Project Gutenberg's Histoire de la Nouvelle-France, by Marc Lescarbot
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Title: Histoire de la Nouvelle-France
(Version 1617)
Author: Marc Lescarbot
Release Date: August 8, 2007 [EBook #22268]
Language: French
Character set encoding: ISO-8859-1
*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK HISTOIRE DE LA NOUVELLE-FRANCE ***
Produced by Rénald Lévesque
Contenant les navigations, découvertes, & habitations faites par les François és Indes Occidentales & Nouvelle-France, par commission de noz Roys Tres-Chrétiens, & les diverses fortunes d'iceux en l'execution de ces choses depuis cent ans jusques à hui.
En quoy est comprise l'histoire Morale, Naturele, & Geographique des provinces cy décrites: avec les Tables & Figures necessaires.
Par MARC LESCARBOT, Advocat en Parlement Témoin oculaire d'une partie des choses ici récitées.
Troisiesme Edition enrichie de plusieurs choses singulieres, outre la suite de l'Histoire.

A PARIS
Chez ADRIAN PERIER, ruë saint
Jacques, au Compas d'or
M. DC. XVII

IRE,
Il y a deux choses principales,
qui coutumierement excitent les
Roys à faire des conquétes, le zele
de la gloire de Dieu, & l'accroissement de la
leur propre. En ce double sujet noz Roys vos
preddecesseurs ont eté dés y a long temps invités
à étendre leur domination outre l'Ocean, & y
former à peu de frais des Empires nouveaux par
des voyes justes & legitimes. Ils y ont fait quelques
depenses en divers lieux & saisons. Mais
aprés avoir découvert le païs on s'est contenté
de cela, & le nom François est tombé à mépris,
non par faute d'hommes vertueux, qui pouvoient
le porter sur les ailes, des vents les plus
hautains: mais par les menées, artifices, &
pratiques des ennemis de vôtre Coronne, qui ont
sceu gouverner les esprits de ceux qu'ils ont
reconu pouvoir quelque chose à l'avancement d'un
tel affaire. Cependant l'Espagnol auparavant
foible, par nôtre nonchalance s'est rendu puissant
en l'Orient & en l'Occident, sans que nous
ayons eu cette honorable ambition non de le devancer,
mais de le seconder; non de le seconder,
mais de venger les injures par eux faites à noz
François, qui souz l'avoeu de noz Roys ont voulu
avoir part en l'heritage de ces terres nouvelles
& immenses que Dieu a presenté aux
hommes de deça depuis environ six-vints ans.
C'étoit chose digne du feu Roy de glorieuse
memoire vôtre pere, SIRE, de reparer ces choses:
mais ayant de hauts desseins pour le bien de
la republique Chrétienne, il avoit laissé à vos
jeunes ans ces exercices, & l'établissement d'un
Royaume nouveau au nouveau monde, tandis
que par-deça il travailleroit à réunir les diverses
religions, & mettre en bonne intelligence les
Princes Chrétiens entre eux fort partialisés. Or
la jalousie de ses ennemis lui ayant envié cette
gloire, & à nous un tel bien, on pourroit dire
Que le fardeau que vous avez pris de l'administration
des Royaumes qui vous sont écheuz
vous pese assez, sans rechercher des occupations
à plaisir & non necessaire. Mais, SIRE, je
trouve au contraire, que comme le grand Alexandre
commença préque à vôtre âge la conquéte
du premier Empire du monde; Ainsi, que les
entreprises extraordinaires sont bien-seantes à
vôtre Majesté, laquelle depuis six mois a donné
tant de preuves de sa prudence & de son courage,
que les cieux, en ont eté ravis, & la terre
tellement étonnée, qu'il n'y a celui d'entre les
hommes qui ne vous admire, ayme & redoute
aujourd'hui, & ne vous juge capable de
regir non ce que vous possedés, mais tout
l'univers. Cela étant, SIRE, & Dieu vous
ayant departi si abondamment ses graces, il les
faut reconoitre par quelque action digne d'un
Roy tres-Chrétien, qui est de faire des Chrétiens,
& amener à la bergerie de Jesus-Christ
les peuples d'outre mer qui ne sont encore à aucun
Prince assujétis, ou effacer de noz livres
& de la memoire des hommes ce nom de
NOUVELLE-FRANCE, duquel en vain nous
nous glorifions. Vous ne manquerez, SIRE,
de bons Capitaines sur les lieux s'il vous plait les
ayder & soutenir, & bailler les charges à ceux-là
seuls qui veulent habiter le païs. Mais, SIRE,
il faut vouloir & commander, & ne permettre
qu'on revoque ce qui aura eté une fois accordé,
comme on a fait ci-devant à la ruine d'une si belle
entreprise, que promettoit bien tot l'établissement
d'un nouveau Royaume aux terres de dela,
& seroit l'oeuvre aujourd'hui bien avancé, si
l'envie & l'avarice de certaines gens qui ne donneront
point un coup d'epée pour vôtre service,
ne l'eût empeché. Le feu sieur de Poutrincourt
Gentilhomme d'immortelle memoire bruloit d'un
immuable desir de Christianiser (ce qu'il avoit
bien commencé) les terres échuës à son lot: Et à
cela il a toujours eté traversé, comme aussi son fils
ainé, qui habite le païs il y a dix ans, n'ayans jamais
trouvé que bien peu de support en chose si
haute, si Chrétienne, & qui n'appartient qu'à des
Hercules Chrétiens. Les sieurs de Monts & de
Razilli font méme plainte à leur égard. Je laisse les
entreprises plus reculées de nôtre memoire és voyages
de Jacques Quartier, Villegagnon, & Laudonniere,
en Canada, au Bresil, & en la Floride.
Quoy donc, SIRE, l'Espagnol se vantera-il
que par-tout où le soleil luit depuis son reveil
jusques à son sommeil il a commandement; Et
vous premier Roy de la terre, fils ainé de l'Eglise,
ne pourrez pas dire le méme? Quoy? les anciens
Grecs & Romains en leur paganisme auront-ils
eu cette loüange d'avoir civilisé beaucoup de nations,
& chés elles envoyé des grandes colonies à
cet effect; Et nous nais en la conoissance du vray
Dieu, & sous une loy toute de charité, n'aurons
pas le zele, non de civiliser seulement, mais
d'amener au chemin de salut tant de peuples errans
capables de toutes choses bonnes, qui sont au-dela
de l'Ocean sans Dieu, sans loy, sans religion, vivans
en une pitoyable ignorance? Quoy, SIRE,
noz Roys voz grans ayeuls auront-ils epuisé la
France d'hommes & de tresors, & exposé leurs
vies à la mort pour conserver la religion aux
peuples d'Orientaux; Et nous n'aurons pas le méme zele
à rendre Chrétiens ceux de l'Occident, qui nous
donnent volontairement leurs terres, & nous
tendent les bras il y a cent ans passez? Pourrons-nous
trouver aucune excuse valable devant le throne
de Dieu quand ilz nous accuseront du peu de pitié
que nous aurons eu d'eux, & nous attribueront
le defaut de leur conversion? Si nous ne sçavions
l'état auquel ilz sont, nous serions hors de reproche.
Mais nous le voyons, nous le trouvons, nous
le sentons, & n'en avons aucun souci. Si quelques
gens nouveaux nous viennent d'Italie ou
d'Espagne avec un habit, ou un chant nouveau,
nous allons au-devant, nous les embrassons, nous
les admirons, nous les faisons en un moment regorger
de richesses. Je ne blame point cela, SIRE,
puis que les largesses des Roys n'ont autres bornes
que leur bon plaisir, & puis qu'en vôtre Royaume
chacun est maitre de son bien. Mais à la mienne
volonté que l'on fit autant d'état de l'oeuvre dont
je parle, oeuvre sans pareil, qui devance de bien
loin tut ce qui se peut imaginer de pieté entre les
exercice des hommes. Une seule confiscation, un
seul bon benefice, une seule somme de cent mille
écus comptée & nombrée (en plusieurs) depuis
la mort du sieur Roy vôtre pere, SIRE, à une
Compagnie qui n'en avoit que faire, pouvoit fournir
à cela, & vous faire commander puissamment
dedans la Zone torride, & dehors, à l'Occident.
Mais chacun veut tirer à soi, & tant s'en faut
qu'on vous remontre cela, qu'au contraire les
effects nous font croire que l'on tache partout tous
moyens d'enerver & faire perdre courage à ceux qui
s'employent à des actions si genereuses, sans se prendre
garde qu'aujourd'hui il y va de vôtre Etat en
ces affaires ici: Et si nous attendons encore un siecle
la France ne sera plus France, mais le proye de
l'étranger, qui nous sappe tous les jours, nous
debauche vos alliés, & se rend puissant à nôtre ruine
en un monde nouveau qui sera tout à lui. Et pour
nous eblouïr on demande des tresors tout appareillés
en ces terres là, comme si la voye n'étoit point
ouverte à votre Majesté pour y entrer d'un Tropique
à l'autre quand il lui plaira: Comme si la
gloire & force des Roys consistoit en autre chose
qu'en la multitude des hommes: Et comme si vôtre
antique France n'avoit pas de beaux tresors en
ses blez, vins, bestiaux, toiles, laines, pastel, &
autres denrées qui lui sont propres: Qui sont aussi les
tresors à esperer de vôtre NOUVELLE-FRANCE
plus voisine de nus, laquelle dés si
long temps telle qu'elle est, sustente de ses poissons
toute l'Europe tant par mer que par terre, & lui
communique ses pelleteries, d'où noz Terre-neuviers
& Marchans tirent de bons profits.
SIRE, s'il y a Roy au monde qui puisse & doive dominer sur la mer, & sur la terre, c'est vous qui avés des peuples innumerables dont une partie languissent faute d'occupation; Et n'étoit deux ou trois manieres de gens qui abondent dans vôtre Royaume, en auriez beaucoup d'avantage, qui ne seroient moins puissans à vous faire redouter aux extremitez de la terre, que les vieux Gaullois, qui conquirent l'Asie & l'Italie, & y occuperent des provinces appellées de leur nom: Et plus recentement encor noz peres les premiers François, qui possedoient autant delà que deçà le Rhin. Mais qui (outre ce) avés les ports pour l'Orient & l'Occident à vôtre commandement: Plus les bois pour les vaisseaux; les vivres, toiles, & cordages pour les fretter, en telle abondance, que vous en fournissés les nations voisines de vôtre Royaume. Il y a beaucoup d'autres choses à dire sur ce sujet, SIRE, dont je m'abstiens quant à cette heure pour les representer à vôtre Majesté quand elle aura consideré l'importance de ce que dessus, & donnera des témoignages qu'elle veut serieusement entendre à ce qui est du bien de son service & de la gloire de Dieu és terres de l'Occident. Ainsi Dieu vous vueille inspirer, SIRE: Ainsi Dieu vous ayde & fortifie vôtre bras pour r'entrer dans vôtre ancien heritage, & domter vos ennemis: Ainsi Dieu nous doint voir bien-tot vôtre grandeur servie & obéïe par toute la terre: A quoy je me reputeray glorieux de contribuer tout ce que doit un homme tel que je suis,
SIRE,
De vôtre Majesté
Tres-Humble, tres-obeissant,
& tres-fidele sujet.
MARC LESCARBOT
de Vervin.

ONSEIGNEUR,
Comme l'âge de l'homme
commence par l'ignorance,
& peu à peu l'esprit se formant,
par une studieuse recherche,
pratique & experience, acquiert la
cognoissance des choses belles & relevées:
Ainsi l'âge du monde, en son enfance
croit rude, agreste, & incivil, ayant peu
de conoissance des choses celestes &
terrestes, & des sciences que les siecles
suivans ont depuis trouvées, & communiquées
à la posterité: & y reste encore
beaucoup de choses à decouvrir, dont
l'âge futur se glorifiera, comme nous nous
glorifions des choses trouvées de nôtre
temps. C'est ainsi que le siecle dernier a
trouvé la Zone torride habitable, & la
curiosité des hommes a osé chercher &
franchir les antipodes que plusieurs anciens
n'avoient sceu comprendre. Tout
de méme en noz jours, le desir de sçavoir
a fait découvrir à noz François des
terres & orées maritimes qui onques n'avoient
eté vuës des peuples de deçà.
Témoins de ceci soient les Souriquois,
Etechemins, Armouchiquois, Iroquois,
Montagnais du Saguenay, & ceux que habitent
par-delà le Saut de la grande riviere
de Canada, decouverts depuis un an, au
lieu déquels les Hespagnols, & Flamens
ont couché sur leurs Tables geographiques
des noms inventés à plaisir: & le
premier menteur en a tiré plusieurs autres
aprés soi. Nemo enim (dit Seneque)
sibi tantum errat; sed alieni erroris causa &
author est, versatque nos & præcipitat traditus
per manies error, alienisque perimus exemplis.
Mais rien ne sert de chercher & decouvrir
des païs nouveaux au peril de tant
de vies, si on ne tire fruit de cela. Rien
ne sert de qualifier une NOUVELLE-FRANCE,
pour estre un nom en l'air & en
peinture seulement. Vous sçavés, Monseigneur,
que noz Roys ont fait plusieurs
découvertes outre l'Ocean depuis cent
ans en-çà, sans que la Religion Chrétienne
en ait esté avancée, ni qu'aucune
utilité leur en soit reüssie. La cause en est,
que les uns se sont contentez d'avoir veu,
d'autres d'en ouir parler, & que jamais
on n'a embrassé serieusement ces affaires.
Or maintenant nous sommes en un siecle
d'autre humeur. Car plusieurs pardeçà
s'occuperoient volontiers à l'innocente
culture de la terre, s'ils avoient dequoy
l'employer: & d'autres exposeroient volontiers
leurs vies pour la conversion
des peuples de delà. Mais il y faut au prealable
établir la Republique, d'autant que
(comme disoit un bon & ancien Eveque)
Ecclesia est in Republica, non Republica
in Ecclesia. Il faut donc premierement
fonder la republique, si l'on veut
faire quelque avancement par-delà (car
sans la Republique l'Eglise ne peut étre)
& y envoyer des colonies Françoises pour
civiliser les peuples qui y sont, & les rendre
Chrétiens par leur doctrine & exemple.
Et puis que Dieu, Monseigneur vous
a mis en lieu eminent sur le grand theatre
de la France pour voir & considerer
ces choses, & y apporter du secours:
Vous qui aymez les belles entreprises des
voyages & navigations, aprés tant de services
rendus à noz Roys, faites encore
valoir ce talent, & obligez ces peuples
errans, mais toute la Chrétienté, à prier
Dieu pour vous, & benir vostre Nom
eternellement, voire à le graver en tous
lieux dans les rochers, les arbres, & les
coeurs des hommes: Ce qu'ilz feront, si
vous daignés apporter ce qui est de vôtre
credit & pouvoir pour chasser l'ignorance
arriere d'eux, leur ouvrir le chemin de
salut, & faire conoitre les choses belles,
tant naturelles que surnaturelles de la terre
& des cieux. En quoy je n'épargneray
jamais mon travail, s'il vous plait en cela
(comme en toute autre chose) honorer
de voz commandemens celuy qu'il vous
a pleu aymer sans l'avoir veu: C'est,
MONSEIGNEUR,
Vôtre tres-humble &
tres-obeissant serviteur
MARC LESCARBOT.

EL oeil de l'Univers, Ancienne
nourrice des lettres & des armes,
Recours des affligez, Ferme appui
de la Religion Chrétienne, Tres-chere
Mere, ce seroit vous faire
tort de publier ce mien travail
(chose qui vous époinçonnera) souz vôtre
nom, sans parler à vous, & vous en declarer
le sujet. Vos enfans (tres-honorée Mere) noz
peres & majeurs ont jadis par plusieurs siecles eté
les maitres de la mer lors qu'ilz portaient le nom
de Gaullois, & vos François n'étoient reputez
legitimes si dés la naissance ilz ne sçavoient nager,
& comme naturellement marcher sur les
eaux. Ils ont avec grande puissance occupé l'Asie.
Ils y ont planté leur nom, qui y est encore.
Ils en ont fait de méme és païs des Lusitaniens
& Iberiens en l'Europe. Et aux siecles plus recens,
poussez d'un zele religieux & enflammé
de pieté, ils ont encore porté leurs armes & le
nom François en l'Orient & au Midi, si bien
qu'en ces parties là qui dit François il dit Chrétien:
& au rebours, qui dit Chrétien Occidental
& Romain, il dit François. Le premier Cæsar
Empereur & Dictateur vous donne cette louange
d'avoir civilisé & rendu plus humaines &
sociables les nations voz voisines, comme les
Allemagnes, léquelles aujourd'huy sont remplies
de villes, de peuples, & de richesses. Bref les
grans Evéques & Papes de Rome s'étant mis
souz vôtre aile en la persecution, y ont trouvé
du repos: & les Empereurs mémes en affaires
difficiles n'ont dedaigné se soubmettre à la justice
de votre premier Parlement. Toutes ces choses
sont marques de votre grandeur. Mais si és
premiers siecles vous avez commandé sur les
eaux, si vous avés imposé votre nom aux nations
éloignées, si vous avés eté zelée pour la
Religion Chrétienne, & bref si vous avés
apprivoisé les moeurs farouches des peuples rustiques;
il faut aujourd'hui reprendre les vieux
erremens en ce qui a esté laissé, & dilater les bornes
de vôtre pieté, justice, & civilité, en
enseignant ces choses aux nations de la Nouvelle-France,
puis que l'occasion se presente de ce faire,
& que vos enfans reprennent le courage &
la devotion de leurs peres. Que diray-je ici?
(tres-chere Mere) Je crains vous offenser si je
di pour la Verité que c'est chose honteuse aux
Princes, Prelats, Seigneurs & peuples tres-Chrétiens
de souffrir vivre en ignorance, & préque
comme bétes, tant de creatures raisonnables
formées à l'image de Dieu, léquelles
chacun sçait étre és grandes terres Occidentales
d'outre l'Ocean. L'Hespagnol s'est montré plus
zelé que nous en cela, & nous a ravi la palme
de la navigation qui nous étoit propre. Il y a eu
du profit. Mais pourquoy lui enviera-on ce qu'il
a bien acquis? Il a esté cruel. C'est ce qui souille
sa gloire, laquelle autrement seroit digne d'immortalité.
Depuis cinq ans le Sieur de Monts
meu d'un beau desir & d'un grand courage, a
essayé de commencer une habitation en la
Nouvelle-France, & a continué jusques à present à
ses dépens. En quoy faisant lui & ses lieutenans
ont humainement traité les peuples de ladite province.
Aussi aiment-ils les François universellement,
& ne desirent rien plus que de se conformer
à nous en civilité, bonnes moeurs, et religion.
Quoy donc, n'aurons nous point de pitié
d'eux, qui sont noz semblables? Les lairrons-nous
toujours perir à nos yeux, c'est à dire, le
sçachant, sans y apporter aucun remede? Il faut,
il faut reprendre l'ancien exercice de la marine,
&faire une alliance du Levant avec le Ponant,
de la France Orientale avec l'Occidentale, &
convertir tant de milliers d'hommes à Dieu avant
que la consommation du monde vienne, laquelle
s'avance fort, si les conjectures de quelques
anciens Chrétiens sont veritables, léquels ont estimé
que comme Dieu a fait ce grand Tout en six
journées, aussi qu'au bout de six mille ans viendroit
le temps de repos, auquel sera le diable
enchainé, & ne seduira plus les hommes. Ce qui se
rapporte à l'opinion des disciples & sectateurs
d'Elie, léquels, (selon les Talmudiste) on tenu
que le monde seroit
DEUX MILLE ANS VAGUE [1]
DEUX MILLE ANS LOY
DEUX MILLE ANS MESSIE,
[Note 1: C'est à dire ni Loy, ni Messie.]
& que pour nos iniquitez, qui sont grandes, seront diminuées dédites années autant qu'il en sera diminué.
Il vous faut, di-je (ô chere Mere) faire une alliance imitant le cours du Soleil, lequel comme il porte chasque jour sa lumiere d'ici en la Nouvelle-France: Ainsi, que continuellement votre civilité, vôtre justice, vôtre pieté, bref votre lumiere se transporte là-méme par vos enfans, léquels d'orenavant par la frequente navigation qu'ilz feront en ces parties Occidentales seront appellés Enfans de la mer, qui sont interpretés Enfans de l'Occident, selon la phraze Hebraïque, en la prophétie d'Osée. Que s'ilz n'y trouvent les thresors d'Atabalippa & d'autres, qui ont affriandé les Hespagnols & iceux attirés aux Indes Occidentales, on n'y sera pourtant pauvre, ainsi cette province sera digne d'étre dite vôtre fille, la transmigration des hommes de courage, l'Academie des arts, & la retraite de ceux de vos enfans qui ne se contenteront de leur fortune: déquels plusieurs faute d'estre employés, vont és païs étrangers, où desja ils-ont enseigné les metiers qui vous estoient anciennement particuliers. Mais au lieu de ce faire prenans la route de la Nouvelle-France, ilz ne se debaucheront plus de l'obeïssance de leur Prince naturel, & feront des negociations grandes sur les eaux, léquelles negociations sont si propres aux parties du Ponant, qu'és écrits des Prophetes, le mot de negociation [Hébreux] se prent aussi pour l'Occident: & l'Occident & la Mer sont volontiers conjoints avec les discours des richesses.
Plusieurs de lache coeur qui s'épouvantent la veuë des ondes, étonnent les simples gens, disans (comme le Poëte Horace) qu'il vaut mieux contempler de loin la fureur de Neptune:
Neptunum proculè terra spectare furentem,
& qu'en la Nouvelle France n'y a nul plaisir. Il n'y a point les violons, les masquarades, les danses, les palais, les villes, & les beaux batiments de France. Mais à telles gens j'ay parlé en plusieurs lieux de mon histoire. Et leur diray d'abondant que ce n'est à eux qu'appartient la gloire d'établir au nom de Dieu parmi des peuples errans qui n'en ont la conoissance: ni de fonder des Republiques Chrétiennes & Françoises en un monde nouveau: ni de faire aucune chose de vertu, qui puisse servir & donner courage à la posterité. Tels faineans mesurans chacun à leur aune, ne sçachans faire valoir la terre, & n'ayans aucun zele de Dieu, trouvent toutes choses grandes impossibles: & qui les en voudroit croire jamais on ne feroit rien.
Tacite parlant de l'Allemagne, disoit d'elle tout de méme que ceux-là de la Nouvelle-France: Qui est (dit-il) Celui, qui outre le danger d'une mer effroyable & inconnuë, voudroit laisser l'Italie, l'Asie, ou l'Afrique, pour l'Allemagne, où est un sol rigoureux, une terre informe & triste soit en son aspect, soit en sa culture, si ce n'est à celui qui y est nay? Cestui-là parloit en Payen, & comme un homme de qui l'esperance étoit en la jouïssance des choses d'ici bas. Mais le Chrétien marche d'un autre pié & a son but à ce qui regarde l'honneur de Dieu, pour lequel tout exil lui est doux, tout travail lui sont delices tous perils ne lui sont que jouëts. Pour n'y avoir des violons & autres recreations en la Nouvelle-France, il n'y a encore lieu de se plaindre: car il est fait aisé d'y en mener.
Mais ceux qui ont accoutumé de voir de beaux chateaux, villes & palais, & se contenter de l'esprit de cette veuë, estiment la vie peu agreable parmi les foréts, & un peuple nud: Pour auquels repondre je diray pour certain, que s'il y avoit des villes ja fondées de grande antiquité il m'y auroit point un poulce de terre au commandement des François, & d'ailleurs les entrepreneurs de l'affaire n'y voudroient point aller pour batir sur l'edifice d'autrui. D'abondant, qui est celui (s'il n'est bien sot) qui n'aime mieux voir une forét qui est à lui, qu'un palais où il n'a rien?
Les timides mettent encore une difficulté digne d'eux, qui est la crainte des Pyrates: A quoy j'ay répondu au Traité de la Guerre: & diray encore qu'à ceux qui marchent souz l'aile du Tout-puissant, & pour un tel sujet que celui ci, voici que dit notre Dieu: Ne craint point, ô vermisseau de Jacob, petit troupeau d'Israël: Je t'aideray, dit le Seigneur, & ton defenseur c'est le sainct d'Israël.
Et comme les hommes scrupuleux font des difficultez par tout: J'en ay quelquefois veu qui ont mis en doute si on pouvoit justement occuper les terres de la Nouvelle-France, & en dépoüiller les habitans: auquels ma reponse a esté en peu de mots, que ces peuples sont semblables à celui duquel est parlé en l'Evangile, lequel avoit serré le talent qui lui avoit esté donné, dans un linge, au lieu de le faire profiter, & partant lui fut oté. Et comme ainsi soit que Dieu le Createur ait donné la terre à l'homme pour la posseder, il est bien certain que le premier tiltre de possession doit appartenir aux enfans qui obeïssent à leur pere & le reconnoissent, & qui sont comme les ainez de la maison de Dieu, tels que sont les Chrétiens, auquels apparient le partage de la terre premier qu'aux enfans desobeïssans, qui ont eté chassez de la maison, comme indignes de l'heritage, & de ce qui en depend.
Je ne voudroy pourtant exterminer ces peuples ici, comme a fait l'Hespagnol ceux des Indes Occidentales prenant le pretexte des commandemens faits jadis à Josué, Gedeon, Saul, & autres combattans pour le peuple de Dieu. Car nous sommes en la loy de grace, loy de douceur, de pieté, & de misericorde, en laquelle nôtre Sauveur a dit, Apprenez de moy que je suis doux, & humble de coeur: Item, Venés à moy vous tous qui estes travaillés & chargés, et je vous soulageray: Et ne dit point: Je vous extermineray. Et puis, ces pauvres peuples Indiens estoient sans defense au pris de ceux qui les ont ruiné: & n'ont pas resisté comme ces peuples déquels la Sainte Ecriture fait mention. Et d'ailleurs, que s'il falloit ruiner les peuples de conquéte, ce seroit en vain que le méme Sauveur auroit dit à ses Apôtres: Allez vous-en par tout le monde, & prêchez l'Evangile à toute creature.
La terre donc appartenant de droit divin aux enfans de Dieu, il n'est ici question de recevoir le droit des Gents, & politique, par lequel ne seroit loisible d'usurper la terre d'autrui. Ce qu'étant ainsi, il la faut posseder en conservant ses naturels habitans, & y planter serieusement le nom de Jesus-Christ & le vôtre, puis qu'aujourd'hui plusieurs de vos enfans ont cette resolution immuable de l'habiter, & y conduire leurs propres familles. Les sujets y sont assez grans pour y attraire les hommes de courage & de vertu qui sont aiguillonnez de quelque belle & honorable ambition d'étre des premiers courans à l'immortalité par cette action l'une des plus grandes que les hommes se puissent proposer. Et comme les poissons de la mer salée passent tous les ans par le détroit de Constantinople à la mer du Pont Euxin (qui est la mer Major) pour y frayer, & faire leurs petits, d'autant que là ilz trouvent l'eau plus douce, ç cause de plusieurs fleuves qui se déchargent en icelle: Ainsi: (tres-chere Mere) ceux d'entre vos enfans qui voudront quitter cette mer salée pour aller boire les douces eaux du Port Royal en la Nouvelle-France, trouveront là bien-tot (Dieu aydant) une retraite tant agreable, qu'il leur prendra envie d'y aller peupler la province & la remplir de generation.
M. LESCARBOT


Auquel sont décrits les voyages & navigations faites par Commission, & aux dépens de noz Rois tres-Chrétiens FRANÇOIS I & CHARLES IX, en la Terre neuve de la Floride, & Virginie par les Capitaines Verazzan, Ribaut, Laudonniere, & Gourgues.
CHAPITRE I
RIGINE de la navigation. Motifs
des decouvertes, qui se sont faites
depuis six vints ans. Voyages
de nos François sur l'Ocean. Cause du
peu de fruit qu'on y a fait. Fausseté
des Tables geographiques. Que le sujet
de cette histoire n'est à mépriser. Qualités louables
des peuples qu'on appelle sauvages.
CHAP. II
Du nom de GAULLE, Réfutation des Autheurs Grecs sur ce sujet. Noé premier Gaullois. Les anciens Gaullois peres des Umbres en Italie. Bodin refuté. Conquétes & navigations des vieux Gaullois. Loix marines, justice, & victoires des Marseillois. Portugal. Navire de Paris. Navigations des anciens François. Refroidissement en la navigation d'où est venu. Lacheté de nôtre siecle. Richesses des Terres neuves.
CHAP. III
Conjectures sur le peuplement des Indes Occidentales, & consequemment de la Nouvelle-France comprise sous icelles.
CHAP. IV
Limites de la Nouvelle-France: & sommaire du voyage de Jean Verazzan Capitaine Florentin, en la Terre-neuve aujourd'hui dite la Floride, & en toute cette côte jusques au quarantième degré: avec une briéve description des peuples qui habitent ces contrées.
CHAP. V
Voyage du Capitaine Jean Ribaut en la Floride: Les découvertes qu'il y a faites, & la premiere demeure des Chrétiens et François en cette Province.
CHAP. VI
Retour du Capitaine Ribaut en France: Confederations des François avec les chefs des Indiens: Feste d'iceux Indiens: Necessité de vivres: Courtoisie des Indiens: Division des François: Mort du Capitaine Albert.
CHAP. VII
Election d'un Capitaine au lieu du Capitaine Albert. Difficulté de retourner en France faute de navire: Secours des Indiens la dessus: Retour: Etrange et cruele famine: Abord en Angleterre.
CHAP. VIII
Voyage du Capitaine Laudonniere en la Floride dite Nouvelle-France: Son arrivée à l'ile Sainct Dominique: puis en ladite province de la Floride: Grand âge des Floridiens: Honeteté d'iceux: Batiment de la forteresse des François.
CHAP. IX
Navigation dans la riviere de May: Recit des Capitaines & Paraoustis qui sont dans les terres: Amour de vengeance: Ceremonies étranges des Indiens pour reduire en memoire la mort de leurs peres.
CHAP. X
Guerre entre les Indiens: Ceremonies avant que d'y aller: Humanité envers les femmes & petits enfans: Leurs triomphes: Laudonniere demandant quelques prisonniers est refusé: Etrange accident de tonnerre: Simplicité des Indiens.
CHAP. XI
Renvoy des prisonniers Indiens à leur Capitaine: Guerre entre deux Capitaine Indiens: Victoire à l'aide des François: Conspiration contre le Capitaine Laudonniere: Retour du Capitaine Bourdet en France.
CHAP. XII
Autre diverses conspirations contre le Capitaine Laudonniere: & ce qui en avint.
CHAP. XIII
Ce que fit Laudonniere estant delivré de ses seditieux: Deux Hespagnols reduits à la vie des Sauvages: Les discours qu'ils tindrent tant d'eux mémes, que des peuples Indiens: Habitans de Serropé ravisseurs de filles: Indiens dissimulateurs.
CHAP. XIV
Comme Laudonniere fait provision de vivre: Découverte d'un Lac que l'on pense aboutir à la mer du Su: Montagne de la Mine: Avarice des Sauvages: Guerre: Victoire à l'aide des François.
CHAP. XV
Grandes necessité de vivres entre les François accruë jusques à une extreme famine: Guerre pour avoir la vie: Prise d'Outina: Combat des François contre les Sauvages: Façon de combattre d'iceux Sauvages.
CHAP. XVI
Provision de mil: Arrivée de quatre navires Angloises: Reception du Capitaine & general Anglois: Humanité & courtoisie d'icelui envers les François.
CHAP. XVII
Preparation du Capitaine Laudonniere pour retourner en France: Arrivée du Capitaine Jean Ribaut: Calomnies contre Laudonniere: Navires Hespagnoles ennemies: Deliberation sur leur venuë.
CHAP. XVIII
Opiniatreté du Capitaine Ribaut: Prise du Fort des François: Retour en France: Mort dudit Ribaut & des siens: Bref recit de quelques cruautés Hespagnoles. Impossible de reduire les hommes à méme opinion.
CHAP. XIX
Entreprise haute & genereuse du Capitaine Gourgues pour relever l'honneur des François en la Floride: Renouvellement d'alliance avec les Sauvages: Prise des deux plus petits Forts des Hespagnols.
CHAP. XX
Hespagnol déguisé en Sauvage: Grande resolution d'un Indien: Approches & prise du grand Fort: Demolition d'icelui, & des deux autres: Execution des Hespagnols prisonniers: Regrets des Sauvages au partir des François: Retour de Gourgues France: Et ce qui avint depuis.
Contenant les Voyages faits souz le
Capitaine Villegagnon en la France
Antarctique du Bresil.
CHAP. I
E
Ntreprise du Sieur de Villegagnon pour aller au
Bresil: Discours de tout son voyage jusques à son
arrivée en ce païs là: Fièvre pestilente à-cause des
eaux puantes: Maladies des François, & mort de
quelques uns: Zone Torride temperée: Multitude
de Poissons: Ile de l'Ascension: Arrivée au Bresil:
Riviere de Ganabara: Fort des François.
CHAP. II
Renvoy de l'un des navires en France: Expedition des Genevois pour envoyer au Bresil: Conjuration contre Villegagnon: Découverte d'icelle: Punition de quelques uns: Description du lieu & retraite des François: Partement de l'escouade Genevoise.
CHAP. III
Seconde navigation faite au Bresil aux dépens du Roy: Accident d'une vague de mer: Discours des iles Canaries: Barbarie, païs fort bas: Poissons volans, & autres, pris en mer: Tortuës merveilleuses.
CHAP. IV
Passage de le Zone Torride: où navigation difficile: & pourquoy: Et sur ce; Refutation des raisons de quelques autheurs: Route des Hespagnols au Perou: De l'origine du flot de la mer: Vent oriental perpetuel sous la ligne æquinoctiale: Origine & causes d'icelui, & des vents d'abas, & de midi: Pluies puantes souz la Zone Torride: Effects d'icelles: Ligne æquinoctiale pourquoy ainsi dite: Pourquoy sous icelle ne se voit ne l'un ne l'autre Pole.
CHAP. V
Découverte de la terre du Bresil: Margajas quels peuples: Façon de troquer avec les Ou-etacas peuple le plus barbare de tous les autres: Haute roche appellée l'Emeraude de Max-hé: Cap de Frie: Arrivée des François à la riviere de Ganabara, où étoit Villegagnon.
CHAP. VI
Comment le sieur du Pont exposa au sieur de Villegagnon la cause de sa venuë & de ses compagnons: Reponse dudit Villegagnon: Et ce qui fut fait au Fort de Colligni aprés l'arrivée des François.
CHAP. VII
Ordre pour le fait de la Religion: Pourquoy Villegagnon a dissimulé sa Religion: Sauvages amenez en France: Mariages celebrés en la France Antarctique: Debats pour la Religion: Conspirations contre Villegagnon: Rigueur d'icelui: Les Genevois se retirent d'avec lui: Question touchant la celebration de la Cene à faute de pain & de vin.
CHAP. VIII
Description de la riviere, ou Fort de Ganabara: Ensemble de l'ile où est le Fort de Colligni Ville-Henri de Thevet. Baleine dans le Port de Ganabara: Baleine échouée.
CHAP. IX
Famine extreme, & les effects d'icelle: Pourquoy on dit Rage de faim: Découverte de la terre de Bretagne: Recepte pour s'affermir le ventre: Procez contre les Genevois envoyé en France: Retour de Villegagnon.
CHAP. I
S
Ommaire de deux voyages faits par le Capitaine
Jacques Quartier en la Terre-Neuve: Golfe,
& grand fleuve de Canada: Esclaircissement
des noms de Terre-neuve Bacalos, Canada & Labrador:
Erreur de Belle-forest.
CHAP. II
Relation du premier voyage fait par le Capitaine Jacques Quartier en la Terre-Neuve du Nort jusques à l'embouchure du grand fleuve de Canada. Et premierement l'état de son equipage, avec les découvertes du mois de May.
CHAP. III
Les navigations & découvertes du mois de Juin.
CHAP. IIII
Les navigations & découvertes du mois de Juillet.
CHAP. V
Les navigations & découvertes du mois d'Aoust, & le retour en France.
CHAP. VI
Que la conoissance des voyages du Capitaine Jacques Quartier est necessaire principalement aux Terre-neuviers qui vont à la pecherie: Quelle route il a prise en cette seconde navigation: Voyage de Champlein jusques à l'entrée du grand fleuve de Canada: Epitre presentée au Roy par ledit Capitaine Jacques Quartier sur la relation de son deuxiéme voyage.
CHAP. VII
Preparation du Capitaine Jacques Quartier & des siens au voyage de la Terre neuve: Embarquement: Ile aux oiseaux: Découvertes d'icelui jusques au saut du grand fleuve de Canada, par lui dit Hochelaga: Largeur et profondeur nompareille d'iceluy: Son commencement inconnu.
CHAP. VIII
Retour du Capitaine Jacques Quartier vers Labaye sainct Laurent: Hippopotames: Continuation du voyage dans la grande riviere de Canada, jusques à la riviere de Saguenay qui sont cent lieues.
CHAP. IX
Voyage de Champlein depuis Anticosti jusques à Tadoussac: Description de Cachepé; Riviere de Mantanne: Port de Tadoussac; Baye des Morues, Ile percée, Baye de chaleur: Remarques des lieux, iles, ports, bayes, sables, rocher, & rivieres qui sont à la bende du Nort en allant à la riviere de Saguenay Description du port de Tadoussac, & de ladite riviere de Saguenay. Contradiction de Champlein.
CHAP. X
Bonne reception faite aux François par le grand Sagamos des Sauvages de Canada: Leurs festins & danses: La guerre qu'ils ont avec les Iroquois.
CHAP. XI
La rejouïssance que font les Sauvages aprés qu'ils ont eu victoire sur leur ennemis: Leurs humeurs: Sont malicieux: Leur croyance & faulses opinions. Que leurs devins parlent visiblement aux diables.
CHAP. XII
Comme le Capitaine Jacques Quartier par de la riviere de Saguenay pour chercher un port, & s'arrête à Saincte Crois: Poissons inconus: Grandes Tortues: Ile aux Coudres: Ile d'Orleans: Rapport de la terre du païs: Accueil des François par les Sauvages: Harangues des Capitaines Sauvages.
CHAP. XIII
Retour du Capitaine Jacques Quartier à l'ile d'Orleans, par lui nommée l'Ile de Bachus, & ce qu'il y trouva: Balizes fichées au port sainct Croix: Forme d'alliance: Navire mis à sec pour hiverner: Sauvages ne trouvent bon que le Capitaine aille en Hochelaga: Etonnement d'iceux au bourdonnement des Canons.
CHAP. XIV
Ruse inepte des Sauvages pour detourner le Capitaine Jacques Quartier du voyage en Hochelaga: Comme ilz figurent le diable: Depart de Champlein de Tadoussac pour aller à Saincte Croix: Qualités & rapport du païs: Ile d'Orleans: Kebec, Diamants audit Kebec: Riviere de Batiscan.
CHAP. XV
Voyage du Capitaine Jacques Quartier à Hochelaga: Qualités & fruits du païs: Reception des François par les Sauvages: Abondance de vignes & raisins. Grand lac: Rats musquets. Arrivée en Hochelaga. Merveilleuse rejouyssance desdits Sauvages.
CHAP. XVI
Comme le Capitaine & les Gentils-hommes de sa compagnie, avec ses mariniers allerent à la ville de Hochelaga: Situation du lieu: Fruits du païs; Batimens: & maniere de vivre des Sauvages.
CHAP. XVII
Arrivée du Capitaine Quartier à Hochelaga Accueil & caresses à lui faites: Malades lui sont apportez pour les toucher: Mont-Royal: Saut de la grande riviere de Canada: Etat de la dite riviere et ledit Saut: Mines: Armures de bois, dont usent certains peuples: Regrets pour son depart.
CHAP. XVIII
Retour de Jacques Quartier au Port de Saincte Croix aprés avoir esté à Hochelaga: Sauvage gardent les tétes de leurs ennemis: Les Toudamans ennemis des Canadiens.
CHAP. XIX
Voyage de Champlein depuis le port de Saincte Croix jusques au Saut de la grande riviere, où sont remarqués les rivieres, iles, & autres choses qu'il a découvertes audit voyage: & particulierement la riviere, le peuple, & le païs des Iroquois.
CHAP. XX
Arrivée au Saut: Sa description, & ce qui s'y void de remarquable. Avec le rapport des Sauvages touchant la fin, ou plustot l'origine de la grande riviere.
CHAP. XXI
Retour du Saut à Tadoussac, avec la confrontation du rapport de plusieurs Sauvages, touchant la longueur, & commencement de la grande riviere de Canada: Du nombre de sauts & lacs qu'elle traverse.
CHAP. XXII
Description de la grande riviere de Canada, & autres qui s'y dechargent: Des peuples qui habitent le long d'icelle: Des fruits de la terre: Des bétes & oiseaux: & particulierement d'une béte à deux piez: Des poissons abondans en ladite grande riviere.
CHAP. XXIII
De la riviere du Saguenay: Des peuples qui habitent vers son origine: Autre riviere venant dudit Saguenay au dessus du Saut de la grande riviere: De la riviere des Iroquois venant de vers la Floride, païs sans neges, ni glaces: Singularités d'icelui païs: Soupçon sur les Sauvages de Canada: Guet nocturne: Reddition d'une fille échappée: Reconciliation des Sauvages avec les François.
CHAP. XXIV
Mortalité entre les Sauvages: Maladie étrange & inconnuë entre les François: Devotions & voeux: Ouverture d'un corps mort: Dissimulation envers les Sauvages sur lesdites maladies & mortalité: Guerison merveilleuse d'icelle maladie.
CHAP. XXV
Soupçon sur la longue absence du Capitaine des Sauvages: Retour d'icelui avec multitude de gans: Debilité des François: Navire delaissé pour n'avoir la force de le remener: Recit des singularités du Saguenay, & autres recherches merveilleuses.
CHAP. XXVI
Croix plantée par les François: Capture des principaux Sauvages, pour les amener en France, & faire recit au Roy des singularités du Saguenay: Lamentations des Sauvages: Presens reciproques du Capitaine Quartier, & d'iceux Sauvages.
CHAP. XXVII
Retour du Capitaine Jacques Quartier en France: Rencontre de certains Sauvages qui avoient des couteaux de cuivre: Presens reciproques entre lesdits Sauvage & ledit Capitaine: Descriptions des lieux où la route s'est adressée.
CHAP. XXVIII
Rencontre des Montaignais (sauvages de Tadoussac) & Iroquois: Privilege de celui qui est blessé à la guerre: Ceremonies des Sauvages devant qu'aller à la guerre: Conte fabuleux de la monstruosité des Armouchiquois: De la Mine reluisante au Soleil: & du Gougou: Arrivée au Havre de Grace.
CHAP. XXIX
Discours sur le Chapitre precedent: Crédulité legere: Armouchiquois quels: Sauvages toujours en crainte: Causes des terreurs Paniques: Fausses visions, & imaginations: Gougou proprement que c'est: Autheur d'icelui: Mine de cuivre: Hano Carthageois: Censures sur certains Autheurs qui ont écrit de la Nouvelle-France. Conseil pour l'instruction des Sauvages.
CHAP. XXX
Entreprise du sieur de Roberval, pour la terre de Canada Commission du Capitaine Jacques Quartier. Fin de ladite entreprise.
CHAP. XXXI
Plainte sur nôtre inconstante & lacheté. Nouvelle entreprise & Commission pour Canada. Envie des Marchans Maloins. Revocation de ladite commission.
CHAP. XXXII
Voyage du Marquis de la Roche aux Terres-neuves. Ile de Sable. Son retour en France d'une incroyable façon. Ses gens cinq ans en ladite ile. Leur retour. Commission dudit Marquis.
CHAP. I
I
Ntention de l'Autheur. Commission du Sieur de
Monts. Defenses pour le traffic des pelleteries.
CHAP. II
Voyage du sieur de Monts en la Nouvelle-France: Des accidens survenus audit voyage: Causes des bancs de glaces en la Terre-neuve: Imposition de noms à certains ports: Perplexité pour le retardement de l'autre navire.
CHAP. III
Debarquement du Port au Mouton: Accident d'un homme perdu seze jours dans les bois: Baye Françoise: Port Royal: Riviere de l'Equille: Mine de cuivre: Malheur des mines d'or: Diamans: Turquoises.
CHAP. IIII
Description de la riviere sainct Jean: & de l'ile saincte Croix: Homme perdu dans les bois trouvé le seziéme jour: Exemples de quelques abstinences étranges: Differens des Sauvages remis au jugement du sieur de Monts: Authorité paternele entre lesdits sauvages: Quels marits choisissent à leur filles.
CHAP. V
Description de l'ile Saincte Croix: Entreprise du sieur de Monts difficile, & genereuse: et persecutée d'envie: Retour du Sieur de Poutrincourt en France: Perils du voyage.
CHAP. VI
Batimens de l'ile Saincte Croix: Incommoditez des François audit lieu: Maladies inconnuës: Ample discours sur icelles: De leur causes: Des peuples qui y sont sujets: Des Viandes, mauvaises eaux, airs, vents, lacs, pourriture des bois, saisons, disposition de corps des jeunes, des vieux: Avis de l'Autheur sur le gouvernement de la santé & guerison desdites maladies.
CHAP. VII
Découverte de nouvelles terres par le sieur de Monts: Conte fabuleux de la riviere & ville seinte de Norembega: Refutation des Autheurs qui en ont écrit: Bancs des Moruës en la Terre-neuve: Kinibeki: Choüakoet: Malebarre: Armouchiquois: Mort d'un François tué: Mortalité des Anglois en la Virginie.
CHAP. VIII
Arrivée du Sieur de Pont à l'ile Saincte Croix: Habitation transferée au Port Royal: Retour du Sieur de Monts en France: Difficulté des moulins à bras: Equipage dudit sieur du Pont pour aller decouvrir les Terres-neuves outre Malebarre: Naufrage: Prevoyance pour le retour en France: Comparaison de ces voyages avec ceux de la Floride: Blame de ceux qui méprisent la culture de la terre.
CHAP. IX
Motif, & acceptation du voyage du sieur de Poutrincourt, ensemble de l'autheur en la Nouvelle-France: Partement de la ville de Paris pour aller à la Rochelle: Adieu à la France.
CHAP. X
Jonas nom de nôtre navire: Mer basse à la rochelle cause de difficile sortie: La Rochelle ville reformée: Menu peuple insolent: Croquans: Accident de naufrage du Jonas: Nouvel equipage: Foibles soldats ne doivent estre mis aux frontieres: Ministres prient pour la conversion des Sauvages: Peu de zele des nôtres: Eucharistie portés par les anciens Chrétiens en voyage: Diligence du sieur de Poutrincourt sur le point de l'embarquement.
CHAP. XI
Partement de la Rochelle: Rencontres divers de navires, & Forbans: Mer tempetueuse à l'endroit des Essores, & pourquoy: Vents d'Ouest pourquoy frequens en la mer du Ponant: D'où viennent les vents: Marsoins prognostiques de tempétes: Façon de les prendre: Tempétes: Effects d'icelles: Calmes: Gain de vent que c'est: comme il se forme: Ses effects: Asseurance de Matelots: Reverence comme se rend au navire Royal: Supputation de voyage: Mer chaude, puis froide: Raison de ce: & des Bancs de glace en la Terre-neuve.
CHAP. XII
Du grand Banc des Moruës: Arrivée audit Banc: Description d'icelui: Pecherie de moruës & d'oiseaux; Gourmandise des Happe-foyes: Perils divers: Causes des frequentes & longues brumes en la mer Occidentale: Avertissemens de la terre: Veuë d'icelle: Odeurs merveilleuses: Abord de deux chaloupes: Descente au Port du Mouton: Arrivée au port Royal.
CHAP. XIII
Heureuse rencontre du Sieur du Pont. Son retour au Port Royal: Rejouïssance: Description des environs dudit port: Conjecture sur l'origine de la grande riviere de Canada Semailles de blez. Retour du sieur du Pont en France. Voyage du sieur de Poutrincourt au païs des Armouchiquois. Beau segle provenu sans culture. Exercices & façon de vivre au Port Royal: Cause des prairies de la riviere de l'Equille.
CHAP. XIV
Partement de l'ile Saincte Croix. Baye de Marchim. Choüakoet. Vignes & raisins, & largesse de Sauvages. Terre & peuples Armouchiquois: Cure d'un Armouchiquois blessé: Simplicité & ignorance de peuples. Vices des Armouchiquois. Soupçon. Peuple ne se souciant de vétement. Blé semé & vignes plantées en la terre des Armouchiquois. Quantité de raisins: Abondance de peuple. Mer perilleuse.
CHAP. XV
Perils. Langage inconnu Structure d'une forge, & d'un four. Croix plantée. Abondance. Conspiration. Desobeïssance. Assassinat. Fuite de trois cens contre dix. Agilité des Armouchiquois. Mauvaise compagnie dangereuse. Propheties de ce temps. Accident d'un mousquet crevé. Insolence, timidité, impieté, & fuite de Sauvages. Port Fortuné. Mer mauvaise. Vengeance. Conseil & resolution sur le retour. Nouveaux perils. Faveur de Dieu. Arrivée du Sieur de Poutrincourt au Port Royal, & la reception à lui faite.
CHAP. XVI
Etat des semailles. Nôtre façon de vivre en la Nouvelle-France. Comportement des Sauvages parmi nous. Etat de l'hiver: Pourquoy en ce temps pluies & brumes rares: Pourquoy pluies frequentes entre les Tropiques: Neges utiles à la terre: Conformité de temps en l'antique & Nouvelle-France: Pourquoy printemps tardif: Culture de jardins: Rapport d'iceux: Moulin à eau: Manne de harens: Preparation pour le retour: Invention du sieur de Poutrincourt: Admiration des sauvages. Nouvelles de France.
CHAP. XVII
Arrivée de François: Societé du sieur de Monts rompuë: et pourquoy: Avarice de ceux qui volent les Morts: Feuz de joye pour la naissance de Monseigneur d'Orleans: Partement des Sauvages pour aller ç la guerre: Sagamos Membertou: Voyages sur la côte de la Baye Françoise: Traffic sordide: Ville d'Ouïgoudi: Sauvages comme font de grans voyages: Mauvaises intentions d'iceux: Mine d'acier: Voix de Loups-Marins: Etat de l'ile Saincte Crois. Erreur de Champlein. Amour des Sauvages envers leurs enfans: Retour au Port Royal.
CHAP. XVIII
Port de Campseau: Partement du Port Royal: Brumes de huit jours: Arc-en-ciel paroissant dans l'eau: Port Savalet: Culture de la terre exercice honorable: Regrets des Sauvages au partir du sieur de Poutrincourt: Retour en France: Voyage au Mont sainct Michel: Fruits de la Nouvelle-France presentez au Roy: Voyage en la Nouvelle-France depuis le retour dudit sieur de Poutrincourt: Lettre missive dudit sieur au Sainct Pere le Pape de Rome.
CHAP. I
M
Ention de nôtre grand Roy Henri sur le
sujet des grandes entreprises: Ensemble des
Sieurs de Monts et de Poutrincourt. Revocation du
Privilege de la traite des Castors. Reponse aux envieux
pour le Sieur de Monts. Dignité du charactere
Chrétien. Perils dudit Sieur de Monts.
CHAP. II
Equipage du Sieur de Monts. Kebec. Commission de Champlein. Conspiration chatiée. Consideration sur le discours dudit Champlein. Fruits naturels de la terre. Scorbut. Anneda. Defense pour Jacques Quartier.
CHAP. III
Voyage de Champlein contre les Iroquois. Riviere des Iroquois, & saut d'icelle. Comme vivent les Sauvages allans à la guerre. Disposition de leur gendarmerie. Ilz croyent aux songes. Lac des Iroquois. Alpes des Iroquois.
CHAP. IV
Rencontre des Iroquois. Barricades. Message à l'ennemi. Effect d'arquebuse. Victoire. Butin. Retour des victorieux. Cruauté envers les prisonniers. Ceremonies à l'arrivée des victorieux en leur païs.
CHAP. V
Retour de Champlein en France, et de France en Canada. Riviere de Canada quand ouverte. Triste accident. Etat de Kebec. Guerre contre les Iroquois. Siege de leur Fort. Prise d'icelui à l'ayde de Champlein. Avarice de Marchans. Cruauté de Sauvages sur leurs prisonniers de guerre. Baleine touchée dormante en mer au retour en France.
CHAP. VI
Retour de Champlein en Canada. Bancs de glace longs de cent lieuës. Arrivée à la terre-neuve. Comment les Sauvages passent le Saut de la grande riviere de Canada. Saut du Rhin. Mensonges d'un qui a écrit un sien voyage en Mexique.
CHAP. VII
Commission de Champlein portant reglement pour le traffic avec les Sauvages. Etat de Kebec. Credulité de Champlein à un imposteur. Ses travaux en suite de ce. Sauvages haïssent les menteurs. Imposteur conveincu. Observations sur le voyage de Champlein aux Algumquins. Ceremonies des Sauvages passans le saut du bassin. Quels peuples voisinent les Algumquins. Variations de Champlein.
CHAP. VIII
Qu'il ne se faut fier qu'à soy-méme. Embarquement du Sieur de Poutrincourt. Longue navigation. Conspiration. Arrivée au Port Royal. Baptemes des Sauvages, s'il faut contraindre en Religion. Maniere d'attirer ces peuples. Mission pour l'Eglise de la Nouvelle-France.
CHAP. IX
Peril du Sieur de Poutrincourt. Zele des Sauvages à la religion Chrétienne. Remarques des faveurs de Dieu depuis l'entreprise de la Nouv. Fr.
CHAP. X
Sur la nouvelle des baptemes des Sauvages les Jesuites se presente pour la Nou. Fr. Empechement. Retardement à la ruine de Poutrincourt. Association des Jesuites pour le traffic. L'Eglise est en la Republique. Bancs de glace d'eau douce en mer. Justice de Poutrincourt. Mauvaise intelligence des Jesuites avec Poutrincourt, Polygamie.
CHAP. XI
Retour de Poutrincourt en France. Deffiance sur les Jesuites. Biencourt Vice-Admiral. Rebellion contre lui. Mort du grand Membertou. Un Jesuites en vain essaye de vivre à la Sauvage. Plaisante precaution d'un Sauvage. Association de la Dame de Guercheville avec Poutrincourt. A la suasion des Jesuite elle se fait donner la terre, & les prend pour administrateurs.
CHAP. XII
Contentions entre les Jesuites & ceux de Poutrincourt. Jésuites s'embarquent furtivement pour retourner en France. Sont empechés. Excommunication. Exercices de la religion delaissez. Reconciliation simulée. Saisie du navire de Poutrincourt. Lettre de lui-méme plaintive contre les Jesuites.
CHAP. XIII
Embarquement des Jesuites pour aller posseder la Nouvelle-France. Leur arrivée. Contestations entre eux. Sont attaqués, pris, & emmenés par les Anglois. Un Jesuite tué, avec deux autres. Lacheté du Capitaine. Charité des Sauvages. Retour des Anglois en Virginia, avec leur butin, & retour d'eux-mémes avec les Jesuites en la côte de la Nouvelle-France.
CHAP. XIV
Brigandage des Anglois. Lettre du Sieur de Poutrincourt narrative de ce qui s'est passé. Conjecture contre les Jesuites. Plainte de Poutrincourt. Extraict d'une requéte contre les Jesuites par les Chinois. Anglois retournans en Virginie écartez diversement. Le navire Jesuite porté par les vents contraires en Europe.
CHAP. XV
Pieté du sieur de Poutrincourt. Dernier exploit & mort d'icelui. Epitaphes en sa memoire.
CHAP. I
D
E LA NAISSANCE. Coutume des Hebrieux,
Cimbres, François, & Sauvages.
CHAP. II
DE L'IMPOSITION DES MONTS. Abus de ceux qui imposent les noms des Chrétiens aux infideles: Du changement de nom. Les noms n'ont point été imposez sans sujet. Des soubriquets. De l'origine des surnoms. Des noms des hommes imposés aux villes et provinces.
CHAP. III
DE LA NOURRITURE DES ENFANS, de l'amour des peres & meres envers eux. Femmes d'aujourd'hui: Anciennes Allemandes. Sauvages aiment leurs enfans plus que pardeça: & pourquoy. Nouvelle-France en quoy utile à l'antique France. Possession de la terre.
CHAP. IV
DE LA RELIGION. Origine de l'idolatrie. Celui qui n'adore rien est plus suceptible de la Religion Chrétienne qu'un idolatre. Religion des canadiens. Peuple facile à convertir. Astorgie & impitié des Chrétiens du jourd'hui. Donner du pain & enseigner les arts est le moyen de convertir les peuples Sauvages. Du nom de Dieu. De certains Sauvages ja Chrétiens de volonté. Religion de ceux de Virginia. Contes fabuleux de la Resurrection. Simulacres des dieux. Religion des Floridiens. Erreur de Belle-forest. Adoration du Soleil. Baise-main. Bresiliens tourmentez du diable: Ont quelque obscure nouvelle du Deluge: & de quelque Chrétien qui anciennement a esté vers eux.
CHAP. V
DES DEVINS, & Autmoins. De la Pretrise. Idoles des Mexicains. Pretres Indiens sont aussi Medecins. Pretexte de Religion. Ruse des Autmoins: Comme ils invoquent les diables. Le diable égratigne ses sacrificateurs negligens. Chansons à la loüange du diable. Sabat des Sauvages. Feuz de la sainct Jehan. Vrim & Tummin. Sacerdoce successif. Caraïbes, affronteurs semblables aux sacrificateurs de Bel.
CHAP. VI
DU LANGAGE. Les indiens tous divisés en langage. Le temps apporte changement aux langues. Conformité d'icelles. Du mot Sagamos. Sauvages parlent en tutoyant. Causes du changement des langues. Traffic de Castors depuis quand. Prononciation des Sauvages, anciens Hebrieux, Grecs, Latins: & des Parisiens. Sauvages ont des langues particuliers non entenduës des Terre-neuviers. Prier en langue entenduë. Maniere de conter des Sauvages.
CHAP. VII
DES LETTRES. Invention des lettres admirable. Anciens Allemans sans lettres. Les lettres & sciences és Gaulles avant les Grecs & Latins. Saronide des vieux Theologiens & Philosophes Gaullois. Poëte Bardes. Reverence qu'on leur portoit. Reverence de Mars aux Muses. Fille ainée du Roy. Basilic attaché au temple d'Apollon. Deploration de la mort du Roy HENRI LE GRAND.
CHAP. VIII
DES VETEMENS ET CHEVELURES. Vetemens à quelle fin. Nudité des anciens Pictes, des modernes Æthiopiens. Des Bresiliens. Sauvages de la Nouvelle-France plus honétes. Leurs manteaux de peluche. Vétement de l'ancien Hercules, des anciens Allemans, des Gots. Chaussure des Sauvages. Couverture de la téte. Chevelures des Hebrieux, Gaullois, Gots. Ordonnance aux prétres de porter chappeaux. Hommes tondus.
CHAP. IX
DE LA FORME ET DEXTERITE. Forme de l'homme la plus parfaite. Violence fait à la Nature. Bresiliens camus. Le reste des Sauvages beaux hommes. Demi nains. Patagons geans. Couleur des Sauvages. Description des Mouches Occidentales. Ameriquains pourquoy ne sont noirs. D'où vient l'ardeur de l'Afrique: & le rafraichissement de l'Armerique en méme degré. Couleur des cheveux, & de la barbe. Romains quand ont porté barbe, Sauvages ne sont velus. Femmes veluës. Anciens Gaullois & Allemans à poil blond comme or. Leurs Regard, Voix, Yeux: Beauté des Yeux quelle. Femmes à bonne tète. Yeux des hommes de la Taprobane, des Sauvage, & Scythes. Des Levres. Corps monstrueux. Agilité corporele. Comme font les Naires de Malabaris pour étre agiles. Quels peuples ont l'agilité. D'exterité à nager des Indiens. Veuë aigüe. Odorat des Sauvages. Leur haine contre les Hespagnols.
CHAP. X
DES ORNEMENS DU CORPS. Du fard, & peintures, des Hebrieux, Romains, Afriquains, &c. Anglois, Pictes, Gots, Scythes, &c. Indiens Occidentaux. Des Marques des anciens Hebrieux, Tyrons, & Chrétiens. Blame des fard & peintures corporeles.
CHAP. XI
DES ORNEMENS EXTERIEURS. Deux tyrans de nôtre vie. Superfluité de l'ancienne Rome. Exces des dames. Des Moules & Cages de téte. Peinture des cheveux. Pendans d'oreilles. Perles aux mains, jarretieres, bottines, & souliers. Perles que c'est. Matachiaz. Vignols. Esurgni. Carquans de fer, & d'or.
CHAP. XII
DU MARIAGE. Coutume des Juifs, Sauvages plus civils que maintes nations anciennes. Femmes veuves se noircissent le visage. Prostitution de filles. Continence des Souriquoises. Filles à l'épreuve avant le mariage. Maniere de rechercher une fille en mariage. Prostitution de filles au Bresil. Verole. Guerison. Continence des anciens Allemans. Raison de la continence des Sauvages. Floridiens aiment les femmes. Ithyphales. Degrez de consanguinité. Femmes Gaulloises secondes. Polygamie sans jalousie. Repudiation. Secondes nopces apres la separation. Homme ayant mauvaise femme que doit faire. Abstinences des veuves. Coutume de préter les femmes pour avoir lignée. Paillardise est abominable avec les infideles.
CHAP. XIII
LA TABAGIE. Vie des Sauvages des premieres terres. Comme les Armouchiquois usent de leur blé. Anciens Italiens de méme. Assemblée de Sauvages faisans la Tabagie. Femmes separées. Honneur rendu aux femmes entre les vieux Gaullois & Allemans. Mauvaise condition d'icelles entre les Romains. Quels ont établi l'empire Romain. Façon de vivre des vieux Romains, Tartares, Moscovites, Getuliens, Allemans, Æthiopiens, de sainct Jean Baptiste, Scipion, Æmilian, Trajan, Adrian: & des Sauvages. Sel non du tout necessaires. Sauvages patissent quelquefois. Superstition d'iceux. Gourmandise d'eux & de Hercules. Viandes des Bresiliens. Anthropophagie. Etrange prostitution de filles. Communauté de vie. Hospitalité des Sauvages, Gaullois. Allemans & Turc, à la honte des Chrétiens. DU BOIRE. Premiers Romains n'avoient vignes. Bierre des vieux Gaullois, & Ægyptiens. Anciens Allemans haïssoient le vin. Vin comment necessaire. Petun. Boire l'un à l'autre. Bruvage des Floridiens, & Bresiliens. Hydromel.
CHAP. XIV
DES DANCES ET CHANSONS. Origine des danses en l'honneur de Dieu. Danses & Chansons en l'honneur d'Apollon, Neptune, Mars, du Soleil. Des Saliens, Præsul. Danse et Socrate. Danses tournées en mauvais usage. Combien dangereuses. Tous Sauvages dansent. A quelle fin. Sotte chanson d'Orphée. Pourquoy nous chantons à Dieu. Chansons des Souriquois: Des peuples saincts, des Bardes Gaullois. Vaudevilles par le commandement de Charlemagne. Chansons des Lacedæmoniens. Danses & Chansons des Sauvages. Harangues de leurs Capitaines.
CHAP. XV
DE LA DISPOSITION DU CORPS. Phthisie. Sueurs des Sauvages. Medecins & Chirurgiens Floridiens, Bresiliens, Souriquois. Guerison par charmes. Merveilleux recit du mépris de douleur. Epreuve de constance. Souffrance de tourmens en l'honneur de Diane & du Soleil. Longue vie des Sauvages. Causes d'icelle, & de l'abbregement de noz jours.
CHAP. XVI
EXERCICES DES HOMMES. Fleches, arcs, masses, boucliers, lignes à pecher, raquettes, Canots des Sauvages, & la forme d'iceux. Canots d'oziers, de papier, de cuir, d'arbres creusez. Origine de la fable des Syrenes. Longs voyages à-travers les bois. Poterie de terre. Labeur de la terre. Allemans anciens n'ont eu champs propres. Sauvages non laborieux. Comme cultivent la terre. Double semaille & moisson. Vie de l'hiver. Villes des Sauvages. Origine des villes. Premier edificateur és Gaulles. Du mot Magus. Philosophie a commencé par les Barbares. Jeux des Sauvages.
CHAP. XVII
EXERCICES DES FEMMES. Femmes dite Percée. Femmes sauvées par la generation des enfans. Purification. Dure condition des femmes entre les Sauvages. Nattes, Conroyement de cuirs, Paniers, Bourses, Teinture, Ecuelles. Matachiaz, Canots. Amour des femmes envers leurs maris. Pudicité d'icelles. Belle observation sur les noms Hebrieux de l'homme & de la femme.
CHAP. XVIII
DE LA CIVILITÉ. Premiere civilité, obeïssance à Dieu, & aux peres et meres. Sauvages sont sales en leur Tabagie, faute de linge. Repas des vieux Gaullois & Allemans. Arrivés des Sauvages en quelque lieu. Leurs salutations: ensemble des Grecs, Romains, & Hebrieux. Salutations en éternuant: item és commencemens des Missives. De l'Adieu. Salutation des Chinois. Du baisepié, baise-main, & baise-bouche. De l'adoration humaine. Reverence des Sauvages à peres & meres, Malediction à qui n'honore son pere et sa mere.
CHAP. XIX
DES VERTUS ET VICES DES SAUVAGES. Les principes des Vertus sont en nous dés la naissance. De la force & grandeur du courage. Anciens Gaullois sans peur. Sauvages vindicatifs. Le Pape pere commun des Chrétiens pour mettre la paix entre ses enfans. Temperance en quoy consiste. Si les Sauvages en sont doüez. Liberalité en quoy consiste. Liberalité des Sauvages. Ilz méprisent les mercadens avares. Magnificence. Hospitalité. Pieté envers les peres & meres. Mansuetude. Clemence, Justice d'iceux. Gratelle de nôtre France. Execution de justice. Evasion incroyable de deux Sauvages prisonniers. Sauvages à quoy diligens & paresseux.
CHAP. XX
LA CAUSE Origine d'icelle. A qui elle appartient. A quelle fin les Rois cleuz. Chasse, image de la guerre. Premiere fin d'icelle. Interpretation d'un verset du Psal. 132, Tolus Sauvages chassent. Quand & Comment. Description & chasse de l'Ellan. Chiens de Sauvages. Raquettes aux piés. Constance des Sauvages à la chasse. Belle invention d'iceux pour la cuisine. Sauvages d'Ecosse cuisent la chair dans la peau. Devoir des femmes apres la chasse. La pechirie du Castor. Description d'icelui. Son batiment admirable. Comment se prent. Anciennement d'où venoient les Castors. Ours. Leopars. Description de l'animal. Nibachens, Loups. Lapins, etc. Bestial de France bien profitant en la Nouvelle-France. Merveilleuse multiplication d'animaux. Animaux de la Floride, & du Bresil. Vermine du Bresil. Sauvages sont vrayemens nobles.
CHAP. XXI
LA FAUCONNERIE. Les muses se plaisent à la chasse. Fauconnerie exercice noble. Sauvages comme prennent les oiseaux. Iles fourmillantes en oiseaux. Gibier du Port Royal. Niridau. Mouches luisantes. Poules d'inde. Oiseaux de la Floride, & du Bresil.
CHAP. XXII
LA PECHERIE. Comparaison entre la Venerie, la Fauconnerie, & la Pecherie. Empereur se delectant à la Pecherie. Absurdité de Platon. Pecherie permise aux Ecclesiastics. Nourriture de poisson est la meilleure & la plus saine. Tous poissons craignent l'hiver & se retirent. Reviennent au printemps. Manne d'Eplans, Harens, Sardines, Eturgeons, Saumons. Maniere de les prendre par les Sauvages. Abus & superstition de Pythagore. Sanctorum Terre-neuviers. Coquillages du Port Royal. Pecherie de la Moruë. Si la moruë dort. Poissons pourquoy ne dorment. Poissons ayans pierres à la téte, (comme la Moruë) craignent l'hiver. Huiles de poissons. Pecherie de la Baleine: en quoy est admirable la hardiesse des Sauvages. Hippopotames. Multitude infinie de Macquereaux. Faineantise du peuple d'aujourd'huy.
CHAP. XXIII
DE LA TERRE Quelle est la bonne terre. Terre sigillée en la Nouvelle-France. Rapport des semailles du sieur de Poutrincourt. Quel est le bon fumier. Blé de Turquie dit Mahis. Comme les Sauvages amendent leurs terres. Comme ilz sement. Temperament de l'air sert à la production. Greniers souz-terrains. Causes de la paresse des Sauvages des premieres terres. Chanve. Vignes. Quand premierement plantées és Gaulles. Arbres. Vertu de la gomme de sapin. Petun, & façon d'en user. Folle avidité apres le Petun. Vertu d'icelui. Erreur de Belle-forest. Racines. Culture de la terre exercice le plus innocent. Gloria adora. Gueux & faineans. Arbres fruitiers, & autres, du Port Royal, de la Floride, du Bresil, Vermine du Bresil. Mépris des Mines. Fruits à esperer en la Nouvelle-France. Prieres faites à Dieu par le Pape pour la prosperité des voyages en icelle.
CHAP. XXIV
DE LA GUERRE. A quelle fin les Sauvages font la guerre. Harangues des Capitaines sauvages. Surprises. Façon de presager l'evenement de la guerre. Poser les armes en parlementant. Succession des Capitaines. Armes des Sauvages. Excellens archers. D'où vient le mot Militia: Sujet de la crainte des Sauvages. Façon de marcher en guerre. Danse guerriere. Comme les Sauvages usent de la victoire. Victime. Hostie. Supplice. Les Sauvages ne veulent tomber és mains de leurs ennemis. Prisonniers tondus. Humanité des Sauvages envers les captifs: Trophées de tétes des veincus: Anciens Gaullois: Hongres modernes.
CHAP. XXV
DES FUNERAILLES. Pleurer les morts. Les enterrer oeuvre d'humanité. Coutumes des Sauvages en ce regard. De la conservation des morts. Du dueil des Perses, Ægyptiens, Romains, Gascons, Basques, Bresiliens, Floridiens, Souriquois, Hebrieux, Roynes de France, Thraces, Locrois, anciens Chrétiens. Brulement des meubles des Sauvages decedez Belle leçon aux avares. Coutumes des Phrygiens, Latins, Hebrieux, Gaullois, Allemans, Sauvages, en ce regard, Inhumation des morts. Quels peuples les enterrent, quels les brulent, & quels les gardent. Dons funeraux enclos és sepulcres des morts. Iceux reprouvés. Avarice des violateurs de sepulcres.
Aprés suivent LES MUSES DE LA NOUVELLE-FRANCE

x
MI Lecteur, C'est chose humaine que de faiblir,
& autre que Dieu ne se peut dire parfait, lequel méme
(ce dit le Proverbe) ne peut aggreer à un chacun. Parent
si tu trouves quelque chose ne ce livre qui ne vienne
bien à ton sens, ou quelque defaut d'elegance; je te prie
supporter le tout par ta prudence, ne m'estimant pas meilleur
que l'un des autheurs que l'on met parmi les livres sacrez,
lequel à la fin de son oeuvre dit: Que s'il ne s'il ne s'est assez
dignement acquitté de son histoire il luy faut pardonner: Me
soubmettant en toutes choses à la correction des plus sages
que moy.
Il y a une imperfection en nôtre langue, que l'on y couche trop de lettres superfluës. C'est pourquoy je les ay évitées tant que j'ay peu, par une ortographe non vulgaire.
J'adjouteray pour l'intelligence des Relieurs, que le lieu de la grande Charte geographique des Terres-neuves doit estre entre la page 224 & 225.
La figure de la terre de la Floride reconuë & habitée par les François, en la page 65.
La figure du port de Ganabara au Bresil, entre la page 190 et 191.
La figure du Port Royal, en la page 440.
En ladite grande Charte les lettres B. C. G. I. P. signifient Baye, Cap, Golfe, Ile, Port.
Pour les moins sçavans, je diray que les vents d'est, Ouest, Nort, & su sont les vents d'Orient, Occident, Septentrion, & Midi. Suest, Surouest, Nordest, Norouest, sont les vents moitoyens. Je laisse les quarts & demi-quarts de vents.
Finalement je t'avise qu'és Tables de Chapitres ci-dessus couchées, tu trouveras toute la moëlle & substance de cette presente Histoire.


Motif des decouvertes qui se sont faites depuis six-vint ans. Voyages de noz François outre l'Ocean. Cause du peu de fruict qu'on y a fit. Fausseté des Tables geographiques. Que le sujet de cette Histoire n'es à mépriser. Qualités loüables des peules qu'on appelle Sauvages.
'AUTHEUR du livre de la Sapience
attribué à Salomon, dit que
la convoitise du gain a meu l'esprit
de l'homme à rechercher le moyen
d'aller sur les eaux, & bâtir des navires,
par léquels on peût traverser la mer, & y
marcher comme par un chemin solide, nonobstant
la profondeur des flots & des abymes.
Cette sentence me fait croire vray-semblablement
que le saint Patriarche Noé ne fut point
le premier inventeur ou fabricateur de vaisseaux
de mer, n'ayant bati le sien à cette fin: & qu'avant
lui les hommes en avoient trouvé l'usage.
Ce qui ne sera trouvé étrange à qui considerera
que le monde peu aprés sa creation fut grandement
peuplé, & y eut incontinent des filles
fondées, & fournies des choses necessaires à la
vie humaine, & en outre des métiers de beaucoup
plus subtile invention que les navires, comme
celle des metaux; la recherche, la fonte le
maniment, & l'employ d'iceux, & autres choses
que l'Ecriture ne nous dit point, s'étant
contentée de nous indiquer cela pour nous faire
presumer le reste: sans parler des inventions de
musique & instrumens musicaux, comme
orgues, harpes, & autres, qui demontrent des
Republiques pleines de magnificence plusieurs
siecles avant Noé: non moins qu'un peu
aprés le deluge, & luy vivant encore, voila fut
pied cette grande & superbe ville de Babylone
miracle du monde, qui n'eut jamais sa semblable,
au moins quant à ses murs et defenses. Dés
ce temps on traffiquoit par mer, & y avoit des
villes le long de ses rives comme nous en voyons
des remarques & argument en l'Histoire sacrée,
là où il est écrit que le saint Patriarche Jacob
dit à son fils Zabulon que son partage seroit au
long de la mer prés le port des navires.
La méme convoitise a eté l'aiguillon qui depuis six-vints ans a poussé les Portugais, Hespagnols, & autres peuples de l'Europe à se hazarder sur l'Ocean, chercher des nouveaux mondes deçà & delà l'Equateur, & en un mot environner la terre; laquelle aujourd'huy se trouve toute reconuë par l'obstinée & infatigable avidité de l'homme, excepté quelques cotes antarctiques, & quelques-unes à l'Occident outre d'Amerique, léquelles ont eté negligées, parce qu'il n'y avoit rien à butiner.
Parmy tant de decouvertes noz Roys se sont aussi mis aux champs, mais d'une autre façon, & à une autre fin que noz voisins meridionaux. Car je voy par leurs Commissions qu'ils ne respirent que l'avancement de la Religion Chrétienne, sans aucun profit present: & ne voy en aucun écrit qu'en l'execution de leurs entreprises ils ayent, comme eux, cruellement depeuplé les provinces qu'ils ont voulu faire habiter, ayans plus estimé la conversion des ames à Dieu, & la loüange d'humanité, que la possession de la terre.
A cette fin nôtre Roy François premier entre les difficultez de ses affaires fit la premiere expedition outre mer en l'an mille cinq cens vint, envoyant le Capitaine Jehan Verazzan Florentin découvrir des terres neuves qui ne fussent occupées d'aucun Prince Chrétien, en intention de les faire habiter, s'il en avoit bon rapport. Ce que fit ledit Verazzan, & cotoya toute la terre depuis appellée la Floride, & celle qui a pris le nom de Virginie, jusques au quarantiéme degré, dont il fit sa relation, ainsi que nous dirons ci-apres. És années cinq cens trente-trois & trente-quatre le Capitaine Jacques Quartier de Saint Malo fut envoyé par le méme Roy à la découverte de la terre neuve des Moruës, & du fleuve de Canada par luy dit Hochelaga. Et six ans apres Jean François de la Roque sieur de Roberval, Gentil-homme Picard prit commission avec ledit Quartier pour aller peupler ladite terre.
Au regne du Roy Henry second és années mille cinq cens cinquante-cinq & cinquante-six furent faits nouveaux embarquemens pour l'habitation de la terre du Bresil souz la conduite de Nicolas Durant, dit Chevalier de Villegagnon. Et souz le Roy Charles IX, és années soixante-deux & soixante-quatre furent fait les voyages pour l'habitation de la terre qu'avoit découverte Jean Verazzan, déquels voyages furent conducteurs le Capitaine Jehan Ribaut & le sieur de Laudonniere Gentil-homme Poitevin.
Que si le saint desir de ces bons Roys ne reüssi comme il seroit à desirer, il en faut attribuer le defaut partie à nous-mémes, qui sommes en trop bonne terre pour nous en éloigner, & nous donner de la peine pour la commoditez de la vie, apres que la longueur de plusieurs centaines d'années nous a (faute d'exercice) affaineantis: partie aux guerres externes & civiles qui ont continuellement surfaissé la France, & retenu noz François Dans leurs bornes, soit au siecle du Roy François premier; soit depuis, lors que l'étranger fomentoit noz divisions & nous liguoit les uns contre les autres, pour à nôtre ruine établir sa grandeur.
En ces derniers temps la France commençant à respirer par la valeur incomparable de nôtre grand Henri, quelques-uns se sont efforcés de Reprendre les erremens delaissez, sçavoir les sieurs Marquis de la Roche Gentil-homme Breton, de Monts Gentil-homme Xaintongeois, & de Poutrincourt Gentil-homme Picard. De tous léquels je parleray chacun en son ordre, selon ce que j'ay veu, ouï dire à eux-mémes, ou trouvé par les écrits de ceux qui ont fait les premiers voyages, l'histoire déquels m'a eté d'autant plus difficile, que la memoire en etoit ja perduë: De sorte que j'ay eté contraint de la chercher partie en la bibliotheque du Roy, partie dans les papiers moisis des Libraires, m'étant quelquefois servi, au regard des derniers temps, de ce que Samuel Champlein en a donné au public.
Et comme on dit de certains poissons consacrés à Venus, qui naissent de l'écume de la mer, que pour se garentir de l'injure & gourmandise des plus grans, ilz s'assemblent par milliers, & s'entrelacent en tant de pelotons, qu'ils se rendent assez forts pour se defendre: Ainsi m'a semblé bon mettre en un corps tant de relations & menus écrits qui étoient comme ensevelis, afin de les faire revivre, & par cet assemblage m'essayer de leur donner une meilleure trempe contre la lime sourde du temps qui tout consomme: Et ce tant pour contenter l'honnete desir de plusieurs qui dés long temps requierent cela de moy, que pour employer utilement les heures que je puis avoir de loisir durant cette saison des vacations en l'an mille six cens huit.
Or d'autant qu'en cette histoire est souvent fait mention de plusieurs lieux auquels noz François int imposé les noms, léquels toutefois ceux qui impriment les Tables geographiques ont jusques ici ingratement supprimé, mettans en écrit des noms autant imaginaires que la delineation qu'ils ont fait de nôtre Nouvelle France est fausse: J'ay voulu particulierement tirer à la plume, & representer au vray selon les Tables particulieres de noz mariniers, & mémes dudit Champlein (car je n'ay pas tout veu) le fit de la premiere terre, pour montrer que les Hespagnols, ny autres avant nous, ne l'ont jamais veuë, & qu'ils ont donné des bourdes au peuple lors principalement qu'ils ont feint une grande riviere au-deçà des Armouchiquois, & sur icelle une ville grande & puissante qu'ils ont nommée (je ne sçay, ny eux-mémes, à quel sujet) Norembegue, laquelle ils ont située par les quarante-cinq degrés: dequoy nous parlerons plus amplement en son lieu.
Et jaçoit que mon sujet semble bas, n'étant ici traité d'un Royaume rempli de belles villes & beaux palais, enrichi de longue main de beaucoup d'ornemens domestics & publics, formillant en peuples instruits et toutes sortes d'arts liberaux & mecaniques: & en un mot, n'ayant ici à discourir sur les sept merveilles du monde. Toutesfois tel qu'il est, j'espere que les Sages lui donneront sauf-conduit, si l'on considere que ce grand vaisseau de sapience Salomon n'avoit dédaigné de traiter en son Histoire naturele, des moindres choses d'ici bas depuis le Cedre qui est au Liban jusques à l'Hissope qui sort de la paroy: des bestes, des oyseaux, des reptiles, & des poissons. Et quand ce ne seroit qu'en consideration de l'humanité, & que ces peuples déquels nous avons à parler sont hommes comme nous, nous avons dequoy estre incités au desir d'entendre leurs façons de vivre & moeurs, veu mémement que nous recevons souvent avec beaucoup d'applaudissement les histoires et rapports des choses qui ne sont si étranges, ny tant éloignées de nous: afin que par la consideration de leur deplorable état & condition (car ilz vivent nuds, vagabons, sans police, loy, ny religion) nous venions à remercier Dieu de ce qu'il nous a gratifié par-dessus eux, & dire avec le Prophete Roy son bien-aymé:
A Jacob il donne pour guide
Son verbe & ses enseignemens,
Et à la race Israëlide
Ses statuts & ses jugemens.
Il n'a fait ainsi pour le reste
Des peuples de tout l'univers
Leur rendant sa loy manifeste,
Et ses jugemens découvers.
Car outre la vie civile à laquelle nous sommes nés, il nous a par sa grace illuminé de son saint Esprit, & fait voir les secrets de sa haute sagesse, afin que le reconoissions, & l'adorions, & obtenions salut par son fils Jesus-Christ nôtre mediateur & sauveur, qui est en un mot toute la vie de l'homme, & la fin à laquelle nous devons aspirer.
Ainsi nous ne sçaurions moins faire que ce Philosophe Payen, lequel remercioit ses Dieux entre autres choses, de ce qu'il étoit né à Athenes plutot qu'allieurs, d'autant que là étoit le domicile de toute bonne instruction, civilité, & police; le siege des sciences & des bonnes loix.
Et neantmoins je ne veux tellement deprimer la condition des peuples que nous avons à representer, que je n'avouë qu'il y a beaucoup de choses bonnes en eux. Car pour dire brievement, ils ont de la valeur, fidelité, liberalité, & humanité, & leur est l'hospitalité si naturele & recommandable, qu'ilz reçoivent avec eux tout homme qui ne leur est ennemi. Ilz ne sont point niais comme plusieurs de deça, ilz parlent avec beaucoup de jugement & de raison: s'ils ont à entreprendre quelque chose d'importance, le Capitaine sera attentivement écouté, haranguant une, deux, & trois heures, & lui répondra-on de point en point, selon que la matiere le requerra. De sorte que si nous les appellons communement sauvages, c'est par un mot abusif, & qu'ilz ne meritent pas, n'étant rien moins que cela, ainsi qu'il se verifiera par le discours de cette histoire.
Un chose leur a manqué jusques ici, qui a causé, & cause encor leur nudité, c'est de n'avoir eu l'usage du fer, sans lequel toutes nos oeuvres manuelles cessent: Et croy que ne serions beaucoup plus relevez qu'eux, si nous eussions eté dépourveus de cette admirable invention, laquelle nous devons à Tubal-Cain specialement celebré au commencement de l'histoire sacrée de la naissance du monde.
Du nom Gaullois. Refutation des Autheurs Grecs sur ce sujet. Noé premier Gaullois. Les Gaullois peres des Umbres en Italie. Bodin refuté. Conquetes & navigations des anciens Gaullois. Loix marines, justice, & victoires des Marseillois. Portugal. Navire de Paris. Navigations des anciens François. Refroidissement en la navigation d'où est venu. Lacheté de nôtre siecle. Richesses des Terres-neuves.
LUSIEURS anciens ayans voulu discourir
de l'origine du nom Gaullois,
se sont escrimés en tenebres,& n'ont
point touché au but, soit ou faute de
sçavoir l'histoire de la creation du monde, ou
d'entendre les langues des vieux siecles (auquelles
il faut rapporter l'imposition des noms le
plus anciens) ou d'avoir des vrais memoires des
premiers Gaullois. Ce qu'aussi n'eussent-ilz
peu, d'autant que toute la Theologie, &
Philosophie d'iceux Gaullois consistait en traditive,
& sans écriture, de laquelle ilz n'usoient
qu'és choses privées, ce dit Cesar. Or ici nous
n'avons affaire qu'aux Latins & Grecs, qui seuls
ont traité de nôtre antiquité. Quant aux Latins,
iceux ne voyans apparence de deriver nôtre
nom d'un Coq, signifié par le mot Gallus en
leur langue, ilz n'en ont voulu rien dire. Mais
les Grecs plus hardis, léquels ont brouillé les
origines de toutes choses, & icelles remplies
de fables, ont écrit qu'un Roy des Gaullois nommé
Celtes, & par honneur Jupiter, eut une fille
dite Galathée, laquelle dedaignoit tous les
Princes de son temps, jusques à ce qu'ayant ouï
les vertus nompareilles, du grand Hercule de
Lybie fils d'Osiris, qui guerroyoit les tyrans de
la terre, comme il passoit par le païs des Celtes
pour aller d'Hespagne en Italie, elle en devint
amoureuse, & par la permission de ses parens
eut de luy un enfant, qui fut nommé Galates,
lequel surpassa tous les Princes de son âge en
force de corps & grandeur de courage: & ayant
conquis beaucoup de provinces par armes,
changea le nom de Celtes que son pere avoit
donné, & nomma ses sujets Galates. D'autres
ont pensé qu'ils avoient esté ainsi appellez du
mot Grec [gala] qui signifie Laict, pource que
le peuple Gaullois est blanc & de couleur
de laict. Or ces derivations sont absurdes: Car
pour ce qui est de la couleur blanche, il y avoit
plus de raison d'appeler ainsi ceux dela grande
Bretagne, ou les bas Allemans. Et puis c'est folie
d'estimer que nous ayons pris nôtre appellation
des Grecs, déquels au contraire une partie
est appellée de nôtre nom. Pour le regard du
mot Galates, c'est une invention de la méme
forge. Car je ne voy que contrarieté en tous
ceux qui en ont parlé. Pausanias en ses Attiques
dit, que le nom de Galates n'est venu que
sur le tard, & que de grande antiquité les Gaullois
auparavant s'appelloient Celtes. Et toutefois
Galates, selon Berose, a esté Roy des Gaullois
immediatement apres Celtes. Strabon au
contraire, dit, que tous les Galates ont esté appelez
Celtes par les Grecs, à cause du noble
estoc de ceux de la province Narbonoise, où il
donne à entendre qu'ils estoient Galates devant
qu'étre Celtes. Appian tient que les Celtes viennent
d'un Celtes, fils de Polyphemus, qui fut fils de
Neptune: ce qui ne se peut accorder avec ce
que dit Berose, que Jupiter Celtes fut le neufieme
Roy des Gaullois, plusieurs siecles apres Neptune.
Mais je voudroy demander pourquoy les Grecs, pour suivre leurs fantasies, ont changé le nom de Gaullois en Galates, ce que n'ont fait les Romains plus retenus et plus sobres à brouiller l'antiquité. Je croy qu'ils ont eu crainte de se rendre ridicules en les apellant Gaullois par une (ll) double, d'autant que [Gallos] en leur langue signifie Chatré: & ils voyoient les Gaulles formiller en generation. Et de là ont pris sujet d'imposer le nom de Galates aux Gaullois, à cause du Roy Galates. Et neantmoins Strabon, non autrement scrupuleux, les appelle indifferemment Gaullois & Galates, & ceux de l'Asie Gallo-grecs.
N'y ayant donc point d'apparence à ce nom de Galates, il est meilleur de nous arreter à l'appellation de noz plus proches voisins les Romains, qui nous cognoissent mieux, déquels saint Gregoire disoit que Comme ilz n'ont les pointes & subtilitez des Grecs, aussi n'en ont-ilz les heresies: Ilz ne sont si grans brouillons & menteurs. Et pour le nom Gaullois, nous avons l'authorité de Xenophon, lequel en ses Æquivoques dict, que le premier Ogyges (qui fut Noé) fut surnommé Le Gaullois, pource qu'au deluge du monde s'étant garenti des eaux, il en garentis aussi la race des hommes, & repeupla la terre: De là vient (dit-il) que les Sages (qui sont peuples de la Scythie Asiatique, c'est à dire de l'Armenie, où l'Arche de Noé s'arreta) appellent un vaisseau de mer Gallerim, pource qu'il garentit du naufrage. Et de ce mot nous avons retenu les noms de Gallere & Galliote, qui ne viennent pas de Galerus, comme a voulu dire Erasme. Caton au poëme de ses Origines, & autres Autheurs, s'accordent à ce que dessus, disans que Janus (qui est Noé) vint de Scythie en Italie avec les Gaullois peres des Umbres (peuples aujourd'huy tenans le Duché de Spolette) ainsi appellez d'un autre nom que leurs peres, mais revenant à méme signification. Car en langue Hébraïque & Aramée Gallim signifie Flot, Eau, Inondation: & en langue antique Latine Umber, ou Imber signifie Eau & Pluie.
Je sçay que Bodin n'approuve point ceci, & se mocque de Rabbi Samuel, qui est de méme opinion que nous. Mais je trouve sa raison bien plus ridicule de dire que comme les anciens Gaullois étoient vagabons, ne sçachans où ils alloient, ilz commencerent à murmurer par ces mots, où allons-nous? & que de là est venu le mot de U uallon, ou Gallon par une transposition de lettre.
Arrétons-nous donc à nôtre premier avis, & disons avec le méme Xenophon, que Noé repeuplant le monde amena une trouppe de familles pardeça, léquelles aimans la navigation trouverent bon de s'appeller du nom attribué à ce grand Ogyges (c'est à dire Illustre, & Sacré) & semblablement à Comerus Gallus (lequel en l'histoire sainte est appellé Gomer) premier Roy des Gaullois, selon Jacques de Bergome en son Supplement des Chroniques: quoy que Berose le face Roy d'Italie, à quoy je ne puis accorder, puis qu'elle n'en a retenu le nom.
Ainsi ayans beaucoup multiplié (comme la nation Gaulloise est feconde) ilz se rendirent maitres de la mer dés les premiers siecles pares le Deluge: & devant les guerres de Troye le grand Capitaine Cambaules ravagea toute la Grece & l'Asie, comme le confesse Pausanias en ses Phociques & ailleurs. Long temps depuis les Gaullois affriandez de butin firent trois armées, dont Brennus (l'un des chefs) avoit cent cinquante-deux mille pietons, & vingt mille quatre cens maitres de cheval à sa part, chacun déquels avoit deux chevaux de relais, & nombre de Solduriers souz lui, cotoyant toute l'Asie par mer aussi bien que par terre. Strabon fait mention d'autres grandes conquétes des Tectofages, Toliftobogiens, & Trocmiens peuples Gaullois, léquels occuperent la Bythinie, Phrigie, Cappadoce & Paphlagonie, sous un nommé Leonorius, lequel y institua douze Tetrarches semblables à noz douze Pairs de France. Et de ces conquétes parle aussi Pline, lequel dit qu'il avoient cent nonante-cinq villes et principautés.
Au reste ils avoient leurs loix marines si bien ordonnées, que les nations étrangeres se conformoient volontiers à icelles comme faisoient les Rhodiens, au recit de Strabon, léquels avoient emprunté de noz Marseillois les loix marines dont ils usoient. Ce qu'ils avaient fait d'autant plus volontiers qu'ilz les voyoient se gouverner avec Justice, & ne souffrir aucuns pyrates sur la mer, ayans (dit le méme Strabon) des grans magazins bien fournis de toutes choses necessaires à la marine, & pour battre les villes, ensemble infinie dépouilles des victoires par eux obtenuës durant plusieurs siecles contre les pyrates susdits. Et Jules Cesar parlant de la civilité des Gaullois, & de leur façon de vivre, laquelle ils ont enseigné aux Allemans, dit que la cognoissance des choses d'outre mer leur apporte beaucoup d'abondance & de commoditez pour l'usage de la vie.
Et ne faut penser que cette ardeur de naviger ait esté enclose dans la mer du Levant. Car le païs de Portugal portant le nom de Port des Gaullois, témoigne assez qu'ils ont aussi couru sur l'Ocean. En memoire dequoy la principale ville du Royaume des Gaullois porte encore aujourd'huy la Navire pour sa marque. Voire, je pourray bien encore ici mentionner la pointe d'Angleterre, qui s'appelle Cornu Gallia, Cornuaille. Ce qui ne peut provenir que des navigations des Gaullois.
Mais comme par la vicissitude des choses tout se change icy bas, & les siecles ont je ne sçay quelle necessité (pour n'user du mot de fatalité) née avec eux de suivre le gouvernement des astres instrumens de la providence de Dieu: les Gaullois ont quelquefois par occasion laissé refroidir cette ardeur de voguer sur les eaux, comme lors que les Romains semerent la division entre-eux, & s'emparerent par ce moyen de leur Etat: & depuis quand les François, Gots, & autres nations dechirerent ce grand empire ja cassé de vieillesse, & tout remply d'humeurs vicieuses, & corrompuës de longue main. Mais par aprés aussi selon les occurences, ils ont repris leurs premiers & anciens erremens, comme lors qu'on a publié les Croisades pour le recouvrement de la terre sainte; environ lequel temps, sçavoir en l'an mille deux cens quatre-vingt, pour éviter la peine de creer tous les jours des Admiraux extraordinaires, & par commission, pour envoyer sur la mer, & conduire l'armée Francoise en l'Orient, fut l'Admirauté de France erigée en tiltre d'office par le Roy Philippe surnommé le Hardi, fils de saint Louis, & deferée au Sire Enguerran de Couci, troisieme du nom en cette famille, premier Admiral de France en la qualité que j'ay dit.
Or comme un malade pressé de la douleur qui le violente oublie aisément les exercices auquels il souloit s'occuper estant en pleine santé; Ainsi les François par-aprés occupez sur la defensive aux longues guerres qu'ils ont euës contre les Anglois dans leurs propres entrailles & au milieu de la France, ils ont laissé derechef alentir cette ancienne ardeur en la navigation, qui ne s'est pas aysément r'échauffée depuis, n'étant à peine la France relevée de maladie, que voicy naitre d'autres guerres par la gloutonne ambition d'un Prince sujet de nôtre Roy, lequel ne se promettoit rien moins que de luy enlever la corone de dessus la téte, comme nous témoignent assez amplement nos histoires. Quoy que ce soit il en a tiré de bonnes pieces, léquelles jaçoit qu'elles se puissent justement debattre, toutefois ce ne seroit sans beaucoup de difficultez. Et depuis ce temps les differens pour la Religion, & les troubles étans survenus, noz François parmy ces longues alarmes ont esté tellement occupez, qu'en une division universelle il a esté bien difficile de viser au dehors, faisant un chacun beaucoup de conserver ce qui luy étoit acquis; & vivre chez soy-méme.
Neantmoins parmy toutes ces choses, noz Roys n'ont laissé de faire des découvertes avec beaucoup de depense en diverses contrées, & en divers temps, comme a esté veu au chapitre precedent: Et eussent fait davantage s'ils eussent eu prés d'eux des hommes amateurs de la navigation, ou si nos Admiraux se fussent pleu à la marine, ou n'eussent esté empechés ailleurs & embrouillés en noz guerres civiles: Car encores que les Roys bien souvent ne soient que trop poussez d'ambition pour commander à toute la terre, & à des nouveaux mondes, s'il étoit possible, d'autant que (comme dit le Sage) La gloire & dignité des Rois git en la multitude du peuple: si ont-ils besoin de gens que les secondent, voire qui les enflamment à un beau sujet, où principalement il y a apparence de faire chose qui peut reüssir à la gloire de Dieu, & n'y va point du detriment d'autrui. Et en cela nôtre siecle est en pire condition que les precedens, d'autant que combien que par la grace de Dieu nous jouïssions d'une bonne paix, que le Roy soit redouté, & ait des moyens autant que pas un de ses predecesseurs, que l'établissement d'un Royaume Chrétien & François soit facile és regions Occidentales d'outre-mer, & qu'il y ait des hommes immuables en cette resolution d'habiter la Nouvelle France, d'où ils ont rapporté les fruicts de leur culture, comme sera dit en son lieu: neantmoins il ne se trouve quasi personne (j'enten de ceux qui ont credit en Cour) qui favorise ce dessein, soit en privé, soit envers sa Majesté. On est bien aise d'en ouïr parler, mais d'y aider, on ne s'entend point à cela. On voudroit trouver les thresors d'Atabalippa sans travail & sans peine, mais on y vient trop tard, & pour en trouver il faut chercher, il faut faire de la dépense, ce que les grans ne veulent pas. Les demandes ordinaires que l'on nous fait, sont: Y a-il des thresors, y a-il des mines d'or & d'argent? & personne ne demande: Ce peuple là est-il disposé à entendre la doctrine Chrétienne? Et quant aux mines il y en a vrayment, mais il les faut fouiller avec industrie, labeur, & patience. La plus belle mine que je sçache c'est du blé & du vin, avec la nourriture du bestial. Qui a de ceci il a de l'argent. Et de mines nous n'en vivons point, quant à leur substance. Et tel bien-souvent a belle mine qui n'a pas bon jeu.
Au surplus, les mariniers qui vont de toute Europe chercher du poisson aux Terres-neuves, & plus outre, à mille lieuës loin de leur païs, y trouvent de belles mines sans rompre les rochers, éventrer la terre, vivre en l'obscurité des enfers (car ainsi faut-il appeller les minieres, où l'on condamnoit anciennement ceux que meritoient la mort) ils s'y trouvent, di-je, de belles mines au profond des eaux, & au traffic des pelleteries & fourrures d'Ellans, de Castors, de Loutres, de Martres, & autres animaux dont ilz retirent de bon argent au retour de leurs voyages, auquels ils ne se plairoient tant s'ilz n'y sentoient un ample proffit. Ceci soit dit en passant pour ce qui regarde la Terre-neuve, laquelle jaçoit qu'elle soit peu habitée, & en un climat assez froid, neantmoins est recherchée d'un grand nombre de peuple qui lui va tous les ans rendre hommage de plus loin qu'on ne fait les plus grans Roys du monde, léquels on caresse & honore bien souvent plus pource qu'ilz sont riches & peuvent enrichir les autres, que pour devoir. Ainsi en fait-on à cette terre: de laquelle si on retire tant d'utilité, il faut estimer que celles qui sont en plus haute élevation du soleil sont beaucoup plus è priser & estimer, d'autant qu'avec l'abondance de la mer elles ont ce que l'on peut esperer de leur culture; sans qu'il soit besoin de se travailler pour des mines d'or & d'argent déquelles nôtre France Orientale se passe bien & ne laisse d'étre aussi florissante que les païs dont elle est environnée. Dequoy nous parlerons plus amplement cy-aprés selon que le sujet se presentera.
Conjectures sur le peuplement des indes Occidentales, & consequemment de la Nouvelle France comprise sous icelles.
e sçay que plusieurs étonnez de la decouverte
des terres de ce monde nouveau
que l'on appelle Indes Occidentales,
ont exercé leur esprit à rechercher
le moyen, par lequel elles ont peu étre
peuplées aprés le Deluge: ce qui est d'autant
plus difficile, que d'un pole à l'autre, ce monde là
est separé de cetui-cy d'une mer si large, que les
hommes ne l'ont jamais (ce semble) ni peu, ni
osé traverser jusques à ces derniers siecles, pour
découvrir nouvelles terres: du moins n'en est il
aucune mention en tous les livres & memoires
qui nous ont esté laissez par l'Antiquité. Les uns
se sont servi de quelques propheties & revelations
de l'Ecriture sainte tirees par les cheveux,
pour dire les uns que les Hespagnols, les autres
que les Juifs devoient habiter ce nouveau monde.
D'autres ont pensé que c'étoit une race
de Cham portée là par munition de Dieu, lors
que Josué commença d'entrer en la terre de
Chanaan, & en prendre possession, l'Ecriture
sainte témoignant que les peuples qui y habitoient
furent tellement épouvantez, que le
coeur leur faillit à tous: & ainsi pourroit estre
avenu que les majeurs & ancestres des Ameriquains
& autres de delà, chassez par les enfans
d'Israël de quelques contrees de ces païs
de Chanaan, s'estans mis dans des vaisseaux à la
merci de la mer, auroient esté jettés & seroient
abordés en cette terre de l'Amerique. Chose
qui semble estre confirmee par ce qui est écrit
en la Sapience dite de Salomon, à sçavoir que les
Chananéens avant l'entree des enfans d'Israël
en leur terre estoient anthropophages, c'est à
dire mangeurs de chair humaine, comme sont plusieurs
en cette grande étenduë de païs. Et pour les
aider encore à dire, j'adjouteray que plusieurs
des Ameriquains sautent par-dessus le feu en faisant
leurs invocations à leurs Demons, ainsi que
faisoient les Chananéens. Mais il y a des raisons
encores plus probables que celle-ci: entre léquelles
je diray que ceux-là ne se sont point éloignez
de la verité, qui ont estimé que quelques
mariniers, marchans, & passagers surpris de quelque
fortunal de vent en mer, à la violence
duquel ilz n'auroient peu resister, auroient esté
portés en cette terre, & là paraventure auroient
fait naufrage, si bien que se trouvans nuds, ils
auroient esté contraints de vivre de chasse et de
pecherie, & se couvrir de peaux des animaux
qu'ils auroient tués, & ainsi auroient multiplié
& rempli cette terre telement quelement (car il
n'y a préque les rives de mer & des grandes
rivieres habitees, du moins aux premieres terres
qui regardent la France, & sont en méme parallele)
si bien qu'ores qu'auparavant ils eussent
quelque conoissance de Dieu, cela peu à peu
s'est évanouï, faute d'instructeurs, comme nous
voyons qu'il est arrivé en tout le monde de deçà
peu apres le Deluge. Et plusieurs accidens echeuz
de cette façon, tant de la partie de l'Orient, que
du Midi, & du Nort, & des païs y interposés, peuvent
avoir causé le peuplement de cette terre
Occidentale en toutes parts.
Ce qui n'est sans exemple, méme qui nous est familier. Car en l'an mil cinq cens quatre-vints dix-huict le sieur Marquis de la Roche gentil-homme Breton pretendant habiter la Nouvelle France, & y asseoir des colonies Françoises, suivant la permission qu'il en avoit du Roy, il y mena quelque nombre de gans, léquels (pource qu'ils ne conoissoit encore le païs) il dechargea en l'ile de Sable, qui est à vint lieuës de terre ferme plus au Su que le Cap-Breton, c'est à sçavoir par les quarante quatre degrez. Cependant il s'en alla reconoistre & le peuple & le païs, & chercher quelque beau port pour se loger. Au retour il fut pris d'un vent contraire qui le porta si avant en mer, que se voyant plus prés de la France que de ses gens, il continua sa route pardeça, où il fut peu apres prisonnier és mains de Sieur Duc de Mercure, & demeurerent là ses hommes l'espace de cinq ans vivans de poissons, & du laictage de quelques vaches qui y furent portées il y a environ quatre-vints ans, au temps du Roy François I par le Sieur Baron de Leri, & de saint Just, Vicomte de Gueu, lequel ayant le courage porté à choses hautes, desiroit s'établir par-dela, & y donner commencement à une habitation de François; mais la longueur du voyage l'ayant trop long temps tenu sur mer, il fut contraint de décharger là son bestial, vaches, & pourceaux, faute d'eau douces & de paturages: & des chairs de ces animaux aujourd'hui grandement multipliés, ont vécu les gens dudict Marquis, tout le temps qu'ils ont eté en cette ile. En fin, le Roy étant à Rouën commanda à un pilote de les aller recuillir lors qu'il iroit à la pecherie des Terres-neuves. Ce qu'il fit, & d'un nombre de quarante ou cinquante, en ramena une douzaine, qui le presenterent à sa Majesté vétuz de peaux de loup-marins. Voila comme les peuples Sauvages peuvent avoir été multipliés. Et qui eût laissé là pertuellement ces hommes avec nombre de femmes, ilz fussent (ou leurs enfans) devenuz semblables aux peuples de la Nouvelle-France, & eussent peu à peu perdu la conoissance de Dieu. Et sir cette consideration je pourrois m'écrier avec l'Apôtre saint Paul: O profondeur des richesse, & de la sapience, & de la conoissance de Dieu, que ses jugemens sont incomprehensibles, & ses voyes impossibles à trouver! Car qui est-ce qui a coneu la pensee du Seigneur, ou qui a été son Conseiller?
Si qu'un allegue que ce que je viens de dire n'a peu étre fait pource que ce n'est la coutume de mener les femmes en mer. Je repliqueray que cela est bon à dire en ce temps ici, mais que les premiers siecles ont eté autres, auquels croient les femmes plus vigoureuses, & avoient un courage du tout mâle: au lieu qu'aujourd'hui, les delices ont appoltronni & l'un & l'autre sexe. Et neantmoins encore voyons-nous quelquefois des femmes suivre leurs maris en mer. Et n'en faut qu'une pour en peupler tout un païs: ainsi que le monde a multiplié par la fecondité de nôtre premiere mere.
Or pour revenir à mon propos, j'ay un autre argument, qui pourroit servir pour dire que ces peuples ont eté portez là de cette façon, c'est à dire, par fortune de mer, & qu'ilz sont venuz de quelque race de gens qui avoient eté instruits en la loy de Dieu. C'est qu'un jour comme le sieur de Poutrincourt discouroit par truchement à un Capitaine Sauvage nommé Chkoudun, de nôtre Foy & religion, il répondit sur le propos du Deluge, qu'il avoit bien ouï dire dés long temps, qu'anciennement il y avoit eu des hommes mechans léquels moururent tous, & y en vint de meilleurs en leur place. Et cette opinion du Deluge n'est pas seulement en la partie de la Nouvelle-France, où nous avons demeuré, mais elle est encore entre les peuples du Perou, léquels (à ce que raconte Joseph Acosta) parlent fort d'un déluge avenu en leur païs, auquel tous les hommes furent noyés, & que du grand lac Titicaca sortit un Viracocha (qui est le plus grand de tous leurs Dieux, lequel ils adorent en regardant au ciel, comme createur de toutes choses) & ce Viracocha, s'arreta en Tiaguanaco, où l'on voit aujourd'hui des reines & vestiges d'anciens edifices fort étranges: & de là à Cusco. Ainsi recommença le genre humain à se multiplier.
Je ne veux nier pourtant que ces grans païs n'aient peu étre peuplez par un autre voye, sçavoir que les homme se multiplians sur la terre, & s'étendans toujours, comme ils ont fait pardeça, en fin il y a de l'apparence que de proche en proche ils ont atteint ces grandes provinces, soit par l'Orient, ou par le Nort, ou par tous les deux. Car je tiens que toutes les parties de la terre ferme sont concatenées ensemble, ou du moins s'il y a quelque détroit, comme ceux d'Anian & de Magellan: c'est chose que les hommes peuvent aisément franchir. La consideration du passage des animaux est ce qui plus nous peut arreter l'esprit en ceci. Mais on peut dire qu'il a eté aisé d'y transporter les petits, & les grands sont d'eux-mémes capables de passer les detroits de mer, comme il est vray-semblable que les Ellans ont passé de l'Europe Septentrionale en Labrador, en Canada, en la terre des Souriquois par le Nort car nous sçavons de certaine science qu'ilz ne font pas difficulté de passer des bayes de mer, pour accourcir le chemin d'une terre à vue autre. Et nous lisons au premier voyage du Capitaine Jacques Quartier, que les ours passent aisément quatorze lieuës de mer: En ayant lui-méme rencontré un qui traversoit à nage la mer qui est entre la terre ferme & l'ile aux oiseaux.
Mais quand je considere que les Sauvages ont de main en main par tradition de leurs peres, une obscure conoissance du Deluge, il me vient au devant une autre conjecture du peuplement des Indes Occidentales, qui n'a point encore esté mise en avant. Car quel empéchement y a-il de croire que Noé ayant vécu trois cens cinquante ans aprés le Deluge, n'ait luy méme eut le soin & pris la peine de peupler, ou plustot repeupler ces païs là? Est-il à croire qu'il soit demeuré un si long espace de temps sans avoir fait & exploité beaucoup de grandes & hautes entreprises? Luy qui étoit grand ouvrier, & grand pilote, sçavoit-il point l'art de faire un autre vaisseau (car le sien croit demeuré arreté aux montagnes d'Ararat, c'est à dire de la grande Armenie) pour reparer la desolation de la terre? Luy qui avoit la conoissance de mille choses que nous ne sçavons point, par la traditive des sciences infuses en nôtre premier pere, duquel il peut avoir veu les enfans ignoroit-il ces terres Occidentales, où par-aventure il avoit pris naissance? Certes en tout cas il est à presumer qu'ayt l'esprit de Dieu, & à r'établir le monde par une speciale election du ciel, il avoit (du moins par la renommee) conoissance de ces terres là, auquelles il ne luy a point eté plus difficile de faire voile, ayant peuplé l'Italie, que de venir du bout de la mer Mediterranée sur le Tibre fonder son Ianiculum, si les histoires prophanes sont veritables, & par mille raisons y a apparence de le croire. Car en quelque part du monde qu'il se trouvat, il étoit parmi ses enfans. Il ne lui a, di-je, point esté plus difficile d'aller du détroit de Gibraltar en la Nouvelle-France, ou du Cap-Vert au Bresil, qu'à ses enfans d'aller en Java, ou en Japan, planter leur nom: ou au Roy Salomon de faire des navigations de trois ans: léquelles quelques uns des plus sçavans de nôtre siecle dernier passé, & entre autres François Vatable, disent avoir eté au Perou, d'où il faisoit apporter cette grande quantité d'or d'Ophir tres-fin & pur tant celebré en la sainte Ecriture.
Que si (la chose presupposée de cette sorte) ceux des Indes Occidentales n'ont conservé le sacré depos de la conoissance de Dieu, & les beaux enseignement qu'il leur pouvoit avoir laissés, il faut considerer que ceux du monde de deça n'ont pas mieux fait. Somme cette conjecture me semble fondee en aussi bonne & meilleure raison que les autres. Et de telle chose ayans eu Platon quelque sourde nouvelle, il en a parlé en son Timée comme un homme de son païs, là où il a discouru de cette grande ile Atlantique laquelle comme il ne voyoit point, ny personne qui y eût eté de son temps, il a feint que par un grand deluge elle avoit esté submergée dans la mer. Et aprés lui Ælian au troisieme de son histoire Des choses diverses, rapporte chose préque semblable, quoy qu'il croye que ce soit fable, et soit selon Theopompus, que jadis il y eut «fort grande familiarité entre Mydas Phrygien, & Silenus. Ce Silenus croit fils d'une Nymphe, de condition inferieure aux Dieux, mais plus noble que celle des mortels. Apres avoir tenu plusieurs propos ensemble, Silenus adjouta que l'Europe, l'Asie & la Lybye estoient iles environnées de l'Ocean, mais qu'il y avoit une terre ferme par-delà ce monde ici de grandeur infinie, nourrissant de grans animaux, & des hommes deux fois aussi grans, & vivans deux fois autant que nous: qu'il y avoit de grandes cités, diverses façons de vivres, & des loix contraires aux nôtres. Par aprés il dit encores que cette terre possede grande quantité d'or & d'argent, si bien qu'entre les peuples de delà, l'or est moins estimé que le fer entre nous, &c.»
Qui considerera ces paroles, il trouvera qu'elles ne sont du tout fabuleuses: & conclura qu'és premier siecles les hommes ont eu conoissance de l'Amerique, & autres terres y continentes, & que pour la longueur du voyage les hommes cessans d'y aller, cette conoissance est venuë à neant, & n'en est demeuré qu'une obscure renommée. Car Pline méme se plaint que de son temps les hommes étoient appoltronnis & la navigation tellement refroidie, qu'il ne se trouvoit plus de gens entendus à la marine, de sorte que «les côtes des terres se reconnoissent mieux par des écrits de ceux qui ne les avoient jamais veuës, que par le dire de ceux qui les habitoient. On ne se soucie plus (dit-il) de chercher de nouvelles terres, ni méme de conserver la conoissance de celles qui sont des-ja trouvées, quoy que nous soyons en bonne paix, & que la mer soit ouverte» & ouvre ses ports à un chacun pour les recevoir. Ainsi les iles Fortunées (qui sont les Canaries) ayans eté és plus prochains siecles apres le Deluge fort conuës, & frequentees, cette conoissance s'est perdue par la nonchalance des hommes, jusques à ce qu'un Gentil-homme de Picardie Guillaume de Betancourt les decouvrit és derniers siecles, comme nous dirons cy-apres.
Et pour une derniere preuve de ce que j'ay dit ci-dessus, par une conjecture vray-semblable que les siecles plus reculés ont eu conoissance de terres Occidentales d'outre l'Ocean, j'adjouteray ici ce que les Poetes anciens ont tant chanté des Hesperides, léquelles ayans mis au Soleil couchant, elle peuvent beaucoup mieux étre appropriées aux iles des Indes Occidentales, qu'aux Canaries, ni Gorgones. En quoy volontiers je m'arreteray à ce que le méme Pline, sur une chose pleine d'obscurité, recite qu'un Stratius Sebofus employa quarante jours à naviger depuis les Gorgones (qui sont les iles du Cap Verd) jusques aux Hesperides. Or ne faut-il point quarante jour, ains seulement sept ou huict, pour aller des gorgones aux iles Fortunées (où quelques uns mettent les Hesperides) n'y ayant que deux cens lieuës de distance. Surquoy je conclus que les Hesperides ne sont autres que les iles de Cuba, l'Hespagnole, la Jamaïque, & autres voisines au golfe de Mexique.
Quant au dragon qu'on disoit garder les pommes d'or des Hesperides, & aucun n'y entroit, les anciens vouloient signifier les détroits de mer qui vont serpentant parmi ces iles, au courant déquels plusieurs vaisseaux s'estoient perdus, & qu'on n'y alloit plus. Que si le grand Hercule y a esté, & en a ravi des fruits, ce n'est pas chose éloignée de sa vertu.

Limites de la Nouvelle-France, & sommaire du voyage de Jean Verazzan Capitaine Florentin en la Terre-neuve, aujourd'hui dite La Floride, & en toute cette côte jusque au quarantiéme degré. Avec une briéve description des peuples qui habitent ces contrees.
YANT parlé de l'origine
du peuple de la Nouvelle-France,
il est à propos de dire quelle est
l'étenduë & situation de la province,
quel est ce peuple, les
moeurs, façons & coutumes
d'icelui, & ce qu'il y a de
particulier en cette terre, suivant les memoires
que nous ont laissé ceux qui premiers y ont eté,
& ce que nous y avons reconu & observé durant
le temps que nous y avons sejourné. Ce que je
feray, Dieu aydant, en six livres, au premier déquels
seront décrits les voyages des Capitaines
Verazzan, Ribaut, & Laudonniere en la Floride:
Au second ceux qui ont eté faits souz le sieur de
Villegagnon en la France antartique du Bresil: Au
troisiéme ceux du Capitaine Jacques Quartier
& de Samuel Champlein en la grande riviere de
Canada: Au quatriéme ceux des sieurs de Monts
& de Poutrincourt sur la côte de la Terre neuve
qui est baignee du grand Ocean jusques au quarantiéme
degré: Au cinquiéme ce qui s'est fait
en ce sujet depuis nôtre retour en l'an mille six cens
sept; & au sixiéme les moeurs, façons & coutumes
des peuples déquels nous avons à parler.
Je comprens donc souz la Nouvelle-France tout ce qui est au-deça du Tropique du Cancer jusques au Nort, laissant la vendication de la France Antarctique à qui la voudra & pourra debattre, & à l'Hespagnol la jouïssance de ce qui est au-delà de notredit Tropique. En quoy je ne veux m'arréter au partage fait autrefois par le Pape Alexandre sixiéme entre les Rois de Portugal & de Castille, lequel ne doit prejudicier au droit que noz Rois se sont justement acquis sur les terres de conquéte, telle que sont celles dont nous avons à traiter, d'autant que ce qu'il en a fait a esté comme arbitre de chose debattuë entre ces Rois: qui ne leur appartenoit non plus qu'à un autre. Et quand en autre qualité ledit Pape en auroit ainsi ordonné; outre que son pouvoir (hors son domaine) est purement spirituel, il est à disputer s'il pouvoit, ou devoit partager les enfans puisnéz de l'Eglise, sans y appeller l'ainé.
Ainsi nôtre Nouvelle-France aura pour limites du coté d'Ouest la terre jusques à la mer dite Pacifique, au deça du Tropique du Cancer: Au midi les iles & la mer Atlantique du côté de Cuba & l'ile Hespagnole: Au levant la mer du Nort qui baigne la Nouvelle-France: & au Septentrion, celle terre qui est dite inconuë vers la mer glacée jusques au pole arctique. De ce côté quelques Portugais & Anglois ont fait des courses jusques aux soixantieme & septantieme degrez pour trouver passage d'une mer à l'autre par le Nort: mais apres beaucoup de travail ils ont perdu leurs peines, soit pour les trop grandes froidures, soit par defaut des choses necessaires à poursuivre leur route.
En l'an mille cinq cens vingt-quatre, Jean Verazzan Florentin fut envoyé à la decouverte des terres par nôtre Roy Tres-Chrétien François premier, & de son voyage il fit un rapport à sa Majesté, duquel je representeray les choses principales sans m'arreter à suivre le fil de son discours. Voici donc ce qu'il en écrit: Ayans outrepassé l'ile de Madere, nous fumes poussez d'une horrible tempéte, qui nous guidant vers le Nort, au Septentrion, apres que la mer fut accoisée nous ne laissames de courir la méme route l'espace de vingt-cinq jours, faisans plus de quatre cens lieuës de chemin par les ondes de l'Ocean: où nous découvrimes une Terre-neuve, non jamais (que l'on sçache) conuë, ni découverte par les anciens, ni par les modernes: & d'arrivée elle nous sembla fort basse: mais approchans à un quart de lieuë, nous conumes par les grans feuz que l'on faisoit le long des havres, & orées de la mer, qu'elle étoit habitée, & qu'elle regardoit vers le Midy: & nous mettans en peine de prendre port pour surgir & avoir conoissance du pays, nous navigames plus de cinquante lieuës en vain: si que voyans que toujours la côte tournoit au Midi, nous deliberames de rebrousser chemin vers le Nort, suivant nôtre course premiere. Et fin voyant qu'il n'y avoit ordre de prendre port, nous surgimes en la côte, & envoyames un esquif vers terre, où furent veuz grand nombre des habitans du païs qui approcherent du bord de la mer, mais dés qu'ilz virent les Chrétiens proches d'eux ilz s'enfuirent, non toutefois en telle sorte qu'ils ne regardassent souvent derriere eux, & ne prinssent plaisir avec admiration de voir ce qu'ils n'avoient accoutumé en leur terre: & s'ébahissoient & des habits des nôtres, & de leur blancheur & effigie, leur montrans où plus commodément ilz pourroient prendre terre, &c. Puis adjoute: Ilz vont tout nuds, sauf qu'ilz couvrent leurs parties honteuses, avec quelques peaux de certains animaux qui se rapportent aux martres, & ces peaux sont attachées à une ceinture d'herbe qu'ilz font propre à ceci, & fort étroite, & tissuë gentillement, & accoutree avec plusieurs queuës d'autres animaux qui leur environnent le corps, & les couvrent jusques aux genoux: & sur la téte aucuns d'eux portent comme des chapeaux, & guirlandes faites de beaux pennaches. Ce peuple est de couleur un peu bazannée, comme quelques Mores de la Barbarie qui avoisinent le plus de l'Europe: ont les cheveux noirs, touffus, & non gueres longs, & léquels ilz lient tout unis & droits sur la téte, tous ainsi faits que si c'étoit une queuë. Ils sont bien proportionnez de membres, de stature moyenne, un plu plus grans que nous ne sommes, larges de poitrine, les bras forts & dispos, comme aussi ils ont & pieds & jambes propres à la course, n'ayant rien que ne soit bien proportionné, sauf qu'ils ont la face large, quoyque non tous, les ïeux noirs & grans, le regard prompt & arreté. Ils sont assez foibles de force, mais subtils & aigus d'esprit, agiles & des plus grans & vites coureurs de la terre.
Or quant au plan & site de cette terre & de l'orée maritime, elle est toute couverte de menu sablon qui va quelques quinze piés en montant, & s'étend comme petites collines & côteaux ayans quelques cinquante pas de large: & navigant plus outre on trouve quelques ruisseaux & bras de mer qui entrent par aucunes fosses & canaux, déquels arrousent les deux bords. Apres ce on voit la terre large, laquelle surmonte ces havres areneux, ayant de tres-belles campagnes & plaines, qui sont couvertes de bocages & forets tres-touffuës, si plaisantes à voir que c'est merveille: et les arbres sont pour la pluspart lauriers, palmiers, & hauts cyprés, & d'autres qui sont inconnue à notre Europe, & léquels rendoient une odeur tres-suave, qui fit penser aux François que ce païs participant en circonference avec l'Orient, ne peut étre qu'il ne soit aussi abondant en drogues & liqueurs aromatiques, comme encore la terre donne assez d'indices qu'elle n'est sans avoir des mines d'or, & d'argent & autres metaux. Et est encore cette terre abondante en cerfs, daims, & lievres. Il y a des lacs & étangs en grand nombre, et des fleuves & ruisseaux d'eau vive, & des oyseaux de diverses especes, pour ne laisser chose qui puisse servir à l'usage des hommes.
Cette terre est en elevation de trente-quatre degrez, ayant l'air pur, serein, & fort sain, & temperé entre chaud & froid, & ne sent-on point que les vens violens, & impetueux soufflent & respirent en cette region, y regnant le vent d'Orient & d'Occident, & sur tout en Eté, y estant le ciel clair & sans pluie, si ce n'est que quelquefois le vent Austral souffle, lequel fait élever quelques nuages & brouillars, mais cela se passe tout soudainement, & revient sa premiere clarté. La mer y est quoye, & sans violence ni tourbillonnemens de flots, & quoy que la plage soit basse & sans aucun port, si n'est-elle point facheuse aux navigans, d'autant qu'il n'y a pas un écueil, & que jusques à rez de terre à cinq ou six pas d'icelle, on trouve sans flux ny reflux vingts piés d'eau: Quant à la haute mer on y peut facilement surgir, bien qu'une nef fust combattue de la fortune, mais pres de la rade il y fait dangereux. Par cette description peut-on recognoitre que ledit Verazzan est le premier qui a découvert cette côte qui n'avoit point encore de nom, laquelle il appelle Terre-neuve, & depuis a esté appellée la Floride par les Hespagnols, soit ou pource qu'ils en eurent la veuë le jour de Pasques flories, ou pource qu'elle est toute verte & florissante, & que méme les eaux y sont couvertes d'herbes verdoyantes, estant auparavant nommée Jaquaza par ceux du païs.
Quant à ce qui est de la nature du peuple de cette contrée, noz François en parlent tout autrement que les Hespagnols, aussi estans naturellement plus humains, doux & courtois, ils y ont receu meilleur traitement. Car Jean Poncey estant allé à la découverte, & ayant mis pied à terre: comme il vouloit jetter les fondemens de quelque citadelle ou fort, il y fut si furieusement attaqué par un soudain choc des habitans du païs, qu'outre la perte d'un grand nombre de ses soldats, il receut une playe mortelle, dont il mourut tôt apres, ce qui mit son entreprise à neant, & ne recognuerent pour lors les Hespagnols que cet endroit où ils pretendoient se percher.
Depuis encore Ferdinand Sotto riche des dépouilles du Peru, apres avoir enlevé les thresors d'Atabalippa, desireux d'entreprendre choses grandes, fut envoyé en ces parties-là par Charles V Empereur avec une armee en l'an mil cinq cens trente-quatre. Mais comme l'avarice insatiable le poussoit, recherchant les mines d'or premier que de se fortifier, cependant qu'il erroit & esperoit, il mourut de vergogne & de dueil, & ses soldats que deça, qui dela, qui furent assommés en grand nombre par les Barbares. De rechef en l'an mil cinq cens quarante-huit, furent envoyez d'autres gens par le mesme Charles V léquels furent traitez de méme, & quelques-uns écorchéz, & leur peaux attachées aux portes de leurs temples.
Notre Florentin Verazzan s'estant (comme il est à presumer) comporté plus humainement envers ces peuples, n'en receut que toute courtoisie, & pourtant dit qu'ils sont si gracieux & humains, qu'eux (c'est à dire les François) voulans sçavoir quelle estoit la gent qui habitoit le long de cette côte, envoyerent un jeune marinier, lequel sautant en l'eau & pource qu'ils ne pouvoient prendre terre, à cause des flots & courans; afin de donner quelques petite denrees à ce peuple, & les leur ayant jettées de loin (pource qu'il se meffioit d'eux) il fut poussé violemment par les vagues sur la rive. Les Indiens (ainsi les appelle-il tous) le voyans en cet état le prennent & le portent bien loin de la marine, au grand étonnement du pauvre matelot, lequel s'attendoit qu'on l'allat sacrifier, & pource crioit-il à l'ayde, & au secours, comme aussi les Barbares crioient de leur part pensans l'asseurer. L'ayans mis au pied d'un côtau à l'objet du Soleil ils le dépouillerent tout nud, s'ébahissans de la blancheur de la chair, & allumans un grand feu le firent revenir & reprendre sa force: & ce fut lors que tant ce pauvre jeune homme que ceux qui étoient au bateau, estimoient que ces Indiens le dussent massacrer & immoler, faisans rotir sa chair en ce grand brazier, & puis en prendre leur curée, ainsi que font les Canibales. Mais il en avint tout autrement. Car ayant repris ses esprits, & eté quelque temps avec eux, il leur fit signe qu'il s'en vouloit retourner au navire, où avec grande amitié ilz le reconduirent, l'accollans fort amoureusement. Et pour lui donner plus d'asseurance, ils luy firent largue entre eux, & s'arreterent jusques à tant qu'il fut à la mer.
Ayans traversé païs quelque centaine de lieuës en tirant vers la côte qui est aujourd'hui appellée Virginia, ilz vindrent à une autre contree plus belle & plaisante que l'autre, & où les habitans étoient plus blancs, & qui se vétoient de certaines herbes pendantes aux rameaux des arbres, & léquelles ilz tissent avec cordes de chanve sauvage, dont ils ont grande abondance.
Ilz vivent de legumes, léquels ressemblent aux nôtres; de poissons, & d'oiseaux qu'ilz prennent aux rets, & avec leurs arcs, les fléches déquels sont faites de roseaux, & de cannes, & le bout armé d'arréte de poisson, ou des os de quelque béte.
Ils usent des canoës & vaisseaux tout d'une piece, comme les Mexiquains, & y est le païsage & terroir fort plaisant, fertil, & plantureux, bocageux & chargé d'arbres, mais non si odoriferens, à cause que la côte tire plus vers le Septentrion: & par ainsi étant plus froide, les fleurs & fruits n'ont la vehemence en l'odeur que celles des contrées susdites.
La terre y porte des vignes & raisins sans culture, & ces vignes vont se haussant sur les arbres, ainsi qu'il les voit accoutrées en Lombardie, & en plusieurs endroits de la Gascogne: & est ce fruit bon, & de méme gout que les nôtres, & bien qu'ils n'en facent point de vin, si est-ce qu'ils en mangent, & s'ils ne cultivent cet arbrisseau, à tout le moins otent-ils les feuillages qui lui peuvent nuire & empecher que le fruit ne vienne à maturité.
On y voit aussi des roses sauvages, des lis, des violettes, & d'autres herbes odoriferentes & qui sont differentes des nôtres.
Et quant à leurs maisons, elles sont faites de bois & sur les arbres, & en d'aucuns endroits ilz n'ont autre gite que la terre, ni aucune couverture que le ciel, & par ainsi ilz sont tretous logés à l'enseigne du Croissant, comme aussi sont ceux qui se tiennent le long de ces terres & rives de la mer.
Somme notre Verazzan decrit fort amplement toute cette côte, laquelle il a universellement veue jusques aux Terres-neuves où se fait la pecherie des moruës.
Mais d'autant qu'en nôtre navigation derniere souz la charge du sieur de Poutrincourt, en l'an mil six cens six, nous n'avons decouvert que jusques au quarantiéme degré, afin que le lecteur ait la piece entiere de toute nôtre Nouvelle-France conuë je coucheray ici ce que le méme nous a laissé d'un pays qu'il decrit, & lequel il fait en méme elevation qu'est la ville de Rome à sçavoir à quarante degrez de la ligne, qui est vue partie du païs des Armouchiquois (car il ne donne pas de nom à pas un des lieux qu'il a veu). Il dit donc qu'il vit deux Rois (c'est à dire Capitaines) & leur train, tous allans nuds, sauf que les parties honteuses sont couvertes de peau, soit de cerf ou d'autre sauvagine: hommes & femmes beaux & courtois sur tous autres de cette côte, ne se soucians d'or, ni d'argent, comme aussi ils ne tenoient en admiration ni les miroirs, ni la lueur des armes des Chrétiens: seulement s'enqueroient comme on avoit mis ceci en oeuvre. Vit leur logis qui étoient faits comme les chassis d'un lit, soutenu de quatre piliers, & couvert de certaine paille, comme noz nates, pour les defendre de la pluye: Et s'ils avoient l'industrie de bâtir comme par-deça, il leur seroit fort aisé, à cause de l'abondance de pierres qu'ils ont de toutes sortes: les bords de la mer en estans tout couvers, & de marbre & de jaspe, & autres especes. Ils changent de place, & transportent leurs cabanes toutes les fois que bon leur semble, ayans en un rien dressé un logis semblable, & chacun pere de famille y demeurant avec les siens, si bien qu'on verra en une loge vingt & trente personnes. Estans malades ils se guerissent avec le feu, & meurent plus de grande vieillesse que d'autre chose. Ilz vivent de legumes, comme les autres que nous avons dit, & observent le cours de la Lune lors qu'il faut les semer. Ils sont aussi fort pitoyable envers leurs parens lors qu'ilz meurent, ou sont en adversité: car ilz les pleurent & plaignent: y estans morts ils chantent je ne sçay quelz vers ramentevans leur vie passée.
Voila en somme la substance de ce que notre Capitaine Florentin écrit des peuples qu'il a découverts. Quelqu'un dit qu'estant parvenu au Cap-Breton (qui est l'entrée pour cingler vers la grande riviere de Canada) il fut pris & devoré des Sauvages. Ce que difficilement puis-je croire, puis qu'il fit la relation susdite de son voyage au Roy, & attendu que les Sauvages de cette terre-là ne sont point anthropophages, & se contentent d'enlever la teste de leur ennemi. Bien est vray que plus avant vers le Nort il y quelque nation farouche qui guerroye perpetuellement noz marinier faisans leur pecherie. Mais j'entens que la querele n'est pas si vieille, ains est depuis vingt ans seulement, que les Maloins tuerent une femme d'un Capitaine, & n'en est point encor la vengeance assouvie. Car tous ces peuples barbares generalement appetent la vengeance, laquelle ilz n'oublient jamais, ains en laissent la memoire à leurs enfans. Et la religion Chrétienne a cette perfection entre autre choses, qu'elle modere ces passions effrenées, remettant bien souvent l'injure, la justice, & l'execution d'icelle au jugement de Dieu.
Voyage du Capitaine Jean Ribaut en la Floride: Les découvertes qu'il y a fait: & la premiere demeure des Chrétiens & François en cette province.
NCORE que portez de la maree &
du vent tout ensemble nous ayons
passé les bornes de la Floride, & soyons
parvenuz jusques au quarantiéme degré,
toutefois il n'y aura point danger de tourner
le Cap en arriere & rentrer sur noz brisées, d'autant
que si nous voulons passer outre nous entrerons
sur les battures de Malebarre, terre des
Armouchiquois en danger de nous perdre, si ce
n'est que nous voulions tenir la mer: mais ce
faisans nous ne reconoitrons point les peuples sur
le subjet déquels nous nous sommes mis sur le
grand Ocean. Retournons donc en la Floride,
car j'enten que depuis notre depart le Roy y a
envoyé gens pour y dresser des habitations &
colonies Françoises.
Jaçoit donc que selon l'ordre du temps il seroit convenable de rapporter ici les voyages du Capitaine Jacques Quartier, toutefois il me semble meilleur de continuer ici tout d'une suite le discours de la Floride, & montrer comme nos François y envoyez par le Roy l'ont premiers habitées, & ont traité alliance & amitié avec les Capitaines & Chefs d'icelle.
En l'an mille cinq cens soixante deux l'Admiral de Charillon Seigneur de louable memoire, mais qui s'enveloppa trop avant aux partialitez de la Religion, desireux de l'honneur de la France fit en sorte envers le jeune Roy Charles IX porté de lui-méme à choses hautes, qu'il trouva fort bon d'envoyer nombre de gans à la Floride pour lors encores inhabitée de Chrétiens, afin d'y établir le nom de Dieu souz son authorité. De cette expedition fut ordonné chef Jean Ribaut, homme grave & fort experimenté en l'art de la marine, lequel aprés avoir receu commandement du Roy se mit en mer le 18 de Février accompagné de deux Roberges qui lui avaient eté fournies, & d'un bon nombre de gentilshommes, ouvriers & soldats. Ayant donc navigé deux mois il prit port en la Nouvelle France terrissant pres un cap, ou promontoire, non relevé de terre, pource que la côte est toute plate (ainsi que nous avons veu ci dessus en la description du voyage je Jean Verazzan) & appella ce cap le Cap François en l'honneur de nôtre France. Ce cap distant de l'Equateur d'environ trente degrez.
De ce lieu laissant la côte de la Floride qui se recourbe directement au Midi vers l'ile de Cuba finissant comme en pointe triangulaire, il cotoya vers le Septentrion, & dans peu de temps découvrit une fort belle & grande riviere, laquelle il voulut reconoitre, & arrivé au bord d'icelle le peuple le receut avec bon accueil, lui faisant presens de peaux de chamois: & là non loin de l'embouchure de la dite riviere, il fit planter dans la riviere méme une colonne de pierre de taille sur un côtau de terre sablonneuse, en laquelle les armoiries de France étoient empreintes & gravées. Et entrant plus avant pour reconnoitre le païs il s'arreta en l'autre côté d'icelle riviere, où ayant mis pied à terre pour prier Dieu & lui rendre graces, ce peuple cuidoit que les François adorassent le Soleil, par-ce qu'en priant ilz dressoient la veuë vers le ciel. Le Capitaine des Indiens de ce côté de la riviere (que l'historien de ce voyage appelle Roy) fit present audit Ribaut d'un panache d'aigrette teint en rouge, d'un panier fait avec des palmites, tissu fort artificiellement, & d'une grande peau figurée par tout de divers animaux sauvages si vivement representés & pourtraits que rien n'y estoit que la vie. Le Capitaine François en reciproque lui bailla des petits braselets d'étain argentez, une serpe, un miroir, & des couteaux, dont il fut fort content. Et au contraire contristé du depart des François, lesquel à l'adieu ils chargerent de grande quantité de poissons. De-là traversans la riviere ces peuples se mettoient jusques aux aisselles pour recevoir les nôtres avec presens de mil & meures blanches & rouges, & pour les porter à terre. Là ils allerent voir le Roy (que j'aime mieux nommer Capitaine) des ces Indiens, lequel ilz trouverent assis sur une ramée de cedres & de lauriers, ayant pres de soy ses deux fils beaux & puissans au possible, & environné d'une troupe d'Indiens, qui tous avoient l'arc en main & la trousse pleine de fleches sur le dos merveilleusement bien en conche. En cette terre il y a grande quantité de vers à soye, à cause des meuriers. Et pour-ce que noz gans y arriverent le premier jour de May, la riviere fut nommée du nom de ce mois.
De là poursuivans leur route ilz trouverent une autre riviere laquelle ilz nommerent Seine pour la ressemblance qu'elle a avec notre Seine. Et passans outre vers le Nord-est trouverent encor une autre riviere qu'ilz nommerent Somme là où il y avoit un Capitaine non moins affable que les autres. Et plus outre encore une autre qu'ilz nommerent Loire. Et consequemment cinq autres ausquelles ils imposerent les noms de noz rivieres de Cherente, Garonne, & Gironde, & les deux autres ilz les appellerent Belle, & Grande, toutes ces neuf rivieres en l'espace de soixante lieuës, les noms déquelles les Hespagnols ont changés en leurs Tables geographiques: & si quelques-unes se trouvent où ces noms soient exprimés, nous devons cela aux Holandois.
Or d'autant que celui qui est en plein drap choisit où il veut, aussi noz François trouvans toute cette côte inhabitée de Chrétiens ilz desirerent se loger à plaisir, & passans outre toujours vers le Nord-est trouverent une plus belle & grande riviere, laquelle ilz pensoient estre celle de Jordan, dont ils estoient fort desireux & paraventure est cette-ci méme, car elle est une des belles qui soit en toute cette universelle côte. La profondité y est telle, nommément quand la mer commence à fluer dedans, que les plus grans vaisseaux de France, voire les caraques de Venise y pourroient entrer. Ainsi ilz mouillerent l'ancre à dix brasses d'eau, & appelerent ce lieu & la riviere mme LE PORT ROYAL. Pour la qualité de la terre il ne se peut rien voir de plus beau, car elle étoit toute couverte de hauts chenes & cedres en infinité, & au dessus d'iceux de lentisques de si suave odeur, que cela seul rendoit le lieu desirable. Et cheminans à travers les ramées ilz ne voyoient autre chose que poules d'Indes s'envoler par les forets, & perdris grises & rouges quelque peu differentes des nôtres, mais principalement en grandeur. Ils entendoient aussi des cerfs brosser parmi les bois, des ours, loup-cerviers, leopars, et autres especes d'animaux à nous inconus. Quant à la pecherie un coup de saine étoit suffisant pour nourrie un jour entier tout l'equipage.
Cette riviere est à son embouchement large de cap en cap de trois lieuës Françoises. Ilz y penetrerent fort avant dedans, & trouverent force Indiens, qui de commencement fuioient à leur venuë, mais par aprés furent bien-tot apprivoisez, se faisans des presens les uns aux autres, & vouloient ces peuples les retenir avec eux, leur promettans merveilles. En un des bras de cette riviere trouvans lieu propre ilz planterent en une petite ile une borne où étoient gravées les armes de France. Au reste ces peuples là sont si heureux en leur façon de vivre, qu'ilz ne la voudroient pas quitter pour la nôtre. Et en cela est la condition du menu peuple de deça bien miserable (je laisse à part le point de la religion) qu'ils n'ont rien qu'avec une incroyable peine & travail, & ceux-là ont abondance de tout ce qui leur est necessaire à vivre. Que s'ilz ne sont habillez de velours & de satin la felicité ne git point en cela, ains je diray que la cupidité de telles choses, & autres superfluitez que nous voulons avoir, sont les bourreaux de nôtre vie. Car pour parvenir à ces choses, celui qui n'a son diner pret, a besoin de merveilleux artifices, léquels bien souvent la conscience demeure intéressée. Mais encore chacun n'a-il point ces artifices: car tel a envie de travailler qui ne trouve pas à quoy s'occuper: & tel travaille, à qui son labeur est ingrat: & delà mille pauvretés entre nous. Et entre ces peuples tous sont riches s'ils avoient la grace de Dieu, car la vraye richesse du monde, c'est d'avoir contentement. La terre & la mer leur donnent abondamment ce qu'il leur faut, ils en usent sans rechercher les façons de deguiser les viandes, ni tant de saulses qui bien-souvent coutent plus que le poisson. Et pour les avoir se faut donner de la peine. Que s'ilz n'ont tant d'appareils que nous, ilz peuvent dire d'autre part que nous n'avons point libre la chasse du cerf & autres bétes des bois, comme eux: ni des eturgeons, saumons, & mille autres poissons à foison.
Noz François caresserent fort long temps deux jeunes Indiens pour les amener en France & les presenter à la Royne, suivant le commandement qu'ils en avoient eu, mais il n'y eut moyen de les retenir, ains se sauverent sans emporter les habits qui leur avoient eté donnés. Au temps de Charles V Empereur, les Hespagnols habitans de sainct Domingue en attirent cauteleusement quelques uns de cette côte, jusque au nombre de quarante pour travailler à leurs mines, mais ilz n'en eurent point le fruit qu'ils en attendoient, car ilz se laisserent mourir de faim excepté un que fut mené à l'Empereur, lequel il fit peu apres baptizer, & lui donna son nom. Et parce que cet Indien parloit toujours de son Seigneur (ou Roy) Chiquola, il fut nomme Charles de Chiquola. Ce Chiquola, estoit un des plus grans Capitaines de cette contrée, habitant avant dans les terres en une ville, ou grand enclos, où il y avoit de fort belles & hautes maisons.
Or le Capitaine Ribaut apres avoir bien reconnu cette riviere, desireux de l'habiter il assembla ses gens, auquels il fit une longue harangue Pour les encourager à se resoudre à cette demeure, leur remontrant combien ce leur seroit chose honorable & tout jamais d'avoir entrepris une chose si belle, quoy que difficile. Enquoy il n'oublia à leur proposer les exemples de ceux qui de bas lieu estoient parvenus à des choses grandes, comme de L'Empereur Ælie Pertinax, lequel estant fis d'un cordonnier ne dedaigna de publier la bassesse de son extraction, ains pour exciter les hommes de courage, quoy que pauvres, à bien esperer, fit recouvrir la boutique de son pere d'un marbre bien elaboré. Aussi du vaillant & redouté Agatocles, lequel estant fils d'un potier de terre, fut depuis Roy de Sicile, & parmi les vaisselles d'or et d'argent se faisoit aussi servir de poterie de terre en memoire de la condition de son pere. De Rusten Bascha, de qui le pere estoit vacher, & toutesfois par sa valeur & vertu parvint à tel degré qu'il épousa la fille du grand Seigneur son Prince. A peine eut-il achevé son propos, que la pluspart des soldats respondirent qu'un plus grand heur ne leur pourroit avenir, que de faire chose, qui deust reussir au contentement du Roy, & à l'accroissement de leur honneur. Supplians le Capitaine avant que partir de ce lieu leur bâtir un fort, ou y donner commencement, & leur laisser munitions necessaires pour leur defense. Et ja leur tardoit que cela ne fût fait.
Le Capitaine les voyant en si bonne volonté, en fut fort rejouï, & choisit un lieu au Septentrion de cette riviere le plus propre & commode, & au contentement de ceux qui y devoient habiter, qu'il fut possible de trouver. Ce fut une ile qui finit en pointe vers l'embouchure d'icelle riviere, dans laquelle il entre une autre petite riviere, neantmoins assez profonde pour y retirer galleres & galliotes en assez bon nombre: & poursuivant plus avant au long de cette ile, il trouva un lieu fort explané joignant le bord d'icelle, auquel il descendit, & y bâtit la forteresse, qu'il garnit de vivres & munitions de guerre pour la defense de la place. Puis les ayant accomodé de tout ce qui leur estoit besoin, resolut de prendre congé d'eux. Mais avant que partir, appelant le Capitaine Albert (lequel il laissoit chef en ce lieu) Capitaine Albert (dit-il) j'ai à vous prier en presence de tous que vous ayés à vous acquitter si sagement de votre devoir & si modestement gouverner la petite troupe que je vous laisse (ils n'étoient que quarante) laquelle de si grande gayeté demeure souz vôtre obeissance, que jamais je n'aye occasion de vous loüer, & ne taire (comme j'en ay bonne envie) devant le Roy le fidele service qu'en la presence de nous tous lui promettez faire en la Nouvelle France. Et vous compagnons (dit-il aux soldats) je vous supplie aussi reconoitre le Capitaine Albert comme si c'étoit moy-méme qui demeurast, luy rendans obeissance telle que le vray soldat doit faire à son chef & Capitaine, vivans en fraternité les uns avec les autres, sans aucune dissension, & ce faisant Dieu vous assistera & benira vos entreprises.
Retour du Capitaine Jean Ribaut en France: Confederation des François avec les chefs des Indiens: Fétes d'iceux Indiens: Nécessité de vivres. Courtoisie des Indiens: Division des François: Mort du Capitaine Albert.
E Capitaine Ribaut ayant fini son
propos, il imposa au Fort des François
le nom de CHARLE-FORT,
en l'honneur du Roy Charles & à
la petite riviere celui de Chenonceau.
Et prenant congé de tous il se retira avec
sa troupe dans ses vaisseaux. Le lendemain levant
les voiles, il salua les François Floridiens de
maintes canonades pour leur dire adieu, eux de
leur part ne s'oublierent à rendre la pareille.
Les voila donc à la voile tirans vers le Nord-est pour découvrir davantage la côte; & à quinze lieuës du Port Royal trouverent une riviere, laquelle ayans reconu n'avoir que demie Brasse d'eau en son plus profond, ilz l'appellerent la Riviere basse. Delà gaignans la campagne salée, ilz se trouverent en peine, & ne sçavoient que faire étans reduits à six, cinq, quatre, & trois brasses d'eau, encores qu'ilz fussent six lieuës en mer. Mettans donc les voiles bas le Capitaine print conseil de ce qu'ils auroient à faire, ou de poursuivre la découverte, ou de se mettre en mer par le Levant, attendu qu'il avoit de certain reconnu, méme laissé des François qui ja possedoient la terre. Les uns lui dirent qu'il avoit occasion de se contenter veu qu'il ne pouvoit faire davantage, luy remettans devant les ïeux qu'il avoit découvert en six semaines plus que les Hespagnols n'avoient fait en deux ans de conquetes de leur Nouvelle Hespagne: & que ce seroit un grand service au Roy s'il lui portoit nouvelles en si peu de temps d'une si heureuse navigation. D'autres lui proposerent la perte & degats de ses vivres, & d'ailleurs l'inconvenient qui pourroit avenir pour le peu d'eau qui se trouvoit de jour en jour le long de la côte. Ce que bien debattu il se resolut de quitter cette route, & prendre la partie Orientale pour retourner droit en France, en laquelle il arriva le vintieme de Juillet, mil cinq cens soixante deux.
Cependant le Capitaine Albert s'étudia de faire des alliances & confederations avec les Paraoustis (ou Capitaines) du païs: entre autres avec un nommé Andusta, par lequel il eut la conoissance & amitié de quatre autres, sçavoir Mayon, Hoya, Touppa, & Stalame léquels il visita & s'honorerent les uns les autres par mutuels presens. La demeure dudit Stalame estoit distante de Charle-fort de quinze grandes lieuës à la partie Septentrionale de la riviere: & pour confirmation d'amitié, il bailla audit Capitaine Albert son arc et ses fleches & quelques peaux de chamois. Pour le regard d'Audusta l'amitié étoit si grande entre eux qu'il ne faisoit ny entreprenoit rien de grand sans le conseil de noz François. Mémes il les invitoit aux fétes qu'ilz celebrent par certaines saisons. Entre léquelles y en a une qu'ils appellent Toya, où ilz font des ceremonies étranges. Le peuple s'assemble en la maison (ou cabanne) du Paraousti, & apres qu'ilz se sont peints & emplumez de diverses couleurs ilz s'acheminent au lieu du Toya, qui est une grande place ronde, là où arrivés ilz se rangent en ordonnance, puis trois autres surviennent peints d'autre façon, chacun une tambourasse au poin, léquels entrent au milieu du rond dansans & chantans lamentablement, suivis des autres qui leur répondent. Aprés trois tournoyemens faits de cette façon ilz se prennent à courir comme chevaux debridez parmi l'epais des forets. Là dessus les femmes commencent à pleurer & continuent tout le long du jour si lamentablement que rien plus: & en telle furie empoignent les bras des jeunes filles, léquelles elles decoupent cruellement avec des écailles de moules bien aigües, si bien que le sang en decoule, lequel elles jettent en l'air, s'écrians: He Toya par trois fois. Les trois qui commencent la féte sont nommez Joanas: & sont comme les Prétres & sacrificateurs des Floridiens, auquels ils adjoutent foy & creance, en partie pour autant que de race ilz sont ordonnés aux sacrifices, & en parti aussi pour autant qu'ilz sont si subtils magiciens, que toute chose egarée est incontinent recouvrée par leur moyen. Or ne sont ilz reverez seulement pour ces choses, mais aussi pour autant que par je ne sçay quel science & conoissance qu'ils ont des herbes, ilz guerissent les maladies.
En toute nation du monde la Pretrise a toujours eté reverée, & ce d'autant plus que ceux de cette qualité sont comme les mediateurs d'entre Dieu (ou ce qu'on estime Dieu) & les hommes. Au moyen dequoy ils ont souvent possedé le peuple & assujettis les ames à leur devotion, & souz cette couleur se sont authorisé en beaucoup de lieux par dessus la raison. Ce qui a emeu plusieurs Roys & Empereurs d'envier cette dignité, reconoissans que cela pouvoit beaucoup servir à la manutention de leur état. Celui aussi qui peut reveler les choses absentes pour léquelles nous sommes en peine, non sans cause est honoré de nus, & principalement quant avec ceci il a la conoissance des choses propres à la guerison de noz maladies, choses merveilleusement puissante, pour acquerir du credit & authorité entre les hommes: ce que l'Ecriture saincte a remarqué quand elle a dit par la bouche du Sage fils de Sirach: Honore le Medecin de l'honneur qui lui appartient pour le besoin que tu en as: La science du Medecin lui fait lever la tête, & le rend admirable entre les Princes.
Ces Prétres donc, ou plutot Devins, qui s'en sont ainsi fuis par les bois, retournent deux jours aprés: puis étans arrivés, ilz commencent à danser d'une gayeté de courage tout au beau milieu de la place, & à rejouïr les bons peres Indiens qui pour leur vieillesse ou indisposition ne sont appellés à la feste: puis se mettent à banqueter, mais c'est d'une avidité si grande, qu'ilz semblent plutot devorer que manger. Or ces Joanas durant les deux jours qu'ilz font ainsi par les bois font des invocations à Toya (qui est le demon qu'ilz consultent) & par characteres magiques le font venir pour parler à lui, & lui demander plusieurs choses selon que leurs affaires le desirent. A cette féte furent noz François invitez, comme aussi au banquet.
Mais aprés s'en étans retournés à Charlefort, je ne trouve point à quoy ilz s'occupoient: & ose bien croire qu'ilz firent bonne chere tant que leurs vivres durerent sans se soucier du lendemain; ny de cultiver & ensemencer la terre, ce qu'ils ne devoient obmettre puis que c'étoit l'intention du Roy de faire habiter la province, & qu'ilz y étoient demeurez pour cet effect. Le sieur de Poutrincourt en fit tout autrement en nôtre voyage. Car dés le lendemain que nous fumes arrivés au Port Royal (Port qui ne cede à l'autre, duquel nous avons parlé, en tout ce qui peut estre du contentement des ïeux) il employa ses ouvriers à cela, comme nous dirons en son lieu, & print garde aux vivres de telle façon que le pain ni le vin n'a jamais manqué à personne, ains avions dix bariques de farines de reste, & du vin autant qu'il nous falloit, voire encore plus: mais ceux qui nous vindrent querir (dont on avoit fait chef un jeune fils de Saint-Malo nommé Chevalier) nous aiderent bien à le boire, au lieu de nous apporter du soulagement.
Noz François donc de Charle-fort soit faute de prevoyance, ou autrement, au bout de quelque temps se trouverent courts de vivres, & furent contraints d'importuner leurs voisins, léquels se depouillerent pour eux, se reservans seulement les grains necessaires pour ensemencer leurs champs, ce qu'ilz font environ le mois de Mars. En quoy je conjecture que dés le mois de Janvier ilz n'avoient plus rien. C'est pourquoy les Indiens leur donnerent avis de se retirer par les bois & de vivre de glans & de racines, en attendant la moisson. Ilz leur donnerent aussi avis d'aller vers les terres d'un puissant & redouté Capitaine nommé Covecxis, lequel demeuroit plus loin en la partie meridionale abondance en toutes saisons en mil, farines, & féves: disans que par le secours de cetui-ci & son frere Ouadé aussi grand Capitaine, ilz pourroient avoir des vivres pour un fort long temps, & seroient bien aises de les voir & prendre conoissance à eux. Noz François pressez ja de necessité accepterent l'avis, & avec un guide se mirent en mer, & trouverent Ouadé à vint-cinq lieuës de Charlefort en la riviere Belle, lequel en son langage lui témoigna le grand plaisir qu'il avoit de les voir là venuz, protestant leur estre si loyal amy à l'avenir, que contre tous ceux qui leur voudroient étre ennemis il leur seroit fidele defenseur. Sa maison étoit tapissée de plumasserie de diverses couleurs de la hauteur d'une picque, & son lict couvert de blanches couvertures tissuës en compartimens d'ingenieux artifice, & frangez tout à-lentour d'une frange teinte en couleur d'écarlate. Là ils exposerent leur necessité, à laquelle fut incontinent pourveu par le Capitaine Indien, lequel aussi leur fit present six pieces de ses tapisseries telles que nous avons dites. En recompense dequoy les François lui baillerent quelques serpes & autres marchandises: & s'en retournerent. Mais comme ils pensoient étre à leur aise, voici que de nuit le feu aidé du vent, se print à leurs maisons d'une telle apreté, que tout y fut consommé fors quelque peu de munitions. En cette extremité les Indiens ayans pitié d'eux les ayderent de courage à rebatir une autre maison, & pour les vivres ils eurent recours une autre fois au Capitaine Ouadé, & encores à son frere Covecxis, vers léquels ils allerent & leur raconterent le desastre qui les avoit ruiné, que pour cette cause ils les supplioient de leur subvenir à ce besoin. Ils ne furent trompez de leur attente. Car ces bonnes gens fort liberalement leur departirent de ce qu'ils avoient, avec promesse de plus si ceci ne suffisoit. Presens aussi ne manquerent d'une part & d'autre: mais Ouadé bailla à noz François nombre de perles belles au possible, de la mine d'argent & d'eux pierres de fin cristal que ces peuples fouissent au pied de certaines hautes montaignes qui sont à dix journées de là. A tant les François se departent & retirent en leur Fort. Mais le mal-heur voulut que ceux qui n'avoient peu étre domtez par les eaux, ni par le feu, le fussent par eux-mémes. Car la division se mit entreux à l'occasion de la rudesse ou cruauté de leur Capitaine, lequel pendit lui-méme un de ses soldats sur un assez maigre sujet. Et comme il menaçoit les autres de chatiment (qui paraventure ne luy obeïssoient, & il est bien à croire) & mettoit quelquefois ses menaces à execution, la mutinerie s'enflamma si avant entr-eux, qu'ilz le firent mourir. Et qui leur en donna la principale occasion, ce fut le degradement d'armes qu'il fit à un autre soldat qu'il avoit envoyé en exil, & lui avoit manqué de promesse. Car il lui devoit envoyer des vivres de huit en huit jours, ce qu'il ne faisoit pas, mais au contraire disoit qu'il seroit bien aise d'entendre sa mort. Il disoit davantage qu'il en vouloit chatier encore d'autres, & usoit de langage si malsonnant, que l'honneteté defent de le reciter. Les soldats qui voyoient les furies s'augmenter de jour en jour, & craignans de tomber aux dangers des premiers, se resolurent à ce que nous avons dit, qui est de le faire mourir.
Un Capitaine qui a la conduite d'un nombre d'hommes, & principalement volontaires, comme étoient ceux-ci, & en un païs tant eloigné, doit user de beaucoup de discretion, & ne prendre au pié levé tout ce qui se passe entre soldats, qui d'eux-mémes aiment la gloire & le point d'honneur. Et ne doit aussi tellement se dévetir d'amis, qu'en une troupe il n'en ait la meilleure partie à son commandement, & fut tout ceux qui sont de mise. Il doit aussi considerer que la conservation de ses gens c'est sa force, & le depeuplement sa ruine. Je puis dire du sieur de Poutrincourt (& ce sans flatterie) qu'en tout nôtre voyage il n'a jamais frappé un seul des siens, & si quelqu'un avoit failli il faisait tellement semblant de le frapper qu'il lui donnoit loisir d'évader. Et neantmoins la correction est quelquefois necessaire, mais nous ne voyons point que par la multitude des supplices le monde se soit jamais amendé. C'est pourquoy Seneque disoit que le plus beau & le plus digne ornement d'un Prince estoit cette couronne, POUR AVOIR CONSERVÉ LES CITOYENS.
Election d'un Capitaine au lieu du Capitaine Albert. Difficulté de retourner en France faute de navires: Secours des Indiens là dessus: Retour: Etrange & cruelle famine: Abord en Angleterre.
E dessein de noz mutins executé ilz retournerent
querir le soldat exilé
qui étoit en une petite ile distante
de Charle-fort de trois lieuës, là où
ilz le treuverent à demi mort de faim.
Or étans de retour ilz s'assemblerent pour élire
un Capitaine, enquoy l'election tomba sur Nicolas
Barré homme digne de commandement
& qui véquit en bonne concorde avec eux. Cependant
ilz commencerent à batir un petit bergantin
en esperance de repasser en France, s'il ne
leur venoit secours, comme ils attendoient de
jour en jour. Et encores qu'il n'y eut homme
qui entendit l'art, toutefois la necessité qui apprent
toutes choses, leu en montra les moyens.
Mais c'est peu de chose d'avoir du bois assemblé
en cas de vaisseau de mer. Car il y faut un si grand
attirail, que la structure de bois ne semble qu'une
petite partie. Ilz n'avoient ni cordages, ni voiles,
ni dequoy calfeutrer leur vaisseau, ni moyen d'en
recouvrer. Neantmoins en fin Dieu y proveut. Car
comme ils estoient en cette perplexité, voici,
voici venir Audusta & Macau Princes Indiens accompagnés
de cent hommes, qui sur la plainte des François
promirent de retourner dans deux jours, &
apporter si bonne quantité de cordages, qu'il y
en auroit suffisamment pour en fournir le bergantin.
Cependant noz gens allerent par les bois
recuillir tant qu'ils peurent de gommes de sapins
dont ilz brayerent leur vaisseau. Ilz se servirent
aussi de mousse d'arbre pour le calage ou
calfeutrage. Quant aux voiles ils en firent de leurs
chemises & draps de lit. Les indiens ne manquerent
à leur promesse. Ce qui contenta tant nosdits
François qu'il leur laisserent à l'abandon
ce qui leur restoit de marchandises. Le bergantin
achevé, ilz se mettent en mer assez mal
pourveuz de vivres & partant inconsiderément,
attendu la longueur du voyage & les grans accidens
qui peuvent survenir en une si spacieuse
mer. Car ayans tant seulement fait le tiers de leur
route, ilz furent surpris de calmes si ennuieux
qu'en trois semaines ilz n'avancerent pas
de vingt-cinq lieuës. Pendant ce temps les vivres
se diminuerent & vindrent à telle petitesse, qu'ilz
furent contraints ne manger que chacun douze
grains de mil par jour, qui sont environ de la valeur
de douze pois: encore tel heur ne leur dura-il
gueres: car tout à coup les vivres leur defaillirent,
& n'eurent plus asseuré recours qu'aux souliers
& colets de cuir qu'ilz mangerent. Quant
au boire, les une se servoient de l'eau de la mer
les autres de leur urine: & demeurerent en telle
necessité un fort long temps, durant lequel une
partie mourut de faim. D'ailleurs leur vaisseau
faisoit eau, & étoient bien empechés à l'etancher,
mémement la mer étant emeuë, comme
elle fut beaucoup de fois, si bien que comme desesperés
ilz laissoient là tout, & quelquefois reprenoient
un peu de courage. En fin au dernier
desespoir quelques-uns d'entr'eux proposerent
qu'il étoit plus expedient qu'un seul mourut, que
tant de gens perissent: suivant quoy ils arreterent
que l'un mourroit pour sustenter les autres. Ce
qui fut executé en la personne de Lachere, celui
qui avoit eté envoyé en exil par le Capitaine Albert,
la chair duquel fut departie également entr-eux tous,
chose si horrible à reciter, que la
plume m'en tombe des mains. Aprés tant de travaux
en fin ilz decouvrirent la terre, dont ilz furent
tellement réjouïs, que le plaisir les fit demeurer
un longtemps comme insensez, laissans errer
le bergantin ça & là sans conduite. Mais une
petite Roberge Anglesque aborda le vaisseau,
en laquelle y avoit un François qui étoit allé l'an
précédent en la Nouvelle-France, avec le Capitaine
Ribaut. Ce François les reconut & parla
à eux, puis leur fit donner à manger & boire.
Incontinent ilz reprindrent leurs naturels esprits,
& lui discoururent au long leur navigation. Les
Anglois consulterent long-temps de ce qu'ilz
devoient faire. En fin ilz resolurent de mettre les
plus debiles en terre, & mener le reste vers la
Royne d'Angleterre.
Deux fautes sont à remarquer en ce que dessus, l'une de n'avoir cultivé la terre, pour qu'on la vouloit habiter, l'autre de n'avoir reservé ou fabriqué d'heure quelque vaisseau, pour en cas de necessité retourner d'où l'on étoit venu. Il fait bon avoir un cheval à l'étable pour se sauver quant on ne peut resister. Main je me doute que ceux que l'on avoit envoyé là étoient gens ramassez de la lie des faineans, & qui aymoient mieux besogne faite, que prendre plaisir à la faire.
Voyage du Capitaine Laudonniere en la Floride dite Nouvelle France: Son arrivée à l'ile de sainct Dominique: puis en ladite province de la Floride: Grand âge des Floridiens: honnesteté d'iceux: Bastiment de la forteresse des François.
UAND le Capitaine Ribaut arriva
en France il y trouva les guerres civiles
allumées, léquelles furent cause
en partie que les François ne furent
secourus ainsi qu'il leur avoit eté
promis; que le Capitaine Albert fut tué, & le païs
abandonné. La paix faite, l'Admiral de Chatillon,
qui ne s'étoit souvenu de ses gens tandis qu'il
faisoit la guerre à son Prince, en parla au Roy au
bout de deux ans, lui remontrant qu'on n'en avoit
aucune nouvelle, & que ce seroit dommage
de les laisser perdre. A cause dequoy sa Majesté
lui accorda de faire equipper trois vaisseaux,
l'un des six vingts tonneaux, l'autre de cent, l'autre
de soixante, pour les aller chercher & secourir,
mais il en étoit bien tard.
Le Capitaine Laudonniere Gentilhomme Poitevin eut la charge de ces trois navires, & fit voiles du havre de Grace le vingt-deuxieme Avril mille cinq cens soixante quatre, droit vers les iles Fortunées, dites maintenant Canaries, en l'une déquelles appellée Teneriffé, autrement le Pic, y a une chose emerveillable digne d'estre couchée ici par escrit. C'est une montagne au milieu d'icelle si excessivement haute, que plusieurs afferment l'avoir veuë de cinquante à soixante lieuës loin. Elle est préque semblable à celle d'Ætna jetant des flammes comme mont Gibel en Sicile, & va droit comme un pic, & au haut d'icelle on ne peut aller sinon depuis la mi-May jusques à la mi-Aoust à cause de la trop vehemente froidure: chose d'autant plus émerveillable qu'elle n'est distante de l'Equateur que de vint-sept degrez & demi. Mesme il y a des neges encores au mois de May, à raison dequoy Solin l'a appelée Nivaria, comme qui diroit l'ile Negeuse. Quelques-uns pensent que cette montagne soit ce que les anciens ont appellé, le mont d'Atlas, d'où la mer Atlantique a pris son nom.
Delà par un vent favorable en quinze jours nos François vindrent aux Antilles, puis à sainct Dominique, qui est une des plus belles iles de l'Occident, fort montagneuse, & d'assez bonne odeur. Sur la côte de cette ile deux Indiens voulans aborder les François, l'un eut peur & s'enfuit, l'autre fut arreté, & en cette sorte ne sçavoit quel geste tenir tant il étoit epouvanté, cuidant étre entre les mains des Hespagnols, qui autrefois lui avoient coupé les genetoires, comme il montroit. En fin toutes fois il s'asseura, & lui bailla-on une chemise, & quelques petits joyaux. Ce peuple jaloux ne veut qu'on approche de leurs cabanes, & tuerent un François pour s'en estre trop avoisiné. La vengeance n'en fut faite, pour trop de considerations, léquelles les Hespagnols ne pouvans avoir, ont paraventure eté quelquefois induits aux cruautez qu'ils ont commises. Vray est qu'elles ont eté excessive, & d'autant plus abominables qu'elles ont parvenu jusques aux François, qui possedoient une terre de leur juste & loyal conquét, sans leur faire tore, comme nous dirons à la fin de ce livre. En cette ile de saint Dominique il y a des serpens enormement grans. Noz François cherchans par le bois certains fruits excellens appellés Ananas, tuerent un de ces serpens long de neuf grans piés, & gros comme la jambe.
L'arrivée en la Nouvelle-France fut le vint-deuxiéme Juin à trente degrez de l'Equateur, dix lieuës au dessus du Cap-François, & trente lieuës au dessuz de la riviere de May, où les nôtres mouillerent l'ancre en une petite riviere qu'ilz nommerent la riviere des Dauphins, où ilz furent receuz fort courtoisement & humainement des peuples du païs & de leur Paraousti (qui veut dire Roy ou Capitaine) au grand regret déquels ilz tirerent vers la riviere de May, à laquelle arrivez, le Paraousti appellé Satouriona avec deux siens fils beaux, grans & puissans, & grand nombre d'Indiens vindrent au-devant d'eux, ne sçachans quelle contenance tenir pour la joye qu'il avoient de leur venuë. Ilz leur montrerent la borne qu'y avoit plantée le Capitaine Ribaut deux ans auparavant, laquelle par honneur ils avoient environnée de lauriers, & au pied mis force petits panier de mil qu'ils appellent tapaga, tapola. Ils la baiserent plusieurs fois, & inviterent les François à en faire de méme. En quoy se reconoit combien la Nature est puissante d'avoir mis une telle sympathie entre ces peuples-ci & les François, & une totale antipathie entr'eux et les Hespagnols.
Je ne veux m'arréter à toutes les particularités de ce qui s'est passé en ce voyage, craignant d'ennuyer le lecteur en la trop grandes curiosité, mais seulement aux choses plus generales, & plus dignes d'estre sceuës. Noz gens donc desireux de reconnoitre le païs, allerent à-mont la riviere, en laquelle étans entré bien avant & recreuz du chemin, ilz trouverent quelques Indiens, léquels voyans étre entré en effroy, ilz les appelerent crians, Antipola, Bonnason, qui veut dire Frere, ami (comme là où nous avons demeuré Nigmach), &en autres endroits Hirmo. A cette parole ilz s'approcherent: & reconoissans noz François que le premier étoit suivi de quatre qui tenoit la queuë de son vetement de peau par derriere, ilz se douterent que c'étoit le Paraousti, & qu'il falloit aller au devant de lui. Ce Paraousti fit une longue harangue tendant à ce que les nôtres allassent à sa cabane, & en signe d'amitié bailla sa robbe, ou manteau de chamois, au conducteur de la trouppe Françoise nommé le sieur d'Ottigni. Et passant quelque marecage, les Indiens portoient les nôtres sur leurs épaules.
En fin arrivés ilz furent receus avec beaucoup d'amitié, & virent un vieillard pere de cinq generations, de l'aage duquel s'étans informés, ilz trouverent qu'il avoit environ trois cens ans. Au reste tout decharné, auquel ne paraissoient que les os: mais son fils ainé avoit mine de pouvoir vivre encore plus de trente ans. Pendant ces choses le Capitaine Laudonniere visita quelques montagnes où il trouva des Cedres, Palmiers, & Lauriers plus odorans que le baume: Item des vignes en telle quantité qu'elle suffiroient pour habiter le païs: & outre ce, grande quantité d'Esquine entortillee à l'entour des arbrisseaux: Item des prairies entrecouppées en iles & ilettes le long de la riviere: chose fort agreable. Cela fait il se partit delà pour aller à la riviere de Seine distante de la riviere de Somme là où il mit pied à terre, & fut fort humainement receu du Paraousti, homme haut, grave & bien formé comme aussi sa femme, & cinq filles qu'elle avoit d'une tres-agreable beauté. Cette femme lui fit present de cinq boulettes d'argent & le Paraousti lui bailla son arc & ses fleches, & qui est un signe entr'eux de confederation, & alliance perpetuelle. Il voulut voir l'effect de nos arquebuses; & comme il vit que cela faisoit un trop plus grand effort que ses arcs & fleches, il en devint tout pensif, mais ne voulut faire semblant que cela l'étonnat.

Apres avoir rodé la côte il fallut en fin penser de se loger. Conseil pris, on voyoit qu'au Cap de la Floride c'est un païs tout noyé; au Port Royal c'est un lieu fort agreable, mais non tant commode ni convenable qu'il leur étoit de besoin, voulans planter une colonie nouvelle. Partant trouverent meilleur de s'arreter en la riviere de May, où le païs est abondant non seulement en mil (que nous appelons autrement blé Sarazin, d'inde, ou de Turquie, ou du Mahis) mais aussi en or & argent. Ainsi le vint-neufiéme de Juin tournans la prouë s'en allerent vers ladite riviere, dans laquelle ilz choisirent un lieu le plus agreable qu'ilz peurent, où ilz rendirent graces à Dieu, & se mirent à qui mieux mieux à travailler pour dresser un Fort, & des habitations necessaires pour leurs logemens, aidez du Paraousti de cette riviere, dit Satouriona, lequel employa ses gens à recouvrer des palmites pour couvrir les granges & logis, chose qui fut faite en diligence. Mais est notable qu'en cette contrée on ne peut bâtir à hauts étages, à-cause des vens impetueux auquels elle est sujette. Je croy qu'elle participe aucunnement de la violence du Houragan, duquel nous parlerons en autre endroit. La Forteresse achevée, on lui donna le nom, LA CAROLINE, en l'honneur du Roy Charles, l'endroit de laquelle se pourra remarquer par la delineation que nous avons faite, & joindre ici du païs que les François ont découvert en la Floride.

Navigation dans la riviere de May: Recit des capitaines & Paraoustis qui sont dans les terres: Amour de vengeance: Ceremonie étrange des Indiens pour reduire en memoire la mort de leurs peres.
UAND le Capitaine Laudonniere
partit de la riviere de May,
pour tirer vers la riviere de Seine,
il voulut sçavoir d'où procedoit un
lingot d'argent que le Paraousti Satouriona
lui avoit donné: & lui fut dit que cela se conquetoit à
force d'armes, quant les Floridiens alloient à la
guerre contre un certain Paraousti nommé Timogona,
qui demeuroit bien avant dans les terres.
Pourtant, la Caroline achevée, le Capitaine
Laudonniere ne voulut demeurer oisif, ains se
ressouvenant dudit Timogona il envoya son
Lieutenant à-mont la riviere de May avec deux Indiens
pour decouvrir le païs, & sçavoir sa demeure.
Ayant cinglé environ vint lieuës, les Indiens
qui regardoient çà & là decouvrirent trois
Almadie (ou bateaux legers) & aussi-tôt
s'avancerent à crier Timogona, Timogona, & ne
parlerent que de s'avancer pour les aller combattre
jusques à se vouloir jetter dans l'eau pour cet
effet, car le Capitaine Laudonniere avoit promis
à Satouriona de ruiner ce Timogona son ennemi.
Le dessein des François n'étant de guerroyer ces
peuples, ains plutôt de les reconcilier les uns
avec les autres, le Lieutenant dudit Laudonniere
(dit le sieur d'Ottigni) asseura les Indiens qui
étoient dans lédites almadies, & s'approchans il
leur demanda s'ils avoient or, ou argent. A quoy
ilz répondirent que non, mais que s'il vouloit
envoyer quelqu'un des siens avec eux ilz le
meneroient en lieu où ils en pourroient recouvrer.
Ce qui fut fait. Et cependant Ottigni s'en retourne.
Quinze jours aprés un nommé le Capitaine
Vasseur accompagné d'un soldat fut depeché
pour aller sçavoir des nouvelles de celui
que les Indiens avoient mené. Apres avoir monté
la riviere deux jours, ils apperceurent deux
Indiens joignant le rivage, qui étoient au guet
pour surprendre quelqu'un de leurs ennemis.
Ces Indiens se doutans de ce qui étoit, dirent à
noz François que leur compagnon n'étoit point
chés-eux, ains en la maison du Paraousti Molona,
vassal d'un autre grand Paraousti, nommé Olata
Ouaé Outina, où ilz leur donnerent addresse. Le
Paraousti Molona traitta noz François honnetement
à sa mode, & discourut de ses voisins & alliés
& amis, entre léquels il en nomma neuf, Cadecha
Chilili, Esclavou, Evacappe, Calanay, Onataquara,
Omittaqua, Acquere, Moquosa, tous léquels &
autres avec lui jusques au nombre de plus de
quarante, il asseura estre vassaux du tres-redouté
Olata Ouaé Outina. Cela fait, il se mit semblablement
à discourir des ennemis d'Ouaé Outina,
du nombre déquels il mit comme le premier
le Paraousti Satouriona Capitaine des confins
de la riviere de May, lequel a souz son obeissance
trente Paraoustis, dont il y en avoit dix qui
tous étoient ses freres. Puis il en nomma trois
autres non moins puissans que Satouriona. Le
premier Potavou, homme cruel en guerre, mais
pitoyable en l'execution de sa furie. Car il prenoit
les prisonniers à merci, content de les marquer
sur le bras gauche d'un signe grand comme
celuy d'un cachet, lequel il imprimoit comme
si le fer chaud y avoit passé, puis les
renvoyoit sans leur faire autre mal. Les deux autres
étoient nommés Onathaqua & Houstaqua;
abondans en richesses, & principalement Ousthaqua
habitant prés les hautes montagnes fecondes
en beaucoup de singularités. Qui plus
est Molona recitait que ses alliés vassaux du
grand Olata s'armoient l'estomach, bras, cuisses,
jambes & front avec larges platines d'or &
d'argent, & que par ce moyen les fleches ne les
pouvoient endommager. Lors le Capitaine
Vasseur lui dit que quelque jour les François
iront en ce païs & se joindroient avec son seigneur
Olata pour deffaire tous ces gens là. Il fut
fort réjouï de ce propos, & repondit que le
moindre des Paraoustis qu'il avoit nommez,
bailleroit au chef de ce secours la hauteur de deux
piez d'or & d'argent qu'ils avoient ja conquis
sur Onathaqua & Housthaqua. J'ai mis ces
discours pour montrer que generalement tous
ces peuples n'ont autre but, autre pensée, autre
souci que la guerre, & ne leur sçauroit-on faire
plus grand plaisir que de leur promettre
assistance contre leurs ennemis.
Et pour mieux entretenir le desir de la vengeance, ils ont des façons étranges & dures pour en faire garder la memoire à leurs enfans, ainsi que se peut voir par ce qui s'ensuit. Au retour du Capitaine Vasseur, icelui ne pouvant (contrarié du flot) arriver au gite à la Caroline; il se retira chés un Paraousti qui demeuroit à Trois lieuës de Satouriona, appellé Molona comme l'autre duquel nous avons parlé. Ce Molona fut merveilleusement réjouï de la venuë de noz François, cuidant qu'ils eussent leur barque pleine de tétes d'ennemis, & qu'ilz ne fussent allés vers le païs de Timogona que pour le guerroyer. Ce que le Capitaine Vasseur entendant, lui fit à croire que de verité il n'y étoit allé à autre intention, mais que son entreprise ayant esté découverte, Timogona avait gaigné les bois, & neantmoins que lui & ses compagnons en avaient attrappé quelque nombre à la poursuite qui n'en avoient point porté les nouvelles chés eux. La Paraousti tout ravi de joye pria le Vasseur de lui conter l'affaire tout au long. Et à l'instant un des compagnons dudit Vasseur tirant son espee, lui montra par signes ce qu'il ne pouvoit de paroles; c'est qu'ou trenchant d'icelle il en avoit fait passer deux qui fuyoient par les foréts, & que ses compagnons n'en avoient pas fait moins de leur côté. Que si leur entreprise n'eût esté découverte par Timogona ilz l'eussent enlevé lui-méme & saccagé tout le reste. A ceste rodomontade le Paraousti ne sçavoit quelle contenance tenir de joye qu'il avoit. Et sur ce propos un quidam print une javeline qui estoit fichée à la natte, & comme furieux marchant à grand pas alla frapper un Indien qui étoit assis en un lieu à l'écart, criant à haute voix Hyou, sans que le pauvre homme se remuat aucunement pour le coup que patiemment il montroit endurer. A peine avoir eté remise la javeline en son lieu, que le méme la reprenant il en dechargea roidement un autre coup sur celui qu'il avoit ja frappé, s'écriant de méme que devant Hyou, & peu de temps aprés le pauvre homme se laissa tomber à la renverse roidissant les bras & jambes, comme s'il eüt eté pret à rendre le dernier soupir. Et lors les plus jeunes des enfans du Paraousti se mit aux pieds du renversé, pleurant amerement. Peu apres deux autres de ses freres firent le semblable: La mere vint encore avec grans cris & lamentations pleurer avec ses enfans. Et finalement arriva une troupe de jeunes filles qui ne cesserent de pleurer un long espace de temps en la méme compagnie. Et prindrent l'homme renversé & le porterent avec un triste geste en une autre cabane, & pleurerent là deux heures: pendant quoy le Paraousti & ses camarades ne laisserent de boire de la casine, comme ils avoient commencé, mais en grand silence: Dequoy le Vasseur etonné n'entendant rien à ces ceremonies, il demanda au Paraousti que vouloient signifier ces choses, lequel lentement lui répondit, Thimogona, Thimogona, sans autres propos lui tenir. Faché d'une si maigre réponse, il s'adresse à un autre qui lui dit de méme, le suppliant de ne s'enquerir plus avant de ces choses, & qu'il eût patience pour l'heure. A tant noz François sortirent pour aller voir l'homme qu'on avoit transporté, lequel ilz trouverent accompagné du train que nous avons dit, & les jeunes filles chauffans force mousse au lieu de linge dont elles lui frottoient le côté. Sur cela le Paraousti fut derechef interrogé comme dessus. Il fit réponse que cela n'étoit qu'une ceremonie par laquelle ilz remettoient en memoire la port & persecution de leurs ancestre Paraoustis, faite par leur ennemi Thimogona: Alleguant au surplus que toutes & quantes fois que quelqu'un d'entre-eux retournoit de ce païs-là sans rapporter les tétes de leurs ennemis, ou sans amener quelque prisonnier, il faisoit en perpetuelle memoire de ses predecesseurs, toucher le mieux aimé de tous ses enfans par les mémes armes dont ils avoient été tués; afin que renouvellant la playe, la mort d'iceux fust derechef pleurée.
Guerre entre les Indiens: Ceremonies avant que d'y aller: Humanité envers les femmes & petits enfans: Leur triomphes: Laudonniere demandant quelques prisonniers est refusé: Etrange accident de tonnerre: Simplicité des Indiens.
PRES ces choses le Paraousti Satouriona
envoya vers le Capitaine Laudonniere
sçavoir s'il vouloit continuer en
la promesse qu'il lui avoit faite à son
arrivée, d'étre ami de ses amis, & ennemi de ses
ennemis, & l'aider d'un bon nombre d'arquebusiers
à l'execution d'une entreprise qu'il faisoit
contre Timogona. A quoy ledit Laudonniere
fit réponse qu'il ne vouloit pour son amitié
encourir l'inimitié de l'autre: et que quand bien
il le voudroit, il n'avoit pour lors moyen de le
faire, d'autant qu'il étoit aprés à se munir de
vivres & choses necessaires pour la conservation
de son Fort: joint que ses barques n'étoient
pas prétes, & que s'il vouloit attendre deux
lunes, il aviseroit de faire ce qu'il pourroit. Cette
Réponse ne lui fut gueres agreable, d'autant
qu'il avoit ja ses vivres appareillés, & dix Paraoustis
qui l'étoient venuz trouver, si bien
qu'il ne pouvoit differer. Ainsi il s'en alla. Mais
avant que s'embarquer il commanda que
promptement on lui apportast de l'eau. Ce fait,
jettant le veuë au ciel, il se mit à discourir de
plusieurs choses en gestes, ne montrant rien
en lui qu'une ardante colere. Il jettoit souvent
son regard au Soleil, lui requérant victoire de
ses ennemis: puis versa avec la main sur tétes
des Paraoustis partie de l'eau qu'il tenoit en
un vaisseau, & le reste comme par furie & dépit
dans un feu préparé tout exprés, & lors il
s'écria par trois fois, Hé Timogona: voulant
signifier par telles ceremonies qu'il prioit le
Soleil lui faire la grace de répandre le sang de ses
ennemis, & aux Paraoustis de retourner avec
ces tétes d'iceux, qui est le seul & souverain
triomphe de leurs victoires. Arrivé sur les terres
ennemies, il ordonna avec son Conseil que
cinq des Paraoustis iroient par la riviere avec la
moitié des troupes, & se rendroient au point du
jour à la porte de son ennemi: quant à lui il
s'achemineroit avec le reste par les bois & forets le
plus secretement qu'il pourroit: & qu'étans là
arrivés au point du jour, on donneroit dedans le
village, & tueroit-on tout, excepté les femmes &
petits enfans. Ces choses furent executées comme
elles avoient eté arrétées, & enleverent
les tétes des morts. Quant aux prisonniers ils en
prindrent vingt-quatre, léquels ils emmenerent en
leurs almadies, chantant des loüanges au Soleil,
auquel ilz rapportoient l'honneur de leur victoire.
Puis mirent les peaux des tétes au bout de javelots,
& distribuerent les prisonniers à chacun
des Paraoustis, en sorte que Satouriona en eut treze.
Devant qu'arriver il envoya annoncer cette bonne
nouvelle à ceux qui étoient demeurés en la
maison, léquels incontinent se prindrent à pleurer,
mais la nuit venuë ilz se mirent à danser &
faire la feste. Le lendemain Satouriona arrivant, fit
planter devant sa porte toutes les tétes (c'est la
peau enlevée avec les cheveux) de ses ennemis,
& les fit environner de banchages de laurier.
Incontinent pleurs & gemissemens, léquels avenant
la nuit, furent changés en danses.
Le Capitaine Laudonniere averti de ceci pria le Paraousti Satouriona, de lui envoyer deux de ses prisonniers: ce qu'il refusa. Occasion que Laudonniere s'y en alla avec vingt soldats; & entre tint une mine renfrongnée sans parler à Satouriona. En fin au bout de demie heure il demanda où étoient les prisonniers que l'on avoit pris à Timogona, & commanda qu'ilz fussent amenés. Le Paraousti dépité & étonné tout ensemble fut long temps sans repondre. En fin il dit qu'étans épouvantez de la venuë des François ils avoient pris la fuite par les bois. Le Capitaine Laudonniere faisant semblant de ne le point entendre, demanda derechef les prisonniers. Lors Satouriona commanda à son fils de les chercher. Ce qu'il fit & les amena une heure aprés. Ces pauvres gens, voulans se prosterner devant Laudonniere, il ne le souffrit, & les emmena au Fort. Le Paraousti ne fut gueres content de cette bravade, & songeoit les moyens de s'en venger, mais dissimulant son mal-talent ne laissoit de lui envoyer des messages & presens. Laudonniere homme accort l'ayant remercié de ses courtoisies lui fit sçavoir qu'il desiroit l'appointer avec Timogona, moyennant quoy il auroit passage ouvert pour Aller contre Onathaqua son ancien ennemi: & que ses forces jointes avec celles d'Olata Ouaé Outina haut et puissant Paraousti, ilz pourroient ruiner tous leurs ennemis,& passer les confins des plus lointaines rivieres meridionales. Ce que Satouriona fit semblant de trouver bon, suppliant ledit Laudonniere y tenir la main, & que de sa part il garderoit tout ce qu'en son nom il passeroit avec Timogona.
Aprés ces choses il tomba à demie lieuë du fort des François un foudre du Ciel tel qu'il n'en a jamais eté veu de pareil, & partant sera bon d'en faire ici le recit pour clorre ce chapitre. Ce fut à la fin du mois d'Aoust, auquel temps jaçoit que les prairies fussent toutes vertes & arrousées d'eaux, si est-ce qu'en un instant ce foudre en consomma plus de cinq cens arpens, & brula par sa chaleur ardante tous les oiseaux des prairies chose qui dura trois jours en feu & éclairs continuels. Ce qui donnoit bien à penser à nos François, non moins qu'aux Indiens, léquels pensans que ces tonnerres fussent coups de canons tirez sur eux par les nôtres, envoyerent au Capitaine Laudonniere des harangueurs pour lui témoigner le desir que le Paraousti Allicamani avoit d'entretenir l'alliance qu'il avoit avec lui, & d'étre employé à son service: & pour-ce, qu'il trouvoit fort étrange la canonnade qu'il avoit fait tirer vers sa demeure, laquelle avoit fait bruler une infinité de verdes prairies, & icelles consommées jusques dedans l'eau, approché méme si prés de sa maison qu'il pensoit qu'elle deut bruler: pour ce, le supplioit de cesser, autrement qu'il seroit contraint d'abandonner sa terre. Laudonniere ayant entendu la folle opinion de cet homme, dissimula ce qu'il en pensoit, & repondit joyeusement qu'il avoit fait tirer ces canonnades pour la rebellion faite par Allicamani, quant il l'envoya sommer de lui renvoyer les prisonniers qu'il detenoit du grand Olea Ouaé Outina, non qu'il eût envie de lui mal faire, mais s'étoit contenté de tirer jusques à mi-chemin, pour lui faire paroitre sa puissance: l'asseurant au reste que tant, qu'il demeureroit en cette volonté de lui rendre obeïssance, il lui seroit loyal defenseur contre tous ses ennemis. Les Indiens contentez de cette reponse, retournerent vers leur Paraousti, lequel nonobstant l'asseurance s'absenta de sa demeure l'espace de deux mois, & s'en alla à vingt-cinq lieues de là.
Les trois jours expirés le tonnerre cessa & l'ardeur s'éteignit du tout. Mais és deux jours suivans il survint en l'air une chaleur si excessive, que la riviere préque ne bouilloit, & mourut une si grande quantité de poissons & de tant d'especes, qu'en l'emboucheure de la riviere il s'en trouva des morts pour charger plus de cinquante charriots; dont s'ensuivit une si grande putrefaction en l'air qu'elle causa force maladies contagieuses, & extremes maladies aux François, déquels toutefois par la grace de Dieu, aucun ne mourut.
Renvoy des prisonniers Indiens à leur Capitaine: Guerre entre deux Capitaines Indiens: Victoire à l'aide des Francçois: Conspiration contre Laudonniere: Retour du Capitaine Bourdet en France.
A fin pour laquelle le Capitaine
Laudonniere avoir demandé les
prisonniers à Satouriona étoit pour les
renvoyer à Ouaé Outina, & par
ce moyen pouvoir par son amitié,
plus facilement penetrer dans les terres. Ainsi le
dixiéme Septembre, s'étant embarqué le sieur
d'Arlac, le Capitaine Vasseur, le Sergent, & dix
soldats, ilz navigerent jusques à quatre vints
lieuës, bien receuz par tout, & en fin rendirent
les prisonniers à Outina, lequel aprés bonne chere
pria le sieur d'Arlac de l'assister à faire la guerre
à un de ses ennemis, nommé Potavou. Ce qu'il
lui accorda, & renvoya le Vasseur avec cinq soldats.
Or pource que c'est la coutume des Indiens
de guerroyer par surprise, Outina delibera de prendre
son ennemi à la Diane, & fit marcher ses gens
toute la nuit en nombre de deux cens, léquels ne
furent si mal avisez qu'ils ne priassent les arquebusiers
François de se mettre en téte, afin (disoient-ilz)
que le bruit de leurs arquebuses étonnat
leurs ennemis. Toutefois ilz ne sceurent aller si
subtilement que Potavou n'en fût averti, encores
que distant de vint-cinq lieuës de la demeure
d'Outina. Ilz se mirent donc en bon devoir &
sortirent en grande compagnie; mais se voyans
chargez d'arquebusades (qui leur étoit chose
nouvelle) et leur Capitaine du premier coup par
terre d'un coup d'arquebuse qu'il eut au front
tiré par le sieur d'Arlac, ilz quitterent la place: &
les Indiens d'Outina prindrent hommes, femmes,
& enfans prisonniers par le moyen de noz François,
ayans toutefois perdu un homme. Cela fait,
le sieur d'Arlac s'en retourna, ayant receu d'Outina
quelque argent & or, des peaux peintes &
autres hardes, avec mille remercimens: &
promit davantage fournir aux François trois cens
hommes quand ils auraient affaire de lui.
Pendant que Laudonniere travailloit ainsi à acquerir des amis, voici des conspirations contre lui. Un perigourdin nommé la Roquette débaucha quelques soldats, disant que par sa magie il avoit decouvert une mine d'or ou d'argent à-mont la riviere, de laquelle ilz devoient tous s'enrichir. Avec la Roquette y en avoit encore un autre nommé le Genre, lequel pour mieux former la rebellion disoit que leur Capitaine les entretenoit au travail pour les frustrer de ce gain, & partant falloit élire un autre Capitaine, & se depecher de cetui-ci. Le Genre lui-méme porta la parole à Laudonniere du sujet de leur plainte. Laudonniere fit réponse qu'ilz ne pouvoient tous aller aux terres de la mine, & qu'avant partir il falloyt rendre la Forteresse en defense contre les Indiens. Au reste qu'il trouvoit fort étrange leur façon de proceder, & que s'il leur sembloit que le Roy n'eût fait la depense du voyage à autre fin, que pour les enrichir de pleine arrivée, ilz se trompoient. Sur cette réponse ilz se mirent à travailler portans leurs armes quant & eux en intention de tuer leur Capitaine s'il leur eût tenu quelques propos facheux, méme aussi son Lieutenant.
Le Genre (que Laudonniere tenoit pour son plus fidele) voyant que par voye de fait il ne pouvoit venir à bout de son mechant dessein, voulut tenter une autre voye, & pria l'Apothicaire de mettre quelque poison dans certaine medecine que Laudonniere devoit prendre, ou lui bailler de l'arsenic ou sublimé, & que lui-méme le mettroit dans son breuvage. Mais l'Apothicaire le renvoya éconduit de sa demande, comme aussi fit le maitre des artifices. Se voyant frustré de ses mauvais desseins, il resolut avec d'autres de cacher souz le lict dudit Laudonniere un barillet de poudre à canon, & par une trainée, y mettre le feu. Sur ces entreprises un Gentil-homme qu'iceluy Laudonniere avoit ja depeché pour retourner en France, voulant prendre congé de lui, l'avertit que le Genre l'avoit chargé d'un libelle farci de toutes sortes d'injures contre lui, son Lieutenant, & tous les principaux de la compagnie. Au moyen dequoy il fit assembler tous ses soldats, & le Gentil-homme nommé le Capitaine Bourdet, avec tous les siens (léquels dés le quatriéme de Septembre étoient arrivés à la rade de la riviere) & fit lire en leur presence à haute voix le contenu au libelle diffamatoire, afin de faire conoitre à tous la mechanceté du Genre, lequel s'étant evadé dans les bois demanda pardon au sieur Laudonniere, confessant par ses lettres qu'il avoit merité la mort, se soumettant à sa misericorde. Cependant le Capitaine Bourdet se met à la voile le deuxiéme Novembre pour retourner en France; s'étant chargé de ramener sept ou huit de ces seditieux, non compris le Genre, lequel il ne voulut, quoy qu'il lui offrit grande somme d'argent pour ce faire.
Autres diverses conspirations contre le Capitaine Laudonniere: & ce qui en avint.
ROIS jours apres le depart du
Capitaine Bourdet, Laudonniere
aprés avoir evadé une conspiration
retombe en une autre, voire en deux & en trois:
la premiere pratiquée par quelques matelots
que le Capitaine Bourdet lui avoit laissés,
léquels debaucherent ceux dudit Laudonniere, au
moyen de la proposition qu'ilz leur firent d'aller
aux Entilles butiner quelque chose sur les Hespagnols,
& que là y avoit moyen de se faire riches.
Ainsi le Capitaine les ayans envoyé querir de la
pierre, & de la terre pour faire briques à une lieuë
& demie de Charle-fort, selon qu'ils avoient accoutumé,
ilz s'en allerent tout à fait, & prindrent
une barque passagere d'Hespagnols prés l'ile de
Cuba, en laquelle ilz trouverent quelque nombre
d'or & d'argent qu'ilz saisirent: & avec ce butin
tindrent quelque temps la mer jusques à ce
les vivres leur vindrent à faillir; ce qui fut
cause que veincuz de famine ilz se rendirent à la Havane,
ville principale de l'ile de Cuba, dont avint
l'inconvenient que nous dirons ci-apres.
Qui pis est deux Charpentiers Flamens que la méme Bourdet avoit laissés, emmenerent une autre barque qui restoit, de sorte que Laudonniere demeura sans barque ni bateau. Je laisse à penser s'il estoit à son aise. La dessus il fait chercher ses larrons: il n'en a point de nouvelles. Il fit donc batir deux grandes barques, & un petit bateau en toute diligence, & étoit la besongne ja fort avancée, quand l'avarice & l'ambition, mere de tous maux, s'enracinerent aux coeurs de quatre ou cinq soldats auquels cet oeuvre & travail ne plaisoit point.
Ces maraux commencerent à pratiquer les meilleurs de la troupe, leur donnans à entendre, que c'étoit chose vile & deshonnéte à hommes de maison comme ils étoient de s'occuper ainsi à un travail abject & mechanique, ettendu qu'ilz pouvoient se rendre galans-hommes & riches s'ilz vouloient busquer fortune au Perou & aux Entilles, avec les deux barques qui se batissoient. Que si le fait étoit trouvé mauvais en France ils auroient moyen de se retirer en Italie ou ailleurs, attendant que la colere se passeroit: puis il surviendroit quelque guerre que feroit tout oublier. Ce mot de richesse sonna si bien aux oreilles de ces soldats, qu'en fin aprés avoir bien consulté l'affaire ilz se trouverent jusques au nombre de soixante-six, léquels prindrent pretexte de remontrer à leur Capitaine le peu de vivres qui leur restoit pour se maintenir jusques à ce que les navires vinssent de France. Pour à quoy remedier leur sembloit necessaire de les envoyer à la Nouvelle-Hespagne, au Perou, & à toutes les iles circonvoisines, ce qu'ilz le supplioient leur vouloir permettre. Le Capitaine qui se doutoit de ce qui étoit, & qui sçavoit le commandement de la Royne lui avoit fait de ne faire tort aux sujets du Roy d'Hespagne, une chose dont il peût concevoir jalousie, leur fit réponse que les barques achevées il donneroit si bon ordre à tout qu'ilz ne manqueroient point de vivres, joint qu'il en avoient encore pour quatre mois. De cette réponse ilz firent semblant d'étre contens. Mais huit jours aprés voyans leur capitaine malade, oublians tout honneur & devoir, ilz commencent de nouveau à rebattre le fer, & protestent de se saisir du corps de garde & du Fort, voire de violenter leur Capitaine s'ils ne vouloit condescendre à leur méchant desir.
Ainsi les cinq principaux autheurs de la sedition armez de corps de cuirasse, la pistole au poing, & le chien abbattu entrerent en sa chambre, disans qu'ilz vouloient aller à la nouvelle Hespagne chercher leur aventure. Le Capitaine leur remontra qu'ilz regardassent bien à ce qu'ilz vouloient faire. A quoy ilz répondirent que tout y étoit regardé, & qu'il falloit leur accorder ce point, & ne restoit plus sinon de leur bailler les armes qu'il avoit en son pouvoir, de peur que (si vilainement outragé par eux) il ne s'en aidât à leur desavantage. Ce que ne leur ayant voulu accorder, ilz prindrent tout de force, & l'emporterent hors de sa maison: méme apres avoir offensé un Gentil-homme qui s'en formalisoit. Puis se saisirent dudit Capitaine, & l'envoyerent prisonnier en un navire qui étoit à l'ancre au milieu de la riviere, où il fut quinze jours, assisté d'un homme seul, sans visite d'aucun: & desarmerent tous ceux qui tenoient son parti. En fin ilz lui envoyerent un congé pour signer, lequel ayant refusé ilz lui manderent que s'il ne le signoit ilz lui iroient couper la gorge. Ainsi contraint de signer leur congé, il leur bailla quelques mariniers avec un pilote nommé Trenchant. Les barques parachevées, ilz les armerent des munitions du Roy, de poudres, de balles & d'artillerie, & contraignirent le Vasseur leur livrer l'enseigne de son navire: puis s'en allerent en intention de faire voile en un lieu des Entilles nommé Leaugave, & y prendre terre la nuit de Noé, à fin de faire un massacre & pillage pendant qu'on diroit la Messe de minuit. Mais comme Dieu n'est parmi telles gens, ils eurent de la division avant que partir, de sorte qu'ilz se separerent au sortir de la riviere, & ne se veirent qu'au bout de six semaines: pendant lequel temps l'une des barques print un bergantin chargé de quelque nombre de Cassava espece de pain de racine blanc & bon à manger, avec quelque peu de vin: & en cette conquéte perdirent quatre hommes, sçavoir deux tués, & deux prisonniers: toutefois le bergantin leur demeura, & y transporterent un bonne partie de leurs hardes. De là ilz resolurent d'aller à Baracou village de l'ile Jamaïque, où arrivés ils trouverent une caravelle de cinquante à soixante tonneaux qu'ils prindrent: & aprés avoir fait bonne chere au village cinq ou six jours, ilz s'embarquerent dedans abandonnans leur seconde barque, & tirerent vers le cap de Thibron, ou ilz rencontrerent une patache qu'ilz prindrent de force aprés avoir longuement combattu. En cette patache fut pris le Gouverneur de la Jamaïque, avec beaucoup de richesses tant d'or & d'argent, que de marchandises déquelles noz seditieux ne se contentans, delibererent en chercher encore en leur caravelle, & tirerent vers la Jamaïque. Le Gouverneur fin & accort se voyant conduit au lieu où il demandoit & commandoit, fit tant par ses douces paroles, que ceux qui l'avoient prins lui permirent mettre dans une barquette deux petits garçons pris quant & lui, & les envoyer au village vers sa femme, à fin de l'avertir qu'elle eût à faire provisions de vivres pour les lui envoyer. Mais au lieu d'écrire à sa femme, il dit secrettement aux garçons qu'elle se mit en tout devoir de faire venir les vaisseaux des ports circonvoisins à son secours. Ce qu'elle fit si dextrement, qu'un matin à la pointe du jour comme les seditieux se tenoient à l'embouchure du port ilz furent pris n'ayans peu découvrir les vaisseaux Hespagnols, tant pour l'obscurité du temps, que pour la longueur du port. Il est vray que les vint cinq ou vint-six qui étoient au bergantin les apperceurent, mais ce fut quand ilz furent prés, & n'ayans le loisir de lever les ancres, couperent le cable & s'enfuirent, & vindrent passer à la veuë de la Havane en l'ile de Cuba. Or le pilote Trenchant, le trompette & quelques autres mariniers qui avoient eté emmenez par force en ce voiage ne desirans autre chose qu s'en retourner vers leur Capitaine Laudonniere, s'accordernent ensemble de passer la traverse du canal de Gahame, tandis que les seditieux dormiroient, s'ilz voyaient le vent à propos: ce qu'ilz firent si bien que le matin au poinct du jour environ le vint-cinquiéme de Mars, ilz se trouverent à la côte de la Floride, où conoissant le mal par eux commis, ilz se firent par maniere de moquerie à contrefaire les Juges (mais ce fut aprés vin boire) d'autres contrefaisoient les Advocats, un autre concluoit disant, Vous serez causes telles que bon vous semblera, mais si étans arrivés au Fort de la Caroline le Capitaine ne vous fait tretous pendre je ne le tiendray jamais pour homme de bien. Leur voile ne fut plutôt découverte en la côte qu'un Paraousti, nommé Patica en envoya avertir le Capitaine Laudonniere. Sur ce le brigantin affamé vint surgir à l'embouchure de la riviere de May, & par le commandement d'icelui Capitaine fut amené devant le Fort de la Caroline. Trente soldats lui furent envoyez pour prendre les quatre principaux autheurs de la sedition, auquels on mit les fers aux piés, & à tous le Capitaine Laudonniere fit une remontrance du service qu'ilz devoient au Roy, duquel ilz recevoient gages & de leur trop grande oubliance: adjoutant à ceci qu'ayans échapé la justice des hommes ilz n'avoient peu éviter celle de Dieu. Aprés quoy les quatre enferrez furent condamnés à étre pendus & étranglez. Et voyans qu'il n'y avoit point d'huis de derriere contre cet arret, ilz se mirent en devoir de prier Dieu. Toutefois l'un des quatre pensant mutiner les soldats leur dit ainsi: Comment mes freres & compagnons, souffrirez-vous que nous mourions ainsi honteusement? A cela Laudonniere prenant la parole respondit qu'ilz n'étoient point compagnons de seditieux & rebelles au service du Roy. Neantmoins les soldats supplierent le Capitaine de les faire passer par les armes, & que puis aprés si bon luy sembloit les corps seroient penduz. Ce qui fut executé. Voila l'issuë de leur mutinerie, laquelle je croy avoir eté cause de la ruine des affaires des François ne la Floride, & que les Hespagnols irritez les allerent par-aprés forcer, quoy qu'il leur en ait couté la vie. Ici est à remarquer qu'en toutes conquétes nouvelles, soit en mer, soit en terre, les entreprises sont ordinairement troublées, étans les rebellions aisées à se lever, tant par l'audace que donne aux soldats l'éloignement du secours, que par l'espoir qu'ils ont de faire leur profit, comme il se voit assez par les histoires anciennes, & par les hurtades avenuës dans notre siecle à Christophe Colomb, apres sa premiere découverte: à François Pezarre, à Diego d'Alimagre au Perou & à Fernand Cortès.
Ce que fit le Capitaine Laudonniere étant delivré de ses seditieux: Deux Hespagnols reduits à la vie des Sauvages. Les discours qu'ilz tindrent tant d'eux-mémes, que des peuples Indiens: Habitans de Serropé ravisseurs de filles: Indiens dissimulateurs.
YANT parlé de ces rebellions, il faut
maintenant reprendre nos erres, &
aller titre de prison le Capitaine Laudonniere
à l'ayde du sieur d'Ottigni
son Lieutenant & de son Sergent, qui aprés le
depart des mutins l'allerent querir & le remenerent
au Fort, là où arrivé il assembla ce qui restoit,
& leur remontra les fautes commises par
ceux qui l'avoient abandonné, les priant leur en
souvenir pour en témoigner un jour en temps &
lieu. Là dessus chacun promet bonne obeïssance,
à quoy ilz n'ont oncques depuis failli, & travaillerent
de courage, qui aux fortifications, qui aux
barques, qui à autre chose. Les indiens le visitoient
souvent lui apportans des presens, comme poissons,
cerfs, poules d'Inde, leopars, petits ours,
& autres vivres qu'il recompensoit de quelques
menuës marchandises. Un jour il eut avis qu'en
la maison d'un Paraousti, nommé Onathaqua demeurant
à quelque cinquante lieuës loin de la Caroline
vers le Su, y avait deux hommes d'autre nation
que la leur: par promesse de recompense il
les fit chercher & amener. C'étoient des Hespagnols
nuds, portans cheveux longs jusques aux jarrets,
bref ne differans plus en rien des Sauvages. On leur
coupa les cheveux léquels ilz ne voulurent perdre,
ains les envelopperent dans un linge, disans
qu'ilz les vouloient reporter en leur païs, pour
temoigner le mal qu'ils avoient enduré aux Indes.
Aux cheveux de l'un fut trouvé quelque peu
d'or caché pour environ vint cinq escus, dont il
fit present au Capitaine. Enquis de leur venuë
en ce païs-là, & des lieux où ilz pouvoient avoir
été: ilz répondirent qu'il y avoit dé-ja quinze ans
passez que trois navires dans l'un déquels ils
étoient, se perdirent au travers d'un lieu nommé
Calos sur des basses que l'on dit Les Martyres, &
que le Paraousti de Calos retira la plus grande part
des richesses qui y étoient, mais la pluspart des
hommes se sauva, & plusieurs femmes, entre léquelles
y avoit trois ou quatre Damoiselles mariées
demeurantes encor', & leurs enfans aussi, avec
ce Paraousti de Calos: qui étoit puissant & riche,
ayant un fosse de la hauteur d'un homme & large
comme un tonneau, pleine d'or & d'argent,
laquelle il étoit fort aisé d'avoir avec quelque nombre
d'arquebuziers. Disoient aussi que les hommes
& femmes és danses portoient à leurs ceintures
des platines d'or larges comme une assiette,
la pesanteur déquelles leur faisoit empechement
à la danse. Ce qui provenoit la pluspart
des navires Hespagnoles qui ordinairement se
perdoient en ce detroit. Au reste que ce Paraousti
pour étre reveré de ses sujets leur faisoit
à croire que ses sorts & charmes étoient cause
des biens que la terre produisoit: & sacrifioit
tous les ans un homme au temps dela moisson,
pris au nombre des Hespagnols qui par fortune
s'étoient perdus en ce detroit.
L'un de ces Hespagnols contoit aussi qu'il avoit long temps servi de messager à ce Paraousti de Calos: & avoit de sa part visité un autre Paraousti nommé Oatchaqua, demeurant à cinq journées loin de Calos: mais qu'au milieu du chemin y avoit une ile située dans un grand lac d'eau douce, appelée Serropé, grande environ de cinq lieuës, & fertile principalement en dates qui proviennent des palmes, dont ilz font un merveilleux traffic, non toutefois si grand que d'une certaine racine propre à faire du pain, dont quinze lieuës alentour tout le païs est nourri. Ce qui apporte de grandes richesses aux habitans de l'ile; léquelz d'ailleurs sont fort belliqueux, comme ils ont quelquefois témoigné enlevans la fille d'Oatchaqua, et ses compagnes, laquelle jeune fille il envoyoit au Paraousti de Calos pour la lui donner en mariage. Ce qu'ilz reputent une glorieuse victoire, car ilz se marient puis aprés à ces filles, & les aiment éperduëment.
Davantage comme le Paraousti Satouriona sans cesse importunat le Capitaine Laudonniere de se joindre avec lui pour parfaire la guerre à Ouaé Outina, disant que sans son respect il l'eût plusieurs fois deffait: & en fin eût accordé la paix: les deux Hespagnols qui connoissoient le naturel des Indiens donnerent avis de ne se point fier à eux, pource que quand ilz faisoient bon visage, c'étoit lors qu'ilz machinoient quelque trahison: & estoient les plus grands dissimulateurs du monde. Aussi ne s'y fioient noz François que bien à point.
Comme Laudonniere fait provision de vivres: Découverte d'un Lac grand à perte de veuë. Montagne de la Mine: Avarice des Sauvages: Guerre: Victoire à l'aide des François.
E mois de Janvier venu, le Capitaine
n'étoit sans souci à cause des vivres
qui tous les jours appetissoient:
partant il envoyoit de tous
côtez vers les Paraoustis ses amis,
qui le secouroient. Entre autres la veuve du
Paraousti Hiocaia demeurante à douze lieuës du
Port des François, lui envoya deux barques pleines
de mil & de gland, avec quelques hottes pleines
de fueilles de Cassine, dequoy ilz font
leur breuvage. Cette veuve étoit tenuë pour la
plus belle de toute les Indiennes, tant honorée
de ses sujets, que la pluspart du temps ilz la
portoient sur leurs épaules, ne voulans qu'elle
allat à pied. Il survint en ce temps-là une telle
manne de ramiers par l'espace d'environ sept semaines,
que noz François en tuoient chacun jour
plus de deux cens par le bois. Ce qui ne leur venoit
mal à point. Et comme il n'est pas bon de
tenir un peuple en oisiveté, le Capitaine employait
ses gens à visiter ses amis, & ce faisant
découvrir le dedans des terres, & acquerir toujours
de nouveaux amis. Ainsi envoyant quelques-uns
des siens à mont la riviere, ils allerent
si avant qu'ilz furent bien trente lieuës au dessus
d'un lieu nommé Mathiaqua, & là découvrirent
l'entrée d'un lac, à l'autre coté duquel ne se
voyoit aucune terre, selon le rapport des Indiens,
qui méme bien souvent avoient monté sur les
plus hauts arbres du païs pour voir la terre, sans
la pouvoir découvrir. Et quand je considere ceci,
& en fais un rapport avec ce qu'écrit Champlein
au voyage qu'il fit en la grande riviere de
Canada en l'an mille six cens trois d'un grand lac
qui est au commencement de cette riviere &
d'où elle sort, lequel a trente journées de long,
& au bout l'eau y est salée, étant douce au commencement;
je suis préque induit à croire que
c'est ici le méme lac, & qui aboutit à la mer du Su.
Toutefois le méme dit au rapport des Sauvages
qu'en la riviere des Iroquois (qui se decharge
en ladite riviere de Canada) y a deux lacs
longs chacun de cinquante lieuës, & que du dernier
sort une riviere qui va descendre en la Floride à
cent ou sept-vints lieuës d'icelui lac. Mais
ceci n'étant encore bien averé, je m'arréte aussitôt
à ma premiere conjecture.
Noz François ayans borné leur découverte à ce lac, ne pouvans passer outre, revindrent par les villages Edelano, Eneguape, Chilili, Patica, & Caya, d'où ils allerent visiter le grand Ouaé Outina, lequel fit tant qu'il retint six de noz François, bien aise de les avoir prés de lui. Avec la barque s'en retourna un qui étoit demeuré là il y avoit plus de six mois, lequel rapporta que jamais il n'avoit veu un plus beau païs. Entre autre choses, qu'il avoit veu un lieu nommé Hestaqua d'où le Paraousti était si puissant, qu'il pouvoit mettre trois ou quatre mille Sauvages en campagne, avec lequel si les François se vouloient entendre ils assujettiroient tout le païs en leur obeïssance: & possederoient la montagne de Palassi, au pied de laquelle sort un ruisseau, où les Sauvages puisent l'eau avec une cane de roseau creuse & seche jusques à ce que la cane soit remplie, puis ils la secouent, & trouvent que parmi le sable y a force grains de cuivre & d'argent.
En ces quartiers avoit demeuré fort long temps un François nommé Pierre Gambie pour apprendre les langues, & trafiquer avec les Indiens, & comme il retournoit à la Caroline conduit dans un Canoa (petit bateau tout d'une piece) par deux Sauvages ilz le tuerent pour avoir quelque quantité d'or & d'argent qu'il avoit amassé.
Quelques jours aprés le Paraousti Outina demanda des forces aux François pour guerroyer son ennemi Potavou, afin d'aller aux montagnes sans empechement. Sur-ce conseil pris, le Capitaine lui envoya trente arquebuziers, quoy qu'Outina n'en eut demandé que neuf ou dix (car il se faut deffier de ce peuple) léquels arrivés, on charge de vivres femmes, enfans, & hermaphrodites, dont y a quantité en ce païs-là. Ne pouvans arriver en un jour vers Potavou, ilz campent dans les bois, & se partissent six à six faisans des feux alentour du lieu où est couché le Paraousti, pour la garde duquel sont ordonnez certains archers, auquels il se fie le plus. Le jour venu ilz arrivent prés d'un lac, où découvrans quelques pécheurs, ilz ne passèrent outre (car ilz ne font point la pecherie sans avoir nombre de sentinelles au guet). En fin pensans les surprendre ilz n'en peurent attraper qu'un, lequel fut tué à coups de fleches, & tout mort les Sauvages le tirerent à bord, lui enleverent la peau de la téte, & lui couperent les deux bras, reservans les cheveux pour en faire des triomphes. Outina se voyant découvert consulta son Jarva, c'est à dire Magicien, lequel apres avoir fait quelques signes hideux à voir, & prononcé quelques paroles, dit à Outina, qu'il n'étoit pas bon de passer outre, & que Potavou l'attendoit avec deux mille hommes, léquels étoient tous fournis de cordes pour lier les prisonniers qu'ils s'asseuroit prendre. Cette réponse ouïe, Outina ne voulut passer outre. Dequoy le sieur d'Ottigni faché, dit qu'on lui donnat un guide, & qu'il les vouloit aller attaquer avec sa petite troupe. Outina eut honte de ceci, & voyant ce bon courage delibera de tenter la fortune. Ilz ne faillirent pas de trouver l'ennemy au lieu ou le Magicien avoit dit, & là se fit l'ecarmouche, qui dura bien trois grosse heures: en laquelle veritablement Outina eût eté deffait sans les arquebuziers François qui porterent tout le faix du combat, & tuerent un grand nombre des soldats de Potavou, qui fut cause de les mettre en route. Outina se contentant de cela fit retires ses gens, au grand mécontentement du sieur d'Ottigni, qui desiroit fort de poursuivre la victoire. Apres qu'Outina fut arrivé en sa maison il envoya les messagers à dix-huict ou vint Paraoustis de ses vassaux, les avertir de se trouver aux fétes & danses qu'il entendoit celebrer à cause de la victoire. Cela fait, Ottigni s'en retourne lui laissant douze hommes pour son asseurance.
Grande necessité de vivres entre les François accrue jusques à une extreme famine: Guerre pour avoir la vie: Prise d'Outina: Combat des François contre les Sauvages: Façon de combattre d'iceux Sauvages.
OS François Floridiens avoient eu
promesse de rafraichissement & secours
dans la fin du mois d'avril.
Cet espoir fut cause qu'ilz ne se donnoient
gueres de peine de bien ménager leurs
vivres, qui leur étoient également distribué
par l'ordonnance du Capitaine, autant au plus
petit qu'à lui-méme: Or n'en pouvoient ilz plus
recouvrer du païs, par-ce que durant les mois
de Janvier Février, & Mars, les Indiens quittent
leurs maisons, & vont à la chasse par le vague
des bois. Cela fut cause que le mois de May venu
sans qu'il arrivat rien de France. Ilz se trouverent
en necessité de vivres jusques à courir aux
racines de la terre, & à quelques ozeilles qu'ilz
trouvoient par les bois & les champs. Car ores
que les Sauvages fussent de retour, ayans au paravant
troqué leur mil, féves, & fruits, pour de
la marchandise, ilz ne donnoient aucun secours
que de poisson, sans quoy veritablement les
nôtres fussent morts de faim. Cette famine dura
six semaines, pendant lequel temps ilz ne pouvoient
travailler, & s'en alloient tous les jours
sur le haut d'une montagne en sentinelle voir s'ilz
découvriroient point quelque vaisseau François.
En fin frustrez de leur esperance, ilz
s'assemblent & prient le Capitaine de donner ordre
au retour, & qu'il ne falloit laisser passer la saison.
Il n'y avoit point de navire capable de les
recevoir tous, si bien qu'il en falloit batir un. Les
charpentiers appellez promirent qu'en leur
fournissant les choses necessaires ilz le rendroient
parfait dans le huitiéme d'Aoust. Là dessus chacun
au travail: il ne restoit qu'à trouver des
vivres. Ce que le Capitaine entreprit faire avec
quelques-uns de ses gens & les matelots. Pour
quoy accomplir il s'embarque sur la riviere sans
aucuns vivres pour en aller chercher, se sustentant
seulement de framboises, & d'une certaine
graine petite & ronde, & de racines de palmites
qui étoient és côtes de cette riviere, en laquelle
aprés avoir navigé en vain, il fut contraint de
retourner au Fort, où les soldats commençans à
s'ennuyer du travail, à cause de l'extréme famine
qui les pressoit, proposerent pour le remede de
leur vie, de se saisir d'un des Paraoustis. Ce que le
Capitaine ne voulut faire du commencement,
ains les envoya avertir de leur necessité, & les
prier de leur bailler des vivres pour de la marchandise;
ce qu'ilz firent l'espace de quelques
jours qu'ils apporterent du gland & du poisson,
mais les Indiens reconoissans la necessité des
François, ilz vendoient si cherement leurs denrées,
qu'en moins de rien ilz leur tirerent toute
la marchandise qu'il avoient de reste. Qui pis
est craignans d'étre forcés, ilz n'approcherent
plus du Fort que de la portée d'une arquebuze.
Là les soldats alloient tout extenués & le plus
souvent se depouilloient de leurs chemises pour
avoir un poisson. Que si quelquefois ilz remontroient
le prix excessif, ces méchans repondoient
brusquement: Si tu fais si grand cas de ta marchandies,
mange-la, & nous mangerons nôtre poisson;
puis ilz s'éclatoient de rire & se mocquoient d'eux:
Ce que les soldats ne pouvans souffrir, avoient
envie de leur en faire payer la folle enchere,
mais le Capitaine les appaisoit au mieux qu'il
pouvoit. A la parfin il s'avisa d'envoyer vers
Outina le prier de le secourir de grand & de mil.
Ce qu'il fit assez petitement, & en lui baillant
deux fois autant que la marchandise valoit.
Sur ces entrefaites se presenta quelque occasion de respirer sur ce qu'Outina manda qu'il vouloit faire prendre & chatier un Paraousti de ses sujets, lequel avoit des vivres: & que si on le vouloit aider de quelques forces il conduiroit les François au village de cetui-là. Ce que fit le Capitaine Laudonniere, mais arrivez vers Outina il les fit marcher contre ses autres ennemis. Ce qui depleut au sieur d'Ottigni conducteur de l'oeuvre, & eut mis Outina en pieces sans le respect de son Capitaine. Cette mocquerie rapportee au Fort de la Caroline, les soldats r'entrent en leur premiere deliberation de punir l'audace & mechanceté des Sauvages, & prendre un de leurs Paraoustis prisonnier. Laudonniere comme forcé à ceci en voulut étre le conducteur, & s'embarquerent cinquante des meilleurs soldats en deux barques cinglans vers le païs d'Outina, lequel ilz prindrent prisonnier, ce qui ne fut sans grands cris & lamentations des siens, mais on leur dit que ce n'étoit pour lui faire mal, ains pour recouvrer des vivres par son moyen. Le lendemain cinq ou six cens Archers Indiens vindrent annoncer que leur ennemi Potavou averti de la capture de leur Paraousti étoit entré en leur village, eloigné de six lieuës de la riviere, & avoit tout brulé, & partant prioient les François de le secourir. Cependant ilz voyoient des gens en embuscade en intention de les charger s'ilz fussent descendus à terre. Se voyans découverts ilz envoyerent quelque peu de vivres. Et mesurans les François à leur cruauté, qui est de faire mourir tous les prisonniers qu'ilz tiennent & partant desesperans de la liberté d'Outina, ilz procederent à l'élection d'un nouveau Paraousti, mais le beau-pere d'Outina eleve dessus le siege Royal (pour user de notre mot) l'un des petits enfans d'icelui Outina, & fit tant que par la pluralité des voix l'honneur lui fut rendu d'un chacun. Ce que fut préque cause de grands troubles entre-eux. Car il y avoit le parent d'un Paraousti voisin de là qui pretendoit, & avoit beaucoup de voix entre ce peuple. Ce-pendant Outina demeuroit prisonnier avec un sien fils; & entendu par ses sujets le bon traitement qu'on luy faisoit, ilz le vindrent visiter avec quelques vivres. Les ennemis d'Outina ne dormoient point, & venoient de toutes parts pour le voir, s'efforçans de persuader à Laudonniere qu'il le fist mourir, & qu'il ne manqueroit de vivres, méme Satouriona, lequel envoya plusieurs fois des presens de victuailles pour l'avoir en sa puissance, dont se voyant éconduit il se desista d'y plus pretendre. La famine cependant pressoit de plus en plus: car il ne se trouvoit ni mil, ni féves par tout, ayant eté employé ce qui restoit aux semailles: & fut si grande la disette, qu'on faisoit bouillir & piler dans un mortier des racines pour en faire du pain: méme un soldat ramassa dans les balieures toutes les arrétes de poisson qu'il peut trouver, & les mit secher pour les mieux briser, & en faire aussi du pain, si bien qu'à la pluspart les os perçoient la peau, méme la riviere étoit en sterilité de poissons: & en cette deffaillance il étoit difficile de se deffendre si les Sauvages eussent fait quelque effort.
En ce desespoir vint sur le commencement de Juin un avis des Indiens voisins, qu'au haut païs de la riviere y avoit du mil nouveau. Laudonniere y alla avec quelques-uns des siens, & trouva qu'il étoit vray. Mais d'un bien avint un mal: Car la pluspart de ses soldats pour en avoir plus mangé que leur estomac n'en pouvoit cuire, en furent fort malades. Et de verité il y avoit quatre jours qu'ilz n'avoient mangé que de petits pinocs (fruits verds qui croissent parmi les herbes des rivieres, & sont gros comme cerises) & quelque peu de poisson.
De là il s'achemina pour aller surprendre le Paraousti d'Edelano, lequel avoit fait tuer un de ses hommes, pour avoir son or, mais le Paraousti en eut le vent, & gaigna aux piés avec tout son peuple. Les soldats François brulérent le village, qui fut une maigre vengeance: car en une heure ce peuple aura bati une nouvelle maison. Arrivé à la Caroline, les pauvres soldats, & ouvriers affamez ne prindrent le loisir d'egrener le mil qui lur fit distribué, ains le mangerent en épic. Et est chose étrange qu'il faut garder les champs en ce païs-la, depuis que les blés (ou mils) viennent à maturité, non seulement à cause des mulots, mais aussi des larrons, ainsi qu'on fait pardeçà les raisins en temps de vendange. Ce que ne sçachans deux Charpentiers François ilz furent tuez pour en avoir cuilli un peu. La canne, ou tuyau de ce mil est si douce & sucrée, que les petits animaux de la terre la mangent bien souvent par le pied, comme il m'est avenu en ayant semé en nôtre voyage fait avec le sieur de Poutrincourt.
Ainsi que ces chose se passoient deux des sujets d'Outina & un hermaphrodite apporterent nouvelles que dés-ja les mils étoient meurs en leur terroir. Ce qui fut cause qu'Outina en promit, & des féves à foison si on le vouloit remener. Conseil pris, sa requéte lui fut accordée, mais sans fruit, car étans prés de son village, on y envoya, & ne s'y trouva personne, toutefois son beau-pere & sa femme en étans avertis, vindrent aux barques Françoises avec du pain, & entretenans d'esperance le Capitaine tachoient de le surprendre. En fin se voyans découverts, dirent ouvertement que les grains n'étoient encores meurs. De maniere qu'il fallut remener Outina, lequel pensa étre tué par les soldats, voyans la méchanceté de ces Indiens.
Quinze joura aprés Outina pria derechef le le Capitaine de le remener, s'assurrant que ses sujets ne feraient difficulté de bailler des vivres, & que le mil étoit meur: & en cas de refus, qu'on fit de lui tout ce qu'on voudroit. Laudonniere ne personne le conduisit jusqu'à la petite riviere, qui venoit de son village. On envoya Outina avec quelques soldats moyennant otages, qui furent mis à la chéne, craignant l'evasion. Sur ces divers pourparlers, Ottigni avec sa troupe s'en alla en la grande maison d'Outina, où les principaux du païs se trouverent: & pendant qu'ilz faisoient couler le temps, ils amassoient des hommes, puis se plaignoient que les François tenoient leurs meches allumées, demandans qu'elles fussent éteintes, & qu'ilz quitteroient leurs arcs: ce qui ne leur fut accordé. Outina cependant demeuroit clos & couvert, & ne se trouvoit point és assemblées. Et comme on se plaignoit à lui de tant de longueurs, il répondit qu'il ne pouvoit empécher ses sujets de guerroyer les François, qu'il avoit veu par les chemins des fleches plantées, au bout déquelles y avoit des cheveux longs, signe certain de guerre denoncée & ouverte: & que pour l'amitié qu'il portoit aux François il les avertissoit que ses sujets avoient deliberé de mettre des arbres au travers de la petite riviere, pour arréter là leurs barques, & les combattre à l'aise. Là dessus on ouït la voix d'un François qui avoit préque toujours eté parmi les Indiens, lequel crioit pour autant qu'on le vouloit porter dans le bois pour l'égorger, dont il fut secouru & delivré. Toutes ces choses considerées le Capitaine arréta de se retirer le 27 de Juillet. Parquoy il fit mettre ses soldats en ordre, & leur bailla à chacun un sac de mil: puis s'achemina vers les barques, cuidant prevenir l'entreprise des Sauvages. Mais il rencontra au bout d'une allée d'arbres de deux à trois cens Indiens, qui le saluerent d'une infinité de traits bien furieusement. Cet effort fut vaillamment soutenu par l'Enseigne de Laudonniere, si bien que ceux qui tomberent morts modererent un peu la colere des survivans. Cela fait, les nôtres poursuivirent leur chemin en bon ordre pour gaigner païs. Mais au bout de quatre cens pas ilz furent rechargés d'une nouvelle troupe de Sauvages en nombre de trois cens, qui les assaillirent en front, ce pendant que le reste des precedens leur donnoient en queuë. Ce second assaut fut soutenu avec tant de valeur qu'il est possible par le sieur d'Ottigni. Et bien en fut besoin étans si petit nombre contre tant de barbares qui n'autre étude que la guerre.
Leur façon de combattre étoit telle, que quand deux cens avoient tiré, ilz se retiroient & faisoient place aux autres qui étoient derriere: & avoient ce-pendant le pied & l'oeil si prompts, qu'aussi-tôt qu'ilz voyoient coucher l'arquebuze en jouë, aussi tôt étoient-ils en terre, & aussi-tôt relevez pour répondre de l'arc, & se détourner si d'aventure ilz sentoient que l'on voulût venir aux prises: car il n'y a rien que plus ilz craignent, à cause des dagues & des epées. Ce combat dura depuis neuf heures du matin jusques à ce que la nuict les separa. Et n'eüt été qu'Ottigni s'avisa de faire rompre les fléches tu'ilz trouvoient par les chemins, il n'y a point de doute qu'il eût eu beaucoup d'affaires: car les fléches par ce moien defaillirent aux barbares, & furent contraints se retirer. La reveuë faite, se trouva faute de deux hommes qui avoient été tués, & vint-deux y en avoit de navrez, léquels, à peine peurent étre conduits jusques aux barques. Tout ce qui se trouva de mil ne fut que la charge de deux hommes, qui fut distribué également. Car lors que le combat avoit commencé, chacun fut contraint de quitter son sac pour se deffendre..
Voila comme pour la vie on est contraint de rompre les plus étroites amitiez. La pestilence (disoit un Ancien) est chose heureuse, le carnage d'une bataille perdue chose heureuse, bref toute sorte de mort est aisée: mais la cruele faim epuise la vie, saisit les entrailles, tourment de l'esprit, dessechement du corps, maitresse de transgression, la plus dure de toutes les necessitez, la plus difforme de tous les maux, la peine la plus intolerable qui soit méme aux enfers. Ce fut une pauvre providence aux François de porter des vivres si écharcement qu'il n'y en eüt que pour une chetive année. Et puis qu'on vouloit habiter en la province, & qu'on la tenoit pour bonne, & de bon rapport, il falloit tout d'un coup se pourvoir de vivres pour deux ou trois ans, puis que le Roy embrassoit cet affaire; & s'addonner courageusement à la culture de la terre, ayans l'amitié du peuple. Les accidens de mer sont si journaliers, qu'il est difficile d'executer les promesses à point nommé, quand bien on auroit bonne volonté de ce faire. Noz voyages, graces à Dieu, n'ont esté reduit à cette misere, ny en ont approché. Et quand telle disgrace nous fût arrivéee en nôtre Port Royal, les rives d'icelui sont en tout temps remplies de coquillages, comme de moules, coques, & palourdes, qui ne manquent point au plus long & plus rigoureux hiver.

Provision de mil: Arrivée de quatre navires Angloises: Reception du Capitaine & general Anglois: Humanité & courtoisie d'icelui envers les François.
PRES que Laudonniere eut rendu &
fait rendre graces à Dieu de la delivrance
de ses gens, se voyant frustré
de ce côté, il fit diligence de trouver
des vivres d'ailleurs. Et de fait en trouva quantité
à l'autre part de la riviere aux villages de
Saranaï & d'Emoloa. Il envoya aussi vers la riviere
de Somme, dite par les Sauvages Ircana, où le
Capitaine Vasseur & son Sergent allerent avec
deux barques, & y trouverent une grand assemblée des
Paraoustis du païs, entre léquels
étoit Athore fils de Satouriona, Apalote & Tacadoierou,
assemblez là pour se rejouïr, pource
qu'il y a de belles femmes & filles. Noz
François leur firent des presens; en contre-change
dequoy leurs barques furent incontinent chargées
de mil. Se voyans Honétement pourveuz de
vivres ilz dilegenterent au parachevement des
vaisseaux pour retourner en France, & commencerent
à ruiner ce qu'avec beaucoup de peines ils
avoient bati. Ce pendant il n'y avoit celui qui
n'eût un extreme regret d'abandonner un païs de
verité fort riche & de bel espoir, auquel il avoit
tant enduré pour découvrir ce que par la propre
faute des nôtres il falloit laisser. Car si en temps
& lieu on leur eût tenu promesse, la guerre ne
se fût meuë alencontre d'Outina, lequel, & autres,
ils avoient entretenus en amitié avec beaucoup
De peines, & n'avoient encore perdu leur
alliance, nonobstant ce qui s'étoit passé.
Comme un chacun discouroit de ces choses en son esprit, voici paroitre quatre voiles en mer le troisiéme jour d'Aoust, dont ilz furent épris d'excessive joye melée de crainte tout ensemble. Aprés que ces navires eurent mouillé l'ancre ilz découvrirent comme ils envoyoient une de leurs barques en terre, surquoy Laudonniere fit armer en diligence l'une des siennes pour envoyer au-devant, & sçavoir quelles gens c'étoient. Ce-pendant de crainte que ce ne fussent Hespagnols, il fit mettre ses soldats en ordre & les tenir préts. La barque retournée, il eut avis que c'étoient Anglois, & avec eux un Dieppois, lequel au nom du general Anglois vint prier Laudonniere de permettre qu'ilz prinssent des eaux, dont ils avoient grande necessité, faisans entendre qu'il y avoit plus de quinze jours qu'ilz rodoient le long de la côte sans en pouvoir trouver. Ce dieppois apporta deux flaccons de vin avec du pain de froment, que furent departis à la pluspart de la compagnie. Chacun peut penser si cela leur apporta de la rejouïssance. Car le Capitaine méme n'avoit point beu de vin il y avoit plus de sept mois. La requeste de l'Anglois accordée il vit trouver Laudonniere dans une grande barque accompagné de ses gens honorablement vétuz, toutefois sans armes: & fit apporter grande quantité de pain & de vin pour en donne à un chacun. Le Capitaine ne s'oublia à lui faire la meilleure chere qu'il pouvoit. Et à cette occasion fit tuer quelques moutons & poules qu'il avoit jusques alors soigneusement gardez, esperant en peupler la terre. Car pour toutes sortes de maladies & de necessitez qui lui fussent survenuës, il n'avoit voulu qu'un seul poulet fut tué. Ce qui fut cause qu'en peu de temps il en avoit amassé plus de cent chefs.
Or ce-pendant que le general Anglois étoit là trois jours se paserent, pendant léquels les Indiens abordoient de tous côtez pour le voir, demandans à Laudonniere si c'étoit pas son frere, ce qu'il leur accordoit: & adjoutoit qu'il l'étoit venu secourir avec si grande quantité de vivres, que delà en avant il se pourroit bien passer de prendre aucune chose d'eux. Le bruit incontinent en fut épandu par toute la terre, si bien que les ambassadeurs venoient de tous côtez pour traiter alliance au nom de leurs maitres avec lui, & ceux hommes qui par-avant avoient envie de lui faire la guerre, se declarent ses amis & serviteurs: à quoy ilz furent receuz. Le general conut incontinent le desir & la necessité qu'avoient les François de retourner en France: & pource il offrit de les passer tous. Ce que Laudonniere ne voulut étant en doute pour quelle raison il s'offroit si liberalement, & ne sçachant en quel état étoient les affaires de France avec les Anglois: & craignant encore qu'il ne voulut attenter quelque chose ne la Floride au nom de sa maitresse, la Royne d'Angleterre. Parquoy il fut refusé tout à plat: dont s'éleva un grand murmur entre les soldats, léquels disoient que leur Capitaine avoit envie de les faire tous mourir. Ilz vindrent donc trouver le Capitaine en sa chambre, & lui firent entendre leur dessein, qui étoit de ne refuser l'occasion. Laudonniere ayant demandé une heure de temps Pour leur répondre, amassa les principaux de la compagnie, léquels (aprés communication) répondirent tous d'une voix qu'il ne devoit refuser la commodité qui se presentoit, & qu'étans delaissés il étoit loisible de se servir des moyens que Dieu avoit envoyés.
Ils acheterent donc un des navires de l'Anglois & prix honneste pour la somme de sept cens escus, & luy baillerent partie de leurs canons & poudres en gage. Ce marché ainsi fait, il considera la necessité des François qui n'avoient par toute nourriture, que du mil & de l'eau: dont emeu de pitié il s'offrit de les aider de vint bariques de farine, six pipes de féves, un poinson de sel, & un quintal de cire pour faire de la chandelle. Or pour autant qu'il voyait les pauvres soldats piés nuds, il offrit encores cinquante paires de souliers. Ce qui fut accepté, & accordé de prix avec lui. Et particulierement encore il fit present au Capitaine d'une jare d'huile, d'une jare de vinaigre, d'un baril d'olives, d'une assez grande quantité de ris, & d'un baril de biscuit blanc. Et fit encore plusieurs autres presens aux principaux officiers de la compagnie selon leurs Qualitez. Somme, il ne se peut exprimer au monde plus grande courtoisie que celle de cet Anglois, appelé maitre Jean Hawkins, duquel si j'oubliois le nom je penserois avoir contre lui commis ingratitude.
Incontinent qu'il fut parti, on fait diligence de se fournir de biscuit, au moyen des farines que les Anglois avoient laissée, on relie les futailles necessaires pour les provisions d'eau. Ce qui fut d'autant plutôt expedié que le desir de retourner en France fournissoit à un chacun de courage. Etans préts de faire voile il fut avisé de mener en France quelques beaux Indiens & Indiennes, à fin que si derechef le voyage s'entreprenoit ilz peussent raconter à leurs Paraoustis la grandeur de noz Rois, l'excellence de noz Princes, la bonté de nôtre païs, & la façon de vivre des François. A quoy le Capitaine avoit fort bien pourveu, si les affaires ne se fussent ruinées, comme il sera dit aux chapitres prochainement suivans.
Preparation du Capitaine Laudonniere pour retourner en France: Arrivée du Capitaine Jean Ribaut: Calomnies contre Laudonniere: Navires Hespagnoles ennemies: Deliberation sur leur venuë.
N n'attendoit plus que le vent & la
marée, léquels se trouverent propres
le vint-huitiéme jour du mois
d'Aoust, quand (sur le point de la sortie)
voici que les Capitaines Vasseur
& Verdier commencerent à découvrir des
voiles en la mer, dont ils avertirent leur
general Laudonniere: surquoy il ordonna de bien
armer une barque pour aller découvrir & reconoitre
quelles gens c'étoient, & ce-pendant fit mettre les
siens en ordre & en tel équipage que si c'eussent eté
ennemis: enquoy le temps apporta sujet de doute:
car ses gens étoient arrivez vers le vaisseau à deus
heures apres midi, & n'avoient fait sçavoir aucune
nouvelles de tout le jour. Le lendemain au
matin entrerent en la riviere environ sept barques
(entre léquelles étoit celle qu'avoit envoyé
Laudonniere) chargées de soldats, tous ayans
l'arquebuse & le morion en téte, & marchoient
lédites barques toutes en bataille le long des côteaux
où étoient quelques sentinelles Françoises,
auquelles ilz ne voulurent donner aucune réponse,
nonobstant toutes les demandes qu'on leur
fit: tellement que l'une dédites sentinelles fut
contrainte de leur tirer une arquebuzade, sans toutefois
les assener à cause de la trop grande distance.
Laudonniere pensant que ce fussent ennemis fit
dresser deux pieces de campagne, qui lui étoient
restées: De façon que si approchans du Fort ilz
n'eussent crié que c'étoit le Capitaine Ribaut, il
n'eût failli à leur faire tirer la volée. La cause
pour laquelle ledit Capitaine étoit venu de
cette façon, étoit pource qu'on avoit fait des
rapports en France que Laudonniere trenchoit
du grand, & du Roy, & qu'à grand'peine pourroit-il
endurer qu'un autre que lui entrat au
Chateau de la Caroline pour y commander. Ce
qui étoit calomnieux. Etant donc fait certain
que c'étoit le Capitaine Ribaut, il sortit du Fort
pour aller au-devant de lui, & lui rendre tous les
honneurs qu'il lui étoit possible. Il le fit saluer
par une gentille sclopeterie de ses arquebuziers,
à laquelle il répondit de méme. La rejouïssance
fut telle que chacun se peut facilement imaginer.
Sur les faux rapports susdits, le Capitaine
Ribaut vouloit arréter Laudonniere pour
demeurer là avec lui, disant qu'il écriroit en
France, & feroit évanouir tous ces bruits. Laudonniere
dit qu'il ne lu seroit point honorable de
faire telle chose, d'étre inferieur en un lieu où il
auroit commandé en chef, & où il auroit enduré
tant de maux. Et que lui-méme Ribaut, mettant
la mais à la conscience, ne lui conseilleroit point
cela. Plusieurs autres propos furent tenuz tant
avec ledit Ribaut, qu'autres de sa compagnie, &
répondu par Laudonniere aux calomnies qu'on
lui avoit mis sus en Court, mémement sur ce qu'on
avoit fait trouver mauvais à monsieur l'Admiral
qu'il avoit mené une bonne femme pour subvenir
aux necessitez du ménage, & des malades, laquelle
plusieurs là méme avoient demandée en
mariage, & de fait a eté mariée depuis son retour
en France à un de ceux qui la desiroient étans en
la Floride: Au reste qu'il est necessaire en telles
entreprises se faire reconoitre & obeir suivant
sa charge, de peur que chacun ne veuille étre
maitre se sentant éloigné de plus grandes forces.
Que si les rapporteurs avoient appellé cela rigueur,
cette chose venoit plutot de la desobeïssance
des complaignans, que de sa nature
moins sujette à étre rigoureuse qu'ilz n'étoient
à étre rebelles comme les effets l'ont montré.
Le lendemain de cette arrivée voici venir Indiens de toutes parts pour sçavoir quelles gens c'étoient. Aucuns reconnurent le Capitaine Ribaut à sa grande barbe, & lui firent des presens, disans qu'en peu de jours ilz le meneroient sur montagnes du Valati, où se trouvoit du cuivre rouge, qu'ilz nomment en leur language Pieroapira, duquel le Capitaine Ribaut ayant fait faire quelque essay par son Orfevre, il lui rapporta que c'étoit vray or.
Pendant ces parlemens comme le Capitaine Ribaut eut fait décharger ses vivres, voici que le quatriéme de Septembre six grandes navires Hespagnoles arriverent en la rade où les quatres plus grandes des François étoient demeurées, léquelles mouillerent l'ancre en asseurant noz François de bonne amitié. Ilz demanderent comme se portoient les chefs de cette entreprise, & les nommerent tous par noms & surnoms. Mais le lendemain sur le point du jour ilz commencerent à canonner sur les nôtre, léquelz reconoissans leur équipage étre trop petit pour leur faire téte, à raison que la pluspart de leurs gens étoient en terre, ils abandonnerent leurs ancres, & se mirent à la voile. Les Hespagnols se voyans découverts leur lacherent encore quelques volées de canons, & les pourchasserent tout le jour; & voyans les navires Françoises meilleures de voiles que les leurs, & aussi qu'ilz ne se vouloient point depouiller de la côte, ilz se retirerent en la riviere des Dauphins, que les Indiens nomment Seloy, distante de huit ou dix lieuës de la Caroline. Les nôtres donc se sentans forts de voiles les suivirent pour voir ce qu'ilz feroient; puis revindrent en la riviere de May, là où le Capitaine Ribaut étant allé dans une barque, on lui fit le recit de ce qui se passoit, méme qu'il y étoit entré trois navires Hespagnoles dans la riviere des Dauphins, & les trois autres étoient demeurés à la rade: Aussi qu'ils avoient fait descendre leur infanterie, leurs vivres & munitions. Ayant entendu ces nouvelles il revint vers la Forteresse, & en presence des Capitaines & autres Gentils-hommes, il proposa qu'il étoit necessaire pour le service du Roy de s'embarquer avec toutes les forces, & aller trouver les trois navires Hespagnoles qui étoient en la rade; surquoy il demanda avis. Le Capitaine Laudonniere malade au lit, remontra les perilleux coups de vents qui surviennent en cette côte, & que là où il aviendroit qu'il la dépouillast, il seroit mal-aisé de la pouvoir reprendre: que cependant ceux qui demeureroient au Fort seroient en peine & danger. Les autres Capitaines lui en remontrent encore davantage, & qu'ilz n'étoient point d'avis que telle entreprise se fit, mais étoit beaucoup meilleur de garder la terre, & faire diligence de se fortifier. Ce nonobstant il se resolut de le faire, & persista en son embarquement: print tous les soldats qu'il avoit souz sa charge, & les meilleurs de la compagnie de Laudonniere, avec son Lieutenant, son Enseigne, & son Sergent. Laudonniere lui dit qu'il avisat bien à ce qu'il vouloit faire, puis qu'il étoit chef dedans le païs, de crainte qu'il n'arrivat quelque chose de sinistre. A quoy il répondit qu'il ne pouvoit moins faire que de continuer cette entreprise: & qu'en la lettre qu'il avoit receuë de Monsieur l'admiral y avoit une apostille, laquelle il montra écrite en ces termes: Capitaine Jean Ribaut, en fermant cette lettre, j'ay eu certain avis comme Dom Petro Melandes se part d'Hespagne pour aller à la côte de la Nouvelle-France. Vous regarderez de n'endurer qu'il entreprenne sur nous, non plus qu'il veut que nous entreprenions sur eux. Vous voyez (ce dit-il) la charge que j'ay, & vous laisse à juger à vous-méme si vous en feriez moins attendu le certain avertissement que nous avons que desja ilz sont en terre, & nous veulent courir sus. A cela Laudonniere ne sceut que repliquer.
Opiniatreté du Capitaine Ribaut: Prise du Fort des François: Retour en France: Mort dudit Ribaut & des siens: Brief recit de quelques cruautés Hespagnoles.
E Capitaine Ribaut opiniatré en
sa premiere proposition, s'embarqua
le huitiéme de Septembre, &
emmena avec lui trente-huit des
gens du Capitaine Laudonniere,
ensemble son Enseigne. Ainsi ne lui demeura
aucun homme de commandement, car chacun
suivit ledit Ribaut comme chef, au nom duquel
depuis son arrivée tous les cris & bans se faisoient.
Le dixiéme Septembre survint une tempéte
si grande en mer, que jamais ne s'en étoit
veuë une pareille. Ce qui fut cause que Laudonniere
remontra à ce qui lui estot de gens le danger
où ils étoient d'endurer beaucoup de maux,
s'il arrivoit inconvenient au Capitaine Ribaut
& ceux qui étoient avec lui: ayans les Hespagnols
si prés d'eux, qui se fortifioient. Partant
qu'il falloit aviser à se remparer & racoutrer ce
qui avoit été démoli. Les vivres étoient petits;
car méme le Capitaine Ribaut avoit emporté le
biscuit que Laudonniere avoit fait faire des
farines Angloises, & ne s'étoit ressenti d'aucune
courtoisie dudit Ribaut, qui lui avoit distribué
son vivre comme à un simple soldat. Nonobstant
toute leur diligence ilz ne peurent achever
leur cloture. En cette necessité donc on fit la
reveuë des hommes de defense, que se trouverent
en bien petit nombre. Car il y avait plus de
quatre-vints que de goujats, que femmes, & enfans,
& bon nombre de ceux d'icelui Laudonniere
encore estropiez de la journée qu'ils eurent
contre Outina. Cette reveuë faite le Capitaine
ordonne les gardes, déquelles il fit deux
escouades pour se soulager l'une l'autre.
La nuit d'entre le dix-neuf & vintiéme de Septembre un nommé la Vigne étoit de garde avec son escouade, là où il fit tout le devoir, encore qu'il pleût incessamment. Quand donc le jour fut venu, & qu'il vit la pluie continuer mieux que devant, il eut pitié des sentinelles ainsi mouillées: & pensant que les Hespagnols ne peussent venir en un si étrange temps, il les fit retirer, & de fait lui-méme s'en alla en son logis. Cependant quelqu'un qui avoit à faire hors le Fort, & le trompette qui étoit allé sur le rempart, apperceurent une troupe d'Hespagnols qui descendoient d'une montagnette, & commencerent à crier alarmes, & méme le trompette. Ce qu'entendu, le Capitaine sort la rondelle & l'épée au poing, & s'en va au milieu de la place cirant aprés ses soldats. Aucuns de ceux qui avoient bonne volonté, allerent devers la breche là où étoient les munitions de guerre, où ilz furent forcés et tués. Par ce méme lieu deux Enseignes entrerent, léquelles furent incontinent plantées. Deux autres Enseignes aussi entrerent du côté d'ouest, où y avoit aussi une autre breche, à laquelle ceux qui se presenterent furent tués & défaits. Le Capitaine allant pour secourir une autre breche, trouva en téte une bonne troupe d'Hespagnols, qui ja étoient entrés, & le repousserent jusques en la place, là où étant il découvrit un nommé François Jean, l'un des mariniers qui deroberent les barques dont a été parlé ci-dessus, lequel avoit amené & conduit les Hespagnols. Et voyant Laudonniere il commença à dire, c'est le Capitaine: & lui ruerent quelque coups de picques. Mais voyant la place dé-ja prise & les enseignes plantées sur les rempars, & n'ayant qu'un homme auprés de soy, il entra en la cour de son logis, dedans laquelle il fut poursuivi; & n'eût été un pavillon qui étoit tendu, il eust été pris: mais les Hespagnols qui le suivoient s'amuserent à couper les cordes du pavillon, & cependant il se sauva par la breche du côté d'Ouest, & s'en alla dans les bois, là où il trouva une quantité de ses hommes qui s'étoient sauvés, du nombre déquels y en avoit trois ou quatre fort blessés. Alors il leur dit: Enfans, puis que Dieu a voulu que la fortune nous soit avenuë, il faut que nous mettions peine de gagner à travers les marais jusques aux navires qui sont à l'embouchure de la riviere. Les uns voulurent aller en un petit village qui étoit dans les bois, les autres le suivirent au travers des roseaux dedans l'eau, là où ne pouvant plus aller pour la maladie qui le renoit, il envoya deux hommes sçachans vine nager, qui étoient auprés de lui, vers les vaisseaux, pour les avertir de ce qui étoit avenu, & qu'ils le vinssent secourir. Ilz ne sçeurent pour ce jour là gaigner les vaisseaux pour les avertir, & fallut que toute la nuit il demeurât en l'eau jusqu'aux épaules, avec un de ses hommes, qui jamais ne le voulut abandonner. Le lendemain pensant mourir là, il se mit en devoir de prier Dieu. Mais ceux des navires ayans sceu où il étoit, le vindrent trouver en piteux état, & le porterent en la barque. Ils allerent aussi le long de la riviere pour recuillir ceux qui s'étoient sauvez. Le Capitaine ayant changé d'habits, dont on l'accommoda, ne voulut entrer dans les navires, que premierement il n'allat avec la barque le long des roseaux chercher les pauvres gens qui étoient épars, là où il en recuillit dix-huit ou vint. Etant arrivé aux vaisseaux on lui conta comme le Capitaine Jacques Ribaut neuveu de l'autre (qui étoit en son navire distant du fort de deux arquebuzades) avoit parlementé avec les Hespagnols, & que François Jean étoit allé en son navire, où il avoit long-temps été, dont on s'emerveilla fort, veu que c'étoit l'autheur de cette entreprise.
Aprés s'étre r'assemblés on parlementa de revenir en France, & des moyens de s'accomoder. Ce que fait, le vint-cinquiéme de Septembre Laudonniere & Jacques Ribaut firent voiles, & environ le vit-huitiéme Octobre decouvrirent l'ile de Flores aux Açores, ayans assez heureusement navigé, mais avec telle incommodité de vivres, qu'ilz n'avoient que du biscuit & de l'eau. L'onziéme de Novembre ilz se trouverent à soixante-quinze brasses d'eau, & s'étant trouvé le Capitaine Laudonniere porté fut la côte de l'Angleterre ne Galles, il y mit pied à terre, & renvoya le navire ne France, attendant qu'il se fût un petit raffraichi, & peu aprés vint trouver le Roy pour lui rendre compte de sa charge.
Voila l'issuë des affaires qui ne marchent par bonne conduite. Le long-delay fait en l'embarquement du Capitaine Jean Ribaut: & les quinze jours de temps qu'il employa à côtoyer la Floride avant que d'arriver à la Caroline, ont été cause de la perte de tout. Car s'il fût arrivé quand il pouvoit, sans s'amuser à aller de riviere en riviere, il eût eu du temps pour décharger ses navires, & se mettre en bonne defense, & les autres fussent revenuz paisiblement en France. Aussi lui a il fort mal pris d'avoir voulu plutot suivre les conceptions de son esprit, que son devoir. Car il n'eut point plutot laissé le Fort François pour se mettre en mer aprés les navires Hespagnoles, que la tempéte le print, laquelle à la fin le contraignit de faire naufrage contre la côte, là où tous ses vaisseaux furent perdus, & lui à peine se peut-il sauver des ondes, pour tomber entre les mains des Hespagnols qui le firent mourir & tous ceux de sa troupe: je di mourir, mais d'une façon telle que les Canibales & Lestrigons en auroient horreur. Car aprés plusieurs tourmens ilz l'écorcherent cruelement (contre toutes les loix de guerre qui furent jamais) & envoyerent sa peau en Europe. Exemple indigne de Chrétiens, & d'une nation qui veut que l'on croye qu'elle marche d'un zele de religion en la conquéte des terres Occidentales, ce que tout homme qui sçait la verité de leurs histoires ne croira jamais. Je m'en rapporte à ce qu'en écrit Dom Barthelemi de las Casas Moine Hespagnol, & Evéque de Chiapa, qui a été present aux horribles massacres, boucheries, cruautés, & inhumanités exercées sur les pauvres peuples qu'ils ont domtés en ces parties-là, entre léquels il rapporte qu'en quarante cinq ans ils en ont fait mourir & détruit vint millions: concluant que les Hespagnols ne vont point és Indes y étans menez de l'honneur de Dieu, & du zele de sa foy, ni pour secourir & avancer le salut à leurs prochains, ni aussi pour servir à leur Roy, dequoy à faulses enseignes ilz se vantent: mais l'avarice & l'ambition les y pousse, à fin de perpetuellement dominer sur les Indiens en tyrans & diables. Ce sont les mots de l'Autheur; lequel recite qu'on n'avoit (au temps qu'il y a été) non plus de soin d'endoctriner & amener à salut ces pauvres peuples là, que s'ils eussent été des bois, des pierres, des chiens, ou des chats: adjoutant qu'un Jean Colmenero homme fantastique, ignorant & sot, à qui étoit donné une grande ville ne commande, & lequel avoit charge d'ames, étant une fois par lui examiné, ne sçavoit seulement faire le signe de la Croix: & enquis quelle chose il enseignoit aux Indiens, il répondit qu'il les donnoit aux diables, & que c'étoit assez qu'il leur disoit: Per signin sanctin cruces. Cet autheur nous a laissé un Recueil, ou abbregé intitulé, Destruction des Indes par les Hespagnols: meu à ce faire voyant que tous ceux qui en écrivent les histoires, soit pour agréer, soit par crainte, ou qu'ilz soient pensionnaires passent souz silence leurs vices, cruautés, & tyrannies, afin qu'on les repute gens de bien. Je mettrai ici seulement ce qu'il recite de ce qu'ils ont fait en l'ile de Cuba, qui est la plus proche de la Floride.
En l'an mille cinq cens & onze (dit-il) passerent à l'ile de Cuba, où il avint chose fort remarquable. Un Cacique (c'est ce que les Floridiens appellent Paraousti, Capitaine, ou Prince) grand seigneur nommé Hathues, qui s'étoit transporté de l'ile Hespagnole & celle de Cuba, avec beaucoup de ses gens pour fuir les cruautés & actes inhumains des Hespagnols: Comme quelques Indiens lui disoient les nouvelles que les Hespagnols venoient vers Cuba, il assembla son peuple, & leur dit: Vous sçavez le bruit qui court que les Hespagnols viennent par-deça, & sçavés aussi par experience comme ilz ont traité tels & tels, & les gens de Hayti (qui est l'ile Hespagnole voisine de Cuba) ilz viennent faire le méme ici. Sçavez-vous pourquoy ilz le font? Ilz répondirent que non, sinon (disoient-ilz) qu'ilz sont de leur nature cruels & inhumains. Il leur dit: Ilz ne le font point seulement pour cela, mais aussi parce qu'ils ont un Dieu lequel ils adorent& & demande avoir beaucoup; & afin d'avoir de nous autres pour l'adorer, ilz mettent peine à nous subjuguer, & ilz nous tuent. Il avoit auprés de soy un coffret plein d'or & de joyaux, & dit: Voici le Dieu des Hespagnols. Faisons luy s'il vous semble bon Areytos (qui sont bals & danses); & en ce faisant lui donnerons contentement, & commandera aux Hespagnols qu'ilz ne nous facent point de deplaisir. Ilz répondirent tous à claire voix: C'est bien dit, c'est bien dit. Et ainsi ilz danserent devant lui jusques à se lasser. Et lors le seigneur Hatuey dit: Regardez, quoy qu'il en soit, si nous le garderons afin qu'il nous soit oté, car à la fin ilz nous tuëront. Parquoy jettons le en la riviere. A quoy ilz s'accorderent tous, & ainsi jetterent ce Dieu en une grande riviere qui étoit là tout prés.
Ce seigneur & Cacique alloit toujours fuyant les Hespagnols incontinent, qu'ils arrivoient à l'ile de Cube, comme celui qui les conoissoit trop, & il se defendoit quand il les rencontroit. A la fin il fut pris, & brulé tout vif. Et comme il étoit attaché au pal, un Religieux de sainct François homme saint lui dit quelques choses de nôtre Dieu, & de nôtre Foy, léquelles il n'avoit jamais ouïes, & ne pouvoient l'instruire en si peu de temps. Le Religieux adjouta que s'il vouloit croire à ce qu'il lui disoit il iroit au ciel, où y a gloire & repos eternel: s'il ne le croyoit point, il iroit en enfer pour y étre tourmenté perpetuellement. Le Cacique aprés y avoir un peu pensé, demanda si les Hespagnols alloient au ciel. Le Religieux répondit qu'ouï, quant aux bons. Le Cacique à l'heure sans plus penser dit qu'il ne vouloit point aller au ciel, mais en enfer, afin de ne se trouver en la compagnie de telles gens. Et voici les louanges que Dieu & nôtre Foy ont receu des Hespagnols qui sont allés aux Indes.
Une fois (poursuit l'Autheur) les Indiens venoient au devant de nous nous recevoir avec des vivres & viandes delicates, & avec toute autre caresse, de dix lieuës loin, & arrivés ilz nous donnerent grande quantité de poisson, de pain, & autres viandes. Voila incontinent que le diable se met és Hespagnols, & passent par l'épée en ma presence, sans cause quelconque, plus de trois mille ames, qui étoient assis devant nous, hommes, femmes, & enfans, je vis là si grandes cruautés, que jamais hommes vivans n'en virent, ni n'en verront de semblables.
Une autre fois & quelques jours aprés, j'envoyay des messagers à tous les Seigneurs de la province de Havana, les asseurant qu'ilz n'eussent peur (car ils avoient ouï de mon credit) & que sans s'absenter ilz nous vinssent voir, & qu'il ne leur seroit fait aucun déplaisir: car tout le païs étoit effrayé des maux & tueries passées: & fis ceci par l'avis du Capitaine méme. Quand nous fumes venu à la province, vint & un Caciques nous vindrent recevoir, léquels le Capitaine print incontinent, rompant l'asseurance que je leur avoy donnée, & les voulut le jour ensuivant bruler vifs, disant qu'il étoit expedient de faire ainsi: qu'autrement ilz feroient quelque jour un mauvais tour. Je me trouvay en une tres-grande peine pour les sauver du feu: toutefois à la fin ils échapperent.
Apres que les Indiens de cette ile furent mis en la servitude & calamité de ceux de l'ile Hespagnole: & qu'ilz virent qu'ilz mouroient & perissoient tous sans aucun remede, les uns commencerent à s'enfuir aux montagnes, les autres tous desesperez se pendirent, hommes, & femmes, pendans quant & quant leurs enfans. Et par la cruauté d'un seul Hespagnol que je conoy, il se pendit plus de deux cens Indiens, & est mort de cette façon une infinité de gens.
Il y avoit en cette ile un officier du Roy, à qui ilz donnerent pour sa part tris cens Indiens, dont au bout de tris mois il lui en étoit mort au travail des minieres deux cens soixante: Apres ilz lui en donnerent encore une fois autant, & plus, & les tua aussi bien: & autant qu'on lui en donnoit, autant en tuoit-il, jusques à ce qu'il mourut, & que le diable l'emporta.
En trois, ou quatre mois, moy present, il est mort plus de six mille enfans, pour leur étre otez peres & meres qu'on avoit mis aux minieres. Je vis aussi d'autres choses épouventables au depeuplement de cette ile, laquelle c'est grand pitié de voir ainsi maintenant desolée.
Je n'ay voulu mettre que ceci des cruautez des Hespagnols en l'ile de Cuba. Car qui voudroit écrire ce qu'ils ont fait en trois mille lieuës de terre, on en pourroit faire un gros volume Tout de méme étoffe que ce que dessus. Comme par exemple j'adjouteray ce que le méme dit des cruautez faites és iles de Saint-Jean & de Jamaïca. Les Hespagnols (dit-il) passerent à l'ile Saint-Jean & à celle de Jamaïca (qui étoit comme de jardins & ruches d'abeilles) ne l'an mille cinq cens neuf, s'étans proposé la méme fin & but qu'ils avoient eu en l'ile Hespagnole, faisans & commettans les brigandages & pechez susdits, & y adjoutans davantage beaucoup de tres-grandes & notables cruautés, tuans, brulans, rotissans, & jettans aux chiens, puis apres aussi opprimans, tourmentans, & vexans en des minieres, & par autres travaux, jusques à consumer & extirper tous ces pauvres innocens, qui étoient en ces deux iles, jusques à six cens milles: voire je croy qu'ils étoient plus d'un million: & il n'y a point aujourd'hui en chacune ile 200 personnes & tous sont peris sans foy & sans sacremens.
Toutes léquelles cruautés, & cent mille autres, ce bon Evesque ne pouvant supporter, il en fit ses remontrance & plaintes au Roy d'Hespagne, qui ont été rédigées par écrit, au bout desquelles est la protestation qu'il en a fait, appellant Dieu è témoin, & toutes les hierarchies des Anges, & tous les Saints de la Cour celeste, & tous les hommes du monde de méme ceux-là qui vivront ci apres, de la certification qu'il en donne, & de la décharge de la conscience; en l'année mille cinq cens quarante deux. Chose certes au recit de laquelle paravanture ceux qui ont l'Hespagne en l'ame ne me croiront: mais ce que j'ay dit n'est qu'une petite parcelle du contenu au livre de cet Autheur, lequel les Hespagnols méme ne se dédaignent de citer avec ce que dessus és livres qu'ils ont intitulez: Histoire du grand royaume de la Chine. Et pour mieux confirmer telz scrupuleux, je les r'envoye encore à un autre qui a décrit l'histoire naturele & morale des Indes tant Orientales qu'Occidentales, Joseph Acosta, lequel quoy qu'il couvre ces horribles cruautez (comme étant de la nation) toutefois en addoucissant la chose il n'a peu se tenir de dire: Mais nous autres à present ne considerans rien de cela (il parle de la bonne police, & entendement des Mexiquains) nous y entrons par l'épée, sans les ouïr ni entendre, &c. Et ailleurs rendant la raison pourquoy les iles qu'on appelle de Barlouënte, c'est à sçavoir l'Hespagnole, Cube, Port-riche, & autres en ces environs sont aujourd'hui si peu habitées & Pource, dit il, qu'il y est resté peu d'Indiens naturels par l'inconsideration & desordre des premiers conquereurs & peupleurs. Par ces paroles se reconoit qu'ilz disent une méme chose, mais l'un parle par zele, & l'autre comme un homme qui ne veut scandalizer son païs.
Que s'ils ont fait telles choses aux Indiens: étans des-ja accoutumés au carnage, il ne se faut étonner de ce qu'ils ont fait au Capitaine Ribaut, & aux siens: & s'ils eussent tenu Laudonniere, il n'en eût pas eu meilleur marché Car les François demeurez avec lui qui tomberent entre leurs mains furent tous pendus, avec cet écriteau: Je ne fay ce ceci comme à François, mais comme à Lutheriens. Je ne veux defendre les Lutheriens: mais je diray que ce n'étoit aux Hespagnols de conoitre de la Religion de sujets du Roy, mémement n'étans sur les terres d'eux Hespagnols, mais sur ce qui appartenoit au Roy de son propre conquest. Et puis que les François s'étoient abstenuz de les troubler (car la rebellion de laquelle nous avons parlé ci-dessus ne vient point ici en consideration) ilz les devoient tout-de-méme laisser en leurs limites, & n'empecher l'avancement du nom Chrétien. Car quoy qu'il y eût des pretendus Reformés, il y avoit aussi des Catholiques, & y en eût eu plus abondamment avec le temps: là où maintenant ces pauvres peuples-là sont encore en leur ignorance premiere.
Quelques hommes sots & trop scrupuleux diront qu'il vaut mieux les laisser tels qu'ilz sont, que de leur donner une mauvaise teinture: Mais je repliqueray que l'Apostre sainct Paul se rejouissoit de ce que (quoy que par envie & contention, & non purement) en quelque maniere que ce fust, ou par feintise, ou en verité, Christ étoit annoncé. Il est difficile, voire impossible aux mortels d'amener tous les hommes à une méme opinion, & principalement où il y va de choses qui peuvent étre sujette à interpretation. L'Empereur Charles V aprés la Diete d'Ausbourg, voyant qu'en vain il s'étoit travaillé apres une telle chose, se depleut au monde & se fit moine: auquel genre de vie voulant parmi son loisir accorder les horloges, puis qu'il n'avoit sceu accorder les hommes, il y y perdit aussi sa peine & ne sceut onques faire quelques sonnassent toutes ensemble, quoy qu'elles fussent de pareille grandeur, & faites de méme main. C'eust été beaucoup d'avoir donné à ce peuple quelque conoissance de Dieu, & par sa bonté & l'assistance de son sainct Esprit il eût fait le reste. L'Admiral de Colligni n'a pas toujours vécu: un autre eût fait des colonies purement Catholiques, & eût revoqué les autres: & ne trouve point quant à moy que les Hespagnols soient plus excusables ne leurs cruautez que les Lutheriens en leur religion. Au reste les Terres-neuves & Occidentales étans d'une si grande étendue que toute l'Europe ne suffiroit à peupler ce qui est de vague, c'est une envie bien maudite, un ambition damnable, & une avarice cruele aux Hespagnols de ne pouvoir souffrir que personne y aborde pour y habiter; & une folie de se dire seuls seigneurs de ce dequoy personne y ayant droit ne les a fait heritiers. Or cette cruauté barbaresque exercée alencontre des François fut vengée deux ans aprés par le gentil courage du Capitaine Gourgues, comme sera veu au chapitre suivant.

Entreprise haute & genereuse du Capitaine Gourgues pour relever l'honneur des François en la Floride: Renouvellement d'alliance avec les sauvages: Prise des deux plus petits Forts des Hespagnols.
'AN mille cinq cens soixante-sept
le Capitaine Gourgues Gentil-homme
Bourdelois poussé d'un
courage vrayment François, & du
desir de relever l'honneur de sa nation,
fit un emprunt à ses amis, & vendit une partie
de ses biens pour dresser & fournir de tout le
besoin trois moyens navires portans cent cinquante
soldats, avec quatre-vints mariniers
choisis souz le Capitaine Cazenove son Lieutenant
& François Bourdelois maitre sur les
matelots. Puis partit le vint deuxiéme d'Aoust an
susdit, & aprés avoir quelque temps combattu
les vents & tempétes contraires, en fin arriva &
territ à l'ile de Cuba. De là fut au Cap saint
Antoine au bout de l'ile de Cuba éloignée de la Floride
environ deux cens lieuës, où ledit Gourgues
declara à ses gens son dessein d'il leur avoit toujours
celé, les priant & admonétant de ne l'abandonner
si prés de l'ennemi, si bien pourvus,
& pour une telle occasion. Ce qu'ils lui jurerent
tous, & ce de si bon courage qu'ils ne pouvoient
attendre la pleine lune à passer le détroit de
Baham, ainsi découvrirent la Floride assez tôt, du
Fort de laquelle les Hespagnols les saluerent de
deux canonades, estimans qu'ilz fussent de leur
nation, & Gourgues leur fit pareille salutation
pour les entretenir en cet erreur, afin de les surprendre
avec plus d'avantage, passant outre
neantmoins, & feignant aller ailleurs, jusques
à ce qu'il eut perdu le lieu de veuë, si que la nuit
venuë il descend à quinze lieuës du fort devant
la riviere Tacadacourou, que les François ont nommée
Seine, pource qu'elle lur sembla telle que
celle de France: Puis ayant découvert la rive toute
bordée de Sauvages pourveuz d'arcs & fleches,
leur envoya son Trompette pour les asseurer
(outre le signe de paix & d'amitié qu'il leur
faisoit faire des navires) qu'ilz n'étoient là venuz
que pour renouer l'amitié & confederation
des François avec eux. Ce que le Trompette
executa si bien (pour y avoir demeuré souz Laudonniere)
qu'il rapporta du Paraousti Satouriona
un chevreuil & autres viandes pour rafraichissement:
puis se retirerent les Sauvages dansans en
signe de joye, pour avertir tous les Paraoustis d'y
retourner le lendemain. A quoy ilz ne manquerent:
& entre autres y étoient le grand Satouriona
Cacadocorou, Halmacanir, Athore, Harpaha, Helmatré,
Helycopile, Molona, et autres avec leurs armes
accoutumées, léquelles reciproquement ilz laisserent
pour conferer ensemble avec plus d'assurance.
Satouriona étant allé trouver le Capitaine
Gourgues sur la rive, le fit seoir à son côté
droit: & comme Gourgues voulut parler,
Satouriona l'interrompit, & commença à lui deduire
des maux incroyables & continuelles
indignitez que tous les Sauvages, leurs femmes
& enfans avoient receu des Hespagnols depuis
leur venuë, & le bon desir qu'il avoit de s'en
venger pourveu qu'on le voulût aider. A quoy
Gourgues prétant le serment, & la confederation
entr'eux jurée, il leur donna quelques dagues,
couteaux, miroirs, haches, & autres marchandises
à eux propres. Ce qu'ayant fait ilz demanderent
encore chacun une chemise pour se vétir
en leurs jours solennels, & étre enterrées
avec eux à leur mort. Eus en recompense firent
presens au Capitaine Gourgues de ce qu'ils
avoient, & se retirerent dansans fort joyeux avec
promesse de tenir le tout secret, &d'amener au
méme lieu bonnes troupes de leurs sujets tous
embatonez pour se bien venger des Hespagnols.
Cependant Gourgues ayant interrogé Pierre
de Bré natif du Havre de Grace, autrefois échappé
du Fort à travers les bois, tandis que les Hespagnols
tuoient les autres François, & depuis
nourri par Satouriona, qui le donna audit Gourgues,
il se servit fort de ses avis, sur léquels il envoya
recognoitre le Fort & l'état des ennemis
par quelques-uns des siens conduits par Olotataes
neveu de Satouriona.
La demarche conclue, & le rendez-vous donné aux Sauvages au-delà la riviere Salinacani, autrement Somme, il burent tous en grande solennité leur breuvage dit Cassine fait de jus de certaines herbes, lequel ils onc accoutumé prendre quant ilz vont en lieux hazardeux, parce qu'il leur ote la soif & la faim par vingt-quatre heures: & fallut que Gourgues fit semblant d'en boire puis leverent les mains, & jurerent tous de ne l'abandonner jamais. Ils eurent des difficultez grandes pour les pluies & lieux pleins d'eau qu'il fallut passer avec du retardement qui leur accroissoit la faim. Or avoient-ilz sceu que les Hespagnols étoient quatre cens hommes de defenses repartis en trois Forts dressée & flanqués, & bien accommodés sur la riviere de May. Car outre la Caroline, ils en avoient encore fait deux autres plus bas vers l'embouchure de la riviere, aux deux côtez d'icelle. Etant donc arrivé assez prés, Gourgues delibere d'assaillir le Fort à la diane du matin suivant: ce qu'il ne peut faire pour l'injure du ciel & obscurité de la nuit. Le Paraousti Helycopile le voyant faché d'y avoir failly l'asseure de le conduite par un plus aisé, bien que plus long chemin: si que le guidant par les bois il le meine en veuë du Fort, où il reconut un quartier qui n'avoit que certains commencemens de fossez, si bien qu'aprés avoir fait sonder la petite riviere qui se rend là, ilz la passerent & aussi-tôt s'appreterent au combat la veille de Quasimodo en Avril mil cinq cens soixante-huit. Tellement que Gourgues pour employer ce feu de bonne volonté, donne vint arquebuziers à son Lieutenant Cazenove, avec dix mariniers chargez de pots & grenades à feu pour bruler la porte: puis attaque le Fort par autre endroit, aprés avoir un peu harangué ses gens sur l'étrange trahison que ces Hespagnols avoient joué à leurs compagnons. Mais apperceuz venans à téte baissée, à deux cens pas du fort, le canonier monté sur la terrasse d'icelui, ayant crié Arme, Arme, ce sont François, leur envoya deux coups d'une coulevrine portant les armes de France prinse sur Laudonniere. Et comme il vouloit recharger pour le trosiéme coup, Olotocara transporté de passion sortant de son rang monta sur une plate-forme, & lui passa sa picque à travers le corps. Surquoy Gourgues d'avançant, & ayant ouï crier par Cazenove que les Hespagnols sortis armés au cri de l'alarme s'enfuyoient, tire cette part, & les enferme de sorte entre lui & son Lieutenant, que de soixante il n'en rechappa que quinze reservés à méme peine qu'ils avoient fait porter aux François. Les Hespagnols de l'autre Fort ce-pendant ne cessent de tirer des canonades, qui incommodoient beaucoup les nôtres. Gourgues voyans cela, se jette (suivi de quatre-vints arquebuziers) dans une barque qui se trouva là bien à point pour passer dans le bois joignant le fort, duquel il jugeoit que les assiegez sortiroient pour se sauver à la faveur dudit bois dedans le grand Fort, qui n'en étoit éloigné que d'une lieuë à l'autre part de la riviere. Les Sauvages impatiens d'attendre le retour de la barque se jettent tous en l'eau tenans leurs arcs & fleches élevées en une main, & nageans de l'autre; en sorte que les Hespagnols voyans les deux rives couvertes de si grand nombre d'hommes penserent fuir vers les bois, mais tirez par les François, puis repoussez par les Sauvages, vers léquels ilz se vouloient ranger, on leur otoit la vie plutot qu'ilz ne l'avoient demandée: Somme que tous y finirent leurs jours hors-mis les quinze qu'on reservoit à punition exemplaire. Et fit le Capitaine Gourgues transporter tout ce qu'il trouva du deuxiéme Fort au premier, où il vouloit se fermer pour prendre resolution contre le grand Fort, duquel il ne sçavoit l'état.
Hespagnol déguisé en Sauvage: Grande resolution d'un Indien: Approches & prise du grand Fort: Demolition d'icelui, & des deux autres: Execution des Hespagnols prisonniers: Regret des Sauvages au partir des François: Retour de Gourgues en France: Et ce qui lui avint depuis.
E n'étoit peu avancé d'avoir
fait l'execution que nous avons
dit en la prise des deux petits
Forts, mais il en restoit encore
une bien imporatante & plus
difficile que les deux autres
ensemble, qui étoit de gaigner le
grand Fort nommé la Caroline par les François,
où y avoit trois cens hommes bien munis, sous un
brave Gouverneur, qui étoit homme pour se faire
bien battre en attendant secours. Gourgues
donc ayant eu le plan, la hauteur, les fortifications
& avenuës dudit Fort par un Sergent de bande
Hespagnol son prisonnier, il fait dresser huit
bonnes écheles, & soulever tout le païs contre
l'Hespagnol, & delibere sortir sans lui donner
loisir de débaucher les peuples voisins pour
le venir secourir. Cependant le Gouverneur
envoye un Hespagnol deguisé en Sauvage
pour reconoitre l'état des François. Et bien que
découvert par Olotocara il subtiliza tout ce qu'il
peut pour faire croire qu'il étoit du second Fort,
duquel échappé, & ne voyant que Sauvages de
toutes parts, il s'étoit ainsi deguisé pour mieux
parvenir aux François, de la misericorde déquels
il esperoit plus que de ces barbares. Confronté
toutefois avec le Sergent de bandes, &
conveincu étre du grand Fort, il fut de la reserve,
aprés qu'il eut asseuré Gourgues qu'on le
disoit accompagné de deux mille François,
crainte déquels ce qui restoit d'Hespagnols au
grand Fort étoient assés étonnés. Surquoy
Gourgues resolut de les presser en telle épouvente,
& laissant son Enseigne avec quinze arquebuziers
pour la garde du Fort, & de l'entrée
de la riviere, fait de nuit partir les Sauvages
pour s'embusquer dans les bois deçà & delà la
la riviere: puis part au matin, menant liez le Sergent
& l'espion pour lui montrer à l'oeil ce
qu'ilz n'avoient fait entendre qu'en peinture.
S'étans acheminez, Olotocara determiné Sauvage,
qui n'abandonnoit jamais le Capitaine,
lui dit qu'il l'avoit bien servi, & fait tout ce qu'il
lui avoit commandé: qu'il s'asseuroit de mourir
au combat du grand Fort. Partant le prioit de
donner à sa femme aprés sa mort ce qu'il lui
donneroit s'il ne mouroit point, afin qu'elle
l'enterrat avec lui. Le Capitaine Gourgues aprés
l'avoir loué de sa fidele vaillance, amour conjugal
& genereux courage digne d'un honneur
immortel, répond qu'il l'aimoit mieux honorer
vif que mort, & que Dieu aidant le remeneroit
victorieux.
Dés la découverte du Fort, les Hespagnols ne furent chiches de canonades, mémement de deux doubles coulevrines, léquelles montées sur un boulevert commandoient le long de la riviere. Ce qui fit retirer Gourgues dans le bois, où étant il eut assez de couverture pour s'approcher du Fort sans offense: Et avoit bien deliberé de demeurer là jusques au matin, qu'il étoit resolu d'assaillir les Hespagnols par escalade du côté du mont où le fossé ne lui sembloit assez flanqué pour la deffense de ses courtines; mais le Gouverneur avança son desastre, faisant sortir soixante arquebuziers, léquels coulez le long des fossez s'avancerent pour découvrir le nombre & valeur des François: vint déquelz se mettans souz Cazenove entre le Fort & les Hespagnols ja sortis, leur coupent la retraite, pendant que Gourgues commande au reste de les charger en téte, mais ne tire que de prés & coups qui portassent, pour puis aprés les sagmenter plus aisément à coups d'épée. Ce qui fut fait, mais tournans le dos aussi-tôt que chargez, & resserrez d'ailleurs par Cazenove, tous y demeurerent. Dont le reste des assiegez furent si effrayez qu'ilz ne sceurent prendre autre resolution pour garentir leur vie, que par la fuite dans les bois prochains, où neantmoins rencontrez par les fléches des Sauvages qui les y attendoient, furent aucuns contraints de tourner téte, aimans mieux mourir par les mains des François qui les poursuivoient, s'asseurans de ne pouvoir trouver lieu de misericorde en l'une ni en l'autre nation qu'ils avoient également & si fort outragée.
Le Fort pris fut trouvé bien pourveu de toute chose necessaire, nommément de cinq double coulevrines, & quatre moyennes, avec plusieurs autres pieces de toutes sortes: & dix-huit gros caques de poudre, & toutes sortes d'armes, que Gourgues fit soudain charger en la barque, non les poudres & autres meubles, d'autant que le feu emporta tout par l'inadvertance d'un Sauvage, lequel faisant cuire du poisson, mit le feu à une trainée de poudre faite & cachée par les Hespagnols pour fétoyer les François au premier assaut.
Les restes des Hespagnols menés avec les autres, aprés que Gourgues leur eut remontré l'injure qu'ils avoient fait sans occasion à toute la nation Françoise, furent tous penduz aux branches des mémes arbres qu'avoient été les François, cinq déquels avoient été étranglez par un Hespagnol, qui se trouvant à un tel desastre, confessa la faute, & la juste punition que Dieu lui faisoit souffrir. Et comme ils avoient mis des écriteaux aux François, on leur en mit tout de méme en ces mots: Je ne fay ceci comme à Hespagnols, ni comme à mariniers, mais comme à traitres, voleurs, & meurtriers. Puis se voyant foible de gens pour garder ces Forts, moins encore pour les peupler, & crainte aussi que l'Hespagnol n'y retournast, à l'aide des Sauvages les mit tous rez pied, rez terre en un jour. Cela fait il renvoye l'artillerie par eau à la riviere de Seine où étoient ses vaisseaux: & quant à lui retourne à pied, accompagné de quatre-vints arquebusiers armez sur le dos & meches allumées, suiviz de quarante mariniers portant picques, pour le peu d'asseurance de tant de Sauvages, toujours marchans en bataille, & trouvans le chemin tout couvert d'indiens qui le venoient honorer de presens & de louanges, comme au liberateur de tous les pars voisins. Une vieille entre autres lui dit qu'elle ne se soucioit plus de mourir, puis que les Hespagnols chassez elle avoit une autre fois veu les François en la Floride. En fin arrivé, & trouvant ses navires prets à faire voile, il conseilla les Paraoustis de persister en l'amitié & confederation ancienne qu'ils ont euë avec les Rois de France, qui les defendra contre toutes les nations. Ce que tous lui promirent, fondant en larmes pour son départ, & sur tous Olotocara. Pour léquels appaiser il leur promit estre de retour dans douze lunes (ainsi content-ils leurs années) & que son Roy leur envoyeroit armée, & force presens de couteaux, haches & toutes autres choses de besoin. Cela fait il rendit graces à Dieu, avec tous les siens, faisant lever les ancres le troisiéme May, cinq cens soixante huit, & cinglerent si heureusement qu'en dix-sept jours ilz firent onze cens lieuës, d'où continuans le sixiéme Juin arriverent à la Rochelle.
Aprés les caresses qu'il receut des Rochelois il fit voile vers Bourdeaux: mais il l'échappa belle. Car le jour méme qu'il partit de la Rochelle arriverent dix-huit pataches & une roberge de deux cent tonneaux chargés d'Hespagnols, léquels asseurez du desastre de la Floride, venoient pour l'enlever, & lui faire une merveilleuse féte, & le suivirent jusques à Blaye, mais il étoit ja rendu à Bourdeau.
Depuis le Roy d'Hespagne averti qu'on ne l'avoit sçeu attraper, ordonna une grande somme de deniers à qui lui pourroit apporter sa téte: priant en outre le Roy Charles d'en faire justice, comme d'un infracteur de leur bonne alliance & confederation, sans faire mention que les siens premierement avoient été infracteurs de cette confederation. Tellement que Gourgues venu à Paris pour se presenter au Roy, & lui faire entendre avec le succés de son voyage le moyen de remettre tout ce païs en son obeissance, à quoy il protestoit d'employer sa vie & ses moyens, il eut un recueil & réponse tant diverse, qu'il fut en fin forcé de se celer long temps en la ville de Roüen environ l'an mil cinq cens soixante-dix: & sans l'assistance de ses amis il eût été en danger. Ce qui le facha merveilleusement, considerant les service par lui renduz tant au Roy Charles, qu'à ses predecesseurs Rois de France. Car il avoit été en toutes les armées qui s'étoient levées l'espace de vint-cinq trente ans, & avec trente soldats avoit soutenu en qualité de Capitaine les efforts d'une partie de l'armée Hespagnole en une place prés Seine, en laquelle ses gens furent taillés en pieces, & lui mis en galere pour temoignage de bonne guerre & bien rare faveur Hespagnole. Enfin pris du Turc, & depuis par le Commandeur de Malte, il retourna en sa maison, où il ne demeura oisif: mais dressa un voyage au Bresil, & en la mer du Su, & depuis en la Floride: si que la Royne d'Angleterre desira l'avoir pour le merite des ses vertus. Somme qu'en l'an quatre-vints deux il fut choisi par Dom Anthoine pour conduire en titre d'admiral la flotte qu'il deliberoit envoyer contre le Roy d'Hespagne lors qu'il s'empara du Royaume de Portugal. Mais arrivé à Tours Il fut saisi d'une maladie qui l'enleva de ce monde, au grand regret de ceux qui le conoissoient.


Contenant les voyages faits souz le Sieur de
Villegagnon en la France
Antarctique du Bresil
ROIS choses volontiers induisent
les hommes à rechercher les païs
lointains, & quitter leurs habitations
natureles & le lieu de leur naissance.
La premiere est l'espoir de mieux: La seconde
quant une province est tellement
inondée de peuple, qu'il faut qu'elle déborde, & envoye
ce qu'elle ne peut plus contenir sur les regions
convoisines, ou éloignées: ainsi qu'apres le deluge
les hommes se disperserent selon leurs langues &
familles jusques aux dernieres parties du monde,
comme en Java, en Japan & autres lieux en l'Orient
& en Italie & és gaulles: & les
parties Septentrionales se répandirent par
tout l'Empire Romain, jusques en Afrique, au
temps des Empereurs Honorius & Theodose
le Jeune, & autres de leur siecle. Les Hespagnols
qui ne sont si abondans en generation,
ont eu d'autres sujets qui les ont tiré hors de
leurs provinces pour courir la mer, ç'a été la
pauvreté, n'étant leur terre d'assez ample rapport
pour leur fournir les necessitez de la vie.
La France n'est pas de méme. Chacun est d'accort
que c'est l'oeil de l'Europe, laquelle n'emprunte
rien d'autrui si elle ne veut. Sa fertilité
se reconoit en la proximité des villes & villages,
qui se regardent de tous côtez: ce qu'ayant
quelquefois observé, j'ay pris plaisir étant en
Picardie, à compter dix-huit & vint villages
à l'entour de moy, léquels reçoivent leur nourriture
en un petit pourpris comme de deux ou
trois lieuës Françoises d'etenduë de toutes
parts. Noz Rois saoulez de cette félicité, & à
leur exemple leurs vassaux & sujets qui avoient
moyen de faire quelque belle entreprise, pensans
qu'ilz ne pouvoient trouver mieux qu'en
leur païs, ne se sont autrement souciez des
voyages d'outre l'Ocean, ni de la conquéte des
Nouvelles terres. Joint que (comme a eté dit
ailleurs) depuis le découverte des Indes
Occidentales la France a toujours eté travaillée
de guerres intestines & externes, qui en ont
retenu plusieurs de tenter la méme fortune
qu'ont fait les Hespagnols.
La troisiéme chose qui fait sortir les peuples hors de leurs païs & s'y déplaire, c'est la division, les quereles, les procés; sujet qui fit jadis sortir les Gaullois de leurs terres,& les abandonner pour en aller chercher d'autres en Italie (à ce que dit Justin l'Historien) là où ilz chasserent les Toscans hors de leur païs, & bâtirent les villes de Milan, Come, Bresse, Veronne, Bergame, Trente, Vincene, & autres.
Quoy que ce soit qui ait poussé quelques François à traverser l'Ocean, leurs entreprises n'ont encore bien reussi. Vray est qu'ilz sont excusables en ce qu'ayans rendu des témoignages de leur bonne volonté & courage, ilz n'ont point eté virilement soutenus, & n'a-on marché en ces affaires ici que comme par maniere d'acquit. Nous en avons veu des exemples és deux voyages de la Floride; & puis que nous sommes si avant, passons du Tropique de Cancer & celui du Capricorne, & voyons s'il est mieux arrivé au Capricorne, & voyons s'il est vieux arrivé au Chevalier de Villegagnon en la France Antarctique du Bresil: puis nous viendrons visiter le Capitaine Jacques Quartier, lequel est dés y a longtemps à la découverte des Terres-neuves vers la grande riviere de Canada.
Entreprise du Sieur de Villegagnon pour aller au Bresil: Discours de tout son voyage jusques à son arrivée ne ce païs-là: Fiévre pestilente à cause des eaux puantes: Maladies des François, & mort de quelques uns: Zone torride temperée: Multitude de poissons: Ile de l'Ascension: Arrivée au Bresil: Riviere de Ganabara: Fort des François.
N l'an mille cinq cens cinquante-cinq
le sieur de Villegagnon Chevalier
de Malte, se fachant en France
& méme ayant (à ce qu'on dit) receu
quelque mécontentement en Bretagne, où il se tenoit
lors, fit sçavoir en plusieurs endroits le desir
qu'il avoit de se retirer de la France, & habiter
en quelque lieu à l'écart, eloigné des soucis
qui rongent ordinairement la vie à ceux qui se
trouvent enveloppés aux affaires du monde de
deça. Partant il jette l'oeil & son desir sur les terres
du Bresil, qui n'étoient encores occupées par
aucuns Chrétiens, en intention d'y mener des
colonies Françoises, sans troubler l'Hespagnol
en ce qu'il avoit découvert & possedoit. Et d'autant
que telle entreprise ne se pouvoit bonnement
faire sans l'avoeu, entremise, consentement
& authorité de l'Admiral, qui étoit pour lors
Messire Gaspar de Colligni imbeu des opinions
de la Religion pretenduë reformée, il fit entendre
(soit par feinte ou autrement) audit sieur Admiral,
& à plusieurs Gentils-hommes & autres
pretenduz reformez, que dés long temps il avoit
non seulement un desir extréme de se ranger en
quelque païs lointain où peüt librement, &
purement servir à Dieu selon la reformation de
l'Evangile: mais aussi qu'il desiroit y preparer
lieu à tous ceux qui s'y voudroient retirer
pour éviter les persecutions: léquelles
de fait étoient telles en ce temps contre les
protestans, que plusieurs d'entr'eux & de tout
sexe & qualité, étoient en tout lieu du Royaume
de France, par Edits du Roy, & par arrets de la
Cour de Parlement, brulez vifs, & leurs biens
confisquez. L'Admiral ayant entendu cette
resolution en parla au Roy Henry II lors regnant,
aupres duquel lui étoit bien venu, & lui discourut
de la consequence de l'affaire, & combien cela
pourroit à l'avenir étre utile à la France si
Villegagnon homme entendu en beaucoup de
choses, étant en cette volonté, entreprenoit le
voyage. Le Roy facile à persuader, mémement
en ce qui étoit de son service, accorda volontiers
ce que l'Admiral lui proposa, & fit donner à
Villegagnon deux beaux navires équippez & fourniz
d'artillerie, & dix mille francs pour faire sa
navigation. De laquelle j'avois omis les particularitez
pour n'en avoir sceu recouvrer les memoires,
mais sur le point que l'Imprimeur achevoit
ce qui est de la Floride, un de mes amis m'en a
fourni de bien amples, léquels en ce temps-là ont
eté envoyez par deça de la France Antarctique
par un des gens dudit sieur de Villegagnon, dont
voici la teneur.
L'an du Seigneur mille cinq cens cinquante-cinq, le douziéme jour de Juillet, Monsieur de Villegagnon ayant mis ordre, & appareillé tout ce qu'il lui sembloit estre convenable à son entreprise: accompagné de plusieurs Gentils-hommes, manouvriers, & mariniers, equippa en guerre & marchandise deux beaux vaisseaux, léquels le Roy Henry second de ce nom lui avoit fait delivrer, du port chacun de deux cens tonneaux, munis & garnis d'artillerie, tant pour la defense dédits vaisseaux, que pour en delaisser en terre avec un hourquin de cent tonneaux, lequel portoit les vivres, & autres choses necessaires en telle faction. Ces choses ainsi bien ordonnées, commanda qu'on fit voile ledit jour sur les trois heures aprés midi, de la ville du Havre de Grace, auquel lieu s'étoit fait son embarquement. Pour lors la mer étoit belle, afflorée du vent North-est, qui est Grec levant, lequel (s'il eust duré) étoit propre pour nôtre navigation, & d'icelui eussions gaigné la terre Occidentale. Mais le lendemain, & jours suivans il se changea au Suroest, auquel avions droitement affaire: & tellement nous tourmenta, que fumes contraints relacher à la côte d'Angleterre nommée la Blanquet, auquel lieu mouillame les ancres, ayant esperance que la fureur de cetui vent cesseroit, mais ce fut pour rien, car il nous convint icelles lever en la plus grande diligence qu'on sçauroit dire, pour relacher & retourner en France au lieu de Dieppe. Avec laquelle tourment il survint au vaisseau auquel s'étoit embarqué ledit Seigneur de Villegagnon un tel lachement d'eau, qu'en moins de demie heure l'on tiroit par des sentines le nombre de huit à neuf cens batonnées d'eau, c'est à dire quatre cens seaux: Qui étoit chose étrange & encore non ouïe à navire qui sort d'un port. Par toutes ces choses nous entrames dans le havre de Dieppe, à grande difficulté, parce que ledit havre n'a que trois brassées d'eau, & nos vaisseaux tiroient deux brassées d'eau. Avec cela il y avoit grande levée pour le vent qui ventoit, mais les Dieppois (selon leur coutume louable & honéte) se trouverent en si grand nombre pour haller les ammares & cables, que nous entrames par leur moyen le dix-septiéme jour dudit mois. De celle venuë plusieurs de noz Gentils-hommes se contenterent d'avoir veu la mer, accomplissant le proverbe: Mare vidit & fugit. Aussi plusieurs soldats, manouvriers & artisans furent degoutez & se retirent. Nous demeurames là l'espace de trois semaines, tant pour attendre le vent bon, & second, que pour le radoubement desdits navires. Puis aprés le vent retourna au Northest, duquel nous nous mimes encore en mer, esperans toujours sortir hors les côtes & prendre la haute mer. Ce que ne peumes, ains nous convint relacher au Havre d'où nous étions partis, par la violence du vent qui nous fut autant contraire qu'auparavant. Et là demeurames jusques à la veille notre Dame de la mi-Aoust. Entre lequel chacun s'efforça de prendre nouveaux raffraichissemens pour r'entrer encor, & pour la troisiéme fois, en mer. Auquel jour nous apparut la clemence & benignité de nôtre bon Dieu: car il appaisa le courroux de la mer, & le ciel furieux contre nous, & les changea selon que nous lui avions demandé par noz prieres. Quoy voyant, & que le vent pourroit durer de la bande d'où il étoit, derechef avec plus grand espoir que n'aions encor eu, pour la troisiéme fois nous nous embarquames & fimes voile ledit jour quatorziéme Aoust. Celui vent nous favorisa tant, qu'il fit passer la Manche (qui est un détroit entre l'Angleterre & Bretagne) le gouffre de Guyenne & de Biscaye, Hespagne, Portugal, Le Cap de Saint Vincent, le détroit de Gibraltar appellé les Colomnes de Hercules, les iles de Madere, & les sept iles Fortunées, dites les Canaries. L'une déquelles reconnumes, appellée le Pic Tanariffé, des anciens le Mont Atlas: & de cetui selon les Cosmographes est dite la mer Atlantique: Ce Mont est merveilleusement haut: il se peut voir de vint cinq lieuës. Nous en approchames à la portée de canon le Dimanche vintiéme jour de nôtre troisiéme embarquement. Du Havre de Grace jusques audit lieu il y a quinze cens lieuës. Cetui est par les vint & huit degrés au Nort de la ligne Torride. Il y croit, à ce que je puis entendre, des succres en grande quantité, & de bons vins. Cette ile est habitée des Hespagnols, comme nous sceumes: car comme nous pensions mouiller l'ancre pour demander de l'eau douce, & des raffraichissemens, d'une belle Forteresse située au pied d'une montagne, ilz deployerent une enseigne rouge nous tirans deux ou trois coups de coulevrine, l'un déquels perça le Vice-Amiral de notre compagnie, c'étoit sur l'heure de onze ou douze du jour, qu'il faisoit une chaleur merveilleuse sans aucun vent. Ainsi il nous convint soutenir leurs coups. Mais aussi de nôtre part nous les canonames tant qu'il y eut plusieurs maisons rompues & brisées; les femmes & enfans fuyoient par les champs. Si noz barques & bateaux eussent eté hors les navires, je croi que nous eussions fait le Bresil en cette belle ile. Il n'y eut qu'un de noz canoniers que se blessa en tirant d'un cardinac, dont il mourut dix jours aprés. A la fin l'on vit que nous ne pouvions rien pratiquer là que des coups: & pource nous nous retirames en mer, approchans la côte de Barbarie, qui est une partie d'Afrique. Nôtre vent fecond nous continua & passames la riviere de Loyre en Barbarie, le Promontoire blanc, qui est souz le Tropique du Cancer: & vimmes le huitiéme jour dudit mois en la hauteur du Promontoire d'Æthiopie, où nous commençames à sentir la chaleur. De l'ile qu'avions conuë, jusques audit Promontoire, il y a trois cens lieuës. Cette chaleur extréme causa une fiévre pestilentieuse dans le vaisseau où étoit ledit Seigneur, pour raison que les eaux étoient puantes & tant infectes que c'étoit pitié, & les gens dudit navire ne se pouvoient garder d'en boire. Cette fiévre fut tant contagieuse & pernicieuse, que de cent personnes elle n'en épargna que dix, qui ne fussent malades: & des nonante qui étoient malades, cinq moururent, qui étoit chose pitoyable & pleine de pleurs. Ledit seigneur de Villegagnon fut contraint soi retirer dans le Vic'Admiral, où il m'avois fait embarquer, dans lequel nous étions dispos & fraiz, bien faschés toutefois de l'accident qui étoit dans nôtre compagnon. Ce promontoire est quatorze degrez prés de la Zone torride: & est la terre habitée des Mores. Là nous faillit nôtre bon vent & fumes persecutez six jours entiers de bonasses & calmes, & les soirs sur le Soleil couchant, des tourbillons & vents les plus impetueux & furieux, joints avec pluie tant puante, que ceux qui étoient mouillez de ladite pluie, soudain étoient couverts de grosses pustules de ces vents tant furieux. Nous n'osions partir, que bien peu, de la grand'voile de Papefust: toutefois le Seigneur nous secourut: car il nous envoya le vent Suroest, contraire neantmoins, mais nos étions trop Occidentaux. Ce vent fut toujours fraiz, qui nous recrea merveilleusement l'esprit & le corps, & d'icelui nous côtoyames la Guinée, approchans peu à peu de la Zone Torride: laquelle trouvames tellement temperée (contre l'opinion des Anciens) que celui qui étoit vétu n'avoit besoin de se depouiller pour la chaleur. Nous passames ledit centre du monde le dixiéme Octobre prés les iles saint Thomas, qui sont droit souz l'Equinoctial, prochaines de la terre de Manicongo. Combien que ce chemin ne nous étoit propre, si est-ce qu'il convenoit faire cette route-là, obeissans au vent qui nous étoit contraire: & tellement y obeïmes que pour trois cens lieuës qu'avions seulement à faire de droit chemin, nous en fimes mille ou quatorze cens. Voire que si nous eussions voulu Promontoire de Bonne esperance, qui est trente sept degrez deça la ligne en l'Inde Orientale, nous y eussions plutot été qu'au Bresil. Cinq degrez North dudit Equateur, & cinq degrez Suroest du méme Equateur, nous trouvames si grand nombre de poissons & de diverses especes, que quelquefois nous pensions étre assechez sur lédits poissons. Les especes sont Marsouins, Dauphins, Baleines, Stadins, Dorades, Albacorins, Pelamides, & le poisson volant, que nous voyons voler en troupe comme les étournaux en nôtre païs. Là nous faillirent nos eaux, sauf celle des ruisseaux, laquelle était tant puante & infecte, que nulle infection c'est à y comparer. Quand nous en beuvions il nous falloit boucher les ïeux, & étouper le nez. Etant en ces grandes perplexités & préque hors d'espoir de venir au Bresil, pour le long chemin qui nous restoit, qui de neuf cent à mille lieuës, le Seigneur Dieu nous envoya le vent au Suroüest, qui étoit le lieu où nous avions affaire. Et tant fumes portez de ce bon vent, qu'un Dimanche matin vintiéme Octobre eumes conoissance d'une belle ile, appellée dans la Charte marine, l'ascension. Nous fumes tous rejouis de la voir, car elle nous montroit où nous estions, & quelle distance y pouvoit avoir jusques à la terre de l'Amérique. Elle est elevée de huit degrez & demi. Nous n'en peumes approcher plus prés que d'une grande lieuë. C'est une chose merveilleuse que de voir cette ile étant loin de la terre ferme de cinq cens lieuës. Nous poursuivimes nôtre chemin avec un vent second, & fimes tant par jour & par nuit que le 3e jour de Novembre, un Dimanche matin, nous eumes conoissance de l'Inde Occidentale, quarte partie du monde, dite Amérique, du nom de celui qui la découvrit l'an mille quatre cens nonante trois. Il ne faut demander si nous eumes grande joye, & si chacun rendoit graces au Seigneur, veu la pauvreté, & le long-temps qu'il y avoit que nous étions partis. Ce lieu que nous découvrimes est par vint degrez, appellé des Sauvages Pararbre. Il est habité des Portugais, & d'une nation qui ont guerre mortelle avec ceux auquels nous avons alliance. De ce lieu nous avons encore trois degrez jusques au Tropique de Capricorne, qui valent octante lieuës. Nous arrivames le dixiéme de Novembre en la riviere de Ganabara. Elle est droitement souz le Tropique de Capricorne. Là nous mimes pied en terre, chantans loüanges & action de graces au Seigneur. Nous y trouvames de cinq à six cens Sauvages tout nuds, avec leurs arcs & fleches, nous signifians en leurs langages que nous étions les bien venuz, nous offrans de leurs biens, & faisans les feuz de joye de ce que nous étions venuz pour les defendre contre les Portugais, & autres leurs ennemis mortels & capitaux. Le lieu est naturellement beau & facile à garder, à raison que l'entrée en est étroite, close des deux côtez de deux hauts monts. Au milieu de la dite entrée (qui est, possible, de demie lieuë de large) y a une roche longue de cent pieds, & large de soixante, sur laquelle Monsieur de Villegagnon a fait un Fort de bois, y mettant une partie de son artillerie, pour empecher que les ennemis ne viennent les endommager. Cette riviere est tant spacieuse, que toutes les navires du monde y seroient seurement. Elle est semee de preaux & iles fort belles, garnies de bois toujours verds: à l'une déquelles (étant à la portee du canon du lieu qu'il a fortifié) il a mis le reste de son artillerie & tous ses gens, craignant que s'il se fut mis en terre ferme, les Sauvages ne nous eussent saccagez pour avoir sa marchandise.
Voila le discours du premier voyage fait en la terre du Bresil; où je reconois un grand defaut, soit au Chevalier de Villegagnon, soit en ceux que l'avoient envoyé. Car que sert de prendre tant de peine pour aller à une terre de conquéte, si ce n'est pour la posseder entierement? Et pour la posseder il faut se camper en la terre ferme & la bien cultiver: car en vain habitera-on en un païs s'il n'y a dequoy vivre. Que si on n'est assez fort pour s'en faire à-croire, & commander aux peuples qui occupent le païs, c'est folie d'entreprendre & s'exposer à tant de dangers. I y a assez de prisons par tout sans en aller chercher si loin.
Quant à ce qui est des moeurs & coutumes des Bresiliens, & du rapport de la terre, nous recueillerons au dernier livre tant ce que l'autheur du Memoire sus-écrit en a dit, que ce que d'autres nous en ont laissé.

Renvoy de l'un des navires en France: Expedition des Genevois pour envoyer au Bresil: Conjuration contre Villegagnon: Découverte d'icelle: Punition de quelques-uns: Description du lieu & retraite des François: Partement de l'escouade Genevoise.
PRES que le sieur de Villegagnon
eut dechargé ses vaisseaux, il pensa
d'en r'envoyer un en France, &
quant & quant donner avis au Roy,
& Monsieur l'Admiral & autres, de
tout son voyage, & de l'esperance qu'avoit de
faire là quelque chose de bon qui reussiroit à
l'honneur de Dieu, au service du Roy, & au
soulagement de plusieurs des ses sujets. Et pour ne
manquer de secours & rafraichissement l'an suivant,
& ne demeurer là comme degradé (ainsi
que ceux qui étoient anciennement relegués en
des iles par maniere de punition) conoissant qu'il
ne pouvoit rien faire sans ledit Admiral, & qu'il
se falloit conformer à son humeur, ou quitter
l'entreprise, il écrivit aussi particulierement à
l'Eglise de Geneve & aux Ministres dudit lieu, les
requerant de l'aider autant qu'il leur seroit possible
à l'avancement de son dessein, & à cette fin
qu'on lui envoyat des Ministres & autres
personnes bien instruites en la Religion Chrétienne
pour endoctriner les Sauvages, & les attirer
à la conoissance de leur salut.
Les lettres receuës & leuës, les Genevois desireux de l'amplification de leur Religion (comme chacun naturellement est porté à ce qui est de sa secte) rendirent solennellement graces à Dieu de ce qu'ilz voyoient le chemin preparé pour établir par-delà leur doctrine, & faire reluire la lumiere de l'Evangile parmi ces peuples barbares sans Dieu, sans loy, sans religion. Ledit sieur Admiral sollicita par lettres Philippe de Corguilleray dit le sieur du Pont son voisin en la terre de Chatillon sur Loin (lequel avoit quitté sa maison pour aller demeurer auprés de Geneve) d'entreprendre le voyage pour conduire ceux qui se voudroient acheminer au Bresil vers Villegagnon. L'Eglise de Geneve aussi l'en pria, & les Ministres encor: si bien que, zele & affection, il postposa le soin de sa femme & de ses enfans à cette entreprise, pour laquelle il accepta ce dont il étoit requis.
On lui trouva nombre de jeunes hommes ayans bien étudié, léquelz furent par l'examen trouvés capables de pouvoir instruire ces peuples en la Religion Chrétienne. On lui fournit aussi d'artisans & ouvriers, selon que Villegagnon avoit mandé, léquels sans apprehender la dure façon de vivre qui leur étoit proposée en ce païs-là par les lettres dudit Villegagnon (car il n'y avoit ni pain ni vin, mais au lieu de pain il falloit user de certaine farine faite d'une racine blanche de laquelle usent les Bresiliens, comme sera dit en ce méme chapitre) de gayeté de coeur suivirent ledit sieur du Pont en nombre de quatorze, sans les manouvriers. D'autres apprehendans la façon de vivre delà aimoient mieux flairer l'odeur des cuisines Françoises, ou de Geneve, que le boucan du Bresil: & conoitre ce païs-là par theorique plutot que par pratique. Mais avant que les laisser mettre en chemin, il est besoin de dire ce qui se faisoit en la France Antarctique du Bresil parmi la troupe que Villegagnon y avoit menée. Ce que je feray suivant le memoire d'une seconde lettre envoyée en France au mois de May, l'an mil cinq cens cinquante-six, conceuë en ces mots:
Mes freres & meilleurs amis, &c. Deux jours aprés le partement des navires (qui fut le quatorziéme jour de Fevrier mil cinq cens cinquante-six) nous découvrimes une conjuration faite par tous les artisans & manouvriers qu'avions amenez, qui étoient au nombre d'une trentaine contre monsieur de Villegagnon, & tous nous autres qui étions avec lui, dont n'y en avoit que huit de defense. Nous avons sceu que ce avoit été conduit par un Truchement, lequel avoit été donné audit Seigneur par un Gentil-homme Normand, qui avoit accompagné ledit Seigneur jusques en ce lieu. Ce truchement étoit marié avec une femme Sauvage, laquelle il ne vouloit ni laisser, ni la tenir pour femme. Or ledit seigneur de Villegagnon, en son commencement regla sa maison en hommes de bien, & craignant Dieu: defendant que nul homme n'eût affaire à ces chiennes Sauvages, si l'on ne les prenoit pour femmes, & sur peine de la mort. Ce Truchement avoit vécu (comme tous les autres vivent) en la plus grande abomination & vie Epicurienne qu'il est possible de raconter: sans Dieu, sans Foy, ne Loy, l'espace de sept ans. Pourtant lui faisoit mal de laisser sa putain, & vie superieure, pour vivre en homme de bien, & en compagnie de Chrétiens. Premierement il proposa d'empoisonner monsieur de Villegagnon, & nous aussi: mais un de ses compagnons l'en détourna. Puis s'addressa à ceux des artisans & manouvriers, léquels il conoissoit vivre en regret, en grand travail, & à peu de nourriture. Car par ce que l'on n'avoit rapporté vivres de France, pour vivre en terre, il convint du premier jour laisser le cidre, & au lieu boire de l'eau creuë. Et pour le biscuit s'accommoder à une certaine farine du païs faicte de racines d'arbres, qui ont la feuille comme le Paoniamas; & croit plus haut en hauteur qu'un homme. Laquelle soudaine & repentine mutation fut trouvée étrange, mémement des artisans qui n'étoient venus que pour la lucrative & profit particulier. Joint les eaux difficiles, les lieux âpres & deserts, & labeur incroyable qu'on leur donnoit, pour la necessité de se loger où nous estions: parquoy aisément les seduit, leur proposant la grande liberté qu'ils auroient, & les richesses aussi par aprés, déquelles il en donneroient aux Sauvages en abandon, pour vivre à leur desir. Volontiers s'accorderent ces pauvres gens, & à la chaude voulurent mettre le feu aux poudres, qui avoient été mises en un cellier fait legerement sur lequel nous couchions tous: mais aucuns ne le trouverent pas bon, parce que toute la marchandise, meubles & joyaux que nous avions eussent été perdus & n'y eussent rien gaigné. Ilz conclurent donc entr'eux de nous venir saccager, & couper la gorge durant que nous serions en nôtre premier somme. Toutefois ils y trouverent une difficulté, pour trois Ecossois qu'avoit ledit seigneur pour sa garde, léquels pareillement ilz s'efforcerent de seduire. Mais eux, aprés avoir conu leur mauvais vouloir, & la chose étre certaine, m'en vindrent avertir, & decelerent tout le fait. Ce à l'heure méme je declaray audit seigneur, & à mes compagnons, pour y remedier. Nous y remediames soudainement, en prenant quatre des principaux, qui furent mis à la chaine & aux fers devant tous: l'autheur n'y étoit pas. Le lendemain, l'un de ceux qui étoit aux fers se sentant conveincu, se traina prés de l'eau, & se noya miserablement: un autre fut étranglé. Les autres servent ores comme esclaves: le reste vit sans murmure, travaillant beaucoup plus diligemment qu'auparavant. L'autheur truchement (par-ce qu'il n'y étoit pas) fut averti que son affaire avoit été découverte. Il n'est retourné depuis à nous, & se tient maintenant avec les Sauvages, ayant débauché tous les autres Truchements de ladite terre, qui sont au nombre de vint ou vint-cinq: léquels font & disent tout du pis qu'ilz peuvent pour nous étonner, & nous faire retirer en France. Et par-ce qu'il est avenu que les Sauvages ont été persecuté d'une fiévre pestilentieuse depuis que nous sommes en terre, dont il en est mort plus de huit cens: ilz leur ont persuadé que c'étoit Monsieur de Villegagnon qui les faisoit mourir: parquoy ilz conçoivent une opinion contre nous en telle sorte qu'ilz voudroient faire la guerre, si nous étions en terre continente: mais le lieu ou nous sommes les retient. Ce lieu est une ilette de six cens pas de long, & de cent de large, environnée de tous côtez de la mer, large & long d'un côté & d'autre par la portée d'une coulevrine, qui est cause qu'eux n'y peuvent approcher, quand leur frenesie les prent. Le lieu est fort naturellement, & par art nous l'avons flanqué & remparé, tellement que quand ilz nous viennent voir dans leurs auges & almadies ilz tremblent de crainte. Il est vray qu'il y a une incommodité d'eau douce, mais nous y saisons une citerne qui pourra garder & contenir de l'eau, au nombre que nous sommes, pour six mois. Nous avons du depuis perdu un grand bateau & une barque, contre les roches: qui nous on faite grande faute, pour-ce que nous ne sçaurions recouvrer ni eau, ni bois, ni vivres, que par bateaux. Avec ce, un maitre charpentier & deux autres manouvriers se sont allez rendre aux Sauvages, pour vivre plus à leur liberté. Nonobstant Dieu nous a fait la grace de resister constamment à toutes ces entreprises, ne nous deffians de sa misericorde. Léquelles choses il nous a voulu envoyer, pour montrer que sa parole prend difficilement racine en un lieu, afin que la gloire lui en soit rapportée: mais aussi quand elle est enracinée elle dure à jamais. Ces troubles m'ont empeché, que je n'ay peu reconoitre le païs, s'il y avoit mineraux, ou autres choses singulieres: qui sera pour une autre fois. L'on nous menace fort que les Portugais nos viendront assieger, mais la bonté divine nous en gardera. Je vous supplie tous deux de m'écrire amplement de vos nouvelles, &c. De la riviere de Ganabara au païs du Bresil en la France Antarctique, souz le Tropique du Capricorne, ce vingt-cinquiéme jour de May, mille cinq cens cinquante-six. Vôtre bon amy N. B.
Or pour revenir aux termes de ce que nous avions commencé à dire touchant le voyage du sieur du Pont, les volontaires qui se rangerent de sa troupe partirent de Geneve le dixiéme de Septembre mille cinq cens cinquante-six, & allerent trouver ledit sieur Admiral en sa maison de Chatillon sur Loin, où il les encouragea à poursuivre leur entreprise, avec promesse de les assister pour le fait de la marine. De là ilz vindrent à Paris, où durant un mois qu'ils y sejournerent, plusieurs Gentils-hommes & autres avertis de leur voyage se joignirent avec eux. Puis s'en allerent à Honfleur, où ils attendirent que leurs navires fussent prets & appareillez pour faire voiles.

Seconde navigation faite au Bresil au dépens du Roy: Accident d'une vague de mer: Discours des iles de Canarie: Barbarie païs fort bas: Poissons volans, & autres pris en mer: Tortuës merveilleuses.
ANDIS que les Genevois
disposoient les choses comme
nous avons dit, le sieur de
Bois-le-Comte nevoeu du sieur
de Villegagnon preparoit les
vaisseaux à Honfleur, léquels
il fit equipper en guerre au
nombre de trois, aux dépens du Roy. Fourniz
qu'ilz furent de vivres & autres choses necessaires,
les ancres furent levées, & se mirent
en mer le dix-neufiéme Novembre. Ledit sieur de
Bois-le-Comte éleu Vice-Admiral de cette flotte
avoit quatre-vints personnes tant soldats que
matelots dans son vaisseau: dans le second y en
avoit six-vints: dans le troisiéme il y avoit
environ quatre-vints-dix personnes, compris six
jeunes garçons qu'on y menoit pour apprendre
le langage du païs: & cinq jeunes filles &
une femme pour les gouverner, afin de commencer
à faire multiplier la race des François
par-dela.
Au partir les canonades ne manquerent, ni l'eclat des trompettes, ni le son des tambours & fifres, selon la coutume des navires de guerre qui vont en voyage. Au bout de quelques jours ils arriverent de bon vent aux iles Fortunées, dites Canaries, où quelques matelots penserent mettre pied à terre pour butiner quelque chose, mais ilz furent repoussez par les Hespagnols qui les avoient apperceuz de loin. Le seziéme Decembre ilz furent pris d'une forte tempéte qui mit à fonds une barque attachée à un navire, en laquelle y avoit deux matelots pour la garde d'icelle, qui penserent boire à tous leurs amis pour une derniere fois. Car il est bien difficile en tel accident de sauver un homme parmi les fortes vagues de la mer. Neantmoins aprés beaucoup de peine ilz furent sauvés avec les cordages qu'on leur jeta. En cette tempéte arriva un hazard fort remarquable & que je mettray volontiers ici (quoy que je ne me vueille arréter à toutes les particularitez qu'a écrit Jean de Lery autheur de l'histoire de ce voyage.) C'est que comme le cuisinier eut mis un matin dessaler dans un cuvier du lard pour le repas, un coup de mer sautant impetueusement sur le pont du navire, l'emporta plus de la longueur d'une picque hors le bord (c'est à dire hors le navire) & une autre vague venant à l'opposite, sans renverser ledit cuvier, de grand roideur le rejetta au méme lieu dont il étoit party, avec ce qui étoit dedans. Le méme autheur rapporte à propos un exemple de Valere le Grand que j'ay dés y a long temps admiré: sçavoir d'un matelot qui vuidant l'eau de la basse partie d'un navire (avec la pompe, comme il faut presumer) fut jetté en mer par un coup de vague, & incontinent repoussé dedans par une autre vague contraire.
Le dix-huitiéme dudit mois de Decembre noz François découvrirent la grand'Canarie, ainsi appellée (je croy) à cause des Cannes de succre qu'elle produit en abondance, & non pour-ce qu'elle produit grande quantité de chiens, ainsi que disent Pline & Solin. A cette ile est voisine celle qui est aujourd'hui appellée Teneriffé, de laquelle nous avons parlé ci-dessus. Et puis que nous sommes sur le propos des iles Canaries, il n'y a point danger de nous y arréter un petit, mémement veu que la possession qu'en ont aujourd'hui les Hespagnols, ilz la doivent aux François. Elles sont sept en nombre distantes de quarante & cinquante lieuës les unes des autres, appellées par les Anciens d'un mot general Fortunées, à cause de leur beauté, & pour le temperature de l'air, n'y ayant jamais ni de froid, ni de chaud excessif, dont ne faut s'étonner si plusieurs les ont pris pour les Hesperides, déquelles les Poëtes ont chanté tant de fables. De ces sept il y en avoit ci-devant quatre Chrétiennes, à sçavoir Lauzarette, Forteventure, la Gomere, & l'ile de Fer. Les trois autres étoient peuplées d'Idolatres, qui sont appellées la grand'Canarie, Teneriffé, & la Palme, mais aujourd'hui j'entens qu'elles sont toutes Chrétiennes. Ces peuples avant le Christianisme étoient barbares, toujours en guerre, & se tuoient l'un l'autre comme bétes; & le plus fort, estoit celui qui emportoit la seigneurie & domination d'entr'eux. Ils alloient nuds comme ceux de la Nouvelle-France, & ne souffroient aucun approcher de leurs iles. Neantmoins comme les Chrétiens se mettoient quelquefois aux aguets pour les attraper, & envoyer vendre en Hespagne, il avenoit souvent qu'eux-mémes étoient pris: mais les Barbares avoient cette humanité qu'ilz ne tuoient point leurs prisonniers, ains leur faisoient faire le plus vil exercice qu'ils estimoient étre possible, qui étoit d'écorcher leurs chevres, & les depecer ainsi que font les Bouchers, jusques à ce qu'ils eussent payé leur rançon: & lors ils étoient delivrez. Ç'a été par le moyen de ces prisonniers que l'on a sceu ce qui est en leurs iles, leurs coutumes & façons de vivre, que ne n'ay entrepris de representer en ce lieu pour ne m'égarer de mon sujet. Mais je repeteray ce que j'ay déja dit, que les Hespagnols doivent aux François la possession qu'ils ont de ces iles, suivant le rapport qu'en fait Pierre Martyr, celui qui a écrit l'histoire des Indes Occidentales, lequel en parle en cette sorte. «Ces iles (dit-il) bien qu'elles fussent venuës à la conoissance des anciens, si est-ce que la memoire en étoit effacée: & en l'an mille quatre cens cinq il y eut un François de nation nommé Guillaume de Bentachor, lequel ayant congé d'une Royne de Castille de découvrir nouvelles terres, trouva les deux Canaries, qui ores se nomment Lancelotte, & Forteventure, léquelles apres sa mort ses heritiers vendirent aux Hespagnols, &c.» Ici peut-on remarquer que les Hespagnols par envie, ou autrement, ont voulu obscurcir le nom, & la gloire du premier qui a découvert ces iles, apres étre demeurées tant de siecles comme ensevelies, & hors de la conoissance des hommes. Car ce Guillaume de Bentachor s'appelloit Betancourt, Gentil-homme de Picardie, lequel par son testament supplia le Roy de Castille d'estre protecteur des ses enfans: mais il aima mieux étre protecteur des iles conquises par ledit Betancourt: comme il a fait, & y en a adjouté d'autres, déquelles il a peu plus justement s'emparer.
Quant à la situation de ces iles tous sont aujourd'hui d'accord qu'elles gisent par les vint-sept degrez & demi au-deça de l'Equateur. Et partant les Geographes & historiens qui ont situé lédites iles par les dix-sept degrés ou environ, en se trompant en ont trompé beaucoup d'autres, s'étans en cela arretés au calcul de Ptolomée, lequel a marqué les iles Fortunées au promontoire Arsinarie, qui sont les iles du Cap verd. Mais il y a lieu d'excuser Ptolomée en cet endroit, & dire que ceux qui ont transcrit ses livres ne pouvans discerner les nombres des Grecs, ont été cause de l'erreur qui se trouve en cet autheur. Car il n'est point à croire qu'un homme tel que lui, quine marche qu'avec une grande solidité & doctrine, eût si lourdement choppé en ceci.
Noz François donc ayans passé les Canaries cotoyerent la Barbarie habitée des Mores, qui est un païs fort bas, si bien qu'à perte de veuë ilz découvroient des campagnes immenses, & leur sembloit qu'ilz deussent aller fondre là dessus. Et comme ordinairement où est la force là est l'insolence, noz gens se sentans forts d'hommes & d'armes, ne faisoient difficulté d'attaquer quelque navire, ou caravelle si elle se rencontroit à leur chemin, & prendre ce que bon leur sembloit. En quoy je ne les veux louer; & valoit mieux faire des amis en s'établissant paisiblement, que de proceder par ces voyes. Aussi Dieu n'a-il point beni leurs entreprises. Es derniers voyages faits en la Nouvelle-France, on y est allé honétement équippé, & y a eu moyen quelquefois (méme de ma conoissance) de prendre le dessus du vent, & faire ammener les voiles à plusieurs navires qui se sont rencontrez, mais on n'a jamais mis en avant de leur faire tort. Aussi n'est-ce pas le dessein de ceux qui en ce dernier temps veulent habiter la Nouvelle-France, léquelz ne recherchent que ce que la mer & la terre par un juste exercice leur acquerront, sans envier la fortune d'autrui.

Passage de la Zone Torride: où navigation difficile: & pourquoy: Et source: Refutation des raisons de quelques autheurs: Route des Hespagnols au Perou: De l'origine du flot de la mer: Vent Oriental perpetuel souz la ligne æquinoctiale: Origine & causes d'icelui, des vens d'abas, & de Midi: Pluies puantes sous la Zone Torride: Effets d'icelles: Ligne æquinoctiale pourquoy ainsi dite: Pourquoy sous icelle ne se vois ne l'un ne l'autre Pole.
OZ François étans en ces parties
de la Zone Torride à trois ou quatre
degrez au-deça de l'Æquateur,
ilz trouverent la navigation fort
difficile par l'insonstance de plusieurs vens
qui s'assemblent là, & transportent les vaisseaux
diversement, à l'est, au Nort, à l'ouest,
selon qu'ilz se rencontrent. Jean de Lery cherchant
la raison de cela, presuppose que la ligne
æquinoctiale tirant de l'Orient à l'Occident
soit comme le doz & l'échine du monde à ceux
qui voyagent du Nort au su: tellement que
pour y aborder d'une part ou d'autre, il faut
comme monter cette sommité du monde, ce
qui est difficile. Il adjoute une seconde raison,
c'est que là est la source des vens, qui soufflans
oppositement l'un à l'autre assaillent les vaisseaux
de toutes parts. Et pour un troisiéme il
dit que les Courans, de la mer prenans là leurs
commencement en rendent les approches difficiles.
Or jaçoit que ces raisons soient studieusement
recherchées, si est-ce que je ne puis
bonnement m'y accorder. Car quant à la premiere
il est certain que la terre & la mer faisant
un globe rond il n'y n'y a point d'ascendant plus
difficile aupres de la ligne æquinoctiale, qu'au 20,
40, & 60 degré. Quant à la seconde, il est certain
que le Nort ne prend point là sa source: &
l'experience journaliere fait conoitre que souz
la ligne & dedans la Torride, les vens de Levant
y regnent toujours soufflans continuellement,
sans permettre leurs contraires y avoir
aucun accez, ni vent d'Ouest, ni de Midi qu'on
appelle vents d'abas. Et c'est l'occasion pourquoy
les Hespagnols qui vont au Perou ont
ordinairement plus de peine gaigner les Canaries,
qu'en tout le reste du voyage, à cause des
vents de Midi, qui commencent là à entrer en
force: mais passé icelles ilz cinglent aisément
jusques à entrer en la Torride, où ilz trouvent
incontinent ce vent Oriental qui fuit le Soleil,
& les chasse en poupe de telle sorte, qu'à peine
est-il plus besoin en tout le voyage de toucher
aux voiles. Pour cette raison il appellent ce
grand trait de mer, le Golphe des Dames, pour
sa douceur & serenité. Et en fin arrivent és iles
de la Dominique, Guadelupe, Desirét, Marigualante,
& les autres qui sont en cette part
comme les faux-bourgs des Indes. Mais au retour
ilz prennent un autre chemin, & viennent à
la Havane chercher leur hauteur hors le
Tropique du Cancer, là où regnent les vents d'abas,
ainsi qu'entre les Tropiques le vent de Levant:
léquels vens d'abas leurs servent jusques à la veuë
des Açores ou Tierceres, & de là à Seville. Et
pour le regard de la troisiéme raison, je di qu'en
la grande & pleine mer il n'y a point de Courans,
ains les Courans se font quant la mer resserrée
entre deux terres ne trouve point son passage libre
pour continuer son flux, de maniere qu'elle
est contrainte de roidir son cours ainsi qu'un fleuve
qui passe par un canal. Mais posons le cas que
son flux prenne là son origine; étant lent en cette
haute & spacieuse étenduë, il ne fait pas grand
empechement aux navires d'aborder l'Æquateur:
& puis s'il y a six heures de flux contre les navigans,
il y en a autant pour eux au reflux, sans comprendre
le chemin qu'il avancent d'eux mémes
sans l'aide du flot. Or ne suis-je point d'accord
que le principe du flot de la mer soit souz la ligne
æquinoctiale, car il y a plus d'apparence de
croire qu'elle n'a qu'un flux qui va d'un Pole à
l'autre, en sorte que quand il est Ebe au Pole arctique
il est flot au Pole Antarctique; que de lui
donner double flux: ce qu'il faudra faire si on
met le principe de ce flux, souz ladite ligne: si
ce n'est qu'on vueille dire que le flux de la mer
est comme le bouillon d'un pot, lequel s'étend
de toutes parts, & tout à la fois egalement. Et si
l'on veut sçavoir la cause de ce vent Oriental
qui est perpetuel souz cette ligne, qui fait la
ceinture du monde, je m'en arreteray volontiers
au jugement du docte naturaliste Joseph Acosta,
lequel attribue ceci au premier mobile
dont le mouvement circulaire est si rapide qu'il
meine à la danse non seulement tous les autres
cieux, mais aussi les elemens plus legers, le feu
& l'air, léquels tournent aussi quant & lui de
l'Orient en l'Occident en vint-quatre heures; la
terre & l'eau demeurans par leur trop grande
pesanteur au centre du monde. Or ce mouvement
est d'autant plus grand, vehement & puissant,
qu'il s'approche de la ligne æquinoctiale,
où est la plus grande circumference du tournoyement
du ciel, & diminuë cette vehemence
à mesure qu'on s'approche de l'un & de l'autre
Tropique: si bien qu'és environs d'iceux,
par je ne sçay quelle repercussion du cours &
mouvement de la Zone, les vapeurs que l'air
attire quant & soy (d'où procedent les vens
qui courent d'Orient en Occident) sont
contraintes de retourner quasi au contraire; & de
là viennent les vens d'abas & Surouest communs
& ordinaires hors les Tropiques. Je di donc
que la plus vray-semblable cause de la difficulté
qu'ont eu noz François de parvenir à la ligne
æquinoctiale, a été qu'ilz n'étoient pas encor
eloignez de terre (témoins les pluies puantes,
qui ne venoient d'autre part que des vapeurs
terrestres, qui sont grossieres & malfaisantes) &
ainsi se trouvoient enveloppez de certains vens
terrestres, d'autant plus divers que la terre est
inegale, à cause des montagnes & vallées, rivieres,
lacs & situations de païs, & de quelques
vens maritimes, léquels rencontrans ce vent
fort & Oriental conduit par la force du Soleil,
& le mouvement du premier mobile, ne pouvoient
passer outre du moins qu'avec un grand
combat, qui arrétoit leurs vaisseaux, & les dispersoit
ça & là.
Quant aux pluies puantes déquelles je viens de parler, cela est tout commun au long de la côte de la Guinée souz la Zone torride voisine de la terre: voire est tellement contagieuse, que si elle tombe sur la chair il s'y levera des pustules & grosses vessies, voire méme imprime la tache de la puanteur és habillemens. D'ailleurs l'eau douce leur faillit du moins elle se corrompit tellement par les ardantes chaleurs du climat, qu'elle étoit remplie de vers, & falloit en la beuvant tenir la tasse d'une main & se boucher le nez de l'autre, pour l'extréme puanteur qui en sortoit. Le biscuit en fut de méme. Car les longues pluies ayant penetré jusques dans la Soute, le gatèrent entierement si bien qu'il falloit manger autant de vers que de pain. Ce qui eût eté aucunement tolerable si étans en ce mauvais passage ils en fussent bien-tôt sortis, mais ilz furent environ cinq semaines à tournoyer sans pouvoir approcher de céte ligne equinoctiale, à laquelle en fin ils arriverent avec un vent de Nort nord d'Est le 4e jour de Fevrier 1557. Ici il est bon de dire pour les moins sçavans que cette partie du monde est dite être souz la ligne æquinoctiale (autrement souz l'Æquateur) pource que le Soleil venant à cette partie du ciel qui fait le milieu entre les deux poles & ce qui arrive deux fois l'annee, sçavoir l'onziéme de Mars, quand il s'approche de nous; & le treiziéme de Septembre, quand il se recule pour porter l'Eté aux terres Antarctiques les jours & les nuits sont égaux par tout le Et comme le Soleil ayant passé cette ligne noz jours r'accourcissent, aussi venant au deça de la méme ligne ilz diminuent aux regions Antarctiques. Or cette ligne n'est qu'une chose imaginaire, mais il est necessaire user de ce mot pour entendre la chose, & en sçavoir discourir. Et au surplus est à remarquer que les peuples qui habitent souz cette ligne imaginaire ont en tout temps les nuits & les jours égaux, pour raison dequoy aussi elle pourroit bien étre dite æquinoctiale.
Or comme en beaucoup de choses on fait de ceremonies pour la souvenance, aussi c'est la coutume des matelots (qui se rejouissent volontiers) de faire la guerre à ceux qui n'ont encores passé la ligne æquinoctiale, quand ils y arrivent. Ainsi ilz les plongent dans l'eau, ou leur donnent la bascule, ou les attachent au grand mast pour en avoir memoire. Toutefois il y a moyen de se racheter de cette condemnation en payant le vin des compagnons.
Aydez de ce vent de Nor-nord'Est (comme nous avons dit) ilz franchirent quatre degrés au delà de l'Equateur, d'où ilz commencerent à découvrir le pole Antarctique, ayans demeuré long temps sans voir ni l'un ni l'autre, tant à-cause de quelques calmes, que des vens divers que se rencontrent environ le milieu du monde (que je prens souz ladite ligne æquinoctiale) allans comme pour combattre & deposseder ce vent Oriental que nous avons dit, lequel ne s'en étonne gueres. Et neantmoins encores qu'on eût le vent à propos, si est-ce, qu'etant au milieu d'une si grande circumference qu'est celle du ciel, il n'est pas possible de voir l'un ou l'autre pole, moins les deux ensemble, si tôt qu'on est venu souz ladite ligne, ains faut s'approcher de quelques degrez de l'un ou de l'autre: d'autant que les deux poles sont comme deux points imaginaires & immobiles, ainsi que le point milieu d'une roue à l'entour duquel se fait le mouvement d'icelle, ou comme les deux points invisibles qu'on se peut imaginer aux deux côtez d'une boule roulante, par léquels voir tout ensemble il faudroit étre au centre de la dite boule; aussi pour voir les deux poles ou essieux du monde, il faudroit étre au centre de la terre. Mais y ayant grande distance de ce centre à la superficie d'icelle, ou de la mer; de là vient que nonobstant la rondeur de ces deux plus bas elemens, on ne peut si tôt appercevoir le pole quand on est parvenu à la ligne æquinoctiale.
Découverte de la terre du Bresil: Margaias quels peuples: Façon de troquer avec les Ou-etacas peuple le plus barbare de tous les autres: Haute roche apellée l'Emauraude de Mak-hé: Cap de Frie: Arrivée des François à la riviere de Ganabara, où étoit le Sieur de Villegagnon.
E treziéme Fevrier les maitres
de noz navires Françoises ayans
pris hauteur à l'astrolabe, se
trouverent avoir le Soleil droit
pour Zenith: & apres quelques
tourmentes & calmes, par un bon vent
d'est qui dura quelques jours, ils eurent la veuë
de la terre du Bresil le vint-sixiéme de Fevrier
mille cinq cens cinquante-sept, au grand
contentement de tous, comme on peut penser,
pares avoir demeuré prés de quatre mois sur la
mer sans prendre port en aucun lieu.
La premiere terre qu'ilz découvrirent est montueuse, & s'appelle Huvassou par les sauvages de ce païs-là, à l'abord de laquelle (selon la coutume) ilz tirerent quelques coups de canons pour avertir les habitans, qui ne manquerent de se trouver en grande troupe sur la rive. Mais les François ayans reconu que c'étoient Margaias alliez des Portugais, & par consequent leurs ennemis, ilz ne descendirent point à-terre, sinon quelques matelots qui dans une barque allerent prés du rivage à la portée de leurs fleches, leur montrans des couteaux, miroirs, peignes & autres bagatelles, pour léquelles ilz leur demanderent des vivres. Ce que les Sauvages firent en diligence, & apporterent de leur farine de racine, des jambons, & de la chair d'une certaine espece de sanglier qu'ils ont, avec autres victuailles & fruits telz que le païs les porte: car en cette saison là, quoy que ce fût le mois de Fevrier, les arbres étoient aussi verds qu'ilz sont ici en Juin. Les Sauvages ne furent point tant scrupuleux d'aborder les navires François. Car il y en vint six avec une femme entierement nuds, peints, & noircis par tout le corps, ayans les lévres de dessouz percées, & en chaque trou une pierre verte, bien polie & proprement appliquée, & de la largeur d'un teston, pour étre coints & jolis. Mais quand le pierre est levée, ilz sont effroyablement hideux, ayans comme deux bouches au dessouz du nez. La femme avoir les oreilles de méme si hideusement percées, que le doigt y pourroit entrer, auquelles elle portoit des pendans d'os blancs qui lui battoient sur les épaules. Ces sauvages eussent fort desiré qu'on se fût arrété là, mais on ne s'y voulut pas fier, joint qu'il falloit tendre ailleurs. A neuf ou dix lieuës de là les François se trouverent à l'endroit d'un Fort des Portugais dit par eux Spiritus Sanctus, et par les Sauvages Moab, qui est par les vints degrez audelà de l'Æquateur. Les gardes de ce Fort reconoissans à l'equipage que ce n'étoient de leurs gens, tirerent trois coups de canon sur les François, léquels firent de méme envers eux, mais n'un & l'autre en vain. De là passerent auprés d'un lieu nommé Tapemiri, & plus avant vindrent côtoyant les Paraïbes, outre léquels tirans vers le Cap de Frie il y a des basses & écueils entremélez de pointes de rochers qu'il faut soigneusement éviter. Et à cet endroit y a une terre plaine d'environ quinze lieuës de longueur habitée par un certain peuple farouche & étrange nommé Ou-etacas dispos du pied autant & plus que les cerfs & biches, léquels ils prennent à la course: portent les cheveux longs jusques aux fesses, contre la coutume des autres Bresiliens qui les rognent par derriere mangent la chair creuë: ont langage particulier n'ont aucun trafic avec les nations de deça, d'autant qu'ils ne veulent point que leur païs soit conu semblables aux Hespagnols de l'Amerique, qui ne souffrent aucune nation étrangere vivre parmi eux. Toutefois quand les voisins de ces Ou-etacas ont quelques marchandises dont ilz les veulent accommoder, voici leur façon & maniere de permuter. Les Margaia, Caraia ou Tououpinambaouls (qui sont peuples voisins d'iceux) ou autres Sauvages de ce païs-là sans se fier, ni approcher de l'Ou-etacas, lui montrant de loin ce qu'il aura, soit serpe, soit couteau, peigne, miroir, ou autre chose, il lui fera entendre par signes s'il veut échanger quelque chose à cela. Que si l'Ou-etacas s'y acorde, lui montrant au reciproque de la plumasserie, des pierres vertes, pour servir d'ornement à la lévre d'embas ou autre chose provenant de leur terre, le premier mettra sa marchandise sur une pierre, ou piece de bois, & se retirera, & lors l'Ou-etacas apportera ce qu'il aura & le lairra à la place, qui se retirant permettra que le Margaia, ou autre le vienne querir: & jusques là se tiennent promesse l'un à l'autre. Mais chacun ayant son change, si tôt que l'un & l'autre est retourné en ses limites d'où il avoit parlementé, le tréves rompuës, c'est à qui pourra attrapper son compagnon: ainsi que noz soldats és dernieres guerres sortans de quelque ville neutre; celle qu'étoit la petite ville de Vervin en Tierache lieu de ma naissance, appartenant à la tres-illustre maison de Couci. Apres avoir laissé derriere ces espiegles d'Ou-etacas, ilz passerent ç la veuë d'un autre païs voisin nommé Mak-hé, d'où certes les habitans n'ont besoin de toujours dormir, ayans de tels reveils-matin auprés d'eux. En cette terre, & sur le bord de la mer se voit une grosse roche faite en forme de tour, laquelle aux rayons du soleil reluit & brille si fort, qu'aucuns pensent que ce soit une sorte d'Emeraude. Et de fait les mariniers tant Portugais que François l'appellent l'Emeraude de Mak-hé. Mais le lieu est inaccessible étant environné de mille pointes de rochers qui se jettent fort avant en mer.
La prés y a trois petites iles dites les iles de Mak-hé, où ayans mouillé l'ancre, une tempéte de nuit se leva si furieuse que le cable d'un des navires fut rompu, tellement que porté à la merci des Sauvages contre terre il vint jusques à deux brasses d'eau. Ce que voyans le Maitre & le Pilote, comme au desespoir ilz crierent deux ou trois fois nous sommes perdus. Toutefois en ce besoin les matelots ayans fait diligence de jetter une autre ancre, Dieu voulut qu'elle tint, & par ce moyen furent sauvez. C'est chose rude qu'une tempéte en pleine mer où l'on ne voit que montagnes d'eau, & profondes vallées; mais encore n'est ce que jeu au pris du peril où est reduit un vaisseau qui est sur une côte en perpetuel danger de s'aller échouer sur la rive; ou briser contre les rochers. Mais en pleine mer on ne craint point tout cela, quand on a fait diligence d'ammener les voiles à temps. Vray est qu'on est balotté de merveilleuse façon en telle occasion, mais le peril est dehors, j'entens en un bon vaisseau: car un coup de mer emportera quelquesfois un quartier d'un mauvais navire, comme j'ay ouï reciter n'a pas long temps d'un Capitaine qui fut emporté étant dans sa chambre vers le gouvernail. La tempéte passée le vent vint à souhait pour gaigner le Cap de Frie, port & havre des plus renommé en ce païs-là pour la navigation des François. Là apres avoir mouillé l'ancre & tiré quelques coups de canons, ceux qui se mirent à terre trouverent d'abordée grand nombre de Sauvages nommez Tououpinambaouls alliez & confederer de nôtre nation, léquels outre la caresse & bonne reception dirent à nos François des nouvelles de l'aycolas (ainsi nommoient-ilz le sieur de Villegagnon). En ce lieu ilz virent nombre de perroquets, qui volent par troupes, & fort haut, & volontier s'accouplent comme les tourterelles. Partis de là ayans vent à propos ils arriverent au bras de mer & riviere nommée Ganabara par les Sauvages: & Genevre par les Portugais, le septiéme Mars mil cinq cens cinquante-sept, où d'environ un quart de lieuë loin ilz saluerent ledit sieur de Villegagnon à force de canonades, & lui leur rendit la pareille en grande rejouissance.
Comme le sieur du Pont exposa au sieur de Villegagnon la cause de sa venuë, & de ses compagnons: Réponse dudit sieur de Villegagnon: Et ce qui fut fait au Fort de Colligni apres l'arrivée des François.
TANS descendus à terre en l'ile où
le sieur de Villegagnon s'étoit logé,
la troupe rendit graces à Dieu, puis
alla trouver ledit sieur de Villegagnon
qui les attendoit en une place; ou il les
receut avec beaucoup de demonstration de joye
& contentement. Apres les accollades faites le
sieur du Pont commence à parler & lui exposer
les causes de leur voyage fait avec tant de perils,
peines, & difficultez, qui étoient en un mot pour
dresser une Eglise, qu'il appelloit reformée selon
la parole de Dieu en ce païs-là, suivant ce
qu'il avoit écrit à ceux qui les avaient envoyés.
A quoy il répondit (ce dit l'Autheur) qu'ayant
voirement dés long temps & de tout son coeur
desiré telle chose il les recevoit volontiers à ces
conditions: méme par ce qu'il vouloit leur Eglise
étre la mieux reformée pardessus toutes les autres,
il declara qu'il entendoit déslors que les
vices fussent reprimez, la sumptuosité des
accoutremens reformée (je ne puis croire qu'il en
fût si tôt de besoin) & en somme tout ce qui
pourroit apporter de l'empéchement au pur service
de Dieu. Puis levant les yeux au ciel, &
joignans les mains: Seigneur Dieu (dit-il) je te rend
graces de ce que tu m'as envoyé ce que dés si
long temps je t'ay si ardamment demandé. Et
derechef s'addressant à eux dit: Mes enfans (car
je veux estre vôtre pere) comme Jesus-Christ
étant en ce monde n'a rien fait pour lui, ains
tout ce qu'il a fait a été pour nous: aussi ayant
cette esperance que Dieu me preservera en vie
jusques à ce que nous soyons fortifiés en ce païs,
& que vous vous puissiez passer de moy, tout ce
que je pretens faire ici, est tant pour vous, que
pour tous ceux qui y viendront à méme fin que
vous étes venus. Car je delibere de faire une
retraite aux pauvres fideles que seront persecutez
en France, en Hespagne, & ailleurs outre mer,
afin que sans crainte ni du Roy, ni de l'Empereur,
ou d'autres Potentats ils y puissent purement
servir à Dieu selon sa volonté.
Aprés cet accueil la compagnie entre dans une petite salle qui étoit au milieu de l'ile, & chanterent le Psalme cinquiéme, qui commence selon la traduction de Marot, Aux paroles que je veux dire &c. lequel fut suivi d'un préche, où le Ministre Richer print pour texte ces versets du Psalme 26 & entre les Hebrieux 27 Je demande une chose au Seigneur, laquelle je requerray encore, c'est que j'habite en la maison du Seigneur tous les jours de ma vie: durant l'exposition déquels Villegagnon ne cessoit de joindre les mains, lever les ïeux au ciel, faire des soupirs, & autres semblables contenances, si-bien que chacun s'en emerveilloit. Aprés les prieres tous se retirerent horsmis les nouveau venus, léquels dinerent en la méme salle, mais ce fut un diner de Philosophe, sans excez. Car pour toutes viandes ilz n'eurent que de la farine de racines, à la façon des Sauvages, du poisson boucané, c'est à dire roti, & quelques autres sortes de racines cuites aux cendres. Et pour breuvage (parce qu'en cette ile n'y a point d'eau douce) ilz beurent de l'eau des égouts de l'ile, léquels on faisoit venir dans un certain reservoir, ou citerne; en façon de ces fossés où barbottent les grenouilles. Vray est qu'elle valoit mieux que celle qu'il falloit boire sur la mer. Mais il n'est pas besoin d'étre toujours en souffrance. C'est une des principales parties d'une habitation d'avoir les eaux douces à commandement. La vie depend de là & la conservation du lieu qu'on habite, lequel ayant ce defaut ne se peut soutenir un long siege. Le sieur de Mons, ces années dernieres s'étant logé en une ile semblable, fut incommodé pour les eaux, mais vis à vis en la terre ferme y avoit de beaux ruisseaux gazouillans à-travers les bois, où ses gens alloient faire la lécive & autres necessitéz de ménage. Ce qui me fait dire que puis qu'il faut bâtir en une ile & s'y fortifier, il vaut beaucoup mieux employer ce travail sur la rive d'une riviere qui servira toujours de rempar en son endroit. Car ayant la terre ferme libre, on y peut labourer & avoir les commoditez du païs plus à l'aise soit pour se fortifier, soit pour preparer les moyens de vivre.
Je trouve un autre defaut en ceux qui ont fait tant les voyages du Bresil que de la Floride, c'est de n'avoir porté grande quantité de blés & farines, & chairs salées pour vivre au moins un an ou deux, puis que le Roy fournissoit, honnétement aux fraiz de l'equipage, sans s'en aller pardelà pour y mourir de faim, par maniere de dire. Ce qui étoit fort aisé à faire, veu la fecondité de la France en toutes ces choses qui lui sont propres, & ne les emprunte point ailleurs.
Le sieur de Villegagnon ayant ainsi traité ses nouveaux hôtes, s'avisa de les embesogner à quelque chose, de peur que l'oisiveté ne leur engourdît les membres. Il les employa donc à porter des pierres & de la terre pour le Fort commun qu'ils avoient nommé Colligni. En quoy ils eurent assés à souffrir, attendu le travail de la mer, duquel ilz se ressentoient encor, le mauvais logement, la chaleur du païs, & l'écharse nourriture, qui étoit en somme par chacun jour deux gobelets de farine dure faite de racines, d'une partie de laquelle ilz faisoient de la bouillie, avec de l'eau que nous avons dit des égouts de l'ile. Toutefois le desir qu'ils avoient de s'établir & faire quelque chose de bon en ce païs-là leur faisoit prendre le travail en patience, & en oublier la peine. Méme le Ministre Richer pour les encourager davantage, disoit qu'ils avoient trouvé un second Sainct Paul en la personne dudit Villegagnon, comme de fait tous lui donnent cette louange de n'avoir jamais ouï mieux parler de la Religion & reformation Chrétienne qu'à lui. Ce qui leur augmentoit la force & le courage parmi la debilité où ilz se trouvoient.
Ordre pour le fait de la Religion: Pourquoy Villegagnon a dissimulé sa Religion: Sauvages amenés en France: Mariage celebrés en la France Antarctique: Debats pour la Religion: Conspiration contre Villegagnon: Rigueur d'icelui: Les Genevois se retirent d'avec lui: Question touchant la celebration de le Cene à faute de pain & de vin.
'AUTANT que la Religion est le lien
qui maintient les peuples en concorde,
& est comme le pivot de l'Etat,
dés la premiere semaine que les François
furent arrivés auprés de Villegagnon, il
établit un ordre un ordre pour le service de Dieu, qu'outre
les prieres publiques qui se faisoient tous les
soirs apres qu'on avoit laissé la besongne, les Ministres
precheroient deux fois le Dimanche, &
tous les jours ouvriers une heure durant: declarant
aussi par exprés, qu'il vouloit & entendoit
que sans aucune addition humaine les Sacremens
fussent administrez selon la pure parole de
Dieu, & qu'au reste la discipline Ecclesiastique
fût pratiquée contre les defaillans. Suivant quoy
le Dimanche vint-uniéme de Mars ilz firent la
celebration de leur Cene, apres avoir catechizé
tous ceux qui y devoient communier. Et ce faisant
firent sortir les matelots & autres Catholiques,
disans qu'ilz n'estoient pas capables d'un
tel mystere. Et lors Villegagnon s'étant mis à
genoux sur un careau de velours, lequel son page
portoit ordinairement aprés lui, fit deux prieres
publiques & à haute voix, rapportées par Jean
de Lery en son histoire du Bresil, léquelles finies
il se presenta le premier à la Cene, & receut à
genoux le pain & le vin de la main du Ministre.
Et neantmoins on tient qu'il y avoit de la simulation
en son fait: car quoy que lui & un certain
Maitre Jean Cointa & qu'on dit avoir été Docteur
de la Sorbonne, eussent abjuré publiquement
l'Eglise Catholique Romaine, si est-ce
qu'ilz ne demeurerent gueres à émouvoir des
disputes touchant la doctrine, & principalement
sur le point de la Cene. Voire-méme il y a
apparence que Villegagnon ne fut jamais autre
que Catholique, en ce qu'il avoit ordinairement
en main les oeuvres du subtil l'Escot pour se tenir
prét à la defense contre les Calvinistes sur toutes
les disputes susdites. Mais il luy sembloit étre
necessaire de faire ainsi, ne pouvant venir à chef
d'une telle entreprise s'il n'eût eu apparence
d'étre des pretenduz reformez, du côté déquels
d'ailleurs s'il se fût voulu maintenir, il étoit en
danger d'étre accusé envers le Roy (qui le tenoit
pour Catholique) par les Catholiques qui
étoient avec lui, & de perdre une pension de
quelques milles livres que sa Majesté lui bailloit.
Toutefois faisant toujours bonne mine, &
protestant de desirer rien plus que d'étre droitement
enseigné, il renvoya en France le Ministre
Chartier, dans l'un des navires, lequel (apres
qu'il fut chargé de Bresil, & autres marchandises
du païs) partit le quatriéme de Juin pour s'en
revenir, afin que sur ce different de la Cene il
rapportât les opinions des Docteurs de sa secte.
Dans ce navire furent apportés en France dix
jeunes garçons Bresiliens, âgez de neuf à dix
ans & au dessous, léquels ayans été pris en guerre
par les Sauvages amis des François, avoient
été venduz pour esclaves audit Villegagnon. Le
Ministre Richer leur imposa les mains, & prieres
furent faites pour eux avant que partir, à ce
qu'il pleût à Dieu en faire des gens de bien. Ilz
furent presentés au Roy Henry second, lequel
en fit present à plusieurs grans Seigneurs de sa
Court.
Au surplus le troisiéme Avril precedent se celebrerent les premiers mariages des François qui ayent jamais été faits en ce païs-là; ce fut de deux jeunes hommes domestics de Villegagnon avec deux de ces jeunes filles que nous avons dit avoir été menées au Bresil. Il y avoit des Sauvages presens à telles solemnitez, léquels étoient tout étonnez de voir des femmes Françoises vétuës & parées au jour des nopces. Le dix-septiéme de May ensuivant se maria semblablement maitre Jean Cointa (que l'on nommoit monsieur Hector) à une autre de ces jeunes filles. Comme le feu fut mis aux étouppes deux autres filles qui restoient ne demeurerent gueres à étre mariées, & s'il y en eût eu davantage c'en eût été bien-tot fait. Car il y avoit là force gens deliberez qui ne demandoient pas mieux que d'aider à remplir cette nouvelle terre. Et de prendre en mariage des femmes infideles il n'étoit pas juste, la loy de Dieu étant rigoureuse alencontre de ceux qui font telle chose, laquelle méme en la loy Evangelique est aussi defenduë par l'Apôtre sainct Paul, quand il dit: Ne vous accouplez point avec les infideles, là où jaçoit qu'il discoure de la profession de la foy, toutefois cela se peut fort commodement rapporter au fait des mariages. Et en l'ancien Testament il étoit defendu d'accoupler à la charruë deux animaux de diverses especes. Il est vray qu'il est aisé en ce païs-là de faire d'une infidele une Chrétienne, & se fussent peu telz mariages contracter s'il y eût une demeure bien solide & arretée pour les François.
Ce sujet de conjonction charnelle avec les femmes infideles fut cause que sur l'avis qu'eut Villegagnon que certains Normans s'étans autrefois dés y avoit long temps sauvés du naufrage, & devenus comme Sauvages, paillardoient avec les femmes & filles, & en avoient des enfans; pour obvier à ce que nul des siens n'en abusat de cette façon, par l'avis du Conseil fit defenses à peine de la vie que nul ayant tiltre de Chrétien n'habitât avec les femmes & filles des Sauvages, sinon qu'elles fussent instruites en la connaissance de Dieu, & baptizées. Ce qui n'arriva point en tous les voyages des François par-delà, car ce peuple est si peu susceptible de le Religion Chrétienne (dit Jean de Lery) qu'il n'a point été possible en trois ans d'en donner aucun asseuré fondement au coeur de pas un d'eux. Ce qui n'est pas en nôtre Nouvelle-France. Car toutes & quantes fois que l'on voudra (par la grace de Dieu & de son sainct Esprit) ilz seront Chrétiens, & sans difficulté recevront la doctrine du salut. Je le dy, pour ce que je le sçay par mon experience, & en ay fait des plaintes en mon Adieu à la Nouvelle France.
Or pour revenir au different de la Cene, la Pentecoste venuë, nouveau debat s'éleve encore tant pour ce sujet qu'autres points. Car jaçoit Que Villegagnon eût au commencement declaré qu'il vouloit bannir de la Religion toutes inventions humaines, toutefois il mit en avant qu'il falloit mettre de l'eau au vin de la dite Cene, & vouloit que cela se fit, disant que saint Cyprien & saint Clement l'avoient écrit: qu'il falloit méler l'usage du sel & de l'huile avec l'eau du baptéme: qu'un Ministre ne se pouvoit marier en secondes nopces; amenant pour preuve le passage de S. Paul à Timothée: Que l'Evéque soit marit d'une seule femme. Somme il s'en fit à croire: & fit faire des leçons publiques de Theologie à Maitre Jean Cointa, lequel se mit à interpreter l'Evangile selon saint Jean, qui est la Theologie la plus sublime & relevée. Le feu de division ainsi allumé entre ce petit peuple; Villegagnon sans attendre la resolution que le Ministre Chartier devoit apporter, dit ouvertement qu'il avoit changé l'opinion qu'il disoit autrement avoir euë de Calvin, & que c'étoit un heretique devoyé de la Foy. On tint que le Cardinal de Lorraine par quelques lettres l'avoit fort âprement repris de ce qu'il avoit quitté la Religion Catholique-Romaine, & que cela lui donna sujet de faire ce qu'il fit, mais comme j'ay des-ja dit, il ne pouvoit bonnement entreprendre les voyages du Bresil sans le support de l'Admiral, pour quoy parvenir il fallut faire du reformé. Dés lors il commença à devenir chagrin, & menacer par le corps de Saint Jacques (c'étoit son serment ordinaire) qu'il romproit bras & jambes au premier qui le facheroit. Ces rudesses, avec le mauvais traitement, firent conspirer quelques-uns contre lui, léquels ayant découvert, il en fit jette une partie en l'eau, & châtia le reste. Entre autres un nommé François la Roche qu'il tenoit à la cadene: l'ayant fait venir il le fit coucher tout à plat contre terre, & par un de ses satellites lui fit battre le ventre à coups de batons, à la mode des Turcs, & au bout de là il falloit aller travailler. Ce que quelques-uns ne pouvans supporter, s'allerent rendre parmy les Sauvages. Jean de Lery qui n'aime gueres la memoire de Villegagnon, rapporte d'autres actes de sa severité: & remarque que par ses habits (qu'il prenoit à rechange tous les jours, & de toutes couleurs) on jugeoit dés le matin s'il seroit de bonne humeur, ou non, & quand on voyait le jaune, ou le vert en païs, on se pouvoit asseurer qu'il n'y faisoit pas beau: mais sur tout quand il étoit paré d'une robe de camelot jaune bendée de velours noir: ressemblant (ce disoient aucuns) son enfant sans souci.
Finalement les François venus de Geneve, se voyans frustrez de leur attente, lui firent dire par leur Capitaine le sieur du Pont, que puis qu'il avoit rejetté l'Evangile ilz n'étoient plus à son service, & ne vouloient plus travailler au Fort. Là dessus on leur retranche les deux gobelets de farine de racines qu'on avoit accoutumé leur bailler par chacun jour: de quoy ilz ne se tourmenterent gueres: car ils en avoient plus que pour une serpe, ou deux ou trois couteaux qu'ils échangoient aux Sauvages, qu'on ne leur en eût sceu bailler en demi an. Ainsi furent bien aise d'étre delivrez de sa sujetion. Et neantmoins cela n'aggreoit pas beaucoup à Villegagnon, lequel avoit bien envie de les domter, s'il eût peu, & comme il est bien à presumer: mais il n'étoit pas le plus fort. Et pour en faire preuve, certains d'entre eux ayans pris congé du Lieutenant de Villegagnon, sortirent une fois de l'ile pour aller parmi les Sauvages, où ilz demeurerent quinze jours. Villegagnon feignant ne rien sçavoir dudit congé, & par ainsi pretendant qu'ils eussent enfraint son ordonnance, portant defense de sortir de ladite ile, sans licence, leur voulut mettre les fers aux piés, mais se sentans supportez d'un bon nombre de leurs compagnons mal-contens & bien unis avec eux, lui dirent tout à plat qu'ilz ne souffriroient pas cela, & qu'ils étoient affranchis de son obeissance, puis qu'il ne les vouloit maintenir en l'exercice & liberté de leur Religion. Cette audace fit que Villegagnon appaisa sa colere. Sur cette rencontre il y en eût plusieurs & des principaux de ses gens (pretendus reformez) qui desiroient fort d'en voir une fin & le jetter en l'eau, à fin (disoient-ilz) que sa chair et ses grosses espaules servissent de nourriture aux poissons. Mais le respect de monsieur l'Admiral (qui souz l'authorité du Roy l'avoit envoyé) les retint. Aussi qu'ils ne laissoient de faire leur preche sans lui, horsmis que pour obvier à trouble ilz faisoient leur Cene de nuit, & sans son sceu. Sur laquelle Cene comme le fin porté de France vint à defaillir, & n'y en avoit plus qu'un verre, il y eût question entre-eux, sçavoir si à faute de vin ilz pourroient servir d'autres bruvages communs aux païs où ils étoient. Cette question ne fut pont resoluë, mais seulement debattuë, les uns disans qu'il ne falloit point changer la substance du Sacrement, & plutot que de ce faire il vaudroit mieux s'en abstenir: Les autres au contraire disans que lors que Jesus-Christ institua sa Cene, il avoit usé du bruvage ordinaire en la Province où il étoit: & que s'il eût été en la terre du Bresil, il est vray-semblable qu'il eût usé de leur farine de racine en lieu de pain, & de leur breuvage au lieu de vin. Et partant faut qu'au defaut de nôtre pain & nôtre vin ilz ne feroient point difficulté de s'accommoder à ce qui tient lieu de pain & de vin. Et de ma part, quand je considere la varieté du monde, & que la terre en tout endroit ne produit pas mémes fruits & semences, ains que les païs meridionaux en rapportent d'une autre sorte, & les Septentrionaux d'une autre, je trouve que la question n'est pas petite, & eût bien merité que saint Thomas d'Aquin en eût dit quelque chose. Car de reduire ceci tellement à l'étroit qu'il ne soit loisible de communiquer la Sainte Eucharistie que souz l'espece de pain de pur froment, souz ombre qu'il est écrit Cibavit est ex adipe frumenti, cela est bien dur: & faut considerer qu'il y a plus des deux parts du monde qui n'usent pas de nôtre froment, & toutefois à faute de cela ne dévroient pas étre exclus du Sacrement, s'ilz se trouvoient disposés à le recevoir dignement, ayans du pain de quelque autre sorte de grain. Et si l'on considere bien le passage susdit du Psalme 81, on trouvera qu'il ne donne point loy en cet endroit, d'autant que là, nôtre Dieu dit à son peuple que s'il eût écouté sa voix, & cheminé en ses voyes, il lui eût fait des biens exprimez audit lieu du Psalme, & l'eût repeu de la graisse de froment, & saoulé de miel tiré de la roche. Pour le vin il n'y en a point souz la ligne æquinoctiale non plus qu'au Nort. Ceux-ci boivent de l'eau, & ceux-là font du vin des palmiers, & du fruit d'iceux nommé Coccos. En somme l'Eglise qui sçait dispenser de beaucoup de choses selon le temps, & lieux, & personnes, comme elle a dispensé les laics de l'usage du Calice, & en certaines Eglises du pain sans levain; aussi pourroit elle bien dispenser là dessus, étant une méme chose: Car elle ne veut point que ses enfans meurent de faim non plus souz le Pole qu'és autres lieux. Si quelqu'un dit qu'on y en peut porter des païs lointains, je lui repliqueray qu'il y a plusieurs peuples qui n'ont dequoy fournir à la dépense d'une navigation; & on ne va point en païs étranger (nommément au Nort) pour plaisir, ains pour quelque profit. Joint à ceci que les navigations sur l'Ocean sont, par maniere de dire, encore recentes, & étoit bien difficile auparavant l'invention de l'eguille marine, de trouver le chemin à de si lointaines terres. Ceci soit dit souz la correction des plus sages que moy.
Or en fin Villegagnon se voulant depetrer des pretenduz reformez, detestant publiquement leur doctrine, leur dit qu'il ne vouloit plus les souffrir en son Fort, ni en son ile, & partant qu'ils en sortissent. Ce qu'ilz firent (quoy qu'ils eussent peu remuer du ménage) aprés y avoir demeuré environ huit mois, & se retirerent en la terre ferme, attendans qu'un navire du Havre de grace là venu pour charger du bresil fût prét à partir, où par l'espace de deux mois ils eurent des frequentes visites des Sauvages circonvoisins.

Description de la riviere, ou Fort de Ganabara: Ensemble De l'ile où est le Fort de Colligni. Ville-Henry de Thevet: Baleine dans le Port de Ganabara: Baleine échouée.
EVANT que remener noz Genevois
en France, aprés avoir veu leurs comportemens
au Bresil, & ceux du sieur
de Villegagnon, il est à propos de
contenter les plus curieux en décrivant un peu
plus amplement qu'il n'a eté fait ci-devant, l
lieu où ils avoient jetté les premiers fondemens
de la France Antarctique. Car quant aux moeurs
du peuple, animaux quadrupedes, volatiles, reptiles,
& aquatiques, bois, herbes, fruits de ce
païs-là, selon qu'il viendra à propos nous les
toucherons au sixiéme livre en parlant de ce qui
est en nôtre Nouvelle-France Arctique & Occidentale.
Nous avons dit que Villegagnon arrivant au Bresil ancra en la riviere dite par les Sauvages Ganabara, & Genevre par les Portugais, parce qu'ilz la découvrirent le premier de Janvier qu'ilz nomment ainsi. Cette riviere demeure par les vint-trois degrez au-delà de la ligne æquinoctiale, & droit souz le Tropique du Capricorne. Le port en est beau & de facile defense, comme se peut voir par le pourtrait que j'en ay ici representé, & d'une etenduë comme d'une mer.

Car il s'avance environ de douze lieuës dans les terres en longueur, & en quelques endroits il a sept ou huit lieuës de large. Et quant au reste il est environné de montagnes de toutes parts, si bien qu'il ne ressembleroit pas mal au lac de Geneve, ou de Leman, si les montagnes des environs étaient aussi hautes. Son embouchure est assez difficile, à cause que pour y entrer il faut côtoyer trois petites iles inhabitables, contre léquelles les navires sont en danger de heurter & se briser si elles ne sont bien conduites. Apres cela il faut passer par un détroit, lequel n'ayans pas demi quart de lieuë de large est limité du côté gauche (en y entrant) d'une montagne & roche pyramidale, laquelle n'est pas seulement d'émerveillable & excessive hauteur, mais aussi à la voir de loin on diroit qu'elle est artificiele. Et de fait parce qu'elle est ronde, & semblable à une grosse tour, noz François l'appelloient le pot de beurre. Un peu plus avant dans la riviere y a un rocher assez plat, qui peut avoir cent ou six-vints pas de tour, sur lequel Villegagnon à son arrivée, ayant premierement déchargé ses meubles & son artillerie s'y pensa fortifier, mais le flux & reflux de la mer l'en chassa. Une lieuë plus outre est l'ile où demeuroient les François ayans seulement une petite demie lieuë de circuit, & est beaucoup plus longue que large, environnée de petits rochers à fleur d'eau, qui empéche que les vaisseaux n'en puissent approcher plus prés que de la portée du canon, ce qui la rend merveilleusement forte, et de fait il n'y a moyen aborder; méme avec les petites barques, sinon du côté du Port, lequel est encore à l'opposite de l'avenuë de la grand'mer. Or cette ile étant rehaussée de deux montagnes aux deux bouts, Villegagnon fit faire sur chacune d'icelles une maisonnette, comme aussi sur un rocher de cinquante ou soixante piés de haut qui est au milieu de l'ile, il avoit fait batir sa maison. De côté & d'autre de ce rocher on avoit applani des petites places, équelles étoit batie tant la salle où l'on s'assembloit pour faire les prieres publiques & pour manger, qu'autres logis, équels (compris les gens de Villegagnon) environ quatre-vints personnes qu'étoient noz François faisoient leur retraite. Mais faut noter que (excepté la maison qui est sur la roche, où il y a un peu de charpenterie, & quelques boulevers mal-batis, sur léquels l'artillerie étoit placée) toutes ces demeures sont pas des Louvres, mais des loges faites de la main des Sauvages, couvertes d'herbes & gazons, à leur mode. Voila l'état du Fort que Villegagnon pour aggréer à l'Admiral, nomma Colligni en la France Antarctique, nom de triste augure (dit un certain Historien) duquel faute de bonne garde il s'est laissé chasser par les Portugais, au grand des-honneur de lui & du nom François, aprés tant de frais de peines, & de difficultés. Il vaudroit beaucoup mieux demeurer en sa maison, que d'entreprendre pour étre moqué par aprés principalement quant on a des-ja un pied bien ferme en la terre que l'on veut habiter. Je ne sçay quand nous serons bien resolus en nos irresolutions, mais il me semble que c'est trop prophaner le nom François & la Majesté de noz Rois de parler tant de la Nouvelle-France, & de la France Antarctique, pour avoir seulement un nom en l'air, une possession imaginaire en la main d'autrui, sans faire aucun effort de le redresser aprés une cheute. Dieu doint meilleur succés aux entreprises qui se renouvellent aujourd'huy pour le méme sujet, léquelles sont vrayment saintes, & sans autre ambition que d'accroitre le royaume celeste. Je ne veux pas dire pourtant que les autres eussent un autre desir & but que cetui-ci, mais on peut dire que leur zele n'étoit point accompagné de science, ni d'une ferveur suffisante à telle entreprise.
Es chartes geographiques qu'André Thevet fit imprimer au retour de ce païs-là, il y a à côté gauche de ce port de Ganabara sur la terre ferme une ville depeinte, qu'il a nommée VILLE-HENRY en l'honneur du Roy Henri II. Ce que quelques-uns blament, attendu qu'il n'y eut jamais de ville en ce lieu. Mais soit qu'il y en ait, ou non, je n'y trouve sujet de reprendre si l'on a égard au temps que les François possedoient cette terre, ayant fait cela, à fin d'inviter le Roy à avancer cette affaire.
Pour continuer donc ce qui reste à décrire tant de la riviere de Ganabara, que de ce qui est situé en icelle, quoy que nous en ayons touché quelque chose ci-devant en la relation du premier voyage, toutefois nous adjouterons encore, que quatre ou cinq lieuës, outre le Fort de Colligni il y a une autre ile belle & fertile contenant environ six lieuës de tour fort habitée des Sauvages nommez Tououpinambaouls alliez des François. Davantage il y a beaucoup d'autres petites ilettes inhabitées, équelles se trouve de bonnes & grosses huitres. Quant aux autres poissons il n'en manque point en ce port, ni en la riviere comme mulets, requiens, rayes marsoins, & autres. Mais principalement est admirable d'y voir des horribles & épouventables baleines montrans journellement leurs grandes nageoires comme ailes de moulins à-vent hors de l'eau, s'égayans dans le profond de ce port, & s'approchans souvent si prés de l'ile, qu'à coups d'arquebuze on les pouvoit tirer: ce qu'on faisait quelquefois par plaisir, mais cela ne les offensoit gueres, ou point du tout. Il y en eut une qui se vint échouer à quelques lieuës loin de ce Port en tirant vers le Cap de Frie (qui est à la partie Orientale) mais nul n'en osa approcher tant qu'elle fût morte d'elle-méme tant elle étoit effroyable. Car en se debattant (à faute d'eau) elle faisoit trembler la terre tout autour d'elle, & en oyoit-on le bruit & étonnement à plus de deux lieuës loin. On la mit en pieces, & tant les François que grand nombre de Sauvages en prindrent ce qu'ilz voulurent, & neantmoins il y en demeura plus des deux tiers. La chair n'en est gueres bonne, mais du lart on en fait de l'huile en grande quantité. La langue fut mise ne des barils, & envoyée au sieur Admiral, comme la meilleure piece.
A l'extremité & au cul de sac de ce port il y a deux fleuves d'eau douce, sur léquels nos François alloient souvent se rejouir en découvrant païs.
A vint-huit, ou trente lieuës plus outre en allant vers la Plate, ou le détroit de Magellan, il y a un autre grand bras de mer appellé par les François La riviere des Vases, en laquelle ceux qui vont pardelà prennent Port, comme ilz sont encore au havre du Cap de Frie qui est de l'autre côté vers l'Orient.
Que le division est mauvaise, principalement en Religion: Retour des François venus de Geneve en France: Divers perils en leur voyage: Mer barbuë.
OMME la Religion est le plus
solide fondement d'un Etat,
contenant en foy la Justice, &
consequemment toutes les vertus;
Aussi faut-il bien prendre
garde qu'elle soit uniforme s'il
est possible, & n'y ait point de
varieté en ce que chacun doit croire soit de
Dieu, soit de ce qu'il a ordonné. Plusieurs au
moyen de la Religion vraye ou faulse ont domté
des peuples farouches, & les ont maintenus en
concorde, là où ce point venant à étre debattu,
les esprits alterés ont fait des bandes à part, &
causé la ruine & desolation des royaumes &
republiques. Car il n'y a rien qui touche les hommes
de si prés que ce qui regarde l'ame & le salut
d'icelle. Et si les grandes assemblées des hommes
qui sont fondées de longuemain, sont
bien souvent ruinées par cette division, que
pourra faire une petite poignée de gens foible
& imbecille de foy qui ne se peut à peine
soutenir? Certes elle deviendra en proye
au premier qui la viendra attaquer, ainsi qu'il est
arrivé à cette petite troupe de François, qui
avec tant de peines & perils s'étoit transportée
au Bresil, & comme nous avons rapporté de
ceux qui s'étoient divisés en la Floride, encores
qu'ilz ne fussent en discord pour la Religion.
Doncques tandis que les François venus de Geneve étoient logés en quelques cabanes dressées en la terre ferme du port de Ganabara,& qu'un navire étoit à l'ancre dans ledit port, attendant qu'il eût sa charge parfaite, le sieur de Villegagnon envoya audits Genevois un congé écrit de sa main, & une lettre au maitre dudit navire, par laquelle il lui mandoit (car le marinier n'eût rien osé faire sans la volonté dudit Villegagnon, lequel étoit comme Vice-Roy en ce païs-là) qu'il ne fit difficulté de les repasser en France pour son égard; disant que comme il Avoit été bien aise de leur venuë pensant avoir trouvé ce qu'il cherchoit, aussi que puis qu'ilz ne s'accordoient pas avec lui il étoit content qu'ilz s'en retournassent. Mais on se plaint que sous ces beaux mots il leurs avoit brassé une étrange tragedie, ayant donné à ce maitre de navire un petit coffret enveloppe de toile cirée (à la façon de la mer) plein de lettres qu'il envoyoit pardeça à plusieurs personnes, parmi léquelles y avoit aussi un procez qu'il avoit fait contr'eux à leur desceu, avec mandement exprés au premier juge auquel on le bailleroit en France, qu'en vertu d'icelui il les retint & fit bruler comme heritiques: mais il en avint autrement: comme nous dirons aprés que les aurons amenés en France.
Ce navire donc étant chargé de bresil, poivre Indic, cotons, guenons, sagoins, perroquets, & autres choses, le quatriéme de Janvier mille cinq cens cinquante-huit ilz s'embarquerent pour le retour quinze en nombre, sans l'equipage du navire, non sans quelque apprehension, attendu les difficultez qu'ils avoient euës en venant. Et se fussent volontiers quelques-uns resolus de demeurer là perpetuellement, sans la revolte (ainsi l'appellent-ils) de Villegagnon, reconoissans les traverses qu'il faut souffrir pardeça durant la vie, laquelle ilz treuvoient aisée pardela aprés un bon établissement, lequel étoit d'autant plus asseuré, que sans cette division sept ou huit cens personnes avaient deliberé d'y passer cette méme année dans des grandes hourques de Flandre, pour commencer à peupler l'environ du port de Ganabara, & n'eussent manqué les nouvelles peuplades és années ensuivantes, léquelles à-present seroient accreuës infiniment, & auroient là planté le nom François souz l'obeissance du Roy, si bien qu'aujourd'huy nôtre nation y auroit un facile accez, & y feroient les voyages journaliers; pour la commodité & retraitte de plusieurs pauvres gens dont la France n'abonde que trop, léquelz pressés ici de necessité, ou autrement, s'en fussent allé cultiver cette terre plutot que d'aller chercher leur vie en Hespagne (comme font plusieurs) & ailleurs hors le Royaume.
Or (pour revenir à notre propos) le commencement de cette navigation ne fut sans difficulté: car il falloit doubler des grandes basses, c'est dire des sables & rochers entremelez, qui se jettent environ trente lieuës en mer (ce qui est fort à craindre) & ayans vent mal propre, ilz furent long-temps louvier sans guerres avancer: & parmi ceci un inconvenient arrive qui les pensa tretous perdre. Car environ la minuit les matelots tirant à la pompe pour vuider l'eau selon la coutume (ce qu'ilz font par chacun quart) ilz ne la peurent epuiser. Ce que voyant le Contremaitre il descendit en bas, & vit que non seulement le vaisseau étoit entr'ouvert, mais aussi dés-ja si plein d'eau, que de la pesanteur il ne gouvernoit plus, & se laissoit aller à fonds. S'il y en avoit des étonnés je le laisse à penser: car si en un vaisseau bien entier on est (comme on dit) à deux doits prés de la mort, je croy que ceux-ci n'en étoient point éloignés de demi doit. Toutefois apres que les matelots furent harasses, quelques uns prindrent tel courage, qu'ilz soutindrent le travail de deux pompes jusques à midi, vuidans l'eau, qui étoit aussi rouge que sang à cause du bois de Bresil duquel elle avoit pris la teinture. Ce-pendant les charpentiers & mariniers ayans trouvé les plus grandes ouvertures ilz les étouperent, tellement que n'en pouvant plus ils eurent un peu plus de relache, & découvrirent la terre, vers laquelle ilz tournerent le cap. Et sur ce fut dit par iceux charpentiers que le vaisseau étoit trop vieil & tout mangé des vers, & ne pourroit retourner en France. Partant valoit mieux en faire un neuf, ou attendre qu'il y en vint quelqu'un de deça. Cela fut bien debattu. Neantmoins le Maitre mettant en avant que s'il retournoit en terre ses matelots le quitteroient, & qu'il aimoit mieux hazarder sa vie: que de perdre son vaisseau & sa marchandise, il conclut, à tout peril, de poursuivre sa route. Et pource que les vivres étoient courts, & la navigation se prevoyoit devoir étre longue, on en mit cinq dans une barque, léquels à la mal-heure on renvoya à terre, car ilz n'y firent pas de vieux os.
Ainsi se mit derechef le vaisseau en mer passant avec grand hazard par dessus lédites basses; & ayans noz gens éloigné la terre d'environ deux cens lieuës ilz découvrirent une ile inhabitée ronde comme une tour, de demie lieuë de circuit, fort agreable à voir à cause des arbres y verdoyans en nôtre froide saison. Plusieurs oyseaux en sortoient qui se venoient reposer sur les mats du navire, & se laissoient prendre à la main. Ils étoient gros en apparence, mais le plumage oté n'étoient quasi que passereaux. En cinq mois que dura le voyage, on ne découvrit autre terre que cette ile, & autres petites à l'environ, léquelles n'étoient marquées sur la carte marine.
Sur la fin de Fevrier n'étant encore qu'à trois degrez de la ligne æquinoctiale (qui n'étoit pas la troisieme partie de leur route) voyans que leurs vivres defailloient ilz furent en deliberation de relacher au Cap sainct Roch (qui est par les cinq degrez en la terre du Bresil) pour y avoir quelques rafraichissement: toutefois la pluspart fut d'avis qu'il valoit mieux passer outre, & en un besoin manger les guenons & perroquets qu'ilz portoient. Et arrivez qu'ilz furent vers ladite ligne ilz n'eurent moins d'empechement que devant & furent long temps à tournoyer sans pouvoir franchir ce pas. J'en ay rendu la raison ci-dessus au chapitre quatriéme, où j'ay aussi dit que les vapeurs qui s'élevent de la mer és environs de l'Æquateur, attirées par l'air & trainées quant & lui en la course qu'il fait suivant le mouvement du premier mobile, venans à rencontrer le cours & mouvement de la Zone sont contraintes par la repercussion de retourner quasi au contraire, d'où viennent les vens d'abas, c'est à dire du Ponant, & du Suroest: aussi fu-ce un vent du Suroest qui tira noz François hors de difficulté & les porta outre l'Æquinoxe, lequel passé peu apres ilz commencerent à découvrir nôtre pole arctique.
Or comme il y a souvent de la jalousie entre mariniers & conducteurs de navires, il avint ici une querelle entre le Pilote & le Contre-maitre, qui pensa les perdre tous. Car en dépit l'un de l'autre ne faisans pas ce qui étoit de leurs charges, un grain de vent s'éleva la nuit, lequel s'enveloppa tellement dans les voiles, que le vaisseau fut préque renversé la quille en haut: & n'eut-on plus beau que de couper en grande diligence les écoutes de la grand'voile: & en cet accident tomberent & furent perduz dans l'eau les cables, cages d'oiseaux & toutes autres hardes qui n'étoient pas bien attachées.
Quelques jours aprés rentrans en nouveau danger, un charpentier cherchant au fonds du vaisseau les fentes par où l'eau y entroit, s'éleva prés de la quille (or la quille est le fondement du navire, comme l'eschine à l'homme & és animaux, sur laquelle sont entées & arrrengées les côtes) une piece de bois large d'un pied en quarré, laquelle fit ouverture à l'eau en si grande abondance, que les matelots qui assistoient ledit charpentier montans en haut tout éperduz ne sceurent dire autre chose sinon, Nous sommes perduz, nous sommes perduz. Surquoy les Maitre & Pilote voyans le peril evident, firent jetter en mer grand quantité de bois de bresil, & les panneaux qui couvroient le navire, pour tirer la barque dehors, dans laquelle ilz se vouloient sauver: Et craignans qu'elle ne fût trop chargée (parce que chacun y vouloit entrer) le Pilote se tint dedans l'épée à la main, disant qu'il coupperoit les bras au premier qui feroit semblant d'y entrer: de maniere qu'il se falloit resoudre à la mort, comme quelques-uns faisoient. En fin toutefois le charpentier petit homme courageux n'ayant point abandonné la place avoit bouché le trou avec son caban ou cappot de mer soutenant tant qu'il pouvoit la violence de l'eau qui par fois l'emportoit: & apres qu'on lui eut fourni de plusieurs hardes & lits de coton, à l'ayde d'aucuns il racoutra la piece qui avoit été levée, & ainsi evaderent ce danger, l'ayans échappé belle. Mais il en falloit encore bien souffrir d'autres, étans à plus de mille lieuës du port où ilz pretendoient aller.
Aprés ce danger ilz trouverent force vens contraires, ce qui fut cause que le Pilote (qui n'étoit pas des mieux entendus en son métier) perdit sa route, & navigerent en incertitude jusques au Tropique de Cancer. Pendant lequel temps ilz rencontrerent une mer si expessement herbue qu'il falloit trencher les herbes avec une coignée, & comme ilz pensoient étre entre des marais ilz jetterent l;a sonde & ne trouverent point le fond. Aussi ces herbes n'avoient point de racines, ains s'entretenoient l'une l'autre par longs filamens comme lierre terrestre, ayans les feuilles assez semblables à celles de Ruë de jardins, la graine ronde, & non plus grosse que celle de Genevre. Es navigations de Cristophe Colomb se trouve qu'au premier voyage qu'il fit à la découverte des Indes (qui fut l'an mille quatre cens nonante-deux) ayant passé les iles Canaries, aprés plusieurs journées il rencontra tant d'herbes qu'il sembloit que ce fût un pré. Ce qui leur donna la peur, encore qu'il n'y eut point de danger.
Famine extrême, & les effects d'icelle: Pourquoy on dit Rage de faim: Découverte de la terre de Bretagne: Recepte pour r'affermir le ventre: Procez contre les François Genevois envoyé en France: Retour de Villegagnon.
E Tropique passé, & étans encore à
plus de cinq cens lieuës de France,
il fallut retrencher les vivres de
moitié, s'étant la provision consommée
par la longueur du voyage
causée par les vens contraires, & le defaut
de bonne conduite. Car (comme nous avons dit)
le Pilote ignorant avoit perdu la conoissance
de sa route: si bien que pensant étre vers le Cap
de Fine-terre en Hespagne, il n'étoit qu'à la hauteur
des Açores, qui en sont à plus de trois cens
lieuës. Cet erreur fut cause qu'à la fin d'Avril
dépourveuz de tous vivres il se fallut mettre à
balayer & nettoyer la Soute & c'est le lieu
ou se met la provision du biscuit; en laquelle
ayans trouvé plus de vers & de crottes de rats,
que de mietttes de pain: neantmoins cela se partissoit
avec des culieres, & en faisoient de la bouillie:
& sur cela on fit apprendre aux guenons
& perroquets des gambades & langages qu'ils
ne sçavoient pas: car ilz servirent de pature à leurs
maitres. Bref dés le commencement de May que
tous vivres ordinaires étoient faillis, deux mariniers
moururent de malrage de faim, & furent
ensevelis dans les eaux. Outre plus durant
cette famine la tourmente continuant jour &
nuict l'espace de trois semaines, ilz ne furent pas
seulement contraints de plier les voiles & amarrer
(attacher) le gouvernail, mais aussi durant
trois semaines que dura cette tourmente ilz ne
peurent pécher un seul poisson: qui est chose pitoyable,
& sur toutes autres deplorable. Somme
les voila à la famine jusques aux dents (comme
on dit) affaiblis d'un impitoyable element,& par
dedans & par dehors.
Or étans ja si maigres & affoiblis qu'à peine se pouvoient-ilz tenir debout pour faire les manoeuvres du navire, quelques uns s'aviserent de couper en pieces certaines rondelles faites de peaux, léquelles ilz firent bouillir pour les manger, mais elles ne furent trouvées bonnes ainsi, à cause dequoy quelques-uns les firent rotir, en forme de carbonnades: & étoit heureux qui en pouvoit avoir. Apres ces rondelles succederent les colets de cuir, souliers, & cornes de lanternes qui ne furent point épargnées. Et nonobstant, sur peine de couler à fond, il falloit perpetuellement étre à la pompe pour vuider l'eau.
En ces extremitez le douziéme May mourut encores de rage de faim le canonnier, de qui le métier ne pouvoit guerres servir alors, car quand ils eussent fait rencontre de quelques pyrates, ce leur eût eté grand plaisir de se donner à eux: mais cela n'avint point: & en tout le voyage ilz ne virent qu'un vaisseau, duquel à cause de leur trop grande foiblesse ilz ne peurent approcher.
Tant qu'on eut des cuirs on ne s'avisa point de faire la guerre aux rats, qui son ordinairement beaux & potelez dans les navires: mais se ressentans de cette famine, & trottans continuellement pour chercher à vivre, ilz donnerent avis qu'ilz pourroient bien servir de viande à qui en pourroit avoir. Ainsi chacun va à la chasse, & dresse-on tant de pieges, qu'on en prend quelques-uns. Ils étoient à si haut prix qu'un fut vendu quatre écus. Un autre fit promesse d'un habit de pied en cap à qui lui en voudroit bailler un. Et comme le Contre-maitre en eût appreté un pour le faire cuire, ayant coupé & jetté sur le tillac les quatres pattes blanches, elles furent soigneusement recuillies, & grillées sur les charbons, disant celui qui les mangea n'avoir jamais trouvé ailes de perdris si bonnes. Mais cette necessité n'étoit seulement des viandes, ains aussi de toute sorte de boisson: car il n'y avoit ni vin, ni eau douce. Seulement restoit un peu de cidre, duquel chacun n'avoit qu'un petit verre par jour. A la fin fallut ronger du bresil pour en cirer quelque substance: ce que fit le sieur du Pont, lequel desiroit avoir donné bonne quittance d'une partie de quatre mille francs qui lui étoient deuz, & avoir un pain d'un sol, & un verre de vin. Que si cetui-ci étoit tellement pressé, il faut estimer que la misere étoit venuë au dessus de tout ce que la langue, & la plume peuvent exprimer, aussi mourut-il encores deux mariniers le quinziéme & seziéme de May, de cette miserable pauvreté, laquelle non sans cause est appellée rage, d'autant que la nature defaillant, les corps étans attenuez, les sens alienez, & les esprits dissipez, cela rend les personnes non seulement farouches, mais aussi engendre une colere telle qu'on ne se peut regarder l'un l'autre qu'avec une mauvaise intention, comme faisoient ceux-ci. Et de telle chose Moyse ayant conoissance il en menace entre autres chatimens le peuple d'Israel quand il viendra à oublier & mépriser la loy de son Dieu. Alors (dit-il) l'homme le plus tendre, & plus délicat d'entre vous regardera d'un oeil malin son frere, & sa femme bien-aimée, & le demeurant des ses enfans: Et la femme la plus delicate, qui pour sa tendreté n'aura point essayé de mettre son pied en terre, regardera d'un oeil malin son mari bien-aimé, son fils, & sa fille, &c. Cette famine & miserable necessité étant si étrange, je n'ay que faire de m'amuser à rapporter les exemples des sieges des villes, où l'on trouve tousjours quelque suc, ni de ceux que l'on rapporte étre morts en passant les deserts de l'Afrique: car il n'y auroit jamais de fin. Cet exemple seul est suffisant pour émouvoir les plus endurcis à commiseration. Et quoi que ceux-ci ne soient venus jusques à se tuer l'un l'autre pour se repaitre de chair humaine, comme firent ceux qui retournerent du premier voyage de la Floride (ainsi que nous avons veu au chapitre septiesme du premier livre) toutefois ils ont eté reduits à une pareille, voire plus grande necessité: car ceux-là n'attendirent point une si extreme faim que d'en mourir: & ne fait point mention l'histoire qu'ils ayent rongé le bois de bresil, ou grillé les cornes de lanternes.
Or à la parfin Dieu eut pitié de ces pauvres affligés, & les amena à la veuë de la basse Bretagne le vint-quatriéme jour de May, mille cinq cens cinquante-huit, étans tellemens abbatus, qu'ilz gisoient sur le tillac sans pouvoir remuer ni bras, ni jambes. Toutefois par-ce que plusieurs fois ils avoient été trompés cuidans voir terre là où ce n'étoit que des nuées, ilz pensoient que ce fut illusion, & quoy que le matelot qui étoit à la hune criât par plusieurs fois Terre, terre, encore ne le pouvoient-ilz croire; mais ayans vent propice, & mis le cap droit dessus, tôt aprés ilz s'en asseurerent, & en rendirent graces à Dieu. Aprés quoy le Maitre du navire dit tout haut que pour certains s'ilz fussent demeurés encor vint-quatre heures en cet état, il avoit deliberé & resolu de tuer quelqu'un sans dire mot, pour servir de pature aux autres.
Approchez qu'ilz furent de terre ilz mouillerent l'ancre, & dans une chalouppe quelques uns s'en allerent au lieu plus proche dit Hodierne, acheter des vivres: mais il y en eut qui ayans pris de l'argent de leur compagnons, ne retournerent point au navire, & laisserent là leurs coffres & hardes protestans de jamais n'y retourner, tant ils avoient peur de r'entrer au païs de famine. Tandis il y eut quelques pécheurs qui s'étans approchez du navire, comme on leur demandoit des vivres ilz se voulurent reculer, pensans que ce fût mocquerie, & que souz ce pretexte on leur voulût faire tort: mais nos affamez se saisirent d'eux & se jetterent si impetueusement dans leur barque, que les pauvres pécheurs pensoient tous étre saccagéz: toutefois on ne prit rien d'eux que de gré à gré: & y eut un vilain qui print deux reales d'un quartier de pain bis qui ne valoit pas un liart au païs.
Or ceux qui étoient descendus à terre étans retournés avec pain, vin, & viandes, il faut croire qu'on le les laissa point moisir, ni aigrir. Ilz leverent donc l'ancre pour aller à la Rochelle, mais avertis qu'il y avoit des pyrates qui rodoient la côte, ilz cinglerent droit au grand, beau & spacieux havre de Blaver païs de Bretagne, là où pour lors arrivoient grand nombre de vaisseaux de guerre tirans force coups d'artillerie, & faisans les bravades accoutumées en entrant victorieux dans un port de mer. Il y avoit des spectateurs en grand nombre, dont quelques-uns vindrent à propos pour soutenir noz Bresiliens par dessouz les bras, n'ayans aucune force pour se porter. Ils eurent avis de se grader de trop manger, mais d'user peu à peu de bouillons pour le commencement, de vieilles poullailles bien consomméees, de lait de chevre, & autres choses propres pour leur élargir les Boyaux, léquelz par le long jeune étoient tout retirez. Ce qu'ilz firent: mais quant aux matelots la pluspart gens goulus & indiscrets, il en mourut plus de la moitié, qui furent crevez subitement pour s'étre voulu remplir le ventre du premier coup. Aprés cette famine s'ensuivit un degoutement si grand, que plusieurs abhorroient toutes viandes & méme le vin, lequel sentant ilz tomboient en defaillance: outre ce le pluspart devindrent enflés depuis la plante des piés jusques au sommet de la téte, d'autre tant seulement depuis la ceinture en bas. Davantage il survint à tous un cours de ventre & tel devoyement d'estomach, qu'ilz ne pouvoient rien retenir dans le corps. Mais on leur enseigna une recepte: à sçavoir du jus de lierre terrestre, du ris bien cuit, lequel oté de dessus le feu il faut faire étouffer dans le pot, avec force vieux drappeaux à l'entour, puis prendre des moyeux d'oeufs; & méler le tout ensemble dans un plat sur un rechaut. Ayant di-je mangé cela avec des culleres en forme de bouillie ilz furent soudain r'affermis.
Neantmoins ce ne fut ici tout, ni la fin des perils. Car aprés tant de maux, ces gens ici auquels les flots enragez, & l'horrible famine avoit pardonné, portoient quant & eux les outils de leur mort, si la chose fut arrivée au desir de Villegagnon. Nous avons dit au chapitre precedent qu'icelui Villegagnon avoit baillé au Maitre de navire un coffret plein de lettres qu'il envoyoit à diverses personnes, parmi léquelles y avoit aussi un procez par lui fait contre-eux à leur desceu, avec mandement au premier juge auquel on le bailleroit en France qu'en vertu d'icelui il les retint & fit bruler comme heretiques. Avint que le sieur du Pont chef de la troupe Genevoise, ayant pris conoissance à quelques gens de justice de ce païs-là, qui avoient sentiment de la Religion de Geneve, le coffret avec les lettres & le procez leur fut baillé & delivré, lequel ayans veu tant s'en faut qu'ilz leur fissent aucun mal ni injure, qu'au contraire ilz leur firent la meilleure chere qu'il leur fut possible, offrans de l'argent à ceux qui en avoient à faire: ce qui fut accepté par quelques-uns, auquels ilz baillerent ce qui leur fut necessaire.
Ils vindrent puis apres à Nantes là où comme si leurs sens eussent été entierement renversés: ilz furent environ huit jours oyans si dur & ayans la veuë si offusquée qu'ilz pensoient devenir sourds & aveugles; ceci causé, à mon avis, par la perception des nouvelles viandes, que qui la force s'étendant par les veines & conduits du corps chassoit les mauvaises vapeurs, léquelles cherchans une sortie par les yeux, ou les oreilles, & n'en trouvans point étoient contraintes de s'arréter là. Ilz furent visitez par le soin de quelques doctes Medecins qui apporterent envers eux ce qui étoit de leur art & science: puis chacun prit parti où il avoit affaire.
Quant aux cinq léquels nous avons dit avoir eté au debarquement du Bresil r'envoyés à terre, Villegagnon en fit noyer trois comme seditieux & heretiques, léquelz ceux de Geneve ont mis au catalogue de leurs martyrs.
Pour le regard dudit Villegagnon Jean de Lery dit qu'il abandonna quelque temps aprés le Fort de Colligni pour revenir en France, y laissant quelques gens pour la garde, qui mal conduits, & foibles, soit de vivres soit de nombre furent surpris par les Portugais, qui en firent cruelle boucherie. J'ose croire que les comportemens de Villegagnon envers ceux de la Religion pretenduë reformée le disgracierent du sieur Admiral, & n'ayant plus le rafraichissement & secours ordinaire il jugea qu'il ne faisoit plus bon là pour lui, & valoit mieux s'en retirer. En quoy faisant il eût eu plus d'honneur de r'amener son petit peuple, étant bien certain que les Portugais ne les lairroient gueres en repos, & de vivre toujours en apprehension, c'est perpetuellement mourir. Et davantage, si un homme d'authorité a assez de peine à se faire obeir, méme en un païs éloigné de secours: beaucoup moins obeira on à un Lieutenant, de qui la crainte n'est si bien enracinée és coeurs des sujets qu'est celle d'un gouverneur en chef. Telles choses considerées, ne se faut emerveiller si cette entreprise a si mal reussi. Mais elle n'avoit garde de subsister, veu que Villegagnon n'avoit point envie de resider là. Qu'il n'en ait point eu d'envie je le conjecture, parce qu'il ne s'est addonné à la culture de la terre. Ce qu'il falloit faire dés l'entrée, & ayant païs découvert semer abondamment, & avoir des grans de reste sans en attendre de France. Ce qu'il a peu & deu faire en quatre ans ou environ qu'il y a été, puis que c'étoit pour posseder la terre. Ce qui lui a été d'autant plus facile, que cette terre produit en toute saison. Et puis qu'il s'étoit voulu méler de dissimuler il devoit attendre qu'il fût bien fondé pour découvrir son intention: & en cela git la prudence. Il n'appartient pas à tout le monde de conduire des peuplades & colonies. Qui veut faire cela, faut qu'il soit populaire & de tous métiers, & qu'il ne se dedaigne de rien: & sur tout qu'il soit doux & affable, & éloigné de cruauté.


'HISTOIRE bien décrite est
chose qui donne beaucoup de contentement
à celui qui prent plaisir
à la lecture d'icelle, mais
principalement cela avient quand
l'imagination qu'il a conceuë des choses y
deduites, est aidée par la representation de la
peinture: C'est pourquoy en lisant les écrits des
Cosmogaphes il est difficile d'y avoir de la
delectation ou de l'utilité sans les Tables
geographiques. Or ayans en ce livre ici à recueillir
les voyages faits en la Terre-neuve &
grande riviere de Canada tant par le Capitaine
Jacques Quartier, que de freche memoire
par Samuel Champlein (qui est une méme
chose) & les découvertes & navigations faites
souz le gouvernement du sieur de Monta: considerant
que les descriptions dédits Capitaine
Quartier & Champlein sont des iles, ports,
caps, rivieres, & lieux qu'ilz ont veu, léquels
estans en grand nombre apporteroient plutot
un degout au lecteur, qu'un appetit de lire,
ayant moy-méme quelquefois en semblable sujet
passé par dessus les descriptions des provinces
que Pline fait és livres III, IV, V, & VI, de son
Histoire naturelle: ce que je n'eusse fait si j'eusse
eu la Charte geographique presente: J'ay pensé
étre à propos de representer avec le discours, le
pourtrait tant desdites Terres-neuves, que de
ladite riviere de Canada jusques à son premier saut,
qui sont de quatre & cinq cens lieuës
de païs, avec les noms des lieux plus remarquables,
afin qu'en lisant le lecteur voye la
route suivie par noz François en leurs découvertes.
Ce que j'ai fait au mieux qu'il m'a été
possible, aiant rapporté chacun lieu à sa propre élevation
& hauteur: enquoy se sont equivoqué
tous ceux qui s'en sont mélez jusques à present.
Quant à ce qui est de l'Histoire j'avois en volonté de l'abbreger, mais j'ay consideré que ce seroit faire tort aux plus curieux, voire méme aux mariniers, qui par le discours entier peuvent reconoitre les lieux dangereux, & se prendre garde de toucher. Joint que Pline & autres geographes n'estiment point étre hors de leur sujet d'écrire de cette façon, jusques à particulariser les distances des lieux & provinces. Ainsi j'ay laissé en leur entier les deux voyages dudit Capitaine Jacques Quartier: le premier déquels étoit imprimé: mais le second je l'ai pris sur l'original presenté au Roy écrit à la main, couvert en satin bleu. Et en ces deux je trouve de la discordance en une chose, c'est qu'au premier voyage il est mentionné que ledit Quartier ne passa point plus de quinze lieuës par delà le cap Mont-morency: & en la relation du second il dit qu'il remena en la terre de Canada qui est au Nort de l'ile d'Orleans (à plus de six vints lieuës dudit cap de Mont-morenci) les deux Sauvages qu'il y avoit pris l'an precedent. J'ay donc mis au front de ce troisiéme livres la charte de ladite grande riviere, & du Golfe de Canada tout environné de terres & iles, sur léquelles le lecteur semblera étre porté quant il y verra les lieux désignéz par leurs noms.
Au surplus ayant trouvé en téte du premier voyage du Capitaine Jacques Quartier quelques vers François qui me semblent de bonne grace, je n'en ay voulu frustrer l'autheur, duquel j'eusse mis le nom, s'il se fût donné à conoitre.
QUOY? serons-nous toujours esclaves des fureurs?
Gemirons-nous sans fin nos eternels mal-heurs?
Le Soleil a roulé quarante entiers voyages,
Faisant sourdre pour nous moins de jours que d'orages:
D'un desastre mourant un autre pire est né,
Et n'appercevons pas le destin obstiné
(Chetifs) qui noz conseils ravage comme l'onde
Qui és humides mois culbutant vagabonde
Du negeux Pyrené, ou des Alpes fourchus,
Entreine les rochers, & les chénes branchus:
Ou comme puissamment une tempéte brise,
Cedons, sages, cedons au ciel qui dépité
Contre nôtre terroir, prophane, ensanglanté
De meurtres fraternels, & tout puant de crimes,
Crimes qui font horreur aux infernaux abymes,
Nous chasse à coups de fouet à des bords plus heureux:
Afin de r'aviver aux actes valeureux
Des renommez François la race abatardie:
Comme on voit la vigueur d'une plante engourdie,
Au changement de place alaigre s'éveiller,
Et de plus riches fleurs le parterre émailler.
Ainsi France Alemande en Gaule replantée:
Ainsi l'antique Saxe en l'Angleterre entée:
Bref, les peuples ainsi nouveaux sieges traçans,
Ont redoublé gaillars leurs sceptres florissans:
Faisans voir que la mer qui les astres menace,
Et les plus aspres mons à la vertu font place.
Sus, sus donc compagnons qui bouillez d'un beau sang,
Et auquels la vertu esperonne le flanc,
Allois où le bonheur & le ciel nous appelle;
Et provignons au loin une France plus belle.
Quittons aux faineans, à ces masses sans coeur,
A la peste, à la faim, aux ebats du vainqueur,
Au vice, au desespoir, cette campagne usee,
Haine des gens de bien, du monde la risee.
C'est pour vous que reluit cette riche toison
Deuë aux braves exploits de ce François Jason,
Auquelle le Dieu marin favorable fait féte,
D'un rude cameçon arrétant la tempéte.
Les filles de Nerée attendent vous vaisseaux;
Jà caressent leur prouë, & balient les eaux
De leurs paumes d'y voire en double rang fendues,
Comme percens les airs les voyageres Grues,
Quand la saison severe & la gaye à son tour
Les convie à changer en troupes de sejour.
C'est pour vous que de laict gazouillent les rivieres;
Que maçonnent és troncs les mouches menageres:
Que le champ volontaire en drus épics jaunit:
Que le fidele sep sans peine se fournit
D'un fruit qui sous le miel ne couve la tristesse,
Ains enclot innocent la vermeille liesse.
La marâtre n'y sçait l'aconite tremper:
Ni la fievre altérées És entrailles camper:
Le favorable trait de Proserpine envoye
Aux champs Elysiens l'ame soule de joye:
Et mille autres souhaits que vous irez cueillans,
Que reserve le ciel aux estomachs vaillans.
Mais tous au demarer sermons cette promesse:
Disons, plustot la terre usurpe la vitesse
Des flambeaux immortels: les immortels flambeaux
Echangent leur lumiere aux ombres des tombeaux:
Les prez hument plustot les montagnes fondues:
Sans montagnes les vaux foulent les basses nues:
L'Aigle soit veu nageant dans la glace de l'air:
Dans les flots allumez la Baleine voler
Plustot qu'en nôtre esprit le retour se figure:
Et si nous parjurons, la mer nous soit parjure.
O quels rempars je voy! quelles tours se lever!
Quels fleuves à fonds d'or de nouveaux murs laver!
Quels Royaumes s'enfler d'honnorables conquétes!
Quels lauriers s'ombrager de genereuses tétes!
Quelle ardeur me soulève! Ouvrez-vous larges airs,
Faites voye à mon aile: és bords de l'Univers,
De mon cor haut-sonnant les victoires j'entonne
D'un essaim belliqueux, dont la terre frissone.


MI Lecteur, n'ayant peu bonnement
arrenger en peu d'espace tant de ports,
iles, caps, golfes, ou bayes, detroits, &
rivieres déquels est fait mention és voyages
que j'ay d'orenavant à te representer en ce troisiéme
livre, j'ay estimé meilleur & plus commode
de te les indiquer par chiffres, ayant seulement
chargé la Charte que je te donne des
noms les plus celebres qui soyent en la Terre-neuve
& grande riviere de Canada.
Lieux de la terre-neuve.
1 Cap de Bonne-veuë premier abord du Capitaine Jacques Quartier.
2 Port de sainte Catherine.
3 Ils aux Oyseaux. en cette ile y a telle quantité d'oyseaux, que tous les navires de France s'en pourroient charger sans qu'on s'en apperceût: ce dit le Capitaine Jacques Quartier. Et je le croy bien pour en avoir veu préque de semblables.
4 Golfe des Chateaux.
5 Port de Carpunt.
6 Cap Razé, où il y a un port dit Rougueusi.
7 Cap & Port de Degrad.
8 Ile sainte Catherine, & là méme le Port des Chateaux.
9 Port des Gouttes.
10 Port des Balances.
11 Port de Blanc-sablon.
12 Ile de Brest.
13 Port des ilettes.
14 Port de Brest.
15 Port saint Antoine.
16 Port saint Servain.
17 Fleuve saint Jacques, & Port de Jacques Cartier.
18 Cap Tiennot.
19 Port saint Nicolas.
20 Cap de Rabast.
21 Baye de saint Laurent.
22 Iles saint Guillaume.
23 Ile sainte Marthe.
24 Ile saint Germain.
25 Les sept iles.
26 Riviere dite Chischedec, où y a grande quantité de chevaux aquatiques dits hippopotames.
27 Ile de l'Assumption, autrement dite Anticosti, laquelle a environ trente lieuës de longueur: & est à l'entrée de la grande riviere de Canada.
28 Détroit saint Pierre.
Ayant indiqué les lieux de la Terre-neuve qui regardent à l'Est, & ceux qui sont le long de la terre ferme du Nort, retournons à ladite Terre-neuve, & faisons le tour entier. Mais faut sçavoir qu'il y a deux passages principaux pour entrer au grand Golfe de Canada. Jacques Quartier en ses deux voyages alla par le passage du Nort. Aujourd'huy pour eviter les glaces & pour le plus court plusieurs prennent celuy du Su par le détroit qui est entre le Cap Breton & le Cap de Raye. Et cette route ayant eté suivie par Champlein, la premiere terre en son voyage fut:
29 Le Cap sainte Marie.
30 Iles saint Pierre
31 Port du saint Esprit.
32 Cap de Lorraine.
33 Cap saint Paul.
34 Cap de Raye, que je pense étre le Cap pointu de Jacques Quartier.
35 Le mons des Cabanes.
36 Cap double.
Maintenant passons à l'autre terre vers le Cap sainct Laurent, laquelle j'appellerois volontiers l'ile de Bacaillos, c'est à dire de Moruës (ainsi qu'à peu pres l'a marquée Postel) pour lui donner un propre nom, quoy que tout l'environ du Golphe de Canada se puisse ainsi nommer: car jusques à Gachepé, tous les ports sont propres à la pécherie desdits poissons, voire méme encore les ports qui sont au dehors & regardent vers le Su, comme le port aux Anglois, de Campseau, & de Savalet. Or en commençant au détroit d'entre le Cap de Raye & le Cap sainct Laurent (lequel a dix-huit lieuës de large) on trouve:
37 Les iles saint Paul.
38 Cap saint Laurent.
39 Cap saint Pierre.
40 Cap Dauphin.
41 Cap saint Jean.
42 Cap Royal.
43 Golfe saint Julien
44 Passage, ou Détroit de la baye de Campseau, qui separe l'ile de Bacaillos de la terre ferme.
Depuis tant d'années ce détroit n'est point à peine reconu, & toutesfois il sert de beaucoup pour abbreger chemin ou du moins servira à l'avenir, quant la Nouvelle-France sera habitée pour aller à la grande riviere de Canada. Nus le vimes l'année passée étant au port de Campseau, allans chercher quelque ruisseau pour nous pourvoir d'eau douce avant nôtre retour. Nous en trouvames un petit que j'ay marqué vers le fond de la baye dudit Campseau, auquel lieu se fait grande pécherie de moruës. Or quant je considere la route de Jacques Quartier en son premier voyage, je la trouve si obscure que rien plus, faute d'avoir remarqué ce passage. Car nos mariniers se servent le plus souvent des noms de l'imposition des Sauvages, comme Tadoussac, Anticosti, Gachepé, Tregate, Misamichis, Campseau, Kebec, Batiscan, Saguenay, Chischedec, Mantanne, & autres. En cette obscurité j'ay pensé que ce qu'il appelle les Iles Colombaires sont les iles dites Ramées qui sont plusieurs en nombre, ayant dit en son discours qu'une tempéte les avoit portez du Cap pointu à trente sept lieuës loin: car il étoit ja passé de la bende du Nort vers le Su.
45 Iles Colombaires, alias Iles Ramées.
46 Iles des margaux. Il y a trois iles remplies de ces oiseaux comme un pré d'herbes, ainsi que dit Jacques Quartier.
47 Ile de Brion, où y a des Hippopotames, ou Chevaux marins.
48 Ile d'Alezay. De là il dit qu'ils firent quelques quarante lieuës, et trouverent:
49 Le Cap d'Orleans.
50 Fleuve des Barques, que je prens pour Misamichis.
51 Cap des Sauvages.
52 Golfe saint Lunaire, que je prens pour Tregate.
53 Cap d'Esperance.
54 Baye, ou Golfe de Chaleur, auquel Jacques Quartier dit qu'il fait plus chaut qu'en Hespagne: En quoy je ne le croiray volontiers jusques à ce qu'il y ait fait un autre voyage, attendu le climat. Mais il se peut faire que par accident il y faisoit fort chaud quand il y fut, qui étoit au mois de Juillet.
55 Cap du Pré.
56 Saint Martin.
57 Baye des Morues.
58 Cap saint Louis.
59 Cap de Montmorency.
60 Gachepé.
61 Ile percée.
62 Ile de Bonnaventure.
Entrons maintenant en la grande riviere de Canada, en laquelle nous trouverons peu de ports en l'espace de plus de trois cens cinquante lieuës: car elle est fort pleine de rochers & battures. A la bende du Su passé Gachepé il y a:
63 Le Cap de l'Evesque.
64 Riviere de Mantane.
65 Les ileaux saint Jean, que je prens pour Le Pic.
66 Riviere des Iroquois.
A la bende du Nort, apres Chischedec mis ci-dessus au numero 27.
67 Riviere sainte Marguerite.
68 Port de Lesquemin, où les Basques vont à la pécherie des Baleines.
69 Port de Tadoussac, à l'emboucheure de la riviere De Saguenay, où se fait le plus grand traffic de pelleterie qui soit en tout le païs.
70 Riviere de Saguenay à cent lieuës de l'emboucheure de la riviere de Canada. Cette riviere est si creuse qu'on n'en trouve quasi point le fond. Ici la grande riviere de Canada n'a plus que sept lieuës de large.
71 Ile du Liévre.
72 Ile aux Coudres. Ces deux iles ainsi appellées par Jacques Quartier.
73 Ile d'Orleans, laquelle Jacques Quartier nomma l'ile de Bacchus, à-cause de la grande quantité de vignes qui y sont. Ici l'eau de la grande riviere est douce, & monte le flot plus de quarante lieuës par-dela.
74 Kebec. C'est un détroit de la grande riviere de Canada, que Jacques Quartier nomme Achelaci, où le sieur De Monts a fait un Fort & habitation de François, auprés duquel lieu y a un ruisseau qui tombe d'un rocher fort haut & droit.
75 Port de sainte Croix où hiverna Jacques Quartier, & dit Champlein qu'il ne passa point plus outre, mais il se trompe: & faut conserver la memoire de ceux qui ont bien fait.
76 Riviere de Batiscan.
77 Ile saint Eloy.
78 La riviere de Foix, nommée par Champlein Les trois rivieres.
79 Hochelaga, ville des Sauvages, du nom de laquelle Jacques Quartier a appellé la grande riviere que nous disons Canada.
80 Mont Royal, montagne voisine de Hochelaga, d'où l'on découvre la grande riviere de Canada à perte de veue au dessus du grand Saut.
81 Saut de la grande riviere de Canada, qui dure une lieue, tombant icelle riviere parmi des rochers en bas avec un bruit étrange.
82 La grande riviere de Canada, de laquelle on ne sçait encore l'origine, & a plus de huit cens lieues de conoissance, soit pour avoir veu, soit par le rapport des Sauvages. Je trouve au second voyage de Jacques Quartier qu'elle a trente lieues de large à son entrée, & plus de deux cens brasses de profond. Cette riviere a esté appellée par le méme Jacques Quartier Hochelaga, du nom du peuple qui de son temps habitoit vers le Saut d'icelle.

Sommaire de deux voyages faits par le Capitaine Jacques Quartier en la Terre-neuve: Golfe & grande riviere de Canada: Eclaircissement des noms de Terre-neuve, Bacalos, Canada: & Labrador: Erreur du sieur de Belle-foret.
N l'année mille cinq cens
trente-trois Jacques Quartier
excellent pilote Maloin,
desireux de perpetuer son nom par quelque
action signalée, fit sçavoir
à Monsieur l'admiral (qui
étoit pour lors Messire
Philippe Chabot Comte de Burensais, & de
Chargni Seigneur de Brion) la bonne volonté
qu'il avoit de découvrir des terres ainsi que les
Hespagnols avoient fait aux Indes Occidentales,
& méme douze ans auparavant Jean Verazzan
par commission du Roy François I, lequel
Verazzan prevenu de mort n'avoit conduit
aucunes colonies és terres qu'il avoit découvertes,
ains seulement remarqué la côte depuis
environ le trentiéme degré de la Terre-neuve
qu'on appelle aujourd'huy la Floride
jusques au quarantiéme. Pour lequel dessein
continuer il offroit ce qui étoit de son industrie
s'il plaisoit au Roy luy fournir les moyens à ce
necessaires. Ledit sieur Admiral ayant pris de
bonne part ces paroles, il les representa à sa Majesté,
et fit en sorte que ledit Quartier eut la
charge de deux vaisseaux de chacun soixante
tonneaux garnis de soixante & un hommes pour
l'execution de ce qu'il avoit proposé. Et moyennant
ce il fit un voyage à la Terre-neuve du
Nort, là où il découvrit les iles de ladite Terre-neuve,
qui sont comme un Archipelague, en
nombre infini, & les côtes jusques à l'embouchure
de la grande riviere de Canada tant à la
bende du Nort, que du su, & ne cessa de rechercher
les ports & havres dédites terres, & reconoitre leur
assiette, utilité, & nature, jusques à ce
que la saison se passant, & les vens contraires à la
route de France venans à s'élever, il print avis de
retourner, & attendre à une autre année à faire
plus ample découverte, comme il fit incontinent
aprés, & penetra en son second voyage jusques
au grand saut de ladite riviere de Canada, en laquelle
il avoit deliberé de donner commencement
à une habitation Françoise au lieu dit
Sainte Croix décrit en la relation qu'il a fait de
son second voyage: auquel lieu il hiverna, & y a
encore presentement des meules à moulin qu'il
y avoit portées comme instrumens principalement
necessaires à la nourriture d'un peuple.
Mais comme les plantes hors de leur province
& en leur propre province souvent transplantées
ne profitent point tant qu'en leur lieu natures:
Et comme il y a des païs en la France méme
où plusieurs forains & étrangers ne peuvent vivre
(du moins en bonne santé) comme Narbonne
en Languedoc, & à Yres en Provence,
d'où j'entens que les habitans sont contraints
de rebatir leur ville en un autre endroit, pource
qu'ilz n'y peuvent devenir vieux: Et pour l'effect
de ce ont presenté requéte au Roy: surquoy
y a des oppositions par les Marseillois & les habitans
de Tolon: Ainsi durant cet hiver plusieurs
des gens dudit Quartier n'ayans la disposition
du corps bien sympathisante avec la temperature
de l'air de ce païs là, furent saisis de maladies
inconuës qui en emporterent un bon nombre,
y eussent pis fait sans le secours du remede
que Dieu leur envoya, duquel nous r'apporterons
en son lieu ce que ledit Quartier en a écrit.
Apres que l'hiver fut passé les gens dudit Quartier se facherent de cette demeure & voulurent retourner en France, méme d'autant que les vivres commençoient à leur defaillir: de maniere qu'ilz donnerent de cette étrange maladie, l'ardeur d'habiter cette Terre-neuve fut refroidie jusques à ce qu'en l'an mille cinq cens quarante, se presenta le sieur de Roberval Gentil-homme Picard pour étre conducteur de l'oeuvre delaissé, & souz luy ledit Quartier fut constitué capitaine general sur tous les vaisseaux de mer qui seroient employés à cette entreprise: pour laquelle je trouve que grande depense fut faite sans que nous en voyons étre reussi aucun fruit: ainsi que plus particulierement se reconoitra par le contenu au trentiéme chapitre ci-dessous.
Or ayans dorenavant à parler des païs de la Terre-neuve, de Bacalos, & de Canada, il est bon avant qu'y entrer d'éclaircir le lecteur de ces trois mots, déquels tous les Geographes ne conviennent entr'eux. Quant au premier il est certain que tout ce païs que nous avons dit se peut appeller Terre-neuve, & le mot n'en est pas nouveau: car de toute memoire, & dés plusieurs siecles noz Dieppois, Maloins, Rochelois, & autres mariniers du Havre de Grace, de Honfleur & autres lieux, ont les voyages ordinaires en ces païs-là pour la pécherie des Moruës dont ilz nourrissent préque toute l'Europe, & pourvoyent tous vaisseaux de mer. Et quoy que tout païs de nouveau découvert se puisse appeller Terre-neuve, comme nous avons rapporté au quatriéme chapitre du premier livre que Jean Verazzan appela la Floride Terre-neuve, pource qu'avant lui aucun n'y avoit encore mis le pied: toutefois ce mot est particulier aux terres plus voisines de la France és Indes Occidentales, léquelles sont depuis les quarante jusques au cinquantiéme degré. Et par un mot plus general on peut appeller Terre-neuve tout ce qui environne le Golfe de Canada, où les Terre-neuviers indifferemment vont tous les ans faire leur pécherie: ce que j'ay dit étre dés plusieurs siecles; & partant ne faut qu'aucune autre nation se glorifie d'en avoir fait la découverte. Outre que cela est tres-certain entre noz mariniers Normans, Bretons, & Basques, léquels avoient imposé nom à plusieurs ports de ces terres avant que le Capitaine Jacques Quartier y allat; Je mettray encore ici le témoignage de Postel que J'ay extrait de sa Charte geographique en ces mots: Terra hacob lucrosissimam piscationis utilitatem summa litterarum memoria à Gallis adiri solita, & ante mille sexentos annos frequentari solita est sed eo quod sit urbibus inculta & vasta spreta est. De maniere que nôtre Terre-neuve étant du continent de l'Amerique, c'est aux François qu'appartient l'honneur de la premiere découverte des Indes Occidentales, & non aux Hespagnols.
Quant au nom de Bacalos il est de l'imposition de noz Basques, léquels appellent une Moruë Bacaillos, & à leur imitation nos peuples de la Nouvelle-France ont appris à nommer aussi la Moruë Bacaillos, quoy qu'en leur langage le nom propre de la moruë soit Apegé. Et ont dés si long-temps la frequentation dédits Basques, que le langage des premieres terres est à moitié de Basque. Or d'autant que toute le pécherie des Moruës (passé le Banc) se fait au Golfe de Canada, ou en la côte y adjacente que est au Su hors ledit Golfe, és Ports des Anglois, & de Campseau: pour cette cause toute cette premiere terre que nous avons dite Terre-neuve en general, se peut dire Terre de Bacaillos, c'est à dire Terre de Moruës.
Et pour le regard du nom de Canada tant celebré en l'Europe, c'est proprement l'appellation de l'une & de l'autre rive de cette grande riviere, à laquelle on a donné le nom de Canada, comme au fleuve de l'Inde, le nom du peuple & de la province qu'il arrouse. D'autres ont appellé cette riviere Hochelaga du nom d'une autre terre que cette riviere baigne au dessus de sainct Croix, où Jacques Quartier hiverna. Or jaçoit que la partie du Nort au dessus de la riviere de Saguenay, soit le Canada dudit Quartier; toutefois les peuples de Gachepé, & de la baye des Chaleur qui sont environ le quarante-huitiéme degré de latitude au Su de ladite grande riviere se disent Canadoquea (ilz prononcent ainsi) c'est à dire Canadaquois, comme nous disons Souriquois, & Iroquois, autres peules de cette terre. Cette diversité a fait que les Geographes ont varié en l'assiette de la province de Canada, les uns l'ayant située par les cinquante, les autres par les soixante degrez. Cela presupposé, je dy que l'un & l'autre côté de ladite riviere est Canada, & par ainsi justement icelle riviere en porte le nom, plutot que de Hochelaga, ou de saint Laurent.
Ce mot donc de Canada étant proprement le nom d'une province, je ne me puis accorder avec le sieur de Belle-foret, lequel dit qu'il signifie Terre; ni à peine avec le Capitaine Jacques Quartier, lequel écrit que Canada signifie ville. Je croy que l'un & l'autre s'est abusé, & est venuë la deception de ce que (comme il falloit parler par signes avec ces peuples) quelqu'un des François interrogeant les Sauvages comment s'appelloit leur païs, lui montrans leurs villages & cabanes, ou un circuit de terre, ils ont répondu que c'étoit Canada, non pour signifier que leurs villages ou la terre s'appellassent ainsi, mois toute l'étenduë de la province.
Le méme Belle-foret parlant des peuples qui habitent environ la baye (ou Golfe) de Chaleur, les appelle peuples de Labrador, contre tous les Geographes universelement. En quoy il s'est equivoqué, veu que le païs de Labrador est par les soixante degrez, & ledit Golfe de Chaleur n'est que par les quarante-huit & demi. Je ne sçay quel est son autheur. Mais quant au Capitaine Jacques Quartier il ne fait nulle mention de Labrador en ses relations. Et vaudroit mieux que ledit Bell-foret eût situé le païs de Bacalos là où il a mis Labrador, que de l'avoir mis par les soixante degrez. Car de verité la plus grande pécherie des Moruës (ce que nous avons dit étre appellées Bacaillos) se fait és environs de la baye de Chaleur, comme à Tregat, Misamichi, & la baye qu'on appelle des Moruës.
Relation du premier voyage fait par le Capitaine Jacques Quartier en la Terre-neuve du Nort jusques à l'embouchure de la grande riviere de Canada. Et premierement l'état de son equipage, avec les découvertes du mois de May.
PRES que Messire Charles de
Moüy, sieur de la Milleraye, &
Vic'admiral de France eut fait jurer
les Capitaines, Maitres & Compagnons
des navires, de bien & fidelement
se comporter au Service du Roy Tres-Chrétien,
souz la charge du Capitaine Jacques
Quartier; Nous partimes le vintiéme d'Avril en
l'an mille cinq cens trente-quatre du port de saint
Malo avec deux navires de charge chacun d'environ
soixante tonneaux, & armé de soixante & un
hommes: Et navigames avec tel heur que le
dixiéme de May nous arrivames à la Terre-neuve,
en laquelle nous entrames par le Cap de Bonne-veuë,
lequel est au quarante-huitiéme degré
& demi de latitude. Mais pour la grande
quantité de glaces qui étoit le long de cette terre,
il nous fut besoin d'entrer en un port que
nous nommames de Saincte Catherine, distant
cinq lieuës du port susdit vers le Su-Suest, là
nous arretames dix jours attendans le commodité
du temps, & ce-pendant nous equippames
& appareillames noz barques.
Le vint-uniéme de May fimes voile ayant vend d'Ouest, & tirames vers le Nort depuis le Cap de Bonne-veuë jusques à l'ile des oyseaux, laquelle étoit entierement environée de glace, qui toutefois étoit rompuë & divisée en pieces, mais nonobstant cette glace noz barques ne laisserent d'y aller pour avoir des oyseaux, déquels y a si grand nombre que c'est chose incroyable à qui ne le void, par-ce que combien que cette ile (laquelle peut avoir une lieuë de circuit) en soit si pleine qu'il semble qu'ils y soient expressement apportés & préque comme semez: Neantmoins il y en a cent fois plus à l'entour d'icelle, & en l'air que dedans, déquels les uns sont grands comme Pies, noirs & blancs, ayans le bec de Corbeau: ilz sont toujours en mer, & ne peuvent voler haut, d'autant que leurs ailes sont petites, point plus grandes que la moitié de la main, avec léquelles toutefois ilz volent de telle vitesse à fleur d'eau, que les autres oyseaux en l'air. Ilz sont excessivement grans, & étoient appellez par ceux du païs Appenath, déquelz noz deux barques se chargerent en moins de demie heure, comme l'on auroit peu faire de cailloux, de sorte qu'en chaque navire nous en fimes saler quatre ou cinq tonneaux, sans ceux que nous mangeames frais.
En outre il y a une autre espece d'oyseau qui volent haut en l'air, & à fleur d'eau, léquels sont plus petits que les autres, & sont appellez Godets. Ilz s'assemblent ordinairement en cette Ile, & se cachent souz les ailes des grans. Il y en a aussi d'une autre sorte (mais plus grans & blancs) separez des autres en un canton de l'Ile, & sont tres-difficiles à prendre, par-ce qu'ilz mordent comme chiens, & les appelloient Margaux: Et bien que cette Ile soit distante de quatorze lieuës De la grande terre, neantmoins les Ours y viennent à nage, pour y manger ces oyseaux, & les nôtres y en trouverent un grand comme une vache, blanc comme un cigne, lequel sauta en mer devant eux, & le lendemain de Pâques qui étoit en May, voyageans vers la terre, nous le trouvames à moitié chemin nageant vers icelle aussi vite que nous qui allions à la voile; mais l'ayans apperceu luy donnames la chasse par le moyen de noz barques, & le primmes par force. Sa chair étoit aussi bonne & delicate à manger que celle d'un bouveau. Le Mercredy ensuivant qui étoit le vint-septiéme dudit mois de May, nous arrivames à la bouche du Golfe des Chateaux, mais pour la contrarieté du temps, & à cause de la grande quantité de glaces, il nous fallut entrer en un port qui étoit aux environs de cette emboucheure, nommé Carpunt, auquel nous demeurames sans pouvoir sortir, jusques au neufiéme de Juin, que nous partimes de là pour passer outre ce lieu de Carpunt, lequel est au cinquante uniéme degré de latitude.
La terre de puis le Cap Razé jusques à celui de Degrad fait la pointe de l'entrée de ce Golfe qui regarde de cap à cap vers l'Est, Nort, & Su. Toutefois cette partie de terre est faite d'Iles situées l'une aupres de l'autre, si qu'entre icelles n'y a que comme de petits fleuves, par léquels l'on peut aller & passer avec petits bateaux, & là y a beaucoup de bons ports, entre léquels sont ceux de Carpunt & Degrad, en l'une de ces iles la plus haute de toutes, l'on peut étant debout clairement voir les deux iles basses pres le Cap Razé, duquel lieu l'on conte vint-cinq lieuës jusques au port de Carpunt, & là y a deux entrées, l'une du côté d'Est, l'autre du Su, mais il faut prendre garde du côté d'Est, parce qu'on n'y void que bancs & eaux basses, & faut aller à l'entour de l'Ile vers Ouest, la longueur d'un demi cable ou peu moins qui veut, puis tirer vers le Su, pour aller au susdit Carpunt, & aussi l'on se doit garder de trois bancs qui sont sous l'eau, & dans le canal, & vers l'Ile du côté d'Est y a fond au canal de trois ou quatre brasses, l'autre entrée regarde l'Est, & vers l'Ouest l'on peut mettre pied à terre.
Quittant la pointe de Degrad, à l'entrée du Golfe susdit, à la volte d'Ouest, l'on doute de deux Iles qui restent au côté droit, déquelle l'une est distante trois lieuës de la pointe susdite, & l'autre sept, ou plus ou moins, de la premiere, laquelle soit de la grande terre. J'appellay cette ile du nom de saincte Catherine, en laquelle vers Est, y a un païs sec & mauvais terroir environ un quart de lieuë, pource est-il besoin de faire un peu de circuit. En cette ile est le Port des Châteaux qui regarde vers le Nord-Nordest & le Su-Suroest, & y a distance de l'un à l'autre environ quinze lieuës. Du susdit port des Chasteaux, jusques au Port des Gouttes, qui est la terre du Nort du Golfe susdit qui regarde l'Est-Nordest & l'Ouest-Surouest, y a distance douze lieues & demie, & est à deux lieuës du Port des Balances, & se trouve qu'en la tierce partie du travers de ce Golfe y a trente brasses de fond à plomb. Et de ce Port des Balances jusques au Blanc-sablon l'on void par trois lieues un banc qui paroit dessus l'eau ressemblant à un bateau.
Blanc-sablon est un lieu où n'y a aucun abry du Su, ni du Suest, mais vers le Su-Surouest de ce lieu y a deux iles, l'une déquelles est appellée l'ile de Brest, & l'autre l'Ile des Oyseaux, en laquelle y a grande quantité de Godets & Corbeaux qui ont le bec & les piés rouges, & font leurs nids en des trous sous terre comme connils. Passé un Cap de terre distant une lieue de Blanc-sablon, l'on trouve un port & passage appellé les Ilettes, qui est le meilleur lieu de Blanc-sablon, & où la pécherie est fort grande. De ce lieu des Ilettes jusques au Port de Brest y a dix-huit lieuës de circuit: & ce Port est au cinquante-uniéme degré cinquante-cinq minutes de latitude. Depuis les Ilettes jusques à ce lieu y a plusieurs iles, & le Port de Brest est méme entre les iles, léquelles l'environnent de plus de trois lieuës, & les iles sont basses, tellement que l'on Peut voir pardessus icelles les terres susdites.
La navigation & découverte du mois de Juin.
E dixiéme du susdit mois de
Juin, entrames dans le Port de Brest
pour avoir de l'eau & du
bois, & pour nous apréter de passer outre ce Golfe: Le jour
de sainct Barnabé aprés avoir ouï la Messe,
nous tirames outre ce port vers Ouest, pour
découvrir les ports qui y pouvoient étre:
Nous passames par le milieu des iles, léquelles
sont en si grand nombre qu'il n'est possible de
les compter, par-ce qu'elles continuent dix
lieues outre ce port: Nous demeurames en l'une
d'icelle pour y passer la nuit, & y trouvames
grande quantité d'oeufs de Canes, & d'autres
Oyseaux qui y font leurs nids, & les appellames
toutes en general, les iles.
Le lendemain nous passames outre ces Iles, & au bout d'icelles trouvames un bon port, que nous appellames de saint Antoine, & une ou deux lieues plus outre découvrimes un petit fleuve fort profond vers le Surouest, lequel est entre deux autres terres, & y a là un bon port. Nous y plantames une croix, & l'appellames le Port saint Servain: & du côté du Surouest de ce port & fleuve se trouve à environ une lieuë une petite ile ronde comme un fourneau, environnée de beaucoup d'autres petites, léquelles donnent la conoissance de ces ports. Plus outre à deux lieuës, y a un autre bon fleuve plus grand auquel nos péchames beaucoup de Saumons, & l'appellames le fleuve de saint Jacques. Etans en ce fleuve nous avisames une grande nave qui étoit de la Rochelle, laquelle avoit la nuit precedente passé outre le port de Brest, où ils pensoient aller pour pécher, mais les mariniers ne sçavoient où était le lieu. Nous nous accostames d'eux, & nos mimes ensemble en un autre port, qui est plus vers Ouest, environ une lieuë plus outre que le susdit fleuve de saint Jacques, lequel j'estime estre un des meilleurs ports du monde, & fut appellé le Port de Jacques Quartier. Si la terre correspondoit à la bonté des ports, ce seroit un grand bien, mais on ne la doit point appeller terre, ains plustot cailloux & rochers sauvages, & lieux propres aux bétes farouches, d'autant qu'en toute la terre devers le Nort, je n'y vis pas tant de terre, qu'il en pourroit en un benneau: & là toutefois je descendi en plusieurs lieux: & en l'ile de Blanc-sablon n'y a autre chose que mousse, & petites épines & buissons ça & là sechez & demi-morts. Et en somme je pense que cette terre est celle que Dieu donna à Cain. Là on y void des hommes de belle taille & grandeur, mais indomtés & sauvages. Ilz portent les cheveux liés au sommet de la téte, & étreints comme une poignée de foin, y mettans au travers un petit bois, ou autre chose au lieu de clou: & y tient ensemble quelques plumes d'oyseaux. Ilz vont vétus de peaux d'animaux, aussi bien les hommes que les femmes, léquelles sont toutes fois percluses & renfermées en leurs habits, & ceintes par le milieu du corps, ce que ne font pas les hommes: ilz se peindent avec certaines couleurs rouges. Ils ont leurs Barques faites d'écorce d'arbre de Boul, qui est un arbre ainsi appellé au païs, semblable à noz chénes, avec léquelles ilz péchent grande quantité de Loups-marins: Et depuis mon retour, j'ay entendu qu'ilz ne faisoient pas là leur demeure, mais qu'ilz y viennent des païs plus chauds par terre, pour prendre de ces Loups, & autres choses pour vivre.
Le treiziéme jour dudit mois, nous retournames à nos navires, pour faire voile, pource que le temps étoit beau, & le Dimanche fimes dire la Messe: Le Lundy suivant qui étoit le quinziéme, partimes outre le port de Brest, & primmes nôtre chemin vers le Su, pour avoir conoissance des terres que nous avions apperceuës, qui sembloient faire deux Iles. Mais quand nous fumes environ le milieu du Golfe, conumes que d'étoit terre ferme, où étoit un gros cap double l'un dessus l'autre, & à cette occasion l'appellames Cap double. Au commencement du Golfe nous sondames aussi le font, & le trouvames de cent brasses de tous côtez. De Brest au Cap-double y a distance d'environ vint lieuës, & à cinq lieues de là, nous sondames aussi le fonds & le trouvames de quarante brasses. Cette terre regarde le Nord-est-Surouest. Le jour ensuivant qui étoit le seiziéme de ce mois, nous navigames le long de la côte par surouest & quart du Su, environ trente cinq lieues loin de Cap-double, & trouvames des montagnes tres-hautes & sauvages, entre léquelles l'on voyoit je ne sçay quelles petites cabannes, & pour-ce les appellames Les montagnes des Cabannes: les autres terres & montagnes sont taillées, rompues, & entre-coupées, & entre icelles & la mer, y en a d'autres basses. Le jour precedent pour la grand brouillas & obscurité du temps, nous ne peumes avoir conoissance d'aucune terre, mais le soir il nous apparut une ouverture de terre ressemblante à une emboucheure de riviere, qui étoit entre ces monts des Cabannes. Et y avoit là un Cap vers Surouest éloigné de nous environ trois lieues, & ce Cap en son sommet estans pointe tout à l'entour, & en bas vers la mer il finit en pointe, & pour ce il fut appellé le Cap pointu. Du côté du Nort de ce Cap, y a une ile plate. Et d'autant que nous desirions avoir conoissance de cette embouchure pour voir s'il y avoit quelque bon port; nous mimes la voile bas pour y passer la nuit. Le jour suivant qui étoit le dix-septiéme dudit mois, nous courumes fortune à cause du vent de Nordest, & fumes contraints mettre la cauque souris & la cappe, & cheminames vers Surouest jusques au Jeudy matin, &fimes environ trente lieuës & nous nous trouvames au travers de plusieurs Iles rondes comme Colombiers, & pource leur donnames le nom de Colombaires.
Le Golfe saint Julien est distant sept lieuës d'un Cap nommé Royal, qui reste vers le Su & un quart de Surouest. Et vers l'Ouest-Surouest de ce Cap, y en a un autre, lequel au dessous est tout entre-rompu, & est rond dessus. Du côté du Nort y a une ile basse à environ demi-lieuë: en ce Cap y a de certaines terres basses, sur lesquelles y en a encores d'autres, qui demontre bien qu'il y doit avoir des fleuves. A deux lieuës du Cap Royal, l'on y trouve fonds de vint brasses, & y a la plus grande pécherie de grosses Moruës qu'il est possible de voir, déquelles nous en primes plus de cent en moins d'une heure, en attendant la compagnie.
Le lendemain qui étoit le dix-huictiéme du mois, le vent devint contraire & fort impetueux en sorte qu'il nous fallut retourner vers le Cap Royal, pensans y trouver port: & avec noz barques allames découvrir ce qui étoit entre le Cap Royal, & le Cap de Lait: & trouvames que sur les terres basses y a un grand Golfe tres-profond, dans lequel y a quelques iles, & ce Golfe est clos & fermé du côté du Su. Ces terres basses font un des côté de l'entrée, & le Cap Royal est de l'autre côtez, & s'avancent lédites terres basses plus de demie lieuë dans la mer. Le païs est plat, & consiste ne mauvaise terre: & par le milieu de l'entrée y a une ile: & en ce jour ne trouvames point de port: & pour-cela la nuit nous retirames en mer, aprés avoir tourné le Cap à l'Ouest.
Depuis ledit jour jusques au vint-quatriéme du mois qui étoit la féte de saint Jean, fumes battus de la tempéte & du vent contraire: & survint telle obscurité que nous ne peumes avoir conoissance d'aucune terre jusques audit jour saint Jean, que nous découvrimes un Cap qui restoit vers Surouest, distant du Cap Royal environ trente cinq lieuës: mais en ce jour le brouillas fut si épais, & le temps si mauvais, que nous ne peumes approcher de terre. Et d'autant qu'en ce jour l'on celebroit la féte de saint Jean Baptiste, nous le nommames Cap de sainct Jean.
Le lendemain qui étoit le vint-cinquiéme le temps fut encores facheux, obscur, & venteux, & navigames une partie du jour vers Ouest, & Nort-Ouest, & le soir nous rimes le travers jusques au second quart que nous partimes de là, & pour lors nous conumes par le moyen de nôtre quadran que nous étions vers Nort-ouest, & un quart d'Ouest, éloignez de sept lieuës & demie du Cap sainct Jean, & comme nous voulumes faire voile, le vent commença à souffler du Nort-Ouest, & pour-ce tirames vers Suest quinze lieuës, & approchames de trois iles, déquelles y en avoit deux petites droites comme un mur, en sorte qu'il étoit impossible d'y monter dessus, & entre icelles y a un petit écueil. Ces iles étoient plus remplies d'oiseaux que ne seroit un pré d'herbes, léquels faisoient là leurs nids, & en la plus grande de ces iles y en avoit un monde de ceux que nous appellons Margaux qui sont blancs & plus grands qu'Oysons, & étoient separez en un canton, & en l'autre part y avoit des Godets, mais sur le rivage y avoit de ces Godets & grands Apponat semblables à ceux de cette ile dont nous avons fait mention. Nous descendimes au plus bas de la plus petite, & tuames plus de mille Godets & Apponats, & en mimes tant que volumes en noz barques, & en eussions peu en moins d'une heure remplir trente semblables barques. Ces iles furent appellées du nom de Margaux. A cinq lieuës de ces iles y avoit une autre ile du côté d'Ouest qui a environ deux lieuës de longueur & autant de largeur, là nous passames la nuit pour avoir de l'eau & du bois. Cette ile est environnée de sablon, & autour d'icelle y a une bonne source de six ou sept brasses de fond. Ces iles sont de meilleure terre que nous eussions oncques veuës, en sorte qu'un champ d'icelles vaut plus que toute la Terre-neuve. Nous la trouvames pleine de grands arbres, de prairies, de campagnes pleines de froment sauvage, & de pois qui étoient floris aussi épais & beaux comme l'on eût peu voir en Bretagne, qui sembloient avoir été semez par des laboureurs. L'on y voyoit aussi grande quantité de raisin ayans la fleur blanche dessus des fraises, roses incarnates, persil, & d'autres herbes de bonne & forte odeur. A l'entour de cette ile y a plusieurs grandes bestes comme grand boeufs, qui ont deux dents en la bouche comme d'un Elephant, & vivent mémé en la mer. Nous en vimes une qui dormoit sur le rivage & allames vers elle avec noz barques pensans la prendre, mais aussi-tôt qu'elle nous ouït elle se jetta en mer. Nous y vimes semblablement des Ours & des Loups. Cette ile fut appellée l'ile de Brion. En son contour y a de grands marais vers Suest & Norouest. Je croy par ce que j'ay peu comprendre, qu'il y ait quelque passage entre le Terrre-neuve & la terre de Brion. S'il étoit ainsi ce seroit pour racourcir le temps & le chemin pourveu que l'on peût trouver quelque perfection en ce voyage: A quatre lieuës de cette ile est la terre ferme vers Ouest-Surouest, laquelle semble étre comme une ile environnée d'ilettes de sable noir. Là y a un beau Cap que nous appellames le Cap Dauphin, pource que là est le commencement des bonnes terres.
Le vint-septiéme de Juin nous circuimes ces ilettes qui regardent vers Ouest-Surouest, & paroissent de loin comme collines ou montagnes de sablon, bien que ce soient terres basses & de peu de fond. Nous n'y peumes aller, & moins y descendre, d'autant que le vent nous étoit contraire, & ce jour nous fimes quinze lieuës.
Le lendemain allames le long dédites terres environ dix lieues jusques à un Cap de terre rouge qui est roide & coupé comme un ric, dans lequel on void un entre-deux qui est vers le Nort, & est un païs fort bas, & y a aussi comme une petite plaine entre la mer & un étang, & de ce cap de terre & étang, jusques à un autre cap qui paroissoit, y a environ quatorze lieues, & la terre est fait en façon d'un demi cercle tout environné de sablon comme une fosse sur laquelle l'on void des marais & étangs aussi loin que se peut étendre l'oeil. Et avant qu'arriver au premier cap l'on trouve deux petites iles assez pres de terre. A cinq lieuës du second cap y a une ile vers Surouest, qui est tres-haute & pointue, laquelle fut nommée Alezay, le premier Cap fur appellé de sainct Pierre, par ce que nous y arrivames au jour & téte dudit Saint.
Depuis l'ile de Brion jusques en ce lieu y a bon fond de sablon, & ayans sondé egalement vers Surouest jusques à en approcher de cinq lieuës de terre nous trouvames vint-cinq brasses; & une lieuë prés douze brasses, & prés du bord sur plus que moins, & bon fond. Mais par ce que nous voulions avoir plus grande conoissance de ces fonds pierreux pleins de roches, mimes les voiles bas & de travers. Et le lendemain penultiéme du mois le vent vint du Su & quart de Sur-ouest, allames vers Ouest jusques au Mardy matin dernier jour du mois, sans conoitre, du moins découvrir aucune terre, excepté que vers le soir, nous apperceumes une terre qui sembloit faire deux iles qui demeuroit derriere nous vers Ouest & Sur-ouest à environ neuf ou dix lieuës. Et ce jour allames vers Ouest jusques au lendemain lever du Soleil quelques quarante lieuës. Et faisant ce chemin conumes que cette terre qui nous étoit apparue comme deux iles étoit terre ferme située au Sur-ouest & Nort-Nort-ouest jusques à un tres-beau Cap de terre nommé le Cap d'Orleans. Toute cette terre est basse & plate, & la plus belle qu'il est possible de voir pleine de beaux arbres & prairies, il est vray qu'elle est entierement pleine de bancs & sables. Nous descendimes en plusieurs lieux avec noz barques, & entr'autres nous entrames dans un beau fleuve de peu de fond, & pource fut appellé le Fleuve des Barques: d'autant que nous vimes quelques barques d'hommes Sauvages qui traversoient le fleuve, & n'eumes autre conoissance de ces Sauvages, parce que le vent venoit de mer & chargeoit la côte, si bien qu'il nous fallut retirer vers noz navires. Nous allames vers Nord-est jusques au lever du Soleil du lendemain premier de Juillet, auquel temps s'éleva un brouillas & tempéte, à-cause dequoy nous abbaissames les voiles jusques à environ deux heures avant midi, que le temps se fit clair, & que nous apperceumes le Cap d'Orleans, avec un autre qui en étoit éloigné de sept lieuës vers le Nort un quart de Nordest, qui fut appellé Cap des Sauvages: du côté du Nordest de ce Cap à environ demi-lieuë, y a un banc de pierre tres-perilleux. Pendant que nous étions prés de ce cap, nous apperceumes un homme qui couroit derriere noz barques qui alloit le long de la côte, & nous faisoit plusieurs signes que devions retourner vers ce Cap. Nous voyant sels signes commençames à tirer vers lui, mais nous voyant venir se mit à fuir. Etans descendus en terre mimes devant lui un couteau, & une ceinture de laine sur un baton, ce fait nous retournames à noz navires. Ce jour nous allames tournoyans cette terre, neuf ou dix lieues cuidans trouver quelque bon port, ce qui ne fut possible, d'autant que comme j'ay dé-ja dit toute cette terre est basse & est un païs environné de bancs & sablons. Neantmoins nous descendimes ce jour en quatre lieux pour voir les arbres qui y étoient tres-beaux, & de grande odeur, & trouvames que c'étoient Cedres, Yfs, Pins, Ormeaux, Frenes, Saulx, & plusieurs autres à nous inconus, tous neantmoins sans fruit. Les terres où n'y a point de bois sont tres-belles & toutes pleines de pois, de raisin blanc & rouge ayant la fleur blanche dessus, de frezes, meures, froment sauvage comme segle qui semble y avoir été semé, & labouré, & cette terre est de meilleure temperature qu'aucune qui se puisse voir & de grande chaleur, l'on y voit une infinité de Grives, Ramiers, & autres oiseaux, en somme il n'y a faute d'autre chose que de bons ports.
La navigation & découverte du mois de Juillet.
E lendemain second de Juillet
nous découvrimes & apperceumes
la terre du côté du Nort à
notre opposite, laquelle se joignoit
avec celle ci devant dite.
Aprés que nous l'eumes circuit tout autour,
trouvames qu'elle contenoit en rondeur de
profond & & autant de diametre. Nous l'appellames
Le Golfe sainct Lunaire, & allames au Cap
avec noz barques vers le Nort, & trouvames le
païs si bas, que par l'espace d'une lieue il n'y
avoit qu'une brasse d'eau. Du côté vers Nordest
du cap susdit environ sept ou huit lieues y avoit
un autre cap de terre, au milieu déquels est un
Golfe en forme de triangle qui a tres-grand fond
de tant que pouvions étendre la veuë d'icelui: il
estoit vers Nordest. Ce Golfe est environné de
sablons & lieux bas par dix lieuës, & n'y a plus
de deux brasses de fond. Depuis ce cap jusques à la
rive de l'autre cap de terre y a quinze lieuës. Etans
au travers de ces caps, découvrimes une autre
terre & cap qui restoit au Nort un quart de
Nordest pour tant que nous pouvions voir. Toute
la nuit le temps fut fort mauvais, & venteux, si
bien qu'il nous fut besoin mettre la Cappe de la
voile jusques au lendemain matin troisiéme de
Juillet que le vent vint d'Ouest, & fumes portez
vers le Nort pour conoitre cette terre qui nous
restoit du côté du Nort & Nordest sur les terres
basses, entre léquelles basses & hautes terres
étoit un golfe & ouverture de cinquante-cinq
brasses de font en quelques lieux, & large
environ quinze lieuës. Pour la grande profondité
& largeur & changement des terres eumes esperance
de pouvoir trouver passage comme le passage
des Chateaux. Ce golfe regarde vers l'Est-Nordest,
Ouest, Surouest. Le terroir qui est du
côté du Su de ce golfe est aussi bon & beau à cultiver
& plein de belles campagnes & prairies que
nous ayons veu, tout plat comme seroit un lac,
& celuy qui est vers Nort est un païs haut avec
montagnes hautes pleines de forests, & de bois
tres-hauts & gros de diverses sortes. Entre autres
y a de tres-beaux Cedres, & Sapins autant qu'il
est possible de voir, & bons à faire mats de navires
de plus de trois cens tonneaux, & ne vimes
aucun lieu qui ne fût plein de ces bois, excepté
en deux places que le païs étoit bas, plein de
prairies, avec deux tres-beaux lacs. Le mitan de
ce golfe est au quarante-huitiéme degré & demi
de latitude.
Le Cap de cette terre du Su fut appellée Cap d'Esperance, pour l'esperance que nous avions d'y trouver passage. Le quatriéme jour de Juillet allames le long de cette terre du côté du Nort pour trouver port, & entrames en un petit port & lieu tout ouvert vers le Su, où n'y a aucun abry pour ce vent, & trouvames bon d'apppeller le lieu Sainct Martin, & demeurames là depuis le quatriéme de Juillet jusques au douziéme. Et pendant le temps que nous étions en ce lieu, allames le Lundi sixiéme de ce mois apres avoir ouy la Messe avec une de noz barques pour découvrir un cap & pointe de terre, qui en est éloigné sept ou huit lieues du côté d'ouest, pour voir de quel côté se tournoit cette terre, & étans à demi-lieue de la pointe apperceumes deux bandes de barques d'hommes Sauvages qui passoient d'une terre à l'autre, & étoient plus de quarante ou cinquante barques, déquelles une partie approcha de cette pointe, & sauta en terre un grand nombre de ces gens faisans grand bruit, & nous faisoient signe qu'allassions à terre, montrans des peaux sur quelques bois, mais d'autant que n'avions qu'une seule barque nous n'y voulumes aller, & navigames vers l'autre bande qui étoit en mer. Eux nous voyans fuir, ordonnerent deux de leurs barques les plus grandes pour nous suivre, avec léquelles se joignirent ensemble cinq autres de celles qui venoient du côté de mer, & tous s'approcherent de nôtre barque sautans & faisans signes d'allegresse & de vouloir amitié, disans en leur langue, Napeu ton damen assur tah, & autres paroles que nous n'entendions. Mais parce que, comme nous avons dit, nous n'avions qu'une seule barque, nous ne voulumes nous fier en leurs signes, & leur donnames à entendre qu'ilz se retirassent, ce qu'ilz ne voulurent faire, ains venoient avec si grande furie vers nous, qu'aussitot ils environnent nôtre barque avec les sept qu'ils avoient. Et parce que pour signes que nous fissions ils ne se vouloient retirer, lachames deux passe-volans sur eux, dont espouvantez retournerent vers la susdite pointe faisans tres-grand bruit, & demeurez là quelque peu, commencerent derechef à venir vers nous comme devant, en sorte qu'étans approchez de la barque, decochames deux de nos darts au milieu d'eux, ce qui les épouvanta tellement, qu'ilz commencerent à fuir en grand-hate, & n'y voulurent onc plus revenir.
Le lendemain partie de ces Sauvages vindrent avec neuf de leurs barques à la pointe & entrée du lieu d'où noz navires étoient partis. Et étans avertis de leur venuë, allames avec noz barques à la pointe où ils étoient, mais si tôt qu'ils nous virent ilz se mirent en fuite, faisans signe qu'ils étoient venuz pour trafiquer avec nous, montrans des peaux de peu de valeur, dont ils se vétent. Semblablement nous leur faisons signe que ne leur voulions point de mal; & en signe de ce, deux des nôtres descendirent en terre pour aller vers eux, & leur porter couteaux & autres ferremens avec un chappeau rouge pour donner à leur Capitaine. Quoy voyans descendirent aussi à terre portans de ces peaux, & commencerent à traffiquer avec nous, montrans une grande & merveilleuse allegresse d'avoir de ces ferremens & autres choses, dansans tousjours & faisans plusieurs ceremonies, & entre autres ilz se jettoient de l'eau de mer sur leur téte avec les mains: Si bien qu'ilz nous donnerent tout ce qu'ils avoient, ne retenans rien; de sorte qu'il leur fallut s'en retourner tout nuds, & nous firent signe qu'ilz retourneroient le lendemain & qu'ils apporteroient d'autres peaux.
Le Jeudi huictiéme du mois par ce que le vent n'étoit bon pour sortir hors avec noz navires, appareillames noz barques pour aller découvrir ce golfe, & courumes en ce jour vint-cinq lieuës dans icelui. Le lendemain ayans bon temps navigames jusques à midy, auquel temps nous eumes conoissance d'une grande partie de ce golfe, & comme sur les terres basses il y avoit d'autres terres avec hautes montagnes. Mais voyans qu'il n'y avoit point de passage commençames à retourner faisans notre chemin le long de cette côte, & navigans vimes des Sauvages qui étoient sur le bord d'un lac qui est sur les terres basses, léquelz Sauvages faisoient plusieurs feuz. Nous allames là & trouvames qu'il y avoit un canal de mer qui entroit en ce lac, & mimes noz barques en l'un des bords de ce canal. Les Sauvages s'approcherent de nous avec une de leurs barques & nous apporterent des pieces de Loups-marins cuites, léquelles ilz mirent sur des boisés, & puis se retirerent nous donnans à entendre qu'ilz nous les donnoient. Nous envoyames des hommes en terre avec des mitaines, couteaux, chapelets, & autres marchandises, déquelles choses ilz se rejouirent infiniment, & aussi tôt vindrent tout à coup au rivage où nous étions avec leurs barques aportans peaux & autres choses qu'ils avoient pour avoir noz marchandises, & étoient plus de trois cens tant hommes que femmes & enfans. Et voions une partie des femmes qui ne passerent, léquelles étoient jusques aux genoux dans la mer, sautans & chantans. Les autres qui avoient passé là où nous étions venoient privément à nous frottans leurs bras avec leurs mains & apres les haussoient vers le ciel sautans & rendans plusieurs signes de rejouissance, & tellement s'asseurerent avec nous qu'en fin ilz trafiquoient de main à main de tout ce qu'ils avoient, en sorte qu'il ne leur resta autre chose que le corps tout nud, par ce qu'ilz donnerent tout ce qu'ils avoient qui étoit chose de peu de valeur. Nous conumes que cette gent se pourroit aisément convertir à notre Foy. Ilz vont de lieu en autre, vivans de la péche. Luer païs est plus chaud que n'est l'Hespagne, & le plus beau qu'il est possible de voir, tout égal & uni, & n'y a lieu si petit où n'y ait des arbres, combien que ce soient sablons, & où il n'y ait du froment sauvage, qui a l'epic comme le segle, & le grain comme de l'avoine, & des pois aussi épais comme s'ils y avoient eté semez & cultivez, du raisin blanc & rouge avec la fleur blanche dessus, des fraises meures, roses rouges & blanches, & autres fleurs de plaisante, douce & aggreable odeur. Aussi il y a là beaucoup de belles prairies, & bonnes herbes & lacs où il y a grande abondance de Saumons. Ils appellent une mitaine en leur langue Cochi, & un couteau Bacon. Nous appellames ce Golfe, Golfe de la chaleur.
Etans certains qu'il n'y avoit aucun passage par ce golfe, fimes voile, & partimes de ce lieu de saint Martin le Dimanche douziéme de Juillet pour découvrir outre ce golfe, & allames vers Est le long de cette côte environ dix-huit lieuës jusques au Cap de Pré où nous trouvames le flot tres-grand & fort peu de fond, la mer courroucée & tempétueuse, & pour ce il nous fallut retirer à terre entre le Cap susdit & une ile vers Est à environ une lieuë de ce Cap, & là nous mouillames l'ancre pour icelle nuit. Le lendemain matin fimes voile en intention de circuit cette côte, laquelle est située vers le Nord & Nord-est, mais un vent survint si contraire & impetueux qu'il nous fut necessaire retourner au lieu d'où nous étions partis, & là demeurames tout ce jour jusques au lendemain que nous fimes voile, & vimmes au milieu d'un fleuve éloigné cinq ou six lieuës du Cap du Pré, & étans au travers du fleuve eumes de rechef le vent contraire avec un grand brouillas & obscurité, tellement qu'il nous fallut entrer en ce fleuve le Mardy quatorziesme du mois, & nous y entrames à l'entrée jusques au seiziéme attendans le bon temps pour pouvoir sortir. Mais en ce seiziéme jour qui étoit le Jeudy, le vent creut en telle sorte qu'un de noz navires perdit une ancre, & pouce fut besoin passer plus outre en ce fleuve quelques sept ou huit lieuës pour gaigner un bon port où il y eût bon fond, lequel nous avions eté découvrir avec noz barques, & pour le mauvais temps, tempéte & obscurité qu'il fit demeurames en ce port jusques au vint-cinquiéme sans pouvoir sortir. Ce-pendant nous vimes une grande multitude d'hommes Sauvages qui péchoient des tombes, déquels il y a grande quantité, ils étoient environ quelques quarante barques, & tant en hommes, femmes, qu'enfans, plus de deux cens, léquels aprés qu'ils eurent quelque peu conversé en terre avec nous, venoient privément au bord de noz navires avec leurs barques. Nous leur donnions des couteaux, chappelets de verre, peignes, & autres choses de peu de valeur dont ilz se rejouissoient infiniment levant les mains au ciel, chantans & dansans dans leurs barques. Ceux-ci peuvent étre vrayement appellez Sauvages; d'autant qu'il ne se peut trouver gens plus pauvres au monde, & croy que tous ensemble n'eussent peu avoir la valeur de cinq sols excepté leurs barques et rets. Ilz n'ont qu'une petite peau pour tout vétement, avec laquelle ilz couvrent les Parties honteuses du corps, avec quelques autres vieille peaux dont ils se vétent à la mode des Ægyptiens. Ilz n'ont ni la nature, ni le langage des premiers que nous avions trouvez. Ils portent la téte entierement raze hors-mis un floquet de cheveux au plus haut de la téte, lequel ilz laissent croitre long comme une queuë de cheval qu'ilz lient sur la téte avec des éguillettes de cuir. Ils n'ont autre demeure que dessouz ces barques, léquelles ilz renversent, & s'étendent sous icelles sur la terre sans aucune couverture. Ils mangent la chair préque creuë & la chauffent seulement de moins du monde sur les charbons, le méme est du poisson. Nous allames le jour de la Magedlaine avec noz barques au lieu où ils étoient sur le bord du fleuve, & descendimes librement au milieu d'eux, dont ilz se rejouirent beaucoup, & tous les hommes se mirent à chanter & danser en deux ou trois bandes & faisans grans signes de joye pour nôtre venuë. Ilz avoient fait fuir les jeunes femmes dans les bois hors-mis deux ou trois qui étoient restées avec eux, à chacune déquelles donnames un peigne, & clochette d'estain, dont elles se rejouirent beaucoup, remercians le Capitaine & lui frottans les bras & la poictrine avec leurs propres mains. Les hommes voyans que nous Avions fait quelques presens à celles qui étoient restées, firent venir celles qui s'étoient refugiés au bois, afin qu'elles eussent quelque chose comme les autres; elles étoient environ vint femmes léquelles toute en monceau se mirent sur ce Capitaine, le touchans & frottans avec les mains selon leur coutume de caresser, & donna à chacune d'icelles une clochette d'étain de peu de valeur, & incontinent commencerent à danser ensemble disans plusieurs chansons. Nous trouvames là grande quantité de Tombes qu'ils avoient prises sur le rivage avec certains rets faits exprez pour pécher, d'un fil de chanve qui croit en ce païs où ils font leur demeure ordinaire, pour ce qu'ils ne se mettent en mer qu'au temps qui est bon pour pécher, comme j'ay entendu. Semblablement croit aussi en ce païs du mil gros comme pois, pareil à celui qui croit au Bresil dont ilz mangent au lieu de pain, & en avoient abondance, & l'appellent en leur langue Kapaige; Ils ont aussi des prunes qu'ilz sechent comme nous faisons pour l'hiver, & les appellent Honésta, méme ont des figues, noix, pommes, & autres fruits, & des féves qu'ilz nomment Sahu, Les nois, Cahéhya, Les figues, *, Les pommes, *, si on leur montroit quelque chose qu'ilz n'ont point & ne pouvoient sçavoir que c'étoit, branlans la téte, ilz disoient Nohda qui est à dire qu'ilz n'en ont point & ne sçavent que c'est. Ilz nous montroient par signes le moyen d'accoutrer les choses qu'ils ont, & comme elles ont coutume de croitre. Ils ne mangent aucune chose qui soit salée, & sont grands larrons, & dérobent tout ce qu'ilz peuvent.

S'ensuivent les navigations & découvertes du mois d'Aoust, & le retour en France.
E premier jour d'Aoust nous fimes
faire une croix haute de trente piés,
& fut faite en la presence de plusieurs
d'iceux sur la pointe de l'entrée de
ce port, au milieu de laquelle mimes
un ecusson relevé avec trois fleurs-de-Lis,
& dessus étoit écrit en grosses lettres entaillées
en du bois, VIVE LE ROY DE FRANCE.
En apres la plantames en leur presence sur ladite
pointe, & la regardoient fort, tant lors qu'on la
faisoit que quand on la plantoit. Et l'ayans levée
en haut, nous nous agenouillions tous
ayans les mains jointes, l'adorans à leur veuë,
& leur faisions signe, regardans & montrans le
ciel, que d'icelle dependoit nôtre redemption:
de laquelle chose ilz s'émerveillerent beaucoup
se tournans entr'eux, puis regardans cette
croix. Mais étans retournez en noz navires, leur
Capitaine vint avec une barque à nous, vétu d'une
vieille peau d'Ours noir, avec ses trois fils &
un sien frere, léquels ne s'approcherent si prés
du bord comme ils avoient accoutumé, & y fit
une longue harangue montrans cette croix, &
faisans le signe d'icelle avec ceux doits. Puis il
montroit toute la terre des environs, comme
s'il eût voulu dire qu'elle étoit toute à lui, & que
n'y devions planter cette croix sans son
congé. Sa harangue finie nous lui montrames
une mitaine feignans de lui vouloir donner
en échange de sa peau, à quoy il prit garde, & ainsi
peu à peu s'accosta du bord de noz navires: mais
un de noz compagnons qui étoit dans le bateau
mit la main sur sa barque & à l'instant sauta dedans
avec deux ou trois, & le contraignirent
aussi-tôt d'entrer en nos navires, dont ilz furent
tout étonnez. Mais le Capitaine les asseura qu'ils
n'auroient aucun mal, leur montrant grand signe
d'amitié, les faisant boire & manger avec
accueil. En aprés leur donna on à entendre
par signes, que cette croix étoit là plantée, pour
donner quelque marque & conoissance pour
pouvoir entrer en ce port, & que nous y voulions
retourner en bref, & qu'apporterions des ferremens
& autres choses, & que desirions mener
avec nous deux de ses fils & qu'en apres nous
retournerions en ce port. Et ainsi nous fimes
vétir à ses fils à chacun une chemise, un sayon
de couleur, & une toque rouge, leur mettant
aussi à chacun une chaine de laiton au col
dont ils se contenterent fort, & donnerent
Leurs vieux habits à ceux qui s'en retournoient.
Puis fimes present d'une mitaine à chacun
des trois que nous renvoyames & de quelques
couteaux; ce qui leur apporta grande
joye: Iceux étans retournez à terre, &
ayans raconté les nouvelles aux autres environ
sur le midi vindrent à noz navires six de leurs
Barques ayans à chacune cinq ou six hommes
qui venoient dire Adieu à ceux que nous
avions retenus, & leur apporterent du poisson
& leur tenoit plusieurs paroles que nous
n'entendions point, faisans signe qu'ilz n'oteroient
point cette croix.
Le lendemain se leva un bon vent & nous mimes hors du port. Etans hors du fleuve susdit tirames vers Est-Nordest, d'autant que pres de l'emboucheure de ce fleuve, la terre fait un circuit, & fait un Golfe en forme d'un demi-cercle, en sorte que de noz navires nous voyons toute la côte, derriere laquelle nous cheminames, & nous mimes à chercher la terre située vers Ouest & Norouest, & y avoit un autre pareil golfe distant vint lieuës dudit fleuve.
Nous allames donc le long de cette terre qui est comme nous avons dit, située au Suest & Norouest, & deux jours apres nous vimes un autre Cap où la terre commence à se tourner vers l'Est, & allames le long d'icelle quelque seize lieuës, & de là cette terre commence à tourner vers le Nort, & à trois lieuës de ce cap y a fond de vint-quatre brasses de plomb. Ces terres sont plates & les plus découvertes de bois que nus ayons encores peu voir. Il y a de belles prairies, & campagnes tres-vertes. Ce Cap fut nommé de sainct Louis, pour ce qu'en ce jour l'on celebroit sa féte, & est au quarante-neufiéme degré & demi de latitude & de longitude. Ce jour au matin, nous étions vers l'Est de ce cap & allames vers Norouest pour approcher de cette terre, étant préque nuit & trouvames qu'elle regardoit le Nort & le Su. Depuis ce Cap de saint Louys jusques à un autre nommé le Cap de Montmorenci y a quelques quinze lieuës, la terre commence à tourner vers Norouest. Nous voulumes sonder le font à trois lieuës prés de ce cap: mais nous ne le pumes trouver avec cent cinquante brasses, & pour ce allames le long de cette terre environ dix lieuës jusques à la latitude de cinquante degrez.
Le Samedy ensuivant au lever du Soleil conumes & vimes d'autres terres qui nous restoient du côté du Nort & Nordest, léquelles étoient tres-hautes & coupées, & sembloient estre montagnes, entre léquelles y avoit d'autres terres basses ayans bois & rivieres. Nous passames autour de ces terres tant d'un côté que d'autre tirans vers Noroest, pour voir s'il y avoit quelque golfe ou bien quelque passage. D'une terre à l'autre il y a environ quinze lieuës, & le mitan est au cinquante & un tiers degré de latitude, & nous fut tres-difficile de pouvoir faire plus de cinq lieuës à cause de la marée qui nous étoit contraire & des grands vens qui y sont ordinairement. Nous ne passames outre les cinq lieuës d'où l'on voyoit aisément la terre de part en part, laquelle commence là à s'elargir. Mais d'autant que nous ne faisions autre chose qu'aller & venir selon le vent, nous tirames pour cette raison vers la terre pour tâcher de gaigner un Cap vers le Su, qui étoit le plus loin & le plus avancé en mer que nous peussions découvrir, & étoit distant de nous environ quinze lieuës: Mais étans proches de là trouvames que c'étoient rochers, pierres & écueils, ce que nous n'avions encores point trouvé aux lieux où nous avions été auparavant vers le Su depuis le Cap sainct Jean, & pour lors étoit la marée qui nous portoit contre le vent vers l'Ouest. De maniere que navigans le long de cette côte une de noz barques heurta contre un écueil, 7 ne laissa passer outre, mais il nous fallut tous sortir hors pour la mettre à la marée.
Ayans navigé le long de cette côte environ Deux heures, la marée survint avec telle impetuosité qu'il nous ne nous fut jamais possible de passer avec treize avirons outre la longueur d'un jet de pierre. Si bien qu'il nous fallut quitter les Barques & y laisser partie de noz gens pour la garde, & marcher par terre quelque dix ou douze hommes jusques à ce Cap, où nous trouvames que cette terre commence là à s'abbaisser vers Surouest. Ce qu'ayans veu & étans retournés à nos barques, revimmes à nos navires qui étoient ja à la voile qui pensoient toujours pouvoir passer outre: mais ils étoient avallez à-cause du vent de plus de quatre lieuës du lieu où nous les avions laissez, où étans arrivez fimes assembler tous les Capitaines, mariniers, maitres & compagnons pour avoir l'avis & conseil de ce qui étoit le plus expedient à faire. Mais apres qu'un chacun eut parlé, l'on considera que les grands vents d'Est commençoient à regner & devenir violens, & que le flot étoit si grand que nous ne faisions plus que ravaller, & qu'il n'étoit possible pour lors de gaigner aucune chose: mémes que les tempétes commençoient à s'élever en cette saison en la Terre-neuve, que nous étions de lointain païs, & ne sçavions les hazars & dangers du retour, & pource qu'il étoit temps de se retirer, ou bien s'arréter là pour tout le reste de l'année. Outre cela nous discourions en cette sorte, que si un changement de vent de Nort nous surprenoit il ne seroit possible de partir. Léquels avis ouïs & bien considerez nous firent entrer en deliberation certaine de nous en retourner. Et pource que le jour de la féte de sainct Pierre nous entrames en ce détroit, nous l'appellames à cette occasion Détroit de sainct Pierre où ayans jetté la sonde en plusieurs lieux, trouvames en aucuns cent cinquante brasses, autres cent, & pres de terre soixante avec bon fond. Depuis ce jour jusques au Mercredy nous eumes vent à souhait & circuimes ladite terre du côté du Nort, Est-Suest, Ouest, & Norouest: car telle est son assiete, horsmis la longueur d'un cap de terres basses qui est plus tourné vers Suest, eloigné à environ vint-cinq lieuës dudit détroit. En ce lieu nous vimes de la fumée qui étoit faite par les gens de ce païs au dessus de ce Cap, mais pource que le vent ne cingloit vers la côte nous ne les accostames point, & eux voyans que nous n'approchions d'eux, douze de leurs hommes vindrent à nous avec deux barques, léquels s'accosterent aussi librement de nous comme si ce fussent eté François, & nous donnerent à entendre qu'ilz venoient du grand Golfe, & que leur Capitaine étoit un nommé Tiennot, lequel étoit sur ce Cap, faisant signe qu'ilz se retiroient en leur païs, d'où nous étions partis, & étoient chargez de poisson. Nous appelames ce Cap Cap de Tiennot. Passé ce Cap toute la terre est posée vers l'Est-Suest, Ouest, Norouest, & toutes ces terres sont basses, belles & environnées de sablons, prés de mer, & y a plusieurs marais & bancs par l'espace de vint lieuës, & aprés la terre commence à se tourner d'Ouest à l'Est, & Nordest, & est entierement environnée d'iles eloignées de terre deux ou trois lieuës. Et ainsi comme il nous semble y a plusieurs bancs perilleux plus de quatre ou cinq lieuës loin de la terre.
Depuis le Mercredi susdit jusques au Samedi nous eumes un grand vent de Surouest qui nous fit tirer vers l'Est-Nordest, & arrivames ce jour là à la terre d'Est en la Terre-neuve entre les Cabannes & le Cap-double. Ici commença le vent d'Est avec tempéte & grande impetuosité; & pource nous tournames le Cap au Noroest & au Nort, pour aller voir le côté du Nort, qui est comme nous avons dit, entierement environné d'Iles, & étans prés d'icelles le vent se changea & vint du Su, lequel nous conduit dans le golfe, si bien que par la grace de Dieu nous entrames le lendemain qui étoit le neufiéme d'Aoust dans Blanc-sablon, & voila tout ce que nous avons découvert.
En apres le quinziéme Aoust jour de l'Assumption de nôtre Dame nous partimes de Blanc-sablon apres avoir ouï la Messe, & vimmes heureusement jusques au mitan de la mer qui est entre la Terre-neuve & la Bretaigne, auquel lieu nous courumes grande fortune pour les vens d'est, laquelle nous supportames par l'aide de Dieu, & du depuis eumes fort bon temps, en sorte que le cinquiéme jour de Septembre de l'année susdite nous arrivames au port de sainct Malo d'où nous étions partis.
Que la conoissance des voyages du Capitaine Jacques Quartier est necessaire principalement aux Terre-neuviers qui vont à la pécherie: Quelle route il a pris en cette seconde navigation: Voyage de Champlein jusques è l'entrée de la grande riviere de Canada: Epitre presentée au Roy par ledit Jacques Quartier sur la relation de son deuxiéme voyage.
LUSIEURS sedentaires, & autres gens qui
ont leur vie arretée és villes, trouveront
paravanture cette curiosité superflue
de mettre ici tant d'iles, passages,
ports, bancs & autres particularitez, comme si
en la côte d'une terre git Est-Nordest, & Ouest-Surouest,
ou autrement. Ce que j'avois promis
d'abbreger au commencement du premier livre
de cette histoire. Mais ayant depuis consideré
que ce seroit frustrer les mariniers & Terre-neuviers
de ce qui leurs plus necessaire, le voyage
des Terres-neuves étant en la relation precedente
& en celle-ci si bien décrit & par un grand Pilote,
qu'ilz ne sçauroient faillir de se bien conduire
souz cette guide: j'ay pensé qu'il valoit mieux
en cet endroit changer d'avis' & renouveler
entierement la memoire de ce personnage, duquel
aussi j'ay voulu mettre l'Epitre liminaire
qu'il addresse au Roy en téte de sadite Relation,
laquelle je croy n'avoit point encore eté
mise au jour, puis qu'elle est écrite à la main au
livre d'où je l'ay prise, comme aussi tout le discours
de cette seconde navigation, lequel a eté
extrait par le sieur de Belleforet, mais non entierement,
ni avec la grace & naïveté que je trouve
au propre écrit de l'autheur: & s'est quelque
fois equivoqué en voulant apporter son jugement
sur des choses particulieres ici recitées, léquelles
nous remarquerons comme il viendra à
propos. Et d'autant que le voyage de Samuel
Champlein fait depuis six ans est une méme
chose avec cetui-ci, je les conjoindray ensemble
tant qu'il me sera possible, pour ne remplir
inutilement le papier des vaines repetitions. Et
neantmoins le lecteur sera averti qu'au temps
du Capitaine Jacques Quartier les Terres-neuves
n'étans pas si bien découvertes comme elles
sont aujourd'hui, il print sa route plus au Nort
que ne font à present les Terre-neuviers, pour
entrer au golfe de Canada, qui est comme l'entree
de la grande riviere, ne sçachant pas au vray qu'il
y eût passage par le Cap-Breton, comme nous
avons veu au troisiéme chapitre de ce livre, là
où il dit que s'il y avoit passage entre la Terre-neuve
& celle de Brion ce seroit pour racourcir & le temps
& le chemin. Ainsi en ce second voyage il prit sa
route droit au passage qui est entre la Terre-neuve
& la terre ferme du Nort par les cinquante
un degrez. Vray est qu'au retour je trouve qu'il
passa entre dédites Terres-neuves & Brion, qui
est aujourd'hui le passage plus ordinaire de noz
mariniers, d'autant que prenant cette route en
l'elevation de quarante-quatre, quarante-cinq
& quarante-six degrez, ilz ne rencontrent point
tant de grands bancs de glaces (où quelquefois
les navires s'ahurtent à leur ruine) comme font
ceux qui tirent plus au Nort. C'est pourquoy
ledit Champlein en la description de son voyage,
dit qu'apres une tourmente de dix-sept jours,
durant laquelle ils eurent plus de dechet que d'avancement,
ilz rencontrerent des bancs de glaces
de huit lieuës de long, & autres moindres,
haut élevez, ce qui les fit aller plus au Su chercher
passage hors ces glaces par les quarante-quatre
degrez, & en fin découvrirent le Cap saincte Marie
en la Terre-neuve, puis trois jours
apres eurent conoissance des Iles sainct Pierre: &
derechef apres autres trois jours vindrent au
Cap de Raye (où il y avoit encor des bancs
de glace de six ou huit lieuës de long) & de là
aux iles saint Paul & Cap saint Laurent, lequel il
dit étre en la terre ferme du Su, & toutefois tout
le trait de terre jusques à la bay de Campseau est
une ile, d'autant qu'au fonds de ladite baye il y a
un passage (que Jacques Quartier n'a point conu,
ni beaucoup d'autres apres lui) par où l'on
va audit golfe de Canada. Deux jours apres ilz
découvrirent une ile de vint-cinq à trente lieuës
de longueur, qui est l'entrée de la grande riviere.
Cette ile est appellée par les Sauvages du païs
Anticosti, qui est celle que Jacques Quartier a
nommée l'ile de l'Assumption, parce qu'il y arriva
le quinziéme d'Aoust jour de l'Assumption
de nôtre Dame, comme nous verrons quand il nous
aura conduit jusques là, ce qui est à peu prés la borne
du premier voyage representé ci-dessus.
Voici donc l'inscription du recit qu'il presenta au Roy de sa seconde navigation & découverte en la Terre-neuve & grande riviere de Canada, autrement par lui dite Hochelaga du nom du païs qui est au Nort vers le saut de la dite riviere.
Seconde navigation faite par le commandement & vouloir du tres-Chrétien Roy François premier de ce nom au parachevement de la découverture des terres Occidentales estantes souz le climat & paralleles des terres & Royaume dudit Seigneur, & par lui precedentement ja commencées à faire découvrir: icelle navigation par Jacques Quartier natif de sainct Malo de l'ile en Bretagne, pilote dudit seigneur en l'an mil cinq cens trente cinq.
Considerant, ô mon tres-redouté Prince, les grands biens & dons de grace qu'il a pleu à Dieu le Createur faire à ses creatures, & entre les autres de mettre & asseoir le Soleil, qui est la vie & conoissance de toutes icelles, & sans lequel nul ne peut fructifier ni generer en lieu & place là où il a son mouvement & declinaison contraire & non semblable aux autres planetes, par léquels mouvement & declinaison toutes creatures étantes sur la terre en quelque lieu & place qu'elles puissent étre en ont ou en peuvent avoir en l'an dudit Soleil, qui est trois cens soixante-cinq jours & six heures autant de veuë oculaire, les uns que les autres par ses rais & reverberations, ni la division des jours & nuits en pareille egalité, mais suffit qu'il est de telle sorte & tant temperamment, que toute la terre est, ou peut estre habitée ne quelque zone, climat ou parallele que ce soit; & icelle avec les eauës, arbres, herbes & toutes autres creatures de quelque genre ou espece qu'elles soient, par l'influence d'icelui Soleil donner fruits & generations selon leurs natures pour la vie & nourriture des creatures humaines. Et si aucuns vouloient dire le contraire de ce que dessus en allegant le dit des sages Philosophes du temps passé, qui ont écrit & fait division de la terre par cinq zones, dont ils ont dit & affermé trois inhabitable; c'est à sçavoir la zone Torride, qui est entre les deux Tropiques, ou solstices, pour la grande chaleur & reverberation du Soleil, qui passe par le zenit de ladite zone; & les deux zones Arctique & Antarctique, pour la grande froideur qui est en icelles, à-cause du peu d'elevation qu'elles ont dudit Soleil, & autres raisons, je confesse qu'ils ont écrit à la maniere, & croy fermement qu'ilz pensoient ainsi, & qu'ilz le trouvoient par aucunes raisons naturelles là où ilz prenoient leur fondement, & d'icelles se contentoient seulement, sans aventurer, ni mettre leurs personnes aux dangers équels ils eussent peu enchoir à chercher l'experience de leur dire. Mais je diray pour ma replique que le Prince d'iceux Philosophes a laissé parmi ses écritures un bref mot de grande consequence, qui dit que Experientia est rereum magistra: par l'enseignement duquel j'ay osé entreprendre d'addresser à la veuë de vôtre Majesté Royale cetui propos, & maniere de prologue de ce mine petit labeur. Car suivant vôtre Royal commandement les simples mariniers de present non ayans eu tant de crainte d'eux mettre en l'aventure d'iceux perils & dangers qu'ils ont eu, & ont de vous faire tres-humble service à l'augmentation de la tres-saincte Foy Chrétienne, ont conu le contraire de cette opinion dédits Philosophes par vray experience. J'ay allegué ce que devant, pource que je regarde que le Soleil qui chacun jour se leve à l'Orient & se reconse à l'Occident faisant le tour & circuit de la terre, donnant lumiere & chaleur à tout le monde en vint-quatre heures, qui est un jour naturel. A l'exemple dequoy je pense en mon simple entendement, & sans aucune raison y alleguer, qu'il pleut à Dieu par sa divine bonté que toutes humaines creatures étantes & habitantes sur le globe de la terre, ainsi qu'elles ont veuë & conoissance d'icelui Soleil, ayent eu, & ayent pour le temps avenir conoissance & creance de nôtre sainte Foy. Car premierement icelle nôtre tres-sainte Foy a été semée & plantée en la Terre-saincte qui est en l'Asie & l'Orient de nôtre Europe: & depuis par succession de temps apportée & divulguée jusques à nous. Et finalement en l'Occident de nôtre dite Europe à l'exemple dudit Soleil portant sa clarté & chaleur d'Orien en Occident, comme dit est. Et maintenant le temps semble se preparer, auquel nous la verrons portée de nôtre France Orientale en l'Occidentale d'outre-mer. A l'effect dequoy a été faite la presente navigation par vôtre Royal commandement és terres non auparavant à nous conuës, par le recit de laquelle pourrez voir & sçavoir la bonté & fertilité d'icelle, l'innumerable quantité des peuples y habitans, la bonté & paisibleté d'iceux & pareillement la fecondité du grand fleuve qui decourt & arrouse le parmi d'icelles voz terres, qui est le plus grand sans comparaison, qu'on sçache jamais avoir veu. Quelles choses donnent à ceux qui les ont veuës certaine esperance de l'augmentation future de nôtre tres-saincte Foy, de voz Seigneuries & nom tres-Chrétien, ainsi qu'il vous plaira voir par ce present petit livre, auquel sont amplement contenuës toutes les choses dignes de memoire qu'avons veuës, & qui nous sont avenuës tant en faisant ladite navigation, qu'étans & faisans sejour en vosdits païs & terres, les routes, dangers, & gisemens d'icelles terres. Dieu vueille par sa grace vous inspirer, Sire, à embrasser serieusement cette sainte entreprise, &c.

Preparation du Capitaine Jacques Quartier & des siens au voyage de la Terre-neuve: Embarquement: Ile aux oyseaux: Découverte d'icelui jusque au commencement de la grande riviere de Canada, par lui dite Hochelaga: Largeur & profondeur nompareille d'icelle: Son commencement inconnu.
E Dimanche jour & féte de Pentecôte
seziéme de May audit an
Mille cinq cens trente-cinq, du
commandement du Capitaine &
bon vouloir de tous, chacun se
confessa, & receumes tous ensemblement
nôtre Createur en l'Eglise cathedrale dudit sainct
Malo: apres lequel avoir receu, fumes nous presenter
au choeur de ladite Eglise devant reverend
Pere en Dieu Monsieur de sainct Malo,
lequel en son état Episcopal nous donna sa benediction.
Et le Mercredy ensuivant dix-neufiéme jour de May, le vent vint bon & convenable, & appareillames avec lédits trois navires, sçavoir, La grande Hermine du port d'environ à cent ou six-vints tonneaux, où étoit ledit Capitaine general, & pour Maitre Thomas Froment, Claude du Pont-Briant filz du sieur de Mon-real, & Eschanson de Monseigneur le Dauphin, Charles de la Pommeraye, & autres Gentils-hommes. Au second navire nommé La petite Hermine du port d'environ soixante tonneaux étoit Capitaine sous ledit Quartier Macé Jalobert, & maitre Guillaume le Marié. Et au tiers navire & plus petit nommé l'Emerillon du port d'environ quarante tonneaux, en étoit Capitaine Guillaume le Breton, & maitre Jacques Mingard. Et navigames avec bon temps jusques au vint-sixiéme dudit mois de May que le temps se trouva en ire & tourmente, qui nous a duré en vens contraires & serraisons autant que jamais navires qui passassent ladite mer eussent sans aucun amendement. Tellement que le vint-cinquiéme jour de Juin par ledit mauvais temps & serraison, nous entre-perdimes tous trois, sans que nous ayons eu nouvelles les uns des autres jusques à la Terre-neuve, là où nous avions limité nous trouver ensemble.
Et depuis nous étre entre-perdus avons été avec la nef generale par la mer de tous vents contraires jusques au septiéme jour de Juillet que nous arrivames à ladite Terre-neuve, & primmes terre à l'Ile des Oyseaux, laquelle est à quatorze lieuës de la grande terre: & si trespleine d'oiseaux, que tous les navires de France y pourroient facilement charger sans qu'on s'apperceut qu'on en eut tiré; & là en primmes deux barquées pour parties de noz victuailles. Icelle ile est en l'elevation du pole en quarante-neuf degrez quarante minutes.
Et le huitiéme jour dudit mois nous appareillames de ladite Ile, & avec bon temps vimmes au hable (l'Autheur écrit ainsi ce que nous disons havre) de Blanc-sablon étant en la bay des Chateaux, le quinziéme jour dudit mois, qui est le lieu où nous devions rendre: auquel lieu fumes attendans nos compagnons jusques au vint-sixiéme jour dudit mois qu'ils arriverent tous deux ensemble: & là nous accoutrames & primmes eaux, bois, & autres choses necessaires & appareillames & fimes voiles pour passer outre le 26 jour dudit mois à l'aube du jour & fimes porter le long de la côte du Nort gisant Est-Nordest, & Ouest-Surouest jusques environ les huit heures du soir que mimes les voiles bas le travers de deux iles que nous nommames les iles sainct Guillaume, léquelles sont environ vint lieuës outre le hable de Brest. Le tout de ladite côte depuis les Chateaux jusques ici git Est-Nordest, & Ouest-Surouest, rangée de plusieurs iles & terres toutes hachées & pierreuses, sans aucunes terres, ni bois, fors en aucunes vallées.
Le lendemain, penultiéme jour dudit mois nous fimes courir à Ouest pour avoir conoissance d'autres iles qui nous demouroient environ douze lieuës & demie: entre léquelles iles se faict une couche vers le Nort, toutes iles & grandes bayes apparoissantes y avoir plusieurs bons hables. Nous les nommames les Iles saincte Marte, hors léquelles environ une lieuë & demie à la mer y a une basse bien dangereuse, où il y a quatre ou cinq téte qui demeurent le travers dédites bayes en la route d'Est & Ouest dédites Iles sainct Guillaume, & autres iles qui demeurent à Ouest-Surouest des iles saincte Marte environ sept lieuës: léquelles iles nous vimmes querir ledit jour environ une heure apres midi. Et depuis ledit jour jusques à l'orloge virante fimes courir environ quinze lieuës jusques le travers du Cap d'iles basses que nous nommames Les iles sainct Germain: Au Suest duquel Cap environ trois lieuës y a une autre basse fort dangereuse: & pareillement entre lédits Cap sainct Germain & saincte Marte y a un banc hors dédites iles environ deux lieuës, sur lequel n'y a que quatre brasses: & pour le danger de ladite côte mimmes les voiles bas, & ne fimes porter ladite nuit.
Le lendemain dernier jour de Juillet fimes courir le long de ladite côte, qui git Est & Ouest quart de Suest, laquelle est toute rangée d'iles & basses, & côte fort dangereuse: laquelle contient d'empuis ledit Cap des iles sainct Germain jusques à la fin des iles environ dix-sept lieuës & demie: & à la fin dédites iles y a une moult belle terre basse pleine de grands arbres & hauts: & est icelle côte toute rangée de sablons sans y avoir aucune apparoissance de hable jusques au Cap de Tiennot, qui se rabbat au Nor-Ouest, qui est à environ sept lieuës dédites iles: lequel Cap conoissions du voyage precedent: pource fimes porter toute la nuit à Ouest-Norouest jusques au jour que le vent vint contraire, & allames chercher un havre où mimes nos navires, qui est un bon petit havre outre ledit Cap Tiennot environ sept lieuës & demie, & est entre quatre iles sortantes à la mer, nous le nommames Le havre sainct Nicolas, & sur la plus prochaine ile plantames une grande Croix de bois pour merche (il veut dire, marque) il faut amener ladite Croix au Nordest, puis l'aller querir & la laisser de tribort (mot de marine signifiant, à droite) & trouverez de profond six brasses, posez dedans ledit hable à quatre brasses: & se faut donner de garde de quatre basses qui demeurent des deux côtez à demie lieue hors. Toute cette-dite côte est fort dangereuse, & pleine de basses. Nonobstant qu'il semble y avoir plusieurs hables, n'y a que basses & plateis. Nous fumes audit hable d'empuis ledit jour jusques au Dimanche huictiéme d'Aoust, auquel nous appareillames, & vimmes querir la terre de Su vers le Cap de Rabast, qui est distant dudit hable environ vint lieues, gisant Nort-nordest, & su-Surouest. Et le lendemain le vent vint contraire: & pource que ne trouvames nuls hables à la dite terre du Su, fimes porter vers le Nort outre le precedent hable d'environ dix lieuës, où trouvames une fort belle & grande baye pleine d'iles & bonnes entrées & posage de tous les temps qu'il pourroit faire, & pour conoissance d'icelle bay y a une grande ile comme un cap de terre, qui s'avance dehors plus que les autres, & sur la terre environ deux lieues y a une montagne faite comme un tas de blé. Nous nommames ladite bay La baye saint Laurent.
Le quatroziéme dudit mois nous partimes de ladite bay saint Laurent, & fimes porter à Ouest, & vimmes querir un cap de terre devers le Su qui gist environ l'Ouest un quart de Surouest dudit hable saint Laurent environ vint-cinq lieues. Et par les deux Sauvages qu'avions prins le premier voyage, nous fut dit que c'étoit de la terre devers le Su, & que c'étoit une ile, & que parle Su d'icelle étoit le chemin à aller de Hongnedo où nous les avions prins le premier voyage, à Canada: & qu'à deux journées de là dudit Cap & ile commençoit le Saguenay à la terre de vers le Nort allant vers ledit Canada. Le travers dudit Cap environ trois lieuës y a de profond cent brasses & plus, & n'est memoire de jamais avoir veu tant de Baillames que nous vimes celle journée le travers dudit Cap.
Le lendemain jour nôtre Dame d'Aoust quinziéme dudit mois nous passames le détroit: la nuit devant, & le lendemain eumes conoissance des terres qui nous demeuroient vers le Su, qui est une terre à hautes montagnes à merveilles, dont le cap susdit de ladite ile que nous avons nommée l'Ile de l'Assumption, & un cap dédites hautes terres, gisent Est-nordEst, & Ouest Surouest, & y a entre eux vint-cinq lieuës, & voit-on les terres du Nort encore plus hautes que celle du Su à plus de trente lieuës. Nous rangeames lédites terres du Su d'empuis ledit jour jusques au Mardi midi que le vent vint Ouest, & mimes le cap au Nort pour aller querir lédites hautes terres que voyions: & nous étans là trouvames lédites terres unies & basses vers la mer & les montagnes de devers le Nort par-sus lédites basses terres, gisantes icelles Est & Ouest un quart de Surouest: & par les Sauvages qu'avions, nous a eté dit que c'étoit le commencement du Saguenay, & terre habitée, & que de là Venoit le cuivre rouge, qu'ilz appellent Caquetdazé. Il y a entre les terres du Su & celles du Nort environ trente lieues, & plus de deux cens brasses de parfond. Et nous ont lédits Sauvages certifié étre le chemin & commencement du grand fleuve de Hochelaga & chemin de Canada, lequel alloit toujours en étroicissant jusques à Canada: & puis, que l'on trouve l'eau douce audit fleuve, qui va si long que jamais hommes n'avoit été au bout, qu'ils eussent ouï, & qu'autre passage n'y avoit que par bateaux. Et voyans leur dire, & qu'ils affermoient n'y avoir autre passage, ne voulut ledit Capitaine passer outre jusques à avoir veule reste & côte de vers le Nort, qu'il avoit obmis à voir depuis la baye saint Laurent pour aller voir la terre du Su, pour voir s'il y avoit aucun passage.
Retour du Capitaine Jacques Quartier vers la Bay sainct Laurent: Hippopotames: Continuation du voyage dans la grande riviere de Canada, jusques à la riviere de Saguenay, qui sont cent lieuës.
E Mercredy dix-huictiéme jour
d'Aoust ledit Capitaine fit retourner
les navires en arriere,
& mettre le cap à l'autre bord,
& rangeames ladite côte du
Nort, qui gist Nordest & Surouest, faisant un
demi arc, qui est une terre fort haute, non tant
comme celle du Su, & arrivames le Jeudy en sept
iles moult hautes, que nommames Les iles
rondes, qui sont environ quarante lieuës des
terres du Su, & s'avancent hors en la mer trois
ou quatre lieuës: le travers déquelles y a un commencement
de basses terres pleines de beaux
arbres, léquelles terres nous rangeames le Vendredy
avec noz barques, le travers déquelles y a
plusieurs bancs de sablon plus de deux lieues à
la mer fort dangereux, léquels demeurent de
basse mer: & au bout d'icelle basses terres (qui
contiennent environ dix lieues) y a une riviere
d'eau douce sortante à la mer, tellement qu'à
plus d'une lieue de terre elle est aussi douce que
eau de fontaine. Nous entrames en ladite riviere
avec noz barques, & ne trouvames à l'entrée
que brasse & demie. Il y a dedans ladite riviere
plusieurs poissons qui ont forme de chevaux
léquels vont à la terre de nuit, 7 de jour à la mer
ainsi qu'il nous fut dit par noz deux Sauvages:
& de cesdits poissons vimmes grand nombre
dedans ladite riviere.
Le lendemain vint-uniéme jour dudit mois au matin à l'aube du jour fimes voile, & porter le long de ladite côte tant que nous eumes conoissance de la reste d'icelle côte du Nort que n'avions veu, & de l'ile de l'Assumption que nous avions eté querir au partir de ladite terre: & lors que nous fumes certains que ladite côte étoit rangée, & qu'il n'y avoit nul passage, retournames à nos navires qui étoient édites sept iles, où il y a bonnes rades à dix-huit & vint brasses, & sablon: auquel lieu avons eté sans pouvoir sortir, ni faire voiles pour la cause des bruines & vens contraires, jusques au vint-quatriéme dudit mois, que nous appareillames, & avons eté par la mer chemin faisans jusques au vint-neufiéme dudit mois, que sommes arrivés à un hable de la côte du Su, qui est environ quatre-vint lieuës dédites sept Iles, lequel est le travers de trois iles petites, qui sont par le parmi du fleuve, & environ le mi-chemin dédites iles, & ledit hable devers le Nort, y a une fort grande riviere, qui est entre les hautes & basses terres, laquelle fait plusieurs bancs à la mer à plus de trois lieuës, qui est un païs fort dangereux, & sonne de deux brasses & moins, & à la choiste d'iceux bancs trouverez vint-cinq & trente brasses bort à bort. Toute cette côte du Nort git Nor-nordest, & Su-Surouest.
Le hable devant-dit où posames, qui est à la terre du Su est hable de marée, & de peu de valeur. Nous le nommames Les ileaux saint Jean, parce que nous y entrames le jour de la Decollation dudit saint. Et auparavant qu'arriver audit hable y a une ile à l'Est d'icelui, environ cinq lieuës, où il n'y a point de passage entre terre & elle que par bateaux. Ledit hable des ileaux saint Jean asseche toutes les marées, & y marine l'eau de deux brasses. Le meilleur lieu à mettre navires est vers le Su d'un petit ilot qui est au parmi dudit hable bord audit ilot.
Nous appareillames dudit hable le premier jour de Septembre pour aller vers Canada. Et environ quinze lieuës dudit hable à l'Ouest-Surouest y a trois iles au parmi dudit fleuve, le travers déquelles y a une riviere fort profonde & courante, qui est le riviere & chemin du Royaume & terre de Saguenay, ainsi que nous a eté dit par nos hommes du païs de Canada: & est icelle riviere entre hautes montagnes de pierre nuë, & sans y avoir que peu de terre, & nonobstant y croit grande quantité d'arbres, & de plusieurs sortes, qui croissent sur ladite pierre nuë, comme sur bonne terre. De sorte que nous y avons veu tel arbre suffisant à master navire de trente tonneaux aussi vert qu'il est possible, lequel étoit sus un roc, sans y avoir aucune saveur de terre.
A l'entrée d'icelle riviere, trouvames quatre barques de Canada, qui étoient là venuës pour faire pécheries de Loups-marins, & autres poissons. Et nous étans posez dedans ladite riviere, vindrent deux dédites barques vers noz navires, léquelles venoient en une peur & crainte, de sorte qu'il en ressortit une, & l'autre approcha si prés, qu'ilz peurent entendre l'un de noz Sauvages, qui se nomma & fit sa conoissance, & les fit venir seurement à bord.
Or maintenant laissons le Capitaine Jacques Quartier deviser avec ses sauvages au port de la riviere de Saguenay, qui est Tadoussac, & allons au devant de Champlein, lequel nous avons cy-dessus laissé à Anticosti (qui est l'ile de l'Assumption) car il nous décrira Tadoussac, & Saguenay, selon le rapport des hommes du païs, au pardessus de ce qu'il a veu: voire encore nous dira-il la reception que leur auront fait les Sauvages à leur arrivée. En quoy si, rapportant les mots de l'Autheur, on trouve quelquefois un langage moins orné & poli, le Lecteur se souviendra que je n'y ay rien voulu changer: bien ay-je retrenché quelque chose de moins necessaire. Voici donc comme il continue le discours que nous avons laissé au chapitre sixiéme.
Voyage de Champlein depuis Anticosti, jusques à Tadoussac: Description de Gachepé, riviere de Mantane, port de Tadoussac, bayes des Moruës, Ile percée, Bay de Chaleur: Remarques des lieux, iles ports, bayes, sables, rocher, & rivieres qui sont à la bende du Nort en allant à la riviere de Saguenay Description du port de Tadoussac, & de ladite riviere de Saguenay. Contradiction de Champlein.
PRES avoir découvert Anticosti,
le lendemain nous eumes conoissance de Gachepé,
terre fort haute. C'est une baye du coté du Su,
laquelle contient quelque
sept ou huit lieuës de long
& à son entrée quatre lieuës
de large. Là y a une riviere qui va quelques trente
lieues dans les terres. Ici est le commencement
de la grande riviere de Canada, sur laquelle à la
bande du Su y a la riviere Mantanne, laquelle va quelques
dix-huit lieues dans les terres. Elle est petite
& à soixante lieuës dudit Gachepé. Mais les
Sauvages étans au bout d'icelle portent leurs
canots (qui sont petits bateaux d'écorce) environ
une lieuë par terre, & se viennent rendre
en la Baye de Chaleur: par où ilz font des grans
voyages. De ladite riviere de Mantanne on vient
vers le Pic où il y a vint-lieuës: & delà en traversant
la riviere on vient à Tadoussac, d'où il y a
quinze lieuës. C'est le chemin que nous suivimes
en allant. Mais comme nous eumes là
sejourné quelque temps, & aprés que nous fumes
allé au saut de ladite grande riviere de Canada,
nous retournames quelque nombre de
Tadoussac à Gachepé, & de là nous allames à la
Baye des Moruës, laquelle peut tenir quelque
trois lieuës de long, & autant de large à son
entree: Puis vimmes à l'ile percée, qui est comme
un rocher fort haut élevé des deux côtez, où il
y a un trou par où les chaloupes & bateaux
peuvent passer de haute mer, & de basse mer on
peut aller de la grande terre à à ladite ile, qui n'en
est qu'à quatre ou cinq cent pas. Et à l'environ
d'icelle y a une autre ile dite l'ile de Bonaventure,
& peut tenir de long demie lieuë: En
tous léquels lieux se fait gran'pécherie de
poisson sec & verd. Et passé ladite ile percée
on vient à ladite Baye de Chaleur, qui va comme
à l'Ouest-Sur-ouest quelques quatre-vint
lieuës dans les terres, contenant au large en son
entrée quelque quinze lieuës. Et disent les Sauvages
qu'en icelle baye il y a une riviere qui va
quelque vint lieuës dans les terres, au bout dequoy
est un lac qui peut tenir quelques vint
lieuës, auquel il y a fort peu d'eau, & qu'en Eté il
asseche: auquel ilz trouvent (environ un pié
dans la terre) une maniere de metal, qui ressemble
à l'argent, & qu'en un autre lieu proche dudit
lac il y a une autre mine de cuivre. Ayans
trouvé ceux que nous cherchions à l'ile percée,
nous retournames derechef à Tadoussac. Mais
comme nous fumes à quelques trois lieuës du
cap l'Evesque nous fumes contrairez d'une
tourmente laquelle dura deux jours, qui nous fit
relacher dedans une grande ance en attendant le
beau temps. Le lendemain nous en partimes &
fumes encores contrariez d'une autre tourmente:
Ne voulans relacher, & pensans gaigner
chemin nous fumes à la côte Nort le vint-huitiéme
jour de Juillet mouiller l'ancre à une
ance qui est fort mauvaise, &-cause des bancs de
rochers qu'il y a. Cette ance est par les cinquante-uniéme
degrés & quelques minutes. Le
lendemain nous vimmes mouiller l'ancre proche
d'une riviere qui s'appelle Saincte Marguerite,
où il y a de pleine mer quelques trois brasses
d'eau, & brasse & demie de basse mer; elle va
assez avant. A ce que j'ay veu, dans terre du côté
de l'Est il y a un saut d'eau qui entre dans ladite
riviere, & vient de quelques cinquante ou soixante
brasses de haut, d'où procede la plus grande
part de l'eau qui descend dedans: A son entrée il
y a un banc de sable, où il peut avoir de basse
eau demie brasse. Toute la côte du côté de l'Est
est sable mouvant, où il y a une pointe à quelque
demie lieuë de ladite riviere, qui avance
une demie lieuë en la mer: & du côté de l'Ouest
il y a une petite ile: cedit lieu est par les cinquante
degrez. Toutes ces terres sont tres-mauvaises
remplies de sapins: la terre est quelque peu haute,
mais non tant que celle du Su. A quelques
trois lieuës de là nous passames proche d'une
autre riviere laquelle sembloit estre fort grande,
barrée neantmoins la pluspart de rochers. A
quelques huit lieuës de là il y a une pointe qui
avance une lieuë & demie à la mer, où il n'y a que
brasse & demie d'eau. Passé cette pointe il s'en
trouve une autre à quelque quatre lieues où il y
a assez d'eau: Toute cette côte terre basse &
sablonneuse. A quelques quatre lieues de là il y
a une ance où entre une riviere, il y peut aller
beaucoup de vaisseaux du côté de l'Ouest, c'est
une pointe basse qui avance environ une lieuë
en la mer. Il faut ranger la terre de l'Est comme
de trois cens pas, pour pouvoir entrer dedans:
Voila le meilleur port qui est en toute la côte du
Nort, mais il fait fort dangereux y aller pour les
basses, & bancs de sable qu'il y a en la pluspart
De la côte pres de deux lieuës à la mer. On trouve
à quelque six lieuës de là une bay, où il y a
une ile de sable. Toute la dite bay est fort baturiere
dans ladite baye & quelque quatre lieuës de là,
il y a une belle ance où entre une riviere: Toute
cette côte est basse & sabloneuse, il y descend un
saut d'eau qui est grand. A quelques cinq lieuës de
là il y a une pointe qui avance environ demie lieuë
en la mer où il y a une ance, & d'une pointe à l'autre
y a trois lieuës; mais ce n'est que batures où il
y a peu d'eau. A quelque deux lieues il y a une
plage où il y a un bon port, & une petite riviere,
où il y a trois iles, & où des vaisseaux se pourroient
mettre à l'abry. A quelques trois lieues
de là il y a une pointe de sable qui avance environ
une lieue, où au bout il y a un petit ilet. Puis
allant à Lesquemin vous rencontrez deux petites
iles basses, & un petit rocher à terre. Cesdites
iles sont environ à demi lieuë de Lesquemin
qui est un fort mauvais port, entourné de rochers,
& asseché de basse mer, & faut variser
pour entrer dedans au derriere d'une petite
pointe de rocher, où il n'y peut qu'un vaisseau.
Un peu plus haut, il y a une riviere qui va quelque
peu dans les terres: c'est le lieu où les Basques
font la péche des baleines. Pour dire verité
le port ne vaut du tout rien. Nous vimmes
de là audit port de Tadoussac. Toutes cédites
terres ci-dessus sont basses à la côte, & dans
les terres fort hautes. Elle ne sont si plaisantes ni
fertiles que celles du Su, bien qu'elles soient
plus basses.
Ayans mouillé l'ancre devant le port de Tadoussac à notre premiere arrivée, nous entrames dedans ledit port le vint-sixiéme jour de May. Il est fait comme une ance, gisant à l'entrée de la riviere de Saguenay, en laquelle il y a un courant d'eau & marée fort étrange, pour sa vitesse & profondité, où quelque fois il vient des vents impetueux léquels amenent avec eux de grandes froidures. L'on tient que ladite riviere a quelque quarante-cinq ou cinquante lieuës jusques au premier saut, & vient du côté de Nor-norouest. Ledit port de Tadoussac est petit, où il ne pourroit que dix ou douze vaisseaux: mais il y a de l'eau assez à Est à l'abry de ladite riviere de Saguenay le long d'une petite montagne, qui est préque coupée de la mer: le reste ce sont montagnes hautes élevées, où il y a peu de terre, sinon rochers & sables remplis de bois, de pins, ciprez, sapins, boulles, & quelques manieres d'arbres de peu: il y a un petit étang proche dudit port renfermé de montagnes couvertes de bois. A l'entrée dudit port il y a deux pointes, l'une du côté d'Ouest contenant une lieue en mer, qui s'appelle la poincte de sainct Matthieu; & l'autres du côté de Suest, contenant un quart de lieue, qui s'appelle la pointe de tous les diables, les vens du Su & Su-suest, & Su-surouest, frappent dedans ledit port. Mais de la pointe de sainct Matthieu jusques à ladite pointe de tous les diables, il y a prés d'une lieue: l'une & l'autre pointe asseche de basse mer.
Quant à la riviere de Saguenay elle est tres-belle, & a une profondeur incroyable. Elle procede selon que j'ay entendu, d'un lieu fort haut, d'où descent un torrent d'eau d'une grande impetuosité; mais l'eau qui en vient, n'est point capable de faire un tel fleuve comme cetui-là, & faut qu'il y ait d'autres rivieres qui s'y dechargent: & y a depuis le premier saut, jusques au port de Tadoussac (qui est l'entrée de la dite riviere de Saguenay) quelques 40 ou 50 lieues, & une bonne lieue & demie de large au plus & un quart au plus étroit, qui fait qu'il y a grand courant d'eau. Toute la terre que j'ay veu ne sont que montagnes de rochers la pluspart, couvertes de bois de sapins, cyprez, & boulles, terre fort mal plaisante, où je n'ay point trouvé une lieuë de terre pleine, tant d'un côté que d'autre. Il y a quelques montagnes de sable & iles en ladite riviere, qui sont hautes élevées. En fin ce sont de vrays desert habitables tant seulement aux animaux & oyseaux; car je vous asseure qu'allant chasser par les lieux que me sembloient les plus plaisans, je ne trouvay rien qui soit, sinon de petits oyseaux qui sont comme rossignols & hirondelles, léqu