorité du Roy l'avoit envoyé) les retint. Aussi qu'ils ne laissoient de faire leur preche sans lui, horsmis que pour obvier à trouble ilz faisoient leur Cene de nuit, & sans son sceu. Sur laquelle Cene comme le fin porté de France vint à defaillir, & n'y en avoit plus qu'un verre, il y eût question entre-eux, sçavoir si à faute de vin ilz pourroient servir d'autres bruvages communs aux païs où ils étoient. Cette question ne fut pont resoluë, mais seulement debattuë, les uns disans qu'il ne falloit point changer la substance du Sacrement, & plutot que de ce faire il vaudroit mieux s'en abstenir: Les autres au contraire disans que lors que Jesus-Christ institua sa Cene, il avoit usé du bruvage ordinaire en la Province où il étoit: & que s'il eût été en la terre du Bresil, il est vray-semblable qu'il eût usé de leur farine de racine en lieu de pain, & de leur breuvage au lieu de vin. Et partant faut qu'au defaut de nôtre pain & nôtre vin ilz ne feroient point difficulté de s'accommoder à ce qui tient lieu de pain & de vin. Et de ma part, quand je considere la varieté du monde, & que la terre en tout endroit ne produit pas mémes fruits & semences, ains que les païs meridionaux en rapportent d'une autre sorte, & les Septentrionaux d'une autre, je trouve que la question n'est pas petite, & eût bien merité que saint Thomas d'Aquin en eût dit quelque chose. Car de reduire ceci tellement à l'étroit qu'il ne soit loisible de communiquer la Sainte Eucharistie que souz l'espece de pain de pur froment, souz ombre qu'il est écrit Cibavit est ex adipe frumenti, cela est bien dur: & faut considerer qu'il y a plus des deux parts du monde qui n'usent pas de nôtre froment, & toutefois à faute de cela ne dévroient pas étre exclus du Sacrement, s'ilz se trouvoient disposés à le recevoir dignement, ayans du pain de quelque autre sorte de grain. Et si l'on considere bien le passage susdit du Psalme 81, on trouvera qu'il ne donne point loy en cet endroit, d'autant que là, nôtre Dieu dit à son peuple que s'il eût écouté sa voix, & cheminé en ses voyes, il lui eût fait des biens exprimez audit lieu du Psalme, & l'eût repeu de la graisse de froment, & saoulé de miel tiré de la roche. Pour le vin il n'y en a point souz la ligne æquinoctiale non plus qu'au Nort. Ceux-ci boivent de l'eau, & ceux-là font du vin des palmiers, & du fruit d'iceux nommé Coccos. En somme l'Eglise qui sçait dispenser de beaucoup de choses selon le temps, & lieux, & personnes, comme elle a dispensé les laics de l'usage du Calice, & en certaines Eglises du pain sans levain; aussi pourroit elle bien dispenser là dessus, étant une méme chose: Car elle ne veut point que ses enfans meurent de faim non plus souz le Pole qu'és autres lieux. Si quelqu'un dit qu'on y en peut porter des païs lointains, je lui repliqueray qu'il y a plusieurs peuples qui n'ont dequoy fournir à la dépense d'une navigation; & on ne va point en païs étranger (nommément au Nort) pour plaisir, ains pour quelque profit. Joint à ceci que les navigations sur l'Ocean sont, par maniere de dire, encore recentes, & étoit bien difficile auparavant l'invention de l'eguille marine, de trouver le chemin à de si lointaines terres. Ceci soit dit souz la correction des plus sages que moy.
Or en fin Villegagnon se voulant depetrer des pretenduz reformez, detestant publiquement leur doctrine, leur dit qu'il ne vouloit plus les souffrir en son Fort, ni en son ile, & partant qu'ils en sortissent. Ce qu'ilz firent (quoy qu'ils eussent peu remuer du ménage) aprés y avoir demeuré environ huit mois, & se retirerent en la terre ferme, attendans qu'un navire du Havre de grace là venu pour charger du bresil fût prét à partir, où par l'espace de deux mois ils eurent des frequentes visites des Sauvages circonvoisins.

Description de la riviere, ou Fort de Ganabara: Ensemble De l'ile où est le Fort de Colligni. Ville-Henry de Thevet: Baleine dans le Port de Ganabara: Baleine échouée.
EVANT que remener noz Genevois
en France, aprés avoir veu leurs comportemens
au Bresil, & ceux du sieur
de Villegagnon, il est à propos de
contenter les plus curieux en décrivant un peu
plus amplement qu'il n'a eté fait ci-devant, l
lieu où ils avoient jetté les premiers fondemens
de la France Antarctique. Car quant aux moeurs
du peuple, animaux quadrupedes, volatiles, reptiles,
& aquatiques, bois, herbes, fruits de ce
païs-là, selon qu'il viendra à propos nous les
toucherons au sixiéme livre en parlant de ce qui
est en nôtre Nouvelle-France Arctique & Occidentale.
Nous avons dit que Villegagnon arrivant au Bresil ancra en la riviere dite par les Sauvages Ganabara, & Genevre par les Portugais, parce qu'ilz la découvrirent le premier de Janvier qu'ilz nomment ainsi. Cette riviere demeure par les vint-trois degrez au-delà de la ligne æquinoctiale, & droit souz le Tropique du Capricorne. Le port en est beau & de facile defense, comme se peut voir par le pourtrait que j'en ay ici representé, & d'une etenduë comme d'une mer.

Car il s'avance environ de douze lieuës dans les terres en longueur, & en quelques endroits il a sept ou huit lieuës de large. Et quant au reste il est environné de montagnes de toutes parts, si bien qu'il ne ressembleroit pas mal au lac de Geneve, ou de Leman, si les montagnes des environs étaient aussi hautes. Son embouchure est assez difficile, à cause que pour y entrer il faut côtoyer trois petites iles inhabitables, contre léquelles les navires sont en danger de heurter & se briser si elles ne sont bien conduites. Apres cela il faut passer par un détroit, lequel n'ayans pas demi quart de lieuë de large est limité du côté gauche (en y entrant) d'une montagne & roche pyramidale, laquelle n'est pas seulement d'émerveillable & excessive hauteur, mais aussi à la voir de loin on diroit qu'elle est artificiele. Et de fait parce qu'elle est ronde, & semblable à une grosse tour, noz François l'appelloient le pot de beurre. Un peu plus avant dans la riviere y a un rocher assez plat, qui peut avoir cent ou six-vints pas de tour, sur lequel Villegagnon à son arrivée, ayant premierement déchargé ses meubles & son artillerie s'y pensa fortifier, mais le flux & reflux de la mer l'en chassa. Une lieuë plus outre est l'ile où demeuroient les François ayans seulement une petite demie lieuë de circuit, & est beaucoup plus longue que large, environnée de petits rochers à fleur d'eau, qui empéche que les vaisseaux n'en puissent approcher plus prés que de la portée du canon, ce qui la rend merveilleusement forte, et de fait il n'y a moyen aborder; méme avec les petites barques, sinon du côté du Port, lequel est encore à l'opposite de l'avenuë de la grand'mer. Or cette ile étant rehaussée de deux montagnes aux deux bouts, Villegagnon fit faire sur chacune d'icelles une maisonnette, comme aussi sur un rocher de cinquante ou soixante piés de haut qui est au milieu de l'ile, il avoit fait batir sa maison. De côté & d'autre de ce rocher on avoit applani des petites places, équelles étoit batie tant la salle où l'on s'assembloit pour faire les prieres publiques & pour manger, qu'autres logis, équels (compris les gens de Villegagnon) environ quatre-vints personnes qu'étoient noz François faisoient leur retraite. Mais faut noter que (excepté la maison qui est sur la roche, où il y a un peu de charpenterie, & quelques boulevers mal-batis, sur léquels l'artillerie étoit placée) toutes ces demeures sont pas des Louvres, mais des loges faites de la main des Sauvages, couvertes d'herbes & gazons, à leur mode. Voila l'état du Fort que Villegagnon pour aggréer à l'Admiral, nomma Colligni en la France Antarctique, nom de triste augure (dit un certain Historien) duquel faute de bonne garde il s'est laissé chasser par les Portugais, au grand des-honneur de lui & du nom François, aprés tant de frais de peines, & de difficultés. Il vaudroit beaucoup mieux demeurer en sa maison, que d'entreprendre pour étre moqué par aprés principalement quant on a des-ja un pied bien ferme en la terre que l'on veut habiter. Je ne sçay quand nous serons bien resolus en nos irresolutions, mais il me semble que c'est trop prophaner le nom François & la Majesté de noz Rois de parler tant de la Nouvelle-France, & de la France Antarctique, pour avoir seulement un nom en l'air, une possession imaginaire en la main d'autrui, sans faire aucun effort de le redresser aprés une cheute. Dieu doint meilleur succés aux entreprises qui se renouvellent aujourd'huy pour le méme sujet, léquelles sont vrayment saintes, & sans autre ambition que d'accroitre le royaume celeste. Je ne veux pas dire pourtant que les autres eussent un autre desir & but que cetui-ci, mais on peut dire que leur zele n'étoit point accompagné de science, ni d'une ferveur suffisante à telle entreprise.
Es chartes geographiques qu'André Thevet fit imprimer au retour de ce païs-là, il y a à côté gauche de ce port de Ganabara sur la terre ferme une ville depeinte, qu'il a nommée VILLE-HENRY en l'honneur du Roy Henri II. Ce que quelques-uns blament, attendu qu'il n'y eut jamais de ville en ce lieu. Mais soit qu'il y en ait, ou non, je n'y trouve sujet de reprendre si l'on a égard au temps que les François possedoient cette terre, ayant fait cela, à fin d'inviter le Roy à avancer cette affaire.
Pour continuer donc ce qui reste à décrire tant de la riviere de Ganabara, que de ce qui est situé en icelle, quoy que nous en ayons touché quelque chose ci-devant en la relation du premier voyage, toutefois nous adjouterons encore, que quatre ou cinq lieuës, outre le Fort de Colligni il y a une autre ile belle & fertile contenant environ six lieuës de tour fort habitée des Sauvages nommez Tououpinambaouls alliez des François. Davantage il y a beaucoup d'autres petites ilettes inhabitées, équelles se trouve de bonnes & grosses huitres. Quant aux autres poissons il n'en manque point en ce port, ni en la riviere comme mulets, requiens, rayes marsoins, & autres. Mais principalement est admirable d'y voir des horribles & épouventables baleines montrans journellement leurs grandes nageoires comme ailes de moulins à-vent hors de l'eau, s'égayans dans le profond de ce port, & s'approchans souvent si prés de l'ile, qu'à coups d'arquebuze on les pouvoit tirer: ce qu'on faisait quelquefois par plaisir, mais cela ne les offensoit gueres, ou point du tout. Il y en eut une qui se vint échouer à quelques lieuës loin de ce Port en tirant vers le Cap de Frie (qui est à la partie Orientale) mais nul n'en osa approcher tant qu'elle fût morte d'elle-méme tant elle étoit effroyable. Car en se debattant (à faute d'eau) elle faisoit trembler la terre tout autour d'elle, & en oyoit-on le bruit & étonnement à plus de deux lieuës loin. On la mit en pieces, & tant les François que grand nombre de Sauvages en prindrent ce qu'ilz voulurent, & neantmoins il y en demeura plus des deux tiers. La chair n'en est gueres bonne, mais du lart on en fait de l'huile en grande quantité. La langue fut mise ne des barils, & envoyée au sieur Admiral, comme la meilleure piece.
A l'extremité & au cul de sac de ce port il y a deux fleuves d'eau douce, sur léquels nos François alloient souvent se rejouir en découvrant païs.
A vint-huit, ou trente lieuës plus outre en allant vers la Plate, ou le détroit de Magellan, il y a un autre grand bras de mer appellé par les François La riviere des Vases, en laquelle ceux qui vont pardelà prennent Port, comme ilz sont encore au havre du Cap de Frie qui est de l'autre côté vers l'Orient.
Que le division est mauvaise, principalement en Religion: Retour des François venus de Geneve en France: Divers perils en leur voyage: Mer barbuë.
OMME la Religion est le plus
solide fondement d'un Etat,
contenant en foy la Justice, &
consequemment toutes les vertus;
Aussi faut-il bien prendre
garde qu'elle soit uniforme s'il
est possible, & n'y ait point de
varieté en ce que chacun doit croire soit de
Dieu, soit de ce qu'il a ordonné. Plusieurs au
moyen de la Religion vraye ou faulse ont domté
des peuples farouches, & les ont maintenus en
concorde, là où ce point venant à étre debattu,
les esprits alterés ont fait des bandes à part, &
causé la ruine & desolation des royaumes &
republiques. Car il n'y a rien qui touche les hommes
de si prés que ce qui regarde l'ame & le salut
d'icelle. Et si les grandes assemblées des hommes
qui sont fondées de longuemain, sont
bien souvent ruinées par cette division, que
pourra faire une petite poignée de gens foible
& imbecille de foy qui ne se peut à peine
soutenir? Certes elle deviendra en proye
au premier qui la viendra attaquer, ainsi qu'il est
arrivé à cette petite troupe de François, qui
avec tant de peines & perils s'étoit transportée
au Bresil, & comme nous avons rapporté de
ceux qui s'étoient divisés en la Floride, encores
qu'ilz ne fussent en discord pour la Religion.
Doncques tandis que les François venus de Geneve étoient logés en quelques cabanes dressées en la terre ferme du port de Ganabara,& qu'un navire étoit à l'ancre dans ledit port, attendant qu'il eût sa charge parfaite, le sieur de Villegagnon envoya audits Genevois un congé écrit de sa main, & une lettre au maitre dudit navire, par laquelle il lui mandoit (car le marinier n'eût rien osé faire sans la volonté dudit Villegagnon, lequel étoit comme Vice-Roy en ce païs-là) qu'il ne fit difficulté de les repasser en France pour son égard; disant que comme il Avoit été bien aise de leur venuë pensant avoir trouvé ce qu'il cherchoit, aussi que puis qu'ilz ne s'accordoient pas avec lui il étoit content qu'ilz s'en retournassent. Mais on se plaint que sous ces beaux mots il leurs avoit brassé une étrange tragedie, ayant donné à ce maitre de navire un petit coffret enveloppe de toile cirée (à la façon de la mer) plein de lettres qu'il envoyoit pardeça à plusieurs personnes, parmi léquelles y avoit aussi un procez qu'il avoit fait contr'eux à leur desceu, avec mandement exprés au premier juge auquel on le bailleroit en France, qu'en vertu d'icelui il les retint & fit bruler comme heritiques: mais il en avint autrement: comme nous dirons aprés que les aurons amenés en France.
Ce navire donc étant chargé de bresil, poivre Indic, cotons, guenons, sagoins, perroquets, & autres choses, le quatriéme de Janvier mille cinq cens cinquante-huit ilz s'embarquerent pour le retour quinze en nombre, sans l'equipage du navire, non sans quelque apprehension, attendu les difficultez qu'ils avoient euës en venant. Et se fussent volontiers quelques-uns resolus de demeurer là perpetuellement, sans la revolte (ainsi l'appellent-ils) de Villegagnon, reconoissans les traverses qu'il faut souffrir pardeça durant la vie, laquelle ilz treuvoient aisée pardela aprés un bon établissement, lequel étoit d'autant plus asseuré, que sans cette division sept ou huit cens personnes avaient deliberé d'y passer cette méme année dans des grandes hourques de Flandre, pour commencer à peupler l'environ du port de Ganabara, & n'eussent manqué les nouvelles peuplades és années ensuivantes, léquelles à-present seroient accreuës infiniment, & auroient là planté le nom François souz l'obeissance du Roy, si bien qu'aujourd'huy nôtre nation y auroit un facile accez, & y feroient les voyages journaliers; pour la commodité & retraitte de plusieurs pauvres gens dont la France n'abonde que trop, léquelz pressés ici de necessité, ou autrement, s'en fussent allé cultiver cette terre plutot que d'aller chercher leur vie en Hespagne (comme font plusieurs) & ailleurs hors le Royaume.
Or (pour revenir à notre propos) le commencement de cette navigation ne fut sans difficulté: car il falloit doubler des grandes basses, c'est dire des sables & rochers entremelez, qui se jettent environ trente lieuës en mer (ce qui est fort à craindre) & ayans vent mal propre, ilz furent long-temps louvier sans guerres avancer: & parmi ceci un inconvenient arrive qui les pensa tretous perdre. Car environ la minuit les matelots tirant à la pompe pour vuider l'eau selon la coutume (ce qu'ilz font par chacun quart) ilz ne la peurent epuiser. Ce que voyant le Contremaitre il descendit en bas, & vit que non seulement le vaisseau étoit entr'ouvert, mais aussi dés-ja si plein d'eau, que de la pesanteur il ne gouvernoit plus, & se laissoit aller à fonds. S'il y en avoit des étonnés je le laisse à penser: car si en un vaisseau bien entier on est (comme on dit) à deux doits prés de la mort, je croy que ceux-ci n'en étoient point éloignés de demi doit. Toutefois apres que les matelots furent harasses, quelques uns prindrent tel courage, qu'ilz soutindrent le travail de deux pompes jusques à midi, vuidans l'eau, qui étoit aussi rouge que sang à cause du bois de Bresil duquel elle avoit pris la teinture. Ce-pendant les charpentiers & mariniers ayans trouvé les plus grandes ouvertures ilz les étouperent, tellement que n'en pouvant plus ils eurent un peu plus de relache, & découvrirent la terre, vers laquelle ilz tournerent le cap. Et sur ce fut dit par iceux charpentiers que le vaisseau étoit trop vieil & tout mangé des vers, & ne pourroit retourner en France. Partant valoit mieux en faire un neuf, ou attendre qu'il y en vint quelqu'un de deça. Cela fut bien debattu. Neantmoins le Maitre mettant en avant que s'il retournoit en terre ses matelots le quitteroient, & qu'il aimoit mieux hazarder sa vie: que de perdre son vaisseau & sa marchandise, il conclut, à tout peril, de poursuivre sa route. Et pource que les vivres étoient courts, & la navigation se prevoyoit devoir étre longue, on en mit cinq dans une barque, léquels à la mal-heure on renvoya à terre, car ilz n'y firent pas de vieux os.
Ainsi se mit derechef le vaisseau en mer passant avec grand hazard par dessus lédites basses; & ayans noz gens éloigné la terre d'environ deux cens lieuës ilz découvrirent une ile inhabitée ronde comme une tour, de demie lieuë de circuit, fort agreable à voir à cause des arbres y verdoyans en nôtre froide saison. Plusieurs oyseaux en sortoient qui se venoient reposer sur les mats du navire, & se laissoient prendre à la main. Ils étoient gros en apparence, mais le plumage oté n'étoient quasi que passereaux. En cinq mois que dura le voyage, on ne découvrit autre terre que cette ile, & autres petites à l'environ, léquelles n'étoient marquées sur la carte marine.
Sur la fin de Fevrier n'étant encore qu'à trois degrez de la ligne æquinoctiale (qui n'étoit pas la troisieme partie de leur route) voyans que leurs vivres defailloient ilz furent en deliberation de relacher au Cap sainct Roch (qui est par les cinq degrez en la terre du Bresil) pour y avoir quelques rafraichissement: toutefois la pluspart fut d'avis qu'il valoit mieux passer outre, & en un besoin manger les guenons & perroquets qu'ilz portoient. Et arrivez qu'ilz furent vers ladite ligne ilz n'eurent moins d'empechement que devant & furent long temps à tournoyer sans pouvoir franchir ce pas. J'en ay rendu la raison ci-dessus au chapitre quatriéme, où j'ay aussi dit que les vapeurs qui s'élevent de la mer és environs de l'Æquateur, attirées par l'air & trainées quant & lui en la course qu'il fait suivant le mouvement du premier mobile, venans à rencontrer le cours & mouvement de la Zone sont contraintes par la repercussion de retourner quasi au contraire, d'où viennent les vens d'abas, c'est à dire du Ponant, & du Suroest: aussi fu-ce un vent du Suroest qui tira noz François hors de difficulté & les porta outre l'Æquinoxe, lequel passé peu apres ilz commencerent à découvrir nôtre pole arctique.
Or comme il y a souvent de la jalousie entre mariniers & conducteurs de navires, il avint ici une querelle entre le Pilote & le Contre-maitre, qui pensa les perdre tous. Car en dépit l'un de l'autre ne faisans pas ce qui étoit de leurs charges, un grain de vent s'éleva la nuit, lequel s'enveloppa tellement dans les voiles, que le vaisseau fut préque renversé la quille en haut: & n'eut-on plus beau que de couper en grande diligence les écoutes de la grand'voile: & en cet accident tomberent & furent perduz dans l'eau les cables, cages d'oiseaux & toutes autres hardes qui n'étoient pas bien attachées.
Quelques jours aprés rentrans en nouveau danger, un charpentier cherchant au fonds du vaisseau les fentes par où l'eau y entroit, s'éleva prés de la quille (or la quille est le fondement du navire, comme l'eschine à l'homme & és animaux, sur laquelle sont entées & arrrengées les côtes) une piece de bois large d'un pied en quarré, laquelle fit ouverture à l'eau en si grande abondance, que les matelots qui assistoient ledit charpentier montans en haut tout éperduz ne sceurent dire autre chose sinon, Nous sommes perduz, nous sommes perduz. Surquoy les Maitre & Pilote voyans le peril evident, firent jetter en mer grand quantité de bois de bresil, & les panneaux qui couvroient le navire, pour tirer la barque dehors, dans laquelle ilz se vouloient sauver: Et craignans qu'elle ne fût trop chargée (parce que chacun y vouloit entrer) le Pilote se tint dedans l'épée à la main, disant qu'il coupperoit les bras au premier qui feroit semblant d'y entrer: de maniere qu'il se falloit resoudre à la mort, comme quelques-uns faisoient. En fin toutefois le charpentier petit homme courageux n'ayant point abandonné la place avoit bouché le trou avec son caban ou cappot de mer soutenant tant qu'il pouvoit la violence de l'eau qui par fois l'emportoit: & apres qu'on lui eut fourni de plusieurs hardes & lits de coton, à l'ayde d'aucuns il racoutra la piece qui avoit été levée, & ainsi evaderent ce danger, l'ayans échappé belle. Mais il en falloit encore bien souffrir d'autres, étans à plus de mille lieuës du port où ilz pretendoient aller.
Aprés ce danger ilz trouverent force vens contraires, ce qui fut cause que le Pilote (qui n'étoit pas des mieux entendus en son métier) perdit sa route, & navigerent en incertitude jusques au Tropique de Cancer. Pendant lequel temps ilz rencontrerent une mer si expessement herbue qu'il falloit trencher les herbes avec une coignée, & comme ilz pensoient étre entre des marais ilz jetterent l;a sonde & ne trouverent point le fond. Aussi ces herbes n'avoient point de racines, ains s'entretenoient l'une l'autre par longs filamens comme lierre terrestre, ayans les feuilles assez semblables à celles de Ruë de jardins, la graine ronde, & non plus grosse que celle de Genevre. Es navigations de Cristophe Colomb se trouve qu'au premier voyage qu'il fit à la découverte des Indes (qui fut l'an mille quatre cens nonante-deux) ayant passé les iles Canaries, aprés plusieurs journées il rencontra tant d'herbes qu'il sembloit que ce fût un pré. Ce qui leur donna la peur, encore qu'il n'y eut point de danger.
Famine extrême, & les effects d'icelle: Pourquoy on dit Rage de faim: Découverte de la terre de Bretagne: Recepte pour r'affermir le ventre: Procez contre les François Genevois envoyé en France: Retour de Villegagnon.
E Tropique passé, & étans encore à
plus de cinq cens lieuës de France,
il fallut retrencher les vivres de
moitié, s'étant la provision consommée
par la longueur du voyage
causée par les vens contraires, & le defaut
de bonne conduite. Car (comme nous avons dit)
le Pilote ignorant avoit perdu la conoissance
de sa route: si bien que pensant étre vers le Cap
de Fine-terre en Hespagne, il n'étoit qu'à la hauteur
des Açores, qui en sont à plus de trois cens
lieuës. Cet erreur fut cause qu'à la fin d'Avril
dépourveuz de tous vivres il se fallut mettre à
balayer & nettoyer la Soute & c'est le lieu
ou se met la provision du biscuit; en laquelle
ayans trouvé plus de vers & de crottes de rats,
que de mietttes de pain: neantmoins cela se partissoit
avec des culieres, & en faisoient de la bouillie:
& sur cela on fit apprendre aux guenons
& perroquets des gambades & langages qu'ils
ne sçavoient pas: car ilz servirent de pature à leurs
maitres. Bref dés le commencement de May que
tous vivres ordinaires étoient faillis, deux mariniers
moururent de malrage de faim, & furent
ensevelis dans les eaux. Outre plus durant
cette famine la tourmente continuant jour &
nuict l'espace de trois semaines, ilz ne furent pas
seulement contraints de plier les voiles & amarrer
(attacher) le gouvernail, mais aussi durant
trois semaines que dura cette tourmente ilz ne
peurent pécher un seul poisson: qui est chose pitoyable,
& sur toutes autres deplorable. Somme
les voila à la famine jusques aux dents (comme
on dit) affaiblis d'un impitoyable element,& par
dedans & par dehors.
Or étans ja si maigres & affoiblis qu'à peine se pouvoient-ilz tenir debout pour faire les manoeuvres du navire, quelques uns s'aviserent de couper en pieces certaines rondelles faites de peaux, léquelles ilz firent bouillir pour les manger, mais elles ne furent trouvées bonnes ainsi, à cause dequoy quelques-uns les firent rotir, en forme de carbonnades: & étoit heureux qui en pouvoit avoir. Apres ces rondelles succederent les colets de cuir, souliers, & cornes de lanternes qui ne furent point épargnées. Et nonobstant, sur peine de couler à fond, il falloit perpetuellement étre à la pompe pour vuider l'eau.
En ces extremitez le douziéme May mourut encores de rage de faim le canonnier, de qui le métier ne pouvoit guerres servir alors, car quand ils eussent fait rencontre de quelques pyrates, ce leur eût eté grand plaisir de se donner à eux: mais cela n'avint point: & en tout le voyage ilz ne virent qu'un vaisseau, duquel à cause de leur trop grande foiblesse ilz ne peurent approcher.
Tant qu'on eut des cuirs on ne s'avisa point de faire la guerre aux rats, qui son ordinairement beaux & potelez dans les navires: mais se ressentans de cette famine, & trottans continuellement pour chercher à vivre, ilz donnerent avis qu'ilz pourroient bien servir de viande à qui en pourroit avoir. Ainsi chacun va à la chasse, & dresse-on tant de pieges, qu'on en prend quelques-uns. Ils étoient à si haut prix qu'un fut vendu quatre écus. Un autre fit promesse d'un habit de pied en cap à qui lui en voudroit bailler un. Et comme le Contre-maitre en eût appreté un pour le faire cuire, ayant coupé & jetté sur le tillac les quatres pattes blanches, elles furent soigneusement recuillies, & grillées sur les charbons, disant celui qui les mangea n'avoir jamais trouvé ailes de perdris si bonnes. Mais cette necessité n'étoit seulement des viandes, ains aussi de toute sorte de boisson: car il n'y avoit ni vin, ni eau douce. Seulement restoit un peu de cidre, duquel chacun n'avoit qu'un petit verre par jour. A la fin fallut ronger du bresil pour en cirer quelque substance: ce que fit le sieur du Pont, lequel desiroit avoir donné bonne quittance d'une partie de quatre mille francs qui lui étoient deuz, & avoir un pain d'un sol, & un verre de vin. Que si cetui-ci étoit tellement pressé, il faut estimer que la misere étoit venuë au dessus de tout ce que la langue, & la plume peuvent exprimer, aussi mourut-il encores deux mariniers le quinziéme & seziéme de May, de cette miserable pauvreté, laquelle non sans cause est appellée rage, d'autant que la nature defaillant, les corps étans attenuez, les sens alienez, & les esprits dissipez, cela rend les personnes non seulement farouches, mais aussi engendre une colere telle qu'on ne se peut regarder l'un l'autre qu'avec une mauvaise intention, comme faisoient ceux-ci. Et de telle chose Moyse ayant conoissance il en menace entre autres chatimens le peuple d'Israel quand il viendra à oublier & mépriser la loy de son Dieu. Alors (dit-il) l'homme le plus tendre, & plus délicat d'entre vous regardera d'un oeil malin son frere, & sa femme bien-aimée, & le demeurant des ses enfans: Et la femme la plus delicate, qui pour sa tendreté n'aura point essayé de mettre son pied en terre, regardera d'un oeil malin son mari bien-aimé, son fils, & sa fille, &c. Cette famine & miserable necessité étant si étrange, je n'ay que faire de m'amuser à rapporter les exemples des sieges des villes, où l'on trouve tousjours quelque suc, ni de ceux que l'on rapporte étre morts en passant les deserts de l'Afrique: car il n'y auroit jamais de fin. Cet exemple seul est suffisant pour émouvoir les plus endurcis à commiseration. Et quoi que ceux-ci ne soient venus jusques à se tuer l'un l'autre pour se repaitre de chair humaine, comme firent ceux qui retournerent du premier voyage de la Floride (ainsi que nous avons veu au chapitre septiesme du premier livre) toutefois ils ont eté reduits à une pareille, voire plus grande necessité: car ceux-là n'attendirent point une si extreme faim que d'en mourir: & ne fait point mention l'histoire qu'ils ayent rongé le bois de bresil, ou grillé les cornes de lanternes.
Or à la parfin Dieu eut pitié de ces pauvres affligés, & les amena à la veuë de la basse Bretagne le vint-quatriéme jour de May, mille cinq cens cinquante-huit, étans tellemens abbatus, qu'ilz gisoient sur le tillac sans pouvoir remuer ni bras, ni jambes. Toutefois par-ce que plusieurs fois ils avoient été trompés cuidans voir terre là où ce n'étoit que des nuées, ilz pensoient que ce fut illusion, & quoy que le matelot qui étoit à la hune criât par plusieurs fois Terre, terre, encore ne le pouvoient-ilz croire; mais ayans vent propice, & mis le cap droit dessus, tôt aprés ilz s'en asseurerent, & en rendirent graces à Dieu. Aprés quoy le Maitre du navire dit tout haut que pour certains s'ilz fussent demeurés encor vint-quatre heures en cet état, il avoit deliberé & resolu de tuer quelqu'un sans dire mot, pour servir de pature aux autres.
Approchez qu'ilz furent de terre ilz mouillerent l'ancre, & dans une chalouppe quelques uns s'en allerent au lieu plus proche dit Hodierne, acheter des vivres: mais il y en eut qui ayans pris de l'argent de leur compagnons, ne retournerent point au navire, & laisserent là leurs coffres & hardes protestans de jamais n'y retourner, tant ils avoient peur de r'entrer au païs de famine. Tandis il y eut quelques pécheurs qui s'étans approchez du navire, comme on leur demandoit des vivres ilz se voulurent reculer, pensans que ce fût mocquerie, & que souz ce pretexte on leur voulût faire tort: mais nos affamez se saisirent d'eux & se jetterent si impetueusement dans leur barque, que les pauvres pécheurs pensoient tous étre saccagéz: toutefois on ne prit rien d'eux que de gré à gré: & y eut un vilain qui print deux reales d'un quartier de pain bis qui ne valoit pas un liart au païs.
Or ceux qui étoient descendus à terre étans retournés avec pain, vin, & viandes, il faut croire qu'on le les laissa point moisir, ni aigrir. Ilz leverent donc l'ancre pour aller à la Rochelle, mais avertis qu'il y avoit des pyrates qui rodoient la côte, ilz cinglerent droit au grand, beau & spacieux havre de Blaver païs de Bretagne, là où pour lors arrivoient grand nombre de vaisseaux de guerre tirans force coups d'artillerie, & faisans les bravades accoutumées en entrant victorieux dans un port de mer. Il y avoit des spectateurs en grand nombre, dont quelques-uns vindrent à propos pour soutenir noz Bresiliens par dessouz les bras, n'ayans aucune force pour se porter. Ils eurent avis de se grader de trop manger, mais d'user peu à peu de bouillons pour le commencement, de vieilles poullailles bien consomméees, de lait de chevre, & autres choses propres pour leur élargir les Boyaux, léquelz par le long jeune étoient tout retirez. Ce qu'ilz firent: mais quant aux matelots la pluspart gens goulus & indiscrets, il en mourut plus de la moitié, qui furent crevez subitement pour s'étre voulu remplir le ventre du premier coup. Aprés cette famine s'ensuivit un degoutement si grand, que plusieurs abhorroient toutes viandes & méme le vin, lequel sentant ilz tomboient en defaillance: outre ce le pluspart devindrent enflés depuis la plante des piés jusques au sommet de la téte, d'autre tant seulement depuis la ceinture en bas. Davantage il survint à tous un cours de ventre & tel devoyement d'estomach, qu'ilz ne pouvoient rien retenir dans le corps. Mais on leur enseigna une recepte: à sçavoir du jus de lierre terrestre, du ris bien cuit, lequel oté de dessus le feu il faut faire étouffer dans le pot, avec force vieux drappeaux à l'entour, puis prendre des moyeux d'oeufs; & méler le tout ensemble dans un plat sur un rechaut. Ayant di-je mangé cela avec des culleres en forme de bouillie ilz furent soudain r'affermis.
Neantmoins ce ne fut ici tout, ni la fin des perils. Car aprés tant de maux, ces gens ici auquels les flots enragez, & l'horrible famine avoit pardonné, portoient quant & eux les outils de leur mort, si la chose fut arrivée au desir de Villegagnon. Nous avons dit au chapitre precedent qu'icelui Villegagnon avoit baillé au Maitre de navire un coffret plein de lettres qu'il envoyoit à diverses personnes, parmi léquelles y avoit aussi un procez par lui fait contre-eux à leur desceu, avec mandement au premier juge auquel on le bailleroit en France qu'en vertu d'icelui il les retint & fit bruler comme heretiques. Avint que le sieur du Pont chef de la troupe Genevoise, ayant pris conoissance à quelques gens de justice de ce païs-là, qui avoient sentiment de la Religion de Geneve, le coffret avec les lettres & le procez leur fut baillé & delivré, lequel ayans veu tant s'en faut qu'ilz leur fissent aucun mal ni injure, qu'au contraire ilz leur firent la meilleure chere qu'il leur fut possible, offrans de l'argent à ceux qui en avoient à faire: ce qui fut accepté par quelques-uns, auquels ilz baillerent ce qui leur fut necessaire.
Ils vindrent puis apres à Nantes là où comme si leurs sens eussent été entierement renversés: ilz furent environ huit jours oyans si dur & ayans la veuë si offusquée qu'ilz pensoient devenir sourds & aveugles; ceci causé, à mon avis, par la perception des nouvelles viandes, que qui la force s'étendant par les veines & conduits du corps chassoit les mauvaises vapeurs, léquelles cherchans une sortie par les yeux, ou les oreilles, & n'en trouvans point étoient contraintes de s'arréter là. Ilz furent visitez par le soin de quelques doctes Medecins qui apporterent envers eux ce qui étoit de leur art & science: puis chacun prit parti où il avoit affaire.
Quant aux cinq léquels nous avons dit avoir eté au debarquement du Bresil r'envoyés à terre, Villegagnon en fit noyer trois comme seditieux & heretiques, léquelz ceux de Geneve ont mis au catalogue de leurs martyrs.
Pour le regard dudit Villegagnon Jean de Lery dit qu'il abandonna quelque temps aprés le Fort de Colligni pour revenir en France, y laissant quelques gens pour la garde, qui mal conduits, & foibles, soit de vivres soit de nombre furent surpris par les Portugais, qui en firent cruelle boucherie. J'ose croire que les comportemens de Villegagnon envers ceux de la Religion pretenduë reformée le disgracierent du sieur Admiral, & n'ayant plus le rafraichissement & secours ordinaire il jugea qu'il ne faisoit plus bon là pour lui, & valoit mieux s'en retirer. En quoy faisant il eût eu plus d'honneur de r'amener son petit peuple, étant bien certain que les Portugais ne les lairroient gueres en repos, & de vivre toujours en apprehension, c'est perpetuellement mourir. Et davantage, si un homme d'authorité a assez de peine à se faire obeir, méme en un païs éloigné de secours: beaucoup moins obeira on à un Lieutenant, de qui la crainte n'est si bien enracinée és coeurs des sujets qu'est celle d'un gouverneur en chef. Telles choses considerées, ne se faut emerveiller si cette entreprise a si mal reussi. Mais elle n'avoit garde de subsister, veu que Villegagnon n'avoit point envie de resider là. Qu'il n'en ait point eu d'envie je le conjecture, parce qu'il ne s'est addonné à la culture de la terre. Ce qu'il falloit faire dés l'entrée, & ayant païs découvert semer abondamment, & avoir des grans de reste sans en attendre de France. Ce qu'il a peu & deu faire en quatre ans ou environ qu'il y a été, puis que c'étoit pour posseder la terre. Ce qui lui a été d'autant plus facile, que cette terre produit en toute saison. Et puis qu'il s'étoit voulu méler de dissimuler il devoit attendre qu'il fût bien fondé pour découvrir son intention: & en cela git la prudence. Il n'appartient pas à tout le monde de conduire des peuplades & colonies. Qui veut faire cela, faut qu'il soit populaire & de tous métiers, & qu'il ne se dedaigne de rien: & sur tout qu'il soit doux & affable, & éloigné de cruauté.


'HISTOIRE bien décrite est
chose qui donne beaucoup de contentement
à celui qui prent plaisir
à la lecture d'icelle, mais
principalement cela avient quand
l'imagination qu'il a conceuë des choses y
deduites, est aidée par la representation de la
peinture: C'est pourquoy en lisant les écrits des
Cosmogaphes il est difficile d'y avoir de la
delectation ou de l'utilité sans les Tables
geographiques. Or ayans en ce livre ici à recueillir
les voyages faits en la Terre-neuve &
grande riviere de Canada tant par le Capitaine
Jacques Quartier, que de freche memoire
par Samuel Champlein (qui est une méme
chose) & les découvertes & navigations faites
souz le gouvernement du sieur de Monta: considerant
que les descriptions dédits Capitaine
Quartier & Champlein sont des iles, ports,
caps, rivieres, & lieux qu'ilz ont veu, léquels
estans en grand nombre apporteroient plutot
un degout au lecteur, qu'un appetit de lire,
ayant moy-méme quelquefois en semblable sujet
passé par dessus les descriptions des provinces
que Pline fait és livres III, IV, V, & VI, de son
Histoire naturelle: ce que je n'eusse fait si j'eusse
eu la Charte geographique presente: J'ay pensé
étre à propos de representer avec le discours, le
pourtrait tant desdites Terres-neuves, que de
ladite riviere de Canada jusques à son premier saut,
qui sont de quatre & cinq cens lieuës
de païs, avec les noms des lieux plus remarquables,
afin qu'en lisant le lecteur voye la
route suivie par noz François en leurs découvertes.
Ce que j'ai fait au mieux qu'il m'a été
possible, aiant rapporté chacun lieu à sa propre élevation
& hauteur: enquoy se sont equivoqué
tous ceux qui s'en sont mélez jusques à present.
Quant à ce qui est de l'Histoire j'avois en volonté de l'abbreger, mais j'ay consideré que ce seroit faire tort aux plus curieux, voire méme aux mariniers, qui par le discours entier peuvent reconoitre les lieux dangereux, & se prendre garde de toucher. Joint que Pline & autres geographes n'estiment point étre hors de leur sujet d'écrire de cette façon, jusques à particulariser les distances des lieux & provinces. Ainsi j'ay laissé en leur entier les deux voyages dudit Capitaine Jacques Quartier: le premier déquels étoit imprimé: mais le second je l'ai pris sur l'original presenté au Roy écrit à la main, couvert en satin bleu. Et en ces deux je trouve de la discordance en une chose, c'est qu'au premier voyage il est mentionné que ledit Quartier ne passa point plus de quinze lieuës par delà le cap Mont-morency: & en la relation du second il dit qu'il remena en la terre de Canada qui est au Nort de l'ile d'Orleans (à plus de six vints lieuës dudit cap de Mont-morenci) les deux Sauvages qu'il y avoit pris l'an precedent. J'ay donc mis au front de ce troisiéme livres la charte de ladite grande riviere, & du Golfe de Canada tout environné de terres & iles, sur léquelles le lecteur semblera étre porté quant il y verra les lieux désignéz par leurs noms.
Au surplus ayant trouvé en téte du premier voyage du Capitaine Jacques Quartier quelques vers François qui me semblent de bonne grace, je n'en ay voulu frustrer l'autheur, duquel j'eusse mis le nom, s'il se fût donné à conoitre.
QUOY? serons-nous toujours esclaves des fureurs?
Gemirons-nous sans fin nos eternels mal-heurs?
Le Soleil a roulé quarante entiers voyages,
Faisant sourdre pour nous moins de jours que d'orages:
D'un desastre mourant un autre pire est né,
Et n'appercevons pas le destin obstiné
(Chetifs) qui noz conseils ravage comme l'onde
Qui és humides mois culbutant vagabonde
Du negeux Pyrené, ou des Alpes fourchus,
Entreine les rochers, & les chénes branchus:
Ou comme puissamment une tempéte brise,
Cedons, sages, cedons au ciel qui dépité
Contre nôtre terroir, prophane, ensanglanté
De meurtres fraternels, & tout puant de crimes,
Crimes qui font horreur aux infernaux abymes,
Nous chasse à coups de fouet à des bords plus heureux:
Afin de r'aviver aux actes valeureux
Des renommez François la race abatardie:
Comme on voit la vigueur d'une plante engourdie,
Au changement de place alaigre s'éveiller,
Et de plus riches fleurs le parterre émailler.
Ainsi France Alemande en Gaule replantée:
Ainsi l'antique Saxe en l'Angleterre entée:
Bref, les peuples ainsi nouveaux sieges traçans,
Ont redoublé gaillars leurs sceptres florissans:
Faisans voir que la mer qui les astres menace,
Et les plus aspres mons à la vertu font place.
Sus, sus donc compagnons qui bouillez d'un beau sang,
Et auquels la vertu esperonne le flanc,
Allois où le bonheur & le ciel nous appelle;
Et provignons au loin une France plus belle.
Quittons aux faineans, à ces masses sans coeur,
A la peste, à la faim, aux ebats du vainqueur,
Au vice, au desespoir, cette campagne usee,
Haine des gens de bien, du monde la risee.
C'est pour vous que reluit cette riche toison
Deuë aux braves exploits de ce François Jason,
Auquelle le Dieu marin favorable fait féte,
D'un rude cameçon arrétant la tempéte.
Les filles de Nerée attendent vous vaisseaux;
Jà caressent leur prouë, & balient les eaux
De leurs paumes d'y voire en double rang fendues,
Comme percens les airs les voyageres Grues,
Quand la saison severe & la gaye à son tour
Les convie à changer en troupes de sejour.
C'est pour vous que de laict gazouillent les rivieres;
Que maçonnent és troncs les mouches menageres:
Que le champ volontaire en drus épics jaunit:
Que le fidele sep sans peine se fournit
D'un fruit qui sous le miel ne couve la tristesse,
Ains enclot innocent la vermeille liesse.
La marâtre n'y sçait l'aconite tremper:
Ni la fievre altérées És entrailles camper:
Le favorable trait de Proserpine envoye
Aux champs Elysiens l'ame soule de joye:
Et mille autres souhaits que vous irez cueillans,
Que reserve le ciel aux estomachs vaillans.
Mais tous au demarer sermons cette promesse:
Disons, plustot la terre usurpe la vitesse
Des flambeaux immortels: les immortels flambeaux
Echangent leur lumiere aux ombres des tombeaux:
Les prez hument plustot les montagnes fondues:
Sans montagnes les vaux foulent les basses nues:
L'Aigle soit veu nageant dans la glace de l'air:
Dans les flots allumez la Baleine voler
Plustot qu'en nôtre esprit le retour se figure:
Et si nous parjurons, la mer nous soit parjure.
O quels rempars je voy! quelles tours se lever!
Quels fleuves à fonds d'or de nouveaux murs laver!
Quels Royaumes s'enfler d'honnorables conquétes!
Quels lauriers s'ombrager de genereuses tétes!
Quelle ardeur me soulève! Ouvrez-vous larges airs,
Faites voye à mon aile: és bords de l'Univers,
De mon cor haut-sonnant les victoires j'entonne
D'un essaim belliqueux, dont la terre frissone.


MI Lecteur, n'ayant peu bonnement
arrenger en peu d'espace tant de ports,
iles, caps, golfes, ou bayes, detroits, &
rivieres déquels est fait mention és voyages
que j'ay d'orenavant à te representer en ce troisiéme
livre, j'ay estimé meilleur & plus commode
de te les indiquer par chiffres, ayant seulement
chargé la Charte que je te donne des
noms les plus celebres qui soyent en la Terre-neuve
& grande riviere de Canada.
Lieux de la terre-neuve.
1 Cap de Bonne-veuë premier abord du Capitaine Jacques Quartier.
2 Port de sainte Catherine.
3 Ils aux Oyseaux. en cette ile y a telle quantité d'oyseaux, que tous les navires de France s'en pourroient charger sans qu'on s'en apperceût: ce dit le Capitaine Jacques Quartier. Et je le croy bien pour en avoir veu préque de semblables.
4 Golfe des Chateaux.
5 Port de Carpunt.
6 Cap Razé, où il y a un port dit Rougueusi.
7 Cap & Port de Degrad.
8 Ile sainte Catherine, & là méme le Port des Chateaux.
9 Port des Gouttes.
10 Port des Balances.
11 Port de Blanc-sablon.
12 Ile de Brest.
13 Port des ilettes.
14 Port de Brest.
15 Port saint Antoine.
16 Port saint Servain.
17 Fleuve saint Jacques, & Port de Jacques Cartier.
18 Cap Tiennot.
19 Port saint Nicolas.
20 Cap de Rabast.
21 Baye de saint Laurent.
22 Iles saint Guillaume.
23 Ile sainte Marthe.
24 Ile saint Germain.
25 Les sept iles.
26 Riviere dite Chischedec, où y a grande quantité de chevaux aquatiques dits hippopotames.
27 Ile de l'Assumption, autrement dite Anticosti, laquelle a environ trente lieuës de longueur: & est à l'entrée de la grande riviere de Canada.
28 Détroit saint Pierre.
Ayant indiqué les lieux de la Terre-neuve qui regardent à l'Est, & ceux qui sont le long de la terre ferme du Nort, retournons à ladite Terre-neuve, & faisons le tour entier. Mais faut sçavoir qu'il y a deux passages principaux pour entrer au grand Golfe de Canada. Jacques Quartier en ses deux voyages alla par le passage du Nort. Aujourd'huy pour eviter les glaces & pour le plus court plusieurs prennent celuy du Su par le détroit qui est entre le Cap Breton & le Cap de Raye. Et cette route ayant eté suivie par Champlein, la premiere terre en son voyage fut:
29 Le Cap sainte Marie.
30 Iles saint Pierre
31 Port du saint Esprit.
32 Cap de Lorraine.
33 Cap saint Paul.
34 Cap de Raye, que je pense étre le Cap pointu de Jacques Quartier.
35 Le mons des Cabanes.
36 Cap double.
Maintenant passons à l'autre terre vers le Cap sainct Laurent, laquelle j'appellerois volontiers l'ile de Bacaillos, c'est à dire de Moruës (ainsi qu'à peu pres l'a marquée Postel) pour lui donner un propre nom, quoy que tout l'environ du Golphe de Canada se puisse ainsi nommer: car jusques à Gachepé, tous les ports sont propres à la pécherie desdits poissons, voire méme encore les ports qui sont au dehors & regardent vers le Su, comme le port aux Anglois, de Campseau, & de Savalet. Or en commençant au détroit d'entre le Cap de Raye & le Cap sainct Laurent (lequel a dix-huit lieuës de large) on trouve:
37 Les iles saint Paul.
38 Cap saint Laurent.
39 Cap saint Pierre.
40 Cap Dauphin.
41 Cap saint Jean.
42 Cap Royal.
43 Golfe saint Julien
44 Passage, ou Détroit de la baye de Campseau, qui separe l'ile de Bacaillos de la terre ferme.
Depuis tant d'années ce détroit n'est point à peine reconu, & toutesfois il sert de beaucoup pour abbreger chemin ou du moins servira à l'avenir, quant la Nouvelle-France sera habitée pour aller à la grande riviere de Canada. Nus le vimes l'année passée étant au port de Campseau, allans chercher quelque ruisseau pour nous pourvoir d'eau douce avant nôtre retour. Nous en trouvames un petit que j'ay marqué vers le fond de la baye dudit Campseau, auquel lieu se fait grande pécherie de moruës. Or quant je considere la route de Jacques Quartier en son premier voyage, je la trouve si obscure que rien plus, faute d'avoir remarqué ce passage. Car nos mariniers se servent le plus souvent des noms de l'imposition des Sauvages, comme Tadoussac, Anticosti, Gachepé, Tregate, Misamichis, Campseau, Kebec, Batiscan, Saguenay, Chischedec, Mantanne, & autres. En cette obscurité j'ay pensé que ce qu'il appelle les Iles Colombaires sont les iles dites Ramées qui sont plusieurs en nombre, ayant dit en son discours qu'une tempéte les avoit portez du Cap pointu à trente sept lieuës loin: car il étoit ja passé de la bende du Nort vers le Su.
45 Iles Colombaires, alias Iles Ramées.
46 Iles des margaux. Il y a trois iles remplies de ces oiseaux comme un pré d'herbes, ainsi que dit Jacques Quartier.
47 Ile de Brion, où y a des Hippopotames, ou Chevaux marins.
48 Ile d'Alezay. De là il dit qu'ils firent quelques quarante lieuës, et trouverent:
49 Le Cap d'Orleans.
50 Fleuve des Barques, que je prens pour Misamichis.
51 Cap des Sauvages.
52 Golfe saint Lunaire, que je prens pour Tregate.
53 Cap d'Esperance.
54 Baye, ou Golfe de Chaleur, auquel Jacques Quartier dit qu'il fait plus chaut qu'en Hespagne: En quoy je ne le croiray volontiers jusques à ce qu'il y ait fait un autre voyage, attendu le climat. Mais il se peut faire que par accident il y faisoit fort chaud quand il y fut, qui étoit au mois de Juillet.
55 Cap du Pré.
56 Saint Martin.
57 Baye des Morues.
58 Cap saint Louis.
59 Cap de Montmorency.
60 Gachepé.
61 Ile percée.
62 Ile de Bonnaventure.
Entrons maintenant en la grande riviere de Canada, en laquelle nous trouverons peu de ports en l'espace de plus de trois cens cinquante lieuës: car elle est fort pleine de rochers & battures. A la bende du Su passé Gachepé il y a:
63 Le Cap de l'Evesque.
64 Riviere de Mantane.
65 Les ileaux saint Jean, que je prens pour Le Pic.
66 Riviere des Iroquois.
A la bende du Nort, apres Chischedec mis ci-dessus au numero 27.
67 Riviere sainte Marguerite.
68 Port de Lesquemin, où les Basques vont à la pécherie des Baleines.
69 Port de Tadoussac, à l'emboucheure de la riviere De Saguenay, où se fait le plus grand traffic de pelleterie qui soit en tout le païs.
70 Riviere de Saguenay à cent lieuës de l'emboucheure de la riviere de Canada. Cette riviere est si creuse qu'on n'en trouve quasi point le fond. Ici la grande riviere de Canada n'a plus que sept lieuës de large.
71 Ile du Liévre.
72 Ile aux Coudres. Ces deux iles ainsi appellées par Jacques Quartier.
73 Ile d'Orleans, laquelle Jacques Quartier nomma l'ile de Bacchus, à-cause de la grande quantité de vignes qui y sont. Ici l'eau de la grande riviere est douce, & monte le flot plus de quarante lieuës par-dela.
74 Kebec. C'est un détroit de la grande riviere de Canada, que Jacques Quartier nomme Achelaci, où le sieur De Monts a fait un Fort & habitation de François, auprés duquel lieu y a un ruisseau qui tombe d'un rocher fort haut & droit.
75 Port de sainte Croix où hiverna Jacques Quartier, & dit Champlein qu'il ne passa point plus outre, mais il se trompe: & faut conserver la memoire de ceux qui ont bien fait.
76 Riviere de Batiscan.
77 Ile saint Eloy.
78 La riviere de Foix, nommée par Champlein Les trois rivieres.
79 Hochelaga, ville des Sauvages, du nom de laquelle Jacques Quartier a appellé la grande riviere que nous disons Canada.
80 Mont Royal, montagne voisine de Hochelaga, d'où l'on découvre la grande riviere de Canada à perte de veue au dessus du grand Saut.
81 Saut de la grande riviere de Canada, qui dure une lieue, tombant icelle riviere parmi des rochers en bas avec un bruit étrange.
82 La grande riviere de Canada, de laquelle on ne sçait encore l'origine, & a plus de huit cens lieues de conoissance, soit pour avoir veu, soit par le rapport des Sauvages. Je trouve au second voyage de Jacques Quartier qu'elle a trente lieues de large à son entrée, & plus de deux cens brasses de profond. Cette riviere a esté appellée par le méme Jacques Quartier Hochelaga, du nom du peuple qui de son temps habitoit vers le Saut d'icelle.

Sommaire de deux voyages faits par le Capitaine Jacques Quartier en la Terre-neuve: Golfe & grande riviere de Canada: Eclaircissement des noms de Terre-neuve, Bacalos, Canada: & Labrador: Erreur du sieur de Belle-foret.
N l'année mille cinq cens
trente-trois Jacques Quartier
excellent pilote Maloin,
desireux de perpetuer son nom par quelque
action signalée, fit sçavoir
à Monsieur l'admiral (qui
étoit pour lors Messire
Philippe Chabot Comte de Burensais, & de
Chargni Seigneur de Brion) la bonne volonté
qu'il avoit de découvrir des terres ainsi que les
Hespagnols avoient fait aux Indes Occidentales,
& méme douze ans auparavant Jean Verazzan
par commission du Roy François I, lequel
Verazzan prevenu de mort n'avoit conduit
aucunes colonies és terres qu'il avoit découvertes,
ains seulement remarqué la côte depuis
environ le trentiéme degré de la Terre-neuve
qu'on appelle aujourd'huy la Floride
jusques au quarantiéme. Pour lequel dessein
continuer il offroit ce qui étoit de son industrie
s'il plaisoit au Roy luy fournir les moyens à ce
necessaires. Ledit sieur Admiral ayant pris de
bonne part ces paroles, il les representa à sa Majesté,
et fit en sorte que ledit Quartier eut la
charge de deux vaisseaux de chacun soixante
tonneaux garnis de soixante & un hommes pour
l'execution de ce qu'il avoit proposé. Et moyennant
ce il fit un voyage à la Terre-neuve du
Nort, là où il découvrit les iles de ladite Terre-neuve,
qui sont comme un Archipelague, en
nombre infini, & les côtes jusques à l'embouchure
de la grande riviere de Canada tant à la
bende du Nort, que du su, & ne cessa de rechercher
les ports & havres dédites terres, & reconoitre leur
assiette, utilité, & nature, jusques à ce
que la saison se passant, & les vens contraires à la
route de France venans à s'élever, il print avis de
retourner, & attendre à une autre année à faire
plus ample découverte, comme il fit incontinent
aprés, & penetra en son second voyage jusques
au grand saut de ladite riviere de Canada, en laquelle
il avoit deliberé de donner commencement
à une habitation Françoise au lieu dit
Sainte Croix décrit en la relation qu'il a fait de
son second voyage: auquel lieu il hiverna, & y a
encore presentement des meules à moulin qu'il
y avoit portées comme instrumens principalement
necessaires à la nourriture d'un peuple.
Mais comme les plantes hors de leur province
& en leur propre province souvent transplantées
ne profitent point tant qu'en leur lieu natures:
Et comme il y a des païs en la France méme
où plusieurs forains & étrangers ne peuvent vivre
(du moins en bonne santé) comme Narbonne
en Languedoc, & à Yres en Provence,
d'où j'entens que les habitans sont contraints
de rebatir leur ville en un autre endroit, pource
qu'ilz n'y peuvent devenir vieux: Et pour l'effect
de ce ont presenté requéte au Roy: surquoy
y a des oppositions par les Marseillois & les habitans
de Tolon: Ainsi durant cet hiver plusieurs
des gens dudit Quartier n'ayans la disposition
du corps bien sympathisante avec la temperature
de l'air de ce païs là, furent saisis de maladies
inconuës qui en emporterent un bon nombre,
y eussent pis fait sans le secours du remede
que Dieu leur envoya, duquel nous r'apporterons
en son lieu ce que ledit Quartier en a écrit.
Apres que l'hiver fut passé les gens dudit Quartier se facherent de cette demeure & voulurent retourner en France, méme d'autant que les vivres commençoient à leur defaillir: de maniere qu'ilz donnerent de cette étrange maladie, l'ardeur d'habiter cette Terre-neuve fut refroidie jusques à ce qu'en l'an mille cinq cens quarante, se presenta le sieur de Roberval Gentil-homme Picard pour étre conducteur de l'oeuvre delaissé, & souz luy ledit Quartier fut constitué capitaine general sur tous les vaisseaux de mer qui seroient employés à cette entreprise: pour laquelle je trouve que grande depense fut faite sans que nous en voyons étre reussi aucun fruit: ainsi que plus particulierement se reconoitra par le contenu au trentiéme chapitre ci-dessous.
Or ayans dorenavant à parler des païs de la Terre-neuve, de Bacalos, & de Canada, il est bon avant qu'y entrer d'éclaircir le lecteur de ces trois mots, déquels tous les Geographes ne conviennent entr'eux. Quant au premier il est certain que tout ce païs que nous avons dit se peut appeller Terre-neuve, & le mot n'en est pas nouveau: car de toute memoire, & dés plusieurs siecles noz Dieppois, Maloins, Rochelois, & autres mariniers du Havre de Grace, de Honfleur & autres lieux, ont les voyages ordinaires en ces païs-là pour la pécherie des Moruës dont ilz nourrissent préque toute l'Europe, & pourvoyent tous vaisseaux de mer. Et quoy que tout païs de nouveau découvert se puisse appeller Terre-neuve, comme nous avons rapporté au quatriéme chapitre du premier livre que Jean Verazzan appela la Floride Terre-neuve, pource qu'avant lui aucun n'y avoit encore mis le pied: toutefois ce mot est particulier aux terres plus voisines de la France és Indes Occidentales, léquelles sont depuis les quarante jusques au cinquantiéme degré. Et par un mot plus general on peut appeller Terre-neuve tout ce qui environne le Golfe de Canada, où les Terre-neuviers indifferemment vont tous les ans faire leur pécherie: ce que j'ay dit étre dés plusieurs siecles; & partant ne faut qu'aucune autre nation se glorifie d'en avoir fait la découverte. Outre que cela est tres-certain entre noz mariniers Normans, Bretons, & Basques, léquels avoient imposé nom à plusieurs ports de ces terres avant que le Capitaine Jacques Quartier y allat; Je mettray encore ici le témoignage de Postel que J'ay extrait de sa Charte geographique en ces mots: Terra hacob lucrosissimam piscationis utilitatem summa litterarum memoria à Gallis adiri solita, & ante mille sexentos annos frequentari solita est sed eo quod sit urbibus inculta & vasta spreta est. De maniere que nôtre Terre-neuve étant du continent de l'Amerique, c'est aux François qu'appartient l'honneur de la premiere découverte des Indes Occidentales, & non aux Hespagnols.
Quant au nom de Bacalos il est de l'imposition de noz Basques, léquels appellent une Moruë Bacaillos, & à leur imitation nos peuples de la Nouvelle-France ont appris à nommer aussi la Moruë Bacaillos, quoy qu'en leur langage le nom propre de la moruë soit Apegé. Et ont dés si long-temps la frequentation dédits Basques, que le langage des premieres terres est à moitié de Basque. Or d'autant que toute le pécherie des Moruës (passé le Banc) se fait au Golfe de Canada, ou en la côte y adjacente que est au Su hors ledit Golfe, és Ports des Anglois, & de Campseau: pour cette cause toute cette premiere terre que nous avons dite Terre-neuve en general, se peut dire Terre de Bacaillos, c'est à dire Terre de Moruës.
Et pour le regard du nom de Canada tant celebré en l'Europe, c'est proprement l'appellation de l'une & de l'autre rive de cette grande riviere, à laquelle on a donné le nom de Canada, comme au fleuve de l'Inde, le nom du peuple & de la province qu'il arrouse. D'autres ont appellé cette riviere Hochelaga du nom d'une autre terre que cette riviere baigne au dessus de sainct Croix, où Jacques Quartier hiverna. Or jaçoit que la partie du Nort au dessus de la riviere de Saguenay, soit le Canada dudit Quartier; toutefois les peuples de Gachepé, & de la baye des Chaleur qui sont environ le quarante-huitiéme degré de latitude au Su de ladite grande riviere se disent Canadoquea (ilz prononcent ainsi) c'est à dire Canadaquois, comme nous disons Souriquois, & Iroquois, autres peules de cette terre. Cette diversité a fait que les Geographes ont varié en l'assiette de la province de Canada, les uns l'ayant située par les cinquante, les autres par les soixante degrez. Cela presupposé, je dy que l'un & l'autre côté de ladite riviere est Canada, & par ainsi justement icelle riviere en porte le nom, plutot que de Hochelaga, ou de saint Laurent.
Ce mot donc de Canada étant proprement le nom d'une province, je ne me puis accorder avec le sieur de Belle-foret, lequel dit qu'il signifie Terre; ni à peine avec le Capitaine Jacques Quartier, lequel écrit que Canada signifie ville. Je croy que l'un & l'autre s'est abusé, & est venuë la deception de ce que (comme il falloit parler par signes avec ces peuples) quelqu'un des François interrogeant les Sauvages comment s'appelloit leur païs, lui montrans leurs villages & cabanes, ou un circuit de terre, ils ont répondu que c'étoit Canada, non pour signifier que leurs villages ou la terre s'appellassent ainsi, mois toute l'étenduë de la province.
Le méme Belle-foret parlant des peuples qui habitent environ la baye (ou Golfe) de Chaleur, les appelle peuples de Labrador, contre tous les Geographes universelement. En quoy il s'est equivoqué, veu que le païs de Labrador est par les soixante degrez, & ledit Golfe de Chaleur n'est que par les quarante-huit & demi. Je ne sçay quel est son autheur. Mais quant au Capitaine Jacques Quartier il ne fait nulle mention de Labrador en ses relations. Et vaudroit mieux que ledit Bell-foret eût situé le païs de Bacalos là où il a mis Labrador, que de l'avoir mis par les soixante degrez. Car de verité la plus grande pécherie des Moruës (ce que nous avons dit étre appellées Bacaillos) se fait és environs de la baye de Chaleur, comme à Tregat, Misamichi, & la baye qu'on appelle des Moruës.
Relation du premier voyage fait par le Capitaine Jacques Quartier en la Terre-neuve du Nort jusques à l'embouchure de la grande riviere de Canada. Et premierement l'état de son equipage, avec les découvertes du mois de May.
PRES que Messire Charles de
Moüy, sieur de la Milleraye, &
Vic'admiral de France eut fait jurer
les Capitaines, Maitres & Compagnons
des navires, de bien & fidelement
se comporter au Service du Roy Tres-Chrétien,
souz la charge du Capitaine Jacques
Quartier; Nous partimes le vintiéme d'Avril en
l'an mille cinq cens trente-quatre du port de saint
Malo avec deux navires de charge chacun d'environ
soixante tonneaux, & armé de soixante & un
hommes: Et navigames avec tel heur que le
dixiéme de May nous arrivames à la Terre-neuve,
en laquelle nous entrames par le Cap de Bonne-veuë,
lequel est au quarante-huitiéme degré
& demi de latitude. Mais pour la grande
quantité de glaces qui étoit le long de cette terre,
il nous fut besoin d'entrer en un port que
nous nommames de Saincte Catherine, distant
cinq lieuës du port susdit vers le Su-Suest, là
nous arretames dix jours attendans le commodité
du temps, & ce-pendant nous equippames
& appareillames noz barques.
Le vint-uniéme de May fimes voile ayant vend d'Ouest, & tirames vers le Nort depuis le Cap de Bonne-veuë jusques à l'ile des oyseaux, laquelle étoit entierement environée de glace, qui toutefois étoit rompuë & divisée en pieces, mais nonobstant cette glace noz barques ne laisserent d'y aller pour avoir des oyseaux, déquels y a si grand nombre que c'est chose incroyable à qui ne le void, par-ce que combien que cette ile (laquelle peut avoir une lieuë de circuit) en soit si pleine qu'il semble qu'ils y soient expressement apportés & préque comme semez: Neantmoins il y en a cent fois plus à l'entour d'icelle, & en l'air que dedans, déquels les uns sont grands comme Pies, noirs & blancs, ayans le bec de Corbeau: ilz sont toujours en mer, & ne peuvent voler haut, d'autant que leurs ailes sont petites, point plus grandes que la moitié de la main, avec léquelles toutefois ilz volent de telle vitesse à fleur d'eau, que les autres oyseaux en l'air. Ilz sont excessivement grans, & étoient appellez par ceux du païs Appenath, déquelz noz deux barques se chargerent en moins de demie heure, comme l'on auroit peu faire de cailloux, de sorte qu'en chaque navire nous en fimes saler quatre ou cinq tonneaux, sans ceux que nous mangeames frais.
En outre il y a une autre espece d'oyseau qui volent haut en l'air, & à fleur d'eau, léquels sont plus petits que les autres, & sont appellez Godets. Ilz s'assemblent ordinairement en cette Ile, & se cachent souz les ailes des grans. Il y en a aussi d'une autre sorte (mais plus grans & blancs) separez des autres en un canton de l'Ile, & sont tres-difficiles à prendre, par-ce qu'ilz mordent comme chiens, & les appelloient Margaux: Et bien que cette Ile soit distante de quatorze lieuës De la grande terre, neantmoins les Ours y viennent à nage, pour y manger ces oyseaux, & les nôtres y en trouverent un grand comme une vache, blanc comme un cigne, lequel sauta en mer devant eux, & le lendemain de Pâques qui étoit en May, voyageans vers la terre, nous le trouvames à moitié chemin nageant vers icelle aussi vite que nous qui allions à la voile; mais l'ayans apperceu luy donnames la chasse par le moyen de noz barques, & le primmes par force. Sa chair étoit aussi bonne & delicate à manger que celle d'un bouveau. Le Mercredy ensuivant qui étoit le vint-septiéme dudit mois de May, nous arrivames à la bouche du Golfe des Chateaux, mais pour la contrarieté du temps, & à cause de la grande quantité de glaces, il nous fallut entrer en un port qui étoit aux environs de cette emboucheure, nommé Carpunt, auquel nous demeurames sans pouvoir sortir, jusques au neufiéme de Juin, que nous partimes de là pour passer outre ce lieu de Carpunt, lequel est au cinquante uniéme degré de latitude.
La terre de puis le Cap Razé jusques à celui de Degrad fait la pointe de l'entrée de ce Golfe qui regarde de cap à cap vers l'Est, Nort, & Su. Toutefois cette partie de terre est faite d'Iles situées l'une aupres de l'autre, si qu'entre icelles n'y a que comme de petits fleuves, par léquels l'on peut aller & passer avec petits bateaux, & là y a beaucoup de bons ports, entre léquels sont ceux de Carpunt & Degrad, en l'une de ces iles la plus haute de toutes, l'on peut étant debout clairement voir les deux iles basses pres le Cap Razé, duquel lieu l'on conte vint-cinq lieuës jusques au port de Carpunt, & là y a deux entrées, l'une du côté d'Est, l'autre du Su, mais il faut prendre garde du côté d'Est, parce qu'on n'y void que bancs & eaux basses, & faut aller à l'entour de l'Ile vers Ouest, la longueur d'un demi cable ou peu moins qui veut, puis tirer vers le Su, pour aller au susdit Carpunt, & aussi l'on se doit garder de trois bancs qui sont sous l'eau, & dans le canal, & vers l'Ile du côté d'Est y a fond au canal de trois ou quatre brasses, l'autre entrée regarde l'Est, & vers l'Ouest l'on peut mettre pied à terre.
Quittant la pointe de Degrad, à l'entrée du Golfe susdit, à la volte d'Ouest, l'on doute de deux Iles qui restent au côté droit, déquelle l'une est distante trois lieuës de la pointe susdite, & l'autre sept, ou plus ou moins, de la premiere, laquelle soit de la grande terre. J'appellay cette ile du nom de saincte Catherine, en laquelle vers Est, y a un païs sec & mauvais terroir environ un quart de lieuë, pource est-il besoin de faire un peu de circuit. En cette ile est le Port des Châteaux qui regarde vers le Nord-Nordest & le Su-Suroest, & y a distance de l'un à l'autre environ quinze lieuës. Du susdit port des Chasteaux, jusques au Port des Gouttes, qui est la terre du Nort du Golfe susdit qui regarde l'Est-Nordest & l'Ouest-Surouest, y a distance douze lieues & demie, & est à deux lieuës du Port des Balances, & se trouve qu'en la tierce partie du travers de ce Golfe y a trente brasses de fond à plomb. Et de ce Port des Balances jusques au Blanc-sablon l'on void par trois lieues un banc qui paroit dessus l'eau ressemblant à un bateau.
Blanc-sablon est un lieu où n'y a aucun abry du Su, ni du Suest, mais vers le Su-Surouest de ce lieu y a deux iles, l'une déquelles est appellée l'ile de Brest, & l'autre l'Ile des Oyseaux, en laquelle y a grande quantité de Godets & Corbeaux qui ont le bec & les piés rouges, & font leurs nids en des trous sous terre comme connils. Passé un Cap de terre distant une lieue de Blanc-sablon, l'on trouve un port & passage appellé les Ilettes, qui est le meilleur lieu de Blanc-sablon, & où la pécherie est fort grande. De ce lieu des Ilettes jusques au Port de Brest y a dix-huit lieuës de circuit: & ce Port est au cinquante-uniéme degré cinquante-cinq minutes de latitude. Depuis les Ilettes jusques à ce lieu y a plusieurs iles, & le Port de Brest est méme entre les iles, léquelles l'environnent de plus de trois lieuës, & les iles sont basses, tellement que l'on Peut voir pardessus icelles les terres susdites.
La navigation & découverte du mois de Juin.
E dixiéme du susdit mois de
Juin, entrames dans le Port de Brest
pour avoir de l'eau & du
bois, & pour nous apréter de passer outre ce Golfe: Le jour
de sainct Barnabé aprés avoir ouï la Messe,
nous tirames outre ce port vers Ouest, pour
découvrir les ports qui y pouvoient étre:
Nous passames par le milieu des iles, léquelles
sont en si grand nombre qu'il n'est possible de
les compter, par-ce qu'elles continuent dix
lieues outre ce port: Nous demeurames en l'une
d'icelle pour y passer la nuit, & y trouvames
grande quantité d'oeufs de Canes, & d'autres
Oyseaux qui y font leurs nids, & les appellames
toutes en general, les iles.
Le lendemain nous passames outre ces Iles, & au bout d'icelles trouvames un bon port, que nous appellames de saint Antoine, & une ou deux lieues plus outre découvrimes un petit fleuve fort profond vers le Surouest, lequel est entre deux autres terres, & y a là un bon port. Nous y plantames une croix, & l'appellames le Port saint Servain: & du côté du Surouest de ce port & fleuve se trouve à environ une lieuë une petite ile ronde comme un fourneau, environnée de beaucoup d'autres petites, léquelles donnent la conoissance de ces ports. Plus outre à deux lieuës, y a un autre bon fleuve plus grand auquel nos péchames beaucoup de Saumons, & l'appellames le fleuve de saint Jacques. Etans en ce fleuve nous avisames une grande nave qui étoit de la Rochelle, laquelle avoit la nuit precedente passé outre le port de Brest, où ils pensoient aller pour pécher, mais les mariniers ne sçavoient où était le lieu. Nous nous accostames d'eux, & nos mimes ensemble en un autre port, qui est plus vers Ouest, environ une lieuë plus outre que le susdit fleuve de saint Jacques, lequel j'estime estre un des meilleurs ports du monde, & fut appellé le Port de Jacques Quartier. Si la terre correspondoit à la bonté des ports, ce seroit un grand bien, mais on ne la doit point appeller terre, ains plustot cailloux & rochers sauvages, & lieux propres aux bétes farouches, d'autant qu'en toute la terre devers le Nort, je n'y vis pas tant de terre, qu'il en pourroit en un benneau: & là toutefois je descendi en plusieurs lieux: & en l'ile de Blanc-sablon n'y a autre chose que mousse, & petites épines & buissons ça & là sechez & demi-morts. Et en somme je pense que cette terre est celle que Dieu donna à Cain. Là on y void des hommes de belle taille & grandeur, mais indomtés & sauvages. Ilz portent les cheveux liés au sommet de la téte, & étreints comme une poignée de foin, y mettans au travers un petit bois, ou autre chose au lieu de clou: & y tient ensemble quelques plumes d'oyseaux. Ilz vont vétus de peaux d'animaux, aussi bien les hommes que les femmes, léquelles sont toutes fois percluses & renfermées en leurs habits, & ceintes par le milieu du corps, ce que ne font pas les hommes: ilz se peindent avec certaines couleurs rouges. Ils ont leurs Barques faites d'écorce d'arbre de Boul, qui est un arbre ainsi appellé au païs, semblable à noz chénes, avec léquelles ilz péchent grande quantité de Loups-marins: Et depuis mon retour, j'ay entendu qu'ilz ne faisoient pas là leur demeure, mais qu'ilz y viennent des païs plus chauds par terre, pour prendre de ces Loups, & autres choses pour vivre.
Le treiziéme jour dudit mois, nous retournames à nos navires, pour faire voile, pource que le temps étoit beau, & le Dimanche fimes dire la Messe: Le Lundy suivant qui étoit le quinziéme, partimes outre le port de Brest, & primmes nôtre chemin vers le Su, pour avoir conoissance des terres que nous avions apperceuës, qui sembloient faire deux Iles. Mais quand nous fumes environ le milieu du Golfe, conumes que d'étoit terre ferme, où étoit un gros cap double l'un dessus l'autre, & à cette occasion l'appellames Cap double. Au commencement du Golfe nous sondames aussi le font, & le trouvames de cent brasses de tous côtez. De Brest au Cap-double y a distance d'environ vint lieuës, & à cinq lieues de là, nous sondames aussi le fonds & le trouvames de quarante brasses. Cette terre regarde le Nord-est-Surouest. Le jour ensuivant qui étoit le seiziéme de ce mois, nous navigames le long de la côte par surouest & quart du Su, environ trente cinq lieues loin de Cap-double, & trouvames des montagnes tres-hautes & sauvages, entre léquelles l'on voyoit je ne sçay quelles petites cabannes, & pour-ce les appellames Les montagnes des Cabannes: les autres terres & montagnes sont taillées, rompues, & entre-coupées, & entre icelles & la mer, y en a d'autres basses. Le jour precedent pour la grand brouillas & obscurité du temps, nous ne peumes avoir conoissance d'aucune terre, mais le soir il nous apparut une ouverture de terre ressemblante à une emboucheure de riviere, qui étoit entre ces monts des Cabannes. Et y avoit là un Cap vers Surouest éloigné de nous environ trois lieues, & ce Cap en son sommet estans pointe tout à l'entour, & en bas vers la mer il finit en pointe, & pour ce il fut appellé le Cap pointu. Du côté du Nort de ce Cap, y a une ile plate. Et d'autant que nous desirions avoir conoissance de cette embouchure pour voir s'il y avoit quelque bon port; nous mimes la voile bas pour y passer la nuit. Le jour suivant qui étoit le dix-septiéme dudit mois, nous courumes fortune à cause du vent de Nordest, & fumes contraints mettre la cauque souris & la cappe, & cheminames vers Surouest jusques au Jeudy matin, &fimes environ trente lieuës & nous nous trouvames au travers de plusieurs Iles rondes comme Colombiers, & pource leur donnames le nom de Colombaires.
Le Golfe saint Julien est distant sept lieuës d'un Cap nommé Royal, qui reste vers le Su & un quart de Surouest. Et vers l'Ouest-Surouest de ce Cap, y en a un autre, lequel au dessous est tout entre-rompu, & est rond dessus. Du côté du Nort y a une ile basse à environ demi-lieuë: en ce Cap y a de certaines terres basses, sur lesquelles y en a encores d'autres, qui demontre bien qu'il y doit avoir des fleuves. A deux lieuës du Cap Royal, l'on y trouve fonds de vint brasses, & y a la plus grande pécherie de grosses Moruës qu'il est possible de voir, déquelles nous en primes plus de cent en moins d'une heure, en attendant la compagnie.
Le lendemain qui étoit le dix-huictiéme du mois, le vent devint contraire & fort impetueux en sorte qu'il nous fallut retourner vers le Cap Royal, pensans y trouver port: & avec noz barques allames découvrir ce qui étoit entre le Cap Royal, & le Cap de Lait: & trouvames que sur les terres basses y a un grand Golfe tres-profond, dans lequel y a quelques iles, & ce Golfe est clos & fermé du côté du Su. Ces terres basses font un des côté de l'entrée, & le Cap Royal est de l'autre côtez, & s'avancent lédites terres basses plus de demie lieuë dans la mer. Le païs est plat, & consiste ne mauvaise terre: & par le milieu de l'entrée y a une ile: & en ce jour ne trouvames point de port: & pour-cela la nuit nous retirames en mer, aprés avoir tourné le Cap à l'Ouest.
Depuis ledit jour jusques au vint-quatriéme du mois qui étoit la féte de saint Jean, fumes battus de la tempéte & du vent contraire: & survint telle obscurité que nous ne peumes avoir conoissance d'aucune terre jusques audit jour saint Jean, que nous découvrimes un Cap qui restoit vers Surouest, distant du Cap Royal environ trente cinq lieuës: mais en ce jour le brouillas fut si épais, & le temps si mauvais, que nous ne peumes approcher de terre. Et d'autant qu'en ce jour l'on celebroit la féte de saint Jean Baptiste, nous le nommames Cap de sainct Jean.
Le lendemain qui étoit le vint-cinquiéme le temps fut encores facheux, obscur, & venteux, & navigames une partie du jour vers Ouest, & Nort-Ouest, & le soir nous rimes le travers jusques au second quart que nous partimes de là, & pour lors nous conumes par le moyen de nôtre quadran que nous étions vers Nort-ouest, & un quart d'Ouest, éloignez de sept lieuës & demie du Cap sainct Jean, & comme nous voulumes faire voile, le vent commença à souffler du Nort-Ouest, & pour-ce tirames vers Suest quinze lieuës, & approchames de trois iles, déquelles y en avoit deux petites droites comme un mur, en sorte qu'il étoit impossible d'y monter dessus, & entre icelles y a un petit écueil. Ces iles étoient plus remplies d'oiseaux que ne seroit un pré d'herbes, léquels faisoient là leurs nids, & en la plus grande de ces iles y en avoit un monde de ceux que nous appellons Margaux qui sont blancs & plus grands qu'Oysons, & étoient separez en un canton, & en l'autre part y avoit des Godets, mais sur le rivage y avoit de ces Godets & grands Apponat semblables à ceux de cette ile dont nous avons fait mention. Nous descendimes au plus bas de la plus petite, & tuames plus de mille Godets & Apponats, & en mimes tant que volumes en noz barques, & en eussions peu en moins d'une heure remplir trente semblables barques. Ces iles furent appellées du nom de Margaux. A cinq lieuës de ces iles y avoit une autre ile du côté d'Ouest qui a environ deux lieuës de longueur & autant de largeur, là nous passames la nuit pour avoir de l'eau & du bois. Cette ile est environnée de sablon, & autour d'icelle y a une bonne source de six ou sept brasses de fond. Ces iles sont de meilleure terre que nous eussions oncques veuës, en sorte qu'un champ d'icelles vaut plus que toute la Terre-neuve. Nous la trouvames pleine de grands arbres, de prairies, de campagnes pleines de froment sauvage, & de pois qui étoient floris aussi épais & beaux comme l'on eût peu voir en Bretagne, qui sembloient avoir été semez par des laboureurs. L'on y voyoit aussi grande quantité de raisin ayans la fleur blanche dessus des fraises, roses incarnates, persil, & d'autres herbes de bonne & forte odeur. A l'entour de cette ile y a plusieurs grandes bestes comme grand boeufs, qui ont deux dents en la bouche comme d'un Elephant, & vivent mémé en la mer. Nous en vimes une qui dormoit sur le rivage & allames vers elle avec noz barques pensans la prendre, mais aussi-tôt qu'elle nous ouït elle se jetta en mer. Nous y vimes semblablement des Ours & des Loups. Cette ile fut appellée l'ile de Brion. En son contour y a de grands marais vers Suest & Norouest. Je croy par ce que j'ay peu comprendre, qu'il y ait quelque passage entre le Terrre-neuve & la terre de Brion. S'il étoit ainsi ce seroit pour racourcir le temps & le chemin pourveu que l'on peût trouver quelque perfection en ce voyage: A quatre lieuës de cette ile est la terre ferme vers Ouest-Surouest, laquelle semble étre comme une ile environnée d'ilettes de sable noir. Là y a un beau Cap que nous appellames le Cap Dauphin, pource que là est le commencement des bonnes terres.
Le vint-septiéme de Juin nous circuimes ces ilettes qui regardent vers Ouest-Surouest, & paroissent de loin comme collines ou montagnes de sablon, bien que ce soient terres basses & de peu de fond. Nous n'y peumes aller, & moins y descendre, d'autant que le vent nous étoit contraire, & ce jour nous fimes quinze lieuës.
Le lendemain allames le long dédites terres environ dix lieues jusques à un Cap de terre rouge qui est roide & coupé comme un ric, dans lequel on void un entre-deux qui est vers le Nort, & est un païs fort bas, & y a aussi comme une petite plaine entre la mer & un étang, & de ce cap de terre & étang, jusques à un autre cap qui paroissoit, y a environ quatorze lieues, & la terre est fait en façon d'un demi cercle tout environné de sablon comme une fosse sur laquelle l'on void des marais & étangs aussi loin que se peut étendre l'oeil. Et avant qu'arriver au premier cap l'on trouve deux petites iles assez pres de terre. A cinq lieuës du second cap y a une ile vers Surouest, qui est tres-haute & pointue, laquelle fut nommée Alezay, le premier Cap fur appellé de sainct Pierre, par ce que nous y arrivames au jour & téte dudit Saint.
Depuis l'ile de Brion jusques en ce lieu y a bon fond de sablon, & ayans sondé egalement vers Surouest jusques à en approcher de cinq lieuës de terre nous trouvames vint-cinq brasses; & une lieuë prés douze brasses, & prés du bord sur plus que moins, & bon fond. Mais par ce que nous voulions avoir plus grande conoissance de ces fonds pierreux pleins de roches, mimes les voiles bas & de travers. Et le lendemain penultiéme du mois le vent vint du Su & quart de Sur-ouest, allames vers Ouest jusques au Mardy matin dernier jour du mois, sans conoitre, du moins découvrir aucune terre, excepté que vers le soir, nous apperceumes une terre qui sembloit faire deux iles qui demeuroit derriere nous vers Ouest & Sur-ouest à environ neuf ou dix lieuës. Et ce jour allames vers Ouest jusques au lendemain lever du Soleil quelques quarante lieuës. Et faisant ce chemin conumes que cette terre qui nous étoit apparue comme deux iles étoit terre ferme située au Sur-ouest & Nort-Nort-ouest jusques à un tres-beau Cap de terre nommé le Cap d'Orleans. Toute cette terre est basse & plate, & la plus belle qu'il est possible de voir pleine de beaux arbres & prairies, il est vray qu'elle est entierement pleine de bancs & sables. Nous descendimes en plusieurs lieux avec noz barques, & entr'autres nous entrames dans un beau fleuve de peu de fond, & pource fut appellé le Fleuve des Barques: d'autant que nous vimes quelques barques d'hommes Sauvages qui traversoient le fleuve, & n'eumes autre conoissance de ces Sauvages, parce que le vent venoit de mer & chargeoit la côte, si bien qu'il nous fallut retirer vers noz navires. Nous allames vers Nord-est jusques au lever du Soleil du lendemain premier de Juillet, auquel temps s'éleva un brouillas & tempéte, à-cause dequoy nous abbaissames les voiles jusques à environ deux heures avant midi, que le temps se fit clair, & que nous apperceumes le Cap d'Orleans, avec un autre qui en étoit éloigné de sept lieuës vers le Nort un quart de Nordest, qui fut appellé Cap des Sauvages: du côté du Nordest de ce Cap à environ demi-lieuë, y a un banc de pierre tres-perilleux. Pendant que nous étions prés de ce cap, nous apperceumes un homme qui couroit derriere noz barques qui alloit le long de la côte, & nous faisoit plusieurs signes que devions retourner vers ce Cap. Nous voyant sels signes commençames à tirer vers lui, mais nous voyant venir se mit à fuir. Etans descendus en terre mimes devant lui un couteau, & une ceinture de laine sur un baton, ce fait nous retournames à noz navires. Ce jour nous allames tournoyans cette terre, neuf ou dix lieues cuidans trouver quelque bon port, ce qui ne fut possible, d'autant que comme j'ay dé-ja dit toute cette terre est basse & est un païs environné de bancs & sablons. Neantmoins nous descendimes ce jour en quatre lieux pour voir les arbres qui y étoient tres-beaux, & de grande odeur, & trouvames que c'étoient Cedres, Yfs, Pins, Ormeaux, Frenes, Saulx, & plusieurs autres à nous inconus, tous neantmoins sans fruit. Les terres où n'y a point de bois sont tres-belles & toutes pleines de pois, de raisin blanc & rouge ayant la fleur blanche dessus, de frezes, meures, froment sauvage comme segle qui semble y avoir été semé, & labouré, & cette terre est de meilleure temperature qu'aucune qui se puisse voir & de grande chaleur, l'on y voit une infinité de Grives, Ramiers, & autres oiseaux, en somme il n'y a faute d'autre chose que de bons ports.
La navigation & découverte du mois de Juillet.
E lendemain second de Juillet
nous découvrimes & apperceumes
la terre du côté du Nort à
notre opposite, laquelle se joignoit
avec celle ci devant dite.
Aprés que nous l'eumes circuit tout autour,
trouvames qu'elle contenoit en rondeur de
profond & & autant de diametre. Nous l'appellames
Le Golfe sainct Lunaire, & allames au Cap
avec noz barques vers le Nort, & trouvames le
païs si bas, que par l'espace d'une lieue il n'y
avoit qu'une brasse d'eau. Du côté vers Nordest
du cap susdit environ sept ou huit lieues y avoit
un autre cap de terre, au milieu déquels est un
Golfe en forme de triangle qui a tres-grand fond
de tant que pouvions étendre la veuë d'icelui: il
estoit vers Nordest. Ce Golfe est environné de
sablons & lieux bas par dix lieuës, & n'y a plus
de deux brasses de fond. Depuis ce cap jusques à la
rive de l'autre cap de terre y a quinze lieuës. Etans
au travers de ces caps, découvrimes une autre
terre & cap qui restoit au Nort un quart de
Nordest pour tant que nous pouvions voir. Toute
la nuit le temps fut fort mauvais, & venteux, si
bien qu'il nous fut besoin mettre la Cappe de la
voile jusques au lendemain matin troisiéme de
Juillet que le vent vint d'Ouest, & fumes portez
vers le Nort pour conoitre cette terre qui nous
restoit du côté du Nort & Nordest sur les terres
basses, entre léquelles basses & hautes terres
étoit un golfe & ouverture de cinquante-cinq
brasses de font en quelques lieux, & large
environ quinze lieuës. Pour la grande profondité
& largeur & changement des terres eumes esperance
de pouvoir trouver passage comme le passage
des Chateaux. Ce golfe regarde vers l'Est-Nordest,
Ouest, Surouest. Le terroir qui est du
côté du Su de ce golfe est aussi bon & beau à cultiver
& plein de belles campagnes & prairies que
nous ayons veu, tout plat comme seroit un lac,
& celuy qui est vers Nort est un païs haut avec
montagnes hautes pleines de forests, & de bois
tres-hauts & gros de diverses sortes. Entre autres
y a de tres-beaux Cedres, & Sapins autant qu'il
est possible de voir, & bons à faire mats de navires
de plus de trois cens tonneaux, & ne vimes
aucun lieu qui ne fût plein de ces bois, excepté
en deux places que le païs étoit bas, plein de
prairies, avec deux tres-beaux lacs. Le mitan de
ce golfe est au quarante-huitiéme degré & demi
de latitude.
Le Cap de cette terre du Su fut appellée Cap d'Esperance, pour l'esperance que nous avions d'y trouver passage. Le quatriéme jour de Juillet allames le long de cette terre du côté du Nort pour trouver port, & entrames en un petit port & lieu tout ouvert vers le Su, où n'y a aucun abry pour ce vent, & trouvames bon d'apppeller le lieu Sainct Martin, & demeurames là depuis le quatriéme de Juillet jusques au douziéme. Et pendant le temps que nous étions en ce lieu, allames le Lundi sixiéme de ce mois apres avoir ouy la Messe avec une de noz barques pour découvrir un cap & pointe de terre, qui en est éloigné sept ou huit lieues du côté d'ouest, pour voir de quel côté se tournoit cette terre, & étans à demi-lieue de la pointe apperceumes deux bandes de barques d'hommes Sauvages qui passoient d'une terre à l'autre, & étoient plus de quarante ou cinquante barques, déquelles une partie approcha de cette pointe, & sauta en terre un grand nombre de ces gens faisans grand bruit, & nous faisoient signe qu'allassions à terre, montrans des peaux sur quelques bois, mais d'autant que n'avions qu'une seule barque nous n'y voulumes aller, & navigames vers l'autre bande qui étoit en mer. Eux nous voyans fuir, ordonnerent deux de leurs barques les plus grandes pour nous suivre, avec léquelles se joignirent ensemble cinq autres de celles qui venoient du côté de mer, & tous s'approcherent de nôtre barque sautans & faisans signes d'allegresse & de vouloir amitié, disans en leur langue, Napeu ton damen assur tah, & autres paroles que nous n'entendions. Mais parce que, comme nous avons dit, nous n'avions qu'une seule barque, nous ne voulumes nous fier en leurs signes, & leur donnames à entendre qu'ilz se retirassent, ce qu'ilz ne voulurent faire, ains venoient avec si grande furie vers nous, qu'aussitot ils environnent nôtre barque avec les sept qu'ils avoient. Et parce que pour signes que nous fissions ils ne se vouloient retirer, lachames deux passe-volans sur eux, dont espouvantez retournerent vers la susdite pointe faisans tres-grand bruit, & demeurez là quelque peu, commencerent derechef à venir vers nous comme devant, en sorte qu'étans approchez de la barque, decochames deux de nos darts au milieu d'eux, ce qui les épouvanta tellement, qu'ilz commencerent à fuir en grand-hate, & n'y voulurent onc plus revenir.
Le lendemain partie de ces Sauvages vindrent avec neuf de leurs barques à la pointe & entrée du lieu d'où noz navires étoient partis. Et étans avertis de leur venuë, allames avec noz barques à la pointe où ils étoient, mais si tôt qu'ils nous virent ilz se mirent en fuite, faisans signe qu'ils étoient venuz pour trafiquer avec nous, montrans des peaux de peu de valeur, dont ils se vétent. Semblablement nous leur faisons signe que ne leur voulions point de mal; & en signe de ce, deux des nôtres descendirent en terre pour aller vers eux, & leur porter couteaux & autres ferremens avec un chappeau rouge pour donner à leur Capitaine. Quoy voyans descendirent aussi à terre portans de ces peaux, & commencerent à traffiquer avec nous, montrans une grande & merveilleuse allegresse d'avoir de ces ferremens & autres choses, dansans tousjours & faisans plusieurs ceremonies, & entre autres ilz se jettoient de l'eau de mer sur leur téte avec les mains: Si bien qu'ilz nous donnerent tout ce qu'ils avoient, ne retenans rien; de sorte qu'il leur fallut s'en retourner tout nuds, & nous firent signe qu'ilz retourneroient le lendemain & qu'ils apporteroient d'autres peaux.
Le Jeudi huictiéme du mois par ce que le vent n'étoit bon pour sortir hors avec noz navires, appareillames noz barques pour aller découvrir ce golfe, & courumes en ce jour vint-cinq lieuës dans icelui. Le lendemain ayans bon temps navigames jusques à midy, auquel temps nous eumes conoissance d'une grande partie de ce golfe, & comme sur les terres basses il y avoit d'autres terres avec hautes montagnes. Mais voyans qu'il n'y avoit point de passage commençames à retourner faisans notre chemin le long de cette côte, & navigans vimes des Sauvages qui étoient sur le bord d'un lac qui est sur les terres basses, léquelz Sauvages faisoient plusieurs feuz. Nous allames là & trouvames qu'il y avoit un canal de mer qui entroit en ce lac, & mimes noz barques en l'un des bords de ce canal. Les Sauvages s'approcherent de nous avec une de leurs barques & nous apporterent des pieces de Loups-marins cuites, léquelles ilz mirent sur des boisés, & puis se retirerent nous donnans à entendre qu'ilz nous les donnoient. Nous envoyames des hommes en terre avec des mitaines, couteaux, chapelets, & autres marchandises, déquelles choses ilz se rejouirent infiniment, & aussi tôt vindrent tout à coup au rivage où nous étions avec leurs barques aportans peaux & autres choses qu'ils avoient pour avoir noz marchandises, & étoient plus de trois cens tant hommes que femmes & enfans. Et voions une partie des femmes qui ne passerent, léquelles étoient jusques aux genoux dans la mer, sautans & chantans. Les autres qui avoient passé là où nous étions venoient privément à nous frottans leurs bras avec leurs mains & apres les haussoient vers le ciel sautans & rendans plusieurs signes de rejouissance, & tellement s'asseurerent avec nous qu'en fin ilz trafiquoient de main à main de tout ce qu'ils avoient, en sorte qu'il ne leur resta autre chose que le corps tout nud, par ce qu'ilz donnerent tout ce qu'ils avoient qui étoit chose de peu de valeur. Nous conumes que cette gent se pourroit aisément convertir à notre Foy. Ilz vont de lieu en autre, vivans de la péche. Luer païs est plus chaud que n'est l'Hespagne, & le plus beau qu'il est possible de voir, tout égal & uni, & n'y a lieu si petit où n'y ait des arbres, combien que ce soient sablons, & où il n'y ait du froment sauvage, qui a l'epic comme le segle, & le grain comme de l'avoine, & des pois aussi épais comme s'ils y avoient eté semez & cultivez, du raisin blanc & rouge avec la fleur blanche dessus, des fraises meures, roses rouges & blanches, & autres fleurs de plaisante, douce & aggreable odeur. Aussi il y a là beaucoup de belles prairies, & bonnes herbes & lacs où il y a grande abondance de Saumons. Ils appellent une mitaine en leur langue Cochi, & un couteau Bacon. Nous appellames ce Golfe, Golfe de la chaleur.
Etans certains qu'il n'y avoit aucun passage par ce golfe, fimes voile, & partimes de ce lieu de saint Martin le Dimanche douziéme de Juillet pour découvrir outre ce golfe, & allames vers Est le long de cette côte environ dix-huit lieuës jusques au Cap de Pré où nous trouvames le flot tres-grand & fort peu de fond, la mer courroucée & tempétueuse, & pour ce il nous fallut retirer à terre entre le Cap susdit & une ile vers Est à environ une lieuë de ce Cap, & là nous mouillames l'ancre pour icelle nuit. Le lendemain matin fimes voile en intention de circuit cette côte, laquelle est située vers le Nord & Nord-est, mais un vent survint si contraire & impetueux qu'il nous fut necessaire retourner au lieu d'où nous étions partis, & là demeurames tout ce jour jusques au lendemain que nous fimes voile, & vimmes au milieu d'un fleuve éloigné cinq ou six lieuës du Cap du Pré, & étans au travers du fleuve eumes de rechef le vent contraire avec un grand brouillas & obscurité, tellement qu'il nous fallut entrer en ce fleuve le Mardy quatorziesme du mois, & nous y entrames à l'entrée jusques au seiziéme attendans le bon temps pour pouvoir sortir. Mais en ce seiziéme jour qui étoit le Jeudy, le vent creut en telle sorte qu'un de noz navires perdit une ancre, & pouce fut besoin passer plus outre en ce fleuve quelques sept ou huit lieuës pour gaigner un bon port où il y eût bon fond, lequel nous avions eté découvrir avec noz barques, & pour le mauvais temps, tempéte & obscurité qu'il fit demeurames en ce port jusques au vint-cinquiéme sans pouvoir sortir. Ce-pendant nous vimes une grande multitude d'hommes Sauvages qui péchoient des tombes, déquels il y a grande quantité, ils étoient environ quelques quarante barques, & tant en hommes, femmes, qu'enfans, plus de deux cens, léquels aprés qu'ils eurent quelque peu conversé en terre avec nous, venoient privément au bord de noz navires avec leurs barques. Nous leur donnions des couteaux, chappelets de verre, peignes, & autres choses de peu de valeur dont ilz se rejouissoient infiniment levant les mains au ciel, chantans & dansans dans leurs barques. Ceux-ci peuvent étre vrayement appellez Sauvages; d'autant qu'il ne se peut trouver gens plus pauvres au monde, & croy que tous ensemble n'eussent peu avoir la valeur de cinq sols excepté leurs barques et rets. Ilz n'ont qu'une petite peau pour tout vétement, avec laquelle ilz couvrent les Parties honteuses du corps, avec quelques autres vieille peaux dont ils se vétent à la mode des Ægyptiens. Ilz n'ont ni la nature, ni le langage des premiers que nous avions trouvez. Ils portent la téte entierement raze hors-mis un floquet de cheveux au plus haut de la téte, lequel ilz laissent croitre long comme une queuë de cheval qu'ilz lient sur la téte avec des éguillettes de cuir. Ils n'ont autre demeure que dessouz ces barques, léquelles ilz renversent, & s'étendent sous icelles sur la terre sans aucune couverture. Ils mangent la chair préque creuë & la chauffent seulement de moins du monde sur les charbons, le méme est du poisson. Nous allames le jour de la Magedlaine avec noz barques au lieu où ils étoient sur le bord du fleuve, & descendimes librement au milieu d'eux, dont ilz se rejouirent beaucoup, & tous les hommes se mirent à chanter & danser en deux ou trois bandes & faisans grans signes de joye pour nôtre venuë. Ilz avoient fait fuir les jeunes femmes dans les bois hors-mis deux ou trois qui étoient restées avec eux, à chacune déquelles donnames un peigne, & clochette d'estain, dont elles se rejouirent beaucoup, remercians le Capitaine & lui frottans les bras & la poictrine avec leurs propres mains. Les hommes voyans que nous Avions fait quelques presens à celles qui étoient restées, firent venir celles qui s'étoient refugiés au bois, afin qu'elles eussent quelque chose comme les autres; elles étoient environ vint femmes léquelles toute en monceau se mirent sur ce Capitaine, le touchans & frottans avec les mains selon leur coutume de caresser, & donna à chacune d'icelles une clochette d'étain de peu de valeur, & incontinent commencerent à danser ensemble disans plusieurs chansons. Nous trouvames là grande quantité de Tombes qu'ils avoient prises sur le rivage avec certains rets faits exprez pour pécher, d'un fil de chanve qui croit en ce païs où ils font leur demeure ordinaire, pour ce qu'ils ne se mettent en mer qu'au temps qui est bon pour pécher, comme j'ay entendu. Semblablement croit aussi en ce païs du mil gros comme pois, pareil à celui qui croit au Bresil dont ilz mangent au lieu de pain, & en avoient abondance, & l'appellent en leur langue Kapaige; Ils ont aussi des prunes qu'ilz sechent comme nous faisons pour l'hiver, & les appellent Honésta, méme ont des figues, noix, pommes, & autres fruits, & des féves qu'ilz nomment Sahu, Les nois, Cahéhya, Les figues, *, Les pommes, *, si on leur montroit quelque chose qu'ilz n'ont point & ne pouvoient sçavoir que c'étoit, branlans la téte, ilz disoient Nohda qui est à dire qu'ilz n'en ont point & ne sçavent que c'est. Ilz nous montroient par signes le moyen d'accoutrer les choses qu'ils ont, & comme elles ont coutume de croitre. Ils ne mangent aucune chose qui soit salée, & sont grands larrons, & dérobent tout ce qu'ilz peuvent.

S'ensuivent les navigations & découvertes du mois d'Aoust, & le retour en France.
E premier jour d'Aoust nous fimes
faire une croix haute de trente piés,
& fut faite en la presence de plusieurs
d'iceux sur la pointe de l'entrée de
ce port, au milieu de laquelle mimes
un ecusson relevé avec trois fleurs-de-Lis,
& dessus étoit écrit en grosses lettres entaillées
en du bois, VIVE LE ROY DE FRANCE.
En apres la plantames en leur presence sur ladite
pointe, & la regardoient fort, tant lors qu'on la
faisoit que quand on la plantoit. Et l'ayans levée
en haut, nous nous agenouillions tous
ayans les mains jointes, l'adorans à leur veuë,
& leur faisions signe, regardans & montrans le
ciel, que d'icelle dependoit nôtre redemption:
de laquelle chose ilz s'émerveillerent beaucoup
se tournans entr'eux, puis regardans cette
croix. Mais étans retournez en noz navires, leur
Capitaine vint avec une barque à nous, vétu d'une
vieille peau d'Ours noir, avec ses trois fils &
un sien frere, léquels ne s'approcherent si prés
du bord comme ils avoient accoutumé, & y fit
une longue harangue montrans cette croix, &
faisans le signe d'icelle avec ceux doits. Puis il
montroit toute la terre des environs, comme
s'il eût voulu dire qu'elle étoit toute à lui, & que
n'y devions planter cette croix sans son
congé. Sa harangue finie nous lui montrames
une mitaine feignans de lui vouloir donner
en échange de sa peau, à quoy il prit garde, & ainsi
peu à peu s'accosta du bord de noz navires: mais
un de noz compagnons qui étoit dans le bateau
mit la main sur sa barque & à l'instant sauta dedans
avec deux ou trois, & le contraignirent
aussi-tôt d'entrer en nos navires, dont ilz furent
tout étonnez. Mais le Capitaine les asseura qu'ils
n'auroient aucun mal, leur montrant grand signe
d'amitié, les faisant boire & manger avec
accueil. En aprés leur donna on à entendre
par signes, que cette croix étoit là plantée, pour
donner quelque marque & conoissance pour
pouvoir entrer en ce port, & que nous y voulions
retourner en bref, & qu'apporterions des ferremens
& autres choses, & que desirions mener
avec nous deux de ses fils & qu'en apres nous
retournerions en ce port. Et ainsi nous fimes
vétir à ses fils à chacun une chemise, un sayon
de couleur, & une toque rouge, leur mettant
aussi à chacun une chaine de laiton au col
dont ils se contenterent fort, & donnerent
Leurs vieux habits à ceux qui s'en retournoient.
Puis fimes present d'une mitaine à chacun
des trois que nous renvoyames & de quelques
couteaux; ce qui leur apporta grande
joye: Iceux étans retournez à terre, &
ayans raconté les nouvelles aux autres environ
sur le midi vindrent à noz navires six de leurs
Barques ayans à chacune cinq ou six hommes
qui venoient dire Adieu à ceux que nous
avions retenus, & leur apporterent du poisson
& leur tenoit plusieurs paroles que nous
n'entendions point, faisans signe qu'ilz n'oteroient
point cette croix.
Le lendemain se leva un bon vent & nous mimes hors du port. Etans hors du fleuve susdit tirames vers Est-Nordest, d'autant que pres de l'emboucheure de ce fleuve, la terre fait un circuit, & fait un Golfe en forme d'un demi-cercle, en sorte que de noz navires nous voyons toute la côte, derriere laquelle nous cheminames, & nous mimes à chercher la terre située vers Ouest & Norouest, & y avoit un autre pareil golfe distant vint lieuës dudit fleuve.
Nous allames donc le long de cette terre qui est comme nous avons dit, située au Suest & Norouest, & deux jours apres nous vimes un autre Cap où la terre commence à se tourner vers l'Est, & allames le long d'icelle quelque seize lieuës, & de là cette terre commence à tourner vers le Nort, & à trois lieuës de ce cap y a fond de vint-quatre brasses de plomb. Ces terres sont plates & les plus découvertes de bois que nus ayons encores peu voir. Il y a de belles prairies, & campagnes tres-vertes. Ce Cap fut nommé de sainct Louis, pour ce qu'en ce jour l'on celebroit sa féte, & est au quarante-neufiéme degré & demi de latitude & de longitude. Ce jour au matin, nous étions vers l'Est de ce cap & allames vers Norouest pour approcher de cette terre, étant préque nuit & trouvames qu'elle regardoit le Nort & le Su. Depuis ce Cap de saint Louys jusques à un autre nommé le Cap de Montmorenci y a quelques quinze lieuës, la terre commence à tourner vers Norouest. Nous voulumes sonder le font à trois lieuës prés de ce cap: mais nous ne le pumes trouver avec cent cinquante brasses, & pour ce allames le long de cette terre environ dix lieuës jusques à la latitude de cinquante degrez.
Le Samedy ensuivant au lever du Soleil conumes & vimes d'autres terres qui nous restoient du côté du Nort & Nordest, léquelles étoient tres-hautes & coupées, & sembloient estre montagnes, entre léquelles y avoit d'autres terres basses ayans bois & rivieres. Nous passames autour de ces terres tant d'un côté que d'autre tirans vers Noroest, pour voir s'il y avoit quelque golfe ou bien quelque passage. D'une terre à l'autre il y a environ quinze lieuës, & le mitan est au cinquante & un tiers degré de latitude, & nous fut tres-difficile de pouvoir faire plus de cinq lieuës à cause de la marée qui nous étoit contraire & des grands vens qui y sont ordinairement. Nous ne passames outre les cinq lieuës d'où l'on voyoit aisément la terre de part en part, laquelle commence là à s'elargir. Mais d'autant que nous ne faisions autre chose qu'aller & venir selon le vent, nous tirames pour cette raison vers la terre pour tâcher de gaigner un Cap vers le Su, qui étoit le plus loin & le plus avancé en mer que nous peussions découvrir, & étoit distant de nous environ quinze lieuës: Mais étans proches de là trouvames que c'étoient rochers, pierres & écueils, ce que nous n'avions encores point trouvé aux lieux où nous avions été auparavant vers le Su depuis le Cap sainct Jean, & pour lors étoit la marée qui nous portoit contre le vent vers l'Ouest. De maniere que navigans le long de cette côte une de noz barques heurta contre un écueil, 7 ne laissa passer outre, mais il nous fallut tous sortir hors pour la mettre à la marée.
Ayans navigé le long de cette côte environ Deux heures, la marée survint avec telle impetuosité qu'il nous ne nous fut jamais possible de passer avec treize avirons outre la longueur d'un jet de pierre. Si bien qu'il nous fallut quitter les Barques & y laisser partie de noz gens pour la garde, & marcher par terre quelque dix ou douze hommes jusques à ce Cap, où nous trouvames que cette terre commence là à s'abbaisser vers Surouest. Ce qu'ayans veu & étans retournés à nos barques, revimmes à nos navires qui étoient ja à la voile qui pensoient toujours pouvoir passer outre: mais ils étoient avallez à-cause du vent de plus de quatre lieuës du lieu où nous les avions laissez, où étans arrivez fimes assembler tous les Capitaines, mariniers, maitres & compagnons pour avoir l'avis & conseil de ce qui étoit le plus expedient à faire. Mais apres qu'un chacun eut parlé, l'on considera que les grands vents d'Est commençoient à regner & devenir violens, & que le flot étoit si grand que nous ne faisions plus que ravaller, & qu'il n'étoit possible pour lors de gaigner aucune chose: mémes que les tempétes commençoient à s'élever en cette saison en la Terre-neuve, que nous étions de lointain païs, & ne sçavions les hazars & dangers du retour, & pource qu'il étoit temps de se retirer, ou bien s'arréter là pour tout le reste de l'année. Outre cela nous discourions en cette sorte, que si un changement de vent de Nort nous surprenoit il ne seroit possible de partir. Léquels avis ouïs & bien considerez nous firent entrer en deliberation certaine de nous en retourner. Et pource que le jour de la féte de sainct Pierre nous entrames en ce détroit, nous l'appellames à cette occasion Détroit de sainct Pierre où ayans jetté la sonde en plusieurs lieux, trouvames en aucuns cent cinquante brasses, autres cent, & pres de terre soixante avec bon fond. Depuis ce jour jusques au Mercredy nous eumes vent à souhait & circuimes ladite terre du côté du Nort, Est-Suest, Ouest, & Norouest: car telle est son assiete, horsmis la longueur d'un cap de terres basses qui est plus tourné vers Suest, eloigné à environ vint-cinq lieuës dudit détroit. En ce lieu nous vimes de la fumée qui étoit faite par les gens de ce païs au dessus de ce Cap, mais pource que le vent ne cingloit vers la côte nous ne les accostames point, & eux voyans que nous n'approchions d'eux, douze de leurs hommes vindrent à nous avec deux barques, léquels s'accosterent aussi librement de nous comme si ce fussent eté François, & nous donnerent à entendre qu'ilz venoient du grand Golfe, & que leur Capitaine étoit un nommé Tiennot, lequel étoit sur ce Cap, faisant signe qu'ilz se retiroient en leur païs, d'où nous étions partis, & étoient chargez de poisson. Nous appelames ce Cap Cap de Tiennot. Passé ce Cap toute la terre est posée vers l'Est-Suest, Ouest, Norouest, & toutes ces terres sont basses, belles & environnées de sablons, prés de mer, & y a plusieurs marais & bancs par l'espace de vint lieuës, & aprés la terre commence à se tourner d'Ouest à l'Est, & Nordest, & est entierement environnée d'iles eloignées de terre deux ou trois lieuës. Et ainsi comme il nous semble y a plusieurs bancs perilleux plus de quatre ou cinq lieuës loin de la terre.
Depuis le Mercredi susdit jusques au Samedi nous eumes un grand vent de Surouest qui nous fit tirer vers l'Est-Nordest, & arrivames ce jour là à la terre d'Est en la Terre-neuve entre les Cabannes & le Cap-double. Ici commença le vent d'Est avec tempéte & grande impetuosité; & pource nous tournames le Cap au Noroest & au Nort, pour aller voir le côté du Nort, qui est comme nous avons dit, entierement environné d'Iles, & étans prés d'icelles le vent se changea & vint du Su, lequel nous conduit dans le golfe, si bien que par la grace de Dieu nous entrames le lendemain qui étoit le neufiéme d'Aoust dans Blanc-sablon, & voila tout ce que nous avons découvert.
En apres le quinziéme Aoust jour de l'Assumption de nôtre Dame nous partimes de Blanc-sablon apres avoir ouï la Messe, & vimmes heureusement jusques au mitan de la mer qui est entre la Terre-neuve & la Bretaigne, auquel lieu nous courumes grande fortune pour les vens d'est, laquelle nous supportames par l'aide de Dieu, & du depuis eumes fort bon temps, en sorte que le cinquiéme jour de Septembre de l'année susdite nous arrivames au port de sainct Malo d'où nous étions partis.
Que la conoissance des voyages du Capitaine Jacques Quartier est necessaire principalement aux Terre-neuviers qui vont à la pécherie: Quelle route il a pris en cette seconde navigation: Voyage de Champlein jusques è l'entrée de la grande riviere de Canada: Epitre presentée au Roy par ledit Jacques Quartier sur la relation de son deuxiéme voyage.
LUSIEURS sedentaires, & autres gens qui
ont leur vie arretée és villes, trouveront
paravanture cette curiosité superflue
de mettre ici tant d'iles, passages,
ports, bancs & autres particularitez, comme si
en la côte d'une terre git Est-Nordest, & Ouest-Surouest,
ou autrement. Ce que j'avois promis
d'abbreger au commencement du premier livre
de cette histoire. Mais ayant depuis consideré
que ce seroit frustrer les mariniers & Terre-neuviers
de ce qui leurs plus necessaire, le voyage
des Terres-neuves étant en la relation precedente
& en celle-ci si bien décrit & par un grand Pilote,
qu'ilz ne sçauroient faillir de se bien conduire
souz cette guide: j'ay pensé qu'il valoit mieux
en cet endroit changer d'avis' & renouveler
entierement la memoire de ce personnage, duquel
aussi j'ay voulu mettre l'Epitre liminaire
qu'il addresse au Roy en téte de sadite Relation,
laquelle je croy n'avoit point encore eté
mise au jour, puis qu'elle est écrite à la main au
livre d'où je l'ay prise, comme aussi tout le discours
de cette seconde navigation, lequel a eté
extrait par le sieur de Belleforet, mais non entierement,
ni avec la grace & naïveté que je trouve
au propre écrit de l'autheur: & s'est quelque
fois equivoqué en voulant apporter son jugement
sur des choses particulieres ici recitées, léquelles
nous remarquerons comme il viendra à
propos. Et d'autant que le voyage de Samuel
Champlein fait depuis six ans est une méme
chose avec cetui-ci, je les conjoindray ensemble
tant qu'il me sera possible, pour ne remplir
inutilement le papier des vaines repetitions. Et
neantmoins le lecteur sera averti qu'au temps
du Capitaine Jacques Quartier les Terres-neuves
n'étans pas si bien découvertes comme elles
sont aujourd'hui, il print sa route plus au Nort
que ne font à present les Terre-neuviers, pour
entrer au golfe de Canada, qui est comme l'entree
de la grande riviere, ne sçachant pas au vray qu'il
y eût passage par le Cap-Breton, comme nous
avons veu au troisiéme chapitre de ce livre, là
où il dit que s'il y avoit passage entre la Terre-neuve
& celle de Brion ce seroit pour racourcir & le temps
& le chemin. Ainsi en ce second voyage il prit sa
route droit au passage qui est entre la Terre-neuve
& la terre ferme du Nort par les cinquante
un degrez. Vray est qu'au retour je trouve qu'il
passa entre dédites Terres-neuves & Brion, qui
est aujourd'hui le passage plus ordinaire de noz
mariniers, d'autant que prenant cette route en
l'elevation de quarante-quatre, quarante-cinq
& quarante-six degrez, ilz ne rencontrent point
tant de grands bancs de glaces (où quelquefois
les navires s'ahurtent à leur ruine) comme font
ceux qui tirent plus au Nort. C'est pourquoy
ledit Champlein en la description de son voyage,
dit qu'apres une tourmente de dix-sept jours,
durant laquelle ils eurent plus de dechet que d'avancement,
ilz rencontrerent des bancs de glaces
de huit lieuës de long, & autres moindres,
haut élevez, ce qui les fit aller plus au Su chercher
passage hors ces glaces par les quarante-quatre
degrez, & en fin découvrirent le Cap saincte Marie
en la Terre-neuve, puis trois jours
apres eurent conoissance des Iles sainct Pierre: &
derechef apres autres trois jours vindrent au
Cap de Raye (où il y avoit encor des bancs
de glace de six ou huit lieuës de long) & de là
aux iles saint Paul & Cap saint Laurent, lequel il
dit étre en la terre ferme du Su, & toutefois tout
le trait de terre jusques à la bay de Campseau est
une ile, d'autant qu'au fonds de ladite baye il y a
un passage (que Jacques Quartier n'a point conu,
ni beaucoup d'autres apres lui) par où l'on
va audit golfe de Canada. Deux jours apres ilz
découvrirent une ile de vint-cinq à trente lieuës
de longueur, qui est l'entrée de la grande riviere.
Cette ile est appellée par les Sauvages du païs
Anticosti, qui est celle que Jacques Quartier a
nommée l'ile de l'Assumption, parce qu'il y arriva
le quinziéme d'Aoust jour de l'Assumption
de nôtre Dame, comme nous verrons quand il nous
aura conduit jusques là, ce qui est à peu prés la borne
du premier voyage representé ci-dessus.
Voici donc l'inscription du recit qu'il presenta au Roy de sa seconde navigation & découverte en la Terre-neuve & grande riviere de Canada, autrement par lui dite Hochelaga du nom du païs qui est au Nort vers le saut de la dite riviere.
Seconde navigation faite par le commandement & vouloir du tres-Chrétien Roy François premier de ce nom au parachevement de la découverture des terres Occidentales estantes souz le climat & paralleles des terres & Royaume dudit Seigneur, & par lui precedentement ja commencées à faire découvrir: icelle navigation par Jacques Quartier natif de sainct Malo de l'ile en Bretagne, pilote dudit seigneur en l'an mil cinq cens trente cinq.
Considerant, ô mon tres-redouté Prince, les grands biens & dons de grace qu'il a pleu à Dieu le Createur faire à ses creatures, & entre les autres de mettre & asseoir le Soleil, qui est la vie & conoissance de toutes icelles, & sans lequel nul ne peut fructifier ni generer en lieu & place là où il a son mouvement & declinaison contraire & non semblable aux autres planetes, par léquels mouvement & declinaison toutes creatures étantes sur la terre en quelque lieu & place qu'elles puissent étre en ont ou en peuvent avoir en l'an dudit Soleil, qui est trois cens soixante-cinq jours & six heures autant de veuë oculaire, les uns que les autres par ses rais & reverberations, ni la division des jours & nuits en pareille egalité, mais suffit qu'il est de telle sorte & tant temperamment, que toute la terre est, ou peut estre habitée ne quelque zone, climat ou parallele que ce soit; & icelle avec les eauës, arbres, herbes & toutes autres creatures de quelque genre ou espece qu'elles soient, par l'influence d'icelui Soleil donner fruits & generations selon leurs natures pour la vie & nourriture des creatures humaines. Et si aucuns vouloient dire le contraire de ce que dessus en allegant le dit des sages Philosophes du temps passé, qui ont écrit & fait division de la terre par cinq zones, dont ils ont dit & affermé trois inhabitable; c'est à sçavoir la zone Torride, qui est entre les deux Tropiques, ou solstices, pour la grande chaleur & reverberation du Soleil, qui passe par le zenit de ladite zone; & les deux zones Arctique & Antarctique, pour la grande froideur qui est en icelles, à-cause du peu d'elevation qu'elles ont dudit Soleil, & autres raisons, je confesse qu'ils ont écrit à la maniere, & croy fermement qu'ilz pensoient ainsi, & qu'ilz le trouvoient par aucunes raisons naturelles là où ilz prenoient leur fondement, & d'icelles se contentoient seulement, sans aventurer, ni mettre leurs personnes aux dangers équels ils eussent peu enchoir à chercher l'experience de leur dire. Mais je diray pour ma replique que le Prince d'iceux Philosophes a laissé parmi ses écritures un bref mot de grande consequence, qui dit que Experientia est rereum magistra: par l'enseignement duquel j'ay osé entreprendre d'addresser à la veuë de vôtre Majesté Royale cetui propos, & maniere de prologue de ce mine petit labeur. Car suivant vôtre Royal commandement les simples mariniers de present non ayans eu tant de crainte d'eux mettre en l'aventure d'iceux perils & dangers qu'ils ont eu, & ont de vous faire tres-humble service à l'augmentation de la tres-saincte Foy Chrétienne, ont conu le contraire de cette opinion dédits Philosophes par vray experience. J'ay allegué ce que devant, pource que je regarde que le Soleil qui chacun jour se leve à l'Orient & se reconse à l'Occident faisant le tour & circuit de la terre, donnant lumiere & chaleur à tout le monde en vint-quatre heures, qui est un jour naturel. A l'exemple dequoy je pense en mon simple entendement, & sans aucune raison y alleguer, qu'il pleut à Dieu par sa divine bonté que toutes humaines creatures étantes & habitantes sur le globe de la terre, ainsi qu'elles ont veuë & conoissance d'icelui Soleil, ayent eu, & ayent pour le temps avenir conoissance & creance de nôtre sainte Foy. Car premierement icelle nôtre tres-sainte Foy a été semée & plantée en la Terre-saincte qui est en l'Asie & l'Orient de nôtre Europe: & depuis par succession de temps apportée & divulguée jusques à nous. Et finalement en l'Occident de nôtre dite Europe à l'exemple dudit Soleil portant sa clarté & chaleur d'Orien en Occident, comme dit est. Et maintenant le temps semble se preparer, auquel nous la verrons portée de nôtre France Orientale en l'Occidentale d'outre-mer. A l'effect dequoy a été faite la presente navigation par vôtre Royal commandement és terres non auparavant à nous conuës, par le recit de laquelle pourrez voir & sçavoir la bonté & fertilité d'icelle, l'innumerable quantité des peuples y habitans, la bonté & paisibleté d'iceux & pareillement la fecondité du grand fleuve qui decourt & arrouse le parmi d'icelles voz terres, qui est le plus grand sans comparaison, qu'on sçache jamais avoir veu. Quelles choses donnent à ceux qui les ont veuës certaine esperance de l'augmentation future de nôtre tres-saincte Foy, de voz Seigneuries & nom tres-Chrétien, ainsi qu'il vous plaira voir par ce present petit livre, auquel sont amplement contenuës toutes les choses dignes de memoire qu'avons veuës, & qui nous sont avenuës tant en faisant ladite navigation, qu'étans & faisans sejour en vosdits païs & terres, les routes, dangers, & gisemens d'icelles terres. Dieu vueille par sa grace vous inspirer, Sire, à embrasser serieusement cette sainte entreprise, &c.

Preparation du Capitaine Jacques Quartier & des siens au voyage de la Terre-neuve: Embarquement: Ile aux oyseaux: Découverte d'icelui jusque au commencement de la grande riviere de Canada, par lui dite Hochelaga: Largeur & profondeur nompareille d'icelle: Son commencement inconnu.
E Dimanche jour & féte de Pentecôte
seziéme de May audit an
Mille cinq cens trente-cinq, du
commandement du Capitaine &
bon vouloir de tous, chacun se
confessa, & receumes tous ensemblement
nôtre Createur en l'Eglise cathedrale dudit sainct
Malo: apres lequel avoir receu, fumes nous presenter
au choeur de ladite Eglise devant reverend
Pere en Dieu Monsieur de sainct Malo,
lequel en son état Episcopal nous donna sa benediction.
Et le Mercredy ensuivant dix-neufiéme jour de May, le vent vint bon & convenable, & appareillames avec lédits trois navires, sçavoir, La grande Hermine du port d'environ à cent ou six-vints tonneaux, où étoit ledit Capitaine general, & pour Maitre Thomas Froment, Claude du Pont-Briant filz du sieur de Mon-real, & Eschanson de Monseigneur le Dauphin, Charles de la Pommeraye, & autres Gentils-hommes. Au second navire nommé La petite Hermine du port d'environ soixante tonneaux étoit Capitaine sous ledit Quartier Macé Jalobert, & maitre Guillaume le Marié. Et au tiers navire & plus petit nommé l'Emerillon du port d'environ quarante tonneaux, en étoit Capitaine Guillaume le Breton, & maitre Jacques Mingard. Et navigames avec bon temps jusques au vint-sixiéme dudit mois de May que le temps se trouva en ire & tourmente, qui nous a duré en vens contraires & serraisons autant que jamais navires qui passassent ladite mer eussent sans aucun amendement. Tellement que le vint-cinquiéme jour de Juin par ledit mauvais temps & serraison, nous entre-perdimes tous trois, sans que nous ayons eu nouvelles les uns des autres jusques à la Terre-neuve, là où nous avions limité nous trouver ensemble.
Et depuis nous étre entre-perdus avons été avec la nef generale par la mer de tous vents contraires jusques au septiéme jour de Juillet que nous arrivames à ladite Terre-neuve, & primmes terre à l'Ile des Oyseaux, laquelle est à quatorze lieuës de la grande terre: & si trespleine d'oiseaux, que tous les navires de France y pourroient facilement charger sans qu'on s'apperceut qu'on en eut tiré; & là en primmes deux barquées pour parties de noz victuailles. Icelle ile est en l'elevation du pole en quarante-neuf degrez quarante minutes.
Et le huitiéme jour dudit mois nous appareillames de ladite Ile, & avec bon temps vimmes au hable (l'Autheur écrit ainsi ce que nous disons havre) de Blanc-sablon étant en la bay des Chateaux, le quinziéme jour dudit mois, qui est le lieu où nous devions rendre: auquel lieu fumes attendans nos compagnons jusques au vint-sixiéme jour dudit mois qu'ils arriverent tous deux ensemble: & là nous accoutrames & primmes eaux, bois, & autres choses necessaires & appareillames & fimes voiles pour passer outre le 26 jour dudit mois à l'aube du jour & fimes porter le long de la côte du Nort gisant Est-Nordest, & Ouest-Surouest jusques environ les huit heures du soir que mimes les voiles bas le travers de deux iles que nous nommames les iles sainct Guillaume, léquelles sont environ vint lieuës outre le hable de Brest. Le tout de ladite côte depuis les Chateaux jusques ici git Est-Nordest, & Ouest-Surouest, rangée de plusieurs iles & terres toutes hachées & pierreuses, sans aucunes terres, ni bois, fors en aucunes vallées.
Le lendemain, penultiéme jour dudit mois nous fimes courir à Ouest pour avoir conoissance d'autres iles qui nous demouroient environ douze lieuës & demie: entre léquelles iles se faict une couche vers le Nort, toutes iles & grandes bayes apparoissantes y avoir plusieurs bons hables. Nous les nommames les Iles saincte Marte, hors léquelles environ une lieuë & demie à la mer y a une basse bien dangereuse, où il y a quatre ou cinq téte qui demeurent le travers dédites bayes en la route d'Est & Ouest dédites Iles sainct Guillaume, & autres iles qui demeurent à Ouest-Surouest des iles saincte Marte environ sept lieuës: léquelles iles nous vimmes querir ledit jour environ une heure apres midi. Et depuis ledit jour jusques à l'orloge virante fimes courir environ quinze lieuës jusques le travers du Cap d'iles basses que nous nommames Les iles sainct Germain: Au Suest duquel Cap environ trois lieuës y a une autre basse fort dangereuse: & pareillement entre lédits Cap sainct Germain & saincte Marte y a un banc hors dédites iles environ deux lieuës, sur lequel n'y a que quatre brasses: & pour le danger de ladite côte mimmes les voiles bas, & ne fimes porter ladite nuit.
Le lendemain dernier jour de Juillet fimes courir le long de ladite côte, qui git Est & Ouest quart de Suest, laquelle est toute rangée d'iles & basses, & côte fort dangereuse: laquelle contient d'empuis ledit Cap des iles sainct Germain jusques à la fin des iles environ dix-sept lieuës & demie: & à la fin dédites iles y a une moult belle terre basse pleine de grands arbres & hauts: & est icelle côte toute rangée de sablons sans y avoir aucune apparoissance de hable jusques au Cap de Tiennot, qui se rabbat au Nor-Ouest, qui est à environ sept lieuës dédites iles: lequel Cap conoissions du voyage precedent: pource fimes porter toute la nuit à Ouest-Norouest jusques au jour que le vent vint contraire, & allames chercher un havre où mimes nos navires, qui est un bon petit havre outre ledit Cap Tiennot environ sept lieuës & demie, & est entre quatre iles sortantes à la mer, nous le nommames Le havre sainct Nicolas, & sur la plus prochaine ile plantames une grande Croix de bois pour merche (il veut dire, marque) il faut amener ladite Croix au Nordest, puis l'aller querir & la laisser de tribort (mot de marine signifiant, à droite) & trouverez de profond six brasses, posez dedans ledit hable à quatre brasses: & se faut donner de garde de quatre basses qui demeurent des deux côtez à demie lieue hors. Toute cette-dite côte est fort dangereuse, & pleine de basses. Nonobstant qu'il semble y avoir plusieurs hables, n'y a que basses & plateis. Nous fumes audit hable d'empuis ledit jour jusques au Dimanche huictiéme d'Aoust, auquel nous appareillames, & vimmes querir la terre de Su vers le Cap de Rabast, qui est distant dudit hable environ vint lieues, gisant Nort-nordest, & su-Surouest. Et le lendemain le vent vint contraire: & pource que ne trouvames nuls hables à la dite terre du Su, fimes porter vers le Nort outre le precedent hable d'environ dix lieuës, où trouvames une fort belle & grande baye pleine d'iles & bonnes entrées & posage de tous les temps qu'il pourroit faire, & pour conoissance d'icelle bay y a une grande ile comme un cap de terre, qui s'avance dehors plus que les autres, & sur la terre environ deux lieues y a une montagne faite comme un tas de blé. Nous nommames ladite bay La baye saint Laurent.
Le quatroziéme dudit mois nous partimes de ladite bay saint Laurent, & fimes porter à Ouest, & vimmes querir un cap de terre devers le Su qui gist environ l'Ouest un quart de Surouest dudit hable saint Laurent environ vint-cinq lieues. Et par les deux Sauvages qu'avions prins le premier voyage, nous fut dit que c'étoit de la terre devers le Su, & que c'étoit une ile, & que parle Su d'icelle étoit le chemin à aller de Hongnedo où nous les avions prins le premier voyage, à Canada: & qu'à deux journées de là dudit Cap & ile commençoit le Saguenay à la terre de vers le Nort allant vers ledit Canada. Le travers dudit Cap environ trois lieuës y a de profond cent brasses & plus, & n'est memoire de jamais avoir veu tant de Baillames que nous vimes celle journée le travers dudit Cap.
Le lendemain jour nôtre Dame d'Aoust quinziéme dudit mois nous passames le détroit: la nuit devant, & le lendemain eumes conoissance des terres qui nous demeuroient vers le Su, qui est une terre à hautes montagnes à merveilles, dont le cap susdit de ladite ile que nous avons nommée l'Ile de l'Assumption, & un cap dédites hautes terres, gisent Est-nordEst, & Ouest Surouest, & y a entre eux vint-cinq lieuës, & voit-on les terres du Nort encore plus hautes que celle du Su à plus de trente lieuës. Nous rangeames lédites terres du Su d'empuis ledit jour jusques au Mardi midi que le vent vint Ouest, & mimes le cap au Nort pour aller querir lédites hautes terres que voyions: & nous étans là trouvames lédites terres unies & basses vers la mer & les montagnes de devers le Nort par-sus lédites basses terres, gisantes icelles Est & Ouest un quart de Surouest: & par les Sauvages qu'avions, nous a eté dit que c'étoit le commencement du Saguenay, & terre habitée, & que de là Venoit le cuivre rouge, qu'ilz appellent Caquetdazé. Il y a entre les terres du Su & celles du Nort environ trente lieues, & plus de deux cens brasses de parfond. Et nous ont lédits Sauvages certifié étre le chemin & commencement du grand fleuve de Hochelaga & chemin de Canada, lequel alloit toujours en étroicissant jusques à Canada: & puis, que l'on trouve l'eau douce audit fleuve, qui va si long que jamais hommes n'avoit été au bout, qu'ils eussent ouï, & qu'autre passage n'y avoit que par bateaux. Et voyans leur dire, & qu'ils affermoient n'y avoir autre passage, ne voulut ledit Capitaine passer outre jusques à avoir veule reste & côte de vers le Nort, qu'il avoit obmis à voir depuis la baye saint Laurent pour aller voir la terre du Su, pour voir s'il y avoit aucun passage.
Retour du Capitaine Jacques Quartier vers la Bay sainct Laurent: Hippopotames: Continuation du voyage dans la grande riviere de Canada, jusques à la riviere de Saguenay, qui sont cent lieuës.
E Mercredy dix-huictiéme jour
d'Aoust ledit Capitaine fit retourner
les navires en arriere,
& mettre le cap à l'autre bord,
& rangeames ladite côte du
Nort, qui gist Nordest & Surouest, faisant un
demi arc, qui est une terre fort haute, non tant
comme celle du Su, & arrivames le Jeudy en sept
iles moult hautes, que nommames Les iles
rondes, qui sont environ quarante lieuës des
terres du Su, & s'avancent hors en la mer trois
ou quatre lieuës: le travers déquelles y a un commencement
de basses terres pleines de beaux
arbres, léquelles terres nous rangeames le Vendredy
avec noz barques, le travers déquelles y a
plusieurs bancs de sablon plus de deux lieues à
la mer fort dangereux, léquels demeurent de
basse mer: & au bout d'icelle basses terres (qui
contiennent environ dix lieues) y a une riviere
d'eau douce sortante à la mer, tellement qu'à
plus d'une lieue de terre elle est aussi douce que
eau de fontaine. Nous entrames en ladite riviere
avec noz barques, & ne trouvames à l'entrée
que brasse & demie. Il y a dedans ladite riviere
plusieurs poissons qui ont forme de chevaux
léquels vont à la terre de nuit, 7 de jour à la mer
ainsi qu'il nous fut dit par noz deux Sauvages:
& de cesdits poissons vimmes grand nombre
dedans ladite riviere.
Le lendemain vint-uniéme jour dudit mois au matin à l'aube du jour fimes voile, & porter le long de ladite côte tant que nous eumes conoissance de la reste d'icelle côte du Nort que n'avions veu, & de l'ile de l'Assumption que nous avions eté querir au partir de ladite terre: & lors que nous fumes certains que ladite côte étoit rangée, & qu'il n'y avoit nul passage, retournames à nos navires qui étoient édites sept iles, où il y a bonnes rades à dix-huit & vint brasses, & sablon: auquel lieu avons eté sans pouvoir sortir, ni faire voiles pour la cause des bruines & vens contraires, jusques au vint-quatriéme dudit mois, que nous appareillames, & avons eté par la mer chemin faisans jusques au vint-neufiéme dudit mois, que sommes arrivés à un hable de la côte du Su, qui est environ quatre-vint lieuës dédites sept Iles, lequel est le travers de trois iles petites, qui sont par le parmi du fleuve, & environ le mi-chemin dédites iles, & ledit hable devers le Nort, y a une fort grande riviere, qui est entre les hautes & basses terres, laquelle fait plusieurs bancs à la mer à plus de trois lieuës, qui est un païs fort dangereux, & sonne de deux brasses & moins, & à la choiste d'iceux bancs trouverez vint-cinq & trente brasses bort à bort. Toute cette côte du Nort git Nor-nordest, & Su-Surouest.
Le hable devant-dit où posames, qui est à la terre du Su est hable de marée, & de peu de valeur. Nous le nommames Les ileaux saint Jean, parce que nous y entrames le jour de la Decollation dudit saint. Et auparavant qu'arriver audit hable y a une ile à l'Est d'icelui, environ cinq lieuës, où il n'y a point de passage entre terre & elle que par bateaux. Ledit hable des ileaux saint Jean asseche toutes les marées, & y marine l'eau de deux brasses. Le meilleur lieu à mettre navires est vers le Su d'un petit ilot qui est au parmi dudit hable bord audit ilot.
Nous appareillames dudit hable le premier jour de Septembre pour aller vers Canada. Et environ quinze lieuës dudit hable à l'Ouest-Surouest y a trois iles au parmi dudit fleuve, le travers déquelles y a une riviere fort profonde & courante, qui est le riviere & chemin du Royaume & terre de Saguenay, ainsi que nous a eté dit par nos hommes du païs de Canada: & est icelle riviere entre hautes montagnes de pierre nuë, & sans y avoir que peu de terre, & nonobstant y croit grande quantité d'arbres, & de plusieurs sortes, qui croissent sur ladite pierre nuë, comme sur bonne terre. De sorte que nous y avons veu tel arbre suffisant à master navire de trente tonneaux aussi vert qu'il est possible, lequel étoit sus un roc, sans y avoir aucune saveur de terre.
A l'entrée d'icelle riviere, trouvames quatre barques de Canada, qui étoient là venuës pour faire pécheries de Loups-marins, & autres poissons. Et nous étans posez dedans ladite riviere, vindrent deux dédites barques vers noz navires, léquelles venoient en une peur & crainte, de sorte qu'il en ressortit une, & l'autre approcha si prés, qu'ilz peurent entendre l'un de noz Sauvages, qui se nomma & fit sa conoissance, & les fit venir seurement à bord.
Or maintenant laissons le Capitaine Jacques Quartier deviser avec ses sauvages au port de la riviere de Saguenay, qui est Tadoussac, & allons au devant de Champlein, lequel nous avons cy-dessus laissé à Anticosti (qui est l'ile de l'Assumption) car il nous décrira Tadoussac, & Saguenay, selon le rapport des hommes du païs, au pardessus de ce qu'il a veu: voire encore nous dira-il la reception que leur auront fait les Sauvages à leur arrivée. En quoy si, rapportant les mots de l'Autheur, on trouve quelquefois un langage moins orné & poli, le Lecteur se souviendra que je n'y ay rien voulu changer: bien ay-je retrenché quelque chose de moins necessaire. Voici donc comme il continue le discours que nous avons laissé au chapitre sixiéme.
Voyage de Champlein depuis Anticosti, jusques à Tadoussac: Description de Gachepé, riviere de Mantane, port de Tadoussac, bayes des Moruës, Ile percée, Bay de Chaleur: Remarques des lieux, iles ports, bayes, sables, rocher, & rivieres qui sont à la bende du Nort en allant à la riviere de Saguenay Description du port de Tadoussac, & de ladite riviere de Saguenay. Contradiction de Champlein.
PRES avoir découvert Anticosti,
le lendemain nous eumes conoissance de Gachepé,
terre fort haute. C'est une baye du coté du Su,
laquelle contient quelque
sept ou huit lieuës de long
& à son entrée quatre lieuës
de large. Là y a une riviere qui va quelques trente
lieues dans les terres. Ici est le commencement
de la grande riviere de Canada, sur laquelle à la
bande du Su y a la riviere Mantanne, laquelle va quelques
dix-huit lieues dans les terres. Elle est petite
& à soixante lieuës dudit Gachepé. Mais les
Sauvages étans au bout d'icelle portent leurs
canots (qui sont petits bateaux d'écorce) environ
une lieuë par terre, & se viennent rendre
en la Baye de Chaleur: par où ilz font des grans
voyages. De ladite riviere de Mantanne on vient
vers le Pic où il y a vint-lieuës: & delà en traversant
la riviere on vient à Tadoussac, d'où il y a
quinze lieuës. C'est le chemin que nous suivimes
en allant. Mais comme nous eumes là
sejourné quelque temps, & aprés que nous fumes
allé au saut de ladite grande riviere de Canada,
nous retournames quelque nombre de
Tadoussac à Gachepé, & de là nous allames à la
Baye des Moruës, laquelle peut tenir quelque
trois lieuës de long, & autant de large à son
entree: Puis vimmes à l'ile percée, qui est comme
un rocher fort haut élevé des deux côtez, où il
y a un trou par où les chaloupes & bateaux
peuvent passer de haute mer, & de basse mer on
peut aller de la grande terre à à ladite ile, qui n'en
est qu'à quatre ou cinq cent pas. Et à l'environ
d'icelle y a une autre ile dite l'ile de Bonaventure,
& peut tenir de long demie lieuë: En
tous léquels lieux se fait gran'pécherie de
poisson sec & verd. Et passé ladite ile percée
on vient à ladite Baye de Chaleur, qui va comme
à l'Ouest-Sur-ouest quelques quatre-vint
lieuës dans les terres, contenant au large en son
entrée quelque quinze lieuës. Et disent les Sauvages
qu'en icelle baye il y a une riviere qui va
quelque vint lieuës dans les terres, au bout dequoy
est un lac qui peut tenir quelques vint
lieuës, auquel il y a fort peu d'eau, & qu'en Eté il
asseche: auquel ilz trouvent (environ un pié
dans la terre) une maniere de metal, qui ressemble
à l'argent, & qu'en un autre lieu proche dudit
lac il y a une autre mine de cuivre. Ayans
trouvé ceux que nous cherchions à l'ile percée,
nous retournames derechef à Tadoussac. Mais
comme nous fumes à quelques trois lieuës du
cap l'Evesque nous fumes contrairez d'une
tourmente laquelle dura deux jours, qui nous fit
relacher dedans une grande ance en attendant le
beau temps. Le lendemain nous en partimes &
fumes encores contrariez d'une autre tourmente:
Ne voulans relacher, & pensans gaigner
chemin nous fumes à la côte Nort le vint-huitiéme
jour de Juillet mouiller l'ancre à une
ance qui est fort mauvaise, &-cause des bancs de
rochers qu'il y a. Cette ance est par les cinquante-uniéme
degrés & quelques minutes. Le
lendemain nous vimmes mouiller l'ancre proche
d'une riviere qui s'appelle Saincte Marguerite,
où il y a de pleine mer quelques trois brasses
d'eau, & brasse & demie de basse mer; elle va
assez avant. A ce que j'ay veu, dans terre du côté
de l'Est il y a un saut d'eau qui entre dans ladite
riviere, & vient de quelques cinquante ou soixante
brasses de haut, d'où procede la plus grande
part de l'eau qui descend dedans: A son entrée il
y a un banc de sable, où il peut avoir de basse
eau demie brasse. Toute la côte du côté de l'Est
est sable mouvant, où il y a une pointe à quelque
demie lieuë de ladite riviere, qui avance
une demie lieuë en la mer: & du côté de l'Ouest
il y a une petite ile: cedit lieu est par les cinquante
degrez. Toutes ces terres sont tres-mauvaises
remplies de sapins: la terre est quelque peu haute,
mais non tant que celle du Su. A quelques
trois lieuës de là nous passames proche d'une
autre riviere laquelle sembloit estre fort grande,
barrée neantmoins la pluspart de rochers. A
quelques huit lieuës de là il y a une pointe qui
avance une lieuë & demie à la mer, où il n'y a que
brasse & demie d'eau. Passé cette pointe il s'en
trouve une autre à quelque quatre lieues où il y
a assez d'eau: Toute cette côte terre basse &
sablonneuse. A quelques quatre lieues de là il y
a une ance où entre une riviere, il y peut aller
beaucoup de vaisseaux du côté de l'Ouest, c'est
une pointe basse qui avance environ une lieuë
en la mer. Il faut ranger la terre de l'Est comme
de trois cens pas, pour pouvoir entrer dedans:
Voila le meilleur port qui est en toute la côte du
Nort, mais il fait fort dangereux y aller pour les
basses, & bancs de sable qu'il y a en la pluspart
De la côte pres de deux lieuës à la mer. On trouve
à quelque six lieuës de là une bay, où il y a
une ile de sable. Toute la dite bay est fort baturiere
dans ladite baye & quelque quatre lieuës de là,
il y a une belle ance où entre une riviere: Toute
cette côte est basse & sabloneuse, il y descend un
saut d'eau qui est grand. A quelques cinq lieuës de
là il y a une pointe qui avance environ demie lieuë
en la mer où il y a une ance, & d'une pointe à l'autre
y a trois lieuës; mais ce n'est que batures où il
y a peu d'eau. A quelque deux lieues il y a une
plage où il y a un bon port, & une petite riviere,
où il y a trois iles, & où des vaisseaux se pourroient
mettre à l'abry. A quelques trois lieues
de là il y a une pointe de sable qui avance environ
une lieue, où au bout il y a un petit ilet. Puis
allant à Lesquemin vous rencontrez deux petites
iles basses, & un petit rocher à terre. Cesdites
iles sont environ à demi lieuë de Lesquemin
qui est un fort mauvais port, entourné de rochers,
& asseché de basse mer, & faut variser
pour entrer dedans au derriere d'une petite
pointe de rocher, où il n'y peut qu'un vaisseau.
Un peu plus haut, il y a une riviere qui va quelque
peu dans les terres: c'est le lieu où les Basques
font la péche des baleines. Pour dire verité
le port ne vaut du tout rien. Nous vimmes
de là audit port de Tadoussac. Toutes cédites
terres ci-dessus sont basses à la côte, & dans
les terres fort hautes. Elle ne sont si plaisantes ni
fertiles que celles du Su, bien qu'elles soient
plus basses.
Ayans mouillé l'ancre devant le port de Tadoussac à notre premiere arrivée, nous entrames dedans ledit port le vint-sixiéme jour de May. Il est fait comme une ance, gisant à l'entrée de la riviere de Saguenay, en laquelle il y a un courant d'eau & marée fort étrange, pour sa vitesse & profondité, où quelque fois il vient des vents impetueux léquels amenent avec eux de grandes froidures. L'on tient que ladite riviere a quelque quarante-cinq ou cinquante lieuës jusques au premier saut, & vient du côté de Nor-norouest. Ledit port de Tadoussac est petit, où il ne pourroit que dix ou douze vaisseaux: mais il y a de l'eau assez à Est à l'abry de ladite riviere de Saguenay le long d'une petite montagne, qui est préque coupée de la mer: le reste ce sont montagnes hautes élevées, où il y a peu de terre, sinon rochers & sables remplis de bois, de pins, ciprez, sapins, boulles, & quelques manieres d'arbres de peu: il y a un petit étang proche dudit port renfermé de montagnes couvertes de bois. A l'entrée dudit port il y a deux pointes, l'une du côté d'Ouest contenant une lieue en mer, qui s'appelle la poincte de sainct Matthieu; & l'autres du côté de Suest, contenant un quart de lieue, qui s'appelle la pointe de tous les diables, les vens du Su & Su-suest, & Su-surouest, frappent dedans ledit port. Mais de la pointe de sainct Matthieu jusques à ladite pointe de tous les diables, il y a prés d'une lieue: l'une & l'autre pointe asseche de basse mer.
Quant à la riviere de Saguenay elle est tres-belle, & a une profondeur incroyable. Elle procede selon que j'ay entendu, d'un lieu fort haut, d'où descent un torrent d'eau d'une grande impetuosité; mais l'eau qui en vient, n'est point capable de faire un tel fleuve comme cetui-là, & faut qu'il y ait d'autres rivieres qui s'y dechargent: & y a depuis le premier saut, jusques au port de Tadoussac (qui est l'entrée de la dite riviere de Saguenay) quelques 40 ou 50 lieues, & une bonne lieue & demie de large au plus & un quart au plus étroit, qui fait qu'il y a grand courant d'eau. Toute la terre que j'ay veu ne sont que montagnes de rochers la pluspart, couvertes de bois de sapins, cyprez, & boulles, terre fort mal plaisante, où je n'ay point trouvé une lieuë de terre pleine, tant d'un côté que d'autre. Il y a quelques montagnes de sable & iles en ladite riviere, qui sont hautes élevées. En fin ce sont de vrays desert habitables tant seulement aux animaux & oyseaux; car je vous asseure qu'allant chasser par les lieux que me sembloient les plus plaisans, je ne trouvay rien qui soit, sinon de petits oyseaux qui sont comme rossignols & hirondelles, léquels y viennent en Eté; car autrement je croy qu'il n'y en a point, à cause de l'excessif froid qu'il y fait, cette riviere venant de devers le Nor-ouest. Les Sauvages me firent rapport, qu'ayant passé le premier saut d'où vient ce torrent d'eau, ilz passent huit autres sauts, & puis vont une journée sans en trouver aucun, puis passent autres six sauts, & viennent dedans un lac, où ilz peuvent faire à leur aise quelques douze à quinze lieuës. Audit bout du lac il y a des peuples qui sont cabannez: puis on entre dans trois autres rivieres, quelques trois ou quatre journées dans chacune, où au bout dédites riviere, il y a deux ou trois manieres de lacs, d'où prend sa source le Saguenay, de laquelle source jusques audit port de Tadoussac, il y a dix journées de leurs Canots. Au bord dédites rivieres, il y a quantité de cabanes, où il vient d'autres nations du côté du Nort troquer avec les Montagnais qui vont là, des peaux de castor & martre, avec autres marchandises que donnent les vaisseaux François audits Montagnés. Lédits Sauvages du Nort disent, qu'ilz voient une mer qui est salée.
Voila ce qu'a écrit Champlein dés l'an six cens cinq, de la riviere de Saguenay. Mais depuis il dit en sa derniere relation que le port de Tadoussac, jusques à lamer que les Sauvages de Saguenay decouvrent au Nort, il y a de quarante à cinquante journées; ce qui est bien éloigné des dix que maintenant il a dit. Or s'ilz font de douze à quinze lieuës par jour, voila plus de six cens lieuës tirant au nort: D'où je collige qu'il a eu tort de nous bailler une charte geographique de la Nouvelle-France, en laquelle ayant voulu suivre celle que les Anglois ont publiée de leur derniere découverte de l'an mille six cens onze, il s'est tout contrarié à ce qu'il écrit. Car depuis Tadoussac jusques à cette mer (qui n'est point au Nort, mais à l'ouest du Saguenay) il n'y a pas deux cens lieuës. Et si on y veut aller par la riviere dite Les trois rivieres en sa charte, il ne s'en trouve que six-vints. Et toutefois je ne voudrois aisement croire lédits Anglois, disans qu'il se trouve une mer dans les terres au cinquantiéme. Car il y a long temps qu'elle seroit découverte étant si voisine de Tadoussac, & en méme élevation.

Bonne reception faite aux François par le grand Sagamo des Sauvages de Canada: Leurs festins & danses: La guerre qu'ils ont avec les Iroquois.
E vint-septiéme d'Avril nous fumes
trouver les Sauvages à la pointe
de sainct Matthieu, qui est à une
lieue de Tadoussac, avec les deux
Sauvages que mena le sieur du Pont
de Honfleur, pour faire le rapport de ce qu'ils
avoient veu en France, & de la bonne reception
que leur avoit fait le Roy. Ayans mis pied à
terre nous fumes à la cabanne de leur grand
Sagamo, qui s'appelle Anadabijou, où nous le
trouvames avec quelques quatre-vints ou cent
de ses compagnons qui faisoient Tabagie (qui
veut dire festin) lequel nous receut fort bien
selon la coutume du païs, & nous fit assoir aprés
lui, & tous les Sauvages arangez les uns auprés
des autres des deux côtez de la dite cabane.
L'un des Sauvages que nous avions amené commença
à faire sa harangue, de la bonne reception
que leur avoit fait le Roy, & le bon traitement
qu'ils avoient receu en France, & qu'ils s'asseurassent
que sadite Majesté leur vouloit du bien,
& desiroit peupler leur terre, & faire paix avec
leurs ennemis (qui sont les Iroquois) ou leur
envoyer des forces pour les veincre: en leur
contant aussi les beaux chateaux, palais, maisons,
& peuples qu'ils avoient veu, & nôtre façon de
vivre. Il fut entendu avec un silence si grand,
qu'il ne se peut dire de plus. Or aprés qu'il eut
achevé sa harangue, ledit grand Sagamo Anadabijou
l'ayant attentivement ouï, il commença à
prendre du petun, & en donner audit sieur du
Pont, & à moy, & à quelques autres Sagamos qui
étoient auprés de lui. Ayant bien petuné, il commença
à faire sa harangue à tous, parlant posément,
s'arrétant quelquefois un peu, & puis reprenant
sa parole, en leur disant: Que veritablement
ilz devoient estre fort contens d'avoir sadite
Majesté pour grand ami. Ilz répondirent,
tous d'une voix, ho, ho, ho, qui est à dire, oui, oui.
Lui continuant toujours sadite harangue, dit:
Qu'il estoit fort aise que sadite Majesté peuplat
leur terre, & fit la guerre à leurs ennemis, qu'il
n'y avoit nation au monde à qui ilz voulussent
plus de bien qu'aux François. En fin il leur fit
entendre à tous le bien & utilité qu'ilz pourroient
recevoir de sadite Majesté. Aprés qu'il eut achevé
sa harangue, nous sortimes de sa cabanne, &
eux commencerent à faire leur Tabagie qu'ilz
font avec des chairs d'Orignac (qui est comme Boeuf)
d'Ours, de Loups-marins, & Castors, qui
sont les viandes les plus ordinaires qu'ils ont
& du gibier en quantité. Ils avoient huit ou dix
chaudieres pleines de viandes au milieu de ladite
cabanne, & étoient éloignez les uns des autres
six pas & chacune a son feu. Ilz sont
assis des deux côtez (comme j'ay dit cy-dessus)
avec chacun son écuelle d'écorce d'arbre: &
lors que la viande est cuite, il y en a un qui fait
les partages à chacun dans lédites écuelles,
où ilz mangent fort salement: car quand ils
ont les mains grasses, ils les frottent à leurs
cheveux faute de serviettes, ou bien au pois
de leurs chiens dont ils ont quantité pour
la chasse. Premier que leur viande fût cuite,
il y en eut un qui se leva, & print un chien,
& s'en alla sauter autour dédites chaudieres
d'un bout de la cabanne à l'autre: Etant
devant le grand Sagamo, il jetta son chien à
terre de force, & puis tous d'une voix s'écrierent
ho, ho, ho: ce qu'ayant fait s'en alla asseoir
à sa place. En méme instant un autre se
leva, & fit le semblable, continuant toujours
jusques à ce que la viande fût cuite.
Or aprés avoir achevé leur Tabagie, ilz
commencerent à danser, en prenant les tétes de
leurs ennemis, qui leur pendoient par derriere.
En signe de rejouissance il y en a un ou deux
qui chantent en accordant leurs voix par la mesure
de leurs mains qu'ilz frappent sur leurs
genoux, puis ilz s'arrétent quelquefois en
s'écrians, ho, ho, ho, & recommencent à danser
en soufflant, comme un homme qui est
hors d'haleine. Ilz faisoient cette rejouissance
pour la victoire par eux obtenuë sur les
Iroquois, dont ilz en avoient tué quelques cent,
auquels ilz coupperent les tétes, qu'ils avoient
avec eux pour leur ceremonie. Ils estoient
trois nations quand ilz furent à la guerre,
les Etechemins, Algoumequins, & Montagnais
au nombre de mille, qui allerent faire la
guerre audits Iroquois qu'ilz rencontrerent à
l'entrée de la riviere dédits Iroquois, & en assomerent
une centaine. La guerre qu'ilz font
n'est que par surprise, car autrement ils auraient
peur, & craignent trop lédits Iroquois,
qui sont en plus grand nombre que lédits
Montagnais, Etechemins, & Algoumequins.
Le vint-huitiéme jour dudit mois ilz se vindrent
cabanner audit port de Tadoussac où étoit
nôtre vaisseau. A la pointe du jour leurdit
grand Sagamo sortit de sa cabanne, allant
autour de toutes les autres cabannes, en criant
à haute voix, qu'ils eussent à déloger pour
aller à Tadoussac, où étoient leurs bons amis.
Tout aussi-tôt un chacun d'eux deffit sa cabanne
en moins d'un rien, & ledit grand Capitaine
le premier commença à prendre son
canot, & le porter à la mer où il embarqua
sa femme & ses enfans, & quantité de fourrures, &
se mirent ainsi prés de deux cens canots, qui
vont étrangement, car encore que nôtre
chalouppe fût bien armée, si alloient-ilz
plus vite que nous. Ils étoient au nombre de
mille personnes tant d'hommes que femmes &
enfans.

La rejouissance que font les Sauvages aprés qu'ils ont eü victoire sur leurs ennemis; Leurs humeurs: Sont malicieux; Leur croyances & faulse opinions. Que leurs devins parlent visiblement aux Diables.
E neufiéme jour de Juin les Sauvages
commencerent à se réjouir
tous ensemble & faire leur Tagagie,
comme j'ay dit ci-dessus' & danser,
pour ladite victoire qu'ils avoient
obtenue contre leurs ennemis. Or apres
avoir fait bonne chere, les Algoumequins, une
des trois nations, sortirent de leurs Cabannes, &
se retirerent à part dans une place publicque, firent
arrenger toutes leurs femmes & filles les unes
prés des autres, & eux se mirent derriere chantans
tous d'une voix comme j'ay dit ci-devant.
Aussi-tôt toutes les femmes & filles commencerent
à quitter leurs robbes & peaux, & se mirent toutes
nues montrans leur nature, neantmoins parées
de Matachia qui sont patenôtres & cordons
entre-lassez faits de poil de Por-épic, qu'ils teindent
de diverses couleurs. Aprés avoir achevé
leurs chants, ilz dirent tous d'une vois, ho, ho, ho.
A méme instant toutes les femmes & filles se
couvrirent de leurs robbes (car elles les jettent
à leurs piés) & s'arréterent quelque peu: & puis
aussi tôt recommençans à chanter elles laisserent
aller leurs robbes comme auparavant.
Or en faisant cette danse, le Sagamo des Algoumequins qui s'appelle Besouat, étoit assis devant lédites femmes & filles, au milieu de deux batons où étoient les tétes de leurs ennemis pendues: quelquefois il se levoit & s'en alloit haranguant & disant aux Montagnés & Etechemins, voyez comme nous nous rejouissons de la victoire que nous avons obtenue de nos ennemis, il faut que vous en faciés autant, afin que nous soyons contens: puis tous ensemble disoient ho, ho, ho. Retourné qu'il fut en sa place, le grand Sagamo avec tous ses compagnons dépouillerent leurs robbes estans tout nuds (hors-mis leur nature qui est couverte d'une petite peau) & prindrent chacun ce que bon leur sembla, comme Matachia, haches, épées, chauderons, graisses, chair d'Orignac, Loup-main: bref chacun avoit un present qu'ils allerent donner aux Algoumequins. Aprés toutes ces ceremonies la danse cessa, & lédits Algoumequins hommes & femmes emporterent leurs presens & leurs cabannes. Ilz firent encore mettre deux hommes de chacune nation des plus dispos qu'ilz firent courir & celui qui fut le plus vite à la course eut un present.
Tous ces peuples sont tous d'une humeur assez joyeux, ilz rient le plus souvent, toutefois ilz sont quelque peu Saturniens; Ilz parlent fort posément, comme se voulans bien faire entendre, & s'arrétent aussi-tôt en songeant une grande espace de temps, puis reprennent leur parole. Ils usent bien souvent de cette façon de faire parmi leurs harangues au conseil, où il n'y a que les plus principaux, qui sont les anciens; Les femmes & enfans n'y assistent point.
Ce sont la pluspart gens qui n'ont point de loy, selon que j'ay peu voir & m'informer audit grand Sagamo, lequel me dit: Qu'ilz croyent veritablement qu'il y a un Dieu qui a creé toutes choses. Et lors je lui dis, Puis qu'ilz croyent à un seul Dieu: Comment est-ce qu'il les avoit mis au monde, & d'où ils étoient venus? Il me répondit. Apres que Dieu eut fait toutes choses, il print quantité de fleches, & les mit en terre, d'où sortit hommes & femmes; qui ont multiplié au monde jusques à present, & sont venus de cette façon. Je lui répondis que ce qu'il disoit étoit faux: mais que veritablement il y avoit un seul Dieu, qui avoit creé toutes choses en la terre & aux cieux. Voyant toutes ces choses si parfaites, sans qu'il y eût personne qui gouvernât en ce monde, il print du limon de la terre, & en crea Adam nôtre premier Pere, & comme il sommeilloit, Dieu print une de ses côtes, & en forma Eve, qu'il lui donna pour compagne, & que c'étoit la verité qu'eux & nous étions venus de cette façon, & non de fleches comme ilz croyoient. Il ne me dit rien, sinon: Qu'il avouoit plutôt ce que je lui disois, que ce qu'il me disoit. Je luy demanday aussi s'il ne croyoit point qu'il y eût un autre qu'un seul Dieu. Il me dit que leur croyance étoit: Qu'il y avoit un seul Dieu, un Fils, une Mere & le Soleil, qui étoient quatre. Neantmoins que Dieu étoit pardessus tous; mais que le Fils étoit bon. Je luy remontray son erreur selon nôtre Foy, enquoy il adjouta quelque peu de creance. Je lui demanday s'ilz n'avoient point veu, ni ouï dire à leurs ancestres que Dieu fût venu au monde: Il me dit, Qu'il ne l'avoit point veu: mais qu'anciennement il y eut cinq hommes qui s'en allerent vers le Soleil couchant, léquels rencontrerent Dieu, qui leur demanda, Où allez-vous? Ils disent, Nous allons chercher nôtre vie: Dieu leur répondit, Vous la trouverés ici. Ilz passerent plus outre, sans faire état de ce que Dieu leur avoit dit, lequel print une pierre & en toucha deux, & furent transmués en pierre, & dit derechef aux trois autres, Où allez-vous; & ilz respondirent comme à la premiere fois: & Dieu leur dit derechef, Ne passez plus outre, vous la trouveréz ici: Et voyans qu'il ne leur venoit rien, ilz passerent outre; & Dieu print deux batons & il en toucha les deux premiers, qui furent transmués en batons, & le cinquiéme s'arréta, ne voulant passer plus outre. Et Dieu lui demanda derechef, Où vas tu? Je vois chercher ma vie: Demeure, & tu la trouveras: Il demeura sans passer plus outre, & Dieu lui donna de la viande, & en mangea: Aprés avoir fait bonne chere, il retourna avec les autres Sauvages, & leur raconta tout ce que dessus. Il me dit aussi, Qu'une autre fois il y avoit un homme qui avoit quantité de Tabac (qui est une herbe dequoy ilz prennent la fumée) & Dieu vint à cet homme, & lui demanda où étoit son petunoir: l'homme print son petunoir, & le donna à Dieu, qui petuna beaucoup. Aprés avoir bien petuné, Dieu rompit ledit petunoir en plusieurs pieces & l'homme lui demanda, Pourquoy as-tu rompu mon petunoir, & tu vois bien que je n'en ay point d'autre; & Dieu en print un qu'il avoit & le lui donne, lui disant: en voila un que je te donne, porte-le à ton grand Sagamo, qu'il le garde & s'il le garde bien, il ne manquera point de chose quelconque, ni tous ses compagnons: ledit homme print le petunoir, qu'il donna à son grand Sagamo, lequel tandis qu'il l'eut, les Sauvages ne manquerent de rien de monde: Mais que du depuis ledit Sagamo avoit perdu ce petunoir, qui est l'occasion de la grande famine qu'ils ont quelquefois parmi eux. Je lui demanday s'il croyoit tout cela. Il me dit qu'ouï, & que c'étoit verité. Or je croy que voila pourquoy ilz disent que Dieu n'est pas trop bon. Mais je luy repliquay & lui dis, Que Dieu étoit tout bon, & que sans doute c'étoit le diable qui s'étoit montré à ces hommes là, & que s'ils croyoient comme nous en Dieu, ilz ne manqueroient de ce qu'ils auroient besoin. Que le Soleil qu'ilz voyent, la Lune & les Etoiles avoient eté creés de ce grand Dieu, qui a fait le ciel & la terre, & n'ont nulle puissance que celle que Dieu leur a donnée: Que nous croyons en ce grand Dieu, qui par sa bonté nous voit envoyé son cher Fils, lequel conceu du sainct Esprit, print chair humaine dans le ventre virginal de la Vierge Marie, ayant été trente-trois ans en terre, faisans une infinité de miracles, ressuscitant les morts, guerissant les malades, chassant les diable, illuminant les aveugles enseignat aux hommes la volonté de Dieu son Pere, pour le servir, honorer, & adorer, a épandu son sang, & souffert mort & passion pour nous & pour noz pechez, & racheté le genre humain, étant enseveli & ressuscité, descendu aux enfers, & monté au ciel, où il est assis à la dextre de Dieu son Pere, Que c'étoit la croyance de tous les Chrétiens, qui croyoient au Pere, au Fils, & au sainct Esprit, qui ne sont pourtant trois Dieux, mais un méme, & un seul Dieu en une Trinité en laquelle il n'y a point de plutôt, ou d'aprés, rien de plus grand ne de plus petit. Que la Vierge Marie mere du Fils de Dieu, & tous les hommes & femmes qui ont vécu en ce monde, faisans les commandemens de Dieu, & ont enduré martyre pour son nom, & qui par la permission de Dieu ont fait des miracles, & sont saints au ciel en son Paradis, prient tous pour nous cette grande Majesté divine, de nous pardonner noz fautes & noz pechez que nous faisons contre sa loy & ses commandemens, & par noz prieres que nous saisons à la divine Majesté, il nous donne ce que nous avons besoin, & le diable n'a nulle puissance sur nous: & ne nous peut faire de mal. Que s'ils avoient cette croyance, ilz seroient comme nous, que le diable ne leur pourroit plus faire de mal, & ne manqueroient de ce qu'ils auroient besoin. Alors ledit Sagamo me dit, qu'il vouloit ce que je disois. Je lui demanday de quelle ceremonie ils usoient à prier leur Dieu: Il me dit, Qu'ilz n'usoient point autrement de ceremonies, sinon qu'un chacun prioit en son coeur comme il vouloit: Voila pourquoy je croy qu'il n'y a aucune loy parmi eux, & vivent la pluspart comme bétes brutes, & croy que promptement ilz seroient reduits bons Chrétiens si l'on habitoit leurs terres, ce qu'ilz désiroient la pluspart. Ils ont parmi eux quelques Sauvages qu'ils appellent Pilotoua, qui parlent au Diable visiblement, & leur dit ce qu'il faut qu'ilz facent, tant pour la guerre que pour autres choses, & que s'il leur commandoit qu'ils allassent mettre en execution quelque entreprise, ou tuer un François, ou un autre de leur nation, ils obeiroient aussi-tôt à son commandement. Aussi ilz croyent que tous les songes qu'ilz sont veritable; & de fait, il y en a beaucoup qui disent avoir veu & songé choses qui aviennent ou aviendront: Mais pour en parler avec verité, ce sont visions du diable, qui les trompe & seduit.
Comme le Capitaine Jacques Quartier par de la riviere de Saguenay pour chercher un port, & s'arrete à Sainte-Croix: Poissons inconnus: Grandes Tortues: Ile aux Coudres: Ile d'Orleans: Rapport de la terre du païs: Accueil des François par les Sauvages: Harangue des Capitaines Sauvages.
AISSONS maintenant Champlein
faire la Tabagie, & discourir
avec les Sagamos Anadabijou & Bezouat,
& allons reprendre le
Capitaine Jacques Quartier, lequel
nous veut mener à mont la riviere de Canada
jusques à Sainte-Croix lieu de sa retraite,
où nous verrons quelle chere on lui fit, & ce
qui lui avint parmi ces peuples nouveaux (j'entens
nouveaux, parce qu'avant lui jamais aucun
n'étoit entré seulement en cette riviere). Voici
donc comme il poursuit.
Le deuxiéme jour de Septembre nous sortimes hors de ladite riviere pour faire le chemin vers Canada, & trouvames la marée fort courante & dangereuse, pour ce que devers le su de ladite riviere y a deux iles à l'entour déquelles à plus de trois lieuës n'y a que deux ou trois brasses semées de groz perrons comme tonneaux & pippes, & les marées decevantes par entre lédites iles: de sorte que cuidames y perdre nôtre gallion, sinon le secours de noz barques, & à la choiste dédits plateis (c'est à dire, à la cheute dédits rochers) y a de profond trente brasses & plus. Passé ladite riviere de Saguenay, & lédites iles environ cinq lieuës vers le Sur-ouest y a une autre ile vers le Nort, aux côtez de laquelle y a de moult hautes terres, le travers déquelles cuidames poser l'ancre pour étaller l'Ebe, & n'y peumes trouver le fond à six-vints brasses & un trait d'arc de terre, de sorte que fumes contraints de retourner vers ladite ile, où passames trente-cinq brasses & beau fond.
Le lendemain au matin fimes voiles, & appareillames pour passer outre, & eumes conoissance d'une sorte de poissons, déquels il n'est memoire d'homme avoir veu, ni ouï Lédits poissons sont aussi gros comme Moroux, sans avoir aucun estoc, & sont assez faits par corps, & téte de la façon d'un levrier, aussi blancs comme neige, sans aucune tache, & y en a moult grand nombre dedans ledit fleuve, qui vivent entre la mer & l'eau douce. Les gens du païs les nomment Adhothuis, & nous ont dit qu'ilz sont fort bons à manger, & si nous ont affermé n'y en avoir en tout ledit fleuve ni païs qu'en cet endroit.
Le sixiéme jour dudit mois avec bon vent fimes courir à-mont ledit fleuve environ quinze lieuës, & vimmes poser à une ile qui est bort à la terre du Nort, laquelle fait une petite baye & couche de terre, à laquelle y a un nombre inestimable de grandes tortuës, qui sont les environs d'icelle ile. Pareillement par ceux du païs se fait és environs d'icelle ile grande pécherie de Adhothuis ci-devant écrits. Il y a aussi grand courant és environs de ladite ile, comme devant Bourdeaux, de flot & ebe. Icelle ile contient environ trois lieuës de long,& deux de large, & est une fort bonne terre & grasse, pleine de beaux & grands arbres de plusieurs sortes; & entre autres y a plusieurs Coudres franches que touvames fort chargez de noizilles aussi grosses & de meilleur saveur que les nôtres, mais un peu plus dures. Et par-ce la nommames l'ile és Coudres.
Le septiéme jour dudit mois jour de nôtre Dame, apres avoir oui la Messe, nous partimes de ladite ile pour aller à-mont ledit fleuve, & vimmes à quatre iles qui étoient distantes de ladite ile és Coudres de sept à huit lieues, qui est le commencement de la terre & province de Canada: déquelles y en a une grande environ dix lieues de long, & cinq de large, où il y a gens demourans qui font grande pécherie de tous les poissons qui sont dans ledit fleuve selon les saisons, dequoy sera fait ci-apres mention. Nous étans posez à l'ancre entre icelle grande ile & la terre du Nort, fumes à terre & portames les deux hommes que nous avions prins le precedent voyage & trouvames plusieurs gens du païs, léquels commencerent à fuir, & ne voulurent approcher jusques à ce que dédits deux hommes commencerent à parler & leur dire qu'ils étoient Taiguragni, & Domagaya, & lors qu'ils eurent conoissance d'eux commencerent à faire grand'chere dansans & faisans plusieurs ceremonies, & vindrent partie des principaux à noz bateaux, léquels nous apporterent force anguilles, & autres poissons, avec deux ou trois charges de gros mil, qui est le pain duquel ilz vivent en ladite terre, & plusieurs gros melons. Et icelle journée vindrent à noz navires plusieurs barques dudit païs chargées de gens tant hommes que femmes pour faire chere à noz deux hommes, léquels furent tous bien receuz par ledit Capitaine qui les fétoya de ce qu'il peut. Et pour faire sa conoissance leur donna aucuns petits presens de peu de valeur, déquels se contenterent fort.
Le lendemain le Seigneur de Canada nommé Donnacona en nom, & l'appellant pour Seigneur Agouhanna, vint avec deux barques accompagné de plusieurs gens devant noz navires, puis en fit retirer en arriere dix, & vint seulement avec deux à bord dédits navires accompagné de seize hommes & commença ledit Agouhanna le travers du plus petit de noz navires à faire une predication & prechement à leur mode en demenant son corps & membres d'une merveilleuse sorte, qui est une ceremonie de joye & asseurance. Et lors qu'il fut arrivé à la nef generale où étoient lédits Taiguragni, & Domagaya, parla ledit seigneur à eux, & eux à lui, & lui commencerent à conter ce qu'ils avoient veu en France, &le bon traitement qui leur avoit eté fait, dequoy fut ledit seigneur fort joyeux, & pria le Capitaine de lui bailler ses bras pour les baisers & accoller, qui est leur mode de faire chere en ladite terre. Et lors le Capitaine entra dedans la barque dudit Agouhanna, & commanda qu'on apportât pain & vin pour faire boire & manger ledit Seigneur & sa bende. Ce qui fut fait. Dequoy furent fort contens: & pour lors ne fut autre present fait audit Seigneur, attendant lieu & temps. Aprés léquelles choses faites se departirent les uns des autres, & prindrent congé, & se retira ledit Agouhanna à ses barques, pour soy retirer & aller en son lieu. Et pareillement ledit Capitaine fit apporter noz barques pour passer outre, & aller à-mont ledit fleuve avec le flot pour chercher hable & lieu de sauveté, pour mettre les navires, & fumes outre ledit fleuve environ dix lieuës côtoyant ladite ile, & au bout d'icelle trouvames un affourc d'eau fort beau & plaisant, auquel lieu y a une petite riviere, & hable de basse marinant de deux à trois brasses, que trouvames lieu à nous propice pour mettre nosdites navires à sauveté. Nous nommames ledit lieu SAINTE-CROIX, par ce que ledit jour y arrivames. Auprés d'icelui lieu y a un peuple dont est Seigneur ledit Donnacona & y est sa demeure, laquelle se nomme Stadaconé, qui est aussi bonne terre qu'il soit possible de voir & bien fructiferante, pleine de moult beaux arbres de la nature & sorte de France, comme Chénes, Ormes, Fraines, Noyers, Pruniers, Ifs, Cedres, Vignes, Aubépines, qui portent fruit aussi gros que prunes de Damas, & autres arbres, souz léquels croit aussi bon Chanve que celui de France, lequel vient sans semence ni labeur. Aprés avoir visité ledit lieu, & trouvé étre convenable, se retira ledit Capitaine & les autres dedans les barques pour retourner aux navires. Et ainsi que sortimes hors ladite riviere, trouvames au devant de nous l'un des Seigneurs dudit peuple de Stadaconé accompagné de plusieurs gens tant hommes que femmes, lequel Seigneur commença à faire un prechement à la façon & mode du païs, qui est joye & asseurance, &les femmes dansoient & chantoient sans cesse étans en l'eau jusques aux genoux. Le capitaine voyant leur mon amour & bon vouloir, fit approcher la barque où il étoit & leur donna des couteaux & petites patenotres de verre, dequoy menerent une merveilleuse joye: de sorte que nous étans départis d'avec eux distans d'une lieuë ou environ, les oyions chanter, danser, & mener féte de nôtre venuë.
Retour du Capitaine Jacques Quartier à l'ile d'Orleans, par lui nommée l'ile de Bacchus, & ce qu'il y trouva: Balises fichées au port Sainte Croix. Forme d'alliance: Navire mis à sec pour hiverner: Sauvages ne trouvent bon que le Capitaine aille en Hochelaga: Etonnement d'iceux au bourdonnement des Canons.
A saison s'avançoit des-ja fort &
pressoit le Capitaine Jacques
Quartier de chercher une retraite
pour l'hiver, ce qui le faisoit
hâter, se trouvant en païs inconnu,
où jamais aucun Chrétien n'avoit été: puis il
vouloit voir une fin à la découverte de cette
grande riviere de Canada, dans laquelle jamais
nos mariniers n'étoient entrez, cuidans (à cause
de son incroyable largeur) que ce fust un golfe
& pour ce ledit Capitaine Quartier ne s'arréta
gueres ni en la riviere de Saguenay, ni és iles
aux Coudres & d'Orleans (ainsi s'appelle aujourd'hui
celle où il mit en terre les deux sauvages
qu'il avoit r'amené de France) il passa
donc chemin sans perdre temps, & ayant
rencontré un lieu assez commode pour loger ses
navires (ainsi que nous avons n'agueres veu)
il delibere de s'y arréter. Et pour-ce retourna
querir les navires qu'il avoit laissés en ladite ile
d'Orleans, comme nous verrons par la suite de
son histoire, laquelle il continuë ainsi:
Aprés que nous fumes arrivez avec les barques ausditz navires, & retournez de la riviere Sainte-Croix, le Capitaine commanda appréter lédites barques pour aller à terre à ladite ile voir les arbres (qui sembloient à voir fort beaux & la nature de la terre d'icelle), ce qui fut fait. Et etans à la dite ile, la trouvames pleine de fort beaux arbres, comme Chénes, Ormes, Pins, Cedres, & autres bois de la sorte des nôtres, & pareillement y trouvames force vignes, ce que n'avions veu par ci-devant en toute la terre. Et pour ce la nommames l'ile de Bacchus: Icelle ile tient de longueur environ douze lieuës, & est moult belle terre & unie, pleine de bois, sans y avoir aucun labourage, sors qu'y a petites maisons, où ilz font pécherie, comme par ci-devant est fait mention.
Le lendemain partimes avec nosditz navires pour les mener audit lieu de Sainte-Croix, & y arrivames le lendemain quatorziéme dudit mois, & vindrent au-devant de nous léditz Donnacona, Taiguragni, & Domagaya, avec vint-cinq barques chargées de gens, & alloient audit Stadaconé où est leur demeurance: & vindrent tous à noz navires faisans plusieurs signes de joye, fors les deux homme qu'avions apporté, sçavoir Taiguragni & Domagaya, léquels étoient tout changez de propos & de courage, & ne voulurent entrer dans nodits navires, nonobstant qu'ils en fussent plusieurs fois priez: dequoy eumes aucune deffiance. Le Capitaine leur demanda s'ilz vouloient aller (comme ilz lui avoient promis) avec lui à Hochelaga: & ilz répondirent qu'ouy, & qu'ils étoient deliberez d'y aller: & alors chacun se retira.
Et le lendemain quinziéme dudit mois le Capitaine accompagné de plusieurs de ses gens fut à terre pour faire planter balises & merches, pour plus seurement mettre les navires à seureté. Auquel lieu trouvames & se rendirent audevant de nous grand nombre de gens du païs: & entre autres lédits Donnacona, noz deux hommes & leur bende, léquels se tindrent à part sous une pointe de terre, qui est sur le bord dudit fleuve, sans qu'aucun d'eux vint environs nous, comme les autres qui n'étoient de leur bende faisoient. Et apres que ledit Capitaine fut averti qu'ils y étoient, commanda à partie de ses gens aller avec lui, & furent vers eux souz ladite pointe, & trouverent Lédits Donnacona, Taiguragni, Domagaya, & autres. Et apres s'étre entresaluez, s'avança ledit Taiguragni de parler, & dit au Capitaine que ledit seigneur Donnacona etoit marri dont ledit Capitaine & ses gens, portoient tant de battons de guerre, parce que de leur part n'en portoient nuls. Aquoy répondit le Capitaine que pour sa marrison ne laisseroit à les porter, & que c'étoit la coutume de France, & qu'il le sçavoit bien. Mais pour toutes ces paroles ne laisserent lédits Capitaine & Donnacona de faire grand'chere ensemble. Et lors apperceumes que tout ce que disoit ledit Taiguragni ne venoit que de lui & son compagnon. Car avant que partir dudit lieu firent une asseurance ledit Capitaine & Seigneur de sorte merveilleuse. Car tout le peuple dudit Donnacona ensemblement jetterent & firent trois cris à pleine voix, que c'étoit chose horrible à ouir. Et à tant prindrent congé les uns des autres.
Le lendemain seziéme dudit mois nous mimes noz deux plus grandes navires dedans ledit hable & riviere, où il y de pleine mer trois brasses, 7 de basse eau demie-brasse, & fut laissé le gallion dedans la rade pour mener à Hochelaga. Et tout incontinent que lédits navires furent audit hable à sec se trouverent devant lédits navires lédits Donnacona, Taiguragni & Domagaya, avec plus de cinq cens personnes tant hommes, femmes, qu'enfans. Et entra ledit Seigneur avec dix ou douze autres des plus grands personnages, léquels furent par ledit Capitaine & autres, fétoyez & receuz selon leur état, & leur furent donnez aucuns petits presens: & fut par Taiguragni dit audit Capitaine que ledit seigneur étoit marri dont il alloit à Hochelaga, & que ledit seigneur ne vouloit point que lui qui parloit allant avec lui, comme il avoit promis, parceque la riviere ne valoit rien (c'est une façon de parler des Sauvages, pour dire qu'elle est dangereuse, comme de verité elle est, passé le lieu de Sainte-Croix.) Aquoy fit réponse ledit Capitaine, que pour tout ce ne laisseroit d'y aller s'il luy estoit possible, parce qu'il avoit commandement du Roy son maitre d'aller au plus avant qu'il lui seroit possible: mais si ledit Taiguragni y vouloit aller, comme il avoit promis, qu'on lui feroit present dequoy il seroit content, & grand'chere, & & qu'ilz ne feroit seulement qu'aller voir Hochelaga, puis retourner. A quoy répondit ledit Taiguragni qu'il n'iroit point. Lors se retirerent en leurs maisons.
Le lendemain dix-septiéme dudit mois ledit Donnacona & les autres revindrent comme devant, & apporterent force anguilles & autres poissons, duquel se fait grande pécherie audit fleuve, comme sera ci-apres dit. Et lors qu'ilz furent arrivez devant nodits navires, ilz commencerent à danser & chanter comme ils avoient de coutume, & aprés qu'ils eurent ce fait, fit ledit Donnacona mettre tous ses gens d'un côté, & fit un cerne sur le sablon, & y fit mettre ledit Capitaine, & ses gens, puis commença une grande harangue tenant une fille d'environ de l'aage de dix ans en l'une de ses mains, puis la vint presenter, audit Capitaine, & lors tous les gens dudit seigneur se prindrent à faire trois cris en signe de joye & alliance, puis derechef presenta deux petits garçons de moindre aage l'un aprés l'autre, déquels firent telz cris & ceremonies que devant. Duquel present fut ledit Seigneur par ledit Capitaine remercié. Et lors Taiguragni dit audit Capitaine que la fille étoit la propre fille de la soeur dudit Seigneur, & l'un des garçons frere de lui qui parloit: & qu'on les lui donnoit sur l'intention qu'il n'allat point à Hochelaga. Lequel Capitaine répondit que si on les lui avoit donné sur cette intention, qu'on les reprint, & que pour rien il ne laisseroit à aller audit Hochelaga, par-ce qu'il avoit commandement de ce faire. Sur léquelles paroles Domagaya compagnon dudit Taiguragni dit audit Capitaine que ledit sieur luy avoit donné lédits enfans pour bon amour, & en signe d'asseurance, & qu'il étoit content d'aller avec ledit Capitaine à Hochelaga: dequoy eurent grosses paroles dédits Taiguragni, & Domagaya. Dont apperceumes que ledit Taiguragni ne valoit rien, & qu'il ne songeoit que trahison, tant par ce, qu'autres mauvais tours que lui avions veu faire. Et fit ce ledit Capitaine fit mettre lédits enfans dedans les navires, & apporter deux épées, un grand bassin d'airain, plain, & un ouvré à laver les mains, & en fit present audit Donnacona, qui fort s'en contenta, & remercia ledit Capitaine, & commanda à tous ses gens chanter & danser: & pria le Capitaine faire tirer une piece d'artillerie, par ce que Taiguragni & Domagaya lui en avoient fait féte, & aussi que jamais n'en avoient veu ni ouï. Lequel Capitaine répondit qu'il en étoit content, & commanda tirer une douzaine de barges avec leurs boulets le travers du bois qui croit joignant lédits navires & hommes Sauvages; dequoy furent tous si étonnez qu'ils pensoient que le ciel fût cheu sur eux, & se prindrent à hurler & hucher si tresfort, qu'il sembloit qu'enfer y fût vuidé. Et auparavant qu'ilz se retirassent ledit Taiguragni fit dire par interposées personnea que les compagnons du gallion léquels étoient en la rade, avoient tué deux de leurs gens de coups d'artillerie, dont se retirerent tous si à grand hâte qu'il sembloit que les voulussions tuer. Ce qui ni se trouva verité: car durant ledit jour ne fut dudit gallion tirée artillerie.
Ruse inepte des Sauvages pour détourner le Capitaine Jacques Quartier du voyage en Hochelaga: Comme ilz figurent le diable: Depart de Champlein de Tadoussac pour aller à Sainte-Croix: Nature & rapport du païs: Ile d'Orleans. Kebec: Diamans audit Kebec: Riviere de Batiscan.
E ne trouve en tout ce discours
le sujet pourquoy les Sauvages
de Canada habituez prés saincte
Croix ne vouloient que le Capitaine
Quartier allât en Hochelaga qui est
vers le saut de la
grande riviere. Neantmoins je pense que
c'étoient leurs ennemis, & pour ce n'avoient
point ce voyage agreable: ou bien ilz craignoient
que ledit Capitaine ne les abandonnât, & allât
demeurer en Hochelaga. Et pour ce voyans que
pour leurs beaux ïeux icelui Capitaine ne vouloit
differer son entreprise, ilz s'aviserent d'une
ruse grossiere (de verité) envers nous, qui sommes
armez de bouclier de la foy, mais qui n'est
impertinente entre eux & leurs semblables.
Voici donc ce que l'Autheur en dit:
Le dix-huitiéme jour dudit mois de Septembre pour nous cuider toujours empecher d'aller à Hochelaga, songerent un grande finesse, qui fut telle: ilz firent habiller trois hommes en la façon de trois diables, léquelz étoient vétus de peaux de chiens noirs & blancs, & avoient cornes aussi longues que le bras, & étoient peints par le visage de noir comme charbon: & les firent mettre dans une de leurs barques à nôtre non sceu. Puis vindrent avec leur bende comme avoient de coutume, auprés de noz navires, & se tindrent dedans le bois sans apparoitre environ deux heures attendans que l'heure & marée fût venue pour l'arrivée de ladite barque: à laquelle heure sortirent tous, & se presenterent ainsi qu'ilz vouloient faire. Et commença Taiguragni à saluer le Capitaine, lequel luy demanda s'il vouloit avoir le bateau. A quoy lui répondit ledit Taiguragni que non pour l'heure, mais que tantôt il entreroit dedans lédits navires. Et incontinent arriva ladite barque, où étoient léditz trois hommes apparoissans étre trois diables, ayans de grande cornes sur leurs tétes, & faisoit celui du milieu, en venant, un merveilleux sermon, & passérent le long de noz navires avec leurdite barque, sans aucunement tourner leur veuë vers nous, & allerent assener & donner en terre avec leurdite barque, & tout incontinent ledit Donnacona & ses gens prindrent ladite barque & lédits hommes léquelz s'étoient laissé choir au fond d'icelle, comme gens morts, & porterent le tout ensemble dans le bois, qui estoit distant dédites navires d'un jet de pierre, & ne demeura une seule personne que tous ne se retirassent dedans ledit bois. Et eux étans retirez commencerent une predication & prechement que nous oyions de noz navires, qui dura environ demie heure. Aprés laquelle sortirent lédits Taiguragni & Domagaya dudit bois marchans vers nous ayans les mains jointes & leurs chappeaux souz leurs coudes, faisans une grande admiration. Et commença le dit Taiguragni à dire, Jesus Maria, Jacques Quartier regardant le ciel comme l'autre. Et le Capitaine voyant leurs mines & ceremonies leur commença à demander qu'il y avoit, & que c'étoit qui étoit survenu de nouveau, léquelz répondirent qu'il y avoit de piteuses nouvelles, en disant, Nenni est-il bon (c'est à dire qu'elles ne sont pas bonnes). Et le Capitaine leur demanda derechef que c'étoit. Et ilz lui dirent que leur dieu nommé Cudouagni avoit parlé à Hochelaga, & que les trois hommes devant dits étoient venus de par lui leur annoncer les nouvelles, & qu'il y avoit tant de glaces, & neges qu'ilz mourroient tous. Déquelles paroles nous primmes tous à rire, & leur dire que Cudouagni n'étoit qu'un sot, & qu'il ne sçavoit ce qu'il disoit, & qu'ilz le dissent à ses messagers, & que le sus les garderoit bien de froid s'ils lui vouloient croire. Et lors ledit Taiguragni & son compagnon demanderent audit Capitaine s'il avoit parlé à Jesus. Et il répondit que ses Pretres y avoient parlé, & qu'il feroit beau temps. Dequoy remercierent fort ledit Capitaine, & s'en retournerent dedans le bois dire les nouvelles aux autres, léquels à l'instant sortirent dudit bois feignans étre joyeux dédites paroles. Et pour montrer qu'ils en étoient joyeux, tout incontinent qu'ilz furent devant les navires commencerent d'une commune voix à faire trois cris & hurlemens, qui est leur signe de joye, & se prindrent à danser & chanter comme avoient de coutume. Mais par resolution lédits Taiguragni & Domagaya dirent au Capitaine que ledit Donnacona ne vouloit point que nul d'eux allât à Hochelaga avec lui s'il ne s'il ne bailloit plege qui demeurât à terre avec ledit Donnacona. A quoy leur répondit le Capitaine que s'ilz n'étoient deliberez y aller de bon courage, qu'ilz demeurassent, & que pour eux ne lairroient mettre peine à y aller.
Or devant que nôtre Capitaine Jacques Quartier s'embarque pour faire son voyage, allons querir Champlein, lequel nous avons laissé à Tadoussac entretenant les Sauvages de discours Theologiques, & le conduisons jusques à Sainte-Croix, où l'ayans laissé, nous reprendrons ledit Capitaine pour nous conduire à Hochelaga & au haut de la grande riviere: en quoy faisans nous remarquerons paraventure avec ledit Champlein quelques particularitez que n'avons veuës. Car je n'estime pas qu'il y ait peu fait d'avoir remarqué, & comme pontillé jusques aux petites roches & battures qui sont dans icelle riviere pour la seureté des navigans, & à fin qu'en moins de temps ilz puissent penetrer par tout, marchans souz cette conduite comme sur un chemin tout frayé. Il dit donc:
Le Mercredy dix-huictieme jour de Juin nous partimes de Tadoussac pour aller au Saut. Nous passames prés d'une ile qui s'appelle l'ile du Liévre qui peut étre à deux lieuës de la terre & bende du Nort, à quelque sept lieuës dudit Tadoussac, & à cinq lieuës de la terre du Su. De l'ile au Liévre nous rengeames la côte du Nort environ demie lieuë, jusques à une pointe qui avance à la mer, où il faut prendre plus au large. Ladite pointe est à une lieuë d'une ile qui s'appelle l'ile aux Coudre qui peut tenir environ deux lieuës de large, & de ladite ile à la terre du Nort, il y a une lieuë. Cette ile est quelque peu unie, venant en amoindrissant par les deux bouts. Au bout de l'Ouest il y a des prairies & pointes de rochers qui avancent quelque peu dans la riviere. Elle est quelque peu agreable pour les bois qui l'environnent. Il y a force ardoise, & y est la terre quelque peu graveleuse; au bout de laquelle il y a un rocher qui avance à la mer environ demi lieuë. Nous passames au Nort de ladite ile, distante de l'ile au Liévre de douze lieuës.
Le Jeudy ensuivant nous en partimes & vimmes mouiller l'ancre à une ance dangereuse du côté du Nort, où il y a quelques prairies, & une petite riviere, où les Sauvages cabannent quelquefois. Cedit jour rengeans toujours ladite côte du Nort, jusques à un lieu où nous relachames pour les vens qui nous étoient contraires, où il y avoit force rochers & lieux fort dangereux, nous fumes trois jours en attendant le beau temps. Toute cette côte n'est que montagnes tant du côté du Su, que du côté du Nort, la pluspart ressemblant à celle du Saguenay.
Le Dimanche vint-deuxiéme jour dudit mois nous en partimes pour aller à l'ile d'Orleans, où il y a quantité d'iles à la bende du su, léquelles sont basses, & couvertes d'arbres, semblans estre fort agreables, contenans (selon que j'ay peu juger) les unes deux lieuës, & une lieuë, & autres demie: Autour de ces iles ce ne sont que rochers & basses, fort dangereux à passer, & sont éloignez quelques deux lieuës, & une lieuë de la grand'terre du Su. Et delà vimmes renger à l'ile d'Orleans du côté du su. Elle est à une lieuë de la terre du Nort, fort plaisante & unie, contenant de long huit lieuës. Le côté de la terre du Su est basse, quelques deux lieues avant en terre; lédites terres commencent à étre basse à l'endroit de ladite ile, qui peut étre à deux lieues de la terre du Su. A passer du côté du Nort, il y fait fort dangereux pour les bancs de sable & rochers, qui sont entre ladite ile & la grand'terre, & asseche préque toute de basse mer. Au bout de ladite ile je vis un torrent d'eau qui débordoit de dessus une grande montagne de ladite riviere de Canada, & dessus ladite montagne est terre unie & plaisante à voir, bien que dedans lédites terres l'on voit de hautes montagnes qui peuvent estre à quelques vint ou vint-cinq lieues dans les terres, qui sont proches du premier Saut de Saguenay. Nous vimmes mouiller l'ancre à Kebec qui est un détroit de ladite riviere de Canada, qui a quelque trois cens pas de large. Il y a à ce détroit de côté du Nort une montagne assez hautes qui va en abbaissant des deux côtez. Tout le reste est païs uni & beau, où il y a de bonnes terres pleines d'arbres comme chénes, cyprez, boulles, sapins, & trembles, & autres arbres fruitiers sauvages, & vignes: qui fait qu'à mon opinion si elles étoient cultivées elles seroient bonnes comme les nôtres. Il y a le long de la côte dudit Kebec des diamans dans des rochers d'ardoise, qui sont meilleurs que ceux d'Alençon. Dudit Kebec jusques à l'ile au Couder il y a vint-neuf lieuës.
Le Lundi vint-troisiéme dudit mois nous partimes de Kebec où la riviere commence à s'élargir quelquefois d'une lieuë, puis de lieuë & demie, ou deux lieuës au plus. Le païs va de plus en plus en embellissant. Ce sont toutes terres basses, sans rochers, que fort peu. Le côté du Nort est rempli de rochers & bancs de sable, il faut prendre celui du Su, comme d'une demie lieuë loin de terre. Il y a quelques petites rivieres qui ne sont point navigables, si ce n'est pour les canots des Sauvages, auquelles y a grande quantité de sauts. Nous vimmes mouiller l'ancre jusques à Sainte-Croix, distante de Kebec de quinze lieuës. C'est une pointe basse qui va en haussant des deux côtez: Le païs est beau & uni, & les terres meilleures qu'en lieu que j'eusse veu, avec quantité de bois: mais fort peu de sapins & cyprés. Il s'y trouve en quantité de vignes, poires, noisettes, cerises, grozelles rouges & vertes, & de certaines petites racines de la grosseur d'une petite noix, ressemblant au goust comme truffes, qui sont tres-bonnes roties & bouillies; Toute cette terre est noire, sans aucuns rochers, sinon qu'il y a grande quantité d'ardoise: elle est fort tendre, & si elle étoit bien cultivée, elle seroit de bon rapport. Du côté du Nort il y a une autre riviere qui s'appelle Batiscan, qui va fort avant en terre, par où quelquefois les Algoumequins viennent: & une autre du méme côté à trois lieuës de Sainte-Croix sur le chemin de Kebec, qui est celle où fut Jacques Quartier au commencement de la découverture qu'il en fit, & ne passa point plus outre.
Voyage du Capitaine Jacques Quartier à Hochelaga: Nature & fruits du païs: Reception des François par les Sauvages: Abondance de vignes & raisins: Grand lac: Rats musquez: Arrivée en Hochelaga: Merveilleuse rejouissance dédits Sauvages.
N Poëte Latin parlant des langues
& dictions qui perissent bien souvent,
& se remettent sus selon les
humeurs & usages des temps, dit
fort bien:
Multa renascentur quæ jam cecidere, cadentque. Ainsi est-il des faits de plusieurs personnages, déquels la memoire se pert bien souvent avec les hommes & sont frustrez de la louange qui leur appartient. Et pour n'aller chercher des exemples externes, le voyage de nôtre Capitaine Jacques Quartier depuis Sainte-Croix jusques au saut de la grande riviere, étoit inconu en ce temps ici, les ans & les hommes (car Belleforet n'en parle point) lui en avoient ravi la louange, si bien que Champlein pensoit étre le premier qui en avoit gaigné le pris. Mais il faut rendre à chacun ce qui lui appartient, & suivant ce, dire que ledit Champlein a ignoré l'histoire du voyage dudit Quartier: Et neantmoins ne laisse d'estre louable en ce qu'il a fait. Mais je m'étonne que le sieur du Port Gravé Capitaine hantant dés long temps les Terres-neuves, & conducteur de la navigation dudit Champlein pour le sieur de Monts, ait ignoré cela. Or pour ne nous amuser, voila la description du voyage d'icelui Quartier au dessus du port de Sainte-Croix.
Le dix-neufiéme jour de Septembre nous appareillames & fimes voile avec le gallion & les deux barques pour aller avec la marée amont ledit fleuve, où trouvames à voir des deux côtez d'icelui les plus belles & meilleures terres qu'il soit possible de voir, aussi unies que l'eau, pleines des plus beaux arbres du monde, & tant de vignes chargées de raisins le long du fleuve, qu'il semble mieux qu'elles y ayent été plantées de main d'homme, qu'autrement. Mais pource qu'elles ne sont cultivées, ni taillées, ne sont lédits rasions si doux, ne si gros comme les nôtres. Pareillement nous trouvames grand nombre de maisons sur la rive dudit fleuve, léquelles sont habitées de gens qui font grande pécherie de tous bons poissons selon les saisons, & venoient en noz navires en aussi grand amour & privauté que si eussions été du païs, nous apportans force poisson & de ce qu'ils avoient, pour avoir de notre marchandise, tendans les mains au ciel, faisans plusieurs ceremonies & signes de joye. Et nous étans posés environ à vint-cinq lieues de Canada en un lieu nommé Achelaci, qui est un détroit dudit fleuve fort courant & dangereux tant de pierres, que d'autres choses, là vindrent plusieurs barques à bord, & entre autres vint un grand seigneur du païs, lequel fit un grand sermon en venant & arrivant à bord, montrant par signes evidens avec les mains & autres ceremonies, que ledit fleuve étoit un peu plus à-mont fort dangereux, nous avertissant de nous en donner garde. Et presenta celui Seigneur au Capitaine deux de ses enfans à don, lequel print une fille de l'aage d'environ huit à neuf ans, & refusa un petit garçon de deux ou trois ans, parce qu'il étoit trop petit. Ledit Capitaine festiva ledit Seigneur & sa bende de ce qu'il peut, & lui donna aucun petit present, duquel remercia ledit Seigneur le Capitaine, puis s'en allerent à terre. Dempuis sont venus celui Seigneur & sa femme voir leur fille jusques à Canada, & apporter aucun petit present au Capitaine.
Dempuis ledit jour dix-neufiéme jusques au vint-huitiéme dudit mois nous avons été navigans à-mont ledit fleuve sans perdre heure ni jour, durant lequel temps avons veu & trouvé aussi beaucoup de païs & terres aussi unies que l'on sçauroit desirer, pleines de plus beaux arbres du monde, sçavoir chénes, ormes, noyer, pins, cedres, pruches, fraines, boulles, sauls, oziers, & force vignes (qui est le meilleur) léquelles avoient si grande abondance de raisins, que les compagnons (c'est à dire les matelots) en venoient tout chargés à bord. Il y a pareillement force gruës, cygnes, outardes, oyes, cannes, alouettes, faisans, perdris, merles, mauvis, tourtres, chardonnerets, serins, linottes, rossignols, & autres oyseaux, comme en France, & en grande abondance.
Ledit vint-huitiéme de Septembre nous arrivames à un grand lac & plaine dudit fleuve large d'environ cinq ou six lieuës, & douze de long. Et navigames ce jour à-mont ledit lac sans trouver par tout icelui que deux brasses de parfond également sans hausser ni baisser. Et nous arrivans à l'un des bouts dudit lac ne nous apparoissoit aucun passage, ni sortie, ains nous sembloit icelui étre tout clos, sans aucune riviere, & ne trouvames audit bout que brasse & demie, dont nous convint poser & mettre l'ancre hors, & aller chercher passage avec noz barques, & trouvames qu'il y a quatre ou cinq rivieres toutes sortantes dudit fleuve en icelui lac, & venantes dudit Hochelaga. Mais en icelles ainsi sortantes y a basses & traverses faites par le cours de l'eau où il n'y avoit pour lors qu'une brasse de parfond, & lédites basses passées y a quatre ou cinq brasses, qui étoit le temps des plus petites eaux de l'année, ainsi que vimes par les flots dédites eaux qu'elle croissent de plus de deux brasses de pic.
Toutes icelles rivieres circuissent & environnent cinq ou six belles iles qui sont le bout d'icelui lac, pour se rassemblent environ quinze lieues à-mont toutes en une. Celui jour nous fumes à l'une d'icelles ou trouvames cinq hommes qui prenoient des bétes sauvages, léquelz vindrent aussi privément à noz barques que s'ilz nous eussent veuz toute leur vie, sans avoir peur ni crainte. Et nodites barques arrivées à terre, l'un d'iceux hommes print ledit Capitaine entre ses bras, & le porta à terre ainsi qu'il eust fait un enfant de six ans, tant estoit icelui homme fort & grand. Nous leur trouvames un grand monceau de Rats sauvages qui vont en l'eau, & sont gros comme Connils, & bons à merveilles à manger, déquelz firent present audit Capitaine, qui leur donna des couteaux & patenotres pour recompense. Nous leur demandames par signes si c'étoit le chemin de Hochelaga; & ilz nous répondirent qu'oui: & qu'il y avoit encore trois journées à y aller.
Le lendemain vint-neufiéme de Septembre le Capitaine voyant qu'il n'étoit possible de pouvoir pour lors passer ledit gallion, fit avictuailler & accoutrer les barques, & mettre victuailles pour le plus de temps qu'il fût possible, & que lédites barques en peurent accuillir, & se partant avec icelles accompagné de partie des Gentils-hommes, sçavoir de Claude du Pont-briant Echanson de monseigneur le Dauphin, Charles de la Pommeraye, Jean Govion & vint-huit mariniers y compris Mace Jalouber, & Guillaume le Breton, ayant la charge souz ledit Quartier des deux autres navires, pour aller à-mont ledit fleuve au plus loin qu'il nous seroit possible. Et navigames de temps à gré jusques au deuxiéme jour d'Octobre, que nous arrivames à Hochelaga, qui est distant du lieu où étoit demeuré le gallion d'environ quarante-cinq lieuës.
Durant lequel temps & chemin faisans, trouvames plusieurs gens du païs qui nous apporterent du poisson & autres victuailles, dansans & menans grand'joye de notre venue. Et pour les attraire & tenir en amitié avec nous leur donnoit ledit Capitaine pour recompense des couteaux, patenotres, & autres menues hardes, dequoy se contentoient fort. Et nous arrivez audit Hochelaga, se rendirent audevant de nous plus de mille personnes tant hommes, femmes, qu'enfans, léquelz nous firent aussi bon recueil que jamais pere fit à enfant, menans une joye merveilleuse. Car les hommes en une bende dansoient, & les femmes de leur part, & leurs enfans d'autre, léquels nous apportoient force poisson & de leur pain fait de gros mil, lequel ilz jettoient dedans nodites barques, en sorte qu'il sembloit qu'il tombât de l'air. Voyant ce le Capitaine descendit à terre accompagné de plusieurs de ses gens, & si tôt qu'il fut descendu, s'assemblerent tous sur lui, & sur les autres, en faisans une chere inestimable: & apportoient les femmes leurs enfans à brassées pour les faire toucher audit Capitaine, & és autres qui étoient en sa compagnie, en faisant une féte qui dura plus de demie heure. Et voyant ledit Capitaine leur largesse, & bon vouloir, fit asseoir & ranger toutes les femmes, & leur donna certaines patenotres d'étain, & autres menues besongnes; & à partie des hommes des couteaux. Puis se retira à bord dédites barques pour soupper & passer la nuit: durant laquelle demeura Icelui peuple sur le bord dudit fleuve, au plus prés dédites barques, faisans toute la nuit plusieurs feuz & danses, en disant à toutes heures Aguiazé qui est leur dire du salut & joye.
Comment les Capitaines & les Gentils-hommes de sa compagnie, avec ses mariniers bien armez & en bon ordre allerent à la ville de Hochelaga. Situation du lieu. Fruits du païs: Batimens: & maniere de vivre des Sauvages.
E lendemain au plus matin le Capitaine
accoutra, & fit mettre
ses gens en ordre pour aller voir
la ville & demeurance dudit peuple, & une montagne
qui est jacente à ladite ville, où allerent avec ledit
Capitaine les Gentils-hommes, & vint mariniers,
& laissa le par-sus pour la garde des barques,
& print trois hommes de ladite ville de
Hochelaga pour les mener & conduire audit lieu.
Et nous étans en chemin, le trouvames aussi battu
qu'il soit possible de voir en la plus belle terre &
meilleure plaine: des chénes aussi beaux qu'il y
en ait en forest de France, souz léquels estoit
toute la terre couverte de glans. Et nous ayans
fait environ lieuë & demie trouvames sur le
chemin l'un des principaux seigneurs de ladite ville
de Hochelaga, avec plusieurs personnes, lequel
nous fit signe qu'il se falloit reposer audit
lieu prés un feu qu'ils avoient fait audit chemin.
Et lors commença ledit seigneur à faire un sermon
& prechement, comme ci-devant est dit
étre leur coutume de faire joy & conoissance,
en faisant celui seigneur chere audit Capitaine &
sa compagnie, lequel Capitaine lui donna une
couple de haches & une couple de couteaux,
avec une Croix & remembrance du Crucifix qu'il
lui fit baiser, & le lui pendit au col. Dequoy il
rendit grace audit Capitaine. Ce fait marchames
plus outre, & environ demie lieuë de là commençames
à trouver les terres labourées, & belles
grandes campagnes pleines de blé de leurs terres,
qui est comme mil de Bresil, aussi gros ou
plus que poins, duquel ilz vivent ainsi que nous
faisons de froment. Et au parmi d'icelles campagnes
est située & assise ladite ville de Hochelaga,
prés & joignant une montagne qui est à-lentour
d'icelle, bien labourée & fort fertile, de dessus
laquelle on voit fort loin. Nous nommames
icelle montagne Le Mont Royal. Ladite ville est
toute ronde, & close de bois à trois rangs, en façon
d'une Pyramide croisée par le haut, ayant la
rengée du parmi en façon de ligne perpendiculaire,
puis rengée de bois couchez le long bien
joints & cousus à leur mode, & est de la hauteur
d'environ deux lances. Et n'y a en icelle ville
qu'une porte & entrée qui ferme à barres, sur
laquelle & en plusieurs endroits de ladite cloture
y a manieres de galleries & echelles à y monter,
léquelles sont garnies de rochers & cailloux
pour la garde & defense d'icelle. Il y a dans icelle
ville environ cinquante maison longues d'environ
cinquante pas ou plus chacune, & douze
ou quinze pas de large, toutes faites de bois
couvertes & garnies de Grandes écorces, & pelures
dédits bois, aussi large que tables, bien cousues
artificiellement selon leur mode: par dedans
icelles y a plusieurs aire & chambres: &
au milieu d'icelles maisons y a une grande salle
par terre où font leur feu, & vivent en communauté,
puis se retirent en leurdites chambres
les hommes avec leurs femmes & enfans, & pareillement
ont greniers au haut de leurs maisons
où mettent leur blé, duquel ilz font leur pain
qu'ils appellent Caraconi, & le font en la maniere
ci-apres. Ils ont des piles de bois, comme à piler
chanve, & battent avec pilons de bois ledit
blé en poudre, puis l'amassent en pâte, & en
font des tourteaux, qu'ilz mettent sur une
pierre chaude, puis le couvrent de cailloux
chauds, & ainsi cuisent leur pain en lieu de
four. Ils font pareillement force potages dudit
blé & de féves & pois, déquels ils ont assez:
& aussi de gros concombres, & autres
fruits. Ils ont aussi de grands vaisseaux comme
tonnes en leurs maisons, où ilz mettent leur
poisson, sçavoir anguilles & autres qui seichent
& la fumée durant l'Eté, & vivent en Hiver,
& de ce font un grand amas, comme avons veu
par experience. Tout leur vivre est sans aucun
goût de sel, & couchent sur écorces de bois
étenduës sur la terre, avec méchantes couvertures
de peaux, dequoy font leurs vétemens, sçavoir
Loire, Biévres, Martes, Renars, Chats sauvages,
Daims, Cerfs, & autres sauvagines; mais la
plus grande part d'eux sont quasi tout nuds.
La plus precieuse chose qu'ils ayent en ce monde est Esurgni, lequel est blanc, & le prennent audit fleuve en Cornibots en la maniere qui ensuit. Quant un homme a deservi la mort ou qu'ilz ont prins aucuns ennemis à la guerre ilz le tuent, puis l'incisent par les fesses & cuisses, & par les jambes, bras, & épaules à grandes taillades. Puis és lieux où est ledit Esurgni étalent ledit corps au fond de l'eau, & le laissent dix ou douze heures, puis le retirent et trouvent dedans lédites taillades & incisions lédits Cornibots, déquelz ilz font des patenotres, & de ce usent comme nous faisons d'or & d'argent, & le tiennent la plus precieuse chose du monde. Il a la vertu d'étancher le sang des nazilles: car nous l'avons experimenté. Cedit peuple ne s'addonne qu'à labourage & pécherie pour vivre. Car des biens de ce monde ne font compte, parce qu'ilz n'en ont conoissance, & qu'ils ne bougent de leur païs, & ne sont ambulatoires comme ceux de Canada, & du Saguenay: nonobstant que lédits Canadiens leur soient sujets, avec huit ou neuf autres peuples qui sont sur ledit fleuve.
Arrivée du Capitaine Quartier à Hochelaga: Accueil & caresses à lui faites: Malades lui sont apportez pour les toucher: Mont-Royal: Saut de la grande riviere de Canada: Etat de ladite riviere outre ledit Saut: Mines: Armures de bois, duquel usent certains peuples: Regret de sa départie.
INSI comme fumes arrivés
auprés d'icelle ville se rendirent
au-devant de nous
grand nombre des habitans
d'icelle, léquels à leur
façon de faire nous firent
bon recueil, & par noz guides
& conducteurs fumes
remenez au milieu d'icelle ville, où y a une place
entre les maisons spacieuse d'un jet de pierre en
quarré, ou environ, léquelz nous firent signe que
nous arrétassions audit lieu: ce que nous fimes:
& tout soudain s'assmblerent toutes les femmes
& filles de ladite ville, dont l'une partie
étoient chargez d'enfans entre leurs bras, qui
vindrent baiser le visage, bras, & autres
endroits de dessus le corps où ilz pouvoient
toucher, pleurans de joye de nous voir, nous
faisans la meilleure chere qu'il leur étoit
possible en nous faisans signe qu'il nous peût
toucher leurdits enfans. Apres ces choses faites
les hommes firent retirer les femmes, &
s'assirent sur la terre à-l'entour de nous comme
si eussions voulu jouer un mystere. Et tout
incontinent revindrent plusieurs femmes qui
aporterent chacun une natte quarrée en façon
de tapisserie, & les étendirent sur la terre au milieu
de ladite place, & nous firent mettre sur icelles.
Apres léquelles choses ainsi faites, fut aporté
par neuf ou dix hommes le Roy & Seigneur
du païs, qu'ilz appellent en leur langur Agouhanna,
lequel estoit assis sus une grande peau de cerf
& le vindrent poser dans ladite place sur lédites
nattes prés du Capitaine, en faisans signe que
c'étoit leur Seigneur. Celui Agouhanna étoit de
l'aage d'environ cinquante ans, & 'étoit point
mieux accoutré que les autres, fort qu'il avoit à
l'entour de sa téte une maniere de liziere rouge
pour sa Corone, faite de poil d'herissons, &
étoit celui Seigneur tout perclus & malade de
ses membres. Apres qu'il eut fait son signe de salut
audit Capitaine & à ses gens, en leur faisant
signes evident qu'ilz fussent les bien venus, il
montra ses bras & jambes audit Capitaine, le
priant les vouloir toucher, comme s'il lui eût
demandé guerison & santé. Et lors le Capitaine
commença à lui frotter les bras & jambes avec
les mains: & print ledit Agouhanna la liziere &
Corone qu'il avoit sur sa téte, & la donna audit
Capitaine. Et tout incontinent furent amenés
audit Capitaine plusieurs malades, comme
aveugles, borgnes, boiteux, impotens, & gens
si tres-vieux, que les paupieres des yeux leur
pendoient sur les joues: & seoient & couchoient
prés ledit Capitaine pour les toucher: tellement
qu'il sembloit que Dieu fût là descendu
pour les guerir. Ledit Capitaine voyant la pitié
&& foy de cedit peuple, dit l'Evangile sainct
Jean, sçavoir l'In principio, faisant le signe de la
Croix sur les pauvres malades, priant Dieu
qu'il leur donnât conoissance de nôtre saincte
Foy, & de la passion de nôtre Sauveur, & grace
de recouvrer Chrétienté & Baptéme. Puis
print ledit Capitaine une paire d'Heures, &
tout hautement leut mot à mot la Passion de
nôtre Seigneur, si que tous les assistans la peuvent
ouïr, où tout ce pauvre peuple fit un grand
silence, & furent merveilleusement bien
entendibles, regardans le ciel & faisans pareilles
ceremonies qu'ilz nous voyoient faire. Apres
laquelle fit ledit Capitaine ranger tous les hommes
d'un côté, les femmes d'un autre, & les
enfans d'autre, & donna és principaux & autres
des couteaux & des hachots: & és femmes des
patenotres, & autre menuës choses: puis jetta
parmi la place entre lédits enfans des petites
bagues, & Agnus Dei d'étain, dequoy menerent
une merveilleuse joye. Ce fait, le Capitaine
commanda sonner les trompettes & autres
instrumens de Musique, dequoy ledit peuple
fut fort rejouï. Apres léquelles choses
nous primmes congé d'eux, & nous retirames.
Voyans ce, le femmes se mirent au devant de
nous pour nous arréter & nous apporterent
de leurs vivres, léquels ilz nous avoient apprétez,
sçavoir poisson, potages, féves, pain, & autres
choses, pour nous cuider faire repaitre, &
diner audit lieu. Et pource que lédits vivres
n'étoient à nôtre gout, & qu'il n'y avoit gout
de sel, les remerciames, leur faisans signe que
n'avions besoin de repaitre.
Aprés que nous fumes sortis de ladite ville, fumes conduits par plusieurs hommes & femmes d'icelle sur la montagne devant dite, qui est par nous nommée Mont-Royal, distant dudit lieu d'un quart de lieuë. Et nous étans sur ladite montagne eumes cognoissance de plus de trente lieuës à l'environ d'icelle, dont y a vers le Nort une rangée de montagnes, qui sont Est & Ouest gisantes, & autant vers le Su: entre léquelles montagnes est la terre la plus belle qu'il soit possible de voir, labourable, unie, & plaine: & par le milieu dédites terres voyions ledit fleuve outre le lieu où étoient demeurées nodites barques, où il y a un Saut d'eau le plus impetueux qu'il soit possible de voir, lequel ne nous fut possible de passer, & voyions ledit fleuve tant que l'on pouvoit regarder grand, large, & spacieux, qui alloit au Surouest, & passoit par auprés de trois belles montagnes rondes que nous voyions, & estimions qu'elles étoient à environ quinze lieuës de nous: & nous fut dit & montré par signes par les trois hommes qui nous avoient conduit, qu'il y avoit trois iceux Sauts d'eau audit fleuve, comme celui où étoient nodites barques: mais nous ne peumes entendre quelle distance il y avoit entre l'un & l'autre. Puis nous montroient que lédits Sauts passez l'on pouvoit naviger plus de trois lunes (c'est à dire trois mois) par ledit fleuve. Et là-dessus me souvient que Donnacona seigneur des Canadiens nous a dit quelquefois avoir été à une terre, où ilz sont une lune à aller avec leurs barques depuis Canada, jusques à ladite terre, en laquelle il y croit force canelle & girofle. Et appellent ladite canelle Adotathui, le girofle Cananotha. Et outre nous montroient que le long dédites montaignes estant vers le Nort y a une grande riviere qui descend de l'Occident comme ledit fleuve. Nous estimons que c'est la riviere qui passe par le royaume & province du Saguenay. Et sans que leur fissions aucune demande & signe prindrent la chaine du sifflet du Capitaine qui est d'argent, & un manche de poignard qui étoit de laiton jaune comme or, lequel étoit au côté de l'un de noz mariniers, & montrerent que cela venoit d'amont ledit fleuve, & qu'il y avoit des Agojuda, qui est à dire mauvaises gens, qui étoient armez jusques sur les doigts, nous montrans la façon de leurs armures, qui sont de cordes & bois lassez & tissus ensemble, nous donnans à entendre que lédits Agojuda menoient la guerre continuelle les uns és autres: mais par defaut de langue ne peumes avoir conoissance combien il y avoit jusques audit païs. Ledit Capitaine leur montra du cuivre rouge, qu'ils appellent Caigedazé, leur montrant vers ledit lieu, & demandant par signe s'il venoit de là. Ilz commencerent à secouer le téte disans que non, & montrans qu'il venoit du Saguenay, qui est au contraire du precedent. Aprés léquelles choses ainsi veuës & entenduës nous retirames à noz barques, qui ne fut sans avoir conduite de grand nombre dudit peuple, dont partie d'eux quand venoient noz gens las les chargeoient sur eux comme sur chevaux, & les portoient. Et nous arrivez à noz barques fimes voiles pour retourner à nôtre gallion pour doute qu'il n'eût aucun encombrier. Lequel partement ne fut sans grand regret dudit peuple. Car tant qu'ilz nous peurent suivir à-val ledit fleuve, ilz nous suivirent. Et tant fumes que nous arrivames à notredit gallion le Lundi quatriéme jour d'Octobre.
Retour de Jacques Quartier au port de Sainte-Croix aprés avoir été à Hochelaga: Sauvages gardent les tétes de leurs ennemis: Les Toudamans ennemis des Canadiens.
E Mardi cinquiéme jour dudit
mois d'Octobre nous fimes voiles,
& appareillames avec nôtre
dit gallion & barques pour retourner
à la province de Canada,
au port de Sainte-Croix où étoient demeurez
noditz navires: & le septiéme jour nous vimmes
poser le travers d'une riviere, qui vient devers
le Nort sortant audit fleuve, à l'entour de
laquelle y a quatre petites iles, & pleines d'arbres.
Nous nommames icelle riviere, La riviere
de Fouez (je croy qu'il veut dire Foix). Et pource
que l'une d'icelles iles s'avance audit fleuve,
& la voit-on de loin, ledit Capitaine fit planter
une belle Croix sur la pointe d'icelle, & commanda
apporter les barques, pour aller avec
marée dedans icelle riviere, pour voir le parfond
& nature d'icelle. Et nagerent celui jour
à-mont ledit fleuve. Mais parce qu'elle fut
trouvée de nulle experience, ni profonde,
retournerent, & appareillames pour aller à-val.
Le Lundy unziéme jour d'Octobre nous arrivames au hable de Sainte-Croix où étoient noz navires, & trouvames que les Maitres & marinier qui étoient demeurés avoient fait un Fort devant lédits navires tout clos de grosse pieces de bois plantées debout joignant les unes aux autres, & tout à l'entour garni d'artillerie, & bien en ordre pour se defendre contre tout le païs. Et tout incontinent que le Seigneur du païs fut averti de nôtre venuë, vint le lendemain accompagné de Taiguragni & Domagaya, & plusieurs autres pour voir ledit Capitaine, & lui firent une merveilleuse féte, feignans avoir grand joye de sa venuë, lequel pareillement leur fit assez bon recueil, toutefois qu'ilz ne l'avoient pas desservi. Le Seigneur Donnacona pria le Capitaine d'aller le lendemain voir à Canada. Ce que lui promit ledit Capitaine. Et le lendemain treziéme dudit mois le dit Capitaine accompagné des Gentils-hommes & de cinquante compagnons bien en en ordre allerent voir ledit Donnacona & son peuple, qui est distant du lieu où étoient noz navires de demie lieuë, & se nomme leur demeurance Stadaconé. Et nous arrivés audit lieu, vindrent les habitans au devant de nous loin de leurs maisons d'un jet de pierre, ou mieux; & là se rangerent & assirent à leur mode & façon de faire, les hommes d'une part & les femmes de l'autre debout, chantans & dansans sans cesse. Et apres qu'ilz s'entrefurent saluez & fait chere les uns aux autres, le Capitaine donna és hommes des couteaux & autre chose de peu de valeur, & fit passer toutes les femmes & filles pardevant lui, & leur donna à chacune une bague d'étain, dequoy ilz remercierent ledit Capitaine qui fut par ledit Donnacona & Taiguragni mené voir leurs maisons, léquelles étoient bien étotées de vivres selon leur sorte pour passer leur hiver. Et fut par ledit Donnacona montré audit Capitaine les peaux de cinq tétes d'hommes étenduës fur des bois, comme peaux de parchemin: & nous dit que c'étoit des Toudamans de devers le Su, qui leur menoient continuellement la guerre. Outre nous fut dit qu'il y a deux ans passez que lédits Toudamans les vindrent assaillir jusques dedans ledit fleuve à une ile qui est le travers du Saguenay, où ils étoient à passer la nuit tendans aller à Hongnedo leur mener guerre avec environ deux cens personnes tant hommes, femmes qu'enfans, léquels furent surpris en dormant dedans un Fort qu'ils avoient fait: où mirent léditz Todamans le feu tout à l'entour, & comme Ilz sortoient les tuerent tous reservez cinq, qui échapperent. De laquelle détrousse se plaignent encore fort, nous montrans qu'ils en auroient vengeance. Apres léquelles choses veuës nous retirames en noz navires.
Voyage de Champlein depuis le Port de Sainte-Croix jusques au Saut de la grande riviere, où sont remarquées les rivieres, iles, & autres choses qu'il a découvertes audit voyage: & particulierement la riviere, le peuple, & le pays des Iroquois.
AR le rapport des quatre derniers
chapitres nous avons veu que
(contre l'opinion de Champlein)
le Capitaine Jacques Quartier a
penetré dans la grande riviere jusques
où il est possible d'aller. Car de gaigner
le dessus du Saut, qui dure une lieuë, tombant
toujours ladite riviere en precipices &
parmi les roches, il n'y a pas de moyen avec
bateaux. Aussi le méme Champlein ne l'a
point fait: & ne recite point de plus grandes
merveilles de cette riviere que ce que nous
avons entendu par le recit dudit Quartier.
Mais il ne nous faut pourtant negliger ce qu'il
nous en a laissé par écrit. Car on pourroit
paraventure accuser iceluy Quartier d'avoir
fait à croire ce qu'auroit voulu, & par le temoignage
& rapport d'un qui ne sçavoit point
la verité de ses découvertes la chose sera
mieux confirmée. Car En la bouche de deux ou
trois témoins toute parole sera resolue & arretée.
Joint qu'en un voyage de quelques
deux cens lieuës qu'il y a depuis Sainte-Croix
jusques audit Saut, ledit Champlein a remarqué
des choses à quoy ledit Quartier n'a pas
pris garde. Oyons donc ce qu'il dit en la relation
de son voyage.
Le Mercredy vint-quatriéme jour du mois de Juin, nous partimes dudit Sainte-Croix, où nous retardames une marée & demie, pour le lendemain pouvoir passer de jour, à cause de la grande quantité de rochers qui sont au travers de ladite riviere (chose étrange à voir) qui asseche préque toute la basse mer: Mais à demi flot, l'on peut commencer à passer librement, toutefois il faut y prendre bien garde avec la sonde à la main. La mer y croit prés de trois brasses & demie. Plus nous allions en avant & plus le païs est beau: nous fumes à quelque cinq lieues & demie mouiller l'ancre à la bende du Nort. Le Mercredi ensuivant nous partimes de cedit lieu, qui est païs plus plat que celui de devant, plein de grande quantité d'arbres comme à Sainte-Croix: Nous passames prés d'une petite ile qui étoit remplie de vignes, & vimmes mouiller l'ancre à la bende du Su, prés d'un petit côteau: mais étant dessus ce sont terres unies. Il y a une autre petite ile à trois lieuës de Sainte-Croix, proche de la terre du Su. Nous partimes le Jeudi ensuivant dudit côteau, & passames prés d'une petite ile, qui est proche de la bende du Nort, où je fus à quelques six petites rivieres, dont il y en a deux qui peuvent porter batteaux assez avant, & une autre qui a quelque trois cens pas de large: à son entrée il y a quelques iles, & va fort avant dans terre: C'est la plus creuse de toutes les autres, léquelles sont fort plaisantes à voir, les terres étans pleines d'arbres qui ressemblent à des noyers, & en ont la méme odeur, mais je n'y ay point veu de fruit, ce qui me met en doute. Les Sauvages m'ont dit qu'il porte son fruit comme les nôtres. Passant plus outre, nous rencontrames une ile, qui s'appelle Saint Eloy, & une autre petite ile, laquelle est tout proche de la terre du Nort. Nous passames entre ladite ile & ladite terre du Nort, où il y a de l'une à l'autre quelques cent cinquante pas. De ladite ile jusques à la bande du Su une lieue & demie passames proche d'une riviere, où peuvent aller les Canots. Toute cette côte du Nort est assez bonne. L'on y peut aller librement, neantmoins la sonde à la main, pour eviter certaines pointes. Toute cette côte que nous rangeames est sable mouvant, mais entrant quelque peu dans les bois la terre est bonne. Le Vendredi ensuivant nous partimes de cette ile, côtoyans toujours la bende du Nort tout proche terre, qui est basse, & pleine de tous bons arbres & en quantité jusques aux trois rivieres, où il commence d'y avoir temperature de temps, quelque peu dissemblable à celuy de Saincte-Croix, d'autant que les arbres y sont plus avancez qu'en aucun lieu que j'eusse encore veu. Des trois rivieres jusques à Sainte-Croix il y a quinze lieuës. En cette riviere il y a six iles, trois déquelles sont fort petites, & les autres de quelque cinq à six cens pas de long, fort plaisantes & fertiles pour le peu qu'elles contiennent. Il y en a une au milieu de ladite riviere qui regarde le passage de celle de Canada, & commande aux autres éloignées de la terre, tant d'un côté que d'autre de quatre à cinq cens pas. Elle est élevée du côté du su, & va quelque peu en baissant du côté du Nort: Ce seroit à mon jugement un lieu propre pour habiter, 7 pourroit-on le fortifier promptement, car sa situation est forte de foy, & proche d'un grand lac qui n'en est qu'à quelques quatre lieuës, lequel préque joint la riviere du Saguenay, selon le rapport des Sauvages qui vont prés de cent lieuës au Nort, & passent nombre de Sauts, puis vont par terre quelques cinq ou six lieuës, & entrent dedans un lac, d'où ledit Saguenay prend la meilleure part de sa source, & lédits Sauvages viennent dudit lac à Tadoussac. Aussi que l'habitation des trois rivieres seroit un bien pour la liberté de quelques nations qui n'osent venir par là, à-cause dédits Iroquois leurs ennemis, qui tiennent toute ladite riviere de Canada bordée: mais étant habité, on pourroit rendre lédits Iroquois & autres Sauvages amis, ou à tout le moins souz la faveur de ladite habituation lédits Sauvages viendroient librement sans crainte & danger, d'autant que ledit lieu des trois rivieres est un passage. Toute la terre que je veis à la terre du Nort est sablonneuse. Nous entrames environ une lieuë dans ladite riviere, 8 ne peumes passer plus outre, à-cause du grand courant d'eau. Avec un esquif nous fumes pour voir plus avant, mais nous ne fimes pas plus d'une lieuë que nous rencontrames un Saut d'eau fort étroit, comme de douze pas; ce qui fut occasion que nous ne peumes passer plus outre. Toute la terre que je vis aux bords de ladite riviere va en haussant de plus en plus, qui est remplie de quantité de sapins, & cyprez, & fort peu d'autres arbres.
Le Samedi ensuivant nous partimes des trois rivieres & vimmes mouiller l'ancre à un lac où il y a quatre lieuës. Tout ce païs depuis les trois rivieres jusques à l'entrée dudit lac, est terre à fleur d'eau, & du côté du Su quelque peu plus haute. Ladite terre est tres-bonne & la plus plaisante que nous eussions encores veuë, les bois y sont assez clairs, qui fait que l'on les pourroit traverser aisément. Le lendemain vint-neufiéme de Juin nous entrames dans le lac, qui à quelque quinze lieuë de long, & quelques sept ou huit lieuës de large. A son entré du côté du Su environ une lieuë il y a une riviere qui est assez grande, & va dans les terres quelques soixante ou quatre-vints lieuës, & continuant du méme côté il y a une autre petite riviere qui entre environ deux lieues en terre, & sort de dedans un autre petit lac qui peut contenir quelques trois ou quatre lieues du côté du Nort, où la terre y est parfois fort haute, on voit jusques à quelques vint lieues, mais peu à peu les montagnes viennent en diminuant vers l'Ouest comme païs plat. Les Sauvages disent que la pluspart de ces montagnes sont mauvaises terres. Ledit lac a quelques trois brasses d'eau par où nous passames, qui fut préque au milieu. La longueur git d'Est & Ouest, & la largeur du Nort au Su. Je croy qu'il ne laisseroit d'y avoir de bons poissons, comme les especes que nous avons pardeça. Nous le traversames en ce méme jour & vimmes mouiller l'ancre environ deux lieuës dans la riviere qui va au haut, à l'entrée de laquelle il y a trente petites iles, selon ce que j'ay peu voir, les unes sont de deux lieuës, d'autres de lieuë & demie, &U quelques unes moindres, léquelles sont remplies de quantité de Noyers, qui ne sont gueres differens de nôtres, & croy que les noix en sont bonnes en leur saison. J'en vis en quantité souz les arbres, qui étoient de deux façons, les unes petites & les autres longues, comme d'un pouce, mais elles étoient pourries. Il y a aussi quantité de vignes sur le bord dédites iles; mais quand les eaux sont grandes, la plupart d'icelles sont couvertes d'eau, & ce païs est encores meilleur qu'aucun autre que j'eusse veu. Le dernier de Juin nous en partimes, & vimmes passer à l'entree de la riviere des Iroquois, où étoient cabannez & fortifiez les Sauvages qui leur alloient faire la guerre. Leur forteresse est faite de quantité de battons fort pressez les uns contre les autres, laquelle vient joindre d'un côté sur le bord de la grande riviere, & l'autre sur le bord de la riviere des Iroquois, & leurs canots arrengez les uns contre les autres sur le bord, pour pouvoir promptement fuir, si d'aventure ils sont surprins des Iroquois: car leur forteresse est couverte d'écorces de chénes, & ne leur sert que pour avoir le temps de s'embarquer: Nous fumes dans la riviere des Iroquois quelques cinq ou six lieuës, & ne peumes passer plus outre avec notre barque, à-cause du grand cours d'eau qui descend, & aussi que l'on ne peut aller par terre & tirer la barque pour la quantité d'arbres qui sont sur le bord. Voyans ne pouvoir avancer davantage, nous primmes nôtre équif pour voir si le courant étoit plus addoucy, mais allant à quelques deux lieuës il étoit encores plus fort, & ne peumes avancer plus avant. Ne pouvans faire autre chose nous nous en retournames en notre barque. Toute cette riviere est large de quelques trois à quatre cens pas, fort saine. Nous y vimmes cinq iles, distantes les unes des autres d'un quart ou demie lieuës, ou d'une lieuë au plus: une déquelles contient une lieuë, qui est la plus proche; & les autres sont fort petites. Toutes ces terres sont couvertes d'arbres, & terres basses, comme celles que j'avois veu auparavant, mais il y a plus de sapins & cyprez qu'aux autres lieux. La terre ne laisse d'y estre bonne bien qu'elle soit quelque peu sablonneuse. Cette riviere va comme au Surouest. Les Sauvages disent, qu'à quelques quinze lieuës d'où nous avons esté, il y a un saut qui vient de fort haut, où ils portent leurs Canots pour le passer environ un quart de lieuë, & entrent dedans un lac, où à l'entrée il y a trois iles; & étans dedans ils en rencontrent encores quelques-unes. Il peut contenir quelques quarante ou cinquante lieuës de long, & de large quelques vint-cinq lieuës, dans lequel descendent quantité de rivieres jusques au nombre de dix, léquelles portent canots assés avant. Puis venant à la fin dudit lac, il y a un autre saut, & rentrent dedans un autre lac, qui est de la grandeur du premier, au bout duquel sont cabannez les Iroquois. Ils disent aussi qu'il y a une riviere que va rendre à la côte de la Floride, d'où il peut avoir dudit dernier lac quelques cent lieues. Tout le païs des Iroquois est quelque peu montagneux, neantmoins tres bon, temperé, sans beaucoup d'hiver, que fort peu.
Arrivée au saut: Sa description, & ce qui s'y void de remarquable: Avec le rapport des Sauvages touchant la fin ou plustot l'origine de la grande riviere.
U partir de la riviere des
Iroquois, nous fumes mouiller
l'ancre à trois lieues de
là, à la bende du Nort.
Tout ce païs est une terre
basse, remplie de toutes les
sortes d'arbres que j'ay dit
ci-dessus. Le premier jour
de Juillet, nous côtoyames la bende du Nort où
le bois y est fort clair plus qu'en aucun lieu que
nous eussions encores veu auparavant, & toute
bonne terre pour cultiver. Je me mis dans un
canot à la bende du Su, ou je veis quantité d'elles,
léquelles sont fort fertiles en fruits comme
Vignes, Noix, Noizettes, & une maniere de
fruit qui semble à Chataignes, Cerises, Chénes,
Trembles, Pible, Houblon, Frene, Erable,
Hetre, Cyprez, fort peu de Pins & Sapins: il y a
aussi d'autres arbres que je ne conois point, léquels
sont fort aggreables. Il s'y trouve quantité
de Fraizes, Framboises, Grozelles rouges
vertes & bleuës, avec force petits fruits qui y
croissent parmi grande quantité d'herbages. Il y
a aussi plusieurs bétes sauvages, comme Orignacs,
Cerfs, Biches, Daims, Ours, Porc-epics,
Lapins, Renards, Castors, Loutres, Rats musquets,
& quelques autre sortes d'animaux que
je ne conois point, léquels sont bons à manger,
& dequoy vivent les Sauvages. Nous passames
contre une ile qui est fort aggreable, & contient
quelques quatre lieues de long, & environ demie
de large. Je veis à la bende du Su deux hautes
montagnes, qui paroissoient comme à quelques
vint lieues dans les terres. Les Sauvages me
dirent que c'étoit le premier saut de ladite riviere
des Iroquois. Le Mercredi ensuivant nous partimes
de ce lieu, & fimes quelques cinq ou six
lieues, nous vimes quantité d'iles. La terre y
est fort basse, & sont couvertes de bois, ainsi
que celles de la riviere des Iroquois. Le jour ensuivant
nous fimes quelques lieues, & passames
aussi par quantité d'autres iles qui sont tres-bonnes
& plaisantes, pour la quantité des prairies qu'il
y a tant du côté de terre ferme, que des autres
iles: & tous les bois y sont fort petits, au regard
de ceux que nous avions passé. En fin nous arrivames
cedit jour à l'entrée du saut, avec vent
en poupe, & rencontrames une ile qui est préque
au milieu de ladite entrée, laquelle contient
un quart de lieuë de long, & passames à la bende
du Su de ladite ile, où il n'y avoit que de trois à
quatre ou cinq pieds d'eau, & aucunes fois une
brasse ou deux, & puis tout à un coup n'en trouvions
que trois ou quatre pieds. Il y a force rochers,
& petites iles, où il n'y a point de bois, &
sont à fleur d'eau. Du commencement de la susdite
ile, qui est au milieu de ladite entrée, l'eau
commence à venir de grande force: bien que
nous eussions le vent fort bon, si ne peumes nous
en toute nôtre puissance beaucoup avancer;
toutefois nous passames ladite ile qui est à l'entrée
dudit saut. Voyans que nous ne pouvions
avancer, nous vimmes mouiller l'ancre à la bende
du Nort, contre une petite ile qui est fertile
en la pluspart des fruits que j'ay dit ci-dessus:
Nous appareillames aussitôt nôtre esquif, que
l'on avoit fait faire exprés pour passer ledit saut:
dans lequel nous entrames ledit sieur du Pont
& moy; avec quelques autres Sauvages que nous
avions menez pour nous montrer le chemin.
Partans de notre barque, nous ne fumes pas
trois cens pas qu'il nous fallut descendre, &
quelques Matelots se mettre à l'eau pour
passer nôtre esquif. Le canot des Sauvages passoit
aisément. Nous rencontrames une infinité de petits
rochers, qui étoient à fleur d'eau, où nous touchions
souventefois, & des iles en grand nombre
grandes & petites, voire si grande, qu'on ne les
peut à peine conter, léquelles passées il y a une
maniere de lac, où sont toutes ces iles, lequel peut
contenir quelques cinq lieuës de long, & préque
autant de large, où il y a quantité de petites
iles qui sont rochers. Il y a proche dudit saut
une montagne qui découvre assez loin dans lédites
terres, & une petite riviere qui vient de ladite
montagne tomber dans le lac. L'on voit du
côté du Su quelques trois ou quatre montagnes
qui paroissent comme à quelque quinze
ou seize lieuës dans les terres. Il y a aussi deux
rivieres, l'une qui va au premier lac de la riviere
des Iroquois, par où quelquefois les Algoumequins
leur vont faire la guerre, & l'autre qui est
proche du saut qui va quelque peu dans les terres.
Venans à approcher dudit saut avec nôtre
petit esquif, & le canot, je vous asseure que jamais
je ne vis un torrent d'eau déborder avec
une telle impetuosité comme il fait, bien qu'il
ne soit pas beaucoup haut, n'étant en d'aucuns
lieux que d'une brasse ou deux, & au plus de
trois: il descend comme de degré en degré &
en chaque lieu où il y a quelque chose de hauteur
il s'y fait un ébouillonnement étrange de la
force & roideur que va l'eau en traversant ledit
saut, qui peut contenir une lieuë: il y a force
rochers de large, & environ le milieu il y a des iles
qui sont fort étroites & fort longues, où il y a
saut tant du côté dédites iles qui sont au Su,
comme du côté du Nort, où il fait si dangereux,
qu'il est hors de la puissance d'hommes d'y passer
un bateau, pour petit qu'il soit. Nous fumes
par terre dans les bois pour en voir la fin, où il y
a une lieuë, & où l'on ne voit plus de rochers ni
de sauts, mais l'eau y va si vite qu'il est impossible
de plus; & ce courant contient quelques
trois ou quatre lieuës. Outre ce saut premier
il y en a dix autres, la pluspart difficiles à passer
de façon que ce seroit de grandes peines & travaux
pour pouvoir voir, & faire ce que l'on
pourroit se promettre par bateau, si ce n'étoit
À grands fraiz & dépens, & encores en danger
de travailler en vain: mais avec les canots des
Sauvages l'on peut aller librement & promptement
en toutes les terres, tant aux petites
rivieres comme aux grandes: Si bien qu'en se
gouvernant par le moyen dédits Sauvages &
de leurs canots, l'on pourra voir tout ce qui se
peut, bon & mauvais, dans un an ou deux. Tout
ce peu de païs du côté dudit saut que nous traversames
par terre, est bois fort clair, où l'on
peut aller aisément avec armes sans beaucoup
de peine: l'air y est plus doux & temperé, & de
meilleure terre qu'en lieu que j'eusse veu, où il
y a quantité de bois & fruits, comme en tous
les autres lieux ci-dessus, & est par les quarante-cinq
degrés & quelques minutes. Voyans
que nous ne pouvions faire davantage, nous en
retournames en nôtre barque, où nous interrogeames
les Sauvages que nous avions, de la
fin de la riviere, que je leur fis figurer de la
main, & de quelle partie procedoit sa source.
Ilz nous dirent que passé le premier saut que
nous avions veu, ilz faisoient quelques dix ou
quinze lieuës avec leurs canots dedans la riviere,
où il y a une riviere qui va en la demeure des
Algoumequins; qui sont à quelques soixante
lieues éloignez de la grande riviere; & puis ilz
venoient à passer cinq sauts, léquels peuvent
contenir du premier au dernier huit lieues, déquels
il y en a deux où ilz portent leurs canots
Pour les passer, chaque saut peut tenir quelque
demi quart de lieue, ou un quart au plus. Et
puis ilz viennent dedans un lac, qui peut tenir
quelques quinze ou seize lieues de long. Delà
ilz rentrent dedans une riviere, qui peut contenir
une lieue de large, & font quelque deux lieues
dedans, & puis r'entrent dans un autre
lac de quelques quatre ou cinq lieues de long;
venant au bout duquel ilz passent cinq autres
sauts, distans de premier au dernier quelques
vint-cinq ou trente lieues, dont il y en a trois
où ilz portent leurs canots pour les passer, &
les autres deux ilz ne les font que trainer dedans
l'eau, d'autant que le cours n'y est si fort
ne mauvais comme aux autres. De tous ces
sauts aucun n'est si difficile à passer comme celui
que nous avons veu. Et puis ilz viennent
dedans un lac qui peut tenir quelques quatre-vints
lieues de long, où il y a quantité d'iles, &
qu'au bout d'icelui l'eau y est salubre, & l'hiver
doux. A la fin dudit lac, ilz passent un saut, qui est
quelque peu élevé, où il y a peu d'eau, laquelle
descend: là ilz portent leurs canots par terre environ
un quart de lieuë pour passer ce saut. De là
entrent dans un autre lac qui peut tenir quelques
soixante lieuës de long, & que l'eau en est
fort salubre. Etans à la fin ilz viennent à un détroit
qui contient deux lieuës de large, 7 va assez avant
dans les terres: Qu'ilz n'avoient point passé plus outre,
& n'avoient veu la fin d'un lac qui est à quelque
quinze ou seize lieuës d'où ils ont été, ni que ceux
qui leur avoient dit eussent veu homme qui l'eust
veu, d'autant qu'il est si grand, qu'ilz ne se
hazarderont pas de se mettre au large, de peur que
quelque tourmente, ou coup de vent, ne les
surprint: Disent qu'en été le Soleil se couche
au Nort dudit lac, & en l'hiver il se couche
comme au milieu: que l'eau y est tres-mauvaise,
comme celle de cette mer. Je leur demanday,
si depuis cedit lac dernier qu'ils avoient
veu, l'eau descendoit toujours dans la riviere
venant à Gachepé: ilz me dirent que non, que
depuis le troisiéme lac, elle descendoit seulement
venant audit Gachepé, mais que depuis le
dernier saut, qui est quelque peu haut, comme
j'ay dit, que l'eau étoit préque pacifique, & que
ledit lac pouvoit prendre cours par autres rivieres,
léquelles vont dedans les terres, soit au
Su ou au NOrt, dont il y en a quantité qui y refluent,
& dont ilz ne voyent point la fin.
Retour du Saut à Tadoussac, avec la confrontation du rapport de plusieurs Sauvages, touchant la longueur, & commencement de la grande riviere de Canada: Du nombre des Sauts & Lacs qu'elle traverse.
OUS partimes dudit lac le Vendredi
quatriéme jour de juillet, &
revimmes cedit jour à la riviere des
Iroquois. Le Dimanche ensuivant
nous en partimes, & vimmes mouiller l'ancre
au lac. Le Lundi ensuivant nous fumes mouiller
l'ancre aux trois rivieres. Cedit jour nous
fimes quelques quatre lieuës pardela lesdites
trois rivieres. Le Mardi ensuivant nous vimmes
à Kebec, & le lendemain nous fumes au
bout de l'ile d'Orléans, où les Sauvages vindrent
à nous, qui étoient cabannez à la gran'terre
du Nort. Nous interrogeames deux ou
trois Algoumequins, pour sçavoir s'ilz se
conformeroient avec ceux que nous avions interrogez,
touchant la fin & le commencement de
Ladite riviere de Canada. Ilz dirent, comme ilz
l'ont figuré, que passé le saut que nous avions
veu, environ deux ou trois lieues, il y a une riviere
en leur demeure, qui est à la bende du
Nort, continuant le chemin dans ladite grande
riviere, ilz passent un saut, où ilz portent leurs
canots, & viennent à passer cinq autres sauts,
léquels peuvent contenir du premier au dernier
quelques neuf ou dix lieues, & que lédits
sauts ne sont point difficiles à passer, & ne font
que trainer leurs canots en la pluspart dédits
sauts horsmis à deux où ilz les portent. De-là
viennent à entrer dedans une riviere, qui est
comme une maniere de lac, laquelle peut
contenir quelque six ou sept lieuës, & puis passent
cinq autres sauts, où ilz trainent leurs canots
comme ausdits premiers, horsmis à deux,
où ilz les portent comme aux premiers, & que
du premier au dernier il y a quelques vint ou
vint-cinq lieuës: puis viennent dedans un lac
qui contient quelques cent cinquante lieuës de
long, & quelques quatre ou cinq lieues à l'entrée
dudit lac il y a une riviere qui va aux
Algoumequins vers le Nort: Et une autre qui va
aux Iroquois par où lédits Algoumequins &
Iroquois se font la guerre. Et un peu plus haut à la
bende du Su dudit lac, il y a une autre riviere
qui va aux Iroquois: puis venant à la fin dudit lac,
ilz rencontrent un autre saut, où ils portent
leurs canots: de là ils entrent dedans un autre
tres-grand lac, qui peut contenir autant comme
le premier. Ilz n'ont été que fort peu dans ce
dernier; & ont ouï dire qu'à la fin dudit lac il y
a une mer, dont ilz n'ont veu la fin, ne ouï dire
qu'aucun l'ait veuë. Mais que là où ils ont été,
l'eau n'est point mauvaise, d'autant qu'ilz n'ont
point avancé plus haut, & que le cours de l'eau
vient du côté du Soleil couchant venant à l'orient,
& ne sçavent si passé ledit lac qu'ils ont
veu, il y a autre cours d'eau qui aille du côté de
l'Occident: que le Soleil se couche à main droite
dudit lac, qui est selon mon jugement au
Norouest, peu plus ou moins, & qu'au premier
l'eau ne gele point, ce qui fait juger que le
temps y est temperé, & que toutes les terres
des Algoumequins est terre basse, remplie de
fort peu de bois, & du côté des Iroquois est terre
montagneuse, neantmoins elles sont tres-bonnes
& fertiles, & meilleures qu'en aucun endroit
qu'ils ayent veu. Lédits Iroquois se tiennent
à quelques cinquante ou soixante lieuës
dudit grand lac. Voilà au certain ce qu'ilz m'ont
dit avoir veu, qui ne differe que bien peu au rapport
des premiers.
Cedit jour nous fumes proches de l'ile au Coudre, comme environ trois lieuës. Le Jeudi dixiéme dudit mois, nous vimmes à quelque lieuë & demie de l'ile au Liévre, du côté du Nort, ou il vint d'autres Sauvages en nôtre barque, entre léquels il y avoit un jeune homme Algoumequin, qui avoit fort voyagé dedans ledit grand lac. Nous l'interrogeames fort particulierement comme nous avions fait les autres Sauvages. Il nous dit, que passé ledit saut que nous avions veu, à quelques deux ou trois lieuës, il y a une riviere qui va ausdits Algoumequins, où ilz sont cabannez, & qu'allant en ladite grande riviere il y a cinq sauts, qui peuvent contenir du premier au dernier quelques huit ou neuf lieues, dont il y en a trois où ilz portent leurs canots, & deux autres où ilz les trainent: que chacun dédits sauts peut tenir un quart de lieuë De long, puis viennent dedans un lac qui peut contenir quelque quinze lieuës. Puis ilz passent cinq autres sauts, qui peuvent contenir du premier au dernier quelques vint à vint-cinq lieuës, où il n'y a que dessus des dits sauts qu'ils passent avec leurs canots. Aux autres trois ilz ne les font que trainer. De-là ils entrent dedans un grandissime lac, qui peut contenir quelques trois cens lieuës de long. Avançant quelques cent lieuës dans ledit lac, ilz rencontrent une ile qui est fort grande, où au delà de ladite ile, l'eau est salubre; mais que passant quelques cent lieuës plus avant, l'eau est encore plus mauvaise: Arrivant à la fin dudit lac, l'eau est du tout salée: Qu'il y a un saut qui peut contenir une lieue de large, d'ou il descend un grandissime courant d'eau dans ledit lac. Que passé ce saut, on ne voit plus la terre, ni d'un côté ni d'autre, sinon une mer si grande qu'ilz n'en ont point veu la fin, ni ouï dire qu'aucun l'ait veuë: Que le Soleil se couche à main droite dudit lac, & qu'à son entrée il y a une riviere qui va aux Algoumequins, & l'autre aux Iroquois, par où ilz se font la guerre. Que la terre des Iroquois est quelque peu montagneuse, neantmoins fort fertile, où il y a quantité de blé d'Inde, & autres fruits qu'ilz n'ont point en leur terre. Que la terre des Algoumequins est basse & fertile. Je leur demanday s'ilz n'avoient point conoissance de quelque mine. Ilz nous dirent, qu'il y a une nation qu'on appelle les bons Iroquois, qui viennent pour troquer des marchandises que les vaisseaux François donnent aux Algoumequins, léquelz disent qu'il y a à la partie du Nort une mine de franc cuivre, dont ilz nous en ont montré quelques brasselets qu'ils avoient eu dédits bons Iroquois: Que si l'on y vouloit aller ils y meneroient ceux qui seroient deputez pour cet effet. Voila tout ce j'ay peu apprendre des uns & des autres, ne se differans que bien peu, sinon que les seconds qui furent interrogez dirent n'avoir point beu de l'eau salée, aussi ilz n'ont pas été si loin dans ledit lac comme les autres: & different quelque peu de chemin, les uns le faisans plus court, & les autres plus long: De façon que selon leur rapport, du saut où nous avons été, il y a jusques à la mer salée, qui peut étre celle du Su, quelques quatre cens lieuës. Le Vendredi onziéme dudit mois nous fumes de retour à Tadoussac ou étoit nôtre vaisseau, le 16e jour apres la departie.
Description de la grande riviere de Canada, & autres qui s'y deschargent: Des peuples qui habitent le long d'icelle: Des fruits de la terre: Des bétes & oyseaux: & particulierement d'une béte à deux piez: Des poissons abondant en ladite grande grande riviere.
PRES avoir parcouru la grande
riviere de Canada jusques
au premier & grand saut, &
r'amené noz voyageurs un chacun
en son lieu, sçavoir le Capitaine
Jacques Quartier au port
Sainte-Croix, & Champlein à Tadoussac,
il est besoin, utile, & necessaire de sçavoir
le comportement de noz François, ce
qui leur arriva, & leurs diverses fortunes,
durant un hiver & un printemps ensuivant
qu'ilz passerent audit port Sainte-Croix. Et
quant audit Champlein nous nous contenterons
de le r'amener de Tadoussac en France
(par-ce qu'il n'a point hiverné en ladite riviere
de Canada) apres que nous aurons combattu
le Gougou, é dissipé les Chimeres des
Armouchiquois.
Mais avant que ce faire nous reciterons ce que ledit Capitaine Quartier rapporte en general des merveilles du grand fleuve de Canada ensemble de la riviere de Saguenay, & de celle des Iroquois, afin de confronter le dis cours qu'il en a fait avec ce qu'en a écrit ledit Champlein duquel nous avons rapporté les paroles ci-dessus.
Ledit fleuve donc (ce dit-il) commence (passée l'ile de l'Assumption) le travers des hautes montagnes de Hongnedo & des sept iles: & y a de distance en travers trente-cinq ou quarante lieuës, & y a au parmi plus de deux cens brasses de parfond. Le plus parfond, & le plus seur à naviger est du côté devers le Su, & devers le Nort, sçavoir es dites sept iles y a d'un côté & d'autre environ sept lieuës loin dédites iles des grosses rivieres qui descendent des monts du Saguenay, léquelles font plusieurs bancs à la mer fort dangereux. A l'entrée dédites rivieres avons veu grand nombre de Baillames, & Chevaux de mer.
Le travers dédites iles y a une petite riviere qui va trois ou quatre lieuës en la terre pardessus les marais, en laquelle y a un merveilleux nombre de tous oyseaux de riviere. Depuis le commencement dudit fleuve jusques à Hochelaga y a trois cens lieuës & plus: & le commencement d'icelui à la riviere qui vient du Saguenay, laquelle sort d'entre hautes montagnes, & entre dedans ledit fleuve auparavant qu'arriver à la province de Canada, de la bende de vers le Nort. Et est icelle riviere fort profonde, étroite & dangereuse à naviger.
Apres ladite riviere est la province de Canada où il y a plusieurs peuples par villages non clos. Il y a aussi és environs dudit Canada dedans ledit fleuve plusieurs iles tant grandes que petites. Et entre autres y en a une qui contient plus de dix lieuës de long, laquelle est pleine de beaux & grans arbres, & force vignes. Il y a passage des ceux côtez d'icelle. Le meilleur & le plus seur est du côté devers le Su. Et au bout d'icelle ile vers l'Ouest y a un affourq d'eau bel & delectable pour mettre navires: auquel il y a un détroit dudit fleuve fort courant & profond, mais il n'a de large qu'environ un tiers de lieuë: le travers duquel y a une terre double de bonne hauteur toute labourée, aussi bonne terre qu'il soit possible de voir. Et là est la ville & demeurance du seigneur Donnacona & de nos hommes qu'avions prins le premier voyage: laquelle demeurance se nomme Stadaconé. Et auparavant qu'arriver audit lieu y a quatre peuples & demeurances, sçavoir Ajoasté, Starnatam, Taisla, qui est sur une montagne, & Stadin, puis ledit lieu de Stadaconé, souz laquelle haute terre vers le Nort est la riviere & hable de Sainte-Croix: auquel lieu avons eté depuis le quinziéme jour de Septembre jusques au sixiéme jour de May mil cinq cens trente six: auquel lieu les navires demeurerent à sec, comme cy-devant est dit: Passé ledit lieu est la demeurance du peuple de Tequenouday, & de Hochelay: lequel Tequenouday est une montagne, & l'autre un plain païs.
Toute la terre des deux côtez dudit fleuve jusques à Hochelaga, outre, est aussi belle & unie que jamais homme regarda. Il y a aucunes montagnes assez loin dudit fleuve qu'on voit par sus lédites terre, déquelles il descend plusieurs rivieres qui entrent dans ledit fleuve. Toute cette dite terre est couverte & pleine de bois de plusieurs sortes, & force vignes, excepté à-l'entour des peuples, laquelle ilz ont désertée pour faire leur demeurance & labeur. Il y a grand nombre de grands cerfs, daims, ours, & autres bétes. Nous y avons veu les pas d'une béte qui n'a que deux piez, laquelle nous avons suivie longuement pardessus le sable & vaze, laquelle a les piez en cette façon, grans d'une paume & plus. Il y a force Louëres, Biévres, Martres, Renars, Chats sauvages, Liévres, Connins, Escurieux, Rats, léquels sont gros à merveilles, & autres sauvagines. Ilz s'accoutrent des peaux d'icelles bétes, parce qu'ilz n'ont nuls autres accoutremens. Il y a grand nombre d'oiseau: sçavoir Gruës, Outardes, Cygnes, Oyes sauvages blanches & grises, Cannes, Cannars, Merles, Mauvis, Tourtres, Ramiers, Chardonnerets, Tarins, Serins, Linottes, Rossignols, Passes solitaires, & autres oyseaux comme en France.
Aussi, comme par ci-devant est fait mention és chapitres precedens, cedit fleuve est le plus abondant de toutes sortes de poissons qu'il soit memoire d'homme d'avoir jamais veu, ni ouï. Car depuis le commencement jusques à la fin y trouverez selon les saisons la pluspart des sortes & especes de poisson de la mer & eau douce. Vous trouverez jusques audit Canada force Baillames, Marsoins, Chevaux de mer, Adhothuis, qui est une sorte de poisson duquel nous n'avions jamais veu, ni ouï parler. Ilz sont blancs comme nege,& grands comme marsoins, & ont le cors & la téte comme liévres, léquels se tiennent entre la mer & l'eau douce, qui commence entre la riviere du Saguenay & Canada. Item y trouverés en Juin, Juillet, & Aoust force maquereaux, Mulets, Bars, Sartres, grosses Anguilles, & autres poissons. Ayans leur saison passée y tourverez l'Eplan aussi bon qu'en la riviere de Seine. Puis au renouveau y a force Lamproyes & Saumons. Passé ledit Canada y a force Brochets, Truites, Carpes, Brames, & autres poissons d'eau douce, & de toutes ces sortes de poissons fait ledit peuple de chacun selon leur saison grosse pécherie pour leur substance &victuaille.
De la riviere de Saguenay: Des peuples qui habitent vers son origine: Autre riviere venant dudit Saguenay au-dessus du saut de la grande riviere: De la riviere des Iroquois venant de vers la Floride, païs sans neges ni glaces: Singularitez d'icelui païs: Soupçon sur les Sauvages de Canada: Guet nocturne: Reddition d'une fille échappée: Reconciliation des Sauvages avec les François.
EPUIS estre arrivez à Hochelaga avec le
gallion & les barques, avons conversé,
allé & venu avec les peuples les plus
prochains de noz navires en douceur
& amitié, fors que par fois avons eu aucuns
differens avec aucuns mauvais garçons,
dont les autre étoient fort marris & courroucéz.
Et avons entendu par le Seigneur Donnacona,
Taiguragni, Domagaya, & autres, que la riviere
devant-dite' & nommée la riviere du Saguenay,
va jusques audit Saguenay, qui est loin du
commencement de plus d'une lune de chemin vers
l'Ouest-Norouest: & que passé huit ou neuf
journées, elle n'est plus parfonde que par bateaux:
mais le droit & bon chemin & plus seur
est par ledit fleuve jusques au-dessus de
Hochelaga à une riviere qui descend dudit Saguenay, &
entre audit fleuve (ce qu'avons veu) & que de
là sont une lune à y aller. Et nous ont fait
entendre qu'audit lieu les gens sont habillez de
draps, comme nous, & y a force villes & peuples,
& bonnes gens, & qu'ils ont quantité d'or
& cuivre rouge. Et nous ont dit que le tour de
la terre d'empuis ladite premiere riviere jusques
audit Hochelaga & Saguenay est une ile, laquelle
est circuite & environnée de rivieres &
dudit fleuve: & que passé ledit Saguenay va
ladite riviere entrant en deux ou trois grans lacs
d'eau fort larges: puis, que l'on trouve une mer
douce, laquelle n'est mention avoir veu le
bout ainsi qu'ils ont ouï par ceux du Saguenay:
car ilz nous ont dit n'y avoir été. Outre nous
ont donné à entendre qu'au lieu où avions laissé
notre gallion quand fumes à Hochelaga y a une
riviere qui va vers le Surouest, où semblablement
sont une lune à aller avec leurs barques
depuis Saincte-Croix jusques à une terre où il
n'y a jamais glaces ni neges, mais qu'en cette
dite terre y a guerre continuelle des uns contre
les autres, & qu'en icelle y a Orenges, Amandes,
Noix, Prunes,& autres sortes de fruits &
en grande abondance. Et nous ont dit les hommes
& habitans d'icelle terre étre vétus & accoutrez
de peaux comme eux. Apres leur avoir
demandé s'il y a de l'or & du cuivre, nous ont
dit que non. J'estime à leur dire, ledit lieu étre
vers le Terre-neuve où sur le Capitaine Jean
Verrazan à ce qu'ilz montrent par leurs signes
& merches.
Et dempuis de jour en autre venoit ledit peuple à noz navires & apportoient force Anguilles & autres poissons pour avoir de notre marchandise, dequoy leur étoient baillez couteaux, alenes, patenôtres, & autres mémes choses, dont se contentoient fort. Mais nous apperceumes que les deux méchans qu'avions apporté leur disoient & donnoient à entendre que ce que nous baillions ne valoit rien, & qu'ils auroient aussitôt des hachots comme des couteaux pour ce qu'ilz nous bailloient, nonobstant que le Capitaine leur reçut fait beaucoup de presens, & si ne cessoient à toutes heures de demander audit Capitaine, lequel fut averti par un Seigneur de la ville de Hagouchouda qu'il se donnât garde de Donnacona, & dédits deux méchans, & qu'ils étoient Agojuda qui est à dire traitres, & aussi en fut averti par aucuns dudit Canada, & aussi que nous apperceumes de leur malice, par ce qu'ilz vouloient retirer les trois enfans que ledit Donnacona avoit donné audit Capitaine. Et de ce fait firent fuir la plus grande des filles, du navire. Apres laquelle ainsi fuie, fit le Capitaine prendre garde aux autres: & par l'avertissement dédits Taiguragni & Domagaya s'abstindrent & deporterent de venir avec nous quatre ou cinq jours, sinon aucuns qui venoient en grande peur & crainte.
Mais voyans la malice d'eux, doutans qu'ilz ne songeassent aucune trahison, & venir avec un amas de gens sur nous, le Capitaine fit renforcer le Fort tout à l'entour de gros fossez, larges, & parfons, avec porte à pont-levis & renfort de paux de bois au contraire des premiers. Et fut ordonné pour le guet de la nuit pour le temps à venir cinquante hommes à quatre quarts & à chacun changement dédits quarts les trompettes sonantes. Ce qui fut fait selon ladite ordonnance. Et lédits Donnacona, Taiguragni, & Domagaya estans avertis dudit renfort, & de la bonne garde & guet que l'on faisoit, furent courroucez d'étre en la malgrace du Capitaine, & envoyerent par plusieurs fois de leurs gens: feignans qu'ils fussent d'ailleurs, pour voir si on leur feroit déplaisir, déquels on ne tint conte, & n'en fut fait ny montré aucun semblant. Et y vindrent lédits Donnacona, Taiguragni, Domagaya, & autres plusieurs fois parler audit Capitaine, une riviere entre-deux, lui demandans s'il étoit marri, & pourquoi il n'alloit les voir. Et le Capitaine leur répondit qu'ilz n'étoient que traitres, & méchans, ainsi qu'on lui avoit rapporté: & aussi qu'il l'avoit apperceu en plusieurs sortes, comme de n'avoir tins promesse d'aller à Hochelaga, & d'avoir retiré la fille qu'on lui avoit donnée, & autres mauvais tours qu'il lui nomma. Mais pour tout ce, que s'ilz vouloient étre gens de bien, & oublier leur mal-volonté, il leur pardonnoit, & qu'ilz vinssent seurement à bord faire bonne chere comme pardevant. Déquelles paroles remercierent ledit Capitaine, & lui promirent qu'ilz lui rendroient la fille qui s'en étoit fuie, dans trois jours. Et le quatriéme jour de Novembre Domagaya accompagné de six autres hommes, vindrent à noz navires pour dire au Capitaine que le Seigneur Donnacona étoit allé par le païs chercher ladite fille, & que le le lendemain elle lui seroit par lui menée. Et outre dit que Taiguragni étoit fort malade, & qu'il prioit le Capitaine lui envoyer un peu de sel & de pain. Ce que fit ledit Capitaine, lequel lui manda que c'étoit Jesus qui étoit marri contre lui pour les mauvais tours qu'il avoit cuidé jouer.
Et le lendemain ledit Donnacona, Taiguragni, Domagaya, & plusieurs autres vindrent & amenerent ladite fille, la representente audit Capitaine, lequel n'en tint conte, & dit qu'il n'en vouloit point, & qu'ilz la remenassent. A quoy répondirent faisans leur excuse, qu'ilz ne lui avoient pas conseillé s'en aller, ains qu'elle s'en étoit allée parce que les pages l'avoient battue, ainsi qu'elle leur avoit dit: & prierent derechef ledit Capitaine de la reprendre, & eux-mémes la menerent jusques aux navires. Apres léquelles choses le Capitaine commanda apporter pain & vin, & les fétoya. Puis prindrent congé les uns des autres. Et depuis sont allé & venu à noz navires, & nous à leur demeurance en aussi grand amour que par devant.
Mortalité entre les Sauvages: Maladie étrange & inconuë entre les François: Devotions & voeuz: Ouverture d'un corps mort: Dissimulation envers les Sauvages sur lédites maladies & mortalité: Guerison merveilleuse d'icelle maladie.
U mois de Decembre fumes avertis
que la mortalité s'étoit mise audit
peuple de Stadaconé, tellement
que ja en étoient morts par leur
confession plus de cinquante. Au moyen dequoy
leur fimes defense de non venir à nôtre Fort,
ni entour nous. Mais nonobstant les avoir
chassé commença la mortalité entour nous
d'une merveilleuse sorte, & la plus inconuë.
Car les uns perdoient la soutenue, & leur devenoient
les jambes grosses & enflées, & les
nerfs retirez, & noircis comme charbons, &
aucune toutes semées de gouttes de sang,
comme pourpre. Puis montoit ladite maladie
aux hanches, cuisses, épaules, aux bras, & au
col. Et à tous venoit la bouche si infecte &
pourrie par les gencives, que tout la chair en
tomboit jusques à la racine des dents, léquelles
tomboit préque toutes. Et tellement s'éprint
ladite maladie en noz trois navires, qu'à
la mi-Fevrier de cent dix hommes que nous
étions il n'y en avoit pas dix de sains, tellement
que l'un ne pouvoit secourir l'autre. Qui étoit
chose piteuse à voir, consideré le lieu où nous
étions. Car les gens du païs venoient tous les
jours devant nôtre Fort qui peu de gens voyoient
debout, & ja y en avoit huit de morts,
& plus de cinquante où on n'esperoit plus de
vie. Notre Capitaine voyant la pitié & maladie
ainsi emeuë fait mettre le monde en prieres
& oraisons, & fit porter une image & remembrance
de la Vierge Marie contre un arbre distant
de nôtre Fort d'un trait d'arc le travers les
neges & glaces, & ordonna que le Dimanche
ensuivant l'on diroit audit lieu la Messe & que
tous ceux qui pourroient cheminer tant sains
que malades iroient à la procession chantans les
sept Pseaumes de David, avec la Litanie en
priant ladite Vierge qu'il lui pleût prier son cher
enfant qu'il eût pitié de nous. Et la Messe dite
& chantée devant ladite image, se fit le Capitaine
pelerin à nôtre Dame, qui se fait de prier
à Roquemadou (ou pour mieux dire, à Roqu'amadou,
c'est à dire des amans. C'est un bour en Querci,
où vont force pelerins) promettant y aller si Dieu
lui donnoit grace de retourner en France. Celui
jour trespassa Philippe Rougemont natif
d'Amboise, de l'aage d'environ vint ans.
Et pource que ladite maladie étoit inconnue fit le dit Capitaine ouvrir le cors pour voir si aurions aucune conoissance d'icelle, pour preserver si possible étoit le parsus. Et fut trouvé qu'il avoit le coeur tout blanc, & flétri, environné de plus d'un pot d'eau rousse comme datte. Le foye beau, mais avoit le poulmon tout noirci & mortifié, & s'étoit retiré tout son sang au dessus de son coeur. Car quand il fut ouvert, sortit au dessus du coeur une grande abondance de sang noir & infect. Pareillement avoit la rate vers l'échine un peu entamée environ deux doits, comme si elle eût été frottée sus une pierre rude. Apres cela veu lui fut ouvert & incisé une cuisse, laquelle étoit fort noire par dehors, mais pardedans la chair fut trouvée assez belle. Ce fait fut inhumé au moins mal que l'on peût. Dieu par sa saincte grace pardoint à son ame, & à tous trépassez, Amen.
Et depuis, de jour en autre s'est tellement continuée ladite maladie, que telle heure a été que par tout lédits trois navires n'y avoit pas trois hommes sains. De sorte qu'en l'un d'iceux navires n'y avoit homme qui eût peu descendre souz le tillac pour tirer à boire tant pour lui que pour les autres. Et pour l'heure y en avoit ja plusieurs de morts, léquels il nous convint de mettre par foiblesse sous les neges. Car il ne nous étoit possible de pouvoir pour lors ouvrir la terre qui étoit gelée, tant étions foibles, & avions peu de puissance. Et si étions en une crainte merveilleuse des gens du païs qu'ilz ne s'apperceussent de nôtre pitié & foiblesse. Et pour couvrir ladite maladie, lors qu'ilz venoient prés de notre Fort, notre Capitaine, que Dieu a tousjours preservé debout, sortoit au devant d'eux avec deux ou trois hommes, tant sains, que malades, léquels il faisoit sortir apres lui. Et lors qu'il les voyoit hors du parc, faisoit semblant les vouloir battre, & criant, & leur jettant batons aprés eux les envoyant à bord, montrant par signes ésdits Sauvages qu'il faisoit besongner ses gens dedans les navires: les uns à gallifester, les autres à faire du pain & autres besongnes, & qu'il n'étoit pas bon qu'ilz vinssent chommer dehors: ce qu'ilz croyoient. Et faisoit ledit Capitaine battre & mener bruit ésdits malades dedans les navires avec batons & cailloux feignans gallifester: & pour lors étions si épris de ladite maladie qu'avions quasi perdu l'esperance de jamais retourner en France, si Dieu par sa bonté infinie & misericorde ne nous eût regardé en pitié,& donné conoissance d'un remede contre toutes maladies le plus excellent qui fut jamais veu ni trouvé sur la terre, ainsi que nous dirons maintenant. Mais premierement faut entendre que depuis la mi-Novembre jusques au dix-huitiéme jour d'Avril avons été continuellement enfermez dedans les glaces, léquelles avoient plus de deux brasses d'épesseur: & dessus la terre y avoit la hauteur de quatre piez de neige & plus de deux brasses d'épaisseur: tellement qu'elle étoit plus haute que les bors de noz navires, léquelles ont duré jusques audit temps: en sorte que noz bruvages étoient tout gelez dedans les futailles, & par dedans lédits navires tant bas que haut étoit la glace contre les bois à quatre doits d'épesseur: & étoit tout ledit fleuve par autant que l'eau douce en contient jusques au dessus de Hochelaga, gelé. Auquel temps nous deceda jusques au nombre de vint-cinq personnes des principaus & bons compagnons qu'eussions, léquels moururent de la maladie susdite: & pour l'heure y en avoit plus de quarante en qui on n'esperoit plus de vie, & le parsus tous malades, que nul n'en étoit exempté, excepté trois ou quatre. Mais Dieu par la sainte grace nous regarda en pitié, & nous envoya un remede de notre guerison & santé de la sorte & maniere que nous allons dire.
Un jour nôtre Capitaine voyant la maladie si emue & ses gens si fort épris d'icelle, étant sorti hors du Fort, soy promenant sur la glace, apperceut venir une bende de gans de Stadaconé, en laquelle étoit Domagaya, lequel le Capitaine avoit veu depuis dix ou douze jours fort malade le la propre maladie qu'avoient ses gens: Car il avoit une de ses jambes aussi grosse qu'un enfant de deux ans, & tous les nerfs d'icelle retirez, les dents perdues & gatées, & les gencives pourries & infectes. Le Capitaine voyant ledit Domagaya sain & gueri fut fort joyeux esperant par lui sçavoir comme il s'étoit guere, afin de donner ayde & secours à ses gens. Et lors qu'ilz furent arrivez prés le Fort, le Capitaine lui demanda comme il s'étoit gueri de sa maladie: lequel Domagaya répondit qu'avec le jus des feuilles d'un arbre & le marq il s'étoit gueri, & que c'étoit le singulier remede pour cette maladie. Lors le Capitaine demanda s'il y en avoit point là entour, & qu'il lui en montre, pour guerir son serviteur qui avoit ladite maladie ne la maison du seigneur Donnacona; ne lui voulut declarer le nombre des compagnons qui étoient malades. Lors ledit Domagaya envoya deux femmes avec nôtre Capitaine pour en querir, léquelles en apporterent neuf ou dix rameaux, & nous montrerent qu'il falloit piler l'écorce & les fueilles dudit bois, & mettre le tout bouillir en eau, puis boire de ladite eauë de deux jours l'un, & mettre le marq sur les jambes enflées & malades & que de toutes maladies ledit arbre guerissoit. Et s'appelle ledit arbre en leur langage Annedda.
Tôt-aprés le Capitaine fit faire du breuvage pour faire boire és malades, déquels n'y avoit nul d'eux qui voulut icelui essayer, sinon un ou deux que se mirent en aventure d'icelui essayer. Tôt aprés qu'ils en eurent beu ils eurent l'avantage, qui se trouva étre un vray & evident miracle. Car de toutes maladies dequoy ils étoient entachés, apres en avoir beu deux ou trois fois, recouvrerent santé & guerison; tellement que tel des compagnons qui avoit la verole depuis cinq ou six ans auparavant la maladie, a été par icelle médecine curé nettement. Apres ce avoir veu y a eu telle presse qu'on se vouloit tuer sur ladite medecine à qui premier en auroit: de sorte qu'un arbre aussi gros & aussi grand que je vis jamais arbre, a été employé en moins de huit jours; lequel a fait telle operation, que si tous les medecins de Louvain & Montpellier y eussent été avec toutes les drogues d'Alexandrie, ilz n'en eussent pas tant fait en un an, que ledit arbre en a fait en huit jours. Car il nous a tellement profité, que tous ceux qui en ont voulu user ont recouvert santé & guerison, la grace à Dieu.
Soupçon sur la longue absence du Capitaine des Sauvages: Retour d'icelui avec multitude de gens: Debilité des François: Navire delaissé pour n'avoir la force de le remener: Recit des richesses du Saguenay, & autres choses merveilleuses.
URANT le temps que la maladie
& mortalité regnoit en
Noz navires, se partirent Donnacona,
Taiguragni, et plusieurs
autres feignans aller prendre des
cerfs & autres bétes, léquels
ils nomment en leur langage Aionnesta, &
Aiquenoudo, par ce que les neges étoient grandes
& que les glaces étoient ja rompuës dedans
le cours du fleuve: tellement qu'ilz pourroient
naviger par icelui. Et nous fut par Domagaya, &
autres, dit, qu'ilz ne seroient que quinze jours:
ce que croyions: mais ilz furent deux mois sans
retourner. Au moyen dequoy eumes suspection
qu'ilz ne se fussent allé amasser grand nombre
de gens pour nous faire déplaisir, par ce qu'ilz
nous voyoient si affoiblis. Nonobstant qu'avions
mis si bon ordre en nôtre fait, que si toute
la puissance de leur terre y eût été, ilz n'eussent
sçeu faire autre chose que nous regarder. Et
pendant le temps qu'ils étoient dehors venoient
tous les jours force gens à noz navires,
comme ils avoient de coutume, nous apportans
de la chair fréche de cerfs, daims, & poissons
fraiz de toutes sortes qu'ils nous vendoient assez
cher, ou mieux l'aimoient remporter, parce
qu'ils avoient necessité de vivres pour lors, à
cause de l'hiver qui avoit été long, & qu'ilz
avoient mangé leurs vivres & étouremens.
Et le vint-uniéme jour du mois d'Avril Domagaya vint à bord de noz navires accompagné de plusieurs gens, léquels étoient beaux & puissans, & n'avions accoutumé de les voir, qui nous dirent que le seigneur Donnacona seroit le lendemain venu, & qu'il apporteroit force chair de cerf, & autre venaison. Et le lendemain arriva ledit Donnacona, lequel amena en sa compagnie grand nombre de gens audit Stadaconé. Ne sçavions à quelle occasion, ni pourquoy. Mais comme on dit en un proverbe, qui de tout se garde & d'aucuns échappe. Ce que nous étoit de nécessité: car nous étions si affoiblis, tant de maladies, que de noz gens morts, qu'il nous fallut laisser un de noz navires audit lieu de Sainte-Croix.
Le Capitaine étant averti de leur venue, & qu'ils avoient ramené tant de peuple, & aussi que Domagaya le vint dire audit Capitaine, sans vouloir passer la riviere qui étoit entre nous & ledit Stadaconé, ains fit difficulté de passer. Ce que n'avoit accoutumé de faire, au moyen dequoy eumes suspection de trahison. Voyant ce ledit Capitaine envoia son serviteur nommé Charles Guyot, lequel étoit plus que nul autre aimé du peuple de tout le païs, pour voir qui étoit audit lieu, & ce qu'ilz faisoient, ledit serviteur feignant étre allé voir ledit seigneur Donnacona, par ce qu'il avoit demeuré long tans avec lui, lequel lui porta aucun present. Et lors que ledit Donnacona fut averti de sa venue, fit le malade, & se coucha, disant audit serviteur qu'il étoit fort malade, apres alla ledit serviteur en la maison de Taiguragni pour le voir, où partout il trouva les maisons si pleines de gens qu'on ne se pouvoit tourner, léquels on n'avoit accoutumé de voir: & ne voulut permettre ledit Taiguragni que le serviteur allât és autres maisons, ains le convoya vers les navires environ la moitié du chemin: & lui dit que si le Capitaine lui vouloit faire plaisir de prendre un seigneur du païs nommé Agona, lequel lui avoit fait déplaisir, & l'emmener en France, il feroit tout ce que voudroit ledit Capitaine, & qu'il retournât le lendemain dire la réponse.
Quand le Capitaine fut averti du grand nombre de gens qui étoient audit Stadaconé, ne sçachant à quelle fin, se delibera leur jouer une finesse, & prendre leur Seigneur, avec Taiguragni, Domagaya, & des principaux: & aussi qu'il étoit bien deliberé de mener ledit Seigneur Donnacona en France, pour conter & dire au Roy ce qu'il avoit veu és païs Occidentaux des merveilles du monde. Car il nous a certifié avoir été à la terre du Saguenay, où y a infini Or, Rubis, & autres richesses: & y sont les hommes blancs comme en France, & accoutrez de draps de laine. Plus dit avoir veu autre païs où les gens ne mangent point, & n'ont point de fondement, & ne digerent point, ains font seulement eau par la verge:
Plus dit avoir été en autre païs de Pecqueniaus, & autres païs où les gens n'ont qu'une jambe & autres merveilles longues à raconter. Ledit Seigneur est homme ancien, & ne cessa jamais d'aller par païs depuis sa conoissance, tant par fleuves, rivieres que par terre.
Apres que ledit serviteur eut fait son message, & dit à son maitre ce que ledit Taiguragni lui mandoit, renvoya le Capitaine son dit serviteur le lendemain dire audit Taiguragni qu'il le vint voir, & lui dire ce qu'il voudroit, & qu'il lui feroit bonne chere, & partie de son vouloir. Ledit Taiguragni lui manda qu'il viendroit le lendemain, & qu'il meneroit Donnacona, & ledit homme qui lui avoit fait déplaisir. Ce que ne fit; ains fut deux jours sans venir, pendant lequel temps ne vint personne és navires dudit Stadaconé, comme avoient de coutume, mais nous fuioient comme si les eussions voulu tuer. Lors apperceumes leur mauvaitié. Et pour ce qu'ilz furent avertis que ceux de Stadim alloient & venoient entour nous, & que leur avions abandonné le fond du navire que laissions pour avoir les vieux cloux, vindrent tous le tiers jour dudit Stadaconé de l'autre bord de la riviere, & passerent la plus grande partie d'eux en petits bateaux sans difficulté. Mais ledit Donnacona n'y voulut passer; & furent Taiguragni & Domagaya plus d'une heure à parlementer ensemble avant que vouloir passer: mais en fin passerent & vindrent parler audit Capitaine. Et pria ledit Taiguragni le Capitaine vouloir prendre & emmener ledit homme en France. Ce que refusa ledit Capitaine, disant que le Roy son maitre lui avoit defendu de non amener homme ni femme en France, mais bien deux ou trois petits garçons, pour apprendre le langage. Mais que volontiers l'emmeneroit en Terre-neuve, & qu'il le mettroit en une ile. Ces paroles disoit le Capitaine pour les asseurer, & à celle fin d'amener ledit Donnacona, lequel étoit demeuré de-là l'eau. Déquelles paroles fut fort joyeux ledit Taiguragni, & promit audit Capitaine de retourner le lendemain, qui étoit le jour de Sainte-Croix, & amener ledit seigneur Donnacona, & tout le peuple audit Stadaconé.
Croix plantée par les François: Capture des principaux Sauvages, pour les amener en France, & faire recit au Roy des merveilles du Saguenay: Lamentations des Sauvages: Presens reciproque du Capitaine Quartier, & d'iceux Sauvages.
E troisiéme jour de May jour &
féte sainte Croix, pour la solemnité
& féte le Capitaine fit planter
une belle Croix de la hauteur
d'environ trente cinq piez de
longueur, souz le croizillon de laquelle y avoit un
écusson en bosse des armes de France: & sur iceluy
étoit écrit en lettres Attiques FRANCISCUS
PRIMUS DEI GRATIA FRANCORUM REX REGNAT. Et celui jour
environ midi vindrent plusieurs gens de Stadaconé tant
hommes, femmes, qu'enfans qui nous dirent
que leur Seigneur Donnacona, Taiguragni, Domagaya,
& autres qui étoient en sa compagnie, venoient;
dequoy fumes joyeux, esperans nous en
saisir, léquels vindrent environ deux heures apres
midi. Et lors qu'ilz furent arrivez devant
noz navires nôtre Capitaine alla saluer le Seigneur
Donnacona, lequel pareillement lui fit
grand'chere, mais toutefois avoit l'oeil au bois
& une crainte merveilleuse. Tôt-apres arriva
Taiguragni, lequel dit audit seigneur Donnacona
qu'il n'entrât point dedans le Fort. Et lors fut
par l'un de leurs gens apporté du feu hors dudit
Fort, & allumé pour ledit seigneur. Nôtre
Capitaine le pria de venir boire & manger dedans
les navires, comme avoit de coutume, &
semblablement ledit Taiguragni, lequel dit que
tantôt ils iroient. Ce qu'ilz firent, & entrerent
dedans ledit Fort. Mais auparavant avoit été nôtre
capitaine averti par Domagaya que ledit
Taiguragni avoit mal parlé, & qu'il avoit dit au
seigneur Donnacona qu'il n'entrât point dedans
les navires. Et nôtre Capitaine voyant ce sortit
hors du parc, où il étoit, & vit que les femmes
s'enfuioient par l'avertissement dudit Taiguragni,
& qu'il ne demeuroit que les hommes léquels
étoient en grand nombre. Et commanda
le Capitaine à ses gens prendre ledit seigneur
Donnacona, Taiguragni, Domagaya, & deux autres
des principaux qu'il montra: puis qu'on fit retirer
les autres. Tôt-aprés ledit Seigneur entra
dedans avec ledit Capitaine. Mais tout soudain
ledit Taiguragni vint pour le faire sortir. Nôtre
Capitaine voyant qu'il n'y avoit autre
ordre se print à cirer qu'on les print. Auquel cri
sortirent les gens dudit Capitaine, léquels prindrent
ledit seigneur, & ceux qu'on avoit déliberé
prendre. Lédits Canadiens voyans ladite
prise, commencerent à fuir & courir comme
brebis devant le loup, les uns le travers la
riviere, les autres parmi les bois, cherchant chacun
son avantage. Ladite prise ainsi faite des
dessusdits, & que les autres se furent tous retirez,
furent mis en seure garde ledit seigneur, &
ses compagnons.
La nuit venue vindrent devant noz navires (la riviere entre-deux) grand nombre de peuple dudit Donnacona huchans, & hurlans toute la nuit comme loups, crians sans cesse Agohanna, Agohanna, pensans parler à lui. Ce que ne permit ledit Capitaine pour l'heure, ni le matin jusques environ midi. Parquoy nous faisoient signe que les avions tué & pendu. Et environ l'heure de midi retournerent de rechef, & aussi grand nombre qu'avions veu de nôtre voyage pour un coup, eux tenans cachez dedans le bois, fors aucuns d'eux qui crioient & appelloient à haute voix ledit Donnacona. Et lors commanda le Capitaine faire monter ledit Donnacona haut pour parler à eux. Et lui dit ledit Capitaine qu'il fit bonne chere, & qu'apres avoir parlé au Roy de France son maitre, & conté ce qu'il avoit veu au Saguenay, & autres lieux, il reviendroit dans dix ou douze lunes, & que le Roy lui feroit un grand present. Dequoy fut fort joyeux ledit Donnacona, lequel le dit es autres en parlant à eux, léquels en firent trois merveilleux cris en signe de joye. Et à l'heure firent lédits peuples & Donnacona entre eux plusieurs predications & ceremonies, léquelles il n'est possible d'écrire par faute de l'entendre. Nôtre Capitaine dit audit Donnacona qu'ilz vinssent seurement de l'autre bord pour mieux parler ensemble, & qu'il les asseuroit. Ce que leur dit ledit Donnacona. Et sur ce vindrent une barque des principaux à bord dédits navires, léquels de rechef commencerent à faire plusieurs prechemens en donnant louange à notre Capitaine, & lui firent presens de vint-quatre colliers d'Esurgni, qui est la plus grande richesse qu'ils ayent en ce monde. Car ils l'estiment mieux qu'or ni argent.
Apres qu'ils eurent assez parlementé, & devisé les uns avec les autres, & qu'il n'y avoit remede audit seigneur d'échapper, & qu'il falloit qu'il vint en France, il leur commanda qu'on lui apportât vivres pour manger par la mer, & qu'on les lui apportât le lendemain. Nôtre Capitaine fit present audit Donnacona de deux pailles d'airain, & de huit hachots, & autres menues besongnes, comme couteaux & patenotres: dequoy fut fort joyeux, & son semblant, & les envoya à ses femmes & enfans. Pareillement donna ledit Capitaine à ceux qui étoient venus parler audit Donnacona aucuns petits presens, déquelz remercierent fort ledit Capitaine A tant se retirerent, & s'en allerent à leurs logis.
Le lendemain cinquiéme jour dudit mois au plus patin ledit peuple retourna en grand nombre pour parler à leur seigneur, & envoyerent une barque qu'ils appellent Casurni, en laquelle étoient quatre femmes, sans y avoir aucuns hommes, pour le doute qu'ils avoient qu'on ne les retint, léquelles apporterent force vivres sçavoir gros mil, qui est blé duquel ils vivent, chair, poisson, & autres provisions à leur mode: équelles apres étre arrivées és navires fit le Capitaine bon recueil. Et pria Donnacona le Capitaine qui leur dit que dedans douze lunes il retourneroit, & qu'il ameneroit ledit Donnacona à Canada: & ce disoit pour les contenter. Ce que fit ledit Capitaine: dont lédites femmes firent un grand semblant de joye, & montrans par figures & paroles audit Capitaine que mais qu'il retournât & amenât ledit Donnacona, & autres, ilz lui feroient plusieurs presens. Et lors chacune d'elles donna audit Capitaine un collier d'Esurgni, puis s'en allerent de l'autre bord de la riviere, où étoit tout le peuple dudit Stadaconé: puis se retirerent, & prindrent congé dudit seigneur Donnacona.

Retour du Capitaine Jacques Quartier en France: Rencontre de certains Sauvages qui avoient des couteaux de cuivre: Presens reciproques entre lédits Sauvages & ledit Capitaine: Descriptions des lieux où la route s'est addressée.
E Samedy sixieme jour de May
nous appareillames du havre
Sainte-Croix, & vimmes poser
au bas de l'ile d'Orleans environ
douze lieuës dudit Sainte-Croix.
Et le Dimanche vimmes à l'ile és Coudres, où
avons été jusques au Lundi seiziéme jour dudit
mois laissans amortir les eaux, léquelles étoient
trop courantes & dangereuses pour avaller ledit
fleuve. Pendant lequel temps vindrent plusieurs
barques des peuples sujets de Donnacona,
léquels venoient de la riviere de Saguenay.
Et lors que par Domagaya furent avertis de la
prinse d'eux, & la façon & maniere, comme on
menoit ledit Donnacona en France, furent bien
étonnez. Mais ne laisserent à venir le long des
navires parler audit Donnacona, qui leur dit que
dans douze lunes il retourneroit, & qu'il avoit
bon traitement avec le Capitaine & compagnons.
Dequoy tous à une voix remercierent
ledit Capitaine, & donnerent audit Donnacona
trois pacquets de peaux de Biévres,& loups
marins, avec un grand couteau de cuivre rouge,
qui vient dudit Saguenay, & autres choses. Ilz
donnerent aussi au Capitaine un collier d'Esurgni.
Pour léquels presens leur fit le Capitaine
donner dix ou douze hachotz, déquels furent
fort contens & joyeux, remercians ledit Capitaine:
puis s'en retournerent.
Le passage est plus seur & meilleur entre le Nort & ladite ile, que vers le Su, pour le grand nombre de basses, bancs, & rochers qui y sont, & aussi qu'il y a petit fond.
Le lendemain seziéme de May nous appareillames de ladite Ile és Coudres, & vimmes poser à une ile qui est à environ quinze lieuës d'icelle Ile és Coudres, laquelle est grande d'environ cinq lieuës de long: & là posames celui jour pour passer la nuit esperans le lendemain passer les dangers du Saguenay, léquels sont fort grans. Le soir fumes à ladite ile, où trouvames grand nombre de lièvres, déquels nous eumes quantité. Et pource la nommames l'ile és liévres. Et la nuict le vent vint contraire, & en tourmente, tellement qu'il nous fallut relacher à l'ile és Coudres d'où nous étions partis, par-ce qu'il n'y a autre passage entre lédites iles, & y fumes jusques au... jour dudit mois, que le vent vint bon, & tant fimes par nos journées que nous passames jusques à Hongnedo, entre l'ile de l'Assumption & ledit Hongnedo: lequel passage n'avoit pardevant été découvert: & fimes courir jusques le travers du Cap de prato, qui est le commencement de la Baye de Chaleur. Et parce que le vent étoit convenable & bon à plaisir, fimes poser le jour & la nuit. Et le lendemain vimmes querir au corps l'ile de Brion, ce que voulions faire pour la barge de nôtre chemin, gisantes les deux terres Suest & Noroest un quart de l'Est & de l'ouest: & y a entre eux cinquante lieuës. Ladite ile est en quarante sept degrez & demi de latitude.
Le Jeudy vint-cinquiéme jour dudit mois jour & féte de l'ascension nôtre Seigneur, nous trouvames à une terre & sillon de basses araines, qui demeurent au Suroest de ladite ile de Brion environ huit lieuës, par sus léquelles y a de grosses terres pleines d'arbres, & y a une mer enclose, dont n'avions veu aucune entrée ni ouverture par où entre icelle mer.
Et le Vendredi vint-sixiéme, parce que le vent changeoit à la côte, retournames à ladite ile de Brion, où fumes jusques au premier jour de Juin, & vimmes querir une terre haute qui demeure au Suest de ladite ile, qui nous apparoissoit étre une ile, & là rangeames environ vint-deux lieuës & demie, faisans lequel chemin eumes conoissance de trois autres iles qui demeuroient vers les araines: & pareillement lédites araines étre ile; & ladite terre, qui est terre haute & unie étre terre certaine se rabattant au Noroest. Apres léquelles choses conues retournames au cap de ladite terre qui se fait à deux ou trois caps hauts à merveilles, & grand profond. L'eau, & la marée si courante qu'il n'est possible Nous nommames celui cap Le cap de Lorraine, qui est en quarante-six degrez & demi: au Su duquel cap y a une basse terre, & semblant d'entrée de riviere: mais il n'y a hable qui vaille, parsus léquelles vers le Su demeure un cap que nous nommames Le Cap sainct Paul, qui est au quarante-sept degrez un quart.
Le Dimanche troisiéme jour dudit mois jour & féte de la Pentecôte eumes conoissance de la côte d'Est-suest de Terre-neuve, étant à environ vint-deux lieuës dudit cap. Et pource que le vent étoit contraire, fumes à un hable que nous nommames Le hable du sainct Esprit, jusques au Mardi qu'appareillames dudit hable & reconumes ladite côte jusques aux iles de sainct Pierre. Lequel chemin faisans tournames le long de ladite côte plusieurs iles & basses fort dangereuses étans en la route d'Est-Suest, & Oest-Norest à deux, trois, & quatre lieuës à la mer. Nous fumes audites iles sainct Pierre, & trouvames plusieurs navires tant de France que de Bretagne.
Depuis le jour sainct Barnabé unziéme de Juin jusques au seziéme dudit mois qu'appareillames dédites Iles sainct Pierre, & vimmes au Cap de Raz., & entrames dedans un hable nommé Rongnousi, où primmes eau & bois pour traverser la mer, & là laissames une de noz barques: & appareillames dudit hable le Lundi dix-neufiéme jour dudit mois: & avec bon temps avons navigé par la mer: tellement que le seziéme jour de Juillet sommes arrivés au hable de Saint Malo, la grace au Createur: le priant, faisant fin à nôtre navigation, nous donner sa grace, & Paradis à la fin. Amen.
Rencontre des Montagnais (Sauvages de Tadoussac) & Iroquois: Privilege de celui qui est blessé à la guerre: Ceremonies des Sauvages devant qu'aller à la guerre: Contes fabuleux de la monstruosité des Armouchiquois: & de la Mine reluisante au Soleil: & du Gougou: Arrivée au Havre de Grace.
YANS r'amené le Capitaine Jacques
Quartier en France, il nous
faut retourner querir Samuel
Champlein, lequel nous avons
laissé à Tadoussac, à fin qu'il nous
dise quelque nouvelles de ce qu'il aura veu &
ouï parmi les Sauvages depuis que nous l'avons
quitté Et afin qu'il ait un plus beau champ
pour rejouir ses auditeurs, je voy le sieur Prevert
de Sainct Malo qui l'attend à l'ile Percée
en intention de lui en bailler d'une: & s'il ne se
contente de cela, lui bailler encore avec la fable
des Armouchiquois la plaisante histoire du
Gougou qui fait peur aux petits enfans, afin que
par apres l'Historiographe Cayet soit aussi de
la partie en prenant cette monnoye pour bon
aloy. Voici donc ce que ledit Champlein en
rapporte en la conclusion de son voyage.
Etans arrivés à Tadoussac nous trouvames les Sauvages que nous avions rencontrez en la riviere des Iroquois, qui avoient fait rencontre au premier lac de trois canots Iroquois, léquels ilz attirent & apporterent les tétes des Iroquois à Tadoussac, & n'y eut qu'un Montagnais blessé au bras d'un coup de fléche, lequel songeant quelque chose, il falloit que tous les dix autres le missent en execution pour le rendre content, croyant aussi que sa playe s'en doit mieux porter. Ce cedit Sauvage meurt, ses parens vengeront sa mort, soit sur leur nation ou sur d'autres, ou bien il faut que les Capitaines facent des presens aux parens du defunct, afin qu'ilz soient contens, ou autrement, (comme j'ay dit) ils useroient de vengeance: qui est une grande méchanceté entr'eux. Premier que lédits Montagnais partissent pour aller à la guerre, ilz s'assmblerent tous avec leurs plus riches habits de fourrures, castors, & autres peaux, parez de patenôtres & cordons de diverses couleurs, & s'assemblerent dedans une grande place publique, où il y avoit au devant d'eux un Sagamo qui s'appelloit Begourat qui les menoit à la guerre, & étoit les uns derriere les autres, avec leurs arcs & fleches, massues, & rondelles, dequoy ils se parent pour se battre: & alloient sautans les uns apres les autres, en faisans plusieurs gestes de leurs corps, ilz faisoient maints tours de limaçon: apres ilz commencerent à danser à la façon accoutumée, comme j'ay dit ci-dessus, puis ilz firent leur Tabagie, & aprés l'avoir fait, les femme se despouillerent toutes nues, parées de leurs plus beaux Matachiaz, & se mirent dedans leurs canots ainsi nues &n dansant, & puis elles se vindrent mettre à l'eau en se battans à coups de leurs avirons, se jettans quantité d'eau les unes sur les autres: toutefois elles ne se faisoient point de mal, car elles se paroient es coups qu'elles s'entreruoient. Aprés avoir fait toutes ces ceremonies elle se retirerent en leurs cabanes, & les Sauvages s'en allerent à la guerre contre les Iroquois. Le seziéme jour d'Aoust nous partimes de Tadoussac, & le dix-huictiéme dudit mois arrivames à l'ile percée, où trouvames le sieur Prevert de Sainct Malo, qui venoit de la mine où il avoit été avec beaucoup de peine pour la crainte que les Sauvages avoient de faire rencontre de leurs ennemis, qui sont les Armouchiquois, léquels sont hommes sauvages du tout monstrueux, pour la forme qu'ils ont: car leur téte est petite, & le corps court, les bras menus comme d'une eschelet, & les cuisses semblablement: les jambes grosses & longues, qui sont toutes d'une venue, & quant ilz sont assis sur leurs talons, les genoux leur passent plus d'un demi pied par dessus la téte, que est chose étrange, & semblent estre hors de nature: Ilz sont neantmoins fort dispos, & determinez: & sont aux meilleures terres de toute la côte de la Cadie. Aussi les Souriquois les craignent fort. Mais avec l'asseurance que ledit sieur de Prevert leur donna, il les mena jusques à ladite mine, où les Sauvages le guiderent. C'est une fort haute montagne, avançant quelque peur sur la mer, qui est fort reluisante au Soleil, où il y a quantité de verd de gris qui procede de ladite mine de cuivre. Au pié de ladite montagne, il dit que de basse mer y avoit en quantité de morceaux de cuivre, comme il nous a été montré, lequel tombe du haut de la montagne. Cedit lieu où est la mine git par les quarante-cinq degrez & quelques minutes.
Il y a encore une chose étrange digne de reciter que plusieurs Sauvages m'ont asseuré étre vraye; C'est que proche de la baye de Chaleur tirant au Su, est une ile, où fait residence un monstre épouventable, que les Sauvages appellent Gougou, & m'ont dit qu'il avoit la forme d'une femme; mais fort effroyable, & d'une telle grandeur, qu'ilz me disoient que le bout des mats de nôtre vaisseau ne lui fût pas venu jusques à la ceinture, tant ilz le peignent grand: & que souvent il a devoré & devore beaucoup de Sauvages, léquels il met dedans une grande poche quand il les peut attrapper & puis les mange: & disoient ceux qui avoient évité le peril de cette mal-heureuse béte, que sa poche étoit si grande, qu'il y eût peu mettre nôtre vaisseau. Ce monstre fait des bruits horribles dedans cette ile, que les Sauvages appellent Gougou: & quand ilz en parlent, ce n'est qu'avec une peur si étrange qu'il ne se peut dire de plus, & mont asseuré plusieurs l'avoir veu: Méme ledit Prevert de Saint-Malo en allant à la découverture des mines, m'a dit avoir passé si proche de la demeure de cette effroyable béte, que lui & tous ceux de son vaisseau entendoient des sifflemens étranges du bruit qu'elle faisoit: & que les Sauvages qu'il avoit avec lui, lui dirent, que c'étoit la méme béte, & avoient une telle peur, qu'ilz se cachoient de toutes parts, craignans qu'elle fût venue ce qu'ilz disent, c'est que tous les Sauvage en general la craignent, & en parlent si étrangement, que si je mettois tout ce qu'ilz en disent, l'on le tiendroit pour fables: mais je tiens que ce soit la residence de quelque diable Qui les tourmente de la façon. Voilà ce que j'ay apprins de ce Gougou.
Le vint-quatriéme jour d'Aoust, nous partimes de Gachepé. Le deuxiéme jour de Septembre, nous faisions état d'étre aussi avant que le Cap de Razé. Le cinquiéme jour dudit mois nous entrames sur le Banc où se fait la pécherie du poisson. Le seziéme dudit mois nous étions é la sonde, qui peut étre à quelques cinquante lieuës d'Ouessant. Le vintiéme dudit mois nous arrivames par la grace de Dieu avec contentement d'un chacun, & toujours le vent favorable, au port du Havre de Grace.
Discours sur le Chapitre precedent: Credulité legere: Armouchiquois quels: Sauvages toujours en crainte: Causes des terreurs Paniques, faulses visions, & imagination:: Gougou proprement que c'est: Autheur d'icelui: Mine de cuivre: Hanno Carthaginois: Censures sur certains autheurs qui ont écrit de la Nouvelle-France. Conseil pour l'instruction des Sauvages.
R pour revenir aux Armouchiquois, &
à la male-béte du Gougou, il est arrivé en
cet endroit à Champlein ce qu'écrit Pline de
Cornelius Nepos, léquel dit avoir creu tres-avidement
(c'est à dire comme s'y portant de
soy-méme) les prodigieux mensonges des
Grecs, quand il a parlé de la ville de Larah
(Lissa) laquelle (souz la foy & parole d'autrui)
il a écrit étre forte, & beaucoup plus grande
que la grande Carthage, & autres choses de
méme étoffe. Ainsi ledit Champlein s'étant fié
au recit du sieur Prevert de Saint-Malo, qui se
donnoit carriere, a écrit ce que nous venons de
rapporter touchant les Armouchiquois, & le
Gougou, comme semblablement ce qui est de la
lueur de la mine de cuivre. Toutes léquelles
choses iceluy Champlein a depuis reconu étre
fabuleuses. Car quant aux Armouchiquois ils
sont aussi beaux-hommes (souz ce mot je comprens
aussi les femmes) que nous, bien composés
& dispos; comme verrons ci-apres.
Et pour le regard du Gougou, je laisse à penser à
chacun quelle apparence il y a, encores que
quelques Sauvages en parlent, & en ayent de
l'apprehension, mais c'est à la façon qu'entre
nous plusieurs esprits foibles craignent le Moine
bouru de Paris. Et d'ailleurs ces peuples qui
vivent en perpetuelle guerre, & ne sont jamais
en asseurance (portans avec eux cette malediction
pour-ce qu'ilz sont delaissez de Dieu) ont
souvent des songes & vaines persuasions que
l'ennemi est à leur porte, & ce qui les rend ainsi
pleins d'apprehensions, est parce qu'ilz n'ont
point de villes fermées au moyen dequoy ilz se
trouvent quelquefois & le plus souvent surpris
& deffaits: ce qu'étant ne se faut émerveiller s'ils
ont aucunefois des terreurs Paniques & des
imaginations semblables à celles des hypochondriaques,
leur étant avis qu'ilz voyent &
oyent des choses qui ne sont point: hommes bien resolus,
& qui le cas avenant fussent allez courageusement
à une breche, neantmoins par vue je
ne sçay quelle maladie d'esprit, bien beuvans &
bien mangeans, étoient tourmentez de l'apprehension
continuelle qu'ils avoient qu'un mauvais
demon les suivoit incessamment, les frappoit
& se reposoit sur eux. Ainsi en voyons-nous
qui s'imaginent étre des loups-garous.
Ainsi plusieurs graus & petis ont peur des esprits
(quand ilz sont seulets) au mouvement
d'une souris. Ainsi les malades ayans l'imagination
troublée disent quelquefois qu'ils voyent
tantôt une vierge Marie, tantôt un diable, &
autres fantasies qui leur viennent au devant: ceci
causé par le defaut de nourriture, ce qui fait
que le cerveau se remplit de vapeurs melancholiques,
qui apportent ces imaginations. Et ne
sçay si je doy point mettre en ce rang plusieurs
anciens que par les longs jeûnes (que saint Basile
n'approuve point) avoient des visions qu'ils nous
ont données pour chose certaine, & y en a
des livres pleins. Mais telle chose peut aussi
arriver à ceux qui sont sains de corps, comme
nous avons dit. Et les causes en sont partie
exterieures, partie interieures. Les extérieures
sont les facheries & ennuis; les interieures
sont l'usage des viandes melancholiques &
corrompues, d'où s'élevent des vapeurs
malignes & pernicieuses au cerveau, qui
pervertissent les sens, troublent la memoire, &
égarent l'entendement. Item ces causes interieures
proviennent d'un sang melancholic &
brulé, contenu dans un cerveau trop chaud, ou
dispersé par toutes les veines, & toute l'habitude
du corps, ou qui abonde dans les hippochondres,
dans la rate, & mesantere: d'où sont
suscitées des fumées & noires exhalaisons, qui
rendent le cerveau obscur, tenebreux, offusqué,
& le noircissent & couvrent ni plus ni moins
que les tenebres font la face du ciel: d'où s'ensuit
immediatement que ces noires fumées ne
peuvent apporter aux hommes qui en sont
couverts, que frayeurs & craintes. Or selon
la diversité de ces exhalaisons provenantes d'une
diversité & varieté de sang, duquel sont produites
ces fumées & suyes, il y a diverses sortes
d'apprehensions & melancholies qui attaquent
diversement, & depravent sur tout les functions
de la faculté imaginatrice. Car comme la varieté
du sang diversifie l'entendement, ainsi
l'action de l'ame changée, change les humeurs
du corps.
De cette mutation & depravation d'humeurs, mémement aux temperamens melancholiques surviennent des bigearres & étranges imaginations causées par ces fumées ou suyes noires engeance de cette humeur melancholique.
Telle est la nature & l'humeur de quelques Sauvages, de qui toute la vie souillé de meurtres qu'ilz commettent les uns sur les autres, & particulierement sur leurs ennemis, ils ont des apprehensions grandes, & s'imaginent un Gougou, qui est le bourreau de leurs consciences: ainsi que Cain aprés l'assassinat de son frere Abel avoit l'ire de Dieu qui le talonnoit, & n'avoit en nulle part asseurance, pensant toujours avoir ce Gougou devant les ïeux: de sorte qu'il fut le premier qui domta le cheval pour prendre la fuite: & qui se renferma de murailles dans la ville qu'il bâtit: Et encores ainsi qu'Orestes, lequel on dit avoir été agité des furies pour le parricide par lui commis en la personne de sa mere. Et n'est pas incroyable que le diable possedant ces peuples ne leur donne beaucoup d'illusions. Mais proprement, & à dire la verité, ce qui a fortifié l'opinion du Gougou a été le rapport dudit Prevert, lequel contoit un jour au sieur de Poutrincourt une fable de méme aloy, disant qu'il avoit veu un Sauvage jouer à la croce contre un diable, & qu'il voyoit bien la croce du diable jouer, mais quant à Monsieur le Diable il ne le voyoit point. Le sieur de Poutrincourt qui prenoit plaisir à l'entendre, faisoit semblant de le croire pour lui en faire dire d'autres.
Et quant à la mine de cuivre reluisante au Soleil, il s'en faut beaucoup qu'elle soit comme l'Emeraude de Makhé; de laquelle nous avons parlé au discours du second voyage fait au Bresil. Car on n'y voit que de la roche, au bas de laquelle se trouve des morceaux de franc cuivre, tels que nous avons rapporté en France: & parmi ladite roche y a quelquefois du cuivre, mais il n'est pas si luisant qu'il éblouisse les ïeux.
Or si ledit Champlein a été credule, un sçavant personnage que j'honore beaucoup pour sa grande literature, est encore en plus grande faute, ayant mis en sa Chronologie septenaire de l'histoire de la paix imprimée l'an mille six cens cinq, tout le discours dudit Champlein, sans nommer son autheur, & ayant baillé les fables des Armouchiquois & du Gougou pour Bonne monnoye. Je croy que si le conte du diable houant à la croce eût aussi été imprimé il l'eût creu, & mis par éscrit, comme le reste.
Pline recite que Hanno Capitaine Carthaginois ayant eu la commission de découvrir toute l'Affrique, & le circuit d'icelle, avoit laissé des amples commentaires de ses voyages, mais ils étoient trop amples, car ilz contenoient plus que la verité: & étoient vrayement commentaires. Plusieurs Grecs & Latins l'ayans suivi, & s'asseurans sur iceux, en ont fait à-croire à beaucoup de gens par aprés, ce dit l'autheur. Il faut croire, mais non pas toutes choses. Et faut considerer premierement si cela est vray-semblable, ou non. Du moins quand on a cotté son autheur on est hors de reproche.
Il y en a qui sont touchez de cette maladie (& peut étre moi-méme en cet endroit que n'ay eut le loisir de relire ce que j'écris) que le Poëte Juvenal appelle Insanabile scribendis cacoethes, léquels écrivent beaucoup sans rien digerer; dequoy j'accuserois ici aucunement le sieur de Belle-foret, n'étoit la reverence que je porte à Sa memoire. Car ayans eu des avis du Capitaine Jacques Quartier, & paraventure exrait par lambeaux, ceux que j'ay rapporté ci dessus, il n'a pas quelquefois bien pris les choses, étant precipité d'écrire: comme quand au premier dédits voyages il dit que les iles de la Terre-neuve sont separées par petits fleuves: Que la riviere des Barques est par les cinquante degrez de latitude: Quand il appelle Labrador le païs de la Baye de Chaleur, laquelle il a premierement mise ne la terre de Norumbega, & là où il dit qu'il fait plus chaud qu'en Hespagne, & toutefois on sçait que Labrador est par les soixante degrez. Item quand en la relation du second voyage dudit Quartier, il dit par conjecture que les Canadiens sacrifient des hommes, parce qu'icelui Quartier allant voir un Capitaine sauvage (Que Belle-foret appelle Roy) il vit des tétes de ses ennemis étendues sur du bois comme des peaux de parchemin. Item que les Canadiens (qui ont quantité de vignes, & au païs déquels est assise l'ile d'Orleans, autrement dite de Bacchus) sont à l'egal du païs du Dannemark & Norvege: Que le petun duquel ils usent ordinairement tient du poivre & gingembre, & n'est point petun: Qu'ilz mangent leur viandes cruës. Et là dessus je diray, qu'ores qu'ilz le fissent (ce qui peur arriver quelque-fois) ce n'est chose éloignée de nous car j'ay veu maintes fois noz matelots prendre une moruë seche, & mordre dedans de bon appetit. Item quant il met en une ile le village Stadaconé, où il dit qu'est la maison Royale (notez que ce n'étoient que cabannes couvertes d'écorce) du seigneur Canadien: Item quant il met la terre de Bacalos (c'est à dire Moruës) vis-à-vis de saincte Croix, où hiverna Jacques Quartier & Labrador au Nort de la grande riviere; lequel païs auparavant il avoit aussi au Su d'icelle: Item; quand il dit que la riviere de Saguenay fait des iles où il y a quantité de vignes: ce que son autheur n'a point dit. Item que les Sauvages de la riviere Saguenay s'approcherent familierement des François, & leur montrerent le chemin à Hochelaga; Item que les Canadiens estimaient les François fils du Soleil: Item est plaisant quand au village de Hochelaga il figure cinquante Palais; outre la maison Royale, avec trois étages. Item que les Chrétiens appellerent la ville de Hochelaga Mont-Royal: Item que le village Hochelaga est à la pointe & embouchure de la riviere de Saguenay: par les degrez de cinquante-cinq à soixante: Item quand il dit que les Sauvages adorent un Dieu qu'ils appellent Cudouagni: car de verité ilz ne font aucune adoration: Item quand il represente que dix hommes apporterent par honneur le Roy de Hochelaga dans une peau devant le Capitaine François, sans dire qu'il étoit paralytique. Item qu'il se faisoit entendre par truchement & Jacques Quartier dit le contraire: c'est à dire qu'à faute de truchement il ne pouvoit entendre ceux de Hochelaga. Item que le Roy de Hochelaga pria ledit Capitaine de lui bailler secours contre ses ennemis, &c.
Or quand je considere ces precipitations étre arrivées à un personnage tel que ledit Belle-foret homme de grand jugement, je ne m'étonne pas s'il y en quelquefois és anciens autheurs, & s'il s'y trouve des choses déquelles on n'a encore eu nulle experience. Il me semble qu'on se doit contenter de faillir apres les autheurs originaires, léquels on est contraint de suivre, sans extravaguer à des choses qui ne sont point, & sortir hors les limites de ce qu'iceux autheurs ont écrit: principalement quand cela est sans dessein, & ne revient à aucune utilité.
Quelqu'un pourroit accuser le Capitaine Quartier d'avoir fait des contes à plaisir, quand il dit que tous les navires de France pourroient se charger d'oyseaux en l'ile qu'il a nommée Des oyseaux: & de verité je croy que cela est un peu hyperbolique. Mais il est certain qu'en cette ile il y en a tant que c'est chose incroyable. Nous en avons veu de semblables en notre voyage où il ne falloit qu'assommer, recuillir, & charger notre vaisseau. Item quand il a raconté avoué avoir poursuivi une béte à deux piez, & qu'és païs du Saguenay il y a des hommes accoutrez de draps de laine comme nous, d'autres qui ne mangent point, & n'ont point de fondement; d'autres qui n'ont qu'une jambe: Item qu'il y a pardela un païs de Pygmées, & une mer douce. Quant à la béte à deux pieds je ne sçay que j'en doy croire, car il y a des merveilles plus étranges en la Nature que cela: puis ces terres là ne sont si bien découvertes qu'on puisse sçavoir tout ce qui y est. Mais pour le reste il a son autheur qui lui en a fait le recit homme vieillart, lequel avoit couru des grandes contrées toute sa vie. Et cet autheur il l'amena par force au Roy pour lui faire recit de ces choses par sa propre bouche, afin qu'on y adjoutât telle foy qu'on voudroit. Quant à la mer douce c'est le grand lac qui est au bout de la grande riviere de Canada, duquel nul des Sauvages de deça n'a veu l'extremité Occidentale, & avons veu par le rapport fait audit Champlein qu'il a trente journées de long, qui sont trois cens lieuës à dix lieuës par jour. Cela peut bien étre appellé mer par ces peuples, prenant la mer pour une grande étendue d'eau. Pour le regard des Pygmées, je sçay par le rapport de plusieurs que les Sauvages de ladite grande riviere disent qu'és montagnes des Iroquois il y a des petits hommes fort vaillans, que les Sauvages plus Orientaux redoutent & ne leur osent faire la guerre. Quant aux hommes armez jusque au bout des doits, les mémes m'ont recité avoir veu des armures semblables à celles que décrit ledit Quartier, léquelles resistent aux coups de fleches. Tout ce que je doute en l'histoire des voyages d'icelui Quartier, est quand il parle de la Baye de Chaleur, & dit qu'y fait plus chaud qu'en Hespagne. A quoy je répons que comme une seule hirondele ne fait pas le Printemps: aussi que pour avoir fait chaud une fois en cette Baye, ce n'est pas coutume. Je doute aussi de ce que dit le méme Quartier qu'il y a des assemblées, & comme des colleges, où les filles sont prostituées, jusques à ce qu'elles soient mariées & que les femmes veuves ne se remarient point: ce que nous avons reservé à dire en son lieu. Mais pour retourner audit Champlein, je voudrois qu'avec le Gougou il n'eust point mis par écrit que les Sauvages de la Nouvelle-France pressez quelquefois de faim se mangent l'un l'autre: ni tant de discours de notre sainte Foy, léquels ne se peuvent exprimer en la langue de Sauvages, ni par truchement, ni autrement. Car ilz n'ont point de mots qui puissent representer les mysteres de notre Religion: & seroit impossible de traduire seulement l'Oraison Dominicale en leur langue, sinon, par periphrases. Car entre eux ilz ne sçavent que c'est de sanctification, de regne celeste, de pain super substantiel (que nous disons quotidien) ni d'induire en tentation. Les mots de gloire, vertu, raison beatitude, Trinité, Saint Esprit, Anges, Archanges, Resurrection Paradis, Enfer, Eglise, Baptéme, Foy, Esperance, Charité, & autres infinis ne sont point en usage chés eux. De sorte qu'il n'y sera pas besoin de grans Docteurs pour le commencement. Car par necessité il faudra qu'ils apprennent la langue des peuples qu'ils voudront conduire à la Foy Chrétienne: & à prier en nôtre langue vulgaire, sans leur penser imposer le dur fardeau des langues inconues. Ce qu'étant de coutume & de droit positif, & non d'aucune loy divine, ce sera de la prudence des Pasteurs de les enseigner utilement & non par fantasies; & chercher le chemin plus court pour parvenir à leur conversion. Dieu veuille en donner les moyens à ceux qui en ont la volonté.
Entreprise du Sieur de Roberval pour l'habitation de la terre de Canada, aux despens du Roy. Commission du Capitaine Jacques Quartier. Fin de ladite Entreprise.
PRES la découverte de la grande riviere
de Canada faite par le Capitaine
Quartier en la maniere que
nous avons recité ci-dessus, le Roy
en l'an mille cinq cens quarante fit son Lieutenant
general és terres neuves de Canada, Hochelaga,
Saguenay, & autres circonvoisines messire
Jean François de la Roque dit le Sieur de Roberval
Gentil-homme du païs de Vimeu en Picardie,
auquel il fit delivrer sa Commission le
quinziéme de Janvier audit an, à l'effect d'aller
habiter lédites terres, y batir des Forts, & conduire
des familles. Et pour ce faire sa Majesté fit
delivrer quarante cinq mille livres par les mains
de Maitre Jean du Val Thresorier de son Epargne.
Jacques Quartier fut nommé par sadite Majesté Capitaine general & maitre Pilote sur tous les vaisseaux de mer qui seroient employés à cette entreprise, qui furent cinq en nombre du pois de quatre cens tonneaux de charge ainsi que je trouve par les compte rendu dédits deniers par ledit Quartier, qui m'a esté communiqué par le sieur Samuel Georges bourgeois de la Rochelle.
Or n'ayant peu jusques ici recouvrer ladite Commission de Roberval, je me contenteray de donner aux lecteurs celle qui peu aprés fut donnée audit Quartier, dont voici la teneur.
Commission pour le Capitaine Jacques Quartier sur le voyage & habitation des terres neuves de Canada Hochelaga &c.
F
rançois par la grace de Dieu Roy de France,
A tous ceux qui ces presentes lettres verront, Salut.
Comme pour le desir d'entendre &
avoir conoissance de plusieurs païs qu'on dit
inhabités, & autres étre possedez par gens
Sauvages sans conoissance de Dieu, & sans
usage de raison, eussions dés peiça, à grans frais
& mises envoyé découvrir esditz païs par plusieurs
bons pilotes; & autres noz sujetz de bon
entendement, sçavoir, & experience, qui d'iceux
païs nous auroient amené divers hommes que
nous avons par long temps tenus en nôtre Royaume,
les faisans instruire en l'amour & crainte de
Dieu & de sa sainte Loy & doctrine Chrétienne
ne intention de les faire remener ésdits païs
en compagnie de bon nombre de noz sujets de
bonne volonté, afin de plus facilement induire
les autres peuples d'iceux païs à croire en nôtre
sainte Foy: & entre autres y eussions envoyé nôtre
cher & bien amé Jacques Quartier, lequel
auroit découvert grand païs des terres de Canada
& Hochelaga faisant un bout de l'Asie du côté
de l'Occident: léquels païs il a trouvé (ainsi
qu'il nous a rapporté) garnis de plusieurs bonnes
commodités, & les peuples d'iceux bien fournis
de corps & de membres & bien disposez
d'esprit & entendement, déquels il nous a semblablement
amené aucun nombre, que nous avons
par long temps fait voir & instruire en notredite
sainte Foy avec nodits sujets. En consideration
dequoy, & de leur bonne inclination
que avons avisé & deliberé de renvoyer ledit
Quartier esdits païs de Canada & Hochelaga, &
jusques en la terre de Saguenay (s'il peut y aborder)
avec bon nombre de navires & de toutes
qualités, arts, & industrie, pour plus avant entrer
esdits païs, converser avec les peuples d'iceux,
& avec eux habiter (si besoin est) afin de
mieux parvenir à nôtredite intention, & à faire
chose agreable à Dieu nôtre createur, & redempteur,
& que soit à l'augmentation de son saint
& sacré Nom, & de nôtre mere sainte Eglise
Catholique, de laquelle nous sommes dits &
nommez le premier fils: Parquoy soit besoin
pour meilleur ordre & expedition de ladite entreprise
deputer & établir un Capitaine general
& maistre Pilote dédits navires, qui ait regard
à la conduite d'iceux, & sur les gens, officiers,
& soldats y ordonnés & établis: SÇAVOIR FAISONS
que nous à plein confians de
la personne dudit Jacques Quartier, & se ses
sens, suffisance, loyauté, preud'homme, hardiesse,
grande diligence, & bonne experience; icelui
pour les causes & autres à ce nous mouvans,
Avons fait, constitué, & ordonné, faisons,
constituons, ordonnons & établissons par
ces presentes, Capitaine general & maitre
Pilote de tous les navires, & autres vaisseaux de
mer par nous ordonnés étre menez pour ladite
entreprise & expedition, pour ledit état & charge
de Capitaine general & maitre Pilote d'iceux
navires & vaisseaux avoir, tenir, & exercer
par ledit Jacques Quartier aux honneurs, prerogatives,
preéminences, franchises, libertez,
gages, & bien-faitz, telz que par nous lui seront
pour ce ordonnez, tant qu'il nous plaira. Et lui
avons donné & donnons puissance & authorité
de mettre, établir, & instituer ausdits navires
tels Lieutenans, patrons, pilotes & autres ministres
necessaires pour le fait & conduite d'iceux,
& en tel nombre qu'il verra & conoitra étre besoin
& necessaire, pour le bien de ladite expedition.
Si donnons en mandement par cesdites
presentes à nôtre Admiral, ou Vic'Admiral,
que prins & receu dudit Quartier le
serment pour de deub & accoutumé, icelui
mettent & instituent, ou facent mettre & instituer
de par nous en possession & saisine dudit
Etat de Capitaine general & maitre Pilote: &
d'icelui, ensemble des honneurs prerogatives
& préeminences, franchises, libertez, gages, &
bien-faicts telz que par nous lui seront pource
ordonnez, le facent souffrent & laissent jouir
& user pleinement & paisiblement, & à lui obeir
& entendre de tous ceux' & ainsi qu'il appartiendra
és choses touchant & concernant
ledit Etat & charge. En outre lui face
souffre, & permettre prendre le petit Gallion appellé
l'Emerillon que de present il de nous,
lequel est ja vieil & caduc, pour servir à l'adoub
de ceux ces navires qui en auront besoin, & lequel
nous voulons étre prins & appliqué par ledit
Quartier pour l'effect dessus dit sans qu'il soit
tenu en rendre aucun autre compte ne reliqua: Et duquel
compte & reliqua nous l'avons déchargé &
déchargeons par icelles presentes: par léquelles
nous mandons aussi à noz Prevostz de Paris,
Baillifs de Rouën, de Can, d'Orleans, de Blois,
& de Tours, Senechaux du Maine, d'Anjou, &
Guienne, & à tous nos autres Baillifs, Senechaux,
Prevosts, Alloués, & autres noz Justiciers, &
Officiers, tant de nôtre Royaume, que
de nôtre païs de Bretagne uni à icelui, pardevers
léquels sont aucuns prisonniers, accusés ou
prevenuz d'aucuns crimes quelz qu'ilz soient, fors
de crimes de lese Majesté divine & humaine envers
nous & de faux monnoyeurs qu'ils ayent
incontinent à delivrer, rendre & bailler és mains
dudit Quartier, ou ses commis & deputez portans
ces presentes, ou le duplicata d'icelle pour
notre service en ladite entreprise & expedition
ceux dédits prisonniers qu'il conoitra estre propres,
suffisans, & capables pour servir en icelle
expedition, jusqu'au nombre de cinquante personnes
& selon le choix que ledit Quartier en
fera, iceux premierement jugés & condamnez
selon leurs demerites, & la gravité de leurs mesfaits,
si jugés & condemnés ne sont: & satisfaction
aussi prealablement ordonnée aux parties
civiles & interessées, si faite n'avoir eté: pour
laquelle toutefois nous ne voulons la delivrance
de leurs personnes édites mains dudit Quartier
(s'il les trouve de service) étre retardée
ne retenue: Mais se prendra ladite satisfaction sur
leurs biens seulement. Et laquelle délivrance
dédits prisonniers, accusés ou prevenuz, nous
voulons étre faite édites mains dudit Quartier
pour l'effect dessusdit par nosditz Justiciers &
Officiers respectivement, & par chacun d'eux
en leur regard, pouvoir & jurisdiction, nonobstant
oppositions ou appellations quelconques
faites, ou à faire, relevées, ou à relever, & sans
que par le moyen d'icelles, icelle delivrance en
la maniere dessusdite soit aucunement differée.
Et afin que plus grand nombre n'en soit tiré,
outre léditz cinquante, Nous voulons que la delivrance
que chacun de nosditz Officiers en
sera audit Quartier soit écrite & certifiée en la
marge de ces presentes, & que neantmoins
regitre en soit par eux fait & envoyé incontinent
par devers nôtre amé & feal Chancellier
pour conoitre le nombre & la qualité de ceux
qui auront été baillés & delivrés. Car tel est
notre plaisir. Et témoin de ce nous avons fait
mettre nôtre seel à cesdites presentes. Donné
à Saint-Pris le dix-septieme jour d'Octobre,
l'an de grace mille cinq cens quarante, & de
nôtre regne le vint-sixieme. Ainsi signé sur
le repli, Par le Roy, vous Monseigneur le
Chancellier, & autres presens. De la Chesnaye.
Et scellées sur le repli à simple queuë de cire
jaune.
Les affaires expédiées ainsi que dessus, léditz De Roberval & Quartier firent voiles aux Terres-neuves, & se fortifierent au Cap Breton, où il reste encores des vestiges de leur edifice. Mais s'appuyans trop sur le benefice du Roy, sans chercher le moyen de vivre du païs méme: & le Roy occupé de grandes affaires qui pressoient la France pour lors, il n'y eut moyen d'envoyer nouveau rafraichissement de vivres à ceux qui devoient avoir rendu le païs capable de les nourrir, ayans eu un si bel avancement de sa Majesté, & paraventure que ledit De Roberval fut mandé pour servir le Roy pardeça: car je trouve par le compte dudit Quartier qu'il employa huit mois à l'aller querir aprés y avoir demeuré dix-sept mois. Et ose bien penser que l'habitation du Cap Breton ne fut moins funeste qu'avoit été six ans auparavant celle de Sainte-Croix en la grande riviere de Canada, où avoit hiverné ledit Quartier. Car ce païs étant assis sur les premieres terres, & sur le Golfe de Canada, qui est glacé tous les ans jusques sur la fin de May, il n'y a point de doute qu'il ne soit merveilleusement âpre & rude, & sous un ciel tout plein d'inclemence. De maniere que cette entreprise reussit point, faute de s'étre logé en un climat temperé. Ce qui se pouvoit aisément faire, étant la province de telle étendue qu'il y avoit à choisir vers le Midi autant que vers le Nort.
Plainte sur notre inconstance & lacheté: Nouvelle entreprise & Commission pour Canada: Envie des Marchans Maloins. Revocation de la dicte commission.
I le dessein d'habiter la terre de
Canada n'a ci devant reussi, il n'en
faut ja blamer la terre, mais accuser
nôtre inconstance & lacheté. Car
voici qu'apres la mort du Roy
François premier on entreprent des voyages
au Bresil & à la Floride, léquels n'ont pas eu
meilleur succés, quoy que ces province soyent
sans hiver, & jouissent d'une verdure perpetuelle.
Il est vray que l'ennemi public des
hommes a forcé les nôtres de quitter le païs
par-delà, mais cela ne nous excuse point, & ne
peut nous garentir de faute. Tandis qu'on a eu
esperance en ces entreprises plus meridionales,
& outre l'Æquateur, on a oublié les découvertes
de Jacques Quartier: de sorte que plusieurs
années se sont écoulées, auquelles noz François
ont été endormis, & n'ont rien faire de memorable
par mer; Non qu'il ne se trouve des
hommes aventureux, qui pourroient faire quelque
chose de bon: mais ilz ne sont ni soulagez: ni soutenuz
de ceux sans léquelz toute entreprise est
vaine. Ainsi en l'an mille cinq cens quatre vints
huit le sieur de la Jaunaye Chaton, & Jacques Noel
nevoeux & heritiers dudit Quartier, s'étans
efforcez de continuer à leurs dépens les erremens de
leur dit oncle, souffrirent des pertes notables par
le brulement qui leur fut fait de trois ou quatre
pataches par les hommes de deça. De sorte
qu'ilz furent contraints d'avoir recours au Roy
auquel ilz presenterent requéte aux fins d'obtenir
Commission pareille à celle dudit Quartier
rapportée ci-dessus, en consideration de ses
services, & qu'au voyage de l'an mille cinq cens
quarante, il avoit employé la somme de seze
cens trente-huit livres pardessus l'argent qu'il
avoit receu, dont il n'avoit été remboursé; Requerant
en titre pour ayder à former une habitation
Françoise, un privilege pour douze ans
de traffiquer seuls avec les peuples sauvages
dédites terres, & principalement au regard des
pelleteries qu'ils amassent tous les ans: &
defense étre faites à tous les sujets du Roy de
s'entremettre dudit traffic, ni les troubler en la
jouissance dudit privilege & de quelques mines
qu'il avoient découvertes, pendant ledit temps.
Ce qui leur fut accordé par lettres patentes &
commission qu'ils en eurent du quatorzieme
de Janvier, mille cinq cens octante huit. Mais
apres s'étre bien donné de la peine & obtenir cela,
ile en eurent peu, ou plutot rien de contentement.
Car incontinent voici l'envie des marchans
de Saint-Malo qui prend les armes pour
ruiner tout ce qu'ils avoient fait, & empecher
l'avancement & du Christianisme & du nom
François en ces terres-là: comme ils ont sceu
fort bien pratiquer depuis en méme sujet à l'endroit
du sieur de Monts. Si-tôt donc qu'ils eurent
la nouvelle de ladite Commission portant
le privilege susdit, incontinent ilz presenterent
leur requéte au Conseil privé du Roy pour la
faire revoquer. Sur quoy ils eurent arrest à leur
desir du cinquéme de May ensuivant.
On dit qu'il ne faut point empécher la liberté naturellement acquise à toute personne de traffiquer avec les peuples de dela. Mais je demanderoy volontiers qui est plus à preferer ou la Religion Chrétienne, & l'amplification du nom François, ou le profit particulier d'un marchant qui ne fait rien pour le service de Dieu, ni du Roy? Et ce-pendant cette belle dame Liberté a seule empeché jusques ici que ces pauvres peuples errans n'ayent été faicts Chrétiens, & que les François n'ayent parmi eux planté des colonies, qui eussent receu plusieurs des nôtres, léquels depuis ont enseigné nos arts & métiers aux Allemans, Flamens, Anglois, & autres nations. Et cette méme Liberté a fait que par l'envie des marchans les Castors se vendent aujourd'hui dix livres piece, léquels au temps de ladite Commission ne se vendoient qu'environ cinquante sols. Certes la consideration de la Foy & Religion Chrétienne merite bien que l'on octroye quelque chose à ceux qui employent leur vies & fortunes pour l'accroissement d'icelle, & en un mot, pour le public. Et n'y a rien plus juste que celui qui habite une terre jouisse du fruit d'icelle.
Voyage du Marquis de la Roche aux Terres neuves. Ile de Sable. Son retour en France d'une incroyable façon. Ses gens cinq ans en ladite ile. Leur retour. Commission dudit Marquis.
'AUTANT que jusques ici nous
n'avions parlé que d'entreprises
vaines, léquelles n'ont été secondées
comme il falloit, j'en adjouteray
encor ici une pour le parachevement
de ce livre, qui est du sieur Marquis
de la Roche Gentil-homme Breton tout rempli
de bonne volonté, mais auquel on n'a tenu
les promesses qu'on lui avoit faites pour l'execution
de son dessein.
En l'an mille cinq cens nonante huit le Roy ayant audit Marquis confirmé le don de Lieutenance generale és terres dont nous parlons, à luy fait par le Roy Henry III & octroyé sa Commission, il s'embarqua avec environ soixante hommes, & n'ayant encore reconu le païs il fit descente en l'ile de Sable, que est à vint-cinq ou trente lieuës de Campseau: ile étroite, mais longue d'environ vint lieuës, gisante par les quarante quatre degrez: assez sterile, mais où y a quantité de vaches & pourceaux, ainsi que nous avons touché ailleurs. Ayant là dechargé ses gens & bagage, il fût question de chercher quelque bon port en la terre ferme: & à cette fin il s'y en alla dans une petite barque: mais au retour il fut surpris d'un vent si fort & violent, que contraint d'aller au gré d'icelui, il se trouva en dix ou douze jours en France. Et pour montrer la petitesse de la barque, & qu'il falloit ceder à la fureur du vent j'ay plusieurs fois ouï dire au Sieur de Poutrincourt, que du bord d'icelle il lavoit ses mains dans la mer. Etant en France le voila prisonnier du Duc de Mercoeur! & celui à qui les dieux les plus inhumains Æole & Neptune avoient pardonné ne trouve point d'humanité en guerre. Cependant ses gens demeurent cinq ans degradés en ladite ile, se mutinent, & coupent la gorge l'un à l'autre, tant que le nombre se racourcit de jour en jour. Pendant lédits cinq ans ils ont là vécu de pecherie, & des chairs des animaux que nous avons dit, dont ils en avoient apprivoisez quelques uns qui leur fournissoient de laictage, & autres petites commoditez. Ledit Marquis étant delivré fit recit au Roy à Rouen de ce qui lui étoit survenu. Le Roy commanda à Chef-d'hotel Pilote d'aller recuillir ces pauvres hommes quand il iroit aux Terres-neuves. Ce qu'il fit; & en trouva douze de reste, auquels il ne dit point le commandement qu'il avoit du Roy, afin d'attrapper bon nombre de cuirs, & peaux de loups marins dont ils avoient fait reserve durant lédites cinq années. Somme, revenus en France ilz se presentent à sa Majesté vétus dédites peaux de Loups-marins. Le Roy leur fit bailler quelque argent & se retirerent mais il y eut procés entre eux & ledit Pilote, pour les cuirs & pelleteries qu'il avoit extorquées d'eux; dont par apres ilz composerent amiablement. Et d'autant que ledit Marquis faute de moyens ne continua ses voyages, & peu apres deceda, je veux ici adjouter seulement l'extrait de sadite Commission, ainsi que s'ensuit.
Edit du Roy contenant le pouvoir & Commission donnée par sa Majesté au Marquis de Cottenmed & de la Roche, pour la conquéte des terres de Canada, Labrador, Ile de Sable, Norembergue, & païs adjacens.
H
ENRI par la grace de Dieu Roy de
France & de Navarre, A tous ceux qui ces
presentes lettres verront, Salut. Le feu Roy
François premier, sur les avis qui lui auroient
été donnez, qu'aux iles & païs de Canada, ile de
Sable, Terres-neuves & autres adjacentes, païs
tres-fertiles & abondans en toutes sortes de
commoditez, il y avoit plusieurs sortes de peuple
bien formez de corps & de membres, & bine
disposez d'esprit & d'entendement, qui vivent
sans aucune conoissance de Dieu: auroit (pour
en avoir plus ample conoissance) iceux païs
fait découvrir par aucuns bons pilotes & gent
à ce conoissans. Ce qu'ayant reconu veritable,
il auroit (poussé d'un zele & affection de
l'exaltation du nom Chrétien) dés le quinzieme
Janvier mille cinq cens quarante, donné
pouvoir à Jean François de la Roque sieur
de Roberval, pour la conquéte dédits païs.
Ce que n'ayant été executé dés lors, pour les
grandes affaires qui seroient survenues à cette
Couronne: Nous avons resolu pour perfection
d'un si bel oeuvre & de si sainte & louable
entreprise, au lieu dudit feu sieur de Roberval:
de donner la charge de cette conquéte à quelque
vaillant & experimenté personage, dont la
fidelité & affection à notre service nous soit
conue, avec les mémes pouvoirs, authoritez,
prerogatives & preeminences qui étoient accordées
audit feu sieur de Roberval par ledites
lettres patentes dudit feu Roy François premier.
SÇAVOIR FAISONS, que pour la bonne & entiere confiance que nous avons de la personne de notre aimé & feal Troillus du Mesguets Chevalier de notre Ordre, Conseiller en notre Conseil d'Etat, & Capitaine de cinquante hommes d'armes de nos ordonnances, le sieur de la Roche Marquis Cottenmeal, Baron de Las, Vicomte de Carenten & saint Lo en Normandie, Vicomte de Trevallot, sieur de la Roche, Gommard & Quermoalec, de Gronac, Bontéguigno, & Liscuit, & de ses louables vertus, qualitez & merites; aussi de l'entiere affection qu'il a au bien de notre service & avancement de nos affaires. Iceluy pour ces causes & autre à ce nous mouvans, Nous avons conformément à la volonté du feu Roy dernier deceda notre tres-honoré sieur & frere qu ja avoit fait election de sa persone pour l'execution de ladite entreprise, icelui fait, faisons creons, ordonnons, établissons par ces presentes signées de nôtre main, nôtre Lieutenant general édits païs de Canada, Hochelaga, Terres-neuves, Labrador, riviere de la gran' Baye, de Norembegue & terres adjacentes dédites provinces & étendue de païs, sans icelles étre habitées par sujets de nul Prince Chrétien, & pour cette sainte oeuvre & aggrandissement de la foy Catholique, établissons pour conducteur, chef, Gouverneur & Capitaine de ladite entreprise: Ensemble de tous les navires, vaisseaux de mer, & pareillement de toutes persones, tant gens de guerre, mer que autres par nous ordonnez & qui seront par lui choisis pour ladite entreprise & execution: avec pouvoir & mandement special d'élire, choisir les Capitaines, Maitres de navires & Pilotes: commander, ordonner & disposer souz notre authorité; prendre, emmener & faire partir des profits & havres de nôtre Royaume les nefs, vaisseaux mis en appareil, equippez & munis de gens, vivres & artilleries & autres choses necessaires pour ladite entreprise, avec pouvoir en vertu de noz commissions de fair la levée de gens de guerre qui seront necessaires pour ladite entreprise et iceux faire conduire par ses Capitaines au lieu de son embarquement, & aller, venir, passer & repasser édits ports étrangers, descendre & entrer en iceux & mettre en nôtre main tant par voyes d'amitié ou amiable composition si faire se peut, que par force d'armes, main forte, & toutes autres voyes d'hostilitez assaillir villes chateaux, forts & habitations, iceux mettre en nôtre obeissance, en constituer & edifier d'autres; faire loix, statuts & ordonnances politiques, iceux faire garder, observer & entretenir, faire punir les deliquans, leur pardonner & remettre selon qu'il verra bon étre, pourveu toutefois que ce ne soient païs occupez ou étans souz la sujection & obeissance d'aucuns Princes & Potentats nos amis, alliez & confederez. Et à fin d'augmenter & accroitre le bon vouloir, courage & affection de ceux qui serviront à l'execution & expedition de ladite entreprise, & méme de ceux qui demeureront ésdites terres, nous lui avons donné pouvoir d'icelles terres qu'il nous pourroit avoir acquises audit voyage, faire bail pour en jour par ceux à qui elles seront affectées & leurs successeurs en tous droits de proprieté. A sçavoir aux Gentils hommes & ceux qu'il jugera gens de merite, en Fiefs, Seigneuries, Chastelenies, Comtez, Vicomtez, Baronnies & autres dignitez relevans de nous, telles qu'il jugera convenir à leur services: à la charge qu'ilz serviront à la tuition & defense dédits païs. Et aux autres de moindre condition, à telles charges & redevances annuelles qu'il avisera, dont nous consentons qu'ils en demeurent quittes pour les six premieres années ou tel autre temps que nôtredit Lieutenant avisera bon étre & conoitra leur étre necessaire: excepté toutefois du devoir & service pour la guerre. Aussi qu'au retour de nôtre Lieutenant il puisse departir à ceux qui auront fait le voyage avec lui les gaignages & profits mobiliaires provenus de ladite entreprise, & avantager du tiers ceux qui auront fait ledit voyage: retenir un autre tiers pour lui pour ses frais & depens, & l'autre tiers pour étre employé aux oeuvres communes, fortifications du païs & fraiz de guerre. Et afin que nôtredit Lieutenant soit mieux assisté & accompagné en ladite entreprise, nous lui avons donné pouvoir de se faire assister en ladite armée de tous Gentils-hommes, Marchans, & autres noz sujets qui voudront aller ou envoyer audit voyage, payer gens & équipages & munir nefs à leurs despens. Ce que nous leur defendons tres-expressement faire, ni traffiquer sans le sceu & consentement de nôtredit Lieutenant, sur peine à ceux que seront trouvez, de perdition de tous leurs vaisseaux, & marchandises. Prions aussi & requerons tous Potentats, Princes noz alliés & confederez, leurs Lieutenans & sujets, en cas que nôtredit Lieutenant ait quelque besoin ou necessité, lui donner aide, secours & confort, favoriser son entreprise. Enjoignons & commandons à tous nos sujets en cas de rencontre par mer ou par terre, de lui étre en ce secourables & se joindre avec lui: revoquans dés à present tous pouvoirs qui pourroient avoir eté donnez tant par nos predecesseurs Roys, que nous, à quelques persones & pour quelque cause & occasion que ce soit, au prejudice dudit Marquis nôtredit Lieutenant general. Et d'autant que pour l'effet dudit voyage il sera besoin passer plusieurs contracts & lettres, nous les avons dés à present validé & approuvé, validons & aprouvons, ensemble les seings & seaux de nôtre Lieutenant & d'autres par lui commis pour ce regard. Et d'autant qu'il pourroit survenir à nôtredit Lieutenant quelque inconvenient de maladie, ou arriver faute d'icelui, aussi qu'a son retour il sera besoin laisser un ou plusieurs Lieutenans: Voulons & entendons qu'il en puisse nommer & constituer par testament & autrement comme bon lui semblera, avec pareil pouvoir ou partie d'icelui qui lui avons donné. Et afin que nôtredit Lieutenant puisse plus facilement mettre ensemble le nombre de gans qui lui est necessaire pour ledit voyage, & entreprise, tant de l'un que de l'autre sexe: Nous lui avons donné pouvoir de prendre, élire & choisir & lever telles persones en nôtredit Royaume, païs, terres & Seigneuries qu'il conoitra étre propres, utiles & necessaires pour ladite entreprise, qui conviendront avec lui aller, léquels il fera conduire & acheminer des lieux où ilz se seront par lui levez jusques au lieu de l'embarquement. Et pource que nous ne pouvons avoir particuliere conoissance dédits païs & gens étrangers pour plus avant specifier le pouvoir qu'entendons donner à nôtredit Lieutenant general; voulons & nous plait qu'il ait le méme pouvoir, puissance & authorité qu'il étoit accordé par ledit feu Roy François audit sieur de Roberval, encores qu'il n'y soit si particulierement specifié: & qu'il puisse en cette charge faire, disposer, & ordonner de toutes chose opinées & inopinées concernant ladite entreprise, comme il jugera à propos pour nôtre service les affaires & necessitez le requerir, & tout ainsi & comme nous-méme ferions & faire pourrions si presens en personne y étions, jaçoit que le cas requit mandement plus special: validans dés à present comme pour lors tout ce que par nôtredit Lieutenant sera fait, dit, constitué, ordonné & établi, contracté, chevi & composé, tant par armes, amitié, confederation & autrement en quelque sorte & maniere que ce soit ou puisse étre pour raison de ladite entreprise, tant par mer que par terre: & avons le tout approuvé, aggreé & ratifié: aggreons, approuvons & ratifions par ces presentes & l'avouons & tenons, & voulons étre tenu bon & valable, comme s'il avoit par nous fait.
SI DONNONS en mandement, à notre amé & feal le Sieur Comte de Cheverny Chancellier de France, & à nos amez & feaux Conseillers, les gens tenans noz Cours de Parlement, grand Conseil, Baillifs, Senechaux, Prevots, Juges & leurs Lieutenans & tous autre noz Justiciers, & Officiers chacun endroit loy comme il appartiendra, que nôtredit Lieutenant duquel nous avons ce jourd'hui prins & receu le serment en tel cas accoutumé, ilz facent & laissent, souffrent jouir & user pleinement & paisiblement, à icelui obeir & entendre, & à tous ceux qu'il appartiendra és chose touchans & concernans notredite Lieutenance.
MANDONS en outre à tous nos Lieutenans generaux, Gouverneurs de noz Provinces, Admiraux, Vic'Admiraux, Maitres de ports havres & passages, lui bailler chacun en l'étendue de son pouvoir, aide, confort, passage, secours & assistance, & à ses gens avouez de lui, dont il aura besoin. Et d'autant que de ces presentes l'on pourra voir affaire en plusieurs & divers lieux: Nous voulons qu'au Vidimus d'icelles deuement collationé par un de nos amez & feaux Conseillers, Notaires Royaux, foy soit adjoutée comme au present original: Car tel est nôtre plaisir. En témoin dequoy nous avons fait mettre nôtre seel esdites presentes. Donné à Paris le douziéme jour de Janvier l'an de grace mille cinq cens quatre vints dix-huit. Et de notre regne le neuviéme.
Signé,
HENRI.


Intention de l'Autheur. Avis au Roy sur l'habitation de la Nouvelle-France. Commission au Sieur de Monts. Defenses pour le traffic des pelleteries.
'AY à reciter en ce livre la
plus courageuse de toutes les
entreprises que noz François
ont faites pour l'habitation
des Terres-neuves d'outre
l'Ocean, & la moins aydée &
secourue. Le sieur de Monts
dit en son nom PIERRE DU GUA, Gentilhomme
Xaintongeois en est le premier motif, lequel
voyant la France en repos par la paix
heureusement traitée à Vervin lieu de ma naissance,
proposa au Roy un expedient pour faire
une habitation solide édites terres d'outre mer
sans rien tirer des coffres de sa Majesté, qui
étoit la méme (à peu prés)
que nous avons veu ci-dessus avoir été
octroyée & Estienne Chaton Sieur de la
Launaye, & Jacques Noel Capitaine de la marine,
neveux & heritiers de feu Jacques Quartier,
sans que toutefois ledit sieur de Monts eût eu
avis telle chose avoir été auparavant par eux
impetrée. Ce conseil trouvé bon & utile, lettres
incontinent furent expediées audit sieur
pour la Lieutenance generale du Roy és terres
comprises souz le nom de la Nouvelle-France,
jusques à certains degrez: & consequemment
autres lettres portans defenses à tous sujets de
sa Majesté autres qu'icelui sieur de Monts &
ses associez, de traffiquer de pelleterie, &
autres choses, avec les peuples habitans
lesdites terres, sur grandes peines: en la
maniere qui s'ensuit.
Comission du Roy au sieur de Monts, pour l'habitation és terres de la Cadie, Canada, & autres endroits en la Nouvelle-France.
Ensemble les defenses à tous autres de traffiquer avec les sauvages dédites terres.
ENRY par la grace de Dieu Roy de
France & de Navarre, A nôtre cher & bien
âmé le sieur de Monts Gentilhomme ordinaire
de nôtre Chambre, Salut. Comme nôtre
plus grand soin & travail soit & ait toujours
été depuis nôtre avenement à cette Couronne,
de la maintenir & conserver en son ancienne
dignité, grandeur & splendeur, d'étendre &
amplifier autant que legitimement se peut faire,
les bornes & limites d'icelle: Nous étant
dés long temps à, informez de la situation &
condition des païs & territoires de la Cadie,
Meuz sur toutes choses d'un zele singulier &
devote & ferme resolution & protecteur de tous
Royaumes & Etats; de faire convertir, amener
& instruire les peuples qui habitent en cette
contrée, de present gens barbares, athées, sans
foy ne religion, au Christianisme, & en la
créance & profession de nôtre foy & religion: &
les retirer de l'ignorante & infidelité où ilz
sont. Ayant aussi dés long temps reconnu sur le
rapport des Capitaines de navires, pilotes,
marchans & autres qui de longue main ont hanté,
frequenté & traffiqué avec ce qui se trouve de
peuples édits lieux, combien peut étre fructueuse,
commode & utile à nous, à nos Etats & sujets,
la demeure, possession & habitation d'iceux
pour le grand & apparent profit que se retirera
par la grande frequentation & habitude
que l'on aura avec les peuples qui s'y trouvent,
& le trafic & commerce qui se pourra par ce
moyen seurement traiter & negocier. Nous pour
ces causes à plein confians de vôtre grande
prudence, & en la conoissance & experience
que vous avez de la qualité, condition &
situation dudit païs de la Cadie: pour les
navigations, voyages, & frequentations que
vous avez faits en ces terres, & autres porches
& circonvoisines: nous asseurans que cette nôtre
resolution & intention, vous étans commise,
vous la sçaurés attentivement, diligemment, &
non moins courageusement, & valeureusement
executer & conduire à la perfection
que nous desirons, Vous avons expressement
commis & établis, & par ces presentes signées
de nôtre main, Vous commettons, ordonnons,
faisons, constituons & établissons
nôtre Lieutenant general, pour representer
nôtre personne aux païs, territoires, côtes &
confins de la Cadie: A commencer dés le
quarantiéme degré, jusques au quarante-sixiéme.
Et en icelle étenduë ou partie d'icelle, tant &
si avant que faire se pourra, établir, étendre
& faire conoitre nôtre nom, puissance &
authorité. Et ç icelle assujetir, submettre &
faire obeïr tous les peuples de ladite terre, &
les circonvoisins: Et par le moyen d'icelles &
toutes autres voyes licites, les appeller, faire
instruire, provoquer & émouvoir à la conoissance
de Dieu; & à la lumiere de la Foy & Religion
Chrétienne, là y établir: & en l'exercice &
profession d'icelle maintenir, garder, &
conserver lédits peuples, & tous autres habituez
édits lieux; & en paix, repos & tranquilité
y commander tant par mer que par terre:
Ordonner, decider, & faire executer tout ce que
vous jugerez se devoir & pouvoir faire, pour
maintenir, garder & conserver lédits
lieux souz nôtre puissance & authorité, par les
formes, voyes, & moyens prescrits par nos
ordonnances. Et pour y avoir égard avec vous,
commettre, établir & constituer tous Officiers,
tant és affaires de la guerre que de Justice
& police pour la premiere fois, & de là en
avant nous les nommer & presenter, pour en
estre par nous disposé & donner les lettres,
tiltres & provisions tels qu'ilz seront necessaires.
Et selon les occurences des affaires, vous mémes
avec l'avis de gens prudens & capable prescrire
souz nôtre bon plaisir, des loix, statuts, &
ordonnances autant qu'il se pourra conformes
aux nôtres, notamment és choses & matieres,
auquelles n'est pourveu par icelles:
traiter & contracter à méme effet paix, alliance
& confederation, bonne amitié, correspondance &
communication avec lédits peuples & leurs
Princes, ou autres ayant pouvoir &
commandement sur eux: Entretenir, garder &
soigneusement observer les traités & alliances
dont vous conviendrés avec eux: pourveu qu'ils
y satisfacent de leur part. Et à ce defaut, leur
faire guerre ouverte pour les contraindre &
amener à telle raison que vous jugerez necessaire
pour l'honneur, obeïssance & service de Dieu, &
l'établissement, manutention & conservation
de notredite authorité parmi eux: du moins
pour hanter & frequenter par vous, & tous noz
sujets avec eux en toute asseurance, liberté,
frequentation & communication, y negocier &
trafiquer amiablement & paisiblement.
Leur donner & octroyer graces & privileges,
charges & honneurs. Lequel entier pouvoir susdit
voulons aussi & ordonnons que vous ayez
sur tous nosdits sujets & autres qui se
transporteront & voudront s'habituer, trafiquer,
negocier & resider édits lieux; tenir,
prendre, reserver & vous approprier ce que
vous voudrez & verrez vous étre plus commode &
propre à vôtre charge, qualité & usage
dédites terres, en departir telles parts & portions,
leur donner & attribuer tels tiltres, honneurs,
droits, pouvoirs & facultez que vous
verrez besoin étre, selon les qualitez, conditions,
& merites des personnes du païs ou autres.
Sur tout peupler, cultiver & faire habituer
lédites terres le plus promptement, soigneusement
& dextrement, que le temps, les lieux,
& commoditez le pourront permettre:
en faire ou faire faire à cette fin la découverte
& reconoissance en l'étenduë des côtes maritimes
& autres contrées de la terre ferme, que
vous ordonnerez & prescrirez en l'espace susdite
du quarantiéme degré jusques au quarante-sixiéme,
ou autrement tant & si avant qu'il
se pourra le long dédites côtes, & en la
terre ferme. Faire soigneusement rechercher
& reconoitre toutes sortes de mines d'or &
d'argent, cuivre & autres metaux & mineraux,
les faire fouiller, tirer, purger & affiner, pour
étre convertis en usage, disposer suivant que
nous avons faits en ce Royaume du profit
& emolument d'icelles, par vous ou ceux que
vous aurés établis à cet effet, NOUS RESERANS
seulement le dixiéme denier de ce
qui proviendra de celles d'or, d'argent & cuivre,
vous affectans ce que nous pourrions prendre
ausdits autres metaux & mineraux, pour
vous aider & soulager aux grandes dépenses
que la charge susdite vous pourra apporter.
Voulans cependant; que pour vôtre seureté &
commodité, & de tous ceux de noz sujets qui
s'en iront, habituëront & trafiqueront édites
terres: comme generalement de tous autres qui
s'y accommmoderont, souz nôtre puissance &
authorité, Vous puissiez faire batir & construire
un ou plusieurs forts, places, villes & toutes
autres maisons, demeures & habitations, ports,
havres, retraites, & logemens que vous conoitrez
propres, utiles & necessaires à l'execution
de ladite entreprise. Etablir garnisons & gens
de guerre à la garde d'iceux. Vous ayder & prevaloir
aux effets susdits des vagabons, personnes
oyseuses & sans avoeu, tant és villes qu'aux champs,
& des condamnez à banissement perpetuels ou
à trois ans au moins hors nôtre Royaume,
pourveu que ce soit par avis & consentement
& l'authorité de nos Officiers. Outre ce que dessus,
& qui vous est d'ailleurs prescrit, mandé & ordonné
par les commissions & pouvoirs
que vous a donnez nôtre tres-cher cousin le
sieur d'Anville Admiral de France, pour ce qui
concerne le fait & la charge de l'Admirauté, en
l'exploit, expedition & execution des choses
susdites, faire generalement pour la conquéte,
peuplement, habituation & conservation de
ladite terre de la Cadie, & des côtes, territoires
circonvoisins souz nôtre nom & authorité, ce que
nous-mémes ferions & faire pourrions si presens
en persone y étions, jaçoit que le cas requit
mandement plus special que nous ne le
vous prescrivons par cesdites presentes: Au contenu
déquelles, Mandons, ordonnons & tres-expressement
enjoignons à tous nos justiciers,
officiers & sujets, de se conformer: Et à vous
obeïr & entendre en toutes & chacunes les
choses susdites, leurs circonstances & dependances.
Vous donner aussi en l'execution d'icelles
tout ayde & confort, main-forte & assistance
dont vous aurez besoin, & seront par vous
requis, le tout à peine de rebellion & desobeïssance.
Et à fin que persone ne pretende de cause d'ignorance
de cette nôtre intention, & se vueille
immiscer en tout ou en partie, de la charge, dignité
& authorité que nous vous donnons par ces
presentes: Nous avons de noz certaine science,
pleine puissance & authorité Royale, revoqué,
supprimé, declaré nuls & de nul effet ci-apres
& des à present, tous autres pouvoirs & Commissions,
Lettres & expeditions donnez & delivrez
à quelque persone que ce soit, pour découvrir,
conquérir, peupler & habiter en l'étenduë
susdite dédites terres situées depuis ledit
quarantiéme degré, jusques au quarante-sixiéme,
quelles qu'elles soient. Et outre ce mandons
& ordonnons à tous nosdits Officiers
de quelque qualité & condition qu'ilz soient,
que ces presentes, ou Vidimus deuëment
collationné d'icelles par l'un de noz amez & feaux
conseillers, Notaires & Secretaires, ou autre
Notaire Royal, ilz facent à vôtre requéte, poursuite
& diligence, ou de noz Procureurs, lire, publier
& registrer és regitres de leurs jurisdictions,
pouvoirs & détroits, cessans en tant qu'à
eux appartiendra, tous troubles & empéchemens
à ce contraires. Car tel est nôtre bon plaisir.
Donné à Fontaine bleau le huitiéme jour de
Novembre: l'an de grace mille six cens trois: Et
de nôtre regne le quinziéme. Signé, HENRI,
Et plus bas, par le Roy, POTIER. Et scellé
sur simple queuë de cire jaune.
Defenses du Roy à tous ses sujets, autres que le sieur de Monts & ses associez, de trafiquer de pelleteries & autres choses avec les Sauvages de l'etendue du pouvoir par luy donné audit sieur de Monts, & ses associez: sur grandes peines.
ENRI par la grace de Dieu Roy de
France& de Navarre. A nos amez & feaux conseillers,
les officiers de nôtre Admirauté de
Normandie, Bretagne, Picardie & Guienne, & à
chacun d'eux endroit soy, & en l'étendue de
leurs ressorts & jurisdictions, Salut. Nous
avons pour beaucoup d'importantes occasions,
ordonné, commis & établi le sieur de
Monts gentilhomme ordinaire de nôtre chambre,
nôtre Lieutenant general, pour peupler
& habituer les terres, côtes, & païs de la Cadie,
& autres circonvoisins, en l'étendue du
quarantiéme degré jusques au quarante-sixiéme
& là établir nôtre authorité, & autrement
s'y loger & et asseurer: en sorte que noz sujets
désormais puissent étre receuz, y hanter, resider &
traffiquer avec les Sauvages habitans dédits
lieux: comme plus expressement nous l'avons
déclaré par noz lettres patentes expediées & delivrées
pour cet effet audit sieur de Monts le
huitiéme jour de Novembre dernier: suivant
les conditions & articles moyennant léquels il
s'est chargé de la conduite & execution de cette
entreprise. Pur faciliter laquelle & à ceux
qui 'sy sont joints avec lui, & leur donner quelque
moyen & commodité d'en supporter la depense:
Nous avons eu agreable de leur permettre,
& asseurer; Qu'il ne seroit permis à aucuns
autres noz sujets, qu'à ceux qui entreroient en
association avec lui, pour faire ladite dépense, de
traffiquer de pelleterie, & autres marchandises,
durant dix années, és terres, païs, ports, rivieres
& avenuës de l'étenduë de sa charge. Ce que
nous voulons avoir lieu. NOUS pour ces causes,
& autres considerations à ce que mouvans,
Vous mandons & ordonnons Que vous ayez
chacun de vous en l'étendue de voz pouvoirs,
jurisdictions & détroits (à faire de nôtre part)
comme de nôtre pleine puissance & authorité
Royal, nous faisons tres-expresse inhibitions &
defenses à tous marchans, maitres, & Capitaines
de navires, matelots, & autres noz sujets de
quelque état, qualité & condition qu'ilz soient,
autres neantmoins avec ledit sieur de Monts,
pour ladite entreprise, selon les articles
& conventions d'icelles par nous arretez ainsi
que dit est: D'equipper aucuns vaisseaux, & en
iceux aller ou envoyer faire traffic & troque de
pelleterie, & autres choses avec les Sauvages:
Frequenter, negocier, & communiquer durant
ledit temps de dix ans, depuis le Cap de Raze,
jusques au quarantiéme degré, comprenant
toute la côte de la Cadie, terre & Cap Breton,
Bayes de sainct Cler, de Chaleur, Ile percée,
Gachepé, Chichedec, Mesamichi, Lesquemin, Tadoussac,
& la riviere de Canada, tant d'un côté que
d'autre, & toutes les Bayes & rivieres qui
entrent dedans dédites côtes: A peine de
desobeïssance, & confiscation entiere de leurs vaisseaux,
vivres, armes & marchandises, au profit
dudit sieur de Monts & de ses associez, & de
trente mille livres d'amende. Pour l'asseurance
& acquit de laquelle & de la coërtion & punition
de leur desobeïssance Vouz permettrez (comme
nous avons aussi permis & permettons)
audit sieur de Monts & associéz, de saisir,
apprehender, & arréter tous les contrevenans à
nôtre presente defense & ordonnance, & leurs
vaisseaux, marchandises, armes, & victuailles,
pour les amener & remettre és mains de la Justice,
& étre procedé tant contre les personnes,
que contre les biens desditz desobeïssans, ainsi
qu'il appartiendra. Ce que nous voulons &
vous mandons & ordonnons de faire incontinent
publier & lire par tous les lieux & endroits
public de vosdits pouvoirs & jurisdictions, où
vous jugerez besoin étre: à ce qu'aucun de nosdits
sujets n'en puisse pretendre cause d'ignorance:
Ains que chacun obeïsse & se conforme surce
à nôtre volonté. De ce faire nous vous avons
donné, & donnons pouvoir & commission &
mandement special. Car tel est nôtre bon plaisir.
Donné à Paris le dix-huitiéme Décembre, l'an de grace
mille six cens trois, Et de nôtre regne le quinziéme.
Ainsi signé HENRI. Et plus bas, Par le ROY,
POTIER. Et seelé du grand seel de cire jaune.
Ces lettres ont eté confirmées par autres secondes defences du vint-deuxiéme Janvier mille six cens cinq.
Et quant aux marchandises venans de la Nouvelle-France, voici la teneur des lettres patentes du Roy portantes exemptions de subsides pour icelles.
ENRY par la grace de Dieu Roy de
France & de Navarre, A nos amez & feaux
Conseillers les gens tenans nôtre Cour
des Aydes à Rouën, Maitres de noz ports,
Lieutenans, Juges & Officiers de nôtre Admirauté,
& de noz traites foraines établis en nôtre
province de Normandie, & chacun de vous endroit
soy, Salut. Nous avons ci-devant par noz lettres
patentes du huitiéme jour de Novembre
mille six cens trois, dont copie est ci jointe souz
le contreseel de notre Chancellerie, ordonné
& establi nostre cher & bien amé le sieur de
Monts nôtre Lieutenant general representant
notre persone és côtes, terres & confins de la
Cadie, Canada, & autres endroits en la
Nouvelle-France, pour habiter lédites terres:
Et par ce moyen amener à la conoissance
de Dieu, les peuples y étans, & là établir
nôtre authorité. Et pour subvenir aux
fraiz qu'il conviendroit faire, par nos autres lettres
patentes du dix-huitiéme Decembre ensuivant
nous aurions donné, permis & accordé
audit sieur de Monts, & à ceux qui s'associeroient
avec lui en cette entreprise, la traite des
pelleteries & autres choses qui se troquent avec les
Sauvages dédites terres à plein specifiées par
lédites patentes: ayans par le moyen de ce que dit
est assez donné à entendre que lédits païs étoient
par nous reconuz de nôtre obeïssance, & les tenir
& avouer comme dependances de nôtre
Royaume & Coronne de France. Neantmoins
nos Officiers des traites foraines, ignorans pour
estre jusques à cette heure nôtre volonté, veulent
au prejudice d'icelle contraindre ledit sieur
de Monts & ses associez de payer les mémes
droits d'entrée des marchandises venans dédits
païs, qui sont deuz par celles qui viennent
d'Hespagne, & autres contrées étrangeres, ne se
contentans que pour icelles l'on ait payé noz droits
d'entrée deuz aux lieux où elles ont déchargées,
& aux autres endroits où elles ont depuis
passé par nôtre Royaume, que doivent les marchandises
y venans de nos autres provinces &
terres de nôtre obeïssance étans du cru d'icelles.
Et de fait un nommé François le Buffe, l'un des
gardes à cheval du bureau de noz traites foraines
à Caën, auroit arreté souz ce pretexte dés
l'unziéme jour de Novembre dernier au lieu dit
Condé sur Narreau, vint-deux balles de Castors
appartenans audit sieur de Monts & ses associez,
venans dédites terres de la Cadie & Canada,
pretendant pour le fermier general dédites
traites foraines de Normandie, nôtre Procureur
joint, la confiscation dédites marchandises. Ce
qui est & seroit grandement prejudiciable audit
sieur de Monts & ses associez, frustrez de l'esperance
qu'ils avoient de faire promptement argent
d'icelles marchandises, pour subvenir &
emploier à l'achapt des vivres, munitions & autres
choses necessaires qu'il convient envoyer
cette année avec nombre d'hommes pour l'execution
de ladite entreprise. L'effect de laquelle
demeurant par ce moyen traversé & interrompu
au prejudice de nôtre service, & voulans remedier
& sur ce faire conoitre à chacun nôtre
intention, à fin que l'on n'en puisse pretendre
à l'avenir cause d'ignorance. POUR CES CAUSES,
& pour la consideration & merite
particulier de cet affaire, du bon succez duquel
par la prudente conduite dudit sieur de Monts,
nous esperons un grand bien devoir reussir à la
gloire de Dieu, salut des Barbares, honneur &
grandeur de nos Etats & seigneuries. Nous avons
declaré & declarons par ces presentes, Que
toutes marchandises qui à l'avenir viendront
dédits païs de la Cadie, Canada & autres endroits
qui sont de l'étendue du pouvoir par nous
donné audit sieur de Monts, & specifiez par nôdites
lettres, des huitiéme Novembre & dix-huitiéme
Decembre mil six cens trois, léquelles
ledit sieur de Monts & sesdits associez feront amener
dédits lieux en nôtre Royaume, suivant
la permission qu'ils en ont, ou autres de leur gré,
congé & exprés consentement, ne payeront
autres ne plus grands subsides, que les droits
d'entrée, & ceux qui se payent d'ordinaire pour
les marchandises, qui passent de l'une de noz
province en l'autre, & qui sont du cru d'icelles.
Et pour le regard des vint-deux balles de castors
saisis & arrétez, comme dit est, par ledit
François le Buffe audit lieu de Condé sur Narraau.
Pour les mémes raisons & considerations susdites:
Nous avons fait & faisons audit sieur
de Monts & ses associez pleine & entiere main-levée
d'icelles vint-deux balles de castors. Voulons &
nous plait prompte & entiere restitution &
delivrance leur en étre faite, en payant
toutefois pour icelles les droits d'entrée en notre
province de Normandie, que doivent lédites
marchandises, selon qu'ilz se payent au bureau
étably au lieu de la Barre, entre les mains
de nôtre fermier general dédites traites foraines,
ou son commis audit Bureau de Caën, sans
autres fraiz ny dépens. Et en ce faisant, voulons
& ordonnons, que chacun de vous endroit foy,
vous faites, souffrez & laissez jouir ledit sieur de
Monts & sédits associez, pleinement & paisiblement
de l'entiere & prompt effet de nôtre
presente declaration, vouloir & intention. SI
VOUS MANDONS publier, lire & registrer ces
presentes, chacun en l'étendue de vos ressorts
que besoin sera, à la diligence dudit sieur de
Monts & de sesdits associez: Cessans & faisans
cesser tous troubles & empechemens à ce contraire:
Contraignans & faisans contraindre à ce
faire, souffrir & obeir tous ceux qu'il appartiendra,
mémes ledit le Buffe, ensemble nôtredit
fermier du bureau de Caën & ses commis à
la delivrance & restitution dédites vint-deux
balles de castors, & de mémes à la décharge des
pleiges & cautions, si aucuns sont baillez pour
asseurance dédits castors & generalement tous
autres, qui pource seront à contraindre par toutes
voyes deuës & raisonnables, Nonobstant
oppositions ou appellations quelconques, pour
léquelles, & sans prejudice d'icelles, ne sera par
vous differé. De ce faire nous avons donné & donnons
pouvoir, authorité, commission et
mandement special. Et par ce que de ces presentes,
l'on aura affaire en plusieurs lieux, nous voulons
qu'au Vidimus d'icelles deuëment collationné
par l'un de nos amez & feaux Conseillers,
Notaires & secretaires, ou autre Notaire
Royal, foy soit adjoutée comme au present original.
Car tel est nôtre plaisir. Donné à Paris le
huitiéme jour de Février, l'an de grace mille six
cens cinq, Et de nôtre regne le seziéme. Ainsi signé
HENRI. Et plus bas, Par le Roy, Potier.
Et sellée en simple queuë du grand sceau, de cire
jaune.
Lédites lettres patentes du dix-huitiéme Novembre & dix-huitiéme Decembre mille six cens trois, & autres du dix-neufiéme Janvier mille six cens cinq, ont eté verifiees en la Cour de Parlement de Paris le seziéme Mars mille six cens cinq.
Voyage du sieur de Monts en la Nouvelle-France: Des accidens survenus audit voyage: Causes des bancs de glaces en la Terre-neuve: Impositions de noms à certains ports: Perplexité pour le retardement de l'autre navire.
E sieur de Monts ayant fait publier
les Commissions & defenses susdites
par la France, & particulierement par les villes
maritimes de ce Royaume, fit equipper deux
navires, l'un souz la conduite du Capitaine
Thimothée Havre de Grace, l'autre du
Capitaine Morel de Honfleur. Dans le premier
il se mit avec bon nombre de gens de qualité tant
Gentils-hommes, qu'autres. Et d'autant que le
sieur de Poutrincourt étoit desireux dés y avoit
long temps, de voir ces terres de la Nouvelle-France,
& y choisir quelque lieu propre pour
s'y retirer, avec sa famille, femme & enfans,
pour n'étre des derniers que courront &
participeront à la gloire d'une si belle &
genereuse entreprise: Il lui print aussi envie d'y
aller. Et de fait il s'embarqua avec ledit sieur de
Monts, & quant & lui fit porter quantité d'armes &
munitions de guerre, & leverent les ancres du Havre
de Grace le septiéme jour de Mars l'an mille
six cens quatre. Mais étans parti de bonne
heure avant que l'hiver eût encor quitté sa robbe
fourrée de neige, ilz ne manquerent de trouver
des bancs de glaces, contre léquels ilz
penserent heurter, & se perdre: mais Dieu qui
jusques à present a favorisé la navigation de ces
voyages, les preserva.
On se pourroit étonner, & non sans cause, pourquoy en méme parallele il y a plus de glaces en cette mer qu'en celle de France. A quoy je répont que les glaces que l'on rencontre en cette dite mer ne sont pas toutes originaires du climat, c'est à dire de la grand'baye de Canada, mais viennent des parties Septentrionales, poussées sans empéchement parmi les plaines de cette grande mer, par les ondées, bourrasques & flots impetueux que les vents d'Est & du Nort élevent en hiver & au printemps, & les chassent vers le Su, & l'Ouest. Mais la mer de France est couverte de l'Ecosse, Angleterre & Irlande: qui est cause que les glaces ne s'y peuvent décharger. Il y pourroit aussi avoir une autre raison prise du mouvement de la mer, lequel se porte davantage vers ces parties là, à cause de la course plus grande qu'il a à faire vers l'Amerique que vers les terres de deça. Or le peril de ce voyage ne fut seulement à la rencontre dédits bancs de glaces, mais aussi aux tempétes qu'ils eurent à souffrir, dont y en eût une qui rompit les galleries du navire. Et en ces affaires y eut un menuisier qui d'un coup de vague fut porté au chemin de perdition, hors le bord, mais il se retint à un cordage qui d'aventure pendoit hors icelui navire.
Ce voyage fut long à-cause des vens contraires: ce qui toutefois arrive peu souvent à ceux qui partent au mois susdit pour aller aux Terres-neuves, léquels sont ordinairement poussez de vent d'Est ou de Nort propres à la route d'icelles terres. Et ayant pris leur brisée au Su de l'ile de Sable pour eviter les glaces susdites, ilz penserent tomber de Carybe en Scylle, & s'aller échouër vers ladite ile durant les brumes épesses qui sont ordinaires en cette mer.
En fin le sixiéme de May ilz terrirent à un certain port, qui est par les quarante-quatre degrez & un quart de latitude, où ilz trouverent le Capitaine Rossignol du HAVRE DE GRACE, lequel troquoit en pelleterie avec les Sauvages, contre les defenses du RoY. Occasion qu'on lui confisqua son navire, & fut appellé ce port, Le port du Rossignol: ayant eu en ce desastre un bien, que'un port bon & commode en ces côtes là est appellé de son nom.
De là côtoyant & découvrans les terres ils arriverent à un autre port, qui est tres-beau, lequel ils appellerent Le port du mouton, à l'occasion d'un mouton qui s'estant noyé revint à bord, & fut mangé de bonne guerre. C'est ainsi que beaucoup de noms anciennement ont esté donnez brusquement, & sans grande deliberation. Ainsi le Capitole de Rome eut son nom parce qu'en y fouissant on trouva une téte de mort. Ainsi la ville de Milan a été appellée Mediolanum c'est à dire demi-laine, parce que les Gaulois jettans les fondemens d'icelle trouverent une truye qui étoit à moitié couverte de laine: ainsi consequemment de plusieurs autres.
Etans au Port du Mouton ilz se cabanerent là à la mode des Sauvages, attendans des nouvelles de l'autre navire, dans lequel on avoit mis les vivres, & autres choses necessaires pour la nourriture & entretenement de ceux qui étoient de la reserve pour hiverner en nombre d'environ cent hommes. En ce Port ilz attendirent un mois en grande perplexité, de crainte qu'ils avoient que quelque sinistre accident fût arrivé à l'autre navire parti dés le dixiéme de Mars, où étoient le Capitaine du Pont de Honfleur, & ledit Capitaine Morel. Et ceci étoit d'autant plus important, que de la venuë de ce navire dependoit tout le succez de l'affaire. Car méme sur cette longue attente il fut mis en delibaration sçavoir si l'on retourneroit en France, ou non. Le sieur de Poutrincourt fut d'avis qu'il valoit mieux là mourir. A quoy se conforma ledit sieur de Monts. Cependant plusieurs alloient à la chasse, & plusieurs à la pecherie, pour faire valoir la cuisine. Prés ledit Port du Mouton il y a un endroit si rempli de lapins, qu'on ne mangeoit préque autre chose. Tandis on envoya Champlein avec une chaloupe plus avant chercher un lieu propre pour la retraite, & tant demeura en cette expedition, que sur la deliberation du retour on le pensa abandonner: car il n'y avoit plus de vivres, & se servoit-on de ceux qu'on avoit trouvé au navire de Rossignol, sans léquels il eust fallu quitter le lieu, & rompre une belle entreprise à sa naissance, ou mourir là de faim aprés avoir fait la chasse aux lapins ce retardement de la venuë, dédits sieurs du Pont & Capitaine Morel, furent deux occasions, l'une que manquans de batteau, ilz s'amuserent à en batir un en la terre où ils arriverent premierement, qui fut le Port aux Anglois: l'autre qu'étans venu au Port de Campseau ils trouverent quatre navires de Basques qui troquoient avec les Sauvages contre les defenses susdites, léquels ilz depouillerent, & en amenerent les maitres audit sieur de Monts, qui les traitta fort humainement.
Trois semaines passées icelui sieur de Monts n'ayant aucunes nouvelles dudit navire qu'il attendoit, delibera d'envoyer le long de la côte les chercher, & pour cet effect depecha quelques Sauvages, auquels il bailla un François pour les accompagner avec lettres. Lédits Sauvages promirent de revenir à point-nommé dans huit jours: à quoy ils ne manquerent. Mais comme la societé de l'homme avec la famine bien d'accors est une chose puissante, ces Sauvages devant que partir eurent soin de leurs femmes & enfans, & demanderent qu'on leur baillât des vivres pour eux. Ce qui fut fait. En s'étans mis à la voile, trouverent au bout de quelques jours ceux qu'ilz cherchoient en un lieu dit La bay des iles, léquels n'étoient moins en peine dudit sieur de Monts, que lui d'eux n'ayans en leur voyage trouvé les marques & enseignes qui avoient été dites, c'est que le sieur de Monts passant à Campseau devoit laisser quelque Croix à un arbre, ou missive y attachée. Ce qu'il ne fit point, ayant outre-passé ledit lieu de Campseau de beaucoup pour avoir pris sa route trop au Su à-cause des bancs de glaces, comme nous avons dit. Ainsi apres avoir leu les lettres, lédits Capitaines du Pont & Morel se dechargerent des vivres qu'ils avoient apportés pour la provision de ceux qui devoient hiverner, & s'en retournerent en arriere vers la grande riviere de Canada pour la traite des pelleteries.
Debarquement du Port au Mouton: Accident d'un homme perdu seze jours dans les bois: Baye Françoise: Port-Royal: Riviere de l'Equille: Mine de cuivre: Mal-heur des mines d'or: Diamans: Turquoises.
OUTE la Nouvelle-France enfin assemblée
en deux vaisseaux, on leve les ancres du Port
au Mouton pour employer le temps & découvrir
les terres tant qu'on pourroit
avant l'hiver. On va gaigner le Cap de Sable &
de là on fait voile à la Baye Saincte Marie, où
noz gens furent quinze jours à l'ancre, tandis qu'on
reconoissoit les terres & passages de mer & de
rivieres: Cette Baye est un fort beau lieu pour
habiter, d'autant qu'on est là tout porté à la
mer sans varier. Il y a de la mine de fer & d'argent
mais elle n'est point abondante selon l'épreuve
qu'on en a fait pardelà & en France. Aprés
avoir là sejourné douze ou treze jours, il
arriva un accident étrange tel que je vay dire. Il
avoit pris envie à un jeune homme d'Eglise Parisien
de bonne famille, de faire le voyage avec le sieur
de Monts, & ce (dit-on) contre le gré de ses
parens, léquels envoyerent exprés a Honfleur
pour le divertir & r'amener à Paris. Mais le zele
n'en étoit que louable. Car si en beaucoup de
choses on suivoit l'avis des gens sedentaires,
on perdroit maintes belles occasions de bien
faire. Or les navires étans à l'ancre en ladite
Baye sainte Marie, il se mit en la troupe de
quelques uns qui s'alloient égayer par les bois.
Avint que s'étant arreté pour boire à un ruisseau
il y oublia son epée, & poursuivoit son chemin
avec les autres quand il s'en apperceut.
Lors il retourna en arriere pour l'aller chercher:
mais l'ayant trouvée, oublieux de la part d'où
il étoit venu, sans regarder s'il falloit aller
vers le Levant, ou le Ponant, ou autrement (car il
n'y avoit point de sentier) il prent sa voye à
contre-pas, tournant le dos à ceux qu'il avoit
laissé, & tant fait par ses allées & venuës, qu'il se
trouve au rivage de lamer, là où ne voyant point
de vaisseaux (car ils étoient en l'autre part
d'une langue de terre qui s'avance à la mer, &
s'appelle l'ile Longue) il s'imagina qu'on l'avoit
delaissé, & se mit à lamenter sa fortune sur un
roc. La nuit venuë chacun étant retiré, on le
trouve manquer: on le demande à ceux qui
avoient été és bois, ilz disent en quelle façon il
étoit parti d'avec eux, & que depuis ils n'en
avoient eu nouvelles. Dé-ja on accusoit un
certain de la religion pretendue reformée de
l'avoir tué, pource qu'ilz se picquoient quelquefois
de propos pur le fait de ladite religion. Somme
on fait sonner la trompete parmi la foret,
on tire le canon plusieurs fois. Mais en vain.
Car le fray de la mer plus fort que tout cela
rechassoit en arriere le son des canons & trompetes.
Deux, trois, & quatre jours se passerent.
Il ne comparoit point. Ce pendant le temps
pressoit de partir, de maniere qu'apres avoir
attendu jusques à ce qu'on le tenoit pour mort,
on leva les ancres pour aller plus loin, & voir
le fond d'une baye qui a quelques quarante lieuës
de longueur, & quatorze, puis dix-huit de largeur,
laquelle a été appellée la Baye Françoise.
En cette Baye est au quarante-cinquiéme degré, le passage pour entrer en un port, lequel noz gens furent desireux de voir, & y firent quelque sejour, durant lequel ils eurent le plaisir de chasser un Ellan, lequel traversa à nage un grand lac de mer qui fait ce Port, sans se forcer. Cedit port est couvert de montagnes du côté du Nort, qui durent plus de quinze lieuës Nordest & Surouest. Vers le Su sont coteaux, léquels (avec lédites montagnes) versent mille ruisseaux, qui rendent le lieu agreable plus que nul autre du monde, & y a de fort belles cheutes pour faire des moulins de toutes forces. A l'Est est une riviere entre lédits côtaux & montagnes, dans laquelle les navires peuvent faire voile jusques à quinze lieuës ou plus: & durant cet espace ce ne sont que prairies d'une part & d'autre de ladite riviere, laquelle fut appellée L'Equille, parce que le premier poisson qu'on y print fut une Equille. Mais ledit Port pour sa beauté fut appellé LE PORT-ROYAL, non par le choix de Champlein, comme il se vante en la relation de ses voyages: mais par le sieur de Monts Lieutenant du Roy. Le sieur de Poutrincourt ayant trouvé ce lieu à son gré, il le demanda, avec les terres y continentes, audit sieur de Monts, auquel sa Majesté avoit par la commission inferée ci dessus baillé la distribution des terres de la Nouvelle-France depuis le quarantiéme degré jusques au quarante-sixiéme. Ce qui lui fut octroyé, & depuis en a pris lettres de confirmation de sadite Majesté, en intention de s'y retirer avec sa famille, pour y établir le nom Chrétien & François tant que son pouvoir s'étendra, & Dieu lui en doint le moyen. Ledit Port a huit lieuës de circuit sans comprendre la riviere de l'Equille dite maintenant la riviere du Dauphin, Il y a deux iles dedans fort belles & agreables; l'une à l'entrée de ladite riviere, que je fay d'une lieuë Françoise de circuit: l'autre à côté de l'embouchure d'une autre riviere large à peu prés comme la riviere d'Oise, ou Marne, entrant dans ledit Port: ladite ile préque de la grandeur de l'autre: & toutes deux foretieres. C'est en ce Port & vis à vis de la premiere ile, que nous avons demeuré deux ans aprés ce voyage. Nous en parlerons plus amplement en autre lieu.

A partir du Port Royal ilz firent voile à la mine de cuivre de laquelle nous avons parlé ci-dessus. C'est un haut rocher entre deux bayes de mer où le cuivre est enchassé dans la pierre fort beau & fort pur, tel que celui qu'on dit cuivre de rozette. Plusieurs orfévres en ont veu en France, léquels disent qu'au dessous du cuivre il y pourroit avoir de la mine d'or. Mais de s'amuser à la rechercher, ce n'est chose encore de saison. La premiere mine c'est d'avoir du pain & du vin, & du bestial, comme nous disons au commencement de notre histoire. Nôtre felicité ne git point és mines, principalement d'or & d'argent léquelles ne servent qu labourage de la terre, ni à l'usage des métiers. Au contraire l'abondance d'icelles n'est qu'une sarcine, un fardeau, qui tient l'homme en perpetuelle inquietude, & tant plus il en a, moins a-il de repos, & moins lui est sa vie asseurée.
Avant les voyages du Perou on pouvoit serrer beaucoup de riches en peu de place, au lieu qu'aujourd'hui: l'or & l'argent étans avilis par l'abondance, il faut des grandz coffres pour retirer ce qui se pouvoit mettre en une petite bouge. On pouvoit faire un long trait de chemin avec une bourse dans la manche aujourd'hui il faut une valize, & un cheval exprés. A ce propos Bodin en sa Republique dit avoir verifié en la Chambre des comptes qu'au temps de saint Louis le Chancelier de France n'avoit pour soy, ses chevaux & valets à cheval, & pour avoine & toute chose que sept sols parisis par jours. Ce que consideré, nous pouvons à bon-droit maudire l'heure quand jamais l'avarice a porté l'Hespagnol en l'Occident, pour les mal-heurs qui s'en sont ensuivis. Car quand je me represente que par son avarice il a allumé & entretenu la guerre en toute la Chrétienté, & s'est étudié à ruiner ses voisins, & non point le Turc, je ne puis penser qu'autre que le diable ait eté autheur de ses voyages. Et ne faut m'alleguer ici le pretexte de la Religion. Car (comme nous avons dit allieurs) ils ont tout tuez les originaires du païs avec des supplices les plus inhumains que le diable a peu leur suggerer: Et par leurs cruautés ont rendu le nom de Dieu un nom de scandale & ces pauvres peuples, & l'ont blasphemé continuellement par chacun jour au milieu des Gentils, ainsi que le prophete le reproche au peuple d'Israël. Temoin celui qui aima mieux estre damné que d'aller au Paradis des Hespagnols.
Les Romains (de qui l'avarice a toujours eté insatiable) ont bien guerroyé les nations de la terre pour avoir leurs richesses, mais les cruautés Hespagnoles ne se trouvent point dans leurs histoires. Ilz se sont contentez de dépouiller les peuples qu'ils ont veincus, sans leur ôter la vie. Un ancien autheur Payen faisant un essay de sa veine Poëtique ne trouve plus grand crime en eux, sinon que s'ilz découvroient quelque peuple qui eût de l'or, il estoit leur ennemi. Les vers de cet Autheur ont si bonne grace que je ne me puis tenir de les coucher ici, quoy que ce ne soit mon intention d'alleguer gueres de Latin:
Orbem jam totum Romanus victor hebebat,
Quà mare, quà terra, quà sidus currit utrumque,
Nec satiatus erat: gravidis freta pulsa carinis
Jam peragrabantur: si quis sinus abditus ultra,
Si qua foret tellus quae fulvum mitteret aurum
Hostis erat: fatisque in tristia bella paratis.
Quaerebantur opes.
Mais la doctrine du sage fils de Sirach, nous enseigne toute autre chose. Car reconoissant que les richesses qu'on fouille jusques aux antres de Pluton sont ce que quelqu'un a dit, irritamenta malorum, il a prononcée celui-là heureux que n'a point couru aprés l'or & n'a mis son esperance en argent & thresors, adjoutant qu'il doit étre estimé avoir fait choses merveilleuses, entre tous ceux de son peuple & étre l'exemple de gloire, lequel a eté tempté par l'or, est demeuré parfait. Et par un sens contraire celui-là malheureux que fait autrement.
Or pour en revenir à noz mines, parmi ces roches de cuivre se trouvent quelque fois des petits rochers couverts de Diamans y attachés, Je ne veux asseurer qu'ilz soient fins, mais cela est agreable à voir. Il y a aussi de certaines pierres bleuës transparentes, léquelles ne valent moins que les Turquoises. Ledit Champ-doré nôtre conducteur és navigations de ce païs-là, ayant taillé dans le roc une de ces pierres, au retour de la Nouvelle-France il la rompit en deux, & en bailla l'une au sieur de Monts, l'autre au sieur de Poutrincourt, léquelles ilz firent mettre en oeuvre & furent trouvées dignes d'estre presentées, l'une au Roy par ledit sieur de Poutrincourt, l'autre à la Royne par ledit sieur de Monts, & furent fort bien receuës. J'ay memoire qu'un orfévre offrit quinze escus audit de Poutrincourt de celle qu'il presenta à sa Majesté. Il y a beaucoup d'autres secrets & belles choses dans les terres, dont la conoissance n'est encore venuë jusques à nous, & se découvriront à mesure que la province s'habitera.
Description de la riviere Saint Jean & de l'ile Sainte Croix: Homme perdu dans les bois trouvé le seziéme jour: Exemples de quelques abstinences étranges: Differens des Sauvages remis au jugement du sieur de Monts: Authorité paternelle entre lédits Sauvages: Quels maris choisissent à leurs filles.
PRES avoir reconu ladite mine, la
troupe passa à l'autre de la Baye Françoise,
& allerent vers le profond d'icelle:
puis en tournant le Cap vindrent
à la riviere Saint Jean, ainsi appellée (à mon
avis) pource qu'ils y arriverent le vint-quatriéme
Juin, qui est le jour & féte de S. Jean Baptiste.
Là est un beau port d'environ une lieuë de
longueur; mais l'entrée en est dangereuse à qui
ne sçait les addresses, & au bout d'icelui se
presente un saut impetueux de ladite riviere, laquelle
se precipite en bas des rochers, lors que la mer
baisse, avec un bruit merveilleux: car étans
quelquefois à l'ancre en mer nous l'avons ouï de plus
de deux lieuës loin. Mais de haute mer on y peut
passer avec de grans vaisseaux. Cette riviere est
une des plus belles qu'on puisse voir, ayant quantité
d'iles, & fourmillant en poissons. Cette année
derniere mille six cens huit Champ-doré
avec un des gens dudit sieur de Monts, a eté
quelques cinquante lieuës à mont icelle, &
temoignent qu'il y a grande quantité de vignes le long
du rivage, mais les raisins n'en sont si gros
qu'au païs des Armouchiquois: il y a aussi des
oignons, & beaucoup d'autres sortes de bonnes herbes.
Quant aux arbres ce sont les plus beaux qu'il
possible de voir. Lors que nous y étions nous y
reconeumes des Cedres en grand nombre. Au regard
des poissons le méme Champ-doré
nous a rapporté qu'en mettant la chaudiere
sur le feu ils en avoient pris suffisamment
pour eux disner avant que l'eau fût chaude. Au reste
cette riviere s'étendant avant dans les terres, les
Sauvage abbregent merveilleusement de grans
voyages par le moyen d'icelle. Car en six
jours ilz vont à Gachepé gaignans la baye ou
golfe de Chaleur quant ils sont au bout, en
portant leurs canots par quelques lieuës. Et par
la méme riviere en huit jours ilz vont à Tadoussac
par un bras d'icelle qui vient de vers le Nort-ouest.
De sorte qu'au Port Royal on peut avoir en
quinze ou dix-huit jours des nouvelles des
François habituez en la grande riviere de Canada
telles voyes: ce qui ne se pourroit faire par mer
en un mois, ni sans hazard.
Quittans la riviere Saint-Jean, ilz vindrent suivant la côte à vint lieuës de là en une grande riviere (qui est proprement mer) où ilz se camperent en une petite ile size au milieu d'icelle, laquelle ayant reconu forte de nature & de facile garde, joint que la saison commençoit à se passer, & partant falloit penser de se loger, sans plus courir, ilz resolurent de s'y arréter. Je ne veux rechercher curieusement les raisons des uns & des autres sur la resolution de cette demeure: mais je seray toujours d'avis que quiconque va en un païs pour le posseder, ne s'arréte point aux iles pour y estre prisonnier. Car avant toutes choses il faut se proposer la culture de la terre. Et je demanderois volontiers comme on la cultivera s'il faut à toute heure, matin, midi, & soir passer avec grand'peine un large trajet d'eau pour aller aux choses qu'on requiert de la terre ferme; et si on craint l'ennemi, comment se sauvera celui qui sera au labourage ou ailleurs en affaire necessaires, étant poursuivi? car on ne trouve pas toujours des bateaux à point nommé, ni deux hommes pour les conduire. D'ailleurs nôtre vie ayant besoin de plusieurs commodités une ile n'est pas propre pour commencer l'établissement d'une colonie s'il n'y a des courans d'eau douce pour le boire, & le menage; ce qui n'est point en des petites iles. Il faut du bois pour le chauffage: ce qui n'y est semblablement. Mais sur tout il faut avoir les abris des mauvais vents, & des froidures: ce qui est difficile en un petit espace environné d'eau de toutes parts. Neantmoins la compagnie s'arréta là au milieu d'une riviere large où le vent du Nort & Norouest bat à plaisir. Et d'autant qu'à deux lieuës au dessus il y a des ruisseaux qui viennent comme en croix se décharger dans ce large bras de mer, cette ile de la retraite des François fut appellée SAINTE CROIX, à vint-cinq lieuës plus loin que le Port Royal. Or ce pendant qu'on commencera à couper & abbattre les Cedres & autres arbres de ladite ile pour faire les batimens necessaires, retournons chercher Maitre Nicolas Aubri perdu dans les bois, lequel on tient pour mort il y a long temps.
Comme on étoit aprés à deserter l'ile Champ-doré fut r'envoyé à la Baye Sainte-Marie avec un maitre de mines qu'on y avoit mené pour tirer de la mine d'argent & de fer: ce qu'ilz firent. Et comme ils eurent traversé la Baye Françoise, ils entrerent en ladite baye Sainte-Marie par un passage étroit qui est entre la terre du Port Royal, & une ile dite l'ile longue: là où aprés quelque sejour, allans pécher, ledit Aubri les apperceut, & commença d'une foible voix à crier le plus hautement qu'il peut. Et pour seconder sa voix il s'avisa de faire ainsi que jadis Adriadné & Thesée, comme le recite Ovide en ces vers:
Je mis un linge blanc sur le bout d'une lance
Pour leur donner de moy nouvelle souvenance.
Mettant son mouchoir à son chapeau au bout d'un baton. Ce qui le donna mieux à conoitre. Car comme quelqu'un eut ouï la voix, & dit à la compagnie si ce pourroit point étre ledit Aubri, on s'en mocquoit. Mais quand on eut veu le mouvement du drappeau, & du chapeau, on creut qu'il en pouvoit étre quelque chose. Et s'étans rapprochés ilz reconnurent parfaitement que c'étoit lui méme, & le recueillirent dans leur barque avec grande joye & contentement, le seziéme jour aprés son égarement.
Plusieurs en ces derniers temps se flattans plus que de raison, ont farci leurs livres & histoires des maints miracles où n'y a pas si grand sujet d'admiration qu'ici, Car durant ce seze jours il ne véquit que de je ne sçay quels petitz fruits semblables à des cerises sans noyau, qui se trouvent assez rarement dans ces bois. Je croy que ce sont ceux que les Latins appellent Myrtillos & les Bourguignous du Pouriau. Mais il ne faut penser que cela fût capable de sustenter un homme bien mangeant & bien buvant, ains confesser que Dieu en ceci a operé par dessus la Nature. Et de verité en ces derniers voyages s'est reconue speciale grace & faveur en plusieurs occurences léquelles nous remarquerons selon que l'occasion se presentera. La pauvre Aubri (je l'appelle ainsi à cause de son affliction) étoit merveilleusement extenué, comme on peut penser. On lui bailla à manger par mesure & le remena-on vers la troupe à l'ile Sainte Croix, dont chacun receut une incroyable joye & consolation, & particulierement le sieur de Monts, à qui cela touchoit plus qu'à tout autre. Il ne faut ici m'alleguer les histoires de la fille de Confolans en Poitou, que fut deux ans sans manger, il y a environ six ans: ni d'une autre d'aupres de Berne en Suisse, laquelle perdit l'appetit pour toute sa vie en l'an mille six cens un, & autres semblables. Car ce sont accidens avenus par un debauchement de la nature. Et quant à ce que recite Pline qu'aux dernieres extremitez de l'Indie, és parties basses de l'Orient, autour de la fontaine & source du Gange, il y a une nation d'Astomes, c'est à dire sans bouche, qui ne vit que de la seule odeur & exhalation de certaines racines, fleurs, & fruicts, qu'ilz tirent par le nez, je ne l'en voudois aisément croire: ni pareillement le Capitaine Jacques Quartier quant il parle de certains peuples du Saguenay qu'il dit n'avoir point aussi de bouche, & ne manger point (par le rapport du Sauvage Donnacona, lequel il amena en France pour en faire recit au Roy) avec d'autres choses éloignées de commune croyance. Mais quand bien cela seroit, telles gens ont la nature disposée à cette façon de vivre. Et ici ce n'est pas de méme. Car ledit Aubri ne manquoit d'appetit: & a vécu seze jours nourri en partie de quelque force nutritive qui est en l'air de ce païs-là, & en partie de ces petits fruits que j'ay dit: Dieu lui ayant donné la force de soutenir cette longue disette de vivres sans franchir le pas de la mort. Ce que je trouve étrange, & l'est vrayement: mais és histoires de nôtre temps recuillies par le sieur Goulart Senlisien, sont recitées des choses qui semblent dignes de plus grand étonnement. Entre autres d'un Henri de Hasseld marchant trafiquant des païs bas à Berg en Norwege: lequel ayant ouï un gourmand de Precheur parler mas des jeûnes miraculeux, comme s'il n'étoit plus en la puissance de Dieu de faire ce qu'il a fait par le passé; indigné de cela, essaya de jeuner, & s'abstint par trois jours: au bout déquelz pressé de faim il print un morceau de pain en intention de l'avaler avec un verre de biere: mais tout cela lui demeura tellement en la gorge qu'il fut quarante jours & quarante nuits sans boire ni manger. Au bout de ce temps il rejeta par la bouche la viande & le breuvage qui lui étoit demeurez en la gorge. Une si longue abstinence l'affoiblit de telle sorte, qu'il fallut le sustenter & remettre avec du laict. Le Gouverneur du païs ayant entendu cette merveille, le fit venir, & s'enquit de la verité du fait: à quoy ne pouvans ajouter de foy, il en voulut faire un nouvel essay, & l'ayant fait soigneusement garder en une chambre, trouva la chose veritable. Cet homme est recommandé de grande pieté, principalement envers les pauvres. Quelque temps apres étant venu pour ses affaires à Bruxelles en Brabant, un sien debiteur pour gaigner ce qu'il lui devoit l'accusa d'heresie, & le fit bruler en l'an mil cinq cens quarante-cinq.
Et depuis encore un Chanoine de Liege voulant faire effay de ses forces à jeuner, ayant continué jusques au dix-septiéme jour, se sentit tellement abbatu, que si soudain on ne l'eût soutenu d'un bon restaurent, il defailloit du tout.
Une jeune fille de Buchold en territoire de Munstre en Westphalie affligée de tristesse, & ne voulant bouger de la maison, fut battue à cause de cela par sa mere. Ce qui redoubla tellement son angoisse, qu'ayant perdu le repos elle fut quatre mois sans boire ni manger, fors que parfois elle machoit quelque pomme cuite, & se lavoit la bouche avec un peu de tisane.
Les histoires Ecclesiastiques entre un grand nombre de jeûneurs, font mention de trois saints hermites nommez Simeon, léquelz vivoient en austérité étrange, & longs jeûnes, comme de huit & quinze jours, voire plus & n'ayans pour toute demeure qu'une colomne où ils habitoient & passoient leur vie: à raison dequoy ilz furent surnommez Stelites, c'est à dire Colomnaires, comme habitans en des Colomnes.
Mais tous ces gens ici s'étoient partie resolus à telz jeûnes, partie s'y étoient peu à peu accoutumés & ne leur étoit plus étrange de tant jeuner. Ce qui n'a pas été en celui duquel nos parlons, et pource son jeûne est d'autant plus admirable, qu'il n'étoit nullement disposé, & n'avoit accoutumé ces longues austerités.
Or aprés qu'on l'eut fétoyé, & sejourné encore par quelque temps à ordonner les affaires, & reconoitre la terre des environs l'ile Sainte-Croix, ou parla de r'envoyer les navires en France avant l'hiver, & à tant se disposerent au retour ceux qui n'étoient allez là pour hiverner. Cependant les Sauvages de tous les environs venoient pour voir le train des François, & se rengeoient volontiers aupres d'eux: mémes en certains differens faisoient le sieur de Monts juge de leurs debats, qui est un commencement de sujection volontaire, d'où l'on peut concevoir une esperance que ces peuples s'accoutumeront bien-tôt à nôtre façon de vivre.
Entre autres choses survenues avant le partement dédits navires, avint un jour qu'un Sauvage nommé Bituani trouvant bonne la cuisine dudit sieur de Monts, s'y étoit arrété, & y rendoit quelque service: & neantmoins faisoit l'amour à une fille pour l'avoir en mariage, laquelle ne pouvant avoir de gré & du consentement du pere, il la ravit, & la print pour femme. Là dessus grosse querele: lui est la fille enlevée, & remenée à son pere. Un grand debat se preparoit, n'eust été que Bituani s'étant plaint de cette injure audit sieur de Monts, les autres vindrent defendre leur cause, disans, à sçavoir le pere assisté de ses amis, qu'il ne vouloit bailler sa fille à un homme qui n'eût quelque industrie pour nourrir elle & les enfans qui proviendroient du mariage: Que quant à lui il ne voyoit point qu'il sceut rien faire: Qu'il s'amusoit à la cuisine de lui sieur de Monts, & ne s'exerçoit point à chasser. Somme qu'il n'auroit point la fille, & devoit se contenter de ce qui s'étoit passé. Ledit sieur de Monts les ayant ouys il leur remontra qu'il ne le detenoit point, qu'il étoit gentil garçon, & iroit à la chasse pour donner preuve de ce qu'il sçavoit faire. Mais pour tout cela, si ne voulurent-ilz point lui rendre la fille qu'il n'eût montré par effet ce que ledit sieur de Monts promettoit. Bref il va à la chasse (du poisson) prent force saumons: La fille lui est rendue, & le lendemain il vint revétu d'un beau manteau de castor tout neuf bien orné de Matachias, au Fort qu'on commençoit à batir pour les François, amenant la femme quant & lui, comme triomphant & victorieux, l'ayant gaignée de bonne guerre: laquelle il a toujours depuis fort aymée pardessus la coutume des autres Sauvages: donnant à entendre que ce qu'on acquiert avec peine on le doit bien cherir.
Par cet acte nous reconoissons les deux points les plus considerables en affaires de mariage étre observés entre ces peuples conduits seulement par la loy de Nature: c'est à sçavoir l'authorité paternelle, & l'industrie du mari. Chose que j'ay plusieurs fois admirée: voyant qu'en nôtre Eglise Chrétienne, par je ne sçay quels abus, on a vécu plusieurs siecles, dutant léquels l'authorité paternelle a eté baffouée & vilipendée, jusques à ce que les assemblées Ecclesiastiques on debendé les ïeux; & reconu que cela étoit contre la nature méme: & que noz Rois par Edits ont remise en son entier cette paternelle authorité: laquelle neantmoins és mariages spirituels & voeuz de Religion n'est point encore r'entrée en son lustre, & n'a en ce regard son appui que sur les Arrets des Parlement, léquels souventefois ont contraint les detenteurs des enfans de les rendre à leurs peres.

Description de l'ile de Sainte-Croix: Entreprise du sieur de Monts difficile, genereuse: & persecutée d'envier: Retour du sieur de Poutrincourt en France: Perils du voyage.
EVANT que parler du retour des
navires en France, il nous faut dire
que l'ile de Sainte-Croix est difficile
à trouver à qui n'y a été, car il
y a tant d'iles & de grandes bayes à
passer devant qu'y parvenir, que je m'étonne comme
on avoit eu la patience de penetrer si avant
pour l'aller trouver. Il y a trois ou quatre
montagnes eminentes pardessus les autres aux
côtez: mais de la part du Nort d'où descend
la riviere, il n'y en sinon une pointue eloignée
de plus de deux lieuës. Les bois de la terre ferme
sont beaux & relevez par admiration & les
herbages semblablement. Il y a des ruisseaux
d'eau douce tres-agreables vis à vis de l'ile,
où plusieurs des gens du sieur de Monts faisoient
leur menage, & y avoient cabanné.
Quant à la nature de la terre, elle est tres bonne
& heureusement abondante. Car ledit sieur de
Monts y ayant fait cultiver quelque quartier
de terre, & icelui ensemencé de segle (je n'y ay
point vu de froment) il n'eut moyen d'attendre la
maturité d'icelui, pour le recuillir: &
neantmoins le grain tombé à surcreu & rejetté
si merveilleusement, que deux ans aprés nous en
recuillimes d'aussi beau, gros, & pesant, qu'il
y en ait point en France, que la terre avoit produit
sans culture: & de present il continue à repulluler
tous les ans. Ladite ile a environ demie lieuë
Françoise de tour, & au bout du côté
de la mer il y a un tertre, & comme un ilot
separé où étoit placé le canon dudit sieur de
Monts, & là aussi est la petite chappelle batie à
la Sauvage. Au pied d'icelle il y a des moules tant
que c'est merveilles, léquelles on peut
amasser de basse mer, mais elles sont petites. Je
croy que les gens dudit sieur de Monts ne
s'oublierent à prendre les plus grosses, & n'y
laisserent que la semence & menue generation.
Or quant à ce qui est de l'exercice & occupation
de noz François durant le temps qu'ils ont
été là, nous le toucherons sommairement aprés
que nous aurons reconduit les navires en France.
Les frais de la marine en telles entreprises que celle du sieur de Monts sont si grands que qui n'a les reins fors succumbera facilement: & pour eviter aucunement ces frais il convient s'incommoder beaucoup, & se mettre au peril de demeurer degradé parmi des peuples qu'on ne conoit point; & qui pis est, en une terre inculte & toute forétiere. C'est en quoy cette action est d'autant plus genereuse, qu'on y voit le peril eminent, & neantmoins on ne laisse de braver la Fortune, & sauter par dessus tant d'épines qui s'y presentent. Les navires du sieur de Monts retournans en France, le voila demeuré en un triste lieu avec un bateau & une barque tant seulement. Et ores qu'on lui promette de l'envoier querir à la revolution de l'an, que est-ce que se peut asseurer de la fidelité d'Æole & de Neptune deux mauvais maitres, furieux, inconstans, & impitoyables? Voila l'état auquel ledit sieur de Monts se reduisoit n'ayant point d'avancement du Roy comme ont eu ceux déquels (hors-mis le feu sieur Marquis de la Roche) nous avons ci-devant rapporté les voyages. Et toutefois c'est celui qui a plus fait que tous les autres, n'ayant point jusques ici laché prise. Mais en fin je crains qu'il ne faille là tout quitter, au grand vitupere & reproche du nom François, qui par ce moyen est rendu ridicule & la fable des autres nations. Car comme si on se vouloit opposer à la conversion de ces pauvres peuples Occidentaux, & à l'avancement de la gloire de Dieu, & du Roy, il se trouve des gens pleins d'avarice & d'envie, gens qui ne voudroient avoir donné un coup d'épée pour le service de sa Majesté, ni souffert la moindre peine du monde pour l'honneur de Dieu, léquels empéchent qu'on ne tire quelque profit de la province méme pour fournir à ce qui est necessaire à l'établissement d'un tel oeuvre, aimans mieux que les Anglois & Hollandois s'en prevaillent que les François, & voulans faire que le nom de Dieu demeure inconu en ces parties là. Et telles gens, qui n'ont point de Dieu (car s'ils en avoient ilz seroient zelateurs de son nom) on les écoute, on les croit, on leur donne gain de cause.
Or sus appareillons & nous mettons bientôt à la voile. Le sieur de Poutrincourt avoit fait le voyage par-dela avec quelques hommes de mise, non pour y hiverner, mais comme pour y aller marquer son logis, & reconoitre une terre qui lui fût agreable. Ce qu'ayant fait, il n'avoit besoin d'y sejourner plus long temps. Par ainsi les navires étans préts à partir pour le retour, il se mit & ceux de sa compagnie dedans l'un d'iceux. Ce-pendant le bruit étoit par-deça de toute parts qu'il faisoit merveilles dedans Ostende pour lors assiegée dés y avoir trois ans passez par les Altesses de Flandres. Le voyage ne fut sans tourmente & grans perils. Car entre autres j'en reciteray deux ou trois que l'on pourroit mettre parmi les miracles, n'étoit que les accidens de mer sont assez journaliers: sans toutefois que je vueille obscurcir la faveur speciale que Dieu a toujours montrée en ces voyages.
Le premier est d'un grain de vent qui sur le milieu de leur navigation vint de nuit en un instant donner dans les voiles avec une impetuosité si violente, qu'il renversa le navire en sorte que d'une part la quille étoit préque à fleur d'eau, & la voile nageant dessus, sans qu'il y eût moyen, ni loisir de l'ammener, ou desamarer les écoutes. Incontinent voila la mer comme en feu (les mariniers appellent ceci Le feu de saint Goudran.). Et de mal-heur, en cette surprise ne se trouvoit un seul couteau pour couper les cables, ou le voile. Le pauvre vaisseau cependant en ce fortunal demeuroit en l'état que nous avons dit, porté haut & bas. Bref plusieurs s'attendoient d'aller boire à leurs amis, quand voici un nouveau renfort de vent qui brisa la voile en mille pieces inutiles par apres & à toutes choses. Voile heureux d'avoir par sa ruine sauvé tout ce peuple. Car s'il eût eté neuf le peril s'y fût rencontré beaucoup plus grand. Mais Dieu tente souvent les siens, & les conduit jusques au pas de la mort, à fin qu'ilz reconoissent sa puissance & le craignent. Ainsi le navire commença à se relever peu à peu, & se remettre en état d'asseurance.
Le deuxiéme fut au Casquet (ile, ou rocher en forme de casque entre France & Angleterre où il n'y a aucune habitation) à trois lieuës duquel étans parvenus il y eut de la jalousie entre les maitres du navire (mal qui ruine souvent les hommes & les affaires) l'un disant qu'on doubleroit bien ledit Casquet, l'autre que non, & qu'il falloit deriver un petit de la droite route pour passer au dessus de l'ile. En ce fait le mal étoit qu'on ne sçavoit l'heure du jour, parce qu'il faisoit obscur, à cause des brumes, & par consequent on ne sçavoit s'il étoit ebe ou flot. Or s'il eût eté flot ils eussent aisément doublé: mais il se trouva que la mer se retiroit, & par ce moyen l'ebe avoit retardé & empeché de gaigner le dessus. Si bien qu'approchans dudit roc ilz se virent au desespoir de se pouvoir sauver, & falloit necessairement aller choquer alencontre. Lors chacun de prier Dieu, & demander pour le dernier reconfort. Sur ce point le Capitaine Rossignol (de qui on avoit pris le navire en la Nouvelle-France comme nous avons dit) tira un grand couteau pour tuer le Capitaine Timothée gouverneur du present voyage, lui disant, Tu ne te contentes point de m'avoir ruiné, y tu me veux encore ici faire perdre! Mais il fut retenu & empeché de faire ce qu'il vouloit. Et de verité c'étoit en lui une grande folie, ou plutot rage, d'aller tuer un homme qui s'en va mourir, & que celui qui veut faire le coup soit en méme peril. En fin comme on alloit donner dessus le roc le sieur de Poutrincourt demanda à celui qui étoit à la hune s'il n'y avoit plus d'esperance: lequel respondit que non. Lors il dit à quelques uns qu'ilz l'aidassent à changer les voiles. Ce que firent deux ou trois seulement, & ja n'y avoit plus d'eau que pour tourner le navire, quand la faveur de Dieu les vint aider, & détourner le vaisseau du peril sur lequel ils étoient ja portés. Quelques uns avoient mis le pourpoint bas pour essayer de se sauver en grimpant sur le rocher. Mais ilz n'en eurent que la peur pour ce coup: fors que quelques heures aprés étans arrivez prés un rocher qu'on appelle Le nid de l'Aigle, ilz cuiderent l'aller aborder pensans que ce fut un navire, parmi l'obscurité des brumes: d'où étans derechef échapés, ils arriverent en fin au lieu d'où ils étoient partis; ayant ledit sieur de Poutrincourt laissé ses arms & munitions de guerre en l'ile Sainte-Croix en la garde dudit sieur de Monts, comme un arre & gage de la bonne volonté qu'il avoit d'y retourner.
Mais je pourray bien mettre ici encore un merveilleux danger, duquel ce méme vaisseau fut garent peu aprés le depart de sainte-Croix, & ce par l'accident d'un mal duquel Dieu sceut tirer un bien. Car un certain alteré étant de nuit furtivement descendu par la coutille au fond du navire pour boire son saoul & remplir de vin sa bouteille, il trouva qu'il n'y avoit que trop à boire, & que ledit navire étoit dés-ja à moitié plein d'eau. En ce peril chacun se leve, & travaille à la pompe, tant qu'à toute peine s'étans garentis, ilz trouverent qu'il y avoit une grand'voye d'eau par la quille, laquelle ils étouperent en diligence.
Batimens de l'ile Sainte-Croix: Incommoditez des François audit lieu: Maladies inconues: Ample discours sur icelles: De leurs causes: Des peuples qui y sont sujets: Des viandes, mauvaises eaux, air, vent, lacs, pouriture des bois, saisons, disposition de corps des jeunes, des vieux: Avis de l'Autheur sur le gouvernement de la santé & guerison dédite maladies.
ENDANT la navigation susdite le sieur
de Monts faisoit travailler à son Fort
lequel il avoit assis au bout de l'ile à
l'opposite du lieu où nous avons dit qu'il avoit
logé son canon. Ce qui étoit prudemment consideré,
à-fin de tenir toute la riviere sujete en haut
& en bas. Mais il y avoit un mal que ledit Fort
étoit du côté du Nort, & sans aucun abri, fors
que des arbres qui étoient sur la rive de l'ile
léquels tout à l'environ il avoit defendu
d'abattre. Et hors icelui Fort y avoit le logis des
Suisses grand & ample, & autres petits representans
comme un faux-bourg. Quelques-uns s'étoient
cabannés en la terre ferme pres le ruisseau.
Mais dans le Fort étoient le logis dudit sieur
de Monts fait d'une belle & artificielle
charpenterie, avec la banniere de France au dessus.
D'une autre part le magazin où reposoit le salut
& la vie d'un chacun, fait semblablement
de belle charpenterie, & couvert de bardeaux. Et
vis à vis du magazin étoient les logis & maisons du
sieur d'Orville, de Champlein, Champ-doré,
& autres notables personages. A l'opposite du
logis dudit sieur de Monts étoit une gallerie
couverte pour l'exercice soit du jeu ou des ouvriers
en temps de pluie. Et entre ledit Fort & la
Plateforme du canon, tout étoit rempli de jardinages,
à quoi chacun s'exerçoit de gaieté de coeur.
Tout l'Automne se passa à ceci: & ne fut pas mal
allé de s'étre logé & avoir defriché l'ile
avant l'hiver, tandis que pardeça in faisoit courir
les livrets souz le nom de maitre Guillaume,
farcis de toutes sortes de nouvelles: par léquels
entre autres choses se prognostiqueur disoit que
le sieur de Monts arrachoit des épines en Canada.
Et quand tut est bien consideré, c'est
bien vrayement arracher des épines que de faire
de telles entreprises remplies de fatigues & perils
continuels, de soins, d'angoisses & d'incommodités.
Mais la vertu & le courage qui domte toutes
ces choses, fait que ces épines ne sont
qu'oeillets & roses à ceux que se resolvent à ces
actions heroïques pour se rendre recommandables
à la memoire des hommes, & ferment les
yeux aux plaisirs des douillets qui ne sont
bons qu'à garder la chambre.
Les choses plus necessaires faites, & le pere grisart, c'est à dire l'hiver étant venu force fut de garder la maison, & vivre chacun chez soy. Durant lequel temps nos gens eurent trois incommoditez principales en cette ile, à sçavoir faute de bois (car ce qui étoit en ladite ile avoit servi aux batimens) faute d'eau douce, & le guet qu'on faisoit de nuit craignant quelque surprise des Sauvages qui étoient cabanés au pied de ladite ile, ou autre ennemi. Car la malediction & rage de beaucoup de Chrétiens est telle, qu'il se faut plus donner garde d'eux, que des peuples infideles. Chose que je dis à regret: mais à la mienne volonté que je fusse menteur en ce regard, & que le sujet de le dire fût ôté. Or quand il falloit avoir de l'eau ou du bois on étoit contraint de passer la riviere qui est plus de trois fois aussi large que la Seine à paris de chacun côté. C'étoit chose penible & de longue haleine. De sorte qu'il falloit retenir le bateau bien souvent un jour devant que le pouvoir obtenir. Là dessus les froidures & néges arrivent & la gelée si forte que le cidre étoit glacé dans les tonneaux, & falloit à chacun bailler sa mesure au poids. Quant au vin il n'étoit distribué que par certains jours de la semaine. Plusieurs paresseux buvoient de l'eau de nege, sans prendre la peine de passer la riviere. Bref voici des maladies inconues semblables à celles que le Capitaine Jacques Quartier nous à representées ci-dessus, léquelles pour cette cause je ne descriray pas, pour ne faire une repetition vaine. De remede il ne s'en trouvoit point. Tandis les pauvres malades languissoient se consommans peu à peu, n'ayans aucune douceur comme de laictage, ou bouillie, pour sustenter cet estomac qui ne pouvoit recevoir les viandes solides, à-cause de l'empechement d'une chair mauvaise qui croissoit & surabondoit dans la bouche, & quant on la pensoit enlever elle renaissoit du jour au lendemain plus abondamment que devant. Quant à l'arbre Annedda duquel ledit Quartier fait mention, les Sauvages de ces terres ne le conoissent point. Si bien que c'étoit grande pitié de voir tout le monde en langueur, excepté bien peu, les pauvres malades mourir tous vifs sans pouvoir étre secourus. De cette maladie il y en passa trente-six, & autres trente-six ou quarante, qui en étoient touchez guerirent à l'aide du Printemps si-tôt qu'il fut venu. Mais la saison de mortalité en icelle maladie sont la fin de Janvier, les mois de Fevrier & Mars auquels meurent ordinairement les malades chacun à son rang selon qu'ils ont commencé de bonne heure à étre indisposez: de maniere que celui qui commencera sa maladie en Fevrier & Mars pourra échapper: mais qui se hatera trop, & voudra se mettre au lict en Decembre & Janvier il sera en danger de mourir en Fevrier, Mars ou au commencement d'Avril, lequel temps passé il est en esperance & comme en asseurance de salut.
Le sieur de Monts étant de retour en France consulta noz medecins sur le sujet de cette maladie, laquelle ilz trouverent fort nouvelle, à mon avis, car je ne voy point qu'à nôtre voyage, qui fut posterieur à celui-là, nôtre Apothicaire fut chargé d'aucune ordonnance pour la guerison d'icelle. Et toutefois il semble que Hippocrate en a eu conoissance, ou du moins quelqu'une qui en approchoit. Car au livre De internis affect. il parle de certaine maladie où le ventre, & puis apres la rate s'enfle & endurcit, & y ressent des pointures douleureuses, la peau devient noire & palle, rapportant la couleur d'une grenade verte: les aureilles & gencives rendent des mauvaises odeurs, & se separent icelles gencives d'avec les dents: des pustules viennent aux jambes: les membres sont attenuez &c.
Mais particulierement les Septentrionnaux y sont sujets plus que les autres nations plus meridionales. Témoins les Holandois, Frisons & autres leurs voisins, entre léquels iceux Holandois écrivent en leurs navigations qu'allans aux indes Orientales plusieurs d'entre eux fussent pris de ladite maladie, étans sur la côte de la Guinée: côte dangereuse, & portant un air pestilent plus de cent lieuës avant en mer. Et les mémes estans allez en l'an mille six cens six sur la côte d'Hespagne pour la garder & empecher l'armée Hespagnole, furent contraints de se retirer à cause de ce mal, ayans jetté vingt-deux de leurs morts en la mer. Et si on veut encore ouïr le témoignage d'Olæus Magnus traitant des nations Septentrionales d'où il estoit, voici ce qu'il en rapporte:
Il y a (dit-il) encore une maladie militaire qui tourmente & afflige les assiegez, telle que les membres epessis par une certaine stupidité charneuse, & par un sang corrompu, qui est entre chair & cuir, s'écoulans comme cire: ils obeissent à la moindre impression qu'on fait dessus avec le doit: & étourdit les dents comme prés à cheoir: change la couleur blanche de la peau en bleu: & apporte un engourdissement, avec un dégout de pourvoir rendre medecine: & s'appelle vulgairement en la langue du païs Scorbut, en Grec [kachexia], paraventure à-cause de cette mollesse putride qui est souz le cuir, laquelle semble provenir de l'usage des viandes sallées & indigestes, & s'entretenir par la froide exhalaison des murailles. Mais elle n'aura pas tant de force là où on garnira de planches le dedans des maisons. Que si elle continue davantage, il la faut chasser en prenant tous les jours du bruvage d'absinthe, ainsi qu'on pousse dehors la racine du calcul par une decoction de vieille cervoise beuë avec du beurre.
Le méme Autheur dit encore en un autre lieu une autre chose fort remarquable:
Au commencement (dit-il) ilz soutiennent le siege avec la force, mais en fin le soldat étant par la continue affoibli, ils enlevent les provisions des assiegeans par artifices, finesses & embuscades, principalement les brebis, léquelles ils emmenent, & les font paitre és lieux herbus de leurs maisons, de peur que par defaut de chairs freches ilz ne tombent en une maladie plus triste de toutes les maladies, appellée en la langue du païs scorbut, c'est à dire un estomac navré, desseché par cruels tourmens, & longues douleurs. Car les viandes froides & indigestes prises gloutonnement semblent étre la vraye cause de cette maladie.
J'ay pris plaisir à rapporter ici les mots de cet Autheur, pource qu'il en parle comme sçavant, & represente assés le mal qui a assailli les nôtres en la Nouvelle-France, sinon qu'il ne fait mention que les nerfs des jarrets se roidissent, ni q'une abondance de chair, comme livide qui croit & abonde dans la bouche, & si on la pense ôter elle repullule toujours. Mais il dit bien de l'estomac navré. Car le sieur de Poutrincourt fit ouvrir un Negre qui mourut de cette maladie en nôtre voyage, lequel se trouva avoir les parties bien saines, hors-mis l'estomac, lequel avoit des rides comme ulcerées.
Et quant à la cause des chairs salées, ceci est bien veritable, mais il y en a encore plusieurs autres concurrentes, que fomentent & entretiennent cette maladie: entre léquelles je mettray en general les mauvais vivres, comprenant souz ce nom les boissons; puis le vice de l'air du païs, & aprés la mauvaise disposition du corps: laissant aux Medecins à rechercher ceci plus curieusement. A quoy Hippocrate dit que le Medecin doit prendre garde soigneusement, en considerant aussi les saisons, les vents, les aspects du Soleil, les eaux, la terre méme, si nature & situation, le naturel des hommes, leurs façons de vivres & exercices.
Quant à la nourriture, cette maladie est causée des viandes froides, sans suc, grossieres, & corrompues. Il faut donc se garder des viandes salées, enfumées, rances, moisies, cruës, & qui sentent mauvais, & semblablement de poissons sechez, comme moruës & rayes empunaisies, bref de toutes viandes melancholiques léquelles se cuisent difficilement en l'escomac, le corrompent bien-tôt, & engendrent un sang grossier & melancholique. Je ne voudroy pourtant étre si scrupuleux que les Medecins, qui mettent les chairs de boeufs, d'ours, de sangliers, de pourceaux (ilz pourroient bien aussi adjouter les Castors, léquels neantmoins nous avons trouvé fort bons) entre les melancholiques & grossieres: comme ilz font entre les poissons, les tons, dauphins, & tous ceux qui portent lard: entre les oiseaux les herons, canars, & tous autres de riviere: car pour étre trop religieux observateur de ces choses on tomberoit en atrophie, en danger de mourir de faim. Ilz mettent encore entre les viandes qu'il faut fuir le biscuit, les féves, & lentilles, le fréquent usage du laict, le fromage, le gros vin & celui qui est trop delié, le vin blanc, & l'usage du vinaigre, la biere qui n'est pas bien cuite, ni bien ecumée, & où n'y a point assez de houblon: item les eaux qui passent par les pourritures des bois, & celles des lacs & marais dormantes & corrompues, telles qu'il y en a beaucoup en Hollande & Frise, là où on a observé que ceux d'Amsterdam sont plus sujets aux paralysies & roidissemens de nerfs, que ceux de Roterdam, pour la cause susdite des eaux dormantes; léquelles outre-plus engendrent des hydropisies, dysenteries, flux de ventre, fiévres quartes, & ardantes, enflures, ulceres de poulmons, difficultez d'haleine, hergnes aux enfans, enflure de veines & ulceres aux jambes, somme elles sont du tout propres à la maladie de laquelle nous parlons, étant attirées par la rate où elles laissent toute leur corruption.
Quelquefois aussi ce mal arrive par un vice qui est méme és eaux de fonteines coulantes, comme si elles sont parmi ou prés des marais, ou sortent d'une terre boueuse, ou d'un lieu qui n'a point l'aspect du Soleil. Ainsi Pline recite qu'au voyage que fit le Prince Cesar Germanicus en Allemagne, ayant donné ordre de faire passer le Rhin à son armée, afin de gaigner toujours païs, il la fit camper le long de la marine és côtes de Frise en un lieu où ne se trouva qu'une seule fontaine d'eau douce, laquelle neantmoins fut si pernicieuse, que tous ceux qui en beurent perdirent les dents en moins de deux ans: & eurent les genoux si lâches & dénouez, qu'ilz ne se pouvoient soutenir. Ce qui est proprement la maladie de laquelle nous parlons, que les Medecins appelloient [Grec: somachakiô], c'est à dire Mal de bouche, & [Grec: skelotyeziô], qui veut dire Tremblement de cuisses, & de jambes. Et ne fut possible d'y trouver remede sinon par le moyen d'une herbe dite Britannica, qui d'ailleurs est fort bonne aux nerfs, aux maladies & accidens de la bouche, à la squinancie, & aux morsures de serpens. Elle a les fueilles longues; tirans sur le verd-brun, & produit une racine noire, de laquelle on tire le jus, comme on fait des fueilles. Strabon dit qu'il en print autant à l'armée qu'Ælius Gallus mena en Arabie par la commission de l'Empereur Auguste. Et autant encore à l'armée de sainct Loys en Ægypte, selon le rapport du sieur de Joinville. On voit d'autres effets des mauvaises eaux assez prés de nous, sçavoir en la Savoye, où les femmes (plus que les hommes, à cause qu'elles sont plus froides) ont ordinairement des enflures à la gorge grosses comme des bouteilles.
Aprés les eaux, l'air aussi est une des causes effectuelles de cette maladie es lieux marécageux & humides, & oppposés au Midi, où volontiers il est plus pluvieux. Main en la Nouvelle-France il y a encore une autre mauvaise qualité d'air, à-cause des lacs qui y sont frequens, & des pourritures qui sont grandes dans les bois, l'odeur déquelles les corps ayans humé és pluies de l'Automne & de l'Hyver, ils accueillent aisement les corruptions de bouche & enflures de jambes dont nous avons parlé, & un froid insensiblement s'insinue là dedans, qui engourdit les membres, roidit les nerfs, contraint d'aller à quatre piés avec deux potences & en fin tenir le lict.
Et d'autant que les vents participent de l'air, voire sont un air coulant d'une force plus vehemente que l'ordinaire, & en cette qualité ont une grande puissance sur la santé & les maladies des hommes, disons-en quelque chose, sans nous éloigner neantmoins du fil de nôtre histoire.
On tient le vent du Levant (appellé par les Latins Subsolanus, qui est le vent d'Est) pour le plus sain de tus, & pour cette cause les sages architectes donnent avis de dresser leurs batimens ç l'aspect de l'Aurore. Son opposite est le vent qu'on appelle Favoniu ou Zephyre, que noz mariniers nomment Ouest, ou Ponant, lequel est doux & germeux pardeça. Le vent de Midi, qui est le Su (appellé Auster par les latins) est chaud & sec en Afrique: mais en traversant la mer Mediterrannée, il acquiert une grande humidité, qui le rend tempetueux & putrefactif en Provence & Languedoc. Son opposite est le vent de Nort, autrement dit Boreas, Bize, Tramontane, lequel est froid & sec, chasse les nuages & balaye la region aërée. On le tient pour le plus sain apres le vent de Levant. Or ces qualitez de vents reconnues par deça ne sont point une reigle generale par toute la terre. Car le vent du Nort au delà de la ligne equinoctiale n'est point froid comme pardeça, ni le vent du Su chaud, pour ce qu'en une longue traverse ils empruntent les qualitez des regions par où ilz passent: joint que le vent du Su en son origine est refraischissant, à ce que rapportent ceux qui ont fait des voyages en Afrique. Ainsi il y a des regions au Perou (comme en Lima, & aux plaines) où le vent du Nort est maladif & ennuyeux: & par toute cette côte, qui dure plus de cinq cens lieuës, ilz tiennent le Su pour un vent sain & frais, & qui plus est tres-serein & gracieux: mémes que jamais il n'en pleut (à ce que recite le curieux Joseph Acosta) tout au contraire de ce que nous voyons en nôtre Europe. Et en Hespagne le vent du Levant que nous avons dit estre sain, le méme Acosta rapporte qu'il est ennuyeux & mal-sain. Le vent Circius, qui est le Nordest, est si impetueux & bruyant & nuisible aux rives Occidentales de Norwege, que s'il y a quelqu'un qui entreprenne de voyager par là quant il souffle, il faut qu'il face état de sa perte, & qu'il soit suffoqué: & est ce vent si froid en cette region qu'il ne souffre qu'aucun arbre ni arbrisseau y naisse: tellement qu'à faute de bois il faut qu'ilz se servent de grands poissons pour cuire leurs viandes. Ce qui n'est pardeça. De méme avons nous experimenté en la Nouvelle-France que les vents du Nort ne sont pas bons à la santé: & ceux du Norouest (qui sont les Aquilons roides, âpres, & tempétueux) encores pires: léquels noz malades & ceux qui avoient là hiverné l'an precedent, redoutoient fort, pource qu'il y tomboit volontiers quelqu'un lors que ce vent souffloit, aussi en avoient-ilz quelque ressentiment: ainsi que nous voyons ceux qui sont sujets aux hernies, & enteroceles supporter de grandes douleurs lors que le vent du Midi est en campagne: & comme nous voyons les animaux mémes par quelques signes prognostiquer les changemens des temps. Cette mauvaise qualité de vent (par mon avis) vient de la nature de la terre par où il passe, laquelle (comme nous avons dit) est fort remplie de lacs, & iceux tres-grands, qui sont eaux dormantes, par maniere de dire. A quoy j'adjoute les exhalaisons des pourritures des bois, que ce vent apporte, & ce en quantité d'autant plus grande que la partie du Noroest est grande, spacieuse, & immense en cette terre.
Les saisons aussi sont à remarquer en cette maladie, laquelle je n'ay point veu, ni ouï dire qu'elle commence sa batterie au Prin-temps, ni en l'Eté, ni en l'Automne, si ce n'est à la fin; mais en l'Hiver. Et la cause de ceci est que comme la chaleur renaissante du Printemps fait que les humeurs resserrrées durant l'Hiver se dispersent jusques aux extremitez du corps, & le dechargent de la melancholie, & des sucs exhorbitants qui se sont amassés durant l'Hiver: ainsi l'Automne à mesure que l'Hiver approche les fait retirer au dedans & nourrit cette humeur melancholique & noire, laquelle abonde principalement en cette saison, & l'hiver venu fait paroitre ses effets aux dépens des patiens. Et Galien en rend raison, disant que les sucs du corps ayans été rotis par les ardeurs de l'Eté, ce qu'il y en peut rester apres que le chaud a été expulsé, devient incontinent froid & sec: c'est à sçavoir froid par la privation de la chaleur, & sec entant que dessechement de ces sucs tout l'humide qui y étoit a été consommé. Et de là vient que les maladies se fomentent en cette saison, & plus on va avant plus la nature est foible, & les intemperies froides de l'air s'étans insinuées dans un corps ja disposé, elles le manient à baguette, comme on dit, & n'en ont point de pitié.
J'adjouteray volontiers à tout ce que dessus les mauvaises nourritures de la mer, léquelles apportent beaucoup de corruptions au corps humains en un long voyage. Car il faut par necessité apres quatre ou cinq jours vivre de salé: ou mener des moutons vifs, & force poullailles, mais ceci n'est que pour les maitres & gouverneurs des navires: & nous n'en avions point en nôtre voyage sinon par la reserve & multiplication de la terre où nous allions. Les matelots donc & gens passagers souffrent de l'incommodité tant au pain qu'aux viandes, & boissons. Le biscuit devient rance & pourri, les moruës qu'on leur baille sont de méme: & les eaux empunaisies. Ceux qui portent des douceurs soit de chairs, ou de fruit, & qui usent de bon pain & bon vin & bon potages, evitent aisément ces maladies, & oserois par maniere de dire, répondre de leur santé, s'ilz ne sont bien mal-sains de nature. Et quant je considere que ce mal se prent aussi bien en Holande, en Frize, en Hespagne, & en la Guinée, qu'en Canada: Bref que tous ceux de deça qui vont au Levant y sont sujets, je suis induit à croire que la principale cause d'icelui est ce que je vien de dire, & qu'il n'est particulier à la Nouvelle-France.
Or aprés tout ceci il fait bon en tout lieu étre bien composé de corps pour se bien porter, & vivre longuement. Car ceux qui naturellement accueillent des sucs froids & grossiers, & ont la masse du corps poreuse, item ceux qui sont sujets aux oppilations de la rate, & ceux qui menent une vie sedentaire, ont une aptitude plus grande à recevoir ces maladies. Par ainsi un Medecin dira qu'un homme d'étude ne vaudra rien en ce païs là, c'est à dire qu'il n'y vivra point sainement: ni ceux qui ahannent au travail, ni les songe-creux, hommes qui ont des ravassemens d'esprit, ni ceux qui sont souvent assaillis de fiévres, & autres telles sortes de gens. Ce que je croiroy bien, d'autant que ces choses accumulent beaucoup de melancholie, & d'humeurs froides & superflues. Mais toutefois j'ay éprouvé par moy-méme, & par autres, le contraire, contre l'opinion de quelques uns des nôtres, voire méme du Sagamos Membertou, qui fait le devin entre les Sauvages, léquels (arrivant en ce païs là) disoient que je ne retournerois jamais en France, ni le sieur Boullet (jadis Capitaine du regiment du sieur de Poutrincourt) lequel la pluspart du temps y a eté en fiévre (mais il se traitoit bien) & ceux-là mémes conseilloient nos ouvrier de ne gueres se pener au travail (ce qu'ils ont fort bien retenu). Car je puis dire sas mentir que jamais je n'ay tant travaillé du corps, pour le plaisir que je prenois à dresser & cultiver mes jardins, les fermer contre la gourmandise des pourceaus, y faire des parterres, aligner les allées, batir des cabinets, semer froment, segle, orge, avoine, féves, pois, herbes de jardin, & les arrouser, tant j'avoy desir de reconoitre la terre par ma propre experience. Si bien que les jours d'Eté m'étoient trop courts: & bien souvent au Printemps j'y étois encore à la lune. Quant est du travail de l'esprit j'en avois honnetement. Car chacun étant retiré au soir, parmi les cacquets, bruits, & tintamares, j'étoit enclos en mon étude lisant ou écrivant quelque chose. Méme je ne seray honteux de dire qu'ayant eté prié par le sieur de Poutrincourt nôtre chef de donner quelques heures de mon industrie à enseigner Chrétiennement nôtre petit peuple, pour ne vivre en bétes, & pour donner exemple nôtre façon de vivre aux Sauvages, je l'ay fait en la necessité, & en étant requis, par chacun Dimanche, & quelquefois extraordinairement, préque tout le temps que nous y avons eté. Et vint bien a point que j'avoy porté ma Bible & quelques livres, sans y penser: Car autrement une telle charge m'eût for fatigué, & eût eté cause que je m'en fusse excusé. Or cela ne fut du tout sans fruit, plusieurs m'ayans rendu témoignage que jamais ilz n'avoient tant ouï parler de Dieu en bonne part, & ne sçachans auparavant aucun principe de ce qui est de la doctrine Chrétienne: qui est l'état auquel vit la pluspart de la Chrétienté. Et s'il y eut de l'edification d'un côté, il y eut aussi de la médisance de l'autre, par ce que d'une liberté Gallicane je disoy volontiers la verité. A propos dequoy il me souvient de ce que dit le prophete Amos: Ils ont haï celui qui les argüoit à la porte, & ont eu en abomination celui qui parloit en integrité. Mais en fin nous avons tous eté bons amis. Et parmi ces choses Dieu m'a toujours donné bonne & entiere santé, toujours le gout genereux, toujours gay & dispos, sinon qu'ayant une fois couché dans les pois prés d'un ruisseau en temps de nege, j'eu comme une crampe ou sciatique à la cuisse l'espace de quinze jours, sans toutefois manquer d'appetit. Aussi prenoy-je plaisir à ce que je faisoy, desireux de confiner là ma vie, si Dieu benissoit les voyages.
Je seroy trop long si je vouloy ici rapporter ce qui est du naturel de toutes persones, & dire quant aux enfans qu'ils sont plus sujets que les autres à cette maladie, d'autant qu'ils ont bien souvent des ulceres à la bouche & aux gencives, à-cause de la sustance aigueuse dont leurs corps abondent: & aussi qu'ils amassent beaucoup d'humeurs cruës par leur dereglement de vivre & par les fruits qu'ilz mangent en quantité & ne s'en saoulent jamais, au moyen dequoy ils accueillent grande quantité de sang sereux, & ne peut la rate oppilée absorber ces serosités. Vieillars: Et quant aux vieux, qu'ils ont la chaleur enervée, & ne peuvent resister à la maladie, étans remplis de crudités, & d'une temperature froide & humide, qui est la qualité propre à la promouvoir, susciter & nourrir. Je ne veux entreprendre sur l'office des Medecins craignant la verge censoriale. Et toutefois avec leur permission, sans toucher à leurs ordonnances d'agaric, aloes, reubarbe, & autres ingrediens, je diray ici ce qui me semble étre plus prompt aux pauvres gens qui n'ont moyen d'envoyer en Alexandrie, tant pour la conservation de leur santé que pour le remede de la maladie.
C'est un axiome certain qu'il faut guerir un contraire par son contraire. Cette maladie donc provenant d'une indigestion de viandes rudes, grossieres, froides & melancholiques qui offensent l'estomac, je trouve bon (sauf meilleur avis) de les accompagner de bonnes saulses soit de beurre, d'huile, ou de graisse, le tout fort bien épicé, pour corriger tant la qualité des viandes, que du corps interieurement refroidi. Ceci est dit pour les viandes rudes & grossieres, comme féves, pois: & pour le poisson. Car qui mangera de bons chappons, bonnes perdris, bons canars & bons lapins, il est asseuré de sa santé, ou il aura le corps bien mal-fait. Nous avons eu des malades qui sont ressuscitez de mort à vie, ou peu s'en faut, pour avoir mangé deux ou trois fois du consommé d'un coq. Le bon vin pris selon la necessité de la nature, est un souverain preservatif pour toutes maladies & particulierement pour celle-ci. Les sieurs Macquin & Georges honorables marchans de la Rochelle comme associez de sieur de Monts, nous en avoient fourni quarante-cinq tonneaux en nôtre voyage, dont nous nous sommes fort bien trouvez. Et noz malades mémes ayans la bouche gatée, & ne pouvans manger, n'ont jamais perdu le gout du vin, lequel ils prenoient avec un tuïau. Ce qui en a garenti plusieurs de la mort. Les herbes tendres au printemps sont aussi fort souveraines. Et outre ce que la raison veut qu'on le croye, je l'ay experimenté en étant moy-méme allé cuillir plusieurs fois par les bois pour noz malades avant que celles de noz jardins fussent en usage. Ce qui les remmettoit en gout, & leur confortoit l'estomac debilité. Depuis quelques jours j'ay eu avis que l'essence de Vitriol y seroit bonne la gargarisant dans la bouche, ou frottant d'icelle cette chair surcroissante à l'entour des dents. Je croy que l'eau seconde des Chirurgiens n'est point mauvaise, & que macher souvent de la Sauge serviroit beaucoup à prevenir ce mal. Quelques uns trouvent bon aussi le frequent gargarisme de jus de citron. Mais il me semble que seigner sous la langue ne seroit as mauvais, ou scarifier cette vilaine chair surcroissante, & la frotter de quelque liqueur mordicante: pour ventouser le malade à petits cornets à la façon de Suisse & d'Allemagne.
Et pour ce qui regarde l'exterieur du corps, nous nous sommes fort bien trouvés de porter des galoches avec noz souliers pour eviter les humidités. Ne faut avoir aucune ouverture au logis du côté d'Oest, ou Noroest, vents dangereux: ains du côté de l'Est ou du Su. Fait bon estre bien couché (& m'en a bien pris d'avoir porté les choses à ce necessaires) & sur tout se tenir nettement. Mais je trouveroy bon l'usage des bains chauds, ou des poëles tels qu'ils ont en Allemagne, au moyen déquels ilz ne sentent point l'hiver, sinon entant qu'il leur plait étans en la maison. Voire méme és jardins ils en ont en plusieurs lieux qui temperent tellement la froidure de l'hiver, qu'en cette saison âpre & rude on y voit des orengers, limoniers, figuiers, granadiers, & toutes telles sortes d'arbres, produire des fruits tels qu'en Provence: Ainsi que j'ay veu à Bale chez le sçavant Docteur Medecin Felix Platerus. Ce qui est d'autant plus facile à faire en cette nouvelle terre, qu'elle est toute couverte de bois (hors-mis quand on vient au païs des Armouchiquois, à cent lieuës plus loin que le Port-Royal) & en faisant de l'hiver un eté on découvrira la terre: laquelle n'ayant plus ces grans obstacles, qui empechent que le Soleil lui face l'amour & l'echauffe de sa chaleur, il n'y a point de doute qu'elle ne devienne temperée, & ne rende un air tres-doux: & bien sympatisant à nôtre humeur, n'y ayant (méme à present) ni froid ni chaud excessif.
Or les Sauvages qui ne sçavent que c'est d'Allemagne, ni de leurs coutumes, nous enseignent cette méme leçon, léquels, à-cause des mauvaises nourritures & entretenements, étans sujets à ces maladies (comme nous avons veu au voyage de Jacques Quartier) usent souvent de sueurs, comme de mois en mois, & par ce moyen se garentissent, chassans par la sueur toutes les humeurs froides & mauvaises qu'ilz pourroient avoir amassées. Mais un singulier preservatif, contre cette maladie coquine & traitresse, qui vient insensiblement, & depuis qu'elle s'est logée ne veut point sortir, c'est de suivre le conseil du sage des Sages, lequel aprés avoir consideré toutes les afflictions que l'homme se donne durant sa vie, n'a rien trouvé de meilleur que de se rejouir & bien faire, & prendre plaisir à ce que l'on fait. Ceux qui ont fait ainsi en nôtre compagnie se sont bien trouvés: au contraire quelques uns toujours grondans, grongnans: mal-contens, faineans, ont esté attrapez. Vray-est que pour se rejouïr il fait bon avoir les douceurs des viandes fréches, chairs, poissons, laictages, beurres, huiles, fruits, & semblables: ce que nous n'avions pas à souhait (j'enten le commun: car en la table du sieur de Poutrincourt quelqu'un de la troupe apportoit toujours quelque gibier, ou venaison, ou poisson fraiz.) Et si nous eussions eu demie douzaine de vaches, je croy qu'il n'y fût mort persone.
Reste un preservatif necessaire pour l'accomplissement de rejouissance, & afin de prendre plaisir à ce que l'on fait, c'est d'avoir l'honnéte compagnie un chacun de sa femme legitime: car sans cela la chere n'est pas entiere, on a toujours la pensée tenduë à ce que l'on aime & desire, il y a du regret, le corps devient cacochyme, & la maladie se forme.
Et pour un dernier & souverain remede, je renvoye le patient à l'arbre de vie (car ainsi le peut-on bien qualifier) lequel Jacques Quartier ci-dessus, appelle Annedda, non encores conu en la côte du Port Royal, si ce n'est d'aventure le Sassafras, dont y a quantité en la terre des Armouchiquois à cent lieuës dudit Port: E est dit certain que ledit arbre y est fort singulier, ainsi que nous remarquerons encore ci-après au livre dernier chap. 24.

Découverte de nouvelles terres par le sieur de Monts: Contes fabuleus de la riviere & ville seinte de Norombega: Refutation des Autheurs qui en ont écrit: Bancs de Moruës en la Terre-neuve: Kinibeki: Chouakoet: Malebare: Armouchiquois: Mort d'un François tué: Mortalité des Anglois en la Virginie.
A saison dure étant passée, le sieur
de Monts ennuié de cette triste
demeure de Sainte-Croix delibera de
chercher un autre port en
païs plus chaud, & plus au Su: & à
cet effet fit armer & garnir de vivres une barque
pour suivre la côte & aller découvrant
païs nouveaux, chercher un plus heureux port
en un air plus temperé. Et d'autant qu'en cherchant
on ne peut pas tant avancer comme lors qu'on
va à pleins voiles en la haute mer, & que
trouvant des bayes & golfes gisans entre deux
terres il faut penetrer dedans, pour ce que là
on peut aussi-tôt trouver ce que l'on cherche
comme ailleurs, il ne fit en son voyage
qu'environ cent lieuës, comme dirons à cette
heure. Depuis Sainte-Croix jusques à
cinquante lieuës, de là en avant la côte git Est &
Oest, & par les quarante-cinq degrez: au bout
déquelles cinquante lieuës est la riviere dite par
les Sauvages Kinibeki, depuis lequel lieu jusques
à Malebarre elle git Nort & Su, & y a de l'un à
l'autre encore soixante lieuës à droite ligne,
sans suivre les bayes. C'est où se termina le
voyage dudit sieur de Monts, auquel il avoit
pour conducteur de sa barque le pilote Champ-doré.
En toute cette côte jusques & Kinibeki il
y a beaucoup de lieux où les navires peuvent
étre éa couvert parmi les iles, mais le peuple n'y
est frequent comme il est au-dela: & n'y a rien
de remarquable (du moins qu'on ait veu au
dehors des terres) qu'une riviere de laquelle
plusieurs ont écrit des fables à la suite l'un de
l'autre, de mémes que ceux qui sur la foy des
Commentaires de Hanno Capitaine Carthaginois avoient
feint des villes en grand nombre par lui
baties sur la côte de l'Afrique qui est arrousée
de l'Ocean, parce qu'il fit un coup heroïque
de naviger jusques aux iles du Cap Vert, &
long temps depuis lui personne n'y avoit été,
la navigation n'étant alors tant asseurée sur cette
grande mer qu'elle est aujourd'hui par le benefice
de l'aiguille marine.
Sans donc amener ce qu'ont dit les premiers Hespagnols & Portugais, je reciteray ce qui est au dernier livre intitulé, Histoire universele des Indes Occidentales, imprimé à Doüay l'an dernier mille six cens sept, lors qu'il parle de Norumbega, Car en rapportant ceci, j'auray aussi dit ce qu'ont écrit les precedents, de qui les derniers sont tenanciers.
Plus outre vers le Septentrion (dit l'Autheur, apres avoir parlé de la Virginie) Norumbega, laquelle d'une belle ville, & d'un grand fleuve est assez conue, encore que l'on ne trouve point d'où elle tire ce nom: car les Barbares l'appellent Agguntia. Sur l'entrée de ce fleuve y a une ile fort propre pour la pecherie. La region qui va le long de la mer est abondante en poisson, & vers la Nouvelle-France a grand nombre de ces sauvages, & est fort commode pour la chasse, & les habitans vivent de méme façon que ceux de la Nouvelle-France.
Si cette belle ville a onques été en nature, je voudroy bien sçavoir qui l'a demolie depuis octante ans: car il n'y a que des cabanes par ci par là faites de perches & couvertes d'écorces d'arbres, ou de peaux, & s'appellent l'habitation & la riviere tout ensemble Pemptegoet, & non Agguncia. La riviere hors le flux de la mer ne vaut pas nôtre riviere d'Oise. Et ne pourroit en cette côte là y avoir de grandes rivieres, pource qu'il n'y a point assez de terres pour les produire, à cause de la grande riviere de Canada, qui va comme cette côte à peu prés, Est & Oest, & n'est point à soixante lieuës loin de là, en traversant les terres; & d'ailleurs cette riviere en reçoit beaucoup d'autres qui prennent leurs sources de vers Norumbega: à l'entrée de laquelle tant s'en faut qu'il n'y ait qu'une ile, que plutot le nombre est (par maniere de dire) infini, d'autant que cette riviere s'elargissant comme un Lambda (lettre Grecque), la sortie d'icelle est toute pleine d'iles; déquelles y en a une bien avant (& la premiere) en mer, qui est haute & remarquable sur les autres.
Mais quelqu'un dira que je m'equivoque en la situation de Norumbega, & qu'elle n'est pas là où je la prens. A cela je répons que l'Auteur de qui j'ay n'agueres rapporté les paroles, m'est suffisante caution en ceci, lequel en sa Charte geographique a situé l'entrée de cette riviere par les quarante-quatre degrez, & sa prétendue ville par les quarante-cinq. Ce que luy ayant accordé, il faudra necessairement qu'il me confesse que c'est celle-ci par ce qu'icelle passée, & celle de Kinibeki (qui est en méme hauteur) il n'y a point d'autre riviere plus avant dont on doive faire cas jusques à la Virginie.
Et comme de main en main un abus suit un autre, un Capitaine de marine nommé Jean Alfonse Xainctongeois en la relation de ses voyages aventureux, s'est aventuré d'écrire chose de méme foy, disant que:
Passé l'ile de Saint Jean (laquelle je prens pour celle que j'ay appellée ci-dessus l'ile de Bacaillos) la côte tourne à l'Oest & Oest-Sur-Oest, jusques à la riviere de Norembergue nouvellement découverte (ce dit-il) par les Portugalois & Hespagnols, laquelle est à trente degrez: adjoutant que cette riviere a en son entrée beaucoup d'iles bancs, & rochers: & que dedans bien quinze, ou vint lieuës est batie une grande ville, où les gens sont petits & noiratres, comme ceux des Indes, & sont vétus de peaux dont ils ont abondance de toutes sortes, Item que là vient mourir le banc de Terre-neuve: & que passé cette riviere la côte tourne à l'Oest & Oest-Norest plus de deux cens cinquante lieuës vers un païs où y a des villes & chateaux.
Mais je ne reconoy rien, ou bien peu de verité en tous les discours de cet homme ici: & peut il bien appeller ses voyages aventureux, non pour lui, qui jamais ne fut en la centiéme partie des lieux qu'il décrit (au moins il est aisé à le conjecturer) mais pour ceux qui voudront suivre les routes qu'il ordonne de suivre aux mariniers. Car si ladite riviere de Noremberge est à trente degrez, il faut que ce soit en la Floride: qui est contredire à tus ceux qui en ont jamais écrit, & è la verité méme. Quant à ce qu'il dit du Banc de Terre-neuve, il finit (par le rapport des mariniers) environ l'ile de Sable, à l'endroit du Cap-Breton. Bien est vray qu'il y a quelques autres bancs, qu'on appelle Le Banquereau, & le Banc Jacquet, mais ilz ne sont que de cinq, ou six, ou dix lieuës, & sont separez du Grand Banc de Terre-neuve. Et quant aux hommes ilz sont de belle & haute stature en la terre de Norumbega, dire que passé cette riviere la côte git Oest & Oest-Noroest, cela n'a aucune preuve. Car depuis le cap-breton jusques à la pointe de la Floride qui regarde l'ile de Cuba, il n'y a aucune côte qui gise Oest-Norest, seulement y a un la partie de la vraye riviere dite Norumbega quelque cinquante lieuës de côte qui git Est & Oest. Somme, de toute le recit dudit Jean Alfonse je ne reçoy sinon ce qu'il dit que cette riviere dont nous parlons a en son entrée beaucoup d'iles, bancs & rochers.
Passé la riviere de Norumbega le sieur de Monta alla toujours cotoyans jusques à ce qu'il vint à Kinibeki, où y a une riviere qui peut accourcir le chemin pour aller à la grande riviere de Canada. Il y a là nombre de Sauvages cabannez, & y commence la terre à étre mieux peuplée. De Kinibeki en allant plus outre on trouve la Baye de Marchin nommée du nom du Capitaine qui y commande. Ce Marchin fut tué l'année que nous partimes de la Nouvelle-France mille six cens sept. Plus loin est une autre Baye dite Chouakoet, où y a grand peuple au regard des païs precedens. Aussi cultivent-ils la terre, & commence la region à étre plus temperée s'elevant pardessus le quarante-quatriéme degré: & pour temoignage de ceci il y a quantité de vignes en cette terre. Voire méme il y en a des iles pleines (bien qu plus exposées aux injures du vent & du froid) ainsi que nous dirons ci-aprés. Entre Chouakoet & Malebarre y a plusieurs bayes & iles, & est la côte sablonneuse, avec peu de fond approchant dudit Malebarre, si qu'à peine y peut-on aborder avec les barques.
Les peuples qui sont depuis la riviere Saint Jean jusques à Kinibeki (en quoy sont comprises les rivieres de Sainte-Croix & Norumbega) s'appellent Etechemins: et depuis Kinibeki, jusques à Malebarre, & plus outre ilz s'appellent Armouchiquois. Ils sont traitres & larrons, & s'en faut donner de garde. Le sieur de Monts s'étant arreté quelque peu à Malebarre les vivres commencerent à lui defaillir, & fallut penser du retour, mémement voyant toute la côte si facheuse qu'on ne pouvoit passer outre sans peril, pour les basses qui se jettent fort avant en mer, & de telle façon que plus on s'éloigne de terre, moins il y a de fond. Mais avant que partir il avint un accident de mort à un charpentier Maloin, lequel allant querir de l'eau avec quelques chauderons, un Armouchiquois voyant l'occasion propre à dérober l'un de ces chauderons lors que le Maloin n'y prenoit pas garde, le print & s'enfuit hativement avec sa proye. Le Maloin voulant courir aprés fut tué par cette mauvaise gent: & ores que cela ne lui fût arrivé, c'étoit en vain poursuivre son larron: car tous ces peuples Armouchiquois sont legers à la course comme levriers, ainsi que nous dirons encore ci-aprés en parlant du voyage que fit là méme le sieur de Poutrincourt en l'an mille six cent six. Le sieur de Monts eut un grand regret de voir telle chose, & étoient ses gens en bonne volonté d'en prendre vengeance (ce qu'ilz pouvoient faire, attendu que les autres Barbares ne s'éloignerent tant des François qu'un coup de mousquet ne les eût peu gâter: & de ce fait ils avoient ja chacun si bien couché en jouë, pour mirer chacun son homme) mais icelui sieur de Monts sur quelques considerations que plusieurs autres étans en sa qualité n'eussent euës, & pour ce que les meurtriers s'étoient évadés, fit baisser à chacun le serpentin, & les laisserent, n'ayans jusques là trouvé lieu agreable pour y former une demeure arretée. Et à-tant ledit sieur fit appareiller pour retourner à Sainte Croix, où il avoit laissé un bon nombre de ses gens encore infirmes de la secousse des maladies hivernales, de la santé déquels il étoit soucieux.
Plusieurs qui ne sçavent que c'est de la marine pensent que l'établissement d'une habitation en terre inconue soit chose facile, mais par le discours de ce voyage, & autres suivans ilz trouveront qu'il est beaucoup plus aisé de dire que de faire, & que le sieur de Monts a beaucoup exploité de choses en cette premiere année d'avoir veu toute la côte de cette terre jusques à Malebarre qui sont plus de quatre cens lieuës en rengeant icelle côte, & visitant jusques au fond des bayes: outre le travail des logemens qu'il lui convint faire edifier & dresser, le soin de ceux qu'il avoit là menés, & du retour en France, le cas avenant de quelque peril ou naufrage à ceux qui lui avoient promis de l'aller querir aprés l'an revolu. Mais on a beau courir, & se donner de la peine pour rechercher des ports où la Parque soit pitoyable. Elle est toujours semblable à elle-méme. Il est bon de se loger en un doux climat, puis qu'on est en plein drap, & qu'on a à choisir mais la mort nous suit par tout. J'ay entendu d'un pilote du Havre de Grace qui fut avec les Anglois en la Virginie il y a vint-quatre ans, qu'étans arrivez là il y en mourut trente-six en trois mois. Et toutefois on tient la Virginie étre par les trente-six, trente-sept, & trente huitiéme degrez de latitude, qui est bon temperament de païs. Ce que considerant, je croy encore un coup (car je l'ay des-ja ci-devant dit) que telle mortalité vient du mauvais traitement: & est du tout besoin en tel païs d'y avoir dés le commencement du bestial domestic & privé de toute sorte: & porter force arbres fruitiers & entes, pour avoir bien-tôt la recreation necessaaire à la santé de ceux qui desirent y peupler la terre. Que si les Sauvages mémes sont sujets aux maladies dont nous avons parlé, c'est rarement, & cela arrivant, je l'attribue à la méme cause du mauvais traitement. Car ilz n'ont rien qui puisse corriger le vice des viandes qu'ils prennent: & toujours sont nuds parmi les humidités de la terre; ce qui est le vray moyen d'accuillir quantité d'humeurs corrompues qui leur causent ces maladies aussi bien qu'aux étrangers qui vont par dela, quoy qu'ils soient nais à cette façon de vivre.
La nouvelle habitation y ayde aussi beaucoup, comme on a observé par experience ordinaire. Car où il faut arracher les arbres les ouvriers sont contraints de humer les vapeurs qui s'exhalent de la terre, qui leur corrompent le sang & pervertissent l'estomac (ainsi qu'à ceux qui travaillent aux mines) & causent lédites maladies: là où la méme experience nous à montré qu'aprés l'habitation faicte, elles n'ont plus eu tant de prise sur les hommes.

Arrivée du sieur du Pont à l'ile Sainte-Croix: Habitation transferée au Port Royal: Retour du sieur de Monts en France: Difficulté des moulins à bras: Equipage dudit sieur du Pont pour aller découvrir les Terres-neuves outre Malebarre: Naufrage: Prevoyance pour le retour en France: Comparaison de ces voyages avec ceux de la Floride: Blame de ceux qui méprisent la culture de la terre.
A saison du printemps passée au
voyage des Armouchiquois, le sieur
de Monts attendit à Sainte-Croix le temps qu'il
avoit convenu: dans lequel s'il n'avoit
nouvelles de France il pourroit partir & venir
chercher quelque vaisseau de ceux qui viennent
à la Terre-neuve pour la pecherie du poisson, à
fin de repasser en France dans icelui avec sa
trouppe, s'il étoit possible. Ce temps des-ja étoit
expiré, & étoient préts à faire voile, n'attendans
plus aucun secours ni rafraichissemens, quand
voici le quinziéme de Juin mis six cens cinq
arriver le sieur du Pont surnommé Gravé, demeurant
à Honfleur, avec une compagnie de quelques
quarante hommes, pour relever de
sentinelle ledit sieur de Monts & sa troupe. Ce fut
au grand contentement d'un chacun, comme l'on
peut penser: & canonnades ne manquerent
à l'abord, selon la coutume, ni l'éclat des trompetes.
Ledit sieur du Pont ne sçachant encore l'état
de noz François, pensoit trouver là une
demeure bien asseurée, & ses logemens préts: mais
attendu les accidens de la maladie étrange dont
nous avons parlé, il fut avisé par Conseil de
changer de lieu. Le sieur de Monts eût bien
desiré que l'habitation nouvelle eût eté comme
par les quarante degrez, sçavoir six degrez
plus au Midi que le lieu de Sainte-Croix: mais
aprés avoir veu la côte jusques à Malebarre,
& avec beaucoup de peines sans trouver
ce qu'il desiroit, on delibera d'aller au
Port Royal faire la demeure, attendant qu'il y
eût moyen de faire plus ample découverte. Ainsi
voila chacun embesoigné à trousser son paquet:
on demolit ce qu'on avoit bati avec mille travaux,
hors-mis le magazin, qui étoit une espece trop
grande à transporter, & en execution de ceci
plusieurs voyages se font. Tout étant arrivé
au Port Royal voici nouveau travail: on choisit
la demeure vis à vis de l'ile qui est à l'entrée
de la riviere de l'Equille dite aujourd'hui la
riviere du Dauphin, là où tout étoit couvert de
bois si épais qu'il n'est possible davantage. Ja le
mois de Septembre arrivoit, & falloit penser de
décharger le navire du sieur du Pont pour faire
place à ceux qui devoient retourner en France.
Somme il y avoit de l'exercice pour tous. Quand
le navire fut en état d'étre mis à la voile, le sieur
de Monts ayant veu le commencement de la nouvelle
habitation, s'embarqua pour le retour & avec lui
ceux qui voulurent le suivre. Neantmoins
plusieurs de bon courage demeurerent sans
apprehender le mal passé. Autant on met la voile
au vent & demeure ledit sieur du Pont pour
Lieutenant par dela, lequel ne manque de promptitude
(selon son naturel) à faire & parfaire ce qui
estoit requis pour loger soy & les siens: qui est
tout ce qui se peut faire pour cette année en
ce païs là. Car de s'éloigner du parc durant l'hiver,
mémes apres un si long harassement: il n'y
avoit point d'apparence. Et quant au labourage de la
terre, je croy qu'ils n'eurent le temps commode
pour y vacquer: car ledit sieur du Pont n'étoit
pas homme pour demeurer en repos, ni pour laisser
ses gens oisifs, s'il y eût moyen de ce faire.
L'hiver venu les Sauvages du païs s'assembloient de bien loin au Port Royal pour troquer de ce qu'ils avoient avec les François, les uns apportans des pelleteries de Castors, & de Loutres (qui sont celles dont on peut faire plus d'état en ce lieu là) & aussi d'Ellans, déquelles on peut faire de bons buffles: les autres apportans des chairs freches, dont ilz firent maintes tabagies, vivans joyeusement tant qu'ils eurent dequoy. Le pain oncques ne leur manqua, mais le vin ne leur dura point jusques à la fin de la saison. Car quant nous y arrivames l'an suivant il y avoit plus de trois mois qu'ilz n'en avoient plus, & furent fort rejouïs de nôtre venue, qui leur fit en reprendre le gout.
La plus grande peine qu'ilz avoient c'étoit de Moudre le bled pour avoir du pain. Ce qui est chose fort penible en moulins à bras, où il faut employer toute la force du corps. Et pour ce non sans cause anciennement on menaçoit les mauvaises gens de les envoyer au moulin, comme à la chose la plus penibles qui soit: auquel métier on emploioit les pauvres esclaves avant l'usage des moulins à vent & à eau, comme nous témoignent les histoires prophanes: & celles de la sortie du peuple d'Israël hors du païs d'Egypte, là où pour la derniere playe que Dieu veut envoyer à Pharao, il denonce par la bouche de Moyse, qu'environ la minuit il passera au travers de l'Egypte, & tout premier-né y mourra jusques au premier-né de Pharao qui devoit étre assis sur son throne, jusques au premier-né de la servante qui est employée à moudre. Et ce travail étant si grand, les Sauvages, quoy que bien pauvres, ne le sçauroient supporter, & aymeroient mieux se passer de pain que de prendre tant de peine, comme il a été experimenté De nôtre temps, que leur voulant bailler la moitié de la moulture qu'ilz feroient, ils aimoient mieux n'avoir point de blé. Et croiroy bien que cela, avec d'autres choses, a aidé à fomenter la maladie de laquelle nous avons parlé, en quelques uns des gens du sieur du Pont: car il y en mourut une douzaine durant cet hiver en sa compagnie. Vray est que je trouve un defaut és batimens de noz François, c'est qu'il n'y avoit point de fossez à lentour, & s'écouloient les eaux de la terre prochaine par dessous leurs chambres basses: ce qui étoit fort contraire à la santé. A quoy j'adjoute encore les eaux mauvaises déquelles ilz se servoient, qui n'issoient point d'une source vive, comme celle que nous trouvames assez prez de nôtre Fort, ains du plus prochain ruisseau.
Apres que l'hiver fut passé, & la mer propre à naviguer, le sieur du Pont voulut parachever l'entreprise commencée l'an precedent par le sieur de Monts, & aller rechercher un port plus au Su, où la temperature de l'air fût plus douce selon qu'il en avoit eu charge dudit sieur. Et de fait il equippa la barque qui lui étoit restée pour cet effect: Mais étant sorti du port, & ja à la voile pour tirer vers Malebarre, il fut contraint par le vent contraire de relacher deux fois, & à la troisiéme ladite barque se vint perdre contre les rochers à l'entrée du passage dudit port. En cette disgrace de Neptune les hommes furent sauvés, & la meilleure partie des provisions & marchandises. Mais quant à la barque elle fut mise en pieces. Et par ce desastre fut rompu le voyage, & intermis ce que tant l'on desiroit. Car encore ne jugeoit-on point bonne l'habitation du Port Royal; & toutefois il est hautement abrié de la part du Nort & Noroest, de montagnes éloignées tantôt d'une lieuë, tantôt de demie du Port & de la riviere de l'Equille. Voila comme les entreprises ne se manient pas au desir des hommes, & sont accompagnées de beaucoup de perils.. Si bien qu'il ne se faut emerveiller s'il y a de la longueur en l'établissement des colonies, principalement en des terres si lointaines déquelles on ne sçait la nature, ni le temperament de l'air, & où il faut combattre & abbattre les foréts, & étre contraints de se donner de garde, non des peuples que nous disons Sauvages, mais de ceux qui se disent Chrétiens & n'en ont que le nom, gent maudite & abominable, pire que des loups, ennemis de Dieu, & de la nature humaine.
Ce coup donc étant rompu, le sieur du Pont ayant fait emmennoter Champ-doré, & informer contre luy, ne sceut que faire, sinon d'attendre la venue du secours & rafraichissement que le sieur de Monts lui avoit promis envoyer l'année suivante, lors qu'il partit du Port Royal pour revenir en France. Et neantmoins à tout évenement, ne laissa de preparer une autre barque, & une patache, pour venir chercher des vaisseaux François és lieux où ils font la secherie de morues (comme les Ports Campseau des Anglois, de Misamichis, Baye de Chaleur, & des Morues, & autres en grand nombre) ainsi qu'avoit fait le sieur de Monts l'an precedent, à fin de se mettre dedans & retourner en France, le cas advenant qu'aucun navire ne vinst le secourir. En quoy il fit sagement: car il fut en danger de n'avoir aucunes nouvelles de nous, qui étions destinez pour lui succéder, ains que se verra par le discours de ce qui suit. Mais ce-pendant ici faut considerer que ceux qui se sont transportez pardelà en ces derniers voyages ont eu un avantage par-dessus ceux qui ont voulu habiter la Floride: c'est d'avoir ce recours que nous avons dit aux navires de France qui frequentent les Terres-neuves, sans avoir la peine de façonner des grands vaisseaux, ni attendre des famines extremes, comme ont fait ceux-là de qui les voyages ont eté à déplorer en ce regard, & ceux-ci au sujet des maladies qui les ont persecuté. Mais aussi ceux de la Floride ont ils eu de l'heur en ce qu'ils étoient en un païs doux, fertile, & plus ami de la santé humaine que la Nouvelle-France Septentrionale, de laquelle nous avons parlé en ce livre. Que s'ils ont eu de la famine, il y a eu de la grande faute de leur part de n'avoir nullement cultivé la terre, laquelle ils avoient trouvée découverte: Ce qui est un prealable de faire avant toute chose à qui veut s'aller habituer si loin de secours. Mais les François, & préque toutes les nations du jourd'hui (j'enten de ceux qui ne sont nais au labourage) ont cette mauvaise nature, qu'ils estiment deroger beaucoup à leur qualité de s'addonner a la culture de la terre, qui neantmoins est à peu prés la seule vocation où reside l'innocence. Et de là vient que chacun fuiant ce noble travail, exercice de noz premiers peres, des Rois anciens, & des plus grands Capitaines du monde, & cherchant de se faire Gentil-homme aux dépens d'autrui, ou voulant apprendre tant seulement le metier de tromper les hommes, ou se gratter au soleil, Dieu ôte sa benediction de nous, & nous bat aujourd'hui, & dés long temps, en verge de fer, si bien que le peuple languit miserablement souz son toict, & n'ose faire paroitre sa pauvreté.

Motif, & acceptation du voyage du sieur de Poutrincourt, ensemble de l'Autheur, en la Nouvelle-France: Partement de la ville de Paris pour aller à la Rochelle: Adieu à la France.
NVIRON le temps du naufrage
mentionné ci-dessus, le sieur de Monts
songeoit par deçà aux moyens de dresser nouvel
équipage pour la Nouvelle-France. Ce qui lui
sembloit difficile tant pour les
grans frais que cela apportoit, que pour ce
que cette province avoit été tellement décriée
à son retour, que ce sembloit étre chose vaine
& infructueuse de plus continuer ces voyages à
l'avenir. Joint qu'il y avoit grande occasion de
croire qu'on ne trouveroit persone qui s'y voulût
aller hazarder. Neantmoins sachant le desir du
sieur de Poutrincourt (auquel auparavant il avoit
fait partage de la terre, suivant le pouvoir
que le Roy luy avoit donné) qui étoit d'habiter
pardelà, & y établir sa famille & sa fortune,
& le nom de Dieu tout ensemble; il lui
écrivit, & envoya homme exprés, pour lui faire
ouverture du voyage qui se presentoit. Ce que
ledit sieur de Poutrincourt accepta quittant
toutes affaires pource sujet: quoy qu'il eût des
procés de consequence, à la poursuite de defense
déquels sa presence étoit bien requise, &
qu'à son premier voyage il eût éprouvé la malice
de certains qui le poursuivoient rigoureusement
absent, & devindrent souples & muets à son
retour. Il ne fut plutot rendu à Paris, qu'il
fallut partir, sans avoir à-peine le loisir de
pourvoir à ce qui lui étoit necessaire. Et ayant eu
l'honneur de le conoitre quelques années auparavant,
il me demanda si je voulois étre de la partie.
A quoy je demandai un jour de terme pour lui
repondre. Apres avoir bien consulté en moy-méme,
desireux non tant de voir le païs que de
reconoitre la terre oculairement, à laquelle
j'avoy ma volonté portée, & fuir un monde
corrompu, je lui donnay parole: étant méme
induit par quelque injustice qui m'avoit été
peu au-paravant faite, laquelle fut reparée à
mon retour par Arret de la Cour, dont j'en ay
particulierement obligation à Monsieur Servin
Advocat general du Roy, auquel proprement
appartient cet eloge attribué selon la lettre au
plus sage & plus magnifique de tous les Rois:
TU AS AIMÉ JUSTICE ET AS EN HAINE INIQUITÉ.
C'est ainsi que Dieu nous reveille quelquefois pour nous exciter à des actions genereuses telles que ces voyages, léquelles (comme le monde est divers) les uns blameront, les autres approuveront. Mais n'ayant à repondre à personne en ce regard, je ne me soucie des discours que les gens oisifs, ou ceux qui ne me peuvent ou veulent ayder, pourroient faire, ayant mon contentement en moy-méme, & étant prét de rendre service à Dieu & au Roy és terres d'outre mer qui porteront le nom de France, si ma fortune, ou condition m'y pouvoit appeller pour y vivre en repos par un travail agreable, & fuir la dure vie à laquelle je voy pardeça la pluspart des hommes reduits.
Pour revenir donc au sieur de Poutrincourt comme il eut fait quelques affaires, il s'informa en quelques Eglises s'il se pourroit point trouver quelque Prétre qui eut du sçavoir pour le mener avec lui, & soulager celui que le sieur de Monts y avoit laissé à son voyage, lequel nous pensions étre encore vivant. Mais d'autant que c'étoit la semaine sainte, temps auquel ilz sont occupés aux confessions, il ne s'en presenta aucun, les uns s'excusans sur les incommoditez de la mer & du long voyage, les autres remettans l'affaire apres Pasques. Occasion qu'il n'y eut moyen d'en tirer quelqu'un hors de Paris, parce que le temps pressoit, & la mer n'attend personne: par ainsi falloit partir.
Restoit de trouver les ouvriers necessaires au voyage de la Nouvelle-France. A quoy fut pourvu en bref (car souz le nom de Poutrincourt il se trouvoit plus de gens qu'on ne vouloit) pour fait de leurs gages, & argent donné à chacun par avance d'iceux gages, & pour se trouver à la Rochelle, où étoit le Rendez-vous, chez les sieurs Macquin & Georges honorables marchants de ladite ville associez du sieur de Monts, léquels fournissoient nôtre equipage.
Ce menu peuple étant parti, nous nous acheminames à Orleans trois ou quatre jours aprés, qui fut le Vendredy saint, pour aller faire noz Pasques en ladite ville d'Orleans, où chacun fist le devoir accoutumé à tous bons Chrétiens de prendre le Viatique spirituel de la divine Communion, mémement puis que nous allions en voyage.
Devant qu'arriver à la Rochelle, me tenant quelquefois à quartier de la compagnie, il me print envie de mettre sur mes tablettes un adieu à la France, lequel je fis imprimer en ladite ville de la Rochelle le lendemain de nôtre arrivee, qui fut le troisiéme jour d'Avril mil six cens six: & fut receu avec tant d'applaudissemens du peuple, que je ne dedaigneray de le coucher ici.
ORES que la saison du printemps nous invite
A seillonner le dos de la vague Amphitrite,
Et cinglez vers les lieux où Phoebus chaque jour
Va faire tout lassé son humide sejour,
Je veux ains que partir dire Adieu à la France
Celle qui m'a produit, & nourri dés l'enfance;
Adieu non pour toujours, mais bien souz cet espoir
Qu'encores quelque jour je la pourray revoir.
Adieu donc douce mere, Adieu France amiable:
Adieu de tous humains le sejour delectable:
Adieu celle qui m'a en son ventre porté,
Et du fruit de son sein doucement alaité.
Adieu, Muses aussi qui a vôtre cadence
Avez conduit mes pas dés mon adolescence:
Adieu riches palais, Adieu noble cités
Dont l'aspect a mes yeux mille fois contentés:
Adieu lambris doré, sainct temple de Justice,
Où Themis aux humains d'un penible exercice
Rend le Droit, & Python d'un parler eloquent,
Contre l'oppression defend l'homme innocent.
Adieu tours & clochers dont les pointes cornues
Avoisinans les cieux s'elevent sur les nues:
Adieu prez emaillez d'un million de fleurs
Ravissans mes esprits de leurs soüaves odeurs:
Adieu belle forets, Adieu larges campagnes,
Adieu pareillement sourcilleuses montagnes:
Adieu côtaux vineux, & superbes chateaux:
Adieu l'honneur des champs, & gras troupeaux
Et vous, ô ruisselets, fontaines, & rivieres,
Qui m'avez delecté en cent mille manieres,
Et mille fois charmé au doux gazouillement
De vos bruyantes eaux, Adieu semblablement:
Nous allons recherchans dessus l'onde azurée
Les journaliers hazars du tempeteux Nerée,
Pour parvenir aux lieux où d'une ample moisson
Se presente aux Chrétiens une belle saison.
O combien se prepare & d'honneur & de gloire,
Et sans cesse sera louable la memoire
A ceux-là qui poussez la sainte intention
Auront le bel objet de cette ambition!
Les peuples à jamais beniront l'entreprise
Des Autheurs d'un tel bien: & d'une plume apprise,
A graver dans l'airain de l'immortalité
J'en laisseray memoire à la posterité.
Prelats que Christ a mis pasteurs de son Eglise
A qui partant il a sa parole commise,
A fin de l'annoncer par tout cet Univers,
Et à la loy ranger par elle les pervers,
Someillez vous, helas! Pourquoy de vôtre zele
Ne faites-vous paroitre une vive étincelle
Sur ces peuples errans qui sont proye à l'enfer,
Du sauvement déquels vous devriez triompher?
Pourquoy n'employez vous à ce saint ministere
Que vous employez seulement à vous plaire?
Cependant le troupeau que Christ a racheté
Accuse devant lui vôtre tardiveté.
Quoy donc souffirez vous l'ordre du mariage
Sur vôtre ordre sacré avoir cet avantage
D'avoir eu devant vous le desir, le vouloir,
Le travail, & le soin de ce Chrétien devoir?
DE MONTS tu es celui de qui le haut courage
A tracé le chemin à un si grand ouvrage:
Et pource de ton nom malgré l'effort des ans
Le fueille verdoya d'un éternel printemps.
Que si en ce devoir que j'ay des-ja tracé
Ambitieusement je ne suis devancé,
Je veux de ton merite exalter la louange
Sur l'Equille, & le Nil, & la Seine, & le Gange.
Et faire l'Univers bruire de ton renom,
Si bien qu'en tout endroit on revere ton nom
Qu'a la suite de ce je ne couche en l'histoire
Celui duquel ayant conu la probité,
Les sens & la valeur & la fidelité,
Tu l'as digne trouvé à qui ta lieutenance
Fût surement commise en la Nouvelle-France.
Pour te servir d'Hercule, & soulager le fais
Que te surchargeroit au dessein que tu fais.
POUTRINCOURT, c'est donc toy qui a touché mon ame,
Et lui as inspiré une devote flamme
A celebrer ton lot, & faire par mes vers
Qu'à l'avenir ton nom vole par l'Univers:
Ta valeur dés long temps en la France conue
Cherche une nation aux hommes inconue
Pour la rendre sujette à l'empire François,
Et encore y assoir le thrône de noz Rois:
Ains plutot (car en toy la sagesse eternelle
A mis je ne sçay quoy digne d'une ame belle)
Le motif qui premier a suscité ton coeur
A si loin rechercher un immortel honneur,
Est le zele devoit & l'affection grande
De rendre à l'Eternel une agreable offrande,
Lui vouant toy, tes biens, ta vie, & tes enfans,
Que tu vas exposer à la merci des vents,
Et voguant incertain comme à un autre pole
Pour son nom exalter & sa sainte parole.
Ainsi tous-deux portés de méme affection:
Ainsi l'un secondans l'autre en intention,
Heureux, vous acquerrés une immortele vie,
Que de felicité toujours sera suivie:
Vie non point semblable à celle de ces dieux
Que l'antique ignorante a feinte dans le cieux
Pour avoir (comme vous) reformé la nature,
Les moeurs & la raison des hommes sans culture,
Mais une vie où git cette felicité
Que les oracles saints de la Divinité
Ont liberalement promis aux saintes ames
Que le ciel a formé de ses plus pures flammes.
Tel est vôtre destin & cependant ça bas
Vôtre nom glorieux ne craindra le trépas,
Et la posterité de vôtre gloire éprise,
Sera emeuë à suivre une méme entreprise,
Mais vous serés le centre où se rapportera
Ce que l'âge futur en vous suivant fera.
Toy qui par la terreur de ta sainte parole
Regis à ton vouloir les postillons d'Æole,
Qui des flots irritez peux l'orgueil abbaisser,
Et les vallons des eaux en un moment hausser,
Grand Dieu sois nôtre guide en ce douteux voyage.
Puis que tu nous y as enflammé le courage:
Lache de tes thresors un favorable vent
Qui pousse nôtre nef en peu d'heure du Ponant
Et fay que là poussions arriver par ta grace
Jetter le fondement d'une Chrétienne race.
Pour m'egayer l'esprit ces vers je composois
Au premier que je vi les murs des Rochelois
Jonas nom de nôtre navire: Mer basse à la Rochelle cause de difficile sortie: La Rochelle ville refermée: Menu peuple insolent: Croquans: Accident de naufrage du Jonas: Nouvel equippage: Faibles soldats ne doivent estre mis aux frontieres: Ministres prient pour la conversion des Sauvages: Pue de zele des nôtres: Eucharistie portée par les anciens Chrétiens en voyage: Diligence de Poutrincourt sur le point de l'embarquement.
RRIVEZ que nous fumes à la Rochelle
nous y trouvames les Sieurs de Monts
& de Poutrincourt qui y étoient venu en poste, &
nôtre navire appellé LE JONAS du port de
cent cinquante tonneaux, prét à sortir hors
les chaines de la ville pour attendre le vent.
Cependant nus faisions bonne chere, voire si bonne,
qu'il nous tardoit que ne fussions sur mer pour
faire diete. Ce que ne fimes que trop quand
nous y fumes une fois: car deux mois se passerent
avant que nous vissions terre, comme nous dirons
tantot. Mais les ouvriers parmi la bonne chere
(car ils avoient chacun vint sols par jour) faisoient
de merveilleux tintamarres au quartier
de Saint Nicolas, où ils étoient logez. Ce qu'on
trouvoit fort étrange en une ville si reformée que
la Rochelle, en laquelle ne se fait aucune
dissolution apparente, & faut que chacun marche
l'oeil droit s'il ne veut encourir la censure
soit du Maire, soit des Ministres de la ville.
De fait il y en eut quelques uns prisonniers,
léquels on garda à l'hôtel de ville jusques à ce
qu'il fallut partir; & eussent eté chatiez sans
la consideration du voyage, auquel on sçavoit bien
qu'ils n'auroient pas toutes leurs aises: car ilz
payerent assez par apres la folle enchere de la
peint qu'ils avoient baillée aux sieurs Macquin
& Georges bourgeois de ladite ville, pour
les tenir en devoir. Je ne les veux toutefois mettre
tous en ce rang, d'autant qu'il y en avoit quelques
uns respectueux & modestes. Mais je puis dire
que c'est un étrange animal qu'un menu peuple.
Et me souvient à ce propos de la guerre des
Croquans, entre léquels je me suis trouvé
une fois étant en Querci. C'étoit la chose
la plus bigearre du bonde que cette confusion
de porteurs de sabots, d'où ils avoient pris
le noms de Croquans, par ce que leurs sabots
clouez devant & derriere faisoient Croc à chaque
pas. Cette sorte de gens confuse n'entendoit
ni rime, ni raison, chacun y étoit maitre, armés
les uns d'une serpe au bout d'un baton, les
autres de quelque epée enrouillée, & ainsi
consequemment.
Nôtre Jonas ayant sa charge entiere, est en fin tiré hors la ville à la rade, & pensions partir le huitiéme ou neufiéme d'Avril. Le Capitaine Foulques s'étoit chargé de la conduite du voyage. Mais comme il y a ordinairement de la negligence aux affaires des hommes, avint que ce Capitaine (homme neantmoins que j'ay reconu fort vigilant à la mer) ayant laissé le navire mal garni d'hommes, n'y étant pas lui-méme, ni le Pilote, ains seulement six ou sept matelots tant bons que mauvais, un grand vent de Suest s'éleve la nuit, qui romp le cable du Jonas retenu d'une ancre tant seulement, & le chasse contre un avant-mur qui est hors la ville adossant la tour de la chaine, contre lequel il choque tant de fois qu'il se creve & coule à fonds. Et bien vint que la mer pour lors se retiroit. Car si ce desastre fût arrivé du flot, le navire étoit en danger d'étre renversé, avec un perte beaucoup plus grande qu'elle ne fut, mais il se soutint debout, & y eut moyen de le radouber: ce qui fut fait en diligence. On avertit nos ouvriers de venir ayder à cette necessité, soit à tirer à la pompe, ou pousser au capestan, ou à autre chose, mais il y en eut peu qui se missent en devoir, & s'en rioient la pluspart. Quelques uns s'étans acheminez jusques là parmi la vaze, s'en retournerent, se plaignans qu'on leur avoit jetté de l'eau, ne condiderans pas qu'ilz s'étoient mis du côté par où sortoit l'eau de la pompe que le vent éparpillait sur eux. J'y allay avec le sieur de Poutrincourt & quelques autres de bonne volonté, où nous ne fumes inutiles. A ce spectacle étoit préque toute la ville de la Rochelle sur le rempar. La mer étoit encore irritée, & pensames aller choquer plusieurs fois contre les grosses tours de la ville. En fin nous entrames dedans bagues sauves. Le vaisseau fut vuidé entierement, & fallut faire nouvel equippage. La perte fut grande & les voyages préque rompus pour jamais. Car aprés tant de coups d'essais, je croy qu'à l'avenir nul se fût hazardé d'aller planter des colonies pardela: ce païs étant tellement décrié, que chacun nous plaignoit sur les accidens de ceux qui y avoient eté par le passé. Neantmoins le sieur de Monts et ses associez soutindrent virilement cette perte. Et faut que je die en cette occurence, que si jamais ce païs là est habité de Chrétiens & peuples civilisés, c'est (aprés ce qui est deu au Roy) aux autheurs de ce voyage qu'en appartiendra à juste tiltre la premiere louange.
Cet esclandre nous retarda de plus d'un mois, qui fut employé tant à décharger qu'à recharger nôtre navire. Pendant ce temps nous allions quelquefois proumener és voisinages de la ville, & particulierement aux Cordeliers, qui n'en sont qu'a demie lieuë, là où étant un jour au sermon par un Dimanche, je m'émerveillay comme en ces places frontieres on ne mettoit meilleure garnison, ayans de si forts ennemis aupres d'eux. Et puis que j'entreprens une histoire narrative des choses en la façon qu'elles se sont passées, je diray que ce nous est chose honteuse que les Ministres de la Rochelle priassent Dieu chaque jour en leurs assemblées pour la conversion des pauvres peuples Sauvages, & méme pour nôtre conduite, & que nos Ecclesiastiques ne fissent pas le semblable. De verité nous n'avions prié ni les une ni les autres de ce faire, mais en cela se reconoit le zele d'un chacun. En fin peu auparavant nôtre depart il me souvient de demander sieur Curé ou Vicaire de l'Eglise de la Rochelle s'il se pourroit point trouver quelque sien confrere qui voulût benir avec nous: ce que j'esperoy se pouvoir aisément faire, pource qu'ils étoient là en assez bon nombre, & joint qu'étans en une ville maritime, je cuidoy qu'ilz prinssent plaisir de voguer sur les flots: mais je ne peu rien obtenir: Et me fut dit pour excuse qu'il faudroit des gens qui fussent poussez de grand zele & pieté pour aller en tels voyages: & seroit bon de s'addresser aux Peres Jesuites. Ce que nous ne pouvions faire alors, nôtre vaisseau ayant préque sa charge. A propos dequoy il me souvient avoir plusieurs fois ouï dire au sieur de Poutrincourt qu'aprés son premier voyage étant en Court, un Jesuite de Court lui demande qu se pourroit esperer de la conversion des peuples de la Nouvelle-France, & s'ils étoient en grand nombre. A quoy il répondit qu'il y avoit moyen d'acquerir cent mille ames à Jesus-Christ, mettant un nombre certain pour un incertain. Ce bon Pere faisant peu de cas de ce nombre, dit là dessus par admiration, N'y a il que cela! comme si ce n'était pas un sujet assez grand pour employer un homme. Certes quand il n'y en auroit que la centiéme partie, voire encore moins, on ne devroit la laisser perdre. Le bon Pasteur ayant d'étre cent brebis une égarée, lairra les nonante-neuf pour aller chercher la centiéme. On nous enseigne (& je le croy ainsi) que quant il n'y eût eu qu'un homme à sauver, nôtre Seigneur Jesus-Christ n'eût dedaigné de venir pour lui, comme il a fait pour tout le monde. Ainsi ne faut faire si peu de cas de ces pauvres peuples, quoy qu'ilz ne fourmillent en nombre comme dans Paris, ou Constantinople.
Voyant que je n'avoy rien avancé à demander un homme d'Eglise pour nous administrer les Sacremens, soit durant nôtre route, soit sur la terre: il me vint en memoire l'ancienne coutume des Chrétiens, léquels allans en voyage portoient avec eux le sacré pain de l'Eucharistie & ce faisoient-ils pour ce qu'en tous lieux ilz ne rencontroient point des Prétres pour leur administrer ce Sacrement, le monde étant lors encore plein de paganisme, ou d'heresies. Si bien que nom mal à propos il étoit appelé Viatic, lequel ilz portoient avec eux allans par voyes: & neantmoins je suis d'accord que cela s'entend spirituelement. Et considerant que nous pourrions étre reduits à cette necessité, n'y étant demeuré qu'un Prétre en la demeure de la Nouvelle-France (lequel on nous dit étre mort quand nous arrivames là) je demanday si on nous voudroit faire de méme qu'aux anciens Chrétiens, léquels n'étoient moins sages que nous. On me dit que cela se faisoit en ce temps-là pour des considerations qui ne sont plus aujourd'hui. Je remontray que le frere de saint Ambroise Satyrus allant en voyage sur mer se servoit de cette medecine spirituelle (ainsi que nous lisons en sa harangue funebre faite par ledit Saint Ambroise) laquelle il portoit in orario, ce que je prens pour un linge, ou taffetas: & bien lui en print: car ayant fait naufrage il se sauva sur un ais du bris de son vaisseau. Mais en ceci je fus éconduit comme au reste. Ce qui me donna sujet d'étonnement: & me sembloit chose bien rigoureuse d'étre en pire condition que les premiers Chrétiens: Car l'Eucharistie n'est pas aujourd'hui autre chose qu'elle étoit alors: & s'ilz la tenoient precieuse, nous ne la demandions pas pour en faire moins de compte.
Revenons à nôtre Jonas. Le voila chargé & mis à la rade hors de la ville: il ne reste plus que le temps & la marée à point: c'est le plus difficile de l'oeuvre. Car és lieux où il n'y a gueres de fonds, comme à la Rochelle, il faut attendre les hautes marées de pleine & nouvelle lune, & lors paraventure n'aura-on pas vent à propos, & faudra remettre la partie à quinzaine. Cependant la saison se passe, & l'occasion de faire voyage: ainsi qu'il nous pensa arriver. Car nous vimes l'heure qu'aprés tant de fatigues & de dépenses nous étions demeurez faute de vent, & pource que la lune venoit en decours, & consequemment la marée, le capitaine Foulques sembloit ne se point affectionner à sa charge, & ne demeuroit point au navire, & disoit-on qu'il étoit secretement sollicité des marchans autres que de la societé du sieur de Monts, de faire rompre le voyage: & paraventure n'étoit-il encore d'accord avec ceus qui le mettoient en oeuvre. Quoy voyant ledit sieur de Poutrincourt, il fit la charge de Capitaine de navire, & s'y en alla coucher l'espace de cinq ou six jours pour sortir au premier vent, & ne laisser perdre l'occasion. En fin à toute force l'onziéme de May mille six cens six à la faveur d'un petit vent d'Est il gaigna la mer, & fit conduire nôtre Jonas à la Palisse, & le lendemain douziéme revint à Chef-de-bois (qui sont les endroits où les navires se mettent à l'abri des vents) là où l'espoir de la Nouvelle-France s'assembla. Je di l'espoir, pour ce que de ce voyage dependoit l'entretenement, ou la rupture de l'entreprise.

Partement de la Rochelle: Rencontre divers de navires & Forbans: Mer tempestueuse à l'endroit des Essores, & pourquoy: Vent d'Ouest pourquoy frequent en la mer du Ponant: D'où viennent les vents: Marsoin prognostiques de tempétes: Façons de les prendre: Tempétes: Effets d'icelles: Calmes: Grains de vent que c'est: comme il se forme: ses effects: Asseurance de Matelots: Reverence comme se rend au navire Royal: Supputation de voyage: Mer chaude, puis froide: Raison de ce: & des Bancs de glaces en la Terre-neuve.
E Samedi veille de Pentecôte
treziéme de May nous levames
les ancres & fimes voiles en
pleine mer tant que peu à peu
nous perdimes de veue les grosses
tours & la ville de la Rochelle, puis les iles
de Rez & d'Oleron, disans Adieu à la France.
C'étoit une chose apprehensive à ceux qui n'avoient
accoustumé une telle danse, de se voir portez
sur un elements si peu solide, & étre à tout
moment (comme on dit) à deux doitz de la mort.
Nous n'eumes fait long voyage que plusieurs
firent le devoir de rendre le tribut à Neptune.
Ce-pendant nous allions toujours avant, & n'étoit
plus question de reculer en arriere depuis que
la planche fut levée. Le seziéme jour de May
nous eumes en rencontre treze navires Flamendes
allans en Hespagne, qui s'enquirent de nôtre
voyage, & passerent outre. Depuis ce temps
nous fumes un mois entier sans voir autre chose
que ciel & eau hors nôtre ville flotante,
sinon un navire environ l'endroit des Essores
(ou Açores) bien garni de gens mélez de Flamens &
Anglois. Ilz nous vindrent couper chemin, &
joindre d'assez prés. Et selon la coutume
nous leur demandames d'où étoit le navire.
Ilz nous dirent qu'ils étoient Terre-neuviers,
c'est à dire qu'ils alloient à la pecherie des
Morues aux Terres-neuves, & demanderent si
nous voulions qu'ilz vinssent avec nous de
Compagnie: dequoy nous les remerciames.
Là dessus ilz beurent à nous & nous à eux, &
prindrent une autre route. Mais aprés avoir
consideré leur vaisseau, qui étoit tout
chargé de mousse verte par le ventre & les côtez:
nous jugeames que c'étoient des Forbans, &
qu'il y avoit long temps qu'ilz battoient la mer
en esperance de faire quelque prise. Ce fut
lors plus que devant que nous commencames à
voir sauter les moutons de Neptune (ainsi
appelle-on les flots blanchissans quand la mer
se veut emouvoir) & ressentir les rudes estocades
de son Trident. Car ordinairement la mer est
tempetueuse en l'endroit que j'ay dit. Que
si on m'en demande la cause, je diray
que j'estime cela provenir de certain conflit des
vents Orientaux & occidentaux qui se rencontrent
en cette partie de la mer, & principalement
en Eté quand ceux d'Oest s'elevent, &
d'une grande force penetrent un grand
espace de mer jusques à ce qu'ilz trouvent les vents
de deçà qui leur font resistance: & à ces
rencontres il fait mauvais se trouver. Or cette
raison me semble d'autant plus probable, que
jusques environ les Essores nous avions eu vent
assés à propos, & depuis préque toujours vent debout,
ou Suroest, ou Noroest, peu de Nort & du Su,
qui ne nous étoient que bons pour aller à la
bouline. De vent d'Est rien du tout, sinon une ou
deux fois, lequel ne nous dura pour en faire cas.
Il es bien certain que les vents d'Oest regnent
fort au long & au large de cette mer, soit par
une certaine repercussion du vent Oriental qui
est rapide souz la ligne æquinoctiale, duquel
nous avons parlé ci-dessus; ou par ce que
cette terre Occidentale étant grande, le vent
aussi qui en sort abonde davantage.
Ce qui arrive principalement en été quant le
soleil a la force d'attirer les vapeurs de la terre.
Car les vents en viennent & volontiers sortent
des baumes & cavernes d'icelle. Et pource les
Poëtes feignent qu'Æole les tient en des prisons
d'où il les tire, & les fait marcher en
campagne quand il lui plait. Mais l'esprit de
Dieu nous le confirme encore mieux, quant il dit
par la bouche du Prophete, que Dieu tout puissant
entre autres merveilles tire les vents
de ses thresors, qui sont ces cavernes dont je
parle. Car le mot de thresor signifie en Hebrieu
lieu secret & caché.
Des recoins de la terre, où ses limites sont,
Les pesantes vapeurs il souleve en amont,
Il change les eclairs en pluvieux ravages,
Tirant de ses thresors les vents & les orages.
Et sur cette consideration Christophe Colomb Genois premier navigateur en ces derniers siecles aux iles de l'Amerique, jugea qu'il y avoit quelque que grande terre en l'Occident, s'estant pris garde en allant sur mer qu'il y en venoit des vents continuels.
Poursuivans donc nôtre route nous eumes quelques autres tempétes & difficultés causées par les vents que nous avions préque toujours contraires pour estre partis trop tard: Mais ceux qui partent en Mars ont ordinairement bon temps, pour ce qu'alors sont en vogue les vents d'Est, & Nordest, & Nort, propres à ces voyages. Or ces tempétes bien souvent nous étoient présagées par les Marsoins qui environnoient nôtre vaisseau par milliers se jouans d'une façon fort plaisante. Il y en eut quelques uns à qui mal print de s'étre trop approchés. Car il y avoit des gens au guet souz le Beau-pré (à la proue du navire) avec des harpons en main qui les dardoient quelquefois, & les faisoient venir à bord à l'aide des autres matelots, léquels avec des gaffes les tiroient en haut. Nous en avons pris plusieurs de cette façon allant & venant, qui ne nous ont point fait de mal. Cet animal a deux doits de lart sur le dos tout au plus. Quand il étoit fendu nous lavions noz mais en son sang tout chaud, ce qu'on disoit étre bon à conforter les nerfs. Il a merveilleuse quantité de dents le long du museau, & pense qu'il tient bien ce qu'il attrape une fois.
[Note du transcripteur: La page 520 du document de reference, qui devrait se trouver ici a été remplacée par un duplicata de la page 500. La page suivante est la page 521 du document original.]
vaisseau pour soutenir les vagues. Quelquefois aussi nous avions des calmes bien importuns durant léquels on se baignoit en la mer, on dansoit sur le tillac on grimpoit à la hune, nous chantions en Musique. Puis quand on voyoit sortir de dessouz l'orizon un petit nuage, c'étoit lors qu'il falloit quitte ces exercices, & se prendre garde d'un grain de vent enveloppé là dedans, lequel se desserrant, grondant, ronflant, sifflant, bruiant, tempetant, bourdonnant, étoit capable de renverser nôtre vaisseau c'en dessus dessous, s'il n'y eût eu des gens préts à executer ce que le maitre du navire (qui étoit le Capitaine Foulques homme fort vigilant) leur commandoit. Or ces grains de vents léquels autrement on appelle orages, il n'y a danger de dire comme ilz se forment, & d'où ilz prennent origine. Pline en parle en son Histoire naturele, & dit en somme que ce sont exhalations & vapeurs légeres elevées dela terre jusques à la froide region de l'air: & ne pouvans passer outre, ains plutot contraintes de retourner en arriere elles rencontrent quelquefois des exhalations sulfurées & ignées, qui les environnent & resserrent de si prés, qu'il en furvient un grand combat, émotion & agitation entre le chaud sulfureux & l'aëreux humide, lequel forcé par son plus fort ennemi, de fuir; il s'élargit, se fait faire jour, & siffle, bruit, tempéte, bref se fait vent, lequel est grand, ou petit, selon que l'exhalaison sulfurée qui l'enveloppe se romp & lui fait ouverture, tantot tout à coup, ainsi que nous avons posé le fait ci dessus, tantot avec plus de temps, selon la quantité de la matiere de laquelle est composée, & selon que plus ou moins elle est agitée par contraires qualitez.
Mais je ne puis laisser en arriere l'asseurance merveilleuse qu'ont les bons matelots en ces conflicts de vents, orages & tempétes, lors qu'un navire étant porté sur des montagnes d'eaux, & de la glisse comme aux profonds abymes du monde, ilz grimpent parmi les cordages non seulement à la hune, & au bout du grand mast, mais aussi sans degrez, eu sommet d'un autre mast qui est enté sur le premier, soutenus seulement de la force de leurs bras & piés entortillés à-l'entour des plus hauts cordages. Voire je diray plus, qu'en ce grand branlement s'il arrive que la grand voile (qu'ils appellent Phaphil, ou Papefust) soit denoué par les extremitez d'enhaut, le premier à qui il sera commandé se mettra à chevalon sur la Vergue (c'est l'arbre qui traverse le grand mast) & avec un marteau à sa ceinture & demi douzaine de clous à la bouche ira r'attacher au peril de mille vies ce qui étoit decousu. J'ay autrefois ouï faire grand cas de la hardiesse d'un Suisse, qui (apres le siege de Laon, & la ville rendue à l'obeissance du Roy) grimpa, & se mie à chevalon sur le travers de la Croix du clocher de l'Eglise nôtre Dame dudit lieu, & y fit l'arbre fourchu, les piés en haut: qui fut une action bien hardie: On en dit autant d'un qui une fois l'an fait le méme sur la pointe du clocher de Strasbourg, qui est encore plus haut que celuy de Laon: mais cela ne me semble rien au pris de ceci, étant ledit Suisse & l'autre, sur un corps solide & sans mouvement; & cetui-ci (au contraire), pendant sur une mer agitée de vents impetueux, comme nous avons quelquefois veu.
Depuis que nous eumes quitté ces Froans, déquels nous avons parlé ci-dessus, nous fumes jusques au six huitiéme de Juin agitez de vents divers & préque tous contraires sans rien découvrir qu'un navire fort éloigné, lequel nous n'abordames, & neantmoins cela nous consoloit. Et ledit jour nous rencontrames un navire de Honfleur ou commandoit le Capitaine la Roche allant aux Terres-neuves, lequel n'avoit eu sur mer meilleure fortune que nous. C'est la coutume en mer que quand quelque navire particulier rencontre un navire Royal (comme étoit le nôtre) de se mettre au dessouz du vent, & se presenter non point côte à côte, mais en biaisant: méme d'abattre son enseigne: ainsi que fit ce Capitaine la Roche, hors-mis l'enseigne qu'il n'avoit point non plus que nous: n'en étant besoin en si grand voyage sinon quand on approche la terre, ou quand il se faut battre. Noz mariniers firent alors leur estime sur la route que nous avions faite. Car en tout navire les Maitre Pilotes, & Contremaitre, font registre chaque jour des routes, & airs de vents qu'ils ont suivi, par combien d'heures, & l'estimation des lieuës. Ledit la Roche donc estimoit étre par les quarante-cinq degrés & à cent lieuës du Banc: Nôtre Pilote nommé Maitre Olivier Fleuriot de Saint-Malo, par sa supputation disoit que nous n'en étions qu'à soixante lieuës: & le Capitaine Foulques à six vints & je croy qu'il jugeoit le mieux. Nous eumes beaucoup de contentement de ce rencontre, & primmes bon courage puis que nous commencions à rencontrer des vaisseaux, nous étant avis que nous entrions en lieu de conoissance.
Mais il faut remarquer une chose en passant que j'ay trouvée admirable, & où il y a à philosopher. Car environ cedit jour dix-huitiéme de Juin nous trouvames l'eau de la mer l'espace de trois jours fort tiede, & en étoit nôtre vin de méme au fond du navire, sans que l'air fut plus échauffé qu'auparavant. Et le vint-uniéme dudit mois tout au rebours nous fumes deux ou trois jours tant environnez de brouillas & froidures, que nous pensions étre au mois de Janvier: & étoit l'eau de la mer extremement froide. Ce qui nous dura jusques à ce que nous vimmes sur le Banc, pour le regard desdits brouillas qui nous causoient cette froidure au dehors. Quand je recherche la cause de cette antiperistase, je l'attribue aux glaces du Nort qui se dechargent sur la côte & la mer voisine de la Terre-neuve, & de Labrador, léquelles nous avons dit ailleurs étre là portées par le mouvement naturel de la mer, lequel se fait plus grand là qu'ailleurs, à cause du grand espace qu'elle a à courir comme dans un golfe au profond de l'Amerique, où la nature & lit de la terre universele la Porte aisément. Or ces glaces (qui quelquefois se voient en bancs longs de huit, ou dix lieuës, & hautes comme monts & côtaus, & trois fois autant profondes dans les eaux) tenans comme un empire en cette mer, chassent loin d'elles ce qui est contraire à leur froideur, & consequemment font reserrer pardeça ce peu que l'esté peut apporter de doux temperament en la partie où elles se viennent camper. Sans toutefois que je vueille nier que cette region là en méme parallele ne soit quelque peu plus froide que celles de nôtre Europe, pour les raisons que nous dirons ci-aprés, quand nous parlerons de la tardiveté des saisons. Telle est mon opinion: n'empechant qu'un autre ne dise la sienne. Et de cette chose memoratif, j'y voulu prendre garde au retour de la Nouvelle-France, & trouvay là méme tiedeur d'eau (ou peu s'en falloit) quoy qu'au mois de Septembre, à cinq ou six journées au deça dudit Banc duquel nous allons parler.
Du grand Banc des Morues: Arrivée audit Banc. Description d'icelui: Pécheries de Morues & d'oiseaux: Gourmandise des Happe-foyes: Perils divers: Faveurs de Dieu: Causes des frequentes & longues brumes en la mer Occidentale: Avertissement de la terre: Venuë d'icelle: Odeurs merveilleuses: Abord de deux chaloupes: Descente au port du Mouton: Arrivée au Port Royal: De deux François y demeurez seuls parmi les Sauvages.
EVANT que parvenir au Banc duquel
nous avons parlé ci-dessus, qui est
le grand Banc où se fait la pescherie des
Morues vertes (ainsi les appelle-on, quand
elles ne sont seches: car pour les
secher il faut aller à terre) les Mariniers, outre la
supputation qu'ilz font de leurs routes, ont des
avertissemens qu'ils en approchent, par les oiseaux,
tout ainsi qu'on fait en revenant en France, quand
on en est à quelques cent ou six vintz lieuës prés.
De ces oiseaux les plus frequens vers ledit
Banc sont des Godes, Fouquets, & autres qu'on
appelle Happe-foyes, pur la raison que nous
dirons tantot. Quand donc on eut reconu de
ces oiseaux qui n'étoient pas semblables à
ceux que nous avions veu au milieu de la
pleine mer, on jugea que nous n'étions pas
loin d'icelui Banc. Ce qui occasionna de jetter la
sonde par un Jeudi vint-deuxiéme de Juin, & lors
ne fut trouvé fond. Mais le méme jour sur le
soir on la jetta derechef avec meilleur succés.
Car on trouva font à trente six brasses. Je ne
sçaurois exprimer la joye que nous eumes de nous
voir là où nous avions tant desiré d'étre parvenus.
Il n'y avoit plus de malades, chacun sautoit
de liesse, & nous sembloit étre en nôtre païs,
quoy que ne fussions qu'à moitié de nôtre
voyage, du moins pour le temps que nous y
employames devant qu'arriver au Port Royal, où
nous tendions.
Ici devant que passer outre je veux éclaircir ce mot de Banc: qui paraventure tient quelqu'un en peine de sçavoir que c'est. On appelle Bancs quelquefois un font areneux où n'y a gueres d'eau, ou qui asseche de basse mer. Et tels endroits sont funestes aux navires qui les rencontrent. Mais le Banc duquel nous parlons ce sont montagnes assises sur le profond des abymes s'élevent jusques à trente, trente-six, & quarante brasses prés de le surface de la mer. Ce banc on le tient de deux cens lieuës de long, & dix-huit, vint, & vint quatre de large: passé lequel on ne trouve plus de font non plus que pardeça, jusques à ce qu'on aborde la terre. Là dessus les navires étans arrivés, on plie les voiles, & fait-on la pécherie de la Morue verte, comme j'ay dit, de laquelle nous parlerons au dernier livre. Pour le contentement de mon lecteur je l'ay figuré en ma Charte geographique de la Terre-neuve avec des points, qui est tout ce qu'on peut faire pour le representer. Au milieu du lac de Neuf-chastel en Suisse se rencontre chose semblable. Car les pécheurs y pechent à six brasses de profond, & hors de là ne trouvent point de fond. Plus loin que le grand banc des morues s'en trouve d'autres, ainsi que j'ay remarqué en ladite charte, sur léquels on ne laisse de faire bonne pécherie: & plusieurs y vont qui sçavent les endroits. Lors que nous partimes de la Rochelle il y avoit comme une foret de navires à Chef-de-bois (d'où aussi ce lieu a pris son nom) que s'en allerent en ce païs là tout d'une volte, nous ayans devancé de deux jours.
Aprés avoir reconu le Banc nous nous remimes à la voile & fimes porter toute la nuit, suivans toujours nôtre route à l'Oest. Mais le point du jour venu qui étoit la veille saint Baptiste, à bon jour bonne oeuvre, ayans mis les voiles bas, nous passames la journée à la pécherie des Morues avec mille rejouissances & contentemens, à cause des viandes freches que nous eumes tant qu'il nous pleut, aprés les avoir long temps desirées. Parmi la pecherie nous eumes aussi le plaisir de voir prendre de ces oiseaux que les mariniers appellent Happe-foyes, à cause de leur aviduité à recuillir les foyes des Morues que l'on jette en mer, aprés qu'on leur a ouvert le ventre, déquels ilz sont si frians, que quoy qu'ils voient une grande perche ou gaffe dessus leur téte préte à les assommer ilz se hazardent d'approcher du vaisseau pour en attraper à quelque pris que ce soit. Et à cela passoient leur temps ceux qui n'étoient occupés à ladite pecherie: & firent tant par leur industrie & diligence, que nous en eumes environ une trentaine. Mais en cette action un de noz charpentiers de navire se laissa tomber dans la mer: & bien vint que le navire ne derivoit gueres. Ce qui lui donna moyen de se sauver & gaigner le gouvernail, par où on le tira en haut, & au bout fut chatié de sa faute par le Capitaine Foulques.
En cette pecherie nous prenions aussi quelquefois des chiens de mer; les peaux déquelz noz Menuisiers gardoient soigneusement pour addoucir leurs bois de menuiserie: item des Merlus qui sont meilleurs que les Morues: & quelquefois des Bars: laquelle diversité augmentoit nôtre contentement. Ceux qui ne tendoient ni aux morues ni aux oiseaux, passoient le temps à recuillir les coeurs, tripes, & parties interieures plus delicates dédites Morues qu'ilz mettoient en hachis avec du lart, des epices & de la chair d'icelles Moruës, dont ilz faisoient d'aussi bons cervelats qu'on sçauroit dans Paris. Et en mangeames de fort bon appetit.
Sur le soir nous appareillames pour nôtre route poursuivre, aprés avoir fait bourdonner noz canons tant à-cause de la féte de saint Jean, que pour l'amour du Sieur de Poutrincourt qui porte le nom de ce sainct. Le lendemain quelques uns des nôtres nous dirent qu'ils avoient veu un banc de glaces. Et là dessus nous fut recité que l'an precedent un navire Olonois s'étoit perdu pour en étre approché trop prés, & que deux hommes s'étans sauvez sur les glaces avoient en ce bon heur qu'un autre navire passant les avoit recuillis.
Faut remarquer que depuis le dix-huitiéme de Juin jusques à nôtre arrivée au Port Royal nous avons trouvé temps tout divers de celui que nous avions eu auparavant. Car (comme nous avons dit ci-dessus) nous eumes des froidures & brouillas (ou brumes) devant qu'arriver au Banc (où nous fumes de beau soleil) mais le lendemain nous retournames aux brumes, léquelles nous voyions venir de loin nous envelopper & tenir prisonniers ordinairement trois jours durant pour deux jours de beau temps qu'elles nous permettoient. Ce qui étoit toujours accompagné de froidures par l'absence du soleil. Voire méme en diverses saisons nous nous sommes veus huit jours continuels en brumes épesses par deux fois sans apparence du soleil que bien peu, comme nous reciterons ci-aprés. Et de tels effects j'ameneray une raison qui me semble probable. Comme nous voyons que le feu attire l'humidité d'un linge mouillé qui lui est opposé, ainsi le soleil attire des humiditez & vapeurs de la terre & de la mer. Mais pour la resolution d'icelles il a ici une vertu, & par de la une autre, selon les accidens & circonstances qui se presentent. Es païs de deça il nous enleve seulement les vapeurs de la terre & de noz rivieres, léquelles étans pesantes & grossieres, & tenans moins de l'element humide, nous causent un air chaud: & la terre dépouillée de ces vapeurs en est plus chaude & plus roties. De là vient que cesdites vapeurs ayans la terre d'une part & le soleil de l'autre qui les échauffent, elles se resoudent aisément, & ne demeurent guere en l'air, si ce n'est en hiver, quand la terre est refroidie, & le soleil au-dela de la ligne equinoctiale éloignée de nous. De cette raison vient aussi la cause pourquoy en la mer de France les brumes ne sont si frequentes ne si longues qu'en la Terre-neuve, par-ce que le soleil passant de son Orient par dessus les terres, cette mer à la venue d'icelui ne reçoit quasi que des vapeurs terrestres, & par un long espace il ne conserve cette vertu de bien-tôt resoudre les exhalations qu'il a attirées à soy, Mais quand il vient au milieu de la mer Oceane, & à ladite Terre-neuve, ayant elevé & attiré à soy en un si long voyage une grande abondance de vapeurs de toutes cette plaine humide, il ne les resout pas aisément, tant pource que ces vapeurs sont froides d'elles-mémes & de leur nature, que pource que le dessouz sympathize avec elle & les conserve, & ne sont point les rayons du soleil secondés à la resolution d'icelles, comme ilz sont sur la terre. Ce qui se reconoit méme en la terre de ce païs-là: laquelle encores qu'elle ne soit gueres échauffée, à-cause de l'abondance des bois, toutefois elle aide à dissiper les brumes & brouillas qui y sont ordinairement au matin durant l'été, mais non pas comme à la mer, car étans élevées apres la minuit sur les huit heures elles commencent à s'évanouir, & lui servent de rousée.
J'espere que ces petites digressions ne seront desagreables au Lecteur, puis qu'elles viennent à nôtre propos. Le vint-huitiéme de Juin nous nous trouvames sur un Banquereau (autre que le grand Banc duquel nous avons parlé) à quarante brasses: & le lendemain un de noz matelots tomba de nuit en la mer, & étoit fait de lui s'il n'eut rencontré un cordage pendant en l'eau. De là en avant nus commençames à avoir des avertissemens de la terre (c'étoit la Terre-neuve) par des herbes, mousses, fleurs, & bois que nous rencontrions toujours plus abondamment plus nous en approchions. Le quatriéme de Juillet noz matelots qui étoient du dernier quart apperceurent dés le grand matin les iles saint Pierre, chacun étant encore au lit. Et le Vendredi septiéme dudit mois nous découvrimes à estribort une côte de terre relevée longue à perte de veuë, qui nous remplit de rejouissance plus qu'auparavant. En quoy nous eumes une grande faveur de Dieu d'avoir fait cette découverte de beau temps. Et étans encore loin les plus hardis montoient à la hune pour mieux voir tant nous étions tous desireux de cette terre vraye habitation de l'homme. Le sieur de Poutrincourt y monta & moy aussi, ce que n'avions onques fait. Nos chiens mettoient le museau hors le bord pour mieux flairer l'air terrestre, & ne se pouvoient tenir de témoigner par leurs gestes l'aise qu'ils avoient. Nous en approchames à une lieuë prés & (voiles bas) fimes pecherie de morues celle qu'avions faite au banc commençant à faillir. Ceux qui pararavant nous avoient fait des voyages pardela jugerent que nous étions au Cap Breton. La nuit venant nous dressames le Cap à la mer: Et le lendemain huitiéme dudit mois, comme nous approchions de la Baye de Campseau vindrent les brumes sur le vépre, qui durerent huit jours entiers, pendant léquelz nous nous soutimme en mer louvians toujours, sans avancer, contrariés des vents d'Oest & Surouest. Pendant ces huit jours, qui furent d'un Samedi à un autre Dieu (qui a toujours conduit ces voyages, auquels ne s'est perdu un seul homme par mer) nous fit paroitre une speciale faveur, de nous avoir envoyé parmi les brumes épesses un eclaircissement de soleil, qui ne dura que demi heure: & lors nous eumes la veuë de la terre ferme, & coutume que nous nous allions perdre sur les brisans si nous n'eussions vitement tourné le cap en mer. C'est ainsi qu'on recherche la terre comme une bien-aimée, laquelle quelquefois rebute bien rudement son amant. En fi le Samedi quinziéme de Juillet, sur les deux heures apres midi le ciel commença de nous saluer à coups de canonades, pleurant comme faché de nous avoir si long temps tenu en peine. Si bien que le beau temps revenu, voici droit à nous (qui estions à quatre lieuës de terre) deux chaloupes à voile deployée parmi une mer encore emeuë. Cela nous donna beaucoup de contentement. Mais tandis que nous nous poursuivions nôtre route, voici de la terre des odeurs en suavité nompareilles apportées d'un vent chaut si abondamment, que tout l'Orient n'en sçauroit produire davantage. Nous tendions noz mains, comme pour les prendre, tant elles étoient palpables: ainsi qu'il avint à l'abord de la Floride à ceux qui y furent avec Laudonniere. A tant s'approchent les deux chaloupes, l'une chargée de Sauvages, qui avoient un Ellan peint à leur voile, l'autre de François Maloins, qui faisoient leur pecherie au port de Campseau. Mais les Sauvages furent plus diligens, car ils arriverent les premiers. N'en ayant jamais veu j'admiray du premier coup leur belle corpulence & forme de visage. Il y en eut un que s'excusa de n'avoir apporté sa belle robbe de Castors, par-ce que le temps avoit été difficile. Il n'avoit qu'une piece de frize rouge sur son dos: & des Matachiaz au col, aux poignets & au dessus du coude, & à la ceinture. On les fit manger & boire, & ce faisant Ilz nous dirent tout ce qui s'étoit passé depuis un an au Port Royal, où nous allions. Cependant les Maloins arriverent, & nous en dirent tout Autant que les Sauvages: Adjoutans que le Mercredi auquel nous evitames les brisans, ilz nous avoient veu, & vouloient venir à nous avec lédits Sauvages, mais que nous étans retournez en mer ilz s'en étoient desistez: & davantege, qu'à terre il avoit toujours fait beau temps: ce que nous admirames fort: mais la cause en a été renduë ci-dessus. De cette incommodité se peut tirer à l'advenir un bien, que ces brumes serviront de rempar au païs, & sçaura-on toujours en diligence ce qui se passera en mer. Ilz nous dirent aussi qu'ils avoient eu avis quelques jours auparavant, par d'autres Sauvages, qu'on avoit veu un navire au Cap Breton. Ces François de saint Malo étoient gens qui faisoient pour les associez du sieur de Monts, & se plaignirent que les Basques contre les defenses du Roy, avoient enlevé & troqué avec les Sauvages plus de six mille Castors. Ilz nous donnerent de leurs poissons, comme Bars, Merlus, & grans Fletans. Quant aux Sauvages, avant partir ilz nous demanderent du pain pour porter à leurs femmes: Ce qu'on leur accorda. Et le meritoient bien, d'estre venus de si bon courage pour nous dire en quelle part nous étions. Car depuis nous allames toujours asseurément.
A l'Adieu quelque nombre de ceux de nôtre compagnie s'en allerent à terre au Port de Campseau, tant pour nous faire venir du bois & de l'eau douce, que pour de là suivre la côte jusques au Port Royal dans une chaloupe: car nous avions crainte que le Capitaine du Pont n'en fust dé-ja parti lors que nous arriverions. Les Sauvages s'offirent d'aller vers lui à travers les bois, avec promesse qu'ils y seroient dans six jours, pour l'avertir de nôtre venuë afin de l'arréter, d'autant qu'il avoit le mot de partir si dans le seziéme du mois il n'avoit secours: à quoy il ne faillit point: toutefois noz gens desireux de voir la terre de prés, empécherent cela, & nous promirent nous apporter le lendemain l'eau & le bois susdit si nous nous trouvions prés ladite terre. Ce que nous ne fimes point, & poursuivimes nôtre route.
Le Mardi dix-septiéme de Juillet nous fumes à l'accoutumée pris de brumes & de vent contraire. Mais le Jeudi nous eumes du calme, si bien que nous n'avancions rien ni de brumes, ni de beau temps. Durant ce calme fut le soir un charpentier de navire se baignant en la mer apres avoir trop beu d'eau de vie, se trouva surpris, le froid de la marine combattant contre l'échauffement de cet esprit de vin. Quelques matelots voyans leur compagnon en peril, se jetterent dans l'eau pour le secourir, mais ayant l'esprit troublé, il se mocquoit d'eux, & n'en pouvoit-on jouir. Ce qui occasionna encore d'autres matelots d'aller au secours & s'empecherent tellement l'un l'autre que tous se virent en peril. En fin il y en eut un qui parmi cette confusion ouït la voix du sieur de Poutrincourt qui lui disoit, Jean Hay (c'étoit son nom) regardez-moy, & print le cordage qu'on lui presentoit. On le tira en haut, & le reste quant & quant fut sauvé. Mais l'autheur de la noise tomba en une maladie dont il pensa mourir.
Apres ce calme nous retournames pour deux jours au païs de brumes. Et le Dimanche vint-troisiéme dudit mois eumes conoissance du Port du Rossignol, & le méme jour apres midi de beau soleil nous mouillames l'ancre en mer à l'entrée du Port au Mouton, & pensames toucher, étans venus jusques à deux brasses & demie de profond. Nous allames en nombre de dix-sept à terre pour querir de l'eau & du bois qui nous defailloient. Là nous trouvames encore entieres les cabannes & logemens du Sieur de Monts qui y avoit séjourné l'espace d'un mois deux ans auparavant, comme nous avons dit en son lieu. Nous y remarquames parmi une terre sablonneuse force chénes porte-glans, cyprés, sapins, lauriers, roses muscades grozelles, pourpier, framboises, fougeres, lysimachia, espece de scammonée, Calamus odoratus, Angelique, & autres Simples en deux heures que nous y fumes: Et reportames en nôtre navire quantité de pois sauvages que nous trouvames bons. Ilz croissent sur les rives de la mer, qui les couvre deux fois le jour. Nous n'eumes le loisir d'aller à la chasse des lapins qui sont en grand nombre non loin dudit Port: ains nous en retournams sitôt que nôtre charge d'eau & de bois fut faite: & nous mimes à la voile.
Le Mardi vint-cinquiéme étions à l'endroit du Cap de Sable de beau-temps, & fimes bonne journée, car sur le soir nous eumes en veuë l'ile longue & la baye sainte Marie, mais à cause de la nuit nous reculames à la mer. Et le lendemain vimmes mouiller l'ancre à l'entrée du Port Royal, où ne peumes entrer pource qu'il étoit ebe. Mais deux coups de canons furent tirez de nôtre navire pour saluer ledit Port & avertir les François qui y étoient.
Le Jeudi vint-septiéme de Juillet nous entrames dedans avec le flot, qui ne fut sans beaucoup de difficultez, pource que nous avions le vent opposite, & des revolins entre les montagnes, qui nous penserent porter sur les rochers. Et en ces affaires nôtre navire alloit à rebours la poupe-devant, & quelquefois tournoit, sans qu'on y peust faire autre chose. En fin étans dedans le port, ce nous étoit chose emerveillable de voir la belle étendue d'icelui, & les montagnes & côtaux qui l'environnent; & m'étonnois comme un si beau lieu demeuroit desert & tout rempli de bois, veu que tant de gens languissent au monde qui pourroient faire proufit de cette terre s'ils avoient seulement un chef pour les y conduire. Peu à peu nous approchames de l'ile qui est vis-à-vis du Fort où nous avons depuis demeuré: ile di-je, la plus agreable qui se puisse voir, desirans en nous-mémes y voir portez de ces beaux batimens qui sont inutiles pardeça, & ne servent que de retraite aux hibous & cercerelles. Nous ne sçavions encore si le sieur du Pont étoit parti, & partant nous nous attendions qu'il nous deust envoyer quelques gens au devant. Mais en vain: car il n'y étoit plus dés y avoit douze jours. Et cependant que nos voguions par le milieu du port, voici que Membertou le plus grand Sagamos des Souriquois (ainsi s'appellent les peuples chez léquels nous étions) vient au Fort François vers ceux qui étoient demeurez en nombre de deux tant seulement, crier comme un homme insensé, disant en Son langage. Quoy? vous vous amusés ici à diner (il étoit environ midi) & ne voyez point un grand navire qui vient ici, & ne sçavons quels gens ce sont? Soudain ces deux hommes courent sur le boulevert, & appretent les canons en diligence, léquels ilz garnissent de boulets & d'amorces. Membertou sans dilayer vient dans son canot fait d'écorces, avec une sienne fille, nous reconoitre: & n'ayant trouvé qu'amitié, & nous reconoissant François, il ne fit point d'alarme. Neantmoins l'un de ces deux hommes là demeurez, dit La Taille, vint sur la rive du port la meche sur le serpentin pour sçavoir qui nous étions (quoy qu'il le sçeust bien, car nous avions la banniere blanche deployée à la pointe du mast) & si tôt voila quatre volées de canons qui font de Echoz inumerables: & de nôtre part le Fort fut salué de trois canonades, & plusieurs mousquetades: en quoy ne manquoit nôtre Trompete a son devoir. A tant nous descendons à terre, visitons la maison & passons la journée à rendre graces à Dieu, voir les cabanes des Sauvages, & nous aller pourmener par les prairies. Mais je ne puis que je ne loue beaucoup le gentil courage de ces deux hommes, déquels j'ay nommé l'un, l'autre s'appelle Miquelet: & meritent bien d'étre ici enchassés, pour avoir exposé si librement leurs vies à la conservation du bien de la Nouvelle-France. Car le sieur du Pont n'ayant qu'une barque & une patache, pour venir cher vers la Terre-neuve des navires de France, ne pouvoit se charger de tant de meubles, blez, farine, & marchandises qui étoient par-dela léquels il eût fallu jetter dans la mer (ce qui eût été à nôtre grand prejudice, & en avions bien peur) si ces deux homme n'eussent pris le hazard de demeurer là pour la conservation de ces choses. Ce qu'ilz firent volontairement, & de gayeté de coeur.
Heureuse rencontre du sieur du Pont: Son retour au Port-Royal: Rejouyssance: Description des environs dudit Port: Conjecture sur l'origine de la grande riviere de Canada: Semailles des blez: Retour du sieur du Pont en France: Voyage du sieur de Poutrincourt au païs des Armouchiquois: Beau segle provenu sans culture: Exercices & façon de vivre au Port-Royal: Cause des prairies de la riviere de l'Equille.
E Vendredi lendemain de nôtre
arrivée le sieur de Poutrincourt
affectionné à cette entreprise comme
pour soy-méme, mit une partie de
ses gens en besongne au labourage &
culture de la terre, tandis que les
autre s'occupoient à nettoyer les chambres &
chacun appareiller ce qui étoit de son métier.
Le desir que j'avois de sçavoir ce qui se pouvoit
esperer de cette terre me rendit avide audit
labourage plus que les autres. Cependant
ceux des nôtre qui nous avoient quittez à
Campseau pour venir le long de la côte,
rencontrerent comme miraculeusement le sieur du Pont
parmi des iles, qui sont frequentes en ces parties
là.
De dire combien fut grande la joye d'une part & d'autre, c'est chose que ne se peut exprimer. Ledit sieur du Pont à cette heureuse rencontre retourna en arriere pour nous venir voir au Port-Royal, & se mettre dans le Jonas pour repasser en France. Si ce hazard lui fut utile, il nous le fut aussi par le moyen de ses vaisseaux qu'il nous laissa. Et sans cela nous étions en une telle peine, que nous n'eussions sceu aller ni venir par eau apres que nôtre navire eust été de retour en France. Il arriva le Lundi dernier jour de Juillet, & demeura encore au Port-Royal jusques au vint-huitiéme d'Aoust. Et pendant ce mois grande rejouissance. Le sieur de Poutrincourt fit mettre sur cul un mui de vin l'un de ceux qu'on lui avoit baillé pour sa bouche, & permission de boire à tous venans tant qu'il dura: si bien qu'il y en eut qui se firent beaux enfans.
Dés le commencement nous fumes desireux de voir le païs à-mont la riviere, où nous trouvames des prairies préque continuellement jusques à plus de douze lieuës, parmi léquelles decoulent des ruisseaux sans nombre qui viennent des collines & montagnes voisines. Les bois y sont fort épais sur les rives des eaux, & tant que quelquefois on ne les peut traverser. Je ne voudroy toutefois les faire tels que Joseph Acosta recite étre ceux du Perou, quand il dit:
Un de noz freres homme digne de foy nous contoit qu'étant egaré & perdu dans les montagnes sans sçavoir quelle part, ni par où il devoit aller, il se trouva dans des buissons si épais: qu'il fut contraint de cheminer sur iceux sans mettre les pieds en terre par l'espace de quinze jours entiers.
Je laisse à chacun d'en croire ce qu'il voudra, mais cette croyance ne peut venir jusques à moi.
Or en la terre de laquelle nous parlons les bois sont plus clairs loin des rives, & des lieux humides: & en est la felicité d'autant plus grande à esperer, qu'elle est semblable à la terre que Dieu promettoit à son peuple par la bouche de Moyse, disant: Le Seigneur ton Dieu te va faire entrer en un bon païs de torrens d'eaux, de fonteines, & abymes, qui sourdent par campagnes, &c. Païs où tu ne manges point le pain en disette, auquel rien ne te defaudra, païs duquelles pierres sont fer, & des montagnes duquel tu tailleras l'airain. Et plus outre confirmant les promesses de la bonté & situation de la terre qu'il lui devoit donner. Le païs (dit-il) auquel vous allez passer pour le posseder n'est pas comme le païs d'Egypte, duquel vous estes sortis, là où tu semois ta semence, & l'arrousois avec le travail de ton pied, comme un jardin à herbes. Mais le païs auquel vous allez passer pour le possseder est un païs de montagnes & campagnes, & est abbreuvé d'eaux selon qu'il pleut des cieux. Or selon la description que nous avons fait ci-devant du Port Royal & de ses environs, en décrivant le premier voyage du sieur de Monts, & comme nous le disons ici, les ruisseaux y abondent à souhait par toute cette terre, dont rendent témoignage les frequentes & grandes rivieres qui l'arrousent. En consideration dequoy elle ne doit étre estimée moins heureuse que les Gaulles (qui ont une felicité particuliere en ce regard) si jamais elle vient à étre habitée d'hommes industrieux, & qui la sachent faire valoir. Quant aux pierres que nôtre Dieu promet devoir étre fer, & le montagnes d'airain, cela ne signifie autre chose que les mines de cuivre & de fer, & d'acier déquelles nous avons des-ja parlé ci-dessus, & parlerons encores ci-aprés. Et au regard des campagnes (dont nous n'avons encore parlé) il y en a préques tout à l'environ du Port Royal. Et au dessus des montagnes y a de belles campagnes où j'au veu des lacs & des ruisseaux ne plus ne moins qu'aux vallées. Mémes au passage pour sortir d'icelui Port & se mettre en mer, il y a un qui tombe des hauts rochers en bas, & en tombant s'éparpille en pluie menue, qui est chose delectable en Eté, par ce qu'au bas du roc il y a des grottes où l'on est couvert tandis que cette pluie tombe si agreablement: & se fait comme un arc en ciel dedans la grotte où tombe la pluie du ruisseau, lors que le soleil luit: ce qui m'a causé beaucoup d'admiration. Une fois nous allames depuis nôtre Fort jusques à la mer à travers les bois, l'espace de trois lieuës, mais au retour nous fumes plaisamment trompés. Car au bout de nôtre carriere pensans étre en plat païs nous nous trouvames au sommet d'une haute montagne, & nous fallut descendre avec assez de peine à-cause des neges. Mais les montagnes en une contrée ne sont point perpetuelles. A dix lieuës de nôtre demeure, le païs où passe la riviere de l'Equille est tout plat. J'ay veu par dela plusieurs contrées où le païs est tout uni, & le plus beau du monde. Mais la perfection est qu'il est bien arrousé. E pour témoignage de ce, non seulement au Port Royal, mais aussi en toute la Nouvelle-France, la grande riviere de Canada en fait foy, laquelle au bout de quatre cens lieuës est aussi large quel les plus grandes rivieres du monde, remplies d'iles & de rochers innumerables: prenant son origine de l'un des lacs qui se rencontrent au fil de son cours (& je le pense ainsi) si bien qu'elle a deux cours, l'un en l'Orient vers la France: l'autre en Occident vers la mer du Su. Ce qui est admirable, mais non sans exemple qui se trouve en nôtre Europe. Car j'apprens que la riviere qui descend à Trente & à Verone procede d'un lac qui produit une autre riviere dont le cours tend oppositement à la riviere du lins, lequel se décharge au Danube. Ainsi noz Geographes nous font croire que le Nil procéde d'un lac qui produit d'autres rivieres, léquelles se déchargent au grand Ocean.
Revenons à nôtre labourage: car c'est là où il nous faut tendre, c'est la premiere mine qu'il nous faut chercher, laquelle vaut mieux que les thresors d'Atabalippa: & qui aura du blé, du min, du bestial, des toiles, du drap, du cuir, du fer, & au bout des Morues, il n'aura que faire d'autres thresors, quant à la necessité de la vie. Or tout celà est, ou peut étre, en la terre que nous décrivons: sur laquelle ayant le sieur de Poutrincourt fait faire à la quinzaine un second labourage: & moy de méme, nous les ensemençames de nôtre blé François tant froment que segle: & à la huitaine suivant vit son travail n'avoir eté vain, ains une belle esperance par la production que la terre avoit des-ja fait des semences qu'elle avoit receu. Ce qu'ayant été montré au sieur du Pont ce lui fut un sujet de faire son rapport en France de chose toute nouvelle en ce lieu là.
Il étoit des-ja le vintiéme d'Aoust quand ces belles montres se firent, & admonestoit le temps ceux qui étoient du voyage, de trousser bagage: à quoy on commença de donner ordre, tellement que le vint-cinquiéme dudit mois, apres maintes canonades, l'ancre fut levée pour venir à l'emboucheure de Port, qui est ordinairement la premiere journée.
Le sieur de monts ayant desiré de s'élever au Su tant qu'il pourroit y chercher un lieu bien habitable pardelà Malebarre, avoit prié le sieur de Poutrincourt de passer plus loin qu'il n'avoit été, & chercher un Port convenable en bonne temperature d'air, ne faisant plus de cas du Port Royal que de sainte Croix, pour ce qui regarde la Santé. A quoy voulant obtemperer ledit sieur de Poutrincourt, il ne voulut attendre le printemps, sachant qu'il auroit d'autre exercices à s'occuper. Mais voyant ses semailles faites, & la verdure sur son champ, il resolut de faire ce voyage & découverte avant l'hiver. Ainsi il disposa toutes choses à cette fin, & avec sa barque vint mouiller l'ancre prés du Jonas, afin de sortir sa compagnie. Tandis qu'ilz furent là attendans le vent propre l'espace de trois jour il y avoit une moyenne balaine (que les Sauvages appellent Maria) laquelle venoit tous les jours au matin dans le Port avec le flot, nouant là dedans tout à son aise, & s'en retournoit d'ebe. Et lors prenant un peu de loisir, je fis en rhime Françoise un Adieu audit sieur du Pont & sa troupe, lequel est ci-aprés couché parmi LES MUSES DE LA NOUVELLE-FRANCE.
Le vint-huitiéme dudit mois chacun print sa route qui deçà, qui delà, diversement à la garde de Dieu. Quant au sieur du Pont il deliberoit en passant d'attaquer un marchant de Rouën nommé Boyer (lequel contre les deffenses du Roy étoit allé pardela troquer avec les Sauvages apres avoir eté delivré des prisons de la Rochelle par le consentement du sieur de Poutrincourt, & souz promesse qu'il n'iroit point) mais il étoit ja parti. Et quant audit sieur de Poutrincourt il print la volte de l'ile sainte Croix premiere demeure des François, ayant Champ-doré pour maitre & conducteur de sa barque, mais contrarié du vent, & pource que sa barque faisoit eau, il fut contraint de relacher par deux fois. En fin il franchit la Baye Françoise, & visita ladite ile, là où trouva d blé meur de celui que deux ans auparavant le sieur de Monts avoit semé, lequel étoit beau, gros, pesant, & bien nourri. Il nous en envoya au Port Royal, où j'étois demeuré, ayant eté de ce prié pour avoir l'oeil à la maison, & maintenir ce qui y restoit de gens en concorde. A quoy j'avoy condescendu (encore que cela eust eté laissé à ma volonté) pour l'asseurance que nous nous donnions que l'an suivant l'habitation se feroit en païs plus chaut pardela Malebarre, & que nous irions tous de compagnie avec ceux qu'on nous envoyeroit de France. Pendant ce temps je me mis à preparer de la terre, & faire des clotures & compartimens de jardins pour y semer des legumes, & herbes de menage. Nous fimes aussi faire un fossé tout à l'entour du Fort, lequel étoit bien necessaire pour recevoir les eaux & humidités qui paravant decouloient par dessouz les logemens parmi les racines des arbres qu'on y avoit defrichez: ce qui paraventure rendoit le lieu mal sain.
Je ne veux m'arreter à décrire ici ce que nos autres ouvriers faisoient chacun en particulier. Il suffit que nous avions nombre de menuisiers, charpentiers, massons, tailleurs de pierres, serruriers, tailandiers, couturiers, scieurs d'ais, matelots, &c, qui faisoient leur exercices, en quoy ils étoient fort humainement traitez. Car on les quittoit pour trois heures de travail par jour. Le surplus du temps ilz l'emploioient à recuillir des Moules qui sont de basse mer en grande quantité devant le Fort, ou des Houmars (especes de Langoustes) ou des Crappes, qui sont abondamment sous les roches au Port-Royal, ou des Cocques qui sont souz la vaze de toutes parts és rives dudit port. Tout cela se prent sans filets & sans batteaux. Il y en avoit qui prenoient quelquefois du gibier, mais 'étant dressez à cela ilz gatoient la chasse. Et pour nôtre regard, nous avions à nôtre table un des gens du sieur de Monts, qui nous pourvoyoit en sorte que n'en manquions point, nous apportant quelquefois demi douzaine d'Outardes, quelquefois autant de canars, ou oyes sauvages grises & blanches, bien souvent deux & trois douzaines d'alouettes, & autres sortes d'oiseaux. De pain nul n'en manquoit: & avoit chacun trois chopines de vin pur & bon. Ce qui a duré tant que nous avons été par dela, sinon que quand ceux qui nous vindrent querir, au lieu de nous apporter des commodités nous eurent aidé à en faire vuidange (comme nous le pourrons repeter ci-aprés) il fallut reduire la portion à une pinte. Et neantmoins bien souvent il y a eu de l'extraordinaire. Ce voyage en ce regard a eté le meilleur de tous dont nous en devons beaucoup de louange audit sieur de Monts & à ses associez les sieurs Macquin & Georges Rochelois, qui nous en pourveurent tant honnétement. Car certes je trouve que cette liqueur Septembrale est entre autres choses un souverain preservatif contre la maladie du Scorbut: & les epiceries, pour corriger le vice qui pourroit étre en l'air de cette region, lequel neantmoins j'ay toujours reconu bien pur & subtil, nonobstant les raisons que j'en pourrois avoir touchées parlant ci-dessus d'icelle maladie. Pour la pitance nous avions pois, féves, ris, pruneaux, raisins, morues seches & chairs salées, sans comprendre les huiles & le beurre. Mais toutes & quantes fois que les Sauvages habituez pres de nous avoient pris quelque quantité d'Eturgeons, Castors, Ellans, Caribous, ou autres animaux mentionnez en mon Adieu en la Nouvelle-France, ils nous en apportoient la moitié: & ce qui restoit ilz l'exposoient quelquefois en vente en place publique, & ceux qui en vouloient troquoient du pain alencontre. Voila en partie nôtre façon de vivre par dela. Mais jaçoit que chacun de nosdits ouvriers eût son métier particulier, neantmoins il falloit s'employer à tous usages, comme plusieurs faisoient. Quelques massons & tailleurs de pierre se mirent à la boulengerie, Léquels nous faisoient d'aussi bon pain que celui de Paris. Ainsi un de noz scieurs d'ais nous fit plusieurs fois du charbon en grande quantité.
En quoy est à noter une chose dont ici je me souvien. C'est que comme il fut necessaire de lever des gazons pour couvrir la pile de bois assemblée pour faire ledit charbon, il se trouva dans les prez plus de deux pieds de terre, non terre, mais herbes melées de limon qui se sont entassées les unes sur les autres annuellement depuis le commencement du mande, sans avoir été fauchées. Neantmoins la verdure en est belle servant de pasture aux Ellans, léquels nous avons plusieurs fois veu en noz prairies de delà en troupe de trois ou quatre, grands & petits se laissans aucunement approcher, puis gaignans les bois. Mais je puis dire davantage avoir veu en traversant deux lieuës de nosdites prairies, icelles toutes foullées de vestiges d'Ellans, car je n'y sçay point d'autres animaux à pié fourchu. Et en fut tué un non loin de nôtre Fort, en un endroit là où le sieur de Monts ayant fait faucher l'herbe deux ans devant, elle estoit revenue la plus belle du monde. Quelqu'un pourra s'étonner comment se font ces prairies, veu que toute la terre en ces lieux-là est couverte de bois. Pour à quoy satisfaire, le curieux sçaura qu'és hautes marées, principalement en celles de Mars & de Septembre, le flot couvre ces rives là: ce qui empeche les arbres d'y prendre racine. Mais par tout où l'eau ne surnage point, s'il y a de la terre il y a des bois.
Partement de l'ile Sainte-Croix: Baye de Marchin: Chouakoet: Vignes & raisins: & largesse de Sauvages: Terre & peuple Armouchiquois: Cure d'un armouchiquois blessé: Simplicité & ignorance de peuple: Vice des Armouchiquois: Soupçon: Peuple ne se souciant de vétement: Blé semé & vignes plantées en la terre des Armouchiquois: Quantité de raisins: Abondance de peuple: Mer perilleuse.
EVENONS au sieur de Poutrincourt,
lequel nous avons laissé en l'ile Sainte-Croix.
Apres avoir là fait une reveuë, & caressé
les Sauvages qui y
étoient, il s'en alla en quatre jours
à Pemptegoet, qui est ce lieu tant renommé
souz le nom de Norembega. Et ne falloit
un si long temps pour y parvenir, mais il
s'arreta sur la route à faire racoutrer sa barque
car à cette fin il avoit mené un serrurier & un
charpentier, & quantité d'ais. Il traversa les iles
qui sont à l'embouchure de la riviere, & vint à
Kinibeki, là où sa barque fut en peril à-cause des
grans courans d'eaux que la nature du lieu y fait.
C'est pourquoy il ne s'y arreta point, ains
passa outre à la Baye de Marchin, qui est le nom
d'un Capitaine Sauvage, lequel à l'arrivée dudit
sieur commença à cirer hautement Hé hé, à quoy on
lui répondit de méme. Il repliqua demandant en son
langage: Qui étes-vous? On lui dit que c'étoient
amis. Et là dessus à l'approcher le sieur de
Poutrincourt traita amitié avec lui, & lui fit
presens de couteaux, haches, & Matachiaz, c'est
à dire écharpes, carquans, & brasselets fait
de patenôtres, ou de tuyaux de verre blanc
& bleu, dont il fut fort aise, méme de la
consideration que ledit sieur de Poutrincourt
faisoit avec lui, reconoissant bien que cela lui
seroit beaucoup de support. Il distribua à quelques
uns d'un grand nombre de peuple qu'il avoit
autour de soy, les presens dudit sieur de
Poutrincourt, auquel il apporta force chairs
d'Orignac, ou Ellan (car les Basques appellent un
Cerf, ou Ellan, Orignac) pour refraichir de vivres
la compagnie. Cela fait on tendit les voiles
vers Chouakoet, où est la riviere du Capitaine
Olmechin, & où se fit l'année suivante la guerre
des Souriquois & Etechemins souz la conduite
du Sagamos Membertou, laquelle j'ay décrite
en vers rapportez és Muses de la Nouvelle-France.
A l'entrée de la Baye dudit lieu de Chouakoet
est uni ile grande comme de demie lieuë de tour,
en laquelle noz gens découvrirent premierement
la vigne (car encores qu'il y en ait
aux terres plus voisines du Port-Royal comme le
long de la riviere saint Jean, toutefois on n'en
avoit encore eu conoissance) laquelle ilz trouverent
en grande quantité, ayant le tronc haut de
trois à quatre piez, & par bas gros comme le poin,
les raisins beaux, & gros, les uns comme prunes,
les autres moindres: au reste si noirs qu'ilz
laissoient la teinture où se repandoit leur liqueur:
Ils étoient couchez sur les buissons & ronces qui
sont parmi cette ile, en laquelle les arbres ne
sont si pressez qu'ailleurs, ains éloignez comme
de six à six toises. Ce qui fait que le raisin
meurit plus aisément; ayant d'ailleurs une terre
fort propre à cela sabloneuse & graveleuse. Ilz
n'y furent que deux heures; mais fut remarqué
que du côté du Nort n'y avoit point
de vignes, ainsi qu'en l'ile Sainte-Croix n'y
a de Cedres que du côté d'Oest.
De cette ile ils allerent à la riviere d'Olmechin port de Chouakoet, là où Marchin & ledit Olmechin amenerent un prisonnier Souriquois (& partant leur ennemi) au sieur de Poutrincourt, lequel ilz lui donnerent liberalement. Deux heures aprés arrivent deux Sauvages l'un Etechemin nommé Chkoudun, Capitaine de la riviere Saint Jean dite par les Sauvages Oigoudi: l'autre Souriquois nommé Messamoet Capitaine ou Sagamos en la riviere du Port de la Heve, sur lequel on avoit pris ce prisonnier. Ils avoient force marchandises troquées avec les François, léquelles ilz venoient là debiter, sçavoir chaudieres grandes, moyennes, & petites, haches, couteaux, robbes, capots, camisoles rouges, pois, féves, biscuit, & autres choses. Sur ce voici arriver douze ou quinze batteaux pleins de Sauvages de la sujetion d'Olmechin, iceux en bon ordre, tous peinturés à la face, selon leur coutume, quand ilz veulent étre beaux, ayant l'arc, & la fleche en main, & le carquois auprés d'eux, léquels ilz mirent bas à bord. A l'heure Messamoet commence à haranguer devant les Sauvages leur remontrant comme par le passé ils avoient eu souvent de l'amitié ensemble: & qu'ilz pourroient facilement domter leurs ennemis s'ils se vouloient entendre, & se servir de l'amitié des François, lequels ilz voyoient là presens pour reconoitre leur païs, à fin de leur porter des commodités à l'avenir, & les secourir de leurs forces, léquelles il sçavoit, & les leur representoit d'autant mieux, que lui qui parloit étoit autrefois venu en France, & y avoit demeuré en la maison du sieur de Grandmont Gouverneur de Bayonne. Somme, il fut prés d'une heure à parler avec beaucoup de vehemence & d'affection, & avec un contournement de corps & de bras tes qu'il est requis en un bon Orateur. Et à la fin jetta toutes ses marchandises (qui valoient plus de trois cens escus renduës en ce païs-là) dans le bateau d'Olmechin comme lui faisant present de cela en asseurance de l'amitié qu'il lui vouloit témoigner. Cela fait la nuit s'approchoit, & chacun se retira. Mais Messamoet n'étoit pas content de ce qu'Olmechin ne lui avoit fait pareille harangue, ni retaliation de son present: car les Sauvages ont cela de noble qu'ilz donnent liberalement jettans aux piez de celui qu'ilz veulent honorer le present qu'ilz lui font; mais c'est en esperant de recevoir quelque honnéteté reciproque, qui est une façon de contract que nous appellons sans nom, Je te donne à fin que tu me donnes. Et cela se fait par tout le monde. Partant Messamoet dés ce jour là songea de faire la guerre à Olmechin. Neantmoins le lendemain matin lui & ses gens retournerent avec un bateau chargé de ce qu'ils avoient, sçavoir blé, petun, féves, & courges, qu'ilz distribuerent deça & dela. Ces deux Capitaines Olmechin & Marchin ont depuis été tués à la guerre. A la place déquels avoit été éleu par les Sauvages un nommé Bessabés: lequel depuis nôtre retour a été tué par les Anglois: & au lieu d'icelui ont fait venir un Capitaine de dedans les terres nommé Asticou, homme grave, vaillant, & redouté, lequel d'un clin d'oeil amassera mille Sauvages, ce que faisoient aussi Olmechin & Marchin. Car noz barques y étans, incontinent la mer se voyoit toute couverte de leurs bateaux chargez d'hommes dispos, se tenant droits là dedans: ce que ne sçaurions faire sans peril, n'étant iceux bateaux que des arbres creusez à la façon que nous dirons au dernier livre. De là donc le sieur de Poutrincourt poursuivant sa route, trouva un certain port bien agreable, lequel n'avoit été veu par le sieur de Monts: & durant le voyage ils virent force fumées, & gens à la rive, qui les invitoient à s'approcher d'eux: & voyans qu'on n'en tenoit conte, ilz suivoient la barque le long de la gréve sablonneuse, voire la devançoient le plus souvent, tant ilz sont agiles, ayans l'arc en main, & le carquois sur le dos, dansans toujours & chantans, sans se soucier dequoy ils vivront par les chemins. Peuple heureux, voire mille fois plus que ceux qui se font adorer pardeça, s'il avoit la conoissance de Dieu & de son salut.
Le sieur de Poutrincourt ayant pris terre à ce port, voici parmi une multitude de Sauvages des fiffres en bon nombre, qui jouoyent de certains flageollets longs, faits comme des cannes de roseaux, peinturés par dessus, mais non avec telle harmonie que pourroient faire nos bergers: & pour montrer l'excellence de leur arc, ilz siffloient avec le nez en gambadant selon leur coutume.
Et comme ces peuples accouroient precipitamment pour venir à la barque, il y eut un Sauvage qui se blessa griévement au talon contre le trenchant d'une roche, dont il fut contraint de demeurer sur la place. Le Chirurgien du sieur de Poutrincourt à l'instant voulut apporter à ce mal ce qui étoit de son art, mais ilz ne le voulurent permettre que premierement ilz n'eussent fait à l'entour de l'homme blessé leurs chimagrées. Ils le coucherent donc par terre, l'un d'eux lui tenant la téte en son giron, & firent plusieurs criaillemens, danses & chansons, à quoy le malade ne répondoit sinon Ho, d'une voix plaintive. Ce qu'ayant faiz ilz le permirent à la cure dudit Chirurgien, & s'en allerent, comme aussi le patient aprés qu'il fut pensé, mais deux heures passées il retourna le plus gaillart du monde ayant mis à l'entour de sa téte le bandeau dont étoit enveloppé son talon, pour étre plus beau fils.
Le lendemain les nôtres entrerent plus avant dans le port, là où étans allé voir les cabannes des Sauvages, une vieille de cent ou six-vints ans vint jetter aux piez du sieur de Poutrincourt un pain de blé qu'on appelle Mahis, & pardeça blé de Turquie, ou Sarrazin, puis de la chanve fort belle & haute, item des féves, & raisins frais cuillis, pour ce qu'ils en avoient veu manger aux François à Chouakoet. Ce que voyans les autres Sauvages qui n'en sçavoient rien, ils en apportoient plus qu'on ne vouloit à l'envi l'un de l'autre, & en recompense on leur attachoit au front une bende de papier mouillée de crachat, dont ils étoient fort glorieux. On leur montra en pressant le raisin dans le verre, que de cela nous faisions le vin que nous beuvions. On les voulut faire manger du raisin, mais l'ayans en la bouche ilz le crachoient, & pensoient (ainsi qu'Ammian Marcellin recite de noz vieux Gaullois) que ce fût poison, tant ce peuple est ignorans de la meilleure chose que Dieu ait donnée à l'homme, apres le pain. Neantmoins si ne manquent-ilz point d'esprit, & feroient quelque chose de bon s'ils étoient civilisés, & avoient l'usage des métiers. Mais ilz sont cauteleux, larrons & traitres, & quoy qu'ilz soyent nuds on ne se peut garder de leurs mains: car si on detourne tant soit peu l'oeil, & voyent l'occasion de derober quelque couteau, hache, ou autre chose, ilz n'y manqueront point, & mettront le larecin entre leurs fesses, ou le cacheront souz le sable avec le pied si dextrement qu'on ne s'en appercevra point. J'ay leu en quelque voyage de la Floride, que ceux de cette province sont de méme naturel, & ont la méme industrie de derober. De vérité je ne m'étonne pas si un peuple pauvre & nud est larron, mais quant il y a de la malice au coeur, cela n'est plus excusable. Ce peuple est tel qu'il faut traiter avec terreur: car par amitié si on leur donne trop d'accés ils machineront quelque surprise, comme s'est reconnu en plusieurs occasions, ainsi que nous avons veu ci-dessus & verrons encor ci-aprés. Et sans aller plus loin, le deuxiéme jour aprés étre là arrivez, comme ils voyoient noz gens occupez sur la rive du ruisseau qui est là, à faire la lescive, ilz vindrent quelques cinquante à la file, avec arcs, fleches, & carquois, en intention de faire quelque mauvais tour, comme on en a eu conjecture sur la maniere de proceder. Mais on le s prevint, & alla-on au devant d'eux avec mousquets & la méche sur le serpentin. Ce qui fit les uns fuir, & les autres étans enveloppés aprés avoir mis les armes bas, vindrent à une peninsule où étoient nos gens, et faisans beau semblant, demanderent à troquer du petun qu'ils avoient, contre noz marchandises.
Le lendemain le Capitaine dudit lieu & port vint voir le sieur de Poutrincourt en sa barque. On fut étonné de le voir accompagné d'Olmechin, veu que la traite étoit merveilleusement longue de venir là par terre, & beaucoup plus brieve par la mer. Cela donnoit sujet de mauvais soupçon, encores qu'il eût promis amitié avec François. Neantmoins ilz furent humainement receuz, & bailla le sieur de Poutrincourt un habit complet audit Olmechin, duquel étant vétu, il se regardoit en un miroir, & rioit de se voir ainsi. Mais peu aprés sentant que cela l'empechoit, quoy qu'au mois d'Octobre, quand il fut retourné aux cabannes il le distribua à plusieurs de ses gens, afin qu'un seul n'en fût trop empeché. Ceci devroit servir de leçon à tant de mignons & migones de deça, à qui il faut faire des habits & corselets durs comme bois, où le corps est si miserablement gehenné, qu'ilz sont dans leurs vétemens inhabiles à touts bonnes choses: Et s'il fait trop chaut ilz souffrent dans leurs groz culs à mile replis, des chaleurs insupportables, qui surpassent les douleurs que l'on fait quelquefois sentir aux criminels.
Or durant le temps que ledit sieur de Poutrincourt fut là, étant en doute si le sieur de Monts viendroit point faire une habitation en cette côte, comme il en avoit desir, il y fit cultiver un parc de terre pour y semer du blé, & planter la vigne, comme il fit à l'aide de nôtre Apoticaire M. Louis Hebert, homme qui outre l'experience qu'il a en son art, prent grand plaisir au labourage de la terre. Et peut-on ici comparer ledit sieur de Poutrincourt au bon pere Noé, lequel aprés avoir fait la culture la plus necessaire regarde la semaille des blez, se mit à planter à la vigne, de laquelle il ressentit les effects par aprés.
Sur le point qu'on deliberoit de passer outre, Olmechin vint à la barque pour voir le sieur de Poutrincourt, là où aprés s'étre arreté par quelques heures soit à deviser, soit à manger, il dit que le lendemain devoient arriver cent bateaux contenans chacun six hommes: mais la venuë de telles gens n'étant qu'une reuse, le sieur de Poutrincourt ne les voulut attendre: ains s'en alla le jour méme à Malebarre, non sans beaucoup de difficultés a cause des grans courans & du peu de font qu'il y a. De maniere que la barque ayant touché à trois piez d'eau seulement on pensoit étre perdu, & commença-on à la décharger & mettre les vivres dans la chaloupe qui étoit derriere, pour se sauver en terre: mais la mer n'étant en son plein, la barque fut relevée au bout d'une heure. Toute cette mer est une terre usurpée comme celle du Mont saint Michel, terre sablonneuse, en laquelle ce qui reste est tout plat païs jusques aux montagnes que l'on voit à quinze lieuës de là. Et ay opinion que jusques à la Virginie c'est tout de méme. Au surplus ici grande quantité de raisins comme devant, & païs fort peuplé. Le sieur de Monts étant venu à Malebarre en autre saison recuillit seulement du raisin vert, lequel il fit confire, & en apporta au Roy. Mais ç'a eté un heur d'y étre venu en Octobre pour en voir la parfaite maturité. J'ay dit ci-devant la difficulté qu'il y a d'entrer au port de Malebarre, C'est pourquoy le sieur de Poutrincourt n'y entra point avec sa barque, ains y alla seulement avec une chaloupe, laquelle trente ou quarante Sauvages aiderent à mettre dedans, & comme la marée fut haute (or ici la mer ne hausse que de deux brasses, ce qui est rare à voir) il en sortit & se retira en ladite barque, pour dés le lendemain, si töt qu'il ajourneroit, passer outre.
Perils: Langage inconu: Structure d'une forge, & d'un four: Croix plantée: Abondance: Conspiration: Desobeissance Assassinat: Fuite de trois cent contre dix: Agilité des Armouchiquois: Propheties de nôtre temps. Barbin. Marquis d'Ancre: Accident d'un mousquet crevé: Insolence, timidité, impieté, & fuite des Sauvages: Port fortuné: Mer mauvaise, Vengeance: Conseil & resolution sur le retour: Nouveaux perils: Faveurs de Dieu: Arrivée du sieur de Poutrincourt au Port Royal: & la reception à lui faite.
A nuit commençant à plier bagage
pour faire place à l'aurore on mit
la voile au vent, mais ce fut avec
une navigation fort perilleuse. Car avec
ce petit vaisseau, qui n'étoit que de dix-huit
tonneaux, il étoit force de
côtoyer la terre, où noz gens ne trouvoient
point de fond: reculans à la mer c'étoit encore
pis: de maniere qu'ilz toucherent deux ou trois
fois, étans relevez seulement par les vagues;
& sur le gouvernail rompu, qui étoit chose effroyable.
En cette extremité furent contraints de mouiller
l'ancre en mer à deux brasses d'eau & à trois
lieuës loin de la terre. Ce que fait, le sieur
de Poutrincourt envoye Daniel Hay (homme qui se
plait de montrer sa vertu aux perils de la mer)
vers la côte, pour la reconoitre, & voir s'il y avoit
point de port. Et comme il fut prés de terre il
vit un Sauvage qui dansoit chantant yo, yo, yo, le
fit approcher, & par signes lui demanda s'il y avoit
point de lieu propre à retirer navires, & où il y
eût de l'eau douce. Le Sauvage ayant fait signe
qu'ouï, il le receut en sa chaloupe, & le mena
à la barque, dans laquelle étoit Chkoudun, Capitaine
de la riviere Oigoudi, autrement Saint Jean,
lequel confronté à ce Sauvage, il ne l'entendoit
non plus que les nôtres. Vray est que par signes
il comprenoit mieux qu'eux ce qu'il vouloit dire.
Ce Sauvage montra les endroits où il y avoit
des basses, & où il n'y en avoit point. Et fit
si bien en serpentant, toujours la sonde à la main
qu'en fin on parvint au port qu'il avoit dit, auquel
y a peu de profond là où étant la barque arrivée,
on fit diligence de faire une forge pour la racoutrer
avec son gouvernail; & un four pour cuire
du pain, parce que le biscuit étoit failli.
Quinze jours se passerent à ceci, pendant léquels le sieur de Poutrincourt selon la louable coutume des Chrétiens, fit charpenter & planter une Croix sur un tertre, ainsi qu'avoit fait deux ans auparavant le sieur de Monts à Kinibeki, & Malebarre. Or parmi ces laborieux exercices on ne laissoit de faire bonne chere de ce que la mer & la terre peut en cette part fournir. Car en ce port il y a quantité de gibier, à la chasse duquel plusieurs de noz gens s'employoient: principalement les Alouettes de mer y sont en si grandes troupes que d'un coup d'arquebuze le sieur de Poutrincourt en tua vint-huit. Pour le regard des poissons il y a des marsoins & souffleurs en telle abondance, que la mer en semble toute couverte. Main on n'avoit les choses necessaires à faire cette pécherie, ains on s'arrétoit seulement aux coquillages, comme huitres, palourdes, ciguenaux, & autres dequoy il y avoit moyen de se contenter. Les Sauvages d'autre par apportoient du poisson & des raisins pleins des paniers de jonc, pour avoir en échange quelque chose de noz denrées. Ledit sieur de Poutrincourt voyant là les raisins beaux à merveilles avoit commandé à son homme de chambre de serrer dans la barque un fais des vignes où ils avoient eté pris. Maitre Loys Hebert nôtre Apoticaire desireux d'habiter ce païs-là, en avoit arraché une bonne quantité, afin de les planter au Port-Royal, où il n'y en a point, quoy que la terre y soit fort propre au vignoble. Ce qui toutefois (par une stupide oubliance) ne fut fait, au grand déplaisir dudit sieur & de nous tous.
Aprés quelques jours, voyant la grande assemblée de Sauvages, en nombre de cinq à six cens, icelui sieur descendit à terre, & pour leur donner quelque terreur, fit marcher devant lui un de ses gens jouant de deux épées, & faisant avec icelles maints moulinets. Dequoy ils étoient étonnez. Mais bien encore plus quand ilz virent que noz mousquets perçoient des pieces de bois épesses, où leurs fleches n'eussent sçeu tant seulement mordre. Et pour ce ne s'attaquerent-ilz jamais à noz gens tant qu'ilz se tindrent en garde. Et eût eté bon de faire sonner la trompette au bout de chacune heure, comme faisoit le Capitaine Jacques Quartier. Car comme dit bien souvent ledit sieur de Poutrincourt: Il ne faut jamais tendre aux larrons, c'est qu'il ne faut donner sujet à un ennemi de penser qu'il puisse avoir prise sur vous: ains toujours montrer qu'on se deffie de lui, & qu'on ne dort point: & principalement quand on a affaire à des Sauvages, léquels n'attaqueront jamais celui qui les attendra de pié ferme. Ce qui ne fut fait en ce lieu par ceux qui porterent la folle enchere de leur negligence, comme nous allons dire.
Au bout de quinze jours ledit sieur de Poutrincourt voyant sa barque racoutrée, & ne rester plus qu'une fournée de pain à achever, il s'en alla environ trois lieuës dans les terres pour voir s'il découvriroit quelque singularité. Mais au retour lui & ses gens apperceurent les Sauvages fuyans par les bois en diverses troupes de vint, trente, & plus, les uns se baissans comme gens qui ne veulent étre veuz: d'autres bloutissans dans les herbes pour n'étre aperceuz: d'autres transportans leurs bagages, & canots pleins de blé, comme pour deguerpir: Les femmes d'ailleurs transportans leurs enfans, & ce qu'elles pouvoient de bagage avec elles. Ces façons de faire donnerent opinion au sieur de Poutrincourt que ses gens ici machinoient quelque chose de mauvais: Partant quand il fut arrivé il commanda à ses gens qui faisoient le pain de se retirer en la barque. Mais comme jeunes gens sont bien souvent oublieux de leur devoir, ceux-ci ayans quelque gateau ou tarte à faire aimerent mieux suivre leur appetit que ce qui leur étoit commandé, & laisserent venir la nuit sans se retirer. Sur la minuit le sieur de Poutrincourt ruminant sur ce qui s'étoit passé la journée precedente, demanda s'ils étoient dedans la barque. Et ayant entendu que non, il leur envoya la chaloupe pour les prendre & amener à bord à quoy ils ne voulurent entendre, fors son homme de chambre, qui craignoit d'étre battu, ils étoient cinq armez de mousquets & épées léquels on avoit averty d'étre toujours sur leurs gardes, & neantmoins ne faisoient aucun guet; tant ils étoient amateurs de leurs volontés. Il étoit bruit qu'auparavant ils avoient tiré deus coups de mousquets sur les Sauvages pource que quelqu'un d'eux avoit derobé une hache. Somme iceux Sauvages ou indignés de cela, ou par un mauvais naturel; sur le point du jour vindrent sans bruit (ce qui leur est aisé à faire, n'ayans ni chevaux, ni charettes, ni sabots) jusques sur le lieu où ilz dormoient: & voyans l'occasion belle à faire un mauvais coup, ilz donnent dessus à traits de fléches & coups de masses, & en tuent deux, le reste demeurant blessé commencerent à crier fuians vers la rive de la mer. Lors celui qui faisoit la sentinelle dans la barque, s'écrie tout effrayé, Aux armes, on tue noz gens, on tue noz gens. A cette voix chacun se leve, & hativement sans prendre le loisir de s'habiller, ni d'allumer sa méche, se mirent dix dans la chaloupe, des noms déquels je ne me souvient, sinon de Champlein, Robert Gravé fils du sieur du Pont, Daniel Hay, les Chirurgien & Apothicaires, & le Trompette tous léquels suivans ledit sieur de Poutrincourt, qui avoit son fils avec lui descendirent à terre en pur corps.
Mais les Sauvages s'enfuirent belle erre, encores qu'ils fussent plus de trois cens, sans ceux qui pouvoient étre tapis dans des herbes (selon leur coutume) qui ne se montroient point. En quoy se reconoit comme Dieu imprime je ne sçay quelle terreur en la face des fideles à l'encontre des mécreans, suivant la parole, quand il dit à son peuple eleu: Nul ne pour substituer devant vous, Le Seigneur vôtre Dieu mettra une frayeur & terreur de vous sur toute la terre sur lesquelles vous marcherés. Ainsi nous voyons que cent trente-cinq milles combatans Madianites s'enfuirent & s'entretuerent eux-mémes au-devant de Gedeon qui n'avoit que trois cens hommes. Or de penser poursuivre ceux-ci c'eût peine perdue, car ils sont trop legers à la couse: Mais qui auroit des chevaux il les gateroit bien: car ils ont force petits sentiers pour aller d'un lieu à autre (ce qui n'est au Port Royal) & ne sont leurs bois épais, & outre ce encor on force terre découverte, où sont leurs maisons, ou cabannes au milieu de leur labourage.
Pendant que le sieur de Poutrincourt venoit à terre, on tira la barque quelques coups de petites pieces de fonte sur certains Sauvages qui étoient sur un tertre, & en vit-on quelques-uns tomber, mais ilz sont si habiles à sauver leurs morts qu'on ne sait qu'en penser. Ledit sieur voyant qu'il ne profiteroit rien de les poursuivre, fit faire des fosses pour enterrer ceux qui étoient decedez, léquels j'ay dit étre deux, mais il y en eut un qui mourut sur le bord de l'eau pensant se sauver, & un quatriéme qui fut si fort navré de fleches qu'il mourut étant rendu au Port Royal. Le cinquiéme avoit une fleche dans la poitrine, mais il échappa pour cette fois là: & vaudroit mieux qu'il y fût mort: car on nous a frechement rapporté qu'il s'est fait pendre en l'habitation que le sieur de Monts entretient à Kebec sur la grande riviere de Canada, ayant été autheur d'une conspiration faite contre Champlein. Et quant à ce desastre il a été causé par la folie & desobeissance d'un que je ne veux nommer, puis qu'il est mort, lequel faisoit le coq entre des jeunes gens à lui trop credules, qui autrement étoient d'assez bonne nature; & pource qu'on ne le vouloit enivrer, avoit juré (selon sa coutume) qu'il ne retourneroit point dans la barque, ce qui avint aussi. Car il fut trouvé mort la face en terre ayant un petit chien sur son doz, tous-deux cousus ensemble & transpercez d'une méme fleche.
Sur l'occurence de cette prophetie il me plait d'en rapporter deux de méme étoffe & tres-veritables avenues à la conservation de la France, la veille Saint-Marc en cette année mille six cens dix-sept, léquelles n'ont point eté remarquées par tous ceux qui ont fait des libelles sur la mort du Marquis d'Ancre. La premiere est de Barbin, qui fut fait Conterolleur general des finances en la place de Monsieur le President Jeannin, lequel n'étoit aggreable, par-ce qu'il étoit trop bon François. Cet homme voyant trois ou quatre Princes & quelques Seigneurs seuls & foibles, s'opposer à la tyrannie que ledit Marquis avoit occupée souz le nom du Roy, disoit ordinairement que ces affaires ne dureroient point jusques à la fin de May, & que dans ce temps ces Princes & Seigneurs (qui se sacrifioient pour leur patrie) seroient réduits à la necessité de se rendre. Ce qui en apparence étoit veritable. Mais Dieu juste juge y pourveut, ayant contre l'esperance commune fortifié l'esprit & le courage de ce jeune Prince Roy, en sorte qu'en moins d'un tourbillon cette haute puissance qui vouloit éprouver jusques où à quel point & degré la Fortune pouvoit elever un homme, fut tout à plat abbattue, & entierement ruinée par la mort de cet ambitieux trop enivré des faveurs qu'il ne méritoit point.
L'autre Prophete que je eux dire a eté cetui-ci méme, lequel en son dernier voyage fait à Paris, passant par Ecouï à sept lieuës de Roüen eut plainte d'une servante de l'epée Royale, où il étoit logé, que la guerre leur coutoit beaucoup, & ne leur venoit plus d'hostes: Surquoy il repartit, disant: Ma fille je m'en vay à Paris; Si je retourne nous aurons la guerre; Sinon, nous aurons la paix. Ce qui est arrivé, mais en un autre sens qu'il ne l'entendoit. Car certes il s'attendoit pas de mourir si tôt; & sa mort tant desirée & necessaire nous a en un moment ramené la paix, a garenti ces bons & genereux Princes d'une entiere ruine, & a sauvé le Roy & la maison Royale, de qui l'Etat & la vie ne pendoit qu'à un filet que pretendoit bien-tôt couper ce mal-heureux Pisandre.
Ainsi plusieurs prophetizent quelquefois contre leur sens & entente, dont l'exemple nous est assez notoire en l'histoire sainte par la prophetie de Balaam. Main revenons à nos Armouchiquois.
En cette mauvaise occurence le fils du sieur du Pont susnommé eut trois doits de la main emportez de l'éclat d'un mousquets qui se creva pour étre trop chargé. Ce qui trouble fort la compagnie laquelle étoit assez affligée d'ailleurs. Neantmoins on ne laissa de rendre le dernier devoir aux morts, léquels on enterra au pié de la Croix qu'on avoit là plantée, comme a été dit. Mais l'insolence de ce peuple barbare fut grande aprés les meurtres par eux commis, en ce que comme noz gens chantoient sur nos morts les oraisons & prieres funebres accoutumées en l'Eglise, ces maraux; id-je, dansoyent & hurloyent loin de là se rejouissans de leur trahison: & pourtant, quoy qu'ilz fussent grand nombre, ne se hazardoyent pas de venir attaquer les nôtres, léquels ayans à leur loisir fait ce que dessus, pource que la mer baissait fore, se retirerent en la barque, dans laquelle étoit demeuré Champ-doré pour la garde d'icelle. Mais comme la mer fut basse, & n'y avoit moyen de venir à terre, cette méchante gent vint derechef au lieu où ils avoient fait le meurtre; arracherent la Croix, deterrerent l'un des morts, prindrent sa chemise, & la vétirent, montrans leurs depouilles qu'ils avoient emportées: & parmi ceci encore tournans le dos à la barque jettoient du sable à deux mains par entre les fesses en derision, hurlans comme des loups: ce qui facha merveilleusement les nôtres, léquels ne manquoient de tirer sur eux leurs pieces de fonte, mais la distance étoit fort grande, & avoient des-ja cette ruse de se jetter par terre quand ils voyoient mettre le feu, de sorte qu'on ne sçavoit s'ils avoient été blessés ou autrement: & fallut par necessité boire ce calice, attendant la marée, laquelle venue & suffisante pour porter à terre, comme ilz virent nos gens s'embarquer en la chaloupe, ilz s'enfuirent comme levriers, se fians en leur agilité. Il y avoit avec les nôtres un Sagamos nommé Chkoudun, duquel nous avons parlé ci devant, lequel avoit grand déplaisir de tout ceci: & vouloit seul aller combattre cette multitude, mais on ne le voulut permettre. Et à tant on releva la Croix avec reverence, & enterra-on de rechef le corps qu'ils avoient déterrés. Et fut ce port appellé le Port Fortuné.
Le lendemain on mit la voile au vent pour passer outre & découvrir nouvelles terres: mais on fut contraint par le vent contraire de relacher & r'entrer dans ledit Port. L'autre lendemain on tenta derechef d'aller plus loin, mais ce fut en vain, & fallut encores relacher jusques à ce que le vent fût propre. Durant cette attente les Sauvages (pensans, je croy que ce ne fût que jeu ce qui s'étoit passé) voulurent se r'apprivoiser, & demanderent à troquer, faisant semblant que ce n'étoient pas eux qui avoient fait le mal mais d'autres, qu'ilz montroient s'en étre allez. Mais ilz n'avoient pas l'avisement de ce qui est en une fable, que la Cigogne ayant été prise parmi les Grues qui furent trouvées en dommage, fut punie comme les autres, nonobstant qu'elle dist que tant s'en fallût qu'elle fit mal qu'elle purgeoit la terre des serpens qu'elle mangeoit. Le sieur de Poutrincourt donc les laissa approcher, & fit semblant de vouloir prendre leurs denrées, qui étoient du petun, quelques chaines, colliers, & brasselets faits de coquilles de Vignaux (appelés Esurgni, au discours du second voyage de Jacques Quartier) fort estimés entre eux: item de leurs blé, féves, arcs, fleches, carquois, & autres menues bagatelles. Et comme la societé fut renouée, ledit sieur commanda à neuf ou dix qu'il avoit avec lui de mettre les meches de leurs mousquets en façon de laqs, & qu'au signal qu'il feroit chacun jettât son cordeau sur la téte de celui des Sauvages qu'ils auroient accosté, & s'en saisist, comme le maitre des hautes oeuvres fait de sa proye: & pour l'effect de ce, que la moitié s'en allassent à terre, tandis qu'on les amuserait à troquer dans la chaloupe. Ce qui fut fait: mais l'execution ne fut pas du tout selon son desir. Car il pretendoit se servir de ceux que l'on prendroit comme de forçats au moulin à bras & à couper dus bois. A quoy par trop grande precipitation on manqua. Neantmoins il y en eut six ou sept charpentés & taillés en pieces léquels ne peurent point si bien courir dans l'eau comme en la campagne, & furent attendus au passage par ceux des nôtres qui étoient demeurés à terre. Le Sauvage Chkoudun mentionné ci-devant, rapportoit une des tétes de ceux-là, mais par fortune elle tomba dans la mer, dont il eut tant de regret, qu'il en pleuroit à chaudes larmes.
Cela fait, le lendemain on s'efforça d'aller plus avant, nonobstant que le vent ne fût à propos, mais on avança peu, & vit-on tant seulement une ile à six ou sept lieuës loing, à laquelle il n'y eut moyen de parvenir, & fut appellée l'ile Douteuse. Ce que consideré, & que d'une part on craignoit manquer de vivres, & d'autres que l'hiver n'empechât la course; & d'ailleurs encores, qu'il y avoit deux malades, auquels on n'esperoit point de salut: Conseil pris, fut resolu de retourner au Port-Royal, étant, outre ce que dessus, encore le sieur de Poutrincourt en souci pour ceux qu'il avoit laissé. Ainsi on vint pour la troisiéme fois au Port Fortuné, là où ne fut veu aucun Sauvage.
Au premier vent propre ledit sieur fit lever l'ancre pour le retour, & memoratif des dangers passez, fit cingler en pleine mer: ce qui abbregea sa route. Mais non sans un grand desastre du gouvernail qui fut derechef rompu de maniere qu'étant à l'abandon des vagues, ils arriverent en fin au mieux qu'ilz peurent aux iles de Norembega, où ilz la racoutrerent. Et au sortir d'icelles vindrent à Menane ile d'environ six lieuës de long entre Sainte-Croix, & le Port-Royal, où ils attendirent le vent, lequel étant venu aucunement à souhait, au partir de là nouveaux desastres. Car la chaloupe qui étoit attachée à la barque fut poussée d'un coup de mer rudement, rudement, que de sa pointe elle rompit tout le derriere d'icelle, où étoit ledit sieur de Poutrincourt, & autres. Et d'ailleurs n'ayans peu gaigner le passage dudit Port-Royal, la marée (qui vole en cet endroit) les porta vers le fond de la Baye Françoise, d'où ilz ne sortirent point à leur aise, & se trouverent en aussi grand danger qu'ils eussent été oncques auparavant: d'autant que voulans retourner d'où ils étoient venus ilz se virent portez de la marée & du vent vers la côte, qui est de hauts rochers & precipices: là où s'ilz n'eussent doublé une pointe qui les menaçoit de ruine, c'eût été fait d'eux. Mais en des hautes entreprises Dieu veut éprouver la confiance de ceus qui combattent pour son nom, & de voir s'ilz ne branleront point: il les meine jusques à la porte de l'enfer, c'est à dire du sepulchre, & neantmoins les tient par la main, afin qu'ilz ne tombent dans la fosse, ainsi qu'il est écrit: Ce suis-je, ce suis-je moy, & n'y a point de Dieu avec moy. Je fay mourir, & fay vivre: je navre, & je gueri: & n'y a personne qui puisse delivrer aucun de ma main. Ainsi avons-nous dit quelquefois ci-devant, & veu par effet, que combien qu'en ces navigations se soient presentez mille dangers, toutefois il ne s'est jamais perdu un seul homme par mer, jaçoit que de ceux qui vont tant seulement Pour les Morues, & le traffic des pelleteries, il y en demeure assez souvent: témoins quatre pécheurs Maloins qui furent engloutis des eaux étans allés à la pécherie; lors que nous étions sur le retour en France: Dieu voulant que nous reconoissions tenir ce benefice de lui, & manifester sa gloire de cette façon, afin que sensiblement on voye que c'est lui qui est autheur de ces saintes entreprises, léquelles ne se font par avarice, ni par l'injuste effusion du sang, mais par un zele d'établir son nom, & sa grandeur parmi les peuples qui ne le conoissent point. Or aprés tant de faveurs du ciel, c'est à faire à ceux qui les ont receues à dire comme le Psalmiste-Roy bien aimé de Dieu:
Tu m'as tenu la dextre, & ton sage vouloir
M'a seurement guidé, jusqu'à me faire voir
Mainte honorable grace
En cette terre basse.
Aprés beaucoup de perils (que je ne veux comparer à ceux d'Ulisse, ni d'Ænée, pour ne souiller noz voyages saints parmi l'impureté) le sieur de Poutrincourt arriva au Port-Royal le quatorziéme de Novembre, où nous le receumes joyeusement & avec une solennité toute nouvelle pardela. Car sur le point que nous attendions son retour avec grand desir, (& ce d'autant plus, que si mal lui fût arrivé nous eussions été en danger d'avoir de la confusion) je m'avisay de representer quelque gaillardise en allant au-devant de lui, comme nous fimes. Et d'autant que cela fut en rhimes Françoises faites à la hâte, je l'ay mis avec Les Muses de la Nouvelle-France souz le tiltre de THEATRE DE NEPTUNE, où je renvoye mon Lecteur. Au surplus pour honorer davantage le retour de nôtre action, nous avions mis au dessus de la porte de nôtre Fort les armes de France, environnées de couronnes de lauriers (dont il y a là grande quantité au long des rives des bois) avec la devise du Roy, DVO PROTEGIT VNVS. Et au dessous celles du sieur de Monts avec cette inscription, DABIT DEVS HIS QVOQVE FINEM: et celle du sieur de Poutrincourt avec cette autre inscription, INVIA VIRTVTI NVLLA EST VIA, toutes deux aussi ceintes de chapeaux de lauriers.
Etat de semailles: Institution de l'ordre de Bon-temps: Comportement des Sauvages parmi les François: Etat de l'hiver: Pourquoy en ce temps pluies & brumes rares: Pourquoy pluies frequentes entre les tropiques: Neges utiles la terre: Etat de Janvier: Conformité de temps en l'antique & Nouvelle-France: Pourquoy Printemps tardif: Culture de jardins: Rapport d'iceux: Moulin à eau: Manne de harens: Preparation pour le retour: Invention du sieur de Poutrincourt: Admiration des Sauvages: Nouvelles de France.
PRES la rejouissance publique cessée,
le sieur de Poutrincourt eut soin
de voir ses blés, dont il avoit semé
la plus grande partie à deux
lieuës loin de nôtre Fort en
amont de la riviere de l'Equille, dite du Dauphin:
& l'autre à-l'entour de nôtredit Fort: & trouva
les premiers semez bien avancés, & non les
derniers qui avoient eté semez les sixiéme &
dixiéme de Novembre, léquels toutefois ne laisserent
de croitre souz la nege durant l'hiver,
comme je l'ay remarqué Ce seroit chose longue
de vouloir minuter tout ce qui se faisoit durand
l'hiver entre nous: comme de dire que ledit
sieur fit faire plusieurs fois du charbon, celui
de forge étant failli: qu'il fit ouvrir des chemins
parmi les bois: que nous allions à travers les forets
souz la guide du Kadran, & autres choses selon les
occurrences. Mais je diray que pour nous tenir
joyeusement & nettement, quant aux vivres, fut établi
un Ordre en la Table dudit sieur de Poutrincourt, qui
fut nommé L'ORDRE DE BON-TEMPS, mis premierement en
avant par Champlein, suivant lequel ceux d'icelle
table étoient Maitres-d'hotel chacun à son tour,
qui étoit en quinze jours une fois. Or avoit-il
le soin de faire que nous fussions bien &
honorablement traités. Ce qui fut si bien observé,
que (quoy que les gourmans de deça nous disent
souvent que là nous n'avions point la rue aux
Ours de Paris) nous y avons fait ordinairement aussi
bonne chere que nous sçaurions fair en cette
rue aux Ours, & à moins de frais. Car il n'y
avoit celui qui deux jours devant que son tour vint
ne fût soigneus d'aller à la chasse, ou la pecherie,
& n'apportat quelque chose de rare, outre
ce qui étoit de nôtre ordinaire. Si bien que
jamais au déjeuner nous n'avons manqué de
saupiquets de chair ou de poissons: & au
repas du midi & du soir encor moins: car c'étoit le
grand festin, là où l'Architriclin, ou
Maitre-d'hotel (que les Sauvages appellent
Atoctegie) ayant fait preparer toutes choses au
cuisinier, marchoit la serviete sur l'épaule, le baton
d'office en main, le collier de l'Ordre au col, & tous
ceux d'icelui Ordre aprés lui portans chacun son
plat. Le méme étoit au dessert, non toutefois avec
tant de suite. Et au soir avant rendre graces
à Dieu, il resignoit le collier de l'Ordre avec
un verre de vin à son successeur en la charge,
& buvoient l'un à l'autre. J'ay dit ci-devant
que nous avions du gibier abondamment, Canars,
Outardes, Oyes grises & blanches, perdris, alouettes,
& autres oiseaux: Plus des chairs d'Ellans,
de Caribous, de Castors, de Loutres, d'Ours,
de Lapins, de Chats-Sauvages, ou Leopars,
de Nibachés, & autres telles que les Sauvages
prenoient, dont nous faisions chose qui valoit bien
ce qui est en la rotisserie de la rue aux Ours:
& plus encor: car entre toutes les viandes
il n'y a rien de si tendre que la chair d'Ellan
(dont nous faisions aussi de bonne patisserie) ni de
si delicieux que la queue du Castor. Mais nous
avons eu quelquefois demie douzaine d'Eturgeons
tout à coup que les Sauvages nous ont apportez,
déquels nous prenions une partie en payant,
& le reste on leur permettoit vendre publiquement
& troquer contre du pain, dont nôtre
peuple abondoit, & quant à la viande ordinaire
portée de France cela étoit distribué egalement
autant au plus petit qu'au plus grand.
Et ainsi étoit du vin, comme a été dit.
En telles actions nous avions toujours vint ou trente Sauvages, hommes, femmes, filles, & enfans, qui nous regardoient officier. On leur baillait du pain gratuitement comme on feroit à des pauvres. Mais quant au Sagamos Membertou, & autres Sagamos (quand il en arrivoit quelqu'un) ils étoient à la table mangeans & buvans comme nous: & avions plaisir de les voir, comme au contraire leur absence nos étoit triste: ainsi qu'il arriva trois ou quatre fois que tous s'en allerent és endroits où ilz sçavoient y avoir de la chasse, & emmenerent un des nôtres lequel véquit quelques Six semaines comme eux sans sel, sans pain, & sans vin, couché à terre sur des peaus, & en temps de neges. Au surplus ils avoient soin de lui (comme d'autres qui sont souvent allés avec eux plus que d'eux-mémes), disans que s'ils mouroient on leur imposeroit qu'ilz les auroient tués: & par ce se conoit que nous n'étions comme degradés en une ile ainsi que le sieur de Villegagnon au Bresil. Car ce peuple aime les François, & en un besoin s'armeront tous pour les soutenir.
Or, pour ne nous égarer, tels regimes dont nous avons parlé, nous servoient de preservatifs contre la maladie du païs. Et toutefois il nous en deceda quatre en Fevrier & Mars de ceux qui étoient ou chagrins, ou paresseux: & me souvient de remarquer que tous ils avoient leurs chambres du côté d'Oest, & regardant sur l'étendue du Port, qui est de quatre lieuës préque en ovale. D'ailleurs ils étoient mal couchés, comme tous. Car les maladies precedentes, & le depart du Sieur du Pont en la façon que nous avons dit, avoient fait que l'on avoit jetté dehors les matelats, & étoient pourris, & ceux qui s'en allerent avec ledit sieur du Pont emporterent ce qui restoit de draps de licts disans qu'ils étoient à eus. De maniere que quelques uns des nôtres eurent le mal de bouche, & l'enflure de jambes, à la façon des phthisiques: qui est la maladie que Dieu envoya à son peuple au desert en punition de ce qu'ilz s'étoient voulu engraisser de chair, ne se contentans de ce que le desert leur fournissoit par la volonté divine.
Nous eumes beau temps préque tout l'hiver. Car les pluies, ni les brumes, n'y sont si frequentes qu'ici, soit en lamer, soit en la terre: & ce pour autant que les rayons du soleil en cette saison n'ont pas la force d'élever les vapeurs d'ici bas, mémement en un païs tout forétier. Mais en Eté cela se fait sur tous les deux, lors que leur force est augmentée, 7 se resoudent ces vapeurs subitement ou tardivement selon qu'on approche de la ligne æquinoctiale. Car nous voyons qu'entre les deux tropiques les pluies sont abondantes en mer & en terre, & specialement au Peru, & en Mexique plus qu'en l'Afrique, pource que le soleil par un si long espace de mer ayant humé beaucoup d'humidités de tout l'Ocean, il les resout en un moment par la grande force de sa chaleur, là où vers la Terre-neuve ces vapeurs s'entretiennent long temps en l'air devant que se condenser en pluie, ou étre dissipées: ce qui est en Eté (comme nous avons dit) & non en hiver: & en la mer plus qu'en la terre. Car en la terre les brouillas du matin servent de rousée, & tombent sur les huit heures: & en la mer ilz durent deux, trois, & huit jours, comme nous avons souvent experimenté.
Or puis que nous sommes sur l'hiver disons que les pluies en tel temps étans rares par-dela aussi y fait-il beau soleil aprés que la nege est tombée, laquelle nous avons eue sept ou huit fois, mais elle se fondoit facilement és lieux découverts, & la plus constante a été en Février. Quoy que ce soit, la nege moderée est fort utile aux fruits de la terre, pour les conserver contre la gelée, & leur servir comme d'une robbe fourrée. Ce que Dieu fait par une admirable providence, pour ne ruiner les hommes, & comme dit le Psalmiste.
Il donne la nege chenue
Comme laine à tas blanchissant,
Et comme la cendre menue
Repand les frimas brouissans.
Et comme le ciel n'est gueres souvent couvert de nuées vers la Terre-neuve en temps d'hiver, aussi y a il des gelées matinales, léquelles se renforcent sur la fin de Janvier, en Février, & au commencement de Mars: car jusques audit temps de Janvier nous y avons toujours été en pourpoint: & me souvient que le quatorziéme de ce mois par un Dimanche aprés midi nous nous rejouissions chantans Musique sur la riviere de l'Equille: & qu'en ce méme mois nous allames voir les blez à deux lieuës de nôtre Fort, & dinames joyeusement au soleil. Je ne voudroy toutefois dire que toutes les années fussent semblables à celle-ci. Car comme cet hiver là fut semblablement doux pardeçà, le dernier hiver de l'an mil six cens sept, le plus rigoureux qu'on vit jamais, a aussi été de méme par-delà, en sorte que beaucoup de Sauvages sont morts par la rigueur du temps ainsi qu'en France beaucoup de pauvres, & de voyagers. Mais je diray que l'année de devant que nous fussions en la Nouvelle-France, l'hiver n'avoit point eté rude, ainsi que m'ont testifié ceux qui y avoient demeuré avant nous.
Voila ce qui regarde la saison de l'hiver. Mais je ne suis point encore bien satisfait en la recherche de la cause pourquoy en méme parallele la saison est par-dela plus tardive d'un mois qu'ici, & n'apparoissent les fueilles aux arbres que sur le declin du mois de May: si ce n'est que nous disions que l'epesseur des bois & grandeur des foréts empéche le soleil d'échauffer la terre: item que le païs où nous étions est voisin de la mer, & plus sujet au froid comme participant du Perou païs semblablement froid à l'égard de l'Afrique; & d'ailleurs que cette terre n'ayant jamais été cultivée, est plus condense, & ne peuvent les arbres & plantes aisément tirer le suc de leur mere. En recompense dequoy aussi l'hiver y est plus tardif, comme nous avons n'agueres dit.
Les froidures étans passées, sur la fin de Mars tous les volontaires d'entre nous se mirent à l'envi l'un de l'autre à cultiver la terre, & faire des jardins pour y semer, & en recueillir des fruits. Ce qui vint bien à propos. Car nous fumes fort incommodez l'hiver faute d'herbes de jardins. Quand chacun eut fait ses semailles, c'étoit un merveilleux plaisir de les voir croitre & profiter chacun jour, & encore plus grand contentement d'en user si abondamment que nous fimes: si bien que ce commencement de bonne esperance nous faisoit préque oublier nôtre païs originaire, & principalement quand le poisson commença à rechercher l'eau douce & venir à foison dans noz ruisseaux, tant que nous n'en sçavions que faire. Ce que quant je considere, je ne me sçaurois assés étonner comme il est possible que ceux qui ont eté en la Floride ayent souffert de si grandes famines, veu la temperature de l'air qui est préque sans hiver, & que leur famine vint és mois d'Avril, May, Juin, auquels ilz ne devoient manquer de poissons.
Tandis que les uns travailloient à la terre, le sieur de Poutrincourt fit preparer quelques batimens pour loger ceux qu'il esperoit nous devoir succeder. En considerant combien le moulin à bras apportoit de travail, il fit faire un moulin à eau, qui fut fort admiré des Sauvages. Aussi est-ce une invention qui n'est pas venue és esprits des hommes dés les premiers siecles. Depuis cela nos ouvriers eurent beaucoup de repos: car ilz ne faisoient préque rien pour la pluspart. Mais je puis dire que ce moulin nous fournissoit de Harens trois fois plus qu'il ne nous en eût fallu pour vivre, à la diligence de noz Meuniers: car la mer étant haute venoit jusqu'au moulin, au moyen dequoy le haren allant s'égayer par deux heures en l'eau douce, étoit pris de bonne guerre au retour. Le sieur de Poutrincourt en fit saller deux bariques, & une barique de Sardines pour en faire montre en France.
Parmi toutes ces choses ledit sieur de Poutrincourt ne laissoit de penser au retour. Ce qui étoit un fait d'homme sage. Car il ne se faut jamais tant fier aux promesses des hommes que l'on ne considere qu'il y arrive bien souvent beaucoup de desastre en peu d'heure. Et partant dés le mois d'Avril il fit accommoder deux barques, une grande, & une petite, pour venir chercher les navires de France vers Campseau, ou la Terre-neuve, cas avenant que n'eussions point de secours. Mais la charpenterie faite, un seul mal nous pouvoit arréter, c'est que nous n'avions point de bray pour calfester noz vaisseaux. Cela (qui étoit la chose principale) avoit eté oublié au partir de la Rochelle. En ceste necessité importante, ledit sieur de Poutrincourt s'avisa de recuillir par les bois quantité de gommes de sapins. Ce qu'il fit avec beaucoup de travail, y allant lui-méme avec un garson ou deux le plus souvent: si bien qu'en fin il eut quelques cent litres. Or apres ces fatigues ce ne fut encore tout. Car il falloit fondre & purifier cela, qui étoit un point necessaire, & inconu à nôtre Maitre de marine, Champ-doré, & à ses matelots, d'autant que le bray que nous avons vient de Norwege, Suede, & Danzic. Neantmoins ledit sieur de Poutrincourt inventa le moyen de tirer la quintessence de ces gommes & écorces de sapins: & fit faire quantité de briques, déquelles il façonna un fourneau tout à jour, dans lequel il mit une alembic fait de plusieurs chaudrons enchassez l'un dans l'autre, lequel il emplissoit de ces gommes & écorces: puis étant bien couvert on mettait le feu tout à l'entour, par la violence duquel fondoit la gomme enclose dans ledit alembic, tomboit par embas dans un bassin. Mais il ne falloit pas dormir à l'entour, d'autant que le feu prenant à la matiere tout étoit perdu. Cela étoit admirable pour un personage qui n'en avoit jamais veu faire: dont les Sauvages étonnés disoient en mots empruntez des Basques Endia chavé Normandia, c'est à dire, que les Normans sçavent beaucoup de choses. Or appellent-ils tous les François Normans (exceptez les Basques) par ce que la pluspart des pécheurs qui vont aux Morues sont de cette nation. Ce remede nous vint bien à point: car ceux qui nous vindrent querir étoient tombez en méme faute que nous.
Or comme celui qui est en attente n'a point de bien ni de repos jusques à ce qu'il tienne ce qu'il desire: Ainsi en cette saison noz gens jettoient souvent l'oeil sur la grande étendue du Port Royal pour voir s'ilz découvriroient point quelque vaisseau arriver. En quoy ils furent plusieurs fois trompez, se figurans tantot avoir ouï un coup de canon, tantot appercevoir les voiles d'un vaisseau: & prenans bien souvent les chaloupes des Sauvages qui nous venoient voir pour les chaloupes Françoises. Car alors grande quantité de Sauvages s'assemblerent au passage dudit Port pour aller à la guerre contre les Armouchiquois, comme nous dirons au livre suivant. En fin on cria tant Noé qu'il vint, & eumes nouvelles de France le jour de l'Ascension avant midi.

Arrivée des François: Societé du sieur de Monts rompue, & pourquoy: Avarice de ceux qui volent les morts: Feux de joye pour la naissance de Monseigneur d'Orleans: Partement des Sauvages pour aller à la guerre: Sagamos Membertou: Voyages sur la côte de la Baye Françoise: Trafic sordide: Ville d'Ouigoudi: Sauvages comme font de grands voyages: Mauvaise intention d'iceux: Mine d'acier: Voix de Loups-marins: Etat de l'ile Sainte-Croix: Erreur de Champlein: Amour des Sauvages envers leurs enfans: Retour au Port Royal.
E Soleil commençoit à échauffer la
terre, &oeillader sa maitresse
d'un regard amoureux, quand le
Sagamos Membertou (apres noz prieres solennellement
faites & Dieu, & le desjeuner distribué au peuple
selon la coutume) nous vint avertir qu'il avoit veu
une voile sur le lac, c'est à dire dans le port, que
venoit vers notre Fort. A cette joyeuse nouvelle
chacun va voir, mais encore ne se trouvoit-il persone
qui si bonne veuë qu lui' quoy qu'il soit âgé de plus
de cent ans. Neantmoins on découvrit bientôt ce qui
en étoit. Le sieur de Poutrincourt fit en diligence
appreter la petite barque pour aller reconoitre.
Champ-doré & Daniel Hay y allerent & par
le signal qu'ils nous donnerent étans certains
que c'étoient amis, incontinent fimes charger
quatre canons, & une douzaine de fauconneaux,
pour saluer ceux qui nous venoient voir de
si loin. Eux de leur part ne manquerent à commencer
la féte, & décharger leurs pieces, auquels
fut rendu le reciproque avec usure. C'étoit
tant seulement une petite barque marchant souz la
charge d'un jeune homme de saint-Malo nommé
Chevalier, lequel arrivé au Fort bailla ses
lettres au sieur de Poutrincourt, léquelles furent
leuës publiquement. On lui mandoit que pour ayder
à sauver les frais du voyage, le navire (qui étoit
encor le JONAS) s'arreteroit au port de Campseau
pour y faire pecherie de Morue, les marchans
associez du sieur de Monts ne sachans pas qu'il y
eût pecherie plus loin que ce lieu: toutefois
que s'il étoit necessaire il fit venir ledit
navire au Port Royal. Au reste, que la societé étoit
rompue, d'autant que contre l'honneteté & devoir
les Holandois (qui ont tant d'obligation à la France)
conduits par un traitre François nommé La Jeunesse,
avoient l'an precedent enlevé les Castors & autres
pelleteries de la grande riviere de Canada:
chose qui tournoit au grand detritement de
la societé, laquelle partant ne pouvoit plus fournir
aux frais de l'habitation de dela, comme elle avoit
fait par le passé. Joint qu'au Conseil du Roy (pour
ruiner cet affaire) on avoit nouvellement
revoqué le privilege octroyé pour dix ans
au sieur de Monts, pour la traicte des Castors,
chose que l'on n'eût jamais esperé. Et pour
cette cause n'envoyoient personne pour demeurer
là apres nous. Si nous eumes aussi une grande
tristesse de voir une si belle & si sainte
entreprise rompuë: que tant de travaux & de perils
passez ne servissent de rien: & que l'esperance
de planter là le nom de Dieu, & la Foy Catholique
s'en allât evanouie. Neantmoins apres que le sieur
de Poutrincourt eut long temps songé sur ceci,
il dit que quant il y devroit venir tout seul
avec sa famille il ne quitteroit point la partie.
Ce nous estoit, di-je, grand deuil d'abandonner ainsi une terre qui nous avoit produit de si beaux blez, & tant de beaux ornemens de jardins. Tout ce qu'on avoit peu faire jusques là ç'avoit été de trouver lieu propre à faire une demeure arretée, & une terre qui fût de bon rapport. Et cela étant fait, de quitter l'entreprise, c'étoit bien manquer de courage. Car passée une autre année il ne falloit plus entretenir d'habitation. La terre étoit suffisante de rendre les necessitez de la vie. C'est le sujet de la douleur qui poignoit ceux qui étoient amateur de voir la Religion Chrétienne établie en ce païs là. Mais d'ailleurs le sieur de Monts, & ses associés étant en perte, & n'ayans point d'avancement du Roy, c'étoit chose qu'ilz ne pouvoient faire sans beaucoup de difficulté, que d'entretenir une habitation pardela.
Voila les effects de l'envie, qui ne s'est pas glissée seulement és coeurs des Hollandois pour ruiner une si sainte entreprise, mais aussi des nôtres propres, tant s'est montrée grande & insatiable l'avarice des Marchans qui n'avoient part à l'association du sieur de Monts. Et sur ce je diray l'abondant, que de ceux qui nous sont venu querir en ce païs là il y en a eu qui ont osé méchamment aller dépouiller les morts,& voler les Castors que ces pauvres peuples mettent pour le dernier bien-fait sur ceux qu'ils enterrent, ainsi que nous dirons plus amplement au dernier livre. Chose qui rend le nom François odieux & digne de mépris parmi eux, qui n'ont rien de semblable, ains le coeur vrayement noble & genereux, ayans rien de particulier ains toutes choses communes, & qui font ordinairement des presens (& ce fort liberalement, selon leur moyen) à ceux qu'ils aiment & honorent. Et outre ce mal, est arrivé que les Sauvages, lors que nous étions à Campseau, tuerent celui qui avoit montré à noz gens les sepulcres de leurs morts. Je n'ay que faire d'alleguer ici ce que récite Herodote de la vilenie du Roy Darius, lequel pensant avoir trouvé la mere au nid (comme on dit) c'est à dire des grands thresors au tombeau de Semiramis Royne des Babyloniens, eut un pié de nez, ayant au dedans trouvé un écriteau contraire au premier, tensoit aigrement de son avarice & méchanceté.
Revenons à noz tristes nouvelles & aux regrets sur icelles. Le sieur de Poutrincourt ayant fait proposer à quelques uns de nôtre compagnie s'ilz vouloient là demeurer pour un an, il s'en presenta huit, bons compagnons, auquels on promettoit chacun une barique de vin, de celui qui nous restoit, & du blé suffisamment pour une année: mais ilz demanderent si hauts gages qu'il ne peût pas s'accomoder avec eux. Ainsi se fallut resoudre au retour. Le jour declinant nous fimes les feuz de joye de la naissance de Monseigneur le Duc d'Orleans, & recommençames à faire bourdonner les canons & fauconneaux, accompagnez de force mousquetades, le tout aprés avoir sur ce sujet chanté le Te Deum.
Ledit Chevalier apporteur de nouvelles avoit en charge de Capitaine au navire qui étoit demeuré à Campseau, & en cette qualité on lui avoit baillé pour nous amener six moutons, vint-quatre poules, une livre de poivre, vint livres de ris, autant de raisins & de pruneaux, un millier d'amandes, une livre de muscades, un quarteron de canelle, demi livre de giroffles, deux livres d'ecorces de citrons, deux douzaines de citrons, autant d'orenges, un jambon de Maience, & six autres jambons, une barique de vin de Gascogne, & autant de vin d'Hespagne, une barique de boeuf salé, quatre pots & demie d'huile d'olive, une jarre d'olives, un baril de vinaigre, & deux pains de sucre: Mais tout cela fut perdu par les chemins par fortune de gueule, & n'en vimes pas grand cas: neantmoins j'ay mis ici ces denrées afin que ceux qui voudront aller sur mer s'en pourvoient. Quant aux poules & moutons on nous dit qu'ils étoient morts durant le voyage: ce que nous crumes facilement mais nous desirions au moins qu'on nous en eût apporté les os. On nous dit encore pour plus ample resolution, que l'on pensoit que nous fussions tous morts. Voila sur quoy fut fondée la mangeaille. Nous ne laissames toutefois de faire bonne chere audit Chevalier & aux siens, qui n'étoient pas petit nombre, ni buveurs semblables à feu Monsieur le Marquis de Pisani. Occasion qu'ilz ne se deplaisoient point avec nous: car il n'y avoit que du cidre bien arrousé d'eau dans le navire où ils étoient venus pour la portion ordinaire. Mais quant audit Chevalier, dés le premier jour il parla du retour. Le sieur de Poutrincourt le tint quelque huit jours en esperance: au bout déquels voulant s'en aller, ledit sieur mit des gens dans sa barque, & le retint sur quelque rapport que ledit Chevalier avoit dit qu'étant à Campseau il mettroit le navire à la voile, & nous lairroit là.
A la quinzaine ledit sieur envoya une barque audit Campseau chargée d'une partie de nos ouvriers, pour commencer à detrapper la maison.
Au commencement de Juin les sauvages en nombre d'environ quatre cens partirent de la cabanne que le Sagamos Membertou avoit façonnée de nouveau en forme de ville environnée de hautes pallissades, pour aller à la guerre contre les Armouchiquois, qui fut à Chouakoet, à environ quatre-vints lieuës loin du Port Royal, d'où ilz retournerent victorieux, par les stratagemes que je diray en la description que j'ay faite de cette guerre en vers François. Les Sauvages furent prés de deux mois à s'assembler là. Membertou le grand Sagamos les avoit fait avertir durant & avant l'hiver, leur ayant envoyé des hommes exprés, qui étoient ses deux fils Actaudin & Actaudinech, pour leur donner là le Rendez-vous. Ce Sagamos est homme des-ja fort vieil, & a veu le Capitaine Jacques Quartier en ce païs là auquel temps il étoit des-ja marié, & avoit enfans, & neantmoins ne paroit point avoir plus de cinquante ans. Il a eté fort grand guerrier & sanguinaire en son jeune âge & durant sa vie. C'est pourquoy on dit qu'il a beaucoup d'ennemis, & est bien aise de se tenir aupres des François pour vivre en seureté. Durant cette assemblée il fallut lui faire des presens & dons de blé, & féves, méme de quelque baril de vin, pour fétoyer ses amis. Car il remontroit au sieur de Poutrincourt: «Je suis le Sagamos de ce païs ici, j'ay le bruit d'étre ton ami, & de tous les Normans (car ainsi appellent-ils les François, ainsi que j'ay dit) & que vous faites cas de moy: ce me seroit un reproche si je ne montrois les effects de telle chose.» Et neantmoins soit par envie ou autrement, un autre Sagamos nommé Chkoudun, lequel est bon ami des François nous fit rapport que Membertou machinoit quelque chose contre nous, & avoit harangué sur ce sujet. Ce qu'entendu par le sieur de Poutrincourt, soudain il l'envoya querir pour l'étonner,& voir s'il obeiroit. Au premier mandement, il vint seul avec noz gens, & ne fit aucun refus. Occasion qu'on le laissa retourner en paix apres avoir receu bon traitement, & quelque bouteille de vin, lequel il aime parce (dit-il) que quand il en a beu il dort bien, et n'a plus de soin, ni d'apprehension. Ce Membertou nous dit au commencement que nous vimmes là qu'il vouloit faire un present au Roy de sa mine de cuivre, par ce qu'il voyoit que nous faisions cas des metaux,& qu'il faut que les Sagamos soient honétes & liberaux les uns envers les autres. Car lui étant Sagamos il s'estime pareil au Roy, & à tous ses Lieutenans: & disoit souvent au sieur de Poutrincourt qu'il lui étoit grand ami, frere compagnon, & égal, montrant cette égalité par la jonction des deux doits de la main que l'on appelle index ou le doit demonstratif. Or jaçoit que le present qu'il vouloit faire à sa Majesté fût chose dont elle ne se soucie, neantmoins cela lui partoit de bon courage, lequel doit étre prisé comme si la chose étoit plus grande, ainsi que fit ce Roy des Perses qui receut d'aussi bonne volonté une pleine main d'eau d'un païsan comme les plus grands presens qu'on lui avoit fait. Car si Membertou eût eu davantage il l'eût offert liberalement.
Le sieur de Poutrincourt n'ayant point envie de partir delà qu'il n'eût veu l'issue de son attente, c'est à dire la maturité des blés, il delibera apres que les Sauvages furent allés à la guerre, de faire voyages le long de la côte. Et pource que Chevalier desiroit amasser quelques Castors, il envoya dans une petite barque à la riviere Saint-Jean, dite par les Sauvages Oigoudi, & l'ile Sainte-Croix: & lui Poutrincourt s'en alla dans une chaloupe à ladite mine de cuivre. Je fus du voyage dudit Chevalier: & traversames la Bay Françoise pour aller à ladite riviere: là où sitôt que fumes arrivez nous fut apportée demie douzaine de Saumons frechement pris: & y sejournames quatre jours, pendant léquels nous allames és cabanes du Sagamos Chkoudun, là où nos vimes quelques quatre-vints ou cent Sauvages tout nuds, hors-mis le brayet, qui faisoient Tabagie des farines que ledit Chevalier avoit troqué contre leurs vieilles pannes pleines de pous (car ilz ne lui baillerent que ce qu'ilz ne vouloient point.) Ainsi fit-il là un trafic sordide que je prise peu. Mais il peut dire que l'odeur du lucre est suave & douce de quelque chose que ce soit, & ne dedaignoit pas l'Empereur Vespasien de recevoir par sa main le tribut qui lui venoit des pissotieres de Rome.
Etans parmi ces Sauvages le Sagamos Chkoudun nous voulut donner le plaisir de voir l'ordre & geste qu'ilz tiennent allans à la guerre, & les fit tous passer devant nous, ce que je reserve à dire au dernier livre. La ville d'Ouigoudi (ainsi j'appelle la demeure dudit Chkoudun) étoit un grand enclos sur un tertre fermé de hauts & menus arbres attachez l'un contre l'autre, & au dedans plusieurs cabannes grandes & petites, l'une déquelles étoit aussi grande qu'une halle, où se retiroient beaucoup de menages: & quant à celle où ilz faisoient la Tabagie elle étoit un peu moindre. Une bonne partie dédits sauvages étoient de Gachepé qui est le commencement de la grande riviere de Canada, & nous disent que de leur demeure ils venoient là en six jours, dont je fus fort étonné, veu la distance qu'il y a par mer: mais il abbregent fort leurs chemins, & font des grans voyages par le moyen des lacs & rivieres, au bout déquelles quant ils sont parvenus, en portant leurs canots trois ou quatre lieuës ils gaignent d'autres rivieres qui ont un contraire cours. Tous ces Sauvages étoient là venus pour aller à la guerre avec Membertou contre les Armouchiquois.
Or d'autant que j'ay parlé de cette riviere d'Ouigoudi au voyage du sieur de Monts, je n'en diray ici autre chose. Quand nous retournames à nôtre barque qui étoit à demie lieuë de là à l'entrée du Port à l'abri d'une chaussée que la mer y a fait, noz gens & (particulierement Champ-doré, qui nous conduisoit) étoient en peine de nous, & ayans veu de loin les Sauvages en armes pensoient que c'étoit pour nous mal faire; ce qui eût eté aisé, pource que nous n'étions que deux: Et pour ainsi furent bien aises de nôtre retour. Apres que le lendemain vint le Devin du quartier crier comme un desesperé à-l'endroit de nôtre barque. Ne sachans ce qu'il vouloit dire on l'envoya querir dans un petit bateau, & nous vint haranguer, & dire que les Armouchiquois étoient dans les bois, & les venoient attaquer, & qu'ils avoient tué de leurs gens qui étoient à la chasse: & partant que nous descendissions à terre pour les assister. Ayans ouï ce discours qui ne tendoit à rien de bon selon nôtre jugement, nous lui dimes que noz journées étoient limitées, & noz vivres aussi, & qu'il nous convenoit de gaigner païs. Se voyant éconduit il dit que devant qu'il fût deux ans il faudroit qu'ilz tuassent tous les Normans, ou que les Normans les tuassent. Nous nous mocquames de lui, & lui dimes que nous allions mettre nôtre barque devant leur Fort pour les aller tous saccages. Mais nous ne le fimes pas. Car nous partimes ce jour là: & ayans vent contraire, nous nous mimes à l'abri d'une petite ile, où nous fumes deux jours: pendant léquels l'un alloit tirer aux Canars pour la provision: l'autre faisoit la cuisine: Champ-doré & moy allions le long des rochers avec marteaux & ciseaux cherchans s'il y auroit point quelques mines. Ce que faisans nous trouvames de l'acier en quantité entre les roches, dont nous fimes provision pour en faire montre au sieur de Poutrincourt.
De là nous allames en trois journées à l'ile Sainte-Croix étans souvent contrariez des vents. Et pource que nous avions mauvaise conjecture sur les Sauvages que nous avions veu en grand nombre à la riviere de Saint-Jean, & que la troupe partie du Port Royal étoit encore à Menane (ile entre ledit Port Royal & sainte-Croix) déquelz nous ne voulions pas fier, nous faisions bon guet la nuit: pendant lequel nous oyions souvent les voix des Loups-marins, qui ressembloient préque celles des Chat-huans: Chose contraire à l'opinion de ceux qui ont dit & écrit que les poissons n'ont point de voix.
Arrivez que fumes en ladite ile de Sainte-Croix, nous y trouvames les batimens y laissez tout entiers, fors que le magazin étoit découvert d'un côté. Nous y trouvames encore du vin d'Hespagne au fond d'un mui, duquel nous beumes & n'étoit guere gaté. Quand aux jardins nous y trouvames des choux, ozeilles, & laictues, dont nous fimes cuisine. Nous y fimes aussi de bons patez de tourtres qui sont là frequentes dans les bois. Mais les herbes y sont si hautes, qu'on ne pouvoit les trouver quand elles étoient tuées & tombées à terre. La cour y étoit pleine de tonneaux entiers, léquels quelques matelots mal disciplinez brulerent pour leur plaisir, dont j'eu horreur quand je le vi, & jugeay mieux que devant que les Sauvages étoient (du moins civilement) plus humains & plus gens de bien que beaucoup de ceux qui portent le nom de Chrétien, ayans depuis trois ans pardonné à ce lieu, auquel ilz n'avoient seulement pris un morceau de bois, ni de sel qui y étoit en grande quantité dur comme roche.
Je ne sçay à quel propos Champlein en la relation de ses voyages imprimée l'an mille six cens treize, s'amuse à écrire que je n'ay point eté plus loin que Sainte-Croix, veu que je ne di pas le contraire. Mais il est peu memoratif de ce qu'il fait, disant là méme (pag. 151) que dudit Sainte-Croix au port Royal, n'y a que quatorze lieuës, & en la pa. 95, il avoit dit qu'il y en 25. Et si on regarde sa charte geographique il s'en trouvera pour le moins quarante.
Au partir de là nous vimmes mouiller l'ancre parmi un grand nombre d'iles confuses, où nous ouïmes quelques Sauvages, & criames pour les faire venir. Ilz nous r'envoyerent le méme cri. A quoy un des nôtres repliqua Ouen Kirau, c'est à dire, qui étes-vous? Ilz ne voulurent se declarer. Mais le lendemain Oagimont Sagamos de cette riviere nous vint trouver, & conumes que c'étoit lui que nous avions ouï. Il se disposoit à suivre Membertou & sa troupe à la guerre, en laquelle il fut griévement blessé, comme j'ay dit en mes vers sur ce sujet. Ce Oagimont a une fille âgée d'environ onze ans bien agreable, laquelle le sieur de Poutrincourt desiroit avoir, & la lui a plusieurs fois demandée pour la bailler à la Roye, lui promettant que jamais il n'auroit faute de blé, ni d'autre chose: mais onques il ne s'y est voulu accorder.
Etant entré en nôtre barque, il nous accompagna jusques à la pleine mer, là où il se mien en sa chaloupe pour s'en retourner, & de nôtre part tendimes au Port Royal, à l'entrée duquel nos arrivames avant le jour, mais fumes devant nôtre Fort injustement sur le point que le belle Aurore commençoit à montrer sa face vermeille sur le sommet des côtaux chevelus. Le monde étoit encore endormi, & n'y en eut qu'un qui se leva au continuel abbayement des chiens; mais nous fimes bien reveiller le reste à force de mousquetades,& d'éclats de trompettes. Le sieur Poutrincourt étoit arrivé le jour de devans de son voyage des mines, où nous avons dit qu'il devoit aller: & l'autre jour precedant étoit arrivé la barque qui avoit porté partie de nos ouvriers à Campseau. Si bien que tout assemblé il ne restoit plus que de preparer les choses necessaires à notre embarquement. Et en cette affaire nous vint bien à point le moulin à eau. Car autrement il n'y eût eu aucun moyen de preparer assez de farines pour le voyage. Mais en fin nous eumes de reste, que l'on bailla aux Sauvages pour se souvenir de nous.

Port de Campseau: Partement du Port Royal: Bruines de huit jours: Arc-en-ciel paroissant dans l'eau: Port Savalet: Culture de la terre exercice honorable: Regrets des Sauvages au partir du sieur de Poutrincourt: Retour en France: Voyage au Mont Saint-Michel; Fruits de la Nouvelle-France presentez au Roy: Voyage en la Nouvelle-France depuis le retour dudit sieur de Poutrincourt: Lettre missive dudit sieur au Sainct Pere à Rome.
UR le point qu'il falut
dire Adieu au Port Royal
le sieur de Poutrincourt
envoya son peuple les uns
apres les autres trouver
le navire à Campseau,
qui est un Port entre sept ou
huit iles où les navires
peuvent étre à l'abris des vents: & là y a une baye
profonde de plus de dix lieuës, & large de trois:
ledit lieu distant dudit Port Royal de plus de cent
cinquante lieuës. Nous avions une grande barque,
Deux petites & une chaloupe. Dans l'une des petites
barques on mit quelques gens que
l'on envoya devant. Et le trentiéme de Juillet
partirent les deux autres. J'étois dans la grande
conduite par Champ-doré. Mais le sieur de
Poutrincourt voulant voir une fin de noz blés
semez, attendit la maturité d'iceux, & demeura
encore onze jours apres nous. Cependant
nôtre premiere journée ayant été au Passage
du Port-Royal, le lendemain les brumes vindrent
s'étendre sur la mer, qui nous tindrent huit
jours entiers, durant léquels c'est tout ce que
nous sceumes faire que de gaigner le cap de Sable,
lequel ne vimes point.
En ces obscuritez Cymmeriennes ayans un jour ancré en mer à-cause de la nuit, nôtre ancre ruza tellement qu'au matin la marée nous avoit porté parmi des iles, & m'étonne que ne nous perdimes au choc de quelque rocher. Au reste pour le vivre le poisson ne nous manquoit point. Car en une demie heure nus pouvions prendre des Morues pour quinze jours, & des plus belles & grasses que j'aye jamais veu, icelles de couleur de carpes: ce que je n'ay oncques apperceu qu'en cet environ dudit cap de Sable: lequel aprés avoir passé la marée (qui vole en cet endroit) nous porta en peu de temps jusques à la Hêve, ne pensans étre qu'au port au Mouton. Là nous demeurames deux jours, & dans le port méme nous voyions mordre la Morue à l'ameçon. Nous y trouvames force grozelles rouges, & de la marcassite de mine de cuivre. On y fit aussi quelque troquement de pelleteries avec les Sauvages.
De là en avant nous eumes vent à souhait, & durant ce temps avint une fois qu'étant sur la proue je criay à nôtre conducteur Champ-doré que nous allions toucher, pensant voir le fond de la mer: mais je fus deceu par l'Arc-en-ciel qui paroissoit avec toutes ses couleurs dedans l'eau, causé par l'ombrage que faisoit sur icelle nôtre voile de Beau-pré opposé au Soleil, lequel assemblant ses rayons dans le font dudit voile, ainsi qu'il fait dans la nue, iceux rayons étoient contraints de reverberer dans l'eau, & faire cette merveille. En fin nous arrivames à quatre lieuës de Campseau à un Port où faisoit sa pécherie un bon vieillart de Saint-Jean de Lus nommé le Capitaine Savalet, lequel nos receut avec toutes les courtoisies du monde. Et pour autant que ce Port (qui est petit, mais tres-beau) n'a point de nom, je l'ay qualifié sur ma Charge geographique du nom de Savalet. Ce bon personage nous dit que ce voyage étoit le quarante-deuxiéme qu'il faisoit pardela, & toutefois les Terreneuviers n'en font tout les ans qu'un. Il étoit merveilleusement content de sa pécherie, & nous disoit qu'il faisoit tous les jours pour cinquante escus de Morues & qu son voyage vaudroit dix-mille francs. Il avoit seze homme à ses gages: & son vaisseau étoit de quatre vints tonneaux, qui pouvoit porter cent milliers de morues seches. Il étoit quelquefois inquieté des Sauvages là cabannez léquelz trop privément & imprudemment alloient dans son navire, & lui emportoient ce qu'ilz vouloient. Et pour eviter cela il les menaçoit que nous viendrions & les mettrions tous au fil de l'épée s'ilz lui faisoient tort. Cele les intimidoit; & ne lui faisoient pas tout le mal qu'autrement ils eussent fait. Neantmoins toutes les fois que les pécheurs arrivoient avec leurs chaloupes pleines de poissons, ces Sauvages choisissoient ce que bon leur sembloit, & ne s'amusoient point aux Morues, ains prenoient des Merlus, Bars, Fletans qui voudroient ici à Paris quatre écus, ou plus. Car c'es un merveilleusement bon manger, quand principalement ilz sont grands & épais de six doits, comme ceux qui se péchoient là. Et eût été difficile de les empécher en cette insolence, d'autant qu'il eut toujours fallu avoir les armes en main, & la besogne fût demeurée. Or l'honneteté de cet homme ne s'étendit pas seulement envers nous, mais aussi envers tous les nôtres qui passerent à son port, car c'étoit le passage pour aller & venir au Port Royal. Mais il y en eut quelques uns de ceux qui nous vindrent querir, qui faisoient pis que les Sauvages, & se gouvernoient envers lui comme fait ici le gen-d'arme chez le bon homme: chose que j'ouy fort à regret.
Nous fumes là quatre jours à-cause du vent contraire. Puis vimmes à Campseau, où nous attendimes l'autre barque, qui vint dix jours aprés nous. Et quant au sieur de Poutrincourt si-tôt qu'il vit que le blé se pouvoit cuillir, il arracha du segle avec la racine pour en montrer pardela la beauté, bonté & demesurée hauteur. Il fit aussi des glannes des autres semences, froment, orge, avoine, chanvre, & autres, à méme fin: ce que ceux qui sont allez ci-devant au Bresio, & à la Floride n'ont point fait. En quoy j'ay à me rejouir d'avoir été de la partie, & des premiers culteurs de cette terre. Et à ce je me suis pleu d'autant-plus que je me remettoy devant les yeux nôtre Ancien pere Noé grand Roy, grand Prétre, & grand Prophete, de qui le métier étoit d'estre laboureur & vigneron: & les anciens Capitaines Romains Serranus, qui fut mandé pour conduire l'armée Romaine: & Quintus Cincinnatus, lequel tout poudreux labouroit quatre arpens de terre à téte nue & estomach découvert, quand l'huissier du Senat lui apporta les lettres de Dictature: de sorte que cet huissier fut contraint le prier de vouloir se couvrir avant que lui declarer sa charge. M'étant pleu à cet exercice, Dieu à beni mon petit travail, & ay eu en mon jardin d'aussi beau froment qu'il y sçauroit avoir en France, duquel ledit sieur de Poutrincourt me donna une glanne quand il fut arrivé audit Port de Campseau, laquelle (avec une de segle) je garde avec son grain dés il y a dix ans.
Il étoit prét de dire Adieu au Port Royal, quand voici arriver Membertou, & sa compagnie, victorieux des Armouchiquois. Et pource que j'ay fait une description de cette guerre en vers François, je n'en veux d'ici remplir mon papier, étant desireux d'abbreger plutôt que de chercher nouvelle matiere. A la priere dudit Membertou il demeura encore un jour. Mais ce fut la pitié au partir, de voir pleurer ces pauvres gens, léquels on avoit toujours tenu en esperance que quelques uns des nôtres demeureroient auprés d'eux. En fin il leur fallut promettre que l'an suivant on y envoyeroit des ménages & familles pour habiter totalement leur terre, & leur enseigner des metiers pour les faire vivre comme nous. En quoy, ilz se consolerent aucunement. Il y restoit dix bariques de farines qui leur furent baillées avec les blez de nôtre culture, & la passession du manoir, s'ilz vouloient en user. Ce qu'ilz n'ont pas fait. Car ils ne peuvent étre constans en une place vivans comme ilz font.
L'onziéme d'Aoust ledit sieur de Poutrincourt partit lui neufiéme dudit Port-Royal dans une chaloupe pour venir à Campseau: Chose merveilleusement hazardeuse de traverser tant de bayes & mers en un si petit vaisseau chargé de neuf persones, de vivres necessaires au voyage, & assez d'autres bagages. Etans arrivés audit port de ce bon homme Savalet, leur fit tout le bon accueil qu'il lui fut possible: & de là nous vindrent voir audit Campseau, où nous demeurames encore huit jours.
Le troisiéme de Septembre nous levames les ancres, & avec beaucoup de difficultez sortimes hors les brisans qui sont aux environs dudit Campseau. Ce que noz mariniers firent avec deux chaloupes qui portoient les ancres bien avant en mer pour soutenir nôtre vaisseau, à fin qu'il n'allât donner contre les rochers. En fin étans en mer on laisse à l'abandon l'une dédites chaloupes, & l'autre fut tirée dans le Jonas, lequel outre nôtre charge portoit cent milliers de Morues, que seches que vertes. Nous eumes assez bon vent jusques à ce que nous approchames les terres de l'Europe. Mais nous n'avions pas tout le bon traitement du monde, par ce que, comme j'ay dit, ceux qui nous vindrent querir presumans que nous fussions morts, s'étoient accommodez de noz rafraichissemens. Nos ouvriers ne beurent plus de vin depuis qu'ilz nous eurent quittés au Port-Royal: Et nous n'en avions gueres, par ce que ce qui nos abondoit fut beu joyeusement en la compagnie de ceux qui nous apporterent nouvelles de France.
Le vint-sixiéme Septembre nous eumes en veuë les iles de Sorlingues, qui sont à la pointe de Cornuaille en Angleterre. Et le vint-huitiéme pensans venir à Saint-Malo, fumes contraints de relacher à Roscoff en la Basse Bretagne, où nous demeurâmes deux jours & demi à nous rafraichir: Nous avions un Sauvage que se trouvoit assez étonné de voir les batimens, clochers, & moulins à vent de France: mémes les femmes qu'il n'avoit onques veu vétues à nôtre mode. De Roscoff nous vimmes avec bon vent rendre graces à Dieu audit Saint-Malo. En quoy je ne puis que je ne loue la prevoyante vigilance de nôtre Maitre de navire Nicolas Martin, de nous avoir si dextrement conduit, en une telle navigation, & parmi tant d'écueils & caphatées rochers dont est remplie la côte d'entre le Cap d'Ouessans & ledit Saint-Malo. Que si cetui ci est louable en ce qu'il a fait, le Capitaine Foulques ne l'est moins de nous avoir mené parmi tant de vents contraires en des terres inconues où nous nous sommes efforcés de jette les premiers fondemens de la Nouvelle-France.
Ayant demeuré trois ou quatre jours à Saint-Malo, nous allames le sieur de Poutrincourt, son fils, & moy, au Mont saint-Michel, où nous vimes les Reliques dudit lieu, fors le Bouclier de ce saint Archange. Il nous fut dit que le sieur Evéque d'Avranches depuis quatre ans avoit deffendu de le plus montrer. Quant au batiment il merite d'étre appellé la huitiéme merveille du monde, tant il est beau & grand sur la pointe d'une roche seule au milieu des ondes, la mer étant en son plein. Vray est qu'on peut dire que la mer n'y venoit point quand ledit batiment fut fait. Mais je repliqueray, qu'en quelque façon que ce soit il est admirable. La plainte qu'il y peut avoir en ce regard est, que tant de superbe edifices sont inutils pour le jourd'hui, ainsi qu'en la pluspart des Abbaïes de France. Et à la mienne volonté que par les engins de quelque Archimede ilz peussent étre transportés en la Nouvelle-France pour y étre mieux employés au service de Dieu & du Roy. Au retour nous allames voir la pécherie des huitres à Cancale; & delà à Saint-Malo: où aprés avoir encore sejourné huit jours, nous vimmes dans une barque à Honfleur: & en cette navigation nous servit de beaucoup l'experience du sieur de Poutrincourt, lequel voyant que noz conducteurs étoient au bout de leur Latin, quand ilz se virent entre les iles de Jerzey & Sart (n'ayans accoutumé de prendre cette route, où nous avions été poussez par un grand vent d'Est-Suest, accompagné de brumes & pluyes) il print sa Charte marine en main, & fit le maitre de navire, de maniere que nous passames le Raz-Blanchart (passage dangereux à des petites barques) & vimmes à l'aise suivant la côte de Normandie audit Honfleur. Dont Dieu soit loué eternellement. Amen.
Estans à Paris ledit sieur de Poutrincourt presenta au Roy les fruits de la terre d'où il venoit & specialement le blé, froment, segle, orge & avoine, comme étant la chose la plus precieuse qu'on puisse rapporter de quelque païs que ce soit. Il eût été bien-seant de vouer ces premiers fruits à Dieu, & les mettre entre les enseignes de triomphe en quelque Eglise, à trop meilleure raison que les premiers Romains, léquels prsentoient à leurs dieux & déesses champestres Terminus, Seia, & Segesta les premiers fruits de leur culture par les mains de leurs sacrificateurs des champs institués par Romulus, qui fut le premier ordre de la Nouvelle-Rome, lequel avoit pour blason un chapeau d'épics de blé.
Le méme sieur de Poutrincourt avoit nourri une douzaine d'Outardes prises au sortir de la coquille, léquelles il pensoit faire toutes apporter en France, mais il y en eu cinq de perdues, & les autres cinq il les a baillées au Roy, qui en a eu beaucoup de contentement, & sont à Fontaine-bleau.
Et d'autant que son premier but est d'établir la Religion Chrétienne en la terre qu'il a pleu à sa Majesté lui octroyer, & à icelle amener les pauvres peuples Sauvages, léquels ne desirent autre chose que de se conformer à nous en tout bien, il a été d'avis de demander la benediction du Pape de Rome premier Evéque en l'Eglise par une missive faite de ma main au temps que j'ay commencé cette histoire, laquelle a esté envoyée à sa Saincteté avec lettres de sadite Majesté, en Octobre, mille six cens huit, laquelle comme Servant à nôtre sujet, j'ay bien voulu coucher ici.
BEATISSIME Pater, divina Veritatis, & vera Divinitatis oraculo scimus Evangelium regni coelorum prædicandum fore in universo orbe in testimonium omnibus gentibus, antequam veniat consummatio. Unde (quoniam in suum occasum ruit mundus) Deus his postremis temporibus recordatus misericordiæ suæ suscitavit homines fidei Christiana athletas fortissimos utriusque militia duces, qui zelo propangandæ Religionis inflammati per multa pericula Christiani nominis gloriam non solum in ultimas terras, sed in mundos no vos (ut ita loquar) deportaverunt. Res ardua quidem: sed:
Invia virtuti lulla est via...
inquit Poëta quidam vetus. Ego JOANNES DE BIENCOUR, vulgo DE POUTRINCOUR à vita religionis amator & assertor perpetuus, vestra Beatitudinis servus minimus, pari (ni fallor) animo ductus, unus ex multis devovi me pro Christo & salute populorum ac silvestrium (ut vocant) hominum qui Nova Francia novas terras incolunt: eoque nomine iam relinquo populum meum, & domum patris mei, uxoremque & liberos periculorum meorum consortes facio, memor scilicet quod Abrahamus pater credentium idem fecerit, ignotamque sibi regionem Deo duce peragrarit, qui possessurus esset populus de femore eius veri Dei, veraque religionis cultor. Non equidem peto terram auro argentoque beatam, non exteras spoliare gentes mihi est in animo: Sat mihi gratia Dei (si hanc aliquo modo consequi possim) terra que mihi Regio dono concessa, & maris annuus proventus, dummodo populos lucrifaciam Christo. Messis quidem multa, operarii pauci. Qui enim splendide vivunt, aurumque sibi congerere curant hoc opue negligunt, scilicet hoc sæculum plus æquo diligentes. Quibus vero res est angusta domitanta rei molem suscipere nequeunt, & huic oneri ferendo certè sunt impares. Quid igitur? An deferendum negotium vere Christianum & plané divinum. Ergo frustra sex iam ab annus tot sustinuimus (dum ista meditamur) animi pertubationes? Minivé vero. Cum enim timentibus Deum opmnia cooperentur in bonum, non est dubium quin Deus, pro cuius gloria Herculeaum istud opus aggredimur, adspiret votis nostris, qui quondam populum suum Israelem portavit super alas aquilarum, & perduxit in terram melle & lacte fluentem. Hac spe fretus, quicquid est mihi seu facultatum, seu corporis vel animi virium in re tam nobili libenter & alacri animo expendere non vereor, hoc praefertim tempore quo silent arma, nec datur virtuti suo fungi munere, nisi si in Turcas mucrones nostros convertiremus. Sed est quod utilius pro re Christiana faciamus, si populos istos latissimé patentes in Occidentali plaga ad Dei cognitionem adducere conemur. Non enim armorum vi sunt ad religionem cogendi. Verbo tantum & doctrina est opus, juncta bonorum morum disciplina: quibus artibus olim Apostoli, sequentibus signis, maximam hominum partem sibi, Deoque, & Christo eius concilia verunt: itaque verum extitit illud quod scriptum est: Populus quem non cognovi servivit mihi, in auditu auris obedivit mihi, &c. Filii alieni mentiti sunt mihi, &c. Filii quidem alieni sunt populi Orientales iam à fide Christiana alieni, in quos propterea torqueri potest illud Evangelii quod iam adimpletum videmus: Auferetur vobis regnum Dei & dabitur genti facienti fructus eius. Nunc autem ecce tempus acceptabile, ecce nunc dies salutis, qua Deus visitabit & faciet redemptionem plebis sua, & populus qui eum non cognovit serviet ipsi, sed & in auditu auris obediet, si me indignum servum tanti nuneris ducem esse patiatur. Qua in re Beatitudinis vestra charitatem per viscera misericordia Dei nostri deprecor, auctoritatem imploro, adjuro sanctitatem ut mihi ad illud opus iam jam properanti, uxori charissima, ac liberis; nec non domesticis, socusque veis vestra benedictionem impertiri dignemini, qua certa fide credo nobis plurimum ad salutem non solum corporis, sed etiam anima, addo & ad terræ nostræ ubertatem & propositi nostri felicitatem, profuturum. Faxit Deus Optimus Maximus, Faxit Dominues noster & Salvator Jesus Christus, Faxit una & Spiritus sanctus, ut in altissima Principis Apostolorum puppi sedentes per multa sæcula Ecclesia sancta. Et a clavum tenere possitis, & in diebus vestris (qua vestra sanè maxima gloria est) illud adimpletum videre quod de Christo à sancto Propheta a vaticinatum est: Adorabunt eum omnes Reges terræ: omnes gentes servient ei.
Vestræ Beatitudinis filius humillimus
ac devotissimus IOANNIS
DE BIENCOUR.

Mention de nôtre grand Roy HENRI sur le sujet des grandes entreprises: Ensemble des Sieurs de Monts & de Poutrincourt. Revocation du privilege de la traite des Castors. Reponse aux envieux. Dignité du caractere Chrétien. Perils du sieur de Monts.
es grandes entreprises sont
bien-seantes aux grans, & nul
ne peut s'acquerir un renom honorable
envers la posterité que
par des actions extraordinairement
belles & de difficile execution. Ce qui devroit
d'autant plus emouvoir noz François au
sujet duquel nous traitons, que la gloire y est
certaine, & la recompense inestimable, telle
que Dieu l'a preparée à ceux qui gayement s'employent
pour l'exaltation de son nom. Si nôtre
grand Roy HENRI III de glorieuse memoire
n'est eu des desseins plus relevés tendans à
assembler & rendre uniformes tous les coeurs de
la Chrétienté, voire de tout l'univers, il étoit assez
porté à cette affaire ici. Mais l'envie lui a
retranché ses jours au grand malheur non de nous
seulement, mais de ces pauvres peuples Sauvages,
pour léquels nous esperions un prompt expedient
pour parvenir à leur entiere conversion.
Il ne faut pourtant perdre courage. Car aux affaires
les plus desesperées Dieu souvent intervient
& se montre secourable.
Jusques icy il n'y a eu que les Sieurs de Monts & de Poutrincourt que ayent pris le hazard de cette entreprise, & ayent montré par effect le desir qu'ils avoient de voir cette terre Christianisée. Tous deux se sont (par maniere de dire) enervés pour ce sujet; & neantmoins tant qu'ilz pourront respirer & tant soit peu se soutenir, si ne veulent-ilz quitter la partie pour ne decourager ceux qui ja se trouvent disposés à ensuivre leur trace. Ces deux ici donc ayans fait la planche aux autres, & jusques à present étans seuls qui (comme chefs) ont fait de la despense pour avancer cet oeuvre: c'est deux & de ce qu'ils ont fait, que le discours de ce livre doit être pris. Et pour commencer par l'ordre des choses. Aprés que nous eumes representé au feu Roy, à Monseigneur le Chancellier, & autres personages de qualité les fruits de nôtre culture, le sieur de Mons presenta requéte à sa Majesté pour avoir confirmation & renouvellement du privilege de la traite des Castors, qui lui avoit eté cette année là revoqué à la poursuite des marchans de Saint Malo, qui cherchent leur profit, & non l'avancement de l'honneur de Dieu, & de la France. Sa requéte lui fut accordée au Conseil, mais pour un an seulement. Ce n'étoit pour faire de grands projets sur un fondement si foible, & de si peu de durée. Et toutefois il n'y a rien de si naturel que de laisser à un chacun (privativement aux forains) la jouissance des biens qui sont en la terre qu'il habite: & particulierement ici, où la cause est d'elle même si favorable, qu'elle ne devroit avoir besoin d'intercesseurs. Les causes principales de la revocation susdite, étoient la cherté des Castors, que l'on attribuoit audit sieur de Monts: item la liberté du commerce otée au sujets du Roy en une terre qu'ilz frequentent de temps immemorial: joint à ceci que ledit sieur ayant par trois ans jouï dudit privilege, il n'avoit encore fait aucuns Chrétiens. Je ne suis point aux gages d'icelui pour defendre sa cause. Mais je sçay qu'aujourd'hui depuis la liberté remise lédits Castors se vendent au double de ce qu'il en retiroit. Car l'avidité y a eté si grande qu'à l'envi l'un de l'autre les marchans en ont gaté le commerce. Il y a huit ans que pour deux gateaux, ou deux couteaux on eût eu un Castor, & aujourd'hui il en faut quinze ou vint: & y en a cette année mille six cens dix qui ont donné gratuitement toute leur marchandise aux Sauvages, afin d'empecher l'entreprise sainte du Sieur de Poutrincourt, tant est grande l'avarice des hommes: Tant s'en faut donc que cette liberté de commerce soit utile à la France, qu'au contraire elle y est extremement prejudiciable. C'est une chose fort favorable que la liberté du traffic, puis que le Roy ayme ses sujets d'un amour paternel: mais la cause de la religion, & des nouveaux habitans d'une province est encore plus digne de faveur. Tous ces Marchans ne donneront point un coup d'epée pour le service du Roy, & à l'avenir sa Majesté pourra trouver là de bons hommes pour executer ses commandemens. Le public ne se ressent point du profit de ces particuliers, mais d'une Nouvelle-France toute l'antique France se pourra un jour ressentir avec utilité, gloire, & honneur. Et quant à l'ancienneté de la navigation je diray qu'avant l'entreprise du sieur de Monts nul de noz mariniers n'avoit passé Tadoussac, fors le Capitaine Jacques Quartier. Et sur la côte de l'Ocean nul Terreneuvier n'avoit passé la bay de Campseau avant nôtre voyage pour faire pécherie. Pour n'avoir fait des Chrétiens il n'y a sujet de blame. Le caractere Chrétien est trop digne pour l'appliquer de premier abord en une contrée inconuë, à des barbares qui n'ont aucun sentiment de religion. Et si cela eût été fait, quel blame & regret eût-ce été de laisser ces pauvres gens sans pasteur, ni autre secours, lors que par la revocation dudit privilege nous fumes contrains de quitter tout, & reprendre la route de France; le nom Chrétien ne doit estre profané, & ne faut donner occasion aux infideles de blasphemer contre Dieu. Ainsi ledit sieur de Monts n'a peu mieux faire, & tout autre homme s'y fût trouvé bien empeché. Trois ans se sont passez devant qu'avoir trouvé une habitation certaine où l'air fût sain, & la terre plantureuse. Il s'est veu en l'ile Sainte-Croix environné de malades de toutes pars parmi la rigueur de l'hiver, avec peu de vivres: chose qui n'étoit que trop suffisante pour étonner les plus resolus du monde. Et le printemps venu son courage le porta parmi cent perils à cent lieuës plus loin chercher un pour plus salutaire: ce qu'il ne trouva point, ainsi que nous avons dit ailleurs. En un mot je coucheray ici ce demi quatrain du Prince de noz Poëtes:
Il est bien aysé de reprendre,
Et mal-aysé de faire mieux.
Equipage du sieur de Monts. Kebec. Commission de Champlein. Conspiration chatiée. Fruits naturels de la terre. Scorbut. Annedda. Defense pour Jacques Quartier.
E Sieur de Monts ayant obtenu
prorogation du privilege sus-mentionné
pour un an, quoy que ce fût
une maigre esperance, toutefois
pour les causes que j'ay dites au chapitre
precedent, il resolut de faire encore un equipage,
& avec quelques associés envoya trois
vaisseaux garnis d'hommes & de vivres en son
gouvernement. Et d'autant que le sieur de Poutrincourt
a pris son partage sur la côte de l'Ocean:
pour ne l'empecher, & pour le desir qu'a
ledit Sieur de Monts de penetrer dans les terres
jusques à la mer Occidentale, & par là parvenir
quelque jour à la Chine, il delibera de se
fortifier en un endroit de la riviere de Canada
que les Sauvages nomment Kebec, à quarante
lieuës au dessus de la riviere de Saguenay. Là elle
est reduite à l'étroit, & n'a que la portée d'un
canon de large: & par ainsi est le lieu fort commode
pour commander par toute cette grande
riviere. Champlein print la charge de conduire &
gouverner cette premiere colonie envoyée à
Kebec: où état arrivé il fallut faire les logemens
pour lui & sa troupe. Enquoy il y eut de la fatigue
à bon escient, telle que nous nous pouvons
imaginer à l'arrivée du Capitaine Jacques Quartier
au lieu de la dite riviere où il hiverna: & du
sieur de Monts en l'ile Sainte-Croix: d'où s'ensuivirent
des maladies qui en emporterent plusieurs
au dela de fleuve Acheron. Car on ne trouva
point de bois prét à mettre en oeuvre, ni aucuns
batimens pour retirer les ouvriers; Il falut
couper le bois à son tronc, defricher le païs, &
jetter les premiers fondements de l'oeuvre.
Or comme noz François se sont préque toujours trouvez mutins en telles actions, ainsi y en eut-il entre ceux-ci qui conspirerent contre ledit Champlein leur Capitaine.
Le chef de cette conspiration fut un serrurier Norman, dit Jehan du Val, qui avoit eté blessé par les Armouchiquois au voyage du sieur de Poutrincourt. Il s'étoit asseuré de trois qui ne valoient pas mieux que lui, & ceux-ci de plusieurs autres, pour faire mourir Champlein, leur suggerans des mécontentemens sur la nourriture, & le trop grand travail, & disans que Champlein mort ilz pourroient faire une bonne main par le pillage des provisions, & marchandises apportées de France, léquelles ayans partagées ilz se retireroient en Espagne dans des vaisseaux Basques & Hespagnols qui étoient à Tadoussac, pour y vivre heureusement. Cette entreprise fut découverte par un autre Serrurier dit Anthoine Natel plus timoré & conscientieux que les autres: lequel declara audit Champlein qu'ils avoient arreté de le prendre au dépourveu, & l'étouffer; ou luy donner de nuit une faulse alarme, & comme il sortiroit luy tirer un coup de mousquet, ce qui se devoit faire dans quatre jours: & ce pendant, que le premier qui en ouvriroit la bouche seroit poignardé. Ces choses venuës en evidence, les quatre chefs furent pris, & envoyés à Tadoussac à la garde du sieur du Pont de Honfleur. Tandis on informe, & cela fait on remene les prisonniers à Kebec pour étre confrontés. Pas un d'eux ne nie, ains implorent misericorde. Surquoy le Conseil assemblé, lédits complices furent condamnés à étre penduz & étranglés. Ce qui fut reelement executé en la personne dudit Du Val, & les trois autres envoyés en France avec leurs informations au Sieur de Monts pour en conoitre plus amplement: auquels il a fait grace. Champlein racontant ce fait se met au nombre des Juges, & dit que du Val en débaucha quatre, comme ainsi soit que par son discours il ne s'en trouve que trois. Plus dit que les conspirateurs (qui devoient executer leur entreprise dans quatre jour) avoient proposé de livrer la place aux Hespagnols, laquelle toutefois n'étoit à peine commencée à batir.
Les autres manouvriers mélés en ladite conspiration aprés s'étre reconus, & avoir eu pardon, se trouverent en grand repos d'esprit, & de là en avant se comporterent fidelement, travaillans de courage aux logemens, & premierement au magazin pour y retirer les vivres, & decharger les barques. Ce pendant d'autres s'occupoient au labourage & semailles de blés & graines de jardin, & à replanter en ordre des vignes du païs. Pour la rapport de cette terre il a eté fort particulierement declaré ci-dessus par le Capitaine Jacques Quartier là où il parle de son arrivée au lieu qu'il nomma sainte-Croix prés Stadaconé, qui est aujourd'hui Kebec. Les animaux de cette terre sont tels que ceux du port Royal. Toutefois j'ay veu des peaux de renards de ce quartier à longs poils noirs meslez de quelque blancs, de si excellente beauté, qu'elles semblent faire honte à la Martre. Ainsi se continuerent les affaires jusques à la venuë de l'hiver, auquel commença à neger assez bonnement le dix-huitiéme Novembre, mais la nege se fondit en deux jours. La plus forte nege tomba le cinquiéme Fevrier, & dura jusques au commencement d'Avril, pendant lequel temps plusieurs furent saisis & affligez de cette maladie qu'on appelle Scorbut dont j'ay parlé ci-dessus. Quelques uns en moururent faute de remede prompt, quand à l'arbre Annedda tant celebré par Jacques Quartier, il ne se trouve plus aujourd'hui. Ledit Champlein en a fait diligente perquisition, & n'en a sçeu avoir nouvelle. Et toutefois sa demeure est à Kebec voisine du lieu où hiverna ledit Quartier. Surquoy je ne puis penser autre chose, sinon que les peuples d'alors ont été exterminés par les Iroquois, ou autres leurs ennemis. Car de démentir icelui Quartier, comme quelques uns font, ce n'est point de mon humeur: n'étant pas croyable qu'il eût eu cette impudence de presenter le rapport de son voyage au Roy autrement que veritable, ayant beaucoup de gans notables compagnons de son voyage pour le relever s'il eut allegué faussement une chose si remarquable. Somme de vint-huit il en mourut vint, soit de cette maladie, soit de la dysenterie causée (à ce que l'on presumoit) pour avoir trop mangé d'anguilles.
Voyage de Champlein contre les Iroquois, Riviere des Iroquois, Saut d'icelle. Comme vivent les sauvages allans à la guerre. Disposition de leur gendarmerie. Croyent aux songes. Lac des Iroquois. Alpes és Iroquois.
E Printemps venu, Champlein dés
long temps desireux de découvrir
nouveaux païs delibera ou de tendre
aux Iroquois, ou de penetrer outre
saut du grand fleuve de Canada: sur ce considerant
que les païs meridionaux sont toujours les
plus agreables pour leur douce temperature, il
se resolut de voir lédits Iroquois (qui sont par les
quarante trois degrez) la premiere année. Mais
la difficulté gisoit à y aller. Car de nous mémes
ne sommes capables de faire ces voyages
sans l'ayde des Sauvages. Ce ne sont pas
les plaines de nôtre Champagne, ou de Vatan:
ny les Landes de Bretagne, ou de Bayonne.
Tout y est couvert de hautes forets que
menacent les nues. Comme il étoit sur ce discours
voici arriver à Kebec quelques deux ou
trois cens Sauvages d'amont la riviere, partie
Algumquins, partie Ouchategins ennemis dédits
Iroquois. Les premiers ont leur demeure
au Nort dudit fleuve au dessus du grand saut.
Ceux-ci en l'autre part vis à vis d'eux, Iroquois,
mais ennemis des autres de méme nom: & partant
sont appellés Bons Iroquois. Ils venoient
partie pour troquer leurs pelleteries &s navires
de Tadoussac, partie pour faire la guerre aux
mauvais Iroquois s'ils étoient assistez des François,
ainsi que Champlein leur avoit promis
l'an precedent. Donc les voyant deliberés
il print ceux qui étoient pour la guerre, avec
quelques Montagnais (qui sont ceux que Jacques
Quartier nomme Canadiens) & dix ou douze
François, & partirent de Kebec le dix-huitiéme
Juin mil six cens neuf. Je ne veux m'arreter
ineptement à conter par le menu toutes les
occurences du voyage, suffise de dire, qu'estans
parvenus au premier saut de la riviere
des Iroquois, la barque dudit Champlein
ne peût passer outre, ains seulement les canots
des Sauvages. Occasion qu'il retint seulement
deux François avec lui, & renvoya les autres.
Ce saut est large de six cens pas, & long
de trois lieuës, la riviere tombant toujours là
parmi les rochers. Ayans gaigné le dessus
le deuxiéme Juillet ont fait reveuë des gens,
& se trouverent seulement soixante hommes
en vint quatre canots, à ce que dit Champlein,
que ne seroit pas trois en chacun, ce qui
ne semble croyable. Montants la riviere
ils rencontrent plusieurs iles grandes &
moyennes fort agreables à voir. Le païs
neantmoins n'est aucunement habité à cause
des guerres. Ce-pendant faut que le Sauvage
vive. Et sur ce je voy mon lecteur en
peine de sçavoir comment: ce que je vay dire en un
mot. Etans loin de l'ennemi ils se divisent
en trois bandes: en avant coureurs,
corps d'armée, & chasseurs. Les premiers
devancent de trois lieuës & font la
découverte sans bruit: tandis les autres reposent.
Mais les Chasseurs demeurent derriere
pour ne donner avis de leur venue à
l'ennemi par le cri de la chasse. A deux ou
journées du lieu où l'on veut aller ils
ne chassent plus ains se joignent au corps, &
tous vivent de la chasse prise & des farines
de masis qu'ilz portent pour la necessité,
dont ilz font de la bouillie.
D'ailleurs ilz ne vont plus lors que de nuit, & le jour se retirent dans l'épais des bois, où ilz se reposent sans faire de bruit, ni feu, pour n'étre découvers. Ilz sont fort credules aux songes, & aprés le sommeil chacun s'enquiert de ce que son camarade a songé: de sorte que si le songe presage victoire, ilz la tiendront pour asseurée: si au contraire, ilz se retireront. Aussi leurs devins interrogent leurs demons sur l'avenement de l'entreprise, & s'ils promettent bien, & qu'il faille marcher: les Capitaines ficheront en terre autant de batons qu'il y a de soldats, & en l'ordre qu'ilz veulent qu'on tienne à la guerre: puis les appellant l'un aprés l'autre, les soldats garderont sans varier le rang qui leur aura eté donné selon la disposition dédits batons: & pour ne tomber en desordre à l'abord de l'ennemi ilz font plusieurs fois la faction militaire, se mélans confusément comme les danseurs d'un balet, & se trouvans au bout au méme lieu & rang qui leur a eté ordonné.
Les Sauvages dont nous parlons ayans fait ces exercices enfin arrivent au lac qu'ilz cherchoient, lequel Champlein dit étre long d'octante ou cent lieuës, & toutefois il ne l'a depeint, que de la longueur de trente-cinq lieuës. Ce lac est embelli de quatre grandes iles foretieres, & environné d'arbres de toutes parts, parmi léquels y a force chataigners & quantité de fort belles vignes que la nature y a plantées. Non loin du bord: à l'Orient y a des Alpes couvertes d'un manteau de neges au plus chaud de l'Eté: & au Midi d'autres qui les semblent égaler en hauteur, mais toutefois sans neges. Au dessouz sont de belles vallées fertiles en peuples, blés, & fruits, mais ce blé est celui qu'aucuns appellent blé sarazin, ou masis, & non blé de nôtre Europe.
Rencontre des Iroquois. Barricades. Message à l'ennemi. Combat. Effect d'arquebuse. Victoire. Butin. Retour des victorieux. Traitement des prisonniers. Ceremonies à l'arrivée des victorieux en leur païs.
E vint-neufiéme Juillet la troupe
guerriere des Sauvages cotoyant
le lac à la faveur de la nuit,
sur les dix heures eut en rencontre
les Iroquois plustot qu'elle n'avoit
pensé. Lors grans cris & huées d'une part
& d'autre: chacun met pied à terre & arrenge
ses canots le long de la rive: Les Iroquois pris
à l'impourveu se barricadent, coupans de bois
avec de mechantes haches qu'ilz gaignent quelquefois
à la guerre, & de pierres aiguës qui leur
servent à méme effect. Les autres se parent aussi
de leur côté, & s'avançans à la portée d'une fleche
de l'ennemi en l'ordre qui avoit été dit, ils
leur envoyent deux canots, sçavoir s'ils ont envie
de combattre. Les Iroquois repondent qu'ilz
ne sont venus que pour cela, mais que l'heure
n'est propre, & sont d'avis d'attendre le jour.
Ceci est trouvé bon par les autres. Cependant
la nuit se passe en danses & chansons avec injures,
deffis, & reproches de part & d'autre.
L'avant-courriere du jour n'eut plutot montré sa face vermeille sur l'horizon oriental, que chacun s'appréte, & se range en bataille. Les Iroquois en nombre d'environ deux cens hommes sortent de leur barricade d'une gravité Lacedemonienne. Les autres s'avancent aussi en méme ordre, léquels indiquent à Champlein que les trois premiers de la troupe Iroquoise paroissans avec des plumes beaucoup plus grandes que celles des autres, étoient les Capitaines, & qu'il devoit viser à ceux-là. Là dessus luy font ouverture (car il demeuroit caché parmi la troupe) & s'avance de quelques vint pas de l'ennemi, lequel voyant cet homme nouveau armé d'un corselet, d'un morion, & d'une arquebuse, s'arréta tout coure, & Champlein aussi, se contemplans l'un l'autre. Et comme les Iroquois branloient pour le tirer, il coucha son arquebuse (chargée de quatre bales) en jouë, sur l'un des trois chefs, deux déquels tomberent par terre de ce coup, & un autre fut blessé, qui mourut peu aprés. Cet effect excita de grans cris de joye en la troupe de Champlein, & donna grand étonnement aux Iroquois, voyans que ni les armes tisser de fil de coton, ni les pavois de leurs Capitaines ne les avoient garentis d'une si prompte mort. Cependant une grele de fleches tombe sur les uns & les autres, & tiennent bon les Iroquois, jusques à ce que l'un des compagnons de Champlein ayant tiré un autre coup, ilz prindrent l'épouvante, & quitterent la partie, s'enfuians par les bois, où ilz furent poursuivis & mal menés en sorte qu'outre les tués il y en eut dix ou douze prisonniers. Le butin fut du blé masis, des farines, & des armes des ennemis. Et apres avoir dansé & chanté on parla du retour. Mais il fut triste pour les prisonniers de guerre. Car dés le jour méme la troupe étant allée jusques à huit lieues de là, au soir l'on commença à haranguer l'un d'iceux sur les cruautés qu'ils avoient autrefois exercée contre ceux de leur nations, sans penser que le hazard de la guerre est incertain, & leur pouvoir un jour arriver la calamité en laquelle ilz se voyoient. Et là dessus le font chanter, mais c'étoit un chant plein d'amertume & fort melancholique. Puis ayans allumé du feu chacun print un tison & le bruloit sans pitié, & par intervalles lui jettoit de l'eau pour allonger son tourment. Aprés lui arracherent les ongles, mettans des charbons aux lieux d'icelles, & sur le bout du membre viril. Puis lui écorcherent la téte, sur laquelle ilz firent degoutter de la gomme fondue, ce qui arrachoit des cris pitoyables à ce pauvre malheureux. D'ailleurs lui perçans les bras prés les poignets, lui tiroient par force les nerfs avec des batons fichez dedans. C'estoit là un miserable spectacle à Champlein & ses compagnons, qui étans invités de faire le semblable, Champlein repondit que s'ilz vouloient il lui tireroit un coup d'arquebuse, mais ne pouvoit pas souffrir de voir une telle cruauté. La troupe barbare ne vouloit s'y accorder, disant qu'il mourroit tout d'un coup sans sentir mal. En fin toutefois voyans qu'il se retiroit d'eux tout indigné, ilz le rappellerent pour faire ce qu'il avoit dit; ce qu'il eut à gré, & delivra en un moment ce pauvre corps des tourmens qui lui restoient à souffrir. Ce peuple brutal non content de ce qui s'étoit passé ouvrit encore le ventre du mort, & jetta ses entrailles dans le lac: lui arrache le coeur qu'ilz couperent en morceaux & le baillerent à manger à un sien frere aussi prisonnier & autres ses compagnons, qui ne le voulurent avaller. En fin coupans la téte, les bras, & les jambes à ce pauvre mort, ils en jetterent les pieces deça & dela ne pouvans plus faire davantage. Il vaudroit beaucoup mieux mourir au combat, ou se tuer soy-méme à faute de ce (pour que ce peuple n'a point de Dieu) que de se reserver à de si horribles tourmens. Et croy que nous n'en ferions pas moins si nôtre gu